19 mai 2012

Voir l’Eternel, c’est participer à sa vie d’Amour. Joie inaliénable « parce que je vis et que vous vivrez vous aussi… que je vous reverrai et que votre cœur se réjouira ». Joie d’agapè, vision qui n’est pas de jouissance mais de réjouissance pour l’autre.

 

Le bateau de Thésée* et la résurrection. Pris dans leur logique langagière, les Sophistes d’Athènes se fouettaient la cervelle sur un problème d’identité : Devenu relique et trésor national, le bateau du mythique Thésée vainqueur du Minotaure leur posait un problème. Si l’on avait remplacé une à une la totalité de ses planches pourries par des neuves, était-ce encore le bateau de Thésée ? Il en avait gardé l’apparence, la forme. On pouvait d’ailleurs jouer sur la polysémie du mot « forme », lui donner son sens philosophique. Pour Aristote, l’âme était la forme du corps.

Résurrection ? Pour Aristote, la forme et la matière, l’âme et le corps, étaient indissociables. La dissolution de l’un signifiait la disparition de l’autre. Pour les Juifs férus de pensée grecque, que devenait alors la résurrection ? Ezéchiel avait parlé d’une vision où il lui avait été donné de contempler une vallée pleine d’ossements, et d’entendre l’Eternel lui dire de prophétiser : « Je mettrai sur vous des nerfs, je vous garnirai de chair et j’y donnerai mon souffle… » Ezéchiel avait ensuite assisté à une résurrection spectaculaire propre à frapper longtemps les esprits. Le judéo-christianisme matérialiste a compris ce grand spectacle au sens matériel. Il a longtemps cru qu’il fallait absolument conserver pieusement les os des défunts pour leur permettre de ressusciter à la fin des temps. En autorisant l’incinération, l’Eglise a depuis peu pris ses distances avec cette vision des choses, sans pour autant supprimer de son credo la croyance en la résurrection de la chair. Yeshoua avait pourtant donné à entendre que « à la résurrection on est pareils aux anges et fils de dieu » (Luc XX, 36).

Bien des gens continuent de croire que les cadavres et les os des cimetières sont leurs chers disparus, alors qu’il n’y a plus là que des minéraux et de vagues apparences. Un peu comme on pouvait dire à Athènes que le « bateau de Thésée » n’était plus qu’une apparence, une copie de l’authentique. Et l’on sait le peu de valeur des copies pour les amateurs d’art. La comparaison avec le bateau de Thésée est cependant trompeuse. Un bateau est une machine, un assemblage, alors qu’un être vivant est un organisme et qu’un être humain est en plus une conscience de soi. On peut parler de similitude des identités, non d’identité des identités. On peut penser que l’identité d’une machine tient à l’idée qui l’a fait construire, que l’identité d’un vivant tient à son organisation unitaire et que l’identité d’un humain tient en plus à la conscience qu’il a de sa pensée (« je pense, donc je suis »). Mais notre véritable identité est sans doute au-delà, à preuve que notre conscience est intermittente sans que nous cessions d’être nous-mêmes. Lorsque nous reprenons conscience au réveil, nous savons sans même avoir à y penser que nous sommes nous-mêmes. Critiquant Descartes (1596-1650), Leibniz (1646-1716) pensait que notre identité n’est pas celle de notre conscience, mais celle de notre substance. C’est la substance qui tient ensemble tout ce qui fait que nous avons souvent conscience d’être et de demeurer nous-mêmes. Mais nous ne pouvons atteindre cette substance en elle-même. Nous avons la certitude de son existence parce nous avons la certitude que rien n’est sans cause, la certitude du principe de causalité. Si nous croyons à la résurrection selon Yeshoua, il nous faut admettre l’existence en nous d’une substance qui n’est ni notre corps ni notre âme, qui n’est pas notre chair, mais ce que nous nommons l’esprit.

*Stéphane Ferret, Le Bateau de Thésée, le problème de l’identité à travers le temps.

 

     le soleil à l’aube qui aime

     les nuages et de ses longs doigts

     de rose les réjouit

     et puis doucement les envoie

     à leur tâche dans le jour gris

     est toujours et toujours le même

 

     et tu peux compter que demain

     ou dans quelques jours en tout cas

     t’émerveillant de ton sommeil

     en te réveillant tu verras

     une variante que feront

     d’autres nuages d’autres rayons

 

     tu sais aussi qu’au grand réveil

     assuré de l’autre qui t’aime

     sortant de l’oubli du sommeil

     même ayant pris une autre forme

     dans la lumière de l’énorme

     tu seras de nouveau toi-même

 

(Celles et ceux qui cherchent à savoir qui écrit ces lignes ne savent pas encore les lire selon l’esprit qui les inspire. Car cet esprit, comme celui de l’Eternel, vit et agit nécessairement incognito).

18 mai 2012

Action ou contemplation, action et contemplation. Philosophie et théologie se sont longtemps accordés pour séparer ces deux préoccupations de l’humain. Pour Platon, l’aboutissement de la spéculation philosophique était la théôria, un face à face avec les idées éternelles et le divin au-delà de toute parole. Et cette contemplation était détachée de tout travail, le travail étant considéré comme la tâche des esclaves, de ceux qui ne sont pas censés penser.

Le christianisme n’a pas à ce point détaché la contemplation de l’action (qui rassemble ici ce que Hannah Arendt a divisé en travail, œuvre et action proprement dite). S’appuyant sur une parole de Yeshoua, le christianisme a néanmoins fait de la contemplation « la meilleure part » de la vie religieuse, établissant la vie contemplative au-dessus de la vie active, Marie au-dessus de Marthe. Un jour où les deux sœurs recevaient le maître à déjeuner, Marthe s’activait à la préparation du repas tandis que Marie restait assise à ses pieds pour l’écouter. Apparemment un peu débordée et énervée dans son désir de mettre les petits plats dans les grands, Marthe est venue dire à Yeshoua : « Cela ne te fait rien que ma sœur me laisse tout faire ? Dis-lui de m’aider ! » Réponse de Yeshoua : « Marthe, Marthe, tu es là à t’inquiéter, à t’agiter. Tu n’as pas besoin d’en faire tant. Marie a choisi la meilleure part et elle va la garder » (Luc X, 40ss). Jusqu’à présent, moniales et moines se cloîtrent pour s’adonner à la contemplation tandis que les « ordres actifs » prêchent l’Evangile et/ou se dévouent à des tâches de service humanitaire : éducation, santé… Mais ces actifs de la « vie consacrée » ne négligent pas pour autant la prière chantée et l’oraison silencieuse, tandis que de leur côté les contemplatifs ne négligent pas le travail manuel et intellectuel.

La contemplation philosophique et la contemplation théologique différent. Certains pensent qu’elles différent radicalement. Ce n’est pas si sûr, on peut se poser la question, on peut y penser. Lorsque dans le silence et l’immobilité la contemplative, le contemplatif chrétiens atteignent leur théôria, elles se trouvent face à face avec un ineffable qui comble leur aspiration spirituelle. On peut se rappeler ici l’annonce que Yeshoua a faite à ses disciples avant son départ. « Le monde (décrit par I Jean II, 16) ne me verra plus, mais vous, vous me verrez. Parce que je vis et que vous aussi, vous vivrez. Vous saurez alors que je suis dans le père, et vous en moi et moi en vous » (Jean XIV, 19s). Il leur dit aussi, mais ils ne semblent pas y comprendre grand-chose : « Un peu de temps et vous  ne me verrez plus, un peu de temps et vous me verrez, car je vais au père… Maintenant vous avez de la peine (parce que je m’en vais), mais je vous reverrai et votre cœur se réjouira. Et votre joie, personne ne pourra vous la prendre… (Jean XVI, 22).

Est-elle si rare, cette contemplation joyeuse de l’Eternel en Yeshoua qui s’y identifie (« le père est en moi… ») ? C’est à elle en tout cas que veulent mener les diverses « méthodes d’oraison ». On peut cependant se méfier : la contemplation de l’Eternel Amour n’est pas le résultat d’une technique de méditation. On ne va à l’Amour que par l’amour. La théôria des contemplatifs chrétiens est une contemplation de l’amour, celle des contemplatifs platoniciens (et des gnostiques) est une contemplation de l’intelligence.

Et l’Eternel n’est pas seulement sujet de contemplation. Le disciple de Yeshoua n’est pas invité à partager le repos éternel du Créateur mentionné plusieurs fois dans la Bible (Genèse II, 2). Car l’Eternel Amour n’est pas un dieu oisif, il « ne cesse d’agir » (Jean V, 17). On peut dire qu’il est Action autant que Contemplation. Et Yeshoua répète qu’il fait les œuvres qu’il voit faire à son père (Jean V, 19s).

 

     comme la terre nous attire

     et que nous attirons la terre

     sans le savoir

     le train s’en va et nous croyons

     en voyant s’en aller un autre

     que c’est le nôtre

 

     comme si longtemps le soleil

     sembla passer de l’orient

     à l’occident

     aujourd’hui nous voyons la terre

     voyager depuis l’occident

     vers l’orient

 

     et comme il nous semble comprendre

     que pour le soleil ni la terre

     il n’est de centre

     ainsi nulle circonférence

     dans l’infini de l’infini

     ne peut nous prendre