posts de août 2018


31 août 2018

     L’advaïta vedantine, la non-dualité de l’Éternel et du Cosmos, nous oriente vers une appréhension de l’acte créateur. Nous nous imaginons créer par nous-mêmes, seuls, mais nous ne pouvons créer que par participation à l’Acte Créateur permanent de l’Éternel.

     Dans la pensée judaïque sacerdotale, l’Acte Créateur de l’Éternel est un acte originel en six jours. Après quoi, il se repose. C’est le sens du sabbat, que le Fils de l’homme a détruit en une intuition que le christianisme n’a toujours pas reconnue: « Mon Père agit sans cesse et moi aussi j’agis » (Jean 5, 17).

     Cette découverte, déjà pressentie par Isaïe (40, 28), par l’auteur du Psaume 104 et par d’autres prophètes sans doute, a été recouverte par la pensée sacerdotale, dont le sabbat, le dimanche et le vendredi musulman, évoquant le souvenir des actes originels comme le font tous les mythes de l’Origine, est la raison d’être.

     Nos scientifiques parlent d’autocréation et d’auto-organisation (François Roddier, Thermodynamique de l’évolution). Il semble que même l’évidence du principe de causalité soit incapable de leur ouvrir les yeux. On l’observe même, avec naïveté ou bravade, dans la position du matérialisme physique allant jusqu’à observer au niveau quantique des phénomènes sans cause, « acausaux ». Ahurissant pour la raison, non ?

     Le tour de force de l’Amour, c’est de parvenir à faire de nous des consciences créatrices vivant dans l’illusion d’exercer leur pouvoir de leur propre force.

     Advaïta de la grâce et de la liberté : « agir comme si tout dépendait de nous et prier colle si tout dépendait de Dieu »

     vous êtes toujours là vous qui tissez l’espace

     d’arabesques sans fin et de gazouillis tendres

     que l’œil  jouit de voir et l’oreille d’entendre

     à défaut de pouvoir vous parler face à face

 

     mais déjà se dessinent au frais de l’air placide

     les vagues indécises d’un je ne sais quoi

    où hésite à se dire la raison du pourquoi

    d’une autre décision qui s’avance timide

 

     bientôt viendra le jour où un pressentiment

     fera tendre l’oreille et se lever les yeux

     dans l’attente du chant de l’élan dans les cieux

     où l’espace joyeux s’en vient combler l’amant

     de la présence nue voilée de ces silences

     où plus profond que tout le silence de l’être

     apporte à tous les êtres un désir de paraître

     et puis un peu plus tard d’en découvrir le sens

 

     alors vos battements d’ailes dans cet espace

     viennent battre en nos cœurs et respirer le ciel

     en ces dix mille feux où la vie éternelle

     éclaire et réjouit sous le voile la face

 

30 août 2018

     Toute les beautés que nous contemplons ou créons sont des participations à la Beauté de l’Éternelle Dilection agissant « dans le secret » des êtres. En prendre conscience, c’est vivre dans la Joie de « voir » que personne ne peut nous ravir (Jean 16, 22). Mais c’est la Joie de Dame Pauvreté, qui est comme Dame Beauté l’un des noms de l’Éternelle Dilection, de l’Éternel Amour. Dame Pauvreté, car Elle ne possède ni n’appartient, Rose sans pour quoi et sans pourquoi.

     Force est cependant de constater que les beautés sont souvent dans « le monde » des objets de possession, de compréhension et de domination, des prisonnières de la libido sentiendi, de la libido sciendi et de la libido dominandi.

     C’est la beauté ainsi captive qui déchaîne la joie mauvaise (tu n’aimeras pas ton ennemi) d’un Ezéchiel sous la forme d’une lamentation sur Tyr et sur son roi : « Ô Tyr, tu disais : « je suis d’une beauté parfaite »… ceux qui t’ont construite t’ont donné une beauté parfaite… Voici ce que dit le Seigneur, l’Éternel: « Roi de Tyr, tu étais plein de sagesse, tu étais d’une beauté parfaite… Ton cœur s’est enorgueilli à cause de ta beauté, tu as corrompu ta sagesse à cause de ta splendeur. Je vais te jeter par terre, je vais te livrer en spectacle… Je vais te réduire en cendres devant tous ceux qui te regardent » (Ézéchiel 26-28).

     Les beautés du monde sont souvent ainsi mises au service du moi et du nous égoïstes au lieu d’être perçues en ce qu’elles sont en leur essence, ce que, si l’on a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, on rencontre dans la fleur des champs, qui surpasse la beauté dont Salomon se vêtait pour sa gloire (Luc 12, 27).

     Toute beauté terrestre est ce qu’elle est dans l’œil, dans l’oreille…qui la rencontre. A mesure que l’on se rapproche du Royaume, on la perçoit de moins en moins comme une possible possession, de plus en plus comme une participation à l’Amour qui se réjouit des bonnes choses dans leur vérité (I Corinthiens 13, 6).

     On peut regarder un tableau de Claude Monet, une statue de Rodin… écouter une sonate de Mozart… avec cette attention pleine qui est une prière d’exultation. Mais il est de plus en plus question d’argent lorsqu’on parle des œuvres d’art.

 

     entends le premier appel

     que nous lance la hulotte

     lorsque notre chair tremblote

     dans la nuit qui l’interpelle

 

     qu’as-tu à t’interroger

     sur les effets sur les causes

     comme pour te protéger

     de ce qui s’arrête et pause

 

     il n’est pas de jours sans nuits

     dans la suite interminable

     de ce qui s’en vient et fuit

     en emportant le semblable

     dans l’onde des différences

     où les belles choses viennent

     puis à d’autres donnent chance

     sans que rien ne les retienne

 

     la hulotte qui module

     dans la nuit des ritournelles

     rassure la chair mortelle

     sans nul autre préambule

 

28 août 2018

     « Créer, c’est tirer du néant ». Vraiment ? C’est en tout cas ce que nous répétons, et c’est ce que dit Le petit Robert. Et pourtant, « ex nihilo nihil fit« , rien ne peut venir de rien. Alors ? Un croyant utilisera ici ce qu’il a lu dans les évangiles, « rien n’est impossible à Dieu » (Matthieu 19, 26), en isolant cette phrase de son contexte où il s’agit de l’accès à la vie éternelle par la grâce. Il est vrai que cette phrase est également employée pour la prétendue naissance virginale de Yeshoua dans le contexte d’une morale patriarcale, montrant que le Tout-puissant doit pouvoir tirer de l’être du non-être. Descartes ne croyait-il pas que Dieu pouvait faire en sorte que 2+2 fassent cinq ?

     Dieu pourrait-il tirer de l’être du non-être, de l’être du néant ? Mais qu’est-ce que le néant ? Le mot « néant » est un mot piégeux puisqu’on le voit employé parfois dans le sens d’un « presque rien » et parfois dans le sens de « rien du tout ». Ainsi Pascal dit-il que nous sommes néant par rapport à Dieu : « le fini s’anéantit en présence de l’infini et devient pur néant » (Pensées éd. Sellier 680, p. 457).

     C’est donner au mot néant un sens qu’il n’a pas lorsque ce même Pascal l’emploie dans le sens de non-existant : « toutes choses sont sorties du néant » (id. 230, p. 164).

     Si l’immense Pascal a pu énoncer cette contradiction entre deux sens du mot « néant », celui qui n’est rien et celui qui est presque rien, que lui rétorquer ? Pouvons-nous l’accuser de contradiction ? Mais Pascal ne croyait pas que « contradiction soit marque de fausseté », d’erreur (id. 208). Si cependant nous pensons avec Parménide que ce qui est, est, que ce qui n’est pas, n’est pas, et qu’il est impossible de passer de l’un à l’autre (d’annihiler ce qui est comme de créer ce qui n’est pas) nous reconnaissons le principe de contradiction et rejetons la croyance de Pascal et de toutes les consciences qui pensent que l’on peut tirer de l’être du néant, créer ce qui existe à partir de ce qui n’existe pas.

     Cela va à l’encontre de la croyance qui veut que « au commencement Dieu créa le ciel et la terre » et cela va la rencontre de la conviction que l’univers est éternel, au sens, dira-t-on maintenant, qu’il y avait quelque chose avant le big-bang et que l’on peut faire au moins l’hypothèse que les univers se succèdent de toujours à toujours. Aux scientifiques de proposer des théories sur leur existence et sur leur nature.

     Nous pouvons ici réfléchir aussi sur l’intuition du Fils de l’homme abolissant le mythe de la création en six jours (et le sabbat qui actualise le repos divin le septième jour) en affirmant, « mon Père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17).

     Selon cette logique, lorsque nous « créons » quelque chose, nous participons à l’acte créateur permanent, à la puissance créatrice infinie de l’Éternel Amour dont l’esprit ne cesse de renouveler la face de la terre. Sans toutefois avoir à tirer quoi que ce soit du néant, car il tire toutes choses de son être infini.

 

     un duvet voltige plane un peu puis se pose

     son voyage aérien sera-t-il autre chose

     qu’un joli souvenir aux rondes de la rose

 

     il faut bien tout de même en sa longue aventure

     que prolonge pérenne au passé du futur

     l’étrange permanence en ce qui le fait mûr

 

     le tissu d’un duvet détaché de la chair

     qu’il reconnaît alors qu’elle lui donne l’air

     d’une beauté utile à son séjour sur terre

     retrace son histoire au long des millénaires

     où les tâtonnements de ses milliers de mères

     et de pères ont trouvé sa formule ordinaire

 

     et l’œil en s’arrêtant pour admirer sa mine

     retrouve au souvenir de sa longue gésine

     le cours vertigineux de l’unique origine

 

 

 

 

27 août 2018

     Lire pour comprendre ? Oui sans doute, mais il est plusieurs façons de comprendre, et ces façons peuvent-doivent évoluer sur le chemin du Royaume.

     Lire pour comprendre, ce peut être satisfaire « le désir des yeux », « la libido sciendi« . C’est la démarche scientifique première, non en son objet, ce qu’il y a à comprendre, mais en son sujet, la conscience qui cherche à comprendre. Car comprendre, à ce stade du premier Adam (I Corinthiens 15, 45), c’est posséder (selon la libido sentiendi) et dominer (selon la libido dominandi). C’est ainsi qu’en écoutant un conférencier on peut l’apprécier selon qu’il possède, ou non, son sujet, selon qu’il domine, ou non, sa matière.

     Penser avec Jean que la « libido sciendi », le « désir des yeux », est « du monde » (« ex tou kosmou« ), ce n’est pas penser qu’elle est mauvaise, pas plus que « la chair », c’est reconnaître qu’elle doit être dépassée, car « le monde passe, et avec lui son désir, mais qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais » (I Jean 2, 17).

     Du point de vue du Royaume, « la chair est inutile », avec son désir. C’est l’Esprit qui donne la Vie » (Jean 6, 63). De même la science, qui « disparaîtra » (I Corinthiens 13, 8).

     Lorsque nous lisons, nous pouvons examiner notre conscience pour nous demander comment et pourquoi nous lisons. Un temps doit venir où notre effort pour comprendre devient un acte de l’intelligence en participation de l’Intelligence Éternelle, qui ne cherche évidemment pas à posséder et dominer puisque c’est l’Intelligence Éternelle de l’Amour Eternel qui ne possède rien et ne domine rien.

     Alors « comprendre » un texte de la Bible, mais aussi un texte littéraire, scientifique… et le « grand livre de la nature », la beauté d’une fleur, un chant d’oiseau, ce n’est pas se contenter de l’expliquer scientifiquement, mais y reconnaître l’œuvre de l’Amour intelligent « toujours au travail » (Jean 5, 17). Ce n’est pas les déprécier pour autant, mais reconnaître comme en toutes choses et en tout être le don de intelligence, de la beauté, de la bonté qui leur est fait. En nous aussi.

 

     dans ton vol immobile

     tu recherches l’utile

     et dans tes arabesques

     inutiles la fresque

     du monde où tu avances

     en promouvant le sens

 

     à l’œil qui te contemple

     en s’échappant du temple

     tu donnes un des visages

     sous son voile du sage

     et chantes sa beauté

     en son éternité

 

     mais c’est l’intelligence

     qui est la récompense

     du regard qui se pose

     sur l’une de tes pauses

     et invisible sent

     le secret organique

     de déclics en déclics

     qui programme ta vie

     en toutes tes envies

 

     ô belle connaissance

     que donne la conscience

     en nous du mouvement

     comme en toi que l’amant

     partage avec son être

     en nos mille paraître

 

 

 

 

 

26 août 2018

     « Laborare est orare » (Travailler c’est prier), dit la règle des moines de Saint-Benoît. Cette maxime a sans doute été vécue par bien des consciences. Oui, mais comment ? Le « est », dans son ambiguïté, s’ouvre à plusieurs interprétations (comme dans « Dieu est Amour »)

     La plus courante est de prier en travaillant, d’offrir à Dieu son travail, manuel ou intellectuel, artistique… Le « en travaillant » est lui-même ambigu: il peut signifier prier avant de travailler, après avoir travaillé et/ou de temps à autre en travaillant.

     Nous pouvons cependant considérer, selon le principe de causalité, que le travail, comme toute action, est une participation au « travail » de l’Éternel, dont le Fils de l’homme a pu dire, « Mon  père ne cesse de travailler, et moi de même » (Jean 5, 17).

     Faire œuvre de puissance et d’intelligence dans un travail intellectuel ou manuel, c’est ainsi participer à l’œuvre de puissance et d’intelligence de l’Éternel Amour dans la mesure où ce travail, au minimum, ne va pas à l’encontre de la bienveillance, de la beauté, de l’excellence de l’Éternel Amour, et au maximum lorsqu’il a pour motif et pour but cette bienveillance, cette beauté, cette excellence.

     Si nous découvrons cette vérité dans la Vérité de l’Éternel, nous nous sentons portées à la vivre. Il ne nous suffit plus d’ajouter des « prières » à notre travail. Il nous faut vivre ce travail, toujours plus consciemment, comme « en » celui « par qui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28).

     Notre attention toujours plus pleine et plus vive, où « le « je » disparaît », comme l’a découvert Simone Weil, devient prière dans la prise de conscience que notre travail participe du travail éternel.

     Et nous entrons alors, logiquement, dans la Joie éternelle.

     Cela reste le plus souvent et fort longtemps un programme, un idéal, mais qui nous motive, nous entraîne, nous dynamise dans l’Amour, où s’accomplit la perfection du « Père parfait » (Matthieu 5, 48).

 

     le puits est si profond

     qu’on en perd la mémoire

     mais pour être fécond

     il faut qu’on puisse y boire

 

     la corde que l’on tisse

     pour hisser la puisette

     est l’œuvre que bénissent

     les anges des disettes

 

     c’est la soif qui entraîne

     les mains à travailler

     et les mains se démènent

     sur l’unique chantier

     où le sourcier a cru

     voir dans la profondeur

     l’eau d’une antique crue

     attendant les puiseurs

 

     c’est cette vieille histoire

     où une âme assoiffée

     retrouve la mémoire

     et y vient s’abreuver

25 août 2018

     L’Amour Éternel est la clé de tout ce que la nature, dont l’humanité, offre à notre attention en matière d’intelligence, de bienveillance, de beauté…, de tout ce qui est être face aux manques d’être que sont l’inintelligence, la malveillance, la laideur…

     Intelligence, bienveillance, beauté sont donc pour notre conscience des objets simultanés possibles de cette attention pleine, que l’on peut, avec Simone Weil, appeler prière, et où le « moi haïssable » s’efface dans l’Amour, « cette attention si pleine que le « je » disparaît » (La pesanteur et la grâce, p. 135).

     L’exercice de l’attention à l’Amour n’est pas réservée à une heure le dimanche, à quelques minutes dans la journée. Il peut se mêler à notre activité intellectuelle, manuelle, artistique, sportive… et éminemment bien sûr à nos relations avec les autres humains, ennemis et amis, connus et inconnus.

     Pour ce qui est de la participation à la Beauté, elle s’offre d’abord en mille petits gestes visant à neutraliser la laideur:  ranger ses affaires, faire son lit, se laver, se coiffer… ramasser  une canette au bord de la route et la jeter dans une poubelle… Et il est mille autres gestes, positifs ceux-là, d’attention et/ou de participation à la Beauté: admirer un nuage, un arbre, un oiseau au vol comme l’a suggéré William Blake: « ev’ry Bird that cuts the airy way / is an immense world of delight, tout oiseau qui fend l’air est un monde immense de ravissement » (The Marriage of Heaven and Hell, plate 7).

     Comme tout être vivant, cet oiseau participe à l’Intelligence Éternelle dans l’organisation intelligente de sa vie organique, ayant en l’Éternelle « la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28).

     Si nous sommes douées pour l’activité artistique, nous pouvons participer activement à la Beauté Éternelle par la danse, le chant, la peinture…

     Il n’est rien dans notre penser et dans notre agir, comme dans le silence immobile de notre attention au Vide du Non-autre Éternel, qui ne puisse devenir participation à la Vie Éternelle.

 

     belles bogues intelligentes

     vous protégez votre bonté

     au mur d’enceinte réputé

     dont les piques jamais ne mentent

 

     lorsque dans le vent se balancent

     vos têtes rondes écolo

     il faudrait que je sois ballot

     pour ne pas admirer vos chances

 

     car c’en sont au long de l’histoire

     qui depuis si longtemps vous dit

     d’avancer sans nul interdit

     outrepassant votre mémoire

     et de perfectionner la norme

     où la force à l’intelligence

     et à la beauté donne sens

     pour composer votre uniforme

 

     piquantes bogues vous gardez

     votre bonté jusqu’au jour j

     où sur le sol votre peau gît

     près d’elle douce à regarder

24 août 2018

     Puisque en vertu du principe de causalité, toute beauté sensible, visible, audible… est participation à la Beauté Eternelle, toute beauté nous invite à penser à Elle, avec enthousiasme, à partager la joie de la Dilection Éternelle.

     Toute beauté, dans la nature et dans l’art, nous invite aussi, logiquement, à l’apprécier selon son degré de relation à la Beauté, dont nous avons comme le sentiment de la perfection. Nous pouvons d’ailleurs nous demander en quoi, pourquoi , un arbre, un animal, un corps humain, un visage surtout, mais aussi une œuvre d’art, un monument, une statue, un tableau, une pièce de théâtre, un film… sont belles.

     Certains théoriciens ont cherché à analyser et définir la beauté dans des travaux d’esthétique, mais l’émotion esthétique demeure indéfinissable et inexplicable. On peut se méfier du discours qui prétend enseigner la beauté par l’analyse des œuvres picturales, musicales…

     La véritable initiation au beau se fait dans l’attention aux belles choses, l’attention intense qu’a reconnue et présentée Simone Weil: « L’attention à son plus haut degré est la même chose que la prière…l’attention absolument sans mélange est prière »(La pesanteur et la grâce, p. 134).

     Et donc, « méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Ne pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (p. 138). Et encore, « les valeurs authentiques et pures de vrai, de beau et de bien dans l’activité d’un être humain se produisent par un seul et même acte, une certaine application à l’objet de la plénitude de l’attention » (p. 137).

     Apprécier la beauté, la goûter, mais aussi la créer, relève de cette même attention : « le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel » (p. 137). Ce qui laisse entendre que la beauté existe dans le réel et qu’en la contemplant en pleine attention, nous pouvons participer à la Beauté Éternelle qui, à son tour, peut nous inspirer à créer de la beauté par participation à l’Être de l’être que nous appelons l’Amour Éternel, la Dilection Éternelle.

 

     au petit matin tu lances

     quelques trilles triomphal

     pour annoncer au silence

     qu’il n’est pas le point final

 

     mais le silence retrouve

     derrière ton chant sa place

     et sa majorité prouve

     qu’il ne peut perdre la face

 

     il demeure le portier

     de toutes les mélodies

     toutes doivent se plier

     à sa foule d’interdits

     et respecter ce qui ouvre

     l’un des chemins les plus sûrs

     vers la porte du royaume

     où s’accomplit l’aventure

 

     au silence que tes trilles

     réveillent pour le matin

     déjà dans les yeux qui brillent

     se reconnaît leur destin

23 août 2018

      Penser que « Dieu est Amour », ce n’est pas penser qu’il n’est qu’Amour. C’est d’abord exclure qu’il puisse être justice au sens de colère comme le dit Paul, de courroux comme l’entend Pascal… , justice que l’on ne peut attribuer qu’aux divinités cosmiques, en qui se conjuguent la Philia et le Neïkos.

     Dieu, la Déité, est l’Être de l’être en qui il n’est pas de non-être. C’est cela être le non-autre de Nicolas de Cues ou l’Infini des philosophes. Ainsi est-il suprêmement puissant, mais sa puissance est toute au service de l’Amour, de la bienveillance et de la bienfaisance universelle.

     La Déité est également suprêmement intelligente, suprêmement belle, suprêmement bonne, en exclusion de tout ce que nous pouvons observer dans le cosmos comme inintelligence, laideur, mauvaiseté… comme mal. Car le mal est un manque d’être, et la plénitude d’être de l’Être de l’être exclut toute absence d’être.

     Penser que l’Éternelle Dilection, l’Éternel Amour, est tout puissance, tout intelligence, tout beauté, tout bonté…, c’est un peu penser comme Platon avec ses idées éternelles, et pour qui tout être intelligent, tout être beau, tout être puissant, tout être bon l’est par participation à ces idées. Lorsque Yeshoua a dit « nul n’est bon que Dieu seul » (Marc 10, 18) il signifiait que la bonté des humains est une participation plus ou moins forte à la Bonté essentielle de l’Éternel. 

     Le critère de toute bonté, de toute puissance, de toute intelligence, de toute beauté, bref de toute excellence est son degré de participation à la Bonté, à la Puissance, à l’Intelligence, à la Beauté de l’Être de l’être, de l’Éternel Amour, de l’Éternelle Dilection.

     Et Elle/Il « n’est pas loin de nous. En Elle/Lui nous avons la vie, le mouvement, l’être » (Actes 17, 27s). Elle/Il nous est intimissimement présente « dans le secret » (Matthieu 6, 6)…

 

     la rose trémière se ferme

     attend-elle le crépuscule

     pressent-elle déjà le terme

     lorsque vie et mort s’articulent

 

     elle était tout à l’heure encore

     une fraîcheur personnifiée

     dans la forme qui se colore

     sans avoir à se justifier

 

     en escaladant la hauteur

     avec l’élan du moi de mai

     elle a exalté son auteur

     qui parmi tant de parfumées

     lui a permis dans le hasard

     jouant avec nécessité

     ici de démontrer son art

     en reflétant l’éternité

 

     aujourd’hui et demain tiens ferme

     et haut la beauté qui mortelle

    l’an prochain viendra à terme

    participer à l’éternelle

22 août 2018

     « Amour » est le mot-clé du Royaume, mais, comme le mot « Royaume », ce n’est qu’un mot, et la plupart des mots sont piégeux. De même qu’on a voulu faire du Fils de l’homme prophète un roi, de son vivant lorsqu’on espérait le voir chasser les Romains et « relever Israël son serviteur », et depuis lorsqu’on le célèbre, l’adore, le glorifie, Christ Roi dans le christianisme, de même on a pu s’égarer en utilisant le mot « amour » pour identifier la vérité dont il a témoigné.

     On peut vouloir faire de l’amour un mélange plus ou moins dosé d’eros, de philia et d’agapè, plus de certains synonymes tels que affection, dilection, passion…, et il y a l’amour maternel, l’amour paternel, l’amour filial, l’amour fraternel et sororal. Et le verbe « aimer » a tous les sens que proposent les dictionnaires, plus quelques autres selon les langues.

     L’amour humain dont on parle le plus à en croire le théâtre, le roman, la poésie, le cinéma… , c’est d’abord eros, la passion où l’on possède et/ou l’on est possédé. Il ne s’agit certes pas de condamner eros, pas plus que thanatos d’ailleurs, mais de le situer dans le parcours d’une conscience, dans le cheminement d’une vie. Il est appelé à se transformer, se transmuer, s’accomplir en agapè, en Amour, c’est-à-dire en l’Éternel.

     Philia ? Ce peut être l’amor chanté par les troubadours et vécu par les Tristan et les Lancelot. Ce peut-être aussi l’eros sublimé des épouses du Christ que se croient être certaines vierges consacrées parce qu’on le leur suggère.

     Agapè ? Elle a pu tout de même signifier l’orgie dans certaines sectes telle que celle des Phibionites. Elle ne semble plus résonner de cette façon depuis longtemps dans la bouche des chrétiens et des philosophes. Mot grec, elle a pu se traduire en latin par caritas et par dilectio. Paul l’a décrite, négativement et positivement, dans un élan lyrique :

     « L’amour est patient et bienveillant; l’amour n’est pas jaloux; l’amour n’est pas vantard ni gonflé; il n’est pas malhonnête, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il ne pense pas à mal, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité; il pardonne tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout » (I Corinthiens 13, 4-7).

      Encore s’agit-il d’un débordement d’enthousiasme. Le choix des mots en est plus ou moins pertinent et leur traduction plus ou moins exacte. La petite phrase du Fils de l’homme, « Aimez vos ennemis » est plus percutante et plus proche de ce qui ressemble à la perfection de l’Amour éternel (Matthieu 5, 44648) et qui en participe dans la grâce de l’Esprit.

 

     dans la maison tu prends refuge

     et de la vitre prisonnière

     tu abîmes tes ailes fières

     dans ta volonté de transfuge

 

     c’est que la transparence dure

     en sa transformation récente

     n’a pas encore trouvé la sente

     qui mène à ta cervelle obscure

 

     comme pour les crapauds la route

     et ses juggernauts intraitables

     appellent les mains secourables

     pour les sauver sans aucun doute

     le sphinx colibri qui s’égare

     à vouloir traverser la vitre

     appelle à l’aide et aux égards

     d’une main experte d’arbitre

 

     elle va en grande douceur

     secourir tes ailes vibrantes

     et les admirer en amante

     libérées en toute splendeur

21 août 2018

    Si une conscience est désacralisée, comme elle peut l’être en voyant le Fils de l’homme désacraliser l’espace du temple et le temps du sabbat (Jean 4, 21. 5, 16s), elle peut lire les évangiles, les Actes des apôtres, les épîtres et l’Apocalypse en les désacralisant et en n’y recherchant que ce qui parle de l’Amour, seule Vérité dont a témoigné le Fils de l’homme.  

     Cette conscience peut alors se constituer un florilège de textes essentiels d’où rayonne la lumière de l’Éternel Amour, qui en retour leur donne tout leur sens. Ce peut être:

- « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8).

- « Vous avez appris qu’il a été dit, Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi. Mais moi je vous dis, Aimez vos ennemis… afin d’être les fils de votre Père céleste. En effet, il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes… Soyez donc parfaits comme votre Père est parfait. » (Matthieu 5, 43, 48).

- « Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi, mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos fautes » (Matthieu 6, 14s).

- « Ses nombreux péchés ont été pardonnés, puisqu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu » (Luc 7, 47).

- « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez et vous serez pardonnés. Donnez et il vous sera donné, une bonne mesure, tassée, débordante. Car de la mesure dont vous mesurez il vous sera mesuré » (Luc 6,37s).

- « Votre Père dans le secret » (Matthieu 6, 6).

- « Le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Luc 17, 21)

 

     Cette suite de textes est évidemment très incomplète. Chaque conscience peut l’augmenter et la modifier. Et ce sont des textes à ruminer selon leur cohérence les uns avec les autres, selon la sagesse d’un Pascal affirmant que  » toutes choses ayant un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre, je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout » (Pensées, éd. Sellier 230, p. 168).

     Le tout de l’Évangile, c’est l’Amour, et c’est la clé de toutes les vérités.

 

     appelle dans la nuit

     que ton autre réponde

     en ce ululement

     qui jamais ne se ment

     devant l’heure qui fuit

     dans la course des ondes

 

     cette lumière vient

     depuis son origine

     dans le ciel étoilé

     où demeure voilé

     comme s’il n’était rien

     notre amant de l’abîme

 

     celui à qui tu chantes

     et qui entend ta voix

     sans jamais la comprendre

     a le cœur le plus tendre

     qui puisse chez l’amante

     voir et donner sa foi

 

     alors ce qui ulule

     dans le vague horizon

     étonne le silence

     et lui donne la chance

     du plus grand funambule

     lorsqu’il perd la raison

20 août 2018

    « Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68).

     Ce qui importe dans la lecture des évangiles, ce n’est pas la personne de Yeshoua de Natsèrèt, son « moi introuvable », « dans le secret » du « plus intime de son intimité », mais la Vérité dont il a témoigné (Jean 18, 37), sa « voix » inspirée par l’Esprit qui repose sur lui (Luc 4, 18), la voix de la vie éternelle.

     Cette Vérité, c’est que « Dieu est Amour et que qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8). C’est la Vérité unique, celle de l’Être de l’être, et elle ordonne toutes les autres vérités. Elle détruit la « vérité » de l’Église fondée sur un prétendu sacrifice alors que des siècles avant le Fils de l’homme un prophète avait déjà dit de la part de l’Éternel, « c’est l’Amour que je veux et non les sacrifices » (Osée 6, 6).

     La lecture des évangiles selon la Vérité est dirigée, cohérente : elle retient ce qui va avec l’Amour et elle néglige ce qui ne va pas avec l’Amour, l’Épître aux Hébreux par exemple et son apologie du sacrifice sanglant, ou simplement ce qui n’apporte rien à l’Amour, les « miracles » par exemple.

     Ce qui ne va pas avec l’Amour est contre l’Amour, et ce qui va avec l’Amour est pour l’Amour. C’est tautologique, et c’est ce que veut dire, « Qui n’est pas avec moi est contre moi » et « qui n’est pas contre nous est pour nous » (Luc 11, 23. 9, 50).

     Ce n’est pas dans le « nom » de Jésus qu’est le salut, c’est dans la Vérité dite en son nom ou sans son nom, « les paroles de la Vie éternelle », que personne ne peut prétendre annoncer en son nom ni en quelque nom que ce soit. Il suffit d’ »être de la Vérité », d’ »être de Dieu » (Jean 18, 37. 8, 47) pour reconnaître la Vérité de l’Amour. Pour les consciences qui Aiment, ce n’est pas dans les évangiles mais en elles qu’elles trouvent tout ce qu’elles y voient (« ce n’est pas dans Montaigne mais dans moi », dit Pascal, « que je trouve tout ce que j’y vois ».)

     Qui croit à l’Église dit que le christianisme, c’est quelqu’un. Qui croit au Royaume dit que l’Évangile, la Bonne Nouvelle, c’est l’Amour.

 

     pour un anniversaire

     le merci à la mère

     est chaque année la chance

     de la reconnaissance

 

     la naissance est banale

     et bannie des annales

     sauf aux célébrités

     toujours plus ébruitées

 

     il n’est pourtant personne

     sans que toujours résonne

     l’appel au souvenir

     pour le beau devenir

     comme à la fleur la graine

     à la graine la fleur

     pour que se renouvelle

     l’aventure des ailes

 

     la nouvelle naissance

     est la reconnaissance

     à la mère mortelle

     pour la mère éternelle

    

 

19 août 2018

     La perte d’un parente ou d’un ami peut devenir une bouffée d’oxygène pour une conscience asphyxiée par le doute où se nourrit la peur de la mort. Voici un texte entendu répéter hier plusieurs fois dans une église et puis devant une tombe ouverte:

 

           Maintenant que je suis parti, laissez-moi m’en aller.

           Même s’il me restait encore des choses à voir et faire,

           ma route ne s’arrête pas ici.

           Ne vous attachez pas à moi à travers vos larmes.

           Je vous ai donné mon amour, 

           et vous pouvez seulement deviner combien de bonheur  

           vous m’avez apporté.

           Je vous remercie pour l’amour que vous m’avez témoigné.

           Mais il est temps maintenant que je poursuive ma route.

           Pleurez-moi quelque temps si pleurer il vous faut,

           et ensuite laissez votre peine se transformer en joie.

           Car c’est pour un moment seulement que nous nous séparons.

           Bénissez donc les souvenirs qui sont dans votre cœur.

           Je ne serai pas très loin, car la vie se poursuit.

           Si vous avez besoin de moi, appelez-moi, je viendrai.

           Même si vous ne pouvez pas me voir ni me toucher

           je serai près de vous.

           Et si vous écoutez avec votre cœur,

           vous percevrez tout mon amour autour de vous

           dans sa douceur et sa clarté.

           Et puis, quand vous viendrez à votre tour par ici,

           je vous accueillerai avec le sourire,

           et je vous dirai : bienvenue chez nous

 

     Lorsqu’on croit que « ceux qui s’en sont rendus dignes » ressuscitent en mourant comme Abraham, Isaac, Jacob, Yeshoua et tant d’autres et qu’ils sont « comme des anges » (Luc 20, 35ss) et que l’on s’aperçoit qu’à plusieurs reprises on a été protégé et/ou guidé, on peut en venir à appeler l’une ou l’autre disparu si l’on en a « besoin » et percevoir alors leur « amour autour de nous dans sa douceur et sa clarté ».

 

     la chouette au petit jour

     s’est éloignée en silence

     comme afin de donner sens

     à l’aujourd’hui de l’amour

 

     à quoi sert de réfléchir

     il suffit de ressentir

     de toute son attention

     qu’est le je en création

 

     dans la beauté anonyme

     du vol parmi l’unanime

     où l’air appelant les ailes

     en banalité réelle

     chante l’harmonie utile

     de l’apparence inutile

     à son heure à son espace

     vient qui se voile la face

 

     la chouette sans pourquoi

     dans l’œil éveille l’émoi

     d’un message sympathique

     de l’amour synchronistique

 

 

18 août 2018

      On peut se demander si le concept de non-autre étudié par Nicolas de Cues et le concept d’advaïta de l’upanisad ne visent pas la même réalité de l’Amour. Ce sont des concepts tous deux au-delà du concept, et les maintenir dans le statut de concept les révèle inintelligibles. Le non-dualisme (advaïta) enseigne « l’unité transcendantale entre Brahma (le Soi), le Jîva (les âmes incarnées) et l’Univers (Jagat). »

     Il est significatif que les philosophies hindoues qui ont tenté de le comprendre se sont orientées vers deux « explications » en en perdant, semble-t-il, l’intuition. L’orientation moniste absolue de Sankarâchârya (v. 788-820) et de ceux qui le suivent pense que « l’Être absolu est unique, spirituel et intérieur : il n’est autre que l’essence de l’esprit, l’Âme des âmes ». En raison, le monisme s’oppose au dualisme, que l’on trouve aussi dans certaines philosophie indiennes. Sur le terrain de l’advaïta, il s’oppose surtout au non-dualisme dit « qualifié » (qualifié étant une mauvaise traduction de l’anglais qualified qui signifie mitigé, tempéré, atténué, nuancé.) C’est l’opinion de Ramanuja (v. 1050-1137) et de ses adeptes.

     Les spécialistes de l’hindouisme ont évidemment des réticences plus ou moins prononcées vis-à-vis de cette présentation de l’advaïta dans le Dictionnaire de la civilisation indienne de Louis Frédéric. Mais ce qui importe ici, c’est de rejoindre une intuition inintelligible dans le langage du concept, langage inadapté à la métaphysique.

     Cette intuition est celle de l’Amour « présent dans le secret » (Matthieu 6, 6), si intime à nous-mêmes et à tous les êtres qu’en cette intimité, nous sommes invitées à participer à sa nature (II Pierre 1, 4), invitées et non obligées, car l’Amour nous veut libres, ne nous force pas. C’est la Vérité de l’Amour, dont le Fils de l’homme a témoigné et qui libère selon ce qu’il a dit (Jean 18, 37. 8, 32).

     C’est la Vérité de l’Amour, et nous ne pouvons pas comprendre si c’est nous et/ou l’Éternel qui Aiment. La « grâce » et la « volonté » vivent le non-autre-advaïta, selon l’adage, « il faut agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu », adage tout aussi inintelligible que le non-autre et que l’advaïta, mais connaissable dans l’Amour, car « qui Aime connaît Dieu » (I Jean 4, 7).

     C’est aussi sans doute le « deviens qui tu es » de Pindare, que les philosophies de tout poil ont interprété-accommodé à toutes les sauces.

 

     au-dessus de la tombe 

     les pointes du cyprès

     ondulent doucement

     en communion au monde

     où se penche au plus près

     le signe des amants

17 août 2018

     Répéter après Nicolas de Cues que « Dieu qui est le non-autre n’est pas le ciel qui est autre » (Du non-autre, p. 47) impose une réflexion, une speculatio. Il doit exister plusieurs interprétations possibles : un animiste, un hindou, un bouddhiste, un chrétien, un musulman, un athée qui tenteraient de comprendre n’interpréteraient pas semblablement, encore moins mêmement. « Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es » ( et peut-être qui je suis). « Sans doute, tous les sages ont voulu dire la même chose du premier principe des choses, mais nombre d’entre eux l’ont exprimé de manières diverses… » (op. cit., p. 98s).

     L’Éternel Amour, dira-t-on ici, n’est pas en lui-même autre que tous les êtres du cosmos, mais ces êtres, dont nous sommes, sont autres que lui. Il y a là une contradiction logique : en raison, l’autre de l’un impose l’autre de l’autre. (Pour le trottoir d’en face, il y a nécessairement un trottoir d’en face). S’il y a une vérité dans ce que dit De Cues, elle est au-delà de la raison, au-delà de ce que comprennent « les sages et les intelligents » (Luc 10, 21). C’est une vérité à vivre, à « connaître » au sens où « qui aime connaît » (I Jean 4, 7).

     Déjà le « tat tvam asi, tu es cela » ne peut pas se comprendre mais peut se connaître. Il ne suffit pas d’être un spécialiste des upanisads pour le comprendre, il suffit d’Aimer pour le connaître, c’est-à-dire de « participer à la nature de Dieu » (II Pierre 1, 4).

     Qui Aime considère l’autre comme soi-même, un peu comme un non-autre que soi-même, où le soi-même n’est plus « le moi haïssable », mais véritablement l’autre-non-autre : « Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » (Clément d’Alexandrie). Qui vit la fraternité universelle comme agapè vit l’Amour Éternel et participe à son être.

     Encore une fois, « seul l’Amour est digne de foi », et cela logiquement exclut la foi en tout credo. 

 

     là-bas dans la haie une goutte

     de rosée s’est muée en topaze

     paillette d’or qui sortie de la vase

     attend l’oreille qui écoute

 

     sait-elle cependant qu’une seconde

     d’angle ou de temps

     pourrait céans

     la faire disparaître dans les ondes

 

     mais il en a été il en sera

     dix mille aux matins qui attendent

     le clin d’œil où se tendent

     les échanges latents de l’aura

     où dans le vide des possibles

     se préparent tant de sensibles

     que l’âme frémissante

     encore se sent impuissante

 

     saisis l’instant de la reconnaissance

     où la rosée pour ton œil en topaze

     se change avant l’éternité en phase

     prémices toutes

     de nouvelles naissances

 

16 août 2018

     Nicolas de Cues a voulu expliquer et exemplariser sa dialectique du non-autre et de l’autre. Si seulement nous pouvions nous laisser impressionner, convaincre intellectuellement par ce jeu de langage, notre vie spirituelle de l’Amour s’en trouverait illuminée.

     « Le non-autre, puisqu’il n’est l’autre de rien, ne manque de rien et rien ne peut être en dehors de lui. Dès lors, comme sans lui quoi que ce soit ne peut être ni dit ni pensé, car il n’est pas dit ni pensé par lui, sans lequel, précédant toutes choses, rien ne pourrait se distinguer ni être, ainsi le non-autre en lui-même est vu antérieurement et absolument comme non-autre que lui-même, et dans l’autre il est vu comme non-autre que cet autre. Par exemple, si je disais que Dieu n’est aucune des choses visibles, puisqu’il en est la cause et le créateur ; et si je disais que dans le ciel il n’est rien d’autre que le ciel, comment le ciel pourrait-il être non-autre que le ciel si le non-autre en lui était autre que le ciel ? Le ciel étant autre que le non-ciel est un autre. Mais Dieu qui est le non-autre n’est pas le ciel qui est autre ; cependant, dans le ciel, Dieu n’est pas un autre, et il n’est pas autre que le ciel, de même que la lumière n’est pas la couleur bien qu’elle ne soit autre en elle ni autre qu’elle. » (Du non-autre. Le guide du penseur, p. 46s).

     Avec un certain effort intellectuel, nous pouvons arriver à suivre ce raisonnement sans faille. Ce n’est pas pour rien que le second titre de Du non-autre, titre qui lui est associé en le précédant, s’appelle Le guide du penseur : Directio speculantis seu De li non aliud. Il serait sans doute préférable de le lire en latin, mais qui connaît bien le latin, le latin de Nicolas de Cues ? Nous pouvons raisonnablement nous fier à la traduction d’Hervé Pasqua.

     L’essentiel est de rejoindre l’intuition essentielle qui fonde le raisonnement de Nicolas de Cues, et, bien sûr, de la vivre dans notre relation permanente avec l’Éternel Amour, « sans séparation et sans confusion ». Il n’est pas autre que nous, mais nous sommes autres que lui. Paradoxe sans doute, apparente contradiction, mais qui sonne vrai.

     (Si Baruch Spinoza avait lu, et bien lu, cette Directio speculantis, il n’aurait pu confondre Dieu et la Nature, Deus sive Natura, le non-autre et l’autre. On peut aussi s’aventurer à dire que des penseurs tels que Michel Onfray, André Comte-Sponville et quelques autres auraient de quoi nourrir leurs spéculations s’ils suivaient ce guide.)

 

     à l’aube la hulotte affirme encore

     la présence

     sent-elle que le chant qui précède l’aurore

     donne sens

     avec elle à la voix du silence au plus fort

     des consciences

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Nicolas de Cues a voulu expliquer et exemplariser sa dialectique du non-autre et de l’autre. Si seulement nous pouvions nous laisser impressionner, convaincre intellectuellement par ce jeu de langage, notre vie spirituelle de l’Amour s’en trouverait illuminée.

     « Le non-autre, puisqu’il n’est l’autre de rien, ne manque de rien et rien ne peut être en dehors de lui. Dès lors, comme sans lui quoi que ce soit ne peut être ni dit ni pensé, car il n’est pas dit ni pensé par lui, sans lequel, précédant toutes choses, rien ne pourrait se distinguer ni être, ainsi le non-autre en lui-même est vu antérieurement et absolument comme non-autre que lui-même, et dans l’autre il est vu comme non-autre que cet autre. Par exemple, si je disais que Dieu n’est aucune des choses visibles, puisqu’il en est la cause et le créateur ; et si je disais que dans le ciel il n’est rien d’autre que le ciel, comment le ciel pourrait-il être non-autre que le ciel si le non-autre en lui était autre que le ciel ? Le ciel étant autre que le non-ciel est un autre. Mais Dieu qui est le non-autre n’est pas le ciel qui est autre ; cependant, dans le ciel, Dieu n’est pas un autre, et il n’est pas autre que le ciel, de même que la lumière n’est pas la couleur bien qu’elle ne soit autre en elle ni autre qu’elle. » (Du non-autre. Le guide du penseur, p. 46s).

     Avec un certain effort intellectuel, nous pouvons arriver à suivre ce raisonnement sans faille. Ce n’est pas pour rien que le second titre de Du non-autre, titre qui lui est associé en le précédant, s’appelle Le guide du penseur : Directio speculantis seu De li non aliud. Il serait sans doute préférable de le lire en latin, mais qui connaît bien le latin, le latin de Nicolas de Cues ? Nous pouvons raisonnablement nous fier à la traduction d’Hervé Pasqua.

     L’essentiel est de rejoindre l’intuition essentielle qui fonde le raisonnement de Nicolas de Cues, et, bien sûr, de la vivre dans notre relation permanente avec l’Éternel Amour, « sans séparation et sans confusion ». Il n’est pas autre que nous, mais nous sommes autres que lui. Paradoxe sans doute, apparente contradiction, mais qui sonne vrai.

     (Si Baruch Spinoza avait lu, et bien lu, cette Directio speculantis, il n’aurait pu confondre Dieu et la Nature, Deus sive Natura, le non-autre et l’autre. On peut aussi s’aventurer à dire que des penseurs tels que Michel Onfray, André Comte-Sponville et quelques autres auraient de quoi nourrir leurs spéculations s’ils suivaient ce guide.)

 

     à l’aube la hulotte affirme encore

     la présence

     sent-elle que le chant qui précède l’aurore

     donne sens

     avec elle à la voix du silence au plus fort

     des consciences

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15 août 2018

     Il y a dans le concept de non-autre une expression de la Vérité de l’Amour qui peut parler à des intellectuelles, à des têtes philosophiques, mais cela ne fait sans doute pas grand monde.     

     Pour lui donner son efficace, il est bon de l’imaginer, de toucher l’Amour non-autre au bout des doigts et de la langue, un peu comme les catholiques le font dans leur communion eucharistique.

     L’Éternel nous est présent par sa présence de non-autre à l’intime des êtres. On peut en « voir » mille exemples. Ainsi la poignée de sable qui coule entre les doigts, l’eau qui ruisselle sur la peau, la glace parfumée dans la bouche, la main serrant la main…

     La poésie peut prendre le relais de la philosophie. Gerard Manley Hopkins a « senti » en l’imaginant la présence de Marie, sa « mère de Dieu » partageant la Vie de l’Éternel, « présente » dans l’air qu’il respirait :

Wild air, world-mothering air,

Nestling me everywhere,

That each eyelash or hair

Girdles…

This air, which, by life’s law

My lung must draw and draw

Now but to breathe its praise,

Minds me in many ways

Of her who not only

Gave God’s infinity

Dwindled to infancy

Welcome in womb and breast

Birth, milk, and all the rest…

(The Blessed Virgin compared to the Air we Breathe)

 

Air fou, air maternel

Qui me niches partout,

Que chaque cil ou cheveu

Gaine…

Cet air, que, par la loi de la vie,

Mon poumon doit aspirer sans cesse,

Maintenant, mais pour respirer sa louange,

M’occupe de tant de façons

Celle qui non seulement

A accueilli l’infinité de Dieu,

Apetissé en un bébé,

dans le ventre et les seins, lui offrant

Naissance, lait et tout le reste…

 

Pourquoi crier famine sur notre tas de blé, les dix mille spectacles du monde à qui l’Éternelle donne « la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28) nous invitant à Aimer-Servir comme Elle Aime-Sert. Elle est toujours et partout disponible à notre disponibilité.

 

     est-ce à l’air est-ce à l’hirondelle

     est-ce à l’une et l’autre associés

     qu’en belle vérité il sied

     de célébrer l’amour des ailes

 

     dans l’échange du je et tu

     c’est l’autre enfin plus que le nôtre

     dont on ne sait plus qui est l’hôte

     quand les voix folles se sont tues

 

     l’air apparaît comme un non-autre

     partout répandu dans l’espace

     des basses régions aux plus hautes

     et dont on cherche en vain la face

     ici et là partout fuyante

     en ses innombrables détours

     plus que la véloce Atalante

     succombant au piège d’amour

 

     l’hirondelle se donne à l’air

     et l’air se donne à l’hirondelle

     inconscients de ce beau mystère

14 août 2018

     L’approche philosophique de l’être et des êtres est une approche par le langage, car la philosophie s’occupe de concepts, et les concepts sont liés aux mots qui les expriment.

     Aristote déjà et quelques autres philosophes grecs de l’antiquité se sont demandés ce qu’est l’être, mot-concept qui leur apparaissait comme le fondement de toute connaissance philosophique.

     Au XVème siècle, le théologien philosophe Nicolas de Cues a abordé la question en manipulant les mots « un » et « multiple » pour se demander quelle pouvait être la relation entre l’être un et les êtres multiples. L’un était pour lui Dieu et le multiple l’ensemble des êtres non-Dieu. Il a pour ce faire inventé le concept de non-autre. Pour lui, l’un est le non-autre et le multiple est l’autre.

     Son jeu de langage se poursuit ainsi : « Le non-autre n’est autre que le non-autre » tautologique (Du non-autre. Le guide du penseur, p. 31). Il s’appuie sur le Pseudo-Denys qui « à la fin de sa Théologie mystique affirme que le Créateur n’est ni quelque chose de nommable, ni autre chose » (op.cit., p. 32).

    Logique impeccable, « le non-autre n’est ni autre, ni autre à partir d’un autre, ni autre dans un autre, pour aucune autre raison que le non-autre ne peut en aucune manière être autre, comme si quelque chose lui manquait, à savoir, les autres. L’autre, en effet, parce qu’il est autre de quelque chose, est privé de ce qu’est l’autre. Mais le non-autre, puisqu’il n’est l’autre de rien, ne manque de rien et rien ne peut être en dehors de lui… » (op. cit., p. 46).

     Ce jeu de mots est une forme de conceptualisation philosophique qui rejoint ce que Thomas d’Aquin, trois siècles plus tôt, avait dit de l’intimité de Dieu à tout être: « opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toute chose, intimement » parce qu’il est l’être de tout être (le non-autre de tout autre). Ce qu’Augustin à la fin du IVème siècle avait éprouvé en disant à Dieu qu’il était « intimior intimo meo« . Et puis d’ailleurs, un ancien Grec avait pu dire « En lui nous avons… l’être » (Actes 17, 28).

     Reste que cette intimissime intimité de l’Éternel non-autre aux autres, à nous-mêmes autres, risque de nous donner l’idée que nous sommes l’Éternel par nature, ainsi que tous les autres êtres, ou que Dieu est la nature selon l’expression de Spinoza, « Deus sive Natura« , dont notre Michel Onfray s’est empressé de s’emparer pour nier l’existence d’un Éternel transcendant…

     Paul avait vu, évangéliquement, que l’intimité réelle de l’Éternel en tout est un idéal à rechercher plutôt qu’une réalité établie : « Lorsque tout lui aura été soumis, alors le Fils (Christ) lui-même se soumettra à celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous. o Theos ta panta en pasin » (I Corinthiens 15, 28). Mais Paul reste prisonnier de sa théologie mosaïque du Dieu Tout-puissant auquel il faut se soumettre, alors que le « tout en tous » évangélique n’est à envisager que dans l’Amour du « moi en eux et toi en moi, moi en toi, eux en nous » (Jean 17, 21, 23). C’est dans l’Amour que le non-autre et l’autre communient le plus intimement qu’il est possible, « sans séparation et sans confusion ».

 

     toi minuscule sur la feuille blanche

     vais-je me demander pourquoi

     dame nature a fait le choix

     d’éloigner à ce point nos branches

 

     c’est qu’il a fallu des milliards d’années

     d’ancêtres en cheminement

     et puis d’amantes et d’amants

     pour que si proches nous soyons nées

 

     lointains du point de vue de Sirius

     notre distance est bien minime

     et de l’abîme au plus intime

     nous sommes tous deux des minus

     dans un monde où les imbéciles comptent

     en croyant comprendre le monde

     à coups de leur pensée féconde

     en ces idées qui font leur honte

 

     notre secrète communion peut-être

     entre minus et majuscule

     se moque bien du ridicule

     de notre prétention à être

 

 

13 août 2018

     « Il faut qu’il y ait de l’écart pour qu’il y ait de la rencontre », nous dit le philosophe François Julien. Avec l’altérité positive, on se retrouve toujours dans cette dualité logique de non-séparation non-confusion. Il faut évidemment être deux, au minimum, pour qu’il y ait de l’autre.

     L’amour fusionnel est un terme fascinant et dangereux, équivoque en tout cas. Il peut signifier absorber l’autre et/ou se faire absorber par l’autre : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée », destructrice et autodestructrice même lorsqu’elle est réciproque, possession qui mène presque infailliblement à la domination ou à la mort.

     Si le bouddhisme est proche du Royaume de l’Amour, c’est qu’il produit des boddhisattvas, des êtres soucieux des autres, à leurs yeux plus importants que le nirvana.

     Si la croyance chrétienne à la Trinité divine est proche du Royaume, c’est qu’elle refuse de croire à un Être suprême éternellement satisfait de lui-même et qui, on ne sait pourquoi (les explications tâtonnent), aurait « créé » le temps et l’espace du cosmos sur lequel il règnerait en monarque absolu. N’est-ce pas ce que l’on retrouve chez Simone Weil ? Elle affirme que Dieu n’aime que lui-même, « ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous » (La pesanteur et la grâce, p. 42).

     L’Amour éternel est Amour de l’autre comme autre, non amour de l’autre pour soi, ni même amour de l’autre comme soi-même qu’on nous présente souvent comme l’idéal évangélique alors que c’est un commandement de la loi mosaïque, une recommandation de la sagesse de la Règle d’or. Le Royaume l’intègre en l’accomplissant (Matthieu 4, 17).

     Si, véritablement, l’Éternel est Amour, il n’a jamais été seul. Sous une forme ou sous une autre, le cosmos a toujours existé comme son autre. A cet égard, le big-bang de notre science ne peut être une création à partir du non-être. Nous ignorons ce qui a précédé notre univers, mais quelque chose l’a nécessairement précédé, que nous pouvons imaginer comme une succession d’univers, de big-bang en big-crush en big-bang… éternellement. Ou tout autre chose…, l’autre de l’Éternel Amour.

     Ce n’est qu’une imagination, mais elle correspond à la conviction évangélique que l’Éternel est Amour, dualité dans l’ »écart » pour la « rencontre ».

 

     au centre tu attends la tête en bas

     dans l’esthétique de ta toile

     verras-tu apparaître en son trépas

     la mouche prise au piège de ton voile

 

     entre la mouche et toi vais-je choisir

     celle qui se nourrit de pourriture

     celle qui doit tuer pour se nourrir

     ont toutes deux le droit à leur nature

 

     ne suis-je pas moi-même humain de proie

     qui tue pour se nourrir bêtes et plantes

     toutes deux prédatrices en leurs voies

     diverses certes mais toutes deux vivantes

     en ce qui se possède comprend domine

     où la chair par la mort seule accomplit

     ce qui apparemment est le désir ultime

     à quoi les univers mêmes se plient

 

     au centre où le désir attend sa proie

     se devine déjà le non-espace

     où l’amour est enfin digne de foi

     et fait connaître un cœur en toute face

12 août 2018

    Le terme « altérité, comme le mot « amour », a plus d’une utilisation, et il est bon d’en prendre et garder conscience.

    Lorsqu’on parle de Dieu en disant qu’il est le Tout-Autre, on donne à comprendre qu’on ne peut pas le comprendre, qu’il échappe à notre intelligence conceptuelle. C’est sans doute ce qui a pu faire dire au prophète Isaïe en s’adressant à Dieu, « Vraiment tu es Dieu, toi qui te voiles, le sauveur ». Il opposait ce vrai dieu aux divinités « sculptées en bois » incapables de sauver (Isaïe 45, 15, 20).

     Les penseurs de ce Tout-Autre ont pu, ont dû, parler de théologie négative, d’apophatisme, de « nuage d’inconnaissance » (Nicolas de Cues). Cela était déjà impliqué dans la découverte enthousiaste du Fils de l’homme : « Yeshoua se réjouit dans l’Esprit et dit, je te loue, Toi, Père Seigneur du ciel et de la terre, car tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents (Luc 10, 21).

     L’Éternel n’est, tel qu’il en lui-même, approchable, connaissable, que par l’Amour : « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8).

     On a pu dire aussi, en liaison plus ou moins forte avec la notion de Tout-Autre, que Dieu est le Non-Autre en raison de son intimité extrême aux autres, au cosmos et à tous les êtres qui le composent, à nous autres humains en particulier. Ce qui peut signifier qu’il est l’absolument immanent et l’absolument transcendant, ou ni l’un ni l’autre. Il est selon Saint Augustin intimior intimo meo et superior summo meo.

     On peut lire cette interprétation et d’autres dans le livre de Jean Greish, Du « non-autre » au « tout autre. Dieu et l’absolu dans les théologies philosophiques de la modernité.

     L’altérité dans la Spiritualité de l’Altérité et dans « Fondements philosophiques d’une altérité positive », c’est l’attitude de pensée et d’action de l’Amour face aux autres. Elle fonde son éthique selon laquelle les autres ne sont pas considérés comme l’enfer de l’altérité négative du « moi haïssable », mais comme le paradis du Royaume. C’est en Aimant les autres, tous les autres, ennemis et amis, et tous les êtres du cosmos (en écologie profonde et radicale) que l’on participe à la Vie éternelle du Tout-pour-les- autres.

 

     qu’est pour toi la fleur où tu plonges

     sans te poser ta longue trompe

 

     tes ailes vibrent si rapides

     qu’à nos yeux ce n’est qu’invisible

     ou presque une ombre qu’énergise

     la puissance à ta chair commise

 

     ce concentré d’intelligence

     organisé pour faire sens

     voile un nom jamais découvert

     qui de son endroit est l’envers

 

     il suffit de te contempler

     de t’admirer et respirer

     le parfum ténu de ta chair

     pour goûter ton âme dans l’air

 

     plus qu’à ta trompe le nectar

     à nos yeux la fleur de ton art

 

( tout contact et échange a été coupé)

11 août 2018

     L’interprétation la plus décisive sans doute dans le choix que fait le Royaume plutôt que dans celui que fait l’Église est celle du « Dieu est amour » (I Jean 4, 8), plus précisément dans le sens du « est » que nous choisissons. Car le verbe être a de multiples utilisations. En l’occurrence, il peut signifier une qualité et il peut signifier une essence. Si nous croyons qu’il signifie une qualité, nous croyons qu’il en a d’autres tout aussi importantes comme l’enseigne l’Église, à savoir qu’il est amour, mais qu’il est aussi colère, qu’il est « le Dieu vivant entre les mains de qui il est terrible de tomber » (Hébreux 10, 31), qu’il est justice autant que miséricorde et que sa justice (rétributive) est aussi « énorme » que sa miséricorde comme le dit Pascal (Pensées éd. Sellier 680, p. 458).

     Ce dieu-là est un dieu cosmique, la personnification du neïkos-thanatos et de la philia-eros. C’est le dieu de l’enfer et du paradis qui indignait Rabi’a al-Adawiyya.

     L’interprétation du « est » dans « Dieu est Amour » selon le Royaume fait de l’Amour Agapè l’essence même de l’Éternel, non une de ses qualités parmi d’autres. Car cet Amour n’est pas l’amour eros que nous connaissons dans notre désir de posséder l’autre, mais l’amour agapè que nous connaissons dans le désir de servir, bonnement, ordinairement (Luc 12, 37. 22, 27), sans espérance d’autre récompense que d’Aimer toujours davantage, de participer à l’Amour éternel, à sa phuséôs, nature, être, essence (II Pierre 1, 4). Ne pas Aimer ainsi, c’est demeurer « du monde » (Jean 17, 16), et disparaitre avec lui (I Corinthiens 7, 31).

     Cela ne signifie pas que l’Amour Agapè serait absent de l’Eglise, ni d’ailleurs d’un grand nombre de consciences humaines, mais L’Église affirme que Dieu n’est pas totalement Amour, qu’il est aussi un peu eros comme l’a rappelé le Pape Benoît XVI, justifiant ainsi que l’Église croit être l’épouse de son Christ, comme Israël croit être le peuple choisi de son dieu. Mais l’Amour ne choisit pas, il offre son Amour à tous les êtres, « les méchants et les bons, les justes et les injustes » (Matthieu 5, 45).

 

     conjugueurs de l’utile

     avec son inutile

     vous transporteurs de l’eau

     et convoyeurs du beau

     pour la sublime tâche

     de nourrir notre corps

     mais aussi plus encore

     d’abreuver notre esprit

     d’éternelle eau de vie

 

 

 

12

laptitedevoreusedelivres |
Le point du jour n'aura pas... |
escapade |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Les lectures d'une maman ...
| Atelier Ecrire Ensemble c&#...
| Au fil des mots.