BONHOMME DE CHEMIN   2008

 

       Relire le Liminaire de 2004

 

1er janvier 2008

 

Les mots ont presque tous de multiples usages et de multiples sens. Il faut s’en souvenir lorsqu’on les utilise pour tenter de bien concevoir les choses, les énoncer clairement et confronter ses pensées à celles des autres.

 

la flamme dure du désir

bondit vers le phalène

à l’amour pourtant qui l’attire

répond la belle haine

 

observe la juste distance

où l’autre en sa splendeur

découvre sa suprême essence

enfin lorsque vient l’heure

 

la lumière se reconnaît

à sa foi qui s’enfuit

mais de ton œil aussi tu sais

sort une ombre qui luit

 

dans le secret de l’invisible

l’icône manifeste

se révèle lorsque tu cibles

sa figure céleste

 

En gourmet comme en goulu, lire pour le plaisir manque la rencontre de l’autre, car elle le réifie.

 

La dynamique de la chair est celle de la spiritualisation, et elle s’achève avec la disparition de la chair.

 

Valeur du polythéisme des valeurs. Leur monothéisme ne peut être que despotique et désastreux. Liberté – Egalité – Fraternité sont des valeurs concertantes : la liberté fraternelle libère l’égalité, l’égalité fraternelle ouvre les bras à la liberté, la fraternité met une main dans la main de la liberté et l’autre dans celle de l’égalité, etc. (N’est-ce pas une bonne idée de les déréifier en les personnalisant ?)

 

Yeshoua inspiré pouvait-il toujours savoir le sens dernier, plénier, de ses paroles ? Tout en étant l’expression de son intuition fondamentale – l’Eternel est Amour – elles ne peuvent échapper à l’équivocité, demeurent fatalement ouvertes à des interprétations infidèles.

Il savait qu’il devait parler en paraboles, mais en connaissait-il toujours clairement le jeu de la teneur et du véhicule. Alors, comment espérer le découvrir ? Il faut avoir pris conscience de la dynamique du progrès de la conscience pour prétendre savoir mieux que lui ce qu’il disait.

 

 

2 janvier 2008

 

La conscience continue de nos ignorances nous protège de l’outrecuidance, et de la bêtise sa jumelle.

 

Après des siècles de mépris du corps, il est culturellement  correct de le cultiver ; une spiritualité moderne, ou post-moderne, ou post-postmoderne…, ne peut l’ignorer sans se marginaliser. Mais il peut marginalement devenir tendance de se marginaliser.

John Paul Meier a fait de son Jésus  a marginal Jew (mais le marginal anglais n’est pas un marginal français ; ce n’est en somme qu’une personnalité à part). Mais la liberté de la vérité libère des manipulations langagières. Yeshoua n’a pas cherché à être un marginal ou un rebelle. Il a été fidèle à son intuition spirituelle et au dynamisme de l’être qu’elle lui révélait ; et cela ne pouvait manquer de le distinguer et de l’opposer à son milieu social.

 

Pourquoi tenez-vous à faire de moi un stoïcien, un épicurien, un platonicien, un aristotélicien, un augustinien, un thomiste, un cartésien, un kantien, un hégélien, un nietzschéen, un bergsonien, un lacanien, ou encore un judéo-chrétien, un musulman, un taoïste, un hindouiste, un bouddhiste, un animiste… ? Mettant à mort les dieux, les héros et autres gourous, la vérité libère de toute obédience et de toute mouvance.

 

Pour un spiritualiste, le corps est provisoire. Dans une société matérialiste, il est tout ; et le spiritualiste ne peut que constater sa marginalisation.

 

parce que je t’aimais je vivais avec toi

et mes mains te cherchaient en cette nuit sans voix

où je croyais tenir la fin de mon désir

quand le temps qui passait l’emportait pour me fuir

 

à force de patience tu m’as fait te connaître

à force de silence j’en suis venu à n’être

que pour vivre avec toi en cette dilection

où le je et le tu sont l’unique passion

 

Constater que dans l’aléatoire du temps le désordre se change en ordre, c’est s’inviter à réfléchir sur la nature du hasard et sur la cohérence qui s’y glisse alors qu’elle lui est étrangère par nature.

 

3 janvier 2008

 

L’art ne peut être transgresseur sans se renier qu’en ne l’étant pas volontairement. La transgression est une conséquence quasi inévitable de la création artistique ; en faire une motivation le menace de ruine. La liberté de l’art le protège autant du désir de transgression, voire d’originalité, que de celui d’imitation et de servilité. Mais cette liberté est un idéal moteur, une force de libération progressive ; elle n’est jamais définitivement acquise.

 

 

     l’esprit regarde le soleil en face

car il en est la cause et la force et la fin

ni le nuage ni la nuit ne peuvent

le lui voiler en son omniprésence

et sa douceur détruit toute violence

quand l’amour et la haine enfin mis à l’épreuve

l’un par l’autre s’avancent vers demain

où dans le vide pur ils trouvent place

 

« J’ai le désir d’être dissout. Être avec le Christ, ce serait le meilleur… » (Epître aux Philippiens I, 23).

Le souhait de mourir peut avoir bien des motivations, mais il faut d’abord le séparer du suicide, que Paul n’envisage pas.

Peut-on souhaiter mourir pour des raisons défendables, valables, admirables ?

Peut-on se suicider pour des raisons défendables, valables, admirables ?

Virginia Woolf s’est suicidée par refus de la déchéance mentale : pourquoi le corps devrait-il vivre si l’intelligence, ou son instrument, est mort ? La mort plutôt qu’Alzheimer. Ernest Hemingway s’est suicidé parce qu’il ne pouvait plus vivre selon l’idée qu’il se faisait de la vie. John Steinbeck ne s’est pas suicidé, mais il a préféré vivre à plein jusqu’au bout et se condamner ainsi à une mort précipitée.

La question de savoir s’il faut plus de courage pour se suicider que pour ne pas le faire est oiseuse. La réponse varie d’un individu à l’autre et, chez le même individu, d’une circonstance à l’autre. Par ailleurs, le courage, vertu de l’humain premier centré sur lui-même, n’est pas un critère d’action pour une conscience toute tournée vers l’autre, celle de l’humain dernier en son accueil de l’altérité positive.

 

4 janvier 2008

 

La mort idéale survient sous le sceau de la liberté dernière, dans l’accord de l’être fini et de l’être infini.

Pour une conscience qui vit la dynamique de la chair vers l’esprit dans l’altérité positive, la mort est une perspective rassurante et désirable, que l’on prépare sans le vouloir, tout occupé que l’on est par le souci des autres. Paul sait que malgré son désir de mourir pour être avec son Christ il va continuer quelque temps de vivre avec les chrétiens « pour leur progrès et pour la joie de la foi » (Philippiens I, 25).

 

Comment peut-on chercher des problèmes sans avoir le désir de les résoudre ? Ceux qui le font en allant jusqu’à se désoler qu’on leur trouve des solutions sont-ils minés par le pessimisme du non-sens, fascinés parce qu’ils voudraient être le néant ?

 

La bêtise est un trou dans lequel on tombe lorsqu’on la traque partout. On croit la trouver chez les autres, mais les autres ne sont souvent que des miroirs où l’on se voit sans se reconnaître. D’où l’on peut soupçonner qu’il est préférable de traquer plutôt l’intelligence et toutes les autres valeurs positives de l’autre.

 

là-bas la brume appelle à disparaître

les arbres ne sont plus que leur mystère

marcher vers eux leur donne consistance

s’en éloigner révèle leur essence

 

le distant et le proche en alternance

tentent de découvrir le dernier sens

sous ces évanescences dont la terre

se vêt et se dévêt dans la quête de l’être

 

La vie quotidienne de la majorité des Occidentaux incroyants continue de baigner dans la symbolique de leurs cérémonies, fêtes et distractions. On peut donc supposer que l’Eglise a encore de beaux jours devant elle, non pas en dépit de sa compromission du message évangélique avec le mythe, mais à cause d’elle. L’ivraie y sert de support au bon grain.

 

5 janvier 2008

 

Si celles et ceux qui réfléchissent sur la bêtise s’en font chacun leur idée et que l’on peut donc penser qu’elle est impensable, quel remède peut lui apporter l’altérité positive ? L’altérité positive est une attention à l’autre qui se veut permanente, une pensée qui cherche à éliminer le non-pensé, l’irréfléchi ; et l’irréfléchi est sans doute un des éléments constitutifs de la bêtise.

 

La téléologie de l’évolution est peut-être indémontrable, mais elle est intuitivement évidente si on la définit comme un progrès de la conscience depuis l’énergie pure de l’origine de notre univers jusqu’à la conscience réflexive en passant par la complexification de la matière, puis de la vie évoluant du protiste jusqu’au cerveau humain. On ne peut affirmer que ce progrès n’est pas intelligent, supérieurement intelligent, sans avoir à rejeter le principe de causalité. Qu’importent les mots « finalité », « téléologie », « dessein intelligent »…

Si la biologie moléculaire déclare que la téléologie est impossible et qu’elle ne résulte d’aucun programme interne détectable, c’est que cette téléologie, de quelque mot qu’on l’appelle, n’est pas d’ordre physico-chimique. C’est que le matérialisme est incapable de nous livrer le dernier secret du réel.

 

marche sans ombre dans la brume

tu ne sauras plus si tu vas

vers le soleil ou devant lui

 

peut-être que tu trouveras

cette boussole intérieure

qui guide les oiseaux les nuits

sans étoiles sans lune

 

qu’importe alors si tu te perds

dans la forêt des mille esprits

tu sauras bien te reconnaître

 

dans le silence du silence

tu t’avanceras où demeure

le vide en l’être de ton être

où jamais l’autre n’erre

 

Téléologie. Retour à Claude Bernard : « Nous ne pouvons connaître que les conditions matérielles et non la nature même des phénomènes de la vie. »

 

6 janvier 2008

 

la tête entre les mains tu penses

que dans bien peu d’années

cette coquille sera vide

en son immensité

 

tu donnes une tape amicale

à frère âne qui t’a porté

jour après jour fidèle

sur le chemin d’éternité

 

Affirmer que les échanges physico-chimiques du cerveau humain n’ont rien de plus remarquable que ceux qui président à la vie d’une bactérie relève de l’idéologie matérialiste. Tout comme d’affirmer qu’un homme de Cro-Magnon pensait aussi bien qu’un Einstein.

 

Lorsqu’on prétend que tout le monde pense aussi bien que tout le monde, on donne à penser que l’on croit soi-même penser mieux que ceux qui ne le pensent pas.

 

Pour l’évangile de Jean, la chair n’est pas mauvaise ; sinon le Verbe ne se serait pas incarné (Jean I, 4). Mais il dit qu’elle est transitoire et finalement reléguable et largable pour ce qui est de la destination dernière de l’humain : elle « ne sert de rien, c’est l’esprit qui donne la vie » éternelle (Jean VI, 63).

 

Vous pouvez reconnaître que certains penseurs pensent beaucoup mieux que vous et refuser d’accepter leurs idées sans les passer au crible. Si vous avez l’intuition que l’infini de l’être est altérité positive, vous avez aussi l’intuition qu’il est le meilleur crible des pensées et des actes de tout un chacun.

 

Voilà maintenant que l’on associe la démocratie au capitalisme et qu’on l’accuse de travailler à l’abêtissement de l’humanité pour fabriquer des consommateurs-producteurs. Qu’importe ce que disent les experts ; ce qui est sûr, démocratie ou pas, c’est qu’il faut mettre le nez dans notre bêtise en nous invitant à la vie de l’esprit, à la vie éternelle de l’autre, que cela plaise ou non aux champions de la consommation-production.

 

7 janvier 2008

 

la fève que l’on veut pour soi

il faut bien qu’il n’y en ait qu’une

en son innocence résume

l’élan de notre premier moi

 

dans celui du vouloir pour l’autre

la vie cachée qu’on met au jour

murmure au secret de l’amour

que le mien s’est mué en autre

 

ainsi se prépare et devine

l’avènement du grand partage

et dans l’élan du dernier âge

la veille de l’être unanime

 

Il suffit d’écouter tour à tour les interventions des avocats de la partie civile et de la défense pour comprendre que la rhétorique des uns et des autres prend quelques libertés avec la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

A-t-on jamais pensé la civilisation sans référence explicite ou implicite à la barbarie ? Et la barbarie n’est-elle pas toujours pensée comme celle de l’autre dans une perspective d’altérité négative ? Dans celle de l’altérité positive, il n’y a de civilisation qu’ouverte à toute personne et à toute culture.

La tentation de se prendre pour « le vrai Israël », que ce soit celle d’un peuple-nation ou celle d’un peuple-église est aussi vieille que l’humanité (les autres peuples ne sont pas vraiment des hommes), que l’animalité même. C’est celle de l’altérité négative, qui fait passer l’autre après soi. L’animal le fait par instinct, l’humain premier le justifie par le mythe.

Lorsque Emmanuel Levinas déploie la bannière du « après vous, monsieur », appartient-il encore au « vrai Israël » ?

 

8 janvier 2008

 

Si l’on pense que le christianisme est la religion de la sortie de la religion, on comprend qu’il n’est pas le nouvel Israël, « le vrai Israël ». Il n’a plus rien à voir avec le judaïsme et ne peut donc s’opposer à lui ni à aucune religion pour leur faire concurrence. Malheureusement bien peu de chrétiens le pensent vraiment.

 

Non, l’homme ne descend pas du singe, il monte du singe (si l’on tient à la symbolique de la verticalité). Comme l’esprit depuis l’origine de notre univers pousse la matière vers la vie et la vie vers la conscience, il invite la conscience à le rejoindre en son éternelle dilection.

 

brume complice où dénudés les arbres

trouvent à se vêtir au service du temple

voici que je me glisse en ton ample surplis

pour rejoindre le chœur où je trouve ma voix

 

je veux mêler les ondes du bocage

à celles qui en moi en composent le chant

que le sensible au cœur en redise l’esprit

qui les pousse et m’invite à y vivre la joie

 

apprends-moi que l’amour doit dénuder

et la peau de sa chair et la chair de ses os

pour que la forme pure accueille la lumière

du vide qui se vêt de blancheur infinie

 

ainsi rayonneront dans la clarté

les hauteurs de la terre la profondeur des eaux

la musique du centre avec celle des sphères

toutes couleurs mêlées en une même vie

 

Il ne s’agit pas de vaincre la peur de la mort mais de vivre de l’esprit. Dans une conscience habitée par la sollicitude de l’autre s’instaure la certitude que cet amour-là est la vie éternelle. La peur de la mort tombe alors comme le fruit mûr de la chair.

Il ne s’agit pas de tenter de démontrer que la peur de la mort est insensée puisque, de toutes façons, la rhétorique est capable de démontrer quasiment n’importe quoi sans pouvoir convaincre. Il s’agit d’inviter à l’altérité positive en offrant la possibilité de la vivre et d’y trouver la joie inaliénable.

 

9 janvier 2008

 

« On ne naît pas homme (ou femme), on le devient. » Formule ouverte à tant de sens. Ici cela signifie que l’aventure de tout enfant qui naît, quels que soient son sexe et son héritage génétique, est de vivre le passage non seulement de la nature à la culture, mais de l’amour de soi à l’amour de l’autre, de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair mortelle à l’esprit éternel.

 

passe repasse la limite

et reconnais les territoires

 

l’arbre qui marque la frontière

n’est pas le même en ses deux faces

 

si tu te crois propriétaire

et si tu veux te bien connaître

 

il te faut prendre le regard

de ceux qui vivent par-delà

 

Si la peau est ce qu’il y a de plus profond (Valéry ?), c’est qu’elle est forme, apparence la plus apparente de l’âme. Mais cela fait sans doute partie des intuitions indémontrables.

Dire avec Bergson que « l’esprit et la matière se touchent », c’est parler par métaphore, sauf à faire de l’esprit une matière subtile : l’immatériel ne peut rien toucher. Est-il plus éclairant de parler par négation ? « Le corps n’est pas borné par la pensée, ni la pensée par le corps » (Spinoza).

 

Entre le plus petit de la matière et ses hypothétiques supercordes et le plus grand de l’univers, à quelle échelle vivons-nous en la chair ? Pourquoi ? Et quelle importance cela peut-il avoir pour l’esprit, qui n’est ni grand ni petit ?

 

Il y a quelque chose d’accablant dans l’insistance du Coran sur le châtiment, sur la menace permanente proférée à l’encontre de ceux qui le refusent. Et le refuser, ce n’est pas seulement refuser de faire le bien ; c’est aussi et même surtout d’obéir au Prophète en arguant que le Prophète est la voix infaillible d’un dieu menaçant qui châtie aussi durement qu’il sait se montrer miséricordieux.

 

10 janvier 2008

 

Bergson verbalisait-il une intuition juste lorsqu’il disait que l’esprit et la matière se touchent ? Pensait-il, plus ou moins clairement, que l’esprit est une matière subtile et la matière une sorte d’esprit condensé ? Ainsi serait compris le passage entre pensée et étendue.

L’esprit est-il énergie pure ? (le brahman hindou ?) Le terme énergie est-il ici encore une métaphore ?

 

Lorsqu’un Israélien affirme en implantant une nouvelle colonie en Palestine qu’il ne fait  que reprendre possession de la terre que l’Eternel a donnée à son peuple, il croit et montre que pour lui le sionisme fait partie intégrante du judaïsme. Combien d’Israéliens vivent de ce mythe ? Faut-il en vivre pour être un bon Israélien ?

 

si tu ne peux sentir la pierre vivre

tu la sais

parle-lui

et peut-être

cœur à cœur au silence subtil elle te confiera ses secrètes pensées

 

avec douceur et lenteur parle-lui

et approche

la musique

nostalgique

de ce temps si lointain des ancêtres où la voix des humains s’accordait à la terre

 

peut-être alors pourras-tu espérer

peut-être

avec d’autres

retrouver

la chair vive du monde en ta chair et l’esprit éternel qui l’entraîne en sa marche

 

Le genre humain peut être un objet de science biologique, psychologique, sociologique…parce qu’il est statistiquement soumis à des lois, des constantes. La personne humaine ne l’est pas. « Il n’y a de science que du général », il n’y a rien de plus particulier que l’eccéité humaine. L’intelligence n’appréhende la personne humaine qu’en ses appartenances au genre humain, appartenances charnelles qui vont s’amenuisant avec sa spiritualisation.

 

11 janvier 2008

 

Approcher la beauté par l’altérité positive en fait apprécier la gratuité essentielle. Pas plus que l’être de l’être, elle ne se laisse posséder.

 

dans la brume la fumée

démêle sa chevelure

 

sa fluide multitude

disparaît dans l’inconnu

 

qui sait en son aventure

où s’en va la particule

 

ton œil trop grand ne repère

que des foules anonymes

 

Gulliver    à Lilliput

le minuscule se perd

 

c’est pourtant chacun chacune

qu’unique tu cherches au fond

 

à connaître par son nom

dans les innombrables brumes

 

La réalité singulière d’une aventure humaine est rarement vraisemblable. Mais la fiction doit l’être pour se vendre.

 

Penser que la couleur n’est pas dans l’objet mais dans le sujet qui la voit, c’est tout de même oublier que chaque couleur correspond à une caractéristique de l’objet, tout aussi réelle que sa masse et son mouvement. Les molécules qui sont perçues comme rouges sont évidemment différentes de celles qui sont perçues comme bleues. Pourquoi cette insistance à séparer sujet et objet ? Quelle idéologie y pousse ?

 

Comment notre inconscient pourrait-il nous parler dans nos rêves si nous les croyons dénués de sens ? La difficulté de leur observation et le scepticisme qui accueille les interprétations psychanalytiques comme les interprétations traditionnelles ne devraient pas nous en fermer l’accès. Mais le jeu de leurs lumières incertaines vaut-il la chandelle du travail d’interprétation ?

 

12 janvier 2008

 

était-ce une pomme

cette hémisphère verte dans la nuit

rien qu’un instant au cadre de bois blanc

et quelle était la main qui d’en haut la tendait

 

le tout résumé

de l’univers en sa chair inspirée

enclose courbe dans la rectitude

le carré de culture et le fruit de nature

 

de l’avenir cette

brève vision tournée vers le couchant

fausse menteuse de notre alphabet

cernant notre univers en des bruits maîtrisés

 

la gauche donnait

sans que le sache la droite ni même

que le visage ne dise de plus

que sa présence nue à jamais invisible

 

Ces affirmations péremptoires d’une vulgarisation qui se croit scientifique alors qu’elle n’est que matérialiste.

 

Un poème non ponctué laisse entrevoir des ambiguïtés, donne à s’interroger sur la présence possible d’interrogations…La lectrice, le lecteur de poèmes devrait se préparer à l’inconfort de l’incertitude. On ne lit pas un poème pour le comprendre mais pour le connaître. Il en est ainsi de toute œuvre d’art en son eccéité.

 

L’altérité positive réconcilie les opposés de l’autonomie et de l’hétéronomie. Elle les constitue même comme opposés pour protéger la conscience de l’altérité négative destructrice des libertés et des égalités dans la relation de l’être infini et de l’être fini. Dans le silence du silence, il n’y a plus d’affrontement de la loi de l’autre et de la loi de soi, mais accord pour la bienveillance agissante envers tout être fini. Peut-on même encore parler de lois ? Elles ne sont plus que le souvenir du chemin de la chair vers l’esprit. Telle est la grâce du Don.

 

Notre incapacité à comprendre ne serait-ce que quelques particules parmi leurs innombrables milliards nous réduit à une vision macroscopique statistique déterministe.

 

13 janvier 2008

 

Conquérir le monde ou s’y fondre. On échappe à ce dilemme en accueillant la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier soucieux du monde comme de son hôte qui l’accueille et qu’il accueille.

 

L’oxymore « corps spirituel » que Paul utilise pour parler aux Corinthiens de la résurrection passe mieux si l’on fait de l’esprit une matière subtile, insaisissable au niveau physico-chimique, du moins tel que nous le connaissons au stade actuel de notre science. Paul parle du corps de l’humain premier comme d’un corps « psychique », « animé / animal » et du corps de l’humain dernier comme d’un corps « pneumatique », « spirituel » (I Corinthiens XV, 44s).

 

« La gloire de Dieu » selon Yeshoua n’est rien d’autre que la manifestation de la dilection, la visibilisation de l’amour de l’autre comme autre.

 

se faisant un instant ton corps

avant de reprendre sa route

cet air ici que tu respires

suit son éternelle aventure

 

chacune de ses molécules

par le prodige de l’esprit

aux autres mêlées dans la boue

enfin se raffine en son or

 

pense à tout ce que tu ignores

de ce multiple qui se noue

et secrètement s’organise

en l’immense du plus ténu

 

pa ti em ment sculpte le nu

de cette statue invisible

vivante où la lumière joue

afin que surgisse l’aurore

 

Dans la culture de Yeshoua, le nom c’était le secret, l’essence de l’être. Révéler le nom de l’Eternel, c’était pour lui le faire connaître comme dilection. La gloire en était la manifestation éclatante.

Le chapitre XVII de Jean s’éclaire dans ce sens du nom et de la gloire. L’humanité y est invitée en chaque conscience à découvrir l’infini comme dilection et à le manifester en vivant pour mes autres. Gloria Dei homo vivens.

 

 

 

14 janvier 2008  

 

le feu des lèvres aux lèvres chantent

la fusion de deux sangs mêlés

lorsque de l’un à l’autre abîme

passe le regard de l’amour

 

qui nous dira si l’esprit sourd

dans les profondeurs de l’infime

si lorsque en ce feu déployés

l’un et l’autre consentent

 

est-ce que le don de l’espèce

à chacun de ses promoteurs

à chacune de ses complices

excède sa satisfaction

 

détournées de son attention

les lèvres affolées finissent

et le regard au fond se meurt

noyé dans son ivresse

 

alors jour après jour enfante

les lignes des paroles belles

que lyrique le cœur battant

de l’abîme délivre

 

écris il reste tant de livres

puisque la chair si triste ment

lasse pour que tu y révèles

le bel infini qui la hante

 

La pensée théologique juive s’est montrée capable de se distancier de la lettre de la Torah, de faire de la violence du Deutéronome (XIII, XX…) un moment de l’histoire. A-t-elle pu le faire parce qu’elle n’envisage pas de clôture au temps des prophètes tant que le messie ne sera pas venu ?

En se déclarant sceau de la prophétie, le Coran s’interdit-il de se dépasser ? Alors les fondamentalistes ont raison ; il faut aujourd’hui encore  et demain tuer les infidèles où qu’ils soient, les capturer, les assiéger (Coran IX, 5).

Comme le judaïsme est passé de l’horreur de l’altérité négative de la conquête de la terre promise à l’honneur de l’altérité positive de la mystique, l’islam a su spiritualiser le djihad. Mais l’histoire montre aussi qu’ils sont l’un et l’autre guettés par l’éternel retour et le mythe de l’origine, de la pureté sainte qui fait de l’autre le péril du même.

 

15 janvier 2008

 

Pour le christianisme aussi, la révélation est close, depuis la mort du dernier apôtre ; mais elle exclut depuis Yeshoua la violence (exclusion à laquelle, on le sait bien, elle n’a pas toujours été fidèle).

 

La voie bouddhiste part de la souffrance du désir, et elle mène au vide de la compassion universelle. La voie judéo-chrétienne part de l’espérance messianique et conduit au souci de tout autre qui est la vie éternelle. La voie islamique part de la conquête de soi et du monde pour le dieu souverain et mène ses mystiques à l’amour souverain.

Cheminements divers, mais chacun invite à passer de l’humain premier à l’humain dernier, de l’amour de soi à l’amour de l’autre qui est la vie éternelle.

Est-il besoin, alors, de passer de la religion de ses pères à une autre ? Est-il préférable d’aller jusqu’au bout de la sienne pour entrer dans la vie éternelle ? A chaque conscience de découvrir sa voie.

 

main dans la main la mélodie

et le silence dans la chambre

se promènent et dansent

 

si l’un ou l’une chassait l’autre

régnerait l’infinie vitesse

ou l’immobilité

 

silence et mélodie s’enlacent

en l’éternel où s’abolit

toute dualité

 

L’hindou parvenu à la fin de son samnyasin est-il encore hindou ? Est-il sorti de sa religion pour entrer dans l’universel ? (Il n’est plus soumis à la loi du pur et de l’impur).

 

La récitation, la lecture à haute voix, la déclamation d’un poème syllabique ou rythmé est toujours un choix, une interprétation. Qu’elle soit celle de l’auteur, d’un acteur ou d’un amateur, elle ne peut manquer de décevoir l’un ou l’autre auditeur. Mais elle apporte la lumière d’une réponse à une invitation. Le même poème peut ainsi être joué et entendu mille fois sans jamais s’épuiser.

 

16 janvier 2008

 

éblouissante sœur que jamais dans les yeux

je ne puis regarder lorsque tu donnes à voir

 

quand tu viens le matin quand tu t’en vas le soir

ta beauté ta douceur m’émerveille m’émeut

 

« Ne t’étonne de rien », émerveille-toi de tout. L’évolution du sens d’étonner est instructive. Le vieux sens, que l’on trouve encore chez Racine et Voltaire, est violent, voire terrifiant. Il compte foudroyer, étymologiquement justifié, parmi ses synonymes, alors que le sens actuel n’est que d’impressionner et de surprendre. Les découvertes scientifiques sont peut-être responsables de cette mutation. Dans une mentalité préscientifique, certains phénomènes naturels, d’une fascinante et inquiétante étrangeté, sacrés au sens établi par Otto, étaient attribués à des puissances surnaturelles. Il fallait donc chercher à s’en protéger psychologiquement. D’où le « ne t’étonne de rien » de Pythagore, le scientifique.

Libéré par la science et mieux instruit par elle de la réalité du monde, l’humain moderne peut s’émerveiller de tout : depuis la structure microscopique de la matière jusqu’à celle du cosmos en passant par la multiplicité macroscopique de la nature, des éléments, de la vie, de l’intelligence, de la conscience, de la beauté, de l’affection…

Encore faut-il une sensibilité capable de cet émerveillement interminable face à un spectacle inépuisable. Doit-on soupçonner une sensibilité écrasée par la sexualité de perdre ses capacités face aux raffinements effacés des splendeurs du monde ? Peut-on soupçonner une intelligence tout occupée à conquérir et maîtriser la nature dans une relation de puissance à puissance de ne plus savoir entretenir avec elle des relations esthétiques ?

La poésie fait partie intégrante des politiques de civilisation.

 

Croire à l’existence du non-être, est-ce simplement croire que ce qui n’est pas moi n’existe pas ?

On parle d’événement acausal, inconscient que l’on viole ainsi le principe de causalité (« axiome en vertu duquel tout phénomène a une cause », le Petit Robert dixit). La cause que je ne connais pas n’existe pas. Rouerie ou naïveté ? « L’homme est la mesure de toute chose », disait le souriant Protagoras.

 

17 janvier 2008

 

Qui peut pardonner si ce n’est l’offensé, la victime ? C’est à elle que l’assassin doit s’adresser plus qu’à qui que ce soit qui ait pu être touché par sa disparition. Il n’y a plus qu’à prier jusqu’à sa propre mort s’il a découvert la survie, à moins qu’il n’en obtienne des signes irréfutables de son pardon d’outre-tombe.

Le pardon des proches de la victime est un résidu de mentalité tribale, parfois conforté par un intérêt monétaire et, ou la freudienne entreprise de travail de deuil.

 

Si notre pensée est marquée par notre corporéité, penser immobile pourrait faciliter ou induire l’intuition de l’un, et penser mobile (à la péripatéticien) l’intuition du multiple. Penser couché et les yeux clos (à la Teilhard) tendrait à libérer le cerveau du reste du corps.

On peut aussi s’interroger sur l’influence spécifique des organes sexuels sur les positions d’un Erasme ou d’une Simone de Beauvoir indifférentialiste. Alors ? On naît homme ou femme, et l’altérité positive nous invite à nous libérer de ces influences charnelles. « Il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates III, 28). « Vous n’êtes pas dans la chair mais dans l’esprit » (Romains VIII, 9).

 

ils ont tous un air de famille

ces flâneurs en leur ciel de traîne

quel amour les tire   quelle haine

commune les éparpille

 

comment l’agréable à l’utile

se mêle et la nécessité

dure à la fantasque beauté

en une interminable idylle

 

depuis le matin que contemple

leur cortège ton œil avide

tes neurones tendus au vide

cherchent la raison du temple

 

 

et tous ensemble nous causons

suivant les incessants passages

de ce que c’est que d’être sage

en l’un et l’autre horizon

 

Le devoir envers soi-même de l’humain dernier, c’est de se tourner tout entier vers l’autre, car l’être de son être est l’altérité positive de l’Eternel.

 

18 janvier 2008

 

Faire de la vérité un dévoilement, c’est comprendre que le réel est d’une telle immensité qu’il en restera toujours quelque chose à découvrir.

 

chaque goutte qui chuchote

à la feuille sèche un ton

sur l’arbre pour qu’il en rêve

lui prépare une romance

 

ou serait-ce cette danse

où s’éveillera la sève

à l’heure où jugera bon

l’eau de lui donner la note

 

puis revient le souvenir

de cette heure ensoleillée

où la feuille frémissante

à chaque rayon s’offrait

 

ce qui aime et ce qui hait

pour l’amant et pour l’amante

concilie les opposés

où l’être immense soupire

 

La reconquête de l’islam par le soufisme pourrait essouffler le néo-wahhabisme terroriste, mais ce ne peut être qu’une œuvre de longue haleine.

 

Incompréhension du temps. En faisant du devenir une dégradation de l’être, on fige l’être. Alors ce n’est plus une énergie mais une idée que, philosophe, on croit pouvoir comprendre par la pensée discursive. L’être de l’être, selon l’intuition hindoue du brahman, est énergie pure.

 

Faire de toute chose belle une participation au Beau, ce peut être penser qu’il existe une spiritualité inhérente à la matière, et que c’est elle qui œuvre à lui donner beau visage. Alors, c’est cette spiritualité du réel qui donne au poète de faire œuvre de beau langage.

 

19 janvier 2008

 

Le dieu homme crée par la bouche et le haut, la déesse femme crée par le ventre et le bas. La superposition anagogique de ces images invite à penser l’impensable de la relation de l’infini au fini.

Il y a chez Moïse le passage du dieu terrible dont on ne peut voir la face sans mourir au dieu ami avec lequel on s’entretient face à face et de bouche à bouche (Exode XXXIII, 20, 11. Nombres XII, 8). Mais la présentation du texte de la Torah ne rend pas compte de cette succession, de cette dynamique de la prise de conscience de la nature de l’être de l’être, de son secret « demeuré caché depuis les origines » (Romains XVI, 25).

 

ô merveilleux silence où bruissant de ton coeur

chaque herbe se déclare au soleil qui lui donne

sans un mot le pouvoir d’avec lui se nourrir

et de lui recevoir apportée de la mer

l’eau pure d’où lui vient le boire et le mouvoir

 

dans l’abîme écoutant le vouloir et le faire

ce qu’elle sait sans bruit pour la vie s’accomplir

la bouche frémissant le compose l’entonne

lui donne voix sculptée au silence de l’air

où l’esprit en chemin s’étonne de bonheur

 

Existe-t-il une analogie entre la relation de la justice à l’équité et celle de la morale à l’éthique ? Ce que l’on retient ici, ce ne sont pas les multiples définitions possibles des quatre termes, c’est que chaque paire suggère une polarité du même type. Il est assez fréquent d’attribuer le terme de justice au système judiciaire qui protège les sociétés de la violence généralisée et celui d’équité à l’idéal d’attribuer à chacun selon ses responsabilités. Pour ce qui est de l’éthique et de la morale, les choses sont plus floues, mais on pourrait, en parallèle au couple justice-équité, faire de la morale la norme d’une société en son lieu et temps, et de l’éthique ce que chaque conscience se donne comme règle de vie au fil de son existence.

 

Ce que fait le taoïste en « sortant de sa famille » fait penser à Yeshoua qui ne connaissait plus sa mère et ses frères selon sa chair et selon leur chair, mais selon l’esprit « gardant les paroles de Dieu » (Luc VIII, 21) et vivant de l’éternelle sollicitude pour l’autre.

 

20 janvier 2008

 

C’est faire fausse route de vouloir réconcilier les religions en une nouvelle gnose éclectique. L’union n’est pas l’unicité ; elle diversifie au contraire en promouvant l’altérité positive. Et ce n’est pas par l’intelligence que l’on accorde les croyances, car l’intelligence est mue par une volonté de puissance, de possession et de domination, d’altérité négative qui distingue pour comprendre, divise pour régner. C’est par la connaissance intuitive, par ce connaître qui est souci de l’autre en sa singularité unique que les religions peuvent échapper à leurs mythes en les distanciant, n’y voyant plus que des figures de leur identité.

 

Penser que « Dieu s’extériorise dans un être autre » par son acte créateur, c’est lui dénier l’infinitude, qui ignore l’extériorité. Nicolas de Cues n’aurait pu envisager une aliénation de ce genre chez un dieu qu’il pensait comme le non-autre.

 

Le mythe du retour à l’Origine a pu servir de chemin vers l’être de l’être. Mais il doit tôt ou tard se défaire de l’idée que le temps se dégrade et dégrade, et qu’il faut donc tenter de le remonter. Le but secret du retour à l’Origine, c’est l’accès à l’altérité positive, où se découvre l’excellence du temps créateur.

 

Si les anciens gnostiques avaient pu connaître l’évolution de l’univers, de la matière, de la vie et de la conscience, ils n’auraient pas eu à élucubrer leurs systèmes.

 

lorsque la porte s’entrebâille

et que le visage paraît

pour la première fois il semble

que se tende l’arc et jaillisse

l’éclair d’une rencontre

 

alors enfin se montre

celui que depuis si longtemps   Ulysse

l’immense intime en nous ensemble

par la force de son secret

menait où il fallait qu’il aille

 

Puissance de l’image du retour aux sources. Mais l’être de l’être sourd ici maintenant comme partout et toujours. Il suffit d’en accueillir le don, d’aimer l’autre pour l’autre, de vivre l’éternel.

 

21 janvier 2008

 

Puer Aeternus, l’Enfant Eternel. Alors que l’enfant est un être qui peine à sortir de l’animalité (« on ne naît pas homme, on le devient »), ce mythe est-il lié à la nostalgie des origines, à la fascination de l’éternel retour vers Eden ?

 

Moderniser, mot-concept au fort parfum mythique, enivrant manipulateur.

 

Pourquoi ce culte du corps ? Pourquoi, ô divin oxymore, cette spiritualité du corps ? N’est-il pas évident que le corps est provisoire, qu’il s’en va inévitablement vers la dégradation et vers le pourrissement ? Crispation matérialiste, freinant à mort jusqu’à la mort.

 

lorsque sans qu’il ne se consume

le buisson embrasé t’étonne

tu te détournes et le saisissement

t’arrête et te déchausse

 

te couvre le visage se résume

en l’ombre de ta tête qui résonne

au souvenir des tiens obscurément

avant que jusqu’à l’être il ne te hausse

 

dans les splendeurs de cette brume

vide le nom te donne

de te laisser prendre l’élan

de la lutte que tu l’exauces

 

Qui cherche l’autre pour l’autre ne veut ni s’exalter ni s’humilier, ni s’embellir ni s’enlaidir, ni s’enrichir ni se dépouiller, ni se crisper ni s’abandonner, ni se remplir ni se vider…Il ne s’intéresse pas.

« Se dépendre de soi-même » (Foucault ?) n’est pas un but mais un moyen ou, mieux, une conséquence. Le but est de vivre pour les autres. Il faut se libérer pour s’y acheminer, mais ce n’est pas en portant son regard sur soi qu’on y advient. C’est l’autre, dans l’attention qu’on lui porte, qui, nous libérant de nous-mêmes, nous permet de vivre pour l’autre.

L’ascèse est nécessaire, mais elle peut détourner sur soi le souci de l’autre. Elle ne doit être qu’un surcroît du Don d’Aimer.

 

22 janvier 2008

 

l’enfant qui tient entre ses mains

la colombe et baise sa bouche

sera-t-elle demain Léda

imprégnée de l’amour du cygne

 

les serres de l’esprit trépignent

la chair qui le prend en ses bras

qu’enfantent ceux qui ne se touchent

que pour se détacher demain

 

le tableau où s’immobilise

l’un des gestes du devenir

est véridique en son mensonge

pour la pensée qui en excipe

 

non ceci n’est pas une pipe

tu le sais bien lorsque tu songes

à l’image à n’en plus finir

où le jour en jour se précise

 

(Picasso 1901)

 

L’authentification des paroles de Yeshoua, c’est l’union des humains. Dans la seule mesure où ils vivent pour les autres, ils mettent en œuvre son intuition, manifestant l’être de l’être. « Je leur ai donné la doxa – la manifestation de l’être – que tu m’as donnée, qu’ils soient unis comme nous sommes unis, moi en eux et toi en moi, qu’ils soient aboutis dans l’union, que le monde sache que je suis de toi, que tu les aimes comme moi je les aime » (Jean XVII, 22ss).

 

A réfléchir sur l’hypothèse d’une sensibilité de la matière (« Eh quoi ! tout est sensible ! » Pythagore) ou, mieux, d’une spiritualité de ce qu’on appelle ordinairement la matière, on se donne la chance de résoudre quelques difficultés de la philosophie occidentale. Non seulement on suture la pensée et l’étendue radicalement séparées par le cartésianisme, mais on s’offre la possibilité d’écouter avec une égale bienveillance le matérialisme en ses descriptions scientifiques et l’idéalisme en ses systèmes, car on peut se dire qu’ils ont tous deux partiellement raison, capable que l’on est désormais de les concilier intellectuellement.

Loin de s’opposer à la démarche scientifique ou de l’ignorer, la poésie se comprend comme une approche du réel en mesure de dialoguer avec elle, de l’enrichir et de s’en enrichir. « Les merveilleux nuages » peuvent être à l’origine d’une vocation de météorologue, et les lecteurs avertis de P.B. Shelley savent que la classification précise des nuages par un scientifique du début du XIX° siècle lui a fourni l’occasion d’écrire l’un de ses plus beaux poèmes.

 

 

23 janvier 2008

 

Si Henry Corbin dit que l’imagination mythique répond à la question « qui est-ce qui ? » plutôt qu’à la question « qu’est-ce que ? », cela signifie-t-il pour lui qu’elle s’intéresse aux existants en leur eccéité plutôt qu’à leur commune essence comme le fait la science ?

 

Dans la mesure où elle satisfait, toute activité de loisir et de travail peut mener à la dépendance si elle n’est pas mêlée d’effort et de quelque souffrance. La liberté intérieure a son prix.

 

quand le  plafond  dessine ses grisailles  en mouvements si lents  que l’œil ouvert  à  peine

     les devine

 

la  paupière  le  couvre  et   pa ti ente  estime sans  compter  le  temps  qui  lui  prépare  ses

spectacles

 

à l’instant qui paraît le souvenir confronte son instant et la  réjouissance  invite au chant  la

bouche qui s’affine

 

de jour en nuit en jour  défilent insensibles  dix mille mélodies  dans l’incessant concert où

l’œil  in té ri eur  alimente la vie

 

de vitesse et lenteur  la  sci en ce  rumine  les rythmes  et  l’agogique  où  s’avance  l’esprit

en uniques secrets

 

Une conscience qui vit en présence d’Aimer ne peut pas ne pas pardonner les pires offenses qu’elle subit puisque le pardon fait partie intégrante de la dilection et qu’Aimer est tout dilection et la propose à celles et ceux qui veulent l’accueillir en vivant en sa présence.

Malheureusement la même logique veut que ce pardon n’atteigne l’offenseur que dans la mesure où il regrette son offense en accueillant la dilection.

 

Yeshoua a donné au langage de sa culture un nouveau sens. S’il a dit que sa mère et ses frères n’étaient pas ceux de la chair mais ceux de l’esprit qui comme lui « gardent la parole de dieu », on peut penser que son « père des cieux » n’avait rien d’un père charnel bien que son nom de père pût évoquer pour lui son intimité avec Aimer. « Garder la parole de dieu » n’était aussi pour lui qu’aimer de l’amour de dilection dont « dieu » aime.

Son langage n’était pas celui d’un ésotérisme comme ont pu le croire certains gnostiques, mais l’expression approchée de son intuition, trop neuve pour se communiquer autrement qu’en figures, qu’en mishlei.

 

24 janvier 2008

 

Nous disons qu’une chose est belle parce que notre sensibilité esthétique s’en réjouit, non parce qu’en l’examinant et étudiant nous jugeons qu’elle doit l’être. L’esthétique n’est pas de l’ordre de l’intelligence, même si l’intelligence peut tenter de la comprendre en son objet, en son sujet et en leur relation.

 

Il n’y a pas besoin d’être crapaud pour trouver belle une crapaude (ni vice versa). On ne sait d’ailleurs pas si le crapaud trouve la crapaude belle (ni vice versa) plutôt que simplement désirable. Mais on sait qu’une fine sensibilité esthétique humaine peut percevoir la beauté de monsieur crapaud ainsi que celle de madame crapaude sans avoir à recourir à son hétéro, homo, bi ou auto sexualité.

 

L’éducation esthétique est une œuvre esthétique, et un éducateur ne peut pas plus la réussir s’il est dépourvu de sensibilité esthétique qu’il ne peut réussir une éducation scientifique s’il ne maîtrise pas la science ou une éducation sentimentale s’il n’a aucune expérience de la vie des sentiments.

 

Un art qui revendique un droit à ne pas être beau n’est pas un art mais une expression philosophique, politique, sociale, éthique… Ses initiateurs n’ont-ils pas eu l’honnêteté de dire que c’était un non-art ?

 

si desséché le trèfle à quatre feuilles

s’est refermé rigide en son secret

il reste dans le livre un souvenir

porte-bonheur de l’antique croyance

 

vivant à l’heure où est venue la chance

de l’étonnant tourné vers l’avenir

reconnaissant mesure le progrès

sur la tombe fleurie dont tu as fait ton deuil

 

Quoi qu’il en soit des lois et des libertés, égalités et fraternités qu’elles assurent aux citoyennes et aux citoyens, on peut tout de même soutenir que le meilleur milieu familial est celui où l’enfant grandit auprès d’un père homme et d’une mère femme, de plusieurs frères et sœurs, et même de grands-parents. Il y a évidemment des nuances : si le père est dominateur, la mère possessive, les frères et sœurs jaloux, les grands-parents grincheux…

 

25 janvier 2008

 

La subjectivité de l’art, c’est aussi la subjectivité de l’objet en son eccéité.

L’art tente d’exprimer ce qu’il y a d’unique en l’objet et en ce qui en fait une quasi-personne, que ce soit en découvrant sa beauté et son intelligence voilées par les imperfections liées au jeu de l’indéterminisme et du déterminisme de la nature, ou en inventant de nouveaux êtres qu’il voudrait parfaits. Découverts ou inventés, ces êtres peuvent-ils être parfaits sans participer à une intuition de la perfection dont l’artiste est habité ?

 

Quelle que soit sa religion, une conscience que la contemplation d’oraison conduit en présence d’Aimer ne peut manquer de participer à la dilection.

 

face à cette momie tu te recueilles

et le je-ne-sais-quoi d’une senteur

élaborée par l’alchimie secrète

au fond de ta mémoire dit l’image

 

le bruissement du pré dans le ramage

des incarnats de l’éternelle fête

ramassé qui s’élance vers cette heure

maintenant te dépose sur le seuil

 

Le passé est notre reconnaissance, l’avenir notre confiance. Ils sont tous deux présents dans le silence de notre présente attention à ton silence.

 

« Qui me voit voit le père » (Jean XIV, 9). Tel a été Yeshoua dans la honte et la douleur de sa mort, telle a été sa doxa, sa manifestation, sa gloire, sa kavod. Mais les chrétiens, semble-t-il, ne voient cette mort honteuse et douloureuse que comme le moyen d’entrer dans la gloire du Tout-Puissant. La mort telle que Yeshoua l’a vécue éminemment est la fin de toute possession et de toute domination, l’accession enfin à la pure dilection de l’Eternel Aimer. Dieu est mort, vive Aimer.

 

26 janvier 2008

 

Puisque le signe est arbitraire, tout peut devenir signe de rencontre de l’un à l’autre. Il suffit qu’ils en conviennent. Ainsi peut-être de celles et ceux qui te rencontrent de silence à silence.

 

« Les Français veulent ceci…les Français veulent cela… » Il faut avoir une singulière inconscience et, ou un sacré culot pour prétendre parler au nom des Français.

 

en se fondant le givre rend hommage

à la maîtresse en feu venue le visiter

liquide devenu sa belle dureté

bientôt se mue de cristal en nuage

 

ou même en invisible dissimule

ses intentions que l’air là-bas transporte

et profane et sacré au temple où nulle porte

n’interdit le passage à ses hiérodules

 

ici le corps gelé en sa limite

envisage affranchi tout au bout de son âge

la venue de l’étoile pour plier bagage

au feu de cet amour où l’immense l’invite

 

Il y a deux mille ans, Yeshoua : « Ni à Jérusalem ni sur cette montagne ». Il y a cinq cents ans, Kabîr : « Ni la Mecque ni Kaïlash ». C’est la sortie du religieux, du sacré, résumée dans cette abolition du lieu sacré. Pas plus le christianisme que le judaïsme, l’islam que l’hindouisme n’ont pris acte de cette intuition. Elle dort dans les textes, il n’est que de la réveiller.

Est-ce à dire qu’il faille désacraliser à outrance, imposer l’esprit de l’altérité positive comme une pensée unique ? Ce serait une contradiction : l’altérité positive est pure liberté, égalité, diversité fraternelle. La sortie du religieux ne peut s’effectuer dans la ligne de la spiritualisation de l’évolution qu’au niveau de la personne en son accueil de l’éternelle dilection. La religion est collective, la dilection ne l’est pas (elle est interpersonnelle).

Les carnavals, raves et autres grands-messes politiques, sportives, culturelles, universitaires, religieuses…, qui les condamneraient ? Elles gardent de multiples fonctions, parmi lesquelles celle de remède aux mal-être psychologiques et sociaux.

 

27 janvier 2008

 

L’intuition de Yeshoua, celle de l’égalité des consciences dans la dilection, n’a rien à voir avec le ressentiment des dominés pour les dominants : elle se fonde sur le Don de l’Eternel et promeut la dilection en participation à son être vivant. Quelle image les chrétiens que Nietzsche a côtoyés lui envoyaient-ils de leur dieu ?

 

Le Prophète -la paix soit sur lui – ne pouvait avoir aucune idée de l’évolution de l’univers, de l’évolution spirituelle de l’humanité. Son message est un rappel ; il n’envisage aucun progrès d’Adam à Abraham à Moïse à Jésus à lui-même.

 

La grande intuition de Yeshoua, c’est celle du « il vous a été dit, et moi je vous dis » (Matthieu V, 21s, 27s, 31s, 33s, 38s, 43s), la nouveauté, la découverte plus parfaite de la dilection de l’Eternel. Le dieu de Muhammad est la copie conforme du dieu de Noé, d’Abraham et de Moïse. Les chrétiens qu’il a rencontrés ne semblent pas lui avoir donné une autre image de leur prophète Issa.

 

Les matérialistes sont persuadés qu’il n’existe qu’une interprétation possible du monde, la leur, comme les Néo-Wahhabites sont convaincus qu’il n’existe qu’une interprétation du Coran, la leur.

 

ne sens-tu pas que remue à ton doigt

l’anneau de cette chaîne qui le tient

sans que jamais ni jour ni nuit le mien

n’échappe à la promesse d’être à toi

 

si lentement se désagrège l’or

qu’au doigt de neige il paraît éternel

dans l’amour qui le fond le précède la belle

quand elle fond il brille au soleil de la mort

 

ils ont tous deux pourtant l’âge de l’univers

qui n’est qu’un battement du cœur

de l’infini où naissent vivent meurent

les anneaux dont l’esprit déchaîne le mystère

 

Le désir, oui le désir infini que rien ne peut combler si ce n’est l’infini dans l’éternité. Tragédie du désir infini qui se trompe de cible et va cherchant quoi et qui dévorer sans jamais être rassasié.

 

28 janvier 2008

 

A-t-on perdu l’intuition de Parménide refusant de plier l’être au non-être en confondant la négation (ceci n’est pas cela) et le néant (ceci n’est pas) ? Parménide ne voyait-il pas vraiment que le verbe être désigne parfois l’existence (ce mur est) et parfois l’essence (ce mur est blanc) ?

L’être de Parménide, c’est l’infini éternel que le non-être ne peut entamer ni faire plier puisqu’il n’existe pas. Quant à savoir quelle était l’essence de cet être infini, sa méfiance de l’apparence l’a privé de la connaissance que les êtres finis pouvaient lui en apporter.

 

qui dira où s’en sont allées

les poussières du seuil usé

et celles des dix mille pieds

de ceux qui les ont arrachées

 

les chairs enfin vaporisées

dans les flux de l’air dispersées

se sont-elles mémorisées

dans l’esprit qu’elles ont porté

 

On peut refuser l’argumentation des tenants du « dessein intelligent » dans la marche de l’évolution, mais on ne peut nier la présence de l’intelligence dans la structure de la matière, de la vie, de la conscience, ni que cette intelligence a nécessairement une cause comme tout être, ni que la cause de l’intelligence éblouissante de la nature ne peut être qu’une intelligence qui lui soit au moins égale (« rien dans un effet qui n’ait été d’une semblable ou plus excellente façon dans la cause » selon monsieur Descartes dans ses Réponses aux II° objections). Si l’on veut expliquer le réel et non se contenter de le décrire, on en revient au principe de causalité. Cette évidence échapperait-elle à nos scientifiques matérialistes ? Ont-ils perdu la tête philosophique ?

 

29 janvier 2008

Comment penser la continuité-discontinuité esprit-chair ? Est-elle analogue à la continuité-discontinuité infini-fini ?

 

Nos philosophes donnent l’impression de ne penser quasiment qu’en référence, pour les suivre ou pour les contester, à leurs prédécesseurs et à leurs contemporains. L’histoire de la philosophie occidentale est une histoire de dynasties et de contre-dynasties. On obéit au père ou on le tue, et c’est pour son pouvoir. Il faut avoir raison, raison de l’autre en bonne altérité négative ; et cela sans se l’avouer, tout philosophe clairvoyant que l’on est.

Et puis il y a depuis Platon, et même avant, cette primauté du langage et du discours qui minimalise l’immédiateté de l’expérience du réel, quand elle ne l’exclut pas. Parménide en sa « voie du vrai » raisonnait-il sur autre chose que sur des mots. Et pourtant, s’il a mentionné « la voie de la doxa », c’est sans doute qu’il n’était pas tout à fait sûr qu’elle ne pouvait rien lui apporter dans sa quête du réel.

 

Vous osez vous mesurer à Platon, Aristote…Heidegger, Husserl… ? Pour qui vous prenez-vous ? L’altérité positive ne se laisse pas impressionner par les plus grandes intelligences, car elle se sait en présence de l’intelligence des intelligences. Elle n’en tire aucune fierté d’ailleurs, car elle ne possède ni ne domine. C’est cela même qui la rend libre de la liberté dernière, libre de tous les maîtres à penser.

 

un rien de mauve s’est glissé

dans le gris pâle de la chute

voilà qu’il en prend possession

le dissout en son assurance

 

je parle déjà au passé

le mauve dans l’instant permute

en rose vif d’une passion

livrée aux bras du ciel immense

 

ce sentiment vite effacé

ose pour se sauver le but

de l’ombre noire en allusion

à l’au-delà de son silence

 

30 janvier 2008

 

en quelle nuit plus bleue que le bleu des montagnes

vois-tu donc les étoiles envahir le regard

de leur jaune éclatant où la lumière gagne

en jouant le grand jeu des pôles et des arts

 

es-tu bien ce cyprès lorsque sa flamme noire

s’élance et porte au ciel les eaux sombres des fagnes

ou crois-tu que le jour il faille faire voir

son antique modèle aux clochers des campagnes

 

rien sans l’autre ne dit le silence de l’être

où l’infini résume en l’un le nombre immense

et dans le blanc du noir les extrêmes couleurs

 

en nous réjouissant en toi tu fais connaître

au jaune le plus pur le bleu le plus intense

au multiple des lieux l’alternance des heures

(Vincent  1889)

 

Il n’y a pas que la peau humaine qui soit en son paraître plus près de l’être que la chair et les os qu’elle couvre. Il en est ainsi de toute apparence à la mesure de l’eccéité qu’elle expose : ce chataignier, ce chêne, ce rouge-gorge, ce renard…On peut même se demander si certains paysages – alors même qu’ils ne sont que des agrégats – n’ont pas aussi cette profondeur et, si l’on s’en persuade, en rechercher la cause.

 

L’existence, définie comme le fait d’être plutôt que de ne pas être, est un concept univoque. Elle n’est pas concernée par le problème de l’analogie, qui régit les relations des essences. Il n’y a pas d’existence infinie ou finie, cela n’a pas de sens. Le problème de l’infini est un problème d’essence. Le comprendre ainsi, c’est aussi comprendre que l’argument ontologique est indéfendable.

 

Si l’on reconnaît l’infini comme altérité positive, on peut penser que les êtres finis lui sont nécessaires : comment aimerait-il l’autre comme autre s’il n’avait pas d’autre (à moins de recourir au mythe de la Trinité). Peut-on penser que cette nécessité soit pour lui une aliénation ? L’amour de l’autre pour l’autre libère de l’aliénation par soi-même, principe de toute aliénation si l’on admet que l’essence de l’être est altérité positive. Evidente tautologie.

 

La domination et la possession des peuples sont des solidifications de violences passées. Tôt ou tard elles se reliquéfient et bouillonnent.

 

 

 

31 janvier 2008

 

Si l’infini est altérité positive, il ne peut être un absolu, défini comme sans relation à l’autre. L’infini comme altérité positive, connu en sa relation de pure dilection pour son autre, s’oppose à une théologie qui se voudrait totalement négative, apophatique.

Une philosophie établissant que Dieu est totalement inconnaissable par la raison prépare les esprits à la nécessité d’une révélation.

 

l’alternance déplie replie

ainsi inspire

expire

le souffle qui anime au chemin  de la vie infinie

 

La voie de l’opinion, de la doxa, que Parménide oppose à la voie de la vérité, de l’alétheia, c’est la voie du sensible face à la voie de l’intelligible. La doxa est opinion parce qu’elle est pensée du paraître, du ce-qui-semble, et que l’on se méfie à juste titre de l’apparence. Mais l’apparence est manifestation. Dans l’Evangile écrit en grec, la doxa est la manifestation éclatante, la gloire, la kevod de la Bible hébraïque.

 

Dans la Bible, et dans le Coran qui la suit, la nature est remplie de signes de la bonté et de la puissance de l’Eternel. Elle le manifeste, elle est sa doxa, manifestation visible d’un invisible.

Si les apparences sont trompeuses et appellent donc la circonspection, on peut cependant les scruter pour tenter d’y reconnaître l’être.

Si les signes de la nature sont doxa, ce n’est pas qu’ils seraient arbitraires. Ce sont, dans le langage des linguistes, des symboles plutôt que des signes. Mais ils demeurent incertains et donc objets d’opinion. On ne peut les interpréter valablement qu’en reconnaissant en soi-même l’excellence de l’être et, plus encore, l’altérité de la dilection. La voie de l’alétheia guide la voie de la doxa.

 

Ad Majorem Dei Gloriam, pour la plus grande gloire de Dieu. Si la gloire est la kevod, la doxa, la manifestation et que « Dieu est amour », la gloire de Dieu est la dilection rendue manifeste.

 

1er février 2008

 

Si l’Eternel est dilection (si « dieu est agapè »), on peut en inférer qu’il se manifeste par le Don aux humains, mais cette « révélation », ce dévoilement, cette alétheia, n’est pas le message verbal dont les prophètes prétendent n’être que les relais et les porteurs. L’Eternel, esprit pur, ne parle pas ; car la parole est indissociablement esprit et matière. Le verbe est chair (il n’a pas à le devenir), sauf au sens anagogique que Yeshoua a manifesté l’Eternel mieux que jamais en vivant et disant la dilection.

 

Tu te dis chrétien et, à l’approche du grand départ, tu t’efforces au détachement et à l’abandon. L’Evangile te dis de te préoccuper, non de toi-même, mais des autres, de prier pour que cette dilection se diffuse en toi vers les autres. Le détachement et l’abandon sont la libération que l’agapè donne par surcroît.

 

son piétinement sourd ébranle la lumière

le grand troupeau du ciel vient abreuver la terre

 

la longue théorie des servantes s’avance

et chaque ballerine y propose sa danse

 

chaque grain de matière est un rythme d’esprits

chacun à sa manière interprète la vie

 

existe-t-il au cœur de l’orbite terrestre

une baguette obscure où se guide l’orchestre

 

cordes vents bois et cuivres se meuvent à leur place

s’animent se tutoient et jouent le grand espace

 

Le seul principe d’une Communauté d’Aimer, c’est le souci de l’autre comme autre. Il lui permet une diversité indéfinie de formes, dans les limites des contraintes de la chair.

Une Communauté d’Aimer doit subvenir aux besoins matériels de ses membres ; ses ressources sont mises en commun et les dépenses font l’objet de décisions communes.

 

2 février 2008

 

Les Communautés d’Aimer ne peuvent se concevoir que dans le célibat, sans enfants en tout cas, car ils se trouveraient engagés dans un style de vie qu’ils n’auraient pas choisi.

 

L’altérité positive libère du primat de la conscience dans l’approche du monde. L’humain n’est plus la mesure de toute chose. Sil est poète, il peut devenir l’authentique voix de l’être.

 

en trois croassements à l’heure noire

alentour il envoie un avertissement

 

la hache d’or effleure ses hachures

dépose un baiser pur sur le visage mort

 

elle sait la passion assoupie sous la peau

et les os du désir de la résurrection

 

en son vol tout le jour son corbeau blanc

silencieusement redit le grand retour

 

Le tilleul de ton jardin est un tilleul ; je le reconnais comme tilleul parce que j’en ai vu d’autres et que l’on m’a dit que c’étaient des tilleuls. Mes sens perçoivent ce qui le fait semblable à d’autres tilleuls alors qu’aucune de ses branches n’est identique à celles des autres tilleuls. Mes sens sont fonctionnellement adaptés à percevoir le commun plutôt que le particulier.

Comme ceux des animaux, nos sens sont ainsi faits qu’ils notent les ressemblances plus que les différences. La singularité des objets ne retient pas souvent leur attention (à l’exception de leurs partenaires et de leur progéniture). Les choses sont ainsi faites, on peut le supposer, afin d’assurer la vie : comment ferait un animal si, en voyant ce fruit, il ne savait pas que c’est un fruit, et du genre dont il se nourrit ?

L’artiste, en tant qu’artiste, est attentif à la singularité. Et l’adepte de l’altérité positive, pousse l’attitude artistique à l’extrême, considère chaque autre en son eccéité, appelle chacun par son nom unique dans un lexique infini, son nom introuvable, son mystère.

Seul l’Eternel Eternelle en son intelligence embrassant la totalité des êtres finis en l’infini de son être est capable d’une telle approche eccéitaire. Ce n’est qu’en Lui Elle que nous pouvons tenter d’y accéder. Nous y sommes invités. C’est la vie éternelle de la dilection.

 

L’attitude poétique doit s’arrêter en chemin pour rester dans la sphère de l’expression. Allant au bout d’elle-même, elle entre dans la communion silencieuse des mystiques.

 

 

 

3 février 2008

 

Et la métaphore alors ? Vise-t-elle l’indicible au-delà du langage ?

 

Si vous considérez ce que vous lisez ici comme ma pensée, c’est que je ne réussis pas à transmettre la pensée objective de l’autre.

 

Dire qu’il y a dans le Coran des versets abrogeant et des versets abrogés, c’est y reconnaître des contradictions et se préparer à les réduire si l’on accepte de mettre en œuvre le principe d’identité. Que disaient les Mutazilites ?

 

La sexualité de la dilection ne connaît d’autre loi que la sollicitude pour les autres. Vous voulez envisager l’éventualité d’un « couple » à trois, quatre, cinq, six… ? Eh bien, essayez voir ; mais tâchez de ne faire de mal à personne.

La jalousie appartient à l’humain premier, nous sommes d’accord, et la sexualité est un des domaines de l’activité humaine où la possession a le plus de difficulté à passer à l’oblation, l’amour de soi à l’amour de l’autre pour l’autre.

 

Dans la nature, la rigueur géométrique régit une bonne part du cosmique en sa détermination. Le je-ne-sais-quoi qui déforme les galbes d’une pomme n’est-il pas un signe d’indétermination, d’une liberté qui nous parle parce qu’elle est celle de la beauté dans l’eccéité ?

 

miroir oblique quel angle subtil

donne de voir en réplique venir

l’autre plus vite qui dépasse et file

 

miroir quelles questions pose magique

au fond de la pupille qui s’y mire

l’autre qui s’invertit en ses mimiques

 

miroir quelle si fine onde invisible

sur toi rebondit quand l’esprit qui la guide

conduit le message de l’œil à sa cible

 

Quand aimerai-je enfin comme tu aimes, délivré du désir en ta vie éternelle ?

 

4 février 2008

 

Le Coran répète qu’Allah se suffit à lui-même, qu’il ne manque de rien, qu’il n’a pas besoin de l’univers (XXIX, 6). On peut en inférer qu’il a créé l’univers pour l’univers, l’autre pour l’autre et non pour lui-même, qu’il ne désire ni ne possède, qu’il est pur don. Cela peut faire penser un chrétien au Dieu agapè de Jean. Est-ce cela aussi que signifie qu’Allah est le « continuel donateur » (XXXVIII, 9) ?

Mais alors, comment dire que tout lui appartient, « ce qui est dans les cieux, ce qui est sur la terre, ce qui est entre deux, ce qui est sous la terre » (XX, 6) ? N’a-t-il besoin de rien parce qu’il possède la totalité de l’univers ou parce qu’il est tout ?

Existe-t-il en islam des interprètes du Coran qui en exploitent les contradictions ? Pas plus que pour l’Evangile, il n’est guère pensable que des croyants traitent ainsi un texte sacré à leurs yeux.

 

quel masque essaieras-tu pour trouver en ton âme

le visage inconnu qui peut-être y sommeille

femme seras-tu homme   homme seras-tu femme

à nulle autre pareille

 

vieillard seras-tu prince ou seras-tu l’enfant

qui avait fait impossible le rêve

de l’être et qui l’a vu s’enliser lentement

dans ta vie qui s’achève

 

de quel peuple lointain prendras-tu la parure

pour en tes veines en ressentir le sang

qui s’insinue doucement et murmure

comment être persan

 

ou seras-tu la bête qui courait les bois

entrevoyant dans la grande prairie

le chemin de sa chair et en marchant plus droit

les choses de l’esprit

 

« Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » (Matthieu XII, 48). L’éducation d’un enfant est aboutie lorsqu’il peut penser et parler à ses père et mère, à ses sœurs et frères comme à des consciences en marche avec lui vers la vie éternelle dans la dilection.

 

La peau est-elle tournée vers le dehors ou vers le dedans ? Quel est son dehors, l’univers ou le corps ?

 

5 février 2008

 

Si vraiment la peau est profonde, c’est qu’elle est tournée vers la profondeur. Mais qu’est-ce ici que la profondeur ?

 

porte-monnaie et tête vides

par le marché des étalages

promène-toi arrête-toi

 

la pomme la poire gravides

te donneront   belles images

de t’y émerveiller cent fois

 

la truite ou la carpe livide

parfaite comme un beau visage

t’immobilisera sans voix

 

peut-être alors l’argent stupide

te fera consommer ta rage

et crier sur les toits

 

Le dopage n’est pas une maladie, c’est le symptôme d’une maladie, celle de Prométhée. Orphée, au secours !

 

Si tu te sens parfois le droit de te réjouir de ce que tu as écrit, c’est qu’alors tu sais n’en pas être l’auteur dernier, ni le possesseur, ni le dominateur ; et qu’il fait partie de  ton autre.

 

Comment la chair ne serait-elle pas fascinée et navrée par son délabrement et son pourrissement en celles et ceux que ne la sentent pas animée par l’esprit qui l’invite à passer à la vie éternelle ?

 

Quelle compassion pour la dilection ? L’autre en moi ? Moi en l’autre ?

 

Triste, triste la chair : Baudelaire, Maupassant, Beauvoir, Bacon et tant d’autres. Pure merveille pourtant en sa fragilité pour celles et ceux qui en reconnaissent le rôle et la splendeur transitoire.

 

Thomas d’Aquin ne nie pas que la raison puisse connaître l’existence de Dieu et certains de ses attributs. Il lui dénie cependant la possibilité d’accéder aux mystères de la Trinité, de l’Incarnation et même de la Création dans le temps. Celles et ceux pour qui ces mystères sont des mythes n’auront pas de peine à le comprendre.

 

La peau serait-elle la voix de la profondeur tournée vers la profondeur de l’autre par la voie de la doxa ?

 

6 février 2008

 

avec les yeux de l’émerveillement

tu nous donnes le cri de la louange

qui sait attendre patiemment

entend chanter la syntaxe des anges

 

puis comme le silence qui la mange

comme le pain le vin la chair le sang

la parole en visage se change

et notre face à face en ton ravissement

 

L’affrontement du communisme et du capitalisme est-il celui de la masse et de l’individu, de la massification et de l’individualisme ? Le personnalisme offre la chance du chacun pour tous les autres, du « tous pour un, un pour tous » étendu à l’humanité entière.

 

La gloire est la manifestation de l’être, son apparaître, sa doxa.

     Gloria Dei homo vivens. L’humain qui vit de la vie éternelle qu’est la dilection manifeste Dieu, est la gloire de Dieu, puisque « Dieu est dilection ».

Ad Majorem Dei Gloriam. Devise de celles et ceux qui oeuvrent à toujours mieux manifester la Dilection en la vivant et en la propageant.

 

Si les cellules de notre corps ne cessent de se renouveler, d’où vient la permanence de notre identité de conscience ? Quel témoin se passent-elles ? Leur histoire est-elle analogue ou identique à celle des planches du bateau de Thésée finalement toutes échangées contre d’autres ? L’identité est-elle dans la forme, dans l’idée organisationnelle, dans l’âme plutôt que dans la matière et les matériaux ? Si oui, pourquoi gémir lorsque la chair se dégrade, se corrompt, se désagrège, se disperse ? Les animaux pourtant, les végétaux aussi…Alors, l’espoir de la chair n’est pas dans l’âme mais dans l’esprit d’Aimer lorsqu’elle L’accueille.

 

Pour le communisme, c’est l’isoloir qui est le piège à cons. Pour le capitalisme, c’est le stade où les leaders manipulent la foule. Vivent les tables rondes !

 

Pas plus que la Bible, le Coran n’échappe à l’orbite du sacré mythique, du dieu tout-puissant, du souverain seigneur assis en majesté sur le trône (XXXII, 4ss). Ce qui manque à l’islam d’aujourd’hui pour ne pas détruire et se détruire, ce sont des Al Farabi, des Ibn Arabi, des Avicenne, des Averroès, des Al Ghazali…pour redire que la nouveauté de l’islam c’est la découverte du dieu miséricordieux plutôt que le rappel du dieu tout puissant.

 

7 février 2008

 

Les consciences qui s’enferment dans la science ou se prosternent devant elle comme devant leur unique déesse (ce qui n’est pas scientifique est sans valeur) ne peuvent accéder à la connaissance d’un univers qu’elles mutilent.

Peut-on adhérer sans restriction aux idées d’un scientifique qui se montre totalement insensible aux valeurs esthétiques de la nature ?

Le réel se dévoile dans la concertation des savoirs, scientifiques, philosophiques, théologiques, esthétiques… Le cloisonnement des savoirs retarde le dévoilement du réel.

 

il s’ébouriffe dans le froid

il lance à pleins poumons sa voix

il interpelle le soleil

 

est-ce de joie qu’il s’égosille

est-ce le désir que ses trilles

disent au monde des merveilles

 

sort avec lui de la coquille

écoute et réponds à l’émoi

des effluves qui se réveillent

 

Comment l’islam a-t-il pu ouvrir la conscience des Khurassaniens à l’îthar, à la préférence pour l’autre ? Comment la fâtiha conduit-elle tant de consciences musulmanes à la plus noble spiritualité ?

 

Jusqu’où pousser l’idée que l’on juge l’arbre à ses fruits ? Certains vous diront que l’échec du marxisme, ce n’est pas celui de sa doctrine mais celui du dévoiement de sa doctrine. Certains vous diront que la réussite spirituelle de l’islam, ce n’est pas celle de sa doctrine, mais celle du redressement de sa doctrine. Le marxisme aurait échoué malgré son message, l’islam aurait réussi malgré son message. Comme tant d’interprétations, celles-ci révèlent surtout les interprètes.

 

La dualité archétypique est celle de l’être infini et des êtres finis ; c’est la clef de toutes les autres. Si on la trouve bonne, on ne peut souhaiter la voir disparaître et le fini se fondre dans l’infini en un grand retour à l’Un mythique primordial. La dualité de l’être suggère l’altérité positive, et l’altérité positive justifie la dualité ontologique (et nie l’Un original en affirmant l’éternité du monde). Pour accepter cette tautologie, il faut sans doute éprouver l’excellence de l’altérité positive en y participant dans la joie qui demeure.

 

8 février 2008

 

Il revient (évidemment) aux musulmans de dire ce qu’est l’islam, ce qu’est le vrai message du Coran. Mais un non-musulman intéressé par l’islam a tout de même le droit d’écouter tous les musulmans qui prétendent connaître ce message et choisir parmi leurs interprétations celles qui lui semblent les plus conformes à ce qu’il estime être la vérité humaine. S’il pense que cette vérité est celle de l’altérité positive, il peut donner la préférence aux interprétations qui la promeuvent.

 

L’islam fait de Muhammad le dernier des prophètes ? Mais l’interprétation que les musulmans donnent de cette affirmation n’est pas unique. Il semble que pour la plupart cela signifie que l’islam est insurpassable. Muhammad Iqbal aurait pourtant soutenu qu’avec la révélation islamique l’humanité avait atteint le stade où la prophétie n’était plus nécessaire, relayée qu’elle était désormais par la raison.

Dans le Coran, Muhammad ne donne pas l’impression de vouloir mener la révélation à sa perfection (contrairement à Yeshoua). Il se présente en avertisseur après une série d’autres, corrigeant simplement le christianisme accusé de donner un fils au dieu unique. Il rappelle une révélation inchangée pour lui depuis les origines ; il la réactive pour ses contemporains. Son coran est  la copie conforme du Coran éternel.

Il existe aussi un courant soufi pour qui la prophétie est interminable, mais pas nécessairement dans le sens qu’elle progresserait.

Que serait la prophétie achevée ? Que serait la prophétie inachevée ?

 

au soleil tu tends le miroir

de ta poitrine de lumière

et chantes l’incantation pure

de la loi qui à lui te lie

 

serait-ce que pour lui tu lis

la belle partition où dure

aujourd’hui demain comme hier

la merveille de notre espoir

 

Penser que le big-bang n’a pas de passé, c’est rester prisonnier du mythe de l’Origine et de la Création ex nihilo.

 

 

 

9 février 2008

 

Sous le régime de l’altérité négative, l’identité d’une communauté humaine se nourrit de l’opposition qu’elle suscite.

 

Faut-il penser contre soi-même pour se donner de nouvelles chances de découvrir le réel ? Mais penser contre soi-même, c’est demeurer dans l’orbite de soi-même. Il faut plutôt tenter de penser avec l’autre, avec tous les autres, en table ronde.

Suffit-il de mimer l’autre pour le rencontrer en son altérité ? On risque de ne découvrir qu’une face de soi-même qui ne nous était pas encore apparue. On risque aussi de croire rencontrer l’autre alors qu’on n’en est que le miroir. Est-ce tout de même un chemin vers la véritable altérité, celle de la Dilection où le réel s’illumine ?

 

aurore après aurore claire

tu reviens chanter la lumière

nouvelle que de jour en jour

regagne l’axe de la terre

 

l’antique syntaxe du monde

accueille les mots de naguère

et dit à la ronde la ronde

en ton discours de solitaire

 

ici maintenant comme hier

l’inouï de ton gazouillis

donne à l’oreille de se faire

à l’unique de ton mystère

 

Tu es l’autre dont on ne jouit pas, si ce n’est en illusion. Mais tu donnes à qui t’accueille en ta pure altérité de se réjouir avec toi de tout autre.

Deus intimior intimo meo (Augustin) « plus près de l’homme que sa veine jugulaire » (Coran L, 16). N’est-ce pas la présentissime présence que Yeshoua a éprouvée et vécue ? « Le Père est en moi et je suis dans le Père » (Jean XIV, 11). N’est-ce pas ce qu’il a souhaité pour ceux qui « croient », c’est-à-dire qui accueillent la Dilection, « moi en eux, et toi en moi » (Jean XVII, 23) ?

 

10 février 2008

 

 

n’es-tu pas la fibule à la robe de l’aube merveilleuse à l’ocre au rose insaisissable au perle  immense où l’essaim répandu des étoiles s’amasse

 

pourquoi es-tu venu un instant la poser sur le rebord infime où l’âme à son réveil vient lui donner le sein de la lumineuse pensée que dévoile ta face

 

 

Ce qui, après les découvertes archéologiques, a fait problème pour les lecteurs judéo-chrétiens de la Bible dans la prise de Jéricho, ce sont les fameuses trompettes et l’effondrement des murailles. Mais à tout problème biblique, il existe une solution : ce qui n’est pas littéralement vrai le devient symboliquement. Il semble cependant que le verset 21 du chapitre VI du Livre de Josué ne fasse pas encore problème : « Et ils détruisirent tout dans la ville : hommes et femmes, jeunes et vieux, bœufs, moutons et ânes, en les passant au fil de l’épée. » Et puis il y a ce joli refrain des « grands massacres » de la première conquête de ce qui est maintenant la Palestine (Josué X, 9, 20, 28, 30, 32, 35, 37, 39, 40, XI, 12, 14).

Ce refrain n’est-il pas celui qui rythme la belle histoire de notre humanité ? Si vous croyez que le massacre de Srebrenica sera le dernier en Europe, vous risquez fort de vous tromper. « La violence est collée à nos gènes comme la moule au rocher » (Wole Soyinka dixit).

 

Dans un réel régi par l’altérité positive, sans doute faut-il que l’essence apparaisse, apparaisse à l’autre. Le paraître n’aurait donc rien d’inessentiel. Faut-il alors penser avec Hegel qu’il est un moment de l’essence, et en quel sens ?

La gloire, la doxa du dieu-amour, c’est la manifestation éclatante de la dilection dans la bienveillance et le service des autres, la compassion et le pardon.

 

11 février 2008

 

Une syntaxe poétique qui serait expérimentale risquerait de n’être qu’une fabrication, alors que la poésie est inspirée plutôt que fabriquée. Si la syntaxe poétique s’éloigne ou s’émancipe même des formes connues, c’est à l’incitation du rythme et de la mélodie qui l’enthousiasment.

Dans la mesure où le poème est inspiré, la poétique de la poésie est descriptive plutôt que normative. Elle ne peut s’inféoder à aucune école, elle ne peut souscrire à aucun manifeste. Bref, les critiques d’art qui font la loi sont des imposteurs. Le remède ? Ici comme ailleurs le goût de l’autre comme autre.

 

Une signature est un mythe condensé en un rite. Sa force expressive est liée à la solitude d’un acte qui se veut personnel alors même qu’il est fait pour se représenter aux autres.

 

l’aronde bleue poursuit sa ronde

dans la nuit claire où la lumière

se fait l’onde de mille sondes

 

le vol de chacune convole

avec tous les autres   le nôtre

s’étonne de ce qui se donne

 

la symphonie des mélodies

concertant dans l’immensité

progresse sans jamais de cesse

 

dans le sein gravide du rien

la vie s’avance vers l’esprit

où la rondeur attend son heure

 

La doxa, l’apparence, religieuse est ambiguë comme toute apparence. Le visible peut être une idole ou une icône. La différence entre l’une et l’autre dépend du sujet qui contemple plus que de l’objet qu’il contemple.

 

 

 

12 février 2008

 

Sémantiques et syntaxiques, les mots sont les témoins d’une longue pensée hésitante et d’une expression à peu près. L’histoire de la copule, fondement de toute pensée articulée alors même qu’en certaines langues elle est parfois ou même toujours implicite, en est un exemple et témoin privilégié. Si je dis : « cet homme est grand », « cet homme est absent », cet homme est persan », « cet homme est monsieur Durand », cet homme est mort », « cet homme est mort l’année dernière », « cet homme est une vraie bête », etc., on sent, sans avoir besoin de beaucoup de finesse et de réflexion, que le verbe « est » véhicule des sens différents, même s’il implique aussi un sens commun d’affirmation lié à l’existence.

 

la statue de la grotte a disparu

la colombe au creux du rocher

s’est envolée

 

pèlerin alors vas-tu approcher

écouter que naisse le vide

l’écho timide

 

l’espace qui enlace l’air limpide

de ses bras d’ombre et de lumière

est le mystère

 

d’une présence dans l’absence claire

où dix mille autres te proposent

dix mille roses

 

aucune main jamais ne les cueille   ose

te parfumer de leur sourire

et accueillir

 

laisseras-tu ici ton souvenir

fondre dans le creux du rocher

et s’envoler

 

la statue de la grotte retrouvée

repère la colombe disparue

et revenue

 

On ne peut comprendre le sens précis de la copule dans la formule « Dieu est amour » qu’à la lumière de tous les passages des évangiles où l’on parle de Dieu, mais aussi de ceux où l’on voit Yeshoua agir (dans la mesure où l’on croit qu’il est la manifestation de Dieu).

 

13 février 2008

 

Dis-moi ce que signifie pour toi « est » dans « Dieu est amour », et j’essaierai de comprendre quel chrétien tu es. Est-ce bien nécessaire ? Est-ce même utile ? Il ne s’agit pas de te juger, mais de te souhaiter d’entrer toujours davantage dans la vie éternelle.

 

L’autre est le sacrement de la vie éternelle. Peut-être. Qu’est-ce ici qu’un sacrement ? « Un signe efficace de la grâce qu’il procure » ? Serait-ce alors le seul sacrement, dont les sept sacrements de l’Eglise (plus le nombre indéfini de ses sacramentaux) participeraient à la mesure de leur coefficient d’altérité positive ?

 

On pourrait dire que la croyance à la révélation est une insulte au « Dieu créateur ». Il aurait fait un monde mal conçu qui nécessiterait son intervention périodique. La dilection n’est pas une cafouilleuse ; elle a fait le meilleur des mondes possibles, celui de la liberté qui permet aux consciences de participer à sa vie, un monde capable de marcher tout seul en tâtonnant librement dans l’esprit vers l’esprit. Les « révélations » sont les intuitions d’humains plus avancés que leurs contemporains dans la découverte du réel et de la nature divine, de toi le présentissime taiseux.

Comme la matière s’achemine en hésitant depuis le départ de sa course vers la vie. Comme la vie s’avance en tâtonnant depuis ses premiers pas vers la conscience, ainsi l’humain progresse sans trop savoir vers l’esprit depuis les premiers éclairs  de sa conscience.

 

 

l’horizon que là-bas tu sais

être l’orée de la forêt

appelle incite

 

l’enfant qui la première fois

s’en va vers le je ne sais quoi

marche au plus vite

 

l’ancien qui la dernière fois

s’efforce de franchir le pas

tremblant hésite

 

il faut   il n’y a pas de route

couper à travers champ  sans doute

une limite

 

ici maintenant tu le sais

comme de jamais à jamais

l’autre t’invite

 

de la maison à la forêt

avec l’autre aujourd’hui refais

l’unique rite

 

L’univers est comme une conscience déterminée à aboutir malgré le jeu de ses déterminations.

 

14 février 2008

 

Ah ce « comme » ! Encore une trouvaille linguistique de génie, une des plus antiques sans doute. On jurerait qu’elle s’est préparée dans le jeu de la conscience humaine avec le monde.

Nous avons hérité de l’incapacité du regard animal d’identifier partout le singulier pour retenir d’abord le semblable. Mais l’animal aussi possède la capacité du regard singulier, indispensable à la survie des jeunes dans les colonies innombrables. On dirait bien une mise en route de la reconnaissance de l’autre pour l’autre, même si la progéniture est un prolongement du moi.

 

terre si ronde et continue

que la lumière sur toi glisse

et sur ton sein dessine et tisse

la robe qui te laisse nue

 

qui ne voudrait depuis l’espace

en cette étoffe di a phane

accueillir le regard profane

où défilent tes mille faces

 

jamais tu n’as été si belle

mère pour tes enfants grandis

lointaine quand tu resplendis

vierge en ta jeunesse immortelle

 

Le langage aussi peut être une idole, une icône, un miroir et bien d’autres choses. L’intelligence intuitive peut nous permettre de savoir quel usage les autres et nous-mêmes en faisons. Cela suppose de faire fond sur une pensée libérée des mots.

 

L’islam est-il invité par le Coran à passer du puissant au miséricordieux, de l’Allahou Akbar de la violence au Bismillah i Rahman i Rahîm de la dilection, de l’altérité négative à l’altérité positive ?

 

Le dieu qui crée est aussi celui qui se révèle. Il crée par la parole et par la parole révèle qu’il crée. Extériorisation d’un tout-puissant arbitraire intervenant dans son univers en lui donnant une origine.

 

15 février 2008

 

Lorsqu’on comprend que l’Eternel est l’être infini, on comprend aussi que les êtres finis ne peuvent exister que par participation à son être et que la création ex nihilo est une création mythique.

 

Un croyant lucide doit-il être un « saint » comme Thérèse de Lisieux ou Mère Teresa pour avouer ses doutes ? Combien de croyants ne doutent pas parce qu’ils refusent la lucidité ? Combien de croyants lucides cachent leurs doutes pour ne pas perdre la face et, ou se le cachent à eux-mêmes pour ne pas perdre la foi ?

 

Nos sens animaux sont plus souvent utilisés pour identifier le semblable (nourriture, danger, plaisir…) que le particulier (partenaire, progéniture…). Une conscience libérée nous permet de mettre en action plus ou moins l’une ou l’autre capacité. L’altérité positive nous invite à faire monter en puissance notre identification du particulier, de l’unique, et ainsi de traiter chaque indivis, et surtout chaque personne comme un être déréifié, qu’on ne peut ni posséder ni dominer, comme un autre avec lequel notre relation est celle de l’Eternelle Dilection.

 

 

la fumée danse avec le vent

et tu danses avec la fumée

autour du feu où tournoyant

tu le nourris en invité

 

qui de lui ou de toi précède

la méditation de l’attente

et qui de toi ou d’elle cède

à l’invitation innocente

 

l’une ou l’autre qui l’autre enlace

en son insaisissable cœur

et qui pour l’autre en l’air s’efface

et se disperse d’heure en heure

 

le feu qui s’en retourne au feu

de la violence primordiale

libère le vent que son vœu

garde en l’âme de la vestale

 

16 février 2008

 

L’écriture peut bien être aussi une excrétion, mais ce caca vaut parfois de l’or, en tout cas de l’engrais pour les lecteurs, à commencer par le premier, celui qui la produit (ou par qui elle se produit).

 

Dans le Coran le prophète se présente comme un avertisseur après d’autres, et cette attitude ne donne pas à penser qu’il se soit cru le dernier.

 

Qu’un Socrate, parmi d’autres penseurs éminents, se soit intéressé aux mythes, est une invitation. Ils sont aussi signifiants qu’ils sont faux.

Le problème qu’ils nous posent, c’est justement celui de leur signification ; mais il est tout de même moins épineux que celui de la signification des rêves, où l’inconscient non bridé déchaîne ses imaginations. Les mythes sont, pourrait-on dire, des rêves vérifiés et revérifiés, retenus par des générations de penseurs qui y ont pressenti des significations.

Ils s’ouvrent fatalement à des significations diverses, comme l’indique le désaccord des interprètes. Mais chacun peut s’y essayer, après avoir écouté les autres. Leur incertitude même est une incitation à y réfléchir, une invitation à la pensée.

 

cette finesse qui se tisse

et se détisse

en l’air

que prend ta peau bleue est un voile que t’offre la terre

 

Le mythe du péché originel, quelque forme qu’il prenne, témoigne d’un idéal frustré, du « vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir » de Paul. La découverte de l’évolution nous a apporté une explication : l’animalité nous habite, mais nous sommes faits pour nous en dégager : « la chair ne sert de rien, c’est l’esprit qui donne la vie », « l’homme passe l’homme », «le surhomme »,  « il n’y a pas de nature humaine »…

De plus en plus d’individus croient, ou disent croire, que la justice est préférable à l’injustice, et l’on peut, lors d’une compétition, lancer avec quelque désillusion : « Qui a dit que le monde était juste ? »

 

17 février 2008

 

cher Rembrandt où es-tu en tes autoportraits

de l’âge échelonné en ton regard changeant

telle copie ici te rend-elle présent

moins que l’original pour qui s’en satisfait

 

le visage à l’envers que le miroir livrait

en image d’image de la chair et du sang

pouvait-il par ta main à tous les yeux ardents

con fi er  en son âme un  pré ci eux  secret

 

des siècles ont passé et des siècles encore

sans doute passeront où ta relique abstraite

en son aura de rêve et sa belle émotion

 

poursuivant le voyage à travers les questions

qu’elle pose à chacun lui redira la fête

où l’invite l’esprit au-delà la mort

 

Lorsqu’on lit que Yeshoua voyait dans le soleil qui brille indifféremment pour les justes et pour les injustes un signe de l’amour universel et que Muhammad apercevait dans le renouveau du désert après la pluie un signe de la résurrection de la chair, on se dit que l’interprétation du monde relève moins de la rationalité que de la croyance et qu’elle est fatalement travaillée par le doute.

La croyance ne régit-elle pas la quasi-totalité de nos pensées, qu’elles soient religieuses, philosophiques, esthétiques, politiques… ? La recherche scientifique elle-même n’y échappe pas dans l’affrontement de ses théories.

 

Notre culture, notre civilisation peut bien s’appuyer plus ou moins également sur Jérusalem, Athènes, Alexandrie, Rome…Notre foi leur échappe en son essence même : elle est l’accueil de l’Eternel-Infini-Esprit qui n’est « ni de Jérusalem, ni de cette montagne » « ni de La Mecque ni de Kaïlash », ni…ni…

 

18 février 2008

 

Hume ? Dès lors que l’on fait de l’expérience l’unique source du savoir, on s’interdit d’admettre le principe de causalité : l’expérience en effet ne nous montre que des contiguïtés et des successions de phénomènes. Privés de cette certitude rationnelle, il ne nous reste pour vivre que la croyance et le doute qui s’y attache invinciblement, voire le désespoir dont on tente de s’échapper par le divertissement.

 

Ceux qui disent que « cela pense en nous », savent-ils ce qu’est ce « cela » ? La machine neuronale ? Quelle est la cause de cette machine, sa cause dernière ? L’inintelligence peut-elle produire l’intelligence ? Pour qui est imbu du principe de causalité, le plus ne peut sortir du moins.

 

Que pensait Averroès quand il parlait de l’intellect comme d’un monde intelligible auquel l’intelligence humaine parvient à accéder avec plus ou moins de succès ? Souscrivait-il à la pensée platonicienne et à son monde des idées ?

 

La beauté d’une chose belle est une évidence. Elle « saute aux yeux ». Ses imperfections même ne peuvent se cacher ; un peu d’attention en fait prendre conscience, un peu d’imagination les redresses.

La beauté se distingue ainsi des autres formes de l’apparence.

 

 

 

quels effluves ce matin

dans le bocage lancés

viennent lui ouvrir la porte

 

quelles fleurs dans le jardin

déjà viennent annoncer

que la beauté n’est pas morte

 

comme du fond de l’étang

la boue amoureuse lance

la corolle d’une idylle

 

une jonquille un safran

vont déplier les nuances

d’une fraîcheur juvénile

 

avance à pas retenus

garde la juste distance

où son esprit se délivre

 

le beau en ton âme nu

te fera goûter l’essence

et sentir la pierre vivre

 

19 février 2008

 

L’inexistence de la copule dans certaines langues donne à penser que la prédication est d’abord la constatation d’un lien par l’intelligence ; les mots servent à l’exprimer, non à le créer. La juxtaposition paratactique y suffit, et elle n’est pas nécessairement plus équivoque que la copule, dont la forme claire et précise cache souvent une obscurité et une incertitude de la pensée.

 

avant que tu ne disparaisses

sous la lèvre de l’horizon

je t’absorbe par la prunelle

dans la nuit où tu vis ton rêve

 

 

que deviens-tu à l’heure où cesse

le souvenir de ma passion

lorsque l’âme à l’âme se mêle

dans le jour où l’esprit se lève

 

Tu n’interviens pas dans l’histoire de l’univers, de l’énergie, de la matière, de la vie, de la conscience. Mais une conscience qui vit en ta présence en accueillant ta dilection accède à quelques secrets du réel, lui permettant d’en mettre en œuvre certains dynamismes latents qui échappent encore à notre connaissance.

 

Une conviction religieuse, philosophique, politique qui n’est pas travaillée par le doute risque de se durcir en doctrine intolérante. L’accueil de la dilection en est préservé : il ne se soucie que de l’autre et se contente de répéter à qui veut l’entendre : « Aime et fais ce que veux », aime et pense ce que veux.

Si l’islam se présente comme une soumission à Allah et le christianisme comme une foi en Jésus Christ, leurs doctrines ne sont pas conciliables et leur dialogue théologique impossible. Mais il existe bien des musulmans, des chrétiens, des juifs, des hindous, des bouddhistes, des taoïstes, des animistes, des agnostiques, des athées…qui vivent l’accueil de l’autre et qui sont prêts à minimiser leurs différends théologiques en leur sollicitude pour tout autre. D’autant plus que leurs convictions secrètement ou clairement les y invitent.

 

Une conscience animée par la dilection ne cherche ni la célébrité ni l’obscurité : elle est toute absorbée par sa sollicitude pour les autres.

 

20 février 2008

 

si tu lui arrachais la langue

il ne pourrait plus te bénir

mais dans ses yeux luirait encore

l’espoir de sa sollicitude

 

et même si la solitude

t’engloutissait avec sa mort

tu sentirais l’âme martyre

s’échapper de sa chair exsangue

 

Il ne t’est pas demandé, étranger, d’assimiler qui que ce soit ni de t’y assimiler, mais de t’intégrer à la communauté nationale en préservant ton intégrité. Si l’esprit d’altérité positive te guide, tu sauras en mettre au jour et en œuvre les moyens. Le premier, le plus évident peut-être, n’est-il pas d’apprendre la langue de celles et ceux au milieu de qui tu évolueras ? Dites-le aussi aux Français expatriés.

 

Le visible n’est-il pour l’animal que le visible utile, une sélection du visible appropriée à son existence et à sa reproduction ? Le visible repéré de la nourriture et de l’abri, de la proie et du prédateur, du partenaire, de la progéniture, des membres de son groupe ? L’animal est-il tout entier régi par les forces d’attraction et de répulsion, de « l’amour » et de la « haine » ?

L’éthologie peut-elle déceler des activités de pure jouissance dans le jeu animal, dans les galopades des lapins et les fantaisies aériennes des étourneaux ? Peut-elle soupçonner une activité esthétique dans le chant d’un rouge-gorge face au soleil levant ? L’esprit scientifique le lui interdit-il ?

 

La beauté ne peut mentir sur elle-même, mais elle n’est jamais le tout de l’apparaître.

Nous avons hérité de l’animalité l’art du mime et du masque comme moyen de défense et d’attaque, de fascination et d’attraction, de répulsion et d’épouvante.

 

21 février 2008

 

les nuages à sa rencontre

étaient venus pour figurer

illuminés de sa présence

le cortège de son passage

 

diffuse elle s’est répandue

dans les grandes eaux de la nuit

et par la fenêtre entrouverte

elle a veillé sur ton sommeil

 

son souvenir lorsqu’il s’attarde

et se prolonge en ton enfance

raconte l’histoire du monde

à tous les peuples de la terre

 

L’art est une œuvre de l’esprit qui en l’artiste inspire, expire. L’inspiration accueille les voix du silence, l’expiration leur donne consistance.

 

La laïcité que prône et promeut l’altérité positive est celle du respect de toutes les sensibilités religieuses et irréligieuses. Dans notre société de l’humain premier, elle entraîne la séparation de Dieu et de César. Dans une société utopique de l’humain dernier, elle imprégnerait la vie politique comme toutes les autres de la sollicitude de chacun pour tous.

 

Dis-moi ce que tu penses de Fidel Castro et je te dirai qui tu es. Entre le tout négatif et le tout positif, recherches-tu une analyse qui se défie d’elle-même, qui pense, non contre elle-même mais pour l’autre, pour tout autre, qui situe chaque conscience et chaque politique dans le réseau mouvant de l’histoire de l’humanité.

Selon que tu crois la liberté préférable à l’égalité ou l’égalité préférable à la liberté, tu seras dans l’une ou l’autre erreur puisque la fraternité universelle leur accorde même valeur.

 

Une pensée matérialiste ne peut, on s’en douterait, admettre qu’elle puisse avoir une existence spirituelle : « La pensée n’est rien ‘d’intérieur’, elle n’existe pas hors du monde et hors des mots » (Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p. 213).

 

 

22 février 2008

 

Faire de la foi un doute dominé, bâillonné, c’est obliger la raison à capituler, et ainsi ouvrir la porte aux excès dogmatiques.

 

Peut-on parler de l’acausalité des actes libres ? « Rien n’arrive sans cause » est un principe intangible de la raison. Reste qu’un acte libre ne peut avoir de cause dans le monde déterminé macroscopique ; il ne peut surgir que dans le monde indéterminé microscopique, mal connu, peut-être même à jamais inconnaissable scientifiquement.

 

au centre de l’écu où la bande et la barre

croisent les horizons du ciel et de la terre

vas-tu prendre refuge et sonder le mystère

de ce qui dans le cœur s’unit et se sépare

 

à quoi bon t’attarder à scruter les milliards

d’aubes de crépuscules et l’endroit et l’envers

de l’étoffe où se tisse à jamais l’univers

des vieilles arrivées et des nouveaux départs

 

tout te sera donné sans que tu t’y appliques

si l’autre vit en toi dont la force d’aimer

t’emporte en cet élan où naissent les consciences

 

et tu t’apercevras que ta pierre cubique

taillée sculptée polie sera enfin posée

sans le ciseau de l’art ni la main de la science

 

La liberté humaine est nécessairement liée à la structure du réel. Il faut pour mieux connaître l’une et l’autre retrouver la continuité de la matière et de l’esprit mise à mal par le cartésianisme et démontrer l’inanité du monisme matérialiste.

Pour le matérialisme philosophique en sa cohérence, la liberté relève nécessairement d’une croyance ; et cette croyance établit une contradiction que la rationalité ne peut accepter.

 

Existe-t-il une parenté entre le mythe platonicien de la réminiscence et le mythe du Grand Temps des religions traditionnelles ? Ces retours symboliques sont-ils un accès à des réalités spirituelles ?

 

23 février 2008

 

Si l’on voulait chiffrer approximativement le progrès de la conscience humaine, il faudrait parler en millénaires plutôt qu’en siècles, comme on parle du progrès de la vie en millions d’années et du progrès de la matière en milliards.

On peut d’ailleurs s’interroger sur ces rythmes.

 

avec quelle douceur la nuit au jour

passe le témoin de son ombre

pour qu’en sa lumière il absorbe

sa sœur son épouse son double

 

dans le lointain de l’éternel retour

accueille des aubes sans nombre

fluides dans la courbe de l’orbe

aux eaux qui jamais ne se troublent

 

lorsque à la fin l’étoile vieille

dans le feu de son testament

engloutira tous ses enfants

 

qui sait si la grande mémoire

dira mort où est ta victoire

dans la lumière où l’ombre veille

 

Si l’esprit est la matière en son raffinement intime, peut-on dire que l’âme agit sur le corps comme une cause ?

 

Réduire la pensée à son articulation discursive, c’est se priver de l’intuition. Le discours ne met au jour une pensée qui n’est claire et distincte qu’en apparaissant sous la forme d’un langage articulé par la logique.

 

Panenthéisme ? Si l’infini de l’être comprend l’infini de l’espace, comment pourrait-il ne pas être présent à tout être fini ?

 

24 février 2008

 

Ce que l’on ne peut pas dire, on peut le chanter.

 

 

mu si ci en ne   tu rapportes

de l’horizon des souvenirs

et ton chant vient rouvrir la porte

des promenades et des rires

 

aurai-je l’oreille attentive

aux nouveautés de ton discours

saurai-je reconnaître vives

les trouvailles de ton amour

 

qui sait peut-être es-tu la sœur

de la grande dame sublime

qui là-bas maintenant se meurt

quand ici ta voix nous ranime

 

par le silence où tu ravis

en l’étonnement de mes sens

les profondeurs de mon esprit

je souris de reconnaissance

 

Le dieu de Malebranche, comme beaucoup d’autres, est un dieu qui crée pour se glorifier ; Aimer est l’être infini qui donne à des êtres finis d’exister, manifestant qu’Aimer se réjouit de l’autre. La gloire du dieu de Malebranche est une gloire tout humaine, la gloire de soi. La gloire d’Aimer, sa doxa, est la manifestation de l’amour de l’autre.

 

Si ton peuple a été victime d’un génocide et que l’altérité positive t’habite, tu te préoccuperas plutôt des génocides qui ont frappé d’autres peuples. Juif, tu laisseras les autres se préoccuper de la Shoa et tu te pencheras sur les malheurs des Arméniens, des Khmers, des Tutsis… Si tu es Tutsi, tu laisseras les autres se préoccuper du génocide de ton peuple et tu te pencheras sur les malheurs des Juifs, des Arméniens, des Khmers…

 

Le Père dont a parlé Yeshoua n’est pas un dieu protecteur et punisseur, c’est la dilection inconditionnelle. Sinon, Yeshoua ne nous aurait pas invité à aimer nos ennemis.

 

25 février 2008

 

Alors que l’incontradiction n’est pas toujours signe de vérité, à moins d’être étendue à la totalité du réel, la contradiction, à moins de n’être qu’apparente, est toujours signe d’erreur. Il peut y avoir cohérence entre deux erreurs, il ne peut en exister entre une erreur et le réel total. Lorsqu’il a écrit : « ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction marque de vérité », Pascal s’est privé d’un précieux outil de découverte. Ni son autorité, ni la beauté de sa formule n’y changent rien.

 

Peut-on soutenir que la prison est faite pour protéger la société de ses éléments dangereux et dire qu’y enfermer ces éléments en raison de leur dangerosité est inacceptable ? Il faut plutôt reconnaître que nos prisons sont bel et bien faites pour punir, et qu’on ne peut punir quelqu’un pour un crime qu’il n’a pas encore commis.

Notre société ne peut enfermer des citoyens dangereux que si ce sont des malades mentaux. Reste à déterminer quand un malade mental est dangereux pour notre société. Et notre société doit soigner ses malades mentaux dangereux comme les autres.

 

te voici revenue enivrer la hauteur

où ton âme dérive

 

sous ton rire fusant la plaine éclaboussée

muette se déride

 

tes ailes et ton chant portés par l’air sonore

entretiennent l’espace

 

immobile j’écoute en ce saisissement

le discours de la vie

 

Curieux, ces mots de Maître Eckhart : « Pour ma part je loue le détachement avant tout amour…Je loue aussi le détachement avant toute miséricorde, car la miséricorde n’est rien d’autre que le fait que l’homme sorte de soi-même vers les misères de son prochain » (Du Détachement, Payot et Rivages, p. 50). Avait-il oublié la parabole du Bon Samaritain et le « Dieu est amour » ? C’est l’amour miséricordieux qui entre dans la vie éternelle d’Aimer ; le détachement libérateur n’en est que le surcroît et n’a de sens qu’en lui.

 

26 février 2008

 

en tes lèvres en tes prunelles tu souris

 

et que m’importe le comment

des muscles et des nerfs et du subtil arrangement

de leurs cellules molécules particules

 

des tiennes et des miennes

et la très vieille histoire de la vie qui jusqu’ici

est venue le donner et recevoir

 

recevoir en donnant donner en recevant

 

maintenant tu souris maintenant ton esprit

et mon esprit ont rejoint l’éternel

 

Si la beauté est présente sur un Bacon comme sur un Vermeer, c’est que la beauté, comme le soleil, illumine les fleurs du mal comme les fleurs du bien, et comme celles du bonheur, celles du malheur.

 

En Aimer, liberté et nécessité se confondent. Aimer ne serait pas Aimer si Aimer n’aimait pas. C’est une nécessité de sa nature. Et Aimer ne serait pas libre si Aimer ne pouvait aimer puisque aimer est sa nature et qu’être libre c’est pouvoir agir selon sa nature.

Ainsi d’une conscience humaine pour autant qu’elle participe à Aimer, car Aimer est la substance de la conscience humaine, l’être de son être.

Spinoza aurait-il été d’accord ou suis-je en train de le récupérer ?

 

Pour pouvoir comprendre pourquoi il y a de l’être plutôt que pas, ne faut-il pas être extérieur à l’être, c’est-à-dire n’être rien ? Alors là, il y a un problème…

Comment se demander s’il est possible à l’être infini de ne pas exister lorsqu’on reconnaît l’évidence de l’infinitude de l’espace et du temps ? (Où s’arrêterait le premier ? Quand aurait commencé le second ? Croyez-vous qu’avant l’hypothétique big-bang il n’y avait rien parce que vous ne pouvez y accéder ?).

 

27 février 2008

 

Que peut bien être ce chaos que certains disent être le monde ? La vie sur terre serait-elle un chaos ? L’organisation des cellules cérébrales serait-elle un chaos ? Une symphonie de Beethoven ou de Mahler serait-elle un chaos ?

Cette affirmation du chaos va-t-elle de paire avec le refus du principe de causalité, refus dont on peut soupçonner qu’il résulte d’une répulsion viscérale pour le dieu totalitaire des religions ? A-t-on changé le sens du mot chaos en se faisant croire qu’il pouvait de lui-même s’organiser ?

 

« Quel est votre maître, Dieu ou l’argent ? » Ni l’un ni l’autre. Aimer au silence du silence n’est pas un maître mais un ami. Avec Aimer, idéalement, on pense et agit de concert. En sa présence le penser et l’agir se découvrent sans que jamais la conscience ni Aimer ne s’imposent l’un à l’autre.  Alors il faut chercher à rencontrer Aimer au silence du silence.

 

La substance du dieu de Spinoza est infinie. Il n’y a donc qu’une substance et rien d’autre. Les êtres finis n’ont de substance qu’en participation à cette substance unique. Shankara n’avait-il pas une intuition similaire ?

Le prodige de la Dilection, c’est que ce non-autre fait de l’autre.

 

La chance d’Aimer qu’offre le Coran, ce n’est pas le maniement récurrent de la carotte du paradis et du bâton de l’enfer, mais l’invitation si fréquente à l’invocation. Une conscience qui vit plusieurs heures quotidiennes en présence de l’Eternel peut-elle manquer de rencontrer Aimer ?

 

quelles ondes sur les ondes

de la lumière passent

lorsque vos deux regards s’enlacent

 

l’âme à l’âme qui se dit

jaillit du fond infime

et s’élance vers l’autre intime

 

ta chair et sa chair frémissent

tout entières gagnées

et tout entières imprégnées

 

lorsque les souffles s’essoufflent

et que le jour renaît

l’esprit en tous les deux paraît

 

alors chéris cette chair

qui vous emmène avec elle

à la porte de l’éternel

 

 

28 février 2008

 

La systole du big-bang a lancé le sang de notre univers. Apparemment la diastole n’est pas pour demain, encore moins le big-crunch. Nos astrophysiciens parviendront-ils à mesurer l’amplitude des battements de notre grand cœur ?

 

L’humanité première est homme et femme, car elle est chair (Genèse I, 27). L’humanité dernière n’est ni homme ni femme, car elle est esprit (Galates III, 28).

 

 

 

mon peigne a perdu quelques dents

cela fait quelque temps déjà

je ne sais plus ni où ni quand

mais le fait est bien là

 

ô métaphysique question

me faut-il vraiment hésiter

à le garder en oblation

à dame pauvreté

 

à faire la nique aux champions

de l’hyperproductivité

et de l’hyperconsommation

de notre égalité

 

ma gueule a perdu quelques dents

il faut bien pourtant que je mâche

pour soutenir le vieil Adam

avant qu’il ne s’arrache

 

peut-èt ben qu’oui i faut c’qui faut

à chaque jour suffit son peigne

m’a dit le vieil homme là-haut

où l’amour règne

 

La vie n’est pas un éternel recommencement, c’est un éternel commencement. Le temps cyclique est mort, vive le temps linéaire (dommage pour les nostalgiques de l’éternel retour et de son cortège mythique).

 

Personne ne me fera insulter qui que ce soit au nom de la liberté d’expression, ni de la légitime défense, ni…ni…C’est cela l’altérité positive. Mais il ne faut jurer de rien, pas même que l’on s’abstiendra toujours de jurer. « La chair est faible » (Marc XIV, 38). Cependant, « que le soleil ne se couche pas sur votre colère » (Ephésiens IV, 26).

 

29 février 2008

 

Dis-moi ce qui se cache dans le sourire de Mona Lisa, je te dirai ce qui se cache dans ta tête.

 

Israël à Gaza. Ce n’est plus le Deutéronome, « vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied » (XIX, 21) ; c’est la Genèse, « si Caïn est vengé sept fois, Lamech soixante dix-sept » (IV, 24).

Vous vous étonnez de ce que l’antisionisme s’étend ? Vous ne comprenez pas pourquoi l’antisémitisme a le vent en poupe ? Allez-vous m’accuser d’antisémitisme parce que j’ai l’audace de poser ce genre de questions ? Rassurez-vous, je ne représente personne, je n’appartiens à aucune religion, parti politique, lobby, association de 1901…, et je ne suis ni un sage ni un prophète. Je ne suis personne. Je ne fais qu’exprimer ce que je ressens parce que je crois être tant soit peu habité par l’altérité positive, cette sollicitude de l’Eternel pour toute créature. Je ne suis qu’une faible voix du silence éternel.

« Israël a le droit de se défendre. » Evidemment. Mais le problème c’est qu’il ne cesse d’attaquer : il étrangle la Palestine par ses murs, la dépèce par ses barrages, la phagocyte par ses implantations… Les Israéliens qui veulent la paix maintenant me contrediraient-ils ?

 

Les idées n’appartiennent à personne. Platon ne les disait-il pas éternelles ? En tout cas, celles qui sont ici exprimées, vous pouvez les utiliser sans avoir à citer vos sources (et vous ne devriez pas les présenter comme votre propriété).

 

le jeu de deux agneaux près de leur mère

habite la mémoire de la terre

 

ce qui jaillit ici dans le regard

retrouve une des sources de son art

 

affranchi de l’instinct propriétaire

il pénètre en ce qui  à rien ne sert

 

la belle cohérence des mobiles

se colore en nuances subtiles

 

la vie qui en ses énergies éloigne

l’autre de l’un en beauté l’autre gagne

 

1er mars 2008

 

L’union fait la force, mais une conscience qui cherche à ne vivre que pour les autres se désintéresse de la force. Aimer est sans force ni règne, sans puissance ni gloire. Aimer est vie.

 

Un juif pieux peut-il être sioniste ? Les juifs pieux se posent-ils cette question ? Qu’est-ce qu’un juif pieux ? Qui peut répondre à ces questions si ce n’est les juifs pieux ?

La tradition juive qui a métaphorisé les textes de l’Exode, des Nombres…, qui a supprimé la lapidation et quelques autres archaïsmes, n’est-elle pas en marche vers une Jérusalem céleste, pour laquelle la terrestre n’est qu’un symbole scripturaire ?

 

Si l’Eglise n’avait pas accaparé Yeshoua de Natsèrèt et son Royaume des Cieux, quelle place occuperaient-ils dans la tradition juive ?

 

le timbre de ta voix    mu si ci en ne

reste aussi adorable que reconnaissable

mais encore une fois

est-ce vraiment la tienne

celle qui l’an dernier et l’autre et l’autre encore

ravissait el silence

 

qu’importe    ici maintenant c’est bien toi

qui attend mon éveil et qui tend mon oreille

unique pour l’unique

 

car tu es un visage

comme toi-même ou l’autre dans mes souvenirs

à chérir en silence

 

Il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais de conflit de civilisations. Il n’y a conflit que de barbaries. Les civilisations ne s’opposent que par les restes de barbarie qu’elles traînent ou nourrissent, par ce qu’elles gardent d’humain premier en cette altérité négative qui réifie l’autre et cherche à le posséder et dominer. L’avenir des civilisations et de leurs dialogues, c’est l’humain dernier de l’altérité positive présente à tous ses membres et agissant par ceux d’entre eux qui l’accueillent et qui la pratiquent.

 

2 mars 2008

 

La liturgie est un rite fondé sur le mythe de l’éternel retour aux origines dans la vieille vision cyclique du temps. Elle prétend reproduire des événements fondateurs pour les réactualiser et retrouver ainsi leur force de vie. La poésie qui la relaie est fondée sur l’intuition, depuis longtemps confirmée par la science, que le temps n’est pas cyclique mais linéaire et que l’éternelle énergie ne cesse de produire du nouveau.

 

« Les Français (oui, les Français, je parle au nom des Français) ont le sentiment que leur pouvoir d’achat diminue ». Vous imaginez ? Qui peut bien avoir « le sentiment » qu’il y a moins d’argent qu’avant sur leur compte bancaire le 25 du mois ? Ah, qui sait ? Les maths font partie des fondamentaux en péril dans nos écoles primaires.

 

Une part non négligeable des progrès de la connaissance du réel est entre les mains des spécialistes de la non-spécialisation, des « encyclonautes » champions de l’interdisciplinarité. Ils ont évidemment à affronter la récusation des autres spécialistes, qui les accusent de ne rien entendre à leur spécialité (d’envahir leur près carré et de marcher sur leurs platebandes).

 

Nous en savons maintenant assez sur l’histoire de l’univers pour comprendre que la mécaniste céleste n’est pas éternelle. Nous n’avons donc plus d’excuse pour ne pas abandonner le mythe de l’éternel retour.

 

de ce manteau bleu maternel

il couvre notre nudité

sans la cacher à l’univers

extasié de notre splendeur

 

de quel regard si l’éternel

avait en son immensité

des yeux pour contempler la terre

réjouirait-il notre cœur

 

Deus sive Natura est en passe de devenir Deus sive Alea. Le dieu hasard règne sur la recherche phylogénétique.

 

3 mars 2008

 

En s’acculant à la violence, le sionisme accule-t-il le judaïsme des justes à franchir une nouvelle étape dans la spiritualisation de son messianisme ?

 

Ce qui est vraisemblable n’est pas nécessairement faux. Entre principe de précaution et principe de risque, face à l’incertitude, il faut avancer, guidé par le principe d’identité, tâtonnant un peu à la manière dont la matière et puis la vie ont avancé vers la conscience, vers l’esprit.

 

Abordée comme une simple hypothèse, l’idée de l’altérité positive de l’être se conforte dans son évidence rationnelle en constatant sa fécondité pour le développement de la pensée et de l’action, en politique comme en éthique, en philosophie comme en théologie, en art comme en science.

 

Ceux et celles qui déshabillent la Joconde se déshabillent.

 

entendre Maria et puis mourir

mouette blanche éployée dans l’espace

dont l’arabesque sûre   vire   s’élève

comme le doux tragique d’un reproche

 

car dans la mort si lointaine si proche

elle produit d’autres fleurs de la sève

en l’immortel été où les fruits passent

la promesse éblouie de ce qui doit finir

 

écoute écoute encore cette voix parfaite

écho muet de ce que la gravure

a fixé   qui réveille le désir

de l’entendre que l’âme s’en nourrisse

 

et dans l’esprit avec elle se hisse

en ce vol où son aile vient s’unir

au grand espace de sa tessiture

avec elle et la foule en éternelle fête

 

L’étymologisme poursuit ses conquêtes : le mot « hystérique » est entré au royaume des tabous parce qu’il est construit sur le grec hustera, l’utérus et, qu’en le découvrant, le féminisme s’est senti tenu de monter au créneau. Peut-on faire observer que l’étymologisme fait fond suer le mythe des origines. Un linguiste bon teint s’en tient à l’arbitraire du signe : un mot veut dire ce qu’on veut bien lui accorder de dénotation et de connotation ici maintenant.

 

4 mars 2008

 

Le créationnisme serait-il le meilleur ami actuel du matérialisme philosophique ? La stupidité du premier sert de faire-valoir à l’assurance du second, le commun des mortels n’ayant pas encore été informé que le contraire d’une erreur est une erreur contraire.

 

Le hasard, oui le hasard. Le déploiement des quatre forces fondamentales aux origines de l’univers ? Le hasard. L’apparition des ondes, des particules, des atomes, des molécules ? Le hasard. La formation des galaxies, des étoiles, des planètes ? Le hasard. Le jeu de billard qui a placé la Terre dans le système solaire ? Le hasard. L’invention de l’ADN ? Le hasard. La trouvaille de la procréation ? Le hasard. La formation du squelette, de l’oreille, de l’œil ? Le hasard. La patte adhésive du gecko, les écailles hydrodynamiques de la peau du requin, les cristaux photoniques de l’aile du morpho ? Le hasard. L’apparition des humains ? Le hasard, vous dis-je, le Hasard, le HASARD ! Prosternez-vous, adorez votre souverain Seigneur. Dieu est mort, vive le Hasard.

 

La voie incertaine de la doxa – de l’apparence, de l’opinion – est tout de même précieuse pour tenter de connaître l’Eternel. La beauté, l’intelligence en leurs multiples formes et manifestations…Surtout si l’on s’y aventure main dans la main de l’autre en dilection.

 

à pas retenus la sève se hisse

jusqu’au bourgeon endormi

découvre au regard surpris

sur sa lèvre un premier sourire

 

demain afin qu’il me ravisse

parmi la foule anonyme

je le retrouverai intime

prêt à pousser  un nouveau rire

 

et jour après jour il faudra

que je me hâte au rendez-vous

dans l’espoir qu’enfin entre nous

s’engage la conversation

 

qu’il attende que je dise toi

que son effluve et mon haleine

grandissent en haine et amour

au-delà de mes illusions

 

5 mars 2008

 

« On ne sourit pas devant Dieu» ? En tout cas on sourit, on rit même aux éclats en présence d’Aimer, source de tout humour et de tout esprit.

Ne pouvez-vous pas imaginer qu’à la fin des Noces de Cana un sourire aussi malicieux que tendre illumina la face du « buveur » de Natsèrèt (Jean II, 10, Matthieu XI, 19) ? « Qui me voit voit le Père » (Jean XIV, 9). Préférez-vous l’imaginer sérieux comme un pape ?

 

ouvre la porte à la nuit froide

lève les yeux et imagine

tout alentour l’espace

plus loin plus loin que les constellations

qui jouent à l’éternel retour

la mort est-elle une escapade

dans l’infini et la gésine

de mondes de mondes   la face

insaisissable où l’éternel en sa passion

de l’autre toujours l’imagine

 

Invraisemblance des étapes de la vie sur la terre : l’ADN, la procréation…, nécessitant des processus si rigoureux  qu’un scientifique doute qu’ils puissent s’être produits ailleurs dans l’univers. Ce qui signifie qu’ils n’ont pu se produire scientifiquement sur terre. Ce qui donne à penser que la science ne peut tout expliquer et que la vie s’est probablement répandue dans l’univers en des milliards de formes différentes. Sans que la science puisse en rendre compte.

 

La personnalité d’Aimer, ce n’est pas, comme celle de notre conscience, l’individualité, la limite, puisque Aimer est le non-autre illimité. Alors ce pourrait être son altérité positive. Et nous sommes invités à la partager, en franchissant son impersonnalité humaine.

 

Un regard scientifique ne peut comprendre un visage, il ne peut que le réifier (connaissez-vous les ravages de la physiognomonie ?)

Un scientifique matérialiste pour qui cette expression est un pléonasme ne peut évidemment pas accéder à l’esprit de la matière et de la vie, pas même à celui de la conscience. Il ne peut que le nier s’il développe jusqu’au bout la logique de sa conviction philosophique. Si cependant une secrète intuition spirituelle le travaille, peut-être remettra-t-il sa philosophie en question, à condition qu’il croie à la cohérence du réel total.

 

6 mars 2008

 

poupée russe de cœurs qui battent

de plus petit jusqu’au plus grand

et jusqu’à l’infini peut-être

comment fais-tu pour apparaître

un seul corps et dix mille sangs

 

l’amour et la haine s’emboîtent

dans l’alternance que le temps

en éternelle mélodie

sur la flûte qui te ravit

dans le vide toujours étend

 

Existe-t-il une analogie, et laquelle, entre philia-neikos et éros-thanatos ? Le réel fini en tout cas, en ce qu’il est matière, est régi par la loi primaire de l’attraction et de la répulsion dans l’espace, de la construction et de la destruction dans le temps. On ne voit pas comment il pourrait fonctionner autrement.

N’est-ce pas déjà ce qu’accomplit l’agapè dans la relation de l’infini au fini et du fini au fini en l’infini. Attirance et distance, tendresse et respect ; l’autre ne peut être l’autre pour l’autre en liberté, égalité qu’en cette fraternité.

 

Dire que « avant la création Dieu n’était pas », ce peut être une façon de donner à penser qu’Aimer n’existe que parce qu’Aimer aime.

 

Le temps. Pourquoi ? Comment ? L’être est temporel parce qu’il est énergie ; ainsi la question de l’être est inséparable du devenir, du temps.

Le temps est vibration, rythme, et donc inséparable de l’espace.

A quelle échelle nous situons-nous dans les rythmes par nos pulsations cardiaques et notre respiration, dans les tempos du réel entre la vibration des hypothétiques supercordes et le battement le plus ample que nous connaissons, celui de l’expansion et de la contraction de notre univers d’un big-bang à un big-crunch à un nouveau big-bang ?

 

7 mars 2008

 

La durée de Bergson, comment s’articule-t-elle au temps-espace-énergie rythmée ? Bergson s’inscrit-il quand même dans la dichotomie cartésienne du réel ? La durée de Bergson, c’est la durée pure, pure de tout espace, non contaminée par l’espace.

Est-ce celle de l’esprit pur ? Existe-t-il en notre conscience humaine une région, pour parler par métaphore évidemment, qui ne soit pas liée à l’espace-temps ? Importe-t-il de le découvrir ?

 

Soixante-huit morts à Bagdad, neuf à Jérusalem. Pleure chaque chair assassinée, partout, toujours. Après, tu pourras dénoncer la stupidité et la méchanceté partout et toujours répandues par la chair dominatrice et possessive de l’humain premier, œuvrer à la paix entre les consciences et entre les peuples, sachant que mille générations ne suffiront pas à l’établir.

 

Il est logique pour un penseur matérialiste de penser que ce sont les mots qui créent les idées, les formes qui créent les sens, les organes qui créent les fonctions, et que sa pensée est le fruit de ses hormones et de ses neurones.

 

 

 

insensiblement la lumière

insinue ses milliards

de martyrs afin que s’éclairent

les formes et les teintes

 

pareille prodigalité

pour si peu de regards

capables de les remercier

d’une si belle étreinte

 

émerveille de son esprit

la chair qui ne se lasse

jamais de contempler et qui

en extase s’arrête

 

chaque messagère s’efface

chaque grain irradie

afin qu’à son tour il embrasse

un nouveau jour de fête

 

8 mars 2008

 

Chaque civilisation mesure les autres à l’aune de ses valeurs, inconsciente que ces valeurs ne sont pas universelles, que ce sont simplement les siennes.

Le dialogue des civilisations peut faire prendre conscience de la relativité de leurs valeurs dans la mesure même où il est animé par l’amour de l’autre pour l’autre et comme autre. Il peut aussi mener à la reconnaissance de valeurs communes et même, on peut toujours rêver, de l’altérité positive comme la valeur clé de leurs relations.

 

La lumière est là, toute semblable à celle d’hier et de toujours. D’instant en instant toujours nouvelle pourtant. C’est le même soleil, les mêmes étoiles, la même lampe, mais les ondes-particules qu’ils envoient sont toujours autres. On ne se baigne jamais deux fois dans la même lumière.

 

quelle lumière donnera ce soir aux nuages errants

un jeu de perle et d’ocre pâle

quand les paupières un instant

se fermeront se souvenant

du jeu de fraîcheur et de hâle

dont la lumière inonde les prairies et les bois maintenant

 

Publier un livre de sondages et de statistiques sur la vie sexuelle des Français et réussir à en parler « à la télé », est-ce inviter la Française et le Français moyen à se demander si elle, il vit une sexualité normale, ou « normale » ?

 

Toi qui as vu ta vie traversée par des hasards merveilleux qui t’ont sauvé, aidé, transformé, ne chercheras-tu pas à rencontrer celle, celui qui y cachait sa sollicitude? Dans le silence du silence, le sauras-tu ?

 

 

 

 

9 mars 2008

 

Chaque jour dans le monde 25000  enfants meurent de malnutrition.

Chaque jour dans le monde 25000 enfants meurent de malnutrition.

Chaque jour dans le monde 25000 enfants meurent de malnutrition.

Pleure, pleure, pleure. Dénonce, dénonce, dénonce. Œuvre, œuvre, œuvre.

 

dans les soupirs de ses espaces

écoute la forêt qui pousse

écoute sous la mousse

insensible la sève qui passe

 

la sagesse du fond des âges

pense ici le chêne le hêtre

leur donne de paraître

de se faire pour toi visage

 

marche un peu et va retrouver

songeur au fond de ses buissons

celui qui l’an dernier

t’a bercé de chansons

 

va embrasser sous son écorce

la chair le sang les os du pin

d’une vie qui s’efforce

de s’élever à la hauteur de son destin

 

Comment vivras-tu à l’unisson du Réel si ta chair perd contact avec la chair des frênes et des châtaigniers, des herbes et des buissons, des chouettes et des mouettes, des rouges-gorges et des alouettes, des corbeaux et des buses, des crapauds et des rainettes, des taupes et des hérissons, des lièvres et des renards… ? Avec la pluie et les nuages, la lune et les planètes, le soleil et les étoiles, le sable et la glaise, le schiste et le granit… la chair du monde, la chair humaine, ils sont tous l’autre du non-autre éternel.

 

Chaque langue enrichit notre perception des richesses du Réel. A défaut de les apprendre toutes, on peut s’instruire de leurs intraduisibles.

 

10 mars 2008

 

Le mystère de chaque personne, c’est son eccéité, son nom unique et introuvable. Un « nom commun de personne » n’est le nom commun de personne ; en tant que personne, personne n’a de nom commun. Et le nom propre unique d’une personne ne peut être l’objet d’une possession ni d’une domination. Il ne peut être que sujet de communion dans l’amour de l’autre comme autre. N’est-ce pas ce qu’a insinué Yeshoua en disant à ses amis qu’il leur avait fait connaître le nom de l’Eternel (Jean XVII) ?

 

Peut-on aborder certaines œuvres d’art (les seules dignes de ce nom ?) comme des quasi-personnes ? Est-ce leur mystère inaliénable qui nous fait retourner vers elles, avec l’intention toujours frustrée d’en casser le noyau pour la posséder et dominer si nous sommes mus par l’altérité négative de l’humain premier, avec le souhait d’y communier davantage si l’altérité positive nous inspire ?

 

le rideau de peupliers

tend son voile de fraîcheurs

contemple ici éployé

le secret de leur ardeur

 

quelle étonnante aventure

en chaque feuille nouvelle

attendent dans sa verdure

les énergies éternelles

 

l’abondance éblouissante

de chaque grain de l’espace

en tout instant qu’elle hante

à la cantate fait place

 

entre au silence extasié

qu’il t’absorbe toute une heure

et puis va réconcilier

L’univers et le bonheur

 

Qui pourra dire, et selon quels critères, si telle et telle sociétés vivent une vie sexuelle normale alors qu’on les voit osciller dans le temps de l’un à l’autre extrême et s’accuser les unes les autres de trop et de trop peu ? Ce qui est sûr, c’est qu’une conscience animée par l’altérité positive accède à la liberté dernière et ne se laisse ni obséder ni inhiber. Sa sexualité sert l’amour de l’autre comme autre.

 

11 mars 2008

 

Péché-culpabilité-jugement ? Avec Aimer ce complexe se dissout. Il n’y a plus que le malheur de ne pas aimer l’autre pour l’autre, l’effort et la plainte murmurée à l’oreille d’Aimer dans le silence du silence qu’on ne l’accueille pas assez, jamais assez pour être avec Lui, Elle pure dilection.

 

Peut-on rationnellement penser que le temps et l’espace aient pu commencer ? Si la physique ne peut savoir ce qu’il y avait avant l’apparition de l’espace-temps de notre univers, est-il pour autant pensable que ce non-savoir corresponde à un non-être ? Encore une fois, ex nihilo nihil fit. Ni les équations de la mathématique, ni les découvertes de la physique ne peuvent dissoudre cette certitude rationnelle.

 

D’où nous viennent les idées a priori si l’expérience ne peut les cautionner ?

 

ami j’ai peur de la douleur

d’une fin de vie ravagée

emportée aux extrémités

des affres de la dernière heure

 

que sera la part du hasard

investie par l’intimité

de nos silences partagés

pour arranger le grand départ

 

ami j’ai peur de cette sœur

depuis l’origine inventée

libre pourtant de ménager

sa surprise à l’ami de cœur

 

Non seulement la patte du gecko est d’une intelligence raffinée, mais elle est belle. Que demande le peuple ?

 

Dire avec Nietzsche qu’une pensée « vient quand elle veut », c’est attirer l’attention sur les processus mal connus par lesquels certaines de nos pensées (les plus authentiques ?) se préparent et font surface à notre conscience, mais aussi sur ce que nous pouvons faire pour les préparer : quelles conversations, quelles lectures, quelles expériences naturelles et culturelles, quelles réflexions choisir et mener ?

 

12 mars 2008

 

Lorsque nous cherchons à identifier et maîtriser les sources de nos pensées, nous pouvons, si nous refusons le matérialisme, accepter l’hypothèse de communications extrasensorielles, voire celle  d’infusions mystiques, et élargir ainsi le champ de notre recherche du réel.

 

Pourquoi reprocher aux chrétiens de vivre davantage de religion que d’agapè ?

Pourquoi même reprocher à une jeune fille qui entre au Carmel d’y venir chercher un dieu désirable ? Elle apprendra vite en théorie et en pratique que ce dieu-là fuit dans la nuit des sens et de l’esprit. Alors elle pourra découvrir le visage qui n’est pas un visage mais le souci passionné de l’autre, Aimer. N’est-ce pas le sens de sa vocation missionnaire ?

Peu de chrétiens sans doute font cette découverte avant de disparaître, mais ils devraient au moins savoir qui est leur dieu caché, être informés de son être.

 

il s’avance non seulement mais se déforme

se désagrège presque   va-t-il se dissoudre

en pure présence laiteuse diluée

et qui n’est plus que ce qu’on l’imagine

 

nuage fugitif  éphémère si fine

dont on est sûr pourtant qu’elle s’est assemblée

sûr aussi que bientôt elle sera en poudre

dispersées en ses grains dans l’aventure énorme

 

les fragiles beautés au défilé se suivent

et mannequins classiques ou rêves fantastiques

proposent leurs tendances en dix mille nuances

sur l’unique océan de l’une à l’autre rive

 

maîtresses achevées de la grâce fragile

rebelles par principe leurs âmes émancipent

le regard couturier qui au plus loin s’égare

et découvre au plus près le secrets de leurs îles

 

Les matérialistes qui pensent que « l’être est un effet du dire » sont proches, quoi qu’ils en aient, de ceux qui croient que le verbe a créé le monde.

 

13 mars 2008

 

Peut-on imaginer l’espace autrement qu’infini ? Imaginer qu’en s’y enfonçant toujours davantage un voyageur reviendrait à son point de départ, c’est nécessairement imaginer qu’il ne se serait pas déplacé en ligne droite mais selon une courbe, comme il le ferait en allant « tout droit » à la surface de la terre.

Et le temps peut bien changer de rythme avec la vitesse d’un mobile dans l’espace, on ne peut penser qu’il s’arrête ou s’inverse, à moins peut-être que ce mobile n’atteigne une impossible vitesse infinie.

 

Celles et ceux qui s’abstiennent de voter à une élection le font-ils par indifférence, dégoût, mépris pour le pouvoir politique et, ou celles et ceux qui l’exercent ? Pensent-elles, ils pouvoir servir leur peuple par des moyens plus efficaces, tellement plus efficaces que le pouvoir des urnes leur semble dérisoire. Ou ne sentent-elles, ils pas concernés par leur peuple ?

Pourquoi, toute illusion pesée et perdue, ne font-elles, ils pas ce geste qui coûte si peu ?

 

sur la haute branche dressée

fière le bec pointé

vers l’horizon levé

elle était là   la musicienne

 

enfin donnée à voir

comme un but à l’espoir

torse bombé à la prussienne

elle était là la musicienne

 

effondrant la muraille

l’éclatant de ses failles

elle lançait à perdre haleine

ses dernières trouvailles

 

la belle cantatrice

apportait d’au-delà des plaines

la science migratrice

dont les cœurs se nourrissent

 

la pensée qui l’anime

peut n’être qu’anonyme

en sa force de vie elle emmène

le réel unanime

 

qu’elle se taise ou chante

en cette d’âme d’amante

dont l’espace la hante

elle est bien là   la musicienne

 

14 mars 2008

 

Le principe de précaution et le principe de risque forment un couple  qui participe du couple archétypique attraction-répulsion, amour-haine empédocléen. Privé de son partenaire, le principe de précaution peut paralyser l’action et le principe de risque la déchaîner (on ne peut imaginer une voiture sans moteur, on ne peut pas non plus l’imaginer sans freins).

« Aime ton voisin et plante ta haie », « les bonnes clôtures font les bons voisins ». Les braves gens que nous sommes découvrent parfois avec horreur que leur voisin est un abominable criminel, un trafiquant de drogue, un violeur, un pédophile, un tueur en série…Il faudrait surveiller tout le monde avec méfiance et veiller sur chacun avec sollicitude.

 

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué et que la complexité plaît aux gens intelligents parce que cela gonfle leur ego ? On peut cependant gagner en lucidité sociale lorsqu’on observe simplement que les riches de notre société s’enrichissent et que les pauvres s’appauvrissent. On peut aussi se demander si les deux mécanismes ne seraient pas liés et si cette situation, intolérable aux yeux qu’anime l’altérité positive, n’aurait pas quelques remèdes politiques.

 

combien de regards Baldesar ont croisé ton regard

s’interrogeant peut-être pour savoir

comment il les suivait lorsqu’ils se déplaçaient

 

il l’emmenait partout  t’accompagnait dans tes voyages

comme un autre toi-même sans que l’âge

ne vienne y rappeler combien tu vieillissais

 

y voyais-tu aussi tout ce que l’art avait écrit

du parfait courtisan que ton ami

habité par l’esprit à l’avenir léguait

 

15 mars 2008

 

Pourquoi t’appeler Aimer ? Pourquoi ce verbe plutôt qu’un nom ? Un verbe, un verbe d’action : tu es agir, énergie en acte, amour de dilection qui ne cesse d’agir, laissant apparaître toujours en ton infini du nouveau. Est-ce cela aussi que Yeshoua a donné à entendre avec son « mon père agit, et moi aussi j’agis…le fils ne peut rien faire qu’il ne le voie faire par son père » (Jean V, 17, 19)?

 

Si le plus profond c’est la peau, toucher à la foi c’est toucher une chair écorchée vive. Il faut à la dure raison des mains gantées d’amour spirituel pour l’approcher. Comment jamais s’en assurer ? Et qui peut s’arroger le droit de pratiquer ici la chirurgie ?

 

Chrétien, tu n’as pas encore réséqué de ton âme l’image du dieu souverain jaloux de son règne, de sa puissance et de sa gloire. Pourquoi ne crois-tu pas ton Jésus lorsqu’il te dit : « Qui me voit voit le Père » (Jean XIV, 9) et « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc XXII, 27) ? Dieu, ce fantasme ouranien patriarcal, plus ancien peut-être que le néolithique, semble s’être collé sur les gènes de l’humanité. On comprend qu’il soit devenu un objet de détestation pour des consciences authentiquement libérées par la vérité de Yeshoua. Oublie-le, supprime de ton invocation les « Seigneur, prends pitié ». Aimer n’est pas un maître mais un ami, et plus qu’un ami au sens de l’humain premier : il aime ses ennemis. Comment peux-tu imaginer qu’il puisse te dire de les aimer s’il ne les aime pas lui-même ?

 

Le prophète du Coran ne cesse d’annoncer le paradis à ceux qui acceptent son message et l’enfer à ceux qui le refusent. Est-ce récupérable ? Son message est-il au-delà de la menace qui repousse et de la promesse qui attire ? Une anagogie audacieuse ferait de ce couple empédocléen le chemin d’une découverte : on ne peut participer à la vie éternelle d’Aimer qu’en aimant l’autre de l’amour dont Aimer l’aime, libéré en lui du souci de soi-même, de ses possessions et de ses dominations (ça ne manque pas d’imagination !)

 

sur la pelouse déroulée

elle aventure

l’obscur

d’une vie antérieure à la lumière en des yeux apeurés

 

l’arrivée du monstre de fer

la précipite

si vite

au refuge que son image à peine se dégage de sa mère

 

16 mars 2008

 

par quels circuits de sa raison

en fugitif

furtif

son jeune âge d’instinct se blottit au cœur du buisson

 

surpris trop loin le velouté

de sa pelisse

hérisse

son unique défense et roule sa boule en beauté

 

La tragédie du peuple d’Israël n’est-elle pas depuis l’origine liée à son identité religieuse ? Que les Israéliens d’aujourd’hui soient croyants ou non, le fer de lance de leur attitude politique demeure le sionisme religieux irrédentiste. C’est au nom de sa foi qu’Israël poursuit « la reconquête de sa terre ».

Le regard que l’on porte sur ses activités, y compris culturelles, se trouve immanquablement politisé par le constat de cette foi désespérée dans une histoire dont Israël est rendu aussi responsable que ses ennemis.

Une identité nationale dont le fondement ultime est religieux serait-elle acculée au dilemme du « tue ou meurs » ?

Quelle pensée fonde le judaïsme antisioniste ? Une spiritualisation de la foi, un éloignement de la chair et de la terre ?

 

La perception de la splendeur d’un coucher de soleil est subjective puisque c’est celle d’une conscience en sa chair, mais cette splendeur doit bien avoir quelque chose d’objectif pour pouvoir provoquer l’expérience esthétique. Nos sens et notre imagination ne peuvent composer cette expérience à partir d’un chaos. Décrire un coucher de soleil en termes purement scientifiques (occultation de photons…), c’est mettre des lunettes teintées et ne plus voir le monde qu’en noir et blanc.

Un scientifique qui ne serait que scientifique peut-il concevoir l’écologie autrement qu’au service des seuls humains ? Pour un tenant de l’altérité positive, tout être appelle sa sollicitude. Yeshoua vivait cette intuition : n’a-t-il pas dit que l’Eternel se souciait des fleurs des champs et des oiseaux du ciel  (Luc XII, 24ss) ?

 

On n’a jamais fini d’apprendre à lire.

 

17 mars 2008

 

(Pour saisir la démarche de la présente relation journalière, il est vraiment nécessaire d’avoir lu et relu le Liminaire de Bonhomme de chemin).

 

On n’a jamais fini d’explorer et maîtriser sa langue : les critiques de Shakespeare disent que ses dernières œuvres sont mieux écrites que les premières.

 

« Génocide culturel » au Tibet ? Le mot génocide est tellement galvaudé qu’on hésite désormais à l’utiliser. Ce que les Chinois font au Tibet depuis plusieurs décennies est « diabolique » (génial et pervers). Ils noient les Tibétains dans la masse Han par une colonisation de peuplement intensif et n’ont donc nul besoin de les liquider physiquement (à l’inverse des Européens face aux Amérindiens). Ce qui se produit ces jours-ci est l’arbre de la violence qui cache la forêt d’une pression démographique étouffante. On pense par analogie (C est à D ce que A est à B) à l’arbre des massacres de Gaza cachant la forêt du lent envahissement du territoire palestinien par l’implantation continue de colonies israéliennes.

 

circule autour du jardin clos

et par-dessus le muretin

contemple les quinze rochers

 

tu sais   tu ne peux rassembler

d’un seul regard la belle fin

qui les unit à Kyoto

 

mais avec un peu de mémoire

quand tu auras l’un après l’autre

reconnu leur visage unique

 

tu pourras dans la République

les déclarer chacun des nôtres

en ce discours qui donne à voir

 

Vivre de ta présentissime présence en l’instant, c’est pouvoir se vivre soi-même comme un autre, prendre plus ample connaissance de qui nous fait dire et faire, avant de l’oublier en ton altérité, amoureuse soucieuse de tout autre.

 

Un impossible monde créé ex nihilo eût pu être totalement étranger à son tout-puissant créateur. Un monde participé de ton être infini participe de ton intelligence, de ta beauté…de l’arc-en-ciel de ton excellence. Le monde est ta doxa.

 

La religion n’est souvent qu’une appartenance sociale : on est chamaniste, taoïste, israélite, hindouiste, bouddhiste, chrétien (orthodoxe, catholique, protestant), musulman… parce que l’on naît tel. Et ceux qui se convertissent entendent bien transmettre leur foi à leur descendance.

Rien de tel dans la relation d’une conscience en l’Eternelle Dilection : il n’y a qu’elle en face à face avec toutes les autres, avec tous les êtres.

 

18 mars 2008

 

La recherche encyclopédique de l’humain premier s’exerce inévitablement sous le signe de la possession et de la domination, avec la certitude pourtant que la compréhension totale est impossible.

La quête encyclopédique de l’humain dernier dans l’esprit de l’altérité positive est une mise au jour extasiée de l’intelligence et de la beauté du monde en sa création continue, une participation à la vie infiniment féconde de l’Eternel, à sa réjouissance en l’existence multipliée de l’autre.

 

Les Européens ont pu coloniser l’Amérique, l’Australie et la Nouvelle-Zélande parce qu’ils n’ont pas trouvé en face d’eux des humains capables de leur résister. Ils ont finalement échoué en Afrique parce qu’ils avaient affaire à de vieilles civilisations. En Algérie les français ont su échapper à la tentation de se garder un territoire parce qu’ils avaient une terre ancestrale. Les juifs n’en ont plus depuis longtemps et ils ont la malchance d’affronter un peuple qui ne risque pas d’abandonner toute résistance comme les Amérindiens, les Aborigènes ou les Maoris.

 

dès qu’il a eu lancé

alentour ses trois cris d’alarme

il a écouté dans le vent

la réponse du vide

 

et l’air qui l’a porté

sans qu’il ne sache ni réclame

lui a donné le sentiment

d’une force limpide

 

les souffles le balancent

et d’une branche de l’extrême

précaire presque et provisoire

son aile se contente

 

car l’habite le sens

par ce qui hait par ce qui aime

et du matin jusques au soir

de l’être qui le hante

 

La diversité des religions est semblable à celle des langues. Son étude révèle des intraduisibles dont la connaissance peut aider à mieux connaître les consciences qui les vivent.

 

19 mars 2008

 

Si Blake a tant insisté sur le pardon dans son « Evangile éternel », n’est-ce pas parce qu’il avait compris que le pardon est le sceau du Don d’Aimer ? Qui aime pardonne, qui pardonne aime. C’est le cœur de l’intuition de Yeshoua telle qu’elle apparaît dans sa rencontre avec la pécheresse : elle est pardonnée parce que/puisque elle aime (Luc VII, 47s). Et croire en Yeshoua n’est rien d’autre qu’accueillir Aimer en participant à sa dilection. C’est pourquoi il peut dire à ceux qui croient en lui que leurs péchés sont pardonnés (Matthieu XIX, 2 ; Marc II, 5 ; Luc V, 20). Et que qui pardonne est pardonné (Matthieu VI, 12, 14s, XVIII, 35 ; Luc XI, 4).

Le péché selon Yeshoua n’est rien d’autre que de ne pas aimer de dilection. Au-delà de nos délits et de nos crimes, notre péché est notre manque d’amour pour les autres, notre insuffisance de dilection dont la conscience nous incite à accueillir toujours mieux le Don d’Aimer en vivant de sa présence qui est sollicitude pour tous les êtres. Intuition d’une éblouissante simplicité que notre langage n’explique qu’avec une douloureuse gaucherie, mais que l’intelligence du cœur de tout humain peut saisir.

 

Si Galilée nous a appris qu’en notre espace le haut et le bas se valent, Darwin nous a fait découvrir qu’avec le temps il est bon de garder les pieds sur terre et de marcher la tête haute (plutôt que de se remettre à quatre pattes et de redonner plus d’importance à la fesse qu’à la face).

 

Le monde des idées de Platon, peut-être aussi l’intellect d’Averroès et de quelques autres, fait penser à cet être de connaissance totale de la théologie qu’est l’omniscience divine (et à la participation de la science infuse).

 

le tigre de terrible symétrie

dévore notre fantaisie

 

le soleil impose l’ordre à l’espace

où les montres molles grimacent

 

au jeu immortel d’amour et de haine

l’autre serre la main au même

 

prends la leçon de la pomme hanchée

sois subtilement coloré

 

20 mars 2008

 

les corbeaux de l’aube surveillent

leur territoire

l’oreille attentive aux conseils

de la mémoire

 

sachant ce que sera le jour

qui les accueille

font-ils en leur tête le tour

de leurs espoirs

 

avec eux dans le vent je hume

la nourriture

que notre sens ici présume

aujourd’hui mûre

 

ainsi reviennent les saisons

qui se recueillent

et le cœur de notre horizon

toujours s’épure

 

En sa régression, l’humain en vient à ne plus voir de beauté que désirable pour en jouir. En sa progression, il la voit partout s’étendre insaisissable pour s’en réjouir.

 

Ce ne sont pas les autres qui sont l’enfer ou le paradis, c’est le regard que l’on porte sur eux, le cœur avec lequel on les approche.

L’humain premier, à moins de sentir en l’autre une extension de lui-même, un membre de sa famille, de son peuple, de sa religion…, se trouve démuni devant lui : il ne peut le posséder ni dominer et il craint d’être possédé et dominé. Il ne peut le com-prendre.

L’humain dernier, en altérité positive, accueille l’autre comme autre. Il ne cherche ni à posséder ni à être possédé, ni à dominer ni à être dominé (il n’est ni sadique ni masochiste). Il se réjouit de connaître l’autre.

L’humain dernier lave les pieds des autres, de tous les autres. Non en serviteur mais en ami.

 

« Celui qui croit en moi (Yeshoua) a la vie éternelle » (Jean VI, 47). Celui qui a la vie éternelle croit en moi (Yeshoua). Telle est la réversibilité d’Aimer. « Que me faut-il faire pour avoir la vie éternelle ?…Tu aimeras… » (Luc X, 25ss). Croire en Yeshoua et Aimer, c’est tout un. Ainsi Yeshoua s’efface-t-il avec Aimer, tout entiers pris par la sollicitude pour l’autre en leur joie.

 

21 mars 2008

 

Il n’y a pas plus de vendredi saint que de peuple saint ou de terre sainte. Aujourd’hui, ni jeûne clérical ni banquet anticlérical, mais la rencontre quotidienne émerveillée d’Aimer au hasard de l’espace et du temps.

 

Si la théologie catholique a inventé le mythe du purgatoire, c’est que l’on n’entre au Royaume des cieux, en ce monde ou en l’autre, que totalement dépossédé de soi (Luc XVIII, 25) et qu’il est donc inaccessible à la chair occupée d’elle-même (XVIII, 27), qu’elle ne le peut que par la grâce qu’elle accueille. Le Royaume des cieux, c’est de ne vivre que pour les autres comme l’Eternel et d’y trouver sa joie inaliénable.

Il faut être l’Eternel pour aimer comme il aime, mais il ne serait pas lui-même s’il ne nous offrait de partager sa joie d’aimer.

 

bois   ta noce brûlante et la fille de l’air

avec toi enlacée qui s’élance légère

enchantez le regard

et l’élan de votre art

fait lyrique la bouche et belle la chanson

qui rejoint le cortège et consomme l’union

 

vivace souvenir de la fête éphémère

vous réchauffez encore à l’orée du mystère

après votre départ

au flux de la mémoire

les mots qui se disposent à d’autres horizons

et ouvrent le silence à la contemplation

 

Se dire que le chaos est à l’espace ce que le hasard est au temps, et que le temps et l’espace se tiennent par la main, aide à comprendre qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient, ce qu’un vain peuple continue de penser avec son dictionnaire. Constatant que le hasard et le chaos ne se comportaient pas comme leur définition le leur prescrivait, nos scientifiques ont inventé l’acausalité et annoncé que le hasard avait de l’imagination et le chaos de la créativité, refusant de voir qu’ils pouvaient être investis par des causes indétectables par leurs instruments et par leurs concepts.

(Les existentialistes avaient déjà utilisé ce stratagème et fait de l’existence, non que l’on est mais ce que l’on est, ou plutôt ce que l’on veut être).

 

22 mars 2008

 

La psalmodie du Coran, comme toute musique, se donne à ressentir diversement selon les auditeurs et leur culture. Peut-on s’accorder cependant sur sa perfection formelle, son attention au silence, sa majesté, sa soumission empreinte d’un respect intense… ? La spiritualité de l’islam semble s’y manifester pleinement, son arabité aussi.

 

Pourquoi la synchronicité, lorsqu’elle nous affecte, donne-t-elle l’impression d’une présence intelligente ? Quel parallèle avec l’expérience du sacré, telle que la Bible la donne à imaginer dans le récit de Jacob à Béthel (Genèse XXVIII, 16ss) ? « Ainsi l’Eternel est ici et je l’ignorais. Que ce lieu est terrible ! dit-il rempli d’effroi. Vraiment c’est ici la maison de Dieu, la porte du ciel… ». Alors il édifie une stèle, un temple (XXVIII, 22). Quelques siècles plus tard, Yeshoua annonce la disparition des temples au nom de l’omniprésence spirituelle d’Aimer (Jean IV, 21-24). Evidemment, chez une conscience pénétrée de cette omniprésence, la synchronicité prend le visage de la sollicitude, de l’humour aussi parfois. La crainte révérencielle a disparu.

Chez une conscience pour qui le vide est bien vide, la synchronicité provoque de la surprise, que la conscience peut dissiper en invoquant le hasard ou accueillir en se posant des questions, voire en remettant en question sa vision du monde.

 

Pour un capitaliste bon teint, l’école idéale est celle qui produit des consommateurs plutôt que des penseurs.

 

L’islam est-il à jamais emprisonné dans le mythe du dieu tout-puissant ? Après avoir lu pendant vingt siècles que Dieu est amour, le christianisme s’en est-il vraiment libéré ?

 

 

doucement les rideaux de l’alcôve se closent

dans sa verdure le bocage

recueille son intimité

et accueille cette clarté

plus forte chaque jour où ses images

une à une lyriques   lentement se déclosent

 

23 mars 2008

 

doucement le jardin se prépare des roses

tout comme si de rien n’était

et qu’il ne fallût pas qu’on sache

comment même son art se cache

en l’autre au plus intime au  plus secret

de l’amour où sa joie jamais ne se repose

 

doucement glisse alors jusqu’en son cœur et ose

comme le serpent qui se love

lorsque enfin est venue son heure

et trouve avant qu’il ne se meure

l’alcôve dans l’alcôve dans l’alcôve

en silence te joindre au mystère des choses

 

Un bon communicant est quelqu’un qui a réponse à tout, ce qui déjà devrait le rendre suspect aux yeux des gens qui réfléchissent. Les résultats d’une élection en offrent une illustration éclairante : de quelque bord qu’ils, elles soient, ses communicants ont l’art, minimisant ceci, maximisant cela, de présenter les choses à leur avantage.

La fréquentation des tribunaux devrait nous instruire encore davantage : l’art du barreau est ici exemplaire ; il suffit d’écouter successivement les avocats du ministère public et ceux de la défense.

Un brin de réflexion pourrait amener l’observateur à se méfier de tous les communicants : politiques, religieux, judiciaires, commerciaux…, mais leur succès montre qu’ils font le bon choix, que pour le tout venant de notre humanité (que l’école se garde bien de former) ce qui compte ce ne sont pas les faits mais les mots, les actes mais leur interprétation.

 

Puisqu’il incite naturellement à la tolérance, voire à la bienveillance, l’agnosticisme est préférable à la foi en un dieu tout-puissant, fatalement intolérant. On peut arguer aussi que la seule certitude qui ne puisse conduire qu’au bien de l’humanité tout entière est celle de l’être comme Aimer. Elle ne peut dresser les uns contre les autres les individus ni les communautés ; elle incite au contraire chaque conscience à la sollicitude envers tous.

 

24 mars 2008

 

Il s’agit, non de ressusciter, mais de se susciter et de susciter, de vivre mieux l’éternelle agapè, de poursuivre la course avec les autres, de faire sa part du relais, oublieux du passé, tendus en avant (Philippiens III, 12ss).

 

après vingt ans à Ithaque ton chien

te reconnut son maître à peine déguisé

 

de ton semblant il ne te restait rien

que ce que de ta peau la vie avait brisé

 

se peut-il que le masque se transmue

au point que l’âme seule fasse sens

 

que la bête te trouvant devenu

la première découvre la reconnaissance

 

n’étais-tu pas presque toi-même enfin

toi-même parce qu’autre au bout de l’odyssée

 

et plus qu’Ithaque inerte délaissée

te voyant de retour où survit ton destin

 

Comme nous transmettons à nos enfants et à leurs descendants le capital génétique que nous avons reçu de nos parents et de nos ancêtres, il semble naturel que nous leur transmettions aussi le capital culturel dont nous avons hérité. Naturel ? Ce ne l’est évidemment pas puisqu’il s’agit d’un héritage culturel.

Cet héritage n’est pas seulement individuel ; c’est l’affaire d’une communauté, d’un peuple, de l’humanité tout entière. Et nous y faisons des choix, individuels et collectifs ; nous y ajoutons aussi nos découvertes.

 

Comment répondre à la beauté et à l’intelligence du monde partout répandues ? Comment  vivre à leur impossible hauteur si ce n’est par le lyrisme de la création artistique et de la création technique ?

 

25 mars 2008

 

Si se retourner change en statue comme la femme de Lot ou fait disparaître telle Eurydice ce qu’on aime, ne te retourne pas, chrétien, vers ton christ Jésus disparu il y a deux mille ans. Vis maintenant son message, ce qu’il a découvert, l’accueil d’Aimer et de sa joie. Marche en présence de l’Eternel, avance, avance, avance.

 

quel faucon affaité guette de son œil vif

la proie et le poignet des hauteurs où il vire

 

quel fauconnier le porte en son cœur attentif

au vol où son esprit s’élève à son désir

 

en ses pieds embourbés au fond de la palude

sa chair avec l’oiseau veut prendre son essor

 

et son intelligence apprivoise la mort

lorsqu’il s’abat sur lui fort de sa gratitude

 

La chance du message écrit, c’est qu’il peut rester anonyme. Sa valeur se détache ainsi de son auteur.

On imagine que de nombreux lecteurs lisent certains livres à cause de leur auteur et l’on se dit qu’ils feraient bien de prendre conscience que leur approche est mythique : ils lisent leur héros plus que ses pensées, alors que ses pensées les plus valides sont celles qui n’appartiennent à personne.

 

On peut dire que croire au nom de Yeshoua c’est être sauvé (Actes II, 21-38, X, 43 ; Joël II, 28-32) si l’on comprend qu’au sens biblique le nom c’est l’essence de l’être et que l’être de Yeshoua c’est Aimer. Croire en Aimer, c’est l’accueillir, en vivre, partager la vie de l’Eternel.

 

« Il est telle heure en temps universel. » Cette utilisation du mot universel jette un doute sur ses autres usages, révèle l’illusion ou la duplicité qu’ils recouvrent. Feu la civilisation de l’universel n’était qu’occidentale.

 

26 mars 2008

 

L’altérité positive cultive autant la lucidité que la bienveillance ; elle cherche à les cultiver l’une par l’autre, l’une en l’autre dans un regard qui tente de connaître tout être en ses ombres et en ses lumières. Elle ne peut vouloir à chacun que du bien.

 

Ceux qui dénoncent la violence du Coran feraient bien de dénoncer aussi celle de la Bible (qu’ils aillent lire ou relire le Livre de Josué et le Livre d’Esther et méditer sur le sort que le vieil Israël réservait à ses ennemis). Mais ils devraient plutôt tenter de saisir comment et pourquoi, malgré leur part de ténèbres, les écrits sacrés ont pu au long des siècles humaniser des millions de consciences. Qu’ils aillent voir comment les juifs dispersés aux quatre coins du monde et les musulmans de Dakar à Djakarta vivent avec une humanité qui n’a pas grand chose à envier à celle des chrétiens, des hindouistes, des bouddhistes…Et puis qu’ils se rappellent que selon Yeshoua (dans la mesure où ils le jugent estimable) on reconnaît un arbre à ses fruits (Luc VI, 44). Si l’arbre du Coran, ou celui de la Bible, ou celui de la Bhâgavata Gîta…produisent tant d’humanité chez leurs lecteurs et leurs sectateurs, ils ne peuvent être totalement mauvais.

On peut méditer sur ces choses à n’en plus finir : Allez expliquer à des musulmans ou à des bouddhistes que c’est l’Occident chrétien qui a perpétré la plus belle horreur du XX° siècle : Hiroshima et Nagasaki. Allez vous demander, vous qui vous indignez de la lapidation islamique des « pécheresses », s’il y a eu plus de femmes tuées par leur compagnon en France qu’en Iran l’an dernier. Etc., etc.

 

partir  ne plus humer les odeurs familières

ne plus toucher la chair des êtres et des choses

qui nous avaient appris le demain et l’hier

le proche et le lointain et la métamorphose

 

le même et l’autre cherchent un nouvel équilibre

en la marche où les pieds et la terre s’engagent

la matière et l’esprit des mêmes ondes vibrent

comme fait la lumière qui ne vit qu’en voyage

 

les chairs qui se mesurent à l’aune des distances

en l’espace changeant se trouvent élastiques

à voir ce qui recule à voir ce qui s’avance

se donnant à sentir l’aventure cosmique

 

27 mars 2008

 

Il y a l’anonymat de l’altérité négative, celui du vieux malin ; il y a l’anonymat de l’altérité positive, celui d’Aimer. Le mauvais anonymat est celui qui cache sa volonté de nuire pour mieux nuire et pour protéger son moi ; le bon anonymat est celui qui cache sa volonté de ne vivre que pour l’autre parce que l’oubli du moi lui est inhérent « dans le secret » (Matthieu VI, 3s).

 

L’humain premier aime l’autre qui partage ses idées ; l’humain dernier aime l’autre quelles que soient ses idées. Dans la langage abrupt de Yeshoua, cela se dit : « Aimez vos ennemis » (Matthieu V, 44). Impossible ? Evidemment. Alors ? Invoquez la force d’Aimer et vous verrez que cet impossible se dissout.

 

de buisson en buisson deux mésanges se disent

les diamants de rosée qui scintillent dans l’herbe

à leur passage

 

c’est la même lumière en  ses milliards de bises

qui s’achève sur tout ce que nos yeux observent

en mille images

 

chaque baiser pourtant est unique et se meurt

en se posant sur l’autre  pour le faire sourire

mais il poursuit

 

transmué son chemin et relève et transcrit

de buisson en buisson les anges à venir

sans que vienne jamais

sa dernière heure

 

L’altérité positive n’est l’inconditionnelle d’aucune personne, d’aucun peuple, d’aucune culture ; elle est l’inconditionnelle d’Aimer, qui invite chaque conscience en tout peuple en toute culture à partager son souci joyeux de tout autre.

 

La nouvelle bible de l’Occident, son cinéma, donne à penser à ses lecteurs profanes que les divinités de ses lecteurs religieux sont le cul et le croc, la violence et la vulve.

 

L’altérité positive s’efforce de relier toute chose à toute chose ; voilà pour sa lucidité. Elle regarde les borgnes que nous sommes du bon profil (alors que l’altérité négative les regarde du mauvais) ; voilà pour sa bienveillance. En Aimer cependant lucidité et bienveillance sont inséparables, voire indistinguables.

 

28 mars 2008

 

pousse le volet la lumière

déjà filtre et dans son attente

la musicienne chante

 

 

émerveille-toi comme hier

ouvre-lui ton âme puisqu’elle

est chaque jour nouvelle

 

sauras-tu aujourd’hui la suivre

tendras-tu l’oreille aux murmures

de sa folle aventure

 

apprendras-tu le savoir-vivre

que d’heure en heure elle propose

en tes yeux sur les choses

 

il te suffira d’aller voir

ces bourgeons qui le soir encore

te promettaient leur corps

 

ou de t’arrêter plein d’espoir

devant la porte du jardin

qui change de refrain

 

alors les mots en suspension

comme en la gorge musicienne

dans l’encre souterraine

 

soudain se précipiteront

en offrande à la vie qui va

toujours plus loin là-bas

 

Les grandes philosophies qui ont joué avec le concept de non-être comme celles qui se sont laissé séduire par celui de néant ont entretenu des confusions que notre respect pour elles nous empêche d’élucider. Notre liberté dernière ne devrait pas cependant nous en laisser imposer par leur autorité. Ce que je ne suis pas n’est ni mon néant ni mon non-être, c’est mon autre. Décisive reconnaissance, inhérente à celle de l’infinité de l’être et à celle de sa nature, Aimer.

 

Nous n’avons pas fini de méditer le mashal, la parabole, du bon grain et de l’ivraie (Matthieu XIII, 24-30). Ce que nous appelons le bien et le mal, disons plutôt le moins bien et le mieux, sont à ce point accrochés l’un à l’autre qu’on ne peut arracher l’un sans risquer d’arracher l’autre. Ainsi avance le temps en sa continuité-discontinuité.

 

29 mars 2008

 

Le regard boueux salit ce qu’il lit, le regard lumineux l’embellit.

 

Lorsqu’on connaît la puissance de suggestion du petit écran, on se demande si ses responsables et maîtres croient à l’Europe. Serait-il si compliqué de créer une chaîne européenne, voire plusieurs, où nous serions jour après jour informés de la vie des Croates, des Polonais, des Roumains, des Slovènes… et invités à nous forger une conscience commune ?

 

 

revoilà donc nos deux mésanges

nos deux inséparables

 

mais comment savoir si vraiment

ce sont celles d’avant-hi er

 

à quoi même cela me sert

de comprendre leur jeu d’amants

si je suis incapable

de chanter les noms de leurs anges

 

puis-je espérer un jour connaître

avec le non-autre leur être

 

être sans que je l’importune

la bonne chance de chacune

 

Le scientifique qui croit à l’au-delà, à l’immortalité de l’âme…peut-il se dispenser de tenter d’en comprendre le comment, les présupposés dans la nature du réel ?

 

Le photon qui vit des milliards d’années avant de mourir dans notre œil pour nous révéler les origines de l’univers est-il plus noble que celui qui ne vit qu’un milliardième de seconde pour nous permettre de lire sous la lampe ?

 

Faut-il que pour tant d’Européens l’Europe ne soit que ce monstre bruxellois sans visage qui menace de les dévorer ?

 

lorsque petite tête noire

tu zinzinules   mon espoir

est avec toi tout simplement

un conciliabule d’amants

 

30 mars 2008

 

cette hirondelle fait-elle

vraiment le printemps

 

le cœur qui a battu plus vite

et la tête qui vivement

s’est levée pour l’apercevoir

ne s’interrogent pas

 

ils répondent à son invite

accueillent le frémissement

dans le bocage de l’espoir

de ce qui vient et va

 

mais fait-elle cette hirondelle

le printemps vraiment oui vraiment

 

A écouter nos penseurs, on constate que le débat sur l’objectivité de la beauté n’est pas clos. Objective ou subjective, la beauté ?

Il faut d’abord savoir rejeter le schéma du ou bien objectif ou bien subjectif, du aut…aut de l’imaginaire ouranien qui, ne pouvant nier la subjectivité de l’expérience esthétique, en nie l’objectivité. L’imaginaire ouranien est précieux dans l’approche scientifique du monde, désastreux dans l’approche esthétique. Mais la philosophie du et…et ne peut être qu’un préalable.

Comment fonctionne l’altérité positive lorsqu’elle inspire le regard esthétique ? Et d’abord, comment guide-t-elle le regard global, disponible aux diverses approches du réel ? Ce regard, on s’en doute, est celui de la bienveillance, de la sollicitude. Chaque réalité participe du réel total, de l’autre de l’Autre. Ce réel, on le soupçonne depuis la révolution quantique, est régi par l’association du déterminisme macroscopique et de l’indéterminisme microscopique, qui, au stade de la conscience humaine, se manifeste dans une liberté en situation et en évolution.

Le regard gagné à l’altérité positive subordonne le déterminé à l’indéterminé et le pratique à l’esthétique. Alors que l’humain premier, la chair au sens biblique, s’assure d’abord la domination et la possession du monde, l’humain dernier, spirituel, guidé par l’altérité positive, recherche la communion au monde. C’est ainsi qu’il est écologiste : il voit le monde comme une communauté de quasi-personnes auxquelles il prodigue sa sollicitude et dont il se réjouit de l’excellence. On comprend qu’il y soit en quête de la beauté afin de l’exalter, d’y exulter, de chercher à y participer en faisant œuvre esthétique.

L’altérité positive se réjouit de la beauté du monde et cherche à y participer pour l’accomplir sans beaucoup se soucier de savoir si elle est plus en lui qu’en elle.

 

31 mars 2008

 

« La France s’appauvrit ». Non, la France ne s’appauvrit pas, cela signifierait que sa croissance est négative. Ce sont les Français pauvres qui s’appauvrissent davantage et deviennent plus nombreux, alors que les Français riches s’enrichissent, certains prodigieusement. « Il y a quelque chose de pourri au Royaume de Danemark. »

 

On a pu dire que Les Lumières avaient invité l’humanité occidentale à entrer dans sa majorité, avec le risque de faire de cette entrée un événement fondateur, une origine mythique vers laquelle on ferait retour pour se ressourcer plutôt que de poursuivre son chemin.

Les Lumières ont distingué l’ego, faisant de chacun le centre du monde. Il fallait bien que le monde le rappelle à l’ordre en lui suggérant que « je est un autre ».

Quel autre ? L’humanité occidentale n’en est pas sûre. Celui des profondeurs qui nous mènent ? Qui nous incitent à nous y perdre ? A y trouver notre place ? L’autre du tout un chacun au hasard ou au non-hasard des rencontres, du vieux Samaritain en voyage ? L’autre qui nous invite à tutoyer avec lui tout autre ?…

 

il faut bien que chaque rivière

ait un nom que l’on se repère

que l’on soit maître de sa terre

 

car la rivière a beau couler

de là-bas là-bas s’en aller

elle est une ligne tracée

une évidence qui inclut

une évidence qui exclut

de l’autre notre peuple élu

 

dans une rivière sans nom

toi et moi nous nous baignerons

sans nous dire ni oui ni non

 

quand les mots auront disparu

dans la rivière toute nue

nous serons je et tu

 

Il existe, semble-t-il, dans notre cerveau une machine à faire du sens qui arrange les informations en systèmes cohérents (et rassurants). On peut alors se demander si les systèmes de pensée, des plus simples aux plus élaborés (nos philosophies et nos visions du monde), ne sont de soi davantage que de belles constructions vides.

 

1er avril 2008

 

Animalité de l’humain premier. Depuis Darwin nous savons un peu mieux pourquoi et comment, mais nous devrions aussi avoir appris que l’humain premier en émerge (comme du reptile l’oiseau), qu’un mouvement le pousse vers l’humain dernier. Selon sa liberté, la chair est appelée à s’ouvrir à l’esprit pour passer au-delà.

 

la larve de la libellule

qui rampe et glisse dans la mare

revivrait-elle un cauchemar

si lorsqu’elle se hisse au crépuscule

de sa vie oubliée

elle plongeait dans le passé

d’eau boueuse de sa cellule

 

cesse d’espérer le retour

au fond des grandes eaux premières

du ventre tiède de la mer

cesse même de naviguer autour

de la surface ronde

envoie dans l’espace la sonde

préparer les voies de l’amour

 

Cette étrange parole de Yeshoua : « Les péchés seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez » (Jean XX, 23). Que peut donner à penser, si elle est authentique, cette annonce de celui qui disait de pardonner toujours, comme Aimer pardonne toujours (Matthieu XVIII, 21s) ? Que choisir dans le fouillis des interprétations possibles ? Quel éclairage peut donner ce qui précède et accompagne cette parole ?

Yeshoua aborde ses disciples en leur faisant le salut habituel des Sémites : Shalom / Salam / Paix. Mais il leur a déjà fait comprendre qu’il donnait la paix selon l’esprit d’Aimer et non selon le monde de l’humain premier (Jean XIV, 26s). Puis il confirme la mission qu’il leur laisse : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». On peut comprendre : Répandez l’amour d’Aimer comme je l’ai répandu : c’est la trans-mission de l’amour agapè. « Recevez le saint esprit » : C’est le don de la force d’Aimer sans laquelle l’agapè est un pur impossible. Et puis vient ce codicille du pardon, sceau du Don : si vous pardonnez, il y aura pardon ; si vous ne pardonnez pas, il n’y en aura pas. Comme le Don, le pardon d’Aimer est offert ; mais il est offert à des consciences libres, qui peuvent le décliner puisque la liberté inhère à l’agapè.  

 

2 avril 2008

 

Le sens de la tradition varie selon que l’on ressent le temps comme destructeur ou comme créateur. Il existe un respect de la tradition fondé sur le mythe d’une origine censée avoir été parfaite et que l’on cherche à réactualiser par le rite. Au sein d’une culture fortement marquée par un événement fondateur comme la culture juive, il existe pourtant un sens de la nouveauté créatrice : le prophétisme annonce un avenir de destruction ou de prospérité en se fondant sur la présence active de l’Eternel.

L’évolution de l’univers, de l’énergie, de la matière, de la vie, de la conscience sont désormais des évidences, et cette évolution semble réglée selon une loi de continuité discontinuité dont l’interprétation doit permettre d’apprécier la dynamique des civilisations, de juger ce qu’il est bon d’abandonner ou de garder de notre passé comme ce qu’il est opportun d’encourager ou de décourager en ce qui nous advient.

 

La notion de propriété intellectuelle a varié au cours des siècles, et il n’est pas certain que son avatar actuel ne doive rien à l’inflation de l’ego par les Lumières. Le « je est un autre », lorsqu’il sera réellement pris en compte, pourrait bien le faire évoluer.

Qui guidera notre navigation entre le Charybde de « la propriété c’est le vol » et le Scylla de « l’écrivain c’est le héros » ?

 

sur le clavier où l’une et l’autre mains

en leur dialogue inégal

poursuivent une valse de Chopin

les oreilles s’attardent à considérer

 

en quel discours muet les yeux ardents

des couples enlacés du bal

s’efforcent-ils de dominer l’amant

au tourbillon subtil de l’unique pensée

 

en quel secret de leur chair vaguement

dansent-ils constellant la salle

par leur approche et leur éloignement

donnant et recevant l’espace translucide

 

quand les mains innocentes en l’âme de Chopin

ne ressentent ni bien ni mal

de l’inégalité de leur destin

anonymes amies de l’amour qui les guide

 

 

3 avril 2008

 

Si l’humain dernier intègre la solitude à son rythme de vie, c’est qu’elle est la porte du vide où la sollicitude demeure. On n’accède à l’amour des autres qu’en participation à l’être de l’être, Aimer, le tout autre. L’abbé Pierre disait qu’il avait trouvé dans la contemplation l’énergie de son œuvre humanitaire.

 

De quoi ce jour va-t-il émerveiller ?

 

le prunier exubère de ses fleurs

a-t-il atteint son heure

sa gloire avant qu’il ne décline

 

ses bourgeons en images demeurent

et déjà s’imagine

la chute des pétales   qui rendent les honneurs

 

au bref instant de l’éblouissement

jaillit le fruit des lèvres

où l’abîme en la chair se fait événement

 

dans la douleur de cet accouchement

la blessure et la fièvre

chantent la joie de l’éternel enfant

 

Pas de religion sans croyance en ceci et cela, pas de foi sans dogmes. Le message de Yeshoua détruit la religion du temple et relativise le dogme jusqu’à le dissoudre dans l’altérité positive (« Jérusalem », « l’esprit », « le Don » Jean IV, 21, 24, 10). De par l’universalité inconditionnelle de sa dilection, le « Père », dont Yeshoua se dit le visage humain (Jean XIV, 9), distancie les consciences qui l’accueillent de toute religion, culture, langue… « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni homme ni femme… » (Galates III, 28). Il n’y a plus ni israélite, ni chrétien, ni musulman, ni bouddhiste, ni taoïste, ni hindouiste, ni animiste, ni agnostique, ni athée. La tolérance et l’intolérance dogmatiques n’ont plus de sens. Aime et pense ce que tu veux. Si tu aimes de dilection, tu ne pourras penser à mal.

 

Si l’on rejette la croyance pour en avoir reconnu l’irrationalité, et qu’ainsi éclairé et libéré on décide d’éliminer toute irrationalité en la déclarant indigne de la conscience humaine,  sape-t-on les fondements de nos sociétés ?

 

4 avril 2008

 

Combattre la croyance pour son irrationalité, c’est déclarer la guerre à toute forme d’irrationalité. Vaste programme.

Jusqu’où s’étend l’empire de la croyance irrationnelle dans la vie individuelle, sociale, politique, économique… ? Ira-t-on jusqu’à dire que la perte de toute croyance fait passer le goût de vivre ? Cela pourrait signifier que la croyance est une étape inévitable et agréable dans le cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier (et qu’il n’est pas bon de brûler les étapes).

 

Quelle définition donner de l’irrationalité ? Une pensée, un acte sont-ils irrationnels lorsqu’ils sont en contradiction avec une certitude irréfragable ? Le principe de contradiction est-il le critère de la rationalité ?

Ce qui fait la valeur ultime d’un système philosophique, ce n’est pas sa cohérence interne mais son accord avec le réel total.

 

 

magie de l’heure bleue

les oiseaux fascinés éblouissent l’espace en excès de chansons

 

lorsque viendra le feu

de l’aurore apaisée leur discours se pliera aux lois de la raison

 

que cherche le chemin

venu de l’orient quand la terre qui tourne continûment alterne

 

ce qu’il sera demain

le même et différent dans une autre lumière en l’esprit se discerne

 

saurai-je reconnaître

la subtile nuance où naît la nouveauté parmi la ressemblance

 

être le chant de l’être

en spirale d’espace où se donne le sens

 

On peut faire d’un livre que l’on achète une possession que l’on garde ; on peut aussi s’en faire une connaissance que l’on aime à retrouver pour converser.

 

Es-tu sûre, toi qui communies, que l’hostie n’est pas pour toi une bouche désirable (Cantique I, 2) mais une parole qui invite à l’esprit d’Aimer (Jean VI, 51, 63), que tu es passée du mythe au Don ?

 

Si l’instinct est inné, qu’en est-il du principe de contradiction ? Nos gènes en seraient-ils porteurs ? Parce qu’il est au cœur du réel ?

 

5 avril 2008

 

Lu dans un esprit chthonien de continuité, un fragment invite la mémoire et l’imagination : il demande qu’on le relise et qu’on le relie à d’autres déjà nés de la même pensée, à d’autres qui pourraient bien encore en naître, et puis de proche en proche à tous ceux susceptibles de contribuer à cet élargissement du savoir dont toute lectrice, tout lecteur porte en soi le secret désir.

On dit qu’un texte sur la toile est fragmentaire ; mais qui empêche sa lectrice, son lecteur d’imprimer page après page et de se faire un livre ?

 

où demeurent les frais visages

sortis des toiles de Renoir

de son âme de son regard

posé sur Montmartre en son temps

 

se peut-il que les dents de l’âge

aient déchiré ce que la vie

avait révélé de l’esprit

dans la joie de l’enfantement

 

sourires tous aimés tous beaux

je ne puis croire que la mort

après les ans et pire encore

aient pu vous salir vous détruire

 

loin de nos stupides caveaux

et mieux qu’aux musées de l’histoire

j’espère en la vive mémoire

de votre joie me réjouir

 

« Faites aux humains ce que vous souhaiteriez qu’ils vous fassent » (Luc VI, 31). Quelles limites à cette règle d’or ? Les humains souhaitent-ils toujours que les autres leur fassent ce que les autres souhaitent pour eux-mêmes ? Faut-il faire aux autres ce qu’ils souhaitent qu’on leur fasse alors que nous estimons que cela pourrait leur nuire ? On peut souhaiter pour soi des choses qui nuisent aux autres ; va-t-on alors les faire aux autres et ainsi nuire à des tiers ?

Cette règle d’or est une loi ; comme toute loi elle ne peut être que générale. « Aime et fais ce que veux », disait Augustin. Inspiré par Aimer, on ne peut en toute circonstance aller contre ce qui est bon pour l’autre. Telle est la solution face à l’affrontement du général et du particulier dans ces situations extrêmes qui s’appellent suicide, euthanasie, torture, assassinat politique…et dans bien d’autres moins dramatiques.

Confrontée à la vie, la loi invite la conscience à passer au-delà de la loi et à vivre la vie éternelle de la dilection.

 

6 avril 2008

 

Comme par ses bords une pièce de puzzle, un fragment précise son sens par ce qui l’entoure, par ce qui le précède, par ce qui le suit. La règle d’or de Luc VI, 31 est au cœur d’un passage qui s’ouvre et se clôt par « Aimez vos ennemis » (VI, 27, 35) et qui présente le secret d’une vie partagée avec l’Eternel en ses entrailles même : « Soyez matriciels comme votre père est matriciel », traduit André Chouraqui.

Les affrontements impitoyables entre catholiques et protestants dans l’Europe des XVI° et XVII° siècles ne sont tout de même pas à mettre au compte de Yeshoua, et surtout pas de son « je ne suis pas venu apporter la paix mais la division » (Luc XII, 51). Il n’est d’ailleurs pas écrit « la paix mais l’épée » comme le lisait Pierre Bayle dans une traduction en quête d’élégantes paronomases. Le grec dit diamerismon, et la division n’est pas ici celle de la guerre mais celle de la séparation.

La paix à laquelle Yeshoua s’oppose est « celle que le monde donne » (Jean XIV, 27), celle des intérêts communs. Sa paix à lui se moque de l’intérêt ; c’est celle qui nous fait aimer nos ennemis. Si le message de Yeshoua divise les foyers et les familles, c’est que l’agapè dissout, transcende, absorbe les liens de la chair et du lait et du sang comme il le dit à propos de ses frères et sœurs, et de sa mère elle-même (Luc VIII, 21 ; XI, 27).

Pour interpréter la lettre de l’Evangile, il faut participer à son esprit (N’est-ce pas une règle de base de toute herméneutique ?)

 

les souffles qui les embrassent

les détachent les emportent

les pétales à sa porte

retrouvent la terre grasse

 

à se dissoudre en son sein

leur pure blancheur se perd

dans cet aveugle mystère

d’une spirale sans fin

 

que reste-t-il au regard

ébloui de leur splendeur

si ce n’est lorsque vient l’heure

le trésor de la mémoire

 

chaque atome en la passion

du pétale démembré

peut-il vraiment se soucier

de sa réincarnation

 

saisi par l’air et le feu

pétri par l’eau et la terre

il s’abandonne à la sphère

de l’interminable jeu

 

7 avril 2008

 

Si vous avez oublié ce que Yeshoua pense des épées et de leur usage, (re)lisez Luc XXII, 49ss et Matthieu XXVI, 52. Il est impensable que l’agapè proposée par l’Evangile puisse manier l’épée de la domination et de la possession. Les Eglises qui l’ont fait lui étaient infidèles.

 

L’agapè est libre ; elle ne s’impose à personne, pas même dans un foyer, dans une famille. Les religions, elles, peuvent bien exiger, ou du moins recommander, que l’on accueille ou choisisse comme compagnon ou compagne de vie une personne qui partage sa foi ; elles demandent aussi aux parents d’élever leurs enfants dans cette foi. Rien de tel avec l’agapè.

Lorsque Yeshoua annonce qu’il est venu apporter la division dans les foyers et les familles, c’est qu’il sait qu’une conscience qui accueille le Don d’Aimer accueille son conjoint, sa famille, son peuple…  l’univers comme son autre à entourer de sollicitude sans se soucier de ses convictions religieuses, politiques ou autres si ce n’est en ce qu’elles peuvent favoriser ou défavoriser l’accueil du Don d’Aimer. Le principe d’identité en est garant.

Une conscience gagnée à l’agapè sera amenée à des désaccords avec celles et ceux de son entourage qui ne sont pas prêts à éliminer de leur vie la possession et la domination. On ne force personne à aimer, et surtout pas à aimer de l’amour suprême, de la dilection. On ne cherche pas davantage à manipuler qui que ce soit pour l’y induire.

 

Sans doute faut-il aussi, pour mieux comprendre la pensée de Yeshoua, tenir compte des schémas conceptuels que lui imposait sa culture ouranienne. Il utilise assez souvent des schémas d’opposition tels que « non ceci… mais cela » ou « qui n’est pas pour…  est contre ».

 

La flamme olympique vacille dans la continuité discontinuité du sport et de la politique. Qu’en était-il il y a vingt-cinq siècles à Olympie ? Peut-on y imaginer des manifestations contre l’esclavage ?

 

au hasard quelles forces arrangent ces nuages

de minute en minute en leurs formes banales

où l’œil qui les rejoint se pose émerveillé

de leur accueil aux lumières changeantes

 

comprendre et communier quel équilibre sage

quel accord reconnaître en ce monde total

où la sève et le sang des ondes enchantées

inventent mille belles intelligentes

 

8 avril 2008

 

L’irrationnel acceptable, c’est le réel irrécusable dont la rationalité n’a pas encore été établie mais qu’on lui suppose dans la certitude que rien dans le réel ne lui échappe.

On ne peut démontrer à une pensée irrationnelle qu’elle est irrationnelle lors même qu’elle se prétend rationnelle puisqu’elle est irrationnelle. On ne peut que lui souhaiter je ne sais quelle illumination, la découverte du trésor de la rationalité enfoui dans son inconscient pour qu’il rayonne sur toute sa pensée et y dissolve peu à peu toute irrationalité.

 

Si Yeshoua introduit la division dans les foyers, les familles et les communautés, c’est qu’il met fin à la responsabilité collective en promouvant le personnalisme des consciences libres. Cette responsabilité personnelle n’est pas un individualisme, car c’est celle d’un amour qui ne vit que pour les autres.

 

Si Renan a vraiment dit que « la bonne humeur est un correctif à la philosophie », c’est qu’il n’a rencontré que la misère de la philosophie et des philosophies misérables. Une philosophie de l’altérité positive est un hymne à la joie.

 

le coucou sonne un retour

dans un monde différent

il nous dit c’est le printemps

dans le grand cercle des jours

 

mais qui pense dans ses eaux

sait que son sang a changé

et que l’appel familier

s’écoule sous un bateau

 

en l’éternelle spirale

le même se mêle à l’autre

et le toi au sein du nôtre

fait tressaillir le banal

 

Qu’ils les appellent Descartes, Spinoza, Hume, Kant, Nietzsche, Freud, Derrida, Foucault, Lacan et quelques autres, nos intellectuels continuent d’honorer leurs dieux. Il leur reste à découvrir la pensée libre d’un univers de l’Autre en sa sollicitude.

 

Sur la division que Yeshoua introduit parmi les humains, relire aussi Luc XVII, 34ss.

 

9 avril 2008

 

Bien plus que sa valeur esthétique, ce qui donne du prix à un tableau, c’est le nom de son auteur. On peut vraisemblablement en tirer quelques conclusions.

Il y a plus d’une façon de donner la priorité aux droits de l’homme. Dans l’esprit de l’altérité positive, les droits de l’homme sont mes devoirs envers les autres avant d’être les devoirs des autres envers moi et ceux qui me sont chers.

 

au fond des bois

ne cherche pas

à retrouver la source émerveillée

 

au fonds du puits

creusé depuis

t’attend l’eau éternelle de l’été

 

quand les saisons

de l’horizon

ne seront plus qu’un souvenir amer

 

tu chanteras

la seule joie

de toujours à toujours des univers

 

Le train de l’économie mondiale est devenu fou. Quelques esprits sensés ont fini par s’en apercevoir, mais ils sont encore trop peu nombreux pour pouvoir le faire vraiment ralentir. Le souci écologique gagne du terrain, mais que peut-il contre la puissance financière des multinationales toujours aux commandes?

Alors qu’il existe maintenant un moteur capable de fonctionner à l’air comprimé, les constructeurs automobiles font tout pour empêcher sa mise au point et sa commercialisation : cela signifierait la ruine de leurs technologies et celle des pétroliers, et une perte intolérable pour les Etats. Les biocarburants risquent d’affamer la terre, de détruire les forêts… Que leur importe ?

Des émeutes de la faim éclatent ici et là en Afrique et ailleurs ; en Europe le pouvoir d’achat s’érode, appauvrissant les pauvres (pardon, les plus démunis ; restons politiquement correct). Les gens au pouvoir chloroforment les bonnes gens à coups de belles paroles (pardon, de communication).

 

10 avril 2008

 

Sur la tombe d’une sœur d’Aimer :

vous cherchez ————–

il n’y a ici que sa dépouille

Nos enterrements sont des rites enracinés dans un univers mythique qui remonte sans doute à plusieurs millions d’années ; témoin certaines pratiques animales observées chez des éléphants, des cerfs, des corbeaux… L’humain dernier qui s’y associe ne peut se justifier qu’en arguant de la sollicitude envers l’humain premier. S’il demeure après sa disparition, il sait que ce n’est pas dans ses os mais dans l’esprit.

 

Nous avons supprimé la peine de mort (c’est quand même mieux de pourrir en prison, non ?) et cela nous donne le droit de l’homme qui regarde de haut les Chinois et quelques autres. Si un Chinois nous faisait remarquer qu’il avait entendu dire qu’en France tous les trois jours en moyenne une femme était tuée sauvagement par son compagnon et qu’elle aurait peut-être préféré être guillotinée, nous sentirions-nous tenus de baisser le nez ? Pas du tout ; entre le droit et le fait, distinguo.

 

« Notre Père qui êtes aux cieux… » Si tu n’en a pas ras le bol d’entendre ça des millions de fois par jour depuis si longtemps, c’est que tu es singulièrement enclin à la longanimité. Donne-nous aujourd’hui de te dire du nouveau.

 

chaque jour les nuages

inventent de nouveaux poèmes

et je ne cesserai de lire

et de chanter

 

je le sais d’âge en âge

tout ce qui hait tout ce qui aime

se concerte afin de redire

à la beauté

 

qu’elle a bien d’autres roses

et d’autres chansons inouïes

lorsqu’en viendra le temps

à enfanter

 

alors guettant les choses

et les nuages éblouis

je vais les lire incessamment

et les chanter

 

La démocratie favoriserait-elle la pratique de la langue de bois ? Le despotisme n’en a pas besoin : il ne cherche pas à persuader, il impose. La maîtrise du pouvoir passe désormais par la maîtrise de la communication.

 

11 avril 2008

 

Peut-on affirmer que Dieu a créé le monde pour sa gloire et du même souffle dire qu’il est amour ? Il faudrait alors comprendre gloire au sens de manifestation. N’est-ce pas la signification de l’hébreu kavod ? L’univers manifeste l’amour d’Aimer. Et pourtant le mot manifester est ici une métaphore, une anagogie, car il ne laisse entendre aucune extériorisation : c’est en son être infini qu’apparaissent les êtres finis de son autre. Aimer réalise son être en son autre toujours et toujours multiplié.

Combien de lecteurs de la Bible donnent ce sens à la gloire ? La plus grande gloire de Dieu est le plus souvent perçue comme l’expression de son règne et de sa puissance. Ce n’est pas celle du dieu agapè.

 

La rationalité n’est pas susceptible d’excès si l’on y voit une recherche de la cohérence du réel et que l’on conçoit le réel comme a priori cohérent dans sa multiplicité encore indéchiffrée.

Un humanisme de l’humain dernier inclut cette recherche de la cohérence dans les sciences, les philosophies, les théologies, les éthiques, les esthétiques, les politiques… et dans leur concertation.

 

 

là-haut les hirondelles tracent

au hasard de leurs forces en notre espace nécessaire

cent lignes éphémères

 

ce que l’instant fugace laisse

en la mémoire maintenant pour que d’autres plus tard

au cœur le reconnaissent

 

est avec la terre en sa masse

le mobile changeant qu’en artiste entrelace légère

la substance de l’air

 

l’oiseau qui donne à la finesse

la chance d’apposer la signature de son art

est une joie sans cesse

 

Qui le premier a pensé qu’il était bon pour l’humain d’aimer ses ennemis ? Yeshoua ? Peu nous importe et peu lui importe. Ce qui compte, c’est que des millions de consciences ont depuis reconnu, explicitement ou implicitement, que c’était là le secret de leur être et de tout l’être, Aimer. Ainsi s’est opérée la sortie de l’humanité de l’animalité, son entrée dans la divinité.

 

12 avril 2008

 

au-delà de l’air    au-delà du vide

étends ta pensée    ne sois pas timide

 

plus loin que l’espace     de la galaxie

avec moi chevauche     la fuite infinie

 

plus que la lumière     saisi de vertige

accélère file    plus vite te dis-je

 

alors toi en moi     plongeant dans la nuit

tu connaîtras mieux     celle que je suis

 

La croyance en la prière peut-elle espérer se changer en évidence rationnelle sans explorer à la lumière de la cohérence de la totalité des réalités telles que la synchronicité psychophysique et la non-séparabilité quantique ?

La synchronicité n’est pas un phénomène scientifique puisqu’elle n’est ni reproductible ni vérifiable. Pour la science, elle n’existe pas. Dommage pour la science, car le réel ne se réduit pas au vérifiable, la rationalité non plus, qui est pourtant le critère de discrimination le plus valide dans l’examen des occultismes.

Dire que la synchronicité est acausale, ce n’est pas parler en philosophe mais en scientifique. On pourrait en conclure que la science et la philosophie devraient parler ensemble. Affirmer qu’il existe des phénomènes sans cause, c’est rejeter la rationalité du réel total.

Lorsqu’on lit gaiement dans un dictionnaire bon teint qu’une cause est « ce qui produit un effet » et qu’un effet est « ce qui est produit par une cause », on se rappelle ou l’on s’avise que la causalité est un principe et qu’un principe ne se démontre ni ne s’explique, étant une évidence de la raison.

 

Si une foi est un ensemble de croyances, la raison peut-elle dialoguer avec elle autrement qu’en lui fournissant un instrument de mise en cohérence interne et externe ? La foi en question risque d’y périr, mais elle y trouve aussi une chance de mettre au jour son intuition fondatrice.

 

13 avril 2008

 

Aimer est un. Elle est au-delà de toute dualité, à commencer par celle qui commande l’humain premier au plus fort de sa psychologie et qui l’émeut au plus profond de sa sensibilité, celle de la féminité et de la masculinité. Avec l’humain dernier, c’est autre chose puisque la sexualité y est sublimée et transcendée dans l’amour de l’autre comme autre et qu’ainsi « il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates III, 28).

Comme il n’existe pas en français de pronom personnel épicène à la troisième personne, on peut indifféremment parler d’Aimer comme d’un lui ou d’une elle. Mais en sa présentissime présence  Aimer est toujours et partout à tu et à toi avec toute conscience.

 

« Je pense, donc je suis », formule si simple que tout le monde peut la retenir (y compris l’écolier malin à qui son instit reproche de ne pas suivre). On est loin d’avoir fini de l’expliquer doctement (syllogisme dépouillé, élégant enthymème ; fondement de la pensée dans l’être, de l’être dans la pensée…) de l’interpréter en s’en servant de miroir, de l’attaquer, rectifier, déformer, transmuer… Mais on revient toujours à Descartes, génie, figure héroïque tout à fait capable d’aimanter encore nos esprits demeurés plongés dans le monde mythique de l’humain premier.

En émerge la désacralisation ambiguë qui s’approprie la formule en n’en gardant que le précieux schéma. On a entendu proposer : « Je possède, donc je suis », « Je donne, donc je suis », « J’agis, donc je suis », voire « Je tue -en me tuant ou je me tue en tuant-, donc je suis » (sublime justification ontologique de l’attentat suicide).

Avec le subversif « Je est un autre » de Rimbaud, tout aussi fascinant et tout aussi plastique, on a vu apparaître vaguement de nouveaux tâtonnements : « Tu penses à moi, donc je suis », « Je pense à toi, donc je suis », « Nous pensons aux autres, donc nous sommes »… On peut penser que ces jeux des permutations n’ont pas fini de nous dévoiler. Et la formule rimbaldienne garde encore bien des tours dans son grand sac ; elle pourrait menacer la formule cartésienne.

 

les souffles au jardin qui flânent

s’attardent auprès des massifs

hument ici et là des fleurs

et leur murmurent des secrets

 

et qui nous dira quels regrets

les poursuivent lorsque vient l’heure

de rejoindre les champs pensifs

de la sève qui se pavane

 

 

 

 

14 avril 2008

 

la grêle mêle aux pétales

des tons sur tons de blancheur

c’est la danse de deux sœurs

se produisant en étoiles

 

les éphémères sourires

qui brillent en leurs yeux clairs

vont se confondre en la terre

ravivant ses souvenirs

 

comme d’autres sont venus

d’autres encore viendront

et leurs vies se passeront

le témoin entretenu

 

et en la grande mémoire

ne s’égare ne se perd

rien de ce qui a pu faire

l’aventure des milliards

 

né ou avorté le fruit

que le pétale a porté

et la grêle fécondé

brille dans l’immense nuit

 

Nous refusons de voir que l’accroissement démographique de la planète est un des facteurs aggravants de la ruine écologique qui s’annonce. Pourquoi ce tabou ?

 

Dieu est désiré et glorifié dans la Bible. Aimer ne peut l’être. Elle ne possède ni ne domine rien ni personne, et personne ne peut la posséder ni s’y soumettre. Une conscience qui la connaît* entre dans sa vie (entrer dans sa vie c’est la connaître). Alors cette conscience tend à ne plus ni désirer, ni posséder ni dominer, ni être désirée, possédée et dominée. La chasteté, la pauvreté et l’obéissance auxquelles s’engagent les religieuses et religieux chrétiens, bouddhistes… ne doivent pas être ascétiques mais mystiques : elles ne prennent leur sens dernier que dans l’altérité positive, dont elles ne sont qu’une conséquence, un surcroît inhérent, celui de la liberté que donne la vérité vécue de l’être (Jean VIII, 32).

* Dans le langage sémitique de Yeshoua, connaître l’Eternel c’est participer à sa vie.

 

15 avril 2008

 

La Bouddha a fui la souffrance du désir et découvert l’amour de compassion dans le vide. Yeshoua a cherché l’Eternel et découvert Aimer qui l’a délivré du désir et accueilli en sa joie éternelle (la joie éternelle d’Aimer, c’est l’autre).

 

21 coups de canon. Le pape est reçu en chef d’Etat à Washington. Non seulement l’Eglise est une « puissance spirituelle », ce qui est un oxymore tonitruant pour des oreilles qui ont découvert que l’Esprit est Agapè (I Jean IV, 8, 16), mais elle continue de (se) donner sans vergogne l’image d’une puissance politique alors que tous ses fidèles savent que le « royaume des cieux » de Yeshoua « n’est pas de ce monde » (Jean XVIII, 36).

 

Ambiguïté de l’obéissance religieuse : elle devrait n’être qu’un instrument de libération intérieure, mais n’est-elle pas aussi (parfois ? souvent ?) un instrument de domination entre les mains d’une institution, voire d’un supérieur ?

Que signifie la pauvreté religieuse si elle est vécue individuellement au sein d’une institution riche ?

Que signifie la chasteté d’une religieuse qui la vit comme épouse du Christ ?

Un disciple de Yeshoua qui reste dans l’Eglise doit développer outrageusement le sens de l’imparfait ou vivre écartelé (à moins de préserver une intelligence insensible à la contradiction).

 

en jouant avec l’air complice

chaque pétale s’est posé

librement où il désirait

 

et l’air a tissé sur la lice

de la terre un tapis parfait

aux yeux qui savent s’étonner

 

La tragédie du peuple tibétain est celle de mille peuples subjugués par un régime impérial au cours de l’histoire, avec cent nuances selon le poids du joug. Il en reste des vestiges plus ou moins douloureux selon la réalité objective de la domination et de l’acculturation et plus encore selon le degré de conscience et de sensibilité des consciences individuelles et collectives qui les vivent et les ravivent : Aborigènes, Basques, Bretons, Corses, Quechuas, Tchétchènes, Touaregs…

Les solutions aux problèmes des minorités ethniques, culturelles, religieuses… sont incertaines, mais on peut penser que l’esprit le plus humain et le plus efficace qui puisse les élaborer et les mettre en pratique est celui de l’altérité positive, de la bienveillance de chacun envers tous œuvrant dans la concertation.

 

16 avril 2008

 

Le « il n’y a plus ni Juif ni Grec » de Paul signifie dans l’esprit de Yeshoua qu’Aimer donne à chaque peuple et à chaque personne de vivre selon son eccéité dans l’égalité, la liberté et la fraternité universelles. Loin d’imposer le nivellement totalitaire de l’altérité négative, cet esprit prône la diversité des cultures et des langues selon un idiome commun qui les fédère dans la bienveillance mutuelle.

 

La Bhagavat Gîta. Le souci d’Arjuna avant la bataille ne naît pas de la sollicitude envers l’autre comme autre, mais envers les siens, qui sont le prolongement de son moi. « Il ne nous sied pas de tuer les gens de notre famille. Comment pourrions-nous vivre heureux après avoir tué nos proches ? » (I, 37).

La Gîta ne cesse de recommander l’action désintéressée, celle qui ne se soucie pas de ses conséquences et de son but, celle du karmayoga. Une action peut-elle être vraiment désintéressée si elle n’est pas orientée vers l’altérité ? S’intéresser au désintéressement pour le détachement qui lui inhère, c’est rester prisonnier de l’intérêt personnel, c’est encore se soucier de soi-même, de la paix de son âme censée partager la félicité brahmanique (II, 71s).

 

de quel silence est ta présence

où l’âme attentive ne sait

qu’attendre ce qui se complaît

en l’autre à en perdre le sens

 

les noms qui alors se répètent

et découvrent à la conscience

leur souci de reconnaissance

rallument le feu de la quête

 

avec l’immobile alternant

réveillée l’action se relève

et se manifeste la sève

dans la logique du vivant

 

Comment peut-on accuser Yeshoua d’encourager les chrétiens à attendre et préparer leur bonheur dans l’au-delà ? C’est ici maintenant en vivant l’amour de l’autre comme autre que l’on participe à la vie de l’Eternel.

 

17 avril 2008

 

l’aube propose un concert de pastels

un prélude une fugue puis le coup de cymbales

aussitôt assourdi mais insensiblement

 

assez vite pourtant pour qu’on y voie le temps

y préparer le chœur de cette cathédrale

toute vouée à la voûte du ciel

 

Lorsqu’on parle du diable, la première règle à observer est de bien faire comprendre que l’on ne croit pas à son existence, tout en rappelant que sa meilleure astuce est de faire croire qu’il n’existe pas (cela s’appelle prendre le beurre et l’argent du beurre sans se soucier du sourire, ou de la grimace, de la crémière).

La déesse croissance a étendu son règne sur la planète. Cesserons-nous de la servir lorsque nous y aurons reconnu le diable voué à la détruire ?

 

La Gîta invite à l’altérité positive, non par le biais de l’acte désintéressé, qui ne vise qu’au détachement et à la paix intérieure, mais par le sacrifice de toute pensée et de toute action au Brahmâ (IV, 24-33). Il ne s’agit cependant pas d’altérité positive à l’égard des humains ; on n’y trouve rien qui ressemblerait à l’amour du prochain tel qu’il apparaît dans la parabole du Bon Samaritain.

 

Il y a ceux et celles qui pensent que l’on ne peut aimer les autres que si l’on s’aime soi-même. Il y a ceux et celles qui pensent que l’on ne s’aime soi-même de l’amour dont Aimer nous aime qu’en aimant les autres en participation à cet amour de l’autre pour l’autre.

L’amour dont on s’aime et que l’on veut étendre à ses semblables, c’est l’amour du même, l’amour de soi chez celles et ceux qui voient dans les autres une extension de soi. Si Aimer aime l’autre, ce n’est pas parce que l’autre est aussi son non-autre, mais parce qu’il est son autre voulu comme autre. C’est parce que l’Eternel est agapè que son autre existe.

 

Si l’on fait l’hypothèse qu’une foi est une intuition religieuse, on peut rebaptiser le dialogue de la foi et de la raison en concertation de l’intuition et du raisonnement. Ainsi se comprend la mise de l’Evangile à l’épreuve de la contradiction et la mise au jour du cœur de son intuition : Agapè, amour de l’autre quel qu’il soit, en participation à Aimer, être de l’être.

 

18 avril 2008

 

Foi et raison, intuition et déduction. Ainsi marche la pensée.

 

la beauté qui faisait sa chose

de tes entrailles folles

nous a légué la peau d’airain

de ces chairs immortelles

 

lorsque le regard s’écartèle

émerveillé en vain

de ses larmes pures il console

l’âme des ecchymoses

 

non il ne reste de la rose

et des épines rien

que ce parfum spirituel

ici et là qui vole

 

et cette douceur où se pose

dans les yeux qui convolent

ta peau de bronze a-é-ri-en

à jamais la plus belle

Camille

 

L’anonymat d’Aimer est-il inhérent à son être ? Pourquoi Maître Eckhart disait-il que la Déité est inconnaissable ? Si l’on tient ferme à l’idée fondatrice que la coexistence de l’Etre infini et des êtres finis s’explique au mieux par l’essence d’Aimer, quels éléments de connaissance peut-on en induire ?

Qu’Aimer ne possède ni ne domine, qu’Il s’efface devant son autre, les êtres finis (« après vous »), qu’ils sont toute sa sollicitude et sa béatitude, qu’Elle ne se soucie pas d’Elle-même parce qu’Elle est tout entière absorbée par l’autre. Evidemment cette vision des choses jette à bas la figure du dieu maître et possesseur du monde, soucieux de sa gloire pour laquelle il l’aurait créé.

L’Eternel vit au plus près de chaque particule d’être, chair de sa chair comme Adam le dit d’Eve (Genèse II, 23). Mais elle n’est pas Lui, car il est de la nature d’Aimer de la vouloir autre.

Lorsque Yeshoua dit qu’il va donner sa chair à manger et son sang à boire (Jean VI, 53ss), n’est-il pas la voix de l’Eternel dont l’Esprit se donne à toute conscience qui l’accueille au point de partager sa vie ?

 

19 avril 2008

 

A quel jeu Yeshoua joue-t-il en proposant sa chair à manger et son sang à boire (Jean VI, 54s) ? Il a beau expliquer que « la chair ne sert de rien » (VI, 63), qu’il parle donc en mashal, en figures, nombre de ses disciples, n’y comprenant rien, le quittent (un peu dur à avaler, immangeable, imbuvable). Pourquoi ne s’exprime-t-il pas plus clairement ? Pierre en est réduit à une foi aveugle, quasi désespérée : « A qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle » (VI, 68). Peut-on dire cependant que Yeshoua contraint ses disciples à adhérer à sa personne ? Ce n’est pas à celui qui est connu comme le « fils de Joseph » qu’il faut se donner, mais à celui qui est « descendu du ciel » (VI, 42), celui qui ne fait qu’un avec l’Eternel et qui propose d’en partager comme lui la vie, celui qui est la voix et le visage d’Aimer, l’humain dernier.

 

la flaque danse avec les gouttes

et sa peau frémissante

sous leurs petites mains

doucettement t’envoûte

 

brèves avant qu’elles ne fondent

devant le cœur qui hante

poursuivant leur chemin

elles embrassent l’onde

 

chaque molécule une à une

en la foule béante

se presse sur le sein

que lui offre chacune

 

lorsque les pas enfin finissent

en leur étreinte aimante

ton âme les rejoint

sous la surface lisse

 

où s’efface le moindre doute

quand la foule dansante

toute attentive enfin

dans le silence écoute

 

L’accord à trouver entre la capacité de production vivrière de la planète et le volume de sa population est d’abord une question technique : il s’agit de maîtriser l’une et l’autre pour les équilibrer. Dire que c’est avant tout un problème politique en arguant qu’il faut d’abord se préoccuper de la répartition équitable des vivres, c’est fermer les yeux sur l’égoïsme des nantis que nous sommes face à la malnutrition endémique des pays pauvres.

Il existe des pays où le progrès des conditions sociales et alimentaires est réduit à néant par la croissance démographique.

 

20 avril 2008

 

L’idéal du traducteur est d’être transparent, anonyme ; idéal difficile à atteindre, et même à envisager pour l’humain premier.

 

Depuis qu’existe le plus vieux métier du monde, l’humanité s’est en quelque sorte accommodée de la vente libre du corps humain. Mais la femme libre ne vend qu’elle-même ou plutôt ce corps dont elle sent vaguement ou clairement qu’il n’est pas tout à fait elle, qu’elle n’est pas tout à fait lui, qu’elle peut s’en distancier. Vendre ou même donner un ovocyte, c’est autre chose : c’est vendre ou donner l’autre, et l’autre ne vous appartient pas ; c’est le priver de sa mère biologique (la plus vraie pour l’humain premier ?) si la vente ou le don est anonyme, c’est…

Ce n’est qu’au stade de l’humain dernier qu’une conscience ne sait plus qui est sa mère (ni son père) car elle voit en tout autre son prochain. Cette étape est lointaine, et d’aucuns la croient inaccessible.

 

La chance d’une journée de loisir, ce peut être aussi de temps à autre de nous abstraire de nos techniques, de ne pas allumer nos lampes, de suivre l’accueil insensible de la lumière par les ombres, des blancheurs par les grisailles dans le baiser des ocres, des roses et des pourpres, de suivre le cortège des heures sans montre ni horloge dans le flux continu de la durée secrète en son œuvre parmi les plantes, les bêtes, notre chair où les vieilles cellules passent le flambeau  à leurs sœurs nouvelles, de « nous faire poreux à tous les souffles du monde », de partager le jeu des nuages en voyages, arrangements, croissances, évanouissements, resurgissements, de nous joindre aux appels et aux chants qui brodent le silence, exaltant la lumière de sa pure candeur, de vivre l’univers, mais détachés, le voyant autre et nous réjouissant, et puis de retourner parmi la multitude et concerter.

 

présentant sa grande chambre

aux amants des promenades

enivrés par l’heure chaude

 

avril tend des rideaux d’ambre

pose des lampes de jade

et offre des émeraudes

 

les yeux cherchent la distance

des merveilles qui perdurent

au-delà des randonnées

 

les pas étonnés se lancent

au-devant de l’aventure

des chemins de l’amitié

 

21 avril 2008

 

Combien d’artistes (on nous persuade de leur attribuer cette décoration) parviennent maintenant à vendre leurs inanités à coups de communication ? Il suffit de quelques critiques doués en rhétorique pour les faire « reconnaître » par le pauvre troupeau qu’ils ont réussi à désensibiliser à la beauté.

 

La science matérialiste ne voit dans l’évolution de l’univers qu’un jeu d’éléments simples. Elle se montre incapable de comprendre que la complexité foisonnante du cerveau humain ne peut s’expliquer sans une force organisatrice intelligente immanente au réel.

 

sur le visage de la cathédrale

la lumière joue avec l’ombre

introduisant dans le regard

de l’artiste attentif

son âme en ses reflets sans nombre

 

les toiles côte à côte se concertent

l’architecte la pierre le sculpteur

ce qui vibre et qui fait vibrer

unit ici les spectateurs

en la grande mémoire

 

approche-toi recule avance encore

recherchant les justes distances

avec ceux qui viennent et passent

partageant leur espace

et le secret que la beauté leur livre

 

A force de relire les Evangiles en historien plutôt qu’en croyant, on devrait pouvoir peu à peu se faire un portrait psychologique plus exact de Yeshoua, parvenir à le mieux connaître en usant de cette empathie organisatrice qui guide le paléontologue à établir une cohérence entre les détails ténus que les débris proposent, comprendre ce qui fit sa réussite et son échec dans la situation culturelle, religieuse, sociale, politique où il vécut, qui le façonna, dont il se dégagea. Il s’agit, sans se laisser fasciner, de deviner qui il était, lui qui justement devait fasciner pour qu’on le suivît et cependant délivrer de toute fascination celles et ceux qui le suivaient à cause de son intuition libératrice et pour qu’elle eût quelque chance d’être accueillie pour ce qu’elle était.

Et quid des miracles ?

 

22 avril 2008

 

L’humain premier cherche à évacuer sa culpabilité sur l’autre. C’est la forme toujours actuelle du vieux bouc émissaire. Habité par l’altérité positive, l’humain dernier ne cherche pas à prendre sur lui la culpabilité des autres, mais à les inviter à la dissoudre dans l’amour dont Aimer vit.

 

Les miracles de Yeshoua somment de s’interroger celle, celui qui s’intéresse à son personnage. Même si elle considère que l’intuition de Yeshoua ne peut a priori rien y gagner ni rien y perdre, elle peut cependant penser que les miracles, dont elle admet l’existence à titre d’hypothèse, signalent la présence de l’Eternel Tout-puissant plutôt que de l’Eternel Agapè.

Les miracles de Yeshoua, s’il faut en croire l’Evangile, ont des motivations et des conséquences ambiguës : on peut les attribuer à la puissance comme à l’amour. Presque toujours, Yeshoua les accomplit par compassion. On pense aux guérisons ; celui qui est présenté solennellement par Jean comme le premier, celui des noces de Cana, est un geste en faveur de jeunes mariés embarrassés parce qu’ils n’ont plus de vin à servir à leurs invités. ; la multiplication des pains sert à nourrir une foule affamée. Ces miracles sont cependant perçus aussi comme les signes d’un pouvoir divin, et c’est ce pouvoir qui attire les disciples. Yeshoua doit alors les mettre à l’épreuve pour ne garder que ceux qui sont sensibles à son message. L’annonce, sans explication, qu’il va donner sa chair à manger peut s’interpréter ainsi : ne resteront que ceux qui sont sensibles à ses « paroles de vie éternelle » (Jean VI, 68). Pourtant ces paroles elles-mêmes sont ambiguës : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean VII, 46), rapportent les gardes que l’on a envoyés l’arrêter : ils ont été tellement fascinés et subjugués par son charisme d’orateur qu’ils n’ont pas osé porter la main sur lui. Yeshoua met les choses au point : ce ne sont pas ses paroles qui comptent, mais l’esprit et la vie qu’elles annoncent et invitent à accueillir (Jean VI, 63).

Reste que Yeshoua lui-même admet que ses miracles peuvent servir son message : « Vous ne croyez pas que le père est en moi et que je suis dans le père  (que vous pouvez comme moi vivre la vie éternelle) ? Croyez à cause de mes œuvres alors. » (Jean XIV, 11).

 

cette lumière donne à voir

qu’une chose qu’on ne peut voir

nous révèle ici sa présence

 

et ce qui se devine à peine

en nous exacerbe la peine

de l’absence de transparence

 

qui nous donnera de connaître

de l’un à l’autre enfin de naître

en lumière de la lumière

 

lorsque ayant perdu le renom

se découvrira chaque nom

tel qu’en lui-même    enfin toi

 

23 avril 2008

 

Même si l’on est convaincu que les miracles (hypothétiques) de Yeshoua n’ont rien à voir avec son intuition de l’Eternel-Agapè, on peut se poser la question de leur réalité et de leur possibilité. Lorsqu’on se sent invité par l’altérité positive à s’intéresser, voire à se passionner pour la totalité de l’être, on peut se demander si le miracle n’est pas une porte ouverte sur la connaissance du réel.

Une science totalement déterministe ne peut envisager l’hypothèse du miracle. Elle s’ingénie donc à le nier et, ou à l’expliquer par l’illusion, le charlatanisme et la croyance. Si l’on accepte d’explorer cette hypothèse, il faut d’abord tenter de distinguer le vrai du faux. Le faux, l’inventé, l’imaginé pullulent ici nécessairement puisque le miracle ne peut faire l’objet de vérifications ni d’expérimentations.

L’intérêt n’est pas de savoir si tel miracle de Yeshoua ou de qui que ce soit est authentique et tel autre non, mais de comprendre ce que l’existence des miracles peut apporter à la connaissance du réel.

On a contesté les guérisons « miraculeuses » de Lourdes en arguant que de telles guérisons inexpliquées n’étaient pas rares dans les hôpitaux. Le miracle, pourtant, c’est cela : l’inexpliqué, ce que notre science ne comprend pas et qui donne à penser à l’existence de forces que notre physique et notre chimie déterministes ne connaissent pas (mais que la physique quantique indéterministe soupçonne).

 

regarde-la pleurer de voir

ses enfants qui pleurent de faim

 

dans le bidonville grouillant

tous les hommes sont au chômage

le sien est parti ce matin

chercher du pain dans la décharge

 

regarde-la pleurer de voir

ses enfants qui pleurent de faim

 

de quoi sauras-tu te priver

pour le sourire des enfants

par les ondes instantanément

là-bas c’est ici maintenant

 

regarde-la pleurer de voir

ses enfants qui pleurent de faim

 

24 avril 2008

 

Si Einstein a pu dire que nous n’utilisions qu’une faible proportion des capacités de notre cerveau, nous pouvons analogiquement nous demander quelle proportion notre approche matérialiste a découvert du réel.

 

« La compétition n’a pas à entrer à l’école » (Albert Jacquard). L’école prépare à la vie, et la vie sociale, professionnelle, politique… que nous connaissons est dominée par la compétition. L’école doit préparer les enfants à faire face à la vie, les informer que la compétition les attend et qu’ils auront le choix : faire son jeu pour gagner (ou perdre), le fuir, y entrer pour le subvertir, le détruire, l’adoucir…

L’école devrait aussi présenter aux jeunes l’humanisme intégral du cheminement de l’humain premier de la compétition, de la possession et de la domination vers l’humain dernier de la communion libre, égale et fraternelle à tous.

 

Le premier atout du communicant est de savoir donner à croire aux gens à qui il s’adresse qu’ils sont intelligents (afin de les endormir par des caresses) alors qu’il n’en croit rien puisqu’il les arrose d’un boniment qui ne peut convaincre que des imbéciles.

La résistance la plus simple et la plus efficace à la communication est de fermer l’oreille à la parole des communicants (de tout poil politique, commercial, religieux…) et d’ouvrir l’œil sur ce qu’ils font.

 

le fleuve emportera ta peau

ta chair retournera vers l’océan où se disperseront

les dix mille millions

poursuivant l’aventure

 

qu’importe si peu sûr

de ce que se révèle

l’amour de l’autre ouvrant l’étroite porte à l’esprit éternel

enfin tu planes sur les eaux

 

l’oiseau en toi qui chantes

toujours plus haut dans le souffle qui porte et ses ailes et sa voix

un jour t’arrachera

à l’embrassement de la terre

 

à l’enchevêtrement de l’air

lui-même dans l’espace

et le vide infini s’élançant à jamais vers d’autres d’autres faces

tu seras qui enfante

 

25 avril 2008

 

Faut-il penser que les intellectuels qui ne jurent que par les Lumières en sont restés à la révolution de Copernic, qu’ils n’ont participé ni à celle de Darwin ni à celle de Planck ?

 

Apprendre à lire. La lecture d’un fragment devrait mettre en branle les cloches de la pensée, inviter à l’approbation, à la désapprobation, à la nuance, à la réflexion…

L’humain premier lit pour comprendre l’autre et en jouir ; l’humain dernier pour le connaître et s’en réjouir (formule frappante parce que dualiste, et trompeuse parce que dualiste. De l’humain premier à l’humain dernier, chaque conscience en son cheminement d’homo viator n’est jamais purement – ô ouranienne pureté – l’un ni l’autre).

 

dans le charivari des merles

qui envahissent le domaine

de la nuit dans son agonie

ulule une dernière fois

 

tu sais tu la retrouveras

les heures qui déferlent

dans l’amour et la haine

savent qu’après la mort revient la vie

 

au-delà pourtant de ses rimes

la route infinie de l’ultime

s’avance nue dans l’inconnu

 

et de l’outre naissent sans cesse

des cris inouïs de lumière

des chants d’ombre sans nombre

 

La découverte de l’évolution n’aurait-elle pas dû faire prendre conscience à l’ensemble des philosophes occidentaux de la force créatrice de la durée ? Bergson a-t-il été le seul à en prendre la mesure ?

 

Peut-être faut-il avoir reconnu la validité de l’intuition de Yeshoua pour admettre qu’il faut savoir parler avec l’ennemi quel qu’il soit.

 

La prise en compte de l’indéterminisme quantique ne peut manquer de remodeler notre vision du monde.

 

26 avril 2008

 

au plus petit du plus petit

se cache la dernière particule

et le secret qui articule

le visage de l’infini

 

cherchant ce qui interagit

trouve la plus grande force qui aime

jusqu’à l’extrême de l’extrême

où se réserve l’énergie

 

rassemblant toutes les prémisses

des dimensions et des bosons étranges

chante dans les bras des deux anges

la beauté de leur artifice

 

Feu l’universalisme occidental était-il le produit d’une vision déterministe du monde sous-tendant une pensée unique ? Nous estimions exportables, voire imposables, les valeurs des Lumières, avatar désacralisé du judéo-christianisme, parce que notre excellence technique avait fait de nous les maîtres actuels ou potentiels de la planète. Mais mis à mal par la dissolution de nos empires coloniaux, nous avons été tentés, et nous avons tenté, de substituer la domination culturelle à la domination politique. Cette tentation et cette tentative demeurent. L’humain premier, individuel et collectif, se prend pour le centre du monde, la référence.

La rigueur de notre rationalité entraînait celle de notre éthique. Il a fallu que les élites des autres civilisations se révoltent au nom de leurs peuples et qu’au sein de la nôtre des esprits marginaux se rebellent et des esprit ouverts s’intéressent aux valeurs incarnées par l’islam, l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme, le chamanisme, l’animisme… pour que nos certitudes universalistes commencent de se fissurer.

Existe-t-il pour rassembler les peuples de la terre dans l’unité en valorisant leurs personnalités  d’autre pensée, d’autre effort, d’autre joie que la pensée de l’autre, la sollicitude pour l’autre, la réjouissance en l’autre ?

 

Qu’est-ce que la conscience de conscience ? Une conscience de soi ? Une conscience du vide ? Que donne-t-elle de ressentir ? Rien qui se puisse dire. Une présence dont le silence pourtant se peuple de dix mille noms chez celles et ceux qui accueillent Aimer, nourrissant un souffle qui l’inspire, un souffle qu’il expire sur tout ce qui l’appelle.

 

27 avril 2008

 

La négation de la pensée non verbale (« on ne peut penser sans langage ») va de pair avec la dévalorisation de l’intuition au profit de la déduction. Poussée à l’extrême, c’est la stérilisation de la pensée. Ce n’est pas seulement Mozart que l’on assassine, c’est Einstein. Par bonheur, les esprits subtils passent au travers des mailles du filet linguistique.

 

Le sacré, le monde enchanté, fait partie des besoins de l’humain premier. Qu’il soit religieux, idéologique, artistique…, le sacré apporte, garde, restaure l’équilibre psychique de l’individu et du groupe. Investies par la politique, ses énergies servent le pire comme le meilleur. Il est aussi tout de même, il l’a souvent été dans le christianisme, le support de l’agapè.

On peut ici et là estimer sa valeur en le situant dans la dynamique de l’homo viator vers l’humain dernier idéal, celui de la pure altérité positive, de l’amour de l’autre comme autre.

 

est-ce Eugène si douces les nuances

de perle en la clarté diffuse

où les nues l’une avec l’autre échangent

le fondu de leurs muses

 

qui ont donné à tes pinceaux de dire

à ces visages vaporeuses leurs chairs diaphanes

où des regards d’abîme expriment

leur sève d’infini

 

Si l’altérité positive n’apparaît pas dans la Bhagavad Gîta comme le but et l’épanouissement de l’existence, elle y est incluse comme l’une des conditions de la béatitude. On peut arguer que cette attitude fait du prochain un moyen, comme on le reproche encore souvent au christianisme. Krishna dit à Arjuna que lui est cher celui qui est « voué au bien de tous les autres » (XII, 3), « celui qui est libre de méchanceté envers tous les êtres, amical et plein de compassion, débarrassé du moi et du mien… » (XII, 13).

La Gîta insiste surtout sur le désintéressement, sur l’action entreprise et exécutée par devoir et sans souci de son fruit. Mais le but de ce détachement est la stabilité de l’esprit, ce qui demeure un souci de soi-même en son désir de trouver la paix et la béatitude.

Faut-il parler d’égoïsme ? C’est un égoïsme généreux où ne manque que l’accueil du Don gratuit de l’Eternel qui invite toute conscience à partager sa sollicitude pour l’autre, sa réjouissance en l’autre.

 

28 avril 2008

 

On a dit et répété à l’envi après Marx que le sacré, la religion, était l’opium du peuple. Le malheur, c’est que le peuple, disons l’humain premier, pour ne pas dire le gros animal, a besoin d’opium pour affronter la vie et que, privé de religion, il se tourne vers d’autres drogues, plus ou moins douces plus ou moins dures, qui s’avèrent souvent aussi dangereuses que les formes les plus grossières de la religion.

 

L’écriture poétique est la partenaire de l’écrit scientifique : l’un donne à son autre le savoir, l’une donne à son autre la connaissance.

Pour écrire des poèmes, il faut d’abord avoir éprouvé le désir de connaître ce que cette écriture apporte d’âme au quotidien, et puis s’être désinhibé des menaces et mises en garde qui en ont fait un pré carré inaccessible au commun des mortels.

 

feuilles adolescentes

infantes feuilles

feuilles resplendissantes en la fraîcheur d’avril

quelle idylle s’enivre au sang vert de vos chairs

 

au bal des débutantes

votre étonnante grâce

tente les bras des souffles à l’heure où vos longs cils

ouvrent la profondeur au clair de vos mystères

 

s’avançant sur le seuil

où se recueille

l’œil du désir enfin de connaître cet être

une attente attentive se réclame de l’âme

 

et puis tout le jour veille

au grand soleil

où nouvelle s’éveille la sève de son rêve

poursuivant dans l’esprit l’infini de la vie

 

Le monde tel que C. G. Jung l’envisage est tout entier physico-psychique. Si l’on retient cette hypothèse, que trouve-t-on ? Comment s’accorde-t-elle avec les découvertes du monde quantique ? Pourquoi tant de controverses sur ces frontières du savoir ?

 

29 avril 2008

 

Quel est le mode de l’écriture poétique ? Il est pluriel, divers à l’extrême, et l’on ne peut au nom de l’histoire de la poésie en bannir aucun genre : lyrique, épique, dramatique, hymnique, mystique, didactique, satirique…

Si cependant on l’aborde par le biais de l’inspiration, on peut voir la poésie balancer entre deux pôles : celui de l’âme et celui de l’intellect. Parce qu’ici la poésie est une quête de connaissance, la recherche d’un connaître plutôt que d’un comprendre, elle adopte le plus souvent la position de Matthew Arnold : « Genuine poetry is conceived and composed in the soul rather than in the wit » (la poésie authentique se conçoit et se compose dans l’âme plutôt que dans l’intelligence).

Cette poésie-là naît de l’émotion dans le silence : une émotion face à un spectacle de la nature, à un souvenir, à une œuvre d’art, à une réalité humaine, à un événement…met en branle des mouvements psychiques inconscients. Alors dans le silence il faut attendre que viennent des mots rythmés, des images… Il faut écrire et puis attendre encore, sans essayer d’utiliser la mémoire, l’imagination, l’intelligence, attendre que se proposent d’autres bribes, attendre, recueillir, guider un peu, arranger un peu, pas trop car ce serait risquer de perdre le neuf et l’inattendu de la forme.

Dans son poème « Poet, Lover, Birdwatcher » (La poète, l’amoureux et le guetteur d’oiseaux), Nissim Ezechiel, l’un des grands poètes indiens de langue anglaise, écrit que le meilleur poète attend les mots,  « the best poets wait for words » et ne parle jamais avant que son âme ne bouge, « never spoke before his spirit moved ».

 

Que l’on puisse parler de l’infiniment petit donne à penser que l’on n’imagine pas l’infini de l’espace puisque l’infiniment petit n’existe pas. Il n’existe d’infini de l’espace que grand au-delà de toute mesure, et nos astrophysiciens ne l’imaginent pas : ils s’arrêtent aux limites de notre univers.

 

le ton sur ton des mauves du lilas

au long des jours insensiblement change

et le regard reconnaissant l’étrange

et le nouveau sous l’ancien et le plat

s’interroge

quel ange

dirige cet ensemble et fait en sorte

qu’en liberté chacune et concertant

avec toutes les autres en un seul chant

ici et là les voix lancent leur note

 

30 avril 2008

 

A opposer à Dieu les dieux, on reste dans la dualité de la transcendance et de l’immanence. Aimer est au-delà de toute dualité.

 

la beauté borgne de ce songe

navre le cœur

son œil crevé n’est que hideur

il renie l’ombre

 

ce soleil mort darde au plus près

ses rayons noirs

ce qui ici se donne à voir

laisse muet

 

est-il une main qui transmue

ce plomb en or

et qui en son âme restaure

la beauté nue

 

La Torah met en œuvre la lapidation : contre les idolâtres (Lévitique XX, 2), les blasphémateurs (Lévitique XXIV, 16), les apostats (Deutéronome XIII, 6-11), les violateurs du sabbat (Nombres XV, 35s), les adultères (Deutéronome XIII, 21, 24), les homosexuels (Lévitique XX, 13), les fils rebelles (Deutéronome XXI, 21)… Ce qui maintenant nous paraît sinistre était alors la norme. Et du temps de Yeshoua, on avait encore la pierre facile (Jean VIII, 5,7 ; X, 31ss).

Quand, comment la lapidation a-t-elle disparu de la loi et de la pratique juives ? Quand, comment peut-on espérer qu’elle disparaisse de la charia ?

 

Par inhérence d’être, l’infini est présence à la totalité du Réel, présence à lui-même et présence à son non-autre autre, à l’ensemble et à chacun des êtres finis, à leur matière et à leur esprit, à ce qui leur est essentiel et à ce qui ne leur est pas essentiel, à leur bel apparaître, à leur laideur même où se révèle leur indétermination ou leur liberté.

 

Ce lilas dont les thyrses achèvent leur bouquet final est le même depuis vingt ou trente ans. Aucune des molécules de ses fleurs cependant n’était là l’an dernier (à moins que l’une ou l’autre mêlée à la terre à ses pieds n’y ait été recyclée). Elles poursuivent chacune leur aventure. Ainsi le feront celles qui sont maintenant ton corps. Cela te donne-t-il à penser ? Que te donne cela à penser ?

 

1er mai 2008

 

Comment pouvez-vous croire que Dieu parle ? La parole est matière, Dieu est esprit.

 

La connaissance que Yeshoua avait d’Aimer était une connaissance immédiate, mystique. S’il n’avait pas eu cette intuition, il ne lui serait pas venu à l’idée de voir dans le soleil et la pluie le signe de l’amour parfait (Matthieu V, 45, 48).

Si Mohammed n’avait pas eu l’intuition de la vie éternelle, il n’aurait pas vu dans le reverdissement du désert après la pluie le signe de la résurrection (Coran XXII, 5s ; XXX, 19 ; XXXV, 9 ; XLI, 39).

Pour voir des signes dans la nature, il faut avoir le sentiment d’un accord entre son organisation et la fondation de son être. Mais ces signes sont ambigus et ne peuvent parler qu’au cœur de ceux qui vivent de la relation de l’infini et du fini. « Bienheureux vos yeux car ils voient » (Matthieu XIII, 16).

 

 

cette petite porte dont la clef

était perdue depuis toujours

     dans la nuit s’est ouverte

 

les songes ne sont que des signes certes

de l’un à l’autre dans l’amour

pour l’œil ils sont fermés

 

mais ce qui se ressent dans le silence

lorsque la porte se dissout

s’ouvre sur le jardin

 

qui s’ouvre sur la route de demain

qui là-bas s’ouvre tout au bout

sur l’univers immense

 

La grâce, c’est l’autre. L’autre visible du prochain est le sacrement, le médiateur de l’autre invisible du prochain.

L’expérience mystique d’Aimer est l’expérience immédiate d’Aimer. Sa pierre de touche est la sollicitude et la réjouissance pour tout autre. Tautologie d’Aimer : Ubi caritas et amor, Deus ibi est.

 

La réalité finie est construite sur des opposés, les forces primaires d’attraction et de répulsion, l’amour et la haine d’Empédocle. Les opposés ne sont pas des contradictoires. La contradiction n’est pas dans le réel, mais dans l’approche erronée que nous en avons. Mettre au jour une contradiction, c’est avancer dans la découverte du réel. Faire concerter des opposés, c’est participer à la vie du réel.

 

2 mai 2008

 

La honte et l’honneur fondent une morale sous le regard d’autrui. La culpabilité et la bonne conscience fondent une morale sous le regard de soi. Aimer fonde une morale sous le regard d’Aimer.

 

L’expérience mystique est intuition pure. Elle ne peut être que muette, étant spirituelle ; mais l’évidence de sa joie ouvre les lèvres poétiques et fait chanter son indicible.

 

Enfermer ses disciples et ses fidèles dans le langage, c’est assassiner en eux Mozart, Einstein, mais aussi Yeshoua. Les découvertes, les progrès, de la conscience dans le domaine de l’éthique comme ceux de l’esthétique et ceux du scientifique (de la mise au jour du réel en ses dimensions essentielles) sont l’œuvre d’esprits capables d’intuition, de pensée sans langage.

Une linguistique cohérente fondée sur des principes matérialistes ne peut être que stérile et stérilisante. Ne faisant que s’expliquer à elle-même, elle n’apporte rien de nouveau sur l’autre. Faut-il se réjouir que les linguistes matérialistes les plus dogmatiques fassent inconsciemment appel à leur intuition dans leurs recherches ? Leur génie les protège, mais leur autorité stérilise leurs élèves.

 

 

ce cocon de brume portable

avec lui promène son centre

et par la grâce de son ventre

engendre l’ineffable

 

qu’il emmène donc en sa marche

le pèlerin de l’horizon

     qui sans les voir suit en son nom

les pas des patriarches

 

si d’aventure au flou de l’air

apparaît en reconnaissance

de son domaine de silence

un corbeau solitaire

 

saura-t-il en lui reconnaître

cette soif de l’autre en lui-même

et que lui-même en l’autre sème

dans la durée de l’être

 

lorsque le cocon démontable

sera replié dans son antre

le papillon aux ailes tendres

sèmera l’innombrable

 

3 mai 2008

 

chaque aube est la première

jamais encore

le regard attentif n’a vu cette prière

 

contemple ce qui dure

réjouis-toi

de ce qui se déploie en si belles figures

 

c’est le même langage

les mêmes mots

mais les signes s’alignent en de nouveaux ramages

 

attarde-toi ici

quelques instants

laisse le temps te dire un secret de l’esprit

 

Poussée jusqu’à l’extrême de sa logique, la linguistique matérialiste ne voit plus dans le langage qu’un système de signes clos sur lui-même. Est-ce le même concept qui pousse à dire que « la littérature naît de la littérature, non de la vie mais du langage » ?

 

Tel que nous le voyons actuellement mis en œuvre, le concept de propriété intellectuelle est un produit de Descartes, de Kant, de la philosophie des Lumières…, d’une identité humaine fondée sur la seule autonomie du sujet. Le personnalisme aurait dû en corriger les excès.

Contre quel dieu Bataille se déchaînait-il ? Contre un dieu présenté par l’Eglise comme l’ennemi de la volupté orgasmique ? En sa sollicitude pour l’humain premier, pour ses individus comme pour ses communautés, Aimer veut l’orgasme ; mais il veut aussi qu’il n’entrave pas la marche de l’humain premier vers l’humain dernier, vers cette joie de l’autre si intense, si accomplie que devant elle celle de l’orgasme pâlit dans l’insignifiance.

Dire qu’Aimer veut l’orgasme est maladroit ; dire qu’il le permet le serait davantage. Aimer veut un monde où l’indétermination de l’énergie, de la matière et de la vie, prémices de la liberté, de l’égalité et de la fraternité universelles, lui trouve les meilleures voies pour s’accomplir. Le plaisir et la douleur en font partie.

 

Le succès grandissant de la communication donne la mesure de l’humain premier asservi à l’empire des signes et de leurs spécialistes.

« Soyez spontanés », formule manipulatrice imparable en sa pateline bienveillance. Mais l’humain dernier ne baisse jamais la garde. Le « sois », le « soyez » et autres « ne pensez-vous pas » hérissent ses défenses. Aimer ne donne ni ne reçoit d’ordres, ni même de conseils. Il ne dit jamais ce qu’il faut penser, il invite à penser.

 

4 mai 2008

 

L’autre est la porte étroite du Royaume des cieux (Matthieu VII, 13). Aimer est la porte d’Aimer. L’autre donne la vie éternelle à celles et ceux qui font de lui leur sollicitude et leur joie.

 

Cet ex-voto au sanctuaire de Rocamadour : « Je suis venue trois fois demander à la Vierge de pouvoir avoir un enfant et j’ai eu des triplets ». Qui dira que l’Eternel ne sait pas ce que c’est que l’humour ?

 

sur le palais flottant plus près de toi mon dieu

le primate se livre à ses jeux en livrée

 

jeux d’argent jeux de sexe et même innocents jeux

de rare intelligence et de goût raffiné

 

son monde qui dérive en ses parfums Dior

ses diamants son caviar et ses Veuve Clicquot

 

béatement comblé superbement ignore

cette mer de misère qui porte son fardeau

 

tout près bientôt là-bas les icebergs eux aussi

dérivent que son feu chasse vers ses frontières

 

leur (é)meute affamée de jour en jour grossit

qui viendra l’engloutir au fond de sa croisière

 

Curieuse idée de se suicider pour vaincre la mort en choisissant sa mort. Mais après tout. La mort pourtant n’est pas à vaincre, pas plus que la vie dont la dynamique la prépare. Elle est comme elle à choisir plutôt qu’à accepter comme un destin ou une loi. L’humain dernier « n’est plus sous la loi mais sous la grâce » (Romains VI, 14). Il décide de son agir avec Aimer de silence à silence, de lieu et lieu et d’heure en heure. Ama et fac quod vis.

L’humain premier peut bien voir dans la mort un ennemi à vaincre, l’humain dernier parle avec ses ennemis et fait la paix.

 

Comme lorsque la liberté de propriété est la liberté de déposséder l’autre et la liberté d’action est la liberté de dominer l’autre, lorsque la liberté d’expression est la liberté d’insulter l’autre, l’humain dernier se hérisse. Ce n’est pas cette liberté-là qu’il vit.

 

5 mai 2008

 

Les religions traditionnelles reconnaissent la présence des divinités dans les lieux qui les étonnent et elles y établissent des sanctuaires. L’affinement de notre sensibilité esthétique et de notre intelligence scientifique nous permet de nous émerveiller toujours et partout. Le sacré n’est plus le « mis à part » mais la totalité du visible, et l’ancien étonnement sacré fait de fascination et d’effroi se change en émotion émerveillée.

Chez une conscience qui a l’intuition de l’être de l’être comme Aimer plutôt que comme Pouvoir, tout devient ainsi l’occasion de vivre en sa présence, de se réjouir avec Aimer de l’excellence des êtres et de les entourer de sa sollicitude.

 

devant cette communauté

lorsque tu l’auras lu roule le parchemin

et puis prends la parole avant qu’elle te prenne

espérant en l’esprit qui en toi comme en elle

au silence murmure aimer

 

ce songe donne à méditer

quand son tour est venu de proposer le pain

après avant tant d’autres en d’innombrables cènes

à celle ou à celui au milieu des fidèles

qui leur aura lavé les pieds

 

Unité et unicité. Piège du langage qui tend à les confondre. En Aimer du moins, ce sont deux concepts ennemis. Aimer unit nécessairement la multiplicité, Aimer veut aussi nécessairement la multiplicité que l’unité. Aimer veut la liberté de chaque conscience (comme l’indétermination de chaque particule) et cette liberté s’exprime en l’immense diversité des eccéités. Elle est inhérente à l’altérité positive, principe ontologique d’Aimer. Elle est la plus achevée en l’être dernier des consciences vivant de l’agapè qui fonde l’unité de toutes en leur « toutes pour une, une pour toutes ». Unité et multiplicité sont en Aimer inhérentes l’une à l’autre.

 

6 mai 2008

 

« Mais surtout sois fidèle à toi-même

Il s’ensuivra, comme la nuit le jour

Que tu ne pourras être à personne infidèle »

(Hamlet, Act. I, sc. III, v. 78ss.)

Dans l’altérité positive de Yeshoua, c’est en étant fidèle à l’autre que l’on est fidèle au meilleur de soi-même, Aimer. L’image de Shakespeare en sa souplesse se retourne : la nuit suit le jour comme le jour la nuit. Si l’on est fidèle à l’autre par fidélité à soi-même, de quel soi-même s’agit-il ? Si c’est du soi-même centré sur soi-même, l’autre risque de n’être qu’un moyen, à moins que le soi-même ne découvre en se retournant que le meilleur de soi-même est l’autre, reconnaissant avec Aimer l’altérité de sa substance, l’agapè de la divinité.

Vous pouvez bien soupçonner le souci de l’autre d’être une ruse du moi pour se délivrer de ses angoisses, de ses échecs, de ses peurs, de ses douleurs, bref, de toutes ses misères. Et puis après ? Vie éternelle mise à part, ce terrestre salut de l’individu est tout bénéfice pour la société. Et l’altruisme évangélique retombe sur ses pattes en rappelant que ce surcroît est prévu et annoncé : celles et ceux qui abandonnent tout pour Aimer reçoivent mille bonnes choses en ce monde, et en l’autre la vie éternelle (Luc XVIII, 29s). Cette foultitude de biens en cette vie constitue évidemment les prémices des biens de l’autre vie : ils sont de l’ordre du don, non de l’ordre de la possession.

Et vous pouvez être soupçonnés qu’exiger de l’agapè qu’elle soit purement spirituelle, c’est faire preuve d’angélisme, ou de dolorisme.

 

paupières votre alternance

d’ombre et de lumière lance

et relance au long des heures

la mécanique du cœur

 

depuis la première fois

où dans le doute et l’effroi

au sortir de la caverne

votre avenir se discerne

 

dans le cri qui vous précède

lorsque la nuit au jour cède

le mystère de la vie

se dévoile en raccourci

 

sans souci de gain de perte

blancheur et noirceur concertent

dans la durée créatrice

l’une après l’autre matrices

 

si vous annoncez la nuit

vous en retrouvez l’esprit

si vous annoncez le jour

vous reprenez son discours

 

après le temps de l’action

vient le temps de l’oraison

sans jamais que le premier

refuse d’être dernier

 

la parole et le silence

avec vous trouvent leur chance

quand ils affrontent sans peur

l’intermittence du cœur

 

 

 

7 mai 2008

 

Une Communauté d’Aimer se forme lorsque trois passionné/e/s d’Aimer ou davantage se trouvent et décident de se réunir pour s’entretenir d’Aimer et de ce que sa vie invite à penser, à dire, à faire. Elle peut envisager une vie commune physique (logement, repas, oratoire de silence contemplatif, de parole, de chant, de musique). Elle peut aussi, au vu des circonstances, entreprendre une vie télécommune (portable, Internet, courrier). Chaque Communauté se pense selon le seul esprit d’Aimer : chercher à ne vivre que pour les autres. Le reste est matière à évolution permanente selon les temps et les lieux. Une Communauté qui se défait ne doit pas vivre sa dissolution comme un échec. Elle peut renaître sous une autre forme. Les Communautés cherchent à entrer et rester en contact les unes avec les autres.

 

Lorsqu’on voit comment les foules allemandes se sont laissé convaincre et embrigader dans les années 30 par une poignée de communicants nazis, on ne peut réprimer un frémissement de peur. Ces foules du XX° siècle n’étaient pas différentes de ce que pourraient être celles du XXI°. Comment vaccine-t-on un peuple contre la stupidité ? Comment lui injecte-t-on la liberté de penser ?

Les campagnes électorales des pays qui se vantent d’être des démocraties montrent à l’évidence que leurs citoyens sont, dans leur masse ou du moins sur leurs marges où se fait la décision, manipulables.

« Les Français considèrent que leur pouvoir d’achat diminue ». Faut-il être Français pour ne pas voir ce qui arrive à son compte en banque ? Faut-il ne pas être Français pour considérer qu’on le prend pour un imbécile ?

Un dirigeant politique admet qu’il a fait des erreurs : Vous savez, je ne suis pas Dieu. Il ajoute que ce ne sont pas des erreurs de politique mais des erreurs de communication : Vous ne voyez pas ce que je veux dire ? Vous êtes des imbéciles.

 

genêt la libéralité de tes éclats de rire

sur tes mille bouches radieuses

appellent des entremetteuses

 

dans la clarté des horizons jusqu’à ne plus finir

l’air accouru qui s’émerveille

dépose ses baisers d’abeille

 

8 mai 2008

 

L’art n’est pas fait pour être compris, l’art est fait pour être connu. Mais une œuvre d’art n’est pas qu’esthétique ; elle est aussi technique, culturelle, religieuse, mythologique, politique, historique et/ou bien d’autres choses qui peuvent faire l’objet de compréhensions et d’interprétations. Les critiques d’art sont plus souvent des interprètes et des exégètes de ces choses que des mystagogues de l’art. Car l’art en son essence esthétique échappe à l’intellect et au concept ; il ne peut s’ouvrir qu’à l’intuition et à la figure.

 

Lorsqu’une catastrophe frappe nos sœurs et frères humains à l’autre bout du monde, leur sang vient s’émouvoir dans le nôtre. A l’écouter viennent à la conscience une plainte, un souci, et puis cette question : « Que faire ? ». Une pensée matérialiste nous dit d’apporter une aide financière, d’envoyer des secouristes, des vivres, des abris, des médicaments…Une pensée spiritualiste nous dit de prier, de mettre en branle les forces de vie qu’Aimer libère lorsque nous les libérons en lui. L’altérité positive conjugue ces deux pensées. Il n’y a pas alternative et choix mais inhérence mutuelle.

Cela suppose une vision totaliste du réel. Qu’importe si nous ne parvenons pas encore à en comprendre et expliquer les comment. Nous y travaillons. Rien du réel ne nous est étranger, et tout peut y être mis en œuvre pour servir la fraternité humaine.

 

Tous les peuples de la terre aiment à se souvenir, à s’identifier en brûlant de l’encens aux dieux de l’éternel retour, à réactualiser par des rites les événements fondateurs. Ainsi célèbrent-ils l’origine et/ou la délivrance de leur patrie. Mais l’histoire d’un territoire national est une histoire de guerres, et il est rare qu’une guerre ne fasse ni vainqueurs ni vaincus. La célébration d’une victoire est l’avers d’une médaille dont l’envers est la commémoration d’une défaite.

Le temps et la sagesse peu à peu effacent les doubles figures. Reste, précieux, le métal des médailles muettes.

 

Artémis en Ephèse glycine

de la souple douceur de tes bras

tu enlaces la dure clôture

 

que tes grappes de mère exubèrent

pour les souffles qui errent là-bas

en effluves de grâce divine

 

9 mai 2008

 

« Quand tu fais œuvre de compassion, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu VI, 3). Trouve-t-on chez tous les peuples de la terre l’espoir de trouver ce désintéressement du don pur qui n’est autre que la vie éternelle selon Yeshoua ?

 

Le savoir scientifique de la poésie est général, sa connaissance esthétique est singulière. On connaît ce poème, et cet autre et cet autre… C’est une connaissance quasi personnelle, on connaît tel poème comme on connaît quelqu’un. Il faut donc faire connaissance : il faut murmurer le poème, découvrir ses sonorités, ses rythmes. Cela ne peut se faire en une seule lecture (on ne connaît pas quelqu’un parce qu’on l’a croisé dans la rue ou côtoyé dans une réunion). Il faut réciter le poème plusieurs fois, à haute voix, essayer de l’interpréter comme un pianiste cherche à interpréter une partition après l’avoir déchiffrée.

L’esthétique d’un poème, c’est « de la musique avant toute chose » ; ce sont aussi des images. Il ne suffit pas de chercher à connaître un poème en mimant ses sonorités et ses rythmes ; il faut aussi imaginer ses images, voir ce qu’elles offrent à voir, entendre ce qu’elles donnent d’entendre, parfois humer, toucher, goûter, frémir. Une rose n’est pas qu’un mot qui vibre ; c’est aussi une ronde de lignes, de teintes, de senteurs, de toutes les expériences qu’on en a faites immédiatement par les sens et médiatement par le livre, la photo, le film…

Un poème peut faire l’objet d’une étude scientifique comme être le sujet d’une connaissance esthétique. Il faut savoir distinguer puis unir les deux approches pour les enrichir de leur concertation.

Il y a des poèmes dont on ne veut pas faire la connaissance parce qu’ils nous indiffèrent ou qu’ils offensent notre sens de l’être.

 

Une communauté, régionale, nationale, internationale, est l’œuvre de l’humain premier (l’humain dernier devrait y être le levain de l’unité et de la diversité). L’humain premier a besoin de s’appuyer sur des symboles et des rites. Reléguer L’Hymne à la Joie au magasin des accessoires, c’est ralentir la marche de la Communauté européenne.

 

tes yeux limpides en l’herbe humide

murmurent ne m’oubliez pas

 

et comme au ciel pâle pastel

dans la buée d’un bel été

 

lorsque s’y plonge notre songe

il nous oublie entre tes bras

 

10 mai 2008

 

Aimer est anonyme. Aimer ne cherche pas à laisser trace. Aimer ne signe pas ses œuvres. Sa main gauche ignore ce que fait sa main droite.

 

dans le brouillard du hasard

à peine de vagues formes

se devinent disparaissent

que l’on croit avoir rêvées

 

là où s’effacent leurs traces

ne demeure que l’énorme

vide où la parole cesse

de trahir et raturer

 

il n’est pas ici ni là

il vit au cœur de la rose

comme il habite sa peau

et parfume l’infini

 

loin des temples il te contemple

et son œil sur toute chose

en toi jamais au repos

avec toi se réjouit

 

Celles et ceux qui ont la chance de se détacher du troupeau et qui se proposent de le conduire ont le choix entre trois politiques (en toutes leurs nuances et variations). La première est de l’abandonner à sa stupidité jugée irrémédiable et de le mener là où ils croient être son bien. Cela s’appelle la dictature. Inspirée par une croyance ou une idéologie, elle peut conduire au faux paradis, au purgatoire ou à l’enfer.

La seconde voie est de nier la stupidité du troupeau ou de faire semblant, de (donner à) croire que tout citoyen a réalisé le rêve des Lumières, qu’il est entré dans sa majorité intellectuelle. C’est la démocratie idéaliste. Elle flatte le troupeau et le conduit en douceur avec toutes les ressources de la communication vers la satisfaction des intérêts de ses dirigeants.

La troisième cherche à donner à chaque citoyen la chance de se détacher à son tour du troupeau, et elle œuvre à sa libération. C’est la démocratie réaliste. Choisir cette voie, c’est savoir que l’on s’attelle à une tâche que l’on n’achèvera pas et travailler jusqu’à son dernier souffle à l’éducation des consciences.

 

Célébrer la fin de l’esclavage, ce devrait être aussi, pour chaque conscience, le pourchasser là où il existe encore dans son pays.

 

11 mai 2008

 

Le dirigeant dictateur dit qu’il ne faut pas penser (je pense pour vous, croyez en moi). Le dirigeant démocrate (soi-disant) idéaliste dit ce qu’il faut penser (je pense mieux que vous, croyez-moi). Le dirigeant démocrate réaliste dit qu’il faut penser (je pense avec vous).

 

Un visage dévoile si peu. C’est le signe d’une présence, d’une existence ; mais quelle personne, quelle conscience claire, quelle âme obscure vit là sa vie ? Aimer l’autre comme autre espère, attend la transparence, y œuvre dans l’altérité positive où le respect distancie et la tendresse rapproche.

 

les flammes de l’aurore envahissent la chambre haute

leurs souffles de lumière se dispersent

leurs faces fugaces se fondent dans l’ivresse

des fureurs poétiques

 

discours herméneutique

il faut donner un sens à l’histoire à la messe

que la vieille parole se renverse

se libère libère la terre et tous ses hôtes

 

Qu’est-ce qui peut inciter une conscience à se convertir à une (autre) religion ou idéologie ? Faut-il supposer que cette conscience se soit soumise à une manipulation ou qu’elle se soit affranchie d’une autre ? Qu’est-ce qui peut l’inciter à s’affranchir de toute religion et de toute idéologie ? Peut-on être totalement libre si l’on adhère à une religion et/ou à une idéologie ? Existe-t-il une liberté dernière où, ayant accès aux derniers secrets du réel, on échappe au spiritualisme et au matérialisme ?

Si l’être de l’être est Aimer, quelles sont les implications de cette réalité principielle sur l’ensemble du réel ?

 

Celles et ceux qui les ont approchées disent que les consciences africaines vivent le monde comme un jeu de forces qui ne cessent d’interagir. Elles se sentent être des forces de vie qui tendent à persévérer et croître en leur être d’énergie vitale dans leurs relations avec toutes les forces du monde. Que peuvent-elles nous apprendre ?

 

 

12 mai 2008

 

à noble hauteur il franchit

courrier de l’un à l’autre étang

l’espace qui le porte

 

est-ce l’amour qu’il vérifie

est-ce la haine que le temps

avec son vol conforte

 

loin de ces interrogations

il vit sa vie bien ordonnée

par celle des ancêtres

 

qu’importent les implications

qui le meuvent insoupçonnées

au secret de ses lettres

 

mais son passage s’émerveille

dans le regard qui s’en étonne

au silence du vide

 

et qui séduit poursuit sa veille

espérant que pour lui résonnent

ses messages lucides

 

Comment les vieux sages du judaïsme et du christianisme ont-ils compris que leurs Ecritures étaient devenues obsolètes et que leur sacralisation imposait autant de les garder que de leur donner un sens neuf pour qu’ils restent crédibles et praticables par des consciences affinées ? Du temps même de Yeshoua, Philon d’Alexandrie le juif, suivi deux siècles plus tard par Origène le chrétien, mirent au point avec leurs collègues intellectuels des procédés déjà utilisés par les Grecs pour réinterpréter L’Iliade et L’Odyssée. Sens littéral, allégorique, moral, anagogique ; et puis sens spirituel, typique, plénier de la scolastique, jusqu’aux dernières trouvailles de nos théoriciens de la lecture. N’est-ce pas possible avec le Coran ? Les Mu’tazilites et les Soufis, parmi d’autres, ont su démythiser et spiritualiser leur texte sacré. On peut garder espoir que les littéralistes fondamentalistes finiront par perdre leur superbe et leur pouvoir.

 

Si l’humain premier est un monstre d’inquiétude, de convoitise et de violence, ne peut-il les ressentir comme une invitation à les dompter dans le souci de l’autre et dans la joie qui lui inhère ?

 

13 mai 2008

 

le navire quitte le port

en deux mugissements

les ombres prennent leur essor

en deux hululements

 

calme assurance

force du sens

 

la nuit doucettement s’en va

et la mélodie brève

au silence qui bat

dit que jamais rien ne s’achève

 

et que sûrement reviendra

pour nous le temps du rêve

puisque jamais ne commença

le discours de la sève

 

reconnaissance

force du sens

 

et les eaux mêmes de la mort

l’anéantissement

de la vie encore et encore

sont le surgissement

 

Quelles lectures le « Dieu est Amour » attend-il encore ? (I Jean IV, 8). On peut avoir reconnu que Dieu ne peut être Amour et qu’Amour ne peut être Dieu. On peut alors penser que la formule de Jean est subversive. Puisque la puissance et l’agapè sont inconciliables, Dieu n’est plus dieu, il est devenu amour. Si l’on admet que l’être de l’être est altérité positive, tout dieu est faux. Vraiment, Dieu est mort, vive Aimer.

Le verbe « être » est devenu « devenir ». L’être est le temps, la durée créatrice. L’être est énergie, force de vie (cela ressemble au brahman hindou, à l‘ashè yorouba, non ?).

Non plus « je pense, donc je suis », mais « je pense, donc je deviens ». « Je suis » devient « je deviens ». Homo viator.

Les mots se trouvent de nouveaux sens, dit le matérialisme. L’esprit donne aux mots des sens nouveaux, dit le spiritualisme. Le recours à l’étymologie est un retour à l’origine mythique, l’étymologisme est réactionnaire. L’avenir de notre langue est devant nous, et non derrière. Ce n’est malheureusement pas enfoncer une porte ouverte de le dire, tant demeure puissant en nous le mythe de l’Eternel Retour.

 

Le goût de l’autre, la passion de l’autre, l’addiction à l’autre sont après tout des trouvailles de la nature en marche. Que vient y faire la grâce ? Le monde est si bien fait qu’il ne requiert aucune intervention extérieure pour bien marcher.

 

14 mai 2008

 

La grâce ici n’est pas la grâce du Prince. Elle est l’esprit d’Aimer, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes.

 

perles précieuses de la danse

chassées de votre territoire

entre la grand-route perfide

que montent et descendent les monstres rugissants

et l’ethniquement pur de ce champ ennemi

 

vous n’offrez d’autre résistance

que de vous redire les hoirs

cœurs d’or et visages candides

depuis tant de nuits d’aubes de jours et de couchants

des instruments divers en une symphonie

 

la plume de ma répugnance

ici pourtant vous donne à voir

dans l’espoir de regards lucides

de mains tendues là-bas vers le bel orient

où apparaît la perle des perles de grand prix

 

Le mythe de la Création et le mythe de la Trinité réconcilient en une dogmatique cohérente le dieu de la puissance et le dieu de l’amour. La puissance se manifeste dans la création ex nihilo et l’amour dans l’altérité du Père et du Fils en l’Esprit. Au vrai, Aimer éternel se donne un tout-autre éternel en sa substance même.

 

En cherchant le désintéressement, on cherche encore son intérêt. En cherchant à se cacher, on cherche encore à se montrer (en se montrant que l’on se cache). L’autre nous libère de l’intérêt comme de l’éthique de l’honneur et de la honte, de la bonne conscience et de la culpabilité.

 

« Tout a été dit, et l’on vient trop tard… ». Non, non et non ! Jamais l’humanité n’a davantage parlé, écrit, cherché, créé, agi. Et l’infini nous attend. Il n’y aura pas de fin de l’histoire, comme, puisque, elle n’a pas eu de commencement. Les mythes du temps ont quelque chose à nous dire, comme tous les mythes : ils nous posent des énigmes ; à nous de leur trouver des réponses toujours nouvelles, de changer le monde en ne cessant de l’interpréter.

 

15 mai 2008

 

Au fil des courants intellectuels, un excès appelle son contraire. A lutter contre l’héliotropisme de la pensée des Lumières, claire et distincte, on risque de le remplacer par un sélénotropisme sombre et flou. Une sagesse attentive aux forces à l’œuvre dans le cosmos ne se laisse pas prendre. Elle vit l’alternance et la complémentarité. Dommage que l’Occident imbu de lui-même s’intéresse si peu aux autres visions du monde. Le Taï-ghi-tu du Tao propose un symbole de l’équilibre dynamique de la connaissance nocturne et de la compréhension diurne.

 

éphémérides noires qui s’envolent

dans le ciel dur du souvenir

vous êtes nos demeures nos champs le sol

qui en nos cœurs ne cesse de gémir

 

notre souffle là-bas qui vous emporte

au hasard de ces vents mauvais

vous déposera-t-il aux portes

de ceux qui dansent leur forfait

 

les regards qui vous suivent

sont notre espoir d’éphémérides vertes

que vienne vive

la joie enfin des frontières ouvertes

 

Dans l’évangile de Jean, Yeshoua est l’homme de l’esprit de l’Eternel autant qu’il est l’homme du Père éternel. Si l’on écarte le mythe de la Trinité élaboré plus tard, que reste-t-il ? Yeshoua apparaît à Jean le baptiseur comme celui sur qui se pose l’esprit et qui baptise dans l’esprit (Jean I, 32s). Yeshoua est le prophète de l’esprit ; il sait que pour entrer au Royaume des cieux, pour vivre de la vie éternelle, il faut naître de l’esprit après être né de la chair (Jean III, 6). La chair est frappée d’obsolescence lorsque l’esprit donne la vie éternelle (Jean VI, 63). Car l’Eternel est esprit, présent partout en secret par son esprit (Psaume CXXXIX, 7, 15 ; Matthieu VI, 6) ; et c’est dans la vérité de l’esprit qu’on le rencontre et l’accueille (Jean IV, 24).

Pour Paul aussi, c’est par l’esprit accueilli dans le cœur que l’on participe à l’agapè éternelle (Romains V, 5).

 

L’être pensé par nos philosophes est inerte, statique, réduit pour ainsi dire à un simple concept. Il est pensé comme être de pensée. L’être réel est énergie, dynamisme, vie.

 

16 mai 2008

 

Il est invraisemblable que pour l’auteur de l’évangile de Jean l’esprit ait pu représenter un être personnel. C’était l’esprit de l’Eternel, sa présence active universelle, une force de vie répandue. Telle était la tradition des prophètes d’Israël. On pense à Joël cité par Pierre en introduction à son premier prêche le jour de la Pentecôte : « Je répandrai de mon esprit sur toute chair » (Actes II, 17 ; Joël II, 28).

Cette figure de l’esprit volatile immanent corrige celle du père éternel transcendant assis sur son trône, dictant ses ordres, envoyant et recevant ses milliers d’anges. L’esprit fait parler (c’est le prophétisme de la chair dont parle Joël) ; il ne parle pas lui-même, il inspire (on s’en douterait). Et il est la mobilité même, la présence ubiquitaire de l’Eternel : « Où irais-je loin de ton esprit ? Où fuirais-je loin de ta face ? » (Psaume CXXXIX, 7). On ne sait, dit Yeshoua, « ni d’où il vient, ni où il va », et ainsi en est-il de celles et ceux qui l’accueillent (Jean III, 8). Ils ne se guident plus sur des repères terrestres, mais sur leur rencontre silencieuse avec l’ami intérieur dans le secret.

 

S’il faut « faire sortir la pensée de la pensée » (Deleuze ? Derrida ?), c’est que la pensée exclusivement rationnelle des philosophes est une prison pour la pensée totale. Il faut libérer l’intuition de la réflexion exclusive (c’est du moins l’une des interprétations possibles d’une formule ambiguë hors de son texte).

 

comment vas-tu passer la nuit

parmi cette innombrable foule

serrée à la juste distance

dans la rectitude du champ

 

comme tous unique tu pries

qu’avec tes proches tu te coules

dans la grand fleuve de l’essence

des ennemis et des amants

 

qu’ainsi s’accomplisse ta vie

au fil des jours qui la déroule

et que les délices des sens

se transmettent à tes enfants

 

Quelle relation entre la loi et l’éthique personnelle ? Il faut d’abord distinguer : ce qui est autorisé ou interdit par la loi ne l’est pas nécessairement par l’altérité positive. Vivre selon l’altérité positive, c’est vivre pour le bien commun sans référence à la loi. Le danger demeure que la loi nous déresponsabilise. Que la vitesse ne soit pas limitée sur les autoroutes allemandes incite les automobilistes à estimer en permanence à quelle vitesse il leur convient de rouler.

17 mai 2008

 

Pourquoi cette ambiguïté de Yeshoua face au monde ? Il dit vouloir le sauver plutôt que le juger (Jean XII, 47), mais il ne prie pas pour lui (Jean XVII, 9). Le monde le hait et le persécute comme il haïra et persécutera ses disciples parce qu’ils ne lui appartiennent pas (Jean XV, 18ss), mais Yeshoua affirme l’avoir vaincu (Jean XVI, 33).

La logique de cette ambiguïté s’éclaire dans la vision dynamique de l’humain premier appartenant au monde et appelé à l’humain dernier accueillant la vie éternelle, de la chair passant à l’esprit. Lorsque Jean écrit : « N’aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde », il oppose « l’amour du monde » à « l’amour du Père ». Car « ce qui est dans le monde, c’est le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil violent de la vie » (I Jean II, 15s), c’est-à-dire la volonté de posséder et dominer qui doit faire place à l’amour de l’autre comme autre (dont l’expression républicaine étendue est « liberté-égalité-fraternité » universelle). La chair devient caduque et inutile lorsque l’esprit de la vie éternelle en prend le relais : «La chair ne sert de rien, c’est l’esprit qui donne la vie » (Jean VI, 63) ; « le monde passe et avec lui le désir. Celle, celui qui fait la volonté de Dieu (qui aime d’agapè) demeure éternellement » (I Jean II, 17).

 

la terre secoue dans sa gueule

ses enfants étonnés

la terre écrase sous sa meule

le meilleur de son blé

 

par la loi qui fait que le tendre

cède devant le dur

la chair tôt ou tard doit s’étendre

sur le sol du futur

 

mais elle est faite pour mûrir

lorsque en herbe est fauché

trop tôt le grand désir

où est l’éternité

 

les yeux qui cherchent à comprendre

n’arrêtent pas les pleurs

les bras se tendent pour reprendre

et pour retarder l’heure

 

L’intuition évangélique de l’homo viator (appelé à passer de la chair à l’esprit, de la possession et de la domination à l’oblation et au service, de l’animalité à la divinité) invite le philosophe à une vision dynamique de l’être.

 

18 mai 2008

 

Prose et poésie sont les deux  mamelles de la pensée, raison et intuition les deux jambes de l’esprit.

 

Job : « refuser de donner un sens au non-sens de la souffrance » ?

Le mal ? Les bouddhistes répondent : le karma. Chacun souffre de sa condition présente en conséquence et proportion de sa conduite / inconduite en ses vies antérieures. Les chrétiens répondent : la souffrance rédemptrice. Le mal est scandaleusement incompréhensible, mais Dieu en Jésus Christ partage notre misère jusqu’à mourir crucifié pour nous. Vieilles croyances : croyance à la réincarnation ; notre science pense en voir l’explication dans l’hérédité. Croyance au bouc émissaire, à « l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jean I, 29) ; notre science pense y voir une projection psychologique.

L’altérité positive dit avec la science en l’état que le monde est « libre », que la matière est faite de détermination macroscopique et d’indétermination microscopique (mais elle ne parvient pas à comprendre comment détermination et indétermination s’articulent l’une avec l’autre). L’univers évolue dans une sorte de tâtonnement inspiré vers la liberté des consciences enracinée dans l’indétermination de la matière. Un monde sans indétermination serait une mécanique parfaite et nous autres humains serions en conséquence de parfaites mécaniques sans liberté. Comme chaque particule de matière, nous sommes des êtres libres capables d’erreur et de mal (C’est pas simple, ça ? Mais les croyances ont la vie dure et les croyants la tête dure).

« Quel est celui qui enténèbre le conseil, aux mots sans pénétration… Où étais-tu quand j’ai fondé la terre ? Rapporte-le, si tu pénètres le discernement !… (Job XXXVIII, 1ss).

 

près du sentier qui pèlerine

un souffle meurt

la fleur

d’une touffe de trèfle embaume sa bouche divine

 

suspendue à la balançoire

la particule

pendule

les yeux sur les étoiles du matin jusques au soir

 

19 mai 2008

 

Les premiers chrétiens étaient accusés d’athéisme parce qu’ils refusaient d’adorer les dieux latins et grecs. Ils accusent à leur tour d’athéisme les bouddhistes qui ne reconnaissent pas leur Dieu. La solution ? Les dieux sont tous faux (y compris Dieu), créés qu’ils sont par l’homme (et par la femme) à leur image. Le Dieu judéo-chrétien-musulman est personnel. Et quel personnage ! Projection du prince achéménide sur son trône, lui-même avatar du babouin alpha juché en haut de son arbre, habillé en Très-Haut, relooké en Père des cieux par l’Evangile.

Alors ? Non-dieu impersonnel des bouddhistes ou dieu personnel des monothéistes ? Ni ni ? Et et ? Maître Eckhart et quelques autres théologiens mystiques ont choisi le et et  d’une divinité à deux étages : un dieu personnel coiffé par une déité impersonnelle.

Le tout-autre-non-autre de l’altérité positive est une sorte de ni ni au-delà de nos pauvres paroles-concepts de chair (ou mixtes de chair et d’esprit ?). Comment l’infini aurait-il un visage, une persona ? Comment serait-il inconscient ? L’univers matériel en ses réussites d’intelligence et de beauté nous en donne une certaine idée. Mais notre conscience finie n’a pas fini de découvrir cette conscience infinie dont elle participe (on ne risque pas de s’ennuyer avec l’Eternel).

 

avance dans le champ  viens voir

nous nous ressemblons tous comme les gouttes d’eau

mais nous avons chacun notre nom inconnu

 

regarde-nous   nous sommes beaux

tous en cet uniforme qui nous habille nus

sagement alignés du matin jusqu’au soir

 

vois   cette efflorescence bleue

de la verdeur dressée pour la tâche unanime

met au monde le fruit de l’obscure grossesse

 

admire les mille princesses

tendrement enlacées à nos glaives sublimes

et nous tendant la coupe immortelle du jeu

 

sans que leur élégance mère

ne cesse de tenir par la main la main pure

de la vierge féconde en formes éternelles

 

nos cathédrales  de la terre

vers le ciel infini lancent leurs flèches dures

accueille   pèlerin   mille grâces nouvelles

 

20 mai 2008

 

n’as-tu pas vu qui si peu dure

aux nuages de l’aube

le jeu de ces pastels d’ocre et de perle

inépuisés

venus pour habiller

les formes sans figure

tout à leur harmonie

inouïe

 

leur doux veloutement pour accueillir

la braise de l’aurore

se dissipe sans signature

 

Ce n’est pas pour l’amour de Dieu que le Bon Samaritain aime l’autre, son prochain lointain, mais pour l’autre et parce qu’il est ému de compassion. C’est cette émotion, esplankheistha, « prise des entrailles » qu’on dit que Yeshoua éprouva lui-même (Matthieu IX, 36 ; XX, 34), qui déclenche son geste.

S’il faut comprendre qu’ainsi le Bon Samaritain participe à la vie de l’Eternel (Luc X, 25-37), c’est que la compassion est en l’humain l’invitation à vivre pour l’autre comme Aimer vit pour l’autre. La vie de l’humain dernier est entée sur la vie de l’humain premier ; elle lui donne son sens plénier. Parmi le nœud de vipères désirantes, dévorantes, broyantes du cœur brutal de l’humain premier en sa volonté de vivre, survivre et mieux vivre, il existe une fibre de chair sensible à l’esprit, au Don d’Aimer qui l’invite à la vie éternelle.

Mais ainsi qu’on le voit chez les autres figures de la parabole (Luc X, 31s), le cœur dur peut paralyser cette fibre de compassion. Il nous faut demander et accueillir le don de l’Esprit : « Je vous donnerai un cœur nouveau et mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit dans vos entrailles » (Ezéchiel XXXVI, 26s).

 

Le sens écologique de l’humain dernier, c’est la sollicitude et la réjouissance pour tout être. Il ne s’agit pas de sauver la planète pour le seul salut de l’humanité, de nos enfants et de nos petits-enfants, mais de sauver aussi tous ses vivants, tous ses étants même, de participer à la vie d’Aimer qui nourrit les oiseaux des airs et revêt d’habits de lumière les fleurs des champs (Matthieu VI, 26ss). L’intuition de Yeshoua est celle de l’altérité positive, au cœur de l’être.

 

21 mai 2008

 

Aimer ne peut aimer à notre place, Aimer ne peut pas non plus penser à notre place (parce que Aimer nous aime). Aimer ne nous dit pas ce qu’il faut penser. Aimer nous invite à penser comme il nous invite à aimer.

 

Nos économistes savent bien que la terre ne peut supporter le poids d’une croissance qui donnerait à tous ses habitants le niveau de vie dont jouissent les Occidentaux et quelques autres. Mais ils se taisent. Quand viendra le cataclysme, ses victimes les accuseront-elles comme les victimes du sang contaminé et de l’amiante accusent ceux qui étaient censés savoir ?

 

Qu’est-ce que cette charité que l’on oppose à la justice ? La première tâche de l’agapè est d’œuvrer pour la justice.

 

L’opposition passionnée entre les partisans et les adversaires de l’avortement signale l’existence d’un problème, d’une énigme. Est-il soluble ? Est-elle pénétrable ? Dans un dialogue de la science et de la philosophie ? De l’intuition et de la raison ?

 

 

      Comment aurais-je pu t’aimer ? Comment aurais-je pu te baiser des baisers de ma bouche ? Tu n’as pas de visage. Comment à toi aurais-je été et toi à moi ?

      Il m’avait semblé dans les nues voir tes jambes immenses, tes hanches pures, ta gorge fière, ta chevelure éblouissante. Mais les nues se mêlèrent, se dispersèrent, se dissipèrent sans figure.

     J’avais cru dans les bois t’apercevoir fuyante et courir avec toi. Mais je n’avais pour te séduire, nu, pauvre et sans force, aucune pomme d’or. J’abandonnai la course, épuisé.

     Et il y eut aussi dans la nuit cet appel à la porte où j’avais cru t’entendre. Mon cœur ne dormait pas, il se précipita débordant de ta voix. J’ouvris, les mains pleines des larmes de ma joie. Tu avais disparu.

     Et puis un jour en moi sur le chemin les entrailles ont frémi devant l’autre. C’était toi. C’est toi. Avec toi j’ai aimé, j’aime, j’aimerai. Jusqu’à la fin sans fin.

 

22 mai 2008

 

Un poète persuadé que ses poèmes se font avec des mots, que ce sont les mots seuls qui font ses poèmes, pourra les écrire comme des exercices de style. Peut-être, espérons-le, qu’à son insu ils seront davantage, qu’ils ne seront pas de simples mécaniques bien étudiées, des animaux machines, qu’ils auront une âme capable de s’entretenir avec l’âme de celles, de ceux qui les approcheront.

 

Une fiction qui représente l’opposition entre la fiction et la réalité est prise au miroir de sa propre représentation ; et le spectateur qui l’y voit peut voir qu’il s’y voit (The Swimming Pool).

 

En jonglant avec les mots, on peut exciter l’intelligence, mais c’est l’intelligence qui pense et non les mots (« interdire de ne pas interdire », « oser ne pas oser », « faire semblant de ne pas faire semblant », ou encore : « l’autre du non-autre », « l’intérêt du désintérêt »…).

 

tes ailes fines

passent comme un archet

sur les cordes

et leur âme et ton âme

vibrent à l’unisson

 

ton vol gracile

en ses accents muets

accorde

son espace à l’espace

de ma chanson

 

donne au hasard

la chance des figures

libres

 

en l’air désert dessine

une chose envolée

 

en mon regard

tes arabesques pures

vibrent

 

le silence en sourdine

dit ton âme en allée

 

Peut-on affirmer que le secret d’un dialogue interreligieux abouti est celui du « aime et pense ce que tu veux » ? L’agapè de l’autre pour tous les autres ne saurait faillir. Elle relativise les doctrines en n’y voyant plus que des chemins divers pour l’atteindre. Entre les croyants des multiples religions animés par cette certitude, les discussions théologiques se dépassionnent en leur passion pour l’autre.

 

23 mai 2008

 

as-tu vu au coudrier

le chèvre feuille enlacé

 

le bâton qui haut se dresse

respire le grand respect

la liane inspire en secret

le parfum de la tendresse

 

regarde sur le chemin

qui passent main dans la main

deux figures que la nuit

avaient mêlées endormies

 

as-tu vu au coudrier

le chèvrefeuille enlacé

 

dans le brouillard du matin

la grisaille du destin

s’éclaire des mains unies

par le feu des cœurs promis

 

as-tu vu au coudrier

le chèvrefeuille enlacé

 

sous le soleil de midi

et les regards éblouis

la marche des pèlerins

se rassure dans leurs mains

 

as-tu vu au coudrier

le chèvrefeuille enlacé

 

et lorsque la brune vient

la main dans la main s’éteint

l’une après l’autre s’éloignent

ou dans l’éternel se joignent

 

alors le bâton s’affaisse

et la liane se desserre

pris au feu de l’univers

où la joie jamais ne cesse

 

as-tu vu au coudrier

le chèvrefeuille enlacé

 

Au nom de quoi l’amie, l’ami d’Aimer pourrait-elle, il dénier à la croyante, au croyant le droit à la force motrice et au réconfort affectif que leur apporte la croyance ? La figure adorable de Jésus Christ mort pour leurs péchés sur la croix et ressuscité dans la gloire est pour le cœur et l’âme une émotion capable de soutenir dans l’épreuve et de faire servir les autres en son nom.

 

La médecine est une science de l’intelligence des maladies et un art de la connaissance des malades (il n’y a de science que du général, il n’y a d’art que du particulier).

 

24 mai 2008

 

On peut bien marteler qu’Eros est transitoire et qu’il ne franchit pas la porte étroite de la vie éternelle. Il demeure chez l’humain premier une énorme énergie capable du meilleur comme du pire. Il peut aller jusqu’à s’attacher à ses proies, à les posséder dans cette obsession où « la chair est triste, hélas » et où la vie n’est plus pour l’esprit qu’ « oasis d’horreur dans un désert d’ennui » ? Il peut aussi unir passionnément toute une vie des couples dans la joie et les acheminer vers Agapè.

Dans la logique de l’évolution, Eros prépare Agapè et lui remet le témoin de la course à l’Eternel. Dieu lui-même peut faire l’objet d’une folie amoureuse, mais les mystiques allant au bout de leur chemin finissent par reconnaître dans la nuit des sens et de l’esprit que Aimer n’est pas celui, celle qui désire être aimée : Aimer est celui, celle qui donne d’aimer et qui s’efface en silence anonyme devant tout autre. L’autre est pour Aimer la sollicitude et la réjouissance.

 

écu de sable fascé d’or

tapi dans l’herbe j’ai surpris

en ta frayeur paralysée

si proche de mes yeux l’émoi de ta présence

 

inespérée jamais encore

je n’avais dit que tous les gris

de ton beau noir si travaillé

de la noble lumière émerveillait le sens

 

lors cette nuit au soleil mort

je verrai en tes armoiries

le don paisible striduler

en douce monodie l’or natif du silence

 

« Euthanasie » est un nom commun général, mais il n’y a de mort que propre et particulière. La belle mort est l’œuvre d’art la plus singulière ; en sa liberté elle demeure innommable.

Cette dernière parole d’un jeune près de mourir dans un accident de car : « Va voir les autres. » La mort la plus belle n’est-elle pas dans cette sollicitude vécue jusqu’au bout ? Et Yeshoua : « Sachant l’heure venue… il les aima jusqu’à la fin » (Jean XIII, 1).

 

25 mai 2008

 

Les mots sont des étiquettes approximatives posées sur nos pensées. Il nous faut apprendre à les confronter, à les démonter et remonter, à écouter leurs connotations affectives, à les opposer, à les mimer, à les regarder se réfléchir dans le miroir de leurs utilisateurs, et ainsi tenter de saisir ce qu’ici et maintenant comme en d’autres lieux et à d’autres époques ils signifient et cachent.

Toute pensée vraiment nouvelle appelle des mots nouveaux, et puisqu’il est rarement possible de les créer, il nous faut inventer de nouvelles associations sémantiques, de nouveaux arrangements syntaxiques et pragmatiques, de nouvelles audaces poétiques.

 

Nous sommes équipés par nos sens pour percevoir la ressemblance et l’identité plutôt que la différence et l’eccéité. Nous voyons tous les jours le même soleil, nous ne voyons pas que les photons qui nous l’apportent sont toujours et toujours autres. Est-ce cette disposition nécessaire pour assurer notre vie qui pousse des esprits prétendument lucides à être sensibles à l’apparent retour des choses plus qu’à leur éternelle nouveauté ? Au vrai, les choses sont nouveautés et l’être est devenir. Une fois éveillés à leur eccéité, nous pouvons nous réjouir de leur fraîcheur et la chanter. Les merveilleux nuages n’ont jamais vraiment la même forme ni la même exacte nuance en leurs arrangements, et leur substance toujours se renouvelle.

 

les grillons jouent aux cigales

dans la chaleur revenue

rien en somme d’anormal

pour l’oreille prévenue

 

mais pour l’oreille attentive

à la musique nouvelle

résonnent les notes vives

dont le gazon se constelle

 

ne te plains pas rien ne dure

dans notre monde en gésine

la mélodie se rassure

en l’espérance divine

 

26 mai 2008

 

« Rien de nouveau sous le soleil » ? A Qohèlèt Héraclite avait déjà répondu : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Panta rei, tout s’écoule (mais bien sûr Héraclite ne faisait que corriger l’immuabilité du cosmos).

L’articulation du déterminé et de l’indéterminé dans la matière-en-devenir est une énigme métaphysique autant que physique. Qui la déchiffrera connaîtra un peu mieux l’Eternel-Aimer.

 

Plutôt que de jeter les dogmes chrétiens aux oubliettes, on peut chercher à les interpréter comme des mythes porteurs de sens, les lire comme des métaphores de questions que se pose l’humain premier et auxquelles il tente de répondre sur le chemin de l’humain dernier. Platon  savait que les mythes étaient riches d’enseignements cachés. Nous pouvons nous essayer à l’interprétation en faisant dialoguer la science et la philosophie. Le mythe de la Création ? L’univers tel que nous le connaissons ne rend pas raison de lui-même. Le Péché originel ? Notre misère morale et cosmique n’est pas conforme à l’idéal que nous entrevoyons pour l’être ; notre origine animale nous l’explique et l’évolution nous suggère que nous avons vocation à nous en échapper. La Rédemption ? C’est par l’amour de l’autre pour l’autre que nous y échappons. L’Incarnation ? Ainsi triomphe l’idéal de cet amour éternel offert par l’Eternel. La Trinité ? Ainsi s’explique cet amour en l’être de l’être.

 

déjà la digitale émeut de mauve la verdure diluvienne

 

sur le fossé elle se hausse

comme pour se gausser des platitudes grises ou pour les inviter à l’immobilité

 

comme sa mère ici

surgie de ses racines sûres elle affirme que dure l’héritage sans âge

 

le secret de ses sucs

violents pour la violence de la dent qui l’éprouve en dit l’histoire et la mémoire

 

sa force maîtrisée

nous tonifie le cœur comme son port de reine exulte dans nos âmes et leur donne à chanter

 

l’antique cantilène

 

27 mai 2008

 

au temple immense le nuage

de ton silence

encense

les êtres les pénètre diffus en ses mille visages

 

« Terroriste » est une étiquette commode que l’on colle sur un ennemi insaisissable. Celles et ceux qui ont connu l’occupation allemande (pardon, nazie) devraient encore se souvenir que c’était le nom que l’occupant et ses amis français donnaient aux résistants, patriotes et autres F.F.I.

 

Celles et ceux qui pratiquent l’Evangile aiment leurs ennemis (Matthieu V, 44). Par définition les ami/e/s d’Aimer, avec ou sans référence à l’Evangile, œuvrent au bien de l’autre quel qu’il soit. Cela ne signifie pas, contrairement au langage imagé de Yeshoua, qu’il faille présenter l’autre joue à qui vous gifle ou ne pas résister au méchant (Matthieu V, 39) : le bien de l’autre,  ce n’est pas qu’il vous gifle, vous dépossède, vous esclavage ou vous liquide. Il faut savoir le désarmer sans exclure en principe aucun moyen, du plus doux au plus violent. Mais il ne faut jamais cesser de l’inviter au dialogue, autant pour chercher à le persuader que pour lui permettre de tenter de vous convaincre. Ce qui évidemment suppose que vous soyez prêt à reconnaître que le mal qui vous oppose n’est pas forcément tout entier de son côté…

Un dirigeant politique inspiré par l’altérité positive ne peut, certes, s’engager dans cette voie qu’avec l’habileté du serpent, sachant que la majorité de ceux qu’il dirige ne sera pas de son avis. « Je vous envoie comme des moutons au milieu des loups. Soyez avisés (phronimoï) comme des serpents et directs (akéraïoï) comme des colombes » (Matthieu X, 16).

 

Le premier souci d’un émigré est de chercher à s’intégrer dans le pays où il vient vivre, et sa première tâche est d’en apprendre la langue. Combien de Français en Afrique, en Asie et ailleurs ont ce souci et s’attellent à cette tâche ?

 

28 mai 2008

 

est-ce une gifle une caresse

lorsque la pluie à la fenêtre

se rappelle à nos souvenirs

 

est-ce d’amour est-ce de haine

lorsque les souffles qui s’étreignent

dans le jardin se poussent tirent

 

il est lorsque les yeux se ferment

des présences qui souvent feignent

de ne rien avoir à nous dire

 

mais qui en ce qu’elles suggèrent

poursuivent en nous notre rêve

de retrouver le grand désir

 

Diversité des aventures intérieures : il y a ceux que le savoir rend malheureux comme Qohèlèt et ceux que le savoir rend heureux comme Spinoza. Faut-il avoir l’intuition que l’être est bon pour admettre qu’un savoir total nous donnerait de comprendre comment il l’est et de nous réjouir de son excellence ?

 

Pour réfléchir au bonheur, quelle meilleure voie suivre que celle de son absence, de la violence de son absence ? La saudade, le spleen, l’angst, la mélancolie, l’ennui… sont les maîtres du bonheur.

Si la saudade est un intraduisible, un impensable même, c’est que ce sentiment touche à l’être plus intime que le parlêtre. La saudade vise un être inaccessible et pourtant seul capable de combler le désir qui l’anime ; et cet être sans nom est si profondément enraciné en soi qu’on croit y avoir goûté, qu’on aspire passionnément à le retrouver, que l’on va jusqu’à en jouir comme d’un cher souvenir et comme d’une promesse.

 

Lorsqu’on disait qu’un saint triste est un triste saint, on insinuait que la sainteté c’est le bonheur. Attention ! Le saint ne cherche pas la sainteté, il cherche Dieu et, s’il le trouve, il découvre que Dieu n’est pas dieu mais l’Amour. Alors le secret du bonheur pour lui c’est d’aimer, de ne se soucier que des autres et de s’en réjouir.

Qui cherche le bonheur est sûr de ne pas le trouver, car le bonheur n’est pas un but ; c’est la conséquence d’un but.

 

29 mai 2008

 

L’altérité positive s’intéresse à l’autre pour l’autre en sa singularité, mais aussi en ce qu’il est relié de multiples façons et à des degrés divers à tous les autres. Cette rose est une rose comme tant d’autres, mais elle est unique : les cellules, les molécules qui la composent et que son âme dispose, sont ici assemblées pour la première et la dernière fois ; elle est cependant rattachée aux autres roses par les lignées qui les ont précédées et qui se poursuivront. Elle est liée aussi aux autres végétaux, aux vivants, aux éléments en ce qu’elle doit à la terre, à l’eau, au feu solaire, à l’air par le rosier qui la porte…

 

Interdisciplinarités du connaître, interactions de l’agir. Relier toute chose à toute chose. Eliminer les contradictions et mettre au jour les inhérences et les cohérences. Progresser avec tous les humains dans la connaissance et dans l’action.

Face à l’inquiétude qui grandit et qui se propage d’un désastre sans précédent pour la planète et pour l’humanité qui la saccage et risque de périr avec elle, comment ce totalisme de l’intercommunication peut-il œuvrer ? Quelle est sa tâche la plus urgente ? L’argent peut-être. Comment ne hurlons-nous pas en voyant l’usage insensé qui en est fait, qui condamne des millions d’enfants à mourir de malnutrition et de maladie et impose aux deux tiers de l’humanité de survivre dans la misère alors qu’une poignée de nantis vivent dans la surabondance et le luxe, s’entourent d’œuvres d’art achetées pour des sommes fabuleuses, se paient des croisières de rêve…, consacrent des budgets pléthoriques à la fabrication et à la multiplication d’un surarmement censé protéger leurs privilèges ?…

 

elle conquiert et colonise

au gré des graines que le vent

sème d’une main indécise

en prenant la main des vivants

 

elle envahit les territoires

de la pacifique faiblesse

et dans l’élan de son vouloir

son agressivité progresse

 

ses ancêtres ont connu la bête

et son coup de langue vorace

mais ils ont su lui tenir tête

en s’armant d’acide pugnace

 

la faux lui a trouvé un maître

au bord du vide et du béton

le feu avant de disparaître

leur dira de baisser le ton

 

La philosophie qui sous-tend la vie africaine est celle des forces que sont les êtres et qui ne cessent d’interagir (Placide Tempels, Bantu Philosophy). C’est un totalisme cosmique et conceptuel de forces vivantes qui s’échangent en leur devenir.

 

30 mai 2008

 

à ton lever tu te revêts

de cette lingerie légère

et changeante dont les nuages

découvrent à peine couvrent ta belle nudité

 

voile mousseline de soi

tulle illusion de la passion

dentelle pure chanterelle

ton feuillage effeuillage éphémère dans la clarté

 

se couvre de l’or de l’aurore

où le soupçon de ton jupon

le message de ton corps sage

enfile pour cette journée toute grande ta mante perlée

 

En son cheminement l’humain peut compter sur son héritage animal et il doit compter avec lui pour le dépasser. L’animal n’est pas le modèle mais la base. L’humain peut s’appuyer sur les énergies animales à l’œuvre dans son humanité première pour avancer vers son humanité dernière. L’observation du comportement animal l’éclaire sur le sien ; loin de le justifier, il lui permet de s’en libérer. L’évolution d’une conscience s’inscrit dans la dynamique de l’évolution de la vie, de la matière et de l’énergie.

 

La croyance est fondée sur l’irrationnel (la foi aussi, alors même qu’elle prétend s’en distinguer). Son enthousiasme la rend aveugle à la contradiction : comment un catholique ne voit-il pas l’abîme qui sépare la naissance, la vie et la mort de Yeshoua de la réalité architecturale de l’Eglise, des palais des papes et des évêques (entre autres incompatibilités). Mais l’incroyance peut être aussi irrationnelle : ainsi l’horreur que leur inspire la transcendance pousse-t-elle certains incroyants à remettre en cause le principe de causalité.

 

La violence du terrorisme est une réaction à la violence de l’injustice des maîtres de ce monde. Elle ne peut être vaincue par la seule violence. La sagesse des cours de justice doit relayer les armes. L’intuition de Yeshoua comprend la solution des conflits puisqu’elle inspire l’amour de l’ennemi et pousse donc à la recherche permanente de pourparlers. La réconciliation y est posée comme condition de l’accès à l’Eternel : « Réconcilie-toi avant de te présenter devant l’autel » (Matthieu V, 24).

 

31 mai 2008

 

Blacklynx, lynx noir, est une trouvaille du hasard imaginatif ; mais on peut lui découvrir une constellation de sens. Le lynx noir est un animal inexistant, à venir peut-être. Le lynx, pour les amateurs d’étymologie, c’est la lumière, et donc, pour l’imaginaire, le père ouranien, la clarté, l’intelligence, le glaive de la parole… Le noir est son opposé, un porteur de valeurs chthoniennes, la terre maternelle, la sagesse du serpent, la coupe du silence… Le lynx noir, c’est l’alliance des contraires, la succession alchimique de l’œuvre au noir et de l’œuvre au blanc, c’est Kali et Shiva, le yin et le yang, la science et l’art, la réflexion et l’intuition, la parole et le silence…

Aimer, bien sûr, est au-delà de la conjonction et de l’alternance des contraires. Aimer n’est ni déesse ni dieu, ni lumière ni ténèbres. Aimer pourtant conjoint dans son altérité positive la proximité de la tendresse et la distance du respect.

 

Tout ce bien que nous aurions pu faire, que nous ne faisons pas. Ce sont ces omissions qui font que nous ne passons pas la porte étroite de la vie éternelle (Matthieu XXV, 42-46). Il ne suffit pas de ne pas faire le mal, il faut faire le bien, le bien des autres. Car le bien des autres c’est Aimer et Aimer c’est la joie éternelle.

 

Qui chercherait ici la poésie pour la poésie n’en pourrait retenir qu’un bien mince florilège. Elle est d’abord faite pour inviter jour après nuit à communier à la beauté et à l’intelligence du monde. N’a-t-on pas dit que « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » ?

 

as-tu vu dans la nuit briller

jumelles les prunelles

 

as-tu vu dans le jour passer

le noir de leur regard

 

ce qui reçoit et ce qui donne

déplace dans l’espace

ce qui dans le silence sonne

l’immobile à l’utile

 

regarde bondir vers sa proie

la quête de la fête

 

ce qui les yeux clos ne se voit

au temple se contemple

 

 

 

 

1er juin 2008

 

Si Paul Valéry avait connu l’être comme ce devenir qui ne cesse de créer du nouveau dans le semblable, peut-être n’aurait-il pas été exaspéré par la répétition.

 

Le loisir occupé en divertissement étourdit l’esprit, l’éloigne plus de l’être que le travail (à condition que le travail ne soit pas lui-même abrutissant). Le travail participe au mouvement de l’être-devenir en créant. Le divertissement risque de couper le moi du je, la chair de l’esprit (il peut pourtant dans la fête conjoindre le je au tu, l’y inciter du moins).

Le loisir consacré à la contemplation, à l’oraison de rencontre de l’être, est le chemin de l’humain dernier vers son accomplissement. Si tu ne te plonges pas dans le silence une heure chaque jour et chaque heure une minute, comment accueilleras-tu Aimer pour que tu puisses aimer et vivre de son éternelle vie ? L’agapè est impossible à l’humain laissé à lui-même. La Rochefoucauld et Nietzsche l’ont vu et peut-être vécu. Et Paul bien avant eux, mais il en avait tiré la conséquence : «Les vertus se jettent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer » (Maximes) ; « votre amour du prochain n’est que votre mauvais amour de vous-même » (Ainsi parlait Zarathoustra) ; « en ma chair, vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir… L’Esprit vient en aide à notre faiblesse » (Romains VII, 18 ; VIII, 26).

 

nudité pure et ligne mélodique

enchante les sens et le cœur

musique

 

pourquoi te vêtent-ils d’arrangements

te dissimulent-ils dans leurs chœurs

bruyants

 

de nuit de jour je cherche les profils

de ces ondes où tes mille sœurs

défilent

 

leur vie en simple tunique s’élance

créant à chaque nouvelle heure

sa danse

 

Le succès des philosophes tient-il autant à leur dire qu’à leur dit, à leur style qu’à leur pensée ? On en peut juger en se livrant à l’analyse stylistique de Descartes, de Nietzsche, de Heidegger, de Sartre, de Derrida, de Lacan et de quelques autres. La communication triomphe dans l’action politique, commerciale, religieuse et… philosophique.

 

2 juin 2008

 

Les minutes de silence ici et là, les heures, sont l’indispensable regard quotidien vers Aimer, l’attention à sa présence, l’attente de l’entretien cœur à cœur, esprit à esprit. Comment aurions-nous la force d’aimer si nous n’allions souvent puiser aux profondeurs l’eau vive du Don ?

 

Aimer, c’est le bonheur de l’Eternel, sa béatitude, sa joie. Aimer cependant n’apparaît pas ainsi à la chair. Aimer apparaît d’abord comme un devoir, une loi, une tâche impossible. Dans sa dynamique pourtant, la chair appelle l’esprit d’Aimer, et l’esprit ne lui est pas refusé lorsqu’elle le demande : « Si vous, tout mauvais que vous êtes, vous donnez de bonnes choses à vos enfants, à plus forte raison le père des cieux donne-t-il l’esprit saint à ceux qui le lui demandent » (Luc XI, 13). Ainsi la chair finit-elle par y découvrir la joie inaliénable que ni sa dégradation ni sa disparition  ne peuvent affecter.

Le commandement d’Aimer ne vise qu’à la joie d’Aimer ; ainsi le suggère Yeshoua en son langage : « Comme mon père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez en mon amour. Si vous gardez mes commandements vous demeurez en mon amour tout comme j’ai gardé les commandements de mon père et demeure en son amour. Je vous dis cela afin que ma joie demeure en vous. Ceci est mon commandement : que vous vous aimiez comme je vous ai aimés » (Jean XV, 9-12). Et encore une fois, le Don d’Aimer n’est pas refusé à celles et ceux qui le demandent, et avec lui la joie en plénitude inaliénable : « Votre cœur se réjouira, et votre joie, personne ne pourra vous la prendre. Demandez en mon nom (Aimer) ; vous recevrez et votre joie sera pleine » (Jean XVI, 22ss).

 

Si la chair est angoissée devant le temps qui fuit, c’est qu’elle se sent périssable et mortelle. Son instinct est alors de jouir de l’instant : « Carpe diem, saisis le jour (Horace)

« Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues

Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or ! » (Baudelaire)

«Enjoy yourself, it’s later than you think », Jouis, il est plus tard que tu ne crois (Woody Allen).

 

le bois là-bas appelle sombre

les amants de l’outre-horizon

 

préfères-tu de le rejoindre

ou de le contempler de loin

 

ce qui t’attire est ce mystère

qui secrètement te complaît

 

dans l’âme des choses où s’enfuit

le cerf sans fin que tu poursuis

 

il faudrait que jamais ne cesse

ce qui s’accorde à la promesse

 

à contempler le cœur du bois

une heure ici arrête-toi

 

3 juin 2008

 

Les dirigeants d’Israël ne veulent pas la paix mais les territoires. L’implantation et le développement de ses colonies en Palestine se poursuivent sans jamais s’interrompre. Le reste est communication et gesticulation. Une conscience lucide animée par la justice d’Aimer ne peut que constater, déplorer et dénoncer.

 

L’éthique d’Aimer n’a rien à voir avec celle de la culpabilité et de l’innocence, encore moins avec celle de la honte et de l’honneur. Elle ne se préoccupe que de l’autre, du malheur à lui éviter et du bonheur à lui procurer. Elle ne fait qu’un avec sa joie.

 

Si l’on pense avec Montaigne que dans la chasse au bonheur la chasse compte plus que le bonheur, on n’est pas loin de comprendre que le bonheur n’est pas le but réel de l’existence humaine, de découvrir que le souci de l’autre comble le désir fondamental du cœur humain parce qu’il est au cœur de l’être.

 

à écouter tomber la pluie

dans le jardin tout attentif

il semble qu’au cœur de l’ennui

plus profond que son chant plaintif

murmure l’heure qui s’enfuit

vers le grand bois définitif

 

cette goutte ici qui s’achève

dans la chute de son voyage

poursuivi sans aucune trêve

ne cesse en de nouveaux nuages

d’emprunter l’élan de son rêve

infatigable d’âge en âge

 

en l’écoutant parmi ses sœurs

innombrables toutes j’entends

celles qui passent dans le cœur

celles qui chantent dans le sang

la peine la joie de ses pleurs

en l’autre interminablement

 

L’être est devenir et l’humain qui le vit est transition : il naît dans la chair, il devrait mourir dans l’esprit. Si l’on dit que philosopher c’est apprendre à mourir, cela peut vouloir dire apprendre à vivre de l’Esprit éternel, à Aimer.

 

4 juin 2008

 

ce matin l’aube et moi

nous avons eu un entretien

c’était elle comme jamais

encore je ne l’avais

embrassé de mes yeux

 

comment pourrais-je au mieux

dire les jeux de son écharpe

que d’elle à moi le tien le mien

dans un frisson de harpe

faisaient de l’autre un toi

 

« Le fils de l’homme est maître du sabbat » (Matthieu XII, 8). Cette intuition de Yeshoua est une révolution. Ce n’est pas une décision arbitraire, l’affirmation d’un ego qui refuse de se soumettre à l’Eternel ; c’est une découverte de la communion avec l’Eternel. Yeshoua la vit et la pense ainsi. Il est si proche de l’Eternel qu’il fait ce que fait l’Eternel et qu’il va jusqu’à dire : « Qui me voit voit le Père » (Jean XIV, 9). S’il peut agir en tout temps et donc enfreindre le repos sabbatique, sacré pour la loi juive, c’est qu’il fait les œuvres de son Père (Jean X, 38).

Son intuition subversive, c’est que l’Eternel agit : « Mon père n’a pas cessé d’agir… » (Jean V, 17). L’image du deus otiosus, du dieu qui, son œuvre achevée, se repose (Genèse II, 2), est brisée. Et avec elle sont mises à mal une théologie et une ontologie qui font de l’être une réalité statique, figée dans l’éternité. En son intimité avec son « Père » l’Etre de l’être, Yeshoua a perçu qu’Il est agir et devenir. N’est-ce pas inhérent à son altérité ? Un Dieu-Agapè ne cesse de faire de l’autre, depuis l’origine sans origine jusqu’à la fin sans fin.

 

Lorsque Jeanne d’Arc disait qu’à son avis « l’Eglise et Jésus-Christ c’est tout un », elle montrait que l’Eglise avait réussi à se substituer à Yeshoua au point de se faire passer pour lui. Notre chance, c’est l’affaiblissement politique et social de l’Eglise qui nous permet de redécouvrir Yeshoua sans plus courir le danger de périr sur le bûcher ni même d’être mis au ban de la société.

 

L’intuition de Yeshoua faisait de lui un hérétique. Sa religion ne pouvait que le rejeter, l’éliminer.

 

5 juin 2008

 

ne manque pas l’aube et l’aurore

quand le nuage et la lumière

échangent un baiser fugace

 

car jamais plus jamais encore

tu ne verras l’humble la fière

en leur amour te faire place

à cette rencontre inouïe

de figures libres qu’invente

le hasard en la main sublime

 

lors tu sauras ta chair intime

frémir pour que tes lèvres chantent

une aubade de l’inédit

 

Ce que l’art révèle du réel n’est pas l’œuvre de l’art, mais de telle œuvre d’art : c’est le particulier, le singulier, l’unique. Lorsque Descartes écrit : « Je pense,donc je suis », il entend parler pour tous les humains, il nous englobe tous dans sa formule, laissant échapper ce qui fait que tu es toi et ce qui fait que je suis moi, ignorant qu’il existe des milliards d’êtres avec chacun son nom unique, informulable par définition (il n’y a au vrai que des noms communs ; les prétendus noms propres ne sont que des étiquettes commodes pour repérer les êtres, ils ne révèlent rien de leur eccéité).

Lorsque nous sommes devant un « Fuji-Yama » d’Hokusai ou devant une « Montagne Sainte-Victoire » de Cézanne, nous sommes invités à partager la vision émue que l’artiste a eu ce jour-là et qu’il a voulu tenter d’exprimer. Ainsi du « Baiser » de Rodin, de la « Pavane pour une infante défunte » de Ravel, du « Porgy and Bess » de Gershwin, des « Conditions humaines » de Pietragalla…

Reste que les rassemble la commune beauté, qui a ému la sensibilité vive de l’artiste et à laquelle il nous convie à communier.

 

ce nuage qui s’illumine

est-ce un vitrail

est-ce un émail

derrière ou devant qui la lumière séduite se sublime

 

La naissance de la démocratie et la naissance de la rhétorique devaient aller de pair : lorsqu’en politique on ne peut plus contraindre, on tente de persuader, on communique.

 

6 juin 2008

 

Peut-on juger objectivement de la valeur d’une culture, y compris de la sienne, sans consulter des représentants de toutes les cultures ?

 

On peut aborder la question de l’altérité en l’opposant à celle de l’identité. Se rappelant la célèbre phrase de Sartre : « l’enfer c’est les autres », on peut aussi le faire en opposant à cette altérité négative une altérité positive : « le paradis c’est les autres ».

Les philosophies de l’Un peuvent-elles penser l’altérité positive ? L’altérité est pluralité, et pour elles la pluralité ne peut être que négative, provisoire en tout cas. L’idéal de toute conscience y est le retour à l’Un, censé originel. Cet idéal a pour fond la vision d’un monde matériel qui est le produit d’une chute, monde mauvais dont il faut s’échapper pour rejoindre l’Un. Et comment le rejoindre sans perdre son altérité ? En ses formes extrêmes, l’idéal est de se fondre dans l’Un ; on les trouve dans le Vedânta et le bouddhisme. En ses formes atténuées on peut l’identifier dans le courant néoplatonicien des mystiques rhénans : Maître Eckhart, Tauler, Suso, Ruysbroek…

En continuité avec la tradition mosaïque, l’intuition de Yeshoua s’oppose à cette vision du monde. Elle exprime sous le mode éthico-religieux une ontologie de l’infini et du fini inhérents l’un à l’autre dans une relation d’altérité positive : la vie éternelle d’Aimer est de vouloir l’autre en son altérité et de vivre avec lui en sollicitude et réjouissance. L’identité de l’être de l’être est altérité (le christianisme le pressent en croyant à un dieu unique trinitaire).

 

la peau et le couteau s’arrangent

quel ange

brutal déshabillant la pomme qui l’étonne

dispose horizontale

cette nature morte

 

car l’écartant de son destin

la main

un instant s’accordant à l’œil qui la réclame

trouve une nouvelle âme

humaine en quelque sorte

 

la pomme en sa triste épluchure

figure

au grand tableau d’honneur de l’énorme splendeur

du royaume des formes

où le vide l’emporte

 

 

 

7 juin 2008

 

Dans la mesure où elle se présente comme un devoir-être, la morale ne peut décréter ce qui est. Mais elle ne peut être valable que si elle découle de l’être, et si j’ai l’évidence intérieure qu’elle est valable, je puis bien lui demander de me renseigner sur l’être. La découverte de l’être et celle du devoir-être doivent marcher main dans la main pour s’assurer de meilleures chances de progresser. Ethique et ontologie doivent s’asseoir l’une près de l’autre à la table ronde de tous les savoirs. N’est-ce pas ce que suggère la tradition mosaïque qui ne cesse d’associer l’Eternel et la Loi ?

 

pourquoi frémis-tu dans le vent

tu es vivant

 

tes mille mains et tes cent bras

ton buste même sont émus

et je sens jusqu’à la racine

ta sève soupirer divine

 

pourquoi frémis-tu dans le vent

tu es vivant

 

me faudra-t-il timide et nu

dans la nuit profonde des chairs

esseulé étreindre avec force

la rudesse de ton écorce

 

pourquoi frémis-tu dans le vent

tu es vivant

 

nos âmes l’une à l’autre mêlent

secrètes leurs ondes cousines

il suffit en ton voisinage

que se contemplent nos visages

 

pourquoi frémis-tu dans le vent

tu es vivant

 

Penser que l’on doit accepter l’autre et qu’on ne peut le comprendre est un chemin de l’agapè : on accepte de ne pas comprendre l’autre, c’est-à-dire de ne pas le posséder ni dominer. Mais il ne s’agit pas d’un devoir, même si cela apparaît tel lorsqu’on le perçoit d’abord comme un commandement divin. On finit par découvrir que l’autre est une invitation au « paradis ». Autrui n’est pas devant moi supplication ni commandement, obligation ni exigence. Autrui est grâce.

 

8 juin 2008

 

Ce qui sauve les croyants de leur croyance, c’est la « prière », l’oraison qui les invite à rencontrer Aimer. La majorité silencieuse des animistes, des bouddhistes, des chrétiens, des hindous, des israélites, des musulmans… a accès à ces rencontres. Les « meilleurs » y progressent et commencent d’y vivre leur vie éternelle.

 

L’amour agapè ne surmonte pas la dualité, il la veut : il ne veut pas que l’autre se fonde en lui ni lui en l’autre, mais qu’il soit lui-même, elle-même comme il, elle est lui-même, elle-même. L’amour agapè est autant distance et respect que proximité et tendresse. En l’Infini cet amour crée chez l’aimée, l’aimé, l’inaccessibilité. C’est un amour qui ne peut ni ne veut posséder (le pouvoir et le vouloir en l’Infini-Aimer sont un : « Aime et fais ce que tu veux », disait Augustin). C’est « un amour qui n’est pas le reflet de soi-même, mais qui est amour véritable de l’autre dans son altérité, dans son essence spirituelle » (L’Amour du Tout Autre, soufisme.org).

 

Si l’on en croit Placide Tempels (et qu’importe ce qu’on lui reproche de simplification et de condescendance), les Bantous eux aussi lient l’éthique et l’ontologie : « Si une action ou un usage est considéré comme ontologiquement bon, il sera en conséquence jugé éthiquement bon » (Bantu Philosophy, p.121). Qu’y a-t-il de plus logiquement acceptable qu’un devoir-être qui découle de l’être ?

 

béni sois-tu pour les entrailles

qui frémissent en moi pour l’autre

quand le prochain le plus lointain

aux hasards du temps de l’espace

se téléporte en face à face

 

le crocodile dans sa gueule

prend soin du fruit de sa tripaille

et nous avons souci du nôtre

car c’est moi dont je sens le sang

dans le sang où va mon élan

 

qu’est-ce alors au ventre de l’autre

qui remue le fond de mon ventre

pour qu’à sa rencontre il s’en aille

est-ce ton cœur est-ce l’esprit

le secret du monde surpris

 

Une « révélation » éthique ne peut être acceptable et libératrice que si elle met au jour « le mystère demeuré caché aux temps éternels » (Romains XVI, 25), la réalité de l’Être et de notre être.

 

9 juin 2008

 

Appeler l’Eternel le tout-autre relève de l’imaginaire ouranien de la coupure, du glaive. L’appeler non-autre relève de l’imaginaire chthonien de la fusion, de la coupe. Au vrai l’Eternel n’est ni l’un ni l’autre. Il / Elle est comme l’un et l’autre. Ainsi autrui pour nous  comme pour Lui / Elle est le proche et le lointain, le prochain de la parabole du Samaritain. Les mystiques le sentent bien, au-delà de leur imaginaire, qu’il soit chthonien dans l’hindouisme ou ouranien dans l’islam.

 

joyeuse bousculade du jardin

joyeuse   non   chacune

chacun se bat pour son espace envahit l’autre

ses pousses le repoussent

 

envie-t-elle  près d’elle les gazons

prisonniers entassés

tapis rasés de près se pressant s’oppressant

de l’agile au fragile

 

lorsque l’œil et la main du jardinier

s’accordent à la haine

et à l’amour courtois qui hantent son domaine

y éclosent les roses

 

Une hola pour le lion vainqueur de Roland Garos. La bête neikos en nous admire la bête neikos. Mais l’agapè nourrit tendresse et respect pour Raphaël Nadal.

 

Si « l’homme descend du singe » (ou monte du primate), on doit pouvoir mieux comprendre ce qu’est l’animal et ce qu’est l’humain en se référant à la dynamique de l’évolution dans sa continuité et ses discontinuités. La découverte de Darwin donne un visage scientifique à ce que l’humanité pressentait depuis longtemps de ses rapports à l’animalité. Son aspect le plus notable ici est de donner à percevoir la dynamique de l’individu humain cheminant de l’humain premier à l’humain dernier, de l’homo animalis… carnalis, psoukhikos anthropos… sarkikos à l’homo spiritualis, pneumatikos anthropos (I Corinthiens II, 14 ; III, 1ss). L’intuition de Yeshoua développée par Paul, c’est que l’esprit donne la vie éternelle et que la chair est inutile, dépassée (Jean VI, 64). Mais l’humain premier souvent se cramponne à sa vie première, refusant de voir que sa chair est corruptible et mortelle ou désespérant d’y échapper.

 

10 juin 2008

 

Ce mariage annulé pour tromperie sur la marchandise donne à réfléchir. L’annulation d’un mariage pour cause de mensonge sur une virginité reconnue comme une « qualité essentielle de la personne » avalise une inégalité sexuelle contraire à l’idéal républicain. Le mariage civil français ne devrait pas intéresser des gens qui ne veulent pas de l’égalité sexuelle ; n’ont-ils pas à leur disposition pour sceller et célébrer leur union des rites plus en harmonie avec leurs valeurs religieuses et culturelles ? Quant à la situation juridique, la société offre d’autres contrats.

Existe-t-il dans le petit topo du représentant de la République au mariage civil un rappel des exigences de la vie républicaine, y compris de celles des droits inaliénables de la personne ? (Mais il est bien d’autres situations sociales où il ne serait pas superflu de les rappeler).

 

Les dieux sont des êtres sacrés ; on ne pénètre pas dans leurs sanctuaires. « Saint, saint, saint », dit la vision d’Isaïe dans le Temple (Isaïe VI, 3) ; et l’Eglise n’en a rien perdu dans sa liturgie. Séparation du sacré et du profane : il faut rendre aux dieux ce qui est aux dieux et aux princes ce qui est aux princes (Matthieu XXII, 21). Mais Aimer n’est pas dieu. Il n’y a rien à lui rendre : Aimer ne possède ni ne domine rien ni personne. Aimer s’intéresse à tout être général avec intelligence : aux sciences et aux arts, aux philosophies et même aux théologies, aux sociologies, aux politiques (rien à voir avec les théocraties). Aimer s’intéresse avec tendresse et respect à tout être concret en son unicité, depuis la plus évanescente onde-particule jusqu’à la plus vive conscience qui découvre et partage sa vie éternelle

 

dans le bouquet de fraîcheurs mauves

étoilées sur leur cœur étroit

tu guettes en les mimant la proie

venue prendre ce qui les sauve

 

tant de beauté ravit l’esprit

qui s’attarde sur l’éphémère

du grand jeu de ces pères mères

où sans fin la vie se poursuit

 

où qui dévore qui féconde

d’année en année renouvelle

l’aventure bête si  belle

des ribambelles de ce monde

 

je sais bien que tu ne sais pas

les limites de ton présent

je vis la proie de cet instant

qui suffit à ton cœur étroit

 

11 juin 2008

 

Au stade de l’humain premier où se trouve la grande majorité de l’humanité, la communication est un mal aussi nécessaire que la clef. Sous le régime de l’altérité négative, il faut protéger les personnes et les biens ; il faut aussi chercher à  persuader les consciences, non certes pour les posséder et dominer commercialement, politiquement, culturellement, religieusement…, mais au contraire, retournant l’arme contre elle-même,  pour les libérer de la communication et de son asservissement.

 

Si l’on admettait que l’humain commencerait avec la conscience de soi, on pourrait supprimer sans vergogne les sous-humains qui ne l’ont pas encore acquise et ceux qui l’ont perdue : embryons, fœtus, voire nouveaux-nés, débiles mentaux, vieillards séniles… Ce qui nous retient face à cette épouvante, ce sont les potentialités et virtualités de la conscience de soi. Jusqu’où aller ?

 

La relation éthique à l’autre apparaît à l’humain premier comme une situation d’obligation. C’est le stade de la loi. Lorsque enfin l’autre apparaît comme le secret de la joie, vient la liberté de la grâce. Chose simple que nos moralistes, kantiens et autres, n’ont pas su découvrir, mais que l’on trouve déjà dans les épîtres de Paul méditant sur le message de Yeshoua.

 

morelles minois chiffonnés

chacune soi dans les miroirs

épars

au grand champ anonyme où elle se croit voir abandonnée

 

Pourquoi cette aspiration en nous à la liberté totale ? Cette traque de tout ce qui l’entrave, de l’extérieur dans la pression oppression familiale, conjugale, sociale, politique ; de l’intérieur dans les désirs, les amours et haines dépendantes, les croyances religieuses, culturelles, et toute la communication que nous avons intériorisée. Nous sommes faits pour la liberté pure, et c’est celle de l’agapè, où elle ne fait qu’un avec l’égalité et la fraternité universelles.

La fraternité de l’agapè n’est pas celle du même mais celle de l’autre comme autre. Elle ne peut être que spirituelle, dégagée de la chair intrinsèquement égocentrique en son nous qui n’est que l’extension de son moi. C’est une fraternité qui ne possède ni ne domine l’autre, qui n’est ni possédée ni dominée par l’autre : elle est liberté pure.

 

12 juin 2008

 

Si votre idéal est de dominer et de posséder l’autre, que feriez-vous de la vie éternelle, où l’on ne pense qu’au bien de l’autre ?

 

Penser avec Merleau-Ponty que la vérité n’est pas solitaire, ce peut être penser que toute chose est liée à toute chose, qu’il faut pour avancer dans la découverte du réel faire concerter les sciences entre elles, mais aussi les sciences et les arts, les philosophies, les théologies, les croyances, les mythes…, exposant chaque connaissance aux questions de toutes les autres.

 

Le danger que l’on court en sacralisant un texte (et pas besoin qu’il soit réputé révélé), c’est de le croire prégnant de sens cachés que l’on pense mettre au jour alors qu’on ne fait que les imaginer. La fréquentation assidue des interprétations devrait nous mettre en garde contre cette illusion (dont on peut se demander s’il ne s’agit pas parfois d’une habile manipulation).

 

L’agapè maîtrise de désir de posséder et dominer. Elle n’est pas un calcul face à la mort où s’en va le désir, mais elle la dépasse en la traitant avec la même tendresse et le même respect que toute autre chose. Et la mort devient « notre sœur la mort » de François d’Assise.

 

adosse-toi au châtaignier

ici maintenant qui t’ombrage

en espérant qu’il te partage

la sagesse de sa lignée

 

le message que son écorce

transsude  en sa douceur amie

se persuade que remis

à tes lèvres qu’elles s’efforcent

de lui trouver les mots qui chantent

le silence où ton âme veille

pour que d’autres âmes s’éveillent

à l’amour qui partout le plante

est la sève avec toi qui vit

fleurissant par-dessus ta tête

dans l’élan de vos cœurs en fête

 

dis que jamais rien ne finit

sous toi la racine qui plonge

demeure quand meurent les feuilles

 

quand viendra l’heure de ton deuil

ton âme peuplera les songes

adossés aux vieux châtaigniers

en d’autres lieux en d’autres âges

où rêveront cet héritage

d’autres passeurs de la lignée

 

13 juin 2008

 

Il ne suffit pas de légaliser l’avortement, de l’euphémiser et lyophiliser en interruption volontaire de grossesse et IVG pour en faire un acte louable et souhaitable. Le législateur a eu recours à cette stratégie communicative pour faire accepter son choix d’un moindre mal, sachant que notre société n’était pas disposée à accueillir humainement tous les enfants qu’elle procréait et que l’avortement clandestin était souvent une tragédie. Il n’a pu le faire que la tête froide et le cœur douloureux. Ainsi devraient faire celles et ceux qui en sont réduits à pratiquer cette extrémité.

 

Le ministère de la défense nationale est un organisme qui, comme les mots l’indiquent, invite les nations alentour et même un peu plus loin à se préoccuper de leur défense.

On sait qu’un pays détenteur de l’arme atomique ne peut craindre une attaque atomique : son ennemi recevrait une réplique au moins égale à son attaque. Lorsque un tel pays veut interdire à son ennemi de l’acquérir, il ne se préoccupe que de préserver sa propre supériorité stratégique.

 

Si la création artistique a besoin de solitude, c’est qu’elle est inspirée et que l’inspiration ne vient à la conscience que dans l’attention au silence de l’inconscient.

 

L’ego surdimensionné des chercheurs est le frein majeur à l’interdisciplinarité. Chacun entend défendre son pré carré, sa sacro-sainte propriété intellectuelle. La collaboration des plus désintéressés a permis les plus belles avancées de la science.

 

lorsque la dernière floche

de brume s’attarde au ciel

tu lui empruntes l’intime

de ses grisailles amuïes

 

avec douceur tu t’approches

pour l’éveiller maternelle

de ta caresse sublime

la rose au bout de sa nuit

 

avant de les essuyer

tu irises d’orient

les larmes qu’elle a versées

sur les ombres de l’absence

 

mais de l’avoir essayée

elle sait bien cependant

que l’onde de tes baisers

n’apaise pas sa présence

 

 

 

14 juin 2008

 

Il existe, on peut en acquérir la certitude, un être et donc un mode d’être où la liberté et l’égalité sont une seule et même chose dans la fraternité universelle. Cet être c’est aimer dont la vie appelle l’autre à le rejoindre en sa joie.

 

Après avoir dormi de son sommeil le plus profond dans le minéral et rêvé dans le végétal, notre univers ouvre les yeux dans l’animal et commence de s’éveiller en l’humain. Il achève son éveil en la conscience totale des êtres qui participent à la vie d’aimer.

 

Un journal intime est la relation des préoccupations d’une conscience qui se fait en les écrivant. Ces préoccupations peuvent être évènementielles, sentimentales, intellectuelles, éthiques, mystiques, artistiques, politiques… Il est d’autant plus intime qu’il livre ce que cette conscience vit comme essentiel.

 

la cire sous la flamme attend

de suivre sa métamorphose

de poursuivre ce que le temps

réserve à toute chose

 

chacune de ses particules

seules à exister

sent bien que jamais ne recule

l’élan des destinées

 

la force ici qui les rassemble

est l’œuvre d’un même génie

persuadé que se ressemble

ce qui les réunit

 

si leur nom est une illusion

commode pour qui utilise

leur service et que la raison

oppose à ce qui les divise

 

leur substance dit pour le doigt

et l’œil une réjouissance

de fragrance fine en l’émoi

qui mène droit au sens

 

chacune sait près de la flamme

que se prépare son passage

et la brûlure annonce à l’âme

de nouveaux paysages

 

15 juin 2008

 

Les aléas de la démocratie. On feint de s’adresser à des consciences libérées par les Lumières alors que l’on a sous les yeux l’évidence de consciences faibles manipulées sans vergogne par la communication commerciale, politique, culturelle. Quel sens peut alors avoir un référendum portant sur une constitution ou un traité que l’écrasante majorité des votants n’auront pas lu et qui sont de toute façon incapables de le comprendre ? (Est-on sûr que les parlementaires eux-mêmes soient tous en mesure d’en rendre compte ?) Le bon sens demande que l’on dise non à un texte que l’on ne comprend pas.

 

un instant elles filent

couple souple en sa double élastique distance

elles filent elles filent

entre deux rangs de maïs comme l’eau dans le ru elles filent

     elles filent s’arrêtent

tournent la tête surveillent l’intrus

gardent prudentes la distance

elles filent filent elles filent

 

leurs silhouettes brunes

à peine de la terre brune détachent leurs figures

elles filent

formes parfaites teintes discrètes

le regard

se complaît en leur épiphanie

 

l’esprit

qui maintenant les sent en lui ravi

les voit s’éteindre se dissoudre ton sur ton

brunes dans la terre brune

l’esprit

garde le souci de leur vie

 

où sont-elles si brèves après l’instant

elles filent

 

Autrui est le différent et il est l’autre. Il est l’autre, cet être à qui je puis donner vraiment sans attendre rien de retour, pas même ma satisfaction intime. Ce n’est ni pour ni malgré sa différence de sexe, de race, d’âge, de culture, de nation, de religion, de politique, d’éthique que je l’aime, mais parce qu’il est lui, elle, l’autre. Et qu’aimer l’autre me fait participer à Aimer, au vouloir l’autre comme autre en son être et devenir. Autrui est la joie éternelle.

Depuis sa base animale où plaisir et douleur animent le dynamisme de l’existence, l’aspiration au bonheur et l’exécration du malheur conduisent la conscience vers sa béatitude enfin découverte dans l’amour de sollicitude.

 

16 juin 2008

 

La joie d’Aimer vous paraît insensée, impensable, inaccessible ? Si vous goûtez parfois au plaisir de faire plaisir, vous en avez dans l’esprit une avant-première.

 

Derrière l’épaule de qui regarde par-dessus l’épaule de qui regarde, il peut toujours y avoir un autre qui regarde et par-dessus l’épaule de qui… L’imagination de cette topologie comme d’une droite infinie, ou comme d’un cercle de rayon infini où chaque regard serait à la fois dernier et premier, répond-elle à celle du face à face où l’œil de chacun est le miroir de l’autre à l’infini ? L’altérité spirituelle échappe aux lois de l’espace. Est-ce pourquoi elle demeure indicible ?

 

Plasticité du langage ? Un texte sacralisé offre à l’imagination la chance de le justifier jusqu’en ce que l’évolution de l’humanité l’a rendu inacceptable. Ainsi l’allégorie a permis aux exégètes grecs de sauver l’Iliade et l’Odyssée. Puis les exégètes juifs grécisés d’Alexandrie ont appliqué ce traitement allégorique à la Torah, et Philon a ouvert la voie au chrétien Origène dans l’établissement des quatre sens de l’Ecriture : le littéral de l’histoire, l’allégorique de la foi, le moral de l’éthique et l’anagogique de l’espérance céleste. La patristique en a fait ses choux gras : quand on pense qu’Athanase, encore un Alexandrin, a réussi le tour de force de démontrer que le récit de la création de la Genèse révélait déjà implicitement le dogme de la Trinité… Il a fallu la désacralisation progressive du monde pour que l’exégèse chrétienne retrouve la raison et la vérité nue du texte en le replaçant dans l’histoire. Ainsi est né l’espoir de découvrir le message de Moïse et de Yeshoua.

Les mystiques soufis se sont engagés dans une voie parallèle, faisant naître l’espoir de mettre au jour l’intuition de Mohammed purifiée elle aussi de ses scories primitives.

 

qui caresse ainsi les nuages

faisant inouï jouer fantastiques

leurs corps plastiques

 

où s’en vont perdus sans visage

les yeux éblouis devant la splendeur

nus toute une heure

 

entre là-bas tout ce qui va

et vient se déforme se forme libre

en ce qui vibre

 

et l’ici rené de l’esprit

ne cesse jamais cette connivence

où tout fait sens

 

17 juin 2008

 

Sans miroir, c’est évident, on ne se voit pas vieillir. Ce sont les autres qui nous voient vieillir, et parfois leurs regards et leurs façons de faire tendent à nous le donner à sentir. Le corps tout de même, avec ses soupirs, ses murmures, ses cris parfois, nous en livre des signes. Mais l’esprit ? Vieillit-il ? Nous pouvons éprouver notre dégradation et notre usure comme celles de « l’homme extérieur », tandis que « l’intérieur se renouvelle de jour en jour » (II Corinthiens IV, 16). Notre spiritualité se présente à notre conscience en son indépendance du corps ; quoiqu’on ait pu tenter de nous faire croire que nous étions notre corps, nous savons bien que nous ne sommes pas que notre corps.

 

Faut-il dire que les soufis sont les musulmans qui vivent au plus près de l’intuition de Mohammed ?

Pour découvrir l’intuition d’un prophète, il faut la détacher du fond culturel où elle est apparue et qui n’a pu manquer de la marquer. Chez Yeshoua, ce fond est celui du patriarcat et du messianisme. Chez Mohammed, le messianisme judéo-chrétien s’est atténué et le patriarcat s’est renforcé au point de devenir guerrier.

Dans la perspective du retour imminent du messie, le Nouveau Testament chrétien fige la morale quotidienne. Si dans l’Esprit il n’y a déjà plus « ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre » (Galates III, 28), la présente condition humaine n’a plus d’importance. On maintient le statu quo : « Femmes, soyez soumises à vos maris », « serviteurs, soyez soumis à vos maîtres » (Ephésiens V, 22 ; VI, 5. I Pierre III, 1 ; II, 18). « Si tu étais esclave quand tu as été appelé (quand tu t’es converti), ne t’en soucie pas », car « le temps se fait court… elle passe, la figure de ce monde » (I Corinthiens VII, 21, 29, 31).

 

au centre nulle part

et partout dans l’immense

notre univers s’avance

 

dans la poussière

des galaxies

qu’est notre terre

pour l’infini

 

derrière les paupières closes

et les pétales de la rose

le parfum des dix mille étoiles

dans la nuit pour toi se dévoile

 

alors cultive l’art

de raffiner le sens

en la belle présence

 

au centre nulle part

et partout dans l’immense

notre univers nous pense

 

18 juin 2008

 

Lorsqu’on parvient à dégager l’intuition de Yeshoua de sa gangue, on la voit resplendir comme un feu. L’univers alors est un buisson ardent, et nous en sommes.

 

Notre recherche, notre découverte enthousiaste d’exoplanètes témoigne de notre secret désir de communion à l’univers.

Yeshoua fut-il le premier humain à avoir eu l’intuition de notre citoyenneté universelle ? Qu’il ait, selon Jean, choisi de révéler « le Don de Dieu » et le « culte en l’Esprit » détaché de tout lieu à une femme et à une femme appartenant à un peuple détesté de ses concitoyens, cela devrait nous le donner à penser (Jean IV, 10, 21-24). La Pentecôte, où selon les Actes des Apôtres des gens de toute langue entendirent l’Esprit s’exprimer à chacun dans la sienne, fait partie de cette intuition.

Dès lors « nous sommes tous Américains », mais nous sommes aussi tous Afghans, Albanais, Algériens, Allemands, Anglais, Angolais, Argentins, Arméniens, Australiens, Autrichiens… Zambiens, Zimbabwéens.

Les tenants de l’altérité positive sont l’avant-garde de l’évolution de l’humanité et de l’univers

 

En altérité positive, on n’a de devoir envers soi-même qu’en conséquence de la dilection que l’on porte aux autres.

 

regarde bien là-bas le buisson du soleil

arrête-toi détourne-toi approche

déjà le feu s’est allumé

ne le sens-tu pas dans ton cœur

 

vienne l’aurore sonne l’heure

où dans la dernière fumée

toute embrasée sans peur et sans reproche

l’humanité enfin connaîtra son éveil

 

En révélant son intuition essentielle à la Samaritaine, une femme, une étrangère, Yeshoua la dégageait du patriarcat et du messianisme.

 

19 juin 2008

 

Les grands textes des religions (Védas, Torah, Evangile, Coran…) et ceux de toutes les philosophies sont offerts à notre réflexion. Aucun n’a sur nous droit d’autorité, mais notre conscience peut y découvrir ce qui s’accorde à ses intuitions informulées.

 

« J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Matthieu XXV, 35). Si notre condition d’humain premier nous force à garder raison et à nous protéger de la prédation, nous et nos biens, nous devons aussi faire place en notre conscience à l’humain dernier, à son désir d’ « accueillir toute la misère du monde. »

La transition de l’humain premier à l’humain dernier (qui seul a accès à la joie qui demeure) est chose modulable de conscience à conscience. Elle concerne la responsabilité personnelle, mais elle ne peut manquer d’influencer l’évolution de l’humanité vers « un monde plus humain ».

 

CNRS. Le cloisonnement de la recherche ne peut que susciter la réprobation de l’altérité positive, elle qui prône la réciprocité féconde de la diversité et de l’unité. Plus une connaissance se spécialise, plus elle devrait intensifier ses relations avec les autres connaissances, dans son intérêt propre comme dans celui de chacune des autres et de la connaissance totale où elles s’intègrent.

 

quelle source garde encore

pour le regard qui l’aborde

la puissance qui étonne

et défend que l’on s’approche

 

les ombres de la forêt

accueillies par ses reflets

lui murmurent au plus près

l’âme qui s’y reconnaît

 

si tu gardes la distance

de ces lèvres qui se penchent

tu verras aux yeux de l’ange

la présence du silence

 

20 juin 2008

 

CNRS. Dialectique de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée, du savoir pour le savoir et du savoir pour l’action, de la connaissance désintéressée et de la connaissance intéressée. Ambiguïté de l’intérêt : on peut être un chercheur désintéressé de la recherche intéressée comme de la recherche désintéressée.  L’altérité positive clarifie, simplifie les perspectives. Le chercheur qu’anime le souci de l’autre peut aussi bien s’investir dans la recherche de nouvelles molécules à fabriquer pour guérir que dans la recherche de nouvelles particules à découvrir pour savoir. Et intéresser les autres au savoir désintéressé c’est les inviter à la connaissance désintéressée de tout être.

L’altérité positive est une spiritualité. Ce n’est pas un pouvoir, c’est une inspiration. Elle invite à voir en tout autre un être digne d’intérêt, de respect, de sollicitude : en chacune des consciences qui habitent notre terre et qu’il nous est donné de rencontrer comme notre prochain, mais aussi en chaque animal, chaque végétal, chaque minéral ; et elle anime notre approche des sciences et des arts, de tout ce qui introduit à la connaissance de l’autre

 

l’œil de la terre qui épanche

les larmes de sa joie

se donne

 

remonte au fil de leur murmure

la vie qui s’aventure

et vois

 

dans la clairière où se découvre

la source du mystère

entonne

 

à ton silence le silence

donne de reconnaître

un toi

 

Nos différences sont la monnaie d’échange de notre altérité. Il ne s’agit pas de se rallier à l’autre ni de le rallier à soi, mais de nous rencontrer et nous entretenir sans plus savoir si donner est recevoir ni recevoir donner. Il s’agit de sollicitude pour l’autre, de réjouissance en l’autre.

 

21 juin 2008

 

Changer de religion, de philosophie, de politique…, ou simplement évoluer en celles que l’on a héritées de son milieu familial et social, cela ne peut se faire valablement que dans la liberté, à l’abri de toute pression et manipulation.

Nos opinions et nos convictions révèlent leur degré d’incertitude dans l’écoute de notre intuition de l’être. La lucidité engendre alors le doute, invite à rechercher la solidité des certitudes, d’une certitude au moins sur laquelle bâtir une vie à toute épreuve.

Les opinions et convictions demeurent, mais on sait désormais que l’on n’est plus prêt à mourir (ni à tuer) pour elles, pas même à les défendre bec et ongles. Elles deviennent la monnaie d’échange de nos entretiens avec l’autre.

Reste ici une valeur pour laquelle on peut se sentir prêt à mourir (évidemment pas à tuer) : la valeur de l’autre, et mourir pour l’autre ne serait pas un sacrifice mais une inhérence de la vie éternelle.

 

Lorsqu’on apprend que pour le Talmud la loi du talion, « œil pour œil, dent pour dent », n’est pas ce qu’un vain peuple pense, que bien loin de légitimer la vengeance elle promeut la réconciliation, on s’émerveille à nouveau de la plasticité du langage et de l’habileté des herméneutes. Mystiques du Coran, à vos plumes, à vos blogs… Il ne s’agit pas de tuer l’infidèle (IX, 5), mais de tuer l’infidélité qui guette le cœur des croyants (et les incite à tuer l’infidèle).

 

est-il un centre en ce bouquet

d’iris où les diagonales

discrètes disent aux pétales

l’autre de leur secret

 

le ton sur ton des profondeurs

sombres jusqu’aux surfaces claires

chante insaisissable cet air

que l’on écoute toute une heure

 

si l’or de la lumière enlace

sans l’oppresser le fouillis bleu

la matrice du vase peut

l’enfanter sans qu’il ne se lasse

 

que nous laisse alors de son âme

Vincent pour que nous lui disions

l’élan de notre communion

au sang qui s’en réclame

 

22 juin 2008

 

L’idéal de l’Occidental moderne est de prolonger sa vie indéfiniment jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un glorieux débris. D’où l’on peut conclure qu’il a perdu l’esprit.

Alzheimer. Pour un matérialiste, qui n’est que son corps, cette démence sénile devrait n’être que dégradation et descente au néant. Pour un spiritualiste, qui n’est pas que son corps, c’est la perte progressive de ses moyens d’expression et de communication tant avec lui-même qu’avec les autres. Mais il est peu probable que l’un comme l’autre aillent au bout de leur conviction. Chacun garde un doute plus ou moins conscient, plus ou moins précisé, plus ou moins prononcé, sans même souvent se préoccuper de savoir ce qu’est une conviction (Les positions sur les implications de l’avortement devraient varier selon des courbes similaires).

 

« Il ne fut jamais au monde deux opinions semblables. » Etrange chose que Montaigne n’aurait sans doute pas écrite s’il avait pu penser à la grégaire opinion publique. Mais il annonçait l’esprit de la liberté d’opinion de la Déclaration des droits de l’homme. Liberté fragile, illusoire souvent, sans cesse manipulée par la communication.

La lucidité devrait nous conduire à considérer nos opinions, nos convictions même, comme incertaines. Se mettre à douter de ses convictions (comme le fit Descartes ?), c’est se mettre en chemin vers la vérité. Cela peut conduire à un agnosticisme tolérant et plus que tolérant, respectueux des idées d’autrui et prêt à en faire la monnaie d’échange de ses entretiens avec lui.

Heureuse la conscience à qui vient une intuition inattaquable en raison. Celle de l’altérité positive est fondée sur la relation ontologique de l’être infini et des êtres finis, et sa force éthique a l’évidence du bien. Elle invite à la table ronde des convictions.

 

l’eau coulait coulait rien ne l’arrêtait

 

la glaise

et le galet près de l’eau conversaient

car de la glaise on fait la coupe

et du galet

le glaive qui coupe

 

l’eau coulait coulait rien ne l’arrêtait

 

23 juin 2008

 

Aimer est au-delà du Ciel et de l’Enfer de Blake qui ne sont que les énergies premières de la haine et de l’amour empédocléens, de la séparation et de la fusion, du glaive ouranien et de la coupe chthonienne, de la répulsion et de l’attraction. L’altérité d’Aimer conjoint la proximité de la tendresse et la distance du respect. Elle veut que l’autre soit autre en son partage d’un même être.

 

L’évidence de l’altérité positive anime les convictions et les opinions, car c’est une spiritualité, une force d’inspiration.

 

l’aurore à cette galaxie

spirale miniature donne

sa géométrie pure

 

cette beauté née de la nuit

s’explique au regard qui s’étonne

irisée de murmures

 

il te faudra passer une heure

à tendre les yeux au silence

à genoux devant elle

 

lorsque s’enflera la rumeur

de sa sœur lointaine en l’immense

elle sera ta belle

 

mais garde-toi de l’effleurer

 

la juste distance est le prix

de l’excellence ultime

 

lorsque le souffle fait vibrer

les lumières de son esprit

elle habite l’intime

 

le fil du centre se dévide

et plus loin que notre univers

s’en va vers l’infini

 

ne crains pas de gagner le vide

lorsque du ventre de la mère

s’élance enfin ton cri

 

L’accès à l’humain dernier requiert-il que l’on soit prêt à mourir pour une certitude ? Si l’on comprend que l’humain dernier est fondé sur l’altérité positive, on est prêt à mourir pour l’autre.

 

24 juin 2008

 

Est-ce par simple raisonnement que les Mu’tazilites, Leibniz et quelques autres ont compris les limites de la puissance divine (contrairement à ce que pense Descartes, Dieu ne peut faire que deux et deux fassent cinq) ? N’étaient-ils pas guidés par une intuition unitaire, celle-là même qui déclarait le monothéisme irréductible de Moïse et de Mohammed ? Appréhendée ontologiquement, l’unicité divine implique l’indistinction de ses attributs et de son essence. Cette indistinction écarte toute opposition entre sa volonté, son amour, son intelligence, sa beauté…

Dire que Dieu est contraint par la raison n’a pas de sens puisqu’il est la raison, que la raison se confond avec son être. C’est notre condition qui nous fait voir l’être en ses éléments, tel qu’il est en notre constitution matérielle faite de distinctions et d’oppositions. Laissée à sa seule logique de discontinuités et d’articulations, notre intelligence discursive n’accède pas à l’intuition. L’intuition est l’expression de l’esprit à la matière. Un matérialisme pur doit refuser l’intuition et jusqu’à l’idée d’intuition, à moins de la réduire à une illusion de l’imagination. On le voit bien à la difficulté que l’intuition rencontre pour garder sa place dans les théories récentes de la connaissance.

En donnant aux consciences qui l’accueillent de participer à son être, Aimer, par inhérence, leur donne l’intuition unitaire de la liberté et de l’égalité dans la relation à l’autre. L’amour exclusif de mon semblable me libère des dernières entraves de mon moi.

 

l’épi là-bas qui pâlit

dans la lumière poursuit

son aventure

 

seul au monde avec la foule

blonde au tapis qui déroule

ses songes mûrs

il écoute dans le vent

l’unique frémissement

qui le rassure

 

le pur élan réjoui

de ses flancs lui multiplie

la vie future

 

Lorsque l’art garde contact avec la vie, il ne peut échapper à la beauté. Même les portraits convulsés de Francis Bacon lui doivent leur attrait esthétique.

 

25 juin 2008

 

Il est des intuitions qui viennent à la conscience avec la force d’adhésion de l’évidence. Si cette évidence apparaît réservée à la conscience à laquelle vient cette intuition, c’est que les habitudes de pensée qui gouvernent les consciences nourrissent leur réticence à accepter les démonstrations que l’intuition établit pour se fonder en logique.

La réticence d’une religion établie face à une intuition nouvelle est prévisible si cette intuition contredit la doctrine établie. Cette intuition n’a quelque chance de se faire accepter que si elle use de compromis avec la vieille doctrine. Chez Yeshoua, ce compromis a pris la forme de l’acceptation du mythe messianique et de ses implications.

Lorsqu’on apprend que le complexe mythique de la création ex nihilo, du combat manichéen entre le bien et le mal, du sauveur et de la fin de l’histoire, était déjà présent dans la vieille religion iranienne, on mesure mieux ce qui dans le judéo-christianisme appartient en propre à l’intuition de Moïse  et à celle de Yeshoua qui l’accomplit. Cette intuition est d’ordre éthique : le dieu tout-puissant y devient progressivement le dieu tout-aimant qui invite tout être à participer à son altérité positive, à la dilection. Poussée au bout de sa logique, cette intuition ne peut que mettre à mal le complexe dogmatique chrétien chez les consciences éprises de cohérence.

 

rien de nouveau sur ton visage

 

la chaîne des ancêtres avec moi te contemple

la même aussi changeante en tes retours

et différente en la nuance

en la nuance

 

orbe parfaite hache bipenne corne faucille

quelle haine quel amour

depuis toujours te font fidèle à la mer et au ventre

à tout ce qui jaillit grandit périt jaillit grandit périt

 

inaccessible tu n’es plus

mais désirable chair pour la chair affamée de la terre

hostie de l’énergie

merveille du soleil qui depuis l’origine

te comble de baisers de feu

 

Le monde n’est ni l’être illusoire de l’hindouisme, ni l’être mauvais de la gnose. Il est l’être devenir de l’altérité.

 

26 juin 2008

 

à pas lents tu t’avances dans le champ

 

à ton aine mûrie la mer insiste

étale rassurée que son content

est montée de la glèbe et la glèbe du schiste

 

le blé ne pousse pas sur le caillou

le dur pourtant est le père du mou

et qui sait dans le temps à quoi l’amour

et la haine embrassés peuvent donner le jour

 

si tu peux t’attarder écoute bruire

l’onde lointaine et proche de la mère

en gésine d’étoiles dont le rire

éclatant jusqu’ici t’apporte l’univers

 

A faire de l’univers une illusion, une maya, on risque de perdre la chance de donner voix à la jubilation du cantique des créatures, de retomber dans le dualisme du sacré et du profane, peut-être même dans le manichéisme qui fait de la matière l’œuvre mauvaise d’un mauvais demi-dieu ou la victime cosmique du péché originel. La connaissance de l’évolution apporte son soutien à l’intuition de l’altérité positive de l’être pour accueillir le monde avec respect et tendresse et pour s’en réjouir.

 

Lorsqu’elle a dû admettre que le retour du Christ était remis aux calendes grecques, l’Eglise aurait pu consacrer le meilleur de ses efforts à faire passer dans la vie quotidienne l’intuition de la vie éternelle vécue dès cette vie : œuvrer à la suppression de l’esclavage et de l’inégalité des sexes, éliminer de son enseignement moral tout ce qui n’est pas inhérent à l’altérité positive de la dilection, s’affranchir de son héritage patriarcal et messianique.

 

La croyance à la résurrection de la chair est historiquement liée au mythe messianique, à la restauration de la fin de l’histoire. Reste la question de l’immortalité de l’âme dans la dynamique de l’évolution. Quels sont les humains  susceptibles de l’atteindre ? A quel seuil de l’humanisation ? Celui de l’homo faber ? De l’homo sapiens ? De l’homo sapiens sapiens ? Pour Yeshoua, si l’on en croit la parabole du Bon Samaritain (Luc X, 25-37), la vie éternelle est liée à l’agapè. Au vrai, pourquoi vouloir persévérer dans son être au-delà de la mort si l’agapè qui y règne ne nous intéresse pas ? « Buvons et mangeons, car demain nous mourrons. »

 

27 juin 2008

 

L’immortalité de l’âme suppose que le réel, le réel humain en particulier, n’est pas ce que la science matérialiste nous l’affirme être. Qu’est le psychisme pour la science matérialiste ? Une illusion ? Les scientifiques, matérialistes ou non, se gardent bien de définir le psychisme lorsqu’ils en parlent. C’est que personne n’est capable de dire ce que c’est alors même que personne ne peut se passer d’en parler.

 

Si l’on affirme que l’on ne connaît que ce que les sens nous donnent de connaître, on peut aussi affirmer que la causalité est une illusion engendrée par l’habitude. D’où il suit qui si l’on déclare la causalité inhérente à l’être, on déclare aussi que les sens ne sont pas notre seule source de connaissance.

 

quelle fleur aujourd’hui au jardin iras-tu

cueillir pour me l’offrir

 

ou peut-être crois-tu que toutes m’appartiennent

que ta démarche est vaine

 

ou bien soupçonnes-tu qu’il n’est rien qui ne soit

en quelque sorte moi

que pour ce que je veux je n’ai aucun désir

sinon de le chérir

 

alors dans le jardin tu vas t’émerveiller

au fond de mes pensées

 

alors s’élèvera au silence la voix

de la réjouissance

 

Difficile de prétendre qu’on ne pense qu’avec des mots lorsqu’on sait qu’Einstein affirmait le contraire.

 

Le passage de l’humain premier à l’humain dernier, qu’on l’appelle rupture, conversion, discontinuité, seuil, est une transition jamais achevée. Jusqu’à sa disparition dans la mort, l’humain est double, chair et esprit alors même qu’il a opté pour l’esprit. Paul, qui ne cessait de parler de l’homme animal extérieur et de l’homme spirituel intérieur, continuait de s’écrier : « Malheureux homme que je suis. Qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Romains VII, 24).

 

28 juin 2008

 

Pour une conscience qui accepte le « Dieu est Amour » en toutes ses implications, il n’y a plus de problème du mal. L’amour veut la liberté de l’autre. Le Tout-aimant ne peut être le Tout-puissant ; il laisse à l’énergie, à la matière et à la vie comme à  la conscience réfléchie leur libre indétermination tâtonnante. Comment voulez-vous que tout y soit parfait (au sens où on l’entend habituellement) ? Tout ne serait que mécanique parfaite, y compris notre conscience totalement déterminée.

 

Vitesse vertigineuse des processus physico-chimiques. On nous donne l’exemple biomoléculaire du repliement de la protéine produite par l’ARN (Science et Vie n° 1090). Cette vitesse, semble-t-il, exclut le tâtonnement aléatoire. Alors, comment l’expliquer ? On n’a pas fini de découvrir le réel… et le psychisme qu’il inclut.

 

coursière de l’univers

insurpassable Atalante

tes dix mille vierges hantent

les moindres coins de l’éther

 

plus légères que le vide

quelle folle force entraîne

leur aventure intrépide

dans l’immensité sereine

 

quelle élastique souplesse

les fait bondir et nous dire

les images qui se pressent

pour nous donner à sentir

l’éblouissement des lignes

et la douceur des couleurs

l’intelligence des signes

le frémissement du cœur

 

invisible tu invites

le plus proche au plus lointain

et dessines la limite

où s’arrête le destin

 

immortelle sur tes ailes

passe la réjouissance

et je sais que tu devances

l’amour à l’amour fidèle

 

Il peut être irritant de parler de dette culturelle ou philosophique entre les peuples. Il est plus respectueux de parler de dons purs qui n’attendent pas de contredon ; où le don en retour apparaît comme un don neuf.

 

29 juin 2008

 

La pensée africaine offre à la pensée européenne son totalisme conceptuel, remède au cloisonnement discursif. La pensée européenne offre à la pensée africaine son articulation logique, remède à la confusion intuitive. Mais parler ainsi est odieusement réducteur. La possibilité même qu’a chaque culture d’accueillir les autres montre bien que, manifestes ou latentes, toutes les formes de la pensée sont présentes en notre psychisme.

 

pour toi belle plante Eve

dans le secret

se fait

entendre le concert des mille flûtes de la sève

 

Si la spiritualité de l’altérité s’efforce ici de garder contact avec la poésie, c’est que pour elle l’approche esthétique du réel est aussi nécessaire que le sont l’approche scientifique et l’approche philosophique. La lectrice, le lecteur est invité à accueillir le poème esthétiquement, non pour le comprendre mais pour le ressentir, non pour le juger mais pour le goûter s’il la, le touche et lui donne d’avancer sur le chemin du réel.

 

La spiritualité de l’altérité n’est pas une religion. On ne l’enferme pas dans un temple ou un domaine. L’esprit, dit Yeshoua, n’est ni de Jérusalem ni de Samarie, mais de partout et nulle part (Se référer à Yeshoua de Nasèrèt, ce n’est pas ici s’affilier à une religion, c’est reconnaître une intuition que l’on sent et pense décisive pour l’évolution spirituelle des personnes et des sociétés).

Les religions sont exclues de la vie politique et sociale par la laïcité dans la mesure où elles se comportent comme des pouvoirs. La spiritualité n’est pas un pouvoir ; par définition c’est une inspiration. La spiritualité de l’altérité ne cherche ni à dominer ni à posséder ; mais sa sollicitude pour tous et pour tout la fait s’intéresser à la politique, à l’éthique, à la recherche scientifique, à la création artistique… à l’actualité.

 

La spiritualité de l’altérité n’est pas une spiritualité du moi, mais de l’autre (évidemment). Elle ne cherche pas l’épanouissement personnel. Elle ne se soucie que de l’autre, elle se désintéresse de soi. Ce désintéressement lui est inhérent. Son altérité n’est pas une concession à l’autre, c’est le souci exclusif de l’autre.

 

30 juin 2008

 

la marée de la sève

au plein du champ s’étend infiniment

monte et te multiplie

tes enfants Eve

 

Si l’altérité positive s’intéresse à la poésie autant qu’à la philosophie, ce n’est pas qu’elle serait une philosophie cherchant à mieux pénétrer l’être par la connaissance immédiate de la poésie. C’est qu’elle reconnaît la pluralité des approches du réel, en l’occurrence la dualité de l’approche intuitive et de l’approche discursive, de l’art et de la science. L’altérité positive invite toutes les formes de connaissance à s’asseoir à la table ronde de la quête du réel, sans accorder à aucune le privilège de diriger les autres.

 

Actualité bioéthique. La question de la mère porteuse échauffe les esprits ces jours-ci. Le seul guide de la spiritualité de l’altérité, c’est évidemment l’autre.

Les religions patriarcales que sont les trois monothéismes voient en leur dieu le propriétaire de la vie, de tout ce qui touche à la procréation, au sexe (comme de tout ce qui touche à la mort sauf lorsqu’il s’agit de trucider l’ennemi). Aimer, esprit de l’altérité positive, n’est pas le grand propriétaire divin de toute chose ; il ne se réserve même pas le pré carré du sexe. « Aime et fais ce que tu veux ». Aimer, c’est ici ne penser qu’à l’autre, n’être pour l’autre que sollicitude et ne trouver qu’en l’autre sa joie. Bref, si tu veux porter, couver l’enfant de ta fille parce que son ventre ne le peut, n’hésite pas, ne résiste pas à l’amour qui t’inspire. Et si tu le fais gratuitement pour une mère que tu ne connais ni d’Eve ni d’Adam, alors tu es entrée dans la vie éternelle (à condition que tu le fasses vraiment pour l’autre et non pour l’autosatisfaction de ta générosité).

Au législateur de dire ce que la loi permet et ce qu’elle interdit. L’altérité positive espère qu’il sera guidé par une sagesse inspirée afin d’éviter qu’aucun tort ne soit fait à personne, qu’aucune exploitation ni domination ne soit commise à l’endroit de qui que ce soit.

(Si la loi n’interdit pas totalement la prostitution, pourquoi interdirait-elle totalement la maternité de substitution ? La sagesse ne lui demande que de gérer au mieux les problèmes de l’humain premier).

 

1er juillet 2008

 

Avalokitésvara. Pour l’altérité positive, le bodhisattva est la forme aboutie du bouddhisme : il, elle fait passer l’autre avant soi. La compassion d’Aimer l’habite, lui donne sa pensée et son agir, son être. Elle, il ne vit que pour les autres.

 

grains de blé grains de sable

cette plage là-bas s’étend à tous

à toutes

 

miroir de l’innombrable

la grève aux étoiles sourit

sourit

 

aucun enfant ne joue

jusqu’à ce qu’en la nuit s’égraine

s’égraine

les dix mille bijoux

que sort de son trésor la reine

la reine

 

son grand corps en grossesse

se donne à son autre profuse

profuse

 

le lait de la tendresse

humaine vit d’aimer toujours

toujours

 

grain de blé grain de sable

étoile tu connais tu es connue de tous

de toutes

 

Le législateur inspiré par l’altérité positive sait où va l’humanité, mais son idéal est modulé par son réalisme de l’humain premier en transition vers l’humain dernier. Ce législateur tient compte des mentalités et de leurs évolutions. Si en bioéthique les mentalités occidentales restent marquées par la sacralisation de la vie, il faut bien qu’il en tienne compte ; cela fait partie de son sens de l’autre.

Si cependant il doit traiter avec l’irrationalité, il doit se guider sur la rationalité, utiliser la cohérence, la non-contradiction dans la compréhension des enjeux et dans la mise au jour des solutions opportunes.

 

 

2 juillet 2008

 

Pour l’humain premier l’enfant appartient à ses parents, à sa mère en particulier. Il faut donc tenter de savoir qui est sa vraie mère ou s’il en a plusieurs : biologique (issue de son ovule), porteuse, adoptive, éducatrice, spirituelle (Pour l’humain dernier, l’enfant, pas plus qu’aucun autre être humain, n’appartient à personne : « Qui est ma mère ? » Marc III, 33. Il n’existe plus ici ni mère ni père, pas même spirituel puisque l’Esprit transcende toutes nos représentations).

 

Qu’est-ce qu’une « potentialité de personne humaine » ? Un embryon ? Et pourquoi pas un ovule, voire un spermatozoïde ? Où sont les seuils ? Quel seuil entre une potentialité de personne humaine et une personne humaine ? Bien malin qui nous apportera une réponse péremptoire.

 

l’or de son diadème à l’aube se transmue

en platine éclatant ceignant sa chevelure

bleuissant ses fidèles adorant tant que dure

le rite du lever de leur déesse émue

 

et lorsque l’œil tendu se perd dans l’infini

du nimbe de lumière où la toison l’absorbe

le signe de la vierge qui envahit son orbe

regagne l’oraison où le cœur la bénit

 

Reconnaître l’infinité de l’Etre, c’est par inhérence reconnaître sa présence immédiate à notre être, mais aussi son altérité positive : comment voudrait-il pour lui-même notre existence, comme celle de tout être fini, alors qu’il est tout l’être, sans manque donc sans désir. Il ne peut vouloir l’autre que pour l’autre.

Penser qu’il veut les êtres finis parce qu’il doit le vouloir pour être l’altérité positive, c’est introduire une division impensable en son être. Il ne s’agit en réalité pour lui ni de vouloir les êtres finis ni de le devoir : son altérité est inhérente à son être et donc totalement libre si l’on admet qu’être libre c’est pouvoir agir selon son être.

Le désintéressement pur que nous admirons et auquel le meilleur de nous-même aspire est un désir de participation à son être, à sa vie. Par inhérence de notre finitude centrée sur elle-même, cette agapè nous est inaccessible. Elle est le Don, la grâce. « Pour les hommes c’est impossible ; pour Dieu tout est possible » (Matthieu XIX, 26).

 

3 juillet 2008

 

les volutes s’élèvent

l’haleine tiède à l’aube de l’étang

s’expire et rêve

 

les sylphides graciles

esquissent pour se dire quelques pas

imperceptibles

 

à l’air se donnent-elles

naïades transmuées diaphanes

en pures ailes

 

à leur heure dernière

pour l’espace leurs formes s’effacent

dans la lumière

 

Est-il besoin de dire que le « ni… ni » rhétorique est le négatif photographique du « et… et » et qu’il y a profit à les penser l’un avec l’autre ?

Si « l’homme n’est ni ange ni bête », c’est qu’il est aussi ange et bête. « Qui veut faire l’ange fait la bête ». Qui veut faire la bête risque-t-il de faire l’ange ?

Il est bon de se savoir et sentir animal. Cela peut nous permettre de nous mieux évaluer et de mieux évaluer l’animal. Il est bon aussi de se savoir et sentir esprit, différent de l’animal et appelé à « passer au-delà ».

La connaissance de l’évolution de la matière, de la vie et de la conscience nous donne de comprendre la dynamique qui l’anime et son progrès axiologique.

Lorsque l’humain reconnaît son passé matériel, vital et animal, il est prêt à adopter envers l’animal, le vivant et la matière elle-même une attitude respectueuse et bienveillante, à dépasser la simple préoccupation de l’intérêt actuel et futur de l’humanité.

L’humain premier peut éprouver de la sollicitude à l’égard de l’animal parce qu’il le ressent comme un parent, comme faisant partie de son « nous », de son moi étendu. Inspiré par l’altérité positive, l’humain dernier a pour cet autre qu’est l’animal, le végétal, le minéral, le cosmos tout entier, une attitude de dilection et de réjouissance.

 

L’humain qui s’animalise se dégénère, l’humain qui se divinise se génère (Pic de la Mirandole ?)

 

4 juillet 2008

 

Un journaliste s’indigne de ce que les dirigeants de l’Europe n’aient pas su anticiper le Non irlandais à la nouvelle constitution européenne. L’avait-il anticipé, lui ? Et qui suis-je, moi, pour le critiquer sans me critiquer ? Et toi, qui es-tu pour me critiquer ? (Derrière l’épaule de celui qui regarde derrière l’épaule de… il y aura toujours quelqu’un pour regarder et derrière l’épaule de qui…). Les « je vous l’avais bien dit » sont-ils plus opportuns ?

Qu’apporte ici l’altérité positive ? Lorsqu’il n’est pas freiné par l’intérêt pour soi-même, l’intérêt pour l’autre aiguise le regard sur les dangers qui le guettent. Le constat n’est utile que s’il prépare la mise en garde.

 

dans la pluie d’orage

vers la terre fatale

le flot se précipite exaltant le silence des présences

 

l’œil se clôt et le corps

tout oreille vibre et veille

sur le tumulte des amours

 

ici se renouvelle et se redit le monde

qu’au ventre comble et se déclose

l’enfant la rose

 

Dans un monde que l’on ne croyait pas éternel et où l’Eternel était reconnu être l’Amour, l’Eternel ne pouvait être seul. Mais la Trinité chrétienne s’était préparée dans le langage de la Torah : la Torah personnifiait la Sagesse, la Parole et l’Esprit. A prendre littéralement ces métaphores, on passe sans heurt de la personnification à la personne. On trouve d’ailleurs déjà dans l’antique religion iranienne des entités divines qui peuvent passer pour des divinités.

 

La spiritualité de l’altérité s’intéresse à toutes les spiritualités, non pour s’y opposer ou les intégrer, pour les dominer ou les posséder, mais pour les inviter au dialogue, à l’ouverture, au décloisonnement. Elle ne peut cependant accepter le matérialisme : elle y voit une mutilation du réel. « Spiritualité matérialiste » est pour elle une contradiction dans les termes, un bel oxymore audacieux, mais vide de sens.

 

5 juillet 2008

 

Le matérialisme de Démocrite, sur lequel se fondent Epicure, Lucrèce et quelques autres, est une construction de l’imagination (la chute infinie, le clinamen…). Le matérialisme philosophique récent s’avère aussi peu fondé scientifiquement. Les spécialistes de la matière ne savent toujours pas ce qu’elle est ; on pourrait même dire qu’ils prétendent encore moins le savoir depuis les découvertes de la physique quantique.

On peut faire l’hypothèse que le matérialisme philosophique est une construction imaginée pour justifier une éthique du plaisir et une psychologie du désespoir.

 

Y a-t-il eu un seul journaliste, une seule présentatrice pour poser à Ingrid Béthencourt des questions sur la foi qui lui a donné sa force d’âme pendant qu’elle était captive ? Vous n’y pensez pas !  ça ne se fait pas ! Ne faut-il pas respecter la sacro-sainte laïcité ?

La laïcité historique dont vivent encore certains de ses tenants n’est-elle pas une saine réaction de défense contre le « pouvoir spirituel » fondé sur une ignorance de l’esprit aussi navrante que l’ignorance de la matière ? Matérialismes et spiritualismes se fondent sur des connaissances illusoires du réel.

La spiritualité de l’altérité est une laïcité en ce qu’elle refuse tout pouvoir et qu’elle prône la même sollicitude et le même respect envers tous, quelles que soient leurs croyances et autres illusions.

 

résine lymphe parfumée

quelle intelligence raffine

l’élan de ta féminité

 

dans le silence où se devine

l’essence que ta belle histoire

donne à voir à qui la rumine

la mémoire cherche le sens

de l’abîme où surgit la vie

des formes qu’ici tu dessines

 

peut-être qu’à te bien humer

dans l’énorme où tu te sublimes

on sentirait le sang chanter

 

 

6 juillet 2008

 

Une morale matérialiste cohérente enferme chaque conscience en elle-même, la centre sur elle-même. Si Lucrèce vante l’amitié, c’est qu’il n’est pas cohérent avec sa vision du monde. Tant mieux pour lui ; mais il donne ainsi à penser que son système philosophique est fêlé. Comment peut-il croire à l’amitié et penser que l’homme est dans l’impossibilité radicale de sortir de soi et de s’unir aux autres êtres humains ? Contradiction.

Mais comment faire admettre le principe de contradiction comme instrument infaillible de la vérité lorsqu’un Pascal affirme avec élégance que « la contradiction n’est pas signe de fausseté » ? Lorsqu’on croit aux héros, littéraires ou autres, on a bien du mal à les contredire, et à contredire le principe de contradiction.

 

la bourrasque bouscule

le buisson dans le coin

avance et puis recule

vois de près vois de loin

 

si tu touches la branche

comme on serre une main

le vent main sur la hanche

te servira son vin

 

si tu t’écartes un peu

et que ton long regard

te plonge dans ses yeux

sans faiblesse et sans art

tu sentiras son rêve

s’éveiller en tes veines

et le chant de la sève

bruire dans ton haleine

 

si le souffle secoue

là où tu es ton corps

tu te pendras au cou

de l’immense décor

 

de nulle part l’esprit

ici dans le buisson

pour ton âme infinie

lancera sa chanson

 

L’altérité positive inspire l’acte de lecture comme tous les autres actes. Si à l’égard des personnes, elle est tendresse et respect, à l’égard des choses elle conjugue naïveté et lucidité. Car la dynamique du monde part du couple élémentaire de l’attraction et de la répulsion et marche vers la communion.

 

7 juillet 2008

 

.    le jardin s’abandonne

à l’exubérance se donne

 

généreuse de soi

à toute graine qui pourvoit

la terre plantureuse

en ses enfants exulte heureuse

 

laisse les herbes folles

de leur corps en leur farandole

emmener toutes sages

les filles de leur voisinage

 

à tout prendre qui sait

si gagne plus que perd l’excès

 

En se donnant des évêques femmes, la protestantisme se libère un peu plus de ce patriarcat dont l’intuition de Yeshoua n’avait pas su se détacher.

 

Participation des forces cosmiques premières de l’attraction et de la répulsion, de l’amour et de la haine empédocléens, le plaisir et la douleur règlent chez le vivant la progression de l’individu et de l’espèce.

En tant que vivant, l’humain est régi par ces mécanismes, mais ils sont à son service. Lorsqu’il fait du plaisir voluptueux ou de la douleur ascétique un but du moi au lieu d’en faire un chemin vers l’autre, l’humain va dans le mur.

Dans le stoïcisme et dans l’épicurisme, « la chair est triste hélas », et ni l’un ni l’autre ne savent tirer leçon de cette tristesse parce qu’ils ne voient pas que l’humain n’est pas un animal comme les autres. A vouloir faire la bête, on ne devient pas ange. A se cramponner à la chair, on ne passe pas à l’esprit. A vouloir désespérément allonger et prolonger la vie, on perd son âme.

 

L’instinct parental et l’instinct grégaire, amours du nous, du moi étendu, remplissent une fonction de transition de l’amour de soi à l’amour de l’autre. Ils invitent l’animal humain à avancer dans sa spiritualisation.

 

8 juillet 2008

 

Orwell pouvait dire avec élégance qu’au pays de l’égalité « certains sont plus égaux que les autres ». Il est hélas moins spirituel de dire qu’au pays de la liberté certains sont moins libres que les autres.

 

la flaque tremble et ses reflets

aux souffles disent leurs secrets

 

approche-toi et puis contemple

en ce mouchoir de poche l’ample

pèlerine d’un univers

qui habille toute la terre

 

l’onde sur elle se propage

comme celle du fond des âges

 

la pure face horizontale

partage la courbe totale

 

et tes yeux même en la lumière

lui portent des regards de frère

 

La beauté est une gratuité libérale. Elle s’épanche partout dans la nature quand elle en trouve la chance.

Il y a des fleurs du mal comme il y a des fleurs du bien et des fleurs de ce qui n’est ni bien ni mal. Un champignon atomique est beau, comme une amanite phalloïde, une méduse, une pomme, un marron d’Inde… La beauté n’est pas signe d’excellence éthique même lorsqu’elle l’accompagne. La beauté d’un texte littéraire le rend attirant, mais il ne préjuge pas de sa vérité ou de sa fausseté.

Peut-on dire que le spectacle de la beauté est toujours une invitation à l’altérité positive ? Le beau peut être objet de jouissance intéressée comme de réjouissance désintéressée, selon que l’on est de l’humain premier ou de l’humain dernier.

 

On n’a jamais fini d’apprendre à lire. Chaque texte appelle sa lecture propre. Non seulement de par son genre (Tout le monde sait plus ou moins vaguement qu’on ne lit pas un poème comme une démonstration mathématique). Mais l’eccéité de chaque texte invite à l’eccéité de l’acte de lecture. Tel poème de Baudelaire ne se lit pas comme tel autre…et tu n’accèdes au sens dernier de chacun que lorsque enfin il te laisse muet face à son être unique.

 

9 juillet 2008

 

Si le principe de contradiction est la première loi de l’être, il est le premier instrument de son dévoilement. Si la rationalité est au cœur de l’humanisme et que nous soyons soucieux de l’humain, il nous faut consacrer une partie de nos veilles à l’affût, au pistage et à la traque des contradictions humaines quelque insignifiantes qu’elles paraissent.

La météo nous annonce que nous allons encore aujourd’hui subir la pluie. Elle ne peut utiliser ce mot qu’en accord tacite avec des auditeurs qui se lamentent du manque d’eau dans les retenues, barrages et autres nappes phréatiques.

 

L’altérité positive n’est ni une religion ni une philosophie. C’est une inspiration universelle car c’est l’esprit de l’être même, à qui rien n’est étranger. Elle peut inspirer les arts et les sciences, l’éthique et l’esthétique, la spécialisation et la transdisciplinarité scientifiques.

Elle est pleinement en accord avec la « vision transdisciplinaire… résolument ouverte dans la mesure où elle dépasse le domaine des sciences exactes par leur dialogue et leur réconciliation non seulement avec les sciences humaines mais aussi avec l’art, la poésie et l’expérience intérieure » (Charte de la transdisciplinarité, nicol.club.fr/ciret/chartfr.htm).

 

attends un instant

 

cette tourterelle

va-t-elle

s’illuminer ou se dissoudre

 

cette lèvre élève

le sourire mauve

de l’aube

 

extasiée au feu de l’amour

 

cette hanche blanche

pudique duvet

revêt

le voile bleu de ses atours

 

attarde regarde

ici immobile

la ville

en impatience de ses tours

 

la nue cinétique

en douce prépare

son art

à fêter le reste du jour

 

 

 

10    juillet 2008

 

La spiritualité de l’altérité positive inspire d’un même mouvement la transdisciplinarité et la disciplinarité : elle se soucie de chaque conscience et donc de l’objet de sa recherche, et cette sollicitude pour chacune est par inhérence une sollicitude pour toutes en leurs relations avec chacune. La spiritualité de l’altérité positive inspire une intercommunication des savoirs, des expériences et des actes parce qu’elle vit la réciprocité des consciences.

Elle se fonde sur une intuition de l’être infini lié aux êtres finis par son essentielle altérité. La théologie chrétienne exprime cette intuition par la formule « dieu est amour » (avec l’ambiguïté de chacun des mots qui la composent). Cependant, faut-il y insister, cette spiritualité n’est rattachée à aucune théologie ni à aucune philosophie. Tout au plus peut-on la décrire comme une ontologie en acte puisqu’elle se fonde sur une intuition de l’être.

 

la pure horizontale

partage la courbe totale

Plus prosaïquement, une flaque d’eau semble parfaitement horizontale à nos yeux imparfaits, mais nous savons que sa courbure infime participe de la courbure totale du globe terrestre dont elle est un segment. On peut y voir une image de la transdisciplinarité où chaque savoir participe avec tous les autres au savoir total. De même

l’onde sur elle se propage

comme celle du fond des âges

car dans notre univers chaque onde est cousine de toutes les autres.

 

les doigts qui effleurent l’écorce

de l’arbre familier

sentent sous sa rudesse que s’efforce

de se dire singulier       un être de silence

 

la vie n’est pas ce qui se pense

ici dans la caresse

mais ce à quoi répond la bienveillance

muette qui ne cesse      de vouloir la bénir

 

ainsi peut-on se réjouir

de ces frémissements

que les souffles éveillent      ces soupirs

des feuilles de l’amant aux mains qui en divorcent

 

« On ne peut accueillir toute la misère du monde », mais on peut le regretter assez pour s’en occuper.

 

11    juillet 2008

 

La peur du vide que l’on prend pour le néant, c’est la peur du « désert d’ennui » baudelairien que l’on tente de fuir dans l’étourdissement du travail forcené ou du divertissement effréné, dans l’ivresse de l’alcool, de la drogue et du sexe, dans la griserie des musiques, des spectacles, des pouvoirs, des mots…, de tout ce qui vous prend assez pour vous le faire oublier.

Lorsque cependant, au lieu de fuir l’ennui et le vide, on l’affronte, on se donne la chance de rencontrer l’être. N’est-ce pas le sens de la solitude et du silence qu’ont compris les spirituels ? Découvrir que le néant n’existe pas permet de comprendre que le vide est le visage de l’infini et de vouloir le rechercher si l’on a l’intuition que l’infini est tout sollicitude en son altérité.

 

Si l’on invite à une table ronde quelques mots du lexique européen tels que l’angest danois, l’akêdeia grecque, le dor roumain, la melancholia latine, la nostalgie française, la saudade portugaise, la sehnsucht allemande, le spleen anglais…, on se donnera une nouvelle chance, en confrontant leurs connotations communes, de découvrir l’intuition sans nom du vide où l’être appelle.

Décrire la mélancolie comme une maladie narcissique, c’est inviter à chercher son remède dans l’altruisme.

 

à l’unisson des autres dans le champ

ton hâle se prononce

guette l’annonce le moment

où mûr et grisonnant et bientôt te voûtant

tu attendras la lame

 

gardes-tu en ton âme

l’espoir que tes enfants dont ton lait maintenant

durci fera grandir le sang

parviendront à tenir

le témoin de ta vie dans les râles du temps

 

 

 

12    juillet 2008

 

A titre d’hypothèse heuristique, on peut accueillir l’intuition platonicienne d’un monde des idées. Ce monde est-il ce qu’Averroès nommait l’intellect divin ? Est-il le monde un de C.G. Jung où toute parcelle du réel est secrètement liée à toutes les autres selon une causalité réciproque et concertée qui échappe aux lois de la macro-physique ?

Un théiste devrait pouvoir admettre cette hypothèse. Rien n’existe à quoi ne corresponde une pensée divine. Cela s’appelle la science divine, que la croyance à la toute-puissance a outrée jusqu’à une extravagance incompatible avec la liberté des êtres finis.

Et que penser de cette expérience intime que décrit le poète Robert Graves ? « Il me vint à l’esprit que je connaissais tout…une conscience soudaine de la puissance de l’intuition, le supra-logique qui court-circuite tous les processus ordinaires de la pensée et saute d’un bond du problème à la réponse. Je ne savais pas tout, mais je prenais conscience que dans des situations de réelle urgence l’esprit peut peser la masse infinie des impondérables et en trouver immédiatement le sens » (Poetic Craft and Principle, p. 138).

Voilà qui pourrait encore encourager les chercheurs transdisciplinaires : s’il existe un savoir total, leurs travaux visent à lui donner un langage, une sémantique, une syntaxe et une pragmatique, qui puisse peu à peu rendre ce savoir clair et distinct, compréhensible par notre intelligence rationnelle.

 

Ce que l’esprit découvre dans un éclair d’intuition, la réflexion discursive l’explique, le déplie, l’organise en un langage qui permet la communication entre les êtres de chair que nous sommes.

 

le soleil et les nuages courent

en poursuite éperdue sur la foule éblouie assombrie tour à tour

 

élevées par les jours et les nuits

mille faces se tendent unanimes où chacune en l’intime qui bruit

concertant avec toutes ici

se maintient en la grande mémoire et l’espoir où la belle aventure se poursuit

 

ton regard ne change pas l’amour

ni la haine en la foule où chacune avec toi se trouve son séjour

 

ta lumière et ton ombre le jour

la nuit mêlent leur sang à ton sang à leur âme ton âme en retour

 

13    juillet 2008

 

« Nous devons être fiers de notre culture ». Que signifient ici « devons », « fiers », « notre », « culture » ?

Puis-je être fier de ce dont je ne suis pas l’auteur ? « Fier de » signifie « content », « heureux », « satisfait ». Certes, mais comment échapper aux connotations des autres sens : « arrogant », « prétentieux » ?

Je puis me dire heureux de ce que m’apporte ma langue, qu’elle soit scientifique ou littéraire, heureux aussi du patrimoine national. Mais cela s’étend à toutes les langues que les circonstances m’ont permis d’apprendre, au patrimoine de l’humanité tout entière.

Ce qui me plaît le plus dans le pays où le hasard m’a fait naître, c’est son idéal de liberté, d’égalité et de fraternité ; et je déplore que l’égalité et la fraternité soient maintenant si rarement mentionnées que je soupçonne les leaders d’opinion de vouloir les ostraciser. Je regrette qu’ils semblent si peu fiers de l’égalité et de la fraternité que mon pays propose à l’humanité.

 

On refuse la nationalité française à une Marocaine parce qu’elle porte la burqa. Une Française qui revêtirait la burqa serait-elle déchue de sa nationalité ? Le vêtement serait-il un élément essentiel de la nationalité française ? La tenue d’Eve serait-elle le modèle le plus accompli des dames de France ? Si toutes les Françaises musulmanes (et non musulmanes) répondaient à cette provocation en revêtant la burqa, cela ferait-il une jolie manifestation ?

 

la dent branlante qu’on évulse

comme un corps étranger

que l’on veut déloger

qu’on rabroue qu’on expulse

finit par s’exiler

 

les doigts plus forts que la douleur

qu’ils fuient et qu’ils provoquent

dans le bruit et le choc

s’acharnent toute une heure

qu’enfin ils la débloquent

 

la bouche et puis toute la chair

épuisée apaisée

soulagée allégée

respire au fond de l’air

un rien de nouveauté

 

étonné l’œil qui voit l’objet

pour la première fois

y découvre la loi

de la mort du rejet

dont libère la foi

 

14    juillet 2008

 

Ce matin encore, « l’égalitarisme », voilà l’ennemi ! Ah, ma République, où vas-tu ?

 

« La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants. » Qu’advient-il de la responsabilité de l’inférieur lorsqu’il obéit à un ordre ? L’armée la plus efficace est faite de robots dont la conscience morale a été excisée.

Si l’événement le plus médiatisé de la fête nationale est un défilé militaire, que faut-il en conclure ?

 

c’est nous qui sommes les orties

c’est nous dont le poil avertit

qu’il refuse qu’on le caresse

comme en son bon sens en l’inverse

 

si tu ne nous trouves pas belles

c’est que la vieille ritournelle

de l’innocence et du mouton

a fait de toi un vieux croûton

qui mange et se laisse manger

qui déroge sans déranger

endormi dans cette inconscience

qui est la ruine du bon sens

 

nous sommes comme les soldats

et leurs Famas entre les bras

notre beauté tient dans les lignes

qui défilent pour faire signe

 

regarde-nous belles orties

tu seras un homme averti

que la beauté partout ne cesse

d’être fidèle à ses promesses

 

L’humanité première est une humanité armée, et son passage à l’humain dernier est affaire de responsabilité individuelle. La vie éternelle, c’est au cas par cas : on ne peut forcer personne à ne se soucier que des autres, à se moquer de son épanouissement personnel pour trouver la joie en l’autre.

 

le feu d’artifice à la ville

fait parler la poudre qu’on sache

par elle aussi que rien n’attache

la pure beauté inutile

 

que le plus gros pétard du monde

pourrait trouver son innocence

et dans notre quête du sens

éclipser la plus jolie blonde

 

15    juillet 2008

 

Si l’on admet la parenté de l’être, on accepte l’analogie comme voie de connaissance de tous les êtres. La connaissance analogique est imparfaite, elle peut errer. Mais elle peut préparer la connaissance rationnelle si l’on prête autant attention à son imperfection qu’à son élan dans la dynamique de la recherche du réel.

 

le glaive du glaïeul

la coupe du dahlia

dialoguent pour le jardin

dans l’amour et la haine

où le mauve marie

la tragicomédie

du monde qui poursuit

d’âge en âge sa marche en son esprit suprême

 

qui sait de quel aïeul

du plus haut du plus bas

descend ou monte ton destin

ignorant quelle cible

mêlant le rouge au bleu

dans le blanc de tes yeux

accomplira le vœu

de passer au-delà dans le bel invisible

 

L’être humain est un être de chair et d’esprit qui ressent, imagine, pense (par intuition et réflexion), agit. L’altérité positive peut l’inspirer dans tous les domaines de son être.

L’altérité positive inspire la pensée, la recherche du réel pour lequel elle est tout sollicitude. Elle implique une reconnaissance de la cohérence du réel, et cette cohérence entraîne la possibilité de connaissance par analogie comme de connaissance par raisonnement. La connaissance par analogie est imprécise et faillible alors que la connaissance rationnelle est précise et infaillible si elle est bien conduite. L’histoire de la pensée humaine montre que la connaissance analogique a joué un rôle majeur et qu’elle n’a jamais été abandonnée, continuant d’ouvrir la voie à l’intuition. La connaissance rationnelle exerce une fonction de vérification, d’élimination des contradictions incompatibles avec la cohérence du réel.

 

16    juillet 2008

 

Inspirée par l’altérité positive, la transdisciplinarité utilise l’approche analogique en synergie avec l’approche rationnelle.

 

On peut dire de la pluridisciplinarité, qui ne fait que juxtaposer plusieurs disciplines autour d’un même objet d’étude, qu’elle est un premier pas dans l’altérité positive des disciplines. L’interdisciplinarité en est un second puisqu’elle est un emprunt mutuel des méthodes de recherche de plusieurs disciplines.

On peut sans doute penser que l’altérité positive ne va jamais jusqu’au bout de ses implications, qu’elle est toujours imparfaite et incomplète dans sa tâche de transdisciplinarité. Le plus grand obstacle qu’elle rencontre n’est peut-être pas d’ordre intellectuel mais d’ordre éthique : chacun entend rester maître et propriétaire de son territoire de recherche, voire maîtriser et s’approprier les territoires des autres. N’a-t-on pas vu, ne voit-on pas encore la psychanalyse et la linguistique faire de la littérature leur domaine au point de lui ôter sa spécificité. Une transdisciplinarité fidèle à l’altérité positive met au contraire en valeur la spécificité de chaque discipline en l’articulant aux autres. Il n’est pas inimaginable, hélas, de voir quelques fervents de la transdisciplinarité se poser en spécialistes de la non-spécialité et la considérer comme leur territoire.

L’altérité positive totale n’est pas humainement possible, car elle est totalement désintéressée, et le désintéressement fait partie des vertus dont La Rochefoucauld dit qu’elles se jettent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer (en quoi Yeshoua l’avait précédé en disant de la vie éternelle, c’est-à-dire de l’agapè gratuite, totalement désintéressée, qu’elle est impossible aux humains mais possible à l’Eternel, qui ne cesse de la proposer parce qu’elle lui est essentielle).

 

prudence à prudence tu dis

brindille à brindille bâtis

la vie et le nid retransmis

de l’antique à l’unique

 

éternellement dans l’instant

brusquement s’élève le chant

 

millénaire roucoulement

l’impermanence ici nous hante

 

la brève rencontre des sens

au sang soudainement jaillie

étonne la reconnaissance

au silence accomplie

 

poursuis la vie intensément

nouvelle une saison commence

 

que l’inouï de ta présence

roucoule au cœur de ton amant

 

17    juillet 2008

 

Cette relation journalière est condamnée aux tentatives poétiques : dans le dialogue transdisciplinaire, la connaissance pathétique des arts est inévitablement jumelée à la connaissance conceptuelle des sciences.

 

« Toute parole est un masque » (Nietzsche). On ne peut le dire sans voir sa propre parole impliquée dans cette mise en garde.

 

Echange de dépouilles entre le Liban et Israël : deux cercueils solennellement présentés et accueillis, une série de camions anonymes sans autre mise en scène : voilà ce que le petit écran nous a donné à voir. On peut imaginer le conflit des interprétations, c’est-à-dire des interprètes.

 

La douleur joue un rôle aussi important que le plaisir dans la protection et le développement du vivant, que ce soit chez l’individu ou dans l’espèce. Elle ne peut évidemment pas avoir de valeur morale à ce niveau. Et dans le monde humain régi par l’altérité positive, elle ne peut être valorisée moralement que si elle contribue au progrès de cette altérité. Le plus souvent, la douleur renferme l’individu sur lui-même, et son entourage contribue à cet égocentrisme par la sollicitude qu’il lui témoigne. Il faut être avancé dans la vie spirituelle pour que la douleur renforce le souci de l’autre.

Ne penser qu’aux autres lorsqu’on souffre peut être un moyen efficace de soulager sa douleur, et l’on ne peut y objecter que mu par une recherche intéressée du désintéressement. La douleur peut devenir l’occasion d’une lutte pour l’autre, pour la vie de l’esprit délaissant la chair qui périt. Lorsque ce combat est celui qui s’ouvre sur la mort, l’agonie est une mise au monde de l’agapè éternelle.

 

ces quelques notes égrenées

sont dans le sang engourdi

nouveau-née

une simple mélodie

 

sa pure nudité

défie l’orchestre surpris

de ne rien rechercher

en sa ligne ravie

 

écoute ici s’étonner

l’attention de la nuit

à l’âme émue de Fauré

en l’air où il revit

 

18    juillet 2008

 

L’altérité positive inspire une transdisciplinarité illimitée, ouverte à tous les aspects du réel et à la multiplicité de ses approches. Rien de ce qui est réel et de ce qui le cherche ne l’indiffère : éthologie, théologie, droit, sciences cognitives, psychanalyse, éthique, sociologie, politique, poésie, histoire des religions, paléontologie, esthétique… Elle ne dit jamais : « Cela n’a rien à voir » ; elle ne cesse de se demander quels liens, des plus proches aux plus lointains, deux éléments de la réalité, deux images, deux idées peuvent entretenir entre elles et avec toutes les autres.

(Peut-être était-ce l’intuition du surréalisme lorsque ses images conjoignaient les réalités les plus disparates).

L’altérité positive inspire une transterritorialité, une transculturalité, une transspiritualité… Mais elle n’est pas structuraliste au sens où chaque élément de la réalité n’aurait de sens que par ses rapports aux autres. Elle est attentive à chaque être en son eccéité inaliénable. Du même mouvement qu’elle promeut l’unité, elle promeut la diversité. Elle est aussi soucieuse de l’individualité artistique que de la généralité scientifique.

 

sans fin les martinets tournoient

autour du vieux donjon

leurs cris recréent son autrefois

ses flèches ses raisons

 

ouvre les yeux et aperçois

la belle idée que l’on

se faisait en son temps de la

circumambulation

 

puis les fermant tâche d’entendre

dans le vague des ondes

ce qui se tait pour se reprendre

quand les ans se répondent

 

le feu qui couve sous la cendre

sent l’haleine du monde

tournoyer en mille méandres

et rallumer la ronde

 

19    juillet 2008

 

Autant que des transdisciplinarités, l’altérité positive peut inspirer des métadisciplinarités, des anadisciplinarités…et toute une congrégation de méta-, d’ana- territorialités, culturalités, spiritualités…

 

Qui est Marie ? C’est Myriam, mère de Jésus, de Yeshoua. Yeshoua l’appelle « femme » (Jean II, 4 ; XIX, 26). Qu’elle soit sa mère charnelle, biologique comme on dit maintenant, cela ne l’intéresse guère. Lorsque au cours de sa vie publique elle cherche à le voir, il répond : « Qui est ma mère… ? Celle qui fait la volonté de mon père des cieux, celle-là est ma mère » (Matthieu XII, 48ss). Et lorsqu’une femme dans la foule qui l’entoure s’écrie : « Heureuse celle dont le ventre t’a porté et dont les seins t’ont allaité », il répond : « Bien plus heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » (Luc XI, 27s). Bref, si Yeshoua aime sa mère Myriam, ce n’est pas parce qu’elle serait « mère de Dieu », mais parce qu’elle vit de la vie éternelle, de l’amour de sollicitude pour tout être.

 

l’enfant qui sort du ventre est un mystère

un antre à explorer où les yeux de sa mère

trouvent à se repaître

 

le cœur qui cherche l’autre est un désir

de se trouver enfin ce qui ne peut finir

avant de disparaître

 

l’esprit qui vient et va cède la place

donne leur chance à des milliards de faces

de naître et de connaître

 

La mort de Yeshoua sur la croix est une mort infamante. Cependant, a-t-il dit, « qui me voit voit le Père » (jean XIV, 9). Pour ceux qui ont des yeux pour voir, Dieu est mort sur la croix. Il n’y a plus de gloire, d’honneur ni de puissance, mais la pure sollicitude, la joie en l’autre. Dieu s’efface enfin jusqu’à l’anonymat de la pure dilection. Dieu est mort, vive Aimer !

 

L’histoire de l’évolution, et particulièrement celle des hominidés, montre que le « dessein intelligent » qui y préside est trop intelligent pour y apparaître.. Comme on dit de l’art excellent qu’il est celui qui se cache, ainsi l’art d’Aimer, l’Artiste par excellence.

 

20    juillet 2008

 

c’est une mélodie que l’on voudrait tenir

par la main   qu’elle nous emmène

hors des chemins

 

mais pas trop loin

car de haine autant que d’amour

est la main qui toujours   mène notre avenir

 

c’est au silence pur de l’espace infini

que passe la reconnaissance

des mille voix

 

car notre émoi

trouve le sens où va le chœur

dans la splendeur du vide où dirige l’esprit

 

On dit qu’aux Etats-Unis le droit international n’est applicable qu’en vertu du droit national. Est-ce vrai ? Un Etat qui se place au-dessus de la communauté des nations se donne vocation à les dominer.

 

Ceux qui parlent d’un conflit des civilisations cherchent à le provoquer. Ceux qui ne cessent de parler d’antisémitisme travaillent pour Israël, feignant de ne pas voir qu’Israël est le meilleur allié de l’antisémitisme.

 

Nos grands penseurs n’auraient pas autant d’audience s’ils n’étaient aussi de grands stylistes. Il faut bien admettre que la rhétorique est la tenue de rigueur de la dialectique.

 

Si l’on pense que le terme « dessein intelligent » n’est pas irrécupérable, on dira ici qu’il fait partie intégrante de la matière. Il n’agit pas sur la matière ; la matière est intelligente ; elle ne se limite pas au physicochimique de la science matérialiste qui tient le haut du pavé en Occident. La complexité des mécanismes biomoléculaires, cellulaires et organiques dans l’espace et la célérité de leurs mouvements dans le temps sont inexplicables par le seul jeu aléatoire. Il y a donc autre chose. Est-il maladroit de parler d’un esprit immanent à la matière ?

On ne sait pas encore expliquer la matière. Reste qu’il n’y a pas d’effet sans cause. A moins de nier le principe de causalité, il faut admettre que la stupéfiante intelligence qui préside à l’organisation de la matière est causée par une intelligence au moins égale, sinon supérieure (dixit Descartes parlant de la causalité) ; et l’on voit mal comment cette intelligence ne serait pas consciente d’elle-même (Ceci a de soi bien peu de chose à voir avec l’image d’un dieu paternel tout-puissant qui semble descendre du babouin alpha comme « l’homme descend du singe »).

 

21    juillet 2008

 

Pourquoi faut-il tant de millions d’années pour qu’une espèce donne naissance à une autre espèce plus riche de conscience ? Quel rôle y joue l’indéterminisme de l’infime ?

 

d’où t’est venu ce goéland

posé sur tes amandes bleues

 

ses ailes étendues

sur le flux le reflux

des marées qui t’attendent

aux cieux te recommandent

 

le bon vent qui l’amène

vers l’horizon t’emmène

 

la mer recommencée

en toi va s’élancer

pour ta belle aventure

 

avec lui se rassure

le vieux gréement qui rentre

et recherche le centre

 

que te guide le goéland

vers la mandorle de ses vœux

 

Nietzsche a-t-il vraiment dit que « toute doctrine philosophique est une auto-confession de son auteur » ? Ses lecteurs avertis devraient en le lisant tenter de faire la part de sa recherche du sens de l’être et celle de la connaissance de son personnage à la recherche de son équilibre psychologique.

 

La rhétorique serait-elle superflue si nous étions des consciences totalement rationnelles ? La démonstration devrait alors suffire à nous mener sûrement vers le réel.

Dans l’état actuel de l’humanité, la rhétorique est incontournable. On peut y voir un mal nécessaire et ne la dénoncer que si elle sert des intérêts contraires à nos valeurs (en l’occurrence celles de l’altérité positive). On peut l’utiliser sans vergogne pour défendre et promouvoir nos valeurs.

Rhétorique et style, rhétorique et beauté. En tant qu’elle participe de la beauté, la rhétorique a valeur positive ; mais il faut garder à l’esprit que la beauté est en elle-même étrangère à l’éthique comme à la vérité. La violence peut être belle, et imaginaire ; l’art filmique en témoigne.

 

 

22    juillet 2008

On voit mal comment un journal intime de l’altérité positive pourrait concentrer son attention sur lui-même. Ce serait contradictoire. L’intimité de l’altérité positive, c’est le souci de l’autre, l’amour agapè.

 

L’opposition n’est pas la contradiction. La contradiction, c’est l’incohérence, alors que l’opposition fait partie intégrante de la cohérence du réel fini, et donc aussi de l’expression finie de l’infini. Le réel fini est fondé sur l’opposition archétypique de l’attraction et de la répulsion, de ce qu’Empédocle appelle l’amour et la lutte (ou la haine). L’expression finie de la vie éternelle est l’opposition de la tendresse et du respect, mais la réalité infinie de la vie éternelle est au-delà de cette opposition.

L’intérêt de la formule « dieu est amour », c’est que son analyse met au jour une contradiction : l’Eternel ne peut être à la fois dieu et amour. Etre Dieu signifie être le tout-puissant et glorieux propriétaire maître du monde. L’amour agapè au sens que nous montre Yeshoua par ses actes et ses paroles, c’est une pauvreté radicale : « le fils de l’homme n’a pas même de quoi reposer sa tête » (Luc IX, 58) et une égalité où l’on rend service à l’ami avec des gestes de serviteur : le lavement des pieds (Jean XIII). Analyser la formule de I Jean IV, 8 où est condensée l’intuition de Yeshoua, c’est être amené à dire : dieu est mort, vive aimer !

 

     patiente décroissance ta nuit

     en solitaire

 

à peine ici et là cligne luit

notre atmosphère

 

ces longues longues heures je suis

nu comme un ver

 

en ton dépouillement te dis

je suis ton frère

 

Si vous pensez que « l’homme est un animal comme les autres », c’est que vous ne voyez pas que l’évolution de l’univers est une marche vers toujours plus de conscience. Le retour à l’Origine est une erreur de perspective. Jusqu’où voulez-vous retourner ? Jusqu’à l’homo erectus ? Jusqu’à l’homo ergaster ? Et pourquoi pas jusqu’aux mammifères, jusqu’aux protozoaires ? S’il nous faut faire avec notre histoire, c’est pour la poursuivre.

 

23    juillet 2008

 

Ce site ne vise pas l’épanouissement de soi mais l’épanouissement de l’autre, et l’épanouissement de l’autre est le souci de l’épanouissement de l’autre…L’altérité positive qui inspire la spiritualité de l’altérité est tout sollicitude pour l’autre et réjouissance en l’autre. C’est ainsi qu’elle épanouit, par surcroît et voie de conséquence.

 

L’esprit transdisciplinaire pourrait mettre au jour les liens qui unissent ontologie matérialiste, science matérialiste et psychologie matérialiste. Est-on ontologiquement matérialiste, voire scientifiquement matérialiste parce qu’on l’est psychologiquement ? Sommes-nous jamais sûrs que notre ontologie soit pure de tout intérêt psychologique ?

 

L’homme a façonné Dieu à son image, il ne l’a pas créé. C’est le néant que l’homme a créé, à l’image de sa finitude psychologique. Le néant ontologique est rationnellement indéfendable, l’infini ne l’est pas. Le néant n’est pas l’opposé de l’infini, c’est son contradictoire : si l’infini existe, le néant n’existe pas.

 

Existe-t-il des philosophies qui soient totalement dégagées de la psychologie de ceux et celles qui les élaborent ? En quoi, jusqu’à quel point cela les discrédite-t-il ?

La science matérialiste que nous connaissons est-elle exempte de tout présupposé philosophique, de toute motivation psychologique ?

 

« Parle-moi, Eternel,

Parle-moi, ô Eternel.

Ton serviteur écoute,

Parle-moi, parle-moi. »

 

au silence éternel

ton silence ô éternel

ton ami ne redoute

ton silence au silence

 

« Si grand, si fort, si puissant…

Je me livre entre tes mains. »

 

attentifs et prévenants

nous marchons main dans la main

 

Dieu est mort ! Vive Aimer !

 

24    juillet 2008

 

nous irons encore

marcher dans les blés

qu’importe la mort

au cœur de l’été

 

la lame qui passe

engrange la vie

du fond de l’espace

avance l’esprit

 

perdus dans la masse

à tu et à toi

les grains qu’on entasse

ne s’écrasent pas

 

si bien peu d’entre eux

connaîtrons la joie

dans l’ombre du creux

d’un jour mettre bas

 

ils portent pour tous

l’antique témoin

de la chanson douce

qu’on entend au loin

 

et main dans la main

vers cet horizon

loin de nos chemins

loin de nos maisons

 

que vienne la mort

au cœur de l’été

nous irons encore

marcher dans les blés

 

Une société qui se cache la mort et la dénie à ses membres incite les consciences libres à la résistance. Qu’est-ce qu’une conscience libre ? Celle qui fait table rase des idées-forces de son milieu culturel, les passant au crible de son intuition fondatrice. L’intuition fondatrice de l’altérité positive, c’est celle qui voit en l’infini un être de tendresse et de respect pour son autre. Elle accueille la vie et la mort avec le même sourire car cet infini ne peut qu’avoir bien fait les choses. Dans la dynamique de l’existence, elle voit la déchéance et la disparition de la chair comme une invitation de l’esprit à le rejoindre dans l’altérité de la vie éternelle.

 

Etre de son temps, c’est s’efforcer de le guérir de ses erreurs, de ses préjugés, de ses dérives,  et tenter de nourrir ses découvertes, ses libérations et ses créations (Ce n’est pas le suivre comme le chien crevé au fil de l’eau).

 

25    juillet 2008

 

Une conscience animée par l’altérité positive ne cherche pas à se connaître pour se changer. Elle ne cherche pas davantage à servir les autres pour se transformer, même si servir les autres ne peut manquer de la convertir au point de la faire entrer dans la vie de l’Eternel. Elle résout le dilemme de la priorité de l’éthique ou de la politique en faisant son éthique de son œuvre politique.

 

Lorsqu’on comprend que la dynamique de l’évolution de la matière et de la vie est une intensification de la conscience, on est prêt à admettre cette dynamique dans sa vie personnelle. Il ne s’agit plus de trouver un équilibre entre la chair et l’esprit, mais un passage de la chair à l’esprit.

 

Il ne s’agit pas d’inverser la hiérarchie (« les premiers seront les derniers »), mais de la neutraliser. Pour Yeshoua, il le montre et l’explique à ses disciples, être maître et être serviteur, c’est tout un : il leur lave les pieds et il les appelle ses amis (Jean XIII, 3ss ; XV, 15)

 

qui a fait ce sentier qui se perd

parmi les arbres qui s’en vont

avec lui vers cet inconnu

qui fait signe au regard de sa mère

 

que de pas ont frayé le désir

de l’enfant loin de la maison

où l’horizon a retenu

l’inconnu de son bel avenir

 

quels allers quels retours ont brisé

la luxuriance de la brousse

la résistance sédentaire

au nomade en son circuit fermé

 

au départ sans retour de l’errant

sur le sentier l’herbe repousse

et le royaume de la terre

se reclut      définitivement

 

« Plutôt avoir tort avec Sartre qu’avoir raison avec Raymond Aron ». S’imaginer que cette misère des intellectuels (et de leur accoutumance à je ne sais quel opium) n’est plus d’actualité, voilà bien le danger. Le succès d’une philosophie, pas plus que celui d’une politique, d’un art ou d’une religion, ne tient à sa vérité mais à l’aura de ses inventeurs et de ses promoteurs, à leur habileté rhétorique.

 

26    juillet 2008

 

Stupidité de la civilisation matérialiste : produire pour pouvoir consommer, consommer pour pouvoir produire. Ce gâchis généralisé dévore la planète pour le malheur de nos petits-enfants.

 

l’arbre et la brume se dégagent

lentement au soleil

des bras l’un de l’autre    leur âge

reconnaît la merveille

 

de ce qui depuis l’origine

s’attire et se repousse

afin que lentement s’affine

la matière plus douce

 

de molécule à molécule

les gouttes sur les feuilles

d’abord s’avancent puis reculent

se disent se recueillent

 

dans la sagesse de l’échange

ici trouve en préface

l’éternelle vie de nos anges

     pour notre face à face

 

Le pardon de l’Evangile va au-delà de la justice. La société punit pour satisfaire l’exigence de justice de l’humain premier en maîtrisant son désir de vengeance. L’humain dernier passe au-delà.

On a pu penser qu’un dieu façonné par l’homme à son image récompensait les justes et punissait les injustes. Aimer ne punit jamais, il pardonne toujours ; mais le mot pardon est ici une métaphore. L’exigence de pardon total que formule Yeshoua en est le signe : lorsque Pierre lui demande s’il doit pardonner jusqu’à sept fois, Yeshoua lui répond : « Non pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Matthieu XVIII, 21s). Son « pardonne-nous comme nous pardonnons » (Matthieu VI, 12) est à comprendre comme un : « aide-nous à pardonner comme tu pardonnes », c’est-à-dire toujours.

Pardonner au sens de l’Evangile, c’est participer à la vie de l’Eternel, dont le don inclut le pardon. Une conscience animée par l’Eternel Aimer ne peut vouloir à l’autre que du bien, quelle que soit l’attitude que l’autre puisse avoir eue et avoir à son égard.

Le seul « péché », c’est de ne pas aimer. Une conscience qui aime ne peut pas tuer, esclavager, violer, voler, mentir, dominer, posséder l’autre ; et elle ne peut pas ne pas « nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux qui sont nus, visiter ceux qui sont prisonniers, accueillir les étrangers » (Matthieu XXV, 35s), combattre l’injustice, l’ignorance…

Une conscience qui ne veut pas Aimer ne veut pas accueillir la vie éternelle puisque la vie éternelle est d’aimer. Si l’on veut absolument parler de punition, il faut parler d’autopunition.

 

27    juillet 2008

 

La laïcité qu’inspire l’altérité positive n’accorde aucune préséance, ni aux théismes ni aux athéismes. Elle la donne à l’amour pour chacun et chacune en son unicité avec une égale tendresse et un égal respect pour tous.

Quant à sa morale vestimentaire, elle ne s’indigne ni du voile ni du string, mais elle se méfie de tout ce qui uniformise, depuis la tenue nudiste jusqu’à la burqa. (La mode et les marques font partie des esclavages contre lesquels elle se bat).

 

tiens-toi droit que depuis le centre

     de cette masse qui t’attire

à sa surface tu traces

sa normale dans l’infini

ainsi

tu trouveras ta place

 

ferme les yeux sens alentour

en toi partout mille milliards

dont le poids la distance

chacun à sa vitesse

ne cessent

de retentir en ton parcours

 

et qu’importe si tu ignores

d’où vraiment où

esprit tu viens tu vas

là-bas

pour ce qu’ici en certitude

est ta béatitude

 

On a réussi à faire admettre que la Fontaine de Marcel Duchamp était une œuvre d’art. Le lavage de cerveau n’est pas réservé à la politique, et il peut être aussi subtil que grossier. Après tout, pourquoi ne pas changer la définition de l’art ? L’ennui, c’est que l’on en est venu à faire reconnaître que tout art est beau et puis qu’il n’y a de beau qu’artistique.

Le lavage culturel des cerveaux est capable de déclencher des extases (mais sont-elles toujours authentiques ?) devant les sublimes horreurs d’un certain art moderne (Ô « moderne », que d’imbécillités on commet en ton nom !)

Que l’on puisse en arriver à proposer comme sujet de philosophie au baccalauréat : « Y a-t-il du beau dans la nature ? » montre à quel point on est parvenu non seulement à réduire l’art à l’artifice, mais à convaincre qu’il n’est de beau que dans l’art (Allez donc souffler cela à l’oreille de votre belle…et changez-la en pot de peinture).

 

28    juillet 2008

 

Celui, celle qui affirme ne pas être raciste ne se connaît pas. L’animal qui demeure en nous jusqu’à la mort est raciste : il vit pour lui-même et pour les siens, non pour l’autre. Ce n’est qu’en accueillant Aimer que nous nous libérons de notre racisme.

 

L’humain dernier libéré par Aimer se moque de son honneur et de sa dignité comme de son déshonneur et de son indignité. Il ne vit, ne pense, n’agit que pour l’autre, participant à l’altérité pure d’Aimer (Si c’est cela la vie de l’Eternel, on comprend qu’elle n’attire pas forcément tout le monde. Et pourtant son désir est inscrit au cœur de l’être de chacun).

 

les ombelles au bord de la route

au bord du champ

font la haie

 

elles hésitent sans doute

es-tu sûr

qu’elles te regardent passer

 

le champ s’étend s’étend

et sa limite là-bas fond

en horizon

 

elles n’ont d’yeux écarquillés

que pour leur père le soleil

émerveillé

 

Celles et ceux à qui tous les spectacles de la nature, ou presque, donnent d’éprouver l’émotion esthétique demeurent stupéfaits lorsqu’on leur dit qu’il n’est de beau que dans l’art.

 

Si la musique ne ment pas, ne peut pas mentir, c’est qu’elle est toute expressivité et qu’elle n’exprime qu’elle-même, que l’artiste qui l’invente y disparaît. La nature est la musique de l’Eternel.

 

On a pu tenter d’objectiver l’émotion esthétique en établissant des canons de la beauté, en tentant de la définir ; mais elle demeure indicible et imprenable, libre.

 

29    juillet 2008

 

Aussi bien qu’un coucher de soleil brûlant, une pâle ombelle au bord du chemin peut donner de pleurer de joie et trembler de bonheur.

Malheureux les Hölderlin, les Mozart, les Camille Claudel, les Nicolas de Stael… assassinés dès l’enfance par la production-consommation. Ils doivent en secret attendre la mort pour enfin naître.

 

si tu veux entrer dans la ronde

tu laisseras parler ton cœur

à cœur avec le monde

 

allons chaque jour va cueillir

une fleur dans le grand jardin

il te suffira de la dire

 

la voix montant des profondeurs

comme la lune d’eau

te dira le secret de l’heure

 

comme la libellule file

le poème se tissera

et s’assoupira immobile

 

puis le chant comme l’alouette

déverse sa fontaine

embaumera à perdre haleine

 

chaque jour donc ne manque pas

de descendre dans le jardin

où en ton cœur le monde bat

 

sûr que mille oreilles à la ronde

attendent que leur air frémisse

de l’éternel en ses prémices

 

Si la chair fane et puis pourrit, ce n’est pas qu’elle soit mauvaise ; c’est qu’elle est faite pour porter fruit. C’est une erreur de la vouloir éternelle ; elle n’est faite que pour promettre et permettre l’esprit.

 

Les adorateurs de Nietzsche disent qu’il n’est pour rien dans l’hitlérisme, comme ceux de Marx disent qu’il n’est pour rien dans le stalinisme, comme ceux de la Bible disent qu’elle n’est pour rien dans les massacres des Cananéens, des Juifs, des hérétiques, des musulmans (…Bendery, Srebrenica…), comme ceux du Coran disent qu’il n’est pour rien dans le terrorisme aveugle d’Al-Qaïda.

 

30    juillet 2008

 

c’est l’heure brève

où se profile pur le visage incliné vers les pastels de l’aube

les roses qu’ombrent leurs nuances les bleus plus doux encore

immobile

ravi

contemple

tente en vain de chanter la splendeur de la sève avant qu’elle s’efface

 

« Oui ou non, piège à cons ». Misère des référendums et autres votes binaires, manipulables à merci. La négation et la contradiction sont encore trop peu connus, cachés derrière leur banalité quotidienne. Ainsi le contraire de « cette voiture est noire » est « cette voiture n’est pas noire », mais « cette voiture n’est pas noire » n’a pas de contraire : elle peut être toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et l’infini continu de leurs nuances.

La forme interrogative de la question ouverte, elle, a au moins le mérite d’inviter à la réflexion. Elle s’adresse à des gens qui pourraient nous faire l’honneur (et se donner la peine) de réfléchir, qui n’attendent pas, qui ne souhaitent pas que l’on pense à leur place.

Le succès parallèle de l’hitlérisme et du stalinisme a été pour une bonne part celui de deux utopies opposées qui sommaient les intellectuels (ô misère de l’intellectuel !) de choisir l’une ou l’autre au lieu de les renvoyer dos à dos au nom des intuitions d’Aimer. On dit que Pie XII lui-même s’y est laissé prendre, déclarant le marxisme « intrinsèquement pervers », sans voir que son rival l’était tout autant (ou qu’ils ne l’étaient tout à fait ni l’un ni l’autre). Un train peut cacher l’autre, et l’un ne peut manquer d’écraser les inconscients qui ne se méfient que de l’autre.

 

avec leurs ombres les nuages

jouent au ton sur ton dans le champ

l’éteule leur offre son âge

mûr et bientôt chargé d’ans

 

mais c’est l’élan de leurs passages

sans retour toujours plus avant

qui nous donne d’y voir des mages

de l’occident à l’orient

 

Dire que « l’homme a toujours aussi bien pensé », est-ce du fixisme ? Du créationnisme ?

 

C’est une pure merveille de vivre l’aventure de l’amour. C’en est une plus grande de l’avoir vécue et d’être passé au-delà pour avoir découvert l’esprit d’Aimer.

 

31    juillet 2008

 

Mais si, il y a bien un contraire à « cette voiture n’est pas noire » : « cette voiture n’est pas non noire ». La logique peut plier le langage à ses obligations. Mais on peut tout de même se demander pourquoi le bon sens du langage ne s’y plie pas.

 

Le principe de non-contradiction doit demeurer intangible si l’on veut progresser dans la connaissance du réel. Son usage constant et rigoureux met au jour le réel si l’on admet que le réel ne peut être que cohérent. Ne pas l’admettre, c’est se condamner à un doute sans fin, et c’est perdre le sens.

Ainsi, reconnaître l’infinité de l’être implique le rejet du néant comme principe d’explication du réel. Ainsi la reconnaissance de l’Eternel comme Aimer implique la reconnaissance de la mort de Dieu puisque la toute-puissance et l’amour de dilection sont incompatibles.

 

cette fumée n’en finit pas

de jouer

d’inventer des figures nouvelles

 

sans se lasser l’œil cavalier

enlace

cette partenaire irréelle

 

qui sait si elle chuchotera

discrète

l’un ou l’autre secret de l’être

 

l’impalpable qui disparaît

en l’air

invisible poursuit son chemin éternel

 

alors l’œil passe le relais

au cœur

qui sait dans la nuit les étoiles réelles

 

A moins d’admettre l’existence d’un dieu tout-puissant capable de réaliser les plus improbables miracles au mépris de sa création, l’idée d’une survie de la conscience humaine implique l’existence dans la chair humaine d’une dimension non physicochimique susceptible de survivre à sa désintégration et à sa dispersion.

Qu’est cet esprit immanent au réel finalement seul capable d’en expliquer la dynamique organisationnelle ? Quelle continuité y a-t-il de l’esprit à la matière en son plus intime ? L’esprit est-il la substance de la matière ? Ce que disent les spécialistes des particules peut-il nous éclairer ?

 

1er août 2008

 

Pourquoi écrire des poèmes ? Pour savoir pourquoi on en écrit. Réponse amusante et qui donne à penser. On peut en effet écrire des poèmes sans savoir vraiment ce que l’on va écrire, ce qui va surgir de l’inconscient, de son jeu mal connu des neurones, des mots, de leur sémantique et de leur syntaxe, de nos pensées secrètes, de ce que l’univers chuchote en nous…On peut écrire pour découvrir. On peut aussi écrire pour apprendre à mieux lire les poèmes des autres.

Faut-il y accepter des images incohérentes ? L’ « immense » Shakespeare ne s’en privait pas, et les classiques l’ont boudé. Tant pis pour les classiques. L’irradiation mutuelle des images incohérentes  invite l’esprit à rejoindre des indicibles.

 

tout alentour de toi

elles sont toutes là

toutes là-haut toutes là-bas

 

celle qui vient de naître

depuis bien des années

lumière au feu coagulé

 

celle qui brille un peu

beaucoup passionnément

et puis se terre dans son trou

 

celle qui a vécu

assez pour engendrer

et où des yeux futés sont nés

 

tu peux de temps en temps

rêver d’y aller voir

et il est bon de le savoir

 

elles sont toutes là

pas un grain de ta peau

qui ne puisse frémir de leur regard

 

Toi qui caricatures les musulmans, vas-tu caricaturer les juifs, les noirs, les gitans, les homosexuels (ou les hétéros d’ailleurs), les blondes (ou les brunes), les Chinois (on n’en est pas loin à écouter et regarder les médias à la veille des Jeux de Pékin) ?

Avant de prendre ton crayon assassin, rappelle-toi la délicieuse caricature de Chaval, « A moi », où l’on voit son bonhomme s’élever en statue sur son piédestal. Peut-être reposeras-tu un instant ton arme, peut-être te caricatureras-tu toi-même et inviteras-tu chacun à faire de même. Mieux vaut une once d’humour qu’un monceau de satire, dit le goût de l’autre.

 

2 août 2008

 

Si la nature est un inépuisable magasin d’images du spirituel, c’est que, jusque dans la liberté de ses fantaisies et de ses impasses, elle est l’œuvre de l’esprit.

 

Un poème est fait de sonorités. Peut-on dire qu’on l’a vraiment lu si on ne les a pas entendues ? Il n’est sans doute pas indispensable que les lèvres remuent et que l’air vibre ; il peut suffire que le rythme et la mélodie, le timbre et le mouvement touchent l’oreille intérieure. Mais un poème qu’on lit à haute voix plusieurs fois en essayant de nouvelles inflexions, comme un acteur travaillant son texte en vue de la scène, permet d’établir avec lui une relation plus forte et plus vraie. Il faut bien admettre cependant qu’on ne peut le faire qu’avec des poèmes que l’on a choisis parce qu’ils nous ont séduits, parce qu’ils nous ont promis de livrer toute la beauté de leur sens si nous acceptions de les aborder avec le respect et la tendresse que l’on accorde à ceux qu’on aime. Et il y a les élus des élus, que l’on garde à portée de mémoire.

 

S’il est vrai qu’un avocat ne peut être contraint de dire la vérité, est-ce parce qu’un accusé ne se prive presque jamais de la dissimuler ? Est-ce parce que la décision de condamner ou d’acquitter appartient aux jurés et qu’il faut les persuader en usant de tous les procédés rhétoriques capables d’y parvenir, y compris en fardant la vérité avec assez d’habileté pour ne jamais être convaincu ni même soupçonné de mensonge ? Est-ce que… ?

 

si frais au visage les baisers

si fins si fins

de cette bruine impalpable

 

si doux à l’oreille les plaintes

pures si pures

de la tourterelle aimante

 

si rapide le vol à l’œil

si vif si vif

de la subtile mésange

 

si fluide l’aile à l’esprit

si loin si loin

du goéland infini

 

si profond à la chair le souffle

si fort si fort

de cette haleine du monde

 

3 août 2008

 

des inconnus

m’ont reconnu

dans ce coin de salle d’attente

où je ne sais ce qu’on attend

 

ces deux puis quatre paires d’yeux

m’ont transpercé de leur espoir

de guérir en la certitude

que j’étais la sollicitude

 

à fouiller ce rêve incertain

d’un sens qui veut qu’on interprète

faut-il vraiment que je me prête

aux techniques du détective

 

le rêve ne raisonne pas

mais si on lui laisse l’espace

il résonne trouve sa place

et consonne à tous nos échos

 

alors je me tiens coi et prêt

aux attentes de guérison

des inconnus

et reste nu

 

Comment un criminel de guerre peut-il n’éprouver aucun regret des massacres qu’il a programmés, ordonnés ou exécutés ? La conscience morale n’est-elle pas une faculté humaine universelle ? La passion, patriotique, politique ou autre, peut-elle l’endormir, la tuer ?

 

On peut refuser avec dignité de supplier un dieu tout-puissant de nous accorder (dans sa haute bienveillance) des bienfaits matériels. Seulement voilà, Aimer n’est pas le tout-puissant. Un certain Yeshoua a compris que c’était un ami (une amie aussi peut-être ?) qui ne jugeait pas contraire à sa dignité de rendre les plus humbles services. Alors, les amis, ne vous gênez pas, demandez-lui tout ce que vous voudrez, y compris la santé, la prospérité, la réussite…pour tous. Mais ne lui demandez pas de bousculer le déterminisme et l’indéterminisme de la nature (il / elle a pour la nature, tout entière son autre, le même respect et la même tendresse que pour vous). Et puis ne demandez que par souci de l’autre. Demandez donc d’abord et toujours, en ami, de vous faire participer à la dilection (c’est son fort). Si enfin vous demandez ainsi par souci de l’autre, vous ne voudrez pas demander n’importe quoi, évidemment.

 

4 août 2008

 

Dire qu’il y a « entre l’animal et l’homme une différence de degré, non de nature », qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Objectivement et subjectivement, scientifiquement et philosophiquement (si l’on admet qu’une philosophie est l’expression d’une psychologie) ?

De quel animal parle-t-on ? Du chimpanzé, du dauphin, du bœuf, de la carpe, de l’amibe… ? Admet-on une hiérarchie des espèces correspondant à des degrés d’animalité ? Qu’est-ce qu’une différence de nature ? Continuité / discontinuité. Existe-t-il une différence de nature entre le végétal et l’animal ? Entre le minéral et le végétal ? Entre l’énergie et la matière ?

On a dit, pour faire court, que « l’homme descend du singe ». Dans notre imaginaire de la verticalité, on aurait pu mieux dire qu’il monte du singe. Qu’importe les tâtonnements, les impasses et les étapes qui ont mené de l’homo habilis à Lao Tzu, Aristote, Spinoza, Einstein, etc. Qu’importe que l’on parle d’une différence de nature ou de degré, si l’on admet que nous sommes faits pour avancer vers une conscience toujours plus vive, que nous n’avons de modèle ni dans le chien des Cyniques, ni dans le Tarzan de la jungle, ni même dans Moïse, Yeshoua ou Mohammed, mais en cet esprit à venir qui nous appelle à l’inventer.

 

coquillage sur la table

tu me dis toute la mer

 

les grains ici assemblés

content la longue patience

de la vie en son infime

 

particule à particule

l’architecte maître d’œuvre

s’est bâti une demeure

 

le mou s’est donné le dur

élevant le monument

d’une inutile mémoire

 

mais protégeant le trésor

fragile et irremplaçable

de ton être disparu

 

ton absence sur la table

me retrouve en l’univers

 

On peut regretter de voir les ans courir comme on peut regretter de les voir se traîner. La sagesse apprend à marcher à leur allure, fort de la certitude de ta sollicitude.

 

5 août 2008

 

Lorsqu’on dit que l’amour ne se commande pas, qu’entend-on ? De quel amour parle-t-on ? De l’amour qui vous commande ? De l’amour que vous commandez ?

L’amour qui vous possède est celui de l’humain premier, de l’animalité ; c’est le désir et le plaisir, parfois la douleur, qui vous portent mais vous asservissent ; c’est l’amour qui vous tient. L’amour que l’on possède, non, dont on vit car ici rien ne possède ni ne commande, n’est possédé ni commandé, c’est celui de l’humain dernier, de la spiritualité, du Don d’Aimer accueilli, vécu, répandu.

L’existence humaine, sa trajectoire, sa dynamique, son sens, est cette spiritualisation de l’amour, cette libération, ce passage de témoin d’éros à agapè, dont on espère que la mort l’accomplira, dont on pense que sans doute la mort est faite pour qu’il s’accomplisse.

 

Si la nouvelle religion de la planète doit être celle des droits de l’homme et ses prêtres les juges, il se lèvera des prophètes pour les reprendre (Si le mot religion peut en parler, c’est « en parabole », comme force métaphorique, avec l’ambiguïté que les religions se sont découverte).

 

Comment peut-on prendre Nietzsche pour guide, lui qui refusait autant de guider que d’être guidé ?

La révolution que propose l’intuition de Yeshoua n’a pas de guide. Elle naît au cœur des consciences pour les libérer sans jamais s’imposer. Elle peut, elle a pu en secret inspirer toutes les luttes de libération, mais sans jamais s’y laisser prendre ; elle est l’ennemie jurée des dictatures.

 

feuillages frémissants

dites-moi le silence

du vide qui abrite

la vie qui vous ressent

 

feuillages bouleversés

dites-moi le tourment

de l’écartèlement

que votre vie rassemble

 

feuillages palpitants

dites-moi le plaisir

de se sentir donné

en spectacle vivant

 

feuillages étonnés

votre vie de diamant

en son rayonnement

à l’univers ressemble


6 août 2008

 

Trône-t-elle toujours  au National Air and Space Museum de Washington, cette Enola Gay qui eut l’honneur de perpétrer l’horreur d’Hiroshima ? Puissance de la manipulation rhétorique. On va juger pour crime de guerre l’organisateur du massacre de Srebrenica. Les crimes de guerre d’Hiroshima et de Nagasaki n’ont fait l’objet d’aucune mise en accusation. Mieux, ils continuent de faire de leurs auteurs des héros. Malheur aux vaincus ! Honneur aux vainqueurs ! L’histoire jugera ? Quelle histoire ? Ecrite par qui ? (Les criminels de la guerre d’Algérie n’ont aucune raison d’être inquiets. Ils n’ont qu’à se tenir coi quelques années encore ; la mort éteindra leurs dettes).

 

L’agapè n’est pas une obligation, c’est le bonheur. Ce n’est pas la recherche du bonheur, mais le bonheur la suit comme son ombre.

 

Kierkegaard torturé par sa foi jusqu’à l’angoisse. Qui lui avait caché la vérité d’Aimer ?

 

le vieux vaisseau avance et se découvre

en découvrant des îles

et que restera-t-il

des planches échangées qui le recouvrent

 

une à une elles s’en sont allées

dévorées par la gueule

et il restera seul

fantôme avec son âme désolée

 

si le souffle là-bas qui l’entraîne

ne pénètre son coeur

     et le guide sans peur

vers l’horizon des îles plus lointaines

 

Les amoureux fervents de  Nietzsche, comme ceux de la Bible et de tous les héros, savent interpréter les paroles imbuvables de leur « immense » auteur, s’attribuant de surcroît le monopole de ses interprétations.

 

Il est bon que les actes posés par pure agapè demeurent suspects d’intérêt aux yeux même de celles et ceux qui les posent. Mais la pratique systématique du soupçon à l’égard de nos motivations risque d’être elle-même entachée d’intérêt si elle n’entre dans l’effort et l’espoir d’aimer l’autre pour l’autre.

 

 

7 août 2008

 

Dieu est mort, la loi est morte ! Vive Aimer, vive la grâce ! (Ah, Paul, que ne l’as-tu dit plus clairement !)

 

Le spectacle de la publicité télévisuelle donne l’impression de s’adresser à des consciences crépusculaires incapables de s’apercevoir qu’elles font l’objet de manipulations aussi grossières que sordides. On s’afflige à la pensée que ces consciences manipulables soient à la merci permanente des politiques, des sociologues, des philosophes, des religieux…

 

La prêtrise, c’est la maîtrise du sacré, la mainmise sur le peuple par le mythe et le rite. Il faut à l’Eglise des dogmes intangibles et des sacrements efficaces reproductibles à volonté (agissant ex opere operato). Même s’ils se veulent au service de l’amour agapè, les prêtres de l’Eglise ne lâchent pas le pouvoir qu’ils imaginent spirituel alors que tout pouvoir est charnel, que l’esprit est sans pouvoir.

 

la jacée au sommet de son art

étend toutes ses faces

au plus loin que l’espace

ici lui donne d’étaler sa gloire

 

l’aventure qui offre à la terre

ce subtil équilibre

où la lumière vibre

en ses mauves et verts complémentaires

remonte plus loin que ce qu’on pense

qui ne peut exister

qu’en sa propre pensée

butant sur la limite de l’immense

 

ce qui déploie ici ses ailes

de brûlante beauté

raconte une clarté

inventée d’âge en âge en l’éternel

 

Le dieu qui donne une loi à Moïse, le dieu dont Moïse a l’intuition, est un dieu moral. Plus qu’un dieu cosmique, c’est un dieu éthique. Plus qu’un dieu des sens, c’est un dieu du cœur. Sa transcendance est au service de son immanence. Les prophètes poursuivent la mise au jour de cette intuition en détachant la morale de la religion : « Je n’ai rien à battre de vos sacrifices », dit Isaïe faisant parler son dieu, « vivez selon la justice » (Isaïe I, 11-17). Dès lors la religion est condamnée à la destruction. La destruction du temple de Jérusalem, par deux fois, en est l’image. Yeshoua le sait lorsqu’il dit qu’on n’adorera plus à Jérusalem ni ailleurs (Jean IV, 21).

 

8 août 2008

 

Vous qui hurlez contre la dictature chinoise, vous n’achetez jamais des produits « made in China » par des petites mains exploitées ? Vraiment ? Quelle pirouette allez-vous inventer pour vous justifier ? Vous me rappelez les petites bouches en cœur qui honnissaient l’apartheid et adoraient les oranges sud-africaines.

 

Dire que la publicité et la communication ne visent pas à vendre et à persuader mais à installer une norme de rapport social répondant au désir d’être séduit et de croire, c’est dire que les publicitaires et communicants de tout poil commercial, politique, religieux, culturel…seraient les jouets d’un complot trop vaste pour leurs petites têtes (et pour la nôtre). L’hypothèse est sans doute bonne à prendre, mais navrante puisqu’elle suppose un recul de la rationalité dans le monde du mythe et du rite, possédé et dominé par le désir attractif et la peur répulsive.

 

cette petite signature

qu’on est venu me demander

avait pris vous vous en doutez

sans surprise mon âge mûr

 

je me suis donc exécuté

lorsqu’on se trouve au pied du mur

sans savoir sauter on est sûr

de se voir la tête coupée

 

elle était pourtant bien petite

la main qui me prenait de court

aux petites heures du jour

et me tendait son eau bénite

 

en faisant un petit retour

dans la préhistoire inédite

je me remémorai très vite

la petite histoire de l’amour

 

l’aventure du petit reste

à la recherche du trésor

allait-elle me donner tort

rendre mon erreur manifeste

 

m’offrir de chasser sans effort

la grande et la petite pestes

et de préférer sans conteste

la grande à la petite mort

 

9 août 2008

 

es-tu convexe es-tu concave

coquillage que sur la table

posé je ne puis à la fois

sans la mémoire savoir double

 

si je te regarde sans trouble

en certitude d’habitude

sans t’installer sur mon miroir

je sais ce que donne le choix

 

la vérité de l’alternance

est la chance de l’équilibre

la main saura me garder libre

de l’alternative des sexes

 

il n’y a plus homme ni femme

la figure du monde passe

dépasse l’amour et la haine

dans l’au-delà du jour extrême

 

Aimé n’est pas sacré, il ne saurait l’être puisqu’il est liberté ultime au-delà du désir et de la peur. Le sacré qui subsiste chez les tenants d’Aimer ne peut être que résiduel et provisoire.

L’irrationnel du sacré est aussi méprisable que dangereux, mais il fonctionne toujours. L’humain premier est l’humain du sacré, et il ne se libère du sacré qu’en accédant à l’humain dernier de l’altérité positive, maîtresse du désir et de la peur.

Notre société est statistiquement une société où l’humain premier est largement majoritaire. Dès lors les leaders politiques, philosophiques, théologiques, esthétiques… sont nécessairement des personnages sacrés, charismatiques. On peut seulement souhaiter qu’ils soient au service de la justice. Et qu’ils prennent d’abord conscience de leur sacralisation pour s’en détacher et faire œuvre rationnelle.

 

Peut-on imaginer une vie sociale sans médailles, palmes, trophées ou prix ? On ne peut priver l’humain premier d’une telle force de progrès. Mais l’idéal de l’humain dernier est de parvenir à féliciter l’autre lorsqu’il n’est pas des nôtres.

 

10 août 2008

 

Partager la vie d’Aimer, c’est aimer tout être avec tendresse et respect à la mesure de ses capacités d’accueil, de son degré de conscience.

 

Partager la liberté d’Aimer, c’est ignorer également le mépris et l’admiration des autres.

 

 

es-tu passé devant le Luxembourg

 

non je l’ai traversé

non j’avais délaissé

le regard à la grille et me suis attardé

les yeux clos pour sentir nulle part les présences

les jeux de tes enfants

les jeux de tes amants

les rires des parterres

les sourires des arbres

l’attente des allées l’attirance des eaux

l’espace

l’espace où peuvent grand s’ouvrir

les bras de ton silence

 

j’ai quitté relaxé le Luxembourg

 

 

Ni le moi n’est haïssable ni la chair n’est mauvaise : ils sont l’un et l’autre, l’un en l’autre, notre fusée porteuse depuis l’inexistence jusqu’à l’esprit d’Aimer. Ils sont conçus pour fabriquer notre liberté d’accueillir ou refuser la vie éternelle d’Aimer. Au bout de l’existence du moi, la chair montre à l’évidence en pourrissant qu’elle est devenue inutile et que c’est l’esprit qui vit éternellement : « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie » (Jean VI, 63), elles n’ont rien à voir avec la chair charnelle ; la chair que je vous donne à manger, c’est ma parole, et ma parole n’est pas faite de chair mais d’esprit (apprenez ce que parabole veut dire).

 

Dire que nos enfants ne sont pas nos enfants mais les enfants de Dieu, c’est garder l’idée que Dieu est le grand propriétaire ( « Seigneur, tout vous appartient… », m’a-t-on fait chanter dans ma jeunesse). Aimer n’est pas propriétaire, il elle ne possède rien ni personne ; et si nous pouvons ne pas posséder nos enfants, c’est parce que nous pouvons accueillir en eux la vie d’Aimer.

 

11 août 2008

 

Si vous avez la certitude de n’être que votre moi et votre chair et que vous tenez à être cohérent dans vos actes et dans vos pensées, qu’allez-vous faire ? « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » ? Mais si vous ressentez l’attirance d’un idéal altruiste, allez-vous le concilier avec vos conclusions hédonistes ? Allez-vous vous satisfaire de vos incertitudes ? Irez-vous jusqu’à renoncer à une existence cohérente, ou à vous contenter d’un agnosticisme des valeurs en contradiction avec votre certitude anthropologique ?

 

dans l’air bleu invisible respire

respire l’air bleu impalpable

si pâle ici ténu si nu

que dans la grande nuit de l’univers

les regards innombrables

te baignent te témoignent

et tendresse et respect

attirance et retrait

 

alors inspire expire

ta part de tout ce qui s’en vient s’en va

toujours plus loin fais face

au vide de l’espace

de naissance en naissance

toujours plus nu avance

en la reconnaissance

de notre infini bleu

 

Quelle animalité se cache derrière le désir d’être le premier ? Lorsque Yeshoua se trouve obligé d’en parler, il se contente de subvertir ce désir plutôt que de le détruire : « les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers » (Luc, XIII, 30). Mais l’esprit de cette subversion est égalitaire. Que signifierait, sinon, le « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme » (Galates III, 28) et le « je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc XXII, 27) ?

La victoire de la liberté sur l’égalité qui a marqué la fin du XX° siècle montre que nous sommes loin  de « la destruction de l’inégalité entre les nations, (du) progrès de l’égalité dans un même peuple (et du) perfectionnement réel de l’homme » en quoi Condorcet résumait l’idéal des Lumières.

 


12 août 2008

 

l’esprit en moi pleure de voir

votre corps votre effort

entre mes mains réduits à rien

 

vives et frêles il fallait bien

vous brûler vous noyer

la chair défend son territoire

 

si ce n’est vous ce sont vos sœurs

que j’ai vues ou verrai

d’été en été revêtir

le bocage de vos sourires

afin que soit complet

le décor de notre bonheur

 

mais le souvenir de chacune

dispersée dans l’immense

allume une mélancolie

 

l’imagination en folie

rêve la connaissance

au démon de Laplace immune

 

 

Transdisciplinarité : éthique et physique. Pas d’éthique sans liberté, pas de liberté sans indétermination physique.

 

Lier l’indéterminisme à une rupture du principe de causalité, c’est s’égarer : c’est confondre ontologie et physique. Dire que « dans les mêmes circonstances les mêmes causes produisent les mêmes effets », c’est risquer de passer indûment d’un principe ontologique à des conséquences physiques. Dans une perspective indéterministe, les causes ne sont pas nécessairement physiques ; mais il faut pour l’admettre renoncer (ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse) à une physique matérialiste.

On peut penser que la part d’indéterminisme du réel est liée à sa dimension spirituelle. Comme tel il semble ne pouvoir jouer qu’au niveau de l’individuel infime. Le macroscopique statistique est déterminé. Le problème est le passage de l’infime individuel indéterminé au macroscopique statistique déterminé. L’exemple de la conception humaine qui produit autant d’individus de l’un et l’autre sexes si on « laisse faire la nature » peut donner à y réfléchir.

Si l’indéterminisme est chose spirituelle, il est physiquement indétectable (les Popper et les Thom  pourront longtemps encore poursuivre leur controverse).

 


13 août 2008

 

Dire que les « élus » du « Père » « entreront en possession / hériteront » de la « vie éternelle » (Matthieu XXV, 34 ; Luc XVIII, 18), c’est parler en parabole. Le « règne », la « vie éternelle », c’est l’agapè ; et l’agapè ne domine ni n’est dominé, ne possède ni n’est possédé.

 

Une interprétation des évangiles fondée sur l’hypothèse que les disciples de Yeshoua n’ont pas vraiment compris son intuition de l’agapè permet de mettre au jour leurs contradictions et invite à les éliminer pour se recentrer sur cette intuition et en développer les implications.

Implications théologiques, mais aussi philosophiques, éthiques, esthétiques, scientifiques dans une vision transdisciplinaire.

Une telle hypothèse fait table rase des interprétations allégoriques suspectes de vouloir créer une cohérence des textes fondée sur la croyance en l’infaillibilité d’une écriture sacrée.

La prise en compte du langage parabolique de Yeshoua, quasi constant, doit permettre une interprétation susceptible de mieux saisir les tenants et les aboutissants de son intuition.

 

la nuit lorsque la page tourne

entre hier et demain

sais-tu ce que son ombre enfourne

     en ton cœur en tes reins

 

ce que mature la matière

en ses cuves profondes

est l’encre de ton écriture

en course vagabonde

 

lorsque immobile tu suivras

les images furtives

qui sait si tu reconnaîtras

les faces fugitives

 

que vont dire les visiteuses

ressurgies du passé

ne sont-elles que les passeuses

d’un avenir tracé

 

sais-tu même s’il est bien sage

de prêter attention

au mystère de leurs messages

pleins de machinations

 

le four au ventre ne propose

que des ombres portées

à toi de discerner les choses

lorsque vient la clarté

 

ce qui de l’une à l’autre page

concerte ne prend sens

qu’à travers ce qui se propage

jusqu’au bout de l’immense

 

14 août 2008

 

Transdisciplinarité : panthéisme et physique des particules.

Quel est le secret dernier de la matière, la raison de l’intelligence qu’elle manifeste en sa capacité de se complexifier jusqu’à devenir vivante, jusqu’à devenir consciente ?

Quelle vérité dans l’intuition panthéiste ? Dans la perspective de l’altérité positive, il ne peut s’agir que de panenthéisme. Même si l’idée de l’infini de l’être ne peut admettre l’idée du fini des êtres que comme son non-autre, l’existence même des êtres finis les fait son autre. Le fini apparaît comme étant et n’étant pas l’infini ; l’infini apparaît comme étant et n’étant pas le fini. Ce dépassement apparent du principe d’identité est-il acceptable ? Le panenthéisme, c’est ici cette présence d’Aimer à l’intime de tout être dont témoignent l’intuition d’Augustin : « intimior intimo meo » et celle de Yeshoua : « le père est en moi et je suis dans le père » (Jean XIV, 10). L’infini Aimer fait de l’autre en le tirant de lui-même, et l’autre fini est fait de la substance de l’infini.

 

Table ronde philosophique : le conatus de Spinoza, la volonté de Schopenhauer, l’élan vital de Bergson. Que peut dire chacun aux deux autres, ? Que peut attendre chacun des deux autres ?

 

la vague sur laquelle surfe

ta hanche provisoire

de toute éternité demeure

 

mais quel espoir

peux-tu mettre en son flot

sur l’abîme des eaux

 

de l’abîme des eaux

la vague est la limite

comme de ta chair est ta peau

 

vois l’invite

à vêtir l’éternelle

de cette robe de dentelle

 

en cette robe de dentelle

tu salues la beauté

du geste où sa main te révèle

 

la clarté

tous les matins du monde

d’où nouvelles naissent les ondes

 

Qu’es-tu pour cet élan qui fait apparaître la vie dans le ventre de la matière dès que les circonstances s’y prêtent ? Qu’es-tu pour qu’elles s’y prêtent ? Qu’es-tu pour cette force qui fait apparaître la beauté sur la peau de la matière dès que les circonstances s’y prêtent ?

 

15 août 2008

 

Si tu comprends que l’être est infini, tu comprends aussi que nul être fini ne peut exister qu’en participation à l’être infini. Et tu peux soupçonner que nulle connaissance n’est possible qu’en participation à la connaissance totale de l’être infini. Après Platon et Aristote, les philosophes du Moyen Age, musulmans et chrétiens, parlaient d’un monde intelligible, d’un intellect agent divin. Ils ne doutaient pas de son existence ; ils ne disputaient que des moyens d’y accéder dont disposait l’intelligence humaine, hésitant entre la part de l’intuition et la part de la réflexion. L’athéisme moderne rejette évidemment cette notion, liée qu’elle est dans son esprit à la théologie. Il « jette le bébé avec l’eau du bain » en doutant même de l’intuition, ne nous accordant de connaissance que par l’expérience limitée aux sens et à l’abstraction de leurs données.

Redécouvrir l’infini en ses implications, c’est redécouvrir le monde des idées platonicien, quelle que soit la présentation qu’on en propose.

 

le couteau sur la meule s’aiguise

les étincelles disent

ce qui change s’échange

 

la lame de l’acier qui perd    gagne

en affrontant la hargne

de l’élan sur le lent

 

le discours que lui tient la vitesse

redonne sa finesse

au tranchant sur-le-champ

 

lentement la masse se défait

des grains insatisfaits

du sable de l’instable

 

immensurable l’histoire suit

se hâte ou s’amuït

de big-bang en big-bang

 

Celui qui dit qu’il ment toujours se trompe ou veut tromper : personne ne peut toujours mentir. Le sophisme du menteur d’Eubulide est une illusion logique, et ne s’y laissent prendre que ceux qui ne voient pas les faiblesses de la logique. L’intuition se rit de la logique comme de tout langage ; elle est navrée d’entendre dire que l’on ne peut penser sans langage.

 

elle s’est endormie elle s’est éveillée

ses yeux se sont fermés ses yeux se sont ouverts

la chair qui se fanait a passé le témoin

à l’esprit qui veillait

 

elle n’est plus   tu es   ange parmi les anges

en cet espace pur où tu n’as plus que l’autre

pour souci et pour joie dans la sollicitude

infinie d’agapè

 

16 août 2008

 

Répéter que tout a été dit, répéter que l’on ne peut que répéter, c’est adopter un esprit créationniste, fixiste ; c’est ignorer l’élan de la matière, de la vie, de la conscience. C’est reconduire le mythe de l’Origine et observer ses rites de  réactualisation. C’est ne voir dans le temps qu’un destructeur.

Dans l’histoire d’Israël, le courant prophétique s’est inscrit en faux contre cette vision du monde, assuré que l’Eternel agissait, créait du nouveau. Et Yeshoua a violé le sabbat censé imiter le repos du Créateur après ses six jours de création en assurant que son Père « travaille jusqu’à maintenant : eos arti ergatsetaï » (Jean V, 17), qu’il n’a jamais cessé de créer, qu’il continue de créer, nous invitant ainsi à participer à son dynamisme créateur.

 

De l’époque de David à celle de Yeshoua, quelle avancée prodigieuse dans l’éthique hébraïque : le prophète Samuel reproche à Saül d’avoir épargné le bétail des Amalécites parce qu’il voulait l’offrir en sacrifice à l’Eternel au lieu de le massacrer avec eux comme il en avait reçu l’ordre (I Samuel XV, 10-22) : pour Samuel il est préférable d’obéir à un ordre de massacre censé venir de l’Eternel plutôt que de Lui offrir des sacrifices. Mille ans plus tard, un scribe affirme que l’amour du prochain est préférable à tous les sacrifices (Marc XII, 33).

 

     il n’y a pas de temps radieux

pas de beau temps

 

les nuages et les orages

donnent la vie

 

le maïs de toutes ses feuilles

rit sous la pluie

 

les racines toutes en fête

tètent l’eau mère

 

     les ruisseaux abreuvent la mare

et son miroir

 

la neige éclatante des cimes

vient de l’abîme

 

il n’y a pas de mauvais temps

de temps maussade

 

 

17 août 2008

 

Le langage est un piège sans fin. Malheureux ceux qui s’y laissent prendre, malheureux ceux qui ne savent pas penser sans le langage et qui ne peuvent pas s’en déprendre.

Erreur de confondre les contraires et les contradictoires. Il n’y a pas de contradiction dans le réel, il n’y en a que dans notre façon de le penser. L’amour et la haine ne sont pas des concepts contradictoires mais des forces contraires, les forces primaires qui meuvent l’ensemble du réel depuis l’énergie jusqu’à la conscience en passant par la matière et par la vie. Après Héraclite et Empédocle, et plus clairement qu’eux, Blake l’a dit : « Sans contraires, pas de progression. Attraction et Répulsion, Raison et Energie, Amour et Haine sont nécessaires à l’existence humaine.

De ces contraires jaillissent ce que le religieux appelle le Bien et le Mal. Le Bien est le passif qui obéit à la Raison. Le Mal est le jaillissement actif de l’Energie.

Le Bien est le Ciel. Le Mal est l’Enfer. »

(Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, Planche 3)

Mais l’amour ici opposé à la haine n’est pas l’amour du « Dieu est Amour ». L’Agapè n’est pas l’Eros qui attire, c’est la sollicitude pour tout être, la joie de vivre pour l’autre. Cette sollicitude joyeuse est la vie éternelle où les contraires de l’amour et de la haine se résolvent en respectueuse tendresse.

 

des heures elle est restée des heures

plus verte que la feuille verte

qui la portait

 

et puis elle est partie et puis

mon chemin loin de son chemin

s’en est allé

 

en l’avenir son souvenir

pourtant me poursuit dans le temps

et sa beauté

en reflet se mêle aux reflets

des feuilles d’année en année

toujours nouvelles

 

sa race encore laisse trace

et le plaisir de la saisir

conduit sa vie

 

j’ignore encore quel trésor

se montre en toutes ces rencontres

de l’éternel

 

18 août 2008

 

L’humain premier se croit et se veut au centre du monde. Dans un espace imaginé infini, chacun peut se croire au centre et nulle part. Accéder à l’humanité dernière, à la vie éternelle de l’altérité positive, c’est se savoir nulle part et partout dans la communion de l’agapè où tout être entretient relation de proche en proche avec tout autre.

 

à quel rythme l’appel ténu

de l’oiseau inconnu

dans l’aube frissonnante de feuillages

 

écoute et sois le paysage

adoptant au passage

les notes qui s’échappent de l’élan

 

en quel espace vide    lent

le vol du goéland

vers l’horizon béant du ciel sans âge

 

regarde et sois le paysage

te fondant en l’image

des ailes qui emportent    libres nues


Affirmer qu’il n’y a pas de contradictoires dans le réel, c’est énoncer un principe ontologique, celui de l’unité du réel et de sa cohérence. La science peut en tirer profit, mais elle perd son temps si elle cherche à le prouver ou à le réfuter.

La certitude qu’il ne peut exister de contradictions dans le réel fait de la mise au jour de contradictions dans la perception du réel un chemin de découverte. Mais la science ne peut en utiliser toutes les ressources qu’en renonçant à se croire la seule voie fiable, ou même la voie privilégiée, de la connaissance du réel. Il lui faut adopter une vision transdisciplinaire ouverte à la philosophie, à la théologie, à l’esthétique, à l’éthique…

 

Pourquoi réduire la sexualité à la volonté de l’espèce de se survivre et de se répandre ? Elle donne à l’individu plus qu’elle ne lui prend pour l’espèce, à commencer par l’existence. Eros est la source des plus grands plaisirs et, parfois, des plus grandes souffrances ; mais celles-ci peuvent être rédimées par l’amour. Car le plus beau rôle de la sexualité est d’inviter l’humain premier à passer de l’amour de l’autre pour soi à l’amour de l’autre pour l’autre avec, à l’ultime, la découverte de la pure agapè qui est la vie en pérennité.

 

19 août 2008

 

On s’indigne de ce que quelques centaines de corps soient exploités par la Gestation Pour Autrui (déjà lyophilisée en GPA), mais on ne se soucie guère des milliards de corps exploités par le travail abrutissant payé au tarif de la loi d’airain. Faut-il soupçonner de cet aveuglement le regard patriarcal propriétaire de la sexualité ?

 

Si l’Action Directe de la violence politique est à bannir, ce n’est pas d’abord pour des raisons éthiques : elle est moins meurtrière qu’une révolution et beaucoup moins qu’une guerre. Et ceux qu’elle attaque sont des gens plus immoraux qu’elle ; quoi de plus immoral que l’injustice des possédants qui exploitent les défavorisés, qui appauvrissent les pauvres pour enrichir les riches.

La raison valable de bannir l’action directe de la violence politique, c’est qu’elle est vouée à l’échec dans une société qui n’est pas seulement exploitée par les riches, mais conditionnée par leurs communicants.

On peut d’ailleurs douter aussi de l’efficacité de la lutte révolutionnaire même lorsque les circonstances la rendent possible et pleine de promesse. Nos révolutions ont toutes été récupérées par des gens habiles qui ont repris l’exploitation de leurs semblables en l’arrachant des mains de ceux qu’ils avaient chassés du pouvoir. On peut au moins se demander si les idées démocratiques des Lumières et de leurs cousins humanistes n’auraient pas pu se répandre plus efficacement par le combat politique non-violent.

 

écoute le ressassement des vagues    en la mémoire

depuis l’aube des temps

le bruissement des baisers sur le sable

 

incessamment la lune en son fascinement vient voir

le grand surgissement

glisser tendrement respectable

 

en ton âme respire ici maintenant l’univers

et qu’il respire en toi

s’attire se repousse    te prenne te délaisse

 

que l’amour et la haine    toujours plus loin te mènent vers

les autres sous le toit

qui attend le respect la tendresse

 

Si la nature est la caverne d’Ali Baba des métaphores du spirituel, c’est qu’elle est l’œuvre de l’Esprit.

 

20 août 2008

 

L’anonyme tenant de l’altérité positive ne s’afflige ni ne se réjouit de voir son anonymat percé à jour. Mais elle, il persévère à affirmer que l’anonymat est essentiel à ceux qui s’intéressent à l’autre pour l’autre et que ceux qui tiennent à lui donner un nom ignorent Aimer tel qu’Elle Il est au cœur de l’être.

 

Bien loin d’être « l’échappée totale de la réalité », la musique plonge en son cœur. Elle déchire le voile que nous posons sur la réalité afin de pouvoir satisfaire nos besoins, de vivre en sécurité, d’assurer la matérielle…(Nous ne retenons d’ordinaire de la réalité que ses utilités).

Mais tout n’est pas musique qui prétend l’être. On peut, par circularité et tautologie, dire que n’est musique (que n’est peinture, sculpture, architecture, danse, poésie…) que celle qui permet de déchirer ce voile pour celles et ceux qui le désirent, qui s’y attendent et s’y préparent. Tel est le secret de l’émotion esthétique, de « l’état poétique » de Paul Valéry.

La réalité telle que nous la découvre la musique est toute frémissante de vie et de beauté.

 

Comme la sculpture est faite de matière et de vide, la musique est faite de son et de silence.

 

Celle, celui dont on fête l’anniversaire est invité/e à se souvenir de sa mère et de tout ce qu’elle, il lui doit.

 

     le ventre de la mère est l’univers

où l’infini ne cesse

d’accomplir sa promesse

de donner à l’autre la vie

 

souviens-toi de ce jour où tu sortis

fort de la liberté

que donne la clarté

que tes yeux attendaient d’ouvrir

 

que chaque année revienne donc mûrir

le jour de la naissance

pour la reconnaissance

de l’être infini qu’est la mère

 

On peut rejeter la fiction littéraire, filmique…lorsqu’elle prétend au réalisme et nous trompe en nous absorbant. On peut l’accueillir lorsqu’elle propose des hypothèses heuristiques, qu’elle se fait « laboratoire expérimental de l’humain » (Paul Ricœur).

 

21 août 2008

 

S’il existe un terrorisme mondial reconnu comme tel, il ne peut ni ne doit être combattu que par une organisation mondiale, à savoir les Nations Unies.

 

La continuité que nous observons de l’animalité à l’humanité peut nous donner à penser à celle qui mène de l’énergie primitive à la conscience en passant par la matière et la vie. Nous pouvons alors comprendre que notre liberté n’existerait pas si elle n’était précédée et préparée par une certaine indétermination du réel depuis les origines.

Ainsi s’explique la présence de ce que nous appelons le mal, le tâtonnement de la matière, de la vie animale et de la conscience humaine.

On peut aussi comprendre l’erreur théologico-philosophique si lourde de conséquences que représente l’idée d’un dieu tout-puissant nécessairement responsable du mal. L’idée d’un dieu tout-aimant, telle qu’elle apparaît dans l’intuition de Yeshoua, permet enfin de comprendre qu’il n’a pu vouloir qu’un monde indéterminé promoteur de liberté où le mal est inévitable. C’est pour ce dieu-là le meilleur des mondes possibles.

 

« La révélation culmine dans la mort de Dieu » (Maurice Zundel, Je est un autre, p. 75). Dieu est mort sur la croix. Luther semblait l’avoir compris, mais l’athéisme a depuis répété la mort de Dieu sur tous les tons sans voir qu’il jetait le bébé avec l’eau du bain.

A qui la faute ? Aux chrétiens qui n’ont pas compris la mort de leur dieu et qui l’ont aussitôt ressuscité ? Terrible échec de l’Amour ? Mais si l’Amour ne pouvait échouer, il ne serait pas l’Amour : la liberté lui est inhérente.

 

dans la caverne ils ont laissé leur trace

 

la bête que voyait leur regard de chasseur

par leur bouche et leur main ici demeure

 

que vient alors chercher le visiteur

et de quelle émotion lui font battre le cœur

trente mille ans hérités de sa race

 

 

quelle présence abritée en ces lieux

si douce que la sent celle qui s’en approche

et vient humer la paroi de la roche

peut remuer le sang de la tête qui hoche

des souvenirs si forts que rien ne les décroche

du désir ancestral des anciens dieux

 

au creux de cette terre maternelle

l’ocre prête à la main une main secourable

pour que s’enfante enfin un art durable

 

l’eau en creusant un ventre confortable

dans le rocher complice offre l’interminable

d’une vie qui s’en va vers l’éternel

 

22 août 2008

 

le jardin mouillé qui s’égoutte

sous le camaïeu des nuages

expire un air que l’on écoute

avec l’oreille de son âge

 

l’enfant seul qui s’y aventure

entend chuinter à mi-voix

des feuillages dont la verdure

alourdie lui parle d’effrois

 

l’adolescente y sent ses rêves

bruire en son sang d’une rencontre

où le murmure de la sève

attend qu’un visage se montre

 

tour à tour quatre mains se tendent

vers les fruits mûrs que sous la pluie

les forces de l’âge répandent

dans les airs du bel aujourd’hui

 

lorsque enfin les doutes s’apaisent

les derniers bruits trouvent leur sens

pour qu’au jardin mouillé se taise

le silence de la présence

 

Peut-on se croire philosophe sans avoir l’ambition de construire un système d’explication du réel total ? D’où vient que les systèmes philosophiques se succèdent sans qu’aucun ne puisse supplanter les autres ni s’établir définitivement ? Peut-on dire que chaque système se construit sur ceux qui l’ont précédé en tentant de les compléter et de les corriger ? Les historiens de la philosophie relèvent les filiations et les meurtres du père de système en système ; et il semble plus aisé de mettre en lumière les ressemblances et les continuités que les discontinuités et les dissemblances.

Chaque philosophe est invité à prendre connaissance de la pensée de tous les autres. Une philosophie ne peut se fonder valablement que sur une intuition neuve et assez forte pour pouvoir éclairer la totalité des questions philosophiques. Et il lui faut construire un système qui non seulement soit cohérent en lui-même mais susceptible de relier à cette cohérence toutes les données du réel. Peut-il y parvenir sans d’abord faire table rase de tout ce qui n’est pas son intuition fondatrice ? Si l’on admet que le réel est exempt de contradiction, on doit aussi admettre que les véritables intuitions philosophiques sont nécessairement cohérentes entre elles.

 

Certains chrétiens font l’expérience vivante de cette agapè qui subvertit le dogme de leur Eglise, mais leur surmoi leur interdit de mettre en œuvre cette subversion, et, si leur croyance ne les rend pas insensibles à la contradiction, leur surmoi peut les pousser à d’invraisemblables subtilités afin de sauver le dogme de l’incohérence.

 

23 août 2008

 

Afghanistan

Dix soldats français meurent au combat loin de leur patrie, et leur patrie déploie les grands rites de la douleur embaumée dans la gloire. Dans leur patrie, soixante-seize Afghans meurent sous les bombes ; loin de leur patrie, ils ne méritent qu’un communiqué laconique et une honteuse dénégation.

Aimer ne fait pas acception de personne. Aimer ne fait pas de différence entre les douleurs des mères, des pères, des compagnes, des frères et sœurs, des enfants, des amis endeuillés de toute la terre.

 

le buisson se dégage des ombres

les bras de la brume déjà l’invitent à la danse

non    ce n’est que dans la distance au balcon de l’aubade

qu’au silence sourit le silence

 

ouvre ferme les yeux      le regard

qui d’instant en instant se voile se dévoile peut voir

se déployer le jeu

 

la terre qui l’exhale et l’air qui la déploie l’enfantent et l’emportent

     la brume se forme

se déforme

se déplace s’efface

 

le buisson délaissé se prosterne

vers l’orient     attend

accueille acclame la lumière

 

Parce qu’elle se soucie de la totalité du réel, la philosophie ne peut se restreindre au penser ; elle est aussi agir, inévitablement, et sentir et imaginer. Rien d’humain ne lui est étranger, elle partage les joies et les douleurs de tous les enfants de la terre ; rien de cosmique ne l’indiffère, elle se fait sensible à toutes les forces du monde.

Inspirée par l’altérité positive, la philosophie est en quête d’une sagesse du vivre qui soit libre parce que fidèle à son être.

Elle est ouverte à l’esprit transdisciplinaire, car Aimer ne fait pas plus acception de discipline que de personne.

 

Inspirée par l’altérité positive, la « théologie de l’autre » ne fait pas de prisonniers : elle libère les consciences car l’autre est l’origine et la fin de leur être.

 

24 août 2008  

 

Il est logique de croire que Dieu puisse remettre les péchés si on le croit tout-puissant. Seulement voilà, « Dieu est mort » ! Vive Aimer ! Aimer ne peut pas pardonner les péchés : le péché c’est de ne pas aimer ; la seule façon d’être pardonné de ses péchés c’est donc d’aimer. Et l’on ne peut pas aimer à la place d’un autre, Aimer ne peut pas aimer à notre place. Aimer ne peut pas pardonner nos péchés. L’amour est un acte libre, Aimer ne peut forcer une conscience à aimer ; ce serait de l’auto-contradiction.  L’amour ne se commande pas.

Pourtant aimer est le secret de l’être, et une conscience qui découvre le secret de son être, « le trésor caché dans le champ » (Matthieu XIII, 44) cherche à aimer pour accomplir le vœu de son être. Elle se libère en accueillant l’amour d’Aimer. Elle n’est plus sous la loi mais sous la grâce (Romains VI, 14). Elle n’obéit pas à une transcendance, fût-elle intériorisée en un surmoi ; elle accueille une immanence, Aimer, « plus intime à elle-même qu’elle-même », interior intimo meo, disait Augustin.

Yeshoua, évidemment, n’a pas remis les péchés, lui qui avait compris Aimer, lui qui connaissait Aimer. Il a constaté que certaines gens  accueillaient l’amour en le vivant et que leur péché était donc remis (Luc VII, 47s). A cette occasion, il a d’ailleurs par-dessus le marché donné à comprendre que la foi, ce n’est pas de croire à ceci ou à cela mais d’aimer : « Ta foi t’a sauvée », a-t-il dit à la pécheresse qui venait de montrer qu’elle aimait (Luc VII, 50). Aime et crois ce que tu veux. Si tu aimes, tu ne pourras pas croire à des choses contraires à l’amour ; et l’amour suffit, l’amour est tout, l’amour est la vie éternelle, l’amour est Aimer.

 

un temps pour le soleil

un autre pour la pluie

un temps pour la lumière

un autre pour la nuit

 

marche marche n’oublie pas

le temps vient et le temps va

ce n’est pas la ritournelle

son chemin c’est l’éternel

marche marche avance-toi

vers l’autre en toi qui t’appelle

 

un temps pour la chair un temps pour l’esprit

un temps pour la loi un temps pour l’ami

 

un temps pour toi un temps pour l’autre

je est un autre pour la vie

 

 

25 août 2008 

 

Blacklynx ? Lynx noir ? Il n’y a pas de lynx noir dans la nature. Le lynx noir est un animal symbolique. Il conjugue la lumière (lynx = lux, l’animal aux yeux de lumière) et la ténèbre (noir). Il réconcilie les contraires, il est parent de tous les contraires : la terre et le ciel, le soleil et la lune, le jour et la nuit, le centre et la circonférence, la hauteur et la profondeur, la verticalité et l’horizontalité, la droite et la gauche, la spirale de l’involution et la spirale de l’évolution, la coupe et le glaive, le cercle et le carré, l’équerre et le compas, l’aigle et le serpent, la racine et la branche, l’enfance et la vieillesse, la masculinité et le féminité, le yin et le yang taoïstes, le lingam et le yoni hindouistes, la foudre et la cloche bouddhistes, la transcendance et l’immanence, l’un et le multiple. La réconciliation des contraires est une recherche de la totalité de l’être.

L’intuition fondatrice de la spiritualité de l’altérité positive est celle de l’Agapè qui régit le rapport de l’être infini aux êtres finis. Les êtres finis ne peuvent exister que par participation à l’être infini puisque l’être infini inclut la totalité de l’être. L’être infini ne peut vouloir les êtres finis que par agapè, c’est-à-dire par altérité positive, puisque étant tout il ne peut éprouver aucun manque, aucun désir de dominer ou de posséder.

Comme les autres symboles de la coïncidence des contraires, le lynx noir peut reconduire à une approche de la totalité de l’être tel qu’il est régi par des relations d’altérité. Que l’Agapè soit le secret de la relation de l’être infini aux êtres finis donne à penser qu’elle est offerte aux êtres finis, mais en toute liberté, à la mesure de leur degré de conscience, car l’amour ne s’impose pas ; il rend même possible cette altérité négative que nous avons coutume d’appeler le mal. Blacklynx est un clin d’œil à Aimer.

 

ce coup d’aile après la panique

de la volée de cris aigus

était le seul sera l’unique

au bocage des aperçus

 

ce qu’imprima indélébile

sur l’instant la beauté rapace

laisse au cœur habité fragile

un nouvel éclat de ta face

 

esquissé parfait ce profil

rejoint les souvenirs vivaces

dont savent se nourrir habiles

les amants secrets de ta race

 

j’attends la prochaine réplique

où tremblera la chair émue

multiple tu restes l’unique

des milliards que tu as conçus

 

26 août 2008

 

Lorsqu’on a la certitude que le réel est un, on comprend qu’il ne peut renfermer des contradictions et que la contradiction n’est que le signe de l’erreur dans la connaissance du réel. Le principe de bivalence (du tiers exclus, de la non-contradiction) est un principe ontologique, le principe de connaissabilité est un principe épistémologique.

L’unité du réel ne fait qu’un avec sa cohérence ; et cette cohérence est le guide des intelligences qui veulent connaître le réel. Mais on ne peut avancer dans la connaissance déductive sans avoir d’abord clarifié le concept de contradiction, parfois confondu avec le concept de contrariété (d’opposition entre des contraires). Le langage peut nous tromper : le dictionnaire nous dit que « contredire » signifie « s’opposer à quelqu’un en disant le contraire de ce qu’il dit », alors que « se contredire » signifie « dire des choses contradictoires successivement » (Petit Robert). Et il propose « contradiction » comme un quasi-synonyme de « contraire ». On voit la confusion possible entre le concept de contraire et le concept de contradictoire.

Le réel fini est pétri de contraires, à commencer par la répulsion et l’attraction, le neikos et le philian d’Empédocle. Mais la contradiction y est impossible, impensable : on ne trouve de contradictions, c’est-à-dire d’incohérences qu’entre les systèmes de pensée, voire à l’intérieur des systèmes (ce qui les détruit en signalant qu’ils ne peuvent refléter le réel). Les contradictions externes (entre deux systèmes) révèlent que l’un au moins erre (sans pour autant prouver que l’autre dit vrai).

 

     quelle secrète rime explique

la présence de ce dytique

venu déposer sa dépouille

sur la limite où tout se brouille

 

avec ses pattes de nageur

et ses ailes de voltigeur

il annonce dans la clarté

l’élan des créativités

 

la vie cachée qui se révèle

aux croisements imprévisibles

donne à penser dans l’étincelle

que l’univers est une bible

 

il n’est que de la trouver belle

pour y soupçonner l’invisible

ses réseaux et ses ritournelles

en marche vers l’unique cible

en quête de ce qui t’élude

entre dans la maison d’étude

là se réfugie le gibier

auprès de ses plus fins limiers

 

tu verras que s’y communique

la pensée où tout se débrouille

et que ce qui faisait la nique

périt se désagrège et rouille

 

Il semble que la figure de Tirésias fascine aujourd’hui davantage par sa transsexualité que par sa sagesse. Allez savoir pourquoi…

 

 

27 août 2008

 

Contradiction de Paul ?

« Il n’y a plus ni homme ni femme… » (Galates III, 28)

« Femmes, soyez soumises à vos maris » (Ephésiens V, 22)

Certes, il tente des justifications théologiques : une épouse doit se soumettre à son mari comme l’Eglise est soumise au Christ (Ephésiens V, 23) ou encore : le chef de la femme c’est l’homme, le chef de l’homme c’est le Christ, le chef du Christ c’est Dieu (I Corinthiens XI, 3). Il garde, ce faisant, des schémas hérités de la tradition (« Je vous félicite de garder les traditions » I Corinthiens XI, 2). Il veut rester en conformité avec la loi : « L’épouse doit être soumise comme la loi le dit aussi » (I Corinthiens XIV, 34). Il affirme pourtant par ailleurs que la loi est caduque, que le chrétien est un être libéré de la loi : « nous avons été délivrés de la loi » (Romains VII, 6). Une bonne partie de l’Epître aux Galates est une démonstration de la caducité de la loi.

Pour défendre Paul et minimiser son attachement à une morale patriarcale, on peut faire observer qu’il a la certitude que ces choses n’ont guère d’importance puisque la fin du monde est pour lui toute proche : « le temps a cargué ses voiles. Pour ce qui en reste, ceux qui ont une femme, qu’ils soient comme s’ils n’en avaient pas, les pleureurs comme s’ils ne pleuraient pas, les joyeux comme s’ils ne se réjouissaient pas, les acheteurs comme s’ils n’achetaient pas, les jouisseurs de ce monde comme s’ils n’en profitaient pas, car elle passe la figure de ce monde » (I Corinthiens VII, 29s). On ne peut comprendre la pensée de Paul et ce en quoi elle peut encore concerner les chrétiens du XXI° siècle sans la remettre dans son contexte historique et mythique ; on peut alors espérer y retrouver l’intuition de Yeshoua.

 

la flaque ici en sa courbure

est fidèle à toute la terre

 

de toutes les surfaces pures

de l’eau tranquille qui contemple

sa face s’annonce parente

 

chaque point regarde   Argus

le centre commun qui le tire

l’étoile unique qui l’inspire

 

leur assemblée fait un miroir sans tain

pour la hauteur et pour la profondeur

pour l’extérieur et l’intérieur

 

qui sait combien d’autres trésors

peuvent se taire en son mystère

de quotidienne reine

 

Penser qu’il faille s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Si l’on a découvert que le secret dernier de soi c’est l’autre, on s’aime soi-même du meilleur qui puisse être en cherchant à n’aimer que les autres.

 

28 août 2008 

 

Contradiction de Yeshoua ?

Une lecture désacralisée des évangiles, celle que l’on peut estimer seule capable de découvrir la vérité de Yeshoua de Nasèrèt, est une lecture critique à l’affût des contradictions susceptibles de mettre en lumière son intuition fondatrice.

On peut choisir de penser que ces contradictions sont le fait de ses disciples, qui auraient mal compris ses paroles et mal interprété ses actes, qui en auraient même inventés qui fussent capables de conforter leurs préconceptions. Yeshoua est apparu au sein d’une culture religieuse forte qui ne pouvait manquer de l’imprégner alors même qu’il cherchait de s’en démarquer. Il lui fallait respecter cette culture s’il voulait avoir quelque chance de faire des disciples qui accepteraient de la dépasser. Telles sont les données à garder présentes à l’esprit pour découvrir son intuition dans sa pureté, détachée de sa gangue religieuse et de son historicité, et donc susceptible de s’adresser à des consciences humaines de toute culture et de toute époque.

C’est à partir des oppositions de Yeshoua aux valeurs de son milieu que l’on peut estimer pouvoir comprendre les contradictions qui apparaissent dans les évangiles. Yeshoua s’oppose par la parole et par l’action. Il répète : « On vous a dit, moi je vous dis… » (Matthieu V, 38ss, 43ss). Il viole le sabbat (Matthieu XII, 1-13 ; Marc II, 23, III, 5 ; Luc VI, 1-10 ; Jean V, 8s). Ce geste est révolutionnaire : c’est une remise en question de la croyance en la création en six jours, où il est dit que le septième l’Eternel se reposa (Genèse II, 2s). En effet Yeshoua justifie son geste en disant que son « Père travaille jusqu’à présent » (Jean V, 16s).

Cette opposition de Yeshoua à la tradition attire l’attention sur des non-oppositions qui entrent en contradiction avec elle. Son intuition est que l’Eternel est Agapè, qu’Il n’a que de l’amour pour tous, y compris pour ses ennemis, et que cet amour inclut un pardon inconditionnel et toujours offert : Aimez vos ennemis… vous serez les fils du Très-Haut. Car il est bon pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux, tout comme votre père est miséricordieux » (Luc VI, 35s). « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » (Matthieu VI, 12), c’est-à-dire aide-nous à pardonner toujours comme tu pardonnes toujours (Matthieu XVIII, 21s). La contradiction apparaît dans la persistance du dieu qui condamne à l’enfer, au châtiment éternel (Matthieu XXV, 46 ; Marc IX, 47 ; Luc XVI, 23…)

Si cette contradiction est le fait de Yeshoua plutôt que de ses disciples, elle ne peut se résoudre qu’en mettant cette persistance de l’image du dieu terrible au compte du langage parabolique. Que l’Eternel ne soit qu’Agapè ne signifie pas que « on ira tous au paradis, on ira ». La vie éternelle c’est d’aimer. En quoi une survie pourrait-elle nous servir si l’amour ne nous intéresse pas ? Le pardon que le chrétien estime nécessaire pour être sauvé n’est pas celui d’un tout-puissant transcendant ; c’est l’amour immanent qu’il accueille, ainsi que Yeshoua le donne à entendre : « Il lui est beaucoup pardonné puisqu’elle aime beaucoup » (Luc VII, 47s).

Refuser cette interprétation , n’est-ce pas demeurer dans la contradiction ?

 

si proche appelle la chouette

qu’elle secoue la nuit

ponctue le vide et dit

qu’au fond jamais rien ne s’arrête

 

le vide est ce qui se prépare

et qui donne d’attendre

ce que va faire entendre

l’autre pour un nouveau départ

 

l’oreille se prend à sourire

tandis qu’encore sonne

l’écho et que frissonne

l’air de l’oiseau en son désir

 

replonge alors dans le sommeil

la tête confiante

comme en ses bras l’amante

sûre en l’amant de son éveil

 

La découverte de l’évolution fait du péché originel un mythe.

 

29 août 2008

 

Avec Yeshoua il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire en Dieu, mais d’aimer ou de ne pas aimer : Dieu est mort ! Vive Aimer ! « Aime (l’autre et rien que l’autre) et fais ce que tu veux » Sexe ? « Tout est permis, mais tout n’est pas profitable » (I Corinthiens X, 23). Non seulement tu ne feras pas n’importe quoi puisque tu ne feras rien qui puisse blesser les autres, mais tu ne feras rien non plus qui puisse te posséder, entraver ta liberté d’aimer.

Si l’adultère est un manque à l’amour agapè dans la société de l’humain premier, c’est que l’humain premier vit de l’amour éros. Il vit le couple comme une mutuelle possession et l’adultère y est un vol. L’humain dernier libéré de la possession vit le couple dans le souci exclusif de l’autre. Comment pourrait-il être blessé par l’adultère ?

 

La découverte de la création continue qu’a été celle de l’évolution a rendu problématique l’origine de l’homme, et le péché originel est passé du statut de fait à celui de mythe. Mais après l’avoir rejeté comme une fiction, on en est venu à l’accepter comme un symbole qui « donne à penser ». Le mythe du péché originel témoigne du malaise de l’humanité face à sa condition, de son désir de changer les choses. L’illusion est de croire que le paradis a été perdu, la réalité de penser qu’on peut le préparer et le faire.

 

garde la fenêtre ouverte

que les souffles de la nuit

à cette heure qui s’enfuit

avec ton âme concertent

 

dans la paix de l’immobile

le plus court frissonnement

réveille le sentiment

dans le fleuve d’être une île

 

comme la lumière du ciel

le temps simplement s’en va

et t’emmène vers là-bas

main dans la main éternelle

 

ne te traîne ni te presse

après chaque nuit le jour

vient qui te donne à son tour

d’enfanter une promesse

 

au sec l’humide murmure

et la spirale marie

le même et l’autre surpris

de poursuivre l’aventure

 

le souffle sur le visage

cesse de s’apercevoir

à l’être passe l’avoir

dans la conscience du sage

 

le message de douceur

insensiblement demeure

avec ton âme concerte

garde la fenêtre ouverte

 

30 août 2008

 

« Il ne faut pas oublier que la communauté des intellectuels, en France probablement encore plus qu’ailleurs, est, quoi qu’on pense, unifiée bien davantage par une forme de piété envers les héros qu’elle se choisit et qu’elle considère toujours un peu comme sacrilège de contester que par le libre examen et l’usage critique de la raison. » Jacques Bouveresse, Qu’appellent-ils penser ?

Citer Bouveresse, c’est évidemment se réclamer d’un héros et confirmer ainsi son accusation en s’y enfermant soi-même. Mais n’est-ce pas ainsi partout et toujours ? On ne peut introduire une pensée neuve qu’en se faisant un nom ou en se réclamant d’un nom. Le succès d’une pensée tient pour une large part à son habillage mythique. Yeshoua n’a pu faire passer son intuition (et encore) qu’en se faisant passer pour le Messie.

Pascal serait-il encore aussi lu si son style n’en avait fait un héros littéraire ?

 

Inhérence du Pardon au Don dans l’Agapè. Aimer offre son pardon à tous, Aimer ignore le ressentiment. Les consciences qui accueillent le Don d’Aimer ne peuvent en Aimer que pardonner. Elles aiment « les ingrats et les méchants comme le Père céleste » (Luc VI, 35s). Leur offre de pardon aux autres est le signe irrécusable de leur accueil du Don d’Aimer.

Et qui aime est pardonné. La pécheresse de l’Evangile est proclamée pardonnée parce qu’elle a montré qu’elle aimait (Luc VII, 47). Le pardon d’une conscience n’est pas une chose qu’accorderait un dieu transcendant, il naît dans l’immanence de cette conscience qui aime d’agapè. Le ressentiment et l’agapè sont contradictoires puisque le pardon est inhérent au Don d’Aimer (ils ne peuvent cohabiter que dans une intelligence irrationnelle). Blake, pourfendeur du dieu transcendant, fait du pardon le cœur de son Evangile éternel, et c’est le refrain de sa Jérusalem : « L’Esprit de Jésus est pardon continu du Péché » (Planche 3). « La religion de Jésus est le Pardon du Péché » (Planche 52).

    

au centre de sa toile toute pure

et parfaite

hiératique elle pose

 

on dirait bien que n’ose

de la bête

sa proie en s’y jetant lui faire injure

 

sublime la terrible symétrie

de la tête

et des pattes tigrées

 

que ta joie délivrée

fasse fête

à l’univers en sa géométrie

 

31 août 2008

 

Ceux qui oeuvrent à l’épanouissement personnel des autres le font-ils nécessairement par souci des autres ? Ceux qui le font devraient comprendre que le vrai chemin de l’épanouissement personnel est le souci des autres et inviter à le suivre.

 

« Toute intelligence créatrice, suffisamment complexe pour concevoir quoi que ce soit, ne vient à exister qu’au terme d’un grand processus d’évolution graduelle » (Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu). La phrase est belle, même en traduction française, mais peut-on ou ne peut-on pas y détecter une pétition de principe ? Qu’en penserait un bon logicien ? Définir l’intelligence créatrice par ce qui n’existe qu’au bout d’un long développement, c’est d’emblée nier qu’elle puisse exister autrement. Qu’est-ce qu’une intelligence créatrice ? Qu’est-ce que créer ? Le cheminement de l’évolution exclut-il ou inclut-il une intelligence à l’œuvre dans les mécanismes encore bien mal connus de la matière? C’est une question que les athées matérialistes ne semblent pas se poser ; le « dessein intelligent » est le diable des adorateurs du dieu Hasard.

Le dieu des croyants ne peut mourir qu’avec la mort de l’irrationalité, et la rationalité ne règne pas encore chez les intellectuels si l’on en croit Jacques Bouveresse (mais croire une autorité est un acte irrationnel). S’il en est ainsi, on peut supposer qu’elle ne règne pas davantage chez les non-intellectuels, qu’ils soient croyants ou athées. Pour en finir avec Dieu (avec l’illusion de Dieu) risque d’être un succès de librairie et d’enrichir son auteur au beau visage intelligent (voir la magnifique photo choisie par Science et Vie n° 1092 pour présenter son ouvrage, voir le sourire malin, le geste à l’éloquence discrète, l’effet de lumière digne d’un chef d’œuvre de Georges de La Tour) car il est facile de persuader les lecteurs de ce qu’ils croient déjà. Mais il ne convaincra pas les rationalistes purs et durs. Le principe de raison suffisante veut que tout ait une cause puisque rien ne peut sortir du rien, et « il n’y a rien dans un effet qui n’ait été d’une semblable ou plus excellente façon dans la cause », dit René Descartes dans la Réponse aux II° objections. (Que Descartes l’ait rappelé, lui le champion de la rationalité, pourrait persuader ceux dont il est le héros, mais le culte du héros est irrationnel.)

La formidable intelligence déployée dans l’énergie, la matière, la vie, la conscience présentes dans notre univers (et que notre intelligence humaine qui en participe n’a pas fini d’explorer) suppose une cause intelligente au moins égale. Mais les preuves rationnelles de l’existence de Dieu sont incapables de convaincre les athées, car les athées sont aussi peu rationnels que les croyants : leur horreur du dieu transcendant prétendument révélé leur interdit l’accès au dieu des philosophes et des savants lui-même.

    

     pourquoi t’es-tu aventurée

sur le bitume où ta dépouille ensanglantée

retourne au poussiéreux

 

     pourquoi au séjour souterrain

n’as-tu pas pu à bout de bras faire un chemin

au cœur aventureux

 

mon lointain cousinage

remémoré plonge avec toi au fond des âges

en l’être mystérieux

 

1er septembre 2008 

 

Dire que « science et religion apparaissent comme deux mondes, l’un basé sur la vérité, l’autre sur la foi, entre lesquels aucun dialogue rationnel n’est possible » (Science et Vie n° 1092, p. 130) c’est dire que la foi échappe au domaine de la vérité, qu’elle ne peut être ni vraie ni fausse. C’est clairement refuser le dialogue entre foi et raison que les théologiens du judaïsme, du christianisme et de l’islam n’ont cessé de conduire dans la certitude que rien n’échappe à la question de la vérité. Est-ce aussi attribuer à la science le monopole ou du moins la primauté de la vérité ? Est-ce être secrètement motivé par un ego scientifique surdimensionné ?

La transdisciplinarité, qui peine à s’établir parce qu’elle va à l’encontre de l’instinct territorial hérité de l’animalité prédatrice, cherche à faire dialoguer toutes les sources de savoir sans exception, y compris celle du mythe (l’Union rationaliste consacrait récemment l’une de ses émissions sur France-culture à celui de Tirésias). Le dialogue entre toutes les formes de savoir, y compris celles des théologies et des philosophies, ne peut être que bénéfique à l’exploration du réel (le réel ici signifie tout ce qui existe, sans exclure l’immatériel).

 

On peut aussi regretter que la foi refuse de remettre en question ses dogmes lorsqu’elle tente d’utiliser la raison pour les comprendre. Ne faut-il pas, contre Pascal, faire dialoguer « le dieu des philosophes et des savants » avec « le dieu de Jésus-Christ » ? N’est-ce pas ainsi que l’on peut espérer découvrir l’intuition de Yeshoua enfouie par le christianisme dans le culte du héros messianique ?

Le vrai dieu (si l’on peut encore utiliser ce mot qui n’est plus à prendre avec des pincettes après tout ce qu’on a fait en son nom) n’est pas le tout-puissant mais le tout-aimant (n’est-ce pas pourquoi c’est un dieu caché, secret, silencieux, anonyme ? Il s’efface pour l’autre).

 

     cette ellipse sortie brève

de l’ombre où elle replonge

à l’heure où la nuit s’en va

a dit le parfait langage

de l’amour et de la haine

 

ce qui tire ce qui freine

la main ailée sur la page

qui se tourne restera

car les forces sont le songe

ou Aimer poursuit son rêve

 

2 septembre 2008   

 

L’autonomie éthique de Kant telle qu’elle apparaît dans les Fondements de la métaphysique des mœurs est-elle compatible avec l’altérité positive ? On peut penser que la loi nous libère si ce qu’elle nous impose est conforme à notre nature. Mais est-ce encore une loi lorsqu’elle est ressentie comme inhérente à notre nature ? Avec Kant l’autonomie éthique est psychologiquement vécue comme telle, non parce que la loi aurait été élaborée par l’individu mais parce qu’elle est jugée par chaque individu comme conforme au bien de tout individu. L’individu ne la crée pas (au contraire de ce que veut la morale de Sartre), il la reconnaît. « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée en loi universelle de la nature ». Agir ainsi, c’est reconnaître en droit, sinon en fait puisque nous ne sommes jamais totalement sûrs de ne pas errer, que nous participons à une nature dont les lois sont bonnes, et bonnes pour tous. « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours et en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » Cette prise en compte de l’autre implique une intersubjectivité de la morale et, au-delà, pour la fonder, une intersubjectivité de l’être qui est un des noms de l’altérité positive.

 

     la plante qui montait au plus haut de son âge

en son mitan soudain tombe sous le carnage

 

fragile est une vie qui se veut pacifique

au milieu de la lutte immortelle et cynique

 

quand la lumière enfin se fait dans la conscience

la mort devient le sceau de son insuffisance

 

     et passant au-delà de l’herbe qui se fane

elle chante la loi sur la terre profane

 

au jardin assombri de la belle éphémère

son enfant se lamente avec la terre mère

 

non   aveugle il attend que vienne en son amour

le vivre et le mourir en l’éternel retour

 

le regard qui les plaint contemple le sourire

de l’immortalité qui comble son désir

 

Pour pouvoir dire avec Paul que nous sommes libérés de la loi (Romains VII, 6), il faut comprendre que l’agapè, l’altérité positive, est le secret de l’être, de notre être dernier, et qu’elle apporte ainsi la liberté (s’il est vrai qu’être libre c’est pouvoir agir conformément à son être). Dès lors l’impératif catégorique n’est plus un devoir mais un vouloir, quitte à observer que « vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir » (Romains VII, 18), c’est-à-dire que l’amour de l’autre comme autre est un don de l’autre.

 

3 septembre 2008  

 

A refuser d’entrer dans les mouvements et les modes littéraires, philosophiques, sociologiques…, on se retrouve seul, ou condamné par la brillante noblesse intellectuelle de la capitale à une obscure existence de roturier provincial. Allez, entre mille exemples, faire une thèse sur Rabindranath Tagore et vous vous verrez à coup sûr poussé vers la sortie ; avec des sourires réprimés, parce qu’on a une trop bonne éducation pour vous dire en face que vraiment vous vous êtes égaré. Si cependant la quête du réel compte davantage pour vous que la réussite sociale, alors qu’importe. Vous aurez rejoint l’un des chemins de l’éternel.

L’étude des péripéties historiques de la pensée permet de s’en distancier. Si vous la menez après avoir réussi à vous faire un nom dans le beau monde universitaire, peut-être aurez-vous la chance d’influencer à votre tour les mouvements et les modes de votre époque et, qui sait, de libérer un peu la pensée de leurs ondoiements.

 

Est-ce être libre que de se croire libre ? On peut imaginer que l’hirondelle se sent libre comme nous nous sentons libres. Mais le dédoublement de la conscience qui semble bien être le privilège de l’humain nous amène à comprendre à quel point nous sommes déterminés, que ce soit dans notre vie professionnelle, intellectuelle, sociale, amoureuse… et à rechercher une liberté plus étendue, tendant à cette « liberté des enfants de Dieu », cet ama et fac quod vis, qui est une participation à la liberté parfaite, celle d’Aimer.

 

     la flaque où la tourterelle vient boire

l’attire en la beauté de son miroir

 

elle sait ce que cache sa surface

en proposant de lui montrer sa face

 

     et que son bec en la perçant lui livre

ce dont son sang assoiffé se délivre

 

sais-tu bien ce que cherche ton regard

lorsqu’en la glace il te donne de voir

 

Ceux qui attribuent de mauvaises intentions au bien que vous leur faites ne savent pas qu’ils vous invitent à ne les aimer que pour eux-mêmes. Un jour peut-être vous aussi, vous serez pour eux une invitation à Aimer.

 

4 septembre 2008 

 

Au nom de leur dieu, certains tuent ; au nom de leur dieu d’autres spolient. Lesquels peuvent condamner lesquels ? Tous sont possédés par leur dieu, dépossédés de leur conscience morale. Dis-moi ce que tu fais au nom de ton dieu, je te dirai…

 

à l’an prochain la vie de l’an dernier

relaye le trésor des uniques beautés

 

ravie d’avoir échappé à la lame

à l’aube elle défripe ses pétales

 

au lever du soleil elle hausse le cou

prépare sa journée de rendez-vous

 

quel insecte séduit par son mauve sourire

viendra boire et donner le baiser d’avenir

 

depuis longtemps ses sœurs ont conçu enfanté

mais elle garde espoir que la maternité

comblera le désir de sa virginité

 

Peut-on parler de morale sans hérisser les gens ? L’altérité positive n’est ni une morale instinctive ni une morale rationnelle, ni une morale religieuse ni une morale laïque . Ce n’est pas une morale, « un ensemble de règles », « une ligne directrice de conduite ». C’est « Aime et fais ce que tu veux ».

La vie en commun, en société, nécessite des règles, des lois ; mais elles n’engagent pas la conscience morale (En lui-même le code de la route ne s’adresse qu’à des réflexes conditionnés). Il peut exister des règlements abusifs, des lois injustes ; mais elles ne peuvent rien contre la liberté intérieure que donne Aimer.

Si tu aimes tes voisins, tu ne les surveilles pas, tu veilles sur eux ; tu n’es avec eux ni trop proche ni trop distant. Quoi qu’ils puissent te vouloir, te faire et te dire, tu ne leur veux, ne leur fais, ne leur dis que du bien. Tu ne t’en sens pas capable ? Rassure-toi, personne n’en est vraiment capable. Mais Aimer, dans le secret, t’offre le vouloir et le faire et le dire ; et sans même attendre le retour de ta reconnaissance, heureux pour toi si tu participes à sa vie éternelle (Aimer te souffle aussi qu’il n’est pas d’humain qui ne soit ton voisin).

 

Quand tu t’endors, as-tu peur de ne pas te réveiller ? Si tu ne crains pas de t’abandonner aux bras de Morphée, pourquoi craindrais-tu de t’abandonner à ceux de Thanatos ?

 

5 septembre 2008

 

Nier l’existence du néant dans l’infini de l’être, ce n’est pas nier l’existence du devenir. Le concept d’infini n’interdit pas le concept de devenir qui, de toute façon, est élaboré à partir d’une donnée irrécusable de l’expérience. Le concept hindou du brahman comme pure énergie infinie s’accorde avec cette appréhension de l’être.

Le devenir n’est pas l’œuvre du néant. Ce qui apparaît ne sort pas du néant ; il résulte d’une transformation de l’être. Ce qui disparaît n’est pas néantisé ; il n’échappe pas à l’être, il se transforme. Et si l’on imagine l’existence de l’infini comme une vie, on l’imagine aussi comme un devenir.

 

« Connais-toi toi-même » ; « deviens ce que tu es ». Cela peut vouloir dire tant de choses. Qu’est-ce qu’être pour un être humain ? La lumière de l’altérité positive éclaire cette question distinctement. A l’instar de tout être fini, l’être humain s’y conçoit en son origine comme participant d’une relation entre l’être fini qu’il est et l’être infini qu’il n’est pas, et, en cet infini, entre lui et tous les autres êtres finis.

L’être fini devient ; il est pris dans le devenir, porté par le devenir de son être. Le « deviens ce que tu es » (deviens en acte ce que tu es en puissance, aurait-on dit en philosophie scolastique) implique que l’être humain n’est pas d’abord ce qu’il est destiné à être.

Dans le langage biblique qui s’accorde ici avec l’ontologie issue de l’altérité positive, l’être humain est chair et esprit. Il naît chair, il devient esprit en naissant de nouveau (Jean III, 5ss) ; il devient l’esprit qu’il n’est d’abord qu’en germe. Il est appelé à se spiritualiser. Sa chair impermanente est faite pour produire un esprit permanent en accueillant la vie éternelle à laquelle l’esprit infini l’invite.

Pourquoi cette invitation ? L’être infini ne peut vouloir des êtres finis que par altérité positive, par cet amour de bienveillance dont le nom biblique est agapè.

Pour un être humain, se connaître c’est se savoir participant de l’être infini et invité à participer à sa vie. Et devenir ce que l’on est, c’est accueillir cette invitation en vivant pour l’autre comme l’infini vit pour l’autre.

 

la pluie est un chuchotement

de mille bouches dont chacune

ne dit qu’un mot et puis se tait

 

tu les vois par milliers tomber

unique chacune et semblable

aux autres indistinctement

 

tout ici n’est que mouvement

errance qui se multiplie

dans les rencontres de la chance

 

l’inanité omnisciente

apparaît dans la découverte

de la nouveauté permanente

 

il n’est de rime qu’apparente

et la pluie qui te le chuchote

en se taisant te le répète

 

 

6 septembre 2008 

 

« A moins de naître de l’eau et de l’esprit, on ne peut entrer dans le royaume des cieux » (Jean III, 5). Langage symbolique. Yeshoua n’a cessé de parler en paraboles (Marc IV, 33s). C’est ce qu’il essaie de faire comprendre à Nicodème qui se demande comment on peut bien naître une seconde fois (Jean III, 4). C’est aussi ce qu’il cherche à faire comprendre à ses disciples après leur avoir dit qu’ils devaient manger sa chair et boire son sang pour avoir la vie : « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien » (Jean VI, 63).

S’il est vrai que Yeshoua a parlé de naître de l’eau, H2 O n’a rien à voir avec cette naissance. Le baptême de Jean-Baptiste symbolise la conversion, la métanoïa, le retournement moral. Renaître de l’eau, c’est faire le bien  en partageant ce que l’on possède (Luc III, 11) et éviter le mal en s’abstenant d’exploiter et de dominer les autres (Luc III, 12ss). Renaître de l’esprit, c’est accueillir l’esprit de l’agapè, commencer de vivre la vie éternelle, tout entière faite de souci de l’autre et de joie en l’autre.

 

le grain dans le grenier est plus qu’un souvenir

 

il montait au grenier pour y dormir

il s’en allait dormir parmi les grains

 

ceux qu’il avait semés soignés et moissonnés

avec lui respiraient rêvaient

 

son sommeil se mêlait à leur songe

il se réveillait fort de leur vie endormie

 

il n’en était pas sûr mais sa pensée

tout entière en ses gestes les servait

 

comme leur aventure d’une année

en preneurs et donneurs de relais

 

le servait nourrissait lui donnait

de vivre et de faire vivre sa lignée

 

qui sait ce qui en moi de sa vie se prolonge

et ce qui hors de moi ne va jamais finir

 

le grain dans le grenier est plus qu’un souvenir

 

A tout âge le vieillissement est une invitation à passer de la chair à l’esprit.

 

 

7 septembre 2008 

 

Illusion de croire que le visage de l’autre est une exigence ou une supplication de reconnaissance. Tout dépend du regard qui s’y porte. L’humain premier cherche à dominer et/ou posséder l’autre quel que soit son visage. L’humain dernier cherche à lui témoigner tendresse et respect, à l’inviter aussi à accueillir le Don d’Aimer qui le fait entrer dans la vie éternelle. L’humain premier cherche à se faire reconnaître par les autres ; l’humain dernier cherche à reconnaître des autres, et s’il se réjouit de ce que les autres cherchent à le reconnaître parmi les autres c’est qu’il sait qu’ainsi ils entrent dans la vie éternelle.

 

Vivre l’infini de l’espace, ce n’est pas seulement le comprendre à la suite d’un raisonnement par l’absurde, apagogique à la manière de Giordano Bruno ; c’est en saisir les conséquences et en faire par l’imagination une expérience décisive des yeux et des entrailles. L’espace infini fait de nous physiquement des êtres de l’infini. La centralité et la périphérie, la hauteur et la bassesse, la profondeur et la surface apparaissent alors pour ce qu’elles sont : des illusions mythiques. Et dans l’infini de l’être même, dont l’infini de l’espace est une participation, immanence et transcendance perdent leur signification. Ainsi se dégage la relation de chaque conscience à tout être invité à partager le pour-autrui d’Aimer.

 

sur la face où les troncs unanimes se dressent

vois la géométrie du centre et de la masse

 

tous ceux qui en un sens vers l’unique convergent

en l’autre à l’infini ensemble se dirigent

 

chaque sphère aspirant à se faire parfaite

avec toutes les autres en s’écartant concerte

 

ce petit univers qui toujours se dilate

poursuit au grand espace les chemins qui l’éclatent

 

sois un arbre dressé chaque jour à la messe

de l’infini qu’en toi sa vie enfin se fasse

 

8 septembre 2008 

 

Comme l’advaïta de Sankarâchârya renvoie dos à dos monisme et dualisme, l’infini de Giordano Bruno réconcilie immanence et transcendance. Mais cette réconciliation dans la participation à l’être se comprend et se vit au mieux dans l’intuition de la relation d’agapè de l’être infini aux êtres finis. S’il existe un être infini et des êtres finis où le multiple est une participation à l’un, cela signifie chez l’être infini une volonté d’altérité positive découlant de son être par inhérence.

L’intuition de Yeshoua résumée dans la formule « Dieu est agapè » (I Jean IV, 8,16) est une intuition ontologique résultant d’une expérience vécue, celle de l’intimité mystique d’une conscience humaine avec une transcendance perçue comme immanente : « le Père est en moi et je suis dans le Père » (Jean XIV, 10 ; « Dieu est agapè, et qui demeure dans l’agapè demeure en Dieu et Dieu en lui » (I Jean IV, 16).

 

« Quand vous aimez, l’autre n’est pas ». De quel amour s’agit-il ? Non pas de l’agapè mais de l’éros, de la relation fusionnelle qui vous fait disparaître, vous en l’autre et l’autre en vous. L’altérité positive de l’agapè est tout autant respect que tendresse, distance qu’intimité.

 

L’insensibilité à la contradiction peut devenir une chance pour le croyant. C’est ainsi qu’il peut croire à la fois à un dieu de la parole et à un dieu du silence. Appelé à passer de la chair à l’esprit, de l’obéissance à la liberté, il peut se détacher peu à peu de la parole et de la révélation pour entrer dans le silence et l’intuition.

 

les fronts des peupliers pâlissent

dans la lumière du couchant

 

la fraîcheur y dit la noblesse

et la vieillesse la revanche

 

c’est de jour en jour insensible

le passage au sein du semblable

 

de la différence où se signe

le cheminement qu’elle enseigne

 

relâchant la verdeur la feuille

peut s’abandonner à ses teintes

 

et lorsque sa vigueur défaille

revivre en la dernière attente

 

où son automne s’émerveille

en sortant sa carte vermeil

 

9 septembre 2008 

 

Ces «en quelque sorte… en quelque sorte… » qui jalonnent, parfois jusqu’à les rythmer, les exposés de nos conférenciers sont des appels à l’imagination de l’auditeur lorsqu’ils sentent que les mots qu’ils emploient ne reflètent pas assez  précisément ce qu’ils ont à l’esprit (Encore un signe de l’invalidité du discours linguistique qui prétend que l’on ne pense qu’avec des mots).

 

Le danger nucléaire ? Un train peut en cacher un autre. A lutter contre la prolifération du nucléaire militaire on oublie que le nucléaire civil que l’on veut vendre et répandre à tout va déclenchera en vieillissant entre des mains incompétentes et négligentes une série de catastrophes. La peur de dix Hiroshima endort celle de mille Tchernobyl.

 

la nuit ne cesse pas les étoiles demeurent

 

à toute heure

souviens-toi des étoiles

 

au nulle part de l’infini

vis parmi les étoiles

parmi les univers

 

l’intime en toi qui t’en fait le présent

salue l’indéfini qui toujours plus s’étend

 

écoute bruire le silence

la somme de ses voix est comme la blancheur la somme des couleurs

 

ferme les yeux

les étoiles  en toi

les univers

se saluent dans l’intime et la nuit éternelle

 

la nuit ne cesse pas les étoiles demeurent

 

Comment avons-nous pu, comment pouvons-nous nous habituer au spectacle quotidien des masses humaines vivant dans des conditions misérables alors qu’une minorité de nantis vivent dans un luxe qui de toute façon ne satisfera jamais leur désir infini ? Cet abîme entre l’enfer artificiel et le paradis artificiel nous maudit.

 

Paradis artificiels ? Qui est le plus lamentable ? Le consommateur de drogue, le trafiquant ou le producteur ? Il n’y a pas si longtemps on aurait pu poser la question : qui est le plus détestable ? le chasseur d’esclave, le vendeur, le transporteur, l’acheteur, l’utilisateur ?

 

10 septembre 2008

 

Une loi morale n’est valide que si elle est l’expression du vouloir profond de la conscience humaine. Si elle apparaît comme une loi, une obligation, un devoir, c’est-à-dire comme une imposition à la liberté, ce n’est qu’au regard d’une conscience qui a perdu, ou plutôt qui n’a pas découvert son vouloir profond et, plus profond encore, son être et l’être de l’être, demeuré caché, « gardé au silence » depuis les origines (Romains XVI, 25).

Découvrir que l’être de l’être est Agapè, c’est comprendre que la loi de l’agapè est l’expression du vouloir profond, inhérent à son être, de la conscience humaine, c’est-à-dire qu’aimer est son vœu le plus cher et que pouvoir le réaliser c’est se libérer, devenir pleinement autonome. N’est-ce pas ce que voulait signifier Augustin : « Aime et fais ce que tu veux » ?

La loi morale n’est plus, dans cette intuition, une hétéronomie, l’expression d’une transcendance, mais une autonomie, l’expression d’une immanence. Dans le langage de Paul, ce n’est plus la loi mais la grâce (Romains VI, 14).

 

La vérité est une relation ; c’est la connaissance exacte du réel, que cette connaissance soit scientifique, philosophique, esthétique… Comme la connaissance est un processus jamais achevé de découverte du réel, on a pu dire que la vérité était un dévoilement. Mais c’est un raccourci ; c’est donner au verbe « est », à la copule, un sens dérivé : cela ne signifie pas « est remplaçable par » mais « est lié à », ou peut-être « est inhérent à ».

 

ce ventre s’ouvre enfin pour cet enfant

et celle qui l’a fait lui dit

tes yeux

t’invitent à te lancer dans la lumière

 

ce cocon bleu en la nuit se dissout

ce papillon déploie ses ailes

ses yeux

s’ouvrent aux yeux de l’univers

 

ces mondes qui paraissent qui ne cessent

en l’éternel ne cherchent que

des yeux

pour se donner et pour complaire

 

Au contraire du dieu tout-puissant des trois monothéismes, le dieu tout-aimant n’est pas omniscient, car il est promoteur d’indéterminisme et de liberté, et les futurs libres sont inconnaissables. Le dieu tout-aimant a la joie perpétuelle de découvrir dans l’immensité des êtres finis ce que chacun advient. Pour lui aussi la vérité est un dévoilement.

 

 

11septembre 2008

 

Vraiment, Edvige coquine, tu as poussé le bouchon un peu trop loin : en voulant ficher la santé et la sexualité des citoyens, tu as clairement montré ton impatience de les voir tout nus. Les citoyens n’ont pas apprécié. Tu as parié sur leur stupidité, mais elle n’est tout de même pas abyssale au point de leur faire perdre toute pudeur.

 

Spiritualité de l’altérité (piqûre de rappel).

L’altérité positive est un esprit, et donc une inspiration et non un pouvoir (l’expression « pouvoir spirituel » est une contradiction dans les termes habilement dissimulée pour justifier une domination contre nature). L’altérité positive ne peut être un pouvoir : elle est souci de l’autre et joie en l’autre, étant l’émanation du Tout-aimant, sa vie communiquée à toute conscience qui l’accueille.

La spiritualité de l’altérité inspire éminemment la relation de chaque conscience humaine  à toute autre conscience humaine dans la liberté et l’égalité. Elle inspire aussi sa relation à tout autre être concret : animal, végétal, minéral même, à la mesure de qu’il est convenu d’appeler son degré d’être. Elle inspire tout autant sa quête du savoir, l’invitant à aborder chaque objet de connaissance et chaque approche, scientifique, philosophique, esthétique, politique… dans un esprit transdisciplinaire. Rien ne peut lui être étranger (Elle encourage un totalisme cosmique et un totalisme conceptuel).

La concordance de la spiritualité de l’altérité avec l’Evangile, la doctrine néotestamentaire, se limite à ce qui est l’intuition fondatrice de Yeshoua de Natsèrèt : l’Eternel est le Tout-aimant immanent (« Le Père est en moi et je suis dans le Père » Jean XIV, 11). Cette intuition exclut tout messianisme (tout christianisme), toute volonté d’hégémonie religieuse, tout dogmatisme… « Aime et fais ce que tu veux », aime et pense ce que tu veux. L’image du dieu tout-puissant transcendant est devenue caduque : Dieu est mort ! Vive Aimer !

 

entre deux battements

     le cœur le plus brûlant qui fût jamais

depuis son origine se répand

en émissaires de lumière

préludes de son sang

 

au pas à pas du temps

le grand jeu de l’amour et de la haine

en harmonie libère le mystère

la chaleur des vivants

qui vont se relayant

 

propulsant la pensée

découverte en l’élan où l’emmène

la quête de la fête

de connaissance et de reconnaissance

en l’espace exilé

 

quand sa force épuisée

le cœur ramènera son sang pour l’échauffer

diastole en systole

où sera où ira la pensée

en l’espace insensé

 

12 septembre 2008 

 

Lorsque Pascal écrit : « Dieu seul peut m’aimer pour moi », il sous-entend qu’il est haïssable, ou du moins indigne d’être aimé, mais aussi qu’aucun être humain ne peut en aimer un autre pour lui-même. N’avait-il donc pas accès à l’Evangile, où il est dit qu’il faut aimer à la manière de l’Eternel qui « est bon pour les ingrats et les méchants » (Luc VI, 35) et que « ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu » (Matthieu XIX, 26), c’est-à-dire que le dieu tout-aimant offre aux humains de participer à son agapè, à son amour de l’autre pour l’autre, et que le vie éternelle c’est cela même ?

 

s’il ne reste qu’une hirondelle

l’automne est-il pas arrivé

 

comme la nuit au jour et à la nuit le jour

l’une à l’autre saison se passe le retour

 

la ronde et la rondeur se tiennent par le cœur

pour faire de la terre un jardin de douceur

 

les monstres de la haine les monstres de l’amour

entretiennent les sphères et leur juste discours

 

ce qui tourne sur soi et ce qui tourne autour

sans à-coups nous entourent en ondes maternelles

 

s’il reste encore une hirondelle

vis de l’être en l’avoir été

 

« Si j’avais à choisir entre la vérité et le Christ, je choisirais le Christ », fait dire Dostoïevski à l’un de ses personnages. Formule choc ? Formule piège ?

Yeshoua aurait dit : « Je suis la vérité » (Jean XIV, 6). Certes la copule « est » a ici un sens dérivé puisque la vérité est la relation juste entre la réalité et la description que l’on en fait et qu’une conscience ne peut pas être une relation. Yeshoua signifie simplement qu’il ne ment pas, et un peu plus puisqu’il dit également qu’il est venu « pour rendre témoignage à la vérité » (Jean XVIII, 37). Si l’évangéliste rapporte que Pilate alors lui rétorque : « Qu’est-ce que la vérité ? », c’est pour que ses lecteurs se posent la question, eux aussi : de quelle vérité essentielle s’agit-il ? C’est une vérité dont on a l’intuition et que l’on reconnaît lorsqu’on l’entend énoncer. Ainsi Yeshoua peut-il dire : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jean XVIII, 37).

En bonne théologie, il ne peut y avoir en Dieu ni erreur ni mensonge, et, pour le chrétien, Yeshoua est Dieu. Pour l’incroyant qui reconnaît en lui un visionnaire ayant saisi la vraie nature de l’Infini, son intuition est juste : la relation qui lie l’Infini aux êtres finis ne peut être qu’une relation d’agapè, d’amour de bienveillance. Telle est la vérité dont Yeshoua rend témoignage, mais cette intuition juste ne le protégeait pas contre toute erreur. Il est resté prisonnier du mythe messianique : il croyait à l’imminence de son retour et de la fin de l’histoire.

 

13 septembre 2008 

 

Raison

Encore un mot qui couvre bien des réalités et qu’il faut chercher à découvrir à chaque emploi. Lorsque nous disons à quelqu’un qu’il a raison, nous lui donnons à entendre qu’il est dans le vrai parce qu’il pense comme nous, qui sommes évidemment détenteurs de la vérité. Il serait tout de même plus prudent et plus élégant de lui dire simplement que nous sommes d’accord avec lui. Si quelqu’un se rend à nos raisons, cela signifie un peu que, l’ayant convaincu, nous le dominons. Quant à avoir raison de quelqu’un, c’est encore plus clairement affirmer qu’on l’a vaincu.

Lorsque Pascal a dit ou fait dire à son libertin que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », il a écrit une phrase si belle qu’elle fait depuis longtemps partie de notre patrimoine intellectuel. Nous pouvons soupçonner qu’il cultivait son style pour faire passer ses idées. N’a-t-il pas dit lui-même que c’étaient les mots qui donnaient leur dignité au sens plutôt que le sens aux mots ? Reste que les spécialistes de Pascal n’ont pas fini de scruter cette belle phrase pour tenter d’établir son sens. Le cœur, auquel Dieu est censé être sensible, c’est chez Pascal le cœur qui saisit les principes. Pour lui « les principes se sentent », y compris les axiomes mathématiques. Peut-on faire l’hypothèse que la raison est chez lui accouplée à la connaissance intuitive ? Mais il faudrait d’abord s’entendre sur ce qu’est l’intuition. A jumeler la cœur et la raison pour les opposer, on fait de l’intuition la partenaire de la raison, on établit une relation d’opposition entre la pensée intuitive et la pensée discursive. Et il ne s’agit pas ici de préférer l’une à l’autre ni de se demander laquelle est supérieure à l’autre, mais de les inviter à mener un dialogue permanent.

On peut faire de la raison la faculté de démontrer et de l’intuition, du cœur pascalien, la faculté de saisir les indémontrables, à commencer par les principes, mais aussi ce qui nous apparaît comme des évidences dont nous ne savons pas encore si elles sont démontrables ou indémontrables. Si Dieu est le principe des principes, l’être de l’être, on peut admettre qu’il ne puisse faire l’objet d’une démonstration. S’il n’est pas reconnu comme tel, cela peut vouloir dire que le mot dieu comme il est employé ne correspond pas à la réalité divine, qu’il couvre un mythe. On peut alors se mettre en quête de ce qu’est cette réalité pressentie comme essentielle au sens de l’existence humaine.

 

dans la forêt qu’allait-il faire

silencieux et solitaire

 

il avançait et il pensait

à ce que son cœur y cherchait

 

il lui fallait quitter les sentes

et s’enfoncer que se ressente

en lui la perte des repères

 

trouvant égaré la clairière

du sens il lui fallait le taire

 

 

14 septembre 2008 

 

L’Occidental du XXI° siècle vit de mythe et de rite comme ses ancêtres. Témoin la campagne présidentielle aux Etats-Unis où le vainqueur sera le plus charismatique ; témoin la visite de Benoît XVI en France où des millions, à des degrés divers, focalisent leur attention sur le gourou suprême (on lit sur le visage de ce brave Joseph Ratzinger qu’il n’en revient toujours pas lui-même).

Le temps vécu cyclique, qui appartient à l’univers du mythe, est toujours aussi moteur. Témoin la succession des anniversaires et des célébrations commémoratives, aussi bien laïques que religieuses, où l’on fait revivre un événement fondateur pour y puiser un nouvel élan. Peut-on dire que la résurrection de la chair soit le mythe premier du christianisme ? Le Jésus des chrétiens est le ré-suscité, celui qui est re-venu ; et ils espèrent, eux aussi, re-venir quand il re-viendra. Il incarne (oui il incarne) l’Eternel Retour.

Il faut bien compter avec le mythe pour ne pas se laisser miner par son influence ni duper par ses masques. On peut aussi compter sur lui, utiliser son dynamisme comme le judoka se sert de la force de son adversaire pour avoir raison de lui. Si le mythe est indéracinable de l’humain premier, l’humain dernier doit tenter d’encourager son élan à passer au-delà, à faire de la chair la fusée porteuse de l’esprit

 

hier au soleil

de toutes ses dents de diamant

la bouche de l’étang riait

 

aujourd’hui à la brume ses lèvres

offrent le miroir gris

de leur eau qui se tait

 

jour après jour lumière

c’est de toi l’anonyme nouvelle

que je me souviendrai

 

Si l’on donne le nom de « raison » à la démarche discursive de la pensée, on comprend qu’elle ait besoin de « l’intuition » pour se nourrir. La démarche discursive est une mécanique, un mécanisme logique destiné à vérifier la validité de l’appréhension intuitive du réel, de la protéger en la distinguant des errements de l’imagination. On peut se risquer à dire que la foi est une intuition, plutôt qu’une croyance à des dogmes censés révélés, et la faire dialoguer avec la raison. S’il s’avère que ces dogmes sont des mythes, la raison les retranche de la foi.

 

15 septembre 2008 

 

quand la lune avant l’aube n’est plus

qu’un reflet de nuage à l’occident qui dort

et qu’une braise sous la cendre

achevant ténébreuse de descendre

Eurydice au royaume des morts

 

Orphée vas-tu pleurer son sort

 

tu sais bien que toujours poursuivant son chemin

radieuse à la brune

la lumière ouvrira la ballade nocturne

des nuages au clair de lune

 

Faut-il que le mot « désir » soit devenu sacré pour que des chrétiens éminents en fassent le moteur de leur éthique ? « Vivre avec le désir de l’autre ». Jamais Yeshoua n’aurait pu parler ainsi. Il n’y a pas trace d’éros dans son intuition, elle est pure agapè. L’autre n’y est pas aimé parce qu’il serait désirable, mais parce qu’il existe, et qu’il existe parce que Aimer le veut voir exister en participant à sa propre existence à la mesure de sa capacité, de son degré de conscience, et puis de son accueil de l’agapè.

Lorsque Augustin dit : « Aime et fais ce que tu veux », il ne parle pas d’un amour de désir mais de don. « Il suffit d’aimer », dit Benoît XVI. Certes, mais aimer au sens évangélique c’est renoncer à tout désir de posséder et dominer puisqu’on est entré dans la vie éternelle d’Aimer, dont la joie n’est ni d’avoir ni de pouvoir mais de donner, et de donner ce qui ne lui appartient pas mais qui est son être même.

La propriété est une nécessité de l’humain premier, mais l’humain dernier se dépossède toujours plus de ses avoirs pour n’être plus finalement qu’être. L’Eternel n’est propriétaire de rien ni de personne. S’il nous invite à partager sa joie, c’est celle de la dépossession et de la liberté au service de l’autre.

Dépossession des choses, dépossession des personnes. Dans la vie éternelle, rien ni personne n’appartient à personne. On entrevoit vers quoi s’oriente la vie sexuelle de l’humain premier vers l’humain dernier (mais attention à ne pas se prendre pour un ange alors qu’on n’est encore qu’une bête).

 

 

16 septembre 2008 

 

Comme « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », on ne voit jamais les choses dans la même lumière. La lumière est un flux de particules toujours nouvelles. Sans doute sont-elles identiques et, pour des observateurs humains, indifférenciables, mais elles sont chacune uniques. Est-ce une étrange chose de se dire que certaines ont une existence éphémère, celles par exemple de la lampe qui éclaire cette table, alors que d’autres sont presque aussi vieilles que notre univers et qu’elles nous révèlent l’existence et même un peu le visage des galaxies les plus lointaines ? Celles-là vraiment nous étonnent : elles semblent si fragiles, et cependant leur énergie est comme infatigable ; rien ne les ralentit.

 

Si la matière se comporte selon certaines équations mathématiques, on peut difficilement tenir que ces équations sont des créations de l’intelligence humaine alors que la matière ne l’est pas. On peut penser qu’il existe des réalités mathématiques qui ne sont pas utilisées dans l’organisation de la matière de notre univers, voire de toute matière possible, mais même celles-là doivent exister dans une intelligence égale ou supérieure à l’intelligence humaine. Refuser de le reconnaître, ce serait récuser le principe de causalité.

Est-ce un athéisme irrationnel qui incline certains mathématiciens à refuser l’existence d’une intelligence mathématicienne à l’œuvre dans la matière ?

D’où vient que  notre intelligence accepte les principes alors qu’ils sont indémontrables ? Est-il donc impossible de dénier tout pouvoir à l’intelligence intuitive ?

 

Peut-on écouter ou lire une autorité (un pape, un leader politique, un professeur au Collège de France…) en nous départissant de toute bienveillance ou de toute malveillance, de toute soumission ou de toute opposition ? A écouter les réactions à l’allocution de Benoît XVI au Collège des Bernardins, on est saisi d’un doute.

 

les corbeaux posent le moment

d’un rite d’ailes et d’appels

sur le fil

 

ont-ils senti que s’attiédit

l’air brûlant et que s’interpellent

leurs désirs

 

comprennent-ils qu’un autre automne

frère semblable et différent

de l’ancien

 

     leur prépare des virevoltes

de noix au grand vent qui s’en vient

et s’en va

 

je sais qu’ils ne reviendront pas

écrire le même poème

symphonique

 

et je tends toute ma mémoire

que ne se perde dans l’histoire

leur musique

 

17 septembre 2008  

 

que serais-tu sans les nuages

et leur accueil de ta douceur

fascinante qui leur fait dire

ton nom et enchanter tes pleurs

 

de ton œil clair toute la nuit

tu as réchauffé le regard

la peau même de ces enfants

     qui ne pouvaient pas s’endormir

 

mais de toi ou d’eux qui pourrait

se passer de l’autre sans perdre

la joie des annonciations

au discours des visitations

 

la lumière en l’œil qui te voit

est la messagère des dieux

qui lancent les dix mille voix

de l’univers qui est aux cieux

 

« Qu’est-ce que la vérité ? » rétorque Pilate à Yeshoua qui lui a dit avoir pour mission de témoigner de la vérité. Pilate a-t-il parlé en latin, en grec, en araméen ? Qu’importe ; les mots et leur étymologie ne nous renseigneraient pas sur ce que Pilate avait précisément à l’esprit puisque rien dans le contexte ne nous éclaire. Sa question cependant et les réponses que l’on peut lui donner continuent de nous concerner.

Maintenons que la vérité est la relation juste d’une pensée à une réalité, une connaissance exacte d’une réalité. Cela suppose, contrairement à ce que tiennent certains logiciens, que la réalité est indépendante de la connaissance que nous en avons. Dire qu’une assertion n’est vraie que si nous pouvons la démontrer a conduit certains, on peut s’en étonner, à un antiréalisme, à l’idée que n’existe que ce dont on peut prouver la réalité, et, finalement, que le réel n’est pas découvert mais créé par la pensée.

Dire que la vérité est un effet de la connaissance plutôt que son objet, c’est risquer de mal distinguer la réalité de la vérité, l’être de la connaissance de l’être. En est-on arrivé là parce qu’on avait fait de la métaphysique un tabou ? S’il n’existe pas d’intelligence totale de la réalité des êtres concrets existants et des êtres concrets possibles (quitte à ce qu’elle ignore le futur lié à l’indétermination et à la liberté), comment dire qu’ils puissent exister si leur réalité dépend d’une intelligence humaine susceptible de la connaître. Dire que la vérité est l’effet de la connaissance humaine ne devrait être qu’une maladresse de langage : la vérité, c’est la connaissance exacte, non un effet de la connaissance exacte ; et la connaissance est le lien d’une intelligence qui le connaît à l’objet qu’elle connaît. N’est-ce pas du simple bon sens ? Les logiciens se laissent-ils prendre au réseau de leurs subtilités ? A trop lier le réel à la connaissance que nous en avons, nous risquons de ne plus être capable de le connaître tel qu’il est, c’est-à-dire de connaître la vérité.

 

18 septembre 2008

 

Lorsqu’on dit que l’on connaît la vérité, on veut dire (en réalité !) que l’on connaît la réalité. On risque à s’exprimer ainsi de confondre vérité et réalité, voire de penser que la réalité n’existe que lorsqu’elle est connue. Pour une intelligence, la réalité ne se réduit-elle pas à la connaissance qu’elle en a ?

Le problème de la réalité et de sa connaissance est crucial lorsqu’il touche aux réalités ultimes auxquelles sont liées notre destinée et notre manière de la conduire. Pour les chrétiens, ces réalités sont connaissables par les Ecritures, mais Benoît XVI vient de nous rappeler qu’elles n’y sont pas évidentes. Dieu parle dans la Bible, dit-il, mais « son aspect divin n’est pas immédiatement perceptible » ; elle nécessite une interprétation, et cette interprétation ne peut se faire valablement que sous la conduite de l’Esprit. « La lettre tue, c’est l’esprit qui donne la vie » (II Corinthiens III, 6) écrit Paul ; et Yeshoua, lui aussi, avertit : « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien » Mais Yeshoua ajoute aussitôt : « Mes paroles sont esprit, et elles sont vie » (Jean VI, 63). Benoît XVI met donc en garde à la fois contre une lecture littéraliste, fondamentaliste de la Bible et contre une interprétation arbitraire. Il donne cependant à entendre que la restriction contre l’arbitraire n’est pas une entrave à la liberté mais un accès à la liberté : « Là où est l’esprit, là est la liberté » (II Corinthiens III, 17). On peut regretter qu’il n’explique pas comment le libre examen peut détruire la liberté. Mais il suggère que la liberté dont il s’agit est la liberté dernière, celle qui participe de la liberté même d’Aimer chez l’humain dernier, qui ne vit plus selon la chair mais selon l’esprit.

 

la main ramasse le galet

et sur lui se referme

la pierre est ferme

la chair est tendre

mais toutes deux ont pour s’entendre

une peau qui à l’autre plaît

 

à soupeser ce que la terre

millénaire en la pierre

éphémère en la chair

s’efforce de poursuivre

la main se donne une raison

de vivre les saisons

 

L’émotion esthétique à laquelle la musique nous invite naît de la mélodie. L’orchestration en exalte parfois les formes, souvent elle les voile. Le rythme peut obséder la chair et la mélodie elle-même peut la fasciner. L’esprit y trouve la réjouissance de l’autre en Aimer.

 

19 septembre 2008

 

« Je donnerai mon souffle en vos entrailles et je ferai que vous alliez en mes lois » (Ezéchiel XXXVI, 27). Que pensait celui qui a dit cela ? D’où lui venait cet espoir ? De quelle expérience ? On peut supposer qu’Ezéchiel se fondait sur sa vie intérieure, sur ce qu’il pensait être la présence en lui de l’esprit de son dieu qui l’amenait à suivre ce que la loi de Moïse prescrivait. Il ressentait un accord entre la transcendance de la loi et l’immanence de l’esprit,  peut-être entre l’hétéronomie et l’autonomie si tant est qu’il fût en mesure de se poser le problème en ces termes.

Lorsqu’on voit à quel point les philosophes se divisent lorsqu’ils tentent d’établir une éthique  rationnelle, on se dit qu’on ne peut les attendre pour vivre rationnellement. On devrait se satisfaire du raisonnement selon lequel la raison est incapable à elle seule de fonder une éthique universellement reconnue. On devrait limiter notre exigence de rationalité à demander à la raison d’établir qu’il existe dans l’humain une capacité à connaître le bien moral sans avoir besoin de ses secours.

Une autonomie éthique de la conscience fondée sur une absence de transcendance laisse-t-elle la raison à ses seules ressources si l’on inclut dans la raison la connaissance intuitive plutôt que de la restreindre à la seule connaissance discursive ?

Continuité-discontinuité. On ne passe d’un régime de la loi (hétéronomie et transcendance) à un régime de la grâce (autonomie et immanence) que dans un chevauchement qui peut devoir durer fort longtemps. A vouloir rejeter l’hétéronomie de la loi sans avoir pris conscience de la présence de l’esprit à l’intime de notre être, « du souffle (d’Aimer) dans nos entrailles », on risque de s’égarer puisque même les meilleures intelligences s’avèrent incapables de s’accorder sur les fondements rationnels de l’éthique.

 

de mauve de safran

d’amarante de parme

du plus clair au plus sombre

le jardin tend ses charmes

 

notre regard d’insecte s’y fixe et s’y attarde

et puis cherche le sens des beautés inutiles

 

la subtile harmonie de notre ombre secrète

des fleurs gagne la chair du cœur jusqu’à la tête

 

qu’apporte la raison à cette jouissance

de mieux qu’ouvrir la porte à la réjouissance

 

découvrant le jardin

à l’orient d’Eden

l’arbre des connaissances

est la reconnaissance

 

 

 

20 septembre 2008

 

Le texte de l’allocution du Couvent des Bernardins est trop succinct et trop allusif pour ne pas appeler une interprétation, à l’instar de la Bible dont elle propose une interprétation en la déclarant incompréhensible sans interprétation.

On peut avoir l’impression que l’Eglise romaine ne cesse de modifier son attitude envers les Ecritures, depuis une bonne centaine d’années surtout, et Benoît XVI avalise cette évolution passée et à venir en affirmant que « la structure particulière de la Bible est un défi toujours nouveau posé à chaque génération. » D’autres affirmations demeurent obscures : quel est le rôle exact de la communauté censée guidée dans son interprétation par l’intelligence et l’amour inspirés par le Christ ? Quel est surtout le rôle des uns et des autres dans cette communauté ? Rien n’est dit du magistère de l’Eglise (le magistère est « l’autorité doctrinale, morale ou intellectuelle s’imposant de façon absolue » Petit Robert). Le tout venant des chrétiens est-il censé croire aveuglément le credo et le catéchisme que le clergé lui impose ?

Le lecteur désacralisé des écritures sacrées n’y cherche pas la parole d’un dieu qui s’y révélerait, mais la parole de consciences humaines qui en scrutant l’histoire de l’humanité tentent de découvrir le sens dernier de l’existence. Yeshoua a, lui aussi, vécu et scruté l’histoire de son peuple ; et il a compris, sans doute par intuition plus que par raisonnement, que l’amour de dilection était le secret de son être et de tout être.

 

     la main du pianiste se vêt

de la féerie de son esprit

et l’air complice se complaît

en sa magie

 

ce qui vibre dans la mémoire

prend vie lorsque le corps tressaille

que dans l’ombre se donne à voir

ce qui défaille

 

alors que la chair en attente

de toute son âme s’anime

se joignant au chœur des amantes

de l’unanime

 

les pauvres mains qui applaudissent

tuent le silence dans la peur

que la musique ne maudisse

leur triste cœur

 

sauras-tu vaincre la douleur

des bruits de la chair primitive

et attendre que vienne l’heure

définitive

 

Si la nationalisme est la haine des autres et le patriotisme l’amour des siens, l’universalisme est l’amour de tous (il inhère à l’altérité positive).

 

 

 

21 septembre 2008 

 

La notion de dogme imposé à l’intelligence humaine est contraire à l’idée de l’intelligence comme participation à l’intelligence d’Aimer. Une intelligence libre, telle qu’Aimer nous la donne en participation, ne peut accueillir que des vérités, c’est-à-dire des connaissances qui apparaissent à l’évidence conformes à la réalité. De même une conscience libre ne peut accueillir d’autre éthique que celle qui émane de son être en participation à l’agir d’Aimer, et elle ne peut donc que consentir à aimer d’agapè dès qu’elle reconnaît que cette éthique concorde avec le désir de son être dernier.

Une intelligence libre se doit de se rebeller contre des idées qu’elle est incapable d’admettre raisonnablement, tout comme une conscience libre ne peut que s’affranchir de lois qui ne s’accordent pas avec son intuition de l’être.

En proposant plutôt qu’en imposant son dogme et sa morale, le Magistère de l’Eglise ne devrait jamais cesser d’inviter ses fidèles à découvrir que ce dogme et cette morale sont l’expression de leur être et à ne l’accepter qu’à mesure qu’ils en découvrent la vérité (quitte à découvrir qu’ils ne sont pas tous vrais).

 

méduse de lumière

portée en cette mer

par l’amour et la haine

qui chez toi s’entretiennent

 

en ta simple présence

se découvre le sens

de l’espace où ne ment

jamais le firmament

 

et moi sur cette terre

en cette unique mère

méduse je me sens

vivre du même sang

 

cependant en esprit

je m’arrache à l’aimant

pour n’être que lumière

en éternelle vie

 

Vous ne pouvez souhaiter que les autres attribuent de mauvaises intentions aux services que vous leur rendez. Ils vous rendent certes service en vous incitant ainsi à agir par pure dilection (et en vous désintéressant de votre désintéressement). Mais la dilection vous invite à regretter qu’ils soient victimes de leur altérité négative, vous rappelant que comme eux vous êtes incapables d’aimer de dilection sans accueillir en vous le Don d’Aimer.

 

22 septembre 2008 

 

« La charge d’interpréter authentiquement la parole de Dieu écrite ou transmise (L’Ecriture et la Tradition) a été confiée au seul Magistère vivant de l’Eglise » (Constitution dogmatique Dei Verbum du 18 novembre 1965). Il y a moins d’un siècle la lecture de la Bible était quasiment interdite aux catholiques. Posséder une Bible, c’était être protestant. Avec l’orientation nouvelle de Vatican II, les cercles bibliques catholiques se sont multipliés. Va-t-on continuer à dire aux laïcs qu’il ne leur revient pas d’interpréter les Ecritures ? L’implicite de l’affirmation du pouvoir doctrinal du Magistère, c’est qu’il est interdit aux catholiques de penser en matière de foi. Est-ce tenable ? Est-ce supportable ? Cela semble incompatible avec l’intuition de Yeshoua, à laquelle la liberté de penser est inhérente. La pensée fait partie intégrante de la participation à l’être à laquelle Aimer convie toute conscience humaine.

 

On peut reconnaître que le judéo-christianisme a marqué, voire façonné, la civilisation occidentale, sans pour autant soutenir qu’il doive être son unique destin. On ne peut davantage admettre que l’intuition de Yeshoua soit indissolublement liée au judéo-christianisme, puisque son universalisme la détache de toute civilisation particulière en se proposant pour les inspirer toutes.

 

les brins d’herbe sont des secrets

dans l’innombrable qu’à regret

l’on regarde en son impuissance

à trouver à chacun son sens

 

comme l’infini de l’espace

dépasse toutes nos frontières

l’indéfini de la matière

nous enferme dans le silence

 

nous enferme   non    nous invite

à ne plus jamais jamais taire

les brins d’herbe qui illimitent

leurs voix pour le chant de la terre

 

Ce que l’on ne peut dire, on peut le chanter. Ce que la raison ne peut que saisir en sa quiddité, le cœur peut le connaître en son eccéité.

 

23 septembre 2008 

 

Comme le vrai désintéressement, la vraie modestie est inconsciente. Tant qu’elle n’est pas identifiée comme un don de l’autre. Ne cherche qu’à Aimer. Aimer te fera comprendre cette évidence… Elle fait partie de l’intuition de Yeshoua : « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite… Ton Père dans le secret te le revaudra » (Matthieu VI, 3s). C’est Aimer qui donne d’aimer, qui donne d’aimer, qui… La récompense d’Aimer, c’est d’aimer. La participation à cette altérité est le secret de la modestie parce qu’elle le secret du désintéressement. La connaissance de ce secret, la vérité dernière, permet la vraie modestie dans le vrai désintéressement absorbé par la joie de l’autre en ne se souciant que de lui. Telle est la béatitude éternelle d’Aimer (N’est-ce pas l’occasion de se souvenir de Parménide, et de dire avec lui que la vérité ultime est « un beau cercle » où toutes les vérités s’entretiennent.

 

Vivre en poésie, c’est rechercher ce que nous fait oublier la nécessité de la chair, celle de s’orienter dans l’espace et le temps, de reconnaître l’utile et l’inutile, la source de plaisir et la source de douleur, la proie et le prédateur, l’ami et l’ennemi, le supérieur et l’inférieur… Vivre en poésie c’est se faire sensible à cet inutile qu’est la chose belle.

Ainsi le vivre en poésie est proche du vivre en Aimer et peut lui ouvrir la voie, car la chose belle peut être désirable mais la beauté elle-même est inaliénable : la chair qui possède et domine la belle chair ne possède ni ne domine la beauté de la chair. La beauté se rencontre telle qu’en elle-même dans la réjouissance en la reconnaissance de son altérité. Ainsi appartient-elle à la béatitude d’Aimer.

 

ces méridiens qui se recourbent

sur la carte te donnent l’orbe

où s’imagine en toi la face

de la terre vue de l’espace

 

ce qui s’entretient dans le cœur

du passage jour après jour

de la lumière se relaie

en tous pour souhaiter la paix

 

la bilocation qui libère

l’autre en moi jamais mieux ne sert

que lorsqu’en toi la dilection

me fait lâcher prise à la chair

 

Vivre en poésie, c’est chaque jour ouvrir les portes de nos sens pour qu’y entrant le monde vienne visiter l’ombre où l’attend le langage.

 

24 septembre 2008 

 

la braise du buisson ardent

demeure cachée sous la cendre

le feu qui brûle sans sa flamme

se blottit au fond de ton âme

 

aspire que la grande haleine

de l’univers en secret vienne

allumer en ta connaissance

la lumière de sa présence

 

ce que tu sais de l’origine

pourra te dire ce qui t’anime

dans la marche vers l’infini

que le temps jamais ne renie

 

l’inconnu que la liberté

veut produire dans la clarté

est la braise que l’éternel

entretient au cœur des mortels

 

L’amour d’Aimer n’est pas celui que nous pourrions avoir pour Aimer parce qu’Aimer serait infiniment aimable ; c’est l’amour qu’Aimer nous donne pour tous, qu’ils soient aimables ou non : « les ennemis… les méchants comme les bons » (Matthieu V, 44s).

 

La morale laïque est une morale de l’intérêt idéalement étendu du moi au nous, de l’individu à la famille, à la nation, au genre humain. C’est une morale de l’intérêt parce qu’elle prend acte avec La Rochefoucauld, Nietzsche et quelques autres de l’inéluctabilité de l’intérêt dans le comportement humain. Mais c’est une morale illusoire puisque l’intérêt du moi, fût-il étendu au nous, aux nôtres, se heurte fatalement à l’intérêt du toi et du vous, du il et du eux. La morale de Yeshoua, occultée ou mal comprise par le christianisme, est la morale de l’altérité positive. C’est une morale impossible à l’homme enfermé en son moi intéressé, mais rendue possible par le Don d’Aimer qui le prodigue à qui le demande (Matthieu XIX, 26 ; Jean IV, 10 ; Luc XI, 13). La morale athée de l’universel est en elle-même logiquement vouée à l’échec ; ses succès sont subrepticement empruntés à une morale théiste dont Aimer est le dieu caché.

Pourquoi les leçons de morale instituées aux débuts de l’Ecole de la République ont-elles été supprimées dans le sillage de Mai 68 ? Le malaise actuel de l’école est-il lié à cette suppression ? Faut-il rétablir la leçon de morale ? Sous quelle forme ? Plutôt qu’un enseignement dogmatique, on peut penser à un enseignement des morales diverses de l’humanité et de ce qu’elles peuvent nous apporter dans la vie.

 

 

25 septembre 2008 

 

Crise financière ?

« De la merde dans un bas de soie », disait-on de Son Excellence Charles Maurice de Talleyrand-Périgord. A regarder le voile d’élégants sophismes dont une habile rhétorique couvre l’inconscience et la rapacité des jongleurs de la banque et de l’assurance lorsque le désastre survient, on est pris de l’envie de le crever pour voir d’où vient l’odeur nauséabonde qui nous monte aux narines.

 

Identité d’une personne, d’une famille, d’une communauté villageoise, urbaine, nationale, continentale, mondiale. Ressemblances et différences, accords et désaccords. Mon identité, toute identité, est-elle d’abord ce qui me, nous fait différents, nous fait reconnaître les autres comme différents ? (Et quand bien même nos quiddités seraient identiques, nos eccéités nous feraient encore altérités radicales les uns pour les autres).

En pure altérité négative, l’humain différent n’est pas sujet mais objet, objet de désir de possession et de domination. C’est par le germe d’altérité positive qui nous est donné et que nous sommes conviés à faire croître en nous que nous reconnaissons les autres comme des personnes, cherchant à n’avoir pour chacune que tendresse et respect à l’instar d’Aimer et en participation à son être. Nos différences deviennent alors la matière de nos relations.

 

ta collerette plissée

le dissimule à l’excès

ton visage disparaît

n’est-ce que timidité

 

ton voile n’est que splendeur

et sa forme qui se tend

en parfait arrangement

laisse tout à la couleur

 

du plus loin où t’aperçoit

l’abeille en sa frénésie

de sa quête d’ambroisie

tu n’es qu’en ce qu’elle voit

 

qu’as-tu à donner à voir

si ce n’est la force pure

où déborde la nature

du sang de sa sève noire

 

le baiser qui vous ravit

dans l’échange de l’étreinte

un instant donne la teinte

en mes yeux de notre vie

 

lorsque l’extase s’achève

et que tombent les pétales

ton visage enfin étale

l’esprit même de la sève

 

Tenter de vivre en poésie, c’est vouloir écrire des poèmes.

 

26 septembre 2008

 

Les noms, les prénoms même de nos proches et de nos amis ne sont que des poignées commodes pour les saisir. Elles, ils, nous sommes au-delà des mots qui prétendent nous dire à nous-mêmes et aux autres. Certes un peu de ce qui nous échappe de nous-mêmes se révèle aux esprits attentifs dans notre gestuelle et notre intonation, mais qu’importe. S’il est vrai qu’Aimer est le cœur de notre être, nous sommes de plus en plus nous-mêmes et fidèles à nous-mêmes, connus ou inconnus, lorsque nous cherchons à Aimer. Il n’est pas indispensable de se connaître pour devenir soi-même. Il suffit d’Aimer.

A la question : « Qui es-tu ? », nul ne peut répondre. On ne répond en réalité qu’à la question : « Qu’es-tu ? ». Et la réponse est une fiche : prénom et nom, lieu et date de naissance, homme ou femme, photo du visage ; on peut bien y ajouter : artisan, enseignant ou commerçant… état de santé, tendance sexuelle et jusqu’à ce que nous pensons être le plus intime. Ce n’est encore qu’un vêtement. Notre eccéité demeure indicible, irreprésentable, impensable même, inviolable. Elle nous est ouverte par Aimer et elle nous est offerte en Aimer à toute conscience qui participe à son élan de tendresse et de respect envers tout être..

 

tourbillonnant près de la lampe tiède

tu es venue mourir dans la lumière

 

ce n’est pas de son feu que tu es morte

mais l’illumination de cette porte

accueillait le désir qu’enfin tu sortes

de la grande ténèbre et que t’emporte

vers l’infini l’innombrable cohorte

 

ta dépouille ici gît sylphide frêle

ma poussière en son vol à toi se mêle

 

Il y a contradiction à se réclamer du rationalisme de Descartes et à refuser son déisme. Le principe de causalité, essentiel à la rationalité, ne peut que conclure au déisme. On pourrait en déduire que l’athéisme rationnel n’est tenable qu’au prix d’une contradiction et qu’il est donc aussi insensible à la contradiction que le christianisme qui ne voit pas que l’intuition du dieu-agapè contredit ses dogmes. La mentalité primitive que Lévy-Bruhl  découvrit chez les peuples premiers s’avère être, comme il finit par le reconnaître, la chose la plus répandue et la plus équitablement répartie chez les humains. Comment y échappe-t-on ?

 

 

 

27 septembre 2008

 

Les princes de la communication sont-ils les princes de ce monde ? On dit qu’il a parfois suffi d’un mot malheureux pour faire perdre la Maison Blanche à un candidat inhabile. Faut-il scruter le discours politique, religieux, culturel, voire scientifique pour y mettre au jour non seulement les éventuelles contradictions internes, les failles dialectiques, mais aussi les contradictions externes, les paroles qui contredisent les actes, les mots que démentent les faits ? Le comportement de l’Etat d’Israël sur le terrain, l’intensification de la colonisation, montre sans équivoque que son discours, les discussions sur la paix avec la Palestine, est un leurre pour gagner du temps. Et cela marche, cela marche depuis des décennies. Qui s’y laisse prendre ? Qui fait semblant ?

Peut-on dire que les Palestiniens soient victimes du nazisme ? S’il n’y avait pas eu de Shoah, il n’y aurait pas ce glorieux devoir de mémoire, ce souvenir de feu qui sert d’excuse à Israël ; non, pas d’excuse, de rideau de fumée.

L’altérité positive n’est ni palestinienne ni israélienne, ni judéo-chrétienne ni musulmane, ni… ni… Elle œuvre à la justice pour chacun et pour tous dans la liberté et l’égalité.

 

la bogue se fend

à quand le printemps

 

mille étoiles vertes

déjà se concertent

chacune à son tour

désire l’amour

 

que les beautés brunes

s’offrent à la lune

les regards limpides

au soleil avide

 

     que la terre accueille

le fruit sous la feuille

qu’à ce qui pourrit

la chance sourie

 

qu’en l’ombre qui rêve

la vie s’accomplisse

que le jour se lève

et le brin surgisse

que monte la sève

que la chair fleurisse

que rien ne s’achève

que l’esprit bénisse

 

dans les airs brûlants

les pluies et les vents

le grand jeu poursuit

sa vie infinie

 

la bogue se fend

vienne le printemps

 

La poésie s’adresse aux êtres de la nature comme à des personnes parce qu’elle y reconnaît des eccéités. Peut-on parler de l’eccéité d’un pré ou d’un rocher ? Ils sont faits de milliards d’individualités sans commune eccéité, mais la similitude et la proximité de ces individualités les constituent en unités quasi personnelles à l’échelle de notre regard, et il est permis d’imaginer qu’elles partagent une sorte de vie.

 

 

28 septembre 2008

 

L’écriture poétique cherche à jouer son rôle dans le grand jeu de l’univers que les sens donnent à l’esprit de découvrir en le rendant audible (La parole poétique est d’ici maintenant ; l’écriture poétique lui offre de s’étendre, mais elle ne peut le faire que si son lecteur lui rend son audibilité).

 

Les échanges de la vie intracellulaire impliquent une telle multiplicité et une telle complexité d’échanges d’informations dans l’espace et le temps, dans le positionnement et la vitesse, qu’ils sont incalculables pratiquement, voire théoriquement. Nos scientifiques devraient tout de même en rabattre un peu.

S’il est vrai qu’il y a plus dans les propriétés d’une molécule que dans la somme des propriétés de ses composants, on se sent tenu de se demander d’où vient ce plus. Est-on alors acculé à faire l’hypothèse d’un agent non physico-chimique (par définition inexistant pour une science matérialiste) ?

La réalité totale est-elle connaissable ? Répondre par l’affirmative suppose l’existence d’êtres, à tout le moins d’un être qui la connaisse. Se pose alors la question d’un être omniscient des existants actuels (non des futurs liés à l’indéterminisme). L’irritation que cette question provoque peut être secrètement motivée par le jumelage traditionnel de l’omniscient à l’omnipotent, c’est-à-dire au dieu transcendant proposé par les théologies monothéistes. Mais est-il pensable que les mécanismes excessivement complexes nécessaires à l’apparition, au développement et à la continuation de la vie ne soient pas pensés par une intelligence, quels que soient les comments de son action et les moyens de leur mise en œuvre.

 

à l’aube l’étang

offre son encens

 

le soleil se lève

éclaire les rêves

 

les vapeurs qui montent

domptent les hauteurs

 

l’échelle des anges

échange leurs ailes

 

la sève s’élève

Eve se relève

 

l’esprit se reprend

relance le chant

 

Anonymat d’Aimer. Ne me prie pas de te parler de moi, je ne te prie pas de me parler de toi. Parlons des autres.

 

29 septembre 2008 

 

« Nous existons par appel ». Formule mystique ou formule ontologique ? Les deux sans doute lorsqu’on admet que la bonne mystique est ontologique. Notre eccéité est un appel d’Aimer à l’existence ; cela signifie que nous existons par relation et que cette relation n’est pas la relation d’une toute-puissance à un néant dans un acte créateur, mais une relation d’altérité qui fait place à l’autre au sein de l’infini hors duquel nul être ne peut exister puisque l’infini est la totalité de l’être. Le mot « appel » est juste parce qu’il signifie que notre existence nous invite à une réponse, à un accueil d’Aimer.

 

chaque feuille morte t’appelle

il ne faut pas que tu lui failles

 

lorsque sa verdeur se résigne

sa couleur est un chant du cygne

 

approche à la juste distance

où chaque limbe se fait sens

 

écoute le buisson en feu

qui rayonne de tous ses yeux

 

et contemple ce qu’il faut d’heures

pour qu’à ton cœur parlent leurs cœurs

 

qu’en l’éclair ta face défaille

en la face infiniment belle

 

Imaginer l’omniscience de l’Infini-Aimer, c’est y reconnaître la connaissance de la totalité du passé, que l’on doit qualifier d’infini limité en un oxymore imposé par un futur infini tout aussi évident.

Le terme « infini » est-il adéquat ? On lui soupçonne plusieurs sens. L’existence de la temporalité incite à penser que le concept de toute-puissance est intenable. Si l’infini était tout-puissant, l’indéterminisme serait exclu et l’omniscience s’étendrait à tous les futurs. On ne verrait pas l’intérêt de la durée. La vie de l’infini-Aimer est relationnelle, sa béatitude est de faire et voir sans cesse apparaître de nouvelles indéterminations inconnues encore et des eccéités inattendues, et surtout de nouvelles consciences qui non seulement répondent à l’appel à l’existence mais qui sont capables d’accueillir librement sa vie.

 

On peut avoir raison des autres en les ridiculisant. Avoir raison n’est donc pas nécessairement toujours rationnel puisque le rire est irrationnel.

 

30 septembre 2008 

 

Comment élever la voix contre l’injustice sans s’exposer à recevoir des coups de ceux dont les intérêts sont liés à l’injustice que vous dénoncez ? La censure, de préférence silencieuse, tentera de vous réduire au silence (rien de plus efficace pour rendre les autres invisibles que de les censurer invisiblement). Mais Aimer est désintéressé. Aimer se soucie également de tous, Aimer ne peut être qu’impartial et défendre la justice pour tous. Aimer ne peut être l’avocat de qui que ce soit puisqu’un avocat ne peut échapper à la partialité, lié qu’il est à un intérêt qu’il s’est engagé à défendre fût-il injuste.

 

« Dieu seul le sait »

Affirmation irréfléchie, fondée sur la croyance en l’omniscience divine. On ne peut cependant tenir à la liberté humaine, ni d’ailleurs à un certain indéterminisme des eccéités matérielles ou vivantes, sans renoncer à la totale omniscience divine : l’indétermination implique l’ignorance de certains futurs (tout comme leur détermination implique la possibilité de leur connaissance ; et le problème encore irrésolu par notre science est de savoir comment l’indéterminisme et le déterminisme s’articulent dans la matière).

Futurs libres

On ne peut dire à ce jour si X sera ou non président des Etats-Unis. Dire qu’il le sera est cependant vrai ou faux, mais d’une vérité inconnue, virtuelle : il est certain qu’il le sera ou qu’il ne le sera pas, mais la vérité connue de son élection ou de sa non élection n’est pas déterminée par sa vérité inconnue virtuelle. Les futurs indéterminés sont inconnaissables. C’est la croyance en un dieu tout-puissant mais créateur de consciences libres qui fait s’évertuer certains théologiens chrétiens (on peut penser à Para de Phanjas) à fabriquer des sophismes capables de concilier les inconciliables ; ce qui montre que la croyance se soucie moins du principe de contradiction que de son credo.

 

les corbeaux pillent le noyer

à grands coups d’ailes et de bec

 

dans les feuillages agités

pauvres rats de bibliothèques

ils se remuent pour se repaître

 

ce qu’ils me donnent de connaître

me plonge dans l’étonnement

 

car leur maîtrise de l’espace

m’expose un je ne sais comment

de la parenté de nos races

 

frères lointains proches cousins

le sang de vos désirs est-il

plus ou moins rouge que le mien

 

votre recherche de l’utile

est l’occasion d’une aventure

 

je ne veux pas lire d’augures

ni de sens en vos mouvements

 

mais l’inattendu de vos grâces

balancées aux rires du vent

jamais en la joie ne me lasse

 

Plutôt que de fouiller les caves de tes déterminations inconscientes et de tes motivations secrètes, aime et sois libre comme l’air.

 

1er octobre 2008 

 

Il est essentiel pour un chrétien qui pense sa foi de tirer au clair l’incompatibilité de l’omniscience divine avec la liberté humaine. Si le principe de contradiction l’amène à rejeter l’omniscience, il peut par inférence être conduit à rejeter aussi l’omnipotence, à comprendre enfin ce que signifie son « Dieu est Amour », où le « est » n’indique pas un attribut mais l’essence même de l’Eternel et implique la mort de son dieu tout-puissant. Encore faut-il qu’il reconnaisse dans le principe de contradiction une inhérence de l’être qui lui fasse renoncer aux contradictions de sa foi (Cette démarche peut aussi intéresser l’athée qui nie Dieu parce que ce dieu est celui de la croyance, même s’il le croit être celui de la raison.)

 

L’impartialité d’Aimer lui est inhérente. Aimer est universel et veut également le bien de tous. Personne ne peut se réclamer d’Aimer contre qui que ce soit, et qui se réclame d’Aimer et agit sous son inspiration ne peut que s’opposer à tout choix de personne ou de nation. Aimer aime autant les Talibans que les soldats de l’OTAN. Aimer a le même respect et la même tendresse pour les Israéliens et pour les Iraniens, pour G.W. Bush et pour O. Ben Laden. Les dirigeants israéliens diabolisent les dirigeants iraniens, et les dirigeants iraniens diabolisent les dirigeants israéliens ; Bush diabolise Ben Laden et Ben Laden diabolise Bush. Aimer ne diabolise personne ; Aimer invite chacun à dialoguer avec tous, à dépasser ses intérêts pour tenter de les concilier avec ceux des autres.

L’impartialité d’Aimer n’est pas une impartialité de pouvoir mais une impartialité d’inspiration. Personne ne peut se réclamer d’Aimer pour imposer la justice en son nom ; tous peuvent demander à Aimer qu’Aimer les inspire de son intelligence et de son énergie afin de pouvoir œuvrer à la justice pour tous. En langage biblique : « Votre père céleste donne le saint esprit à ceux qui lui demandent » (Luc XI, 13).

 

fallait-il cet écrasement

ce sang cet aplatissement

pour qu’inconnue je te découvre

si près de nous

 

que faisais-tu sur ce bitume

où les monstres de fer écument

notre bocage et le recouvrent

de leurs tabous

 

à les enfreindre s’est tuée

ta belle sinuosité

bercée aux rythmiques rondeurs

de notre terre

 

à voir ta tunique souillée

ta souplesse défigurée

en cadavérique raideur

je désespère

 

     vais-je simplement disposer

le souvenir de ta beauté

sur l’herbe afin que les passants

pleurent ton sort

 

ou vais-je t’aider à rejoindre

cet inconnu où sans se plaindre

notre vie passe notre sang

à notre mort

 

2 octobre 2008

 

Certains pensent que pour se préparer à la mort (puisque philosopher c’est apprendre à mourir) il faut toujours la croire imminente (qui vous dit que vous ne serez pas ce soir victime d’un accident ?) Se condamnent-ils à l’inaction ? D’autres pensent qu’il faut la regarder en face en lui opposant de savants raisonnements, de subtils sophismes ou quelque habile diaphore tautologique du genre : « quand on vit on vit et quand on est mort on est mort ». C’est oublier que la peur de la mort est irrationnelle et que le raisonnement glisse sur elle comme les gouttes d’eau sur la feuille de la capucine.

L’altérité positive invite à ne pas penser à la mort, à donner toute son attention et sa sollicitude aux autres. Alors la mort des autres elle-même non seulement n’est plus un rappel de ce qui vous attend, mais elle devient l’occasion d’un plus grand respect et d’une plus grande tendresse pour le mourant dans l’accueil d’Aimer qui vous donne de tout vivre avec grâce.

On peut en venir à ne plus craindre la mort, non parce qu’on croit à la survie (croyance irrationnelle qui résiste difficilement à la peur irrationnelle de la mort), mais comme on s’aperçoit un beau jour, ou une belle nuit, que l’on n’a plus peur du noir, sans trop savoir pourquoi. On sent, oui on sent dans sa chair même que la mort n’est pas redoutable ; on sent qu’elle appartient à cet ordre des choses qu’Aimer a voulu, que l’on est habité par Aimer et qu’Aimer nous fait vivre sa béatitude. On sent que quoi qu’il arrive de plus horrible, la paix de cette joie nous porte à jamais (Combien furent-ils ainsi dans les chambres à gaz ?)

 

une pâquerette une seule

demeure au milieu du gazon

 

son cœur d’or et son air candide

vers le soleil comme la lune

tendent un visage impavide

 

son orbe à chaque orbe fidèle

en l’impermanence mortelle

de sa singulière aventure

affirme tout ce qui perdure

 

le fierté de son innocence

émerveille mon regard comme

la face dure de l’enfance

 

en elle ici la vie s’esseule

au centre de tout l’horizon

 

Lorsqu’on a affirmé que la planète appartient à tous les humains et que tous y ont également droit à une vie décente et digne, on peut affirmer qu’elle n’appartient à aucun d’eux et que chacun doit pouvoir y trouver le chemin de son pèlerinage vers l’éternel.

 

3 octobre 2008 

 

Magie des mots. « Transcendance » qui hérisse, « récession » qui panique, « immense » qui ravit, « haut » qui glorifie, « bas » qui humilie »… Les mots demeurent chargés de sacré dans une humanité qui, quoi qu’aient pu espérer nos chères Lumières, est encore largement primitive, irrationnelle, mineure. Comment fait-on pour réapprendre à penser en deçà du langage, pour retrouver l’intuition enfantine, le sentiment des choses ? Comment fait-on pour apprendre à penser au-delà du langage, pour démasquer le discours manipulateur de l’autorité, de la communication, de l’expertise scientifique, philosophique, culturelle… N’est-ce pas dans l’alliance de la naïveté retrouvée et de la rigueur conquise que s’avance la marche binaire de l’intuition et de l’intellection dans la découverte du réel ?

 

Pourquoi Blake accorde-t-il une telle importance au pardon, allant jusqu’à en faire, dans sa Jérusalem, l’alpha et l’oméga de la religion de Yeshoua ? « L’Esprit de Jésus est le pardon continu du Péché » (Planche 3). « La religion de Jésus, le Pardon du Péché » (Planche 52). Il tient à l’idée que tout humain est pécheur, irrémédiablement ; il va jusqu’à faire de Marie mère de Jésus une prostituée et une adultère pardonnée par son mari Joseph (Planche 61). Et le péché va pour lui au-delà des fautes commises ; on y sent l’intuition d’un mal radical lié à la nature humaine, au moi humain. Pour lui le pardon est ainsi lié à l’abnégation, au « reniement de soi » (Planche 77) ; plus radicalement encore, « le Pardon des péchés est l’annihilation de soi » (Planche 98). Le péché ne serait donc que l’amour de soi, cet intérêt que le moraliste La Rochefoucauld dénonçait comme irrémédiable. Le pardon est le passage de l’amour de soi à l’amour de l’autre, le renoncement à son intérêt pour l’intérêt de l’autre par le don d’Aimer. C’est pourquoi le pardon est un « pardon continu ». C’est le souci quotidien de l’autre, l’altérité positive, la volonté de bien pour tous, y compris l’ennemi, en participation au Don d’Aimer manifesté en Yeshoua (Yeshoua aurait évidemment pardonné aux nazis si avec ses frères juifs il avait dû entrer dans une chambre à gaz).

 

du tout début jusqu’au tout à la fin

d’un univers

la lumière jamais ne meurt

 

toute à l’élan qui l’emmène plus loin

elle va vers

l’autre où là-bas l’attend son heure

 

tout son sens est toujours de n’être rien

que ce qui sert

à faire connaître sans peur

 

de tout être à tout être elle ne tient

qu’à satisfaire

ses baisers de sublime soeur

 

4 octobre 2008 

 

On parle interminablement de la mort alors qu’on n’en peut connaître que ce qui la précède. La seule peur justifiée de la mort est celle de l‘inconnu. La confiance en Aimer la dissout.

 

La loi n’est pas faite pour permettre mais pour interdire, c’est-à-dire pour protéger. Elle n’est pas chargée de récompenser mais de menacer, voire de punir. Au juge est confié le maniement du bâton, au sage celui de la carotte. La justice assure la paix sociale en imposant des lois qui contiennent les mouvements de l’humain premier. L’humain dernier n’a que faire des lois puisque la grâce le guide en lui donnant de ne vouloir qu’Aimer.

 

Lecture

Une conscience qui accueille Aimer voit se transmuer son agir, son penser, son imaginer, son sentir même. Alors, comment lit-elle ? Lui faut-il se le demander ? Lui faut-il prêter attention à son approche du texte au risque de détourner son attention du texte lui-même en son altérité ? Lui faut-il pas plutôt intégrer son attention à son approche de l’autre à son attention à l’autre afin d’affiner cette approche au service de l’autre ? On peut imaginer une transformation de sa critique chez un critique littéraire qui pense son approche des textes dans l’esprit d’Aimer. Il se départira des préjugés, de ce qu’il découvrira comme des préjugés, critiquera la critique, rejettera toute autorité, tentera de retrouver un regard naïf et neuf sur chaque texte, fût-il aussi célèbre et établi qu’un sonnet de Pétrarque, de Ronsard ou de Shakespeare, ou un poème « sorti d’une plume inconnue dont l’encre vient à peine de sécher ». Il s’efforcera d’approcher tout texte et tout auteur avec la même bienveillance et la même exigence, la même sollicitude et la même joie à y entendre se déployer la beauté et l’intelligence cachée de l’univers, le même partage de la satisfaction, de la frustration et du désir de perfection du poète.

   

     peut-être quelque bête accepterait

de partager en son domaine

les mots d’amour les mots de haine

de l’oreille tendue et de l’œil aux aguets

 

n’iras-tu pas t’asseoir au cœur du champ

où la grossesse du maïs arrive à terme

où ses piliers ensemble se referment

sur ses secrets en longs frémissements

 

     te réjouiras-tu avec ta chair qui vibre

à l’unisson de la chair qui étale

et de ce que tes os en leur puissance égalent

l’élégance et la force des fibres

 

peut-être quelque phrase surgirait

de l’ombre du silence qui emmène

troupeau docile au milieu de la plaine

le mouvement agile d’un sonnet

 

5 octobre 2008 

 

Comme le catalogue fait et ne fait pas partie de l’ensemble des livres de la bibliothèque qu’il subsume, ainsi la vie subsume en en faisant et sans en faire partie les cellules (et les molécules, atomes et particules) d’un corps vivant. Qu’en dit le biologiste qui réduit un ensemble vivant à la somme de ses constituants afin de maintenir son matérialisme physico-chimique ?

 

L’Infini Aimer n’est pas un dieu du désir. On ne peut désirer que ce dont on manque ; l’infini, qui est tout, ne manque de rien. Aimer aime par surabondance, non par manque. Nulle trace en lui d’éros ; il n’est qu’agapè.

Le dieu qui désire est aussi mythique que le dieu qui possède et domine. Pour lui trouver un sens, il faut l’opposer aux autres dieux mythiques, indifférents ou tyranniques, en le faisant plus amour attractif que haine répulsive. Son intérêt est qu’un dieu désirant et désirable peut toucher le cœur de l’humain premier en son désir infini de l’infini. Mais en cheminant, l’humain qui connaît Yeshoua passe de cet amour de désir (l’âme ou l’Eglise épouse du Christ Dieu) à l’amour de don. En accueillant le Don d’Aimer, il franchit le seuil de l’impossible, passe au-delà de l’attraction du désir du croyant et de la répulsion de la haine de l’athée, et il entre dans la vie éternelle d’Aimer.

 

La parabole des mauvais vignerons (Matthieu XXI, 33ss) est à l’évidence une attaque contre les chefs de la religion juive, et elle a nourri l’antisémitisme chrétien en faisant de l’Eglise la vigne du nouvel Israël. Les prêches du jour s’en écartent et l’on s’en réjouit (comme des journées catholiques d’ouverture au judaïsme), mais c’est au prix d’un aveuglement herméneutique et du refus de voir que Yeshoua passait au-delà du religieux en faisant de la vigne la parabole d’Aimer.

 

la grive gorgée de raisin

appelle folle dans la vigne

où dix mille globes font signe

de t’enivrer de l’esprit saint

 

craindrais-tu que Dionysos

mêlant à sa sève féconde

les globes de ton sang inonde

la terre de son sacerdoce

 

cette vigne n’est à personne

si de son vin les uns jouissent

et les autres se réjouissent

dans tous les cœurs les cloches sonnent

 

rejoins les gens de la vendange

pour qu’en vin le raisin se mue

qu’en esprit la chair se transmue

et passe de la bête à l’ange

 

6 octobre 2008 

 

où tu te dissimules immobile tu laisses

un goût imperceptible à ceux qui te respirent

 

le lourd sur ta légèreté s’appuie

t’oubliant serviteur inutile

 

en ces courbes qu’aux ailes tu te donnes si vive

ton extensible grâce

ne reçoit que fugace

ce qui se froisse et si léger s’efface

qu’il faut à ta présence une oreille attentive

 

au souffle en insufflant tu donnes une existence

à qui inspire expire un esprit qui te pense

 

où j’irai tu seras l’esprit qui t’assimiles

et qui dissous en toi la fugitive

  

Pour les marxistes, l’effondrement de l’empire socialiste ne remet pas en cause la validité du communisme ; pour les libéraux, l’écroulement de l’empire financier ne remet pas en cause la validité du capitalisme. Au lieu de choisir entre la liberté et l’égalité, nos monothéistes des valeurs politiques devraient comprendre la veille sagesse d’Empédocle, la nécessité de la coexistence de l’amour qui égalise et de la haine qui libère, des « contraires sans lesquels, dit Blake, nul progrès n’est possible » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 3).

 

Blake ne sépare pas le poétique de l’éthique, non pour faire une poésie moralisante, mais pour libérer la poésie des entraves du moi par l’inspiration : « Je viens dans l’auto-annihilation  et la grandeur de l’inspiration » (Milton, planche 41). La poésie est inspirée ; pour Blake, elle devrait être toute inspirée : « Il faut rejeter de la poésie tout ce qui n’est pas inspiration » (Milton, ibid.). C’est un peu dire déjà que l’on ne fait pas de la poésie avec ses idées, avec son moi raisonnant et calculant, mais avec des mots intuitionnant, surgissant du moi profond, du je inspiré où le moi s’annihile.

 

Musique. L’air permet sa propagation dans l’espace depuis l’instrument jusqu’à l’oreille ; la chair permet sa prolongation dans le temps : elle vibre un moment, en garde mémoire assez longtemps pour en percevoir et en goûter la ligne mélodique. Banale merveille.

 

7 octobre 2008 

 

Pour Spinoza, le bien est « ce que nous savons avec certitude nous être utile » (Ethique IV, définition 1). On se demande aussitôt qui est ce « nous » ; il apparaît tellement divers. Réussirait-on à trouver un consensus si l’on réunissait en table ronde tous les sages de la terre ? Et puis, de quelle utilité parle-t-on ? De quelles utilités : le bien de l’humain est multiple. Il va des besoins premiers – nourriture, vêtement, abri – au désir d’éternité en passant par la multitude des plaisirs, des plus matériels aux plus spirituels jusqu’au seuil esthétique de l’inutile. Et l’arc-en-ciel des amours et des amitiés ? On doit bien en venir à une hiérarchie de l’utile, quel que soit le degré de certitude que l’on entretient à l’égard de chaque utilité. Quel est le bien le plus précieux ? Pour Yeshoua, « l’âme est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement » (Luc XII, 23). Mais surtout, plus rien n’a d’utilité quand vient l’inéluctable imprévisible mort, si ce n’est Aimer, le bien suprême, le « royaume », « la vie éternelle ». Non qu’avant son échéance les autres biens soient inutiles, mais ils viennent en sus : « Recherchez d’abord le royaume, le reste vous sera ajouté » (Luc XII, 31). Plus encore que l’art, beau parce qu’inutile et qui peut en devenir le chemin, le bien suprême est suprêmement inutile au sens où il n’est rien pour soi et tout pour l’autre.

 

combien de jours combien de nuits

de bourrasques de pluies

d’haleines sèches et de baisers humides

te faudra-t-il pour décider

d’achever à tes pieds cette œuvre fugitive

 

cent nuances d’ambres de miels

d’ocres de siennes d’ombres

s’arrangent et tu ne sais toi-même

étrange quelle main les sème

comme jette les dés celle qui toujours gagne

 

faut-il attendre en la campagne

que le tableau s’achève

faut-il

t’en aller et rêver que les nuits et les jours à leur tour

déposent à tes pieds les sèmes d’un poème

 

Le communisme s’est effondré par manque de liberté au nom de l’égalité. Le capitalisme s’effondre par manque d’égalité au nom de la liberté. Serons-nous fidèles à l’idéal pluriel de notre république ?

 

 

8 octobre 2008

 

ton profil de mystère

dans la nuit vaporise

un parfum de lumière

 

tes lèvres imprécises

tendent vers l’horizon

cet amour qui te brise

 

     cruelle passion

incapable d’atteindre

le feu de la raison

mais ne cessant de feindre

sa déréliction

 

jamais ne te désarme

cependant notre cour

renaissant de tes charmes

 

et de nuit et de jour

renouvelant ta mise

vit l’éternel retour

 

Peut-on aimer ou ne pas aimer une œuvre de Picasso en faisant table rase de tout ce qui en a été dit ? Amenez devant « Les Demoiselles d’Avignon » ou devant « L’Enfant au pigeon » un enfant sensible qui ne connaît d’autre beauté que celle des clairières, des rochers, de la mer… ; observez son visage, son regard ; demandez-lui ce qu’il ressent plutôt que ce qu’il pense. (Mais on peut aborder une œuvre d’art en y recherchant une connaissance plutôt qu’une émotion esthétique et soutenir que c’est encore y poser un regard artistique).

Et puis il y a le regard financier, qui hante les salles des ventes : l’art est aussi un marché, un marché refuge ces temps-ci pour le capitalisme en péril. Comme l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, le marché de l’art est un hommage que l’argent rend à la beauté.

 

Lorsqu’on dit qu’Aimer aime sans raison, on donne à entendre que son amour ne trouve pas sa raison dans son objet mais dans son sujet. Eros aime son objet parce qu’il est pour lui désirable, qu’il répond en lui à un manque. Agapè aime son objet parce que lui, Agapè, lui veut du bien, le premier bien étant celui de l’existence. Si l’on comprend qu’Aimer est l’être infini, on comprend qu’il est tout et n’est donc en manque de rien ni ne désire rien ; et l’on comprend aussi qu’il ne peut faire que l’autre existe qu’en le faisant participer à son être, en se vidant pour ainsi dire de lui-même pour lui faire place (Penser qu’il soit obligé d’aimer ainsi parce qu’il est pure agapè ne fait que mettre au jour les limites de notre logique. La liberté n’est rien autre que de pouvoir agir selon son essence. On peut d’ailleurs s’étonner que ce cher Descartes ait pu croire que Dieu, étant tout-puissant, pourrait faire que deux et deux fassent cinq. Le principe de contradiction est inhérent à l’intelligence divine, et l’on peut en arriver à se demander si le concept de toute-puissance n’est pas une violation de l’être).

 

9 octobre 2008 

 

Un faux parfait, en peinture cela existe. S’il est capable d’éveiller chez un spectateur non prévenu la même émotion esthétique qu’un authentique, d’où vient qu’on ne lui attribue pas la même valeur artistico-financière si ce n’est que l’on est mu par une force mythique ? Faut-il traquer partout cette force ? Faut-il chercher à la neutraliser ? Faut-il l’utiliser ? C’est le vieux culte des reliques. Savoir que tel objet a appartenu à Jacques Brel, à Georges Brassens, à… déclenche une émotion puissante chez celle, celui que le voit, le touche, le désire. Faut-il se débarrasser de cette irrationalité ? Certes, puisque la liberté dernière ne peut être que rationnelle. Mais l’altérité positive invite à aborder chaque conscience telle qu’elle est en son cheminement, respectant le niveau de liberté qu’elle a atteint en espérant qu’elle poursuivra comme nous espérons poursuivre nous-mêmes.

Condescendance ? Non, lorsqu’on a compris que l’altérité positive est égalitaire et qu’on la vit. On ne peut accuser l’amour d’Aimer de condescendance pour le motif que nous ne pouvons être pour lui désirables. Aimer n’a d’autre besoin de nous que d’accomplir son être qui est d’aimer sans raison. Ce n’est pas un besoin de posséder et dominer, mais un besoin de donner sans attendre de retour par bienveillance pure en accomplissement de son être ; et ce besoin inclut l’invitation à son autre de participer à ce don et d’ainsi s’accomplir.

Cela peut paraître insensé à ceux et celles chez qui Dieu n’est pas mort, mais l’Infini-Aimer traite d’égal à égal avec les consciences qui l’accueillent tel qu’en lui-même dans la liberté dernière de leur être (Celles et ceux qui ont compris ce que Yeshoua a donné à penser en disant : « Qui me voit voit le Père » (Jean XIV, 9) et « Je vous appelle amis » (Jean XV, 15) ne peuvent pas s’en étonner).

 

longue est l’étreinte de l’ombre et de la lumière

dans la brume complice où le temple s’éclaire

de l’encens monté de sa cendre

 

quelle discrète et si timide voix appelle

dans l’air humide et pâle où cet embrassement

du jour tressaille en son amour

 

les rituels de l’aube écartent de l’arcane

ceux qui n’ont pas senti la nuit en ses silences

passionnés de l’intimité

 

confesse l’omission et la tête baissée

attend qu’un prêtre enfin signe l’absolution

et l’entrée dans le sanctuaire

 

que vide alors ton cœur au vide s’ouvre

que vibre imperceptible immense la présence

 

Aimer transmue l’humain du désir en l’humain du don. La solution bouddhiste de la suppression du désir trouve ici son sens en son idéal de compassion.

 

10 octobre 2008 

 

« Ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain ». Ainsi se défendent les tenants du libéralisme (les tenants du socialisme en font autant). Chacun pense que son système est le bon et qu’il suffit d’en corriger les défauts et les excès pour que tout aille bien. Ils ne voient pas que les êtres finis fonctionnent selon le schéma du multiple des complémentaires. Au départ et dans l’archétype c’est celui des deux forces contraires de l’attraction et de la répulsion qu’Empédocle nommait l’amour philia et la haine neïkos. Elles sont partout à l’œuvre dans le cosmos, le vivant, la conscience. La dualité des contraires est la condition minimum de la marche des choses. « Sans contraires nul progrès », disait Blake. Peut-on imaginer un véhicule qui n’ait pas besoin de freins, penser qu’il suffit d’améliorer le moteur pour se passer de freins ou d’améliorer les freins pour se passer de moteur ? La sagesse de nos révolutionnaires a été de conjoindre la liberté libérale et l’égalité socialiste. Les organisateurs de l’économie mondiale gagneraient à s’en inspirer.

 

Le verbe être est un traître, disons plutôt un masque. Ce n’est pas seulement qu’il sert à la fois à signifier l’existence et à prédiquer (« je suis » et « je suis heureux »). C’est que sa fonction prédicative est multiple faisant indéfiniment varier le sens sans changer le son. On saisit aisément que le « je suis » de « je suis un être humain » n’a pas le même sens que le « je suis » de « je suis une eau dormante » : le premier définit ma nature, mon essence alors que le second est lié à une métaphore, d’ailleurs assez imprécise pour que l’on puisse la comprendre différemment selon le contexte, le ton…

D’Aristote à Kant et quelques autres, les philosophes ont tenté de classer, de catégoriser ces variations. Mais une généralisation ne peut donner le sens exact en chaque occurrence. Il y faut l’approche conjuguée de l’analyse et de l’intuition. Etes-vous sûr  de savoir et ressentir ce qu’Eluard tentait de nous faire partager en écrivant : « La terre est bleue comme une orange » ?

 

entends bruire le sang de ton cœur à ta peau

et tout sur son chemin en suivre le discours

accomplissant en toi son antique merveille

 

l’eau s’y fiance au feu comme la flûte au cor

l’air y chante orchestré par le fruit de la terre

tout donne tout reçoit et rien ne thésaurise

 

la vie bonne remplit à leur juste mesure

les greniers les celliers afin que rien ne manque

et sage reste forte en son économie

 

la chair ni n’accumule en soi ni ne spécule

sur l’autre mais leur donne

à tous deux de jouer pour toi l’hymne à la joie

 

Il n’y a pas de mauvais amour ; il y a éros l’amour premier, agapè l’amour dernier et tous les amours jalonnant le chemin de l’un à l’autre.

 

11 octobre 2008

 

La spiritualité de l’altérité ne se situe pas au-dessus des religions, ni d’ailleurs au-dessous, à côté ou au centre : ces figures spatiales pourraient servir d’hypothèses pour la mieux connaître, mais elle n’appartient pas à l’espace puisqu’elle est esprit. La spiritualité de l’altérité est une éthique fondée sur une ontologie : son intuition ontologique est celle de la relation entre l’être infini et les êtres finis ; cette intuition induit un agir animé par la bienveillance universelle participant de celle de l’être infini à l’égard des êtres finis. Son attitude envers les religions, comme envers les philosophies, les cultures… est critique et inspiratrice : elle en dénonce les mythes et l’emprise sur les consciences qu’ils déterminent et elle y encourage ce qu’elle y reconnaît de la bienveillance universelle faite de tendresse et de respect pour tout être.

 

Yeshoua et le verbe être

Lorsqu’il parle de lui-même (ou que les évangiles disent qu’il parle de lui-même), Yeshoua s’exprime souvent en mashal, en métaphores. Il faut donc les aborder par le jeu conjugué de l’analyse et de l’intuition. Il n’est pas nécessaire de connaître l’araméen ni le mot qui y correspond à notre verbe être comme copule, ni même de savoir si cette copule est exprimée par un mot : elle est nécessairement présente et il n’y a pas de différence de sens entre « je suis le messie » et un hypothétique « moi messie ». L’évangile de Jean surtout abonde en ces autodescriptions métaphoriques :

« Je suis le pain de vie » (VI, 35)

     « Je suis la porte des moutons » (X, 7)

« Je suis le bon berger » (X, 11)

« Je suis la résurrection et la vie » (XI, 25)

« Je suis la voie, la vérité et la vie » (XIV, 6)

« Je suis la vraie vigne » (XV, 1)

Ces descriptions sont étoffées par des explications qui les précisent. Leur multiplicité confirme leur caractère métaphorique et tend à s’établir en un réseau cohérent qui en livre le message unique. Si Yeshoua dit dans le même discours qu’il est à la fois le bon berger et la porte des moutons, il se présente comme le guide authentique de la communauté spirituelle et il s’oppose à ceux qu’il juge faillir à leur mission. Filant la métaphore, il poursuit en disant qu’il est le berger prêt à mourir pour son troupeau. Le but ? « La vie éternelle » (Jean X, 28). Plus ou moins directement, c’est toujours à elle que ses mashal reconduisent. L’Infini Agapè s’y propose.

 

qu’avait entrevu Vincent

pour qu’il nous livre son sang

en ce gros bouquet d’iris

où les glaives se hérissent

 

et pourquoi cet or où baigne

le bleu où s’étend son règne

 

l’un par l’autre ils se confortent

l’un pour l’autre est une porte

et le vase d’où ils sortent

en est le cœur et l’aorte

 

dans le troupeau tourmenté

chaque bête est enfermée

par le cerne contourné

mêlant la pluralité

 

pourquoi ce fouillis de lignes

où chacune te fait signe

 

lorsque ta brosse rachète

esclaves perdues les bêtes

Vincent berger des douleurs

mène-les vers tes couleurs

 

 

12 octobre 2008

 

Les biologistes demeurent incapables de nous dire ce qu’est la vie. Décrire les conditions et les mécanismes de son apparition et de ses développements, ce n’est pas rendre raison de ce qu’elle est. Détailler les phénomènes, ce n’est pas expliquer leurs causes.

 

Que les chrétiens ne soient pas capables de dénoncer la contradiction qui oppose le style de vie de Yeshoua et celui des princes de l’Eglise est un des signes de l’irrationalité de leur foi. Existe-t-il une religion libérée de toute irrationalité ? Peut-on chercher à éliminer de sa vie toute irrationalité avant de comprendre que la liberté d’Aimer est à ce prix ?

 

Jusqu’à quel point devons-nous dire que nous vivons sur le dos des pauvres de la terre ? (Ce « nous » inclut bien sûr ceux qui exploitent leurs concitoyens dans les pays pudiquement qualifiés de moins avancés). Trop de mauvaise conscience semble ici préférable à trop peu. Ceux qui prétendent le contraire souffriraient-ils de ce complexe de culpabilité qu’il est maintenant de bon ton de combattre en le confondant avec la mauvaise conscience ?

 

les dahlias tendent leurs seins

comme l’Artémis d’Ephèse

ni ne touche ni ne baise

se tue qui porte la main

 

mais devine les fraîcheurs

comme celles que dessine

si pudique la poitrine

vierge d’une jeune sœur

 

ne t’attarde qu’un moment

afin de te réjouir

de ce qui ne peut finir

d’enchanter l’œuvre du temps

 

et quand pour elles vient l’heure

où l’avachissement mine

ne redoute pas la ruine

des pétales qu’elles pleurent

 

la vie cachée dans les reins

sous la cendre est une braise

et l’esprit trouve son aise

à t’en faire le témoin

 

Penser qu’il faille s’aimer soi-même pour pouvoir aimer l’autre, c’est vouloir à tout prix se maintenir au centre de son existence alors que l’agapè est un décentrement sur l’autre.

 

13 octobre 2008  

 

Existe-t-il un raisonnement qui puisse prouver l’existence ou l’inexistence du diable ? Les principes de causalité et de contradiction peuvent-ils aider à déterminer à quoi correspond la croyance en l’existence de Satan et de ses suppôts ? Est-il utile de se poser cette question ? L’agapè suffit : quel que soit le mal que l’humain puisse vouloir et faire, Aimer ne cesse d’offrir le Don-Pardon à toute conscience ; il n’est que de l’accueillir.

Faire du mal un principe éternel est intenable. L’idée en a été réfutée par la philosophie médiévale, mais il est significatif qu’elle ait pu séduire certaines intelligences. La doctrine judéo-chrétienne lui préfère le mythe de la chute. Mais la chute de Satan et de ses anges pourrait bien être un avatar de la chute du premier couple humain ; il ferait partie du mythe du péché originel, auquel le récit de la Genèse le lierait en inversant l’ordre chronologique. La prise en compte de l’évolution et de l’origine de l’espèce humaine risque bien de ruiner ce mythe : le « péché » humain apparaît désormais comme un héritage de l’animalité. L’éthologie illumine tant de comportements humains… Bref, si le diable existe, ce n’est pas de ce côté que l’on peut en trouver des signes évidents.

Lorsqu’on voit que les gens intelligents dissimulent leurs forfaits, on peut penser qu’il existe et qu’il s’arrange pour faire croire à son inexistence. On peut penser aussi qu’en estimant son existence possible on s’incite à rester vigilant dans la crainte d’être victime de ses tentations. On peut également choisir de ne penser qu’à vouloir le bien de tout être, n’ayant pas ainsi à se préoccuper de lui et consacrant toute son attention aux autres.

 

combien de coquillages

prendras-tu pour jouer

aux osselets

 

est-ce bien de ton âge

de venir te livrer

à des objets

 

si c’était l’héritage

d’une noble pensée

qui disparaît

 

dans l’I-Ching et l’Ifa

peut-être se dessine

l’âme des choses

 

peut-être le combat

des énergies divines

s’y recompose

 

alors ne boude pas

les jeux où se dessine

l’antique rose

 

Elections américaines, effet Bradley. On dit que 40% des Blancs américains qualifient les Noirs américains négativement. Sait-on combien de Noirs américains qualifient les Blancs américains négativement ? Combien d’Hispaniques américains… d’Indiens américains… ?

 

14 octobre 2008 

 

.    intense est le silence

et douce est sa présence

 

     au buisson qui s’égoutte

l’oreille vive écoute

 

que s’allume le feu

dans le cœur peu à peu

 

le vide qui la hante

fait la bouche qui chante

et la plume remue

de mots inattendus

 

vienne l’inconnaissance

où se donne le sens

 

et que prenne sa course

l’eau surgie de la source

 

Yeshoua et le mashal

Après le discours sur le pain de vie, la débandade des disciples est significative : ils ne comprennent pas que Yeshoua puisse leur demander de manger sa chair (Jean VI, 53, 60). Il les invite pourtant à interpréter ses paroles, à comprendre qu’il parle en mashal, en parabole, par métaphore : « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (VI, 63). Mais le mashal ne s’arrête pas là : ses paroles elles-mêmes ne donnent la vie, ne « sont » la vie que parce qu’elles sont esprit, c’est-à-dire parce qu’elles orientent l’auditeur vers l’esprit et la vie éternelle. Lorsqu’il dit à la Samaritaine que « Dieu est esprit » (Jean IV, 24), il tente aussi d’attirer son attention sur cette spiritualisation de la religion. Il faut cependant savoir que le mot qu’il utilise est lui-même métaphorique : il signifie littéralement « souffle » (comme le traduit Chouraqui). Bref, il faut toujours aller au-delà des mots pour comprendre Yeshoua, il faut les reconduire à l’indicible.

« Renaître de l’eau et de l’esprit » (Jean III, 5). Cette eau-là n’est pas matérielle, ce n’est pas celle que l’on trouve dans le Jourdain ou ailleurs ; c’est ce à quoi appelle Jean le Baptiste, la conversion, le retournement d’une vie injuste vers une vie juste. Mais cette conversion ne suffit pas ; il faut aussi accueillir l’esprit, c’est-à-dire la force d’Aimer qui est la vie éternelle. Paul le dit autrement : « Vouloir le bien est en mon pouvoir mais non de l’accomplir » (Romains VII, 18). Le bien que cherche Paul n’est possible qu’à Aimer (Matthieu XIX, 26). Il ne suffit pas de vouloir aimer d’agapè, il faut accueillir l’agapè : elle n’est pas à la portée du moi, elle vient de l’autre, elle est altérité pure. C’est le Don d’Aimer.

 

« Voilà ». Petit mot discret incroyablement utile dans la conversation de débat pour répondre aimablement à votre interlocuteur que vous prenez acte de ce qu’il vous a dit sans immédiatement exprimer votre désaccord.

 

15 octobre 2008  

 

Penser que notre hypothétique big-bang n’a pas eu de passé, qu’il a pu surgir d’un néant d’être, c’est renier le principe de causalité, c’est renoncer au bon sens. La forme que le temps ou la « durée pure » prenait alors est sans doute inconnaissable, mais inconnaissable ne signifie pas inexistant.

 

en un monde pétri d’ondes

le silence est impatience

 

existe-t-il des machines

pour les énergies divines

 

la substance de nos fibres

en toute matière vibre

 

de cet univers occulte

qui peut assurer le culte

 

le secret de l’oraison

peut-il servir l’horizon

 

si tu scrutes la fiction

trouveras-tu la raison

 

les êtres qu’on imagine

deviennent des origines

 

les paroles nées de l’ombre

chantent des choses sans nombre

 

aux fontaines du silence

va boire la connivence

des ondes de l’univers

 

il chuchote dans ton verre

 

Sacrements

Il n’y a pas de pouvoir spirituel, c’est une duperie de la prêtrise dans toutes les religions. Les sacrements ne sont pas des pouvoirs, des signes efficaces de la grâce qu’ils produiraient ex opere operato comme le prétend une longue tradition catholique depuis le Concile de Trente du XVI° siècle jusqu’au Catéchisme de l’Eglise catholique de 1992. Cette doctrine fait des sacrements des actes magiques déguisés fondés sur un dogme de la Rédemption lui-même indéfendable puisque lié à la pratique archaïque du bouc émissaire. Aimer n’est pas un pouvoir. Aimer n’est lié par rien ni personne, Aimer ne lie rien ni personne. Aimer est esprit, Aimer inspire. Le dieu des pouvoirs est mort, vive Aimer !

 

Le vêtement de noces de la parabole, c’est l’agapè, l’amour de l’autre qui entre dans la vie éternelle. Tous, bons et méchants sont invités à la noce. La bonté n’est pas un sésame ni la méchanceté un obstacle (Matthieu XXII, 10s), mais il faut accueillir de don de l’autre.

 

16 octobre 2008 

 

Yeshoua et le verbe être

« Avant qu’Abraham ne fût, je suis » (Jean VIII, 58). Ici le verbe être n’est pas une copule (à moins de dire subtilement qu’il est la copule de lui-même, prédiquant l’existence). Yeshoua vivait une telle intimité avec l’Eternel qu’il a pu se croire Dieu au sens où les chrétiens le disent. Il l’était pourtant éminemment au sens où tout humain y est appelé. N’est-ce pas ce que donne à entendre la patristique orientale lorsqu’elle répète que « Dieu est devenu homme afin que l’homme devienne Dieu » ?

 

Ce petit globe terrestre pivote en tous sens. Intéressant : vous pouvez voir l’Amérique du Sud au-dessus de l’Amérique du Nord, l’Afrique au-dessus de l’Europe… Croyez-vous que ce soit un jeu innocent ? Quand on connaît la puissance symbolique du haut et du bas (allez lire les deux entrées dans Le Petit Robert), on comprend que nos globes terrestres et nos cartes du monde sont manipulateurs.

 

ce rouge-gorge

verse ses notes goutte à goutte

 

est-ce un message est-ce un appel

de la nuit son eau se démêle

 

à l’heure bleue

invisible encore il hésite

 

va-t-il rechercher l’inconnu

ou rester en cette onde nue

 

cette chanson

est-elle un appel au silence

 

lance soliste le répons

à toute l’eau donne le ton

 

le jardin attentif écoute

tes gouttes d’or

 

Un islam sans soumission ? Comment réagirais-je à la proposition d’Abdennour Bidar si j’étais musulman ? Le mot islam signifie soumission ; de quoi donner des frissons aux héritiers des Lumières. Pourtant la soumission à Allah peut se comprendre si l’on pense que l’humain est nécessairement soumis. S’il ne l’est pas à Allah, il l’est à ses passions et autres idoles. C’est un peu le dilemme que l’on trouve dans la formule chrétienne : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes » (Actes V, 29).

 

La première tâche de ceux qui ont faim de justice est de faire justice à tous ceux qui ont faim.

 

17 octobre 2008  

 

L’élection présidentielle américaine intéresse d’autant l’ensemble des nations que les présidents américains s’intéressent (admirez la litote) à l’ensemble des nations.

 

Islam et soumission

La soumission n’est pas le but dernier de la religion musulmane. Il représente sa première étape, celle de l’humain réduit à ses capacités éthiques, un peu comme l’humain du baptême de Jean le Baptiste. La perspective finale est celle de la foi. Les musulmans sont des soumis appelés à devenir des croyants ; et la foi musulmane, comme la foi chrétienne est hors de portée de l’humain. Elle est don comme l’agapè d’Aimer : « C’est Allah qui vous a accordé la grâce d’être dirigés vers la foi » (Coran XLIX, 17).

Ce n’est évidemment là qu’une interprétation parmi d’autres ; mais l’histoire des théologies musulmanes abonde en interprétations diverses, et l’on ne peut s’étonner que l’école wahhabite du sunnisme actuellement dominante suscite ici et là des réticences et provoque l’apparition d’interprétations aussi audacieuses que celle d’Abdennour Bidar. Ne doit-on pas s’en réjouir pour l’islam et pour l’humanité ? Peut-on aussi critiquer le Coran ? Les non-musulmans ne s’en privent pas, mais on peut souvent accuser leurs critiques de n’être que des railleries. Que dire pourtant d’une affirmation telle que : « Quiconque obéit au Messager (le prophète) obéit certainement à Allah » (Sourate IV, 80) ? Cela implique une quasi-divinisation du Prophète, du prophète d’un dieu tout-puissant. Mais n’est-ce encore que le premier pas, celui de la soumission et de l’obéissance qui doit conduire à la foi ?

Si les non-musulmans ont le droit de s’intéresser à la doctrine de l’islam, c’est que l’islam croit à sa vocation universelle (Comme le christianisme, il entend bien convertir l’ensemble de l’humanité).

 

éblouissante face

nul ne peut dans les yeux

soutenir ton regard

 

mais je suis de ta race

mère au ventre de feu

de lui sorti te voir

et suivre dans l’espace

que se comblent tes vœux

l’argent de tes miroirs

 

si douce est ta présence

à l’ombre des paupières

dans la splendeur du sang

 

si forte pour les sens

que sous la peau la chair

en ton enlacement

retrouve l’innocence

et la voix familière

du grand commencement

   

18 octobre 2008 

 

viendras-tu

je t’attends

 

je ne t’attends pas dans la tempête

je ne t’attends pas dans le vent

ni dans la brise du soir

ni dans le souffle du souffle

 

je t’attends dans le silence

 

dans mon silence ton silence

m’attend

 

je viendrai

 

Il nous faut une certitude pour vivre, pour vivre avec les autres. La meilleure certitude ne peut être qu’ontologique, fondée sur la fondation des fondations, l’être. Heureuses les consciences qui ont découvert que l’Etre de l’être est altérité. Elles sont en paix avec l’univers et elles oeuvrent à la paix du monde dans la justice pour tous.

Si notre certitude est politique, nous ne faisons que diviniser une conviction, qu’elle soit révolutionnaire, réformatrice ou conservatrice. Si elle est religieuse, nous divinisons une croyance, une foi, une voie, qu’elle soit catholique, orthodoxe, protestante, israélite, sunnite, shiite, hindoue… Alors nous tentons de vaincre l’autre ou de le convaincre de se rallier à notre conviction, à notre « opinion assurée ». Notre tolérance est hypocrite ou tactique, à moins qu’au fond de nous-même nous ressentions qu’en quelque sorte notre certitude n’en est pas une.

 

« N’attends pas pour m’aimer d’être un saint », fait-on dire au dieu des chrétiens. On peut bien commencer à aimer l’Infini par désir ; un jour viendra peut-être où cet éros sera entièrement transmué en agapè, en participation à cette bienveillance que l’Infini porte à tout être

 

Moraliser le secteur bancaire. Mais ceux qui le réclament maintenant à cor et à cri sont ceux qui se gardaient bien de le dire lorsqu’il profitaient de ses pillages. Ont-ils, quoi qu’ils en aient, l’intention de faire autre chose que de laisser passer l’orage ? Ira-t-on jusqu’à déclarer illégale la spéculation qui enrichit quelques-uns, parfois follement, aux dépens de la misère du grand nombre, voire de peuples entiers ? Il ne suffit évidemment pas  d’en appeler à la conscience éthique. Il faut la menace de la loi : on n’écarte pas les requins de leurs proies en leur parlant avec douceur.

 

19 octobre 2008 

 

Cela plaît à l’intelligence de découvrir que la beauté des formes de la nature – globes, spirales, sinuosités, tachetures, arborescences… – est le produit de son organisation moléculaire. Mais cette découverte n’explique pas la beauté en tant que telle ; elle montre seulement comment la beauté peut apparaître dans la matière au niveau où nos yeux sont capables de la percevoir.

Quid de la beauté artistique ? La beauté d’une sculpture ne doit que peu de chose à la matière dont elle est faite. Elle s’exprime par ses formes et par ce qu’en tire le jeu des ombres et des lumières…

On peut, certes, analyser comment un poème de du Bellay, de Baudelaire, d’Aragon… est organisé dans ses rythmes, ses dispositions syntaxiques, ses images… Mais qu’importe si cela ne donne pas de mieux le ressentir. En fait, nous n’étudions son organisation, sa structure, sa texture… que parce qu’il nous ravit et que nous aimerions l’ « ex-pliquer », le « com-prendre ». On peut cependant aussi le présenter en tentant d’en faire une autre œuvre artistique, en en transmuant les sons et les sens en couleurs, en odeurs, en goûts, en touchers selon l’intuition des correspondances des arts et des impressions sensorielles. Un peintre peut tenter de faire une toile inspirée d’un poème et un poète peut s’inspirer d’une toile pour écrire un poème.

Faire de l’émotion esthétique un rapport entre la structure d’un objet et celle de notre cerveau (« la beauté est dans l’œil qui la contemple ») est une triste méprise née de l’inconfort de la pensée matérialiste qui cherche le moyen de la maîtriser, dominer et posséder. Si la beauté n’est pas conceptualisable, elle ne peut être qu’une illusion pour les philosophes qui pensent que toute réalité est conceptualisable. La beauté cependant n’est pas objet de compréhension mais de communion.

 

 

     t’as de beaux yeux tu sais

lorsque ouvrant ton visage

sur la fleur tu es fleur

 

qu’importe leur histoire

leur comment et pourquoi

quand tu lui donnes à voir

l’ennemi se tient coi

 

moi je ne cherche pas

à prendre ni comprendre

quand les yeux dans les yeux

je contemple le temple

 

tu m’apprends à me taire

tu m’apprends à chanter

la porte du mystère

éternelle beauté

 

fleur comme tu es fleur

donne-moi d’être sage

t’as de beaux yeux tu sais

 

20 octobre 2008  

 

Le rationalisme athée serait-il une contradiction dans les termes ? Cela dépend du sens que l’on retient pour le terme « athée ». Si l’athéisme est le refus de la croyance au dieu transcendant tout-puissant des monothéismes, on peut lui accorder la rationalité, tout autant qu’à son refus des divinités mythiques (sauf à voir en toute croyance une des figures de la psyché). Mais le principe de causalité inhérent à la raison fait reconduire toute réalité à une cause première. Si le terme « dieu » exaspère, on peut toujours en trouver un autre, mais il est dommageable de jeter le bébé de l’infini avec l’eau de la religion.

 

Les fragments invitent une imagination chthonienne à découvrir les non-dits qu’ils impliquent et les inter-dits qu’ils infèrent lorsqu’ils se trouvent juxtaposés. C’est ainsi que les chapitres V, VI et VII de Matthieu s’offrent à un travail de synthétisation. On peut supposer que ce sont les facettes d’une unique intuition qu’ils détaillent : elle commande les béatitudes (V, 1-12), la diffusion du message évangélique (V, 13-16), le perfectionnement et l’intériorisation de la loi mosaïque en amour universel (V, 17-VI, 18), la prière (VI, 9 – 13), la confiance en Aimer (VI, 25 – 34 ; VII, 7 - 11). On comprend que tout cela soit résumé par le « ce que vous souhaitez que l’on vous fasse, faites-le aux autres » (VII, 12) et que tous ces fragments soient les piliers d’une unique demeure bâtie sur le roc (VII, 24). Le oun (donc) qui apparaît ici et là suggère la cohérence de ces fragments, culminant en celui de (VII, 12), d’autant plus frappant que l’on ne voit pas immédiatement en quoi il relie au fragment qui précède. Il invite le lecteur attentif à voir la cohérence de l’enseignement de Yeshoua.

 

ce charme-ci entretient des lumières

de bruns qui se concertent

ce charme-là fait de l’ambre et de l’or

une figure libre

cet autre hésite à faire lâcher prise

aux émeraudes

cet autre encore à la pourpre ménage

de purs baisers de feu

 

toi donc en ton vieil âge

qu’as-tu à nous offrir pour réjouir les yeux

 

 

 

21 octobre 2008

 

Lorsque des hindous se convertissent au christianisme pour échapper à la domination et à l’exploitation, ils doivent s’attendre à être persécutés par ceux qui les voient leur échapper. Paul demandait aux esclaves convertis de continuer à servir leur maître (I Corinthiens VII, 20). Mais c’est qu’il était convaincu que la fin du monde, le retour du Seigneur, était proche et que la condition sociale était désormais négligeable. Dans un monde où le mythe messianique a du plomb dans l’aile et où les chrétiens ont mis en veilleuse leur attente de la parousie, l’amour de l’autre opprimé et exploité passe par une théologie de la libération (Mais cette théologie ne peut être cohérente en usant de la violence qu’en respectant les droits égaux de tous, exploiteurs et exploités).

Celles et ceux qui se mettent au service des défavorisés, des méprisés, des écrasés, des exploités… en y trouvant la joie imprenable d’Aimer montrent que « le bonheur c’est l’autre » et que telle est la vie éternelle. Dans le vieux langage chrétien, Soeur Emmanuelle est « la gloire de Dieu », une manifestation de l’Etre-Aimer.

L’inintelligence ravageuse de l’humain premier en sa quête insatiable de possession et de domination peut déclencher des révoltes et des révolutions. Mais l’histoire des révolutions nous en décrit un nombre suffisant pour nous faire comprendre qu’en elles se poursuit l’aventure de l’humain premier: « ôte-toi de là que je m’y mette » et puis « j’y suis, j’y reste ». Leur idéal est dès l’origine miné par une violence irrespectueuse des droits universels, et, rapidement, elles  » se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer ».

 

la gueule de ce feu dit la gueule du vent

ouvre celle de l’un et vois l’autre s’ouvrir

si tu les veux amis sache les bien nourrir

entretenir pour eux le baiser des amants

 

veille à la qualité veille à la quantité

veille à leur dialogue en juste proportion

comme de l’une à l’autre la foi et la raison

entretiennent la voie de leur égalité

 

si tu donnes à chacun sa juste liberté

où l’un à l’autre chante une même passion

de passer au-delà de leur condamnation

à mort pour s’établir dans la fraternité

 

alors aux tourbillons tu mêleras ta danse

ton rire à la lumière à la chaleur ta joie

dans la hauteur léger ton esprit s’enfuira

et son amour du vide enlacera l’immense

           

22 octobre 2008        

 

La métaphore, l’être-comme, est l’expression de la parenté des êtres, de leurs secrètes correspondances ressenties. Plutôt que d’y voir la construction d’un irréel distrayant et consolateur, il faut tenter d’en saisir le message, l’élucider et préciser (la redécouverte des mythes comme sources d’information sur la réalité humaine fait partie de la remise en valeur de tout l’être-comme. Nous avons (ré)appris  que la métaphore « donne à penser ». Allez, citons Paul Ricœur puisque son personnage est entré au panthéon mythique des héros philosophes.

La fiction, lorsqu’on demeure attentif à sa fausseté factuelle, peut devenir un laboratoire d’hypothèses pour la connaissance de la condition humaine passée, présente et future. Quant à la poésie, en son obscurité inspirée, elle peut aider à pressentir l’universelle parenté des êtres.

 

ce serpent de brume se tend

se détend se love délove

et tu ne connais pas la cible

de ses ondes imprévisibles

 

les troncs qu’il enlace délace

laissent leur dernière parure

promettant à leur nudité

glorieuse fécondité

 

la sève où le sang se ressent

veut renaître pour apparaître

et dans la brume du mystère

redire l’âme de la terre

 

hiérodule ici ondule

et réentonne pour l’automne

la danse pure de tes voiles

au temple de notre idéal

 

N’est-ce pas « filtrer le moustique et avaler le chameau » (Matthieu XXIII, 24) de se battre bec et ongles contre l’avortement et de n’avoir rien à redire à ces guerres prétendument préventives où l’on tue, blesse, détruit, affame, exploite, à cette indifférence à la mort quotidienne de milliers d’enfants privés de nourriture et de soins, à cette insolence de nantis gavés toujours insatisfaits de leurs richesses… ?

 

23 octobre 2008

 

La voie de Yeshoua est celle de la justice, du bon sens de la justice inspiré par le sens de l’être d’Aimer, de la justesse de la logique des êtres et donc de la lutte contre l’injustice énorme qui règne sur les peuples de la terre. Ses vrais disciples, ses sœurs et frères, ses amis, sont celles et ceux qui œuvrent pour la justice inséparable de la compassion en quoi se résume la loi de l’amour accueilli par la foi (Matthieu XXIII, 23). Ce sont les Mère Teresa, les Abbé Pierre, les Sœur Emmanuelle, non les saints canonisés pour l’héroïcité de leurs vertus.

 

Si Nietzsche dit que l’important dans la philosophie ce ne sont pas les systèmes mais les personnalités, veut-il donner à entendre que c’est la fascination des personnages héroïques – des babouins alpha – qui rend leurs idées acceptables, agréables, plausibles, dignes d’intérêt… ?

 

Il y a, en très gros, deux façons de lire Darwin : L’homme descend du singe, comportons-nous en singe ; l’homme monte du singe, faisons mieux que le singe. L’évolution de la matière sur terre est une ascension vers la vie, celle de la vie une ascension vers la conscience, celle de la conscience une ascension vers l’esprit.

 

Ceux qu’inspire Aimer ont leur façon de lire un poème. Ils ne cherchent pas à le comprendre (à le dominer) mais à le connaître (à y communier) ; ils ne veulent pas en jouir (le posséder) mais s’en réjouir (l’exalter). Les analyses peuvent bien venir ensuite, le regard scientifique avec tous les outils que l’on ne cesse d’inventer et de renouveler au gré des modes critiques. Pourtant, de même que ce n’est pas l’organisation physicochimique qui crée la vie mais la vie qui réalise l’organisation physicochimique, il est bon de garder à l’esprit que c’est la vie d’un poème qui organise sa sémantique et sa syntaxe, ses sonorités et ses images, ses rythmes et ses figures…, et non l’inverse. Il existe hélas des poèmes fabriqués, des tableaux, des sculptures, des architectures, des musiques, des danses, des films fabriqués, sans inspiration, sans vie ; des mécaniques qui singent le vivant.

 

la pierre pèse dans la main

dis les chemins

qui la mènent d’instinct

à chaque point qui fait tout le poids de la terre

 

En leurs lectures comme en tous leurs autres actes, les inspirés d’Aimer ne recherchent pas la jouissance pour soi mais la réjouissance pour l’autre.

 

24 octobre 2008     

 

Le rythme est partout présent dans l’art  (si on l’admet, on peut se demander si un art sans rythme mérite encore ce nom). Vivre en rythme, en poésie, en cultivant un art, ne serait-ce qu’en violon d’Ingres, c’est participer à l’universelle rythmique de l’univers, c’est être cosmiquement universel.

Nos sens sont incapables de percevoir les forces d’attraction du soleil, de la lune, celles même des étoiles, des galaxies et, qui sait, d’autres univers dans l’espace infini. Pourtant notre corps participe à toutes en un mouvement unique dont nos astrophysiciens devraient sans grand effort pouvoir nous montrer l’étonnante spirale.

 

La vie sous-marine est celle de la gueule universelle. Il faut manger pour vivre et les gros engloutissent les petits. Nos très lointains ancêtres ont vécu cette loi sinistre, et même si sa gueule n’a plus été le seul organe de sa voracité, l’homme préhistorique a été un chasseur. Quel déterminismes avons-nous hérités ? Comment pouvons-nous nous en affranchir ?

 

Quel rôle la beauté a-t-elle joué dans la phylogenèse ? Si la beauté est un facteur d’attraction sexuelle, on peut penser qu’il y a 50 000 ou 100 000 ans nos ancêtres étaient moins beaux que nous ne le sommes. Ne peut-on affirmer que le tigre l’est plus que le tyrannosaure ? Pourquoi l’évolution de la vie est-elle un raffinement de la beauté ? Non, la vraie question est plutôt : « Pourquoi la beauté est-elle attractive ? »  Avant l’ultime : « Pourquoi la beauté existe-t-elle ?  Quelle est sa cause première ? »

 

Stupéfiante, la transmission par les ondes des messages les plus raffinés de l’Internet. Combien plus étonnante encore, la matière dont les propriétés la rendent possible.

 

dans les hauteurs des ondes pures

au-dessus du plafond l’azur

se chante

dans l’air que hante

le pilote de chasse en son entraînement

 

dans la pensée qui s’aventure

au sommet de sa tessiture

la voix

de son émoi

traverse la limite en son élancement

 

il faut bien pourtant redescendre

on ne peut étreindre en l’air tendre

l’amour

qui fond le jour

dans la nuit comme fuit le chant dans le silence

 

la voix qu’on ne peut plus entendre

pourtant résonne sous la cendre

des braises

lorsque s’apaise

dans le foyer du cœur   le feu de la fournaise immense

 

 

25 octobre 2008  

 

Nous autres humains, nous avons tous des Noirs pour ancêtres lointains. La bouteille à moitié pleine pour les Noirs d’aujourd’hui, c’est de pouvoir dire qu’ils sont fidèles à leur origine et que les Blancs sont des dégénérés. La bouteille à moitié pleine pour les Blancs et autres plus ou moins décolorés (ou mal cuits), c’est de pouvoir se féliciter d’avoir progressé dans l’évolution alors que les Noirs sont restés plus proches des primates. Darwin, c’est selon.

 

Les obsédés du cul (appelons un chat un chat) fouillent les autobiographies, en l’occurrence celle de Sœur Emmanuelle (après celle de l’Abbé Pierre) pour tenter d’y découvrir ce qui pourrait les affrioler (comme dans leur littérature de gare). Et quoi de plus émoustillant que le cul d’une religieuse pour des gens en rébellion contre un dieu babouin alpha grand maître des culs ? Mais après tout, si cela peut faire un succès de librairie, ce sera tout bénéfice pour les chiffonniers (de quoi faire glousser notre malicieuse coquine).

 

     tu verses tes dernières larmes bataviques

en dignité et grande retenue

dans le dépouillement qui livre au regard  nus

les membres frémissants de ton corps athlétique

 

ton port dit clairement ton nom scientifique

mais ton discours muet de bienvenue

est ici maintenant dans l’obscur inconnu

la présence attentive au cœur à cœur unique

 

à midi chaque jour je reviens prendre langue

m’entretenir de la menace exsangue

et de l’espoir déjà des bourgeons hérissés

 

l’annonce faite au fond de l’onde  de l’esprit

donne à tes pleurs un doute en l’incompris

de l’inégalité d’une amitié blessée

 

Dieu merci (Ah ah !), tu n’es ni omnipotent ni omniscient. Autrement  tu serais éternellement immobile (ce qui est fatigant) et tu ne pourrais t’étonner de rien (ce qui est lassant). Ta joie est de voir éternellement l’autre par poignées de milliards venir à l’être en ton vide et choisir son chemin dans l’inattendu de l’indétermination et de la liberté.

 

Penser que le matérialisme c’est l’avenir, l’humanité ayant enfin atteint sa majorité, c’est oublier que matérialisme et spiritualisme se côtoient depuis un certain temps. Les écoles grecques antagonistes d’Ionie et d’Elée au VI° et V° siècles avant notre ère en témoignent.

 

26 octobre 2008 

 

Comment à la fois soutenir que la terre peut nourrir dix milliards d’humains et affirmer que si tous les humains jouissaient de même niveau de vie que l’Occidental moyen actuel les ressources de la terre seraient rapidement épuisées ? Le développement durable est indissociable de la maîtrise mondiale de la démographie et de l’ économie. Une civilisation matérialiste en est très probablement incapable. Dans nos systèmes démocratiques, le salut spirituel de la majorité est la condition du salut matériel de tous. Pour sauver la planète, vive Aimer.

 

L’explication de la phylogenèse par l’œuvre conjuguée du hasard et de la sélection est une explication logiquement satisfaisante. Correspond-elle à la réalité ? La sélection n’est possible que si elle concerne une supériorité immédiate. Peut-on dire, par exemple, que la réduction des muscles de la mâchoire censée avoir permis le développement de la boîte crânienne du primate a constitué un avantage immédiat ? Le hasard est encore plus problématique. Le hasard mathématique est incohérent. La coordination de hasards censée avoir permis l’apparition de l’œil ne peut être elle-même le résultat d’un hasard mathématique. On est acculé à chercher ailleurs une explication dernière de la phylogenèse.

La vie en son actualité même est-elle explicable par le seul jeu physicochimique ? Il suffit de penser à ce qui se passe dans une cellule de notre corps en une minute : la coordination des mouvements des molécules dans le temps et l’espace dépasse l’entendement ; et la vie coordonne des milliards de cellules dans l’organisme. La théorie matérialiste en rend-elle compte ? Serait-elle viciée dans son principe par une conviction philosophique ? La théorie de la vie peut-elle faire l’économie d’un certain vitalisme ?

 

un merle puis deux puis trois

sur les branches nues se perchent

un instant et se dispersent

dans leur jeu du territoire

 

discrètes leurs masses noires

sont telles que l’on abstrait

de leurs formes le secret

vide qui se donne à voir

 

ce qui repousse et attire

ce qui lance et qui ramasse

en se disant dit l’espace

et l’inconnu qui s’y mire

 

grâce à leurs figures libres

leurs venues et leurs départs

le toi de chacun et l’art

dans le regard s’équilibrent

 

27 octobre 2008

 

Le mot « vitalisme » est un mot cabossé par l’histoire, mais il en faut bien un pour parler de ce qui dans le vivant n’est pas physicochimique. Ce « ce » fait sans doute partie intégrante de la matière après tout, et le matérialisme intégral devrait lui ouvrir la porte. Et si l’esprit était le secret dernier de la matière ? Nous voilà de retour dans l’animisme ? A moins qu’il ne s’agisse de l’intuition d’un spiritualisme intégral, à la fois immanent et transcendant au physicochimique, l’animant mais appelé à s’en affranchir.

 

Laisser faire les lois du marché, c’est se livrer à leur domination. Comment appeler cela libéralisme ? C’est une aliénation.

 

Est-ce une caricature de dire que 1989 a vu la défaite de l’égalité et 2008 celle de la liberté ? L’humanisme de la République les pense l’une avec l’autre, l’une en l’autre et chacune pour l’autre, mais elles ont jusqu’ici été vécues comme des ennemis à concilier plutôt que comme un couple uni et fécond.

 

Dans une humanité encore largement sous l’emprise du mythe du héros, la démocratie donne le pouvoir au meilleur communicant. La même force insaisissable qui produit pratiquement autant de femmes que d’hommes semble produire quasiment autant de convictions politiques de droite que de convictions politiques de gauche, et c’est la communication qui fait pencher la balance.

 

as-tu sur ma main posé ta main

un éphémère instant

il me semble

 

que mon sang de ton sang retient

un court frémissement

mon cœur tremble

 

n’est-ce déjà plus qu’un souvenir

dont je cherche à garder

la tendresse

 

que de t’aimer jusqu’à mourir

l’autre en moi à rêver

ne te laisse

 

tu n’es que d’aussitôt disparaître

Atalante tu fuis

les fruits d’or

 

et je sais que pour te connaître

il n’est de chemin que celui

de la mort

 

28 octobre 2008   

 

Aimer son prochain comme soi-même (Lévitique XIX, 18 ; Luc X, 27), n’est-ce pas faire au prochain ce que l’on aimerait qu’il vous fasse (Matthieu VII, 12) ? Yeshoua nous donne aussi à entendre que le prochain c’est tout un chacun, y compris l’étranger et l’ennemi (Matthieu V, 44). Tout chrétien est censé le savoir, même s’il ne voit pas toujours clairement que c’est impossible sans la grâce (Le bon Shakespeare le rappelle dans Peines d’amour perdues : « car tout homme naît avec ses affects, que ne maîtrise pas la force mais la grâce spéciale » (Acte I, scène I, v. 150s). Ce qui est encore moins clair, semble-t-il, chez nombre de chrétiens, c’est que cette grâce est liée par inhérence à la nature de l’amour qui doit inspirer la conscience et à la vie éternelle dont il constitue la substance (Luc X, 25, 28). Bien que l’on dise qu’il faille aimer l’autre comme soi-même, aimer ici ne peut vouloir dire qu’il faille d’abord s’intéresser à soi-même pour pouvoir ensuite s’intéresser à l’autre : il s’agit d’un amour totalement désintéressé. Paradoxe, s’aimer soi-même de cette façon, c’est n’aimer que l’autre, se décentrer de soi-même pour se centrer sur l’autre (Dans l’histoire récente de l’Occident, on observe, dirait-on, un redécouverte philosophique de ce mode de fonctionnement de l’être humain : le moi individuel des Lumières cartésiennes s’est transmué en moi relationnel dans le personnalisme du XX° siècle). Mais l’intuition de Yeshoua va plus loin que ce je-tu relationnel, car aimer est dans cette intuition une participation à Aimer. Aimer son prochain, c’est participer à l’amour que l’Eternel lui porte. C’est pour cette raison que l’amour du prochain c’est la vie éternelle.

 

mais tu m’avais cassé les dents

pour me faire honte et que l’étude

soit mon refuge pour toujours

 

tu ne m’avais laissé le temps

qu’entre elle dans la solitude

et le désespoir de l’amour

 

à te connaître intelligent

j’ai vu que ton amour élude

l’alternative et ses discours

 

au bout de la chair et du sang

l’esprit donne la plénitude

où la nuit épouse le jour

 

Quelle cohérence se cache dans l’esprit de ceux qui tout à la fois luttent contre l’avortement et pour la vente libre des armes ?

 

Ton dessein intelligent est trop intelligent pour ne pas rester anonyme et éluder sa récupération par les amateurs de pouvoir.

 

 

29 octobre 2008   

 

Qu’y avait-il de vrai dans l’animisme ? Que peut-on encore en tirer pour la connaissance de la matière intégrale ? Une recherche transdisciplinaire devrait en obtenir quelques lumières : ethnologues, historiens des religions, psychologues et psychanalystes, sociologues, linguistes, physiciens des particules, phytologues, éthologues…

Une pensée matérialiste ne peut évidemment voir dans l’animisme qu’une projection psychologique, mais en se débarrassant de ce préjugé principiel, on peut tenter de voir ce qu’il y aurait d’objectif dans la croyance aux âmes, aux esprits, aux divinités, aux génies, aux forces surnaturelles, au sacré, au mana, au numineux, au principe spirituel, à la participation totémique, aux pratiques magiques… On pourrait interroger les linguistes sur les données convoyées par des termes tels que psukhé, nous, dianoia, thumos, phrénes en grec, nefesh, ruah, neshama en hébreu, mens, animus, anima, ingenium en latin, mais aussi les termes similaires dans le maximum de langues de notre planète, afin d’y rechercher des intuitions parentes ; et puis les données les plus récentes de la microphysique.

Dans le fouillis des interprétations, on ne peut préjuger de celles qui ressortiraient d’une table ronde. Faisons ici l’hypothèse d’une inhérence de l’esprit à la matière, proche de ce que donne à entendre le « tout est sensible » de Pythagore et que chante Nerval dans ses « vers dorés » :

« A la matière même un verbe est attaché…

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres »

 

pourquoi faut-il que je taille mutile

la vie jaillissante des branches en leur exultation

j’enrage

 

cette géométrie aligne et trie

les formes d’harmonie que cette civilisation

encage

 

faut-il en gémissant pleurer le sang

des veines que massacre tranche   aveugle fruste

l’acier

 

c’est ma chair pourtant qui blesse cette chair

impuissante à crier sa douleur sur son lit de Procuste

sciée

 

ce mal est-il inné combien d’années

faudra-t-il à l’esprit enfin pour qu’il se trouve expert en la matière

muet

 

pour que tous les vivants main dans la main

concélèbrent les noces des droites et des courbes sur la terre entière

en paix

 

30 octobre 2008

 

Que dire à ceux qui démontrent l’immatérialité de l’âme et à ceux qui démontrent sa matérialité (c’est-à-dire son inexistence si l’on définit l’âme par son immatérialité) ? Qu’ils font la démonstration de l’inanité des démonstrations en ce domaine ? De quoi même est-on sûr de parler ? Aristote était convaincu de l’immatérialité des astres. Si l’on survole le paysage philosophique des derniers siècles, on y voit que la question de l’âme y demeure, et y demeure enveloppée de brouillards où chacun aperçoit ses fantômes (En haoussa, kourwaa signifie à la fois âme et fantôme, ce qui évidemment ne contribue pas à dissiper le brouillard).

 

ton lait qui peu à peu se diffuse candide

jusqu’à la brune  mère  me dira ta blancheur

 

ton sein immaculé m’éblouit  interdit

pendant toutes ces heures où tu nourris la terre

 

mais détournant les yeux je vois que tes beautés

nourrissent les couleurs de tes enfants splendides

 

n’est-ce pas qu’ils sont nés à l’appel de ton cœur

et qu’ils s’ouvrent ravis baignés de ta lumière

 

par une goutte vive de ton lait ne se perd

proposant ton bonheur à la foule des cieux

 

Quand on veut l’imposer, le bien n’est plus le bien. Car le bien c’est d’aimer, et aimer c’est la liberté (Que dire à ces demeurés qui veulent imposer la liberté ? Ils sont presque aussi pitoyables que ces religieux qui tuent ceux qui accusent leur religion d’être violente).

 

Aime de l’amour d’Aimer et tu sauras si oui ou non tu as une âme immatérielle et immortelle, mais tu sauras aussi que ce problème sera devenu le cadet de tes soucis, tout absorbé que tu seras par ton souci des autres et plongé dans la joie inaliénable qu’il te donnera.

 

Ecrire sans vergogne des poèmes vieillots, c’est se permettre des pieds de nez aux gourous des modes littéraires, ou bien se donner le snobisme d’un style rétro, ou bien constater que l’on écrit ainsi, que ça s’écrit ainsi et qu’on ne se sent pas tenu de le censurer, ou bien…

 

31 octobre 2007

 

Ces milliards de photons qui ici maintenant me permettent de voir ce papier, ces livres, cette table, tout ce que mes yeux souhaitent rencontrer, étaient il y a huit minutes à peine la face brûlante du soleil. Tout est merveille à qui se donne la peine de l’étude en écartant le ce-qui-va-de-soi de l’habitude.

 

Si le mot « dieu » n’était que cabossé, un carrossier habile pourrait peut-être le refaire, mais il est rouillé à cœur. Non seulement il a cessé d’être désirable, mais il est devenu indésirable (Certains chrétiens voudraient nous faire désirer leur Jésus Christ, mais Aimer n’appartient pas à la sphère du désirable et de l’indésirable, de la philia et du neikos d’Empédocle. Aimer n’attire ni ne repousse. Aimer se tient à la juste distance en son altérité de tendresse et de respect).

 

une marmite un matelas

une couverture peut-être

un enfant serré dans les bras

ou transporté sur les vertèbres

 

triste poésie de la guerre

où les cortèges de fuyards

sont faits d’aventures qui errent

entre patience et désespoir

 

nos vieilles quêtes de l’ivoire

se renouvellent hydres funèbres

et notre faim de territoires

perpétue le cœur des ténèbres

 

Yeshoua ne semble pas avoir attaché d’intérêt à l’immortalité de l’âme (nefesh, psukhé). Il parle plutôt de l’esprit (ruah, pneuma). Pour lui, Aimer est esprit, Aimer est agapè. Qui passe de la chair à l’esprit et de l’éros à l’agapè vit la vie éternelle. La dispute sur l’immatérialité et l’immortalité de l’âme est un leurre qui détourne l’attention de la vie éternelle à laquelle l’Esprit Aimer invite à participer.

 

Misère de la démocratie, où à coups de millions de dollars de communication on gagne des électeurs subjugués. Heureux ceux qui ont le sens de l’imparfait et qui acceptent que « la démocratie soit le pire des régimes politiques à l’exception de tous les autres. »

 

1er novembre 2008

 

Copule, le verbe être est un malin génie. Vaguement, nous le croyons monosémique, alors qu’il est polysémique en diable. Qu’y a-t-il de commun entre :

Nous sommes des enfants  

          Nous sommes des enfants terribles

Nous sommes libres

Nous sommes des lions

Nous sommes des aras

Nous sommes d’accord

Nous sommes lundi    

(etc., etc. : « je est un autre », « les choses étant ce qu’elles sont », « la terre est bleue comme une orange »…) ? Le verbe utilisé comme copule indique une relation, mais il existe mille sortes de relations, variant au gré des phrases où il est utilisé et des phrases qui les ont précédées, des personnes qui les ont prononcées et des personnes à qui elles s’adressaient…

Peut-être cette polysémie est-elle une des raisons (et des excuses) qui font que les chrétiens ne comprennent pas vraiment, pas tous en tout cas, ce que signifie « dieu est agapè », où le « est » exprime une identité, celle de l’intuition fondatrice de Yeshoua telle qu’elle apparaît dans l’Evangile (alors que dire « dieu est père » exprime une analogie).

Il faudrait aussi explorer la copule négative : Je n’est pas un autre, « les morts ne sont pas morts » (Birago Diop)…

 

Fête des ancêtres, pour ceux qui les croient morts comme pour ceux qui les croient vivants et pour ceux qui ne savent pas trop. Tous vont fleurir les tombes alors qu’elles sont toutes vides pour une intelligence lucide, qu’elle croie à la survie ou pas.

 

     les morts ne sont pas sous la terre

ils n’y ont laissé que leurs os

qui ne sont que des os et qui ne sont plus leurs

 

cherche-les dans ton cœur

cherche-les dans les eaux

du silence du vide où se dit l’univers

 

le vide du cœur est le vide

où vit l’amour qui te conçoit

avec tous les milliards qu’accueille l’infini

 

où jamais ne finit

le grand concert des voix

qui chantent le bonheur d’être l’autre limpide

 

les morts ne sont pas sous la terre

ils sont partout et nulle part

esprits avec l’esprit vif plus que la clarté

 

répandant la beauté

des baisers de son art

lumières pour les ombres ombres pour les lumières

 

« …et la mort m’est un gain » (Philippiens I, 21)

 

 

2 novembre 2008

 

Aimer libère de tant de choses : du mythe, du conformisme, de la domination et de la possession de l’autre par soi et de soi par l’autre. Aimer va jusqu’à nous déprendre de nous-mêmes.

 

Dire : je ne crois pas que dieu parle, ce n’est pas dire : je crois que dieu ne parle pas. Le « je ne crois pas » indique le rejet de la croyance, et ce rejet est ici affirmé comme essentiel parce qu’il touche au fondement du réel, au principe des principes, à l’être de l’être. On ne peut, en ce domaine, se contenter de croyance, même si on la qualifie de foi. Il faut une évidence ; c’est l’évidence des principes, qui ne sont pas plus objets de croyance que de démonstration (mais que les déductions et les applications confortent). Telle est l’infinité de l’être, que conforte l’évidence factuelle de l’infinité de l’espace et de l’infinité du temps.

 

que les souffles te parlent

ou que tu les ignores

regarde aussi souvent les choses que les êtres

 

le lait de la lumière les baigne de beauté

et qui sait si ce n’est le regard des ancêtres

 

peut-être glisse-t-il

sur toutes les surfaces

 

sur les roches patientes où la patine tète

sur l’écorce des troncs et la peau des feuillages

sur la plume et le poil et sur la robe nue

de la chair où se posent émus leurs longs baisers

 

ils mêlent au soleil le lait de leur tendresse

pour faire à leurs enfants d’éternelles promesses

 

les souffles sont muets

la lumière se tait

mais l’ombre et le silence

sont leur belle présence

 

Le peintre réaliste ne voit pas les collines, les arbres, les visages… Il ne voit que des formes et des teintes. Il réapprend l’ignorance de l’enfance ; l’utile ne l’intéresse pas lorsqu’il se voue à la beauté…

 

3 novembre 2008

 

Pour le peintre de natures mortes, le fruit ni ne se mange ni ne meurt. Il vit sa rondeur et sa couleur pour l’œil qui s’en réjouit.

 

Dire « je suis pécheur dès le sein de ma mère » relève de la croyance au péché originel. Pour qui comprend l’évolution des espèces, ce « péché » est l’héritage de l’hérédité animale. C’est l’état de l’humain premier, du premier Adam, de celui que Paul appelle l’homme psychique, fait d’un corps animal / animé (soma psukhikon). Mais l’humain dernier, l’Adam dernier, est fait d’un corps spirituel (soma pneumatikon). Il semble bien que pour Paul le problème de l’immortalité ou de l’immatérialité de l’âme (de la psukhé) ne se pose pas. Le cœur de son message, on s’en douterait, est lié à la vie éternelle, au partage de l’Esprit qui est Aimer (du Pneuma qui est Agapè). Comme pour Yeshoua « c’est l’esprit qui donne la vie » (Jean VI, 63), pour Paul « l’Adam dernier est un esprit qui donne la vie » (I Corinthiens XV, 44ss), la vie éternelle d’Aimer.

 

Les descendants d’esclaves africains qui ne cessent de réclamer justice pour ce qu’ont subi leurs ancêtres ignorent-ils que l’esclavage se poursuit tranquillement en Afrique (au Mali, en Mauritanie, au Niger, au Nigeria…) ? Les devoirs de mémoire jouent ici et là le rôle de boucs émissaires ; on peut au moins le soupçonner et se demander si nous ne cherchons pas souvent à noircir l’autre pour nous blanchir nous-mêmes (Entre autres exemples, nous nous souvenons d’Oradour-sur-Glane pour oublier nos massacres en Indochine, en Algérie et ailleurs). Celles et ceux qu’inspire l’altérité positive se demandent d’abord en quoi ils sont encore enclins au vieux rite émissaire de l’humain premier et à quel point ils le pratiquent. On ne se débarrasse pas de ses gènes, on en neutralise la puissance par le don de l’Esprit.

 

cette pomme résiste au regard prédateur

à la faim du besoin au désir du plaisir

 

elle s’offre en sa forme et ses teintes se tendent

pour la fête du sens et la réjouissance

 

sa sphère piquetée

est l’écho écarté

de l’histoire où l’infime

se répand dans l’abîme

 

ma semblable ma sœur d’un regard tu me dis

qu’une unique musique voyage dans nos cœurs

 

que jamais ne t’enclose

la main où tu te poses

 

4 novembre 2008

 

Vouloir équilibrer, concilier la chair et l’esprit, c’est oublier la dynamique du temps, peut-être parce qu’on ne veut pas vraiment prendre la mort en compte. Il ne suffit pas de reconnaître l’existence de l’esprit, de refuser le matérialisme ; il faut aussi reconnaître son essence. Dans l’intuition de l’altérité positive, l’esprit est participation à l’Esprit, et l’Esprit est l’Infini Aimer. La dynamique de l’humain, Paul en avait bien conscience après Yeshoua, c’est de passer de la chair à l’esprit, de l’Adam premier à l’Adam dernier (I Corinthiens, XV, 45), et d’accéder ainsi à la vie éternelle.

 

cette eau banale que tu bois

machinal et si quotidien

ne vois-tu pas qu’elle a le droit

elle aussi d’être plus que rien

 

chacune de ses molécules

est autre qu’addition chimique

son âme vive y articule

trois âmes qui la font unique

 

chacune vit une aventure

et la raconte à  ses voisines

espérant ce que le futur

lui abandonne en sa gésine

 

si faible que soit sa conscience

elle est l’hôtesse d’une vie

dont la promesse en toi fait sens

lorsque tu accueilles l’esprit

 

salue son aimable passage

étonne-toi de ses faveurs

et dans la poursuite des âges

sache comme elle vivre l’heure

 

hier aujourd’hui et demain

en ton corps les eaux qui te font

être   renouvellent sans fin

l’universelle communion

 

Le monde des idées de Platon n’est pas un monde en l’air, autosubsistant. C’est l’expression de la science de l’Infini. Tous les êtres, ceux que nous connaissons dans notre univers et ceux que nous ne connaissons pas, ou si peu, sont connus de l’Intelligence Infinie (la matière en particulier, que continue d’explorer notre science de l’infime). La réminiscence platonicienne, qu’importe son masque mythique, est une figure du travail de l’intelligence humaine cherchant à découvrir le réel. Dans cette perspective, le savoir n’est pas création mais invention, mise au jour du réel.

 

5 novembre 2008

 

enfin le blanc se teinte d’ocre

l’esprit de la famille humaine

réhabilite le médiocre

plus fort que l’amour et la haine

 

les marches jamais ne finissent

quarante ans et puis quarante ans

pères et mères filles fils

il faut donner du temps au temps

 

la civilisation métisse

après trois mille années d’histoire

l’Egypte à nouveau pour nous tisse

chaîne et trame un nouvel espoir

 

Avec l’altérité positive, la prison se mue en hôpital. L’espace-temps de la punition, accommodement de la vengeance, devient un espace-temps de la réhabilitation, accommodement du pardon.

 

« Il faut croire au doute » (Alain). Formule polysémique, si raccourcie. Stimulante : croire au doute, c’est douter de la croyance. Croire, c’est ici penser  en éliminant ce que le croire a de déraisonnable. Et de non évident. Puis-je dire que je crois qu’il y a une voiture devant moi lorsque je vois une voiture devant moi. Je me fie instinctivement à l’évidence de mes sens (et bien m’en prend), même si en réfléchissant je puis me dire que je ne la vois pas tout à fait de la même couleur que son propriétaire, etc. Mais dans nombre de domaines, nous en sommes à  décider et agir sans évidence. En politique, en économie, dans nos relations avec nos proches même, il y a presque toujours des peut-être. Pourtant, encore une fois, il nous faut pour l’essentiel une certitude, et si nous n’avons pas d’évidence rationnelle, nous avons recours à la foi, à la croyance, provisoirement. Avant que l’honnêteté de la raison ne nous incite à douter de notre foi, à rechercher la vérité première.

 

Comment peut-on parler de phénomène acausal ? Le principe de causalité ne serait-il pas une évidence pour tous ? Est-il si dérangeant pour le matérialisme que le matérialisme en vienne à lui donner des exceptions, à refuser par exemple de voir qu’il y a plus dans une molécule que dans les atomes qui la composent, que les « propriétés émergentes » de la matière ne peuvent être que le signe d’une causalité cachée.

 

Le nouveau président des Etats-Unis est aussi blanc que noir et aussi noir que blanc. C’est selon.

 

6 novembre 2008

 

Découvrir que « la chair est triste » peut devenir une invitation à vivre de l’Esprit.

 

Les phénomènes qui évoquent la synchronicité jungienne sont parfois d’une telle précision que l’on en vient à penser à la présence d’un être intelligent aux commandes éphémères de notre inconscient et de nos nerfs. Un être intelligent et bienveillant, souriant avec humour pour nous faire signe, se signaler à notre attention.

L’acausalité dont parle Jung dans son étude de la synchronicité est une absence de cause physique, non l’irrationnelle absence totale de cause.

 

bourdonne haie de fleurs tardives

l’automne

rassemble un peuple qui s’active

accouru sur l’air qui transporte

ses forces vives

 

sais-tu pourquoi tu apparais

vêtue

ainsi de ce parfum discret

à l’heure où se ferment les portes

sur le secret

 

lorsque la narine abeille ivre

dessine

les arabesques où l’air délivre

l’espace inconnu tu m’exhortes

à le suivre

 

N’oublie pas ce que tu dois à tes ancêtres, à tes père et mère, à ta mère surtout, que tu la croies vivant ou non de la vie éternelle. Médite et fais-t’en un souvenir vivant qui retentisse dans ta chair et tes os. Ne les lui dois-tu pas ?

 

« Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse XVII, 1). Cette perfection n’est autre que celle de l’être en présence de qui il invite à marcher : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait », lui qui « fait briller le soleil et tomber le pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu V, 48, 45), lui qui est « bon pour les ingrats et les méchants » (Luc VI, 35). C’est la perfection de l’agapè universelle, en participation à l’être de l’Etre. C’est la vie éternelle.

 

7 novembre 2008

 

Pourquoi s’est-il effacé, ce sens premier du latin mediocritas, quelque temps consacré par l’idéal rhétorique de l’aurea mediocritas ? Médiocrité a pu signifier modération, mesure, juste milieu. Lui a-t-on préféré une excellence qui est un excès, une hauteur dominante encline à la domination ?

 

Si Hitler avait gagné, il aurait, dit-on, rétabli l’esclavage (comme notre glorieux Napoléon). Les Slaves seraient redevenus les esclaves des Germains. Ce qu’il y faut comprendre, c’est que notre instinct esclavagiste demeure. L’humain premier veut dominer et posséder. La vie conjugale, en France comme ailleurs, en témoigne : la violence de l’altérité négative ne cesse d’y reparaître (c’est moi que j’suis l’chef). En politique ne cesse de repousser l’hydre immortelle du désir d’une société de très riches et de très pauvres, de maîtres et de serviteurs (gentiment assurés d’un plein emploi guetté par la loi d’airain). Les témoins de l’humain dernier devraient en prendre conscience et lutter (avec leurs armes propres, cela s’entend).

 

si les consonnes sont des formes

et les voyelles des nuances

cela transforme nos gosiers

en cousins des illuminés

 

pourtant si en les modulant

on peut des unes et des autres

faire une famille étendue

l’innombrable peuple des teintes

et des lignes dans la nature

leur fait faire piètre figure

 

les bruits de la littérature

ne deviennent vraie mélodie

pour le regard que par la vie

du sens qu’y met l’intelligence

 

en décomposant la lumière

la poésie la recompose

et donne ainsi de voir les choses

en leur innocence première

 

Comment peut-on remarquer les phénomènes de synchronicité si on les croit impossibles ? Le dieu hasard rend les matérialistes aveugles et sourds.

 

8 novembre 2008

 

Etes-vous pro-Palestinien ou pro-Israélien ? Pro-Tutsi ou pro-Hutu ?… D’abord, il ne s’agit ici ni de « vous » ni de « moi », ni de « il » ni de « elle », mais de l’altérité positive, de l’agapè, d’Aimer. Ensuite, Aimer ne connaît pas en ce domaine de « ou » disjonctif. Aimer ne fait pas acception de personne. Aimer propose sa sollicitude à toute créature. C’est dans sa nature, pourrait-on dire en notre pauvre langage. N’est-ce pas l’intuition de Yeshoua, ô chrétiens qui vous en réclamez ? Lorsqu’il dit que pas un moineau ne meurt sans que le père céleste ne soit concerné (Matthieu X, 29), il donne à entendre ce souci. Aimer s’intéresse également au prédateur et à la proie, etc. Mais il respecte l’indétermination et la liberté de tous les êtres.

Aimer aime chaque conscience autant que chaque autre, autant celle, disons, de G.W. Bush que celle de Oussama Ben Laden, et il nous invite à partager cet amour. Pourtant, s’il « fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes », il est pour la justice contre toute injustice, pour la communion contre toute domination et possession. Il invite chacun à la justice envers tous, mais encore une fois Aimer est liberté et ne peut forcer aucune conscience.

 

Comment a-t-on pu affirmer que nous ne pouvons avoir aucune expérience de l’infini et qu’il ne peut être qu’une idée innée ? Il ne nous faut pas beaucoup d’imagination pour comprendre que l’espace est infini, que la suite des nombres est infinie ; il n’est pas besoin de beaucoup de réflexion pour comprendre que l’être n’a pas pu commencer. Peut-être faut-il seulement admettre que notre être, parce qu’il est être, ne peut échapper au principe de contradiction. Et pourtant des philosophes ont pu affirmer l’existence du néant. Comment cela est-il possible ? Sont-ils victimes des mots ?

 

nous étions tous à cet instant

le point infiniment brûlant

 

en reste-t-il un souvenir

dans l’interminable soupir

que pousse la respiration

de l’univers en expansion

 

quelle secrète parenté

la particule en liberté

préserve au sein de la conscience

avec les milliards de l’immense

 

garde au moins en l’imaginant

ce rêve fou toujours vivant

 

9 novembre 2008

 

Maître-disciple, disciple-maître. Toute chargée d’affects moteurs, c’est une relation de l’humain premier. La figure de la relation père-fils, fils-père, souvent employée pour la décrire, invite au dépassement. Si le disciple accède à l’humain dernier, si du moins il chemine vers lui, il ne peut que tôt ou tard la dépasser, atteindre sa majorité, rejoindre comme Yeshoua l’Esprit avec qui il n’y a plus ni mères ni frères (Marc III, 33ss), ni pères ni fils de chair, mais Aimer qui s’efface pour l’autre en tendresse et respect.

Les affects que mobilise la relation maître-disciple, disciple-maître peuvent servir de mise en route dans la recherche du réel, dans la quête du vrai, du beau, du bien ; ils doivent finalement atteindre leur but en passant le relais à l’esprit.

 

si rose ta senteur

dit la vérité de ton cœur

ta robe de beauté

annonce ta sincérité

 

si proche que ma bouche

d’un baiser à peine te touche

ce n’est qu’en mon regard

que ton âme se donne à voir

 

si vive qu’elle blesse

l’épine où jamais tu ne cesses

ce qui repousse attire

dit à l’esprit de consentir

 

si en ton éphémère

vient se réjouir la lumière

lorsque de disparaître

vient l’heure je veux chanter l’être

 

Aimer n’est ni israélite, ni chrétien, ni musulman, pas plus qu’hindou, bouddhiste, shintoïste, animiste…, ni non plus politiquement de gauche, de droite ou du centre. Aimer invite toute conscience, quelles qu’aient pu être sa croyance, sa foi, ses convictions, à aimer, à entrer en communion avec toute autre conscience, mais aussi avec toute eccéité de l’univers, de la plus infime particule au cosmos total, en passant par chaque atome, molécule, cellule, végétal, animal. Bref, à partager sa vie éternelle.

 

Il fallait bien que Yeshoua jouât au maître pour inviter des disciples à découvrir Aimer ; il devait cependant savoir qu’une fois sa tâche accomplie il serait bon pour eux qu’il s’en allât (Jean XVI, 7), les laissant à l’Esprit et leur laissant l’Esprit, qui n’est que d’Aimer, sans autorité, sans transcendance, mais liberté, égalité, fraternité universelles.

 

10 novembre 2008

 

Si Yeshoua est si présent ici, c’est d’abord parce que cette pensée est née dans le christianisme et s’en est nourrie aussi longtemps qu’elle a pu, qu’elle ne s’en est écartée que  lorsqu’elle s’est sentie écartelée par la contradiction qu’elle y découvrait entre l’agapè et le messianisme, mais qu’elle continue de percevoir, qu’elle perçoit en fait toujours plus clairement la justesse de l’intuition de Yeshoua en son accord avec la vision de l’être qui apparaît dans la confrontation de l’être infini et des êtres finis (vision qui se résume ici au mieux ou faute de mieux dans la spiritualité de l’altérité positive).

Il est probable que si cette pensée avait été nourrie de culture juive, musulmane, hindoue, bouddhiste…, elle y aurait découvert l’expression plus ou moins claire et juste de cette même vision de l’être. De même si elle avait été abreuvée de Platon, de Montaigne, de Marx, de Bergson…

Lorsqu’on a l’évidence que l’altérité positive d’Aimer est le secret de l’être, et de l’humain dans l’être, on ne peut que se sentir invité à la proposer à tous en découvrant en eux sa secrète présence. Existe-t-il des musulmans, des bouddhistes, mais aussi des chrétiens… qui cherchent à mettre au jour cette vision dans leur foi ?

 

Le style doit-il être une des préoccupations premières de celles et ceux qui veulent répandre leurs idées ? Lirait-on encore autant Pascal ou Nietzsche s’ils n’avaient pas si bien écrit ? Yeshoua aurait-il eu autant de succès auprès des foules s’il n’avait été celui dont on disait : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean VII, 46) ?

Ambiguïté de la rhétorique, et de la beauté même : elles peuvent servir toutes les causes. En lui-même pourtant, le beau est frère du vrai ; la vérité authentifie la beauté :

 

« Combien plus belle apparaît la beauté

En ce doux ornement que fait la vérité.

Juste apparaît la rose mais bien plus juste encore

En la douce senteur qui en elle prend corps »

Shakespeare, Sonnet LIV

 

Si le maître Socrate invitait son disciple à tirer de sa propre pensée la vérité du réel, n’est-ce pas parce qu’il croyait à ce monde des idées où chacun peut avoir accès par la réminiscence ?

 

 

11 novembre 2008

 

Aimer ne nous demande pas de l’aimer, ce serait contradictoire : Aimer vit pour l’autre. Aimer ne fait que nous inviter à partager l’amour qu’il a pour l’autre.

 

« Morts pour la Patrie » ? Sinistre tromperie. Les guerres sont affaire de possession et de domination, et l’on fait croire aux pauvres bougres que l’on envoie se faire tuer qu’ils défendent leur mère. Si l’on croyait au diable, on l’entendrait ricaner derrière les monuments aux morts. Le plus terrible, c’est qu’il faille se défendre si l’on est attaqué, tuer tout en répétant avec conviction le « tu ne tueras point ».

 

L’acte de lecture de l’humain dernier ni ne possède ni n’est possédé : il ne cherche pas la jouissance pour soi-même mais la réjouissance en l’autre. L’acte de lecture ni ne domine ni n’est dominé : il cherche à reconnaître l’autre.

Il est une lecture des textes sacrés (et l’on sacralise les textes des auteurs que l’on héroïse) qui aliène par une soumission inconditionnelle. Mais cette lecture peut se retourner en un rejet violent de désaliénation (philia et neikos s’interpellent).

 

Aimer ne demande pas la soumission, Aimer invite à la conversation.

 

comme la pelure ordinaire

d’une pomme que l’on dépose

et qu’aussitôt l’on recompose

en une sculpture éphémère

 

les feuilles achevées s’adonnent

au jeu renouvelé de l’art

sous la main sûre du hasard

dans les bourrasques de l’automne

 

si partir c’est mourir un peu

et que l’espace avec le temps

offrent sa chance au changement

accueille le couteau du jeu

 

réjouis-toi de te défaire

de ta peau de ta chair et ose

entrer dans la métamorphose

qui t’emmène vers la lumière

 

Si, après avoir fait de la poésie une peinture, on a fait de la peinture une poésie, quelle inspiration peut guider la main du peintre devant son objet ?

 

12 novembre 2008

 

La guerre appartient au monde de l’humain premier gouverné par les forces de possession et de domination, de la philia et de la nikei qui régissent l’évolution de la matière et de la vie. L’humanité, en chacune des consciences qui la constituent, poursuit cette évolution dans la continuité-discontinuité. La tâche de ses sages est de comprendre en quoi la discontinuité animal / humain est celle du passage progressif d’un humain premier à un humain dernier, d’une altérité négative de possession et de domination à une altérité positive de communion.

L’évolution du droit de la guerre au XIX° et au XX° siècles témoigne de cette compréhension, mais les faits témoignent de la lenteur des progrès de l’humanité comme espèce. Chaque individu doit comprendre que l’humain premier continue de l’habiter alors qu’il aspire à son statut d’humain dernier indissociablement pour lui-même et pour tous les humains.

 

géométrie diurne

l’angle droit règne sur la chambre

et j’ignore la profondeur

où il inscrit ton âme ronde

 

géométrie nocturne

les courbes du bocage cambrent

et déroulent en extérieur

les arabesques de tes ondes

 

en cette alternative

où s’avance le pèlerin

tes yeux choisissent de s’ouvrir

et de se fermer tour à tour

 

maîtresse relative

ton âme cherche son destin

dans les formes qu’à revêtir

tu découvres dans ton séjour

 

Si la tradition soufie est « le cœur de toutes les religions et le chemin intérieur de toutes les sagesses », elle doit être proche d’Aimer. Mais l’amour pour son dieu du soufi qui reste fidèle à l’islam orthodoxe de la soumission conduit à l’extinction, à l’anéantissement, à la décréation plutôt qu’à la fusion hindoue ou à la communion chrétienne. Qui sait cependant ce que vivent les soufis en leur diversité ? La recherche continue de l’attention à la présence d’Allah ne peut que mener à l’intuition vraie de sa réalité.

 

13 novembre 2008

 

Sera-t-il bientôt évident que la croissance est devenue une fuite en avant, le train fou du désir infini lancé sur une voie de garage ? L’objet du désir infini ne peut être que spirituel, mais le matérialisme s’est condamné à s’aveugler sur cette vérité.

 

Cherches-tu à être prêtre ? A être prophète ?

La prêtrise est un pouvoir. Dans l’Eglise romaine, c’est d’abord le pouvoir du Christ censément transmis dans la succession apostolique par le sacrement de l’ordre, c’est-à-dire du sacerdoce, c’est-à-dire de la prêtrise elle-même. Les sacrements sont tous des pouvoirs : le baptême, qui efface le péché originel ; la pénitence (ou réconciliation) qui efface les péchés ordinaires, l’eucharistie surtout, le plus extraordinaire des pouvoirs puisqu’il transforme, transsubstantie du pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ. Les sacrements sont des pouvoirs rituels associant le geste et la parole. Ils sont fondés sur le mythe fondateur du sacrifice de la croix qu’ils ont le pouvoir sacerdotal de réactualiser dans des liturgies tournées vers le passé. Ils se subsument dans le pouvoir spirituel, pouvoir qui s’étend à la hiérarchie sacerdotale. Terrible illusion puisque l’esprit n’est pas un pouvoir.

La prophétie, elle, sait qu’elle n’est pas un pouvoir. Le prophète est un être inspiré, un être de l’esprit. Encore une fois l’esprit est un être sans pouvoir et sur qui l’on est sans pouvoir. L’esprit inspire, c’est son agir. Mais c’est l’esprit d’Aimer, il ne fait qu’un avec Aimer. C’est Aimer en tant qu’il inspire les consciences qui acceptent son invitation à la vie éternelle, à la vie d’Aimer qui est souci de l’autre et réjouissance en l’autre. Chercher à être prophète, et toute conscience peut le devenir, c’est ici accueillir l’esprit d’Aimer, participer à sa vie et ainsi agir pour la spiritualisation de l’humanité.

La prêtrise revient à la source, la prophétie va vers l’océan. La prêtrise croit à l’Eternel tout-puissant, la prophétie vit de l’Eternel tout-aimant.

 

lorsque la main joue avec les pelures

de la pomme écorchée

le regard fasciné

la guide en leurs métamorphoses

 

les formes infinies qui se proposent

s’arrangent réarrangent

comme des légions d’anges

de la beauté en uniques figures

 

les souffles qui disposent les nuages

sont la main le regard

qui s’appliquent à l’art

toujours nouveau des formes fantastiques

 

et tu leur donnes la réplique

en des jeux d’écriture

où l’art et la nature

procurent à l’esprit d’autres visages

 

14 novembre 2008

 

Soumission au désir, soumission du désir.

L’humain dernier ne se soumet ni ne soumet ; il se fait des amis de tous les êtres, que ce soient les forces du monde ou les consciences. L’humain premier est soumis à la possession et à la domination, il est la proie de Vénus et de Mars. La dynamique de l’humain, du premier au dernier, est celle d’une libération progressive par l’agapè et pour l’agapè, libération qui doit, idéalement, être achevée à la mort. C’est le passage de ce que la Bible appelle la chair à ce qu’elle appelle l’esprit, le passage de l’Adam premier à l’Adam dernier (I Corinthiens XV, 45s). Paul partageait cette intuition de Yeshoua, et il ne cessait d’exhorter à ne plus vivre selon la chair mais selon l’esprit de l’Eternel Aimer (Romains VIII, 12-16 ; Galates V, 16-25) L’intuition raisonnée de l’Etre comme Agapè semble proche de celle de Yeshoua.

 

Une éthique construite contre une autre éthique en demeure dépendante, tout comme demeure dépendante une philosophie fondée en opposition à une autre philosophie. Une pensée et un agir libres ne peuvent se fonder que sur une intuition intérieure. On peut ensuite réfléchir, étudier et dire en quoi cette intuition diffère d’autres intuitions, en elle-même et en ses inhérences éthiques et philosophiques.

Seuls une éthique et une philosophie, une pensée et un agir fondés sur une intuition personnelle permettent d’accéder à la liberté dernière.

 

les veaux qui meuglent leur misère

dans la prison des batteries

sont bien pour leurs propriétaires

monsieur Descartes des machines

inventées par votre folie

 

que puis-je faire sinon gémir

quand leur torture me déchire

les entrailles puis m’abstenir

de manger du veau et partir

en guerre contre la machine

 

quand allons-nous retrouver l’âme

des pierres des arbres des bêtes

et partager le feu et l’air

l’eau et la terre et l’aventure

de la vie de la mort en fête

 

15 novembre 2008

 

impromptu le pivert

rend visite au jardin pour la première fois

ou est-ce moi

qui n’ai pas été attentif à l’éclair écarlate de ses passages solitaires

 

la noblesse lointaine

des échos clairs de ses appels au fond des bois

lance l’émoi

d’une cour en attente si longue enfin de la venue d’une invisible reine

 

l’empreinte en la mémoire

de sa rare beauté ici revisitée

me donne à voir

à entendre plus claire partout ta présence lumière et silence en ce vide éternel

 

Aimer son semblable

Le semblable n’est pas plus l’ennemi de l’autre que la chair ne l’est de l’esprit. Leur relation se comprend dans la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier. L’exemple choisi par Yeshoua dans sa parabole du Bon Samaritain est éclairant : si le Samaritain prend soin du blessé inconnu, c’est qu’il est saisi de compassion, « pris aux entrailles » (Luc X, 33). Par sympathie et empathie il imagine, ressent, vit la souffrance et la misère de l’autre parce que l’autre lui est semblable. La similarité est une pierre d’attente de l’altérité positive, le semblable est une invitation à l’autre.

Reste que tous ne répondent pas à cette invitation. Réalité et mystère de la liberté, dans la parabole deux voyageurs sont passés près du blessé avant le Samaritain et ils n’ont rien fait. Par ailleurs la com-passion du semblable ne suffit pas pour accéder à l’altérité positive en sa perfection. Comment pardonner à l’ennemi, au tortionnaire, au spoliateur, au dominateur, au violeur, au tueur… ? Paul reconnaît son incapacité, son impuissance : « Vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir » (Romains VII, 18). Il y faut la force de l’Esprit, l’accueil du Don de l’Eternelle Agapè. Et l’Esprit n’est pas refusé aux consciences qui Le demandent (Luc XI, 13).

 

Imaginer Aimer en Âme du monde donne à sa présence cette intimité du plus intime dont parle Augustin.

 

16 novembre 2008

 

Faut-il supprimer la compétition à l’école afin de préparer le monde idéal de l’humain dernier exempt de possession et de domination ? Les jeunes qui entreraient dans la vie sans savoir que la compétition les y attend ne risqueraient-ils pas de se faire écraser et avaler ? La continuité – discontinuité de l’évolution devrait nous éclairer. Nous aspirons à un monde nouveau, mais notre vieux monde de l’évolution animale continue sur sa lancée d’être un monde de la sélection du plus apte.

L’éducation que donnent la famille et l’école devrait préparer les jeunes consciences à entrer dans ce monde où règnent la domination et la prédation. Elle devrait leur présenter l’idéal de l’agapè, avenir de l’évolution ; elle devrait leur apprendre, non seulement à ne pas se comporter en rivaux de leurs compagnons, mais à aimer jusqu’à leurs ennemis et à les inviter à l’agapè en leur résistant. L’école devrait apprendre aux jeunes l’agapè de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, mais aussi la résistance aux forces de l’amour possessif et de la haine dominatrice présentes en eux et en tout être humain. Elle devrait montrer aux jeunes en quel monde ils se préparent à entrer afin qu’ils y puissent être « sagaces comme des serpents et simples comme des colombes » (Matthieu X, 16).

 

Comment imaginer le monde autrement qu’à l’échelle où nos sens nous le donnent de percevoir ? Comment l’imaginer à l’échelle de l’infime, à l’échelle de l’ultime ?

 

comme un soupir la fumée se dissipe

et se fond dans l’air et l’espace

qui sait si lorsque tu respires

le souffle qui nourrit ton sang

n’est pas un peu celui de dix mille parents

 

qui sait aussi de quoi les protéines

de tes neurones se sont faites

ici qui en toi imaginent

les innombrables vies infimes

de ce qui fut hier et qui sera demain

 

crois-tu que ce qui pense ce qui pense

puisse vraiment se satisfaire

sans ton esprit d’une matière

qui s’agrège se désagrège

et fumée de fumée se disperse et s’assemble

 

17 novembre 2008

 

Faut-il s’étonner que l’on compare ou associe la vérité et la beauté ? La vérité est une relation d’altérité : le juste rapport entre le réel et la perception que l’on en a (Ce que je sais est vrai s’il correspond à la réalité). La beauté est une relation d’identité : le juste rapport entre les parties et le tout (Si une chose forme un tout harmonieux, elle rayonne : integritas, consonantia, claritas, disait Thomas d’Aquin). Est-ce alors la justesse qui fait que l’on valorise la vérité comme l’on goûte la beauté ?

 

Si la justesse de la beauté est comparable et associable à la justice des rapports entre les humains et entre les humains et le monde, on peut dire que l’éducation esthétique et l’éducation éthique sont cohérentes.

 

Comme on compare la communication du gouvernement à celle de l’opposition, on compare la communication de l’accusation à celle de la défense ; on s’interroge alors sur ce qu’est la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

 

comme un enfant qui dans l’arbre se pose

et sent en lui que douce se balance

la branche émue par les souffles qui passent

et que soupire un moment le feuillage

 

un vieillard en son rêve oublie son âge

et s’imagine debout dans l’espace

que l’infini se mêle en tous ses sens

au parfum qu’y diffuse   l’universelle rose

 

On peut méditer et disserter sans fin sur le principe de la beauté et sur les relations qu’elle entretient avec la nature et avec l’art. On ne peut la connaître sans la ressentir : elle est d’ordre esthétique. Et l’on s’efforce de la ressentir si on la juge essentielle à la vie.

 

Certains pensent que l’art est inséparable de la vie. Certains pensent qu’il est fait pour s’effacer devant la vie qui l’appelle à l’être ; d’autres que la vie prend en lui son sens ou l’y découvre.

 

L’artiste est un hypersensible qui découvre dans la nature ce que personne encore n’y avait vu. Pour P.B. Shelley, « la poésie écarte le voile de la beauté cachée du monde en faisant perdre aux objets familiers leur familiarité… Etre poète c’est saisir le vrai et le beau, c’est-à-dire le bien de la relation qui unit un être à la perception que l’on en a et la perception que l’on en a à l’expression que l’on en donne » (Défense de la poésie).

 

18 novembre 2008

 

Une économie où la liberté permet aux riches d’appauvrir les pauvres et aux forts d’affaiblir les faibles est une économie de l’humain premier. La présenter comme une modernisation est une imposture. Elle ne peut se proposer comme une modernisation que par un artifice de communication qui s’appuie sur la valeur affective positive du terme « moderne » et sur celle, négative, des termes auxquels il s’oppose dans notre vison dualiste du monde : « dépassé », « vieilli », « obsolète », « périmé », démodé », « caduc », « ringard ».

On peut, si l’on veut, tenter de débarrasser le terme « moderne » de ses affects en distinguant entre une modernisation négative et une modernisation positive. La modernisation positive est l’œuvre de l’altérité positive ; elle conduit à la prise en compte et en charge de l’autre dans l’esprit de l’humain dernier.

 

ce vide ici qui vibre de ses dix mille ondes

donne à l’intelligence qui le pense

le sens de ta présence au monde

 

au silence immobile où se tend le désir

de te savoir sans cesse auprès de moi

il prie de ne jamais finir

 

quelle antenne nouvelle   saura te reconnaître

en l’infra de l’infra sur quoi tu fondes

l’autre émerveillé de ton être

 

ce qui aspire en moi à vivre en dilection

espère libre en son dernier soupir

atteindre enfin sa perfection

 

Le regard qui d’instinct repère et corrige en imagination les imperfections des objets sur lesquels il se pose est un regard habité par la beauté idéale. Cette « idée de perfection » ne peut être une abstraction des objets d’expérience, tous imparfaits, et l’on est conduit à penser qu’elle est innée (nos modernes préféreraient sans doute dire qu’elle est acausale).

 

L’éducation des jeunes devrait inclure une initiation à la communication et à tous les artifices qui lui permettent la possession et la domination en douceur des moins favorisés de la nature et de la culture.

 

19 novembre 2008

 

Si nous présumons d’Aimer qu’Elle / Il est un être parfait, ce n’est pas en raison de son infinitude mais de l’harmonie de son être, si parfaite que ses attributs sont inhérents les uns aux autres et à leur ensemble (ainsi sa beauté est-elle indissociable de son agapè), alors même que cette perfection demeure pour nous inconcevable en raison de son infinitude.

Nous connaissons cet infini de l’être comme Agapè par l’existence de notre être fini qui ne peut rien apporter à l’être infini puisque l’être infini inclut nécessairement la totalité de l’être et que nous ne pouvons exister que par participation à son être de par sa volonté d’altérité positive de nous faire exister.

 

Il est sans doute aussi dangereux pour un scientifique de s’aventurer sur le terrain de la philosophie qu’à un philosophe de s’aventurer sur le terrain de la science. La recherche du réel requiert cependant que l’on courre ce danger. L’échange transdisciplinaire entre philosophes et scientifiques de toutes disciplines y obvie.

 

Si le déisme est inhérent à la pensée de Descartes, on ne peut se réclamer de sa philosophie et récuser le déisme. On échappe à ce dilemme en faisant table rase de la pensée de Descartes, ce qui est rester fidèle à sa méthode.

 

Ces jeunes et ces moins jeunes qui se livrent à l’ivresse de l’alcool, de la drogue, du rythme obsédant, du sexe débridé, du jeu hypnotisant… n’ont-ils jamais entendu parler de l’esprit qui les invite à sortir de l’humain premier et à se mettre en marche vers la joie ?

 

entonne ce fouillis serré de branches dépouillées

où le soleil dévoile une coupe en vermeil

 

en ton chai garde-la et va y savourer

longue en bouche les tailles-douces de l’automne

 

du vin qui réjouis le cœur de l’hôte inté ri eur

trouve ici l’avant-goût qui te ferme les yeux

 

que de bouche à jamais se porte à bouche cette coupe

autre à autre invisible   dans le dernier divin

 

20 novembre 2008

 

De par son isolement, sa concision souvent proche de l’énigme, une écriture fragmentaire invite à la réflexion. Mais pour certains lecteurs et lectrices elle ne demeure acceptable que si elle les séduit par son style ou par le prestige de son auteur. Heureux cependant celles et ceux qui acceptent son invitation à la pensée.

 

Acquiescentia. Mieux vaut garder le mot latin et sa translucidité : acquiescement, quiétude… Il s’applique bien au regard esthétique, qui ne se repose que devant la perfection de la beauté.

 

Plus une chose est simple et plus elle est difficile à expliquer, à ex-pliquer, à déplier. L’être de l’être, simplicité absolue, ne peut s’expliquer. Il est objet d’intuition.

Ainsi peut-on aborder la parole de Yeshoua : « Comme vous mesurerez, il vous sera mesuré » ou mieux : « comme vous mesurez, il vous est mesuré » (Matthieu VII, 2 ; Marc IV, 24 ; Luc VI, 38). Yeshoua exprime ici une tautologie de l’Être puisque l’Être est Agapè. La mesure dont il parle est la mesure de l’agapè. Aimer l’autre c’est s’aimer, pardonner l’autre c’est se pardonner ; et bien sûr, ne pas pardonner l’autre c’est ne pas se pardonner : « Pardonne-nous comme nous pardonnons aussi » (Matthieu VI, 12, 14s ; Marc XI, 25s ; Ecclésiastique XXVIII, 1ss). Tautologie de l’agapè : aimer c’est aimer, vivre de l’amour c’est vivre de l’amour. Immanence d’une éthique de l’agapè : la récompense de l’agapè, c’est l’agapè. Celle, celui qui aime l’autre comme autre trouve sa joie dans cet amour ; celle, celui qui vit de la sollicitude pour l’autre vit de la réjouissance en l’autre (Spinoza pensait aussi que la récompense de la vertu est la vertu).

Est-ce aussi le secret de l’art, de l’art pour l’art ? La beauté n’a d’autre but qu’elle-même. Son inutilité est la marque de son authenticité. Vouloir la posséder, ce n’est pas commettre un crime de lèse-majesté, c’est tout simplement la manquer, vouloir embrasser charnellement un esprit. On peut embrasser un beau corps, on n’embrasse pas la beauté.

 

au plus intime au plus ultime

ici partout

immense qu’invisible

silence au silence

 

pour te parler se taire

t’écouter écouter

présent à ta présence

 

solitude en toute solitude

souci en ton souci

multitude en toute multitude

 

sollicitude en ta sollicitude

de tous en tout

de tous en tous

béatitude en ta béatitude

 

21 novembre 2008

 

Parce que l’Être est Agapè, le bonheur d’être c’est d’être, de participer à l’Être, d’aimer comme aime l’Etre.

Les Grecs, dit-on, avaient pour idéal de vivre en harmonie avec le cosmos et, plus philosophiquement, avec l’être. Plutôt que de les faire fuir en leur parlant de résurrection (Actes XVII, 31s), Paul aurait pu inciter les stoïciens et les épicuriens d’Athènes à l’écouter en leur expliquant que l’être est amour et qu’en vivant d’amour on vit en harmonie avec l’être.

 

Ce qui compte en politique, ce sont les idées et non les personnes, entend-on répéter. Idéal inaccessible, nostalgique, utopique, mais idéal tout de même. En religion non plus, ce n’est pas la personne de Yeshoua qui devrait compter, mais son intuition. Ceux qui naguère encore cherchaient à prouver qu’il n’avait pas existé auraient pu rendre un fier service au christianisme en le débarrassant de son messianisme. Mais l’humain premier peut-il se passer de héros ?

 

Faut-il s’étonner que si peu de gens demandent à savoir par qui sont gagnées les sommes folles que d’autres perdent ces temps-ci et qu’il est si facile de donner à croire que ces gens-là n’y entendent rien, que ce n’est pas ainsi que fonctionne la finance ?

 

Dans trente, quarante, cinquante ans, combien de Tchernobyl ? La multiplication des centrales atomiques confiées à des mains incompétentes ou inconscientes conduira inévitablement à la multiplication des catastrophes.

 

photographie

les harmonies

 

cadre un nuage

cadre une plage

 

cadre une haie

cadre un fossé

 

cadre une orée

cadre un galet

 

cadre une souche

cadre une bouche

 

cadre une main

cadre un sapin

 

cadre une mèche

cadre une bêche

 

cadre une bûche

cadre une huche

 

cadre une pomme

cadre une gomme

 

cadre une dune

cadre une lune

 

cadre un feuillage

cadre un visage

 

où te convie

plus bel’ la vie

 

22 novembre 2008

 

Certains astrophysiciens, parlant de l’origine de l’univers, scientifiquement inaccessible, continuent ou se remettent à évoquer le néant, la création ex nihilo, tout en gardant le flou, pour finalement déclarer que la question de l’origine n’est pas pertinente. Le principe de causalité est-il mort en eux, ou simplement assoupi ? Le néant peut-il pour eux produire de l’être ? Sont-ils si imbus de leur science qu’ils la croient seule capable de détenir la vérité, de comprendre la réalité ? Ou croient-ils obscurément que ce qu’on ne peut connaître n’existe pas ?

 

ce beau visage que jamais

jamais encore jamais plus

ici maintenant je rencontre

en son éclat en sa fraîcheur

échappe aux lèvres échappe aux mains

à jamais vit dans l’éternel

 

se réfugie dans l’immortel

du souvenir qui rien ne craint

gardé dans l’album où le cœur

reconnaissant sans fin te montre

les dix mille autres disparus

des images que tu connais

 

Non, monsieur Einstein, il ne faut pas renoncer à unir la connaissance de ce qui est et la connaissance de ce qui doit être. Il faut organiser la transdisciplinarité de la science et de l’éthique pour le bénéfice de l’une et de l’autre (sans oublier l’esthétique ni aucune des autres approches du réel). Savoir que l’agapè est le souverain bien de l’humain ne peut certes pas vous aider à découvrir le boson de X, mais cela peut vous permettre de comprendre pourquoi l’univers est si bien fait en vous invitant à creuser les présupposés de l’éthique et les tenants et aboutissants de la science.

 

Pourquoi sommes-nous tentés de nous réjouir du malheur des autres ? Pourquoi cette force en nous qui nous souffle à l’oreille intérieure : « Bien fait pour eux ! » ? L’humain premier ne meurt qu’avec la mort.

 

23 novembre 2008

 

Dans l’humain premier avide de supériorité, c’est aux lapsus des autres que l’on se plaît à trouver un sens.

Si l’on pense que l’agapè investit tout l’agir humain dernier, on peut en examiner chacune des faces pour y découvrir les métamorphoses qu’elle y opère. Ainsi l’humain dernier ne rit pas de l’autre, mais il rit avec l’autre. Ainsi l’humain dernier n’abaisse ni n’élève l’autre, mais il l’invite à danser avec lui…

 

Ces heures où je devrais de silence à silence recevoir pour les autres ta force d’aimer, il me faut en ressentir le désir et l’urgence à la mesure de mon impuissance à leur témoigner tendresse et respect.

Seraient-ce les mêmes voix qui s’élèvent pour affirmer l’impossibilité du désintéressement, en exprimer la nostalgie et se refuser à l’invocation qui la rend possible ?

 

infinies nuances de gris

dans le demi-jour de la brume

votre âme me trouve surpris

des souvenirs qu’elles exhument

 

faut-il que le regard s’attarde

pour admirer ce que composent

vos si lentes métamorphoses

dans le souffle où rien ne se garde

 

leur esprit se donne une chance

de recevoir le juste prix

de l’attente qui l’a conquis

lorsqu’elle exerçait sa patience

 

et quand surgit soudain fugace

parfait jusqu’à son dernier sens

un arrangement de nuances

le cœur y dévoile une trace

 

en revivant l’approche neuve

de l’enfant aux yeux de lumière

la grisaille mise à l’épreuve

livre son âme tout entière

 

24 novembre 2008

 

Quand, où, qui au seuil de l’humain dernier ? Y a-t-il des Néanderthaliens vivant de la vie éternelle ? Elle est offerte à toute conscience susceptible d’aimer l’autre comme autre, et cela a peu de chose à voir avec le Q.I. N’est-ce pas cohérent ? L’agapè de la vie éternelle doit être proposée à toute conscience pour être ce qu’elle est ; l’universalité lui est inhérente.

Faut-il pour honorer les morts les reconnaître en leur altérité, ou suffit-il de les identifier comme siens ? On a vu parfois des animaux : corbeaux, cerfs, éléphants… donner des signes d’hommage à leurs morts, mais on pourra toujours les interpréter comme des manifestations d’appartenance plutôt que d’altérité positive : si le désintéressement est impossible à l’humain premier, à combien plus forte raison à l’animal. Cette question concerne-t-elle les consciences qui ont reconnu en l’agapè l’être de l’être ? Elles cherchent à comprendre le sens dernier de notre univers.

 

cette trouée des perspectives

entre les arbres dénudés

donne en leurs voiles qui s’avivent

le désir de la traversée

 

en cet horizon qui s’éloigne

le regard espère trouver

sans que jamais il ne le gagne

l’infini de l’éternité

 

mais si les paupières se closent

et que la direction s’efface

l’espace dispose en tous sens

la dilection des mille faces

 

dans le grand jeu de l’alternance

où amour et haine chahutent

que les horizons de la chance

te gardent claustré dans la hutte

 

Quel rôle pour la beauté dans le relais de l’humain premier à l’humain dernier ? Pourquoi la nature est-elle prodigue de beauté ? Les anciens Grecs appelaient le monde kosmos, beauté, rappelle Emerson dans Nature avant de se lancer dans un éloge enthousiaste de son « gala perpétuel ».

 

25 novembre 2008

 

Nos voisins nous demandent silencieusement de veiller sur eux sans les surveiller.

 

Pourquoi réfléchit-on si peu à la masculinité du dieu judéo-chrétien (et musulman) ? Comme si elle allait de soi. Alors qu’elle est la plus grande évidence de notre culture patriarcale. C. G. Jung et quelques autres nous ont fait observer que les catholiques et les orthodoxes la tempèrent par leur culte de la Mère (de dieu) ; mais ce dieu reste ouranien, il ne peut être chthonien. Alors ? Si l’on veut mieux Le/La connaître, on peut essayer de « désexuer » l’Eternel/le. Ce serait raisonnable, mais notre inconscient n’est pas raisonnable. Il est préférable de L’imaginer comme le Père et la Mère, comme l’Epoux et l’Epouse, comme le Fils et la Fille, comme le Frère et la Sœur, comme résumant toutes les paires d’opposés de la conscience, de la vie, de la matière, de l’énergie. « Aimer » est un bon vocable si on le dépouille de tout éros et de toute philia, et qu’on en fait à la fois un verbe, un nom, un adjectif, un adverbe, une copule… TU n’as pas de nom. TU nous es connu/e dans la relation d’être infini à être fini que Tu as avec chacune, chacun : pure agapè.

Vous pensez peut-être que cette réflexion théologique est sans intérêt pour les athées, incroyants et autres agnostiques. C’est pourtant parce que notre civilisation est théologiquement patriarcale qu’elle a conquis le monde et qu’il se retrouve en perdition écologique. Il fallait un dieu mâle pour dire à Adam de « soumettre le monde » et de « dominer les poissons de la mer, les oiseaux des airs et les bêtes de la terre » (Genèse I, 28). Un dieu femelle n’aurait pas pu le dire. Nos meilleurs ethnologues nous ont appris qu’il existe des cultures qui ne cherchent pas à dominer et exploiter la nature mais à vivre avec elle en communion (Relisez Claude Lévi-Strauss).

 

ramasse deux feuilles mortes

arrange-les sur la table

en figures qui s’échangent

leurs teintes et leurs surfaces

 

que ton œil guide ta main

que ton esprit les inspire

lorsque ta main les rassemble

que ton souffle les disperse

 

que le beau hasard leur donne

la chance que la beauté

éphémère de l’espace

et du temps métamorphose

 

qu’à tes lèvres frémissantes

donnent de chanter sans fin

la vie la mort et le sein

les trouvailles ravissantes

 

L’écriture poétique joue de syntaxes floues qui lui donnent de dire la communion chthonienne.

 

26 novembre 2008

 

Apprendre que l’on peut être Israélien et néonazi laisse d’abord pantois, puis donne à penser. Existe-t-il un néonazisme qui ne soit pas antisémite ? S’agit-il d’un racisme ? Qu’importe après tout pour un tenant de l’altérité positive qui ne peut que lutter contre toutes les formes de méchanceté imbécile en proposant à tous le dialogue, la conversation respectueuse et affectueuse dans la force d’Aimer.

 

Palm Island de Dubaï avec son feu d’artifice à un million de dollars nous rappelle l’invraisemblable injustice de la condition humaine où tous les jours quelque cinq mille enfants meurent faute de nourriture convenable, d’eau potable, de soins élémentaires. N’est-il pas navrant que nous admirions et envions secrètement les gens qui vivent dans le luxe alors que leur style de vie devrait nous remplir de dégoût ?

 

Comment peut-on dire à la fois que la présence d’un crucifix dans une école publique, espagnole en l’occurrence, ne peut offenser personne et que la retirer est un geste de haine ? Ceux qui détestent la croix ne s’offenseraient pas de sa présence ? Nous autres Français pouvons nous étonner d’une telle irrationalité irritée parce que nous avons oublié quel supplément de liberté, d’égalité et de fraternité notre laïcité nous permet de vivre.

 

pourquoi t’ai-je si mal aimée sur terre

où nul embrassement ni nulle confidence

n’ont pu pour toi faire frémir mes sens

 

dans l’ombre de l’esprit que puis-je mère

pour toi au grand silence

sinon confier l’amour de ma reconnaissance

 

27 novembre 2008

 

Si l’être est agapè, altérité positive, la liberté inhérente à l’être ne se réduit pas à la simple liberté de l’individu dont la limite est la liberté des autres individus. C’est la liberté de libération de toute altérité négative, de toute domination et de toute possession, une liberté qui ne fait qu’un avec ce souci de l’autre et cette béatitude en l’autre dont le nom approchant est agapè. Ne peut-on la connaître qu’en la vivant ?

 

« Ainsi Dieu créa l’humain à sa propre image ; à l’image de Dieu il le créa ; homme et femme il le créa » (Genèse I, 27). Ce texte a-t-il jamais été exploité par les commentateurs juifs et chrétiens pour donner à leur dieu la figure androgyne d’un être réunissant et dépassant en lui le féminin et le masculin ? L’imaginaire ouranien de la pensée patriarcale régie par la coupure a-t-il creusé une douve profonde entre « à l’image de Dieu il le créa » et « homme et femme il le créa » ? Dans un Occident qui commence de retrouver les valeurs de la pensée chthonienne et du matriarcat, les croyants pourraient-ils s’appuyer sur ce texte pour une refondation humaniste ? Ou resteront-ils prisonniers de leur château fort dogmatique ?

Pour t’approcher intellectuellement, on peut toujours user conjointement du « et… et… et… » du symbolisme et du « ni… ni… ni… » de l’apophatisme. Tenant les mains de l’un et de l’autre guides, on peut être assuré de cheminer vers ton indicible infini et comprendre que toute approche se fond en celle de l’agapè, secret dernier de ton être.

 

rouge sous or cette surface

vous donne feuilles concertantes

aristocratique l’espace

d’un bal de débutantes

 

l’ovale pur de vos visages

où la lumière et l’ombre jouent

comme la mer et le rivage

fait de moi votre fou

 

si vous m’accordez une danse

je saurai vous parler au cœur

de l’esprit dans l’insuffisance

où la chair enfin meurt

 

par ma bouche le souffle fier

vous mènera vers l’horizon

où l’une ou l’autre cavalière

suivra ma déraison

 

puis retournant vous laisserez

resplendir votre dos de jade

et m’inviterez à chanter

votre dernière sérénade

 

 

28 novembre 2008

 

Le regret et la reconnaissance sont le passé de l’humain dernier, la sollicitude et la réjouissance son présent, l’espoir et la confiance son avenir.

 

Contraindre les SDF à intégrer les centres d’accueil ? Cet acharnement de l’assistance aux personnes en danger est-il cousin de l’acharnement thérapeutique ? La mort est pour certains le mal absolu.

 

Diversité et universalité ? Pour l’agapè, il ne s’agit pas d’une opposition à concilier, d’un équilibre à trouver comme en la liberté de l’un face à la liberté de l’autre. L’agapè invite chaque conscience à se réjouir de l’altérité, de l’eccéité, non seulement de chaque culture mais de chaque personne. Agapè la promeut, la veut, la crée. L’universalité de la diversité est inhérente à l’altérité positive.

(Du bon usage du mot « universel » ? Le « temps universel » dont RFI nous rebat les oreilles est un exemple type de la récupération occidentale de l’universalisme : c’est le temps de Greenwich. Bref, leur TU c’est le GMT).

 

pomme vais-je te faire cuire

 

mais d’abord pourquoi te prendrais-je

pourquoi de tes clartés te priverais-je

 

lorsque j’admire ta beauté

qu’à me réjouir je me sens

avec toi vivre de l’esprit

ne devient-il pas indécent

de consentir à mon désir

 

il faut bien pour vivre manger

la chair doit faire son métier

 

voici de nouveau que j’hésite

quand sur le cru le cuit médite

 

Prométhée faut-il que je croie

que ce feu que tu nous donnas

réellement tu le volas

 

l’animal découvre l’outil

et l’humain est un apprenti

 

vais-je faire cuire ma pomme

au rhum ou bien au cinnamome

 

Est-il vrai que Claude Lévi-Strauss ne croit pas à l’histoire, à l’évolution historique de l’humanité ? Cela semble improbable : n’a-t-il pas observé parmi les groupes humains qu’il a étudiés que certains avaient progressé et d’autres régressé ? (Cela n’a rien à voir avec la capacité de tout nouveau-né, en quelque culture que ce soit, de s’intégrer à toute autre. On peut par hypothèse imaginer qu’un bébé néanderthalien récupéré et élevé par des Américains ou des Japonais deviendrait aussi américain ou japonais qu’eux-mêmes, comme on peut imaginer qu’un bébé américain ou japonais récupéré et élevé par des Amazoniens deviendrait aussi amazonien qu’eux. Sans doute, bien qu’il ne faille pas ignorer l’hérédité). Lévi-Strauss a bien vu qu’en leur histoire les cultures progressent à la mesure de leurs échanges avec d’autres cultures, que l’on est soi-même par l’autre, en somme.

 

29 novembre 2008

 

Te demanderas-tu au soir de ta vie ce que tu auras fait de tes neurones et de leurs synapses ? Sache-le, ils sont au pouvoir de ton esprit pour que tu les façonnes. Si l’on a pu dire que l’homme et la femme de quarante ans étaient responsables de leur physionomie, n’est-ce pas parce qu’ils sont responsables de leur cerveau ? (Mais comment le matérialisme entendrait-il ces choses, lui qui ne connaît que la matière ?) Tes neurones pourriront, s’évaporeront, mais ce que tu leur auras fait faire demeurera dans ton esprit à qui ils auront permis de grandir ou de s’étriquer, de s’abrutir ou de se raffiner (Comment parler de ces choses si ce n’est en images puisqu’elles sont au-delà du langage ?)

 

Alors que les intellectuels avant-gardistes ne cessent de s’en éloigner dans leurs constructions abstraites, le tout-venant de l’humanité ne cesse de se replonger dans le bain de jouvence et de beauté de la nature.

 

La croyance au néant serait-elle issue d’un schème d’opposition ancré dans l’imaginaire ? On penserait être et néant comme on pense jour et nuit, haut et bas, lumière et ténèbres, noir et blanc… La découverte de l’évidence de l’infini réduit l’idée de néant à néant.

 

Les neurobiologistes progressent dans la compréhension des mécanismes de cerveau. Mais ce sont des spécialistes du comment, et l’on dirait parfois qu’ils regardent le pourquoi de haut ou qu’ils veulent le dissoudre dans le comment. Ils expliquent maintenant comment la drosophile mâle acquiert un ventre noir qui attire les femelles. Ils ne cherchent pas à savoir pourquoi la femelle est attirée par les ventres noirs, ou pourquoi la roue chatoyante du paon attire la paonne. Les choses se compliquent : voilà que la beauté s’affirme. La femelle drosophile trouve-t-elle beau le noir du mâle ? Pourquoi ? Pourquoi et pourquoi la beauté ? Pourquoi pourquoi ?

 

lynx aux yeux d’eau de feu

mes yeux te cherchent dans la nuit

mes yeux te cherchent dans la neige

et je marche puisque tu fuis

 

pour voir avec tes yeux

dans la neige prise à ton jeu

dans la forêt jusqu’où irai-je

plonger dans ton regard qui fuit

 

dans le jour et la nuit

tu rayonneras ta lumière

avec moi dans le ténébreux

nous nous en irons tous les deux

 

30 novembre 2008

 

Faut-il reparler du panpsychisme ? S’il apparaissait comme une évidence scientifique, on aurait sous la main un puissant argument écologique. Ce ne serait pas seulement le vivant qui nous inviterait au respect et à l’affection, mais la totalité des choses de la terre. On connaît l’intuition poétique de Nerval :

Respecte dans la bête un esprit agissant…

Chaque fleur est une âme à la nature éclose ;

Un mystère d’amour dans le métal repose :

« Tout est sensible ! » – Et tout sur ton être est puissant !

Mais au lieu de sourire de cette poésie comme d’un irréel distrayant, on peut y voir l’invitation d’un aperçu du réel, le portail secret entrouvert au fond du cul-de-sac de notre recherche scientifique. Quand la science devra admettre que le secret dernier de la matière n’est pas matériel mais spirituel, peut-être saura-t-elle nous faire renoncer à notre sauvage volonté de possession et de domination du monde en nous faisant reconnaître l’absurdité du dualisme.

 

Il ne suffit pas de voir que la nature humaine est double, égoïste et altruiste ; il faut aussi comprendre le dynamisme qui l’appelle à passer de l’un à l’autre, vivre la décroissance de l’égoïsme et la croissance de l’altruisme dans chaque conscience et dans l’histoire de l’humanité. Il y a deux mille ans Paul l’avait déjà compris : il parlait de l’Adam premier charnel et de l’Adam dernier spirituel (I Corinthiens XV, 45ss). Il ne cessait d’encourager à passer des « œuvres de la chair » aux « fruits de l’esprit » (Galates V, 18ss ; 22s ; Ephésiens IV, 22ss…).

 

le cri de leurs huit ailes vibre

lorsqu’ils rejoignent leur étang

le vol serré de leur projet

tend leurs regards vers son miroir

 

ce qui me fait tourner la tête

à cet instant du beau hasard

fait vivre leur âme en mon âme

et chanter le monde en mon chant

 

quand pourrai-je à chaque passage

imprévu de cette merveille

dans l’ivresse rejoindre sage

cette présence où l’autre veille

 

1er décembre 2008

En donnant toute leur place à la mécanique, à la physique et à la mathématique, les penseurs du XVII° siècle européen, scientifiques et philosophes, ont ruiné le panpsychisme. Si l’on en croit Hans Jonas, leur démarche avait été annoncée par le platonisme et par la gnose ; mais ce sont les découvertes des Lumières et de leurs prédécesseurs immédiats, Galilée, Mersenne, Huygens, Descartes, Newton… qui lui ont porté le coup de grâce et établi une science purement matérialiste. Il faut tout de même savoir qu’un Mersenne ne niait pas l’âme ; il la jugeait seulement scientifiquement inintéressante parce qu’inaccessible. Les Idéologues, Destutt de Tracy, Cabanis… manifestèrent le même désintérêt. On comprend pourquoi, dans ce cheminement intellectuel on en vint à rejeter la métaphysique. Mais les tenants de l’âme du monde ont continué de s’opposer au matérialisme, des penseurs poètes ou philosophes, Goethe, Friedrich Schlegel, Hölderlin, Novalis, Schelling, les Naturphilosophes pour lesquels « la nature est l’esprit visible et l’esprit est la nature invisible ». Plus récemment un physicien tel que Erwin Schrödinger et nos contemporains Edgar Morin, Michel Serres et d’autres  continuent de refuser non seulement la négation de l’esprit mais la coupure entre nature et esprit.

 

plus doux plus fluide que l’onde

ton corps est-il

subtil

un ventre d’espace de souffle de vie pour nous porter et pour nous mettre au monde

 

Les Actes des Apôtres et les Epîtres de Paul sont imprégnés de la présence de l’esprit. A les relire en y prêtant attention, on perçoit à quel point la vie des tenants de Yeshoua est animée par la dynamique du passage de la chair à l’esprit, de la prise en charge progressive de la chair par l’esprit. Le christianisme de Paul est une spiritualisation.

 

2 décembre 2008

 

Les manifestations matérielles de l’esprit de l’Eternel dans les Actes des Apôtres laissent perplexe : le coup de vent et les flammes de la Pentecôte (II, 2ss), l’enlèvement de Philippe (VIII, 39), la brusque descente et l’infusion, la pénétration des auditeurs de la parole sacrée (X, 44 ; XI, 15). Le plus invraisemblable, lorsqu’on est convaincu que l’agapè est le cœur de l’intuition chrétienne,  c’est l’épisode de Sapphire et Ananie tombant morts pour avoir menti au Saint Esprit (V, 3ss ; 9s). Comment l’esprit, immatériel par définition, pourrait-il se manifester matériellement ? Son action (le mot action est analogique) ne peut être qu’intérieure (autre analogie). On peut mieux comprendre cependant ses inspirations à l’action (XIX, 21, XX, 22) et à la connaissance (XX, 23, XI, 11). L’esprit de l’Eternel, c’est son inspiration à aimer d’agapè ; le reste ne peut être que surcroît.

 

Qu’importe les définitions du racisme, de la xénophobie, de l’antisémitisme, de l’homophobie, de la misogynie, de la misandrie… Ce sont, avec quelques autres, les faces diverses d’une même altérité négative, d’une réification de l’autre, d’une réduction de l’autre à un objet de répulsion, de neiké empédocléenne. Pour toutes ces maladies de l’humain premier, le remède est unique : l’altérité positive, la volonté de respect et d’affection pour tous dans l’inspiration d’Aimer.

L’altérité positive fait que l’on aborde dans le même esprit de liberté, d’égalité et de fraternité  les « Juifs » et les « Grecs », les hommes et les femmes, les Bororo, les Ch’tis, les Parisiens, les Inuit, les Isséens, les Bulgares, les Malgaches…, les enfants, les quadras, les seniors…, les dieux du stade, les handicapés mentaux, les hétéro-, les homo-, les bi-, les zéro- sexuels, les PDG et les SDF…, les évêques et les servants de messe, les profs, les élèves et les parents d’élèves… Mais évidemment l’altérité positive fait aussi que l’on s’efforce de moduler son discours et sa gestuelle selon chaque être unique que l’on aborde. Idéal impossible ? Evidemment. Chaque fois que tu l’atteins, dis-toi que tu es mû par l’esprit d’Agapè.

 

Dis-moi ce que tu penses du métissage, je te dirai si tu es raciste.

 

Les gens qui fabriquent, vendent, achètent et utilisent des bombes à sous-munitions méritent qu’on les traîne dans la boue de la honte, et ceux qui en excusent l’utilisation méritent davantage encore.

 

au mur d’hiver qui s’attiédit

adosse-toi

et bois

le vin doux que vermeil le soleil aux paupières propose à midi

 

3 décembre 2008

 

Panpsychisme, hylozoïsme, vitalisme, panthéisme, panenthéisme… Autant de tentatives de mettre un nom, et un concept, sur la dimension ultime du réel.

 

« Ce dont on ne peut parler, il convient de le taire ». La formule de Wittgenstein, absurde en son évidence, peut signifier qu’il existe pour lui une réalité, une connaissance de la réalité, qui demeure inaccessible au langage.

Une pensée matérialiste peut-elle sans se contredire ne pas s’enfermer dans le langage, et donc refuser l’intuition extralinguistique du réel pour faire de la pensée réflexive liée au langage la seule pensée possible ? Une conscience qui fait l’expérience de l’intuition peut-elle sans se contredire accepter le matérialisme ?

 

Que dans telle et telle nations le racisme en vienne à se cacher est tout de même un signe de progrès. Il faut bien qu’elles accèdent au stade de la culture de la honte et de l’honneur avant de passer à celui de la culture de la mauvaise et de la bonne conscience pour atteindre enfin à celui de l’agapè.

 

Peut-on nier toute hiérarchie des cultures sans avoir à nier aussi leur capacité à progresser et à régresser, et puis la hiérarchie des valeurs, c’est-à-dire, en fin de compte toute valeur ? Une conscience sensible aux valeurs peut-elle nier toute hiérarchie des cultures ? L’important devient pour elle la hiérarchie des valeurs, qui fait qu’une tribu amazonienne peut être supérieure à une tribu parisienne.

 

Il est bon quand on lit un texte de se demander si on le lit comme il invite à être lu. Combien de lecteurs et de lectrices s’interrogent régulièrement sur la valeur, sur la validité même, de leur façon de lire ?

 

derrière les nuages ce soir

une svelte figure se vêt

immortelle de la nuit pour te voir

 

guette peut-être entre ces amas

une bouffée de parfums frais

fera frémir en toi ses frimas

 

fais silence au plus profond du cœur

que hiératique tu sois prêt

à saluer la brève lueur

 

La matérialisme peut-il accepter sans réticence le concept de décroissance ? Il peut reconnaître que les ressources de notre planète sont finies, limitées, et constater aussi que le désir humain est comme infini, jamais satisfait. Mais il est incapable de voir que l’infini qu’il désire ne peut pas être matériel.

 

4 décembre 2008

 

On lit (et on écoute) comme on est. L’humain premier qui demeure en nous plus ou moins actif lit pour posséder et dominer, pour assimiler et désassimiler, pour comprendre/maîtriser, ou refuser. Notre attitude de lecteur se module par ailleurs en fonction du texte que nous abordons. On ne lit pas un poème comme on lit une théorie, une explication ou une démonstration… On ne lit pas un texte d’un auteur connu comme un texte d’un auteur inconnu. On ne lit pas un poème d’Eluard comme un poème de Ronsard, un texte de Mersenne comme un texte d’Avicenne, etc., etc. Il est bon de s’arrêter parfois dans sa lecture et de chercher à s’analyser, à comprendre son attitude et peut-être à la modifier.

 

Si la vérité est la conformité à l’être, on conçoit qu’il y a une vérité de l’action comme il y a une vérité de la connaissance, et l’on soupçonne qu’il existe plus qu’une analogie entre ces deux formes de vérité. Telle est en tout cas l’intuition de Jean : « Qui fait la vérité vient à la lumière » (Jean III, 21). On ne connaîtrait le secret de l’être qu’en cherchant à vivre selon ce secret. On aurait l’intuition de l’être de l’être comme agapè si l’on cherchait à vivre l’agapè ; on reconnaîtrait l’excellence désirable de l’agapè si l’on y voyait le secret de son être. « Celui qui aime connaît Dieu, celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Agapè (I Jean IV, 7s) ; « ceux dont les œuvres sont mauvaises préfèrent les ténèbres à la lumière » (Jean III, 20). Découvrant et acceptant cette réciprocité tautologique, on peut en venir à une perception unitaire de la vérité, à une unification de la pensée et de l’action.

 

De ta naissance à ta disparition, ne manque pas d’utiliser les deux mains que la nature t’a données. Que ta main droite jamais ne lâche la main de la réflexion scientifique, que ta main gauche jamais ne lâche celle de l’intuition poétique. Tu auras ainsi plus de chances de découvrir les secrets du réel.

 

face au buisson d’or de l’aurore

arrête-toi

et vois

venir à toi le plus jamais et le jamais encore

 

« On ne naît pas femme, on le devient », dit Simone de Beauvoir en modulant le « on ne naît pas homme, on le devient » d’Erasme. La formule peut signifier ce que chacun/chacune choisit de lui faire dire. Ici l’Eve première est invitée à devenir l’Eve dernière comme l’Adam premier est invité à devenir l’Adam dernier.

On peut discuter sur les différences que la sexualité confère aux uns et aux autres ; il est imprudent de les nier. Il est mutilant pour un humain de l’un et l’autre sexe d’ignorer qu’il/elle tient en son âme les ressources de la féminité et de la masculinité au sens où Jung les a repérées et décrites, et il est navrant pour lui/elle de ne pas en faire son profit. Mais il est encore plus navrant pour eux de ne pas accéder à la spiritualité de l’altérité positive.

 

5 décembre 2008

 

Est-ce réclamer le beurre et l’argent du beurre que de jouer de ses charmes et de nier la différence sexuelle ?

 

Si l’homophilie, comme l’hétérophilie, est affaire de sensibilité, l’homophobie et l’hétérophobie pourraient bien l’être aussi. La discussion souvent si vive autour de l’homophobie se nourrit de tant de paralogismes qu’on peut bien en ajouter quelques autres en clin d’œil pour détendre l’atmosphère. Ce qui est sûr du point de vue de l’altérité positive, c’est que l’amour et la haine de l’autre, l’attraction et la répulsion mises en lumière par Empédocle, appartiennent à l’humain premier, et que l’humain premier est invité à son humanité dernière, qui est agapè, sollicitude pour l’autre et réjouissance en l’autre quel qu’il soit.

 

Envisager une morale des robots (Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains), ce pourrait être prendre ses désirs matérialistes pour la réalité : croire que les humains sont des machines (comme les animaux de Descartes) et que ces machines n’ont évidemment rien de spirituel.

Une morale fondée sur la seule empathie animale (Frans de Waal, Primates et philosophes) serait une morale réductrice si elle ne prenait pas en compte l’évolution de la conscience du vivant dans sa continuité – discontinuité. Il est intéressant de noter que la morale de la parabole du Bon Samaritain s’appuie sur une empathie qu’un éthologue pourrait très justement qualifier d’animale : c’est parce qu’il répond à l’appel de ses entrailles, esplagkhnisthè (Luc X, 33) que le Samaritain porte secours au blessé et vit ainsi, au dire de Yeshoua, de cette vie éternelle qui est agapè, amour désintéressé. Mais il faut aussi prendre en considération le fait que ce Samaritain manifeste sa sollicitude pour un autre vraiment autre, quelqu’un qui n’est pas des siens (la scène se déroule entre Jérusalem et Jéricho, en territoire juif et non pas samaritain), et aussi que d’autres, passant par là, des juifs semble-t-il, et qui auraient pu secourir le blessé, ne le font pas. On voit ainsi que le Samaritain a franchi librement le seuil de l’animalité et de l’humain premier pour entrer dans la sphère de l’humain dernier, du Royaume des cieux, qu’il est passé de la chair à l’esprit.

 

en cette étreinte sans baiser

le cœur à cœur parle sans voile

quand les yeux se sont refermés

 

l’embrassement par tout le sang

donne à la mer l’âme où étalent

l’amour et la haine au jusant

 

les grandes eaux qui redescendent

laissent au cœur quelques étoiles

où brille l’œil à la demande

 

6 décembre 2008

 

Dire qu’éduquer un enfant c’est l’aider à passer du statut d’objet à celui de sujet, du statut d’individu à celui de personne, c’est peut-être dire aussi que c’est l’inviter à s’acheminer de l’humain premier vers l’humain dernier, à passer du souci de soi au souci de l’autre. Un sujet au sens personnaliste ( non au sens cartésien ou kantien), c’est une conscience qui vit pour et par les autres.

 

Lorsque tu parviens à faire ce que tu te savais incapable de faire, de donner, de pardonner, remercie. On ne remercie pas le Tout-aimant comme on remercierait le Tout-puissant. Il n’y a ici ni agenouillement ni prosternation, mais le regard aimant qu’on lance à un ami qui vous donne au-delà de ce que vous lui demandez, « une belle mesure, bien tassée, serrée, débordante » (Luc VI, 38).

Je te remercie de m’apprendre à te remercier, de m’apprendre comment te remercier.

 

« Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Marc VII, 16). Yeshoua a constaté qu’on ne comprenait ni n’acceptait pas toujours son message, et il a illustré, expliqué ce fait dans un mashal, ce qui est de soi une manière d’explication puisqu’un mashal renvoie à une interprétation et qu’une interprétation se fonde sur un jeu de subjectivité et d’objectivité où la saisie du sens dépend en partie de l’interprète. Son mashal du semeur (Matthieu XIII, 1-23) enchâsse la parole de l’Eternel à Isaïe (ce qu’Isaïe présente comme la parole de l’Eternel puisque l’Eternel ne parle pas) : « Alourdis les oreilles de ces gens… de peur qu’ils n’entendent, que leur cœurs ne comprennent, qu’ils ne se convertissent et que je les guérisse » (Isaïe VI, 10. Cf. Jean XII, 40 ; Actes XXVIII, 25ss). On peut trouver curieux que le prophète impute son échec à son message, et donc à l’Eternel lui-même. On peut y voir un mécanisme psychologique par lequel le prophète attribue son intuition à l’Eternel, victime qu’il est de son illusion de croire que l’Eternel parle. On peut aussi saisir cette expérience du prophète pour comprendre qu’en matière spirituelle, l’intelligence est liée à l’action, la vérité de la connaissance à la vérité de l’action.

 

ils lancent leurs notes farouches

dans la douceur de l’air humide

incapables de signaler

de l’un ou l’autre qui répond

 

pensé-je si je l’interrompt

que le dernier qui a parlé

était aussi le moins timide

le premier à ouvrir la bouche

 

j’arrive au milieu de la fête

qui n’a commencement ni fin

comment ferais-je le malin

 

mon cœur en l’écoutant répète

en le recombinant le chant

dans la spirale des étoiles

 

7 décembre 2008

 

Grandeur et misère du langage. Son étude doit révéler l’une autant que l’autre. La liste des paralogismes établie par Aristote n’est pas exhaustive ; on peut de prime abord soupçonner tout raisonnement d’être défectueux, suspecter toute argumentation d’être captieuse. Dans les plaidoyers, la démonstration et la persuasion rhétorique sont indissociables ; il suffit de comparer en chaque procès celui de l’accusation et celui de la défense pour comprendre que le langage est un piège sans fin, et que la raison elle-même sert surtout à avoir raison de l’autre.

L’éducation qui prépare comme il se doit à la vie sociale se préoccupe de prémunir les jeunes contre toutes les formes de communication : commerciale, politique, idéologique, religieuse, artistique, scientifique même lorsqu’elle constate que notre science est orientée par une philosophie (On peut se douter qu’un régime politique désireux de consolider et perpétuer son pouvoir ne peut que décourager et entraver cette préoccupation pédagogique).

 

Essentialisme. L’accusation d’essentialisme, plutôt tendance ces temps-ci, risque de se retourner contre elle-même, d’être dénoncée comme sophistique : on ne peut défendre un groupe humain (les femmes, les juifs, les noirs…) qu’avec des arguments essentialistes, à moins de se limiter à des négations : les femmes ne sont ni ceci ni cela… Le combat anti-essentialiste ne peut tenir que dans la défense des individus. Il ne prend d’ailleurs toute sa force et tout son sens que dans l’altérité positive, où l’on prend la défense de l’autre parce qu’il est l’autre et non des nôtres, qu’il n’est pas notre même, le prolongement de notre moi.

 

ce vol onctueux et huilé

que tu partages avec les tiens

m’a depuis longtemps séduit   mais

c’est ton style à toi rien qu’à toi

que je voudrais identifier

 

se pourrait-il qu’une amitié

naisse un jour entre toi et moi

que notre sauvagerie   trait

pour trait reconnaisse son bien

au bleu fluide partagé

 

Notre capacité de douter, de mettre en doute, implique que nous avons le sens et le désir de la vérité, de même que notre capacité de voir la laideur implique que nous avons le sens de la beauté comme d’un bien à rechercher et promouvoir.

 

8 décembre 2008

 

Je remercie parce que tu me donnes de remercier, je pardonne parce que tu me donnes de pardonner, j’aime parce que tu me donnes d’aimer. L’agapè vit d’Agapè, l’amour vit d’amour, de l’amour d’Amour. Agapè est vie, action, exultation d’une création toujours nouvelle. La vie éternelle n’est pas un repos éternel, c’est une action éternelle : « Mon père agit sans cesse et moi aussi j’agis… Le Fils ne fait que ce qu’il voit le Père faire, car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait lui-même » (Jean V, 17 ; 19s). Yeshoua ne se fait pas ainsi l’égal de Dieu (Jean V, 18), il participe à la vie d’Amour en aimant, et il invite tout humain à cette vie éternelle. Telle est « la gloire de Dieu », sa doxa, sa kevod, sa manifestation : « l’homme vivant » (gloria dei homo vivans).

 

Lorsqu’on écoute les colons israéliens d’Hébron, on comprend que le mythe de la Terre Promise est bien le fer de lance de la reconquête de la Palestine par Israël. La brave majorité israélienne peut bien s’indigner des méthodes des colons, le gouvernement ne réagit que mollement, pour la galerie. Ce sont les actes qui comptent, les paroles n’ont d’autre but et d’autre effet que de tromper les autres (en l’occurrence l’opinion internationale) et souvent aussi de tromper leurs propres auteurs. Le mythe de l’élection est le moteur de l’inconscient juif.

Est-ce de l’essentialisme de parler d’un inconscient juif, d’un peuple juif (« peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ») ? Dire que l’on est juif, français, américain, palestinien… ne signifie pas que l’on se définisse comme juif… Définir un être humain, c’est l’allonger sur un lit de Procuste. Un être humain est multiple ; mieux, c’est un homo viator, un être en marche, virtuellement infini puisque invité à partager la vie infinie de l’Infini Agapè.

 

deux suffisent

elles disposent redisposent leur face à face dans l’espace

elles changent de visage dans la lumière d’angle en angle d’heure en heure

elles gardent leur couleur leurs teintes insensiblement passent repassent d’invisibles limites

elles découpent uniques leurs profils sur le bois de la table et l’allongement de ses veines

elles livrent leur vénusté immobile au jeu infini des imaginables

elles préparent pour chaque faim de beauté la variété de leurs menus incroyables

deux suffisent

 

9 décembre 2008

 

Dire avec Spinoza que l’amour que Dieu me porte et l’amour que je porte à Dieu sont un seul et unique amour, cela signifie ici que l’amour dont nous aimons les autres comme autres est une participation à l’amour dont Aimer aime tout autre.

 

Ces deux feuilles mortes du cerisier, je pourrais leur (faire) dire des milliers de poèmes sans jamais épuiser la beauté de leurs lignes et de leurs teintes, de leurs découpures et de leurs figures, de leurs jeux de lumière et d’ombre multipliés dans le kaléidoscope des combinaisons, permutations et commutations de leur dualité dans l’espace. Vais-je rester sans voix devant la richesse des beautés et des intelligences du monde ou exulter avec elles dans le chant, la danse, la poésie ?

 

Le mythe du péché originel suppose une responsabilité collective. Un peu de réflexion aurait donc pu depuis longtemps le jeter aux oubliettes. Ezéchiel avait déjà martelé sur tout un chapitre que la rétribution était individuelle et que l’on ne devait plus citer le vieux proverbe, « les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants crissent » (Ezéchiel XVIII, 2ss). Six cents ans plus tard on ne l’avait toujours pas entendu : on pouvait demander à Yeshoua à propos d’un aveugle-né s’il était puni pour ses péchés ou pour ceux de ses parents (Jean IX, 2). Et maintenant encore des gens continuent de s’interroger ici et là après une catastrophe pour savoir s’il s’agit d’un châtiment divin. Non, mesdames et messieurs,  pas de responsabilité collective, pas de châtiment collectif. Le péché originel ? Plutôt que de faire place au mystère ou au scandale du mal, le mythe d’une punition de toute l’humanité pour la faute d’un couple de « primitifs » devrait céder rationnellement devant la découverte de l’indéterminisme dans l’origine et l’histoire de l’humain, du vivant, du cosmique.

 

malgré le froid brutal et nu

deux soucis semés par le vent

rient encore de toutes leurs dents

du portail au bord de la rue

 

comme pour accueillir l’enfant

deux mandarines resplendissent

déjà dans le sapin prémices

d’espoir pour tout un nouvel an

 

et comme la lune levant

dans la brune de son mystère

en chaude rime à la lumière

son double au miroir de l’étang

 

referme les yeux un instant

espère que dans le silence

et l’ombre s’élève le chant

de la belle reconnaissance

 

10 décembre 2008

 

Universalisme, mot Janus comme tant d’autres. Les monothéismes se sont depuis longtemps et dans leur principe même déclarés universalistes ; leurs doctrines se pensent comme universelles au sens qu’elles se croient destinées à tous. Les choses se gâtent pour l’humanité lorsqu’une religion pense qu’elle doit s’imposer plutôt que se proposer. Une théologie monothéiste, universaliste par nature, pense son universalité au nom de son dieu, dieu de tous puisque unique. S’il s’agit d’un dieu de puissance, d’un Dieu Tout-puissant, elle peut estimer devoir s’imposer. S’il s’agit d’un Dieu Tout-aimant, elle ne peut penser qu’à se proposer. Dans les faits, les choses ne sont pas si simples. La croyance étant irrationnelle, elle peut induire à mêler la foi au dieu de la puissance et la foi au dieu de l’amour, en proportions diverses et variables selon les individus et selon les communautés. Rationnelle, l’altérité positive propose un universalisme de pure altérité positive. Si Agapè ne cherche pas à s’imposer, c’est qu’Elle ne se soucie pas de soi. Elle ne peut donc que s’opposer à tout universalisme qui sous couvert de religion ou d’idéologie entend réduire autrui à soi.

Une déclaration universelle de l’humain universel ne peut être valide que si elle est le fruit de la concertation de la totalité des humains. Elle suppose par inhérence la reconnaissance par chacun de l’égalité de tous et de la liberté de tous, et ces deux principes ne peuvent s’établir que sur la reconnaissance de l’autre, de la valeur positive de tout autre. L’intuition de l’être de l’être comme altérité positive valide cet universalisme et s’en trouve confortée.

La limite que l’universalisme de l’altérité positive impose à la diversité des cultures, c’est le respect de l’autre dans leur attitude envers tous à l’intérieur et à l’extérieur de chaque culture. L’illimité qu’il propose est celui de la diversité des sous-cultures et de l’eccéité des personnes.

 

éphémère cristal

fragile et pur

où chaque molécule

à l’autre en la beauté s’unit

 

quelle pensée ici séduit

et par sa force accule

ce rien qui dure

à dire un idéal

 

le peintre qui immobilise

cette merveille

d’une assemblée parfaite

de toujours à toujours

 

donne à l’œil de l’amour

complaisant à la fête

qu’il se réveille

et pour l’autre se mobilise

 

11 décembre 2008

 

Plus que de se lamenter sur ses misères, de s’y résigner en concédant qu’elle est le moins mauvais système de gouvernement ou de se demander s’il ne faudrait pas en inventer un autre, il convient de perfectionner la démocratie et d’en corriger les dérives. A défaut d’être un spécialiste des sciences politiques et de pouvoir prôner pour elle des méthodes de perfectionnement, on peut se battre contre ses déviations : le déséquilibre des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, la dictature de la majorité qui ignore royalement (eh oui !) les avis de la minorité et des non-représentés, la manipulation de l’opinion par des techniques de communication de plus en plus affûtées (ici la parade est le démontage et l’examen attentif des rouages de ces machines par les médias et l’initiation des collégiens et lycéens aux roueries sophistiques de la rhétorique et de ses adjuvants audiovisuels). Le moteur de cette lutte pour une meilleure démocratie ? Le sentiment de l’injustice et le sens de la justice. Sa meilleure inspiration ? Le goût de l’autre.

Il est bon d’exalter la fraternité en expliquant que le souci des autres sert notre meilleur intérêt, un peu comme Platon vantait la vertu en montrant qu’elle était le souverain bien ou comme Spinoza démontrait que la vertu est la récompense de la vertu. Mais il est meilleur, plus motivant et plus rationnellement satisfaisant, de donner à comprendre que la valeur de l’altérité positive, de l’amour de pure oblation, est fondée sur l’être même, l’être de l’infini et le nôtre qui en participe. On peut ainsi passer du souci de l’autre par devoir au goût de l’autre par béatitude, participation à l’agapè qui fait qu’en se désintéressant de soi pour ne s’intéresser qu’aux autres on entre dans la joie de l’Eternel.

Goûtez et voyez comme est bon Agapè.

 

sur l’horizon les nuages s’allongent

sur l’horizon ils songent

 

l’œil immobile en vain cherche leur sens

et pourtant ils avancent

 

et nuance à nuance échangent des pensées

nourries de leur passé

 

pour guider les troupeaux des figures nouvelles

au chemin éternel

 

12 décembre 2008

 

Pourquoi cette rage de vouloir faire travailler le dimanche, de vouloir faire fabriquer et faire vendre-acheter le dimanche ? L’intérêt du matérialisme, inhérent à sa conviction idéologique, est de réduire le comportement des humains à celui des animaux-machines en les enfermant dans le cercle de la production-consommation.

La résistance des croyants monothéistes à cette rage s’appuie sur le mythe de la création en six jours et du repos du créateur, promu deus otiosus, le septième. Cependant, bien avant que ce mythe n’eût été subverti par les découvertes scientifiques, il avait été privé de son fondement théologique par Yeshoua, qui s’était déclaré « maître du sabbat » (Matthieu XII, 8 ; Marc II, 28 ; Luc VI, 5) par inhérence à son intuition d’un Eternel éternellement agissant : « Mon père agit toujours, et moi de même » (Jean V, 17). Mais la résistance des croyants spiritualistes a un autre fondement biblique : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche de l’Eternel » (Deutéronome VIII, 3), texte qui s’appuie sur l’expérience des Hébreux au désert censés s’y être nourri, non de pain mais de la manne que l’Eternel leur aurait envoyée. Faisant de cette nourriture inconnue une exégèse allégorique de bon aloi (la manne est la parole de Dieu et la parole de Dieu est esprit) un spirituel trouve ici confirmation de sa propre intuition : l’humain n’est pas un simple producteur consommateur.

 

Cette intuition intellectuelle de la présentissime présence de l’Infini à tout être fini telle qu’on la trouve présentée avec force par Giordano Bruno après qu’elle eut été savamment expliquée par Thomas d’Aquin, est-elle inspirée par les expériences bibliques de la présence de l’Eternel ?

 

lorsque ainsi s’avance décembre

que ton corps croit le jour fini

peux-tu sentir si tu le cambres

la présence de l’infini

 

ou n’est-ce qu’un désir plus vain

qu’à fermer les yeux la lumière

pourrait toucher au saint des saints

le frémissement du mystère

 

si la houle de l’océan

ne peux bercer tes lèvres closes

tu es sûr niant le néant

que dans la foule vit la rose

 

Le même esprit qui entre mille stratagèmes de l’évolution inspira à l’ARN d’inventer l’ADN inspire aujourd’hui à tout humain premier d’inventer son humain dernier, de le rejoindre en sa spiritualité de l’altérité.

 

 

13 décembre 2008

 

si ton amie la rose est morte ce matin

c’est que les roses de chair meurent

la rose de l’esprit demeure

et saura te donner d’autres roses demain

 

en l’écorce de l’arbre en sa sève en sa fibre

que tes baisers veulent toucher

son esprit te laisse chercher

une vie que ta vie reçoit pour qu’elle en vibre

 

ton sourire déjà sur tes lèvres se fanent

mais le souvenir de ses sens

me comble de reconnaissance

et j’aperçois ton âme    belle en leur peau diaphane

 

je l’aperçois qui chante en un dernier soupir

lorsque le jour sera venu

où tu entreras inconnue

dans la joie de l’esprit pour ne jamais finir

 

Lorsqu’on lit qu’il y a dix-sept siècles Porphyre avait déjà vu que les évangiles sont remplis d’incohérences et que les disciples de Yeshoua se sont mépris sur son intuition, on se sent immensément soulagé, conforté dans l’idée que cette intuition est bien là cachée parmi les vieux mythes et que l’on peut l’en dégager au creuset de la contradiction.

 

Présence de l’Eternel. La Bible n’est pas un livre philosophique, elle ne peut déduire l’omniprésence divine d’un raisonnement ontologique comme Thomas d’Aquin. Elle relate des expériences et des intuitions, des expériences que l’on peut interpréter comme des manifestations matérielles d’intuitions spirituelles. Le bédouin Jacob rêve d’une échelle où les anges montent et descendent de la terre au ciel ; il en conclut que le lieu où il a dormi est « la maison de l’Eternel et la porte du ciel » (Genèse XXVIII, 12ss). Le prophète Elie identifie sa présence dans « un silence subtil » (I Rois XIX, 12). Qu’importent les explications psychologiques que l’on peut donner de ces expériences ; elles ont finalement conduit à l’intuition de l’omniprésence de l’Eternel et à sa spiritualité. Pour Yeshoua, l’Eternel est « présent dans le secret » (Matthieu VI, 4)

 

« L’art de vivre part en fumée, sacrifié sur l’autel de la rentabilité » (à Rungis).

 

On peut haïr les dimanches si l’on n’a pas réussi à ouvrir la porte de l’ennui pour découvrir le vide où vit l’esprit.

 

« Philosopher c’est apprendre à mourir », à mourir à soi-même afin de vivre pour les autres. D’où l’on voit que la philosophie marche sur la tête puisque c’est en vivant pour les autres que l’on apprend à mourir à soi-même, à se libérer de soi-même, à être libre enfin.

 

14 décembre 2008

 

     je suis venue te voir

l’œil dilaté

et comblé de lumière

pour t’annoncer

que bientôt notre mère

ressuscitée

reviendra de son lait nourrir la terre

 

pourquoi as-tu dormi

comme une chose

embrassé dans tes draps

comme en un ventre

quand tu sais que viendra

sortant de l’antre

sa caresse nouvelle chaude et tendre

 

les bourgeons ont frémi

sous mon regard

dans le froid les transis

ont bien cru voir

sur leurs os chair et peau

se reformer

et dans mon rêve fou se ranimer

 

dans la nuit ma chair dort

mais mon cœur veille

attentive à l’esprit

à l’œuvre en toi

en la terre en la mère

que vienne au monde

dix mille roses en l’éternelle ronde

 

Célébrer la naissance du Christ, c’est rester prisonnier du temps cyclique dont les chrétiens prétendent qu’il nous a délivrés, c’est s’enfermer dans l’éternel retour. Laissons cela à la célébration du retour du soleil, que notre chair inquiète espère éternel.

 

Des intelligences aussi solides que celle de Descartes ont envisagé que Dieu puisse faire que deux et deux ne fassent pas quatre. La puissance contagieuse du mythe de la toute-puissance divine est donc capable de contredire le principe de contradiction, expression première de la rationalité inhérente à l’être de l’être.

 

C’est le réel qui émerveille la conscience libérée de tous les opiums. Mon pauvre Rimbaud, si tu ne t‘étais pas égaré dans « le long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », peut-être ne te serais-tu pas arrêté de nous ravir.

 

15 décembre 2008

 

Le merveilleux de l’imaginaire risque de nous fermer les yeux au merveilleux de l’ordinaire.

 

les pensées papillonnent dans le vide

alors il faut trouver le vide

et puis le bon filet

 

mais ne va surtout pas les épingler

elles ne sont belles que vives

et prêtes à aimer

 

bien vite donc il faut les libérer

ne gardant que le souvenir

de leurs subtilités

 

puis retourner dans l’abîme du vide

où toujours s’enfantent nouvelles

des espèces plus belles

 

Le merveilleux des mythes, des légendes, des contes, du fantastique est celui de l’irréel imaginaire dont se nourrit l’humain premier. La nourriture de l’humain dernier est celle du réel qu’il ne cesse de découvrir avec une surprise admirative et qui lui fait dire : « C’est merveilleux ! »

 

Pas plus qu’il ne s’agit de se préoccuper du désintéressement mais des autres, il ne s’agit de s’intéresser à la vérité mais au réel.

 

On peut bien désirer AVOIR des enfants, il faut bien en arriver à les vouloir comme autres pour qu’ils aient la chance d’ETRE.

 

Le réel caché, les entrailles des êtres et des choses, n’a pas vocation à la beauté ; cela est réservé au réel apparent, à la peau des êtres et des choses (mais le réel caché émerveille par l’intelligence dont il est pétri).

 

16 décembre 2008

 

Puissance de la parole, tantôt créature et tantôt créatrice de l’humain. L’histoire de la pensée grecque telle qu’on peut tenter de la reconstituer à partir des textes antiques depuis Hésiode et Homère, au long des penseurs ioniens et éléates, de Platon et d’Aristote… montre que la pensée a travaillé la langue par la langue, passant de l’image au concept sans perdre l’image, tâtonnant, jamais achevée, toujours plus raffinée chez les scientifiques, les poètes et les philosophes.

Pensée incarnée depuis l’origine, le verbe est chair, et le mot utilisé pour donner à comprendre qu’il ne l’est pas tout entier est lui-même chair, matière : « souffle », la plus subtile matière qui soit, et qui soit suggestive de l’immatérialité. « Le souffle de l’Eternel planait sur les eaux » (Genèse I, 2). Intuition fondatrice ? L’esprit anime la chair humaine de la parole jusqu’à la déclarer finalement inutile, servante inutile lorsqu’elle a accompli sa tâche d’ouvrir au silence de l’esprit pur.

Le matérialisme divinise la parole, la disant créatrice de l’humain en réduisant le sujet à un parlêtre. Mais le ver était dans le fruit depuis  longtemps, depuis « le verbe s’est fait chair » et la croyance en la résurrection de la chair, alors que pour Yeshoua la résurrection est chose spirituelle : « ceux qui sont dignes de l’éternité … sont comme les anges » (Luc XX, 35s).

 

d’ambre et de jade elles attardent

dans le frisson des souffles froids

serrée leur famille aux abois

comme dans son hallier la harde

 

non le buisson borde un chemin

où le joaillier offre des pierres

trop ordinaires pour la main

rapace du propriétaire

mais faites pour ravir les yeux

du nomade au maigre bagage

qui n’emporte pour être heureux

que le trésor de ses images

 

d’autres d’autres joies le préparent

au chemin qui n’en finit pas

de se faire dans l’entrelacs

de l’esprit du cœur et de l’art

 

17 décembre 2008

 

Ces groupes ACAT, qui luttent pour défendre les victimes de la torture partout dans le monde, agissent, écrivent, démarchent… et prient. Prieraient-ils s’ils ne « croyaient » pas à « l’efficacité » de la prière ?

La prière est chose spirituelle, impalpable, indétectable comme l’esprit. Peut-on parler de prière à des consciences qui n’en ont aucune expérience, à des matérialistes à qui leur idéologie interdit d’en envisager la possibilité ? On ne peut croire à la prière que si l’on croit à l’esprit. Connaître de science sûre, rationnelle, l’existence et l’essence de l’Infini Agapè, c’est le/la savoir esprit, tout esprit, et comprendre qu’on ne peut le/la rencontrer vraiment qu’en esprit, « en esprit et vérité » (Jean IV, 24).

Esprit et langage. Les prophètes ne sont des gens de la parole que parce qu’ils sont d’abord des gens de l’esprit, des inspirés. Les prêtres, eux, peuvent n’être que des gens de la parole. C’est à ce titre, de gens d’une parole censée divine, qu’ils sont gens de pouvoir : les sacrements chrétiens sont des pouvoirs ; ils sont censés être des porteurs efficaces de la grâce, et l’on peut d’ailleurs dire qu’ils sont psychologiquement efficaces dans la mesure où ils sont accueillis dans la foi par les croyants.

Peut-on dénoncer le pouvoir de la parole comme une imposture ? Le peut-on au nom de l’esprit ? Le problème vient de qu’il existe tout un éventail de pouvoirs de la parole, même si l’on peut, même si l’on veut, considérer qu’ils relèvent tous d’un même mécanisme psychologique : pouvoir des formules magiques, pouvoir des paroles sacramentelles, pouvoirs des serments, des promesses, des vœux qui lient le parleur, pouvoirs des discours, des plaidoiries, de toutes les formes de communication commerciale, politique, religieuse, idéologique…Tout cela n’est-il que tromperie ? L’esprit, capable de se dégager de la parole parce qu’il est immatériel alors que la parole ne l’est pas, est capable d’en juger.

 

la toison rousse des fougères

cache la nuque du talus

dont la face d’ombre et de pierre

s’imagine dans l’inconnu

 

que de visages pour paraître

tendent au ciseau de l’esprit

leur désir de venir à l’être

et de se dire à l’œil surpris

 

le grand chaos de la matière

appelle son premier secret

à agir demain comme hier

pour qu’il dévoile ses attraits

 

Les députés qui votent des lois antidémocratiques pour se conformer aux consignes de leur (chef de) parti sont un peu, toutes proportions gardées, comme ces militaires qui obéissent à des ordres qu’ils savent inhumains en croyant que l’obéissance les innocente de leur crime.

 

18 décembre 2008

 

Il faut sans doute être matérialiste pour dire que « nous sommes notre génome », sauf à donner ici à la copule « sommes » un sens restrictif, non essentiel. Comme lorsque nous disons : « nous sommes tous Américains ». La copule (le verbe « être » est la plus fréquente en français) est en effet susceptible des significations les plus diverses. Même si je vous dis : « je suis monsieur Théophile Durand » ou « je suis le vicomte Oscar de La Tour d’Auvergne » ou si, croyant à l’astrologie, je vous dis : « je suis Taureau », je ne me sens pas enfermé dans cette identité. L’aventure d’une conscience humaine est, on peut le souhaiter à toutes, une libération progressive de ses déterminismes, y compris de ceux de son héritage génétique ou familial, naturel ou culturel. L’humain dernier s’achemine vers une spiritualité qui finit par le libérer de ses attaches charnelles, animales, matérielles. Méfiant à l’égard du « je suis mon patrimoine génétique » qu’il trouvera ambigu, un spiritualiste préférera dire : « j’ai un patrimoine génétique ».

 

Agréer l’intuition de Yeshoua en refusant les dogmes chrétiens, c’est, aux yeux de l’Eglise, être hérétique. L’hérésie étant encore plus ou moins marquée d’abomination, les tenants de Yeshoua pourraient s’en offusquer, n’était que, tout occupés qu’ils sont des autres, ils ne se soucient guère des étiquettes qu’on leur met.

Le tri des idées proposées par le Nouveau testament est simple ici puisque son unique critère est celui qui fait de l’Eternel l’Agapè, l’amour, la dilection inconditionnelle de tout autre. En regard de cette intuition, on pourra dire que tels et tels passages du texte sacré sont en relation de contradiction, d’indifférence ou de cohérence. Ainsi la rémission des péchés par le sacrifice de la croix est en contradiction avec le « pardonnez-nous comme nous pardonnons » : une conscience qui aime au point de pardonner à tous, quelles que soient leurs offenses à son égard, est elle-même pardonnée, c’est-à-dire qu’elle vit de la vie éternelle, d’Agapè. L’idée qu’elle aurait été pardonnée grâce aux douleurs et à la mort horribles d’un autre lui est insupportable. C’est le dogme de la Rédemption qui est une abomination.

 

deux boutons de rose engourdis

dans la froidure

ne durent

que dans deux cœurs enfin qui tâchent de chanter leur dit

 

19 décembre 2008

 

La spiritualité de l’altérité conduit à la libération intérieure, mais ce n’est pas son but : son but est l’autre, l’altérité positive en participation à la Vie d’Agapè. La liberté n’en est qu’une conséquence inhérente : « Aime et fais ce que tu veux ». Qui aime d’amour agapè ne veut qu’aimer, telle est sa liberté, qui est la liberté de l’Eternel Agapè (pas plus qu’il ne peut vouloir que deux et deux ne fassent pas quatre, l’Eternel Agapè ne peut vouloir ne pas aimer. Allez-vous dire qu’Il/Elle n’est pas libre parce qu’incapable d’aller à l’encontre de son essence ?). La spiritualité de l’altérité n’est pas une soumission à un dieu tout-puissant, c’est une communion à un éternel tout-aimant qui offre à toute conscience de partager sa vie de dilection.

L’Eternel tout-aimant est esprit, il ne parle donc pas (la parole est matière, chair). Les rencontres que l’on peut avoir avec l’Esprit Agapè se font de silence à silence (Ce qui laisse supposer qu’il faille faire silence, vivre dans le silence en se débarrassant la tête de ses musiques et de ses images, en délaissant le divertissement pascalien pour entrer sans crainte dans le vide, sachant que le vide est la demeure de l’Esprit Agapè).

La rencontre avec l’Esprit Agapè n’est pas inégalitaire. L’infini y donne au fini  de partager son infinitude et de ne rien décider de faire que dans la liberté de l’Agapè. Tel est son invraisemblable réussite.

 

elle est venue se réfugier

se serrer contre la fenêtre

par une nuit de lune immense

 

son froissement d’ailes à peine

contre le verre contre le bois

a dit l’émoi de sa présence

 

il m’a semblé qu’entre mes mains

je sentais la douceur extrême

de sa peur tressée de confiance

comme la colombe piégée

lorsque l’enfant qui la libère

sent son cœur battre et la relance

 

aux gémissements de la nuit

sa joie nous rapprochera-t-elle

en cette ombre qui nous distance

 

On nie ou met en doute l’existence de dieu au nom de son essence, de l’idée que l’on se fait de lui. Toute conscience humaine n’a-t-elle pas sa théologie plus ou moins consciente qui fait qu’elle peut au moins se demander ce que serait dieu s’il existait ? Le dieu que Nietzsche prétend mort (plût à dieu qu’il le fût !) est le père tout-puissant à qui tout enfant bien né se doit de régler son sort.

 

20 décembre 2008

 

On peut aimer comme une bête, on peut aimer comme un ange. « L’homme n’est ni ange ni bête », c’est un animal appelé à devenir un dieu, une conscience invitée à s’acheminer de la chair à l’esprit (Dommage que Pascal nous donne une image statique de l’être humain et qu’il coupe les ailes à l’ange que la bête est censée se préparer à être).

 

Communautés d’Aimer ? Elles se forment lorsque trois personnes ou davantage décident de vivre en commun leur agapè pour la mieux vivre. Leur vie commune prend des formes diverses : même lieu de résidence, mais pas toujours. Prières en commun, silencieuses surtout, mais si l’un ou l’autre se sent inspiré de parler ou de chanter, il se sent aussi libre de le faire. Conversations fréquentes sur les activités et les pensées en ce qu’elles se rattachent à l’agapè, à la vie pour les autres.

Les Communautés n’ont pas de supérieur. Les réunions visant à prendre des décisions se tiennent par concertation et ces décisions se prennent à l’unanimité. Elles se tiennent dans une atmosphère de prière et sont donc précédées et entrecoupées de silence.

Les Communautés d’Aimer se font et se défont, éphémères comme les existences humaines. Elles ne cherchent pas à durer, à s’accroître ni même à survivre. Elles ne vivent pas sous le régime de l’héritage et de la tradition, n’ayant d’autre fondateur que l’Esprit d’Agapè, qui est de partout et de nulle part, de nul temps et de tout temps. Elles ne créent pas d’institutions mais s’intègrent aux institutions existantes en y vivant au mieux l’agapè qui les inspire, servant  ainsi de relais matériel à l’Esprit.

Ce qui est dit ici, et ce qui n’est pas dit, est inhérent à l’altérité positive, qui lui sert de constante référence, validant ou invalidant le cheminement des Communautés.

 

quarante corbeaux croassent sur le fil

en colloque excité

et l’horizon là-bas qui s’enfuit leur répond

 

quatre canards font tournoyer les cris

de leurs ailes pressées

et l’espace un instant déchiré leur répond

 

un rouge-gorge au buisson dépouillé

égrène quelques perles

et l’océan de ton silence lui répond

 

21 décembre 2008

 

« Je vais vous demander une petite signature ». Petite évidemment puisqu’elle est grande et grosse de toute votre personne aux grands et gros yeux de la société.

« Déclaration sur l’honneur… ». Les administrations nous demandent encore ce genre d’écriture, signée évidemment. La signature engage : c’est un acte, une parole redoublée puisqu’elle est écrite, une double parole donnée. Force illocutoire des mots qui font ce qu’ils disent, la signature dit et livre la personne. N’est-ce pas dans ce sentiment qu’un jeune travaille et compose sa signature, s’y exprime, s’y résume. C’est heureux bien sûr dans le cheminement de l’humain premier, qui doit s’obliger, qui s’oblige devant les autres, que  l’honneur et la honte tiennent sous leur loi. Ainsi des serments, des promesses, des contrats, des vœux religieux, qui lient et que l’autre seul peut délier. L’humain dernier finit par s’en voir délié parce que l’autre est en lui qui lui donne d’agir pour les autres sans plus se soucier de lui-même, de son honneur et de sa honte, mais qui ne peut vouloir ni faire aucun mal aux autres puisque ce serait renier son essence dernière, Agapè.

Est-ce pourquoi Yeshoua disait de ne pas jurer, de ne dire qu’un oui qui soit oui, ou un non qui soit non (Matthieu V, 34ss) ?

 

Le doute c’est bon pour les croyants, le doute est bon pour les croyants. Ils ne peuvent y échapper s’ils se veulent lucides. Ils peuvent le repousser en l’étiquetant tentation. Ils peuvent l’affronter et trouver ainsi la chance de passer au-delà, de se retrouver face à l’alternative du néant et du dieu des philosophes. L’altérité positive est la découverte qui naît de la confrontation de l’infini et du fini, celle de l’Eternel Agapè.

 

que l’air murmure chante ou crie

ou qu’il se tienne coi

le vide lui ne cesse pas

de vibrer par milliers de messages cryptés

 

mais ce vide que tes machines

sans cesse font vibrer

d’ondes cryptées et décryptées

ne reconnais-tu pas le don qui s’y devine

 

le partout vient ici timide

t’invite en se taisant

et t’achemine plus avant

du silence de l’air au silence du vide

 

l’univers se dit à tes sens

mais l’esprit qui l’anime

te donne de lui être intime

et pour l’autre marcher sans fin en sa présence

 

22 décembre 2008

 

L’Evangile est le mélange de deux puzzles, peut-être davantage, et dont il manque trop de pièces pour qu’on puisse jamais totalement les ordonner. Mais qu’importe si l’on y a repéré le trésor d’Agapè, et que les pièces du puzzle qui s’y rapportent sont susceptibles de nous faire progresser dans sa connaissance

 

Les théologiens chrétiens comprennent-ils tout ce dont est porteuse l’intuition que « Dieu est Agapè » (I Jean IV, 8) ? Pourquoi refusent-ils d’admettre que le Tout-aimant ne peut être tout-puissant ? Pour qui accueille le concept d’un Eternel tout-aimant et ses implications, il n’y a pas de problème, de scandale, de mystère du mal. L’Eternel Agapè veut l’autre pour l’autre, cela inhère à son essence ; il ne peut le vouloir pour lui-même, pour sa gloire, pour le dominer ou posséder. Il ne peut se vouloir tout-puissant. Il a donc voulu notre univers libre, partiellement indéterminé dès ses origines et sur tout le parcours qui le mène de l’énergie à la matière, à la vie, à la pleine conscience de soi. Ce que nous appelons liberté (avec tous les degrés que cela représente dans une existence humaine) est, à des degrés moindres de conscience, indétermination, et donc tâtonnement, choix aléatoire, échec et réussite, bien et mal (Ainsi, la vie aurait-elle pu évoluer et se développer sans lutte, élimination, prédation… ? Aux biologistes de nous le dire) Le mal sous toutes les formes que nous suggérons par ce mot s’explique par cette indétermination. Mais si, encore une fois, l’on admet que notre univers a été voulu par l’Amour, on peut faire l’hypothèse que l’au-delà de la mort réserve à celles et ceux qui auront été défavorisés en cette vie la possibilité d’être dédommagés en l’autre. Encore faut-il qu’elles/ils acceptent d’entrer dans le jeu de l’Amour à la mesure de leur liberté.

 

la balle floue de leur ballet

invite l’œil analytique

à repérer quelle élastique

donne à chacun d’être un relais

 

car leurs yoyos concertés mêlent

à leur souplesse dynamique

les fouettés de leurs jeux uniques

partagés entre ciel et terre

 

figures imposées ou libres

l’incertitude de l’espace

de ses bras légers les enlace

et leur assure l’équilibre

 

humide l’air moucherons ivres

de son vin doux leurs pas fugaces

lettrés vifs sur l’heure qui passe

nous écrivent leur nouveau livre

 

La théologie chrétienne est-elle réticente à renoncer à la toute-puissance divine parce que cela l’amènerait à renoncer à la puissance ecclésiastique, au pouvoir spirituel ?

 

 

23 décembre 2008  

 

Comme tant de nos grands problèmes, celui du mal ne peut se résoudre que par une approche transdisciplinaire. Il réclame la concertation de l’astrophysique et de la microphysique, de la phylogénétique, de la philosophie et de la théologie… La confrontation des points de vue peut-elle déboucher sur l’intuition de l’Eternel Agapè ?

 

C’est dans la poésie que la parole est le plus charnelle, et elle appelle une lecture charnelle. Même si aucun son ne sort de la bouche, il faut au moins que les lèvres remuent, que l’oreille intérieure mette en branle une rythmique, une sensibilité aux correspondances où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Et lorsqu’un poème ainsi lu émeut la peau et les entrailles, on se sent porté à le déclamer, à en essayer tous les possibles, à en faire un poème-vie.

 

ses murmures ses cris et ses chansons parfois

sont pour le solitaire à chacun de ses âges

une méditation une nouvelle voix

 

elle ne cesse pas de parler au rivage

 

ce qui de jour en jour et d’année en année

imperceptiblement change et ne revient pas

invite à l’oraison de ses nouveaux messages

 

elle ne cesse pas de parler au rivage

 

lorsque entre deux soupirs le silence respire

le calme enchantement de son très vieux visage

ouvre aux yeux étonnés la jeunesse éternelle

 

elle ne cesse pas de parler au rivage

 

car inlassablement son âme redessine

les esquisses de l’autre en ces beautés nouvelles

qui sont l’écho sans voix de son nom sans image

 

Qu’a voulu dire Péguy lorsqu’il a écrit que « le spirituel est couché dans le lit du charnel »? Qu’il doit tôt ou tard se lever, rempli des énergies qu’il en a reçues en y dormant ?

 

 

24 décembre 2008  

 

La liberté, c’est de pouvoir faire ce que l’on veut, mais on est d’autant plus libre que l’on veut ce qui est conforme à son être. Parfaite, la liberté d’Agapè est de toujours vouloir et agir en conformité avec son essence, Agapè. C’est à cette liberté de l’amour qu’Agapè convie les consciences humaines, s’il est bien vrai que l’humain est fait à son image : « Aime et fais ce que tu veux ».

 

Les chaussures de la honte. L’Arabe qui a lancé ses chaussures à la face de G.W. Bush a accompli l’acte de mépris suprême aux yeux de ses frères Arabes et de leur culture de l’honneur. Si G.W. Bush leur a demandé pour lui la clémence, c’est qu’il n’appartient pas à leur culture et qu’il a sans doute été le premier à rire de son attaque symbolique. Il est censé appartenir à une culture de la conscience.

 

La crise ? Les financiers aveuglés par leur insatiable soif d’enrichissement ne vont évidemment pas dénoncer un système dont cette aveuglante soif les rend incapables de reconnaître le mal essentiel. Ils vont prôner je ne sais quelle médication symptomatique qui leur permettra de poursuivre leurs activités avec plus de prudence et tout autant de rapacité.

 

une à une les perles de rosée gelée

fondent et tombent

 

chaude tendresse de cette heure

où son éblouissante mère

s’élance pour illuminer la terre

 

le visage se lève et les yeux clos dévots

la pressent de les accomplir enfin de les ouvrir

à l’esprit du grand vide

 

dans le silence de reconnaissance

les entrailles défaillent

 

25 décembre 2008

 

Si Descartes a pu imaginer que deux et deux puissent ne pas faire quatre, comment s’étonner que pour certains « deux et deux restent indéfiniment deux et deux si la pensée ne les ajoute pas pour en faire quatre » ? Ainsi conclut Simone Weil en pensant à ces gens qui ne voient pas, qui ne veulent pas voir, que leur richesse est bâtie sur la pauvreté des autres, que le luxe des uns est lié à la misère des autres. Et elle ajoute que les humains que nous sommes peuvent même réagir avec violence si l’on tente de leur ouvrir les yeux et de leur apprendre à compter : « Nous haïssons les gens qui voudraient nous amener à former les rapports que nous ne voulons pas former » (La Pesanteur et la Grâce, p. 157). Si, encore une fois, une intelligence aussi rationnelle que celle de Descartes a pu s’incliner devant la toute-puissance de la volonté divine, on peut comprendre que des esprits qui s’affichent rationalistes refusent d’admettre l’existence de la Cause Première, reniant ainsi le principe de causalité inhérent au principe de contradiction.

Ces faits devraient, disons plus modestement pourraient, nous forcer à admettre que connaissance et éthique sont liées et que le principe de contradiction demeure incapable de réaliser le travail de mise au jour du réel dans l’Evangile et dans le dogme chrétien chez celles et ceux qui, comme disait Yeshoua, n’ont pas les oreilles pour l’entendre.

La même Simone Weil n’affirme-t-elle pas cette chose ahurissante chez une intelligence que l’on disait proche du christianisme : « Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous » ? (ibid. p. 42). Comment le « Dieu est Amour » a-t-il pu donner lieu à cette interprétation narcissique aux antipodes de l’altérité positive? Les fans de Simone Weil vont-il me haïr pour avoir « formé ce rapport » ?

 

Si l’âme humaine est appelée à cheminer de l’honneur à la conscience et de la conscience à l’altérité positive, il faut admettre les implications de cette continuité. Existe-t-il un seul humain qui en ce monde se soit totalement affranchi de la honte et de la culpabilité pour vivre la liberté d’aimer ?

 

avec sa gorge de feu

     et son œil de perle noire

attiré par les lumières

il est entré dans le jeu

d’enfant de la nuit première

 

que pouvais-je dans le soir

pour son âme prisonnière

de nos murs et de nos pierres

sinon délier le nœud

de la contrainte et du vœu

 

lorsque ma main a saisi

son cœur de plume légère

nous fûmes tous deux transis

en la rencontre éphémère

où l’autre dit son mystère

 

d’un élan de sa main fière

et de mes ailes dernières

il a retrouvé la nuit

laissant sa gorge de feu

et mon œil briller d’espoir

 

26 décembre 2008  

 

Peut-on vivre sans la beauté ? Est-elle une qualité essentielle, importante, négligeable de la vie humaine ? A quels et quels stades de la vie humaine ? La nature, qu’elle soit celle des déserts, des forêts, des rivages, des montagnes, des rivières… est presque partout marquée par la beauté. Les humains, dans le quotidien de leur existence, dans le vêtement, la maison, les objets familiers, cherchent à la placer et garder sous leurs yeux. Les poètes la recherchent dans leur langage… Pourquoi ? Pourquoi ? Autant qu’à s’interroger sur ce qu’elle est, on se sent porté à se demander quelle est sa source et quelle est sa fin. Les philosophes qui ne se seraient jamais posé ces questions devraient susciter notre inquiétude, notre réticence. Le beau n’est-il pas inhérent à l’être ?

« La distance est l’âme du beau », dit Simone Weil. La beauté du fruit le rend désirable, sa consommation le détruit et la fait disparaître. La beauté n’est pas objet de consommation mais de contemplation. Ainsi peut-elle remplir sa fonction initiatique, apprendre à l’humain premier le sens de l’inutile, le sens de la réjouissance au-delà de la jouissance, le sens de l’être au-delà de l’avoir. La beauté du monde est une invitation de l’être à vivre de l’être.

 

la beauté noire de leurs yeux immenses

garde nos yeux à la juste distance

 

le blanc de leurs tuniques

s’ombre de reflets mauves en un rite éternel

et la lumière goûte

les nuances de l’ambre de leur peau en fête

 

nos regards incertains

jetés sur les lointains de leur vie éthiopienne

à leur splendeur reviennent

 

homme et femme qu’échangent-ils

l’un près de l’autre ombres subtiles

dans le partage du repas

 

images éblouies de qui sont-elles

venues jusques ici par la main immortelles

où l’art antique les fixa

 

la beauté noire de leurs yeux immenses

garde nos yeux à la juste distance


L’altérité positive n’invite ni à se construire ni à se déconstruire, ni à se créer ni à se décréer, mais à ne vivre que pour les autres, s’émerveillant qu’ainsi on vit de l’Etre même. Car l’Etre est Agapè.

 

27 décembre 2008  

 

On a justement dénoncé l’affirmation de l’existence de Dieu fondée sur son essence (c’est l’être parfait donc il existe, se sont dit Anselme de Cantorbéry, Descartes, Leibniz, Malebranche et quelques autres ). Reste à dénoncer la négation de l’existence de Dieu fondée sur son essence, sur l’idée épouvantable que l’on s’en fait (un tout-puissant Narcisse qui n’aime que lui-même et qui sert de support aux pouvoirs spirituels, à ses soi-disant représentants terrestres, humains, trop humains).

Ici l’existence d’Agapè est conclue de la coexistence de l’infini et du fini (voir « une spiritualité de l’altérité »).

 

le bocage en une heure change à peine

mais les nuages dans leur ciel de traîne

font une théorie de mobiles abstraits

pour l’œil émerveillé de l’ordinaire

 

ce qu’il cherche d’instinct c’est l’œuvre belle

qu’à leur rythme partout leurs âmes peinent

sans fin à enfanter sur la peau des matières

en lignes et nuances pour complaire

 

à l’autre en ces messages où la lumière

n’est pas offerte afin qu’il s’en repaisse

mais pour que d’âge en âge sur ses lèvres naissent

un cortège de chants à l’étrangère

 

Harold Pinter hanté par l’homo hierarchicus, héritage de l’animalité sociale. Dans l’ombre de chaque rencontre des humains premiers se livre « la bataille de la place », the battle of position. Se dresse l’antique fantôme : Suis-je au-dessus ou au-dessous de toi ? Qui est l’animal dominant ? A quel rang social sommes-nous, moi et toi ? Cela baigne toutes nos rencontres. Existe-t-il des couples, des familles où ce fantôme a disparu ? Dans l’Evangile, c’est le refrain des premiers et des derniers, des qui s’abaisse sera élevé, qui s’élève sera abaissé. Pinter avait compris que la violence universelle est l’expression de la domination et de la sujétion omniprésentes (universal dominance and subservience).

 

28 décembre 2008

 

La thèse selon laquelle ce qui divise les humains est civilisationnel détourne l’attention de la division monstrueuse de l’injustice économique, en clair de l’enrichissement des riches par l’appauvrissement des pauvres. La crise financière que vit notre planète mondialisée pourrait ouvrir les yeux des sages, non de ceux dont le refus d’Aimer « ferme les yeux de peur qu’ils ne voient », de « ceux qui voient mais ne remarquent rien » (Isaïe VI, 9s ; Matthieu XIII, 14s ; Jean XII, 4O ; Actes XXVIII, 26s).

 

Les juifs ont produit plus de brillantes intelligences que la plupart des peuples de la terre, et pourtant les dirigeants d’Israël, et ceux qui les approuvent, ne savent pas voir que deux et deux font quatre, que leur irrédentisme apporte en lui la mort, tôt ou tard, y compris la leur : « Aucun rapport ne se forme si la pensée ne le produit pas » (Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, p. 157).

Les Israéliens qui occupent la Palestine se défendent contre les terroristes palestiniens comme les Allemands pendant l’occupation de la France se défendaient contre les terroristes français.

 

l’enfant qui court et danse dans le pré

sait aussi s’arrêter

longuement

et voir les yeux fermés

que tout   autour de lui har mo ni eu se ment

se rassemble et s’entend

 

les arbres en la distance s’échelonnent

et leurs masses fredonnent

alentour

des chansons qui consonnent

que tous les troncs et les buissons en leur séjour

ne vivent que l’amour

 

un étrange jardin en sa mémoire

s’éveille et croit revoir

le visage

dans la brise du soir

que tout se réjouisse comme au premier âge

au cœur de son passage

 

29 décembre 2008

 

Les beautés du monde nous invitent à nous interroger sur leur cause. La beauté est-elle inhérente à l’être ? Comment ? En quoi cela nous concerne-t-il ?

Que le beau soit partout répandu dans la nature ne signifie pas qu’il soit partout lié au bien. Si l’on accorde quelque attention aux intuitions de Yeshoua, on peut se rappeler que l’Eternel « fait briller son soleil sur les justes et sur les injustes » (Matthieu V, 45), qu’il répand sa beauté sur tout être sans considération de sa valeur éthique. N’est-ce pas une banalité de dire que ni la beauté physique n’est signe de supériorité morale ni la laideur signe d’infériorité ? Cela ne signifie pas que la beauté soit menteuse, mais qu’elle ne renvoie qu’à elle-même en sa précieuse inutilité. L’énigmatique vers de Keats : « la beauté est vérité, la vérité beauté » n’exprime que l’idéal de l’être tel qu’il se manifeste dans l’art de « L’Urne grecque ». En l’être de l’être, le beau et le bien sont inhérents l’un à l’autre.

 

La spiritualité de l’altérité inspire un universalisme qui prône et promeut la diversification des cultures. Elle ne porte pas de jugement sur leur égalité ou inégalité, car il ne l’intéresse pas de savoir qui sont les premiers et qui sont les derniers. La spiritualité de l’altérité invite chaque culture à s’approfondir et spiritualiser dans la concertation avec toutes les autres. Elle fait de même avec les religions. Elle n’encourage ni ne décourage le passage, la «conversion » d’une conscience à une autre religion ; elle inspire toute conscience à plus de sollicitude, de respect, de tendresse envers toute autre conscience, à quelque culture, religion, langue, peuple… qu’elle appartienne (On comprend que du même mouvement elle inspire de donner la priorité de l’action à la lutte contre l’injustice de la formidable inégalité économique et sociale qui règne sur l’humanité).

 

va-t’en par la ville flâner

parmi la foule à son allure

au hasard pour y rencontrer

une aventure

 

sera-t-elle pour en rêver

une fluide chevelure

et la crainte de s’y noyer

pour Epicure

 

tes mains à ne jamais toucher

qu’en forme de littérature

en ton cœur pourront s’élever

et chanter pures

 

et puis de retour au foyer

de l’autre où l’attend l’écriture

elles pourront y ciseler

un fruit d’or mûr

 

Si les arts sont des sublimations de nos passions, vive la passion et vive la sublimation puisque « chose belle est joie éternelle » : A thing of beauty is a joy for ever…

 

30 décembre 2008

 

Justifier la nécessité de la foi en l’existence de Dieu par l’impuissance de la raison à prouver cette existence, c’est méconnaître le don que le Dieu Amour fait aux humains de la capacité de le découvrir. Reconnaître l’essence de l’Eternel comme Amour, c’est comprendre qu’il donne de se faire connaître à toute conscience (à la mesure de l’accueil qu’elle lui réserve). La nécessité de la foi justifiée par Pascal n’est que la nécessité de la croyance pour accepter les mythes du dogme chrétien. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est la raison. Ici elle inclut l’intuition.

 

L’ignominie de notre système bancaire ne fait qu’un avec son secret, et c’est qu’il condamne l’humanité à une croissance devenue suicidaire. Nos banques ne vivent que de dettes, de nos engagements à rembourser l’argent fictif qu’elles nous prêtent, engagements qui ne peuvent être tenus que par les plus-values de la croissance. Nos banques aiguillonnent la croissance parce qu’elle est indispensable à leurs profits, à leur survie même, et cette croissance exponentielle à l’infini fondée sur la production consommation à outrance (on veut nous faire vendre et acheter sept jours sur sept) se heurte à la finitude des ressources de notre planète. Il est aisé de voir que le combat écologique doit inclure la réforme de ce système parmi ses priorités. Voir moneyasdebt.com

 

ronde les jours les couleurs

tournent se donnent les mains

 

si lundi se choisit bleu

vert doit se prendre mardi

et mercredi choisir jaune

orangé prendre jeudi

et vendredi prendre rouge

violet prendre samedi

dimanche enfin indigo

 

hasard et nécessité

font aux couleurs traverser

un demain qui s’entremet

si les trois bleu jaune et rouge

font une totalité

masculine   féminines

les quatre qui l’accompagnent

chabadabadabada

pour se faire font côtoyer

le violet et l’indigo

 

tourne tourne les couleurs

chaque semaine en ton cœur

proposent dans le secret

hasard et nécessité

l’abîme des déités

 

et rien que de les connaître

t’achemine vers ton être

 

La connaissance vécue du savoir archaïque peut nous permettre de comprendre vers où l’évolution de la conscience humaine nous invite à marcher

 

31 décembre 2008      

 

« Science sans conscience… » Pour Rabelais la science n’est pas forcément consciencieuse. Le scientifique est appelé à s’interroger sur ses motivations et sur celles du courant scientifique auquel il participe. Il ne peut faire l’économie d’une réflexion sur les présupposés épistémologiques de sa recherche. De même qu’il existe des croyants pour lesquels la seule religion valide est intégriste, il existe des scientifiques pour lesquels la seule science valide est matérialiste. Hélas, le matérialisme est « la ruine de l’âme ».

 

Le « gnôthi seauton » de Socrate peut-il avoir d’autre motivation que l’amour de soi ? Agapè n’invite pas à se connaître soi-même mais à connaître l’autre. Il est sans doute impossible de se sonder le cœur pour savoir si l’on agit par altérité positive ou par souci de soi-même lorsqu’on se dévoue. Se poser la question : est-ce que j’aime ? risque d’être le signe que l’on n’aime pas puisque l’amour ne s’intéresse pas à je mais à toi. Le plus sûr moyen d’Aimer est de ne se soucier que des autres. Lorsque, inévitablement, on en vient à constater son impuissance à le faire, on peut se rappeler l’expérience de Yeshoua : l’Eternel ne refuse pas son esprit, sa force d’aimer, à celles et ceux qui le lui demandent (Luc XI, 13). La force d’aimer de pure altérité positive ne peut venir que de l’autre. N’est-ce pas une évidence tautologique ?

 

     vas-tu choisir bleu jaune ou rouge

ou même rouge et jaune et bleu

te faut-il le pur et l’unique

ou le mélange et la nuance

 

ou croirais-tu à l’innocence

de cette puissance magique

de ce qui inonde les yeux

dans la lumière où rien ne bouge

 

si la rigueur du noir et blanc

t’appelle à goûter la raison

et son idée distincte et claire

reste droit au cœur de la nuit

 

demain tout au bout de l’ennui

tu danseras dans le désert

la rondeur où sur l’horizon

l’arc-en-ciel chante le vivant

 

L’autre, chrétien, est le seul sacrement d’Aimer.

 

.

 

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