2009

Depuis qu’elle est répandue et présentée à des lecteurs, cette relation journalière n’a pu manquer de modifier ses perspectives. L’autre soi-même avec lequel elle dialogue en sa quête du Réel s’est élargi pour devenir l’autre de l’autre. Ayant pris conscience de cet autre-là, elle devait, au risque de s’affadir, se faire moins elliptique. Son esprit premier n’est pas de donner une instruction, mais d’exercer et de partager une recherche qui, si personnelle qu’elle est, peut servir d’invitation à penser. Elle se sent revêtue d’une responsabilité, tenue de proposer chaque jour une réflexion à des lectrices, à des lecteurs, et non plus seulement de la poursuivre pour elle-même. Il s’agit cependant de la même entreprise : avancer toujours et toujours dans l’immensité du Réel, non par désir de le comprendre, non par libido sciendi et « concupiscence des yeux » (I Jean II, 16), mais par souci de le connaître comme l’autre aimé de l’Eternelle.
Elle peut apparaître répétitive, mais c’est qu’elle se veut itinérante et que ses chemins multiples se recoupent en se diversifiant. Elle cherche chaque jour quelle nouvelle pièce elle pourra ajouter au grand puzzle du Réel, et elle s’assure que celle-ci est bien à sa place dans le dessin qui l’entoure.
Qu’elle soit devenue moins succincte témoigne sans doute d’un souhait d’être plus abordable. Elle se sait courir le danger d’un didactisme qui lui ferait perdre son souci de l’autre comme autre ; c’est pourtant ce souci qui la fait se proposer. Et peut-on penser qu’une secrète correspondance s’établit entre elle et ses lectrices et lecteurs, faisant siennes leurs questions muettes ?

Les poèmes ne sont chaque jour qu’un souhait de donner sa chance à la connaissance esthétique, quelque éloignée qu’elle puisse paraître de la recherche conceptuelle. Ces poèmes sont souvent gâtés par une abondance de concepts, alors que la poésie pense et connaît en images. L’histoire de la poésie montre cependant qu’elle est assez plastique pour accueillir une certaine charge d’abstractions. Ces poèmes sont, eux aussi, des invitations : en leur imperfection même, ils invitent la lectrice et le lecteur à entrer en poésie.

1er janvier 2009

De siècle en siècle résonne l’appel à l’Esprit. Il y a deux mille quatre cents ans, Joël prophétise au nom de l’Eternel la multiplication universelle de ce qu’il vit : « Je répandrai mon souffle sur toute chair. Vos fils, vos filles seront inspirés… (Joël II, 28s). Le jour de la Pentecôte, Pierre croit voir la réalisation de cette prophétie : « C’est ce qui a été dit par Joël l’inspiré… » (Actes II, 16ss). Mille deux cents ans plus tard, déçu par l’Eglise, Joachim de Flore annonce, attend, prépare la venue de l’âge de l’Esprit (de la pure Agapè) après l’âge du Père (de la Loi) et l’âge du Fils (de la Foi). Vivre de l’esprit, vivre l’Agapè, est le vœu de l’être au fond de toute conscience, vœu renouvelé à chaque nouvelle aube, à chaque nouvel an (Il ne s’agit pas d’un règne de l’Esprit, d’un gouvernement par l’Esprit, c’est-à-dire à nouveau par de soi-disant spirituels. L’Esprit n’est pas un pouvoir, c’est en chaque conscience ce qui lui inspire l’amour de tout autre comme autre, Agapè.)

En voulant mettre fin aux tirs de roquettes contre son territoire, Israël ne traite que le symptôme de la maladie dont il souffre : son occupation irrédentiste de la Palestine, avec tout ce qu’elle représente d’exploitation, de domination, de destruction, de spoliation, d’humiliation… Quel médecin l’en guérira ?
Les inconditionnels d’Israël sont les meilleurs alliés de l’antisémitisme. La spiritualité de l’altérité combat l’antisémitisme en luttant pour la justice universelle, en Palestine comme ailleurs, en révélant le cœur de l’être : Aimer.

cet émouchet qui bat des ailes
immobile sur l’horizon
est-ce une image où se révèle
la destinée de la maison

garde les yeux sur ce qui dit
l’air qui le porte en son effort
par la chair saluant l’esprit
et le dedans par le dehors

l’esprit habite l’œcoumène
depuis la première saison
et son souffle muet l’emmène
sur les chemins de la raison

alors éloigne-toi du bruit
rejoins l’oiseau en son essor
dans le silence où te sourit
l’amour sans crainte de la mort

Eros aime l’autre pour ses qualités : sa beauté, son intelligence, sa bonté…, non pour elle-même, lui-même en son eccéité. Agapè aime l’autre comme autre, pour lui-même, elle-même (et nous invite à participer à cet amour humainement impossible pour tout être).

2 janvier 2009

Puisque l’Eternel est Agapè, « répandre son esprit sur toute chair » (Joël II, 28s), c’est inspirer l’agapè à toute conscience en tous ses actes et en toutes ses pensées. Ainsi existe-t-il une façon de se laver et de s’habiller, de manger et de boire, de marcher et de danser, d’utiliser son portable et son ordinateur, de lire et d’écrire… où l’on tâche de se laisser inspirer par Agapè. Mais Agapè inspire aussi un ordre de priorités dans ces agir et ces penser : c’est d’abord sur sa relation aux autres que la conscience se sent inspirée à porter ses efforts en demandant à l’Autre son inaliénable force d’aimer. Une conscience qui reconnaît Aimer comme la substance de son être se préoccupe de savoir comment elle peut vivre toujours plus selon Aimer, participer à sa vie.
L’Esprit inspire la conscience dans la liberté du vouloir agir selon son être : « Aime, et fais ce que tu veux ». L’Esprit n’est pas le Père qui ordonne d’obéir à sa Loi sans comprendre. L’Esprit n’est pas le Fils qui demande la Foi en sa parole pour que l’on s’y conforme. L’Esprit dévoile à la conscience le secret de son être, ce désir de participer à la vie de l’Eternel Agapè, d’aimer avec ce pur désintéressement dont elle a la nostalgie alors qu’elle en reconnaît l’impossibilité.

après le silence et l’écoute
lorsque la musique s’achève
les applaudissements sont une pluie

dans la salle du face à face
l’air qui chante de l’un à l’autre
danse la connaissance de la vie

au grand espace du bocage
où les gouttes touchent les champs
les mains battent les mains de l’énergie

à l’oreille qui sait entendre
les silences de l’univers
imperceptible murmure l’esprit

L’artiste Picasso disait : « Je ne cherche pas, je trouve ». Le poète ne choisit pas ses mots, ce sont ses mots qui se choisissent. Tel est l’idéal de l’inspiration poétique, mais les poètes savent qu’il faut y adjoindre leur transpiration.

La spiritualité de l’altérité invite à la conversation.

3 janvier 2009

Aimer ne nous demande pas de l’aimer, mais de le laisser en nous aimer les autres.

La civilisation de la banque (disons des banquiers, pour être honnête) est la civilisation de la production-consommation à outrance dont elle se nourrit. Parmi tant de signes de sa folie, allez voir ce que l’on fait des restes pléthoriques dans nos cantines scolaires : on n’a pas même le droit de les donner aux gagne-petit (on ne pourrait plus leur sucer le sang) ; on doit les jeter à la poubelle (qu’on devrait réserver à nos banques).

On a depuis longtemps pointé du doigt les incohérences entre les évangiles (Renan certes, mais Porphyre bien avant). Un train peut en cacher un autre. On n’a pas vu, ou si mal, l’irrémédiable contradiction qui y oppose l’intuition du « Dieu est Agapè » et le vieux mythe de l’élection (Agapè serait Eros s’il élisait – Calvin, que ne l’as-tu compris ! – Agapè se propose à tout être à la mesure de son accueil). En Luc, cette confusion est présente dès l’Annonce faite à Marie : « L’Eternel lui donnera le trône de son père David, il règnera sur la maison de Jacob et son royaume n’aura pas de fin » (Luc I, 32s).
Cette pauvre Jeanne d’Arc affirmant obstinément sa foi en une Eglise vendue aux Anglais qui s’apprêtaient à la brûler : « M’est avis que l’Eglise et Jésus-Christ c’est tout un ». Mais l’Eglise ne doit-elle pas vivre la parabole du bon grain et de l’ivraie (Matthieu XIII, 24ss), l’aporie de l’Agapè et de l’Election. Ne faut-il pas qu’elle participe à la dynamique de l’évolution en sa continuité-discontinuité pour que l’intuition de Yeshoua se transmette et s’épure de ses scories ? (La réserve adressée ici à l’Eglise n’a pas grand-chose à voir avec la hargne des bouffeurs de curé).

la mare au fond de la forêt
au silence ouvre
découvre
des faces oubliées depuis des millénaires aux surfaces mirées

Le mélodies sont d’inspiration, les orchestrations de transpiration. Ce sont les mélodies qui parlent au silence du cœur.

4 janvier 2009

A la spiritualité de l’altérité, rien n’est étranger : l’Esprit de l’Eternel remplit l’univers. La spiritualité de l’altérité ne saurait limiter son intérêt à l’expérience mystique (et surtout pas à celle qui fait de l’Eternel un gros bonbon qu’on suce). Elle peut se mêler de tout parce qu’elle n’est pas un pouvoir qui devrait composer avec d’autres pouvoirs et qui serait tenu au sacro-saint devoir de réserve de la laïcité. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », parce que Dieu est un pouvoir. Mais Aimer n’est pas dieu.
Une conscience qui vit la spiritualité de l’altérité voit peu à peu se transmuer tout son agir. C’est ainsi qu’elle écoute l’autre comme autre, cherchant à communier avec l’autre plutôt qu’à le posséder, dominer ou repousser. Cela est vrai pour l’écoute de ses semblables humaines, mais cela vaut aussi pour les signes de la nature : le mugissement du torrent de montagne, le déferlement des vagues sur la plage, le frissonnement du vent dans les arbres, le zinzinulement de la mésange dans le buisson… Tout bruit est sensation d’une présence et appel à l’écoute bienveillante, respectueuse en sa réjouissance. A la mesure pourtant de ce qu’il signifie : un coup frappé à la porte est plus fort sur la conscience inspirée par Aimer que la symphonie de la radio. Elle éteint la radio et va ouvrir, un sourire dans les yeux. Ainsi vont les choses quotidiennes avec en soi leur récompense : la participation à la sollicitude en réjouissance de l’Eternel en son altérité.

à cette mare au fond de la forêt
la mémoire en image reparaît
ce qui se cache appelle le regard dans les roseaux
murmure le silence dans les eaux

elle veille là-bas son œil ouvert
jour comme nuit où tout se réverbère
lorsque sans nombre passent des bêtes les ombres venues boire
contemple l’or du temps et de l’espoir

elle m’attend parmi les feuilles mortes
et l’odeur âcre en l’extase transporte
l’émoi de cet enfant qui vers elle en rêvant accourait
et de ses pas lentement l’entourait

il faudra que je fasse ce voyage
bientôt qu’enfin tout au bout de mon âge
elle me souffle au cœur le silence qu’exhale ses eaux
et que je le murmure au frisson des roseaux

« L’homme propose, Dieu dispose ». Oui, mais voilà, « Dieu est Aimer » ; Aimer propose, l’autre dispose.

5 janvier 2009

« Le Verbe de Dieu s’est fait homme et celui qui est Fils de Dieu s’est fait fils de l’homme, uni au Verbe de Dieu, pour que l’homme reçût l’adoption et devînt fils de Dieu » (Irénée de Lyon, Adversus haeresis) ou, plus simplement, « Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu » (Athanase d’Alexandrie). Aimer offre sa vie à l’autre afin que l’autre vive la vie d’Aimer.

Une conscience qui croit que l’existence s’achève dans le néant devrait s’abêtir, préférer la vie à ce qu’elle croit être la vérité. Ainsi pensait Nietzsche, il était cohérent. Il existe pourtant en toute conscience (faut-il être prudent et dire en bien des consciences ?) un élan vers la vérité, un désir, jugé supérieur aux autres désirs, de connaître le dernier secret du réel, quel qu’il soit. C’est l’idéal de la science en conscience.

Les expériences des sciences cognitives qui montrent que l’on peut se duper sur ses intentions justifient le doute que certains moralistes entretiennent sur leur valeur personnelle : « nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine », « si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur »… Elles justifient aussi l’insouciance de leur salut des meilleurs représentants du christianisme. Une conscience pétrie d’Agapè ne se soucie pas de soi et de ses intentions cachées mais de l’autre ; c’est ainsi qu’elle « fait son salut » sans s’en préoccuper: « Celui qui veut sauver son âme (psukhé) la perd, celui qui la perd à cause de moi (Aimer) la sauve » (Matthieu XVI, 25s).

L’inconfort du doute peut aiguillonner notre recherche de la vérité, mais il risque de nous amener à nous contenter de certitudes illusoires, à préférer la croyance à l’ignorance. Il faut que la tristesse du doute et la joie de la découverte marchent main dans la main.
Keats prônait la « capacité négative, la capacité de demeurer dans l’incertitude, le mystère, le doute sans recherche fiévreuse des faits et des raisons ». Il attribuait cette capacité au sentiment de la Beauté, plus fort chez certains que toute autre considération. Mais le sentiment de l’Altérité positive de l’Etre peut être plus fort que tout, et il inclut le sentiment de la Beauté inhérente à l’Etre. Il peut entraîner la recherche à travers les doutes et les certitudes.

ta voix ne vieillit pas

telle je l’ai connue cette première fois
lorsqu’elle a pénétré en mes entrailles
telle aujourd’hui encore elle veille sur moi

car je n’ai pas fini d’en saisir les nuances
et d’en être saisi il faut que j’aille
comme à la cathédrale où viennent d’autres sens
à cette heure du soir lorsque le soleil lance
un regard de tendresse au grand vitrail
et lui fait découvrir de secrètes romances

il me semble au silence passée dans l’au-delà
mon âme te dira qu’elle défaille
à t’entendre chanter l’inaliénable toi

ta voix ne vieillit pas

6 janvier 2009

La parabole du Samaritain (Luc X) éclaire la continuité-discontinuité du passage de l’humanité animale à l’humanité divine, ou, si l’on préfère, de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair à l’esprit, de l’Adam premier à l’Adam dernier de Paul (I Corinthiens XV, 45ss). Le prochain dont parle Yeshoua lorsqu’on lui demande d’expliquer ce que veut dire aimer son prochain et ainsi vivre la vie éternelle (Lévitique XIX, 18 ; Luc X, 27ss) est vraiment l’autre, l’ennemi potentiel : comme l’évangéliste vient de le rappeler (Luc IX, 51ss), les Samaritains et les Juifs de l’époque entretenaient des relations tendues. Le prochain qu’en aimant on vit de la vie éternelle d’Agapè, c’est donc virtuellement tout être humain ; l’amour dont aime le Samaritain est un amour universel qui s’établit en rupture avec ce que l’on connaissait alors. « On vous a dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ; et moi je vous dis : aimez vos ennemis » (Matthieu V, 43s). Voilà pour la discontinuité. Pour ce qui est de la continuité, la parabole indique que pour aimer l’autre comme autre, le Samaritain s’appuie sur la compassion qu’il éprouve naturellement, « pris aux entrailles », esplangkhristé (Luc X, 33). Il existe donc dans la physiologie de l’humanité animale cette pierre d’attente de l’amour pour l’autre (Encore faut-il l’utiliser, et la parabole montre que tous ne le font pas, qu’on peut ne pas le faire, que doit intervenir la liberté sans laquelle l’agapè ne serait pas celle d’Agapè).
Les évangiles donnent d’autres exemples du rôle joué par le mouvement des entrailles compassionnelles dans les actes d’agapè: ainsi dans la parabole du serviteur impitoyable où l’on insinue que cette émotion s’entend métaphoriquement de l’Eternel, et chez Yeshoua face à la détresse de la veuve de Naïn (Luc VII, 13) et des aveugles de la route de Jéricho (Matthieu XX, 34), ou devant la misère des foules fatiguées et prostrées qui le suivent (Matthieu IX, 36).

Pour admettre que Yeshoua n’est pas dieu au sens où l’enseigne le dogme chrétien, il faut savoir reconnaître qu’il s’est parfois trompé et parfois contredit dans son enseignement tel qu’il est rapporté par les évangiles. Et cette logique est circulaire : pour reconnaître ces contradictions et ces erreurs, il faut admettre que sa vraie divinité est celle de la divinisation dont ont parlé Athanase d’Alexandrie et quelques autres Pères de l’Eglise : une participation par l’agapè à la vie d’agapè de l’Eternel.

le doigt qui glisse au bois poli
salue l’effort
des morts
pour se survivre en la beauté glacée où se dit l’infini

7 janvier 2009

Plus de temps Israël mettra à renoncer à son irrédentisme, plus longtemps grandira l’antisémitisme aux quatre coins du monde.

Peut-on penser que l’Eternel Agapè souhaite et apprécie qu’on le supplie (« Seigneur prends pitié ! ») ? Le même amour qui inspirait à Paul de se faire juif avec les juifs et goï avec les goïm inspire à l’Eternel de se faire humain avec les humains, « tout à tous » (I Corinthiens IX, 22). Aimer ne serait pas Aimer s’il ne traitait pas d’égal à égal avec tout être. Aimer invite à le prier comme on prie un ami avec délicatesse et un étranger avec politesse. Si Aimer invite l’autre à le prier, c’est qu’il promeut une liberté participée de la sienne, qui n’oblige ni n’est obligée.

Le réel se présente à nos sens et à notre intellect sous son double visage de singularité et de similitude, d’eccéité et de quiddité. Chaque particule, chaque atome, chaque molécule… chaque être vivant, chaque personne est unique en son existence. Mais un atome d’hydrogène, pour prendre un exemple, est semblable à un autre atome d’hydrogène en son essence. Le camembert de Clément Rosset est semblable à d’autres camemberts et, pour uniques qu’elles soient chacune, les différentes molécules qui le constituent se ressemblent entre elles et ressemblent à celles d’autres camemberts. C’est bien pourquoi on peut donner au camembert un nom qui l’identifie comme camembert, alors qu’on ne peut donner de nom convenable à aucune de ses molécules en leur eccéité. Vive la similitude qui rend possible la nomination et la vie elle-même ! Reste que chaque être en son existence propre ne se peut nommer. Nos cartes d’identité sont commodes pour nous identifier ; elles nous permettent de traiter avec les autres. Mais il est bon de nous rappeler souvent que l’eccéité singulière des autres nous échappe, de comprendre qu’on ne peut les comprendre, et qu’on ne peut les connaître que dans la liberté de la communion offerte et accueillie, l’égalité de la conversation et la fraternité de la sollicitude universelle (Ainsi fait Aimer avec tout existant, ainsi nous invite-t-elle à faire en participation à son être).

le moucharabieh de l’arbre au crépuscule
invite le regard de braise
qui l’envahit puis doucement s’apaise
et lentement dans l’ombre se recule

s’efface derrière la dernière clôture
au grand silence où se recueille
le cœur à cœur des noms sans signature
qui s’offrent et s’accueillent sur le seuil

ô nuit plus belle que le jour la connaissance
où l’autre dans la multitude
avec l’autre converse danse
aux pas changeants de la béatitude

à l’aube il sera temps de reprendre le guet
au moucharabieh des heures
où la lumière imprévisible vêt
les signes dans la marche des couleurs

8 janvier 2009

Peut-on dire que la recherche de la vérité soit un souci de soi et la recherche du réel un souci de l’autre ? Chercher la vérité, ce serait vouloir l’acquérir, la faire sienne, la posséder, et puis, dans un désir de dominer, vouloir en sa vérité avoir raison devant les autres, voire avoir raison des autres en la leur imposant. La quête du réel serait plus désintéressée de soi-même, plus intéressée par l’autre en son altérité.
En bonne tautologie parménidienne (ce qui est est), la fraternité selon Aimer c’est la fraternité selon Aimer. Elle ne s’appuie pas sur une identité illusoire, que même de vrais jumeaux ou des clones ne sauraient dépasser, ni davantage sur une similitude de langue, de religion ou d’idéologie, mais sur cette altérité positive qu’un courant philosophique du XX° siècle a exploré avec bonheur : Max Scheler, Martin Buber, Gabriel Marcel, Maurice Nédoncelle, Emmanuel Mounier, Emmanuel Lévinas, Paul Ricœur… C’est la fraternité où chaque conscience vit de la vie éternelle en participant à l’amour éternel pour tout être, sa sollicitude et sa béatitude.
La singularité de l’autre fait la tristesse de la conscience qui voudrait le posséder en le comprenant, en le nommant ; elle fait le bonheur de la conscience qui cherche à le connaître et à se réjouir de son existence.
droit debout au fond du jardin
qu’entends-tu quand l’air vibre au loin
de leurs alarmes
de leurs appels
de leurs échanges dans leur monde étrange

et de ta forme que voient-ils
en tous tes changements subtils
que tu te vêtes
ou te dévêtes
en ce qui meurt et en ce qui demeure

seul chacun poursuit son chemin
pourtant se mêlent les destins
que l’on soit charme
que l’on soit aile
en l’éternel     chante le chœur des anges

Ces photons vieux de quelque quinze milliards d’années et que je tue en les voyant, pour la première et la dernière fois, chacun unique.

9 janvier 2009

« On est généreux parce qu’on est généreux », dit Clément Rosset. Comme la rose, la générosité est sans pourquoi : elle est ce qu’elle est, elle n’a d’autre raison ni d’autre but qu’elle-même. Etre généreux par intérêt, ce n’est plus être généreux, et la sollicitude trouve en se déployant en l’autre sa béatitude. Tel est l’être de l’Etre, Aimer. Telle est la conscience lorsqu’elle reconnaît son être, participé de l’Etre. Aimer d’agapè, c’est participer à la vie d’Agapè. Le don que fait une conscience est inhérent à son être. Encore faut-il découvrir son être pour comprendre cette immanence de l’éthique. Ainsi trouve son dernier sens la maxime du temple de Delphes : gnôthi seauton.
Le symbole exprime l’inexprimable, l’inexprimé plutôt, l’antéprédicatif, ce qui n’a pas encore trouvé ses mots, ses concepts pour s’exprimer clairement et distinctement. Ainsi de Yeshoua avec ses mashal. Il ne cessait de parler en mashal (Matthieu XIII, 34). Il ne pouvait parler autrement de son intuition d’Agapè. Si elle se manifestait déjà pourtant dans une morale inouïe claire et distincte : « Aimez vos ennemis » (Matthieu V, 44), « pardonnez jusque soixante-dix fois sept fois » (Matthieu XVIII, 22), c’est qu’en cela il ne faisait qu’approfondir l’intuition mosaïque du « tu aimeras » (Deutéronome VI, 5 ; Lévitique XIX, 18). Mais le mashal de Yeshoua va plus loin : il vise à dévoiler le pourquoi de la morale transcendante pour en faire une éthique immanente. S’il est bon d’aimer d’agapè, c’est que l’agapè est le secret de notre être. Yeshoua entend accomplir le désir du psalmiste en un sens nouveau. « J’ouvrirai la bouche pour dire le mashal, je proférerai le secret du fondement du monde » (Psaume LXXVIII, 2 *; Matthieu XIII, 34). Agapè est le secret de l’Etre, et tel est le pourquoi de l’autre de l’Eternel qu’est le monde. On comprend que cet eurêka vibre avec enthousiasme sous la plume de Paul dans le finale de l’Epître aux Romains : « A celui qui peut vous assurer dans mon évangile et dans l’annonce de Jésus Christ selon le dévoilement du mystère resté secret depuis la fondation du monde et maintenant manifesté par les écritures prophétiques et annoncé à toutes les nations selon l’ordre donné par l’Eternel pour l’obéissance de la foi, à Dieu, le seul sage, par Jésus Christ, honneur et gloire pour les siècles des siècles. »
*Le traducteur des Septante en a fait un distique merveilleux de rythme et de sonorités :
Anoïkso en parabolaïs to stoma mou
Eréouksomaï kékroumména apo katabolès cosmou

inlassable sur le rivage
elle y efface
les traces
renouvelées de nos foulées pour de nouveaux et de nouveaux passages

10 janvier 2009

La morale kantienne du devoir est celle de cette transcendance que tant de nos contemporains abhorrent. L’éthique sans pourquoi de l’agapè est immanente à la conscience, elle est le déploiement de son être. Encore faut-il que la conscience la reconnaisse comme telle pour la vivre comme immanente.
Pour Paul la foi est une obéissance à un commandement de l’Eternel (Romains XVI, 26), et Yeshoua lui-même serait mort par obéissance (Philippiens II, 8) selon un rite d’expiation avatar de celui du bouc émissaire chargé des péchés de la communauté. On peut dire que Paul n’a pas vraiment compris que l’Agapè était l’essence même de l’Eternel et non l’un de ses attributs, fût-il majeur. Son dieu de l’obéissance est trop dieu pour être Agapè. Peut-être ne faut-il pas nécessairement lier la foi à l’obéissance, mais la foi a toujours besoin d’un appui extérieur à elle-même. On croit à cause de… alors que l’agapè est sans pourquoi (« on est généreux parce qu’on est généreux »). Dans l’Evangile on croit à cause des miracles, dont celui de Cana inaugure solennellement la série (Jean II, 11) ; et face à l’incrédulité, Yeshoua demande qu’on le croie à cause de ses œuvres (Jean X, 38). On peut aussi croire à cause d’un témoignage, celui de Jean-Baptiste est le premier (Jean I, 7, 32, 34). Certains tout de même croient en Yeshoua à cause de ses paroles. Ainsi de Pierre : « A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68), c’est-à-dire les paroles de l’amour inconditionnel d’Agapè ainsi qu’il est expliqué dans la parabole du Samaritain (Luc X, 25, 29, 36s). Mais la foi demeure dépendante d’une extériorité, d’une transcendance, que ce soit celle du miracle, de la parole ou du charisme d’un personnage exceptionnel. L’Esprit, lui, échappe à toute forme de transcendance, et c’est d’ailleurs à lui que Yeshoua ne cesse de faire référence ; ses propres paroles tirent leur valeur de ce qu’elles sont inspirées et qu’elles invitent ainsi à la vie (Jean VI, 63). Aimer se propose dans l’immanence de l’Esprit. Immanent à la personne humaine, Il y agit par inspiration dans la liberté, libre et libérateur. « Là où est l’Esprit, là est la liberté » (II Corinthiens, III, 17). Paul le reconnaît, et il le reconnaît comme une rupture avec le régime mosaïque de la Loi (II Corinthiens III, 3-18). Mais il n’en tire pas toutes les conséquences.

ce bruit incessant d’atomes
dans le flux de son circuit
emporte comme le temps
où se tisse notre vie

cette ruine du silence
oblige à force de rames
à résister au courant
pour se tenir immobile

car c’est là que la durée
pure et la joie de l’esprit
se maintiennent dans l’instant
éternel de la vraie vie

car c’est là que l’autre file
avec l’autre incessamment
les fils qui monde après monde
tissent la tapisserie

11 janvier 2009

« Le temps est l’étoffe de notre être », a-t-on pu dire. C’est bien vrai de l’humain premier qui apparaît et disparaît avec lui. Mais l’éternité est l’étoffe de l’humain dernier.
Les événements de Gaza nous concernent avant tout parce que nous sommes à tu et à toi avec tout être humain. Toute souffrance est un appel lancé à nos entrailles pour que nous traitions en prochain tous ceux qui souffrent. Nous avons aussi à Gaza une responsabilité historique. Par où commencer ? Nos ancêtres chrétiens occidentaux ont pourchassé, tourmenté les ancêtres des Israéliens et les ont acculé à créer un Etat pour y trouver refuge. Et puis nous sommes culturellement des Sémites (culturellement et non spirituellement, car l’esprit, éternel, transcende toute culture) ; l’Occident chrétien est fils du judaïsme autant que de l’hellénisme. Et surtout, le dévoilement de l’Etre comme Agapè est l’intuition d’un Juif nommé Yeshoua ; jusque dans l’Occident des Lumières et des droits humains, certains ont vu, non sans raison, un fruit mûri sur l’arbre de cette intuition. L’Islam, lui aussi, est culturellement juif : le Coran répète les événements bibliques à satiété ; les noms d’Adam, de Noé, de Moïse y sont sans cesse mentionnés. Et si les Israéliens sont maintenant l’objet de la vindicte islamique, c’est qu’ils sont soutenus par des Occidentaux qui continuent de mépriser et dominer les pays musulmans. Au cours de l’histoire cependant, les Juifs ont été généralement mieux traités en terre d’Islam qu’en terre de Chrétienté. Nous sommes engagés à Gaza par l’histoire, et plus encore par l’éternel.
en ses langes de rose sur le grand lit bleu
apparaît ton visage de pleine lune

je dirai aveugles la beauté du monde et vous crierez à mes entrailles qu’elles donnent de voir en l’ordinaire la merveille

que vos yeux s’ouvrent et connaissent la richesse des figures

chaque lune te conçoit t’enfante toujours nouvelle en tes nuances et le jeu de tes langes robes linceuls

si seule
mère qui meurt afin que l’autre naisse

Les irrédentistes israéliens n’ont pas intérêt à anéantir les irréductibles palestiniens : ils n’auraient plus d’excuse pour différer perpétuellement la création d’un Etat sur les terres qu’ils convoitent.

12 janvier 2009

« Que faut-il penser de… ? ». Formule aussi navrante que le « Ne pensez-vous pas que… ? », puisqu’à l’inverse de vouloir imposer sa pensée à l’autre elle lui soumet la sienne. Croyez-vous que cela soit si rare ? Combien de soi-disant penseurs ne cessent de se référer avec révérence à leurs prédécesseurs, voire à leurs contemporains qui se sont fait un nom. Agapè libère de tous ces gourous. « Aime, et fais ce que tu veux », cela veut dire aussi, « aime, et pense ce que tu veux », et, plus simplement : « pense par toi-même ». Au diable Platon, Thomas d’Aquin, Spinoza et Derrida, et Yeshoua lui-même. N’a-t-il pas dit : « Il vous est bon que je m’en aille » (Jean XVI, 7). Il savait qu’il lui fallait s’effacer pour laisser place à l’Esprit. Il était la parole, et la parole est le pouvoir de démontrer, de persuader l’autre pour l’amener à son point de vue. L’Esprit, lui, est sans pouvoir, sans transcendance. Il inspire. Et « là où est l’Esprit, là est la liberté » (II Corinthiens III, 17), y compris la totale liberté de penser pour celles et ceux qui vivent d’Aimer.
Le dieu de Paul n’était pas Agapè puisqu’il était sujet à la colère : « La colère de Dieu s’abat sur les désobéissants » (Ephésiens V, 6). Yeshoua lui-même (est-ce bien lui ?) aurait dit que « celui qui ne croit pas le fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui » (Jean III, 36). Il y a pire : relisez Romains IX, 18-23, vous y verrez un dieu tout à fait capable, en bon tyran, d’endurcir les consciences afin de pouvoir exercer sa colère et d’ainsi montrer sa toute-puissance. Et donc, « il fait miséricorde à qui il veut, et qui il veut il endurcit ». On comprend la terreur des Calvinistes, des Jansénistes et de quelques autres devant « le mystère de la prédestination ». Yann Arthus-Bertrand nous disait récemment qu’aux quatre coins de la planète bien des gens lui ont avoué que leur plus grande peur était que Dieu existe. Ainsi vit encore la figure du dieu tyran qui habitait l’imagination du vieux Karamasov de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». L’humanité est loin d’avoir compris l’intuition de Yeshoua.
la goutte de rosée au matin se détache
en elle les dix mille un moment rassemblés
reprennent l’inconnu dans la vague conscience
qui les lie et délie en formes ressemblées

que sont-ils en l’instant où la lumière tache
d’un réseau irisé la chute et la distance
des limites où se meut en leur enlacement
le secret de chacun en fine différence

découvrant cette perle au trésor infini
j’ignore sa valeur sachant que sûrement
aussi sur elle veille et plane ton esprit
comme sur les moineaux à leur enterrement

nulle goutte ne choit sans ta sollicitude
toi l’immense qui pense et qui se réjouit
de voir que la lumière est belle pour le sens
où chaque solitude en ton amour se cache
L’esprit d’Agapè transmue l’amour et la haine, philia et neïkos, en tendresse et respect.

13 janvier 2009

La joie de l’Eternel n’est pas d’être aimé mais d’aimer. C’est la joie inaliénable, la joie qui demeure (Jean XVI, 22), celle de la générosité pour la générosité, du don pour le don sans pourquoi parce qu’il inhère à l’être de l’être sans cause.
Demander et recevoir au nom de Yeshoua (Jean XIV, 13s ; XVI, 24), c’est demander et recevoir pour les autres, car Yeshoua et Agapè c’est tout un (Jean XIV, 11), et vivre d’Agapè c’est être avec elle, avec lui (Jean XVII, 21), c’est aimer tout être d’agapè.
La croyance aux révélations, mosaïque, chrétienne, musulmane… entrave la liberté de penser. Une foi aveugle en l’Evangile interdit au croyant de comprendre que l’agapè est inconciliable avec le messianisme et avec l’idée même de révélation.
Le rationalisme qui rejette l’idée de cause première rejette par inhérence le principe de causalité (ou de raison suffisante) et le principe même d’identité (ou de contradiction). Ce n’est plus qu’une croyance incohérente dont il faut rechercher les motivations inconscientes (tout autant que celles de la croyance en un dieu tout-puissant et omniscient prétendument fondée sur le principe de causalité).
Philia et neïkos sont les deux forces antagonistes partout à l’œuvre dans le fonctionnement de l’énergie, de la matière, de la vie, du psychique. Au niveau du vivant, elles se manifestent en particulier sous la forme de molécules activatrices et de molécules inhibitrices qui permettent la régulation des fonctions (ainsi de l’adrénaline, vasoconstricteur, et de l’histamine, vasodilatateur). Un peu plus de transdisciplinarité* devrait nous permettre de trouver des idées fécondes dans tous les domaines de l’activité humaine, y compris dans la réorganisation de notre système bancaire dévoyé.
*Voir la Charte de la transdisciplinarité sur le site nicol.club.fr.
tous les plumets de la pampa
disent au vent
vivant
l’entretien frémissant où le veule et le ferme marchent d’un même pas
Obscure en sa concision, ses non-dits et ses allusions, l’écriture fragmentaire invite la lectrice, le lecteur à la pensée. Encore lui faut-il comprendre que l’on n’a jamais fini d’apprendre à lire.

14 janvier 2009

au ventre de l’espace sidéral
apparaissent les nébuleuses

mère en toutes les mères
de l’infini jusqu’à l’infinitésimal
tu nous fais avec toi mère en tes fils heureuse

L’étude de la vie est une invitation à la transdisciplinarité. Avant d’arriver à comprendre que la réalité de la vie échappe à l’intelligence matérialiste, il est bon de mettre en œuvre toutes les disciplines auxquelles la compréhension de son phénomène peut faire appel : non seulement la mathématique, la physique en toutes ses branches y compris la quantique, la chimie…, mais aussi l’esthétique (peut-on faire abstraction de la beauté des formes vivantes ?). Et les ontologies et diverses visions du monde devraient être convoquées pour qu’enfin nous découvrions que la seule matière telle que nous la définissons ne peut rendre compte de la vie en elle-même.
L’esprit transdisciplinaire est frère de l’esprit encyclopédique.
Ne te chagrine pas, autodidacte, de la condescendance des intellectuels inconscients qu’ils ne pensent que les pensées de leur école et de ses gourous. Invite-les plutôt à prendre conscience de leurs dépendances pour s’en libérer, quitte à te soupçonner d’être peu capable de les convaincre (et que convaincre risque de n’être que vaincre et remplacer une dépendance par une autre).
Pourquoi se demander si la morale de l’agapè est plus exigeante que la morale chrétienne patriarcale ? Peut-on d’ailleurs parler de morale d’Aimer si elle n’est que l’expression, la manifestation, le déploiement de la vie intérieure, de l’être même de la personne humaine ? Tout au plus peut-on parler d’éthique dans la mesure où ce terme est généralement moins connoté par la transcendance, la loi et le devoir. (Il est sûr par ailleurs que le mot « exigeant » a pu être utilisé comme un piège pour attirer les belles âmes en quête d’idéal).
Le droit de propriété est inhérent à l’humain premier, y compris le droit de propriété de la chair de son conjoint. Mais la dynamique de la chair vers l’esprit conduit à une désappropriation libératrice (posséder c’est être possédé). Agapè n’est propriétaire de rien. (Dommage pour le « Seigneur, tout Vous appartient » que l’on m’a fait chanter dans ma jeunesse à la louange du Grand Propriétaire). Les consciences qui accueillent la vie d’Aimer participent à cette liberté. La pauvreté et la chasteté religieuses n’ont pas d’autre sens. (Mais on peut regretter qu’on les gâte en se les imposant par des vœux, car elles ne peuvent être vécues authentiquement que dans la liberté).

15 janvier 2009

Difficile de ne pas imaginer que la diffusion à la télévision ces jours-ci d’un film sur la Wehrmacht où l’on insiste sur les massacres de juifs ne soit pas, tout comme la rediffusion de La Liste de Schindler, liée aux événements de Gaza. On cherche à manipuler l’opinion française pour qu’elle minimise, excuse les horreurs perpétrées par Israël. Depuis des années d’ailleurs la récurrence de la mise sous les projecteurs des « justes » sauveurs de juifs sous l’occupation allemande est tout aussi politique. N’était que les victimes des massacres nazis n’en ont plus rien à faire, elles pourraient s’indigner de ce que ce qu’elles ont subi puisse servir de rideau de fumée à ce que leurs descendants font subir aux Palestiniens.
« Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (Matthieu VII, 1). Ambiguïté : on pourrait comprendre qu’il faut s’abstenir de juger les consciences afin de n’être pas jugé soi-même. L’agapè interdit cette interprétation. Lorsque vous refusez de juger, vous refuser de juger parce que vous refusez de juger, comme vous êtes généreux parce que vous êtes généreux, parce que le jugement est ressenti et pensé comme contraire à l’amour. Ce refus de juger est le signe que vous vivez dans l’agapè, et une conscience qui vit ainsi échappe au jugement puisqu’elle aime. Tout comme le dit le « pardonne-nous comme nous pardonnons » (Matthieu VI, 12) : qui pardonne aime, qui aime est pardonné, mais qui aime ainsi ne cherche pas à être pardonné ; qui aime ainsi ne cherche qu’à aimer. Quoi de plus simple que cette inhérence du pardon à l’amour (Luc VII, 47s) ?
Les sciences cognitives ont pris le relais des moralistes (les La Rochefoucauld, les Nicole, les La Bruyère, les Vauvenargues…) et des « maîtres du soupçon » (Marx, Nietzsche et Freud) pour nous montrer que malgré notre souci de rationalité nous faisons preuve d’irrationalité dans nos comportements et jusque dans nos raisonnements, qui ne sont souvent que des justifications de choix inconscients. La recherche scientifique elle-même n’en serait pas indemne. Pouvons-nous jamais être sûrs que nos convictions religieuses, politiques, artistiques… soient rationnelles ?

fugace mésange tu passes
et disparais pour des semaines
ou n’est-ce que ma négligence
qui manque à ta présence

ou peut-être que sous la face
de mes amours et de mes haines
tu attends en longue patience
ma dernière naissance

alors à l’affût de tes traces
je saurai à travers la plaine
retrouver dans l’évanescence
les signes du silence

16 janvier 2009

La diversité et les oppositions des interprétations rationnellement construites des faits économiques, politiques, culturels… donnent d’entrevoir les limites de la rationalité. Il est théoriquement difficile et pratiquement impossible d’éliminer d’une démonstration un peu longue tous les paralogismes (ne parlons pas des sophismes à demi inconscients). Sinon il n’y aurait pas de conflit des interprétations.
tu flottes sur l’invisible
t’allonges sur l’horizon
l’éphémère en sa raison
bouge dans l’imperceptible

je te sais toujours le même
qu’importe d’autres visages
te viendront d’autres images
disant autrement je t’aime

l’instant dans l’instant se meurt
mais je sais dans le silence
qu’en éternelle conscience
ta belle durée demeure

et je me sais maintenant
avec toi pouvoir agir
sans souci de l’avenir
et le passé négligeant

tu vas bientôt te dissoudre
dans l’espace qui te porte
et à te rejoindre morte
je suis prête à me résoudre
La beauté fait partie de l’énigme de la vie (de la matière aussi). Le séquençage triomphal du génome et l’humble conscience qu’il y reste beaucoup à découvrir risquent de détourner l’attention de cette face encore inexpliquée du phénomène vital. Quelle beauté ? Il faut s’entendre. Les scientifiques parlent de beauté devant ce qui déclenche leur admiration intellectuelle, en l’occurrence la mécanique génomique. Cela signifie-t-il qu’ils se sont insensibilisés à la beauté des formes et des couleurs des êtres vivants, ou qu’elle leur semble hors de propos dans leur étude du phénomène vital ? La polysémie du terme « beau » recouvre-t-elle une parenté véritable entre tous les objets auxquels on l’applique ? Il reste qu’écarter le phénomène esthétique de l’approche de la vie est une mutilation et un frein à la découverte du réel.
Faut-il être matérialiste pour nier l’existence de la beauté dans la nature et la limiter à l’art ? Les promoteurs d’un non-art écartant la beauté de l’art lui-même sont-ils nécessairement matérialistes ?

17 janvier 2009

Pierre Nicole : « On peut désirer par amour-propre d’être libéré de l’amour-propre. » N’en est-il pas toujours et nécessairement ainsi ? Vouloir être désintéressé, c’est encore être intéressé. (Mais il est des intérêts nobles et des intérêts sordides). Le désintéressement est un fruit, non une racine. Et encore ! En faire un fruit, c’est le valoriser, quand la seule valeur est l’amour de l’autre. En Agapè ne subsiste aucun amour de soi, aucun amour-propre au sens du XVII° siècle. Agapè ne vit que pour l’autre, pour les autres comme autres. Au vrai, Agapè n’a ni souci de désintéressement ni inquiétude d’amour de soi. Une conscience vive sait que le désintéressement est impossible à la chair et que pourtant la chair travaillée par l’esprit le désire. Si elle lit l’Evangile, elle comprend que « la chair ne sert de rien, que c’est l’esprit qui donne la vie de l’Eternelle Agapè (Jean VI, 63) ; elle sait aussi que « si vous le lui demandez, votre Père céleste vous donnera l’esprit saint » (Luc XI, 13). C’est qu’Agapè, Aimer, invite à aimer de l’amour dont Agapè aime, mais qu’Agapè est respect autant que tendresse et ne peut donc se donner qu’aux consciences qui aspirent à aimer au point de gémir de leur impuissance.

ta robe couleur de nuage
flottait devant moi dans la rue
pourquoi faut-il qu’après si longtemps t’avoir vue
me revienne cette image

le secret de ta nuque obscure
que je désirais de percer
alors en m’efforçant de scruter tes pensées
jusqu’à maintenant perdure

faudra-t-il que la mort me touche
au-delà de l’inconnaissance
pour qu’infini enfin je connaisse le sens
des baisers de ta bouche

Un rationaliste conséquent peut-il être matérialiste ? Il est sûr que Descartes et Leibniz ne l’étaient pas ; ils ont préféré construire d’improbables théories sur le corps, l’âme et leurs relations problématiques plutôt que de jeter l’âme aux oubliettes de l’histoire de la pensée occidentale.

En Agapè, « les droits humains » ce sont les droits des autres, pas les miens, pas les nôtres.

18 janvier 2009

Le Dieu de Pascal est-il le Dieu de Jésus-Christ ? Peut-être au sens où le Dieu de Jésus-Christ est celui que l’Eglise lui présente. Mais ce n’est pas Agapè, l’Eternel Aimer de Yeshoua.

Un phénomène prétendument acausal est un phénomène dont on ignore la cause. La prétention, en l’occurrence, est celle du matérialisme pour lequel une cause ne peut être que matérielle.

Pour la même raison qu’Aimer aime autant les Israéliens que les Palestiniens, les Hutu que les Tutsi et Jacob qu’Esaü, Aimer veut la justice pour tous et combat l’injustice en tous. Aimer n’est pas ce dieu tout-puissant que l’imagination de l’humain premier se façonne et qui façonne des « vases de colère » et des « vases d’honneur » ou qui « aime Jacob et déteste Esaü » (Romains IX, 13, 21s).

Si l’on peut affirmer qu’il y a plus d’être dans une molécule que dans les atomes qui la constituent, il faut bien se demander d’où lui vient ce supplément d’être. Principe de causalité oblige.

tu touches cet anneau dur
et tiède à ton doigt qui tourne
ta chair sent ce qu’elle doit

ainsi vont les mois les ans
sans que tu te préoccupes
alors que son œil regarde

peut-être s’est-il mué
quelle secrète substance
imprègne l’or de l’amour

au mariage qui perdure
s’est-il chargé d’expérience
est-il devenu plus sage

gardera-t-il dans la tombe
autour de l’os desséché
la méditation des jours

ou dans un papier de soie
pourra-t-il tenir longtemps
les larmes et les sourires

vaines pensées de momie
l’esprit au-delà de l’âge
pour l’autre vit éternel

Nos physiciens n’ont toujours pas découvert ce secret de la matière qui la rend susceptible à l’esprit.

19 janvier 2009

Faut-il être matérialiste pour rejeter le monde des idées de Platon et l’intellect d’Averroès ? Un rationalisme cohérent y ramène. Ainsi le principe de raison suffisante veut-il que les beautés répandues dans la nature s’originent en une beauté éternelle s’il est vrai que l’organisation moléculaire de la matière ne suffit pas à en rendre raison. De même ce qui est à l’œuvre dans la complexification de la matière à partir de l’énergie primitive de notre univers jusqu’à l’émergence de la vie et plus encore jusqu’à notre humanité pose la question de l’origine de ce plus-être ajouté aux éléments constitutifs (particules pour les atomes, atomes pour les molécules, molécules pour les organismes vivants). Dans sa Critique du jugement, Kant observe dans la vie « un être qui suppose une énergie formatrice, organisatrice de matières qui ne la possèdent pas » (Art. 65). Avec ou sans le prestige d’un de nos plus éminents philosophes, allons-nous ressusciter un vitalisme, un panpsychisme ? Le matérialisme les a évidemment jetés aux oubliettes, mais un rationalisme dur pourrait bien les en retirer.

les clématites et les roses
habillaient une gloriette
au ventre duquel un enfant
se retirait à l’ombre

les parfums y brûlaient plus haut
les voix s’y faisaient plus discrètes
et dans le sombre enfantement
les pensées plus profondes

qu’importe s’il ne reste plus
qu’une carcasse desséchée
aperçue derrière la grille
rouillée du vieux jardin

les clématites disparues
ici les roses en allées
dans la grande mémoire brillent
et renaissent sans fin
Il ne suffit pas de démontrer l’inanité et le danger des mythes chrétiens, leur contradiction à l’intuition de l’Agapè ; il faut aussi tenter de découvrir la vérité cachée dans leurs mashal. La vérité du mythe de la Rédemption, ce serait, interprété dans la lumière de l’agapè, que l’on ne peut se sauver soi-même, que l’agapè n’est pas à notre portée, qu’elle ne peut qu’être reçue de l’Autre. L’altérité positive, l’amour des autres comme autres ne nous est possible que par les autres, même si la liberté de l’amour requiert que nous l’accueillions, ainsi que le suggère le vieux dicton chrétien, « Dieu qui nous crée sans nous ne nous sauve pas sans nous ».
« Nous désirons toujours plus », nous rappelle Albert Jacquard. Est-ce un signe de l’infinitude du désir humain ?

20 janvier 2008

La vérité du mythe de la Création, ce serait que l’univers, l’infini même de l’espace et du temps, n’ont pas, dans l’évidence du principe de raison suffisante, leur cause en eux-mêmes.
On peut commencer à aimer quelqu’un pour sa beauté, sa force, son intelligence, sa gentillesse… ou simplement à cause de sa fascination sensuelle. La dynamique de la conscience dans la dégradation de la chair peut ensuite inviter à effacer l’attrait des qualités de l’autre, à finalement ne plus se soucier d’elle, de lui que pour son existence unique. Et cette évolution peut être rapide, exceptionnellement. Héloïse aurait écrit à Abélard : « Je n’ai cherché en toi rien d’autre que toi-même ». Est-ce vrai ? S’illusionnait-elle ? Ne faisait-elle que décrire l’idéal qu’elle visait ? Est-elle vraiment allée jusqu’au bout du chemin d’éros pour ne plus aimer que d’agapè ?
L’égalité inhérente à l’agapè n’est ni un nivellement ni une dépersonnalisation (cela devrait être évident). Si tout le monde ici vaut tout le monde, si Michel Fourniret est aussi aimé que l’abbé Pierre et Robert Mugabe que Barak Obama, c’est que Agapè rayonne de la même tendresse et du même respect envers tout être fini (Matthieu V, 45). Il dépend ensuite de chaque être, de par sa nature et puis en sa conscience, d’accueillir l’Esprit d’Aimer. Agapè nous invite à offrir ce respect et cette tendresse à tous, vénus et laideronnes, adonis et silènes, QI 150 et trisomiques, violeurs et violés… Si tu vis d’agapè, tu aimeras autant la commando du Mossad que la kamikaze du Hamas, Georges Bush que Oussama Ben Laden… Celles et ceux qui connaissent Aimer découvrent cet idéal, y aspirent, y travaillent, sachant aussi que leur utopie est un royaume qui n’est pas de ce monde, qui n’est pas totalement réalisable en ce monde, mais en l’autre.

à quoi rêvent les racines
endormies dans le jardin
voilà ce qui turlupine
le vieil apprenti devin

ce qui demeure vivant
médite-t-il en son âme
sur le secret de l’élan
qui de l’esprit se réclame

le sang et la sève sont
et ne sont pas ce que nomment
le discours de la maison
et la chanson qu’il fredonne

à ressentir dans la brume
de sa chair ce qui fait l’un
connaîtra-t-il ce qu’il hume
dans la gloire du parfum

Faut-il tenter de retrouver le temps où la pensée était comme toute matérielle, le temps où le spirituel et l’intellectuel n’émergeaient qu’à peine de la condition charnelle de la parole ? La métaphore alors toute vive donnait à la poésie le monopole du langage.

21 janvier 2009

Il est bien agréable d’interpréter la loi du talion avec l’intelligence d’un Maimonide : ton œil vaut mon œil et je vais compenser ta perte par une valeur équivalente afin que tu gardes ton œil, que tu me pardonnes et que nous redevenions frères. C’est tout de même mieux que de te faire perdre ton œil et de rester ton ennemi. Oui mais voilà, notre atavisme de Lamech demeure : « J’ai tué un homme pour ma blessure, un enfant pour ma meurtrissure. Oui, Caïn sera vengé sept fois et Lamech soixante-dix-sept fois » (Genèse IV, 23s). En bon français : « pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la gueule ». Tu me tues 13 hommes, je t’en tue 1300 (et je t’en blesse 5000) ; tu me fais 150 000 dollars de dégâts, je t’en fais 1 500 000. Car je n’ai pas du tout envie de faire la paix avec toi. (Je veux te chasser de ce que je considère comme mon territoire, mais chut !)
« Dommages collatéraux », l’un des euphémismes les plus méprisables qu’ait inventé la rhétorique guerrière.
Vous voulez faire passer à l’Iran son envie de se nucléariser ? C’est simple, dénucléarisez Israël.
Encore une fois, l’agapè n’aime pas moins un Israélien qu’un Palestinien ; elle souhaite la justice pour tous, condition de l’agapè entre tous.
Dire que l’on est le philosophe de ses humeurs, que l’on bâtit son système sur l’optimisme ou le pessimisme de son tempérament, trouvant toujours dans le langage spéculatif de quoi justifier ses affects, c’est renoncer à la philosophie (sans doute par pessimisme).

d’année en année réversible
la ritournelle
du gel
enseigne le seuil de l’humain dernier dans la loi des possibles

« Nous tendrons la main à ceux qui nous tendent le poing, espérant qu’à leur tour ils nous tendrons la leur » (Barack Obama). Quoi de plus simple, quoi de plus sensé !

22 janvier 2009

Barack Obama : « Notre puissance seule ne peut pas nous protéger, et elle ne nous donne pas le droit d’agir à notre guise ». A méditer par les dirigeants israéliens du moment. (Trop tard pour l’administration Bush).
L’idée de décroissance commence à se faire jour chez celles et ceux qui comprennent que notre planète ne résistera pas à une croissance dévoratrice d’énergies, destructrice de climats, spoliatrice de l’humanité. Mais cette idée est insupportable aux capitalistes informés qui savent que le système bancaire actuel fonctionne en dépendance de la croissance, que la finance commande l’économie. L’ennemi de l’humanité et de sa planète, ce n’est plus le communisme liberticide, ce n’est pas non plus le fanatisme religieux qui en a pris le relais. C’est, et ce l’est depuis longtemps, l’avidité de richesse chez tous ces gens qui ne comprennent pas que leur désir est infini et qu’il ne peut être comblé que par l’infinité de l’esprit d’Aimer.
La parole est un pouvoir, une maîtrise des consciences. C’est ainsi que les sacrements sont des gestes transmués en prétendues forces spirituelles (elles ne sont que psychologiques) par des paroles illocutoires. Ils sont réputés agir, faire ce qu’ils disent. Ce sont des pouvoirs au pouvoir de l’Eglise, « pouvoir spirituel ». En fait, les Eglises se méfient des spirituels parce qu’ils échappent à leur pouvoir. L’Esprit est sans pouvoir, et les consciences qui l’accueillent et qu’Il inspire sont sans pouvoir. Agapè n’est pas un pouvoir.
L’Esprit inspire, l’Esprit est sans pouvoir. Le concept de « pouvoir spirituel » n’est pas une simple erreur, c’est une imposture, une usurpation de la volonté de puissance. C’est une méconnaissance, voire un refus de l’Esprit. Mais c’est parce que l’Esprit n’est pas un pouvoir que les consciences qu’Il inspire ne se sentent pas tenues d’avoir avec les pouvoirs des relation de pouvoir, de « rendre à César ce qui est à César », de se soucier de ménager une laïcité ombrageuse, jalouse de son territoire. Elles se préoccupent de toute activité humaine, du politique à l’esthétique et de l’éthique à l’économique parce que l’Esprit remplit l’univers, que rien ne Lui est étranger, qu’il n’est rien qu’Il ne puisse infuser de l’amour d’altérité positive.
des dalles la pluie
se fait des miroirs
je te parle ainsi
quand je veux te voir

mais c’est au silence
que vient ton esprit
lorsqu’en moi je pense
pour l’autre la vie

On n’a jamais fini d’apprendre à écrire, on n’a jamais fini d’apprendre à lire.

23 janvier 2009

Le dialogue interreligieux ne peut échapper à l’hypocrisie et/ou à l’illusion que s’il est inspiré par Aimer, par Aimer seul. Si l’on se dit en secret et plus ou moins consciemment que l’autre est à plaindre de ne pas être des nôtres, on risque la condescendance, voire le prosélytisme.
L’Esprit d’Aimer n’est pas restreint au religieux ; Il peut inspirer les religions, les politiques, les sciences, les arts, les philosophies, les théologies…
Les prophètes d’Israël, et Yeshoua a été l’un des mieux inspirés, ont affronté le culte, les prêtres, le pouvoir sacré. Samuel déjà disait : « L’obéissance l’emporte sur les sacrifices, l’attention (à la loi de l’Eternel) est préférable à la graisse des béliers » (I Samuel XV, 22). Les mots d’Osée surtout résonnent dans l’Evangile : « Je désire la compassion et non les sacrifices, la connaissance de l’Eternel plutôt que le culte » (Osée VI, 6). Lorsqu’il les fait siens, Yeshoua enfonce le clou : ce qu’il dit et fait, il le fait en participation à l’agir de l’Eternel Aimer, et cela compte plus que le Temple (Matthieu XII, 6s ; Jean V, 16s). Mais les Scribes eux-mêmes étaient proches du Royaume d’Aimer lorsqu’ils répétaient : « Aimer son prochain comme soi-même est plus important que le culte et les sacrifices » (Marc XII, 33s). Le culte divin finit par apparaître comme bien secondaire, en tout cas par ne prendre sens que s’il est accompli dans l’amour du prochain : « Si tu apportes ton offrande à l’autel et que tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; après tu reviendras faire ton offrande » (Matthieu V, 23s).
Dans la continuité-discontinuité de l’Adam premier à l’Adam dernier en chaque conscience, la religion passe plus ou moins lentement ou brusquement le témoin à l’agapè. L’amour finit par se dégager du mythe et du rite.

l’orange est toute de couleur
l’orange est toute de rondeur
nourrie

la pomme est toute de nuances
la pomme est toute de semblances
pétrie

et le parfum léger qu’à peine
on entrevoit dans son haleine
ravit

et sa beauté enchante l’œil
que le couteau qui fait son deuil
détruit

il ne reste plus que l’idée
à ce qu’accomplit attristée
la vie

et lorsque la matière meurt
en la forme belle demeure
l’esprit

et mille pommes mille oranges
chantent avec le chœur des anges
surpris

Quelle peut être la vérité du mythe de l’Incarnation ? Outre son articulation avec celui de la Rédemption, qui exprime l’incapacité de l’humain à vivre l’agapè en s’appuyant sur ses seules ressources, on peut chercher la lumière dans l’intuition patristique : « Dieu est devenu homme afin que l’homme devienne Dieu », Dieu s’est incarné afin que l’homme puisse se désincarner, passer de la chair à l’esprit. « L’Adam premier est animal, psukhé zôsan, l’Adam dernier spirituel, pneuma zôopoïon (I Corinthiens XV, 45).

24 janvier 2009

Tu veux quitter ton Eglise parce que tu y as découvert l’ivraie du messianisme ? Relis d’abord la parabole (Matthieu XIII, 24-29). Peut-être vaut-il mieux que tu travailles à Aimer dans le corps de l’Eglise, peut-être est-il préférable que tu la travailles au corps en y affirmant et vivant l’exclusivité de l’Agapè. Que l’Esprit te guide.
Tu veux vraiment, hors de l’Eglise ou en elle, vivre une Communauté d’Aimer ? (20.12. 2008). Cherche-toi des compagnes, des compagnons pour partager le pain d’Agapè. Difficile ? Impossible sans Agapè évidemment (Luc XVIII, 27). Et tu sais que l’Eternel Aimer ne refuse pas son Esprit à celles et ceux qui L’en prient (Luc XI, 13). Qui demande d’aimer au nom d’Aimer reçoit (Jean XIV, 13 ; XV, 7, 16 ; XVI, 23-26…).

au cœur la tempête murmure
et sa rumeur
ne meurt
que la fête épuisée rassasiée de fruits mûrs

va-t’en guetter sur la colline
le clair message
sans âge
dans la suite semblable où l’espoir se devine

et puis regagne la demeure
où le silence
te pense
plus fort à refleurir de sourires les pleurs

La transdisciplinarité est l’ennemie de l’instinct du territoire inscrit dans notre animalité. Observez les chercheurs, vous constaterez qu’ils sont tentés de revendiquer la propriété de leur domaine. L’instinct du territoire encourage la spécialisation des savoirs et décourage leur conversation.
La poule se prend-elle la tête à se demander qui d’elle ou de l’œuf précède l’autre? Elle pond. Les cercles herméneutiques ne sont vicieux qu’aux yeux hyperrationnels qui ne voient pas la nécessité de l’induction dans la recherche. Imagine.
La violence qui surgit ici et là peut donner à penser à « la communion des saints » et à celle des pécheurs, à la communication extrasensorielle, à « toute âme qui s’élève élève le monde » et toute âme qui s’abaisse l’abaisse. (Une oreille matérialiste ne peut entendre cette question).

25 janvier 2009

« Je crois à la vie éternelle » ? La rationalité exclut le « je crois » face à un sujet aussi grave. Si l’on pense que le credo chrétien est une collection organisée de mythes et que tout mythe est porteur de sens, quel peut être le sens de « la vie éternelle » ? La vie éternelle est la vie de l’Eternel. Maintenant. Il n’est pas rationnel de présenter la vie éternelle comme limitée à une éventuelle survie. La vie de l’Eternel ? Que peut être la vie d’un être éternel ? Quelle idée pouvons-nous nous en faire ? Si nous autres, êtres finis, sommes le non-être de l’Etre infini, hors duquel nul être n’est concevable, nous devons en tant qu’êtres participer de ce qu’Il est. La Genèse le dit en son langage : « Faisons l’humain à notre image, selon notre semblance » (Genèse I, 26). Cela veut dire que le mot « vie » peut s’entendre par analogie comme mutuellement applicable à l’Etre infini et aux êtres finis. La relation de l’Etre infini aux êtres finis telle qu’elle est pensée ici est celle de l’altérité positive d’une volonté qui veut que l’autre soit autre (Il s’agit d’une altérité d’eccéité, qui fait que chaque être est unique alors même qu’il est semblable à d’autres êtres uniques). C’est cela l’Agapè, l’Amour Eternel.
L’Eternel est d’abord Amour, c’est sa Vie même, qui ne fait qu’un avec son Être. Mais à considérer l’univers, l’énergie, la matière, la vie, la conscience, Il doit être une formidable intelligence. Il suffit de prendre l’exemple du génome, de sa genèse, de son organisation, de sa duplication, de sa diversification. L’Eternel doit être aussi beauté. On s’en convainc en se faisant sensible aux habits de lumière dont sont vêtus les choses et les êtres.
Ici, « croire à la vie éternelle », c’est penser que l’Eternel Aimer propose aux consciences qui le souhaitent de participer à sa Vie. Maintenant, dans l’amour d’altérité. Telle est d’ailleurs l’intuition de Yeshoua (Luc X, 25-37), du moins peut-on l’interpréter ainsi. Que cette participation puisse perdurer au-delà de la mort est un autre problème, et qui d’ailleurs ne préoccupe pas au premier chef une conscience qui vit la vie d’Aimer puisque, toute absorbée qu’elle est par sa sollicitude pour les autres, elle ne se soucie pas d’elle-même.

va-t’en suivre le long chemin
et que tes jambes prient
peut-être sauras-tu enfin
comment s’en vient la vie

la chair tamisée par l’effort
à la fatigue cède
et la fatigue dans la mort
recherche le remède

mais l’esprit espère un chemin
sans regret ni envie
où il découvrira enfin
l’autre qui donne vie

Pour admettre scientifiquement la possibilité d’une survie, il faut démontrer que la matière n’est pas uniquement physico-chimique. Est-ce possible par déduction ? Faut-il avoir recours à l’induction ? Le préalable est d’en faire l’hypothèse.

26 janvier 2009

ce clair de lune
de Debussy
est un hommage des nuages

l’arrangement
se renouvelle
invite aux yeux le camaïeu

attends que monte
la beauté blonde
où dans la nuit le temps s’étend

dans la forêt
des mille esprits
émerveillés reste éveillé

mêle tes larmes
à la splendeur
et que tes pas suivent ses pas

les notes claires
et sombres passent
ainsi se font et se défont

les pas de deux
et les figures
sur son parcours se font la cour

au clair de lune
de Debussy
nuage sois pour les nuages

L’âme s’éteint avec le corps, mais c’est par elle que vient l’esprit. Pour comprendre nos chances d’entrer, maintenant, dans la vie de l’Eternel Esprit, il faut comprendre la réalité de l’âme inhérente à la matière, et d’abord nous débarrasser de la vision dualiste de l’humain pour laquelle il serait composé d’une âme et d’un corps.

Peut-on fixer les limites du territoire de la raison ? Si l’on est rationaliste, il faut prendre conscience de leur existence, de l’existence de domaines où elle est impuissante. On peut aussi se demander si, à l’intérieur de son territoire, elle exclut l’intuition (qui est a-rationalité et non irrationalité, contradiction). On peut poser que le réel est tout entier rationnel et reconnaître que notre intelligence ne peut le saisir comme tel en son entièreté. On en a un exemple dans la complexité des phénomènes météorologiques. L’image même du territoire est ambiguë : elle permet de distinguer, elle risque d’isoler ; il faut se rappeler que c’est une image héritée de l’éthologie animale et de ses nécessités.
On trouve tout naturel de tirer au sort le gagnant d’une loterie. Un spécialiste de la rationalité, Jon Elster, a pu cependant préconiser le tirage au sort pour décider de questions trop complexes pour que l’on puisse les élucider rationnellement (il prenait l’exemple de la garde des enfants d’un couple qui se sépare et où les arguments des uns et des autres ne réussissent pas à faire apparaître où se trouve le meilleur intérêt des enfants). S’en remettre au hasard manifeste-t-il alors un secret espoir qu’une force bienveillante serait capable de le manipuler ? Les gens qui croient à la chance seraient-ils moins déraisonnables qu’on ne le pense ?
La poésie la plus poétique est celle qui s’abstient de tout concept, qui ne parle que par images (sans doute comme tout un chacun le faisait dans les débuts du langage).

27 janvier 2009

La connaissance de l’évolution peut éclairer la question de la survie. L’humanisation se fait par étapes et franchissements de seuils. L’humain premier est âme et corps comme l’animal ; c’est l’homme « psychique » de Paul, la chair dont parle Yeshoua. S’il en reste à ce stade, l’humain disparaît à la mort comme tout animal. L’humain dernier est corps, âme et esprit ; c’est un animal non plus simplement psychique, animé comme tout être vivant, mais « pneumatique », spirituel. Cette spiritualité résulte de l’accueil de l’Esprit d’Agapè. Seuls ces humains qui vivent dès maintenant de la vie de l’Eternel, demeurent après la disparition de leur chair. D’où l’on voit aussi que « la résurrection de la chair » est un mythe dont le sens est la permanence des esprits vivant « comme des anges dans le ciel » (Luc XX, 36). (Il semble logique que des consciences qui ne vivent pas de l’Esprit d’Agapè sentent que la mort soit synonyme de néant).
« Serviteur inutile », akhreion doulon (Matthieu XXV, 30). Qu’a dit Yeshoua en araméen ? Que voulait-il faire comprendre ? A la fin de la parabole des talents, l’expression s’applique à ceux qui n’auront pas part au Royaume des cieux, à la vie de l’Eternel. Leur existence aura été inutile de ce point de vue, perdue parce qu’ils n’auront pas su gagner l’esprit dans la chair qui leur avait été donnée à cet effet. « On leur enlèvera même ce qu’ils ont » (Matthieu XXV, 29). L’expression se retrouve chez Luc, où elle s’applique à des gens qui « ne font que leur devoir » (Luc XVII, 10), c’est-à-dire qui s’en tiennent à l’observance de la loi alors qu’il faut aimer gratuitement pour vivre de l’esprit. Ils vivent selon la chair alors que « c’est l’esprit qui donne la vie et que la chair est inutile » (Jean VI, 63). L’auteur du Livre de Job pressentait-il cette intuition lorsqu’il posait la question : « Un homme peut-il être utile à l’Eternel ? » (Job XXII, 2) ?
cette odeur de sève qui sourd
du bois coupé dans la forêt
rôde alentour

écoute au fond de la mémoire
se déployer jusqu’à l’arrêt
sa lente histoire

écoute le secret accord
de son âme qui te parfume
jusqu’en ton corps

cette senteur en toi qui dort
s’éveille au monde que tu humes
patrie des forts

lorsque tu marches solitaire
loin des sentiers dans la forêt
avance espère

voir la fontaine de l’amour
avec toi humer à longs traits
l’odeur qui sourd

28 janvier 2009

Le mythe du Dieu Trinité est une retombée de l’intuition du Dieu Amour sur le mythe de la Création : si Dieu est Amour et que le monde, son autre, a eu un commencement, Il lui fallait être plusieurs avant que le monde fût. (L’Amour Agapè est amour de l’autre, non de soi-même).
Est-il plus facile de partir en guerre contre les Talibans qui vitriolent leurs femmes que contre les Français qui assassinent leurs compagnes ? Une tous les trois jours, dit-on. Croyez-vous que les Occidentaux fassent la guerre aux Talibans pour d’autres raisons que la crainte de les voir former des terroristes qui menaceraient leurs intérêts et leur sécurité ?
L’oubli de soi est une curieuse vertu : la rechercher c’est se condamner à ne pas la trouver. Il faut oublier l’oubli de soi pour le vivre, comme il faut se désintéresser du désintéressement pour le pratiquer. Il faut aimer l’autre, et l’aimer non pour s’oublier et pour être désintéressé, mais parce qu’il est l’autre. Telle est la Vie de l’Eternel-Agapè, sa sollicitude et sa béatitude. Il-Elle nous invite à y participer.
« Ton prochain comme toi-même » ? Aimer les autres comme on s’aime soi-même ? Penser que l’on ne peut aimer les autres que si l’on s’aime soi-même, c’est risquer de ne jamais aimer les autres pour eux-mêmes. Aime les autres pour eux-mêmes de l’Amour de l’Eternel ; c’est ainsi que tu aimeras le meilleur de toi-même, l’éternel que l’Eternel t’offre de partager.
les corbeaux de la brume se chamaillent
ou n’est-ce que la vie
de leur tribu lorsque l’autre s’éloigne
de leur souci

il leur faut bien mêler quelque pagaille
à leur ordre établi
vivre une heure le jeu du qui perd gagne
au gras mardi

es-tu sûr de chercher à les comprendre
en ce qui fait leur race
pour goûter parmi eux le plaisir d’être
de leur espace

ou est-ce pas plutôt à te déprendre
du miroir de ta face
pour avec eux dans la brume connaître
la juste place

29 janvier 2009

La propriété n’a pas attendu le néolithique pour apparaître. Elle est inhérente à l’animalité, la propriété sexuelle en particulier. (Notre morale sexuelle en est-elle un héritage ?)
Vous tenez la transcendance en horreur, vous voulez la bannir de votre éthique ? Fort bien. Mais observez que la morale que vous ont inculquée votre famille et votre société, que ce soit celle de la honte ou celle de la culpabilité, est une morale de transcendance, de l’extériorité imposée. La morale d’immanence, de l’intériorité accueillie, celle à laquelle certains réservent le nom d’éthique, est celle où l’on vit selon l’être de son être, Aimer.
On a pu dire que tout comportement humain, individuel et social, supposait une philosophie, déclarée ou implicite. On pourrait dire qu’il suppose aussi une théologie, que ce soit celle d’une religion ou celle d’un athéisme. Un athéisme est le refus d’une certaine idée de Dieu en ses tenants et aboutissants. Peut-on tenir que si une conscience athée changeait de théologie, si elle découvrait que l’Être de l’être est Agapè, elle abandonnerait son athéisme ?
Peut-on aimer quelqu’un d’agapè et chercher à le convaincre que « Dieu est Agapè » ? Convaincre quelqu’un, c’est un peu le vaincre, que ce soit par raison en ayant raison de lui ou par rhétorique en le séduisant. La fin ne justifie pas ici les moyens, car chercher à convaincre est contraire au respect impliqué par l’agapè. Le discours que tient l’agapè ne peut qu’inviter les autres consciences à être elles-mêmes, à se connaître en leur être dernier, sachant que cet être dernier est Agapè. L’agapè ne parle aux autres que le langage de l’agapè, n’agit face aux autres et envers les autres que par agapè : aime, et pense ce que tu veux, « aime, et fais ce que tu veux ». Si tu aimes les autres, tu ne peux avoir pour eux que tendresse et respect. Mais prends garde à l’illusion. L’agapè, l’amour de l’autre comme autre, est impossible sans l’Autre. Invoque ! « L’Esprit n’est pas refusé à qui le demande » (Luc XI, 13).

elle était là la musicienne
si len ti euse
si len ti euse encore
toute pensive en l’arbre pur

les harmonies de sa poitrine
en notes brunes
en notes brunes sur fond d’or
attendaient que revienne l’heure

dans l’abîme de son œil noir
les mélodies
les mélodies d’aurore
répétaient leur bel avenir

dans le vide qu’elle a laissé
im pa ti ents
im pa ti ents les morts
préparent le chant qui demeure

30 janvier 2009

La différence entre l’histoire et l’actualité, c’est que l’on ne peut jamais agir sur le passé mais que l’on peut parfois agir sur le présent. On peut cependant écrire l’histoire de diverses manières et décrire l’actualité de bien des façons. Et puis, en rebattant les oreilles de l’opinion, donner tant d’importance à l’histoire qu’elle inhibe ou active l’action sur l’actualité. Contrairement à ce que l’on entend, les négationnistes et les révisionnistes ne sont pas les ennemis factuels d’Israël : la communication d’Israël utilise leurs affirmations pour défendre ses positions. En contribuant à rappeler la Shoah et les persécutions dont les juifs ont été victimes au cours de l’histoire, ils concourent à faire du passé un voile qui cache le présent. Ils nous amènent à tant plaindre les victimes d’Auschwitz et de Treblinka que nous en oublions celles de Cisjordanie et de Gaza, à maximiser le malheur des unes et à minimiser celui des autres. Ils réussissent, involontairement bien sûr, à nous convaincre de rester neutres, de nous abstenir de prendre parti, d’oublier qu’il y a un occupant et un occupé, un occupant qui étend inexorablement son occupation et un occupé réduit après quarante ans à se résigner ou à recourir à des moyens désespérés.
Refuser de prendre parti face à l’injustice, c’est s’en rendre complice ; se taire devant l’injustice, c’est y participer. (Mais il faut comprendre les braves gens manipulés persuadés que l’on peut qualifier d’antisémitisme la condamnation du sionisme expansionniste).
L’énigme quantique laisse ouverte la question de l’âme. La structure de la matière garde son secret, que spiritualistes et matérialistes ne peuvent ni prétendre connaître ni utiliser pour soutenir leurs convictions.

ligne de mélodie
où l’âme à l’âme lie
en obsédant retour
la chair

j’espère
à la chute du jour
garder ce que délie
l’esprit où tu te dis

la tendresse des pleurs
de joie et de douleur
où tu te fais connaître
affine

intime
le secret de ton être
dans le secret de l’heure
universelle sœur

31 janvier 2009

Un, une rationaliste peut-elle être agnostique ? De quel agnosticisme parle-t-on ? Puisqu’elle admet le principe de causalité, une rationaliste conséquente reconnaît l’existence d’une cause première des êtres (sans l’identifier à l’un ou l’autre dieu d’une religion). Elle est, en langage des Lumières, théiste ou déiste. Une rationaliste admet aussi que l’intelligence, la beauté, la bonté, les qualités de l’être, supposent que la cause première les possède éminemment. L’altérité positive qui voit dans la cause première infinie un être substantiellement amour de l’autre comme autre se réclame du rationalisme. L’intelligence humaine peut rendre raison de la coexistence d’un être fini suffisant à lui-même et d’êtres finis insuffisants à eux-mêmes par une volonté d’altérité positive de l’être infini se donnant éternellement des êtres finis à aimer.
Si l’omniscience de l’Eternel Agapè s’avérait, on La plaindrait de ne jamais rien avoir à découvrir. L’indétermination et la liberté qui commandent à l’évolution Lui donnent de toujours s’émerveiller ; elles font partie de sa béatitude comme de sa sollicitude.
Est-ce être fidèle à l’évolution de souhaiter que l’humain se comporte comme tous les primates ? Il faudrait à ce compte vouloir que le primate se comporte comme tous les mammifères, le mammifère comme tous les vertébrés, le vertébré comme… les protistes. Mais aussi la cellule comme les molécules, la molécule comme les atomes, l’atome comme les particules. Connaître l’évolution c’est être aussi sensible à ses discontinuités qu’à ses continuités, à son absence de finalité qu’à son absence de déterminisme. Cette connaissance ne peut sans préjugé nier qu’elle soit un progrès de la conscience. (Celles qui ont voulu appliquer à l’humanité les lois de la sélection naturelle étaient de piètres intelligences.)

les deux tours du château sont de grâce et de force
d’un silence de pierre et d’une voix d’horloge

la distance propice à les viser ensemble
garde le pèlerin de pousser plus avant

le respect de l’espace en leur intimité
fait retomber la main qui voulait caresser

les yeux s’ouvrent se closent à l’air qu’elles dégagent
en l’échange subtil où se tend leur regard

l’écart et la hauteur circonscrivent l’enceinte
pour le rite des pas achevant le chemin

l’ellipse à deux foyers précisera la ligne
idéale où se dit la parole magique

pénétré du message le pèlerin pensif
repartira plus sûr en sa géométrie

1er février 2009

Si un Etat de droit est « un Etat dans lequel chacun sait ce qu’il peut attendre des autres », le meilleur est celui où chacun se soucie des autres.
« Celui qui croyait au ciel / Celui qui n’y croyait pas ». Dans la spiritualité de l’altérité, ce n’est pas ce que l’on croit qui fait souci, mais ce que l’on fait. La valeur des valeurs, c’est l’agapè. Aime, et pense ce que tu veux. L’intolérance de l’agapè s’en prend à l’injustice et ne réprouve les idées fausses à ses yeux que lorsqu’elles servent d’arguments à l’injustice. Si tu as le souci des autres, qu’importe que tu croies en Jésus, Jéhovah ou Vishnou, Allah ou Olodumare, ou même en l’astrologie. Et toi qui connais l’Evangile, tu dois bien savoir que ceux qui sont « sauvés » ne sont pas ceux qui disent « Seigneur, Seigneur… » (Matthieu VII, 21), mais ceux qui nourrissent les affamés, accueillent les étrangers, visitent les malades… (Matthieu XXV, 35s). Tu sais peut-être aussi que l’intolérance d’une doctrine a pu conduire à agir au mépris de ce qui est censé en être le cœur : on a tué au nom du Dieu Amour. Même Thomas d’Aquin prônait la mise à mort des hérétiques.
Nul besoin de croire au ciel pour aimer d’agapè et « connaître » ainsi l’Eternel (I Jean IV, 7s). Une conscience toute inspirée par l’Amour ne se soucie pas du ciel. Elle n’espère nulle récompense ici-bas ni au-delà ; elle se préoccupe tout entière du présent en sa sollicitude pour les autres, et elle y trouve sa béatitude.

alouette ou hirondelle
qu’importe ce que tu crois
l’air est pur la vie est belle
sous l’un et l’autre climats

car c’est l’air qui prête vie
à l’aile et à la chanson
et là-bas tout comme ici
donne à la rime raison

invisible transparent
petit frère de l’espace
et du vide ses parents
enfantent les mille faces

chante et vole sans retour
ni souci de la couleur
il te restera l’amour
dans l’air qui jamais ne meurt

S’il te faut imiter, que ce soit celles et ceux qui n’imitent pas, les susceptibles à l’esprit qui agissent et pensent dans l’indifférence aux maîtres.

2 février 2009

Rythme, mot quiproquo. On le croit métronome alors qu’il est sans mètre ni norme, mais élan de vie, serpent que son âme propulse.
Une intuition de l’évolution est aussi sensible à ses discontinuités qu’à ses continuités, à son absence de finalité qu’à son absence de déterminisme, mais elle est connaisseuse du progrès de la conscience qui s’y opère.
Il y a dans l’Evangile une intuition capable de dynamiter toutes les religions, y compris celle où elle a pris naissance : Agapè, mère de la raison et du cœur comme de la tendresse et du respect.

pour qu’à la brune l’ombre croisse
la dernière clarté s’efface

la haine et la peur se défont
mais si infiniment fugaces
la clarté et l’ombre s’enlacent
que bientôt l’une en l’autre fond

à l’heure bleue l’amour tenace
revient dissoudre le pancrace
en une brève possession

à son tour la clarté prend place
et l’ombre en y plongeant sa face
redonne à chacune son front

Beauté. La beauté du style peut servir une rhétorique séductrice et manipulatrice. (On ne peut admettre Boileau et son « il n’est beau que le vrai » qu’en y voyant un souhait). Le Père céleste de Yeshoua « fait briller son soleil (de beauté) sur les mauvais et sur les bons » (Matthieu V, 45), sur le mal et le bien, sur le mensonge et la véracité. La beauté qui habille le mensonge n’en est pas moins beauté aux yeux de l’agapè, qui ni ne désire ni ne jouit mais admire et se réjouit alors même qu’elle identifie et dénonce le mensonge. Quel dommage de refuser d’habiller son style chez Dior en arguant que les séducteurs le font !
Une morale matérialiste est-elle pensable ? Oui bien sûr, toute philosophie sécrète sa morale, épicurienne ou stoïcienne, kantienne ou schopenhauerienne, nietzschéenne ou bergsonienne, sartrienne ou deleuzienne… Reste à savoir si une morale matérialiste peut répondre à la réalité humaine. Une morale ne peut être une éthique que si elle inhère à la conscience qui la pense et la vit. Si cette conscience reconnaît Agapè comme fondement de son être, son éthique ne peut être que celle de l’amour de l’autre comme autre. Un matérialisme peut-il la partager ? Les matérialistes sont les mieux à même de répondre.

3 février 2009

Lorsque Yeshoua dit à ses apôtres d’être  « phronimoï, prudents, sages, avisés, intelligents… comme des serpents et akéraïoï, simples, ingénus, francs, directs… comme des colombes » (Matthieu X, 16), il réconcilie l’imaginaire chthonien et l’imaginaire ouranien. On peut y voir une prise de distance de sa culture patriarcale et de son dieu céleste.
Les éthologues nous disent que les jeux des jeunes animaux les préparent à l’existence ; c’est ainsi qu’ils jouent à se battre parce qu’ils auront besoin de savoir se battre pour survivre et vivre (explication trop simple sans doute, et d’ailleurs comment connaissent-ils ce qui les attend ? Comment cette connaissance est-elle enregistrée dans leurs gènes ? Comment l’apprennent-ils en observant les adultes ? Etc.). Que nous apprennent nos jeux et nos sports sur la réalité de l’existence humaine (de laquelle ils participent). Dans les jeux agonistiques, qui occupent une place de choix dans nos sociétés, il s’agit de battre l’autre, de « l’éliminer », en tout cas d’être le premier, en bonne altérité négative. On nous répète qu’aux Jeux Olympiques l’important est de participer, mais ne participent que les meilleurs sportifs de chaque nation, ceux qui ont éliminé les autres ; et ils rentrent au pays la tête basse ou haute selon qu’ils ont perdu ou gagné.
L’animal humain avance vers plus de conscience au rythme des millénaires plutôt que des siècles, et sa libération de l’animalité implique cette lenteur : on ne force pas une conscience à passer de l’altérité négative à l’altérité positive, on ne force personne à aimer d’agapè puisque ce serait contraire à l’agapè à laquelle la liberté est inhérente. (Certains commencent à comprendre qu’on n’impose pas la démocratie, que l’on ne peut y gagner les autres qu’en la pratiquant à leur égard).

la poignée de la porte où tu avais laissé
le parfum de ta main à ma main s’est donnée

mais qu’importe à ma peau ta peau où se limitent
le désir au désir et l’invite à l’invite

à l’écho de personne personne répond
qu’elle est l’autre de l’autre et profond du profond

le parfum messager se dissout dans l’espace
et dans le vide obscur revient le face à face

Si la vie au-delà de la mort ne peut être qu’objet de croyance, la rationalité se doit de l’écarter de sa pensée.

4 février 2009

Nous sommes partie prenante de l’évolution, et l’idée que nous nous en faisons agit sur elle comme elle agit sur nous. La discontinuité opérée par l’émergence ici et là de consciences capables de se distancier de la sélection naturelle et de ses implications socio-économiques s’oppose à la continuité assurée par les consciences qui ne s’en distancient pas. C’est dire que l’image de la continuité-discontinuité n’est pas celle d’une cassure mais celle d’un chevauchement. Les consciences qui se distancient de l’altérité de domination et de possession pour se tourner vers l’altérité de communion devraient, pour se conforter, savoir qu’elles sont fidèles à la dynamique de l’évolution. Et elles peuvent sans hésiter apprendre à leurs enfants qu’ils vont vivre dans un monde de compétition auquel ils devront savoir résister par l’agapè, avec la certitude de vivre dans le sens de l’histoire de l’univers, de la matière, de la vie et de l’humanité.
Le réductionnisme matérialiste qui prétend expliquer les propriétés d’un tout par les propriétés de ses parties (celles d’une molécule par celles de ses atomes, celles d’une cellule vivante par celles de ses composants physico-chimiques) est scientifiquement indémontrable et philosophiquement irrecevable. Le physico-chimique ne rend raison ni de la matière ni de la vie. S’il y a plus d’être dans une molécule que dans un atome, le principe de causalité nous oblige à rechercher la source de ce supplément d’être.
Attribuer l’apparition et l’évolution de la vie au hasard, c’est montrer que l’on ignore ce qu’est le hasard. Le hasard est mathématiquement incapable de rendre compte de la complexité de la mise en place spatio-temporelle d’un nouvel arrangement moléculaire conduisant à l’apparition d’un nouvel organe ou d’une nouvelle fonction (on cite l’exemple de la coagulation du sang et celui de la formation de l’œil, mais ils ne sont ni plus ni moins significatifs que des milliers d’autres).
Comment un physicien peut-il se dire matérialiste et reconnaître qu’on ne sait toujours pas ce qu’est la matière ? Comment un biologiste peut-il se déclarer matérialiste et admettre que l’on ignore encore ce qu’est la vie ?

le glaive de feu qui tournoie
sur le chemin
sans fin
de l’arbre de vie dans la nuit révèle au pèlerin sa voie

Les juifs d’Istanbul (et d’ailleurs) qui soutiennent la politique d’Israël tout en dénonçant dans l’hostilité dont ils sont victimes un amalgame indu entre cette politique et le judaïsme réclament le beurre et l’argent du beurre.

5 février 2009

On peut s’afficher matérialiste et vivre en spiritualiste. La contradiction est le lot de la majorité des humains.
Dire que « le hasard néo-darwinien est acausal », c’est rejeter le principe de causalité en refusant la possibilité d’une cause non physico-chimique à l’apparition et à l’évolution de la vie.
Moderne, mot décoration. Quel plus bel hommage peut-on rendre à Montaigne, Shakespeare, Racine… que de les déclarer « étonnamment modernes » ? Les modernes, c’est nous, nombril du temps, centre des valeurs, comme nous sommes aussi le nombril de l’espace, la référence pour nos voisins, immédiats et lointains, et finalement pour tous les peuples de la terre. Dira-t-on dans deux ou quatre cents ans que Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault, Harold Pinter ou Günter Grass… étaient étonnement modernes ? Yeshoua nous invite depuis deux mille ans à dynamiter ce mythe. En Agapè il n’y a que des prochains dans l’espace et dans le temps, et l’agapè ne possède ni ne domine, n’est possédé ni n’est dominé. Il n’y a plus de centre, ni de l’espace ni du temps.
Moderne, mot appât. On veut nous donner à croire que la modernisation est toujours un progrès parce que tout progrès est une modernisation. On réussit à nous faire avaler que la liberté qui permet aux plus aptes de posséder et dominer aux dépens des moins aptes est un progrès alors qu’elle va au rebours de l’évolution. On cherche à nous faire admettre que l’évolution humaine doit suivre la sélection naturelle de l’évolution animale alors qu’elle s’en distancie. On l’a dit et répété, « c’est en coulant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source » ; on ne l’a pas forcément compris. L’humain premier de l’amour possessif et de la haine est en marche vers l’humain dernier de la tendresse et du respect entre tous.
La continuité-discontinuité de l’évolution est un chevauchement. L’éthologie a repéré une empathie animale, augure et prémices de l’altérité positive. L’esprit n’est-il pas à l’œuvre dans la matière depuis l’origine de notre univers ? En langage mythique, « au commencement… l’esprit de l’Eternel planait sur les eaux » (Genèse I, 1s).

le glaive de feu est reçu
au cœur brûlant
du sang
de l’amour à l’amour qui se livre et se donne à son insu

6 février 2009

« C’est la lutte finale… » Curieux tout de même qu’on ait pu si longtemps chanter la fin des temps, et puis la fin de l’histoire. Avatar du mythe messianique, lui-même inhérent au mythe créationniste ? (Il y aura une fin comme il y a eu un commencement). La réponse de l’évolution, c’est que l’humanité est en marche vers toujours plus de conscience et que l’on peut espérer une reconnaissance toujours plus évidente de l’esprit dont le secret est Agapè.
Si l’on admet que l’une des fonctions du jeu animal est de préparer à la vie, on peut faire l’hypothèse que le jeu humain remplit aussi cette fonction et se demander, entre mille autres choses, à quoi veulent nous préparer tous ces films qui nous inondent d’érotisme et de violence.
Lorsqu’on a soif de toujours mieux connaître le réel, on ne peut manquer de s’interroger sur ses motivations. Quel intérêt nous entraîne ? Pourquoi, comment se fait-on chercheur ? Ce peut être par désir de briller, de se faire un nom. Il est valorisant de faire une découverte, d’arriver le premier dans une compétition scientifique, ou, moins ambitieusement, d’être un éminent spécialiste reconnu et respecté. Mais on peut aussi se spécialiser parce que l’on est attiré, voire fasciné par un secteur précis du vaste monde de la recherche (les tortues, Spinoza, la civilisation aztèque…). Et bien d’autres motivations peuvent apparaître à la conscience de celle, de celui qui sonde ses activités de chercheur. Mais on s’interroge ici sur ce qui peut motiver une conscience habitée par le souci d’Agapè. Comment peut-elle intégrer la recherche à l’altérité positive ? Si elle comprend que tout être est l’autre de l’Eternel et que l’Eternel est tout sollicitude pour chacun, elle aspire à participer à cette sollicitude, et aucun de la totalité des existants, en lui-même et en ses relations aux autres, ne peut la laisser indifférente.

une à une toutes ces pierres
ont goûté à l’amour des mains

de celles qui les ont taillées
de celles qui les ont portées
de celles qui les ont placées

et plus anciens d’autres mystères
racontent l’amour d’autres mains

en leur forme et en leur matière
lorsque les effleure ma main

tant de fantômes évoqués
tant de fantômes ranimés
tant de fantômes appelés

se pressent en la vieille terre
qu’elle y sent l’éternelle main

7 février 2009

Pourquoi l’Eglise s’oppose-t-elle si farouchement à l’avortement et à l’euthanasie ? Elle donne l’impression de s’accrocher à un pouvoir qui lui échappe en défendant ce qu’elle croit être les propriétés de son dieu. Agapè n’est pas propriétaire ; elle ne possède ni ne domine, elle inspire l’amour de l’autre.
Quelles justifications l’agapè peut-elle apporter à la volonté de savoir ? Ce ne peut être une justification de la volonté de savoir pour posséder et dominer, mais de la volonté de savoir pour communier et servir. Certes le savoir qui veut servir peut rechercher un savoir-faire et mener à la domination et possession de son objet, mais la matière elle-même mérite d’être abordée avec amour. Selon son degré de conscience : on ne traite pas avec un humain comme on traite avec un animal ; on ne traite pas avec un animal comme on traite avec un végétal ; on ne traite pas avec un végétal comme on traite avec un minéral. Toute matière cependant est objet d’agapè, à la mesure de l’accueil que la matière peut lui offrir ; c’est ce qui fait qu’il existe une écologie inspirée par l’agapè.
La connaissance poétique n’est pas la connaissance scientifique. Etrange qu’il faille le rappeler. Chercher dans un poème des idées claires et distinctes, c’est le réduire à la misère. Les concepts que l’on trouve dans un poème n’en sont jamais la substantifique moelle. La connaissance poétique est celle de la participation, non pas celle de l’opposition. L’einfühlung en est le secret. C’est cette empathie qui a fait Shakespeare et Keats, c’est patent, mais aussi Valéry et Toulet. Cette empathie, c’est l’imitation à demi consciente qui nous donne de ressentir ce que nous imitons. Ainsi de Keats devenant « une partie de ce qu’il voit », et « si un moineau vient devant ma fenêtre, je partage son existence et picore dans le gravier ». Ici connaître l’autre c’est vivre la vie de l’autre en l’imitant. On peut imiter une signature afin de ressentir le mouvement de la main qui l’a écrite, et ce ressentir est déjà un peu un ressentir de l’autre tout entier. Encore faut-il que ce soit dans un mouvement de respect et de tendresse.

quelle auréole ce soir fait
lever la tête et te sourire
lorsque les vapeurs te désirent
et viennent jouer sous ton dais

quand saurai-je le dernier mot
de ce qui te donne ta place
de ce qui te donne ta face
changeante au cœur de tes dévots

il suffit que de nuit en nuit
d’absence autant que de présence
je veille sur ta bienveillance
et que je suive qui te suit

8 février 2009

La connaissance participative qu’est l’einfühlung poétique peut faire penser à la connaissance biblique : connaître l’Eternel, c’est aimer de l’amour dont Il aime, participer à l’agapè : « Aimer, c’est être né de l’Eternel et c’est connaître l’Eternel. Qui n’aime pas ne connaît pas l’Eternel » (I Jean IV, 7s). Cela peut donner à comprendre l’erreur gnostique : ils croyaient à un salut par la connaissance, mais il s’agissait pour eux d’une connaissance intellectuelle, non d’une connaissance amoureuse. Cela fait aussi comprendre les théologies du « Dieu inconnaissable » : elles parlent d’une connaissance d’opposition par concept et parole, non de participation par amour et silence. Tel qu’en lui-même, l’Eternel est indicible et inconcevable. Ce que l’on peut en dire ne peut être qu’une approche, une approche à dépasser dans le silence mystique.
Parviendra-t-on à articuler connaissance scientifique et connaissance esthétique ? Provisoirement, on peut les juxtaposer et les alterner dans l’espoir qu’elles s’apprivoisent l’une l’autre, qu’elles finissent par marcher main dans la main vers le Réel. (Intéressant de noter que dans l’heuristique de Karl Popper les hypothèses des chercheurs jaillissent « dans une intuition fondée sur une einfühlung des objets d’expérience ».)
L’histoire tragique des Templiers pourrait nous faire comprendre à quel point l’Eglise du Moyen Age s’était écartée de l’intuition de Yeshoua. Plus que jamais, elle était devenue un pouvoir, elle croyait en sa force : elle s’était donné des moines soldats pour reprendre possession des « lieux saints tombés aux mains des infidèles ». Yeshoua avait pourtant dit qu’il n’y avait plus de Temple, plus de lieu saint, que désormais on allait « adorer en esprit » (Jean IV, 23s). Ce qui arriva aux Templiers était dans la logique de l’erreur qui les avait créés. Ce fut d’abord l’échec « en terre sainte », reprise par une autre religion de pouvoir. Ce fut ensuite l’échec en terre profane : Philippe le Bel gagna contre le pape et le pouvoir militaire, économique et financier de ses moines soldats. L’Eglise demeure-t-elle prisonnière de l’image d’un faux dieu auquel  « appartiennent le règne, la puissance et la gloire » ?

ferme les yeux la nuit obscure
reste cachée dans les nuées
oublie ce qui fait le ciel pur
et la multitude étoilée

reconnais en l’inconnaissance
ce qui se résume dans l’un
diffusant l’eau d’une fragrance
dans l’autre le feu d’un parfum

dans l’air qui pénètre ta chair
ressens le vide où l’infini
mêle le sombre à la lumière
et l’âme à l’amour de l’esprit

9 février 2009

La quête du Réel est une quête du Tout. C’est une recherche des fragments, des pièces du puzzle géant. Mais il ne suffit pas de les rassembler, il faut aussi les assembler ; cela s’appelle la transdisciplinarité. La concertation transdisciplinaire conduit à la découverte de liens entre les pièces du puzzle, à leur mise en place, et parfois même à la mise au jour de nouveaux fragments. (Le travail du paléontologue en offre une analogie lorsqu’il découvre une mandibule, une dent, un fémur… dans une strate d’un site qui en détermine l’âge…)
L’infini de l’espace et l’infini du temps (quel qu’en soit le tempo) nous invitent à penser que le Tout est inépuisable, sa quête interminable. Si la survie s’avère, et s’avère comme participation à la vie de l’Eternel, elle ne risque pas d’être guettée par l’oisiveté ou par l’ennui. Il y aura toujours de nouveaux êtres à aimer.
Au rythme de l’évolution, un siècle n’est rien, un millénaire bien peu. Ainsi s’explique notre quasi-contemporanéité avec Moïse, Lao-Tseu, Platon, Nicolas de Cues, Kant… Mais le temps de l’évolution n’est pas isochrone : il y a des accélérations et des décélérations, des bonds et des périodes de latence. Le mouvement général est pourtant ce que Teilhard décrivait comme une complexification-conscience.

Pour le prophète Michée, l’Eternel demande à l’humain la justice, la tendresse et l’humilité devant Lui (Michée VI, 8). La tendresse ne va pas sans justice et humilité, ni la justice sans tendresse et humilité, ni l’humilité sans tendresse et justice. (L’humilité de l’amour n’est pas une soumission ; elle n’entre pas dans le petit jeu des premiers et des derniers, mais dans l’égalité de l’amitié).
Une conscience inspirée par l’Esprit d’Agapè ne peut que s’indigner contre toute injustice : économique, sociale, politique… (Elle ne peut traverser la place Vendôme qu’avec des éclairs de colère dans les yeux). L’humanité est habituée à l’inégalité  entre les puissants et les faibles, les riches et les pauvres ; mais une conscience habitée par l’Eternel ne peut faire acception de personne. Elle dénonce les injustices dont elle a connaissance et elle s’engage dans l’action contre l’injustice à sa portée.
A ceux qui accusent les humanitaires de compassion condescendante, rétorque que les humanitaires sont des justiciers. N’oublie pas les coups de gueule de l’Abbé Pierre.

et que répondras-tu au sein de la tempête
en son mugissement et ses accents de vie
emportés par le vent des souvenirs que tète
au sortir du sommeil la généalogie

ce qu’écoutaient les pères écoute en cette fête
où murmure à nouveau leur âme ensevelie
en l’âme entremêlée de forêts et de bêtes
de haines et d’amour de chansons et de cris

le silence indicible dissous en ces espaces
frémissant de l’esprit peut ressentir la trace
de la piste frayée au long des millénaires

et humer le fumet que laissera demain
la téléologie du souffle où les confins
invitent à poursuivre le sang de l’univers

10 février 2009

En méprisant les uns et admirant les autres (sans en savoir souvent conscience), nous perpétuons la hiérarchie du groupe animal que nous révèle l’éthologie. La préséance protocolaire en est l’exemple le plus drôle, et nous continuons de la prendre très au sérieux. Yeshoua lui-même n’a pu que tenter de la corriger, comprenant qu’elle était inhérente à l’humain « psychique » (I Corinthiens XV, 44ss). Avant de connaître la vie sociale de l’humain « pneumatique », de participer à la vie de l’Esprit de l’Eternel, il nous faut comprendre que « les premiers seront les derniers et les derniers premiers » (Matthieu XIX, 30), que notre hiérarchie sera mise à mal, que « le plus grand sera le serviteur, et qui s’élève sera humilié, qui s’humilie élevé » (Matthieu XXIII, 11s). Mais l’humain qui vit de l’Esprit d’Agapè ne vit que pour les autres et ne peut se soucier du rang que la société lui attribue. Indifférent à la louange comme à la critique, il est, par surcroît, libre. (Mais il s’en moque puisqu’il ne se soucie que des autres).
L’évolution nous fait mieux comprendre la source première de « l’inégalité parmi les hommes », la polarité des dominants et des dominés, des possédants et des dépossédés. Dans une humanité encore bien proche de l’animalité (qu’est-ce que cent ou deux cent mille ans à l’échelle de l’évolution ?), il est normal que « les plus aptes » l’emportent. Mais une humanité dans laquelle toujours plus de consciences passent le seuil de l’agapè voit en cet état de choses une injustice, la déplore et la combat.

le corbeau fou d’espace et d’air échevelé
dans la tempête trouve le terrain de ses jeux
éprouve dans ses ailes animées par le feu
de son sang un royaume où rit sa liberté

fluides ses figures sans jamais s’imposer
libèrent des surfaces les volumes précieux
pour la force d’un corps transmise jusqu’aux yeux
qui relaient à la chair le mouvement rêvé

ici depuis là-bas s’en vient dans la lumière
qui la porte sans voix ni souci de ses airs
l’autre de qui se donne à l’autre qui reçoit

devine le parcours de la reconnaissance
dans l’approche et l’écart redécouvre le sens
et te réjouissant chante l’hymne à la joie

Celles et ceux qui se réclament de Yeshoua veulent avec lui regarder la nature et s’en ébaubir. « Observez les corbeaux…observez les lis des champs… » (Luc XII, 24, 27).

11 février 2009

Libéralité de la nature : les cerveaux sont des trésors d’intelligence, mais elle les fait disparaître avec autant de prodigalité qu’elle les produit. « Deus sive Natura » ? Natura sive Deus ? La nature est cette autre que l’Eternelle engendre éternellement en son sein.
Pour la connaître aussi bien, Yeshoua devait lire la Torah ; mais il lisait aussi le ciel, la mer, les champs, les plantes, les bêtes…N’étaient-ils pas pour lui l’œuvre de Celui / Celle qui ne cesse d’agir (Jean V, 17) dans la nature, donnant à tous « la vie, le mouvement et l’être » (Actes XVII, 28), pleine de tendresse et de respect pour chacune, chacun ? (Allez-vous lui donner des leçons d’écologie ?)
Puissance du verbe. Ne devrait-on pas être effaré en voyant à quel point le sort d’un accusé, qu’il soit coupable ou non, dépend de ce qui sort de la bouche des avocats, à quel point le résultat d’une élection dépend de la qualité de la communication des candidats, à quel point la pensée des philosophes dépend de ce qu’ils ont entendu et lu plutôt que de leurs intuitions et réflexions… ? (Ce qui sort de la bouche peut souiller (Matthieu XV, 18ss) ou laver). Force de la parole.
« Chez nous soyez reine…Régnez en souveraine… » Cet indécrottable besoin de héros et d’héroïnes. On peut ne pas croire que Myriam soit apparue à Bernadette Soubirous, mais celles et ceux qui le croient pourraient tout de même se souvenir que Bernadette s’est dite déçue en voyant la statue, raide comme la justice et droite comme un cierge, qu’on avait réalisée pour représenter la dame qui s’était adressée à elle avec tant de respect et de tendresse. (Pour Yeshoua la béatitude de sa mère, ce n’était pas de l’avoir porté dans son ventre et nourri de son lait mais « d’écouter la parole de Dieu et de la pratiquer » (Luc XI, 27s), de vivre l’agapè éternelle).
les corbeaux qui passent repassent
reconnaissent leur territoire
sans jamais le savoir

le mouvant au fixe ne cesse
d’allonger la tapisserie
des journées et des vies

les nuages qui passent passent
reconnaissent des territoires
sans jamais les revoir

le mouvant au fixe ne cesse
défilant la tapisserie
des journées et des nuits

12 février 2009

Yeshoua n’est pas en « terre sainte » plus qu’ailleurs. Il est accessible au cœur de celles et ceux qui se concertent dans l’agapè : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu XVIII, 20). Si « Dieu est Amour » et que Yeshoua L’a pleinement accueilli, Il est présent et il agit là où l’on accueille l’amour. Ce « là où » n’a rien de géographique ; ce n’est ni Jérusalem, ni La Mecque, ni Rome, ni Lourdes, ni quelque lieu saint que ce soit. Se rassembler et concerter au nom de l’amour, c’est rendre l’amour présent et actif (présent et actif signifient ici la même chose).
Descartes (1596-1650) prétendait que s’il avait l’idée d’un être parfait, c’était qu’un être parfait la lui avait donnée et donc qu’il existait. Malheureusement cet être parfait était si parfait que son pouvoir ne connaissait aucune limite, qu’il aurait même pu faire que deux et deux fassent cinq. Quelle motivation l’incitait à pousser les choses à cette extrémité ? Ses gènes le faisaient-ils rêver à un super babouin alpha ? On peut observer que son dieu imaginé en monarque absolu ressemblait au roi monarque absolu que son contemporain Mazarin (1602-1661) imaginait pour le futur Louis XIV. Descartes aurait ainsi été le Mazarin du dieu comme Mazarin aurait été le Descartes du roi. Comment s’étonner que les penseurs européens du XVIII° siècle aient d’un même mouvement refusé l’absolutisme royal et l’absolutisme divin ? Le régicide de 1793 devait s’accompagner symboliquement d’un déicide. Il n’y avait plus qu’à conclure : « Dieu est mort ». Certes, mais lequel ?
Maintenant que la science a renoncé à étudier la nature en ce qu’elle est pour s’appliquer à l’étudier en ce qu’elle apparaît, le scientifique peut se tourner vers l’esthétique et lui demander de la lui faire connaître.

pour la première fois
elle a chanté la musicienne
quelques notes sereines
la lumière a changé et l’air s’est adouci
à peine
mais elle l’a senti

s’est-elle dit je dois
ne suis-je pas la musicienne
est-ce l’amour la peine
que libère mon âme le souffle de la vie
m’entraîne
à quoi bon le souci

pour qui vient à la joie
du chant les âmes musiciennes
poursuivent dans la plaine
les notes de toujours où jamais ne s’emplit
qu’à peine
l’horizon infini

13 février 2009

Dans une conscience lucide, la foi doit affronter le doute. Elle peut le repousser en y voyant une tentation. Elle peut aussi en prendre acte et chercher à le justifier en arguant que la foi doit être libre et qu’elle ne le serait pas si elle pouvait s’appuyer sur une démonstration rationnelle. En poussant un peu dans cette voie, on reconnaît le « je crois parce que c’est absurde, credo quia absurdum, c’est-à-dire : il faut que je croie parce que c’est absurde, mais aussi il faut que ce soit absurde pour que je puisse croire en toute liberté. Il faut donc que je prouve que les prétendues preuves de l’existence de Dieu sont établies sur des paralogismes, voire des sophismes. Mais de quel dieu s’agit-il ? Quelle idée s’en fait-on ? Cette interrogation vaut également face à ceux qui tentent de démontrer l’inexistence de Dieu : quel dieu refusent-ils ?
Pour des êtres qui ne sont pas cause d’eux-mêmes, la raison exige une cause première ; mais elle n’exige pas de faire de cette cause première un être tout-puissant comme le dieu de Descartes (et de quelques autres, y compris la quasi-totalité des croyants monothéistes). La raison qui conclut de la coexistence de l’être infini et des êtres finis à l’altérité positive de l’être infini* infère de cette altérité la liberté des êtres finis (à la mesure de leur degré de conscience). Cette vision du réel n’est pas celle d’une foi, et elle exclut le doute. Mais elle inclut la liberté. En langage chrétien, le Dieu-Amour ne peut pas ne pas vouloir l’autre, et il ne peut le vouloir que libre comme lui-même en sa vérité. Il serait par ailleurs aussi inintelligent de penser que l’Amour n’est pas libre puisqu’il ne peut pas ne pas aimer que de penser que le Tout-puissant ne serait pas tout-puissant s’il ne pouvait pas faire que deux et deux fassent cinq. (Ah, René, t’es-tu, toi aussi, laissé piéger par les mots ?)
* Voir « Liminaire », p. 1 ; « Fondements philosophiques d’une altérité positive », p. 2 et passim ; « Une spiritualité de l’altérité », p. 2.

écoute le roucoulement
regarde le piétinement
la vie se cherche un nid

la vie renaît vois le printemps
fidèle à son engagement
prendre sa place en l’infini

ce n’est pas une ritournelle
ce n’est pas le style de l’aile
d’aller à reculons

chaque chose est chose nouvelle
et de la vie la ribambelle
sans fin s’en va vers l’horizon

si le printemps revient toujours
ne crois pas que tous les amours
à jamais soient les mêmes

les lèvres en haut de la tour
sont comme celles qui accourent
les premières à dire je t’aime

14 février 2009

La foi est-elle chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux mains des croyants ? Les croyants sont convaincus que leurs convictions religieuses relèvent de la foi et non de la simple croyance. Oubliant cette querelle de mots, disons que l’existence et l’essence de celui, de celle, de ce que l’on a coutume d’appeler Dieu sont des choses trop importantes pour que la raison les abandonne à la foi. La vie quotidienne roule bien souvent sur du possible, du probable, du vraisemblable (le psychologique, le sociologique, l’économique, l’artistique, voire parfois le mathématique où l’on nous dit qu’il existe des indécidables). Mais pour ce qui est de l’essence de la cause première on ne peut se satisfaire que de certitudes.
Il est assez évident que le créationnisme se dit scientifique alors qu’il ne peut être que mythique. Il semble moins évident que l’évolutionnisme prend souvent des formes qui relèvent du mythe et de la croyance. Le dieu hasard vaut-il mieux que le dieu tout-puissant ? Il n’est pas interdit de conduire des études psychologiques et sociologiques sur les présentations et interprétations de l’évolution. Pourquoi présenter comme certaines des explications qui ne sont encore que des hypothèses discutées ?
Les désaccords des scientifiques sur les processus de l’évolution devraient nous faire accueillir avec réserve les affirmations péremptoires des évolutionnistes chez qui l’évolution apparaît comme une croyance habillée de science. Les créationnistes sont créationnistes par conviction religieuse, mais il existe des évolutionnistes qui le sont par conviction antireligieuse. Le créationnisme est une négation de la science, mais l’évolutionnisme est une science hésitante.

sous le masque de la vieillesse
le même ici se donne à voir
nul doute que tu reconnaisses
ce visage dans le miroir

mais en ce moi se cache l’autre
que tu connais à l’évidence
celui qui jamais ne se vautre
dans la mare de l’apparence

sais-tu ce que ta voix trahit
de vérité et d’illusion
lors même que sa mélodie
ne cherche aucune trahison

ce qui secrètement espère
dans le regard se vérifie
alors que jaillisse l’éclair
où l’âme à l’âme se confie

15 février 2009

pâle Ophélie au fil de l’eau
fixant le ciel de tes yeux clairs
vides du vide où s’émerveille
ton âme enfin libre d’aimer

ce que ta chair vient de prouver
qui se défait de ton sommeil
à celle de tes père et mère
dit de te chanter leurs sanglots

il faut quand la beauté s’efface
la quitter que les larmes y brillent
à moins de donner à l’esprit
le temps de prendre le relais

au fil des années tu aurais
peut-être pu laisser le prix
de découvertes dont tes filles
et tes fils auraient pris la trace

et qui sait si tes cheveux gris
en remuant les souvenirs
n’auraient pu en leur auréole
accueillir un jour la sagesse

du fleuve qui noie la tristesse
de la mort du cri et du viol
dans l’océan de l’avenir
où ne cesse la chant de vie

Les Mu’tazilites, au VIII° siècle, avaient prévenu Descartes que Dieu « est soumis » à la raison, tout simplement parce que, être de l’être, Dieu est la raison et ne saurait se contredire (tout comme, étant Amour, il ne peut pas ne pas aimer). Et la liberté d’un être est de pouvoir agir selon son être, non à l’encontre.
« Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru… Ils ont la vie en son nom » (Jean XX, 21, 31) : Bienheureux celles et ceux qui ne croient pas aux miracles, se produiraient-ils sous leurs yeux, mais qui accueillent l’Amour (c’est cela croire). La béatitude est d’aimer de l’amour dont l’Amour aime, tel est son nom.
Pascal : « Les deux fondements, l’un intérieur, l’autre extérieur ; la grâce, les miracles : tous deux surnaturels. Les miracles et la vérité sont nécessaires, à cause qu’il faut convaincre l’homme entier, en corps et en âme » (Pensées 805s). Non, Pascal, Dieu est Amour, non pas puissance, et l’amour ne cherche pas d’autres signes que des signes d’amour. Celles et ceux qui accueillent l’Amour n’appuient pas leur certitude sur le déploiement de pouvoirs, de miracles fussent-ils avérés, mais sur la grâce, cette force d’aimer d’un amour qu’ils savent au-dessus de leurs forces puisqu’elle leur donne d’aimer jusque leurs ennemis et de toujours pardonner. Elles, ils savent de science sûre que l’Eternel est Agapè parce qu’elles, ils participent à son être en vivant l’impossible agapè.

16 février 2009

Un politique qui pense devoir faire de la pédagogie prend ses concitoyens pour des enfants. Un politique qui dit ouvertement vouloir en faire les prend pour des demeurés. (A voir les réactions des concitoyens, on se demande parfois s’il a tout à fait tort).

les lèvres de l’aurore avaient cette ferveur
fugace du regard lorsque l’amour y passe
maintenant que le sang a pris refuge au cœur
je sais le feu brûler au profond de la masse

la bête à son réveil donne à son territoire
le coup d’œil exercé à la juste mesure
les griffes et les crocs pour tout un jour vont voir
à ce que l’autre à l’un l’un de l’autre l’assure

mais l’instant fugitif où l’amour a paru
garde à la nostalgie la puissance du rêve
le sang de l’énergie un jour se dira nu
le visage du vrai qui jamais ne s’achève

Vivre en conscience de l’évolution, c’est à la fois chercher à mieux savoir d’où nous venons et tenter de mieux comprendre où nous allons. Le besoin de sens, qui poussa Gauguin à peindre son chef d’œuvre « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? », fait-il partie aussi de ce qui entraîne l’évolution de notre espèce ? Nous pouvons mieux savoir quelles forces d’amour et de haine empédocléens nous poussent à posséder et dominer, d’où viennent notre rapacité et notre agressivité, notre hésitation entre Vénus et Mars. (A lire l’histoire, on se demande si vraiment nous aimons mieux faire l’amour que la guerre). Nous pouvons aussi mieux comprendre que d’autres énergies nous invitent à nous détacher de cette altérité négative et à accueillir l’altérité positive du souci de l’autre et de la réjouissance en l’autre, à promouvoir une égalité et une liberté animées par une fraternité universelle plutôt que par une revendication des droits de notre individualité et de notre communauté.
Le tempo de notre existence individuelle est trop rapide et notre durée de vie trop courte au regard de la phylogenèse pour que nous puissions avoir naturellement conscience du devenir biologique de notre espèce. Avant cependant la découverte de Darwin, nos historiens nous ont permis d’en découvrir le devenir social. Quel profit pouvons-nous faire de la mise en relation de notre vieille connaissance de l’histoire et de notre jeune connaissance de l’évolution ?

17 février 2009

Dans un tribunal la vérité (toute la vérité, rien que la vérité) qui sort de la bouche de l’accusation ne concorde guère avec celle qui sort de la bouche de la défense. Qui s’en soucie ? Quelle est la règle du jeu ?
Les anciens Grecs avaient compris que l’animal humain n’était pas un animal comme les autres mais un animal raisonnable. On peut trouver étonnant que la découverte de l’évolution ait pu donner à croire à certains qu’ils étaient des animaux comme les autres. Prennent-ils leur désir pour la réalité ? Sont-ils fascinés par la misère humaine ? Une étude attentive de l’évolution montre en tout cas que l’humain émerge de l’animalité (comme la vie émerge de la matière inerte), que l’humain n’est plus tout à fait un animal, que sa conscience réfléchie lui permet de franchir un seuil. Et l’histoire montre même qu’il peut en franchir un second : non seulement en acquérant une liberté supérieure à celle de l’animal, mais la liberté parfaite, celle de l’esprit qui, découvrant que son être est amour agapè, découvre qu’Agapè lui offre la capacité de vivre selon son être. En langage évangélique, le second seuil est celui de la porte étroite du Royaume des cieux annoncé par Yeshoua, de l’entrée dans la vie éternelle d’Aimer.
L’évolution pose ainsi à nouveaux frais la question de l’enfer, du mythe de l’enfer. L’enfer est vide car c’est celui de la disparition totale des consciences humaines qui n’ont pas répondu à l’invitation d’Aimer. Seul Aimer est éternel ; ne pas vouloir aimer d’agapè, c’est se désintéresser de la vie éternelle et disparaître avec la chair qui se corrompt. « Celui qui n’est pas vivant à sa mort ne le sera jamais », disait Maurice Zundel.

le tas de branches coupées
attend que vienne propice
cette heure où l’air asséché
dit au feu d’entrer en lice

contemple la masse tendre
accomplie en son sommeil
patiente qui sait attendre
que vienne un nouvel éveil

inutile le solide
désormais désassemblé
de son état d’invalide
espère être descellé

par le feu le vent violent
comme l’air libre en l’espace
redonne à ces éléments
le parcours sans nulle trace

je leur dirai bon voyage
de noces en l’ascension belle
pour rejoindre des nuages
la procession immortelle

On peut comme Calypso regretter d’être immortel, frémir à l’idée qu’on pourrait l’être s’il est vrai que la mort est la porte de l’éternel.

18 février 2009

cette nuit dévoilée
lève les yeux que l’infini que tu sais qu’elle dit plus loin plus loin t’emporte
que le vertige
que le centre maîtrise
soit ta joie

car chacun est le centre
partout pour tous les autres
tous les autres pour toi sont le centre partout
pèlerin qu’attends-tu mets-toi donc en chemin
pour le voyage où jamais ne s’achèvent
les rencontres

milliards et milliards de milliards
chaque visage dit
unique le mystère
du vide
ventre fécond de l’éternelle en la nuit étoilée
Transdisciplinarité. « Lorsque les scientifiques mettront leurs savoirs en commun, l’humanité avancera à pas de géant ». (Qui l’a dit ? Albert Einstein. Vive les héros qui entraînent). C’est déjà une grande réussite de se faire rencontrer et parler ensemble des Freudiens, des Jungiens et des Lacaniens, frères ennemis qui souvent s’ignorent, parfois s’entredévorent. Mais il faut que la table ronde s’élargisse, que dix mille tables rondes se dressent, et puis se concertent, et puis se fondent toutes en une table œcuménique. Que les psychanalyses parlent avec les sciences cognitives, les mathématiques avec les philosophies, les théologies avec les physiques…
Une théologie qui se désintéresse de la physique, de la biologie, de la sociologie, de l’esthétique, c’est une agriculture qui se désintéresse de la météorologie, de la chimie, de la mécanique, de l’économie ; c’est une cardiologie qui se désintéresse de la pneumologie, de la néphrologie, de l’histologie, de la neurologie, de l’endocrinologie…
Faire cohabiter sur la page le poétique et le conceptuel, c’est leur donner la chance de se concerter, ne serait-ce qu’à mi-voix. Encore faut-il que la lectrice, le lecteur tâche de se rendre sensible à ce chuchotement.
Hélas l’Occident reste dominé par son imaginaire ouranien diurne, par son goût de la division, de la coupure, du classement, du « ou bien ceci ou bien cela » plutôt que du «et ceci et cela ».

19 février 2009

La justice est la justesse, l’harmonie de la relation de la conscience avec l’être, sa vérité. La liberté est la capacité d’agir selon son être ; la liberté parfaite est la capacité d’agir en harmonie avec l’être dernier du monde présent au plus intime de notre être. L’être des êtres finis est devenir et son dévoilement est progressif. La justesse et la liberté de l’animal est l’harmonie de son agir avec son être animal, son épanouissement dans le déploiement de sa possession et de sa domination selon les limites que lui impose son environnement. La justesse de l’humain premier s’accomplit par la prise de conscience de l’autre comme autre soi-même, et sa liberté s’exerce selon la loi dans l’équilibre et la mutuelle limitation de ses droits et de ses devoirs. La justesse de l’humain dernier s’accomplit dans le dévoilement de son être comme agapè, sa liberté dans la capacité d’agir en pure sollicitude de l’autre au-delà de la loi. Cette justesse est ce que la raison découvre dans la coexistence de l’être infini et des êtres finis, et c’est l’intuition qu’a eu Yeshoua de l’Eternel Agapè. « Si votre justice ne dépasse pas celle (de la loi) des docteurs et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume » (Matthieu V, 20).
Lorsque que Yeshoua dit : « Si vous persévérez dans ma parole… vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera » (Jean VIII, 31s), il parle de ce dynamisme de la prise de conscience de l’être comme agapè. La vérité c’est le dévoilement de l’être, la connaissance enfin que l’Eternel est Amour, mystère demeuré caché depuis les origines (Romains XVI, 25). Agir avec justesse en harmonie de cet être, c’est atteindre à la liberté parfaite en participation de l’agir de l’Eternel (Jean V, 17). Telle est la vérité que Yeshoua a découverte et dont il a parlé : « Je suis venu dans le monde pour témoigner de la vérité » (Jean XVIII, 37).

cette fenêtre d’ombre ouverte sur la table
attend que s’illumine au désir de connaître
d’autres et d’autres lieux d’autres et d’autres temps
ce que le ciel de nuit enfonce en l’infini

l’écran est une attente une chance un souhait
de savoir et comprendre et peut-être d’aimer
celles ceux qui là-bas anonymes unanimes
se laissent deviner en leur pure existence

La chance de l’Occident en sa redécouverte de la féminité, ce n’est pas seulement celle des femmes libérées ; c’est aussi le rééquilibrage du féminin et du masculin, de l’imaginaire chthonien et de l’imaginaire ouranien. Dans le christianisme, ce pourrait être enfin le «il n’y a plus ni homme ni femme » de Paul, la mort du Dieu Père désormais comprise, l’avènement de l’Esprit Agapè inspirant toute chair (Joël II, 28).

20 février 2009

La justice selon Yeshoua est celle de l’humain dernier, de « l’Adam dernier où vit l’esprit (d’Agapè) » (I Corinthiens XV, 45). Elle va au-delà de la justice de l’humain premier où s’opposent le mien et le sien, le nôtre et le leur, le territoire de l’un et le territoire de l’autre…, car cette justice-là n’entre pas dans le Royaume des cieux (Matthieu V, 20). La justice de l’altérité négative doit peu à peu passer la main à la justice de l’altérité positive qui recherche l’harmonie du je et du tu, du nous et du vous, la relation de mutuelle sollicitude où l’humain dernier découvre la béatitude de l’Eternelle Agapè.
La justice du Royaume des cieux est utopique ; en ce monde peu y accèdent et sans doute jamais parfaitement. Mais son idéal peut servir de moteur et de boussole au droit de nos justices distributives et correctives.

l’alouette répond à l’espace diaphane
quand la lumière et l’air pour les noces du jour
l’entretiennent ravis de leur plus beau discours
où le sacré des choses accueille le profane

comme l’appel jeté à l’âme musulmane
sublime élancement de la plus haute tour
son chant invite au temple où s’extasie l’amour
pour l’univers sans fin de l’âme paysanne

déchaussé dans la glaise immobile du monde
l’arbre dont les racines se nourrissent profondes
se dresse en toi vers elle et partage sa joie

comme elle annonce à tous le message limpide
qui sourd dans le secret du silence timide
plus loin que toute foi lance les mille voix
L’idée que la liberté serait la capacité de faire le mal est-elle liée à la croyance en un péché originel qui aurait été un refus délibéré d’obéir à une loi ? L’évolution conduit à penser que le « mal » est la condition de l’animal centré sur lui-même par nécessité vitale. Il ne s’agit pas de retrouver une innocence mythique, mais de cheminer vers la bienveillance utopique d’Agapè.

21 février 2009

Justice, justice, justice ? Lorsque les gens au pouvoir en parlent, les citoyens pourvus d’un grain de bon sens sont aussitôt sur le qui-vive. La communication des gens de pouvoir est de toute façon toujours suspecte. Les citoyens doués de bon sens se moquent des mots ; ils ne considèrent que les faits.
Ramallah serait-il devenu Vichy ? Sera-t-il un jour accusé de collaboration ? On peut craindre que non. Vae victis, malheur aux vaincus ! (Y a-t-il jamais eu de procès pour les crimes de guerre des vainqueurs ? Hiroshima, Nagasaki, Dresde…)
La liberté selon Agapè, ce n’est pas une obéissance à un pouvoir transcendant, fût-il reconnu bienveillant. C’est notre capacité d’agir selon notre nature d’humains derniers identifiée comme participante d’Agapè. C’est la justesse d’un agir en harmonie avec l’être de l’être qui agit.
Ces gens qui voudraient allonger la vie, voire la rendre immortelle, sont-ils vraiment satisfaits de ce qu’elle leur offre ? Se sont-ils résignés à réprimer leur désir infini, à limiter leur liberté ? Qu’importe vraiment cette bêtise auprès de l’horreur d’y consacrer au profit d’une infime minorité l’argent qui ne l’est pas à sauver des millions d’enfants qui n’auront pas la chance d’accomplir la leur ? Justice ! Justice !
Celui qui cherche la vérité serait-il semblable à celui qui regarde le doigt qui lui montre la lune ? Cherche plutôt la réalité, le réel tellement plus vaste que ce que tu peux t’en représenter. Cherche-le avec tout ce qui en toi peut connaître : sensibilité esthétique, intuition, réflexion… Cherche ce que tu espères devenir connaissance certaine, mais ne néglige pas ce qui ne peut être que probable ou qui demeure invérifiable. (Hiérarchise ta recherche).

l’air immobile est souple et la cloche y ondule
transportant jusqu’ici le bronze de sa voix
je la sens qui me vient et je la sais volume
et partout répandue dans l’espace qui ploie

mais qu’est-ce que ce vide où diffusent mille ondes
si rigide qu’à peine en vibrant il se meut
et fait de tout l’espace un ventre pour les mondes
qui naissent vivent meurent dans l’abîme des cieux

à quoi peuvent servir dix mille connaissances
si ce n’est de manger au jardin éternel
le fruit ouvrant les yeux et découvrant le sens
de notre liberté en grâce originelle

la cloche où se répand l’antique souvenir
du mythe qui s’efface à la juste limite
porte toujours plus loin l’infini du désir
de rencontrer des cœurs ouverts à son invite

22 février 2009

Etre fidèle au devoir de mémoire, c’est vivre le passé au présent ; et cela prend son sens pour ceux qui se sentent solidaires des victimes passées en ce qu’ils vivent maintenant : sont-ils, eux aussi, des victimes, ou sont-ils devenus des victimaires ? Ceux qui demeurent des victimes font du souvenir une arme contre leurs présents victimaires ; ceux qui sont devenus victimaires s’en font un rideau de fumée pour dissimuler leurs présents forfaits.
La science historique ne connaît ni devoir ni droit de mémoire ; elle recherche les faits. Mais les historiens sont des êtres de chair, et leurs écrits sont réécrits. Il suffit de les comparer pour s’en assurer : l’histoire des vainqueurs et l’histoire des vaincus montrent quelques différences. (C’est à Londres que l’on trouve une gare de Waterloo, non à Paris ; c’est à Paris que l’on trouve une gare d’Austerlitz, non à Vienne).
La croyance au péché originel chrétien ou à l’une ses variantes engendre une culpabilité diffuse (ou lui donne une explication) ; elle peut aussi inciter à s’en délivrer en le niant comme le fait l’athéisme ou en le vainquant comme le fait le christianisme. La connaissance de l’évolution en libère en orientant vers une quête de l’esprit plutôt qu’à un retour à une intégrité originelle ; elle incite l’humain « psychique » à devenir humain « pneumatique » (I Corinthiens XV, 45).
La connaissance de l’être comme agapè libère du surmoi culpabilisant, de la figure du père et de la mère symboliques, de la castration et de la frustration. Elle épargne l’interminable parcours du labyrinthe psychanalytique à celles et ceux qui la mettent en pratique en vivant l’altérité positive. L’esprit d’agapè libère de la chair dominatrice et possessive.

un gros-cul a défoncé le mur
enfoncé la clôture
te voilà qui regarde ahuri
le trou sans dent qui rit

à quoi sert de rester planté là
à interroger la
déraison de cet inattendu
du jardin dépourvu

à défaut de tes bras pour le faire
va donc trouver ton frère
maçon qui saura bientôt rétablir
l’intégrité du rire

23 février 2009

Observant mon visage dans le miroir, je suis bien obligé de dire qu’il n’exprime pas ce que je me sais et sens être. Ce n’est pas seulement que l’âge qui s’y marque ne reflète pas ce que vit mon esprit en son propre tempo ; c’est que ce visage ne suggère quasiment rien de mes intuitions, réflexions, aspirations… Alors, n’en est-il pas de même pour tous ceux que je croise ? Gueule de raie ou gueule d’amour, face de lune, de rat ou de carême, visage pâle ou basané…, c’est le signe d’une présence que je sais infiniment précieuse, dont je suis sûr qu’elle appelle ma sollicitude et me promet la béatitude. Mais c’est dans une nuit obscure.
Inspiré par Agapè, on ne peut vouloir que du bien à chacune et chacun, mais sans nécessairement savoir ce qu’est ce bien, et sûrement sans chercher à le lui imposer. (Est-ce le respect parfait de la liberté de l’autre qui fait qu’Agapè demeure inconnue en son absolue discrétion ?)

l’escargot déroule la spirale
nébuleuse de nuit
nébuleuse de jour
cercle éternel et flèche abyssale

dans le creux de la main qui se ferme
et s’ouvre sa lumière
se découvre son ombre
mélodie infinie en son terme

précieuse découverte banale
ignorant de soi-même
ignorant de ses autres
le plus grand au petit se dévoile

Christie’s, rendez-vous de l’anal ? Derrière la fascination de la beauté sans prix se cache la passion de l’objet hors de prix possédé à tout prix. L’ennui, c’est que cette misérable maladie de nantis se paye de la misère des dépossédés.
La tolérance selon l’agapè vient de ne pas se soucier de ce que les gens croient, de ne s’intéresser qu’à ce qu’ils font aux autres (leur justice et leur injustice). Dans son « aime, et pense ce que tu veux », il y a la certitude qu’en aimant d’agapè on ne peut que s’acheminer vers le réel qui lui est inhérent. Ainsi se comprend ici que ceux qui font la vérité viennent à la lumière. Mais qu’importe s’ils en sont encore éloignés intellectuellement. On peut aimer d’agapè sans savoir ce que c’est que l’agapè, en croyant au ciel ou en n’y croyant pas…

24 février 2009

ce peu de cendre tiède encore
se rappelle depuis là-bas

invisibles les particules
de son odeur amère flottent
ici douces si familières

jusqu’où jusqu’où ses dilutions
imperceptibles s’en iront
dispersant dans l’immensité
le bois et l’air au feu mariés

la chevelure qui grisonne
comme une perruque poudrée
posée sur la terre mentionne
au rêveur la disparition
de son beau corps incinéré

dans le vide qui a pris place
totipotent de mille formes
les fantômes qui se succèdent
attendent que la chair s’y prenne

sais-tu ce qui dans cent années
si courtes pour l’éternité
viendra ici vivre et mourir

sais-tu ce que la cendre encore
à d’autres rêves appellera

On oppose la liberté humaine à la nature parce qu’on ne reconnaît pas la part d’indétermination donnée aux êtres de la nature. On ne voit pas qu’ils sont libres, eux aussi, lorsqu’ils ont la capacité d’agir selon leur être.
Il est regrettable que l’on néglige le langage traditionnel. On peut tenter d’induire l’idée de liberté à partir des multiples usages du mot « libre » et des mots qui s’y rattachent. Ce langage de tous les jours parle de la liberté des éléments et des êtres vivants. Un francophone dira qu’il est libre comme l’air, un anglophone qu’il est libre comme l’oiseau. Dire qu’un animal vit en liberté, c’est dire qu’il a la capacité d’agir selon sa nature.
Chez l’animal humain la liberté a de multiples dimensions et de multiples degrés ; et elle est susceptible de progrès. C’est que la nature humaine est évolutive (on a même soutenu qu’elle n’existait pas et que l’essence de l’homme était « en suspens dans sa liberté »). On peut dire ainsi qu’un prisonnier, fût-il dans les fers, jouit d’un degré minimum de liberté puisqu’il peut tout de même accomplir ses fonctions physiologiques et psychologiques. L’esclave a une certaine liberté de mouvement…
La progression de la liberté humaine selon les étapes de la vie est une évidence depuis la situation du bébé incapable de se nourrir et de se déplacer…L’adolescent franchit un seuil dans sa quête d’indépendance du milieu familial. La plus grande mutation est celle de la prise de conscience des obstacles à la liberté intérieure et de la lutte qui l’accompagne contre les dépendances qui la limitent.

25 février 2009

Liberté. Passé le seuil de l’humanisation, la liberté devient un processus interminable, une libération progressive accompagnant la prise de conscience des difficultés à affronter pour l’assurer. Le désir se découvre infini et trouve donc toujours devant lui de nouveaux objets et de nouveaux obstacles à sa réalisation. La prise de conscience que l’infini désiré ne peut pas être matériel par accumulation incite à une recherche spirituelle. La quête du désir se double d’une quête de la vérité, c’est-à-dire d’une recherche de la nature du réel total et du réel particulier de l’humain qui en participe. Par intuition et réflexion (par réflexion visant à vérifier l’intuition), l’humain peut en arriver à comprendre que l’objet de son désir infini est l’infini du réel ultime, l’être de l’être, l’Autre dont il participe. Il en vient à la certitude que cet Autre infini entretient avec lui une relation d’altérité positive, le commerce bienveillant d’un je et d’un tu. Dès lors il s’efforce à un agir conforme à cette relation positive, à cette agapè, secret de son être et donc de sa liberté dans la mesure où il agit en harmonie avec elle.
Cet agir dans l’effort peut apparaître comme un devoir, mais ce n’est pas un devoir imposé par une instance transcendante : c’est l’auto-imposition d’une liberté qui cherche à se libérer davantage pour aimer davantage et, dans un cheminement infini, réaliser ainsi son désir.
L’intuition de cette réalité humaine, de ce désir, de cet être, de cette agapè, de cette liberté, est un tout d’une évidence tautologique où chaque élément inhère à tous les autres, donnant aux consciences qui la découvrent une joie intellectuelle qui participe elle-même de la joie éternelle.

vol de canards au crépuscule
quel autre étang rejoignent-ils
la force de leur ailes dures
distille au cœur leur énergie

lorsque dans l’ombre ils disparaissent
leur image en toi qui les suit
partage un peu cette allégresse
du vivre en eux qui se devine

par leur forme et leur mouvement
s’éprouve en soi une harmonie
qu’on sent qu’elle est le truchement
de leur beauté et de leur vie

qu’importe quand ils reviendront
puisque leur souvenir suffit
à célébrer l’autre du don
de leur existence en la nuit

26 février 2009

A lire la hargne que déclenche le mot « transcendance » chez nos intellectuels, on se dit qu’il vaut mieux s’en abstenir, même si leurs théories de la connaissance et leurs éthiques donnent des signes évidents de ce qu’il est censé signifier. Est-ce le Père des Hauteurs Eternelles qui a le don de déclencher leur ire ? N’ont-ils pas découvert avec Luther qu’Il était mort crucifié en Jésus Christ ? (Dieu est mort, vive Aimer).
Peut-on dire qu’Aimer soit au-delà de la transcendance et de l’immanence en son altérité positive ? Peut-être était-ce déjà la secrète intuition des antiques poètes philosophes grecs cités par Paul devant l’Aréopage : « en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes XVII, 28). Cet « en lui » est avec Aimer celui d’une altérité d’intimité  réciproque qui n’est ni haine ni amour empédocléens, mais tendresse et respect. C’est ce qu’a vécu Yeshoua avec l’Eternel et c’est ce qui demeure offert à toute conscience qui l’accueille : « toi en moi, et moi en toi… moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 21ss).
Reconnue comme vérité, cette réalité rend libre. La vérité ultime de l’humain, c’est la prise de conscience que son être inhère à l’être de l’être, Agapè Aimer. Sa liberté ultime c’est de pouvoir vivre en harmonie avec son être ultime ; c’est de vivre avec des consciences toujours plus nombreuses le je et le tu de l’altérité positive.
Ici la vie érémitique ne peut être qu’une préparation à une vie sociale de sollicitude et de service des autres (on peut penser à l’Abbé Pierre). Si toutefois l’ermite, et cela s’étend à la communauté cloîtrée, comprend que l’agapè ne se limite pas à la communication physique, elle, il peut vivre la vie contemplative comme un échange avec d’autres consciences. Dans la tradition chrétienne, cela s’appelle prière d’intercession, mais le mot « intercession » est affectivement lié à l’image du Dieu tout-puissant que l’on supplie de prendre pitié, alors qu’il s’agit ici d’une communion spirituelle, d’une union de prière (on ne peut vraiment la connaître qu’en la pratiquant) faite de respect et de tendresse pour tous.

la brume pose
ses baisers froids sur toute chose

écoute bruire
les perles fines de son rire
quand elle enlace
le beau colosse de l’espace

est-il une ombre
capable d’échapper au nombre
de la poussière
d’argent qui couvre son mystère

ferme les yeux
et respire son tendre aveu

27 février 2009

La vente de la collection Yves Saint-Laurent Pierre Bergé aura eu le mérite de rappeler le pillage, le recel et la détention illégitime d’œuvres d’art des cinq continents par des Occidentaux. Le lapin et le rat de bronze volés au Palais d’été de Pékin ne sont qu’un exemple tout à coup remis au jour parmi un grand nombre d’autres soigneusement gardés dans l’ombre. Les Grecs ont réclamé les frises du Parthénon enlevées par Lord Elgin ; les Nigérians ont demandé que leur soit rendu le masque d’ivoire de Bénin embarqué par un corps expéditionnaire britannique… Comme l’écrit Wole Soyinka dans sa tentative rocambolesque de récupérer une tête de bronze d’Ifé dérobée par Frobenius, une réclamation et une restitution selon le droit se heurtent à un obstacle insurmontable : « Cela ne ferait que créer un précédent pour les demandes de rapatriement massif en leurs lieux légitimes de toutes les œuvres d’art pillées par les forces coloniales » (Il te faut partir à l’aube, pp. 243s). Il semble que ce qui a ainsi été volé ne puisse être récupéré que par un vol.
La liberté ultime est impossible à l’humain du fait qu’il est fatalement centré sur lui-même alors que son être ultime est centré sur l’autre dans l’agapè. Nous ne pouvons de nous-mêmes aimer l’autre comme autre. Pour Paul, « vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir » (Romains VII, 15). Pour Spinoza, nous voyons le meilleur et nous faisons le pire. Et comme l’ont bien noté La Rochefoucauld et quelques autres, le désintéressement est illusoire. Mais ce qui est impossible à l’humain premier est rendu possible par l’autre pour l’humain dernier (cf. Luc XVIII, 27).
Pourtant Spinoza n’a pas besoin de l’autre. Ce n’est pas en l’autre par la sollicitude qu’il cherche la béatitude ; c’est pourquoi la vertu et la béatitude qui accompagne sa pratique ne sont pas pour lui vraiment inaccessibles. On y atteint par la connaissance de la nécessité et par son acceptation. Pour lui la Nature, et l’humain en participe, est totalement déterminée (le hasard est une illusion de notre ignorance). La vertu et la béatitude sont de vivre en conformité avec la nécessité. Et la liberté, qui est de pouvoir vivre en harmonie avec sa nature, est, elle aussi, de se conformer à cette nécessité.
L’intuition de l’être comme altérité positive dit plutôt que la nécessité d’aimer d’Agapè est de faire l’autre comme indéterminé, libre dans les êtres de la nature à la mesure de leur degré de conscience. L’humain qui accueille l’agapè pour en vivre est ainsi l’être le plus susceptible de liberté dans sa sollicitude pour l’autre et la béatitude qu’il y trouve.

le peintre qui saura nous rendre
les beautés grises des nuages
est-il né que je puisse tendre
respectueux lui faire hommage

il sent dans l’infinie nuance
des grisailles et tons sur tons
des échanges et influences
ce qu’est la vie ce qu’est le don

il voit dans le jeu incessant
des formes des métamorphoses
il dit la sève il dit le sang
où se renouvelle la rose

vienne le peintre des nuages
qui saura nous faire sentir
et vivre mieux que le vieux sage
la merveille du devenir

28 février 2009

en ce buisson ruisselant de rosée
et de lumière
la terre
éveille le jamais encore de nouvelles merveilles proposées

« Emulation », mot passeur. Dans la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier, l’émulation est un passage possible de la compétition sauvage héritée de la lutte pour la vie et de la sélection des plus aptes au souci exclusif de l’autre. Force ambiguë : le mot « émulation » a d’abord signifié « jalousie », « rivalité ». On définit maintenant l’émule comme « la personne qui cherche à égaler ou surpasser quelqu’un en quelque chose de louable » (Le Petit Robert). Qu’il faille préciser, mais préciser vaguement, « en quelque chose de louable » montre cette ambiguïté. On y perçoit un danger, celui de son origine, celui de la compétition dans le désir et la rivalité mimétiques étudiés par René Girard. La liberté rend la dynamique de l’humain réversible. (A titre de similitude, le concept de Lupasco d’actualisation et de potentialisation est ici éclairant : on comprend qu’actualiser l’émulation, c’est potentialiser la compétition et non l’anéantir. L’émulation qui achemine vers l’humain dernier peut se repotentialiser, et la compétition de l’humain premier se réactualiser.) Et de siècle en siècle, le travail de la dernière humanisation n’est jamais achevé ; il reprend avec la naissance de chaque nouvelle conscience.
Cependant le mimétisme n’est pas toujours celui de la rivalité ; il peut devenir celui de l’exemplarité. Le désir de possession et de domination qui accompagne le mimétisme peut se muer en désir d’excellence. C’est Victor Hugo annonçant à quinze ans : « Je serai Monsieur de Chateaubriand ou rien » ; c’est la petite fille qui brandit son flacon de parfum en se regardant dans son miroir et qui s’écrie : « Quand je serai grande, ce sera un Oscar ». On connaît des sportifs qui abandonnent la compétition, non parce qu’ils n’ont aucune chance de podium, mais parce qu’ils pensent préférable de se mesurer à eux-mêmes à l’exemple des plus grands. On sait le rôle qu’a pu jouer sur des générations l’exemplarité de La Vie des hommes illustres de Plutarque et des multiples vies des saints du Moyen Âge.
Même si elle ne le franchit pas, l’émulation peut amener au seuil de la vie éternelle, de la vie de pure sollicitude pour tout autre, celle d’Aimer. Il n’est pas sûr qu’elle en soit l’annonciatrice puisqu’elle demeure tournée vers soi-même, mais elle peut être un idéal acceptable et accessible à présenter à celles et ceux qui se préparent à entrer dans une société où règne une compétition destructrice.

1er mars 2009

La justification de la croyance au mythe de la justification par le sacrifice d’un homme-dieu, c’est qu’elle fait comprendre à l’humain qu’il ne peut se sauver lui-même, qu’il a besoin de l’autre pour aimer. Lorsqu’il découvre que le salut, la vie éternelle, c’est d’aimer, il sait d’évidence que c’est par l’autre qu’il est sauvé. (Il peut jeter le mythe aux oubliettes).
Transdisciplinarité de la théologie et de la physique. Parce que l’être de l’être est Aimer, la matière est indéterminée. (Là où est l’amour, là est la liberté).
Les gens qui ne pensent qu’avec des mots sont des handicapés intellectuels. Leurs idées claires et distinctes – des mots bien définis – leur cachent ce qu’elles cachent entre elles, ce qu’elles laissent dans l’ombre. Elles morcèlent leur appréhension de la globalité du monde, les conduisent à un réductionnisme aussi dévastateur qu’absurde. Elles en font la proie – cela pourrait plus que tout leur faire dresser l’oreille – des communicateurs de tout poil et de leurs sophismes. Fascinés par le grain de la peau du beau style, ils ne sentent plus la chair de la vérité (ou de l’erreur).
« Ecoute plus souvent les choses que les êtres.
La voix du feu s’entend,
Entends la voix de l’eau… » (Birago Diop)

La poésie se moque des idées claires. Ainsi le dit le beau Verlaine :
« Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise… »

mille yeux de braise et de velours
clignent dans le feu qui s’apaise
regarde
de tous tes yeux regarde
plonge en son cœur ton cœur
la bête assagie de l’amour
te baise

La propriété du feu est de détruire ce qu’on y jette. Le feu éternel de l’amour détruit les consciences qui n’en brûlent pas.

2 mars 2009

Laïcité ? Pour la spiritualité de l’altérité, elle se résume en : « Aime, et crois ce que tu veux ». L’altérité positive d’Agapè n’a pour les croyances, religions et irréligions ni intolérance ni tolérance (on ne tolère que ce que l’on déplore). L’agapè est une bienveillance inconditionnelle pour toutes les consciences, croyantes et incroyantes, quelles que soient leurs opinions. Les différences, Agapè non seulement en minimise la valeur et l’importance, mais Elle les encourage dans leur diversité. Agapè se réjouit de la multiplicité des espèces vivantes, des peuples et des cultures à chaque degré d’indétermination et de liberté. Elle va plus loin encore : Elle se réjouit de ce que chaque être est existentiellement unique. L’unité qu’Elle souhaite et à laquelle Elle invite n’est pas l’unité de l’unicité mais l’unité de l’union, de la communion.
Mais si Agapè te dit, en bonne laïcité, de croire ce que tu veux et de laisser chacun croire ce qu’il veut, c’est à condition d’aimer, sachant qu’aimer d’agapè te rendra libre en te faisant découvrir le réel ultime, Aimer. Si tu aimes ainsi, ce que tu voudras croire ne pourra manquer de s’acheminer vers la vérité, de voir peu à peu s’accorder en toi le réel et ce que tu en penses. Vérité et liberté inhèrent à l’amour. Simple, non ? Et si l’évidence du réel te confirme dans ta sollicitude pour les autres, tu ne pourras manquer de souhaiter qu’ils y accèdent, sachant que leur béatitude en dépend.

de la lumière écoute l’éphémère
en multitude
de son silence écoute la présence
en solitude
et puis reviens parmi les tiens les siens
goûter la miellée pure de l’universelle
sollicitude

Comment pouvez-vous imaginer que des gens qui s’enrichissent dans un système financier acceptent de l’abandonner alors même qu’il déraille en sa folie ? Ils vous diront qu’il faut le remettre sur les rails (pour qu’ils puissent poursuivre leurs déprédations). Agapè ne peut soutenir un système injuste, Elle ne peut même pas le tolérer. La justice est la première tâche de l’amour.

3 mars 2009

L’intuition de l’agapè illumine le réel dans son devenir, sa dynamique, son élan ; c’est ainsi qu’elle unifie l’éthique en associant indissolublement des concepts tels que ceux de liberté, d’égalité et de fraternité. « Fraternité » est un terme plastique et ambigu ; on ne peut donc tenter de le comprendre que dans un contexte. Ses divers sens sont évoqués ici dans la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier. L’humain premier connaît la fraternité des armes, surtout celle des opprimés contre l’oppresseur, la fraternité des résistants. Elle connaît la fraternité de race affrontant le racisme et la fraternité des croyants qui se démarquent des incroyants… Toutes ces fraternités sont celles d’un « nous » face à un « eux » (le « nous » est un « moi » prolongé).
L’humain dernier reconnaît ces fraternités d’opposition et leurs valeurs, mais elle les reconnaît comme transitoires et provisoires, d’un provisoire qu’elle sait devoir durer des siècles et des millénaires. Pour l’humain dernier, la fraternité ne peut être qu’universelle ; il n’y a plus de « nous » ni de « eux », mais toi, toi, toi… en nombre virtuellement infini.
La fraternité universelle s’étend, au-delà de la fraternité humaine, à toute « conscience inconsciente », de l’animal, du végétal, du minéral même ; n’est-ce pas ainsi qu’il faut comprendre les « notre frère le feu », et « notre sœur l’eau » de François d’Assise ; c’est une écologie intégrale. Et bien sûr, elle s’étend à toutes les hypothétiques « consciences de conscience » de notre univers, de tous les univers en l’infini du temps et de l’espace. Car elle participe de l’Eternelle Agapè.
Si l’on peut admettre avec Régis Debray* que la fraternité première suppose une verticalité sacrée, une transcendance croisant une horizontalité, la fraternité dernière est un horizon de marche, celle de l’évolution emmenée par l’esprit, inspirée par l’agapè (qui n’est ni sacrée, ni verticale ni horizontale, ni transcendante ni immanente.)
*Le Moment Fraternité (Gallimard).

le souffle qui s’en vient
le souffle qui s’en va
tu ne connais pas son chemin

il n’est ni d’ici ni de là
il est ici et là
dans l’espace sans fin

alors inspire expire
que souffle tu deviennes
et puis va-t’en au vent léger

et marche pèlerin
de toi en toi qui aime
sur le chemin d’éternité

4 mars 2009

Les gens qui s’appuient sur un pseudo-Darwin pour faire de l’humain un animal comme les autres et vivre dans la logique de la sélection naturelle devraient par cohérence promouvoir l’eugénisme tout comme la possession et la domination des biens et des personnes. N’est-ce pas ce qu’avaient compris les disciples scandinaves et étasuniens de Galton, et, plus radicalement, les racistes nazis ? Les arguments fondés sur l’inefficacité de leurs méthodes pour abandonner leurs pratiques devaient être balayés par la recherche de techniques plus adaptées.
Non, l’humanité doit progresser selon la flèche de l’évolution, celle du progrès de la conscience, que l’on croie ou non à un dessein intelligent immanent ou transcendant toujours à l’œuvre (sans doute trop intelligent pour des intelligences scientifiques incapables de le repérer, et plus encore pour des intelligences matérialistes qui ne peuvent que le nier puisque par définition elles nient l’existence de l’esprit).
La manipulation génétique, tout comme les méthodes médicales et hygiéniques de faire progresser l’humanité, n’est valide que si elle est motivée et guidée par les principes de liberté et d’égalité.
La liberté et l’égalité sont des forces dialectiques dans la dynamique de l’humain. Il est bon de les approcher en pensant aux analogues du yang et du yin taoïstes, de la neiké et de la philia empédocléennes…

le grand troupeau de la grisaille
s’en va vers l’horizon
est-ce la faim qui le tenaille
est-ce l’appel de la maison

les innombrables multitudes
par l’esprit qui les mène
libres à peine en l’hébétude
se suffisent de leur domaine

à observer les pèlerins
le visage voilé
on sent qu’ils se tiennent la main
en leur marche mêlée

frères et sœurs je vous honore
pour votre beau service
promettant de changer en or
le plomb du sacrifice

5 mars 2009

la touffe de jonquilles
ne compte pas ses feuilles
ne compte pas ses fleurs
ni leur rapport

le teint de jeune fille
ne trahit rien pour l’œil
en toute sa fraîcheur
de son effort

les lignes et les teintes
se tiennent par la main
confondant leurs étreintes
pour un plus beau destin

le pèlerin s’arrête
en son étonnement
incline un peu la tête
l’approche lentement

à la juste distance
la rencontre s’opère
frémissement du sens
indicible mystère

pas plus court qu’il ne faut
pas plus long qu’il ne sied
se murmure plus haut
le mot de l’amitié

il se relève en rêve
tourne vers le soleil
l’élan qui de la terre
lui monte au cœur

les mains riches de sève
qui pour lui s’émerveillent
sont l’offrande et la chair
du monde en fleur

L’humanité émerge tout juste de l’esclavage, et elle peine à l’abandonner. Au XVII° siècle, il paraissait encore tellement conforme à l’ordre des choses que le grand Bossuet le défendait, trouvant même à s’appuyer sur les Ecritures : « Condamner l’esclavage… ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de Saint Paul, de demeurer en leur état et n’oblige point les maîtres à les affranchir ». Pourtant le passage de l’Epître aux Corinthiens sur lequel Bossuet s’appuie montre bien la pensée de Paul et la raison de sa position sur le statut politique, social et familial de ses correspondants. Chacun doit demeurer dans la situation où il se trouvait au moment de sa conversion, circoncis ou incirconcis (Juif ou Grec), marié ou non, esclave ou libre : « Que chacun demeure dans la condition où il a été appelé » ; « s’il a été appelé circoncis, qu’il ne se fasse pas refaire un prépuce ; s’il était incirconcis, qu’il ne se fasse pas circoncire… Si tu as été appelé dans l’esclavage, ne t’en soucie pas, mais si tu peux devenir libre, profites-en… Tu es lié à une femme ? N’essaie pas de te délier ; tu n’es pas marié ? Ne cherche pas à prendre femme » (I Corinthiens VII, 20, 18, 21, 27). Pourquoi Paul donnait-il ces conseils ? C’est tout simple. Il était persuadé que la fin du monde, la parousie, le retour du Christ, était toute proche : « Le temps cargue ses voiles… La figure de ce monde est en train de passer » (I Corinthiens VII, 29, 31). Mais il était sans doute difficile pour Bossuet et quelques autres de voir qu’en cela Paul s’était trompé (et le Saint-Esprit avec lui).
S’il avait été saisi par l’Amour, par l’intuition de Yeshoua, Bossuet aurait compris, lui et les autres, la profondeur de la pensée de Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme ; car vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates III, 28). Cette unité est celle d’Agapè : « Père, qu’ils soient un comme nous sommes un, toi en moi et moi en toi » (Jean XVII, 21). Tous sont pour chacun, chacun est pour tous un ami ; il n’y a plus de serviteur (cf. Jean XV, 15).
Le mot « esclave » est désormais honni, mais la réalité guette, le désir de réduire l’autre à une chose, de le posséder et dominer. Les « emplois de service » (pour des salaires de misère ressuscitant la loi d’airain) sont la découverte du jour, le buzzword d’une crise qui profite aux nantis.

6 mars 2009

On ne peut se désintéresser du mythe sans laisser échapper une dimension quotidienne, subliminale, de notre conscience et de notre comportement. L’art peut lui donner la parole et nous le faire entendre et prendre en compte.

la racine du dahlia dort
rêve peut-être
de mettre
au monde et voir grandir et puis sourire ses trésors

Liberté, égalité ; quel rapport ? La liberté est la capacité d’agir selon son être. La difficulté d’établir les limites de la liberté humaine vient de la nature évolutive de l’être humain, s’acheminant de l’humain premier proche de l’animalité à l’humain dernier en voie de spiritualisation. La liberté de l’animal se heurte à celles des autres animaux (y compris l’animal humain). Le vouloir de son être le pousse à posséder et dominer pour accomplir ses pulsions de vie et de reproduction. Il ne se soucie pas d’égalité ; sa nature lui demande de rechercher la supériorité.
La spiritualisation de l’être humain va de pair avec l’intérêt croissant qu’il porte à l’autre comme autre. Il s’agit d’abord de l’autre qu’il s’agrège dans un « nous » : sa progéniture, sa famille, son groupe, tous ceux avec qui il entretient des rapports d’appartenance mutuelle (et qui sont déjà présents chez l’animal avec une extension moindre). Le seuil de la spiritualisation, auquel on donne parfois le nom de seconde naissance (cf. Jean III, 4s), vient avec l’intérêt porté à l’autre comme autre en pur désintéressement, ainsi que tend à le montrer l’exemple du Samaritain prenant soin d’un étranger (Luc X, 27-37).
L’autre m’arrache à moi, me délivre de moi-même, pour me constituer en un « je » en relation avec des « toi ». C’est cet amour, qui n’est possible qu’en participation à l’Agapè, et qui est, tautologiquement, la vie éternelle, la Vie de l’Eternelle. A ce stade de l’humain, l’égalité avec l’autre est radicale, et parfaite la liberté. Agir selon l’agapè, c’est agir selon son être dernier, et cet agir est un agir envers tout autre comme envers un égal. (On devine que cette égalité ontologique ne peut manquer d’avoir des implications sociales et économiques).

7 mars 2009

Comment pourrait-on, si l’on vit intérieurement à tu et à toi avec tout autre, ne pas se soucier de ses besoins matériels, culturels, spirituels, de sa liberté, de sa dignité… ? Ainsi, comment pourrait-on accepter les différences abyssales entre les nantis des nantis et les démunis des démunis ? Entre l’extrême égalité et l’extrême inégalité, n’existe-t-il pas dans la liberté une juste mesure ? Ne peut-on penser, par exemple, à un plancher et un plafond de la richesse ? En France nous avons inventé le SMIG, et puis le SMIC, le RMI, le RSA ; ne pourrait-on aussi inventer un RMT, une Rémunération Maximum des Tâches ou quelque chose de ce genre ? A titre provisoire et révisable, nos sages pourraient décider que l’échelle des rémunérations, établie en fonction du degré de difficulté, de pénibilité et de responsabilité, ne devrait pas se distendre au-delà d’un rapport de 1 à 7 ou de 1 à 10.
Une conscience qui découvre l’agapè sent et sait que les biens de ce monde ne peuvent satisfaire son désir infini. Elle se contente de subvenir à ses besoins, cherche à nourrir sa faim de connaissance… et s’achemine vers la béatitude de la pure agapè. (Le luxe ne suscite ni son envie ni son admiration ; les honneurs la font sourire ou hocher tristement la tête…)

cet air que tu parles te baigne
cloche lointaine
et vaine
est la vision qui tente de compter les sujets de ton règne

cet air en son ventre gravide
dans ton discours
toujours
imagine la mère invisible en l’infini du vide

Les Occidentaux ont bonne mine de s’ériger en juges des crimes de l’Etat soudanais au Darfour. En leur courte mémoire, ils oublient ce qu’ils ont fait (c’était hier) aux Amérindiens, aux Aborigènes d’Australie, aux Africains, aux Asiatiques … Et à cette heure même ils s’aveuglent sur leurs responsabilités dans la phagocytose de la Palestine par l’Etat hébreu. (Pour nous autres Occidentaux, les Israéliens, c’est « nous » ; les Arabes, c’est « eux »).

8 mars 2009

Vous qui aimez chacun de vos enfants avec la même tendresse et le même respect quels que soient leurs qualités et leurs défauts, comment pouvez dire que vous croyez en un Dieu d’amour et imaginer qu’il fasse moins bien que vous (cf. Matthieu VII, 11), qu’il aime plus un chrétien qu’un hindou, un musulman… un athée (ou un Breton plus qu’un Parisien, un Belge, un Islandais, un Indien, un Coréen…) ? Etes-vous sûr que vous n’en faites pas un potentat aux amours discrétionnaires ? Agapè offre l’agapè à tout être, et chacun la reçoit à la mesure de son accueil.
Faire de Dieu un mendiant (d’amour), c’est risquer de le croire régi par l’éros. Agapè ne désire ni n’est désirée. Elle ne se soucie pas d’elle-même, mais de l’autre, de tout autre. C’est sa sollicitude et sa béatitude.

Aimer n’est ni homme ni femme et autant l’une que l’autre. En cette journée de la femme, on peut bien parler d’Elle, Agapè. Une religion du dieu mâle tout-puissant sacralise le sexe, et le sacralise au profit de l’homme. La femme y est faite pour l’homme (I Corinthiens XI, 9). La vierge y est consacrée pour devenir l’épouse du dieu. L’Eglise est femme, épouse du Christ, etc. (I Corinthiens XI, 9 ; II Corinthiens XI, 2 ; Ephésiens V, 22ss, etc.) Tels sont les cafouillages de la théologie paulinienne prisonnière de sa culture patriarcale Mais Agapè découverte par Yeshoua a mis à mort le dieu père tout-puissant, le « père de la jalousie », le Papanul Nobodaddy de William Blake.
Avec Agapè, il n’y a pas de « péché de la chair ». Mais éros est amour de soi, et il risque de l’être aux dépens de l’amour de l’autre, d’en retarder la venue alors qu’il devrait la hâter.

la petite chienne est morte
écrasée
elle allait sur ses quinze ans

elle avait franchi la porte
liberté
aveugle depuis longtemps

à s’en aller de la sorte
en beauté
dans la gloire de son sang

elle s’est montrée plus forte
en fierté
que le mouroir des déments

lorsque revient la cohorte
des clartés
la mort salue le printemps

9 mars 2009

sur l’horizon avant de disparaître
presque à son terme la lune gravide
rayonne doucement dans l’heure bleue

dans l’onde obscure une chose va naître
pour l’âme qui conçoit au cœur du vide
l’un s’en va l’autre vient et tout se meut

l’enfant des dieux dans l’invisible sort
et s’avance assurée où l’inconnu
du connu se découvre s’entrevoit

les enfants de la lune sont les morts
délivrés achevés qui vivent nus
dévoilés au jardin du toi et toi

La théologie commune diffuse, souvent quasi inconsciente du Français moyen est rudimentaire, archaïque. Mais elle existe. Les athées eux-mêmes et les agnostiques ont une certaine notion de ce qu’ils nient, de ce dont ils doutent ou pensent ne rien pouvoir dire. Plus de quatre siècles après la révolution copernicienne, cette théologie latente continue de faire du dieu occidental « celui qui habite dans les cieux » ; et les cieux se confondent vaguement avec le ciel cosmique. Ainsi un sourd-muet qui veut dire « Dieu » pointe un doigt vers le ciel ; un sportif qui dédie sa victoire à son héros défunt fait de même. On parle de cet aviateur soviétique qui passait dans les écoles répandre le message athée et qui disait que dans le ciel il n’avait jamais rencontré Dieu…
La rationalité et la transdisciplinarité qu’elle entraîne en sa lucidité incitent à s’interroger sur les conditions de possibilité d’une théologie capable de s’accorder avec toutes les approches du réel (physique, biologique, artistique, philosophique…) Une conscience qui se sent et se juge capable de communiquer avec un être spirituel se doit de s’interroger sur ce qui en son propre être matériel le lui permet. Son cerveau inclut-il une dimension qui échappe à l’espace et au temps que ses sens atteignent ?
Toi l’Egyptienne, portes-tu le voile parce qu’on t’y force ? Parce que cela correspond à ce que tu te sens être ? Parce qu’il te protège des imbéciles ?… Toi le Japonais, portes-tu la cravate parce qu’on t’y oblige ? Parce que cela exprime ce que tu te sais être ? Parce que cela te permet de passer inaperçu ?… Moi, la Française, moi le Français, porté-je ceci ou cela parce que… ?

10 mars 2009

ferme les yeux de profondeurs en profondeurs
les étoiles déploient leurs spirales parentes
entretenant leurs corps de paroles aimantes
à travers les espaces en courbes et rondeurs

tu entres dans leurs jeux mais il est d’heure en heure
d’autres voix qui t’invitent à suivre leurs sentes
et dix mille aventures s’offrent à ton attente
pour que se donne un corps l’esprit explorateur

ici dans le ni ni du temps et de l’espace
s’offre l’adoration de tous les face à face
où les yeux qui se ferment s’ouvrent à l’oecoumène

ici dans le et et du temps et de l’espace
s’offrent les mains tendues aux pèlerins qui passent
pour marcher avec eux où l’esprit nous emmène

Les gens qui croient à la survie, et plus encore ceux qui en ont la certitude, devraient en bonne transdisciplinarité se demander comment elle est possible plutôt que de s’en remettre obscurément à la toute-puissance d’un dieu qui prendrait ses aises avec les lois d’un réel qu’il aurait créé. Qu’y a-t-il dans le réel de notre corps qui puisse permettre la permanence d’une réalité spirituelle, « angélique » (Luc XX, 36) ? Notre cerveau (quantique ?) vit-il à cheval sur plusieurs mondes ?… Nos biologistes peuvent y aller de leurs hypothèses.
« Chaque fleur est une âme à la nature éclose » (Nerval, « Vers dorés »). Certains poètes ont donné voix à leur hypersensibilité à la nature, refusant de la réduire à l’étendue cartésienne et à la physique matérialiste qui s’en réclame. Ils se sont exprimés en figures comme il se doit en bonne poésie, mais la transdisciplinarité invite à prendre en compte leur connaissance du monde. Il a aussi existé une médecine, et qui n’a pas disparu même en Occident, qui se fonde sur les propriétés des plantes reconnues pour leur similitude à notre corps, leurs propriétés homéopathiques (sensibilité du semblable au semblable). On peut sourire de la naïveté des descriptions de Paracelse, mais on est fondé à reconnaître que les capacités thérapeutiques des plantes relèvent d’une parenté de la plante et de l’animal, y compris de l’animal humain, voire d’un « protopsychisme » de la vie végétale susceptible de relations avec notre psychisme inconscient :
« Les herbes à soigner notre chair ont bonheur
Avec elle trouvant à parler sœur à sœur »
Herbs gladly cure our flesh ; because that they
Find their acquaintance there. »
George Herbert, « Man »
L’instinct colonisateur prédateur et dominateur est un atavisme de l’humanité tout entière. Nous n’en avons pas fini avec ses manifestations. Ainsi Tamanrasset est-elle la Lhassa algérienne et Djibouti, plus subtilement, la Lhassa somalie.

11 mars 2009

il a suffi d’un peu de pluie
pour disperser le sang la vie
de la petite chienne

à l’endroit où elle a fait halte
il ne reste rien sur l’asphalte
de la petite chienne

et ne demeure en la ténèbre
qu’en son linceul le corps funèbre
de la petite chienne

pourtant une ombre flotte encore
en tout ce qui fut le décor
de la petite reine

Le matérialisme vient de découvrir avec un sourire de satisfaction que la croyance est inscrite dans la structure du cerveau humain et y exerce une fonction bénéfique à la survie de l’individu et de l’espèce. On aurait pu s’en douter en constatant le rôle que le sacré, le mythique et le symbolique continuent de jouer dans la vie individuelle et collective de l’Occidental censé rationalisé.
L’imagination et l’intelligence sont deux fonctions dialectiques de la pensée humaine ; elles se fécondent et se constituent en s’opposant. Bergson a analysé « la fonction fabulatrice… réaction de la nature contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence… réaction défensive de la nature contre la représentation, par l’intelligence, de l’inévitabilité de la mort » (Les Deux Sources de la morale et de la religion, p. 137). Bachelard a étudié la rêverie, non seulement pour libérer la recherche scientifique des erreurs de l’imagination, mais pour donner à l’imagination son vrai statut en dégageant sa fonction créatrice, afin de compenser les exigences de « la fonction du réel » en faisant droit à « la fonction de l’irréel ». Il a ainsi exalté « les valeurs poétiques qui rendent la rêverie psychiquement bénéfique » (La Poétique de la rêverie, pp. 12, 180s). Dans le même esprit, Gilbert Durand n’a cessé de promouvoir l’imagination en sa « fonction d’équilibrage biologique, d’équilibrage psychique et sociologique » (L’Imagination symbolique, p. 123 ; cf. Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Science de l’homme et tradition…).
On peut regretter que Bachelard, matérialiste, n’ait pas discerné dans l’irréel un réel voilé, comme on peut déplorer que les matérialistes fascinés par les fonctions de la matière grise ne voient pas qu’elles supposent une réalité psychique présente à sa réalité physico-chimique.
On reconnaît ici la valeur des dogmes chrétiens en y voyant des mythes susceptibles d’améliorer la condition de l’humain premier (de le consoler dans cette vallée de larmes), mais aussi de l’orienter et acheminer vers l’humain dernier. Les mythes et les rites chrétiens ont une fonction psychologique et sociologique ; bien plus, ils sont susceptibles de faire passer l’humain au-delà du psychisme animal dans la vie d’agapè où ils s’achèvent (cf. Yeshoua de Natsèrèt, p. 65).

12 mars 2009

La découverte de l’agapè comme valeur unique de l’intuition évangélique incite à dégager des mythes chrétiens leur signification en termes d’agapè. Cette interprétation prend acte de leur vertu psychologique et sociologique, mais elle s’en distancie en y voyant une pédagogie destinée à l’humain premier invité à passer au-delà de sa condition pour franchir le seuil de l’humain dernier.
La démythisation des dogmes chrétiens invite à un travail d’interprétation capable de dégager leur valeur permanente en termes de connaissance du réel et de cohérence du comportement humain avec le réel. Elle suppose une vision dynamique de l’humain cohérente avec le dynamisme de l’évolution. Il faut y insister, car l’oubli, la non prise en compte de cette dynamique conduit à des impasses, entraîne à des oppositions stériles entre la chair et l’esprit, entre la bête et l’ange.
Pour tenter d’illustrer cette dynamique, on peut s’arrêter sur l’exemple de la virginité consacrée puisqu’il s’agit d’un choix de vie fondé sur un mythe, celui de l’Eglise épouse du Christ. Une jeune fille qui fait ce choix met en œuvre la puissance érotique qui l’habite en devenant l’adoratrice mystique de l’élu de son cœur. Elle sait cependant que pour lui plaire elle doit se conformer aux préceptes et conseils évangéliques. Mieux, elle sait qu’en servant les humains elle sert son bien-aimé : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger… » (Matthieu XXV, 35ss). Le danger est que les humains ne deviennent des moyens. Il faut que la dynamique opère, que l’on passe à l’amour de l’autre pour l’autre, à l’agapè qui est seule la vie éternelle. Ainsi s’achève le mythe ; l’intuition de Yeshoua implique la destruction du sacré.

elles hochent leurs casques d’or
dans les souffles qui les saluent
et tu reviendras voir encore
la merveille de l’absolu

car rien ici n’est un décor
la terre l’eau le feu se muent
en forces que l’amour dévore
chacune pour les autres nue

si tu t’approches et communies
et la reçois dans tes entrailles
tu vivras la belle harmonie
venue au jour ici sans faille

ce ne sera que pour un temps
la fraîcheur les baisers du vent
trois petits tours et puis s’en vont
en retiendras-tu la leçon

13 mars 2009

Inscrite dans nos neurones, la sacralisation du monde se porte mieux qu’on ne le dit. Le phénomène humain de la parole en est partie prenante, depuis toujours sans doute ; il risque donc de durer. La parole a un tel pouvoir sur nos semblables que nous l’avons longtemps crue maîtresse des éléments, créatrice même, comme on le voit dans la Bible : « Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut » (Genèse I, 3). Dans l’Eglise la parole demeure toute-puissante dans les sacrements, capable de purifier du péché dans le baptême et la pénitence, capable de transsubstantier le pain et le vin en corps et sang de Jésus-Christ.
De la parole, le sacré s’est transmis à l’écrit, s’y est enraciné. L’humanité religieuse a ses écrits sacrés depuis longtemps. On pense à la Torah juive, au Nouveau Testament chrétien et au Coran musulman. Mais il y a aussi des textes sacrés dans la religion grecque, dans la religion romaine. Il y a les hiéroglyphes égyptiens (hiéro signifie sacré), les runes germaniques… Il y a les textes sacrés perses, védiques, hindous, bouddhiques, sikhs… Beaucoup plus proches, les Ecrits de la Scientologie, La Dianétique de Ron Hubbard et quelques autres.
On dira que tout cela, religions et sectes, est condamné à disparaître. Voire ! En tout cas la sacralisation de l’écrit se poursuit parmi les élites intellectuelles et universitaires, en parallèle et connivence avec la sacralisation de leurs héros. Avec quel respect les disciples se penchent sur les écrits de Descartes, de Spinoza, de Kant, de Hegel…, de Nietzsche, Marx et Freud…, de Lacan… Avec quelle légèreté on écarte les écrits de celles et ceux qui ne se sont pas (encore) fait un nom. Un nom, oui un nom ! Le nom lui-même est magique : citez les noms des maîtres à penser dans vos pâles écrits, ils les illumineront ; et leurs citations seront des pierres précieuses qui mettront en valeur la terne matière dans laquelle vous les aurez serties.

imite le corbeau mime son corps son âme
et tu trouveras beau l’appel et le réclame
de ses pairs

prends les ailes fluides et va et fuis et sens
ton plaisir et ta peine aux souffles de ton sang
dans les airs

regarde de là-haut regarde de là-bas
un volume un espace où tissent leurs ébats
d’autres chairs

sois l’autre de toi-même en toi-même reçois
l’oiseau pour toi qui fait que le monde de toi
se libère

14 mars 2009

Parole sacrée. L’important, plus que ce qui est dit ou écrit, c’est celle ou celui qui le dit ou l’écrit. Les chrétiens vous l’affirmeront : ils sont plus attachés à la personne de Jésus-Christ qu’à sa parole. Sa parole ne compte pour eux que parce que c’est la sienne.
Yeshoua n’a pas dit : « Je te remets tes péchés » (parce que ma parole aurait le pouvoir de le faire), mais : « tes péchés…, ses péchés sont remis » (Matthieu IX, 2 ; Luc VII, 47). Il n’a fait que constater un fait : celui, celle qui montre de l’amour montre qu’il, elle vit dans l’amour et non dans le péché puisque le péché est le contraire de l’amour et qu’il n’y a de péché que ce qui est contraire à l’amour. Y compris le refus de pardonner puisqu’on ne peut pardonner sans aimer ; Yeshoua le dit en image et parabole : « Si vous pardonnez aux humains leurs offenses, votre père céleste vous pardonne aussi » (Matthieu VI, 14).
Mon devoir de mémoire n’est pas de penser au mal qu’on aurait pu me faire mais au mal que j’aurais pu faire, et que je ferai si je ne sais me prémunir contre.
Faire de Jésus le nouvel Adam et de Marie la nouvelle Eve, c’est donner croyance au mythe de l’innocence originelle mis à mal par la connaissance de l’évolution. Yeshoua et Myriam sont les types des nouveaux humains, ceux qui vivent de l’agapè éternelle.

n’est-il donc rien dans le silence
à attendre qu’au vide immense
l’éternité d’une présence

c’est en ce vide que surgit
poignante et douce l’énergie
de la plus belle nostalgie

de passer enfin cette porte
pour que de la vieille peau morte
l’autre pour l’autre de moi sorte

n’attends pas que vienne demain
ici tout au long du chemin
marche avec lui main dans la main

Celles et ceux qui, pour parler comme le héros Spinoza, trouvent dans la vertu la récompense de la vertu, disons plutôt celles et ceux dont le bonheur est d’en donner, de vivre pour les autres, bref, celles et ceux dont le bonheur est Aimer, ne s’intéressent guère aux biens de ce monde. Cela devrait tomber sous le sens. (Celles et ceux qui s’intéressent aux biens de ce monde ne peuvent être vrais lorsqu’ils disent vivre pour aimer).

15 mars 2009

Vivre Aimer libère du désir de posséder. Certes, vivre dans la chair impose de satisfaire les besoins de la chair : manger et boire, se soigner, se vêtir, se loger, se reposer. Se divertir même, mais non au sens pascalien, au contraire : le loisir est le temps du silence et de l’accueil du monde. Le temps de s’étonner un peu chaque jour, de s’émerveiller de l’intelligence et de la beauté des êtres et des choses :
« Chaque oiseau qui coupe le chemin des airs
est un immense monde de délice »
William Blake, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer
« Chose belle est joie éternelle
Son charme se déploie…
… telles sont les jonquilles
En la verdure où elles brillent »
John Keats, Endymion
Et cette joie du spectacle du monde est connaissance. Elle concerte en secret avec toute connaissance par étude et de réflexion. La poésie du réel et son intelligence se tiennent par la main. Et la contemplation de la beauté que l’on ne cherche pas à posséder s’invite auprès de l’action pour une vie commune. Et elle aussi peut acheminer vers l’esprit où la chair se destine.
Une philosophie du réel est, devrait être, inséparable d’une éthique. La vraie vie et la vérité vivante sont indissociables. Une théorie de la connaissance doit en bonne transdisciplinarité concerter avec une théorie de l’action, et toutes deux guider la vie du philosophe. La philosophie authentique engage la vie authentique et celle-ci le lui rend. Tels furent Socrate, Diogène, Hypatie… Cette vie se dit sans vergogne et sans crainte. Elle donne le courage de la vérité. Elle peut guider un destin politique, tragique parfois, héroïque. Ainsi Hermias d’Atarnée résistant à l’envahisseur perse, mourant assassiné et lâchant dans un dernier souffle : « Dites à mes amis et compagnons que je n’ai rien fait qui fût indigne de la philosophie ».
« Tu es un dieu caché » (Isaïe XLV, 15) oui, Aimer, anonyme en tes dons.

sur la plaine le tumulus
dans les lointains
retient
le souvenir d’ancêtres où l’âme rôde encore sur l’humus

16 mars 2009

Peut-on résumer la différence entre le prophète Yeshoua et le prophète Mohammed en ce que le premier a versé son sang et le second le sang des autres ? Dur jugement. Vu d’ici, le cœur du message de Yeshoua, c’est d’aimer ; celui du message de Mohammed, de (se) soumettre à Dieu. L’islam est par définition du mot une religion de soumission de soi et des autres, le christianisme une religion d’amour (bien que le mot qui le désigne s’inscrive dans le mythe messianique du judaïsme puisque Christ signifie Messie).
Au regard de l’histoire et de l’actualité, les choses sont moins claires. L’histoire de l’Eglise montre à quel point elle a pu s’écarter de l’intuition de celui dont elle se réclame, et dont elle fait un seigneur plutôt qu’un ami. L’Eglise n’a cessé de se comporter comme un pouvoir, au point même de glisser parfois du spirituel au temporel. Aimer, pourtant, n’est pas un pouvoir mais une inspiration.
On sait bien que l’Islam n’a jamais cessé de mêler pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Mais qu’en est-il des croyants, de quelque religion qu’ils se réclament ? Celles et ceux pour qui la prière n’est pas un geste (et au fond qu’importe vraiment si l’on prie debout ou prosterné) mais « d’écouter aux portes du silence » comme le dit Claude Vigée dans « La Clef de l’origine », celles-là, ceux-là accueillent Aimer et le laissent inspirer leur vie. La chance de l’islam est de ne cesser d’inviter à cette écoute, à ce « recherche ton seigneur avec ferveur » (Coran XCIV, 8). Ses croyants se croient écoutés par le Tout-puissant, mais ils, elles écoutent le silence d’Aimer, et cela se voit dans leur vie : il suffit d’avoir vécu auprès d’eux pour en avoir la certitude.

tu as gardé ta voix d’enfant
comme elle t’a gardé
ton innocence et ta fraîcheur
au fond du cœur

j’écoute l’air t’illuminer
comme tu l’illumines
d’une mélodie qui m’élève
jusqu’à ton rêve

ce qui se cache dans l’émoi
en moi quand je ressens
un peu de ce que tu révèles
est comme une aile

qui se prépare pour l’envol
dans le vol de l’esprit
et je le vois en ce silence
où ta voix danse

Aime, et crois ce que tu veux. Mais pour aimer, il faut
« Prier
C’est écouter
Aux portes du silence. »

17 mars 2009

L’Eglise, nouveau peuple de Dieu ? Peut-être, mais Dieu est mort, et Aimer n’a pas de peuple. Elle offre l’amour, Elle offre à toute conscience de partager l’amour qu’Elle porte à toute conscience. Il n’y a plus ni juif ni chrétien, ni hindou ni musulman, ni bouddhiste ni animiste, ni croyant ni athée. Cette révolution vous choque ?
« Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas

L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda »
Louis Aragon
Une relecture au galop du Coran laisse l’impression d’une série d’oracles immergés dans l’histoire pour en faire émerger une religion renouvelée. Cette « révélation » prend acte de la situation sociale et politique où elle apparaît. Ainsi la situation de la femme y est celle d’une société patriarcale, et ladite révélation ne vise pas à la révolutionner mais à la faire évoluer (voilà pour la force possessive de l’humain premier)*. La situation du groupe est celle d’un monde agressif. Ici encore la parole du prophète ne supprime pas ; elle corrige. Elle n’abolit pas le meurtre mais elle le canalise, interdisant de tuer injustement (voilà pour la force dominatrice)**. Les musulmans qui prennent conscience de ce pragmatisme du Coran sont amenés à le penser, comme l’avaient fait les mu’tazilites, comme les juifs n’ont cessé de le faire avec la Torah. Ils sont conduits à en relativiser certaines directives tout en en gardant l’inspiration, celle d’un progrès moral de l’humanité en référence à une transcendance. (Celles et ceux qui ont été saisis par l’intuition d’Aimer savent que cette transcendance est provisoire, mais qu’elle reste profitable aux consciences qui l’acceptent).
* « Si vous craignez de ne pas être équitables, prenez une seule femme. » (Coran IV, 3)
** « Ne tuez pas l’homme que Dieu vous a interdit de tuer, sinon pour une juste raison. » (Coran XVII, 33)
Si l’on sait que l’on ne rencontre Aimer que de silence à silence, on peut se douter qu’il faille apprendre à faire silence pour Le rencontrer. Mais cet apprentissage n’est pas chose facile. Tant qu’on n’a pas goûté un peu la présence qui demeure dans le silence, il fait peur, voire horreur. Alors on s’en protège par mille musiques et discours. Il y a eu les livres, et ils sont toujours là. Mais nos technologies maintenant nous inondent de voix depuis que la radio s’est répandue, suivie des baladeurs et autres MP3 et Ipod. Et puis il ne suffit pas de sevrer les oreilles et les yeux ; il faut du temps, de la constance et de la patience pour que les neurones cessent leurs ritournelles et leurs bavardages.

elles tendent leurs bouches d’or
les épouses du grand amant
et la chaleur de ses baisers
fait grandir l’âme de l’enfant

vives pour quelques jours encore
elles vont dilater les cœurs
de toute leur force extasiée
répéter leur hymne au bonheur

dans le grand temple hiérodules
elles vont offrir aux profanes
la chance de la découverte
de ce qui brille et puis se fane

attendez dans le vestibule
que leur invisible silence
vous réconcilie à leur perte
et vous introduise en l’immense

18 mars 2009

Jean-Jacques Rousseau avait-il l’intuition d’Aimer ? « C’est en s’oubliant qu’on travaille pour soi » (Emile). Mais il persistait à penser que l’intérêt de la justice du juste résidait dans l’au-delà ; il n’en avait pas compris l’implication, et que la béatitude de vivre avec les autres est la sollicitude de vivre pour les autres.
La croyance au divin reste écrite, « engrammée » dans le cerveau humain (n’en déplaise à ceux et celles qui proclament la mort de Dieu, prenant leur désir pour une réalité). Mais l’intuition d’Aimer en est encore loin, et l’esprit doit lutter contre la chair pour en prendre le relais.
L’enjeu de la crise économico financière du jour est celui d’une bataille dans la guerre plurimillénaire que se livrent la justice et l’injustice sociales. Combat douteux ? Il ne s’agit pas d’être optimiste ou pessimiste, mais d’y lancer toutes les forces intellectuelles de l’esprit, « avisés comme des serpents et directs comme des colombes » (Matthieu X, 16). Il vaut mieux, ce devrait être évident, perdre en combattant que perdre sans avoir combattu. Celles et ceux qui accueillent Aimer n’ont de toute façon pas d’hésitation : la première tâche de l’amour est celle de la justice.

tourne spirale tourne et te déploie
coquille dans l’espace croîs

est-ce le centre est-ce le nulle-face
qui t’anime et te donne place

le colimaçon s’élève descend
sur la verticale du centre

l’escargot qui dépouille sa momie
déroule la pure harmonie

houblon sénestre et dextre liseron
de leur support sont la maison

lace la courbe du volubilis
à la rectitude du lis

rêve de nébuleuses spiralées
dans le jardin des ipomées

au ventre fécond de l’infinitude
dévide la sollicitude

Qu’est-ce qui pousse l’Eglise à excommunier l’avortement plutôt que la peine de mort ? Qu’est-ce qui la fait froncer les sourcils face aux plaisirs du lit et sourire face à ceux de la table ?

19 mars 2009

L’hypersensibilité de l’Eglise à ce qui touche de près ou de loin à la sexualité (virginité, contraception, préservatif, avortement, mères porteuses…) semble lié à son statut patriarcal. Elle se veut être le porte-parole de l’image paternelle qu’elle se fait de son dieu.
A lire les Essais Montaigne, on se dit que ce que l’on en connaissait à travers les citations était forcément orienté par le souci et les convictions de ses lecteurs. N’en est-il pas ainsi de toute lecture ? Il en avait lui-même conscience : « On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi ; et un auteur se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme, infectant de son propre venin la matière innocente » (Livre second, chapitre XII, p. 150). On est certes confirmé dans l’idée que l’on a affaire à un sage, à un ennemi de tous les excès, et qu’il a su s’élever au-dessus de bien des préjugés de son époque. On est ravi de retrouver dans « Des cannibales » la distance qu’il prend avec l’ethnocentrisme. Mais qui s’est arrêté sur « Des prières », où se montrent autant sa force logique que son sens de la justice divine ? Comme Yeshoua recommandant à celui qui monte au Temple pour prier d’aller d’abord se réconcilier avec son ennemi (Matthieu V, 23) comme de pardonner pour être pardonné (Marc II, 25), Montaigne ne conçoit pas que l’on puisse prier sans chercher à vivre selon le bien : « Et me déplaît de voir faire trois signes de croix au benedicite, autant à grâces… et cependant, toutes les autres heures du jour, les voir occupés à la haine, l’avarice, l’injustice (usures, vengeances et paillardises dans le texte de 1588) ». Il ne peut admettre cet illogisme, ni que la prière puisse être compatible avec l’altérité négative.
On doit bien aussi reconnaître qu’il n’a pas su se hausser au-dessus du machisme de sa culture : « Les femmes ne sont guère propres à traiter les matières de théologie ». Mais le catholicisme, dont il se réclamait, en est-il même maintenant sorti ? Peut-il en sortir sans une révolution culturelle ? Imagine-t-on une théologie chrétienne où la Sainte Trinité serait Mère, Fille et Saint-Esprit, où le clergé serait à parité constitué de prêtresses et de prêtres, où les évêques… ? Où le pape même… ? Horresco referens !

les branches tètent l’air le feu
les racines la terre l’eau
les mille bouches peu à peu
façonnent l’unique bouleau

pas plus que du danseur la danse
je ne sais du fût ou du faîte
de l’écorce ou de ses nuances
distinguer dire qui vous êtes

et je m’étonne et m’émerveille
de cette présence cachée
que mon intelligence abeille
butine mais sans l’approcher

à quoi sert de dire bouleau
si ce n’est que ce n’est pas hêtre
il me faut en deçà des mots
vivre avec toi pour te connaître

Aimer est présentissime à tout être et à tout ce qui les unit. Ainsi se justifie l’intérêt de celles et de ceux qui L’accueillent pour chaque être en son eccéité, mais aussi pour toute l’organisation de l’univers. Aucune connaissance, scientifique, esthétique, philosophique… ne peut en bonne transdisciplinarité les laisser indifférents.

20 mars 2009

Etre chaste selon Aimer, ce n’est pas « s’abstenir volontairement de toutes relations sexuelles » ; ce n’est même pas s’abstenir des « plaisirs jugés illicites et des pensées impures » (Le Petit Robert). Qu’est-ce que ce « jugés illicites » ? Qui est juge ? Le Père tout-puissant castrateur des religions monothéistes ? Et qu’est-ce qu’une « pensée impure » ? Impur a ici le sens de « contraire à la chasteté » (idem) et n’ajoute donc rien à « jugé illicite ».
La chasteté selon Aimer, c’est la liberté face à la sexualité. L’instinct sexuel est d’une telle force qu’il menace l’humain de dépendance et d’obsession dans son cheminement vers la liberté totale, celle d’aimer sans entraves l’autre comme autre. La chasteté est la maîtrise de soi-même, mais son but final n’est pas la maîtrise de soi-même pour soi-même puisque Aimer c’est vouloir vivre tout entier pour l’autre de cette sollicitude en quoi se trouve la béatitude.
Dans cette unique perspective, la chasteté selon Aimer place la sexualité de l’individu au service de l’autre, non seulement au service de l’espèce, c’est-à-dire d’humains à venir dont on souhaite l’existence, mais aussi au service de partenaires que l’on veut ainsi honorer de tendresse et de respect. Service ambigu, certes, puisqu’il s’agit de donner à l’autre un plaisir qui risque de l’enfermer en lui-même, en elle-même. C’est dans la dynamique de l’éros vers l’agapè que se pense et se vit ici la vie sexuelle. Dans la logique provisoire de l’humain premier, la, le partenaire est une possession, et une possession que l’on veut sans partage. La sexualité selon Aimer respecte cette perspective de possession parce qu’elle respecte l’autre en son cheminement.
La chasteté selon Aimer est tout entière vécue dans le souci de l’autre (Elle n’a plus rien à voir avec un tabou patriarcal habillé de religion).

cristal noyé dans la masse qui sait
ce que tu caches de pure beauté
quand parmi d’autres immobile serré
tu rêves d’un regard qui te révélerait

dans la forêt se tendent les bourgeons
cherchant à murmurer leurs noms uniques
pour que d’autres leur donnent la réplique
sur la scène où se joue la vie d’une saison

quelle fourmi égarée ne s’active
à retrouver au dédale inquiet
d’allers de retours de brusques arrêts
ses compagnes aimantes et leurs antennes vives

et toi visage en la foule anonyme
au bref instant où les regards se croisent
tu reconnais dans l’éclair qui t’embrase
le secret partagé de nos noms unanimes

Présentissime toi. Cette intuition de Giordano Bruno, on la trouve aussi dans les oracles de Mohammed : « Nous sommes plus proches de l’humain que la veine de son cou » (Coran L, 16).

21 mars 2009

On disait que le dévot cherche la sainteté et que le saint cherche Dieu. Certes, mais Yeshoua, le dieu qui est mort, cherchait Aimer, et Aimer ne cherche que l’autre, que l’autre pour l’autre en agapè. Pour cela, infini et donc totalité de l’être, Il se vide de lui-même, d’elle-même (ainsi fait la femme faisant place à l’autre en son ventre pour qu’il vienne à la vie et à l’existence). Aimer se vide de sa puissance, de sa présence comme puissance, afin que l’autre soit. Certains théologiens juifs ont eu l’intuition de ce « retrait » de l’Eternel en son acte créateur. Alors que la théologie chrétienne dit que si Dieu cessait de soutenir les êtres dans l’être ils retourneraient au néant, la théologie d’Aimer dit que si par impossible, renonçant à son essence, Aimer cessait d’aimer, les êtres disparaîtraient en Elle.
Aimer de l’amour dont Aimer aime, c’est vouloir l’autre pour lui-même. C’est cela la vie éternelle à laquelle Aimer invite les consciences à participer. Vivre cet amour-là, c’est se détacher de la possession et de la domination ; et c’est aussi se désintéresser de soi-même (et donc du désintéressement lui-même) ; c’est passer au-delà de la honte et de l’honneur, de la culpabilité et de l’innocence, qui sont les fondements des morales du shame (honte) et des morales du guilt (culpabilité) étudiées par les anthropologues. Mais qui peut se targuer sans illusion d’être ainsi passé de l’humain premier à l’humain dernier ? Les forces morales de domination et de possession de l’humain premier (vrais fondements de l’injustice et de « l’inégalité parmi les hommes ») demeurent potentielles et réactivables en tout humain jusqu’à sa mort.
Dans l’Evangile le statut de l’humain premier, celui de la possession et de la domination, est désigné sous le vocable « monde ». Ainsi le décrit Jean : « Tout ce qui est du monde, c’est le désir de la chair » (la possession), « le désir des yeux » (la domination) « et l’orgueil de la vie » (le désir de supériorité, appendice du désir de domination) (I Jean II, 16). Les consciences détachées, fût-ce partiellement, des valeurs de ce monde-là, invitent par leur vie d’agapè toutes les autres à s’en libérer. « Elles ne sont plus du monde… mais elles sont envoyées dans le monde » (Jean XVII, 16, 18). Elles sont « la lumière du monde » (Matthieu V, 14) comme Yeshoua a été « la lumière du monde » (Jean VIII, 12).

traînant son caillou
à force de mandibules
somnambule sûr
fidèle sans un murmure
il avance vers le trou

au fond de l’air doux
où toute chose circule
quel bonheur l’assure
que jamais il ne recule
sur le chemin malgré tout

lorsque je le loue
enclos muet dans sa bulle
me souffle-t-il mûr
que j’articule l’épure
de l’autre où il se dévoue

22 mars 2009

On ne sait pas ce que c’est que la matière. On ne sait pas ce que c’est que la vie. Peut-on savoir ce que c’est que la poésie ? A défaut de savoir et de comprendre, on peut connaître, par connaturalité. On peut lire, lire, lire de la poésie ; et s’essayer à en écrire.

buisson de naines blanches
qui a dit que tu te pavanes
qui a dit en ta gloire
que tu ne pensais qu’à toi-même

l’abeille dit je t’aime
lorsque tu déploies tout ton art
sacré pour la profane
étoile à charge de revanche

On ne peut validement s’intéresser aux preuves de l’existence ou de l’inexistence de Dieu sans s’intéresser aussi à son essence. Selon l’idée que l’on s’en fait, on inclinera ses raisons à soutenir l’une ou l’autre thèse, ou encore à décider que la question est indécidable. Penser avec les juifs que Dieu est inconnaissable complique-t-il le problème ? Mais d’abord, le pensent-ils vraiment ? Ils veulent plutôt dire qu’il est incompréhensible, qu’on ne peut en faire le tour. Dire que Dieu est totalement inconnaissable pourrait être une façon de se cacher l’idée que l’on s’en fait.
Dire avec le vieux Karamazov : « si Dieu n’existe pas, tout est permis », c’est aussi dire que si tout n’est pas permis, il existe. La conscience morale, ainsi que la culpabilité dont nos tribunaux parlent comme d’une possibilité indiscutable, peuvent conduire à l’idée d’un dieu qui ne permet pas tout, mais qui permet tout de même certaines choses, c’est-à-dire qui nous veut libres.
Débarrasser Dieu de sa majuscule donne la possibilité de se débarrasser aussi de l’idée que l’on se fait de Dieu dans une culture monothéiste, où la majuscule donne au mot « dieu » un sens d’essence mais aussi d’existence puisque le fait d’y refuser la majuscule aux dieux grecs, romains, hindous, yoroubas… signifie que l’on en nie l’existence.
Le dieu que le juif Hans Jonas a enfin découvert (il lui a fallu pour cela digérer Auschwitz) n’est pas tout-puissant puisqu’il laisse l’homme libre. Lui restait-il à découvrir que la liberté commence dans notre univers avec un certain degré d’indéterminisme de l’énergie, de la matière, de la vie, se développe dans la liberté de l’humain premier et s’accomplit dans la « liberté des enfants de Dieu », celle qui s’exerce dans l’amour conforme au vœu essentiel de leur être. En poursuivant, peut-être aurait-il compris que le mal n’était pas un problème, qu’il était temps de déclarer faux le dieu tout-puissant monothéiste et d’accueillir Aimer.

23 mars 2009

Comment lire, comment dire cette prière du Notre Père que Montaigne* dit qu’il la récitait plusieurs fois par jour ? Il faut être imprégné de la culture où Yeshoua vivait ; sinon, elle risque de n’être qu’un mantra qui rassure, une formule magique qu’on espère vaguement qu’elle fera plier le destin à nos désirs, nous donnera la force d’affronter nos problèmes, apaisera nos angoisses… C’est psychologiquement et socialement valable, mais les tenants d’Aimer, pour qui les paroles de Yeshoua méritent que l’on s’y arrête puisqu’ils le reconnaissent comme agapè vivante, tentent d’approcher le Notre Père selon l’esprit qui l’a inspiré. Ils peuvent d’abord noter que le mot « dieu » n’y apparaît pas, et cela les rassure puisqu’il a été si tordu et si sali qu’il est mort pour eux.
Yeshoua dit d’invoquer « notre père ». C’est déjà un problème. Il va falloir lire au second degré, entrer dans l’esprit du langage figuré, du mashal. Aimer n’est ni père ni mère, il est au-delà de toute dualité. Dire en effet qu’il est père, c’est sous-entendre qu’il n’est pas mère. Et comme on peut dire qu’il n’est ni père ni mère, on peut tout aussi bien dire qu’il est les deux, que l’on peut le viser au-delà de ces deux images superposées. Et puis ce « notre » de « notre père ». Méfions-nous, ce ne peut être un « notre » de possession : Aimer ni ne possède ni n’est possédé. Ce n’est pas non plus le « notre » de certains et pas celui des autres : Aimer s’offre à toute conscience.
Yeshoua parle du nom de notre père, et il demande qu’on souhaite qu’il soit sanctifié. Comment comprendre si l’on n’a pas été mis au courant de la culture sémitique, biblique ? Pour un juif de l’époque de Yeshoua, ce « nom » est imprononçable ; on ne sait pas vraiment ce qu’il révèle en se cachant. Il met celles et ceux qui prononcent le mot « nom » en état d’attente face à un être si caché, si inconnu, qu’on peut être tenté de le croire inconnaissable…
*Montaigne, Essais, « Des prières ». N’est-ce pas amusant d’invoquer le nom de ce grand homme pour aiguillonner l’attention ?

la brume est celle qu’on attend
qu’elle se lève et se dissipe
mais elle est belle de donner
aux arbres de montrer leur âme

et si en elle tu t’en vas
te mêler à son impalpable
tu reconnaîtras qu’elle invite
à ne rien voir d’autre que l’autre

ce que derrière et devant toi
elle ferme ouvre ouvre referme
est l’invisible qui échappe
à tout désir à tout plaisir

alors arrête-toi écoute
ce que son silence assourdit
et ces voix que tu reconnais
transfigurées par la beauté

attarde-toi jusqu’à lui dire
les mots de la reconnaissance
de ces noms à n’en plus finir
dont tu pressens le dernier sens

La cour fait le prince autant que le prince fait la cour. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les sourires et les hochements de tête des courtisans en écho des paroles du prince.

24 mars 2009

Une société occidentale obsédée par le sexe ne peut que monter en épingle la maladresse de Benoît XVI sur le préservatif et quasiment ignorer ses prises de positions fermes et constantes sur les problèmes sociaux et politiques. Le triomphe du préservatif ne se limite pas à la lutte contre le sida ; c’est aussi celui d’une liberté sexuelle qui n’a pas trouvé son équilibre.
La sortie intempestive de Benoît XVI sur le préservatif, l’opposition réitérée de l’Eglise romaine à la contraception, sont l’occasion de s’interroger de nouveau sur la dimension patriarcale que ses autorités continuent d’estimer essentielle à son message. Il est intéressant de noter que le théologien Joseph Ratzinger ne parvient pas à rendre raison de l’exclusivité masculine du dieu de la révélation : « Dans la Bible, le mot « mère » n’est pas un titre de Dieu. Pourquoi ? Nous ne pouvons que tâtonner dans notre tentative de compréhension » (Jésus de Nazareth, p. 163). Il tente une explication en montrant comment la religion du peuple d’Israël s’est constituée en opposition à celle des divinités mères qui les entouraient. Il développe sa pensée en montrant qu’une divinité féminine est fatalement opposée à la transcendance, et que « l’existence des choses et des hommes (y) apparaît nécessairement… comme une émanation du sein maternel de l’Être. » Et « c’est en excluant les divinités mères que l’Ancien Testament a pu mûrir son image de Dieu, qui est pure transcendance » (ibid.)
Avec Aimer, il n’y a ni père ni mère, ni transcendance ni immanence (ni émanation néoplatonicienne). Il y a volonté d’altérité positive, sollicitude pour l’autre comme autre. Lorsque Joseph Ratzinger Benoît XVI dit : « Dieu est notre Père en tant qu’il est notre Créateur. Parce qu’il nous a créés, nous lui appartenons (et) Jésus nous fait entrer dans la pleine appartenance à Dieu » (op. cit., p. 161), on ne peut ici être d’accord : Aimer ne possède rien et ne peut vouloir que nous soyons ses appartenances et son bien. Aimer ni ne possède ni ne domine. Aimer est l’Être qui fait être, par pur amour.

lorsqu’il rame contre le vent
l’oiseau éprouve son pouvoir
et la tempête qui l’emporte
l’enivre de sa liberté

croit-il alors que dans le vide
sans cet air qui pour lui est force
il pourrait avancer si vite
qu’il filerait vers l’infini

sans pouvoir le dire ce qu’il sent
le garde de nos illusions
de nos conceptions et raisons
et le fait vivre de ce sang
de l’univers qui l’a fait naître
dans le jeu d’amour et de haine
de ce qui embrasse et rejette
de ce qui repousse et attire

pour qu’enfin l’autre se conçoive
par l’autre qui en sa tendresse
le respecte et trouve son être
cœur à cœur avec l’éternel

25 mars 2009

le corbeau qui dans la tempête
d’une aile sûre
mesure
la substance de l’air lui trouve sens et lui fait fête

Ce que l’on appelle justement miracles, ce sont des faits qui répondent à des lois du réel que nous ignorons encore. Les autres sont des illusions et des supercheries. Comme l’ésotérisme engendre le charlatanisme, le miracle, stupéfiant et inexpliqué, engendre sa contrefaçon.
Si l’on croit à « l’efficacité de la prière » en ce qui touche à la matière, il faut tenter d’en rendre raison. Non seulement le hasard est à l’œuvre dans l’espace-temps, mais il est manipulable. « Pour qui prend la vie avec grâce, elle a des hasards merveilleux » (Les Demoiselles de Rochefort).
« Que ton nom soit sanctifié ». Le nom de Dieu l’a été si peu dans le christianisme que d’imprononçable dans le judaïsme il est devenu innommable dans l’athéisme. Martin Buber (1878-1965) est allé jusqu’à se demander s’il était encore récupérable.
Si notre culture était encore celle de l’honneur et de la honte, les rémunérations vertigineuses, parachutes dorés et autres bonus faramineux ne devraient pas nous faire ouvrir la bouche en cœur pour déclarer que la chose est choquante mais pour abreuver de mépris ses auteurs avant d’exiger qu’on leur fasse rendre gorge. Invoquer l’éthique pour ramener les coupables à de meilleurs sentiments ? Ethique ? Un joli mot fort distingué, branché (alors que le terme « morale »…) Ecarte-t-on avec de belles paroles les vautours qui ont repéré un cadavre ? Et avez-vous jamais vu des vautours chasser d’autres vautours de la charogne qu’ils déchirent et dévorent ? Ils ne font que les bousculer un peu et donner quelques coups de bec à droite et à gauche pour avoir leur part. Vous voulez une autre image, plus proche de notre animalité ? Prenez celle des ventes aux enchères des maisons confisquées aux Etats-Unis : les nantis s’y enrichissent de l’appauvrissement des démunis en une innocente foire d’empoigne.
Aimer invite toute conscience à être son amie. Mais celle-ci ne le devient qu’en s’efforçant d’aimer de l’amour dont Aimer aime. Dans le langage de Yeshoua, « vous serez mes amis si vous faites ce que je vous commande… ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres » (Jean XV, 14, 17).

26 mars 2009

Si Yeshoua a dû parler en figure, en mashal, c’est qu’il savait que son intuition ne pouvait s’exprimer en concepts. Car plutôt que de penser que « ce qui ne peut se dire, il faut le taire », il savait que ce qui ne peut se dire en concepts clairs et distincts peut se suggérer en métaphores. Lorsqu’il a dit avant de mourir : « l’heure vient où je ne vous parlerai plus en images », il a annoncé « l’esprit qui guide vers la vérité entière » (Jean XVI, 16, 13). La connaissance de la vérité dont il parle est celle de l’agapè, une connaissance de communion, non de compréhension, car la compréhension est possession et domination.
« Que ton règne vienne » (Matthieu VI, 10). Ce souhait adressé au père appelle l’interprétation du règne, du royaume des cieux. Yeshoua ne pouvait présenter son intuition d’Aimer que dans le contexte messianique de sa religion. Certains de ses disciples ne sont jamais sortis de cette perspective. Même après sa résurrection, il s’en est trouvé pour lui demander : « Seigneur, vas-tu restaurer le royaume d’Israël ? » (Actes I, 6). Yeshoua avait pourtant essayé de mettre les choses au clair : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Il a, curieusement, défini sa royauté par la vérité : « Tu l’as dit, je suis roi : c’est pour cela que je suis né et venu dans le monde : témoigner de la vérité ». Langage du mashal, de la métaphore. Il n’y a ici de règne qu’au sens figuré. C’est un règne sans pouvoir, fût-il étiqueté « pouvoir spirituel ». En clair, « que ton règne vienne » signifie : que l’amour inspire toute chose.
L’Eglise romaine, qui croit à son « pouvoir spirituel », est-elle capable de le comprendre. A-t-elle des oreilles pour entendre la vérité ? Pour l’entendre, il faut « en être » (Jean XVIII, 36s).

dans les nuits de Vincent les étoiles tournoient
comme en la bonne mer les vagues se déploient

l’eau tremble en accueillant leurs visages de soie
et joue le double jeu du miroir toi et moi

la lumière à la ville exulte en leur émoi
comme aux yeux de sa mère par-dessus les toits

le cyprès noir s’enroule en écoutant sa voix
tente de l’imiter de peur qu’il ne s’y noie

son regard s’y élève et rêve qu’autrefois
notre soleil dansait de douleur et de joie

La connaissance esthétique est une connaissance de communion. Elle échappe au désir de possession et de domination qui préside à la connaissance conceptuelle de compréhension.

27 mars 2009

L’humain premier ne lit-il que pour comprendre ? Pour posséder et dominer ce qu’il lit, et implicitement celle, celui qui a écrit ce qu’il lit ? Où, à rebours, pour se faire dominer et posséder ? L’humain dernier lit pour communier. Le passage de l’humain premier à l’humain dernier peut prendre toute une vie. Il n’est sans doute jamais total et, s’il est ressenti comme un idéal, il devient l’espérance d’une autre vie. Ce qui est ici soumis à la lectrice, au lecteur, c’est une expérience d’Aimer, toujours inchoative, et sa relation journalière.
« Que ta volonté soit faite » (Matthieu VI, 10). Si l’on veut parler de religion de Yeshoua, d’Aimer, il faut parler de religion naturelle. Car l’intuition d’Aimer découvre la nature humaine en son dynamisme, montrant que cette nature était en puissance dès l’origine, en son principe, « mystère caché depuis toujours » (Romains XVI, 25 ; Colossiens I, 26). Ce qui apparaît à l’humain premier comme un devoir, une obligation, un impératif, et donc hétéronomique, extérieur à lui-même et à sa nature, comme une volonté transcendante s’imposant à sa volonté dans l’obéissance, n’est au vrai que le réel dernier, celui de l’Eternel et de l’humain par participation. Joseph Ratzinger écrit justement qu’il s’agit d’une « révélation de la nature de Dieu lui-même et ainsi interprétation de notre être : la partition de notre existence nous est déchiffrée, afin que nous puissions la lire et la mettre en pratique. La volonté de Dieu provient de l’être de Dieu ; elle nous conduit par conséquent vers la vérité de notre être… » (Jésus de Nazareth, p. 172). On peut toutefois regretter qu’il ne mentionne pas que « l’être de Dieu » et donc sa volonté, c’est l’amour, ainsi que Jean le lui enseigne (I Jean IV, 8).
La volonté d’Aimer est inhérente à son être. Ce ne peut être la volonté d’un dieu tout-puissant auquel il faudrait se soumettre parce que nous serions ses créatures, sa chose, ses serviteurs, dominés et possédés, un dieu dont il faudrait faire les quatre volontés pour l’honorer. Ce n’est pas une volonté qui impose ses décisions, mais une volonté avec laquelle la volonté humaine se concerte pour prendre ses décisions de silence à silence et cœur à cœur.
Lorsqu’il est rapporté de Yeshoua en agonie à Gethsémani qu’il aurait dit : « Ô mon père, non pas ce que je veux mais ce que tu veux… que ta volonté soit faite » (Matthieu XXVI, 39, 42), on ne peut manquer, ici, de s’interroger. S’agit-il vraiment des paroles de Yeshoua ? Qui les aurait entendues ? L’Evangile nous dit avec insistance que les trois disciples qui l’accompagnaient s’étaient endormis (Matthieu XXVI, 40, 43, 45).

il a suffi d’un bouton d’or
tendu vers le soleil
pour illuminer le trésor
sur lequel la tendresse veille

ce qui rayonne de la fleur
quand s’ouvre son sourire
aux intermittences du cœur
dit de savoir se démentir

car le trésor ne se dément
qu’au fond du cœur timide
qui ne sait accueillir le sang
jailli des entrailles du vide

28 mars 2009

« Que ta volonté soit faite. » Lorsque Yeshoua, disant son expérience, a affirmé que son père et lui étaient un, cela signifiait qu’il ne pouvait y avoir entre eux opposition de volontés. Il ne s’est donc pas soumis à la mort par obéissance comme le croyait Paul (Philippiens II, 8), mais parce qu’il avait le sentiment, illusoire, que l’Eternel et lui en avaient ensemble conçu le dessein. Aimer peut-il cependant admettre en son essence d’aimer que la souffrance d’un humain, fût-il censé être dieu, puisse effacer les péchés de l’humanité ? Le péché n’est rien autre que le manque d’agapè, le non-accueil de l’amour. La seule façon d’ « effacer » le péché est d’aimer, et personne ne peut aimer à la place d’un autre. La mort atroce et humiliante de Yeshoua n’est pas rédemptrice, et aucune souffrance ne peut l’être. C’est en accueillant en soi l’amour de l’autre que l’on est pardonné. C’est Yeshoua lui-même qui le montre et le dit dans l’épisode de la pécheresse pardonnée (Luc VII, 47). Souhaiter que la volonté du Père des cieux soit faite, c’est souhaiter à toute conscience qu’elle accueille Aimer en aimant de l’amour dont Aimer aime.
Ceux qui étudient le désintéressement (on peut penser à Jon Elster) savent qu’il est indétectable, caché dans l’intime des consciences. Mais il demeure un idéal, une nostalgie. On est déçu lorsqu’on comprend, ou croit comprendre, qu’une action ou une personne, que l’on croyait désintéressée, ne l’est pas. Ainsi se révèle aux yeux du cœur ce qui n’est qu’une retombée de l’altérité, la pure lumière née du vide où l’autre vit : Aimer, dont l’être (et l’amour qui lui est inhérent) est pur désintéressement.

ces nuages qui jouent le jeu
du presque imperceptible
sur l’horizon majestueux
s’en vont vers l’invisible

leur image est la douce invite
à se porter là-bas
toujours plus loin vers la limite
qui ne se franchit pas

l’espace n’a pas de frontière
et vite ou lentement
les nuées de demain d’hier
suivent insatiables l’amant

Certaines gens disaient naguère que l’on observait dans la population un sentiment de perte de pouvoir d’achat. Ce sont les mêmes qui y observent maintenant un sentiment d’injustice. Triste illusion ou piètre supercherie ? Ces gens-là se demandent-ils si leur propre pouvoir d’achat et leur propre injustice sont des sentiments ? En sont-ils capables ?

29 mars 2009

« Sur la terre comme au ciel ». Pour nous Occidentaux, et cela depuis nos ancêtres intellectuels chaldéens, le ciel est l’expression de l’ordre, de la loi des dieux qui s’impose aux hommes en modèle. Il semble que cette symbolique se soit engrammée dans notre cerveau et qu’elle nous somme de nous soumettre à elle, ou à nous rebeller contre elle. Aimer, cependant, n’est pas plus du ciel que de la terre, ni n’est plus père que mère. Aimer ne demande pas d’aligner notre symbolique sur la symbolique du ciel. La volonté d’Aimer, c’est l’amour de l’autre où toute conscience se libère en y participant. L’image du père du ciel se dissout dans l’intuition d’Aimer, qui n’est ni patriarcal ni matriarcal, ni ouranien ni chthonien, mais dont la bienveillance s’adresse à l’infini de l’espace en tous ses points et à l’infini du temps en chacun de ses instants.
« Croyez-vous au diable ? » Bonne question. Vous dites bien : « Croyez-vous ? » Le diable est-il un mythe pour qu’il soit objet de croyance ? Est-ce un mythe à interpréter comme une personnification du mal ? Si vous ajoutez qu’il cherche à faire croire qu’il n’existe pas, vous excitez l’intérêt sans rien ajouter à la question. La réponse est-elle de se demander s’il est plus, ou moins, avantageux et utile de croire à son existence qu’à son inexistence. Et cela dépendra de la façon dont vous envisagez et conduisez votre vie.
L’écologie peut être un souci de l’environnement né de la prise de conscience du danger qu’il court, de la catastrophe qui le menace et nous menace. Elle peut aussi être une école : elle peut apprendre à l’intelligence à reconnaître l’interdépendance des êtres. Le premier sens de l’écologie est celui d’une science des rapports des êtres vivants entre eux et avec leur milieu. Elle peut constituer un entraînement à la pensée transdisciplinaire, à la concertation des diverses approches du réel. Plus profondément, elle peut contribuer à rétablir l’équilibre entre une approche parcellaire et une approche globale du réel, contrebalancer la compartimentalisation de l’esprit ouranien par la totalisation de l’esprit chthonien. Elle peut aider l’Occident à se distancier d’une pensée gouvernée par l’esprit de coupure, du « ça n’a rien à voir » qui a fait sa force dans la conquête du monde et sa misère dans son incapacité à y communier. (Si une étymologie douteuse de diable en fait ce qui divise, une écologie cohérente n’en peut être l’amie).

à côté du galet roulé
de cette plage
sauvage
pose la fleur de l’âge au bref instant qui l’a coupée

30 mars 2009

Sans croissance, pas de crédit ; sans crédit, pas de croissance. La croissance matérielle et le crédit financier, c’est le serpent qui se mord la queue, le vieil ouroboros qui s’empoisonne pour revivre. S’il s’empoisonne trop, il s’affole et s’enfuit vers l’abîme où il meurt.
Le chemin soufi mène à l’amour de l’autre, révélant ta présence, Aimer.

par les jours de tempête
la plage de galets
continue de rouler
ses mille et mille têtes

ce que tu vois ici
de ces formes parfaites
ou presque te redit
qu’il faut donner au temps
pour que naisse l’esprit
la chance de la vie

ce qui a commencé
en des âges sans âge
n’est jamais achevé
mais sur tous les rivages
poursuit passionnément
le dur métier d’aimer

viennent d’autres tempêtes
bien au-delà du nôtre
où les uns par les autres
s’annoncera la fête

A tenter d’expliquer une pensée par le profil de celle, de celui qui la propose, on risque d’en donner une interprétation réductionniste, comme le biologiste qui réduirait la vie à ses seuls composants physico-chimiques ou le musicologue qui réduirait la musique à la seule mathématique.
La liberté, c’est ce que je veux pour moi ; l’égalité, c’est ce que je veux pour toi. Evidemment, pour toi je suis toi comme pour moi tu es toi. En altérité négative, le toi est la chose à posséder et dominer, l’autre qui cherche à me posséder et dominer, l’enfer ; en altérité positive, le toi est la personne qui me permet de donner, à qui je permets de donner, l’autre avec qui je voudrais communier, la vie éternelle.
Un imaginaire ouranien inspirateur de coupure a tendance à opposer liberté et égalité, un imaginaire chthonien à les confondre. L’équilibre des imaginaires les dialectise.

31 mars 2009

la cerisaie
dévoile les fiancées
les graves bourdons
murmurent des chansons
les enfants vont danser

« Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » (Matthieu VI, 11 ; Luc XI, 3). Ce que Yeshoua invite à demander à Notre Père, c’est surtout l’Esprit Saint (Luc XI, 13), la force d’aimer de l’amour de l’autre comme autre dont Aimer aime. Mais pas seulement. Ce que l’on demande dans la prière de Yeshoua se résume en un vocable d’une grande prégnance symbolique : notre pain. Comme si souvent, Yeshoua parle ici en mashal. On peut lire et relire ce que Joseph Ratzinger explique longuement dans son Jésus de Nazareth (pp. 174-180 ; 290-299). D’entrée de jeu, on ne peut limiter la demande du pain quotidien à ce qui touche à la subsistance matérielle. Mais cela ne signifie pas non plus l’exclusion de toute demande matérielle. Ceux qui affirment cette exclusion le font parfois au nom d’une soi-disant dignité humaine. On ne doit pas mendier (Mais on ne se prive pas de quémander l’appui et l’aide des gens qui ont le bras long, qui ont l’oreille des dieux de ce monde). Sans doute excluent-ils ce qu’ils prennent pour de la mendicité parce qu’ils n’ont pas compris qu’Aimer n’est pas le Seigneur tout-puissant mais un ami. On peut aussi exclure la demande matérielle au nom d’un déterminisme rigoureux de la matière. Si l’on admet qu’un pur esprit peut agir sur la matière, il faut en effet admettre aussi l’hypothèse d’une certaine spiritualité de la matière, disons plutôt de ce réel que nous appelons matière et que les scientifiques matérialistes réduisent à du physico-chimique totalement déterminé. Il faut penser que le hasard est manipulable pour penser qu’Aimer puisse le manipuler sur notre demande.
Démythiser le christianisme, ce n’est pas le réduire à un système de valeurs ; c’est l’inscrire dans la dynamique du temps. Le mythe, et le rite qui l’actualise, est une référence à un être fondateur, que cet être soit un événement et/ou une personne. Ainsi la sortie d’Egypte et Moïse ; ainsi la mort et la résurrection de Jésus Christ. La dynamique du temps qui apparaît dans l’Evangile et son moment d’accélération de l’histoire, c’est le remplacement de Jean le baptiste par Yeshoua : « Il faut qu’il croisse et que je décroisse » (Jean III, 30), suivi du remplacement de Yeshoua par l’Esprit : « Il vous est bon que je m’en aille ; si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas à vous » (Jean XVI, 7). Cette vision dynamique de la réalité dissout le mythe du héros messie sur lequel le christianisme continue de se fonder.
La démythisation est une désacralisation : elles vont de pair, et l’une ne peut aller sans l’autre. Pour comprendre la vie et le message de Yeshoua, il faut admettre que les évangiles et les épîtres des apôtres, ne sont pas des écrits inspirés, révélés, sacrés, et que l’on peut donc se permettre d’en mettre au jour les contradictions afin d’en dégager l’intuition essentielle, Aimer.
Si l’on vit mythiquement le christianisme, on cherche à se faire les contemporains de Christ comme le prônait Kierkegaard, qui ne faisait que reprendre le comportement relevé par Mircea Eliade dans un grand nombre de religions, comportement inhérent au rite et au mythe du héros messie qui le fonde et qu’il actualise. Ce peut être une étape dans le cheminement vers la plénitude de l’amour agapè, mais une étape à dépasser dans la dynamique du temps.

1er avril 2009

La libération des consciences dans l’harmonie dynamique du temps inclut la mise à l’écart progressive du sacré, la démythisation du monde. Mais le sacré n’est pas le monopole du religieux. Il continue d’imprégner l’activité cérébrale la plus intellectuelle. Le mythe joue son rôle dans le comportement des intellectuels. On en trouve un exemple caractéristique dans le respect, la quasi-vénération avec laquelle ils abordent les « grands textes » philosophiques et leurs auteurs, les pères fondateurs que sont les Spinoza, les Kant, les Hegel, les Freud, les Lacan, que leurs fils et leurs filles ne cessent de scruter et d’interpréter, châtrés dans leur puissance créatrice tant qu’ils ne les ont pas mis à mort.
Et pourtant, que ce soient Epicure ou Epictète, Montaigne, Schopenhauer ou Darwin…, chacun y prend ce qui s’accorde à son propre imaginaire et à l’éthique qu’il régit. Les grands noms sacralisés servent aussi de puissances tutélaires pour promouvoir la pensée de ceux et celles qui s’en réclament ou font semblant. Quel lien entre les deux démarches ? Quel progrès ? Faire semblant de se réclamer d’un héros, c’est s’assurer l’audience de ceux qui demeurent prisonniers du mythe du héros.
« Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Ce quotidien, en latin  quotidianum, a une variante excitante pour les exégètes, supersubstantialem, suressentiel, pour rendre le grec épiousion. Qui a voulu cette épithète néoplatonicienne avant l’heure ? Correspond-elle à un terme araméen utilisé par Yeshoua ? Elle s’inscrit en tout cas dans la symbolisation dont il ne cesse de faire usage dans ses mashal. Le pain suressentiel, c’est, en résumé rituel, le pain de l’eucharistie, le pain du « ceci est mon corps » de la Cène (Matthieu XXVI, 26 ; Marc XIV, 22 ; Luc XXII, 19), le pain de « je suis le pain de vie » (Jean VI, 48), qui n’est pas matériel et charnel mais spirituel, au-delà même de la parole (Jean VI, 63). C’est la participation à la vie suressentielle, la vie d’Aimer que Yeshoua, tant il y a communié, incarne.

9 h 31’ 15’’
le pal du soleil sur le mur bien vite s’amincit bientôt Giacometti éphémère en l’espace dissout beauté pure accomplie au silence s’en va s’en vient s’en va dans un jour dans un an de l’inflexible temps où la vie pourtant s’investit et l’artiste surgit
2 avril 2009
« Pardonne-nous comme nous pardonnons aussi. » Ainsi parle Yeshoua à l’humain premier en empruntant le langage du Dieu tout-puissant pour se faire comprendre. Il faut donner à croire à l’humain premier que son pardon conditionne le pardon de Dieu. Mais celles et ceux qui connaissent Aimer savent qu’Aimer offre toujours et partout le pardon, que le pardon fait partie du don. Pour être pardonné, il faut et il suffit d’accueillir le don de l’altérité. Tout cela est si logiquement simple : accueillir l’autre dans le pardon de l’amour, c’est vivre dans l’amour, et vivre dans l’amour c’est ne plus vivre dans le péché puisque le péché n’est rien autre que le manque d’amour. C’est donc être pardonné. La pécheresse de l’Evangile qui montre qu’elle aime montre qu’elle est pardonnée (Luc VII, 47).
L’intuition de Yeshoua est là tout entière, qui ruine l’image de Dieu et avec elle le mythe du salut par le sacrifice. C’est l’amour qui sauve, et non le sang, fût-il celui d’un mythique homme-dieu. Le prophète juge Samuel l’avait pressenti : « L’obéissance vaut mieux que les sacrifices » (I Samuel XV, 22). Les scribes de l’époque de Yeshoua l’avaient vu : « L’amour de l’Eternel…, l’amour du prochain, vaut mieux que toutes les offrandes consumées et tous les sacrifices » (Marc XII, 33), mais ils n’en tiraient pas toutes les conséquences. L’important est d’aimer, et le pardon fait partie de l’amour. Qui pardonne accueille Aimer. Donne-nous de pardonner comme tu pardonnes. Donne-nous d’aimer comme tu aimes. Donne-nous ta vie. Donne-nous d’accueillir ta vie éternelle.
Wole Soyinka parle du tennis comme d’un « sport sanguinaire », et il attribue son attrait à « la sublimation du goût du sang resté tenacement collé sur tous les barreaux de l’échelle de l’évolution humaine » (Il te faut partir à l’aube, p. 613). Mais il existe un tennis spirituel, qui n’est pas d’opposition mais de participation (« l’important est de participer »). Son idéal est celui du jeu sans fin de la balle qui fait communier les joueurs dans l’harmonie des énergies de l’espace et de leur dynamisme rythmé. C’est le jeu inspiré, le juste accord des êtres et des choses, comme celui de l’archer zen dont les muscles et les nerfs, la pensée et l’instinct conquis par l’habitude ne font plus qu’un avec la dynamique de l’arc, de la flèche dans sa trajectoire parfaite vers la cible avant même qu’elle ne se décoche. Les champions de tennis nous en communiquent parfois l’extase en ces moments d’intensité où ils parviennent à surmonter la pression de la compétition. Les varappeurs le font toujours dans l’enchaînement parfait de leurs gestes sur le rocher, car ils n’ont aucun adversaire à qui s’opposer et peuvent ainsi concentrer toute leur énergie sur la communion à la pierre.

ton visage étang se ride
sous les regards de la brise

c’est ainsi que tu décides
un moment d’être lucide

c’est que le miroir se cache
pour dire à l’autre sa face

le mystère de la mare
garde le secret de l’art

qui entrelace le vrai
et le beau auprès de l’eau

3 avril 2009
« Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal. » Ce « mais » lie les deux demandes et montre bien qu’il s’agit du mal spirituel, du manque d’amour. La tentation ici n’est pas celle de la séduction qui attire mais de la répugnance qui repousse ; ce n’est pas ce qui nous porte en avant, c’est ce qui nous fait reculer sur le chemin de la vie. Et c’est une tentation attribuée au père des cieux ; autant dire qu’il s’agit d’une épreuve. Elle nous met face à face avec notre faiblesse et nous incite donc à appeler à l’aide, nous faisant comprendre que l’amour agapè n’est pas à notre portée, que c’est le don d’Aimer. La tentation épreuve est familière aux lecteurs de la Bible. On y lit d’Abraham que l’Eternel le tenta en lui demandant de lui sacrifier son fils (Genèse XXII, 1ss). On y lit l’histoire de Job le juste affrontant lui aussi une épreuve incompréhensible. Yeshoua lui-même a été soumis à la tentation épreuve. On trouve le mot grec peirasmon ou ses dérivés dans l’épisode de la retraite au désert avant le début de la vie publique (Matthieu IV, 1 ; Marc I, 13 ; Luc IV, 2). Et l’on comprend que cette épreuve n’a pas été la seule lorsqu’on l’entend dire à ses apôtres après la Cène : « Vous êtes ceux qui êtes restés avec moi dans mes épreuves, en tois perasmois mou, in tentationibus meis » (Luc XXII, 28). Et il le dit tout juste avant d’annoncer à Pierre qu’il ne saura pas résister à l’épreuve de la trahison, qu’il va bientôt le renier. Vient ensuite la scène de l’agonie au jardin de Gethsémani, l’épreuve la plus terrible que Yeshoua ait eu à traverser, la tentation de fuir la mort imminente. Par deux fois il dit alors à ceux qui l’accompagnent de « prier pour ne pas entrer en tentation » (Luc XXII, 40, 46) tandis que lui-même « prie », « prie plus ardemment » (41, 44). La réponse à cette prière est exprimée dans l’image d’un ange qui le réconforte (43).
La prière contre la tentation et pour la délivrance du mal, c’est la demande de la force d’Aimer afin de poursuivre le cheminement vers la perfection de l’amour.

depuis combien de temps sont-elles
de retour les hirondelles

la joie de leurs intermittences
fait de l’espace une danse
et leur gazouillis dans l’immense
émerveille le silence

dans leurs yeux et dans leurs plumes
deux horizons se résument

si l’enfant savait en sa main
les saisir sur son chemin
peut-être pourrait-il enfin
reconnaître son destin

là-bas comme ici on appelle
le retour des hirondelles

Ceux qui conjoignent si bien l’âme au corps qu’ils la nient ne savent pas ce qu’ils perdent.
4 avril 2009
« Délivre-nous du mal. » Aimer délivre, Aimer libère. De toutes les possessions, dépendances et dominations. Aimer surmonte les obstacles et les épreuves. C’est ainsi que ses tenants abordent la sexualité. Ils ne s’en veulent ni les maîtres ni les esclaves, mais les amis. Aimer libère la beauté du vain désir de la posséder, donne de s’en réjouir en la voyant s’épanouir sur la face du monde, donne de s’efforcer comme le visagiste de la délivrer de toute imperfection.

quand le coucou essaie sa voix
sur les échos au fond des bois

soudainement l’espace éclaire
allège en la futaie son air

quelle présence des esprits
des arbres sur la peau frémit

alors que l’on marche ou s’arrête
son appel nous monte à la tête

quand le coucou trouve sa voix
elle devient celle des bois

Com-passion, sym-pathie. Même mot, avec autant de ressemblances et de différences de sens que l’habitude et l’influence de tels et tels penseurs ont voulu lui donner d’inflexions. Dans le monde de Yeshoua, c’est le frémissement des entrailles, qui fait que l’on éprouve pour l’autre un élan de sollicitude, de solidarité, de partage de douleur et de misère, de joie parfois. Dans l’Evangile, les entrailles frémissantes apparaissent dans la parabole du Bon Samaritain ému de compassion, misericordia motus (Luc X, 33). Le latin parle du cœur, de miséri-corde, mais le grec parle de viscères : esplangkhnisthé, où l’on reconnaît le français splanchnique, « qui appartient aux viscères » (Petit Robert). Chouraki traduit par « pris aux entrailles ». On retrouve le mot dans la réaction de Yeshoua face à la foule fatiguée et prostrée (Matthieu IX, 36), où affamée au point de défaillir pour l’avoir suivi (Marc VIII, 2s), face aux aveugles de la route de Jéricho (Matthieu XX, 34), à la veuve de Naïn (Luc VII, 13). L’expression splangkhnistheis apparaît encore dans la parabole du serviteur impitoyable, sans compassion, auquel son maître avait d’abord lui-même remis sa dette par miséricorde (Matthieu XVIII, 27) et dans la parabole du Fils Prodigue, où le père est pris aux entrailles en revoyant son enfant (Luc XV, 20). Et Jean dans sa première épître demande à ses correspondants : « Celui qui possède les biens de ce monde, voit son frère dans le besoin et lui ferme ses entrailles, comment l’agapè de Dieu demeurerait-il en lui ? » (I Jean III, 17)
Ainsi les entrailles, les tripes de la pitié, de la compassion, de la sympathie, de la miséricorde sont-elles dans notre humanité première une invitation au don et au pardon, à l’agapè qui est la vie éternelle de l’humanité dernière.
5 avril 2009
la pluie laque les dalles de granit
et prête cent miroirs au promeneur

les yeux baissés sur leurs faces il médite
sur l’autre qu’elles disent pour une heure

« Si tu veux vivre, tue ton moi » (Rashi 1040-1105). L’éminent rabbin avait saisi que la vie éternelle c’est l’altérité pure et la mort du moi, la sollicitude pour l’autre et la béatitude en l’autre où le moi disparaît. Avait-il vu que cette disparition est un accomplissement, non une condition, un bien à accueillir et non à conquérir ? Comment pourrait-on tuer son moi ? Pensé, le suicide physique montre que l’esprit et le corps sont deux entités séparables, mais le suicide éthique est impensable. Le moi ne peut se défaire lui-même de lui-même, pas plus qu’il ne peut de lui-même se désintéresser de son désintéressement : au fond du fond, ce serait encore et toujours lui qui bénéficierait de ce désintéressement et resterait intéressé. Il n’est que l’autre qui puisse me désintéresser de mon moi et de sa disparition.
Avec quelle liberté Montaigne parle de la mort, du suicide, et même du suicide assisté dans « Coutume de l’île de Cea » (Essais, Livre second, chapitre III). C’est la liberté de la liberté : « La plus volontaire mort, c’est la plus belle. La vie dépend de la volonté d’autrui ; la mort de la nôtre. » Et de citer Sénèque : « La mort est partout : c’est une faveur de la divinité. Tout le monde peut enlever la vie à un homme, mais personne la mort : mille chemins sont ouverts vers elle (La Thébaïde, acte I, scène 1).
Est-ce honnête d’accuser les gens qui craignent de mettre au monde des enfants handicapés de vouloir des enfants parfaits ? Celles et ceux qui savent leurs gènes porteurs d’une lourde tare peuvent-ils l’esprit léger prendre la responsabilité de la donner à d’autres ? Ne faut-il pas les soutenir dans leur souci et les aider dans leur effort ? La bioéthique officielle de l’Eglise semble obsédée par la vie à tout prix lorsqu’il s’agit de quelques milliers d’embryons (est-ce parce qu’elle croit à l’incarnation de son dieu dès sa conception ?). Elle s’intéresse bien plus mollement aux millions d’enfants qui meurent en bas âge faute de nourriture et de soins, et elle s’abstient de fulminer l’anathème contre ceux et celles qui les tuent par leur rapacité.

6 avril 2009
La Nature voulue par Aimer, dans sa liberté, sème des millions de graines ; quelques-unes germent, poussent, grandissent, vivent. Elle sème des milliards d’étoiles ; quelques planètes parviennent à donner à l’esprit la chance d’y produire la vie et la conscience. On peut penser que cette stratégie est celle de la liberté, de l’indétermination offerte aux individualités coordonnée à la détermination des grands nombres dans l’énigmatique passage du microscopique au macroscopique. C’est ainsi qu’il naît presque exactement autant d’hommes que de femmes dans une population qui atteint un certain volume sans que cette juste proportion soit déterminée au niveau individuel. De même la désintégration des atomes radioactifs est indéterminée au niveau individuel et déterminée au niveau statistique. Chaque atome radioactif « choisit » sans que l’on sache comment ni pourquoi le moment de sa désintégration, et l’on sait cependant combien de temps il faut à une masse radioactive pour que sa radioactivité diminue de moitié. Il n’y a de science que du général déterminé ; il faudrait que tout scientifique en garde conscience et admette que le réel lui échappe en son indétermination intime. L’esprit transdisciplinaire peut n’agir que dans la seule sphère scientifique. Ainsi dans cette convergence NBIC qui cherche à croiser les nanotechnologies, les biotechnologies, les techniques informatiques et les sciences cognitives. Il peut aussi, dans une perspective diachronique, mettre en relation les connaissances du matériel, du vivant, du psychique et du spirituel. Il en est bien d’autres exemples productifs, et quels que soient les tâtonnements auxquels doit se soumettre la transdisciplinarité, elle ne peut manquer de faire progresser le chercheur sur le chemin du réel. Pour les esprits qui demeurent sensibles au prestige et à l’exemplarité des hommes illustres, des figures telles que celle de Leonardo, ou, plus proches de nous, celles de Gaston Bachelard, Gilbert Durand, Paul Ricœur et tant d’autres peuvent être des encouragements.
Rien de fini ne prend sens que par tous les autres en l’infini.

déjà le prunier pleure ses pétales
épars au mouvant de l’espace
avant qu’à la surface ils ne s’étalent

d’autres et d’autres atomes concertent
d’année en année renouvellent
la chose belle à la nature offerte

dans le secret la présence anonyme
mieux qu’Yves Saint-Laurent habille
ce qui scintille ici comme en l’abîme

aurai-je été au bout de l’éphémère
pétale en la foule discrète
une note de fête au jeu de la lumière

7 avril 2009
La spiritualité de l’altérité n’est pas une spiritualité de l’obéissance. On n’obéit pas à un ami, à une amie. Ici c’est Aimer, et aimer Aimer ce n’est pas le louer, l’adorer, lui rendre grâce pour son immense gloire ; c’est participer à son amour pour tout être.
« Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ». Après la liturgie réformée, la liturgie catholique a repris un ajout au Notre Père trouvé dans certains manuscrits grecs et latins. A quel second degré subversif peut-on lire cette doxologie pour vivre Aimer ? Le règne, le royaume, n’est pas celui d’un puissant roi, son pouvoir serait-il spirituel, mais l’agapè révélée par le serviteur doux et humble de cœur qui lave les pieds de ses amis. Et sa gloire, sa doxa, sa kavod, est la manifestation de son anonyme sollicitude pour tous. (Au diable le règne du dieu tout-puissant trônant en majesté dans les hauteurs des cieux !)
Son cheminement poétique appartient-il au développement de l’âme du poète ? En quoi ce lien pourrait-il nuire à l’éclosion de la beauté vivante, ou la servir ? On sait mieux depuis Rimbaud et Proust que le poète qui écrit n’est pas le poète qui vit, que le « je » du poète est « un autre », un « moi profond ». N’a-t-on pas dit aussi que l’inspiration était une dépersonnalisation, une entrée dans « le chant général » où chaque voix s’efface ? La création artistique rejoint-elle l’anonymat d’Aimer créatrice-créateur qui s’oublie en son autre, que son autre fait oublier ?
La varappeuse, le surfeur sont-ils encore eux-mêmes au sommet de leur art ? L’accord avec le rocher, avec la vague est un état second de communion cosmique. Il n’est pas vécu comme un exploit du moi, une satisfaction narcissique, mais comme une voix donnée au chant du monde en son inspiration.
la brume vaporise les lointains
d’un parfum de lumière
et jusqu’ici leur trésor éphémère
languit comme elle en vain

haleine fugitive d’un passage
de l’anonyme amant
où se dissout enfin l’âme du sage
sevré d’enlacement

pour le regard en sa quête du sens
de l’autre et de sa face
la belle odeur de la reconnaissance
sur l’horizon s’efface

8 avril 2009
On peut en bonne irrationalité affirmer : « Jésus n’est pas un mythe, il est un homme de chair et de sang, une présence toute réelle dans l’histoire », et ajouter aussitôt : « il est mort et ressuscité », c’est-à-dire en faire un mythe (Joseph Ratzinger, Jésus de Nazareth ; pp. 298s). Le christianisme est fondé sur cette mythification qui transmue le réel en mystère du salut. On sait à quel point Paul s’est irrité dans sa lettre aux Corinthiens contre leur mise en doute de ce mythe : « Si le Christ n’est pas ressuscité… nous sommes les plus misérables des hommes » (I Corinthiens XV, 17ss). Avec lui, le Christ est devenu le pivot de la vie chrétienne. Comme le dit encore Joseph Ratzinger, « la Loi est devenue Personne » (op. cit. p. 295). Le drame, c’est que ce mythe rend illusoire le dialogue des religions : une personne ne peut rassembler l’unanimité du genre humain.
Le christianisme, l’interprétation théologique chrétienne de l’intuition de Yeshoua, gravite autour de ce mythe du héros messianique. Le mythe a la force vivace du sacré, mais l’évolution de l’humanité la conduit vers la sortie du mythe. Le mythe de la ré-surrection est un mythe du retour à l’origine, une négation de la réalité du temps. Que l’on s’en désenchante ou non, c’est la chance de l’incroyance qui vient, mais c’est déjà celle du doute auquel sont acculés les mystiques chrétiens en leur découverte purificatrice de l’amour face au silence de l’éternel inconnu.
Yeshoua n’est pas « le roi de gloire » messianique. C’est le serviteur qui lave les pieds de ses amis avant de disparaître dans l’horreur et l’ignominie, de s’effacer pour faire place à l’Esprit d’Aimer qui s’offre à toute conscience qui l’accueille.

la touffe d’herbe se hérisse
de vie et d’agrandissement
ses forces belles s’arrondissent
alentour indéfiniment

elle ira se tendre à l’extrême
de sa vigueur et de l’espace
de ce qui hait de ce qui aime
les forces connues de sa race

sa sève prie que la bénisse
l’âme qui anime le sang
qu’en la famille s’accomplisse
le destin de tous ses enfants

depuis l’origine où la mènent
le prolifique et le vorace
sans fin danse le jeu qui sème
en l’éternel l’esprit vivace

9 avril 2009
Arguer qu’il ne peut y avoir eu d’avant l’instant initial de notre univers puisque le temps ne peut exister qu’avec l’énergie et la matière que nous connaissons, c’est jeter le principe de causalité aux oubliettes du néant et renoncer à l’évidence de l’éternité de l’être. Aucune autorité scientifique ne peut rien là contre. Cet avant demeure pour nous inconnaissable quant à la nature du temps qui y prévalait, mais son existence est philosophiquement incontestable.

Dégagée de cette prolifération mythique foisonnante dont se repaissent ses interprètes, l’intuition de William Blake rejoint celle de Yeshoua :
« Conforme-toi aux Paroles de l’Homme Inspiré
Tout ce qui peut être annihilé doit l’être »
« Je viens dans l’annihilation du Moi et la splendeur de l’Inspiration »
Milton (Planches XL, 29s et XLI, 2)
Conjonction de la mort de l’humain premier et de la vie éternelle de l’humain dernier. C’est l’œuvre de l’esprit d’Aimer accueilli dans la liberté (la liberté est la capacité d’agir selon son être). Dans l’inspiration, le moi fait place au je. Vivre implique cette annihilation du moi.

Comme la pécheresse a montré son amour en lavant les pieds de Yeshoua, Yeshoua a montré son amour en lavant les pieds de ses amis (Luc VII, 38, 44 ; Jean XIII, 8). Les amis de Yeshoua sont les consciences qui vivent l’agapè. Ce ne sont pas les amis à la Montaigne, « parce que c’était lui, parce que c’était moi », les amis par rencontre d’affinités électives. Ce sont ceux qui accueillent Aimer et qui en vivent.

Aimer
Aimer me souhaita la bienvenue. Mais mon âme hésita,
Coupable de poussière et de péché.
L’œil vif pourtant Aimer, dès mon entrée,
Perçut que je n’osais.
-Approche-toi, dit-il avec douceur.
Que te manque-t-il donc ?

-Un invité, lui dis-je, digne d’entrer ici.
-Ce sera toi, répondit-il.
-Moi si dur, si ingrat ? Ah, mon amour,
Je ne saurais te regarder.
Aimer me prit la main et, souriant, lança :
-N’ai-je pas fait les yeux ?

-C’est vrai, Seigneur, mais je les ai gâtés ; que ma honte
Aille où elle mérite.
-Ne sais-tu pas, dit-il, qui l’a portée, ta honte ?
-Ah, mon amour, alors je servirai.
-Il faut t’asseoir, me dit Aimer, goûter à mon repas.
Je m’assis donc, et je mangeai.

George Herbert, Le Temple.

10 avril 2009
Transdisciplinarité de l’esthétique et de l’éthique. Vivre avec la beauté telle qu’en elle-même donne le goût de l’harmonie, de la justesse, de la justice (Mais la beauté désirée n’est qu’un masque, et qui peut cacher l’injustice, la volonté de posséder et dominer).
La mort ? Pour une conscience qui se pense mortelle, elle ne peut être que l’horrible échéance à différer. Mais pour la conscience d’un Montaigne lecteur des Anciens, elle n’a pas cette figure. Il l’envisage avec équanimité, et il se plaît à relater « l’Histoire toute pleine de ceux qui, en mille façons, ont changé à la mort une vie peineuse » (Essais, Livre second, chapitre III), et qui accordaient plus de prix à l’honneur et la dignité qu’à la vie. Euthanasie ? « La douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations » (ibid.).
Se consoler d’une mort que l’on pense sans survie en recherchant une immortalité dans l’histoire est une piètre échappatoire lorsqu’on a conscience qu’on n’en sera pas le témoin. A moins peut-être que l’on agisse par sollicitude pour ses descendants qui pourront ainsi se glorifier de leur ancêtre.
Partager par sollicitude l’illégalité de ses semblables et en payer le prix suscite l’admiration des consciences droites et leur mépris pour les lois injustes.
Comment des gens qui avaient sauvé des juifs non parce que c’étaient des juifs mais parce que c’étaient des humains ont-ils pu se laisser honorer du titre de « juste » et ainsi récupérer par l’inhumaine cause sioniste ?

« Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes. »
le corps ici qui dort dans l’ombre
entend qui sourd
de ton cœur le pleur de ses jours

plus bas plus bas tais-toi et aime
dans le silence
où les yeux clos sans connaissance
et la peau blême
n’attendent plus que ton poème

crois-tu vraiment que rôde encore
en cet espace
l’esprit qui animait la face
la bouche d’or
qu’à les voir frémissait ton corps

il est partout où apparaît
l’amour de l’autre
où rien n’est plus le leur mais vôtre
c’est là que naît
la vie où rien ne disparaît

Le soi ne peut se dessaisir de soi ; il y faut l’autre. Mais l’autre n’est pas un chemin pour se dessaisir de soi ; aimer l’autre c’est, enfin libre de soi, entrer dans la vie.
11 avril 2009
Que Yeshoua ait pu faire du pain, du vin, de l’eau, du vent… des mashal de la vie d’Aimer peut inciter ses disciples à voir en toute chose, en tout geste une invitation à vivre la parenté de l’être, et puis à cheminer vers l’autre dans l’esprit.

tous les tombeaux sont vides
la chair qui s’évapore et les os qui s’assèchent
sont-ils plus que les ongles et les cheveux qu’on laisse

pour la tête lucide
peu à peu les atomes ont repris leur errance
trouvant au beau hasard peut-être un autre sens

mais ton dernier soupir
dissipé dans l’immense haleine de la terre
est pour l’âme l’esprit déployant son mystère
en tous les avenirs

« Qui parle contre l’esprit saint est impardonnable » (Matthieu XII, 32). Tant d’interprétations ont été proposées que l’on peut les poursuivre. Comment avec Aimer pourrait-on admettre que l’esprit saint soit un pouvoir qui se vengerait lorsqu’on l’offense ? La scène d’Ananie et Sapphire mourant pour avoir menti à l’esprit saint est incroyable (Actes des apôtres V, 1-11). Qu’elle puisse apparaître dans un écrit censé inspiré par l’esprit saint devrait inciter un croyant lucide à douter de cette inspiration. Alors, comment comprendre lorsque l’on sait que pardonner est inhérent à Aimer ? L’esprit saint est l’esprit d’Aimer. Parler contre l’esprit saint, c’est refuser Aimer, renoncer à la vie éternelle. Cela fait partie des auto-évidences tautologiques de l’intuition de Yeshoua.
La croyance aux gris-gris et autres manipulations occultes peut gâter l’existence des âmes les plus droites et les plus généreuses, déchaînant les folles imaginations du soupçon pour en faire des certitudes destructrices.
Si nous devons garder mémoire de Hitler, Staline, Pol Pot et les autres, c’est que leur archétype est tapi au fond de l’inconscient de chacun d’entre nous et que les circonstances pourraient le déchaîner. Nous sommes tous potentiellement des tyrans, ne serait-ce qu’au petit pied.
12 avril 2009
Une lecture dessillée de l’Evangile montre que les disciples de Yeshoua ont bien mal compris son intuition, au point de donner parfois l’impression que lui-même l’avait mêlée aux croyances et aux attentes du messianisme juif. Pouvait-il en être autrement ? Le « on vous a dit… mais moi je vous dis » (Matthieu V, 21s, 27s, 31s, 33s) était-il trop nouveau aux yeux des gens simples pour qu’ils en saisissent tout le sens? Et ne devait-il pas apparaître si blasphématoire aux yeux des chefs religieux qu’ils décident de le supprimer ? Une lecture dessillée aperçoit le trésor caché dans le champ au point de faire oublier le champ (Matthieu XIII, 44) ; elle boit le vin nouveau en jetant les vieilles outres (Luc V, 37).

chaque journée le voit expliquer davantage
la résurrecti-on de son corps amaigri
en ses feuilles où la sève nouvelle nourrit
la fraîcheur de sa chair éprise du bocage

après le chuchotis l’amour les bavardages
de la pluie et du vent dont il avait souri
et l’éducati-on de ses enfants chéris
se souvient-il encor des pleurs de son vieil âge

année après année il a pris l’habitude
de tout ce qui s’en va de tout ce qui revient
et des alternatives et des vicissitudes

et sa substance garde en sa longue mémoire
la contemplati-on que donne à son instinct
la sève de l’esprit qui nourrit son espoir

Le mythe de la résurrection de la chair est une belle image de la lune qui réapparaît après trois jours et de la végétation qui resurgit au printemps. Il console de la mort les humains les plus misérables (I Corinthiens XV, 19), ceux qui n’ont pas encore découvert que la vie éternelle n’est pas un retour à la chair des origines mais un détachement de l’esprit.
13 avril 2009
La parenté de l’être invite à la transdisciplinarité. A proportion que l’être est fait de relations, son approche devrait l’être aussi. L’approche transdisciplinaire de l’écologie et de l’économie se répand ; comment ne pas s’en réjouir pour l’avenir humain et planétaire?
De quel regard Aimer considère-t-il en le créant ce que nous voyons ? Aimer le voit à toutes les échelles de l’espace, depuis celle de la particule jusqu’à celle de l’univers et au-delà dans l’infini, à tous les rythmes du temps jusqu’à ceux de la durée éternelle. Nous ne pouvons les imaginer ni les concevoir ; mais nous pouvons en venir à la certitude que le regard d’Aimer sur eux est un regard de liberté qui articule l’indéterminé du particulier et le déterminé du général. Comment partager cette considération pour l’autre dans les limites de notre finitude ? A quel degré pouvons-nous y atteindre jusqu’à vivre sa vie d’altérité créatrice ?

visagiste des paysages
prête-moi ton regard au moins
que toute vague et tout nuage
devienne l’objet de mes soins

et si je ne puis de mes mains
les pétrir à leur avantage
que mes toiles et mes dessins
en fassent ta plus belle image

La sainteté d’Aimer n’est pas celle du sacré, du mis à part, puisque son esprit, l’altérité créatrice inhérente à son être, « remplit l’univers » par sa présence à tout être. Mais sous mode d’absence, car Aimer se vide de son infinitude, d’aucuns diront de sa toute-puissance, pour que son autre soit. La kénose, que Paul attribue à Yeshoua en sa passion, est celle de l’Être infini qui se vide pour que l’autre soit, non pas une puérile stratégie choisie pour obtenir ce « nom au-dessus de tout nom et pour qu’au nom de Yeshoua tout genou fléchisse au ciel, sur terre et dans les enfers » (Philippiens II, 7ss), ou pour que Yeshoua accède à la gloire qu’il aurait possédé avant la création du monde (Jean XVII, 5). Peut-être peut-on admettre en bonne théologie qu’Aimer est tout-puissant quant à l’infini de son être mais qu’il ne l’est pas dans sa création, que son acte d’aimer le prive de sa toute-puissance au profit des êtres finis et de leur indétermination / liberté. Son être cependant ne fait qu’un avec son amour : Aimer ne peut pas ne pas être le non-tout-puissant.

14 avril 2009
Aimer offre sa bienfaisance à tout être, non seulement à tous les peuples et à toutes les personnes sans acception de lieu, de temps, de culture…, mais à tous les vivants et jusqu’à la plus infime particule. Ainsi font les consciences qui veulent participer à sa vie éternelle.
Tous ces suicides dans nos prisons. Montaigne les comprendrait en son bon sens, et il nous les expliquerait par des conditions de vie si déplorables que la mort apparaît préférable.
Il est élégant de dire que le capitalisme est le plus mauvais système économique et social à l’exception de tous les autres. Mais c’est un peu facile, et l’on doit soupçonner que c’est le genre de propos que tiennent ses profiteurs. Il nous faut chercher, créer du nouveau en mettant en œuvre les ressources de la transdisciplinarité.
Imbécile heureux ou pas, chacun, chacune d’entre nous est née quelque part quelque jour. Mais l’esprit nous appelle à être de partout pour toujours. Yeshoua est probablement né à Bethléem en l’an 3 de notre ère, mais il vit avec Aimer en son infini de l’espace et du temps. L’universalisme a mauvaise presse parce qu’il a été élaboré en Occident et que les Occidentaux l’ont instrumentalisé pour poursuivre leur œuvre d’hégémonie culturelle. Mais il demeure la vocation de l’humanité et de toute personne humaine dans sa recherche d’une communion qui n’est pas celle de l’unité mais celle d’une diversité poussée jusqu’à l’irréductible eccéité.
La pluralité des religions aux dogmes inconciliables est leur chance de passer au-delà d’elles-mêmes et de découvrir leur cœur lorsque leur dialogue se révèle inspiré par Aimer qui rassemble dans la diversité.

vêtu de jade et d’émeraude
le printemps est entré en fraude
dans la demeure de l’hiver

il envahit de sa fraîcheur
les cernes la mauvaise humeur
du regard tourné vers hier

il nous emmène par la main
pour découvrir au vieux jardin
sous la peau de ce qui ressemble
l’inouï déjà de demain
et l’invraisemblable refrain
de l’autre divers qui rassemble

les arbres jamais ne se vêtent
des mêmes matières leur fête
est chaque année nouvelle

accueille en toi l’âme secrète
de ce qui se prend et se prête
en la vie éternelle
15 avril 2009
Comme l’imitation de tous les héros, maîtres, gourous et autres « hommes illustres », « l’imitation de Jésus-Christ » appartient à l’humain premier dans son mouvement vers l’humain dernier. Elle demeure dans la sphère du sacré, mais, en poursuivant son cheminement, elle est amenée à en sortir pour vivre de l’Esprit d’Aimer comme Yeshoua. Pas plus que l’art n’est censé imiter la nature mais partager les énergies qui l’animent pour la dire, la spiritualité de l’altérité n’imite les amis d’Aimer : elle partage sa vie et la dit.
Visagiste, partager le regard d’Aimer sur un visage, c’est vouloir l’embellir, non pour se rincer l’œil mais pour se réjouir de la beauté.

écoute la brume nouer l’écharpe vaporeuse
au long collier d’ambre du peuplier d’ombre rêveuse

ces heures de silence où les yeux clos de la lumière
bruissent de contempler leur donnent le baiser de l’air

et plus profond au silence éternel le cœur à cœur
au collier d’ambre dénouées dissipe les vapeurs

Les correspondances baudelairiennes où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » ne sont qu’un petit champ dans la grande plaine où toute chose à toutes les autres se dit. Le « penser comme » ne relie pas seulement les données de nos sens. La métaphore « donne à penser » l’abstrait par le concret et le spirituel par le charnel. Et elle se tend pour étendre indéfiniment le réseau de la connaissance au réseau de l’être.
Présenter la vision poétique du monde comme préscientifique, c’est évidemment la déclasser. C’est aussi laisser entendre que nos ancêtres préhistoriques étaient incapables d’une approche scientifique du monde. Pourtant la fabrication des pierres taillées et la construction des mégalithes, la mise au point de l’élevage et de l’agriculture montrent une technicité indissociable d’une science. On peut conjecturer que depuis le surgissement de l’humain et sans doute bien avant, la vie conjugue la technique et l’esthétique. Les nids d’oiseaux en sont un exemple saisissant. Et l’humain poursuit son cheminement en maîtrisant la nature par sa science et en y communiant par son art. Il participe à une œuvre d’intelligence et de beauté qui pourrait bien remonter aux origines de notre univers.
16 avril 2009
L’athéisme n’est ni un préalable ni un obstacle à la spiritualité de l’altérité. Aimer consacre la mort de Dieu, mais elle le fait en continuité de l’intuition de Yeshoua qui l’a accomplie symboliquement sur la croix.
« Athéisme » est un vocable qui renvoie à de multiples attitudes d’esprit, à autant d’attitudes d’esprit que de consciences qui s’en réclament. Tout au plus peut-on en identifier quelques-unes : il existe des athéismes antithéistes avec leurs degrés variés de conviction et de militantisme. Mais il faut encore préciser à quelles idées de divinité ils s’opposent. Les chrétiens de la Rome antique étaient accusés d’athéisme, et qu’est-ce qu’un athée dans l’Inde hindoue ou le Japon shintoïste ? Il existe des athéismes agnostiques, certains passifs, indifférents. Il existe des athéismes par anticléricalisme…
L’athéisme d’Aimer s’oppose à l’idée / image d’un dieu père tout-puissant céleste. Mais il ne se fonde pas sur cette opposition, qui n’est qu’une conséquence d’une intuition. On ne vient pas à Aimer par refus de Dieu, mais par la découverte qu’Aimer est le réel dernier et l’idéal de l’humain. Aimer découvre Dieu comme mythe et fait donc sortir la conscience de la religion comme mythe. Et cette sortie du mythe est totale ; elle n’affecte pas que la religion. Elle expose et dénonce toutes les mythologies de la vie sociale et politique, à commencer par celles dont s’amusait Roland Barthes il y a cinquante ans.

aube qu’as-tu vêtu ce matin pour l’aurore
et l’accueil de ton hôte à son petit lever

tes étoffes sont sues mais la coupe est nouvelle
qui sait les arranger subtiles sur le corps

il faudrait chaque jour inventer la syntaxe
capable de trouver l’accès à ta figure
faire dire aux nuages ce que leur clair-obscur
et leurs rougeurs soudaines donnent au cœur de vivre
les instants éphémères où le jour se propose

aube qu’as-tu osé pour séduire à l’aurore
l’hôte des lendemains encore ensommeillés

17 avril 2009
Ce que tu montres de ton corps révèle ce que tu en juges important.
L’humain premier peut-il se définir par sa croyance aux mythes ? La croyance aux mythes est-elle inhérente à l’humain premier ? La persistance des rites d’anniversaire et de commémoration en serait l’un des signes.
Le mythe n’est mythique que s’il demeure objet de croyance et chargé d’affects qui encouragent sa réactualisation dans le rite. Son déclin mythique commence avec son interprétation.
La spiritualité de l’altérité prend acte du rôle positif que le mythe a joué et continue de jouer dans le cheminement des individus et des sociétés, tant pour leur progrès moral que pour leur réconfort. Mais elle insiste sur son caractère provisoire et sur ses limites. Ainsi le mythe du péché originel témoigne-t-il de la conscience d’une faille dans la nature humaine, faille perçue comme une offense à une divinité dont les mythes chrétiens de l’Incarnation et de la Rédemption opèrent la réparation (« Minuit, chrétiens… pour effacer la tache originelle et de son Père apaiser le courroux »). La découverte de l’évolution ruine ce mythe. L’humain n’a pas chuté après avoir été créé parfait dans une innocence originelle. Il a hérité d’une nature animale dont il peine à se dégager. Dans la dynamique de l’évolution, il s’efforce de passer de l’état de nature à l’état de droit, mais il ne cesse de retomber dans sa condition première d’exploitation et d’asservissement, d’injustice et de violence.
L’interprétation des mythes à laquelle se livre la philosophie depuis, disons, Platon, est une œuvre aléatoire. Le travail d’herméneutique biblique qu’entreprirent les théologiens chrétiens de l’école d’Alexandrie et les penseurs juifs de la Kabbale témoigne du caractère labyrinthique de cette exploration, de la fantaisie improbable des interprétations allégoriques. On ne s’aventure avec profit dans le labyrinthe du mythe que muni du fil d’Ariane de la logique. Même les fines analyses de Roland Barthes dans Mythologies ne font pas l’unanimité parmi ses lecteurs.

le bourdon recroquevillé
a laissé sur la terre
le souvenir de sa beauté
réduite à ne rien faire

dans la grâce de l’inutile
le jais la perle l’ambre
pour l’extase de l’immobile
sur la taille se cambrent

les fines tuniques se vouent
à la délicatesse
et les ailes hyménées jouent
le jeu de la finesse

vais-je embaumer dans la résine
unique l’existence
devant laquelle je m’incline
pour en chercher le sens

La poésie est une perception esthétique du monde affranchie du mythe.

18 avril 2009
La poésie a pu servir le mythe sans en être la servante. Sa proximité des forces du monde est parente de celle du mythe et en a fait son expression privilégiée dans le rite. Mais elle peut se détacher du mythe et se faire le langage épuré du réel. Les rythmes de la poésie miment les rythmes du monde, en participent. Ils y prennent leur place pour concerter avec sa beauté et la chanter.
Le mythe de l’innocence originelle appartient à la mythologie nostalgique de l’éternel retour. Il se confond avec le mythe de l’innocence finalement retrouvée plutôt que trouvée ; pour les chrétiens, c’est celui du retour du Messie Jésus et de la résurrection à la fin du monde. Notre connaissance actuelle du réel nous dit cependant qu’il n’y a de fin certaine de notre planète que dans l’épuisement de notre étoile. Notre connaissance de l’évolution nous dit aussi que le passé de l’humanité se prolonge dans son avenir, que l’humanité est appelée à s’éloigner de ses origines animales et à se spiritualiser. Cependant la lenteur du rythme de cette évolution nous le rend insensible et la liberté humaine incertain.

tu gonfles ta poitrine grivelée
ciel constellé
et ton chant dit la musique des sphères
sur notre terre

je guette dans le trou de ton œil noir
le rien à voir
et le silence sculpté magnifique
en ta musique

ton retour ton départ se disent libre
cet équilibre
de notre terre en l’espace qui fuit
loin dans la nuit

tu nous annonces en tes rimes les vers
de l’univers
et dans le vide de ton disparaître
le cœur de l’être

Opposer l’état de droit à l’état de nature, c’est reconnaître que l’humain premier s’est senti appelé à une situation préférable à celle qu’il avait connue dans le passé, incité à une évolution positive. Ici c’est interpréter cet appel comme une invitation à cheminer vers l’humain dernier de l’Agapè.
Comme la médecine connaît les maladies et le médecin les malades, la justice connaît les crimes et le juge les criminels. Il n’y a de science que du général et d’humain que le personnel.
19 avril 2009
Il ne suffit pas d’être intelligent pour ne pas se laisser griser par le pouvoir. Il y faut une sagesse, et quel est son secret ? La Bible dit que la crainte est le commencement de la sagesse. Oui, « crainte et tremblement, car c’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s) ; crainte et tremblement face à soi-même guetté par l’aveulissement et le pourrissement. Et prends garde à ta cour, prince ; elle n’est que ton miroir, elle te cache l’autre, ta chance d’aimer, et d’échapper à la griserie du pouvoir.
Rémission des péchés (Luc XXIV, 47 ; Jean XX, 23). Cette rémission ne peut être le fait d’un pouvoir comme semble l’indiquer le texte de Jean. On ne peut remettre le péché d’un autre puisque le péché est le manque d’amour et que nul ne peut aimer à la place d’un autre. Mais en pardonnant aux autres le mal qu’ils nous font, nous nous pardonnons nous-mêmes puisque pardonner aux autres c’est aimer et qu’aimer c’est être pardonné (Luc VII, 47). Mais pour aimer ainsi, il nous faut accueillir Aimer, car nous en sommes de nous-mêmes incapables. C’est Aimer qui nous donne de le vouloir et de le faire. Il nous faut la force de l’esprit saint, qui est la force d’Aimer. C’est pourquoi, lorsqu’il parle de rémission des péchés, Yeshoua parle aussi de l’esprit saint (Luc XXIV, 49 ; Jean XX, 22). (Cette interprétation suppose de reconnaître que les disciples n’ont pas compris le langage de leur maître ni accepté de renoncer au pouvoir.)

comment peux-tu ainsi déshabiller ma chair
de ses lignes parfaites et de ses teintes pures
qu’entre tes mains je sois soumise me défaire
de mon être réduit à une nourriture

tout le temps que je suis resté face au mystère
de la fragilité inutile fruit mûr
de la beauté immune aux caresses de l’air
j’ai cru pouvoir garder la robe sans couture

il ne me reste plus pour consoler la peine
qu’un esprit impalpable une idée un fantôme
qui demeure au-delà des amours et des haines

mais tu retrouveras avec d’autres atomes
ton habit de lumière ta tunique de joie
et en d’autres regards un jour tu revivras

20 avril 2009
La spiritualité de l’altérité n’est pas un idéal élevé. Elle ne demande pas de monter mais de marcher vers un horizon où se dévoile un horizon où se dévoile un horizon… dans l’infini vers l’infini (Pour autant Aimer est toujours ici maintenant, plus près de toi que tu ne l’es toi-même ; et son silence est pour ton silence un rendez-vous quotidien où l’on parle des affaires courantes de l’amour agapè). A chacun son rythme selon l’accueil que l’on réserve à l’esprit force d’Aimer. Il est sûr cependant que tout compte fait, sur le seuil, il n’y a plus de moi, mais le je et le tu avec tous où disparaît toute possession : « Qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Luc XIV, 33). Au feu d’Aimer ne subsiste que l’amour, et il ne reste rien d’une conscience âme-corps qui refuse l’esprit force d’Aimer : « A celui qui parle contre le saint esprit, il ne sera pardonné ni dans ce temps-ci ni dans le temps qui vient » (Matthieu XII, 32). Où il n’y a pas d’amour, il n’y a pas de vie éternelle puisque la vie éternelle c’est l’amour.
Le racisme est un des multiples visages de l’altérité négative… machisme, tribalisme, communautarisme, nationalisme… L’altérité positive d’Aimer, c’est Héraclès affrontant l’Hydre de Lerne. Et c’est toujours maintenant.
Le voile des musulmanes irrite parce qu’il fait peur. Il menace l’identité par la manifestation de la différence. Alors on en fait « le voile islamique » parce qu’islamique fait penser à islamiste et qu’islamiste rime avec terroriste. Aimer aime la différence ; Aimer ne tolère pas la différence, elle la veut. Aimer aime l’autre comme autre. Aimer, qui voit les cœurs, les connaît tous différents sous le voile de la ressemblance et de l’identité. Aimer s’en réjouit. Aimer aime chacun chacune unique derrière sa féminité, sa masculinité, la religion ou l’idéologie qu’elle partage, la culture dont il se réclame, dont elle vit…

en chaque limbe les milliards
infatigables sont à l’œuvre
du vivre et du donner à vivre

que ne puis-je suivre leur art
tenter de découvrir la preuve
que la vie est plus que le vivre

c’est à descendre l’échelle
que l’on peut espérer connaître
le tout dernier secret des choses

et la petitesse révèle
pour enfin goûter à son être
le parfum qu’exhale la rose

Je vous prie humblement de m’excuser de vous avoir insulté en vous excusant et j’accepte avec joie vos excuses pour m’avoir insulté parce que je vous avais insulté en vous excusant…
21 avril 2009
« Tu es au-delà de toute parole, tu es au-delà de toute pensée », dit Grégoire de Nysse. Aimer ne se rencontre telle qu’en elle-même que de silence à silence, en son absence, en son retrait, en cette altérité qui nous permet d’exister en son vide en échappant à la pression infinie de son être. Faire parler Dieu comme le font les prophètes, c’est interpréter ce qui se communique en leur silence.
Alors que certains moralistes mettent en doute la capacité humaine à produire des actes désintéressés, certains philosophes, au nom de la dignité humaine, n’acceptent de prière que désintéressée. A les faire dialoguer, parviendra-t-on à découvrir le secret du désintéressement et du désir de désintéressement qui hante tant de consciences humaines ? La prière désintéressée n’est pas celle où l’on demande d’être désintéressé, puisque ce serait encore se soucier de soi-même en s’intéressant à son propre désintéressement. C’est celle qui demande la sollicitude pour les autres. Mais cela inclut les préoccupations matérielles, car Aimer est l’anonyme manipulateur du hasard.
A-t-on expliqué le passage de l’indéterminisme individuel microscopique au déterminisme collectif macroscopique tel qu’on l’observe dans la radioactivité ? Qui s’occupe de cette énigme ? Sa solution est-elle essentielle à la compréhension du Réel ? En quoi intéresse-t-elle notre vie psychologique, sociale, spirituelle… si l’on admet que dans le Réel tout se tient, s’entre-tient ?
Il fait partie du racisme de traiter l’autre de raciste dans un jeu sans fin de miroirs de miroirs. Notre combat contre le racisme commence, et se poursuit, par la prise de conscience jamais achevée de notre inconscient et de l’hydre d’altérités négatives qu’il héberge. L’arme de ce combat est l’altérité positive de l’agapè qui veut et fait le bien de chacun, quelles que soient sa race, sa culture, sa religion, son idéologie, sa sexualité… Mais cette arme, cette force d’aimer de l’esprit, ne nous est pas accessible. Il nous faut la demander dans la prière désintéressée (Luc XI, 13).

la terre que l’on ouvre nous dit la demeure
de cette vie luisante où se tord et s’efforce
une énergie aveugle en la conscience obscure

on s’arrête on se penche on approche la sœur
dont le sang séparé du nôtre en son divorce
fait signe tressaillant dans les entrailles pures

l’âme jaïne sent la parenté de l’être
en l’instant ébloui de la brève rencontre
où la chair en la chair du monde se connaît

mais l’éclair est si bref en la nuit du paraître
qu’il faut que la mémoire en se tordant nous montre
cette énergie luisante en la terre qui naît

22 avril 2009
Aimer ne nous prie pas de l’aimer. Aimer nous presse de partager sa sollicitude pour l’autre, pour tout autre, et d’y trouver avec lui la béatitude. Ah mon ami, ma sœur, prête-moi ton regard sur les oiseaux du ciel et sur les fleurs des champs, et sur les bons et sur les méchants (Luc XII, 24, 27 ; Matthieu VI, 26-29 ; X, 29 ;V, 45).
Notre langue fait que nous ne pouvons échapper au mythe de la féminité ou de la masculinité de l’infini-dilection. Qu’à cela ne tienne. Utilisons l’alternance du elle et du il, et plus encore la présence du toi tu.
Depuis quelque soixante ans, Israël s’efforce de rayer la Palestine de la carte et il est sur le point d’y parvenir. L’Occident se tient coi, ou presque. Depuis quelque temps, l’Iran dit qu’il faut rayer Israël de la carte. L’Occident hurle, ou presque. Les paroles ont plus de poids que les actes. Vive la com. ! A qui la faute ? Même la Bible déifie la Parole (alors qu’Aimer est silence de silence).
Ces obsédés qui ne cessent de faire rimer cul et curés, ne voyant en eux que des empêcheurs de coucher en rond. Les seules paroles qu’ils relèvent dans ce que dit Benoît XVI sont celles qui ont trait à la sexualité. Les seules pages qui retiennent leur attention dans les autobiographies de l’Abbé Pierre et de Sœur Emmanuelle sont celles qui parlent de leur vie sexuelle. Ce n’est quand même pas sérieux. Et ne voient-ils pas ce que les faiblesses morales de ces champions du social ont pu leur apporter en les aidant à ne pas se prendre pour un saint et pour une autre ?

il semble au sein de l’immense sommeil
d’où la sève engourdie
depuis l’hiver s’éveille
que cherche la beauté que notre bouche dit

dans la buée les peupliers grisaillent
oublient cet ambre clair
qui au couchant tressaille
lorsque l’embrasse horizontale la lumière

que vienne au plein soleil la liberté
de la teinte qui vire
se cherchant la clarté
d’un vert où resplendit l’éclat de l’avenir

On peut facilement expliquer, mécaniquement, la forme des galets des grèves, mais on est incapable de dire pourquoi ils sont beaux. On peut cependant affirmer qu’ils ne le sont pas et demander aux candidats au bac s’il existe du beau dans la nature. Cet aveuglement aussi demeure inexpliqué.
23 avril 2009
La morale sexuelle officielle de l’Eglise est-elle celle de mâles jaloux ? La Bible dit que le dieu d’Israël est un dieu jaloux. Le mariage des prêtres, évêques et autres papes les rendrait-il plus indulgents et plus intelligents en la matière ? Il les priverait d’une part de leur pouvoir. Tout cela est bien dur. C’est aux premiers intéressés de se poser la question, qu’ils aillent ou non consulter la psychanalyse.
La force et le malheur de l’Eglise, c’est peut-être qu’elle tient à être un pouvoir en se donnant l’illusion de le croire spirituel alors que l’esprit d’Aimer ne revendique aucun pouvoir.
Les sacrements sont l’expression mythique du pouvoir ecclésiastique. Ainsi l’Eglise (se) dit qu’elle a le pouvoir de remettre les péchés. Mais Yeshoua, contrairement à ce qu’ont cru certains de ceux qui ont entendu ses paroles, ne s’est pas adjugé ce pouvoir. Ni au paralytique ni à la pécheresse, il n’a dit : « Je te remets tes péchés », mais « tes péchés te sont remis » (Luc V, 20 ; VII, 48). Comment aurait-il pu, lui qui côtoyait et annonçait l’Amour ? On peut croire qu’un dieu tout-puissant a le pouvoir de remettre les péchés, on ne peut penser qu’Aimer a ce pouvoir. Le péché n’est que l’absence ou le refus de l’amour, et l’on ne peut aimer à la place d’un autre. C’est en aimant que l’on se remet ses péchés. Si « le fils de l’homme (si tout fils d’homme) a le pouvoir de remettre les péchés » (Luc V, 16), c’est qu’il peut accueillir l’amour et ainsi se pardonner. Yeshoua le dit d’ailleurs clairement : « Ses nombreux péchés sont pardonnés puisqu’elle a beaucoup aimé » (Luc VII, 47). Le pouvoir sacramentel est illusoire. Il peut cependant encourager l’amour, l’accueil de l’Amour qui est la vie éternelle (où le péché se dissout).

sur le lilas chacune comme libre
de choisir l’heure de déclore
de son œil rose ses paupières mauves
elles semblent se concerter

ensemble elles bâtissent l’équilibre
du ton sur ton jamais encore
et bientôt jamais plus où se délove
la pathétique fleur d’avoir été

demain viendra l’excès d’épanouissement
où disparaît l’attente et la montée
le sommet d’où l’on redescend
privé de l’infini en la quête arrêtée

l’œil en cette expérience se décime
cherche dans son ombre fanée
fuyante cette sainte face dont la rime
s’efface en ses sourires chaque année

rien ne peut lui suffire l’arrêter
et les oeillades du lilas
ne font que raviver en son infinité
l’infinitude de ses pas

24 avril 2009
Peut-on être athée sans se faire une fausse idée de la divinité ? L’athéisme est-il toujours une protestation contre une certaine idée d’un dieu jugé irrecevable ? L’athée nierait l’existence de la divinité parce qu’il rejetterait son essence illusoire.
On ne peut nous sommer de choisir entre l’illusion qui réconforte et la vérité qui dérange que si l’on oublie la dynamique du temps et sa valeur positive, que si l’on incline à voir dans le temps un malheur. L’humain premier se nourrit d’illusions. Ainsi se croit-il libre alors qu’il est mené par des besoins biologiques et par des désirs superficiels et superfétatoires dont son désir profond et son aspiration spirituelle inconsciemment cherchent à s’affranchir. Son expérience et sa réflexion lui apprennent que ses désirs superficiels et ses besoins biologiques se flétrissent et périssent. Il s’en désole. Il se lamente sur le temps destructeur et s’efforce de le freiner à défaut de pouvoir l’arrêter. L’humain dernier qui prend conscience de son désir spirituel infini se détourne de ses désirs premiers et participe à l’élan du temps pour rejoindre la vérité de son être profond ; il tente de penser et d’agir en conformité avec son être. Découvrir que l’infini de notre désir profond est Aimer dérange notre humanité première en l’incitant à s’acheminer vers le bonheur de notre humanité dernière, sollicitude pour l’autre, béatitude en l’autre. Dépossédés de toute illusion, libérés de tout mythe, nous pouvons entrer dans la vie de l’Infini Aimer.

ce n’est pas vers Byzance que je m’achemine
pour échapper aux bras d’une chair qui se meurt
que ferais-je changé en l’or des pantomimes
forgées par l’art inerte pour bercer la stupeur
d’un empereur figé sur une mosaïque

le chant que tu m’apprends s’accorde à la musique
des dix mille silences échangés d’heure en heure
en tous les univers de l’immense à l’infime
allant vers l’infini en l’infini des chœurs
pour la danse éternelle où la chair se sublime

25 avril 2009
La prose comme la poésie peuvent être des langages d’illusion. Elles le sont souvent l’une et l’autre, mais la poésie se présente d’emblée comme possiblement illusoire et la prose comme vraisemblablement véridique. Le roman réaliste est le plus mensonger puisqu’il s’offre comme une vérité au lecteur qui suspend son incroyance pour le temps de sa lecture et sans doute parfois même pour plus longtemps. Le critique peut bien feindre de ne s’intéresser qu’à l’art et à ses techniques, mais lirait-il s’il se désintéressait de l’histoire qui le prend en ses rets illusoires ?
Une conscience pour qui le temps est un malheur le combat. Si l’art est conçu et interprété comme « un combat contre la pourriture », c’est évidemment avec la conviction que le temps est malheureux. Combien de consciences ont-elles la certitude que le temps est bienheureux ? Celles qui croient à la vie éternelle voient-elles le temps comme un bonheur ? La foi en la vie éternelle doit être bien faible chez celles qui le voient comme un malheur. Leur peur du temps est le signe de leur incertitude, de ce doute qui ronge la foi en toute conscience lucide.
Une conscience qui rencontre Aimer ne peut craindre le temps (ni le vieillissement ni la mort) ; elle y reconnaît une des plus belles inventions du monde. Pour les consciences qui accueillent Aimer, l’art ne peut être un artifice permettant d’échapper au temps et à la pourriture. Pour elles le temps est un bonheur, l’élan qui les emmène dans l’infini des autres de ce côté de la mort et de l’autre. Leur musique, leur danse, leur peinture, leur sculpture, leur architecture et leur urbanisme même, leur poésie, sont pour elles l’enthousiasme de la beauté qui veut vêtir et ravir le monde.

le tambour qui parle au Sahel
annonce la venue du roi
et le murmure qui l’appelle
est son ombre qui le reçoit

les sourires des courtisans
leurs dodelinements du corps
sont le remuement de son sang
et l’entassement de son or

ainsi se poursuit l’aventure
du babouin alpha souverain
sur son étalon tant que dure
sa force et l’élan de ses reins

il n’est rien autre que la mort
pour que le président à vie
cède la place que dévore
à belles dents le temps qui rit

26 avril 2009
Si parfois l’art et la vérité se contredisent, c’est que l’un ou l’autre, voire les deux, sont alors prétendus.
Les consciences avides de vérité, c’est-à-dire passionnées du Réel, ne peuvent se satisfaire du mythe lorsqu’elles ont découvert que c’est une vérité voilée d’un voile si épais qu’il la rend invisible à ceux qui y croient pour en vivre.
Si quelqu’un éprouve le besoin de croire à la résurrection, c’est qu’il n’a pas compris que le vieillissement et la mort même font partie de l’élan du temps heureux qui emmène dans l’infini vers l’infini des autres. Cette croyance à la résurrection est pourtant présentée aux chrétiens comme la pierre angulaire de leur foi. Ce que certains ont appelé « l’enchantement du Vendredi Saint », c’est la découverte que Dieu est mort pour qu’Aimer vive. Bien peu de chrétiens l’ont compris.
L’humanité de l’humain premier apparaît inhumaine aux consciences qui découvrent l’humain dernier.
Une conscience animée par l’esprit d’Aimer ne peut que collaborer au sauvetage de la planète. C’est qu’elle ne cherche pas à la posséder et dominer mais à y communier. Elle ne monnaie pas son désir infini en illusoires désirs de biens terrestres qui s’avèrent décevants en leur finitude. Elle se satisfait de ce qui pourvoit à ses besoins biologiques et tourne son désir vers l’infini de l’amour des autres. Elle vit de sollicitude pour eux et en eux de béatitude. Elle se réjouit de la beauté du monde en son altérité et s’afflige de le voir défiguré. Elle se soucie amicalement de toute créature et, bien sûr, de tous les humains d’aujourd’hui et de demain. Ceux d’hier sont hors de sa portée, et, insensible aux mythes et aux rites commémoratifs de l’humain premier, elle « laisse les morts ensevelir leurs morts » (Matthieu VIII, 22).

dans la retraite de l’hiver
au cloître bruissant de prière
as-tu contemplé l’espérance
où se donne le dernier sens

abeille si chère à son cœur
seule immobile sur la fleur
pourquoi es-tu venue si tard
réconforter son désespoir

qu’importe que certainement
tu ne sois pas pour ton amant
celle que son haleine pure
dégourdissait dans la froidure

tu es toi et tu es de celles
dont la très vieille ritournelle
enchante chaque année des fleurs
donnant des enfants à son cœur

27 avril 2009
En sa peur du temps, l’humain premier vit de son passé. Ne le blâme pas ; en ta sollicitude, souhaite-lui de vivre le bonheur du temps qui marche à l’infini.
A son arrivée à Jérusalem, le rêve de l’immigrant rejoignant sa terre promise se fissure à l’appel des muezzins et des cloches. La pureté juive espérée est absente. Alors ? « Si vous ne chassez pas les habitants du pays de devant vous, ceux que vous laisserez seront du sable dans vos yeux et des épines dans vos flancs » (Nombres XXXIII, 55). C’est pour quand, Monsieur Avigdor Liebermann ? Le nettoyage ethnique est un rêve atavique, un rêve que l’on rêve de réaliser malgré la honte que l’on peut en éprouver. Alors revient la force des événements fondateurs sacralisés malgré leur horreur. On défend « l’extermination des peuples cananéens » au nom de leur irrémédiable perversité, de leur « mal consommé », de « l’idée même de civilisations perverties et irréparables, contaminant ceux qui leur pardonnent, devant disparaître pour qu’une nouvelle humanité commence ». Qu’un Emmanuel Lévinas puisse à la fois exprimer son horreur devant cette horreur et en faire la condition d’apparition d’une « école de douceur » relève d’une rhétorique aussi habile qu’intolérable au vu de ce qui se prépare et s’accomplit aujourd’hui en Israël (Difficile Liberté, p. 196). Mais si Lévinas lui-même a pu penser ainsi, comment s’étonner que la majorité des juifs de France soient aujourd’hui des inconditionnels de la politique israélienne (réveillant l’antisémitisme de l’extrême droite, éveillant celui de l’extrême gauche, risquant de contaminer tout l’éventail des opinions politiques).

le lilas dans la fleur de l’âge
se plaindrait-il pathétique
s’il savait que la dynamique
de ses molécules en marche
prépare le déluge le carnage

il sent bien qu’ici ou ailleurs
est prête à l’accueillir une arche
pour que du pire le meilleur
surgisse en son bel avenir
lorsque bientôt viendra sa dernière heure

lorsqu’elles auront fait leur âge
les molécules aux sourires
d’autres aventures mystiques
prêteront leur force éternelle
en l’infini à jamais qui l’appelle

Aimer n’est pas le moteur immobile d’Aristote, Elle est l’élan d’amour éternel de Yeshoua. Elle est musique et non pas mosaïque. Dommage qu’à vouloir garder son chant on l’immobilise sur une partition.
28 avril 2009
Les Essais de Montaigne ne sont pas une auberge espagnole mais une caverne d’Ali Baba. Pas besoin d’y amener ses vivres ; il suffit à chacun d’y choisir les trésors qui lui tirent l’oeil. On le voit à lire leurs lecteurs, on connaît leurs pensées en ce qu’ils en retiennent.
Si l’on veut admettre avec Montaigne qu’un certain nombre de penseurs de l’antiquité, et parmi les plus prestigieux, ne se sont livrés à la spéculation philosophique que pour exercer et délier leur intelligence, ou même pour simplement se divertir, on peut aussi reconnaître qu’ils ont été étudiés, adoptés ou contestés comme d’authentiques quêteurs du Réel. En quoi peuvent-ils alors nous aider dans nos propres tâtonnements ?
On peut se répandre en conjectures sur ce qui plus ou moins consciemment a causé les considérations de Hume sur la causalité. Il nous a au moins permis de comprendre qu’en elle-même elle nous échappe ; tout comme nous échappe la vie, ainsi que l’a montré Claude Bernard * ; tout comme nous échappe la matière, ainsi que l’on remarqué les physiciens des particules. Mais l’inexpliqué, l’inexplicable par la simple recherche scientifique ne peut être qualifié d’inexistant. Croire à l’acausalité de certains phénomènes, c’est se fermer le chemin de leur exploration. Pire, c’est se suicider intellectuellement en se jetant dans le grand trou de l’irrationalité.
* « Nous ne pouvons connaître la nature intime des phénomènes de la vie… Nous n’avons affaire qu’à la matière et non aux causes premières… Ces causes nous sont inaccessibles. »

la pie qui est venue détruire ton nid
je l’ai bien vue mais que pouvais-je faire
c’est ainsi tu le sais que va la vie
il faut pour pouvoir parler faire taire

tu sauras j’en suis sûr tout reconstruire
en toi aussi la vie est un élan
qui jamais ne renonce à chanter à se dire
pour que l’autre à son tour rejoigne les amants

Face à un texte obscur, on peut, on doit sans doute se demander si la main qui l’a écrit était maladroite, cherchait à ébaubir les âmes simples, tentait de (se) dire des choses pressenties en leur obscurité, exposait des questions qu’on est (encore) incapable d’aborder…
29 avril 2009
Montaigne nous permet de connaître mille pensées des Grecs et des Latins antiques en nous donnant de comprendre son suspens de jugement en mille choses. Et n’a-t-il pas choisi ces pensées parce que c’était lui, comme je choisis parmi les siennes parce que c’est moi ?
Il nous donne aussi de réaliser la force de l’opinion sur les individus d’une société, et pourquoi il faut si longtemps pour que ses mythes se dissipent. Leur mise en perspective historique se compte en siècles. Ils sont toujours là qui nous mènent. Les Allemands des années trente se seraient-ils massivement laissé embrigader par une poignée de Nazis s’ils avaient reçu une éducation philosophique, une capacité de douter, de penser contre, de se passionner pour le Réel, de cheminer dans la vérité vers la vérité ?
Vacciner les jeunes contre la communication devrait être l’une des tâches prioritaires des éducateurs. La liberté de penser est à ce prix, et avec elle l’égalité et la fraternité universelles.
Une nation où chaque individu vivrait la liberté dernière serait-elle gouvernable ? Non bien sûr, mais elle s’inventerait un anarchisme tendre et respectueux de chacun pour tous. Impossible utopie dans un univers indéterminé en ses individualités, idéal dont la réalisation se compte en millénaires.

l’un presque près de l’autre recroquevillés
face à l’aube patients ils attendent espèrent
la chaleur lentement que le soleil opère
en sa douce magie sur la terre éveillée

pensent-ils l’un à l’autre en cette obscurité
de leur chair âme où brille un peu au matin clair
l’œil accueillant l’espace en la forme que l’air
à leurs formes jumelles dit de leur parenté

attentif tu verras l’envol l’un après l’autre
selon l’imprévisible de la liberté
et le chemin nouveau où conjuguant le nôtre

et le toi dans le moi aux chaînes que la haine
à l’amour trame va vers son immensité
sans fin cette arabesque où la vie nous emmène

Les philosophes écrivains sont les plus redoutables : l’enchantement de leur style enfante des disciples enthousiastes de leurs idées.
30 avril 2009
La quête d’Aimer ne peut être qu’interminable, la quête de l’infini infinie. Mais l’être infini ne peut être que présent à tout être fini. C’est en l’infini que se poursuit la quête de l’infini. C’est en Aimer que nous cherchons Aimer à jamais, c’est en l’Autre que sans fin nous aimons les autres. (Telle est la chasse de la vérité, la quête du Graal inachevée à jamais). L’amour des consciences qui cherchent l’amour les nourrit.
(Faire) croire que l’Eternel est inconnaissable, c’est évidemment l’enfermer dans l’inconnu. Cela vaut-il mieux que de l’enfermer dans cette image fausse que les religions imposent à l’humanité et que les meilleures consciences ne peuvent que repousser avec violence, vomir avec dégoût par fidélité à celle qui rayonne au plus intime de leur intimité ?

étonne-toi en ton ivresse
de ce lézard
dont l’art
de la vie millénaire donne tant de joliesse

Aime, et crois ce que tu veux. Mais à force d’aimer de l’amour dont Aimer aime, tu finiras par ne plus croire à quelque religion que ce soit. Leurs mythes ne sont que des échafaudages, provisoires. Si tu veux tenter de les évaluer, le meilleur critère n’est pas leur doctrine mais l’action qu’elles promeuvent. Promeuvent-elles le sens et le goût de l’autre, Aimer ?
Aimer est accessible à toute conscience. Encore faut-il sans cesse « écouter aux portes du silence » dans la certitude qu’Aimer est là vivant qui donne son esprit force d’aimer.
Simplicité de l’évidence d’Aimer : vouloir et faire le bien à tous, se réjouir en tous. La force du désir de justice pour tous dans la véhémence de l’indignation face à l’injustice naît de cette évidence. Cette évidence est le fondement de l’inhérence de l’égalité et de la liberté à la fraternité universelle. (Malheureux ceux et celles qui opposent la liberté et l’égalité alors qu’elles ne peuvent vivre authentiquement que l’une par l’autre).


1er mai 2009

Quelle que soit l’excellence de sa foi, lorsqu’une religion se trouve un prétexte pour dominer et posséder, elle se réprouve.
Les philosophies ne valent que par l’agir auquel elles invitent. Les philosophes antiques, grecs, latins, chinois, indiens, perses… le savaient. La philosophie était pour eux inséparable de la vie. C’était une sagesse, une quête de sagesse.
L’indignation contre toute injustice est-elle le premier signe qu’une conscience accueille Aimer ?
« Seigneur, tout vous appartient… » C’est ce que l’Eglise me faisait chanter dans ma jeunesse. Aimer n’est ni seigneur ni propriétaire. Elle est Dame Pauvreté, et son bonheur n’est pas d’avoir mais de faire don de son être.
Aimer méprise les richesses, non les riches. Ainsi pensent et agissent les consciences qui L’accueillent. Elles aiment les riches en leur souhaitant d’en venir, eux aussi, à mépriser les richesses, à renoncer à l’avoir pour recevoir l’être et en vivre.
L’humain premier ne méprise pas les richesses. Il désire les accaparer. S’il les possède, son désir de liberté est de posséder et dominer toujours davantage, de maintenir et accroître sa possession et sa domination. S’il ne les possède pas, son désir d’égalité est une envie de posséder et dominer en prenant la place des possédants dominants. Le monde de l’humain premier est celui du « ôte-toi de là que je m’y mette » et du « j’y suis j’y reste ».
On sait bien, surtout depuis Marx, que la religion peut servir à plonger les croyants dominés et possédés dans l’hébétude de la résignation et de l’acceptation. Aimer libère de cet opium comme de l’envie et de la rapacité. Le combat qu’Elle mène dans le monde de l’humain premier est celui de la justice. Cela paraît La ranger dans le camp des possédés dominés, mais Elle veut le bien de tous et le propose à tous.

de quel souffle discret soupire cette porte
dans la maison cloîtrée sur le silence
qui trouve en lui d’entrer et de sortir en sorte
que par elle on en fasse libre connaissance

car jamais le silence n’impose sa présence
mais qui lui fait toujours plus grande place
le découvre habité de dix mille cohortes
qui vivent d’inspirer et pour l’autre s’effacent

2 mai 2009
La justice, la dikaïosunè dont parle le grec biblique, déborde le concept de justice sociale élaboré par l’Occident moderne ; mais elle l’inclut. Et elle est liée à des concepts auxquels nous ne la jugeons pas d’emblée apparentée. Pour exprimer ce genre de liaison qui lui est propre, la pensée hébraïque a créé une forme littéraire, celle des versets doubles dont la forme familière au lecteur de la Bible invite à l’association des concepts. (On les trouve en abondance dans les livres sapientiaux). La justice que demande Yeshoua à la suite des prophètes d’Israël n’est pas séparée de la compassion. Ainsi le prophète déplore-t-il le déclin moral de son peuple : « Le juste périt et personne ne s’en soucie, l’homme de compassion disparaît et personne n’y fait attention » (Isaïe LVII, 1). Lorsque Yeshoua dit à ceux qui l’écoutent que si leur justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens ils n’entreront pas dans le Royaume, il faut comprendre que cette justice rassemble l’entièreté de l’agir moral. Parmi les béatitudes, on trouve le « bienheureux les pauvres » et le « malheureux les riches » (Luc VI, 20, 24), mais aussi le « bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice », immédiatement suivi du « bienheureux les miséricordieux » (Matthieu V, 6s). La justice comprend tout ce qui est nécessaire à une juste relation entre les humains. Le juste est l’humain conforme à l’idéal humain. On comprend pourquoi Yeshoua a été qualifié de juste (Luc XXIII, 47 ; Actes VII, 52).
Cette justesse de la relation entre les êtres concerne tous les êtres. Si la justice est liée à la compassion, la compassion est elle-même inséparable de la connaissance de l’Eternel. Le prophète le dit aussi en la formule double familière : « Je désire la miséricorde et non le sacrifice, la connaissance de l’Eternel plutôt que l’offrande rituelle » (Osée VI, 6). On comprend que cette connaissance n’est pas intellectuelle. C’est le partage d’une intimité. La connaissance biblique est même celle de l’intimité charnelle (Genèse IV, 1), la plus forte littéralement et symboliquement. Connaître Aimer, c’est aimer. Jean insiste sur cette évidence : « Celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour » (I Jean IV, 8). Entrer dans l’intimité d’Aimer, c’est le rencontrer au plus intime de l’intime de soi-même, en l’être de son être. Aimer l’autre comme autre c’est participer à l’agir d’Aimer et à son être même en la réalité dernière de notre être. (Cette justice justesse est cette vérité qui nous fait accéder à notre liberté ultime, s’il est vrai qu’être libre c’est pouvoir agir en accord avec son être). Le partage de l’intimité d’Aimer accomplit le désir de Yeshoua : « Qu’ils soient tous un comme toi, père, tu es en moi et que je suis en toi » (Jean XVII, 21). Il se manifeste dans la juste observance de cet unique commandement de l’amour qui n’est plus un commandement mais la grâce du don accueilli. Il ne peut tolérer l’injustice.

comme libre cette hirondelle
dans le bonheur
de l’heure
accorde tes ailes à l’élan de ton âme en plein ciel

3 mai 2009
la bête que l’on lâche libre
sans son licol
si folle
s’élance dans le pré que l’âme qui la suit avec elle s’enivre

La forme des versets des livres sapientiaux exprime une pensée où chaque concept prend sens en relation avec un autre en s’y opposant, en y participant ou en le nuançant de cent façons. Le croyant comme l’incroyant peuvent y trouver à élargir leur propre pensée. Il ne s’agit pas de devenir « spirituellement des Sémites » puisque l’Esprit n’appartient à aucune culture, mais de s’ouvrir à l’autre et de vivre cette altérité (ce qui est l’œuvre de l’Esprit pour la même raison).
« Le coléreux provoque la dispute
Le patient apaise la querelle » (Proverbes XV, 18)
« Les paroles aimables sont un gâteau de miel
Douceur pour l’âme et santé pour les os » (Proverbes XVI, 24)
« Le cœur humain prépare son chemin
Mais l’Eternel dirige ses pas » (Proverbes XVI, 9)
« Mon fils écoute l’instruction de ton père
Et n’abandonne pas la loi de ta mère » (Proverbes I, 8)
Yann Arthus –Bertrand convoque dix mille visages des quatre coins du monde. Cela change-t-il notre regard sur ceux que nous côtoyons en allant voir son exposition ?
Il existe bien des façons de comprendre et d’expliquer la fraternité. Ici elle est inséparable de la liberté et de l’égalité. Les trois concepts sont pensés ensemble. La fraternité est la médiatrice de la liberté et de l’égalité, leur conciliation, leur équilibre, l’esprit de leur condition réciproque ; elle en est aussi le fruit. Et les trois ne peuvent se comprendre que dans la dynamique de l’évolution de l’humain premier vers l’humain dernier pour l’individu comme pour l’espèce, dans les oppositions de la liberté et de l’égalité qu’Aimer appelle à réduire d’année en année et de millénaire en millénaire, avec les stagnations, les reculs que la liberté impose, que l’égalité déplore, que la fraternité combat.
Ces gens qui disent croire à l’évolution et qui vivent en fixistes incapables de comprendre que l’élan du temps la poursuit en leur personne et dans l’ensemble des humains.
4 mai 2009
Lorsque Alain disait qu’« une idée vraie devient fausse si l’on s’en contente », pensait-il comme un Sémite pour qui une idée n’est vraie qu’en relation à d’autres ? Pensait-il aussi que la pensée devient, qu’elle ne peut rester vraie qu’en harmonie avec l’élan du temps ?
Lorsque Lévinas disait que « l’ordre éthique est notre seul accès au divin », rejoignait-il le « Aime, et crois ce que tu veux » ? Jugeait-il que l’on connaît Aimer en aimant plutôt qu’en pensant ?
La fraternité est relationnelle, entre les personnes mais aussi entre les peuples, les cultures, les institutions, les valeurs, les pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire), entre les diverses disciplines de la connaissance du Réel (où on l’appelle transdisciplinarité)… C’est une éthique, et c’est aussi une heuristique, une approche des êtres et de l’être conforme à l’être.
Une éthique de l’altérité se fonde sur une ontologie de l’autre. Ce n’est pas une obéissance à une loi, fût-elle choisie par le libre-arbitre d’une conscience créatrice de valeurs. Elle ne se justifie que parce qu’elle exprime la réalité ultime de l’être qui la vit. Elle est sa vérité, sa manifestation, son apparaître (on dirait en langage biblique sa gloire, sa kavod, sa doxa). Dans une théologie d’Aimer pour qui l’autre est l’expression de soi, une éthique de l’altérité est cet amour de l’autre comme autre par lequel la conscience, reconnaissant son être, s’accomplit.

le genêt agite ses fleurs
et sa jeunesse
s’émeut aux souffles du printemps
ou n’est-ce
que son espoir en toi qui pleure
avec lui du bonheur du temps

le ramier roucoule à sa belle
est-ce désir
à leurs aïeux leur descendance
d’unir
ou de chanter la ritournelle
plaintive où elle perd le sens

l’anneau d’or à ce doigt qui brille
et se détache
sur la pâle chair qui lui dit
sa tâche
est-il plus fort que la résille
de la famille en son souci

est-ce les dix mille visages
en la réplique
plus que semblable différente
unique
de chacun que cherche le sage
en quête à jamais qui le hantent

5 mai 2009
Parce que l’être échappe à notre intelligence, nous ne savons pas ce qu’est la causalité. Mais la nier en raison de notre incapacité à prouver son existence alors même qu’elle a l’évidence d’un principe rationnel, c’est nier l’être même, y compris le nôtre. Vision du monde absurde où le raisonnement déraisonne puisque aucune démonstration n’y est valide. A scier la branche sur laquelle on est assis…
La nature humaine ne va pas de soi, et on ne peut fonder sur elle une éthique sans préciser ce qu’elle est, voire, depuis l’existentialisme, sans établir son existence. On peut admettre que dans le processus de l’évolution la nature humaine a évolué, évolue et évoluera, et qu’en participant à l’élan qui l’emmène chaque être humain est appelé à évoluer. On a pu parler de passage de la nature à la surnature, de l’homme au surhomme, de l’humain au transhumain, de la loi à la grâce, de la chair à l’esprit… vers la divinisation au sens des Pères de l’Eglise.
On peut soutenir que la nature humaine vers laquelle une conscience est invitée à marcher est en un sens présente depuis l’origine puisqu’elle est divine : c’est celle de l’être, de la nature de l’être de l’être, qui est Aimer, relation de don à l’autre. Mais cette réalité de l’être, et de l’être humain qui en participe, est une réalité qu’on ne finit pas de mettre au jour, une réalité en dévoilement progressif où action et réflexion s’entretiennent : à découvrir l’excellence de l’altérité on s’y efforce davantage, et à s’y efforcer on en découvre mieux l’excellence. « Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse XVII, 1).
Un poème écrit est une partition. Il faut le déchiffrer et le jouer pour le connaître, entrer dans son intimité.

mère des hirondelles
qui leur a façonné les ailes
à la mesure de l’effort
que doivent déployer leurs corps
ivres pour en toi vivre

toi depuis si longtemps
qui emmène la vie l’élan
du feu moteur de la matière
je sens monter une prière
de louange à ton ange

en toutes les entrailles
ton souffle qui porte où qu’elles aillent
allume le foyer l’anime
au plus secret de cet infime
présence de l’immense

qui remplit l’éternel
espace qu’à jamais les ailes
de l’esprit enivré d’amour
en sa quête infini parcourent
enlacent de leur grâce

6 mai 2009
Dire ici qu’Aimer aime les chevaux, ce n’est pas en faire un amateur de chevaux. Un cheval ne lui apporte rien, sinon de se réjouir de son existence et de vouloir pour lui une belle vie de cheval, d’exercer sa sollicitude et de goûter la béatitude qui s’ensuit. Mais la réalisation de ce souhait est liée au jeu mal connu du déterminisme et de l’indéterminisme qui régit le réel tel qu’Aimer le veut. La belle vie d’un cheval dépend de son environnement, et de son maître s’il en a un. La question se pose cependant de la possibilité d’une action spécifique d’Aimer sur tel et tel chevaux comme individus. L’expérience des consciences humaines dans la prière (que l’athée considère évidemment comme illusoire) donne à penser qu’Aimer, dans les limites de la détermination, que nous connaissons mal, apporte son concours aux actions de ces consciences à la mesure de leur relation d’amour avec l’autre.
Un humain qui se laisse inspirer par l’esprit d’Aimer a des pensées et des actes capables, dans le cadre de la détermination et de l’indétermination du monde, de faire du bien aux autres et de leur éviter du mal. L’inspiration vient à celles et ceux qui se donnent le temps d’« écouter aux portes du silence ».
Vendetta. La justice des tribunaux et du droit est celle de l’humain en marche. Née de la colère et de l’indignation face à l’injustice, elle relaye la violence de la vengeance en la sublimant. Dracon a supprimé la vendetta du droit athénien au VI° siècle avant notre ère, et elle a peu à peu disparu des législations des peuples aux quatre coins du monde. Mais elle restait courante dans les moeurs au XIX° siècle, et elle resurgit encore épisodiquement dans des sociétés qualifiées d’archaïques, des gangs mafieux ou des bandes de jeunes désocialisés. L’humain dernier se dégage progressivement de l’humain premier. Pour ce qui est du pardon comme sagesse personnelle et sociale, il n’apparaît que lentement, mais il est au cœur de l’Être d’Aimer. Sa manifestation, sa «gloire », est celle de la vérité.

aux rendez-vous du grand espace
cette cavale
avale
l’âme immense des herbes où susurre l’élan de sa face

lorsqu’elle seule s’aventure
sa silhouette
au faîte
de la colline laisse entendre le vide en l’ultime clôture

et l’ombre de son souvenir
lorsqu’il murmure
obscur
aux entrailles défaille où le voile enfin de déchire

7 mai 2009
On peut toujours rêver que s’il existe une vie de l’esprit lorsque la chair périt, ce soit celle de la pleine liberté et de l’égalité parfaite dans la fraternité universelle, cette vie éternelle qu’annonçait, décrivait et préparait Yeshoua.
Quelle que soit l’interprétation qu’on en propose, la justice sociale est encore loin de manifester l’égalité radicale des humains dans l’agapè. Peu de consciences semblent avoir la notion de cette justesse des relations qui constitue l’horizon de l’humain dernier.
La dynamique de l’humain premier est en grande partie régie par le désir de posséder et dominer. Cette altérité négative fonde l’activité économique et la recherche technique qui la maximise. Qu’on l’appelle concurrence ou émulation, la lutte entre individus et entre groupes est le moteur principal des sciences et le moteur auxiliaire des arts, où l’ambition de se faire un nom, de gagner une palme ou un prix pousse à la production des œuvres, parfois davantage que le désir de créer pour créer. Et puis, d’abord, quels que soient nos talents, il faut vivre et survivre, assurer notre subsistance et celle des nôtres. L’altruisme est un supplément, un rêve que l’on sait ne pouvoir totalement nous absorber alors même qu’on le sent être le meilleur de nous-mêmes.
Aimer a le même respect et la même tendresse, la même sollicitude pour le financier et le savetier, le PDG, intègre ou non, et le SDF, honnête ou pas.

ce lac où le courlis appelle
est l’assurance
la chance
que se découvre l’air où l’infinie présence se révèle

ce chant de l’oiseau solitaire
donne au silence
le sens
de cette vie muette où l’un à l’autre s’offre en son mystère

se peut-il qu’il nous y emmène
et que la danse
immense
de l’impossible transparence y soit notre dernière cène

8 mai 2009
Donner au zéro une valeur de nombre, c’est donner de l’existence au néant. A entendre certains mathématiciens, on comprend qu’on puisse croire que Dieu ait pu créer de l’être ex nihilo. L’imagination de la toute-puissance révèle la toute-puissance de l’imagination. L’intimité d’Aimer libère des illusions. Reste à s’interroger sur le raisonnement mathématique qui permet de faire scientifiquement avaler la valeur positive du zéro.
La marche vers l’humain dernier est une marche vers l’horizon de l’égalité démocratique. Elle connaît des phases de progression, de stagnation et de régression. Elle est entre les mains des consciences dans la succession des générations, dans la force de celles qui y reconnaissent l’objet de leur désir essentiel comme dans la faiblesse de celles qui l’ignorent. Lorsqu’une société voit s’accroître des inégalités telles que l’enrichissement des riches par l’appauvrissement des pauvres, les consciences éveillées à leur désir essentiel s’engagent dans le renouvellement, la rénovation, la réinvention de la démocratie.
Âme-corps. Le problème demeure. Le cerveau est-il capable de transmuer la matière en énergie psychique comme de recevoir cette énergie ? Et quelle continuité concevoir entre la chair âme-corps et l’esprit dans un réel unique ? La conservation de l’énergie matérielle en ses transformations (chaleur, mouvement et les quatre forces physiques fondamentales) est-elle régie par l’esprit ? En quoi cela concerne-t-il les consciences passionnées d’Aimer ?

écoute douce qui stridule
cette voix faite pour la nuit
écoute tendre que stimule
cette voix le fond de l’ennui

lorsque sa mélodie s’élance
au clair-obscur de la raison
entends l’invite du silence
où médite notre oraison

et lorsque vient l’heure profonde
où la mer ténébreuse étale
plonge au grand silence des ondes
à qui ton silence s’égale

qu’alors les dix mille s’animent
d’une même stridulation
où la belle nuit unanime
chante avec l’unique grillon

9 mai 2009
Ta dignité, c’est la mienne. Si je t’insultais, tu le regretterais pour moi.
Parce qu’on ne peut pas plus concevoir l’infini que le néant, on se décide irrationnellement pour l’un ou pour l’autre en fonction de son imaginaire inconscient. L’intelligence naïve peut-elle cependant récuser l’infini de l’espace et ne pas refuser l’idée d’un néant au-delà de l’espace de notre univers ? Peut-elle nier l’éternité et ne pas rejeter l’idée d’un néant qui aurait « existé » avant le début de notre univers et qui « existerait » après qu’il aura cessé d’être ? L’autorité scientifique ne peut rien là contre.
Démocratie. Qui accepte sans rechigner de partager le pouvoir ? Quelle différence entre ceux qui veulent imposer des réformes sans en discuter avec ceux qu’elles concernent et ceux qu’elles concernent quand ils refusent d’en discuter entre eux et d’accepter les décisions prises à la majorité ? La démocratie est l’acceptation progressive de l’autre comme autre. C’est un cheminement. Il s’y mêle au départ plus de refus de la domination de l’autre que de volonté d’égalité pour l’autre. « L’autre comme soi-même » prend ensuite le relais, avant que naisse la découverte de l’autre sans soi-même de la vie éternelle.
Si la vérité dernière de l’humain dont Yeshoua a dit qu’il était venu en témoigner (Jean XVIII, 37) est la vie éternelle d’Aimer, on conçoit qu’elle dérange l’humain premier puisqu’elle le vide de lui-même au vide de l’Anonyme qui ne vit que pour l’autre. Mais cette vérité est un lent dévoilement, celui du cheminement où chacun marche à son rythme.

ce vieux rose éclatant
ta folle chevelure
attise le regard de la verdure
au jardin des amants

tes éclatantes dents
rebelle des bordures
face à l’assaut des dents d’acier rassure
dans l’horizon du vent

aristocrate tamaris
et démocrate ortie
par les allées et les chemins

multipliez incessamment
l’ouverture des champs
et la clôture des jardins

10 mai 2009
Montaigne : « Toute personne d’honneur choisit de perdre plutôt son honneur que sa conscience » (Essais, Livre second, chap. XVI, De la gloire). Dans la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier, la culture de l’honneur (caractéristique des shame cultures) précède-t-elle nécessairement la culture de la conscience (caractéristique des guilt cultures) ? Si l’observation des peuples depuis l’antiquité montre que le regard d’autrui sur soi semble bien avoir d’abord compté davantage que le regard de soi sur soi, on voit aussi que ces deux regards ne cessent aujourd’hui encore de se mêler dans l’itinéraire éthique des personnes et dans le cheminement moral des sociétés. Montaigne montre la charnière qui fait passer de l’une à l’autre culture, ce moment où l’honneur devient conscience et où la conscience supplante l’honneur, où le regard sur soi se libère du regard de l’autre. Il demeure que la honte et l’honneur (le regard de l’autre comme force de répulsion et d’attraction) continuent de constituer un moteur puissant de progrès pour nos sociétés comme pour nos individualités. Montaigne disserte longuement sur les méfaits et les bienfaits de la vertu pratiquée en vue de la gloire ; il ne néglige pas non plus de glorifier la vertu pour la vertu, citant Cicéron : « Le fruit d’un service, c’est le service même »* et Sénèque : « La récompense d’une bonne action, c’est d’avoir bien agi »**. (Cela donnera dix-huit siècles plus tard chez Spinoza : « La récompense de la vertu c’est la vertu »).
Yeshoua a proposé une éthique de la conscience, un agir sous le seul regard de l’Eternel, « qui voit dans le secret » (Matthieu VI, 4). On pourrait dire que Cicéron l’avait précédé en écrivant : « Qu’ils se souviennent qu’ils ont Dieu pour témoin, c’est-à-dire, à mon sens, leur propre conscience »***. Mais on comprend que Yeshoua va plus loin lorsqu’il insiste : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu VI, 3). Avec Aimer, il ne s’agit même plus de satisfaire sa conscience. L’idéal est de ne rechercher ni fruit ni récompense, fût-elle celle d’une bonne conscience, mais de se soucier de l’autre. Cette sollicitude est certes la béatitude ; cependant la béatitude n’est pas son but mais son surcroît.
*De Finibus cité au chapitre XVI des Essais, De la gloire.
**Epitre 81, ibidem.
***De Officiis, livre III, chap. X, idem.

la rouille gagne le lilas
en cette harmonie floue
sans règle ni compas
où le regard s’attarde et joue

libre chaque fleur à son tour
choisit de se faner
à son rythme d’amour
de courir ou bien de flâner

mais toutes ensemble disposent
la symphonie des tons
où s’effacent les roses
avec la grâce du pardon

et les rouilles aussi peu à peu
sauront bien disparaître
après avoir joué le jeu
sur la scène de l’être

11 mai 2009
On serait malvenu de faire de l’auteur des Essais un précurseur du rationalisme. Son scepticisme, son « que sais-je ? », s’étend à toutes les formes de connaissance, celles des sens, celles des théologies et des philosophies, mais aussi celles des sciences et jusqu’à celles de la raison. Ainsi, « ce sont choses qui me choquent souvent ; et m’a-t-on dit qu’en la Géométrie (qui pense avoir gagné le haut point de certitude parmi les sciences) il se trouve des démonstrations inévitables, subvertissant la vérité de l’expérience… et les Pyrrhoniens ne se servent de leurs arguments et de leur raison que pour ruiner l’apparence de l’expérience ; et est merveille jusques où la souplesse de notre raison les a suivis à ce dessein de combattre l’évidence des effets »*. Et ainsi est-il conduit face à « cette infinie confusion d’opinions » à une sorte de fidéisme : « les choses qui viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion ; seules, marque de vérité ».**
*Essais, Livre second, chap. XII. Gallimard folio classique 1965, p. 310.
** op. cit., p. 300.
Est-il si sûr que l’humain se distingue des autres vivants par la conscience de la mortalité ? Les bêtes savent-elles qu’elles vont mourir ? Est-il possible de le savoir ? Leurs émotions de peur face au danger en sont-elles le signe ? Les bêtes sentent tant de choses. Mais notre conscience est plus forte, réflexive ; et cela nous permet d’exalter nos sentiments, pour le meilleur et pour le pire. La mort pour nous peut devenir une terreur et l’amour une fureur. Le besoin peut se pervertir en désir insatiable… Le sentiment du bien peut s’affiner en conscience du bien. Il faut surtout comprendre qu’il existe des degrés de conscience, et que l’humain comme personne et comme espèce est appelé à une conscience toujours plus vive et toujours plus vaste.

ces formes dans le ciel qui ne ressemblent
à rien créations pures où se devine
souvent et même parfois s’accomplit
une harmonie fugace

quelle correspondance peut secrète
communiquer aux doigts ou à la plume
les mots qui sauront dire ce dont l’oeil
ex ta si é s’anime

écrire à l’autre inconnu de l’espace
et du temps à venir ce qu’à son tour
il pourra contempler et raconter
des merveilleux nuages

12 mai 2009
« Habitez en moi et moi en vous… Je suis la vigne et vous les sarments » (Jean XV, 4s). Comme pour tous les « je suis… » de Yeshoua, il faut chercher le sens de la copule, du verbe être explicite ou implicite en son éventail de significations, des plus littérales au plus figurées. Il faut comprendre qu’ici comme ailleurs qu’il parle en mashal, et que cela ne concerne pas seulement l’image évidente de la vigne. La nécessité d’être lié à Yeshoua pour porter du fruit, de vivre en lui et lui en nous, c’est celle de vivre de l’amour pour vivre de la vie éternelle, nécessité que l’on sait tautologique lorsqu’on a compris que la vie éternelle c’est l’amour (que Dieu n’est pas dieu mais Aimer). La suite du mashal de la vigne le montre bien : il s’agit de vivre l’intimité de l’amour (Jean XV, 9s, 12s, 17). L’erreur chrétienne est de croire que le lien d’amour serait celui qui attacherait le chrétien à la personne du Christ. Aucune personne ne peut en sauver une autre puisque personne ne peut aimer à la place d’un autre. Mais il faut aussi comprendre qu’aimer comme Aimer aime ne peut se faire que par participation à son altérité positive : une conscience finie ne peut échapper à elle-même, c’est-à-dire au non-amour de l’autre, que par l’autre.
L’attachement des chrétiens à la personne du Christ est celui d’un mythe d’une grande force de réconfort et d’exemplarité ; mais il doit finalement laisser la place à l’universalité de l’égalité fraternelle des personnes. Telle est la vérité de l’être, son expression, sa « gloire », où peuvent s’accorder les consciences de toute religion, de toute idéologie, de toute culture…
Au bout d’Aimer, en espérance, il n’y a plus ni Grec ni Juif, ni Occidental ni Oriental, comme il n’y a plus ni judéo-chrétien ni musulman, ni hindouiste ni bouddhiste…ni animiste ni athée… Mais l’humain dernier sait qu’Aimer fait droit au cheminement de l’humain premier, et qu’avant de se savoir et d’être citoyen des univers, il faut se savoir et être citoyen d’un pays, et puis d’une communauté de pays. Il faut bien naître en quelque temps en quelque lieu, dans une terre, une culture, une religion, une tradition, une histoire…

éteins ces images
éteins ces paroles
éteins cette musique qui te viole

allume le vent
allume la nuit
allume le murmure de la pluie

la trinité te parle
la trinité se dit
la trinité se donne en harmonie

éprouve le coeur
éprouve le sens
éprouve la présence du silence

Il y a des laïcs si fervents que leur laïcité est une religion.
13 mai 2009
L’idée d’élection, celle d’un peuple comme celle d’une personne, est logiquement inégalitaire. On peut comprendre que le judéo-christianisme et ceux qu’il inspire ne peuvent accepter l’idée d’une égalité ontologique. Dans l’intuition de Yeshoua cependant, l’être de l’être lie indissociablement la liberté et l’égalité dans la fraternité universelle des personnes. Chaque personne est accordée en vérité à son être lorsqu’elle traite avec toute autre dans la liberté et l’égalité ; elle n’est une personne authentique que dans cette attitude.
La mutation du besoin en désir insatiable signale le passage de l’animalité à l’humanité. L’infini fait ainsi son entrée sensible dans l’humain avant de devenir objet d’intuition et de réflexion pour la conscience. Le désir se fait quête. Il reste cependant à en découvrir l’objet, à comprendre que rien de matériel ne peut combler le désir infini de l’humanité, ni comme individu ni comme espèce. (La crise écologique dont l’humanité prend peu à peu collectivement conscience pourrait l’inciter à le saisir).
Il est maladroit de faire dire à Dieu comme le fait Pascal à la suite de Saint Bernard : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé. » L’humain cherche ce qu’il n’a pas encore identifié. Le désir infini l’entraîne, mais il ne comprend pas d’emblée nécessairement la nature infinie de l’objet de ce désir ni quel est cet objet.
D’où vient que certaines consciences découvrent le sens du désir infini et d’autres pas ? Pourquoi de grandes intelligences, on peut penser aux maîtres de l’absurde tels que Camus ou Cioran, n’ont-elles pas accédé au sens ? Est-ce à cause de la fausse image de Dieu que leur proposait le judéo-christianisme et à l’incapacité à résorber le scandale du mal que cette image inclut par inhérence ?

quelques duvets éparpillés
quelques plumules dispersées
brunes légèretés sur l’herbe

quel rapace est passé par là
quelle jonction des aléas
a uni le tendre et l’acerbe

mais il faut bien que chacun vive
mais il faut bien que chacun meure
pour que l’autre vive à son tour

nul ne sait quand surviendra l’heure
nul ne sait quand définitive
la mort remplacera l’amour

malheureuse à qui la tendresse
malheureux de qui la tristesse
ne trouvent pas enfin l’issue

heureuse qui tient l’assurance
heureux à qui parvient le sens
de l’autre par l’autre reçus

14 mai 2009
Dieu est mort, vive Aimer ! Il ne s’agit plus d’aimer Dieu mais d’aimer de l’amour dont Aimer aime, l’autre, tout autre sans distinction ni élection. N’est-ce pas une des intuitions de Saint Bernard ? Pour lui la vraie contemplation cistercienne passe par l’amour du prochain, le souci de l’autre. La béatitude d’Aimer est sa sollicitude.
L’amour de deux êtres est mutuelle possession. Il comble la chair-âme de deux individualités en mutuelle appartenance. Il leur apprend le don de l’autre comme soi-même : éros est le chemin d’agapè. Vient un temps dans le cheminement de l’humain où éros assouvi s’épuise et où agapè s’offre à prendre le relais. L’intimité à deux s’ouvre à l’intimité universelle d’Aimer.

A force d’insister sur l’absence de finalité dans le processus d’évolution du vivant, nos scientifiques matérialistes semblent ne plus voir qu’il y a progression dans l’évolution de l’univers, qu’il y a davantage de conscience dans l’humain que dans le primate, dans le primate que dans le dinosaure, etc. parce que ce « davantage » dérange leur philosophie. Ils ne peuvent, à moins d’incohérence, reconnaître que l’esprit est plus manifeste dans la complexité du cerveau humain que dans la simplicité de l’énergie première de notre univers.

Anonymat. Le mal se veut anonyme dans une culture de la honte (lettres et emails anonymes), le bien aussi dans l’altérité positive. On dit que le diable veut faire croire qu’il n’existe pas pour mieux agir ; on dit aussi que l’Eternel est « un dieu caché » (Isaïe XLV, 15). Yeshoua dit qu’on Le rencontre là où « la main gauche ignore ce que fait la main droite… dans le secret » (Matthieu VI, 3s). L’anonymat d’Aimer est celui de l’altérité positive que l’on vit et connaît dans l’intimité de l’amour universel. Les meilleurs croyants le savent ; ils s’oublient et vivent pour les autres. Ainsi ce frère enseignant dans les années 50 qui proposait à ses élèves cette devise : « - Les autres. – D’abord ! ». Ainsi ce jeune séminariste décédé dans l’accident de car de Bourg-Saint-Maurice en 1965 et dont les dernières paroles furent simplement : « Va voir les autres. »

vois entre les visages
ce qu’entre les nuages
le vide représente

écoute entre les bruits
entre les mélodies
ce qui n’est que présence

relis entre les lignes
la blancheur qui désigne
vois tout ce qui s’absente

entre les apparaître
les figures de l’être
écoutes-en le sens

15 mai 2009
La Grammaire de l’assentiment de Newman ne peut-elle pas, ni plus ni moins que l’argument du pari de Pascal, constituer une raison suffisante de croyance ? La connaissance du sens dernier de l’être, qui inclut celui de l’existence humaine, ne se suffit-elle pas de probabilités convergentes en leur force cumulative et unifiante, ou de la cohérence transdisciplinaire des valeurs éthiques, des principes de logique, des données scientifiques, des expériences esthétiques… ? A moins qu’il ne faille dire que c’est l’intuition plus ou moins claire de ce sens dernier de l’être inhérent à l’être lui-même qui se justifie pour la conscience par l’examen des probabilités et des cohérences ? Peut-on dire que le bon sens, le sens de l’inférence présent sans doute en toute conscience de par sa sensibilité au bien, peut suffire à la mener vers l’amour de l’autre ? Comme « il est de nombreuses demeures dans la maison de mon père » (Jean XIV, 2), il est d’innombrables chemins pour s’y conduire. Le doute des intellectuels en est un s’il va jusqu’au bout de lui-même sans jamais renoncer à rencontrer le sens qu’ils pressentent.

NBIC, convergence des sciences nanotechnologiques, biologiques, informatiques et cognitives. L’espoir enthousiaste que cette convergence suscite est un succès de la transdisciplinarité. D’autant plus qu’elle s’y ouvre à la préoccupation éthique et au questionnement philosophique. Reste à savoir si ses tenants seront capables d’altérité positive, d’égalité et de liberté dans la communication, condition de la découverte du réel ultime.

Mythe de l’origine. Rite du pèlerinage au Saint Sépulcre où les bagarres à l’intérieur du saint des saints sont un aimable souvenir des combats sanglants pour le reconquérir sur les « infidèles ». Yeshoua avait pourtant dit qu’en l’esprit on n’adorerait plus ici ou là. Les prophètes avant lui avaient déjà compris que l’esprit de l’Eternel remplit l’univers, et le psalmiste s’était écrié : « Où irais-je loin de ton esprit … ? » (Psaume CXXXIV, 7ss).

non les yeux dans les yeux
mais sang à sang
la tête détournée

ressens ce qui s’émeut
de l’autre à l’autre
lorsque l’amour est né

16 mai 2009
La certitude que nous ressentons de l’unité de l’être nous presse de rechercher la cohérence des concepts qui le représentent et de mettre en œuvre les ressources de la transdisciplinarité pour la mettre au jour.

L’art n’est pas qu’esthétique. Le terme « art religieux » le dit depuis longtemps. Depuis l’irruption du non-art occidental, il n’a même d’ailleurs parfois plus rien à voir avec l’esthétique au sens de « relatif au sentiment du beau ». Il arrive aussi pourtant qu’accusé d’immoralité il se récuse au nom de l’esthétique, ou de l’autonomie. Illusion ? Inconsciente hypocrisie ? Un artiste qui offre ses œuvres au public ne peut se réfugier derrière ses intentions conscientes, ni même ses « bonnes intentions », dont on sait que l’enfer est pavé, ni non plus derrière ses « bons sentiments », avec lesquels on ne fait pas de l’art. L’artiste responsable prend en compte l’effet qu’il produit ou renonce à présenter ses œuvres. Il peut, certes, avoir la volonté de choquer, scandaliser ou épater. Il ne peut en tout cas ignorer la réception que lui font non seulement les critiques avertis ou pervertis mais aussi l’éventail des profanes intéressés par l’art pour cent raisons diverses, y compris celles de snobs soucieux de se croire et de se montrer le nec plus ultra avant-gardiste du goût. (Peut-il même négliger l’attitude d’un groupe d’adolescents promenés parmi les nus innocents d’un musée et plus sexuellement émoustillés qu’esthétiquement émerveillés ?) Il nous faudrait un La Rochefoucauld pour analyser aussi cruellement les motivations cachées de l’artiste qu’il ne l’a fait de celles de l’honnête homme.

sur le ciel de la pureté
une hirondelle vole haut
mais elle ne laisse de trace
de son arabesque inspirée
que dans la mémoire éphémère
où se réjouit l’âme chair

ainsi dis-tu dans la clarté
qu’auprès du vide rien ne vaut
pour faire connaître fugace
en cette absence dessinée
par l’imprévisible de l’air
l’esprit en son souffle précaire

Cioran rougissait-il vraiment d’exister comme il le dit élégamment ou lui suffisait-il de dire qu’il en avait envie pour se fouetter le sang avec celui de ses lecteurs charmés ?
17 mai 2009
Yeshoua a-t-il jamais demandé qu’on aimât Dieu ou qu’on l’aimât, lui, lui qui connaissait si intimement l’Eternel qu’il était un avec Lui ? La Torah disait d’aimer Dieu : « Tu aimeras YHWH ton dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Deutéronome VI, 5). Du temps de Yeshoua elle y avait conjoint l’amour du prochain : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique XIX, 18). Encore ce prochain n’était-il que le compagnon, le coreligionnaire, le semblable. Yeshoua a étendu le prochain au Samaritain, à l’étranger, au dissemblable (Luc X, 29-37).
Aimer ne demande pas qu’on L’aime, mais que l’on participe à son amour pour tout être. Le mashal du Jugement dernier, censé énoncer l’éthique de l’existence selon Aimer, ne mentionne pas Dieu mais les humains, en l’occurrence ceux qui, comme le blessé du mashal du Bon Samaritain, appellent notre compassion : « les affamés, les déguenillés, les malades, les étrangers, les prisonniers » (Matthieu XXV, 35s). Jean, « le disciple que Yeshoua aimait » (Jean XIX, 26), celui qui connaissait Yeshoua le plus intimement, met en garde ceux qui disent aimer Dieu alors qu’ils n’aiment pas leurs frères ; il avertit fermement ses correspondants : « Celui qui dit qu’il aime Dieu alors qu’il déteste son frère est un menteur » (I Jean IV, 20). L’important pour lui n’est pas d’aimer Dieu, mais de le connaître, c’est-à-dire de vivre son intimité qui est d’aimer, non d’être aimé. Il ne s’agit pas d’aimer Dieu mais d’accueillir en soi son amour pour les autres : « En ceci est l’amour : non que nous ayons aimé Dieu, mais qu’il nous a aimés le premier » (I Jean IV, 10).

dans l’exubérance des herbes
sur les bordures
s’assurent
des îlots de silence au plus profus de l’océan du verbe

Dans la fraternité d’Aimer, il n’y a plus « eux » et nous », mais «toi », « toi », « toi »…

18 mai 2009
La frontière entre le compromis et la compromission est floue parce que fluide dans la dynamique du temps où la conscience évolue. Dans sa marche vers l’humain dernier, totalement spirituel, vivant la vie éternelle d’Aimer, l’homo viator, l’humain en route, est censé s’affranchir toujours davantage de ce qui possède et domine (de ce qu’il possède et domine, de ce qui le possède et domine). Et cette marche individuelle est de plus en plus personnelle au sens personnaliste : la conscience a toujours plus le souci de l’autre, de toute l’humanité engagée dans son interminable processus de spiritualisation. Il a fallu un grand nombre de consciences indignées par l’esclavage pour que sa régression s’opère et donne des signes de disparition sur notre planète. La disparition de la peine de mort progresse, celle des discriminations s’ébranle. Nous sommes encore bien loin de celle de la guerre, annoncée çà et là par l’objection de conscience pacifiste. Quant à l’égalité des humains en droit et dignité dans la justice sociale, on peut penser sans pessimisme qu’il lui faudra encore quelques millénaires pour s’établir… Chaque conscience pour elle-même se compromet provisoirement avec les répugnances de l’humain premier en composant avec lui. A chacun son rythme avec l’espoir que l’esprit progresse alors que la chair régresse avant de disparaître. Mais le rythme collectif de l’humanité est aléatoire et incertain en sa dépendance des consciences et de leur liberté.

les corbeaux ivres de tempête
livrent à l’air
légères
les formes les plus folles où s’offre l’infini en fête

On n’a jamais fini d’apprendre à lire ; chez la plupart des lecteurs, cela concerne surtout la poésie. Lire un poème, ce n’est pas chercher à le comprendre ; c’est chercher à le connaître, à entrer dans son intimité. Et cela se fait d’abord par la bouche qui articule et l’oreille qui se tend, car la poésie est charnelle. Elle ne peut être spirituelle qu’en s’appuyant sur la chair des mots ressentis par la chair de celles et ceux qui s’en approchent. Il faut lire à haute voix et ainsi entrer dans les sonorités et les rythmes du poème. Et d’abord en percevoir les syllabes et les accents. Ainsi
« Pati en ce, pati ence,
Pati en ce dans l’azur !
Chaque ato me de silence
Est la chan ce d’un fruit mûr »
où chaque vers compte sept syllabes et deux accents.
Une récitation lente où nous ressentons la dynamique sonore des phrases nous met d’emblée dans un état de réceptivité poétique en nous éloignant de notre diction courante.
19 mai 2009
Nucléaire. Peut-on vraiment éliminer les bombes ? Comment s’assurer qu’il n’en reste aucune et qu’il ne soit plus logiquement possible d’en produire ? Cela ne semble envisageable que dans une humanité tout entière gagnée à la fraternité et ainsi libérée enfin de la guerre. D’ici là, pendant quelques millénaires, les responsables de notre humanité sont condamnés à veiller dans la crainte de l’épouvante. Et « un train peut en cacher un autre » : la peur de l’arme nucléaire risque de nous faire minimiser le danger de la multiplication des centrales et avec elle celui de cent Tchernobyl lorsqu’elles seront dirigées et entretenues par des irresponsables.
On peut savoir l’importance du silence, en connaître le goût, et cependant lui manquer d’attention. Il est si discret, si anonyme. Est-ce pour se préserver de cet indéfini, de cet in-fini, que les religions ont inventé la parole sacrée ? Le commun de l’humain premier se contente de le fuir en s’absorbant dans les bruits, parfois dans d’assourdissantes musiques, parfois dans des lectures raffinées ou d’autres divertissements pascaliens. Presque tous ont horreur de ce qui leur semble vide et le baptisent gouffre, abîme, néant.
Liberté et égalité sont dialectiquement indissociables parce que toutes deux ontologiques en Aimer. Vouloir privilégier l’une, c’est fatalement la condamner à la corruption. Elles sont l’une pour l’autre « le sel de la terre ». A défaut de savoir les intégrer l’une à l’autre dans la conscience, il faut se consoler en les opposant dans la société, dans la dynamique diachronique de la société, dans l’alternance politique…

la maison murmure bruit
dans les souffles qui la prennent
qui aurait cru que ses murs
vivent d’amour et de haine

lorsque l’oreille attentive
attend la prochaine phrase
la blessure se réveille
dans le hasard qui l’avive

tout est dans ce qui se suit
et s’avance et se prolonge
dans le songe où le désir
est de ne jamais finir

lorsque la maison se tait
profonde se fait la nuit
et le sang de la blessure
en son infini l’emmène

20 mai 2009
The Pilgrim’s Progress. Le voyage du pèlerin est une progression, une suite d’horizons où la chair à son rythme laisse toujours plus de place à l’esprit qu’elle accueille. L’esprit est l’esprit d’Aimer et il transmue l’amour de soi en amour de l’autre, l’amour de l’autre comme soi-même en amour de l’autre comme autre. Il ne doit plus rester à la fin que cette sollicitude pour l’autre et cette béatitude en l’autre. Le dépouillement auquel s’intéresse la théologie morale n’en est qu’une conséquence, un fruit, la liberté intérieure. Au bout du voyage il n’y a plus ni soumission ni obéissance à un dieu mythique, mais le dialogue avec l’Autre pour les autres.
Gloria dei homo vivens. La gloire est la manifestation, la doxa, la kavod. Voir la gloire de Dieu, c’est voir la puissance, la résurrection de Lazare en l’occurrence (Jean XI, 40). Voir la gloire d’Aimer, c’est voir l’amour de l’autre comme autre. Dans le mashal de la Vigne, le Père est glorifié par les raisins que cette sollicitude fait produire aux disciples qui L’accueillent, partageant ainsi la joie de Yeshoua, la béatitude (Jean XV, 8, 12, 11). L’homme vivant de la vie d’Aimer est la gloire d’Aimer.

au bout de l’horizon le chêne
s’efface dans la brume
s’efface et reparaît grisaille sur grisaille
dans la poussière de lumière

de qui cette gloire lointaine
en son signe résume
aux yeux du cœur l’attirance et le sens
pour le pèlerin des confins

à quoi cela servirait-il
de rejoindre là-bas
et l’amour et la haine et la chair sans mystère
du destin qui revient

le chêne en sa grâce subtile
n’est pas au bout des pas
mais le désir du cœur l’élan de l’en avant
emmène le fini dans l’infini

Freud nous a tous roulés dans la farine. Qui d’entre nous est encore capable de faire un lapsus sans aussitôt se sentir tenu de s’excuser, de sourire pour prévenir le sourire des autres ? Amusant. Ce qui l’est moins, c’est le nouveau charlatanisme des exploiteurs d’esprits en détresse. Puisque cette détresse psychique est censée être la séquelle d’un traumatisme de l’enfance que l’on aurait oublié, le créneau du nouveau charlatan est d’inventer de faux souvenirs à ses consultants. Evidemment cette poudre de perlimpinpin se paie au prix fort.
21 mai 2009
les marguerites étoilent les talus
leurs myriades jubilent en l’œil qui s’y absorbe
l’orbe de l’univers s’y voit

quel pur esprit et quelle dure loi
guident libre chacune en l’équilibre de leur rite
les multitudes

Interprétation. L’universitaire qui étudie un auteur connu est amené à lire quelques milliers de pages d’interprétation, à découvrir la multiplicité, la diversité, le conflit, le fouillis des interprétations. S’il s’intéresse à leur chronologie, il constatera aussi, dans bien des cas, leur évolution à mesure que l’auteur se fait reconnaître. Comment n’en tirerait-il pas quelques conclusions sur la fragilité de sa tâche et sur la précarité de ses propres découvertes ?
L’étudiant angliciste qui va passer une année en Grande-Bretagne dans un collège et y parcourt les manuels d’histoire découvre avec stupeur qu’on n’y retrouve pas ce qu’on lui a appris en France. Il comprend mieux avec Montaigne, Pascal et quelques autres que la vérité change de masque en passant les frontières. Et l’historien de l’histoire sait qu’elle est celle d’un révisionnisme périodique.
L’histoire du christianisme et de ses dogmes est une histoire d’hérésies depuis l’origine. C’est l’histoire de choix doctrinaux arrêtés par les conciles et remis en cause par la Réforme avec le libre examen des Ecritures et le foisonnement de nouvelles interprétations. L’interprétation qui se découvre ici paraît s’inscrire dans la lignée des recherches exégétiques et historiques que l’on peut symboliser au XIX° siècle par Ernest Renan dépouillant Yeshoua de sa divinité dans sa Vie de Jésus et au XX° par Rudolf Bultmann débarrassant l’Evangile de ses mythes dans son Jésus, mythologie et démythologisation. Mais elle s’appuie sur une évidence philosophique qui y trouve sa confirmation : l’intuition éthique de Yeshoua, celle de l’amour de l’autre, exprime la réalité dernière de l’être en sa relation du fini et de l’infini.
22 mai 2009
Liberté. « Je fais ce que je veux ». Certes, mais de quel « je » s’agit-il ? « Je est un autre » ? Quel est mon meilleur « je », le plus vrai, le seul qui importe vraiment ? « Connais-toi toi-même », découvre ton vrai « je », celui de ton être fini inhérent à l’être infini. Tu comprendras que c’est un « je » pour un « tu », pour un « tu » innombrable, un « je » participant du « je » de l’unique Infini pour le « tu » innombrable du fini. Tu comprendras que l’être infini est Aimer et que pour atteindre ta liberté parfaite, la possibilité d’agir et de penser en conformité avec ce que tu es, il te faut simplement aimer. « Aime, et fais ce que tu veux ». Tel est le Don, accueille-le. (Cette liberté selon l’être n’est pas celle d’un libre arbitre prisonnier inconscient de son moi capricieux, encore moins celle de l’existentialisme sartrien pour qui il n’y a pas d’être de l’être, de réalité dernière de l’être humain).
Peut-on imaginer un christianisme à plusieurs vitesses, plusieurs étapes : mythique puis rationnel ? S’il est exact que l’humanité ne peut se passer de mythes, pourquoi les religions ne suivraient-elles pas leur cours sans se remettre en cause ? Certes, mais que dire aux rationalistes qui n’acceptent plus de voir le mythe régir leur existence ? N’ont-ils pas le droit de démythologiser leur judaïsme, leur christianisme, leur islam, leur hindouisme… plutôt que de le rejeter ? S’ils y pressentent ou reconnaissent une valeur indépendante du mythe, ils peuvent refuser de jeter le bébé avec l’eau du bain. Les chrétiens rationalistes ne peuvent-ils d’ailleurs arguer que la démythologisation de la Bible n’est que la dernière étape d’un processus d’interprétation lancé au premier siècle de notre ère par le juif Philon d’Alexandrie avant d’être repris et amplifié dans le chrétien Origène et les Pères de l’Eglise ?
Le mythe du dieu qui se fait homme afin de sauver les hommes et qui inspira à Paul de se faire juif avec les juifs, sans loi avec les sans loi, faible avec les faibles… « afin de les gagner » (I Corinthiens IX, 20ss), c’est l’image de l’infini Aimer qui se fait fini avec chaque être fini pour qu’il puisse L’accueillir à la mesure et selon la spécificité de son être.

hi é ratique du silence
aveugle tête haute tendu dans l’écoute
découvre ta chair à l’immense

l’univers ne peut te suffire
que réponde l’appel infini de la route
à l’infini de ton désir

alors tu saisiras tes chances
toujours de rencontrer en traversant tes doutes
les autres dans leur transparence

23 mai 2009
La croyance au néant est la plus destructrice. Quelle que soit la rigueur rationnelle de leur organisation, les systèmes philosophiques qui l’accueillent au lieu de la démythiser ne peuvent que mener à un néant intellectuel, à une négation de l’infini de l’être et à la frustration du désir infini de l’humain. Cette tragique erreur vient-elle d’une confusion entre le néant et le vide ? De Leucippe et Démocrite à Heidegger et Sartre, le matérialisme fonde l’être sur le non-être sans pour autant s’étonner de perdre le sens et d’avoir à affronter l’angoisse. Fonder une philosophie de l’être sur la croyance au néant, c’est scier la branche sur laquelle on veut s’asseoir. (The proof of the pudding is in the eating. C’est en mangeant le gâteau que l’on peut juger si la recette est bonne. C’est en goûtant l’angoisse du néant existentialiste que l’on peut soupçonner sa philosophie de défaillance).
Fondée sur le néant, la liberté de Sartre est une puissance de création ex nihilo. La liberté d’Aimer, elle, est fondée sur l’être, selon la spécificité de chaque être fini en participation de l’être éternel infini. Le néant n’y a pas place. Et les consciences qui en vivent sont fondées à s’étonner que le néant, qui par définition n’existe pas, puisse expliquer l’existence de l’être, y compris de l’être de la liberté. Le néant est un fantasme mythique que la raison dissout sans peine.
La France (pardon le gouvernement français de 2009) se dit prête à contribuer à la lutte contre la piraterie et le terrorisme qui gênent les pétroliers dans le delta du Niger. On comprend bien que l’on soucie des intérêts de ses amis. Mais la France (pardon, le etc.) se fiche éperdument de savoir pourquoi les habitants du delta ont fini par décider de recourir à la violence après des décennies de patientes doléances auprès de leur gouvernement pour la pollution de leurs étangs et de leurs champs. Non seulement elles ne profitent pas des retombées de la manne pétrolière, mais la destruction de leurs ressources et de leur environnement les réduit à la misère et à la maladie. La France s’en rend responsable en contribuant à leur répression plutôt qu’à leur aide, sacrifiant ses valeurs à des intérêts financiers.

le vert des peupliers déjà s’approfondit
les jours les jours les jours marchent d’un pas rapide
sur la chaîne solaire les pluies tissent la trame
d’une tapisserie aux infinies nuances

de printemps en printemps les arbres se ressemblent
mais les feuilles nouvelles à l’automne pourrissent
et l’espoir de survivre en ses fils et ses filles
est le chemin de soi vers l’autre pour lui-même

la feuille in con sci ente consent que disparaisse
éphémère sa face pour que vive sa mère
et sa mère endormie ignore qu’elle vit
la verdeur de sa chair afin qu’elle grandisse

avant qu’elle périsse et que ses os durcis
ne prennent le service de l’autre et s’accomplissent
et relancent l’errance où la vieille origine
ne cesse de donner des consciences nouvelles

24 mai 2009
« Faisons l’humain à notre image, selon notre ressemblance » (Genèse I, 26). En faisant parler l’Eternel, l’auteur de la Genèse signale le caractère métaphorique de son récit. Il ne cherche qu’à donner voix à l’intuition d’une analogie entre l’être de l’Eternel et l’être de l’humain. On a justement retourné l’énoncé en disant que si Dieu avait créé l’homme à son image l’homme le lui avait bien rendu. L’humain premier se représente son dieu à la ressemblance de son désir de possession et de domination. Il se donne l’image d’un dieu tout-puissant, omniscient, tout-possédant selon le rêve du chef de tribu patriarcal et du potentat oriental. Au cours des siècles cependant, les prophètes d’Israël ont toujours mieux compris que le dieu qui demande d’aimer aime lui-même, et finalement qu’il ne demande d’aimer que parce qu’il est l’amour. L’humain s’est transformé, et l’image nouvelle qu’il s’est faite de lui-même en découvrant son être dernier lui a donné une image nouvelle de l’Eternel. Force est pourtant de constater que l’image primitive demeure dans l’inconscient voire dans la conscience de bien des croyants : « Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ».
Les religions sont un phénomène humain si répandu qu’il faut bien l’intégrer au processus de l’évolution. Mais dire qu’il en fait partie intégrante suppose réciproquement qu’il est appelé à évoluer, et que l’apparition et la croissance de la laïcité s’inscrivent dans le processus sous le signe de la continuité-discontinuité.

si le maître n’avait rien dit
fallait-il remplacer le traître
d’où leur est venue cette idée
de la nécessité du douze

il fallut bien tirer au sort
pour que le hasard eût sa chance
et qu’incognito tu choisît
entre Matthias et Barsabas

qui a dit d’une bouche amère
que Dieu ne jouait pas aux dés
quand à Aimer rien n’est plus cher
que pour l’autre la liberté
(Actes I, 21-26)

25 mai 2009
Darwin. On en a dit, on en dit tant de choses. Certains semblent heureux d’insister sur ce qu’il ne pouvait pas savoir, mais qu’ils savent, eux. Ils insistent moins sur ce que personne ne sait encore, sur ce que certains soupçonnent, sur ce qu’une science matérialiste est incapable de concevoir. Pourquoi si peu s’étonnent de l’intelligence, de la somme d’intelligence à l’œuvre dans ce phénomène tellement complexe de la vie en mouvement dans l’espace et le temps, intimement lié au mouvement de la matière et de l’énergie depuis le surgissement il y a quelque quinze milliards d’années, et lui-même précédé d’un éternel inconnu, et qui va se poursuivre, éternellement ? On ne peut espérer totalement comprendre le phénomène de la vie qu’en développant une transdisciplinarité tous azimuts, en multipliant les concertations entre toutes les formes d’approche du Réel, y compris la mythologie et la théologie. Au lieu d’opposer darwinisme et créationnisme en une lutte mythique du bien et du mal, on peut tenter de voir comment la théologie et son approche des croyances évoluent maintenant comme elle le fait depuis des millénaires. Elle aussi peut gagner à discuter avec le darwinisme comme le darwinisme peut s’enrichir à son contact.
Comprendre que le darwinisme évolue suppose aussi que l’on relise attentivement Darwin et que l’on constate, entre cent autres choses, que son intuition et sa réflexion excluent la sélection naturelle exclusive entre les humains, notamment sous la forme de ce « darwinisme social » si mal nommé qui sert de justification au libéralisme sauvage après avoir servi d’appui au racisme.
Le dessein de l’évolution de l’énergie, de la matière, de la vie, de l’esprit est trop intelligent pour l’intelligence des tenants du « dessein intelligent » comme pour celle de ceux qui l’assimilent au créationnisme. Immanent à son déploiement, il est indétectable par la science.

au ventre de la nuit rentre à l’aube le bruit
le silence s’élance entre les cimes
ses rimes
se dévorent en son or et sa face s’efface en présence du sens

quelle aile alors engage le langage à s’envoler sur le vent du levant
quel ange étrange
veille enfin que s’éveillent nouveaux quelques sanglots

26 mai 2009
Expérience étonnante, à noter pour la faire revivre lorsque son souvenir s’estompera. Il m’en est arrivé de semblables dont la vivacité s’est effacée. Ecrite, elle pourrait aussi servir à d’autres, s’ils arrivent à me croire. Il y a dans un coin de la chambre, récupérée sur un calendrier, la copie d’une des Montagnes Sainte-victoire. Elle me plaît, j’aime à y jeter un coup d’œil de temps à autre. Incroyablement, je ne parviens pas ce matin à me rappeler le nom de son auteur. Cela me travaille et je me dis qu’en cherchant à Aix-en-Provence dans un dictionnaire je devrais le retrouver. J’ouvre machinalement mon Petit Robert 2 et tombe sur la page 141, celle où l’on parle d’Auvers-Sur-Oise, avec le tableau de Paul Cézanne. Hasard ? Evidemment pour les matérialistes dont Hasard est la divinité suprême. Coïncidence signifiante, synchronicité pour les tenants de C.G. Jung. Certes, mais comment ? Pourquoi ? Quelle invisible force subtile et sûre a manipulé mes neurones avec la précision nécessaire pour que j’ouvre ce livre à cette page ? Je ne parviens pas à refuser d’admettre qu’elle appartient à une conscience, à une conscience bienveillante autant qu’efficace, et qui se rappelle à mon attention avec un sourire. Mon interprétation me révèle évidemment ; mais est-elle pour autant dénuée de valeur objective ? Et quelles hypothèses en inférer ?
« Philosopher, c’est apprendre à mourir ». Cela peut d’abord vouloir dire se préparer à la mort ; cela peut ensuite signifier que le « moi » doit mourir pour que naisse le « je », que la mort nous est offerte par Aimer pour que nous naissions à l’amour, que nous passions de la chair à l’esprit, du monde* à la vie éternelle. Cela est dit dans l’Evangile, mais cela vient en pleine lumière dans l’intuition que Dieu est mort et qu’Aimer vit. La philosophie est là pour nous apprendre à participer à cette mort et à cette vie.
*Le monde pour Jean, c’est ce qui pousse l’humain premier à posséder et dominer : « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie… transitoire » (I Jean II, 16s).
Comment peut-on dire qu’il faut vivre en ne cessant de penser à la mort et comme si chaque instant était le dernier ? (Epicuriens et Stoïciens semblent s’accorder sur ce point, même s’ils en tirent des conclusions différentes). Mais ce n’est pas faire confiance à la vie, au temps, à l’être. S’il est vrai que le secret dernier de l’être, et donc du temps et de la vie, c’est l’altérité positive de l’Être infini, la meilleure façon de vivre sa vie en conscience de la mort, c’est de vivre pour les autres.

quel souffle a su guider ses pas
son regard et sa main
pour qu’apparaisse sur l’aplat
d’une toile un destin

la masse qui le fascina
de son mystère au point
qu’au fil des années il tenta
d’en concevoir la fin

ici multipliée fait signe
au regard hiératique
pris en ses teintes et ses lignes

entre ciel et terre sublime
elle inspire mystique
la beauté aux cœurs unanimes

27 mai 2009
La démocratie est un mouvement, une progression de l’humanité chez un peuple capable de penser et choisir son existence. L’état dans lequel nous la connaissons aujourd’hui sera jugé lamentable par des esprits lucides qui voient avec une clarté eidétique à quel point l’opinion est manipulable et manipulée par la communication et par cette « pédagogie » éhontée qui traite les citoyens comme les enfants qu’ils demeurent. Si les élections sont des « pièges à cons », c’est à cause de la « connerie » des électeurs qui n’ont pas su se vacciner contre la communication, qui n’ont pas appris à penser, auxquels on n’a pas appris à penser.
Le refus du vote démocratique à bulletins secrets dans des assemblées générales étudiantes non représentatives et son remplacement par de l’acclamation déguisée est un piège plus pervers. Mais que dire de ceux qui utilisent le vote démocratique et suppriment la démocratie une fois qu’ils sont élus ? Suppression susceptible de plusieurs degrés : il y a la dictature plus ou moins brutale ; il y a aussi l’exercice arrogant du pouvoir par un parti majoritaire qui refuse de prendre en compte les intérêts des minorités.
La rhétorique s’est développée dans la Grèce antique lorsque le droit des citoyens a remplacé l’arbitraire des tyrans. Elle s’est épanouie avec les Sophistes pour qui la raison elle-même est devenue un instrument de persuasion. Un éducateur qui le comprend a le souci constant de prémunir celles et ceux qui lui sont confiés contre toutes les formes de communication, y compris celles de la sophistique et des pièges du raisonnement.

navire avenir
la rivière depuis hier
embarque
et l’arc
tendu vise toujours le but
du plaisir à choisir

en avant le vent
s’en va s’en va plus loin là-bas
l’oiseau
dévot
de l’espace toujours fait face
à l’appel de son aile

et neuves au fleuve
les milliards de l’eau du départ
agitent
le gîte
et l’esprit de l’âme assoupie
s’enfuit dans l’infini

On n’a jamais fini d’apprendre à vivre le temps. L’humain dernier ne le vit pas comme l’humain premier. Vivre le temps, c’est vivre l’instant, non comme si seul il existait, mais dans l’élan qui nous porte depuis notre origine et qui nous invite à la béatitude de la sollicitude. La prise de conscience toujours plus vive que nous mourrons nous incite à assimiler désassimiler notre temps pour n’en retenir que ce qui demeure éternellement, Aimer. C’est ainsi que l’on épouse le mouvement de son existence.
28 mai 2009
Eros, philia, agapè. Chacun de ces mots a pris quantité de sens au cours des siècles. On veut ici les concevoir comme les étapes et les balises du processus de spiritualisation auquel sont invitées chaque conscience en sa courte existence et l’humanité en son histoire.
Même si on ne peut l’y réduire, éros est le désir de posséder l’autre pour soi. C’est surtout l’instinct de reproduction que s’est donné l’espèce pour se perpétuer et progresser. Il utilise la séduction, donnant à croire que l’on s’intéresse à l’autre pour lui-même. Il implique pourtant déjà le souci de l’autre en en faisant un prolongement de soi-même, un nous. L’autre devient une part de soi, les enfants aussi lorsqu’il en vient. Eros est un apprentissage de l’altérité.
Philia, dans laquelle on a pu ranger l’amitié, est un amour qui se passe de l’étreinte. C’est l’attirance de deux êtres, habituellement de même sexe et de même sexualité, mais ce n’est pas une attirance physique. Montaigne, fort sensible à la beauté féminine, trouvait La Boétie physiquement quelconque. Dans la philia, l’autre moi-même est celui, celle qui me complète, comble mes manques intellectuels. La philia se nourrit de conversation ; c’est un « commerce » de pensées. Elle induit cependant au partage des biens matériels où chacun donne à l’autre le plaisir d’offrir en une sorte d’intérêt désintéressé.
Agapè est l’amour de l’autre comme autre. Elle tend au désintéressement total, à l’oubli de soi en la sollicitude pour l’autre. Alors que l’amitié est un duo, elle s’élargit à toute personne et à tout être. Elle trouve en l’autre sa béatitude.
Eros, philia et agapè sont pris dans une dynamique fluide et instable. Ce sont des formes d’amour poreuses l’une à l’autre, et qui peuvent se chevaucher et concurrencer. Au regard de la spiritualité de l’altérité, elles sont, plutôt que hiérarchisées, chronologisées dans le mouvement de spiritualisation. Elles sont secrètement à l’écoute d’un appel immanent de l’esprit à la vie éternelle qui est de partager l’existence d’Aimer, sa sollicitude pour tout être et sa béatitude qui est réjouissance de voir les autres exister eux-mêmes et puis participer à cette vie. La lectrice, le lecteur de l’Evangile peuvent interpréter ainsi le mashal du berger se mettant en sa sollicitude à la recherche de la brebis perdue et le mashal du père trouvant la béatitude en son fils revenu (Luc XV, 4, 22s). Mais faut-il rappeler que l’agapè pure est impossible à l’humain premier, que c’est le Don de l’Esprit, à désirer et accueillir en le vivant ?

as-tu donc oublié parmi les bienheureux
ce commerce attentif ce partage des vœux
parce que c’était toi parce que c’était moi

vais-je te rappeler cette trop brève histoire
qui nous fit cheminer qui hante ma mémoire
parce que c’était toi parce que c’était moi

nous avions revêtu le manteau sans couture
où s’unissaient nos voix en un même murmure
parce que c’était toi parce que c’était moi

tant de pensées anciennes entre nous échangées
ont fécondes enfanté de nouvelles pensées
parce que c’était toi parce que c’était moi

c’est pour ton souvenir que chaque jour j’essaie
de poursuivre la quête en ce qui te complaît
parce que c’était toi parce que c’était moi

et lorsque je me tais il me semble parfois
que j’entends un murmure qui ressemble à ta voix
n’est-ce pas toujours toi n’est-ce pas toujours moi

29 mai 2009
Hasard. « Ensemble des causes non identifiables… » Formule volontairement ou nécessairement ambiguë ? Dire que des causes ne sont pas identifiables implique qu’elles existent, sauf à croire, ce qui n’est malheureusement pas exclu, que ce que l’on ne connaît pas n’existe pas. Si elles existent, pour un matérialiste elles sont déterminées. Le « Dieu ne joue pas aux dés » d’Einstein exprime le refus de penser qu’il puisse y avoir de l’indétermination dans le mécanisme du monde. Mais si tout est déterminé, la liberté est une illusion. Nous sommes les jouets de causes dont ne soupçonnons pas l’existence.
On peut aussi comprendre que certaines causes ne sont pas identifiables parce qu’elles sont indéterminées. L’indéterminisme quantique est-il une réalité objective ou une réalité subjective créée par l’observateur ? Un tenant de l’esprit y voit une réalité objective et conçoit l’existence de causes non matérielles. La manipulation du hasard par l’esprit est l’instrument de l’emprise des libertés sur le réel.

Un scientifique lucide doit souvent s’interroger : son travail scientifique est-il totalement indépendant de son imaginaire et de la philosophie qu’elle génère ? Bachelard, scientifique mais rêveur, nous met en garde : « Les conditions anciennes de la rêverie ne sont pas éliminées par la formation scientifique contemporaine. Le savant lui-même, quand il quitte son métier, retourne aux valorisations primitives »*. Elles risquent toujours de l’influencer secrètement dans son métier. Pour Bachelard, il n’est de réel que celui que la science approche. La rêverie et la poésie relèvent pour lui de la « fonction de l’irréel ». S’il a consacré tant de travaux à la rêverie, c’est que le réel approché par la science était pour lui insupportable et que la poésie était nécessaire pour l’affronter : « une fonction de l’irréel, fonction normale, fonction utile, qui garde le psychisme humain, en marge de toutes les brutalités d’un non-moi hostile, d’un non-moi étranger. »** Une spiritualité de l’altérité est évidemment une spiritualité, et l’esprit y fait partie intégrante du réel, dont la poésie constitue aussi une approche.
* La Psychanalyse du feu, p. 13.
** La Poétique de la rêverie, p. 12.

espère-moi dans l’immobile
entre les élans du chevreuil
mesurant mon espace

entends-moi entre les reprises
du chant de la musi ci enne
qui sculpte mon silence

regarde-moi dans la ténèbre
entre deux ombres de la nuit
où t’appelle mon vide

mais surtout n’attends rien de moi
que le rayonnement obscur
de l’amour sans retour

30 mai 2009
Pensée poétique et pensée scientifique sont les deux approches majeures du Réel. La science s’intéresse au général, au déterminé, au quantifiable… et la poésie au particulier, à l’indéterminé, au qualifiable… La science cherche à comprendre et maîtriser, la poésie à connaître et communier. On voit que la rencontre des personnes est de l’ordre du poétique, et que leur approche scientifique ne peut être que statistique, ignorant ce qui fait le cœur de leur humanité. N’est-ce pas ce que l’on observe en sociologie, démographie, économie, mais aussi en politique où la démocratie est régie par la majorité numérique ?
Si l’approche humainement humaine des humains est de l’ordre du poétique, on conçoit l’importance des arts, dont la poésie est ici utilisée comme paradigme. Qu’est une vie humaine d’où toute approche esthétique est bannie ?
La poésie, et tous les arts, se pratiquent à deux niveaux, en deux étapes, sous deux modes… que l’on pourrait qualifier sommairement de passif et d’actif. On peut écouter et lire de la poésie, on peut aussi en faire par la parole et l’écriture. Ces deux approches sont liées : Composer de la poésie suppose qu’on en ait entendu et/ou lu. Beaucoup lisent de la poésie sans jamais en écrire, mais ils ne peuvent l’aborder pour ce qu’elle est sans participer à l’émotion, à l’énergie, au mouvement qui l’a fait écrire. On peut certes lire un poème comme si ce n’en était pas un, en cherchant à le comprendre sans d’abord chercher à le connaître. C’est un risque qu’elle court souvent lorsqu’elle fait partie des programmes scolaires, de l’école primaire à l’université. Mais une éducatrice, un éducateur sont censés s’efforcer d’enseigner la poésie comme de la poésie. En est-il beaucoup qui « assassinent Mozart » ? Comprendre un peu un poème est un surcroît, il importe avant tout de le connaître, d’entrer dans son intimité.
Négliger l’approche poétique du Réel, c’est se mutiler, se crever un œil, ne garder que l’œil scientifique ; les sciences cognitives diraient que c’est laisser s’atrophier quelques milliards de neurones. Le pire est que c’est s’interdire l’accès au Réel en son essence dernière. Les quêteurs du Réel doivent pratiquer les arts aussi bien que les sciences ; il leur faut tous les jours s’émouvoir en jouant du piano, en esquissant quelques pas de danse, en peignant une aquarelle, en écrivant un poème…

il faut que le chemin s’écoule
entre les deux côtés
il faut que tes deux pieds
alternativement le foulent

l’un appartient à l’éternel
et la marche des heures
prend la tête et le cœur
comme l’oiseau prend ses deux ailes

31 mai 2009
les êtres dans les rues sont des flammes ardentes
qui viennent se rencontrent se dispersent s’animent
chacun de tous les autres en l’ombre se réclame
s’éclaire tour à tour de leurs lumières uniques

visages de safran d’ébène d’amarante
vous reflétez l’éclat de leurs beautés sublimes
dans les regards de feu qui éclairent les âmes
comme au soleil de mai chaque feuille s’explique

entre les coups de vent d’où est sorti soudain
qui dans toutes les rues a fait lever mille yeux
ce souffle de douceur vers qui tout se rassemble

sorti de toute part nul ne sait d’où il vint
nul ne sait où il va mais son accueil s’émeut
de l’amour à l’amour au plus près qui le semble

Yeshoua « souffla sur eux en disant : recevez le saint esprit ; les péchés seront remis à qui vous les remettrez ; ils seront retenus à qui vous les retiendrez » (Jean XX, 22s). Langage de mashal. L’amour accueille le saint esprit d’Aimer ; qui pardonne aime, qui aime est pardonné ; qui ne pardonne pas n’accueille pas le saint esprit d’Aimer, il demeure dans le « péché », dans le non-amour. Qui ne remet pas le péché des autres reste dans son péché : « pardonnez-nous comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Simplicité logique, tautologique. La rémission des péchés ne peut être un acte de pouvoir, ce ne peut être qu’une inspiration d’amour.
La vie est une voie. Il nous faut marcher d’horizon à horizon à horizon… dans l’infini vers l’infini. Nous n’aurons jamais fini de prendre conscience, de chercher à aviver et élargir notre conscience de l’autre dans la sollicitude pour l’autre, depuis le plus proche voisin jusqu’au « prochain » des extrémités de la terre, et au-delà…
1er juin 2009
Pourquoi cette hargne à l’endroit du pape à chaque fois qu’il ouvre la bouche ? La papauté devenue un pouvoir a connu des époques tellement plus sombres que la nôtre, que ce soit celle, interminable, des antipapes, la pornocratie du X° siècle ou la longue période des Etats pontificaux dont notre Vatican n’est qu’un avatar résiduel. On peut certes être gagné par l’évidence que les palais dudit Vatican ne ressemblent guère à ce que Yeshoua avait pour reposer sa tête (Luc IX, 58). On peut même relire le credo catholique littéralement et admettre que l’on ne croit à aucune de ses propositions. Cela n’empêche pas de constater que le christianisme, que le catholicisme en particulier, continue de proposer une pensée capable d’orienter celles et ceux qui l’écoutent et la mettent en pratique vers l’éternelle sollicitude pour l’autre plutôt que de les conforter dans le souci de posséder et dominer.
On peut se demander pourquoi une mère Teresa, un abbé Pierre ou une sœur Emmanuelle sont restés catholiques, mais on ne peut que reconnaître ce qu’ils ont fait et s’incliner avec respect (sans oublier les dix mille dont on ne parle jamais parce qu’elles, ils ont vécu ou vivent l’anonymat du dieu caché Aimer).
C’était un slogan des hippies : « Faites l’amour, pas la guerre ». Ils semblaient ignorer que cet amour-là est inséparable de la guerre. Cet amour-là, cette guerre-là sont une manifestation des deux forces primitives du cosmos, l’attraction et la répulsion, éros et thanatos, philia et neikos. Une société qui exprime sans frein ses obsessions du sexe et de la violence est une société qui régresse. La liberté d’expression exalte alors une liberté primitive, animale, celle de la possession et de la domination. Croire qu’elle est fidèle à la dynamique de l’évolution est insensé. Ceux et celles qui hésitent à le penser devraient lire Darwin. Il savait qu’il existe une discontinuité entre le préhumain et l’humain, et que l’évolution, tout aléatoire qu’elle est en sa profusion buissonnante, est un progrès de la conscience dont l’humain est la flèche actuelle.

quel ciel ce soir l’étang reflète-t-il pour être
si purement turquoise si vert si bleu
n’a-t-il donc rien à faire que se démettre
et s’oublier pour l’autre en l’éclat de ses yeux

de la surface pure éternelle vient naître
par la grâce immobile des instants heureux
l’impalpable épaisseur de qui va se permettre
d’opposer sa lumière aux lumières des cieux

ni plus près ni plus loin s’offre dans la distance
juste la vérité de l’un et l’autre cœur
à connaître le ciel et la terre le sens

de ce qui cherche en toi à paraître à cette heure
pour que se dégageant de la chair qui se meurt
il rencontre tous ceux qui habitent l’immense

2 juin 2009

devant l’autre face à la mort que tes entrailles tressaillent
de l’accueil des amis qu’on étreint en arrivant au port

La fiction, celle des romans et celle des films, relève du sens de l’irréel bachelardien, de sa rêverie, c’est-à-dire d’une réalité à approcher esthétiquement plutôt que scientifiquement. Elle peut faire l’objet d’interprétation, mais l’interprétation est un travail incertain ; en témoignent les désaccords et les conflits auxquels elle donne lieu.
Le principe de dualité, diversité minimale, régit le monde quantique de l’onde et du corpuscule. En fait il régit tout ce qui est fini (l’un appartient à l’infini). Il est bon de s’en souvenir dans la conduite des affaires publiques comme dans celle des privées. Ainsi le principe de précaution et le principe de risque se mesurent l’un à l’autre, le devoir de mémoire doit s’accorder avec le devoir d’oubli, et la liberté concerter avec l’égalité. Par ailleurs toute situation particulière requiert une appréciation à la lumière de la dualité et dans le rééquilibrage permanent qu’impose la dynamique où elle est prise. Et encore, « tout ce que peut espérer la philosophie, c’est de rendre la poésie et la science complémentaires, de les unir comme des contraires bien faits » (Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu, p. 10).
Un poème est une suite d’images prise dans un rythme de sonorités. Il faut entrer dans sa dynamique pour participer à sa rêverie. La poésie française, de par la nature de la langue française, est syllabique et/ou accentuelle. Il faut l’aborder en prononçant chaque syllabe et en s’efforçant d’en placer les accents.
« Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. »
C’est le 16° quatrain de « Booz endormi » de Victor Hugo ; il fait partie d’une histoire, mais qu’importe pour l’instant. Contentons-nous d’en approcher les sonorités, et plus spécialement le rythme, en correspondance avec le sens. Ce sont des alexandrins, des vers de douze syllabes. On peut voir que les deux premiers sont construits en parallèle ; la répétition de « ne savait point » y invite. Et l’on peut placer quatre accents identiquement sur les syllabes 2, 6, 8 et 12 :
Booz ne savait point qu’une femme était là
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle
Les deux derniers vers, en répétant la binarité des deux premiers, incitent à établir un lien entre les deux humains d’une part, le parfum et les souffles de l’autre. Mais l’accentuation diffère, comme pour marquer l’individualité des deux personnes. Le vers 3, dans la fluidité engagée en ses deux premiers mots par la répétition du son « un, um » et des deux « f », porte des accents, mais plus légers parce que plus nombreux qu’aux deux premiers vers, sur les syllabes 2, 4, 6, 8, 10, 12. Le dernier vers est plus lent, plus pesant avec ses quatre accents sur les syllabes 2, 6, 8 et 12.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèles
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala
Notons aussi comment la voyelle « ai » et la consonne « f », en plus des rimes embrassées, rassemble le quatrain, comment aussi la syllabe « ou » lie le troisième et le quatrième vers. Répétée, goûtée, répétée encore…, voilà une de ces strophes que l’on aime confier à la mémoire pour pouvoir la dire et dire et dire comme un mantra de communion à la vie du monde et des humains qui vivent dans son intimité.
3 juin 2009
Combien faut-il chaque jour de minutes, ou d’heures de silence pour rencontrer le « dieu caché » Aimer, la source de son être, l’être de l’être, s’assurer de cette liberté qui est d’agir selon le meilleur de soi-même, l’altérité de son « je » ? Le silence est un vide qui fait peur. Il faut y avoir goûté la paix « qui surpasse tout entendement » pour avoir le désir de la retrouver. Mais on ne la retrouve que si on ne la recherche pas, tout tendu que l’on est vers l’autre dont on se soucie. Le silence s’impose comme une nécessité dès que l’on s’aperçoit qu’on a perdu les fils de la tapisserie de sa vie, les fils de la chaîne de continuité et les fils de la trame imprévue en suspens. Le silence est souvent d’abord celui où viennent les noms pour qui l’on invoque.
Parrhesia. Qu’importe le prestige des vieux mots grecs (mais si leur aura mythique facilite l’intérêt pour la chose, pourquoi pas ?). Le parrhesiastes agit en philosophe selon ce qu’il pense en philosophe sans se soucier de l’hostilité qu’il suscite. Il vit en accord avec sa pensée (vivent les héros Diogène et Socrate pour les amateurs de héros !). En langage plus froid, il s’agit de faire ce que l’on dit et de dire ce que l’on fait, quelque risque que cela puisse vous faire courir. Cette vérité de l’accord du dire et du faire est celle d’une fidélité à soi-même qui refuse la pression sociale, qui s’affranchit de la pensée qui a cours, et ce parce qu’elle tente de s’approcher de l’être de son être selon l’intuition qu’elle en a. On peut penser à Yeshoua. Qui découvre que l’être de l’être est amour d’altérité positive le vit et le dit. Il ne le dit que par sollicitude pour les autres, parce qu’il sait que cet amour est leur bien ultime. Il sait de la même évidence qu’il ne peut imposer cette vérité sans se contredire, sachant que la liberté est inhérente à cet amour.

la beauté lance dans les rues
en ambassade les visages
qui changent les barreaux des cages
de la chair en substance nue

de tous ceux qui ont reconnu
la vérité de son image
elle sait recevoir l’hommage
sans intérêt qui lui est dû

alors se révèle à leurs yeux
émerveillés l’esprit muet
anonyme dans ses bienfaits

alors dans leur bouche l’aveu
de l’amour chante pour tous ceux
en qui elle se reconnaît

Ce que manifeste la peau, ce n’est pas ce qu’elle recouvre et cache. Sa beauté n’a rien à voir avec les entrailles. Qu’est-ce donc ? Une réalité immatérielle ?
4 juin 2009
Peut-on dire qu’un acte désintéressé, un acte de pur amour de l’autre, est un acte sans cause ? Un acte qui échappe au pourquoi ? Est-il libre parce qu’il est sans détermination, sans raison extérieure à l’être qui le pose ? La liberté, c’est le pouvoir d’agir selon son être ; l’acte libre est l’acte vrai, celui qui correspond à l’être qui agit. L’oiseau est libre lorsqu’il peut voler. Pourtant sa liberté répond à un besoin. L’humain premier agit librement ainsi, mais il peut en venir à ressentir ses besoins comme des déterminations extérieures à ce qu’il se sent être et à vouloir leur échapper, à rechercher une liberté plus profonde, celle du plus intime de lui-même, de son « je » ultime. Ce « je » ultime est pour l’autre, il n’est que face à un « tu », il participe de l’altérité de l’être de l’être, d’Aimer qui fait de l’autre pour l’autre parce que tel est son être. L’acte libre de l’humain dernier est l’acte purement désintéressé.
Peut-on penser que la part d’indétermination que l’on en est venu à détecter non seulement dans la vie mais dans la matière et dans l’énergie est déjà, en son apparente acausalité, un agir de l’esprit ?

Catastrophe aérienne. 228 disparus. 3 jours de deuil au Brésil. Messe d’hommage à Notre-Dame de Paris en présence du chef de l’Etat. Minute de silence à l’assemblée nationale. Drapeaux en berne. Une flotte de navires et d’avions mobilisée pour récupérer les débris de l’appareil… Déploiement de l’imaginaire. Sacralisation médiatique. Communication souveraine. Combien de milliers, de millions de personnes sont tous les jours frappés par la mort d’un proche. Même si elle est ressentie plus cruellement par certains que par d’autres, tous et chacun méritent notre compassion, et nous nous sentons tenus de la manifester si les circonstances de temps et de lieu nous y invitent.
« Travail de deuil ». Suis-je si insensible que j’ignore ce que cela veut dire ? Comme beaucoup de gens de mon âge, j’ai perdu père et mère et quelques autres proches. Est-ce la mort d’autrui qui nous travaille ? Est-ce la perspective de la nôtre ? Quoi qu’on puisse supposer qu’il advienne à la mort, on ne peut que demeurer serein lorsqu’on a reconnu Aimer.

la caille au crépuscule tend
son nom germain quahtala
est-ce vraiment sûr moi j’entends
ouite-ouitouite rien que cela

je ne suis pas certain du son
mais pour sûr elle me parle
c’est elle qui m’appelle et non
une perdrix ou un harle

dans le lointain du temps qui passe
les souvenirs qu’elle éveille
discrète raniment la face
d’un enfant qui s’émerveille

et la perfection de son chant
en sa beauté accomplie
lui raconte les dix mille ans
d’une terre en syntonie

parvenu du fond de l’immense
son appel ici ténu
vêt de dentelle le silence
en son invisible nu

5 juin 2009
T’ien an Men. Quel devoir de mémoire puis-je m’imposer, moi qui vis ici maintenant ? En quoi suis-je lié par les différents devoirs de mémoire et d’oubli ? Puis-je, à partir de ce que je suis, établir une hiérarchie entre mes différents devoirs de mémoire, entre mes différents devoirs d’oubli ? Quelle place, entre autres, y tient la guerre d’Algérie ? Combien de Français, plus ou moins proches de ma vie, y ont participé, et comment ? En quoi suis-je solidaire de leurs erreurs et de leurs fautes ? Et quelle place tient le devoir de mémoire dans la hiérarchie de mes devoirs, de mes responsabilités pour la marche de l’humanité aujourd’hui et demain ? A quoi rime de m’indigner contre les dirigeants chinois et de ne rien faire pour les victimes des dirigeants de mon pays ? Dans l’esprit d’Aimer, toute chose rime avec toute autre chose, même s’il faut établir à quelle distance.
Amitié. Il ne faut pas me laisser enfermer dans les mots ; le langage est un piège sans fin. Il y a cette amitié exclusive de deux personnes dont Montaigne a vécu et parlé. Mais lorsque je dis que nous allons inviter quelques amis, je sais bien qu’il s’agit d’autre chose. Il y a aussi les amis proches, les proches, les amis intimes, les intimes. Et puis les camarades, les compagnons, les frères… dont les relations prennent toutes les teintes des personnes unies par leurs différences autant que par leurs ressemblances. Si nous savons nous échapper des mots pour ne plus faire attention qu’aux êtres en leur singularité sans nom, nous avons plus de chances de nouer avec eux des relations vraies dans nos cheminements et affinements. L’esprit échappe au langage ; il se rit de son pouvoir.

viendras-tu quahtala
doucement l’horizon scelle ses lèvres amarante
et la musi ci enne
achève sa dernière sérénade

que naisse le silence
la tendre invitation aux appels des limites lointaines
car lorsque tu écoutes
tu comprends que là-bas l’autre t’entend

l’onde afflue de partout
et diffuse en tous sens la chance de la reconnaissance
car lorsque mille oreilles
s’ouvrent s’ouvre aussi celle de ton désir

ce n’est pas quahtala
la faim qui tend la mienne en attente incertaine
de la réjouissance
avec d’autres espérée de ta belle existence

ma langue maladroite
repère la merveille du nom inconnaissable
pour qu’entendant ta voix
je te salue au plus profond de moi

6 juin 2009
Comme l’Européen moyen et le Terrien moyen, le Français moyen vit d’imaginations. Il serait simple, avec nos médias imaginativement tout-puissants, de lui faire vivre celle de l’Europe. Ainsi pourraient-ils deux ou trois fois par jour lui mettre sous les yeux la carte météo de l’Europe plutôt que celle de l’Hexagone ; on y verrait les nuages enjamber joyeusement les frontières et faire la pluie et le beau temps chez nos voisins et associés tout comme chez nous. Ceux qui organisent les programmes et qui se lamentent sur les abstentions massives aux élections européennes y ont-ils jamais pensé ? Qui veut vraiment de l’Europe ? Il faut en juger sur les actes. A quand une chaîne européenne ?
Reconnaître l’évolution continue de l’énergie, de la matière, de la vie, de la conscience, c’est implicitement admettre que le dieu judéo-chrétien-musulman n’intervient pas dans l’histoire. Son mythe de la création est lié à celui de sa révélation périodique. La présence de l’esprit de l’Eternel est d’un autre ordre, que la Bible n’exclut d’ailleurs pas. Le souffle de l’Eternel y est présent d’un bout à l’autre, à commencer par le tout début, avant même la parole créatrice : « Le souffle de l’Eternel planait sur les eaux. Alors l’Eternel dit : que la lumière soit… » (Genèse I, 2s). Contrairement à la parole, qui est un pouvoir et donc extérieur, transcendant, l’esprit est une force intérieure, immanente. L’image biblique du souffle est celle de la respiration qui se dématérialise, se sublime pour devenir une inspiration. L’inspiration, de par son immanence, est indétectable, invérifiable, insoupçonnable ; son action apparaît comme une acausalité. Ce sont les prophètes et les poètes ou autres artistes qui la transmuent en expression, que les premiers appellent révélation et les autres création.
Yeshoua a dû vivre son expérience intérieure comme une inspiration, mais elle était si forte qu’elle lui donnait l’intuition d’Aimer tel qu’en lui-même enfin.
Peut-on assimiler l’une à l’autre l’inspiration prophétique et l’illumination bouddhique ? Leur différence n’est-elle que culturelle ?

la bête au souterrain séjour
s’imagine par la surface
des monticules qui témoignent
de ses travaux et de ses jours

si l’on s’avise sous la terre
avec elle de prendre place
allez savoir ce que l’on gagne
par l’aperçu de son mystère

que cherchait l’homme des cavernes
en s’enfonçant dans leurs entrailles
et en y laissant sur les murs
des énigmes qui nous concernent

les bêtes dont il a tracé
la force et la beauté tressaillent
sous notre regard dans l’obscur
de sa souterraine pensée

7 juin 2009
Autonomie. S’il faut ici l’opposer à l’hétéronomie, c’est la loi que je m’impose à moi-même, la liberté éthique à la Kant. Il s’agit bien de liberté, non de libre arbitre : il ne s’agit pas de décider n’importe quoi qui me plairait ou que j’aurais choisi par stoïcisme ou par épicurisme, mais de décider et faire ce qui est conforme à mon être. L’autonomie c’est ici d’aimer d’altérité positive puisque j’ai reconnu que mon être, l’être de l’être, c’est Aimer. A la surface de moi-même, pour parler par métaphore, cela peut apparaître comme une loi. Pour ma chair, mon humanité première, c’est une hétéronomie. Pour la profondeur de moi-même, pour mon esprit, mon humanité dernière, c’est une autonomie. Non plus même au sens de loi autoimposée, mais comme pure liberté participant gracieusement de celle d’Aimer.
D’instant en instant, si je suis fidèle à moi-même *, je tâche de sentir en présence d’Aimer ce qui lui est conforme, vrai, que ce soit dans le maintien de mon corps, mon regard sur le spectacle des champs et de la rue, une parole à dire ou ne pas dire… Telle est ma « garde du cœur », mon attention à l’être, l’horizon de ma marche ; boiteuse certes, marquée de mille faux pas, mais qui sait où elle va et s’y efforce par la grâce de l’esprit.
* « This above all : to thine own self be true,
And it must follow, as the night the day,
Thou canst not then be false to any man. »
(Hamlet Acte I, scène 3, vers 78s)
Mais surtout : à toi-même sois vrai,
Et il s’ensuivra, comme des nuits aux jours,
Qu’à personne alors tu ne pourras faillir.
La fidélité à soi-même, la vérité de son être, est liée au souci de l’autre. Avec Aimer, c’est le souci de l’autre. En cela vit sa Joie Eternelle.

entre les gouttes ta présence
emplit le vide emplit le temps
que feraient-elles sans l’absence
qui les entoure tendrement

le soleil vit de cet espace
que tu lui prêtes pour les siens
pour qu’il danse quand tu t’effaces
avec tous ceux qu’il entretient

et que serait sans ton silence
entre les mots notre discours
lorsque dans son souci de sens
l’un à l’autre parle à son tour

« Porter le voile à condition que ce soit par libre choix. » Certes, mais êtes-vous sûr que tous ceux qui portent la cravate le font par libre choix ?
Que serait le soleil sans le vide qui l’entoure et qui lui permet de rayonner et de se mouvoir parmi le monde des étoiles avec son petit monde de planètes ? Est-ce là vraiment une question extravagante ?
8 juin 2009
par les rues de la ville les visages
offrent la multitude de leurs grains
de leurs teintes la peau
humaine est toute de nuances

vous dont les yeux sont purs et les cœurs sages
allez vous étonner chercher sans fin
d’autres feux d’autres eaux
mêlés par le magie des chances

découvrir d’autres ocres d’autres terres
de Sienne et d’ombre où la palette fond
des roses et des bruns
dans la lumière fugitive

peut-être entrerez-vous dans le mystère
de l’esprit qui se cache au moins profond
de la chair là où l’un
libère les captives

« En quelque sorte », « pour ainsi dire », « d’une certaine manière », ces formules que nous utilisons pour dire l’insatisfaction de notre pensée face aux mots qui l’expriment donnent à sentir que le langage n’est pas l’auteur de la pensée qui tente de s’y incarner. Il faut tordre le cou à la thèse matérialiste selon laquelle nous ne pensons qu’avec des mots.
Altruisme. Il peut être utile de noter le désaccord des moralistes qui nient sa présence chez les humains (pas de vrai désintéressement pour un La Rochefoucauld) et les sociobiologistes qui affirment sa présence chez les animaux (quelles que soient les extravagances d’un E. O. Wilson ou de certains de ses disciples). On peut alors se demander s’il n’existe pas dans l’évolution du vivant un dynamisme qui mène de l’égoïsme pur à l’altruisme pur, un cheminement fait de continuités et discontinuités. Peut-on déjà parler d’altruisme dans l’affinité des atomes qui se combinent en molécules et dans celle des molécules qui s’associent pour construire du vivant ? Il est plus facile de l’admettre dans le comportement des colonies d’insectes ou dans celui des meutes de prédateurs. On peut y voir une étape vers un altruisme plus désintéressé, celui du « nous », extension du moi, qui opère au sein de nos familles et de nos communautés humaines, mais toujours en opposition avec un « eux ». Existe-t-il beaucoup de grandes âmes capables de s’écrier avec Montesquieu : « Si je savais quelque chose qui me fût utile, et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime » ? L’esprit invite à aller plus avant vers le « toi » universel. Mais cette altérité pure, celle d’Aimer, semble presque irréalisable dans la chair ; elle ne fait que s’y préparer. On peut espérer que la mort en soit la chance.
Le totalisme cosmique de Wole Soyinka, c’est l’intuition africaine d’un univers où tout concerte. Il peut non seulement soutenir le mouvement écologiste soucieux de sauver la planète, mais le guider.
9 juin 2009
Le « totalisme conceptuel » de Soyinka est l’expression de son « totalisme cosmique ». Les êtres sont liés ; pour être vraies, leurs approches cognitives doivent l’être aussi. La connaissance des êtres progresse dans cette transdisciplinarité, dans cette convergence des approches scientifique, esthétique, discursive, intuitive, philosophique, éthique… Soyinka s’est opposé, au nom de la vision africaine du monde à l’intellect cloisonnant européen , «the European compartmentalist intellect » (Myth, Literature and the African World, p. 138).
La finance mène le monde. Parce qu’elle vit du crédit bancaire, elle vit aussi de la croissance économique. Les chantres de la décroissance, évidente sagesse pour éviter le gouffre écologique, vont avoir fort à faire. « L’argent mène le monde »… à sa perte.
Le lecteur, la lectrice de la Bible, qui croit que YWHW l’Eternel a créé l’humain à son image et ressemblance (Genèse I, 26), est incitée à penser que les valeurs éthiques, épistémologiques, esthétiques… dont elle a l’intuition sont fondées en l’être de l’être. Elle, il n’est pas censé les créer, mais les découvrir.
La connaissance esthétique du monde est une connaissance par sympathie et empathie : elle approche les êtres et les choses en les sentant proches, en le sachant même parfois, et elle s’identifie à eux en les mimant à demi. Nous sommes plus ou moins doués pour ce sentir et cette identification, mais c’est une chance si nous parvenons à nous convaincre de leur valeur et à nous efforcer de les développer. Aimer peut nous redonner cette chance si notre culture nous l’a fait perdre, car Aimer s’intéresse à tout être tel qu’en lui-même avec sollicitude.

cette eau qui coule au robinet civilisée
domestiquée anonyme pour le profane
sous l’œil du chimiste regagne
sa personnalité

à ta peau et ta chair et tes os tu le sais
intime elle raconte les longues histoires
de ses rencontres de compagnes
en allées à jamais

au hasard des courants de la mer des nuages
des airs des ruissellements des champs des entrailles
du monde des puits des fontaines
au long du long des âges

de tous ces corps de plantes de bêtes et d’humains
lavés et abreuvés purifiés apaisés
servante de l’amour et de la haine
et reine des chemins

10 juin 2009
Cause et sens. Qui partage un tant soit peu l’intimité de l’Être sait que tout être a un sens et une cause, que cette cause soit matérielle ou non (auquel cas un matérialiste parle d’acausalité puisque rien n’existe pour lui qui ne soit matériel), que ce sens soit important ou pas (et il faut s’en préoccuper à la mesure de son importance). Les causes sont de l’ordre du comment, les sens de l’ordre du pourquoi, mais causes et sens sont liés. C’est ainsi qu’on ne peut étudier les causes de l’évolution sans s’intéresser à ses sens. N’est-ce pas une des raisons pourquoi la parution de De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle en 1859 déclencha une polémique religieuse. Le sens de l’univers et de l’humain qu’impliquait la présentation des causes de l’évolution s’opposait au sens qu’en proposait la théologie chrétienne.
Désintéressement. Le désintéressement selon Yeshoua ? « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu VI, 3). Belle image mais image, et donc ouverte aux interprétations. Cette ignorance serait-elle une inconscience ? Si l’on pense que l’intuition de Yeshoua s’inscrit dans un processus de développement de la conscience dans la matière, le vivant et l’humain, on ne peut se résoudre à penser que Yeshoua nous inviterait à ne pas savoir ce que nous faisons. N’est-ce pas l’excuse que l’on dit qu’il aurait trouvée à ses bourreaux sur la croix : « pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc XXIII, 34) ? La conscience de l’acte d’aimer d’altérité positive, en pur désintéressement, est celle où l’attention se porte sur l’autre. L’autre y est le centre d’intérêt, et cela implique « l’oubli de soi », le désintérêt pour soi-même. L’autre est ici tout à la fois l’être de chair et de sang au profit duquel s’exerce la sollicitude, et l’Esprit qui m’y invite et m’en donne la capacité. L’autre que je deviens prend les commandes de mon agir et fait de moi un « je » face à un « tu ». C’est ainsi qu’un spirituel du XVII° siècle, Jean-Baptiste de la Salle, invite ses frères à toujours agir « par le mouvement de l’Esprit ».
On peut parler d’intérêt désintéressé, mais ce n’est pas ici celui de la pure satisfaction de bien agir. C’est celui de la joie que l’on ne recherche pas, mais qui demeure parce qu’elle participe de la joie de l’Eternel Aimer, celle du partage de l’intimité des consciences qui aiment et ne font qu’un avec Aimer, comme Yeshoua disait ne faire qu’un avec son Père et le souhaiter pour ses disciples (Jean XVII, 21), ou comme Paul disait ne faire qu’un avec Christ : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates II, 20).

si ton corps est la proie des eaux
mon amour morte
qu’importe
ta pensée en ma pensée vit et ma joie en la joie de ton repos

11 juin 2009
Préjugés. Peut-on jamais être sûr de s’en être totalement débarrassé dans sa quête du Réel ? On pense d’abord à partir de son éducation familiale et scolaire, de sa culture, de sa langue. De sa langue en particulier, véhicule d’une pensée construite par des générations et des générations. Il suffit de comparer deux langues, même deux langues proches, européennes, pour constater à travers les « intraduisibles »* qu’elles révèlent des visions du monde tant soit peu différentes. Ainsi le mot anglais « true », traduit généralement en français par « vrai », signifie, selon le contexte, « fidèle », « exact », « authentique », « juste », « droit », « certain », mais aussi « d’aplomb », « ajusté » ; ainsi une porte qui n’est pas true est une porte qui ferme mal. Exemple anodin. Un Wittgenstein a montré, ou cru montrer, que le langage qui parlait de métaphysique était nécessairement illogique (mais on l’a accusé d’être victime d’un préjugé antimétaphysique).
Certains préjugés ne sont-ils pas des présupposés indispensables ou inévitables pour se mettre à penser ? L’histoire de la philosophie montre que chaque philosophe a construit son système à partir des systèmes antérieurs, que ce fût pour les adopter, les rejeter ou les corriger et affiner.
En comparant et faisant concerter les visions du monde des différentes cultures de notre planète, on peut espérer avancer plus rapidement sur la route du Réel plutôt que de s’arrêter, inhibé par le scepticisme du « que sais-je ? » de Montaigne. On peut se sentir alors autant poussé par l’incertitude que tiré par le désir de savoir. On peut tenter de faire discuter des doctrines qui se considèrent mutuellement comme victimes de préjugés : matérialisme et spiritualisme, fidéisme et rationalisme, essentialisme et existentialisme, intuitionnisme et conceptualisme, théisme et athéisme, déterminisme et indéterminisme, libéralisme et socialisme… à moins de craindre de se lancer dans des controverses interminables et finalement stériles (comme celles des dialogues interreligieux).
Le désintéressement d’Aimer peut-il conduire à une réduction, voire à une dissolution des préjugés ? L’intérêt serait-il lié au préjugé ? Les préjugés ne seraient-ils que des superstructures dont l’infrastructure serait l’intérêt ? Yeshoua a attaché la notion de vérité à son intuition du dieu agapè (Jean XIV, 6 ; XVI, 13 ; XVIII, 37). Si le Réel est un, la vérité l’est aussi, et l’on ne peut penser que la vérité selon Yeshoua soit enfermée dans les frontières de la théologie. Cependant le primat de l’amour relativise les divergences des doctrines au point même d’en encourager la diversité : Aime, et pense ce que veux. Si tu aimes vraiment, tu ne pourras errer gravement ; tu pourras même espérer qu’en poursuivant par amour ta quête du réel tu le feras avec plus de persévérance et de patience que ceux qui cherchent à l’atteindre par intérêt, et que ta vision de l’être comme altérité positive te guidera plus sûrement qu’aucune autre.
* Vocabulaire européen des philosophies, Dictionnaire des intraduisibles sous la direction de Barbara Cassin, Editions Le Robert et Le Seuil (2004).
** Jean XIV, 6 ; XVI, 13 ; XVIII, 37.

pourquoi voudrais-tu relever
les pierres sèches
revêches
que nous avions enfants défaites pour courir la colline et rêver

pourquoi voudrais-tu délaisser
les pierres dures
des murs
que nos pères avaient pour nous nourrir aux terrasses dressées

12 juin 2009
On peut qualifier de darwiniens les gens informés des travaux de Darwin, et de darwinistes ceux qui utilisent ces travaux pour soutenir leur idéologie (comme sont gaulliens les spécialistes du personnage et de la pensée de Charles de Gaulle, et gaullistes ceux qui en font le champion de leurs propres idées). Les darwinistes ont cru trouver dans L’évolution des espèces la justification du racisme, du colonialisme, de l’eugénisme, du nationalisme, du libéralisme inégalitaire… faisant régresser l’humanité vers une animalité possessive et dominatrice.
Dans quel contexte Darwin a-t-il écrit que « le vrai matérialisme fait de Dieu une impossibilité » ? C’était en tout cas énoncer une évidence, enfoncer une porte ouverte : le matérialisme, par définition, ne croit qu’à la matière, définie comme physico-chimique ; comment pourrait-il imaginer et envisager l’existence d’un pur esprit ?
Si la science est incapable de distinguer l’homme de l’animal, eh bien ! tant pis pour la science et malheureux ceux qui ne croient qu’en elle. Encore une fois nous ne pouvons connaître le Réel que dans la convergence de nos diverses approches cognitives, dans la concertation de l’esthétique, des sciences, de l’éthique, de l’ontologie, de la logique… bref, dans la transdisciplinarité, dans le totalisme conceptuel…
Animaux. Les évangélistes nous ont rapporté peu de choses sur la position de Yeshoua, mais ce peu se comprend dans sa cohérence avec son expérience d’intimité d’Aimer et de sa sollicitude pour tout être. Il y a le « pas un moineau ne tombe que votre père céleste ne s’en inquiète », où l’on imagine cette sollicitude, et puis le « vous valez une multitude de moineaux », qui reconnaît la supériorité de l’humain sur l’animal (Matthieu X, 29, 31). Il y a aussi les métaphores qui impliquent une analogie entre l’humain et l’animal : Le « je vous envoie comme des moutons au milieu des loups » (Qu’en pensent les réintroducteurs du loup ? Qu’en pensent les bergers ?). Et le « soyez sages (phronimoï, prudentes) comme des serpents et simples (akeraïoï, simplices) comme des tourterelles » (Matthieu X, 10, 16) où Yeshoua réhabilite le serpent maudit dans la Genèse (III, 14s) en en faisant un modèle pour ses apôtres. Ces métaphores ne nous étonnent pas ; elles font partie de la sagesse des nations qui sentent que les animaux et les humains forment une communauté de ressemblance. Mais il est intéressant de voir que Yeshoua les utilise et les avalise.

d’un roucoulement de velours
la tourterelle
épelle
sans détour la passion et la paix où coule son amour

d’un déroulement de velours
la coronelle
épelle
les détours de passion et de paix où coule son amour

13 juin 2009
Désir de bonheur. Dans son mashal de la perle de grand prix (Matthieu XIII, 45s), Yeshoua utilise le désir de posséder comme figure de la recherche du bien ultime, celui du royaume des cieux qui n’est autre qu’Aimer. Celle, celui qui découvre Aimer tel qu’en lui-même, agapè, amour de l’autre comme autre, sait qu’il a trouvé l’objet de son désir essentiel. Comme tout mashal et toute métaphore, celui de la perle appelle interprétation, et celle-ci ne peut tenir qu’en s’entretenant avec tout ce que Yeshoua dit de son royaume. La perle Aimer ne fait pas partie de ces biens que l’on désire posséder et qui, possédés, s’avèrent décevants, relançant la recherche vers d’autres objets tout aussi décevants dès qu’on les possède. Aimer est un infini que l’on continue de désirer alors même que l’on vit dans son intimité. C’est le désir d’un élan infatigable en l’infini vers l’infini, et ce désir ne souffre ni de satiété et d’ennui ni de frustration et de mélancolie. C’est le désir infini de l’infini qui se détaille dans la sollicitude de l’amour quotidien des autres et qui y trouve une béatitude toujours renouvelée.
Peut-on ainsi comprendre, par synecdoque, « le désir de désir » (épithumia épèthumèsa, desiderio desideravi) de Yeshoua arrivé à « son heure », la pâque de sa mort, de son passage enfin à la vie éternelle (Luc XXII, 15s) ? Son désir de mourir participait-il de son désir de s’accomplir dans l’amour infini d’Aimer ?

tu as désiré danser
et quand tu danses tu danses
et ta danse est une force
une force de danser

sais-tu ce qu’est cette danse
qui te donne de danser
quand le danseur et la danse
sont l’un pour l’autre le même

tu as désiré aimer
et quand tu aimes tu aimes
car l’amour est une force
et c’est la force d’aimer

sais-tu ce qu’est cet amour
ce qui te donne d’aimer
quand tu aimes et que l’amour
sont l’un pour l’autre le même

Les gens qui ont transformé l’islam en islamisme et les musulmans en islamistes sont des manipulateurs d’opinion. Ils savent très bien que les suffixes –isme et –iste sont connotés négativement : arriviste, attentiste, capitaliste, colonialiste, défaitiste, fataliste, impérialiste, opportuniste, puriste, réductionniste, relativiste, scientiste, sioniste… (on vous dira évidemment qu’il y a des exceptions : dentiste, latiniste, violoniste… qui désignent des professions et ne peuvent donc pas se charger négativement).
Quels intérêts servent les Cassandre des conflits de civilisation ? Des intérêts darwinistes (eh oui !) qui fondent leurs pouvoirs sur la domination des autres ?
14 juin 2009
Ce qui compte ici dans l’Evangile, ce n’est pas la personne de Jésus Christ héros divinisé de la religion chrétienne, mais l’intuition d’Aimer de Yeshoua de Natsèrèt. Il importe cependant pour mieux connaître cette intuition de comprendre comment elle lui est venue et/ou comment il y est parvenu. Car Aimer concerne au premier chef ceux qui en font l’expérience, mais aussi toutes les consciences qui y pressentent la clef de leur être et de leur vie. Aimer est ce qu’il y a de plus relationnel dans l’existence humaine, car c’est la relation à laquelle l’Eternel Infini invite chaque personne (et plus largement celle qui lie l’être de l’être de l’Infini et l’être de l’être de chaque être fini). Si l’Evangile ne nous donne que peu d’indices de ce que fut l’expérience qui donna à Yeshoua cette intuition, c’est que pour ses rédacteurs Yeshoua est Dieu et qu’ils ne se posent donc pas cette question.
Comment Yeshoua en vint-il à penser ce qu’il pensait avec cette certitude qui le fit parler et dire avec assurance : « On vous a dit… mais moi je vous dis » (Matthieu V, 21ss, 27ss, 31s, 33ss, 38ss, 43ss) ? Jusqu’à l’âge de trente et quelques années, il avait été à Natsèrèt un artisan ordinaire, un anonyme, un monsieur tout le monde pour sa famille et ses voisins. Au point que lorsqu’il se mit à prêcher, « ses frères ne croyaient pas en lui » (Jean VII, 5), « les siens… disaient qu’il avait perdu la tête » (Marc III, 21). Ils se demandaient en tout cas d’où pouvait bien lui venir « cette sagesse » (Marc VI, 2). Pourquoi les enseignements qu’il avait reçus à la synagogue de Natsèrèt et au temple de Jérusalem le laissaient-ils sur sa faim ? Avait-il fait une expérience décisive ? Avait-il eu une illumination soudaine ou progressive ? La nouveauté de son message est d’ordre exclusivement éthique, on le voit dans les énumérations du « on vous a dit… et moi je vous dis » ; on peut donc supposer que son intuition lui était venue d’une conscience morale raffinée. Par ailleurs il attribue son message à l’Esprit qui l’inspire, au point que pour lui, ne pas reconnaître cet Esprit c’est refuser Aimer, l’essence de la nouveauté qu’il annonce, c’est demeurer dans le péché puisque le péché est le refus d’accueillir Aimer : « Celui qui blasphème contre le Saint Esprit manque éternellement le pardon ; il demeure éternellement lié au péché. On disait en effet qu’il était habité par un esprit impur » (Marc III, 29s).
Focaliser son attention sur la présence et l’agir de l’Esprit dans l’Evangile, c’est l’éclairer d’une lumière décisive. Yeshoua a compris que l’Eternel était Aimer parce qu’il a accueilli l’Esprit d’Aimer qui est « donné à celles et ceux qui le demandent » (Luc XI, 13) et sans lequel il est « impossible » (Matthieu XIX, 26) d’aimer de l’amour dont Aimer aime. Yeshoua en avait fait l’expérience et il avait donc aussi fait l’expérience de l’anonymat d’Aimer qui n’agit que « dans le secret » (Matthieu VI, 4). Sa vie à Natsèrèt devait être une vie cachée comme celle de l’Eternel « qui se voile » (Isaïe XLV, 15). Il ne s’est manifesté que parce qu’il avait compris que son expérience concernait par inhérence toute conscience humaine et qu’il ne pouvait garder pour lui la lumière qu’il avait découverte (Luc VIII, 16s).

les galets dorment sur la plage
pas un soupir
pour dire
l’interminable jour de haines et d’amours qui leur ont fait cet intime visage

15 juin 2009
Yeshoua est l’homme inspiré par l’esprit d’Aimer qu’il accueille. Aucun humain peut-être ne l’avait encore accueilli d’un tel accueil, sans réticence ni réserve. C’est cette saisie de sa chair par l’esprit, cette déprise de soi pour l’autre, qui en a fait un destructeur de religions, à commencer par la sienne. Les lecteurs attentifs des évangiles savent à quel point il s’est démarqué du judaïsme de son époque. Il y a le « on vous a dit… mais moi je vous dis » (Matthieu V) qui est un affinement éthique induit par Aimer. Il y a aussi le rejet des pratiques culturelles liées à la religion de Moïse, la plus significative étant celle du sabbat : « Le fils de l’homme est maître du sabbat » (Marc II, 28). Le rejet du sabbat est d’autant plus important qu’il est lié à l’intuition d’Aimer, qui n’est pas le dieu qui se repose après avoir achevé sa création (Genèse II, 2s), mais le père céleste qui « ne cesse d’agir » et à l’agir de qui Yeshoua participe parce qu’il ne fait qu’un avec lui et qu’il fait donc ce qu’il lui voit faire (Jean X, 37s ; V, 16s). Yeshoua affirme son abandon du sabbat après celui du jeûne religieux, abandon justifié par la nouveauté de sa pensée, « vin nouveau » qui demande à être mis dans « des outres neuves » (Marc II, 18, 22), comme il refuse au nom de l’amour de l’autre de se conformer à l’interdit du contact avec les pécheurs (Marc II, 16s). Il réprouve aussi les signes extérieurs de la religion, les « larges phylactères » de ceux qui « siègent sur la chaire de Moïse » et pratiquent un légalisme de casuiste et des purifications illusoires (Matthieu XXIII, 5, 16-25). Sa répudiation la plus forte est celle des lieux de culte annoncée à la Samaritaine par l’abandon du Temple. Le culte vrai qu’il annonce et prépare est un culte spirituel : « Dieu est esprit et ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et vérité » (Jean IV, 21ss).

parmi tes diffuses odeurs
tu es si seul
tilleul
les souffles du matin pourtant portent au loin l’appel de tes vierges en fleur

où sont donc tes entremetteuses
nombreuses pourtant
antan
ont-elles elles aussi péri victimes des monnaies toxiques tueuses

Les chrétiens peuvent défendre le repos dominical au nom de leur religion. Les incroyants peuvent le faire au nom de la sagesse des nations qui reconnaît aux humains le besoin de prendre du repos, de jouir du loisir, de se livrer à la contemplation, de rechercher l’intimité d’Aimer s’ils ont l’heur de l’avoir rencontré.
16 juin 2009
es-tu venu chercher au fond de la matière
le ciseau qui la sculpte en son ombre et sa chair

crois-tu que tu pourras en ton âme sculpter
avec le même outil les yeux de la beauté

c’est le souffle en secret qui guide le chemin
dans l’ombre de la chair et lui donne ses mains

c’est le souffle muet qui façonnant ton âme
lui ouvre cette bouche où la beauté déclame

Les premiers disciples de Yeshoua n’ont pas pris la pleine mesure de l’intuition de celui qu’ils considéraient comme le fondateur de leur église. Ils n’ont pas compris que cette intuition le détachait de toute religion, à commencer par le judaïsme. Et l’Eglise a pris la suite du judaïsme en s’y opposant ; elle se considère encore comme « spirituellement sémite ». Elle est en fait demeurée culturellement sémite, car l’Esprit n’est ni sémite, ni grec, ni slave, si latin, ni celte, ni…. C’est l’Esprit d’Aimer, éternel et infini.
Très tôt l’Eglise a confondu l’Esprit avec un pouvoir. Témoin l’épisode d’Ananie et Saphire, ces deux nouveaux convertis qui moururent prétendument pour avoir menti à l’Esprit Saint (Actes V, 1-11). (Certes, l’imagination herméneutique a déployé sa science pour justifier cette énormité ; elle a parlé de stratégie narrative, d’enjeu ecclésiologique et non pas sotériologique… La foi est capable de déplacer des montagnes d’évidence. La croyance est mythique et le mythe insensible à l’irrationnel).
L’histoire de l’Eglise montre que le spirituel censé l’inspirer a été contaminé par le pouvoir. Il est très officiellement devenu un « pouvoir spirituel », allié ou affronté au pouvoir temporel. Les sacrements sont devenus le cœur de ce pouvoir, mais le goût du pouvoir ne pouvait manquer d’en déborder pour faire de l’Eglise une puissance possédante. Depuis quelques siècles cette puissance, qui avait atteint son apogée à la Renaissance, a été ébranlée. Il y a eu les Lumières, la Révolution française, la laïcité. Acculée, l’Eglise ne cède que pied à pied, n’abandonne qu’à regret sa puissance et ses richesses. Mais elle prétend bien garder l’intégralité de son pouvoir spirituel.
L’Esprit, encore une fois, ne peut être un pouvoir. C’est une inspiration que l’on accueille en pleine liberté parce qu’il est la source de toute liberté. Et l’Esprit se retire dès qu’il n’est plus accueilli. Il ne peut même pas, sans se contredire, s’opposer au pouvoir, fût-il prétendument spirituel.

En qualifiant Barack Obama d’antisémite, les Israéliens israélites intégristes (les israélistes ?) font perdre au terme « antisémite » un peu de sa charge d’horreur. (Ainsi va l’ironie de l’histoire des mots). Mais prends garde, Barack ! Ceux qui n’ont pas hésité à éliminer Yitzhak Rabin se demandent déjà comment ils pourraient t’honorer du même destin héroïque.
17 juin 2009
Survenant au cours de la prise de conscience du danger écologique que court notre planète, la crise économico financière que nous vivons pourrait être l’occasion opportune d’une mutation de l’humanité, la mise en route d’une civilisation planétaire nouvelle. Pour évaluer les chances de cette mutation et les saisir, il nous faut peser les forces de progression et de régression en présence, nous interroger surtout sur la capacité de la sagesse des nations à convaincre l’humain premier rapace et dominateur de son erreur.

Esprit Saint. Pour comprendre ce qu’était l’Esprit pour Yeshoua, il faut essayer d’isoler sa vision de celle de ses disciples, que l’on peut soupçonner de ne l’avoir pas bien compris. L’épisode de la mort brutale d’Ananie et Saphire peut déclencher cette réflexion puisque l’on voit mal l’Esprit de Yeshoua provoquer la mort d’un couple surpris en flagrant délit de mensonge.
Qu’était le Saint Esprit pour les auteurs des Evangiles, des Actes des Apôtres et des Epîtres ? On ne peut négliger qu’il était pour eux l’inspirateur de l’amour, mais il était aussi et peut-être d’abord une force capable de se manifester physiquement. Telle est l’expérience de la Pentecôte : « un bruit soudain venu du ciel, pareil à celui d’un coup de vent violent » (Actes II, 2). Cette manifestation physique est répétée ; c’est elle qui témoigne de la présence active de l’Esprit Saint. Il « tombe sur / fond sur, épipeptokos ou èpésen » sur ceux qui se convertissent à la parole des apôtres (Actes VIII, 16 ; X, 44 ; XI, 15). Il semble que le signe de cette brusque saisie par l’Esprit soit un phénomène de glossolalie, un don des langues momentané dont bénéficient les nouveaux convertis comme l’ont fait les apôtres le jour de la Pentecôte (Actes X, 46, cf. II, 4). On pourra d’ailleurs s’interroger sur ce phénomène dont on a proposé des explications psychologiques ou psychanalytiques.
L’Esprit Saint est cependant pour les apôtres un guide, un conseiller, un inspirateur, une force intérieure. Son action est comme résumée dans le texte bref qui fait le point sur l’état de la première communauté avant que Paul ne l’étende hors des frontières d’Israël : « Alors les églises de Judée, de Galilée et de Samarie jouissaient toutes de la paix et elles se développaient. Elles marchaient dans la crainte du Seigneur, jouissant du soutien de l’Esprit Saint » (Actes IX, 31). Il faut voir que ce mot « soutien », en latin « consolatione », traduit le grec « paraklései », mot dont le sens est si complexe que l’on se sert parfois du calque « paraclet » pour le traduire et que l’on tente de l’expliquer par des termes tels que « avocat », « consolateur », intercesseur », « appui »… Quel terme Yeshoua avait-il utilisé en araméen ? Evoquait-il l’exclamation d’Isaïe : « Réconfortez, réconfortez mon peuple ! dit votre Dieu» (Isaïe XL, 1). Il faut aussi noter que Yeshoua se considérait lui-même comme un paraclet. Ne dit-il pas : « Je vous enverrai un autre paraclet afin qu’il demeure avec vous à jamais» (Jean XIV, 16), c’est-à-dire un autre moi-même pour me relayer. Jean reprend cette idée dans sa première épître : « Vous avez un paraclet auprès du Père, Jésus Christ le juste » (I Jean II, 1). Le paraclet annoncé et promis par Yeshoua est bien l’Esprit : «Lorsque le paraclet viendra, que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du père, il témoignera de moi » (Jean XV, 26). Et il juge la venue de cet Esprit préférable à sa propre présence parmi ses disciples : « Il est de votre intérêt que je m’en aille ; oui, si je ne m’en vais pas, le paraclet ne viendra pas à vous ; mais si je m’en vais, je vous l’enverrai » (Jean XVI, 7). On voit que la réalité de cet être demeure difficile à cerner. Il a fallu plusieurs siècles (les conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381) pour que l’Eglise fasse de l’Esprit Saint une personne, disons plus techniquement une des trois hypostases d’un mystérieux dieu unique.
L’esprit saint c’est, dans la perspective d’Aimer, l’esprit d’Aimer, la personnification du don qu’Aimer propose de lui-même, l’inspiration qu’il devient pour celles et ceux qui l’accueillent, leur force pour vivre l’impossible altérité en participation à celle de l’Autre. Yeshoua est par excellence l’humain dernier inspiré par l’Esprit d’Aimer.

de la première inspiration
ton cœur absorbe
cet orbe
de la terre cet air qui te nourrit à ta toute dernière expiration

18 juin 2009
écoute aux portes du silence
c’est là que demeure le souffle et que s’en vient
s’en va la vie en son élan

d’instant en instant de présence
écoute ce qui pense avec toi le chemin
libre sur les ailes du vent

écoute les noms que la chance
te murmure pour vivre le toi-même enfin
avec eux éternellement

L’expérience de l’Eternel est de soi ineffable. Penser que Dieu parle c’est le méconnaître. Le connaître c’est Aimer. Le prophète prête sa voix à Aimer lorsqu’il l’élève au nom de la justice.
Le mystique parle à Aimer au nom de son expérience de l’amour. On peut entendre dans les élans de Vive flamme d’amour de Jean de la Croix un érotisme sublimé. Mais s’ils n’étaient que cela, ils n’avaient pas encore franchi la porte de l’Esprit de Yeshoua. Tout au plus peut-on dire qu’ils s’y dirigeaient comme les chants du Cantique des cantiques. Et tout poème d’amour douloureux s’en approche ; ne croit-on pas l’entendre dans ces vers de Paul-Jean Toulet ?

« Par un après-midi de l’automne, au mirage
de ce tremble inconstant que varient les nuages,
Ah, verrai-je encore se farder ton visage
D’ombre et de soleil ? »
(« Le tremble est blanc »)

Lorsque éros fait vivre pour l’autre et le préférer à soi-même, il n’est plus loin d’agapè.

« L’occasion fait le larron », dit une vieille sagesse. Ceux qui prétendent que ses gènes déterminent le futur criminel et qu’il faut repérer au berceau les « individus à risque » ignorent que nous sommes tous des criminels en puissance, capables de devenir des tortionnaires ou des escrocs si les circonstances s’y prêtent : les guerres et la finance ne cessent de le montrer. On voit de braves soldats torturer et humilier gaiement ; et si vous donnez à d’honorables hommes d’affaires ou à de non moins honorables hommes politiques la possibilité de s’enrichir outrageusement dans un cadre légal, bien peu hésiteront à profiter de l’occasion.

le merle un instant perche sur le toit
pour saluer la nuit qui vient
ou n’est-ce pas plutôt la lumière lointain
que le ciel pur déploie

il lance sûr de lui quelques arpèges
exaltant les senteurs humides
qu’exhale le jardin détendu moins timide
pour le pas qui s’allège

quelle sensible chair à l’unisson
du soir comme l’oiseau qui chante
écoutera muette frémissante
en son cœur sa chanson

Si le vœu essentiel de l’humain est d’aimer de pure agapè, c’est un désir de l’impossible. Aimer rend cet impossible possible. Si croire c’est accueillir Aimer, il faut croire parce que c’est absurde (s’il est vrai qu’il est absurde de désirer l’impossible).
19 juin 2009
Désintéressé, l’amour maternel ? Pour la mère, son enfant est d’abord une extension d’elle-même ; mais il est aussi un autre. C’est à cette altérité que l’esprit d’Aimer l’invite. Une mère qui refuse cette invitation devient possessive, surprotectrice, castratrice*. « Tout se passe comme si » la « Nature » (Natura sive Deus sive Caritas) faisait en sorte que l’amour maternel soit invité à cet amour d’Aimer qui fait dire à l’enfant : « Qui est ma mère ? » (Marc III, 33) et donc à la mère : « Qui est mon enfant ? … Celui-là qui fait la volonté de Dieu », celui-là qui aime d’agapè. La « Nature » invite éros à se métamorphoser en agapè comme elle invite la chenille à se métamorphoser en papillon.
*A son entrée CASTRATEUR, notre bon dictionnaire Le Petit Robert nous dit, citant Nathalie Sarraute : « mère dénaturée, castratrice », impliquant qu’il existe une maternité naturelle.

Burqa. Entre le rien cacher et le tout cacher, chaque culture décide de ce qui est normal, et cela change de génération en génération. Mais les extrêmes s’appellent : celui qui se fait remarquer en s’exhibant dans le plus simple appareil ; celui qui le fait dans le plus grand. Chez l’humanité première, chacun marque son identité et son territoire.

Nous commençons à comprendre à quel point la violence conjugale est répandue chez nous : Combien de femmes meurent sous les coups de leur compagnon ? Combien souffrent de son oppression physique et mentale ? Nous commençons aussi à comprendre qu’il est plus facile de voir et condamner le sexisme qui prévaut dans d’autres cultures que de le dénoncer et combattre dans la nôtre.
Entre l’anthropologie première de l’altérité négative de Lamech et l’anthropologie dernière de l’altérité positive de Yeshoua, l’anthropologie humaniste de Moïse déploie son lent processus de stagnations, régressions et progressions où l’esprit prend peu à peu le relais de la chair, l’ange celui de la bête. C’est maintenant, et pour bien longtemps.

les corbeaux passent et se posent
dans cet espace que tu n’oses
définir en ta rage

si tu savais que le partage
de leur souci et de leur âge
t’ouvrirait un chemin

que ferais-tu si un matin
dans la tempête pris de vin
ils te volaient la rose

20 juin 2009
Burqa ? Il n’y a pas « la burqa » ; il y a mesdames X, Y, Z … vêtues d’une burqa. On va donc les interroger toutes par referendum pour savoir si elles se sentent bien dans leur ample peau. A défaut, on fera des sondages, des statistiques et puis, peut-être, une loi. Il n’y a de loi que générale, mais il n’y a pas d’humain général. Il n’y a que des personnes, toutes différentes, toutes uniques, toutes également dignes de respect et d’affection. Effectivement, on appelle cela la « dignité ». C’est un peu froid, mais ce n’est déjà pas mal. En tout cas pour Yeshoua et pour Aimer, dont il partage l’intimité au point de penser ce qu’elle pense et faire ce qu’elle fait (Jean V, 19 ; XIV, 10s), il n’y a pas « les moineaux » mais ce moineau et cet autre et cet autre…; aucun moineau particulier n’est oublié, ni à plus forte raison aucun humain (Luc XII, 6s). On peut affirmer sans crainte de se tromper qu’Aimer se soucie de tout bébé, congelé ou pas, de toute mère, dénaturée ou non, de tout prisonnier, coupable ou innocent, de tout intellectuel, athée ou pas… Oui mais voilà, Aimer est liberté, Aimer n’intervient pas. Aimer demeure dans l’anonymat, « dans le secret » (Matthieu VI, 4, 6, 18). A chaque conscience de l’accueillir ou pas (ou plus ou moins), c’est-à-dire d’aimer d’agapè tous les êtres qui passent à portée de son attention, parmi lesquels celles et ceux qui sont très peu ou très couverts et dont elle se soucie comme des autres. Est-ce pour défendre celles qui la portent que l’on s’en prend à la burqa ou est-ce pour se défendre soi-même? Est-ce par altérité positive ou par altérité négative ? Si c’est pour se défendre soi-même, il est facile d’inventer une loi puisque alors il n’y a plus des personnes vêtues d’une burqua mais des burqas (comme ce cher Descartes qui voyait dans la rue passer des manteaux et des chapeaux). Gestation pour autrui ? Cela n’existe pas. Il y a madame X qui porte l’enfant de madame Y, en dix mille cas de figures possibles : il y a cette femme douloureuse que la nature a privée d’utérus et à qui son amie « prise aux entrailles » (Luc X, 33) lui propose le sien. Il y a la pauvresse qui vend son ventre à cette richissime qui ne veut pas des désagréments de la grossesse. Il y a … il y a … il y a …

tu es là plus intime à moi-même
que ma peau
et souvent tu ris doucement
ou bruyamment

quand je t’oublie tu hoches la tête
tristement
en me voyant si empêtré
dans mes idées

que mon oreille toute se fasse
attentive
et lucide mon œil discret
en ton secret

On accuse la charité (caritas, agapè) de froideur ; on accuse la compassion de sentimentalisme. Faudrait savoir. (« Le meunier, son fils et l’âne »)
21 juin 2009
Catastrophe aérienne. Désolation de celles et ceux dont on n’a pas retrouvé le corps qui leur était si cher. Comment les sortir du mythe de la tombe et du rite du deuil ? S’il reste quelqu’un lorsque le corps s’en va, ce n’est pas en ce qui avait été sa chair : elle n’est plus qu’une charogne. Les tombeaux les plus somptueux du Père Lachaise, du Panthéon ou de Saint-Pierre de Rome sont vides, vides, vides. Nos disparus vivent « dans le secret ». C’est là que nous pouvons leur offrir les fleurs de notre respect et de notre affection.

c’est l’heure douce où les longues herbes encore
laissent leurs ombres fines jouer sur la route
où le soleil hésite à prendre son essor
pour ce vol impérial qui se moque du doute

c’est le jour où il monte au plus haut sur la voûte
immuable à nos yeux éphémères où la mort
si près de la naissance implacable déboute
la chair qui aspirait à se changer en or

ferme les yeux regarde à travers tes paupières
venu battre en ton corps au plus près de ton âme
ce feu qui donne à voir le sang de l’univers

et puis en les rouvrant que ton souffle s’exclame
et te pousse au chemin qui descend où les traces
des ombres au soleil discrètement s’effacent

Si peu de gens encore accueillent le temps avec joie. Combien se cramponnent à leur jeunesse, à leur maturité, voient avec effroi venir la décrépitude et puis la pourriture. Une conscience qui connaît Aimer découvre la sagesse cachée en cette chair invitée par l’esprit à lui céder la place. Vivre c’est devenir. Aimer n’est pas ce dieu que l’on nous a donné à adorer figé sur son trône éternel. Aimer danse et chante de toujours à toujours, et son autre par milliards en liberté invente avec lui des figures toujours nouvelles et des mélodies inouïes. Vivre l’instant, c’est le vivre en son mouvement vers l’infini qui vient.
22 juin 2009
Être soi-même. Agir comme on est, être libre. Mais est-on jamais sûr de ce que l’on est ? A mesurer les désirs incohérents qui nous travaillent, on s’interroge. Connais-toi toi-même. Quel est le meilleur de moi-même, celui qui fonde mon désir essentiel, auquel en y répondant je vais m’accomplissant ? Découvrir Aimer, c’est se découvrir participant de son être et donc de cette altérité qui fait que le meilleur de moi-même, mon être même, c’est un je face à des tu. Et je suis tu pour Aimer « dans le secret ». C’est dans le face à face du grand silence d’Aimer que mes choix et mes décisions naissent. Dans une telle intimité, «toi en moi et moi en toi » que je ne sais plus qui de toi ou de moi décide. Car je ne veux décider que selon l’amour, craignant de ne pas être moi-même si je manque à l’amour.
Plus d’un milliard d’humains ont faim. Aujourd’hui. L’apprendre et ne plus l’oublier pourrait nous faire enfin réaliser l’innommable injustice de notre communauté humaine. Comprendre aussi que le message de Yeshoua y est lié. Il ne nous demande pas de l’adorer, ni même de l’aimer, lui, mais d’aimer comme lui, avec lui, toute l’humanité en se souciant de chacun : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger » (Matthieu XXV, 35). Vous qui prétendez faire de lui un dieu, vous qui n’arrivez pas à vous défaire de ce mythe, comprenez que ce dieu à aimer, c’est l’humanité. Comment peut-on prétendre aimer son dieu sans aimer les humains ? « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment aimerait-il dieu qu’il ne voit pas ? » (I Jean IV, 20). Agapè est tout sollicitude pour tous, sinon elle ne serait pas elle-même. Comment alors ne s’indignerait-elle pas de l’injustice humaine ? Comment n’en ferait-elle pas son premier souci ?

pas un brin d’herbe dont tu ne connaisses
le nom secret en ton secret
nulle pensée dont tu ignores
les sentiers qu’elle a empruntés

nulle pourtant qui ne ravisse
ton esprit lorsqu’elle choisit
pas un brin d’herbe qui ne te prenne
par surprise lorsqu’il grandit

23 juin 2009
le soleil éveille la brume
pour une danse
du sens
où gravement chacune chacun dans l’immense s’allume

Dès l’origine du judaïsme, qui est aussi celle du christianisme et de l’islam, le ver est dans le fruit : « YHWH dit à Abrâm … : je ferai de toi une grande nation ; je te bénirai et j’exalterai ton nom. Je bénirai ceux qui te béniront et maudirai ceux qui te maudiront ; en toi seront bénis tous les peuples de la terre » (Genèse XII, 1ss). « Le père est exalté » – « le père de la multitude », Abrâm – Abrahâm est reconnu par les auteurs de la Genèse comme l’ancêtre à qui est promis l’exaltation des maîtres du monde, celle du « nom » pour les Sémites. Pire, « tous les peuples de la terre seront bénis en toi », déclaration de pouvoir hégémonique sur toute l’humanité. Où est le ver, où est le fruit ? Où est l’ivraie, où le bon grain ? aurait dit Yeshoua. Etait-il possible à ce stade de l’évolution humaine de se défaire du moi et de son désir d’exaltation et de domination ? Non sans doute ; il ne l’était pas encore à l’époque de Yeshoua : ses disciples ont fait de lui le messie, le christ. Il ne l’est toujours pas vraiment dans l’universalisme chrétien où le désir de domination se déguise en pouvoir spirituel. Mais on peut dire aussi qu’Aimer est à l’œuvre dans le désir de bénédiction d’un Eternel pensé comme idéal de perfection : « Marche devant ma face et sois parfait » (Genèse XVII, 1). Patience ! Le ver de l’Esprit aura finalement raison du fruit de l’humain premier promis à la pourriture et à la disparition.
Trop de logique tue la logique, et le langage révèle alors sa limite. A suivre certains raisonnements de nos logiciens, on découvre la difficulté de bâtir un raisonnement sans faille ; mais on découvre aussi que la plus grande rigueur aboutit à des impasses, joliment relookées en apories. On dit ainsi que l’on ne peut penser l’ensemble des ensembles parce qu’on en fait partie, ou, plus concrètement, que l’on ne peut rendre raison de l’univers comme totalité parce qu’on lui appartient ou encore qu’un catalogue de bibliothèque ne peut se mentionner lui-même sans perdre son statut de catalogue. Et certains physiciens qui ne jurent que par la logique en arrivent à rejeter le principe d’identité en faisant du néant l’origine de l’être lorsqu’ils disent qu’il n’y a pas eu d’avant big-bang puisque le temps a commencé avec lui. (Ce qui revient à adopter un créationnisme plus radical que celui contre lequel ils tirent à boulets rouges au nom de l’évolution). Mais comment reconnaître les limites du langage quand on croit ne pouvoir penser qu’avec des mots ?
24 juin 2009
Méditant sur les moineaux dont Yeshoua a dit qu’ils sont tous et chacun objets de l’attention de l’Eternel (Matthieu X, 29), les chrétiens se sentent encouragés à partager cette attention. Devenus curieux de tout puisque les moineaux sont ici la figure de tous les êtres, vivants ou non, ils se sentent pousser des ailes de chercheur.
Lorsqu’on cesse de prendre Yeshoua pour un dieu, ou même pour un demi-dieu, on peut l’approcher en humain, unique comme chacun de nous mais suprêmement attachant parce qu’il a eu l’intuition de l’intimité aimante de l’Eternel, qu’il la vécue et que, la jugeant capable de combler le désir essentiel de tout humain, il a cherché à la partager. La Vie de Jésus d’Ernest Renan, qui révèle une étude approfondie des évangiles et de leur élaboration, et qu’il a su nourrir d’une connaissance pleine de sensibilité du milieu géographique et culturel où Yeshoua a grandi, est une source inestimable lorsqu’on cesse d’y voir, pour s’en affliger ou s’en réjouir, une mise à mal du dogme chrétien.
L’évolution de notre univers depuis l’origine, et maintenant encore dans la recherche humaine, est un tâtonnement de la matière poussée par l’esprit qui l’anime vers toujours plus de complexité et de conscience. Ainsi la vie est-elle passée par mille aventures dont nous connaissons mal les erreurs parce qu’elles sont tombées aux oubliettes de l’échec. En quelques milliards d’années, quel chemin parcouru depuis les premières molécules chimiques organisées en cellules vivantes jusqu’à notre cerveau humain. Et notre cerveau poursuit sa quête, encore régie par le tâtonnement auquel nos raisonnements eux-mêmes sont liés

si l’abeille se bat contre le verre
c’est qu’elle ne sait pas que l’univers
a inventé l’humaine intelligence
qui transforme le sable en transparence

ses ancêtres avaient vu que l’à travers
ce que l’on voyait n’était que l’air
et qu’il ne possédait d’autre substance
que de porter leurs ailes en tous sens

mais quand l’humain voit l’abeille affronter
sa vitre avec sa culpabilité
ses entrailles se prennent au paraître
qui lui renvoie l’image de son être

il sait qu’en lui rendant la liberté
c’est la sienne qu’il voit se confronter
à l’immense du sens afin de se démettre
pour l’autre du non-autre et enfin naître

25 juin 2009
A bas…les slogans ! A bas…les slogans ! A bas…les slogans !… Encore un pied de nez au langage.
La fin de la menace nucléaire passe-t-elle par l’avènement d’un gouvernement mondial ? Nous en sommes loin, mais c’est un horizon que certains contemplent et désirent. Les peuples sont régis par les forces d’attraction et de répulsion (de philia et de neikos, d’amour et de haine, disait Empédocle) qui portent l’univers en sa marche. Après l’épouvante de deux guerres, l’Europe a d’abord commencé de se rassembler mue par la force de la crainte plutôt que par celle du désir. Elle le fait maintenant davantage par celle du désir, économique. L’altérité positive n’y joue qu’à dose homéopathique. La mutation de l’humain premier en humain dernier ne se réalise qu’au fil des millénaires. C’est qu’elle ne le peut, par logique interne, que dans la liberté des personnes, et celles-ci ne font que passer dans nos sociétés alors que nos sociétés demeurent. Unir toute l’humanité dans la liberté devrait prendre beaucoup de temps. La menace nucléaire, si elle était mieux connue, pourrait l’y pousser.
La volonté de domination qui régit l’humain premier, elle, est inhérente à la vie qui s’est développée sur notre planète depuis quelques milliards d’années, et l’on ne change pas un système qui marche. Les menaces latentes ou actives de pandémie en pourraient être un rappel. Nous sommes des vivants comme les virus, et toute espèce vivante est à la recherche d’un espace vital où s’étendre « par croissance naturelle » aux dépens des autres, qu’elle ignore ou combat.
Tu dis que le christianisme n’aime pas l’amitié parce que l’amitié s’oppose à l’amour universel. Sans doute, mais Yeshoua vivait l’amour universel d’Aimer sans que cela l’empêchât d’avoir des amis : ceux de Béit-Hananyah, Elazar et ses deux sœurs Marta et Miriam (Jean XI, 5, 35), et quelques autres, Yohanan en particulier (Jean XIII, 23 ; XXI, 20). Il savait qu’Agapè n’abolit pas Philia mais la transmue en l’étendant à tous. Avec Yeshoua l’amitié transcende les limites du petit nombre, comme elle le fait des liens charnels avec sa mère, qui lui est devenue plus chère parce qu’elle aime d’agapè, qu’elle n’est plus seulement celle qui l’a porté et nourri (Matthieu XII, 46ss).

derrière les dernières du temps
derrières les dernières galaxies
quelle toile à l’infini étend
notre réseau d’étoiles

car nous en sommes nous ici
si le centre est partout si nulle part
l’orbe ne se limite mais qu’il part
en l’immense en tous sens

et derrière derrière les dernières
galaxies du cerveau de chacune chacun
d’autres cerveaux en réseau
au nôtre font leurs signes et tu réponds
26 juin 2009
L’amitié selon Yeshoua : « Vous serez mes amis (philoï) si vous faites ce que je vous dis… Ce que je vous dis, c’est de vous aimer comme je vous aime (agapaté), de vous aimer les uns les autres… Comme mon père m’aime, je vous aime » (Jean XV, 14, 12, 9). On voit ici que l’agapè de l’Eternel entre dans la vie de celles et ceux qui l’accueillent, et que l’amitié y est intégrée et transmuée.
On peut admettre qu’éros est voué à la même intégration transmutation. Le désir pour soi y devient le désir pour l’autre. La possession jalouse n’y est plus concevable, ni en soi ni en l’autre ; on comprend que les premiers chrétiens, renonçant à toute possession, devaient reprendre à nouveau frais la question du couple, de la fidélité, de l’amour libre… Yeshoua avait dit : « Qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Luc XIV, 33), car être disciple, c’est Aimer, et Aimer, tout sollicitude pour l’autre, ne possède rien. Ainsi, dans la première communauté, « personne ne disait sien ce qu’il possédait, tout était en commun » (Actes IV, 32 ; II, 44s). On y devait donc aussi penser que nul homme ne pouvait posséder une femme, nulle femme un homme, qu’il fallait vivre la communauté sexuelle. Mais cet idéal devait se heurter à la réalité de l’humain premier, du « vieil homme » dont il est bien difficile de se dépouiller. A vouloir faire l’ange trop prématurément, on faisait la bête. Paul le dit aux Corinthiens : « A cause (du danger) de la débauche (pornoïa), que chaque homme ait sa propre femme et chaque femme son propre mari. » (I Corinthiens VII, 2). Il avance une explication : « Le corps n’est pas fait pour la débauche, mais pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps » (I Corinthiens VI, 13). On peut comprendre que le corps comme le Seigneur sont fait pour Aimer d’agapè, mais qu’on ne le peut tant qu’éros n’a pas été transmué en agapè.

On ne peut médire du langage qu’après en avoir exploré les ressources et découvert les limites. Une bonne part de l’éducation devrait être consacrée à la maîtrise d’une langue, en principe et d’abord la langue maternelle (ce qui n’est pas le cas dans nombre de pays africains où l’anglais, le français et le portugais se sont imposés dans l’enseignement). La langue maternelle, celle de l’enfance, est chargée d’affects capables d’inciter à la créativité. Elle peut exprimer et véhiculer des émotions que l’on peut explorer et raffiner, parfois transmuer en inventivité scientifique et technique comme en créativité artistique. En apprenant d’autres langues et en les comparant à la sienne, on peut aussi découvrir d’autres visions du monde, comprendre ainsi qu’elles sont toutes limitées mais qu’elles peuvent en se concertant nous faire aller de l’avant sur le chemin de la découverte du réel humain et de l’exploration du réel total.

la maison frémit dans le vent
imperceptible
audible
à l’oreille tendue pour le silence où se rencontrent les amants
27 juin 2009
On peut apprendre une langue étrangère à seule fin de communication ; on peut aussi le faire dans un désir d’exploration. On peut d’ailleurs passer de l’un à l’autre but sans presque y penser ; mais il est bien d’y penser, de s’interroger, ici comme ailleurs, sur ses motivations. Ma connaissance d’une autre culture par sa langue relève-t-elle d’une volonté de possession ou d’une volonté de communion ? Est-elle altérité négative ou altérité positive ? En quelle proportion puisqu’il serait vain de penser que jamais je ne me soucie que de l’autre ?
Démocratie. La dictature est une menace permanente pour la démocratie. Le désir de dominer est inhérent à l’humain premier. Ce désir peut devenir fou dans le totalitarisme, quelle que soit l’idéologie qui lui sert de prétexte et de masque. Il n’est jamais absent en politique. La démocratie n’est pas une forme de gouvernement, c’est un esprit qui peut inspirer un gouvernement, en choisir la forme. La séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire (il faut ajouter médiatique en nos pays, religieux ou spirituel en d’autres) est toujours instable, menacée par le simple fait qu’un pouvoir est une force dominatrice, et qu’ils sont presque fatalement en lutte, chacun cherchant à opprimer les autres, voire à les supprimer. S’il les supprime, la démocratie est morte ; s’il les opprime, elle est malade, plus ou moins malade à proportion de cette oppression. La démocratie est un esprit, un idéal, une utopie, un horizon que ne doivent pas perdre de vue celles et ceux qui pensent l’humanité faite pour marcher vers Aimer.

la peau sur laquelle se mire
en dévoti-on la beauté
est une surface fragile
où nul ne peut la posséder

le bronze et la pierre la figent
illusi-ons moins éphémères
où l’or et l’argent sont le prix
qui la recouvre de poussière

va donc laver à Siloé
la percepti-on que paraisse
à ton regard émerveillé
l’infinitude de son être

28 juin 2009
Religieux, judiciaire, militaire… , tout uniforme peut faire sourire, et trembler ; car il est porteur, innocemment ou non, d’un pouvoir mythique. Il appartient au monde dont Yeshoua disait qu’il n’en était pas (pouvez-vous l’imaginer en tenue ecclésiastique ou en habit sacerdotal?). L’intelligence rationnelle hésite entre gémissements et rires : l’humanité qui se prend pour le nec plus ultra intellectuel est encore gouvernée par les mythes et les rites. On a beau en dénoncer quelques-uns (les religions ont pris bien des coups en Occident depuis trois siècles), il en apparaît encore à tous les coins de rue de notre vie sociale et politique. Mais comment les honnir quand on les voit conforter et réconforter nos ego déprimés, guider tant bien que mal nos sociétés ?
Lorsque l’on dit qu’on ne veut plus parler de la Shoah tant qu’elle continuera de servir d’excuse aux abominations que l’Etat juif fait subir aux Palestiniens, on en parle (encore une contradiction de mots). Les tueries du Rwanda, c’est et ce n’est pas la même chose (nouvelle formule qui ne veut rien dire mais que les gens les moins futés comprennent parce qu’ils la sentent). Ces tueries-là peuvent plus librement nourrir notre réflexion. La chair des Rwandais est encore à vif. « Aujourd’hui j’élève les enfants de ceux qui ont tué les miens », dit une Rwandaise sur ce ton neutre, maîtrisé, qui masque un abîme de douleur. Que peut se dire un tueur du Rwanda pour se comprendre ? Que peut se dire un rescapé pour le comprendre ? Que nous sommes tous faits de la même chair, tous capables des mêmes horreurs ? (Et que peut se dire un Israélien à Yad Vashem ?)
La science ne cesse de mieux nous montrer que notre chair est de la même substance que les astres, que les mêmes lois d’attraction et de répulsion règlent les mouvements des galaxies et ceux de nos neurones. Elle donne ainsi son aval à ce que la poésie sent et dit depuis toujours en figures. La connaissance scientifique donne raison à l’intuition de notre parenté avec les bêtes, l’élargissant à tout vivant, à toute matière. Notre chair est parente de la terre, de l’eau, de l’air, du feu, de tous les éléments et de leurs lois puisqu’ils la constituent et la régissent. François d’Assise le savait lorsqu’il a écrit son Cantique : « Louez sois-tu, mon Seigneur, pour toutes tes créatures… pour notre frère le soleil… mon frère le vent… notre sœur l’eau… notre frère le feu… notre mère la terre… ». Toutes celles et ceux qui le récitent avec ferveur sentent qu’il a dit vrai. Comme William Blake avec son
« Tigre, tigre de feu clair…
En quels lointains abîmes ou cieux
Brûlait le feu de tes yeux… ? »

Que faisons-nous de ce que la nature a fait de nous ? Car l’esprit qui anime la nature l’invite toujours plus loin que ce qu’elle est.

reconnais-tu cette araignée
lorsqu’elle veille
merveille
sur sa ribambelle d’enfants dans la tente qu’elle leur a tissée

29 juin 2009

ardent
c’est l’instant où la braise paraît dans la cendre de l’aube
l’instant l’instant ardent
jamais encore jamais plus la danse
n’a eu n’aura
ce pas qu’étonné tu as su tu sauras
goûter après avant dix mille autres ici dans l’infini
ardent

Votre Dieu omniscient omnipotent doit mener une vie bien terne. Rien ne l’étonne, il n’a rien à apprendre ni à attendre : il sait tout de toute éternité. Il n’a rien à faire non plus, il a tout créé au commencement. Avant le commencement ce devait être pire. Misère de Dieu sans l’homme ! Aimer ne serait pas Aimer s’il avait été seul avant que le monde soit (c’est là que le mystérieux Mystère de la Trinité devient une nécessité pour ceux qui ne croient pas à l’éternité du monde). Aimer n’est lui-même qu’avec l’autre. Ainsi de l’humain qui l’accueille.
Les rationalistes matérialistes ne connaissent ni la raison ni la matière. La matière est rationnelle, en ce qu’elle est et en ce qu’elle n’est pas : elle est cohérente avec elle-même, mais elle ne peut être cause d’elle-même. Les matérialistes se croient rationnels alors qu’ils sont mus par le mythe créationniste qu’ils combattent. Ils buttent sur le big-bang et s’en font un mystère qu’ils n’en finissent pas de chercher à percer.

Aimer est cet impossible qu’Aimer rend possible : nul ne peut se déposséder de soi-même, nul ne peut renoncer à tout ce qu’il possède ; et pourtant nul ne franchit la porte du jardin d’Aimer s’il ne renonce à tout ce qu’il possède (Matthieu XIX, 23-26 ; Luc XIV, 33). Impuissance de la chair, de l’humain premier : « vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir » (Romains VII, 18). Cependant l’esprit, la grâce de l’autre est donnée à qui la désire et demande (Luc XI, 13). Ces passages de l’Ecriture sont familiers aux chrétiens. On cite moins Montaigne, si prestigieux que nos athées modernes voudraient en faire un précurseur et dont les croyants se méfient parce qu’ils les croient. Après avoir cité Sénèque : « O la vile chose, dit-il, et abjecte que l’homme, s’il ne s’élève pas au-dessus de l’humanité ! », Montaigne commente : « Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que de l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ni que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main ; il s’élèvera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes (par la grâce divine mais non autrement). C’est à notre foi chrétienne, non à la vertu Stoïque de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose. » (Essais, livre second, chapitre XII, excipit). La familiarité du ton donne de comprendre avec un sourire l’impossible possible de l’amour agapè oublieux de soi-même qui est le cœur de l’intuition de Yeshoua.
30 juin 2009
Si la raison était un moyen infaillible d’accéder à la vérité, il y a beau temps que nos philosophes se seraient accordés sur une vision commune du Réel. On comprend que le « que sais-je ? » de Montaigne s’étende au domaine de la raison. Mais fallait-il qu’il préférât les certitudes invérifiables de la foi ? On ne peut en tout cas le taxer d’incroyance ; il parle selon la stricte orthodoxie de son Eglise : « Le nœud qui devrait attacher notre jugement et notre volonté, qui devrait étreindre notre âme et joindre à notre créateur, ce devrait être un nœud prenant ses replis et ses forces, non pas de nos considérations, de nos raisons et passions, mais d’une étreinte divine et supernaturelle, n’ayant qu’une forme, un visage et un lustre, qui est l’autorité de Dieu et sa grâce. Or, notre cœur et notre âme étant régis et commandés par la foi, c’est raison qu’elle tire au service de son dessein toutes nos autres pièces selon leur portée. Aussi n’est-il pas croyable que toute cette machine n’ait quelques marques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu’il n’y ait quelque image ès choses du monde rapportant aucunement à l’ouvrier qui les a bâties et formées. Il a laissé en ces hauts ouvrages le caractère de sa divinité, et ne tient qu’à notre imbécillité que nous ne le puissions découvrir… ». Et il met en garde des lecteurs qui voudraient utiliser son œuvre en la tirant vers l’athéisme : « On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi ; et un athéiste se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme, infectant de son propre venin la matière innocente » (Essais, livre second, chapitre XII, pp. 148, 150.Gallimard Folio 1965.
Aimer se défend du théisme comme de l’athéisme. Aimer n’est pas Dieu. Pour Aimer, Dieu est mort, quitte à en récupérer quelques traits. Mais Aimer se découvre à la raison du commun des mortels, ceux du moins que leurs « oeuvres mauvaises » ne condamnent pas à « l’imbécillité » du jugement.
Le « je est un autre » d’Aimer, c’est la présentissime présence où se vit l’intimité de Yeshoua avec l’Eternel, ou l’on « connaît je suis en mon père, et vous en moi et moi en vous » (Jean XIV, 20). Notre langage ne peut le dire clairement et distinctement ; il n’est pas fait pour cela, il n’a pas été étudié pour. Tout au moins peut-il nous en montrer le chemin si on le tord un peu.

noctule
tes grandes ailes là-haut les nuages
planent à peine
ici incessante passe repasse
ta fille vive

les formes informes sont figures nouvelles
tout immobiles
la ligne fine offre le dessin bref
de son silence

quelle secrète présence livre éphémère
ton œil candide
parmi la multitude qui s’en vient
dans les lointains
noctule

1er juillet 2009
Le syncrétisme est un assemblage hétéroclite de systèmes de pensée. Une des tâches de la transdisciplinarité est la recherche d’un accord entre ces systèmes, avec ce que cela suppose pour les uns et les autres d’abandons, de concessions, d’adoptions de certains de leurs éléments. Ainsi la transdisciplinarité s’interroge-t-elle sur ce que notre naturalisme humaniste peut donner et recevoir dans ses rencontres avec l’animisme, le totémisme et l’analogisme (Si l’on reprend le schéma de Philippe Descola et son « écologie des relations » tels qu’il les présente dans Par-delà nature et culture). La science est-elle sur le point de reconnaître l’existence d’un psychisme universel qui rendrait raison des phénomènes inexpliqués de la physique des particules ? La science occidentale matérialiste vit sous le régime de la discontinuité la plus forte, celle de la coupure régie par l’imaginaire diurne. Elle est peut-être mûre pour un glissement vers l’imaginaire nocturne de la continuité qui lui permettrait d’accueillir la spiritualité du monde.
La concertation entre les imaginaires par toutes sortes de transdisciplinarités peut nous faire progresser sur la route du réel, sur de « nouveaux chemins de la connaissance ». Avec la redécouverte de la continuité entre l’animal et l’humain, notre nouvelle vision de l’évolution de l’univers peut nous inciter à penser qu’il existe une force psychique ou spirituelle à l’œuvre dans tous les êtres, des plus simples aux plus complexes. Nous pouvons reposer à nouveaux frais la question de la continuité-discontinuité des êtres (Il est ici évident que la découverte d’Aimer peut animer cette recherche de l’autre).

l’air dans la flûte passe
l’eau dans le corps
lorsque tous deux enlacent
le même effort

dans le vide s’épure
ce qui s’écoule
et qui sait ce qui dure
dans cette houle

écoute dans ton âme
passer cet air
et cette eau que réclame
tout l’univers

Allégorie, anagogie, analogie, apologue, appariement, comparaison, correspondance, emblème, fable, icône, métaphore, métonymie, parabole, personnification, prosopopée, ressemblance, symbole… Peu importent ici leurs spécificités et leurs définitions scientifiques ; il nous suffit de savoir que les figures poétiques sont l’expression traditionnelle de la continuité des êtres. Si Jean-Dominique Pénel dit dans ses poèmes que « le fleuve baigne les genoux des collines » et que les mangues sont « les soleils mûrs des souvenirs » (Sangbarani), c’est qu’il sent l’universelle parenté des êtres et nous invite à la partager avec lui.
2 juillet 2009
Kierkegaard. Curieux qu’il ait pu avoir autant d’influence dans le monde des philosophes, censé être celui de la rationalité. Tout comme les tenants de la preuve de l’existence de Dieu par son essence, il a fait de l’existence une qualité de l’être. Si l’on s’en tient au bon sens et à la définition commune de l’existence telle qu’elle apparaît dans nos dictionnaires, l’existence est un fait, non une qualité ; c’est « le fait d’être ou d’exister, abstraction faite de ce qui est ». Cela s’applique de la même manière à une mouche, à un humain et à Aimer. Dire que « l’existence précède l’essence », c’est en rigueur de termes dire que l’existence peut être l’existence d’un néant, de ce qui n’existe pas. (On comprend que l’existentialisme ait fait si grand cas du néant). C’est un défi à la rationalité, et au bon sens : comment quelque chose pourrait-il exister sans être quoi que ce soit ? Lorsque Sartre écrit que « l’existence précède l’essence, cela signifie que l’homme existe d’abord et qu’il se définit ensuite », il joue sur les mots ; il change le sens du mot « existence » pour se démarquer de l’essentialisme platonicien. Ce qu’il veut réellement dire, c’est que l’essence de l’humain n’est pas fixée, que nous sommes des êtres en devenir. Rien de neuf depuis deux mille ans, depuis que nous sommes invités à passer de la chair à l’esprit.
Cette méprise de Kierkegaard est-elle plus lourde d’implications et de présupposés que son interprétation du sacrifice d’Abraham ? Lorsqu’on découvre qu’Abrâm Abrahâm (« le père exalté » « le père des multitudes ») est un ancêtre inventé par les responsables religieux du judaïsme bien longtemps après son existence supposée, on y voit la condamnation et la fin du sacrifice des premiers-nés. Abraham est censé avoir d’abord cru que son dieu lui demandait de lui offrir son fils comme le faisaient les divinités de la région ; mais son intuition éthique (au vrai celle des penseurs d’Israël) lui a fait comprendre que son dieu ne pouvait lui demander pareil crime. Si Abraham est allé à l’encontre de sa société, ce n’était pas, comme le crut Kierkegaard, en sacrifiant son fils, mais au contraire en ne le sacrifiant pas. Intuition que le christianisme n’a pas réellement faite sienne puisqu’elle continue de croire à la Rédemption par le sacrifice de Jésus-Christ, et que le protestantisme de Kierkegaard est une religion de « crainte et tremblement » face à un dieu justicier.

combien de battements à la seconde
soutiennent la souplesse et la vivacité
d’un vol statique
ou élancé de fleur en fleur d’un monde
que lui donne et lui prend en même liberté
l’air élastique

quelle force conjoint à la beauté
l’intelligence à l’œuvre depuis des milliards
d’années pour dire
qu’au court instant de la fragilité
ici éblouissant au sommet de son art
l’esprit inspire

que dire à ceux qui ne s’étonnent pas
dans l’émerveillement du spectacle fugace
de mille cœurs
battant en mille rythmes et mille pas
allant furtifs et sans laisser de trace
de fleur en fleur

3 juillet 2009
« Crainte et tremblement ». En français surtout l’expression est propre à frapper l’imagination, tant ses sonorités donnent à la sensibilité de connaître ce que l’intelligence comprend dans une culture imprégnée par l’image d’un dieu tout-puissant justicier et capable d’un redoutable courroux. (Un cantique de Noël de la liturgie catholique le rappelle encore : « …et de son père apaiser le courroux ».) Elle appartient au monde du dies irae, du « jour de colère » évoqué pendant la cérémonie des funérailles. Kierkegaard, imprégné de calvinisme et affrontant le mystère de la prédestination, en a fait le titre accrocheur de son œuvre la plus connue.
C’est le bâton de la morale chrétienne, la menace de l’enfer ; la carotte étant le promesse du paradis. Si l’on retrouve le passage où l’expression apparaît sous la plume de Paul, on y voit cette juxtaposition de la peur et de l’espoir, et sous une forme toute proche de ce que l’on connaît dans l’intimité d’Aimer : « Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, car c’est Dieu qui travaille en vous, vous donnant la volonté et la capacité de le faire » (Philippiens II, 12s). Relu à la lumière de l’intuition de Yeshoua, ce qu’écrit Paul peut nous rappeler d’abord que le salut, c’est la vie éternelle et que la vie éternelle c’est la sollicitude pour l’autre (Luc X, 25-37) où l’on trouve la béatitude de l’Eternel. On se souvient aussi que cette sollicitude pour l’autre dans l’absolue dépossession de soi est une impossibilité rendue possible par l’accueil de l’esprit d’Aimer, qui nous donne le vouloir et le pouvoir d’aimer ainsi. L’impossible est exprimé par « la crainte et le tremblement », car « vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir » (Romains VII, 18) ; et le possible advient par le « travail » en nous d’Aimer. Une conscience qui cherche heure après heure à vivre l’amour des autres en ses pensées et en ses actes affronte l’impossible et lance « les gémissements ineffables de l’esprit qui lui donne d’aimer » (Romains VIII, 26).

le sentier ici s’efface
la forêt reprend sa place
la mare
au fond du taillis s’égare

mais il faut que tu t’obstines
chemines
retrouves celle où vient boire
la biche à l’ombre du soir

l’œil immobile t’attend
qui plongera dans le temps
les yeux
où se reflètent tes vœux

et dans la vase séchée
rêvée
l’empreinte te redira
celle qui est passée là

4 juillet 2009
Le schéma sous-jacent à la figure de la carotte et du bâton, et dont elle est une expression ironique et condescendante, est celui de l’universelle loi de l’attraction et de la répulsion. On le trouve qui régit la dynamique de l’énergie, de la matière, de la vie et de la conscience. On peut en repérer partout la manifestation : c’est l’amour et la haine, la philia et le neïkos d’Empédocle, le yin et le yang du Tao, la systole et la diastole du cœur vivant, la douleur et le plaisir, la loi et la liberté, le droit et le devoir (le droit à l’oubli et le devoir de mémoire), le risque et la précaution… Le sens de la dualité doit nous mettre en garde contre le monopole des valeurs dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale, psychologique… Seul Aimer est au-delà des opposés, seul il est un en son infinitude.
Le rationalisme met toute sa confiance dans la raison, ignorant ses multiples dérapages, oubliant que les raisonnements courent le danger d’être des paralogismes. Le succès des rhétoriciens de tout poil montre la puissance du sophisme sur nos pauvres intelligences, signe que le rationnel nous fascine au point de nous aveugler sur ses succédanés. Si dans un procès on confrontait les plaidoyers des avocats de la défense et ceux de l’accusation, on serait bien forcé de se dire que leurs raisonnements ne peuvent être tous sans défaut. Pourtant on ne le fait pas. Pourquoi ? Quant aux interprétations des événements par les politiques des divers partis, on choisit celles qui s’accordent avec ses convictions sans se soucier de leur rationalité, que l’on considère comme acquise. Au nom du premier principe de la raison, le principe de contradiction, on peut cependant tester les raisonnements. A moins de se réfugier dans l’intuitionnisme, il est bon de limiter l’usage de la raison à celui de ce principe. Il se révèle efficace et fructueux, non pour inventer la vérité, mais pour éliminer l’erreur. Ainsi fait-on en dépouillant l’Evangile pour mettre à nu l’intuition de Yeshoua.
Le contraire d’une erreur est le plus souvent une autre erreur, non une vérité.

as-tu retrouvé cette mare
qui songe au fond de ta forêt
tout occupée à méditer
les passages de ton passé

pourrai-je combler le retard
dans l’errance de mes regrets
de mes retours de ces pensées
d’un âge à jamais dépassé

ne diffère plus ton départ
la mare est patiente et qui sait
quelque passage dérobé
pourra vers elle te mener

5 juillet 2009
« Œuvrer avec crainte et tremblement… Aimer œuvre en vous… ». C’est la conscience quasi permanente de l’impossible possible, la tension intérieure, la garde du cœur qui vous tient en éveil, attentif aux autres. C’est la présence de l’Esprit, la communion du je et tu, la vie intense…
Le mal n’est pas le contraire du bien, mais son absence… Le « péché », c’est de ne pas aimer (l’offense, l’exploitation, la domination, la suppression de l’autre n’en sont que la conséquence).
La poésie est ici l’œuvre de l’imaginaire nocturne sensible aux continuités plus qu’aux discontinuités. Parce qu’elle est menée en parallèle de la recherche conceptuelle régie par l’imaginaire diurne, elle peut sans risque mêler les êtres, les confondre même. C’est ainsi qu’elle use d’une syntaxe ambiguë lorsqu’elle le peut, sans toutefois abolir toute syntaxe. Et elle fait usage de figures* qui lui permettent d’offrir du nôtre universel là où la vie quotidienne nous impose l’opposition du moi et du il, du nous et du eux. Il ne s’agit cependant pas d’un procédé. La poésie n’est pas une fabrication ; elle naît dans l’imprévu de l’inspiration proposée par ce que Proust appelait le moi profond.
*Ainsi du transfert d’épithètes :
« Ils allaient obscurs dans la nuit solitaire » (Virgile)
ou de la correspondance des sensations :
« Le clair de lune baignait de silence la girouette immobile » (Coleridge)

les os ne sont que poussière
cette main s’est faite image
transmuant dans la lumière
l’impalpable d’un visage

les paroles elles-mêmes
transportées par l’écriture
ne gardent plus que le schème
de leur belle nourriture

l’esprit qui les inspira
et guida la main docile
attend dans l’ombre tout bas
pour te les rendre faciles

aussi que ta main charnelle
tant que le souffle l’anime
trace le signe éternel
qui nous rassemble unanimes

6 juillet 2009
L’impossible possible. « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ». Le sentiment quasi permanent d’impuissance face à la tâche d’aimer, de se soucier des autres pour eux-mêmes, de le vouloir et de le faire, nous presse de demander l’esprit d’Aimer, lumière et force pour la connaître, l’entreprendre et la réaliser. « La grâce suffit… où la force s’accomplit dans la faiblesse » (II Corinthiens XII, 9s).
On peut comprendre qu’il soit contraire à la dignité humaine d’adresser à Dieu des prières de demande : ce serait s’abaisser servilement devant le souverain Seigneur alors que la monarchie absolue (de droit divin évidemment) a été abolie. Mais à Aimer on demande sans s’abaisser parce que l’on s’adresse à un ami. Aimer est au-delà de la grandeur et de la petitesse ; celles et ceux qui l’accueillent sont tous également grands. Aimer se fait tout à tous, s’offre à la mesure dont on le mesure en mesurant les autres (Matthieu VII, 2), se faisant, infini, l’égal de tout être fini et nous invitant à faire de même. Telle est l’intuition de Yeshoua en son intimité avec Aimer et qui fait ce qu’il Lui voit faire (Jean V, 19). Cette intuition se manifeste dans sa réaction face au désir de grandeur et de hiérarchie de ses disciples humains trop humains : les voyant se disputer pour savoir lequel d’entre eux est le plus grand, il demande à un enfant de s’approcher et il leur dit : « Qui accueille ce petit en mon nom m’accueille, et qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé. Ainsi le plus petit parmi vous est grand » (Luc IX, 48). Accueillir qui que ce soit « au nom de » Yeshoua, c’est l’accueillir en Aimer ; c’est participer à la sollicitude offerte par Aimer qui traite avec tous en égal.

courge tu allonges allonges et allonges
tes lentes tentacules au fil des jours

on s’approche on se penche on interroge
le secret de tes proportions

quelle intelligente harmonie
mêle à la généralité la belle
singularité où l’œil à la fois
voit ton nom et ton seul dessin

que faire sinon t’admirer
retenu par la faille entre nous deux

les mains qu’ici et là tu tends
n’attendent pas les poignées d’autres mains

notre ancêtre commun est si lointain
que nous nous ressentons tout autres
et que je pourrai sans vergogne
t’arracher tes enfants et les manger

Le météorologiste peintre peut donner des noms aux nuages en tant que scientifique et les interpeller chacun en tant qu’artiste.
7 juillet 2009
En Yeshoua Dieu s’est mué en Aimer, la chenille est devenue papillon. Pourquoi tant de gens qui aperçoivent le papillon pensent-ils encore à la chenille ? Pour qui accueille Aimer, Dieu est mort, mort, mort ! Et il ne peut ressusciter.

L’altérité positive est ontologique. Elle est le premier principe de l’être puisqu’elle est la relation de l’être infini aux êtres finis. Elle est donc le fondement premier de tout agir et de tout penser. On peut interpréter ainsi le « aime, et fais ce que tu veux » d’Augustin. « Aime » au sens de l’altérité positive, celui de la sollicitude pour tout être, est l’esprit d’une éthique. Le « ce que » du « fais ce que tu veux » couvre la totalité de l’agir humain. Le « tu veux » exprime la liberté ontologique, celle où l’on agit selon son être. Le « fais » ne se limite pas à l’agir éthique. Il s’étend à l’agir intellectuel de toute forme de pensée, scientifique et artistique, politique et sociale…
La liberté de cet agir étendu à la totalité du penser et du faire n’est pas un libre arbitre périphérique à l’être, une liberté arbitraire du faire n’importe quoi. C’est la liberté ontologique du cœur de l’être, du « je » rayonnant sur toutes les manifestations de l’être. En tant que liberté de penser, elle inclut aussi une capacité de juger, de prendre position face aux activités humaines de toute espèce. Elle détient une faculté de jugement axiologique, scientifique, esthétique… Cette faculté cependant, comme toutes les autres facultés humaines, est subordonnée à Aimer. Ce n’est pas un jugement des personnes mais de la qualité de leurs actes selon le critère de l’être, c’est-à-dire de l’altérité positive.
Aimer ne fait pas acception de personne ; Il offre la dignité de son être en toute égalité ontologique à la star divinisée par ses milliards de fans et à l’anonyme d’une tribu de Nouvelle-Guinée.

le vent échevelé entraîne le bocage en ses libres figures
l’œil immobile qui tente de les suivre en perd toute mesure

car il cherche cachée derrière le retour des danses séculaires
encore et à jamais sans nom la forme singulière

il voudrait s’arracher un instant aux bras mous de la rime stupide
et sourire inconnu aux visages uniques des sourires timides

échevelé le vent qui poursuit incessant ses danses vagabondes
dévoile à l’œil lucide les figures nouvelles du vieux monde

Dire ici que la vie est un voyage sans but, c’est dire qu’elle est infinie dans sa marche. Mais elle ne tourne pas en rond en éternel retour. Elle va d’horizon en horizon.
8 juillet 2009
Caritas in Veritate ? Veritas in Caritate ? Ce qui est premier, c’est Aimer. La vérité c’est d’Aimer s’il est vrai que la vérité est de penser l’être tel qu’il est et que l’être est altérité positive. Agir selon Aimer, c’est être dans le vrai, c’est se conformer à ce que l’on est, être en harmonie avec soi-même. C’est la liberté ontologique.
La question que posent la formule titre de l’encyclique et sa réciproque est celle de la valeur du « in », du « dans ». La vérité n’est pas un être, c’est une relation : c’est l’exactitude de la représentation d’un être, la juste relation entre un être et l’idée que l’on s’en fait. L’amour agapè (caritas) est aussi une relation, mais une relation entre des êtres. On peut dire que cette relation est vraie, conforme à la vérité, si elle est conforme à la nature de ces êtres. Ce que l’on tient ici pour vrai, c’est que l’être infini est agapè, caritas, Aimer, et que sa relation aux êtres finis est conforme à son être. C’est aussi que l’être dernier d’un être fini est participation à l’être infini, et qu’un être fini conscient est dans le vrai de son être lorsque sa relation aux autres êtres est celle de l’agapè. Le in qui lie caritas et veritas n’est pas celui de deux concepts (encore moins celui de deux mots associés par leurs belles assonances et consonances), mais celui de chaque être avec son être dernier, qui est relation d’amour agapè aux autres. L’explication que l’on donne de cette réalité est complexe alors même qu’elle se présente avec l’évidence d’une tautologie. La relation d’Aimer à l’autre c’est Aimer, la vérité d’Aimer c’est d’aimer.
Le raisonnement sur quoi se construit Aimer, ou que construit Aimer, est-il sans faille ou n’est-il qu’un paralogisme ? Peut-il convaincre ? Il faut d’abord pour cela en admettre la prémisse majeure : l’infinité de l’être (excluant le néant), l’existence d’un être infini face à l’existence des êtres finis (le terme « en face » étant évidemment une image approximative puisque rien ne peut exister en dehors, en face, de l’être infini). Y a-t-il un saut hasardeux dans l’inférence de l’infinitude de cet être à sa suffisance à soi-même, suffisance qui fait que des êtres finis ne peuvent pas être pour lui désirables, objets d’éros, et que leur existence ne peut donc s’expliquer que par le don et la réjouissance de voir l’autre exister ? les raisonnements subtils des sophistes démontrant des choses évidemment fausses (telles que celle de l’Achille aux pieds légers de Zénon d’Elée incapable de rattraper la tortue) ont pu nous convaincre de la fragilité de tout raisonnement. Certains ici se réjouissent d’ailleurs de cette fragilité parce qu’ils frémissent à l’idée que l’on puisse démontrer l’existence de Dieu et ainsi entraver la liberté d’y croire ou non. Aimer cependant ne peut être une entrave à la liberté : il en est le fondement. Qui aime de caritas, d’agapè, est libre puisqu’il agit selon son être dernier. Si l’on peut démontrer l’existence d’Aimer, on ne peut sans doute adhérer à cette démonstration que si l’on en a l’intuition (et l’intuition est chose mystérieuse et contestable). Il semble que celles et ceux qui y adhèrent reconnaissent en Yeshoua le champion de cette intuition de l’Eternel Aimer.

le chant d’un oiseau solitaire
dans le silence
relance
le sentiment de l’infinie présence aux clartés de la terre
9 juillet 2009
Humanisme. Le mot a pris tant de sens d’Erasme à Lévinas en passant par Diderot, Maritain, Sartre et les autres qu’il semble ne plus être qu’un label de qualité que l’on cherche à s’attribuer. Humanisme intégral ? Tout humanisme se croit intégral parce qu’il se fonde sur l’idée qu’il se fait de l’humain et que cette idée se pense inévitablement comme incluant la totalité du phénomène humain. Un humanisme matérialiste cohérent et conséquent enferme l’humain dans sa condition matérielle ; il lui refuse la spiritualité, par définition illusoire pour lui. Avec Aimer l’humanisme est aussi spirituel que matériel de par son dynamisme qui invite à passer de l’humain premier à l’humain dernier (de la chair à l’esprit, dit l’Evangile), de l’amour de soi à l’amour de l’autre comme autre en passant par l’amour de l’autre comme soi-même. C’est un humanisme de l’autre, mais non restreint à l’humanisme de l’autre homme, car il s’intéresse au non humain, en participation d’Aimer dont la sollicitude s’étend aux « oiseaux du ciel » et aux « fleurs des champs » (Luc XII, 24, 27). C’est un humanisme écologique auquel rien du Réel n’est étranger.
Avec Aimer, la mort d’un être cher n’est pas vécue comme la privation d’une part de soi-même ni comme un rappel de sa propre mort, mais comme la poursuite de la sollicitude pour l’autre et du souci de ce qu’il devient.
Celles et ceux qui n’aiment pas que l’on parle de nature humaine parce qu’ils y voient un obstacle à la liberté ne comprennent pas que la nature humaine, comme la totalité des existants, est par essence un devenir. Ils confondent l’être avec l’immobilité, peut-être parce que pour eux l’être de l’être est un dieu figé dans un éternel instant. Aimer est dynamique par inhérence de son altérité.

le visage que l’on nous donne
à contempler quelques instants
outre ce que en le sachant
il propose secret étonne

il y a ce que l’on devine
comme invité à l’étudier
lorsqu’on s’attarde émerveillé
sur le détail qui s’illumine

puis avant qu’il ne disparaisse
s’ouvre cet abîme inconnu
insondable qu’à son insu
il révèle à notre tendresse

10 juillet 2009
Il faut apprendre à nos enfants le respect et la tendresse pour tout être, à commencer par les humains ; il faut les inviter à prendre le chemin de l’autre. Mais il faut aussi les préparer à vivre au sein d’une humanité première où la domination domine et où la possession possède, un monde de luttes. Ils seront, s’ils accueillent Aimer dans leur vie, « des moutons au milieu des loups » ; et il leur faudra « la prudence du serpent et la simplicité de la colombe » (Matthieu X, 16). Ils risquent sinon de devenir des requins parmi les requins après avoir appris à leurs dépens ce que notre attention à leur devenir n’aura pas su leur enseigner. Pour nous distancier de notre culture et pouvoir ainsi la faire progresser, nous pouvons développer notre connaissance d’autres cultures, celles de notre antiquité grecque et romaine, celles du monde non occidental actuel et passé. Cette distanciation peut prendre le relais de celle offerte par une transcendance divine jugée oppressive. L’humanisme d’Aimer se déploie en se libérant d’une transcendance divine dominatrice désormais récusée et d’une transcendance humaine historiquement et géographiquement limitée toujours récusable. Aimer est au-delà de la transcendance et de l’immanence, ou bien vaut-il mieux dire qu’il les réconcilie ou les mêle ? Nous autres êtres finis ne pouvons exister que par participation à l’existence de l’être infini ; et nous n’échappons à notre finitude régie par les forces d’attraction et de répulsion, dont l’expression humaine première est la possession et la domination, qu’en accueillant le don essentiel d’Aimer. Alors, c’est en transcendant toutes les cultures que nous faisons progresser la nôtre. Aimer est le moteur parfait du progrès individuel et communautaire parce qu’il offre la liberté essentielle, celle d’agir selon notre essence participée de la sienne, l’altérité de l’agapè.

tu vêts de ton manteau et l’amour et la haine
les eaux mortes ou vives profondes ou hautaines

les sables des déserts où les vents les épurent
les secrets des géodes et des grottes obscures

les courbes de l’espace où la vitesse tisse
des écharpes d’oiseaux enivrés de ta glisse

tu voiles tu dévoiles les danseuses de brume
qui hantent aux bords des jours les prés que tu parfumes

tu couvres de dentelles le silence des heures
de musiques mêlées de joies et de douleurs

prête-moi quelques mots chaque jour je veux dire
la splendeur où tu rêves à jamais de sourire

« Le grand Nietzsche, l’immense Nietzsche… » : les dieux ne sont pas morts, Nietzsche est l’un des plus vénérés de l’heure. Aimer désinhibe la pensée face aux penseurs que l’humanité divinise en les habillant de sa vénération.
11 juillet 2009
Le passage du conflit des civilisations au dialogue des civilisations est celui de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair à l’esprit. Ce passage est la vocation des personnes d’abord ; ce n’est qu’ainsi qu’il est la vocation des peuples.
Lorsqu’on parle de l’Iran, il est juste et bon d’évoquer autant la figure de Mohammad Khatami que celle de Mahmoud Ahmaninejad . Mais dire que le premier n’est que le masque souriant du second, c’est dire que B.H. Obama est le masque souriant de G.W. Bush ou Yitzhak Rabin celui d’Ariel Sharon. Quels intérêts se masquent derrière cette calomnie ? Ceux qui ne voient en l’autre que le mal révèlent à quel point le mal les habite ; l’interprétation révèle l’interprète. Ceux qui parlent plus volontiers de conflit que de dialogue vivent plus de la chair que de l’esprit.
« Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Luc XI, 23) ; « Qui n’est pas contre vous est avec vous » (Luc IX, 50). Contradiction ? Question de contexte ? Un croyant cherche à maintenir à tout prix la cohérence de « la parole de Dieu ». Un incroyant épris de l’intuition de Yeshoua cherche ce qui lui est inhérent. Dans l’amour d’Aimer, dans son intimité, sa connaissance, il n’y a pas de « qui contre qui », mais des « quoi contre quoi ». Ici, être contre Yeshoua, ce n’est pas être contre sa personne qui, toute vivante d’agapè, s’efface pour les autres ; c’est être contre l’agapè elle-même, refuser d’accueillir la vie : « Qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Luc XI, 23). Qui ne vit pas de l’agapè ne rassemble pas les personnes et les peuples ; il les disperse.

le colibri est revenu
je vous le dis car je l’ai vu
immobile en ses ailes folles

son ravitaillement en vol
avec l’appui de l’air subtil
dites-le moi d’où lui vient-il

et dites-moi pourquoi m’enchante
cette beauté pourquoi me hante
cette invraisemblable vitesse

est-ce le souffle la chair est-ce
la grâce dans leur face à face
d’un autre temps d’un autre espace

12 juillet 2009
L’Alliance des Civilisations ? Difficile de l’attaquer lorsqu’on a parcouru la liste des honorables membres de son Haut Conseil. Alors on se contente de n’en jamais parler.
Entre l’appel à la destruction de l’Etat d’Israël et le refus à l’existence d’un Etat de Palestine, quelle est la différence ? C’est que le premier est plus verbal que factuel et le second plus factuel que verbal. Dans une humanité où les mots comptent plus que les actes, c’est tout dire.
Avec Aimer, on prend ses distances avec la Parole, et donc avec l’Ecriture. On transcende toute doctrine, toute idéologie, toute foi, dans la liberté essentielle, liberté vraie parce qu’elle manifeste l’être de l’être, Aimer.
L’Esprit a du mal à se faire une place dans la vie du chrétien. Est-ce parce qu’il ne parle pas à son imagination ? Le Verbe, pas de problème : « il a pris visage d’homme », et Jean a « touché de ses mains le Verbe de vie ». Le Père ? On lui a fait un noble visage de vieillard (à une époque où l’âgisme n’avait pas cours). L’Esprit n’a eu droit qu’à un pigeon, enfin, une colombe ; beau volatile mais difficile à aimer comme on aime un être cher de chair. Le dogme chrétien a fini, au quatrième siècle, par en faire une personne divine, et le tout-venant comprend « personne » au sens humain, alors que le raffinement théologique en fait une « hypostase », terme aussi barbare qu’intellectuel. Il n’y a ici d’esprit d’Aimer que sa présentissime présence de force et de lumière pour « vouloir le bien et l’accomplir », c’est-à-dire pour aimer.

quelle porte au fond du jardin
secrète s’ouvre sur les bois
au coeur des nuits

au réveil je la cherche en vain
et mon amour resté sans voix
par elle a fui

peut-être qu’en fermant les yeux
dans le jardin de ton silence
tout éveillé

en ton amour je verrai mieux
la porte où s’ouvre sur l’immense
la liberté

13 juillet 2009

ouvre les yeux la mer
immense de feux scintillante
de mille éclats
sur le sable en ses reflets s’écume

ferme les yeux la mer
à la belle distance chante
et mille voix
sur la plage à son rythme s’allument

L’identité de l’humain dernier n’est pas celle d’une communauté, d’une religion, d’une philosophie, d’une langue, d’une civilisation. Elle n’est pas celle d’un « nous autres », mais celle d’un je unique face aux milliards de toi autres uniques. Elle est ontologique, elle participe de l’altérité d’Aimer.
Avec Aimer l’éthique individuelle et la morale commune se confondent, car Aimer fonde l’être de chaque personne en son devenir comme une invitation au dialogue avec tout autre. L’être d’Aimer est un être-pour-les-autres.

Il vaut mieux échanger des mots que des coups. Mais certains mots nourrissent, certains guérissent ; certains indisposent ou empoisonnent, certains apaisent, certains endorment ou droguent, certains tuent.Il est autant de sortes de mots que de pensées concevables. Apprends à tes enfants les noms du jardin des mots ; apprends-leur à identifier et arracher le chiendent de la rhétorique manipulatrice ; apprends-leur aussi les fleurs, apprends-leur la rose poétique. Apprends-leur surtout que l’esprit est le maître des mots et qu’un spirituel ne s’en laisse pas compter.
14 juillet 2009
Littera gesta docet, quid credas allegoria, « la lettre te fait connaître les faits, l’histoire ; l’allégorie ce que tu crois » (Augustin de Dacie). Paul avait eu une formule plus manichéiste : « La lettre tue, c’est l’esprit qui donne la vie » (II Corinthiens III, 6). On peut donc penser que l’allégorie est liée à l’esprit, qu’elle n’est vraie que si elle est l’expression de l’esprit. L’allégorie n’est pas un exercice de libre interprétation ; elle ne peut être que la mise en mots de l’intuition de Yeshoua par ce que lui-même appelait mashal. La lettre c’est la chair des mots, la chair incapable de donner la vie éternelle, celle qui « ne sert à rien » puisque « c’est l’esprit qui donne la vie » (Jean VI, 63). Ce qui donne la vie éternelle, c’est d’aimer comme le fait le Samaritain du mashal (Luc X, 25-37). Ainsi l’allégorie des Ecritures se réduit-elle finalement à Aimer. Le reste est superflu.. Ainsi s’ouvre la porte de la démythisation. Aime, et crois ce que tu veux. Si tu aimes, ce que tu voudras croire ce sera aimer. On en revient à la tautologie de l’être de l’être, Aimer. Ce que l’allégorie biblique donne de croire, c’est le don d’Aimer et les modalités de son accueil et mise en œuvre. Le reste est littérature.
Lorsqu’il est acculé à parler d’acausalité, le matérialisme dévoile son irrationalité puisque le principe de causalité est inhérent à la rationalité. Qu’à cela ne tienne, il suffit de redéfinir « scientifiquement » l’acausalité.
Faire du défilé militaire le clou de la fête nationale, c’est trahir l’idéal de la République, à moins de penser que la fête nationale est la fête du nationalisme. « Nationalisme : 2. Exaltation du sentiment national ; attachement passionné à la nation à laquelle on appartient, accompagné parfois de xénophobie et d’une volonté d’isolement… 3. Doctrine fondée sur ce sentiment, subordonnant toute la politique intérieure au développement de la puissance nationale et revendiquant le droit d’affirmer à l’extérieur cette puissance sans limitation de souveraineté. » (Petit Robert). L’armée d’une nation peut-elle ne pas être nationaliste ?

le faucon la colombe sont d’un monde
où l’on mange et l’on est mangé
faut-il croire que l’humanité
ne peut voler plus haut que sa sinistre ronde

les ailes de l’esprit arrachent à la peur
des serres becs crocs griffes gueules
déchirant insatiables seule
sa puissance vainc la pesanteur

n’est-il pas un espoir ascensionnel
en ce qui amortit la chute
et ne vole pas pour la lutte
mais pour le ballet pur des foules dans le ciel

15 juillet 2009
L’armée ? Un mal nécessaire, une nécessité vitale de notre humanité première régie par la haine et l’amour (la clef en est une autre). Au stade archaïque du nationalisme prédateur, toujours actuel, l’armée est aussi offensive que défensive. Lorsqu’un pays s’achemine vers son humanité dernière, elle n’est plus que défensive. Il est bon cependant de ne pas oublier que le lieu où nous vivons a fait l’objet d’un certain nombre de conquêtes, de pertes, de reconquêtes : cela nous donne de comprendre que l’antimilitarisme est une attitude irresponsable. Hors de ses frontières une armée n’est justifiable que si elle œuvre au rétablissement ou au maintien d’une paix juste ; les situations sont rarement claires cependant, et des intérêts divers inavoués se cachent souvent sous l’armure étincelante de nos preux chevaliers.

Transdisciplinarité. Dans la recherche fondamentale, elle vise à mieux connaître le Réel en confrontant de multiples approches scientifiques et esthétiques. Dans la recherche appliquée, elle sert à résoudre les problèmes de l’avenir proche et lointain de l’humanité et de sa planète en faisant s’asseoir à une même table ronde des économistes, des climatologues, des géographes, des démographes, des sociologues, des historiens… Exemple : maîtrise de l’eau et maîtrise démographique.
Aimer prône et favorise la transdisciplinarité en prônant le dialogue de tous avec tous, ici plus particulièrement en invitant chaque spécialiste à ouvrir aux autres son pré carré.

Yeshoua annonce au nom d’Aimer le don de l’impossible Aimer. Crainte et tremblement certes, face à l’impuissance essentielle, mais certitude du don essentiel. Aimer ne serait pas Aimer s’il ne s’offrait pas à l’être qui l’accueille. Pour qui accepte de se déprendre de soi, le joug est doux et le fardeau léger (Matthieu XI, 30) : ni ritualisme ni ascétisme : le fils de l’homme est maître du sabbat et néglige les ablutions (Matthieu XII, 8 ; XV, 2) ; c’est un mangeur et un buveur qui accepte de se laisser embrasser les pieds par une prostituée (Matthieu XII, 8 ; XV, 2 ; Luc VII, 34, 38).

le bruissement du chêne
après des millénaires
enlace amour et haine
aux feuillages de l’air

l’oreille qui se baigne
au friselis des eaux
légères de ce règne
oublie les chants d’oiseaux

écoute le silence
timide qui appelle
la secrète présence
de l’amour éternel

16 juillet 2009
La seule éthique d’Aimer est d’aimer et de faire ce qui permet d’aimer: ne faire de mal à personne et faire du bien à tous ; mais aussi se garder libre de toute dépendance qui entraverait l’exercice de cette agapè (Il n’y a pas ici de morale sexuelle. Faut-il le répéter, y insister pour celles et ceux qu’elle obsède ? En matière de comportement sexuel comme de tout autre comportement, demande-toi si cela va nuire ou bénéficier aux autres, mais aussi si cela va accroître ta capacité d’agapè ou au contraire l’entraver en devenant, justement, une obsession, une dépendance.)

la reine de la nuit
cette pure lumière en l’aube qui l’efface
garde-t-elle l’éclat avec le souvenir

les pauvres mots ici qui tentent de l’écrire
pâlissent maudissant le temps qui les menace
et dans le jour s’enfuit

c’est en fermant les yeux
peut-être quand son feu revient à la mémoire
sous forme musicienne et pure mélodie

que tu peux t’attacher l’œil de sa poésie
et retrouver l’élan où bondit ton regard
vers la reine des cieux

L’artiste doit-il se préoccuper de l’effet que produira son œuvre ? Une œuvre inspirée répond-elle nécessairement à une attente ? La création artistique évolue dans un univers de probabilités. L’artiste qui veut vivre et donc penser et créer pour l’autre sait que l’inspiration ne se confond pas avec l’imagination. Faut-il dire qu’il s’autocensure ou qu’il entend au contraire se garder libre des courants, écoles et modes comme du désir de dominer en cherchant à devancer toute nouveauté ?
Le concept d’acausalité est rationnellement irrecevable : tout phénomène a une cause en vertu du principe rationnel de causalité. Si on ne peut trouver cette cause dans l’espace-temps, c’est que l’espace-temps n’englobe pas la totalité du Réel. C’est ainsi que la raison contribue à avancer le savoir du Réel.
17 juillet 2009
Reconnue illusoire, l’acausalité physique ouvre la porte du psychique.
Si l’on pense que l’inspiration créatrice est l’œuvre de l’inconscient et que l’inconscient individuel est relié à un inconscient collectif comme l’a dit C.G. Jung, on peut admettre que cette inspiration manifeste les mouvements d’un psychisme collectif, de ce que l’on a appelé l’âme du monde. Ainsi le poète accueillerait et exprimerait les vœux secrets de la nature et de l’humain qui en émerge. Sa liberté lui permettrait d’y choisir ce qu’il en jugerait « utile et agréable » (s’il souscrit à la poétique d’Horace). Mais cette hypothèse ne rend pas compte du saisissement esthétique qui déclenche le lyrisme poétique face aux êtres et aux choses.
Que faire de l’intuition de Pauli et Jung d’un monde unitaire, d’un unus mundus dont le psychique et le physique seraient les deux faces de ce réel unique à figure de Janus ? Peut-elle nous permettre une meilleure communion au monde à notre juste place ?
L’autotranscendance est-elle un concept autocontradictoire ? Vient l’image du baron de crac Münchhausen prétendant se propulser en sautant sur une planche à laquelle il est attaché. Il n’y a de transcendance que par altérité.

pour cette écharpe de soie grise
négligemment jetée sur la robe du soir
les lèvres de la lyre s’ouvrent

les yeux s’attardent sur la mise
détaillent le grand corps en son souple mouvoir
avant que la nuit ne le couvre

alors ils se ferment et plongent
dans l’océan des mots espérant qu’ils se livrent
à leur jeu libre de figures

puis qu’ils émergent de leurs songes
vêtus de soie de fête et de la joie de vivre
sur la harpe des jours qui durent

En sa dimension cultuelle rituelle, la religion est d’essence émotionnelle. Elle demeure ainsi insensible à la rationalité qui en dénonce les contradictions. La démythisation de l’Evangile par la mise au jour de ses contradictions ne peut avoir prise sur la foi. En sa dimension émotionnelle, la foi peut difficilement découvrir l’intuition de Yeshoua occultée par la figure héroïque de son Christ.
18 juillet 2009
Lorsqu’on s’aperçoit que les plus grands maîtres du savoir sont de grand écrivains, on en vient à se demander quelle part d’irrationalité contribue à faire accepter leurs idées. Le beau style émeut, et cette émotion peut susciter la foi en l’écrivain et en ses idées. Comment un penseur bon orateur ou bon écrivain pourrait-il se passer des émotions qu’il déclenche si elles l’aident à convaincre ses auditeurs ou ses lecteurs de la validité de sa pensée ? Yeshoua séduisait les foules (Jean VII, 12). « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean VII, 46). Avec ses miracles et son accomplissement des prophéties, cela a pu amener quelques cœurs à accepter son invraisemblable message, mais pas nécessairement à le comprendre.
Remettre sur la table la question de la cohabitation de l’âme et du corps, de la res cogitans et de la res extensa cartésiennes, c’est inviter aussi Pauli, Jung et leur parentèle pour leur demander de nous parler de télépathie, de synchronicité, de relations entre cause et sens…, et puis de la quête d’un vivre autant que d’un savoir, d’un connaître d’intimité autant que d’un comprendre de possession.
Les miracles de l’Evangile ? Il est bon de les mettre entre parenthèses (tout comme la rhétorique de Yeshoua et comme l’espérance juive) si l’on souhaite isoler l’intuition d’Aimer, mettre au jour le trésor caché dans le champ, récupérer le bébé qui risque de se noyer dans l’eau du bain. Fort d’Aimer comme certitude ontologique de l’être de l’être, on peut se libérer de tout préjugé culturel, y compris ceux de notre matérialisme scientifique, et donc explorer la possibilité de certains « miracles » à la lumière d’une nouvelle intelligence du Réel. On peut de même étudier les pratiques « magiques » des peuples que nous n’avons pas réussi à convaincre d’erreur, relire les réflexions de Jung sur l’alchimie ou le I Ching…
Pourquoi Bergson s’est-il intéressé au parapsychologique ? Pourquoi parle-t-on si peu de cet intérêt quand on l’étudie (cela ferait-il partie de ses parties honteuses ?)

à l’heure vive
où la lumière vite passe
jetant ses fleurs
arrête ton âme ramasse
le bouquet de ses souvenirs

il en est tant
immortelles en ta demeure
que leurs murmures
risquent de couvrir le silence
qui témoigne de leur valeur

si tu te tais
ferme aussi les yeux pour attendre
que dans ton âme
l’âme du monde tout entière
à chacune donne sa place

quand vient le vide
avec lui aussi revient pure
cette durée
où toujours plus loin l’éternel
s’en va jetant des fleurs nouvelles
les belles chances de fruits mûrs

19 juillet 2009
Le meilleur des mondes possibles est un monde qui donne sa place à la liberté et à l’indéterminisme qui la prépare en son évolution. Mais il n’est pas de liberté sans criminels ni d’indéterminisme sans virus…
Le mal ? Le mal qui fait habituellement question n’est pas d’abord celui de la bêtise et de la méchanceté des humains, celui dont on peut leur attribuer la responsabilité. C’est celui d’une nature qui fait souffrir les humains par ses accidents, catastrophes et autres épidémies (Camus et « les enfants torturés »). Le fait que l’on emploie le même terme de « mal » indique une continuité ; s’agit-il que d’une confusion ou est-ce concevable en raison ?
L’étude de l’évolution de l’univers montre que ses lois immuables s’accordent avec un aléatoire qui aurait pu lui faire concevoir d’autres êtres. La diversité des formes du vivant en est un exemple patent. Pourvu qu’elles fussent viables, l’élan de l’évolution a produit les espèces végétales et animales les plus improbables ; cette prolifération aux allures anarchiques incite à adopter la thèse d’un indéterminisme partiel du Réel. Le Réel serait depuis l’origine déterminé en ses généralités et indéterminé en ses singularités.
Voilà qui cadre avec l’intuition d’Aimer à laquelle la liberté inhère. Pas plus que les hirondelles en leurs ébats et les molécules en leurs aventures, nous ne serions pas libres si le mal était impossible en ce meilleur des mondes possibles. Tel est le Réel qu’Aimer donne de découvrir (hélas pour celles et ceux qui serrent les dents ou sourient héroïquement en accueillant un Réel qu’ils croient absurde).
Accepter de reconnaître la dimension psychique du Réel implique un détachement de la thèse matérialiste, une rébellion contre son autorité scientifique, mythiquement scientifique ; cela pourrait bien nous rappeler celle d’un Galilée contre l’autorité qui le condamnait, indissociablement scientifique et religieuse en son pouvoir.

comme la mélodie
rappelée avec elle ranime le passé
des visages aimés
la pensée vive est la présence de l’ami

l’image qui surgit où les neurones
en leur infime vibrent
de là-bas jusqu’ici d’ici jusque là-bas
transporte l’énergie

dans le silence alors
où la chair attentive en ses atomes
reçoit et donne vie
l’esprit inspire et la marche reprend dans l’infini

20 juillet 2009
Rôle de la séduction rhétorique dans la propagation des idées. Réaction d’un auditeur après un cours inaugural au Collège de France: « Je n’ai pas tout compris, mais c’était beau comme un solo de John Coltrane »
« Je crois à la communion des saints ». A quoi correspond cet article du credo catholique ? Au sens le plus strict, il s’agirait du rachat des fautes des autres par l’échange des mérites, avatar du schéma du sacrifice du bouc émissaire. Depuis le « pardonnez-nous comme nous pardonnons » cependant, les disciples de Yeshoua auraient dû comprendre que c’est en pardonnant les autres que l’on est pardonné, en les aimant de l’amour dont Aimer les aime que l’on vit de la vie d’Aimer. Plus largement, la communion des saints est un échange spirituel. On comprend que la logique matérialiste ne peut admettre cette idée puisque le matérialisme ne peut concevoir de communication que par les signes, lui pour qui l’extrasensoriel est une folle imagination. Et si un matérialisme cohérent ne peut concevoir la prière, un christianisme cohérent ne peut être matérialiste. Un scientifique chrétien ne peut accepter la science matérialiste qu’en élevant dans son esprit un mur entre ses idées et une foi qui serait d’un autre ordre. La redécouverte de l’unus mundus pourrait fissurer ce mur.
L’intuition de Yeshoua se détache sur un fond culturel sémite privilégiant l’imaginaire ouranien / diurne, et donc la séparation entre le pur et l’impur, le profane et le sacré. Avec Yeshoua, l’abandon du temple (Jean IV, 21), le rejet du sabbat (Jean V, 16s) et des prescriptions rituelles (Mark VII, 2ss) marquent ce détachement. Et cela implique aussi la fin de la division entre juifs et non juifs, la fin de l’élection. Cependant cette intuition et ses retombées n’ont jamais été totalement intégrées dans la pensée des disciples. Pierre n’a admis les incirconcis dans la communauté que pour ainsi dire violenté par une vision où une voix lui a enjoint de manger des viandes impures ; et il a dû se justifier auprès d’elle en arguant d’une intervention de l’Esprit Saint (Actes X, 9 – XI, 18). Paul et plus encore l’auteur de l’Epître aux Hébreux ont insisté sur le salut par le sacrifice sanglant du Christ (Romains III, 24s ; Hébreux IX, 22, 26s) et cette doctrine continue de tenir une place centrale dans la foi chrétienne. La théologie n’en finit pas de découvrir l’intuition de Yeshoua ; elle ne le peut qu’en se détachant de la foi sur laquelle elle se construit. Tâche impossible ?

à l’heure où ta paupière s’ouvre
et où ton âme de lumière
lentement se répand
je ne le sais dis-moi comment
laisser paraître la prière

le manteau gris qui la recouvre
cherche à se fondre dans l’azur
de l’aube sans couture
quand se diffuse sur la terre
l’haleine pure de l’amant

à respirer profondément
cet air qui cache maintenant
l’immensité des mondes
je garderai parmi les ondes
la communion de l’univers

21 juillet 2009
En poursuivant l’analyse de l’intuition de Yeshoua dans les évangiles, en particulier dans celui de Jean, « le disciple qu’il aimait » (jean XIX, 26) et vivait au plus près de lui, on peut espérer découvrir sa capacité à subvertir et transformer les religions et les cultures.
« Au commencement… » (Genèse I, 1). L’histoire des religions, et des cultures qu’elles animent, est hantée par le schéma de l’origine, là où non seulement tout a commencé mais où tout a été fixé. Nombre de rites religieux visent à réactualiser un événement originaire pour en retrouver l’élan que le temps est censé avoir dégradé, affaibli. Il leur faut retourner aux sources, à leurs eaux pures. Le rituel chrétien n’y échappe pas : la messe, la cène, réactualise le sacrifice du Sauveur.
Les découvertes scientifiques ont peu à peu érodé ce schéma. On sait maintenant que le vivant n’a cessé d’évoluer, que le cosmique, duquel il participe, fait de même. Mais le rythme en est si lent que nous ne sentons pas l’élan ininterrompu de création auquel nous sommes invités. C’est ainsi qu’il existe un darwinisme pour lequel nous devrions revenir à nos origines animales, alors que l’évolution nous convie à aller de l’avant, à passer au-delà.
Ce n’est pas concordisme de voir dans l’intuition de Yeshoua une confirmation ou un aval de la découverte de l’évolution, du temps comme élan créateur permanent, secouant ainsi les religions dans leurs fondements. On n’a pas encore saisi la puissance de subversion que représente la maîtrise du sabbat censé participer au repos du créateur le septième jour une fois sa création achevée (Genèse II, 3). La justification de cette maîtrise est claire : « Mon père ne cesse d’agir, moi également » (Jean V, 16s). La création, si l’on peut encore user de ce terme, est un processus éternel ; et nous sommes invités à y participer.

belles-de-jour sur les talus
vos mille roses
éclosent
éphémères ceux qui vont mourir cette nuit vous saluent

22 juillet 2009
parmi les milliers sur la glace ton œil repère en mère
celui dont jamais plus jamais encore aucun n’a eu n’aura la face

L’intuition de Yeshoua est née de son inspiration par l’esprit de l’Eternel dans l’intensité de l’accueil qu’il lui a réservé. Yeshoua s’est inscrit dans la suite des prophètes de son peuple, mais il a perçu comme jamais encore l’Eternel tel qu’en lui-même, Aimer, au point de rejeter tout ce qui ne cohérait pas avec lui. Ainsi est tombé le mur de séparation du sacré et du profane, du religieux et du laïc. Car Aimer est présent également à tout être (catholique, sache qu’il l’est autant au brin d’herbe qu’au saint sacrement !), et son inspiration est offerte à tout être à la mesure de son accueil, à tout agir et à tout penser humain qui s’y prête. Elle est susceptible d’animer les recherches scientifiques et les quêtes poétiques, et cela sans conflit, car l’esprit n’est pas un pouvoir, une volonté de posséder et dominer. (Il n’y a plus ici à faire la part de Dieu et la part de César ; Yeshoua n’a pu lancer sa phrase devenue célèbre qu’à l’endroit de ceux qui n’étaient pas encore mûrs pour le comprendre).
La connaissance poétique est connaissance intime du particulier, et elle tente, sans jamais y parvenir tout à fait, de rendre dicible cet indicible. Lorsqu’il va au terme de son intention secrète, le poète cherche la connaissance immédiate, la sensation pure de l’autre. Il ne sait plus ce qu’il voit, entend, hume, touche, goûte : cette biche qu’il aperçoit bondissant au travers d’un layon de la forêt, il ignore que c’est une biche. C’est pour lui un jeu de formes, un mouvement de couleur fugace ; c’est surtout un être unique, un élan de vie qui fait frémir sa peau et battre son cœur d’une émotion qu’il ne peut définir mais dont il sait qu’il doit trouver le beau langage qui la dira.

cette aile d’ange et de lumière
dans le ciel de l’aurore
passe et ne revient pas

rappelle-toi celle d’hier
et celle qui n’est pas encore
chante émerveille-toi

ainsi s’écrit la mélodie
de toujours à toujours
en l’éternel

et tu en es oui toi aussi
ta danse s’en va court
toujours nouvelle

quelle ligne aujourd’hui vas-tu
tracer unique en l’arabesque
et quelle fresque

poursuivre en ton chemin demain
lumière de lumière
pour l’échange des anges

23 juillet 2009
La relecture périodique des Moralistes, des La Rochefoucauld, des Chamfort, des Joubert… nous incite à garder conscience de notre enfermement dans l’intérêt et de la nécessité de l’invocation pour en sortir : seul l’esprit d’Aimer peut nous donner de franchir la porte de l’impossible pour vivre l’altérité d’Aimer.
L’Internet est aussi l’encyclopédie des encyclopédies : nous pouvons y faire se rencontrer, s’entre-tenir toutes les sciences et tous les arts pour avancer à plus grands pas sur le chemin du Réel.
Le poète est celui, celle qui d’abord ressent les choses et puis se sent poussée à les dire, à les faire chanter. Les mots sont seconds et, idéalement, devraient être investis et pénétrés du sentir et du ressentir qui les appellent. C’est pourquoi le discours poétique est concret, fuit l’abstraction qui ne ressortit pas à l’intuition sensible mais à l’intelligence discursive. Un poème est d’autant plus poétique qu’il parle le langage des images, images directes pour présenter les objets à ressentir, images figurées pour donner à sentir l’expérience intérieure du poète :
« Pour l’histoire d’un chagrin
Une porte vide et une feuille d’érable.
Pour l’amour
Des herbes qui se penchent et deux lumières sur la mer. »
Archibald MacLeish, « Ars poetica »

L’altérité négative surveille ses voisins, l’altérité positive veille sur eux.
Comme les dictionnaires, philosophiques et autres, les encyclopédies sont des « chaos d’idées claires », aussi trompeuses par leur clarté que déroutantes par leur chaos. Il faudrait les faire précéder d’une notice d’utilisation. Alors même qu’elle se sait inaccomplie à jamais, la connaissance du Réel est un savoir cohérent. Il faut confronter les entrées pour y mettre en évidence les accords et les contradictions, et toujours considérer les conclusions comme provisoires dans la dynamique de la Grande Quête.

la pierre tombée dans la mer
étend ses ondes
au monde
qu’elle voudrait voir gagner jusqu’aux extrémités de l’univers

24 juillet 2009
« Le meilleur des mondes possibles » est une préoccupation humaine. Pour Aimer, il n’y a qu’un monde possible, celui qui inhère à son être en liberté ontologique : un monde où l’altérité positive peut naître et grandir. Mais cette altérité de l’autre fini ne peut être que choisie, accueillie : on ne force pas une conscience à aimer. Aimer est libre. Un monde de liberté est un monde partiellement indéterminé, un monde où détermination et indétermination s’entre-tiennent, sont interdépendants au sens où l’indétermination s’appuie sur une détermination sans laquelle il n’y aurait que chaos. Cela fait un monde en partie imprévisible, un monde où certaines choses sont possibles mais d’autres impossibles parce qu’elles contrediraient la nécessaire détermination.
Les déterminations du monde physique, si évidentes dans l’espace cosmique avant qu’on ne découvrît les dimensions aléatoires de son histoire, ont induit une vision déterministe du réel à laquelle un certain nombre de scientifiques ont continué de se cramponner (Einstein disait encore que « Dieu ne joue pas aux dés »).
La découverte des indéterminismes du monde (ne sont-ils pas si évidents dans l’histoire du vivant qu’on les attribue au dieu Hasard ?) peut conforter une théologie d’Aimer et mettre à mal une théologie du Dieu omnipotent omniscient. Aimer ne détermine ni ne connaît les futurs contingents ; ce sont des virtualités pures, non des potentialités en attente d’actualisation. Le temps, qui fait partie de la substance du monde, est consubstantiel à l’être de l’être. Aimer est durée pure, élan de vie, quel que soit le rythme sur lequel on peut en vérité ou non l’imaginer. La nouveauté des êtres finis fait la réjouissance de l’infini en son altérité.

la courge qui n’en finit pas
d’allonger les bras de la pieuvre
sait aussi mettre en œuvre
ici et là les lunes expansives

quel esprit mène l’aventure
en espace et durée de vie
et totale harmonie
des lignes des volumes et des teintes

et quelle communication
secrète au cœur de l’invisible
atteint ainsi la cible
en la réjouissance de l’auteur

Aimer a son mot à dire dans l’organisation économique et financière de notre monde. Encore que l’expression « mot à dire » soit inadéquate puisque Aimer n’agit pas comme une parole et un pouvoir, mais comme un esprit et une inspiration.
25 juillet 2009
Plaisir et douleur, jouissance et souffrance, orgasme et agonie, exaltation et affliction, allégresse et détresse (et autres avatars) sont la carotte et le bâton, les forces d’attraction et de répulsion, philia et neïkos, par lesquelles la conscience, comme la vie, la matière et l’énergie, se défend, se promeut et se perpétue en sa marche binaire. Elles préparent à passer au-delà, à entrer dans la joie.
La joie est ici la réjouissance en l’autre, la joie d’Aimer, celle que « nul ne peut ravir… la joie accomplie ». Elle est inaliénable parce qu’elle n’est pas celle de la possession de l’autre par soi ni de soi par l’autre telle qu’en la passion amoureuse, mais ce don pur en participation de l’altérité d’Aimer que l’on « demande enfin au nom d’Aimer » (Jean XVI, 20-24). Et elle est liberté, car elle est la manifestation de son être, sa kavod, sa doxa, sa gloire.
Pour Spinoza, « l’amour intellectuel de l’âme pour Dieu est l’amour même que Dieu éprouve pour soi, non pas en tant qu’infini, mais en tant que sa nature peut s’exprimer par l’essence de l’âme humaine considérée sous le caractère de l’éternité, en d’autres termes l’amour intellectuel de l’âme pour Dieu est une partie de l’amour infini que Dieu a pour lui-même » (Ethique V, 36). Penser ici que l’amour de l’humain pour Aimer, d’Aimer pour l’humain et d’Aimer pour Aimer sont une seule et même chose, c’est penser la tautologie d’Aimer, pure altérité positive d’Aimer accueillie par l’humain, réjouissance en l’autre où s’exprime notre être en liberté accomplie. Mais l’amour d’Aimer pour Aimer n’est pas « l’amour de Dieu pour lui-même » : Aimer est amour de l’autre, non de soi. Sa joie toujours nouvelle est de voir l’autre paraître, comme la mère voit paraître l’enfant né de son être et « l’humain mis au monde » (Jean XVI, 21).

est-ce le souffle bruissant au feuillage
qui a donné aux oiseaux la douceur
de se confondre en rires et en pleurs
ramages de ramages

il porte les ailes les chants les dires
de ce qui pour savoir l’être de l’air
les regarde et écoute avant de faire
du larynx une lyre

le souffle dans la chair nourrit le feu
qui la meut et lui forge l’instrument
de bruissante douceur la préparant
au chant des cieux aux cieux

26 juillet 2009
Enfermés dans notre ego possesseur et dominateur, nous avons chacun notre Spinoza, comme nous avons notre Montaigne, notre Kant, notre Blake, notre Bergson… : nous y choisissons ce qui est déjà nôtre pour le conforter et pour le vêtir du prestige des grands noms. Pouvons-nous jamais être sûrs d’échapper à cette altérité négative ? L’interprétation donnée ici de l’intuition de Yeshoua n’est-elle qu’une projection de l’interprète ? Le doute se dissout pourtant dans la certitude d’Aimer : c’est elle qui fonde l’interprétation d’Aimer en Yeshoua le prophète d’Aimer.
« C’est assez d’être », aurait dit Madame de La Fayette pour conclure sa Princesse de Clèves. Incarnant la finesse psychologique des moralistes de son temps dans un récit que l’élégance de son style a rendu inoubliable, elle a su montrer comment l’amour est une impasse et qu’il est fait pour acculer l’humain à ne plus être qu’être. Peut-on ajouter qu’être est agapè et qu’éros est l’école d’agapè pour celles et ceux qui en savent vivre le sens et l’élan ?
Le poète a-t-il ce que l’on appelle parfois des communications extrasensorielles ? On peut certes penser que lorsqu’il trouve une âme aux « objets inanimés » il ne fait que se projeter en eux et ne donne donc à connaître que lui-même. On voit mal comment une pensée matérialiste pourrait proposer une autre théorie de la personnification des choses et, plus généralement, de l’animisme poétique. La position adoptée ici est celle d’un spirituel qui ne conçoit pas la matière physicochimique sans une dimension psychique, quelque peu accessible qu’elle soit, et comment pourrait-elle l’être à nos sens et aux instruments qui les prolongent ? Ce n’est qu’en notre réel corps-âme que nous pouvons espérer entrer en contact avec elle, et puis soupçonner les artistes de le faire mieux que nous en leur hypersensibilité.

galet dis-moi ta longue histoire

dis-moi l’heure
où tes grains et les miens ont choisi leur chemin

les tiens ensemble
ont depuis si longtemps attaché leurs destins

et puis de millénaire en millénaire
ont vu les compagnons arrachés un à un

au clan

te voici maintenant rassemblé
en cette forme belle

quel statuaire a pu de cent ciseaux
tailler polir uniques

les lignes qui ressemblent
à l’autre en élégance

et forment avec lui dans le chaos subtil
un concert sur la grève

galet dis-moi ton rêve

27 juillet 2009
Les chants d’oiseau sont des signatures plus ou moins raffinées. Mis au point au long des millénaires, ils sont presque tous beaux. Quelque fonctionnels qu’ils puissent être, pourquoi cette beauté ? Nous met-elle sur la piste d’un sens ? Fait-elle partie intégrante du Réel ? Faut-il alors l’explorer au même titre que l’intelligence pour avancer dans l’altérité ?

aube après aube notre eau
fait le spectacle nouveau
sur le théâtre du beau

sous le regard ébahi
par la trouvaille inouïe
dit le soleil dans la pluie

comme en la chair elle chante
cette amante diligente
de l’aventure galante

pour une oreille attentive
aux secrets lorsque s’avive
notre vie définitive

Les musulmans exégètes du Coran ont depuis longtemps reconnu ses contradictions et élaboré la théorie du verset abrogeant et du verset abrogé. On peut comprendre que ceux de notre époque qui éprouvent quelque malaise à sa lecture se sentent portés à aller plus loin, mais ils ne peuvent le faire qu’au nom d’une intuition théologique. Comment un musulman touché par l’évidence d’Aimer relira-t-il son saint Coran ?
Notre civilisation occidentale est culturellement sémite et grecque, latine, celte, slave, et cætera. Non spirituellement car l’Esprit n’est d’aucune culture. L’Esprit est évidemment capable de spiritualiser toutes les cultures. Œuvre de longue haleine puisqu’il est Aimer et qu’il n’agit donc que dans la liberté. Mais il ne manque pas de souffle !
Lorsqu’on voit Yeshoua souffler sur ses apôtres en leur disant : « Recevez le saint esprit » (Jean XX, 22), on a du mal à faire de l’esprit une personne. Tant pis pour le dogme de la Sainte Trinité.
La scène de Thomas l’incrédule mettant sa main dans le côté de son maître ressuscité est un mashal dont le sens est tout entier dans le « bienheureux ceux qui ne voient pas mais qui croient » (Jean XX, 29). Disons ici que la foi est l’accueil d’Aimer et que, spirituelle, elle ne s’appuie sur aucun signe matériel.
Racisme et antiracisme, même tabac. Amour et justice, même combat.
28 juillet 2009
Si Yeshoua avait prêché un message purement spirituel, totalement détaché de sa culture, aurait-il eu des disciples ? Il lui fallait le glisser dans une théologie du tout-puissant dieu d’Israël, attirer les foules par des miracles au point qu’elles voulurent faire de lui leur roi (Jean VI, 15) ; il lui fallait l’intégrer à la théologie de l’élection qui le désignait comme le messie annoncé en réalisant les prophéties, en se présentant comme celui qui devait venir (Luc VII, 20ss). On peut certes dire qu’il s’inscrivait à la suite des Amos et des Osée, mais son intuition n’a rien à voir avec la toute-puissance et le messianisme. Et elle s’est opposée, ou du moins a tenté de s’opposer à sa culture patriarcale. S’il n’a choisi que des hommes comme apôtres, il a eu envers les femmes une attitude qui en faisait ses égales en Aimer. Paul du moins a compris cette aspect essentiel : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni homme ni femme ; vous êtes tous un… » (Galates III, 28).
Dans la lumière d’Aimer, la religion chrétienne perd ses mystères : celui de l’Incarnation, qui a violé un humain en lui imposant la divinité alors qu’il n’était encore qu’un embryon inconscient ; celui de la Rédemption, avatar d’un rite émissaire où l’individu, sauvé par le sacrifice d’un autre, perd sa responsabilité ; celui de la Trinité fondé sur l’Incarnation d’une des personnes divines et sur l’agapè interpersonnelle en son sein alors que l’Eternel aime éternellement son autre dont nous sommes. Bref, la religion de Yeshoua n’est plus une religion. Prolongeant le message éternel des prophètes d’Israël, elle se détache du judaïsme invinciblement ancré dans son messianisme, sa terre sacrée, ses rites… C’est une « adoration en esprit et vérité » (Jean IV, 24) : l’adoration du tout-puissant y est transfigurée en amitié spirituelle (Jean XV, 15), participation de cette agapè où chacun « entre dans la joie » (Matthieu XXV, 21), trouve sa béatitude en l’autre. S’il nous faut encore un Temple symbolique, c’est l’univers ; si nous avons besoin d’une Eglise symbolique, c’est l’humanité toute entière, et au-delà, le vivant tout entier, la matière tout entière.

il ne sert à rien de poursuivre
cet oiseau dont ton cœur est ivre
c’est l’oiseau qui doit s’approcher
appelé par ton amitié

alors l’ivresse apaisée tente
de mettre des mots sur l’attente
où les yeux dans les yeux se disent
l’émerveillement la surprise
de ce qui ne trouve son sens
qu’après les mots dans le silence

l’oiseau qui se tait immobile
est pour toi l’unique entre mille
mais tu sais que dix mille attendent
que leur cœur pour le tien se fende

29 juillet 2009
Kama-Sutra ? Oui bien sûr au plaisir comme à la douleur, mais comment ? L’humain dernier les met au service de l’autre. S’il découvre un nouveau chemin du faire jouir, pourquoi pas ? Faire jouir, oui, car il ne cherche plus à jouir. Il oublie sa jouissance en sa réjouissance de voir l’autre jouir, plus encore que de le voir ne plus souffrir. Il sait aussi que le plaisir intense peut devenir une addiction, une habitude possessive alors qu’aimer d’agapè est liberté. (Il ne cherche pas d’ailleurs à être libre pour jouir de la liberté, mais il sait qu’il ne peut vivre Aimer que dans la liberté parce que la liberté est inhérente à l’être qui agit selon ce qu’il est et que l’être de l’être est Aimer). Pour entrer dans la joie libre, le plaisir se met au service de l’agapè.
Accueillir la douleur est aussi périlleux qu’accueillir le plaisir. Etant une force de répulsion, la douleur peut contrer la force d’attraction du plaisir et en libérer s’il devient addictif. Par nature la douleur est un avertissement : si je ne souffrais pas quand je me blesse, je n’éviterais ni ne soignerais mes blessures et je risquerais donc de mourir. Sans entrer davantage dans le raisonnement, on peut comprendre que l’humain dernier cherche à éviter, modérer, voire supprimer la douleur si elle ne remplit pas sa fonction de frein et qu’elle détourne du souci de l’autre.

Aimer ni ne punit ni de pardonne. Yeshoua n’a pas dit : « Je te pardonne tes péchés », mais «tes péchés sont pardonnés » (Matthieu IX, 2), c’est-à-dire : je vois que tu es rétablie dans l’amour. Car il n’est d’autre péché que de ne pas aimer. Se (re)mettre à aimer d’agapè, c’est (re)trouver l’amour, c’est-à-dire être délivré du non-amour. Tautologique simplicité de l’être ! Aimer se réjouit de voir le pécheur se (re)mettre à aimer. Comment pourrait-il faire autrement sans cesser d’être lui-même ? Si cela peut vous aider à comprendre, relisez le mashal du fils prodigue et observez l’attitude du père. Il ne pardonne pas, il se réjouit du retour de son fils (Luc XV, 20ss).

où sont passées les digitales
qui nous saluaient en chemin
agitant au vent du matin
l’élan mauve de leurs pétales

leurs signes d’encouragement
à poursuivre d’un pas flâneur
avaient le sourire des sœurs
Marthe et Marie pour leur amant

j’ignore où elles sont allées
et si leurs graines l’an prochain
mortes pourront ressusciter

mais les yeux un instant fermés
je sens sur ma peau virginal
leur baiser pour l’éternité

Les attaques vengeresses de Nietzsche contre la vengeance échappent-elles au piège qu’elles dénoncent ? (La Volonté de puissance I, 212). C’est en aimant de l’amour dont Aimer aime que l’on maîtrise la volonté de vengeance.
30 juillet 2009
sauras-tu jusqu’à la nuit
entretenir la clarté
des flammes de l’aurore

sauras-tu de l’incendie
garder le feu la beauté
que chacun dise encore

auras-tu l’élégance
du geste où l’autre sourit
aux chants de la lumière

seras-tu pour lui la chance
de pénétrer ébloui
les gloires de la terre

Une éthique esthétique ? Si l’on pense que l’art est spirituel et la science matérielle, cette éthique pourrait être un agir fondé sur la connaissance artistique du réel plutôt que sur sa compréhension scientifique, un agir qui ne viserait pas à maîtriser le réel mais à y communier. Si l’on en croit Bergson, la connaissance esthétique permet de vivre au plus près du réel : « Si la réalité venait heurter directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communion immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l’art serait inutile ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l’unisson de la nature. »
Une éthique vraie est une éthique conforme à l’être, à notre être et à l’être total. La connaissance esthétique nous rapproche de l’intimité de l’être et donc de l’être plus intime à nous-mêmes que notre intimité (l’intimior intimo meo d’Augustin). La sensibilité esthétique, poétique, est une sensibilité à cette intériorité des choses qui se manifeste à leur surface sous la forme de la beauté, sur cette peau qui en exprime l’être profond, spirituel. La splendide harmonie des choses belles participe de celle de l’être et peut en devenir le chemin. La sensibilité aux choses belles se conjugue avec la sensibilité aux choses justes, la justesse est la sœur jumelle de la justice, l’harmonie esthétique est parente de l’harmonie sociale dont le secret dernier est l’altérité positive, le respect et la tendresse pour tout être. Les plus grands de nos artistes ont pris la défense des opprimés et des exploités : Shelley et Dickens, Hugo et Zola, et tant d’autres.
Force est pourtant de constater que l’esthétisme peut se conjuguer avec l’injustice. On connaît des esthètes insensibles à la misère du monde et l’on a vu des raffinements de cruauté côtoyer des raffinements esthétiques. Ceux qui ont connu Goebbels savent que l’on peut être cultivé et barbare.
31 juillet 2009
Ad Majorem Dei Gloriam, « pour la plus grande gloire de Dieu » (Ignace de Loyola). La gloire biblique est la manifestation, la kavod, la doxa. La gloire d’Aimer est la manifestation de son amour. Sa « plus grande gloire », c’est le progrès de cette manifestation de l’amour. Tels ont été le grand désir et l’œuvre de Yeshoua : allumer l’incendie de l’agapè, qu’il gagne les extrémités de la terre, qu’il se mondialise. « Père, glorifie ton fils, que ton fils te glorifie… Je t’ai glorifié sur la terre… La gloire que tu m’as donnée, je la leur ai donnée afin qu’ils soient un comme nous sommes un. Moi en eux et toi en moi, et que le monde sache que tu m’as envoyé et que tu les aimes comme tu m’aimes… et que l’amour dont tu m’aimes soit en eux et moi en eux » (Jean XVII, 1, 5, 22s, 26). La gloire d’Aimer, c’est l’agapè répandue et communiquée par Yeshoua et par ceux et celles qui vivent d’Aimer. Ce n’est pas « la gloire de celui qui parle pour lui-même » (Jean VII, 18), la gloire que les humains premiers « reçoivent les uns des autres » ; c’est « celle qui vient de Dieu, » (Jean V, 41-44) celle de l’agapè (« Dieu est Agapè » I Jean IV, 8)… Tautologie d’Aimer !
Doute, évidence. On en est venu à penser que le doute était inhérent à la foi, qu’il en était la condition, qu’il en faisait un acte libre. Pascal a fait de la foi un pari et Newman une « grammaire de l’assentiment », un assentiment raisonnable, disons non totalement déraisonnable, probable. Les preuves de l’existence de Dieu ont été déclarées irrecevables ; l’argument de l’horloger dont l’horloge est la preuve pour Voltaire ne provoque plus que des haussements d’épaules chez les champions du non-sens (hélas pour Péguy et son « j’éclate tellement dans ma création »). C’est que la raison syllogistique est elle-même objet de doutes depuis que les Sophistes ont montré leur capacité à prouver ce qui est contraire à l’évidence (Achille aux pieds légers ne rejoindra jamais la tortue, la flèche n’atteindra jamais la cible).

« Zénon ! cruel Zénon ! Zénon d’Elée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas ! »
Paul Valéry, « Le Cimetière marin »

1er août 2009
Doute, évidence. Ce qui est présenté prudemment dans Fondements philosophiques d’une altérité positive comme une hypothèse est une évidence rationnelle pour la conscience qui l’a proposée ; mais cette conscience ne se fait guère de doutes sur la réception qui lui est réservée. Cette évidence suppose en effet l’acceptation de ses prémisses, à savoir l’infinité de l’être qui implique l’inexistence du néant, et l’existence des êtres finis par participation à l’être infini. Elle tient à sa cohérence et elle se conforte par ses conséquences pour la pensée et pour l’action : elle est féconde en explications scientifiques et en recherches poétiques ; elle invite à une éthique de la liberté et de l’égalité dans la fraternité universelle, faisant de la justice la première tâche de l’amour. (N’est-ce pas en observant les implications d’une hypothèse qu’on peut juger de sa validité (The proof of the cake is in the eating, c’est lorsqu’on mange le gâteau que l’on apprécie la recette, la qualité se révèle à l’usage…)

ce galet dans la main qui pèse
à toute la terre se dit
et ta main lorsqu’elle soulève
sa chair à la terre s’unit

mais il n’est pas une seconde
de ta venue à ton départ
où ton esprit au cœur du monde
en secret ne mime son art

lors même qu’en apesanteur
ton frère là-haut se suspend
c’est la vitesse en grande sœur
qui le soutient et le défend

pèse alors le juste discours
de la matière à la matière
totale et la masse en son cours
saura répondre tout entière

2 août 2009
Comme. L’unité du Réel valide l’analogie universelle. Les métaphores vives les plus lointaines, les plus improbables, sont vraies. On ne s’étonne plus de contempler dans le sable des grèves la multitude du ciel nocturne, de regarder les pâquerettes étoiler les prairies. On a fini par admettre, à force de les voir citer, « la rosée à tête de chat » et tout ce que le corps de sa compagne fait dire du monde à André Breton dans « ma femme à la chevelure de feu de bois ». Pour un matérialiste, tout cela n’est qu’un irréel distrayant, fascinant, tonifiant, lénifiant… mais finalement illusoire et absurde. Pour celles et ceux qui sentent ou savent que l’univers a une âme, c’est une réjouissance face à la gloire du Réel. Certaines métaphores nous paraissent encore inacceptables : « On ne peut impunément accoler le substantif « vache » au substantif « parallélisme », ni l’adverbe « incontestablement » au néologisme « réglementation ». « Certains mots font obstacle au flux poétique et demeurent, quoi qu’on fasse, interdits », écrit Alain Bosquet dans sa présentation de Saint-John Perse (Seghers 1953, p.91). Il faudrait une audace rhétorique inspirée pour les faire accepter. Un évolutionniste conséquent peut cependant justifier ces expressions langagières de la parenté des êtres : diamant, quasar, hirondelle, orque, saxifrage, libellule, campanule… , nous avons tous des ancêtres communs, plus solides et plus évidemment universels que le mythique père Abraham, dont tant de peuples de la terre ne peuvent se réclamer que dans la vision hégémonique des trois monothéismes. Chanter le monde en métaphores, c’est glorifier Aimer pour celles et ceux qui le connaissent.

la pirogue de Tombouctou
allonge sur le mur un cou d’oiseau
plane à la surface des eaux
dans l’éternel élan du temps

les deux gosses de Korioumé
ne sont-ils là que pour grandir la fresque
makémono d’un gigantesque
voyageur de leur infini

La rime donne aux métaphores étranges une chance de se faire accepter. Quoi qu’il en ait dit, Verlaine a su tirer parti de « ce bijou d’un sou ». Alors, va pour caïman et firmament, moutarde et outarde, ribambelle et mirabelle, et pourquoi pas pour salsifis et philosophie ? (Avec risque de désobligeance).

3 août 2009
Lorsqu’on constate que les disciples de Yeshoua ont si mal compris son message, espérant jusqu’au bout qu’il restaurerait la royauté en Israël (Actes I, 6) ou faisant de sa fin sanglante un sacrifice pour le salut du monde (Hébreux IX, 26s), on se dit que les paroles et les gestes de leur héros ont pu être déformés, et qu’on n’a pas fini de les scruter pour tenter de le connaître tel qu’en lui-même.

Amour et Justice. Aimer propose son être infini à tout être fini et chaque être fini l’accueille à la mesure de son être en devenir. Au cours de l’évolution de notre univers, toujours plus de conscience apparaît avec la chance de mieux connaître Aimer tel qu’en son être. Connaître Aimer, c’est partager son intimité, vivre toujours plus de son altérité, de sa sollicitude pour tout être. Comment alors, humain, ne pas vouloir pour tout humain ce qu’il lui faut pour le devenir de son être, à commencer par les biens matériels nécessaires à sa subsistance et à sa dignité ? On peut, à la française, décrire cet idéal en termes de liberté et d’égalité dans la fraternité universelle.
Comment alors ne pas ressentir l’effroyable injustice des repus et des puissants à l’égard des mal nourris et des dominés, des élus à l’égard des damnés de la terre ? Comment ne pas la dénoncer sans cesse comme la première urgence de l’agapè et mener le combat contre l’injustice partout où nous en avons les moyens ?
Jusqu’où peut-on imposer la justice ? Nos tribunaux ont progressé dans la condamnation et dans la punition. Quand la loi de Moïse a-t-elle abandonné la punition de la lapidation ? Notre société n’a que récemment mis fin au bagne et à la peine de mort. Condamnera-t-on un jour le luxe des gens de bien comme une offense à la misère des gens de peu ? Fixera-t-on un plafond aux revenus comme on tente de leur fixer un plancher ? Mettra-t-on fin à la spéculation boursière ? Notre crise serait, faut-il déjà dire aurait pu être ? une occasion de le faire. Les requins ont déjà repris leurs prédations. Faut-il rappeler ici que le mal vient de l’infini du désir humain qui ne peut se rassasier de biens matériels alors que l’infini est spirituel ? Peut-on imaginer les tenants de l’agapè succombant à la stupidité matérialiste ?

près d’Aicha de Tombouctou
veille la croix de son désert
et le grand drapé de sa pourpre
donne sa joie à la lumière

sa droite retombe au repos
et sa gauche dans le mystère
de l’ombre cache cette peau
par où lui viendra d’être mère

mais plus profonde est la ferveur
de ce regard qu’elle dispose
sur le mur où l’attend son heure
comme au creux du désert la rose

4 août 2009

sauras-tu garder tout à l’heure
l’élancement
du sang
pour l’autre qui l’attend au plus près de ton cœur

On a dit des poètes que c’étaient de grand imaginatifs ; on a dit aussi qu’ils manquaient d’imagination. Piège des mots ambigus. Il y a l’imagination de l’irréel et il y a l’imagination du Réel. L’imagination poétique vraie met au jour le Réel ; les vrais poètes sont des inventeurs de trésors, non des inventeurs de machines. Ils ne créent pas, ils révèlent ce qui demeurait caché. Ainsi Eugène Guillevic : « Voir les choses comme elles sont réellement… pas de complaisance au fantastique » (Vivre en poésie, p. 174). Et Yves Bonnefoy : « La poésie peut prétendre à la vérité. Et c’est la vérité d’un contact, d’un dévoilement » (Y. Bonnefoy, A. Lichnerowicz et M.P. Schützenberger, Vérité scientifique et vérité poétique, p. 51). Pour lui, la poésie est recherche de la « présence », qu’il identifie à l’eccéité scolastique, à la singularité des êtres, « tandis que la pensée scientifique chercherait à percevoir la quiddité des choses, leur essence » (p. 59).
La poésie selon Aimer est une poésie du Réel, non celle de l’irréel consolant mais trompeur des rites conjurateurs d’un temps jugé destructeur. Ce n’est pas l’art anti-destin de Malraux ni la rêverie divertissante de Bachelard. Elle vole sur les ailes du temps. C’est
la chose envolée
Vers d’autres cieux et d’autres amours
de Verlaine. Elle ne cesse de manifester l’être, de donner de nouveaux visages à l’être inépuisable d’Aimer. Elle est gloire d’Aimer. « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible », disait Paul Klee.
Sans doute la poésie est-elle capable de préserver le passé,
That in black ink my love may still shine bright
Qu’en l’encre noire mon amour brille encore
Shakespeare, Sonnet LXV
Mais elle peut aussi montrer la voie à des figures nouvelles dans l’élan de la vie qui l’emmène.
… imagination bodies forth
The forms of things unknown, the poet’s pen
Turns them to shapes, and gives to airy nothing
A local habitation and a name. »
Shakespeare, Midsummer-night’s Dream, Acte V, scène I
… l’imagination donne corps
Aux formes de choses inconnues. La plume du poète
Les transmue en figures et donne au rien aérien
Un lieu, un habitat, un nom

Lorsque deux humains premiers se rencontrent, ils se sentent et se jaugent, plus ou moins consciemment : « Es-tu supérieur, égal ou inférieur à moi ? Que vais-je faire pour te dominer ? » Réflexe babouin alpha.

5 août 2009
Ce que dans l’Evangile on appelle pitié, compassion ou miséricorde, ce que Yeshoua est censé avoir ressenti face aux foules qui venaient à lui (Matthieu IX, 36 ; XIV, 14), à la veuve de Naïn (Luc VII, 6) ou aux aveugles de la route de Jéricho (Marc VI, 34), c’est une « prise des entrailles » (esplagkhnisthê). Cela n’a de soi aucune dimension morale ; on n’y peut déceler aucune condescendance ni jouissance perverse, moins encore je ne sais quelle trace de cette subtile cruauté dénoncée par des moralistes que l’on pourrait soupçonner d’y projeter leurs propres sentiments. C’est ce sur quoi s’appuie l’agapè dans l’animalité humaine ; c’est ce en quoi cette animalité par une sorte d’empathie douloureuse invite à l’agapè. Ainsi fonctionne-t-elle dans le mashal du Bon Samaritain où elle conduit à la vie éternelle d’Aimer (Luc X, 33).
Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction (16ème édition). Certains lecteurs de Jean-Marie Guyau se sont réjouis de le voir mettre à mal la morale kantienne, et plus encore de le voir démonter toutes les morales transcendantes. Il a écrit des choses que Yeshoua aurait applaudies : « L’enfant prodigue pourra être fêté plus que l’enfant sage. On pourra aimer un coupable, et le coupable aura peut-être plus besoin que tout autre d’être aimé. J’ai deux mains, l’une pour serrer la main de ceux avec qui je marche dans la vie, l’autre pour relever ceux qui tombent. Je pourrai même, à ceux-ci, tendre les deux mains ensemble » (p. 235). Il rapporte aussi cette anecdote orientale : une femme portait dans la main droite une écuelle remplie de feu et dans la gauche une fiole remplie d’eau. Interrogée, elle répondit qu’elle voulait brûler le paradis et éteindre l’enfer afin que nul ne fasse le bien pour gagner le paradis et éviter l’enfer, mais pour le seul amour de Dieu » (p. 240). Et il commente : « Récompense et peine sont des termes de la langue passionnelle transportés mal à propos dans la langue morale » (p. 241), laissant entendre que la vraie morale est celle d’Aimer.

cette tête entre tes mains
regarde dans ton miroir
la grâce de la distance
fait autre ce qui est tien

mais garde-toi bien de croire
que sous la glace sans tain
tel qu’en toi-même la chance
permet enfin de te voir

l’autre pour toi n’a de sens
que lorsque tendant la main
tu traverses le miroir
et prends la main de l’immense

Crise alimentaire mondiale ? Non, permanence de l’injustice alimentaire mondiale !

6 août 2009
Jean-Marie Guyau remplace l’obligation extérieure par l’impulsion intérieure, la loi transcendante par la loi immanente : « La vie se fait sa loi à elle-même par son aspiration à se développer sans cesse ; elle se fait son obligation à agir par sa puissance d’agir… Il s’agit d’agir comme on est. » (Esquisse… p. 248). S’agit-il vraiment d’un agir selon la liberté ontologique ? Ce ne peut l’être que si ce que l’on est, notre être, est reconnu comme une participation à l’être d’Aimer.
La sanction pour J. M. Guyau est intérieure comme l’obligation ; elle en découle, et qui ne l’observe pas se punit par un conflit intérieur : « Celui qui ne se soumet pas à sa plus haute pensée est en lutte avec lui-même, divisé intérieurement » (p. 248).
Avec Aimer, la « plus haute pensée » est celle de l’altérité positive, de l’agapè. (Peut-être vaudrait-il mieux dire « la plus profonde pensée », qui évoque l’immanence alors que « la plus haute pensée » rappelle la transcendance contre laquelle J. M. Guyau justement s’élève.) La plus profonde pensée de l’humain dernier participe de la pensée d’Aimer, tout comme son action participe de l’action d’Aimer, pensée et action inhérentes à son être, et donc à l’être de l’humain dernier qui en participe. Alors, pour parler en mashal, l’obligation est la sollicitude et la sanction la béatitude qui s’ensuit.
Pour Jean-Marie Guyau, l’obligation c’est l’impulsion de la vie et la sanction le plaisir qui découle de son déploiement. L’humain est-il alors libre ? Il n’a que la liberté de la nécessité reconnue et acceptée de Spinoza, l’amor fati de Nietzsche : « Il y a dans l’être vivant une accumulation de force, une réserve d’activité qui se dépense, non pour le plaisir de se dépenser, mais parce qu’il faut qu’elle se dépense » (p. 247). C’est ce « parce qu’il faut » qui fait peur : il apparaît comme une menace à la liberté ontologique. La vie telle que la décrit J. M. Guyau n’est pas le fond de l’être humain. C’est la force primitive qui l’entraîne en sa chair. Alors que c’est l’esprit qui lui donne de participer à Aimer dans la liberté ontologique.

celle ainsi qui se dénude
ne veut pas qu’on les regarde
mais bien sûr qu’on voie ses charmes
les yeux dans les yeux du rêve

elle prétend être prude
mais si tu n’y prends pas garde
sa réserve te désarme
lorsqu’elle appelle ta sève

Les pauses publicitaires à la télé et à la radio peuvent être intelligemment mises à profit : il suffit de couper le son et de détourner le regard pour en faire des plages de silence.

7 août 2009
aux plages du silence tu attends
et l’oreille se tend pour ta présence

alors en ton absence pour ton autre
elle s’absente de ce qui est nôtre

la bouche en ton esprit douce gémit
ineffable les noms de tes amis

Attractions et répulsions, plaisirs et douleurs, attirances et répugnances, carottes et bâtons, hochets de Napoléon et prisons infamantes… philia et neïké ont en nous la vie aussi dure que l’humain premier de notre chair. L’humain dernier de notre esprit passe lentement au-delà par le cheminement d’une vie, bien plus lentement par celui des sociétés humaines.
Nos tribunaux ne tendent encore qu’à canaliser les vengeances en punissant. Peu à peu cependant se fait jour, par la grâce des récidives, l’idée que la prison pourrait ne plus être une sanction pour les criminels mais une protection pour la société. Difficile controverse alors entre le principe de précaution tout sécuritaire et le principe de risque tout libertaire. Mais aussi prise de conscience toujours plus claire qu’une prison ne devrait être qu’un lieu d’éducation fermée visant à la réintégration de ses hôtes parmi nous. Restera à ne pas forcer l’allure, et à ne pas vouloir à tout prix faire des démons des anges.

Le langage est un héritage. Il est utile d’en reconnaître l’élan, l’esprit, afin d’y faire fleurir les mots de demain. Il ne faut pas en être esclave ; mais on ne peut modifier une langue que par des modifications homéopathiques : inventer ici et là un nom, un verbe, un adjectif… aisés à comprendre à demi-mot, risquer une syntaxe un peu déviante, surtout s’aventurer dans le champ infini des métaphores vives. Et il faut que cela soit inspiré, exprimant des idées et des émotions qui jusqu’ici n’étaient pas venues au jour. (Ne penser qu’avec des mots, c’est bricoler).

à force de t’imaginer
sur les sentiers de Galilée
découvrirai-je le chemin
qui me conduira vers ton sein

Yohanân qui a pu toucher
la parole de vérité
de ta chair en ses propres mains
en moi connaîtra ton dessein

8 août 2009
Hiroshima et Nagasaki sont des crimes impressionnants ; mais si l’on compte les victimes des guerres du XX° siècle, ce sont loin d’être les pires. De même une catastrophe aérienne est-elle sanctionnée par un deuil national alors que les victimes de la route, bien plus nombreuses mais dispersées dans l’espace et le temps, ne font l’objet que de deuils limités à leurs proches.

hiératique sur son nom
Aïcha de Tombouctou veille
préside
le regard de nous détourné

ses lèvres ni tendres ni dures
s’occupent de l’inté ri eur
de la pensée qui se réserve
énigme inaccessible et sourire sans nom

en quel espace a-t-il pris place
cet immobile souvenir
multiplié sur le papier
appelle ici l’évocation

Avec un peu de rhétorique, on peut expliquer la pensée d’un philosophe par son anatomie et sa physiologie, son milieu familial et social… On peut plus difficilement se risquer à prédire ce que sera la pensée d’un enfant en examinant son anatomie et sa physiologie, son milieu familial et social…
Dénigrer ceux qui ne pensent qu’aux autres en donnant à entendre qu’ils le font pour oublier leur propre misère ou pour donner un sens à leur propre vie, c’est encore les inviter à ne penser qu’aux autres. Ils font leur miel de tout ce qui les pousse à se détacher d’eux-mêmes et de la préoccupation de leurs motivations en les invitant à penser toujours plus exclusivement aux autres. Rien ni personne ne peut leur prendre la béatitude de la sollicitude. (Et ils ne peuvent avoir pour les champions du soupçon, du non-sens et du malheur que les entrailles du Bon Samaritain et l’esprit du Père du Prodigue, sans se préoccuper des accusations de condescendance ou de subtile cruauté).
On ne peut à la fois rechercher la liberté dernière et le succès social. Non pas tant parce que ce succès suppose de se conformer aux valeurs de l’humain premier toujours majoritaire, mais parce que la liberté ontologique ne recherche que ce qui est conforme à l’être dernier, Aimer, alors que le succès social est le désir de l’humain tourné vers soi et non vers l’autre, « la gloire les uns des autres » (Jean V, 44).(Une conscience qui aime de l’amour dont Aimer aime ne recherche pas la liberté dernière : elle lui est donnée par surcroît dans la béatitude).

comme elle avait voulu mourir sur scène
pourrai-je te chanter jusqu’à la fin
lancer un dernier mot qui ne soit mien
qu’en s’oubliant pour qu’Aimer soit la reine

9 août 2009
en l’instant qui précède l’heure bleue
accordez-moi une dernière danse
allons ensemble enlacer l’air
des arabesques du silence

donnons-leur encore une chance
d’écrire leur grâce éphémère
dans l’invisible livre des présences
qui s’ouvre au cœur quand nous fermons les yeux

« Quand le sage montre la lune, le médiologue regarde le doigt », le réaliste l’infini de l’espace.

L’aube est une leçon de continuité-discontinuité (comme la lune une leçon d’espace). Les derniers appels de la hulotte se mêlent aux premiers chants du merle. Cela ne se mesure pas, cela change de jour en jour selon les imprévisibles variations de la température, de l’ennuagement, des mouvements de l’air… Et nous savons pourtant que la rotation de la terre fait de son illumination une progression calculable.

Il est bon de noter que Jean-Marie Guyau, le philosophe, a voulu aussi être poète. C’est que pour lui, « loin d’exclure le sentiment, la pensée philosophique l’enveloppe toujours : quand il s’agit des grands problèmes de la destinée humaine, on peut dire que chacun de nous pense autant avec son cœur qu’avec son cerveau. Cette sorte d’émotion sincère et contenue qui accompagne toujours la pensée philosophique nous a paru capable d’animer un volume de vers » (Vers d’un philosophe, pp. IIIs). Ces vers sont d’une pureté classique, conforme à la brève poétique qui les annonce : une grande limpidité et une rythmique exigeante à laquelle la rime apporte son dynamisme. Il faut observer surtout que pour Guyau, comme pour un Guillevic ou un Bonnefoy au XX° siècle, la poésie n’est pas un divertissement dans l’irréel, mais un chemin de connaissance aussi valide que la science pour approcher le réel, que ce chemin est nécessaire en parallèle et complément de la science. Car la science comprend, et elle ne comprend que le général et ses lois, le reproductible et le vérifiable, l’essentiel, alors que la poésie connaît, et ne connaît que le particulier, l’unique, l’indéterminé, l’existentiel. « Le seul moyen de conserver à la poésie son rang en face de la science, c’est d’y chercher la vérité comme dans la science, mais sous une autre forme et par d’autres voies » (ibid., p. II).

S’il existe un pouvoir intellectuel, c’est qu’il ne suffit pas d’être un/e intellectuel/le pour renoncer à sa volonté de domination et de possession. Mais il n’existe pas de pouvoir spirituel si ce n’est par imposture, car l’esprit n’est pas un pouvoir mais une inspiration.

10 août 2009
Le pouvoir, c’est pour une bonne part la lutte pour le territoire de chasse du prédateur. Parmi les intellectuels, c’est la recherche et la défense d’un pré carré ; et cela consiste souvent à accuser l’autre de s’occuper de ce qui ne le regarde pas. Les intellectuels étant cependant des gens policés, ils usent d’une rhétorique amicale dont ils ne sont pas dupes eux-mêmes mais qui sert leur stratégie dans la conquête d’ignorants disciples.

Le médiologue qui dit s’intéresser au doigt du sage plus qu’à ce qu’il montre a la fierté de la modestie et le courage de l’humilité dans l’audace de sa découverte, sachant que s’il est encore parmi les derniers il ne tardera pas à se trouver parmi les premiers. Que penserait La Rochefoucauld de ce masque d’autodérision ? Qu’importe au fond ; la médiologie de Régis Debray nous découvre un peu plus le cheminement de nos sociétés, participe au progrès de la conscience humaine.

Un matérialisme cohérent est fatalement réductionniste. Pour lui la conscience ne peut s’expliquer que par la vie et la vie par la matière. Il reste fidèle aux atomes de Démocrite. Il ne peut comprendre les grandes figures de l’histoire ( car il lui faut les comprendre pour les dominer) que par leur corps et par (celui de) leur entourage, surtout celles qui l’irritent par leur spiritualité : Paul de Tarse est le produit d’une épilepsie bien imaginée, Augustin d’Hippone celui d’une douteuse relation de son corps avec (le corps) de sa mère…

Quelques bonnes âmes d’Occident commencent à se soucier des ravages que la nouvelle grippe pourrait causer en Afrique. En fait l’Occident s’en moque royalement, lui qui ignore les milliers de morts et de malades que le paludisme y fait tous les jours depuis toujours. (Il ne s’est intéressé à un vaccin antipaludéen qu’en se croyant lui-même menacé par le réchauffement climatique).

le penseur nu est un lutteur
arrêté entre deux combats
au repos sa musculature
avec lui mène le débat

son poing lui ôte la parole
et ses yeux ne regardent rien
certains disent qu’il se désole
au nom de tout le genre humain

mais qui sait ce que l’invisible
avec l’invisible entretient
dans la recherche d’une cible
qui échappe à tous les chemins

figé dans le bronze il demeure
pour qui s’attarde à l’admirer
dans sa nudité le passeur
et l’horizon de la pensée

11 août 2009
la pensée elle-même est nue
plus encore que le penseur
sur le cube de pierre crue
est-ce un parfum ou une fleur

rien ne trouble ce beau visage
et ces lèvres restent muettes
à peine un signe sur la page
de ce front annonce la quête

fallait-il que la chevelure
se voilât d’un bonnet de toile
pour que ne distraie rien d’obscur
la recherche de l’idéal

comme le penseur vers la terre
détournée pour ne voir que l’être
la pensée elle-même éclaire
le visage de son paraître

Liberté ontologique ? Mais qu’est-ce que l’ontologie ? C’est l’approche de l’être de l’être. C’est la métaphysique et c’est donc inacceptable pour le matérialisme. A moins de confondre l’être et le paraître, de faire du paraître le tout de l’être, de réduire l’ontologie à la phénoménologie. Parler à un matérialiste de liberté ontologique au sens de liberté de l’être de l’être, et non de liberté du paraître, c’est parler de couleurs à un aveugle. Le matérialisme, qui réduit l’être humain à sa matière, ou à sa vie, simple développement de la matière, ne peut concevoir la liberté selon l’être de l’être, la liberté ontologique.
Avec Aimer, l’ontologie s’origine à l’intuition de l’infini et de sa relation aux êtres finis. On y connaît l’ontologie de l’humain en y reconnaissant une participation à l’être infini à la mesure de l’accueil qu’il lui réserve. L’éthique ontologiquement libre est celle de l’humain qui agit selon son être ultime. La liberté ontologique de l’humain est une participation à celle de l’être infini, participation graduelle jusqu’au seuil de la porte étroite où le moi s’efface pour l’autre et devient un je, et au-delà infiniment.
L’ontologie selon Aimer est inséparable de l’axiologie, à laquelle elle est si souvent opposée. L’axiologie traite des valeurs, en particulier des valeurs morales ; mais il n’y a de valeurs morales authentiques que liées à l’être de l’humain qui les vit selon l’éthique qu’il adopte. L’éthique libre est celle de l’humain qui agit selon ce qu’il est. Il lui faut donc connaître son être ultime (gnôthi seauton) et puis « devenir ce qu’il est » (Pindare), c’est-à-dire agir selon son être. L’être de l’être infini est altérité positive, agapè. L’ontologie le découvre par un raisonnement sur la coexistence de l’infini et du fini. Yeshoua, lui, semble l’avoir découvert par une intuition liée à son éthique (comme une ontologie d’Aimer conduit à une éthique d’agapè, une éthique d’agapè conduit à une ontologie d’Aimer). Jean a résumé l’intuition de son ami dans la formule : « Dieu est agapè ». Le secret dernier de l’infini n’est pas la toute-puissance mais la toute-bienveillance.
La liberté ontologique est la possibilité d’agir selon son être participé de l’être infini, d’aimer d’agapè en participation à la vie éternelle d’Aimer.
(Celles et ceux qui connaissent la pensée de Louis Lavelle y verront des affinités avec cette ontologie et avec cette éthique).

12 août 2009
Une axiologie ontologique libère. Elle fait de la morale transcendante une éthique immanente. Il ne s’agit plus d’agir selon une loi que l’on nous impose au nom d’une théologie ou d’une idéologie, mais d’agir selon notre être le plus intime.
Cette axiologie de l’être intime, de l’être de l’être, d’Aimer, agit comme une inspiration et non comme un pouvoir. Comme telle, elle n’entre pas en conflit avec d’autres pouvoirs ; elle s’offre à inspirer toutes les formes de l’agir et de la pensée. C’est ainsi que l’axiologie de l’esthétique accueille la même inspiration que celle de l’éthique (et que celle de la politique, que celle de l’activité scientifique, que celle de l’activité ludique…). Au vieux débat sur les rapports de l’art et de la morale abordé comme un conflit de territoires et de pouvoirs, l’axiologie ontologique substitue un dialogue spirituel.

Connivence du même et de l’autre dans le devenir : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », mais c’est bien le même fleuve. Les cellules de notre corps se renouvellent sans cesse, mais c’est bien notre corps depuis notre conception jusqu’à notre mort. (Il ne faut voir entre ces deux exemples qu’une analogie, un compromis entre le même et le différent, lui-même analogie de l’analogie). Nous tissons la trame toujours nouvelle de notre tapisserie sur la même chaîne (alliance du temps cyclique et du temps linéaire, du déterminé et de l’indéterminé…).
Universelle analogie / universelle différence. Les étymologies fantaisistes de Claudel (co-naître pour connaître) sont poétiquement valides en ce qu’elles permettent d’évoquer l’universelle parenté des êtres, de leurs pensées et de leurs actes. Encore faut-il savoir de quel langage on use et ne pas présenter une étymologie scientifiquement exacte comme un argument rhétorique en prétendant qu’un mot garde au XXI° siècle le sens qu’il avait à l’époque de son apparition : un emploi « précaire » n’est un emploi « obtenu par la prière » que pour une triste plaisanterie. Le langage scientifique nous montre les différences, le langage poétique les parentés.

au minuit de l’été le liseron étoile le jardin
sur mille bouches roses mille abeilles déposent leurs larcins

pour cette nuit d’amour la multitude en attente de fête
accueille en ses corolles la multitude du plaisir de la quête

et l’œil qui se détache aperçoit qui surgit de l’infini
l’immense parentèle venue du fond des âges en ses visages

13 août 2009
Vous avez dit, Friedrich Nietzsche, que « l’on a la philosophie de sa propre personne », c’est-à-dire de son corps, et que l’on a chacun sa propre personne. Alors qu’ai-je à faire, moi et ma propre personne, de la philosophie de votre propre personne, de votre Eternel Retour et de votre Amor Fati ? A ne penser qu’avec son corps, on en est prisonnier. La liberté ontologique se fonde sur ce qui en nous échappe au corps. (Et à faire de vous mon héros, j’aurais de plus été l’esclave de votre propre personne).
L’être dernier de l’humain, le surhumain, est au-delà d’Apollon et de Dionysos, de philia et de neïké, de l’aigle ouranien et du serpent chthonien, des forces d’attraction et de répulsion qui mènent le corps.

En lisant Matthieu XVIII, 15-20 avec des œillères, on fonde le pouvoir des prêtres de remettre les péchés dans le sacrement de pénitence. Enlever les œillères, c’est situer un texte dans ce qui le précède et dans ce qui le suit, ici XVIII, 6 – 35. Il y est bien question du péché, par lequel on s’exclut de la vie d’Aimer ; et il n’est d’autre péché que de ne pas aimer, de rester enfermé en soi-même au lieu de se centrer sur l’autre.
« Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (XVIII, 20). Se réunir au nom de Yeshoua n’est rien autre que se rassembler au nom de l’amour. Yeshoua est alors présent, lui qui est tout amour en participation d’Aimer. Tautologie : Ubi caritas et amor, Deus ibi est, là où es l’amour, là est Aimer. Reste que pour entrer dans la vie d’Aimer, il faut aimer, et que le pardon fait partie intégrante de l’amour : qui aime pardonne, qui ne pardonne pas n’aime pas. Aimer n’y peut rien, Elle constate la logique de l’être ; mais ce constat La réjouit. Aimer se félicite en voyant celles et ceux qui n’aimaient pas se (re)mettre à aimer, comme le berger se félicite de retrouver sa brebis perdue (XVIII, 13s), comme le Père du Prodigue se réjouit du retour de son fils (Luc XV, 20ss).
Cela est-il compatible avec le pouvoir sacramentel ? Le pardon accordé par le prêtre ne peut qu’enregistrer la contrition parfaite du pénitent (comment aurait-il plus de pouvoir qu’Aimer ?)
La lecture à œillères est un des maux de la pensée ouranienne, qui découpe alors que la pensée chthonienne mélange. Leur équilibre unit dans la réciprocité.

le liseron fermé attend que la lumière en étoile le change
et que ses lèvres roses s’ouvrent pour les baisers de son abeille

qu’il ne ressente pas qu’il est lui-même après avant tant d’autres
unique et si précieux que les yeux durs se remplissent de larmes

celui qui passant là s’émerveille de voir cette sagesse
s’en retourne à pas lents sur le chemin qui le mène aux étoiles

14 août 2009
« Souvenons-nous que nous sommes en la sainte présence de Dieu », dit Jean-Baptiste de la Salle à ses frères. La présence d’Aimer, c’est d’aimer. S’en souvenir ici maintenant, c’est penser aux autres avec sollicitude, affection, respect ; c’est être à l’affût du bien à leur faire et du mal à leur éviter ; et bien sûr c’est dissoudre en soi l’hostilité, la rancœur, le mépris… Vivre en présence d’Aimer, c’est vouloir vivre en permanence l’amour qu’Aimer porte aux autres. Il y faut la force de l’esprit d’Aimer. Elle Il la donne à celles et ceux qui la Lui demandent (Luc XI, 13). Telle est l’éthique ontologique, s’il est vrai que l’amour, « le je et le tu », est bien notre être ultime, plus profond que le corps, ses attirances et ses répugnances.

respire les effluves de la nuit
l’eau libérée en distille l’essence
laisse-la pénétrer tes sens
que sa paix rayonne en ta vie

son ventre engendre la lumière
recueille-la dans la buée de l’air
baigne-la dans la rosée des ondes
la nuit est la mère des mondes

Cette trop convaincante comédie des gens au pouvoir qui simulent l’indignation devant leurs amis pour qui la crise qu’ils ont provoquée est l’occasion de faire prospérer encore davantage leurs affaires. Pourquoi si peu d’intelligences s’élèvent-elles contre cette abomination d’un pouvoir voué à enrichir les riches et appauvrir les pauvres ?

Si tes amis ignorent la gloire qui vient des humains, ce n’est pas qu’ils les méprisent ; leur sollicitude pour eux leur dit la vraie gloire, la manifestation de ton amour des autres où chacun s’ignore.

Si l’art qui ne se soucie pas de beauté est art, faut-il trouver un vocable pour celui qui en fait l’aîné de ses soucis  et un autre pour celui qui prétend en faire le cadet ? Aucun art cependant ne se soucie que du beau. La beauté est toujours la beauté de quelque chose, que ce soit celle des « Fleurs du mal » ou celle des fleurs du bien, celle de la guerre ou celle de la paix, celle de la démocratie ou celle de l’aristocratie, celle du plaisir ou celle de la douleur (pour se limiter à un langage dualiste, puisque la pluralité des sujets est innombrable). Le soleil de la beauté brille sur les bons et sur les méchants (cf. Matthieu V, 45). Une conscience qui accueille Aimer se réjouit de voir la beauté se répandre partout ; elle encourage l’art, premier porteur humain de cette diffusion.

15 août 2009
Lorsqu’on en est venu à récuser en Yeshoua cette divinité que lui attribuent les chrétiens, on peut s’intéresser à lui, non comme à un héros mais comme à un ami, tenter de saisir pourquoi il en est venu à son intuition d’Aimer et comment elle a peu à peu transformé sa théologie. En jetant sur sa vie un regard poétique, en l’écrivant en poèmes, peut-on espérer le rencontrer tel qu’en lui-même ?

L’humain dernier s’en libère, mais cela fait partie du cheminement humain de se trouver un jour un héros pour qui s’enthousiasmer. Sans doute faut-il dire que l’on découvre son héros plutôt qu’on ne le choisit. Peut-on dire, pour parler son langage, que les disciples de Nietzsche ont une idiosyncrasie proche de la sienne ? La pensée de Nietzsche est-elle entièrement fondée sur son exécration de la théologie judéo-chrétienne ? S’inscrit-elle dans la lutte séculaire entre le stoïcisme et l’épicurisme ? Entre l’imaginaire ouranien et l’imaginaire chthonien ? Entre Apollon et Dionysos ? Aimer transcende en l’assumant la polarité du ciel et de la terre.

« Gloria Dei vivens homo. Vita autem hominis visio Dei ». « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant. La vie de l’homme cependant, c’est la vision de Dieu » (Irénée de Lyon, Contre les hérésies IV, 20, 7). Ici Dieu est Aimer et sa gloire est ce qui manifeste son amour. La vie de l’humain est la vie d’amour d’Aimer partagée dans le face à face de son intimité.

je marchais les collines
parlaient de celui que ma chair
concevait pour l’éternité

car c’était la première fois
que j’allais connaître la joie
de l’autre qui survient en soi

j’avais appris que ma cousine
me précédait en la gésine
de cette aventure divine

je marchais je marchais les collines
attendaient celui qu’en ma chair
se répétait l’éternité

16 août 2009
Aimer ne se réjouit pas de ce qu’on pense à elle, mais de ce qu’avec elle on pense aux autres. Aimer ne serait pas Aimer si elle souhaitait que les autres se centrent sur elle, elle qui se centre sur les autres. Mais penser avec elle aux autres avec sollicitude, c’est vivre en sa présence, partager son intimité, la connaître. (Si vous préférez dire « lui » plutôt que « elle », pensez qu’Aimer est au-delà de la féminité et de la masculinité, mais qu’il est bon de temps à autre d’aller contre la théologie patriarcale qui fait de l’Eternel un mâle).
Libéralisme ? Béni par les uns, maudit par les autres, étudié par les historiens, analysé par les économistes et les sociologues, manipulé par les politiques et par leurs tenants, ce n’est de soi qu’un mot caméléon dont à chaque occurrence il faut préciser les implications. Avec Aimer, on pense aussitôt à la liberté dans l’égalité et à l’égalité dans la liberté ; et puis on observe comment cela fonctionne pour les personnes en leur cheminement et pour les sociétés en leur évolution.
Olivier Clément. Plus qu’un orthodoxe soucieux de dialogue avec toutes les églises chrétiennes et avec toutes les religions, c’est un disciple de Yeshoua. C’est le secret de son rayonnement : « Laisser vivre Dieu en nous par l’Esprit Saint », laisser Aimer aimer en nous les autres. Son dieu est bien le « père » de Yeshoua, « non au-delà ni au-dessus, mais au milieu de nous » : « Toi en moi et moi en toi… moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 21, 23).

l’œil qui se lève vers le fruit
ne sait pas tout ce qu’il désire
ce qui se mêle au souvenir
d’instant et de silence au bruit

la fraîcheur à la ligne unit
la couleur qui depuis des jours
préparait la note d’amour
qui résonne en sa mélodie

la chance d’un fruit mûr ici
avant qu’il ne tombe et ne livre
au goût la douceur qui enivre
est d’un atome qui ravit

l’œil qui se pose sur le fruit
avant que la main ne le touche
et que ne le prenne la bouche
vit l’extase de l’infini

17 août 2009
L’ambition est des plus puissants moteurs de l’humain premier. Il fournit l’énergie de créations multiples. Il ne faut pas tuer ce tigre, mais le dompter et le chevaucher pour servir les autres.
Aimer serait-il Aimer s’il demandait que l’on s’intéressât à lui ? Aimer nous inviterait-il à nous désintéresser de nous-mêmes s’il ne se désintéressait pas de lui-même ? Aimer est tout entier centré sur l’autre dans son amour de sollicitude, et s’il nous demande de l’être nous aussi, c’est pour que nous puissions partager sa béatitude. Sa béatitude ne fait qu’un avec sa sollicitude. « Le bonheur, c’est d’en donner ».
Chercher à « connaître » Aimer au sens biblique, c’est chercher à partager son intimité, qui est tout sollicitude et béatitude. Cette connaissance d’Aimer se détaille en connaissance des autres. C’est ainsi qu’elle incite à la quête du Réel en sa totalité et unité comme en la singularité de tous les êtres qui le font.

La démocratie n’est pas un état de fait mais un mouvement. Elle a ses temps d’arrêt, ses temps de régression, ses temps de progression. Le gouvernement de la majorité, on a pu le constater, peut prendre des allures qui rappellent celles des dictatures. Tout pouvoir est tenté par l’absolutisme ; c’est bien pourquoi la démocratie ne peut progresser que dans l’équilibre des pouvoirs qu’elle se donne. Aimer n’est pas un pouvoir ; il inspire à toutes les consciences qui l’accueillent le respect des droits de toutes les autres consciences et bien au-delà : la sollicitude pour tous.
Régis Debray : « La justice sans la force est impuissante. » (Pascal) La justice est un des pouvoirs de la société démocratique. Comme tel, elle est liée à la sanction, à la punition. On peut donc s’attendre qu’elle soit réticente à faire des prisons de simples lieux d’éducation fermée et de réhabilitation. Et elle trouve tout naturellement l’appui de l’humain premier et de son besoin de vengeance. Que va faire la justice britannique désireuse de libérer et renvoyer dans son pays pour des raisons humanitaires le responsable de l’attentat de Lockerbie ? Les proches des victimes poussent des hurlements vengeurs.

au mur la carte rêve de voyages
de mille villes et villages
et de ces longues routes où s’émerveillent
de nouvelles figures au soleil

les grands espaces qu’elle se refuse
la chair en la chambre recluse
les recouvre en l’obscur du plus intime
peuplé de l’innombrable des abîmes

18 août 2009
Nietzsche : « J’ai un mot à dire à ceux qui méprisent le corps…« Je suis corps et âme » – ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants ? Mais l’homme éveillé à la conscience et à la connaissance dit : « Je suis tout entier corps, et rien d’autre ; l’âme est un mot qui désigne une partie du corps. »
(Ainsi parlait Zarathoustra, Des contempteurs du corps)
Le problème du corps et de l’âme est si obscur que l’on peut en venir à se demander s’il est possible de le résoudre. Si l’on considère qu’un penseur dont tant d’intellectuels se réclament encore a pu proposer la solution invraisemblable de la glande pinéale et se faire ainsi ridiculiser, on se dit qu’à y réfléchir on s’aventure en terrain miné. Il paraît bon cependant de se poser périodiquement ce problème pour ne pas vivre dans une certitude infondée et dommageable à la vie de l’amour de l’autre.
Nietzsche l’aborde par le biais de la morale : il parle en termes de mépris, de jalousie, de ressentiment, et autres termes du même genre qui sont ses favoris. Quelles qu’aient pu être les positions prises par le judéo-christianisme ou par le platonisme en leurs évolutions historiques, il est utile de constater d’abord que Yeshoua n’a pas cherché à remettre en question la culture où il vivait ; s’il a, lui aussi, abordé le problème, c’est, comme Nietzsche, du point de vue de l’action. La Bible ne fait pas dans le dualisme corps versus âme ; elle en distingue l’esprit. La chair dont parle Yeshoua est corps et âme ; il ne la méprise pas, mais il la sait mortelle et transitoire, et donc inutile pour ceux qui recherchent la vie éternelle : « C’est l’esprit qui donne la vie (éternelle) ; la chair ne sert à rien » (Jean VI, 63).
De ce point de vue, qu’importent les nèfesh, rouah, neshama de l’hébreu, les psukhê, dianoia, thumos, phrenes du grec, les Seele, Geist, Gemüt, Witz de l’allemand… (Vocabulaire européen des philosophies, ÂME, ESPRIT). Avec Aimer, la priorité est éthique : il ne s’agit pas de se préoccuper de son âme et du salut de son âme puisque « qui veut sauver son âme la perd, et qui la perd à cause de moi (Aimer) la trouve » (Matthieu XVI, 25) ; il s’agit de se soucier des autres. La compréhension scientifique et la connaissance esthétique du Réel viennent ensuite, en implication de l’altérité : qui aime de l’amour dont Aimer aime en vient à se demander comment comprendre et connaître les êtres en toutes leurs dimensions, parmi lesquelles l’âme, le corps, l’esprit…

le souffle au jardin à peine
joue à se donner à voir
un instant pousse une graine
vers un autre territoire

ou agite doucement
une feuille du rameau
qui ne dit en frémissant
ici et là qu’un seul mot

la bourdon dans la lavande
instinctivement active
ses ailes à la demande
du désir de l’âme vive

et les nuages là-haut
poursuivent l’arrangement
des formes qui font de l’eau
le jouet de son amant

qui connaît en ses narines
ce qu’il apporte au poète
lorsque s’élance divine
la voix de son monde en fête

19 août 2009
Matérialiste, Bachelard ne pouvait pas comprendre que l’attrait qu’exerçait sur lui la rêverie naissait d’une secrète correspondance entre son âme et l’âme des choses. Il n’y voyait qu’une fonction de l’irréel. Ses ouvrages sur les éléments peuvent cependant nous permettre de mieux connaître le Réel. Si pour nous l’animisme poétique n’est pas une aimable illusion, il peut nous réconcilier avec l’animisme religieux de ceux que nous avons pris l’habitude de considérer avec commisération comme des primitifs.

Même ceux que l’égalitarisme exaspère ne peuvent s’élever contre l’égalité entre les justiciables devant nos tribunaux.
Aimer est au-delà de la grandeur et de la petitesse, et celles et ceux qui franchissent le seuil de sa demeure sont tous également grands. L’humain premier, héritier du syndrome du babouin alpha, cherche à être plus grand que les autres. « Les disciples se demandaient lequel d’entre eux était le plus grand. Yeshoua, devinant leurs pensées, fit approcher un petit enfant et leur dit : Qui reçoit ce petit en mon nom me reçoit, et qui me reçoit reçoit celui qui m’a envoyé. Car le plus petit parmi vous est le plus grand » (Luc IX, 46ss ; cf. Matthieu XVIII, 1ss). Agir selon Aimer, c’est être l’égal de tous et capable de traiter tout être humain avec le même respect et la même tendresse (qu’il soit PDG ou SDF). Aimer se fait par amitié serviteur de tous et tout à tous, comme Paul dit le faire dans ses relations avec les juifs, les non-juifs, les faibles… (I Corinthiens IX, 19-22).
Pour Nietzsche, se métamorphoser en enfant, ce n’est pas vivre l’idéal égalitaire d’Aimer, on s’en doute. C’est imiter l’innocence de l’enfant, mais non cette innocence sexuelle supposée que lui prête le regard patriarcal. C’est imiter l’innocence de l’enfant qui « au bord de la mer amoncelle des tas de sable, les élève et les détruit tour à tour en son jeu » (La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, § 7). Après la métamorphose en chameau puis en lion, la métamorphose en enfant est un retour à l’instinct animal de l’humain premier (Ainsi parlait Zarathoustra, Des trois métamorphoses).
Il ne s’agit pas ici de mépriser Nietzsche, Freud, Marx, Descartes, Schopenhauer, Sartre, Foucault, Deleuze, Lacan… (pas plus que d’exalter quiconque). Il s’agit de les situer en Aimer, de voir en quoi ils s’en approchent et en quoi ils s’en éloignent.

cette perle blanche porte élégante
deux longues marques rouges

huit pattes et une tête prédatrices
innocentes démentent

sur la mouche noire qui vibre encore
elle affaire sa lice
jusqu’à ce que de l’autre rien ne bouge
en son âme en son corps

alors elle retire en son repaire
ce qui n’est plus pour elle
qu’un bon repas dont elle nourrira
l’élan de toute chair

demain j’irai revoir la ravissante
orner la fleur si belle
en la chair l’esprit réconciliera
le désir et l’attente

20 août 2009
Schopenhauer : « Me tailler une existence à ma mesure ». Mais qui connaît son être dernier sait qu’il est sans mesure, que son désir est infini. Si l’on a pu dire que « la mesure d’aimer Dieu c’est de l’aimer sans mesure », c’est qu’Aimer est infini et que, nous invitant à prendre part à sa vie, elle nous appelle par un désir à sa mesure sans mesure. Il faut cependant découvrir que le désir infini se fourvoie s’il cherche sa satisfaction dans les biens matériels. La sagesse d’Epicure est de restreindre ses désirs à ce qui est « naturel et nécessaire », excluant les raffinements luxueux, les richesses et les honneurs, et ainsi de se libérer pour la contemplation. La sagesse du Bouddha est d’anéantir le désir, source de toute douleur afin d’être libéré de soi-même ; cela donne des humains remplis de compassion pour l’autre. La sagesse de Yeshoua est d’orienter le désir infini, le désir de vie éternelle, vers la sollicitude, chemin de la béatitude. Ainsi l’enseigne-t-il dans son mashal du Bon Samaritain (Luc X, 25ss). Il ne s’agit pas de renoncer au désir infini ; il s’agit de reconnaître son objet. Il s’agit d’aimer les autres de cet amour sans mesure qu’Aimer a pour eux tous.
La notion d’expiation est-elle liée à celle de vengeance ? Les religions ont intégré le désir humain de se venger à l’image qu’elles se faisaient de leurs dieux. « A moi la vengeance! », dit encore le dieu de la Bible, « j’enivrerai mes flèches de sang, et mon épée dévorera la chair, du sang des massacrés et des captifs, les têtes des chefs ennemis » (Deutéronome XXXII, 35, 42). « Dieu des vengeances, IHVH, Dieu des vengeances, resplendis ! » (Psaume XCXIV, 1), et le christianisme de Paul, qui cite le Deutéronome (Romains XII, 19 ; Hébreux X, 30), fait de la mort de Yeshoua un rite expiatoire. Yeshoua cependant, tout comme Jean-Baptiste, a invité à la pénitence, non à l’expiation. La pénitence n’est pas une souffrance expiatrice, mais une metanoïa, un changement de vie. Jean-Baptiste ne dit pas à ceux qui viennent le voir de se mortifier, de se flageller…, mais de se soucier des autres : « Si tu as deux tuniques, donnes-en une à celui qui n’en a pas ; si tu as de la nourriture, fais de même ». (Luc III, 11).

deux hirondelles
au ciel subliment
la matière ailée qui les porte

connaissent-elles
ce qui anime
le spectacle de leur eau-forte

pour le regard
qui s’en enchante
se grave alors le souvenir

à leur départ
la nuit le hante
au cœur sans plus jamais finir

21 août 2009
Faire de nécessité vertu, c’est admettre qu’en l’occurrence la vertu est intéressée. Admettre à regret que la vertu est intéressée, c’est reconnaître en soi le désir de désintéressement.
Faire de nécessité liberté comme le font Spinoza et Nietzsche, c’est penser que la liberté est un vain mot. C’est au pire proposer une contradiction dans les termes, au mieux une maladresse de langage (que l’on peut élégamment baptiser aporie). « Aimer le vouloir qui nous veut » n’est acceptable pour notre liberté que si ce vouloir est Aimer. Si la liberté est de pouvoir agir selon son être, nous ne pouvons librement accepter d’aimer ce qui nous veut que si ce qui nous veut est Aimer, et qu’Aimer est l’être de notre être. Avec Yeshoua, il s’agit d’aimer le vouloir-aimer qui nous aime. Notre liberté n’est pas d’accepter une nécessité, car Aimer ne se donne qu’aux consciences qui l’accueillent. Difficile à comprendre ? Certes, mais si facile à vivre ! Aimez les autres de l’amour dont Aimer (vous) aime, vous verrez que vous serez libre. « La vérité (d’Aimer) vous rendra libres » (Jean VIII, 32).
La cohérence d’un système n’est pas la preuve de sa vérité, mais son incohérence est la preuve de son erreur. D’où il suit qu’il est assez aisé de démolir un système mais peu aisé d’en bâtir un convaincant. « La critique est aisée, mais l’art est difficile ».

au bout du bras ce n’est pas l’arrosoir
mais toute la terre qui tire
alors dans l’ombre paisible du soir
ressens-la en toi qui respire

sur elle marche ici et là la tâche
qui occupe tes yeux tes mains
ne pourra pas empêcher que tu saches
connaître en tout ton sang son sein

lorsque ton cœur écoutera ta tête
lui parler de tout l’univers
sans cesse tu le sentiras qui fête
en tes pieds sa danse légère

22 août 2009
Dans notre culture à prédominance ouranienne, le rééquilibrage de l’ouranien et du chthonien passe par une réhabilitation du temps. Il nous faut lui rendre sa valeur positive, créatrice, négantropique là où nous avons insisté sur sa valeur négative, destructrice, entropique. Ainsi l’art ne sera plus, contrairement à ce que pensaient Malraux et bien d’autres, un combat illusoire contre la pourriture, mais l’élan créateur de beautés nouvelles.
La peur du temps s’est conjuguée à sa maîtrise dans l’espace. L’homme des cavernes fixait déjà dans l’image peinte ou modelée la figure fugace des vivants. L’écriture a maîtrisé la parole fluide en l’immobilisant sur l’argile, le papyrus, le parchemin et le papier. La musique elle-même s’y est conservée avant de se graver sur les disques. L’horloge a spatialisé l’écoulement des heures…
Merci à Bergson qui a su attirer notre attention sur la durée pure, quasi insaisissable, et nous intéresser à l’élan vital éternellement créateur (que le matérialisme cherche en vain dans le physicochimique et dont il en vient à admettre l’existence dans une irrationnelle acausalité.) Merci à Spinoza pour son conatus, à Diderot, Renan et quelques autres pour leur nisus, à Schopenhauer pour sa volonté, à Nietzsche pour sa volonté de puissance… à tous les tenants du devenir depuis Héraclite.

à quoi pensais-tu Vincent
peignant tes autoportraits

croyais-tu en découvrant
l’âme en ses derniers secrets

te mêler aux vibrations
de la vie de l’univers

apprendre du vermillon
qu’il est le père du vert

et que la jaune est au bleu
ce que la terre est aux cieux

comprendre que la spirale
est la vraie marche du temps

et que la vie des étoiles
toujours s’en va de l’avant

en nous donnant tes visages
à contempler mis à nu

tu nous tournais quelques pages
du livre de l’inconnu

23 août 2009
si nu con ti nû ment
ce ciel de l’au bein sen si ble s’en va
de l’in fi nie noir ceur à l’in fi nie dou ceur

si poi gnan te gran deur de la plus bel le face
que le cœur qui s’em plit
bri lle Vé nus in ten sen son ef fa ce ment
Dans le Réel, où tout est interdépendant, l’équilibre des imaginaires ne peut manquer d’être important. On peut soutenir que la figure du dieu proposé par les trois monothéismes est le produit d’un imaginaire excessivement ouranien, qui détermine sa situation céleste, sa masculinité, sa toute-puissance, son omniscience, sa transcendance… Une (re)découverte de l’intuition de Yeshoua entraîne une remise en question de cet imaginaire. Cette remise en question va jusqu’à contester la justesse du mot « père » que Yeshoua utilisait pour nommer Aimer. (Pourrait-on dire, après avoir lu Freud, qu’en s’opposant aux représentants du judaïsme de son temps avec la violence que l’on sait, il tuait en lui la figure du père ? Hypothèse séduisante, et séductrice à aborder comme telle.)
« Gardez en vous le sel et entre vous la paix » (Marc IX, 50). Sage équilibre ? Mieux : avec Aimer, le sel c’est la paix ; la fidélité au meilleur de soi-même, c’est la sollicitude pour l’autre. Aimer éclaire dans ce passage de l’évangile de Marc un groupe de versets hétéroclites qui semble n’être qu’un arrangement improbable de l’auteur. Mais tout se tient au fond dans l’intuition de Yeshoua. Si « qui n’est pas contre nous est pour nous » (v. 40), c’est « dans le nom » d’Aimer (v. 41). Tout se résume en l’autre, à qui l’on donne à boire s’il a soif (v. 41), que l’on évite de scandaliser (v. 42), pour qui l’on est prêt à perdre ce qui nous appartient (v. 43-48). Le sel du sacrifice que l’on fait ainsi, la raison de la perte que l’on consent, c’est le feu d’Aimer (v. 48) sans lequel rien ne vaut (V. 49). Le « sel de la terre » (Matthieu V, 13), c’est l’agapè de celles et ceux qui accueillent Aimer.
L’amor fati de Nietzsche n’est-il qu’un avatar de la soumission à la divine providence ou un cousin de la fatalité maktoub ?

24 août 2009
S’il est vrai que Nietzsche a eu la philosophie de son corps et que son corps l’a conduit à la folie, cela fait deux raisons de l’aborder avec circonspection : mon corps n’est pas son corps, et je ne tiens pas à mourir fou. Ne peut-on soutenir que la bonne philosophie est celle qui nous libère de notre corps, de ses forces et de ses faiblesses ? Mais cela suppose que l’on croie ne pas être que son corps. Nietzsche ne le croyait-il pas secrètement en dépit des affirmations de son Zarathoustra ? A-t-il vraiment vécu comme s’il n’était qu’un corps ? Il a connu des métamorphoses, il a voulu le passage au surhumain ; et comment passer de l’humain au surhumain si l’on n’est qu’humain ? Comment s’appuyer sur son corps pour passer au-delà de son corps ? La sagesse des vieilles sociétés humaines, qui ne croient pas n’être que matière, connaît les métamorphoses depuis toujours, ne conçoit pas l’existence sans rites de passage, sans seconde naissance. Et c’est aussi ce que Yeshoua a expliqué à Nicodème : « Je te l’assure, à moins de naître de nouveau, on ne peut voir le royaume de dieu… Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit est esprit » (Jean III, 3, 6).
Si l’on reste attiré, voire fasciné, par la pensée de Nietzsche tout en éprouvant des réticences à son endroit comme on en peut éprouver en lisant les évangiles en ressentant pour eux une indicible attirance, on est incité à la passer comme eux au creuset de la contradiction en refusant de s’incliner devant ses apories. Comme on élimine de l’Evangile le messianisme rédempteur pour ne vivre que de l’agapè, on rejette l’héroïsme de l’amor fati et le pessimisme de l’Eternel Retour pour accueillir l’élan de la vie vers le surhumain. On refuse de réduire la liberté à l’amour de la nécessité et l’on accepte avec enthousiasme de faire de sa vie une œuvre d’art. Alors, de temps en temps, on rouvre Le Gai Savoir, Ainsi parlait Zarathoustra… pour en ruminer l’un ou l’autre aphorisme, en cracher le fiel et en savourer le miel.

quelle rose éclose n’espère
voir arriver l’ardente abeille

quelle abeille les yeux ouverts
n’espère la rose vermeille

mais dans la savane superbe
le guépard guette la gazelle

et la gazelle guette l’herbe
pour la dévorer toute belle

quand l’homme cherche sa compagne
la femme attend son compagnon

mais à jouer à qui perd gagne
l’humain découvre l’horizon

25 août 2009
On peut douter des miracles, de ceux de l’Evangile comme des autres ; mais en voyant les foules accourir vers Yeshoua, on ne peut douter qu’il leur en mettait plein la vue. Alors vient la question : Comment ? Et puis : Qu’est-ce qu’un miracle ?

Il ne s’agit pas ici d’inciter à penser ceci ou cela, mais à penser tout court, d’inviter à réfléchir et intuitionner. Aimer n’impose aucune pensée, Aimer se propose elle-même : « Aime, et fais (et pense) ce que tu veux ». Peut-être découvriras-tu qu’en aimant de bienveillance et sollicitude tu ne fais qu’exercer en vérité la liberté de l’être de ton être. Et puis, oui, tu penseras ce que tu veux. Mais tu penseras, car ton amour pour tout être te conduira à t’intéresser à tout l’être et à chaque être. Ton amour alimentera et conduira ta connaissance.

Lorsqu’un philosophe a le courage de la vérité comme le demande Michel Foucault, il ne se contente pas d’enseigner la philosophie ; il la vit. Ce qu’il enseigne est l’expression et la transmission de ce qu’il vit. Et ce qu’il vit en sa philosophie est sa libération de ce que sa nature et sa culture avaient fait de lui (ce qui suppose qu’il croit pouvoir s’en affranchir et qu’il suppose que ceux à qui il s’adresse peuvent aussi le faire)..
On pourrait parler d’une transdisciplinarité qui déborde le domaine des sciences par l’esprit qui l’inspire et fait ainsi dialoguer toutes les dimensions de l’existence. La philosophie transdisciplinaire dialogue avec la science et avec la poésie, mais aussi avec l’éthique, et non seulement l’éthique comme science mais aussi comme pratique. On peut alors parler d’héroïsme philosophique, de ce qu’ont vécu les Socrate, les Hermias d’Atamée, les Cyniques… Et ces gens-là s’opposaient aux pouvoirs en place non par hostilité à ces pouvoirs mais par fidélité à eux-mêmes. Leur fidélité à eux-mêmes les incitait à dire aux autres par leur comportement de marginaux ce qu’ils pensaient être la vérité de l’humain.
Avec Aimer, on ne peut se soucier de soi qu’en se souciant exclusivement des autres, car l’autre est le meilleur de soi-même. Être fidèle à soi-même, c’est être fidèle à Aimer, l’être de notre être. C’est donc se soucier des autres et leur dire ce que l’on pense être la fidélité à soi-même.

la pierre que le sculpteur
dénude est-elle le cœur
de son désir

la beauté est la surface
où cherche à se faire place
son avenir

et ton regard qui s’attarde
sur celle dont rien ne farde
la nudité

hésite entre ce qui meurt
et ce où pour toi demeure
l’éternité

26 août 2009
Dans les religions monothéistes, le miracle est l’œuvre d’un dieu tout-puissant. Cette conception meurt avec la mort de ce dieu. Aimer est le tout-aimant, non le tout-puissant. On voit s’esquisser la transition de l’un à l’autre dans les miracles censés réalisés par Yeshoua. Ce sont des prodiges produits par la foi. Ainsi la guérison du serviteur du centurion : « Je vous l’assure, je n’ai jamais vu pareille foi… Qu’il te soit fait selon ta foi. Et son serviteur fut guéri à cette heure même » (Matthieu VIII, 10, 13). Ainsi la guérison de la fille de la Cananéenne : « Ô femme, grande est ta foi ! Qu’il te soit fait selon ton désir. Et sa fille fut guérie sur le champ » (Matthieu XV, 28). Et encore la guérison de cette femme souffrant d’un flux de sang qui la rendait impure : « Ma fille, ta foi t’a sauvée, va en paix, sois guérie de ton mal » (Marc V, 34). Inversement, l’incrédulité de ses compatriotes de Nazareth paralyse ses dons thaumaturgiques : « Il ne put faire là aucun prodige, si ce n’est guérir quelques invalides. Et il s’étonnait de leur manque de foi » (Marc VI, 5s). Plus que l’instrument de la puissance divine, Yeshoua, lorsqu’il fait des miracles, est celui de la foi humaine.
Surtout, Yeshoua détache le miracle de son intuition d’Aimer, de son message de vie : « Beaucoup diront ce jour-là (le jour du jugement) : Seigneur, Seigneur, en ton nom nous avons prophétisé, expulsé les démons, fait des prodiges. Je leur dirai : Je ne vous ai jamais connus. (Matthieu VII, 23).
La croyance au miracle a dû jouer un grand rôle dans le succès de Yeshoua auprès des foules ; il y eut très probablement une inflation de la crédulité et qui en rajouta à ses « signes » étonnants, mais il devait aussi maîtriser ce que nous appelons maintenant le paranormal (dont la rigidité déterministe de notre science matérialiste est incapable d’admettre l’existence).
Nul besoin de croire aux miracles des évangiles, pas même à celui de la Résurrection du Messie, pour connaître Aimer. Cette connaissance, cette intimité, incite pourtant à explorer toutes les avenues du Réel, y compris celle des sciences occultes puisque rien n’est étranger ni indifférent à Aimer.

quel aquilon abat les figues mûres
et qui les a mûries
et qui les a conçues d’une main sûre
au long des jeux de dés où s’amuse la vie

que tu en aies ta part réjouis-toi
tu as su patienter
plutôt que de vouloir à chaque fois
en passant d’une main avide les tâter

tes fruits sont mûrs es-tu mûr pour tes fruits
le suprême silence
résonne d’un murmure dans la nuit
l’autre est pour toi le fruit qui te donne le sens

27 août 2009
Peut-on dire que la volonté de puissance nietzschéenne est un avatar du dieu tout-puissant des monothéismes ? Elle est comme lui causa sui, estampille de la divinité. Et dire qu’en lui désobéissant on lui obéit encore, c’est renchérir sur la toute-puissance de YHWH et d’ALLAH.
En accusant la compassion du Bon Samaritain, porte de la vie éternelle, de n’être qu’un raffinement du désir de possession et de domination, on ferme avec elle la porte de la liberté des libertés, Aimer. Car le désintéressement est la liberté dernière, la libération de l’intérêt, de la volonté de dominer et posséder. (Soit dit en passant, on peut penser que le malheureux objet de la compassion la préfère à l’indifférence de ceux qui choisissent la non-assistance à personne en danger, comme celui à qui l’on donne préfère les mains sales qui donnent pour se faire bien voir à celles qui ne donnent pas pour rester propres, ignorant d’ailleurs qu’en cherchant à rester propres elles se salissent encore en s’intéressant à leur désintéressement).
Peut-on dire que Nietzsche est tombé du Charybde de la toute-puissance transcendante dans le Scylla de la toute-puissance immanente ? Peut-être, mais voici l’heureuse contradiction : « Rien n’est vrai ; tout est permis ». Nietzsche se souvenait-il du vieux Karamazov de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis » ? Il ne se souvenait pas de Paul de Tarse : « Tout m’est permis, mais tout ne m’est pas utile » (I Corinthiens VI, 12), ni d’Augustin d’Hippone : « Aime, et fais ce que tu veux ». Et le « rien n’est vrai » aussi rappelle le « fais ce que tu veux », car celui-ci inclut un « pense ce que tu veux » même si Augustin lui-même ne semble pas être allé jusque-là. Qui aime de sollicitude est libéré par une vérité ontologique qui relativise les doctrines, religieuses, philosophiques… Alors ? Le « rien n’est vrai, tout est permis » mérite les applaudissements de Yeshoua.
Ceux et celles qui à tout propos accusent le judéo-christianisme de tous les maux ne voient pas le bébé de lumière qui se cache dans son bain d’eaux sales. Débarrassé de la religion, l’Evangile resplendit de la gloire d’Aimer (qui n’est autre que l’agapè manifesté).
A opposer la terre au ciel, le serpent à l’aigle et Dionysos à Apollon, à vouloir faire pièce à la transcendance par l’immanence, on demeure enfermé dans la dualité de l’être fini. Aimer est au-delà, inaccessible au matérialisme, offert aux consciences qui accueillent l’esprit.

Montaigne en ton autoportrait
as-tu connu
ce nu
du ventre de la terre où il savait que tu retournerais

28 août 2009
Pour les tenants du matérialisme, la poésie ne peut servir qu’à vaincre illusoirement le temps, à oublier la mort, à voiler ce qu’ils croient être le néant. Pour les tenants du spiritualisme, elle donne accès à cette dimension du Réel qui échappe à l’approche déductive de la science ; elle en est l’approche intuitive. C’est ainsi que l’on peut comprendre un Saint-John Perse pour qui « la poésie est une ontologie », un Heidegger pour qui elle « révèle la topographie de l’être ». Et lorsque Paul Celan compare un poème à une poignée de main, il nous donne de sentir l’intimité que la poésie permet avec les êtres et les choses.
Que l’on suive la tradition matérialiste ou la tradition spiritualiste, on doit reconnaître que la poésie est une activité humaine universelle. On la trouve chez tous les peuples, jaillissant dans les circonstances les plus diverses où l’émotion cherche à se dire : face à la splendeur de l’Acropole ou à l’horreur d’Auschwitz, « par les soirs bleus d’été », « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle », « dans le vieux parc solitaire et glacé »… peinant dans les champs de coton ou rêvant sur trois marches de marbre rose… Et il ne faut pas la réserver à quelques êtres de génie. Chacun doit pouvoir s’y livrer sans inhibition, même s’il est convaincu que ses poèmes resteront cachés dans un cahier que n’ouvre personne d’autre que lui-même. « La poésie doit être faite par tous et pour tous », disait Lautréamont.

« Les esprits mauvais qui rôdent dans le monde pour la perte des âmes ». Que faire de cette croyance ? Principe de précaution et principe de risque ? On ne lutte contre le mal que par le bien. On ne combat pas le mépris par le mépris, ni aucune pensée mauvaise par une autre pensée mauvaise, mais par la sollicitude pour tout autre. Croyez-vous qu’Aimer haïsse Satan s’il existe ? Ce serait une victoire de Satan.

silence du silence
s’il n’y a rien à dire il faut en rire
et lui chanter ce qui se donne en vers
l’autre par l’autre aimé ne peut jamais se dire
sans un soupir

le cœur de la lumière
est ténèbre deus absconditus
c’est le vide le ventre de la mère
des poèmes poème intarissable source
par tous pour tous

et revient le silence
lorsque les derniers mots se sont écrits
qu’ils sont là à jouer dans la clairière
sans se douter que l’ombre dont ils sont sortis
se réjouit

28 août 1963. Marche pour les droits civiques. We shall overcome est le chant d’une interminable marche d’espoir et de courage. L’égalité humaine n’est pas un pouvoir au bout du fusil ; c’est un esprit à l’œuvre en celles et ceux qui l’accueillent pour les autres.

29 août 2009
pourquoi William Hogarth as-tu voulu
te peindre de profil
et comme si c’était un frère
qui t’observait dans ton travail

sur ton regard et ta main scrutais-tu
le mouvement subtil
de l’esprit qui guide au mystère
de la création en travail

Faut-il admirer un auteur pour le citer ? Qu’est-ce qu’admirer ? Qu’est-ce que vénérer ? Qu’est-ce qu’adorer ? Nos degrés de considération participent-ils tous de la divinisation, de la mythisation ? Quand une conscience démythise Jésus-Christ, elle en vient aussi, elle le devrait, à démythiser Montaigne, Pascal, Nietzsche… Elle n’ignore pas que les citer relève plus souvent de la rhétorique manipulatrice que de la recherche de la vérité. On met les dieux de son côté ; on montre en tout cas qu’on les connaît, sachant que cette connaissance vous rend honorable. Il faut bien leur brûler quelque encens.
Se démythiser donne également de reconnaître que le mythe règne encore dans la société de l’humain premier, de l’illettré à l’universitaire. Avec Aimer cela va sans condescendance pour les personnes, puisque toutes sont reconnues comme soi-même en leur égalité ontologique.
On peut, démythisé, ruminer une phrase de Nietzsche, en goûter la beauté, en apprécier la pépite de vérité et en jeter la gangue, voire en cracher le poison si on la soupçonne d’en contenir. Si l’on a pu dire que la pensée de Nietzsche avait été mise à toutes les sauces, que les nazis eux-mêmes avaient pu l’accommoder, ce doit être que sa densité la condamne à l’ambiguïté et que sa lecture nécessite un apprentissage. Est-ce si étrange ? Les intégristes ne tirent-ils pas le pire de leurs livres sacrés ? « La lettre tue » (II Corinthiens III, 6).

Avec Aimer, la « zen attitude » n’est pas une fin, ni même un moyen. C’est un surcroît. On peut l’apprécier comme une conséquence, non comme une cause : « Cherchez d’abord le royaume et sa droiture (dikaïosunè) ; le reste vous sera donné en sus » (Matthieu VI, 33). Et ce n’est pas un surcroît dont on jouit fièrement ; on s’en réjouit parce qu’il permet de mieux aimer.

30 août 2009
Paradoxe. Terme ambigu, dangereux, aimable masque de l’erreur ou aiguillon de la réflexion. Pour le Petit Robert, c’est 1. « l’opinion qui va à l’encontre de l’opinion communément admise (voilà pour l’aiguillon de la pensée). 2. Être, chose, fait qui heurte le bon sens = absurdité, singularité (voilà pour le masque, la formule séduisante, lumineuse, mais qui à l’analyse s’avère trompeuse). 3. En logique, se dit d’une proposition qui est à la fois vraie et fausse = antinomie, contradiction, sophisme ». Le paradoxe du menteur (si je dis que je mens, je ne mens pas et donc je mens) montre simplement que le langage peut tromper. Un bon logicien démonte le paradoxe du menteur en montrant qu’il recouvre une double perspective, un double moment, un double niveau de la pensée. Je peux dire que je mens, mais je ne peux penser que je mens en le disant sauf à dédoubler ma pensée (Voir Wikipédia, « paradoxe du menteur » et « autoréférence »).
La formule « Dieu est Amour » redevient paradoxale si l’on reconnaît que l’on ne peut être à la fois tout-puissant et tout-aimant. On pourrait tout aussi bien dire : « Dieu n’est pas Amour » et faire ainsi droit à la formule « Dieu est mort. Vive Aimer ». Et expliquer : l’être que vous nommiez Dieu se nomme désormais Amour ; et s’il a changé de nom, c’est qu’il a perdu ce qui en faisait un dieu patriarcal.
La morale commune du peuple de Dieu était impérative, c‘était le loi ; l’éthique personnelle d’Aimer est attractive, c’est la grâce, qui est vraie parce qu’elle répond au vœu de notre être dernier. « Vous n’êtes plus sous la loi, mais sous le grâce » (Romains VI, 14). « La loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ » ( Jean I, 17).

assise au pied de la lavande intime
les narines ouvertes estime
le juste effluve à la juste distance

ouvre les yeux les piérides s’élancent
et le volettement rapide
des vanesses deçà delà danse

dans un au-delà qui ne cesse
leurs ailes sont-elles closes décloses
le silence seul peut le dire

31 août 2009
Avec Aimer, l’éthique, c’est-à-dire ce qui oriente ma vie, est un agir conforme à mon être reconnu comme participation à l’être d’Aimer. Mais cette éthique attractive a le visage d’une morale impérative aussi longtemps que je ne comprends pas que mon être est fait pour aimer, que je ne saisis pas qu’il ne s’épanouit que dans l’amour, aussi longtemps que je ne me connais pas. L’agapè apparaît d’abord paradoxalement comme un commandement, paradoxalement puisque l’amour ne se commande pas. Yeshoua a dû le présenter ainsi à des gens qui ne se connaissaient pas encore eux-mêmes : « Voici mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous aime » (Jean XV, 12).
Il y a dans un paradoxe une formulation qui la rend attirante. Un paradoxe peut être la présentation attirante d’une contradiction apparente ; il peut aussi être la présentation attirante d’une vraie contradiction. Il n’y a pas de contradiction dans le Réel ; la mise au jour d’une contradiction dans une pensée est donc la preuve de son erreur. Ainsi tout paradoxe est-il suspect et doit-il faire l’objet d’une réflexion.
Lorsque Emmanuel Lévinas dit que « le plus court chemin vers soi passe par autrui », il propose une image paradoxale, et invite donc à la réflexion. Lévinas est un philosophe et il se place dans une perspective ontologique, celle de l’être de l’être de la personne. Il donne à entendre que l’être de notre être est altérité, mouvement vers l’autre. Dans le langage de Jean, cela donne : « Dieu est Amour ». Ne cherchez plus votre dieu dans la puissance céleste mais dans la sollicitude pour les autres. ( On peut en inférer que le mot « dieu » est désormais obsolète, mort puisqu’il désigne une erreur, une pensée contredite par la réalité de l’Eternel Amour. Continuer d’utiliser le mot « dieu », c’est maintenir la vieille image que l’homme moderne conscient de son être véritable, « entré dans sa majorité » comme disait Kant, crache avec dégoût ).

ce miroir où l’enfant
fait un jeu du soleil
pour éblouir les gens
de ses rires complices
est tout surface lisse

et le vieillard sourit
il voit en s’y lissant
il sait que l’amour veille
mère en tous les soleils
de ce miroir enfant

1er septembre 2009
Lorsqu’un écrivain retourne la formule de Lévinas et dit que « le plus court chemin vers autrui passe par soi », il joue avec les mots, ce qui n’est pas la meilleure de façon de penser. Mais on peut dire aussi qu’avec ce nouveau paradoxe il exprime son expérience psychologique. En s’observant, en se décrivant, en faisant son autoportrait ou son autobiographie, il peut comme écrivain avoir en vue la connaissance de la nature humaine dont il a l’intention de faire la matière de ses romans. C’est une perspective psychologique et non philosophique. Du point de vue d’Aimer cependant, il risque de manquer l’essentiel d’autrui, l’être de l’être de chacun. Ce n’est pas en s’intéressant à soi-même que l’on s’intéresse à l’autre de façon désintéressée, alors que l’on ne peut vivre la vraie relation à l’autre en son être que dans le désintéressement. Le goût de l’autre comme autre, l’agapè, nous permet de le rencontrer tel qu’en lui-même, unique en son eccéité sans nom, mais aussi différent de nous en sa psychologie de par son potentiel génétique, son milieu social et ce qu’il en a fait.
« Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». Ce paradoxe de Valéry, tout un chacun peut le répéter et faire sourire d’admiration ceux et celles qui l’écoutent, mais il faut être poète pour le penser et pour le vivre. Il suppose en effet une perspective esthétique du monde plutôt qu’un regard scientifique. Le poète voit dans la surface des êtres et des choses la manifestation, la doxa, de ce qui en eux n’est pas physico-chimique et qui demeure donc inaccessible au matérialisme. Certains continuent de l’appeler l’âme, appellation qui demande réflexion. Il ne s’agit pas en effet de l’âme individuelle qui manifesterait en son corps la beauté de sa personne, mais d’une réalité inaliénable. Nul humain n’est possesseur de sa beauté, quand bien même il l’optimise par des soins ou par la chirurgie esthétique. Et nul autre ne peut la posséder. Ma chair peut posséder la chair de l’autre, mais sa beauté m’échappe comme elle lui échappe. La beauté de sa peau exprime la profondeur de l’être, plus profond que son moi. Elle en est la gloire et nous invite à nous réjouir de l’autre, non à en jouir. Peut-être était-ce cela qu’insinuait Schopenhauer lorsqu’il disait que « l’art fait pénétrer l’intimité des choses ».

pétanque

la boule qui s’échappe de la main
sait bien
d’où elle vient où elle va

la chair tout entière inspirée que ravit
l’esprit
ne manque pas la cible qui s’appelle

pétanque

2 septembre 2009

cette pipistrelle qui tisse
la tunique de la nuit
repasse passe repasse
sur la chaîne des heures

la trame dont tu tapisses
toutes ces heures qui fuient
et qui passent passent passent
est la voie de la fleur

L’altérité positive ne peut être un moyen au service du moi. Elle est constitutive du « je »  qui ne peut exister qu’avec un « tu » en participation d’Aimer.
Le bouddhisme ne peut être vrai que si pour ses tenants la compassion est le but de la délivrance et non la délivrance le but de la compassion. Qui aime d’agapè est délivré de son moi ; mais qui aime ainsi n’aime pas pour être délivré de son moi ; il aime l’autre pour l’autre. La béatitude est le surcroît de la sollicitude.

Les mythes des diverses religions sont divers. On s’en douterait, mais il faut comprendre que c’est cela qui les divise et les oppose les unes aux autres parce qu’elles font de leurs dogmes leur absolu. Si Aimer devenait l’absolu des religions, leurs mythes deviendraient la richesse de la diversité religieuse, comme les langues sont la richesse de la diversité de la culture, comme les espèces animales et végétales sont la richesse de la diversité de la vie, comme les minéraux sont la richesse de la diversité de la matière…
C’est une illusion de penser que les tenants des trois monothéismes peuvent se retrouver en se disant tous enfants d’Abraham. Yeshoua a pris ses distances avec ce mythe de l’ancêtre fondateur : « Si vous étiez les enfants d’Abraham, dit-il aux juifs, vous feriez les œuvres d’Abraham » (Jean VIII, 39). Et il fait d’Abraham l’archétype des humains qui accueillent Aimer et qui deviennent ainsi métaphoriquement ses contemporains : « Votre père Abraham a vu mon jour ; il l’a vu et il s’est réjoui » (Jean VIII, 56). C’est que les gens qui accueillent Aimer participent comme lui, Yeshoua, et comme Abraham, à la vie de l’Eternel ; ce qui fait dire brutalement à Yeshoua: « Avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean VIII, 58). Jean-Baptiste avait déjà eu cette intuition de l’Abraham spirituel : « N’allez pas dire : nous avons Abraham pour père. Je vous l’assure : Avec les pierres que vous voyez là, Dieu peut faire des enfants à Abraham » (Luc III, 8). Et Paul a enfoncé le clou : c’est l’Esprit qui donne d’Aimer, et seuls ceux qui l’accueillent par la foi sont les fils d’Abraham (Galates III, 5ss).
Aimer peut unir les tenants des diverses religions en leur faisant relativiser leurs dogmes. Ils pourront alors continuer à les célébrer, mais ils n’en feront plus des moyens d’exclure du salut ceux qui ne sont pas des leurs : païens, infidèles et autres hérétiques.

3 septembre 2009
Lorsque revient le marmonnement intérieur des aigreurs agressives et des désirs possesseurs, je t’appelle, Aimer. Ami, je t’en prie, esprit, force d’amour. Alors l’humain premier s’apaise, la bête se rendort. Et les visages s’illuminent de ta lumière, les noms rayonnent de ton murmure. Tu es là et je puis sans crainte ni tremblement aller à leur rencontre : je serai à la hauteur de l’amour.
Les rescapés des horreurs nazie, stalinienne, khmer rouge, hutu… peuvent-ils pardonner ? Ils pardonnent lorsqu’ils franchissent la porte étroite d’Aimer. On peut sans doute dire que cela est au-dessus de leurs forces humaines, que c’est un don à demander au maître de l’impossible. Si vous pensez que c’est impossible et que pourtant vous constatez que certaines, certains l’ont fait, vous pouvez en conclure qu’Aimer existe. Si vous tenez à nier son existence, vous pouvez choisir ou bien de dire que c’est impossible (en bon disciple de La Rochefoucauld) et que celles et ceux qui disent avoir pardonné ne l’ont pas véritablement fait, ou que c’est possible et que La Rochefoucauld s’est trompé. (Certains pensent d’ailleurs qu’il ne faut pas pardonner, que cela contrevient au sacro-saint devoir de mémoire ; mais cela ressemble au désir de vengeance, que nos civilisations commencent à rejeter comme indigne de leur humanisme).

« Et mille ans comme un jour… » A quel rythme vit l’Eternel ? A celui de l’infime et de ses millions de vibrations à la seconde ? A celui de l’immense et de ses pulsations de big-bang en big-crunch en big-bang ? A tous de l’un à l’autre ? Et dans les milliards d’autres de l’inconcevable infini ? Mais il vit. (Ce n’est pas le moteur immobile d’Aristote, ni le tout-puissant de l’éternel présent de Thomas d’Aquin). Sa vie est un rythme de perpétuelle nouveauté dans l’altérité créatrice.

deux vanesses dans la lavande
m’avaient donné rendez-vous
j’admirais leurs gros yeux doux
qui clignaient à la demande

ou ai-je mal interprété
le langage de leurs ailes
désirant qu’elles se mêlent
au vol de ma liberté

à menacer ou à se tendre
ces yeux disent la beauté
signifiant l’éternité
de ce qui ne peut se prendre

ces vanesses s’ignoraient-elles
l’une l’autre en leurs ébats
dites-moi alors pourquoi
j’ai répondu à l’appel

4 septembre 2009
Merci à Raphaël Enthoven qui parmi tant d’invitations à penser rappelle et recommande le chapitre XX du premier livre des Essais, « Que philosopher c’est apprendre à mourir ». Quel bon sens et quelle égalité d’âme devant ce dont notre Occident s’est fait un tabou. Est-ce la lecture des anciens dans sa « librairie » qui a donné à Montaigne l’aplomb d’affirmer qu’apprivoiser la mort est impératif pour jouir de la vie ? Il commence par égratigner les tenants du tabou : « Le remède du vulgaire, c’est de n’y penser pas… Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? » (p. 144). Pas plus qu’à l’ordinaire, il n’hésite ici à se peindre : « Il n’est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licencieuse de mon âge,
Jucundum cum aetas florida ver ageret, *
Parmi les dames et les jeux… »
* Catulle, poème LXVIII : « Quand mon âge fleuri roulait son gai printemps » (p. 148).
Et puis, mais il faut lire tout le chapitre en ruminant ici et là l’une ou l’autre de ses propositions, « il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte » (ibid.)… Certes, tout n’est pas dit, mais quelle mise en route ! Il faudra aussi considérer le point de vue de celles et ceux, ce n’est pas une espèce en voie de disparition, qui croient qu’il existe une autre vie après la mort. Un bon chrétien se rappellera son Saint Paul : « Pour moi, vivre c’est Christ, et la mort m’est un gain. Mais si vivre dans la chair me permet de travailler avec profit, je ne sais plus que choisir ; j’ai le désir de partir pour être avec Christ ; ce serait de beaucoup le meilleur, mais il est nécessaire pour vous que je demeure dans la chair » (Philippiens I, 21ss).

Ravel est le ruissellement
de ces eaux qui épousent
le corps changeant des pentes de la terre

cette marche dont il sait bien
qu’elle devra finir
découvre ses secrets au pèlerin

alors laisse-la avec lui
te prendre par la main
pour la lente descente vers la mer

peut-être rencontreras-tu
au détour d’un rocher
la mélodie d’un court instant d’extase

Stupidité de vouloir priver des moyens matériels de le faire les prisonniers qui veulent se suicider. Sagesse de prendre les moyens de leur redonner goût à la vie. (Mais plus coûteux pour ceux dont le premier souci est de défendre les riches, leur image et leur bonne conscience).

5 septembre 2009
La rhétorique manipulatrice, c’est souvent l’art de poser de mauvaises questions sous la forme de dilemmes afin de détourner l’attention des vraies. Ainsi nous demande-t-on si l’Iran vient d’opérer un tournant dans sa politique ou s’il n’a fait que révéler celle qu’il dissimulait depuis longtemps. Les bonnes questions ne sont pas des dilemmes, des « ou bien ou bien », mais des évaluations ouvertes, des « et, et, et… ». Pour ce qui est de l’Iran, on pourrait commencer par des évaluations de la marche des générations iraniennes dans leur sensibilité, leurs goûts, leurs conscientisations…
Celles et ceux qui ne cessent d’attribuer au judéo-christianisme tous les maux dont souffrent l’Occident, et, par contagion, le reste de la planète, nous font parfois nous demander s’ils ont surmonté leur crise d’adolescence, s’ils se débattent encore au milieu de leurs fantômes. Leur obsession n’est pas raisonnable. Il faut pourtant entreprendre le difficile bilan de ce que vingt siècles de judéo-christianisme ont apporté de positif et de négatif à nos civilisations. Pour le négatif, il ne s’agit pas seulement du regard désapprobateur qu’il nous aurait contraint de porter sur notre corps, mais de celui, dominateur et possesseur, qu’il nous a amené à porter sur la planète : il nous a invités à l’envahir et à la soumettre (Genèse I, 28, « multipliez, emplissez la terre, soumettez-la ») plutôt qu’à y communier et à participer à l’élan qui l’emmène vers toujours plus de conscience.
Certains vous diront cependant que les attaques portées contre l’Eglise depuis deux ou trois siècles l’ont été, quoi qu’en aient pensé leurs auteurs, au nom de l’intuition évangélique. C’est cette intuition qui aurait conduit l’Europe du XVIII° siècle à ses Lumières, à son accession à la majorité, à son exaltation de la liberté et de l’égalité dans la fraternité. Il ne faut pas en finir avec nos questions et nos évaluations, non pour pourfendre les uns ou les autres, mais pour rectifier et guider notre approche de la terre et de ses hôtes.

elle était venue seule au rendez-vous
et je l’interrogeai
où était sa compagne aux yeux battants

avait-elle péri emportée par la pluie
ou brisée par le vent
engloutie par le temps avait-elle laissé
l’espoir de descendants

elle a fixé en moi ses yeux immenses
sur le mur immobiles
et j’ai perçu le sens tranquille de nos vies

6 septembre 2009
Vous ne croyez pas à l’existence d’Aimer ? Pourtant je vous aime, et vous savez tout de même que vous pas plus que moi ne sommes particulièrement aimables. Je me sens en tout cas incapable de vous aimer. Oui mais voilà, Aimer vous aime en moi. Qu’en pensez-vous ?

A verser au dossier de la « brutale stupidité » du tabou de la mort, ces vers de Walt Whitman :

Quand dans l’avant-cour les lilas ont fleuri pour la dernière fois

Viens charmante, viens apaisante mort,
Ondule autour du monde, sereine viens, sereine,
De jour de nuit, à tous à chacun
Tôt ou tard, ô délicate mort.

Loué soit l’univers insondable
Pour la vie et la joie, pour les choses et la curieuse connaissance
Et pour l’amour, le tendre amour. Mais loué, loué, loué surtout
Pour les bras forts, l’enlacement, la fraîche étreinte de la mort.

Mère qui sombre approche comme une ombre à pas feutrés,
Personne n’a-t-il pour toi entonné un chant d’enthousiaste accueil ?
Alors moi je l’entonne, je t’exalte suprême,
Je t’apporte un chant afin que lorsque tu devras venir tu viennes sans faiblesse

Approche, libératrice forte,
Quand ce sera, quand tu les auras pris, je chanterai les morts joyeusement
Perdus dans l’océan d’amour immense de ton flot
Baignés dans les grandes eaux de ta béatitude, ô mort.

Il fallait un chantre exubérant de la vie débordante pour magnifier ainsi la mort avec la grive musicienne qui l’accompagne tout au long de sa marche auprès du cercueil d’Abraham Lincoln assassiné.

Certains donnent l’impression de chercher le dieu caché d’Isaïe XLV, 15 comme on chercherait une aiguille dans une meule de foin ou au fond du cosmos. Aimer est présent à tout être, à tout atome de la meule cosmique, insaisissable. Aimer ne se connaît que dans l’intimité de l’amour des autres. « Jamais personne n’a vu Dieu, mais si nous aimons les autres, il demeure en nous » (I Jean IV, 12).
7 septembre 2009
Le dilemme théologique de la grâce divine et de la liberté humaine est une question faussée par le simple fait qu’elle est présentée comme un dilemme, et que l’on nous demande de l’accepter comme un mystère paradoxal : il nous faudrait tenir les deux bouts de la chaîne sans rien comprendre, si ce n’est qu’il faudrait agir comme si tout dépendait de nous et croire comme si tout dépendait de Dieu. Malheureusement le dilemme fait partie des schémas de pensée de notre culture ouranienne dualiste et nous ne sommes pas prêts à la remettre en question.
Pour nous en sortir ici, il faut d’abord comprendre que l’Eternel est au-delà des cultures, que l’Esprit n’est ni d’ici ni de là, « ni sur cette montagne ni à Jérusalem » (Jean IV, 21). Remarquons en passant que le « ni… ni » est une formule dualiste qui se nie et s’abolit. Mais il ne faut pas en rester là. Avec Yeshoua, il n’y a plus de « eux ou nous » ni même de « eux et nous ». Paul le suit lorsqu’il affirme qu’« il n’y a plus ni Juif ni Grec » (Galates III, 28). Malheureusement son dualisme n’est pas mort, séparant ceux qui sont dans l’Eglise et sont sauvés et ceux qui restent hors de l’Eglise et ne le sont pas. On a longtemps entendu la formule : « Hors de l’Eglise, point de salut », et le Concile Vatican II ne l’a corrigée qu’en bottant en touche : « L’Eglise est le sacrement du salut offert à tous les hommes », ce qui signifie que si vous refusez l’Eglise et son sacrement, vous ne serez pas sauvé. L’ombre du Dieu tout-puissant agissant selon son bon plaisir plane toujours sur cette théologie guidée par Paul : « Il fait miséricorde à qui il veut et il endurcit qui il veut », potier qui façonne « des vases de colère et des vases de miséricorde » (Romains IX, 18ss).
Comment faire ? Les chrétiens croient que la Bible est inspirée justement parce qu’il croient que leur dieu a choisi un peuple élu parce qu’il fait ce qui lui plaît. Si la Bible est inspirée, elle ne peut contenir d’erreurs théologiques (même si l’Eglise admet maintenant qu’elle puisse véhiculer des erreurs scientifiques). Pourtant la pensée de Paul est ici en contradiction avec l’intuition de Yeshoua pour qui l’Eternel est l’Amour et non le Seigneur qui prend des décisions arbitraires. Aimer aime tout être sans exception, propose sa grâce d’aimer à tous à la mesure de leur accueil. Si Luther, Calvin, Jansénius et bien des catholiques l’avaient compris, ils ne se seraient pas torturé les méninges et les entrailles devant l’angoisse de la prédestination. Le méchant Voltaire était plus près qu’eux de Yeshoua lorsqu’il disait avec son fin sourire que le métier de Dieu était de pardonner. Il s’exprimait mal d’ailleurs : Aimer n’éprouve même pas le besoin de pardonner. Aimer ne pardonne pas, Aimer se réjouit de constater que l’on se (re)met à aimer. Méditez l’attitude du père dans le mashal du Fils Prodigue (Luc XV, 20ss).

l’oiseau est le maître de l’air
le papillon lui-même
mais la graine la graine ailée
se laisse faire

improbable sa mélodie
dit l’amour et la haine
de l’air un instant révélé
dans l’inédit

suis à son passage la ligne
où se devine à peine
cette arabesque spiralée
qui te fait signe

8 septembre 2009
Lancés à la rescousse d’un Dieu menacé à l’aube des Lumières, Pascal et Leibniz ont-ils réussi à (r)amener quelques-uns de leurs lecteurs à la foi chrétienne ? L’objection majeure à laquelle s’attaque Pascal est celle du Dieu caché ; celle qu’affronte Leibniz, celle du mal. Dans l’un et l’autre cas, la toute-puissance de leur Dieu est la pierre d’achoppement. Ils n’ont pas perçu toutes les conséquences de l’intuition de Yeshoua : « Dieu est Amour ». L’Eternel n’est pas le tout-puissant, mais le tout-aimant qui veut un autre hasardeux, indéterminé, autonome, libre : l’univers dont nous sommes.
Pascal et Leibniz, mathématiciens philosophes. Mais Pascal est aussi un écrivain admirable, un maître de la phrase inoubliable. Quel Français un peu cultivé peut ignorer :
« L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. »
« Le nez de Cléopâtre s’il eût été plus court toute la face de la terre aurait changé. »
« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. »
Et les croyants :
« Dieu sensible au cœur, non à la raison »
sans forcément savoir que le cœur de Pascal, c’est l’intuition opposée au raisonnement :
« Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace… Les principes se sentent, les propositions se concluent. »
Et les chrétiens :
« Nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. »
Leibniz ? « Le meilleur des mondes possibles » a du mal à passer dans la théologie du dieu tout-puissant qui flotte encore dans la conscience ou l’inconscient des athées aussi bien que des croyants. Mais si on a l’esprit mathématique, on peut demeurer béat d’admiration devant la complexité et la subtilité de ses démarches logiques.

Ce matin un évêque orthodoxe défendait la pluralité des religions au nom de la Sainte Trinité. Sans doute a-t-il fait froncer quelques sourcils intégristes, mais il ne risque plus le bûcher. Décidément, même les religions sont perfectibles.
Si l’humanité se débarrassait de son propre mal en vivant l’amour d’Aimer, ce ne serait pas encore le meilleur des mondes dont elle rêve, mais ce ne serait déjà pas si mal. Des milliers d’enfants du Malawi s’empoisonnent dans des champs de tabac (qui nous empoisonne) pour 30ct d’euro par jour alors que des nantis passent des nuits à 5.000 euros dans des hôtels 5 étoiles. L’humanité n’y peut-elle vraiment rien ?

au centre de son chef-d’œuvre l’épeire
attend son déjeuner
se dit-elle qu’elle peut en être fière
en toute liberté

d’où lui sont donc venus ce diadème
qu’elle nourrit de mouches
et l’harmonie qui en fait une reine
au mépris de sa bouche

9 septembre 2009
Pour (tenter de) détourner l’attention de sa lente digestion de la Palestine, Israël agite le chiffon noir de la Shoah et le chiffon rouge de l’Iran. Mais n’a-t-il pas l’excuse de sa bonne conscience ? Ne se croit-il pas être l’Etat du peuple élu ? Ah, terrible sincérité !

Pascal s’ingénie à montrer et justifier le « Dieu caché » en exaltant un Jésus-Christ censé le dévoiler définitivement, achevant la révélation commencée par Moïse et poursuivie par les Prophètes. Ainsi amené à tout expliquer par le seul Jésus-Christ, Pascal exclut de principe toute valeur aux autres religions : « Hors de Jésus-Christ nous ne savons ce que c’est ni que notre vie ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes » (Pensées, Fragment 36). Il s’emploie d’ailleurs à démontrer « la fausseté des autres religions » (Liasse XVII). Quel progrès depuis ! Mère Teresa répétait : « Si vous êtes hindouistes, soyez de bons hindouistes ; si vous êtes bouddhistes, soyez de bons bouddhistes ; si vous êtes musulmans, soyez de bons musulmans. » Elle aurait sans doute pu ajouter : « Si vous êtes athées, soyez de bons athées ». En somme : « Aime, et fais (et pense) ce que tu veux ».
Pascal est cohérent. Il pense à l’intérieur de la révélation judéo-chrétienne, et toute son apologie du Dieu caché tient dans la stratégie que Yeshoua lui-même a dû mettre en œuvre pour se faire entendre : les miracles et l’accomplissement des prophéties. Le message de Yeshoua n’avait pourtant rien à y voir ; il n’était que : « Dieu est Amour et qu’aimer c’est le connaître » (I Jean IV, 7). Une fois reconnue cette intuition comme vérité de l’être humain, les miracles et les prophéties peuvent s’écrouler sans dommage, et Yeshoua lui-même s’effacer. Pascal ne le reconnaît-il pas implicitement ? « L’unique objet de l’Ecriture est la charité » alias agapè (fragment 301).
En 1963 un missionnaire catholique au Vietnam, Jacques Dournes, publie un livre au titre désarmant de naïveté : Dieu aime les païens. Euréka d’un prêtre formé selon la théologie du « hors de l’Eglise point de salut » et qui découvre la présence d’Aimer chez les « païens ». Perplexité des vieux missionnaires brandissant la croix et baptisant, baptisant, baptisant (et déculturant les peuples de la terre). « Si vous êtes païens, soyez de bons païens ». Attention cependant. Pour Yeshoua, « nul n’est bon que Dieu seul » (Matthieu XIX, 17). Pour être un bon humain, il nous faut accueillir le Don d’Aimer, l’esprit qui n’est pas refusé à qui le demande (Luc XI,13) « aux portes du silence ».

il cherchait la vie éternelle
il était riche
et chiche
et il est reparti tête basse déçu par la bonne nouvelle

10 septembre 2009
Le président Obama veut donner une protection sociale au 46 millions de ses concitoyens qui n’en ont pas. Il a arithmétiquement tort si les Etats-Unis comptent 230 millions d’habitants. Comment les 4/5° de la population pourraient-ils accepter de se priver pour le 1/5° ? Les prouesses de la communication ont pu le faire élire, mais la logique arithmétique des sondages joue maintenant contre lui. (Elle devrait même pousser les 4/5° des Etasuniens à se débarrasser de lui.) Il ne peut réussir qu’en faisant appel au sens de la justice de l’humain dernier chez ses concitoyens, élément qui échappe aux sondages et à l’arithmétique.

On peut penser que Leibniz a découvert une logique capable de justifier la présence du mal dans le meilleur des mondes possibles, un monde rationnel de part en part voulu par un Dieu aussi intelligent que bienveillant. Mais à écouter Jacques Bouveresse, on comprend que pour suivre Leibniz dans le labyrinthe de la nécessité et de la contingence, il faut tenir le fil d’Ariane d’une logique que peu d’intelligences humaines sont capables de maîtriser. N’existe-t-il pas d’ailleurs pour Leibniz des contingences si complexes que seule une intelligence infinie est en mesure de les expliquer ? Mais il savait aussi que la théologie vraie est celle de l’amour et qu’elle est capable de convaincre et d’unir les consciences au-delà de leurs dogmes théologiques ou idéologiques
On peut comprendre qu’une Mère Teresa lucide ait douté de l’existence du Dieu qu’on lui avait appris et qu’une Mère Teresa honnête ait révélé ses doutes. Elle pouvait le faire sans danger car elle n’avait jamais douté de l’Amour (Si elle l’avait fait, aurait-elle poursuivie son œuvre ?)
Pascal a-t-il douté ? A-t-il étouffé ses doutes par peur d’être infidèle à son Jésus-Christ ? On peut au moins y réfléchir et se demander en ruminant ses Pensées si son Apologie de la religion chrétienne n’était pas d’abord destinée à rassurer sa propre conscience (ce qui ne retranche ni n’ajoute rien à la valeur objective de son entreprise mais peut nous éclairer sur sa démarche).
la lune resplendit en une telle nuit
qui d’un pas si rapide en ce silence vient
un ami une amie
ou le simple porteur d’une bonne nouvelle

la lourde argile ici en mélodie appelle
se change en ce silence
et l’amour même effacé par son lien
dispense son message et puis s’évanouit

11 septembre 2009
Déterminisme leibnizien. Dans Du destin Leibniz affirme que tout arrive aussi infailliblement que 3 fois 3 font 9. Si nous connaissions la totalité des contingences (comme le fera le démon de Laplace), nous saurions par le détail tout le futur comme tout le passé. Il y faut l’intelligence infinie de Dieu, mais cela signifie qu’à son insu l’humain est totalement déterminé. Est-ce encore une retombée de la théologie du Dieu omnipotent omniscient ? N’est-ce pas en toile de fond le ciel étoilé dont le mouvement à notre échelle du temps est calculable qui a façonné notre théologie ouranienne depuis les Chaldéens ? La théologie d’Aimer a dévoilé la liberté ontologique et subverti le déterminisme. Cette subversion n’est toujours pas reconnue par notre science, qui a autant de peine à reconnaître la révolution quantique qu’elle en eut à reconnaître en son temps la révolution copernicienne.
L’incroyant Luc Ferry est-il inconsciemment conduit par la vieille théologie du Tout-puissant ? La résurrection de Lazare (Jean XI) est une des scènes de l’Evangile qui lui parlent, dit-il. Il voit dans la vie rendue à ce cadavre en voie de décomposition la figure du corps exalté, faisant ainsi pièce aux accusations portées par Nietzsche contre un supposé mépris judéo-chrétien du corps. Ce faisant, le voilà qui s’appuie sur la toute-puissance d’un Dieu qui selon son bon plaisir contreviendra à un ordre cosmique qu’il a censément établi lui-même. Le « corps glorieux », impassible, lumineux, agile et subtil de Paul (I Corinthiens XV, 42ss) est un héritage du mazdéisme (ouranien). Yeshoua avait pourtant dit aux Sadducéens que ceux qui entrent dans la vie éternelle sont « comme des anges » (Luc XX, 36). La chair, corps et âme, est transitoire et elle se désintègre sans retour à la mort selon l’ordre cosmique. Ce qui peut demeurer, c’est l’esprit qui vit en celles et ceux qui aiment, participant de l’être et de la vie de l’Eternel. Et croyez-vous que l’Eternel et les anges soient malheureux d’être de purs esprits ?
L’Eternel selon Yeshoua n’est ni omnipotent ni omniscient. Il est Aimer, et les humains qui aiment participent à sa vie toujours nouvelle de sollicitude en sa béatitude. Leur réjouissance est dans l’inattendu de l’amour.

horizontale grande vive
la demoiselle
appelle
en son éclair des souvenirs d’enfance et de rêve en dérive

12 septembre 2009
Les démonstrations religieuses ou philosophiques démontrent leur faiblesse par leur insuccès. Quel incroyant a jamais été converti par les Pensées de Pascal ? Mais elles ont pu conforter quelques croyants dans leur religion. Un athée lucide et honnête ne se convertirait-il pas s’il en venait à comprendre que la religion est meilleure que l’athéisme ? Un croyant lucide et honnête qui découvrirait que sa religion n’est pas la meilleure n’en changerait-il pas ? Un philosophe lucide et honnête, qu’il soit ionien ou éléate… changerait s’il découvrait une philosophie supérieure à celle qu’il professe.
Le « que sais-je » de Montaigne a-t-il convaincu ses lecteurs de la faiblesse de la raison ? de leur raison ? Précieuse liberté qui fait que la raison ne peut nous obliger. (Pas d’illusion sur la réception faite aux Fondements philosophiques d’une altérité positive). Et pourtant la contradiction devrait convaincre l’esprit honnête.
L’incroyant continue comme le croyant de lire les Pensées pour la finesse de leurs observations et pour la beauté du style qui les dit (et les citer vous pose, que l’on soit croyant ou incroyant).
Qu’aurait été le monde sans le judaïsme ? Animiste, hindouiste, confucianiste, taoïste, bouddhiste… ? (Car sans judaïsme, pas de christianisme ni d’islam). Quelle sorte d’humanité aurions-nous été ? Quel regard et quelle main aurions-nous portés les uns sur les autres, sur la planète, sur l’univers et tous ses hôtes ?

Aimer ne fait rien qui ne soit conforme à son être. C’est sa liberté, bien que l’on puisse la regarder comme une nécessité ontologique. Aimer est nécessairement libre et librement déterminé ; ainsi le dit notre indigent langage. De même ne sommes-nous libres qu’en agissant selon notre être, et non selon notre arbitraire fantaisie comme est censé le faire un dieu tout-puissant qui se choisit des élus et des réprouvés selon son bon plaisir. Nous ne sommes ontologiquement libres qu’en aimant, car notre être dernier est amour, altérité participant de l’être d’Aimer. Est-ce ce que signifie Benoît XVI dans Caritas in veritate lorsqu’il dit que « l’être humain est fait pour le don » ?
Mais la fantasque beauté jour après jour du lever du soleil fait la bouche lyrique et les amants d’Aimer s’écrient : ô toi ! ô toi !
Les amantes et les amants d’Aimer ne sont pas celles et ceux qui aiment Aimer. Ce sont celles et ceux qui aiment les autres, avec Aimer, avec toi.

je t’ai vu dans le soir
j’ai vu ton cœur en feu
depuis longtemps depuis depuis l’hiver
je n’avais vu ton pied se poser sur ma terre
mais je te savais là
je t’entendais frapper dans le buisson
tes cymbales d’argent

ah mais de te revoir
sautiller et hocher
la queue tournant ici et là ce feu
vif un instant si bref qu’il te fait le mystère
de l’hier regretté
du demain espéré pour accueillir le don
de l’or en ton présent

13 septembre 2009
Toi, c’est tout un chacun, tout être comme l’autre d’Aimer. Ainsi je suis.
Vivre l’instant, c’est renoncer à la délectation morose du souvenir regretté comme à celle de l’avenir espéré. C’est vivre le silence et l’absence où Aimer s’invite dans le secret.
« Le commandement nouveau » de Yeshoua n’est pas : aimez-moi, ou aimez Dieu, mais « aimez-vous les uns les autres » (Jean XIII, 34). Ce n’est même pas : « tu aimeras ton prochain comme toi-même », puisque cela se trouve déjà dans la Torah (Lévitique XIX, 18) et que « cela résume la Loi et les Prophètes » (Matthieu XXII, 40). Celui qui observe l’amour du prochain comme soi-même « n’est pas loin du Royaume des cieux » (Marc XII, 34), il n’en a pas encore franchi la porte étroite. Le Royaume, c’est « d’être parfait comme le père céleste est parfait » (Matthieu V, 48). Et cette perfection est de renoncer à tout ce que l’on possède y compris à soi-même pour aimer l’autre (Luc XVIII, 18-25 ; Matthieu XIX, 21).
Il ne s’agit plus d’aimer l’autre comme soi-même, de s’aimer soi-même avant d’aimer l’autre, de s’aimer soi-même pour pouvoir aimer l’autre, mais d’aimer l’autre pour lui-même comme autre. C’est ainsi cependant que l’on devient soi-même enfin, selon le paradoxe de Lévinas : « Le plus court chemin vers soi passe par autrui. »

Une libre pensée qui prétend s’imposer aux autres est-elle fidèle à elle-même ? Lorsqu’elle veut élargir à l’Europe la laïcité française, respecte-t-elle son principe ?

je ne sais quelle nostalgie
quel espoir au fond de moi gît
qui voudrait saluer chaque être
tel qu’en lui-même en son paraître

vanesse indiscernable toi
qui volette deçà delà
me diras-tu comment savoir
lancer ton nom rien qu’à te voir

quel œil habile au souvenir
associé saura contenir
le je ne sais quoi qui te sonne
et s’adresser à ta personne

vanesse invisible en ton cœur
je ne veux pas attendre l’heure
où tu disparais sans retour
pour te saluer dans l’amour

dans la solitude où tous deux
à l’abri des regards curieux
nous échangerons nos secrets
je sais que l’avenir se crée

me fallait-il en laisser trace
afin que la nouvelle race
des fous de la fraternité
s’assure de sa vérité

« Un artiste est immergé dans le présent », disait Henri Guérin. Est-ce pourquoi il ignorait combien de vitraux il avait créés ?

14 septembre 2009
Nous n’en finissons pas après Pascal de tenter de comprendre le dieu caché, « toi, le dieu qui se voile » d’Isaïe XLV, 15 où le prophète affirme la présence d’un invisible. Si le dieu tout-puissant est mort pour nous, nous pouvons nous demander à nouveaux frais pourquoi Aimer le tout-aimant se voile, soupçonnant que de comprendre son voilement peut nous aider à le mieux connaître en son intimité.
Si nous admettons son infinitude et donc sa présence immédiate à l’infini du temps et de l’espace, Aimer ne peut être que « tu », et non « il » ou « elle ». Citant leur Aratos de Soles, Paul rappela cette proximité intime aux Athéniens de l’Aréopage : « Dieu est proche de chacun de nous. C’est en lui qu’est notre vie, notre agir et notre être » (Actes XVII, 27s). Cependant, comme l’ont vu depuis longtemps certains théologiens talmudistes, l’Eternel crée en se retirant de son être tout-puissant (abandonnant ainsi sa toute-puissance de toute éternité), s’absentant pour que son autre soit. Il ne crée pas en tirant les êtres d’un néant inexistant mais en se vidant, en faisant place à l’autre en soi. Aimer est par nature altérité, effacement de soi pour l’autre. Aimer s’efface jusqu’à l’anonymat. Elle n’est pas la mère possessive et dominatrice qui ne laisse pas son enfant déployer son être en liberté ; elle l’écarte et l’invite à ne plus être son enfant mais son égal. Aimer s’écarte à la juste distance du respect et de la tendresse. Telle est sa présence intime.
Le moi haïssable de Pascal en a fait hurler plus d’un. Il faudrait d’abord mesurer la valeur affective du verbe « haïr » au XVII° siècle : « Va, je ne te hais point », dit Chimène à Rodrigue. Il faut surtout, comme toujours, lire sans œillères l’ensemble du fragment 494 : « Je le hais parce qu’il est injuste… en ce qu’il se fait centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres… » Bref, le moi haïssable de Pascal, c’est l’humain premier centré sur lui-même (et qui imagine son dieu à son image). Aimer et ses tenants sont centrés sur l’autre ; ils, elles ne se haïssent pas, mais, découvrant le secret de leur être, se connaissant enfin, elles, ils trouvent leur béatitude dans la sollicitude pour autrui.

ce nuage qui ne cesse
de se faire se refaire
te donne son allégresse
de venir et devenir

à le contempler une heure
à le suivre et à poursuivre
les charmes de son bonheur
tu te réveilles et tu veilles

quand il te prend par la main
assonances dissonances
en ta chair sont le refrain
où se dit la mélodie

lorsque enfin il disparaît
lentement en son amante
immense il dit le secret
la mesure sans mesure

il n’était au vrai que mère
de milliards et de milliards
qui chacun dans l’éphémère
visible dit l’invisible

15 septembre 2009
Notre société est encore pour longtemps majoritairement une société de l’humain premier, et l’humain premier est un être vindicatif. Il ne pardonne pas facilement. Nos prisons sont donc des châtiments, des peines. (L’humain premier n’a pas seulement créé un dieu à son image au superlatif ; il lui a attribué la superprison de l’enfer). Si notre société commence à se préoccuper de la réhabilitation, de la réintégration et de la réinsertion de ses prisonniers, n’est-ce pas surtout afin de réduire la récidive et de se prémunir contre la prolifération de la délinquance ? Mais qu’importe la motivation si elle est efficace et qu’elle contribue à faire découvrir l’égale dignité des personnes. (Qu’importe aussi que la majorité des bienfaiteurs de l’humanité donnent de leur argent et même de leur temps pour se procurer l’estime des autres ou même la leur propre si cela contribue à réduire son abyssale injustice) La perfection de l’amour de bienveillance est une longue route.
La laïcité selon Aimer s’appuie sur le « aime, et fais, et pense ce que tu veux ». Elle relève d’un esprit qui ne se limite pas à renvoyer dos à dos cléricalisme et anticléricalisme, athéisme et croyance, religion et irréligion.. mais qui promeut une attitude de bienveillance envers tous sans autre considération que cette bienveillance elle-même. En politique elle est indissociable de l’agir pour le bien commun dans l’accord avec les formations et les partis à la mesure de leur engagement pour ce bien. La laïcité selon Aimer n’est pas une amère et hypocrite tolérance de l’épouvantable erreur de la religion ou de l’athéisme, ou de telle ou telle idéologie. C’est la relativisation des doctrines et des credo dans la connaissance de la valeur ontologique de chaque personne humaine. (Le même esprit est censé animer l’œcuménisme chrétien, le dialogue des religions, des cultures, des peuples, des civilisations… )
Aimer n’a que faire de la tolérance. Aimer peut aller jusqu’à la violence dans la défense des opprimés et des exploités au nom du respect et de la tendresse qu’elle voue à tous les êtres.
Pour connaître au mieux une culture, il faut entrer dans sa langue, la pratiquer avec celles et ceux dont elle est la langue natale, la langue des entrailles, tenter de pénétrer ses intraduisibles…

Vanesse il avait bien fallu laisser
de toi Epeire faire un déjeuner
ainsi va l’univers en liberté
il nous faut pour manger être mangé

je t’avais vue emmitouflée de fil
et momie suspendue me fallait-il
attendre patiemment qu’Epeire file
effrayée par Mésange en son asile

pour recueillir pieusement tes cendres
et t’honorer en quelque rite tendre
avant inconsolé pati em ment attendre
la résurrecti on dont un dieu peut se fendre

je n’ai rien retrouvé au matin clair
qu’au centre d’une toile neuve Epeire
plus reine que jamais beauté de l’air
espace vide au ventre de la mère

16 septembre 2009
Le problème du divertissement pour Pascal est celui du souci, de la tristesse, de la peur de la mort et de l’ennui auxquels on cherche à échapper. Pascal insiste sur l’ennui, qui n’épargne personne, pas plus les rois que « les gens du commun » et qui fait que « un roi sans divertissement est une homme plein de misères » (fragment 169). Il insinue que toute l’activité humaine tend d’abord à fuir l’ennui : la danse, la chasse (où l’on ne s’intéresse pas tant au gibier pour le manger que pour se divertir dans sa poursuite), mais aussi le travail et même la guerre (Il mentionne Pyrrhus ; aurait-il parlé de Napoléon et d’Hitler s’il vivait parmi nous ?). L’horreur de l’ennui, du vide, c’est-à-dire de notre moi nu face à lui-même, est un des motifs les plus puissants de toutes nos activités.
Ici se noue le nœud des Pensées , car le Dieu de Pascal est caché derrière le voile de l’ennui. Ici Aimer se dévoile à celles et ceux qui savent «  demeurer en repos dans une chambre » (fragment 168), qui ont appris à affronter l’ennui existentiel du soi. L’oraison telle qu’elle est enseignée par les spirituels chrétiens comme par les rinpochés bouddhistes est un lent apprivoisement de l’esprit au vide où Aimer est  présent « dans le secret » (Matthieu VI, 6). C’est un apprentissage par la voie purgative puis illuminative à la vie unitive où, dépassant la méditation des concepts et l’imagination des figures, on accède et cède au vide où s’établit enfin la rencontre sans voiles de la nudité du soi et de la nudité d’Aimer. Celles et ceux qui se retirent dans leur désert chaque jour une heure et chaque année une semaine et qui y persévèrent trouvent enfin le rendez-vous de la tendresse et du respect pour tout être, de la sollicitude et de la béatitude. Le dieu caché de Pascal est dans la chambre où l’on se dévêt du divertissement.

Epeire Epeire de feu sombre
dans la forêt de la lavande
quelle main quel œil immortels
ont fait ta dure symétrie

au fond de quel abîme ou cieux
brûlait l’éclat noir de tes yeux
et à quelle aile aspirait-il
qui sut t’oser dans l’air subtil

celle qui pensa l’éphémère
et la gent ailée de ta taille
sut par la toile et par la maille
les mettre à portée de ta sphère

mais je pourrais rester mille heures
à t’admirer dans ton destin
sans pénétrer le fin du fin
où ton dernier secret demeure

Epeire Epeire au fond du nombre
pour en terminer je demande
pourquoi six pattes et deux ailes
font de ton huit une harmonie

17 septembre 2009
Le « dieu caché » dévoilé. « Nous tous, dit Paul aux chrétiens, le visage dévoilé contemplant comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, de gloire en gloire selon l’Esprit du Seigneur » (II Corinthiens III, 8). Se rappeler d’abord que la gloire, la doxa grecque, la kavod hébreu, c’est la manifestation, le dévoilement. La gloire du Tout-puissant, c’est la puissance qui terrifiait et fascinait les enfants d’Israël selon le schéma du sacré étudié par Rudolf Otto. La gloire du Tout-aimant, c’est l’agapè révélée par Yeshoua. Rencontrer Aimer le visage dévoilé, c’est se présenter à elle dans la nudité de son être face à sa nudité, c’est-à-dire réduits comme elle à l’altérité de respect et de tendresse pour tout être.
Ainsi font celles et ceux qui savent « demeurer en repos dans une chambre » (Pensées, fragment 168) afin d’y accueillir l’Esprit, force d’Aimer (Luc XI, 13) et d’y être « transfigurés de gloire en gloire » rayonnant toujours davantage de l’agapè qui les transforme, toujours manifestant plus fortement aux autres sa sollicitude de tendresse et de respect. Le cloître des Clarisses et autres Carmélites, des Cisterciens, des Chartreux… prend son sens dans la chambre de Pascal, l’oubli du divertissement pour la rencontre d’Aimer face à face.

Transdisciplinaires. Leonardo, Pascal, Leibniz… Teilhard, Bachelard… Fécondité créatrice. Est-on un adepte pratiquant de la transdisciplinarité parce qu’on est un esprit fécond ou est-on un esprit fécond parce qu’on est transdisciplinaire ? L’œuf et la poule ? Qu’importe. On peut s’efforcer à la transdisciplinarité dans l’espoir d’être créateur. Certains rêvent de l’introduire à l’école. Il faut au moins s’en réjouir et les encourager.
La poésie promeut à sa façon la transdisciplinarité par le dévoilement de l’être-comme. La vieille métaphore vive de Paul Ricœur se fonde sur l’unité du Réel, sur la parenté secrète des êtres qu’elle révèle. N’est-ce pas l’esprit de la transdisciplinarité ?
A s’imaginer vivre l’expérience de Yeshoua, peut-on espérer entrer davantage dans son intimité ? Hypothèse à vérifier en poésie s’il est vrai que l’approche esthétique de l’être est plus apte à sa connaissance intime que l’approche conceptuelle.

elle est venue pendant que je mangeais
dans la demeure du Paroush
elle est venue et elle me touchait

je sentais sur mes pieds son bain de larmes
l’étrange ferveur de sa bouche
je respirais le parfum de ses charmes

de cœur à cœur me venait son amour
et plus profond dans le secret
le pardon avec lui de retour

née de l’esprit dans la chair qui se meurt
elle s’en est allée en paix
le parfum éternel flottait dans la demeure

18 septembre 2009
La démocratie selon Aimer, c’est la libre égalité de tous, l’égale liberté pour tous, la fraternité de tous pour tous. Belle formule, mais il faut la sentir et la vivre.

La Maison Blanche n’est plus ce qu’elle était, elle est devenue la Maison Noire. Enorme. Délire des uns, horreur des autres. Certes, mais pour ceux et celles qui se réclament de l’Evangile, il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni Blanc ni Noir. Et la psychologie et la sociologie quotidiennes semblent bien, a contrario, donner raison à l’Evangile. Demandez aux Métis : en Afrique noire, on les considère comme des Blancs ; en Europe blanche, on les voit comme des Noirs. On a quelquefois dit que la beauté était dans l’œil qui la contemple. On constate tous les jours, de visu, que la couleur des visages est dans l’œil qui la regarde. L’œil de l’Evangile voit dans les visages l’être de l’être.
Grave question lorsqu’on accepte le paradoxe de Valéry : « Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». Si la peau est ici le plus profond de l’être humain, c’est que la surface visible des choses est l’expression, la manifestation, la « gloire » de l’être de l’être en son existence concrète. Chez l’humain elle manifeste ce qui est au-delà de sa race, de son sexe, mais aussi de sa valeur, quitte à les révéler aussi plus ou moins exactement. La peau manifeste ainsi ce qui fait l’égale dignité des humains, quel que soit leur degré de laideur ou de beauté, de stupidité ou d’intelligence, de méchanceté ou de bonté.
Peut-être est-ce là ce qui faisait dire à Sartre que « le regard d’autrui masque ses yeux », même si le regard n’est que rarement capable de révéler l’être de l’être et que l’humain qui l’aperçoit n’est que rarement capable de le percevoir. Il faut pour cela que son regard soit celui de l’agapè qui rencontre l’autre en sa pure altérité. Pour l’agapè d’Aimer, la peau manifeste l’être de l’être, elle est pour lui le signe de sa présence offerte comme un « toi ». C’est cela sans doute qui inclinait Lévinas à voir en tout visage humain autre chose qu’un personnage et son statut social : « Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui, dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. D’ordinaire, on est un « personnage »… Et toute signification, au sens habituel du terme, est relation à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. » (Ethique et infini, Fayard poche, pp. 80s). En tout visage fait signe un absolu, un « toi » dont la fragilité même m’invite à être « je » devant lui.

c’était la mer pour la première fois
et je savais
sentais
qu’ici à la jointure du rivage le message futur serait toi

19 septembre 2009
L’Occident, qui hier encore voulait dominer le monde des civilisations par son prétendu universalisme, se met à jouer (timidement) à l’égalité dans le dialogue des cultures parce qu’il sent son leadership lui échapper. Qu’importe. Qui ne fait de nécessité vertu ? Plutôt que de gémir sur la misère de l’homme incapable de désintéressement, réjouissons-nous de ce que la reconnaissance de l’autre réalise quelque progrès.
S’il est vrai que la capitalisme comptabilise les travailleurs comme des charges au lieu de les compter comme des valeurs, on peut se sentir enclin à le déclarer « intrinsèquement pervers » comme Pie XI le faisait du communisme dans Divini Redemptoris. La capitalisme fait du travailleur un objet ; il le réifie, le chosifie. Ses tenants ont le front de dire qu’il est amoral, que la morale n’a rien à voir dans leurs affaires ; c’est bien vrai, le capitalisme se moque de la morale, de l’autre.
Pascal dit que son « dieu est sensible au cœur, non à la raison », mais son apologétique est une œuvre de raison ; ce qui signifie que pour lui la raison peut contribuer à la reconnaissance de son dieu. Il reprend en fait les arguments de Yeshoua lui-même et des évangélistes : les miracles et l’accomplissement des prophéties. Mais (se laisser) impressionner par des arguments en ce qui touche au sens de l’existence, c’est (se laisser) forcer la conscience. Et cela n’est pas cohérent avec le message de Yeshoua, celui de l’agapè, qui n’a d’autre évidence que lui-même. C’est bien en cela qu’il est « sensible au cœur ». Si Yeshoua a « les paroles de la vie éternelle », comme le lui dit Pierre (Jean VI, 68), et que ses disciples le suivent, c’est qu’ils sentent avec leur « cœur » que cette vie est ce pour quoi ils sont faits, que c’est le secret de leur être et qu’en vivant l’agapè, qui est « ce qu’il faut faire pour avoir la vie éternelle » (Luc X, 25), ils accomplissent le vœu de leur être.
Reste que le vœu de l’être inhérent à son secret peut faire l’objet d’une monstration par la raison. C’est le propos des fondements philosophiques d’une altérité positive. Mais le raisonnement que ce texte propose peut-il convaincre des consciences qui ne connaissent ni le secret ni le vœu de leur être, qui ne se connaissent pas eux-mêmes comme les y invitent tant de philosophes depuis le gnôthi seauton du temple de Delphes ?

c’était la mer pour la première fois
du haut de la colline
c’était le ciel reflété c’était toi

et je compris que c’était sur ses bords
auprès de ses rivages
que j’allais annoncer la vie la mort

car la vie éternelle ne peut naître
que lorsque se termine
comme la terre à l’eau notre paraître

20 septembre 2009
Pascal et le péché originel. Il voit clairement ce que ce dogme a d’invraisemblable et d’inacceptable : « Il n’y a rien qui ne choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste. Car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il nous paraît avoir si peu de part… » (fragment 164, p. 118). Qu’à cela ne tienne. Depuis longtemps les théologiens affrontés à l’inadmissible le baptisent du nom de « mystère » et le font ainsi accepter aux croyants les yeux fermés. Certains ne disent-ils pas avec Pascal : « humiliez-vous, raison impuissante ! » (id., p. 117) affirmant que les mystères chrétiens sont profitables parce qu’ils humilient l’intelligence ? Et Pascal de conclure que la foi au péché originel n’est pas raisonnable parce qu’elle n’est pas raisonnable, parce que parce que : « Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison » (fragment 574).
Depuis que nous connaissons les origines de l’homme, nous ne pouvons plus dire que « l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme » (fragment 164, p. 118). L’homo sapiens sapiens que nous sommes a tout simplement du mal à émerger de l’animalité. Pascal, après Saint Augustin en avait d’ailleurs l’intuition : « ce qui est nature aux animaux, nous l’appelons misère en l’homme », dit Pascal (fragment 149). Et Augustin : « ce qui est corruption chez l’homme est nature en l’animal » (La Grâce du Christ et le péché originel II, 40, n. 46). L’humain premier est tout centré sur lui-même, sur l’intérêt de la chair. Ce n’est qu’en accueillant l’esprit qu’il devient capable d’aimer l’autre pour l’autre et de vivre ainsi la vie de l’Eternel Aimer. Il faut ne pas connaître Aimer pour admettre qu’il puisse «  damner éternellement un enfant incapable de volonté… »
La mort et l’au-delà ? Pour les amantes et les amants d’Aimer, confiance face à l’inconnu. Mais elles doutent qu’elles passeront leur temps, quel qu’en sera le rythme, à louer un monarque éternellement assis sur un trône. Une certitude : elles, ils aimeront comme jamais encore et toujours davantage. Thérèse de Lisieux : « je vais passer mon ciel à faire du bien sur la terre ». Avalokitésvara et tous les bodhisattvas sont censés vivre cette compassion dont le nom évangélique est agapè…

elle s’était perdue au-delà des collines
là où les loups hurlaient la nuit au clair de lune
je le vis revenir un grand sourire aux lèvres
sa brebis retrouvée en travers des épaules

viens avec moi dit-il et il la relâcha
au milieu du troupeau délaissé dans l’enclos
puis avec ses amis nous mangeâmes le pain
bûmes le vin la joie des prodigues sauvés

21 septembre 2009
Pascal accepte la croyance au péché originel comme un article de foi parce que sa raison se cabre. Il y croit parce que c’est déraisonnable et que si ce ne l’était pas il n’aurait ni le besoin ni le mérite d’y croire. L’Eglise impose cet article de foi parce qu’elle croit inspiré le récit du paradis terrestre et de la chute que propose le livre de la Genèse, et plus encore parce que le péché d’Adam justifie le sacrifice rédempteur de Jésus-Christ. Cependant le mythe du paradis perdu est déjà présent dans le récit babylonien de Gilgamesh, et l’on trouve des mythes similaires dans nombre de religions. Mais Pascal n’en savait rien.
Pour les croyants monothéistes, l’au-delà se présente sous la forme des deux forces antagonistes d’attraction et de répulsion censées conditionner leur existence terrestre, à savoir la carotte du paradis et le bâton de l’enfer. Qu’en font les amants d’Aimer ? Qu’est pour eux la béatitude de l’au-delà ? Que gardent-ils des images des tabernacles éternels, du festin de noces, du jardin de délices, voire des beautés virginales qu’un Montaigne irrévérencieux traite de garces ? La catéchisme catholique parle de vision béatifique. Il y a du Paul dans cette image. Elle est chez lui associée à celle du miroir. Pour lui, les chrétiens ici bas « contemplent la gloire du Seigneur comme dans un miroir et sont ainsi transformés de gloire en gloire par l’esprit du Seigneur » (II Corinthiens III, 18). On se souvient que la gloire, la doxa, c’est la manifestation, et que c’est ici la manifestation d’Aimer ; ce qui signifie que les disciples d’Aimer aiment toujours davantage en vivant la vie d’Aimer ici bas. Dans l’au-delà, ils poursuivent sur cette voie de la sollicitude et de la béatitude, mais (il faut se rappeler que les miroirs de l’époque n’étaient pas fameux) le miroir qui permettait de voir obscurément le Seigneur de gloire derrière eux a disparu. Ici bas, dit Paul « nous voyons obscurément dans un miroir, mais alors ce sera face à face » . Mieux, Paul dépasse l’image de la vision, si parlante qu’elle puisse être pour notre imagination. Il propose cette formule saisissante : « Je connaîtrai comme je suis connu » (I Corinthiens XIII, 12). Si l’on se souvient que dans la Bible connaître c’est partager l’intimité de l’autre, tout est dit.

le dahlia pleure les larmes de sang
qui faisaient tout son visage
vous étonnerez-vous que son amant
verse sur elles sa rage

ils sont tous deux de ce monde où la mort
est une abomination
où le sacré n’est d’aucun réconfort
au tourment de la passion

ce qui dure l’espace d’un matin
n’a souci que du présent
et vit joyeux sans penser que demain
l’autre le verra absent

celui qui sait qu’il lui faudra mourir
sait aussi chercher le sens
pour trouver dans les larmes et les rires
la dernière connaissance

22 septembre 2009
Persuadé que l’Ecriture est inspirée, Pascal ne peut admettre qu’elle puisse contenir de vraies contradictions. Pour lui cee ne peuvent être que des contradictions apparentes et qu’il faut dépasser. Il s’inscrit ainsi dans la lignée des exégètes qui interprètent les passages inacceptables de la Bible en leur donnant une interprétation allégorique. Il semble pourtant qu’il lui arrive de confondre, en utilisant le mot « contrariété », les contraires et les contradictoires. L’univers se construit dans le jeu de forces antagonistes d’attraction et de répulsion, comme le voyait déjà Empédocle, qui les nommait « amour » et « haine », philia et neïké. Un simple exemple : l’orbite de la terre, stable à notre échelle du temps, résulte de l’équilibre entre la force d’attraction du soleil et la force centrifuge du mouvement de notre planète. Et le jeu des contraires est nécessaire à la vie organique, à la vie psychologique, à la vie sociologique, à la vie économique, à la vie politique… Ce jeu n’a rien d’incohérent. Il ne peut y avoir d’incohérence et de contradictions que dans les idées que nous nous faisons du réel. La contradiction est alors signe d’erreur. Pascal, hélas, n’est pas de cet avis : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté ni l’incontradiction n’est marque de vérité. » (Pensées,fragment 208). La formule est belle, mais seule son second membre est exact ; la non-contradiction ne suffit d’ailleurs pas à établir avec certitude la vérité d’une théorie. Une contradiction, elle, est la marque d’une erreur certaine, et la chasse aux contradictions est un moyen sûr de cheminer vers la vérité.
Lorsqu’il qualifie de contrariété « le grand principe de grandeur en l’homme » face au « grand principe de misère », il donne au mot « contrariété » le sens de « contraire » (fragment 182, p. 136). Lorsqu’il parle de « contrariétés manifestes dans le sens littéral » de l’Ecriture (fragment 291), il lui donne le sens de « contradictions », et c’est ce qui justifie pour lui l’interprétation figurée. Il lui arrive aussi d’utiliser le terme de « contradiction » dans le sens de « contraire » : parlant de l’homme, « gloire et rebut de l’univers », il le dit « sujet de contradiction » (fragment 164, p. 116). Dommage, car cela le conduit à mépriser la raison parce qu’elle est selon lui incapable d’établir la vérité : « Humiliez-vous, raison impuissante ! » (idem, p. 117).

les abeilles parmi les fleurs
la fascinaient
ballet
de figures incertaines en l’harmonie des lignes de couleur

23 septembre 2009
Répondre au mépris par le mépris, c’est être vaincu par le mépris. La force d’Aimer le dissout.
Même s’il se réfère souvent à Montaigne, comme Montaigne se réfère souvent aux grands noms de l’antiquité grecque et latine, Pascal a conscience d’exprimer ses propres pensées, ses évidences intérieures : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, fragment 568). En cela il reprend d’ailleurs une idée de Montaigne, mais que, du coup, on ne peut l’accuser de lui avoir empruntée. Ainsi s’exprime Montaigne : « La vérité et la raison sont communes à chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même » (Essais, Livre premier, chapitre XXVI, p. 224).
Les idées que les autres nous exposent, dont évidemment celles exposées ici, ne peuvent s’imposer à nous si nous sommes des consciences libres, parvenues à notre majorité. Et lorsque nous exposons les nôtres, ce ne peut être pour convaincre les autres si nous reconnaissons leur dignité (et dans la relation du « je » et du « tu » fondatrice de notre être, nous ne pouvons reconnaître notre propre dignité qu’en reconnaissant celle des autres). Les idées des autres ne nous doivent servir qu’à nous faire prendre conscience de celles qui demeuraient cachées en nous ; et nos idées ne doivent servir aux autres qu’à leur faire prendre conscience de celles qui demeuraient cachées en eux. N’est-ce pas ce que faisait Socrate accoucheur des esprits ? Une croyance religieuse, une idéologie politique… ne peut s’imposer à des consciences libres. Triste spectacle quotidien que donne notre société censément parvenue à sa maturité et qui demeure la proie des communicants de tout poil. Il faut noter aussi que la citation de Montaigne est tirée du texte : « De l’institution des enfants ». La tâche d’une éducatrice, d’un éducateur, depuis la maternelle jusqu’au Collège de France, est d’œuvrer à la libération des consciences qui les écoutent en les aidant à prendre conscience de leurs idées et de leur être dans le gnôthi seauton. La devise « Aime, et pense ce que tu veux » peut les inspirer.

les mots surgissent sur la feuille
s’alignent se disposent l’œil
s’étonne de voir la pensée
ainsi envisagée

vient l’heure de se souvenir
de la première école et dire
l’élan de la reconnaissance
pour le surcroît de sens

vient cette parole qui dure
le mystère de l’écriture
dans la figure du miroir
rayonnant de sa gloire

mais on sent bien qu’il ne s’efface
dans nulle ligne de l’espace
lorsqu’en sa liberté l’esprit
s’échappe en l’infini

et de l’écrire est une joie
renouvelée à chaque fois
que resurgissent sur la feuille
les mots qui s’y recueillent

24 septembre 2009
Libre égalité de tous. Avec Aimer, une conscience reconnaît toutes les autres comme ses égales dans l’être. Elle les reconnaît librement puisqu’elle le fait au nom de son être (être libre, c’est pouvoir agir selon son être). Et c’est aussi au nom de l’être qu’elle reconnaît l’égale liberté pour tous et la fraternité de tous pour tous.
Si la diversité peut ici être acceptée comme une alternative à la fraternité dans la devise : « Liberté, Egalité, Fraternité », c’est que l’altérité positive exalte l’eccéité, la singularité unique de chaque être, et que cette exaltation explique la diversité croissante des êtres dans l’univers depuis son origine, accélérée encore avec l’apparition de la vie. Dans l’humanité elle se manifeste par la multiplicité des langues, des religions, des cultures… et jusqu’à ces différences au sein des familles où chaque enfant la manifeste par son visage unique. Aimer promeut l’identité singulière de chaque être humain et s’adresse à chacun avec le même respect et la même tendresse : telle est la fraternité universelle selon Aimer. Comme telle, elle inclut la diversité (et rejetant toute acception de personne et de peuple, elle exclut toute fraternité élective d’un « nous » opposé aux autres).

Transdisciplinarité. Les économistes ont fini par comprendre que l’on ne peut étudier l’économie d’un pays sans la situer dans l’économie mondiale, mais aussi sans intégrer à leurs analyses les rapports qu’elle entretient avec l’histoire, la psychologie, la sociologie, la religion, l’éthique, la politique, l’écologie…

avec de l’eau elle mêlait
le vieux levain dans la bassine
à trois mesures de farine
et ses doigts fins la pétrissaient

oui elle cachait ce levain
dans le grand secret de son être
elle le faisait disparaître
d’un geste distrait de la main

il ne restait rien d’autre à faire
que d’attendre et de contempler
lentement se lever ce blé
comme changé en une chair

avant même que sur le feu
il ne devienne pain de vie
il se muait en mon esprit
en un royaume merveilleux

25 septembre 2009
« Les vertus des païens sont des vices ». Cette formule brutale attribuée à Saint Augustin est liée à cette autre, tout aussi péremptoire, de Saint Cyprien : « Hors de l’Eglise point de salut », qui ne fait que reprendre la conviction exprimée par l’apôtre Pierre : « Il n’y a pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous devrions être sauvés, si ce n’est celui de Jésus » (Actes IV, 12). Pascal, en bon catholique, défend la même idée, et l’on peut en retrouver l’écho dans le pessimisme de La Rochefoucauld pour qui « les vertus se perdent dans l’égoïsme comme les fleuves se perdent dans la mer ».
Ce que l’on en retient ici, c’est que, le « salut » étant d’aimer de l’amour dont Aimer aime et d’ainsi vivre de sa vie, il ne peut être qu’un don à accueillir, et non le fruit d’un effort héroïque chez des êtres d’exception, que ce soit dans l’Eglise ou hors de l’Eglise. Aimer propose le don d’aimer à toute conscience humaine. Bien que l’on puisse se demander si certaines consciences n’ont pas plus que d’autres des chances d’accueillir ce don de par leur héritage génétique, leur milieu familial et social, les aléas de leur existence… ce ne sont là que des spéculations. La certitude ici, c’est qu’Aimer ne serait pas Aimer si elle n’aimait pas également toutes les consciences, celles qui la refusent comme celles qui l’accueillent. Si Yeshoua dit à ses disciples : « Aimez vos ennemis », c’est pour être « parfaits comme votre père céleste est parfait » (Luc VI, 35s).

Si certaines des pensées de Pascal sont inoubliables, c’est moins pour les idées qu’elles proposent que pour le style dans lequel il les propose. Ne dit-il pas lui-même que ses idées sont les siennes alors même qu’elles ont déjà été exprimées (fragment 568) ? Cela implique que tout un chacun peut les dire siennes s’il les pense lui-même. Pascal nous séduit par sa syntaxe, nous invitant presque irrésistiblement à mémoriser certaines de ses pensées. Qui peut ignorer son « l’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête » (fragment 557) ? En son propre style abondant, Montaigne l’avait pourtant dit un siècle plus tôt  pour se plaindre de ceux qui négligent leur corps : « Ils veulent se mettre hors d’eux et échapper à l’homme. C’est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes, au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effraient, comme les lieux hautains et inaccessibles… » (Essais, Livre troisième, chapitre XIII, p. 415). Que « les idées par essence et par destination sont de libre parcours », comme le dira le philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte, cela nous libère dans notre recherche intellectuelle. Mais, si nous voulons rester libres, il faut que ces idées soient vraiment nôtres. Il faut qu’en les rencontrant chez autrui nous les découvrions en nous-mêmes. Quant à leur expression, elle est nôtre par son style.

c’est l’étonnement le plus vaste
le plus profond l’espace
en regardant là-bas là-bas
en se disant toujours
plus loin plus loin plus loin
si tu vas tu n’arriveras
jamais jamais de toute éternité

et si c’était en permanence
quel en serait le sens
du plus petit jusqu’au plus grand
de la poussière à l’univers
aucune différence
par la pensée je le comprends
t’en est donnée l’idée illimitée

26 septembre 2009
L’infini est la norme de l’humain.
Les pensées inoubliables de Pascal risquent de se sacraliser, de devenir des mantras pour ses disciples. Elles peuvent aller jusqu’à neutraliser leur esprit critique, voire s’installer dans leur structure mentale et ainsi les conditionner. L’art de persuader, auquel appartient l’apologétique de Pascal, est un art sophistique. Les prophètes y ont recours, qu’ils soient religieux, idéologiques ou politiques. C’est qu’ils connaissent la crédulité humaine, ils savent « ce qu’il y a dans l’homme » (Jean II, 25). Pour tenter de faire accepter son intuition, Yeshoua a dû, lui aussi, se faire maître de la parole : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean VII, 46). Il séduisait les foules (Jean VII, 13). Mais la vérité de son intuition est au-delà de cette fascination ; elle s’adresse à l’être de celles et ceux qui l’écoutent afin qu’ils s’y reconnaissent en la découvrant.
Les pensées de Pascal tiennent une bonne part de leur fascination à leur formulation dualiste, à l’opposition dramatique des contraires : « Deux excès. Exclure la raison, n’admettre que la raison » (fragment 214) ; « misère de l’homme sans Dieu… félicité de l’homme avec Dieu » (fragment 40) ; « l’homme est naturellement crédule, incrédule, timide, téméraire » (fragment 157). La plus dangereuse, la plus néfaste, est celle qui oppose le néant et l’infini. Le néant est ce qui n’existe pas, et l’infinitude de l’être en exclut la possibilité. Reconnaître l’infinitude de l’être c’est refuser toute possibilité au néant, sauf à violer le principe de contradiction. Ce que nous désignons sous le mot « néant », c’est en réalité ce qui n’est pas nous, ce qui est en dehors de notre finitude. Pascal peut ainsi jouer sur le mot et frapper l’imagination en définissant l’homme comme « un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant » (fragment 230, p. 164). On peut faire l’hypothèse que cette valorisation du néant est liée à une théologie de ce dieu tout-puissant qui est censé avoir créé le monde à partir du néant
Si la question du néant est essentielle ici, c’est qu’elle liée aux fondements philosophiques de l’altérité positive. La croyance en l’existence du néant fonde la métaphysique occidentale d’Aristote à Heidegger et Sartre (cette croyance a été dénoncée par des esprits aussi différents que Bergson et Carnap). L’altérité positive exclut, elle aussi, le néant ; elle se conclut de la coexistence de l’être infini et des êtres finis. Elle conçoit l’humain, être fini, dans sa relation à l’infini Aimer. Telle est la norme de son existence.
La norme existentielle de l’humain le libère de toutes les normes culturelles en leurs évolutions. Sa vérité se moque des frontières et des siècles (Ce n’est pas une vérité qui change en franchissant les Pyrénées).

si le ciel est en feu ce soir
il faudra bien
demain
affronter la tempête et traverser l’espace et poursuivre l’espoir

27 septembre 2009
La diversité, « le droit à la différence » selon l’humain premier, c’est le souci de sa propre identité. La diversité, « le droit à la différence » selon l’humain dernier, c’est le souci de l’identité de l’autre.
L’intuition de Yeshoua de Natsèrèt nous concerne en ce qu’elle transcende son époque. Elle n’a pas besoin d’être « étonnamment moderne », ni (post)postmoderne, ni d’aucun siècle : elle dit la relation de l’infini au fini, d’Aimer à ses milliards d’autres de toute éternité. Ainsi le constataient l’apôtre Paul et l’évangéliste Matthieu: « elle est la révélation, la mise au jour, du mystère demeuré caché depuis l’origine des siècles » (Romains XVI, 25 ; Colossiens I, 26 ; Matthieu XIII, 35).
Seul Aimer en Yeshoua peut dire sans se contredire: « Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu XII, 30) et « qui n’est pas contre nous est avec nous » (Marc IX, 40). Les tenants d’Aimer ne se soucient pas de savoir si les autres pensent comme eux, mais s’ils aiment. « Aime, et pense ce que tu veux ». Seul Aimer peut rassembler les religions et les idéologies en ce qu’elles promeuvent l’amour.

nuit sainte nuit muette
enclose dans tes murs de mouvante lumière
fidèle tu repasses sur toute la terre
et nous recueilles

ah veuille
dissoudre en tes entrailles la parole passée
que neuve elle jaillisse par l’esprit enfantée
pour l’incessante quête

nuit muette nuit sainte
qui sépares des jours les jours par ton silence
et de chacun chacun en leurs dix mille sens
et les abrites

oui vite
en ton silence invite au partage éternel
les dix mille en la juste distance à la belle
l’universelle étreinte

28 septembre 2009
Mon attention vraie à toi, Aimer, coïncide avec mon attention au plus intime de mon être, à ce « je » qui existe en se souciant du « tu » des autres. C’est en aimant les autres de l’amour que tu nous portes que je te connais et que je me connais comme tu nous connais. L’intimité de soi-même et l’intimité d’Aimer se recouvrent.
La croyance au néant est liée à la croyance à la toute-puissance d’un dieu capable de créer ex nihilo, capable aussi de sauver qui il veut et de perdre qui il veut, voire de décider ce qu’est le bien et ce qu’est le mal. Descartes allait jusqu’à dire que le Tout-puissant pourrait changer les lois mathématiques. On trouve des traces de cette vision d’un dieu despote dans la civilisation où vit Pascal lorsqu’il dit que l’on obéit à la loi, non parce qu’elle est juste mais parce que c’est la loi, quelque arbitraire qu’elle puisse être. « L’épée donne un véritable droit » (Pensées, fragment 119). Et il tente d’expliquer ce droit en justifiant l’injustice : « La justice sans la force est impuissante… ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste » (fragment 135) ; « ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force » (fragment 116) ; « il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il faut lui dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois comme il faut obéir aux supérieurs non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs » (fragment 100). On peut en déduire que la théologie du dieu tout-puissant est l’expression d’un pouvoir politique arbitraire. On retrouverait la trace de cette relation dans l’histoire parallèle du pouvoir politique et des religions. Aimer subvertit cette théologie, et par implication le pouvoir arbitraire.
L’espoir du paradis et la crainte de l’enfer relèvent d’une théologie morale du dieu tout-puissant, rémunérateur et vengeur, de la puissance et de la loi (l’argument du pari de Pascal est, lui aussi, fondé sur la considération de la perte et du gain). La théologie morale du dieu tout-aimant est celle de l’amour et de la grâce. Elle se moque de l’espoir et de la crainte, elle ne cherche qu’à aimer l’autre pour l’autre.

leur cri âpre les précède
et nous fait lever les yeux
vers la précise hauteur
où paraît leur vol rapide

leur trio est une joie
à saisir en son passage
si rare le jamais plus
peut-être d’une rencontre

le battement de leurs ailes
dit leur poids et dit la terre
dit l’air où elles appuient
leur élan et son accord

et le ciel qu’elles révèlent
en son infini décor
leur prête son ignorance
du jeu des figures libres

avant que ne disparaisse
la beauté de leur mobile
leurs plumes laissent la trace
de son encre indélébile

29 septembre 2009
Le meilleur des mondes possibles pour le mathématicien de génie qu’est Leibniz est un monde logiquement calculé où le mal est une réalité inévitable dans la disposition générale des choses déterminée par une intelligence infinie bienveillante. Le meilleur des mondes possibles pour les tenants d’Aimer est un monde où la liberté fait partie intégrante de la sollicitude qu’il porte à tous les êtres finis. La pensée de Leibniz, comme celle de Spinoza qu’elle suppose en s’en démarquant, est en cohérence avec la vision déterministe du monde prévalant à leur époque. Cette vision a été ébranlée par la découverte de l’indéterminisme quantique ; mais cet indéterminisme a peine à s’imposer dans les milieux scientifiques encore pénétrés du système de Newton et de ses implications philosophiques, et qui en retour accusent les indéterministes quantiques tels que Bohr, Heisenberg, Pauli et ceux qui les suivent d’induire de leurs découvertes des positions philosophiques indues.
La transdisciplinarité fondée sur la cohérence du réel total prend en compte et explore les liens qui unissent les visions scientifiques et les visions philosophiques du monde. Elle cherche à établir autant leur cohérence réciproque que leur spécificité respective, ce qui les attire et ce qui les repousse mutuellement selon la loi générale de l’attraction et de la répulsion de tous les êtres finis.
En l’infini Aimer, cette loi est exclue. Il est vain d’opposer en Aimer la volonté et l’intelligence, la liberté et la nécessité. Aimer ne peut vouloir qu’aimer, sa liberté est de pouvoir agir selon son être. Et son intelligence /volonté des êtres finis les connaît et les veut selon leurs lois où l’indéterminisme/liberté se conjugue avec le déterminisme qui le rend possible. A défaut de suivre Leibniz dans le dédale de sa logique, où certains de ceux qui se penchent sur ses écrits n’excluent pas qu’il ait pu lui-même parfois s’égarer, et encore moins de se lancer dans l’étude de contingences dont Leibniz dit que seule l’intelligence infinie est capable de les comprendre, on peut vivre dans l’assurance qu’Aimer n’aurait pu faire un monde meilleur qu’il n’est, où des êtres finis sont libres d’agir selon leur être jusqu’à pouvoir participer à sa vie s’ils accèdent à la conscience d’eux-mêmes et accueillent l’agapè.

quel visage ce soir prendras-tu à la nuit
ton profil droit et fier hier en son nimbe pur
s’avançait lentement fixé sur son amant
dont ton élan toujours cependant le retient

je ne sais que penser je ne sais que sentir
ta présence fantasque et ta beauté changeante
qui me tiennent l’instant comme ton souvenir
comme tout ce qui fuit comme tout ce qui dure

mais je sais que ce soir au rendez-vous fixé
par le jour et par l’heure en tes dix mille années
je guetterai encore la fugace nuance
que le jeu des nuages prête à ton inconstance

30 septembre 2009
Quelle sagesse a pu inciter certains législateurs à inventer la prescription des crimes ? Celle du souci de la paix sociale par l’apaisement et l’effacement des souvenirs ? Celle de l’acceptation d’une injustice pour une justice plus vaste ? Une acceptation inspirée par la justification leibnizienne du mal inévitable dans le meilleur des mondes possibles ? Celle du pardon ? Du pardon des victimes pour oublier leur peine et pour retrouver la paix intérieure ? Du pardon pour entrer dans le grand pardon de l’amour d’Aimer ?
Qui peut prescrire quoi ? Le juge selon ce qui est prévu par la loi. Peut-il le faire si la victime refuse la prescription ? Les sociétés qui pratiquent la prescription sont-elles des sociétés plus avancées que celles qui ne la pratiquent pas ?

« Un bébé si je veux quand je veux » ? Pourquoi pas : « un bébé si nous le voulons quand nous le voulons, toi et moi » ?

« Le capitalisme vit de crises », a-t-on entendu dire. Alors vive la crise ! Cynique lorsqu’on voit que la résolution de la crise se fait d’abord aux dépens de ceux qui en sont les principales victimes.
La logique du capitalisme est celle de la concurrence des productivités, concurrence qui ne peut s’opérer qu’aux dépens des agents de production. Le travailleur doit travailler plus pour que l’actionnaire, alias le capitaliste, gagne plus.

«L’honnêteté est le plaisir de l’âme », dit Leibniz. Peu importe qu’il le dise en latin, en français ou en allemand. Comment pouvons-nous l’interpréter et le comprendre à la lumière de l’expérience d’Aimer ? La sollicitude est la béatitude. Le bonheur c’est d’en donner. Aimer n’aime pas par devoir ; il n’y a pas d’hétéronomie dans une éthique de l’amour, car l’amour est l’être de l’être. L’exercice de l’amour, la tendresse et le respect pour tout être, est un exercice autonome : rien ni personne ne l’impose. C’est l’exercice de la liberté d’agir selon son être qui s’accomplit dans l’amour. Aimer n’aime que par amour. En langage leibnizien, l’amour de bienveillance allie « l’honnête, l’agréable et l’utile ». Cependant ceux qui aiment ne recherchent pas ces qualités pour elles-mêmes ni pour eux-mêmes mais pour les autres.
Il est tout aussi vrai de dire après Platon que « dieu veut le bien parce que c’est le bien » que de dire que le bien est le bien parce que dieu le veut. Aimer ne peut vouloir qu’aimer. Si vous dites qu’alors elle n’est pas libre, vous vous laissez piéger par la misère de la logique des mots.

tu t’étais retournée pour regarder le feu
de cette gemme offerte à ta grâce en passant
et sur ta nuque d’or où brillaient des pensées
j’ai cru lire un instant celle qui t’occupait

quel souvenirs lointains te réchauffent le cœur
dans toute cette histoire où se marque ta face
quel rêve obscur encor te garde en ta rondeur
fixée sur le visage de la terre ta mère

depuis que si longtemps mon ancêtre assuré
a compté avec toi les jours de ton retour
il a aussi scruté les membres de ta cour
et j’y cherche mon rêve en reflets inspirés

1er octobre 2009
Transdisciplinarité. Peut-on prouver que la liberté humaine serait impossible sans un certain indéterminisme de la matière ?

Vivre en présence d’Aimer, ce n’est rien d’autre qu’aimer : ne cesser de se préoccuper des autres, de penser à ce que l’on peut faire pour eux, de combattre l’injustice dont ils sont victimes, de travailler à leur assurer la liberté, la dignité, le droit à une vie décente… C’est aussi garder conscience que cette préoccupation permanente, cette sollicitude de tous les instants, n’est possible que par participation à celle d’Aimer. Vivre en présence d’Aimer, c’est vivre l’amour en invoquant Aimer. Ceux et celles qui cherchent à se souvenir qu’ils sont en présence de Dieu, à quoi pensent-ils ? A l’adorer, à le louer, à le remercier… Est-ce bien là ce que leur demande l’Evangile dont ils se réclament ?
« Il y a ici plus que Salomon » (Matthieu XII, 42). Celles et ceux qui, telle la reine de Saba, recherchent la sagesse, peuvent bien la rechercher auprès de Yeshoua, mais elles en viennent tôt ou tard à renoncer à la sagesse, fût-elle la sagesse de l’amour, pour ne plus chercher qu’à aimer. Elles, ils ne pensent plus qu’à ce qui peut faire le bonheur des autres. Leur seul souci serait-il alors la sollicitude ? Non, c’est simplement les autres (ils sont trop préoccupés par le souci des autres pour se demander s’ils les aiment). Et la sagesse nécessaire à leur amour des autres leur est donnée par surcroît : « Cherchez d’abord le royaume et sa justice ; tout le reste vous sera donné en sus » (Matthieu VI, 33). Qui accueille l’esprit d’Aimer accueille les dons d’Aimer, les dons de « sagesse, d’intelligence, de conseil, de force, de science, de piété (« par laquelle nous avons des sentiments de miséricorde et de bienveillance envers le prochain ») et de crainte de Dieu (« qui nous détourne du mal en nous portant au bien ») » Catéchisme de Saint Pie X. Alors ils sont vêtus comme « les lis des champs ; Salomon dans toute sa splendeur n’a jamais été vêtu comme eux » (Matthieu VI, 28s).

Intégration. Peut-on demander aux Africains vivant en France ce qu’on ne demande pas aux Français vivant en Afrique ?

votre cour de nuages gardait ses distances
laissant votre visage de lumière voilé
et rayonnant sur eux de leur reconnaissance

or en ce bref instant de notre connivence
j’ai senti les années en moi renouveler
l’histoire de ma race en sa quête de sens

2 octobre 2009
« J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Matthieu XXV, 35). Quand bien même il ne comprendrait pas que son acte d’amour est un accueil d’Aimer, le chrétien qui met en pratique cette intuition de Yeshoua est amené à s’interroger sur la justice d’une loi qui réprime l’accueil de l’étranger. Il peut en venir à se demander s’il faut obéir à une loi parce que c’est une loi ou parce que cette loi est juste, ou du moins parce qu’elle n’est pas injuste. Plus largement, une autorité démocratiquement élue doit-elle de ce fait être obéie en tout ce qu’elle ordonne ? Le chrétien se rappelle les mots de Pierre désobéissant aux ordres du grand prêtre : « Il nous faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes V, 29). On dira ici qu’il faut aimer plutôt que de ne pas aimer. Une autorité, quelle qu’elle soit, ne peut obliger une conscience à agir contre elle-même. Encore faut-il que cette conscience le sache, qu’elle ait reconnu en elle cette liberté imprescriptible. Pour prendre un exemple frappant, si les Allemands des années trente s’étaient reconnu cette liberté, auraient-ils si massivement obéi aux ordres de leur führer ? (Quand l’objection de conscience a-t-elle été reconnue dans notre pays ?). Mais il faut aller plus loin : aucune autorité, fût-elle religieuse, ne peut imposer une idée à une conscience qui a reconnu sa liberté ontologique comme un don d’Aimer si cette idée ne répond pas aux attentes de son être. « La vérité vous rendra libres » (Jean VIII, 32).
La liberté inclut-elle le pouvoir de décider ce qu’est un acte libre ? Piège de notre misérable logique verbale. Il faut reconnaître la liberté comme un principe qui, comme tout principe, ne peut être démontré mais seulement vérifié dans ses conséquences. Est libre un être qui peut agir selon ce qu’il est, et qui peut aussi ne pas agir. Un oiseau est libre s’il peut utiliser ses ailes. Cependant, plus le niveau de conscience s’élève chez les êtres vivants, plus ils sont capables d’agir ou non selon leur être, mais aussi de comprendre qu’à ne pas agir selon leur être ils se nuisent à eux-mêmes.
Le sentiment de liberté que j’éprouve en résistant à ce que j’ai spontanément envie de faire est-il une preuve de ma liberté ? Il faut alors aussi prouver que ce qui m’incite à résister n’est pas déterminé, et, de proche en proche, cela me conduit à remonter jusqu’à ma motivation dernière, qui est mon être même reconnu dans le principe de sa liberté.
La croyance en l’omniscience de Dieu, inséparable de la croyance en sa toute-puissance, a conduit les théologiens et les philosophes occidentaux à tâtonner dans ce que Leibniz a appelé le labyrinthe de la liberté. Perte de temps et d’énergie ? La bonne pensée est celle qui pose les vraies questions.

elle se réjouit de l’étrange beauté
que vous fait votre cour fantasque de nuées
et chaque instant devient le charme d’un tableau
fugace abstrait toujours nouveau

depuis que l’eau s’est prise à son jeu incessant
du voyage aérien qui l’irrigue de sang
la terre fécondée en l’antique origine
de la vie poursuit la gésine

mais vous déesse blanche aux ancêtres fidèle
chaque nuit demeurez parmi les nues la belle
que regarde enchantée dans son miroir limpide
celle qui habite le vide

3 octobre 2009
Nous savons bien que nous ne pouvons « accueillir toute la misère du monde », mais nous nous gardons bien de réfléchir à la part que nous pouvons accueillir, et, si nous y pensons, ce n’est souvent qu’en termes d’une « charité » mal comprise plutôt qu’en termes de « justice » évangélique.

Nous pouvons reconnaître avec Leibniz que nos actes libres sont beaucoup moins nombreux que ne nous le laisse supposer le sentiment de liberté dans lequel nous vivons le plus souvent. Cette illusion nous est nécessaire, bien utile en tout cas pour que nous ne perdions pas cœur. Mais elle est dangereuse si nous n’avons pas la lucidité de la dissiper afin de découvrir et conquérir notre vraie liberté, celle de pouvoir agir selon notre être, celle d’aimer, celle d’Aimer.
La pensée qui s’exprime ici peut paraître follement idéaliste. Les chrétiens diront sans doute qu’il s’agit des « conseils de perfection » réservés à « la vie consacrée ». Yeshoua a pourtant dit à tous ceux qui voulaient bien l’écouter : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » ; et il ne s’agit pas de sainteté, ni de chasteté, de pauvreté et d’obéissance dans le sens donné à « la vie religieuse ». Il ne s’agit que de l’amour : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous détestent et priez pour ceux qui vous calomnient et qui s’acharnent contre vous… » (Matthieu V, 48, 44). Yeshoua savait bien que cet amour-là est impossible, que c’est la vie même d’Aimer, mais qu’Aimer la donne par son esprit à celles et ceux qui l’en prient (Luc XVIII, 27 ; XI, 13), et qu’alors « son joug est doux et son fardeau léger » (Matthieu XI, 30). Yeshoua n’était pas un ascète ; il s’est fait traiter de mangeur et de buveur (Luc VII, 34). On disait même qu’il avait fait du vin, du meilleur et en quantité, et pour les gens d’une noce qui étaient déjà un peu gais (Jean II, 10). Ama et fac quod vis.

Chantent-ils le nez dans leur partition, ces chantres de la croissance qui ne voient pas que leur opéra s’achève en tragédie ?

quel visage montreras-tu
en face à l’orient ce soir

chaque chose en son temps veux-tu
ne sois pas pressé de me voir

tu es à tout instant la belle
en quelque lieu de notre terre

imperceptiblement nouvelle
à tout instant de la lumière

et tu as pour chacun chacune
complice unique un regard pur

oui mais je ne suis que la lune
pour ceux qui nomment et mesurent

4 octobre 2009
« Et Dieu vit que la lumière était bonne… Et Dieu vit que cela était bon… Et Dieu vit que cela était bon… très bon » (Genèse I, 4, 10, 12, 18, 21, 25, 31). Une philosophie du dieu tout-puissant omniscient tente de remettre les choses en ordre : ce ne peut être après coup que l’Eternel constate la bonté des êtres : il les connaît et il les veut de toute éternité avant qu’ils n’apparaissent. Une philosophie du tout-aimant accepte le texte en l’état : la création est une œuvre éternelle qui se déploie dans le temps, et le temps y est lié à l’indéterminisme et à la liberté. Aimer n’est pas omnisciente, elle ne connaît pas les futurs contingents. Sa joie est de voir apparaître sans cesse des êtres nouveaux en leur donnant part à son être, à son mouvement, à sa vie (Actes XVII, 28). Elle ne se repose pas le septième jour. Le dieu qui se repose est le dieu tout-puissant. Le tout-aimant ne cesse d’agir en laissant advenir et devenir des êtres nouveaux. Telle est sa sollicitude et sa béatitude. N’est-ce pas la raison pourquoi Yeshoua dit que le fils de l’homme est maître de ce sabbat qui est censé réactualiser le repos béni et sanctifié par l’Eternel après qu’il eut achevé la création (Genèse II, 2s)? « Mon père, dit-il, ne cesse d’agir, et moi aussi… Je ne fais que ce que je vois le père faire » (Jean V, 17, 19). En disant l’homme maître du sabbat, Yeshoua subvertit la théologie du dieu tout-puissant.

face aux dépouilles de la haie
couchées dans l’herbe aux cheveux ras
comme elle vaincues par le faix
de la rigueur et du compas

le feu attend

face aux feuilles qui se dessèchent
après une saison de vie
exubérant de folles mèches
que le fer a anéanties

le feu attend

face à leur bûcher entassé
prête à reprendre son essor
chacune en sa longue odyssée
de milliards de vies et de morts

le feu attend

vif à bondir et engloutir
à belles flammes éternelles
pour les ouvrir à l’avenir
d’une nouvelle ritournelle

le feu attend

5 octobre 2009
Aimer quelqu’un parce qu’il est beau, intelligent, sensible, bon… , ce n’est pas encore l’aimer comme Aimer nous aime. (C’est parce que Aimer nous aime que nous pouvons être beaux, intelligents…) Pourtant nos amours par attirance peuvent devenir des chemins de l’amour d’Aimer. Eros, dans un couple, est souvent appelé à se muer en agapè lorsqu’il faiblit, disparaît, ou risque de se changer en détestation.
Eros n’est pas libre. Beaucoup de gens l’admettent, qui font l’expérience de sa violence irrésistible : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ». Agapè, seule, est l’amour libre. C’est cette liberté qu’Aimer nous convie à partager avec Elle par son esprit. Là est la béatitude, la joie que rien ni personne ne peut nous prendre. C’est celle, inaliénable, que vivent ceux qui « voient » Yeshoua tel qu’en lui-même après sa mort et enfin mis au monde (Jean XVI, 22s). Parce qu’ils, elles vivent de l’amour d’Aimer qu’il leur a fait connaître. Elles, ils le « demandent et reçoivent en son nom », qui n’est rien autre qu’Aimer.
Avec Aimer, il n’y a ni sacré ni profane. Elle habite tout être de son altérité pour qu’il existe et elle se réjouit de son existence. Avec Aimer, on se soucie de toute chose, rien ne laisse indifférent du réel et des diverses approches dont on dispose pour l’aimer. Toutes les sciences et tous les arts nous appellent, dans l’intuition et la réflexion, les lois et les libertés de l’être, le singulier et le général, l’individu et la société… Vaste programme. L’éternité n’y suffira pas. Autant nous y mettre dès maintenant.

sur la lune et le soleil
sur la nuit et les étoiles
elle sème la beauté

sur l’aurore et le couchant
et sur chaque heure du jour
elle sème la beauté

sur le crépuscule et l’aube
et chaque heure de la nuit
elle sème la beauté

sur les monts et les collines
sur les vallées et les plaines
elle sème la beauté

sur la mer et les rivières
sur le sable et les galets
elle sème la beauté

sur les torrents et les chutes
sur les ruisseaux et les mares
elle sème la beauté

sur les forêts et les bois
les essarts et les clairières
elle sème la beauté

6 octobre 2009
L’instinct d’Aimer, la connaissance, l’intimité indicible de l’autre, trouve dans les grands textes religieux la nourriture de sa vie spirituelle, son absolu. Ce n’est qu’au nom d’Aimer découvert dans sa nudité que l’on peut validement les désacraliser. La Bible, le Coran, les Védas… sont comme des fusées porteuses pour les consciences qui les accueillent dans leur quête. On n’entre pourtant dans la vie éternelle que détaché du sacré par le doute, car le sacré est aussi une possession et l’on n’entre dans la vie que de dépossédé de tout.

La mathématique fait partie des choses de toute éternité. Les mathématiciens ne la créent pas, ils ne font que la découvrir au long des âges (la somme des angles d’un triangle est égale à un angle plat de toujours à toujours en l’idée d’un triangle possible). De même l’être de l’être fut ce qu’il est avant que n’apparût l’ontologie, « mystère demeuré caché depuis les origines » (Romains, XVI, 25).
Les scientifiques pronostiquent périodiquement la découverte à brève échéance des derniers secrets de la matière, et cela les incite à tenir ce qu’ils pensent pour définitif. Les découvertes successives de Copernic, de Newton, d’Einstein, de Planck… n’ont pas été reconnues sans réticence à leur époque. Peut-on en dire autant des découvertes théologiques ? Les trois monothéismes se sont présentés l’un après l’autre comme la révélation définitive. On pense ici que l’intuition de Yeshoua est indépassable, qu’elle exprime l’être de l’être tel qu’il est en vérité, Aimer. Mais on pense aussi que cette intuition demeure a demi voilée dans le christianisme par le messianisme patriarcal qu’il a hérité du judaïsme.
Est-ce le désir infini inconscient qui les habite qui fait croire à certains humains au néant plutôt qu’à l’infini ? Ils le confondent avec lui. L’infini a le visage du vide, mais il est plénitude de l’être excluant le néant.

sur le granite et le grès
sur le basalte et la craie
sur le marbre et sur l’agate
sur le quartz et le diamant

sur la flamme et sur la braise
sur la cendre et la fumée
sur l’incendie le volcan
sur l’étincelle l’éclair

sur la brume et le brouillard
sur l’averse sur la bruine
sur la source et la fontaine
sur la vague sur l’écume

sur la brise et la bourrasque
sur le souffle et la rafale

elle sème la beauté

7 octobre 2009
l’orant qui joint les mains sent-il
s’enfermer en lui sa pensée
les yeux clos son corps se retire
au fond de son intimité

c’est l’autre pourtant qui l’attend
dans le secret du grand espace
le feu qui s’allume au-dedans
rayonne pour toutes les faces

Ne parlez pas de prière à des matérialistes : ils ne pourraient que ricaner ou sourire avec commisération, et cela leur nuirait. Certains pourtant vous témoigneraient du respect sans chercher à vous comprendre ni dominer; et cette humanité serait le signe réconfortant qu’ils sont comme vous en chemin vers Aimer.
La prière, comment ça marche ? On peut ne pas le savoir (le sait-on jamais vraiment ?) et cependant savoir prier, prier Aimer comme on dit à un ami : « je t’en prie » ou « je te remercie ». Lorsqu’on comprend qu’Aimer est ce que Yeshoua a compris, on n’hésite pas à lui parler. Et peu à peu on en vient à se taire en son indicible présence pour d’indicibles rencontres dont on sort plus fort pour aimer. « Yeshoua, apprends-nous à prier ». Demander au nom de Yeshoua, c’est demander l’amour à Aimer. Et comment Aimer pourrait-elle refuser ? (Jean XVI, 23s)
L’ennui. On peut le conjurer par toutes sortes de divertissements pascaliens, y compris le travail. On peut aussi parfois l’affronter dans sa nudité, y reconnaître le vide, le secret où Aimer demeure.
Pour Pascal, le néant est le contraire de l’infini. Mais l’infini n’a pas de contraire, et le néant n’existe pas.

8 octobre 2009
Le geste fou de François d’Assise, le baiser au lépreux, est l’expression nue de l’agapè en face du baiser du désir. Du second usage des sens au premier, long est le chemin. Les mains baladeuses du jouisseur peuvent cependant devenir les mains palpeuses du médecin, les mains façonneuses de l’artisan et de l’artiste… Le toucher demeure une terre peu explorée de connaissance de soi-même et de l’autre. Qui reprendra les recherches brutalement interrompues de Merleau-Ponty ? Qui explorera l’intuition de Valéry pour qui la peau est ce qu’il y a de plus profond ? Pour le regard, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût, l’apparence est l’expression d’un être plus profond que le corps qui la livre.

elle sème la beauté

sur le pied et sur la jambe
sur le genou sur la cuisse
sur la fesse sur la hanche

elle sème la beauté

sur le nombril et les reins
sur la main et sur le bras
sur le sein et sur l’épaule

elle sème la beauté

sur le cou et sur la nuque
sur la face et le profil
sur les dents et sur les lèvres

elle sème la beauté

sur la moustache et la barbe
sur la mèche sur la tresse
sur le sourcil sur les cils

elle sème la beauté

sur la narine et l’oreille
la fossette et la pommette
sur la peau aux mille teintes

elle sème la beauté

sur le voile et la tunique
sur le pagne et le sari
sur le boubou et l’habit

elle sème la beauté

sur le lit sur le séant
sur la marche sur la course
sur la lutte sur la danse

elle sème la beauté

Les fragments que Pascal a rassemblés et grossièrement classés en vue de son Apologie de la religion chrétienne ne sont qu’un brouillon. S’il avait pu mener à bien son travail, qu’en aurait-il éliminé ? qu’en aurait-il corrigé ? qu’y aurait-il ajouté ? Comment aurait-il organisé, finalisé cette masse de pensées ? Cette incertitude doit nous permettre de les aborder sans extase ni mépris, d’y éclairer nos propres pensées en les confrontant avec elles. N’a-t-il pas eu l’idée de présenter son ouvrage sous forme de dialogues et de lettres échangées ?

9 octobre 2009
Fondamentalisme biblique et racisme. Dieu a créé différentes races, elles doivent donc rester différentes : que l’homme sépare ce que Dieu a séparé. C’est le miroir de l’indissolubilité du mariage : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » (Marc X, 9). La découverte de l’évolution a mis à mal le fixisme biblique. On sait maintenant que la diversité des types humains résulte de mutations et d’adaptations d’homo sapiens à son environnement. La connaissance d’Aimer y reconnaît la liberté qu’elle veut pour son autre : qu’il soit libre d’agir selon ce qu’il est en son devenir comme elle est libre d’agir selon son être.

le feu ne dit jamais assez
il mange tout ce qu’on lui donne
il vous suffit de l’évoquer
pour qu’il surgisse et qu’il consomme

subtile merveille cachée
qui apparaît dès qu’on l’appelle
et qui disparaît rassasiée
dès que l’on n’a plus besoin d’elle

il est le cœur de l’origine
elle est le cœur jusqu’à l’extrême
et tout au long de sa gésine
elle réjouit ceux qui aiment

car il ne mange que pour que viennent
à la lumière d’autres faces
elle fait de l’autre du même
dans le grand ventre de l’espace

Pourquoi lire, lire, lire et ne jamais écrire ? Pourquoi tant de lectrices et de lecteurs demeurent-ils inhibés face à l’acte d’écriture ? Il suffit de ne plus craindre. On conçoit que l’on ait peur de parler par crainte du jugement immédiat d’un public ; mais écrire est un acte solitaire, sans autre témoin que soi-même. On peut y laisser naître ses pensées inconnues, à demi conscientes, voir apparaître leurs visages. Et on peut les accepter ou les refuser, les corriger, préciser, affiner. Pourquoi ne pas écrire chaque jour quelques lignes et se réjouir de voir des êtres venir à l’existence, et que l’on pourra retrouver plus tard ? L’écriture poétique aussi est ouverte à toutes et à tous ; il suffit d’une maîtrise minime du langage pour s’y lancer.

Berkeley démontre l’inexistence de la matière, Diderot démontre l’inexistence de l’esprit. Moralité : les démonstrations démontrent que l’on peut tout démontrer, ou presque. Les logiciens ont-ils tiré au clair ce qu’est une démonstration valide ?

10 octobre 2009
Dans l’écriture poétique, le cerveau conceptuel se met en veilleuse et le cerveau intuitif s’illumine. L’émotion opère cette déprise et cette commutation. Les images surgissent en langage rythmé, esthétisé. Est-ce si difficile de parvenir à cet état de création artistique où l’on laisse l’inconscient la bride sur le cou nous emmener ? « Je ne cherche pas, je trouve », dit Picasso. « C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche », dit Pierre Soulages. Et le poète Guillevic : « Je ne sais pas ou très mal ce que je vais dire, je chemine vers quelque chose. J’ignore ce que sera la ligne suivante. Je prends conscience de ce que j’écris au moment où je l’écris. » On a trop longtemps dit que la poésie était réservée à ceux qui étaient nés poètes. On a cru assassiner le Mozart qui vient au monde en tout enfant. Il n’est en fait qu’endormi comme la belle au bois dormant. Il faut le réveiller en se lançant dans l’écriture avec amour.
Certains pensent qu’éros crée la beauté pour la mettre à son service, certains pensent qu’agapè la crée pour la mettre au service de l’autre. Mais la beauté n’est au service de personne. Elle est là pour que l’on se réjouisse de son existence avec Aimer.

Le Nobel d’Obama. Cette réaction d’un éminent Américain : « Cela va l’encourager à émasculer l’Amérique ». Image d’une Amérique babouin alpha qui impose sa verge à la tribu planétaire. Barack, frère de l’humanité, échapperas-tu à ses tueurs ?

était-ce
ce visage aux paupières cousues
dans la nuit un regard qui accuse
qu’on l’ait
oublié aux semailles de beauté

iris
autour du puits profond ému
tu effaces quand l’âme se diffuse
ta teinte
fais place à la distante étreinte

et closes
les paupières annoncent qui saillent
les possibles dont les entrailles
se prennent
pour l’autre et vers lui les entraînent

11 octobre 2009
Après nous avoir éblouis en nous révélant les splendeurs de la planète, Nicolas Hulot nous ouvre les yeux sur le mal qui la mange, sur notre mauvaiseté et notre stupidité qui la mettent avec nous en danger. Nous sommes stupides de croire que le bonheur est dans l’accumulation de plaisirs et de biens matériels à jamais incapables de satisfaire notre faim infinie : « notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi », dit Augustin. Et notre mauvaiseté tente vainement de l’atteindre aux dépens et au mépris des damnés de la terre dans une injustice abyssale.
La « sobriété heureuse » n’est possible que dans la découverte de l’incapacité du plaisir à nous rendre heureux. La rencontre d’Aimer rend évidente cette vérité.
« Connais-toi toi-même », dit l’oracle de Delphes adopté par Socrate. « Ignore-toi toi-même », répond Lévinas. Il ne faut pas opposer ces deux sagesses, mais les articuler l’une à l’autre. Aimer nous entraîne dans sa sollicitude pour les autres, et cela nous fait oublier notre moi. Il ne s’agit pas de se haïr, pas même au sens où Pascal nous dit que « le moi est haïssable ». Il ne s’agit pas de s’ignorer comme on ignore quelqu’un pour lui témoigner son mépris. La parole de Yeshoua : « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » est l’expression du désintéressement de soi-même d’une conscience tout absorbée par le souci de l’autre. Cette conscience cependant s’interroge de temps à autre sur ses motivations, justifie son comportement, se l’explique et par là se connaît. Avec Aimer elle comprend que sa sollicitude pour les autres est une participation à la sienne, et que par cette participation elle atteint l’être de son être, se connaît intimement. C’est pourquoi Yeshoua ajoute : « et ton père qui voit dans le secret te le rendra » (Matthieu VI, 3s). A partager la sollicitude d’Aimer, on partage aussi sa béatitude, et l’on se connaît en « le connaissant comme il nous connaît » (I Corinthiens XIII, 12). Avec Lévinas, qui s’ignore pour les autres se connaît : « le plus court chemin vers soi passe par autrui ».

pâleur qui envahit la face
des peupliers de l’horizon
dis-moi la secrète raison
du discours des gens de ta race

pourquoi surtout faut-il que chante
ce signe commun de la mort
et que pour donner réconfort
notre bel automne nous mente

non la beauté ne ment jamais
elle t’invite à reconnaître
dans la merveille de son être
la justesse de l’imparfait

12 octobre 2009
La religion fait partie des mythes dont l’humanité continue de vivre. Elle présente l’avantage ambigu de la pousser vers plus de conscience sur le chemin de l’altérité positive en risquant de l’y arrêter. L’humain moyen a encore besoin, au-delà même de l’adolescence, d’idoles, de gourous, de maîtres, de modèles… religieux, idéologiques, politiques, artistiques, sportifs, voire scientifiques. Que serait le christianisme sans la figure de son super héros Jésus Christ ressuscité, « assis à la droite du Père » ? Que serait le catholicisme sans sa multitude de saintes et de saints, à laquelle les canonisations périodiques continuent d’ajouter pour la plus grande ferveur de ses fidèles ? Mais les saints, et plus encore Jésus-Christ, sont des personnages élevés à la gloire, décorés de la médaille suprême, l’auréole. Et ils le sont selon le vieux modèle biblique ouranien de la verticalité que l’évangile de Luc met sur les lèvres de Marie dans son Magnificat : « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les petits » (Luc I, 52) dont l’écho résonne dans des textes que les fidèles connaissent par coeur: « Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » (Matthieu XXIII, 12 ; Luc XIV, 11). Le Jésus de Paul est évidemment le champion toutes catégories : « Il s’est vidé de lui-même pour prendre une forme d’esclave
Il s’est humilié se faisant obéissant jusqu’à la mort
la mort de la croix
C’est pourquoi Dieu l’a exalté
et gratifié du nom qui est au-dessus de tout nom
pour qu’au nom de Jésus
tout genou fléchisse au ciel sur terre et dans les enfers
et que toute langue atteste que Jésus le messie est Seigneur
à la gloire de Dieu le Père »
(Philippiens II, 7-11)
Avec Aimer et Yeshoua, on sourit tristement de cet hymne au règne, à la puissance et à la gloire, on passe outre au vieux jeu de bascule calculateur : s’abaisser ici-bas pour être élevé dans l’au-delà. « Qui me voit voit le père » (Jean XIV, 9) dit Yeshoua : ainsi le dieu de puissance et de gloire est mort sur la croix dans l’horreur et la honte, non pour ressusciter mais pour effacer sa vieille image dans l’amour des autres.
Le fémur itinérant de Thérèse de Lisieux exposé çà et là à la vénération des croyants doit bien la faire sourire, elle aussi : elle sait qu’il n’est pas appelé à ressusciter. Mais « elle passe son ciel à faire du bien sur la terre », aidant de mille manières celles et ceux qui l’en prient, invitant les plus avancés à marcher sur sa « petite voie » d’amour des autres et leur en donnant la force en Aimer.

vois de tes doigts la peau des choses
le doux le fin
le grain
elles y murmurent plus profond que leur cœur la rose

13 octobre 2009
« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » (Entretiens XV, 23). Cette règle d’or donnée par Confucius a reçu l’accord et l’appui de bien des sages. On cite Bouddha, Vardhamâna Mahâvîra le Jaïn, Yeshoua, Hillel le Juif, Mohammad. Parfois elle apparaît sous sa forme positive : « Fais à autrui ce que tu aimerais qu’il te fasse ». La loi de Moïse en donne l’esprit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique XIX, 18). Mais peut-on toujours être sûr que ce qui nous paraît bien et mal pour nous le paraît aussi pour lui à autrui ? Les autres veulent-ils toujours pour eux ce que nous voulons pour nous ? La règle d’or des sages est le point de départ d’une réflexion autant que d’une action. Elle invite à un dialogue avec les autres dans leur plus grande diversité.
Avec Yeshoua, on le voit dans le mashal du Bon Samaritain, on s’achemine vers un souci de l’autre universel. On s’aperçoit aussi que ce souci naît d’une empathie capable de ressentir la souffrance de l’autre en ses propres entrailles (Luc, X, 33), montrant ainsi la continuité dynamique qui conduit de l’humain charnel à l’humain spirituel.
Dans ses autres enseignements, Yeshoua outrepasse cette sagesse qui préside à la bonne marche des sociétés humaines. Il s’agit avec lui de ne se soucier que de l’autre. On peut alors comprendre qu’il faille interroger l’autre sur ce qu’il veut et sur ce qu’il ne veut pas, avec la certitude pourtant qu’au-delà de ce qu’il aime et de ce qu’il n’aime pas, de ce qui l’attire et de ce qui lui répugne, l’être de l’être de tout humain est d’Aimer, et que sa liberté est de vivre selon cet être. Il ne s’agit certes pas d’imposer aux autres cette liberté de la vérité de l’être, mais de vivre pour eux en s’efforçant de la vivre soi-même. C’est ainsi qu’elle s’enseigne.

son heure était venue
de ses lèvres la mince plainte
et de ses grands yeux la complainte
avaient amené dans sa rue
la compassion

son heure était venue
et les voisines accourues
l’encourageaient de leur regard
de leur voix et de leurs égards
en sa passion

son heure était venue
toutes savaient depuis toujours
la récompense de l’amour
et que la porte franchie nue
la joie demeure

mon heure était venue
où je franchirais de ma chair
dévêtu la porte du père
du connaissant et du connu
où nul ne meurt

14 octobre 2009
L’égalité selon Aimer est celle des personnes en leur être, l’égalité ontologique, non celle des valeurs, l’égalité axiologique. On peut aborder en toute sincérité et conviction d’égale à égale dignité un débile mental et un Nobel de physique, un pensionnaire de Fleury Mérogis et un Abbé Pierre, un barbouilleur et un Pierre Soulages… tout en préférant l’intelligence à l’inintelligence, le dévouement au crime, l’excellence artistique à la médiocrité… Et cette égale dignité incite à faciliter pour l’autre l’accès à la compétence, aux biens matériels, culturels et spirituels.
« Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ». La réciprocité demandée par Confucius dans sa règle d’or est conçue pour une société fortement hiérarchisée, héritage lointain de l’organisation des tribus animales qui n’a pas disparu dans nos sociétés régies par les règles de l’humain premier. « Ne fais pas à ton inférieur ce que tu n’aimes pas que ton supérieur te fasse », dit encore Confucius. Cela s’applique dans la famille entre père et fils, entre frère aîné et frère cadet (les femmes, on n’en parle pas !), dans l’organisation sociopolitique entre prince et subordonnés. Mais aussi dans la relation d’amitié, que l’on suppose égalitaire par définition . Cela s’étend même à la relation entre celui qui précède et celui qui suit dans le temps (comme entre frères d’une même famille), et entre celui qui est à droite et celui qui est à gauche dans l’espace. On peut comprendre ainsi que la règle d’or passe outre aux inégalités humaines, qu’elle les restreint et les corrige, indiquant les prémisses d’une découverte de l’égalité ontologique.
Dans son mashal du serviteur insolvable à qui son roi remet sa dette mais qui refuse de remettre la sienne à un collègue (Matthieu XVIII, 21-35), Yeshoua situe le pardon dans un contexte hiérarchique. Le pardon, en tout cas, y est affaire de réciprocité : est pardonné qui pardonne (n’est pas pardonné qui ne pardonne pas). On peut noter que ce mashal est une réponse à Pierre qui lui a demandé combien de fois il devait pardonner à ses frères. Ce mashal cependant ne parle pas de frères mais d’humains en situation d’inégalité hiérarchique. L’interprétation d’un mashal est toujours délicate, mais ceux de Yeshoua doivent logiquement se faire à la lumière de son intuition centrale, celle de l’altérité positive. On s’aperçoit alors que cette intuition poursuit et parfait celle des anciens sages qui met l’altérité positive au cœur de la bonne humanité.

imprévisible papillon
dièses bémols
ton vol
en chaque élan fantasque écrit une nouvelle partition

15 octobre 2009
Pointe ton doigt vers le ciel, ou partout ailleurs, et demande-toi où s’arrête ce que tu indiques. L’espace est infini et nous n’y sommes ici nulle part. Vertigineux, n’est-ce pas ?

« Seigneur, tout vous appartient ! » On m’a dans ma jeunesse fait chanter la gloire du grand propriétaire divin. Aimer, lui, ne possède rien. Sinon, pourquoi, nous invitant à être parfaits comme lui, nous demanderait-il de ne rien posséder. Avec Aimer, on ne cherche d’ailleurs même pas à ne rien posséder, car on ne pense qu’aux autres et à ce qu’on pourrait leur donner. La dépossession fait partie de la liberté parfaite qui inhère au don d’Aimer
Le don des humains est suspect, ambigu comme tant de leurs actes. Il y a le don de l’humain premier et le don de l’humain dernier, le don de la chair et le don de l’esprit, dirait l’ Evangile. L’humain premier donne en espérant en retour la reconnaissance, l’estime, ou pire : la domination sur ceux qui ne peuvent pas rendre, voire la déshumanisation des assistés que l’on veut maintenir dans leur état. Il est intéressé, bien qu’il existe différents degrés de mauvaiseté dans l’intérêt.
Le don de l’humain dernier est désintéressé. L’humain dernier ne se soucie que de l’autre, qu’il donne ou qu’il reçoive. Car il sait aussi recevoir, se réjouissant de voir l’autre donner. Il sait cependant qu’il doit agir avec discernement et tact, prendre connaissance de ce que l’autre souhaite. Mais ce discernement et ce tact ne sont pas uniquement ni forcément le résultat d’une fine analyse psychologique et sociologique. Qui aime de l’amour d’Aimer a l’intuition du don opportun. Il sait d’ailleurs que cette intuition juste est l’œuvre de l’esprit d’Aimer. Il s’en réjouit avec lui (plutôt que de se flatter secrètement de savoir donner).

ici attentive en l’espace
la terre inspire
respire
dans l’entretien des sphères toutes les forces en leurs places

16 octobre 2009
Le don juste, tel que l’a étudié Marcel Mauss dans son Essai sur le don, forme archaïque de l’échange, apparaît ici comme une étape dans la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier, de la guerre, de la domination et de l’exploitation à l’agapè annoncée par Yeshoua. Il participe du jeu de l’attraction et de la répulsion qui préside à la destinée de tout être fini en préparant, dans le juste échange, à la tendresse et au respect dans l’altérité positive.
Lorsqu’on entend Yeshoua dire à la Samaritaine : « Si tu savais le Don de Dieu…, c’est toi qui m’aurait demandé à boire et je t’aurais donné de l’eau vive… » (Jean IV, 10), on s’interroge sur cette eau vive et sur ce don. On comprend qu’il s’agit de l’Esprit : « Si vous, tout mauvais que vous êtes, vous donnez de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre père céleste donnera-t-il l’esprit saint à ceux qui le lui demandent » ( Luc XI, 13). C’est en effet l’esprit qui donne la vie (Jean VI, 63). L’esprit est la présence d’Aimer aux consciences qui l’accueillent. Le don annoncé par Yeshoua à la Samaritaine, c’est l’eau de la vie éternelle (Jean IV, 14), c’est de pouvoir aimer en participation de l’amour d’Aimer. « Le grand jour de la fête, Yeshoua s’écria : si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Qui croit en moi, comme le dit l’Ecriture, des fleuves d’eau vive couleront de son cœur. Il voulait parler de l’esprit… » (Jean VII, 37ss). On comprend aussi que le don parfait vers lequel s’achemine le juste don selon Mauss puisse paraître utopique. Il n’est possible que par grâce.
Pour progresser dans la connaissance du Yeshoua de l’Evangile, il faut adopter l’hypothèse que ses disciples l’ont mal compris, qu’ils ont oublié certaines de ses paroles et qu’ils en ont déformé d’autres, voire qu’ils y ont ajouté, hypothèse qui s’appuie sur la contradiction qui y apparaît entre la figure du Dieu tout-puissant et celle d’Aimer. C’est Jean sans doute, le plus proche ami de Yeshoua, qui a le mieux compris l’intuition d’Aimer, mais le dithyrambe sur le verbe qui ouvre son évangile lui est si étranger qu’on peut le soupçonner d’être un ajout gnostique. Les évangiles sont incomplets, obscurs et contradictoires. Il faut les compléter, les éclairer et en rétablir la cohérence à la seule lumière de l’intuition d’Aimer telle que l’a vécue Yeshoua.

la lame en blessant la verdure
d’une saison
raison
garde de la courbe à la droite à la juste mesure

17 octobre 2009
Celles et ceux qui se dépossèdent de tout pour Aimer sont censés recevoir « beaucoup plus dès cette vie » (Luc XVIII, 30). Difficile d’être plus vague que ce « beaucoup plus ». Il faut d’abord écarter l’idée que les biens inclus dans ce « beaucoup plus » puissent être de même nature que ceux que l’on a quittés (ses propriétés et ses êtres chers). Ce ne peuvent être que des biens inhérents à la vie d’Aimer. On peut penser à une intensification, un approfondissement et un élargissement de la relation à l’autre, à une perception toujours plus vive et plus active de la liberté et de l’égalité humaines, mais aussi de l’intelligence, de la beauté, de l’excellence du Réel. Yeshoua a dit que « la vérité rend plus libres ceux qui demeurent dans sa parole » (Jean VIII, 31s). Cette parole est « esprit et vie » (Jean VI, 63). Participer à la vie d’Aimer, c’est avoir part à son esprit, être inspiré comme l’avait annoncé Joël (II, 28s). On comprend alors la promesse et assurance que donne Yeshoua à ses disciples : « Lorsqu’on vous traduira devant des synagogues, des magistrats, des autorités, ne vous inquiétez pas de savoir comment ni ce que vous allez répondre et dire. Le saint esprit vous enseignera vos réponses au moment même » (Luc XII, 11s). La « récompense » d’Aimer, c’est la vie inspirée. Le « beaucoup plus » qu’annonce et promet Yeshoua à celles et ceux qui accueillent Aimer sans réserve, c’est une vie inspirée où l’on pense, parle, agit, sent, imagine selon l’être de notre être tel qu’il participe de l’être d’Aimer.

est-ce le voile ou le voilage
en ton esprit
qu’ont pris
nos regards qui se posent sur les corps ou les visages

ne reste-t-il que pour l’échange
de nos regards
la part
que la bête en relais peut donner à la vie où naît l’ange

18 octobre 2009
Si Yeshoua a promis l’inspiration à celles et ceux qui accueillent pleinement Aimer dans leur vie, ce ne peut être que parce qu’il en avait l’expérience. Ce ne serait sinon qu’un imposteur. Il est bon de repérer dans les évangiles toutes les mentions de Yeshoua inspiré par l’esprit (à commencer par Marc I, 10). Si l’on peut constater que l’Eglise n’a pas toujours, loin s’en faut, été inspirée au cours de son histoire, c’est qu’elle n’accueille pas pleinement Aimer. A observer la vie du Vatican, cela demeure une triste évidence. En sa doctrine même, l’Eglise reste prisonnière d’une théologie d’un dieu du règne, de la puissance et de la gloire. Elle continue de faire de son Seigneur Jésus un « roi de gloire », un pantocrator triomphant qu’elle espère rejoindre dans l’au-delà. (Déjà les fils de madame Zébédée, et leur mère… Marc X, 35ss ; Matthieu XX, 20s).
Jeanne Jugan, petite sœur des pauvres, as-tu assisté, souriante et navrée, au grand spectacle de ta canonisation sous les ors de la gloire du Bernin ?

Celles et ceux qui manifestent contre l’avortement ne font pas tant d’histoires pour les millions d’enfants assassinés par la malnutrition à laquelle les voue notre économie mondiale.
« Refus de la misère ». Il y a la réponse du don, ambigu, on le sait puisqu’il peut être mû par le désir plus ou moins conscient de maintenir le donataire dans l’infériorité de sa pauvreté et le donateur dans la supériorité de sa richesse (et de sa vertu). La réponse du don juste ne peut fonctionner avec Aimer qu’en équilibre avec la réponse de la lutte pour la justice. Et les deux, philia et neïkos, doivent être inspirées par l’intuition de l’égalité ontologique des êtres humains. Dans la logique d’Aimer, le Bon Samaritain de l’Evangile ne se contente pas de répondre à l’émotion de ses entrailles face à la misère d’autrui ; il combat politiquement, socialement, philosophiquement l’injustice qui la cause.

blanc glacé sur l’herbe tondue
une lumière
éclaire
l’œuvre du noir et te dissout dans l’air attiédi confondu.

19 octobre 2009
Pour Michel Serres, le philosophe est une conscience « ivre de totalité ». Voilà bien une philosophie selon le cœur d’Aimer à qui rien n’est étranger ni indifférent. La totalité des êtres finis et de leurs relations est l’œuvre d’Aimer. Non l’œuvre d’une toute-puissance qui prévoirait et dirigerait toute chose, mais celle d’une liberté se préoccupant de tous les êtres, qui participent de son être dans l’indéterminisme et la liberté. Car l’amour est intrinsèquement libre et veut la liberté pour tous les êtres qu’il aime. Aimer ne serait pas aimer si elle n’aimait tous les êtres et ne se préoccupait de leur totalité dans la joie. Telle est sa sollicitude, telle est sa béatitude.
L’un des secrets qui préoccupent la physique présente est celui de la relation entre le déterminisme macrophysique et l’indéterminisme microphysique dans l’organisation du Réel. On peut comprendre que cette préoccupation rejoint celle du philosophe dans son étude de la liberté.

La scène de l’agonie de Yeshoua telle qu’elle est décrite dans les évangiles ne peut être qu’imaginée puisque ceux qui auraient pu en être les témoins étaient endormis (Matthieu XXVI, 36-45 ; Marc XIV, 31-42 ; Luc XXII, 39-46). Pourquoi Jean, le plus intime de ses amis, n’en a-t-il pas fait mention ? Y a-t-il beaucoup de scènes et de paroles imaginées dans les évangiles ? Le Magnificat de Myriam est-il authentique (Luc I, 46-55) ? Il s’inspire en tout cas des psaumes et d’une théologie messianique. Evidemment un croyant ne se pose pas ce genre de questions, n’accueille pas ce genre de doutes. Il ne peut voir dans les contradictions des évangiles que des paradoxes, voire le mystère devant lequel il n’a d’autre parti que d’adorer.

celle qui sème la beauté
sur tous les bruits
de nuit
de jour ainsi signifie son amour à l’infinie réalité

celui qui donne la réplique
chasseur de bruits
unit
toutes les voix du monde en une symphonie unique

20 octobre 2009
Henri Poincaré nous a découvert le hasard comme illusion en démontrant l’impossibilité pour une conscience humaine de pouvoir prévoir les résultantes des interactions des causes multiples à l’œuvre dans certains phénomènes. Mais cette découverte du hasard comme illusion nous fait courir le risque de penser que le vrai hasard n’existe pas, que l’indétermination est illusoire, qu’elle n’existe que pour notre intelligence finie, et que dans l’hypothèse du démon de Laplace, alias dieu omniscient, il est possible de savoir tout ce qui s’est produit depuis l’origine de notre univers et tout ce qui s’y produira jusqu’à la fin.
L’indéterminisme quantique n’est-il pas avéré ? Mais alors, ceux qui parlent d’acausalité, de phénomène sans cause sont aussi irrationels que les croyants qui se réfugient dans le mystère. Si notre science matérialiste s’avère incapable de rendre raison de certains phénomènes quantiques, c’est que leur causalité n’est pas matérielle, ce que le matérialisme est réduit à déclarer impossible ou à se saborder.
Le différend qui subsiste entre les tenants d’un déterminisme absolu et ceux d’un certain indéterminisme du réel nous laisse-t-il libres d’opter pour l’un ou pour l’autre ? Question cruelle et pétition de principe si le déterminisme absolu fait de la liberté une acceptation de la nécessité comme le veut Spinoza. (Voir le blog de Jean-Michel Cornu : A la recherche de l’indéterminisme).

L’inspiration n’est possible que pour des consciences qui se gardent libres dans l’équilibre d’indifférence aux possibles, qui ne se laissent entraîner ni par le plaisir qui les attire ni par la douleur qui les repousse. Le vent de l’esprit est si discret qu’il faut cette légèreté du spirituel dégagé de la chair pour se laisser porter : « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit est esprit… le vent souffle où il veut. Tu entends sa voix, mais tu ne peux dire ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de tous ceux qui sont nés de l’esprit. » (Jean III, 6ss). Tel est le silence attentif de l’oraison. Inspirés, les orants ne savent pas ce qui les attend, pas plus que les artistes, face à l’œuvre en devenir. Les spirituels savent seulement qu’ils vont faire œuvre d’agapè, comme les artistes savent seulement qu’ils vont faire œuvre de beauté. L’esprit d’Aimer précède, il faut l’accueillir. Sa liberté ne peut forcer notre liberté.

de sa bogue entrouverte à peine
fraîche sortie
sourit
une châtaigne à la vie plus loin qui l’emmène

21 octobre 2009
« Les vertus des païens sont des vices » est une idée qui s’éclaire avec la maxime : « les vertus se jettent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer ». Il ne s’agit plus alors de païens, de chrétiens, de musulmans, d’hindouistes, de bouddhistes, d’athées… Il s’agit de toute conscience intéressée ou désintéressée. Et le désintéressement parfait, cette vertu que nous désirons, n’est possible et pensable que dans l’altérité pure avec laquelle il se confond. Et l’altérité pure est d’Aimer. Chez une conscience finie, elle n’existe que par participation à celle d’Aimer. Elle est le Don qui fait que l’autre, le prochain de l’Evangile, est l’occasion d’aimer parce qu’il est la conséquence de l’être d’Aimer. Une des meilleures raisons d’aimer notre prochain est de lui être reconnaissant parce qu’il nous donne la chance d’aimer. Mais nous l’aimons sans raison, pour lui-même, non parce qu’il est notre chance d’aimer.

les souffles impalpables de la nuit
caressent la demeure
entends douce la présence qui bruit
jusqu’au fond de son cœur

les doigts indéchiffrables de la pluie
écrivent toute une heure
chante l’interminable mélodie
de ce qui vit et meurt

au profond écoute ineffable silence
le blanc de cette page
vois les yeux clos l’insensible présence
de l’autre d’âge en âge

saisis en l’heure qui passe le sens
au bord de ce rivage
où terre et mer se découvrent la chance
d’aimer en mutuel échange

22 octobre 2009
L’idée d’une divinité toute-puissante omnisciente immobile a-t-elle fait autant de dégâts en philosophie qu’en théologie ? L’immobilité éternelle de cette divinité et son omniscience sont liées : ce dieu sait tout, donc rien de nouveau n’arrive pour lui ; il ne bouge pas. Il n’agit pas, ce sont les êtres finis qui agissent sous son empire. Et il sait tout parce qu’il peut tout. La toute-puissance est la clef de son être. (Peu importe ici de savoir quelle pensée l’a établie, bien qu’elle semble liée à un imaginaire ouranien patriarcal).
Aimer dure et ne connaît pas les futurs conditionnés par l’indéterminisme du Réel. Son ignorance est liée aux limites que son agapè impose à sa puissance. Son agapè veut un autre sans lequel elle ne serait pas Aimer ; et elle le veut libre, car il n’est d’amour agapè que libre. Elle offre à son autre son agapè à la mesure de sa capacité de conscience. Aimer agit (Jean V, 17) car il entre en dialogue avec son autre : c’est cela son amour. Toute l’explication du Réel, dont nous sommes, est contenue en germe dans cette essence de l’être infini, Aimer.
L’athéisme qui s’est développé en Europe à partir du XVI° siècle est issu du juste refus d’une monstrueuse construction philosophico-théologique. Le combat philosophico-scientifique que se livrent encore les déterministes et les indéterministes en est un avatar. Le dieu immobile aristotélicien est le tout-puissant maître d’un monde totalement déterminé ; le dieu d’un monde indéterminé est le tout-aimant des êtres libres. Dans le monde du tout-puissant, Spinoza ne peut sauver qu’une liberté illusoire en en faisant une acceptation de la nécessité. Et Nietzsche, quoi qu’il en ait dans sa fureur, ne s’est pas libéré du dieu qu’il prétend mort : ce dieu a muté en un amor fati tout aussi omnipotent. Mais la conscience humaine a le sentiment de sa liberté, et ce sentiment continue de mener la lutte contre le déterminisme patriarcal. Le combat féministe y prend sa part.

Peut-on faire de l’esprit saint une hypostase, une personne divine, lorsqu’on voit Yeshoua souffler sur ses amis en leur disant : « Recevez le saint esprit » (Jean XX, 22) ? L’esprit de l’Eternelle Aimer, c’est sa présence agissante telle qu’on l’accueille, c’est la force d’Aimer. Aimer ne nous donne son esprit que si nous le lui demandons (Luc X1, 13), mais demander à Aimer, ce n’est pas la supplier comme le ferait une servante ; c’est la prier comme une amie.

brume ténue ô peupliers
le soleil dur
épure
à la limite la ligne indécise de votre voilier

23 octobre 2009
L’intuition de Yeshoua, Aimer, subvertit l’idée patriarcale d’un dieu tout-puissant omniscient immobile. Elle en fait le Vivant qui ne cesse d’agir (Jean V, 17) et qui se réjouit de voir apparaître imprévisibles des êtres nouveaux à aimer.
Avec Aimer, le miracle n’est pas le fait d’une toute-puissance qui abolirait les lois du réel. C’est un phénomène causé par une force immatérielle jouant sur ses indéterminismes. Les guérisons miraculeuses, celles de l’Evangile ou de Lourdes comme celles qui se produisent dans nos hôpitaux et que l’on qualifie d’inexplicables ou d’acausales, mettent en œuvre des ressources mal connues du corps-âme humain. Elles devraient attirer l’attention des explorateurs du réel plutôt que d’être purement et simplement niées. La résurrection de Lazare n’en est pas une. Yeshoua, censé l’avoir réalisée, dit lui-même : « Notre ami Lazare dort, mais je vais aller le réveiller » (Jean XI, 11). Hélas, les disciples du dieu tout-puissant ont voulu lui faire dire que Lazare était mort alors qu’il n’était qu’en catalepsie. De même la fille du chef en Matthieu IX, 24. On aimait croire aux résurrections à cette époque. Hérode entendant parler de Yeshoua se demande si ce n’est pas Jean-Baptiste ressuscité (Matthieu XIV, 2)

Le silence intérieur est la condition nécessaire de cette oraison de présence à Aimer où elle inspire ses amis. Condition difficile à réaliser dans une civilisation bourdonnante de musiques et grouillantes d’images, car ces musiques et ces images continuent de résonner et de réverbérer dans la mémoire après qu’on a éteint les machines. Il faut beaucoup de temps pour les en effacer. Et la tâche est d’autant plus ardue et rebutante que notre conscience redoute l’ennui et que notre nature a horreur du vide. Il suffit pourtant d’avoir fait la vive expérience de la présence d’Aimer d’esprit à esprit pour la rechercher à tout prix (à moins de se laisser convaincre par celles et ceux qui en témoignent).

goutte de rosée qui ravis
changeant au moindre mouvement
en émeraude ton diamant
puis en saphir puis en rubis

au moindre souffle tu retombes
et tu t’effaces dans la terre
où dispersés tes enfants errent
en la solitude des tombes

à moins qu’immobile tu fondes
sous la caresse du soleil
en mille enfants qui s’émerveillent
enfin de retrouver les ondes

brève communauté d’aimer
tu rassembles ici quelques cœurs
de passage pour quelques heures
et la chance d’illuminer

24 octobre 2009
Définir un hasard comme « un événement fortuit, un concours de circonstances inattendu et inexplicable » (Le Petit Robert), c’est allier la tautologie à l’ignorance. Dire que c’est un « manque apparent, sinon de causes, au moins de connaissance des causes d’un événement » (Wikipédia), c’est laisser supposer qu’un événement puisse ne pas avoir de cause, ce qui est un défi à la raison, et dissimuler son irrationalité en arguant de son ignorance. Il en résulte, entre cent autres choses, qu’affirmer péremptoirement que la vie sur terre est le fruit du hasard, c’est proclamer son ignorance.
Pour la pensée déterministe, le hasard n’est qu’une illusion, l’ignorance invincible du jeu des causes des phénomènes résultant de l’extraordinaire complexité de leurs interférences (ce que Poincaré a établi dans son mémoire Sur le problème des trois corps… ). C’est une position matérialiste.
Pour la pensée indéterministe, un hasard n’est pas toujours cette réalité inconnaissable par une intelligence humaine finie mais connaissable par une intelligence infinie du genre du démon de Laplace. Car certains phénomènes peuvent résulter de la manipulation de la matière physico-chimique par des forces immatérielles. Cet indéterminisme immatérialiste fait droit à la chance, aux coïncidences signifiantes de la synchronicité, aux miracles, à la télépathie et aux autres phénomènes paranormaux, qu’un matérialiste cohérent est acculé à nier.
Pour les déterministes, le naufrage du Titanic ne peut être que la rencontre (fortuite évidemment) de deux séries de causes indépendantes : celles qui ont fabriqué le transatlantique, celles qui lui ont fait prendre la mer… d’une part, et celles qui ont fabriqué l’iceberg, celles qui ont déterminé sa trajectoire… d’autre part. Le hasard est l’inconnaissable qui a présidé à cette rencontre. Thomas Hardy a fait de cet événement du 14 avril 1912 à 23 h 44 un poème d’un humour sinistre où la bienveillante Providence, à laquelle il ne croyait pas, est remplacée par un destin malveillant,
La Volonté Immanente qui anime et pousse toute chose…
Jusqu’à ce que la Fileuse des Ans
A ceux qui semblaient étrangers l’un à l’autre
Dise : « Maintenant ! »
Et que portés par des chemins convergents
Ils deviennent les deux moitiés d’un seul auguste événement
« The Convergence of the Twain »

Les indéterministes peuvent croire à la prière et penser qu’une force spirituelle bienveillante est capable d’écarter un événement malheureux ou de provoquer un événement heureux. « Pour qui prend la vie avec grâce, elle a des hasards merveilleux ». Tu es grâce.

25 octobre 2009
tu avais épargné la fleur
qui s’accrochait à son buisson
il est venu le colibri

il est venu en trois faucilles
y reconnaître la moisson
peut-être de la dernière heure

pour l’émotion de la rencontre
à cet instant inattendu
il a fallu que tu sois là

il a fallu que sans débat
sur le papier elle se mue
et pour quelques autres se montre

Aimer ne fait pas de promesses, ne prend pas d’engagements, ne se lie pas par alliance. Pourquoi le ferait-elle ? Elle vit d’amour. Elle n’a pas à être fidèle puisqu’elle ne cesse de toute éternité de vivre pour les autres. Celles et ceux qui la connaissent, qui vivent dans son intimité, le savent et lui demandent de vivre elles aussi de cet amour qui ne se soucie ni du passé ni de l’avenir, sûres de l’amour qui les anime dans l’instant.

Lutter contre la révolution culturelle de 68, c’est se laisser entraîner dans sa dialectique. La révolution spirituelle de Yeshoua est en marche jusqu’à la fin de l’humanité. Il n’est que de la rejoindre : elle anime toutes les révolutions en ce qu’elles sont libératrices, mais elle les dépasse en ce qu’elle promeut la liberté dernière, celle d’Aimer.

La vérité d’un être est la conformité de son apparence à sa réalité. Si « la beauté est vérité », comme le fait dire John Keats à son Urne Grecque, c’est que le réel en son être dernier est beau. Toute beauté est manifestation, gloire, kavod, doxa de l’être infini au fond de tout être fini, qui en participe. (Tout être beau n’est pas nécessairement bon, on ne le sait que trop, mais il est appelé à l’être pour être vrai, car l’être infini est bon).

26 octobre 2009
Le terrorisme international est l’affaire de toutes les nations. Il revient aux Nations Unies et à elles seules de le combattre.

Nos révolutions sont des efforts de libération éphémères et imparfaits. Seule Aimer peut nous libérer de toute servitude, y compris des servitudes volontaires. Car Aimer ne peut rien imposer, elle se renierait. Aimer propose ; c’est ainsi qu’elle est libre et qu’elle offre la liberté.
La dictature gouverne par la force, la démocratie par la rhétorique. (La rhétorique est-elle née en Grèce avec l’avènement de la démocratie ?) La rhétorique se donne en spectacle dans les assemblées politiques, juridiques…, prêtant à rire lorsqu’on en oublie les enjeux. Elle se fonde sur la croyance indue aux pouvoirs de la raison dans son maniement de la logique, ignorant que la complexité de la vie interdit son interprétation certaine, tout comme la complexité des causes physiques interdit la prédiction sûre des événements météorologiques.

On a dit que l’amour éros était un ravissement, une joie aliénante. C’est qu’il est une attraction fusionnelle dans un monde où la liberté s’appuie sur l’équilibre de l’attraction et de la répulsion. L’amour agapè est libre parce qu’il équilibre la tendresse et le respect.

Si Yeshoua a dit qu’il était la vérité (Jean XIV, 6), c’est qu’il était la parfaite conformité de son apparence à sa réalité dernière, à l’être de son être, Aimer. C’est ainsi qu’il a pu ajouter : « Qui me voit voit le père » (Jean XIV, 9). S’il a dit qu’il était la voie, c’est qu’en cherchant à lui ressembler on finit par être vrai comme lui. S’il a dit qu’il était la vie, c’est qu’être vrai c’est partager comme lui la vie de son père, Aimer.

ces quelques longues lignes ce soir dans le ciel
ces longs traits de pastel que signe le couchant
tu sais bien que ces choses ne durent qu’un instant
mais que d’autres les suivent aussi neuves aussi belles

tu t’attardes à saisir plus que la ritournelle
fugitive l’unique chair au cœur de l’amant
qui se voit arracher son bien par le présent
même qui lui amène sa chère mortelle

puis tu fermes les yeux et tentes d’accueillir
en l’éternel esprit ce qu’ici le révèle
le visage des choses pris en leur devenir

espérant vaguement que dans l’autre fidèle
sa beauté restera fraîche en son souvenir
et trouvera sa place aux livres du réel

27 octobre 2009
Le jeu de raisonnements mis en œuvre pour défendre une thèse est souvent inspiré par des motivations inconscientes, obscures du moins, parfois volontairement dissimulées. Cela vaut pour les prises de position idéologiques, religieuses, politiques, artistiques…, que ce soit publiquement dans l’habileté rhétorique ou dans le for intérieur de l’auto-justification. Ainsi les interprétations des faits sociaux par les différents partis politiques se trouvent toujours des arguments pour se justifier. Ainsi dans un procès les plaidoiries des avocats de l’accusation et de ceux de la défense réussissent à bâtir sur les mêmes faits des interprétations convaincantes, et opposées.
On comprend que Montaigne ait pu déplorer la faillite, à tout le moins l’insuffisance de la raison dans son effort pour comprendre le réel. Il passe rapidement en revue les systèmes philosophiques de l’antiquité grecque : Aristote, Platon, Epicure, Leucippe, Démocrite, Thalès, Anaximandre, Diogène, Pythagore, Parménide, Anaxagore, Empédocle, Héraclite ; et il ironise sur « cette confusion infinie d’avis et de sentences que produit cette belle raison humaine par sa certitude et clairvoyance en tout ce de quoi elle se mêle » (Livre second, chapitre XII, p. 269, folio classique Gallimard). Plus loin il déplore « la touche de la raison… touche pleine de fausseté, d’erreur, de faiblesse et défaillance » (p. 271). Et cette impuissance de la raison le porte à ne chercher ses certitudes que dans la révélation : « Les choses qui nous viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion » (p. 300).
Montaigne ne s’avise pas de remettre en question cette révélation, lui qui pense pourtant que « nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands » (p. 146) et qui soupçonne la foi d’être le fruit de la peur de l’incertitude : « Plaisante foi qui ne croit ce qu’elle croit que pour n’avoir le courage de le décroire » (p. 147). Alors ? « Que sais-je ? »
Si l’on admet ici l’intuition de Yeshoua, ce n’est pas parce qu’une religion nous l’impose comme une prétendue révélation puisque cette intuition implique l’impossibilité d’une révélation d’Aimer. C’est parce que nous percevons qu’elle répond à notre désir essentiel, celui de notre être. La justification rationnelle que nous pouvons lui trouver dans les Fondements philosophiques d’une altérité positive vient a posteriori.

l’araignée traverse l’allée
à toutes jambes
et flambe
en ton esprit cette pensée que l’amour est à vivre en sa fraternité

insolvable ici connais-toi
rends à la bête
la dette
incommensurable d’amour qui te fait croire être son roi

28 octobre 2009
L’intuition de Yeshoua, Aimer, est inhérente à son inspiration, à son accueil de l’esprit. Comment s’en étonner ? L’esprit de la Bible est l’esprit d’Aimer. Yeshoua est l’humain inspiré comme jamais, l’humain vivant comme jamais de l’esprit. L’Evangile le souligne de l’origine à la fin. On y parle de l’esprit dès le mythe de l’Incarnation. Cela commence même avec son précurseur, Jean le baptiste : « Il sera rempli de l’esprit saint dès le sein de sa mère » (Luc I, 15), est-il dit pour l’annoncer. La conception de Yeshoua est attribuée à l’esprit : « Elle (Marie) se trouva enceinte du saint esprit » (Matthieu I, 18). Jean le baptiste annonce que Yeshoua baptisera dans le saint esprit (Matthieu III, 11), et, lorsqu’il le baptise, il voit « l’esprit de Dieu descendre sur lui » (Matthieu III, 16). Puis Yeshoua est mené au désert par l’esprit pour une retraite avant qu’il ne se lance dans sa prédication » (Matthieu IV, 1). A de multiples reprises, l’Evangile signale cette présence et cette action de l’esprit dans la vie de Yeshoua.
Dire que Yeshoua baptise dans le saint esprit, comme le dit Jean (Luc III, 16), c’est dire qu’il l’annonce, le donne à celles et ceux qui le désirent : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive… Il parlait de l’esprit que reçoivent ceux qui croient en lui » (Jean VII, 39). La parole de Yeshoua est « esprit et vie » (Jean VI, 63). L’esprit et la vie d’Aimer, c’est tout un ; et le message de Yeshoua est de l’annoncer et proposer. Avant sa mort, il le promet : « L’esprit de vérité viendra, il vous guidera vers la vérité entière » (Jean XVI, 13) : vous en aurez la pleine intuition comme moi. La vérité de l’humain, c’est la connaissance de son être dernier, Aimer, et le pouvoir de vivre en conformité avec cet être. L’esprit saint est cette vie d’Aimer, qu’il donne aux consciences qui le lui demandent (Luc XI, 13). Les consciences qui refusent ce don d’Aimer refusent la vie éternelle ; cela ne va-t-il pas de soi ? Ce refus est le péché contre l’esprit, « le blasphème contre l’esprit » (Matthieu 12, 31s : Marc III, 29 ; Luc XII, 10).
Vivre la vie d’Aimer, c’est vivre inspiré. C’est ne plus vivre de la chair mais de l’esprit (Jean III, 6). Telle est l’intuition de Yeshoua. Il en a parlé pour inviter les humains à la partager.

la châtaigne fraîche qui luit
œil de lumière
de verre
posé sur la table surveille les présences de la nuit

29 octobre 2009
Si nous sommes déterminés par notre condition socio-économique comme le pense Marx, par notre condition corporelle comme le pense Nietzsche, par notre condition inconsciente comme le pense Freud, et par bien d’autres encore, nos maîtres à penser doivent tout de même croire que nous ne le sommes pas totalement, sinon ils ne s’efforceraient pas de changer ou de maîtriser nos conditions. Il faut un minimum de liberté pour se libérer davantage.
La liberté est de pouvoir agir selon son être, ce qui suppose que l’on connaisse son être. (A contrario, ce n’est pas le pouvoir de se nuire en agissant contre son être). On pense ici que notre être est de la nature de l’être d’Aimer dont il participe ; à sa façon la Bible dit que « Dieu créa l’homme à son image » (Genèse I, 27). C’est donc en aimant de l’amour dont Aimer aime, en pure altérité positive, en dilection et sollicitude, que nous pouvons nous libérer totalement.
Une conscience libérée par Aimer ne se laisse conditionner par aucune idéologie, aucune philosophie, aucune théologie, aucun courant de pensée : « Aime, et pense ce que tu veux ». Au vingtième siècle cette conscience n’a pas été maoïste, puis structuraliste, puis post-moderne, puis… Sa liberté l’isole, l’esseule même : elle n’appartient à aucune communauté intellectuelle. Elle vit cependant au plus proche de toutes les autres consciences en sa sollicitude.
Lorsque Yeshoua dit : « Je ne suis pas venu apporter la paix mais la division. Je diviserai les familles à trois contre deux et deux contre trois, le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille… (Luc XII, 51ss), il montre que l’amour agapè est chose personnelle et non communautaire. Telle est la liberté de la conscience libérée par Aimer.

sur le ramier dans la futaie
elle répand
l’argent
de ses ailes en arabesques aux murs de son palais

30 octobre 2009
Vivre la poésie, c’est accueillir les êtres dans leur singularité, les rencontrer chacun en les sachant uniques et précieux. Devant une colonie de manchots, un troupeau de gnous, une nuée de sauterelles… le regard habitué est impressionné par l’innombrable, mais le regard poétique ressent les singularités. Il est en cela proche de la connaissance qu’en a Aimer : « pas un moineau ne tombe sans votre père », dit Yeshoua (Matthieu X, 29).
Esprit dans la Bible, c’est ruah en hébreu, pneuma en grec. Comment parler des choses spirituelles si ce n’est en métaphores ? Le souffle est matériel, mais il est invisible, ténu, insaisissable : « Tu entends sa voix, dit Yeshoua, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va » (Jean III, 8). Le mot « souffle » convient donc pour suggérer l’immatérielle présence d’Aimer. Nous ne le connaissons vraiment que dans son agir, surtout dans sa force agissante d’aimer qui nous permet de vivre la sollicitude pour les autres. Tu souhaites vivre en présence de l’Eternelle pour vivre de sa vie ? « Ubi caritas et amor, Deus ibi est », là où sont l’agapè et l’amour, là est Aimer. C’est d’une évidence tautologique. Aimer ne se distingue pas pour nous de cette présence que l’Evangile appelle l’esprit. Elle nous est nécessaire pour aimer de l’amour dont Aimer aime.
Celles et ceux qui « écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » (Luc VIII, 21) n’ont plus ni frère, ni sœur, ni mère… ni non plus de maître, de mentor, de gourou, de héros… Et surtout pas Yeshoua : il est leur ami, toujours prêt à leur laver les pieds (Jean XIII, 4ss). Celles qui veulent être ses groupies, ceux qui veulent être ses fans ne le connaissent pas encore tel qu’en lui-même.
Si Yeshoua a pu dire qu’Aimer divise les familles et dissout les liens du sang, c’est qu’il a vécu cette division lui-même : « Ses frères ne croyaient pas en lui » (Jean VII, 5). Et si sa mère était pour lui bienheureuse, ce n’était pas parce qu’elle était sa mère, « la mère de Dieu » comme la chantent les chrétiens, mais parce qu’elle « gardait la parole de Dieu », qu’elle vivait l’amour d’Aimer.

sur un vol de canards sauvages
pris dans l’élan
du vent
elle sème la beauté tendue d’une force venue du fond des âges

31 octobre 2009
Croire que la pensée discursive est supérieure à la pensée intuitive est la marque d’un imaginaire ouranien, inévitablement patriarcal, animé d’une volonté de maîtriser le monde. N’est-ce pas ce qui fait que certaines féministes pensent que leur combat passe par une conquête d’une discursivité qui en feraient les égales des hommes en leur ressemblant ?
Au vrai, intuitivité et discursivité sont indispensables l’une et l’autre, l’une à l’autre dans l’exploration du réel. Peut-être faut-il avoir avec Montaigne reconnu la faiblesse de la raison, du « discours » comme on disait à son époque, pour comprendre qu’elle ne peut avancer sur le chemin du réel qu’en donnant la main à l’intuition. Malheureusement l’intuition est un mode de connaissance qui nous échappe, à preuve la multiplicité des utilisations du mot et la diversité des interprétations qui en sont données. Alors que le raisonnement est une activité maîtrisée de l’intelligence et qui donne le sentiment de maîtriser son objet, l’intuition est perçue comme un don que l’on ne peut maîtriser.
Parce qu’elle est un accueil du réel, l’intuition apparaît comme féminine alors que la discursivité apparaît comme une pénétration du réel. Pour des consciences qui ne se détachent pas de leur corporéité, allant parfois comme les matérialistes à se croire purement corporelles, cette conception de l’intuition et de la raison est cohérente. Pour une conscience qui se libère de sa corporéité par l’esprit, la conscience se pense en relation d’altérité avec le réel, qu’elle ne cherche pas à maîtriser mais à rencontrer et connaître.
Peut-être faut-il lire Poincaré pour admettre que l’intuition joue un rôle dans la découverte en mathématique, science que l’on se représente habituellement comme purement discursive. Et peut-être faut-il lire Bergson pour reconnaître la valeur de l’intuition en Philosophie, « connaissance par la raison », dit notre Petit Robert.
La poésie est-elle une activité purement intuitive ? Principalement intuitive ? Certains soutiennent qu’inspiration et intuition sont une même chose.

le ciel est une lampe douce
intime brume
exhume
un horizon à mesure d’enfance où l’infini s’émousse

1er novembre 2009
Si les systèmes philosophiques sont inconciliables, c’est que leur cohérence interne se fait au prix d’une incohérence avec le réel. Mais quel intérêt peut avoir une pensée, aussi harmonieuse soit-elle, si elle ne fait pas de la mise au jour du réel son unique but et son seul espoir? La cohérence interne d’un système ne doit être que la conséquence de sa cohérence avec le réel. A chercher l’autre pour lui-même, la philosophe vit dans l’harmonie de sa pensée.

« Il y a de vrais miracles puisqu’il y en a tant de faux » (Pensées, édition Sellier, frag. 616). Comment Pascal a-t-il pu écrire un tel sophisme ? Il n’y a de « vrais miracles » que pour ceux qui y croient. Si nous ne croyons pas aux miracles, il n’y en a pas pour nous : ceux que l’on nous présente comme tels ne sont ni vrais ni faux ; ce ne sont que des phénomènes encore inexpliqués. Et cela vaut aussi, puisque Pascal les y associe, des révélations et des religions : « Il ne serait pas possible qu’il y eut… tant de fausses révélations s’il n’y en avait de vraies, ni tant de fausses religions s’il n’y en avait une véritable. » La vraie révélation, la vraie religion, est toujours celle à laquelle on croit.
L’intuition de Yeshoua vaut par elle-même ; elle n’a nul besoin de signes, de preuves, de miracles. Si je n’en ai pas en moi l’évidence, c’est une aliénation. Pour m’en libérer, il me faut la rejeter comme fausse ou la reconnaître en sa vérité (« ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle », disait Descartes).

Le passage de la pensée intuitive à la pensée discursive est aussi énigmatique que le passage de l’indéterminisme microscopique au déterminisme macrocosmique. Peut-être y a-t-il d’ailleurs un lien entre ces deux énigmes.

que dit le long soupir du vent
dans cette plaine
à peine
s’attardent quelques feuilles attentives au grand dénudement

combien d’automnes ont vu passer
sans défaillir
ni fuir
les peupliers grandis lentement sans jamais y penser

combien d’hivers et de printemps
combien d’étés
chantés
sans se saisir de peur ni transir de regrets de la vie qui s’étend

2 novembre 2009
la foule en fleurs des cimetières
réveille les
passés
qui dorment pour nos rêves fous dans les entrailles de la terre

mais leur splendeur dans la lumière
livre le beau
la peau
du plus profond de l’infini qui dans ses plis rachète leur misère

Identités. « Gnôthi seauton », « connais-toi toi-même » (versus « ignore-toi toi-même »). Identités spatiales, en zoom avant : citoyen de l’infini, de l’univers, de la terre, de l’Europe, de la France, de ma région, de mon voisinage, de mon corps. Identité française ? Vous me demandez ce qu’est mon identité française ? Je suis d’accord avec vous : l’identité française fait partie de mes identités. Vous me le demandez en français, et mon identité française est d’abord de pouvoir parler avec vous en français. C’est déjà beaucoup, non ?
Lorsque je parle anglais avec une Anglaise, haoussa avec une Haoussa… je participe à son identité. Lorsque une Anglaise, une Haoussa me parle en français, elle participe à mon identité… Nos identités dialoguent, s’étendent. Ou non : la chair, c’est Babel où chacun s’enferme dans sa langue ; l’esprit, c’est la Pentecôte où chacun entend la langue des autres.
Notre langue maternelle est celle de nos entrailles, de notre humanité première. Elle est déjà celle de l’autre pourtant : elle est ce que j’ai reçu et elle est ce que je transmets. Elle me permet de rencontrer les autres.
Ma langue me donne cette identité qui fait que je ne suis pas ceux qui parlent une autre langue, mais chaque langue est traduisible en toutes les autres…
L’identité humaine est polypier, multitude et croissance. Elle est sexe, famille, souci politique et social, métier, religion, philosophie… Elle est capable de se diluer pour que l’on pense à tout autre chose qu’elle, pour qu’on ne se laisse pas enfermer en elle. Et l’identité dernière, c’est de participer à l’Eternel Aimer. Ici il n’y a plus « ni Juif ni Grec », ni Blanc ni Noir, ni Tutsi ni Hutu, ni Palestinien ni Israélien… « ni homme ni femme », ni patron ni ouvrier… mais l’amour de chacune et chacun pour toutes et tous, pour tout être.

3 novembre 2009
Identité française. Les plus français des Français, ce sont celles et ceux qui vivent le plus intensément ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Les symboles, la Marseillaise, le drapeau tricolore… ne sont que mythe et rite. Ils peuvent être l’expression de notre attachement à nos valeurs ; ils peuvent aussi n’être que des faux-semblants, des rideaux de fumée ou des cache-misère. Ils le sont lorsqu’on mène une existence sociale et politique d’autoritarisme, d’inégalité et de division, de domination et de possession des autres, qu’ils soient de nationalité française ou pas. En termes de valeurs, on est plus ou moins français.

Apprendre à penser, ce n’est pas seulement apprendre à raisonner juste, c’est aussi apprendre à intuitionner juste.
On n’a jamais fini d’apprendre à penser, comme on n’a jamais fini d’apprendre à lire, à écrire… Mais si l’on n’a pas conscience de son insuffisance et de sa perfectibilité, comment progressera-t-on ? Il ne suffit pas de prendre connaissance des découvertes scientifiques, des avancées philosophiques, illusoires ou réelles, de l’évolution des arts. Il ne suffit pas d’élargir son savoir encyclopédique. Il faut s’efforcer de mieux connaître le connu, le banal, le quotidien ; il faut donc apprendre à s’étonner de l’intelligence des choses, à s’émerveiller de la beauté des choses.
Notre connaissance rationnelle peut s’accroître tandis que notre connaissance esthétique peut s’atrophier, ou vice versa. Et que devient notre connaissance spirituelle, notre intimité de l’autre, la plus essentielle à la vie vraie ? Il faut que nos diverses approches du réel avancent de concert, en transdisciplinarité.
L’écriture quotidienne est une chance de mieux penser, à condition de ne pas se raconter, de ne pas se centrer sur soi-même. On ne sait comment, la main qui écrit met au jour de nouvelles pensées. Socrate, qui se méfiait de l’écriture à une époque où elle risquait de mettre à mal la culture orale, ne connaissait pas cette maïeutique. Nous pouvons la mettre en œuvre, faute ou en sus de la maïeutique du dialogue.

dans la foule des souffles bousculés
un chien aboie
comme si ses paroles insufflées
étaient leur voix

quelle oreille s’accorde émerveillée
ici en moi
pour me souffler les mots de la clarté
qui disent toi

4 novembre 2009
A celles et ceux qui se disent que la vie n’a pas de sens, on peut suggérer que son sens n’est pas en elle mais en dehors d’elle, dans une transcendance ou, mieux, dans une immanence si profonde qu’elle échappe à la raison. Son sens n’est sensible qu’à l’intuition, au cœur, dirait Pascal. Mais que dire à celles et ceux qui récusent la transcendance et méprisent l’intuition ?

L’écriture poétique est une déprise de soi, un lâcher prise du moi. Dans l’inspiration lyrique, le moi s’oublie dans son chant, dans la beauté du monde qui le vêt en empruntant sa chair comme un mannequin. Sinon, comment expliquer que l’on découvre ce que l’on écrit au moment de l’écrire avant même qu’on ne l’ait pensé ? Les phrases apparaissent, rythmées et belles comme des bêtes en marche, ou bondissantes ou aux aguets ou au repos… Faut-il se demander avec Milkel Dufrenne si « le poète est suscité par la Nature pour en dire dans le poème la poésie ? » (Le Poétique, p. 199). Est-ce le même esprit qui inspire la nature pour qu’elle se produise en belles créatures et qui inspire l’humain pour qu’il se produise en œuvres d’art ? Et quel parallèle peut-on imaginer entre l’inspiration artistique et l’inspiration spirituelle promise par Yeshoua à celles et ceux qui gardent sa parole : « Le saint esprit vous apprendra au moment même ce qu’il convient de dire » (Luc XII, 12) ?

il tend encore sa fleur d’or
et la mouche dorée sur lui se pose
si ordinaires que la bouche n’ose
dire les noms de leur pléthore

dans leur nombre nul n’est choisi
mais chacun compte en l’aventure d’être
où la peau est la chance de paraître
pour l’œil qui erre et se saisit

il suffit que le promeneur
s’oublie et qu’il se fasse le miroir
de tout le beau de tout le vrai épars
dans l’espace et le temps d’une heure

lorsqu’il retrouve la fleur d’or
muée en mille graines pour l’envol
de la vie qui se donne à d’autres sols
des mots nouveaux sont près d’éclore

5 novembre 2009
L’écrivain qui s’efface devant le texte qui vient au jour dans l’accueil qu’il lui réserve entre dans un jeu d’altérité. Ce texte ne le dépersonnalise pas cependant ; au contraire, il le fait accéder à un moi plus profond. Le mystique descend plus profond encore lorsqu’il découvre que sa parole prend son sens dans l’accueil du silence d’où son être jaillit. Telle devait être la parole de Yeshoua qui n’était tellement lui-même que lorsqu’il exprimait son intimité avec Aimer « présent dans le secret », « plus intime à lui-même que lui-même », et dont il vivait la vie.
Que nous livrent les évangiles de cette parole toujours symbolique (Jean XVI, 25) à laquelle ses disciples demeuraient fermés alors même qu’ils la sentaient être celle de la vie éternelle (Jean VI, 68) ? Des bribes ? Quelques pièces d’un puzzle à rassembler et assembler ? Mais il suffit de se laisser illuminer par l’intuition d’Aimer pour que tout le réel se simplifie dans l’unité. Aimer est bien la clef de l’être.
Fondamentalisme tragique : la peine de mort justifiée par un tribunal du Texas se fondant sur un texte biblique que la tradition juive a depuis longtemps relu et réinterprété (Nombres XXXV).

L’erreur que l’on avoue est toujours une erreur passée ; et cet aveu est souvent suspect d’être le produit d’un ego cherchant à restaurer son image écornée.
Il est une célébration du non-sens de l’existence qui ressemble moins à un exorcisme qu’à une sublimation esthétique au service de l’ego qui s’y livre. (Soupçon, quand tu nous tiens !)

la grande haleine humide tiède
de ce crachin
enfin
fait du jardin le ventre et puis les mains de l’amour qui la cède
et ouvre à deux battants la porte
toujours ouverte
offerte
à la plus grande haleine qui d’horizon en horizon la porte

6 novembre 2009
Celles et ceux qui ne pensent qu’en termes de victoire et de défaite peuvent-ils savoir ce que c’est que la paix ?
L’un des effets de notre vision dualiste du monde, du pour et du contre, est cet anti-malthusianisme qui nous empêche de voir que l’explosion démographique de la planète est un des facteurs de sa destruction.
Dans notre perspective dualiste, les victimes tendent à se présenter comme totalement innocentes, et nous sommes portés à oublier leurs torts pour les soutenir inconditionnellement. Les mémorialistes de la Shoah ne nous montrent pas de mauvais juifs. Les féministes donnent de la femme une image qui en maquille les défauts. Les accusateurs de la traite négrière ne font pas état du rôle qu’y ont joué les Africains. Et nous fermons les yeux sur l’aujourd’hui de la colonisation israélienne, des indélicatesses féminines et de l’esclavage africain.

Les extrêmes s’appellent. Une civilisation où toutes les occasions sont bonnes de se dévêtir jusqu’au pubis (y compris « pour la bonne cause » dans des calendriers) appelle la réaction d’une civilisation qui trouve les prétextes les plus nobles pour se vêtir des chevilles aux cheveux (naguère la minijupe avait appelé la maxi). Ces balancements ont été étudiés par les historiens des cultures où l’on voit les excès finir par s’inverser avec, à chaque nouvelle vague, un troupeau suiveur qui se prend pour l’avant-garde bélière.
Les amis d’Aimer n’ont pas besoin de se raconter pour se sentir bien dans leur peau et tenus d’être fidèles à leur image. Elles, ils sont tout entiers occupés par l’autre, et cette sollicitude est leur béatitude, leur assurance, leur paix.
« Comment se tourner vers les autres lorsque votre moi vous accable », se lamente Ionesco. C’est pourtant lorsqu’on se tourne vers les autres que notre moi cesse de nous accabler. Il suffit de demander à Aimer la force de son esprit.

la courbe d’une tresse noire
sur l’oblique d’un cou ivoire
appelle la lumière antique
aux jeux de la grâce plastique

les doigts sur la toile captivent
son souvenir que lui survive
le miroir de cette beauté
qui sait être l’éternité

et les mille autres qui s’effacent
reparaîtront sur mille faces
pour d’autres chamades au cœur
du plaisir et de la douleur

que se poursuive d’âge en âge
fragile le frémissement
qui se pose sur un visage
dans le fugace de l’instant

7 novembre 2009
En altérité négative, le désir de savoir est un désir de possession et de domination, libido sciendi. En altérité positive, c’est un désir de communion, le souhait de connaître toute chose comme on est connu d’Aimer (I Corinthiens XIII, 12). Vision dualiste ? Non, vision évolutive. L’humain naît bête et il est appelé à mourir ange. Homo viator : de la chair à l’esprit, disait Yeshoua (Jean III, 3ss) ; du premier Adam au second, disait Paul (I Corinthiens XV, 45ss) ; de la cité terrestre à la cité céleste, disait Augustin (La Cité de Dieu, XIX).
L’Africain qu’a exalté Césaire est l’Africain « poreux à tous les souffles du monde », celui de l’intuition, de la rencontre émue des êtres et des choses, de la connaissance immédiate du réel. Mais il l’a présenté comme un défi à l’Occidental rationnel, discursif, analytique, et il n’a pas vu que ce faisant il oubliait la rationalité africaine. Soyinka s’est élevé contre cette exaltation qui abondait dans la vision que l’Occidental se donnait de la pensée africaine. Il a refusé l’opposition dualiste entre l’intuitif et le discursif que la Négritude avait avalisée sous l’influence de l’Occident dominateur : « La Négritude a adopté la tradition manichéenne de la pensée européenne et l’a infligée à une culture qui est radicalement anti-manichéenne… L’idée même de séparer les manifestations du génie humain est étrangère à la vision africaine du monde » (Myth, Literature and the African World, pp. 127, 130). Pour Soyinka, l’appréhension africaine du réel est un « totalisme conceptuel », expression d’un « totalisme cosmique » (ibid., pp. 138, 122). L’Occidental qui lui prête l’oreille peut accueillir la transdisciplinarité de l’intuition et de la déduction, s’affranchir de « l’intelligence européenne cloisonnée, « the European compartmentalist intellect » (ibid., p. 138).

la belle grisaille d’automne
et les brumes et les brouillards
font remonter à la mémoire
les disparus quand l’heure sonne

sais-tu ce qu’est cette présence
qui revient habiter notre âme
de ce monde qui nous réclame
de nous en rappeler le sens

qu’importe réponds à la belle
et dans la brume de ton cœur
respire pour eux le bonheur
qui nous attend dans l’éternelle

8 novembre 2009
Tu pleures la mort des autres ? Es-tu sûre que c’est vraiment pour les autres et non pour toi ? Si tu crois qu’il n’y a rien après la mort, ce ne peut être pour les autres puisqu’ils ne sont plus. Si tu crois au ciel et à l’enfer, tu peux les plaindre si tu les crois malheureux et te réjouir pour eux si tu les crois heureux.
Si tu as compris qu’Aimer est la clef de l’être, tu cherches à justifier la mort, à comprendre pourquoi la mort. En toute cohérence tu ne peux y voir le mal absolu des philosophes du non-sens. Si tu écoutes Yeshoua, tu sais que la mort est la porte du monde où ne subsiste que l’amour de l’autre. (Comme il est peu probable que nous la franchissions totalement libérés de nous-mêmes, on a imaginé la réincarnation, ou bien le purgatoire. La réincarnation ne semble guère s’accorder avec notre vision scientifique de la matière. Le purgatoire a la cohérence d’appartenir au monde spirituel auquel il est censé préparer).
La mort d’un être cher nous en dépossède, nous invite à ne penser à lui que pour lui-même, à ne penser à nous que pour les autres. Cela ressemble-t-il au « travail de deuil » dont on nous rebat les oreilles et dans lequel l’être cher, « objet libidinal » perdu, doit être transféré sur un autre ? Si nous sommes « passés de la mort à la vie » (I Jean III, 14), d’éros à agapè, l’autre n’est plus une possession dont on pourrait pleurer la perte, mais une communion de tendresse et de respect que l’on accompagne dans son cheminement jusqu’au dernier passage et au-delà.
L’espérance selon Yeshoua n’est pas l’espoir de retrouver nos chers disparus, mais de les savoir gagnés à la vie éternelle de l’amour.

A quoi bon les preuves de l’existence de Dieu ? Pascal : « Les preuves ne convainquent que l’esprit ; la coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues : elle incline l’automate sans qu’il y pense » (Pensées, fragment 661). Automate ? « le corps – conçu à la manière cartésienne – et ce qui dans l’âme participe de son mécanisme… » (Fragment 41, note 2). On ne donne à connaître l’existence d’Aimer qu’en aimant de l’amour dont il aime.

n’oublie pas de prendre avec toi
ton âme claire
lumière
dans la nuit de l’amour où il attend que tu guides ses pas

allons va vite allume-la
à la première
clairière
que tu rencontreras au-delà des sentiers au fond des bois

9 novembre 2009
Détestable sous-produit de la théologie de l’élection dans le christianisme de Paul, d’Augustin, de Jansénius, de Kierkegaard…, théologie d’un dieu omniscient omnipotent, prince capricieux qui décide selon son bon vouloir « d’aimer Jacob et de détester Esaü… de faire miséricorde à qui il veut et d’endurcir qui il veut » (Romains IX, 13, 18). N’est-il pas épouvantable de croire que l’on est élu, choisi, ou qu’on ne l’est pas, que notre conduite est le résultat et non la cause de notre élection, que Dieu réserve sa grâce à qui il veut ? Comment une telle incohérence, certains diraient un tel blasphème, a-t-elle pu prendre pied et s’établir dans une religion du dieu amour ?
Certains y ont vu une des origines du libéralisme libertaire et libertin : puisqu’on ne peut accéder à la cité céleste des élus, eh bien organisons la cité terrestre des réprouvés. Voilà ce que l’on a fait dire à cette pensée laconique de Pascal : « On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (gouvernement, ordre social), de morale et de justice » (fragment 244). Le dieu de Pascal aurait dans sa miséricorde donné aux futurs damnés la possibilité d’organiser au mieux leur vie terrestre. Max Weber n’a-t-il pas vu dans le calvinisme l’origine du capitalisme ? Comment une religion de l’élection et de la damnation ne pourrait-elle pas justifier une société des élus et des damnés de la terre ?
Aimer ne se donne qu’aux consciences qui l’accueillent. On ne peut aimer de l’amour dont elle aime sans qu’elle nous le communique ; mais elle ne nous le communique que si nous le souhaitons. Telle est la relation de liberté à liberté de l’agapè, faite autant de respect que de tendresse.

dans le buisson où tu expires
verte éphémère
légère
ta vie dans l’instant se maintient maintenant sans souvenir ni avenir

l’infini par mes yeux te rêve
en ton paraître
pour être
à la mesure de la mélodie de ta vie qui s’achève

10 novembre 2009
Pourquoi célébrer les victoires de la liberté si ce n’est pour nous encourager à combattre là où elle est maintenant déniée ou menacée ? A quoi bon fêter l’anniversaire de la chute d’un mur si ce n’est pour nous attaquer à tous les murs ?

Pourquoi ne pas être reconnaissants de la présence dans notre entourage de gens « qui ne nous aiment pas », avec lesquels nous n’avons pas d’atomes crochus ou qui nous manifestent de l’hostilité ? Ils sont une invitation permanente à l’agapè, au partage de la sollicitude d’Aimer pour tout être ; ils nous invitent à les aimer comme Aimer les aime, de l’amour dont Aimer aime tout être et toute chose.
« Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous ? » (Matthieu V, 46). Quelle récompense alors pour celles et ceux qui aiment leurs ennemis ? C’est de partager toujours davantage la vie d’Aimer, sa sollicitude et sa béatitude, la liberté d’agir selon ce qu’on est, la vérité d’apparaître conforme à son être, la capacité de se réjouir de l’intelligence et de la beauté du monde, et plus encore de l’accueil de son amour, et d’abord d’être délivré du ressentiment, de l’envie, de la violence, de la volonté de possession et de domination. C’est de vivre dans la paix de Yeshoua.
L’élan de l’altérité positive n’est pas un vouloir devenir l’autre, un vouloir se fondre en l’autre (ni un vouloir fondre l’autre en soi). C’est au contraire un vouloir que l’autre soit autre, capable de tendresse et de respect en liberté face à ma liberté.

comme toute matière en ondes
se résume dans le silence
partout ton unique présence
dans la pluralité des mondes

tu es de chacun l’autre aimé
et l’on ne distingue ta voix
comme l’écho au cœur des bois
qu’au fond de son intimité

alors c’est mêlé à la foule
anonyme des inconnus
que se fait le cœur à cœur nu
où notre vie sans fin s’écoule

11 novembre 2009
La preuve de l’existence d’Aimer c’est d’aimer. Mais il est sans doute préférable de ne pas même le dire : les preuves ont le don de hérisser les consciences qui les sentent menacer leur liberté. C’est en aimant de l’amour d’Aimer que l’on découvre la liberté dernière. Etonnant ? « La vérité vous rendra libres » (Jean VIII, 32). La vraie façon d’inviter les autres à connaître Aimer, c’est de les aimer de l’amour d’Aimer. Et il ne s’agit pas de les gagner à une cause, de faire en sorte qu’ils soient des nôtres, puisque l’amour d’Aimer nous fait de tous.

Autre chose de faire de la poésie un objet d’étude, de construire une théorie poétique, autre chose de faire de la poésie une connaissance. On peut étudier la poésie et tous les arts sans jamais les connaître pour ce qu’ils sont. C’est que le beau, dans les arts comme dans la nature, n’est pas maîtrisable, ne se laisse pas posséder par des concepts. On ne peut le connaître qu’en y participant. N’est-ce pas ce qu’insinue T. S. Eliot lorsqu’il dit « qu’on ne connaît la poésie qu’en la pratiquant » ?
Et pourtant l’artiste, le poète, est aussi un être raisonnable, un manieur de concepts. On ne doit pas s’étonner qu’il s’efforce de penser son art, sa poésie, qu’il mène en parallèle de son œuvre poétique une réflexion poéticienne avec l’espoir que leur dialogue aboutisse et les enrichisse l’un et l’autre.
La connaissance poétique, l’intimité de l’autre dans la beauté de l’être, demeure une énigme pour l’intellect. La multiplicité des théories poétiques en témoigne. La tâche des poéticiens qui s’efforcent de percer cette énigme ne se conçoit qu’en collaboration avec des poètes. Les meilleurs poéticiens devraient être les poètes, censés savoir de quoi ils parlent ; mais il ne peuvent l’être que s’ils développent leur capacité d’analyse et qu’ils savent décrire ce qui leur arrive lorsqu’ils poétisent.

et voici que tu t’engourdis
toi qui jamais ne te réveilles
mais vis ta vie dans ce sommeil
qui maintenant s’approfondit

ce n’est pas une tragédie
mais bien plutôt une merveille
que cette longue nuit où veille
ta sève quand tu te raidis

la chevelure de tes branches
le tronc solide de tes hanches
et les jambes de tes racines

muets dans la brume dessinent
en nos silhouettes cousines
la rencontre de nos dimanches

12 novembre 2009
Emmanuel Kant : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » On sent dans cet impératif un écho de la sagesse antique de Confucius et de la Bible où l’autre est considéré comme un autre nous-même et dont les intérêts doivent être pris en compte au même titre que les nôtres. On trouve aussi chez Kant l’idée que l’autre est sans ambiguïté tout être humain sans exception : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme principe d’une obligation universelle. » Mais cela est plus facile à dire qu’à faire, on le voit bien en observant le comportement de la grande majorité des humains. Et puis Kant fonde sa morale sur le sentiment du devoir, sur la conscience d’une obligation à faire le bien, obligation qui ne peut manquer d’apparaître comme une entrave à la liberté.
L’éthique d’Aimer n’est pas celle qui se soumet à un devoir transcendant mais celle qui répond à un désir immanent. En aimant l’autre pour l’autre, nous répondons au vœu dernier de notre être ouvert sur l’être d’Aimer, « créé à son image » (Genèse I, 26) ; nous mettons notre agir en harmonie avec notre être, nous vivons la liberté de notre vérité. Cela suppose cependant plus qu’une ouverture passive involontaire à l’être d’Aimer ; il y faut un accueil actif de notre être à l’être d’Aimer dans la liberté. Notre amour de l’autre comme autre n’est possible qu’en participation de l’amour d’Aimer pour tout être. Nous ne pouvons agir en traitant l’autre comme une fin qu’avec le force d’altérité d’Aimer. Notre altérité positive ne peut s’appuyer sur nous-mêmes : on ne peut prendre appui sur soi pour sauter hors de soi (à moins d’être le baron de Münchhausen).
Le bénéfice qu’apporte la morale kantienne à l’humain dernier est qu’elle est rationnellement inattaquable ; mais elle s’avère naturellement impraticable : « Vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir », dit Paul (Romains VII, 18) ; Aimer « opère en nous le vouloir et le faire le bien » (Philippiens II, 13). Le christianisme appelle cela le surnaturel.

le souffle sur la chevelure
sème la belle
oiselle
qui échappe au filet et gagne la lumière de la haute ramure

le ciseau du sculpteur sur la pierre
sème la belle
rebelle
qui échappe à la main et gagne le regard de la lumière

le feu sur la molle pâleur de la cire
sème la belle
chandelle
qui échappe à l’obscur et se fond en lumière au-delà du désir

13 novembre 2009
Pascal : « De tous les corps et les esprits on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible et d’un autre ordre, surnaturel » (Pensées, éd. Sellier, fragment 339). La charité, l’agapè, l’amour de l’autre comme autre en pur désintéressement, voilà le surnaturel évangélique, « impossible aux humains » (Matthieu XIX, 26), don d’Aimer (Jean IV, 10). La théologie chrétienne s’est souvent penchée sur le passage du naturel au surnaturel, sur la continuité / discontinuité de l’humain premier à l’humain dernier. Maurice Blondel et Henri de Lubac ont au mieux mis au jour cette articulation de l’un à l’autre. Le don d’Aimer, la grâce, vient combler le désir ontologique de l’humain. Le surnaturel n’est pas artificiel, inattendu ; il est cependant hors de portée de l’humain naturel. L’humain l’accueille, mais non passivement : c’est son agir même qui accueille l’agir d’Aimer, de son esprit qui est sa présence agissante. C’est ainsi que l’humain en vient à vivre de la vie de l’Eternel.
L’éthique de l’agapè est tout entière centrée sur l’autre, sur le bien de l’autre. Tout dilemme d’action, ceux du mensonge, du divorce, de l’avortement, de la torture même, se résolvent au cas par cas dans l’inspiration de l’amour des autres. Le secret de la solution n’est pas exclusivement théorique, général et légal ; il est aussi événementiel. Et il suppose le recours à l’invocation d’Aimer.
La « récompense » (Luc XVIII, 30 ; Matthieu VI, 4) de l’agapè, c’est « le fruit de l’esprit : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, l’obligeance, la confiance, la longanimité, la mansuétude, la modestie, la maîtrise de soi » (Galates V, 22) ; bref, tout ce qui permet l’harmonie de la relation humaine.

est-ce la peau ou est-ce la lumière
qui s’enchante de la rencontre
lorsque chacune par l’autre se montre
et se découvre la première

mais la lumière est une voyageuse
et la peau ne fait que l’attendre
ne sachant rien ainsi que de se rendre
l’une en l’autre joyeuses

et c’est pour toi qu’elles se font si belles
et te veulent des yeux pour voir
et partager leur joie et te donner l’espoir
de la donner à l’éternelle

14 novembre 2009
Avec Aimer, on ne se demande pas ce que l’on doit faire pour obéir à sa conscience, mais ce que l’on va faire pour les autres avec Aimer. L’éthique n’est plus celle du devoir, de la loi, mais celle de la sollicitude, de la grâce.

Les mythes de paradis terrestre et de faute originelle témoignent d’un appel de la nature à la surnature. Le surnaturel de la vie éternelle n’aurait pas de sens pour l’humain naturel s’il ne répondait pas à son vœu ontologique.
C’est la certitude de l’égalité ontologique des personnes qui fait que l’on cherche à faire acquérir le meilleur à toutes, à les faire progresser dans les sciences et les arts, dans la réflexion et l’intuition, dans la vérité de leur être. Par quelle aberration égalitariste certains en sont-ils venus à penser que les performances intellectuelles et morales étaient égales, ou que toutes les cultures se valaient, ou même que l’humanité n’avait pas progressé depuis la préhistoire.
Il y a autant d’illusion à se croire supérieur parce qu’on est plus diplômé que les autres qu’à croire qu’un baccalauréat vaut un doctorat. Mes connaissances supérieures ne font pas de moi un être supérieur. Ma volonté de traiter d’égal à égal avec tous n’est pas une condescendance hypocrite, une vertu, la soumission à un devoir… C’est une conscience de mon être face à l’être de l’autre. (Cette conscience est-elle possible chez celles et ceux qui croient n’être qu’un corps ? L’égalitarisme structuraliste n’est-il qu’une méprise matérialiste de l’égalité spirituelle ?)

Les enquêtes d’opinion sont utilisées par ceux qui les diligentent pour manipuler l’opinion. On peut toujours les dénoncer et refuser d’y participer. En existe-t-il d’innocentes ? Les plus honnêtement scientifiques ne construisent-elles pas un savoir au service d’un pouvoir ? On peut de toute façon soupçonner toutes les activités de l’humain premier d’être animées par un désir de posséder et dominer.

elle sème sur la bourrasque
la mélodie
des dits
d’un Moyen Âge d’images où se mêle son idéal à ses humeurs fantasques

dans le lointain profus de ses messages
de grande fête
tu guettes
les ancêtres peut-être où se reconnaîtront sous son éclat leurs beaux visages

15 novembre 2009
Egalité ontologique. C’est parce que je considère un délinquant comme mon égal que je lui souhaite de mieux respecter autrui. C’est parce que je regarde comme un autre moi-même l’illettré à la syntaxe approximative et au vocabulaire indigent que je lui souhaite une meilleure maîtrise du langage et que j’y œuvre. Je dénonce l’homme, la femme, politique qui use de son habileté rhétorique pour manipuler l’opinion, mais je le, la considère et traite avec autant de respect que celui, celle qui en fait un usage honnête ; et je l’encourage à l’imiter.
Yeshoua nous dit d’aimer les ennemis, d’avoir pour eux le respect et la tendresse d’Aimer ; il ne nous interdit pas de les mettre hors d’état de nuire, de les tuer s’ils veulent s’emparer d’un pays. La justice est la première tâche de l’agapè. Je puis individuellement consentir à être tué plutôt que de tuer, mais je ne puis le faire lorsque les biens et la vie des autres sont en jeu.
L’articulation de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair à l’esprit est souvent ardue à comprendre et mettre en œuvre. Celles et ceux qui connaissent Aimer (connaissent au sens biblique de l’intimité) lui demandent l’assistance de son esprit de lumière et de force pour s’y retrouver. (En langage religieux, cela s’appelle la prière.)
L’égalité dans la diversité dont rêvait Claude Lévi-Strauss est-elle possible dans une pensée matérialiste ? Existe-t-il dans le matérialisme un fondement à l’égalité radicale, ontologique ?

monde océan sans nulle part
en ton volume
s’allume
l’innombrable sublime en chacun à connaître en l’intime secret de son art

dans cette prairie constellée
qui nous enclôt
l’écho
de dix mille parfums concertés livre une seule essence distillée

16 novembre 2009
Parce qu’elle est une science, la sociologie ne s’intéresse pas aux individus mais aux groupes. Il n’y a de science que du général, et toute science cherche à identifier des lois, des « permanences de phénomènes ». Strictement, la sociologie s’intéresse aux humains en ce qu’ils ne sont pas libres mais mus par les intérêts qui les rassemblent ou les opposent dans leur comportement communautaire économique et politique. Et cependant, si cette humanité première est largement majoritaire et permet donc d’organiser son étude en science, l’humanité dernière est virtuellement présente en tout individu humain, en qui elle s’actualise à des degrés divers. L’humain dernier est une liberté imprévisible au sein du déterminisme social, et la sociologie doit bien tenir compte de cet élément perturbateur des lois sociologiques.
Du point de vue d’Aimer, on dira que le levain du royaume est encore loin d’avoir fait lever toute la pâte humaine (Matthieu XIII, 33), mais qu’il est tout de même là qui agit en et entre les individus : « Le royaume des cieux est en / parmi vous, entos oumôn (Luc XVII, 21).
Le sociologue n’est pas que scientifique ; l’humain dernier est présent en lui, à la recherche de la communion.

Ce que nous appelons le temps est le déploiement de l’énergie qui anime l’univers. Il est sans doute susceptible d’un grand nombre de rythmes : il suffit de penser au rythme des galaxies, l’un des plus lents que nous connaissions, et à celui des électrons dans un calculateur, l’un des plus rapides que la technique utilise. Nous vivons nous-mêmes selon plusieurs rythmes : cardiaque, respiratoire, circadien, menstruel… On peut soupçonner l’Eternelle en son universelle sollicitude de connaître tous les rythmes. Mais l’Eternelle ne subit pas le temps. Le temps est l’expression de sa vie.

cette mélodie qui revient
et s’abolit
reli
au grand jardin du silence les trésors du nouveau et de l’ancien

17 novembre 2009
Il est contradictoire d’affirmer à la fois que Dieu est tout-puissant et qu’il est amour. Aimer veut des êtres indéterminés, ou libres, selon leur degré de conscience ; et cette indétermination les fait échapper à sa maîtrise, rend impossible le concept d’une toute-puissance essentielle à l’infini. Le christianisme n’a toujours pas reconnu cette contradiction. Pour lui l’amour n’est qu’un attribut de l’Eternel et non pas son essence. Cette méconnaissance est liée à une autre : l’amour n’est pas pour lui agapè pure, pure sollicitude de Dieu pour son autre, mais un mixe d’éros et d’agapè : « Son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et totalement agapè » (Benoît XVI, Dieu est amour, p. 29).
L’Occidental pense en termes d’opposition. Il pense ici qu’exclure éros de Dieu, ce serait faire d’éros, et de la chair au sens biblique, un mal. (On sait que Nietzsche a déchaîné son ire contre un christianisme censé avoir empoisonné éros, et il est significatif que Benoît XVI entende démontrer qu’il s’est trompé : op. cit. p. 20). Au vrai, éros est une préparation à agapè et la chair une propédeutique à l’esprit. Mais il vient un temps où éros et la chair, devenus inutiles, doivent s’effacer : «C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean VI, 63). L’humain premier est destiné à préparer et à céder la place à l’humain dernier On voit dans la parabole du Bon Samaritain et dans le comportement de Yeshoua lui-même que la compassion, toute charnelle, la « prise des entrailles » (Luc X, 33 ; VII, 13… ) est le déclencheur de la sollicitude. Mais la chair reste à la porte du Royaume. Cette double méprise de la théologie chrétienne, sur l’intuition de Yeshoua pour qui l’Eternel n’est pas le tout-puissant mais le tout-aimant, et pour qui son amour n’est en rien éros mais pure agapè, fait du christianisme, dans le sillage du judaïsme, une religion. L’intuition de Yeshoua dissout la religion et la puissance qui lui est inhérente ; inspirés par l’esprit de l’Eternel amour, celles et ceux qui l’accueillent abandonnent tout pouvoir. Et cette intuition ne fonde pas un nouveau peuple élu mais fait de tout humain une sœur, un frère de tous les autres.
Les sœurs et les frères des Communautés d’Aimer ne se saluent pas en se demandant : « Comment vas-tu ? » mais « Comment va une telle, un tel ? » Ils se savent centrés sur les autres, non sur eux-mêmes.

marchant dans l’heure bleue du soir
sais-tu vraiment
aimant
ce que te donne ainsi de vivre la terre en son espoir

en chacun de tes pas vers le seuil
la mélodie
te dit
le jamais plus jamais encore de l’instant de ton chant qu’elle accueille

18 novembre 2009
Spinoza a tiré au clair la philosophie sous-tendue par le judaïsme, religion patriarcale, religion d’un dieu de la toute-puissance et de l’éros (de la domination et de la possession) qui se choisit un peuple comme un monarque se choisit une épouse. Pour Spinoza il ne peut y avoir d’autre liberté que l’acceptation joyeuse de la nécessité, c’est-à-dire l’abandon de la liberté de l’épouse au bon vouloir du tout-puissant époux.
Il est illusoire de penser qu’il puisse exister aucune activité humaine qui soit totalement isolée des autres, de penser en particulier qu’une science puisse ne pas être liée à une philosophie implicite. La transdisciplinarité ne fait qu’expliciter les liens plus ou moins étroits qui rattachent toutes nos démarches intellectuelles, artistiques, éthiques… Affirmer que l’économie n’a rien à voir avec l’éthique, c’est sous-entendre qu’elle a le droit d’être immorale. On sait à quelles injustices abyssales cela conduit. (Koh-Lanta peut servir ici de parabole avec ces aventuriers qui disent, et croient peut-être, qu’il ne s’agit que d’un jeu et donc que tous les coups sont permis, alors qu’il existe un enjeu de 100 000 €).
Une spiritualité qui vise et promet l’élargissement de la conscience, la connaissance de soi, la paix intérieure… n’est évidemment pas une spiritualité de l’altérité. La sollicitude d’Aimer est, certes, sa béatitude. Mais cette béatitude n’est pas recherchée. Elle est donnée en sus : « Cherchez le royaume des cieux et sa justice et toutes ces choses vous seront données par surcroît » (Matthieu VI, 33). « Le bonheur c’est d’en donner ». Pour citer Jean-Marc Borello aujourd’hui : « Faire des choses pour les autres, c’est faire des choses pour soi. »
Il n’est pas très intelligent de se pousser du col parce qu’on se sait très intelligent : on oublie alors que l’on n’est pas l’auteur de son intelligence, quelque effort qu’on puisse avoir fait pour la développer.
Aveuglement de croire, ou hypocrisie de donner à penser, que l’on puisse sans collaborer avec l’injustice être à la fois l’ami d’un pays occupant et l’ami d’un pays occupé. Et a-t-on jamais vu un pays occupant renoncer à son occupation si ce n’était en y étant forcé ?

la faisane et son faisan
qui piétaient sur leur destin
se niaient chemin faisant
hier aujourd’hui demain

n’empêche qu’en me voyant
ils se souvinrent combien
ce que disaient leurs parents
c’était pour leur plus grand bien

et qu’il faut rester distant
si l’on veut voyager loin
dans notre monde ignorant
de ses frères et cousins

19 novembre 2009
Universalisme et identité. L’universel de Kant est un universel éthique : agir d’un agir acceptable pour toute conscience, d’un agir qui suppose une réciprocité de chaque conscience envers toutes les autres. Certes, Kant conçoit cet universalisable comme un « impératif catégorique », un devoir qui s’impose comme une universelle transcendance, et la transcendance a le don de pousser la liberté à la résistance, parfois même à la fureur. Cependant l’impératif kantien est celui d’une altérité positive. Il n’est donc pas trop éloigné de l’universel d’Aimer. Mais Aimer ne s’impose pas, n’impose pas (l’amour ne se commande pas). Il est même le fondateur de la liberté humaine puisqu’il est le fondement de son être. On l’accueille donc lorsqu’on l’a reconnu comme tel.
IL existe ainsi une identité identique de base de toutes les consciences. Parce qu’elle est sollicitude pour les autres, l’identité selon Aimer accueille et promeut la multiplicité des identités mondiales, continentales, nationales, régionales, familiales, jusqu’à l’identité sans nom de l’individu. Tout individu humain a sa place dans cette multiplicité et il est invité à passer de l’humain premier à l’humain dernier en accueillant l’esprit d’Aimer.
Parce qu’elle est sollicitude de chaque conscience pour toutes les autres, l’identité de l’humain dernier, l’identité selon Aimer, est promotrice à la fois de diversité et de rencontres. On en trouve un bel exemple dans la traduction de chaque langue dans les autres selon cet esprit : elle encourage d’un même mouvement chaque langue à se développer selon sa spécificité et à enrichir les autres en confrontant leurs intraduisibles. (A explorer : Vocabulaire européen des philosophies, dictionnaire des intraduisibles, sous la direction de Barbara Cassin).
L’identité nationaliste, le nationalisme identitaire, c’est la fierté de ne pas être comme les autres, d’être supérieur aux autres évidemment. C’est l’identité de l’humain premier, dominateur et possesseur, l’identité de l’altérité négative. On ne peut ici que la déplorer et la refuser en l’encourageant à découvrir l’identité universelle de l’amour de bienveillance.

était-ce de froid
était-ce de joie
aux souffles que les feuilles frissonnaient

était-ce l’oreille
tout à sa merveille
au souffle lentement qui s’inquiétait

la beauté éparse
est-elle une farce
pour se moquer de la vie de la mort

ou est-ce un sourire
qui dit que mourir
aussi peut se faire en beauté sans effort

20 novembre 2009
Violence. Nous vivons dans une société où l’agressivité nous est souvent présente, par les seuls médias heureusement pour la plupart d’entre nous. On la voit déborder jusqu’à servir à exprimer la joie : on brûle des voitures après une victoire sportive ; jusqu’à heurter le bon sens : on caillasse des véhicules de pompiers ; jusqu’à gagner nos adolescents : on voit les euphémiques incivilités culminer en coups et blessures dans nos collèges et lycées.
On s’interroge sur les causes de notre agressivité, nôtre puisque ce que l’on voit chez les autres on le ressent ou on le sait présent en soi. Les scientifiques l’étudient dans l’organisme individuel et dans l’organisme collectif, les deux étant indissolublement liés. Ils explorent l’héritage génétique d’homo sapiens dans l’organisation neuronale de l’individu et dans l’organisation sociale de la collectivité.
Pourquoi les jeux agonistiques, les jeux de compétition, tiennent-ils une place quasi exclusive dans nos sports ? On a beau affirmer noblement que l’important n’y est pas de gagner mais de participer, on ne parle des résultats qu’en termes de victoire et de défaite. Une certaine conception de l’identité veut même que l’on chante l’hymne national avant les grandes compétitions et à la remise des médailles sur les podiums. C’est dire que nos jeux eux-mêmes portent la marque, heureusement le plus souvent sublimée, de la violence d’une identité belliqueuse.
Tel est l’humain premier. L’agressivité fait partie de la dynamique de notre vie individuelle et collective. L’humain dernier y est cependant à l’œuvre, ferment dans la pâte pour qu’elle lève et s’élève au-dessus de l’animalité. Toute personne humaine est invitée à faire grandir son humanité dernière d’année en année, et celle de nos sociétés de siècle en siècle.
Nos sociétés cherchent à se protéger de la violence et à la neutraliser. On emprisonne et on tente de réintégrer les délinquants dans la société. On soigne physiquement et/ou psychiquement les individus violents en utilisant des traitement médicamenteux ou psychanalytiques. On peut ici penser que le traitement spirituel par la sollicitude peut aller plus loin, tant chez les médecins que chez leurs malades, sur le chemin d’une agressivité transmuée en créativité, et d’une volonté de dominer changée en volonté de communier.

l’amour garde son œil ouvert
sur l’océan
des ans
où les milliards d’aimés naissent au nulle part des univers

21 novembre 2009
« La foi ce n’est pas étonnant
J’éclate tellement dans ma création
Que pour ne pas me voir
Vraiment il faudrait que ces pauvres gens fussent aveugles »
Charles Péguy, « Le Porche du mystère de la deuxième vertu »
Ce qui est étonnant, c’est qu’une intelligence humaine puisse s’avérer incapable de percevoir la formidable intelligence manifestée par le cosmos, en son extrême grandeur dans le jeu des galaxies, en son extrême petitesse dans le jeu des supercordes, et plus encore en l’extrême du jeu de la vie qui surgit comme au milieu de ces deux extrêmes dans la stupéfiante ADN, dans l’incroyable capacité des cellules totipotentes, dans la multiplication vertigineuse des neurones et la complexification invraisemblable de leurs connexions… dans la maîtrise de la chair par la pensée que nous révèle la résonance magnétique nucléaire… Vraiment, il est incompréhensible que l’intelligence humaine puisse avoir la liberté de ne pas percevoir cette intelligence excellente et sa causalité.
On dit que l’artiste vrai efface de son œuvre les traces de son travail. Tu vas plus loin, Aimer : En ton infinie discrétion tu as la grâce de l’anonymat. Tu ne signes pas tes œuvres. Est-ce parce que tu veux entre toi et nous la pure liberté de l’amour ?
Vous voudriez un monde sans mal ? Ce serait un monde sans indétermination, sans liberté, immobile et rigide. Leibniz a d’ailleurs montré qu’un tel monde était impensable.

Yeshoua n’est pas le Seigneur de la liturgie chrétienne. Il est le frère, le fils même de celles et ceux qui aiment de l’amour dont Aimer aime : « Ceux qui font la volonté de Dieu sont mon frère et ma sœur et ma mère » (Marc III, 35).

cette dentelle que tu poses
entre tes notes
linotte
cache la nudité que pudique et discret le silence jamais révéler n’ose

22 novembre 2009
« Le fils de l’homme est maître du sabbat » (Luc VI, 5). Maîtrise du sabbat, maîtrise du sacré tout entier. Mais qui est ce fils de l’homme que Yeshoua se dit être ? La tradition chrétienne, pour laquelle Jésus-Christ est le Verbe incarné, la deuxième personne de la Sainte Trinité, donne logiquement au vocable fils de l’homme un sens divin. Elle se réfère à la vision du prophète Daniel : « Un homme vêtu de lin… aux yeux comme des torches, au visage brillant comme l’éclair… » devant lequel Daniel s’effondre sans force face contre terre (Daniel X, 5s). C’est « la forme d’un fils d’homme… une vision d’humain » (X, 16, 18) qui délivre un message terrifiant annonçant ce qui doit s’accomplir avant que ne survienne la fin des temps (XII, 4, 9).
Pourtant, l’expression sémitique « fils de l’homme » ou « fils d’homme », en hébreu « bar enasha », traduit en grec par ouios tou anthropou, signifie simplement « être humain ». C’est ainsi que le prophète Ezéchiel est appelé par la voix qui sort de la fulgurante « vision à la ressemblance de la gloire de YHWH » (Ezéchiel I, 28). Elle l’interpelle huit fois par le vocable « fils d’homme » (II, 1, 3, 6, 8 ; III, 1, 3, 4, 10). On trouve aussi ce vocable dans un psaume en parallèle avec le terme « homme » selon une construction sémitique classique :
« Qu’est-ce que l’homme que tu te souviennes de lui
Le fils de l’homme que tu le visites ? »
Psaume VIII, 4
On est donc fondé à penser qu’en se désignant comme le fils de l’homme Yeshoua se présente comme le type même de l’être humain, et qu’il affirme que l’être humain est maître du sabbat, que « le sabbat a été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat » (Marc II, 27). Cette maîtrise du sacré et donc la possibilité de le déclarer obsolète est aussi affirmée dans l’annonce de la destruction du Temple (Marc XIII, 2) et dans la perte de sa fonction : « L’heure vient où l’on n’adorera plus sur cette montagne ni à Jérusalem… mais en esprit selon la vérité » (Jean IV, 20, 24).
Ainsi se trouve désacralisé le repos du septième jour de la tradition moyen-orientale sacralisée dans le judaïsme par son rattachement au récit de la création :
« Le septième jour Dieu acheva son œuvre
Il se reposa le septième jour de tout son travail
Alors Dieu bénit le septième jour et le consacra
Car Dieu se reposa de tout son travail de création »
Genèse II, 2s
Yeshoua, l’homme inspiré par l’esprit d’Aimer, découvre et déclare que le sabbat n’est plus une obligation religieuse, mais une coutume de sagesse, une chance, à saisir par tous et à donner à tous dans l’amour, de passer pour quelques heures chaque semaine d’une existence économique, technique, scientifique… à une existence sociale, culturelle, spirituelle…

aimer tu es la plus discrète
de ces amantes
qui hantent
le cœur secret des humains éperdus dans leur quête

derrière un voile ton visage
derrière un mur
murmure
le nom secret que de chacune chacun tu connais d’âge en âge

que s’annonce enfin le retrait
de la semaine
que vienne
l’heure de la rencontre face à face où je te connaîtrai

23 novembre 2009
« Le fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés » (Matthieu IX, 6).
Avec Yeshoua, la maîtrise du « fils de l’homme », de l’être humain sur le sabbat, sur le sacré, annonce la fin de la religion, ruinant définitivement le sacrifice comme l’avait souhaité le prophète Osée :
« Je désire l’amour et non le sacrifice
La connaissance de IHWH plus que les offrandes » (Osée VI, 6)
(L’amour traduit ici l’hébreu hesed, la grâce qui donne la vie, l’amour qui est la vie de l’Eternel). Yeshoua cite Osée précisément pour défendre ses disciples accusés de péché parce qu’ils avaient arraché des épis et mangé du blé dans un champ un jour de sabbat Dans son esprit, la maîtrise du sabbat est liée symboliquement à la disparition du temple. Il dit en effet aux accusateurs de ses disciples qu’il remplace le temple, qu’il est meilleur que le temple des sacrifices : « Il y a ici plus que le temple. Si vous compreniez ce que signifie « Je désire la hesed et non le sacrifice, vous ne condamneriez pas ces gens ; ils sont innocents car le fils de l’homme est maître du sabbat » (Matthieu XII, 6ss). Il est d’ailleurs intéressant de noter que la pensée d’Osée était bien présente dans les milieux religieux de son époque : Dans une discussion avec un scribe, un spécialiste de la loi, celui-ci reconnaît que Yeshoua dit vrai lorsqu’il affirme que les plus grands commandements sont d’aimer Dieu et d’aimer son prochain ; et il ajoute que cet amour est « plus que toutes les offrandes et tous les sacrifices » (Marc XII, 33).
Mais pour Yeshoua, le pouvoir de l’être humain est plus radical encore : si le fils de l’homme est maître du sabbat et de la religion qu’il représente, c’est qu’il est maître du péché. Car le péché n’est rien autre que le non-aimer puisque Aimer est l’être de l’être. Cette maîtrise du péché est cependant une nouvelle tellement invraisemblable pour ceux à qui Yeshoua l’annonce qu’il doit utiliser ses dons de thaumaturge pour l’authentifier. Ainsi déclare-t-il avec solennité :
« Mais afin que vous sachiez que le fils de l’homme a le pouvoir sur terre de remettre les péchés, alors, dit-il à l’handicapé qu’on lui avait présenté pour qu’il le guérisse : Lève-toi, prends ton lit et rentre chez toi. L’autre se leva et repartit chez lui. Ce que voyant, la foule, sidérée, se mit à louer Dieu qui avait donné aux humains un tel pouvoir » (Matthieu IX, 6ss).
Cependant ce pouvoir donné aux humains ne peut être un pouvoir humain, car l’amour qui pardonne et ainsi se révèle, c’est l’altérité d’Aimer, le don d’aimer qu’Aimer fait aux consciences qui accueillent son esprit, sa présence : « Recevez le saint esprit, dit Yeshoua ; et il ajouta : A ceux à qui vous les remettrez, les péchés seront remis » (Jean XX, 22s). La force de pardonner les péchés (et ainsi d’être pardonné soi-même : « pardonnez-nous comme nous pardonnons »), c’est la force d’aimer, l’esprit d’Aimer, le don d’Aimer.

le ciel a ses cheveux d’argent
pour quelques heures
puis meurt
ravi dans la nuit où rajeunis comme jais noirs elle lui rend

24 novembre 2009
On reparle des sept moines de Tibhirine disparus tragiquement le 21 mai 1996. Tragiquement puisque l’on vient de jeter un doute sur leur « martyre » aux mains du Groupe Islamique Armé en soupçonnant qu’ils aient pu être les victimes d’une banale bavure militaire. Cette information a le mérite de les tirer de l’oubli et de nous faire réfléchir à nouveaux frais sur leur vie et sur leur mort. On relit le testament spirituel de leur prieur, frère Christian de Chergé. On ne s’étonne pas qu’il pardonne d’avance à celui qui l’assassinera sans doute, « l’ami de la dernière minute ». Destin admirable et désirable pour celles et ceux qui y reconnaissent la présence d’Aimer sans mesure.
Mais c’est cet amour même qui lui fait se poser la question de l’islam au milieu duquel il vit. Christian de Chergé n’est pas venu à Tibhirine pour convertir des musulmans au christianisme mais pour vivre l’amour des autres. Inévitablement cet amour le fait néanmoins s’interroger sur le salut de ses amis musulmans puisque selon sa théologie nul n’est sauvé que par le Christ. Cette théologie a certes évolué : le vieil adage « hors de l’Eglise point de salut » s’est accommodé pour admettre que l’on peut appartenir à l’âme de l’Eglise sans en être un membre visible. Mais cette question le hante : comment les musulmans peuvent-ils être sauvés ? Il pense que la mort seule pourra « satisfaire sa lancinante curiosité ». Alors enfin, dit-il, je pourrai « plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui Ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences ».
Le moine chrétien Christian de Chergé ne saurait remettre en question les dogmes de l’Eglise : la Trinité (le Père, le Christ et l’Esprit), le péché originel (« rétablir la ressemblance ») d’Adam à Dieu supposée révélée par la Genèse (I, 26), la Rédemption (« fruits de sa Passion »). Pour lui le mystère du salut de ses frères musulmans rejoint les mystères de sa foi qu’il espère voir éclairés dans le face à face de l’au-delà (cf. I Corinthiens XIII, 12).
Il n’y a pas de mystères pour qui reconnaît l’intuition de Yeshoua. Le salut n’est autre que d’Aimer, et nul ne peut aimer à la place d’un autre, pas même un supposé homme-dieu se sacrifiant pour les autres. Le salut ne vient pas du « sacrifice du Christ », mais de l’accueil d’Aimer : « Je veux l’amour et non le sacrifice » disait déjà le prophète Osée (VI, 6). Le musulman, le juif, le chrétien, l’athée, l’hindou, le bouddhiste, l’animiste… n’est pas sauvé par Jésus-Christ en y croyant ou à son insu. Il l’est en aimant de l’amour dont Aimer aime, participant ainsi à sa vie éternelle.
Frère Christian n’a pas offert sa vie en sacrifice pour mériter la palme du martyre ; il a aimé jusqu’au bout à l’extrême. Il n’est peut-être pas « illuminé de la gloire du Christ », pas plus que Yeshoua d’ailleurs, mais plus occupé que jamais à laver les pieds de ses amis (Jean XIII, 1-8).

toi qui enchantes les surfaces
infinité
beauté
comment passerais-je une seule journée sans chercher à connaître ta face

25 novembre 2009

quand le souffle remplit le bocage
la basse continue
veut que tout tremble s’agite remue
dans la fragilité de l’âge

crispé le châtaigner se cramponne
s’assure à ses racines
proteste de son corps jusqu’à sa cime
dans la violence de l’automne

mais le corbeau de toutes ses ailes
exulte danse rit
du bocage qui continu mugit
dans le souffle ami des rebelles

Quelles pièces du puzzle infini auras-tu ce soir découvertes et placées, rassemblées assemblées pour qu’apparaisse un peu plus son dessin ? Il s’en crée continûment immensément plus que tu n’en peux saisir ; mais tu peux toujours davantage en découvrir les êtres singuliers et leur arrangement. Le dessein d’Aimer, sa vie, c’est de mettre au monde éternellement des êtres qui puissent exister, vivre, aimer selon leur capacité. A la mesure de notre accueil de son amour, nous sommes invités à participer à sa création, à sa connaissance, à sa communion.

« Le silence de ces espaces infinis m’effraie » (Pensées, frag. 233)
La formule est saisissante en sa brièveté ; et toute Française, tout Français qui a eu la chance et le courage du lycée la connaît par cœur. Lui donnons-nous tous le même sens ? Sommes-nous sûrs de ce que Pascal voulait nous dire ou nous faire dire ? Giordano Bruno avait payé cher sa conviction de l’infini de l’espace. On est maintenant d’autant plus empressé à le réhabiliter, comme Galilée, que cela nourrit le ressentiment contre l’Eglise ; mais est-on certain de l’avoir compris ? La science nous parle de l’immensité spatiale et temporelle de notre univers, mais qu’est cette immensité en regard de l’infini de l’espace et du temps ? Littéralement infinitésimale. La science ne s’interroge pas sur ce qui est au-delà des limites de l’univers ni sur ce qui a précédé son apparition. Tremble-t-elle d’effroi devant le silence que leur abîme lui impose ? Elle reste coite.
Une conscience qui accueille Aimer ne s’effraie pas de l’infini ; elle l’admire et fait chanter son silence. Elle se sait partout nulle part dans un jamais toujours. Elle y partage la béatitude de la sollicitude pour tous les êtres.

26 novembre 2009
Pour tenter de comprendre le passage de l’humain premier à l’humain dernier chez l’individu humain, et plus encore dans la collectivité humaine, il faut d’abord évidemment reconnaître l’existence de cette dynamique. Cela ne va pas de soi : la quasi-totalité de nos philosophes, psychologues, sociologues, politologues… étudient l’humanité en termes de nature et de culture, négligeant, ignorant la surnature.
Une fois admise cette dynamique, on réfléchit à la continuité de l’un à l’autre, du naturel au surnaturel, plus difficile à admettre et donc à comprendre que sa discontinuité si l’on voit combien tardive a été la mise au point de Blondel et de Lubac. La surnature répond au désir de la nature, prolonge son élan ; on peut le voir dans le mashal du Bon Samaritain où la compassion des entrailles de l’animal humain pour un blessé l’invite à la sollicitude. Mais cette invitation se fait sous le signe de la liberté : deux autres voyageurs n’y avaient pas répondu ; il ne peut en être autrement puisque le surnaturel n’est rien autre qu’aimer et que la liberté est inhérente à l’amour.

La sprezzatura de Castiglione est un art de cacher son art, une élégance, une grâce, une courtoisie… qui paraît toute naturelle alors qu’elle est étudiée et travaillée. Mais cet art de vivre mondain, aristocratique ou simplement social peut-il se pratiquer sans une haute idée de soi-même, sans un culte de sa dignité ? Il appartient à l’humain premier cultivé.
Valéry a insisté pour faire du poète un artisan plutôt qu’un inspiré. La sprezzatura peut-elle être autre chose qu’un art de l’artisan? Peut-elle être le raffinement du respect affectueux, la délicatesse de l’affection respectueuse que donne l’inspiration d’Aimer ? Simulant la spontanéité, n’est-elle pas suspecte d’hypocrisie, de dissimulation et, au fond, d’une habile volonté de dominer du sentiment de sa valeur, sinon son interlocuteur et collègue immédiat, du moins ceux et celles qui ne sont pas de son rang ? On soupçonne une analogie entre l’hypocrisie, dont La Rochefoucauld dit qu’elle est « un hommage que le vice rend à la vertu », et une sprezzatura qui serait un hommage que l’artificiel rend au naturel, ou au surnaturel.
La sprezzatura de celles et ceux qui accueillent Aimer et vivent de son amour des autres est une « récompense » de cet amour, un surcroît, une retombée, un fruit de l’Esprit. Et elle se fait tout à tous, non par condescendance mais par fraternité.

vol d’oiseaux ou banc de poissons
ce nuage de moucherons
écrit la musique profonde
de la vie dans les ondes

tu peux chercher à les comprendre
avant après te laisser prendre
à voir la beauté que chacun
apporte au spectacle commun

l’éphémère ravissement
de leur être éternellement
joue le beau jeu du sans retour
des haines des amours

27 novembre 2009
La convivialité de l’humain premier est celle de la mêmeté : « Il est des nôtres, il a bu son verre comme les autres » ; c’est celle « des publicains, de ceux qui aiment ceux qui les aiment » (Matthieu V, 46). La convivialité de l’humain dernier est celle de Yeshoua qui dans son amour de tous « partage le repas des publicains » (Matthieu IX, 10). S’il existe une mêmeté dans cette altérité, c’est celle de l’amour en qui tout être est des nôtres.
Peut-on identifier toutes les figures qui mènent l’humain premier dans sa marche vers l’humain dernier en continuité-discontinuité ? On peut d’abord poser l’hypothèse que toutes ces figures sont liées entre elles et qu’en explorant la dynamique d’une seule on éclaire celle des autres. Il faut aussi reconnaître leur organisation hiérarchique. La figure du héros est-elle la dominante ? Sa nature même l’y consacre. Elle apparaît comme le prolongement de la figure animale du mâle dominant (ou de la femelle dominante). Le héros, l’héroïne est celui, celle que l’on suit et que l’on imite, que l’on voit au-dessus de soi avec un mélange d’admiration et de soumission, capable d’ailleurs de se retourner en mépris et en rébellion. Le héros en impose et fascine, mais il entrave la liberté et la provoque.
Le héros, l’héroïne se décline en une série de modèles dont les fidèles croissent et décroissent au fil de l’histoire et au gré de la géographie. Le héros guerrier, le chef de guerre, a aujourd’hui davantage la côte en Somalie qu’au Sénégal. Le héros politique est une espèce répandue sur toute la planète, avec d’infinies nuances dictatoriales et démocratiques. Le héros culturel du sport, de la chanson, du spectacle, du livre… fait recette plus que jamais dans toutes nos sociétés, ou presque. Le héros religieux a la chance d’attirer des fans bien après sa mort…
L’humain dernier se libère de la fascination héroïque, non en jetant bas les héros mais en leur prodiguant le même respect et la même affection qu’à tous les autres humains. Mieux, en accordant à tout humain son culte transmué du héros, en élevant tout un chacun dans l’émerveillement de son être précieux aux yeux de l’Eternelle.

ce qui flotte léger dans la hauteur
se change s’arrange en mille figures
si doucement qu’à peine son humeur
apparaît au regard lancé dans l’aventure

mais si elle a le temps de perdre une heure
la tête levée qui obstinée s’épure
de l’immobile chante le bonheur
de voir qu’en l’éternel il n’est rien qui ne dure

28 novembre 2009
Pour annoncer l’humain dernier, Yeshoua a dû jouer le jeu de la figure héroïque. Il a présenté son intuition de l’humain dernier sous la figure de l’humain premier alors que cette intuition en subvertit l’économie. Dans la dynamique du judaïsme, il a accompli la loi (Matthieu V, 17) en la remplaçant par la grâce. Il lui a fallu se prêter à l’espérance juive, se donner à voir comme le messie sauveur d’un peuple alors que son message d’amour s’adresse par essence à chaque personne chez tous les peuples. Il est apparu avec les pouvoirs d’un chef alors qu’il était porteur de l’Esprit. On l’a cru roi ; son règne cependant n’est pas un règne mais le dévoilement de l’être : « Tu dis que je suis roi (toi, Pilate). Je suis né pour ceci, pour ceci je suis venu au monde : témoigner de la vérité. Qui est de la vérité entend ma voix » (Jean XVIII, 37). La vérité est l’expression juste de l’être. Puisque l’être est Aimer, être de la vérité c’est aimer. Le règne annoncé par Yeshoua, le « royaume des cieux », est le règne d’Aimer, qui n’est pas un pouvoir mais un esprit.
Ses disciples eux-mêmes ont pris Yeshoua pour un seigneur et maître, alors qu’il leur a lavé les pieds. Il les a mis en garde contre le culte du héros : « Ce ne sont pas ceux qui disent « Seigneur, Seigneur » qui entrent dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon père des cieux » (Matthieu VII, 21). Les chrétiens cependant n’ont que ce mot de Seigneur à la bouche et ils célèbrent le Christ Roi, figure d’un dieu auquel « appartiennent le règne, la puissance et la gloire ». Beaucoup cependant sentent que leur foi leur dit de vivre et témoigner de la vérité de l’humain enfin lui-même, abouti, se connaissant en vérité comme il est connu dans l’amour d’Aimer.

la feuille morte ramassée
toute belle en son automne
ici jamais ne grisonne
mais rougit d’être annoncée

elle sourit à son passé
à son avenir se donne
en son présent s’étonne
de ne pas être effacée

desséchée loin de la tourbe
cambrée lorsqu’elle se courbe
ici sous des yeux qui l’admirent

sa parfaite spirale mire
pour eux mille nébuleuses
en l’immense qui les creuse

29 novembre 2009
Ceux qui nous prêtent de mauvaises intentions dans le bonheur que nous leur donnons nous invitent à ne penser qu’aux autres.
Est-ce les caricaturer de dire que les croyants sacrifient leur vie d’ici-bas au profit d’une hypothétique vie future ? Est-ce l’image qu’ils donnent aux incroyants ? Avec Yeshoua, selon la petite phrase fétiche reprise d’Osée : « je veux l’amour et non le sacrifice » (Osée VI, 6 ; Matthieu IX, 13 ; XII, 7 ; Marc XII, 33). Le renoncement aux biens matériels que suppose le royaume des cieux est l’accès maintenant aux biens spirituels, aux « fruits de l’Esprit » (Galates V, 22s). Celles et ceux qui suivent la voie de Yeshoua ne peuvent être ici-bas que des gens rayonnant du bonheur qu’ils donnent aux autres.
Est-ce « n’être pas loin du royaume des cieux » de répéter avec Clément Rosset : « Sois l’ami du présent qui passe, le passé et l’avenir te seront donnés par surcroît » ? La focalisation sur le présent a tant de significations diverses qu’elle appelle la réflexion. Il ne s’agit pas ici en tout cas d’un « carpe diem » d’Horace ou de toute autre forme de vie dans l’instant qui ne se soucierait ni du passé ni de l’avenir, qui refuserait de prendre en compte la dynamique du temps. Pour les amis de Yeshoua, l’ami du présent est l’ami de tout ce qui l’appelle maintenant à la sollicitude, à l’attention à la présence d’Aimer par l’amour. Ubi caritas et amor, deus ibi est : ici maintenant aimer, c’est participer à la vie de l’Eternel, à son agir continu dans le temps (Jean V, 17).
Le chrétien religieux risque de manquer le présent en voulant faire revivre le passé fondateur par le rite : ainsi des fêtes liturgiques réactualisant la naissance et la mort de Jésus-Christ.

depuis la haie où son œil guette
boule de vie
sans bruit
il lance maintenant au fond de la maison l’appel millénaire à la fête

30 novembre 2009
Le « moi haïssable » de Pascal, c’est le moi centré sur lui-même, le moi qui « se fait le centre de tout » (Pensées, fragment 494), le moi inévitablement intéressé de La Rochefoucauld. Au nom de quoi Pascal le déclare-t-il haïssable si ce n’est parce que nous considérons le désintéressement comme un bien, et comme un bien accessible ?
Avec Yeshoua, le désintéressement pur, celui qui se désintéresse du désintéressement lui-même comme encore centré sur soi et visant à l’estime de soi, c’est le souci de l’autre comme autre. Pascal a aussi conscience que cette pure altérité positive n’est accessible que par la grâce divine, par le don d’Aimer. Le désastre, c’est qu’il fait de la grâce un cadeau que son dieu accorde arbitrairement à des gens qu’il a choisis selon son bon plaisir. Pascal suit aveuglément la tradition judéo-chrétienne de l’élection. Son dieu n’est pas le tout-aimant mais un tout-puissant aux décisions discrétionnaires. D’où des horreurs du genre : « On n’entend rien aux ouvrages de Dieu si on ne prend pour principe qu’il a voulu aveugler les uns et éclaircir les autres » (fragment 264). L’arbitraire est ainsi élevé au rang de principe ; il inhère à la nature divine.
L’humain premier suit Yeshoua comme un héros, un seigneur (et un époux des vierges consacrées). Mais Yeshoua, tel qu’en lui-même, les invite à passer de cette adoration à l’amour universel ; il le leur commande même, car il les sait encore incapables de le faire par attirance de leur être dernier : « Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous aime » (Jean XV, 12). L’important ici est de noter que ce commandement est nouveau : « C’est un commandement nouveau que je vous donne : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous aime, aimez-vous les uns les autres » (Jean XIII, 34). Il ne suffit plus d’aimer son prochain comme soi-même, en se prenant soi-même comme centre de référence ; il faut l’aimer comme autre, de l’amour dont l’Eternel aime, « afin que l’amour dont tu m’aimes, lui dit Yeshoua, puisse être en eux » (Jean XVII, 26). Telle est la vie éternelle, la connaissance, l’intimité d’Aimer : « toi en moi, père, et moi en toi… moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 21, 23).

tu as posé ta main sur cette cicatrice
où la douleur passée n’a laissé que la trace
de ce qui n’était plus qu’un souvenir de l’être
le signe d’une absence en un simple paraître

j’ai refermé les yeux pour que la peau frémisse
tout entière attentive aux signes de ta face
imaginée dans l’ombre et derrière la fenêtre
où ta présence vit et jamais ne pénètre

si proche est ton esprit dans la nuit de mes os
et dans le clair-obscur de ma chair impuissante
qu’il leur faudra finir pour que je te ressente

et que dans la lumière enfin révélatrice
le blessure du coeur ouverte à ta matrice
abreuve mon esprit au torrent de tes eaux

1er décembre 2009
En proposant une éthique nouvelle, un commandement nouveau, Yeshoua a ouvert une ère nouvelle. Sans doute l’amour nouveau n’est-il pas en totale discontinuité avec l’amour ordonné par la loi de Moïse, mais sa nouveauté subvertit une attitude religieuse liée à une vision du monde archaïque. Cette vision voit en l’origine l’état idéal qui depuis ne cesse de se dégrader et vers lequel il faut rituellement retourner pour restaurer les énergies perdues. Le mythe de la création en six jours suivie du repos du créateur s’inscrit dans cette vision. Yeshoua s’y oppose en déclarant que son père divin n’a jamais cessé d’agir (Jean V, 17) ; c’est sur cette conviction qu’il fonde sa maîtrise du sabbat ; et cette maîtrise n’est pas dissociable de l’ordre nouveau fondé sur la découverte de l’être de l’être comme Aimer.
Mircea Eliade a étudié dans les religions traditionnelles la nostalgie des origines et les rites qui permettent d’y faire retour. Mais pas plus que nos sociétés modernes toujours friandes d’anniversaires, le christianisme n’a pu renoncer à cette nostalgie et à cette liturgie, tant elles demeurent ancrées dans l’inconscient collectif de l’humanité. Chaque fête liturgique est un retour à un épisode de la vie du Christ considéré comme un modèle archétypique ; chaque messe, chaque cène, réactualise le sacrifice rédempteur lui-même censé racheter la faute originelle pour retrouver l’innocence première. Et ceci en contradiction avec la mise à l’écart du sacrifice par l’amour mais aussi avec le rejet du temps cyclique inauguré par la nouveauté de l’intuition de Yeshoua.
Yeshoua nous fait « l’ami du temps présent qui passe » où le passé et l’avenir nous sont donnés. C’est en aimant de l’amour d’Aimer ici maintenant que nous vivons la vérité du temps comme force de vie, libérés de la terreur de l’histoire entropique que cherchent à conjurer les rites de retour à l’origine. (Mircea Eliade montre bien cette terreur et sa conjuration dans son Traité d’histoire des religions et dans son Mythe de l’éternel retour). L’intuition de Yeshoua est une intuition du nouveau et non du renouveau.

Lorsque la planète malmenée nous acculera à la décroissance, il faudra bien que nous déployions notre intelligence pour inventer une vie nouvelle. Est-il trop tôt pour y penser ? Le nez dans le guidon, nos dirigeants foncent dans une croissance destructrice.

toi flaque es l’horizon parfait
le miroir pur
où dure
chaque œil du centre à l’infini tendu où il paraît

ta courbe infinitésimale
est la rigueur
du cœur
à la surface qui le dit en silence discret et vérité banale

2 décembre 2009
Participer à l’amour d’Aimer pour les êtres et les choses en leurs généralités et leurs singularités incite à les penser, à chercher à les comprendre et à les connaître. Mais comment entreprendre et poursuivre cette quête si l’on n’a pas d’abord appris à s’étonner de ce qui nous est familier ? Ainsi peut-on rester longtemps bouche bée d’admiration devant une bouche qui parle, qui dit du sens, de l’émotion, de la signification. S’étonner aussi que l’air en vibrant transmette ces choses de l’esprit, que l’oreille les capte et que de l’une à l’autre pensée les cerveaux les codent, les décodent. S’étonner que toutes ces choses fonctionnent ensemble. Alors on s’émerveille, et voilà que notre bouche se met à chanter.
Le livre de la Genèse pose un principe de puissance. Puissance du créateur qui produit l’univers, puissance de l’homme à qui il donne de « dominer les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bêtes et tout ce qui rampe sur la terre… dominer et soumettre » (Genèse I, 22, 26). Le Coran s’inscrit dans cette ligne : après avoir créé le monde, Dieu y délègue sa puissance à Adam : « Je vais établir sur la terre un lieutenant », un khalîfâ, celui qui commande en l’absence du chef (sourate II, 30). Yeshoua, quoi qu’aient pu penser et faire ceux qui se sont réclamés de lui, a mis un terme à ce principe de puissance en révélant l’amour comme principe de l’être. L’humain n’est plus appelé à se soumettre à Dieu ni à se soumettre la terre, encore moins à soumettre les humains à Dieu, mais à participer à l’amour universel d’Aimer.

en chaque goutte de l’automne
toute la nuit
la pluie
redira la spirale infinie de ses chemins depuis qu’à son destin joyeuse elle se donne

3 décembre 2009
De même que l’on n’a jamais fini de scruter un chef-d’œuvre pour y découvrir la beauté de ses sens cachés, de même on n’en finit pas d’observer ce monde que l’on croit connaître afin d’y mettre au jour l’intelligence à l’œuvre en son fonctionnement, son développement, sa production, sa diversification, son esthétique…
La science avec Yeshoua n’est pas un désir de comprendre pour posséder et dominer, mais un désir de connaître, communier, participer à l’œuvre d’Aimer. Elle ne cherche pas un savoir en vue d’un pouvoir sur l’autre, mais un savoir en vue d’une intimité avec l’autre. Ce n’est pas cette libido sciendi qu’a décrite Augustin à côté de la libido sentiendi et de la libido dominendi, reprises de ce que la première épître de Jean appelle le monde : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16) ; de ce que la Renaissance, dit-on, appela l’élan vers le plaisir, la science et le pouvoir ; de ce que Pascal dénonça comme les trois formes de l’amour propre élevées selon lui au rang de trois idéaux : la volupté des épicuriens, l’orgueil des stoïciens et la curiosité des cartésiens. Avec Yeshoua la science n’est pas un enthousiasme faustien pour la puissance, c’est un enthousiasme émerveillé pour le réel.
La libido sciendi répugne à la transdisciplinarité. La libido sciendi pousse l’ego du chercheur à posséder ses découvertes afin de dominer les autres plutôt qu’à les partager afin de communier avec les autres. Celles et ceux qu’anime l’esprit d’altérité positive encouragent la transdisciplinarité de toutes les voies de la recherche du réel, car elle les fait avancer plus rapidement et plus sûrement dans la mise au jour de ses merveilles.

dix mille forces au couchant
ont inspiré
poussé
les nuages afin qu’un instant se dégage en son buisson le chêne ardent

la joie obscure de la sève
en cette flamme
son âme
se révèle sous la caresse pure en la lumière qui s’achève

4 décembre 2009
Peut-on conduire une interview dans un esprit d’altérité positive ? L’interview exclut le dialogue, la réciprocité, le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » de la loi mosaïque, et davantage encore le « tu aimeras l’autre comme autre » de l’amour selon Aimer. L’intervieweur refuse de dire ce qu’il pense. Il cherche aussi à donner à croire qu’il désire simplement connaître la pensée de l’interviewé alors que ses questions sont fatalement manipulatrices. Jeu subtil où l’intervieweur feint de ne pas duper l’interviewé et où l’interviewé feint de ne pas se savoir dupé par l’intervieweur. « L’hypocrisie est l’hommage que le vice rend à la vertu ». Il s’agit de jouer au plus fin, et ceux pour qui travaillent les intervieweurs cherchent à recruter les plus finauds. L’humain dernier qui promeut le dialogue d’égal à l’égal peut-il s’y retrouver ? L’interprète d’un fait social, politique, historique, d’une œuvre artistique, philosophique, théologique… se croit et se prétend objectif, mais peut-il l’être ? A observer la multiplicité et la diversité, le conflit des interprétations, on ne peut manquer de s’interroger sur celles que l’on conçoit et propose soi-même. Il faut garder conscience du point de vue où l’on se situe lorsqu’on conçoit une interprétation et le déclarer lorsqu’on la propose. L’interprétation de l’Evangile ici proposée entend ne s’inspirer que de l’intuition de l’altérité positive, que l’on pense être celle de Yeshoua et que l’on trouve condensée dans la formule « Dieu est agapè » (I Jean IV, 8), elle-même entendue au sens le plus fort, ontologique. C’est cette intuition et l’utilisation du principe de contradiction qui conduit à refuser dans les Ecritures tout ce qui s’y oppose, à commencer par l’idée de révélation et celle d’élection qui lui est inhérente. Aimer est ici le principe d’interprétation unique de l’Evangile, mais aussi de la totalité du Réel parce qu’il est le premier principe de l’être.

Si tu veux que l’Eternel demeure en toi et que tu demeures en l’Eternel, aime ! « Qui demeure dans l’agapè demeure en l’Eternelle, et l’Eternelle en lui demeure » (I Jean IV, 16).

la vague qui respire sur la plage
est une foule qui ne cesse
de s’agiter et qui se presse
en ses myriades de myriades de visages

peut-on rêver un jour de les connaître
chacun en son unique part
d’être de vie d’écart
dans la grande aventure où s’en vient le paraître

ici dès maintenant dans le concert
des voix claires en la douceur
qui naissent passent meurent
écoute respirer les peuples de la mer

5 décembre 2009
« J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Matthieu XXV, 35). Langage du mashal. Le prendre littéralement, c’est faire de l’étranger (de l’affamé, du malade, du prisonnier…) un moyen et non une fin. Ce n’est pas l’aimer pour lui-même en son altérité mais pour votre héros Jésus Christ. Les deux mythes vont de pair : le Christ héros et l’étranger, visage masqué du héros. Il fallait bien que Yeshoua parlât ainsi à des gens qui s’attachaient à lui sans vraiment saisir son message. La réalité de son intuition, c’est l’altérité positive : l’Eternelle est amour agapè. Elle aime les étrangers pour eux-mêmes, non pour elle-même. Si nous aimons, si nous pouvons aimer les autres pour eux-mêmes, qu’ils soient étrangers, malades, affamés, prisonniers, amis, ennemis ou quoi que ce soit d’autre qu’un humain puisse être devenu, c’est qu’Aimer les aime et nous donne sa force d’amour, nous libérant de toute hostilité, ressentiment, indifférence, de tout désir de posséder et dominer… pour ne penser qu’à faire le bonheur des autres.
Si nous pouvons le penser et l’écrire ici, c’est qu’Aimer demeure en nous et nous en Aimer (I Jean IV, 16) ; c’est qu’Elle nous fait « passer de la mort à la vie » (I Jean III, 14). « Avec crainte et tremblement », nous l’accueillons, car nous nous sentons incapables de sollicitude, mais frémissant de joie pourtant, sachant qu’Elle « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s). Comment notre moi pourrait-il s’appuyer sur lui-même pour sortir de lui-même ? L’altérité positive ne peut être que « le don de Dieu ». Lorsqu’on « connaît le don de Dieu », on lui « demande l’eau de la vie éternelle » (Jean IV, 10).
Avec Pascal en son « Mémorial », nous répétons : « Que je n’en sois jamais séparé », mais sans angoisse, car Aimer nous aime, nous aimera quoi que nous fassions, comme Il aime tout être et se réjouit de le voir accueillir l’amour.
Il n’existe pas d’autre clef des Ecritures que l’agapè. Elle seule est le critère de vérité puisqu’elle est le principe de l’être même. Ce qui ne s’y accorde pas ne peut être que méprise.

lance les spirales Callas
de la lumière qui s’efface
aussitôt que l’œil qui l’accueille
se réjouisse avec ta voix

volutes pures où le dessin
a couleur de mélancolie
et de douceur aussi profonde
que le monde en quête de fête

où es-tu Maria où est-elle
cette voix que naissent nouvelles
d’autres et d’autres arabesques
fraîches sans cesse sur la fresque
dans le non-lieu de l’infini
une discothèque éternelle
en florilège garde-t-elle
les voix précieuses recueillies

6 décembre 2009
« La vérité vous rendra libres » (Jean VIII, 32). Chez Yeshoua, la liberté est associée à la vérité. Et la vérité est au cœur de la vie : « Je suis venu au monde pour témoigner de la vérité » (Jean XVIII, 37). On peut comprendre : j’ai découvert la vérité ultime, et cela est si important que je dois le faire connaître. La vérité est l’expression juste de la réalité. La réalité ultime, la réalité de l’être telle que je l’ai découverte et que je la vis, c’est l’agapè. Dieu est agapè, agapè est l’être profond de tout être. Je dois le faire savoir, le bonheur des humains en dépend ; et le bonheur des humains est ce qui me tient le plus à cœur puisque je les aime selon la vérité que j’ai découverte.
L’agapè rend libres celles et ceux qui la vivent parce qu’elle est leur être profond et qu’être libre c’est vivre selon son être profond. Ainsi peut-on comprendre la petite phrase d’Augustin : « Aime, et fais ce que tu veux ». Cette liberté d’action est aussi une liberté de pensée : Aime, et pense ce que tu veux. Si tu aimes, tu refuseras toute idée qui n’est pas en harmonie avec l’agapè puisque cette idée n’est pas vraie.
En langage symbolique, on dit que la vérité est lumière, et qu’elle exclut l’obscurité. Pour Jean, « marcher dans la lumière » (I Jean I, 7), c’est être vrai, ce qui ne peut être que vivre dans l’agapè : « Celui qui aime son frère demeure dans la lumière… mais celui qui déteste son frère est dans les ténèbres » (I Jean II, 10s). La vérité exclut le mystère et son obscurité. Par le simple fait que dans le christianisme la Trinité, l’Incarnation et la Rédemption sont présentées comme des mystères, elles se signalent comme des mythes. Les mythes sont conceptuellement faux, mais symboliquement vrais ; il faut donc les rejeter si on nous les présente comme des dogmes. Il faut les aborder pour ce qu’ils sont : des symboles (tout comme la lumière). Tout symbole appelle une interprétation ; ici l’interprétation a pour clef l’agapè, être de l’être et principe de tout être. Ainsi, peut-on penser, le mythe de la Trinité signifie que l’Eternel n’est pas un être fermé sur lui-même en sa solitude, mais qu’il est altérité, amour. Son autre cependant ne peut être en lui-même : comment pourrait-on être soi-même et un autre ? Son autre est dans la multitude des êtres finis, auxquels il communique son être. Cela suppose un monde éternel. L’Eternelle Agapè n’a jamais été seule.

la pomme sur la table avant que la main ne la prenne
agrandit le regard et réjouit le cœur

alors le corps se fige toute une heure
tant que la peau profonde à la beauté de l’amour les amène

7 décembre 2009
La beauté éveille chez l’humain premier le désir de possession, chez l’humain dernier l’exultation de la joie. La louange que le désir produit pour posséder ce que la beauté rend désirable peut se muer en exultation. Comment cette transmutation s’opère-t-elle ? Comment passe-t-on d’éros à agapè ? Comment s’y prend l’esprit d’Aimer à l’œuvre dans le monde pour l’inviter à l’amour ? Est-il important, utile de le savoir ?
La joie qu’apporte la beauté est désintéressée, et ce désintéressement fait partie de cette joie. L’attrait que nous éprouvons pour le désintéressement et la déception que nous ressentons de ne pas le rencontrer donnent à penser qu’il existe au fondement de notre être, plus profonde que l’ego centré sur lui-même, une réalité de l’agapè qui cherche à se manifester. Yeshoua a vécu l’évidence de cette réalité : telle était la vérité qu’il a tenté de faire partager, indissociable de l’amour qu’il portait à tous ceux et celles qu’il rencontrait.
Quelle part avait la beauté dans la vérité dont il témoignait ? Quelle situation ? Quel rôle ? Il attribuait à l’Eternel la beauté des fleurs des champs (Luc XII, 27). On peut concevoir qu’il s’y intéressait, qu’il les admirait, que le cosmos faisait chanter son âme. On peut aussi regretter que les évangélistes nous en aient dit si peu sur ce qui n’était pas lié à l’attente messianique.
Si la gloire biblique, la kavod, est la manifestation visible de l’invisible, « les cieux racontent la gloire de l’Eternel, le firmament rapporte l’œuvre de ses mains » (Psaume XIX, 2). Le cosmos est la gloire de son intelligence, de sa force et de sa beauté. Mais l’agapè des humains est la gloire de son être même. Ainsi le dit Yeshoua : « La gloire que tu m’a donnée, je la leur ai donnée : comme toi en moi et moi en toi…, qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 21ss).

les touches de pelure
qui tombent du couteau
les touches de peinture
qui tombent du pinceau
sur la table sur le tableau
font de la pomme une figure

l’œil et la main se fondent
pour prendre et reproduire
l’œil et la main se fondent
pour prendre et pour détruire
pour déconstruire et reconstruire
la face nouvelle du monde

8 décembre 2009
La sagesse de Confucius sera-t-elle assez forte pour contenir la puissance de la Chine lorsque cette puissance lui montera à la tête ? A-t-on jamais vu une puissance devenir une superpuissance sans être gagnée par un désir d’hégémonie ?

La liberté de pensée inhère à la connaissance de l’Eternel, le libre examen est une des implications de l’agapè. L’argument d’autorité, dans tous les domaines de la pensée, relève d’une théologie du Tout-puissant ; il ne tient pas dans une théologie du Tout-aimant. Les juifs, les chrétiens, les musulmans croient à leurs dogmes parce que la révélation le leur impose, non parce que la vérité de ces dogmes apparaîtrait comme une évidence à leur intelligence.
On trouve un parallèle à la liberté de pensée dans la liberté d’action : une théologie de la toute-puissance induit une morale de l’obéissance. Ainsi voit-on Pascal affirmer en toute candeur : « Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois comme il faut obéir aux supérieurs non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue si on peut faire entendre cela et que proprement c’est la définition de la justice. » (Pensées, fragment 100). On comprend que la théologie du dieu tout-puissant émane d’une politique du monarque tout-puissant ; le dieu monothéiste a été imaginé à la ressemblance des potentats orientaux. On comprend aussi qu’une telle théologie promeut l’obéissance aveugle à l’autorité et permet à des subalternes d’accomplir sans mauvaise conscience les actes les plus injustes, voire les plus cruels sous des régimes de dictature. Une théologie d’Aimer en induit une éthique de la liberté d’action comme de la liberté de pensée. « Aime, et fais ce que tu veux » ; aime, et pense ce que tu veux. Elle induit dans le même esprit une politique de justice nationale et internationale, de refus indigné de toute injustice.

Aimer n’intervient pas dans l’histoire : ce n’est pas un pouvoir. Mais il donne aux consciences qui l’accueillent la force de son esprit pour progresser dans l’amour ; et plus une civilisation compte de consciences animées par l’esprit d’Aimer, plus elle progresse en humanité dernière.

L’attente du retour du Christ relève du mythe messianique. La vérité du temps en exclut la possibilité : le temps est sans retour. Comme celle de tous les mythes, sa signification est symbolique : il exprime l’espoir et le désir d’une humanité enfin acquise à l’agapè, et la mobilisation de l’amour dans nos vies pour y conduire.

il pleut consciencieusement
d’un long murmure approbateur
sur la forêt et sur les champs
la terre au ciel dit son bonheur

c’est le moment d’aller marcher
solitaire en l’embrassement
et de l’entendre pénétrer
dans la chair merveilleusement

quand surviendra l’obscurité
où les cœurs rencontrent les coeurs
il sera l’heure de rentrer
main dans la main de cette sœur

9 décembre 2009
Si l’avenir de l’humanité et de sa planète est en danger, ce ne sont pas seulement tous les peuples de la terre qui doivent se concerter ; ce sont aussi toutes les approches de toutes les dimensions du problème qui doivent dialoguer. Cela s’appelle la transdisciplinarité. Faut-il, entre autres, s’étonner que la démographie soit absente des réflexions et des débats sur le climat ? Peut-on accuser l’imaginaire ouranien occidental d’avoir établi des cloisons étanches entre les êtres et entre leurs représentations ? Par la voix de Wole Soyinka, le « totalisme conceptuel » africain accuse le « compartimentalisme intellectuel européen » (Myth, Literature and the African World, p. 138)
Argument d’autorité et prestige des héros intellectuels. On peut reconnaître la supériorité intellectuelle de nos grands philosophes, les Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Kant, Schopenhauer, Nietzsche, Bergson… Deleuze, Foucault… sans se croire obligé d’adopter leurs idées. Il suffit d’ailleurs de les confronter les unes aux autres et d’observer leurs désaccords pour se sentir invité à s’interroger sur leur fondement. Son fondement dualiste de l’être et du néant fausse la pensée occidentale. Belle création que ce néant créé ex nihilo qui par définition ne peut exister ! L’intuition de l’être comme altérité infinie subvertit ce fondement, et l’on est loin d’en avoir relevé toutes les conséquences ontologiques, théologiques, éthiques, politiques, esthétiques…

Affronter l’ennui, refuser de prendre refuge dans le divertissement pascalien, c’est reconnaître le vide en sachant que l’être y demeure et non l’impossible néant. Béatitude du grand silence. Aimer y dissout le venin de l’ennui dans le sang de sa vie.

le bruit de ce camion qui passe
et qui s’éloigne et qui s’efface
dans la douceur
ne laisse avec son souvenir
dans le silence qui soupire
que la senteur

c’est une vieille connaissance
un familier dont la présence
de temps à autre
redonne aux teintes et aux lignes
à tout un chacun de faire signe
d’être des nôtres

sur les chemins où il rayonne
dans la grisaille de l’automne
apporte-t-il
un peu de l’esprit sororal
de la couleur de la spirale
fort et subtil

10 décembre 2009
Aimer ne se comprend pas, Elle se connaît. Selon la distinction repérée par Bergson, l’intellect poursuit le travail de la perception sélective utilitariste du réel par l’abstraction, tandis que l’intuition en rencontre le donné total concret en ses singularités. Ainsi m’est-il utile de repérer un fruit en tant qu’il est capable de satisfaire ma faim ou un cri comme un signe de danger, alors qu’en artiste je puis aborder tout objet jusqu’en son individualité innommée. On peut, si l’on veut, nommer cette distinction en réservant le mot « comprendre » à ce que l’on peut posséder et dominer (ou qui peut nous posséder et dominer) et le mot « connaître » à ce que nous approchons dans un mouvement désintéressé. (On dira alors que le beau est objet de connaissance désintéressée.)
Une intelligence qui cherche à comprendre Dieu ne peut qu’échouer ; elle ne rencontre que le vide et risque de le nommer « néant ». Dans la pensée de Yeshoua, Aimer n’est pas compris, mais connu. On le voit dans les textes de l’évangile et des épîtres de Jean. Connaître Aimer, c’est participer à l’amour qu’il porte à tout être. A contrario, « celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean IV, 8). Yeshoua avait lui-même dit : « Père, le monde ne te connaît pas ; moi je te connais » (Jean XVII, 25). Pour Paul aussi, amour et connaissance de l’Eternel sont une unique chose ; la vie éternelle ce sera pour lui « de connaître comme je suis connu » (I Corinthiens XIII, 12).
L’agapè, ce n’est pas l’amour que je te porterais en moi comme à un soi hindou ou bouddhique ; c’est l’amour qu’en moi tu me donnes pour aimer les autres. Tu ne me demandes pas de t’aimer, mais d’aimer les autres de l’amour dont tu les aimes. C’est cela, vivre ta vie, Eternelle, c’est cela la vie éternelle.
« Je ne puis aimer le moi de l’autre, dit Schopenhauer ; on aime l’autre pour s’aimer soi ». Certes : l’agapè est impossible aux humains. L’agapè, c’est le Don d’Aimer, c’est Aimer se donnant elle-même pour que nous aimions de l’amour dont Elle aime.

au fond du silence au fond de l’espace
une cigale
chante

ou est-ce le sang caché de la face
que la rivale
hante

plus loin que le cercle du nulle part
elle écoute et
voit

dans l’attente pure avant le départ
l’amour qui est
toi

11 décembre 2009
« J’ai été crucifié avec Christ ; ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates II, 20). Paul décrit ce qu’il vit avec le langage dont il dispose dans une polémique qui oppose la loi donnée par Moïse et la grâce venue avec le Christ. L’intuition de Yeshoua est nouvelle, et Paul défend cette nouveauté qui met fin au judaïsme. Mais Paul intègre cette opposition à sa croyance à la rédemption par la croix, au sacrifice, croyance judaïque qui relève du mythe du bouc émissaire et que Yeshoua a ruiné en montrant que le salut n’est rien autre qu’aimer de l’amour dont l’Eternel aime.
Il se trouve par ailleurs que cette controverse opposant la loi de Moïse et la grâce du Christ s’est trouvée réinterprétée en une controverse opposant la foi et les œuvres, controverse qui continue de détourner l’attention des théologiens chrétiens du salut par la seule agapè. Paul pensait pourtant que c’était bien l’agapè qui constituait la vie éternelle ; et c’était elle l’objet de sa quête, non la foi : « Aurais-je une foi à transporter les montagnes, si je n’ai pas l’agapè je ne suis rien » (I Corinthiens XIII, 2).
Au vrai, lorsque Paul affirme qu’il a été crucifié avec le Christ, il fait de la crucifixion de Yeshoua, non un acte sacrificiel rédempteur, mais un passage de la chair à l’esprit par l’accueil de l’esprit de l’Eternel, de l’humain premier centré sur lui-même à l’humain dernier centré sur l’autre et qui ne vit que par et pour l’agapè : « Le fruit de l’esprit, c’est l’agapè, la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la fidélité, la douceur, la maîtrise de soi. Contre cela, il n’y a pas de loi. Ceux qui sont du Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses convoitises. Si nous vivons par l’esprit, marchons par l’esprit » (Galates V, 22ss).
Ce n’est plus moi qui aime, c’est Aimer qui aime en moi. Redite de cette façon, l’affirmation de Paul s’éclaire. Elle reste cependant ambiguë : on pourrait l’interpréter comme une aliénation, penser que l’Eternel prend en nous les commandes de notre vie. Mais Aimer n’est pas un pouvoir ; c’est une énergie spirituelle qu’il nous donne pour que nous partagions sa vie. Certains diront, en associant le vocabulaire de Paul et celui de Martin Buber, que le moi « psychique », c’est-à-dire animal, est transmué par l’esprit de l’Eternel en je « pneumatique », c’est-à-dire spirituel, qui tire son existence et sa vie de sa relation d’altérité au tu. Mais pourquoi se casser la tête ? Il suffit d’aimer.

enfants égarés de l’aurore
dans la lumière
éphémères
quelques rares diamants au promeneur sourient encore

12 décembre 2009
L’intuition de Yeshoua est une intuition éthique et non une intuition philosophique. Elle a cependant une incidence ontologique, elle touche à la nature de l’être dont dépendent tous les êtres. Si aimer est l’agir de l’humain dernier, c’est qu’Aimer est le secret de son être. C’est parce que l’être est altérité positive que l’accomplissement de l’humain est de le vivre.
La loi de Moïse le pressentait : un dieu qui ordonne d’aimer ne peut être qu’amour. Mais ce pressentiment demeurait occulté par l’image plurimillénaire des dieux puissances (que la foi chrétienne n’a toujours pas éliminée : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant… assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant… », dit le credo des Eglises, le Symbole des Apôtres. Faut-il s’étonner que le mot amour n’y figure pas, ni non plus dans le symbole de Nicée-Constantinople ?)
A quoi bon lire la Bible, le Coran, les Védas… si ce n’est pour aimer davantage, pour aimer mieux ? Mais la lecture des divers livres sacrés de l’humanité nous aide aussi à mieux connaître et aimer celles et ceux qui fondent sur eux leur existence.

Là où l’argent prend le pouvoir, on ne doit pas s’étonner que ses tenants cherchent à faire de l’école une usine à producteurs et à consommateurs. Pour eux à quoi pourraient bien y servir La Princesse de Clèves, De la démocratie en Amérique, Matière et Mémoire… ?

dix mille mélodies sommeillent dans les airs
ainsi que dans le marbre attendent les statues
de leur prince charmant sûr que bientôt vêtues
elles pourront gagner la musique des sphères

il sait que lui aussi lorsqu’il ne sera plus
un oiseau dans un arbre un poisson dans la mer
un amant dans les bras de sa maîtresse chère
mais un joueur de flûte au vent de l’inconnu

il lui faudra trouver au fond de la nature
cette petite phrase où vit la signature
qui n’est que de lui seul en l’éternel concert

mais s’accordant à tout toutes les autres sert
et sans jamais remplir l’infini de la sphère
l’anime de son chant de vivante sculpture

13 décembre 2009
Il ne doit pas manquer de croyants qui prient confiants que leurs prières pourront être exaucées, mais sans jamais se demander comment elles pourront l’être. La toute-puissance des dieux ou de Dieu, de ses anges et de ses saints les exonère de cette question. Celles et ceux qui écoutent Yeshoua se sentent pour leur part portés par l’amour à chercher de comprendre ce qu’ils vivent. Dans la transdisciplinarité de la spiritualité et de la science, ils sont conduits à admettre la nécessité d’une certaine indétermination du réel, disons, en notre langage dualiste, d’une certaine capacité de l’esprit à manier la matière. Une science qui dit ne pas avoir de leçons à recevoir de ce qu’elle n’est pas a-t-elle jamais pu progresser ? Une théologie fermée aux découvertes scientifiques se condamne-t-elle au fondamentalisme intégriste ?
Il faut avoir la foi pour admettre que l’Ecriture dit vrai lorsqu’elle affirme que la foi est nécessaire au salut. La foi se moque de la raison.
Foi et science, un dialogue de sourds ? C’est dans la vie spirituelle, non dans les concepts d’un credo, que l’on peut envisager leur transdisciplinarité. Les articles d’un credo ne sont scientifiquement acceptables que s’ils retrouvent leur statut de mythes. Ils sont conceptuellement faux et symboliquement vrais. Leur force mythique se trouve dans le rite et dans l’émotion qu’il suscite. Le Symbole des Apôtres est vrai lorsqu’il est récité ou chanté avec ferveur (un peu comme une partition n’est musique que lorsqu’elle est jouée). Il redevient faux lorsqu’on l’aborde en scientifique théologien.
Au niveau théologique, le dialogue des religions ne peut aboutir qu’à la constatation d’un désaccord insurmontable. On ne peut réduire les différents credos à un commun dénominateur conceptuel. Chaque religion demeure ferme sur sa théologie par crainte d’infidélité à ses origines.

les souffles au-dedans les souffles au-dehors
de la maison
secouent s’agitent interminables

c’est bien pourtant le même vent qui partout passe
s’en vient s’en va
sans distinguer ici ou là

le corps ne sait où se tenir où s’accrocher
à quel silence
l’âme ici s’adresser

à ce souffle qui n’est ni d’ici ni de là
à la présence
au plus intime de l’intime

14 décembre 2009
La poésie remet la mythologie à sa place. Si l’on a pu dire qu’elle remplaçait la religion chez certains des croyants qui perdent la foi, c’est qu’elle ne veut pas abandonner l’approche symbolique du monde mais qu’elle refuse de prendre les mythes pour des concepts comme le font les Eglises qui les érigent en dogmes.
Comme le disait Augustin du temps, nous sentons ce qu’est la poésie, mais nous ne savons pas l’expliquer. Nous la rejoignons par l’intuition, non par la réflexion. Il nous faut cependant savoir la vivre si nous voulons bien vivre le temps. Il nous faut savoir échapper au monde du besoin et de l’utile, et plus encore à celui du luxe inutile, aborder le réel tel qu’en lui-même et non tel qu’il peut nous servir. Il nous faut dès maintenant nous faire mélodie pure en attendant l’heure où nous ne serons plus que musique :

Since I am coming to that holy room,
Where, with thy choir of saints for evermore,
I shall be made thy music ; as I come
I tune the instrument here at the door,
And what I must do then, think here before.
Hymn to God my God, in my sickness
John Donne

Hymne à Dieu mon Dieu, en ma maladie
Puisque j’arrive à la sainte demeure,
Où à jamais avec ton chœur d’amants
Je serai ta musique ; avant que je ne meure,
Ici, près d’y entrer, j’accorde l’instrument
Et pense aux mélodies dès maintenant.

Il est des poèmes dont la beauté invite les orants à une émotion qui, d’esthétique, tend à se muer en amoureuse. Nous n’en finissons pas de chercher l’Eternel dans le profane autant que dans le sacré ; et le poète trouve Sa présence aussi émouvante dans le brin d’herbe que le croyant dans le saint sacrement. Si l’oreille et l’œil esthétiques atteignent le réel tel qu’en lui-même dans l’immédiateté ainsi que l’ont pensé Schopenhauer et Bergson, ils ne sont pas loin d’entendre et voir Aimer.

debout depuis que pour la ronde
l’ont levée ses enfants
l’on dressée ses moissons

sur la hauteur la pierre longue
attend ses korrigans
attend ses horizons

autour sept fois tu tourneras
la main droite sur elle
la gauche comme une aile

fermant les yeux tu entendras
retentir les voix dures
sonner les voix amères

ouvrant ton cœur tu répondras
d’une voix pure
d’une voix claire

et dans tes os tu sentiras
danser les korrigans
danser les horizons

15 décembre 2009
Une controverse entre judaïsme et christianisme est impensable dans l’intuition d’Aimer telle que Yeshoua l’a éprouvée. L’Eglise n’y peut être le nouvel Israël ; et l’antisémitisme chrétien a montré pendant des siècles que le christianisme historique n’avait pas reconnu cette intuition dans son intégrité.
Bien qu’elle soit un aboutissement des intuitions des prophètes d’Israël, l’intuition de Yeshoua établit une rupture, un détachement du judaïsme et de toute religion (la fusée lâche les boosters qui l’avait aidée à s’arracher à l’attraction terrestre). Aimer sort l’humain de l’histoire et de la géographie. Aimer se situe en dehors de toute culture, en l’occurrence de la culture patriarcale où elle s’est découverte.
On peut sans doute admettre que Yeshoua lui-même n’a pas perçu toutes les implications de sa découverte, ou qu’il ne pouvait pas les révéler sans risque de se heurter à l’incompréhension de tous, y compris de ses disciples. Ceux-ci n’ont commencé à les saisir qu’après se disparition : on le voit dans les Actes des Apôtres aux chapitres huit à dix, avec successivement la prédication en Samarie, région hostile aux Juifs, la conversion d’un Ethiopien par Philippe, la conversion de Paul, qui sera l’apôtre des non-Juifs, la transformation de Pierre à la suite d’une vision qui l’amène, comme forcé par l’esprit saint, à accepter de baptiser des incirconcis. Yeshoua n’avait pas réussi à lui faire comprendre, à lui et à ses amis, ce qu’était l’amour universel : « Tous les croyants circoncis qui étaient venus avec Pierre étaient stupéfaits de ce que le don du saint esprit se fût répandu sur des non-Juifs » (Actes X, 45). L’Eglise a-t-elle jamais compris qu’elle n’avait rien de commun avec les religions ? Elle se croit l’héritière d’Israël, et sa liturgie reprend les rites archaïques de réactualisation de l’origine.
L’histoire des religions nous apprend que de toute antiquité les humains ont perçu le temps comme destructeur et non comme créateur. Ils sont inventé des rites pour revenir à la grande origine mythique où ils imaginaient qu’avait régné une vie pleine de force et d’abondance. C’est encore dans cet esprit que la liturgie chrétienne fait revivre la naissance, la mort et la résurrection de Jésus-Christ pour en retirer une énergie spirituelle.
Yeshoua ne reviendra pas ; il n’est pas ressuscité, mais entré dans la vie éternelle. Le temps ne fait pas retour, il fait du nouveau. Le temps que nous connaissons est le visage de l’énergie du réel, le don de l’énergie infinie de l’Eternelle Aimer.

le froid lui tend des lèvres dures
un si léger
baiser
qu’à peine le ressent le frisson étonné de l’air pur

le pas du promeneur s’allège
et de ses lèvres
s’élève
un silence complice du silence des nuages de la neige

16 décembre 2009
Judaïsme, sionisme. Il ne suffit pas de penser que ce sont des réalités différentes et de chercher à identifier ce qui les distingue et ce qui les unit. Il faut aussi prendre en compte la perception qu’en ont, ici et là, les peuples de la terre et les personnes en leur diversité.
On sait que des Juifs ont vécu en paix pendant des siècles dans des pays musulmans, au Maroc, en Algérie, en Egypte, en Iran… où ils s’étaient réfugiés pour fuir les persécutions chrétiennes. Mais la création de l’Etat d’Israël dans une violence qui n’a pas cessé depuis cinquante ans a ruiné le statut respectable, estimable, qui leur y avait été accordé, les contraignant à quitter ces pays pour se réfugier… en Israël ; elle a aussi fait monter l’anti-judaïsme dans l’ensemble des pays musulmans par solidarité avec leurs frères palestiniens occupés, spoliés, humiliés.
Il existe de par le monde des Juifs, mais quel pourcentage ? qui s’opposent au sionisme, y compris en Israël et au nom du judaïsme. Existe-t-il en France beaucoup de Juifs hostiles à l’Etat d’Israël, ou du moins à sa politique irrédentiste d’occupation de la Palestine ?
A cause de l’horreur que leur a fait subir la dictature nazie, les Juifs bénéficient de la sympathie des Occidentaux, sympathie qui va souvent de pair avec un soutien quasi sans réserve à l’Etat d’Israël. Et cela provoque en retour à leur égard l’hostilité des populations et des Etats arabes, voire de la majorité des musulmans.
La sympathie que l’Occident nourrit à l’égard d’Israël l’a conduit à l’illusion de croire ou à l’hypocrisie de laisser croire qu’Israël pourrait cesser son occupation violente de la Palestine sans être lui-même soumis à la violence. A-t-on amené la Serbie à cesser d’opprimer ses voisins en lui faisant de doux reproches et en lui donnant de bons conseils ? Les Français qui ont vécu l’occupation allemande (pardon, nazie) peuvent-ils condamner des patriotes (c’est ainsi qu’on appelait les gens des Forces Françaises de l’Intérieur) qui prennent les armes pour libérer leur patrie occupée ?

cette immobilité de l’air
et ce silence de la terre
font du gel un geste éternel

l’air immobile il faut le faire
et le silence il faut le taire
telle sur une toile une aile

boire à l’océan de lumière
dans la transparence du verre
pour qu’un instant l’âme étincelle

17 décembre 2009
Il n’y a pas ici d’hostilité au judaïsme, au christianisme, à l’islam, à l’hindouisme…, ni non plus à l’athéisme et à l’agnosticisme. Il y a détachement. Aimer offre l’agapè à toute conscience, quelle que soit sa religion ou son idéologie. Aimer se réjouit de voir la place que prend l’agapè dans les diverses religions et idéologies, et Elle s’afflige de ce qui y contredit et y fait obstacle.
Aimer pourrait établir une hiérarchie des religions et idéologies en fonction de l’importance qui y est donnée à l’agapè ; mais ce qui compte vraiment à ses yeux, c’est ce qu’il en est concrètement dans le comportement des personnes qui s’en réclament. Pour prendre un exemple, il semble bien que certains animistes soient plus aimants que certains chrétiens.
Par-dessus tout, Aimer donne d’aimer toute personne quel que soit son degré d’amour : Elle donne de s’adresser avec la même tendresse et le même respect à un Pol Pot et à une Mère Teresa. Cela peut paraître ahurissant, mais Aimer ne serait pas Aimer si Elle n’offrait pas la même bienveillance à tous. Elle se réjouit cependant de voir que l’on accueille son amour universel et que l’on en vive ; et Elle se désole en voyant les consciences qui s’y ferment, qui s’enferment dans leur humanité première possessive et dominatrice. (Le langage ici employé est évidemment métaphorique.)
Aimer se réjouit aussi du rôle que peut jouer l’imagination dans les mythes et les rites religieux, même si ce rôle se situe au niveau du divertissement pascalien ou de la « fonction fabulatrice » comme facteur « d’équilibre psychosocial » telle que la décrit Gilbert Durand (L’imagination symbolique, p. 116ss). Les religions, et parfois les idéologies, mettent en œuvre les ressources de l’imagination symbolique pour apporter un remède à l’angoisse chez celles et ceux qui n’ont pas encore franchi « la porte étroite du royaume des cieux », qui ne vivent pas encore pleinement la sollicitude et la béatitude d’Aimer. Aimer cependant les encourage à dépasser cette illusion bienfaisante, à entrer dans la liberté où la religion ou l’idéologie n’est plus un opium et où l’amour est une eau vive.

regarde le soleil en face
il te ferme les yeux
et le rougeoiement du couchant
te dit ton sang

faudrait-il que tu outrepasses
la frontière des cieux
pour comprendre ce que réclame
de voir ton âme

les yeux qui à jamais se ferment
abandonnent l’aurore
et gagnent l’obscure clarté
d’éternité

tu chanteras en d’autres termes
ce dont jamais encore
le soleil n’avait dit le sens
hors de l’immense

18 décembre 2009
Pour le croyant, qui croit aux miracles, ceux que racontent les évangiles sont le signe que Jésus a dit la vérité, et même qu’il était « le Fils de Dieu ». Pour l’incroyant, qui ne croit pas aux miracles, ils décrédibilisent son message : ce sont des sornettes qui veulent donner créance à des sornettes. Cependant l’intuition qu’y livre Yeshoua n’a rien à voir avec les miracles. Elle nous apparaît vraie dans la mesure où elle correspond à ce que nous pressentons, à savoir que nous sommes faits pour aimer en pur désintéressement, qu’aimer ainsi nous accomplit, que la béatitude est la sollicitude, que l’être de notre être et l’être de tout être est Aimer. C’est ainsi que Yeshoua pouvait dire : « Quiconque est de la vérité entend ma voix » (Jean XVIII, 37), « quiconque est de Dieu entend les paroles de Dieu » (Jean VIII, 47). Et Jean : « Nous sommes de Dieu. Celui qui connaît Dieu nous entend… quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (I Jean IV, 6s).
Si nous n’avons pas le pressentiment de l’amour, nous ne pouvons accueillir l’intuition de Yeshoua qu’en faisant de lui un héros, que l’on croit et suit aveuglément. On comprend dès lors que certains théologiens chrétiens présentent leur religion comme un christocentrisme. Pour Maurice Zundel, «le christianisme, plus qu’une doctrine, est une Personne : la Personne même de Jésus… La personne de Jésus est, à la fois, le centre et la source de vie du chrétien » (Je est un autre, p. 61). Mais Jésus a voulu attirer l’attention, non sur lui-même, mais sur la vérité ; il a voulu « rendre témoignage à la vérité » (Jean XVIII, 37), à savoir à la réalité de l’Eternel, d’Aimer. On ne peut penser, en connaissant Yeshoua, qu’il soit égocentrique, christocentrique. Il a eu cependant des disciples qui ne le comprenaient pas, qui voulaient en faire leur roi, leur dieu, leur héros… Lui, il leur a lavé les pieds, mais ils n’ont pas compris. Comment peut-on imaginer, lorsqu’on connaît Aimer, qu’il ait voulu avoir des adorateurs, des fans et des groupies, des gens qui passent leur temps, et leur éternité, à le louer ? Il n’est qu’amour des autres, et il nous invite à l’être nous aussi.

ne cherche pas au ciel sa face
mais dans ton cœur
son cœur
en abyme de poupée russe où son image en ton image infiniment s’efface

19 décembre 2009
Lorsqu’on lit les multiples interprétations des textes de la Bible, des évangiles en particulier, on est impressionné par leur diversité et par leurs désaccords. Ainsi, pour Maurice Zundel, lorsque Yeshoua dit de ses disciples qu’ils sont ses frères, ses sœurs et sa mère (Marc III, 35), cela signifie qu’il leur attribue la dignité de la mère de Dieu : « Il y a donc en toute âme humaine une sorte de maternité divine à accomplir » (Je est un autre, p. 43). Le contexte semble bien montrer pourtant que Yeshoua dévalorise la maternité physique au profit de la fidélité à son message. Ne rétorque-t-il pas aussi à une femme qui lui lance : « heureux le ventre qui t’a porté et les seins qui t’ont allaité, heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » (Luc XI, 27s). Mais croire que Yeshoua est Dieu au sens de la foi chrétienne amène à effacer ou édulcorer les passages qui pourraient le contredire.
Nous savons bien que Pascal vit dans le mythe lorsqu’il écrit en son style admirable : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là » (« Le mystère de Jésus », Pensées, fragment 749). Mais il ne fait là que suivre une tradition multimillénaire pour laquelle le temps peut échapper au temps, où le rite peut faire revivre le passé là où nous pensons que le souvenir ne peut que l’évoquer. Deux siècles après Pascal, Kierkegaard encourageait ses lecteurs à vivre en contemporains de Jésus-Christ. Et tout près de nous Maurice Zundel voit dans cette attitude une invitation à la ferveur spirituelle : « Jamais notre vie ne prendra une dimension plus grave et plus belle que lorsque nous nous tiendrons devant ce visage (de Jésus) qui est d’abord le visage de l’agonie… » (ibid.)

On sait depuis Zénon d’Elée, cinq siècles avant notre ère, que toute démonstration est suspecte, et l’on comprend le scepticisme d’un Montaigne face au « discours », au raisonnement. Mais le principe de contradiction demeure pour le penseur le scalpel infaillible de la vérité lorsqu’il veut réséquer l’erreur. Ainsi tout ce qui dans les évangiles contredit l’intuition de Yeshoua peut être tenu pour non avenu.

dans l’heure bleue la hulotte a lancé
une interpellation
on sentait à l’entendre moduler
qu’elle donnait son nom
qu’elle espérait la familiarité
de celui qui répond

mais je n’étais derrière mes grands murs
qu’une oreille recluse
une bouche incapable de s’inclure
ou celle qui refuse
de mêler aux voix vives le murmure
de son âme confuse

20 décembre 2009
On pourra soupçonner celles et ceux qui prêchent la parole de Dieu de vouloir rassembler un nombre de croyants toujours plus important, virtuellement la totalité de l’humanité, dans leur Eglise, autour de leur foi ; bref, d’être mus par un désir de possession et de domination. On ne peut adresser ce soupçon à celles et ceux qui ne cherchent qu’à aimer et à inviter à aimer. Ils ne prêchent pas une doctrine, une personne, un groupe. Elles ne se réclament d’aucun nom, ni de qui que ce soit, ni de quoi que ce soit ; car l’amour est sans autre raison que l’être même de toute personne humaine en sa relation à toute autre. L’amour dont Aimer aime est anonyme.
Les Communautés d’Aimer sont des fraternités dont les membres ne se rassemblent que pour mieux aimer. Elles n’ont ni règle ni statut. Elles peuvent se disperser sans regret si les circonstances les y forcent, car elles ne possèdent rien.
L’apparition de l’intuition de Yeshoua est localisée et datée de Natsèrèt il y a quelque 2000 ans, mais elle est en elle-même de partout et de toujours ; car elle est de l’être de l’être, Aimer. Elle ne peut se réclamer d’un lieu saint, d’une terre sainte, pas plus que d’un temps saint, de jours saints. Ni non plus d’un personnage historique. Yeshoua s’est effacé derrière son intuition. Celles et ceux qui la vivent s’effacent aussi dans l’anonymat.

On peut sans doute admettre avec Hume que l’on découvre la causalité dans la succession habituelle des phénomènes ; mais la causalité elle-même est un principe de l’être qui échappe au phénoménal. L’intelligence sait d’évidence que renoncer au principe de causalité comme à celui de contradiction, c’est s’interdire de penser et de comprendre. Le recours au concept d’acausalité est un suicide intellectuel. Utilisé par certains matérialistes, il jette le discrédit sur leur cohérence rationnelle.

le passage là-bas de l’aile
est le temps du frémissement
d’une joie furtive où l’amant
découvre l’âme de la belle

est-ce le hasard ou l’esprit
qui fait ici tourner la tête
et regarder par la fenêtre
à l’instant où l’oiseau a pris
le parti d’aller reconnaître
je ne sais quel terrain de fête
que son instinct sûr a surpris

qu’importe l’amant se révèle
dans la rencontre obscurément
où la belle tout simplement
invite à l‘amour éternel

21 décembre 2009
L’acausalité de la science matérialiste réfère à ce que Wolfgang Pauli a pressenti comme « une sorte de lien causal transversal de l’ordre du sens », de ce que Carl Gustav Jung a tenté de découvrir et d’explorer dans la synchronicité, ces coïncidences signifiantes que l’on ne peut attribuer au seul hasard.
L’ontologie, la connaissance de l’être de l’être, Aimer, n’est pas ici fondée sur une analyse des concepts, c’est-à-dire du langage, qui ne peut livrer que des abstractions, mais sur le réel concret tel que la science cherche à l’approcher en pensant les phénomènes à la lumière des principes de contradiction et de causalité Elle prend en compte ce que la science a découvert sur la nature de la matière, mais aussi ce dont elle n’a pas encore découvert la nature et dont elle ne peut cependant nier l’existence. Le principe de causalité, selon lequel toute réalité suppose une cause au moins égale à ce qu’elle manifeste, donne de penser que l’intelligence manifestée dans l’organisation de la matière et de la vie dans leur évolution suppose une intelligence qui la cause et qui lui soit égale ou supérieure. De même la beauté qui apparaît dans la nature suppose… De même l’énergie déployée et organisée depuis l’origine de l’univers suppose…

Si l’on a pu qualifier Edgar Morin d’indiscipliné, c’est qu’il a compris que la méthode la plus féconde pour aborder le réel était la transdisciplinarité, le refus de se laisser enfermer dans une seule discipline ou de laisser les disciplines s’ignorer les unes les autres. Il continue de promouvoir la volonté « encyclopédante » de rassembler de multiples connaissances dans les domaines les plus divers et de les faire se concerter et s’accorder. Tel est aussi l’esprit qui anime la spiritualité de l’altérité en son intérêt universel pour l’autre.

si familière si étrangère
cette main réclame une mantique

le fouillis de ses lignes excite
un antique désir de savoir

mais que donne d’entrevoir le sens
des mille plis des mille replis

de cette peau qui touche et ressent
son autre celui des autres peaux

22 décembre 2009
Yeshoua a inauguré une ère nouvelle en rompant avec l’enseignement de Jean-Baptiste, qui cependant y avait préparé ; il est passé du « baptême d’eau et de conversion au baptême de feu et d’esprit » (Matthieu III, 11). « Avec Jean-Baptiste ont pris fin la loi et les prophètes » ; et si, assure Yeshoua, « nul n’a été plus grand que Jean-Baptiste parmi les enfants des femmes, le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui » (Matthieu XI, 13, 11). Avec Yeshoua on passe à un commandement nouveau, qui n’est d’ailleurs plus un commandement mais une vie : il ne s’agit plus d’aimer son prochain comme soi-même selon la vieille règle d’or, mais d’aimer tous les autres et de les aimer comme autres. Car c’est ainsi qu’Aimer aime ; c’est dans cette sollicitude universelle qu’Il trouve sa béatitude, car la sollicitude est inhérente à Son être et à l’être des consciences qui l’accueillent.
Yeshoua a dû jouer au messie pour se faire accepter par les disciples d’une religion qui se réclamait du passé, de l’origine : de Moïse, d’Abraham, de Noé, d’Adam. Cet ancrage dans l’origine est essentiel aux religions ; il suffit de lire Mircea Eliade pour s’en convaincre. Les rites religieux réactualisent le passé fondateur ; ils ont une fonction psychologique et sociale irremplaçable sans doute parce qu’ils sont liés à l’inconscient individuel et collectif. L’humain premier a un besoin vital de fêtes, de célébrations, d’anniversaires… Il continue de s’y livrer après s’être détaché de ses croyances.
Noël, habillé de foi chez les croyants, est une fête ancrée dans notre psyché cosmique ; c’est bien pourquoi l’Eglise a eu la bonne idée de la célébrer au moment où le soleil victorieux, sol invictus comme elle appelle son Christ glorieux, recommence à allonger nos jours. Pour ceux et celles qui accueillent Yeshoua, c’est une concession à l’humain premier tant qu’il n’a pas totalement cédé la place à l’humain dernier.

minuscule à ton fil élastique suspendue
aux souffles doucement tu oscilles
à la fenêtre

si lointaine cousine de mon sang cependant
tes pattes qui s’agitent m’invitent
à te connaître

tu dois bien sentir un peu ce que je sais
de cette obscure présence en nous
de notre ancêtre

23 décembre 2009
« Moi, le Seigneur votre Dieu, je suis un dieu jaloux… » (Exode XX, 5). « Le Seigneur votre Dieu est un feu dévorant, un dieu jaloux » (Deutéronome IV, 24). Humain, trop humain, ce dieu jaloux, quoi qu’en puisse dire la rhétorique justificatrice des théologiens. Le dieu judéo-chrétien est jaloux parce que son amour est possessif, érotique. Il s’est choisi un peuple comme un homme des sociétés patriarcales se choisit une femme, la possède et la domine. C’est ce même dieu qui veut être loué et à qui appartiennent le règne, la puissance et la gloire. C’est un dieu de pouvoir, et en son nom ses prêtres, des mâles évidemment, revendiquent un pouvoir. Un pouvoir spirituel d’abord, mais prêt à déborder en pouvoir temporel si l’occasion se présente ; le pape Boniface VIII (1294-1303) en est un des plus tristes exemples.
C’est que le christianisme a repris l’héritage du judaïsme. Paul donne l’image explicite de cette reprise : « Je suis jaloux pour vous de la jalousie de Dieu, car je vous ai fiancé à un époux ; je vous ai présenté au Christ comme une vierge pure » (II Corinthiens XI, 2). Et Paul maintient la cohérence de sa comparaison lorsque réciproquement il fonde l’attitude de l’épouse chrétienne sur le modèle de l’Eglise : « le mari est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l’Eglise… Comme l’Eglise se soumet au Christ, que les femmes aussi se soumettent en tout à leur mari » (Ephésiens V, 23s). On est loin de son « il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates III, 28).
Aimer, l’Eternel que Yeshoua a connu, n’est pas jaloux. Aucun éros en Lui, en Elle ; Aimer n’est qu’agapè. Aimer n’a aucun pouvoir (cessez de L’accuser du mal dans un monde qu’Elle a voulu libre comme Elle, depuis l’énergie jusqu’à la conscience en passant par la matière et par la vie). Aimer ne commande pas ; il n’a rien à faire de la soumission et de l’obéissance. Il inspire sa sollicitude à toute conscience qui l’accueille.
La fraternité universelle est le fondement et la justification, l’esprit de l’égalité, de la liberté et de la laïcité, qui ne peuvent se vivre en harmonie sans son inspiration. Elle est l’expression d’Aimer dans les sociétés humaines.

au bocage lumière éparse
sur l’indicible
ta cible
se disperse et s’assemble en dix mille figures comparses

24 décembre 2009
En faisant de la devise de la République le cœur de l’identité française, on en fait une identité ouverte à tous les humains et à toutes les cultures. Et on relativise les autres dimensions de notre identité : la langue avec ses variantes d’accent, de niveau…, l’histoire, les coutumes, les patrimoines…

On peut présenter l’altruisme comme un devoir de justice des riches et des puissants envers les pauvres et les faibles. Dans une culture des droits, on conçoit que ces droits ne puissent être pensés et vécus qu’en relation avec des devoirs. Les droits des autres limitent les miens et deviennent mes devoirs. L’éthique d’Aimer, cependant, n’est pas une morale du devoir, de l’obligation, de l’impératif catégorique. L’altruisme y devient un goût de l’autre, une sollicitude pour autrui. Celles et ceux qui en vivent n’ont pas la satisfaction du devoir accompli. Ils savent en se souciant des autres qu’ils sont « des serviteurs inutiles » (Luc XVII, 10). Ils se réjouissent de participer à l’amour éternel.

le soir l’ombre déjà recule
le printemps ça revient toujours

mais sais-tu prendre la mesure
comme le faisaient les anciens
attentifs aux nuits et aux jours

le printemps ça revient toujours

mais vraiment en es-tu si sûr
chaque printemps a son allure
à la place des disparus
arrivent de nouveaux venus

le printemps ça revient toujours
à chacun de saisir la chance
que le temps généreux lui lance

le printemps ça revient toujours
avant l’heure de disparaître
auras-tu réussi à être

le printemps ça revient toujours
c’est toujours le temps de l’amour
que d’autres d’autres à leur tour
puissent découvrir et connaître
cette vie à jamais qui dure

le printemps ça revient toujours
les bras vers le soleil tendus
vers ce parent que l’on retrouve
réjouis-toi de la venue

25 décembre 2009
L’ennui. La plupart le fuient en poursuivant ce divertissement que Pascal a si bien expliqué. Baudelaire et bien d’autres en ont connu l’horreur. Celles et ceux qui cherchent Dieu, moniales, moines et autres pratiquants de l’oraison, l’appellent l’acédie. Des Pères du désert à Ignace de Loyola, elle a fait l’objet d’études, de mises en garde et de traitements. Elle apparaît presque inévitablement chez les consciences qui se mettent en quête d’un dieu pourvoyeur de plaisirs spirituels, de ferveur amoureuse pour l’amant divin. On peut penser que sous cette forme l’ennui appartient à la dynamique de l’amour qui invite à passer de l’éros à l’agapè. Il faut que vienne une heure où l’on soit acculé à constater que les douceurs de l’oraison n’ont rien à voir avec la sollicitude pour les autres.
On peut accuser celles et ceux qui trouvent un remède à l’ennui dans la sollicitude de se rechercher secrètement en se fuyant et en fuyant la réalité. On peut répondre que la réalité dernière est l’autre, que l’altérité est le fondement de l’être, que c’est la quête de Dieu qui risque d’être une méprise, que c’est Aimer qui prive les belles âmes qui cherchent Dieu de leurs consolations intérieures et de leur suspecte ferveur pour les inviter à partager l’amour dont Elle vit.

silhouettes surgies dans la brume aussitôt disparues
que ne puis-je chacune embrassée remercier
de chanter la beauté de l’inconnue

mais ombres vous fuyez dans la même lumière éperdues
toutes incomparables en l’immobilité
de notre mouvement à votre vue

celle ainsi qui vous donne d’être jamais n’apparaît nue
éblouissante et pure en son secret voilée
mais aux reflets de votre survenue

26 décembre 2009
Le dieu caché. Lorsque le prophète Isaïe parle de son dieu qui se voile (Isaïe XLV, 15), on comprend d’après le contexte qu’il oppose son dieu invisible mais qui parle aux faux dieux de bois, visibles mais muets. Avant lui, Moïse avait sans doute compris que son dieu n’avait pas même de nom, qu’il était anonyme : « Je suis qui je suis » (Exode III, 14), ou qu’il refusait de le donner dans une culture où connaître le nom des êtres, c’est avoir un pouvoir sur eux. Moïse avait aussi cru comprendre que son dieu se cachait parce que le voir entraînait la mort (Exode XXXIII, 20). Il s’agissait du dieu sacré, fascinant et terrifiant, miséricordieux mais impitoyable que l’on retrouve dans le Coran.
L’invisibilité divine n’a cessé de poser des questions aux croyants. Pascal est un des plus connus de ceux qui ont tenté d’y répondre. Il note quatre voiles de la divinité catholique : celui de la nature, celui de l’humanité de Jésus-Christ, celui de l’eucharistie et celui du sens caché des Ecritures (4° lettre à Mlle de Roannez, Œuvres complètes, t. III, pp. 1035ss). Il déploie d’ailleurs une longue rhétorique sophistique afin de démontrer la nécessité pour son dieu de se cacher tout en se révélant.
Pour l’incroyant qui parle ici, il n’y a ni Révélation, ni Incarnation, mais la certitude que l’Eternel infini est Aimer, tout entière pour l’autre, et qu’Elle ne se manifeste pas en Elle-même mais en son autre. Sa manifestation, sa kavod, sa doxa, sa gloire, est dans l’intelligence présente au sein de la matière, dans le monde quantique et ses formidables énergies et potentialités que nous commençons à exploiter, dans la stupéfiante organisation de la vie, avec son ADN et l’évolution que ses mutations permettent, dans l’intelligence animale, humaine… Sa gloire est aussi dans la beauté répandue sur la peau des êtres et des choses : celle des montagnes, des rivières, des ciels, des bêtes, des corps et des visages humains. Mais le cœur de son être se manifeste dans l’amour de bienveillance qu’Elle inspire à celles et ceux qui l’accueillent et qui peuvent dire en vérité : « Ce n’est plus moi qui aime, c’est Aimer qui aime en moi ». Mais Elle demeure muette et discrète jusqu’à l’anonymat. C’est ce que veut dire le « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger… » (Matthieu XXV, 35). Nul besoin , alors, d’amener qui que ce soit à La connaître au sens intellectuel. Aimer peut être connue sans qu’on le sache. Il suffit d’aimer et d’inviter ainsi à aimer. Aimer de l’amour dont Aimer aime, c’est vivre dans son intimité. On ne peut mieux connaître Aimer qu’en aimant. Jean l’avait compris : « L’amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (I Jean IV, 7). Il semble, hélas, que peu de chrétiens le comprennent.

les baisers glacés de la bise
sur cette plage
à l’âge
disent muet le message de la mer où le vent s’éternise

27 décembre 2009
Schopenhauer ne voyait dans la volonté à l’œuvre dans le monde (le conatus de Spinoza, la volonté de puissance de Nietzsche, l’élan vital de Bergson) que la force aveugle de l’espèce utilisant les individus pour se perpétuer, alors que ce vouloir-vivre nourrit l’être des individus qui la véhiculent. L’amour sexuel est ce que la vie utilise pour se perpétuer et développer. Celles et ceux qui l’accueillent n’ont pas souvent conscience de servir ainsi l’espèce. Mais qui en a conscience risque de ne plus voir que l’espèce, et l’espèce comme une force aveugle, alors qu’elle est la trouvaille d’Aimer pour donner de génération en génération à des milliards d’individus la chance de venir à l’existence, et à ceux qui franchissent le seuil de la conscience d’être invités à l’amour de bienveillance, seuil de la vie éternelle.

Le dieu des croyants ne parle pas plus que les faux dieux d’Isaïe. Tragique déception pour celles et ceux qui l’avaient cru parce que leur religion le leur avait fait croire comme une obligation de leur credo et qui ont essayé en vain de le faire parler. Celles et ceux pourtant qui vivent la vie d’Aimer sont le message de son cœur pour qui a le cœur de l’entendre.

Il faut apprendre Aimer à nos enfants, mais sans oublier que s’ils aiment ils seront des moutons au milieu des loups (Matthieu X, 16). C’est ainsi que s’ils veulent créer une entreprise, ils se retrouveront dans le monde premier où il faut manger les autres pour ne pas être mangés, où l’innocente concurrence libérale ne laisse survivre que les plus aptes.

mélodie pure
nulle parole
jamais n’a souillé ta beauté

viens vibre vive
que ta musique
en nous devienne la réplique

et qu’à l’entendre
et la répandre
mille cœurs te connaissent et chantent

28 décembre 2009
On sait bien que l’histoire est périodiquement revue et corrigée, rendue difficilement crédible pour des esprits réfléchis. On sait que les manuels, parfois aussi les professeurs, la racontent chacun à sa façon. Ceux qui connaissent une langue étrangère et ouvrent pour la première fois un manuel d’histoire proposé à ses pratiquants risquent de tomber de haut, découvrant que les autres nations ne partagent pas toutes ses idées sur les mêmes événements. L’histoire fait partie de l’identité nationale en ses aspects les plus glorieux et les plus contestables ; il faut savoir en prendre et en laisser. Un Français qui pourtant désirerait faire sa vie au Brésil, au Japon, en Australie… devrait se soucier d’en connaître l’histoire telle qu’elle y est enseignée. Et jusqu’à quel point faut-il partager les préjugés et les idées fausses de ses compatriotes pour se sentir des leurs sans renoncer à son idéal de fraternité universelle ?

Michel Serres, comme Edgar Morin, fait du savoir encyclopédique, de la transdisciplinarité, l’une des conditions de la pensée. On ne peut prétendre s’inscrire dans le devenir du monde sans tenter d’en connaître les multiples dimensions et les multiples découvertes. Une école qui prépare à la vie inspire aux jeunes une curiosité tous azimuts pour les arts et les sciences, les invitant à franchir les multiples ponts qui relient les diverses provinces du savoir. C’est d’abord aux équipes d’enseignants d’avoir le souci d’échanger de façon formelle et informelle sur les interfaces de leurs différentes disciplines. Il faut cependant avoir conscience que l’Occident marqué par son imaginaire ouranien de division éprouve des difficultés à accueillir cet esprit d’échange. Le goût de l’autre y encourage, invite à multiplier les rencontres des pensées comme celles des personnes.

cette chanson que tu voulais entendre
résonner dans la nuit au cœur du bois
comme un appel un signe une espérance
n’était-elle qu’un songe au fond de toi

l’amour vient de trop loin et dans le vide
il n’est que la lumière qui soit capable
de porter ses messages et les invites
de ce qui est à tout ce qui n’est pas

non la lumière même est bien trop lente
pour satisfaire toutes les attentes
l’amour du grand espace ne se rit
qu’à la vitesse infinie de l’esprit

ferme les yeux écoute le silence
du silence immobile dont le centre
est partout où connu l’amour s’élance
au nulle part de la circonférence

29 décembre 2009
« La louange la plus haute de Dieu est dans la négation de l’athée qui trouve la Création assez parfaite pour se passer de créateur » (Marcel Proust, Le Côté de Guermantes). Les créationnistes apprécieront, eux pour qui le créateur est plus puissant qu’intelligent puisqu’il a fait un monde où il a besoin d’intervenir. Les croyants se demanderont peut-être pourquoi la Création est assez imparfaite pour nécessiter la Révélation d’un Dieu qui parle. En poussant plus loin, ils comprendront que le Dieu Amour se soucie aussi peu de la louange que de la hauteur.
Difficile de parler d’une création sans créateur sans se demander ce que le hasard y vient faire. Pour qui croit en un créateur, il doit être aussi le créateur du hasard ; pour qui n’y croit pas, c’est le hasard qui crée. Un mathématicien dira pourtant que le hasard mathématique est incapable de manipuler la matière pour y réunir selon les coordonnées du temps et de l’espace les conditions de complexité nécessaires à l’apparition du monde animé, voire du monde inanimé. Le hasard dont parle l’incroyant pour expliquer la création est un dieu inconnu, une puissance intelligente inconnue, invisible comme le dieu d’Isaïe, inaudible comme les faux dieux de bois qu’il voue aux gémonies.
« Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito », disait Albert Einstein. Laissait-il entendre que le hasard observé dans le comportement des phénomènes complexes est non seulement incalculable comme l’avait prouvé Henri Poincaré, mais également manipulable ? Cette intuition d’un hasard masque du Dieu caché, apparaissait déjà chez Théophile Gautier lorsqu’il écrivait qu’il était « le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer ». (Il doit exister bien d’autres variantes de cette plaisanterie). Faut-il aussi se demander si la querelle scientifique entre les déterministes et les indéterministes relève de l’idéologie après les découvertes du monde quantique ? (Un hasard manipulable implique un certain indéterminisme des phénomènes).
On se contente ici de rappeler les implications du principe de causalité selon lesquelles rien ne peut sortir de rien ni donc l’intelligence de la non-intelligence, laissant aux scientifiques le soin de nous fournir des hypothèses sur le comment de leur application, quitte à émettre des doutes sur la possibilité de jamais les vérifier.

quand l’ombre et la lumière par la main se lient
que l’une à l’autre elles se disent et dessinent
les lignes et les teintes de la peau des choses
l’œil qu’elles ont créé les accueille et s’y pose
et parfois s’oubliant avec elles devine
ce qui ni ne se voit ni ne s’entend mais vit

30 décembre 2009
Toute encyclopédie baigne fatalement dans une idéologie, repérable au choix des auteurs et au traitement des entrées. Les moins orientées sont celles qui donnent des signes de pluralisme de points de vue et qui invitent au dialogue des savoirs.

Un athéisme passionné est prêt à renoncer au principe de causalité plutôt que d’entrevoir le début du commencement d’une preuve de l’existence de Dieu. Mais lorsqu’on considère l’image que les religions proposent de l’Eternel, on comprend qu’elle soit capable de faire perdre la raison.
Comme il existe une liberté belliqueuse et une égalité fou furieuse, il existe une laïcité hargneuse. Lorsqu’on entend promouvoir, ou attaquer, la laïcité, il faut se demander de laquelle il s’agit. La laïcité selon Aimer, c’est « aime, et pense ce que tu veux ». Si tu aimes, tu ne chercheras pas à imposer ta pensée aux autres ; tu te réjouiras de les voir tous penser par eux-mêmes avec une égale liberté, convaincu que ce qui importe, c’est moins ce que l’on pense que ce qu’on fait aux autres. Et mieux on aime, mieux on pense.
La laïcité française a dû se battre pour s’établir ; elle est née d’un combat contre une religion devenue un pouvoir intolérablement dominateur. Toute religion, et toute idéologie, n’est-elle pas tentée par le pouvoir ? L’un des problèmes de ceux qui luttent contre un pouvoir, c’est que ce pouvoir peut en cacher un autre, que le goût du pouvoir est partout, qu’il fait partie du désir de domination de l’humain premier, qu’il est présent en celles et ceux qui luttent contre le pouvoir (« Ôte-toi de là que je m’y mette », et puis « J’y suis, j’y reste »). Le vrai remède est le passage à l’humain dernier, où nulle religion, nulle idéologie, nulle puissance économique, financière, politique, militaire ne cherche plus à dominer.
La laïcité selon Aimer ne peut chercher à dominer, ce serait suicidaire. Mais elle s’oppose à toute domination, qu’elle soit religieuse ou antireligieuse, croyante ou athée, comme elle se bat contre toute injustice.

les morts ne parlent pas
ils chantent
ils chantent sans paroles

inutile de tendre
l’oreille
si tu veux les entendre

il faut pourtant qu’en toi
ils chantent
et glissent dans ta voix

dans ta voix sans paroles
ils aiment
et tu ne parles pas

puisque aimer est muet
les morts
ne parlent pas mais aiment

31 décembre 2009
Ces histoires d’ensorcellements et de désorcellements que les campagnes européennes connaissaient encore récemment, et qui n’ont en tout cas pas disparu des campagnes africaines, sont évidemment rejetées par la pensée matérialiste. Lorsqu’on sait à quels excès destructeurs des familles et des communautés cette croyance mène souvent, on peut juger préférable d’en nier le fondement, sans même se demander si l’on ne risque pas de jeter le bébé avec l’eau du bain.
Les phénomènes paranormaux établis témoignent d’un monde de communications et de relations encore mal connu. L’exclure totalement de notre existence et de notre recherche, c’est renoncer à des intuitions, à des « je ne le sens pas » qui souvent s’avèrent être des guides sûrs lorsqu’il faut décider dans l’incertitude objective. C’est aussi freiner la recherche physique, psychologique, philosophique. Faut-il attribuer le triomphe de la linguistique, maintenant quelque peu passé, à une vision matérialiste de l’humain qui, niant l’existence de l’esprit, ne voit dans le langage qu’un phénomène neuronal ?
Les croyants qui rejettent le paranormal dans l’imaginaire devraient cesser de prier s’ils ne se protégeaient en érigeant un mur entre leur foi et leur raison matérialiste.

L’Eglise s’est remise à faire la louange du corps après l’avoir accusé de tous les maux pendant des siècles. Elle en vient même à faire de ce culte du corps une exclusivité de la religion chrétienne. C’est oublier la dynamique de l’humain de la chair à l’esprit. La chair est belle et bonne mais elle est, à l’évidence, provisoire : elle apparaît, s’épanouit, se flétrit, se détruit, disparaît. Elle est faite pour passer à l’esprit, et l’éros à l’agapè.
On peut soupçonner la théologie chrétienne de préserver une part d’éros dans l’amour divin parce que cela justifie l’existence d’un peuple élu, d’une révélation, d’une incarnation. Aimer n’est qu’agapè, amour universel, et cela exclut le choix d’un peuple, d’un homme… La Bible répète à satiété que Dieu n’a pas de préféré, qu’il n’avantage personne, qu’il n’y a pas en lui de favoritisme (Lévitique XIX, 5 ; Deutéronome X, 17 ; Actes des Apôtres X, 34 ; Romains II, 11 ; Galates II, 6 ; Ephésiens VI, 9 ; Colossiens III, 25 ; Jacques II, 1 ; I Pierre I, 17). Mais elle ne peut tirer toutes les conséquences de cette affirmation ; elle s’autodétruirait.

reverras-tu l’étang au fond de la forêt
quand la brume rêveuse y vient au rendez-vous
du parfum dépouillé que les feuilles amères
distillent dans la vase au rythme des saisons

qu’importe il te suffit d’en révéler l’attrait
à ceux à celles qui recherchent dans la boue
le secret d’une vie qui fait de ses hivers
dans le silence obscur la chance des chansons

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