2010

1er janvier 2010

Le temps de la contemplation est le temps du silence du silence où ton amour des autres en nous envahit notre pensée de ta sollicitude.

Aime, et habille-toi comme tu veux. Mais si tu aimes, tu éviteras dans ta tenue tout ce qui risquerait de gêner, de heurter, de choquer, d’indisposer, de troubler, de déranger… Tu choisiras de te vêtir de ce qui peut procurer aux autres une pure joie esthétique.

Si Kant a pu dire que l’art était l’oubli du savoir, c’est qu’il réservait le terme « savoir » à la connaissance abstraite et réflexive. Bergson a repris cette distinction entre les deux modes de connaissance, intéressée et désintéressée. Il y a la perception utile du monde qui nous entoure où nous reconnaissons le réel en y abstrayant ce qui nous est nécessaire pour assurer notre vie et notre survie ; et il y a la perception totale, intuitive et esthétique du concret, sensuelle, mais spirituelle en ce que la peau des choses manifeste leur profondeur.
Une pensée matérialiste cohérente peut-elle aborder la nature en elle-même avec respect et bienveillance ? Elle ne peut y voir que des objets à posséder, dominer, exploiter. Elle traite de mythologie sentimentale la perception de la sensibilité de la matière et de la spiritualité du monde. Ainsi un chant d’oiseau ne peut-il être pour elle qu’un signal de danger ou un appel du sexe. Elle s’enferme dans ce que Kant appelait le savoir.

la carte est mille rêves de voyages
de noms et de distances que l’espace
imaginé nous donne de rejoindre
en sa fidélité à la réalité

une foule de vies et de visages
attend que manifeste enfin se fasse
cette toile secrète qu’à se ceindre
notre terre scintille de lumières

2 janvier 2010

L’univers est un poème. Sans signature. Celle qui l’écrit ne pense qu’à lui, jamais à elle.

La joie éclipse le plaisir. Qui a goûté à la joie de l’esprit trouve fades les plaisirs de la chair.

Un poème en tant que poétique n’est pas fait pour être compris mais ressenti. Il investit les morphèmes, unités de signification, de pathèmes, unités d’émotion. Etablis en réseau dans le poème, les pathèmes créent un monde de correspondances où se révèle l’âme des choses et des êtres.
On dit que la poésie est intraduisible. Il existe pourtant des milliers de poèmes traduits, et que l’on estime bien traduits. Il faut être un peu poète pour traduire des poèmes, sinon on n’en traduit que ce qui peut être compris, non ce qui s’y donne à ressentir. Les meilleures traductions de poèmes sont celles des poètes. T.S. Eliot a traduit Saint-John Perse et Yves Bonnefoy W.B. Yeats. Ils nous ont donné des traductions à comprendre mais aussi à ressentir.
Il n’est pas facile d’apprendre à lire des poèmes. Il faut d’abord ne pas chercher à comprendre, ne pas s’irriter de ne pas comprendre. Mallarmé pensait qu’il « doit toujours y avoir énigme en poésie », et la lecture de ses poèmes est une bonne école pour approcher la poésie. Il faut laisser les rythmes et la mélodie des phrases gagner notre corps, laisser les images gagner notre imagination.

le toit étincelle de givre
la lumière amoureuse livre
le beau secret de la matière
à qui ne cherche qu’à lui plaire

étonne-toi donc longuement
de ce regard qu’ont les amants
lorsque oubliant leur désir fou
ils ne sont plus qu’un rendez-vous
où l’une et l’autre dans le vide
ne savent qui des deux décide

transi par la beauté du givre
la chair en l’esprit se délivre

3 janvier 2010

Nous pouvons en venir à nous demander si nous connaissons celles et ceux que nous côtoyons. Un enfant connaît ses parents comme ses parents plutôt que tels qu’en eux-mêmes. Il a avec eux des relations d’utilité, de dépendance, d’affection intéressée, de soumission ambiguë, et, lorsqu’il s’en détache, violemment ou en douceur, ils demeurent pour lui ses parents. Ainsi en est-il, sous des modes différents, de nos relations avec nos collègues, nos voisins et même nos amis.
On sait peu de choses de l’évolution de Yeshoua, de ce qui a pu le conduire à son intuition d’un dieu agapè. Si sa fugue où, à douze ans, il s’attarde au Temple de Jérusalem sans en informer ses parents, est authentique, on peut deviner que sa relation avec eux n’était déjà plus celle d’un enfant ordinaire. Il lance à sa mère : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois m’occuper des affaires de mon père » (Luc II, 43). En faisant de dieu son père, il a établi une relation nouvelle avec ses père et mère terrestres. On peut penser qu’il les aime autrement, selon l’agapè et non selon l’éros. Chez lui l’esprit a remplacé la chair, et sa mère est devenu une « femme » (Jean II, 4). Etait-ce cette attitude envers ses parents, mais aussi envers tous ceux qu’il approchait, qui lui permettait de les connaître chacun tel qu’en lui-même en son altérité ? Jean a noté cette capacité de connaissance de son ami : « (Yeshoua) les connaissait tous. Il n’avait pas besoin qu’on le renseigne sur les hommes, car il savait ce qui est en l’homme » (Jean II, 24). C’est ainsi qu’il connaît Nathanaël rien qu’en l’apercevant (Jean I, 48). Quelle relation entre cette connaissance et la connaissance esthétique désintéressée ? Nous est-elle accessible sans la grâce ?

le jour où elle entend l’appel
de leurs couleurs
au cœur
pour les nuages la lumière a des douceurs nouvelles

4 janvier 2010

Un croyant vous dira que la Bible ne peut contenir de contradictions puisqu’elle est inspirée. Un incroyant vous dira qu’elle ne peut être inspirée puisqu’elle contient des contradictions. Une conscience attirée par les valeurs qu’elle promeut les adoptera et leur donnera toute leur splendeur en les dégageant de ce qui les ternit. L’Agapè exclut le sacrifice puisque elle se suffit à elle-même. Dire qu’une mère se sacrifie pour ses enfants parce qu’elle travaille et se prive pour eux, c’est ne rien comprendre à l’amour. L’Agapè libère de la religion, de ses dogmes, de sa morale et de ses rites puisqu’il lui suffit de se soucier des autres et de les connaître.
Albert Camus : « Mon royaume est tout entier de ce monde ». Il s’opposait ainsi ou croyait s’opposer au royaume de Yeshoua, qui « n’est pas de ce monde » (Jean XVIII, 36). En l’affirmant devant Pilate, Yeshoua disait simplement qu’il n’avait aucune ambition politique, contrairement à ce qu’espéraient certains de ses disciples. Yeshoua a vécu et prêché les valeurs de l’esprit de l’Eternel, qui sont des valeurs d’amour, non de pouvoir. Ces valeurs sont cependant promotrices de liberté et de justice en ce monde. Camus ne croyait pas à la résurrection et à l’au-delà, mais il partageait ces valeurs, et il n’a pas manqué d’exprimer son respect chaleureux pour la personne du Christ. Sans doute en était-il plus proche en son combat pour la vérité que bien des gens qui se disent chrétiens.
L’incroyant pense que Dieu ne peut être Amour puisque tout s’arrête avec la mort. Le croyant pense que tout ne s’arrête pas avec la mort puisque Dieu est Amour. Celles et ceux qui laissent Aimer aimer en eux n’ont plus le temps de penser à la mort.

le froid où les oiseaux se taisent
en cette brume
exhume
du profond du silence l’amour en sa plus haute fournaise

5 janvier 2010

Est-ce parce que la philosophie de Bergson est une philosophie de l’intuition qu’elle rejette l’idée de néant comme une création linguistique ? Lorsqu’on voit le rôle que Pascal fait jouer au néant dans sa pensée, on peut le soupçonner d’être victime d’un schéma dualiste que l’intuition dissout. L’intuition de l’être comme infini ruine l’idée de néant. L’être infini n’a pas de contraire, il est tout. Une pensée qui accueille l’idée de néant est incapable d’accueillir l’Eternel comme altérité positive. Elle ne peut y voir qu’une toute-puissance.

Dans la mesure où il serait fidèle à l’intuition de celui qu’il considère comme son fondateur, le christianisme serait capable d’accueillir la diversité des cultures et des religions. Il ne chercherait pas à s’agréger de nouveaux membres, mais se consacrerait à la seule tâche d’aimer, de vivre pour les autres. Il ferait de la lutte pour la justice son combat prioritaire. Il montrerait par sa pauvreté que la recherche de la richesse est aussi stupide que détestable, et par son refus du pouvoir que la puissance est aussi illusoire que destructrice. Car Aimer est l’être nu, sans avoir et sans pouvoir.

pourquoi fallait-il qu’il mourût
si jeune et si plein de promesses
en son combat pour la justice
et pour la vérité

jamais il ne se serait tu
ce dénonciateur des tristesses
de l’intelligence où finissent
les médiocrités

suffisait-il qu’il ait laissé
en une langue pure et noire
la pensée jamais compromise
de la réalité

dans la poussière évaporés
ressuscités par la mémoire
ses yeux sont la terre promise
pour nous illuminer

6 janvier 2010

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche » (Cantique des Cantiques I, 2). Il y a dans la Bible tout ce qu’il faut pour fonder une spiritualité érotique, et ses lecteurs ne se sont pas privés de l’utiliser. On peut même dire que l’amour éros est essentiel à l’existence du peuple d’Israël. Il est indissociable de son élection par son dieu. Cette alliance sert ensuite de modèle à celle qui unit le couple monogame, et aussi à celle qui unit l’humanité et le cosmos.
Relation de désir, supposé réciproque entre Dieu et l’homme. Cette relation a été vécue par nombre de mystiques juifs et chrétiens. Les théologiens chrétiens ont repris l’idée de Paul qui fait de l’Eglise l’épouse du Christ. Certaines spiritualités de la vie consacrée l’appliquent individuellement aux moniales.
L’Eglise de la fin du XX° siècle s’est mise à faire l’éloge de l’éros, en partie sans doute pour répondre aux critiques de Nietzsche qui l’accusait de l’avoir empoisonné. Mais la rhétorique de défense de l’éros telle qu’on la trouve dans la lettre encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est, n’a pas réussi à convaincre l’opinion générale, qui continue de reprocher à l’Eglise de prêcher une morale sexuelle répressive.
On peut sans doute se demander s’il ne s’agit pas d’une querelle de langage. Benoît XVI nous dit que l’éros se transforme peu à peu en agapè, que le souci de soi se mue en souci de l’autre. Mais éros qui se soucie de l’autre n’est plus éros ; il n’y a pas, de l’éros à l’agapè, continuité mais rupture. Surtout, affirmer que l’Eternel aime d’éros, de désir, c’est méconnaître son essence ; cela n’a d’ailleurs rien à voir avec une morale patriarcale ; au contraire puisque l’Eternel, étant sans désir, ne peut être jaloux. Mais renoncer à faire du dieu judéo-chrétien un dieu de désir, c’est mettre à bas la notion de peuple élu.
Eros fait partie des forces primaires qui animent et règlent la marche de l’univers et particulièrement du vivant dont nous sommes. C’est la philia d’Empédocle. Eros est source de bonheur pour l’humain premier, mais sa dynamique l’invite à passer à l’humain dernier, à entrer dans la sollicitude de l’Eternelle, à partager sa béatitude.

tirer les rois heureux hasard
comme tant d’autres
le nôtre
sert la nécessité du boulanger de remplir son tiroir

7 janvier 2010

L’amour à l’état naissant est un mixte d’éros et d’agapè où l’éros tient une place presque exclusive. La tendresse et le respect que l’on témoigne à l’autre sont une autosatisfaction que nous perdrions cœur à reconnaître pour ce qu’ils sont. Ils ne sont guère désintéressés, et pourtant ils se figurent l’être, ils veulent l’être. C’est bien l’autre pour lui-même et non pour nous que nous pensons aimer, et cela nous engage à rechercher le désintéressement. Nous nous apercevons que notre désintéressement est une illusion, et cela nous incite à aimer d’un amour plus pur.
Ce schéma est évidemment simpliste, et n’est qu’un parmi d’autres. La réalité est faite de la dualité des personnes en cause et de leurs cheminements singuliers. Cependant la dynamique idéale de l’amour voit une réduction progressive de l’éros et une augmentation parallèle de l’agapè.
La jalousie est le signe de l’éros, la crainte de perdre ce que l’on possède. Sa disparition peut signifier que l’éros s’est affaibli. Si cet affaiblissement n’est pas compensé par le renforcement de l’agapè, la situation du couple peut devenir intenable. Elle peut déboucher sur de nouvelles aventures érotiques ; elle peut aussi être l’occasion de découvrir l’agapè comme accomplissement de la vie, la chance pour un couple de s’acheminer vers l’amour éternel.
L’Eternelle ne refuse pas sa force d’aimer à qui la lui demande.

un miel clair baigne l’horizon
quand l’heure brève
achève
d’enclore d’ombres et de paix les confins de notre maison

8 janvier 2010

« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l’appel de la vie à elle-même » (Khalil Gibran, Le Prophète). A lire cet aphorisme on peut d’abord penser à Schopenhauer ou à Darwin. En donnant la vie, nous ne serions que les instruments de l’espèce qui cherche à se perpétuer ; nous serions les jouets de la volonté cosmique et de l’élan vital. Mais c’est ignorer que chaque génération de vivants profite de cet élan qui la porte pour exister ; et de génération à génération se crée un lien de chair que nous pouvons selon notre volonté spiritualiser.
En procréant nous ne faisons certes qu’accueillir un processus qui se réalise sans que nous y soyons pour grand-chose. Le reconnaître nous donne de comprendre que nos enfants ne sont pas totalement nos enfants, que nous ne pouvons en disposer comme d’un bien, qu’ils ne sont pas nôtres, mais autres.
L’illusion de croire que nous les possédons est bonne cependant ; elle leur assure notre protection, notre souci de leur éducation, l’affection mutuelle. Vient cependant l’heure où l’adolescent, que nous avons aidé à sortir de l’enfance, à prendre son autonomie, nous invite pour lui-même et pour nous à passer des liens de la chair aux liens de l’esprit, de l’éros à l’agapè. Dans la vie de Yeshoua est arrivé un jour où il a commencé à appeler sa mère « femme ». (Evidemment les croyants qui vivent du mythe de la vierge mère d’un dieu ne peuvent pas comprendre ces choses. Ils les récusent, horrifiés). Mais Yeshoua a aimé davantage et mieux Marie en l’associant à son œuvre spirituelle qu’il ne l’avait fait en lui étant soumis (Luc II, 51).

Curieuse observation de Pascal : « Ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n’est pas de parler juste mais de faire des figures justes » (Pensées, édition Sellier, fragment 466). On peut se demander s’il n’a pas cédé lui-même à l’attrait des belles formules trompeuses. Ainsi, « Il n’y a que deux sortes d‘hommes : les uns justes, qui se croient pécheurs ; les autres pécheurs, qui se croient justes » (fragment 469). La « fausse fenêtre » n’est hélas pas toujours aussi évidente ni innocente. Lorsqu’on voit Pascal opposer le néant et l’infini, on hoche la tête, car il rejoint la grande faille de la pensée dualiste occidentale.

sur un impromptu de Schubert
soudain se tend
l’instant
où vaste le silence de l’espace appelle et réverbère

9 janvier 2010

Se préoccuper de la situation des gens de Gaza, ce n’est pas donner libre cours aux sentiments d’altérité négative de l’humain premier qui demeure en nous. Traiter l’autre, dans un cri ou dans un murmure, de sale Juif ou de sale Arabe, accuser les uns d’antisémitisme et les autres de racisme, cela fait partie de l’altérité négative. Au regard de l’altérité positive, il n’y a en toute femme, en tout homme qu’un égal en dignité auquel par la force d’aimer nous offrons tendresse et respect.
Mais cette agapè universelle n’est pas oubli de la justice, au contraire. Il y a en Palestine des occupants et des occupés, des dominants et des dominés, violemment dominés. Tout doit être mis en œuvre, y compris la force, pour mettre fin à cette injustice. Toutes autres considérations que la justice à rétablir, qu’elles soient d’ordre historique, religieux ou culturel ne sont que des leurres et des prétextes dilatoires. Elles doivent être traitées par l’indifférence. Les responsables politiques du monde qui sont en mesure d’agir et qui s’y laissent prendre font preuve d’inintelligence ou de duplicité. L’histoire les condamnera (La belle histoire… Le nez dans le guidon, ils s’en moquent).

Quelle part d’altérité négative dans l’identité nationale ? Etre Français, c’est se sentir supérieur à l’Allemand, à l’Anglais, au Belge, à l’Espagnol, à l’Italien, en accolant à chacun une ou plusieurs épithètes peu flatteuses. Pour ne parler que de nos voisins et oublier un instant le mépris plus ou moins solide que le Français moyen nourrit à l’égard de l’Algérien, du Malien, du Congolais, de l’Iraquien, du Pakistanais, du Philippin… S’il est bon de temps à autre de se demander ce que c’est qu’être Français, il faut savoir tout mettre au jour, le bon et le moins bon, le meilleur et le pire. Nous comprendrons alors que nous pouvons mieux faire et nous pourrons, qui sait, nous améliorer.

l’enfant malade ne sait pas
où peut bien l’emmener la fièvre
inconnue qui lui bat aux lèvres
et qui l’écrase de son poids

il ne sait où va le conduire
cette détestable étrangère
sur quels chemins vers quelle terre
déserte desséchée ou pire

ah bienheureuse la présence
de la mère dont chaque geste
rassure et comble le silence

d’une douceur si singulière
que l’étrangère si funeste
s’apprivoise à l’heure dernière

10 janvier 2010

Il est bon de reprendre périodiquement conscience du fondement ontologique de l’altérité positive, de la relation entre l’être infini et les êtres finis, de la recevoir comme une certitude qui illumine notre être en sa relation de sollicitude aux autres.
La découverte de ce fondement ontologique en parallèle de l’intuition théologique de Yeshoua confère une force de sensibilité et d’imagination à un concept irrécusable en raison mais de soi privé de dynamisme pour notre être charnel. Yeshoua redevient un personnage attirant alors que nous découvrons derrière le mythe archaïque de l’Incarnation, l’expression d’une réalité simple : « Qui me voit voit le père » (Jean XIV, 9). On comprend que l’Eternel n’est pas le dieu formidable des religions mais l’ami proche, prêt à vous rendre les plus humbles services dans les limites d’un monde qui ne peut fonctionner qu’en restreignant la liberté dans de rigides limites déterministes.
La désacralisation de l’Eternel entraîne celle de ses prophètes, à commencer pas Yeshoua. On comprend qu’il n’était ni plus ni moins que l’un d’entre nous, que c’est le trahir de lui rendre un culte, que l’anonymat est essentiel à son message, que c’est la condition de son universalité… Il ne s’agit plus de devenir disciple de Jésus-Christ, moins encore son fan ou sa groupie, mais de participer avec Yeshoua à l’amour universel d’Aimer.
Si nous jugeons irrecevable l’attitude des croyants envers leur Verbe incarné, roi des rois et seigneur des seigneurs, nous ne pouvons mépriser leurs rites dans la mesure où ceux-ci ont sur eux une influence psychologique et sociologique bienfaisante, et plus encore en ce qu’ils les incitent à mieux aimer. Ainsi le sacrement de pénitence repose sur une double erreur, à savoir celle d’un Dieu tout-puissant capable de manipuler notre liberté et celle d’un pouvoir qu’il aurait donné à des hommes de le faire en son nom. Car le péché est de ne pas aimer, et il ne peut être remis que par celui qui se remet à aimer. Mais les pénitents catholiques sincères y trouvent la paix avec un élan nouveau vers l’amour.

pour que le vent souffle au désert
il faut que notre différence
de chaleur ici donne sens
à la légèreté de l’air

malheur donc si nous sommes tièdes
plutôt que brûlants ou glacés
incapables de déplacer
la tempête du grand remède

11 janvier 2010

L’opposition entre sagesse et folie a pu prendre le caractère radical de la santé et de la maladie. Il ne s’agit ici que de l’opposition entre rationalité et irrationalité. Lorsque Paul prêche « le Christ crucifié, folie pour les Grecs » (I Corinthiens I, 23), lorsqu’il se dit « fou pour le Christ » (I Corinthiens IV, 10), il entend bien avoir raison contre ceux qui refusent sa prédication, il ne prétend pas se ranger dans l’irrationnel. Il fait de la croix, folie aux yeux des hommes, une sagesse de Dieu » (I Corinthiens I, 23).
Si l’on cherche à reconnaître l’évolution de Paul, on voit qu’il a tenté de convaincre les philosophes d’Athènes en argumentant rationnellement : « L’Eternel a disposé les choses afin que les hommes le cherchent et s’efforcent à tâtons de le trouver, car il n’est pas loin de nous : en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes XVII, 27s). Mais les Athéniens ont refusé d’entendre parler de résurrection. Fallait-il alors qu’il opposât la sagesse humaine à la sagesse divine, disant que « puisque selon la sagesse de Dieu, le monde par la sagesse n’a pas connu Dieu, il a plu à Dieu par la folie de la prédication de sauver ceux qui croient » ? (I Corinthiens I, 21). Non seulement il fait alors de la foi un acte irrationnel, mais il s’exprime au nom d’une théologie du dieu potentat capricieux à qui il plaît de faire ceci ou cela au mépris de la rationalité.
Paul admet pourtant que « depuis la création du monde, ce qui est invisible a été clairement contemplé dans ses œuvres, sa puissance éternelle et sa divinité » (Romains I, 20). Il reconnaît par ailleurs que le sens du bien et du mal est présent en toute conscience : « Quand des non-juifs sans loi font naturellement ce que la loi prescrit, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes. Ils manifestent l’œuvre de la loi écrite dans leur cœur, leur conscience témoigne en elle… » (Romains II, 14s)
Dire que l’Eternel est inaccessible à la pensée humaine, ce serait nier qu’il est Amour.

Toi que j’ai croisée dans la rue le visage voilé, pourquoi m’as-tu regardé ? De quel droit me regarderais-tu si tu me dénies le droit de te regarder ? Marche les yeux baissés comme on disait jadis aux religieuses de le faire lorsqu’elles devaient sortir de leur couvent.

la voix d’enfant qui frémissait sur le rivage
de ceux qui l’écoutaient ravis s’en est allée
prise par l’aventure où l’emmenait son âge
loin des terres solides et des arbres plantés

il ne reste plus d’elle au terme du voyage
que doucement la vague qui s’en vient mourir
sur le sable aussi pur que peut l’être la page
vierge qui donne vie aux plus chers souvenirs

12 janvier 2010

Paul parle de la folie de la croix. Fort bien, mais qu’en pensait le principal intéressé, Yeshoua ? Le plus étonnant, c’est qu’il ne nous donne pas clairement le sens de sa mort. A entendre les paroles de Jean-Baptiste : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jean I, 29), on comprend qu’il s’agit du serviteur souffrant d’Isaïe, « blessé à cause de nos transgressions, brisé à cause de nos fautes » (Isaïe LIII, 5). Ainsi paraît fondée l’idée du sacrifice rédempteur héritée de la tradition du bouc émissaire illusoirement rédimée par le sacrifice d’Abraham.
Mais peut-on dire que Yeshoua ait lui-même adopté cette interprétation, cette folie mythique ? Il savait qu’il allait mourir de mort violente ; il en parlait en images comme d’une coupe à boire et d’un baptême (Marc X, 38). Il pensait sans doute que telle était la volonté de son père céleste ; mais les choses sont enveloppées d’incertitude. Ainsi la scène de l’agonie à Gethsémani, que son ami Jean ne mentionne pas, est improbable : elle rapporte des paroles de Yeshoua censées avoir été prononcées en l’absence de témoins puisque ses disciples dormaient (Marc XIV, 35s). Les interprétations demeurent ouvertes. On pourrait dire que Yeshoua a programmé sa mort en ne cessant de provoquer les prêtres. Avait-il conscience d’en avoir assez dit pour consacrer la rupture de son message avec la religion ? La réponse ne peut se trouver que dans la substance de ce message, qui est celui d’une ère nouvelle. On a par ailleurs l’impression que Yeshoua s’est senti incompris jusqu’à la fin de ses disciples eux-mêmes, qui le suivaient aveuglément, irrationnellement, intuitivement convaincus qu’il avait « les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68) alors qu’ils ne la comprenaient pas.
Il n’y a rien d’irrationnel dans le message de Yeshoua, rien d’insensé, rien que l’on puisse traiter de folie ni même qu’il ait pu présenter comme tel. Son langage montre au contraire un souci de sagesse en opposition à la folie : ainsi la parabole des vierges sages et des vierges folles (Matthieu XXV). Ainsi le riche accusé de folie parce qu’il ne pense qu’à s’enrichir (Luc XII, 20). Le message de Yeshoua en son intuition première est rationnel : Dieu est Amour, voilà qui illumine l’être depuis son fondement jusqu’en ses derniers déploiements, qui éclaire jusqu’aux recoins les plus sombres de la psyché humaine, qui permet de mettre au jour toutes les manipulations de l’intelligence humaine… Et cependant, l’interprétation de l’Evangile imposée par les théologiens chrétiens et fixée dans les dogmes de l’Eglise est largement irrationnelle, mythique. Paul note donc avec justesse qu’elle peut apparaître comme une folie aux yeux de la rationalité.
Dans sa lumineuse clarté, l’intuition d’Aimer disperse toute irrationalité, toute folie, tout mystère.

ce visage dans le miroir
est-ce un autre ou est-ce toi
tu le connais le reconnais
mais tu ne t’y reconnais pas

fané, ridé, creusé, blanchi
d’années en année il vieillit
alors que sans âge tu penses
et avances dans l’infini

13 janvier 2010

et tu t’enchantes que la plume
anonyme dise la cœur
et de son pur silence exhume
les voix de mille frères et sœurs

et tu te dis que les visages
que tu croises furtivement
ou quotidiennement embrasses
sont d’inaccessibles mystères

que tu ne peux sur cette terre
que saluer éperdument
mais dont la force de la grâce
te fait compagnon d’âge en âge

que les visages sont des voiles
des demi-masques des personnes
dont le nom à l’amour consonne
et brille parmi les étoiles

La spiritualité de l’altérité est-elle une spiritualité religieuse ou une spiritualité laïque ? Qui pose cette question ? Quelqu’un qui la vit ou quelqu’un qui la considère de l’extérieur ? S’il est spectateur extérieur, est-il religieux, antireligieux, areligieux ? Ses multiples références à l’Evangile font penser à une spiritualité religieuse, mais elles visent toutes à sa désacralisation ; elles cherchent à montrer que le message de Yeshoua non seulement n’est pas religieux mais qu’il abolit la religion, les croyances mythiques, la théologie reçue. La formule « Dieu est Amour » a l’apparence d’une formule religieuse ; elle est théologique. Mais elle est autodestructrice, car l’Amour, Aimer, tel qu’il est vécu, compris et proposé par l’intuition de Yeshoua détruit le concept de Dieu tel qu’il est présenté par les religions, y compris le judéo-christianisme : l’infini n’est plus dieu, il est agapè.
Ce serait évidemment un anachronisme de qualifier la découverte de Yeshoua de laïque. En fait, elle va plus loin que la laïcité définie comme la séparation de l’Eglise et de l’Etat, du pouvoir religieux et du pouvoir politique, puisqu’elle refuse tout pouvoir, qu’elle dénie à la spiritualité tout pouvoir. On pourrait dire qu’elle avalise une laïcité bienveillante à l’égard de tous, croyants et incroyants. Elle ne cherche à détourner de leurs convictions ni les incroyants ni les croyants, totalement satisfaite de voir les uns et les autres progresser dans l’amour. Aime, et crois ce que tu veux.
Considérant les religions comme des pouvoirs, elle ne se réclame d’aucune. Elle refuse également l’Etat théocratique et l’Etat athée dans la mesure où ils veulent imposer leur doctrine aux consciences. Elle préconise la séparation et le dialogue de tous les pouvoirs : législatif, exécutif, judiciaire, religieux, idéologique, culturel, médiatique… dans notre monde de l’humain premier où tout pouvoir tend à l’hégémonie.

14 janvier 2010

La spiritualité de l’altérité n’est pas une spiritualité de l’épanouissement personnel, de la maîtrise de soi, de l’équilibre intérieur… Elle est, par essence, décentrée de soi-même, centrée sur les autres. Elle a, certes, des retombées sur celles et ceux qui la vivent, « les fruits de l’esprit », la joie inaliénable. Ces retombées cependant ne sont pas reçues comme des récompenses et des jouissances, mais comme des forces d’aimer. Qui aime vit dans la joie, et cette joie est au service de l’amour. La béatitude est une force pour la sollicitude qui l’engendre.

La lecture de la Bible entreprise ici refuse le concept de révélation. Elle se voudrait strictement historique, bien qu’elle doive admettre son manque d’érudition, ses lacunes. Le texte biblique, alors qu’il est devenu familier à des générations d’auditeurs et de lecteurs croyants, est en réalité obscur, ambigu. Il a fait l’objet d’interprétations autorisées, avec quelques variantes mineures selon les Eglises, particulièrement au sein du protestantisme. Ces interprétations entendent clarifier le texte, et elles le font pour des croyants qui n’en voient pas les contradictions, censées inexistantes pour eux puisqu’ils le croient inspiré et que le Saint-esprit ne saurait se contredire.
La lecture de la Bible proposée par la liturgie chrétienne est nécessairement fragmentaire. Et il n’est pas rare qu’un commentateur interprète un verset en contradiction avec son contexte, ou du moins dans l’ignorance de son contexte. Cette lecture se doit par ailleurs de se conformer à la doctrine de l’Eglise (C’st ainsi que lorsque l’esprit de Dieu est mentionné on y voit la troisième personne de la Sainte Trinité, alors que le dogme de la Trinité ne s’est établi qu’au troisième siècle).
La lecture des paraboles de Yeshoua donne lieu à des interprétations standard, alors que le langage de Yeshoua est constamment parabolique, et si peu clair parfois qu’il fait fuir ses disciples : ainsi lorsqu’il leur dit qu’il va leur donner sa chair à manger (Jean VI, 48-60).
Le principe d’interprétation ici mis en œuvre se justifie par la centralité de son choix et par la fécondité de ses applications. Il est central parce qu’il est le cœur de l’intuition de Yeshoua, mais aussi parce que cette intuition théologique concorde avec l’intuition ontologique de l’altérité positive.
L’intuition théologique de Yeshoua est l’héritière d’une longue tradition spirituelle, religieuse, où est rapidement apparue la négation de la religion. Lorsque, huit siècles avant Yeshoua, on entend Osée faire dire à l’Eternel : « c’est la bonté que je veux et non le sacrifice » (Osée, VI, 6), on voit déjà s’annoncer le dieu amour qui n’a que faire du culte qu’on lui rend. Le message de Yeshoua pourra se résumer : « Aimer vos ennemis… Vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon envers les ingrats et les criminels. Soyez plein de compassion comme votre père est plein de compassion » (Luc VI, 35s). A l’instar de toutes les paroles de Yeshoua, tout ce qui est dit de lui doit s’apprécier en fonction de cette intuition.

c’est une mélodie qui dure
le temps de sa juste mesure
et détache dans le silence
la dentelle qui donne sens

c’est une fenêtre qui s’ouvre
un visage qui se découvre
un regard dont la profondeur
livre le secret de son cœur

il n’est rien d’autre que l’écoute
ravie où se dissout le doute
pour se connaître mélodie
dans cet instant de l’infini

quand se referme le silence
se fait plus forte la présence
venue laisser son souvenir
en promesse de l’avenir

15 janvier 2010

entends l’enfant gémir
écrasé
il a perdu son sang il a soif il va mourir
il pense aux autres
où sont-ils
il sent
en son souffle leur souffle
leur souffle
sent l’enfant s’engourdir
s’engourdir s’endormir
s’endormir

Il y a deux cent cinquante-cinq ans, le tremblement de terre de Lisbonne faisait ricaner Voltaire contre la divine providence. Les journaux qui titrent aujourd’hui sur la malédiction d’Haïti participent de la même pensée religieuse archaïque. Yeshoua avait pourtant fait un commentaire éclairant après l’écroulement de la tour de Siloé : les victimes n’étaient pas plus ni moins coupables que n’importe qui (Luc XIII, 4s). Les lois physiques qui gouvernent la tectonique, l’attraction universelle et la résistance des matériaux sont connaissables mais rigides, connaissables parce que rigides. Elles sont accessibles à notre science et maîtrisables par notre technique : les Japonais savent se prémunir contre les séismes.
Aimer n’intervient pas dans le mécanisme des lois de l’univers. On ne peut même pas dire qu’elles résultent de ses décisions ; elles sont inhérentes à la nature de la matière comme la somme des angles d’un triangle est inévitablement égale à un angle plat.
Et pourtant celles et ceux qui vivent dans l’intimité d’Aimer savent que l’univers n’est pas entièrement régi par des lois physiques, que certains événements échappent aux déterminismes de la matière. « Pour qui prend la vie avec grâce, elle a des hasards merveilleux. » Celles et ceux qui savent prier, se rendre disponibles aux suggestions de l’esprit, savent que le hasard est parfois l’agir incognito d’Aimer. Mais ils prennent garde d’en faire état devant ceux et celles qui n’en ont aucune expérience, idée ni pressentiment ; ce serait « répandre des perles devant des pourceaux » (Matthieu VII, 6) ; ils s’abstiennent cependant de juger qui que ce soit.
La présence d’Aimer en Haïti, c’est la compassion agissante de celles et ceux qui s’en soucient.

Qui sait affronter l’ennui entre dans le silence du silence où Aimer l’attend.

16 janvier 2010

« Ce qui ressemble au hasard
Souvent est un rendez-vous. »
Heureux celles et ceux qui ont appris à le distinguer au milieu des probabilités et qui en nourrissent leur vie quotidienne.
Chaque hasard est un inconnaissable dont chacun se fait sa petite idée, parfois innocemment fumeuse, parfois dangereusement limpide.
Pour le matérialisme de base, le Hasard est le dieu inconnu de l’évolution. Le matérialisme préfère une explication mathématiquement indéfendable à une absence d’explication. Les vrais scientifiques n’ont pas honte d’avouer leur ignorance ; elle est le moteur de leur recherche.
Serions-nous, parce que nous sommes esprit, de possibles manipulateurs de hasard ? Peut-il arriver du bien aux autres simplement parce que nous le leur voulons ? (Les sorciers sont-ils des gens qui font du mal aux autres par leur simple force psychique, et dont les paroles, les gestes et les talismans ne sont que des supports symboliques ?)

Intéressant d’apprendre que l’idée d’un revenu maximum, en parallèle à celle du revenu minimum, commence à se répandre (Philippe Chanial, La délicate essence du socialisme).

Parce qu’elle est ontologique, l’altérité positive régit la totalité de l’être et des êtres en leurs relations. Elle est principe d’interprétation universel. Elle s’intéresse aux arts et aux sciences, aux philosophies et aux théologies, à l’infime et à l’infini, à l’anthropologie et à la sociologie, à l’éthique et à la politique (pour dire les choses en vrac), au connaissable et à l’inconnaissable (pour le déterminer et localiser). Elle a son point de vue sur toute chose, elle ne peut se désintéresser de rien. Il faut bien pourtant qu’elle se focalise ici ou là avec le temps qui passe ; elle le fait sans hiérarchisation, sans choix conscient même, confiante dans l’heureux hasard.

La jalousie est le rempart de la monogamie (c’est le voile intégral invisible).

lorsque les machines se taisent
tiens grand silence
la chance
de trouver les présents qui partout et toujours en aimer se complaisent

17 janvier 2010

Il est réconfortant d’entendre de la bouche d’un représentant autorisé des Eglises que « la Bible est un patrimoine pour toute l’humanité ». Cela concède qu’elle n’est pas la propriété des croyants, qu’elle est ouverte à la libre lecture, étude et interprétation de tous.

La quête du Réel conjoint les « pourquoi » philosophiques et les « comment » scientifiques sans savoir les mettre en relation. Sûre de l’unité du Réel, elle ne néglige ni l’une ni l’autre approche, laissant provisoirement à l’inconscient le soin de les accorder.

La Spiritualité de l’Altérité apprécie l’œcuménisme à la mesure de son désintéressement, de l’agapè qui l’anime, consciente qu’il risque d’être aussi motivé par la peur des religions non chrétiennes et de l’athéisme.

Est-ce bien le souci de la condition des femmes qui pousse tant de Français à débattre avec émotion du voile intégral ? Se soucient-ils avec la même passion des sévices et des morts violentes qui leur sont infligées ? On y sent parfois plus de peur face à un spectacle qui les horrifie que de compassion pour celles qui le donnent et qui souvent ne semblent pas en souffrir.

combien de temps l’odeur encore
pénétrera
l’aura
de la vie obstinée dont le parfum léger finira par vaincre la mort

cependant la lumière encore
chaque matin
revient
verser sur toute vie inépuisable son trésor

18 janvier 2010

Le sens de l’imparfait est inhérent à la dynamique de l’humanité en marche de l’animalité dominatrice et possessive vers la spiritualité oblative et donatrice. Il est bon que nous gardions le sens du désintéressement pur comme un idéal qui nous tire en avant, mais sans nous affliger en constatant que le souci des autres (ces jours-ci la prise en charge de la communauté humaine d’Haïti) est presque toujours partiellement motivé par des intérêts politiques, économiques, idéologiques…) Le bon sens dit qu’il est préférable de servir les autres avec des mains sales que de ne pas les servir en gardant les mains propres. Quant à celles et ceux qui donnent par pur altruisme, ils n’ont pas le temps de se chagriner d’être soupçonnés d’être intéressés puisqu’ils sont tout entiers absorbés par leur sollicitude pour les autres.

La liturgie quotidienne de l’horoscope suppose évidemment des croyants, plus ou moins convaincus, plus ou moins fervents, parfois secrets, honteux crytocroyants. Qu’importe si cette croyance, comme celle des participants aux liturgies chrétiennes, juives, musulmanes, hindoues, bouddhistes… leur apporte réconfort et courage pour affronter la vie. Mais elles sont surtout appréciées ici selon le degré de souci des autres qu’elles nourrissent (et l’horoscope est sans doute assez maigre sous se rapport).
Toute croyance est une force de vie. L’appréciation que donne de chacune la spiritualité de l’altérité est simple : dans quelle mesure contribue-t-elle à encourager l’amour universel ? (Peut-elle parfois y faire obstacle ?)

Je ne puis logiquement penser que tout est déterminé sans penser que je le suis moi-même en le pensant. Quelle est alors cette distance psychologique qui me permet de le dire en affirmant que je ne me sens pas déterminé ? Illusion ou intuition ? Puis-je affirmer que la logique n’est pas nécessairement maîtresse de vérité ?

plutôt qu’en ton sinistre noir
voile intégral
emballe
les belles dans un gai tilleul mauve azur safran perle où vient se réjouir l’espoir

19 janvier 2010

On dit que l’art ne se soucie plus du beau mais du nouveau. Il semble en tout cas que ceux qui s’y intéressent, et les marchands d’art au premier rang, se soucient aussi des sommes vertigineuses qu’il mobilise. Amère provocation de lancer cyniquement avec Jean-Pierre Cometti : « La valeur d’une œuvre, c’est le prix qu’elle coûte ».
Dire que le sens du beau fluctue avec le temps, c’est le confondre avec le goût, manipulé par la mode, ses rhétoriciens et ses profiteurs. Le beau est indémodable ; c’est celui d’Altamira, de la Victoire de Samothrace, de Vermeer et de Monet, de Michel-Ange et de Rodin, de tel bronze d’Ifé et de tel masque Fon…. C’est aussi celui des jeux de la lumière sur la montagne et sur la mer, celui d’une fleur, d’un oiseau, d’un visage…
Si l’art doit insensibiliser à ces formes du beau, c’est une triste activité humaine.

Il y a dans le christianisme une double figure du dieu, une double présence. Il y a le Christ extérieur que l’on rencontre sous le voile de l’autre : ce que vous faites aux autres, dit le Christ du jugement dernier, c’est à moi que vous le faites (Matthieu XXV, 40). L’histoire de Martin de Tour illustre cette figure : il avait partagé son manteau avec un pauvre et il a fait un rêve où le Christ lui est apparu vêtu de ce manteau. Et il y a le Christ intérieur dont parle Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates II, 20). Y a-t-il dans l’une et l’autre figure un effacement de l’homme au profit du dieu ? Ne compterait plus que le Christ, s’aimant à travers les autres. Dieu ne serait pas mort.
Dans la théologie d’Aimer disparaît la figure du dieu qui s’aime lui-même en nous et qui nous invite à l’aimer en l’autre. Aimer n’est pas ce dieu qui à travers moi s’aime lui-même en l’autre. Aimer ne cherche pas à être aimé mais à aimer. Il me donne, à moi comme aux autres, d’aimer les autres de l’amour dont il nous aime tous. Ce n’est pas de son être qu’il m’habite mais de sa force d’aimer. Comment pourrait-il se substituer à moi, lui dont la vie éternelle est d’être pour l’autre ?

le poète parmi les morts
erre sans fin
les siens
ne sont pas sous la terre mais dans l’amour qui en tire les derniers vivants trésors

20 janvier 2010

Un idéal social fondé sur la science sociologique risque d’être totalitaire. Car la science ne s’intéresse pas aux personnes, dont la liberté échappe aux lois ; elle étudie les déterminismes des groupes. Et c’est sur ces déterminismes qu’agissent les idéologues pour imposer leurs utopies.

Il est bon de savoir qu’il existe des inconnaissables, ceux dont les mathématiques ont prouvé l’existence et qui rendent le hasard indéchiffrable. Cela permet d’orienter la recherche vers des inconnus connaissables.

Même pour les intelligences qui la refusent, l’intuition de l’être comme altérité positive offre l’évidence de sa cohérence : elle parle le même langage, elle propose le même principe d’interprétation à la science et à l’art, à l’éthique et à l’économie, à l’histoire et à la sociologie…
L’insistance ici sur l’interprétation du phénomène religieux tient à l’opposition inéluctable de cette ontologie de l’être comme altérité à une ontologie de l’être comme puissance telle qu’elle se manifeste depuis la nuit des temps dans la figure de la divinité comme pouvoir.
Dans le refus de Roland Barthes de devenir une figure de pouvoir, un mythe à la mode, un héros intellectuel, un conférencier couru… y avait-il l’intuition que le Réel est modeste, discret, effacé, anonyme en son altérité essentielle ?

les nuages du ciel de traîne
sont les figures libres
toujours nouvelles des bohèmes
en quête d’équilibre

enfants de la mer et du froid
au hasard des rencontres
ils vont où les mène la foi
que leurs chemins leur montrent

pourquoi faut-il que la lumière
les aime et embellisse
leur cortège immensément fier
avant qu’ils ne finissent

ils portent l’eau et tous ses biens
aux matins et aux soirs
mais leur beauté ne sert à rien
qu’à ravir les regards

21 janvier 2010

Si l’on veut encore parler de péché dans la Spiritualité de l’Altérité, ce n’est rien autre que l’absence d’amour agapè, tout ce qui fait que l’on ne se soucie pas des autres, qu’on leur nuit, qu’on cherche à les dominer, posséder… Celui, celle qui se (re)met à aimer sort du péché. Elle passe de la mort à la vie éternelle. Yeshoua a résumé cela dans l’épisode de la « pécheresse » : « Ses péchés sont remis puisqu’elle aime » (Luc VII, 47).

La désaffection de l’art pour le beau est-elle le signe d’une perte du sentiment esthétique concomitante de l’insensibilité matérialiste à l’esprit ? L’envolée du prix des œuvres d’art peut-elle en être le signe ?
Les « accumulations » d’Arman sont belles. Elles ont été nouvelles lors de leur création première et elles le sont restées dans la longue exploitation de leur formule. Avec le temps qui passe, elles ne sont évidemment plus nouvelles. Mais elles restent belles, et le regard esthétique peut y revenir sans lassitude pour s’en réjouir.
On a dit que la beauté était indéfinissable, mais on retrouve dans ces œuvres d’Arman ce que Thomas d’Aquin disait de la beauté et que James Joyce reconnaissait: integritas, consonantia, claritas. En langage aussi barbare que précis, ce sont des touts limités dont les éléments entretiennent les uns avec les autres de justes relations dans une harmonie qui les fait rayonner. On trouve cette formule dans certains spectacles de la nature tels que les déploiements d’une nuée de sansonnets ou les tournoiements d’un banc d’anchois.

Faut-il dire que l’économie de marché capitaliste devient folle ? Que des responsables politiques puissent justifier les revenus exorbitants de certains dirigeants d’entreprise montre qu’ils ont perdu le sens de la mesure, voire le sens tout court. Et les revenus de certains chanteurs, footballeurs et autres « artistes », qui devraient susciter le mépris de l’humain premier, n’éveillent que son étonnement ravi.

monsieur le brontosaure a dit
vois mon caca
y-a qu’à
peser son poids en or pour voir que je suis le plus gros sans contredit

22 janvier 2010

II Corinthiens III, 1 – IV, 6.
Sans souci de cohérence rationnelle, Paul joue sur les images de la lettre et du voile. Les disciples de Corinthe sont une lettre écrite sur leurs cœurs par l’Esprit du dieu vivant. Cette lettre intérieure remplace la lettre des écrits de la loi de Moïse, voilée comme lui-même pour les juifs incapables de supporter la gloire du dieu terrible du Sinaï. Cette gloire, cette kavod, cette manifestation, est désormais remplacée par la gloire de l’Esprit manifestée dans le Christ. Ce n’est plus celle de la loi mais celle de la grâce, de la liberté, de l’amour. Dès lors, plus de voile : « Le visage découvert, contemplant comme dans un miroir la gloire du seigneur, nous sommes transformés à son image, de gloire en gloire par l’Esprit du seigneur » (III, 18).
La gloire d’Aimer, sa manifestation, c’est l’homme vivant, gloria dei homo vivens, vivant de l’amour dont Aimer vit. Les compagnes et les compagnons de Yeshoua, les tenants d’Aimer, manifestent toujours mieux sa gloire, son amour. L’Esprit du seigneur, la force d’Aimer qu’ils accueillent, les font toujours mieux rayonner de tendresse et de respect pour tous ceux et celles qu’ils rencontrent.
Ainsi se répand la connaissance d’intimité de l’Eternelle que Yeshoua a offert comme une lumière sans voile : Elle « brille dans nos cœurs pour donner la connaissance de la gloire d’Aimer apparue sur le visage de Yeshoua » (IV, 6). Heureuses, heureux ceux qui, il y a deux mille ans, virent ce visage rayonnant. Bien plus heureux celles et ceux dont le cœur à son tour accueille Aimer et dont le visage, « de gloire en gloire », rayonne toujours davantage d’amour sur les êtres et les choses. (Est-il besoin de comprendre les subtilités de l’imagination de Paul pour aimer ainsi ? L’imagination nous parle. Yeshoua le savait, qui l’a mise au service de son message.)

reviens lumière nous verrons
demain peut-être
paraître
une fleur un oiseau un visage qu’à reconnaître enfin nous nous réjouirons

23 janvier 2010

Est-il besoin d’être très intelligent pour comprendre que l’Etat d’Israël ne renoncera à son occupation de la Palestine que contraint et forcé ? Et, plus simplement, pour comprendre que des négociations entre occupant et occupé sont impensables ? Mais lorsqu’on se rappelle comment l’élite intellectuelle s’est laissé manipuler par les idéologies dictatoriales du XX° siècle, on se demande si cette espèce supérieure s’est forcément améliorée et si elle est désormais capable de simple bon sens. Est-elle dupe ou serait-elle complice ?

On peut se substituer à quelqu’un pour le sauver de la mort. Ainsi Maximilien Kolbe prit-il la place d’un père de famille dans un groupe de prisonniers d’Auschwitz condamnés à mourir de faim en représailles d’une évasion. On peut, plus ordinairement, se priver pour donner à ceux qui ont moins que nous. Ce sont des gestes d’amour (en principe, puisque l’intérêt peut se glisser partout, et, le plus subtil, celui de nous grandir à nos propres yeux). Mais on ne peut se substituer à l’autre pour aimer ; et, si l’on admet que le péché est de ne pas aimer, cela rend intenable le dogme de la rédemption des pécheurs par la croix.

« Je suis la lumière du monde. Celui qui me suis ne marche pas dans les ténèbres ; il a la lumière de la vie » (Jean VIII, 12). Curieuse cette affirmation lancée sans contexte après l’épisode de la femme adultère. Est-ce bien Yeshoua qui parle ? Est-ce Jean, théologien de la lumière dès les premiers versets de son évangile ? « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jean I, 4).
Théologie symbolique plutôt que conceptuelle. Symbolique, c’est-à-dire indissociablement sensuelle et spirituelle. Comme la lumière visible nous donne de voir le monde et d’y vivre notre vie charnelle, la lumière invisible de la vie éternelle nous donne de connaître l’Eternel et de vivre notre vie spirituelle. Et comme cette vie est amour puisque l’Eternel est Amour, il s’établit une circularité entre la vie, la lumière et la connaissance. Car la connaissance biblique est l’intimité de communion, non la compréhension possessive et dominatrice. Ainsi comprend-on que « celui qui se dit dans la lumière et déteste son frère demeure dans les ténèbres, et que celui qui aime son frère demeure dans la lumière » (I Jean II, 9s). « Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu » (I Jean IV, 7).
Par sa théologie de la lumière, Jean nous introduit à la connaissance d’amour de l’Eternel, mais aussi de la matière, du visible qui en est la gloire, la manifestation parce qu’elle fait partie de son autre. A contempler la lumière qui baigne les êtres et les choses, nous sommes invités à l’amour éternel.

si tu encadres les nuages
tu trouveras
parfois
un jeu de formes et de teintes fugace où passe la beauté sauvage

24 janvier 2010

Une théologie de la lumière invite à écarter toute irrationalité de la connaissance. Mais elle fait place aussi à la connaissance symbolique. On peut même penser que son approche symbolique de l’être lui donne la force de dénoncer les irrationalités qu’engendre l’approche conceptuelle. Alors qu’une théologie qui tente de comprendre conceptuellement le dogme de la Trinité finit par avouer son échec, approcher la Trinité comme un symbole d’Aimer nous invite à connaître l’amour éternel.

S’indigner qu’on puisse insinuer que Maximilien Kolbe aurait pu ne pas être totalement désintéressé dans son acte « héroïque » montre que l’on veut en faire un héros. Qui aime de l’amour dont Aimer aime ne se soucie pas de savoir s’il est désintéressé. Il, elle ne juge personne, ni l’autre ni soi-même, digne d’admiration ou de mépris. Pas plus que Yeshoua, les compagnes et compagnons d’Aimer ne sont des héros, des saints… Ils s’effacent devant l’autre jusqu’à l’anonymat (celle qui écrit le poème de l’univers ne le signe pas). Leur gloire, leur kavod, leur doxa, n’a rien à voir avec la gloire humaine ; c’est la manifestation de l’amour d’Aimer (cf. Jean V, 41-44).

Une écologie qui néglige la démographie est une écologie borgne. L’est-elle souvent ? Est-elle alors victime du tabou malthusien ou du « croissez, multipliez » dont l’écho retentit encore dans les sociétés jadis hantées par la peur de la disparition ? Aujourd’hui les explosions démographiques affaiblissent les sociétés, les étouffent. Le remède ? Plus une femme est instruite et moins elle a d’enfants. Mais les pays qui souffrent d’une démographie galopante font-ils de l’instruction des filles une priorité ?

tu sors dans le jardin c’est la fenêtre
de l’infini où les étoiles bruissent
du silence éternel au grand espace
pour contempler la présence de l’être

la terre même est devenue de verre
sa ténèbre et son feu en transparence
laissent l’esprit apercevoir la grâce
qui soutient et assemble l’univers

ce qui pour les yeux clos s’offre en tous sens
dans le vide complice où libres vibrent
innombrables les voix du grand concert
te fait la sœur de chaque note immense

et chaque étoile en répondant aux autres
écho d’échos d’âge en âge propage
la mélodie qu’à écouter tu chantes
à l’éternel pour en être l’apôtre

25 janvier 2010

Les inconnaissables ne sont pas des inexistants. Certains sont des fondamentaux de l’être et donc de la pensée ; il ne faut pas les négliger. Nous ne saurons jamais ce qu’est l’au-delà des limites de notre univers, si ce n’est qu’il existe et qu’il est infini. Nous ne saurons jamais ce qui a précédé son origine, si ce n’est que l’être n’a jamais commencé. Ainsi le veut le principe de causalité. Rien ne peut venir de rien, « de rien rien ne se fait », ex nihilo nihil fit. Mieux, ajoute Descartes, « il n’y a rien dans un effet qui n’ait été d’une semblable ou plus excellente façon que la cause. » Le plus ne peut sortir du moins. Voilà qui donne à penser à celles et ceux qui réfléchissent au processus de l’évolution, dont les seuls éléments physico-chimiques ne peuvent rendre raison. L’infinité de l’être et son éternité guident notre marche dans la vie ; elles lui donnent sens.
Pour nier l’existence de l’éternel, il faut renoncer au principe de causalité. N’est-ce pas ce que David Hume a tenté de faire, gêné sans doute par ce qui ressemblait à une preuve de l’existence de Dieu, et rendu logiquement insensible à l’évidence rationnelle par son hypersensibilité aux phénomènes.

Le mot « symbole » revêt une multitude de sens, certains plus ou moins proches, certains irréductiblement opposés (peut-on réconcilier le symbole jungien et le symbole lacanien ?) On y voit ici ce qui ressortit à l’approche esthétique du monde, approche concrète et sensible, le visant pour lui-même plutôt que pour ce en quoi il peut nous être utile, inutile ou nuisible (L’approche esthétique ne veut pas savoir si telle baie est comestible ou vénéneuse ; elle contemple sa forme et sa couleur, son mouvement là où elle est). Mais l’approche symbolique va plus loin que l’apparence ; elle la ressent comme l’expression d’une âme. Le visible y est la manifestation d’un invisible. L’approche symbolique perçoit un monde indissociablement matériel et spirituel.
Pour entrer dans la connaissance symbolique, il ne suffit pas, il peut même devenir nocif de se plonger dans les dictionnaires des symboles et d’étudier les monographies consacrées au symbolisme de l’eau, du feu, de l’air et de la terre, de l’arbre, de la rose, du centre… Il ne s’agit surtout pas de comprendre en traduisant les images en concepts. Connaître l’arbre symbole, ce n’est pas ici savoir qu’il peut représenter l’axe du monde, l’union du chthonien et de l’ouranien, la mort et la vie, le phallus et la matrice… C’est approcher tel arbre en oubliant tout, attentif par tous les sens en leurs correspondances à ce qu’il est ; c’est s’adresser à lui comme à une quasi-personne, s’imaginer l’être par empathie. La connaissance symbolique est communion au monde ; les images qu’elle produit n’en sont que la manifestation.

sur le rameau qui plie le merle qui se pose
dit un monde de vie où tout à coup éclose
elle se laisse voir par l’esprit qui la chante
à l’appel aussitôt de la chair frémissante

sous le signe discret de la coïncidence
d’un mouvement parfait au regard que lui lance
l’œil que l’heureux hasard guide vers la rencontre
jaillit le bref éclair où son âme se montre

il n’est que d’accueillir au subtil équilibre
du silence immobile disponible libre
les moments d’être que chaque jour propose
incognito d’amour à ses amants la rose

26 janvier 2010

La connaissance symbolique est un sentir ; elle est de soi sans concept ni langage. Elle ne se propage que par des images. Mais ces images, qui expriment les relations de vie ressenties entre les êtres, particulièrement entre les vivants, et par ces vivants par excellence que sont les humains, sont inévitablement récupérées et représentées par le langage. Le langage en donne une multitude d’interprétations. Ce foisonnement n’a de soi aucune limite, car l’analogie de l’être en ses forces de vie est universelle, et chaque image a vocation à se relier à la totalité des autres.
Le symbolisme du centre, le centre symbolique, a plus que tous les autres vocation à ce rayonnement universel. Il est ce dont tout part et à quoi tout revient. Il est la référence de tout être à lui-même, et chaque humain se vit et se croit spontanément le centre du monde. Mais il étend son être à ses appartenances, il s’y projette : sa famille, sa communauté. Et cet ensemble se donne un centre dans l’espace. L’histoire des religions nous fait connaître ces nombrils du monde : la Delphes des Grecs, le Cuzco des Quechuas, le Thabor des Samaritains, la Ka’ba des musulmans, le Rocher du Temple des juifs, le mont Meru des hindous… le croyant s’y rend en pèlerinage pour s’y imprégner de la force spirituelle qui en rayonne. Cette force attractive de l’inconscient humain s’étend aux capitales des Etats, aux centres régionaux, et jusqu’à ces quartiers et ces hameaux où l’on se sent plus chez soi qu’ailleurs.
L’infinité de l’espace détruit le centre symbolique : puisque l’espace est infini, son centre est partout et nulle part. On peut ressentir cette découverte comme une invitation lancée à la conscience à se décentrer d’elle-même et de sa communauté pour vivre l’altérité universelle. L’identité s’en trouve bouleversée. On peut penser que l’on rejoint ainsi l’intuition spirituelle de Yeshoua : « On n’adorera plus à Jérusalem ni sur cette montagne (de Samarie), mais en esprit et vérité » (Jean IV, 21-24), selon la vérité ultime de la réalité.

sous le merle le rameau plie
depuis sa place
l’espace
rayonne jusqu’au plus lointain de la vie qui l’emplit

27 janvier 2010

Nouvelle suggestion d’un plafonnement des revenus visant à modérer l’inégalité croissante qu’engendre notre économie de marché. Olivier Duhamel lance l’idée d’un Revenu Maximum d’Intégration, suggérant même généreusement qu’il n’excède pas cent fois celui du Revenu Minimum d’Insertion. Il le fait avec un sourire à l’endroit de ceux qui jugeront son idée incongrue, inconvenante. Il sait bien que si cette idée s’étend, les nantis souriront jaune.

La lecture psychanalytique de la bible hébraïque que propose Marie Balmary se prête à une interprétation plus proche du message des prophètes que de la doctrine des prêtres, de l’amour que des sacrifices. Au point de remettre en question la doctrine chrétienne officielle de la rédemption par la croix.
On peut laisser aux psychanalystes et aux hébraïsants le soin d’apprécier la validité de cette interprétation, mais on peut aussi se réjouir qu’elle s’accorde avec le message de Yeshoua. Sous deux aspects, qu’il est utile de relier. Le premier est que le dieu des religions est mort, et cela dès l’histoire d’Abram Abraham avec la fin des sacrifices humains. Il s’agit désormais de vivre avec l’Eternel une relation contractuelle d’égal à égal ; il s’agit d’aimer d’altérité positive.
Le second aspect est que ce message se propose en langage symbolique, non conceptuel. Le concept est clair et distinct, le symbole est vague et flou ; mais si, à les décrire ainsi, on déprécie le symbole pour l’intelligence conceptuelle, on oublie la force de vie du symbole, sa capacité à établir la communion entre les êtres, leur connaissance d’intimité. Le symbole est le support naturel de la relation qu’Aimer propose aux humains parce qu’elle n’est pas de l’ordre de la raison mais du cœur, de la compréhension mais de la connaissance au sens biblique. On comprend que Yeshoua n’ait cessé de parler en paraboles ; on comprend aussi qu’une traduction en concepts des symboles qu’il utilise le trahisse. Lorsqu’il invite ses disciples à manger sa chair et boire son sang (Jean VI, 56), il ne leur demande rien d’autre que de vivre dans cet amour qui est de partager comme lui la vie d’Aimer. Il s’agit de « demeurer en moi et moi en vous » (Jean XV, 4), « moi en mon père et vous en moi et moi en vous » (Jean XIV, 20). (La croyance en la transsubstantiation montre que la traduction du symbole en concept mène à l’absurdité du miracle.)

or du ciel noir dans la nuit immobile
tu nous suspends un instant à ton vol

ton silence nous prend intime et fort
et nous invite à t’écouter frémir

l’être bat en ton cœur et tu chemines
précieux inaccessible vers l’aurore

toujours plus loin ton élan nous emporte
de jour en nuit l’éternel est ta vie

28 janvier 2010

Un colonel français rentrant d’Afghanistan : « Un pays qui accorde une telle place à la poésie est un pays infiniment respectable ».
Celles et ceux qui (re)découvrent que toute matière a une âme, que « tout est sensible » comme s’écriait Nerval après Pythagore, que le visible est le visage de l’esprit, ceux-là vivent le monde avec l’enthousiasme de la tendresse et du respect que l’on prodigue aux visages humains. Sensibles à la beauté du monde où l’esprit se révèle, ils sont poètes. Peut-on espérer que la poésie rendra aux Afghans l’âme que les fanatiques du tout-puissant pouvoir veulent leur voler ?

Pour celles et ceux qui croient avec le Psaume 136 que Dieu intervient dans l’histoire « à main forte et à bras étendu », la Shoah est scandaleuse, comme auraient déjà dû l’être l’Exil à Babylone au VI° siècle avant notre ère et la dispersion après la destruction du Temple en 70. Mais qui peut déraciner la croyance au dieu tout-puissant ? La découverte progressive de l’Eternel comme amour le dépouille pourtant peu à peu de ses pouvoirs. Aimer n’est pas un pouvoir. Elle ne possède ni ne domine, Elle inspire.
On peut alors se demander si cette inspiration peut agir sur le monde et comment. Mieux vaut hasarder des hypothèses douteuses que de se reposer dans l’agnosticisme. Cette possibilité d’action impliquerait une certaine indétermination des énergies à l’œuvre dans le devenir du cosmos et dans la liberté humaine. Comme une conscience qui se présente dans l’indifférence de ses désirs face à Aimer s’ouvre ainsi à son inspiration, les indéterminations qu’ouvre le hasard dans les zones d’obscur déséquilibre que traverse la matière seraient propices à l’œuvre de l’esprit. Cela suppose cette dimension psychique de la matière à laquelle l’approche esthétique du monde est sensible.

dans le cadre qui dure en l’amour éternel
les noces de la neige et du silence voient
l’intermittent fragile éphémère qu’on sait
qu’il vient s’en va revient en sa fraîcheur intacte

contemple longuement c’est bien lui c’est bien elle
cette mariée en blanc et ce marié en noir
qui se passent aux doigts les anneaux d’or parfait
toujours en leur puissance prêts à passer à l’acte

si elle s’offre à toi ne rate pas la chance
de vivre la rencontre où la terre diaphane
se fait toute présente aux enfants qui l’appellent

en l’esprit qui t’attend par qui la circonstance
lui donne un rendez-vous pour l’offrir à ses fans
ne manque pas de voir les noces éternelles

29 janvier 2010

La force et la faiblesse de la croyance aux sortilèges de l’inconscient, c’est qu’elle affronte l’incroyance avec un argument irréfutable : Vous n’êtes pas conscient de votre complexe d’Œdipe, mais vous ne pouvez pas en être exempt puisqu’il est universel. Et si vous n’en avez pas conscience, c’est évidemment parce qu’il est inconscient.

On peut trouver difficile de suivre Hans Jonas dans le labyrinthe de son nouveau mythe de la création. Il faudrait connaître la gnose dont il est pétri, se rappeler aussi cette idée phare de la Cabale juive, le tsimtsoum, le retrait de Dieu de l’infini pour que le monde soit. Hans Jonas nous raconte une belle histoire. Dieu, dit-il dans Le Concept de Dieu après Auschwitz, s’est « dépouillé en faveur du monde… La divinité, engagée dans l’aventure de l’espace et du temps, n’a rien voulu retenir de soi » (pp. 16, 14). Il nous fait découvrir un dieu tout immanent au monde, partageant sa misérable aventure et sa souffrance.
Certains y voient une variante du dépouillement, de la kénose, du Christ : « Il s’est vidé lui-même pour prendre une forme d’esclave… Il s’est humilié, soumis jusqu’à la mort de la croix » (Philippiens II, 7s). Mais pour Paul, ce videment, cette kénose, n’est que d’un moment puisque le Christ est aussitôt ressuscité pour être « gratifié d’un nom au-dessus de tout nom », pantocrator participant à la toute-puissance divine, alors que Hans Jonas n’attend cette glorification compensatoire de l’Eternel qu’à la fin des temps dans la soumission spontanée (la servitude volontaire ?) du monde à son créateur. Mais dans l’un et l’autre mythe, on récupère finalement la toute-puissance de l’origine. Qu’elle dure tout au long de la création ou dans le bref épisode de la mort-résurrection, la renonciation de Dieu à sa toute-puissance n’est qu’un bref épisode en regard de l’éternité.
Tout est simple pourtant lorsqu’on reconnaît que l’Eternel est Amour, que l’altérité est inhérente à son être, et que son autre est donc éternel ; et puis que l’altérité positive implique le respect des lois et de l’indétermination du cosmos, des déterminismes et de la liberté humaine. Faut-il soupçonner le désir irrépressible de pouvoir de l’humain premier d’être le créateur du dieu tout-puissant ? Pour admettre que ce dieu-là est mort, il faut vivre de l’altérité d’Aimer.

entre deux nuages le sourire
éblouissant
du sang
donne de connaître l’élan de ta vie toujours prête à bondir

30 janvier 2010

On nous suggérait il y a quelques jours que le revenu maximum ne devrait pas excéder cent fois le revenu minimum. Henry Ford au début du XX° siècle avait limité à quarante fois l’écart entre le revenu du patron et celui de l’ouvrier le moins bien payé de ses usines. A la fin du XVIII° siècle Adam Smith, père fondateur du libéralisme, avait suggéré vingt fois. Bref, le sens de la justice égalitaire fait toujours plus de concessions devant la progression vertigineuse des hauts revenus.
Qui fait de la richesse l’objet de son désir n’en a jamais assez, car le désir humain est infini.

On peut discuter sans fin sur la part respective que la nature et la culture jouent dans la maternité humaine. Jouent ou doivent jouer, car il s’agit de savoir à quel point et comment chaque mère peut se distancier de sa sensibilité et des idées que lui inculquent sa famille et son milieu social. Lorsqu’on admet avec Darwin que l’humain est un héritier de l’animal mais qu’il est censé continuer d’évoluer, on peut méditer sans honte sur le comportement des mères animales pour se demander ce que l’on peut en retenir. On peut aussi réfléchir sur les variations que les courants de pensée tentent d’imposer aux mères au long de l’histoire ; l’exemple récent du biberon et de l’allaitement maternel est typique.
Une mère inspirée par l’esprit d’Aimer sait en tout cas que ses enfants ne sont pas des êtres à posséder ou dominer, mais à approcher avec autant de respect que de tendresse. Elle se sait faite pour les accompagner dans leur cheminement vers l’autonomie, au point qu’ils puissent un jour l’appeler par son prénom, lui dire « femme » et non plus « mère » (Jean II, 4). Elle sait aussi que sa tâche est ardue, nécessite réflexion et concertation avec son compagnon. Elle sait même qu’elle affronte l’impossible, que l’on ne peut aimer ses enfants ainsi qu’avec l’esprit de l’Eternel. Elle est mère avec « crainte et tremblement, sachant que c’est l’Eternelle qui opère en elle le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s), la volonté et la capacité de l’amour éternel. Elle vit dans l’action de grâce en voyant ce qu’elle parvient à faire sous son inspiration.

La multiplicité des théories de la poésie donne à penser qu’elle est conceptuellement insaisissable. On ne la connaît qu’en la vivant.

depuis toujours en l’infini
ton cœur qui bat
s’ébat
dans le chœur avec toi pour chanter l’insaisissable mélodie

31 janvier 2010

Le problème ou le mystère du mal continue de travailler la conscience humaine. Une catastrophe naturelle fait resurgir chez certains le fantasme primitif de la malédiction et, chez les bons chrétiens, le dilemme de la toute-puissance et de la bonté de leur Dieu. Et voilà que l’on reparle du péché originel. La théologie chrétienne, qui s’est longtemps fourvoyée en prenant le récit de la Genèse à la lettre, continue de s’accrocher à des bribes de scène primitive au lieu de reconnaître qu’elle a affaire à un mythe à lire dans un esprit symbolique.
N’en trouve-t-on pas de semblables dans d’autres cultures pour exprimer la tristesse des humains face à leur sort, leur sentiment que les choses devraient aller mieux qu’elles ne vont, qu’il ne devait pas en être ainsi à l’origine. Parmi cent autres, il y a ce mythe africain : Pourquoi le ciel est-il si loin ? Il était tout près de nous aux origines de l’humanité, mais un jour une femme (notez la touche patriarcale) se mit à lancer son pilon si haut qu’elle finit par cogner le ciel. Irrité, le ciel s’éloigna.
Depuis que nous connaissons l’évolution, les choses auraient pu se clarifier, mais la théologie est la plus archaïque et la plus immobiliste des sciences humaines. Pour qui « Dieu est mort, vive Aimer » cependant, les choses sont assez limpides. L’humain premier (La Bible l’appelle Adam) est encore tout pétri d’animalité. Chacun, chacune se croit le centre de l’univers, se prend pour le nombril du monde et cherche à le dominer et posséder. Dans son désir d’avoir toujours davantage, il ne peut manquer de se heurter au désir de ses semblables, violemment ou habilement.
Le remède à ce mal ? Aimer l’autre, d’abord comme soi-même et puis comme autre. Longue affaire, à laquelle une vie ne suffit que rarement pour une conscience, et bien des millénaires pour une société.
Il faut se rappeler que l’évolution se fait sous le double signe de la continuité et de la discontinuité. La chair est bonne, mais elle est faite, avant de s’effacer, pour préparer la voie à l’esprit. Ainsi l’amour humain premier est-il une source de bonheur. Même l’amour de Dieu peut commencer comme une passion érotique ; la vie de bien des « saints » et « saintes » en témoigne. Mais il est appelé à se transmuer en agapè sous la mouvance de l’Esprit. En langage mythique, le premier Adam animal, corpus animale, devient le nouvel Adam spirituel, corpus spirituale (I Corinthiens XV, 45) et entre dans le Royaume des cieux. Son désir infini n’est plus d’acquérir mais de donner en participant à l’inépuisable libéralité d’Aimer.

au crépuscule des grisailles
les nuages cheminent solennels
avant qu’au loin ils ne défaillent
quand les reprend la ritournelle

pour l’œil utile ils sont les mêmes
porteurs d’eau qu’il rencontrera demain
comme il espère ceux qu’il aime
et se garde de ceux qu’il craint

mais l’œil limpide est à l’affût
du jamais plus et du jamais encore
que peut saisir le cœur ému
pour le garder en son trésor

1er février 2010

Aimer sait évidemment que l’ordre du monde avec ses lois et ses indéterminations produit des catastrophes (contre lesquelles les humains un peu futés, partageurs et organisés savent se prémunir), mais Il le respecte sans faillir comme Il respecte la liberté humaine et sa capacité à perpétrer le massacre, l’esclavage, la domination, l’exploitation, l’humiliation… Il ne communique sa force d’aimer capable de les vaincre qu’aux consciences qui l’accueillent.
Le passage de l’humain premier à l’humain dernier ne peut se faire sans ambiguïté que s’il est le fruit de l’accueil d’Aimer. Il ne suffit pas de dire : « Dieu est mort » pour reconnaître Aimer. Pour la plupart de nos contemporains, « Dieu est mort » est un cri de guerre nihiliste qui prétend libérer l’humain. Certains se sont d’ailleurs aperçus que la mort de Dieu conduisait à la mort de l’humain lorsqu’elle n’était pas l’œuvre d’Aimer. Les disciples de Nietzsche poussent des cris d’orfraie lorsqu’on l’accuse d’avoir ouvert la voie au nazisme ; mais on peut tout de même continuer à soutenir que son oeuvre n’a rien fait pour le prévenir, peut-être en raison de son obscurité. Seule Aimer est la vie et peut vaincre la mort de l’humain qu’a entraînée la mort de Dieu.
Il ne suffit pas d’appeler sa mère par son prénom pour l’aimer d’agapè. Ce peut n’être qu’une familiarité irrespectueuse, voire méprisante. Il ne suffit pas de se débarrasser de sa honte et de sa culpabilité pour aimer. On sait bien que les plus grands massacreurs, esclavagistes, envahisseurs, exploiteurs de l’histoire ont commis leurs forfaits sans vergogne en toute sincérité.

l’odeur ici et là amère
dans la forêt
flottait
présence infiniment fuyante en la quête du hère

2 février 2010

Il est plus facile de se rebeller contre la morale chrétienne que de renoncer à la nostalgie de l’immortalité. Diderot, qui argumente allègrement en faveur de la masturbation, se cherche péniblement des ersatz à la vie éternelle.
Il tente avec conviction de démontrer qu’étant constitués de molécules nous continuons d’exister sous cette forme après qu’elles se sont dispersées à notre mort, comme elles existaient avant d’être unies par la procréation et la croissance de notre corps. Y croyait-il ? Cela le consolait-il ?
La vie éternelle dont parle Yeshoua concerne les consciences individuelles des humains, et c’est une participation à la vie de l’Eternel en cette vie puis en l’autre si nous l’accueillons dans l’amour. Cela suppose, certes, que nous ne soyons pas qu’un assemblage de molécules, qu’il existe en l’humain une pierre d’attente de la spiritualité, notre chair, physique et psychique, et ainsi capable d’accueillir l’esprit.
L’autre solution envisagée par Diderot est de survivre dans la mémoire de la postérité. N’est-ce pas dans cette perspective qu’il lui a réservé la publication de certaines de ses œuvres. Il s’imaginait célébré par les générations futures. Mais c’était bien en cette vie.

disperse ce vol de corbeaux
dans le bosquet
discret
qui s’anime et se tait dans l’éclat de leurs voix en échos

3 février 2010

Comment articule-t-on le symbole et le concept ? On sait que traduire un symbole en concept, c’est le détruire ; mais aussi que, dans le cas du christianisme en particulier, c’est le trahir en prenant à la lettre les faits des récits mythiques comme ceux de la Genèse ou de l’Evangile. Faut-il alors lire ces récits en se refusant à les interpréter, les laisser simplement agir dans l’inconscient ? Lorsqu’on a l’intuition d’Aimer, on la voit peu à peu illuminer toute chose, dissoudre les mystères et résoudre les problèmes ; et l’on en vient à penser que les mythes sont désormais inutiles. Et puis on s’interroge : si les mythes ont perdu leur puissance spirituelle, ils gardent leur valeur esthétique et leur valeur symbolique. On sent que s’en désintéresser, ce serait perdre une précieuse source de connaissance.

Pardonner, et d’abord vouloir pardonner, est-ce possible pour une conscience humaine dont la vie a été brisée, non par l’erreur d’un autre mais par sa perversité ? Il est déjà difficile d’effacer le souvenir d’une simple rebuffade, d’une petite humiliation, d’une violence légère, de neutraliser les bouffées de rancœur qui s’y attachent. Et l’on se dit qu’en en repoussant le souvenir on ne le détruit pas pour autant et qu’il pourra resurgir si le hasard nous fait rencontrer notre « ennemi ». Le « tu aimeras ton ennemi » de Yeshoua (Luc VI, 27) est un don d’Aimer à celles et ceux qui l’accueillent en y reconnaissant le meilleur d’eux-mêmes.

Le chômage est un souci pour les financiers parce qu’il freine la consommation et donc la production dont la croissance est le fondement même de leur existence.

les statues de l’île de Pâques
vers l’horizon
profond
tournent le désespoir de leur regard aveugle à la beauté opaque

4 février 2010

On reproche parfois à l’amour agapè d’être froid parce qu’il n’est pas un amour né de la sensibilité comme l’amour éros. Mais ce n’est pas vrai, c’est confondre l’agapè avec le triste visage du devoir de charité imposé par la loi de Dieu. L’agapè naît aux profondeurs, à l’intime de l’intime, et elle irradie la sensibilité de tendresse autant que de respect. Les choses sont cependant plus compliquées en raison de la continuité de l’humain premier à l’humain dernier, de la nature à la surnature, de la chair à l’esprit. Il existe, on le voit dans l’Evangile, une pierre d’attente à l’agapè dans la chair : c’est la pitié, la compassion, la miséricorde, ce que le texte grec exprime très charnellement par esplagkhnisthè, la « prise des entrailles » (Luc X, 33 ; XV, 20…) l’empathie. Réciproquement on peut constater que vivre l’intimité d’Aimer affine la sensibilité charnelle à l’autre, donne de vibrer devant tout visage, et puis devant toute bête, toute plante, tout rocher même… Peut-être cela fait-il partie des « fruits de l’esprit » (Galates V, 22).
« Je vous pardonne ». Isolée, c’est une formule dont on ne peut savoir si elle est sincère, pas plus que le « je vous demande pardon » du criminel à la barre. C’est l’attitude qui importe. Le père du Fils Prodigue de l’Evangile ne dit pas à son fils qu’il lui pardonne. Il va à sa rencontre, le prend dans ses bras, l’habille de neuf, fait tuer un veau, organise une fête… (Luc XV, 20s).
Dieu récompense et punit. Aimer « est bon pour les ingrats et les criminels » (Luc VI, 35). Est-ce un encouragement à l’ingratitude et au crime ? (« Si Dieu n’existe pas, tout est permis »). L’ingrat, le criminel et quelques autres se privent d’Aimer et de sa vie. N’est-ce pas ce qui peut arriver de pire à une conscience humaine ? Aimer respecte la liberté ; on n’impose pas d’aimer, ni en promettant la carotte du paradis ni en menaçant du bâton de l’enfer. Mais Aimer se réjouit de voir une conscience se mettre à aimer.

Pour qui a découvert le silence du silence, les bruits les plus ordinaires, le chuchotement de la pluie, le crépitement du feu, le frémissement des feuilles, le crissement du gravier, un aboiement lointain… deviennent des présences, des présences de la présence du silence du silence qui les accueille. Mais cela suppose que l’on se soit vidé la tête de toutes ses musiques. Est-ce payé trop cher ? Il faut avoir goûté à ce silence de la présence pour savoir qu’auprès d’elle Bach, Mozart, Debussy ou la voix de Callas même s’affadissent.

aimer rayonne sans visage
au cœur des choses
on n’ose
dire tu je ni il ni elle en sa présence qui s’avance dans l’humain voyage

5 février 2010

« Ce rocher était le Christ » (I Corinthiens X, 4).
On ne peut lire la Bible sans rencontrer le symbole. On la lit ici avec la liberté que donne d’y voir, non un texte inspiré, mais le progrès d’une intuition spirituelle qui enfin s’illumine dans celle de Yeshoua. On se souvient par ailleurs qu’un symbole ne s’épuise pas dans ses interprétations, qu’il garde pour notre inconscient un je-ne-sais-quoi de vie inaccessible à notre intelligence conceptuelle.
Paul voit dans l’histoire d’Israël la préparation de la venue du messie, c’est-à-dire du Christ. Il s’accorde en cela avec les évangélistes qui ne cessent de montrer que Yeshoua accomplit les prophéties, qu’il est bien le messie attendu. Mais dans sa lettre aux Corinthiens Paul le fait en utilisant le symbole. Yeshoua lui-même, l’homme des paraboles, n’en avait-il pas usé avec abondance ? Il s’était présenté comme la vigne (Jean XV, 1), le pain (Jean VI, 48), la lumière (Jean VIII, 12). L’eau avait été l’un de ses symboles majeurs. Il n’a pas dit qu’il était l’eau mais qu’il l’offrait : ainsi à la Samaritaine : « L’eau que je donnerai deviendra pour qui la boira une source jaillissante de vie éternelle » (Jean IV, 14) ; et à tous ceux qui avaient soif : « Quiconque a soif, qu’il vienne à moi et boive. Quiconque croit en moi, comme le dit l’Ecriture, de son cœur jailliront des flots d’eau de la vie » (Jean VII, 37s). L’interprétation donnée par l’évangile est que cette eau est celle de l’esprit de l’Eternel.
Paul, lui, donne un raccourci abrupt : le rocher d’où l’eau jaillissait pour abreuver les enfants d’Israël dans le désert, c’était le Christ. Voilà qui donne au Christ une préexistence à Yeshoua. On n’est pas loin de la détemporalisation, et donc d’une universalisation par le symbole. Le Christ lui-même devient un symbole…
Il importe ici de saisir que l’utilisation du symbole pour proposer l’intuition de Yeshoua ancre le surnaturel dans le naturel (On est loin de l’acosmisme dont le christianisme est parfois accusé). Lorsque Yeshoua parle de l’eau pour signifier la vie de l’Esprit, il marque la continuité du naturel au surnaturel, de la chair à l’esprit. Il y a dans l’eau que nous buvons un message pour notre inconscient, un appel à l’accueil de l’autre.

écoute dans tes os
entends la voix de l’eau

elle chante elle gronde
elle est la joie profonde

dans le torrent qui fuit
sa cavalcade luit

dans le lac irréelle
elle se dit le ciel

aux portes de l’écluse
elle espère la muse

dans le fleuve qui marche
elle va d’arche en arche

au ressac du rocher
elle dit d’approcher

dans le flot de la houle
elle s’élance en foule

dans la pluie son amour
dit l’éternel retour

dans la flaque elle admire
le soleil qui s’étire

dans la carafe claire
elle attend le mystère

immobile au silence
s’enchante sa présence

6 février 2010

« Le symbole s’adresse non seulement à la conscience éveillée, mais à la totalité de la vie psychique… La psychologie des profondeurs nous a appris que le symbole délivre son message et remplit sa fonction alors même que sa signification échappe à la conscience » (Mircea Eliade, Méphistophélès et l’Androgyne, p. 267). Lorsque nous reconnaissons que les symboles exercent sur nous une influence à notre insu, nous pouvons nous effrayer à l’idée d’être ainsi manipulés. Nous pouvons cependant nous rassurer avec Aimer en pensant que les symboles naturels offerts par un cosmos voulu par Elle ne peuvent nous être nuisibles, au contraire. Et l’utilisation qu’en fait Yeshoua confirme cette idée chez ceux et celles qui ont reconnu en lui la vérité.
Il demeure que notre environnement cosmique est divers et nous expose ici et là à certains symboles plutôt qu’à d’autres, influant sur notre vision du monde, et notre religion. Un inconscient exposé au désert et au ciel étoilé développe un imaginaire ouranien et une culture patriarcale monothéiste ; un inconscient exposé aux eaux abondantes et à une végétation luxuriante développe un imaginaire chthonien et une culture matriarcale polythéiste. (Est-ce la raison pourquoi Israël est censé avoir passé quarante ans au désert pour oublier le Nil et « les oignons d’Egypte » ?) C’est en accueillant la totalité des symboles naturels que nous pouvons espérer vivre un imaginaire équilibré, équipé au mieux pour connaître le Réel.

Il n’y en a en Aimer qu’une éthique : aimer. Il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps à la masturbation pour en juger : Est-ce un obstacle au souci des autres ? Et si elle devient une addiction ? Le corps n’est ni un maître ni un serviteur ; c’est un ami des autres.

« Que faut-il penser de… ? » Horrible question. Pensez donc par vous-même ! La pensée des autres ne doit nous servir qu’à aiguillonner la nôtre. Si notre pensée est celle des autres, nous sommes aliénés, possédés, dominés. Il est d’ailleurs aussi navrant de voir un incroyant suivre sans le repenser l’athéisme de son milieu qu’un croyant la foi de sa famille.

entends là-bas la cataracte
des eaux en marche qui te portent

sans trembler joue le dernier acte
et franchis la dernière porte

ce sont les mêmes eaux plus bas
si inconnues que soient leurs formes

après la comédie viendra
la vie sans jeu enfin énorme

7 février 2010

« Ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand » (Marc IX, 34). Ils, ce sont les disciples de Yeshoua ; ils sont d’ailleurs un peu honteux et se taisent lorsqu’il leur demande de quoi ils parlaient. Le complexe du babouin alpha nous habite en tant qu’humains premiers héritiers des primates. Il est bon d’en prendre et d’en garder conscience. L’égalité républicaine est un idéal que nous avons du mal à vivre. Face aux autres, nous en sommes toujours plus ou moins à nous positionner au-dessus ou au-dessous d’eux. L’égalité ontologique est une mise au jour de l’humain dernier vivant de l’amour d’Aimer, pour qui il n’y a plus ni serviteurs ni maîtres, mais des amis.
Paul, un peu machiste lorsqu’il suit la tradition sociale de son milieu pour ne pas faire de vagues parce qu’il croit la fin du monde toute proche (I Corinthiens VII), Paul est abruptement égalitaire lorsqu’il parle au nom de l’intuition de Yeshoua : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme ; vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates III, 28). On peut n’y voir qu’une égalité entre catégories d’humains, et le mouvement féministe chrétien s’y appuie. Il s’agit au fond d’une égalité entre personnes. Yeshoua a d’ailleurs essayé de faire réfléchir ses disciples en faisant devant eux un geste symbolique : il a appelé un jeune enfant, l’a pris dans ses bras et leur a dit : « Qui reçoit un de ces petits en mon nom me reçoit, et qui me reçoit, ce n’est pas moi qu’il reçoit, mais celui qui m’a envoyé » (Marc IX, 37). L’égalité ontologique, c’est cette ouverture sur l’infini d’Aimer offerte à toute conscience et qui fait d’Aimer son égal. On découvre cette énormité en accueillant les autres avec le respect et la tendresse qu’Aimer nous propose de vivre.

La croyance au dieu tout-puissant est insupportable, la croyance au dieu hasard invraisemblable.

la goulée d’air frais du matin
lorsque s’ouvre cette fenêtre
est une invite des lointains
aux entrailles de l’être

si tu te fies à cet instinct
aspire-le qu’il te pénètre
le souffle maître du destin
nouveau te fera naître

8 février 2010

« Familles désarticulées. A qui appartiennent les enfants ? » Avec Aimer, les enfants n’appartiennent à personne ; ils ne sont aimés que pour eux-mêmes. Mais c’est là l’idéal, l’horizon. Avant d’être humain dernier, l’être humain est humain premier. Il possède et appartient. Il nous est bon de commencer par aimer nos enfants comme nos possessions ; nous risquerions sinon de ne pas nous soucier d’eux. Mais l’humain est homo viator, humain voyageur ; il est appelé en son cheminement à ne plus voir en ses enfants, pas plus qu’en sa compagne ou en son compagnon, un bien possédé jalousement. Avec Yeshoua, cela s’appelle passer de la chair à l’esprit. Plus que d’autres sans doute, les familles « désarticulées » sont invitées à aimer leurs enfants toujours plus pour eux-mêmes.

La liturgie chrétienne est parole pour l’intelligence et symbole pour l’inconscient : lumière, eau, pain, vin, croix… La croix n’est pas seulement un rappel conscient de la passion du Christ ; c’est, pour la profondeur inconsciente, la rencontre entre le haut et le bas, entre la droite et la gauche, l’axe du monde, l’arbre cosmique, le carrefour entre le monde des vivants et le monde des morts… et un je-ne-sais-quoi vaguement ressenti, indicible. La liturgie de la parole elle-même s’imprègne de symbolique par la proclamation sacrée. Toute liturgie est source de force et d’équilibre pour l’individu et pour la communauté qui y participent. On s’en réjouit ici ; on s’en réjouit bien plus encore lorsqu’elle invite à l’amour agapè et ouvre ainsi à la vie de l’Eternelle.

Un féminisme matérialiste cohérent ne peut faire fond que sur l’anatomie et la physiologie humaines.

ce vrombissement qui s’éloigne
laisse en l’espace
la trace
de mille souvenirs et avenirs où le silence en son cadre se gagne

9 février 2010

La liberté ontologique, l’adjectif le dit, est fondée sur l’être, l’être de la personne humaine en participation à l’être de l’Eternelle. Comme à l’égalité ontologique, il lui faut du temps pour venir au jour dans la conscience humaine individuelle et bien plus encore dans la conscience collective. Pour parler comme Yeshoua, elle agit comme un ferment dans la pâte humaine. Mais ce ferment a la faiblesse et la fragilité propre à son être : comment la liberté pourrait-elle forcer la liberté ?
On peut penser que la liberté ontologique apparaît collectivement dans les mouvements de révolte contre l’oppression et la domination, celui des esclaves avec Spartacus ou Toussaint Louverture, celui des révolutions telles que l’anglaise, les françaises ou la russe, celui des contestations étudiantes de l’Europe des années 1967-1968… Tâtonnements qui retombent, tentatives qui s’étouffent, mais signes sûrs d’un désir de liberté qui ne connaît ni sa véritable source ni son vrai but.
La liberté dont se réclame le libéralisme n’est pas la liberté ontologique puisqu’elle est inégalitaire et que la liberté ontologique est indissociable de l’égalité ontologique. Le libéralisme, devenu fou depuis qu’il n’a plus à affronter l’égalitarisme illusoire du communisme qu’il s’imagine avoir vaincu, exalte la liberté des possédants et des puissants aux dépens des « petites gens » (celle en particulier des actionnaires aux dépens des travailleurs).
La liberté ontologique n’est concevable qu’au niveau de la personne ; elle n’impacte une société qu’en conséquence d’une prise de conscience individuelle. Elle ne serait pas liberté si elle tentait de s’imposer ; c’est la raison la plus profonde pourquoi le libéralisme ne peut être qu’une imposture lorsqu’il se présente comme un idéal humaniste.

Pascal et le péché originel. « Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes… L’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. » Qu’importe la beauté du style qui pourrait nous rendre méfiants ; qu’importe la critique rationnelle d’un Voltaire. Il est heureux que Pascal parle de mystère. Il n’explique pas, il constate. L’humain n’est pas tel que ce pour quoi il se sent fait ; sa situation ne correspond pas à son être. On peut ici lire en creux le désir humain qui ne connaît pas son objet infini, et tant d’autres choses. La chance de celles et ceux qui voient en ce mystère un symbole, c’est qu’il leur donne à penser.

la main sur la pierre levée
si fraternelle
si belle
connaît ce qui demeure et ce qui passe en marche dans l’éternité

10 février 2010

L’idée de Dieu est une élaboration de ce sentiment du sacré fascinant et terrifiant qu’a étudié Rudolf Otto (Das Heilige), une personnalisation des forces partout à l’œuvre dans le processus de l’être fini, du cosmique au psychique en passant par le vivant, de ces forces antagonistes d’attraction et de répulsion qu’avait déjà repérées Empédocle : l’amour et la haine, philia et neïkos.
Cette dualité élémentaire a été diversement symbolisée : la lumière et les ténèbres, le ciel et la terre, l’aigle et le serpent, la paix et la guerre, mais aussi le dieu et le diable.
Les structures mentales de l’être humain fonctionnent selon cette opposition des contraires (Freud l’a repérée dans l’inconscient), mais l’intelligence cherche à la résoudre dans l’unité par un effort philosophique ou théologique. Avant que Plotin ne spécule sur l’Un, les penseurs des religions antiques, grecque, indienne, celte… avaient imaginé des divinités androgynes. Mircea Eliade résume cette tentative en disant que « de nombreuses divinités étaient appelées Père et Mère » (Méphistophélès et l’Androgyne, p. 137).
La théologie d’Aimer retrouve cette intuition, l’assume et la dépasse en rejetant la figure mâle du monothéisme patriarcal sans faire droit pour autant à une figure matriarcale. Aimer n’est pas une réconciliation des dualités, cette coïncidence des contraires que Maître Eckhart et Nicolas de Cues voient dans la Déité. Aimer est l’infini qui exclut les contraires. Si l’on tient cependant à décrire sa relation aux êtres finis, on peut utiliser la dualité du respect, qui repousse et distancie, et de la tendresse, qui attire et rapproche ; mais il ne s’agit que d’un stratagème de langage pour signifier une réalité indicible, une vie d’amour que l’on connaît en y participant.

Pascal se trompe lorsqu’il prétend enfermer Montaigne dans le doute absolu qui s’autodétruit en s’incluant lui-même : Montaigne renvoie dos à dos les « je sais tout » du dogmatisme et les « je ne sais rien » du scepticisme : « Les uns tiennent en l’ignorance cette même extrémité que les autres tiennent en la science (Essais, Livre trois, chapitre XI, p. 318).

quand la lumière et l’ombre courent
sur les courbes fines de l’œuf
l’œil oublie bientôt son discours
et s’enchante d’un objet neuf

l’ambre insensiblement se change
qu’il s’assombrisse ou s’éclaircisse
sans que jamais rien ne dérange
son parcours infiniment lisse

parfaite cette peau témoigne
de la belle en elle profonde
qui attend que son prince gagne
la chaleur pour qu’elle l’inonde

c’est de cette force que joue
la surface quand elle accueille
la lumière qui se dévoue
en mourant dans l’ombre de l’œil

11 février 2010

Ce que la mathématique nous apprend d’indécidable et ce que la physique quantique nous révèle d’inconnaissable ne peuvent servir au sceptique matérialiste de prétexte pour douter de l’irréfragable causalité, mais plutôt de raison pour se remettre en question en postulant des causes immatérielles. Il est, hélas, plus facile de douter le l’autre que de soi-même.

Le sacrifice appartient à l’ordre symbolique et il ne faut pas s’étonner qu’il désigne une réalité fuyante et appelle une multitude d’interprétations chez les anthropologues. Comme tout symbole, il relie analogiquement diverses régions de l’être et peut de soi s’étendre à sa totalité. Sa force est affective, retentissant dans l’inconscient.
Il est significatif que les prophètes d’Israël aient déprécié le sacrifice au bénéfice de l’éthique sociale. Ils se rapprochaient de l’humain dernier en découvrant l’être de l’être en leur conscience. La découverte d’Aimer comme principe de l’être abolit le mythe, ce qui veut dire ici que le mythe garde son utilité et sa valeur pour une conscience qui n’a pas fait cette découverte. Le mythe est le régulateur de l’existence de l’humain premier comme individu et comme société, l’individu premier étant indissociable de sa société. La morale de la honte y subjugue sa conscience par le regard d’autrui, la morale de la culpabilité également, qui intériorise ce regard. Aimer libère de cette aliénation, car l’éthique qu’Elle inspire est celle de l’être même de la personne qui la vit. L’humain dernier est ontologiquement libre puisque la liberté dernière est d’agir selon son être. Il n’a plus que faire de la tutelle du mythe et du rite.

que lui importe s’il reste
figé ici d’une pièce
il y dispose ses formes
en liberté de sa norme

tout ensemble il se remue
dans le vent et la froidure
il se sent bien dans sa peau
près du ciel au bord des eaux

chaque printemps lui redonne
cette chanson qu’il fredonne
avec des notes nouvelles
d’année en année plus belles

pose ta main sur son cœur
tu y entendras les fleurs
que déjà son sang murmure
d’une voix tranquille et sûre

12 février 2010

De ce que le sacrifice appartient à l’ordre symbolique, faut-il induire qu’à l’instar du sacrifice le symbolisme doive être déclaré obsolète pour l’humain dernier ? Faut-il comprendre que le langage symbolique n’est destiné qu’à l’humain premier ? Comment interpréter le propos de Yeshoua qui parlait aux foules en paraboles qu’elles ne pouvaient comprendre et qu’il en réservait l’explication à ses disciples ? Faut-il penser à un enseignement exotérique destiné aux non-initiés et à un enseignement ésotérique réservé aux initiés ? Cette interprétation gnostique ne tient pas. La connaissance qu’apporte Yeshoua n’est pas une connaissance par l’intellect mais une connaissance par le cœur, par connaturalité.
Pour entrer dans son intuition, il faut y être préparé en ayant commencé de vivre ce qu’elle est : « A celui qui a, il est donné, et il surabonde » (Matthieu XIII, 12). Et cette règle vaut aussi pour ses disciples les plus proches. Il ne leur parle pas clairement non plus. Certes, les mots utilisés pour décrire son langage obscur ne sont pas identiques dans le cas des foules et dans celui des disciples. Avec les foules le texte grec parle de parabolaïs ; avec les disciples, de paroïmiaïs (Jean X, 6 ; XVI, 25). Mais les sens sont si proches que les traductions françaises hésitent lorsqu’elles veulent rendre le mot paroïmiaïs, que le latin traduit dans les deux occurrences par proverbium. Elles utilisent le mot « parabole » (Bible de Segond), « exemple » et « image » (Chouraqui), « « discours mystérieux » et « figures » (Bible de Jérusalem). On trouve aussi le mot « allégorie ». Il est probable que Yeshoua ait utilisé un mot araméen proche du mot hébreu mashal, qui recouvre les divers sens explicités par ces traductions.
L’important est de comprendre que les disciples, eux aussi, bien qu’à un moindre degré, sont incapables de recevoir la plénitude de connaissance de l’intuition de Yeshoua. Il leur faut l’aide de l’esprit : « L’esprit de vérité vous révélera toute la vérité » (Jean XVI, 13). Cette vérité, c’est la manifestation, la « gloire » de ce que Yeshoua vit avec l’Eternel : « Il révélera ma gloire parce qu’il prendra de ce qui est à moi et vous l’annoncera. Tout ce qui est du père est aussi de moi ; c’est pour cela que je vous dis qu’il prendra ce qui est de moi et vous le révélera » (Jean XVI, 14s).
La connaissance de l’intuition de Yeshoua relève de l’amour ; c’est l’amour même : « Qui aime est né de Dieu et connaît Dieu » (I Jean IV, 7).

dans l’océan la molécule
rejoint le nôtre
mais autre
elle reste jusqu’à ce que le feu de l’oméga à renoncer l’accule

13 février 2010

Ceux et celles qui se croient sortis du mythe parce qu’ils ont rejeté les mythes religieux se demandent-ils en relisant les Mythologies de Barthes s’il n’en est plus aucun qui les menace. Il est plus aisé de dénoncer les mythes des autres que de prendre conscience des siens.

Toi, femme, dois-tu avoir des enfants ou dois-tu ne pas en avoir ? (Ou te demandes-tu si c’est un droit ?) Dois-tu allaiter ton enfant ou dois-tu ne pas l’allaiter ? Une femme libérée par l’amour d’Aimer ne doit rien du tout (et elle ne s’interroge guère sur ses droits). « Aime, et fais ce que tu veux ». Elle est insensible aux mouvements lancés et propagés par les têtes pensantes du moment, qu’elles soient considérées comme bien-pensantes ou mal pensantes. Elle pense par elle-même, et ses conversations, entretiens et réunions avec les autres ne servent qu’à l’inciter à penser, non à inciter les autres à penser ce qu’elle pense ni à faire siennes les pensées des autres.
Mais en pensant, elle ne cesse de se demander si elle aime. « Avec crainte et tremblement », elle se demande si c’est bien l’amour qui « opère en elle le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s). Elle sait que nous n’avons jamais fini de passer de la chair à l’esprit, de l’humain premier à l’humain dernier. Elle avance en fragile équilibre, certaine que l’esprit d’Aimer lui est offert et incertaine qu’elle l’accueille en vérité.

la tourterelle qui picore
rien qu’un instant
l’étang
donne à l’espace qui l’accueille les ailes qui l’honorent

14 février 2010

Montaigne consacre quarante-cinq pages de ses Essais aux animaux (Livre II, chapitre 12, pp. 156-201). On peut se demander pourquoi si peu de ses lecteurs s’y sont intéressés. Il est vrai que dans son enthousiasme il rapporte nombre de vieilles histoires invraisemblables et qu’un admirateur préférera taire cette naïveté. Il est bon tout de même de se demander ce qui le pousse à rassembler un pareil bestiaire : le chien, le cheval, le mulet, l’âne, le bœuf, le bélier, le chevreau, le porc, le chameau, l’éléphant, le cerf, le renard, le sanglier, l’ours, le singe, le lion, le tigre, le caméléon, le crocodile, la vipère, la baleine, le rémora, le poulpe, la seiche, le poisson torpille, le brochet, la tanche, le cygne, la grue, l’alcyon, le corbeau, la pie, le merle, le roitelet, l’hirondelle, le rossignol, l’épervier, l’aigle, le faucon, l’abeille, la fourmi, le pou, la cigale.
Il importe surtout d’identifier son propos. Montaigne entend rapprocher l’humain de l’animal en examinant leurs ressemblances et leurs différences. Il relève l’intelligence, la beauté, la sociabilité, la modération, la sagesse même de l’animal et déplore les excès de l’homme, la faiblesse de sa raison, et finalement cette arrogance qui lui fait méconnaître la dignité et la proximité de l’animal. A une époque où la Renaissance s’achemine vers un humanisme qui s’isole autant du cosmos que du divin et vers une philosophie fondée sur la seule raison, il prône une pensée équilibrée au service de la vie bonne.
La nouvelle écologie trouve en lui, comme en Darwin et en Lévi-Strauss, un dynamisme précieux. Et puis, en admirant l’intelligence instinctive de l’animal et en déplorant la faiblesse de la raison raisonnante de l’homme, il contribue à redonner sa place à l’intuition, au sentiment vrai, comme il l’appelle : « Je ne me juge que par vrai sentiment, non par discours (raisonnement) » ; « Je saurai assez la loi du monde quand je la sentirai ».

« Cela vous fait combien de petits-enfants ? » Peut-on compter ses petits-enfants ? Peut-on compter des personnes ? Peut-on dire qu’elles sont à nous ? Il est dans l’ordre de l’humain premier qu’une mère s’attache à son enfant comme son enfant lui est attaché, chair de sa chair. C’est ainsi qu’elle prend soin de lui, qu’elle apprend l’altérité positive en lui accordant plus de prix qu’à elle-même. Mais la mamie, le papi, devrait être suffisamment avancé sur le chemin de l’humain dernier pour ne plus aimer ses petits-enfants que pour eux-mêmes, avec le respect et la tendresse de l’agapè.

à tout ce qui vit et respire
tu mêles l’air
si clair
de ton souffle de vie afin que notre chair l’accueille pour finir

15 février 2010

Comment concevoir que l’Eglise, qui se réclame des Béatitudes, puisse s’afficher politiquement neutre ? La richesse et la pauvreté n’ont-elles rien à voir avec les choix politiques ? Des chrétiens inspirés par l’Evangile et révoltés par l’exploitation des damnés de la terre lancent périodiquement des mouvements politiques voués à corriger cette injustice, mais ils ne peuvent le faire au nom de l’Eglise, ni de leur sacerdoce s’ils sont prêtres ou évêques. Le « pouvoir spirituel » les rappelle à l’ordre, n’acceptant pour les pauvres que les œuvres de bienfaisance, qui ne nuisent pas aux intérêts des riches et des puissants. « Quand je donne à manger aux pauvres, on dit que je suis un saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste », disait Dom Helder Camara.
La théologie de la libération née en Amérique latine dans les années soixante-dix a été rapidement accusée de marxisme, lui-même diabolisé comme « intrinsèquement pervers ». Elle n’a pas disparu ; elle a même essaimé en divers lieux frappés par la misère et l’oppression, notamment en Afrique du Sud, aux Philippines et en Corée du sud. Mais l’autorité suprême de l’Eglise continue de l’étouffer ou de l’ignorer.
Dans un monde politique où s’opposent les possédants et les défavorisés, la neutralité politique de l’Eglise ne peut être qu’une compromission, un reniement des valeurs de l’Evangile. Est-ce parce qu’elle est un pouvoir ?

Un peu de transdisciplinarité fait comprendre que l’explosion démographique fait partie intégrante du problème écologique de la planète.

La lecture de l’Ecclésiaste, par une approche différente de celle des Essais de Montaigne, nous invite à repenser notre situation dans le monde animal : « Oui, l’aventure des fils de l’humain et l’aventure de la bête est la même aventure. La mort de celui-ci est comme la mort de celui-là. Un seul souffle pour tous ; la supériorité de l’humain sur la bête est nulle. Oui, tout est vanité ! Tout s’en va vers le même lieu ; tout vient de la poussière et tout retourne à la poussière. Qui sait si le souffle des fils de l’humain monte vers le haut et le souffle de la bête descend sous terre ? » (Ecclésiaste III, 19ss)

cette perle qui brille à son oreille
c’est toi
c’est toi ces perles qui regardent
ces perles qui se disent entre ses lèvres
c’est toi

16 février 2010

La musique puissante est-elle fatalement la musique des puissants ? Les symphonies ont-elles été inventées pour les aristocrates ?

Ce que l’on appelle parfois morale naturelle, c’est la tension de l’humain premier qui résiste ou cède à l’appel d’un désir ontologique lentement découvert. A mesure qu’il se découvre, il libère l’humain en lui donnant d’agir selon son être véritable, l’être pour l’autre. Il parvient ainsi à l’éthique ontologique, celle de l’humain dernier.
Etre toi-même, c’est être pour l’autre puisque tel est l’être de l’être dont tu es fait.

Aimer veut son autre libre de toute éternité ; et les univers se succèdent d’ère en ère avec des émerveillements imprévisibles.

La pensée discursive fonctionne par oppositions. C’est à elle sans doute qu’il faut attribuer la création du concept de néant. S’il y a de l’être, il doit avoir du non-être.
Croire qu’un aveu est une preuve de culpabilité, c’est attribuer plus de force aux mots qu’aux choses, au langage qu’à la réalité. C’est aussi montrer que l’on fait de la culpabilité ainsi « prouvée » parce que désirée un prétexte à la condamnation ou au pardon, c’est-à-dire à un pouvoir sur l’autre. Aimer ni ne condamne ni ne pardonne, car Il est sans pouvoir. Il invite à se détourner de tout le mal que l’on peut faire aux autres et à se tourner vers tout le bien qu’on peut leur faire ; et il offre son esprit pour qu’on y parvienne.

comment entendaient les anciens
enchantés l’air
des sphères
que se disaient les yeux levés de leur désir sans fin

sur une valse de Chopin
est-ce la terre
ou l’air
qui tourne est-ce la mer ou même l’univers enfin

17 février 2010

Nier que le matriarcat a jamais existé, c’est faire du patriarcat la condition naturelle de l’humain. Peut-on arguer que chez les mammifères, c’est le plus souvent le mâle qui est l’animal dominant ? Il semble en tout cas établi que le patriarcat n’est apparu en Europe que vers le milieu du deuxième siècle avant notre ère (J. Campbell, Occidental Mythology, p. 7). On trouve par ailleurs, en Afrique notamment, des civilisations où la femme joue un rôle égal à celui de l’homme et où elle garde des domaines de supériorité ou d’exclusivité.
Il est clair qu’avec Aimer « il n’y a plus ni homme ni femme », c’est-à-dire qu’il n’y a plus ni infériorité ni supériorité sexuelle, mais une diversité qui invite à l’altérité positive et que l’altérité positive encourage, elle pour qui chaque personne est infiniment précieuse en sa vocation particulière exclusive à participer à la vie de l’infini.

Si la dévotion des chrétiens à Marie a évolué selon les lieux au cours des siècles, c’est qu’elle peut encore le faire quoi qu’en veuillent les durcissements dogmatiques des Eglises. On dit que de mère et de reine, elle est en passe ici ou là de devenir une sœur. N’est-ce pas se rapprocher de ce que pensait son fils lorsqu’il l’appelait « femme » ?

L’amour de l’autre comme autre n’est pas fondé sur l’estime de soi, alors que peut l’être l’amour de l’autre comme soi-même censé y préparer. Il est fondé sur l’accueil de l’esprit d’Aimer, car il est participation à Sa vie.
Il ne s’agit pas ici de méconnaître la valeur de l’amour passion, de ses extases et de ses douleurs, mais de le considérer en son dynamisme comme une étape de l’humain voyageur vers l’agapè.

ce bol tendu depuis le centre
en lui accueille
un œil
ouvert émerveillé sur les milliards sortis du ventre

18 février 2010

Pascal s’est-il, lui aussi, laissé séduire et piéger par le langage conceptuel et ses oppositions binaires favorables aux formules élégantes ? Il était pourtant conscient du danger : « Ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie » (Pensées, édition Sellier, fragment 466). Il en arrive à des outrances : « Il n’y a que deux sortes d’hommes : les uns justes, qui se croient pécheurs ; les autres pécheurs, qui se croient justes » (fragment 469). « Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou » (fragment 31). A des paradoxes vides : « Un Messie triomphant de la mort par sa mort » (fragment 273). « La grandeur de l’homme est si visible qu’elle se tire même de sa misère » (fragment 149).
Cette fascination du langage est le plus nocive lorsqu’il en vient à confondre les contraires et les contradictoires sous le terme contrariétés. Les contraires sont des forces partout à l’œuvre dans le réel fini, depuis les étoiles jusqu’à notre conscience en passant par le vivant ; les contradictions sont des représentations erronées de ce réel. Lorsque Pascal écrit : « Pour entendre le sens d’un auteur, il faut accorder tous les passages contraires » (fragment 289), on peut comprendre qu’il s’agit des passages qui présentent des idées opposées capables de s’accorder ; c’est à quoi servent les mots et locutions tels que « mais, cependant, pourtant, néanmoins, toutefois, par contre, en revanche… ». Lorsqu’il poursuit : « Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent ou il n’a pas de sens du tout » (ibid.), on doit comprendre qu’il s’agit de contradictions ; les contradictions dégradent évidemment une thèse. Mais sa logique du tout ou rien lui fait refuser tout sens à son auteur, alors qu’une thèse qui renferme des contradictions n’est pas pour autant totalement dénuée de sens (On peut récuser certaines idées de Pascal sans cependant refuser toute valeur aux Pensées.)
L’inacceptable dans cet excès du tout ou rien vient lorsqu’il l’applique à l’Ecriture. Sa foi lui interdit d’en remarquer les contradictions : Comment le Saint-Esprit qui est censé l’avoir inspirée pourrait-il se contredire ? Pascal dit bien : « Pour entendre l’Ecriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s’accordent ». Pour lui, « en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées » (ibidem). Comment ? Si deux passages semblent se contredire, c’est que l’un parle en réalité et l’autre en figure. Pascal ne fait d’ailleurs que reprendre une interprétation que l’on trouve déjà dans les épîtres de Paul et qui s’est poursuivie chez les Pères de l’Eglise.
L’enjeu est ici vital : c’est en reconnaissant les contradictions entre les dogmes de la doctrine judéo-chrétienne tels que le sacrifice et le messianisme… d’une part et l’intuition de Yeshoua d’autre part que l’on saisit la portée subversive de cette dernière et que l’on en dégage le message libérateur d’Aimer.

dans le verre parfaite horizontale
pure surface en la sérénité
tu es la messagère de la terre

infuse en mon regard qui désespère
cet élan que massive vérité
elle se dit au milieu des étoiles

19 février 2010

la grive nous est revenue
et chante pour le jardin nu
encore tout ensommeillé
dans l’aube à peine débrouillée

a-t-elle reconnu les lieux
qu’elle avait quittés sans aveux
est-elle charmée de revoir
ce qui était son territoire

dans le silence qu’elle habite
entre ses élans sans échos
on sent que naissent des invites
à l’éveil d’un être nouveau

en surplus de sa ritournelle
la grive qui se sait mortelle
lance la mélodie de l’œuf
pour que surgisse un monde neuf

Dans la quête de connaissance, Montaigne le sceptique ne veut voir qu’une entreprise nocive et vaine. Nocive puisque selon l’interprétation de la faute originelle qu’il adopte, elle aurait été de vouloir tout savoir : « Le soin de s’augmenter en sagesse et science, ce fut la première ruine du genre humain ; c’est la voie par où il s’est précipité à la damnation éternelle » (Essais, livre deux, chapitre XII, p. 215 in folio classique). Vaine puisque, au témoignage des penseurs de la Grèce antique, elle n’aboutit pas : « Des trois générales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d’ignorance ; et, en celle des dogmatistes, qui est troisième, il est aisé de découvrir que la plupart n’ont pris le visage de l’assurance que pour avoir mine. Ils n’ont pas tant pensé nous établir quelque certitude, que nous montrer jusques où ils étaient allés en cette chasse de vérité » (ibid. pp. 226s). L’intérêt qu’il accorde à la recherche, c’est le plaisir d’y exercer son intelligence. Encore que l’étude ne soit pas sans danger pour ceux qui s’y livrent ; et de citer l’Ecclésiaste : « Qui acquiert science, s’acquiert du travail et du tourment » (ibid. p. 212).
Avec Aimer, on peut être reconnaissant à Montaigne de nous rappeler que nos scientifiques, et plus encore nos philosophes, tâtonnent, et que les affirmations péremptoires des uns et des autres n’ont « le visage de l’assurance que pour avoir mine ». Mais la quête de connaissance change d’esprit, de motivation et de fin lorsque l’on passe de l’humain premier à l’humain dernier. Il ne s’agit plus de rechercher un savoir qui possède et domine, mais un savoir qui communie. Et quelque fatigue que la quête du Réel au nom d’Aimer requière, elle appartient aux fatigues de l’amour.

On accuse le voile des musulmanes de leur être imposé. A-t-on idée d’accuser la cravate des dirigeants, des grands patrons et de leurs collaborateurs de leur être imposée ? Y voyant un symbole capitaliste, Mao l’avait refusée ; devenus capitalistes, les nouveaux dirigeants chinois l’ont adoptée.
Déclarer inconsciemment aliénées les musulmanes voilées, c’est devoir admettre qu’on pourrait bien l’être aussi puisque c’est inconsciemment. Vouloir employer les grands moyens pour les désaliéner, c’est montrer que l’on est soi-même aliéné par la volonté de dominer les autres.
Pourquoi te mettrais-je la pression pour que tu enlèves ton voile ou ta cravate, ton soutien-gorge ou ta casquette si tu te sens mal à l’aise sans ?

20 février 2010

Il importe au XXI° siècle comme aux siècles passés de parler théologie parce que l’idée de dieu que se font les athées est fausse, qu’ils rejettent un faux dieu. Sans doute leurs motivations sont-elles diverses, mais certaines s’originent à une intuition d’un dieu vrai si éloigné de celui que leur proposent les trois monothéismes qu’il ne peut être nommé dieu. L’intuition éthique du bien conçu comme altérité positive pourrait conduire certains d’entre eux à reconnaître l’existence de l’Eternel comme Aimer.

Une écologie vraie ne peut être que transdisciplinaire, reconnaissant les rapports des divers êtres vivants, dont nous sommes, entre eux et avec leurs divers milieux sur l’ensemble de la terre. C’est la trahir d’insister sur l’un de ces rapports au détriment des autres. L’insistance actuelle sur le réchauffement climatique risque de faire oublier d’autres rapports liés à l’industrie, à l’agriculture, à la pêche, aux forêts, mais aussi à la démographie, à l’alimentation, aux loisirs, à la finance… (La chasse effrénée au CO2 conduira-t-elle à combattre l’explosion démographique de l’animal humain producteur de gaz carbonique ?)

L’altérité positive est un don parce qu’elle est une relation. C’est par son altérité que l’autre me permet d’aimer : l’autre du dehors (le prochain de l’Evangile) et l’autre du dedans, Aimer.

combien de temps laitière
verseras-tu le lait
et le ventre la vie

demain c’était hier
et l’autre se complaît
à faire l’infini

21 février 2010

La théologie judaïque et la théologie chrétienne entretiennent des relations ambiguës de continuité et de rupture, de parenté et d’hostilité. Le christianisme ne s’est pas détaché du judaïsme : « Nous sommes spirituellement des Sémites », entend-on les chrétiens répéter après Pie XI. Avec Aimer, on ne peut être spirituellement parent de Sem, de Cham, de Japhet ni de quelque autre peuple. Le christianisme et le judaïsme sont culturellement parents, les chrétiens sont culturellement des Sémites ; mais l’Esprit n’appartient à aucun peuple. Aimer n’est « ni Juif ni Grec », ni Arabe ni Perse, ni Occidental ni Oriental… Aimer s’offre à toutes les cultures pour les inspirer chacune selon son génie propre et pour l’ouvrir ainsi à toutes les autres.
Montaigne relève les misères des théologies en énumérant les images stupides et cruelles que les humains ici et là se sont faites de leurs dieux ; il déplore surtout les sacrifices plus ou moins horribles censés satisfaire la colère ou la justice divine. Il disserte longuement sur la prétention des humains à vouloir comprendre Dieu. Et de citer Saint Augustin : « Assurément, les hommes, en croyant se représenter Dieu, qu’il leur est impossible de concevoir, se représentent eux-mêmes à sa place ; ils ne voient qu’eux et non lui ; c’est à eux, non à lui qu’ils le comparent » (La Cité de Dieu, livre douze, chapitre XVII, dans les Essais au livre second, chapitre XII, p. 258). Mais Saint Augustin et Pascal après lui acceptent pour argent comptant la théologie de l’Eglise, la croyant révélée. Ils ne la soupçonnent pas d’être marquée par une culture ; ils ne voient pas que le cœur de cette théologie, l’intuition de Yeshoua, Aimer, y est contaminée par cette culture.
Comment renoncerais-je à te chercher, Aimer, à vouloir toujours mieux te connaître ? Certes te connaître c’est aimer les autres de l’amour dont tu les aimes (I Jean IV, 7). Mais n’est-ce pas tenter de te reconnaître que d’observer l’intelligence dont est pétri l’univers, la beauté dont il est vêtu, l’amour qui y chemine ?

qui te garde la prisonnière
bête à bon Dieu
des lieux
où d’hiver en hiver tu reparais en ta lignée à la lumière

22 février 2010

Depuis qu’on y a identifié la méconnaissance de l’autre ou la compromission, le mot « tolérance » est devenu inutilisable (intolérable !). Aimer ne tolère pas, Elle aime, invitant toute conscience à aimer de l’amour dont elle aime et à refuser ce qui s’y oppose.

Apprendre les langues étrangères. Il y a bien sûr l’intérêt de la communication, que ce soit dans un but commercial, humanitaire ou amical. Il y a aussi l’intérêt de s’ouvrir à une autre vision du monde, d’enrichir ainsi la nôtre et de relativiser l’une et l’autre, l’une par l’autre. Les « intraduisibles », les termes qui présentent des difficultés de traduction en notre langue, nous permettent d’explorer le réel autrement. Le Vocabulaire européen des philosophies y est consacré. On pourrait l’étendre à l’Afrique, à l’Amérique, à l’Asie, à l’Océanie. En haoussa, kyaou signifie le beau, le bon, le bien, le convenable, l’excellent… Le kyaou à voir est la beauté ; avoir une tête kyaou, c’est être intelligent, raisonnable, porteur de chance… ; avoir un cœur kyaou, c’est être maître de soi, bienveillant, compréhensif… Le hébraïsants se rappelleront le  taouv  biblique : « Et l’Eternel vit que cela était bon, très bon » (Genèse I, 4, 10, 12, 18, 21, 25, 31). Ces deux mots cherchent sans doute à résumer ce qui est suprêmement positif, ce qui en sa perfection répond à un désir d’idéal.

« Aimer le vouloir qui nous veut » n’est acceptable que si ce vouloir est celui de l’amour de bienveillance d’Aimer, non celui du dieu-nature de Spinoza, de la Volonté de Schopenhauer ou de la Volonté de puissance de Nietzsche. (On pourrait estimer qu’une révolte contre ces dieux-là serait le signe de leur fausseté, mais les disciples de ces grands hommes ne semblent pas de cet avis ; certains en parlent même avec enthousiasme. La Boétie parlerait-il de servitude volontaire ?)

Alain Richard des « Cercles du silence » : « Dieu ne peut agir dans une conscience que si elle accepte sa faiblesse radicale ». On reconnaît là Aimer, dont ne peut accueillir l’œuvre en nous du « vouloir et du faire » qu’en notre « crainte et tremblement » (Philippiens II, 12s). La conscience de notre impuissance à aimer nous ouvre à l’amour en nous d’Aimer. Entrer dans ce royaume des cieux ne nous devient possible que lorsque nous comprenons que cela nous est impossible (Luc XVIII, 27). Et Paul, qui s’est entendu dire dans sa prière : « ma grâce te suffit car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse », affirme : « c’est quand je suis faible que je suis fort » (II Corinthiens XII, 9s).

sur le bocage et ses buissons
la soufflerie
sourit
immense et douce en son voyage d’horizon en horizon

23 février 2010

« Qui suis-je ? », « que suis-je ? » Sommes-nous, sont-ils nombreux à se poser la question de l’identité ? De l’identité personnelle. Peut-on être humain sans se la poser ? Comment en vient-on à se la poser ? L’Evangile nous donne l’exemple du Fils prodigue qui, réduit à la misère, « se met à réfléchir », « rentrant en lui-même », « venant en lui-même » (Luc XV, 17). On peut dire qu’il s’achemine vers une prise de conscience de soi par une prise de conscience de sa situation. N’est-ce pas ainsi souvent ? Une prise de conscience par une insatisfaction qui induit une réflexion. Etape après étape, l’homo viator, l’humain voyageur se pose et se repose la question du « qui suis-je ? » par la question du « où en suis-je ? » Est-ce de là qu’est née l’invitation de l’oracle de Delphes : gnôthi seauton « connais-toi » ?
La question du « qui suis-je ? » ne reçoit jamais de réponse définitive. Cheminant vers l’humain dernier, l’humain premier prend progressivement conscience de l’être de son être, participation à l’être infini, Aimer.
La découverte toujours plus claire de cette identité ontologique qui est une identité par l’autre n’en finit pas de se multiplier en connaissance des autres, dans le milieu familial, social, professionnel, culturel… s’étendant toujours plus loin dans l’espace et le temps.
Parvenu à la prise de conscience de son identité ontologique, celle de l’être pour l’autre, un humain connaît l’autre d’une connaissance indissociable de l’amour de l’autre comme autre. C’est la connaissance amoureuse du « qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7) où tout autre humain est amoureusement connu.
Cette connaissance essentielle diffuse en mille connaissances intuitives et discursives, scientifiques, philosophiques, artistiques, et elle les inspire. Elle se préoccupe des autres cultures, et cet intérêt n’est ni celui d’un exotisme distant et possessif, ni celui d’une fascination aliénante, mais celui d’une altérité qui s’étend guidée par cet « éclectisme sélectif » de Soyinka où chaque culture s’enrichit des autres en accueillant ce qui est conforme à son génie propre. Telle est, en Aimer, la diversité la plus riche dans l’unité la plus forte.

que raconte au jardin le vent
lorsqu’il accourt
cœur lourd
des désirs qui le pressent des sautes et des pauses de l’amant

24 février 2010

Dans la pensée occidentale, la poésie n’a cessé d’inspirer la philosophie. Pour tenter de comprendre comment, on pourrait étudier Heidegger lecteur d’Hölderlin et de quelques autres. Evidemment, comme tout lecteur, Heidegger puise chez les poètes ce qui concorde avec ses intuitions (Il écarte Rilke, qui ne lui convient pas). La poésie ne servirait-elle qu’à donner à penser ? Ne serait-elle qu’un prétexte à la réflexion ? Serait-elle la servante de la philosophie ?
Montaigne expose un tout autre point de vue : « La philosophie n’est qu’une poésie sophistiquée (sophistiquée au sens de trafiquée, falsifiée, frelatée). D’où tirent ces auteurs anciens (les philosophes grecs et latins) toutes leurs autorités, que des poètes ? Et les premiers furent poètes eux-mêmes et la traitèrent en leur art. Platon n’est qu’un poète décousu » (Essais, livre deux, chapitre XII, p. 265).
Il ne s’agit pas ici de donner tort ou raison à Montaigne ou à Heidegger ni de les renvoyer dos à dos. Il s’agit de chercher à mieux recevoir et concevoir la poésie et la philosophie, toutes deux aussi anciennes que l’humanité (quoiqu’on ait pu faire de la seconde un miracle grec). Il s’agit de voir s’il est possible de les articuler l’une à l’autre, comme en mathématique un Henri Poincaré a voulu articuler l’intuition et la logique. La passerelle qui les unit est-elle à jamais introuvable ? Comme celle qui relie le cerveau et l’esprit ?
Il importe moins de lire et d’écrire sur la poésie que d’en lire et d’en écrire ; c’est ainsi qu’on la connaît le mieux et qu’elle donne de mieux vivre le réel.

Nous ne pouvons pardonner qu’à ceux qui nous ont offensés. Nous n’avons pas le droit de pardonner ceux qui ont offensé les autres. Voilà pour le langage et la pensée de l’humain premier. Quant à l’humain dernier, avec Aimer, il pardonne toute offense au sens où il invite tout offenseur à se repentir et réparer, c’est-à-dire à se (re)mettre à aimer. Aimer ne condamne jamais. Yeshoua n’a pas condamné la femme adultère ; il lui a dit : « ne pèche plus » (Luc VIII, 11). C’est l’offenseur qui se condamne ou se pardonne selon qu’il refuse ou accepte l’invitation d’Aimer à aimer. Il n’y a plus ici de dilemme entre « le crime impardonnable » et « l’amour qui pardonne toujours ».

prisonnier de la roche et des sables
et masqué d’or
il dort
en la chair à jamais nu en l’esprit il va vif indomptable

25 février 2010

Mieux lire. Nous comprenons ce que nous lisons parce que nous gardons en mémoire ce que nous venons de lire ; nous comprenons un mot dans une phrase, mais aussi une phrase dans un paragraphe, un paragraphe… C’est par la mémorisation et par la mise en relation des éléments d’un texte que nous accédons à la pensée qu’il exprime.
La difficulté à comprendre peut venir du texte lu, des idées complexes qu’il propose et/ou de la langue compliquée qui les présente ; ceci en relation avec notre capacité intellectuelle, notre connaissance du sujet du texte et notre maîtrise de la langue utilisée pour l’exprimer.
On peut comprendre au mieux un fragment de la présente relation journalière en prenant en compte ceux qui l’ont précédé, immédiatement ou lointainement ; et d’anciens fragments s’éclairent à la lumière de ceux qui les ont suivis.
Un ouvrage ne livre son sens qu’après plusieurs relectures où ses diverses parties l’éclairent en s’éclairant mutuellement.
Et puis on voit bien en prenant connaissance des diverses interprétations d’une œuvre que chaque lectrice lecteur la lit selon ses idées, ses désirs, sa vision du monde, consciente et inconsciente. Il existe par ailleurs une école d’interprétation selon laquelle un texte, particulièrement un texte littéraire, doit nécessairement laisser au lecteur la liberté de choisir son interprétation ; et il en existe une autre qui prétend qu’un texte dit toujours davantage que son auteur n’en a conscience, qu’il faut donc tenter de mettre au jour ce que son inconscient y a inscrit à son insu. On imagine alors la difficulté à lire les évangiles, produits dans une culture très éloignée de la nôtre par des gens qui ne comprenaient pas forcément tout ce dont ils essayaient de rendre compte. Les chrétiens se laissent guider par l’interprétation que leur impose leur Eglise. Celle qui est proposée ici est guidée par l’intuition philosophique de l’Eternel Aimer. Elle a le mérite de n’offrir aucune contradiction, ce qui n’est pas le cas de l’interprétation chrétienne.

Dans la quête du Réel, on entrevoit parfois que l’on n’en est encore qu’à la lisière du monde tel que le connaît Aimer.

la pluie lit obstinément
un grand livre indéchiffrable
et l’on ne sait pas comment
la faire asseoir à sa table

personne ne peut traduire
la langue d’avant Babel
il faut apprendre à la lire
sur les lèvres de la belle

est-ce en devenant la pluie
qu’on apprend à la connaître
en la laissant dans la nuit
pénétrer par la fenêtre

26 février 2010

Depuis plus de quinze ans dans le couloir de la mort. « J’ai décidé d’aimer pour ne pas devenir fou. Je garde toujours une longueur d’avance sur la haine. Je prie. » Ses geôliers se calmaient en sa présence.
Tant de chemins peuvent mener à Aimer, même les plus abrupts : celui de la peur, celui de l’angoisse, celui du désespoir. Yeshoua a signalé le cas du Fils Prodigue : il a touché le fond et cela le conduit à « venir en lui-même » (Luc XV, 17). Encore ne s’agit-il que d’un mashal. On ne voit pas le Fils Prodigue se mettre à aimer. En théologie morale, ce n’est encore que de la contrition imparfaite, de l’attrition. Comment s’opère la véritable metanoia, le retournement, la conversion ? Comment le viveur Charles de Foucauld en est-il venu à découvrir le bonheur de l’altérité ?
La découverte de l’Autre s’inscrit dans une prise de conscience de soi. Plus cette prise de conscience va profond, et plus elle s’approche de l’être de l’être, et plus elle découvre que la vraie vie est d’aimer, que le bonheur est d’en donner, que la béatitude est le fruit de la sollicitude, que la meilleure joie de vivre est de vivre pour les autres…

Qui se met à aimer est pardonné et pardonne. Qui pardonne l’horreur qu’il a subi entre dans la paix de l’amour, la vie d’Aimer. Et cette paix avec soi déborde en paix avec tous. Mais qui ne pardonne pas s’enferme dans son mal. Un peuple qui ne pardonne pas s’enferme dans la peur et dans la violence qu’elle entraîne. Sagesse de Mandela et de ceux qui avec lui ont œuvré à la réconciliation. Folie des dirigeants d’Israël que leur devoir de mémoire enferme dans la peur obsidionale.

le silence qui s’entretient
avec des cris des voix d’enfants
s’avance dans l’après-midi

compagnon paisible tu viens
m’inviter à trouver le chant
qui te laissera inédit

27 février 2010

La « sobriété heureuse » de Pierre Rabhi et de Patrick Viveret peut-elle avoir fondement plus solide qu’une spiritualité de l’altérité ? La sobriété heureuse, la frugalité heureuse d’Epicure, suppose qu’on ait pris acte du désir infini de l’humain et qu’on ait observé que ce désir s’égare lorsqu’il se porte sur l’avoir. Il s’égare jusqu’à la folie, à la démesure de l’enrichissement effréné, du luxe inouï, de la spéculation boursière extravagante… alors que rien de matériel ne peut le satisfaire, que plus on a et plus on veut avoir parce que l’avoir que l’on possède, ne pouvant combler la béance du désir, déçoit.
La sobriété heureuse suppose que l’on ait distingué l’avoir de l’être. L’avoir frustre le désir infini, l’être le satisfait, dit-on. Mais qu’est-ce que l’être ? A défaut de le définir après tant de recherches de nos philosophes, on répète que l’être donne la joie alors que l’avoir apporte le plaisir. Au plaisir succèdent la déception et la recherche d’un nouveau plaisir. On dit aussi que c’est à défaut de joie que l’on recherche les plaisirs. Les plaisirs sont transitoires, la joie demeure. Mais alors, qu’est-ce que la joie ?
Yeshoua parle d’une joie qui demeure : « Votre cœur se réjouira, et votre joie, personne ne vous l’enlèvera » (Jean XVI, 22). Pour comprendre ce qu’est cette joie, il faut replacer l’annonce de Yeshoua dans son texte et sa situation. Avant de mourir, Yeshoua parle une dernière fois à ses amis en mashal : « Un peu et vous ne me verrez plus, un peu encore et vous me verrez… Je vous verrai de nouveau et votre cœur se réjouira, et votre joie, personne ne vous l’enlèvera. Et ce jour-là vous ne me demanderez rien. Vraiment, je vous le dis, tout ce que vous demanderez à mon père, il vous le donnera. Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit parfaite » (Jean XVI, 16-24).On peut comprendre que la joie parfaite inaliénable est dans la communion au Père, à Aimer, à qui l’on demande d’aimer de l’amour dont il aime, car la joie d’Aimer est d’aimer. Sa béatitude ne fait qu’un avec sa sollicitude. Tel est son être, un je pour une infinité de tu, tel est l’être de notre être qui trouve sa joie à aimer, à rencontrer les autres en altérité positive. Voir Yeshoua et s’en réjouir après sa disparition dans la mort, c’est vivre en son intimité qui est celle d’Aimer : « Moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 23) « La joie est la lumière resplendissante qui accompagne l’être » (Erich Fromm, Avoir ou Etre, Robert Laffont, p. 138).

comme la mère en ses douleurs
tu as gémi
et puis
t’es réjoui de voir un homme né lorsque est venue ton heure

28 février 2010

Qui entre dans la joie d’Aimer ne met plus son désir dans l’avoir mais dans l’être, dans l’être de l’être, qui est Aimer. Tautologie d’Aimer. Elle il se contente de satisfaire ses besoins, un peu à la manière d’Epicure menant une existence frugale pour se livrer à la contemplation des dieux et pour les égaler. Mais contempler Aimer et l’égaler en participant en sa vie, le « connaître », partager son intimité, c’est aimer les autres, se passionner de rencontres, de conversations, de services, de luttes pour la justice… de recherches des êtres du monde pétris d’intelligence et vêtus de beauté…

Principe de risque et principe de précaution. L’accélérateur et le frein, l’attraction et la répulsion, philia et neikos. A penser l’un par l’autre dans le dynamisme de l’être.

Lire. On peut lire pour avoir, pour jouir et posséder. Aimer nous invite à lire pour être, pour nous réjouir de l’autre et communier, dialoguer, échanger, penser face à l’autre, l’écouter et l’inviter à nous écouter…

dans les rafales de la nuit
elle a chanté
hantée
par ce qui passe change s’en va toujours plus loin s’enfuit

1er mars 2010

Le désir d’avoir aveugle l’humanité première sur l’apocalypse qui l’attend. Le toujours plus de production population consommation met la planète en coupe réglée. L’espoir d’éviter le pire ? Une prise de conscience sociologique, économique, écologique de la majorité conduisant les responsables politiques à envisager une mutation. Mais le passage d’une économie dévoreuse de ressources à une économie de développement durable n’est acceptable que dans une mise en œuvre de moyens conformes à la justice, entraînant l’appauvrissement des riches et l’enrichissement des pauvres. Et elle entraîne des reconversions multiples dans de multiples secteurs d’activité : des changements d’emploi, de lieu de résidence, d’habitudes de vie auxquels il est souhaitable de préparer celles et ceux qui auront à les affronter.
Il est certain ici qu’une vision du monde impliquée par la connaissance d’Aimer et ainsi gagnée à la sobriété heureuse pourrait faciliter cette prise de conscience et cette mise en œuvre.

« Sans le temps, le cœur s’arrêterait ». En lui représentant l’éternité comme une immobilité, les philosophes de l’Occident ont pourri sa théologie. L’espace infini éternel vit d’incessantes pulsations, et l’Eternelle en prodigue l’énergie dans le don inépuisable de sa vie infinie.

Lorsqu’on voit les foules haïtiennes chanter leurs prières avec ferveur dans le malheur, on se demande si l’athéisme parfois ne serait pas un luxe de gens bien nourris.

écoute en ce nocturne de Chopin
son âme un peu un peu l’âme du monde
et jusqu’en son silence l’infini

dans la nuit qui s’avance sur sa chaîne
de passé longue et longue d’avenir
il tisse de couleurs une clarté

qui trame et joue une tapisserie
alors nouvelle pourtant nouvelle encore
dans le frémissement nouveau du cœur

sans écriture en la grande mémoire
des mélodies sa mélodie attend
que tu t’en réjouisses avec le temps

2 mars 2010

« Apocalypse » n’a rien ici à voir avec le mythe de la fin des temps : le temps n’a jamais commencé et il ne finira jamais. L’existence même de notre univers, quelques dizaines de milliards d’années, qu’est-elle en regard de l’éternité ? L’être est devenir, énergie éternellement créatrice de l’autre. Pas de messianisme dans l’intuition d’Aimer ; sa présence dans les évangiles et dans les épîtres de Paul est un résidu de vieilles croyances que la pensée de Yeshoua dissout. Mais l’humanité se prépare un désastre plus grave que ce qu’elle a jamais connu si elle ne se « convertit » pas, si les puissants et les riches qui la gouvernent et la dirigent ne reviennent pas à la raison.

Les Jeux Olympiques sont la figure d’une société humaine obsédée par la compétition, la concurrence, la domination, « le règne, la puissance et la gloire ». Ils sont aussi pourtant, « plus vite, plus haut, plus fort », une fête du dépassement de soi et de la rencontre des autres. Les tenants d’Aimer œuvrent à y inspirer l’amour.

L’alternative mécanisme / vitalisme perd son sens lorsqu’on redonne à la chair son statut : elle est indissociablement physique et psychique, vivante. Il ne suffit pas de constater que la matière vivante s’auto-organise, ni même de comprendre comment elle le fait. Il faut encore trouver pourquoi. Rien ne se fait sans cause.

toi qui ne regardes
jamais le soleil
alors qu’il ne cesse
de te regarder
et que son regard
ne fait que donner

tu pourrais pourtant
peut-être penser
à penser à lui
un peu plus souvent
lui qui donne tant
sans même y penser

qui non seulement
de lui-même donne
mais te donne aussi
de penser aux autres
et de leur donner
qu’à leur tour ils donnent

lorsque le soleil
te ferme les yeux
c’est qu’il ne veut pas
que tu le regardes
mais que tu ne penses
qu’à donner aux autres

3 mars 2010

Deux lectures de l’Evangile : celle du croyant, celle de l’incroyant. Sûr que l’Evangile est inspiré, le croyant ne peut y reconnaître des contradictions ; il n’y voit que des paradoxes. Querelle de mots ? Problème de mots en tout cas puisque le mot paradoxe s’offre le luxe d’être ambigu. On peut consulter les dictionnaires pour prendre conscience de cette imprécision. Le Petit Robert : « Paradoxe : 1. Opinion qui va à l’encontre de l’opinion communément admise. 2. Etre, chose, fait qui heurte le bon sens. 3. En logique, proposition qui est à la fois vraie et fausse – antinomie, contradiction, sophisme. » Pour le dictionnaire anglais The Webster, « un paradoxe est 1- Autrefois, une assertion contraire à la croyance commune. 2 – Une assertion qui paraît auto-contradictoire, incroyable ou absurde mais qui en fait est peut-être exacte. 3 – Une assertion qui renferme une contradiction dans les faits et qui est donc fausse. 4 – Une personne, une situation, une action qui semble contenir des éléments contradictoires et incohérents. » Un paradoxe peut donc (paradoxalement !) être vrai ou faux. Quant à la contradiction, elle est le signe patent de l’erreur pour quiconque admet le principe de contradiction.
Pour le croyant, il n’y a pas d’erreur dans la Bible, en tout cas pas d’erreur en matière spirituelle puisque l’Eglise a bien dû finir par admettre que la Bible pouvait, comme c’est en particulier le cas dans la Genèse, contenir des erreurs en matière de physique, de cosmologie…
L’incroyant qui lit l’Evangile parce qu’il y est attiré par l’intuition de Yeshoua telle qu’elle s’exprime dans ses actes et dans ses paroles, se heurte, lui, à des paradoxes qu’il identifie comme des contradictions. Le plus fort est peut-être celui du Lavement des pieds. La veille de sa mort, après un dernier repas, Yeshoua « se dévêt, se ceint d’un linge, verse de l’eau dans un bassin et se met à laver les pieds de ses disciples, les essuyant avec le linge dont il était ceint… » Lorsqu’il en a terminé, il s’explique : « Vous m’appelez maître et seigneur, et vous dites vrai, car je le suis » (Jean XIII, 4 – 13). Contradiction du geste et de la parole : on ne peut être à la fois serviteur et seigneur. Alors qu’il ne doute pas que Yeshoua ait accompli ce geste si étonnant que les détails en sont restés marqués dans la mémoire de ses disciples, le lecteur incroyant peut se demander si la parole est authentique : n’aurait-elle pas été ajoutée par des disciples incapables comme Pierre (« jamais tu ne me laveras les pieds !») d’admettre que leur maître se comporte comme un serviteur ? S’il l’admet comme authentique, il mesure à quel point Yeshoua subvertit l’image traditionnelle du maître et seigneur. Mais à entendre, aujourd’hui même, un théologien catholique autorisé magnifier le Jésus pantocrator resplendissant d’une gloire tout humaine, l’incroyant se dit que Yeshoua n’a toujours pas été compris. Et lorsque ce théologien ajoute qu’il continue de croire à la toute-puissance de Dieu, ne voyant sans doute dans la formule « Dieu est amour » qu’un paradoxe et non une contradiction, l’incroyant se sent confirmé dans ses craintes. Et puis il se dit qu’il comprend pourquoi « le serviteur des serviteurs de Dieu » habite comme un seigneur dans un palais.

dans la fumée qui tourbillonne
écoute bruire
les rires
des milliards qui reprennent la vie de rencontres où chaque instant étonne

4 mars 2010

Parlant de la vieillesse et posant la question rhétorique : naufrage ou libération ? Régis Debray donne comme exemple la libération du « regard intimidant de l’autre » (l’enfer de Sartre). Pour l’humain premier qui ne marche pas vers l’humain dernier, la vieillesse est le naufrage de l’affaissement sur soi ; il mène un combat perdu contre le temps où il ne voit qu’une force destructrice. L’humain en marche vers l’humain dernier y voit, lui, une force créatrice, la chance d’accéder pleinement à l’altérité positive où l’autre n’est plus envisagé sous le regard de la domination et de la possession mais sous celui de la communion (le paradis, c’est les autres). Il ne s’agit plus pour lui d’intimider ou d’être intimidé mais d’aimer.
Ainsi se comprend ce que Paul appelle le passage de l’homme extérieur à l’homme intérieur : « Alors que l’homme extérieur se détruit en nous, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (II Corinthiens, IV, 16). Telle est l’œuvre de l’esprit d’Aimer en notre chair : « Ainsi se renforce par l’esprit l’homme intérieur » (Ephésiens III, 16). Ainsi se dépouille le vieil homme et se revêt l’homme nouveau : « On vous a enseigné à vous débarrasser du vieil homme, celui de votre vie ancienne qui se corrompt dans le désir trompeur, et de vous laisser renouveler en vos pensées par l’esprit pour revêtir l’homme nouveau créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité » (Ephésiens IV, 22s).
La vieillesse est (devrait être) la chance de toutes les libérations : de la domination et de la possession, de l’erreur, de l’avoir ; et de toutes les accessions : à l’amour, à la vérité, à l’être.

puisqu’il faut brûler le vieil an
nourrit le jeu
du feu
dès l’origine maître des cérémonies du temps

5 mars 2010

sur le champ deux corbeaux
s’éloignent se rapprochent se confondent se séparent
dans la lumière de l’aurore

« L’homme intérieur », « l’homme nouveau » de Paul, c’est avec Yeshoua l’humain qui passe de la chair à l’esprit, qui est « rené de l’esprit » (Jean III, 3-6), celui qui accueille l’esprit d’Aimer, la force d’aimer l’autre comme autre. Cet humain se libère de la domination et de la possession. Il vit de la vie éternelle.
La justice dans l’Evangile, c’est la conformité, non seulement au droit que la sagesse humaine en a tiré, mais à l’être même. Et « la sainteté de la vérité » (ou « la consécration à la vérité », « la sainteté que produit la vérité », « la sainteté qui vient de la vérité », « sanctitas veritatis », « osiotêti tês alêthéias » d’Ephésiens IV, 24), c’est la passion de la vérité. La vérité est de même la conformité de l’agir et de la pensée à l’être. L’être de l’être, c’est Aimer ; la vérité c’est d’aimer les autres comme autres en ses actes et en ses pensées. La « sainteté de la vérité », c’est de ne plus vivre que cette vérité. (Tout est simple, tout s’éclaire dans l’Evangile lorsqu’on a reconnu Aimer).

Nietzsche oppose Dionysos au Christ, mais ils sont le même mythe. Nietzsche n’a pas vu que le Christ qui meurt et ressuscite était un avatar de Dionysos, d’Osiris et de quelques autres. Yeshoua ne ressuscite pas ; il disparaît, rejoint l’Eternel Aimer en dissolvant les mythes, en premier lieu celui du dieu tout-puissant.

au ciel une alouette
monte grisolle monte grisolle monte grisolle
dans la douceur bleue du matin

6 mars 2010

« Le silence de Dieu nous rend libres ». Ce n’est sans doute pas exactement ce que veut dire Olivier Clément, mais ici cela signifie que l’Eternel est silencieux. S’il se révélait, il le ferait également à toute conscience humaine, car l’amour agapè est sans acception de personne. Une révélation, on le voit avec la Bible et le Coran, se présente à ceux qui y croient comme une vérité incontestable. La parole de Dieu est sacrée ; le prologue de l’évangile de Jean va jusqu’à déifier le Verbe. Et il suffit d’entendre avec quel respect, quelle vénération les Eglises le traitent pour comprendre à quel point il peut aliéner.
Les obscurités de l’Evangile ont été scrutées, interprétées ; et elles ont fini par faire l’objet d’un consensus peu à peu solidifié en dogmes. Les dogmes rassemblent et séparent : croyants contre incroyants, fidèles contre hérétiques et schismatiques. Ils s’imposent sous peine d’exclusion. Et ils mobilisent la pensée des fidèles, la canalisent, risquant de les détourner de l’essentiel du message évangélique. Un tenant d’Aimer peut tout de même s’étonner que le credo, le Symbole des apôtres solennellement récité ou chanté à la messe, ne mentionne pas une seule fois l’amour. Le Symbole de Nicée pas davantage.
« La vérité vous rendra libres » (Jean VIII, 32). La vérité de l’être, sa manifestation, c’est d’aimer puisque l’être de l’être est Aimer. Aimer libère du dogme puisqu’elle exclut le concept même de révélation. Silencieuse, Aimer affranchit de « l’obéissance de la foi » (Romains I, 5). Aime, et pense ce que tu veux. Elle affranchit du même coup de l’obédience à une communauté de croyants. Aimer invite à aimer tout être humain avec la même tendresse et le même respect sans considération de ses idées et de ses croyances, de son peuple et de sa langue. Le silence d’Aimer nous rend libres pour aimer de l’amour dont elle aime.
(Peut-on détourner les citations comme les artistes détournent les objets ? Jusqu’où ? Les pensées des autres sont là pour stimuler la nôtre, non pour l’aliéner, la dominer, la posséder comme si elle était sacrée, impérative. Réciproquement la nôtre…)

La Commission des Affaires Etrangères des Etats-Unis vient de reconnaître le génocide arménien. A-t-elle reconnu les génocides amérindiens ?

Dans les pays où l’esclavage reste plus qu’un souvenir, les descendants d’esclaves sont objets de mépris, alors que ce seraient les descendants d’esclavagistes qui devraient l’être. Avec Aimer, on aime les uns et les autres, mais on ne se prive pas de leur dire ce que l’on pense.

de l’une à l’autre haie
deux fauvettes se disent l’une à l’autre je suis là
mais c’est en beauté en beauté

elle tire en rafales
la pie là-bas dans le treillis des arbres dépouillés
et des rafales lui répondent

7 mars 2010

Si, comme le dit Claude Vigée,
« Prier
C’est écouter
Aux portes du silence »,
n’est-ce pas parce qu’Aimer est silencieuse ? Silence du Silence où vit l’être de l’être. Qui l’écoute s’entend répéter avec ferveur les noms de celles et ceux qui sont l’objet de sa sollicitude.
Celles et ceux que la souffrance enferme, les séquestrés de la détresse, sont délivrés dans la prière par le souci des autres.

« La beauté sauvera le monde », dit un personnage de Dostoïevski.
Il y a un combat pour la beauté contre la laideur. Il n’est que de ramasser une canette vide dans un fossé pour prendre conscience de l’élan qui nous porte à refuser ce qui enlaidit la nature ; il n’est que d’éprouver de la tristesse et de la colère en voyant faucher les bords des routes où se réfugient les dernières fleurs sauvages pour réfléchir à ce qu’elle offre partout de beauté pour nous réjouir.
Pourquoi ? Comment ? Enigme de la beauté. « Ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau », disait Valéry. Cela voudrait dire que la profondeur de l’être se manifeste à la surface en son apparaître. La beauté est la gloire, la kavod de l’être. « Le beau révèle l’être dans le sensible », dit Mikel Dufrenne. Ambiguïté du langage : « le beau » dans cette phrase est une réalité visible, alors que chez Platon c’est une réalité invisible que la réalité visible exprime et invite ainsi à découvrir. Pourtant, dire que « le beau révèle l’être », c’est dire que l’être est beau. Ici on dira qu’Aimer, l’être de l’être, est belle ; et que toute chose belle invite à la connaître.
Les choses belles nous attirent. Dans Le Phèdre, Platon dit que l’amour, éros, est « la folie du beau ». Pour lui, dans Le Banquet, c’est par l’amour que l’on est censé passer des beautés visibles aux beautés invisibles et puis à La Beauté. Mais il faut sans doute être un Platon pour entreprendre et mener à bien cette spiritualisation salvatrice. Ici c’est l’agapè, non l’éros, qui accède à l’être de l’être. Alors la beauté n’est plus désirée mais chantée.

un oiseau vient chanter
dans l’arbre solitaire où transparaît l’horizon vide
il attend qu’un autre réponde

8 mars 2010

En sa beauté le beau langage révèle l’être. C’est l’une des raisons pourquoi les poètes sont l’étude des philosophes.

« Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même », dit Yeshoua après l’écroulement meurtrier de la tour de Siloé (Luc XIII, 5). Certains lisent dans les catastrophes naturelles l’annonce du désastre écologique qui nous attend si nous ne changeons pas radicalement nos comportements économiques. On pourrait y ajouter le « nous y passerons tous, hommes et bêtes » d’Elizabeth de Fontenay.

Lorsqu’on prend conscience que le succès de nos penseurs dépend plus que tout de la qualité de leur langue, on se dit qu’il faut s’y étudier si l’on se croit porteur d’une intuition utile à l’humanité. « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean VII, 46).

On peut lire et relire Montaigne en s’interrogeant : qu’aurait-il fait, qu’aurait-il été s’il n’avait pas eu la foi, lui qui faisait si peu confiance à la raison ? En la profuse sincérité dont il use pour se peindre, il nous offre une occasion précieuse de découvrir l’humain.

lève les yeux
le bleu
te regarde tout maternel

cherche le vide
avide
de trouver la source de l’être

perce le nôtre
où l’autre
attend que tu l’accueilles enfin

Persée Méduse
refuse
le glaive et le regard qui tuent

et par sa ruse
la muse
te guidera vers l’Eternelle

9 mars 2010

Existe-t-il un lien secret entre l’intérêt que Montaigne porte aux animaux et sa défiance de la raison ? En existe-t-il un entre le rationalisme de Descartes et sa conception de l’animal machine ? Puissance de l’imagination sur la pensée ? Puissance de l’environnement sur l’imagination ? Montaigne était un campagnard, Descartes un citadin.

Comme. Comme un croyant ne peut admettre l’existence de contradictions dans l’Evangile, un matérialiste ne peut admettre l’existence de causes immatérielles dans l’univers (et il invente l’irrationnelle acausalité).

On peut éprouver une certaine réticence à employer le mot « Aimer » pour se référer à l’Eternel. On pourrait préférer le mot « Amour », qui est le substantif utilisé par Jean dans son épître. L’amour est en effet facilement personnalisable, et l’on tient à s’adresser à l’Eternel comme à une personne. Le choix du terme « Aimer » donne à penser que la personnalité de l’Eternelle est analogue plutôt qu’identique à la nôtre. Il invite surtout, parce que « aimer » est un verbe, à se dire que l’Eternel est agir, devenir, que son existence est vie (même si le mot vie est, lui aussi, analogique). C’est en aimant de son amour que l’on participe à sa vie éternelle. Mais on peut sans hésiter s’adresser à Aimer en disant « tu, toi » : Aimer est toujours intimement présente « dans le secret » (Matthieu VI, 4).

le tourbillon naissant pourchasse
de ses millions
d’ions
l’air qui l’emporte et l’engloutit dans les entrailles de sa race

10 mars 2010

Penser que l’objet du désir est une création du désir, que l’on trouve une chose désirable parce qu’on la désire et non qu’on la désire parce qu’elle est désirable, c’est croire que le non-être puisse produire l’être. Fascination du néant et de la toute-puissance sa parèdre.

La spiritualité de l’altérité n’est pas fondée sur la croyance en l’existence de Dieu. Elle n’est pas sujette au doute car elle est fondée sur l’être comme altérité positive, et celle-ci est démontrable. Encore faut-il pour admettre cette démonstration d’abord reconnaître l’infinité de l’être et l’inexistence du néant, et puis observer la coexistence d’êtres finis et d’un être infini par définition sans désir. Existe-t-il une faille dans le syllogisme qui les articule ? N’est-ce qu’un paralogisme ? Ne faut-il pas toujours scruter les syllogismes pour avoir l’évidence de leur validité ?
Reste encore à montrer que l’être comme altérité positive, c’est-à-dire comme amour agapè, répond au désir de notre être. Il faut pour cela admettre que l’être de notre être est une participation à l’être infini, ce que l’on déduit de l’inexistence d’un néant de qui pourrait être tiré un être essentiellement différent de l’être de l’être infini.
L’épreuve de la spiritualité de l’altérité, ce sont ses retombées. C’est en mangeant le gâteau que l’on juge de sa recette. Celles et ceux qui vivent cette spiritualité voient se réaliser leur désir infini décliné en multiples fruits de l’esprit, que ce soit dans leur vie intérieure ou dans leurs relations humaines et cosmiques, dans leur enthousiasme pour la recherche intellectuelle et pour la création artistique, dans leur inaliénable joie.

« Le cheval de mon voisin, en égale valeur, vaut mieux que le mien, de ce qu’il n’est pas mien » (Essais, livre second, chapitre XVII, p. 390). Le désir ne crée pas son objet, mais en son illusion de croire qu’il pourra le satisfaire, il le valorise avant de l’acquérir. On peut, de cette insatisfaction répétée de tout objet fini lorsqu’il est possédé, inférer l’infini du désir.

le vent tourbillonnant affole
cette alouette
qui guette
dans l’herbe l’heure où verticale elle pourra s’élancer pour son vol

11 mars 2010

On peut ne prêter qu’une oreille distraite à l’agitation verbale des politiques à la veille d’une élection, mais un citoyen conscient vote (après s’être fait une idée de l’action passée des candidats).

« Tout le monde ne comprend pas ce langage ; ne le comprennent que ceux à qui cela est donné… Il est des eunuques qui sont eunuques à cause du royaume des cieux. Qui peut comprendre, qu’il comprenne » (Matthieu XIX, 11s).
Contexte : Yeshoua vient de condamner le divorce, et ses disciples lui ont rétorqué qu’à ce compte il valait mieux ne pas se marier. La question du célibat est abordée incidemment, mais elle est abordée, et elle l’est avec précaution, comme un état exceptionnel : le célibat est réservé « à qui cela est donné », « à qui peut comprendre ». Et cela « dia tên basileian tôn ouranos : « à cause de, pour, en vue de, par le royaume des cieux ». C’est un célibat en Aimer, pour aimer. (Cela n’a rien à voir avec la valorisation de la virginité des cultures patriarcales). Surtout, c’est un don. On peut dire que c’est un don de l’esprit, une inspiration d’Aimer. Qui n’a pas reçu ce don risque de se heurter à l’impossible.
Paul a dû parler de cette question avec les chrétiens de Corinthe. Il faut d’abord se rappeler qu’ils croyaient au retour proche du Seigneur, à la fin prochaine des temps. Il leur souhaite de vivre dans le célibat comme lui : « J’aimerais que tous soient comme moi ». Il ajoute aussitôt cependant : « mais chacun reçoit de Dieu un don particulier, l’un ceci, l’autre cela. A ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il est bien pour eux de rester comme moi. Mais s’ils ne peuvent se maîtriser, qu’ils se marient. Oui, il vaut mieux se marier que de brûler » (I Corinthiens VII, 7ss). Cela peut-il servir de base de départ pour une réflexion sur le célibat des prêtres ? A l’Eglise d’en juger, se rappelant que c’est un don.

corolle bleue comme diaphane
que nul n’enlace
n’efface
non plus de son regard rapace en ses hauteurs qui plane

mais jamais elle ne se fane
sous sa dentelle
si belle
qu’en vain l’oiseau ne se lasse de la voir profane

12 mars 2010

Lorsque Platon suggère que le désir sexuel est un désir du beau et qu’il peut se transmuer de désir de la beauté charnelle en désir des beautés intellectuelles et morales, et puis se tourner vers la Beauté éternelle, il propose un chemin philosophique parallèle au chemin théologique de Yeshoua renonçant au sexe en vue du royaume des cieux. La voie philosophique de Platon est une sublimation, la voie théologique de Yeshoua une conversion du désir en don, de la chair en esprit, du souci de soi en souci de l’autre. Mais le célibat selon Yeshoua n’est pas une condition d’accès au royaume des cieux. C’est une des expressions possibles, parmi les divers dons de l’Esprit, du passage de la domination de la chair à la libération de l’esprit. La vie sexuelle des disciples d’Aimer peut se réduire à l’inexistence dans le célibat ; elle peut aussi, dans la vie conjugale, s’intégrer à la sollicitude, à l’amour de don.
Le platonisme, tel qu’il apparaît dans Le Phèdre et Le Banquet, est-il une philosophie pour homosexuels, voire pour pédophiles ? C’est à partir de l’amour des beaux garçons que l’homme y accède à l’amour de la Beauté. A chacun sa philosophie, mais avec Yeshoua l’amour de la Beauté est de se réjouir de la voir se répandre dans la nature et dans l’art ; et d’y contribuer.

Les biologistes nous disent que la vie est en elle-même inconnaissable. Les poéticiens en disent autant de la poésie. Les esthéticiens le disent-ils de la beauté ? Ne peut-on connaître la beauté que dans l’émotion qu’elle fait naître en nous ? Pour Plotin, cette émotion est parfois si vive qu’elle devient un désir mêlé d’effroi, un mélange de ravissement et de stupeur. On pense au sacré tel que l’a étudié Rudolf Otto. Pourquoi cette fascination ? La beauté sensible serait l’expression d’une réalité spirituelle, elle-même émanation de la Beauté. Nous serions attirés par la beauté  parce que notre âme porterait en elle son empreinte en creux. Elle serait, comme pour Platon, une sorte d’appel, une invitation à nous détacher du sensible pour nous hausser à l’intelligible et au divin.

sur la terre la cendre inerte
poudre poussière
d’hiers
reste à attendre là dans le temps qui s’étire une nouvelle alerte

13 mars 2010

Que puis-je dire mien ? Que puis-je dire moi ? Ce corps, je l’ai reçu ; je ne l’ai ni pensé ni fait. Puis-je rétorquer que je l’ai nourri, soigné… ? Certes, mais par instinct comme tout animal, presque totalement. Mes savoirs et mes savoir-faire, quelques peines qu’ils m’ont coûtées, je ne les sens pas vraiment miens : ils sont l’œuvre de mes neurones, et puis-je dire que mes neurones soient moi ? Un jour ils se désagrégeront, et je sens que je restera ; je le sens immortel.
Et qu’est-ce que ce je dont je parle en m’en dédoublant comme en un miroir ? Qu’est-ce qu’un je « comme un ange et comme un fils de Dieu » (Luc XX, 36), comme un pur esprit ? Enigme d’abord de l’apparition de ce je dans la chair. On dit maintenant que c’est la relation humaine qui fait l’humain, que c’est par ce que lui font et disent sa mère, son père, sa famille, son milieu… qu’il naît à son humanité. En l’humanité dernière en tout cas il n’y a pas de je sans toi, au point que je tends à ne plus être vraiment je que pour les autres. N’est-ce pas ce qu’est l’Eternel : Il Elle ne vit que pour et par les autres, les univers qui d’éternité en éternité se succèdent.

Une addiction, cette quête du Réel jusqu’au dernier souffle ? C’est un effort quotidien contre le désir de dormir, de m’endormir pour toujours du sommeil de la terre, me dit mon corps ; et me dit mon esprit de m’endormir afin de m’éveiller dans l’amour pur de l’Eternelle pour les autres, dans la joie pure de la sollicitude.

ni d’où il vient ni où il va
le vent ne sait
jamais
et tu iras là où l’esprit incognito saura trouver ta voie

14 mars 2010

Yeshoua et ses mashal, ses paraboles. Elles ont toutes le même sens, elles vont toutes dans le même sens : connaître Aimer, partager sa vie, son être.
Parabole du fils perdu (Luc XV), parabole des ouvriers de la vigne (Matthieu XX). L’amour d’Aimer est universel et égalitaire ; non seulement il ne souffre aucune préférence, mais il s’offre tout entier à tous.
« Tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Luc XV, 31), dit le père au fils aîné indigné en voyant fêter son cadet de retour après avoir mené une vie de dissipation. Alors que le fils aîné parle de chevreau, d’avoir, le père parle d’intimité et de partage, d’être.
« Ton œil est-il mauvais à cause de ma bonté ? » (Matthieu XX, 15), dit le propriétaire de la vigne à un ouvrier de la première heure fâché de recevoir le même salaire que celui de la dernière. Mais ce salaire est la figure mesurée d’une vie éternelle sans mesure. Qui accueille Aimer, quel qu’il soit, le reçoit tout entier. Aimer se donne sans réserve à qui la laisse partager sa vie. C’est le « tout », « toujours » de la « bonté » de l’Eternelle.

Pour tenter de concilier la toute-puissance de leur dieu et la liberté humaine, la raison des théologiens ne manque pas d’invraisemblables paralogismes.

On peut être convaincu que la beauté est indéfinissable et cependant ne cesser d’y réfléchir. C’est même cette indéfinissabilité qui donne à penser, comme on répète après Ricœur que le symbole donne à penser. Le fouillis des théories du beau, le conflit de leurs interprétations de siècle en siècle, est le signe de son insaisissabilité fascinante.
Parmi tant d’autres, le peintre anglais William Hogarth (1697-1764), préoccupé par ce problème et bien armé pour le résoudre de par sa sensibilité d’artiste, s’est essayé à une Analyse de la Beauté, destinée à fixer les idées vagues que l’on a du goût. Il faudrait le lire de près pour voir s’il ne confond pas la beauté, qui est de toujours, et le goût, qui varie selon les époques, les cultures et les individus. Son idée de la beauté reflète le goût anglais du XVIII° siècle. Mais il voit dans la « la ligne serpentine » équilibrant la courbe et la droite l’une des clefs de la beauté des formes que l’on retrouve dans la poésie de Baudelaire. Il est bon de noter aussi qu’il s’intéresse à la beauté que nous sommes censés manifester par « le maintien aisé, la démarche élégante, les mouvements agréables », et à se demander ce que cela devient dans le souci de l’autre.

mais où sont les forêts d’automne
et les couleurs
des sœurs
qui s’assemblent et dansent où la vie et la mort en finissant s’étonnent

mais ici maintenant la sève
remplie d’espoir
prépare
des ritournelles et des idées nouvelles qui feuilleront et fleuriront nos rêves

15 mars 2010

La beauté du monde dit sa plus grande profondeur : « Ce qu’il y a de plus profond c’est la peau », dit Valéry. Il est peut-être préférable de dire ce que fait la beauté plutôt que de chercher à la définir, mais les esthéticiens sont comme invinciblement portés par le langage conceptuel à en proposer une définition. Pour Mikel Dufrenne, « la beauté, c’est la vertu de l’objet sensible et signifiant en qui l’être s’identifie à sa valeur » (Encyclopaedia Universalis. Art-A. Le beau). Cela suppose la dualité d’un être et d’un apparaître, d’un visible manifestant un invisible, d’un matériel exprimant un immatériel. Voilà qui est irrecevable par le matérialisme, ou voilà qui rend le matérialisme irrecevable. Le beau témoigne de la spiritualité du monde.
Dufrenne fait sienne l’affirmation classique : « Rien n’est beau que le vrai », mais cette affirmation est ambiguë lorsqu’on l’extrait du poème de Boileau. Elle pourrait laisser entendre que tout ce qui est vrai est beau ou que tout ce qui est beau est vrai. Mais de quelle vérité s’agit-il ? La vérité est une relation juste entre le réel et son expression. A quel niveau la vérité se situe-t-elle si l’on pense que le beau exprime la réalité ? On sait qu’un beau visage peut masquer une âme ambitieuse et cruelle (Cléopâtre, dit-on…), qu’un visage disgracié peut cacher une grande âme (Gandhi peut-être). La beauté révèle l’être de l’être, plus profond que l’être du réel. En l’être humain, elle révèle ce que tout être humain est appelé à devenir en participant à la vie de l’être de l’être.

La rafle du Vél’d’hiv’, Auschwitz, la Shoah, les Justes… Il ne se passe plus une semaine sans que l’on tente de manipuler notre culpabilité et notre compassion pour que nous fermions les yeux sur l’occupation expansionniste de l’Etat d’Israël. Sommes-nous si stupides ?

la lumière sur l’anneau d’or
pose un baiser
léger
l’amour au long des ans se change et se transmue mais jamais ne s’endort

16 mars 2010

Si les scientifiques cherchaient et parvenaient à comprendre pourquoi la beauté apparaît partout dans la nature, ils révolutionneraient notre vision de la matière et de la vie. Mais c’est une tâche dont ils ne se soucient guère, prisonniers qu’ils sont de leur dualisme ouranien, certains diraient de leur schizophrénie. Et il ne suffit pas de faire cohabiter la science et l’art ; il faut les faire dialoguer en transdisciplinarité, leur donner la chance de se comprendre l’une, l’un par l’autre. Le but n’est pas d’inventer une poésie scientifique et une science poétique, mais de connaître sinon de comprendre la relation de la beauté et de l’intelligence dans la nature et dans les représentations scientifiques et esthétiques que nous nous en donnons.
Le matérialisme a tenté de rendre raison de l’activité esthétique humaine par un jeu spécifique de certaines régions du cerveau, mais comment pourrait-il expliquer l’action d’une réalité spirituelle dont il nie l’existence ? Et ses explications réduisent la beauté à la subjectivité humaine ; elles ignorent la beauté objective de la nature.
Est-ce dans l’infime de la matière, à la frontière du quantique et du macroscopique que s’opère la synergie du physique et du psychique ?

Les artistes ont souvent affirmé que la beauté visible exprimait une invisible beauté. « La poésie soulève le voile de la beauté cachée du monde et rend étranges les objets familiers » (P.B. Shelley 1792-1822).

les mouettes sur le labour
s’abattent et festoient
de loin ce qui se voit
rassemble la haine et l’amour

un autre regard y reçoit
le jeu de la blancheur
avec sa brune sœur
et communie à leur émoi

que demande la tête au cœur
et le cœur en retour
à la tête sinon la cour
pour se trouver à la même heure

au temps des travaux et des jours
la terre s’ouvre et voit
s’entremêler les voies
des vers et des oiseaux toujours

17 mars 2010

« A thing of beauty is a joy for ever », dit Keats : « chose belle est joie éternelle ». Toute beauté est la gloire, la kavod, la manifestation de l’Eternelle. Nous pouvons saisir cette chance de vivre dans la joie de sa présence.
Comment la beauté vient-elle au monde ? Naît-elle à la faveur des relations entre les êtres de la nature selon la loi des forces d’attraction et de répulsion. La beauté qui apparaît sur les rochers résulterait de la rencontre de la résistance inégale du solide immobile et de l’activité des fluides, du vent chargé de sable, de l’eau et du soleil ? La beauté animale naîtrait, au fil de l’évolution, dans les regards qui s’attirent et se repoussent, activant des mimétismes, des camouflages et tout ce qui dans le paraître mêle la séduction et l’agression, l’amour et la haine empédocléens ? Mais ces mécanismes justifient-ils la beauté ? Et qui rendra raison de la beauté des merveilleux nuages ?

Penser que la foi ne se conçoit pas sans le doute, c’est lui dénier le droit de fonder une vie. On ne peut bâtir sans crainte que sur une certitude. L’altérité positive de l’être de l’être est une certitude démontrée, même si sa démonstration, comme toutes les démonstrations philosophiques, peut être refusée. En tout cas, qui aime de l’amour d’Aimer n’en peut douter. Reste que toute une part de notre existence roule sur des probabilités, qu’à côté du certain il nous faut nous accommoder du probable.

grisaille et perle elle s’avère
en sa douceur
ma sœur
au creux de l’ombre du buisson où son cœur la prépare à être mère

18 mars 2010

des genêts de cette Bretagne
en transhumance
ta France
est venue pour te dire adieu au paradis de la montagne

à l’heure où déjà de ton corps
ne restent plus
que nues
les cendres du repos ton ombre chante encore

où va l’esprit quand la chair meurt
nul ne le sait
au vrai
mais tes amis font comme si tu pouvais ajouter à la joie qui demeure

la voix de ta révolte gronde
ô voix rebelle
si belle
qu’éclate le cristal des hôtels cinq étoiles sous la puissance de ses ondes

Sciences de l’homme ? Certes, mais l’humain excède le scientifique. La personne humaine échappe à la science puisqu’il n’y a de science que du général et des lois alors que chaque personne est unique et libre. Quelle part la sociologie fait-elle à la liberté ? Les lois statistiques du microcosmique sont-elles aussi les lois statistiques de la sociologie ?
Essentialisme ? Oui, mais essentialisme libre, égal et fraternel, car l’essence de l’humain dernier attend au fond de l’humain premier qu’il le connaisse ; et cette essence participe de l’essence éternelle, Aimer.
La béatitude est d’être enfin soi-même, sollicitude.

On peut douter de l’existence de Dieu ; on peut aussi douter de l’amour de ce Dieu tout-puissant qui permet le mal. On ne peut douter de l’amour de l’autre comme autre lorsqu’on y a reconnu son être. On ne peut douter d’Aimer, ce serait douter de soi-même.

19 mars 2010

Jean Ferrat, disparu apparu à son heure, drapeau rose-vert-rouge, mais libre au nom de l’amour dans sa lutte pour la justice sociale, la nature et les damnés de la terre.
La communication portée à ébullition dans une campagne électorale témoigne de la puissance de la rhétorique et de la misère intellectuelle des électeurs, en tout cas d’une part non négligeable d’entre eux si l’on en juge aux efforts frénétiques des leaders politiques pour rallier les indécis à leur candidature.
Un jeu télévisuel bien ficelé suffit à démontrer la force de suggestion d’une autorité, ne serait-elle que médiatique, pour amener notre tout-venant à commettre des atrocités.
Force de la publicité commerciale qui pousse à une consommation nécessaire à la production nécessaire à la haute finance gloutonne… Jusques à quand nous laisserons-nous faire ? Jusqu’à tant qu’enfin la démesure déclenche la réaction de survie d’une planète épuisée ?
Un éducateur fait figurer en bonne place parmi ses objectifs la promotion de consciences libres, capables de se rire de la stupidité d’une humanité première possessive, dominatrice et dévoratrice.

Paul a fait de Yeshoua le héros sauveur sacrifié des religions antiques : « Le Christ est mort pour nous… nous sommes justifiés par son sang et ainsi sauvés de la colère… Si tu crois que Jésus est Seigneur, tu seras sauvé » (Romains V, 8s ; X, 9). Nous sommes loin de la vérité de Yeshoua : « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon père des cieux » (Matthieu VII, 21). Pour vivre de la vie d’Aimer, il n’est que d’aimer.

contemple au vide du silence
toute cette heure
les pleurs
de joie sur l’invisible face au lieu de sa présence

20 mars 2010

la pluie qui doucement s’arrête
dans un long froissement de soie
laisse tomber le manteau droit
du danseur à la fête

l’air épuré chante que vienne
il ne sait quoi quelque opéra
qui grandira et fleurira
jeu d’amour et de haine

l’oreille et le cœur en attente
la tête et la main en éveil
n’espèrent plus que le soleil
au sortir de sa tente

et tu désires le silence
où l’espace en figures libres
s’invente d’autres équilibres
cherchant de nouveaux sens

La découverte d’Aimer libère de l’omniscience divine. La matière infime peut sans timidité ni arrogance affirmer sa liberté, et plus encore la matière vivante, et plus encore la matière consciente. Qui nous fera l’archéologie de la toute-puissance et de l’omniscience ? Qui les déconstruira ? La joie d’Aimer est de voir apparaître du nouveau, de l’imprévu, de l’autre.

Peut-on caricaturer ce que quelqu’un tient pour sacré ? Le Coran pour un musulman, la Shoah pour un juif, une tombe pour un fils… tout ce qui ne fait qu’un avec la personne qui y tient. Il ne s’agit pas d’interdire, de sanctionner, de venger, ni même de hurler au sacrilège, mais d’appeler au sens de l’autre. Aimer peut rire de la bêtise, Aimer ne peut se moquer des personnes.

« Si tu te tais, tu seras sauvé », dit Bossuet. On doit pouvoir retrouver le contexte. Il s’agit d’éviter de médire, d’offenser de mille manières. Il s’agit aussi ici d’écouter l’autre, les autres du dehors et l’Autre du dedans. Il s’agit de se taire pour être attentif et d’être attentif pour aimer (relire les pensées de Simone Weil sur l’attention dans La Pesanteur et la Grâce).

21 mars 2010

On ne peut s’intéresser à l’énigme de la beauté sans rechercher l’idée que l’on s’en est faite depuis Platon, les Sophistes, les Stoïciens, Plotin et les Néoplatoniciens, la Scolastique, la Renaissance… en Occident, mais aussi dans les diverses régions du monde, telle au moins que l’on peut tenter de l’identifier dans les œuvres artistiques. L’évolution du vocabulaire, les changements de sens des mots nous invitent à penser qu’il s’agit d’une notion et d’une réalité aussi universelles qu’insaisissables. Selon le Traité du beau de Jean-Pierre de Crousaz (1714), « il y a sans doute très peu de termes dont les hommes se servent plus souvent que celui de beau, et cependant rien n’est moins déterminé que sa signification, rien de plus vague que son idée » (cité par le Vocabulaire européen des philosophies, p. 165). La beauté n’est pas une affaire de concepts, et elle les nargue tous ; mais ils ne cessent de lui courir après. Est-ce parce que les concepts sont des instruments de maîtrise du monde et que la beauté n’est pas maîtrisable ?
Aimer sensibilise à la beauté du monde, des êtres et des choses, des arts. La beauté est désir et plaisir chez l’humain premier, qui ne peut la posséder mais qui peut posséder ce qu’elle embellit. Chez l’humain dernier, elle devient sujet de réjouissance, d’admiration, de wonder, telle qu’en elle-même. Elle invite à l’action aussi, induit à combattre la laideur et la pollution esthétique, à embellir ce qui est à notre portée et, si nous avons un don artistique, à le mettre à son service.

La jalousie conjugale est le signe de l’amour possessif. Son remède ? Apprendre à aimer l’autre pour lui/elle-même, à accueillir Aimer en lui demandant son esprit.

la touffe de jonquilles
où s’embrassent la terre et la lumière
dit la beauté de l’Eternelle

lorsque le regard brille
que le cœur agrandi aperçoit l’infini de la sphère
qui se réjouit lui ou elle

22 mars 2010

Les raisons que l’on se donne de croire, ou de ne pas croire, ne sont-elles toujours que des justifications après coup d’un sentiment ? Sans doute existe-t-il des consciences intellectualisées chez qui l’assentiment à une foi n’est vraiment que la conséquence d’une réflexion. Qu’importe leur nombre, sans doute fort restreint. A chacun son chemin. Mais Aimer n’est pas une croyance ; c’est une évidence de l’esprit, une intuition de l’être, que l’intelligence peut d’ailleurs déployer en quelques syllogismes pour en rendre raison. C’est une intuition de l’être de l’être perçu comme altérité positive et comme le meilleur de soi-même et son désir le plus profond. Cette intuition se renforce si on la vit dans un souci des autres toujours plus fort, plus exclusif ; elle s’affaiblit, s’efface même, si l’on ne la vit pas, si l’on se referme sur soi.

Pour les contemplateurs d’icônes, la beauté est une énergie divine. S’agit-il d’un plaisir esthétique transmué en prière ? D’un sentiment de la présence de l’Eternel ?
A contempler le visage de La Joconde, on peut y voir de la beauté, du charme, du chien, de l’esthétique, du je-ne-sais-quoi, de la joliesse, de la vénusté, et jusqu’à la kavod de la beauté de l’Eternelle. Il n’est pas sûr d’ailleurs que chacun de ces mots ait le même sens, les mêmes connotations pour tous. Leonardo a mis dans le portrait de Mona Lisa ce qu’il y voyait en sa manière et selon ce qu’il était ; nous le voyons aussi selon ce que nous sommes. Dis-moi ce que tu y vois et je te dirai qui tu es. (Mais n’exagérons rien).

tends tes dents de lion
ardentes en ton désir vers le feu du soleil
repais-toi de sa vie

puis donne-la ravi
que d’autres à leur tour après toi s’émerveillent
et goûtent ses rayons

23 mars 2010

Est-on jamais sûr de ce que signifie le mot « croire » pour les uns et les autres ? On sait bien que ce n’est pas la même chose de croire quelqu’un, de croire quelque chose, de croire en quelqu’un, de croire à quelque chose. Mais encore ? On peut croire quelque chose parce que l’on croit en celui qui la dit, parce qu’on a confiance en lui. Les enfants croient spontanément ce que leur disent leurs parents et leurs maîtres. S’ils en viennent à l’évidence que ce qu’ils croyaient n’est pas vrai, ils peuvent perdre confiance en ceux qu’ils avaient crus, les jugeant trompeurs ou dans l’erreur, et s’engager dans la voie du doute.
On peut croire à la Thora, à l’Evangile, au Coran, aux Védas… parce que notre famille et notre communauté y croient et nous induisent à y croire. On ne peut faire une lecture contestataire d’un livre sacré que si l’on se détache de la croyance de sa communauté. Une lecture critique d’un livre sacré, mettant en lumière ses contradictions, le désacralise. Dès lors on en accepte ou rejette les « vérités » selon l’idée que l’on se fait de la réalité.
L’athéisme occidental est souvent le refus d’un faux dieu, le Père tout-puissant patriarcal. Il n’y a pas de problème du mal pour ceux qui refusent de croire à la toute-puissance de Dieu. Il se trouve malheureusement parmi les athées et parmi les croyants peu de gens capables de séparer l’idée de Dieu de l’idée de la toute-puissance. Et ceux qui ne peuvent plus croire à la toute-puissance d’un dieu bienveillant dans « un monde où les enfants sont torturés » ne croient plus en l’existence de Dieu.
Parce qu’il est amour, Aimer ne peut être tout-puissant : il veut la liberté des êtres et des choses. Pour les choses, cela s’appelle l’indétermination jouant avec la détermination. Aimer est impuissant face aux lois du cosmos, impuissant aussi face à la part de liberté que comporte son évolution dans la matière, la vie et la conscience.

la chaussée des géants s’avance
immobile vers l’océan
et là depuis je ne sais quand
attend de prendre un nouveau sens

chaque pierre est toute une histoire
qu’à la rêver on imagine
on réfléchit et l’on rumine
tant que l’on finit par la voir

toute dans la grande mémoire
depuis le feu de l’origine
depuis la brûlante gésine
et la promesse de la gloire

si de nouveau elle s’élance
qui sait sera-ce lentement
ou sera-ce à pas de géant
dans l’univers ou vers l’immense

24 mars 2010

Yeshoua croyait-il à la fin du monde, au jugement dernier, à son propre retour glorieux ? Il se trompait alors évidemment, comme Paul et les chrétiens, incapables de se détacher du mythe messianique. A moins que ce qui dans les évangiles induit à penser qu’il y croyait ne soit que les imaginations des évangélistes et de leur communauté.
La comédie de l’Occident et d’Israël (est-ce une comédie judéo-chrétienne ?) se poursuit. On bavarde depuis quarante ans : on discute, on hausse le ton, on s’apaise, on s’irrite, on tergiverse, on s’indigne, on négocie… paroles, paroles. Encore une fois, a-t-on jamais vu un pays renoncer à en occuper un autre sans y être forcé ?

Chez l’humain, la liberté est diverse selon le niveau de conscience de soi. Le « je fais ce qui me plaît » exprime une conscience qui vit au niveau de la sensation. Le « je fais ce que je veux » implique un certain niveau de réflexion. Le « je fais ce que veux mon être » signifie que l’on a pris conscience de ce que l’on est en vérité. On se libère à mesure que l’on acquiert une conscience plus pénétrante de soi-même. On est totalement libéré lorsqu’on a pris conscience de son être dernier, capable d’altérité en participation à l’altérité d’Aimer, l’Etre totalement libre.
« C’est de don qu’est fait mon bonheur », finit par découvrir André Gide. « Mon bonheur est d’augmenter celui des autres ». Il était parvenu au fond de lui-même, et près de prendre conscience qu’il avait rencontré Aimer.
« Si l’on sait que la meilleure façon de vivre c’est l’amour, peu importe que Dieu existe ou non », dit Marcel Conche. S’agit-il bien de « l’amour inconditionnel d’autrui » ? Cet amour est impossible sans la force de l’esprit d’Aimer. Il suffit pour s’en convaincre de lire les Maximes de La Rochefoucauld. D’où il suit qu’Aimer existe.

trou noir
ventre de l’Eternelle
mets au monde
des mondes
où demain s’ouvriront des yeux et des espoirs

25 mars 2010

Depuis les philosophes grecs on s’interroge sur ce qui n’est pas certain, sur ce qui n’est pas reconnu comme une certitude. Parménide a éclairé le problème en distinguant l’opinion, la doxa aux multiples significations, et la vérité, l’alêtheia. Sans avoir à suivre les subtiles analyses de Platon et d’Aristote, nous pouvons nous sentir invités à réfléchir pour nous-mêmes sur ce que nous considérons comme incontestable, irréfutable, et sur ce dont, à des degrés divers, nous ne sommes pas sûrs.
S’il existe des certitudes mathématiques démontrées pour lesquelles aucun doute n’est possible, il existe des certitudes logiques que certaines consciences n’admettent pas. L’existence d’une cause première de toute chose en est une. C’est une évidence dès que l’on reconnaît le principe de causalité ; il existe pourtant des consciences qui n’admettent pas cette cause première. Est-ce parce qu’elles l’identifient à l’inacceptable dieu tout-puissant des monothéismes ?

Faire ce que veut mon être, c’est agir selon son désir, son élan. Car l’être de l’être est l’élan éternel, non le moteur immobile d’Aristote. Mais comme la liberté ontologique, le désir ontologique n’est pas d’abord reconnu, ni reconnu comme tel. Il y a d’abord le désir superficiel, une sorte de besoin exacerbé et insatiable. Puis vient le désir réfléchi, qui marche main dans la main avec la liberté réfléchie. C’est l’étape du désir maîtrisé et sublimé, nié parfois ou illusoirement tué parce qu’on le croit essentiellement mauvais. Enfin, qui vient à reconnaître son désir ontologique s’ouvre à l’infini de l’être, accueille l’infinie volonté d’aimer de l’amour d’Aimer.

Il y a dans les Maximes de La Rochefoucauld un désir de briller en montrant sa perspicacité, et en la montrant à des gens capables d’en apprécier la pénétration et l’élégance de l’expression. La Rochefoucauld devait avoir conscience de ce désir, lui qui le mettait partout au jour.

musique de Mozart
tes mélodies
m’ont dit
la joie qui vient de l’être et monte et donne de le voir

26 mars 2010

En disant que « seul l’amour ne pèche pas » (caritas sola non peccat), Augustin confirme que le péché est de ne pas aimer, que celles et ceux qui aiment de l’amour dont Aimer aime sortent du péché, qu’ils sont pardonnés ainsi qu’on le voit dans l’épisode de la pécheresse dont Yeshoua constate qu’elle est pardonnée puisqu’elle aime (Luc VII, 47).

Comme toute beauté, le beau langage est le visage de l’Eternelle, quelle que soit sa signification. Comme elle fait « rayonner le soleil sur les bons et sur les méchants » (Matthieu V, 45), Elle fait briller la beauté sur la bêtise et sur l’intelligence, sur l’erreur et sur la vérité, sur la cruauté et sur la bienveillance. La vérité du beau, c’est celle de l’être dernier. « Rien n’est beau que le vrai » ? Certes, mais il s’agit du vrai de la réalité dernière, de l’être de l’être. Toute beauté est vérité de l’Eternelle.

Le bonheur ontologique est l’objet du désir ontologique et le sens de la liberté ontologique. L’humain premier s’y achemine en allant de l’instinct à la réflexion et de la réflexion à l’intuition de l’humain dernier. Yeshoua en est en est sans doute le meilleur exemple. Il était libre et heureux parce qu’il partageait selon son désir l’amour d’Aimer.
L’égalité ontologique est l’horizon de l’humanité dernière. Sa traduction en égalité des droits est théoriquement acquise dans une société démocratique. Sa traduction en égalité des chances est un objectif maintenant reconnu. Sa traduction en égalité des places n’est encore qu’une utopie (François Dubet, Les places et les chances. Repenser la justice sociale).

sur la feuille qui tremble après la pluie
au soleil une goutte s’est mise à parler
que ne sais-je ses mots ne puis-je déchiffrer
son message inédit pour aujourd’hui

car cette eau qui là-bas s’est assemblée
après dix mille jours après dix mille nuits
demain voyagera prise dans le ressui
et la lumière aussi aura changé

27 mars 2010

La beauté nous parle de l’Eternelle, mais d’abord de la sollicitude qu’elle nous manifeste en nous offrant le plaisir esthétique.

Il ne s’agit pas de négliger, encore moins de dénigrer les bonheurs simples : un repas entre amis, une balade en forêt, une lecture, une danse…, ni même de blâmer les plaisirs ordinaires de la peau, du ventre et du bas-ventre, mais de les mettre au service d’un cheminement vers toujours plus d’altérité, vers le bonheur ultime d’aimer les autres comme autres, vers la béatitude de la sollicitude.
La quête du bonheur, de la liberté, de l’amour, de l’être derniers est un long voyage semé d’embûches. On peut reprendre ce vieux cliché de l’homo viator. Tous les humains l’entreprennent, ou non, seuls ; mais plus ils sont nombreux dans la société où ils évoluent, et plus elle avance dans la démocratie, la justice de l’égalité et la liberté dans la fraternité.

On manipule l’humanité première à coups de tabous (morale, transcendance, essentialisme, culpabilité…) et de dictats (modes, maîtres à penser, avant-gardes…). Les mots « tabou » et « dictat » sont ici forcés ; la réalité est si subtile et si habile que cette humanité, quelque intellectuelle qu’elle puisse être parfois, n’en a pas conscience, ou si peu. La prise de conscience de notre conditionnement social fait partie intégrante de notre marche vers un bonheur, une liberté, un désir toujours plus profonds, plus vrais parce que plus proches de la réalité de l’être.

« les tendres preuves du printemps »
dans le jardin
éteint
jaillissent de pétales en feu soudain quand le bourgeon se tend

28 mars 2010

Aimer libère du regard d’autrui, de la honte et de la fierté. Mais qui aime de l’amour d’Aimer pose sur autrui un regard qui l’élève à sa pleine dignité.
L’athéisme de Marcel Conche : « Jésus n’enseigne que l’amour. Le mot amour suffit. »

Les prédateurs financiers, boursiers, banquiers… ne peuvent cesser leurs prédations que forcés. Les politiques qui ne veulent pas le comprendre sont leurs complices (comme l’Occident est complice de l’occupation de la Palestine).

Ces applaudissements insensés à la fin d’un nocturne de Chopin, d’un lied de Schubert ou de Schumann, d’un prélude de Debussy… alors que ce devrait être le temps de l’intense silence où retentit rassemblée toute la mélodie.

le chemin sans chemin s’allonge
sur cette mer où tout se meut
lorsque les étoiles du songe
disent la route au fond des cieux

l’art antique de naviguer
a toujours fait lever le yeux
et maintenant que relégué
il est la sagesse des vieux

c’est toujours de là-haut que viennent
les signes d’ici et là-bas
à quelque sens qu’ils appartiennent
qu’on y pense ou n’y pense pas

mais celle qui va par le monde
doit aussi contre les naufrages
savoir se servir de la sonde
pour venir à bout de son âge

29 mars 2010

Paul Ricœur : « Je suis socialiste parce que je suis chrétien. » Les sondages des dernières élections montrent que la majorité des catholiques pratiquants ont voté à droite. Conclusions ? Yeshoua aurait-il voté à droite ? Aurait-il voté pour un pouvoir qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres ?

La transdisciplinarité, ce n’est pas seulement le dialogue des savoirs ; c’est aussi le dialogue des problèmes, la perception de l’interconnexion de toutes les questions qui préoccupent l’humanité. On ne peut se lamenter sur la décadence de la langue française sans s’interroger sur la dégradation de la justice sociale. Quels parallèles, et quelles influences réciproques existe-t-il entre ces deux fluctuations, entre toutes les fluctuations de la vie humaine en son évolution. On ne peut espérer parvenir à les mettre toutes au jour en leurs mouvements complexes, mais on peut prendre conscience de l’interrelation entre toute chose et toute chose et s’opposer à ce qu’on les isole absolument. C’est ainsi que parler d’amoralité intrinsèque du monde financier ne peut être qu’un aveuglement ou une imposture. La pensée occidentale est ici encore victime de son cloisonnement intellectuel, the compartmentalist intellect repéré par l’Africain Wole Soyinka.

Croire résulte d’interférences complexes entre le sentir, l’imaginer et le réfléchir. L’histoire du mot anglais belief (traduit en français par croyance, opinion, conviction, foi, confiance) montre que ses sens ont oscillé entre un sens objectif et un sens subjectif, et entre un sens affectif et un sens intellectuel (« le psychologique et le propositionnel », dit Sandra Laugier dans le Vocabulaire européen des philosophies, p. 180). On peut croire qu’une chose est une réalité objective parce qu’on en a le sentiment, et on peut croire qu’on en a le sentiment parce que c’est une réalité objective. Lorsqu’on constate que des penseurs aussi révérés que Wittgenstein avouait que les mots européens qui parlent de croyance sont polysémiques et flous parce qu’ils ne cessent de passer et repasser la frontière problématique de la raison et du sentiment, on se dit qu’il faut laisser chacun suivre sa quête de la vérité selon les chemins que lui indique sa conscience. Mais on peut penser que l’on va mieux au vrai avec tout ce que l’on est, dans le dialogue de ses sensations, de ses sentiments, de ses intuitions et de ses réflexions. L’histoire de la philosophie rationaliste montre que la raison laissée à elle-même se perd, s’égare dans ses paralogismes, inconsciente que le sentiment la mène.

la carte est un vaste là-bas
toute la terre
vient faire
ici mille voyages en dix mille visages qu’on n’attendait pas

30 mars 2010

De même que la croyance mêle raison et sensibilité en les faisant jouer l’une avec l’autre, le goût se développe dans le jeu du jugement et de l’émotion. C’est ce jeu et l’importance relative que prennent l’une et l’autre force qui explique les fluctuations du goût en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre, en Allemagne, particulièrement à partir du XVI° siècle et jusqu’à nos jours. Il s’ensuit que le goût est pour partie individuel, variant d’un artiste à l’autre, pour partie social dans la mesure où les artistes font école.
Le beau, lui, n’est pas objet de jugement ; il n’est affaire que d’émotion. Face à un arbre en fleur, un fruit, un visage, un tableau de Turner, une statue de Rodin… on peut ressentir une émotion esthétique qui nous fait nous écrier avec admiration ; « que c’est beau ! » (même si cet enthousiasme peut demeurer muet). On peut, certes, essayer de comprendre pourquoi l’objet donne au sujet cette émotion, mais cet exercice d’intelligence risque de n’être qu’une conquête illusoire, alors qu’il devrait, qu’il pourrait intensifier la communion à la beauté.
Avec Aimer, « chose belle est joie éternelle ». La beauté éveille une émotion qui peut se transmuer en admiration de l’Eternelle, dans la certitude que toute chose belle, comme toute chose intelligence, la manifeste.
La beauté n’est pas superflue. Celles et ceux qui se soucient de nourrir, vêtir et abriter les démunis, en leur tendresse et leur respect se soucient aussi de leur apporter la beauté.

la pomme qui se pose sur la table
a un je ne sais quoi de grâce
en sa gaucherie ineffable
parmi ses sœurs unique de sa race

pourquoi faut-il qu’elle soit si fragile
que le couteau ou que les jours
insensibles à son air subtil
la fasse s’évanouir sans retour

elle apporte à qui veut bien l’écouter
le profond murmure de l’être
la mélodie préméditée
pour nous y inviter à disparaître

31 mars 2010

Flèche de tout bois contre la burqa : on l’accuse aujourd’hui d’auto-exclusion. Etrange compassion qui voile (des pieds à la tête) la vieille horreur instinctive de l’autre. Celles et ceux qui lancent cette accusation ont-ils pensé qu’ils condamnaient aussi les femmes et les hommes qui se cloîtrent dans les couvents et les monastères ? Mais, après tout, ne pleure-t-on pas la mort des autres sans voir que l’on pleure la mort d’une partie de soi-même, en annonce de la totalité ? Avec un peu de lucidité, on interdira burqa et autre niqab là où la sécurité l’exige. On n’impose pas la liberté, on la propose, sous peine de s’autodétruire.

Si l’Occident attaque tant l’Eglise sur des questions de sexualité, ce n’est pas seulement qu’il en est obsédé, c’est qu’elle l’est aussi, y attachant une importance que l’Evangile de Yeshoua ne cautionne pas. On peut accuser le dogme de l’Incarnation : à l’instant où Marie accepte la proposition de l’ange Gabriel (Luc I, 38), elle se trouve fécondée par l’Esprit Saint, et l’embryon qui vient à l’existence est une personne humaine autant qui divine (voilà pour la référence de la doctrine bioéthique de l’Eglise). Et Marie reste vierge : Dieu s’est abaissé jusqu’à s’incarner, mais tout de même pas jusqu’à se polluer, Lui le Père très saint. La maladie patriarcale est malade de ses excès autant que de ses manques ; ce sont l’avers et le revers d’une seule réalité.

La matière ? Pas plus que les biologistes ne savent ce qu’est la vie, les physiciens ne savent ce qu’est la matière. Les recherches se poursuivent, mais à supposer que l’on puisse remonter à l’origine, percera-t-on l’énigme ? Sera-t-on finalement acculé à reconnaître que la « matière » n’est pas totalement matérielle.

dans l’intimité des jonquilles
écoute leurs frémissements
dans leur œil muet qui ne cille
jamais toujours passe un amant

c’est lui qu’il te faut accueillir
de chair à chair obscurément
que la beauté par ses soupirs
résonne en ton façonnement

1er avril 2010

Notre souci à tout instant, c’est d’être heureux. C’est la basse continue de notre musique intérieure, si constante que nous n’en avons même plus conscience, ou si rarement. Corps – âme, notre chair recherche le bien-être, dont le minimum est l’absence de douleur et d’angoisse. Plus positivement, elle cherche le plaisir. D’abord le plaisir élémentaire de satisfaire les besoins dont l’insatisfaction est une souffrance : besoin d’air pur, de boisson, de nourriture, de sommeil, de sexe. La chair a aussi besoin de l’autre comme soi-même, de son contact et de sa considération.
Du besoin satisfait, dont les disciples d’Epicure apprennent à se contenter, la chair passe au désir, enraciné lui aussi dans l’animalité, mais qui chez l’humain peut s’exacerber : désir de posséder les choses et les êtres, de les dominer, de les maîtriser. Mille plaisirs attendent le désir, et l’âme – corps humain n’en a jamais assez : confort, luxe, biens, toujours insuffisants, et qui peuvent se prolonger en paradis artificiels : alcool, drogue… Aucun plaisir pourtant ne peut durablement le satisfaire. Il en faudrait toujours davantage, toujours plus raffinés et plus intenses. Ainsi le besoin sexuel peut s’affoler, se pervertir, se changer en addiction agressive.
Celle, celui qui s’arrête et considère son existence peut prendre conscience de son désir d’être heureux et de la multitude des plaisirs susceptibles de la satisfaire. Elle peut aller plus profond en elle-même et commencer d’y apercevoir le désir de son être même, celui qui est « soi-même comme un autre ». Il, elle est prête à y reconnaître sa béatitude et à jeter par-dessus bord tous ses autres désirs, et même un peu de ses besoins, pour vivre cette altérité parce qu’elle s’y sent elle-même enfin. Elle, il entre dans le royaume ou rien ne compte vraiment si ce n’est l’autre. Et peut-être en vient-elle à comprendre que cet autre soi-même est la présence de l’Autre, anonyme de par son altérité essentielle et qui lui donne de partager sa béatitude d’aimer. Tel a dû être Yeshoua.

était-ce le coucou appelant les lointains
cet écho familier aussitôt disparu
était-ce le printemps proclamant sa venue
cette note oubliée rappelée ce matin

l’oreille frémissante en son attente en vain
a vidé les espaces de tous leurs bruits ténus
lorsque pour un instant l’horizon s’est tendu
a donné à l’appel la force d’un levain

qu’importe il reviendra et reviendra le vol
de la grue des splendeurs méprisantes du sol
quand elle sait qu’attend la joie de l’entrevue

ce qui passe revient mais ce n’est pas le même
c’est un autre coucou et c’est une autre grue
qui attendent demain ceux qui savent qu’on aime

2 avril 2010

Maurice Zundel, qui dit après Rimbaud : « Je est un autre », dit aussi que « Jésus à genoux devant ses disciples pour leur laver les pieds résume par ce geste tout ce qu’il est ». Yeshoua a vécu l’autre comme soi-même, la présence de l’Autre dans le secret de son être. Il l’a connu dans l’amour : qui aime connaît l’Eternel (I Jean IV, 7). Il l’a connu si intimement que ses gestes étaient les gestes de l’Eternel. N’a-t-il pas dit : « Qui me voit voit le père » ? Aimer n’est pas un pantocrator, un Seigneur de gloire ; c’est le serviteur toujours prêt à nous laver les pieds. Si Yeshoua et l’Eternel résument leur être dans ce geste, il faut admettre enfin qu’il n’est pas le Tout-puissant Seigneur à qui l’on demande d’avoir pitié de nous (Kyrie eleison).

Si l’Eglise n’est pas prête à renoncer au pouvoir, du moins pourrait-elle pratiquer la séparation de ses pouvoirs comme le font les sociétés démocratiques. N’est-elle pas un peuple de prêtres, de prophètes et de rois ?

En passant de la chair à l’esprit, la contemplation esthétique passe de la jouissance en soi à la réjouissance en l’autre.

Les écrivains inspirés sont les prophètes de leur temps. L’esprit les fait écrire, l’esprit les fait lire.

sur quatre planches quelques flammes
dans le silence
relancent
l’élan de l’espérance qu’allume l’esprit dans les âmes

3 avril 2010

La lecture inspirée des écrits inspirés ne peut se faire sans invoquer l’esprit. C’est une lecture hésitante : peut-on être jamais sûr de faire une lecture inspirée ? La vieille tradition chrétienne de la lectio divina, que l’on cherche à reprendre, ne va pas de soi ; il lui faut une atmosphère ; elle est précédée, entrecoupée et suivie de prière, de silence attentif aux voix intérieures. On ne croit pas ici aux révélations, mais on pense que l’inspiration est possible chez tout écrivain et chez tout lecteur en toute culture : on peut chercher des textes inspirés chez Virgile comme dans la Bible. Il leur suffit d’être l’expression de l’être de l’être, ne serait-ce qu’en un faible écho que la lectrice, le lecteur inspiré est capable de retrouver pour s’en nourrir.

L’âme n’est pas immortelle, mais elle est immortalisable par l’esprit.

Le désir, l’attraction du bonheur, ne va pas sans la répulsion du malheur. Le désir d’avoir se heurte au malheur du non-avoir, du vide, de l’absence. L’ennui en est l’expression. On fuit le désert de l’ennui. Pascal, peu avare d’hyperboles, a eu cette phrase devenue célèbre : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre » (Pensées, édition Sellier, fragment 168). C’est le malheur de ne pas supporter l’ennui, de ne pas savoir se passer de divertissements, de « ce qui détourne de penser à soi ». Le « penser à soi », ce n’est pas ici l’amour propre si souvent dénoncé par Pascal et La Rochefoucauld, mais la recherche de la profondeur de son être. L’ennui que l’on affronte au lieu de s’en distraire, c’est la chance de se découvrir et connaître soi-même comme un autre, la chance d’aimer comme aime l’Etre.

est-ce le sang dans le silence
qui vibre insensible et profond
d’une douceur qui n’a de sens
qu’à murmurer des noms

avance dans la connaissance
en oubliant jusqu’à ce don
qui annonce la délivrance
de ceux que nous aimons

4 avril 2010

Les obsèques que nous croyons offrir à notre chère disparue, c’est à nous que nous les offrons pour nous consoler d’avoir perdu une part de nous-mêmes. Que ferions-nous si nous en avions conscience ? Il faudrait que ce soit dans l’altérité, dans l’amour de la disparue pour elle-même, rien que pour elle-même. Inventerions-nous une autre liturgie ?

L’univers est pour nous sacramentel parce que nous sommes faits de ses éléments et de son âme. Mais pour pouvoir le vivre, il faut penser que ce que nous appelons matière a une âme, un psychisme, certains disent une conscience primitive. Notre science matérialiste n’a pas encore été acculée à le reconnaître.
L’air, le feu, la terre, l’eau sont plus que ce que la physique et la chimie nous enseignent. Le matérialiste Bachelard a eu l’habileté de le reconnaître sans l’admettre, de le sentir sans le penser. Il a ainsi pu les explorer par la rêverie, présentant cette exploration comme une création de l’imagination, un irréel.
L’Eglise, qui fait de ses sacrements l’expression de son pouvoir sur le sacré, n’admet pas que le pain, le vin, l’eau, l’huile, le souffle soient naturellement sacramentels, qu’ils nous invitent à la communion universelle dans l’altérité en nous parlant à l’âme. Ils ne le sont pour elle que parce qu’elle les investit de sa sacralité par son pouvoir.
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »

vite la jonquille s’en va
se disperse dans l’air et l’eau
mais sa beauté toute en allée
illumine notre mémoire

ce qui demeure est notre histoire
au non-espace survolée
où pour jamais le chœur dévot
l’a placée pour qu’elle y rêvât

5 avril 2010

L’Evangile fait de l’émotion de la compassion, de la « prise des entrailles », la base naturelle de l’altérité positive. On le voit dans les paraboles du Bon Samaritain (Luc X, 33), du Fils prodigue (Luc XV, 20), du Serviteur impitoyable (Matthieu XVIII, 27), et dans l’attitude de Yeshoua lui-même face à la veuve de Naïn (Luc VII, 13), aux aveugles de la route de Jéricho (Matthieu XX, 34) et aux foules (Matthieu IX, 36 ; XIV, 14). Jean en fait le critère de l’ouverture à l’amour : « Celui qui possède les biens de ce monde, voit son frère dans le besoin et lui ferme ses entrailles (kleisé ta splagkhna autou ap autou), comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (I Jean III, 17). Continuité de la nature à la surnature ; de l’humain premier à l’humain dernier : c’est par immanence que le Don de l’Amour opère.

Le cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier est long pour les individus, interminable pour les sociétés. Il faut d’abord avoir une vue claire de l’objectif final : une vie de pure altérité positive, d’amour de dilection. Ceci implique un abandon de l’intérêt pour soi-même. « Qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Luc XIV, 33). Cela signifie ici qu’Aimer ne possède rien, qu’il n’est qu’Être et que nous sommes invités à partager cet Être, sa Vie, qui est de se soucier de l’autre et non de lui-même. C’est dans cette sollicitude qu’est sa béatitude.
Il ne s’agit pas de renoncer pour renoncer, mais pour être « disciple » de Yeshoua, c’est-à-dire de partager sa vie, qui est celle de l’Être. Lorsque cet objectif final apparaît clairement, la conscience cherche à aimer, et ne cherche qu’à aimer. La satisfaction de ses besoins est polarisée par le désir d’atteindre ce but, désir fondamental de l’être humain.
On peut penser que la mise en œuvre de ce programme n’est jamais totalement achevée en cette vie, que l’humain premier ne disparaît entièrement qu’avec la mort. Il faut aussi admettre que ce but n’est accessible, que ce cheminement n’est possible qu’avec la force de l’Esprit, que c’est un don, le Don d’Aimer.
Le Don est individuel parce qu’il est le don d’une liberté à une liberté. Ce qui entraîne l’extrême lenteur de son progrès dans le genre humain, progrès que l’on peut identifier avec son évolution positive au cours des millénaires. Il passe par la mise en place de lois, de droits et de devoirs que se donnent les sociétés humaines.

une hirondelle une seule
a passé dessus la haie
ou bien n’était-ce qu’une ombre
imaginée

il faudra bien qu’elles viennent
puisque le printemps est là
et qu’avril sans hirondelles
n’existe pas

leurs arabesques de sylphes
réaniment l’air léger
qui sait pourquoi il existe
en s’y voyant

et l’œil qui les accompagne
sent qu’une part de lui-même
peut en s’y imaginant
se mieux connaître

il n’est qu’un peu de patience
et d’espoir pour les guetter
et se réjouir de voir
leur vénusté

6 avril 2010

Est-il paradoxal de dire que la démythisation de la religion, c’est de reconnaître que ses dogmes sont des symboles et non des concepts, des images et non des réalités ? Démythiser l’eucharistie, c’est ne plus croire à la présence réelle de Jésus dans l’hostie consacrée, mais partager le pain en communion avec ceux qui nous entourent, avec la nature et avec l’Eternelle présente à toute chose et à tout être par sa sollicitude.

Liberté d’expression. L’humain premier vit sous la loi du plus fort. La liberté y est inégalitaire. L’esclavage en a été longtemps la manifestation exemplaire, et il n’a pas disparu. Le chemin vers l’humain dernier passe par la loi du « ton prochain comme toi-même » de la Thora, du « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » et « fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse » de Confucius. C’est l’idéal de nos démocraties, où la liberté d’expression ne devrait blesser personne. Ceux et celles qui, pour s’exprimer, insultent, caricaturent et ridiculisent devraient se demander s’ils aimeraient qu’on leur fasse ce qu’ils font aux autres.
Dans l’humain dernier (on en est loin), on ne se soucie que des autres (c’est le « commandement nouveau » de Yeshoua). C’est parce qu’on s’en soucie qu’on ne les laisse pas faire n’importe quoi. On s’y soucie de tous : de ceux qui blessent et de ceux qui sont blessés. En ce monde ou en l’autre, nul n’entre dans le « royaume des cieux » que s’il participe à la vie éternelle d’Aimer, qui ne vit que d’aimer. Le « royaume des cieux », c’est Aimer.

l’âge où l’on cherche son chemin
est une angoisse où le silence
est le recours et le secours

on y plonge tant qu’à la fin
de l’abîme émerge le sens
pour tous les jours d’un autre amour

7 avril 2010

Le Tout-puissant crée en tirant du néant (le néant sert à montrer sa toute-puissance. Oui, mais voilà : le néant n’existe pas, et le Tout-puissant est une création de l’imagination humaine fascinée par la puissance). Le Tout-aimant tire l’autre de lui-même en se vidant de son être infini. Il ne serait pas le Tout-aimant s’il demeurait seul (et nous n’existerions pas). Telle est la tautologie de l’être comme altérité. (Une tautologie logique est l’expression d’une réalité dont la négation serait une contradiction. A implique A.) Aimer implique aimer.

Constater que le droit coutumier britannique, the common law, est « toujours identique et toujours nouveau », c’est constater que la conduite des sociétés humaines évolue dans une continuité discontinue, qu’elle n’est jamais radicalement nouvelle mais qu’elle se développe organiquement selon son être, à la suite de l’évolution de la vie. La « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1793 est un développement de celle de 1789, elle-même au confluent d’idées mûries en Amérique et en Europe, mais dont on peut faire remonter les sources dans certaines intuitions de la Thora et des penseurs grecs et latins. Son extension en « Déclaration universelle des droits de l’homme » de 1948 l’étend plus explicitement à l’humanité entière. On peut espérer qu’elle s’affinera bientôt et s’étendra aux droits de la vie et de la matière.
La querelle dont font l’objet la loi naturelle et le droit naturel est liée à l’idée que l’on se fait de la nature humaine. L’idée essentialiste de la nature humaine a été rejetée par les penseurs de la liberté parce que cet essentialisme impliquait pour eux l’immobilité de l’être. Si l’on redécouvre après Héraclite que l’être est devenir, on comprend que la nature humaine est croissance, et que la loi naturelle est une loi de croissance et le droit naturel un droit évolutif.

ce qui se dérobe au jardin
est une présence sans fin

ce qui demeure dans les airs
est un accueil de la lumière

il n’est que de faire silence
pour qu’il vous prenne en son absence

il n’est que de se dévêtir
pour qu’il se donne à ressentir

il franchit les haies et les champs
et vous emmène dans le vent

il franchit les mers et les mondes
et vous entraîne avec les ondes

c’est qu’il se donne sans mesure
aux univers en nourriture

c’est que dans le jardin immense
il est la vie il est le sens

8 avril 2010

Si l’on peut parler ici de devoir envers soi, il s’agit du soi comme un autre et, finalement, du soi au service des autres : il s’agit d’entretenir l’instrument de ce service. Sans trop se soupçonner de se servir soi-même, mais toujours conscient qu’on ne sert les autres qu’en participant à l’amour du Serviteur éternel (la théologie chrétienne dira par grâce).

Trop de communication tue la communication. A force de mentir, le menteur n’est plus crédible. (Vieille histoire : à l’époque où le loup n’avait pas encore été réhabilité, on racontait aux enfants pour les dissuader de mentir l’histoire de celui qui ne cessait de crier : « au loup ! » pour rien, jusqu’au jour où il cria en vain et se fit dévorer.)

Le levain dans la pâte (Matthieu XIII, 33). Comment l’altérité positive peut-elle, par celles et ceux qui en vivent, pousser les diverses activités humaines vers l’humain dernier ? Cela concerne toutes ces activités, chacune en elle-même et chacune en ses relations avec la totalité des autres : ménagères, professionnelles, culturelles, religieuses, politiques, scientifiques, artistiques, philosophiques, sociales, sportives, ludiques…
Ainsi, comment faire des jeux des activités toujours plus altruistes ? Chez l’animal, on dit que le jeu est pour le petit un entraînement aux luttes qu’il devra adulte mener pour survivre et vivre. Cette perspective fonctionnaliste ne doit d’ailleurs pas occulter le fait que ce jeu se pratique dans la joie, qu’il est une manifestation de la joie de vivre. Nos jeux sportifs en ont un peu hérité. Ils sont pour la plupart agonistiques et joyeux. Reste que la dimension agonistique, la lutte compétitive, en est l’élément décisif. Les participants des jeux olympiques, et plus encore leurs supporters, guignent les médailles. Il s’agit de gagner, de vaincre. De vaincre dans la boxe, la lutte, le tennis, l’escrime, le football, le handball… De gagner en faisant mieux que les autres dans le saut, les courses… En quoi Aimer peut-il changer les choses ? Aimer n’est pas un pouvoir qui ordonne et interdit, mais un esprit qui inspire. Le sportif qui aime de l’amour d’Aimer se dépossède de lui-même. Alors même qu’il lutte, il a conscience que son corps ne lui appartient pas, qu’il est au service des autres. Il veut gagner, non pour gagner mais pour réjouir celles et ceux qui le regardent par la beauté de ses gestes. Inspiré, il manifeste l’être.

arabesques calligraphiques
Hassan Massoudi nous explique
par la grâce des serpentines
des traits et des points la divine
beauté parole

lorsque la voix se fait vision
et la musique partition
ce qui nous est donné à voir
dans la lumière de l’espoir
est la corolle

dans le jardin oriental
où les lettres sont des pétales
lorsque le parfum de l’amour
exhale dans la fin du jour
son auréole

le regard qui danse pour elles
s’enivre d’être avec la belle
et de goûter à la sagesse
de ce sens qui jamais ne cesse
sa farandole

9 avril 2010

« Levain dans la pâte » Sans jamais perdre de vue son idéal, une politique animée par Aimer gère l’équilibre de l’économique et du social dans la vie nationale et internationale. Elle le fait en donnant « priorité aux plus démunis » (pour reprendre un terme utilisé dans la définition du développement durable). Les lois qu’elle met en place et en œuvre sont inspirées par une volonté de justice et d’équité selon la devise de la République : liberté et égalité dans la fraternité. Elle veille à l’équilibre des pouvoirs, à leur limitation mutuelle et à leur concertation. Non seulement les pouvoirs proprement politiques que sont le législatif, l’exécutif et le judiciaire, mais l’ensemble des pouvoirs qui entendent régenter la société : financier, industriel, médiatique, religieux, syndical, associatif…
Cette politique, par la force des choses, doit prendre en compte l’état de la société dans son cheminement vers l’humain dernier. Elle s’efforce de concilier les intérêts des différentes composantes de cette société. Même un gouvernement par définition majoritaire dans un régime démocratique ne peut se prévaloir de sa position dominante pour ignorer les intérêts des minorités. Cette politique du levain dans la pâte tient compte des possibilités actuelles de la population dans sa capacité évolutive à prendre en compte les intérêts des autres. Elle use de la contrainte en accord avec cette capacité.
La politique selon Aimer a besoin de prophètes, de dénonciateurs des injustices. On pense à l’abbé Pierre, dont les coups de gueule étaient indissociables de son action humanitaire. Il en faudrait quelques-uns aux quatre coins du monde pour inviter l’humanité à prendre conscience de son non-amour.

« Les Français veulent ceci … les Français pensent cela… » Qui peut, sans arrogance manipulatrice, parler au nom des Français lorsqu’on les sait si divisés dans leurs opinions et leurs intérêts.

les bras tendus de pourpre et d’or
et le cœur ouvert à l’aurore
tu vas tout un jour de lumière
annoncer son âme à la terre

tu ne sais pourquoi la couleur
te dit de chanter à toute heure
ni pourquoi voulant te nourrir
tu nous prodigues tes sourires

d’avril en avril tu dispenses
ce que tu reçois de l’immense
et donnes à ceux qui te contemplent
d’entrer un instant dans le temple

ta présence est dans le jardin
parmi d’autres un espace saint
dont s’approche dans la ferveur
de ton exultation le cœur

10 avril 2010

Si l’on pense que « l’on peut dire : l’islam est débile mais que l’on ne peut pas dire : les musulmans sont débiles », il faut aussi penser que l’on peut dire : le judaïsme est débile mais que l’on ne peut pas dire : les juifs sont débiles, que le christianisme…, que l’hindouisme…, que le bouddhisme…, que le taoïsme…, que l’animisme… Distinction classique entre les doctrines et les personnes, mais rarement comprise, acceptée et pratiquée dans le domaine religieux. Pour le croyant, sa religion est indissociable de sa personne : attaquer sa religion, c’est attaquer sa personne.
Si l’on pose la question : « Pourquoi n’entend-on pas les musulmans condamner l’islamisme ? », il faut logiquement poser aussi la question : Pourquoi n’entend-on pas les juifs condamner le sionisme ?
Une religion peut-elle évoluer ? Ses fidèles la croient originellement parfaite en son fondateur. Une religion vit de son origine et ne cesse de s’y référer. Elle ne peut donc penser son évolution qu’en termes de dégradation et de restauration, et croire que sa restauration est un retour à la pureté première, à la source, à l’origine. Elle se cramponne à son intégrité, à ses fondamentaux. Telle est la position intégriste, fondamentaliste ; et elle paraît essentielle à l’attitude religieuse telle que la décrit l’histoire des religions, où l’on voit le rite comme un accès à l’événement fondateur. La fête de Pâques réactualise la mort et la résurrection du Christ. Mircea Eliade peut affirmer : « L’effort de Sören Kierkegaard pour traduire la condition chrétienne dans la formule : « « être contemporain de Jésus » s’avère moins révolutionnaire qu’il ne paraît d’abord ; Kierkegaard n’a fait que reformuler en termes nouveaux une attitude générale et normale de l’homme archaïque » (Traité d’histoire des religions, § 149). Les religions vivent de leur fondation.
Et pourtant le fondamentalisme n’est pas l’unique forme de pensée des religions. On y trouve aussi périodiquement des mouvements progressistes qui utilisent l’obscurité des textes « révélés » pour en proposer de nouvelles interprétations, le plus souvent par le biais de lectures allégoriques. On pensera aux soufismes dans l’islam, aux hassidismes dans le judaïsme, aux spiritualismes dans le christianisme.
On peut faire de la parabole du « levain dans la pâte » une force d’évolution du christianisme conjuguant l’intuition fondatrice de l’Agapè et l’évacuation progressive des formes théologiques que cette intuition exclut.

écoute les êtres écoute les choses

écoute les mots écoute les chants
écoute le roc écoute le front
écoute les bras écoute les branches
écoute les feuilles écoute les lèvres
écoute les pas écoute la pluie
écoute la sève écoute le sang
écoute la voix écoute le vent

11 avril 2010

L’étude du langage des oiseaux ne devrait pas nous priver de sa beauté, ni notre oreille scientifique boucher notre oreille esthétique.

Dans une société inégalitaire, et elles le sont toutes à des degrés divers, il devrait être évident que les dominants et les nantis sont contre l’égalité alors que les dominés et les défavorisés sont pour. Et que les premiers prônent une liberté qui leur permettra d’acquérir toujours plus de pouvoir et de richesse alors que les seconds cherchent à se libérer de la domination qu’ils subissent en restreignant celle de ceux qui la leur font subir. (La triste histoire du stalinisme est que la force égalitariste est passée aux mains d’une minorité qui a confisqué la liberté de la quasi-totalité).

L’histoire comme interprétation et représentation des événements est toujours en partie inspirée par l’intérêt, cette force multiforme omniprésente dans l’humanité première. La plupart des historiens se donnent l’objectivité comme but avéré, mais leur honnêteté suffit-elle à la garantir ? Il suffit de comparer leurs travaux pour en douter. La sincérité n’est pas une garantie de vérité.
Si l’historicisme est une philosophie de l’histoire fondée sur une vision déterministe de la matière, il rejoint le fatalisme religieux en le dépouillant de la transcendance, le privant ainsi de la sérénité et plongeant ses tenants dans l’angoisse du non-sens de l’existence humaine.

qu’es-tu venu faire ici
oiseau migrateur ainsi
qui d’année en année vient
visiter tes vieux refrains

quelle force fait au sens
franchir la longue distance
qui sépare et qui unit
le fini et l’infini

partout la même étincelle
de lumière donne aux ailes
de tisser au temps l’espace
où se révèle ta face

12 avril 2010

Un bon journaliste pose des questions auxquelles il doit refuser de répondre lui-même, surtout si ce sont des questions orientées.
La meilleure façon de faire taire les rumeurs, c’est de les taire.

Le principe de causalité interdit de penser que le supérieur puisse s’expliquer par l’inférieur. Contrairement à l’empirisme de Hume qui voudrait que la causalité ne soit pas une évidence de la raison mais une habitude de la pensée, l’habitude de voir le supérieur succéder à l’inférieur dans la nature mène à une fausse interprétation que la raison dénonce.
Le réductionnisme est rationnellement indéfendable, qui fait de la vie une production de la matière et la conscience une production de la vie (qui explique le psychique par le seul biologique et le biologique par le seul physico-chimique). Leurs propriétés en témoignent, il y a plus dans une molécule que dans les atomes qui la composent et plus dans une cellule que les molécules qui la composent. D’où vient ce plus ? Aristote a parlé de forme et d’entéléchie, Bergson d’élan vital…On pourra toujours discuter, mais il ne peut pas ne pas y avoir une cause à ce plus. Une cause est toujours au moins égale, sinon supérieure, à son effet (on n’a pas besoin de Descartes pour penser cette évidence.)
Le tabou matérialiste de la transcendance exprime-t-il le refus véhément du faux dieu proposé par les monothéismes ?

Il ne nous est pas donné à tous d’être un polymathe, un esprit universel comme Leonardo ou Shen Kua, mais nous sommes tous invités à élargir, diversifier et faire concerter nos connaissances, et à parvenir ainsi à une plus juste attitude envers l’univers et envers l’humanité. L’altérité positive induit celles et ceux qui l’accueillent à ne plus rien considérer comme étranger à leurs préoccupations. Participer à la vie d’Aimer, c’est participer à sa sollicitude pour tout être et pour toute chose (Il n’y a plus ni sacré ni profane, comme « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni homme ni femme… » Galates III, 28).

de ce qui se dit à portée de toi
par vagues le vent apporte les voix

mais tu sais qu’aussi il apporte l’air
venu de plus loin chargé de mystères

ce que tu entends que tu n’entends pas
sans que tu le saches te dit où tu vas

13 avril 2010

L’Etat devrait être le serviteur des citoyens, de tous les citoyens, voire de tous les résidents ; il devrait s’efforcer de créer les conditions qui leur permettent de s’épanouir dans leur vie individuelle et sociale. Avec Aimer la vie individuelle et la vie sociale sont d’ailleurs indissociables puisque l’essence ultime de l’être humain est d’être pour les autres. (Cette essence demeure cachée et ne se révèle que progressivement dans le cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier).
Un gouvernement ne peut être le gouvernement de tous les citoyens que s’il ne favorise ni ne défavorise aucune catégorie de citoyens. On répète après Winston Churchill que « la démocratie est le pire des gouvernements à l’exception de tous les autres », le moins mauvais système d’organisation sociale et politique ; mais le mot « démocratie » est susceptible de s’appliquer à de multiples systèmes plus ou moins injustes.
Le gouvernement selon Aimer ne serait plus celui d’un parti, mais celui de l’ensemble des partis et des citoyens. A quelles conditions cela est-il pensable, envisageable ? La motivation politique la plus forte de l’humain premier est l’intérêt. La politique d’un gouvernement devrait être l’art de concilier la multitude des intérêts des individus, et plus précisément des partis à l’intérieur desquels ils se regroupent pour promouvoir et défendre leurs intérêts communs. Mais les citoyens élisent les gens dont ils espèrent qu’ils défendront leurs intérêts. Si les élus ne répondaient pas à leur attente, s’ils se souciaient équitablement des intérêts de tous plutôt que de favoriser les intérêts de ceux qui les ont élus, ils seraient désavoués à la prochaine élection. Dans une telle situation, la politique des tenants d’Aimer ne peut être que celle du compromis, mais ils ne perdent jamais de vue l’horizon de la justice pour tous et ils s’efforcent d’y œuvrer.

vous êtes là pour nous par votre absence
nous ne serions pas là nous n’aurions pas de sens
si de votre infinie puissance
vous ne vous retiriez

le cœur exulte en sa reconnaissance
de découvrir enfin le secret de l’immense
voyant au cœur de l’immanence
la libéralité

14 avril 2010

Parce que les cultures touchent au plus près de l’humain comme individu et comme société, le seul jugement de valeur qui est ici porté sur elles l’est au nom d’Aimer. Les cultures y valent à la mesure de leur avancement sur le chemin de l’altérité positive, destinée de toute personne, à quelque peuple qu’elle appartienne, et de tout peuple, quelles que soient les personnes qui le composent.
Dès lors les différences entre les cultures sont perçues ici sous deux modes. Selon le mode technoscientifique, on dira qu’un peuple est plus avancé qu’un autre sans que cela implique un jugement sur sa valeur d’altérité. Selon le mode sociopolitique, on dira également qu’il existe divers degrés d’avancement ; et ces degrés seront appréciés selon leur adéquation à l’altérité positive. C’est ainsi qu’une démocratie sera jugée supérieure à une dictature. Mais il existe toutes sortes de degrés dans le régime démocratique : on les évaluera selon l’importance qu’ils accordent à la liberté (de pensée, d’expression et d’action) et à l’égalité (des droits, des chances et des places) dans la fraternité. On verra aussi qu’une démocratie peut progresser ou régresser selon la valeur qu’elle accorde concrètement à l’altérité positive.
De par sa différence, qu’à tort ou à raison nous l’estimions supérieure ou inférieure à la nôtre en termes d’altérité positive, toute culture a quelque chose à nous apporter, à nous et au concert universel des cultures.
La seule valeur humaine universelle ici reconnue comme incontestable est celle de l’altérité positive. Elle encourage, promeut, exalte la diversité des cultures poussée jusqu’à la diversité des personnes en leur eccéité.

elle a pris trois mesures de farine
la femme
elle a pétri longtemps de ses mains fines
son âme

elle a pris son levain et l’a caché
si sûre
qu’il allait lui donner la vérité
qui dure

elle a contemplé joliment sans voix
sans hâte
jusqu’à ce qu’enfin elle-même soit
la pâte

15 avril 2010

Comme celle des vivants, la diversité des cultures manifeste la libéralité d’Aimer. Aimer veut la multiplicité de l’autre. L’unité qu’Elle promeut n’est pas celle de l’unicité, mais celle de la communion de tous avec tous.
Les langues sont un chemin privilégié pour aller à la rencontre de l’âme des peuples, du cœur de leurs cultures. Heureux celles et ceux qui veulent et peuvent apprendre des langues étrangères, non dans un simple intérêt professionnel et économique, mais dans un intérêt culturel, tant pour la rencontre des personnes dont ce sont les langues maternelles que pour la connaissance de leur génie propre. Ainsi, à apprendre certaines langues africaines, on découvre qu’elles n’ont pas de verbe avoir. Pour dire « j’ai » des enfants, des amis, une maison, une bonne mémoire…, on dit « je (suis) avec » des enfants, des amis… Quelle que soit l’interprétation que l’on en propose, cette forme donne à penser.
Sans doute les linguistes comparatistes peuvent-ils évaluer avec quelque précision le degré de développement d’une langue. Ils peuvent aussi évaluer ses variations dans le temps, ses progressions et ses régressions dans l’usage qu’en font les peuples.
Les critères d’évaluation des arts sont difficiles à établir. Ils varient selon l’idéologie des milieux qui les choisissent.

La poésie peut dire des choses qui sont conceptuellement inaccessibles. Elle peut le faire par le truchement des métaphores, ce en quoi elle fait cause commune avec toute littérature ; elle le peut aussi par le jeu de ses sonorités, par quoi elle partage le don de la musique ; elle peut le faire enfin par une sémantique, une syntaxe et une pragmatique dont l’usage un peu détourné rend raison à l’obscurité des sentiments qu’elle exprime.

étais-tu invité à cet autre festin
où le prince du sang avait fait préparer
dans la salle tendue d’étoffes oubliées
les moissons et les pains les pampres et les vins

étais-tu sur la route ou bien au carrefour
lorsque les serviteurs sont venus convier
les bons et les mauvais les gens désoccupés
prêts à participer aux fêtes de l’amour

pourquoi ignorais-tu ce que l’amour veut dire
et qu’il ne suffit pas de vouloir mais que faire
est la robe qu’on tisse au fond de cette terre
pour la donner aux autres et les en revêtir

16 avril 2010

La poésie fait dire aux poètes des choses qu’ils n’avaient pas pensées. Sont-elles le produit de la combinatoire des mots par leurs sonorités ? Sont-elles l’expression de désirs inconscients ? Les poéticiens y vont de leurs théories. L’hypothèse qui encourage ici la poésie est qu’elle permet la mise au jour d’un réel inaccessible à la pensée réflexive, une connaissance esthétique où la nature révèle ses secrets par le truchement de la chair humaine.

Que dirait Montaigne aux catholiques qui, dégoûtés par les vices et la dissimulation de leur clergé, quittent précipitamment l’Eglise ? (Qu’auraient-ils fait à l’aube du XVI° siècle en découvrant la Rome du pape Alexandre VI Borgia ?). Evoquant « notre débordée façon de vivre », Montaigne donne l’exemple de ce juif du Décaméron qui, venu à Rome pour « y reconnaître la sanctimonie qu’il espérait trouver en nos mœurs (et) y voyant la dissolution des prélats et peuple de ce temps-là, s’établit d’autant plus fort en notre religion, considérant combien elle devait avoir de force et de divinité à maintenir sa dignité et sa splendeur parmi tant de corruption et en mains si vicieuses » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 143 folio classique Gallimard). Quelles que soient les erreurs et les fautes qui y voilent et défigurent l’intuition de Yeshoua, l’Eglise continue de la proposer, et celles et ceux à qui elle parle au cœur continuent de l’y découvrir et d’en vivre.

On peut « vouloir le bien sans le faire », sans parvenir à le faire : « Vouloir le bien est en mon pouvoir, mais non de l’accomplir » (Romains VII, 18) dit Paul. Il va d’ailleurs plus loin : Vouloir le bien est une participation à la volonté de l’Eternel : « Il opère en nous le vouloir et le faire pour le bien » (Philippiens II, 13). C’est que le bien est ici le bien absolu dont dérivent tous les autres, dont ils tirent leur valeur relative : Aimer. Le Bien c’est l’être de l’être, l’altérité positive, la vie de l’Eternel. Il est l’objet du désir fondamental de notre être, mais il ne nous est accessible que par participation. C’est le Don, l’eau vive qui désaltère notre soif essentielle (Jean IV, 10-14).

ils étaient trois ils étaient quatre
à tournoyer
noyés
dans l’espace où l’air à leurs ailes donnait de s’ébattre

que faisaient-ils trois quatre ensemble
le cou tendu
perdus
dans le rêve de haine et d’amour qui disperse et rassemble

17 avril 2010

Les mots « normal » et « anormal » sont inutilisables, voire tabou, dans le langage social d’un monde qui a jeté les valeurs à la poubelle. (pas de transcendance, pas de valeurs ?)
Le désir essentiel des humains est le Bien absolu, qui seul peut les combler. Si l’on veut parler de désirs anormaux, ce seront ici les désirs qui vont à l’encontre du désir essentiel, ceux qui entravent le cheminement vers l’humain dernier de l’altérité positive, de l’amour dont vit Aimer. « L’anormal, dit l’élève philosophe, c’est de ne plus chercher le bonheur ». Certes, mais quel bonheur ? Heureuses heureux, celles ceux qui comprennent que le bonheur ultime c’est d’en donner, c’est de vivre le Bien absolu, Aimer.
A ton âge tu pourrais apprendre à penser aux autres autant qu’à toi. Plus tard tu apprendras à penser aux autres plus qu’à toi. Et puis, un jour, tu apprendras à ne plus penser qu’aux autres, et à ne plus penser à toi que pour les autres. Alors, tu seras Aimer, comme Yeshoua.

N’est-ce pas intéressant d’apprendre que la citation exacte d’Augustin n’est pas « ama et fac quod vis », mais « dilige, et quod vis fac ». Dilige, c’est bien l’amour de dilection, l’amour dont Aimer aime ; et faire précéder « quod vis » plutôt que « fac » suggère que l’acte de vouloir précède le faire en lui communicant l’énergie du désir. 

comme sous le mince croissant
est née l’étoile
sans voile
dans la belle pâleur de l’immense au couchant

comme en une ferveur d’aurore
est née cette Eve
du rêve
que vive la vie à jamais insaisissable en son essor

pour leur bonheur répète
répète les noms qui montent au cœur
au cœur avec ferveur

18 avril 2010

répandue sur son visage
la paix gagne le bocage

en sa pourpre manifeste
le soleil se lève à l’est

et pour ne pas être en reste
le coq se vante à l’ouest

au jeu d’amour et de haine
l’étang souffle son haleine

le coucou vole en chantant
cousu l’espace se tend

l’herbe se gonfle de sève
le noisetier dit ses rêves

sous le soleil de son âge
la paix répand le bocage

Comment Aimer se fraie-t-elle un chemin dans l’épaisse humanité première ? Dans la religion ? Dans la politique ? Dans le droit ? Dans la science ? Dans la philosophie ? Dans les arts ? Ce ne peut être que par celles et ceux qu’elle inspire dans les diverses voies de leurs activités.
Dans les religions ce ne peut être que par les prophètes, seuls capables de secouer l’immobilisme clérical afin que la vie, toujours ancienne et toujours nouvelle, croisse et multiplie. Le judaïsme dit qu’il n’y a plus de prophètes depuis la destruction du second Temple, ajoutant cependant que les enfants et les fous ont pris leur place. Le christianisme a figé sa doctrine dans des dogmes intangibles, mais il a connu au cours de ses deux millénaires d’existence des saintes et des saints dont la théologie mystique a donné à sa structure dogmatique une superstructure qui en a changé le visage. Ainsi Thérèse de Lisieux a-t-elle en sa « petite voie » redonné le sourire à une charité chrétienne glacée depuis des siècles par une grâce réservée aux élus. L’islam affirme que Mohammed est le sceau des prophètes ; cela n’a pas empêché les soufis d’autrefois, de jadis, de naguère et d’aujourd’hui, avec douceur ou véhémence, de vivre l’amour au-delà de la soumission au Coran.

si la cire est la chair de la mèche
la mèche l’âme de la cire
l’esprit peut allumer la flamme
(Augustin d’Hippone ?)

19 avril 2010

Le bouddhisme, très tendance dans un Occident en délicatesse avec son christianisme, travaille aussi au corps, à l’âme, une humanité en quête de spiritualité. En l’attirant sur le chemin de l’épanouissement du soi, il la conduit vers le souci de l’autre en lui faisant découvrir qu’il n’est de soi que par l’autre et d’épanouissement que dans la compassion.
Dans sa Grande Loge de France la franc-maçonnerie dit « travailler à l’amélioration matérielle, morale et spirituelle de l’humanité ». Elle croit à la perfectibilité de l’humain et s’inscrit ainsi dans le cheminement vers l’humain dernier. Elle se dit guidée dans son approche des problèmes éthiques par la question : « A qui cela fait-il du tort ? » Il s’agit bien de cette éthique d’altérité connue depuis Moïse et Confucius : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » et « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’il te fît ». Morale de l’égalité fondée sur l’altérité positive. Kant l’a précisée et élargie en en faisant une valeur universalisable. Qui cependant accepte désormais un impératif à visage transcendant ? Il nous faut comprendre qu’une loi ne peut être universellement valable que si elle correspond au désir essentiel immanent à notre être humain.
L’évangélisme s’est fixé quatre fondamentaux : la bible, la croix, la conversion et le prosélytisme. La bible est pour lui toute inspirée ; la croix de Christ est l’unique salut des humains ; la conversion est l’abandon de la chair pour l’esprit ; le prosélytisme est le souci de l’unique salut des humains. On y reconnaît, avec des accentuations différentes, le credo de la Réforme, dont le catholicisme s’est d’ailleurs depuis peu rapproché en retrouvant l’Ecriture. Mais le prosélytisme y est logiquement agressif, ignorant l’œcuménisme et refusant le dialogue des religions. C’est qu’il méconnaît la dilection universelle d’Aimer.

en l’indistinct de mes amis
je les ai vus au Tibériade
pêcher en vain dans la nuit roide
de leur malheur presque remis

pensant qu’ils allaient avoir faim
sur la rive j’ai allumé
un feu de braises et fait griller
quelques poissons cuit quelques pains

et puis j’ai attendu dans l’ombre
qu’attirés par cette lumière
douce qui éclairait la mer
s’approchent les poissons en nombre

leur barque revenait sans joie
et lorsque mes amis déçus
sur la rive m’ont aperçu
je leur ai demandé pourquoi

c’est dirent-ils que notre cœur
est vide et lourde notre chair
car les entrailles de la mer
nous ont fermé leur profondeur

sachant où étaient les poissons
j’ai dit de lancer le filet
sur la droite où je les sentais
tout prêts à donner leur leçon

et ils m’ont cru par cet instinct
qui donne à la voix de répondre
lorsque le cœur vide s’effondre
prêt à s’ouvrir à l’indistinct

20 avril 2010

Comment Aimer avance-t-il dans le droit ? Depuis l’organisation de la bande hiérarchisée émergeant de l’animalité, l’humain premier tente de régler ses conflits par des coutumes et des lois. Qu’est-ce qui appartient à qui ? Qui est-ce qui appartient à qui ? (Dans la France du XXI° siècle, où l’esclavage a tout de même quasiment disparu, on demande encore à qui appartiennent les enfants ?). Combien faut-il de millénaires pour limiter, réglementer et faire disparaître la vengeance ? (Que de hurlements encore à la fin d’un procès lorsque la peine infligée au criminel n’est pas aussi lourde que les plaignants l’espéraient !)
Quels progrès, quelles inégalités dans le progrès vers une humanité plus proche de l’altérité positive ? On dit que le droit était plus avancé dans la Mésopotamie du XVIII° siècle avant notre ère que dans la Grèce du XVI° ? Qu’en a-t-il été en Chine, en Inde… chez les « sauvages » d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie ? Montaigne jugeait plus humains que ses compatriotes engagés dans la fureur des guerres de religion les cannibales du Nouveau Monde découvert depuis peu. : « Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par gênes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé » (Essais, livre premier, chapitre XXXI : Des cannibales, pp. 308s).
La mise à mort du criminel était précédée de supplices chez les Babyloniens ; elle ne l’était pas chez les Hittites du XIV° siècle avant notre ère. Quand cette pratique a-t-elle disparu en France ? En 1610 l’assassin de Henri IV fut écartelé. En 1766 le chevalier de La Barre, coupable de sacrilège, eut le poing coupé et la langue arrachée ; l’indulgence du parlement de Paris lui épargna d’être brûlé vif et il ne fut que décapité. Est-ce la révolution de 1789 qui mit fin à cette pratique ? Resta la peine de mort, que nombre de nos contemporains refusent encore de voir disparaître.
Et combien de siècles faudra-t-il attendre pour que les criminels ne soient plus emprisonnés afin de les punir mais afin de les amender en protégeant la société ?

là où la hauteur
dit la profondeur

là où la matière
raconte l’espace

là où le rempli
questionne le vide

là où la lumière
révèle l’obscur

là où le visible
baise l’invisible

là où le sacré
salue le profane

à Ronchamp tu fais
chanter le silence

21 avril 2010

Transdisciplinarité. On s’aperçoit aujourd’hui du profit que les sciences et techniques peuvent tirer de leurs concertations. Ainsi de la biologie et de l’industrie dans le biomimétisme industriel. Nos chercheurs découvrent dans la nature des procédés de fabrication d’une intelligence technicienne tellement supérieure à la nôtre qu’ils cherchent à les imiter, « qu’il s’agisse de la transparence de la coque des diatomées, de l’efficacité énergétique de la photosynthèse, de la dureté de la nacre, de la solidité des coraux, de l’adhésion des moules ou de l’élasticité de la toile d’araignée ; les qualités de ces matériaux naturels reposent sur un ballet de molécules (promoteurs, inhibiteurs, enzymes…) d’une extraordinaire sophistication… » (Science et Vie, mai 2010 n° 1112, p. 51).
La pensée transdisciplinaire ne se propage que lentement. Combien de médecins occidentaux continuent de considérer d’un œil réprobateur ou d’ignorer les médecines chinoises, indiennes, africaines. La transdisciplinarité est une attitude d’esprit, une philosophie que l’on peut, à l’africaine, fonder sur l’intuition du totalisme cosmique et exploiter dans un totalisme conceptuel. Elle considère que tous les phénomènes de la nature sont liés et que la meilleure façon de les penser est de les penser ensemble.
La pensée occidentale s’est bâtie sur une opposition à la nature considérée comme une étrangère à dominer et posséder. Sous le régime de la coupure, le savoir occidental conditionné par l’imaginaire ouranien a progressé en se sectionnant et se spécialisant. Les succès scientifiques et techniques qu’il a obtenus par l’émiettement analytique lui ont fait négliger les pouvoirs de la pensée synthétique.
Timidement se renoue le dialogue de l’imaginaire ouranien de division et de l’imaginaire chthonien de communion. La marche vers l’égalité et la complémentarité des sexes en est un signe. La montée en puissance de la transdisciplinarité en est un autre. On se réjouit ici qu’un philosophe influent tel que Edgar Morin la promeuve en prônant une pensée « encyclopédante » qui relie et fait se concerter les savoirs.

feuilles infantes
vertes jeunesses
fraîcheurs intactes
neuves croissances

journées uniques
ardents passages
bonheurs fugaces
funeste attente

l’instant s’échappe
salue sa joie
l’autre demeure
entends son pas

22 avril 2010

Chemin d’Aimer. De la vengeance à l’indulgence. En 458 avant notre ère, dans sa trilogie de l’Orestie, Eschyle change les Erinyes, déesses de la vengeance, en Euménides, déesses de la bienveillance. Il dramatise l’enchaînement et la fin des vengeances. Dans Agamemnon, sa femme Clytemnestre le tue pour venger le sacrifice de leur fille Iphigénie. Dans Les Choéphores, Oreste venge son père Agamemnon en tuant sa mère Clytemnestre. Dans Les Euménides, Oreste fuit la vengeance et se réfugie à Delphes au sanctuaire d’Apollon. Celui-ci lui inspire de se rendre à Athènes pour plaider sa cause devant l’Aréopage et la déesse Athéna intervient afin de pousser l’Aréopage indécis à l’acquitter. Dans un monde où l’on croit aux divinités, Eschyle inspiré leur fait donner un coup de pouce pour décider les Grecs à avancer vers l’humanité dernière.
La loi de la vengeance, du talion, est une longue étape dans la progression morale de l’humanité. On la trouve dans le code d’Hammourabi, et plus tard dans la Bible : « Frappeur d’homme qui meurt, mourra, il mourra… vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied » (Exode XXI, 12, 23s). Il faut pourtant comprendre que c’était un progrès, une limite fixée à la fureur de la vengeance. Pour l’insatiable ancêtre, « si Caïn a été vengé sept fois, Lamech le sera soixante-dix-sept fois » (Genèse IV, 24). Et la loi de Moïse tempère le talion. Ainsi, « qu’un homme frappe l’œil de son esclave et le lui fasse perdre, il l’affranchira pour prix de son œil » (Exode XXI, 26). Chaque offense et chaque châtiment sont minutieusement pesés et proportionnés. Quel pas de géant cependant avec Yeshoua. Lorsque Pierre lui demande « Si mon frère pèche contre moi, combien de fois vais-je lui pardonner, jusqu’à sept fois ? Yeshoua lui répond : je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Matthieu XVIII, 22). Après deux mille ans, nos sociétés christianisées en sont encore loin.
Les chemins sont divers, au gré des situations. Certaines civilisations ont mesuré la mise à mort à l’aune de leurs intérêts : elles ont préféré réduire les vaincus en esclavage plutôt que de les passer au fil de l’épée. L’Europe a tardé à remettre en cause les supplices, et c’est l’humanisme philosophique plutôt que la théologie catholique qui les a fait disparaître en France (Aimer n’est pas le monopole des religions).

sur le chemin
qui dit encore
marche sans fin
la chair s’endort

le sang s’épure
sous la lumière
que tu endures
en ce désert

les lieux arides
qui te dégagent
t’ouvrent au vide
de tout langage

le rythme bleu
des pas sincères
miment les yeux
de l’univers

toujours plus loin
vers ton amour
marche sans fin
et sans retour

23 avril 2010

Erreur de penser que tout ce qui est beau est bon. Combien de textes littéraires nous fascinent par leur style alors qu’ils sont truffés d’erreurs. Certains penseront ici à Pascal, à Nietzsche ou à bien d’autres dont la lecture nous enchante mais nous égare. La beauté est répandue partout dans la nature ; elle y brille pour tous comme le soleil (Matthieu V, 45). Reste que le bon n’est facilement accueilli que s’il est beau. Lorsque l’on croit à ce que l’on écrit, il faut en soigner l’expression. Toute écriture inspirée est-elle belle ? Et si toute belle écriture est inspirée, qu’est-ce donc que l’inspiration ?

Peut-on qualifier d’athées ceux qui attaquent les religions ? Michel Onfray est-il athée ou simplement antireligieux et anticlérical ? On a pu qualifier certains mystiques d’athées parce qu’ils affirmaient l’ineffabilité de l’Eternel dont ils avaient l’expérience. « Le théisme, écrit Henry Duméry, accorde à la raison le pouvoir de démontrer l’existence de Dieu et de déterminer sa nature créatrice par analogie avec la nature créée » (Encyclopedia Universalis, « Déisme »). Quel athéisme est le contraire de ce théisme ?
Vivre Aimer suppose ici la certitude rationnelle de son existence telle qu’elle est présentée dans une spiritualité de l’altérité et démontrée dans fondements philosophiques d’une altérité positive. Il ne s’agit pas d’une croyance, par définition révocable en doute. Il ne s’agit pas non plus, et cela est lié, de ce dieu proposé par les monothéismes qui provoque l’ire des athées occidentaux. Il s’agit d’Aimer, l’infini dont la béatitude est la sollicitude, si exclusivement tourné vers l’autre qu’il s’oublie jusqu’à l’anonymat. (Est-ce ce que ressentait Isaïe lorsqu’il s’écriait : « Tu es vraiment un dieu qui se voile » (Isaïe XLV, 15).
On peut tout ensemble démontrer l’existence d’Aimer et le connaître en ce qu’il est essentiellement. On peut cependant nier cette connaissance et la valeur de cette démonstration lorsqu’on a conscience des multiples usages trompeurs de la raison. Montaigne se méfiait tellement du raisonnement qu’il affirmait ne pouvoir se fier qu’à sa foi : « Toutes choses produites par notre propre discours (raison) et suffisance (habileté), autant vraies que fausses, sont sujettes à l’incertitude et débat… Tout ce que nous entreprenons sans l’assistance de Dieu, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grâce, ce n’est que vanité et folie ; l’essence même de la vérité, qui est uniforme et constante, quand la fortune (le hasard) nous en donne la possession, nous la corrompons et abâtardissons par notre faiblesse » (Essais, livre second, chap. XII, p. 287).

aube de fournaise fugace
qui peut savoir
et voir
se lancer surgie des cendres de la nuit l’hymne à la joie de sa trace

24 avril 2010

Aimer est démontrable et compréhensible conceptuellement, mais cet accès à son existence et à son essence ne sont rien si elles ne sont pas l’expression de l’intuition d’Aimer vécue dans l’amour de sollicitude pour tout être et pour toute chose (l’intuition que Yeshoua a connue et qu’il a proposée par ses gestes et par ses paroles). La démonstration rationnelle et la compréhension intellectuelle d’Aimer ne servent qu’à conforter ceux et celles qui vivent cette intuition et qui éprouvent le besoin de se la justifier intellectuellement. Elle pourrait être utile aux vrais rationalistes qui ne la vivent pas en les aidant à la découvrir, mais ils sont si rares. Elle est inutile aux « petits qui ne sont ni sages ni sagaces » ; l’intuition de leur cœur leur suffit (Matthieu XI, 25).

Je te dis « tu », mais l’expérience de ta présence est insaisissable, insondable, ineffable, « nuage d’inconnaissance », « douce comme le miel et forte comme le lion », « paix qui surpasse tout entendement »…

L’intelligence et la beauté qui se manifestent dans la nature sont des participations de l’intelligence et de la beauté de l’Eternelle. Le comment de cette participation demeure une énigme, mais on peut penser que l’anonymat de l’agapè explique pourquoi elle le demeure. Notre sollicitude pour les êtres et les choses est une participation de sa sollicitude, de sa vie, de son être même. Mais elle nous est offerte librement et nous n’en vivons qu’en l’accueillant librement (« Dieu qui nous a créés sans nous ne nous sauvera pas sans nous »).
Des plus raffinés dans le parfum des fleurs jusqu’aux plus violents dans l’orgasme, les plaisirs charnels sont des dons de ta sollicitude. Malheureux celles et ceux qui en font tes ennemis ; ils sont les victimes du faux dieu patriarcal. Le charnel cependant s’affadit en passant le relais au spirituel dans la présence ravissante de l’Eternelle.

prépare muguet tes clochettes
discret amant
du vent
qui cueille ton parfum de sonnailles légères pour la fête

25 avril 2010

Parce qu’il est fondé sur le crédit et donc sur l’avenir, le capitalisme a besoin de croissance ; il exige que l’on produise et que l’on consomme toujours plus. Cela, on est prêt à le reconnaître ; ce que l’on voit moins, c’est que notre système de retraite est bâti sur le même principe : nous faisons payer nos retraites par les générations qui nous suivent. C’est un système nataliste. Il pousse à la croissance de la population, non seulement pour accroître la consommation et la production mais pour faire payer aux travailleurs de demain le profit des capitalistes d’aujourd’hui. Ici aussi l’équation n’est soluble que dans la juste répartition des dépenses comme des profits entre le capital et le travail.

Transdisciplinarité. Jimmy Carter, poète et politique. On peut toujours penser qu’il fait de la poésie pour se distraire, se divertir au sens pascalien. Il semble pourtant que sa poésie naisse de la même inspiration que son combat politique : l’œuvre de vie. Alors que les idéologies politiques conduisent à l’oppression et à l’exploitation en se justifiant par la rationalité, la poésie participe de la liberté de l’esprit, de la dynamique de la vie. A l’époque où le maoïsme régnait sur l’intelligentsia africaine, Wole Soyinka est resté fidèle à son inspiration cosmique, source commune de son énergie poétique et de sa force politique.

je les ai vues entrer une à une bêlant
presque toutes suivies d’un agneau de deux même
et elles se pressaient comme celles qui aiment
en entendant la voix qui les a mises au monde

je les ai vues sortir une à une mêlant
à leur faim d’herbe verte à leur soif d’eau paisible
le désir de l’espace et de l’inaccessible
où la chair se défait libérée de la ronde

c’était la même voix c’était le même amour
qui les menait vers l’un qui les menait vers l’autre
aux rythmes du dedans du dehors et du nôtre

qui au bout des chemins s’ouvrant sur l’infini
d’innombrables esprits se trouvent réunis
à la source de vie pour la suite des jours

26 avril 2010

Les satiristes à succès montrent que la beauté du langage peut servir la méchanceté et rester la beauté.

On a utilisé la raison pour justifier l’injustifiable. Les génocides les plus barbares du XX° siècle se sont fondés sur des idéologies. Les génocidaires avaient de bonnes raisons de supprimer les Juifs, les Tziganes et les Khmers. Telle est la rançon de la survalorisation de la raison par les Lumières. Et elles continuent de nous éblouir dans le discours des communicateurs. Le bon sens les perce à jour. Il est bon de relire Montaigne pour nous guérir du rationalisme, lui qui ne cesse de dénoncer le « discours », le raisonnement. Son remède affiché à la faiblesse de la raison est la foi religieuse, mais ce qui apparaît page après page est le bon sens.

Entropie démocratique ? L’intérêt est le moteur le plus puissant de nos comportements sociaux. Il tend à réduire les acquis des révolutions parce qu’elles sont elles-mêmes des victoires des intérêts dominés sur les intérêts dominants. Le « ôte-toi de là que je m’y mette » est suivi du « j’y suis, j’y reste ».
Les innovations techniques et les changements qu’elles ont apportés aux moyens de production au cours des deux derniers siècles n’ont fait que déplacer et souvent renforcer les conflits d’intérêts. Les révolutions industrielles ont élargi les fractures sociales, freinant l’avancement de l’humain premier vers l’humain dernier.

dans l’inattendu des détours
tulipe noire
te voir
fait la bouche lyrique et le pas plus léger au jardin de l’amour

27 avril 2010

La fidélité n’est pas ici fidélité au passé, à l’origine, à un engagement, un serment, un vœu, une promesse. C’est la fidélité à Aimer dans l’instant, qui fait que toute personne qui nous est présente est en Elle le sujet de notre sollicitude.

Le progrès d’Aimer dans l’histoire, individuelle et collective, c’est le progrès du désintéressement, le recul du souci de soi et l’avancement du souci de l’autre. Le progrès du désintéressement est lui-même progrès dans le désintéressement. Avant que l’on ne parvienne au désintéressement pur d’Aimer, qui va jusqu’à se désintéresser du désintéressement, il y a le désintéressement qui donne de ses biens, de son temps même, pour embellir son image publique dans une culture de l’honneur et de la honte (l’image du mécène, du philanthrope, du généreux donateur, de l’humanitaire) et, dans une culture de la bonne conscience et de la culpabilité, son image intérieure pour se hausser à ses propres yeux. Ces désintéressements intéressés font par l’émulation progresser l’altruisme dans la société, et puis l’égalitarisme lorsque le don cesse d’être une aumône pour devenir un partage.
L’altruisme égalitaire tel qu’il a été pensé en France au XVIII° siècle et qu’il s’est déclaré à la révolution de 1789, c’est d’abord, avec l’abolition des privilèges aristocratiques, celui de l’égalité dans la dignité. Depuis, le combat se poursuit, douteux car l’homo sapiens est un homo hierarchicus héritier des primates. La vieille répartition sociale indoeuropéenne entre prêtres, guerriers et travailleurs, telle qu’elle subsiste dans la culture hindoue malgré son abolition officielle, est une répartition verticale de supériorité et d’infériorité. Et cette répartition hiérarchisée n’a pas disparu chez nous. On ne parle plus guère de haute et de basse extraction, à peine de mésalliance, mais on parlait encore naguère de la France d’en haut et de la France d’en bas, et l’ambition générale demeure celle de l’ascension sociale.

quel horizon pour les marcheurs
sur la grand-route
du doute
où jamais le meilleur et le pire ne se lassent de changer d’heure

de ta poitrine grivelée
monte le chant
du vent
que tu bois et module au gré de ton désir d’éternité

dans l’ombre ils attendent le jour
de ton parfum
défunt
qui d’avril en avril ressuscite l’espoir d’un départ sans retour

28 avril 2010

L’égalité ontologique est l’horizon de l’humain dernier, son utopie fondée sur son essence finalement mise au jour. C’est l’intuition de Yeshoua de Natsèrèt qui, de siècle en siècle, lentement ou brusquement comme les mutations génétiques dans l’évolution du vivant, fraie son chemin. Lorsque Yeshoua a lavé les pieds de ses disciples, « jusqu’à l’extrême, jusqu’à la perfection il les a aimés, eis telos êgapêsen autous » (Jean XIII, 1). Il a posé un acte dont la révolution française, sans le savoir parce que l’Eglise ne l’avait pas compris, a découvert les implications sociales. L’Eglise n’avait reconnu que l’égalité spirituelle. Paul avait écrit : « Il n’y a plus ni esclave ni homme libre, vous tous êtes un dans le Christ Jésus » (Galates III, 28). Mais il avait demandé aux esclaves de ne pas se révolter : « Que chacun reste dans la condition où il se trouvait lorsqu’il a été appelé à la foi. Si tu étais esclave, ne t’en soucie pas. Car l’esclave appelé par le Seigneur est un affranchi du Seigneur, et l’homme libre appelé devient l’esclave du Seigneur » (I Corinthiens VII, 20ss). Mais si la condition sociale n’avait plus d’importance aux yeux de Paul, qu’elle lui apparaissait comme transmuée par une relation commune au Seigneur qui dépassait les conditions sociales, c’est en partie parce que les premiers chrétiens étaient persuadés de l’imminence de la fin du monde et du retour du Christ.
La découverte de la révolution française dans le sillage de penseurs du XVII° siècle tels que Buffon insistant sur la similarité de tous les humains dans une société où les aristocrates se croyaient d’une autre espèce par leur lignage, a été celle de la fraternité humaine. Les inégalités sociales y étaient désormais tempérées par le sentiment d’une commune dignité. L’égalité absolue parfois envisagée apparaissait comme une chimère, mais les différences allaient être corrigées par des procédés de modération, de mobilité dans l’échelle sociale et de compensation (cf. le cours sur la démocratie de Pierre Rosanvallon au Collège de France).
Les intérêts contradictoires toujours renaissants appellent cependant une lutte permanente, on le voit dans l’actualité sociale.

quelle folle hirondelle encore
dit à la fois
sa joie
et celle de l’air qui la porte et qui s’y trouve un corps

29 avril 2010

Les penseurs de la Révolution ne pouvaient concevoir que la liberté pût s’opposer à l’égalité. Elles étaient pour eux la condition l’une de l’autre dans la fraternité. L’égalité républicaine impliquait que l’on voulût pour les autres la liberté que l’on souhaitait pour soi-même, que l’on ne cherchât pas à entraver la liberté d’autrui en le dominant ; de même la liberté impliquait qu’elle fût égale pour tous. La devise de la République ne s’écrivait pas avec des points qui les séparent, mais avec des traits d’union : liberté-égalité-fraternité. Mieux, en un cercle continu comme sur les pièces de monnaie.
Avec Aimer, la liberté-égalité-fraternité, c’est pour les autres que l’on y œuvre.

Certains disent (je l’ai entendu d’une philosophe) : « J’ai le sentiment que l’âme ne survit pas ». D’autres disent  (je l’ai entendu d’un hindou) : « Je me sens immortel ». Est-ce à dire qu’il faille, au nom de la raison, déclarer le sentiment faillible, trompeur, incertain ? Cela peut signifier que l’âme n’est pas immortelle, mais qu’elle est immortalisable. Comment ? La seule façon ici concevable de l’être est celle d’Aimer. Participer à sa vie en aimant de l’amour dont il aime, c’est participer à son éternité. Est-ce ce qui faisait dire à Yeshoua : « Avant qu’Abraham fût, je suis » ? (Jean VIII, 58).

Si, selon la formule de Montaigne reprenant une pensée antique, « philosopher c’est apprendre à mourir », Yeshoua était-il philosophe ? S’il a appris à mourir, comment a-t-il appris ? Il répétait qu’il ne faisait rien qu’il ne vît faire à l’Eternel son « père ». En mourant, il a participé à la mort de l’Eternel. (Pour celles et ceux qui avaient fait de lui leur héros, c’était insupportable. Ils l’ont ressuscité au nom de leur faux dieu glorieux). La mort de l’Eternel, sa mort éternelle, c’est son anonymat d’antihéros, sa présence dans l’absence. Telle est sa sagesse, la sagesse de l’amour.

cette eau qui attend dans le verre
si fugitive
avive
le visage des heures des jours des ans des millénaires

30 avril 2010

Alors, apprendre à mourir, ce serait apprendre à participer à l’anonymat de l’amour ?

Pierre Rosanvallon nous rappelle que le suffrage universel, ce n’est pas seulement la possibilité pour chacun d’exprimer son choix politique. C’est d’abord l’expression symbolique de notre égalité ontologique : le bulletin de vote du technicien de surface vaut celui de l’ingénieur, celui de la femme de chambre vaut celui du chef de l’Etat, celui du jeune immature et celui du vieillard sénile valent celui de l’esprit mûr, celui du bachelier vaut celui du professeur au Collège de France… Si nous reprenions conscience de cette égalité symbolique, nous ferions de nos votes les fêtes de notre commune dignité, nous répondrions avec enthousiasme aux invitations de ce regard égalitaire. Cela pourrait nous redonner la force de poursuivre la lutte pour l’égalité des chances, des places et des espérances, l’énergie pour continuer notre longue marche vers l’humain dernier.
Combien de millénaires encore ? L’humain premier résiste de tous ses gènes. On peut toujours rêver d’une mutation.

passent les jonquilles
passent les narcisses
les tendres iris
rien qu’un instant brillent

le tamaris traîne
à chacun son heure
ainsi rient et pleurent
l’amour et la haine

le lilas s’avance
le muguet est prêt
pour le premier mai
à chacun sa chance

l’herbe qui repousse
doit être tondue
que sa chair tendue
sous le pied soit douce

pruniers défleuris
cerisiers fanés
quand ils seront nés
que vaudront vos fruits

narines au vent
œil dans la lumière
l’esprit désespère
de l’achèvement

ici maintenant
se dit le mystère
pour qui laisse faire
tout est au présent

1er mai 2010

« Sentiment » signifie tant de choses. Pour y voir une puissance de connaissance, il faut choisir et préciser le sens de « avoir le sentiment que… ». Le sentiment est alors apparenté à l’intuition et à l’opinion. Le Petit Robert donne, parmi ses définitions du sentiment, « une connaissance comportant des éléments affectifs et intuitifs » et « jugement, opinion qui se fonde sur une appréciation subjective (et non sur un raisonnement logique) ». Parmi ses définitions de l’intuition, il donne « forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement ». Et parmi ses définitions de l’opinion, il propose « assertion que l’esprit accepte ou rejette (généralement en acceptant une possibilité d’erreur) ».
Le sentiment du vrai est une connaissance indémontrable (ou indémontrée) et donc révocable en doute. Le rationalisme la rejette, mais, chez les rationalistes eux-mêmes, le sentiment continue de jouer un rôle subreptice dans la recherche de la vérité. Le rationalisme imprègne l’enseignement dispensé dans les écoles normales et les universités, mais on peut soupçonner, avoir le sentiment, voire démontrer par le raisonnement, qu’il est faillible dans sa recherche de la vérité. Comment en effet rendre raison de la multiplicité, et de la guéguerre des écoles de philosophie, de sociologie, de psychologie (psychanalyse et neurosciences), de logique même, si la raison sur laquelle elles se targuent toutes de se fonder s’avère impuissante à découvrir une vérité emportant l’adhésion de tous ?
La pensée occidentale, guidée par son imaginaire ouranien, est très majoritairement une pensée d’opposition par négation, une philosophie du « ou bien ou bien ». Pour elle, choisir la raison, c’est implicitement rejeter le sentiment. Depuis Parménide, c’est opposer la vérité (alêtheia) et l’opinion (doxa) : le sentiment est « une opinion qui se fonde sur une appréciation subjective (et non sur un raisonnement logique) » ; l’intuition est « une forme de connaissance qui ne recourt pas au raisonnement ». Il existe pourtant un intuitionnisme mathématique, une « théorie selon laquelle les mathématiques ont recours à l’intuition et pas seulement à l’hypothèse et à la déduction » (Le Petit Robert), montrant que la philosophie du « ou bien ou bien » peut parfois faire une petite place à la philosophie du « et… et ».
La recherche de la vérité jugée ici la plus efficace est la recherche transdisciplinaire, celle qui articule toutes les approches du réel, en particulier la discursive et l’intuitive, à l’instar du « totalisme conceptuel » de l’Africain Wole Soyinka.

quelles infimes particules
dessous ta lippe
tulipe
donnent à la beauté de se dire où le temps et l’espace s’articulent

2 mai 2010

Il semble plus facile de stigmatiser le voile intégral imposé à des femmes en public que de combattre la violence faite à des femmes en privé. Le voile mérite-t-il davantage notre indignation que la violence ? Est-il vraiment préférable de recevoir des coups chez soi et d’y vivre sous la menace de la mort que d’être contrainte à se dissimuler dans la rue ? Yeshoua parlait des « guides aveugles qui filtrent le moucheron et avalent le chameau » (Matthieu XXIII, 24). On peut au moins penser que ce n’est pas la sollicitude pour les femmes qui poussent nos politiques à leur interdire de se voiler le visage en public.

Sentiment-opinion-intuition-croyance… Il est aussi important de saisir ce qui unit et articule ces concepts que de distinguer ce qui les sépare. Les définitions proposées par le dictionnaire tendent à nous montrer qu’ils sont imprécis et que cette imprécision révèle leur parenté dans l’expérience qui les a créés. Les penseurs qui admettent que l’intuition joue un rôle en mathématique, science des sciences, méritent sans doute qu’on les écoute. Ils nous disent que la découverte des solutions aux problèmes mathématiques est un processus en quatre étapes : préparation, incubation, illumination, vérification. L’étape de l’incubation est celle où l’inconscient travaille, celle de l’illumination est l’émergence du résultat de ce travail à la conscience du chercheur. Alain Cannes s’est interrogé sur la manière dont procédait l’inconscient : « Quel est le critère suivant lequel l’inconscient juge du caractère remarquable d’une combinaison d’idées ? » Il semblerait que ce critère ne soit rien d’autre que l’élégance, l’harmonie, la beauté de cette combinaison. D’où cette formule : « L’intuition, c’est la tension vers la beauté. » Et il ajoute : « L’intuition semble être présente dans toute activité de création mentale, notamment en poésie… » Si les solutions que met au jour l’intuition en mathématiques frappent le mathématicien par leur élégance, ce serait que l’inconscient qui les prépare travaille selon le même processus que lorsqu’il propose des créations à l’artiste.

regarde étonné l’infini
où se décide
le vide
qui donne à l’autre d’être et de lui répondre ébloui

regarde au ventre de l’amour
battre le cœur
des fleurs
qui enfantent des mondes nouveaux de toujours à toujours

3 mai 2010

Intuition, inspiration, création. Selon son ami Pierre Daix, Pablo Picasso n’aurait pas dit : « Je ne cherche pas, je trouve », mais : « Ce qu’on fait est ce qui compte, non ce que nous avions l’intention se faire » ; ce qui s’articule assez bien avec la formule célèbre. L’artiste, peintre, sculpteur, poète… produit ce qu’il n’avait pas prévu ; il « trouve », découvre, « ce qui compte », l’œuvre, dont il voit qu’elle n’est pas tout à fait conforme à son « intention » et dont il est amené à penser qu’elle est en partie l’œuvre de son inconscient, de ce que les anciens appelaient la muse inspiratrice, et que Rimbaud peut-être signifiait en disant : le « je », qui crée le poème, la toile, la statue…, « est un autre ». Cela pourrait aussi signifier que l’inconscient n’est pas seulement l’inconscient personnel mais aussi l’inconscient collectif de C.-G. Jung. Certains diront qu’il s’agit de l’inconscient de la Nature, de la vieille Âme du monde, voire du dieu des panthéistes (Deus sive Natura). Etait-ce l’intuition de l’hypersensible poète Gerard Manley Hopkins ?
…nature is never spent ;
There lives the dearest freshness deep down things ;
And though the last lights off the black West went
Oh, morning, at the brown brink eastward, springs –
Because the Holy Ghost over the bent
World broods with warm breast and with ah ! bright wings.
(God’s Grandeur)
…la nature jamais ne s’épuise.
Il vit au plus profond des choses une fraîcheur très chère,
Et bien que les dernières lueurs s’en soient allées de l’Occident noirci
Oh, le matin, au bord de l’Orient bruni, jaillit.
C’est que le Saint Esprit,
Sur le monde courbé, couve de son sein tiède
Ah ! de ses ailes toutes de lumière.

Si l’inconscient humain fait œuvre de beauté en art comme en mathématiques, et sans doute en toute vraie création, la beauté du monde est-elle l’œuvre de son inconscient ? Que peut être l’inconscient du monde ? Peut-on rejoindre ici avec Hopkins l’intuition de l’auteur de la Genèse ?
« La terre était informe et vide.
La ténèbre régnait sur la face de l’abîme.
Mais le souffle de l’Eternel couvait sur la face des eaux. »
(Genèse I, 2)

4 mai 2010

Faire reconnaître la faiblesse de la raison incapable de mettre au jour des « vérités » admises par tous (pensons à la diversité des philosophies inconciliables), cela peut inciter les quêteurs de vérité à prendre refuge dans une foi religieuse. N’est-ce pas ce à quoi s’est résigné Montaigne ? Mais les fois religieuses sont elles-mêmes diverses et exclusives les unes des autres, révélant ainsi leur incertitude ; et bien des chrétiens en viennent à se dire qu’il n’existe de foi authentique que dans le doute. Notre droit démocratique autorise d’ailleurs la pluralité des religions en parlant d’opinions religieuses, ce qui les exclut de la vérité au sens de Parménide.
Pour André Comte-Sponville, « athée fidèle », l’existence de Dieu n’est pas sujet de savoir (de vérité parménidienne) mais d’opinion. Pour lui, le croyant ne sait pas si Dieu existe, mais il croit à son existence, alors que l’athée ni ne sait si Dieu existe ni ne croit à son existence.
On peut douter de l’existence du dieu de Moïse, du dieu d’Aristote et de quelques autres, mais peut-on douter de l’Amour lorsqu’on l’a reconnu comme son désir ontologique ? Mère Teresa a quelquefois douté de son dieu, mais jamais de l’Amour : elle a aimé jusqu’à l’extrême jusqu’à la fin.
Une foi qui ne doute pas est intolérante. On a pu le voir en Europe à l’époque des guerres de religions ; maintenant encore tout croyant fondamentaliste est intolérant pour les autres fois. Mais l’Amour dont on ne doute pas ne peut pas être intolérant pour les autres ; il se contredirait. Aimer promeut le pluralisme des opinions. Il réserve son intolérance à l’injustice.

L’intelligentsia juive de France, et plus largement de l’Europe, se désolidarise de la politique d’Israël. Enfin ! Est-elle le petit reste qui sauvera le peuple d’Israël de son hubris ? Il ne s’agit que de lucidité, sa ferveur pro-israélienne est intacte. Il arrive que l’intérêt pour soi en vienne à modérer le désintérêt pour les autres ; c’est un petit pas sur le chemin de l’humanité dernière.

quel pur diamant habite
ton cœur sur la natte attentive

je le revois au bout de tant d’années

plus qu’à ton doigt je le désire
plus fort que les forces de mort

plus fort que la dérive
du courant qui m’emporte au-delà

plus fort que le rocher dans la tempête
le barrage que fait ton corps

quel pur diamant habite encore
ton cœur qui habite mon cœur

5 mai 2010

Ainsi vient et va son esprit chez les amis d’Aimer :
inspire-expire
inspire-expire
amie-ami
amie-ami
inspire-expire
inspire-expire…
Ainsi vient et va son esprit en la chair qui accueille Aimer pour recevoir et donner son amour. (peut-être la chrétienne, le chrétien, dira-t-elle, dira-t-il :
Myriam-Yeshoua
Myriam-Yeshoua…

Penser que « je trouve belle une personne parce que je l’aime », et non que je l’aime parce que je la trouve belle, c’est désobjectiver le monde, le subjectiver (en se faisant le centre et la mesure de toute chose, ô pauvre Protagoras). Qui a dit que la beauté conviait au désintéressement ? La beauté n’appartient ni ne possède, elle invite à dépasser le désir et le jouir ; le reconnaître, c’est entrer au royaume d’Aimer pour s’en réjouir.

Pour la Kabbale, il n’y a pas de création ex nihilo. La création n’est pas une production d’être (que pourrait-on ajouter à l’être infini ?). La création, c’est le tsimtsoum, l’Eternel qui se retire de son être (et de sa puissance) pour faire place à l’autre. N’est-ce pas cela l’amour d’Aimer ? Vivre la vie de l’Eternel, c’est avec lui se retirer de notre être pour faire place à l’autre.

qui pourra nous dire à coup sûr
où va le vent
suivant
les chemins qu’il se donne et nous donne en la marche en mesure

mais nous en avons l’assurance
c’est dans l’amour
toujours
que s’en vont plus avant plus légers les pas qui en tiennent le sens

6 mai 2010

La rationalité nous fait savoir qu’il existe une cause première de tout être. Elle ne nous impose pas de penser que cette cause première est Dieu. Le dieu des croyants crée ex nihilo parce qu’il est tout-puissant. Mais la création ex nihilo ignore l’infinité de l’être. L’infinité de l’être annihile le concept de création ex nihilo ; elle décourage donc le fantasme du dieu tout-puissant qui subjugue le croyant et pousse à l’incroyance les consciences habitées par le sentiment de leur liberté essentielle.
La grande bataille qu’ont menée théologiens et philosophes juifs, chrétiens et musulmans pendant des siècles, la grande énigme qu’ils n’ont pu valablement percer, d’Augustin à Leibniz, de Maimonide à Spinoza, de Al Kindi à Averroès, c’est celle de la liberté face à la toute-puissance. Yeshoua l’avait pourtant gagnée, résolue, dépassée. Avec lui, Dieu est mort, vive Aimer.
Le cœur de l’Eternelle, ce n’est pas la puissance ; c’est l’amour. La puissance de l’Eternel est au service de l’amour ; c’est dire que ce n’est pas une toute-puissance. Folie de Leibniz de croire que Dieu aurait pu décréter que le bien soit le mal et le mal le bien ; double folie de Descartes qui croyait que Dieu pouvait changer les lois mathématiques.

On nous annonce sans rire ni pleurer qu’un tableau de Picasso vient d’être acheté cent millions de dollars. On nous avait naguère fait le coup avec une statue de Giacometti. Où va l’égalité humaine lorsque la monstrueuse inégalité suscite plus d’admiration que d’indignation ?

sur la poignée de cette porte
où tu t’en vas
là-bas
ma main accueille le parfum que tu me gardes où que tu sortes

irai-je loin de cet esprit
que tu inspires
expires
non je le sais depuis longtemps au fond de ma peau son verbe s’est écrit

7 mai 2010

L’athéisme se trompe de cible : il nie l’existence de Dieu alors qu’il lui faudrait nier son essence. Le dieu dont il nie l’existence est une fausse idée de l’Eternelle. La cause première de toute chose n’est pas le tout-puissant mais la toute-aimante.

Utilité de la distinction parménidienne entre la vérité et l’opinion, entre le certain et le probable. Mais il existe dans l’opinion des degrés, une continuité entre le faux et le vrai dont le langage prend acte en une série de termes : le douteux, le possible, le vraisemblable, le probable. Subjectivement, l’opinion peut varier dans le temps et selon son objet. La foi d’un croyant peut lui apparaître comme une certitude ; elle peut aussi n’être qu’une intime conviction ; elle peut être un assentiment, c’est-à-dire une idée et une vie auxquelles il croit parce qu’il a décidé d’y croire…
Il est désormais « politiquement correct » d’accorder la même valeur à l’hétérosexualité et à l’homosexualité. Mais ce n’est tout de même qu’une opinion « pour laquelle on a le droit de ne pas être inquiété ». La vérité de la nature est que la sexualité est faite pour la perpétuation et la propagation de l’espèce.
Le problème de la survie écologique de notre planète monte dans la sensibilité de l’opinion publique : pour beaucoup, il passe du possible au probable. Pour combien est-il devenu une certitude, une inquiétude, un souci, une nouvelle façon de produire, de consommer, de vivre ? Combien pensent encore sans même (se) l’avouer : « Après nous le déluge » ? Nos petits-enfants et leurs petits-enfants nous voueront aux gémonies, mais depuis que la survie n’est plus qu’une opinion douteuse le souci de la gloire posthume est passé de mode et le jugement de l’histoire un cliché usé, fruste, effacé. Celles et ceux qui accueillent Aimer se soucient de leurs descendants et de la Terre pour la descendance de tous les humains et pour la Terre, non pour eux-mêmes.

combien de jours d’exubérance
vous reste-t-il
subtils
effluves du lilas qu’ici et là le souffle emporte en sa réjouissance

insoupçonnées vos molécules
diaspora
d’aura
jusqu’au bout de l’espace à jamais notre joie circule

8 mai 2010

« C’est lorsque je suis faible que je suis fort » (II Corinthiens XII, 10). C’est lorsque j’ai conscience de mon impuissance à aimer que j’invoque et accueille la force d’Aimer.
On ne croit pas ici qu’il faille s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres. Car l’amour de l’autre comme autre n’a pas sa source en soi-même mais en l’Autre. Ce n’est pas une extension de l’amour de soi-même, car pour qui vit de cet amour, l’autre est bien l’autre et non pas un prolongement de soi.
On n’est pas ici en quête de maîtrise de soi, d’équilibre, d’épanouissement, d’accomplissement, de paix intérieure, d’illumination… Non que ces choses soient sans importance, mais ce sont des retombées de l’amour de l’autre, « les fruits de l’esprit » (Galates V, 22s), « le beaucoup plus en cette vie » (Luc XVIII, 30). Elles sont données à celles et ceux qui vivent la vie d’Aimer pour que son amour ne cesse en eux de croître en force et en efficience.

Devant l’interprétation d’un texte, que ce soit les Upanishad, la Bible, le Coran… Montaigne… Nietzsche, Freud…, on peut toujours se demander quelle est la part du texte et quelle est la part de l’interprète (dis-moi comment tu interprètes et je te dirai qui tu es… en essayant de me distancier de mon interprétation de ton interprétation). On peut penser à Montaigne qui, se relisant quelques années après avoir écrit, se demandait parfois s’il n’avait pas changé d’idée et même ce qu’il avait bien pu vouloir dire : « En mes écrits mêmes, je ne retrouve pas toujours l’air de ma première imagination ; je ne sais ce que j’ai voulu dire, et m’échaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valait mieux… » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 303).

au bout de sa corde plongée
dans l’eau profonde
la sonde
touche le dur et lâche annonce à la main qui la tient son projet

la main qui en là connaît l’onde
peut annoncer
sensée
que par toutes les forces de l’être elle a serré la main du monde

9 mai 2010

La bataille entre la liberté de la créature et la toute-puissance du créateur se poursuit chez nos scientifiques dans la querelle du déterminisme absolu de Laplace et de l’indéterminisme relatif de Cournot. Les physiciens de l’infime sont incapables de juger si le hasard est une illusion de notre impuissance à maîtriser la complexité des causes ou s’il est l’expression d’un indéterminisme de la matière. Les esprits qui ont effacé de leur conscience, voire de leur inconscient, toute trace de théologie et de philosophie de la toute-puissance sont disposés à reconnaître la présence de la liberté dans notre univers depuis son origine.

Dans le dialogue des religions, il faudrait sans doute pour avancer que chacun soit prêt à écouter les critiques de l’autre. Un musulman pourrait dire à un chrétien : « Est-il digne de Dieu et de notre nature spirituelle de Lui demander de nous donner des choses vaines, et même de satisfaire nos besoins physiques tels que le pain quotidien ? » Un chrétien pourrait dire à un musulman : « Est-il bien de prier en se prosternant devant Dieu comme un esclave ? » Ils seraient au moins incités à reconnaître qu’ils n’ont pas le même (sentiment de) Dieu, que l’idée que l’on se fait de Dieu est une opinion plutôt qu’une certitude.

n’avaient-elles pas vu que leurs lampes étaient vides
elles avaient rempli l’espace de leurs rires
quand leurs lampes garnies leurs compagnes timides
attendaient cœur battant que l’on vînt leur ouvrir

le fiancé tardait et toutes s’assoupirent
mais à minuit un cri suivi d’un pas rapide
annonça la venue de celui que désire
la colline éternelle de tous les cœurs candides

folles sages ensemble elles se lèvent courent
accueillir de lumière celle de l’évangile
mais de lumière point pour la lampe sans huile

n’entre dans la lumière que celle de l’amour
celui qui n’aime pas reste dans la ténèbre
en qui vit pour les autres les noces se célèbrent

10 mai 2010

Il y a les choses, peu nombreuses, dont nous avons la certitude ; il y a celles, très nombreuses, qui nous paraissent plus ou moins probables et sur lesquelles il nous faut néanmoins nous fonder pour nous décider et agir. La conscience de cette probabilité incertaine peut nous amener à respecter ce qui apparaît très probable à d’autres alors qu’il nous apparaît peu probable. Peut-on dire que la philosophie, la théologie, l’esthétique, les sciences humaines comportent des domaines d’incertitude dont l’importance est elle-même incertaine ? Le débat entre partisans et adversaires de la psychanalyse est un bon exemple de la probabilité des connaissances. Les disciples d’Aimer, quel que soit le domaine où règne la probabilité, cherchent à dépasser, non seulement l’affrontement mais la tolérance, qui n’est souvent qu’une hypocrisie stérile, pour passer à la reconnaissance de l’autre, à une écoute de l’autre menant à une transdisciplinarité fertile.

Selon l’ordre de l’humain premier, une fille devrait se sentir supérieure à un garçon tout comme un garçon, dans notre civilisation patriarcale, se sent habituellement supérieur à une fille. En progressant vers l’humain dernier, il est dans l’ordre que fille et garçon découvrent l’égalité ontologique. La lutte des sexes, des races, des cultures, des religions, des classes… est de l’ordre de l’humain premier où chacun cherche à dominer et posséder les autres. L’élimination, non achevée, de l’esclavage est une étape de la progression humaine.

Les innocent(e)s qui se dévoilent sur Facebook en limitant l’accès de leur intimité à leurs amis devraient savoir qu’un hacker ordinaire est capable de la mettre au jour.

cette lente limace qui traverse
le sais-tu bien
retient
l’amour de l’Eternelle qui la suit sous le soleil et sous l’averse

11 mai 2010

Dire : « ma religion c’est d’aimer les autres », c’est dire : « Dieu est amour ». Dieu est mort, morte est la religion. Vivent les autres, vive l’Autre, vive l’amour, vive Aimer. Ce n’est pas une morale, c’est une vie.

Les grandes décisions de la vie se prennent sous le signe de la probabilité plutôt que sous celui de la certitude. Le choix d’une profession, d’une vocation, d’un compagnon ou d’une compagne de vie ne peut être le fait de la seule raison. Les raisons que nous mettons en avant pour justifier nos décisions ne viennent-elles toujours qu’après que nous avons choisi par intuition ?
Gilbert Keith Chesterton disait que l’on ne peut découvrir la vérité par le moyen de la logique que si on l’a déjà découverte autrement : « You can only find truth with logic if you have already found truth without it », disait-il dans la formule paradoxale dont il avait le secret et qui donne à penser. Lorsque, dans le même style, il disait que « le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison », il faisait allusion à ce qu’en psychiatrie on appelle la folie raisonnante ; mais il donnait aussi à penser que la raison seule, la logique pure, est pure folie. La logique du raisonnement est une mécanique qui développe, explicite et vérifie la cohérence de ce qu’on lui donne à étudier : le juste et l’injuste, le vrai et le faux, la masse des probables. Analysant le fonctionnement des idéologies meurtrières du XX° siècle, Hanna Arendt a parlé de « camisole de la logique ». La logique les a enfermées dans leur folie.
Un raisonnement ne peut convaincre que si l’on fait totalement confiance à la raison. Et ce n’est pas si rare en Occident depuis les Lumières. Edgar Morin dit que nous ne pouvons nous passer de mythes, et que « la rationalité elle-même est devenue mythique ». Le rationaliste croit au raisonnement comme le chrétien croit au péché originel. Seuls les gens qui n’ont pas été gagnés au rationalisme et qui ont gardé le bon sens de l’intuition ne se laissent pas prendre aux arguments de nos champions de la communication.
La logique n’est un instrument de pensée totalement sûr que si elle se limite à mettre au jour les contradictions et à ainsi éliminer les erreurs.
Si l’on n’a pas le sentiment que l’Eternel est Aimer, peut-on s’en laisser convaincre par le raisonnement ? Yeshoua n’a évidemment pas cherché à démontrer que Dieu était Amour. Il n’avait pas affaire à des rationalistes, il n’en était pas un lui-même. Il a cependant établi une cohérence entre l’essence divine et l’essence humaine par le biais du comportement éthique : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait… Aimez vos ennemis afin d’être les enfants de votre père céleste qui fait se lever son soleil sur les méchants et sur les bons et qui envoie la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu V, 48, 44s).
Celles et ceux qui cherchent leur voie dans la vie et qui savent que le raisonnement ne peut la leur montrer peuvent invoquer Aimer et espérer qu’Elle guidera leur intuition par des hasards heureux (« pour qui prend la vie avec grâce, elle a des hasards merveilleux »). Aimer sait se faire le manipulateur anonyme du hasard.

tu n’étais qu’un nuage au milieu de mille autres
mais tu les valais tous ils te disaient des nôtres

et tu étais toi-même en toute ton histoire
né du ventre du vide et mené par l’espoir

multitude jumelle où l’on se rassemblait
pour l’unique raison que l’on se ressemblait

mais libre comme l’air de reprendre fugace
son chemin imprévu dans l’amour de l’espace

et tu t’en es allé enivré de lumière
mêlé aux souvenirs dans l’ombre de l’hier

12 mai 2010

Transdisciplinarité. « Philosopher avec l’art » et non plus sur l’art, c’est passer d’une attitude égocentrique à une attitude altruiste. L’art n’est plus pour la philosophie une matière à explorer, exploiter, et donc dominer et posséder, mais le partenaire d’un dialogue. La linguistique, la psychanalyse, la sociologie… sont invitées à faire de même. Ah les implications d’Aimer ! Mais l’humain premier freine des quatre fers le progrès de l’altérité positive.

Leibniz a déployé les trésors de son intelligence ou, pour mieux dire, aiguisé son intelligence de surdoué en l’exerçant sur un problème insoluble : celui de la conciliation de la nécessité et de la liberté. Il n’avait pas saisi qu’il s’agissait d’un héritage théologique que l’intuition du « Dieu est amour » avait remis en cause en bouleversant l’idée de la toute-puissance et de l’omniscience divines. Comment un événement futur peut-il être indéterminé dans la nature ou libre chez l’humain si Dieu le connaît de toute éternité ? Est-il possible de résoudre cette contradiction sans recourir à des paralogismes ? Peut-on démontrer que la solution proposée par Leibniz est irrecevable ?

L’éducatrice, l’éducateur selon Aimer ne perd jamais de vue le but dernier de l’humain : l’amour d’altérité. Cette préoccupation la guide dans ses relations avec celles et ceux qui lui sont confiés. Et l’éducation qu’elle propose, physique, sensorielle, intellectuelle, sexuelle, sentimentale, artistique, civique, éthique, théologique, philosophique, scientifique… est en son esprit polarisée par l’éducation spirituelle de l’amour. (Théologique ? Il ne s’agit pas de prêcher une religion, mais de montrer que les problèmes théologiques et les problèmes épistémologiques, éthiques… sont liés, comme tous les autres, et qu’il est bon de les aborder dans un esprit transdisciplinaire).

les univers inspirent expirent
l’éternité
d’été
en été passe d’hiver en hiver de fleurs en fleurs nouvelles sans jamais finir

13 mai 2010

La conscience de soi est une distance de soi. A force d’avoir plus souvent et plus intensément conscience de notre corps, nous nous distancions de notre corps. Est-ce un signe que nous ne sommes pas que notre corps ? Un signe que notre âme s’immortalise ? Ou n’est-il d’immortalisation que par l’Esprit de l’Eternel ?

La logique de l’évolution mise au jour par Darwin veut que son dynamisme se poursuive en l’humain et le fasse progresser. Bref, si « l’homme descend du singe » et que le singe descend d’une longue suite d’animaux depuis les protozoaires, il faut bien aussi qu’un autre être descende de l’homme. Contre le fixisme structuraliste, on peut affirmer que l’humain premier a évolué et qu’il continuera d’évoluer. On peut tenir que l’homme de Lao Tseu est supérieur à l’homme de Cro-Magnon et l’homme de Nazareth supérieur à l’homme de Lao Tseu. Ceux qui veulent réduire l’humain à son passé animal sont des fixistes fondamentalistes. Selon le vieux langage symbolique (mis à mal par Oresme, Copernic et Galilée) nous sommes faits pour l’ascension. On dira mieux maintenant que nous sommes faits pour l’horizon.

Les lecteurs des Maximes de La Rochefoucauld hésitent encore à affirmer qu’il a mis au jour l’intérêt partout à l’œuvre dans la conduite des humains pour les amener à comprendre que le désintéressement dont ils ont la nostalgie n’est possible que par la grâce du Don de l’Esprit d’Aimer demandé et accueilli. Qu’importe. Les lecteurs animés par l’Esprit y trouvent confirmation de leur intuition.

était-ce un insecte était-ce un oiseau
qui le tout premier regarda là-haut

et puis désira et puis s’envola
se donna des ailes et s’y appuya

avait-il senti l’amitié de l’air
son invitation en lui à parfaire

la maîtrise enfin du dernier espace
qui manquât encore aux fils de sa race

mais qui peut comprendre en ces demi-mots
le jeu de l’esprit derrière la peau

et l’intelligence au cœur qui s’éveille
contemple éblouie les mille merveilles

de cette alouette en son ascension
de cette hirondelle en son horizon

14 mai 2010

« Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener. » Pour dire cela en vérité, il fallait que Turenne se fût distancié de son corps. Mais qui ne peut dire en vérité qu’il n’a pas eu peur, que son corps seulement a sursauté en entendant un chien aboyer soudain près de lui ?

On ne peut s’empêcher longtemps de respirer. Rythmer son invocation sur sa respiration, c’est se donner la chance d’invoquer toujours. C’est s’aider de son corps pour Aimer.

Les Communautés d’Aimer ne se soucient pas de durer. Elles accueillent Aimer jour après jour au souffle de l’Esprit dont elles savent qu’on ne sait pas où il va. Aime, et va où tu veux : si tu aimes, tu iras sûrement où va Aimer. Certes, mais comment être sûre d’aimer ? On ne peut aimer qu’avec la force d’Aimer. C’est « avec crainte et tremblement » en ta faiblesse qu’Aimer « opère en toi le vouloir (aimer) et le faire » (Philippiens II, 12s). Mais si tu aimes, l’Esprit te mèneras où il te faut aller pour aimer. Le poète Theodore Roethke le dit à sa manière : « I learn by going where I have to go » (« The Waking »). J’apprends en allant où je dois aller (La Veille). C’est en allant poussé par l’Esprit que l’on va où va l’Esprit. L’Esprit d’Aimer va vers les autres pour les aimer.

Dans la philosophie de Leibniz comme dans celle de Spinoza, la contingence et la liberté sont, quoi qu’ils en aient, invinciblement écrasées par le déterminisme et la nécessité. Nécessité de la Nature aveugle divinisée chez Spinoza, nécessité d’une nature mécanisée par son créateur chez Leibniz. Le meilleur des mondes possibles selon Leibniz est un monde où la liberté est illusoire, (alors qu’elle est reconnue inexistante chez Spinoza pour qui la liberté est de comprendre que l’on est déterminé et de l’accepter). Le meilleur des mondes possibles selon Aimer est un monde où la nécessité est la servante de la liberté et où le mal, cosmique et humain, est inhérent à la nécessité comme à la liberté.

la rouille déjà ronge le lilas
comme au réveil d’un songe le voilà
plongé dans la réalité

ou est-ce pour chacun de ses atomes
l’annonce de trouver un nouveau home
plus loin dans l’immense avenir

qu’a-t-il apporté qu’a-t-il vu ici
pour en garder un souvenir précis
dans sa conscience ensommeillée

mais en d’autres printemps d’autres senteurs
sont passées passeront auront leur heure
pour qui saura les accueillir

15 mai 2010

Etre libre, c’est pouvoir agir selon son être. Aimer est libre absolument, il agit toujours selon son être. Il ne veut ni ne peut faire le mal, car ce serait contraire à son être (vouloir et pouvoir faire le mal, ce serait contraire à sa liberté). Peut-on dire que ce que l’on entend souvent par liberté humaine, le libre arbitre du « je fais ce que je veux », est une illusion nécessaire à l’humain premier pour son équilibre tant qu’il n’a pas découvert son être et tant qu’elle peut lui être utile pour le découvrir ?
Lorsque Leibniz écrit : « Il est nécessaire que Dieu veuille le meilleur, mais pas nécessairement » (Notes sur Bayle, éd. Grua II, p. 494), il donne l’impression d’utiliser un langage obscur, paradoxal. Mais c’est qu’il peine à reconnaître la liberté divine parce que son système est dominé par la nécessité. On dira ici qu’en ne pouvant vouloir que le meilleur pour sa création, l’Eternelle ne va pas à l’encontre de sa propre liberté puisqu’elle agit selon son être.

Si l’être de l’Eternelle est amour, il faut de toute éternité qu’elle ait un autre à aimer.

Baudelaire : « Le progrès de l’humanité, c’est la diminution des traces du péché originel ». Avec Aimer, le mythe du péché originel exprime la situation de l’humain premier enfermé dans son intérêt. La diminution des traces du péché originel, c’est la diminution de l’intérêt, le cheminement vers l’altérité positive, la sollicitude pour les autres toujours plus forte et plus étendue.
Si l’on tient à juger quelle civilisation ou quelle culture est la plus avancée sur le chemin de l’humain dernier, ce sera celle où la sollicitude pour les autres est la plus forte.

pour quelques jours encore plonge
ton regard dans la foule mauve
rassemblée à l’appel du songe
qui éblouit et puis se sauve

faut-il vraiment que tu satures
cette couleur au fond du cœur
que tu veuilles qu’elle perdure
dans le jardin de ton bonheur

ou crois-tu bon de retenir
ce qui passe en sa liberté
plutôt que de te souvenir
tout simplement de sa beauté

devant elle tout interdit
ton souffle lentement inspire
le chant venu de l’infini
en sa teinte pure se dire

16 mai 2010

Une politique qui inclut la sollicitude dans son programme y inclut de ce fait la justice : on ne peut se soucier des autres sans se battre pour l’égalité. Si l’on écarte la sollicitude, quelle que soit l’étiquette qu’on lui colle pour la dénigrer ou la ridiculiser, ce peut être par la volonté d’instaurer la justice par la seule lutte (des intérêts, des classes, des nations, des cultures…) et ce peut être aussi par la volonté de refuser la justice au nom de la liberté de dominer et posséder les autres (individus, classes, nations, cultures…) Ces deux refus sont ici vus comme des obstacles sur le chemin de l’humain dernier, une permanence des « traces du péché originel », un coup d’arrêt à l’action du « levain dans la pâte ».
L’amour d’altérité, la sollicitude pour les autres, n’est pas une simple imitation de l’agapè d’Aimer ; c’est une participation à cette agapè dans l’accueil du don qu’Il nous en fait.

Celles et ceux qui se mettent en quête du Réel au nom d’Aimer (le Réel est son Autre) peuvent-ils négliger aucune des pensées et savoirs de notre planète partout où ils leur sont accessibles et quand ils ont le loisir d’y consacrer du temps ? Cette quête outrepasse aisément le préjugé ethnocentrique puisque Aimer n’est ni d’ici ni d’ailleurs mais se propose à tous dans toutes les cultures pour les emmener au-delà d’elles-mêmes sur le chemin de l’humain dernier.

imitant cette pâle fleur
du framboisier où elle guette
l’araignée soudain à son heure
saigne le bourdon par la tête

bientôt ici ne restera
plus que vidée de ses viscères
une momie et son aura
qui dans l’air flottera légère

et l’araignée dans la verdure
qui la dissimule à ses proies
comme à l’oiseau dans la ramure
à son heure aussi passera

17 mai 2010

Entrer en poésie. Pour écrire un poème, il faut d’abord, cela devrait aller de soi, vouloir écrire de la poésie. L’inspiration ne vous tombe pas dessus comme la foudre (à moins d’être un génie vivant dans les orages). Pour pouvoir écrire un poème, il faut y penser, c’est-à-dire le sentir, se donner la chance d’une émotion. Et puis attendre, se déprendre de sa maîtrise du langage. On ne choisit pas consciemment ses mots, son vocabulaire et sa syntaxe ; on attend qu’ils viennent, rythmés. Telles sont les premières étapes de la création du poème. Un peu comme pour l’intuition mathématique, après la phase consciente de « la préparation » vient celle de « l’incubation » inconsciente, et puis celle de « l’illumination » des phrases qui apparaissent, celle enfin de « la vérification », du travail conscient de relecture critique et de mise au point.
Il faut, pour entrer en poésie, une connaissance minimale de sa langue, mais c’est une connaissance dynamique appelée à croître sans cesse. On n’a jamais fini de cheminer en explorant son dictionnaire (y découvrant de nouveaux sens même aux mots les plus connus), en exploitant sa grammaire et sa stylistique, en lisant les poètes surtout (mais sans chercher à les imiter). On n’a jamais fini de devenir poète, comme on n’a jamais fini d’apprendre à aimer. Et le poète ici, c’est celle, celui dont la poésie est une offrande à l’autre : on offre des poèmes comme on offre des bouquets.

Bien avant la révolution scientifique de Copernic, la révolution théologique de Yeshoua a bouleversé notre vision du monde, radicalement. Avant la mise à mal du géocentrisme, elle a détruit tous les centrismes possibles, y compris le christocentrisme (mais qui l’a vu ?).

festive chevelure rose
tamaris enfin tu exposes
ton âme intime

à la juste distance j’ose
sonder celle qui se propose
toute sublime

avec mon âme existe-t-il
une fraternité subtile
force d’aimer

de l’origine reste-t-il
quelque parenté infantile
une tétée

du même lait de l’univers
sève ou sang qui dans le divers
nous est resté

inchangé après tant d’hivers
et d’automnes en marche vers
l’éternité

le vieux rose qui éblouit
le cœur et qui nous réjouit
en sa retraite

avant notre entrée dans la nuit
annonce déjà l’aube où luit
la grande fête

18 mai 2010

Le démon de Laplace est un avatar de ce dieu tout-puissant dont il prétend n’avoir que faire. Le démon de Laplace connaît tout le passé et tout l’avenir, une omniscience résultant du déterminisme absolu régnant sur le Réel.
Le dieu tout-puissant demande que l’on se prosterne devant lui ; le dieu tout-aimant se préoccupe des autres, de la pâture des oiseaux (Matthieu VI, 26), de la parure des fleurs (Luc XII, 27) et du pain des humains (Matthieu VI, 11). Dommage que les chrétiens ne comprennent toujours pas que leur dieu tout-aimant ne peut être un dieu tout-puissant.

Le principe négatif de contradiction et le principe positif de causalité sont les deux seuls outils sûrs de la raison. Existe-t-il un lien analogique entre ce couple et celui de la répulsion et de l’attraction universelles qui préside aux destinées de l’énergie, de la matière, de la vie et de la conscience (les neïkos et philia d’Empédocle) ? La contradiction repousse, la causalité rapproche.
Un rationalisme qui rejette l’idée de cause première rejette de ce fait le principe de causalité. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’en contredisant la causalité, il rejette le principe de contradiction. C’est un rationalisme qui déraisonne.

On dit aux homosexuels à qui l’on propose un kiss-in : « En vous embrassant en place publique, vous prenez un risque. Celui d’attirer sur vous des regards de travers, des insultes blessantes… » On pourrait aussi leur dire que leur geste risque de heurter la sensibilité de celles et ceux qui les verront. Pas facile, l’altérité positive, pas facile de ne pas penser qu’à soi-même.

celles qui se croyaient
de moi plus que toi dignes
celles qui ne savaient
reconnaître les signes

et pourquoi il fallait
que ce fût de nous deux
que vînt l’accord parfait
de nos cœurs amoureux

vivaient obscurément
sous le signe du moi
qui se trompe et se ment
en ignorant la voie

qui invite le cœur
à rechercher dans l’autre
le frère ou l’âme sœur
qui s’écarte du nôtre

c’est en notre distance
qu’à nos yeux éblouis
s’est découvert le sens
de la voie infinie

19 mai 2010

Dans un régime démocratique, le pouvoir appartient aux meilleurs communicateurs, aux plus habiles rhétoriciens (la rhétorique grecque a-t-elle pris son essor avec celui de la démocratie ?). Cela a peu à voir avec la justice sociale que le mot démocratie évoque chez bon nombre d’entre nous. La prise du pouvoir par la parole plutôt que par les armes est un progrès de l’humanité vers l’humain dernier, mais le goût du pouvoir, de tout pouvoir, y compris du soi-disant pouvoir spirituel, demeure pour le moins ambigu. Le goût du pouvoir politique est (le plus souvent ?) une recherche de la domination, voire de l’exploitation des citoyens par la politique plutôt que le désir de maîtriser la politique pour le service des citoyens, de tous les citoyens.
Qu’un pouvoir dise sans vergogne qu’il doit faire œuvre de pédagogie montre sa condescendance pour des citoyens qu’il juge manipulables par de beaux discours.
Puissance de la rhétorique raisonnante sur des esprits que l’on est parvenu à faire vénérer la raison en rabaissant le sentiment. C’est ainsi que les princes de la communication soumettent les humains à leur domination et exploitation. La bonne résistance n’est pas d’abord de démontrer la fausseté de leurs raisonnements dans leurs paralogismes (tâche dévolue aux logiciens) et plus encore dans le choix de leurs prémisses, mais de leur opposer des faits patents et l’intuition, le sentiment, le sens des choses, le bon sens (que l’on attribuait autrefois aux paysans proches de la vie et de la terre).

On pense par moments, plus ou moins brefs, et donc par fragments. Les articulations par lesquelles on les relie devraient être l’expression de la continuité de la pensée profonde qui poursuit sa mélodie intérieure dans l’inconscient. La vérité d’une pensée qui s’exprime par fragments se révèle d’abord par leur cohérence. Chaque fragment doit prendre son sens plénier dans sa confrontation à tous les autres. Mais quels lecteurs sont vraiment désireux et capables de réaliser cette confrontation ?

il s’est remis à enchanter la pluie
il s’est repris à chanter dans la nuit
si douce pour l’entendre

alors silencieusement avance
et tu feras plus ample connaissance
de l’âme qui l’engendre

viens au plus près de sa voix de velours
entrelacée de silences trop sourds
pour sonder son mystère

parviendras-tu enfin à la demeure
où lui et toi battent du même cœur
que celui de la terre

20 mai 2010

Pour pouvoir juger si notre culture occidentale souffre d’un excès de rationalité, si oui ou non nos écoles nous lavent le cerveau de l’intuition, il faut sans doute connaître d’autres cultures, intimement.

Non-violence. Dans la lutte contre l’oppression et l’exploitation, contre toute injustice, la non-violence ne peut s’ériger en absolu sans risque de désastre. Elle fait partie des couples d’opposés qui régissent la conduite des êtres finis selon l’archétype mis en évidence par Empédocle (celui du neïkos et de la philia). Comme le principe de précaution forme couple avec le principe de risque, le principe de non-violence fait couple avec le principe de violence (et la lutte des classes avec l’amour des classes).
Quel idéaliste échevelé pourrait soutenir, sans soulever l’incrédulité des sages, que la non-violence seule aurait pu avoir raison du nazisme déchaîné ?
La carotte et le bâton sont l’expression populaire de cette sagesse des nations.
L’usage de la non-violence requiert, avec celui de la violence, une analyse permanente de l’évolution des situations d’injustice ; et la difficulté de cette analyse permet de comprendre, voire d’excuser les dérapages.
L’usage juste de la violence et de la non-violence ne peut procéder que de l’amour de l’autre quel qu’il soit, juste ou injuste, ami ou ennemi. (Aimer est le seul absolu, le seul infini ; Elle n’a pas d’opposé avec qui faire couple, le néant n’existe pas). L’usage efficace et juste de la violence et de la non-violence ne peut procéder que de l’altérité positive. « En méprisant les hommes, nous succombons au défaut principal de nos adversaires » (Dietrich Bonhoeffer, Résistance et Soumission).

la rose tourne tourne tourne
sous tes yeux quand tu l’imagines
autour de son cœur qui déploie
le beau secret de l’origine

mais c’est la rose toute toute
qu’il faut embrasser du regard
pour qu’au tourbillon ne se noie
la cataracte du vieillard

le cœur de feu de feu de feu
avec les pétales de flamme
entre-illuminent par leur croix
l’union de l’homme et de la femme

quand seras-tu enfin enfin
la rose en qui toutes les roses
découvrent diffusent la joie
de tout être de toute chose

21 mai 2010

Il existerait un athéisme qui ne serait que le refus de croire à l’existence d’un être monstrueux appelé Dieu, un Tout-puissant indifférent à la douleur humaine ou paradoxalement impuissant à y porter remède. Il y aurait un athéisme victime d’une théologie défaillante.

Le langage de la poésie n’est pas celui du grand jour où les concepts s’opposent, mais celui du demi-jour où les images fraternisent. Il n’existe sans doute pas de poésie pure de tout concept et donc totalement obscure pour l’intellect rationnel, mais toute vraie poésie comporte une part d’ombre ; et celui, celle qui se lance en poésie ne doit pas s’étonner que les phrases qui lui viennent soient parfois floues et souvent ambiguës, ni tenter de les corriger pour les clarifier. La poésie ne se donne pas à comprendre mais à ressentir ; c’est une connaissance esthétique, non scientifique. « The machinations of ambiguity are among the very roots of poetry » (William Empson, Seven Types of Ambiguity, p. 3) : « Les machinations de l’ambiguïté font partie des racines mêmes de la poésie ».

Le levain dans la pâte. Le travail. Le travail aussi est régi par le principe du couple d’opposés : il attire et repousse. Il oscille entre l’extrême de l’insupportable et l’extrême de l’agréable. La révolution industrielle, le développement des manufactures, a conduit dès le début du XIX° siècle à une déshumanisation que l’on a dite plus terrible que l’esclavage noir des plantations américaines. La déshumanisation d’un travail répétitif abrutissant se doublait d’une paupérisation résultant de la loi d’airain limitant le salaire de l’ouvrier au minimum vital. Jamais sans doute le travail n’avait autant fait régresser l’humanité, neutralisé le levain dans la pâte. Ce travail-là s’est poursuivi, légèrement allégé par la lutte sociale, dans le travail à la chaîne et la taylorisation. Sa plus récente mutation est celle du travail stressant, menant à la dépression voire au suicide, résultant d’un harcèlement obsédé par le rendement et par la concurrence.

l’enfant pieds nus dans l’herbe douce
où s’exténuent
émus
ses courses et ses jeux reprend son souffle et sa frimousse

le temps le temps de l’innocence
ici s’arrête
et fête
un instant éternel qu’engrange la grande mémoire du sens

22 mai 2010

Le levain dans la pâte. Le travail. La progression vers l’humain dernier peut résulter d’un allégement de la pénibilité physique par la technique. Il se réalise surtout lorsque la valeur des personnes prime la valeur du produit de leur travail ; concrètement, dans notre société où une entreprise ne survit que si elle est concurrentielle, lorsque ses dirigeants s’aperçoivent que la productivité s’accroît quand les producteurs sont respectés et valorisés. L’intérêt devient un moyen d’avancer vers l’humain dernier de l’altérité positive.

Violence et non-violence. Yeshoua a-t-il toujours été absolument non-violent ? Il a traité les Scribes et les Pharisiens de tous les noms (Matthieu XXIII, 13-33).

Comme tout discours symbolique, le mashal des talents (Matthieu XXV, 14-30) donne à penser, inépuisablement. Yeshoua lui-même en a proposé une version légèrement différente dans celui des mines (Luc XIX, 11-27), où le contexte est l’imminence imaginée de la fin des temps et du retour du Seigneur. On peut voir ici les talents comme des dons naturels, physiques, esthétiques, intellectuels, moraux, sociaux… Le plus souvent, et c’est le cas dans le mashal des talents, ils sont hiérarchisés, diversement valorisés. Nous sommes plus ou moins ceci et cela, ce qui nous situe sur l’échelle sociale dans notre société de l’homo hierarchicus. Mais les choses se compliquent du fait que nous pouvons, ou non, faire fructifier nos dons innés, et que cette fructification ne dépend pas de notre seule volonté mais aussi de notre situation familiale, sociale, culturelle…, qui peut la favoriser ou la défavoriser. S’il naît dans une tribu « arriérée », même un surdoué ne pourra pas devenir un Newton, un Montaigne, un Mozart…
Et qui connaît le secret de chacun sinon Aimer, qui « sonde les reins et les cœurs » ? Nous ne nous connaissons même pas nous-mêmes entièrement, nous ignorons nos motivations secrètes. Ainsi certains d’entre nous ont pu se lancer à corps perdu dans les études parce qu’ils souffraient d’un complexe d’infériorité résultant d’un défaut physique à peine visible… Il existe autant de situations que d’individus. Nul ne connaît vraiment ses mérites et ses démérites. Si nous en prenions conscience, nous ne pourrions traiter avec les autres que selon l’égalité ontologique.

sous le soleil et sous la pluie
inspire expire
respire
du premier au dernier les souffles appelés à rejoindre l’esprit

23 mai 2010

Esprit d’Aimer, douce respiration de l’Eternel Eternelle. Il nous faut t’appeler, t’accueillir, tu es notre force d’aimer. En toi se dissolvent notre volonté de dominer et posséder, notre faiblesse, notre peur, notre impuissance, notre crainte et tremblement. Tu es notre béatitude en te faisant notre sollicitude pour tout autre. En toi aussi s’éclaire toute chose. « Viens esprit de lumière et de force ». Tu es la présence étoilée de l’Eternelle voilée d’ombre.

inspire
expire
amie
ami
hier
demain
toujours
toujours

24 mai 2010

Philia et neïkos La carotte et le bâton. Il arrive que le fonctionnaire de police qui vous arrête pour excès de vitesse vous dise aimablement : « C’est pour votre sécurité » ; et il allège votre porte-monnaie et votre permis à points.
La règle de vie conjugale : « ni hérisson ni paillasson » est l’expression de l’équilibre qu’il faut y respecter entre la non-violence et la non-non-violence. Cet équilibre en mouvement est censé amener le couple vers l’idéal d’Aimer où tendresse et respect s’entretiennent.
Si l’on tient pour authentiques les paroles de Yeshoua après qu’il eut lavé les pieds de ses disciples : «vous m’appelez maître et seigneur, et vous dites bien car je le suis » (Jean XIII, 13), c’est qu’il aurait tenu à équilibrer, à entretenir, la double image du maître et du serviteur. L’association du geste et de la parole mène au-delà, vers le respect et la tendresse de l’Eternel.

là où le bocage exubère
de dix mille arbres et buissons
bosquets herbages et moissons
respire l’âme de la terre

ouvre les yeux et les referme
songeant à la belle intention
qui la mène dans sa passion
vers l’horizon sans peur ni terme

toi aussi alors tu chemines
jusqu’à demain depuis hier
à travers l’ombre et la lumière

sans que plus rien jamais ne mine
l’inépuisable force vive
en son éternelle dérive

25 mai 2010

Il ne peut y avoir ici gourou ni secte. Les gourous et les sectes qui voudraient se réclamer d’une spiritualité de l’altérité devraient la déformer en son essence. Il n’existe pas de gourou et de secte sans pouvoir, alors que l’esprit n’est pas un pouvoir, qu’il n’existe pas de pouvoir spirituel lors même que de soi-disant spirituels dissimulent leur pouvoir derrière l’esprit. Et l’altérité positive ne se soucie ni du moi des gourous ni du nous de celles et ceux qui s’y agrègent pour en faire une secte, une église, une communauté…

On dit que le voile intégral est le produit d’une culture patriarcale et non de l’islam. Mais l’islam, comme le judaïsme et le christianisme, est une religion d’origine patriarcale. Peut-on penser que le christianisme se soit totalement dégagé de sa culture originelle ? Qu’on en juge aux crispations de l’Eglise de Rome en matière de sexualité. Mais le christianisme continue de se dégager de cette culture alors que l’islam a peine à le faire et que ses fondamentalistes la renforcent.

Penser que l’égalité humaine est socialement et économiquement indésirable, c’est plier le genou devant l’humain premier, l’homo hierarchicus. L’humain dernier s’achemine vers l’égalité ontologique. C’est bien ce à quoi Yeshoua invite ses disciples : « Celui parmi vous qui voudra être grand se fera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier se fera votre esclave » (Matthieu XX, 26s). La diversité des talents, des dons, n’est pas chez l’humain dernier source de supériorité et d’infériorité. La répartition des tâches qu’elle permet n’y entraîne aucune différence de dignité. N’est-ce pas ce que tente de promouvoir la Déclaration universelle des Droits de l’Homme lorsqu’elle dit les humains égaux en dignité ?

pâquerette de notre rosée close
en attente secrète de l’aurore
dans ta robe candide et ton cœur d’or
tu médites les dires de la rose

c’est que son âme en ton âme recluse
cherche à montrer partout d’autres visages
que du hasard en l’avenir la muse
saura tirer sur de nouvelles pages

26 mai 2010

L’inégalité hiérarchique est nécessaire à l’humain premier dans la lignée de la vie où la domination des forts est le moteur de l’évolution. C’est elle qui pousse les individus et les sociétés à progresser en se haussant au-dessus des autres en altérité négative. La découverte de l’égalité ontologique conduit cependant à se distancier de cette structure hiérarchisée. Cette découverte est-elle pensable et souhaitable hors de la prise de conscience de l’altérité positive ? C’est parce qu’on l’aime de sollicitude que l’on traite avec l’autre d’égal à égal et que de surcroît l’on découvre en cette égalité la vérité de l’être. Dès lors, même si cette découverte est le fait d’une minorité infime, elle peut agir comme le levain dans la pâte, porter l’espérance lointaine d’une humanité nouvelle.

Si tu as pris conscience que le poème qui sort de tes mains est l’invention de l’autre en toi, comment pourrais-tu en innocence le donner à lire sous ton nom ? Il te faut prendre un nom de plume puisque notre époque ignore l’écrit anonyme.
Les rimes sont des chemins dans la forêt poétique ; elles nous conduisent à y découvrir des sources inconnues. Que seraient les poèmes de Valéry s’il n’avait su se fier à elles pour qu’elles l’emmènent vers l’inattendu du discours de « La Pythie » ?
Aurions-nous eu
« Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes » ?
si « tombes » ne rimait avec « colombes » ? Cela concerne aussi les associations sonores, ici les consonnes « t » de « toit tranquille » et « p »de « pins palpite ». On a tellement dit de mal de la rime, « ce bijou d’un sou », qu’il faut de temps en temps en vanter les trouvailles.

heureux ceux qui affrontent
le silence et l’ennui
le soleil et la nuit
dans l’honneur et la honte

qui marchent sans chemin
sûrs que leur horizon
de souffle et de raison
les mène aux lendemains

heureuses les marcheuses
de l’étoile invisible
que leur cœur prend pour cible
rêvant à Bételgeuse

27 mai 2010

Il est long le chemin vers l’humain dernier. Les politiques chargés de conduire les affaires de la nation, c’est-à-dire des citoyens, ignorent souvent quel est l’horizon vers lequel ils devraient les mener ; et ceux qui le savent, plus ou moins vaguement, savent aussi qu’il est vain de (ne) parler (que) d’altruisme à des gens intéressés par la domination et la possession, par le commandement et par la richesse. L’essentiel de leur sagesse est de savoir doser selon les circonstances la carotte et le bâton, la promesse et la menace. « Pour faire marcher son monde, (le terriblement nommé) Saint-Just faisait alterner la sévérité et les caresses ». Est-ce les circonstances qui lui faisaient dire : « Faites punir un abus léger dans chaque partie, c’est le moyen d’effrayer les méchants, et de leur faire voir que le gouvernement a l’œil à tout » (Albert Olivier, Saint-Just et la force des choses, tome II, p. 59). Quand ils se moquent de la compassion politique, les gens aux affaires pensent-ils que ce qui arrive maintenant en Jamaïque pourrait arriver en France ? Les amis d’Aimer continuent de prodiguer leur respect et leur affection à ceux-là mêmes qu’ils doivent mettre hors d’état de nuire.

On a dit que le dieu judéo-chrétien était un deus otiosus, un dieu qui se repose après avoir achevé sa création ; un peu hargneux, certains l’ont même traité de dieu fainéant. Aimer est l’Eternelle éternellement active. « Mon père agit encore », dit Yeshoua (Jean V, 17).

la caille dans les blés grandis
est revenue lancer l’appel
pressant et vif
aux espaces qui en tressaillent

s’ils en croient ce qu’elle leur dit
lorsque l’horizon interpelle
leurs pas craintifs
seront assurés où qu’ils aillent

28 mai 2010

Parce qu’Aimer est l’Eternel Actif, le repos du sabbat ne peut être une participation à Son repos. Le dimanche n’est pas un jour sacré, un jour consacré à Aimer. C’est le jour qu’Aimer en sa sollicitude nous donne pour nous libérer des rythmes qui nous asservissent. N’est-ce pas ce que Yeshoua a voulu nous faire comprendre ? « La sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Marc II, 27).

Il y a des philosophes qui apprennent à mourir :
« La mort ne surprend point le sage
Il est toujours prêt à partir »,
dit La Fontaine (« La Mort et le Mourant ») ; il dit aussi pourtant, c’est mieux connu :
« Plutôt souffrir que mourir
C’est la devise des hommes. » (« La Mort et le Bûcheron »)
Montaigne s’est plu à nous rapporter toutes sortes d’histoires et d’anecdotes des Anciens où l’on voit des hommes et des femmes affronter la mort avec courage, dignité, joie même plutôt que d’endurer l’humiliation de la lâcheté. Il cite aussi la sagesse de « Chiron (qui) refusa l’immortalité, informé des conditions d’icelle par le dieu même du temps et de la durée, Saturne, son père… Si vous n’aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. J’y ai à escient mêlé quelque peu d’amertume pour vous empêcher, voyant la commodité de son usage, de l’embrasser trop avidement et trop indiscrètement. Pour vous loger en cette modération, ni de fuir la vie, ni de refuir la mort, que je demande de vous, j’ai tempéré l’une et l’autre entre la douceur et l’aigreur » (Essais, livre premier, chapitre XX, p. 158s).
On a parfois reproché aux chrétiens de craindre la mort : s’ils croyaient en leur paradis, ils devraient la désirer. C’est oublier qu’en alternative de la carotte du paradis on leur a présenté le redoutable bâton de l’enfer, et qu’ils ignorent s’ils sont dignes d’amour ou de haine.
On a vu des mystiques tellement amoureux de leur dieu invisible et tellement convaincus qu’ils le verraient face à face au-delà de la mort que la vie leur était devenue insupportable. Ainsi Thérèse d’Avila dans son poème si bien composé que l’on en vient tout de même à se demander s’il est bien le cri de son cœur lorsqu’il répète, strophe après strophe :
« Vois comme je languis de te voir
Et mon mal est si entier
Que je meurs de ne pas mourir »
Paul était plus sobre et plus sage lorsqu’il écrivait : « Pour moi, vivre c’est le Christ, et la mort m’est un gain. Mais si vivre dans la chair est utile pour l’œuvre, je ne sais plus que choisir. Je me sens tiraillé : J’ai le désir de partir pour être avec le Christ, ce qui serait de beaucoup préférable. Mais demeurer dans la chair est plus nécessaire à cause de vous » (Philippiens I, 2ss).
Ce que souhaitent les tenants d’Aimer au-delà de la mort, ce n’est pas de jouir d’Elle, de Lui, mais de ne plus vivre enfin que pour les autres, ce qui est partager Sa vie et Sa béatitude.

Ciel à Honfleur de Nicolas
tu nous donnes de respirer
le grand espace
où la lumière nous invite

donc à toute heure ici et là
miniature tu fais aimer
la sainte face
de l’univers en ton beau rite

29 mai 2010

Celles et ceux qui vivent de la vie d’Aimer n’espèrent rien au-delà de la mort si ce n’est d’y vivre toujours davantage de cette vie, libérés des entraves de leur moi possessif et dominateur, étendant leur sollicitude sans autre limite que l’infini et s’y réjouissant de la béatitude des autres.
Cela les met en contradiction avec le messianisme glorieux que les Eglises n’ont jamais abandonné. Jusqu’au bout Yeshoua a essayé de détourner ses disciples de cette espérance d’Israël, mais c’était trop demander à des gens qui gardaient une théologie du dieu tout-puissant, qui n’avaient pas été saisis pour le message de l’amour. On peut tout de même penser que Jean, le disciple le plus proche de Yeshoua, l’avait mieux compris. A condition de ne pas lui attribuer l’Apocalypse, où on lit des choses du genre : « Celui qui vaincra, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme moi j’ai vaincu et me suis assis avec mon père sur son trône » (Apocalypse III, 21). Paul, de son côté, a insisté sur la gloire qui selon lui attendrait ceux qui seraient fidèles à son évangile. Il leur a même promis un corps glorieux à la résurrection générale de la fin des temps (I Corinthiens XV, 35-54). Il les a confirmés dans l’espérance de participer au règne du dieu tout-puissant : « Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons ; si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons » (II Timothée II, 12).
On reproche parfois à l’islam de promettre un paradis de plaisirs sensuels ; on pourrait aussi bien reprocher au christianisme un paradis où l’on festoie, mais aussi un paradis où l’on côtoie les plus grandes richesses. Pourtant ces paradis ne font que reprendre, et Paul lui-même, des croyances plus anciennes. Dans la Perse antique, l’âme du juste était conduite au trône d’or d’Ahura Mazda. Dans le ciel hindou de Brahmâ, les âmes jouissent de la compagnie des nymphes célestes… Ce n’est qu’au prix d’interprétations allégoriques anagogiques plus ou moins échevelées que l’on parvient à transmuer ces désirs matérialistes en un au-delà conforme à la vie d’Aimer.
Lorsque l’on dit qu’Aimer nous offre sa vie, on dit qu’il souhaite que nous devenions un avec lui comme Yeshoua l’était (Jean XVII, 21). C’est ainsi que l’on peut comprendre la divinisation chez les Pères grecs et la parole si souvent répétée d’Athanase d’Alexandrie : « Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu ».

On ne décide pas de sa sensibilité. On peut avoir une sensibilité homophobe ou une sensibilité homophile. Mais, dans la force d’Aimer, on accueille avec le même respect et la même affection celles et ceux qui nous répugnent que celles et ceux qui nous charment.

et il y eut ce soir où ton appel lointain
retentit en ma chair comme un triste destin

à mon insu là-bas on t’avait opérée
et ta voix merveilleuse en était altérée

presque méconnaissable qu’était-il advenu
de ton âme limpide et sonore et si nue
que la première fois j’y avais entendu
celle de ce hautbois alto si retenu
qu’à l’écouter l’entraille en est toute tendue

je t’avais ce soir-là vainement rassurée
qu’elle te reviendrait plus que désespéré

le souvenir encor de ce soir dur m’atteint
comme celui si pur de ton premier matin

30 mai 2010

Le sentiment d’évidence est une connaissance, mais elle est de soi rationnellement indémontrable. L’esprit rationaliste ne peut la reconnaître, ce qui peut nous faire regretter qu’il imprègne la pensée des intellectuels et qu’il préside à la formation des enseignants de nos écoles, collèges, lycées, universités, écoles normales et grandes écoles. Contradiction ? Les penseurs qui ont pignon sur rue marquent plus souvent les esprits par le charme de leur rhétorique davantage que par la rigueur de leurs raisonnements. Que valent en effet leurs raisonnements lorsqu’on voit ces penseurs s’opposer en philosophie, sociologie, économie, histoire… ? (Si leurs raisonnements étaient solides, ils parviendraient tous aux mêmes conclusions).
La vérité de Yeshoua ne tient pas à la rigueur de ses raisonnements mais à la vigueur de son intuition. La démonstration de l’altérité positive est superflue pour les esprits qui en viennent à partager cette intuition d’Aimer. La vie éternelle de l’agapè est offerte à toute conscience qui l’accueille. Et que cela n’ait rien à voir avec le quotient intellectuel inhère à l’égalité ontologique qui demande à toute conscience qui l’accueille d’offrir le même respect et la même dilection à tout humain.

Méditer en incroyant sur la symbolique du mystère de la Trinité, c’est se donner une chance nouvelle de s’expliquer l’égalité et la liberté offertes par l’Altérité Positive, Aimer.

pour les dix mille marguerites
dont le chœur chante au bord des routes
qu’elles sont là pour nous sans doute
rappeler d’innombrables rites

car ce sont les dix mille filles
de mille mères et ancêtres
et de la mère de tout être
l’éternelle en leurs yeux qui brillent

31 mai 2010

Il ne s’agit pas d’équilibrer en l’humain la nature et la surnature, d’osciller entre l’animal et le divin, mais de passer de toujours moins de nature à toujours plus de surnature, de cheminer de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair à l’esprit. Il faut abandonner le concept d’une humanité statique sur le plan de l’individu comme sur celui de l’espèce, et reconnaître le concept d’une humanité dynamique. Nous sommes personnellement et communautairement en marche. Ce que l’espèce humaine est censée réaliser au long des millénaires, chaque personne est invitée à le faire au long de sa vie.
Si ce que dit Freud dans Malaise dans la culture et dans Au-delà du principe de plaisir contient une part de vérité, si « le moi n’est pas (totalement) maître en sa demeure », qu’il est soumis aux forces opposées de philia et neïkos, au principe de plaisir et au principe de réalité, à la pulsion de vie et à la pulsion de mort, nous ne pouvons nous attendre à un progrès spirituel rapide de l’espèce humaine, ni non plus des individus. On en revient au vieux dilemme de la liberté et du déterminisme (sur lequel les Spinoza et les Leibniz après, avant tant d’autres ont déployé les richesses de leurs raisonnements) en le masquant sous celui des forces psychologiques plus ou moins conscientes qui nous habitent.
Avec Aimer on ne cherche pas à équilibrer les forces d’éros et thanatos, mais à les utiliser, assumer et dépasser en accueillant l’élan de l’esprit. Telle est la liberté qui vient à celles et ceux qui aiment de l’amour d’Aimer.
Montaigne n’est pas loin de cette sagesse lorsqu’il écrit : « Tout ce que nous entreprenons sans l’assistance de Dieu, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grâce, ce n’est que vanité et folie » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 287 folio classique). C’est par la force d’Aimer que nous échappons aux déterminismes de notre nature.

le ramier continue de bâtir un berceau
au plus épais de la haie maternelle

un à un il apporte les rameaux
où son œil voit déjà la chose belle
et bonne pour ce qui loin du tombeau
de sa chair s’aventure en vie nouvelle

qui nous délivrera les yeux d’enfant
qui s’étonnent devant les habitudes
et font battre des mains joyeusement
aux spectacles sortis de l’hébétude

le ramier familier dit aux amants
le secret de leur âme en plénitude

1er juin 2010

« Qu’est-ce que la vérité ? » demande un Pilate désabusé ou sceptique (Jean XVIII, 38). Voyait-il qu’il posait deux questions en une ? Avant de se demander ce que peut être la réalité de la vérité, il faut se demander ce que signifie le mot vérité. On découvre qu’il en existe plus d’une définition. Le Petit Robert n’en propose pas moins de neuf, à vrai dire liées entre elles : elles parlent toutes de conformité d’une pensée à une réalité. Ainsi la vérité logique est le « caractère (d’un fait intellectuel, jugement, pensée) qui est conforme à son objet, au réel » ; et la vérité formelle est « l’absence de contradiction », ce qui nous vaut une admirable citation de Pascal : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité ». Mais la beauté de la formule cache une énormité. S’il est exact qu’il ne suffit pas qu’une pensée ne contienne aucune contradiction pour être vraie, la contradiction est toujours une marque d’erreur. Si l’on veut défendre Pascal accusé de violer ici le principe de contradiction, il faut reconnaître qu’il confond les contraires et les contradictoires. Le réel fini est sans doute toujours composé d’opposés, de ces contraires dont la philia et le neïkos sont les archétypes, mais il n’est jamais fait de contradictions, qui sont de l’ordre de la pensée, de la pensée qui s’égare.
D’autres définitions de la vérité ont été recherchées et proposées. A partir du mot hébreu émet, on en a retenu la dimension personnelle de véracité qui fait que l’on peut compter sur ceux que l’on sait fidèles à leurs promesses. A partir du mot grec alêtheia, dont l’étymologie insinue l’idée d’une réalité qui n’est pas cachée, on a vu la vérité comme un dévoilement progressif de cette réalité.
Lorsque Yeshoua dit qu’il témoigne de la vérité (Jean XVIII, 37) et qu’il est lui-même la vérité (Jean XIV, 6), il a conscience d’exprimer l’être dernier, de lui être conforme, de le donner à voir : « Qui me voit, voit le Père » (Jean XIV, 9). Ce qu’il dit inclut à la fois la définition de la vérité, la conformité de l’expression à l’être, et le contenu de la vérité, l’être, dont il nous apprend qu’il est amour, altérité positive.
On parle de traduction fidèle, véridique, vraie lorsque le texte d’arrivée dans une langue est conforme au texte de départ dans une autre. Mais tout le monde sait que traduire, c’est trahir, qu’il n’existe pas de traductions totalement fidèles. On parle quelquefois de traductions qui sont de « belles infidèles », mais on ne voit pas toujours que la traduction d’un beau texte doit être belle, que sa beauté fait partie de sa fidélité. Tu veux traduire ? Lis, relis, relis le texte à traduire jusqu’à ce que tu sentes les sentiments et penses les pensées qui s’y expriment. Et puis déverbalise, oublie les mots de la langue étrangère en ne retenant que ces émotions et ces idées que tu goûtes et éprouves. Confie-les à ton âme profonde, à ton inconscient ; il te proposera en ta langue les mots qui les équivalent. Ils seront vrais, ou presque ; il ne te restera qu’à les vérifier et un peu rectifier, comme tu le fais avec un poème que tu viens d’écrire.

les souffles au jardin font les fous
s’en viennent s’envolent s’en vont
se voilent se dévoilent au fond
comme ces enfants qui jouent au loup

précieuse présence insaisissable
rhapsodie de sylphes de sylphides
qu’à peine tu devines timides
tourbillons plus souples que les sables

écoute les yeux clos le message
un instant attardé de leur vol
pesante prisonnière du sol
en ta nymphe rêvant de nuages

2 juin 2010

Lorsque Yeshoua dit : « Je suis la vérité », ce n’est pas, contrairement à ce que croit la foi christocentrique, pour attirer l’attention sur sa personne, car la réalité qu’il dévoile, témoignant ainsi de la vérité, c’est l’amour, l’altérité positive, qui n’est pas centrée sur soi-même, mais sur les autres. (Faut-il dire cruellement que le christocentrisme est l’affaire des fans et des groupies qui font du Christ leur idole ?)
Si l’Eternelle est vraie, c’est que son agir demeure conforme à son être. Elle ne cesse d’agir (Jean V, 17), Elle ne cesse d’aimer.

Envisager la vérité comme dévoilement, ce n’est pas seulement comprendre que le réel fini ne cesse d’advenir en son évolution et qu’il nous offre donc sans cesse de nouvelles réalités à découvrir ; c’est aussi comprendre que le Réel Infini, l’être de l’être, ne cesse de se découvrir à celles et ceux qui Le cherchent. Lorsque Paul dit que son évangile est « la révélation du mystère demeuré caché depuis l’éternité » (Romains XVI, 25), il donne à entendre qu’avec Yeshoua s’est découvert le secret de l’être de l’Eternel, à savoir qu’Il est amour de sollicitude. Mais il faut aussitôt ajouter que ce secret découvert et divulgué par Yeshoua n’a toujours pas été compris en ses implications. Combien de chrétiens ont pris conscience de la contradiction que cela représente de continuer à croire à l’omnipotence et à l’omniscience divine ? Leibniz a déployé les trésors d’ingéniosité de son intelligence surdouée pour concilier cette omniscience rebaptisée déterminisme avec la liberté humaine. Impressionné par l’éminence de son intellect, on hésiterait à le contredire si un Kant, de semblable stature intellectuelle, ne l’avait réfuté. Et le débat se poursuit entre déterministes et indéterministes, ignorant la contradiction inconsciente qui habite les déterministes compatibilistes défenseurs de la liberté. L’immense Einstein était du moins logique : il affirmait que « Dieu ne joue pas aux dés » ; il affirmait aussi : « je ne crois pas, au sens philosophique du terme, à la liberté de l’homme. Chacun agit non seulement sous une contrainte extérieure, mais aussi d’après la nécessité intérieure ». Mais sans doute se contredisait-il en opposant la liberté au sens psychologique, selon laquelle il vivait sans nul doute, à la liberté au sens philosophique à laquelle son déterminisme le forçait à renoncer.
Si Yeshoua a pu affirmer que la vérité rendait libre (Jean VIII, 32), c’est que la découverte de l’Eternel Amour libère non seulement du déterminisme du non-amour (le péché), mais aussi du déterminisme omniscient du dieu tout-puissant (toujours présent dans l’inconscient des athées qui prétendent l’avoir renié et nié).

dans l’attention à toi le souffle se suspend
conscient de ta présence il s’arrête un instant

est-ce pour t’écouter qu’il garde son silence
est-ce pour te parler qu’il garde ton silence

l’air qui respire en moi respire en toute chose
six milliards d’autres aussi y respirent ta rose

3 juin 2010

Albert Einstein alors ? On peut être grand savant et petit philosophe ; mais s’il avait été aussi grand philosophe que grand savant, Einstein aurait été plus grand savant encore ; il aurait pu reconnaître la part d’indétermination qui règle la marche de l’univers. Par des liens plus ou moins lâches, tous les savoirs s’entretiennent, et la transdisciplinarité en fait prendre conscience et avancer dans la connaissance des êtres et de l’être.

Celles et ceux qui croient à l’immortalité de l’âme et qui pensent que l’évolution est une vérité scientifique doivent se demander à quel seuil d’hominisation l’âme de l’animal humain est devenue immortelle (ou immortalisable).

Edgar Morin : « Nous sommes dans une crise de la fraternité. » Quand la fraternité régresse, l’égalité et la liberté deviennent des sœurs ennemies. En langage métaphysique, on dira qu’agapè doit guider philia et neïkos, l’attraction et la répulsion, dans le devenir de l’humain. En langage plus imagé, on dira que la fraternité maternelle doit tenir l’égalité de sa main gauche et la liberté de sa main droite sur le chemin de l’humanité.

rose déjà tu te chiffonnes
mais en beauté
de ton cœur la douceur rayonne
en sa clarté

et lorsque un à un tes pétales
diront adieu
et que la minute fatale
clora tes yeux

ton esprit en une autre fleur
reprendra corps
et réjouira pour une heure
la terre encore

4 juin 2010

Fécondité du concept de vérité comme dévoilement. Car c’est un concept dynamique, et qui le devient davantage encore et le rend davantage fécond lorsqu’on découvre que la vérité de l’être de l’être est altérité positive et qu’on l’accueille pour en vivre intellectuellement comme spirituellement. Tout l’être et tous les êtres sont l’autre aimé de l’Eternelle, et, si nous accueillons l’Eternelle, nous participons à son élan d’altérité, à son amour de l’autre. Tout l’être et tout être alors appellent notre sollicitude, et la mise au jour du secret de tout être et de tout l’être en devient partie intégrante. La recherche de la vérité de tout l’être et de tout être participe du mouvement de respect et de dilection, d’attentions qu’Aimer a pour eux. Il ne s’agit pas de comprendre pour posséder et dominer, il ne s’agit pas de Faust ; il s’agit de connaître pour communier.

La science a-t-elle nié la finalité parce qu’elle se savait incapable d’en rendre compte, ou n’a-t-elle que renié une finalité relevant d’une théologie du dieu tout-puissant ? La lecture de Leibniz et, plus récemment, de Jules Villemin invite à tenter de dévoiler la vraie nature de la finalité. On peut subodorer qu’elle a à voir avec la contingence et le déterminisme, avec la liberté de l’être dont témoigne une théologie d’Aimer.
Face au moindre organisme vivant, brin d’herbe, puceron, fourmi…, on peut réfléchir aux milliards de connexions et de coordinations de forces qu’il représente, et demeurer béat d’admiration devant une telle intelligence.

Lorsque nous reconnaissons la vérité de notre être, sa réalité dernière, l’élan vers l’autre par quoi nous sommes, nous nous efforçons de nous garder libres en ne cessant d’écarter les désirs et les répugnances qui nous en éloignent.

un éclat du ciel d’azur
est venu papillonner
une lycène je crois
mais que m’importe son nom

c’était la liberté pure
qui venait me rire au nez
en allant deçà delà
que lui importait mon nom

elle s’est posée l’instant
que je puisse l’admirer
mais c’était pour le nectar
que lui importait son nom

elle a regagné le temps
qui l’attendait au fourré
il le fallait tôt ou tard
et qu’en importe le nom

5 juin 2010

Comme un paléontologue tente de reconstituer à partir de quelques os un animal depuis longtemps disparu, celles et ceux qui cherchent à connaître Yeshoua tentent d’interpréter les quelques fragments de sa vie et de sa parole que les évangélistes nous ont laissés. Outre la rareté des éléments qu’ils nous ont livrés, la difficulté vient de ce que l’on soupçonne ces fragments de n’être pas tous authentiques, et elle résulte surtout du fait que le personnage de Yeshoua n’est pas le simple individu d’une espèce, mais un être aussi à part qu’un hapax dans un texte ancien.
C’est ce en quoi il s’est différencié de son espèce, de la religion et de la culture dont il a émergé, qui peut servir de guide d’interprétation. Il faut aussi poser en principe que l’intuition qui est au cœur de sa vie et de son message peut, et doit même, se composer en sa finitude d’éléments opposés, mais qu’elle ne peut contenir aucune contradiction. On ne peut retenir de la religion où il est né que ce qui s’accorde avec cette intuition, à savoir l’amour de bienveillance ; le reste est obsolète. On peut aussi faire l’hypothèse heuristique que cette intuition est une évidence tautologique parce qu’elle concerne l’être de l’être. Comme Parménide avait pu dire que « ce qui est est », Yeshoua, s’il eût été philosophe, aurait pu dire que l’Amour est l’Amour. N’est-ce pas ce que confirme l’antique hymne latine, « ubi caritas et amor, deus ibi est », « là où sont la dilection et l’amour, là est dieu », c’est-à-dire là est Aimer. C’est une tautologie logique et ontologique, qui s’impose comme une évidence lorsqu’on l’énonce, comme celle de dire que le néant n’existe pas. (La tautologie logique est l’expression d’une réalité dont la négation serait une contradiction dans les termes).
Certains pensent qu’il est indigne de Dieu que nous lui demandions de nous aider à résoudre nos petits et nos grands problèmes comme le font les braves croyants. On peut les soupçonner de penser plutôt, sans se l’avouer, que ce serait indigne de leur propre dignité. En sa sollicitude, Aimer se préoccupe des petits et des grands problèmes de tous les êtres, de ceux des oiseaux du ciel et des fleurs des champs comme de ceux des humains. (Mais il ne peut rien contre leur indétermination – liberté. Ce serait renier son être, l’amour de bienveillance est intrinsèquement libre).

les digitales du hasard
dans la campagne
regagnent
au fond des regards les chemins de la capitale des arts

6 juin 2010

L’altruisme d’Aimer est sans abnégation. Sa sollicitude est sa béatitude. Elle nous offre d’y participer. C’est cela que signifie « …afin que l’homme devienne Dieu » d’Irénée, d’Athanase et des autres. Cela n’a rien à voir avec « le règne, la puissance et la gloire » ; c’est même quasiment le contraire.

Une bonne théologie et une bonne science ne peuvent que s’accorder. Si une théologie et une science s’opposent, et elles peuvent s’opposer en s’ignorant, c’est que l’une ou l’autre, ou plus probablement les deux, ne sont pas totalement fidèles au Réel. Il n’y a pas de contradictions dans le Réel. Scientifiques et théologiens (et esthéticiens, et sociologues, et philosophes…) ont intérêt à se concerter en transdisciplinarité sans préjugés ni complexes de supériorité, afin d’avancer dans le dévoilement du Réel.
Avec le principe de contradiction, le principe de causalité est un outil rationnel sûr dans le dévoilement du Réel.
Si rien n’est sans cause, quelle est la cause de nos actes volontaires, de nos actes libres, c’est-à-dire de nos refus de faire ce que nous avons le désir de faire, et de nos refus de ne pas faire ce que nous avons le désir de ne pas faire (la force de résister aux attractions et aux répulsions) afin de rester libres, c’est-à-dire d’agir selon l’être de notre être ?

L’œcuménisme est une transdisciplinarité et, comme telle, son esprit est celui de la fraternité guidant d’un même pas l’égalité et la liberté. (Il n’existe de transdisciplinarité féconde que dans cet esprit). L’Union européenne, et puis un jour l’Union mondiale, peut-elle se faire sans cet esprit, sans ce levain dans la lourde pâte de l’humain premier ?

ainsi ai-je rêvé toute la nuit
que les douze donneraient à manger
le pain levé de la bonne nouvelle
de la bonne nouvelle de l’esprit

car ma chair n’est rien d’autre que l’esprit
offert à qui l’accueille en vie nouvelle
par tous ceux qui se donnent à manger
à tous ceux qui en rêvent dans la nuit

le trois fois rien du levain dans la pâte
ce sont ces deux poissons et ces cinq pains
ce qui se multiplie dans le partage
c’est cet amour que tous ont en entier

de mon rêve je garde un peu de pâte
qu’à l’avenir d’autres et d’autres pains
par ce levain soient donnés en partage
pour qu’en l’esprit vive le monde entier

7 juin2010

L’altruisme est une abnégation du moi puisqu’il est lié au désintéressement ; mais ce désintéressement n’est pas une abnégation du je de l’humain dernier. L’intérêt du désintéressement est qu’il est une retombée de l’agapè. Aimer est purement altruiste et totalement désintéressée. Telle est sa vie même, et Elle nous offre d’y participer. C’est le Don annoncé par Yeshoua à la Samaritaine, celui qui répond au désir infini, à la soif inextinguible de notre être. A mesure que le moi cède la place au je dans le cheminement personnel de l’humain premier à l’humain dernier, l’altruisme devient la raison de vivre la plus forte. A terme, elle devient la seule. Si le mot altruisme a pour certains des connotations glacées, ils peuvent utiliser le mot sollicitude, ou le mot amour (ou le mot care, s’ils sont anglais ou anglomaniaques).
Suffit-il, pour se garder libre des répulsions et des attractions qui entravent le cheminement vers l’amour parfait, de faire jouer l’une contre l’autre ces forces contraires ? Mais alors, quelle est la force qui les fait ainsi jouer ? Le recours à l’autre est-il indispensable ? Quel autre ? Le je qui est un autre, le « plus intime à moi-même que moi-même » d’Augustin ? Est-ce lui qui nous fait libres, qui nous délivre, lui la force d’Aimer ?

Il ne s’agit pas d’être pro-palestinien OU pro-israélien (ni anti-palestinien OU anti-israélien). Il s’agit d’être pro-palestinien ET pro-israélien. Mais au nom de la justice pour tous, il faut s’opposer prioritairement à l’injustice dont souffrent les Palestiniens : une occupation d’un demi-siècle, avec son poids insupportable de spoliations et d’humiliations. Et cette opposition à l’injustice ne peut se contenter de paroles, qu’elles soient d’indignation et de conseil aux occupants, de conseil et de réconfort aux occupés. Il faut des actes, en l’occurrence l’usage de la force, sous la forme de pressions économiques, voire d’actions militaires. Pour prendre un exemple récent, comment a-t-on mis fin à l’occupation du Kosovo par la Serbie ?

les secrets si lourds de ton sac
ont l’attirance
intense
de ce qui s’attache à ton cœur sous le mystère de ta chair opaque

8 juin 2010

On a distingué au Moyen Âge les philosophies du aut (ou bien… ou bien) et les philosophies du et (et… et), distinction révélatrice de deux modes de pensée commandés par les deux types d’imaginaire que sont l’imaginaire ouranien de la séparation et l’imaginaire chthonien de l’union. Il est bon de prendre conscience de la puissance qu’exerce ainsi sur notre pensée l’imaginaire par la voie de l’inconscient et comment il détermine notre famille d’esprits. Peu importe ici qu’il s’agisse d’une influence de notre physiologie comme l’a sans doute montré Gilbert Durand dans Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Peu importe aussi l’éclairage que les logiciens et les linguistes ont donné des distinctions entre le « ou » conjonctif d’équivalence voisin du « et » (« la peur ou la misère ont fait commettre bien des fautes », dit l’Académie) et le « ou » disjonctif d’opposition (« la douceur ou la violence en viendra à bout », dit encore l’Académie). Importe ici dans la perspective d’Aimer ce que peut apporter la maîtrise de ces deux imaginaires et des orientations idéologiques, politiques et religieuses qu’elles induisent. Si nous pensons avec Aimer qu’il nous faut être pro-israélien ET pro-palestinien plutôt que de choisir notre camp, c’est aussi que nous pensons qu’il n’y a ni peuple élu ni peuple maudit, ni Jacob ni Esaü (Malachie I, 2s), ni « celui qui croyait au ciel, (ni) celui qui n’y croyait pas », ni homme ni femme, ni PDG ni SDF… mais une égalité ontologique inhérente à l’être de l’être en nous.

Le bonheur d’Aimer n’est pas de ceux que l’on cherche ; il est donné à celles et ceux qui ne cherchent qu’à aimer. La béatitude est le fruit non recherché de la sollicitude. N’est-ce pas ce que disait Yeshoua en son langage : « Cherchez d’abord le royaume et sa justice ; le reste vous sera donné en sus » (Matthieu VI, 33). (Le royaume dont Yeshoua est roi est celui de la vérité de l’être, qui est Aimer (Jean XVIII, 37).

oh la paix de la pluie la hutte
entre les gouttes
écoute
le silence où toute chose en sa présence aimante mute

9 juin 2010

Philia ET neïkos. Il ne s’agit pas de choisir l’un OU l’autre, entre philia et neïkos, pas plus qu’entre éros et thanatos, entre plaisir et douleur, entre hédonisme et ascétisme… C’est la dualité des forces opposées qui permet la liberté humaine après avoir permis la matière et la vie. Celles et ceux qui ont découvert en Aimer la vérité de leur être en devenir reconnaissent cette sagesse inscrite dans la finitude et s’y appuient dans leur marche à l’infini, à l’Infini d’Aimer.

Hésychasme. Le rythme binaire de la respiration est un rythme en partie maîtrisable. On ne peut vivre sans respirer, consciemment ou non, mais on peut consciemment mieux respirer pour mieux vivre. On peut apprendre à respirer consciemment, au moins de temps en temps. On peut le faire comme un exercice de maîtrise de soi et/ou afin de trouver le calme, la sérénité, la paix intérieure. Mais cette technique a pris un sens spirituel chez les mystiques de l’hindouisme, puis du bouddhisme, du christianisme et de l’islam. C’est que pour eux le souffle y épouse la parole, qui lui donne son sens alors qu’il lui confère son énergie. La parole est celle du japa-yoga hindou, du membustu bouddhiste au Japon, du dhikr soufi. Le christianisme grec, qui a donné à cette pratique le nom d’hésychasme (du grec hésychia, quiétude), utilise de courtes prières, des oraisons jaculatoires, ou plus simplement le nom du Sauveur. Mais comme le culte des icônes, l’hésychasme a fait l’objet de violentes controverses, ce qui en signale les dangers, l’ambiguïté. Il peut en effet dégénérer en répétition mécanique induisant une sorte d’autohypnose ou de transe ; il peut se muer en pratique magique fondée sur la croyance en la force de la parole par laquelle on prétend influencer, voire maîtriser le divin ; il peut aussi renfermer sur eux-mêmes ceux qui le pratiquent, ce qui les a fait accuser de nombrilisme.
L’hésychasme des moines chrétiens, depuis ceux du désert d’Egypte dès le III° siècle jusqu’à ceux du Mont Athos au XIV° où Grégoire Palamas s’en fit l’ardent défenseur, jusqu’aux mystiques russes et à leurs émules occidentaux du XX°, cet hésychasme vise la rencontre déifiante de Dieu dans l’illumination intérieure. *
On ne peut le penser et le pratiquer ici qu’au service de l’amour de bienveillance en participation à la vie d’Aimer. La respiration maîtrisée en ses inspirations, ses expirations et les pauses qui les relient est le support de mots associés par paires ou simplement répétés (Eternel – Eternelle, Yeshoua – Yeshoua, Miriam – Miriam, Je t’en prie – Je t’en prie, Merci – Merci…) On y entrelace les noms de celles et de ceux qui viennent à l’esprit, y compris de ceux qui nous sont hostiles, pour leur vouloir du bien. A mesure que cette pratique s’étend, elle tend à devenir une « garde du cœur », l’exercice permanent de la sollicitude pour les autres avec l’Autre. Si elle induit la quiétude et la paix intérieure, ces retombées sont au service de l’attention aux autres.
* « Que la remémoration de Yeshoua soit collée à ta respiration » (Jean Climaque du Sinaï, 580 – 650).

le nid de bourdons importun
a dû partir
subir
l’expulsion engourdie vers un bien plus commun

mais nostalgiques quelques-uns
sont revenus
au nu
de la propriété désolée voleter en recherche de l’un

10 juin 2010

« Soyez parfaits ». On dira que Yeshoua a placé la barre trop haut en demandant que l’on soit « parfait comme le père céleste est parfait » (Matthieu V, 48). C’est en effet demander que l’on aime les autres pour eux-mêmes et non simplement comme nous-mêmes. Mais cette demande est moins une exigence qu’un don puisqu’elle veut l’impossible : on n’exige pas l’impossible, on le donne. C’est le don de la vie éternelle. La perfection de l’Eternel est celle de sa vie, elle ne fait qu’un avec sa vie d’amour des autres pour eux-mêmes. Bref, on ne peut être parfait comme l’Eternel qu’en accueillant le Don de l’Eternel « de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit » (Deutéronome VI, 5).
Le Don qu’annonce Yeshoua à la Samaritaine (Jean IV, 10), c’est le don que l’on reçoit pour pouvoir donner. Donner gratuitement est le vœu secret de notre être. N’avons-nous pas tous la nostalgie du désintéressement ? Si La Rochefoucauld a pris la peine de prouver que le désintéressement est impossible, ce n’était pas pour en renier la nostalgie ni la validité, mais pour nous faire comprendre qu’il nous est inaccessible par nos propres forces, qu’il nous faut le demander comme un don, le Don.

Réel. Chercher le Réel, c’est chercher la réalité du réel, sa vérité. Cela fait partie de notre aspiration essentielle et, malgré l’échec que nous constatons dans cette recherche et dont témoignent la diversité et l’opposition inconciliable des religions, des philosophies, des idéologies…, on trouve partout et toujours des femmes et des hommes qui y persévèrent. Le « que sais-je ? » désabusé des Montaigne n’y peut rien.
Avec Aimer, rien ne nous laisse indifférents. L’immensité du Réel nous est inaccessible en sa totalité et inépuisable en sa richesse, ce qui rend la recherche interminable. La recherche qui se poursuit ne limite pas son objet et son mobile au profit technique ni au prestige de la découverte. Sa motivation la plus forte est le savoir pour le savoir. Les origines de l’humain, de la vie, de la matière nous fascinent parce que nous espérons y découvrir le sens de toute chose. Et si nous persévérons à scruter toute chose, c’est que « dans le secret » notre être participe de l’être de l’Autre et désire y communier.

as-tu entendu cette voix
qui se donnait
lançait
le torrent débordant des grandes eaux cosmiques de la joie

et son regard et son visage
félicitaient
donnaient
cette joie de répandre et gagner alentour et rendre hommage

11 juin 2010

Care. Nos philosophes et autres penseurs français étudient cette éthique sociale américaine, s’essayant à traduire l’intraduisible, proposant : soin, sollicitude, souci de l’autre, assistance… ils analysent, comparent, situent dans le temps et l’espace. Il est intéressant de noter que le mouvement américain du care est d’inspiration féminine et qu’il réagit contre l’éthique dominante de la justice d’inspiration masculine dans la civilisation patriarcale de l’Occident.
Le care s’inscrit donc dans la dualité du fini. Et il est dans l’ordre de la dualité qu’il devienne un slogan politique de gauche en opposition à une politique de droite. On peut aussi concevoir qu’il participe ainsi au principe d’alternance politique où les excès d’un camp se voient au bout d’un temps corrigés par les excès de l’autre.
Mais le care concerne l’ensemble de la vie sociale et des personnes qui la mènent. C’est ainsi que dans la prise en charge des malades, en particulier dans les hôpitaux, le technique doit donner la main au relationnel, et le chirurgien au soignant.
Cela s’applique encore à la politique internationale où la lutte pour la justice doit se conjuguer à la compassion pour les victimes de l’injustice. Ainsi ne suffit-il pas d’apporter une aide matérielle et psychologique aux opprimés et aux exploités de la planète, il faut aussi combattre ceux qui les oppriment et les exploitent. La lutte doit se conjoindre à l’assistance. L’amour en Aimer se traduit par ce double souci : justice et compassion.

La diabolisation de l’essentialisme et de la transcendance par le matérialisme est cohérente puisque l’essence et le transcendant ne sont pas d’ordre matériel.
Le matérialisme est irrationnel puisque les phénomènes l’acculent à parler d’acausalité sans qu’il ne bronche devant cette violation du principe de causalité.

est-ce la mer est-ce le ciel
qui sur la toile
dévoile
la lumière des joies dont l’ombre ne se sait pour lui ni elle

la main qui a laissé l’empreinte
de son regard
en l’art
nous la tend par-dessus le temps pour sa communion sainte

12 juin 2010

Décroissance. On ne peut attendre de ceux que le dénuement de millions de leurs contemporains indiffère qu’ils se soucient vraiment du dénuement qui attend les générations futures. « Après nous le déluge », pensent-ils en secret, à moins que leur soif de possession et de domination n’en fasse des inconscients. Il faudra bien un jour affronter l’évidence que les ressources de notre planète sont près de s’épuiser. Si l’on souhaite que ce qu’entraînera le changement de vie de ses habitants ne soit pas une horreur, il faut le penser et le préparer afin qu’il s’opère en douceur.
Transhumanisme. Grisé par les avancées de la biotechnologie, de la nanotechnologie, des sciences cognitives et de l’informatique, le matérialiste du XXI° siècle reprend le vieux rêve de devenir ce dieu de la toute-puissance que ses lointains ancêtres s’étaient donné. C’est un rêve d’avoir, non d’être, un rêve de l’augmentation de l’avoir, celui-là même qui commande le rêve de croissance infinie maintenant près de se heurter à la finitude inéluctable de notre planète.

Transcendance. La transcendance d’Aimer n’est pas une domination ni même une extériorité (encore une fois, Aimer n’est pas dieu). C’est l’altérité de dilection de l’Être immanent à notre être et qui nous permet d’être son autre. Il est sans doute préférable de penser qu’Aimer est en son infinitude au-delà de la transcendance et de l’immanence, comme de tous les contraires dont les êtres finis se composent.
Foi. La foi qui sauve, c’est la foi en l’amour de bienveillance, en l’amour des autres pour les autres, la foi en la vie de l’Eternelle, et son accueil.

suspendue au bout de ton fil
quel sentiment
dément
en toi la peur du grand espace au cœur de ta chair si fragile

13 juin 2010

Amour et pardon.L’amour que manifeste la pécheresse à Yeshoua est un amour de participation à l’amour dont Aimer aime. C’est pourquoi cet amour manifeste aussi le pardon au sens d’Aimer (Luc VII, 47). Qui aime ainsi pardonne, qui pardonne ainsi aime ; le pardon d’Aimer participe de son amour. Aimer ne peut pas ne pas pardonner, contrairement à Dieu qui « fait miséricorde à qui il veut, et qui endurcit qui il veut… montrant sa colère pour faire connaître son pouvoir » (Romains IX, 18, 22). Si Aimer ne pardonnait pas toujours, Elle ne serait pas Aimer. Le problème du pardon est un problème humain. Une conscience humaine ne peut être pardonnée que si elle accueille le pardon d’Aimer en participant à son amour. Qui participe à l’amour d’Aimer pardonne aussi toujours, « soixante-dix fois sept fois » (Matthieu XVIII, 22). Le pardon que l’humain premier peut accorder parfois avec une magnanimité digne de Dieu qui le grandit à ses propres yeux n’est que l’analogue, le mashal du pardon d’Aimer ; il devrait en être le prélude.

Enfer. Celles et ceux qui tiennent l’Evangile pour inspiré ne peuvent concevoir qu’il puisse renfermer des contradictions. Alors, si l’un de ses chapitres a du mal à passer, ils mettent au point des stratégies d’interprétation. Si « Dieu est amour », comment peut-il condamner qui que ce soit à un enfer éternel ? (Matthieu XXV, 46). Il a fallu du temps, des siècles de terreur, pour que d’éminents théologiens du XX° siècle trouvent enfin une solution. Pour le catholique Urs von Balthasar et pour le calviniste Karl Barth, l’enfer existe bien, mais il est vide. En raffinant on dira qu’il est vide de toute personne et qu’il contient le mal définitivement banni du monde des bienheureux de l’amour. Après tout, le Jugement dernier est un mashal, et ses boucs sont l’analogue de l’ivraie qui, dans un autre mashal, sera elle aussi jetée dans la grande fournaise (Matthieu XIII, 40).

que penses-tu sphère qui file
à ras de terre ou dans les airs
rebondis sur cette surface
en sors parfois brièvement

écoutant le halètement
des corps de ces dieux et des faces
par milliers battant au mystère
de ma passion passionnément

ma pensée va et vient bondit
comme toi et moi ne s’arrête
que pour mieux préparer la fête
où le sens enfin sera dit

14 juin 2010

Théologie. Peut-on faire évoluer la doctrine chrétienne et rester dans l’Eglise ? Peut-on la faire évoluer en quittant l’Eglise ? Bonnes questions sans doute si elles font réfléchir, mais peuvent-elles déterminer le choix d’y demeurer ou d’en sortir ? Ce choix devrait être celui de la conscience, dont le théologien et docteur de l’Eglise Thomas d’Aquin dit qu’il faut lui obéir quand bien même elle serait faussée. Ces choses sont interdépendantes cependant. Si ma conscience me dit que la théologie enseignée par mon Eglise est défectueuse et que je la crois irréformable du dedans, elle peut donc me dire de sortir de l’Eglise. Mais elle peut aussi me suggérer qu’elle pourrait elle-même être faussée.
On pense ici que la théologie chrétienne est bâtarde parce qu’elle prétend associer la foi au Dieu tout-puissant et la foi au Dieu tout-aimant en répétant après Jean que « Dieu est amour ». Ces deux concepts sont pourtant contradictoires comme en témoigne l’interminable dispute théologique autour de la grâce divine et de la liberté humaine. La grâce du Tout-puissant est une faveur qu’il accorde selon son bon plaisir (Romains IX, 18), et la liberté humaine est face à elle un pouvoir, lui aussi arbitraire. La grâce d’Aimer est son esprit offert à toute conscience, et elle répond au désir essentiel de l’humain en lui permettant de déployer son être en liberté selon sa vérité.
La théologie chrétienne exige une soumission de l’intelligence. Qu’importe si la formule « je crois parce que c’est absurde » attribuée à Augustin soit authentique ou non; le succès qu’elle a remporté auprès d’un Pascal, d’un Kant et de bien d’autres témoigne de la part d’irrationalité de la foi. Cette irrationalité exige une soumission de la raison. Comment alors pourrait-on faire évoluer une théologie soumise à « l’obéissance de la foi » (Romains XVI, 26) ? La théologie cohérente d’Aimer conduit à la désobéissance à la foi au Tout-puissant. Il n’y a rien que de rationnel dans la foi en Aimer, et cette rationalité lui permet de rejeter toute irrationalité.

comment aurais-tu peur du vide
toi que balance
le sens
aux souffles qui te portent et répondent à ton désir avide

15 juin 2010

L’argument d’autorité, héritage probable de la soumission à l’autorité dogmatique de la religion, est censé avoir disparu. Mais il s’est trouvé un avatar dans le prestige des grands penseurs. On continue de citer Platon et Aristote, Epicure et Sénèque, Montaigne et Pascal, Descartes, Hume et Locke, Spinoza et Leibniz, Kant et Hegel, Schopenhauer et Nietzsche, Freud, Bergson, Sartre, Merleau-ponty, Deleuze, Foucault, Lacan… en recueillant leurs lumières avec respect. Ils ne devraient pourtant, tous et chacun, et quelque plus intelligents que nous qu’ils puissent être, que servir d’invitations à penser par nous-mêmes. Mais la vérité nous paraît si difficile d’accès que nous préférons laisser les autres penser à notre place.
Vérité. La juste relation entre le réel et ce que nous en savons est un problème quotidien. Nous voulons savoir la vérité en toute chose. Nous nous informons, nous réfléchissons, nous discutons. Nous savons que nous ne pouvons pas tout savoir, et nous savons aussi que l’erreur nous guette. Pour savoir sans nous tromper, nous pouvons regarder, écouter, sentir, toucher, goûter, car nous croyons qu’en général nos sens ne nous trompent pas. Le problème de la vérité se pose lorsque le réel ne nous est pas présenté immédiatement, mais représenté par la médiation du langage, que ce soit par l’écrit ou par la parole. Nous pensons alors qu’en utilisant notre raison nous pouvons juger de la vérité ou de la fausseté de ce qui nous est transmis par le langage. Mais en dehors des deux grands principes de contradiction et de causalité, où elle est infaillible, la raison devient raisonnement, et le raisonnement est sujet à l’erreur. En lui-même d’abord, et les logiciens ont fait de leur mieux pour mettre au jour les paralogismes. Mais le raisonnement est surtout menacé de l’extérieur, par le choix de ce sur quoi on le fait travailler et par la représentation qu’on en fait.

Le matérialisme semble ne pouvoir respecter et aimer les animaux qu’en les considérant comme nos égaux. C’est dans l’ordre puisqu’à ses yeux l’homme n’est qu’un animal. Aimer ne supprime pas la hiérarchie des êtres, mais il les traite tous sans condescendance car il a pour tous la même infinie sollicitude, que chacun accueille selon ce qu’il est et devient.

le kiwi manifeste l’art
de ses pétales
étale
l’inutile beauté sur la surface où les arrangent les heureux hasards

16 juin 2010

Raison. La lecture de l’entrée « Raison » dans Le Petit Robert laisse rêveur, donne à réfléchir. Avons-nous conscience, lorsque nous employons ce mot, que ceux qui nous entendent ou nous lisent n’ont pas nécessairement dans la tête la même notion que nous ? Ce dictionnaire présente le mot « raison » en trois parties. La première annonce : « Pensée, jugement », et elle se subdivise en A, 1, 2, 3, 4, 5, B, C. La deuxième annonce : « Compte, proportion » et se subdivise en 1, 2, 3 ; et la troisième annonce : « Principe, cause » et se subdivise en 1, 2, 3, 4. Raisonnablement… il faudrait préciser à quoi nous nous référons lorsque nous utilisons le mot « raison », ou supposer que le contexte l’indique clairement (de façon raisonnablement… claire).
Nous avons sans doute raison de donner raison à la raison, mais de le dire ainsi montre que nous le faisons par principe d’évidence et non par raisonnement puisque ce serait justement une pétition de principe.
Pascal lecteur de Montaigne ne remet pas en cause la valeur de la raison, mais il met en évidence son impuissance à diriger notre pensée malmenée par notre imagination « maîtresse d’erreur et de fausseté », par nos désirs et nos répugnances (nos « passions »), notre intérêt, « merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement », voire par notre état de santé. « Plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens », ironise-t-il (Pensées, fragment 78, éd. Sellier). Et il donne l’exemple de ce prédicateur qui ne peut convaincre des « grandes vérités qu’il annonce » parce qu’il a « une voix enrouée et un tour de visage bizarre… que son barbier l’a mal rasé… ».
A l’inverse il peut insister sur la capacité redoutable des grands communicateurs de convaincre en politique, en philosophie, en religion…, quelles que soient les erreurs et les mensonges qu’ils puissent nous présenter.
Une conscience qui vit de la vie d’Aimer ne peut pas facilement s’y laisser prendre. Non seulement parce qu’elle accède à la vérité première de l’être de son être, mais parce que cet accès la libère des pressions du désir et de la répugnance, de l’intérêt, et aussi parce qu’il l’incite à découvrir la réalité de toute chose : puisque toute chose est l’autre d’Aimer, cette conscience partage la sollicitude d’Aimer pour toute chose.
Aime «… et tout ton corps sera dans la lumière » (Matthieu VI, 22).

Faiblesse de tant de sophismes dont sont victimes ceux qui ne pensent qu’avec des mots. Certains nous disent que l’on reste libre lorsqu’on s’aliène librement ; autant dire que l’on reste en vie lorsqu’on se suicide.

écoute au jardin de l’amour
des souffles l’incessant discours

il n’est rien autre que présence
pour qui en recherche le sens

qu’il te pénètre longuement
des autres en ton souci d’amant

qu’il te lance sur les chemins
avec lui la main dans la main

tu reviendras à l’heure dite
au jardin que tu y médites

sur les souffles dont le discours
ne parle que de l’autre amour

17 juin 2010

Célibat. « Que ceux qui peuvent comprendre comprennent : certains se font eunuques (renoncent au mariage) en vue du Royaume des cieux. Tout le monde ne saisit pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné » (Matthieu XIX, 11s). Voilà ce que dit Yeshoua du célibat ; du moins est-ce la seule chose que les évangiles nous en rapportent. Yeshoua donne donc à entendre que le célibat n’est pas une voie ordinaire ni même un choix, mais un don.
Il faut se souvenir du contexte : il s’agit d’une réponse à ses disciples qui trouvent le mariage impossible à vivre puisque le divorce, vient-il de leur dire, n’est pas permis. Il faut aussi se souvenir que pour Yeshoua le mariage n’est pas la condition dernière de l’humain au-delà de la mort. On le voit dans sa réponse aux Sadducéens venus lui poser une colle au sujet de la résurrection, à laquelle ils ne croient pas : qu’adviendra-t-il à une femme qui s’est remariée après son veuvage ? De qui sera-t-elle la femme à la résurrection ? Réponse de Yeshoua : « Ceux qui sont jugés dignes de l’éternité et de la résurrection ne se marient pas ; ils sont comme les anges dans le ciel » (Luc XX, 35).
Mariage ou célibat (certains traduiront vie sexuelle ou abstinence, plaisir charnel ou continence) sont à envisager dans la dynamique de l’existence humaine, dans la perspective du cheminement d’homo viator. Ce cheminement de l’animal à l’ange, de l’humain premier à l’humain dernier, passe, entre autres choses, d’un éros purement sexuel à une agapè pure par un mouvement où l’amour de soi peu à peu se teinte de l’amour de l’autre comme (une partie de) soi-même avant d’accéder à l’amour de l’autre comme autre. Car cet amour est le Royaume des cieux en vue duquel certaines et certains reçoivent le don du célibat. En d’autres termes, la possession mutuelle des amoureux se tempère d’abord du souci de l’autre comme de sa propre chair : en découvrant Eve, dit la Bible, Adam vit « la chair de sa chair » (Genèse II, 23). Ensuite, idéalement, vient la dépossession progressive puis totale de soi, le dernier horizon de l’humain qu’est le Royaume des cieux, Aimer.
Le célibat consacré dont certaines et certains reçoivent le don, les moniales et les moines en particulier, est une lumière de la vie éternelle en Aimer pour ceux qui veulent bien s’en laisser éclairer. Il les invite à se déprendre d’un désir qui, on le sait et on le voit bien, devient souvent une addiction ; il les invite à la liberté. La chasteté totale de quelques-uns invite à la chasteté périodique de tous afin qu’ils se libèrent du désir qui les possède, et qu’ils accèdent à la liberté de la vérité de leur être, l’altérité pure de l’agapè.

de jour en jour le rideau
de verdure se reclôt

comme en une gloriette
le jardin fait sa retraite

mais l’oiseau prend les messages
de l’au-delà du bocage

c’est que trop peu il ne faut
ni trop pour faire nouveau

18 juin 2010

Beauté. Peut-on passer tout un jour sans rencontrer la beauté ? Du moins sans la rechercher, obscurément ou lucidement ? Existe-t-il vraiment des gens qui s’en passent ? Il en est qui la nient ; il y a quelques années les candidats au baccalauréat ont pu choisir de traiter le sujet : « Le beau existe-t-il dans la nature ? » Celui, ou celle, qui l’avait inventé avait-il réellement des doutes ? N’avait-il jamais vu une grande mauve ou une digitale, un chevreuil ou un aigle royal, une cétoine dorée ou un machaon, un iceberg ou un torrent, une plage de galets ou une dune, un visage de vedette ou un corps d’athlète… ?
La pensée humaine doit entrelacer la connaissance intellectuelle et la connaissance esthétique sous peine de s’égarer. En écoutant le chant d’un troglodyte, il nous faudrait penser son utilité physiologique et son inutilité esthétique. Nous devrions devant une rose être ravi par sa fraîcheur et émerveillé par le jeu innombrable, incalculable, des organisations spatiales et des coordinations temporelles de ses milliards de cellules, molécules, atomes et particules qui la produit.
La beauté ici n’est pas faite pour qu’on en jouisse mais pour qu’on s’en réjouisse. Elle est, évidemment, la plus belle figure de la gratuité et elle peut devenir notre plus « beau souci ». Elle embellit le mal comme le bien, ou ce que parfois nous étiquetons tels ; elle « tombe sur les justes et sur les injustes », sur les collectionneurs milliardaires qui croient la posséder dans des sculptures et des peintures hors de prix et sur les flâneurs des jachères qui s’arrêtent en frémissant devant un asphodèle ou une ombelle sans avoir le désir de les cueillir.
Celles et ceux qui en prenant leur sacro-sainte retraite se mettent à l’aquarelle, à la poterie ou à la poésie sentent-elles qu’elles veulent apporter leur modeste contribution à la beauté du monde ?
Et toi, Aimer ? Que peut être la beauté de l’invisible infini ? Comment penser qu’elle puisse ne rien avoir en commun avec toi, que tu n’en sois en rien la cause ni la raison ?

Neïkos et philia. Agressivité et compassion de Yeshoua. Le « fils de l’homme » a mis ses entrailles d’humain premier au service d’Aimer. Il a consolé la veuve de Naïn (Luc VII, 12ss) et chassé les marchands du Temple (Jean II, 15).

un rai de lumière
sur la peau de pierre

les yeux s’illuminent
pour cette frangine

et lorsqu’ils se closent
la peau de la rose
en eux se repose

mais rien qu’un instant
sa tâche l’attend

la lumière aux cieux
comble dix mille yeux

19 juin 2010

L’ennui. Il fallait la sensibilité et la lucidité des poètes du néant pour chanter l’ennui et l’habiller de la beauté tragique. Pour Baudelaire dans « Spleen »,
L’ennui, fruit de la morne incuriosité
Prend les proportions de l’immortalité
Mallarmé dans « Angoisse » dit
L’incurable ennui que verse mon baiser
Il faudrait relire toutes leurs œuvres pour y repérer la source et le parcours de ce fleuve amer. Pascal avait compris que l’ennui appelle le divertissement, que l’on se délivre de la peur de l’ennui par l’action, le travail, le plaisir. A notre époque peut-être davantage qu’à celle de Baudelaire, et surtout chez les jeunes, l’ennui a pour remède l’alcool, la drogue, les jeux vidéo et toutes les addictions. On comble aussi l’horreur du vide en se bourrant la tête d’images et de musiques, violentes de préférence.
Pascal l’a dit, et ceux qui l’ont un peu étudié ont retenu sa phrase : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre… demeurer chez soi avec plaisir » (Pensées, fragment 168). Il a aussi parlé des « jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement… Ôtez le divertissement, vous les verrez se sécher d’ennui » (fragment 70).
Si pour Baudelaire, Mallarmé et tant d’autres l’ennui est le signe du néant, ceux et celles qui reconnaissent l’infinité de l’être reconnaissent aussi l’inexistence du néant. Ce que l’on croit être le néant est le vide, et le vide est la demeure de l’infini, ici reconnu comme altérité positive et ainsi cause première de tout être fini, Aimer. « Demeurer en repos dans une chambre », c’est ici faire silence, se rendre attentif au silence du silence où Aimer demeure et se nourrir de sa sollicitude pour l’autre. Le divertissement d’Aimer est le divertissement de soi-même, le détournement de soi par le souci des autres.
Si Aimer n’était pas Aimer, si elle se privait de son autre, elle sécherait d’ennui. Sa sollicitude est sa béatitude, et elle nous offre d’y participer.

Hume a-t-il vraiment démontré rationnellement l’irrationalité du principe de causalité ? Il fallait le faire… Comme quoi certains raisonnements démontrent leur inanité par l’absurde.

au nulle part de l’infini
au quelque part de l’univers
flotte la terre

et nous en sommes éblouis
comme étant juges et parties
du grand mystère

ceux qui détournent le regard
effrayés par le grand silence
manquent son sens

ceux qui aiment le grand écart
entre l’ici et l’infini
trouvent la vie

20 juin 2010

Le Don. L’intention dernière du don anonyme n’est pas de s’effacer pour soi-même mais pour l’autre. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » à cause d’Aimer. C’est Aimer qui « voit dans le secret » (Matthieu VI, 3s). C’est elle qui te donne de donner comme elle donne, en pure gratuité anonyme. Telle est sa vie.

Toutes celles et ceux que nous avons connus gardent-ils avec nous un lien secret qui nous en rend responsables, qui nous fait murmurer leurs noms avec ferveur ?

La Cause. La recherche scientifique (matérialiste) peut bien opposer les explications causales aux explications statistiques, c’est en réalité et vérité opposer le causal observable au causal non observable. Il est rationnellement insensé de prétendre que certains phénomènes n’ont pas de cause. Même s’il est scientifiquement impossible de les expliquer en raison de leur multiplicité et de leur complexité ou en raison de la nature d’un réel dont on ne peut scientifiquement exclure une dimension immatérielle, tous ont nécessairement une cause.

Détermination et Indétermination. Aucun tilleul ne s’est doté d’un système de racines, de branches, de rameaux, de feuilles… identique à celui d’un autre tilleul ; mais à voir de loin son port, de près ses feuilles et ses fleurs, on voit bien que c’est un tilleul et non un chêne, un hêtre ou un châtaigner. Et si chaque feuille de tilleul ressemble à une autre feuille de tilleul, chacune a son dessin unique en ses détails. On peut se demander si ces ressemblances et ces différences ne sont pas le produit de la détermination et de l’indétermination qui gouvernent la marche de notre univers.

c’était son fils unique elle était veuve
je fus pris aux entrailles pour elle
pourrais-je retrouver une vie neuve
qui la consolerait de la perte mortelle

mais approchant je vis bien qu’il dormait
de ce sommeil profond qu’on dit définitif
et dont la voix qui croit se satisfait
de pouvoir le tirer d’un geste décisif

de ma chair est sortie cette joie qui console
fait resurgir le temps d’une vie retrouvée
et redonne à la foule cette espérance folle
qui la remet en marche en l’horizon rêvé

21 juin 2010

Philosophies du aut, philosophies du et. Hamlet, act III, sc. 1, v. 56 :
« To be, or not to be : that is the question »
« Être ou ne pas être, telle est la question »
To be, and not to be : that is the answer
Être et ne pas être, telle est la réponse
(Hamlet, acte III, scène 1, vers 56)
Plaisanterie à part, cela peut donner à penser.

Peut-on établir un parallélisme entre, d’une part les philosophies du aut et le déterminisme absolu excluant tout indéterminisme, et d’autre part les philosophies du et et la coexistence du déterminisme et de l’indéterminisme dans la nature ?
La beauté vivante d’une feuille, d’un fruit, d’un visage est celle où un je-ne-sais-quoi d’irrégulier joue avec la régularité parfaite en un jeu du déterminé général avec le presque rien d’un indéterminé singulier. Les adeptes du déterminisme absolu diront que ce que nous appelons indéterminé singulier est un déterminé dont les causes sont trop complexes pour que nous puissions jamais en prouver la détermination. D’où il suit que déterminisme et indéterminisme relèvent d’intuitions philosophiques plutôt que de connaissances scientifiques.
Si l’intuition qui fait d’Aimer la cause première est vraie, elle inclut un certain indéterminisme de l’univers nécessaire à la liberté des consciences, car il ne peut exister d’amour de l’autre comme autre sans liberté, que ce soit en Aimer ou dans les êtres qu’il appelle à participer à sa vie.
Le meilleur des mondes possibles avec Aimer n’est pas un monde totalement déterminé qui exclurait la liberté des êtres, à quelque degré de conscience qu’ils se situent. La liberté en ce monde inclut nécessairement la possibilité du mal. Les massacres et les génocides de l’histoire (et de la préhistoire) en sont une des terribles preuves ; alors que cette liberté et le mal qu’elle entraîne sont cohérentes avec l’intuition d’Aimer, elles ne le sont pas avec la croyance contradictoire en un dieu tout-puissant et bon (ce qui explique que la Shoah ait pu faire perdre la foi à des croyants judéo-chrétiens sensibles à la contradiction).
Un dieu tout-puissant omniscient sécherait d’ennui puisqu’il connaîtrait tous les êtres et tous les événements d’un monde déterminé de l’éternité du passé à l’éternité du futur. (Spinoza aussi intolérable dans son intuition que rigoureux dans ses raisonnements). Aimer ne cesse de se réjouir en voyant apparaître des êtres et des événements imprévisibles.
L’évolution de la matière, de la vie et de la conscience est cohérente avec l’intuition d’Aimer. Son absence de téléologie au sens strict du « dessein intelligent » l’est tout autant. Sa téléologie est immanente à l’articulation de la détermination et de l’indétermination.

cette cage d’odeurs aux formes indistinctes
frémit quand tu t’approches et te laisses saisir

faut-il s’y retenir ou faut-il s’échapper
des choses qui enivrent en leur vie excessive

triste virginité les abeilles ont fui
qui l’an dernier encore s’animaient à la tâche
du don du contre-don et du gagnant gagnant
dans l’espace et le temps d’une vie qui s’avance

le tilleul esseulé qui appelle au secours
est l’écho d’un silence où dix mille répondent

et les abeilles mortes répètent sans relâche
qu’un devoir de mémoire nous impose une lutte

22 juin 2010

Transdisciplinarité. Marcel Gauchet, encore un poids lourd intellectuel qui découvre, comme Edgar Morin, l’évidence de la transdisciplinarité : « Nous sommes au début de quelque chose : l’apprentissage d’une réflexion collective permettant, par la confrontation des points de vue, d’approcher les bonnes solutions… L’intelligence collective a de l’avenir. » Faut-il y voir une redécouverte des philosophies du et ou une remise en question tâtonnante des philosophies du aut qui régentent notre pensée depuis le siècle de Descartes ? Le plus grand frein à la mise en œuvre des transdisciplinarités n’est pas l’indispensable spécialisation des savoirs, mais l’esprit possessif et dominateur des spécialistes enfermés dans leur domaine. L’esprit d’altérité positive ne peut que favoriser les transdisciplinarités en dégonflant les ego boursouflés, accélérant ainsi la marche de l’humanité sur le chemin de son progrès éthique (tautologie : l’altérité positive encourage et promeut l’altérité positive), mais aussi sur ceux des progrès scientifique, philosophique, théologique, politique…

Ennui. Pour l’écrivain Julien Greene (1900–1998), on n’échappe à l’ennui que par les extrêmes opposés de la chair et de l’esprit, les excès du sexe ou de la mystique. Vision statique qui ne voit pas l’homo viator, qui ne comprend pas que l’esprit n’est pas l’ennemi, l’adversaire, ni même l’opposé de la chair, mais sa suite dans la dynamique de l’humain. Il ne s’agit pas de choisir l’un ou l’autre extrême, mais de suivre le mouvement qui nous invite à passer peu à peu de l’animal à l’ange, c’est-à-dire de l’amour de soi à l’amour des autres. N’est-ce pas ce que Péguy voulait dire lorsqu’il écrivait que « le spirituel est couché dans le lit du charnel » ? Mais la chair et l’esprit, tels que Greene les comprenait, ne sont que des divertissements de l’ennui, et ils finissent par décevoir les intelligences lucides. Comme Baudelaire l’a vécu, comme Mallarmé l’a dit, « la chair est triste, hélas ! » Alors ? « Fuir ! là-bas fuir !… dans une exotique nature », comme l’a encore dit Mallarmé dans « Brise marine » et comme l’a vécu Rimbaud en Abyssinie. Fausse route ; on ne peut se fuir vraiment qu’en se tournant vers l’altérité pure de l’amour des autres comme autres.
Avec Aimer, pour fuir l’ennui, on ne se saoule ni de plaisirs sensuels ni d’extases mystiques. On va jusqu’au fond de l’ennui de soi et l’on s’en échappe par la sollicitude pour les autres.

as-tu entendu cet oiseau
qui se taisait
en paix
parmi les bruits les cris les chants de l’incessant réseau

n’est-ce pas à lui qu’il te faut
dire imparfait
l’excès
du silence infini de l’espace des grandes eaux

23 juin 2010

Droits et Devoirs. Chez l’humain premier, le « devoir de mémoire », c’est pour les autres avant tout, et le « droit à l’oubli », c’est pour soi d’abord. Chez l’humain dernier, il n’y a plus ni droit ni devoir : après le retournement des droits pour soi en devoirs pour soi et des devoirs pour les autres en droits pour les autres, vient l’heure où l’on aime les autres ni par devoir pour soi ni par droit pour les autres, mais pour vivre de l’amour gratuit qu’on leur porte, pour la vie éternelle d’Aimer. Est-ce passer de la transcendance à l’immanence ? Et de la morale du groupe à l’éthique de la personne ?

L’ennui, la joie. Les sentiments que nous prêtons à la nature n’ont-ils vraiment rien à voir avec la réalité ? Qu’est-ce qu’un temps maussade ? Pour Le Petit Robert, c’est un temps « qui inspire de l’ennui » ; son contraire logique est donc « divertissant ». Il n’est pas sûr d’ailleurs que nous ressentions tous le mot « maussade » comme tel ; certains le ressentent plutôt comme déprimant. On sait bien que le soleil, la lumière, est physiologiquement plus agréable et psychologiquement plus réjouissant que la pluie. Et pourtant. Allez vivre au Sahel et vous verrez que la pluie y est une fête. Après neuf mois de soleil et une chaleur de jour en jour plus torride, on accueille la pluie fraîche en y allant danser avec des cris de joie.
Verlaine nous a donné :
« Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville »
Mais il y a cette deuxième strophe, ambiguë, où l’on se sait trop si la voix qui parle s’attriste ou se réjouit :
« Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
Ô le chant de la pluie ! »
Est-ce parce cette voix se sent en sympathie avec la pluie ? Est-ce parce que la pluie, parfois, lorsqu’elle est douce, inspire une paix plus forte que l’ennui, le sentiment d’une anonyme présence qui vous comble… ?
Nous avons depuis plus d’un siècle acquis la certitude que nous sommes apparentés aux animaux ; aurons-nous un jour celle d’être apparentés à la nature tout entière ? Il y a ici la certitude que la sollicitude d’Aimer s’étend à tous les êtres, et les uns par les autres. Cette certitude est aussi celle de pouvoir participer à sa joie de l’autre, échappant à l’ennui comme au divertissement.

que ta joie demeure
dans le soleil et dans la pluie

dans la nuit et dans la lumière
que ta joie demeure

que ta joie demeure
dans le plaisir et la douleur

dans le pire et dans le meilleur
que ta joie demeure

que ta joie demeure
dans le droit et dans le devoir

dans le travail et dans la fête
que ta joie demeure

dans le calme et dans la tempête
que ta joie demeure

24 juin 2010

Opinion publique. Le mot opinion est assez flou pour que l’on puisse en jouer, confondant, entre autres, opinion personnelle et opinion publique. Nous avons tous des opinions, que nous sommes censés nous être faites selon notre sentiment, notre imagination et notre réflexion : opinions religieuses, politiques, voire philosophiques même si nous ne leur accordons pas ce noble vocable. Si nous les appelons « opinions », c’est que ce sont, comme le disent nos dictionnaires, des « attitudes d’esprit » dont nous sommes plus ou moins sûrs, parfois si peu sûrs que nous sommes prêts à en changer, parfois si sûrs que ce sont des convictions dont nous ne voyons pas la possibilité de changer. Incidemment, ce degré de certitude ou d’incertitude peut conditionner notre attitude face aux autres convictions et, par voie de conséquence, face à celles et ceux qui les soutiennent. Ainsi, en matière de religion…
Il est éclairant de savoir que le mot français « opinion » est utilisé pour traduire le mot grec « doxa », dont le sens premier est celui d’apparence, avec l’incertitude qu’elle implique. L’apparence est parfois vraie et parfois fausse ; ce qui donne des expressions comme « selon toute apparence » et « contre toute apparence ». En grec, depuis Parménide, doxa, l’opinion, est opposée à alêtheia, la vérité. La vérité est chose certaine, l’opinion est chose incertaine.
Parce qu’elle est influencée par nos sentiments et notre imagination, eux-mêmes dépendant de nos désirs et de nos répugnances, nos opinions personnelles sont souvent celles de notre milieu familial et social, culturel, professionnel…, et elles tendent parfois à se confondre avec l’opinion publique, celle que Le Petit Robert définit comme « l’ensemble des attitudes d’esprit dominantes dans une société ».
L’incertitude qui caractérise la plupart des opinions rend l’opinion publique influençable. C’est ainsi que la « démocratie d’opinion » est manipulée par les communicateurs. On sait d’ailleurs que la sophistique grecque est la sœur jumelle de la démocratie grecque ; elles sont nées ensemble : lorsqu’on ne peut plus gouverner par la tyrannie, on gouverne par la persuasion (on dit maintenant par la pédagogie).
Les rhéteurs grecs de l’antiquité ont été relayés par la presse d’opinion, par les divers autres médias et depuis peu par l’Internet. Pas facile d’y résister. Il y faut l’exercice constant de l’esprit critique, et la pédagogie qui forme à cet esprit doit mettre à mal la « pédagogie » des communicateurs. L’esprit critique fondé sur la raison dénonce les raisonnements vicieux mais aussi les prémisses fausses sur lesquelles ils se fondent. Ses bases les plus solides sont le principe de contradiction et le principe de causalité. Cependant, dans la mesure où nos opinions, personnelles et publiques, sont influencées par nos désirs et nos répugnances, par nos intérêts, on peut penser que l’altérité positive peut aider efficacement notre raison à les passer au crible de la vérité et à nous libérer de l’erreur.

La pédagogie vraie est celle qui apprend aux enfants à se passer d’elle. Les vrais maîtres à penser sont ceux qui apprennent aux autres à penser par eux-mêmes et à les oublier (à les oublier comme penseurs).

l’herbe fait son baroud d’honneur
aux bas-côtés
coupée
elle agonise en exhalant le soupir apaisant de sa senteur

25 juin 2010

Apparence. Le mot doxa, apparence, utilisé dans les évangiles, est traduit en français par « gloire ». La gloire de Dieu est l’apparence de Dieu, sa manifestation, le visage sous lequel il apparaît. Pour ceux et celles qui voient en leur dieu le tout-puissant, sa doxa est celle de la puissance, celle des miracles. La doxa d’Aimer, la gloire d’Aimer, ne peut être que la manifestation de son amour.

Chair – Esprit. La dynamique spirituelle de l’humain le mène de l’amour de désir à l’amour de don, d’éros à agapè, (et de la haine au respect). Ce que Jean appelle « le monde transitoire fait du désir de la chair, du désir des yeux et de l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16s), ce qu’Augustin traduit pas libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi, c’est-à-dire désir des sens, désir de l’intelligence possessive et désir de la volonté dominatrice, ce que Pascal subsume sous le terme concupiscence, paraît mauvais au regard de la vie de l’Eternel, qui est charité, agapè, amour de l’autre comme autre. Mais cette concupiscence parvient, en la situation transitoire de l’humain premier, à fonder une organisation sociale et politique en progrès sur l’animalité pure et la loi de la jungle.
Pascal a plusieurs fragments pour exprimer cette idée dans les Pensées :
« On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour faire servir au bien public » (fragment 243).
« On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’organisation sociale et politique), de morale et de justice » (fragment 244).
« Grandeur de l’homme d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre » (fragment 138).
« Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau (une image, une figure, une préfiguration) de la charité » (fragment 150).
Yeshoua a dans ses mashal utilisé des personnages et des situations du monde de la chair comme des figures pour tenter de faire comprendre le monde de l’esprit. On peut penser en particulier au mashal des talents (Matthieu XXV, 14-30), où les biens de ce monde sont censés rapporter comme doivent aussi le faire les dons de l’esprit. Yeshoua a dit à ses disciples qu’il ne les retirait pas de ce « monde transitoire », mais qu’il les en détachait. Tout admirables que soient « les règles de police, de morale et de justice » que l’humain premier est parvenu à tirer des forces premières d’attirance et de répugnance qui l’habitent, ces règles sont appelées à progresser par les forces de l’esprit, comme la pâte est censée lever par la force du levain.
Contrairement à ce que pensait l’optimiste Adam Smith, les conflits des intérêts individuels ne peuvent mener, on le voit tous les jours, à l’intérêt général. Il faut œuvrer à faire passer l’humain premier du « règlement admirable tiré de la concupiscence » à l’ordre de la charité dont il n’est que « le tableau ».

entremetteur de leurs amours
dans les bons plans de l’inconnu
le colibri est revenu
boire le sang des coquelourdes

en voyant soudain reparaître
ce champion des grâces subtiles
des vitesses et de l’immobile
la vie en soi se reconnaît

elle exulte face au miroir
du possible réalisé
découvrant que sa liberté
ici et là se donne à voir

avec le sang des coquelourdes
venu du fond de l’univers
il est pour notre terre entière
un messager du grand amour

26 juin 2010

Décroissance. Si la décroissance est, à terme, inéluctable, si la lecture de ses promoteurs s’avère convaincante, il faut la penser avant qu’elle ne s’impose brutalement. Même réalisée en douceur, elle sera déchirante pour celles et ceux qui croient que le bonheur est dans l’avoir, dans toujours plus d’avoir, et qui sont très majoritaires sur notre planète. Surtout, elle sera meurtrière pour les damnés de la terre, pour les populations qui d’ores et déjà survivent plutôt qu’elles ne vivent ; car les élus de la terre préféreront encore davantage qu’à présent les priver du nécessaire plutôt que de se priver du superflu.
La mise en place de la décroissance sera très compliquée parce que l’économie planétaire comporte un nombre fort élevé de paramètres et bien plus encore d’interférences de paramètres. C’est une des raisons pourquoi la recherche transdisciplinaire devrait s’atteler sans tarder à la penser.
Il faut œuvrer ici à la rendre supportable et équitable en contribuant à faire comprendre que le bonheur est d’être et non d’avoir, non seulement parce que notre désir est infini et que l’avoir à notre disposition ne l’est pas, mais parce que notre désir infini est de l’ordre de l’être et qu’il ne peut se satisfaire que de l’être infini de l’Eternelle Agapè. « Tu nous a faits orientés vers toi, Seigneur, dit Augustin, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. »
Chaque solution concrète envisagée pour réaliser la décroissance doit être confrontée à ses objections. Ainsi de la réduction du tourisme des pays dits développés dans les pays dits sous-développés : qui cette réduction pénaliserait-elle ? Et comment remédier équitablement à cette pénalisation ?

Suicide. Il n’est de suicide que singulier : est-il acte plus personnel ? Comment saurais-je me voir sombrer dans la sénilité sans désirer en finir ? Pourrai-je vivre sans raison de vivre, par devoir ou par droit ? Il faudrait alors que le seul désir d’aimer me guidât et, qui sait ? me fît choisir de franchir la dernière porte.

la mauve à qui l’on épargne
au recoin du champ la hargne
de la lame impitoyable

pour le promeneur témoigne
que parfois la beauté gagne
sur l’exploitation rentable

27 juin 2010

Imagination. Notre Occident matérialiste a bien du mal à admettre que la musique, la poésie, la danse… sont des connaissances du monde. Gaston Bachelard sentait que la rêverie, où l’imagination se donne libre cours, lui faisait connaître le monde, mais son intellect refusait de l’admettre et il faisait de ses productions un irréel agréable et utile pour se divertir du monde réel. Pour lui la rêverie ne faisait que révéler le psychisme du rêveur en proposant « des images où l’imagination projette des impressions intimes sur le monde extérieur » (L’Air et les Songes, p. 13).
Que peut nous apprendre de cette connaissance esthétique le vieux monde iranien mazdéen et shiite tel que l’a découvert et tenté de nous le révéler Henry Corbin. Le « monde imaginal », comme il l’appelle pour traduire l’arabe ‘âlam mithâlî, peut faire penser, par analogie, à celui que Yeshoua exprimait constamment en mashal (terme hébreu apparenté à l’arabe mithâl) : « Il ne leur parlait pas sans paraboles » (Marc IV, 34), et il faut se garder de croire que les explications qu’il en donnait, ou qu’il est censé en avoir donné, à ses disciples en épuisaient le sens.
On peut se dire que l’on s’aventure ici sur un terrain mouvant ; on sent le besoin d’un guide, mais le seul guide digne de confiance est le guide intérieur. On peut espérer, en fréquentant les grands poètes et en se mettant soi-même à écrire des poèmes, avancer dans cette dimension du monde. On peut aussi avoir la certitude que cette dimension se révélera cohérente avec les autres dimensions : elles appartiennent toutes au même univers. La science véritable et l’art véritable ne peuvent se contredire ; toute contradiction est signe d’erreur, et ce n’est pas forcément l’art qui se trompe.

Omniscience. La science de l’Eternelle se limite au déterminé, mais cela doit déjà faire pas mal de choses. Nous sommes en notre science immensément et irrévocablement plus limités. Ainsi la complexité des causes qui déterminent les phénomènes météorologiques nous interdit à jamais de les prévoir à long terme, et nous sommes par conséquent incapables de savoir s’ils sont absolument déterminés par leurs causes matérielles.

à l’orée du champ repérée
la folle avoine se pavane

son argument est de narguer
la prétention de l’intention

imposant l’élan de son sang
aux calculs de l’agriculture
ses panicules au ridicule
des épis droits tout à l’étroit

le promeneur salue la sœur
en jubilant sur l’inutile

et son pied se fait plus léger
pour la campagne sa compagne

28 juin 2010

Comment pourrait-on juger quelqu’un ? Il faudrait connaître un nombre de causes tellement plus important que celles qui conditionnent les phénomènes météorologiques, dont on sait bien que leur complexité les rend à jamais imprévisibles à longue échéance. Il faudrait connaître par le détail son héritage génétique, les conditions de sa vie utérine, de son enfance, de ses multiples rencontres, des innombrables événements qui l’ont influencé sans même qu’il en ait eu conscience, et tant, tant d’autres causes encore…, et puis «  ce qu’il a fait de ce qu’on avait fait de lui ». Est-il possible pour une conscience humaine d’évaluer le degré de liberté et de responsabilité d’une autre conscience humaine, voire de la sienne ? Paul : « Je ne me juge même pas moi-même » (I Corinthiens IV, 3).
Même s’ils tentent de comprendre pourquoi tel accusé a pu commettre tel délit ou tel crime, nos tribunaux ne jugent pas les personnes mais les actes.
Comme Paul, celles et ceux qui cherchent à vivre de la vie d’Aimer ne se soucient pas de savoir ce qu’ils valent ni ce que valent les autres ; leur seul souci est celui de la sollicitude pour les autres.

Spinoza a-t-il vraiment écrit que l’on trouve une femme belle parce qu’on la désire et non qu’on la désire parce qu’elle est belle ? Ceux qui le répètent après lui le font-ils parce que Spinoza est leur gourou ? Pensent-ils alors qu’il faut être lesbienne pour trouver belle une autre femme, pédophile pour trouver beau un enfant, zoophile pour trouver belle une biche, une lionne ou une bufflonne… ? Cela paraît tellement insensé. Cela sape-t-il les fondations de la philosophie de Spinoza ? Si son système est cohérent et qu’il aboutisse à de telles conclusions, on peut tout de même douter de sa validité.

est-il tombé ici dans l’herbe
ayant été
frappé
par la bête d’acier dans l’éblouissement de son regard superbe

qui saura façonner cette urne
qui recevra
l’aura
de la noblesse déployée du vol silencieux de ses nocturnes

l’herbe qui va le recouvrir
de son manteau
bientôt
reverdira plus forte dans l’étreinte du dernier sourire

29 juin 2010

Beauté. Celles et ceux qui ne savent pas lire s’indigneront-ils de voir les lesbiennes côtoyer ici les pédophiles et les zoophiles ? Ce côte à côte hypothétique dans le train de la beauté n’est de soi pas plus étonnant que la promiscuité qui rassemble dans une rame de métro à une heure de pointe des gens de toutes sensibilités sexuelles, politiques, religieuses, artistiques… Ce dont on a ici la certitude, c’est que la beauté est faite pour tous, qu’elle n’est pas dans l’œil qui contemple contrairement à ce que pensait Oscar Wilde (1856-1900), ni même dans l’esprit qui contemple comme l’avait dit David Hume (1711-1776), mais sur la peau des choses lorsqu’elle exprime ce qu’il y a de plus profond dans l’être. Elle est alors la doxa, la gloire d’Aimer, la « splendeur du visage divin », disait Marsile Ficin (1433-1499).
Certains ont la chance d’être dotés d’une sensibilité esthétique plus forte que les autres, mais quelle qu’elle soit, la sensibilité peut se cultiver, se renforcer, s’affiner. Il n’est donc pas besoin de posséder un Monet ou un Dufy pour s’extasier. Il n’est pas besoin non plus d’être un Wordsworth pour s’arrêter ravi devant une fleur des champs. Et contrairement à ce que pensait Spinoza, c’est lorsqu’on cesse de désirer et de jouir que la beauté apparaît dans l’éclat indicible de la gloire de l’être de l’être. La beauté se rit de nos orientations sexuelles, politiques, religieuses… Elle appartient à l’être.

Philosophies du et. Gaston Bachelard, « homme du poème et homme du théorème », artiste et scientifique, un peu comme l’avait été Leonardo. On peut regretter pourtant qu’il ait maintenu une totale discontinuité entre l’épistémologie et la rêverie. C’est qu’il ne voyait dans l’imagination qu’une puissance de l’irréel. Même si l’on ne sait pas comment peuvent s’articuler l’art et la science, on a ici la certitude qu’ils sont tous deux en quête d’un même réel, et dont toute contradiction est exclue. Lorsqu’une poétique et une théorie scientifique s’opposent, c’est que l’une ou l’autre ou les deux sont dans l’erreur.
De même les oppositions entre science et théologie. Lorsqu’un scientifique prétend que sa science détruit la théologie et qu’un théologien rétorque que sa théologie relève d’un tout autre domaine que la science, c’est que la science de l’un ou la théologie de l’autre se trompe, à moins que ce ne soient les deux. Ainsi la théorie de l’évolution est incompatible avec les théologies du dieu tout-puissant, et leurs théologiens ont le mérite de la cohérence dans leur erreur lorsqu’ils soutiennent le créationnisme. Ceux qui admettent l’évolution ne peuvent le faire qu’en demeurant inconscients de leur contradiction.

ravi le regard qui s’élève
au ciel de traîne
étrenne
son éveil aux racines que l’air abreuve de ses rêves

30 juin 2010

Drogues. L’humain premier peut-il se passer d’opium ? Au fur et à mesure que régresse « l’opium du peuple », la religion selon Marx, la drogue gagne du terrain. Force de l’ennui que l’on fuit à tout prix, horreur du vide intérieur dont Pascal disait que s’en divertir faisait « tout le malheur des hommes » (Pensées, fragment 168). La drogue est un divertissement radical et pernicieux.
Le bouddhisme est-il une école du vide, un apprentissage de son affrontement ? On sait ici qu’Aimer se voile (Isaïe XLV, 15), qu’elle a visage d’absence, qu’on la rencontre en affrontant le vide et l’ennui qu’il engendre. On sait aussi qu’elle se tait, non pas seulement parfois comme le suggère la Bible, mais toujours. La parole de Dieu est le mythe fondateur des trois monothéismes. Elle est leur force parce que leur dieu est le tout-puissant. Elle est aussi leur erreur. Leur parole de Dieu est celle de la poupée de leurs ventriloques. Ces ventriloques sont parfois inspirés, mais pas toujours. Alors, faut-il faire dialoguer le bouddhisme et le monothéisme pour faire progresser la théologie ?

Chair. La médecine occidentale reste marquée par un matérialisme hérité du cartésianisme. Séparant le corps et l’âme, elle ne retient que la dimension physiologique du pathologique, quitte à laisser à la psychiatrie une tâche qu’elle estime ne pas la concerner. Est d’ailleurs apparue, en réaction à cette médecine toute physiologique, une médecine toute psychologique encore plus désastreuse pour laquelle toute maladie est d’origine psychique, et qui relève, elle aussi, du cartésianisme.
Une philosophie du et incite à la transdisciplinarité, à un dialogue de la médecine physiologique et de la médecine psychologique qui les rapprocherait d’ailleurs de certaines médecines africaines, amérindiennes, asiatiques et australiennes. Cette philosophie retrouve l’unité de la chair, indissociablement matérielle et immatérielle.
Un corps sans âme, un cadavre, n’est plus une chair mais un agrégat chimique en voie de désagrégation. On peut penser que son âme, animale, disparaît avec son corps. Ne demeure que l’esprit chez celles et ceux qui l’ont accueilli dans l’amour d’Aimer. Les humains qui ont le sentiment que leur mort sera la fin de leur être ont sans doute raison ; cela signifie, hélas, qu’ils ne vivent pas de l’esprit de l’Eternel Amour. Selon cette hypothèse, dans le processus de l’évolution, l’humain ne devient immortel que chez ceux qui vivent de l’amour éternel. Yeshoua ne dit pas le contraire : selon lui, seuls certains humains sont jugés dignes d’accéder à la vie éternelle (Luc XX, 35), ceux dont « les noms sont inscrits dans les cieux » (Luc X, 20).

si tu contemples l’eau dormante
entendras-tu
vêtu
de rêves le silence en l’âme de la grande amante

1er juillet 2010

Légalité/Légitimité
On voit nos tribunaux casser parfois un verdict en arguant que toutes les formes de la procédure n’ont pas été respectées (ils appellent cela un vice de forme). Il arrive aussi que des plaignants demandent au tribunal de les juger selon l’équité plutôt que selon le droit. Les Romains connaissaient déjà les excès du droit ; ils nous ont laissé le terrible oxymore « summum jus summa injuria », constatant que le droit suprême c’est l’injustice suprême.
On voit des politiques (et d’autres citoyens) protester de leur innocence parce que ce qu’ils ont fait était « parfaitement légal ». Mais on voit aussi des gens qui « obéissent à leur conscience » plutôt qu’à la loi. Il y a eu les objecteurs de conscience qui refusaient de faire leur service militaire ; il y a maintenant des gens qui viennent au secours des migrants et autres sans-papiers, se mettant ainsi dans l’illégalité. Ainsi l’avaient fait sous l’occupation nazie celles et ceux qui cachaient et protégeaient des résistants (qualifiés de terroristes par les occupants et par leurs collaborateurs), aviateurs abattus ou juifs (ces derniers seuls ont mérité la médaille des « justes », propagande israélienne oblige).
Il y a eu aussi, depuis les Sophistes grecs, des gens qui ont prétendu qu’une action n’était juste que si elle était conforme à la loi. Pascal, lisant Montaigne, s’est penché sur la question. Rien, résume-t-il, « rien, suivant la seule raison, n’est juste de soi, tout branle avec le temps ». Avec l’espace également : « Plaisante justice qu’une rivière borne » (Pensées, fragment 94). Le ton du passage est irrité et ironique. Il est intéressant de le lire et relire attentivement, mais aussi les renvois à Montaigne donnés en note par l’édition Sellier (p. 83).
Cependant Pascal fait droit à la triste faiblesse de l’intelligence humaine et concède des compromis que nous pouvons juger inacceptables : « Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois comme il faut obéir aux supérieurs parce qu’ils sont supérieurs » (fragment 100). On voit à quoi peut mener ce compromis : combien d’Allemands ont obéi aux lois nazies sans se demander si elles étaient justes. L’avènement des démocraties, que Pascal n’a pas connu, suppose une éducation du « peuple », afin qu’il n’obéisse à la loi que si elle juste et qu’il sache résister aux « supérieurs », à l’autorité lorsqu’elle donne des ordres injustes.
La démocratie passe ainsi de la loi transcendante à la loi immanente. L’intuition de Yeshoua y préparait depuis longtemps : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes » (Actes IV, 19 ; V, 29). En toute chose il est préférable d’aimer avec Aimer ; telle est « la justice du royaume des cieux ».

Ce n’est pas parce qu’on lui dit que c’est la vérité qu’une conscience admet l’intuition d’Aimer ; c’est parce qu’elle la ressent au profond de son être. Aimer libère de la transcendance parce que la liberté est immanente à l’amour.

au bord de l’océan du rêve
l’infime immense
s’avance
à la rencontre de l’esprit et jusqu’à lui s’élève

du quantique jusqu’au quasar
dans l’infini
l’esprit
chante l’unique cantique du matin jusqu’au soir

2 juillet 2010

Beauté. Pour contempler dans la nature et dans l’art la beauté telle qu’en elle-même enfin splendeur de l’Eternel, il faut être passé de l’amour de désir à l’amour de don, d’éros à agapè, de la chair à l’esprit. N’est-ce pas cohérent ? L’Eternel n’est qu’agapè ; il est Aimer et non pas Dieu (Dieu est mort, vive Aimer !)
Le dieu judéo-chrétien tel qu’il est présenté dans le dogme catholique est un dieu qui désire. Dans son encyclique Deus caritas est / Dieu est amour, Benoît XVI le rappelle, parlant de « l’éros de Dieu pour l’homme » (p. 30), et l’on voit la cohérence de cette idée avec celle de peuple élu. C’est parce que Dieu désire qu’il se choisit un peuple, comme un homme se choisit une épouse, image fréquente dans la Bible. De même il est normal pour les chrétiens que Dieu se choisisse un être humain pour s’y incarner. Il est dans l’ordre aussi qu’il parle à ce peuple et à cet être humain ; que le dieu judéo-chrétien (et musulman) parle, cela va bien avec l’idée qu’il désire. Benoît XVI insiste à juste titre : « Son amour est un amour d’élection… Il aime, et son amour peut être qualifié sans aucun doute comme éros, qui toutefois et en même temps et totalement agapè » (p. 29).
A contrario il est cohérent aussi de penser qu’Aimer, qui n’est qu’agapè comme l’a compris Yeshoua, ne se choisisse ni un peuple ni une conscience humaine particulière, et qu’il ne parle pas (car il n’est de parole que singulière), mais qu’il offre sa grâce, son esprit, sa force d’aimer à toute conscience à la mesure de son accueil.
Dans la perspective judéo-chrétienne, il est cohérent de penser, dans la relation mutuelle d’éros qui s’établit entre l’homme et Dieu, que la beauté de l’Eternel soit désirable, comme il est cohérent dans la perspective de Yeshoua qu’elle ne le soit pas.
On peut toutefois admettre qu’en qualifiant l’amour de Dieu pour l’humanité à la fois d’éros et d’agapè, la pensée chrétienne reflète et présente la dynamique du cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier. Le passage de l’éros à l’agapè, de la chair à l’esprit, est progressif ; il ne s’achève sans doute qu’avec la mort, voire au-delà, pour la plupart de celles et ceux qui accueillent Aimer. Mais il faut admettre que l’on n’entre vraiment dans le « Royaume des cieux » qu’en renonçant à « tout ce que l’on possède », c’est-à-dire au désir (Luc XIV, 33).
La vision de la beauté comme splendeur d’Aimer n’est donnée totalement qu’avec la disparition de tout éros de la conscience de l’humain dernier. Cette vision appartient à la vie d’agapè, de sollicitude pour l’autre comme autre. Avec Aimer on ne désire pas l’autre ni n’en jouit ; on s’en réjouit.

inaccessible désormais
à ses amants
l’étang
songe dans la distance aux visages qui sur sa face se penchaient

il ne lui reste que l’espace
et l’œil limpide
du vide
contemplant l’infini qui multiplie là-bas les enfants de sa race

3 juillet 2010

Désir. Une union conjugale fondée sur le seul désir peut-elle durer ? On entend souvent dire que le désir s’exténue en quelques années ? Il faut alors, si l’on recherche une union durable, de la tendresse et du respect dès au départ, et déjà, si possible, un peu de cette sollicitude pour l’autre plus que pour soi-même qui défie le temps et l’éternité.

Lecture. Les amateurs de fiction littéraire sont-ils d’abord en quête de divertissements pascaliens ? Ils peuvent aussi être des admirateurs des beautés littéraires, des explorateurs de l’âme humaine, et même des quêteurs de l’autre. Le dosage des intérêts qu’offre la lecture varie d’un lecteur à l’autre, d’une lecture à l’autre. Il semble utile de nous arrêter de temps à autre pour analyser les intérêts qui nous poussent à lire.

Liberté. Peut-on dire que seule une infime partie de nos actes est libre au sens qu’ils soient le fruit d’une décision consciente ? Cette décision elle-même échappe-t-elle aux déterminismes de nos désirs et de nos répugnances ? La vraie liberté est celle qui nous fait agir selon ce que nous sommes, et, dans ce que nous sommes, l’essentiel est notre être dernier appelé à participer à l’être d’Aimer. Nos choix conscients ne sont libres en ce sens que s’ils participent de cette liberté. C’est une évidence tautologique : l’être d’Aimer est liberté.
L’acte gratuit est illusoire, il résulte d’un déterminisme inconscient.

Religion. Ce que les croyants font de leur religion compte plus que ce que leur religion fait des croyants.

va te pencher sur le ruisseau
que son murmure
assure
à tes lèvres à tes yeux la beauté qui se dit dans le chant de l’oiseau

4 juillet 2010

Toute musique ne vaut-elle qu’au bras du silence, toute statue au bras de l’espace, tout être au bras du vide ?

Lorsque l’on conçoit le monde, non comme une création ex nihilo par un dieu tout-puissant, mais comme une participation à l’être d’Aimer, on est mieux préparé à considérer l’espace et le temps comme des analogues infinis de son infinitude ; on accepte l’idée de l’infinitude de son autre dans l’espace et le temps. On est également prêt à envisager la positivité de l’espace et du temps plutôt que leur négativité.
Il semble bien que la majorité des humains pensent au temps avec amertume en y voyant une force destructrice qui emporte dans la déchéance et dans la mort, un Cronos/Saturne qui dévore ses enfants plutôt qu’une force créatrice qui apporte la vie, toujours plus de vie et de conscience, une Aphrodite doublée d’une Athéna.
La découverte de l’évolution nous conforte dans une vision optimiste du temps. Dans la perspective de la physique newtonienne, on croyait le monde condamné à l’entropie selon le deuxième principe de la thermodynamique ; mais cette vision pessimiste s’est vue contrebalancée par la découverte de phénomènes de néguentropie et d’auto-organisation dont l’explication pourrait être l’existence de forces immatérielles à l’œuvre dans la marche de notre univers. Peut-on nier l’évidence du progrès de la vie et de la conscience sur notre terre ?
On peut encore hésiter sur la nature du temps, se demander s’il est l’énergie même de l’univers ou simplement une manifestation de cette énergie. On peut en tout cas, avec Aimer, y voir un allié de l’humain, une force à utiliser dans sa marche vers l’humain dernier. On peut ainsi envisager la durée de notre existence terrestre comme une chance de passer de la chair à l’esprit, de la nature à la surnature, une chance d’accéder à la vie éternelle.

Il est possible et profitable d’appréhender le dogme monothéiste de la création ex nihilo comme un symbole de la priorité, non de l’antériorité, de l’être infini sur les êtres finis, d’Aimer sur son autre. Mais Aimer ne peut être Aimer sans son autre ; ils sont donc coéternels.

as-tu bien regardé la main
ce qu’elle a fait
paraît
dit-on dans l’indéchiffré de ses lignes et la bonne aventure de demain

mais ce qui sort de son toucher
ce qui murmure
pour sûr
dans sa force et dans sa douceur est ce qu’il te faut rechercher

5 juillet 2010

Le concept d’auto-organisation est-il rationnel ? Dire avec Ilya Prigogine que « la cellule biologique a une auto-organisation qui n’est possible que par suite des interactions avec l’extérieur », c’est ruiner le concept d’auto-organisation. En logique, le concept « auto » réfère à une unicité alors que le concept « organisation » réfère à une pluralité : voilà une contradiction rationnelle. Toute organisation suppose une altérité, une concertation d’unités. La matière en ses éléments les plus petits ne peut s’organiser sans une force externe qui les met en relation. N’est-ce pas une évidence du principe de causalité ? Un être fini ne peut pas être cause de soi. Ainsi s’explique le constat scientifique de Prigogine : « L’existence est participation ». L’existence des êtres finis est une participation à l’être infini.
Il existe cependant une gradation dans cette participation. Yeshoua a eu, le premier peut-être avec une telle intensité, l’intuition que cette participation pouvait aller jusqu’à la participation au don de la participation, à l’amour éternel du Don. Il l’a connue en la vivant, et c’est de cette connaissance par connaturalité qu’il a parlé afin que d’autres aussi participent au Don.

On peut douter des miracles de l’Evangile comme de tous les miracles (à condition de s’entendre sur la définition du mot « miracle »). On peut même douter, et certains l’ont fait, que Yeshoua ait jamais existé. Mais on ne peut douter de l’existence des textes des évangiles reproduits par milliards en mille langues différentes. On ne peut douter de l’intuition qui s’y exprime, quitte à la refuser, l’édulcorer ou à en donner des interprétations que réprouvent ceux qui s’en prétendent les héritiers. Une conscience en quête de la vérité dernière ne peut manquer d’en prendre connaissance, tout comme des Védas, de la Thora ou du Coran.

ton rire de métal est rare ici

lorsqu’il se fait entendre inattendu
quelque chose tressaille dans l’entraille
et se tend

le silence alors prend un autre sens
est-ce l’écrin qui s’ouvre sous la main
est-ce le vide au sortir de la ville
étouffante

en ce rire le voile se déchire

tu mets à nu l’univers inconnu
qui se donne à entendre dans ses cendres
un instant

6 juillet 2010

L’idée-force de la transdisciplinarité se fonde sur une ontologie de l’un. Nous sommes dans un univers où tout est relié depuis l’origine. La gravitation universelle en est un signe reconnu depuis Kepler et Newton aux XVII° et XVIII°. La découverte de l’évolution par Darwin a mis en évidence au XIX° siècle que tous les vivants sont liés par une origine commune. Cependant la participation universelle, par laquelle Prigogine définit l’existence, peine encore à se faire reconnaître. Elle se heurte en Occident à des positions philosophiques dont la plupart de ses scientifiques n’ont sans doute pas conscience. La science occidentale relève d’un imaginaire ouranien plus sensible à la discontinuité qu’à la continuité. Il est significatif qu’un Bachelard dise tout accepter dans la pensée de Bergson sauf la continuité. Il tenait lui-même à séparer radicalement sa « poétique de la rêverie » de son « nouvel esprit scientifique ». Pour lui, l’approche poétique du feu, de l’air, de l’eau et de la terre visait, créait un irréel ; l’approche du réel ne pouvait être l’œuvre que de la science et de la philosophie, une « philosophie du non » fondée sur la coupure. Il refusait de penser que la force intarissable qui le faisait écrire ouvrage après ouvrage de poétique pouvait être liée aux énergies à l’œuvre dans la matière. Curieux aveuglement que l’on hésite à dénoncer chez un esprit aussi immense.

On peut penser que le concept d’auto-organisation, scientifiquement fécond dans la recherche biologique, est cohérent avec l’insistance de la pensée occidentale sur la discontinuité, la séparation, qui a par ailleurs conduit à des excès individualistes dans la vie sociale. Le concept de participation, que l’on voit se frayer un chemin difficile en politique, fait aussi l’objet, dans la pensée scientifique générale, d’une résistance que les avancées de la physique des particules et de la biologie moléculaire ne parviennent pas encore à surmonter.
Il est clair que l’altérité positive accueille et promeut une ontologie relationnelle où l’autonomie de la personne n’est concevable que dans la prise en compte de l’autre et où l’auto-organisation n’est pensable que par de multiples relations à l’intérieur de l’entité qu’elle concerne. Il n’y a pas d’auto-organisation pensable pour une particule ; elle n’est possible, comme le terme le suggère, que pour un organisme. Le mot « auto » est trompeur : on ne peut s’organiser seul, il faut être plusieurs.

la feuille de houx n’attend pas
que revienne l’automne
pour se détacher autonome
de l’arbre où elle croît

car le houx lui laisse le choix
et jamais ne s’étonne
de la voir quand elle abandonne
le quitter sans effroi

7 juillet 2010

Pancalisme. Quelle est la part du regard, de la subjectivité, dans notre contact avec les réalités visibles ? Nous croyons spontanément que nous voyons le monde tel qu’il est. Peut-être sommes-nous prêts à admettre avec Bergson que nous portons sur les êtres et les choses un double regard : le regard intéressé du besoin et de l’action, et le regard désintéressé de la contemplation. Ainsi, au volant d’une voiture, nous concentrons notre attention sur l’état de la route, la signalisation, les véhicules que nous allons croiser, ceux qui nous suivent et nous dépassent, ceux que nous suivons et dépassons… Nos passagers peuvent pendant ce temps-là attarder leur regard sur le paysage au point de négliger tout ce qui occupe leur chauffeur. On peut d’ailleurs envisager un dosage varié de ces deux regards chez l’un et chez les autres.
Les choses se complexifient lorsqu’on s’intéresse à la beauté. L’artiste, peintre ou poète, peut se focaliser sur elle ; elle peut devenir sa préoccupation constante, quasi exclusive. S’il est rêveur au sens où l’entend Bachelard, pour lui « l’univers sensible est transformé en univers de beauté » (La poétique de la rêverie, PUF, p. 157). Le pancalisme est de tout envisager ainsi sous l’angle de la beauté et d’en faire la valeur des valeurs, celle à qui l’on rapporte toute chose. Mais certains affirment que la beauté est tout entière dans l’œil du rêveur tandis que d’autres soutiennent que la nature regorge de beaux spectacles alors même que nul regard ne les contemple.
Se pose enfin une question qui prolonge la distinction de Bergson : on peut envisager la beauté selon l’angle du désir et/ou sous l’angle du don. On peut, selon le cheminement de l’homo viator, regarder d’abord la beauté parce qu’on désire ce qu’elle revêt, puis ajouter de l’admiration à ce désir, enfin n’avoir plus devant la beauté que de l’exultation. Ainsi de celles et ceux qui fréquentent les défilés de haute couture. Combien sont là afin de se rincer l’œil des corps et des visages ainsi mis en valeur ? Ou afin de désirer la richesse, l’élégance et la splendeur de leurs vêtures ? Combien afin de se réjouir pour les mannequins, les couturiers et la beauté qu’ils créent et donnent à admirer ? Entre ces deux extrêmes, on peut imaginer mille nuances. Devant toute beauté, le but que se proposent celles et ceux qui accueillent l’amour de sollicitude est de se réjouir avec Aimer et d’y contribuer.

Mariage. Il n’est tout de même pas interdit de se marier en vue d’avoir des enfants et de leur assurer la protection, l’éducation, la dilection d’un père et d’une mère. Cela n’exclut pas la passion pour l’âme sœur.
Les enfants ne sont pour leurs parents ni un droit ni un devoir. Ils sont un don qu’ils accueillent en y participant.

je te regarde incrédule
au milieu de ta Bretagne
sur ce pays qui ondule
il te manque une montagne

que veux-tu l’air des hauteurs
et son ivresse légère
ou le chemin du bonheur
en leur escalade fière

non le regard qu’émerveille
la pure forme vivante
éblouie sous le soleil
de la grâce qui l’enfante

8 juillet 2010

Beauté. Nombre de cultures antiques ont eu leur montagne sacrée. Quelle part avait la beauté dans cette fascination ? Quelle part a le sacré dans les Montagne Sainte-Victoire de Cézanne et dans les Mont Fuji de Hokusai ? On peut s’abstenir ou même refuser de se poser ces questions, se contenter d’admirer les tableaux auxquels les émotions des artistes ont donné naissance. Mais peut-on les admirer pour ce qu’ils sont sans avoir part à ces émotions ?
On peut supposer que les contemplateurs de ces tableaux éprouvent des émotions variées, non seulement en leur intensité mais aussi en leur caractère. Et quelle éducation artistique peut-on donner à celles et ceux dont nous avons la charge ? Et ne faisons-nous pas nous-mêmes partie de ceux qui ont besoin de cette éducation ? Nous n’avons jamais fini d’éduquer notre regard.
La beauté est éternelle, les goûts changent au gré de ceux qui prétendent la maîtriser et maîtriser les autres en les leur imposant par leurs écoles, leurs courants et leurs avant-gardes.
A mesure que l’on chemine vers l’humain dernier, le regard se transforme, voit les êtres et les choses en elles-mêmes pour elles-mêmes comme les voit Aimer. Celles et ceux qui voient ainsi se libèrent des habitudes, des préjugés, des goûts… de la culture où ils évoluent. Ils accèdent à la beauté telle qu’en elle-même et en exultent de la joie éternelle.

Foi. « Ta foi t’a sauvé ». C’est une expression souvent répétée dans les évangiles. Le contexte est celui des guérisons miraculeuses. Ceux qui ne croient pas aux miracles parleront de la puissance d’autosuggestion de la foi. Quant aux théologiens chrétiens, ils se sont emparés de l’expression pour faire de la foi la condition du salut spirituel. Mais croire en Yeshoua, ce n’est pas ici s’attacher à sa personne ; c’est croire à son message d’amour en accueillant ce message comme la vérité de l’être. Telle est la cohérence tautologique de Yeshoua : lorsqu’il dit qu’il est la vérité, il dit qu’aimer comme il aime c’est être conforme à l’être ; lorsqu’il dit qu’il est la voie, il dit qu’en aimant comme il aime on s’achemine vers l’être ; lorsqu’il dit qu’il est la vie, il dit qu’en vivant de l’amour dont il vit on participe comme lui à la vie de l’être. L’être est amour. L’être de l’être est Aimer.

par-delà le cocon bleu
la sphère de notre feu
notre barrière de lait
notre dernière lumière

commence cet inconnu
qu’on peut imaginer vide
ou peuplé de nouveaux mondes
à jamais inaccessibles

et leur existence même
tourmente notre espérance
quand leur infini relance
l’infini de nos consciences

9 juillet 2010

Force des images. Ces films où l’on multiplie à plaisir les scènes de violence et d’érotisme sont-ils fabriqués pour faire de nous d’innocents voyeurs ? Qu’importe. Mais peut-on croire qu’ils ne laissent en nous aucune trace ? Les neurosciences révèlent enfin clairement que les images de mouvement déclenchent dans le cerveau qui les perçoit des simulations mimétiques, que nos « neurones miroirs » sont reliés à nos neurones moteurs. Il est raisonnable de penser qu’à force de mimer en les simulant ainsi les mouvements que nous observons, surtout s’ils sont liés aux puissantes émotions d’un éros et d’un thanatos exacerbés, nous sommes toujours plus conditionnés, par un phénomène de frayage, à les reproduire. Mais la pensée occidentale compartimentée est portée à rétorquer que « cela n’a rien à voir ».

Infini. On peut certes dire que « nous ne connaissons aucune chose infinie » ; encore faut-il s’entendre sur le terme « connaître ». Il est une connaissance commune qui est de connaître ce qui nous est semblable, et cela s’étend de la particule à l’univers. Il faudrait en ce sens être infini pour connaître l’infini ; il n’a d’ailleurs pas manqué de théologiens pour dire que Dieu, étant infini, est inconnaissable.
On est bien obligé de reconnaître que la suite des nombres est infinie. Mais les mathématiciens vous diront que le nombre infini pose des problèmes insolubles. N’est-on pas aussi forcé de reconnaître que l’espace est infini ? Tendez le bras et prolongez-le en imagination. Où allez-vous l’arrêter ? Est-il imaginable qu’il n’existe rien au-delà des limites de notre univers ? Les disciples de Descartes ne manqueront pas de se le rappeler, « nous saurons aussi que ce monde, ou la matière étendue qui compose l’univers, n’a point de bornes, pour ce que, quelque part où nous en veuillions feindre, nous pouvons encore imaginer au-delà des espaces indéfiniment étendus » (Principes II, 21). Et comment pourrions-nous nier l’infinitude du temps ? Penser que l’être aurait pu surgir du néant et le temps ainsi commencer, c’est violer le principe de causalité. Il serait alors en tout cas impossible de se dire rationaliste, à moins de violer aussi le principe de contradiction.
On peut soupçonner certaines gens de refuser l’évidence de l’infini parce que l’idée d’infini est dans leur culture et leur esprit indissolublement liée à la figure d’un dieu qui les insupporte. On les comprend.

entre dans le champ de blé
que sa vague te pénètre

le bruissement de son flot
fera de ta voix son chant

le repos de ses silences
illuminera ta paix

va t’asseoir dans sa présence
va t’imprégner de son sens

enferme-toi dans son ventre
c’est le ventre de la mer

tu sortiras plus vivante
de l’esprit qui y enfante

et nourrie de ses effluves
tu enchanteras la terre

10 juillet 2010

à l’aube sa paupière close
que l’on devine
si fine
chemine va vers les trois nuits où elle se repose

Grâce. Pour comprendre ce qu’est la grâce, il importe de reconnaître l’affirmation « Dieu est amour » (I Jean IV, 8). Il faut l’entendre ici comme un changement de théologie. Celui que l’on appelait Dieu n’est pas dieu mais amour ; il n’est pas le tout-puissant que l’on croyait mais le dieu tout-aimant. Dieu est mort, vive Aimer. Jean a découvert grâce à son ami que l’Eternel est tout entier amour agapè et que cela implique qu’il a perdu ses attributs de seigneur, que sa gloire n’est pas dans les manifestations de puissance mais dans les manifestations d’amour. Il faut hélas reconnaître aussi que le dieu chrétien a gardé une partie de ses anciens attributs judaïques, que c’est encore un dieu que l’on craint. La liturgie de l’Eglise catholique demande aux fidèles de croire en un dieu tout-puissant, et elle les fait le supplier humblement d’avoir pitié d’eux. Parmi cent autres signes de la persistance du dieu de crainte, on pourrait citer cette sortie de Montaigne : « Peut-on imaginer plus vilain que d’être couard à l’endroit des hommes et brave à l’endroit de Dieu ? » (Essais II, 18, p. 428 folio classique). Pour Montaigne il ne faut pas craindre les hommes, il faut craindre Dieu. Mais ceux qui reconnaissent Aimer pour ce qu’il est ne peuvent éprouver devant lui aucune crainte, alors qu’ils savent devoir craindre les humains à cause des horreurs dont ils sont capables.
C’est dans cette perspective qu’il faut aborder le concept de grâce, qui pendant des siècles a entraîné les Eglises chrétiennes dans des controverses passionnées. L’image du dieu tout-puissant fait de la grâce une faveur qu’il accorde selon son bon plaisir. Elle est liée à l’élection d’un peuple parmi tous les peuples de la terre, mais aussi à l’élection des élus (on s’en douterait) et à la damnation des damnés. Le coupable ? Saint Paul lui-même : « Il fait miséricorde à qui il veut et il endurcit qui il veut… Tel un potier, il façonne des vases de colère pour faire connaître son pouvoir et des vases de miséricorde pour faire connaître les richesses de sa gloire » (Romains IX, 18, 21ss). La grâce d’aimer, elle, est offerte à tous, ce n’est pas une faveur. C’est son amour même, le don de son esprit que reçoivent toutes celles et ceux qui l’accueillent. Ce n’est rien d’autre que la capacité d’aimer comme Aimer aime. Et le pardon d’Aimer n’est pas la gracieuse remise de dettes d’un créancier pris de compassion ni une sorte de grâce présidentielle héritée des pouvoirs discrétionnaires des souverains de droit divin. C’est le don gratuit. Encore faut-il accepter de le recevoir, reconnaître qu’il est l’objet de notre désir essentiel et que rien d’autre ne peut nous combler.
Si l’on continue de faire de la grâce un pardon, c’est au sens où le pardon est inclus dans le don. Aimer pardonne toujours parce qu’il aime toujours. Et qui accueille son amour en y participant est pardonné puisque le seul péché est de ne pas aimer. « Elle est pardonnée puisqu’elle aime » dit Yeshoua de la pécheresse (Luc VII, 47). Recevoir de Don d’Aimer, en vivre, c’est participer à sa vie éternelle.

11 juillet 2010

Divinisation. Vieux rêve, vieux mythe de l’humanité. La Bible en pointe le danger en en faisant la promesse tentatrice du serpent à Eve : Si vous mangez du fruit de l’arbre du milieu du jardin, « vous serez comme Dieu » (Genèse III, 5). Et la ziggourat assyrienne inachevée devient le mythe de la Tour de Babel, mythe de la volonté de toute-puissance pour égaler les dieux : « maintenant rien ne les empêchera de réaliser tous leurs projets » (Genèse XI, 6). De leur côté, les empereurs romains, après et avant d’autres, avaient des ambitions plus précises : ils rêvaient d’être personnellement divinisés, quelques-uns de leur vivant.
Certains ont donc considéré avec méfiance le thème de la divinisation si répandu chez les Pères grecs. Après celles d’Irénée et d’Athanase ont résonné, entre autres, la voix de Grégoire de Nysse et celle de son frère Basile de Césarée, pour qui l’homme est « un animal appelé à devenir Dieu ». On a donc pu y voir une contamination du christianisme par le paganisme et répliquer que le plan de Dieu n’était pas que l’homme devienne Dieu mais « que chaque homme devienne authentiquement homme » (Georges Casalis). C’est avoir mal compris la formule célèbre : « Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu ». Yeshoua, qui disait ne rien faire qu’il n’ait vu faire à son père céleste, s’est comporté avec les humains en ami prêt à leur rendre les plus humbles services comme de leur laver les pieds. Le Dieu dont parlent Athanase et les autres n’est donc plus dieu, il est amour. Être « divinisé », ce n’est pas pour eux participer au règne, à la puissance et à la gloire du Tout-puissant, mais à l’amour infini de l’Eternel.
Comme cet amour n’a pas de fin ni de limite, on comprend avec Grégoire de Nysse que « devenir » Aimer ne peut cesser : on n’arrive jamais au bout de l’infini de la vie éternelle. Tel est le souhait d’Aimer pour les consciences qui l’accueillent : qu’elles partagent en nombre interminable son amour pour des êtres qui ne cessent de se multiplier au fil de l’éternité.
Pour les humains, ce n’est pas une déshumanisation. On pourrait parler de « surhumanisation » en un passage progressif au-delà de la chair qui devient inutile vers l’esprit qui donne la vie (Jean VI, 63). On peut aussi répéter après Nicolas Berdiaev : « Dans la mesure où l’homme se divinise, il devient plus parfaitement homme ». C’est que dès l’origine l’humain est appelé en son être à devenir en acte ce qu’il est en puissance : amour en participation à l’être d’Aimer. En nous invitant à « être parfaits comme le père céleste est parfait » (Matthieu V, 48), Yeshoua nous invite à aimer comme Aimer aime, à partager la béatitude de sa sollicitude universelle. Impossible ? Evidemment, mais Aimer ne refuse pas son esprit à qui le lui demande (Luc XI, 13). Ce qui est impossible à l’humain en sa finitude charnelle lui devient possible par l’esprit, la grâce, le don d’Aimer (Matthieu X, 27).

pour la rainette revenue
des yeux pétillent
et brillent
au-dessus de l’eau qui l’accueille au grand refuge du vieux fût

12 juillet 2010

Communautés d’Aimer. Elles rassemblent des femmes et des hommes de tous âges pour qui la sollicitude en partage de la vie d’Aimer est devenue le souci premier. Elles ne se fondent ni sur un avoir ni sur un pouvoir, mais sur l’esprit, qui ni ne possède ni ne domine. Elles assurent leur vie matérielle par la mise en commun de leurs ressources actuelles, et non de leurs biens puisqu’elles ne sont pas propriétaires. Elles ne se préoccupent pas de l’avenir puisqu’elles ne se soucient ni de s’étendre ni de durer. Invoquant, elles inventent au jour le jour une vie spirituelle où le silence et la parole expriment leur préoccupation d’accueillir l’amour d’Aimer pour le rayonner dans leur existence familiale, sociale, professionnelle, politique…
Invocation. Découvrir qu’Aimer est notre désir infini et qu’il nous est impossible de le satisfaire nous engage à demander l’esprit qui n’est pas refusé à qui en dit sa soif au vide du silence où Aimer demeure. Cela prend de longues minutes à chaque heure du jour, de longues heures en chaque nuit qui marche. Sans jamais s’apaiser, la soif d’aimer invoque l’Autre pour les autres.

Interprétation. Sachant qu’il n’existe pas de texte révélé, l’interprétation des Ecritures considérées comme sacrées est une tâche où les approches scientifiques discursives et intuitives ne souffrent ni censure ni autocensure. Considérant la multiplicité des interprétations des textes, qu’ils soient religieux, philosophiques, littéraires, voire scientifiques et leurs conflits (pour ne pas dire leur fouillis), l’interprète se sait progresser dans un monde d’opinion incertaine, de doxa, plutôt que dans un monde de vérité certaine, d’alêtheia. L’esprit guide l’interprétation de celles et ceux qui invoquent.

la touffe de coquelicots
achève ici de s’effacer
déposant ses derniers baisers
sur la bordure et ses échos
sur le champ moissonné trop tôt

la campagne que l’on moissonne
dépouillée sa tâche accomplie
est un palimpseste où tu lis
hiver printemps été automne
des mots qui de nouveau résonnent

il faut que les mots se reposent
reprennent leur contemplation
de ce qui nourrit leur action
dans le champ où les baisers osent
chanter leur amour à la rose

13 juillet 2010

Interprétation. L’interprétation n’est pas un exercice intellectuel qui ne s’appliquerait qu’à des textes ou a des paroles. Elle concerne aussi les actes et les faits, tout ce qui est matière à opinion et discussion. Ainsi, peut-on attribuer au judaïsme l’oppression des Palestiniens ? à l’islam les attentats-suicides ? au christianisme le massacre de Srebrenica ?

Liberté. Il n’y a pas de réponse scientifique au problème de l’indéterminisme, car il est impossible de parvenir à la certitude que ce qui nous paraît indéterminé l’est en réalité. Il y faudrait une connaissance totale des dédales innombrables de causes qui interfèrent dans la production des phénomènes. L’indéterminisme est un problème scientifique sans solution scientifique ; il n’a de solution que philosophique.
Le matérialisme cohérent est totalement déterministe ; pour lui, « Dieu ne joue pas aux dés ». Le matérialisme ne peut donc voir dans la liberté humaine qu’une illusion. Le matérialisme qui défend la thèse d’un certain indéterminisme dans la marche de l’univers est acculé à un dilemme : renier le principe de causalité ou se renier lui-même. Il définit en effet l’aléatoire, le hasard indéterministe réel, comme ce qui échappe à la causalité. C’est que, pour lui, une cause ne peut être que matérielle. S’il continue de tenir au principe de causalité, il doit admettre l’existence de causes non matérielles et ainsi se suicider.

Te voir. Voir, c’est à distance : « l’œil ne voit pas ce qui lui est tangent ». Comment te verrais-je, toi le non-autre, l’infini présent à tout être fini. Il n’est nulle distance entre toi et moi, toi « plus intime à moi-même que moi-même ». Si j’ex-iste pourtant, c’est que tu me veux, amour, autre que toi-même.

le cœur battant elle a couru
sa camarade
de jade
au cœur du fût profond sans un mot avait disparu

elle a dans le jardin des ombres
le cœur serré
erré
recherchant si fragile celle qui se fond parmi la verdure sans nombre

14 juillet 2010

La fête. La fête est un buisson de significations, elle appelle une interprétation buissonnante. Elle est tellement présente dans les sociétés humaines depuis la nuit des temps et toujours partout aussi vivante qu’on ne devrait pas se dispenser de la penser.
La fête s’inscrit dans les rythmes binaires de l’existence, de la nuit et du jour, de la respiration qui inspire et expire, de la douleur et du plaisir, du travail et du repos, de la peine et de la réjouissance…
L’occasion de la fête ? Sa raison d’être peut-être ? Le passé au service du présent. Les fêtes commémorent les événements marquants de la vie des individus et de l’histoire des peuples : les familles fêtent les anniversaires de leurs membres, les nations les anniversaires de leurs victoires et de leurs révolutions, les religions les anniversaires de leur fondation.
Paradoxe ? La fête célèbre et fait revivre une rupture, une discontinuité de l’histoire en l’inscrivant dans la continuité de l’histoire. Elle risque ainsi de figer ce qui avait donné un nouvel élan à l’histoire, d’arrêter le progrès à venir de l’humanité en célébrant ce qui dans le passé l’avait révélée progressiste et perfectible.

Amour. L’amour éros lutte contre la distance de l’altérité négative, risquant ne nier jusqu’à l’altérité positive en avalant l’autre en son désir de fusion. L’amour agapè exalte l’autre, transmue le désir de philia en intime tendresse et l’hostilité de neïkos en respectueuse distance.

il faut aller marcher dans la forêt
sans chemins ni sentiers
guidé sans y penser par cet instinct
qu’est l’esprit du destin

qui vient d’on ne sait où et qui s’en va
dans l’inconnu là-bas
où les dix mille attendent qu’on appelle
leurs semences nouvelles

il faut marcher sans se mettre en retard
sans jeter un regard
sur l’arbre du jardin de ton enfance
et de ses espérances

que ce soit maintenant et ici même
que le souffle t’emmène
dans la forêt de la vie éternelle
car l’autre vit en elle

15 juillet 2010

Jugement. Peut-on se juger soi-même ? Avec quel jugement ? Peut-on juger son propre jugement ? C’est être juge et partie. On peut alors se demander si les autres nous tiennent pour avoir un bon jugement ou pour en manquer. Mais leur norme pour nous juger, qu’est-elle si ce n’est leur propre jugement, dont ils ne peuvent, pas plus que nous, être sûrs. Nous voilà bien au royaume de l’opinion, de l’incertitude, et cela nous rend tolérants pour les opinions des autres, si nous en avons conscience.
Quant à juger ici de notre valeur, ce ne peut être notre problème si nous ne nous soucions que des autres. Et quant à juger de la valeur des autres, nous pouvons penser avec Paul Ricœur que « chacun vaut mieux que ses actes », ou avec Jean-Paul Sartre que chacun « les vaut tous », les autres. Une fois notre égalité ontologique reconnue, nous pouvons prodiguer la même estime à tous, les traiter tous avec le même respect et la même affection. Dommage pour celles et ceux qui ne se sentent bien que s’ils se jugent supérieurs aux autres, dommage pour la France d’en haut, l’élite de la nation… que la Révolution depuis deux cents ans n’a toujours pas réussi à convaincre de leur humaine condition.
Il ne s’agit pas de traiter les autres « comme si » elles, ils étaient nos égaux ; il ne s’agit pas de faire poliment, stratégiquement, politiquement semblant. Il s’agit d’ouvrir les yeux sur notre égalité ontologique, qui n’est pas un nivellement par le bas, ni même par le haut, mais le partage, en puissance et déjà quelque peu en acte, de la vie de l’Eternelle.

Ecrire. L’artisan sait très exactement quel est l’objet qu’il est occupé à fabriquer, l’artiste ne le sait pas : il découvre sa statue, son tableau, son poème… en le produisant. Certains philosophes disent qu’il est bon d’écrire en artiste, de découvrir ses pensées en écrivant. Idée libératrice : comme on peut se mettre à écrire un poème sans trop savoir où il nous mène, on peut se mettre à écrire un essai, une page de journal… sans savoir précisément ce que l’on y dira, parfois même où il nous emmènera dans l’enchaînement inconscient de nos intuitions obscures et du langage, quitte à nous relire attentivement pour vérifier et pour rectifier ce qui nous paraît contraire à notre sentiment. Le savoir peut nous décider à entrer en philosophie comme on entre en poésie. Tant pis pour les classiques, pour Boileau et son « avant donc que d’écrire, apprenez à penser », pour Pope qui ne se proposait que de mieux exprimer ce qui avait été souvent pensé (« what oft was thought, never so well expressed »).

quel feu quelle eau quel air enfantent
tonnerre et rage
l’orage
dont la beauté déchaîne en nous l’image de notre nature démente

16 juillet 2010

Liberté. « Le moi n’est pas maître en sa demeure », lançait Sigmund Freud en 1917 en découvrant toujours davantage à quel point les forces inconscientes mènent les humains. Ce faisant, il cherchait à les libérer de ces forces qui parfois les submergent au point de les faire sombrer dans l’aliénation de la folie. Il croyait à une certaine liberté, à un pouvoir de libération du « moi dans sa demeure ».
C’est que l’humain est un être en devenir, une potentialité qui tend à se réaliser. Sans doute précédé par Tertullien (150-222 ?), Erasme (1469-1536) avait annoncé : « On ne naît pas homme, on le devient » (belle formule sur laquelle Simone de Beauvoir (1908-1986) a rebondi pour libérer la femme : « on ne naît pas femme, on le devient »). Avant eux Yeshoua avait cherché à délivrer les gens de son peuple, et virtuellement tous les humains, de leur illusion de liberté : « La vérité vous rendra libres », avait-il promis à des gens indignés qu’on pût croire qu’ils ne l’étaient pas (Jean VIII, 32ss). S’il nous est facile de nous illusionner sur notre liberté, c’est que nous nous faisons des idées différentes de la liberté, que nous ne voyons pas qu’il existe une échelle des libertés, que certaines libertés masquent une aliénation plus profonde, que la satisfaction de certains désirs cache un asservissement du désir dont la satisfaction peut seule contenter notre être dernier, le désir de l’infini que seul l’infini de l’Eternel peut combler de sa béatitude.
La liberté ontologique que Yeshoua promet à celles et ceux qui accueillent la vérité de leur être libère des désirs asservissants. Augustin a été l’un des premiers à faire avec une telle intensité l’expérience de cet asservissement et de cette libération. Il a compris que l’humain ne peut se libérer par ses propres forces, qu’il lui faut la force de l’esprit d’Aimer, la grâce. C’est la grâce qui permet à l’humain de devenir authentiquement humain en la vérité de son être selon ce que disait Georges Casalis, de devenir parfaitement homme par la divinisation comme le pensait Nicolas Berdiaev. La liberté parfaite, celle de l’humain dernier, c’est celle qui participe de la liberté de l’Eternelle dans l’amour.

quelle noce rêve en ton âme
de trouver chair enfin
quelles chansons en toi réclament
de s’élancer sur un chemin

sais-tu qu’une rose t’attend
pour dire son parfum
et le répandre dans le vent
de tous tes ancêtres défunts

sais-tu quel ultime pétale
à la fin tombera
dans la poussière des étoiles
lorsque sa flamme s’éteindra

au fil des années se découvre
la chair inattendue
de ces chansons qu’au chemin ouvre
l’infinité de l’étendue

17 juillet 2010

L’étonnement. La philosophie et la science commencent avec l’étonnement. Mais c’est la nouveauté qui étonne, l’inconnu. Un enfant qui découvre le monde est ainsi un petit philosophe, un petit scientifique : tout pour lui est nouveau, il s’étonne. Il s’étonne et il questionne. Le malheur est que le plus souvent il se satisfait des réponses qu’on lui donne, qu’il s’y habitue, qu’il ne pense pas à les remettre en question. Il fait entièrement confiance à ses parents et à ses maîtres : ce sont pour lui des dieux qui ne peuvent ni se tromper ni les tromper. Ce sont en réalité de pauvres dieux qui n’avouent pas leur ignorance, le plus souvent parce qu’ils ignorent eux-mêmes qu’ils ignorent.
Il faudrait donner aux enfants des outils de recherche davantage que des réponses à leurs questions, leur faire comprendre qu’il existe mille choses inconnues au-delà de ce que nous croyons connaître ou comprendre. Ainsi pouvons-nous dire à un enfant qui regarde une fourmi qu’une fourmi n’est pas seulement ce que l’on appelle une fourmi, mais un univers qui l’émerveillerait s’il avait des yeux capables d’en connaître les éléments les plus infimes, l’infinie complexité des cellules, des molécules, des atomes, des particules en leurs multiples échanges et leur stupéfiante organisation…, et puis que cette fourmi qu’il voit ici maintenant est unique, que peut-être elle entretient avec lui des relations inconnues…
Il faudrait répéter à nos enfants que non seulement nous ne savons pas tout, mais que nous comprenons bien peu de choses générales, « scientifiques » et que nous connaissons presque infiniment peu de choses et d’êtres particuliers, de ces milliards de milliards d’individualités qui forment l’univers. Et que l’Eternel lui-même n’est pas omniscient, car il donne aux êtres particuliers la chose la plus précieuse : l’indétermination, la liberté.

le mouton qui dans la nuit bêle
annonce bête
la fête
qu’on lui prépare afin qu’avec la nôtre elle se mêle

ainsi depuis le grand ancêtre
qui a compris
le prix
qu’il faut payer aux dieux privés du meilleur de notre être

ainsi longtemps se perpétue
pour le meilleur
la peur
des dieux qui se cachent des hommes en la fête où l’on tue

18 juillet 2010

Poésie . On ne fait pas des poèmes avec des idées, répète-t-on puisque le dieu Mallarmé nous l’a révélé. On fait des poèmes avec des mots. C’est un peu court tout de même, c’est un peu comme de dire que l’on ne fait pas de la mayonnaise avec de l’huile, qu’on la fait avec des œufs.
Nous sommes toujours guettés par la philosophie du « ou bien ceci ou bien cela », alors que nous évoluons dans une réalité du « et ceci et cela et cela et cela…», dans un monde de la complexité et de la combinatoire.
Cependant le secret de fabrication du poème reste un secret à jamais. C’est sans doute en partie pour cela que nous pensons souvent que pour être poète il faut être né poète, qu’on ne peut pas le devenir. Pour faire un poème, il faut de l’émotion, de la pensée, des images, du rythme… Mais les ingrédients de cette mayonnaise ne peuvent prendre que dans l’inconscient. Il faut donc lâcher prise, lâcher les commandes de l’écriture, sans forcément aller jusqu’à l’extrême de l’écriture automatique des Surréalistes… Il faut accepter d’être la voix du monde qui l’inspire, d’être la doxa de son intelligence, de sa sensibilité, de sa beauté… Il faut laisser le secret de la poésie agir en nous sans jamais se révéler.

Citations. Pourquoi citer les grands noms de la pensée alors que, comme l’a dit Fichte (1762- 1814), « les idées, par essence et par destination, sont de simple parcours », qu’elles appartiennent à tous, qu’elles participent de l’anonymat de l’éternelle Pensée ? Comment peut-on dénoncer l’idolâtrie des penseurs et les citer ? Contradiction ? Certes, mais c’est que pour se faire entendre d’un peuple idolâtre, il faut de temps à autre brûler un peu d’encens à ses idoles. Exercice équivoque, qui n’est compréhensible et admissible que dans sa dynamique. Il a bien fallu que Yeshoua fasse des miracles pour se faire écouter par des gens qui croyaient à la toute-puissance de l’Eternel. Citons donc ce cher Pascal citant lui-même, ou croyant citer, ce cher Augustin : « Je ne serais pas chrétien sans les miracles, dit saint Augustin » (Pensées, fragment 200). Il faut parfois citer les grands auteurs pour montrer que l’on peut se passer de leur adoration comme on peut donner des manifestations de pouvoir pour montrer que le pouvoir ne doit pas nous impressionner.
On ne croit pas en Aimer à cause des miracles puisque les miracles n’ont de soi rien à voir avec l’amour. On sait que l’Eternel est Aimer parce qu’on en a l’évidence intérieure. Et sans doute le meilleur chemin de cette évidence est-il la rencontre de celles et ceux qui vivent de sa vie d’amour, qui en sont la doxa, la gloire, la manifestation.

il dodeline du roulis
de sa spirale
banale
sur le bitume inconscient des tumultes de la galaxie

19 juillet 2010

Miracles. Pour Pascal, « ce qui fait qu’on ne croit pas les vrais miracles est le manque de charité… Ce qui fait croire les faux est le manque de charité » (Pensées, fragment 422). On pense ici que les vrais et les faux miracles, si tant est qu’on puisse les distinguer comme le fait Pascal, sont des signes de puissance et non de charité. Celles et ceux qui accueillent Aimer n’en ont que faire.
Si l’on pense que les miracles sont des faits qui contredisent les lois de la nature, y compris celles que nous ignorons encore, il n’y en a que de faux, c’est-à-dire que les miracles sont tous des illusions. Les scientifiques gagneraient donc à étudier les « miracles », non pour prouver que ce sont des supercheries, mais pour tenter d’y découvrir les lois cachées de la nature.

Interprétation. Emmanuel Lévinas parle de « lecture inventive » de la Thora. Joue-t-il sur les sens du mot « inventer » qui, selon Le Petit Robert, signifie : « 1. Créer ou découvrir (quelque chose de nouveau) 2. Trouver, imaginer pour un usage particulier. 3. Imaginer de façon arbitraire, sans respect de la vérité ». Quant au mot « inventif », il peut être synonyme de « créatif » ou « habile ». Et le mot « inventeur » peut parfois signifier : « personne qui trouve (un trésor, un objet perdu…) ».
Les fondamentalistes ont-ils raison de lire les Ecritures (Védas, Thora, Evangile, Coran) au ras du texte ? On les accuse de les lire en les déformant avec leur regard du XX° ou du XXI° siècle.
Les exégètes biblistes tentent de retrouver le sens que les textes ont pu avoir dans les circonstances historiques et l’environnement culturel où ils ont été élaborés. On les accuse parfois d’en manquer l’esprit, de ne pas être des lecteurs inspirés d’auteurs inspirés.
Il existe par ailleurs un art subtil, que ses praticiens espèrent inspiré, de donner un nouveau sens à un texte sacré en laissant croire qu’on ne fait que le mettre au jour, à l’inventer au sens où l’on invente un trésor. On profite ainsi de la sacralité d’un texte prestigieux aux yeux des croyants tout en le conformant à sa propre pensée, confiant parfois d’être soi-même inspiré. Est-ce être malhonnête ou inconscient, ou un peu l’un et l’autre et quelque chose d’autre encore ? Est-ce être plus ou moins vaguement conscient que l’humanité n’a toujours pas fini de découvrir la vérité de l’être, que la vérité alêtheia continue de se découvrir, que l’humanité est comme chaque humain un être en devenir ? Comment Yeshoua a-t-il lui-même utilisé le texte de la Thora ?

le nom qu’on donne au nouveau-né
est dans sa race
la place
que lui propose pour qu’il en dispose son humanité

20 juillet 2010

Miracles. Les meilleurs disciples de Yeshoua, les douze, ne l’ont pas suivi à cause de ses « miracles », de ces signes que réclamaient ses détracteurs (Matthieu XVI, 1), mais à cause de son message : « A qui irions-nous ; tu as les paroles de la vie éternelle », lui a dit Pierre (Jean VI, 68). Pourtant Yeshoua a produit des signes ; il a accepté la compromission de la puissance pour tenter d’éveiller les consciences de ceux qui croyaient en un dieu tout-puissant. Il leur a demandé de croire qu’il disait la vérité de l’être lorsqu’il leur révélait que l’Eternel est amour, de croire à cause de ses miracles s’ils ne pouvaient pas le faire en reconnaissant cette vérité dans leur coeur : « croyez-moi du moins à cause de mes œuvres » (Jean XIV, 11). Augustin lui-même n’a-t-il pas avoué qu’il avait cru en lui à cause des miracles qu’il avait accomplis.
A notre époque, où nous ne croyons plus guère aux miracles que l’on nous rapporte et où nous nous sommes libérés du dieu tout-puissant, il n’y a plus vraiment que l’amour qui puisse gagner nos cœurs à l’Amour. D’ailleurs, même les miracles dont ils avaient été les témoins n’ont pu gagner les cœurs des détracteurs de Yeshoua, « parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean III, 19). En cela on peut admettre avec Pascal qu’il faut vivre dans la « charité », c’est-à-dire dans l’agapè, pour croire « les vrais miracles » (Pensées, fragment 422).

Une nouvelle croissance. Inutile de courir après la décroissance, elle nous attend. Elle vient, elle s’annonce ; et prendre conscience de sa venue nous invite à la penser, à nous demander comment l’affronter pour la maîtriser avant qu’elle ne nous maîtrise. Collectivement et individuellement ;
Collectivement, si nous voulons éviter le pire, le passage à une décroissance ou à une « a-croissance » ne pourra se faire que très lentement ; il serait hasardeux de ne s’y résoudre que dans l’urgence. La préparation de la décroissance ne peut se faire qu’avec la concertation des économistes dans tous les domaines de la production, des échanges commerciaux et de la consommation. La création de nouvelles techniques et la mise en service de nouvelles énergies ne doivent pas être envisagées comme des freins à la décroissance, mais s’y intégrer dans une nouvelle idéologie à construire sur les ruines du socialisme et du capitalisme.
Individuellement, la préparation à la décroissance appartient à cette nouvelle idéologie. On conçoit que la « sobriété heureuse » puisse en être un des slogans, mais combien sont prêts à restreindre leur consommation de biens matériels ? Combien sont prêts à comprendre que les plaisirs intellectuels et culturels surpassent les plaisirs matériels ? Combien sont prêts à reconnaître que les joies spirituelles surpassent les plaisirs intellectuels et culturels ? La découverte d’Aimer dans le partage de sa sollicitude et de sa béatitude peut conduire à une nouvelle croissance de l’humanité, la croissance spirituelle, celle que poursuit l’évolution de notre univers. Le message de Yeshoua est plus que jamais d’actualité.

les comètes de la nuit passent
et l’on arrive
à suivre
leur chemin mille années à l’avance dans l’espace

dans dix ou vingt milliards d’années
leur mécanique
unique
aura pourtant comme toutes les autres cessé de fonctionner

mais les regards qui les auront
d’éternité
aimés
encore avec tous ceux de l’univers murmureront leurs noms

21 juillet 2010

Décroissance, mot maladroit, mot mal choisi. Comme un certain nombre de mots français utilisant le préfixe « dé- », il traîne avec lui les connotations négatives du déclin, de la déprime, du désenchantement, du délabrement, voire du désespoir. Faut-il alors parler de nouvelle croissance ? Dans la perspective de l’intuition de Yeshoua, la décroissance matérielle n’est qu’une conséquence de la croissance spirituelle. Ce n’est pas une régression mais une progression, comme celle du passage de Jean le baptiste à Yeshoua, ce que les chrétiens appellent le passage de l’Ancien Testament au Nouveau. Pour Yeshoua, si Jean a été le plus grand des prophètes, « le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui » (Matthieu XI, 11). On comprend que Jean ait pu dire de Yeshoua : « Il faut qu’il croisse et que je décroisse » (Jean III, 30). Dans la dynamique de l’évolution, l’humanité est appelée à passer de la croissance matérielle à la croissance spirituelle, et non plus seulement individuellement mais collectivement.
Rien n’est joué. Au pire, la décroissance sera une régression dans la misère matérielle et l’injustice ; au mieux, ce sera une progression dans l’épanouissement spirituel et la justice. Qui peut dire, entre ces deux extrêmes, ce que sera la réalité ? On peut penser que plus nombreux seront les individus décidés à vivre le passage de la chair à l’esprit, et plus l’humanité dans son ensemble accèdera à sa nouvelle croissance.

Vivre en conscience du Don de l’esprit d’Aimer, c’est vivre dans l’alternance de la demande de grâce et de l’action de grâce.

la caille qui rappelle se rappelle
au crépuscule qui l’accule
la belle présence du sens

se connaissant en le reconnaissant
rien en l’envers de l’univers
qui ne se voile se dévoile

22 juillet 2010

La nouvelle croissance. On ne peut reconnaître l’évolution de la matière dans l’univers et l’évolution de la vie qui la poursuit sur la terre sans se sentir invité à reconnaître l’évolution de la conscience. La perfectibilité de l’humanité n’est plus une croyance, ni même une hypothèse psychologique, sociale, politique…éthique, mais une certitude scientifique. C’était déjà une intuition de Yeshoua lorsqu’il proposait son mashal du levain dans la pâte. Le Royaume des cieux est une image de la destinée de l’humanité.

Lorsque, subjugué par le goût, l’art dédaigne la beauté, il tombe aux mains des modes, vogues, courants, écoles, mouvements et autres avant-gardes. Alors le goût lui fait trouver une place dans les galeries, les expositions, les musées, rarement dans les demeures. Mais la beauté poursuit son œuvre dans la nature ; et elle se réfugie pour les humains dans le design, car le design est fait pour qu’on y vive avec elle.

La politique d’Israël jette la suspicion sur le judaïsme et sur les Juifs. Faut-il s’étonner que l’on en vienne à dénoncer les honneurs rendus aux « justes » sauveurs de Juifs comme une opération de communication visant à détourner l’attention de l’injustice que l’Etat hébreu inflige aux Palestiniens depuis quarante ans ? Les justes selon le Juif Yeshoua sont celles et ceux qui se préoccupent de la justice pour tous, quelles que soient leur croyance, leur idéologie, leur culture, leur nationalité, leur condition sociale… Participant à l’agapè d’Aimer, ces justes-là se soucient des « injustes comme des justes » (Matthieu V, 45). Ils affirment aussi que ne pas dénoncer l’injustice, ne pas la combattre à la mesure de ses moyens, c’est s’en rendre complice.

dix mille épis s’inclinent tête basse
sous le soleil qui les ravit
à leur jeunesse à leur envie
d’une immortalité qui jamais ne se lasse

le monstre de fer vient et la menace
en son vacarme définit
le peu de temps de ce sursis
qu’accorde la vitesse aux rythmes de l’espace

chaque grain dur serré sur la patience
dans le camp de transit en route
s’efforce de trahir ses doutes

il faudra bien que quelques-uns
réchappant aux meules de l’un
reviennent à la terre pour la descendance

23 juillet 2010

On peut admettre que l’existence de Dieu ne soit objet que de croyance, de pari ou d’assentiment ; mais comment ne pas admettre que la cause première soit objet de savoir si l’on admet que le principe de causalité est irrécusable en raison ? On peut également admettre qu’Aimer ne soit pas un objet de savoir aussi évident que l’existence de la cause première, mais son existence est accessible par un raisonnement assez simple pour être accessible à toute intelligence : Si l’on reconnaît l’infinitude de l’être telle qu’elle se manifeste dans l’infinitude de l’espace et du temps face à la finitude des êtres dont on fait l’expérience quotidienne, on est aisément amené à admettre que les êtres finis ne peuvent exister que par participation à l’être infini. Cette participation n’apportant rien à l’être infini, on peut en conclure que c’est une relation de pure altérité positive, c’est-à-dire de ce que nous appelons amour de bienveillance, amour oblatif, amour agapè.
Si l’on se sentait acculé ici à admettre que cet enchaînement logique n’est pas une évidence, ce serait parce qu’il est évident que peu de consciences le reconnaissent. Il semble en fait que cette reconnaissance soit le plus souvent objet d’une intuition de la part de consciences qui sentent au fond d’elles-mêmes que la vérité de leur être est d’aimer. Yeshoua a été l’une de ces consciences, et à un point tel qu’il s’est identifié à Aimer, qu’il s’est senti « divinisé » au sens où l’ont entendu Irénée, Athanase et les autres.

On peut admettre avec Albert Camus que le seul absolu qui ne soit pas psychologiquement, socialement, politiquement, moralement… destructeur et asservissant est l’absolu de l’amour. Il en était sans doute arrivé à cette évidence pour avoir fait l’expérience des socialismes nazi et soviétique. Il aurait pu y parvenir en étudiant tous les absolus théologiques et philosophiques que les humains se sont donnés.

Le design est, comme l’art, entre les mains des maîtres du goût, mais il ne peut se permettre d’ignorer totalement le beau sans risquer de perdre ses clients.

« On ne peut pas aimer sans s’aimer ». Ambiguïté des formules. Pour beaucoup, semble-t-il, cela signifie qu’il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres. Cela s’accorde assez bien avec la loi de Moïse : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même », et avec le principe de Confucius : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse ». Mais selon le « commandement nouveau » de Yeshoua, cela signifie qu’en aimant les autres d’agapè on s’aime soi-même, car on se sait être un être qui ne peut se réaliser qu’en participant à la vie de l’Eternelle Agapè. C’est en aimant les autres que l’on s’aime.

les roses qui éclosent au plus loin de l’espace
voient l’amour et la haine s’arranger en leurs masses
le feu précède l’air et l’air précède l’eau
que vienne enfin la terre et surgisse du flot
le parfum de la vie le parfum de la Rose

car la Rose éclatant en roses dans l’espace
ne désire rien tant que de montrer sa face
en se communiquant au feu à l’air à l’eau
à la terre à la vie pour qu’en leur beau réseau
se sente le parfum le parfum de la Rose

24 juillet 2010

Eros et Agapè. Il est heureusement plus facile de vivre la continuité/discontinuité du passage de l’amour éros à l’amour agapè que de le penser. C’est que les mots et les concepts figent une réalité fluide. Est-ce aider à clarifier les choses de réaffirmer que l’Eternelle est tout entière Agapè et que sa béatitude est sa sollicitude ? Si l’on peut maintenir qu’Elle s’aime soi-même, ce n’est pas qu’Elle soit aussi éros au sens de désir de ce qui lui manquerait puisque rien ne peut manquer à l’être infini, c’est que son être même est agapè et qu’en aimant son autre de cet amour Elle se réalise. C’est d’ailleurs à cette vie qu’Elle nous invite ; ainsi notre agapè participée de la sienne répond-il au désir fondamental de notre être, à notre éros infini.

Jugements. Les jugements de valeur portés ici sur les religions, les spiritualités, les philosophies, les politiques… veulent l’être au nom de l’amour agapè d’Aimer. Ils ne portent pas sur les personnes, insondables et injugeables, mais sur les idées forces qui les mènent, parfois à leur insu.

Athéismes. Le dieu que nie l’athéisme occidental est un dieu archaïque, celui qui est né à Babylone il y a plus de quatre mille ans. C’est un athéisme qui se trompe de cible : il nie l’existence de Dieu au lieu de renier son essence.

Morts. La pensée de la mort, qui corrompt la vie de l’humain premier, nourrit celle de l’humain dernier. L’accueil serein du délabrement, de la déchéance, de la disparition du corps est un signe que l’on est passé de la chair à l’esprit.

la paille qu’on emballe en la géométrie
par le fer et la force en la surface encore
rayonne et sur sa peau enchante la lumière

les angles font à l’ombre un jeu si familier
à l’humain de ce siècle où la droite triomphe
que leur apparition sur le champ réjouit

cependant se conjoint à cette intelligence
des formes la beauté foisonnante des courbes
discrète nostalgie de l’incompréhensible

le regard qui s’attarde sans imaginer
écoute le silence et le vide se dire
l’éternelle présence où l’être pur agit

25 juillet 2010

D’éros à agapè, de la chair à l’esprit, de l’avoir à l’être.
Celles et ceux qui opposent éros à agapè ne vivent pas le dynamisme du temps, n’en perçoivent que la négativité destructrice ou le figent pour l’ignorer. Le temps, le devenir, pour qui connaît Aimer, est une force créatrice, le déploiement d’une force créatrice qui ne détruit que pour construire.
Reconnaître la créativité inhérente au temps, c’est déjà y participer, c’est vivre le passage des choses bonnes aux choses meilleures, d’éros à agapè, de la chair à l’esprit, de l’avoir à l’être…
Notre civilisation est encore, certains diront plus que jamais, une civilisation de l’avoir. Le désir de l’avoir est le fondement et la raison de l’économie capitaliste qui désormais triomphe sur notre planète. Pour que quelques-uns s’y enrichissent, souvent outrageusement au regard de la masse des autres, il faut produire toujours plus et consommer toujours davantage afin de posséder plus. On appelle cela la croissance.
Celles et ceux qui découvrent l’esprit et ses valeurs se désengagent de la chair et de ses valeurs. Elles privilégient toujours plus l’être en négligeant l’avoir (elles sont prêtes à vivre la sobriété heureuse). Elles savent aussi que le temps qui dégrade leur chair les invite à une vie toujours plus spirituelle dans la décroissance de l’éros et la croissance de l’agapè. Quand elles voient sur leur visage apparaître et se creuser les rides, sur leur tête s’insinuer et envahir les cheveux blancs, elles ne s’en affligent ni ne s’en réjouissent. Si elles sont prêtes à faire quelques concessions à l’avoir en retardant sur elles les effets visibles de l’âge, c’est par souci pour les autres et non pour s’accrocher à leur chair défaillante. Elle s’éloignent toujours plus d’éros et s’approchent toujours davantage d’agapè, de l’éternelle sollicitude et de sa béatitude.

Si nous partagions vraiment l’agapè universelle d’Aimer, nous serions sensibles à toutes les injustices, à commencer par la plus massive, la plus révoltante, celle que les élus de la terre, les nantis, commettent à l’égard de ses damnés. L’amour inspire la révolte (Faut-il ici évoquer Albert Camus ?)

on t’a donné le nom de châtaignier croyant
qu’il suffisait de voir ton port et ton feuillage
à l’automne tes fruits pour te connaître

mais en te regardant avec des yeux d’enfant
j’ai senti qu’en ta sève et ton air et ton âge
tu m’invitais à partager ton être

peut-être en te parlant comme à celui qui dort
à écouter bruissants les soupirs du silence
et les frémissements de ton image

parviendrai-je un instant à partager ton corps
et puis à le quitter pour deviner le sens
unique qui paraît sur ton visage

26 juillet 2010

Préfaces. Les préfaciers sont des gens qui acceptent de présenter un ouvrage parce qu’ils y ont trouvé, ou cru y trouver, leurs propres idées. Ils montrent aussi que toute lecture est une interprétation. Elle l’est d’autant plus quand nous lisons avec les yeux captatifs de la chair, qui voient l’autre comme soi-même, et d’autant moins quand nous lisons avec les yeux oblatifs de l’esprit, qui voient l’autre comme autre. Faut-il dire qu’une préface révèle davantage le préfacier que l’auteur ?

Eurêka. L’eurêka de l’eurêka, ce serait de comprendre le secret de l’intuition, le comment de la mise au jour de l’être secret des êtres en leur quiddité générale (ce qui fait que les châtaigniers sont des châtaigniers) et en leur eccéité particulière (ce châtaignier ici en ce qu’il est unique). C’est la quête dans laquelle Kant s’est engagé en recherchant les conditions de l’accès à la connaissance.

Déterminisme/indéterminisme. La sociologie est une science ; elle cherche donc à reconnaître des lois, c’est-à-dire des déterminismes. Elle ne peut donc s’intéresser aux individus, en qui elle doit bien constater cette indétermination que nous appelons liberté. Analogie avec la physique, où l’on constate dans la radioactivité le déterminisme des masses et l’indéterminisme des particules. Nous n’avons pas encore percé le secret de l’articulation de l’indéterminé et du déterminé. Est-il immatériel ? Hypothèse évidemment inenvisageable pour le matérialisme.

Vie. La continuité d’un être vivant peut-elle être celle de ses éléments physico-chimiques, de ses cellules dont on sait qu’elles ne cessent de se renouveler ? Est-on acculé à envisager une continuité immatérielle ? Le matérialisme ne peut s’y résoudre.

Altérité positive. Démontrer que la cause première des êtres est l’altérité positive, c’est en faire un absolu. Mais c’est le seul absolu qui ne force pas les consciences puisque la liberté lui est inhérente. Celles et ceux qui voient dans l’altérité positive de l’être une croyance ou une opinion plutôt qu’une certitude peuvent tout de même constater qu’elle est une clef de compréhension pour l’ensemble des énigmes qui hantent les consciences humaines, à commencer par la plus terrible, celle du mal. Et elle propose une conduite humaine qui peut emmener l’humanité vers sa réalisation dans la liberté et l’égalité fraternelles, dans la justice et dans le souci de l’autre.

Mort. Est-ce une bonne façon d’apprendre à mourir que de vivre dans l’équilibre du désir et de la peur de la mort ? De l’attraction-philia et de la répulsion-neïkos qui règlent la marche des choses et des êtres ?

c’est l’heure où les oiseaux se taisent
laisse à la paix
l’essai
de dire la présence où muette la cendre se fait braise

27 juillet 2010

Le temps et l’espace. Avec Aimer, il ne s’agit pas de conquérir l’espace et de vaincre le temps, mais d’y communier, de les vivre avec enthousiasme, de toujours mieux se réjouir de leur danse créatrice.
La prière. La prière fondatrice des amis d’Aimer, c’est de lui demander, comme à une amie, de nous donner d’aimer de l’amour dont Elle aime.
Alors le regard change, l’ouïe se transforme, l’odorat, le toucher, le goût même passent peu à peu du captatif à l’oblatif, du désir de posséder à la joie de chanter. Et la musique n’est plus une jouissance mais une réjouissance. Subtile métamorphose, insensible presque : on s’aperçoit un jour qu’à réécouter un Nocturne de Chopin vingt ou trente ans après la première fois, on éprouve des émotions d’une autre qualité, si tant est que l’on ait pu garder un souvenir précis des anciennes. Comme un bouquet offert par qui veut nous dire son amour n’a plus le sens qu’il avait lorsqu’il était disposé sur la table par notre mère quand nous étions enfant, ainsi maintenant un panicaut épanoui sur la dune interdite invite le regard à admirer plutôt qu’à désirer cueillir et posséder ; et la madeleine trempée dans le thé n’a plus le goût ressuscité de l’enfance et du temps perdu retrouvé, mais celui du temps toujours neuf d’arômes qui nous invitent à marcher plus avant sur le chemin des horizons.
Il ne s’agit pas de re-devenir de petits enfants, mais de devenir comme des petits enfants, c’est-à-dire de nous ouvrir toujours et toujours à l’étonnement face à l’intelligence et à la beauté du monde, à partager l’émerveillement d’Aimer.

Lapsus. La honte que vous éprouvez lorsqu’un lapsus vous échappe, c’est celle de vous croire compris et dominé par l’autre dont vous croyez qu’il croit vous avoir percé à jour, alors qu’il ne fait comme vous que brûler un peu d’encens à Freud.

Eurêka. La logique ne nous apprend rien que nous ne connaissions déjà par intuition : elle démontre en démontant comme on démonte une machine pour comprendre son mécanisme. Le problème de l’eurêka de l’eurêka n’est pas de découvrir un peu plus le réel, mais de découvrir comment on le découvre et quel est le secret de l’intuition. (Henri Poincaré : « C’est par la logique que nous prouvons, c’est par l’intuition que nous inventons ».)

chardon tu repousses et attires
par tes épines et ton œil mauve
tu donnes par ton équilibre
une leçon qui pleure et sauve

tu écartes la dent vorace
et appelles la langue fine
tu frustres la vache pugnace
et nourrit l’abeille câline

et qui se garde d’approcher
plus près qu’à la juste distance
du regard qui sait admirer
se réjouit de ta présence

28 juillet 2010

Les libertés de la liberté. Quelle articulation entre la liberté ontologique, indissociable de notre désir essentiel d’aimer, et les libertés de nos actes et de nos choix quotidiens ? Les libertés quotidiennes se divisent en extérieures et intérieures. On se soucie le plus souvent des extérieures : l’absence de contrainte, de restrictions dans nos mouvements, dans l’expression de nos idées et croyances, dans notre style de vie…. La réflexion nous amène, dans notre volonté d’exercer notre liberté ontologique et d’accomplir ainsi notre désir essentiel, à nous préoccuper aussi de nos libertés intérieures, de notre capacité à résister à nos désirs et à nos répugnances superficielles, aux forces de philia et de neïkos qui nous habitent et qui nous mènent. Les libertés intérieures ne peuvent s’exercer que dans un dédoublement intérieur, dans une distanciation de nos mouvements spontanés par notre conscience réfléchie. Ce dédoublement peut s’opérer par la prise en compte des autres, par le souci que nous prenons d’eux en accord avec notre désir essentiel d’aimer. Il peut s’opérer dans l’action, dans la rencontre physique des gens de notre entourage, de nos collègues, de ceux que nous rencontrons au hasard de nos déplacements, qu’ils nous soient agréables ou désagréables. Il peut aussi s’opérer au niveau psychologique lorsque nous sommes seuls et que nous pensons à eux mais aussi à tous ceux dont nous avons connaissance sur notre planète, prenant conscience de nos sympathies et de nos antipathies, de nos bouffées de désir et de haine… L’unique liberté essentielle se détaille en multiples libertés quotidiennes.

Les foules qui se pressent à Lourdes pour acclamer leur reine et souveraine et lui confier leurs misères ignorent sans doute que pour Yeshoua, son fils, elle n’est pas la mère de Dieu, une Sémélé mère d’un Dionysos qu’elle aurait « porté dans son ventre et nourri de son lait », mais celle qui mieux que bien d’autres « écoute la parole de l’Eternel, la garde, la médite en son cœur et s’y conforme » (Luc VIII, 21 ; XI, 28 ; II, 51), celle qui vit l’amour d’Aimer. Qu’importe, Myriam réconforte ses innocents invocateurs et les invite à vivre eux aussi cet amour.
Le grabataire à qui sa femme rentrant de la messe dominicale remet l’hostie avec ces simples mots prononcés d’une voix neutre, « le corps du Christ », vit un instant que l’on ne peut qu’imaginer ; car il se tait. On peut à par soi penser qu’il se nourrit d’une réconfortante illusion, mais qui oserait le lui dire s’il vit l’amour d’Aimer, s’il s’efforce de le vivre ?

papillon replié fine lame
pour te cacher à la menace
ou l’écarter comme une flamme
déployé ocellé de surface

les confidences de tes antennes
me plongent dans l’étonnement
me prendrais-tu pour un amant
moi qui ne suis ni amour ni haine

mais la rencontre de l’autre au même
fait de nous deux des partenaires
et nos différences de chair
s’abîment en l’esprit qui aime

29 juillet 2010

Ecrire. Ce qu’on ne peut pas dire, on peut l’écrire. La honte inhibitrice de nos pensées intimes face aux visages dont on redoute les sourires condescendants peut faire de nous des taiseux. Le visage accueillant de la page blanche est une invitation à l’expression désinhibée. Ecrite, on peut toujours la corriger, la prolonger ou l’abréger, voire, si on la juge irrecevable, la rejeter. On peut ainsi entrer en écriture, avec l’espoir, comblé de temps à autre, de mettre au jour ses pensées cachées en leur cheminement quotidien. Danger d’addiction ? Faible, car l’écriture demande un effort où peuvent s’équilibrer le désir et la répugnance.
« Les idées sont de simple parcours », dit Fichte, mais non l’arrangement de mots qui les couche sur un lit séducteur. Les idées appartiennent à tous, et il est vain d’opposer penseur à penseur, de revendiquer pour l’un plutôt que pour l’autre des droits d’auteur autres que juridiques et pécuniaires (il faut tout de même assurer le vivre et le couvert), d’attribuer à l’un plutôt qu’aux autres le prestige du créateur. D’ailleurs, les humains ne créent pas le réel ; en le pensant ils ne font que le révéler. Et la beauté du verbe naît par ce je qui est un autre et qui n’est personne, visage imprenable de la beauté éternelle anonyme.

Ethique politique. On dit depuis Max Weber qu’il existe une éthique de conviction et une éthique de responsabilité, une éthique de ce que l’on veut faire et une éthique de ce qu’il est possible de faire. Weber a montré que l’éthique de conviction peut mener au fanatisme parce qu’elle croit pouvoir tout justifier au nom de l’absolu qu’elle sert. L’altérité positive, elle, induit une éthique de conviction détaillée en éthique de responsabilité. Sa conviction est un absolu, mais ce n’est pas un absolu despotique, car l’agapè n’a pas d’ennemis à vaincre ni d’indifférents à convaincre. Elle ne peut chercher à forcer les consciences : ce serait se saborder, la liberté lui est inhérente ; et cette liberté pour les autres induit son éthique de responsabilité, son intelligence du possible et son sens du compromis provisoire.
On peut partager la conviction de Yeshoua qu’il faut renoncer à tout ce que l’on possède pour entrer dans le Royaume des cieux (cf. Matthieu XIII, 44ss et Luc, XIV, 33) et s’accommoder de la progression interminable de l’humanité vers sa perfection, tout comme de son propre cheminement personnel vers cet impossible de la perfection de l’agapè que seule la grâce de l’Esprit rend possible.

au sortir du four
la miche diffuse
et tout alentour
s’annonce sa muse

ce que les narines
révèlent au sens
ce sont des clarines
de haute présence

avant que la faim
se fasse désir
contemple le pain
laisse-toi ravir

son frère le feu
a posé sur lui
en signe d’adieu
le baiser qui luit

tu es invité
à le reconnaître
et à admirer
la beauté de l’être

30 juillet 2010

Besoin de croire. Il y a quelques années (2007), Julia Kristeva a publié un essai très remarqué sur « Cet incroyable besoin de croire ». Elle a mené sa recherche dans la lignée psychanalytique de Sigmund Freud et de Lacan et n’a donc pas manqué de lecteurs et de lectrices à l’époque. On apprend beaucoup en la lisant, mais il serait dommage de penser qu’elle a tout dit ou de céder au besoin de croire tout ce qu’elle dit. Nous avons besoin de croire pour nous rassurer et nous assurer. Nous voulons échapper à ce qui nous menace ; il serait donc bon de reconnaître tout ce qui nous apparaît menaçant et dont nous n’avons pas toujours pleinement conscience : la mort sans doute, mais aussi l’espace, le temps, l’inconnu, l’inconscient…
La croyance qui apporte la sécurisation et la tranquillisation n’est pas restreinte à celle de la religion ; le déclin de la religion dans notre société occidentale le montre bien. La croyance rassurante et tranquillisante est tenace, et sans doute peut-on la croire universelle si l’on en attribue la cause à la nostalgie du sein maternel. Chez nous, l’astrologie semble avoir pris le relais chez bien des gens qui ont, comme on dit, « perdu la foi ». Les horoscopes fleurissent dans nombre de médias ; en prendre connaissance est devenu pour beaucoup un rituel quotidien. Il est d’ailleurs intéressant de se rappeler que les horoscopes sont fondés sur la date de naissance : cela tend à confirmer la thèse psychanalytique selon laquelle le besoin de croire est lié au souvenir inconscient de ce qui a précédé la naissance et qu’elle nous a fait perdre.
Le besoin de croire étant irrationnel, on ne peut s’étonner qu’il fasse bon ménage avec la contradiction. Comme on trouve parmi les intellectuels africains des gens qui affirment ne plus croire aux divinités et aux esprits mais qui continuent en secret à faire des sacrifices, on trouve parmi les universitaires français des gens qui nient avoir jamais cru en l’astrologie, mais qui, « par curiosité », continuent de lire ou d’écouter leur horoscope du jour.
Celles et ceux qui fondent leur vie sur Aimer se sentent libérés du besoin de croire. Ils ne redoutent plus ni l’espace, ni le temps, ni l’inconnu, ni la mort, ni l’inconscient… Ils sont libérés de tous leurs fantasmes par une joie qui n’a rien à voir avec « le sentiment océanique » : c’est la joie en plénitude, la joie imprenable (Jean XVI, 24, 22), la béatitude de la sollicitude de l’Eternelle.

Hésychasme : Toi – Toi — Toi – Toi — Toi – Toi …

dans la lavande les bourdons
légers sur l’air
s’affairent
sans se soucier de la beauté du geste en l’échange des dons

31 juillet 2010

La beauté tous les jours. Le premier regard est pour le ciel de l’aube : quelles formes, quelles teintes changeantes en leurs arrangements ? Quelles beautés (et quelles intelligences) en tout ce qui réapparaît ? Regards à peine voulus, regards de l’habitude que la conscience avive, émotions esquissées que la conscience anime. Si l’amour est présent à l’être, à l’intime de l’être (« opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime », dit Thomas d’Aquin l’ontologiste ; il faut que Dieu soit en toute chose, intimement), et si les choses et les êtres lui en offrent la possibilité, l’amour les vêt de beauté : « l’herbe des champs » (Matthieu VI, 28ss)… comme il les pétrit d’intelligence. S’ils lui en offrent la possibilité : pour lui aussi, pour lui d’abord, il y a le souhaitable et il y a le réalisable ; c’est que rien ne lui appartient, mais qu’il donne à la mesure de l’accueil que les êtres lui réservent. Alors jubile avec lui de la beauté que la lumière donne de voir (la lumière qui ne se laisse pas voir mais qui permet de voir).

Les chrétiens qui disent vouloir mourir le plus tard possible sont loin de leur Royaume des cieux ; « plutôt souffrir que mourir, c’est la devise des hommes », de l’humain premier (en général). Pour qui Aimer est devenu l’évidence irréfragable et le souci premier, la mort ne peut être que l’espérance d’enfin pouvoir aimer tout être et toute chose sans mesure. Voilà qui peut éclairer pour eux d’une autre lumière le problème du suicide et de l’euthanasie, et, rétrospectivement, de la peine de mort. Mais l’éthique de responsabilité conduite par l’éthique de conviction de l’amour est une éthique de prudence et de situation ; elle ne peut édicter des lois, par définition générales. Et l’amour agapè est plus fort que (le désir de) la mort. Paul désirait mourir « pour être avec le Christ », mais il savait qu’il lui fallait « demeurer dans la chair » parce qu’on avait besoin de lui (Philippiens I, 23ss). L’Abbé Pierre aurait aimé mourir à vingt ans, mais l’agapè a été la plus forte et elle l’a fait poursuivre sa tâche jusqu’à quatre-vingt-quinze.

Est-ce le besoin de croire, de croire en un sauveur, en un héros sécurisant et tranquillisant qui fait que certains intellectuels ne cessent de citer Spinoza ou Nietzsche comme les chrétiens citent le Christ ?

rose ouverte dans la verdure
bouche sourire
attire
l’espace d’une face où le regard enfin se pose sûr

1er août 2010

Beauté. Si nous aimons embellir nos personnes, nos maisons, nos villages et nos villes, pourquoi ne nous vient-il pas à l’idée qu’Aimer aime embellir l’univers ? Certes, nous pouvons nous embellir, nous et nos biens, pour nous mettre en valeur à nos propres yeux et aux yeux des autres, par « désir des yeux », aurait dit l’ami de Yeshoua (I Jean II, 16), pour dominer et posséder ; mais nous pouvons aussi le faire pour donner aux autres de se réjouir avec nous de la beauté des choses pour la beauté de la Rose. C’est à cela que nous sommes conviés, cela fait partie de la béatitude qu’Aimer nous invite à partager.

Contradiction. Les contradictions qu’ils rencontrent dans leurs textes sacrés peuvent-elles donner à penser aux croyants ? Les croyants peuvent-ils penser que leurs saintes Ecritures renferment des contradictions ? La contradiction est signe d’erreur ; comment leur sainte Révélation pourrait-elle contenir des erreurs ?
Paul dit : « Il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates III, 28). Il dit aussi, entre autres clichés hérités de sa tradition patriarcale : « L’homme n’a pas été créé pour la femme ; c’est la femme qui a été créée pour l’homme » (I Corinthiens XI, 9). Le Coran dit : « Pas de contrainte en religion » (II, 256) ; il dit aussi : « Tuez les polythéistes, où que vous les trouviez » (IX, 5).
De même que l’on ne peut servir deux maîtres, on est amené, face à une contradiction, surtout peut-être si on ne la remarque pas, à choisir la pensée qui nous agrée davantage. On a trouvé des chrétiens, on en trouve encore, qui sont enclins à privilégier la pensée patriarcale, à inférioriser la femme, à la stigmatiser, à la tyranniser parfois. D’autres, sont-ils devenus majoritaires ? privilégient la pensée subversive de Yeshoua qui fait de la femme et de l’homme des partenaires égaux en droits et en dignité. Et si l’on trouve des musulmans qui privilégient la pensée guerrière, conquérante et dominatrice, faut-il les dire majoritaires parce qu’ils sont tonitruants ? On trouve aussi des musulmans qui privilégient la liberté religieuse et la cohabitation pacifique entre ceux qui croient en leur ciel et ceux qui n’y croient pas. Du salafisme au soufisme, on peut découvrir un spectre de mille nuances de vie et de pensée musulmanes, comme on peut trouver un éventail de mille couleurs entre des chrétiens qui ont pu dire : « tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » et des chrétiens qui oeuvrent sans relâche à l’œcuménisme et au dialogue des religions.
Celles et ceux qui se laissent gagner par l’amour universel d’Aimer n’ont pas à résoudre les contradictions de « révélations » qui pour eux ne peuvent être qu’illusoires puisque l’Eternel est silence. Elles, ils vont vers tous avec la même tendresse et le même respect, quelles que soient leur religion, leur idéologie, leur culture, leur intelligence, leur valeur morale…

Hésychasme. Cette lente inspiration – expiration a besoin de silence. Elle s’en nourrit et le nourrit. Le silence y devient une communion à l’Eternelle silencieuse, à sa présence insensible au cœur des êtres.

la ruche est-elle là-bas
vidée de ses ouvrières
n’y reste-t-il qu’une reine
s’affairant à mettre bas

elles se sont envolées
attirées par l’horizon
qui leur promettait le don
de leur désir affolé

ne voyant pas que cet air
qui les portait invisible
était lui-même la cible
de leur parcours éphémère

trompées par l’âme des choses
dans l’espace abandonné
combien se sont épuisées
en leur quête de la rose

la reine désemparée
mène son dernier combat
ne sachant pas que déjà
une autre s’est préparée

d’autres abeilles encore
s’en iront vers l’horizon
toujours espérant le don
qui ne vient qu’avec l’aurore

les ruches de l’univers
croient multiplier le centre
mais abandonnant leur antre
les abeilles chantent l’air

2 août 2010

Pourquoi aurais-je besoin de m’aimer moi-même pour pouvoir aimer les autres ? L’amour qu’Aimer me porte n’y suffirait-il pas ? C’est cet amour pour tout être qui en moi me les fait aimer. L’amour des autres qui s’appuie sur l’amour de soi-même n’est encore que l’amour de soi-même puisqu’il ne voit dans les autres que d’autres soi-même. L’amour agapè, c’est l’Autre en moi aimant les autres.
Le danger avec les mashal de Yeshoua, c’est de ne pas les entendre comme des mashal, de ne pas « avoir les oreilles pour les entendre » (Marc IV, 9). Ainsi du mashal du jugement dernier (Matthieu XXV, 34–45) : le « ce que vous avait fait aux autres, c’est à moi que vous l’avez fait » n’est pas à lire dans une perspective christocentrique : il ne s’agit pas d’aimer les autres pour satisfaire le besoin d’amour d’un héros dieu ; il s’agit de les aimer pour eux-mêmes de l’amour qui anime Yeshoua, l’amour d’Aimer pour les autres pour eux-mêmes comme autres.
« C’est assez d’être », fait dire Mme de La Fayette à sa Princesse de Clèves pour conclure son expérience de l’amour. On peut lire en cette conclusion un renoncement à l’amour, mais c’est à l’amour passion, sans doute parce que, comme Louis Aragon le dira plus tard, « il n’y a pas d’amour heureux » ; car l’amour passion n’est jamais qu’un amour de soi-même qui, reconnu pour ce qu’il est, déçoit. Pourtant cet amour éros déçu invite à passer à l’amour agapè, qui ne peut décevoir. On comprend ici ce que Benoît XVI écrit sur le cheminement de l’amour humain : « Même si, initialement, l’eros est surtout sensuel… lorsqu’il s’approche ensuite de l’autre, il se posera toujours moins de questions sur lui-même, il cherchera toujours plus le bonheur de l’autre, il se donnera et il désirera « être pour » l’autre. » (Dieu est amour, p. 26). Ici être c’est Aimer, et « c’est assez d’aimer » parce qu’Aimer comble notre désir infini d’être.

Si l’on répète après Nietzsche qu’une philosophie est toujours une autobiographie, il faut aussitôt se demander si elle n’est que cela, si chacun est enfermé dans sa philosophie et ne peut donc partager celle des autres. On peut comprendre qu’une philosophie ne peut être nôtre que si elle exprime notre être le plus profond, plus profond que notre expérience de la vie avec des misères et des plaisirs d’enfance qui nous auraient irrémédiablement marqués. La vraie philosophie sera alors celle que l’on fait en se libérant de ce que la vie a fait de nous, afin de nous connaître en notre être profond et de connaître aussi tous les êtres selon leur quiddité et leur eccéité. La philosophie se confond avec la quête de la vérité de l’être et des êtres, de l’ontologie d’abord, de tout ce qui en découle ensuite. Ici cette connaissance de l’être comme Aimer éclaire la connaissance de toutes les modalités de l’être. Rien n’échappe à l’amour d’Aimer, depuis les hypothétiques supercordes jusqu’aux univers qui peuplent l’infini en passant par ce dont se préoccupent les sciences de la vie et de la terre, l’histoire et la géographie, la sociologie et la psychologie… Rien n’est étranger à Aimer.

Sport. Le sport comme euphémisation de la guerre dans la compétition et comme exultation de la chair dans le jeu.

la pluie exalte la lavande
et sa senteur
à l’heure
où le jardin s’éveille d’oiseaux et d’insectes avec toi se demande

pour qui cette belle s’engage
dans cet espace
où passent
les messages diffus échangés dans les souffles ténus comme en gages

3 août 2010

Hésychasme. C’est la chair au service de l’esprit. Le souffle y prend sa dimension symbolique, l’air y donne à penser. Ainsi pouvons-nous nous dire que nous le partageons avec tous les vivants de notre terre. Et l’air que nous allons respirer aujourd’hui, avons-nous imaginé quels océans, quels montagnes, quels déserts il a parcourus ? Ou combien de vivants l’ont déjà respiré ? Nous n’avons jamais fini de prendre conscience de ce que nous faisons, de ce que notre corps fait pour nous depuis le premier jour jusqu’au dernier… Mais l’hésychasme va au-delà de la communion cosmique. Par la parole, il transmue le rythme le plus banal de notre chair en appel de l’esprit à l’Eternel.

Intoxication intellectuelle. En 1957 Raymond Aron mettait en garde les intellectuels de France contre l’opium du marxisme soviétique. Il répondait ainsi à Marx pour qui la religion était l’opium du peuple. Mais nous pouvons tenir cette mise en garde pour toujours actuelle. A quelque époque qu’ils appartiennent, les intellectuels, dont nous nous flattons d’être un peu, courent le danger de se laisser griser par l’air du temps et par les parfums entêtants qu’il charrie. Si nous étions convaincus de ces dangers toujours renaissants, nous serions toujours en éveil pour les dénoncer et nous en prémunir.
Comment ne pas se laisser envahir par les courants de pensée ? Certes, leur multiplicité et leurs oppositions sont une invitation à choisir et à penser nos choix. Mais qui peut nous assurer qu’ils ne sont pas tous insidieusement dangereux ? Il ne s’agit pas ici de prétendre les dominer ; l’amour exclut la domination. Il s’agit de se distancier de toute pensée en participant à l’altérité positive de l’Eternel. De même que Yeshoua a annoncé que l’on ne serait plus centré sur Jérusalem ni sur quelque autre lieu sacré (Jean IV, 21), de même pouvons-nous espérer échapper en Aimer aux intoxications des courants historiques et ainsi influer sur l’histoire en invitant l’humanité à se libérer des illusions qui entravent son cheminement vers l’altérité positive.
Au nom de la justice pour tous, celle d’Aimer, nous pouvons dénoncer l’intoxication qui occulte l’injustice commise depuis quarante ans par l’Etat d’Israël à l’égard des Palestiniens. L’Abbé Pierre a tenté de le faire en 1996 ; il s’est évidemment fait accuser d’antisémitisme. Il avait dénoncé « le lobby sioniste international » et « constaté qu’après la constitution de leur Etat, les Juifs, de victimes, sont devenus bourreaux ». Il a malheureusement paru céder à la pression médiatique, à l’opium sioniste qui endort la pensée politique de l’Occident, y compris et d’abord celle des Juifs eux-mêmes. En réalité il ne s’est tu que par obéissance religieuse après avoir reçu un coup de crosse de son évêque.

la chenille hérissée qui traverse la route
sûre de sa défense et sûre du danger
respecte le respect et espère l’espoir

sera-ce la menace sera-ce la beauté
de sa marche rapide et flexible assurée
d’enlacer l’élégance à l’efficacité
qui la fera tenir jusqu’au cœur de l’été

un souvenir tenace travaille ses entrailles
presque aussi vieux que l’air qui appelle les ailes
aura-t-elle la chance de celui qui s’élance

4 août 2010

Mourir. Celles et ceux qui combattent ce qu’ils appellent l’euthanasie (l’eutha –nazie) le font souvent au nom du sacré de la vie, sacré plus ou moins lié à la puissance d’un dieu maître et possesseur de la vie. Cependant Yeshoua nous a parlé d’un dieu qui n’est qu’être, qui ne possède ni ne domine rien parce qu’il est agapè. C’est pourquoi Yeshoua a pu dire que « le fils de l’homme », en hébreu l’être humain, est maître du sabbat, maître du sacré. Dès lors, le seul critère de choix face à la mort voulue, acceptée, refusée, hâtée, retardée est celui de l’agapè, comme c’est le seul critère de toute bioéthique, de toute éthique. L’unique question que l’on se pose face à l’action est donc: « Vais-je faire du mal ou vais-je faire du bien à l’autre si je fais ou ne fais pas ceci ? » Et pour décider, il faut évidemment demander à l’autre ce qu’il pense être son bien et son mal, et ne pas avoir l’outrecuidance de croire qu’on le sait mieux que lui.

Mentalités. Depuis cinquante ans l’Occident ne cesse de s’érotiser et de se « thanatosiser » toujours davantage. Il suffit pour s’en convaincre d’étudier l’évolution des images que le cinéma nous propose : toujours plus de sexe, toujours plus de violence. Et cette invasion s’accompagne d’une intoxication des mentalités qui fait que l’on trouve cela tout à fait normal. Il ne s’agit pas ici de combattre ce mouvement au nom d’une moralité transcendante, mais de se garder libre en aimant et pour aimer.

Intellectuels. Pour Pierre Nora, ce n’est pas seulement l’aveuglement qui explique les trahisons des intellectuels ; c’est aussi la lâcheté. On peut alors se demander si cet aveuglement et cette lâcheté ne seraient pas liés. Montaigne nous a rappelé que nos idées sont influencées par nos passions. Bien avant lui, Yeshoua avait dit que nos œuvres déterminaient notre accueil et notre refus de la vérité. Pour sortir de l’aveuglement, il faudrait donc nous libérer de la lâcheté et de tout ce qui comme elle peut obscurcir notre jugement : nos désirs et nos répugnances d’humains premiers, bref, nos intérêts. Qui accueille l’agapè d’Aimer se libère de l’intérêt et de l’aveuglement de l’intelligence qu’il entraîne. Car « l’agapè ne cherche pas son intérêt et se réjouit de la vérité » (I Corinthiens XIII, 5s).

la lumière et l’ombre qui jouent
à cache-cache autour des tours
de paille entassée sur le champ
sculptent les faces de l’espace

il faut bien savoir quand et où
et c’est en en faisant le tour
lentement à juste distance
qu’on se sent être de leur race

car nous habitons la lumière
et voulons qu’elle habite en nous
avec notre ombre qu’elle joue

que lentement elle nous prenne
qu’enfin en nous elle devienne
la compagne à l’heure dernière

5 août 2010

Intoxication mentale. Pour intoxiquer les mentalités, intellectuelles ou non, l’histoire du XX° siècle a montré qu’il suffisait de les enfermer dans un dilemme : ou bien le national socialisme ou bien le socialisme communiste, et puis : ou bien le socialisme ou bien le capitalisme. Aimer ne donne pas de solutions concrètes aux problèmes particuliers, mais Elle éclaire les intelligences en les libérant de l’intérêt pour les faire vivre avec Elle de juste sollicitude dans la vie politique comme dans la vie sociale.

Aimer libère du regard de l’autre qui règne dans l’humanité première, du regard de l’humiliation qui paralyse les damnés de la terre, du regard de la considération qui maîtrise les élus de la terre, du regard bâton et du regard carotte, du regard répulsif du neïkos et du regard attractif de la philia. Avec Aimer, l’autre est au-delà des forces cosmiques, l’autre est aimé, non parce qu’il est admirable ni bien qu’il soit détestable, mais parce qu’Aimer lui veut du bien. Dès lors, que l’autre me montre du respect ou du mépris, la force d’Aimer me donne de lui faire sincèrement bon visage et de lui rendre service sans arrière-pensée, quitte à lui dire parfois s’il le faut des vérités désagréables.

L’affaire Woerth nous montre que les gens « aux affaires » ( !) peuvent faire des choses parfaitement légales et parfaitement injustes, s’estimant à juste titre être dans le droit, se croyant même peut-être être dans la justice. On peut regretter que les déterreurs de scandales, les muck-rakers, les fouille-merde comme disent les Américains, s’en prennent à ceux qui manipulent la merde plutôt qu’à la merde elle-même, à ceux qui pratiquent l’injustice selon le droit plutôt qu’à l’injustice du droit. Pensent-ils avec Pascal qu’il est « dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes » ? (Pensées, fragment 100) 

les bourdons affairés animent le mobile
du buisson de lavande au lever du soleil
ignorant le spectacle et la pure merveille
qu’ils offrent avec lui aux regards inutiles

la senteur séduisante qui les attire ici
ignore tout autant qu’aux narines esthètes
elle offre plus subtile la chance d’une fête
de la beauté qui chante aux souffles de l’esprit

6 août 2010

Violence. René Girard a attiré notre attention sur La Violence mimétique (1972). Plutôt que d’une violence engendrée par le mimétisme, il faudrait parler d’une violence multipliée par le mimétisme. Le mimétisme observé chez nombre d’espèces animales est une des caractéristiques de l’animal humain reconnues par Aristote et par quelques autres observateurs de l’humain premier. Il peut apporter sa force multiplicative à d’autres forces qui l’entraînent, particulièrement aux deux forces fondamentales du désir possessif, éros, et de la haine destructrice, thanatos.
Le mimétisme est le plus souvent vu comme la source des phénomènes de mode, que celle-ci soit vestimentaire, artistique, intellectuelle, politique… en se combinant à la force attractive des héros, idoles et gourous. Il favorise l’intoxication des mentalités. Pourquoi est-il aussi l’amplificateur de la violence ?
Le désir mimétique est la force de l’envie au sens où l’envie est « le sentiment de désir mêlé d’irritation et de haine qui anime quelqu’un contre la personne qui possède un bien qu’il n’a pas » (Le Petit Robert). Il associe ainsi les forces d’éros et les forces de thanatos. Le mimétisme fait que l’on désire ce que l’autre possède, et ce désir pousse à prendre à l’autre ce qu’il possède, déchaînant la violence. Quant à celui qui possède, craignant d’être dépossédé, il est gagné par la jalousie, « désir de possession exclusive », et il est prêt à user de violence pour garder ce qu’il possède.
On sait à quels excès la combinaison des forces de désir et des forces de haine a pu conduire lorsqu’elle était multipliée par le mimétisme grégaire de tout un peuple. La guerre de Troie déclenchée par l’amour d’Hélène possédée avec jalousie et désirée avec envie en est devenue l’archétype. On peut craindre que l’envie de posséder conjuguée avec la jalousie de garder ce que l’on possède sur une planète aux ressources en diminution et aux populations en croissance puisse conduire l’humain premier mimétique à des guerres généralisées d’une violence proportionnelle à ses armes toujours plus meurtrières.
A envisager le pire, on peut préparer le meilleur s’il est vrai que la crainte est le commencement de la sagesse. L’esprit d’Aimer, l’agapè, achemine l’humanité vers l’humain dernier libéré d’éros et de thanatos, de l’envie et de la jalousie, du désir mimétique…

Poésie. On ne peut écrire la poésie en restant tout à fait soi-même. Il faut se déprendre de la parole consciente pour laisser parler l’inconscient. Les poéticiens ont tenté de tirer au clair le problème de la Muse, de l’inspiration ; ils n’ont pas fini d’en disputer.. Qui, quoi inspire le poète ? Une force intime qui lui paraît si peu lui-même qu’il peut la dire autre que lui ? « Je est un autre » ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

la ruche qui s’anime au fond de la mémoire
aux portes de la mort dans le jardin d’enfance
est un enchantement de départs de retours
et de bruissements doux parfumés d’innocence

l’abeille qui s’épuise à l’extrême du soir
se souvient du bonheur qu’elle a eu à remplir
au milieu de ses sœurs les trésors de l’amour
et seule pense à ceux qui viendront s’en nourrir

une dernière fois vaguement elle voit
s’esquisser les images au fil de son parcours
la ruche et le jardin et les enfants qui dansent
et la vieille qui rêve à son plus beau sourire

7 août 2010

Matière. Nous ne savons toujours pas ce qu’est la matière. La définition : « substance qui constitue les corps » ne veut rien dire d’autre que : la matière c’est la matière. La précision : « qui est objet d’intuition dans l’espace et possède une masse mécanique » est une précision par certaines des qualités de la matière, non de la matière en tant que substance. D’ailleurs, si l’on dit que la substance est « une matière caractérisée par ses propriétés », on ne parle pas de la substance en elle-même mais en ses propriétés, ses qualités, ce que la scolastique appelait ses accidents, c’est-à-dire ce qu’elle n’est pas en elle-même, son essence.
Limiter la matière au physico-chimique conduit à l’impasse de devoir admettre l’existence de phénomènes dits acausaux parce qu’ils n’ont pas de cause physico-chimique, ce qui est un suicide de la raison par la négation du principe de causalité. La découverte de cette prétendue « acausalité » devrait conduire le rationaliste cohérent à reconnaître que la « matière » n’est pas totalement matérielle, qu’elle comporte une dimension immatérielle que, faute de mieux, on appellera spirituelle. La pensée traditionnelle pré-matérialiste (et post-matérialiste) voit dans la chair un corps animé ; et la science physique la plus avancée, celle de l’infime, en vient à admettre qu’une particule n’est pas purement physique et spatiale.
La matière, qu’elle soit infime en ses plus simples particules ou massive en ses corps organisés, comporte une dimension immatérielle. Il n’existe d’âme de l’être humain que parce qu’il existe une âme de la particule. L’organisation de plus en plus complexe de la matière puis de la vie dans l’évolution de notre univers s’explique au mieux par la concertation, combinaison, association des âmes ou consciences élémentaires. Lorsqu’un vivant meurt, cette concertation cesse et l’organisme complexe retourne à l’élémentaire des molécules et des atomes. Ce qui signifie que l’âme humaine se disperse en âmes moléculaires et atomiques. Ne peut subsister que l’esprit éternel que l’humain vivant aura accueilli.
La question : dualisme ou monisme, au centre de la pensée occidentale dominée par les philosophies du aut, de l’ou bien ou bien, elles-mêmes inspirées par un imaginaire ouranien de la coupure, s’avère être une question mal posée, un vain dilemme. La matière est une et bidimensionnelle.
Illusion d’Epicure et de Lucrèce et, deux mille ans plus tard, de leurs adeptes qui croient que la vie résulte de la conjonction de la nécessité et du hasard, des atomes et de l’aléatoire clinamen. Demandez à un mathématicien ce qu’est le hasard et vous aurez l’évidence que le hasard est incapable d’être à l’origine de la vie et de son évolution par sa simple combinaison avec la nécessité.

La chance serait-elle le hasard indéterminé manipulé par l’esprit ? Indigence des mots forgés par des consciences rudimentaires.

le souffle de l’aurore en ravivant la cendre
réveille aussi la joie au cœur qui la contemple
mais il la sait fugace et son regard intense
tente de posséder ce qu’il ne peut tenir

lorsque l’heure est passée reste le souvenir
et sa joie hésitante reste aussi l’espérance
que demain et demain se rouvrira le temple
des braises que l’esprit ranime dans la cendre

8 août 2010

Indéfinissables. On ne sait pas ce qu’est la matière, disent les physiciens. On ne sait pas ce qu’est la vie, disent les biologistes. On ne sait pas non plus ce qu’est le temps. Augustin a bien dit qu’on le savait mais qu’on ne parvenait pas à l’expliquer, et Kant en a fait la théorie, et Bergson l’a contredit… L’espace a suscité moins de questions. Il est pourtant l’objet de nos querelles et de nos guerres, en faire la philosophie ne serait pas un luxe.
Le temps fait depuis longtemps l’objet de la lamentation des poètes. Comme eux nous y voyons surtout une force destructrice, une force d’entropie où l’énergie se dégrade. Le concept de néguentropie, apparu au milieu du siècle dernier, est lui-même significatif : son caractère négatif renvoie à l’idée négative que nous nous faisons du temps ; c’est une négation qui tente de s’opposer à une vision négative du temps. L’évolution de l’univers devenue un fait scientifique ne parvient toujours pas à nous convaincre que le temps ne détruit que pour construire du meilleur. Ainsi, nombreux sont ceux qui accueillent la théorie de Darwin pour affirmer que l’être humain est un animal puisqu’il en descend, mais peu parviennent à admettre que l’évolution se poursuit avec le progrès de la conscience et que l’animal humain se dégage de l’animalité.
La poésie, qui ne peut apparaître que dans l’espace et le temps de la matière et de la vie, est, elle aussi, indéfinissable. Elle échappe à tout concept, on ne peut la comprendre. On peut cependant la reconnaître en ce qu’elle nous émeut, la connaître en y participant. Elle participe elle-même de l’indéfinissable beauté.

On jetait naguère du riz sur les jeunes mariés pour les accueillir dans la vie à la sortie du sanctuaire de l’Eglise. On leur jette maintenant des bulles de savon à la sortie du sanctuaire de la République. Leçon de choses, leçon de symboles : on souhaitait la belle fécondité, on fête la fragile beauté (on n’ose tout de même pas penser qu’on souhaite aux jeunes mariés le destin éphémère des bulles).

Assia et Marc vos souvenirs
ici et là veulent se dire

et les enfants de vos tendresses
cherchent les mots où rien ne cesse

sortez de vos ombres Issaka
Issoufou Adamou Moussa
Boureïma et Aïcha

et racontez votre destin
depuis hier jusqu’à demain

c’est maintenant qu’il nous faut vivre
à quoi sert d’en faire des livres

9 août 2010

Antisémitisme. Si nous devons être en garde contre l’antisémitisme, c’est qu’il fait partie des sentiments d’altérité négative qui nous habitent en tant qu’humains premiers et qui nous font considérer les autres comme des obstacles à la réalisation de nos désirs. Mais cette mise en garde comprend aussi la surveillance de l’emploi qui est fait du mot « antisémite » par ceux qui en sont ou croient en être les victimes, et qui retournent contre eux les armes de leurs adversaires en les accusant. Dans ce jeu tactique, les Arabes et les Juifs peuvent s’attaquer mutuellement, car ce sont, les uns et les autres, des Sémites. Incidemment, cela demande aux non-Sémites de se défendre intérieurement autant contre la judéophobie et contre l’arabophobie. (Le racisme et les accusations de racisme peuvent faire l’objet d’une réflexion similaire). De même que pour Paul il n’y a plus en Christ ni Juif ni Grec, de même en Aimer il n’y a plus ni Juif ni Arabe, ni quelque autre appartenance culturelle, religieuse, nationale… que ce soit. Inspirés par la force d’Aimer, nous sommes portés à aller vers tous avec la même sollicitude, et cela nous conduit aussi à lutter pour l’équité universelle dans la lucidité de l’agapè qui libère de tout intérêt partisan.
Ethique. L’éthique de l’altérité positive nous libère de l’éthique de la honte et de l’honneur sous le regard de l’autre, mais aussi de l’éthique de la culpabilité et de la bonne conscience sous notre propre regard. Paradoxe ? L’éthique de l’autre comme autre libère de l’éthique de l’autre comme soi-même.

Poésie. Il y a la poésie que l’on aime pour sa beauté, et sa beauté la rend éternelle. Il y a la poésie que l’on aime pour son goût, et son goût la rend transitoire. Il arrive, hélas, que le goût, la mode, l’air du temps, l’emporte sur la beauté. On peut penser qu’une conscience libérée des pressions sociales de son milieu culturel par la lucidité que procure l’agapè se rend toujours moins sensible aux goûts et toujours plus sensible à la beauté.

le jour s’en va la nuit s’en vient
comme l’amie doucement raccompagne
et fait lentement quelques pas avec celui qu’elle aime

et il y a surtout l’instant
où l’on ne sait plus de lui d’elle
qui dans leur belle étreinte est plus l’autre que l’autre

le grillon nous dit de l’entendre
la pipistrelle nous dit de le voir
dans la stridulation obscure et le balancement muet

alors écouter regarder
dans le silence et dans l’ombre qui viennent
donne de ressentir la terre et l’univers et le mystère

10 août 2010

Poésie. Le problème de l’approche des poèmes, c’est que la poésie, et tous les arts, n’est pas qu’une affaire de beauté, qu’elle est aussi une affaire de goût et que le goût fluctue, apparaît, disparaît, se métamorphose pour reparaître. On a ainsi pu oublier et mépriser Shakespeare pendant des siècles, et puis de nouveau le célébrer. Et les poètes anglais du XVII° siècle dits métaphysiques ont été réhabilités par W.B. Yeats et T.S. Eliot au début du XX°. Ceux-ci ont-ils remis leurs poèmes « au goût du jour » parce qu’ils étaient à leur goût ou parce qu’ils en avaient éprouvé la beauté ? Peut-on dire qu’au fil des siècles les poèmes finissent par perdre les valeurs transitoires que le goût leur avait conférées à leur époque et qu’il ne reste plus d’eux pour nous attirer que l’éternelle beauté qui s’y est inscrite ?

Antisionisme. Autre terme accusatoire. Si le sionisme est bien « un mouvement politique et religieux visant à l’établissement puis à la consolidation d’un Etat juif (la Nouvelle Sion) en Palestine », on peut apprécier l’éventail des interprétations auxquelles il est susceptible de donner lieu. Les Sionistes comprennent des gens (sont-ils majoritaires ? Sont-ils tous déclarés ?) pour qui la Nouvelle Sion est le Grand Israël, et cela signifie la disparition de la Palestine comme Etat souverain. La politique actuelle d’expansion coloniale de l’Etat d’Israël laisse à penser qu’elle est menée par des Juifs inspirés par cette interprétation. Et il fait partie de leur stratégie d’accuser ceux qu’ils appellent antisionistes de vouloir la disparition de l’Etat d’Israël. La sagesse des Nations, qui souhaite la coexistence des deux Etats, doit se donner les moyens de son souhait sans se soucier de ceux qui peuvent oeuvrer à la disparition de l’autre sans le dire comme de ceux qui disent vouloir la disparition de l’autre sans pouvoir y œuvrer. Que lui importe la guerre des mots ?

Nietzsche a soupçonné « la volonté de vérité à tout prix (d’être) une volonté cachée de mort ». Sa solution ? « Nous avons l’art pour ne pas périr de la vérité. » De quelle vérité parlait-il ? Il y a mille vérités. Il y a, entre autres, celles qui ne sont pas bonnes à dire, celles que l’éthique de responsabilité cache parce qu’elles risqueraient de faire plus de mal que de bien. Mais la vérité de l’être, celle dont Yeshoua s’est dit être le témoin (Jean XVIII, 37) est une vérité libératrice (Jean VIII, 32). La volonté de vérité de Yeshoua est une volonté de vie : elle met au jour la vérité de l’être, à savoir que l’être est amour (I Jean IV, 8) et qu’il invite à vivre éternellement de l’amour.

les liserons tendent leurs paraboles
aux ondes d’or qui les abreuvent

nos belles inventions mettent au jour
les trouvailles de la nature

qui nous donne à tirer de son trésor
à notre choix du vieux du neuf

l’artiste à l’artisan donne la main
que leur importe qui les voit

la rose dans leur cœur se réjouit
et tout l’univers en sourit

11août 2010

les bruits de l’aube dans la brume
pour qui médite
invitent
à prendre place en la lumière où les feux de l’amour se rallument

Antijudaïsme. C’est un terme que l’on n’entend guère. Le judaïsme est d’abord une religion, « la religion des Juifs, descendants des Hébreux et héritiers de leurs livres sacrés. » C’est aussi cependant « l’appartenance à la communauté juive ; l’attachement aux valeurs juives. » Toutes les religions ne sont-elles pas, à des degrés divers, liées à une communauté et à des valeurs ? Le judaïsme est de plus, pour ses tenants, lié à « un peuple élu », bien que sans exclusive puisqu’il est ouvert aux prosélytes (dont Renan dit tout de même qu’ils sont considérés comme de seconde zone, « peu considérés et traités avec dédain. »
Il faudrait plusieurs grandes bibliothèques pour représenter le judaïsme, comme d’ailleurs toutes les religions et tous les peuples. Il faudrait cependant dès le premier livre étudier ses relations avec les autres religions et les autres peuples ainsi que les différences et les ressemblances qu’il entretient avec eux.
L’intuition de Yeshoua le détache du judaïsme. Elle y est apparu ; on peut sans doute dire qu’il lui a donné naissance, mais il n’a pas été seul, selon cette loi de la vie qu’il faut être deux, au moins, pour engendrer. Bref, l’intuition de Yeshoua n’est pas née du seul judaïsme. Il y a eu un autre, et c’est sans doute ce que le christianisme appelle le mystère de l’Incarnation. Il est important surtout de saisir que cette intuition a dépassé le judaïsme au sens où elle l’a délaissé, abandonné, un peu comme une navette spatiale abandonne les boosters qui l’ont aidée à se mettre en orbite. Cependant le christianisme n’a pas suivi cette intuition ; il est demeuré un judéo-christianisme, même après que Paul eut compris qu’il n’y a plus « ni Juif ni Grec… Vous êtes tous un dans le Christ Jésus ». Car il a ajouté : « Si vous êtes du Christ, vous êtes les descendants d’Abraham » (Galates III, 28s), soulignant la continuité du judaïsme au christianisme.
Pour les chrétiens, Dieu n’est pas mort : ils ont reporté sur leur Jésus les qualités du dieu juif, en particulier sa puissance, alors que Yeshoua avait manifesté le vrai visage de l’Eternel, montrant qu’il est pure agapè. « Qui me voit voit le Père », avait-il affirmé (Jean XIV, 9). Ainsi, qui a vu Yeshoua laver les pieds des autres, y compris de Judas, a vu l’Eternel laver les pieds des autres. Refuser d’admettre cette vérité, c’est ne pas comprendre ce qu’est l’agapè.
Paul l’a-t-il compris ? Il a eu cette naïve astuce qui continue de faire jubiler les chrétiens heureux de partager un jour « le règne, la puissance et la gloire » de leur héros. Il a dit que le Christ s’était abaissé et comme vidé de lui-même en sa kénose ; « c’est pourquoi Dieu l’a hautement exalté et lui a donné le nom au-dessus de tout nom… » (Philippiens II, 9).
Avec Aimer, on ne peut être antijudaïque, antichrétien, antihindou, antibouddhiste…bref antireligieux, souhaiter voir disparaître toutes les religions autres que la sienne érigée en absolu ou encore toute religion au nom de l’absolu de l’athéisme. L’agapè est le seul absolu capable de promouvoir la diversité des religions, croyances et idéologies en les relativisant, comme elle promeut la singularité de toute personne en son eccéité d’un « je » face à d’innombrables « tu ».

Poésie. La poésie ne lutte pas contre la vérité, contrairement à ce que voulait Nietzsche ; elle fait partie intégrante de la vérité. Elle manifeste l’être en ce qu’il est beauté, comme la matière et la vie manifestent l’être en tant qu’il est intelligence. Et ces manifestations en tant que manifestations manifestent l’être en tant qu’être comme altérité positive, agapè, car l’agapè ne peut être agapè sans se manifester.

12 août 2010

la tour de paille sommeille
dans l’attente du soleil

la verdure des buissons
murmure son unisson

l’éteule qui la regarde
en son étreinte se garde

la vie secrète l’habite
qui fait de sa peau l’invite

à s’approcher et sentir
ce qu’on ne peut jamais dire

et qui cependant nous hante
jusqu’à ce qu’elle en nous chante

ce temple n’a pas de porte
que l’on y entre et en sorte

mais qui tourne lentement
autour le regard aimant

rempli de la vie secrète
qu’en son âme elle sécrète

retourne le pas léger
au pays des étrangers

la chaude lumière monte
à son visage sans honte

sur leur chemin les nuages
vers l’horizon la propagent

Dire qu’il n’y a plus « ni Juif ni Grec » ni Arabe ni Celte ni Germain ni Slave…, ni Blanc ni Jaune ni Noir ni Rouge, ni animiste ni bouddhiste ni chrétien ni hindou ni israélite ni musulman ni shintoïste ni taoïste… c’est accorder à tous la même valeur ontologique. Mais cette égalité n’est pas une abolition des peuples, des cultures et des religions ; au contraire. L’Agapè, qui est le cœur de l’être et ainsi le fondement de notre égalité, est du même mouvement reconnaissance de toute pensée en son identité et de toute personne en son eccéité. L’amour agapè n’est pas promoteur d’unicité mais d’unité ; « l’union différentie », disait Teilhard en observant une loi constante de l’évolution du cosmos qui trouve sa dernière réalité dans l’humain dernier.
Ainsi le dialogue des cultures ne se surajoute pas au développement de chaque culture, il y œuvre tout comme notre amour des autres comme autres œuvre à notre épanouissement personnel en ce que notre épanouissement est notre altérité positive, que notre béatitude est notre sollicitude.
Et le dialogue des religions dans l’esprit d’Aimer ne vise ni à convertir l’autre à notre religion ni à nous convertir à la religion de l’autre. Il encourage l’autre à devenir davantage lui-même en oeuvrant à l’approfondissement de sa religion. Pas facile à admettre pour ceux qui voient leur religion comme une réalité immuable qui les invite à être fidèles au passé plutôt qu’à l’avenir. Une religion que ses fidèles croient révélée peut-elle évoluer ? Nos religions « révélées » sont apparues bien avant la découverte de l’évolution. La révélation est close : avec Moïse pour les juifs, avec Jésus pour les chrétiens, avec Mahomet pour les musulmans. Certes, il existe chez les uns et les autres des croyants, théologiens ou non, qui sentent que leur religion doit évoluer, mais ils se sentent aussi tenus de s’en tenir à leur révélation. Il leur reste cependant la stratégie de croire et de donner à croire que la révélation à laquelle ils croient n’a pas encore livré tous ses secrets et qu’il faut travailler à les mettre au jour, persuadés qu’ils ne font que retourner aux sources. Avec Aimer le temps est sans retour ; il ne cesse de créer du nouveau. Comme l’a dit Yeshoua en ignorant le sabbat censé reproduire le supposé repos du Créateur le septième jour, son père « est à l’oeuvre jusqu’à ce jour » (Jean V, 17). Darwin le savait-il ?

13 août 2010

Homo viator. En sa dynamique de l’humain premier à l’humain dernier (Yeshoua dirait de la chair à l’esprit et Paul du premier Adam au second), la personne humaine passe de l’intolérance à la tolérance et de la tolérance à la reconnaissance de l’autre. Du même mouvement, elle passe de l’éros à l’agapè, de la possession à l’oblation, de la jouissance à la réjouissance… Ce n’est pas un cheminement ascétique à force de volonté, c’est une libération progressive de la force d’aimer en l’être intime par la grâce de l’esprit d’Aimer.
La tolérance religieuse tend au mieux à faire des fidèles des autres religions des croyants de seconde classe et, dans les pays où la religion est imbriquée dans la politique, des citoyens de seconde catégorie. On l’a vu en Europe avant que ses révolutions ne parviennent à y installer la laïcité ; on le voit encore dans la quasi-totalité des pays musulmans, où le politique ne s’est pas encore dégagé du religieux.

Dieux. Le dieu de Mahomet demande aux croyants de se laver les pieds et de s’agenouiller devant lui. Le dieu de Yeshoua s’agenouille devant les croyants (et les incroyants) et leur lave les pieds. A l’évidence, le dieu des chrétiens, dans l’ensemble, n’est pas vraiment le dieu de Yeshoua, pas encore. Peut-il vraiment le devenir ? Et le dieu de Mahomet ? Le dieu de Yeshoua invite celles et ceux qui le reconnaissent comme le présentissime être de leur être à s’agenouiller devant toute femme et devant tout homme, à leur laver les pieds. Dur, dur ! Mais la grâce, la force de l’esprit d’Aimer, est à la disposition de tous ceux et celles qui invoquent (reconnaissant que l’altérité ne peut venir que de l’autre).

de quelle habitude franchir aujourd’hui la porte
pour entrer au jardin où la feuille émerveille

de quelle hébétude s’affranchir que l’on sorte
au grand jour pour y voir la sève qui s’éveille

l’âme du quotidien dans le regard appelle
le feu qui se ranime en présence des choses

la flamme quotidienne invoque l’éternelle
qu’en ce bel aujourd’hui se dévoile la rose

14 août 2010

Infini. Il semble que la première, la seule ? expérience sensible que nous puissions faire de l’infini soit celle de l’infini de l’espace. Mais elle n’est pas évidente pour tous. Aristote lui-même la refusait, et il se moquait de Mélissos de Samos qui la défendait. Il y a quatre cents ans encore l’Inquisition torturait et brûlait vif Giordano Bruno qui en expliquait l’évidence en montrant l’absurdité d’un espace limité par une sphère céleste. Et combien de gens aujourd’hui en Occident pensent, vaguement lorsqu’ils se hasardent à y penser, que l’espace est une sphère infinie, c’est-à-dire que l’espace supposé infini a une limite. Le concept de sphère infinie est contradictoire ; c’est d’ailleurs sans doute ce qu’insinuait maladroitement dans une jolie formule Nicolas de Cues, à la suite de Boèce et d’Alain de Lille, lorsqu’il parlait d’une  « sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part ».
Pour passer de l’imagination de l’espace infini à l’idée d’un esprit infini, il faut admettre que l’espace ne peut trouver en lui-même la cause et raison suffisante de son existence.
Au regard de l’espace infini, la différence de grandeur physique entre notre univers et la plus petite de ses particules est littéralement infinitésimale. Vertigineux ! Connaissant Aimer infini, on ne peut cependant, à la différence de Pascal, être effrayé par « le silence de ces espaces infinis ». On ne peut dire non plus de cet infini que « par la pensée je le comprends» (Pensées, fragments 233 et 145) : l’infini est au-delà de nos capacités intellectuelles logiques : les mathématiciens y perdent leur latin. Il peut cependant nous conduire à mieux connaître l’espace fini ; il nous fait comprendre que nous ne sommes physiquement nulle part, que la notion de centre est mythique. D’où il suit que le christocentrisme dont se réclame le christianisme est inacceptable dans une pensée qui reconnaît l’infinitude d’Aimer ; du moins ne peut-il être admis qu’en sa valeur de symbole, comme les autres centres symboliques des diverses religions et idéologies.
L’expérience de l’infini de l’espace dans la vie quotidienne donne de relativiser les différences d’être fini à être fini. Que peut encore signifier la différence de taille qui nous sépare de la fourmi ou de la baleine ? Et, par analogie, que peuvent signifier nos différences culturelles, religieuses, intellectuelles ? L’expérience sensible de l’espace relayée par l’imagination et la réflexion confirme notre intuition de l’égalité ontologique. Quelle différence de valeur pouvons-nous faire entre un PDG qui dort dans une suite d’hôtel à 10 000 euros la nuit et un SDF qui dort sous un pont ? Quelle différence entre un juif et un chrétien, un musulman, un bouddhiste, un animiste…, entre un Rom et un Français, un Malien, un Britannique… ?
Lorsque Yeshoua a aboli les lieux sacrés (Jean IV, 21), il a préparé l’intelligence humaine à reconnaître l’espace infini dont le centre n’est nulle part et ainsi à renverser la toute-puissante idole de son trône au centre des cieux, à déclarer nulle et non avenue la hiérarchie du haut et du bas, etc…

sous le ciel gris les lumières diffusent
mêlant aux ombres leurs murmures
et la tour désorientée confuse
ne sait plus où en sont ses murs

sait-elle même encore où est la terre
où est le ciel le haut le bas
et si le poids où sa paille se serre
est plus qu’un rêve qui se bat
contre cet infini où le mystère
de toujours à toujours s’ébat

à l’heure immobile la paille grise
se recueille dans le silence
partout nulle part en l’infini puise
la joie imprenable du sens

15 août 2010

Infini. Présentissime présence de l’Être infini à tout être fini : « opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime », dit Thomas d’Aquin, « il est dans l’ordre des choses que Dieu soit en toutes choses, intimement »*. Non pas panthéisme, mais panenthéisme : « Dieu est tout en toutes choses bien qu’il ne soit aucune d’elles », dit Nicolas de Cues**. Et pour lui l’Eternel infini est le non-autre de tout être fini, mais tout être fini est l’autre des autres êtres finis comme aussi du non-autre infini. Aporie ? Contradiction ? Paradoxe ? On pourra toujours arguer que l’infini échappe à notre compréhension, à notre intelligence finie. On peut penser que Nicolas de Cues joue habilement sur les termes « autre » et « non-autre » pour nous faire entrevoir l’insaisissable présence de l’Infini. Son jeu verbal donne aussi de comprendre que l’Infini ne peut être un être qui désire, un être mû par l’éros : « L’autre, parce qu’il est autre que quelque chose, est privé de ce qu’est l’autre. Mais le non-autre, puisqu’il n’est l’autre de rien, ne manque de rien »***. Qui ne manque de rien ne désire rien. S’il existe des êtres finis, ce ne peut donc être que dans l’agapè, l’amour de l’autre comme autre. L’infini donne aux êtres finis de participer à son être. Comment ? « La méditation permet de comprendre cela plus clairement que le discours »****. Qu’importe, en fin de compte ; il suffit de la vivre, cette participation, cette relation qui fait pour nous de tout autre le meilleur de nous-mêmes, de goûter à la béatitude de la sollicitude de l’Eternel.
* Somme théologique, 1° partie, question 8, article 1.
**Du non-autre, le guide du penseur », p. 47. *** p. 46. **** p. 45.

Misère de notre humain premier qui voit encore en l’autre la négation de lui-même, un être à repousser ou dominer, chasser ou exploiter puisqu’il ne peut tout de même plus l’éliminer. Lorsqu’il est au pouvoir, il cherche en l’autre une excuse à son enfermement dans ses intérêts propres et aux désordres qu’ils engendrent dans la société ; il l’expulse en en faisant son bouc émissaire.

Beauté. La beauté peut consoler l’humain premier affronté à ses angoisses ; elle donne à l’humain dernier d’exulter sans La Sollicitude qu’elle manifeste.

ses doigts en touchant le clavier
sentaient déjà
le la
qui en son âme avait surgi et les pressait de le multiplier

ses mains en touchant l’instrument
sentaient encore
l’accord
qui tant de fois avait vagabondé en ces changeantes mélodies que désirait l’amant

son corps en touchant la surface
de la matière
légère
sentait ce que l’esprit souhaite de beauté sur tout ce qui s’efface

16 août 2010

Infini. La perception de l’infini de l’être et sa confrontation à l’existence des êtres finis a depuis longtemps induit la pensée indienne à conceptualiser la relation du fini à l’infini, mais toujours en liaison avec une conduite de vie. Les Vedantins sont des philosophes mystiques ou plutôt des mystiques philosophes qui ne pensent que pour mieux vivre.
Le concept central du Vedânta est l’advaïta, la non-dualité de l’être infini et des êtres finis. Dans son langage, c’est l’identité du Brahman et de l’Atman, le Brahman étant le Soi suprême et l’Atman le Soi intime de l’individu. L’expérience de l’advaïta est donc l’intuition de ne faire qu’un avec le Brahman, qui apparaît ainsi comme le non-autre de Nicolas de Cues. C’est une expérience de participation à l’être absolu qu’est le Brahman et, en lui, à tout être. L’advaïta est donc l’unité ultime du Brahman, du Jiva, l’esprit individuel, et du Jagat, c’est-à-dire de l’univers.
De même que la relation de l’autre et du non-autre, la non-dualité se présente comme une aporie. Comment le fini et l’infini peuvent-ils être à la fois deux et non deux ? Cette contradiction étant intellectuellement inconfortable, on ne doit pas s’étonner qu’elle ait conduit les Vedantins a pencher soit pour le monisme soit pour le dualisme, quitte à les nuancer. Sankarâchârya (728-v.820) professa que la seule Réalité était le Soi absolu, le Brahman, et que le sujet n’était qu’une illusion dont le mystique devait se défaire. Râmânuja (1050-1137) enseigna un monisme mitigé et Madhva (1199-1238 ?) fut résolument dualiste. Une connaissance approfondie des Vedantins révèle d’ailleurs un large éventail de possibilités entre les extrêmes du monisme et du dualisme, mais tous proposent une vie d’intense intimité avec le Brahman, intimité visant à s’unir à lui en une union qui peut aller jusqu’à l’annihilation du moi fini dans le tout infini.
L’intimité d’Aimer et des consciences qui l’accueillent n’est pas la fusion souhaitée par l’amour éros mais une altérité d’agapè faite autant de respect que de tendresse, de distance que d’intimité.

Division. « Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive, la division… », dit Yeshoua (Matthieu X, 34ss ; Luc XII, 51ss). Dans le passage de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair à l’esprit, l’agapè produit la division dans les familles et les sociétés parce qu’elle est l’objet d’un accueil libre et que la liberté fait de chaque personne un être dégagé des liens qui unissent les êtres de chair en une même pensée. Ce qui dans l’intuition de Yeshoua unit ou divise, ce ne sont plus les liens ou l’absence de liens du sang et de la culture, mais la relation d’agapè accueillie ou refusée. La relation spirituelle prend le relais de la relation charnelle. Pour Yeshoua, ses frères et sa mère ne sont plus selon la chair mais selon l’esprit (Marc III, 31ss). Sa mère Marie n’est plus sa mère : le lien charnel du ventre et du lait se trouve dévalué au profit du lien spirituel (Luc XI, 27s). Il appelle Marie « femme » et non « mère » (Jean II, 4 ; XIX, 26). Ainsi en advient-il dans les familles et les sociétés où les personnes accueillent l’agapè de l’Eternelle et en vivent. Mais l’agapè n’est pas la froide charité qu’on a voulu y voir parce qu’elle n’est pas un lien de possession mutuelle. C’est la tendresse et le respect d’un cœur brûlant.

vis-tu de quelle vie dans l’étoile brûlante
tout y est-il prévu jusqu’à l’agonie lente

quels souvenirs s’attardent en chaque particule
depuis son origine qui jamais ne reculent
et quelle identité se garde et s’accumule
et d’ici à demain quel précieux véhicule

que d’oiseuses questions deviennent pertinentes
quand ton intimité à l’esprit les présente

17 août 2010

Infini. Dans son courant majeur depuis l’antiquité, la pensée occidentale a ignoré l’infini. Aristote (- 384-322) l’a même repoussé de son système philosophique. Mais son aversion polémique montre que certains de ses contemporains le reconnaissaient. On a pu attribuer cette reconnaissance à leurs contacts avec la pensée indienne. Ces contacts sont avérés à son époque : Pyrrhon d’Elis suivit Alexandre le grand jusqu’à l’Indus en – 326 et rencontra les gymnosophistes, ces ascètes philosophes mystiques de l’Inde. Ces contacts ne cessèrent pas au cours des siècles qui suivirent. Le premier maître de Plotin, l’Alexandrin Ammonios Saccas, chercha à concilier la Grèce et l’Orient à une époque où la Perse et l’Inde faisaient partie des préoccupations politiques et économiques de l’Europe. Plotin lui-même (v. 205 – 270) accompagna l’empereur Gordien III dans sa campagne des années 242, 243, 244 contre Shâhpur Ier, roi sassanide de Perse. Son disciple et biographe Porphyre rapporte que Plotin « tâcha de prendre une connaissance directe de la philosophie qui se pratique chez les Perses et de celle qui est en honneur chez les Indiens ». On peut donc penser que la philosophie indienne a fécondé et conforté le néo-platonisme en lui communiquant sa préoccupation pour l’infini de l’être.
Le courant néo-platonicien n’a jamais totalement disparu de la pensée occidentale chrétienne fortement influencée par l’aristotélisme, continuant de faire droit au sentiment de l’infini que garde notre humanité.

Art. L’art dont Nietzsche dit que « nous l’avons pour ne pas périr de la vérité », c’est l’art perçu comme une force capable de nous donner l’illusion d’échapper à l’emprise du temps ressenti comme une tragédie. Pour Malraux c’est un anti-destin, une lutte contre la pourriture. Pour lui et pour nombre de nos contemporains marqués par la pensée de Nietzsche, l’art est donc un irréel qui les divertit du réel tel qu’ils le vivent, prenant ainsi le relais du divin et du sacré en notre temps gagné par l’athéisme. L’humain premier cherche dans la religion et dans l’art un opium capable d’endormir et soulager ses angoisses. Pour l’humain dernier cependant, l’art est une des expressions du réel, la manifestation de sa beauté et de l’Être même dont la beauté rayonne. L’art lui donne de participer à sa béatitude en s’en réjouissant.

dans l’air immobile les tiges
de la lavande pourtant bougent
comme hypersensibles au passage
en leur âme de quelque songe

ainsi l’ensemble frémissant
du message qui se propage
vient vivre au cœur qui le contemple
comme à la narine l’essence

en cet instant qui dure et dure
s’intensifie la comédie
ample à cent actes sur la scène
où la nature se promène

alors tu entres dans la danse
cosmique qui depuis l’infime
jusqu’à l’immense se déploie
comme ici exultant de joie

18 août 2010

Aimer. En tant que concept d’altérité positive, Aimer est la clef de l’intelligence de tout le réel parce qu’Il expose la relation de l’infini au fini et les donne à connaître l’un par l’autre. Car Aimer ne serait pas Aimer s’Il n’avait pas un autre à aimer, et cet autre ce sont les êtres finis. Le concept d’altérité positive ne donne pas de comprendre l’infini, mais il invite à le connaître, et toujours davantage. Il ne donne pas non plus à comprendre les êtres finis en leur eccéité libre et inviolable, mais il invite à les reconnaître comme l’Être infini les connaît de par son agapè. L’agapè est une connaissance ainsi que Jean l’a compris : « Celui qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7).
Une fois reconnue la relation d’altérité positive de l’infini et du fini, on ne peut pas ne pas reconnaître l’excellence de notre univers (et de tout univers) comme le meilleur des mondes possibles compte tenu de la nécessaire liberté que l’agapè implique et qui entraîne l’existence du « mal ». L’absurde et le non-sens sont ainsi exclus de la vision du monde qui naît de la connaissance de la relation de l’infini au fini. Et l’univers régi par la relation d’altérité positive de l’infini au fini ne peut être que cohérent et rationnel, dépourvu de tout arbitraire. Ses contradictions ne peuvent être qu’apparentes, résulter d’erreurs d’observation et/ou d’interprétation.

Infini. La méconnaissance de l’infinité de l’être fausse la connaissance de l’être et des êtres. Il importe donc de reconnaître la prise en compte de cette infinité dans les courants mineurs de la pensée occidentale, particulièrement dans celui du néo-platonisme, pour corriger les erreurs de la pensée conduite selon la vision d’un univers dominée par la finitude telle que la propose le courant majeur d’un christianisme aristotélicien. Il faudrait étudier Plotin et Porphyre, mais aussi leurs héritiers au fil des siècles : le Pseudo Denys du V°-VI° siècles traduit et présenté au IX° siècle par Jean Scot Erigène, les mystiques rhénans du XV° siècle, Maître Eckhart et Tauler et ceux qu’ils ont inspirés à la Renaissance, en particulier Nicolas de Cues (1401-1464) et Marsile Ficin (1433-1499). Au XVII° siècle, les Oratoriens Guillaume Gibieuf (1580-1650) et Louis Thomassin (1619-1695). On peut aussi repérer des traces de néoplatonisme chez nombre de spirituels catholiques, Bérulle entre autres, lorsqu’ils prônent une adhérence totale du fidèle à la divinité qui rappelle la mystique vedantine, bien qu’ils s’en distinguent par leur croyance très ferme en un Dieu personnel. D’autres courants, théosophiques, ont aussi été marqués par la pensée néoplatonicienne. On peut étudier selon cette approche un Jakob Böhm (1575-1624) dont le double refus du monisme et du dualisme fait penser à l’advaïta, mais il s’y mêle des croyances alchimistes ésotériques. On peut aussi s’intéresser à Emmanuel Swedenborg (1688-1772), scientifique à l’esprit cartésien qui à la suite d’une expérience mystique fonda une église fondée sur l’illuminisme.
C’est dans ce sillage et au moment où l’Europe, séparée du monde indien depuis l’expansion de l’islam et surtout de la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, redécouvrit le vedanta dans la traduction anglaise de la Baghavad-gîta en 1785, que William Blake, « Blake le fou », publia deux petits traités où il fit connaître le cœur de son intuition, à savoir que l’infini est visible en toute chose et que l’homme est infini.

un petit tour et qui nous vaut
votre visite demoiselle
horizontale sur les eaux
et crépitement d’ailes

il vous suffit d’une seconde
pour apparaître et disparaître
et nous faire entrevoir le monde
insoupçonné de l’être

subtil et vif inattendu
qui pourtant partout vibre
et nous offre la main tendue
d’une compagne libre

qu’importe que vous ne veniez
jamais redire le message
de l’ubiquité veuillez
en accepter l’hommage

19 août 2010

Heureux ceux et celles qui doutent de leur foi, car cela les rend tolérants, et la tolérance peut leur frayer le chemin de la reconnaissance. Le doute, hélas, est inconfortable ; il peut même devenir paralysant. Mais la certitude d’Aimer exclut le doute et elle exclut aussi non seulement l’intolérance mais aussi la tolérance, toujours suspecte d’hypocrisie, d’insincérité ou de tactique si elle n’est pas inspirée par l’amour de l’autre comme autre. La certitude d’Aimer est inhérente à la reconnaissance de l’autre en son altérité.
Pour Axel Kahn, « la valeur de l’autre est la seule base de l’accord universel des consciences ». Lorsqu’on sait qu’il est athée, on voit que l’on peut être athée et animé par l’esprit d’Aimer. Si l’on est d’accord avec son intuition, on affirme la nécessité de faire de toute foi, religieuse ou idéologique, une simple opinion plutôt qu’une certitude. Reconnaître la valeur de l’autre comme seule base de l’accord universel des consciences implique de comprendre que l’agapè est le seul absolu de l’être. Jean l’avait compris lorsqu’il déclarait que « Dieu (n’est pas dieu et puissance mais qu’il) est Amour ».
Puisque aucun être ne peut exister en dehors de l’infini, l’Amour infini est logiquement présent à l’intime de tout être fini. Thomas d’Aquin l’avait vu, après Augustin d’Hippone disant que son dieu était « plus intime à lui-même que lui-même ».

Parce qu’il avait fait l’expérience de l’infini, William Blake s’est battu contre les limites de la raison et contre tout ce qui brime et asservit la société. Sa vision poétique est inséparable de son indignation contre l’exploitation et la misère qu’elle entraîne. C’est au nom de l’infini qu’il dénonce l’injustice sociale ; il lui importe donc d’inviter à percevoir l’omniprésence de cet infini et à goûter la joie qu’elle procure, de
Voir un monde dans un grain de sable
Un ciel dans une fleur sauvage,
Tenir l’infini dans le creux de la main
Et l’éternité dans une heure
(Augures d’innocence)
La mission prophétique dont il se sent investi et qu’il juge identique à celle d’un Isaïe et d’un Ezéchiel est née de son expérience visionnaire de l’infini : « mes sens ont découvert l’infini en toutes choses ; je me suis alors persuadé, et j’en demeure convaincu, que la voix de l’honnête indignation est la voix de Dieu ». Comme celle d’Ezéchiel, son œuvre prophétique naît du « désir d’élever les autres à la perception de l’infini. » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 12). Il nous invite donc à laver nos sens, à regarder les êtres et les choses d’un regard purifié de tout désir : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie » (planche 14).

sous la brume de dentelle
la tour se livre au soleil
splendeur de cette irréelle
que la distance émerveille

avant qu’elle se déchire
la brume donne à la belle
en l’infini de te dire
c’est le voile qui révèle

surtout ne t’approche pas
c’est dans le presque lointain
à la limite des voix
que se distingue demain

si tu sais prendre le temps
de voir la belle changer
pour reconnaître l’amant
qui te fera plus léger

tu verras le paysâme
s’accomplir et t’inviter
à ranimer cette flamme
que tu venais y chercher

20 août 2010

Infini encore. Bien avant Giordano Bruno brûlé vif par l’Inquisition en 1600, Archylas de Tarente (- 430-348) avait montré l’absurdité de la croyance en un bord matériel de l’univers ; il devait bien y avoir quelque chose derrière la voûte céleste. Mais il n’avait pu convaincre des intelligences aussi douées qu’Aristote. C’est qu’il existe dans la conscience humaine éprise de raison une répugnance instinctive pour l’espace infini. Nos scientifiques ont maintenant réussi à inventer un univers sans circonférence. Les géométries non-euclidiennes, c’est-à-dire irréelles, créent des espaces d’extension finie mais sans bord, permettant ainsi de concevoir sans contradiction apparente un univers fini mais sans frontière ; et leurs praticiens en concluent à la possibilité de son existence matérielle. C’est oublier que la cohérence interne d’un système conceptuel ne prouve pas sa validité. Si les systèmes philosophiques totalement cohérents que nous connaissons étaient valides, ils ne pourraient pas s’opposer. Si la contradiction est un signe certain d’erreur, la non-contradiction n’est pas un signe certain de vérité. Et il ne suffit pas d’affirmer que ces notions d’espace fini sans limite ne sont guère intuitives ; on ne peut sans violer le sens commun prétendre que notre univers fini exclut un espace en dehors de lui-même, ni récupérer sans la comprendre la formule de Boèce, Alain de Lille et Nicolas de Cues qui dit que « la fabrique du monde a son centre partout et sa circonférence nulle part ». Si Nicolas de Cues réservait cette formule à Dieu, Giordano Bruno l’appliquait également à l’espace. Mais, encore une fois, « le silence de ces espaces infinis effraie » la raison humaine parce qu’il la prive de son pouvoir.

Démocratie. Si aux Etats-Unis on est en politique Démocrate ou Républicain, on peut en inférer que les Américains et les Français ne se font pas tout à fait la même idée de la démocratie : quel parti politique français oserait dire qu’il n’est pas démocrate ? Voilà qui peut nous inciter à nous demander ce qu’est pour nous la démocratie.
Dans la vie politique, la démocratie est le pouvoir entre les mains de tous par représentation ; c’est le suffrage universel. Dans la vie sociale, c’est le respect de la liberté de chacun, c’est-à-dire l’égalité des libertés.
Reste à comprendre et à vivre ces idées. On ne peut alors manquer de s’apercevoir que la démocratie est toujours menacée, toujours à promouvoir, qu’elle peut de jour en jour progresser ou régresser. Les citoyens d’un pays, les membres d’une société sont majoritairement mus par l’intérêt plutôt que par la sollicitude pour autrui. La démocratie ne peut donc être au mieux que la gestion des conflits d’intérêts. Les progrès de la liberté et de l’égalité dépendent de celui de la fraternité. L’humain dernier, qui vit l’altérité positive, est ainsi le moteur de la démocratie.

où dors-tu colibri dont les battements d’ailes
te gardaient immobile un instant aussi bref
que vif était l’élan et précise la touche

t’élances-tu toujours en la nuit qui compose
ces rêves que le jour te donnait d’accomplir
et ces purs souvenirs que l’instant faisait vivre

à te voir dévorer les courbes de l’espace
il me semblait sentir en moi ta joie te dire
sans souci du passé sans peur de l’avenir

tu étais occupé par le meilleur des mondes
où l’être de ton être pouvait s’imaginer
agir et s’endormir où à jamais l’on dort

21 août 2010

La décroissance n’est pas un programme déprimant, c’est un horizon inéluctable et terrifiant qui nous oblige à penser notre vie économique sur le long terme. Gestion de nos ressources d’une part, gestion de notre démographie d’autre part, avec le minimum de contraintes des libertés, de toutes les libertés, c’est-à-dire en recherchant obstinément la justice de l’égalité pour tous les habitants de la planète.

Au XVIII° siècle l’athéisme était le privilège d’une liberté aristocratique. Serait-il utile et profitable de connaître son histoire au cours du XIX° et du XX° siècles ? Donne-t-il encore un sentiment de supériorité à celles et ceux qui s’en réclament dans l’Occident du XXI° siècle ? Le doute mine-t-il la conviction des intellectuels athées comme il mine celle des intellectuels croyants ? L’agnosticisme est-il le destin de tous les intellectuels ? Est-il pour eux le chemin privilégié de la tolérance et de la reconnaissance ?

Erreur lourde d’implications de penser que causalité et déterminisme sont synonymes, que l’aléatoire vrai est sans cause. Le matérialisme y semble acculé, et ainsi réduit à l’irrationalité.

Réticent à reconnaître l’infini de l’espace que son intelligence ne peut comprendre, l’Occidental n’arrive en revanche toujours pas à admettre dans sa vie quotidienne que les ressources de notre planète ne sont pas infinies.

Oser, mot magique qui séduit invinciblement celles et ceux qui désespérément se veulent intelligemment d’avant-garde. Il appartient au monde éthique de la honte et de l’honneur, du regard d’autrui dont l’éthique d’Aimer nous libère.

en ta vitesse l’arabesque
émouchet de ta chasse
quand tu passes repasses
éclair racé est une telle ivresse
que le sang qui ruisselle accueille
la vie en soi rapace
et pour l’autre menace
fugace de joie qui s’effeuille
en vertige funambulesque

22 août 2010

Une opinion, c’est ce dont on se sait et/ou se sent capable de changer. Si l’on parle en démocratie d’opinions religieuses ou autres pour lesquelles « nul ne peut être inquiété », c’est que l’on suppose de celles et ceux qui les tiennent qu’ils sont capables d’admettre qu’ils peuvent se tromper, et donc que ceux qui ne les partagent pas ne sont pas forcément dans l’erreur. La liberté démocratique des opinions religieuses suppose chez les croyants, au minimum de la tolérance, au mieux de la reconnaissance de l’autre. Le plus souvent pourtant, le croyant ne voit pas dans sa foi une opinion mais une certitude. Il ne peut admettre que sa foi ne soit pas la seule vraie possible. Il ne peut donc entretenir à l’égard des autres fois que de la méfiance, de l’hostilité, du mépris, de l’horreur… au mieux de l’indifférence ou une tolérance nourrie de pitié condescendante. Seul l’absolu de l’agapè peut le détacher de sa foi pour la réduire au statut d’opinion, et lui permettre de considérer toutes les fois comme capables de conduire « les hommes de bonne volonté » à accueillir l’agapè. Seule l’agapè rassemble dans l’égalité et dans la liberté. (Son autre nom est la fraternité).

A-t-on jamais fini de scruter la scène de la pécheresse pardonnée ? (Luc VII, 36-50). Celle, « celui à qui l’on pardonne peu aime peu », celui, « celle à qui l’on pardonne beaucoup aime beaucoup ». Si la pécheresse manifeste autant d’amour à Yeshoua, c’est qu’elle se sait pardonnée de fautes qu’elle croit graves. Et son amour suit son pardon, non l’inverse ; son amour est la conséquence de son pardon et non la cause. Cela suppose que la scène du repas a été précédée d’une rencontre où l’attitude de Yeshoua à son égard lui a montré qu’elle était pardonnée, c’est-à-dire qu’elle n’était pas regardée comme une pécheresse. C’est l’amour de Yeshoua qui l’a invitée à aimer à son tour, à partager son agapè. Et qui entre dans l’agapè sort du péché, car le péché n’est rien d’autre que le manque d’agapè.

ils voyaient dans les vagues les océanides
dans les forêts ils voyaient les dryades
ils voyaient sur les monts les oréades
nulle ne se cachait à leurs regards limpides

plus loin que le désir cependant se dévoile
au cœur des choses et sur leur peau gracile
l’intelligence et la beauté que file
l’infini de l’amour qui par amour se voile

23 août 2010

Egalité. L’étude de l’éthologie animale dans la perspective de l’évolution attire l’attention sur un certain nombre de comportements de l’humain premier. Ainsi, lors de leur première rencontre, deux humains se jaugent, souvent inconsciemment : l’autre est-il au-dessus ou au-dessous de toi ; ainsi s’établit la relation hiérarchique, confirmée par la profession, l’habitation, la voiture… L’humain premier est un homo hierarchicus, héritier de l’animal de horde. Ce n’est qu’en découvrant l’être de l’être comme amour de l’autre que l’on découvre du même mouvement l’égalité ontologique.
Il est vain de réduire le mouvement de l’humain premier vers l’humain dernier au passage d’un homo hierarchicus à un homo aequalis dans une perspective socio-économique : ce passage ne fait que transmuer une inégalité des familles en inégalité des individus, une inégalité de sang en inégalité de richesse. Pierre Rosanvallon a montré qu’il fallait distinguer le libéralisme positif, qui est une affirmation des droits de l’homme et que l’on peut considérer ici comme une explicitation de l’intuition évangélique, et le libéralisme économique fondé sur le marché où l’intérêt préside, simple avatar des comportements de l’humain premier.
Il y a 2000 ans, Yeshoua a annoncé que l’amour de l’autre séparait les individus de leur famille et de leur société pour les constituer en personnes libres et égales de tous.

On peut tenir l’opinion que l’hétérosexualité est supérieure à l’homosexualité et garder la certitude que tous les humains sont ontologiquement égaux et dignes de la même tendresse et du même respect, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels (musulmans ou chrétiens, blancs ou noirs, Palestiniens ou Israéliens, Roms ou Français…). Ah, bienheureuse distinction de l’opinion et de la certitude !

tout le jardin frissonne dans les souffles
à cette heure où la nuit affirme sa présence
il faudrait lui répondre en gémissant
comme sous la caresse à la chair fait l’amour

est-ce quelqu’un cet autre qui nous touche
nous chuchote des mots dont on cherche le sens
et nous étreint d’espace évanescent
plus proche et plus distant que s’il faisait la cour

combien de temps faut-il tendre la joue
et l’âme qui frémit de cette transparence
que se dissolve en la sève le sang
et au fond de la nuit qu’enfin filtre le jour

24 août 2010

Nucléaire. Il est utopique de penser que l’on pourrait éliminer toutes les armes nucléaires de la planète : quelle nation serait assez folle pour se démunir, sachant qu’elle ne pourrait s’assurer que toutes les autres ont fait de même ? La dissimulation fait partie intégrante des arsenaux. Rien moins qu’une mutation de l’humanité serait nécessaire pour neutraliser l’agressivité, l’envie, la jalousie… inscrites dans ses gènes. Pour se prémunir contre les guerres, elle doit, en attendant cet avenir utopique et pour le préparer, gérer le sage dosage de la carotte et du bâton, des forces de persuasion et des forces de dissuasion, de la philia et du neïkos.
Sans oublier qu’un train nucléaire peut en cacher un autre, que le nucléaire pacifique peut s’avérer à la longue tout aussi dangereux que le nucléaire belliqueux. Avec la multiplication des centrales, combien de Tchernobyl attendent l’humanité?

La puissance ou l’amour. Yeshoua ne pardonne pas les péchés, il prend acte de leur pardon : « tes péchés sont pardonnés » (Luc V, 20 ; VII, 48). C’est un acte de langage constatif et non pas performatif. Un acte constatif décrit une action, il ne l’accomplit pas. Un acte performatif ne décrit pas une action, il est une action, la manifestation d’un pouvoir. Ce pouvoir peut n’être que psychosocial : « Je vous déclare mari et femme », dit l’officier d’état civil muni des pouvoirs qui lui ont été conférés par sa fonction au nom du pouvoir du peuple souverain. Mais il semble bien que derrière tout acte de langage performatif on peut retrouver la croyance aux pouvoirs magiques que l’on rencontre dans les vieux contes : « Sésame ouvre-toi », et la caverne d’Ali Baba s’ouvre. Serait-ce aussi le mode de fonctionnement des sacrements catholiques ? « Ceci est mon corps », dit le prêtre à la messe pour réaliser la transsubstantiation au nom du Christ en raison d’un pouvoir lui-même transmis dans le sacrement de l’ordre par la succession apostolique. Et le prêtre pardonne dans le sacrement de pénitence, selon la formule : « Je te pardonne au nom du Père et du Fils et du Saint-esprit ». On voit, ultimement, où s’enracine cette croyance au pouvoir performatif de l’acte de parole sacramentel : dans la croyance en un dieu tout-puissant qui a pu dire : « Que la lumière soit, et la lumière fut » (Genèse I, 3).
Le dieu de Yeshoua, l’être de son être, n’est pas un dieu de puissance mais d’amour. Yeshoua ne pardonne pas les péchés, il constate que quelqu’un a la foi : « Voyant leur foi… », « Ta foi t’a sauvée » (Luc V, 20 ; VII, 50), c’est-à-dire que ce quelqu’un aime et que, l’amour étant le contraire du péché, il est pardonné en accueillant l’amour. Yeshoua peut constater cet amour parce que sa lucidité lui permet de voir dans le cœur des humains : « Percevant leurs pensées… « (Luc V, 22 ; cf. Jean I, 47s ; II, 25).

cette ombre claire où le jardin respire
la paix qui sourd au profond de la nuit
attend de son désir la sœur qui la visite
en son plus grand silence

sûre elle sent que la lumière mire
en son cristal le feu lointain qui luit
et se donne l’image au plus antique rite
de son regard immense

ce qui s’écoule et qui ne peut se dire
qu’en langue pure et des sons amuïs
c’est la durée d’un monde où l’infini habite
et voile sa présence

25 août 2010

Parmi la foule populaire des rues, les limousines aux vitres teintées sont-elles d’aristocratiques niqab?

C’est parce que Aimer, l’être de l’être, est parfaitement simple qu’il est difficile d’en déplier conceptuellement les implications. Tout y est intriqué. Ce n’est pas simplement la coïncidence des contraires, de l’attraction et de la répulsion dans la tendresse respectueuse ; c’est la cohérence de tous les multiples, cette indissociabilité de l’unité et de la diversité que peut donner à penser la trinité chrétienne lorsqu’elle est perçue comme un symbole, la relation nécessaire de l’infini et du fini dans l’altérité positive, l’implication du pardon dans le don, la coexistence du bien et du mal dans l’indéterminisme et la liberté, l’égalité et l’universalité dans le silence de l’Eternel, la temporalité dans la dialectique de la philia et du neïkos, la spatialité dans la diversité et le respect… Tout y semble embrouillé. Pourtant, à vivre la vie d’Aimer, tout s’intègre sans faille dans une intuition simple.

L’espérance d’une vie après la mort peut être dénoncée lorsqu’elle entraîne une désaffection pour l’existence présente, la résignation à vivre mal ici-bas afin de vivre bien dans l’au-delà, à être malheureux en ce monde afin d’être heureux en l’autre. On pourrait penser qu’il faille avoir la conviction qu’il n’y a rien après la mort pour caricaturer ainsi la dynamique de la chair mortelle à l’esprit immortel. On doit cependant admettre que l’on trouve chez Paul de quoi lui donner substance : « Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons ; si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons «  (II Timothée II, 12). Et cette croyance est congruente à celle qui lui fait écrire que Yeshoua s’est humilié afin d’être exalté (Philippiens II, 8s). Dans la vérité dévoilée par Yeshoua, il s’agit plutôt, en ce monde et en l’autre, d’aimer afin d’aimer toujours davantage, de trouver la béatitude dans la sollicitude en ce monde comme en l’autre, « sur la terre comme au ciel », quitte à penser que cela sera plus aisé « au ciel ».

dans l’air humide la rumeur
et les appels
révèlent
un plus intime intime où des confidences s’échangent d’heure en heure

26 août 2010

L’accueil de l’esprit d’Aimer est dès cette vie une libération et une illumination ; il donne de trouver bien mieux que ce qu’il fait perdre (cf. Luc XVIII, 30).
Aimer libère du temps et de l’espace, des répugnances et des attirances, des mythes et des rites, des gourous et des modes, des sectes et des groupuscules… Avant tout, étant altérité positive, Aimer libère de l’altérité négative. C’est ainsi que les autres ne sont plus l’enfer mais le paradis. Aimer libère du regard d’autrui, de la honte et de l’honneur. Libération de la dépendance de l’opinion favorable ou défavorable que les autres ont de nous, indifférence à la louange qui gonfle l’ego et au blâme qui le dégonfle, courage face à la violence du pouvoir oppresseur et destructeur (dissidence d’Antigone…résistance de Bonhoeffer…). Si l’on peut encore s’affliger ou se réjouir de l’attitude des gens à notre égard (et à l’égard des autres), c’est en raison du bien ou du mal qu’elle peut leur faire, les faisant progresser ou régresser sur le chemin de la sollicitude et de la béatitude.
Un être libéré par Aimer peut choisir ses options religieuses, sociopolitiques, culturelles sans se laisser manipuler ni influencer par qui et quoi que ce soit. Combien d’humains ont la foi, l’idéologie, la sensibilité qu’ils ont reçues de leur famille et de leur milieu ? « On est chrétien comme on est Périgourdin ou Allemand », remarquait Montaigne. Statistiquement, combien sont croyants, athées ou agnostiques, progressistes ou conservateurs, classiques ou (post)postmodernes… parce qu’ils ont choisi de l’être et non parce qu’ils ont entendu ou lu ceci et cela ?
L’accueil d’Aimer dans la conscience la libère de toute hétéronomie, à commencer (ce devrait être évident) par l’hétéronomie du dieu tout-puissant puisque Aimer en est la négation. Lorsque Yeshoua dit qu’il est venu apporter la séparation (Luc XII, 51 ; cf. XVII, 34s), il implique cette libération du milieu familial et social qui fait des humains vivant d’Aimer des êtres libérés de tout attachement particulier dans la chair par leur amour universel dans l’esprit. (Il ne s’agit évidemment pas d’une division qui oppose intérêt à intérêt, mais d’une séparation entre l’intérêt de l’humain premier et le désintéressement de l’humain dernier, qui le fait se soucier de l’autre alors que l’autre peut ne pas se soucier de lui.)

les meules de Monet nous donnent
la nostalgie
sans prix
du temps où la lumière sur les arrondis se donnait des douceurs de madone

les peupliers vivent d’espace
qui s’échelonnent
colonnes
d’un temple ouvert à tous les horizons où l’on cherche la face

les cathédrales de Rouen
dans la lumière
légère
ou voilée ou brutale s’échappent dans l’espace des regards aimants

Lue, écrite, pensée, vécue, la poésie est pour l’humain premier un divertissement, un antalgique intellectuel. Pour l’humain dernier, c’est la joie de participer à la beauté de l’Eternelle.

27 août 2010

Religion. Les religions appartiennent au cheminement de l’humanité. On pourrait affirmer brutalement qu’elles promeuvent le meilleur et le pire, incitent à aimer et incitent à haïr, participant aux forces d’attraction et aux forces de répulsion qui mènent le monde. Mais ce serait caricatural. Elles s’enracinent dans les mythes, qu’elles entretiennent et actualisent dans les rites. Cela les rend passéistes dans leur fidélité à leur origine. Cependant les trois monothéismes sont aussi orientés vers l’avenir par l’espérance de la fin des temps, mais c’est l’espoir d’un retour à l’origine perçue comme parfaite.
Leurs cérémonies et leurs prières sont ambiguës. Elles peuvent être des divertissements consolateurs ; elles peuvent donner la force d’affronter les épreuves de la vie ; elles peuvent aussi conduire à la résignation. Leur valeur positive devrait surtout s’apprécier en fonction de l’élan qu’elles peuvent donner à l’humanité vers l’humain dernier, la sollicitude pour les autres, la justice pour tous.
Il est dangereux de les combattre en les accusant d’être des drogues qui détournent de l’action et font ainsi le jeu des exploiteurs et des dominateurs de l’humanité. On sait bien qu’il existe des drogues plus dangereuses, celles qui envahissent un Occident qui a renoncé à sa religion : cannabis, héroïne, cocaïne…

Philosophie. Peut-on enseigner la philosophie sans être philosophe ? L’enseignant est en principe quelqu’un qui enseigne une matière qu’il a choisi d’étudier, qu’il aime et dont on peut espérer qu’il va communiquer cet amour à ses élèves. C’est donc un philosophe, même s’il ne s’exprime pas dans des livres et d’autres médias. Mais le professeur de philosophie est astreint à un programme( un programme établi par qui et selon quels critères ?). Ce n’est cependant pas l’essentiel de sa tâche, de sa mission d’éducateur. Un philosophe est une conscience qui s’étonne, qui se pose des questions ; un professeur de philosophie sera donc une conscience qui invite d’autres consciences à s’étonner, à se poser des questions. Quelles questions ? Alors que le scientifique de pose les questions du « comment », le philosophe se pose les questions du « pourquoi ». Ainsi un scientifique pourra se demander comment un papillon migrateur tel que le sphinx colibri fait pour s’orienter. Un philosophe peut se demander pourquoi le scientifique se pose les questions du comment ; il se pose surtout les grandes questions du sens de l’existence, dont celles du « pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que pas ? » (Leibniz, Heidegger…) ou même d’un pourquoi savons-nous que nous existons (Descartes). Il est bien des questions philosophiques qui ne nous viennent pas spontanément à l’esprit, mais que la lecture des philosophes peut nous amener à considérer comme essentielles…

Aimer invite les consciences à apprendre, apprendre, apprendre… non pour posséder et dominer, mais pour communier, connaître…, pour davantage et mieux aimer.

premières larmes
d’or et de sang
rendant les armes
de l’innocent

mais qui dira
ce qui dispose
en son aura
ces belles choses

étonne-toi
sur le gazon
regarde vois
leur horizon

ce qui a chu
là et ici
s’est entendu
pour être sis

pour que s’arrangent
teintes et lignes
est-il un ange
qui leur fait signe

vive l’espace
où trouve belle
chacun sa place
dans la dentelle

écris l’amour
de ce décret
où se fait jour
le grand secret

même la mort
sait la beauté
et donne tort
à la pitié

chante les charmes
le grand regard
change les larmes
en œuvres d’art

28 août 2010

Entropie sociale ? Toute société, et donc la nôtre, serait menacée de décadence, presque invinciblement entraînée à se dégrader comme se dégrade toute énergie. Retour des forces premières de la nature, de l’agressivité (répulsion / neïkos / thanatos) et de la sensualité (attraction / philia / éros). L’évolution des spectacles en Occident depuis, disons cinquante ans, y montre insensiblement toujours plus de violence et de sexe. Néguentropie sociale ? « Le levain dans la pâte » dont a parlé Yeshoua : l’agapè qui promeut la fraternité, la liberté et l’égalité en faisant régresser la haine, la domination et l’injustice.
L’esprit d’Aimer, l’agapè, libère l’humain premier qui l’accueille en l’animant de Sa vie, en lui donnant de « participer à la nature divine » (II Pierre I, 4). Cette participation à Aimer, à sa vie, est un processus, un développement. L’image du fruit est ici pertinente, car il faut du temps pour faire un fruit. Paul parle justement des « fruits de l’Esprit » (Galates V, 22).
Ces fruits peuvent apparaître, pour partie, comme des valeurs morales, mais il est regrettable de les interpréter ainsi dans un cadre hétéronomique : ce ne sont pas des valeurs imposées auxquelles on s’efforcerait de se soumettre par devoir, c’est-à-dire par obéissance à son surmoi. Elles naissent de la vie intérieure, comme les fruits naissent de la sève de l’arbre. Yeshoua a employé cette image avant Paul dans son mashal de la vigne : « Je suis la vigne, et mon père est le vigneron… Je suis la vigne, et vous, vous êtes les sarments ; qui demeure en moi et moi en lui porte beaucoup de fruits » (Jean XV, 1, 5), les « fruits de l’esprit : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la maîtrise de soi… », dit Paul aux Galates. Et il ajoute : « contre ces choses, il n’y a pas de loi… Si vous êtes conduits par l’esprit, vous n’êtes plus sous la loi » (Galates 5, 22s, 18). Telle est la libération opérée par l’esprit d’Aimer. « Aime, et fais ce que tu veux », pourra dire Augustin, comme Yeshoua avait dit : « Si vous demeurez en moi, vous demanderez ce que vous désirez et cela vous sera donné » (Jean XV, 7) ; c’est que vous demanderez ce qui vous permettra d’aimer et que vous ne voudrez faire que les gestes de l’amour.

la paille aussi s’en est allée
la tour a fui
l’esprit
qui l’habitait demeure dans l’attente ici que retourne le blé

la vie ne sera pas brisée
au grenier prie
l’amie
attendant que revienne le temps de mourir et surgir et donner

29 août 2010

Altruisme. On peut penser que l’altruisme absolu est nocif si l’on s’en croit l’auteur et qu’il vous donne un sentiment de supériorité sur ceux qui en sont l’objet. Il faut alors préférer « l’altruisme intéressé » dont parle Jacques Attali, celui où l’on a conscience que l’autre vous apporte par son accueil mieux que ce que vous lui donnez, votre épanouissement intérieur. L’altruisme absolu de l’agapè n’est pas un effort de volonté ; c’est un don reçu, la participation au seul altruisme absolu, celui d’Aimer. Celles et ceux qui en vivent savent qu’ils ne peuvent s’en glorifier. L’intérêt qu’ils y trouvent n’est pas celui de l’ego, mais celui de la béatitude indissociable de la sollicitude d’Aimer.
Les penseurs grecs et latins avaient établi un quatuor de vertus : la tempérance, la prudence, la force et la justice, censées fabriquer l’homme de bien estimé de la société et de lui-même dans l’honneur et la bonne conscience. Les chrétiens s’en sont emparés dans leur combat contre le paganisme. En forçant la note ? Augustin aurait dit que les vertus des païens sont des vices. Il signifiait simplement qu’une vertu qui n’est pas le fruit de l’esprit, de la grâce, une expression de l’agapè, est inutile pour le Royaume des cieux, la divinisation ; inutile au sens où « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien » (Jean VI, 63). La vertu selon Yeshoua fait partie de l’altruisme absolu d’Aimer ; elle ne cherche que le bien de l’autre. Il semble que Jankélévitch ait partagé cette vue dans son Traité des vertus : « La morale n’apparaît que lorsqu’on préfère l’autre à soi », et « l’amour est cet oubli total de soi-même ».

L’Eglise en tant que religion est un pouvoir et doit donc composer avec les autres pouvoirs. L’histoire de l’Eglise le montre, et l’Eglise s’est justifiée d’être un pouvoir en se prévalant de la séparation des pouvoirs : spirituel et temporel, Dieu et César. Mais Aimer n’est pas dieu, Aimer n’est pas un pouvoir ; et son esprit libère de toute peur et de tout compromis face à tous les pouvoirs (par la vertu de force).
L’Eglise n’est-elle ni de droite ni de gauche ? Paul Ricœur se disait socialiste parce que chrétien. On ne peut pas en tout cas se réclamer de Yeshoua et appartenir à un parti qui, au pouvoir, sans le dire et même en se cachant, enrichit les riches et appauvrit les pauvres, favorise les puissants et défavorise les faibles.

les courtisans du donjon
se sont éloignés du centre
où leurs appels tournoyaient
en sainte célébration

faut bien trouver la ration
qui saura remplir le ventre
et donner force à ces ailes
qui assurent la fonction

mais dans les têtes se font
souverainement entendre
les ordres et les rappels
à accomplir la mission

rassasiés ils reviendront
lancer l’éloge du centre
où le seigneur se refait
dans la gloire du donjon

30 août 2010

Vertus. Les vertus des anciens faisaient l’homme de bien, honorable aux yeux de ses semblables et à ses propres yeux. Elles fonctionnaient dans le cadre des morales de la honte et de l’honneur et/ou des morales de la culpabilité et de la bonne conscience, morales qui ont d’ailleurs encore cours dans nos sociétés, dont elles règlent la marche avec plus ou moins de bonheur. (On sait à quelles brutalités peut mener la morale de l’honneur dans les sociétés patriarcales).
L’intuition fondatrice de Yeshoua, celle du dieu d’amour, la découverte de l’être de l’être comme altérité positive, dévalorise la vertu ainsi conçue et pratiquée. Le mashal du pharisien et du publicain montre que la vertu, l’observance de la loi, peut grandir un humain à ses propres yeux, gonfler son ego, mais qu’elle ne peut le conduire à la justice du Royaume des cieux, à la vie de l’Eternel. C’est qu’un ego enfermé en lui-même ne peut évidemment pas s’ouvrir à l’altérité positive. Il faut donc bien comprendre la formule qui conclut le mashal : « Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » (Luc XVIII, 14). Il ne s’agit pas de jouer à qui perd gagne, de dégonfler son ego afin que Dieu le regonfle. On retrouve cette formule dans le mashal des invités (Luc XIV, 7ss, 11). Au premier degré, il s’agit, certes, de se mettre à la dernière place afin que le maître de maison vous dise de « monter plus haut ». C’est que l’on est dans une société où l’honneur est de première importance, où l’on parle de gens plus « honorables » que les autres et où l’on goûte « la gloire » lorsqu’on vous honore devant les autres (Luc XIV, 8, 10). C’est un stéréotype dans la Bible. On le trouve en Matthieu XXIII, 12. On le trouve aussi dans le Magnificat où Marie est censée dire après David que l’Eternel « renverse les puissants de leur trône et élève les humbles » (Luc I, 52 ; cf. II Samuel XXII, 28). On le retrouve, appliqué par Paul au Christ lui-même : « Il s’est humilié… C’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Philippiens II, 8s).
Une interprétation littérale de ce jeu de bascule tactique ne tient pas face aux paroles de Yeshoua dénonçant la recherche de la gloire (Matthieu VI, 2). La vertu selon l’amour se pratique en secret, et, si l’on veut parler de vertu et de récompense de la vertu, il faut répéter après Spinoza que « la récompense de la vertu, c’est la vertu ». La récompense d’Aimer (Matthieu VI, 4, 6, 18) n’est pas une compensation mais une surabondance ; à qui aime, il est donné d’aimer davantage et mieux. « A qui a, il sera donné plus» (Luc XIX, 26). La récompense de la sollicitude/béatitude est une meilleure sollicitude/béatitude, un participation plus intense à la vie de l’Eternelle.

lentement
en beauté
les aubes et les crépuscules
sont la clarté de ce qui vient
la pureté de ce qui va

lentement
en beauté
elles nous ouvrent leurs messages
toujours anciens toujours nouveaux
elles disent que le temps aime
lentement
en beauté
ce sont les heures où l’on s’arrête
où l’on admire et considère
la présence de l’infini
lentement
en beauté
lorsque les étoiles s’effacent
devant l’immense
elles nous rappellent la tâche
lentement
en beauté
lorsque les étoiles paraissent
face au silence
elles nous rappellent le sens
lentement
en beauté

portes du matin et du soir
ouvrez fermez cette lumière
qui fait battre le cœur du monde
lentement
en beauté

31 août 2010

Les chrétiens tiennent le christocentrisme pour essentiel à leur foi et, dans cet esprit, Teilhard de Chardin l’a exalté pour faire du christ un être cosmique, centre de l’univers en évolution. Cette vision cependant ne tient pas face à l’infinité de l’espace et à l’infinité du temps. Tout au plus pourrait-on la soutenir dans le cadre de notre univers. Mais qu’est-ce que quinze ou trente milliards d’années face à l’éternité ? Infiniment moins qu’une seconde face à ces trente milliards d’années.
Nous ne pouvons en finir avec le géocentrisme, le christocentrisme et tous les nombrils de l’univers qu’en renonçant au nôtre, dont ils émanent et participent, qu’en cessant de nous prendre pour le centre du monde. L’altérité positive, l’amour, nous décentre de nous-même dans un monde où le centre n’est nulle part ; elle nous met dans la vérité de l’être qu’elle est.

En dessous des vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, la théologie chrétienne parle depuis longtemps des vertus cardinales de tempérance, de prudence, de force et de justice reprises de la philosophie gréco-latine. Plutôt que de parler de vertu, terme qui ne peut se débarrasser de sa connotation d’honneur de l’individu, on peut reprendre le terme « fruit de l’Esprit » (Galates V, 22). Les « fruits cardinaux » viennent tous sur le même arbre, nourris de la même sève, l’agapè. Tempérance, prudence, force, justice, ils paraissent former un ensemble disparate, mais on les dit depuis longtemps inséparables, indissociables : on ne peut être vraiment tempérant que si l’on est aussi prudent, fort et juste ; on ne peut être prudent que si l’on est aussi tempérant, fort et juste ; on ne peut…
En nous fondant sur cette hypothèse, nous pouvons étudier les relations possibles, probables entre les différents fruits cardinaux de l’Esprit dans la pensée et dans l’action de celles et ceux qui accueillent Aimer. Cet accueil est une libération et une illumination ; l’illumination fait partie de la libération, le dévoilement de l’être dans l’amour nous libère de nos illusions de liberté ainsi que le signale Yeshoua après avoir affirmé que « la vérité rend libre » (Jean VIII, 32ss).
La libération qu’opère la tempérance est celle qui nous libère de l’emprise de nos attirances et de nos répugnances, de la philia et du neïkos qui nous mènent en tant qu’humains premiers asservis aux forces du monde. Les anciens voyaient dans la tempérance la libération des passions en vue de la maîtrise de soi et des autres. Dans la perspective de l’agapè, la maîtrise de soi n’a d’autre sens et d’autre objet que de nous disposer à aimer les autres comme autres, à nous désintéresser de nous-mêmes en nous intéressant aux autres et donc en leur accordant leurs droits. Cela s’appelle la justice.

il a posé son delta gris
sur une feuille de la haie
j’en ai été presque surpris
c’était inattendu jamais
je n’avais pu le voir ainsi

s’il est champion de la vitesse
il lui faut aussi du repos
et le camouflage le laisse
aussi serein bien dans sa peau
que protégé par sa prouesse

depuis combien de millénaires
se transmettent leur beau secret
ses ancêtres maîtres de l’air
qu’ici maintenant il me fait
apercevoir le grand mystère

1er septembre 2010

Beauté. Parmi les choses qui peuvent retenir l’attention de celles et ceux qui croient aux apparitions de Lourdes, il y a l’incomparable beauté de « la dame » décrite par Bernadette Soubirous. Elle ne dévoilait que son visage (les musulmanes pourraient s’en inspirer et s’en réclamer), mais quel éblouissant visage ! La beauté fait partie intégrante de la kavod, de la doxa, de la gloire, de la manifestation de l’Eternelle. Qu’elle rayonne comme le soleil « sur les bons et sur les méchants » (Matthieu V, 45), la beauté peut nous faire penser à l’Eternelle et nous réjouir avec Elle.

Prudence. La prudence est l’une des quatre vertus cardinales des philosophes de l’antiquité gréco-latine. Mais ces qualités humaines ont reçu dans la théologie chrétienne un autre sens : elles y sont inspirées par l’agapè. Par ailleurs, elles viennent s’ajouter à quelques autres puisées dans la Bible. Outre les trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, il y a les dons de l’esprit de l’Eternel : Annonçant le messie, le prophète Isaïe dit que « l’esprit de l’Eternel reposera sur lui, esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte de l’Eternel » (Isaïe XI, 2). A ce groupe de six, on a ajouté la piété pour faire bonne mesure et obtenir un sept symbolique. Puis on a à ces dons opposé les sept péchés capitaux, à savoir l’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la gourmandise, la luxure et la paresse (ou acédie) sans d’ailleurs qu’ils s’opposent un à un aux sept dons. Ces sept péchés redistribuent les trois péchés du monde selon Jean, à savoir « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16), qu’Augustin traduisit par « libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi », désir de sentir, désir de comprendre et désir de dominer qui faisaient s’écrier à Pascal : « malheureuse terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent » (Pensées, fragment 460). Et, de ces trois désirs, il faisait dériver trois philosophies. Pour lui le désir sensuel a fait l’Epicurisme, le désir intellectuel a fait le Cartésianisme et le désir dominateur le Stoïcisme. On voit à quel degré de spéculation on en est arrivé dans l’exploration du labyrinthe de l’humain éthique. Spéculation profitable ? la prudence inspirée par l’esprit d’Aimer permet de s’y orienter. La prudence selon l’agapè est le guide des situations concrètes. Une conscience qui accueille Aimer l’acquiert peu à peu à mesure que son amour s’affirme et s’affine.

elle a plongé à ton approche
dans l’eau de pluie
qui luit
au fond du vieux tonneau où elle vient rêver d’ancêtres au creux des roches

2 septembre 2010

L’invocation. Notre impuissance à aimer les autres pour eux-mêmes, à n’y jamais penser qu’avec respect et tendresse, nous incite à l’invocation constante de l’esprit d’Aimer. « Crainte et tremblement. Dieu opère en vous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s). « Crainte et tremblement » ne signifie pas angoisse stérile mais défiance de soi-même, connaissance de notre impuissance naturelle à accéder à la divinisation de l’amour ; « crainte et tremblement » permet l’ouverture, l’accueil d’Aimer afin qu’Il aime en nous les autres, qu’il « opère en nous le vouloir et le faire ». L’invocation constante est sans inquiétude, confiante en Aimer qui ne refuse pas de donner son esprit d’amour (Luc XI, 13). On comprend que Paul puisse aussi dire aux Philippiens : « Ne vous inquiétez de rien, mais en toute prière et demande présentez à Dieu vos requêtes avec reconnaissance » (IV, 6). N’est-ce pas l’esprit d’Aimer, vivant en nous si nous l’accueillons, qui nous fait invoquer avec « des gémissements indicibles » (Romains VIII, 26) ?

Négociations israélo-palestiniennes. Une ample comédie à cent actes  pervers depuis quarante ans. Va-t-on, sans violence, rapatrier quelque 300 000 colons israéliens qui ne cessent de multiplier et d’étendre leurs implantations en Palestine ? Aveuglement ou hypocrisie dilatoire ?

Force. Est-il exact que 55% (Ah, ces sondages !) des catholiques français désapprouvent les prises de position du clergé en faveur des Roms ? Et de brandir la petite phrase fétiche : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu XXII, 11 ; Marc XII, 17 ; Luc XX, 25) en croyant qu’on l’interprète sûrement dans le sens et selon le contexte dans lequel Yeshoua l’a prononcée. La hiérarchie ecclésiastique n’a-t-elle pas toujours eu des relations tendues avec les autorités politiques ? Elle a opposé le « pouvoir spirituel » au « pouvoir temporel », mais cela fait encore deux pouvoirs, chacun d’eux cherchant à affirmer sa supériorité sur l’autre, à dominer l’autre ou à s’en faire un allié tactique. Mille épisodes, parmi lesquels la querelle de Philippe le Bel et du pape Boniface VIII, celle de Napoléon Bonaparte et de Pie V, l’affrontement violent de notre III° République et du clergé de France jusqu’à l’arrangement des lois de 1905…
Aimer, Elle, n’est pas un pouvoir, mais Elle est une force, une source de force, une « vertu de force » d’amour, « le don de force », l’un des sept dons du Saint-Esprit. N’est-ce pas l’esprit de l’Eternel qui inspira à Antigone de désobéir aux ordres de Créon en se réclamant de l’amour pour rendre les derniers devoirs à son frère Polynice ? Résistance aussi de Marie Durand pour rester fidèle à sa foi huguenote. Résistance de Dietrich Bonhoeffer au pouvoir nazi. Certes, la vertu de force est un pouvoir lorsqu’on se l’attribue à la manière des philosophes antiques ; mais c’est une force libératrice lorsqu’elle est accueillie et reçue d’Aimer, une force qui permet de passer outre aux pressions politiques, aux courants philosophiques, aux modes culturelles… Le don de l’esprit de force est inséparable du don d’illumination de l’esprit de conseil et de la vertu de prudence qu’il inspire face aux problèmes éthiques en situation.

corolle enfin épanouie
éblouis-toi
de joie
sur cette table où t’a posée la main de beauté inouïe

3 septembre 2010

On peut avoir des doutes sur les négociations israélo-palestiniennes et invoquer. Espérer contre toute espérance et invoquer. Avec les gémissements que l’on a lorsqu’on se heurte à l’impossible et que l’on sait qu’Aimer est le maître de l’impossible. Invoquer afin qu’advienne l’impossible justice, que l’humain dernier sache faire entendre raison à la folie de l’humain premier et à son désir de posséder et dominer.
Le dieu d’Israël est un dieu qui possède et domine. Toute la terre lui appartient et il en donne sa part au peuple qu’il s’est choisi :
« A l’Eternel appartiennent la terre et tout ce qu’elle contient, le monde et tous ceux qui l’habitent… C’est lui le roi de gloire » (Psaume XXIV)
« L’Eternel, le Très-Haut est redoutable, il est un grand roi sur toute la terre. Il nous soumet les peuples, il met les nations sous nos pieds… » (Psaume ILVII)
« L’Eternel sauvera Sion, il reconstruira les villes de Juda. On s’y établira et on les possédera. La descendance de ses serviteurs en fera son héritage, et ceux qui aiment son nom y habiteront » (Psaume LXIX)
Que faire contre des gens qui se croient les élus du Tout-puissant ? Le dieu d’Israël est mort sur la croix avec un juif nommé Yeshoua, mais si peu de gens l’ont appris. Dieu est mort,vive Aimer qui ne possède ni ne domine. Aimer, toi l’être sans avoir, toi le pauvre qui aimes tous les êtres de toute ta tendresse et de tout ton respect. Cependant tu les aimes tant que tu les fais indéterminés, libres. Qu’ils accueillent ton esprit !

Une civilisation inspirée, dominée, travaillée, minée par le marché, c’est-à-dire par le désir de richesse de ses ploutocrates, vit de production et de consommation. Il faut produire pour pouvoir consommer et consommer pour pouvoir produire. Qui s’enrichit outrageusement en appauvrissant les autres ? Les gros commerçants qui vendent leurs produits beaucoup plus chers qu’ils ne leur coûtent à l’achat en grugeant les petits producteurs et les consommateurs, et les gros fabricants qui vendent leurs produits beaucoup plus chers qu’ils ne leur coûtent à la fabrication en payant les travailleurs le moins possible et les actionnaires le plus possible afin de les attirer et faire croître leur entreprise. On connaît bien cette stratégie. On voit moins qu’elle est fondée aussi sur le désir de consommer, désir que l’on ne fait qu’exacerber en jouant sur l’envie et le mimétisme par la manipulation publicitaire. Il revient aux tenants d’Aimer éclairés par son esprit d’intelligence de dénoncer ce désir de consommer toujours plus. Et d’abord de découvrir en eux-mêmes l’infini du désir qui ne peut être comblé que par l’infini spirituel. Celles et ceux qui accueillent Aimer se contentent de satisfaire leurs besoins matériels limités pour cheminer dans l’infini spirituel de la sollicitude et de sa béatitude. (Que leur importe de ne pas vieillir et mourir entourés d’œuvres d’art sans prix et d’un ou deux bijoux de famille en or…)

le crépitement de tes ailes
inattendu
tendu
est demoiselle un instant reconnu la vie se renouvelle

4 septembre 2010

Sagesse. Yeshoua s’est réjoui que son message ait été accueilli par des gens de peu : « Alors Yeshoua exulta dans l’esprit et dit : « Je te loue, Père, seigneur du ciel et de la terre, car tu caches ces choses aux sages et aux intelligents et tu les découvres aux petits » » (Matthieu XI, 25 ; Luc X, 21). Certes, cette expression révèle une manière de penser par oppositions, manière que l’on retrouve dans des formules telles que « les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » ou « qui s’élève sera abaissé et qui s’abaisse sera élevé ». Mais on ne peut interpréter valablement ces oppositions qu’à la lumière de l’amour universel d’Aimer. Aimer n’a pas de préférence pour tels ou tels ; il s’offre également à tous sans acception de personne. Si dans les faits, dans l’histoire, il semble selon Yeshoua se manifester de préférence à des gens ordinaires, c’est peut-être pour faire comprendre aux élites, intellectuelles et autres, qu’elles n’ont pas de soi plus facilement accès à l’Eternel que les moins doués. (Il est d’ailleurs réconfortant de noter que parmi les saints reconnus par la hiérarchie ecclésiastique, une intelligence supérieure comme Thomas d’Aquin n’est pas plus valorisée qu’une intelligence médiocre comme Jean-Marie Vianney).
On peut croire que Paul a choisi de prêcher « par la puissance de l’esprit » plutôt que par « la sagesse humaine » (I Corinthiens II, 4s) parce qu’il s’était heurté à une fin de non-recevoir de la part des philosophes d’Athènes (Actes XVII, 22-33). Mais cet échec n’a fait que lui permettre de prendre conscience qu’il lui fallait parler le langage de l’esprit plutôt que celui des concepts. La connaissance de l’être de l’être est celle de l’amour de l’autre, et ce que l’intelligence parvient à en saisir n’est que de surcroît.
Montaigne avait compris qu’une raison qui n’est pas guidée par la foi se fourvoie lorsqu’elle tente de découvrir la vérité dernière : « Toutes choses produites par notre propre discours (raison) et suffisance, autant vraies que fausses, sont sujettes à l’incertitude et débat. … Tout ce que nous entreprenons sans l’assistance de Dieu, tout ce que nous voyons sans l’assistance de sa grâce, ce n’est que vanité et folie ; l’essence même de la vérité, qui est uniforme et constante, quand la fortune (le hasard) nous en donne la possession, nous la corrompons et abâtardissons par notre faiblesse » (Essais, livre second, chapitre XII, folio p. 287). Et il cite Paul reprenant une parole du prophète Isaïe : « Je détruirai la sagesse des sages et anéantirai l’intelligence des intelligents » (I Corinthiens I, 19 ; Isaïe XXIX, 14).
Paul parle de sagesse, mais c’est d’une sagesse qu’il oppose à celle des intelligents de la terre : « Je n’ai pas cherché à vous persuader par des paroles de sagesse humaine, mais en manifestant la puissance de l’esprit, afin que votre foi ne s’appuie pas sur la sagesse des hommes mais sur la puissance de Dieu… Si nous parlons sagesse avec les parfaits, ce n’est pas une sagesse de ce temps… Nous parlons le langage de la sagesse de Dieu dans le mystère… » (I Corinthiens II, 4, 6s). La sagesse est l’un des dons de l’esprit dont Isaïe dit qu’il reposera sur le messie ; on ne peut l’approcher ici que dans le sens d’une « sagesse de l’amour », non de cette sagesse que les philosophes sont censés poursuivre.

les écorces de la nuit s’ouvrent les senteurs
de leur sève s’expriment dans l’air immobile
la narine attentive recherche son bonheur
au pas lent de l’espace en nuance subtiles

dans l’ombre qui s’avance en la tiédeur humide
l’aventure est nouvelle ce n’était pas hier
la même compassion ni la même langueur
qui près de ce buisson de lavande fanée
se présentaient à l’air en vagues éphémères

ce qui au fond s’espère en extrême silence
est cette quintessence qu’aucune narine
n’a pu saisir ni dire et sans qui aucun sens
ne viendrait à la nuit en ce qu’elle devine

5 septembre 2010

Prudence. Dans la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier, de la chair vers l’esprit, d’éros vers agapè, il faut savoir se hâter lentement. « Le mieux peut être l’ennemi du bien », « qui veut faire l’ange fait la bête », etc. Avant d’accéder à l’éthique de l’altérité positive, à la divinisation dans l’amour, il faut avoir le sens de l’imparfait, du perfectionnement, de la perfectibilité. Si l’éthique de l’agapè est notre but, notre idéal, notre conviction, il faut cependant admettre qu’elle soit préparée par l’éthique de la bonne conscience et de la culpabilité, et même par celle de l’honneur et de la honte.
Montaigne avait cette prudence de la sagesse. Dans son essai « De la gloire » (Essais, livre second, chapitre XVI), il se range aux côtés des philosophes gréco-latins pour rabaisser la quête de l’honneur. Avant que Spinoza n’ait assuré que « la récompense de la vertu c’est la vertu », Sénèque avait écrit que « la récompense d’une bonne action c’est d’avoir bien agi » et Cicéron que « le fruit d’un service, c’est le service même ». Et donc Montaigne, jouant sur les mots, valorise habilement l’éthique de la bonne conscience aux dépens de l’éthique de l’honneur : « Toute personne d’honneur choisit de perdre plutôt son honneur, que de perdre sa conscience » (p. 386).
Mais Montaigne dit aussi que la recherche de la gloire est provisoirement utile aux consciences qui n’en sont pas encore à l’éthique intérieure : Certes, « les actions de la vertu, elles sont trop nobles d’elles-mêmes pour rechercher d’autre loyer (récompense) que de leur propre valeur, et notamment pour la chercher en la vanité des jugements humains.
Si toutefois cette fausse opinion (la croyance en la gloire) sert au public à contenir les hommes en leur devoir ; si le peuple en est éveillé à la vertu… qu’elle accroisse hardiment et qu’on la nourrisse entre nous le plus qu’on pourra.
Et Platon, employant toutes choses à rendre ses citoyens vertueux, leur conseille aussi de ne mépriser la bonne réputation et estimation des peuples… Puisque les hommes, par leur insuffisance, ne se peuvent assez payer d’une bonne monnaie, qu’on y emploie aussi la fausse » (pp. 383s).
Si la sagesse de l’amour nous illumine et nous conduit à penser que la récompense de l’amour c’est l’amour, la prudence de l’amour nous fait comprendre que le souci de la bonne conscience et même le souci de l’honneur sont faits pour y préparer. Ainsi va la dynamique du provisoire inscrite dans la bonté du temps.

Le meilleur des mondes possibles. Selon la sagesse souriante et spirituelle de la Kabbale, l’Eternel aurait d’abord créé plusieurs mondes parfaits, mais Il aurait à chaque fois trouvé que quelque chose clochait. Alors il a créé notre monde imparfait, afin que l’homme soit libre…

sur cette écorce et puis sur cette feuille
et sur cette autre et puis cette autre encore
elle est là sans savoir d’où elle vient
où elle va rebondissant partout
dans l’invisible dans l’aveugle et dans ton œil

alors jusqu’où va-t-elle après le seuil
de la dernière étoile du grand corps
de l’univers et dans l’immense rien
poursuit-elle sa course et pour quel projet fou
de l’espace océan sombrant sur quels écueils

6 septembre 2010

Athéisme. Les athées qui font le bien sont admirables, nous disait hier l’agnostique Jean d’Ormesson. Peuvent-ils aimer d’amour désintéressé, aimer l’autre non seulement comme soi-même mais comme autre selon le « commandement nouveau » de Yeshoua (Jean XIII, 34) ? Peuvent-ils entrer dans le « Royaume des cieux » ou en restent-ils au stade du baptême de Jean ? Car Jean appartient au monde de la loi et des prophètes, avant que le Royaume ne soit prêché et que l’on s’efforce d’y entrer (Luc XVI, 16). Jean a été « le plus grand des prophètes, dit Yeshoua, mais le dernier dans le Royaume des cieux est plus grand que lui » (Luc VII, 28).
Il ne s’agit pas de juger les athées, les agnostiques et les croyants, pas plus que soi-même d’ailleurs. Aimer seule « sonde les reins et les cœurs ». Il s’agit d’aimer de l’amour dont Aimer aime, de vivre de sa sollicitude et de sa béatitude. Et cela nous est impossible sans la force libératrice et illuminatrice de son esprit, sans le Don annoncé à la Samaritaine (Jean IV, 10), sans la grâce. La Rochefoucauld a bien montré que le désintéressement parfait de cet amour est impossible aux humains. Il nous faut invoquer l’Eternelle, qui ne refuse jamais de donner son esprit à qui le lui demande (Luc XI, 13).
Mais un athée peut-il invoquer un être qui pour lui n’existe pas. Aimer peut-elle « accorder sa grâce » à des consciences qui ne la lui demandent pas ? Qu’est-ce qu’invoquer ? Peut-on invoquer comme on respire, sans même en avoir conscience? Des mystiques tels que Jean de la Croix ont témoigné que le vrai visage de l’Eternel est un visage de néant. On ne le rencontre que « de nuit »*. Existe-t-il alors chez ces athées admirables dont parle d’Ormesson une secrète invocation par quoi Aimer leur donne de participer à son amour ?
*«  je la connais la source,
elle coule, elle court
mais c’est de nuit…

je sais qu’il ne peut y avoir de chose plus belle
que ciel et terre viennent y boire
mais c’est de nuit… »

Est-il irresponsable ou criminel de soutenir que notre planète peut nourrir dix milliards d’humains et de crier au malthusianisme lorsqu’on envisage de limiter la croissance démographique ? Il faut aller voir ici et là dans le monde comment une croissance démographique non maîtrisée provoque du sous-développement, de la misère, des famines. Qui donc a intérêt à voir croître les populations ? Les maîtres du marché qui veulent que l’on consomme et produise toujours plus afin qu’ils puissent continuer de s’enrichir.

regarde dans la nuit
vois le buisson qui brûle
approche-toi
vois il ne se consume pas

lorsque le cœur s’ennuie
au-dedans de toi brûle
demande-toi
vois s’il ne se consume pas

de l’un à l’autre feu
est-ce un autre buisson
qui disparaît
ou se change en éternité

de l’un à l’autre vœu
est-ce une autre chanson
où se complaît
le chœur en unanimité

7 septembre 2010

Divertissement. Les divertissements sont des remèdes à l’ennui et aux ennuis. On peut juger de leur importance, de la place qu’ils prennent dans notre vie à l’essaim de mots qui s’y réfèrent : distraction, détente, délassement, récréation, relaxation, loisirs, hobbies, passe-temps, et à tous ceux qui sont censés y contribuer : jeux, sports, vacances, voyages, promenades, lectures, musiques, spectacles, conversation ; le travail même peut y servir. Mais pour le philosophe, le divertissement est « une occupation qui détourne l’homme de penser aux problèmes essentiels qui devraient le préoccuper » (Petit Robert).
Pascal s’est intéressé au divertissement. Il y a vu surtout un dangereux remède dont on peut difficilement se passer. Il dit ainsi des jeunes gens : « Ôtez leur divertissement, vous les verrez sécher d’ennui » (Pensées, fragment 70). Même les rois, que l’on pourrait penser satisfaits de leur situation dans « la contemplation de la gloire majestueuse qui les environne » (169), ont besoin d’être continuellement divertis. Mais le projet de Pascal était de proposer un idéal de vie, et lorsqu’il aborde le sujet du divertissement, c’est pour inviter ses lecteurs à se divertir du divertissement, à se détourner de ce qui les détourne de la question essentielle. Alors il se désole de ce qu’on « charge les hommes, dès l’enfance, du soin de leur honneur, le leur bien… Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins, car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu’ils sont, d’où ils viennent, où ils vont » (171), se posant le problème plus tard représenté par Gauguin dans son tableau testament : « d’où venons-nous, qui sommes-nous, où allons-nous ».
Nous ne pouvons être véritablement humains sans affronter la question du sens de l’existence, et nous ne pouvons le faire que face au vide, à ce qui nous paraît être le néant. Expérience contemplative des mystiques, qu’ils soient bouddhistes, juifs, chrétiens ou musulmans. Nous ne pouvons cependant demeurer dans cet état longtemps, à moins de nous y être entraînés. Il nous faut nous détendre, nous divertir. Il nous est bon, certes, de nous retrouver chaque jour quelques minutes face à nous-même, au vide, à l’être nu, sachant cependant que l’être est amour et que c’est à aimer que nous sommes invités à consacrer le plus clair de notre temps. Mais Aimer nous invite aussi par son don de prudence à nous divertir à la mesure de nos besoins dans notre cheminement spirituel.

Nos beaux souvenirs ne sont pas les tombeaux de nos regrets ; ce sont les demeures de notre reconnaissance.

et sur les hautes glaces de l’Himalaya
tu cueilles les frissons de la blancheur bleutée
réduite à sa surface pourtant imaginée
à portée de regard ici comme là-bas
en ton omniprésence

et je te sais la sœur de toutes les matières
diverses dispersées depuis notre origine
unique en notre mère en ardente gésine
incessante depuis en tout cet univers
par qui nous vient le sens

et je lève les mains et puis je les abaisse
et les étend au loin vers les quatre horizons
des mers et des déserts des plaines et des monts
où ta belle cueillette nous invite sans cesse
à partager l’immense

8 septembre 2010

Prudence. « Dilige, et quod vis fac », dit Augustin : « Aime, et fais ce que tu veux », aime, et pense ce que tu veux. Si tu aimes de l’amour dont Aimer aime, il te sera donné aussi de vouloir, de faire, de penser… ce qu’Aimer veut, fait, pense… Tu produiras « les fruits de l’esprit ». La prudence est l’un de ces fruits ; elle te conduira d’abord à te méfier de toi-même, à ne pas croire trop vite que tu fais toutes choses par amour, que tu aimes toujours et donc que tu peux penser et faire ce que tu veux. Mais si tu continues d’accueillir Aimer, peu à peu te viendront «  le vouloir et le faire » d’Aimer. Tu participeras à sa sagesse et à son intelligence, à sa prudence ; d’abord cependant il te faut accueillir le don de crainte, de « crainte et tremblement » inséparable de la conscience que c’est Aimer qui en toi « opère le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s).
Le don de sagesse fait des consciences des visionnaires capables de connaître l’idéal de l’humain dernier tout entier saisi par l’amour des autres. Le don de prudence fait des consciences des gestionnaires capables de discerner dans le quotidien des situations personnelles et communautaires comment vivre cet idéal à la mesure de l’avancement de l’humain premier vers l’humain dernier.
Max Weber a parlé d’éthique de conviction et d’éthique de responsabilité ; c’est une autre façon de parler de sagesse et de prudence en distinguant le souhaitable et le possible. De son côté Paul Ricœur a expliqué ce qu’est le jugement moral en situation en reprenant la réflexion d’Aristote sur l’équité. La loi est générale ; elle ne peut prévoir les cas d’espèce : « telle est la nature de l’équitable ; c’est d’être un correctif de la loi là où la loi a manqué de statuer à cause de sa généralité » (Ethique à Nicomaque, citée par P. Ricœur dans « Ethique et Morale », site pierre.coninx.free.fr). Ainsi le droit prévoit-il de faire la place de la prudence dans les situations particulières. Belle image du fruit de l’esprit d’Aimer qui guide la réflexion de celles et ceux qui veulent vivre leur amour inconditionnel des autres dans le quotidien des problèmes et des rencontres.

derrière les murs
une pluie murmure
incompréhensible
mais toute sensible
pleine de finesse
et délicatesse

est-elle dehors
est-elle dedans
sa belle voix d’or
pénètre le sang
de ceux qui l’entendent
de ceux qui s’y rendent

mais c’est au silence
mais c’est à l’absence
qu’elle fait sentir
le bel avenir
ici dans la nuit
lorsqu’elle s’enfuit

9 septembre 2010

Orion resplendit dans la nuit finissante
et tu lui tends les bras comme il te tend les siens
qu’importe si le jour efface le soutien
et t’emporte bientôt vers les tâches prenantes
dans le désert du rien

tu le sais le témoin des choses permanentes
qui demeurent cachées dans la quête des biens
où te prend au matin la lumière qui vient
et te fait oublier que l’immense te hante
dans le désert du rien

le jour est ton destin et la nuit ton attente
il faut bien que tes bras gèrent le quotidien
pour qu’ils puissent au soir retrouver le chemin
des bras de l’infini où toujours le chœur chante
dans le désert du rien

La peur de la mort est biologique ; elle est nécessaire à la survie de l’individu. C’est à cause de cette peur que tout animal fuit le danger, ne s’y expose que dans la mesure où il a besoin de l’affronter pour vivre. En passant de l’humanité première, massivement animale et préoccupée de soi-même, à l’humanité dernière préoccupée de l’autre, notre peur de la mort s’affaiblit à mesure que s’affaiblit notre souci de soi. Reste la peur de la douleur, qui continue de faire trembler nos carcasses. Yeshoua ne pouvait redouter la mort, le « passage de ce monde à son père » et à l’amour parfait (Jean XIII, 1) ; mais le récit du jardin de Gethsémani montre qu’il a tremblé face à l’horreur qui l’attendait.

L’humain premier considère les autres comme des moyens, comme des objets. L’humain dernier les considère comme des fins, comme des sujets. Tel est le fondement de la morale de Kant. « Agis toujours de telle façon que tu traites l’humanité dans ta propre personne et dans celle d’autrui, non pas seulement comme un moyen, mais toujours aussi comme une fin en soi ». Dommage qu’il en ait fait un « impératif catégorique », un devoir, une hétéronomie. Les consciences qui accueillent Aimer considèrent et traitent les autres comme des fins en soi dans une éthique d’autonomie, car elles savent que l’altérité positive est le fondement de leur être, en partage avec l’être d’Aimer. Ils n’agissent pas par obéissance à une loi mais par cohérence avec ce qu’ils sont et se savent être.

9 septembre 2010

Présence de l’Eternelle. Ressentir la présence de l’infini relève de l’imagination ; on peut lui trouver des explications scientifiques, humorales, neuronales… Cette imagination correspond pourtant à une réalité. L’infini ne peut pas ne pas être présent à tout être fini, sauf à perdre son infinitude. Ressentir la présence de l’Eternelle est une expérience marquante, parfois décisive dans une vie : On peut penser à celle de Paul sur le chemin de Damas (Actes IX, 3ss), à celle de Pascal, dont il a gardé précieusement le souvenir dans son Mémorial, à celle de Claudel à Notre-Dame de Paris le 25 décembre 1886, à celles de nombre de mystiques de toutes religions. Certains croyants cherchent à la provoquer : les derviches tourneurs par de hiératiques girations, d’autres soufis par la répétition du nom d’Allah scandé interminablement, comme font certains bouddhistes et hindouistes par la répétition de leurs mantras. Les chrétiens orthodoxes hésychastes utilisent la respiration… Techniques, que toutes ces choses, et qui peuvent, comme les rites religieux, induire la paix, voire l’extase chez le croyant, et aussi parfois le conduire à un meilleur amour des autres. Les plus grands mystiques découvrent cependant que ces expériences sont imaginaires et transitoires, et qu’il leur faut entrer dans « la nuit de l’esprit », continuer à croire malgré tout. A moins que la réflexion philosophique ne transmue leur croyance en certitude. Ainsi Thomas d’Aquin qui voyait une nécessité rationnelle dans la présence de l’Infini à tout être fini. Alors ? Alors tu es là… « Où aller loin de ton esprit ? Ou fuir loin de ta présence. Si je monte au ciel, tu y es ; si je me couche au séjour des morts, tu es là… » (Psaume CLXXXIX, 7s).

Indéterminisme. On ne peut prouver scientifiquement le déterminisme total de la matière ni son indéterminisme partiel. Les calculs mathématiques qu’exigerait cette démonstration sont quasi infinis, hors de portée de notre intelligence fût-elle aidée d’ordinateurs les plus puissants possibles. Pour autant, la majorité des humains pensent et agissent en se croyant libres ; et le spectacle de la nature, minérale, végétale, animale, donne aussi à penser qu’il y règne une certaine liberté. Einstein s’obstinait à penser que « Dieu ne joue pas aux dés » (Son collègue Bohr lui répondait : « tu n’as pas à dire à Dieu ce qu’il doit faire »). Cette légèreté de ton couvrait une conviction ; Einstein était cohérent lorsqu’il affirmait : « « Je ne crois point, au sens philosophique du terme, à la liberté de l’homme ». Louis de Broglie, spécialiste de physique quantique, pensait que le macroscopique est déterminé et le microscopique indéterminé. La controverse se poursuit, mais encore une fois il n’existe pas de solution scientifique à cette question.
L’altérité positive que découvre la réflexion sur la relation de l’Etre infini et des êtres finis est celle de l’amour qui ne peut vouloir que des partenaires indéterminés et libres.

loin de la ruche égarée seule
tu te réveilles
abeille
et tentes engourdie hésitante de retrouver celles là-bas qui te veulent

11 septembre 2010

Hasard. Le matérialisme de Lucrèce, dont se réclament encore certains de nos philosophes, inclut l’indéterminé, l’aléatoire, le clinamen qui en est devenu le joli symbole. Le matérialisme peut-il se passer du Hasard ? Il en fait le dieu de l’évolution, inséparable de sa parèdre, la Nécessité déterministe. Révolte contre le dieu tout-puissant créateur ex nihilo dont l’avatar est le déterminisme absolu ? Le dieu d’Einstein reste pourtant celui-là, « il ne joue pas aux dés » et, plus élégamment, il est « le flûtiste inconnu sur l’air de qui nous dansons tous » à notre insu avec l’illusion d’être libres. Donc, pour lui, « le hasard c’est Dieu qui se promène incognito », le dieu tout-puissant du déterminisme absolu qui se cache mais qui décide de tout. Sortie de la plume d’un grand homme, cette expression ne pouvait manquer de faire florès et de susciter des variations : celle de Cocteau, « le hasard, c’est la forme que prend Dieu pour passer incognito ; celle de Giono, « le Hasard, c’est la forme que prend Dieu quand il veut passer incognito » ; celle de Léo Ferré, qui pousse plus loin le bouchon : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » ; une des dernières est celle de Laurent Gounelle, « Dieu voyage toujours incognito ».
Au regard des consciences qui accueillent Aimer et son « esprit de sagesse et d’intelligence », le hasard apparaît comme le visage de l’insondable anonyme qui sait se faire merveilleux « pour qui prend la vie avec grâce ». 

La mort du père, c’est la mort de Dieu », disait Freud. Il aurait pu aussi bien dire que la mort de Dieu c’est la mort du père. Les trois monothéismes sont des religions du « père tout-puissant », de la loi, de l’hétéronomie, de la transcendance. Il était dans l’ordre de l’histoire, de l’évolution de l’humanité, qu’en son désir d’autonomie, elle rejetât la loi et tuât symboliquement le père tout-puissant qui dominait son imaginaire. La hargne que déclenchent le mot Dieu et ses acolytes religieux ici et là en Occident depuis quelques siècles est significative de cette humanité accédant à sa majorité.
Le paradoxe de Yeshoua, c’est qu’en se livrant physiquement à la mort il a livré symboliquement son père céleste à la mort : « Qui me voit voit le Père » (Jean XIV, 9). Dépouillé de sa toute-puissance, l’Eternel/le a perdu son nom de dieu pour dévoiler son vrai visage, celui de l’amour qui s’efface devant l’autre jusqu’à en devenir anonyme et à « passer incognito ».

spirale ellipse parabole
les deux rapaces dans leur vol
jouent la belle combinatoire
des maîtres de leur art

les courbes qui toujours nouvelles
se découpent et s’interpellent
disent la splendeur de l’air pur
en leurs libres figures

et le mariage de l’espace
avec les forces de leur race
nous entraîne dans la hauteur
demoiselles d’honneur

l’œil qui les suit dans leur dérive
exulte dans la pensée vive
que ces sublimes géomètres
sont poètes de l’être

et lorsque au loin ils disparaissent
avec à peine une tristesse
il comprend ce qu’est sur la terre
la joie de l’éphémère

12 septembre 2010

Le Don. « C’est lorsque je suis faible que je suis fort » (II corinthiens XII, 10) ; c’est lorsque je « crains et tremble » que je sais qu’Aimer peut seule « opérer en moi le vouloir et le faire » (Philippiens II, 13). Il faut avoir pris conscience de l’impossible amour objet de notre plus profond désir pour demander à l’Autre son esprit et accueillir le Don qu’elle fait d’elle-même à tous ceux qui s’ouvrent à elle. La lucidité nous montre que de nous-mêmes nous ne pouvons qu’être intéressés dans nos pensées, nos actes, nos paroles. Notre pure agapè ne peut nous venir que de l’Autre.

Barbarie. Est-il plus barbare pour une société de maintenir une vieille loi qui ordonne la lapidation des adultères que de ne pas parvenir à éliminer les sévices et les meurtres infligés à ses femmes ? Combien de victimes la loi de la lapidation fait-elle actuellement dans les sociétés où elle demeure en vigueur ? Combien la domination masculine en fait-elle dans ces sociétés et dans celles où elle ne l’est plus ?
On peut certes se récrier devant ce genre de comparaisons, arguer que l’on ne peut mettre sur le même plan une loi et les mœurs d’une société que sa loi est censée réglementer. Il s’agit cependant dans les deux cas de la marche de l’humanité. Le problème du rigorisme ou du laxisme des lois et du traitement réservé à ceux et celles qui les enfreignent nous concerne tous, et au premier chef celui des lois que nous avons quelque pouvoir de créer ou d’abolir.
L’équilibre de la persuasion et de la dissuasion est un équilibre dynamique des lois qui doivent accompagner l’évolution des sociétés pour les faire progresser au rythme dont elles sont capables. Aux législateurs que leur société mandate pour créer, modifier et abolir ses lois, la sagesse demande autant de conviction dans les principes que de responsabilité dans leurs applications.
Abraham affrontant la coutume du sacrifice des premiers nés et décidant d’y déroger. Antigone résistant à la loi de Thèbes qui refusait la sépulture à ses ennemis. Inspirés par l’amour, ils ont fait avancer l’histoire de l’humanité.

sur l’interminable chemin
d’orties de ronces
s’annonce
l’éclosion de la rose qui ose s’offrir en passion aux humains

13 septembre 2010

Le sacré. Fascinant et terrible ainsi que le décrit Rudolf Otto dans Das Heilige (1917), le sacré fait penser aux deux forces élémentaires qui règlent la marche de l’univers depuis ses origines brûlantes jusqu’à notre conscience humaine. En l’humain, c’est l’expression intense de la philia et du neïkos, d’éros et de thanatos, de l’attraction et de la répulsion. On comprend qu’il puisse déchaîner les passions contraires de l’amour adorateur et de la haine destructrice, en particulier dans les religions, son expression première. On voit ces jours-ci ce que le livre sacré du Coran peut créer de tensions entre ses partisans et ses adversaires. (On peut d’ailleurs se souvenir qu’au XVI° siècle en Europe la Bible adorée par les protestants était abhorrée par les catholiques).
Le sacré n’est pas du seul domaine de la religion. Il s’étend au corps humain, honoré ou avili, à la tombe, vénérée ou profanée, au drapeau, déployé ou brûlé… Il déclenche l’enthousiasme et la violence dans les stades…
Yeshoua est né et a grandi dans un milieu religieux, sacré. Il a lui-même inspiré l’amour passionné et la haine violente. Cependant sa découverte, son intuition, l’a mené au-delà de sa religion et du sacré qui en fait la force. Au nom de l’agapè, il a violé le sabbat, symbole de tout ce qui est sacré dans la religion juive. Cette agapè qu’il a vécue et prêchée est l’expérience de l’Autre, non du tout-autre numineux fascinant et terrible décrit par Otto. Yeshoua a lui-même déclaré que son message de vie éternelle établissait une rupture avec la religion de ses pères. Du baptême d’eau de Jean au baptême d’esprit qu’annonce Yeshoua, la discontinuité est plus forte que la continuité. De soi, l’intuition de l’Eternel comme Agapè abolit le sacré. Avec cette abolition disparaît la menace de l’enfer, absolu du malheur, et la promesse du paradis, absolu du bonheur. Il ne s’agit plus que de vivre jour après jour la sollicitude et d’y trouver la béatitude d’Aimer en participant à sa vie infinie.
Dans cette perspective, le christianisme apparaît comme un mixte et comme une dynamique. Dans son éthique de conviction il prône l’agapè, et dans son éthique de responsabilité il fait la part du religieux. On n’entre cependant dans le Royaume des cieux que dépossédé et libéré de toutes choses, de ce qui nous attire et de ce qui nous répugne, de nos amours et de nos haines, parmi lesquelles celles du sacré.

tons sur tons d’ocres et de bruns
les feuilles mortes
emportent
un à un des souvenirs unis désunis en recherche de l’un

14 septembre 2010

Le sacré. Dietrich Bonhoeffer, ce pasteur allemand pendu par les Nazis en 1945, recherchait la voie d’un christianisme affranchi de la religion, d’un christianisme non-religieux. Au nom des Lumières, par qui selon Kant l’humanité a atteint sa majorité, il refusait le sacré, la séparation du sacré et du profane, et voulait vivre la présence de l’Eternel dans le monde. Pour lui, « la religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi : en ce sens l’athéisme est une purification ». Il avait constaté que le christianisme utilisait la force attirante du sacré pour détourner l’attention de ses fidèles de leurs misères (sans doute avait-il lu Marx qui voyait dans la religion un opium). Sa pensée continue d’alimenter la réflexion théologique chrétienne, tout comme la démythisation prônée par Rudolf Bultmann (Jésus, mythologie et démythologisation, 1968). Sans doute convient-il d’avancer avec prudence dans cette purification du christianisme. La consolation qu’apporte la religion à ses fidèles semble tout de même préférable à celles qu’ils pourraient trouver dans les drogues euphorisantes ou même dans les divertissements étourdissants.
Il demeure que si le christianisme peut apporter du réconfort à ses membres il ne peut cependant être fidèle à son fondateur qu’en insistant à temps et à contretemps sur son message d’amour universel.

Plaisir et douleur. Chez les vivants, dont nous sommes, la plaisir et la douleur sont l’expression des forces fondamentales de l’univers, de l’attraction et de la répulsion (leur équilibre, entre autres, fait que notre terre ni ne s’écrase sur le soleil ni ne s’en échappe). En caricaturant un peu, on pourrait dire que le stoïcisme choisit la douleur et l’hédonisme le plaisir, alors qu’il faudrait ne pas choisir, mais s’appuyer sur ces deux forces pour avancer sur le chemin de l’humain. Il nous semble évident que le plaisir nous attire et que la douleur nous repousse, mais nous ne voyons pas forcément à quoi ces forces antagonistes peuvent nous servir. Il est d’abord utile de se rappeler ce que les Anciens latins pensaient de la vertu, c’est-à-dire de ce qui pour eux faisait l’homme de bien : « in medio stat virtus, dans le (juste) milieu se tient la vertu ». Pas d’excès, ni trop ni trop peu. Dans notre progression de la chair à l’esprit, nous avons besoin de plaisir et de douleur, sans excès ni de l’un ni de l’autre : il ne s’agit pas de fuir toute douleur ni de rechercher tout plaisir (pas plus que de rechercher une souffrance mythiquement rédemptrice : vivent la morphine et autres antalgiques !). Il faut plutôt détourner notre attention de ces forces en les prenant comme elles nous viennent pour la concentrer avec sollicitude sur les autres.
Nous avons besoin aussi tous les jours que notre ego soit un peu encouragé, un peu découragé, qu’il n’enfle ni ne désenfle trop. (Qui a dit cependant que pour être humble il faut être souvent humilié ? L’humilité étant à la fois la condition et le don de notre sollicitude pour les autres). Il semble bien que celles et ceux qui invoquent l’Eternelle et prennent la vie avec grâce reçoivent chaque jour du merveilleux hasard leur dose de plaisir et de douleur, d’honneur et de honte, nécessaire à leur marche à l’amour.

un pied devant un pied puis l’autre
ainsi s’avance
la chance
de cette longue marche au long de l’infini chemin qui est le nôtre

15 septembre 2010

Le sacré a été longtemps la protection de la société en l’imprégnant de la crainte du châtiment des dieux et de l’espoir de leur aide, et puis de l’obéissance à l’autorité censée les représenter. Avant d’entrer dans sa majorité, l’humanité a été guidée, protégée, mais aussi bridée par des lois supposées dictées par la divinité. Elle avait besoin de ces lois transcendantes inspirant la fascination et la terreur pour la cohésion et la sécurité de ses communautés. L’athéisme apparu avec la maîtrise de l’imagination par la raison a été une révolte contre la croyance religieuse qui maintenait l’humanité en tutelle ; mais cette libération s’est faite au risque de plonger les individus dans une anarchie « sans foi ni loi », comme le dit bien l’expression, et « capables des pires actions ».
L’humanité dans son ensemble, une bonne part de chacun d’entre nous, a encore besoin du désir et de la peur du sacré ou tout au moins de leurs avatars, la carotte et le bâton, la crainte du châtiment et l’espoir de la récompense, la prison et la légion d’honneur…
La grâce de l’esprit de l’Eternel, le Don accueilli de l’agapè nous libère peu à peu, nous fait faire le bien pour le bien, trouver dans la vertu la récompense de la vertu, avant d’enfin goûter dans l’amour de sollicitude la béatitude de l’amour.

Infini. La certitude de la présentissime présence de l’Infinie au fini peut nous aider à (re)trouver le sens de l’étonnement devant toutes choses : une vapeur qui monte de l’étang, une feuille qui tombe, un oiseau qui se pose sur un fil… Apprendre à ses élèves, à ses enfants, à s’étonner, c’est une des plus belles tâches des enseignants et des parents. Mais comment l’assumeront-ils s’ils ne s’étonnent pas eux-mêmes tous les jours devant mille choses ?

la lave qui bouillonne au plus profond des gouffres
renouvelle sans cesse ses figures
jouant de sang et d’or sur la peau des ténèbres
fascinant le regard faisant trembler la chair
sur les sommets de la juste distance

le regard qui se lave au feu où la chair souffre
voit l’infini en traverser le mur
des désirs et des peurs et dans l’esprit célèbre
la beauté qui s’épanche et l’être que profère
la matière qui fond en sa présence

rentré dans son pays entré dans sa demeure
le voyageur des gouffres se souvient
car il voit maintenant sous ses pieds la fournaise
qui aussi se souvient de son passé lointain
brûlant au grand abîme de l’espace

alors lorsque son corps rejoindra ce qui meurt
que fera-t-il au royaume sans fin
pourra-t-il se confier aux baisers de la braise
pour que le char ailé de l’air jusqu’à demain
le fasse voyageur de l’éternelle race

16 septembre 2010

Etonnement. Etonnement scientifique de l’intelligence et étonnement poétique de la sensibilité. A regarder tomber une feuille, l’intelligence ne s’étonne pas seulement avec Newton de la chute des corps, de l’attraction de la terre, mais aussi de la lenteur de la chute de cette feuille et de son mouvement incertain, de tout ce qu’il suppose d’interactions entre l’air selon sa densité et son mouvement et la feuille selon son poids et sa forme, de la mathématique compliquée qui y préside en ses lois statistiques et en l’inconnaissable hasard réel ou supposé… Et la sensibilité s’étonne de la grâce de cette incertitude du détachement, du vol agile, du posé délicat sur l’herbe ou sur la pierre, de la teinte et de la forme et de leur jeu unique, du salut invisible d’un rouge-gorge au buisson dans sa lumière douce…

Miracles. En admettant l’existence de deux miracles (ni plus ni moins), à savoir la Création (ex nihilo) et l’Incarnation, Leibniz incite celles et ceux qui ne croient pas aux miracles à remettre en question ces deux dogmes chrétiens.

Malthusianisme. Celles et ceux qui persistent à clamer haut et fort que notre planète peut nourrir dix milliards d’humains oublient-ils que près d’un milliard souffrent actuellement de la faim, que toutes les six secondes un enfant meurt de malnutrition, que les pays en expansion tels que la Chine achètent en prévision de leurs besoins futurs des terres en Afrique en en expulsant les paysans… ? Ces théoriciens voient-ils la réalité économique et politique commandée par des marchés qui ne pourraient prospérer si la faim ne menaçait personne, si la misère des damnés de la terre ne pouvait plus enrichir ses élus ?

A des degrés divers, les religions sont porteuses de valeurs qui réconfortent et élèvent leurs adeptes. Leurs mythes, souvent liés à la croyance en une révélation qui les rassure, sont des forces consolatrices et sécurisantes pour les individus et pour les sociétés. Le risque qui les guette n’est pas tant l’oubli de leur origine que la crispation sur leur origine, le durcissement d’une foi qui devient dominatrice et possessive pour ses fidèles et pour ceux qu’ils aimeraient voir le devenir, freinant la progression de l’humanité, favorisant même parfois sa régression.

La désacralisation du monde ne peut s’opérer sans danger pour l’humanité que si elle résulte ou s’accompagne du progrès de l’altérité positive.

la feuille rassasiée de jours
quand elle expire
attire
toute l’extase de la terre venant à sa rencontre sans retour

17 septembre 2010

Le luxe ne connaît pas la crise, au contraire. Etonnant ? Cela pourrait bien montrer que ce que certains perdent, d’autres le gagnent. Les nantis s’enrichissent aux dépens des démunis (simplissime loi du marché : la hausse du prix du blé enrichit les vendeurs de blé et appauvrit les acheteurs de blé).

Est-il plus conforme à l’être de l’Eternel/le de le prier comme père du ciel à la façon des chrétiens ou comme mère de la terre à la façon des Chipayas ? Ces figures de l’Eternel/le ne sont justement que des figures, et elles sont relatives à la culture où elles sont apparues. Tel qu’en lui-même/elle-même, l’Eternel/le n’a pas de nom. Si les monothéistes le pensent comme le tout-puissant et le miséricordieux, exprimant ainsi les forces du sacré effrayant et attirant, ces forces, en leur dualité même, sont cosmiques et non spirituelles. Yeshoua a eu l’intuition, jugée ici absolue et définitive, que l’Eternel/le est amour agapè, altérité positive. Si nombre d’intelligences ne se rallient pas à cette intuition, toutes peuvent au moins reconnaître que seul l’absolu de l’amour peut rassembler toute l’humanité dans l’unanimité et la faire progresser avec sagesse et prudence.
L’absolu de l’amour relativise les religions et peut ainsi amener leurs divers fidèles à reconnaître la valeur des autres religions, relatives comme la leur, objets d’opinion plutôt que de certitude. En faisant de Yeshoua leur héros divin absolu, les chrétiens se coupent des fidèles des autres religions : il y a eux et nous. (La divinisation dont parlent les Pères grecs n’a rien à voir avec le « règne, la puissance et la gloire » du Tout-puissant ; c’est la participation à la vie d’amour de l’Eternel/le Agapè).
Du point de vue de la valeur relative des religions, on peut reconnaître les syncrétistes africains qui adorent à la fois Dieu, Allah et les Orishas. Au-delà de la multiplicité de leurs divinités, ils sentent l’élan commun des diverses religions autant que leurs limites. On peut aussi comprendre qu’au-delà des diverses prières marquées par leur culture religieuse, celles et ceux qui invoquent en arrivent à la prière silencieuse où l’esprit libéré de sa culture s’ouvre à l’esprit de l’Eternel/le. Telle est la prière des Quakers et son silence de présence, d’attente et de communion ; telle est aussi l’oraison des moines et des moniales avancés sur le chemin spirituel.

la vague qui s’étale sur la plage
déploie mille richesses ineffables
et sa masse fluide affrontant le solide
trouve aussi le chemin de la beauté
où se plonge le promeneur

tout est un et ces eaux qui se ressemblent
se côtoient se séparent s’aventurent
chacune choisissant son unique chemin
compromettant la loi avec la liberté
chantent tout ce qui vit et meurt

se meurt et revit en six milliards d’autres
qui viennent s’en vont dans le bruissement
que l’oreille attentive connaît sans comprendre
et tente de vivre en s’en approchant
au rythme changeant d’heure en heure

18 septembre 2010

Etonnement. Etonnement philosophique. Principe d’identité et principe de causalité : Pourquoi les choses sont ce qu’elles sont ? Pourquoi les choses sont ? La première réponse, préalable, est que ce qui existe existe et que ce qui n’existe pas n’existe pas. Cela paraît évident, mais il nous a fallu un Parménide (- 544-440) pour attirer notre attention sur cette évidence, et il n’est pas sûr que tout le monde tire toutes les conséquences de ce principe d’identité ou de (non)contradiction : une chose ne peut pas à la fois exister et ne pas exister, en elle-même et en ses implications (et pourtant il y a des penseurs qui continuent de croire que le non-être existe et qui en font un élément essentiel de leur philosophie, et il y a bien des gens qui ne voient pas que certains paradoxes cachent de vraies contradictions, c’est-à-dire des erreurs. C’est le principe d’identité qui a été utilisé ici pour comprendre l’intuition de Yeshoua et la dégager de la gangue de religion où elle se trouve engluée, faisant ressortir la contradiction qui existe entre la notion de l’Eternel comme Amour universel et les notions de Création, d’Incarnation et de Rédemption (cf. Yeshoua de Natsèrèt, l’Evangile au creuset de la contradiction).
Principe de causalité. Pourquoi telle chose existe-t-elle ? Rien ne peut sortir de rien, tout a une cause. Dire qu’un phénomène est sans cause, qu’il est acausal, c’est nécessairement se tromper, et se priver d’un outil logique indispensable pour explorer le réel. On avait fait du principe de causalité l’une des preuves de l’existence de Dieu, confondant l’existence logiquement irréfutable d’une cause première des êtres avec une figure mythique héritée des cultures antiques fascinées par la puissance de leurs souverains ; on comprend alors pourquoi, en atteignant sa majorité, la pensée humaine en est arrivée à refuser cette figure, à nier l’existence de l’Eternel alors qu’elle ne faisait que rejeter l’essence que le monothéisme lui attribuait. Le problème du mal a donné à cette pensée de voir la contradiction de la toute-puissance et de la bonté du Dieu chrétien et de conclure à son inexistence, au lieu de s’interroger sur la véritable essence de la cause première. Certains en sont même venus à nier le principe de causalité (David Hume), ce qui est rationnellement suicidaire, ou à tout le moins stérilisant pour la pensée.
Les questions philosophiques : la vie, la mort, le corps, l’âme, le plaisir, la douleur, le mal, l’éthique, la liberté, l’égalité, la science, l’art, le travail, le loisir, le jeu, le sport, la guerre, la paix…la transdisciplinarité ne peuvent trouver de réponses qu’en conformité avec les principes d’identité et de causalité.

la terre qui se laisse ouvrir
et qui délivre ses entrailles
vit le secret de ce qui croît
dans le ventre de l’Eternelle

la main doucement qui se ferme
et reçoit les nouvelles-nées
s’étonne ravie de toucher
leur peau si fraîche sous la sienne

elle sent une vie qui dort
et voudrait bien qu’elle s’éveille
pour une intimité plus forte
avec ses cousines lointaines

et puis ressortant de son rêve
où lui avait parlé l’esprit
elle revient à la matière
de la terre qui la nourrit

19 septembre 2010

Les raisons invoquées pour interdire le port du voile intégral ont varié depuis qu’il est devenu un problème. On a d’abord parlé de laïcité, mais la laïcité maintient les libertés individuelles dans l’espace commun à moins qu’elles n’y mettent en danger l’ordre public. Puis on a parlé de la liberté et de la dignité de la femme, mais on a rétorqué qu’en France la femme qui se voile ne se sent pas nécessairement brimée ou infériorisée ; on sait que beaucoup d’entre elles se voilent de leur propre choix ou par conviction de se soumettre à une coutume qui les élève. On a parlé de réciprocité en disant que qui voit doit accepter d’être vu, mais on n’a pas pensé aux lunettes noires et aux limousines aux vitres teintées. On a fini par parler de sécurité ; on a vu en effet qu’un visage voilé (ou encagoulé ou caché sous un casque intégral) peut poser des problèmes en ce domaine. Mais ces variations dans les objections au voile intégral sont en elles-mêmes le signe qu’il s’agit de réactions irrationnelles de l’altérité négative : la peur et le refus de l’autre parce qu’il n’est pas des nôtres. L’altérité positive conduit, au-delà de la simple tolérance des autres, à la reconnaissance de leur différence, de leur diversité, de leur singularité inaliénable.

Comme l’animal marque et délimite son territoire, ainsi l’humain premier délimite sa propriété, son pays face aux autres. Au-delà de cette limite commence le territoire de l’ennemi potentiel, avec qui il faut s’entendre puisqu’on ne peut lui prendre ce qu’il possède. Comme humain premier, l’individu peut passer, lentement ou brusquement, à l’humain dernier ; cela s’appelle la conversion, la métanoïa. Mais les sociétés n’évoluent que très lentement, et leur passage à l’humain dernier s’opère sur des millénaires, avec des stagnations et des régressions, au point que l’on puisse même douter de sa possibilité. Y croire permet d’agir pour son avènement, et cet agir inclut l’accueil respectueux et affectueux des étrangers sur notre « territoire » dans l’intérêt passionné pour toutes les cultures du monde.

Lorsqu’il s’origine dans l’émotion de la beauté, l’art est un passage à l’altérité positive. Le peintre de natures mortes ne voit ni ne donne à voir les pommes comme désirables mais comme admirables. Elles deviennent des épiphanies de la beauté.

la cavalière qui s’avance
au pas de son cheval luisant
sur le chemin du jamais vu
est attentive à l’inconnu

la première fois est la chance
unique du saisissement
où se dévoile un instant nu
tel qu’en lui-même son élu

il gardera le souvenir
de ce passage dans la nuit
des sens engourdis par le vent
de l’ennui de l’inconsistance

la chevauchée qui se poursuit
sur le chemin de l’avenir
mènera-t-elle l’existence
jusqu’à la source de leur sang

20 septembre 2010

Voir, écouter, sentir, toucher, goûter les choses, non en ce qu’elles sont pour nous mais en ce qu’elles sont en elles-mêmes en leur altérité pour l’Autre. Cela ne peut se faire toujours : nos sens sont un héritage animal qui nous permet de survivre et de vivre en actionnant les mécanismes de l’attraction et de la répulsion, du désir et de la répugnance. Mais il est bon à l’heure du loisir de passer sur un autre mode de rencontre avec les choses, celui de la beauté dans la poésie, et, à l’heure du travail, de passer sur celui de l’intelligence dans la recherche pure.

Le sacré. Les chrétiens jurent-ils encore sur la Bible ? Yeshoua avait pourtant demandé de « ne pas jurer du tout », en ajoutant : « que votre oui soit oui et que votre non soit non, tout le reste vient du malin » (Matthieu V, 34, 37). Il entendait par là, sinon que l’on désacralise les choses, du moins que l’on se désacralise soi-même ; et l’on peut faire le lien avec la désacralisation du sabbat.
On peut aussi y voir un refus de l’engagement à partir de soi-même et de ses propres forces : « Ne jurez pas sur votre tête, car vous êtes incapables de rendre un seul de vos cheveux blanc ou noir ». Lorsque nous avons pris conscience que de nous-mêmes nous sommes incapables de poser un seul acte désintéressé, ainsi que l’a montré La Rochefoucauld, et que l’agapè est un don reçu jour après jour, nous ne pouvons préjuger de notre fidélité et donc nous engager à être fidèle à une promesse, un vœu ou un serment d’aimer. C’est « avec crainte et tremblement », c’est-à-dire en gardant conscience de notre impuissance à aimer que nous pouvons accueillir le Don qui « opère en nous le vouloir et le faire ».
Dire que nous avons confiance en la promesse de Dieu, c’est user d’un langage métaphorique. L’Eternel n’a rien à promettre ; promettre de nous aimer signifierait pour lui qu’il pourrait cesser de nous aimer, alors que cela serait contraire à son être. Il y a derrière cette conception une fausse idée de la liberté. La liberté est en vérité la possibilité d’agir selon son être (la liberté de l’hirondelle c’est d’avoir la possibilité de voler), non de pouvoir faire n’importe quoi (ce qui relève d’une conception de l’être de l’être comme pouvoir et non comme amour. On sait que le Tout-puissant de Descartes pouvait faire que deux et deux fassent cinq, et celui de Leibniz décider de ce qu’était le bien et de ce qu’était le mal). Dietrich Bonhoeffer voyait dans l’abolition de la loi et de toute obligation que l’on accepte ou que l’on s’impose une retombée de la conscience de l’amour de l’Eternel jour après jour.

si tu t’attardes un peu à admirer Orion
avant que le soleil ne l’efface du ciel
peut-être verras-tu signer le livre d’or
un météore absent du registre officiel

sauras-tu t’étonner à la juste mesure
de cet inattendu qui ne nous surprend pas
puisque nous avons su balayer les augures
de la face du monde et reconnu ses lois

pour que les météores deviennent des clins d’œil
de la beauté cachée aux replis de l’espace
faut-il que tu t’effaces et que ton âme veuille
accueillir l’infini où s’absente sa face

21 septembre 2010

Faut-il trouver étrange que pendant toute une heure de débat sur la fin de vie, les soins palliatifs, le suicide, le suicide assisté, l’euthanasie… on n’évoque pas une seule fois la croyance à la survie ? Et cela sur France-Culture. Le matérialisme a gagné les intellectuels, alors qu’il devient scientifiquement improbable, voire indéfendable. Le monde quantique est certes quasi impénétrable pour les profanes, mais le peu qu’ils sont capables d’en comprendre donne à penser qu’il existe un « réel voilé » dont le matérialisme physico-chimique ne peut rendre compte.
Si nous pensons ici que l’humain est immortalisable, c’est qu’il existe dans la chair vivante, matérielle/immatérielle, une pierre d’attente pour « l’esprit qui donne la vie » dans la dimension immatérielle du réel.
Il existe en tout cas un nombre non négligeable d’humains qui envisagent la mort comme un passage à une autre vie, et cette perspective ne peut manquer de marquer leur vision de la fin de vie. Certes, on peut admettre que la croyance en l’autre vie est chez beaucoup de croyants une opinion plus ou moins solide plutôt qu’une certitude ; et il existe sans doute peu de chrétiens qui s’appuient sur cette opinion pour souhaiter que leur mort se hâte. Mais on peut tout de même trouver incroyable que des intellectuels qui discutent de la mort excluent sans autre forme de procès la croyance à la survie et son impact sur le comportement des gens qui s’occupent de soins palliatifs.

Pour Jean-Pierre Denis, directeur de la Vie catholique, « l’institution de l’Eglise est une horreur ». Peut-être reviendra-t-il sur une critique aussi virulente, car il a aussitôt ajouté que c’était une horreur nécessaire : que deviendrait le message de l’Evangile si elle disparaissait ? Certains ont cru l’Eglise irréformable de l’intérieur et l’ont donc quittée pour la réformer : Luther, Calvin et ceux qui les ont suivis. Le mal apparemment congénital de l’institution ecclésiale est qu’elle se prend pour un pouvoir, alors que l’intuition de Yeshoua est une intuition de l’esprit de l’Eternel, qui est sans pouvoir. On le voit par exemple dans la théologie sacramentaire catholique : la transsubstantiation dans l’eucharistie et l’absolution dans le sacrement de la réconciliation sont des actes de pouvoir. Si l’on soumet la dogmatique catholique au test de l’agapè, on y met au jour des contradictions qui la ruinent. Dans un monde cependant qui n’est toujours pas sensible à la contradiction et où les croyances demeurent pétries d’irrationnel, l’Eglise est une horreur nécessaire et globalement bienfaisante.

sur la lavande désolée
un colibri
surpris
d’être encore là vient sucer les dernières fleurs de l’été.

22 septembre 2010

Le rapt des expatriés d’Areva au Niger déclenche en France des réactions et des commentaires inattendus. Un grand quotidien titre « Le Sahel de la peur » (comment résister à un jeu de mots ?). L’article parle, entre autres, de « cet espace qui de la Mauritanie au Tchad, a longtemps été le terrain des méharistes français », avant d’ajouter, tragique, « depuis jeudi, aucun Français n’est en sécurité sur des milliers de kilomètres de semi-désert ». On peut sans doute se préoccuper d’une poignée de nostalgiques de l’Empire colonial, mais le problème dont il n’est pas fait mention dans l’article est celui du peuple touareg dont le territoire a été découpé par les dieux coloniaux en cinq pays : l’Algérie, la Libye, le Niger, le Burkina Faso et le Mali. Si les gens de l’Aqmi ont pu si facilement enlever leurs otages dans une ville de 60 000 habitants (et non dans un lieu écarté comme Michel Germaneau à In-Abangharit) c’est vraisemblablement parce qu’ils avaient des complices dans la place. Il faut tout de même savoir que les Touaregs du Niger voient leur territoire dévasté et pollué par l’exploitation de l’uranium à Arlit depuis soixante ans, et bientôt sur une plus large région à Anou-Agharen. A cette dévastation et à cette pollution s’ajoute une autre injustice : Des millions d’euros qu’Areva paye au Niger, les Touaregs ne reçoivent que des miettes. On comprend la rancœur, la tension, les révoltes périodiques.
On a comparé justement cette situation à celle des populations du delta du Niger exploité par les pétroliers. Elles non plus n’ont pas vu leur situation économique s’améliorer ; elle est même devenue intenable. La pollution a rendu les terres inexploitables et fragilisé les santés. Avant de prendre les armes, ces gens-là ont protesté sans succès pendant des décennies. On a beaucoup parlé ces derniers mois des dégâts du pétrole dans le golfe du Mexique et des grands moyens utilisés pour y faire face. On parle bien peu des Ogoni . Pourtant « la prospection et l’exploitation du pétrole ont miné leurs terres et appauvri leur peuple, alors qu’elles prodiguaient, et continuent de prodiguer, une richesse intarissable au reste de la nation, particulièrement aux militaires et aux hommes d’affaires ». La protestation de quelques intellectuels nigérians contre « la destruction du pays ogoni par les compagnies pétrolières, contre la dégradation des terres ancestrales, la pollution des étangs de pêche et l’empoisonnement de l’air » n’ont eu aucun retentissement concret sur le terrain. (Wole Soyinka, Il te faut partir à l’aube, pp. 536s). Sans doute ne parle-t-on à ce sujet en France que de la peur des expatriés, (qui leur vaut d’appréciables primes de sécurité).

Art. Le matérialisme peut-il, s’il pousse sa réflexion logique, ne plus voir la beauté du monde que comme « un maquillage de prostituée », un masque posé sur « l’horreur des choses » ? Alors l’art du peintre doit être de s’en détacher pour créer des œuvres qui ne représentent pas, mais qui proposent une présence assez intense pour susciter l’émotion esthétique. Telle a été, dit-on, la découverte de Malevitch avec son « carré blanc sur fond blanc ». Faut-il en dire autant des œuvres de Pierre Soulages ? La différence serait que Soulages crée son œuvre à partir de son œuvre plutôt qu’à partir de l’idée qu’il s’en fait au préalable ; c’est la cohérence interne de son œuvre qui dans la dynamique du travail du peintre commande ses coups de brosse. On reconnaît là le « lâcher prise » de l’artiste. Les poètes le savent qui ignorent en commençant un poème où il va les mener. Ils peuvent dire avec Guillevic : « En général, je ne sais pas ou très mal ce que je vais dire, je chemine vers quelque chose. J’ignore quelle sera la ligne suivante. Je prends conscience de ce que j’écris au moment où je l’écris » (Vivre en poésie, p. 183), et avec Jean-Pierre Denis : « le poème nous est donné… sa création nous échappe » (Dans l’éblouissant oubli).

les bûches que la scie sectionne
et qui s’entassent
en place
rêvent-elles horizontales de leur vie verticale aux grands vents de l’automne

23 septembre 2010

Le pouvoir. La recherche du pouvoir dans une nation où il est donné par le suffrage universel requiert avant tout la communication pour la maîtrise des opinions. Le pouvoir n’est pas donné aux plus justes par celles et ceux qui se pensent victimes de l’injustice, mais aux plus habiles, aux maîtres de la parole, aux bons avocats ; car une importante proportion des électeurs ne sont pas assez lucides pour percevoir les manœuvres dont ils sont l’objet. Il entre donc dans l’éducation à la démocratie d’apprendre les méthodes toujours plus raffinées de manipuler l’opinion, afin d’y résister. (de lire Le Prince de Machiavel pour savoir reconnaître les roueries des gens du pouvoir).

La pédagogie de l’art suppose que l’on fasse une distinction entre ce qui relève du beau, qui est intemporel, et ce qui relève du goût, qui varie avec les époques. L’art contemporain semble donner une place plus importante au goût, aux courants, écoles et cénacles qui tentent, chacun, de s’imposer par une critique d’art qui relève de la manipulation, particulièrement en traitant de béotiens ceux qui ne les suivent pas. Si l’on en juge au marché de l’art, il apparaît que les écoles de critique d’art parviennent parfois à leurs fins financières. La valeur esthétique d’une œuvre est censée se mesurer à sa valeur marchande.
Pour celles et ceux qui, avec Aimer, voient la beauté comme une évidence du réel, la beauté est le critère quasi unique de l’appréciation des œuvres. La nature en ses lignes et ses teintes est la grande éducatrice des artistes. On le voit avec Monet, dont personne n’oserait plus nier que son goût est tout entier au service de la beauté.

L’Occident redécouvre la proximité du vivant, qu’il soit végétal ou animal. Pour Michel Serres (Biogée), les arbres émettent et reçoivent des messages. Le reconnaître n’est pas nécessairement admettre que la matière n’est pas purement matérielle puisque ces messages sont véhiculés par des éléments physico-chimiques. On en revient vite à froncer les sourcils en dénonçant un retour à l’animisme primitif et au vitalisme désuet.
En découvrant qu’avec Aimer on a respect et tendresse pour une fourmi ou une vache, une herbe ou un arbre, on est plus facilement conduit à penser que ce ne sont pas des machines insensibles. On se dit qu’on est dans la logique de l’évolution, où il est cohérent que si l’être humain a une âme, c’est que toute matière en a une, à la mesure de son organisation.

Respecte dans la bête un esprit agissant : …
Chaque fleur est une âme à la nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose
« Tout est sensible ! » et tout sur ton être est puissant.
Gérard de Nerval, « Vers dorés »

sur le bassin aux nymphéas
où se reflète
la fête
des couleurs du jardin passe l’âme de celui qui les créa

24 septembre 2010

Sport et danse. Nietzsche disait qu’il ne pourrait croire qu’à un dieu qui saurait danser. Que l’on soit un admirateur ou un contempteur de Nietzsche, on ne peut oublier que bien des intellectuels du XX° siècle en ont fait leur dieu. Nietzsche pensait-il à Shiva Nâtarâja, danseur cosmique, pour faire pièce au dieu monothéiste éternellement immobile ? La danse qu’Aimer aime, ce n’est pas la danse de la puissance créatrice ; c’est celle qui exulte de la joie de l’être comme David « dansant de toutes ses forces devant l’arche… sautant et tourbillonnant devant l’Eternel… sans crainte de perdre sa dignité et de s’humilier » (II Samuel VI, 14, 16, 22). Yeshoua s’est comparé lui-même au flûtiste qui invite les gens à danser en leur faisant de la musique (Luc VII, 32). Yeshoua ne vivait pas dans une société où des gens se souciaient de construire une théorie du corps, mais on devine qu’il se faisait une juste idée de ses valeurs et de ses limites. La danse peut enchanter, participer de la réjouissance de l’être, mais elle peut aussi posséder, comme celle de la fille d’Hérodiade qui séduisit ainsi Hérode et lui fit promettre de lui donner tout ce qu’elle voulait (sur le conseil de sa mère, elle réclama la tête de Jean-Baptiste).
Ambiguïté du sport également. Il peut être la joie de s’ébattre et d’offrir un spectacle dans lequel l’autre participe par empathie : descente des skieurs, effort des coureurs, jeu d’équipe des basketteuses… Mais le sport dont on parle si abondamment dans les médias est celui où il faut vaincre l’autre et gagner des médailles, des coupes et des podiums. Et il prend une telle ampleur qu’il devient un enjeu mondial : on joue les hymnes nationaux pour célébrer les victoires.
Pour bien admettre cette émotion de l’humain premier et comprendre l’importance qu’elle prend dans la vie de tant de gens, il faut la replacer dans la dynamique de l’histoire humaine. Mieux vaut le sport de compétition que la guerre ou la délinquance violente ; mieux vaut vaincre l’ennui par la passion du sport que par la drogue. Mais on peut aussi espérer que les sportifs et ceux qui s’enthousiasment pour les idoles des stades voudront passer au-delà, faire du corps dans le sport et la danse une réjouissance gratuite de la vie.

quand les deux oiseaux se répondent
dans les buissons
les sons
pour ceux qui ont des oreilles pour entendre deviennent des échos sous les ondes

pour eux il y passe toujours
ces sentiments
aimants
où se reconnaissent les eaux les plus profondes en leur beaux discours

25 septembre 2010

Richesse. A écouter certains responsables politiques de droite s’exprimer sur la réforme des retraites, on décèle un non-dit, la conviction tranquille que la richesse des riches est chose toute naturelle et qu’il ne devrait pas venir à l’esprit de quiconque de l’utiliser pour résoudre les problèmes des pauvres dans un esprit de justice. On croit entendre la description que François Mauriac faisait de sa famille et de son milieu, où l’on était convaincu que la richesse était un signe de supériorité humaine, voire de bénédiction divine, qu’elle était liée à toutes sortes de vertus qu’elle requérait ou impliquait, y compris à cette « charité » qui faisait que l’on se préoccupait des indigents à condition qu’ils sachent tenir leur rang.
Les attaques de la gauche contre l’injustice de cette réforme ne trouvent chez eux aucun écho. Ils ne parlent que calcul d’âges, de cotisations des salariés en se gardant bien d’y faire intervenir les gains du capital. On en arrive, avec cette logique scientifique, à proposer des sophismes qui devraient faire honte à ceux qui les formulent : « compenser au moment de la retraite les situations injustes subies tout au long de la vie par les femmes, c’est les avaliser et, au fond, les faire perdurer. » Corriger une injustice, ce serait la justifier. Compenser à la retraite une discrimination subie pendant les années de travail, ce serait dire qu’il n’est plus besoin de lutter contre ces discriminations puisqu’elles seraient finalement redressées. Après tout, n’est-ce pas ainsi que l’on a longtemps réussi à faire tenir tranquille les damnés de la terre en leur promettant qu’ils jouiraient de la béatitude éternelle ?
On n’a donc pas idée, à l’occasion de cette réforme des retraites, de remettre en question la distribution des richesses issues de la production, de la consommation et du marché entre le travail et le capital (depuis peu entre les mains d’une spéculation financière informatisée irresponsable).
Qui pourrait tirer les nantis de leur innocence ? Les Eglises ? On dit qu’en France les catholiques pratiquants votent majoritairement à droite, en contradiction avec le message de l’Evangile, du « bonheur aux pauvres » et du « malheur aux riches » (Luc VI, 20, 24). Nos philosophes ? Les quelques marxistes encore convaincus ont peu d’audience auprès des intellectuels, et leur théorie de la lutte des classes peut sans doute encore avoir quelque influence sur les damnés de la terre, mais aucune sur ses élus, dont elle ne fait que durcir les positions.
L’idée de justice ici défendue est une émanation de l’universalisme de l’amour agapè. Aimer, par l’être de son être, ne peut ni élire ni damner. Avec Aimer, on considère tout autre comme son égal, et on ne peut avoir ni mépris de sa pauvreté ni envie de sa richesse. On souhaite pour tous la possibilité de vivre selon ses besoins plutôt que selon ses désirs matériels, et l’on ne cesse de faire entendre son désaccord démocratique avec l’injustice.

quand elles vont marcher au bord de la rivière
sans chercher à gagner l’écluse ou le moulin
mais pour à chaque pas mêler à leurs paroles
celles des peupliers et celles des roseaux
elles ne savent pas ce qui les prend

si l’une ou l’autre tente en y réfléchissant
de comprendre ce qui a changé dans leurs os
cela ne peut s’écrire sur une banderole
mais elles ont senti l’essence des chemins
où chaque pas nous éloigne d’hier

26 septembre 2010

Quelle histoire apprendre à l‘école pour savoir : « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? ». A quoi bon connaître les faits, locaux, nationaux et mondiaux, authentiques ou censés l’être dans leur interprétation inévitablement biaisée, si l’on perd de vue le but humaniste de l’histoire.

La fidélité à nos promesses à l’autre est une fidélité à nous-mêmes plutôt qu’à l’autre. Le risque en tout cas est que nous soyons fidèles pour ne pas déchoir à nos propres yeux. Cela relève de la morale de la bonne et de la mauvaise conscience. On peut constater les effets bénéfiques d’une telle morale dans nos sociétés, mais l’éthique d’Aimer nous appelle à aller plus avant, à être fidèles aux autres pour eux-mêmes, rien que pour eux-mêmes. Telle est l’exigence du « Royaume des cieux », où l’on renonce à tout ce qu’on possède, y compris à sa bonne conscience. Les moralistes du XVII° et du XVIII° siècles ont découvert que cette éthique était impossible. Yeshoua le savait bien : cela fait partie du Don, c’est une participation à la pure sollicitude de l’Eternel.

Renouveler le sens du texte sacré à l’infini, se dire qu’il existe toujours un autre sens possible : telle est la lecture juive de la Torah. Habile subterfuge qui permet de lui faire dire tout ce que l’humanité découvre en progressant. Peut-on espérer que les docteurs du Coran mettront au point une telle méthode d’interprétation pour leur livre sacré ?

lorsque la fièvre et les frissons
dévorent la sève et l’idée
que reste-t-il pour cheminer
à la raison sans la passion

le désir s’éteint ou s’affole
et le tremblement perd son rythme
incapable d’entonner l’hymne
de l’immémoriale parole

plus que jamais que s’abandonne
la voix au silence des choses
sûre qu’apparaîtra la Rose
à tous les frissons qui se donnent

27 septembre 2010

Beauté. Aimer la beauté sans la désirer peut paraître idéaliste. Mais l’approche du beau se modifie au long du cheminement humain, comme se modifie l’ensemble de l’approche de l’autre. L’humain premier va vers les autres en fonction du plaisir et du déplaisir qu’il éprouve à leur contact. Il est mû par le désir et par la répugnance. Mais l’amour éros se transmue en amour agapè chez les consciences qui accueillent Aimer, et cette transmutation affecte aussi l’amour des choses belles.
On peut comprendre que pour certaines consciences la beauté ne se distingue pas de l’attrait sexuel. Des intellectuels en sont venus à défendre la thèse selon laquelle la beauté n’existe pas comme telle dans la nature, et certains vous diront qu’admirer un coucher de soleil est un acte homosexuel. Cas extrêmes sans doute.
La plupart des gens ont un sens esthétique plus ou moins développé qui les fait vibrer, tressaillir, se figer en présence d’un beau visage, mais aussi d’un arbre, d’un torrent, d’une montagne… Il est dans l’ordre des choses qu’à ce stade on ait envie de cueillir une fleur sauvage, de ramasser un galet, de prendre en photo… ; il est bon cependant d’analyser la jouissance que l’on éprouve alors. Celles et ceux qui laissent Aimer vivre en leur vie ne désirent plus accaparer, mais ils s’arrêtent dans un moment d’exultation. Ils passent de la jouissance à la réjouissance. Et ces instants de béatitude se multiplient avec la sollicitude qui leur est donnée de manifester aux êtres et aux choses.

que devient le gao là-bas
tord-il toujours
l’amour
de ses bras musculeux autour de l’espace où l’œil rouge s’ébat

les ailes l’une à l’autre passent
dans la cage verte
ouverte
tous les souffles d’hier d’aujourd’hui de demain dans l’incessante chasse

(Les Horizons d’Assia et Marc, p. 120)

28 septembre 2010

Nous sommes tous des immigrés. Même s’il nous faut remonter à mille générations, nous sommes tous venus d’ailleurs. Nous sommes incapables de reconstitue la totalité de notre arbre généalogique, mais nous avons la certitude que nos premiers ancêtres humains ne sont pas nés en Europe. Cela ne peut de soi nous induire à inviter tout habitant de la planète à venir s’installer parmi nous (alors qu’il y a deux ou trois générations l’Occidental se croyait de droit un peu partout chez lui). Mais cela peut nous aider à avoir envers tout humain une attitude… humaine en pensant toute l’humanité comme généalogiquement une, liée fraternellement dans l’universalité de son destin. C’est aussi cela qui nous fait regretter de « ne pas pouvoir accueillir toute la misère du monde » et nous demander quelle « juste part nous pouvons fidèlement en prendre ».

Utilitarisme. Si l’utilitarisme se présente comme une philosophie du bonheur individuel dans la recherche du maximum de plaisir et du minimum de déplaisir, comment peut-il devenir une philosophie désintéressée soucieuse des autres ? Serait-ce que toute philosophie qui cherche la vérité (serait-elle philosophie si elle ne la recherchait pas ?) est menée sur le chemin de l’altérité et qu’elle tente plus ou moins clairement de passer d’une altérité négative à une altérité positive, au souci désintéressé de l’autre ? Mais elle peut rester en suspens si elle n’est pas toute sensibilisée à la contradiction (Et cela n’est pas impensable. On le voit chez Pascal, piégé peut-être par la beauté de sa formule : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité » Pensées, fragment 208, Les Classiques de Poche, éd. P. Sellier).
Davantage que dans les raisonnements compliqués tentant d’établir les relations complexes, voire incompréhensibles entre les motivations conscientes et inconscientes, l’obligation morale et les sentiments sociaux, le passage de l’utile au juste ne peut se comprendre que par cet élan de l’humain en son cheminement de l’amour de soi vers l’amour de l’autre.

l’araignée qui attend sa proie
au cœur de la beauté
montre que la beauté n’a pas
souci de qui mange est mangé

elle surgit du plus profond
et comme le soleil
en sa présence s’émerveille
sur les méchants et sur les bons

vois les araignées du bocage
celles de la cité
et d’autres en toi rendre hommage
en toute chose à la beauté

29 septembre 2010

Agapè. On accuse parfois l’amour agapè d’être éthéré, insensible. C’est ne pas saisir la dynamique de l’humain. Il s’agit de l’amour de l’autre comme autre, et cet amour exclut le désir ; mais on voit dans l’Evangile qu’il apparaît dans la chair par l’empathie, la compassion des entrailles. On le voit dans les paraboles du Bon Samaritain (Luc X, 33), du Serviteur impitoyable (Matthieu XVIII, 27), de l’Enfant prodigue (Luc XV, 20). On le voit chez Yeshoua lui-même face aux foules (Matthieu IX, 36 ; XIV, 14 ; Marc VIII, 2), aux aveugles de la route de Jéricho (Matthieu XX, 34), à la veuve de Naïn (Luc VII, 13)…
Cependant la chair n’est pas la cause de l’agapè ; elle n’en est que l’occasion ; à preuve que l’on peut « fermer ses entrailles » (I Jean III, 17). Et la chair est provisoire. N’est-ce pas une évidence ? Elle finit par se flétrir, avant de disparaître. Dans la perspective de l’Evangile, qui suppose une vie après la mort, elle est la chance offerte aux humains de participer à l’agapè éternelle ; lorsque cette chance a été saisie, elle continue de donner la possibilité matérielle d’y cheminer, mais elle devient, de soi, « inutile » : « C’est l’esprit qui donne la vie ; la chair ne sert de rien. » (Jean VI, 63). La croyance en la résurrection de la chair relève du mythe, c’est-à-dire qu’elle a valeur symbolique. Lorsque les Sadducéens, qui refusent cette croyance, posent leurs questions moqueuses à Yeshoua, il leur répond qu’à la résurrection on est « pareil aux anges » (Luc XX, 36). Cela est évidemment éthéré puisque les anges sont de purs esprits. Quant à l’Eternelle, on a peine à imaginer ce que peut être sa sensibilité. C’est pourtant son Agapè qui est la cause de la nôtre et de la compassion qu’elle éveille en nos entrailles.
Hélas pour le désir. Il n’y a pas d’éros en l’Eternelle. Elle ne nous aime pas par besoin mais par surabondance de son être qui s’efface pour que l’autre soit. Elle ne nous aime pas afin que l’aimions en retour ; elle nous invite simplement à la connaître, à partager son intimité, c’est-à-dire à aimer nous aussi comme elle aime : « Qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7).
L’éros fait partie de la dynamique du cosmos, de la matière, de la vie, de la conscience. Il joue un rôle quasi indispensable dans l’amour humain, souvent aussi dans la vie spirituelle, où l’on désire Dieu ; mais son rôle est destiné à disparaître. Vient un moment presque inévitable dans la vie conjugale où « l’on ne s’aime plus », où l’on ne se désire plus, ou si peu ; on peut alors penser à retrouver éros avec une autre personne, mais on peut aussi prendre cette perte de l’éros comme une invitation à passer à l’étape suivante, où l’on aimera l’autre exclusivement pour lui/elle-même par la force de l’Esprit. C’est cela entrer dans la vie de l’Eternelle, partager son agapè (I Jean III, 14). Et cela n’a rien d’éthéré ; ce n’est que tendresse et respect.

La vérité ou Jésus-Christ. « Si je devais choisir entre la vérité et Jésus-Christ, je choisirais Jésus-Christ » ; voilà ce que l’on a pu entendre hier sur RCF (Radios Chrétiennes Francophones). On peut se dire que l’auteur de ces paroles, dont la voix semblait celle d’un homme d’âge mûr, n’exprime pas forcément la pensée de la majorité des chrétiens, mais elle témoigne de la puissance du christocentrisme. Ce qui attriste ici, c’est qu’elle insinue que Yeshoua pourrait ne pas être du côté de la vérité, que sa parole : « Je suis la vérité » (Jean XIV, 6) n’est peut-être pas authentique, ni celle où il dit que l’essence de sa mission est « de rendre témoignage à la vérité » (Jean XVIII, 37). Bien loin de vouloir rassembler les êtres et les choses autour de son ego, de son règne, de sa gloire et de sa puissance, Yeshoua s’efface devant son message, car ce message est celui de la vérité de l’être de l’être, de l’amour agapè qui fait que l’on pense aux autres, non à soi-même. Préférer Jésus-Christ à la vérité, c’est renier Jésus-Christ.

ce dahlia veut être énorme
enflant comme la grenouille
de la fable il se demande
s’il existe une limite

qui a voulu la plus grosse
image de son ego
au jardin resplendissant
des désirs où il s’invite

le minuscule mouron
qui cligne au ras du gazon
apporte un autre message
pour éclairer l’œil du sage

dans sa tête se débrouille
l’écheveau des mille fleurs
en son désir en attente
l’une ou l’autre se transforme

30 septembre 2010

Etonnement. Etonnement scientifique (merci Georges Charpak !). Etonnement philosophique : pourquoi ici maintenant l’espace et le temps ? L’infini, l’absence de centre (que peut encore signifier le christocentrisme de Teilhard alors que nous sommes de plus en plus scientifiquement sûrs de la pluralité des mondes ?) Pourquoi l’histoire, cyclique et linéaire, de la vie ? Pourquoi les individus en reçoivent-ils leur part et contribuent-ils à sa propagation, à son évolution ? Pourquoi les humains participent-ils, eux aussi, à cette aventure indissolublement individuelle et collective ? En quoi chacun est-il fait par les autres pour les autres ? En quoi ce pour-les-autres est-il maintenant reconnu comme le dernier secret de la conscience, sa dernière raison d’être, son sens ? Pourquoi l’interdisciplinarité ? Pourquoi tous les êtres sont-ils liés, et donc sont liées les représentations que l’on s’en fait ? Pourquoi cette araignée suspendue dans le buisson ne peut-elle s’expliquer qu’en convoquant toutes les lois de la physique, macroscopique et quantique, de la biologie moléculaire et autre, de l’écologie, de l’éthologie, de l’esthétique, de l’ontologie, de la théologie (en quoi peut-elle remettre en question la théologie officielle ?)… Il y a de quoi s’occuper.

Le Don de l’Eternel est le don d’une conquête. On ne le reçoit qu’activement ; c’est par ses gestes que le Bon Samaritain accueille en lui l’agapè. Apparemment cela pose problème aux théologiens : ils se sont querellés pendant des siècles sur la question de la liberté et de la grâce. Tel est en tout cas le prix de la liberté inhérente à l’Amour. On n’accueille pas la vie de l’Eternel du bout des lèvres, mais à pleins bras.

Malheureuses les nations qui ne savent pas gérer leur croissance démographique en parallèle avec celle de leur croissance économique. Elles se vouent à la misère, et à la honte des assistés.

dame épeire diadème
votre imposant abdomen
témoigne de l’appétit
que le jardin vous fournit

rien que pour vous admirer
je puis ici demeurer
toute une heure et repartir
avec plein de choses à dire

mais qu’importe évidemment
mon regard un peu distant
en ce respect que je dois
à la présence en émoi

vous régnez sur le domaine
où le hasard vous amène
je devrais en avoir dit
bien plus mais c’est bien ainsi

1er octobre 2010

Ennui. Le don de Sagesse nous fait comprendre la nécessité de l’ennui pour découvrir le sens de notre condition, et qu’il nous faut savoir l’affronter dans le vide et le silence. Et le don de Prudence nous dit qu’on ne peut l’affronter en permanence, qu’il faut aussi quelque divertissement pour ne pas brusquer dangereusement le cheminement de l’amour de soi vers l’amour de l’autre, de la chair vers l’esprit… (La légende dit que Jean, l’ami de Yeshoua, se distrayait avec une tourterelle apprivoisée). Et cependant, qui n’accorde pas chaque jour un peu, beaucoup de temps au vide et au silence n’a guère de chance de recevoir les dons de Sagesse et de Prudence. Aimer est Don, et il faut l’accueillir en conscience « dans le secret » pour en vivre. Il faut savoir lui dire : « toi »… « toi »… souvent.

Dôgen : « Se connaître soi-même, c’est s’oublier. S’oublier, c’est s’ouvrir à toutes choses. » Articulation d’une pensée double, progressive et paradoxale. Elle prend tout son sens dans l’intuition d’Aimer. Qui s’ouvre à l’autre, à commencer par l’autre humain, découvre l’être de son être et oublie son être de surface, son ego. Cela va ensemble. Le but n’est pas de se s’oublier, ni même de découvrir son être. Cette découverte du sens dernier de son être et de son existence est une retombée, une conséquence de l’ouverture d’amour à tout être, à la vie même de l’Eternel, qui seule compte vraiment lorsqu’on l’a découverte.

le nouveau papillon
découvert sur l’alpage
en sa génération
reconduit d’âge en âge
une longue aventure

la vie de ses ancêtres
sur son aile d’azur
et la feuille du hêtre
prise en ses mouchetures
exposent une aura

une énigme en tout cas
qui fait que l’on s’étonne
de ce qui est sera
et fait que l’on se donne
à la vie qui s’avance

dans la montagne belle
les fragiles nuances
donnent à l’éternel
la visage et le sens
de son anonymat

2 octobre 2010

Difficile de mettre au clair la bonne attitude envers l’animal, difficile de ne pas se laisser embarquer dans l’une ou l’autre idéologie plus ou moins exaltée. Certaines nous assurent que les humains sont des animaux comme les autres, et donc que les animaux ont les mêmes droits que les humains. Voilà qui est simple. Mais allons-nous donner les mêmes droits à tous les animaux ; disons, pour faire hurler, aux cloportes et aux gorilles ? On voit bien qu’il faut une hiérarchie, dans laquelle l’humain lui-même aura sa place.
La réflexion se nourrit de l’observation. Ainsi, lorsqu’on découvre les infinies précautions que prend une mère crocodile avec ses œufs et ses petits, on sent se modifier l’idée que l’on se fait des prédateurs. Mais que dire de l’intérêt que l’on porte maintenant au loup en France aux dépens du mouton ? Derrière la sollicitude du berger pour ses brebis dans l’Evangile et celle du touriste pour le loup dans le Mercantour, se cache-t-il aussi des raisons économiques ainsi que les manipulations idéologiques qui ne peuvent manquer de les accompagner. Si la Sagesse nous fait aimer tous les animaux à la manière d’un François d’Assise habité par l’esprit d’Aimer, la prudence nous invite à une réflexion permanente sur tous les cas d’espèce. Ainsi, que penser du luxe accordé à certains animaux domestiques et de la cruauté d’indifférence que doivent encore subir tant d’animaux d’élevage ?

Lorsqu’on entend attaquer les morales de la culpabilité, on se demande s’il s’agit d’un combat médical contre les culpabilités maladives, d’un anarchisme de la conscience affranchie du surmoi qui s’estime tout permis, d’une libération de la conscience par cet amour de l’autre qui dépasse le souci de soi-même…

Qu’une majorité parlementaire puisse voter une loi discriminatoire contre les Français naturalisés montre quel esprit l’anime ; et cela effraie car cela manifeste son ignorance ou son mépris des bases de notre démocratie. Plus grave peut-être est le cadre dans lequel une telle loi est votée car elle manifeste une tyrannie de la majorité d’autant plus inquiétante que cette majorité n’est que fictive : le système électoral porte au pouvoir ceux qui ont le moins d’opposants et non ceux qui ont le plus de partisans.

quand les amis s’en sont allés
l’aura demeure
des cœurs
qui se sont reconnus dans l’air que leurs paroles ont habillé

3 octobre 2010

« On ne peut chercher que son intérêt ». Tel est le fondement de la philosophie utilitariste de Jeremy Bentham heureusement corrigée par John Stuart Mill. Pourtant cette affirmation est demeurée courante sous la plume des Moralistes ; et elle a été avalisée par Nietzsche et par nombre de ses disciples. Qui cependant pourrait nier l’élan qui conduit les humains à donner et à se donner, à se dévouer dans toutes sortes de mouvements et d’associations altruistes ?
On peut bien soupçonner l’altruisme d’être intéressé, mais de quel intérêt parle-t-on ? La pratique du don et du contre-don étudiée et théorisée par Marcel Mauss continue de donner matière à réflexion. L’intérêt de donner et de rendre, ce n’est pas seulement d’y trouver son compte personnel ; c’est aussi d’entretenir la relation humaine ressentie comme indispensable, non seulement pour assurer sa sécurité en désamorçant l’hostilité des autres, mais pour donner à la conscience de vivre normalement son humanité dans la reconnaissance mutuelle.
Dire que l’on peut être désintéressé par intérêt, c’est risquer de se laisser prendre aux pièges du langage. De quel intérêt s’agit-il ? On peut établir une hiérarchie de valeurs dans l’intérêt. L’intérêt de celui qui donne est supérieur à l’intérêt de celui qui vole. L’intérêt de celui qui donne pour s’élever à ses propres yeux est supérieur à l’intérêt de celui qui donne pour gagner l’estime de la société. Et l’intérêt de celui qui donne et se dévoue « dans le secret » sans se soucier de la bonne image qu’il se renvoie à lui-même est supérieur à tous les autres. C’est l’intérêt de l’agapè. Peut-on même encore parler d’intérêt ? C’est la béatitude de la sollicitude.
On peut néanmoins tenir que ce désintéressement est indémontrable, qu’il n’est que l’espoir du sens dernier de l’existence enfin rejoint. Si cet espoir n’est pas vain, il entre dans la certitude de l’altérité positive comme explication philosophique de l’être et des êtres. On peut sans doute établir un parallèle, voire détecter une relation causale, entre l’indémontrable présence de l’indétermination dans la « matière » et l’indémontrable présence du désintéressement de l’agapè dans les consciences humaines. Ce désintéressement est impensable sans la liberté ontologique, elle-même impossible sans le secret indéterminisme du monde, sans … Toi dans le secret de ton anonymat.

cette rose à l’extrême cime
de sa jeunesse
ne cesse
tendue vers la hauteur d’offrir essentielle la senteur de son être sublime

Qui veut posséder une œuvre d’art la viole en tant que manifestation de la beauté. Car la beauté est inaliénable. Si le mot « vierge » n’avait pas été corrompu par la mentalité patriarcale, on pourrait dire que la beauté est éternellement, essentiellement vierge. Ce que possède le propriétaire d’une œuvre d’art, c’est la valeur marchande que le désir de posséder lui attribue sur le marché de l’art.

4 octobre 2010

Vie démocratique. Même si une élection est exempte de fraude et représente fidèlement les convictions des votants au premier tour, elle peut conduire à une injuste mainmise sur le pouvoir politique. D’abord parce que la majorité finalement gagnante n’est pas une vraie majorité : elle n’a gagné que par l’élimination au premier tour des convictions qui ont été forcées de renoncer partiellement à elles-mêmes pour barrer la route à celles auxquelles elles s’opposaient le plus : j’avais d’abord voté pour A parce que je ne voulais ni de B ni de C. Mais comme je voulais moins de B que de C et que seuls B et C étaient présents au second tour, A ayant été éliminé au premier, j’ai voté pour C. Si C a gagné, ce n’est pas parce qu’il avait le plus de partisans, c’est parce qu’il avait moins d’opposants que B et que A.
La conséquence de cette majorité illusoire devrait être qu’elle se refuse à exercer la totalité du pouvoir selon ses convictions, minoritaires, et qu’elle décide et mette en œuvre une politique dans laquelle la vraie majorité, invisible, puisse se reconnaître, mieux, que la totalité puisse accepter parce que juste. Nos illusoires majorités ne peuvent gouverner démocratiquement qu’en dialoguant en permanence avec les diverses minorités.
Le spectacle de nos gouvernements, dits démocratiques, montre à des degrés divers qu’on en est loin. Pire, de très nombreux citoyens demeurent convaincus que lorsqu’on détient le pouvoir on a le droit d’en faire ce que l’on veut, quitte à être désavoué à la prochaine élection. Nous vivons dans des systèmes démocratiques où l’altérité négative laisse peu de place à l’altérité positive, l’intérêt au désintéressement et l’injustice à la justice. On ne peut cependant progresser en démocratie que dans le souci des autres, de tous les autres.

« Et Dieu fit le big-bang », dernière trouvaille de la pensée catholique. Dans son repli stratégique depuis les découvertes géologiques de la fin du XVIII° siècle, le christianisme continue de lutter pied à pied pour garder à son Dieu ses prérogatives de créateur tout-puissant. Aux USA un créationnisme primaire continue de croire à la littéralité de la chronologie biblique, tandis qu’un plus intelligent « intelligent design » prend en charge l’évolution en y affirmant l’action d’une téléologie transcendante. Pourtant la marche du monde demeure une énigme. Attribuer l’évolution au hasard relève d’une inintelligence du hasard tel que l’expliquent les mathématiques. On fait du hasard une sorte de dieu de l’ombre pour faire pièce au dieu de lumière des monothéistes et des philosophes.
Il faudra sans doute finir par reconnaître que la matière n’est pas purement physico-chimique, qu’elle comporte un élément dynamique « spirituel » capable de la propulser vers la vie et vers la conscience. On peut en tout cas garder la certitude qu’elle n’a pas commencé avec le big-bang ni ne finira avec le big-crunch, mais qu’elle ne cesse éternellement d’exister sous une forme ou sous une autre parce qu’elle est l’autre de l’Eternelle, qui l’a voulue suffisamment autre pour qu’elle soit autonome en son évolution.

et quelle mélodie attend dans le silence
qu’on vienne l’éveiller lui donner un visage
capable de ravir

et qui dans la forêt saura trouver le sens
de celle qui sommeille depuis le fond des âges
afin de l’avertir

que le temps est venu d’ouvrir une clairière
où des notes nouvelles trouveront leurs accords
sur des rythmes nouveaux

alors il faut partir et suivre la lumière
là où loin des chemins elle enfante les corps
dans l’antique chaos

5 octobre 2010

Semaine d’intégration. Vous prétendez m’intégrer à votre groupe ? Cela signifie m’y soumettre, renoncer à cette autonomie intérieure dont il vous arrive si souvent vous-mêmes de vous prévaloir ; cela signifie accepter vos valeurs, mais surtout vous faire allégeance, à vous « l’élite ». Je m’attriste parce que vous vous avilissez en pensant me soumettre. Je ne vous méprise pas : si je vous méprisais, je participerais à votre mépris. Je méprise vos actes, mais je vous estime parce que, comme disait Paul Ricœur, « tu vaux mieux que tes actes ». Je n’aurai pour vous que de la bienveillance dans la force d’Aimer. Inutile sans doute que je vous le dise en face : vous ne comprendriez pas. Je ne compte que sur les gestes de la sollicitude qu’Aimer en moi vous porte pour tenter de vous relever de votre bassesse.

Le christianisme est malade de la toute-puissance de son dieu. On le voit dans la façon dont il n’accepte l’évolution qu’à contrecœur en tentant de maintenir un pré carré pour son tout-puissant créateur ex nihilo. Plus encore en ce qu’il s’agit de la vie et de la sexualité, dont le Patriarche doit demeurer le maître absolu : condamnation sans appel de la pilule contraceptive, du préservatif, sacralisation de l’embryon (à cause du Mystère de l’Incarnation ?). L’indignation du Vatican devant l’attribution du prix Nobel de médecine à Robert Edwards, père de la fécondation in vitro, montre une fois de plus qu’il demeure fidèle à ses principes patriarcaux. Plutôt cependant que d’attaquer frontalement la fécondation in vitro en elle-même, il en relève surtout les possibles ou prétendues dérives, la suppression des embryons surnuméraires et le trafic d’ovocytes. Comment peut-il ne pas se réjouir de la naissance de ces millions d’enfants ? Seraient-ils pour lui « les enfants du péché » ?
Avec Aimer, quelles que puissent être les incertitudes sur le statut de l’embryon et le discernement à mettre en œuvre pour s’avancer dans la bioéthique, on sait que la fécondité et la stérilité ne sont pas l’affaire des dieux ni du Dieu monothéiste. Même si, muni des dons de sagesse et de discernement, les tenants d’Aimer ne peuvent être sûrs de ne jamais errer dans leurs analyses et leurs discussions, ils savent qu’ils les mènent sous le regard plein de sollicitude d’Aimer plutôt que sous l’œil justicier du Père tout-puissant. La sollicitude pour tous les êtres est le guide le plus sûr de la recherche bioéthique.

Amitié. Montaigne a-t-il vraiment vécu son amitié avec Etienne de la Boétie comme il la décrit dans ses Essais (livre premier, chapitre XXVIII) ? On hésite entre l’admiration enthousiaste et un rien de ce soupçon que plusieurs siècles de réflexion occidentale nous a donné en héritage. Il ne s’agit pas en tout cas de chercher à imiter ni même à désirer cette amitié idéale, reçue comme un don plutôt que construite, au point que le croyant Montaigne ne néglige pas d’insinuer que sa relation avec son ami se faisait aussi « par quelque ordonnance du ciel » (Folio, p. 209).
Qui n’a pas vécu au cours de son adolescence une amitié presque enivrante ? Qui du moins n’en a pas rêvé aux heures où il, elle se sentait seule ? Quand on pense ici à une, à un ami, on veut dire bien autre chose qu’avoir des amis. C’est une communion mystérieuse dont on se demande par quelle chance, quel merveilleux hasard, elle a pu advenir. Elle apparaît au-delà du désir, mais le désir peut y conduire et lui laisser la place. Certaines de ces amitiés se poursuivent toute une vie, comme l’amour d’un couple qui ne sait plus très bien parfois si elle est lui, s’il est elle, et où chacun pourtant devient toujours plus soi-même face à l’autre.

inépuisable pluie d’automne
de ton sein tiède
tu cèdes
l’excès de ta munificence et t’accomplis en ce qu’il donne

6 octobre 2010

« Eh quoi ! tout est sensible ! » Les « Vers dorés » de Gérard de Nerval et leur épigraphe pythagoricienne en ont fait rêver plus d’un, plus d’une. Rêver ? C’est ainsi que l’on continue d’opposer ces rêveurs aux scientifiques, et le Bachelard des « Rêveries » au Bachelard du « Nouvel esprit scientifique ». Pourtant la découverte du monde quantique, dont les scientifiques matérialistes refusent de prendre en compte la dimension immatérielle, redonne force aux intuitions de certains présocratiques comme à celles des « sauvages » animistes et des « attardés » vitalistes. Les physiciens demeurent incapables de nous dire ce qu’est la matière en elle-même et les biologistes sont tout aussi impuissants à nous dire ce qu’est la vie en elle-même ; mais ces énigmes ne peuvent ébranler leurs convictions philosophiques.
L’approche poétique des êtres et des choses nous permet d’accéder par l’imagination à l’être secret de la matière et de la vie. Encore faut-il que nous y voyions un authentique chemin du réel et non un divertissement dans l’irréel. En la pratiquant quotidiennement nous pouvons alors espérer remédier aux carences de l’approche scientifique du réel par l’intelligence. Et elle induit à rétablir l’intelligence dans une approche scientifique de l’immatérialité du monde, de la psyché obscure qui dès la particule l’emmène dans son dynamisme évolutionniste vers toujours plus de complexité, jusqu’à faire apparaître la vie, et puis la conscience, et puis la conscience de conscience.
Une intelligence qui retrouve ce secret du réel est en tout cas mieux préparée à se sensibiliser à l’écologie et à s’engager dans une lutte pleine de sollicitude pour l’humain, le vivant et la matière elle-même. Quelle force de pouvoir côtoyer les rivières, les forêts, les rivages, les marais…avec la certitude intellectuelle d’une connivence universelle !

C’est une chose étrange que la jalousie. L’exploration qu’en fait Shakespeare dans Othello et plus encore dans Le Conte d’Hiver montre qu’elle peut s’engendrer elle-même et se nourrir de son délire. Quelle limite, quel lien ici entre le désordre psychique et le désordre moral ? N’existe-t-il pas des gens qui sont par ailleurs à tous égards sains d’esprit et qui cèdent pourtant sans raison à cet élan destructeur ? Il est sûr en tout cas que quiconque accueille en lui la sollicitude d’Aimer en guérit et demeure immunisé.

c’est au silence que se dit ton âme
nous allons l’écouter au fond des bois
et sur les chemins même où quelquefois
son soupir à nos os se réclame

ton âme non tes âmes sont sans nombre
mais elles chantent toutes l’une aux autres
et leur basse profonde se fait nôtre
où chacune concerte avec ses ombres

on ne sait plus ce qu’est la solitude
il suffit de se taire pour sentir
dans un souffle dix mille souvenirs
dans un sable dix mille attitudes

et le marcheur que l’on voit approcher
fait tressaillir le sang de la rencontre
avant qu’une parole ne le montre
en ce qui vibre presque sans se cacher

ceux que l’on croise aux chemins de la chance
peuvent en cet échange découvrir
parfois ce qui n’était que leur désir
secret d’ouvrir la porte de l’immense

7 octobre 2010

Pour les bouddhistes, dit-on, la compassion naît du vide. S’interrogent-ils alors sur la nature compassionnelle du vide ? Aimer n’est pas le vide, mais le vide est sa demeure, et nous l’y rejoignons dans le silence. Notre visée n’est pas de disparaître dans le vide pour nous y fondre comme la goutte dans l’océan, mais d’y vivre, anonymes, l’altérité d’Aimer pour la rayonner.

Heureux, heureuses celles et ceux qui vivent un amour fou de mutuelle possession, dussent-ils un jour en ressortir brisés. Cela fait leur cheminement vers l’autre. De soi l’amour passion n’est pas simple désir ; c’est un désir mêlé d’admiration, d’adoration même. Et cet élan de chair tire la chair hors d’elle-même, comme fait la compassion des entrailles en invitant à la sollicitude.

Cheminements, cheminements… Montaigne n’estime guère la gloire et la pratique de la vertu en vue de la gloire qu’elle peut nous attirer. Et de citer Cicéron : « Une âme vraiment sage et grande place l’honneur, principal but de notre nature, dans les actions vertueuses, non dans la gloire » (Essais, livre second, ch. XVI, p.375). Placer l’honneur dans les actions vertueuses, c’est en fait mépriser les honneurs, se satisfaire de l’honneur de sa conscience : « Toute personne d’honneur choisit de perdre plutôt son honneur que de perdre sa conscience » (p.386). Montaigne cite donc Paul : « Notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience » (p.376, II Corinthiens I, 12).
Mais il a le sens de l’imparfait. Il vaut mieux faire le bien pour la gloire que ne pas faire le bien du tout. Si le désir de gloire peut pousser les gens à bien agir, eh bien, vive le désir de gloire et d’honneurs : « Si toutefois cette opinion sert au public à contenir les hommes en leur devoir ; si le peuple en est éveillé à la vertu… qu’elle accroisse hardiment et qu’on la nourrisse entre nous le plus qu’on pourra… Puisque les hommes, par leur insuffisance, ne se peuvent assez payer d’une bonne monnaie, qu’on y emploie encore la fausse » (p.384). Vive la légion d’honneur et autres hochets de Napoléon ! (S’ils ne sont pas obtenus par quelques bras longs dans les corridors du pouvoir).
Montaigne va de l’éthique de la gloire (et de la honte) à l’éthique de la conscience (et de la culpabilité) ; il ne va pas plus loin. Yeshoua, lui, invite à passer au-delà de la conscience : à n’aimer que pour aimer, avec Aimer « dans le secret », d’un amour qui trouve en l’amour sa récompense, la participation à la vie de l’Eternel.

derrière le rideau de la cascade
n’existe-t-il rien que tu ne puisses
voir ici même ou du moins deviner
par le regard profond jusqu’à l’infime
de ton infime en face à face

mais la chair ne connaît de la cascade
que ce par quoi ici elles frémissent
il n’est que le savoir pour affirmer
notre secrète connivence intime
l’eau de notre commune race

alors face au rideau de la cascade
entre ces eaux qui voilent réfléchissent
dix mille vies se laissent deviner
au regard qui se perd et imagine
ne plus rien voir que leurs surfaces

8 octobre 2010

« Il faut s’adapter aux us et coutumes du pays dans lequel on vit ». Voilà ce que trouve à dire aujourd’hui une de nos éminentes intellectuelles aux porteuses de burqa, avant de leur suggérer d’émigrer dans des pays où elles se sentiront plus à l’aise avec lesdits us et coutumes. Que ne le souffle-t-elle pas aux expatriés français en Inde, en Afrique… où celles et ceux qui s’adaptent font l’objet de condescendance, voire d’ostracisme de la part de leurs concitoyens.

Démocratie en recul ? Les écarts de revenus deviennent vertigineux, et l’on trouve toutes sortes de bonnes raisons pour les justifier. On nous annonce aussi d’un ton neutre voire quasi approbateur que certains s’offrent dans des « hôtels de prestige » le luxe de dépenser en une nuit ce que les damnées des petits boulots gagnent en dix-huit mois. Il suffit de présenter les choses habilement pour les faire accepter comme raisonnables. Le raisonnement, le « discours » comme disait Montaigne, peut servir à justifier le déraisonnable et l’injuste. Peut-être faut-il regretter que notre école apprenne davantage à nos enfants le raisonnement que le bon sens, et la réflexion que l’intuition.

Non-séparabilité quantique, auto-organisation de la matière… Il faudrait avoir une solide formation mathématique pour commencer à comprendre ces phénomènes, mais on sait aussi qu’il faudrait une puissance de calcul à jamais hors de portée de tout ordinateur pour les percer à jour jusque dans leur dimension aléatoire. Nous ne pouvons cependant pas nous intéresser au Réel sans les prendre en compte, à notre mesure et selon nos capacités intellectuelles.
Il ne s’agit pas d’y chercher des preuves de ceci ou de cela. (On a évidemment trouvé des preuves de l’existence et de l’inexistence de Dieu dans la révolution quantique comme dans la révolution copernicienne). Il ne s’agit pas davantage de se lancer dans des hypothèses et des explorations parapsychiques douteuses. Nous pouvons néanmoins tenter de voir en quoi elles peuvent s’accorder avec la vision de l’être que suppose l’altérité positive, tout comme nous pouvons le faire avec les découvertes de l’évolution de la matière, de la vie et de la conscience qui leur semblent associées.
L’Eternelle veut l’autonomie de son autre, car elle n’est pas le tout-puissant mais la toute-aimante.

c’est le temps de la valse des tipules
leur vol envahit les jardins
graciles grands dadais aux pattes ridicules
inutiles on dirait et dignes de dédain

assis en majesté pourtant tout s’articule
de leurs proporti/ons jusques au teint
discret de bronze et la dentelle réticule
de leurs ailes nous fait admirer leur destin

9 octobre 2010

Etat-Eglise. Puisqu’il est avéré qu’une large majorité de catholiques pratiquants français votent traditionnellement à droite (hélas pour la justice évangélique !) on comprend qu’un pouvoir de droite soigne cet électorat, mais aussi qu’une hiérarchie catholique majoritairement de droite soigne ses bonnes relations avec un gouvernement de droite.
En tant qu’elle est un pouvoir, l’Eglise ne peut, de devrait jamais, se mêler de politique : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Mais l’Eglise est aussi porteuse du message d’Aimer. Et celles et ceux de ses membres qui vivent d’Aimer ne peuvent que se mêler de politique, car rien n’échappe à la sollicitude d’Aimer, et les choses qui concernent le vie de toute une nation moins que beaucoup d’autres.
On a entendu des catholiques élever la voix dans des églises pendant un sermon qui se mêlait de politique. On peut soupçonner que la raison de leur indignation était que les idées politiques exprimées dans ledit sermon allaient à l’encontre de leurs propres convictions en la matière, mais ils ne faisaient objectivement que se conformer à la laïcité à laquelle l’Eglise sait devoir se conformer parce qu’elle est un pouvoir.
Les catholiques de gauche ne peuvent que s’attrister de voir leur hiérarchie prendre des ménagements avec la politique injuste de la droite au pouvoir, mais leur fidélité à l’Eglise les incite à ménager eux-mêmes leur hiérarchie. Sans doute n’échappent-ils au déchirement intérieur qu’à la faveur d’un sens émoussé de la contradiction, voire d’un aveuglement sur la contradiction irrémédiable dont vit l’Eglise comme pouvoir ET comme annonciatrice de l’agapè.

Avec Aimer, nous vivons autant dans « l’action de grâce » que dans « le tremblement » ; ce sont les deux faces d’une même attitude. Et chacun de nos actes de sollicitude en est l’occasion, car nous nous savons impuissants à les accomplir et reconnaissants de les avoir accomplis.

L’éthique de la bonne conscience ne suffit pas à établir la justice de l’Amour. On sait bien que des millions de gens vivent, en en profitant, l’injustice sociale en toute bonne conscience. N’y a-t-il donc que la rencontre d’Aimer qui puisse les secouer, leur ouvrir les yeux, leur faire découvrir leur injustice et les amener à tenter d’y mettre fin, ou du moins de la corriger ?

avant le sacrifice de la pomme
au couteau à la dent

après le dernier œil ardent
et le baiser léger de la narine au parfum raffiné de l’automne

il est un instant de suspens

où dans le silence du sens
se décide la mort banale que l’on donne

10 octobre 2010

Pour Luc Ferry, La Révolution de l’amour, il ne s’agit pas d’opposer éros à philia et à agapè mais de passer de l’un à l’autre, d’avancer dans la vie. Il ne parle pas d’homo viator, mais c’est bien de cet humain dans sa dynamique qu’il s’agit. Plutôt que de rechercher un nouvel amour fou lorsque le premier n’est plus, plutôt que de mener « une vie de Don Juan au ralenti », il est bon de passer de l’amour passion à l’amour action, du désir mutuel à la complicité, de l’ardeur amoureuse à la tendresse conjugale. Mais Luc Ferry, est-ce par aversion pour la transcendance ? ne voit pas que la visée finale d’homo viator est la pure agapè et que cet amour désintéressé est inaccessible à l’humain, qu’il est le Don de l’Eternel et sa vie même. Nous ne pouvons vivre notre agapè humaine qu’en participation à l’agapè éternelle.

Frontières. Il existe en nous un désir d’être nous-mêmes et un désir d’être fraternel avec tous. Dans le féminisme on peut sans doute appeler cela le désir différentialiste et le désir universaliste. Dans la vie des peuples, c’est le désir nationaliste et le désir internationaliste. En Europe il y a le désir d’être Breton, Ecossais, Galois, Corse, Catalan… et le désir d’être Européen ou même citoyen du monde.
Aimer veut autant pour l’autre la diversité que l’union, l’identité la plus singulière que la communauté la plus forte. C’est parce que tu aimes l’autre que tu lui souhaites d’être elle-même, lui-même, sachant aussi que le plus profond de son être est comme le tien d’être pour les autres.
L’échange est la médiation nécessaire de l’amour, et qu’y aurait-il à échanger si nous étions tous identiques ? L’intérêt que nous ressentons pour les peuples les plus différents du nôtre, ceux des « terres inconnues », naît de ce qu’ils nous apportent à la fois le sentiment que nous sommes de la même humanité et celui que nous vivons différemment cette commune humanité.

la cloche suspendue muette
à l’horizon
répond
annonce à nos regards jusqu’où peut porter la chanson de la fête

11 octobre 2010

Responsabilité. A l’époque d’Eschyle (-525-456) on croit encore aux culpabilités collectives : les dieux châtient la faute d’un seul sur sa famille, sa descendance, son peuple. Mais Eschyle ne se satisfait plus de cette croyance. Il tente d’ouvrir un passage vers la responsabilité personnelle en mettant fin à l’enchaînement des culpabilités, quitte à utiliser l’intervention d’autres divinités. Avec Yeshoua on se dégage tout à fait des culpabilités collectives ; on ne voit plus dans le malheur un châtiment divin : « Ni lui ni ses parents n’ont péché », explique-t-il à ses disciples lorsqu’ils se demandent qui est responsable du malheur de l’aveugle-né (Jean IX, 2).
Comment, dans la logique de cette intuition de Yeshoua, peut-on encore de nos jours croire à une culpabilité collective mystique, à une communion des pécheurs et à une communion des saints, à une réversibilité des démérites et des mérites ? Mais on sait, peut-être plus clairement que jamais, qu’il existe des enchaînements de culpabilité et de responsabilité par relation. On peut ainsi se demander qui fut coupable dans l’esclavage : les fournisseurs d’esclaves qui les capturaient, les marchands et autres intermédiaires, les propriétaires d’esclaves ? L’offre est la cause de la demande, et la demande est la cause de l’offre. De même pour la drogue dans la relation producteurs – trafiquants – consommateurs. Peut-on dire aux consommateurs de cocaïne d’Amérique du Nord qu’ils sont coupables des meurtres commis par les trafiquants mexicains ?
Quelle est notre responsabilité de consommateurs dans le pillage de la planète et l’appauvrissement des générations futures ? Comment pouvons-nous nous y sensibiliser ? Quelles décisions pouvons-nous prendre ? Quels changements de vie pouvons-nous entreprendre ?

écoute indiscernable aux murs
le vent qui passe
et chasse
devant lui les myriades enlevées aux jardins des murmures

car ce qui entre en tes oreilles
se souvient tend
le temps
qui t’emmène avec lui sans retour au pays des merveilles

12 octobre 2010

Mérites. « La réversibilité des mérites » fait partie intégrante de la foi catholique parce qu’elle est impliquée dans le dogme de la Rédemption selon lequel Jésus-Christ aurait sauvé, racheté le monde par ses souffrances. Les chrétiens se croient sauvés par les mérites infinis de la passion de leur Sauveur. On trouve cette idée tout au long de l’histoire de la théologie chrétienne. Pascal l’a dite avec toute l’émotion dont il était capable en plaçant ces mots dans la bouche de son Sauveur : « Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi » (Pensées, fragment 751). On voit à quel point la théologie du Dieu Amour est absente de sa pensée dans l’idée qu’il se fait de l’agonie à Gethsémani : « Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu » (fragment 749).
La souffrance des chrétiens serait donc source de mérites et capable de « mériter » la grâce du salut pour les pécheurs parce qu’elle participerait à la souffrance rédemptrice du Maître payant pour les péchés du monde. Cette idée est singulièrement absente de la prédication chrétienne depuis quelques dizaines d’années, en France en tout cas ; mais elle fut très présente pendant la première partie du XX° siècle avec le Huysmans converti de L’Oblat (1903) et avec Léon Bloy, Pèlerin de l’Absolu, puis avec Claudel, Bernanos et quelques autres. Joseph de Maistre s’en était fait le théoricien au début du XIX° siècle avec cet argument décisif : pour lui, la preuve de la vérité du dogme de la Rédemption par le sacrifice, c’était que le sacrifice expiatoire avait été pratiqué dans toutes les religions depuis la nuit des temps. Il ne voyait pas qu’il s’agissait effectivement d’un rite archaïque, celui du bouc émissaire, si implanté dans la psyché humaine que l’intuition de Yeshoua n’a pu en avoir raison, et que dès les Epîtres de Paul on affirme que « nous sommes purifiés par son sang » (Hébreux IX, 14), qu’en lui « par son sang nous avons la rédemption et le pardon de nos péchés » (Colossiens I, 14)…
Pourtant, selon Yeshoua, il n’y a de « salut » que dans l’agapè, l’amour de sollicitude. Aimer et participer à la vie de l’Eternel sont une seule et même chose. La douleur (et le plaisir) n’ont de soi rien à voir avec cette réalité spirituelle (« C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien » Jean VI, 63). Si la souffrance peut prendre un sens, c’est que, comme toute réalité humaine, l’amour est capable de l’assumer pour qu’elle contribue à passer de la chair à l’esprit, de l’amour de soi à l’amour de l’autre.
La découverte de l’Eternel comme pure Agapè a désacralisé la pensée et l’action humaines, à commencer par le sacrifice. Certains contemporains de Yeshoua étaient d’ailleurs prêts à accueillir cette découverte ; ainsi du Scribe affirmant que « aimer l’Eternel de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute son âme, de toute sa force, et son prochain comme soi-même, c’est mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices » (Marc XII, 33). Cependant les Eglises chrétiennes se cramponnent à leur dogme intangible de la Rédemption par le sacrifice, et les catholiques ne cessent de le réactualiser dans « le sacrifice de la messe ».

l’horizon rassemble là-bas
les arbres sombres
leurs ombres
se mêlent se confondent attirent au mystère en leur lointaine aura

13 octobre 2010

« Si votre justice ne surpasse pas celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Matthieu V, 20). Il ne faut pas voir ici une condamnation des Scribes et des Pharisiens, mais l’affirmation que le judaïsme est dépassé. Quelle est en effet la substance du judaïsme aux yeux de Yeshoua ? « Ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le leur ; voilà la Loi et les Prophètes » (Matthieu VII, 12). On croirait entendre Confucius, mais c’est bien une autre formulation de la loi mosaïque résumée dans le « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Située au cœur du Sermon sur la Montagne, annonce de la nouvelle « justice », l’affirmation que le judaïsme est dépassé constitue l’intuition d’une mutation. « On vous a dit, et moi je vous dis… » est répété solennellement (Matthieu V, 21, 27, 31, 33, 43). Il ne s’agit plus d’aimer l’autre comme soi-même, d’aimer l’autre comme on voudrait qu’il nous aime, mais de l’aimer de l’amour dont l’aime l’Eternel, lui qui « fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants » (V, 45), lui qui est tout entier altérité positive. L’amour des ennemis en est le signe. Contrairement à ce que croyait encore Pascal, il n’y a aucune colère chez l’Eternel. Il offre sa sollicitude à tous, et il nous offre de partager cette sollicitude pour tous. Telle est la vie que Yeshoua appelle le Royaume des Cieux.

« Demandez et l’on vous donnera » (Luc XI, 9), mais aussi : « Donnez et l’on vous donnera » (Luc VI, 38). Chose étrange que l’invocation : Comment cela fonctionne-t-il ? Il est sûr que nos prétendus « mérites » n’y sont pour rien ; alors pourquoi cette confiance d’être écouté ? On peut comprendre que plus nos demandes sont celles de la sollicitude pour les autres et plus nous pouvons avoir confiance d’être exaucé. L’Eternel « donne de bonnes choses » et surtout « l’Esprit saint », c’est-à-dire la force d’aimer (Luc XI, 13). L’idéal serait donc de ne demander que de bonnes choses, c’est-à-dire ce que l’esprit d’amour nous souffle de demander pour les autres, et de pouvoir ainsi donner ce que Tu nous donnes, de vivre de Ta Vie.

les bourgeons déjà reconnaissent
l’hiver qu’ils bravent
ils savent
que le soleil qui s’y enfonce ressurgira de l’horizon pour qu’ils renaissent

14 octobre 2010

La « justice » dont Yeshoua fait la condition d’entrée dans le « Royaume des cieux » (Matthieu V, 20), c’est l’Agapè. Elle résume toutes les façons de penser et d’agir des disciples d’Aimer ; Elle en est l’inspiration, Elle en est la vie même. Elle couvre toutes les formes de justice que nous connaissons : la justice judiciaire de nos tribunaux, la justice sociale de la condition économique, la justice internationale des conflits, et plus encore de la faim. Ainsi comment la justice de l’Agapè pourrait-elle demeurer indifférente aux millions d’affamés de notre planète ? « Celui qui possède les biens de ce monde et qui, voyant son frère dans le besoin, lui ferme ses entrailles, comment l’amour de l’Eternel pourrait-il demeurer en lui ? » (I Jean III, 17).
Parmi tant d’autres justices impliquées dans la justice de l’Agapè, la justice de l’égalité universelle inclut « la sobriété heureuse » ; ce terme que l’on entend maintenant s’accorde bien avec le « Bienheureux les pauvres » (Luc VI, 20). Comment pourrait-on vivre dans le luxe et la surabondance alors que tant d’autres vivent dans la misère et le dénuement ? D’ailleurs, celles et ceux qui vivent de l’Agapè vivent d’être et non d’avoir, en participation de la vie de l’Eternel qui, n’étant qu’être, ne possède rien. Ainsi peut-on comprendre le « qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Luc XIV, 33). Les disciples d’Aimer se contentent de peu, de ce qui satisfait leurs besoins et non leur désir, car leur désir est tout entier tendu vers la béatitude en la sollicitude.

Les Communautés d’Aimer ne peuvent être que de petits groupes, surtout celles qui veulent le partage de l’existence quotidienne, vivant en collocation dans des logements modestes. Les communautés ne sont pas des institutions ; elles n’ont pas d’existence juridique, ne peuvent être propriétaires. Leurs membres mettent en commun leurs revenus et leurs ressources pour subvenir aux besoins de chacun, et, s’ils le peuvent, donner à des institutions humanitaires.
Les Communautés n’ont pas le souci de durer et ne considèrent pas leur dissolution comme un échec. L’agapè qu’elles partagent au jour le jour leur suffit.

à travers tes larmes ton cœur
regarde ce visage mais
ceci n’est pas un être humain
lorsque la vie s’en est allée
il ne reste plus qu’une image

toi qui recherches ici ton frère
ferme les yeux il a rejoint
un autre temps un autre espace
et de cœur à cœur de silence
ton amour deviendra le sien

15 octobre 2010

Communautés d’Aimer. Nul ne s’y sent lié aux autres par des vœux et des engagements. Leurs membres ne se rassemblent, en existence commune ou séparée, que pour partager leurs pensées, toutes centrées, orientées par l’amour agapè, et pour chercher à le vivre dans leurs actes quotidiens.
Leurs temps de prière commune sont des temps de silence. Ils sont ressentis comme nécessaires à l’accueil de l’esprit d’Aimer pour participer à sa vie de sollicitude.
Les membres des Communautés sont engagés de la manière la plus diverse dans leurs activités professionnelles et/ou humanitaires. La préoccupation brûlante de toutes, de tous, est d’y vivre et rayonner l’amour universel.

L’Agapè modifie, transmue peu à peu l’approche des êtres et des choses. Il ne s’agit pas seulement de la relation aux personnes, qui passe de l’hostilité ou de l’intérêt intéressé et du désir plus ou moins affirmé de dominer et posséder à la sollicitude pour tous. Il s’agit d’abandonner l’approche selon ce que Jean appelle «le monde : le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16) qu’Augustin a reformulé en « libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi », désir de sensations, désir de savoirs et désir de dominations.
Avec Aimer on ne désire plus jouir mais se réjouir de la beauté des images, des sons, des senteurs, des saveurs et des touchers. Les plaisirs des sens de la libido sentiendi se détachent du sujet et se déplacent vers l’objet approché tel qu’en lui-même plutôt que pour soi.
Le désir de savoirs n’est plus une libido sciendi faustienne et prométhéenne de comprendre toutes choses pour s’en rendre maître, mais la passion de les connaître pour y communier en participation à l’intérêt qu’Aimer leur porte.
Le désir de dominations, la libido dominandi, cet orgueil en quête d’une sagesse dont Pascal faisait « le lieu propre de la superbe » (Pensées, fragment 761), devient la sagesse universelle de l’amour qui s’efface devant l’autre jusqu’à devenir anonyme en sa joie de le connaître.

autour du vide où tu as fui
ceux qui étaient les tiens se donnent
le baiser de paix de secrète
connivence et presque s’étonnent
de ce que ton absence unit

et tant de souvenirs reviennent
avec une joie de surprendre
et remplir le trou de l’oubli
que les jeunes sentent la fête
inconnue de l’amour les prendre

16 octobre 2010

Les Communautés d’Aimer entrent et restent en contact les unes avec les autres par l’Internet, le téléphone et les lettres, et plus encore par les rencontres lorsque celles-ci n’entraînent pas des frais incompatibles avec la sobriété heureuse.
Les Communautés ne sont pas des pouvoirs, et aucune d’elles ne peut prétendre à une quelconque autorité sur les autres.
La pensée qui anime les Communautés est très proche de l’intuition de Yeshoua telle qu’elle apparaît dans les évangiles et que Jean l’a résumée dans son « Dieu est Amour ». Mais cette intuition de Yeshoua n’est pas liée à sa personne. Yeshoua s’efface devant la vérité dont il témoigne parce que cette vérité est celle de l’amour universel. On peut ainsi concevoir que les Communautés rassemblent des consciences qui partagent cette intuition sans se référer aux évangiles et à Yeshoua. Les Communautés ne sont pas par essence chrétiennes, ni non plus bouddhistes, hindoues, musulmanes… Elles ne sont par essence que les Communautés d’Aimer. Elles ne se réclament que de l’Amour Eternel.
On peut envisager que l’intuition de Yeshoua n’ait pu lui venir qu’au sein du judaïsme, qu’elle en soit l’épanouissement historique, mais elle s’en détache nécessairement par son universalisme de l’amour.

Invocation. Ama, et quod vis fac : « Aime, et ce que tu veux, fais-le ». Si tu aimes, tu ne voudras rien faire que par amour. Alors aime, et ce que tu veux, demande-le. Ton invocation sera celle de l’esprit d’Aimer qui te fera demander de bonnes choses pour tous (Luc X, 13).

ni là maintenant ni ici
mais dans le secret de l’amour
ton frère est tout entier silence
et c’est au silence attentif
que se murmure en toi son nom

ô radicale mutation
en lui-même définitif
comme un ange dans la béance
il est devenu ton recours
ta bienveillance et ton merci

17 octobre 2010

Justice. Le Dieu tout-puissant qui dans sa colère punit les pécheurs, les « injustes » sur lesquels selon Yeshoua le Père céleste fait pleuvoir comme sur les « justes » (Matthieu VI, 45), est une image de l’Eternel fabriquée par l’humain premier animé par sa pulsion de mort. La justice humaine trouve normal de punir les coupables. N’est-elle pas déjà un immense progrès sur l’enchaînement des crimes et des vengeances ? On peut cependant comprendre que cette justice judiciaire n’est qu’une étape dans le cheminement de l’humanité. Il y a deux siècles la Révolution française mettait fin à la peine de mort par torture ; il y a quelques décennies le pouvoir législatif français abolissait la peine de mort tout court, sans d’ailleurs obtenir l’approbation de tous les citoyens. Le chemin est encore fort long qui mène à l’abolition de la justice punitive. Pourtant, si la société ne peut encore pardonner, la personne animée par l’agapè en est capable, et, selon la loi du levain dans la pâte, plus le nombre des personnes animées par l’agapè grandira, plus la société s’approchera d’une justice qui ne cherchera plus à punir mais seulement à réintégrer ses criminels.

Agapè. De même qu’on ne fabrique pas une molécule vivante en rassemblant tous les éléments chimiques qui la composent, de même on ne fabrique pas de l’agapè en réunissant de la liberté, de l’égalité, de la solidarité, de la responsabilité, de la sobriété, de la générosité… C’est l’agapè que nous accueillons comme le Don de l’Eternelle qui nous entraîne vers la liberté, l’égalité… Ce ne sont pas des vertus acquises orgueilleusement par la seule volonté, ce sont des dons de l’Esprit qui « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 13).

les feuilles se colorent de soleil
pour accueillir l’automne en sa clarté
ou est-ce lui qui pour ses invités
une à une les tire du sommeil

leurs couleurs qui dormaient dans le lit de verdure
avec sa mort enfin découvrent leurs yeux clairs
et soudain dévêtue la splendeur de leur chair
illumine ses pas lorsqu’il s’y aventure

car l’automne est bien là mais il est si timide
que l’on n’a jamais vu dans la lumière douce
que le silence clair dont son élan le pousse
à offrir la présence au cœur de l’air humide

lorsqu’en chemin le regard s’émerveille
et que saisi le pas s’est arrêté
il donne au cœur un peu de la clarté
dont la douceur en sa douceur s’éveille

18 octobre 2010

Acausalité. Lorsque les physiciens parlent de phénomènes acausaux, ils parlent en physiciens qui décrivent ce qu’ils observent en termes de physique déterministe ; ils parlent de phénomènes que leur science ne peut expliquer parce que ces phénomènes échappent aux lois physiques de la causalité. Ils peuvent s’en tenir là, mais s’ils ont un brin d’esprit philosophique, ou de simple bon sens, il faut bien qu’ils se mettent en quête de ce que cache cette acausalité puisque l’acausalité est philosophiquement un non-sens et que le bon sens nous dit que rien n’arrive sans cause (principe de causalité oblige).
Ils peuvent alors s’intéresser à la synchronicité et à l’Unus Mundus explorés par un C. G. Jung mettant au jour la dimension psychique d’un univers dont nous n’appréhendons ordinairement que la dimension physique. Ils peuvent tenter de reconnaître le « mystérieux ‘savoir’ de la matière » (Hubert Reeves, « Incursion dans le monde acausal » in La synchronicité, l’âme et la science, Albin Michel, Espaces libres, p. 16). Refuser de s’intéresser à cet aspect du Réel sous prétexte qu’il est « mystérieux », indéterminé par nature, c’est renoncer à mieux connaître l’autre de l’Eternel et ce qu’il nous dit de Lui. C’est aussi se priver de nouvelles lumières pour l’action. Même si l’on garde la certitude que l’amour suffit, on se dit aussi que l’amour cherche à toujours mieux connaître l’autre et donc les voies pour le mieux connaître.

Joie d’entendre dire : « Cet arbre, je le regarde en l’aimant de tous mes yeux ». Qui l’a dit ? Qu’importe ; cette voix anonyme, c’est une conscience humaine. Et elle nous communique la béatitude de sa sollicitude.

Les Etats-Unis se disent « déçus » par la reprise de la colonisation israélienne en Palestine. Etrange innocence. Sont-ils aveugles ? Font-ils semblant ? Toute l’histoire de l’humanité le crie : ce qui est pris par la force est repris par la force. Et puis, semaine après semaine, films, livres, émissions, interviews, commémorations, célébrations de « justes », révélations, mises au jour d’archives, rappels de procès… ne cessent d’intoxiquer l’Occident pour qu’il s’apitoie sur le peuple juif, éternelle victime devenue depuis cinquante ans un Etat agresseur, oppresseur, exploiteur. Je ferai mon pèlerinage à Auschwitz lorsque Israël aura rendu sa terre et sa dignité au peuple palestinien. La « justice du Royaume des cieux » veut la justice internationale.

ô mort
ô mort d’un être cher
question posée sur le grand vide

que fais-tu qu’es-tu même
si tu n’es plus de chair
qu’es-tu au bout du nom que tu nous as laissé

j’écoute le silence
ton silence peut-être
il y aura

peut-être
au fil des jours je ne sais quoi qui fera sens
le sourire de ta présence

19 octobre 2010

Mort. La mort est la porte de l’inconnu, sauf pour les matérialistes qui ne peuvent y voir qu’une disparition dans l’inexistence. Les autres gardent le sentiment que cette porte s’ouvre sur une autre existence. Yeshoua a comparé, assimilé cette existence à celle des anges (Luc XX, 36). On ne sait guère ce qu’est l’existence des anges, et l’angélologie des théologiens du Moyen-Âge laisse rêveur. Mais on peut difficilement imaginer qu’ils dorment ou même que leur bonheur est de se reposer. Alors d’où vient cette idée que les morts dorment, et cette idée encore plus courante qu’ils se reposent en un « repos éternel » ? Avec Yeshoua nous savons que l’Eternel, contrairement au mythe de la Genèse (Genèse II, 2) ne se repose pas, mais qu’il ne cesse d’agir (Jean V, 17). Pourquoi ne pas supposer que les morts participent à cet agir qui ne peut être que le déploiement de sa sollicitude ? Jamais en tout cas Yeshoua n’invite ses disciples à se préoccuper de leur sort ni à entrer en contact avec eux. Les disciples d’Aimer ignorent la nécromancie et le spiritisme. L’amour des disparus leur suffit, avec l’invocation qu’il leur inspire.

Unus Mundus. Pour Jung, « la matière et la psyché sont deux aspect différents d’une seule et même chose ». (« Tout est un » répète à sa manière depuis des siècles la sagesse du Vedânta). Mais les recherches de Jung et de celles et ceux qui les ont poursuivies se sont révélées hasardeuses et pour ainsi dire hors de portée de l’intellect, qui ne pense qu’en termes de lois. Ces recherches peuvent même se révéler dangereuses lorsqu’elles sont poursuivies dans l’esprit de la libido sciendi. Et elles deviennent parfois le terrain de prédilection des gourous ésotériques et des sectes initiatiques qui en font un instrument d’asservissement des consciences désorientées ou naïves.
La découverte de l’Unus Mundus donne cependant une clef possible de l’univers et de son évolution selon une téléologie immanente : elle donne de comprendre « cette mystérieuse tendance de la matière à s’organiser et à se structurer pour acquérir des propriétés nouvelles dites « propriétés émergentes »… La conscience est, à notre connaissance, l’ultime propriété émergente de la matière qui s’organise… La conscience de l’homme appartiendrait à l’univers comme inscrite dans son évolution »* Cette découverte va dans le sens de l’image d’un Eternel qui n’est plus le tout-puissant créateur d’un monde qu’il tient sous sa coupe mais le partenaire aimant qui dans sa sollicitude veut un monde autonome et libre de ses mouvements. Les disciples d’Aimer se réjouissent de la perfection de ce meilleur des mondes possibles dans l’amour.
* Hubert Reeves, « Incursion dans le monde acausal » in La synchronicité, l’âme et la science, p. 18.

chamarrés d’or et de secret
les peupliers là-bas se donnent
des airs de princes en cortège

car dans la mort et sans regret
ils marchent quand leur pas s’allège
de leurs offrandes à l’automne

peut-être veulent-ils nous dire
ce qui dans notre chair espère
secrètement quand l’âge vient

la rassurant si elle craint
en lui montrant que la lumière
est le chemin de l’univers

20 octobre 2010

Justice. « L’opinion attend un message de justice », dit l’éditorial du grand quotidien « Justice et Liberté ». Ambiguïté permanente du langage manipulateur. Qu’est-ce ici que l’opinion ? Qu’est-ce qu’un message ? Pour ceux qui souffrent de plus en plus de l’injustice sociale, mais aussi pour ceux qui sans en souffrir outre mesure la dénoncent et la combattent parce qu’elle indigne leur sens de « la justice du Royaume des cieux », l’injuste réforme des retraites est l’occasion de donner de la voix et d’agir. Le don de prudence de l’Esprit devrait les inspirer et régler leurs démarches, mais ils ne peuvent se contenter d’entendre un « message », une déclaration rassurante des rois de la communication raisonnable et fallacieuse.

Beauté. Combien de scientifiques détournent leur attention de la beauté du monde, parfois au point de la nier, voire de ricaner en évoquant celles et ceux qui écoutent les chants d’oiseaux avec ravissement alors que eux, les détenteurs de la vérité, n’y voient que des signaux territoriaux et sexuels. Et pourtant, « regardez les lis des champs. Ils ne tissent ni ne filent et cependant, je vous le dis, Salomon dans toute sa splendeur n’était pas aussi magnifiquement vêtu » (Luc XII, 27), ni Salomon ni les vénus et les adonis habillés par Jean-Paul Gaultier, Christian Lacroix ou Karl Lagerfeld.
Parce qu’elle est une expérience quotidienne, la beauté ne nous étonne pas. Elle est pourtant une énigme scientifique qu’on doit tenter de résoudre si l’on veut connaître le Réel. Mais notre science s’en détourne et nous en détourne, car elle est parvenue à se sacraliser au point que ce qui n’est pas scientifiquement établi n’est pas digne de considération. Et il suffit que l’on nous dise : « c’est scientifiquement prouvé » pour que nous nous inclinions respectueusement, révérencieusement (comme au Moyen-Âge lorsque les théologiens annonçaient gravement : Roma locuta, causa finita est, « Rome a parlé, la cause est entendue »).
La chance des scientifiques purs et durs serait peut-être de reconnaître le réel mis au jour par la découverte du monde quantique. C’est à cette profondeur que l’on peut espérer accéder au secret de la beauté des êtres et des choses.

la rouge Bételgeuse lance
à l’heure bleue où la grisaille
doucement lui laisse la place
un dernier regard alentour

pour celle qui avec amour
de tous ses yeux lui dit la chance
qu’elle a de contempler sa face
un long instant avant qu’elle aille
s’effacer dans la luminance
des tâches maintenant ici
elle est rêveuse l’univers
vivant aux fleuves de ses veines

et le frémissement à peine
du sang baigné de la lumière
est plus fort que les mots précis
qui laissent échapper le sens

21 octobre 2010

Contradiction. Le principe de non-contradiction, ou d’identité, est l’instrument premier de la recherche de la vérité. Le négliger, l’ignorer, le relativiser conduit à s’égarer. Il est le fondement de la transdisciplinarité : c’est parce que l’on reconnaît l’unité cohérente du réel et donc l’impossibilité qu’il renferme des contradictions que l’on peut faire concerter en table ronde toutes les approches du réel : philosophique, théologique, scientifique, esthétique, logique… Il est surtout l’instrument critique infaillible : une pensée dans laquelle on met au jour une ou plusieurs contradictions est immédiatement suspecte : elle peut, certes, proposer des vérités, mais elle contient nécessairement aussi des erreurs.
Que faire alors de cette affirmation de Pascal : « ni la contradiction n’est marque de fausseté ni l’incontradiction (l’absence de contradiction) n’est marque de vérité » (Pensées, fragment 208) ? Pascal entend concilier foi et raison, mais il entend le faire en soumettant la raison à la foi, allant jusqu’à dire que cette soumission est conforme à la raison : « Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison » (213). Pascal ne voit pas qu’en opposant ainsi la raison à elle-même il viole le principe de contradiction. On peut se demander pour quelle raison ( ! ). On peut conjecturer que ce qu’il appelle la foi, c’est-à-dire le dogme catholique, ne peut pour lui contenir aucune erreur, qu’elle est infaillible ( le croyant est tenu par sa foi de croire à l’objet de sa foi, ce qui constitue une pétition de principe). Mais Pascal est assez lucide pour apercevoir des contradictions dans sa foi ; il lui faut donc penser que la contradiction n’est pas un signe d’erreur. Il reconnaît que « la foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire » (fragment 614, p. 396), mais il minimise ces contradictions en les intégrant à un ordre supérieur : « Il y a un grand nombre de vérités, et de foi et de morale, qui semblent répugnantes (incompatibles) et qui subsistent toutes dans un ordre admirable » (idem, p. 397). Et l’hérésie à ses yeux vient justement de ce que l’on refuse ces contradictions : « La source de toutes les hérésies est l’exclusion de quelques-unes de ces vérités » (idem). On pourrait en conclure que les hérétiques sont des gens qui préfèrent la raison à la foi, qui refusent en tout cas de croire que la foi puisse contredire la raison. Pascal en arrive à se méfier de la vérité elle-même si elle s’oppose à la foi : « On se fait une idole de la vérité même » (fragment 755).
Le principe d’identité n’est pourtant pas une invention humaine. Il ne fait que constater une qualité évidente de l’être qui ne fait qu’un avec l’être de l’Eternel. Le violer au nom d’une doctrine, c’est la préférer à la vérité, dont Yeshoua a voulu être le témoin (Jean XVIII, 37).

La créativité, scientifique, artistique… vient-elle aux consciences qui s’ouvrent à ce que Jung appelle la psyché du monde, à l’Unus Mundus ?

terre brune peau africaine
que cette charrue met au jour
tu lances des éclats d’amour
pour le regard qui s’y promène

sans pénétrer en ton domaine
mais lentement faisant le tour
je me semble préparé pour
la rencontre qui me déchaîne

quelque chose en moi se retrouve
de très ancien de ces ancêtres
venus d’un par-delà peut-être
si loin que le temps les recouvre

mais pour un instant le temps s’ouvre
et tout est là prêt à transmettre
par la peau le profond de l’être
de l’abîme où l’esprit le couve

22 octobre 2010

Contradiction. La notion de création ex nihilo est-elle contraire au principe d’identité ? Que dire alors de la notion, maintenant proposée par certains scientifiques, d’un surgissement de l’univers ex nihilo, de l’apparition de l’être dans le néant, qui serait de surcroît contraire au principe de causalité ? Ex nihilo nihil fit, « de rien rien ne se fait », disait Parménide dans la logique de son principe d’identité : le néant est par définition le contraire absolu de l’être, et le penser comme être est une contradiction. « Ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas ». La notion de création ex nihilo imposée par la théologie chrétienne relève d’un imaginaire patriarcal de la puissance et de son désir trop humain projeté sur l’infini. On en trouve une autre manifestation extrême dans la croyance de Descartes pour qui le Tout-puissant pouvait changer les lois mathématiques. Le réel ne peut être tiré du néant non seulement en raison de la définition du néant et du principe de contradiction mais en raison de l’infinitude de l’être qui exclut tout non-être.
La pensée scientifique peut bien remettre en question la causalité physique ; elle peut même pressentir une contradiction physique dans la matière. Cela ne change rien aux deux principes essentiels de la pensée. Lorsqu’on rencontre le mot « contradiction », il faut s’interroger sur la signification que lui confère son contexte. Il est souvent employé dans le sens de « contraire » en ces opposés dont tout être fini est pétri. Dans un autre contexte, « apporter la contradiction » dans un débat, c’est opposer des arguments à d’autres arguments (qui peuvent d’ailleurs les uns et les autres être minés par de vraies contradictions) ; mais il ne s’agit là aussi que de contraires.

vanesse fraîche éclose au regain de l’été
abîme noir vulcain dans un cercle de feu
quel est donc le secret que cache ta beauté

tu sens déjà au fond que le temps est passé
où le calice offrait le vin de cette ivresse
qui te fait tituber sur les chemins du vent

mais m’emmèneras-tu sur ses ailes là-bas
où ton cœur t’a soufflé que t’attend la promesse
de beuveries sans fin sur une nappe bleue

peut-être alors enfin connaîtrai-je le sens
du noir intense et du buisson ardent
des fleurs dont tu extrais ta belle quintessence

23 octobre 2010

Contradiction. Un croyant peut-il reconnaître l’existence de contradictions dans la doctrine dont il vit ? On dit que certains musulmans sont indignés lorsqu’on leur fait observer que le Coran renferme des contradictions. Il existe pourtant dans le Coran même un principe de l’abrogeant et de l’abrogé pour résoudre le problème des versets contradictoires. Le verset révélé en dernier abroge le verset révélé en premier : « Nous n’abrogeons un verset, ni ne le faisons passer à l’oubli sans en proposer un meilleur ou d’analogue » (Sourate II, 196). Le problème est simplement parfois de reconnaître avec certitude l’ordre chronologique de la révélation des versets.
Face aux contradictions de la doctrine chrétienne, Pascal avait trouvé une autre solution : pour lui l’existence de ces contradictions montre seulement que « la contradiction n’est pas marque de fausseté ». Parménide a dû se retourner dans sa tombe, mais il avait à sa manière prévu le coup en distinguant « le chemin de la vérité » et « le chemin de l’opinion ». Il savait bien que le commun des mortels (hélas pour Pascal ?) suit le chemin de l’opinion plutôt que celui de la vérité. D’ailleurs, ne parle-t-on pas d’opinions religieuses ?
Que penser en entendant ce matin une publicité sur un livre qui présente les trésors du Vatican : « Les trésors d’or et d’argent du Vatican ne doivent pas nous faire oublier que son principal trésor est le message de l’Evangile » ? Lorsqu’on se souvient que ce message contient en son cœur le « bienheureux les pauvres… malheureux les riches », on se demande s’il n’y a pas une contradiction entre les deux trésors du Vatican. Peut-on être à la fois pauvre et riche de biens matériels ? Les chrétiens bon teint vous diront sans doute qu’il s’agit d’un simple paradoxe. Les chrétiens nantis ne peuvent-ils pas d’ailleurs arguer que le texte de Matthieu parle de « pauvres en esprit » ?

On reparle de la France d’en haut et de la France d’en bas, mouture raffarinesque de l’aristocratie et de la plèbe antiques, de la noblesse et du peuple de notre Ancien Régime. Certains distingueront encore aujourd’hui entre une élite cultivée et une masse inculte, mais la vision la plus réaliste est sans doute celle qui voit les choses en termes comptables, en termes de revenus. Or il se trouve que l’écart entre les plus hauts et les plus bas revenus (pour adopter comme M. Raffarin la vieille analogie ouranienne d’une axiologie de la verticalité), cet écart ne cesse de se creuser. C’est cette injustice globale grandissante qui pousse vers la révolte sociale présente déclenchée par une réforme des retraites injuste qui ne fait que la cristalliser.
Avec Aimer, la justice de conviction se fonde sur l’égalité ontologique des personnes, et la justice de responsabilité recherche avec le don de prudence le moyen de réduire les inégalités financières qui la bafouent. Dans une humanité qui en est venue à reconnaître que les humains « naissent égaux en droits et en dignité », la « justice du Royaume des cieux » trouve cependant matière à réflexion et action. En manifestant autant de respect à un SDF qu’à un PDG, à un démuni qu’à un nanti, et d’ailleurs qu’à chaque membre des classes moyennes, basses et hautes, on peut aussi espérer décourager un peu la course à l’argent et aux honneurs qu’il est censé apporter.

observe cet arbre sans nom que sans le voir tu croises depuis si longtemps
il est aimé de l’Eternelle

pose la main sur l’âpre peau sans attendre qu’elle réponde
que ton âme à son âme dise tout le bien qu’elle lui souhaite

par le silence plus profond peut-être alors toute surprise
elle mêlera à la fête sa sève avec celle de l’arbre

24 octobre 2010

Vérité. Le matérialisme a peur de sa vérité parce qu’il se trompe. Sa vérité, c’est le non-sens, l’absurde, la mort sans espérance. Nietzsche au moins avait reconnu cette peur, et il avait invité à s’en divertir, par l’art surtout. La vérité éternelle dont a témoigné Yeshoua ne peut faire peur, au contraire : elle apporte « la joie que nul ne peut ravir » (Jean XVI, 22), mais aussi la liberté (Jean VIII, 32) (Comment d’ailleurs la joie de l’Eternel pourrait-elle ne pas marcher main dans la main avec sa liberté ?).
Avec Aimer, l’art n’est pas un divertissement, mais une révélation de l’être (à condition de ne pas être asservi au goût, de laisser la beauté rayonner). L’art est, devrait être, une expression de la beauté supérieure à celle que l’on rencontre dans la nature, mais être comme elle la peau de l’être révélant la vérité de sa dernière profondeur.

La vérité scientifique ne peut que contribuer à découvrir la vérité dernière de l’être, même si c’est aux dépens de la « vérité » des religions. La découverte de l’évolution a mis à mal le dogme créationniste, mais cette découverte n’est pas achevée. Il est maintenant établi que l’évolution, y compris l’apparition de la vie, ne peut s’expliquer par le seul hasard (contrairement à ce que cherche encore à imposer une certaine vulgarisation matérialiste)*. Il reste à découvrir ce qu’est ce non-hasard. L’exploration du monde quantique, de son indétermination, de sa non-séparabilité, de sa non-localisation… oriente vers la vérité dernière de la matière. Elle peut d’ores et déjà donner à penser à une prodigieuse intelligence, assez intelligente et aimante pour rester anonyme en conférant au réel psychophysique une puissance d’auto-organisation dynamique capable de produire des formes de vie toujours plus élaborées, des formes de conscience toujours plus raffinées.
* « L’hypothèse selon laquelle des mutations fortuites sont le moteur de l’évolution devient insoutenable eu égard au temps disponible » (Hansueli F. Etter, « L’évolution en tant que continu synchronistique » in La synchronicité, l’âme et la science, p. 131).

ce qui se passe en cette boîte
l’entendement
enfant
encore en elle stupéfait qui la découvre s’en épate

car ces milliards et ces milliards
en leurs messages
dégagent
sans cesse le passage à l’univers et y déploient son art

25 octobre 2010

Justice. « Dans les démocraties modernes, même si la rue n’est pas « représentative », elle donne le la. Et le pouvoir doit en tenir compte. » (Nicolas Tenzer, France : la réforme impossible ?). Dans notre démocratie, les députés et sénateurs sont censés représenter les citoyens ; ils sont légalement « représentatifs ». On devrait cependant s’interroger sur les limites de cette représentativité. Elle est celle de la majorité électorale, si faible soit-elle, ce qui peut signifier que 49% de la population devrait se conformer aux décisions des représentants de 51%. En réalité ces 51% majoritaires sont eux-mêmes trompeurs. Il y a parmi eux des gens qui ont été élus, non parce que leurs électeurs partageaient leurs convictions politiques, mais parce qu’ils préféraient ces convictions à celles de leurs opposants du second tour. Une telle situation devrait, en toute équité, inciter les représentants élus « majoritaires » à mener une concertation permanente avec l’opposition. C’est l’absence de cette concertation qui amène « la rue » à protester. Un pouvoir qui ignore les convictions de la minorité perd une part de sa légitimité alors même qu’elle reste dans la légalité. Présenter comme légitime ce qui n’est que légal relève de la manipulation, sinon de l’imposture.
Pascal, à la suite de Montaigne et de quelques autres, savait bien que la légalité ne se confond pas avec la légitimité et l’équité ; il savait qu’une loi peut être injuste. Et il se fondait sur l’inintelligence des gens pour leur faire observer les lois injustes : « Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes… » (Pensées, fragment 100). Peut-on penser que « le peuple », désormais plus instruit, s’en laisse moins accroire, qu’il n’a plus besoin qu’on lui dise qu’une loi est injuste pour qu’il se rende compte de son injustice ? Les progrès des techniques de communication (avatar hypocritement euphémisé de la propagande) permettent plus que jamais de manipuler l’opinion publique. Mais le sens de l’injustice est inaliénable, et comme instinctif (il suffit d’entendre les « c’est pas juste ! » des enfants). C’est à lui qu’il faut faire appel pour dénoncer les raisonnements justes fondés sur des prémisses injustes des manipulateurs.

Désir. Existe-t-il un seuil de conscience où l’humain premier ne ressent plus le désir d’être désiré et ne cherche plus à être désirable ? On a récemment parlé de ces femmes que le cancer a privé d’un sein et qui ne veulent pas le reconstruire alors que la chirurgie réparatrice le leur permettrait. Chacune est singulière sur son chemin, mais toutes donnent à penser. Il ne suffit pas de renoncer à éros pour adopter agapè ; on peut le faire par résignation. Mais agapè fait en toute prudence peu à peu régresser éros pour manifester une tendresse et un respect plus forts et d’une autre nature. Et cela ne peut se faire qu’avec la force d’Aimer, qui « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 13).

quand passe l’ombre d’un nuage
les peupliers
dorés
recueillent un instant la pensée de leur sève au plus profond de l’âge

quand passe l’ombre d’un nuage
la terre brune
plus d’une
pensée claire ou sombre se donne à recueillir au flot de ses images

26 octobre 2010

Croyez-vous que le peuple français des années 2010 soit moins manipulable que le peuple allemand des années 1930 ? Cela fait partie de l’habileté des manipulateurs de tout poil de lui faire croire qu’il ne l’est pas. Ils le flattent en lui suggérant qu’il est aussi intelligent qu’eux. Comme dit le ministre, « l’opinion publique est très responsable en France ».

Un tenant d’Aimer peut avoir l’opinion que l’hétérosexualité est préférable à l’homosexualité. Mais la vérité de l’être dernier, celle de l’égalité ontologique, lui fait avoir et manifester le même respect et la même dilection envers les homosexuels qu’envers les hétérosexuels (et qu’envers les bi., les trans. et tous les autres).

Justice. L’idée de « justice » est chez Pascal fort éloignée de celle de « la justice… du Royaume des cieux » (Matthieu V, 20). Un raisonnement irréprochable, mais dont les prémisses sont fausses, conduit Pascal à faire de la justice divine une sainte horreur. Opposant cette justice divine à la miséricorde divine, il justifie (!) la damnation éternelle : puisque Dieu est infini, sa justice est infinie, ou quasiment, comme sa miséricorde, et il faut donc que l’enfer soit, et qu’il soit éternel. « Ainsi notre esprit (fini) devant Dieu (infini), ainsi notre justice devant la justice divine. Il n’y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu qu’entre l’unité et l’infini. Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (Pensées, fragment 680, pp. 457s). Et voilà, en passant, qui justifie la dureté des tribunaux humains, y compris ceux de la sainte Inquisition.
Pascal ne fait cependant qu’expliquer la théologie chrétienne en la matière. Si cette théologie semble désormais mise en veilleuse dans la prédication catholique française, elle a terrorisé « le peuple » pendant des siècles. N’est-elle pas d’ailleurs fondée sur la sainte Ecriture, considérée par le dogme chrétien comme toute inspirée et donc dénuée d’erreur. Pour Pascal comme pour Paul, Dieu est le souverain Seigneur qui perd qui il veut et qui sauve qui il veut. Paul ne fait que reprendre la théologie judaïque : « Il est écrit : « J’ai aimé Jacob et j’ai haï Esaü » ». Et Paul n’est pas à une contradiction près : « Dieu serait-il injuste ? Certainement pas. En effet, il dit à Moïse : « je ferai grâce à qui je veux faire grâce… Dieu fait grâce à qui il veut et il endurcit qui il veut. Le potier n’est-il pas maître de l’argile qu’il travaille ? Ne peut-il en faire des vases nobles et des vases vulgaires ? » (Romains IX, 13… 21)
La justice à laquelle Yeshoua invite, celle du « Royaume des cieux », c’est l’excellence de l’amour, celle de l’Eternel, l’agapè qui lui « fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu V, 45). C’est la sollicitude universelle de l’Eternel à laquelle Yeshoua nous demande de participer : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu V, 48).
Cette idée de justice n’était d’ailleurs pas inconnue des contemporains de Yeshoua. Même si leur justice n’était pas à la hauteur de celle du Royaume des cieux, ils savaient ce qu’était un juste, que la stylistique hébraïque de Matthieu V, 45 met en parallèle avec le qualificatif « bon ». Yeshoua lui-même a été reconnu comme un juste, le juste. Par la femme de Pilate qui envoie dire à son mari : « Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste » (Matthieu XXVII, 19) ; par le centurion qui s’écrie en le voyant mourir : « Vraiment, cet homme était un juste » (Luc XXIII, 47). Les premiers disciples utilisent aussi ce terme pour parler de leur maître : Etienne parle des « prophètes qui ont annoncé la venue du Juste » (Actes VII, 52). Paul après sa rencontre de Yeshoua sur le chemin de Damas est accueilli par Ananias qui lui dit : « Le Dieu de nos pères t’a choisi pour que tu connaisses sa volonté, voies le Juste et entendes la voix de sa bouche » (Actes XXII, 14). Jean parle de « l’avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste » (I Jean II, 1). La justice selon Yeshoua, celle de l’Eternel : « qui me voit voit le père » (Jean XIV, 9), n’est pas celle de l’humain premier habité par le désir de punir, c’est celle de l’humain dernier libéré des forces primitives d’éros et thanatos, philia et neïkos, et accédant à la vie de sollicitude universelle de l’Eternelle.
On peut certes trouver dans l’Evangile de quoi contredire cette vision de la justice ; ainsi de la vision du jugement dernier (Matthieu XXV, 31- 46). Un esprit sensible à la contradiction se sent sommé de choisir, mais un croyant qui sacralise l’Evangile peut-il partager cette sensibilité ? Il n’y verra au mieux qu’un paradoxe.

le lièvre a traversé la route
si follement qu’il paraissait voler
de gauche à droite
à quelques mètres
puis le ramier a traversé la route
si bas qu’il paraissait courir
de gauche à droite
à quelques mètres

la vie sauvage fait battre le cœur
et parfois donne à ressentir
la connivence et la coïncidence
secrète
de l’âme au corps et des vivants aux morts

27 octobre 2010

Justice. Le christianisme a dénigré les philosophes de l’Antiquité et leur paganisme. Il est allé parfois jusqu’à salir leurs vertus en les qualifiant de vices. A lire Aristote ou Cicéron, on est tout de même impressionné par leur éthique. La justice de L’Ethique à Nicomaque vaut bien la peine d’être étudiée. Aristote en fait la plus parfaite des vertus, « la plus complète parce que celui qui la possède est capable aussi d’en user à l’égard des autres » et que « l’homme le plus parfait n’est pas l’homme qui exerce la vertu seulement envers lui-même, mais celui qui la pratique aussi à l’égard d’autrui » (Livre V, chapitre 3). Lorsqu’on lit au chapitre 2 que « ce qui est juste est ce qui est conforme à la loi et ce qui respecte l’égalité », on peut penser à la justice selon Moïse. (Aristote prend d’ailleurs soin de dire : « Toutes les actions prescrites par la loi sont, en un sens, justes… si la loi a été correctement établie »). Avec cette « égalité » et cette attention à autrui, on n’est pas loin du « tu aimeras ton prochain comme toi-même » du Lévitique (XIX, 18). On peut penser aussi à l’éthique de Jean-Baptiste. Il disait aux foules : « Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas, que celui qui a à manger fasse de même ». Il disait aux collecteurs de l’impôt : « N’exigez rien de plus que ce qui est fixé », et aux soldats : « Ne malmenez personne, ne calomniez personne » (Luc III, 11-14). Mais l’éthique de Yeshoua opère un saut qualificatif par rapport à celle de Jean-Baptiste, de Moïse et d’Aristote ( et de Confucius). Ainsi : « Si quelqu’un te prend ta tunique, donne-lui aussi ton manteau… Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous détestent » (Matthieu V, 40, 44). On comprend que Yeshoua ait pu dire : « Je vous l’assure, parmi les enfants des femmes, il n’y a pas eu de plus grand prophète que Jean le baptiste ; mais le dernier dans le Royaume des cieux est plus grand que lui » (Luc VII, 28) et : « Jusqu’à Jean, il y a eu la loi et les prophètes. Depuis, le Royaume de Dieu a été annoncé et tout le monde s’efforce d’y entrer » (Luc XVI, 16).
Si Yeshoua invite à l’idéal impossible du Royaume des cieux, c’est que pour lui il ne s’agit plus de vertu, mais du Don de l’Eternel, de sa « grâce », du partage de sa vie « parfaite ». La théologie chrétienne a édulcoré cette éthique du « soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu V, 48) en parlant de « conseils évangéliques », mais ils sont la condition d’entrée dans le Royaume des cieux. Certes, le don de prudence conduit à réfléchir avant de se lancer abruptement dans cet impossible, mais il est le but vers lequel il nous faut cheminer et qu’il nous faudra finalement atteindre pour partager la vie de l’Eternelle.

Est-ce par ses rythmes que la poésie est une connaissance de l’être voilé du monde ? Ah, savoir lire la poésie…
« Du palais d’un jeune lapin
Dame belette un beau matin… »
Ce sont deux octosyllabes ; en faire des heptasyllabes, c’est les dépoétiser

si le bocage lentement
transmue le bronze en or et en argent
et donne à la lumière de changer d’amour

si le soleil et son héliotrope
savent prendre leur temps pour mûrir
parallèles leurs insensibles courbes

mieux que le kaléidoscope
le ciel ne cesse de s’offrir
des formes et des teintes tout au long du jour

alors laisse la tête humaine à son tropisme
des hauteurs qui depuis si longtemps la redresse
pour contempler le défilé des modes inouïes

28 octobre 2010

Cette capacité que nous avons de faire la sourde oreille. Lorsque l’homme de gauche dit à l’homme de droite qu’une juste réforme des retraites demande que le capital y contribue autant que le travail, l’homme de droite ne répond pas ; il change de sujet. Dis-moi à quoi tu fais la sourde oreille, je te dirai qui tu es. Est-ce les exigences du Royaume des cieux ? Est-ce les contradictions de la prétendue Révélation ?

Réel voilé. La causalité qui se cache derrière l’acausalité physique serait l’information qu’échangeraient toutes choses reliées en un Unus Mundus psychophysique. A quoi cela sert-il de le savoir, ou du moins de le tenir pour une hypothèse valide ? A mieux connaître le réel total, on peut espérer connaître le sens de l’existence humaine, mais les tenants d’Aimer cherchent d’abord le Royaume des cieux, c’est-à-dire ici le dessein de l’Eternel Amour. Cela suppose cependant que l’on tienne pour établie l’unité du réel, unité que l’on se donne par ailleurs pour hypothèse : pétition de principe. Pour en sortir, il faut admettre, au moins provisoirement, que la science à laquelle nous faisons confiance est convaincue de cette unité, de la cohérence du réel ; à preuve qu’elle continue de rechercher une théorie de la grande unification des quatre forces physiques fondamentales (interaction gravitationnelle, interaction nucléaire forte, interaction nucléaire faible, interaction électromagnétique) rassemblées hypothétiquement dans l’électromagnétique quantique.
La transdisciplinarité, concertation de toutes les approches du réel, se fonde sur l’hypothèse d’un réel où tout concerte : toutes les représentations vraies du réel ne peuvent que s’accorder en une vérité unique. La transdisciplinarité se justifie parce qu’elle vise la cohérence de tous les chemins d’une vérité unifiée.
Si la vérité dont Yeshoua dit qu’il est le témoin (Jean XVIII, 37) est que « Dieu est Amour », elle est aussi le dévoilement de l’être de l’être, « la révélation de ce qui était resté caché depuis l’origine » (Romains XVI, 25 ; cf. Colossiens I, 26 et Matthieu XIII, 34s). Dommage que Paul ait opposé la vérité de son Christ à la philosophie des « éléments de l’univers » (Colossiens II, 8). Une philosophie vraie ne peut contredire le message vrai de Yeshoua. Dommage que Pascal ait opposé le « Dieu de Jésus-Christ… Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob » à celui des « philosophes et des savants » (Pensées, fragment 742).

le rideau de jade aujourd’hui
est un long rang de peupliers
la lumière vient y rêver
dans la grisaille qui s’enfuit

mais qui nous dira d’où la paix
répandue dans l’air en douceur
vient pour avec nous passer l’heure
diaphane quand tout se tait

lorsque viendra bruire le vent
dans le jade en son long sourire
qui ne saurait se démentir
en son dernier frémissement

29 octobre 2010

Unus Mundus. La découverte de la non-localisation quantique, de l’information universelle, rend scientifiquement plus plausible l’invocation de l’Eternel, l’appel aux disparus de par la conviction de leur surexistence dans un monde parallèle… La croyance en un au-delà de la mort peut-elle maintenant dialoguer avec la découverte de l’Unus Mundus ?

Peine de mort. Certains catholiques pratiquants voudraient qu’on la rétablisse. Regrettent-ils qu’on ne leur parle plus de l’enfer ?

La sourde oreille. Certains lecteurs de Montaigne n’entendent pas la note chrétienne de sa pensée, fondamentale. Ils ne voient pas que son incertitude, son « que sais-je ? » ne fut tenable et supportable pour lui que dans la certitude de sa foi. Montaigne n’était pas confit en dévotion, mais sa position intellectuelle ne pouvait demeurer confortable et sereine qu’avec le secours de sa foi judéo-chrétienne. Il n’est que de relire les Essais au livre second, chapitre XII, pp. 287s pour voir qu’il embrasse cette foi avec enthousiasme et aux dépens de la raison. Autant il insiste sur la faiblesse de la raison, autant il justifie cette faiblesse pour exalter la foi : « L’homme peut reconnaître… qu’il doit à la fortune (au hasard) et à la rencontre, la vérité qu’il découvre lui seul, puisque, lors même qu’elle lui est tombée en main, il n’a pas de quoi la saisir et la maintenir, et que sa raison n’a pas la force de s’en prévaloir. Toutes choses produites par son propre discours (raisonnement) et suffisance, autant vraies que fausses, sont sujettes à l’incertitude et débat. C’est pour le châtiment de notre fierté et instruction de notre misère et incapacité, que Dieu produisit le trouble et la confusion de l’ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grâce, ce n’est que vanité et folie ; l’essence même de la vérité, qui est uniforme et constante, quand la fortune (le hasard) nous en donne la possession, nous la corrompons et abâtardissons par notre faiblesse… Et de citer Paul citant lui-même le prophète Isaïe : « Je confondrai la sagesse des sages et je réprouverai la prudence des prudents » (I Corinthiens I,19 ; Isaïe XXIX, 14)… La diversité d’idiomes et de langues, de quoi il troubla cet ouvrage (la tour de Babel), qu’est-ce autre chose que cette infinie et perpétuelle altercation et discordance d’opinions et de raisons qui accompagne et embrouille le vain bâtiment de l’humaine science… Jusqu’à quel point de présomption et d’insolence ne portons-nous notre aveuglement et notre bêtise ?
Mais, pour reprendre mon propos, c’était vraiment bien raison que nous fussions tenus à Dieu seul, et au bénéfice de sa grâce, de la vérité d’une si noble créance, puisque de sa seule libéralité nous recevons le fruit de l’immortalité, lequel consiste en la jouissance de la béatitude éternelle. »
Nietzsche n’a pu louer Montaigne qu’en demeurant sourd à cette voix, à sa véhémence et à son assurance.

pattes cramponnées antennes vibrantes
elle sent venir la mort l’épouvante
du froid qui ravit enfin toute vie

ou est-ce ton œil qui voit ce que hante
ce qui se souvient et qui le tourmente
des ombres parties dans l’ombre des nuits

la bête pour vivre il faut qu’elle sente
mais elle ne peut rien sur ce que chante
la vie à la chair la chair à l’esprit

30 octobre 2010

La raison et la foi. Non seulement Montaigne s’ingénie à montrer la faiblesse du raisonnement et son impuissance à découvrir la vérité, mais il justifie cette impuissance comme une nécessité pour rabaisser la vanité humaine. On peut se demander, lorsqu’il s’appuie sur la diatribe de Paul contre les Grecs et leur recherche de la sagesse, s’il ne fait pas qu’avaliser une tradition anti-intellectualiste du judéo-christianisme.
On sait que Paul a essuyé un échec lorsqu’il a tenté de gagner la bienveillance des philosophes de l’Aréopage en leur citant Aratos de Soles, son « nous sommes de sa race » et le Dieu immanent « en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes XVII, 28). Cet échec peut nous donner à comprendre ses attaques véhémentes contre les sagesses humaines : « Car le message de la croix est une folie pour ceux qui se perdent, mais pour nous qui sommes sauvés, c’est la puissance de Dieu… Où est le sage ? Où est le docteur ? Où est l’intellectuel ? Dieu n’a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? Oui, puisque selon la sagesse de Dieu le monde n’a pas connu Dieu par la sagesse, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication… Oui, regardez votre propre appel, frères ; il n’y a parmi vous que peu de sages selon la chair, peu de puissants, peu de gens bien nés. Mais Dieu a choisi ce qui est folie aux yeux du monde pour confondre les sages ; il a choisi ce qui est faiblesse aux yeux du monde pour confondre les forts ; il a choisi les gens de peu aux yeux du monde, les gens de rien pour renverser les gens bien. Ainsi nulle chair ne peut s’enorgueillir devant Dieu ». Il faut saisir le ton de tout ce passage (I Corinthiens I, 17-II, 5) pour comprendre le mépris que Paul nourrit à l’égard de ce que Montaigne appelle la raison.
Il y a certes dans la Bible une solide tradition de sagesse, celle des livres dits sapientiaux, mais les prophètes d’Israël l’ont ignorée, en particulier Isaïe cité par Paul et par Montaigne : « Je confondrai la sagesse des sages et je réprouverai la prudence des prudents » (I Corinthiens I, 19 ; Isaïe XXIX, 14). On trouve aussi cette méfiance envers l’intelligence humaine chez Jean lorsqu’il dénonce « la convoitise des yeux » (I Jean II, 16) qu’Augustin a compris comme la « libido sciendi », le désir de savoir. Cette méfiance est présente dans la Genèse où le péché originel est un désir de connaissance totale, faustienne et prométhéenne : « Le serpent dit à Eve que si elle et Adam mangeaient du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ils seraient comme Dieu… La femme vit que l’arbre portait de bons fruits, agréables aux yeux et précieux pour donner l’intelligence…» (Genèse III, 5). L’intelligence humaine est dangereuse parce qu’elle est liée au désir de puissance et que la puissance est le domaine de Dieu. L’image judéo-chrétienne du Dieu tout-puissant entraîne la tentation de rébellion à laquelle elle est liée dialectiquement, que ce soit celle de la révolte du mythe de Satan ou celle de l’athéisme de la raison triomphante.
Avec Aimer, la libido sciendi se transmue en élan de connaissance du réel dans un esprit de sollicitude et de communion. La puissance y est bannie comme elle est bannie de l’image de l’Eternelle.

c’est l’heure oblique et tendre où la lumière
exulte avec la feuille avec la terre

l’air purifié par la dernière pluie
complice chante ce qui se ressuie

car au sortir du bain Diane reine
se laisse regarder par ce qui aime
pour la beauté et la réjouissance
qui lui donne en secret le dernier sens

les feuilles et la terre transparaissent
au travers de l’espace et l’allégresse

lorsque le cœur bondit dans la beauté
la lumière lui dit l’éternité

31 octobre 2010

Sans sa foi, que serait devenu Montaigne ? Un Nietzsche ? Un Camus ? Ou est-ce sa foi qui le faisait douter de la raison, qui du moins l’encourageait à en douter, à se méfier de la passion de savoir, de la libido sciendi, de la « convoitise des yeux » ?. Comment aurait-il pu échapper à la doxa de son époque imprégnée de théologie ? Ce n’était pas un scientifique capable comme le ferait bientôt Galilée d’arracher l’humanité à son géocentrisme théologique, ni comme un Bacon, plus libre de ses mouvements dans son Angleterre protestante, de libérer l’Europe des « idoles de la tribu » en lui montrant que la Nature est un livre de Dieu aussi bien que la Bible.
Il y avait pourtant dans l’intuition de Yeshoua quinze siècles plus tôt de quoi libérer toute pensée dans la vérité de l’être de l’être. Mais ce n’est plus de la foi que notre science est maintenant le plus prisonnière, c’est d’un athéisme invinciblement matérialiste. Ah, si la science pouvait découvrir, ainsi que les littéralistes des trois monothéismes, le vrai visage de l’Eternel !

L’erreur des dogmes chrétiens, c’est de prendre au sens littéral des paroles symboliques. Si la scène du jugement dernier annoncée par Yeshoua est authentique, il faut y voir un dernier mashal après ceux du figuier, des deux serviteurs, des vierges sages et des vierges folles, des talents (Matthieu XXIV, 3 – XXV, 46). Tous montrent la nécessité de l’agapè pour participer à la vie de l’Eternel. Nécessité tautologique : pour vivre la vie d’Aimer, il faut aimer, accueillir l’amour de l’autre comme autre dans ses pensées et dans ses actes. (Qui ne vit pas est mort ! ). On peut d’ailleurs avoir l’opinion qu’à la disparition de sa chair, corps et âme, il ne reste rien de lui. « C’est l’esprit qui donne la Vie, la chair ne sert de rien » (Jean VI, 63). La scène du jugement dernier montre symboliquement que nous n’accédons pas tous à la Vie de l’Eternelle parce que nous sommes tous libres de L’accueillir ou de ne pas L’accueillir, d’aimer ou de ne pas aimer. Yeshoua n’a-t-il pas constamment utilisé le symbole pour annoncer le secret de l’être, la vérité ? « Il ne leur parlait pas sans mashal, accomplissant ainsi la prophétie : « J’ouvrirai ma bouche en mashal. Je dirai ce qui est resté caché depuis la fondation du monde » » (Matthieu XIII, 34s ; Psaume LXXVIII, 2).

Les cimetières sont des lieux symboliques. Nos disparus ne sont pas plus dans leurs os ou leurs cendres que dans leurs entrailles et leurs chairs évaporées dans la nature. (Heureusement pour les momies et autres cadavres malmenés). Les tombes sont des symboles. Comme le disait Paul Ricœur, « le symbole donne à penser ». Les tombes nous donnent à penser à celles et ceux que nous continuons d’aimer, avec ou non la certitude qu’ils poursuivent autrement leur existence spirituelle dans un monde parallèle.

lorsqu’une coccinelle qui se noie
te fait venir jusqu’à l’eau triste
il n’est rien en toi qui résiste
à cet appel secret que te lance la voix

lorsqu’un nom vient à toi dans le silence
de la nuit et que son écho
multiplie les cercles sur l’eau
de ton âme il appelle la reconnaissance

1er novembre 2010

Lorsqu’on voit les ruines qui peuplent certaines de nos maisons de retraite ou que l’on entend glorifier des doyens et des doyennes de l’humanité qui ne sont plus que des ombres, on ne peut manquer de s’interroger sur le sens de l’existence, de la vie et de la mort.
« La Mort et le Mourant ». La Fontaine commence sa fable dans la sérénité et l’achève dans la tristesse :
La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir
et Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret
La Fontaine n’envisage pas la survie. Il reprend une certaine sagesse des juifs de la Bible à une époque où l’on ne croyait pas encore à la résurrection. Le sage mourait alors simplement, reconnaissant de pouvoir s’en aller « rassasié de jours ». Et La Fontaine a cette belle image :
Je voudrais qu’à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet
Faut-il s’étonner lorsqu’une bonne chrétienne pratiquante vous dit avec conviction qu’elle souhaite mourir « le plus tard possible » alors que tous les dimanches elle affirme croire à la résurrection de la chair et à la vie éternelle ? Faut-il se désoler que tant de gens vivent dans la contradiction ? Faut-il même s’en étonner lorsqu’on voit le grand, « l’immense » Pascal prendre la défense de la contradiction et aller jusqu’à se méfier de la vérité comme d’une idole ?
Pour pouvoir dire à ses disciples : « Que votre oui soit oui et que votre non soit non » (Matthieu V, 37), Yeshoua devait avoir l’évidence du principe de non-contradiction que donne le sens aigu de la vérité dans l’intuition de l’être.

La profanation des tombes comme l’honneur dont on les entoure témoignent du sacré de la mort qui habite l’animal humain depuis l’origine. La rencontre d’Aimer désacralise toutes choses, à commencer par la religion de la mort, mais elle fait respecter l’autre en ses croyances comme en ses contradictions. Au nom d’Aimer, le don de sagesse reconnaît la vanité des rites funéraires et le don de prudence les tolère avec bienveillance.

l’aiglon au flanc de la falaise
hésite face au vide
mais sa mère et son aise
surmontent ce qui l’intimide

plus forte que la mort s’élance
l’espérance des ailes
pour connaître l’immense
comme les anges dans le ciel

2 novembre 2010

Sobriété heureuse. Selon un sondage de NewsWeek, 63% des Américains pensent qu’ils ne pourront pas maintenir leur niveau de vie. Est-ce une annonce pour l’Occident tout entier qu’il sera bientôt poussé par la mondialisation vers la sobriété heureuse ? Lui faudra-t-il se faire une philosophie amère ou découvrira-t-il que le bonheur n’est pas dans l’avoir mais dans l’être ? Celles et ceux qui cheminent vers « la justice du Royaume des cieux » savent que l’être est altérité (« tu es, donc je suis »), sollicitude envers l’autre, béatitude en l’autre.

Interprétation. Les citations tronquées font le bonheur pervers des manipulateurs. Mais toute citation n’est-elle pas un texte tronqué ? On ne peut interpréter un texte qu’à la lumière générale de tous les textes qui y sont plus ou moins intimement liés.
L’interprétation est un art difficile, incertain, périlleux. Le conflit, voire le fouillis des interprétations d’un même texte tend à le montrer. L’interprétation court le danger d’être, au moins partiellement, le reflet des opinions de l’interprète.
On ne peut interpréter valablement les évangiles et les autres écrits de ce que les chrétiens appellent le Nouveau Testament qu’en rejoignant l’intuition de Yeshoua, et cette intuition y apparaît au milieu de pensées qui l’ignorent ou même la contredisent. Cependant une telle interprétation et la découverte de ces contradictions supposent que l’on ne considère pas ces textes comme inspirés et révélés.
On ne peut malheureusement être chrétien qu’en croyant à la Révélation et à l’inspiration. Il y a bien ce texte de Paul censé être inspiré lorsqu’il dit que l’Ecriture est inspirée et que les chrétiens considèrent, évidemment, comme faisant partie de l’Ecriture (II Timothée III, 16). Tout à leur foi, les chrétiens ne voient pas qu’une telle interprétation renferme une pétition de principe.
La solution pourrait être de faire jouer l’ambiguïté de ce texte : « Pasa graphê théopneustos kaï ophélimos pros didaskalian… » traduite soit par : « Toute écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner… » (Bible de Segond) soit par : « Tout écrit inspiré par Dieu est utile pour l’enseignement… » (Bible de Chouraqui), qui laisse entendre que l’Ecriture n’est pas tout entière inspirée.
On refuse ici de croire à la Révélation (et à l’Incarnation) car cette croyance suppose que l’Eternel a choisi, élu un peuple pour se révéler (et une personne pour s’incarner) alors qu’Aimer a la même sollicitude pour tous les peuples et toutes les personnes. Il devrait en tout cas être évident que l’interprétation de la Bible, et en particulier des évangiles, varie radicalement selon que l’on croit ou non à la Révélation.

une feuille égarée sur le bitume
poussée là par un souffle vagabond
attend qu’un autre souffle vienne et hume
légère sa senteur et l’emporte d’un bond

mais elle est là à l’instant où tu passes
et te fait partager son aventure
dans la beauté qui inonde sa face
éphémère reflet dans l’eau de ce qui dure

un inconnu peut-être va passer
près de toi que le vent dont tu ignores
d’où il vient où il va peut le mener
où la beauté l’attend furtive en son essor

3 novembre 2010

Pour celles et ceux qui ont découvert la vérité de l’être de l’être, et qu’il est altérité positive, amour agapè, la « vérité » n’est plus le non-sens dont on cherche à se consoler dans la religion ou à se divertir dans l’art.

Aimer de tous ses yeux ce buisson qui flamboie, c’est partager l’amour d’Aimer qui le vêt de beauté et rayonner de sa réjouissance. Prête-moi, Amie, ton regard aimant sur toutes choses.

Les jeunes sentent que leur avenir sera sombre, mais ils veulent qu’il soit juste. Ils savent que leur pays s’appauvrira, mais leur sens de la justice demande que cet appauvrissement soit partagé par tous. Comment ne se révolteraient-ils pas en voyant les nantis s’enrichir et les démunis s’appauvrir.(Les nantis au pouvoir qui veulent « renouer le dialogue social » ne cherchent qu’à endormir cette révolte naissante par peur de perdre leurs privilèges).

Euthanasie. On dit que plus de 90% des Français y sont favorables. Encore faut-il qu’ils sachent clairement que l’euthanasie est « un acte qui accélère la mort d’un malade incurable, à l’aide de substances stupéfiantes ou calmantes, pour lui abréger ses souffrances et lui éviter une longue agonie ». Celles et ceux qui s’y opposent parce qu’ils croient que la vie est sacrée et appartient à Dieu sont invités à découvrir que la vie n’appartient pas à Aimer, car Aimer ne possède rien. Parce qu’il partageait l’intimité d’Aimer, Yeshoua a pu dire que le fils de l’homme était maître du sabbat et désacraliser le monde.
Afin de protéger ceux qui sont amenés à la pratiquer, on pourra passer une loi qui autorise l’euthanasie en l’encadrant strictement. Mais une loi est générale par définition alors que chaque être humain est unique, que chaque fin de vie humaine est singulière et doit être abordée comme telle.
Le suicide peut être abordé avec la même liberté par ceux que guide le seul amour des autres. « Dilige, et quod vis fac, aime, et fais ce que tu veux ». Si tu aimes, tu ne pourras vouloir te suicider qu’avec la certitude que ton suicide n’occasionnera de peine ni de souci à personne.

la feuille se détache
sait
avec le souffle qui l’enlace
où elle va prendre sa place
dans le dessin parfait

mais il faut bien que tu ignores
dans l’immense et l’éternité
ce que fera sa liberté
dans la beauté du grand décor

4 novembre 2010

Aimer est un mot caméléon ; il prend la couleur de son contexte. Ses équivalents dans les langues anciennes et modernes le montrent. Réfléchissant sur l’amitié dans son Ethique à Nicomaque (Livres VIII et IX), Aristote a utilisé le mot philia qui, chez Empédocle, était le force d’attraction qui régit la totalité de la marche du monde en complément de sa contraire, le neïkos, la force de répulsion. Philia est pour Aristote une force de mutuelle attirance ; mais elle est susceptible de trois nuances et degrés : la philia du désir (eros en est alors un synonyme), la philia de l’utilité et la philia de la vertu, qui est pour lui l’amitié parfaite unissant par « la ressemblance ceux qui sont semblables en vertu ». Cette ressemblance dans l’excellence (arétê) est nécessaire à « la vie bonne ». Il est intéressant de noter qu’Aristote utilise aussi philia pour décrire ce qui rassemble les citoyens dans la démocratie où, selon l’égalité de principe (l’égalité ontologique ?), la philia se traduit par des relations égalisatrices d’échange, l’honneur rendu par l’inférieur pauvre au supérieur riche répondant à l’aide pécuniaire apportée par le supérieur à l’inférieur.
Lorsque les juifs d’Alexandrie traduisirent en grec le Cantique des cantiques, sans doute au premier siècle de notre ère, ils choisirent le mot agapè pour rendre le mot hébreu âhev, promouvant ainsi un poème érotique au rang de symbole des relations d’amour de l’Eternel avec son peuple.
Quand Augustin voulut traduire en latin de mot agapè utilisé dans la Bible et particulièrement dans I Jean IV, 7-19 et dans I Corinthiens XIII, 1-13, il utilisa tour à tour amor, dilectio et caritas, les considérant comme équivalents et montrant ainsi leur imprécision. Ces fluctuations ont persisté. On sait que le mot « charité » censé traduire caritas traîne maintenant avec lui des connotations si pitoyables qu’il est devenu pratiquement inutilisable dans la prédication chrétienne.
La lettre encyclique de Benoît XVI Deus caritas est a été traduite en français par Dieu est amour. Il est significatif cependant que Benoît XVI, qui mentionne pourtant que le mot eros n’apparaît jamais dans le Nouveau Testament, l’utilise pour parler de l’amour de Dieu à l’égard de l’homme : « Son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et totalement agapè » (p. 29). On le comprend car il vient de dire que « son amour est un amour d’élection ». Renoncer à l’idée d’élection d’Israël et du Nouvel Israël que l’Eglise se dit être, ce serait un suicide institutionnel.
Dans son étude Eros et Agapè (1930), Anders Nygren a pourtant montré que l’Eternel ne peut être qu’agapè. Sans doute rejoignait-il Aristote pour qui, Benoît XVI le rappelle, la divinité « n’a besoin de rien et n’aime pas » ; mais c’est précisément parce que l’Eternel n’a besoin de rien que son amour ne peut être un amour de désir, un éros, qu’il ne peut être qu’exclusivement agapè, amour de l’autre en tant qu’autre.
Il suffit pour le comprendre de s’imprégner du Sermon sur la montagne. C’est là que le mot « aimer » prend sa couleur évangélique. L’amour auquel Yeshoua invite ses disciples ne contient aucune trace d’éros car il est l’amour même dont vit l’Eternel, pure altérité positive. « Vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu V, 48).

est-il sorti de notre automne
ce corps de Modigliani
où resplendit la chair qui donne
dévêtue à midi son fruit

il faut d’abord te répéter
que ceci n’est pas une femme
pour l’œil qui cherche la beauté
surgie des profondeurs de l’âme

alors l’ambre en ses galbes purs
n’est plus désir ni jouissance
mais la splendeur de ce qui dure
et donne à la vie tout son sens

5 novembre 2010

Raison et conviction. A écouter les politiques de tous bords, à étudier leur discours (intéressant de noter que dans la langue de Montaigne « discours » signifie « raisonnement »), on s’aperçoit qu’ils ont tous raison, qu’ils sont tous cohérents. Et cette cohérence convainc celles et ceux qui font confiance au raisonnement selon ce qu’on leur a appris à l’école, à condition pourtant qu’il s’accorde avec leurs convictions politiques.
Cela fonctionne dans d’autres domaines, en particulier celui de la religion, où le discours de la foi convainc les croyants et où le discours de l’athéisme convainc les incroyants.
La théologie entend justifier la foi par la raison, quitte d’ailleurs avec Pascal à finalement buter sur le mystère et à renoncer à la raison puisque « il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison » (Pensées, fragment 213). La formule essentielle à la foi chrétienne : « Ceci est mon corps » (Matthieu XXVI, 26), qui constitue le sommet et la raison d’être de la messe, a été un objet de réflexion chez les théologiens chrétiens. Comment expliquer cette transsubstantiation, cette transmutation du pain en corps du Christ, ce miracle, cet acte d’un pouvoir transcendant de Dieu censé se transmettre dans le clergé par un autre pouvoir miraculeux, celui du sacrement de l’ordre. Les théories des théologiens sont diverses. On peut penser à celle de l’aristotélicien Thomas d’Aquin et à celle de l’augustinien Duns Scot au XIII° siècle, ou encore à celle des jansénistes Arnaud et Nicole au XVII° siècle. La diversité de ces interprétations et justifications, sans parler du refus du concept de transsubstantiation par les Luthériens, donne à penser que des raisonnements différents peuvent justifier à peu près n’importe quoi pourvu que l’on en soit convaincu.
Car le dogme catholique de la transsubstantiation est fondé sur une erreur d’interprétation de la parole de Yeshoua, erreur contre laquelle il avait pourtant mis en garde. Il avait dit : « Si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jean VI, 54), et cette parole avait scandalisé ses auditeurs. Il leur avait alors expliqué que son langage était spirituel et non charnel comme ils le croyaient, car « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien » (Jean VI, 63). Mais la théologie catholique n’a pas tenu compte de cette mise en garde ; elle a donné un sens physique à « ceci est mon corps » alors que Yeshoua parlait en mashal selon son habitude.
On peut comprendre que Thomas d’Aquin, davantage guidé par son intuition spirituelle que par sa raison théologienne, ait pu composer avec ferveur son poème Panis angelicus : « le pain des anges est devenu le pain des hommes ; le pain du ciel a mis un terme aux figures » (en l’occurrence celle de la manne nourrissant les Hébreux au désert). Encore faut-il entendre que ce pain du ciel n’est pas la personne du Christ, mais sa parole porteuse de l’esprit de vie de l’Eternel. On peut alors écouter, ému jusqu’aux larmes, le Panis angelicus de César Franck chanté par Jessye Norman.

dans le silence du silence
mange le pain des anges

et dans l’ultime de l’intime
vis l’amour dans l’amour

la présence de la présence
connaît la connaissance

et dans l’ultime de l’intime
vis l’amour dans l’amour

6 novembre 2010

Parole et puissance. La parole « ceci est mon corps » prononcée pendant la messe par un prêtre est un acte de puissance. Le prêtre n’a pas forcément conscience que cette puissance est la sienne. Il n’est en effet que le délégué du Tout-puissant, le porteur de sa puissance. C’est cette même délégation qui lui fait dire pendant le sacrement de pénitence, de réconciliation, « Je t’absous (te remets tes péchés) au nom du Père, du Fils et du Saint-esprit ».
Comment la parole peut-elle être porteuse de puissance ? Pourquoi acceptons-nous de croire qu’elle puisse l’être ? La parole est-elle apparue chez l’être humain comme l’expression de sa force de désir et de sa force de répulsion, de philia et de neïkos ?
La magie verbale est une vieille croyance dont nous gardons un souvenir amusé dans des formules telles que « abracadabra » ou « sésame ouvre-toi », mais qui persiste dans nombre de cultures, et même parmi nous dans des paroles de malédiction et de bénédiction. Fidèles à l’Evangile (Matthieu V, 44 ; Romains XII, 14), les chrétiens ne maudissent pas. Mais ils bénissent, pourrait-on dire, à tour de bras. Aux USA, où la laïcité n’a pas la même intensité qu’en France, tout président se doit de terminer ses discours par un « God bless America ».
Les linguistes se sont penchés sur cette utilisation de la parole comme puissance. John Austin a attiré l’attention en 1962 en publiant How to do Things with Words, Quand dire c’est faire. Le terme choisi pour décrire cette utilisation est “performatif” (perform signifie en anglais accomplir, réaliser, effectuer, faire). Il existe d’ailleurs des nuances et des degrés de force dans la parole performative. La formule solennelle « en vertu des pouvoirs qui me sont conférés… » annonce un performatif fort. On peut apprécier ces degrés au cas par cas dans les autorisations et les interdictions en prenant en compte le contexte, la condition sociale du locuteur, le ton…
A côté de ces actes de puissance de parole envers les autres, il en existe aussi envers soi-même : les résolutions que l’on prend, certaines promesses, les engagements… L’Eternel, dont Yeshoua partage l’intimité, n’est pas le Tout-puissant, mais le Tout-aimant. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles il ne parle pas. Yeshoua en tout cas renonce et demande de renoncer à la parole de puissance. On peut le voir lorsque dans le Sermon sur la montagne il demande non seulement que l’on ne jure pas au nom de ceci ou de cela, mais qu’on ne jure pas du tout (Matthieu V, 34ss). Qui partage l’intimité de l’Eternel renonce à toute puissance, y compris sur soi-même par un engagement, un vœu, une promesse… Il lui suffit de participer de jour en jour et d’heure en heure à l’amour, à la Vie « avec crainte et tremblement », accueillant Aimer « qui opère en elle, en lui le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s).

l’automne incendie le bocage
mais sur ce feu
le bleu
poursuit sans fin ses jeux avec les merveilleux nuages

7 novembre 2010

Parole et puissance. « Je promets de t’aimer ». Même sincère, cette parole, qui lie celui, celle qui la prononce, n’est pas sûre. C’est la menace d’une culpabilité future. On peut alors comprendre le constat désabusé de Vincent Cespédès (L’homme expliqué aux femmes) : « Le couple exclusif, avec fidélité obligatoire, ne marche plus. Il entraîne frustrations, tromperies, violences, divorces ». On comprend qu’il fasse la promotion d’un amour libre, celui où « chacun est libre d’inventer ce qui lui correspond ». Mais ce qui correspond à l’humain dernier en marche vers le Royaume des cieux  n’est pas ce qui correspond à l’humain premier asservi, alors qu’il se croit libre, aux élans d’éros et thanatos, aux désirs et aux répugnances.
Le mariage catholique, qui proscrit le divorce et rend « la fidélité obligatoire », est fondé sur une parole du Sermon sur la montagne (Matthieu V, 31s), c’est-à-dire situé dans la perspective du Royaume des cieux où il n’est possible d’entrer qu’avec la force d’aimer de l’Eternel (Matthieu XIX, 26).
La fidélité conjugale n’est pensable et praticable qu’avec la force d’Aimer. Elle ne peut résulter d’une promesse. Elle se vit au jour le jour à travers le pire comme à travers le meilleur dans l’intimité de l’Eternelle qui « opère en nous le vouloir et le faire ».
Le problème du couple est qu’il est fait de deux personnes et que chacune a son propre cheminement, « ce qui lui correspond ». Le couple ne peut tenir dans la joie et la paix d’un amour qui s’approfondit que si ces cheminements, quelle que puisse être la distance qui les sépare, convergent consciemment vers la perfection du Royaume.

Est-il contradictoire de manifester pour la défense des droits de l’homme en Chine et d’acheter « Made in China » ?

une pendeloque encore
pleure sur le cerisier
il n’en restera aucune

vas-tu lamenter sa mort
quand la terre émerveillée
l’accueillera opportune

dis la beauté éphémère
sur la peau où elle passe
et donne à se réjouir

car l’éternelle sa mère
saura donner d’autres faces
à l’être dans l’avenir

les dernières loques gisent
sur le sol qu’elles honorent
de leurs teintes les plus vives

viendra le temps des cerises
belles de redonner corps
à leurs sœurs à la dérive

8 novembre 2010

Contradiction. Une lecture incroyante de la Bible chrétienne, des évangiles en particulier, met au jour des contradictions qui y révèlent la coexistence de l’intuition de Yeshoua et de la religion judaïque dont le christianisme a gardé l’héritage patriarcal. On peut sans doute expliquer cette coexistence par l’inintelligence des premiers disciples face à un message qui les dépassait. On en voit un des signes dans les paroles des disciples d’Emmaüs après la mort de leur maître : « nous espérions qu’il délivrerait Israël » (Luc XXIV, 21). Ils avaient cru que Yeshoua était le messie, alors qu’il était le témoin de la vérité de l’amour (Jean XVIII, 37).
Est-on face à une contradiction de Yeshoua lui-même lorsqu’il dit : « Le fils ne fait rien qu’il ne voie faire par le père…, tout ce que fait le père, le fils le fait aussi »,  et aussitôt après : « Le père ne juge personne, mais il a remis tout jugement au fils afin que tous honorent le fils comme ils honorent le père » (Jean V, 19, 22). Si le père ne juge personne, le fils, qui ne fait rien qu’il ne voie faire par le père, devrait, lui aussi, ne juger personne. C’est d’ailleurs cette absence de jugement de l’Eternel qui est censé entraîner l’absence de jugement de celles et ceux qui veulent être « parfaits comme le père céleste est parfait » (Matthieu V, 48). On peut douter que toutes ces paroles soient authentiques.
Dans un autre contexte, Yeshoua demande que l’on s’abstienne de juger, mais il donne, apparemment, une autre raison que cette participation à la perfection de l’Eternel : « Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés. Comme vous jugez, vous serez jugés » (Matthieu VII, 1s). C’est que juger, c’est condamner ; et condamner quelqu’un, c’est ne pas l’aimer ; et ne pas aimer, c’est ne pas accueillir la Vie d’Aimer. Yeshoua ne juge pas, ne condamne pas. On le voit lors de la scène de la femme adultère. Aimer ne juge pas les personnes, il ne juge que les actes ; c’est pourquoi Yeshoua dit à la femme : « va et ne pèche plus » (Jean VIII, 12).
Yeshoua a-t-il pu dire que le père lui avait remis le jugement ? N’est-ce pas plutôt une allusion au mythique jugement dernier que l’on voit Paul annoncer à Athènes : L’Eternel  « a fixé un jour pour juger la terre avec justice par un homme qu’il a désigné en le ressuscitant » (Actes XVII, 31). Cette vieille croyance au jugement dernier a été intégrée au credo chrétien.
Yeshoua ne juge pas, pas plus qu’Aimer. L’amour ne juge pas, il ne pardonne même pas ; il accueille dans son amour celles et ceux qui accueillent son amour. Peut-on dire que quelqu’un pardonne si l’on sait qu’il pardonne toujours, « jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Matthieu XVIII, 22). Qui aime pardonne, car le pardon fait partie intégrante de l’amour ; qui aime est pardonné pour la même raison. Yeshoua a constaté que la pécheresse était pardonnée en voyant qu’elle aimait (Luc VII, 47). Demander à l’Eternel de nous « pardonner comme nous pardonnons » (Matthieu VI, 12ss), c’est lui demander de participer à son amour qui pardonne toujours, à sa Vie même.

L’accueil par le gouvernement français des chrétiens blessés dans l’attentat de leur Eglise à Bagdad risque de conforter les gens d’Al-Qaïda dans leur conviction que les chrétiens sont les agents de la politique occidentale.

la feuille pâle qui s’incline
belle alanguie
se dit
déjà rassasiée de ses jours et prête à accueillir le regard qui la mine

9 novembre 2010

Tolérance et reconnaissance. La tolérance est une victoire sur l’intolérance, un pas décisif dans le cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier et la reconnaissance. Une société humaine ne peut vivre en paix sans tolérance, cette « attitude qui consiste à admettre chez autrui une manière de penser et d’agir différente de celle qu’on adopte soi-même » ou le « fait de ne pas interdire ou exiger, alors qu’on le pourrait » (Le Petit Robert. Il faudrait relire attentivement toute l’entrée pour mettre en route notre réflexion).
En pleine guerre de religions, Henri IV promulgua en 1598 un édit de tolérance accordant la liberté de culte aux protestants. Cet édit fut révoqué par Louis XIV en 1685 par un édit interdisant le protestantisme sur le territoire français, édit qui fut partiellement abrogé par Louis XVI en 1787 et définitivement rendu caduc par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Voilà au moins qui nous donne à comprendre que la tolérance en matière religieuse n’est pas une conquête facile.
En matière sexuelle non plus. Les maisons de tolérance ont disparu en 1946, lorsque l’opinion majoritaire en France a considéré que la prostitution, « le plus vieux métier du monde », était un métier acceptable, un métier comme les autres. C’est en tout cas la conviction des prostituées qui ne sont pas les victimes des proxénètes. Celles et ceux qui ne partagent pas cette conviction sont invités à la tolérer.
On ne peut penser la tolérance sans penser à ses limites. Notre société ne tolère pas le meurtre, la vol, la torture (pourtant pratiquée, voire justifiée par certains en certaines circonstances), ni non plus la pédophilie (que toléraient, ou même admettaient les contemporains de Platon).
Pour certains, l’homosexualité est une objet de tolérance, pour d’autres une manière acceptable de vivre sa sexualité. Ces attitudes évoluent rapidement dans les sociétés occidentales. Il n’en est pas de même dans nombre d’autres sociétés, où elle n’est pas tolérée, encore moins acceptée. La société française doit-elle tolérer qu’elle ne soit pas tolérée dans ces autres sociétés ?
L’attitude que nous pouvons avoir envers l’homosexualité est affaire de sensibilité autant que d’opinion intellectuelle. Certains, certaines d’entre nous sont choqués en voyant des homosexuels s’embrasser sur la bouche. Certains, des enfants surtout, sont également choqués en voyant une femme et un homme s’embrasser ainsi. Si nous sommes habités par l’esprit d’Aimer, nous évitons de blesser la sensibilité des autres, quelle qu’elle soit.
Aimer est intolérant à l’égard de tout ce qui nuit à autrui, à proportion de la gravité de cette nuisance. Mais Aimer n’a pour toutes les personnes, même les plus nuisibles, que respect et dilection.

Nucléaire. Faut-il beaucoup d’imagination pour prévoir que la multiplication des centrales atomiques à travers le monde provoquera inévitablement de multiples Tchernobyl ?

la feuille est venue demander
sur notre seuil
accueil
refuge et hospitalité

émerveillés par ses couleurs
et son profil
gracile
nous avons reçu l’âme sœur

saurons-nous bien lui concevoir
en notre espace
la place
où nous réjouir de la voir

10 novembre 2010

Tolérance. En Aimer la tolérance s’applique aux idées et aux actes. Avec les personnes il n’est pas question de tolérance, mais de reconnaissance de leur être ; l’agapè, la force d’Aimer, nous permet de supporter les autres, de tolérer leurs opinions et leurs comportements lorsqu’ils vont à l’encontre des nôtres, de tout leur pardonner.
Pardon. Non seulement Nelson Mandela a pardonné, mais il a entraîné son peuple à pardonner. Quand verrons-nous un leader charismatique juif faire de même ? Ils ont tué Yitzhak Rabin… Etait-ce inévitable ? Le ressentiment ferait-il partie de l’éthique juive ? « Souviens-toi d’Amalek qui t’a attaqué à ta sortie d’Egypte » (Deutéronome XXV, 17) ; « l’Eternel l’a juré, ce sera la guerre avec Amalek de génération en génération » (Exode XVII, 16) ; « ne pas oublier ce qu’a fait Amalek » (mitsva 558). D’âge en âge le peuple d’Israël se trouve un Amalek à ne pas oublier.
Nul n’entre au Royaume des cieux s’il ne pardonne à tous ceux qui l’ont offensé, y compris à ses bourreaux. Quel est alors le sens de cette parole attribuée à Yeshoua avant sa mort : « Père, pardonnez-leur… » (Luc XXIII, 34) ? L’Eternel pardonne toujours. Voltaire disait gentiment que c’était son métier. En fait cela fait partie de son essence, Aimer. Aimer pardonne toujours, il est pardon. Mais nous ne profitons de ce pardon que si « nous pardonnons aussi » (Luc XI, 4). Tautologie du pardon, tautologie de l’amour : qui pardonne accueille le pardon de l’Eternelle ; qui aime accueille son amour ou plutôt : qui accueille son amour aime, car l’amour selon Aimer est un don, le Don, la Vie.

Contradiction. Mot dangereux, car il peut ne signifier que l’opposition des contraires où Héraclite et Empédocle ont vu le moteur du monde, et que l’on retrouve partout dans la vie humaine individuelle et sociale. Cette contradiction-là est de l’ordre des choses, celle des contraires, des opposés. La contradiction du principe de contradiction, l’incohérence, est de l’ordre de la représentation des choses ; lorsqu’elle apparaît, elle est le signe que cette représentation est erronée. On peut se demander si Pascal, lorsqu’il a utilisé le mot « contrariété », qui à son époque signifiait l’opposition des choses contraires, ne l’a pas parfois confondu avec la contradiction d’incohérence. Il parle des « contrariétés manifestes dans le sens littéral de l’Ecriture » (Pensées, fragment 291), contrariétés qu’il explique, à la suite d’une longue tradition herméneutique, en en faisant des figures, des images dont il faut découvrir le sens caché.

le soleil à l’abri du mur
garde la douceur de l’été
un espace de liberté
à qui confier les murmures

si on ne le regarde en face
le soleil n’y est que tendresse
dans le silence où enfin cessent
les brûlures de la menace

car le mur n’est pas un enclos
il est ouvert sur l’univers
où voyagent dans la lumière
les yeux aimés qui se sont clos

11 novembre 2010

Simplicité des principes d’identité et de causalité, fondements de la découverte du Réel. Hypersimplicité tautologique de l’amour d’altérité positive comme être de l’être. On peut se demander si cette simplicité ne gêne pas certains intellectuels qui se délectent d’une complexité où ils peuvent se valoriser en déployant leur pénétration. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
En Aimer la philosophie n’a de sens que si la volonté de savoir y est au service de la vie. Le savoir n’y est pas l’ambition de la « vaine curiosité » dont parle Pascal (Pensées, fragment 460), alias de la « libido sciendi » d’Augustin (La Cité de Dieu, XIV, 18), alias du « désir des yeux, épithumia tôn ophthalmôn » de Jean (I Jean II, 16). Le savoir selon Aimer est la quête de connaissance de l’autre, la recherche de son intimité.

Il y a dans les Védas de quoi faire un bon hindou, dans la Bible de quoi faire un bon juif et un bon chrétien, dans le Coran de quoi faire un bon musulman, c’est-à-dire des consciences en chemin vers le bien suprême de l’amour agapè. Encore faut-il qu’elles sachent y choisir le meilleur.

Comme toutes les tombes, celle du soldat inconnu témoigne d’une croyance qui confond le physique et le symbolique et en fait du sacré. Pour les consciences désacralisées, il ne reste là que les molécules que leur ancien possesseur a quittées à sa mort pour disparaître dans l’inconnu. C’est dans cet inconnu que nous pouvons honorer, remercier, aimer tous ceux qui sont morts pour une cause qu’ils croyaient juste.

la lune qui paraît témoigne du soleil
depuis les origines elle lui dit je t’aime
en recevant de lui son visage qui veille
et qui donne aux terriens l’assurance du même

la terre qui la tient en sa fuite éperdue
de haine par l’amour pour un juste combat
sans vainqueur ni vaincu donne à chacun son dû
où la vie et la mort se relaient ici-bas

la lune qui paraît disparaît reparaît
donne depuis longtemps aux terriens l’espérance
que revit ce qui meurt que sera qui était
en l’être prodiguant l’éternelle abondance

12 novembre 2010

« Justice et Liberté », c’est la devise d’un grand quotidien. On aurait pu s’attendre à « égalité et liberté » puisque ce sont les deux jambes d’un grand corps nommé « fraternité ». Mais le mot « égalité » fait peur à certains. Ils brandissent la pancarte « non à l’égalitarisme », tandis que d’autres déploient le calicot « non au libéralisme » (pancarte et calicot virtuels, mais bien présents dans certains esprits). Le mot « justice » peut satisfaire, sans doute, tous les lecteurs actuels et potentiels du grand quotidien, car il est, comme beaucoup d’autres, un mot caméléon dont les sens se modifient selon les temps et les lieux, et à qui chacun peut donner les nuances qui agréent à sa sensibilité et à ses convictions.
Il est donc utile de clarifier un peu ses idées pour prendre conscience de ses propres préoccupations. Il suffit de lire l’entrée du mot dans Le Petit Robert ou dans quelque autre bon dictionnaire pour mettre en route son exploration et sa réflexion. On peut d’abord faire la distinction entre la justice des tribunaux, celle qui juge selon le droit en vigueur, et la justice comme qualité humaine, celle que devraient revêtir les décisions desdits tribunaux, mais aussi tout un chacun dans ses relations familiales et sociales. Cette qualité, c’est l’équité, et l’équité, comme l’indique son étymologie, « consiste à mettre chacun sur un pied d’égalité ». On peut donc, si l’on veut, comprendre que l’égalité est fille de la justice.
La justice selon la Bible, qui n’apparaît pas dans les définitions du Petit Robert, est une éthique de l’amour : Le juif juste est celui qui « aime l’Eternel son Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit, et son prochain comme soi-même » (Deutéronome VI, 5 ; Lévitique XIX, 18). Concrètement, elle se traduit par l’observation des commandements, des préceptes, les misvot. Quant à la justice du Royaume des cieux, elle est la perfection de l’amour de l’autre comme autre selon le don de l’Eternel. Elle comprend l’équité égalitaire, mais elle la déborde en prodiguant à tout être respect et dilection.

Si tu accomplis un acte généreux, ne va pas te demander si tu l’as fait ou non par intérêt ; sois-en reconnaissant à Aimer qui « opère en nous le vouloir et le faire ». Remercie-la de partager avec toi sa Vie et jubile avec Elle en sa béatitude.

avant après tant de collègues
lourd dans son home
l’atome
attend l’heure de s’alléger de l’énergie que l’univers lui lègue

13 novembre 2010

« Justice du royaume des cieux ». L’emploi du mot « justice » ici étonne. Il y a un problème de traduction. Le texte grec des évangiles utilise le mot « dikaiosunê », et ce mot est classiquement traduit en français par « justice. La Bible anglaise utilise le mot « righteousness », qui est sans doute plus proche du sens du mot araméen qu’a dû utiliser Yeshoua. « Righteousness » se traduit habituellement en français par « droiture », « vertu ». Le mot employé par Yeshoua résumait son Sermon sur la montagne, notamment la justice sociale impliquée dans le « bienheureux les pauvres… malheureux les riches ».

Justice sociale. Le sens de la justice, la vertu de justice, l’amour de la justice… naissent-ils du sentiment instinctif d’indignation de l’enfant qui s’écrie : « C’est pas juste ! ». Maintenant que nous connaissons mieux l’existence misérable des damnés de la terre, des exploités et des dominés, chez nous et plus encore dans les pays dits sous-développés, pourquoi cette indignation de notre enfance ne se réveille-t-elle pas en nous ? Pourquoi ne nous indignons-nous pas lorsque nous apprenons que dans des ventes aux enchères des gens sont capables de débourser des sommes vertigineuses, cinquante millions d’euros pour un Picasso, un Modigliani ou un vase de Chine ? Pourtant ces gens-là ne sont pas traînés dans la boue, bien au contraire. Ils sont honorés par les uns, enviés par les autres. Ainsi va l’humanité première, possessive et dominatrice, que ce soit l’humanité d’en haut ou l’humanité d’en bas.

Liberté, égalité. Les nantis prêchent pour la liberté, les démunis pour l’égalité. Chacun valorise ce qui lui manque, ce dont il voudrait un peu plus, ou même beaucoup plus, car le désir est infini. La liberté permet aux riches de le rester ou de devenir plus riches, l’égalité permet aux pauvres de devenir moins pauvres. La réalité n’est certes pas aussi simple, mais il est bon de se rappeler que l’argent est au cœur du problème de la justice sociale.
La sobriété heureuse, la frugalité joyeuse, va de soi pour celles et ceux qui ont reconnu que le bonheur n’est pas d’avoir mais d’être, celles et ceux qui marchent vers l’humanité dernière du Royaume des cieux. Sans doute ces gens-là regardent-ils d’un œil bienveillant les socialistes et les écologistes.

feuille de belle intelligence
tu nous proposes
la cause
secrète qui au fil des ans t’a transmis la logique du sens

feuille de subtile élégance
tu es la fête
parfaite
des lignes et des teintes unies en ta discrète évanescence

14 novembre 2010

Ô toi notre force d’aimer – ô toi notre force d’aimer – ô toi notre force d’aimer …
Si tu es ici appelé Aimer plutôt qu’Amour, c’est que tu n’es pas repos (Genèse II, 2), mais agir (Jean V, 17). Tu es l’élan qui entraîne toute chose et tout être à proportion qu’ils t’accueillent en leur liberté. N’es-tu pas celui qu’Abraham entendit lui dire, non pas « tiens-toi devant moi », mais « marche devant moi » (Genèse XVII, 1) ? N’es-tu pas celui qui fit dire à Yeshoua : « Suis-moi » (Matthieu IV, 19 ; Marc II, 14 ; Luc V, 27 ; Jean I, 43, XXI, 19) ? Et puis « Aimer » est un verbe, et il nous est moins familier de personnifier un verbe qu’un nom. Ainsi nous est-il donné de ressentir que tu n’es pas une personne au sens humain ; d’ailleurs le sens de la personne humaine n’a pas cessé d’évoluer. Est-ce l’énigme ou le mystère de ta personne qu’a ressenti Maître Eckart en parlant de la Déité ?

Causalité. On connaît la période radioactive, la vitesse de désintégration d’un corps radioactif (celle du carbone14 est de 5730 ans, et cela nous permet de déterminer l’âge de certains fossiles et autres restes biologiques). Mais il est impossible de déterminer avec certitude le moment de désintégration de chaque atome de ce corps individuellement. Ce moment, disent les physiciens, est aléatoire. Va-t-on dire alors qu’il est sans cause ? Ce serait violer le principe de causalité. Et si l’on confronte le strict déterminisme de la période radioactive et le caractère aléatoire de la désintégration de chaque atome, on est conduit à imaginer qu’une information matériellement indétectable circule entre les milliards d’atomes du corps radioactif pour les faire se concerter et « choisir » le moment de chaque désintégration. Encore une fois le matérialisme est rationnellement intenable. Le Réel comporte une dimension incorporelle, psychique, spirituelle… qu’il nous reste à explorer.

dans l’air glacé comme un glas sonne
un coup de feu subit
a retenti bientôt suivi
brutalement d’un aboiement

sur le blé tendre de l’automne
un lièvre fuit sans bruit
et puis tout là-bas s’aplatit
pour s’effacer de la surface

voici que de nouveau résonne
l’antique mélodie
du poursuivant du poursuivi
qui simule et se dissimule

15 novembre 2010

Aimer. Parce qu’il a la forme d’un verbe à l’infinitif, Aimer peut suggérer un au-delà du genre et du nombre. Aimer n’est ni masculinité ni féminité, ni unicité ni multiplicité. Aimer aime ; est-ce notre seule certitude ? Et l’infinitif suggère aussi l’infini de l’être. C’est parce que Aimer est l’Infini qu’il est tout et que les êtres finis que nous sommes ne peuvent être pour lui l’objet d’un désir. Aimer ne peut désirer, il est insensible à l’éros. Aimer est pour son autre, qui participe de son être, l’abondance inépuisable du Don.

Ces noms qui nous viennent dans le silence. Leur invocation sert-elle celles et ceux qu’elle évoque en Aimer ? L’incertitude ici n’est pas un doute inhibiteur ; elle fait partie de la ferveur de l’invocation.
Silence. Ces noms surgiraient-ils si nous avions la tête pleine d’images et de musiques ? Non sans doute. Alors il faut aller vers le silence, cultiver la compagnie du silence.

Comme notre oui doit être un simple oui et notre non un simple non, il faut que nos questions soient de vraies questions, et non pas des oui ou des non suggérés.
« Ne vous semble-t-il pas que… ? », « ne pensez-vous pas que… ? ». Formules manipulatrices et dominatrices : on affirme à son interlocuteur que l’on sait mieux que lui ce qu’il pense, on lui suggère de penser comme nous, de se soumettre à notre pensée. « Vous avez raison », cela signifie que je suis le détenteur de la raison et que je condescends à vous y accorder. Il faudrait dire simplement : « Je suis d’accord avec vous » ou « je partage votre opinion, ou encore « je suis de votre avis ».

Lorsqu’on entend deux spécialistes de Jean-Jacques Rousseau donner des interprétations divergentes et incompatibles de La Nouvelle Héloïse, on se convainc un peu plus que l’interprétation est un art compliqué rempli d’incertitude où l’on se sait jamais quelle part de subjectivité y entre, quelle part d’objectivité. On se dit aussi que lorsque l’on écrit et donne à lire ses pensées, on risque d’être interprété d’étrange manière.

Aimer ne serait pas Aimer si Elle nous demandait de l’aimer. Elle nous invite à aimer les autres de l’amour dont Elle les aime, comme autre et non comme soi-même.

à son tour brunit le chêne
comment resterait-il sourd

aux appels des vents des pluies
l’automne se fait pressant

dépouille-toi dit-il viens
entre nu dans ton destin

mais tire ta révérence
d’abord avec élégance

16 novembre 2010

Interprétation. Les textes sacrés sont ceux dont les croyants pensent qu’ils ont été révélés et qu’ils font donc autorité. Leur lecture désacralisée permet une interprétation que l’incroyant juge plus objective. Les textes fondateurs des trois monothéismes, la Thora, l’Evangile et le Coran, peuvent ainsi faire l’objet d’interprétations diverses, liées à des applications éthiques diverses, et qui d’ailleurs ont varié au cours de l’histoire. On peut dans les trois textes trouver des justifications de l’altérité négative. Il y a dans la Thora le « souviens-toi d’Amalek… » (Deutéronome XXV, 17ss), l’ordre de purification ethnique des populations de Canaan considérées comme irrémédiablement corrompues et corruptrices (Nombres XXXIII, 52ss), la loi vindicative du « vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied » (Exode XXI, 23s), la glorification de l’attentat suicide de Samson (Juges XVI, 26ss). Il est plus difficile de trouver cette violence dans l’Evangile. Il y a la violence verbale de Yeshoua à l’égard des pharisiens et des docteurs de la loi (Matthieu XXIII, 15ss), mais jamais de violence physique de sa part. Certains de ses disciples sont cependant tentés d’y recourir. C’est ainsi qu’ils sont près de demander que le feu du ciel carbonise un village samaritain parce qu’il leur a refusé l’hospitalité (Luc IX, 54). Lors de l’arrestation de Yeshoua, l’un d’eux tranche d’un coup d’épée l’oreille d’un des serviteurs du grand prêtre (Luc XXII, 50). Et il y a, au début des Actes des apôtres, cette scène où Ananias et Saphira sa femme tombent raides morts pour avoir «menti au Saint-Esprit », en l’occurrence à Pierre (Actes V, 3ss). (L’histoire de l’Eglise, avec ses moines soldats, ses croisades, son Inquisition et sa répression des « hérétiques », montre qu’elle a parfois cédé à une interprétation violente de la Bible, oublieuse de la coupure radicale que Yeshoua avait opérée avec la Thora). On peut aussi trouver dans le Coran la justification de la violence conquérante de l’Islam : « Tuez les transgresseurs, chassez-les » (II, 191). « Dieu préfère les combattants aux non-combattants » (IV, 95). « Tuez les polythéistes partout où vous les trouverez, capturez-les, assiégez-les… (IX, 5)…
On peut cependant, selon son cœur, ne retenir des textes « sacrés » que leurs invitations à l’altérité positive. La Thora demande que l’on « aime son prochain comme soi-même » (Lévitique XIX, 18), que l’on se soucie de « l’étranger, de l’orphelin et de la veuve » (Deutéronome XXIV, 19ss)… L’Evangile est presque tout entier un message d’amour des autres. Le Coran ne cesse d’insister sur la bienfaisance, les bonnes œuvres et la générosité, d’inviter à être cet « homme bon qui, pour l’amour de Dieu, donne de son bien à ses proches, aux orphelins, aux pauvres, aux voyageurs, aux mendiants » (II, 177). Il insiste sur l’aumône (I, 257, 271ss). Et puis, à l’opposé de son invitation à la conversion violente, il y a cette parole un jour entendue de la bouche d’un musulman avec autant de chaude bienveillance dans le regard que de simple assurance dans la voix : « Pas de contrainte en religion » (II, 256). Il devait être convaincu que ce verset abrogeait celui de la conversion forcée. Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es.

tu marcheras jusqu’à l’étang
là-bas elle révèle à ses amants
sous un voile sa grâce

tu te tiendras les yeux baissés
pour regarder son reflet inspirer
lentement ceux qui passent

tu sauras attarder ton cœur
jusqu’à sentir sa force et sa douceur
resplendir sur ta face

à pas lents tu retourneras
dans la nuit enivrée par son aura
pour répandre sa trace

17 novembre 2010

Parole et pouvoir. En son animalité, l’homo sapiens, alias l’humain premier, est entraîné par la libido sentiendi et la libido sciendi, mais aussi par la libido dominandi, le désir de dominer, d’être le chef, sinon le plus près du chef dans la hiérarchie sociale, ainsi qu’on le voit dans les meutes de loups, les bandes de babouins et jusque dans la volaille des basses-cours où les préséances doivent être respectées.
Le pouvoir politique est un des plus fascinants, et il n’est plus l’affaire d’une minorité de nobles depuis que la Révolution l’a ouvert à toutes les ambitions (bien que l’inégalité n’ait pas disparu et que le pouvoir politique, ainsi que le pouvoir économique, financier, voire culturel se transmettent encore souvent comme un héritage familial). Dès lors le pouvoir politique est plus que jamais aux mains des beaux parleurs, des champions d’une communication dont l’efficacité tient désormais davantage aux techniques psychosociologiques qu’au charisme du candidat à la magistrature.
La Révolution a mis à bas le pouvoir de droit divin et la hiérarchie de droit de naissance. L’égalité nouvelle, qui chagrine les « libéralistes » depuis que ses dangers ont été révélés par les analyses pénétrantes de Tocqueville, a conduit les ambitieux à recourir à l’antique fascination de la parole sur la tribu, en l’occurrence du beau discours où les sujets les plus divers sont abordés sous l’angle de leurs seuls avantages. On justifie ses choix par une habile pédagogie, on fait fond sur le raisonnement que l’on a conduit les braves gens intellectualisés par l’école à croire qu’il est infaillible pour conduire à la vérité. (Ah ! que ne relisent-ils Montaigne !) Et l’on prend toutes les mines et les postures susceptibles de capter la bienveillance de son auditoire.
La vérité dégonfle les baudruches du meilleur communicant en dirigeant les regards sur les actes et en les détournant des mots. Analyser les actes du passé permet de prévoir ceux du futur. Et puis la démocratie et sa liberté d’expression permettent tout de même aux contre-pouvoirs de riposter, d’ailleurs le plus souvent avec les mêmes armes captieuses.
La légitimité démocratique du pouvoir devrait dépendre de la volonté de servir la nation plutôt que de celle de satisfaire son désir de domination. Comme la justice du Royaume des cieux transmue le « désir de sentir » et le « désir de savoir » en élans de connaissance de l’autre et de réjouissance en l’autre, elle transmue le « désir de domination » en élan de service. Yeshoua l’a révélé en lavant les pieds de ses disciples, montrant ainsi qu’il était bien parmi eux « comme celui qui sert » (Luc XXII, 27). Et s’il fut un maître de la parole : « jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean VII, 46), ce n’était pas pour devenir le babouin alpha de la grande tribu humaine, le Seigneur à qui reviennent « le règne, la puissance et la gloire ». Ses paroles étaient « les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68) qui est amour d’anonyme sollicitude pour tout être.

Peut-on porter un diamant sans se demander s’il n’a pas été lavé dans la sueur et dans le sang ?

la verdure des chênes lutte encore
contre le vent et l’envahissement
de la froidure et du brunissement
qui lui annoncent sa prochaine mort

mais de la terre un bulbe déjà sort
son élan neuf de l’engourdissement
la verge dure et le surgissement
d’une verdure drue en son essor

18 novembre 2010

Pouvoir. Désir de pouvoir, désir de domination, libido dominandi, « orgueil de la vie », disait Jean (I Jean II, 16). Homo sapiens est mené par son vieux désir animal de posséder et dominer. Dans sa conquête de la planète, il a fait disparaître quelques cousins, les Néanderthaliens en particulier, repoussés jusqu’à leur extinction à Gibraltar. Il continue son œuvre prédatrice partout où la possibilité s’en offre, dans le pillage des ressources naturelles minérales, forestières, piscicoles et autres, et par la réduction des peuples autochtones dans des « réserves » : Amérindiens, Aborigènes d’Australie, et maintenant les Bushmen du Kalahari que les autorités botswanaises assoiffent pour les chasser de leur territoire convoité par les rapaces du diamant.
L’histoire de l’humanité est une histoire de guerres, de conquêtes et de reconquêtes sur tous les continents, de constructions et de destructions d’empires et de civilisations. Champion toutes catégories, le Blanc a tenté de dominer l’ensemble des peuples du monde. Il y a presque réussi en Amérique et en Australie ; il a fini par être repoussé en Afrique et en Asie. Cette belle histoire va se poursuivre, ici et là sous une forme ou sous une autre tant que l’humain dernier n’aura pas pris les commandes du monde, et comme il ne peut le faire par la violence, cela risque de prendre un certain temps.
Pouvez-vous imaginer que la Chine, devenue la première puissance économique et démographique de la planète et faisant bientôt force militaire égale avec les USA, ne sera pas tentée de conquérir le monde ? (Faudra-t-il que l’équilibre de la terreur nucléaire soit la solution permanente aux menaces des puissants ?) « Les générations à venir se mangeront entre elles comme nous l’avons fait… La guerre est la seule logique que les âges passés nous proposent. C’est l’héritage que les nouvelles nations cherchent à perpétuer » (Wole Soyinka, A Dance of the Forests, 1960).

Les partisans de la libre économie de marché arguent qu’elle permet aux pauvres comme aux riches de s’enrichir. Il faut tout de même peser ce « comme ». Les démunis, on peut penser en particulier à ceux des pays sous-développés, ne reçoivent que des miettes, et encore, du gros gâteau que se partagent les nantis, parmi lesquels l’élite corrompue desdits pays sous-développés.

la lumière qui chante les courbes du monde
et joue le jeu changeant des tons et des matières
est la force de l’âme

les Cévennes là-bas déploient un horizon
de brumes qui s’étagent en leurs belles distances
et dilatent les yeux

leur image suffit à nourrir ta passion
tout comme elle a nourri la belle résistance
des Huguenots pieux

lorsque les yeux se ferment et que le cœur la sonde
en ces veines de l’être où elle est la première
tout l’univers l’acclame

19 novembre 2010

Notre cerveau d’anthropoïde nous pousse à la domination et à l’élévation, nous incline à dominer les autres en nous élevant au-dessus d’eux. Nous voyons l’humanité comme sur une échelle, l’échelle sociale, parfois même raciale, et nous essayons d’y grimper.
La Révolution française a légalement mis fin à la supériorité du sang bleu ; elle a proclamé l’égale dignité du roturier et du noble. Cette égalité est cependant demeurée théorique ; on n’abolit pas d’un trait de plume une tendance inscrite dans les gènes de l’homo sapiens. Et donc, comme l’Hydre de Lerne, le désir de se distinguer, de regarder les autres de haut, en tout cas de ne pas être regardé de haut, n’est pas mort. On a tranché la tête du roi, comme Héraclès avait tranché celle du monstre, mais d’autres têtes se sont aussitôt levées plus haut. Il est tant de façons de rechercher la supériorité. L’aristocratie de l’argent est une des plus évidentes ; elle se manifeste facilement dans le luxe, qu’il soit vulgaire ou raffiné (Ah se promener avec au poignet une Rolex, monsieur, à la main un Hermès, madame !). Mais il y a aussi l’élite sportive, l’élite artistique et littéraire, l’élite intellectuelle… La plus subtile serait-elle l’élite morale, celle de la vertu, qu’elle soit d’inspiration philosophique ou religieuse, celle du pharisien de la parabole (Luc, XVIII) ?
L’humain dernier s’affranchit de cette libido dominandi dans l’agapè. On pourrait objecter que Yeshoua a tout de même parlé des premiers et des derniers dans le Royaume des cieux, mais on pourra aussi répondre que c’est le langage du mashal destiné à un auditoire encore incapable de saisir celui de l’esprit d’Aimer (Jean XVI, 13). Qui aime comme Yeshoua de l’amour dont Aimer aime découvre l’égalité ontologique du je par toi, de l’altérité positive de l’Eternel.
L’organisation d’une société nécessite une hiérarchie. L’Eglise en tant qu’institution a besoin d’une hiérarchie ecclésiastique. Mais cette hiérarchie a connu la division du haut et du bas clergé, et qui pourrait affirmer que les dignitaires ont disparu des Eglises chrétiennes ? Peut-on cependant imaginer Jésus de Nazareth en pape au Vatican entouré de ses disciples en cardinaux ? Yeshoua avait mis les points sur les i. Un jour que ses disciples discutaient pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand, il leur avait dit simplement : « Que celui qui dirige soit comme celui qui sert… Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc XXII, 26s).
(Même la Déclaration des droits de l’homo sapiens ne fait que modèrer les ambitions de l’homo hierarchicus : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »)

une nature morte à jamais fige
l’image qui demeure
le temps qui sur elle s’arrête
montre la beauté qui ne meurt

ainsi la feuille morte entre deux pages
préserve ses couleurs
pour le regard de ceux qui quêtent
la beauté partout d’heure en heure

et la jeune fille à la perle garde
étonné le bonheur
de Jan et de ceux qui la fêtent
en son éternelle fraîcheur

20 novembre 2010

Justice. Comme on accuse les résistants de terrorisme (celles et ceux qui ont vécu l’occupation nazie s’en souviennent), on accuse de haine ceux qui luttent pour la justice sociale. Il est sans doute difficile pour l’humain premier de se défendre sans haine contre l’injustice dont il est victime. L’humain dernier lutte aussi de toutes ses forces contre l’injustice, parfois même en prenant les armes, mais toujours sans haine contre les injustes, les oppresseurs, les dominateurs, les exploiteurs.
A l’occasion de la libération de deux Français enlevés sur une plateforme pétrolière dans le golfe de Guinée, un quotidien parle de « faire le ménage dans les mangroves où se terrent bandits et rebelles ». Il y a sans doute des bandits mêlés aux rebelles, à ceux qui luttent au sein du MEND (le Mouvement pour l’Emancipation du Delta du Niger). Dans la péninsule de Bakasi, « la production pétrolière a baissé de 13% l’an dernier à cause de l’insécurité », mais ce que les pétroliers et les défenseurs de leurs intérêts se gardent bien de dire, c’est que les agriculteurs et les pêcheurs de cette région du delta ont vu depuis quarante ans leurs champs et leurs étangs pollués, leur eau souillée, leur air même contaminé par ces exploiteurs qui ne se soucient que de leurs bénéfices vertigineux.

Novembre, présence des ancêtres. Leurs noms aimés se répètent dans le silence pour leur dire notre reconnaissance.

un battement d’ailes la tourterelle
se pose sur le fil
élégance et parfaite alliance
esthétique et technique

la beauté soudaine apparaît disparaît
dans l’infini du vide sa demeure

La quête de la beauté et de ses mille apparitions journalières autour de nous peut devenir une reconnaissance de l’amour d’Aimer omniprésente en son anonymat.
« Comment ignorez-vous que tout oiseau qui coupe le chemin des airs
Est un immense monde de joie que nos cinq sens enferment ? »
(William Blake, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 7)
« Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait telle qu’elle est, infinie. » (planche 14)
« Qui voit l’infini en toute chose voit Dieu…
Dieu devient tel que nous sommes afin que nous devenions tel qu’il est. »
(William Blake, Il n’y a pas de religion naturelle)
« Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu. » (Athanase d’Alexandrie)

21 novembre 2010

Démythiser. Ce n’est pas dénoncer et rejeter les mythes comme la production d’esprits primitifs, archaïques. C’est cesser de les comprendre littéralement ; c’est tenter de saisir leur valeur symbolique. Les mythes sont des symboles ; ils donnent à penser, dirait Paul Ricœur. Ainsi les personnages d’Homère : Hélène, Achille, Ajax, Ulysse…, ou ceux de Shakespeare : Hamlet, le roi Lear, Richard III, Lady Macbeth… Dans la Bible, ce sont Noé, Abraham, Jacob, Ruth, Joseph, Job, Jonas… Et d’abord Adam et Eve, le couple de l’humain premier que nous n’en finissons pas d’interroger. Le mythe du péché originel tel que l’Eglise l’enseignait encore récemment forçait Pascal le croyant à « la soumission de la raison », car « il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer… » (Pensées, « Contrariétés », fragment 164, p. 118). La découverte de l’évolution nous a permis d’entrevoir que notre « péché », notre libido sentiendi, sciendi et dominandi, est l’héritage d’homo sapiens et de ses ancêtres, homo erectus, homo faber… qui continuent de vivre en nous, par nos gènes, dirait-on maintenant.
Prendre la divinisation prônée par Irénée, Athanase et les autres Pères grecs au sens de l’humain premier, c’est obéir à « cet instinct qui le porte à se faire Dieu » que dénonce Pascal (fragment 510) et qui porte tant de chrétiens à faire du Christ le Roi et Seigneur que l’on adore et que l’on implore (Kyrie eleison), un dieu à la manière des empereurs de Rome ou de Chine. La divinisation selon Yeshoua, c’est celle d’Aimer, qui est « parmi vous comme celui qui sert » (Luc XXII, 27) puisque « qui me voit voit le Père… je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jean XIV, 9s). C’est la participation à la Vie de l’Eternel.

« Nettoyer les portes de la perception », purifier les cinq sens, c’est les utiliser avec la force d’Aimer. Ce n’est plus posséder et jouir selon la libido sentiendi, mais communier et se réjouir en aimant tout être et toute chose en son altérité.

que tu pries ou que tu sommeilles
toute la nuit la lune veille

elle joue avec les nuages
et leur donne mille visages

mille formes toujours nouvelles
que l’œil purifié trouve belles

et où viennent boire tes rêves
de l’Eternelle et de sa sève

la lune fait pousser l’humain
qu’il grandisse jusqu’à demain

22 novembre 2010

Rationalité. Etre rationnel, c’est d’abord avoir l’évidence du principe d’identité et du principe de causalité. L’évidence du principe d’identité implique logiquement la certitude de l’inexistence du néant. L’évidence du principe de causalité implique logiquement la certitude d’une cause première du Réel. Le malheur de l’humanité première est d’avoir fait de cette cause première une toute-puissance divine, contre laquelle elle ne peut manquer de se révolter ainsi que semble l’indiquer le mythe de Satan et des anges déchus. Le bonheur de l’humanité dernière est de découvrir que la cause première du Réel est Aimer et d’aspirer à participer à la dilection universelle qu’Elle lui offre.
Toutes les pensées et toutes les actions d’un humain qui découvre Aimer sont orientées vers cet unique bien : la sollicitude, secret de la béatitude. La sexualité, présente au cœur des préoccupations d’homo sapiens, est avec Aimer progressivement pensée et vécue dans le souci des autres. La sexualité est une des forces les plus puissantes de l’humain par le désir et le plaisir qu’elle lui apporte. Elle suscite ainsi des questions chez les tenants d’Aimer comme chez les adorateurs du Tout-puissant. Avec Aimer, on peut l’envisager comme l’encouragement que la vie se donne à elle-même dans la liberté de poursuivre son cheminement vers toujours plus de conscience. Car la liberté, préparée par l’indéterminisme, est essentielle dans la relation de L’Eternel Aimer avec son autre.
Et il faut que la liberté demeure et croisse. La sexualité peut devenir une force dominatrice et possessive, esclavagiste. A observer les gens dans la vie quotidienne et plus encore dans le monde de la littérature et du cinéma censé la refléter, on la voit souvent tourner à l’obsession. (On pourrait se demander si la position des religions patriarcales, qui font du sexe un tabou, ne tend pas à corriger cet excès, fût-ce au prix d’un excès contraire.)
Avec Aimer, la vie sexuelle en tous ses aspects et toutes ses variantes est orientée vers la transmutation d’éros en agapè, du souci de soi-même en souci de l’autre. (Les questions qui se posent sur l’usage des préservatifs, les méthodes contraceptives, l’interruption volontaire de grossesse, la gestation pour autrui… trouvent dans la prudence de chacune et chacun de celles et ceux qui doivent y répondre des réponses au cas par cas, que cette prudence soit une vertu ou un don de l’Esprit).

Si l’univers est constitué de forces opposées, de la philia et du neïkos comme l’ont pensé Héraclite et Empédocle, peut-on supposer que la force d’attraction universelle concerte avec une force de répulsion universelle dans la marche du cosmos ? La matière noire ?

sourcils vos ailes planent sur le front
chaque visage accueille un goéland
un aigle ou un fou de Bassan
qui dit au long du jour vos émotions

et veille sur les anges et démons
qui luttent tout à tour avec le temps
sur les joues du cœur palpitant
et sur les lèvres de l’interdiction

mais le front est le ciel et l’horizon
de cet oiseau discret qui cependant
ne cesse de planer dans les courants
cherchant à découvrir les dilections

23 novembre 2010

Immense… Intime Immense… Intime Immense… Intime
« Dans le secret… dans le secret… dans le secret… (Matthieu VI, 4, 4, 6, 18, 18)

Rationalité. Les théologies, les philosophies, les théories sociales, politiques, culturelles, scientifiques même parfois, sont des interprétations. Leurs pluralités et leurs contradictions devraient nous convaincre de leur fragilité, mais notre conviction de la vérité de celles qui nous agréent nous l’interdit. La lecture de Montaigne, la prise en compte de son « que sais-je ? » pourrait tout de même ébranler nos convictions.
Les principes de la pensée sont pourtant incontestables. Qui peut vraiment douter du principe d’identité et du principe de causalité lorsqu’il en a pris conscience ? Pascal, hélas, ne mentionne pas ces premiers principes (il cite « l’espace, le temps, le mouvement, les nombres » ). Et il appelle la connaissance des principes une connaissance par le cœur : « le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis » (Pensées, fragment 142). Pour lui, ce qu’il appelle la raison ne vient qu’ensuite dans le cheminement de la pensée : la raison pascalienne, c’est le raisonnement, qui utilise les principes pour conduire les démonstrations. Pour Montaigne, le raisonnement, qu’il appelle « le discours » (au sens de pensée discursive), est la source des erreurs qui divisent les philosophies et les religions.
Ce que Pascal nomme cœur, ou encore « instinct et sentiment » (ibid.), nous le nommerions plutôt intuition. L’intuition fondatrice de notre pensée est celle des principes d’identité et de causalité. Ce sont eux qui nous permettent de cheminer vers la vérité en identifiant les erreurs qui invalident les théories et les doctrines, parfois dans leurs argumentations, mais surtout dans leurs fondements.

sur le feuillage qui s’accroche
aux branches du charme endormi
l’or et la rouille se concertent

l’une à l’autre de proche en proche
explore le chemin permis
avant de courir à sa perte

quelle conscience les habite
pour que dans leur compagnonnage
ils sachent l’exacte mesure

que bat celle qui les invite
à reconnaître dans leur âge
chacun l’heure d’une âme sûre

24 novembre 2010

L’humain premier surveille ses voisins, l’humain dernier veille sur eux.
Nous n’en finissons pas de passer de notre humanité première à notre humanité dernière. Nous avançons, stagnons, reculons, avançons… N’est-ce qu’avec la mort qu’il nous est donné de franchir définitivement la porte du Royaume des cieux et de sa justice ?
La beauté peut aux yeux et aux oreilles de l’humain premier paraître ambiguë en sa capacité d’exciter le désir et la haine ; l’histoire symbolique de la guerre de Troie le montre. Mais au fur et à mesure que l’on avance vers l’humain dernier, la beauté se révèle comme la manifestation de l’être de l’être.

Identité et causalité. Le principe d’identité débusque et détruit les erreurs en mettant en évidence les contradictions. Le principe de causalité découvre et construit les vérités en mettant en évidence les relations. L’identité détruit le non-être, la causalité construit l’être. (Existe-t-il une analogie ou une parenté entre ces deux principes et les deux forces élémentaires du neïkos et de la philia ?)
On peut regretter que Pascal n’ait pas su mettre en œuvre le principe d’identité pour épurer sa vision du monde. C’est qu’il était possédé par sa conviction religieuse, allant jusqu’à mettre en doute que la contradiction soit le signe de l’erreur : « … ni la contradiction n’est marque de fausseté » (Pensées, fragment 208).
Pourtant Pascal a exalté la pensée en y reconnaissant la grandeur de l’humain : « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant » (231). « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends » (145). « Toute notre dignité consiste en la pensée… Travaillons donc à bien penser » (232).
Aimer encourage l’exercice journalier de la pensée, le dévoilement obstiné du Réel, le cheminement opiniâtre vers la vérité entière dont la mission de Yeshoua se résumait à en témoigner (Jean XVIII, 37).

tu avais les étoiles chaque nuit
et tu as les nuages chaque jour
l’immobilité pure enchantait ton esprit
et le pur changement te ravit

mais dans l’instant tout n’est que souvenir
le fixe et le fugace en leurs discours
concertent le passé prépare l’avenir
de notre temps pour ne jamais finir

25 novembre 2010

Vérité. Affirmant qu’il est le témoin de la vérité, Yeshoua dit à Pilate : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix », et Pilate demande alors, sans attendre de réponse : « Qu’est-ce que la vérité ? » C’est la question de Montaigne, « que sais-je ? », celle d’une multitude de sages de l’humanité première. Yeshoua avait, lui, l’intuition que la vérité était accessible, qu’il l’avait rencontrée dans une relation si intime qu’il pouvait dire non seulement : « Je témoigne de la vérité », mais « je suis la vérité » (Jean XIV, 6), car il se sentait vivre l’intimité de l’être : « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jean XIV, 11). Si la vérité est la représentation exacte de la réalité, on conçoit que vivre dans l’intimité de la réalité première, c’est la connaître et pouvoir la représenter.
Si Yeshoua ajoute : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix », c’est que la vérité dont il parle n’est pas affaire de pure intelligence ; elle est liée à l’action. La réalité première, l’être de l’être, est Aimer ; il faut donc accueillir l’amour et le vivre pour connaître sa vérité. L’Evangile de Jean le donne à entendre : « la vie est la lumière des humains » (Jean I, 4). La lumière des humains, la vérité qu’incarne Yeshoua, c’est celle de la vie, c’est « la lumière de la vie » (Jean VIII, 12). La lumière, c’est la vérité dont Yeshoua est le témoin. Il y a réciprocité, interaction entre la vie et la vérité, entre les actes et les pensées. On ne peut penser juste que si l’on agit avec justice, la justice du Royaume des cieux. Qui vit la réalité de l’amour accueille la vérité de l’amour. A contrario, « qui ne garde pas ses commandements (qui n’aime pas), la vérité n’est pas en lui » (I Jean II, 4). Et certains « préfèrent les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres sont mauvaises » (Jean III, 19). Aimez les autres de l’amour dont Aimer les aime et vous connaîtrez la vérité de l’être.

Les vérités scientifiques, philosophiques, artistiques… sont nécessairement interconnectées, car le réel est un (non au sens de l’unicité, mais au sens de l’unité ; et le réel est fait de contraires, non de contradictoires). Toutes les vérités sont parentes parce que toutes les réalités le sont. « Les vérités forment un beau cercle, alêthéiês eukukléos », pensait Parménide. Si l’on commence par l’une d’elles et que l’on passe aux suivantes, on finit par la retrouver : « peu importe où je commence, car je finirai par y revenir ». C’est le fondement et la justification de la transdisciplinarité ; chaque vérité a quelque chose à faire et dire aux autres vérités.
Qui accueille la vérité d’Aimer est bien placé pour découvrir les diverses vérités du réel. D’abord parce que l’amour lui donne le désir de les connaître. Ensuite parce que ces vérités sont congruentes à la vérité de l’être de l’être, qui est amour.

La beauté du monde rend la bouche lyrique, spirituelle même, si elle accueille la vérité du monde. Car la beauté est manifestation, gloire, kavod, doxa de l’être de l’être. C’est pourquoi elle est vérité.

dans la rencontre des eaux
le regard de Manessier
révèle une autre beauté
celle du profond du haut

car elle est de cet espace
où la vague horizontale
dit au soleil vertical
de se mirer dans sa face

là les teintes s’harmonisent
avec les lignes sublimes
et les matières s’animent
en éternelles surprises

la rencontre de morte-eau
lui dit aussi que le sable
dans la lumière ineffable
peut debout faire le beau

au fond beaucoup reste à dire
il y aura plus toujours
dans le discours de l’amour
qui se donne à ressentir

26 novembre 2010

Interprétation. Il nous faut tenter de découvrir la vérité de l’être de l’être, car toutes les autres vérités lui sont liées. Non qu’elles en découleraient et pourraient s’en déduire, mais parce qu’elles sont nécessairement cohérentes avec elle et qu’une proposition qui se trouve en contradiction avec elle est aussitôt identifiée comme erreur. Penser avec Yeshoua que l’amour, l’altérité positive, est cette vérité première permet de débrouiller l’écheveau des problèmes que l’humanité se pose. Ainsi, pour commencer, rejeter le concept de néant en prenant acte de l’infinité de l’être par le principe d’identité, c’est aussi rejeter le concept de création à partir du néant par le principe de causalité et mettre à bas la toute-puissance comme cause première de l’être. L’ontologie est première et essentielle à cette compréhension de l’univers par la pensée qui faisait exulter Pascal.
Reste que l’immense complexité du réel, y compris celle du phénomène humain, entraîne fatalement ce fouillis des interprétations qui réduisit Montaigne à son « que sais-je ? ». Les problèmes d’interprétation ne sont pas réservés aux exégètes des textes sacrés et aux critiques littéraires. Nous les affrontons quotidiennement. Ainsi, dans la vie judiciaire : il suffit d’entendre les plaidoyers divergents des avocats. Dans la vie politique : il n’y a qu’à écouter les discours et interventions des représentants des différents partis. Dans la vie sociale, économique… dont les spécialistes proposent des vues discordantes. Dans notre vie psychique : faut-il croire les neurosciences ou la psychanalyse ? En physique même : qui a raison ? Einstein ou Heisenberg ?
Tout cela peut nous laisser indifférents si nous n’avons pas la passion de connaître le réel en Aimer. Mais qui peut échapper à l’interprétation dans ses relations de travail, de loisir, de couple, de famille ? Nous nous méprenons si facilement sur les intentions des autres.
On peut penser qu’Aimer ne suffit pas pour résoudre les problèmes, mais Aimer donne l’intelligence du cœur, et l’intelligence du cœur favorise l’approche des êtres et des choses par toutes sortes de dialogues et de concertations.

Bouche lyrique. N’as-tu pas envie de chanter, toi aussi, lorsque tu entends le chant du monde ? Mais quel sera ton chant, que seront ta parole et ton écriture si tu les laisses à ce qui en toi cherche à posséder et à jouir ? Et comment saurais-tu sans Aimer communier et te réjouir en regardant un arbre dans la brume ou un visage d’enfant émerveillé, en écoutant l’appel de la hulotte dans le silence de la nuit ou la voix inimitable soudain de retour de celui, de celle que tu aimes ? Comment sauras-tu aimer de l’amour d’Aimer en regardant un tableau de Vermeer, de Manessier…, en écoutant une œuvre de Bach, de Bartok…? Comment purifier tes sens, laver « les portes de la perception » dans l’intimité de l’infini sans demander à Aimer qu’elle « opère en toi le vouloir et le faire ».
La beauté est la vérité de l’être de l’être, non de ce, de celles, de ceux qui la portent. Elle ne leur appartient que dans l’illusion de l’humain premier. La belle peau des choses manifeste le plus profond de l’être.

pour un rubis de rosée
la lumière se déclare
et se donne le regard
d’un éphémère baiser

pour un diamant de neige
elle accourt de l’univers
et pour réjouir l’hiver
lui dédie quelques arpèges

pour un cœur qui étincelle
elle chante cette ivresse
qui jamais ne la délaisse
dans la joie de l’éternelle

27 novembre 2010

Beauté et vérité
Pour la Beauté je mourus – mais à peine
Dans la tombe étais-je installée
Qu’on déposa, mort pour la Vérité
Quelqu’un dans un caveau tout à côté –

« Pourquoi êtes-vous là ? » demanda-t-il avec douceur
« C’est à cause de la Beauté », lui dis-je –
« Et moi – de la Vérité – Elles sont Un –
Frères d’âme nous sommes », dit-il –
Saurons-nous jamais comment Emily Dickinson concevait ou sentait la fraternité, la sororité de la Beauté et de la Vérité ? Elles ne sont pas du même ordre conceptuel. La vérité est une juste représentation des êtres par notre intelligence, la beauté une juste expression de l’être de l’être pour notre sensibilité.
Friedrich Schelling s’est penché sur cette sororité, avant après beaucoup d’autres. Il a proclamé, solennellement, « l’unité suprême de la beauté et de la vérité » (Bruno ou du principe divin et naturel des choses, 1802). Mais qu’était pour lui cette unité qui l’enthousiasmait ? De quel ordre était-elle ? La philosophie de Schelling concerte à cette époque avec sa théologie naturelle, proche d’un panthéisme lui-même proche de la croyance aux idées éternelles de Platon. Pour lui, « les idées éternelles de toutes choses sont seules nécessairement belles », et « la beauté se montre partout où la marche de la nature le permet ; mais elle n’a pas commencé d’être » (ibid.). Ainsi la beauté fait-elle pour Schelling partie de l’Être éternel, et, lorsqu’elle apparaît dans la nature, elle en est la manifestation. La beauté des êtres et des choses dit la beauté éternelle de la cause première.
Lorsque John Keats fait dire à son urne grecque :
« La beauté est vérité et la vérité est beauté »
C’est tout ce que tu sais sur terre
Et tout ce qu’il te faut savoir »,
il donne à penser que leur parenté, telle qu’elle apparaît dans cet objet d’art, est pour lui un savoir qui ne relève pas de l’intelligence, mais de la sensibilité et de l’imagination. C’est en passant de notre sensibilité à notre imagination que nous pouvons remonter par notre intelligence jusqu’à l’intelligence éternelle qui ne fait qu’un avec la beauté éternelle. Nous ne comprenons l’unité de la beauté et de la vérité qu’en sentant que la beauté est vraie, qu’elle exprime fidèlement l’être de l’être.

La fidélité conjugale de l’humain dernier n’est pas un devoir imposé à la conscience par une morale patriarcale de la culpabilité ; c’est une tolérance indulgente de la jalousie de l’humain premier en la reconnaissance de son être secret. C’est la patience d’agapè pour éros.

le vol de ce flocon dans la légèreté
de son vagabondage aux nuances de l’air
unique fonction qu’il offre à la lumière
a tant de choses à raconter

va-t-il nous dire un peu de cette histoire brève
d’une gestation dans la cime glacée
et des attentions d’une enfance bercée
par les forces du rêve

ce que fut son élan dans la liberté vide
sa concertation avec dix mille frères
jusqu’à la fin livide

il a déjà repris son immense voyage
dans la dispersion de l’infime matière
qui ignore les âges

28 novembre 2010

Infini. Pouvons-nous garder conscience de l’infini de l’espace et de l’infini du temps ? Qu’apporte cette conscience vertigineuse à notre connaissance d’Aimer ? Considérant l’infini de l’espace, l’imagination panique, the imagination boggles, diraient les Anglais. Pascal se réjouissait de la puissance de la pensée, capable de comprendre l’univers. Il ignorait les véritables dimensions de l’univers. Nous les connaissons, nous les chiffrons, et cela nous rassure encore plus que lui. Mais comment ne pas être effrayé devant l’infini de l’espace ?
On peut cependant se désoler que Pascal n’ait pas toujours pris le mot « infini » dans le même sens. Il a opposé l’infini et le néant comme « deux abîmes » (Pensées, fragment 230), alors que le néant, par définition inexistant, ne peut être un abîme. Le néant est pour lui l’infime, c’est-à-dire un être, si petit qu’il puisse nous apparaître à notre échelle. Par ailleurs Pascal établit une juste relation entre l’infini et Dieu, ce qui lui permet de faire du désir infini de l’humain une sorte de preuve de l’existence de Dieu : « ce gouffre infini (celui de la nostalgie du bonheur du paradis perdu) ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même » (fragment 181). Il reprend ainsi l’idée d’Augustin pour qui l’infini divin peut seul combler l’infini du désir humain.
Par ailleurs, Pascal ne semble pas avoir vu que l’être infini, étant tout l’être actuel et possible, exclut non seulement l’existence d’un autre infini, mais celle de tout être autre que lui et celle du néant lui-même. Il manque à Pascal l’ontologie qui permet de connaître la relation de l’humain avec l’Eternel Infini Aimer, lequel ne peut avoir avec le monde une relation de puissance créatrice, ne peut avoir avec le monde qu’une relation de participation. C’est un peu ce que donne à penser le tsimtsoum, cette image kabbaliste selon laquelle Dieu se retire dans l’abîme pour permettre au monde d’exister. Mais la maternité est une image tellement plus réelle, plus fidèle et plus parlante : la femme se retire d’elle-même, faisant place en elle à un être qui participe d’elle mais qui est son autre. Ainsi Aimer s’efface-t-elle devant l’autre, se vidant d’elle-même afin que l’autre soit. Et comment cet autre pourrait-il être sans puiser son existence dans l’être de l’infini qui seul est ? Est-ce si difficile à comprendre ? Une conscience ouverte à l’autre comme autre et participant ainsi à l’agapè de l’Eternelle est sans doute mieux préparée qu’une autre à admettre cette ontologie qui commande l’accès aux solutions de tant de nos problèmes humains.
« J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Matthieu XXV, 35), xénos êmên kaï sunêgagèté mè. Telle est l’altérité positive, la xénophilie, amour de l’autre comme autre en participation à la vie de l’Eternelle. (Tel est l’horizon infini vers lequel marchent Assia et Marc).

quand le silence est revenu
les sourires et les regards
se poursuivent en leurs échos
écrits pour jamais dans le cœur

dans le silence est reconnu
le sens du brouhaha bavard
qui se recompose en des mots
chargés de frères et de sœurs

et dans le grand silence nu
de l’infini revient sans fard
la voix reconnaissante aux eaux
pour le fleuve incessant des heures

29 novembre 2010

Infini. Les interprètes d’Anaximandre (-610-546) ne s’accordent pas. Son to apéiron signifie-t-il l’indéfini matériel ? L’infini spatial ? Les deux ? C’était pour lui d’abord la substance première à partir de laquelle tout l’univers s’était constitué ; car telle était la préoccupation des anciens Grecs : celle des origines. L’espace n’était pas pour eux un problème ; pendant très longtemps l’humanité a cru que le ciel était une voûte sur laquelle les étoiles étaient disposées. La Bible, qui suit la cosmologie de Babylone, chante ainsi l’œuvre de l’Eternel : « ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas… » (Psaume VIII, 3). Il y a seulement quatre siècles, Giordano Bruno fut brûlé vif pour avoir fait observer naïvement qu’il devait bien y avoir quelque chose derrière cette voûte ; et Descartes, quelques années plus tard, éprouva le besoin de dire, parce que ce n’était pas encore une évidence pour les intellectuels de son époque, que « la matière étendue qui compose l’univers n’a point de bornes, pour ce que, quelque part où nous en veuillons feindre, nous pouvons encore imaginer au-delà des espaces indéfiniment étendus » (Principes II, 21). On répétait pourtant, depuis Empédocle (-490-435) semble-t-il, que le monde est « une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part », mais ce n’était pour beaucoup qu’une belle formule que l’on ne vivait pas.
Et puis Pascal, saisi d’effroi devant ces espaces infinis, y vit un signe de la toute-puissance de son Dieu : « C’est le plus grand des caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée » (Pensées, fragment 230, p. 162). Mais pour celles et ceux qui ont été saisis par la certitude que l’Eternel n’est pas le tout-puissant mais le tout-aimant, l’infini de l’espace physique donne de ressentir l’immensité inépuisable de son agapè, dont chacune, chacun « a sa part et tous l’ont en entier » par sa présence « dans le secret » infime.

« Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer » (Guillaume d’Orange). Ce n’est pas ici l’orgueilleuse vertu de courage des Stoïciens, mais l’accueil du don de l’Esprit qui nous entraîne infiniment dans l’agir d’Aimer.

à cette heure en ce jour quel angle la lumière
donne aux feuillages d’ocre en leur attente pure
un éclat de sa joie avant la chute obscure
dans la poudre oubliée que nous appelons terre

comme hier et demain aujourd’hui est unique
il ne reviendra pas il te faut l’accueillir
en écho de son cœur et pour t’en réjouir
vibrer de son amour lui donner la réplique

en te baignant ainsi aux grandes eaux du fleuve
tu seras la lumière et ses jeux de couleurs
dans les arbres et sur l’eau afin que rien ne meure
de l’éternelle ancienne à l’éternelle neuve

30 novembre 2010

Eternité. « Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande gloire et puissance… Je vous l’affirme, cette génération ne passera pas avant que tout cela ne soit accompli » (Matthieu XXIV, 30, 34). Ces mots sont-ils de Yeshoua ou bien de ses disciples exaltés, comme on le voit dans l’Apocalypse, par le désir de voir revenir leur messie ? Si elles sont de Yeshoua, il faut admettre qu’il s’est trompé, comme se sont trompés Paul et la première communauté chrétienne persuadés que la fin des temps était proche : « Le temps a cargué ses voiles, écrit-il aux disciples de Corinthe, elle passe la figure de ce monde » (I Corinthiens VII, 29, 31).
Ne voyant rien venir, les chrétiens ont négligé ces textes ou tenté de les interpréter (Ah ! l’interprétation…) dans un sens intemporel, celui de la proximité spirituelle de leur Seigneur, sans d’ailleurs renoncer, le credo le montre, à leur croyance en son retour à la fin des temps, avec résurrection des corps, jugement général et règne glorieux.
L’Evangile attribue cependant à Yeshoua une autre parole, qui semble nuancer, voire corriger l’annonce de son retour imminent : « Le jour et l’heure de ces choses, personne ne les connaît, pas même les anges du ciel, pas même le Fils. Personne si ce n’est le Père » Marc XIII, 32). Ce « personne si ce n’est le Père » est gros d’implications. Il signifie que Yeshoua, qui vit pourtant dans l’intimité du Père, ignore ce secret. Et cela pourrait aussi indiquer que le Père, l’Eternel, qui n’a pas de secret pour le Fils, l’ignore lui-même (et que Yeshoua ignore qu’il l’ignore). Aimer ne connaît pas les futurs libres. N’étant pas omnipotent, il n’est pas non plus omniscient. Mais si l’on admet qu’il n’y aura ni jour ni heure, on comprend que personne ne puisse les connaître.
Spéculation. En fait l’espoir ou l’attente d’une fin des temps est révélatrice de notre psychologie d’humains premiers. Nous avons besoin d’une fin du monde comme nous avons besoin d’une origine du monde. Un temps sans commencement ni fin nous remplit d’effroi tout comme un espace infini dépourvu de centre et de périphérie. Nous savons maintenant depuis combien de temps notre univers existe, et nous pouvons établir scientifiquement la date où il cessera d’exister. Nous connaissons la durée totale de l’existence de notre planète, les étapes de sa formation et celles de sa future dissolution lorsque notre étoile aura vieilli. Alors que le temps infini, comme l’espace infini, nous désorientent en nous faisant perdre nos repères, ces limites nous rassurent ; car nous comprenons cet univers qui nous comprend et, avec Pascal, nous exultons dans la puissance de notre pensée (Pensées, fragment 145).

« Rassurer les marchés ». Au regard des profanes que nous sommes, les marchés boursiers et leurs spéculateurs planétaires apparaissent comme les nouveaux maîtres du monde. On ne songe même pas à les mettre hors d’état de nuire, ou même à les remettre à leur place. Ce sont les puissants vizirs d’un potentat tout-puissant devenu intouchable, l’argent plus que jamais adoré comme signe et instrument de pouvoir. « Rassurer les marchés » ? Curieuse formule, et que l’on peut soupçonner de tromperie manipulatrice. Il s’agirait plutôt de ne pas leur donner l’occasion de nouvelles prédations dévastatrices. Ne se trouve-t-il aucun journaliste d’investigation capable de démasquer ceux qui se cachent derrière ces marchés afin qu’on puisse les faire passer en jugement, les neutraliser et leur faire rendre gorge ?

silence du silence et secrète présence
de toi en l’infini de l’infime partout
tu es là sans parole et ma parole voue
ton ineffable don à la reconnaissance

nul ne peut te connaître sans avoir su renaître
de l’esprit de la vie quand la chair a failli
laissant le puits profond pour l’eau qui a jailli
de la roche éternelle au Sinaï de l’être

ta parole est silence et les mots qui la content
en des lunes d’argent pour l’or de ton soleil
afin que la lumière éclaire la merveille
de l’ombre en ton secret jusqu’à mes lèvres montent

1er décembre 2010

Prière de Jésus des hésychastes, dhikr des soufis, mantra des mystiques hindous… On peut se réjouir de voir ces croyants jouir de la lumière divine ; on peut aussi se demander quelle place ils accordent à l’amour de l’autre. Avec Yeshoua, « ce n’est pas parce que vous aurez répété « Seigneur, Seigneur… » que vous entrerez dans le royaume des cieux. Ceux qui font la volonté de mon père des cieux, ce sont eux qui entreront dans le royaume des cieux » (Matthieu VII, 21). Le Royaume des cieux, c’est le royaume de l’amour, et l’on n’y entre que par l’amour. N’est-ce pas une évidence ?
Les mystiques accèdent, disent-ils, à la lumière divine. De fait « Dieu est lumière » (I Jean I, 5), et Yeshoua, l’intime de l’Eternel, a dit en toute logique qu’il était « la lumière du monde » (Jean VIII, 12). Mais cette lumière est celle de l’amour : « Celui qui aime demeure dans la lumière, celui qui hait demeure dans les ténèbres » (I Jean II, 10s). Si l’extase des mystiques est une contemplation de la ravissante beauté de l’Eternel dans la lumière, cette beauté est la beauté de l’amour, « qui se montre partout où la marche de la nature le permet » comme le pense Schelling. La beauté répandue dans le monde est la manifestation de l’amour qu’Aimer porte au monde.

L’Eternel-Infini est « la sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part », mais tout aussi bien « la sphère dont la circonférence est partout et le centre nulle part ». Cette image, vieille comme Empédocle et souvent reprise au Moyen-Âge, a été appliquée à l’infini du monde comme à l’infini de Dieu. Elle témoigne de l’Etre incompréhensible. Mais l’humain premier a besoin d’un centre autant que d’une circonférence ; les deux sont d’ailleurs dialectiquement opposés. En se donnant des centres sacrés, l’humain premier maîtrise un peu la terreur et la fascination du divin. Il se le rend accessible. Tout sanctuaire, tout lieu sacré, tout temple est un centre. Un certain nombre d’entre eux ont été reconnus comme tels. Ainsi la Kaaba de La Mecque est selon la tradition islamique le « le lieu le plus élevé de la terre parce que l’étoile polaire témoigne qu’elle se trouve face au centre du Ciel ». C’est ce que Mircea Eliade signale dans son Traité d’histoire des religions (§143, p. 317). Et il mentionne les noms de multiples centres sacrés : à Java le Bârâbudur des bouddhistes, au Pérou Cuzco qui en quechua signifie nombril du monde, dans l’Himalaya le mont Méru des hindous, en Palestine le mont Garizim des Samaritains et, bien sûr, la Jérusalem des juifs et des chrétiens. « Pour les chrétiens, le Golgotha se trouvait au centre du monde, car il était le sommet de la montagne cosmique et tout à la fois le lieu où Adam avait été créé et enterré. C’est ainsi que le sang du Sauveur tombe sur le crâne d’Adam, inhumé au pied même de la Croix, et le rachète » (Mircea Eliade, Le Mythe de l’éternel retour, p. 25). On voit quelles imaginations échevelées peuvent naître dans la tête des esprits fascinés par le divin et pour lesquels « tout espace consacré coïncide avec le Centre du Monde » (ibid., p. 33).
Désacralisé, notre Occident n’a cependant pas totalement perdu cette fascination des centres qui semble comme inscrite dans nos gènes d’humain premier. Nous qualifions de centres toutes les villes importantes. C’est là, et plus encore dans la capitale d’un pays, dans son centre par excellence, que se « concentrent » les activités politiques, commerciales et financières, intellectuelles et artistiques. Nous voyons bien cette convergence vers un centre, mais nous n’avons pas forcément conscience de sa dimension irrationnelle.
Yeshoua est sorti de la fascination du centre comme de toute sacralité, celle du sabbat en particulier, archétype de toutes les autres. En annonçant à la Samaritaine le Don de l’eau vive, l’amour de l’autre, il a dissout l’altérité négative qui séparait les Juifs des Samaritains. Il lui a dit que désormais on n’adorerait plus sur le mont Garizim ni à Jérusalem, mais en esprit selon la vérité de l’être (Jean IV, 21, 23s). Aimer est présent « dans le secret » à l’intime de tout être en tout espace en tout temps. Nous pouvons l’y rencontrer.

sa voix est tel un violon
elle chante et ne parle pas
elle est douceur et violence
en ton amour au grand silence

que puis-je faire sinon l’entendre
jusqu’à ce que ma chair en tremble
que ma tête perde le sens
et pleure de reconnaissance

2 décembre 2010

Transdisciplinarité. Michel Serres parle de « l’obligation encyclopédique du philosophe » et Wole Soyinka du « totalisme conceptuel ». Comme il y a chez tout enfant un artiste en herbe et un scientifique en puissance, il y a aussi un philosophe en espérance. Ce n’est pas seulement Mozart, Brahms et Debussy que nous assassinons par nos maladresses d’adultes blasés, c’est aussi Archimède, Bacon et Marie Sklodowska Curie, et c’est encore Parménide, Leibniz et Hannah Arendt. Alors, si l’étonnement de l’enfance nous revient avec tous ses pourquoi, si l’intelligence dont l’univers est pétri et la beauté dont il resplendit nous émerveillent à nouveau, nous pouvons nous remettre à nous intéresser à tout. Mais cet intérêt pour toutes choses n’est pas un encyclopédisme en miettes dont pourrait se contenter un esprit avide de posséder et dominer (et de briller en société). C’est un encyclopédisme organique où l’on tente de participer et communier à l’existence et à la vie de la totalité cosmique qui nous environne, nous porte et dont nous sommes.
La rencontre d’Aimer ne peut manquer de réveiller en nous cette aspiration à la connaissance totale puisque Aimer est sollicitude pour tout être. En Elle, le désir d’apprendre et savoir s’intègre au désir infini de participer à Sa Vie.

Beauté. L’élite des critiques d’art qui ricanent de la beauté doit-elle son succès au snobisme avant-gardiste qui guette les jeunes artistes ? Les artistes sûrs de leur génie et de ce dont ils ressentent la nécessité incoercible de l’exprimer, ne peuvent, eux, se soumettre à cette dictature. Ils sont libres et inaliénables comme la beauté qu’ils chantent.
Faut-il dire que l’art occidental de notre époque est à la botte des arbitre du goût ? La beauté n’y est admise qu’en condition de servante. Et un artiste qui veut se faire un nom partage cette condition serve. Mais n’en est-il pas ainsi depuis des siècles ? L’artiste de génie, libre de toute contrainte, est un être souvent méconnu de son vivant. Il n’en a cure cependant, car il participe, même s’il l’ignore, à l’aventure de la Beauté toujours nouvelle de Celle qui « ne cesse d’agir » (Jean V, 17). Quant à celles et ceux qui se savent sans génie mais que la connaissance d’Aimer a libéré du regard d’autrui, elles, ils se livrent à l’art par reconnaissance et dans l’exultation de cette Beauté.

silence blanc blancheur silencieuse
ouvre les yeux pour voir et pour entendre
referme-les que l’au-delà des sens
accueille la grande présence

reçoit l’immobilité précieuse
de qui se donne sans se laisser prendre
bien au-delà de ces correspondances
que tu te réjouisses et danses

3 décembre 2010

Il existe deux voies pour accueillir la misère du monde : celle de l’égalité et celle de la liberté. La liberté donne, plus ou moins « libéralement », « à vot’ bon cœur », selon la morale de la honte et de l’honneur ou selon celle de la mauvaise et de la bonne conscience, avec la haute idée de sa générosité de donateur pour les gens d’en bas. L’égalité se bat, lutte pour délivrer les gens d’en bas de la misère que leur infligent les gens d’en haut dans leur désir insatiable de posséder ce qui de toutes façons ne pourra jamais les combler.
Peut-on dire que la liberté met en œuvre la philia et l’égalité le neïkos ? Aimer, Elle, est au-delà des forces qui mènent le monde et ne fait pas acception de personne. Il n’y a avec Elle ni gens d’en haut ni gens d’en bas (comme il n’y a « ni Juif ni Grec, ni homme ni femme »). Mais avec Aimer, « si quelqu’un te poursuit en justice pour avoir ta tunique, abandonne-lui aussi ton manteau » (Matthieu IV, 40). Dur, dur d’entrer dans un Royaume des cieux dont telle est la justice! Mais rien n’est impossible avec Aimer (Matthieu XIX, 26).

Résurrection. L’être cher qui a disparu dans le grand vide de la mort est devenu un être étrange dans l’énorme étrangeté de l’inconnu. Est-il au ciel ? En enfer ? Au purgatoire ? se demande le croyant, la croyante, et elle espère en la résurrection comme la sœur de Lazare (Jean XI, 24). Pour Yeshoua il est vivant s’il a accueilli la vie de l’Eternel et il est donc ressuscité. C’est ce processus qu’il explique aux Sadducéens qui mettent en doute la résurrection : Au buisson ardent (Exode III, 6, 15), Moïse a compris que les morts ressuscitaient puisqu’il a compris que le Dieu qui se manifestait à lui était « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Ce Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants ; pour lui. Les disparus qui ont accueilli l’amour sont comme des anges dans le ciel, fils de Dieu, fils de la résurrection » (Luc XX, 36s).
Il ne faut pas négliger de noter le langage sémitique figuré de Yeshoua. Il parle de « fils de Dieu » et de « fils de la résurrection » dans un sens que l’Occident littéraliste et matérialiste n’a pas compris, faisant des résurrections, à commencer par celle de Jésus-Christ, des événements historiques et matériels. Et cette croyance demeure depuis vingt siècles. En témoigne encore l’épitaphe que Claudel a voulu faire placer sur sa tombe : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel ». (La semence est une allusion au grain de blé jeté en terre qui pourrit, revit et porte fruit ; mais elle a fait glousser quelques érotomanes).
Yeshoua a pu affirmer : « je suis la résurrection » et ajouter aussitôt : « je suis la vie », car ces deux affirmations ne font qu’un (Jean XI, 25). Participant à sa Vie, celles et ceux qui accueillent Aimer en ne vivant que pour les autres sont déjà spirituellement ressuscités, renés de l’Esprit (Jean III, 6). La disparition de sa chair, corps et âme, introduit l’humain dernier dans la pure spiritualité de l’Eternel.

sais-tu ce qui remue au fond
de la forêt sous le tapis
de feuilles mortes qui pourrit

la vie secrète s’y confond
avec la terre et se poursuit
sur le rythme qu’elle a choisi

sais-tu ce que l’ombre en secret
se prépare afin que demain
avance un peu sur le chemin

que se lève de la forêt
comme la pâte du pétrin
les enfants nouveaux de ses reins

4 décembre 2010

Nature. On a accusé les Romantiques du XIX° siècle d’être de doux rêveurs aveulis par le sentiment de la nature. Mais le Romantique Hugo a puisé dans la contemplation de la nature l’intuition et l’énergie qui lui ont fait écrire Les Misérables et se battre contre le pouvoir impérial. Le Romantique Shelley s’enivrait du chant de « l’alouette » et du souffle du « vent d’ouest », mais cette ivresse l’avait à dix-huit ans fait écrire un essai sur La Nécessité de l’athéisme pour libérer l’humain de la domination répressive de la religion. Et il a pris la défense des gens de peu en les invitant à la révolte contre leurs exploiteurs. Son « Ozymandias » célèbre la chute des tyrans et son « chant aux hommes d’Angleterre » veut ouvrir les yeux aux damnés de la terre, exacerber leur désespoir et les pousser à prendre les armes.
A l’époque ou Mao était le dieu des intellectuels africains, Soyinka continuait de proposer son humanisme cosmique. Son expérience spirituelle au sanctuaire d’Ogun sur la colline d’Idanre revisitée dans la forêt par les puissances de l’imaginaire demeure emblématique des énergies qui n’ont cessé de se manifester dans sa vie d’écrivain et d’homme d’action. Son hypersensibilité aux forces du monde est le secret de son combat social et politique.
Une promenade en forêt peut être un divertissement, ce peut être aussi un ressourcement. Le spectacle de la nature, tout ce qu’elle offre à voir, entendre, sentir, toucher, goûter est une force de vie et de mort, d’éros et de thanatos, de philia et de neïkos, et ceux qui s’y plongent peuvent la transmuer en amour de la justice, et puis, avec Aimer, en justice de l’amour.

Il existe mille façons de lire un livre. Cela, on le sait, dépend du livre : scientifique, philosophique, religieux, littéraire, et la lecture littéraire est diverse : un roman d’aventure, un récit réel ou imaginaire, un recueil de poèmes… Mais cela dépend aussi du lecteur, de la lectrice, du genre d’intérêt que l’on porte au texte. Avec Aimer, on peut distinguer deux lectures types : celle que l’on fait pour apprendre et/ou jouir et celle que l’on fait pour connaître et se réjouir, celle qu’inspire l’altérité positive, la lecture pour l’autre en tant qu’autre.
Celui qui pense qu’« un vrai livre est un livre qui proteste contre la mort » n’a pas découvert la lecture où l’on se réjouit de la vie immortelle.

cette page où tu t’arrêtes
pour en ruminer la fête
oublies-tu que pour la lire
quelqu’un a bien dû l’écrire
et que ce que tu découvres
est ce que l’écrivain t’ouvre

après t’en être étonné
et avoir mémorisé
cette expérience du sens
et de la reconnaissance
tu liras d’un œil nouveau
le fleuve au dix mille eaux

sur l’argile il s’est durci
sur la pierre il s’est inscrit
sur le parchemin qu’on roule
les pages tournées en foules
et sur les dix mille écrans
allumés à tout venant

les lettres inépuisables
se trouvent partout des tables
pour offrir à leurs convives
les coupes de leurs eaux vives
et de leurs saveurs secrètes
pour le cœur et pour la tête

à ce que tu viendras boire
tu sauras donner l’espoir
d’une nouvelle écriture
inspirée de ce qui dure
et tendue dans l’infini
pour la marche de l’esprit

5 décembre 2010

La justice de l’amour, c’est la justice du Royaume des cieux, la justice d’Aimer, l’altérité positive telle que Yeshoua l’a présentée dans son sermon sur la montagne (Matthieu V-VII). C’est l’amour de l’autre comme autre devenu la source de toute pensée et de toute action.

L’évolution de la matière, de la vie et de la conscience dans notre univers est une évolution cohérente en son processus. Du commencement à la fin, la loi d’interaction des forces d’attraction et des forces de répulsion fonctionne selon l’équilibre mouvant du déterminisme et de l’indéterminisme, de la nécessité et de la liberté selon la sagesse d’Aimer.

Que pensait Dostoïevski lorsqu’il faisait dire à son idiot : « La beauté sauvera le monde » ? Peut-être faut-il d’abord penser à sauver la beauté, à la libérer de la servitude de ce monde que Jean appelle « désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie » (I Jean II, 16). Sauver la beauté, c’est changer le regard que l’on porte sur elle.
Platon faisait de la beauté des jeunes gens l’objet d’un désir charnel qui devait conduire au désir spirituel de la Beauté éternelle. Cela correspondait-il à son expérience, à son cheminement philosophique ?
La beauté physique est une invitation à l’amour physique, mais elle est aussi autre chose. Les reines de beauté sont désirables, mais elles sont admirables aussi. C’est cette ambiguïté qui permet l’évolution du regard, la mutation d’éros en agapè et de la jouissance en réjouissance.
La beauté désirable est fragile, fugace, insaisissable : la peau ne saisit pas la beauté que le regard désire ; elle ne possède que la chair que la beauté rend désirable. Est-ce ainsi que la beauté nous incline à penser qu’elle est spirituelle, qu’elle manifeste l’être de l’être en qui l’avoir n’a pas de place ? Aimer ni ne possède ni n’est possédé. Ainsi va la beauté telle qu’en elle-même. Ainsi reconnue peut-elle sauver le monde.

obsédante gymnopédie
qui possède l’oreille avide
mais la quête de mélodie
y vient refréner le refrain

ce qui vient trotter dans la tête
fait perdre la route du vide
le jeune où le vieux fait la fête
peut attendre longtemps en vain

mais dire fait la nique au dit
quand Satie lui-même se vide
et nous invite à l’inédit
afin que dire soit demain

6 décembre 2010

Beauté. Penser que toute beauté est véridique, ce n’est pas penser qu’elle exprime l’être qu’elle revêt ; c’est penser qu’elle manifeste l’être de l’être. Elle le fait en dévoilant la Beauté de l’Eternelle, mais aussi son Amour inconditionnel. Comme elle fait « lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Matthieu V ? 45), elle répand la beauté sur les êtres et les choses quels qu’ils soient lorsque l’indéterminisme du monde lui en fournit la possibilité, « partout où la marche de la nature le permet » (Schelling).

Transdisciplinarité. « Excusez-moi d’enjamber la clôture de votre pré carré, je vis dans un monde sans frontières, celui de la connaissance. » Lorsqu’on a compris qu’il est impossible de démontrer que l’indéterminisme est une réalité objective de la matière plutôt qu’une représentation subjective (il y faudrait des calculateurs d’une puissance à jamais inaccessibles à notre technique), on a aussi compris que le concept d’indétermination relève d’une conviction philosophique, voire théologique (liberté et prédestination). Les recherches d’Alexandre Koyré (1892-1964) ont permis de comprendre que l’évolution de la pensée scientifique, celle de la philosophie et celle de la théologie sont liées. Il est utile de le savoir, et plus encore de faire consciemment concerter ces évolutions.

Dualité. Comme les forces d’attraction et de répulsion qui mènent le monde, les valeurs humaines vont par paires. Ainsi la liberté et l’égalité doivent-elles être tenues ensemble, composer en s’opposant. La marche de la démocratie est à ce prix. Dès que l’une ou l’autre prédomine, la démocratie stagne ou régresse. Les citoyens qui prennent parti pour l’une contre l’autre fraient la voie à l’injustice et à la division ; ils freinent la marche de leur pays et, plus que jamais, celle de l’humanité tout entière.
Aimer est un, mais les manifestations de son amour sont duelles : respect et tendresse. Les consciences qui vivent de sa Vie manifestent l’un et l’autre aux êtres et aux choses qu’elles approchent.
La gentillesse sans fermeté devient mollesse, la fermeté sans gentillesse dureté.

comme l’adolescent tressaille
en voyant l’aisselle qui bâille
la tête est prise de vertige
devant la rose sur sa tige

l’esprit qui découvre ta face
ravissante au fond de l’espace
sort en extase de la chair
et se revêt de ta lumière

quand déchireras-tu ce voile
tissé par les cent mille étoiles
que vide au vide de l’amour
je vive avec toi sans retour

7 décembre 2010

Temps-Energie. L’ontologie qui se découvre dans l’intuition de Yeshoua met à mal celle qu’impliquait la théologie judaïque. Yeshoua a conscience que son « père ne cesse d’agir » (Jean V, 17), qu’il n’est pas le deus otiosus, le dieu oisif d’une création achevée (Genèse II, 2). L’Eternel est éternelle énergie, énergie infinie qui ne cesse d’agir, de créer du nouveau dans un monde en perpétuelle évolution. On pourrait comparer cette intuition à celle de l’hindouisme primitif pour qui le Brahman est « pure immensité de l’espace et du temps… énergie pure » (Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, p. 236). Si Aimer est éternelle énergie, on comprend qu’Elle soit aussi immensité de l’espace et du temps, que le temps est une réalité éternelle, que l’éternité n’est pas intemporelle comme le disent les philosophies et les théologies marquées au sceau de la pensée hébraïque et de la pensée grecque.
Lorsque les physiciens disent que le temps fait partie intégrante de la matière et qu’il n’est pas le simple cadre de son évolution, ils assimilent le temps au déploiement de l’énergie dont la matière est une des manifestations. L’apparition d’un big-bang est un événement de l’énergie. Il suppose un avant comme un après. L’énergie n’a pu se manifester dans notre big-bang que dans un processus temporel. Pour que le temps n’existât pas avant le big-bang, il aurait fallu que rien n’existât. Et l’on peut dire que le concept familier de création ex nihilo est rationnellement intenable à moins de supposer un Tout-puissant qui ne serait pas infini puisqu’il n’interdirait pas l’existence du néant.
Cependant, que le temps d’avant notre big-bang ait eu un autre rythme que celui de notre univers, cela est plus que probable. De même que notre connaissance de l’espace est liée à l’échelle où nous vivons par rapport à ce que nous considérons comme l’infime des particules et l’immense de l’univers, notre connaissance du temps est liée à notre expérience terrestre des jours et des nuits, des années avec leurs saisons, de notre durée de vie aussi éloignée de celle de certaines particules que de celle de l’univers. Le temps est susceptible de rythmes multiples, de vitesses multiples dans notre univers ; on peut extrapoler qu’il l’est aussi dans l’éternité.
Alors, quel temps et quel espace pour l’éternel infini non omnipotent non omniscient qu’est Aimer ? Ne connaissant pas les futurs libres, Aimer vit dans le temps ; telle est l’implication de la liberté humaine. Mais à quel rythme peut-elle bien vivre ? On se posait déjà cette question à l’époque des épîtres de Pierre : « pour Dieu un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour » (II Pierre III, 8). En quoi cela nous concerne-t-il ? Les chrétiens auxquels Pierre s’adressait étaient préoccupés par la date du retour de leur Christ. Ce n’est pas le souci des amis d’Aimer. Ils ne peuvent cependant manquer de s’intéresser à tout ce qui touche à sa Vie, ne serait-ce que parce qu’ils y participent.
Les Indiens ont eu l’intuition d’un Eternel pure énergie, Héraclite celle d’un être essentiellement devenir. Un être d’une énergie infinie serait-il capable d’une vitesse infinie qui se confondrait avec son omniprésence ? Aimer, « présent dans le secret » (Matthieu VI, 6) nous invite à partager sa vie, qui est amour agissant, énERGie d’amour qui « ne cesse pas d’agir » (éos arti ERGazétaï). Que pensait Goethe lorsqu’il disait : « au commencement était l’action » ? Vivre la vie d’Aimer, ce n’est pas le contempler extasié, c’est aimer activement les autres en participation de sa force d’aimer.

sur le papier les galets de la plage
restent assis pour les regards sans âge
aucune main jamais ne touchera
leur belle peau ni ne dérangera
leur assemblée où le hasard ami
a convoqué une juste harmonie

8 décembre 2010

Liberté. Lorsque nous prenons conscience du désir de liberté qui nous habite et que nous faisons de la liberté une valeur, un idéal, il nous faut bien aller voir dans un dictionnaire ce que le mot « liberté » signifie. On y voit qu’à l’instar de tant de mots abstraits, il se comporte comme un caméléon, qu’il s’adapte aux situations où il parait. Mais il parait souvent lorsque ce qu’il représente est menacé, voire supprimé. On pense la liberté en opposition à ce qu’elle n’est pas : la contrainte, la dépendance, l’asservissement.
Lorsqu’on vit dans une culture où les libertés extérieures d’opinion, de conscience, d’expression, d’association… sont assurées par la loi, on peut se préoccuper davantage des libertés intérieures, des degrés de la liberté intérieure.
Il y a des choses que l’on fait par attirance ou par répugnance, sans y penser, comme de courir pour ne pas manquer un train ou pour échapper à un danger, ou simplement de tourner la tête pour admirer ce qui nous plaît et de la détourner pour ne pas voir ce qui nous déplaît. Si rien ni personne ne nous empêche de faire ces gestes, nous nous disons que nous sommes libres de les faire, mais le plus souvent nous ne nous le disons même pas, nous n’y pensons pas, car c’est une liberté instinctive, celle que nous partageons avec tous les êtres vivants. Ils font tous ce qui les attire et ne font pas ce qui les repousse, selon la loi universelle de la marche du monde, celle des forces opposées de la philia et du neïkos.
La liberté propre à l’humain commence avec la pensée, en qui Descartes et Pascal reconnaissent son essence et sa dignité. Pour Descartes, « nous sommes par cela seul que nous pensons » (Œuvres, AT. T. IX-2, p. 28) et pour Pascal, « toute notre dignité consiste en la pensée » (Pensées, éd. Sellier, fragment 232). Nous sommes humainement libres lorsque nous nous arrêtons pour penser avant d’agir ou tout en agissant afin de savoir comment nous allons poursuivre notre action. Nous sommes libres lorsque nous choisissons de faire ou de ne pas faire ceci ou cela. La liberté humaine est une maîtrise de soi-même ; elle implique que nous sachions résister à ce qui nous attire et à ce qui nous repousse, à nos désirs et à nos répugnances. Nous pouvons exercer cette maîtrise de soi simplement pour nous sentir maîtres de nous-mêmes, c’est-à-dire libres. Dans l’exercice de la liberté, la liberté se goûte en tant que ressentie comme essentielle à ce que nous sommes.
Cela peut nous conduire à nous demander ce que nous sommes et pourquoi / pour quoi il est essentiel à notre être d’humain d’être libres. L’intuition de Yeshoua est que notre liberté est conditionnée par notre accueil de la vérité, c’est-à-dire par la conformité de nos pensées et de nos actes avec notre être profond : « Si vous demeurez dans ma parole (si vous faites ce que je vous dis, si vous aimez comme je vous dis d’aimer), vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera ». Cette vérité, il dit l’avoir reçue de son père, l’Eternel, parce que son père « est véridique », et que lui, Yeshoua, dit ce que son « père lui a enseigné » (Jean VIII, 32, 26, 29). La vérité de son père, c’est l’expression juste de son être, et son être est amour universel. Ainsi peut-on comprendre que penser et agir selon l’amour, c’est être vrai et donc libre. Tout cela s’enchaîne logiquement, mais l’intuition suffit à en saisir la vérité. Il n’est pas réservé aux sages et aux surdoués de le comprendre (Matthieu XI, 25).

On peut entrer en écriture en lisant la plume à la main, en analysant, commentant, critiquant ce qu’on lit, de sorte que les pensées qui nous sont proposées nous induisent à penser par nous-mêmes et à découvrir nos pensées en les écrivant. Ecrire, c’est alors vivre la dignité de la pensée.

dix mille paires d’ailes
envahissent le ciel

est-ce un vol de colombes
s’envolant de leurs tombes

une volée d’enfants
s’égaillant dans le champ

leur essaim blanc sait bien
où il va d’où il vient

leur chute serpentine
en belle fin décline

9 décembre 2010

L’écriture quotidienne est une expérience de pensée, ce par quoi elle est en elle-même un exercice de la dignité humaine s’il est vrai que « toute notre dignité consiste dans la pensée ». L’écriture peut servir à toujours mieux comprendre et puis à toujours mieux connaître le réel : le monde, l’humanité, Aimer. Elle peut aussi, par la découverte des beautés que crée la langue, devenir une quête de la beauté. Elle peut être une relation journalière de nos découvertes et de nos rencontres. Elle peut être une lettre quotidienne à des lectrices et des lecteurs connus et inconnus, et cela modifie ses perspectives, car le lecteur fait l’écrivain en devenant l’horizon de sa marche. Elle peut…

La vérité ontologique, c’est la connaissance juste de l’être de l’être, la reconnaissance de son excellence, de sa beauté, de sa liberté, de son amour de pure altérité. Accéder à cette vérité dans sa pleine lumière, c’est en prendre le chemin et mettre tout son désir dans sa quête, car c’est voir que ce désir est infini et qu’il ne peut se satisfaire que de l’être de l’être infini, Aimer.

L’ancien président de la République du Sénégal et actuel Secrétaire général de la Francophonie, le musulman Abdou Diouf et son épouse catholique se lisent mutuellement tous les jours le Coran et la Bible. Abdou Diouf récuse la lecture que les incroyants font des textes sacrés. Pour lui, les incroyants ne savent pas les lire dans leur contexte historique. Ne faut-il pas être croyant pour lire sans dégoût dans la Bible : «Ô fille de Babylone… heureux qui saisira tes petits enfants et leur fracassera la tête contre le roc » (Psaume 137) ? Tout texte, sacré ou non, doit s’interpréter en ayant égard à sa datation dans l’évolution de l’humanité.

le rapace est pour la proie
un concentré d’effrois

et pour qui voudrait qu’on s’aime
un comprimé de problèmes

qui a souhaité que le lion
mange de l’herbe avec le mouton

le monde de la liberté
s’enveloppe d’étrangeté

et le vol racé du rapace
dit le mystère de l’espace

10 décembre 2010

Penser. Que l’on puisse dire « penser par soi-même » montre que l’on se fait une idée imprécise de la pensée. C’est en fait un pléonasme (comme de dire « monter en haut »).La véritable pensée humaine est celle qui nous est personnelle. Cela signifie que peu de gens pensent vraiment, ou qu’en tout cas bien peu de gens pensent continûment affranchis des pensées reçues de leur milieu familial et social.
Les parents et les éducateurs devraient apprendre aux enfants à penser, mais le font-ils ? Ne cherchent-ils pas le plus souvent à leur inculquer leur propre pensée ou ce qu’ils croient l’être mais qui leur a été inculquée à eux aussi. Personne cependant ne peut à notre place penser de cette pensée qui fait la dignité humaine.
Nous apprenons à penser à partir des idées des autres lorsque nous les examinons, lorsque nous les pesons. « Peser » est ici un mot utile puisque « penser » et « peser » ont une étymologie commune (même si l’étymologie peut devenir un piège linguistique en nous faisant croire au mythe de l’origine selon lequel le vrai sens d’un mot est celui qu’il est censé avoir eu lorsqu’il est apparu). Les idées des autres nous sont transmises par le langage, mais elles ne sont pas la seule source de notre pensée. Nous puisons aussi dans notre expérience sensible du monde et des humains, des choses et des êtres, et que des philosophes contemporains appellent l’antéprédicatif, ce qui n’a pas encore été prédiqué, c’est-à-dire ce qui n’a pas encore été mis en forme par le langage.
La pensée est intuitive et réflexive. L’intuition précède les mots qui l’expriment. (Sans doute peut-on la dire antéprédicative). La réflexion met en forme l’intuition et la vérifie. Ses deux principes sont ceux de la raison : la causalité et la non-contradiction. Une intuition que la réflexion peut rattacher logiquement à une autre a des chances d’être vraie, même si elle peut aussi ne pas l’être ; une intuition impliquant une contradiction ne peut jamais l’être.

Le capital vit d’emprunt, d’avenir, de croissance. Il a donc besoin de toujours plus de consommation et de production, c’est-à-dire de producteurs, mais surtout de consommateurs. La surpopulation ne peut lui faire peur ; au contraire, il se doit de l’encourager. Toute idée de décroissance, qu’elle soit économique ou humaine ne peut que l’horrifier. La crise économique que nous vivons est principalement due au dévoiement de la finance et à ses folles spéculations, mais elle risque de nous en faire oublier une autre et qui nous attend, celle de l’économie de marché du capitalisme. « Un train peut en cacher un autre ».

c’est une longue histoire que pourtant
chacun se dit et raconte en tout temps
à qui veut bien s’arrêter méditer
le flot de vie sous l’immobilité

l’un contre l’autre avant qu’ils ne se poussent
ils se sont bousculés pour que s’émoussent
les mots durs et coupants les mots blessants
dont leur inévitable entassement
les a finalement débarrassés
pour qu’ils en soient conduits à s’embrasser

galets vous êtes beaux de la vie dure
où vous amène ici votre aventure

11 décembre 2010

Penser. « Pas de hiérarchie entre la philosophie et la littérature », répète Thérèse Delpech. Mais il ne suffit pas de les installer l’une près de l’autre sur la même estrade ; il faut aussi qu’elles se parlent. Il faut que l’abstraction générale de la philosophie et le concret particulier de la littérature se concertent, s’entretiennent. Comme il y a plus dans une molécule d’eau que ses deux atomes d’hydrogène et son atome d’oxygène, il y a davantage dans l’entretien de deux modes de connaissance que dans la somme de chacune d’elles. Et le dialogue de la philosophie et de la littérature doit s’élargir à la table ronde de tous les savoirs et de tous les agir, de toutes les sciences et de tous les arts, de l’éthique, de la politique, de la théologie elle-même (qui au Moyen-Âge était la première des connaissances et qui a fini par se retrouver la dernière, voire par ne pas se retrouver du tout).
La transdisciplinarité est régie par ce principe d’égalité. La parole que Yeshoua adresserait à celles et ceux qui disputent de savoir laquelle est la première des connaissances serait sans doute celle qu’il adressa à ses disciples qui se disputaient pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand : « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc XXII, 27), mais aussi (Ah, dieu tout-puissant, tu es vraiment mort !) : « Qui me voit voit le père » (Jean XIV, 9). L’Eternelle est parmi nous comme une servante parce qu’elle se veut notre égale. Sublimité de l’agapè ! Ainsi la théologie d’Aimer parle d’égalité ontologique à l’homo hierarchicus et à toutes ses quêtes de savoir. Mais cette théologie ne demande pas seulement l’égalité des savoirs, elle veut aussi leur entretien. Car le réel qu’Aimer aime ne peut qu’être un, et cette unité du réel appelle l’unité des savoirs, et comment cette unité peut-elle se réaliser si ce n’est par leur concertation ? Si le réel est un, la vérité qui le représente ne peut manquer de l’être, elle aussi.
Et il ne faut ni séparer les savoirs ni les mélanger ; il faut les unir et les distinguer selon les liens de l’altérité positive en la juste distance de l’affection qui rapproche et du respect qui éloigne.

près de sortir
la campagne au matin se regarde au miroir de l’aurore
c’est l’instant
où le soleil surprend au ras des champs les arbres solitaires

le souvenir
de ce moment de grâce où la lumière horizontale en tout se fait l’égale
se reprend
aux heures longues où il devient la marche plus légère et le pas plus sonore

12 décembre 2010

Lorsqu’on se souvient de la distinction parménidienne entre la voie de la vérité et la voie de l’opinion, on distingue plus clairement que la connaissance de la vérité du réel est toujours incomplète et déficiente : quelques lumières dans un brouillard compact que l’on n’en finit pas de percer. Nous pouvons atteindre quelques certitudes, mais nous sommes condamnés à de nombreuses conjectures. Et du doute à la certitude subjective, du douteux à la vérité objective, il est bien des degrés et des nuances, que le langage ne résume que sommairement en parlant de « problématique », de « possible », de « pensable », de « plausible », de « vraisemblable », de « probable ». (Et la négation, voire la double négation peuvent encore affiner par la syntaxe les subtilités du lexique. Ainsi, quelle différence entre « je ne doute pas que c’est vrai » et « je ne doute pas que ce soit vrai » ? Ces distinctions peuvent nous être utiles si nous les envisageons dans leur mobilité, pour mesurer la progression ou la régression de notre connaissance du réel.
Penser peut devenir un chemin vers la tolérance et puis vers la reconnaissance. Car penser fait découvrir l’incertitude de toutes ces choses que nous qualifions d’opinions, et cette incertitude nous invite à tolérer les opinions des autres, et puis à reconnaître les autres au-delà de leurs opinions, dans le mystère de leurs personnes singulières. Si la pensée nous conduit à cette découverte, nous comprenons qu’il est impossible de juger les personnes. Nous pouvons toujours plus clairement juger les idées et les actions, et nous prenons de plus en plus conscience de notre incapacité à juger les personnes.
Ainsi s’éclaire davantage la parole de Yeshoua : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés… De la mesure dont vous aurez mesuré les autres, vous serez mesurés » (Matthieu VII, 1s). C’est au nom de l’agapè que Yeshoua demande de ne pas juger, car l’agapè n’est pour les autres que bienveillance. Ce ne sont pas les autres qui nous jugent en vérité ; c’est notre force d’amour pour les autres qui nous juge, car nous ne valons que ce que vaut notre amour. Tout autre critère de jugement est non avenu, et la valeur de nos opinions et croyances se juge dans la valeur de la seule vérité infrangible, celle de l’être de l’être qui est altérité positive.

Liberté de pensée. Il n’est de vraie pensée que libre, mais il ne suffit pas de se déclarer libre-penseur pour penser vraiment. Le libre-penseur qui suit les mots d’ordre de la Libre-pensée sans les peser ne peut être un penseur libre, un vrai penseur.

dans la forêt d’Anet la harde se rassemble
autour de la dépouille étendue au hallier
et le coureur de bois que guide le hasard
découvre frémissant les bêtes endeuillées

lui faudra-t-il longtemps ruminer ce spectacle
oublié toujours là au fond de sa mémoire
pour enfin reconnaître en la bête première
le matin de son jour et l’annonce du soir

13 décembre 2010

Le propos de la pensée est la vérité. Le premier propos de la pensée est la vérité première, celle de l’être de l’être, qui commande à toutes les autres. L’ontologie n’est pas un luxe de l’esprit, ce n’est pas une recherche abstraite réservée aux intelligences spéculatives supérieures. Tout un chacun, à condition qu’on ne l’ait pas inhibé dès son enfance, est capable de reconnaître l’être de l’être en mettant en œuvre les deux évidences que sont le principe d’identité (rien ne peut à la fois être et ne pas être) et le principe de causalité (rien n’est sans cause). Maintenant que l’on a lancé l’idée d’introduire la philosophie dès la maternelle, on pourrait inviter les enfants de tous âges à faire un peu d’ontologie. On pourrait, par exemple, leur demander : « Avant que le monde commence, y avait-il quelque chose ? »

Ce n’est pas le gel des implantations qui constitue la condition minimale à des négociations entre le gouvernement israélien et l’autorité palestinienne. C’est la cessation de la colonisation, le retrait des territoires occupés. Celles et ceux qui ont connu l’Occupation (et ceux et celles qui sont capables de l’imaginer) peuvent-ils penser qu’elle aurait pu cesser à la suite de négociations entre occupants et occupés ? Ce à quoi nous assistons dans les manœuvres diplomatiques autour de cette tragédie de quarante ans pourrait être vulgairement qualifié de surréaliste. En fait il ne s’agit que de manipulation, d’aveuglement, de mauvaise foi. Wikileaks pourrait-il nous dévoiler ce que les diplomates se racontent en secret ?

[CONTACT]. Cette entrée de Spiritualité de l’altérité offre la possibilité d’un dialogue de pensées. Elle n’est pas destinée à des commentaires appréciatifs ou dépréciatifs. Elle n’est pas ouverte non plus à des rencontres de personnes. Ce qui s’écrit ici n’est valide que s’il exclut la personne par qui il vient à être écrit. Yeshoua ne s’efface-t-il pas derrière son message, la vérité de l’être dont il témoigne, l’amour qui ne vit et ne pense que pour l’autre ? La pensée libre qui s’exprime ici invite simplement d’autres pensées libres.

en plein ciel deux corbeaux assaillent une buse
sans jamais que se touchent la haine et son objet

à peine d’un coup d’aile évite-t-elle l’assaut
avant qu’elle reprenne en spirales son guet

et à leurs tourbillons l’air accorde le beau
d’une poésie pure dont les maux sont la muse

14 décembre 2010

La haine. Les bons Français qui s’offusquent des horreurs du Coran et de la Bible parce qu’ils ne les resituent pas dans leur contexte historique pourraient réfléchir à La Marseillaise, qu’ils chantent avec ferveur sans bien faire attention aux mots qui sortent de leur bouche : « l’étendard sanglant… mugir ces féroces soldats… égorger… sang impur ». Parler ainsi de ses ennemis, c’est céder à la haine en les en taxant. Celles et ceux qui aimeraient réécrire l’hymne national auraient, on l’imagine, des mots moins terribles à proposer. Nous ne sommes plus à l’époque des massacres de la Révolution. En attendant une hypothétique réécriture, on peut continuer à oublier les mots horribles ou leur donner un sens symbolique comme savent si bien le faire les exégètes des textes sacrés.
Le mot « haine », lui, n’a pas disparu du langage des politiques. Habile façon de salir ses opposants avec la bonne conscience affichée d’être du côté de ceux qui aiment. D’autant plus habile que le concept de haine est susceptible de divers degrés d’intensité (les jeunes qui disent avoir la haine ne font qu’exprimer la rage qu’ils ressentent devant l’injustice). De soi, la haine est le neïkos, la force de répulsion qui règle la marche du cosmos en partenariat avec son opposante, la philia, la force d’attraction. Philia et neïkos nous habitent en tant qu’humains premiers ; ils nous sont nécessaires dans nos relations avec la nature et avec nos semblables. Mais ils peuvent s’exacerber, s’affoler. Un neïkos fou est une volonté de détruire l’autre plus ou moins radicalement en l’humiliant, l’esclavageant, le torturant, le tuant ; c’est une folie meurtrière. L’humain dernier que nous sommes conviés à devenir pour nous réaliser ne cède pas à cette folie. Au contraire il transmue le neïkos en respect et la philia en affection. Dans le langage de Yeshoua, cela donne : « aimez vos ennemis» (Matthieu V, 44).
L’agapè de l’Eternelle est au-delà du neïkos et de la philia. Elle est unicité, et non dualité. Dire que l’Eternelle est unique en son être, ce n’est pas s’affilier à ce monothéisme dont l’unicité est celle de la toute-puissance qui ne souffre aucune autre puissance, aucune autre divinité. L’unicité d’Aimer est celle de l’unique infini présent à tout être fini par son agapè. Cependant, parce que cette bienveillance de l’altérité positive s’adresse aux êtres finis soumis à la dualité, elle prend un double visage, celui de l’affection qui s’approche et celui du respect qui se tient à distance.
Tout ce qui n’est pas l’infini unique est multiple, double au moins. La pensée unique est une usurpatrice de l’infini. Elle est la marque et l’instrument des totalitarismes.

mais la nuit reviendra
et le jour reviendra
la lune qui paraît
disparaît reparaît
comme l’été l’hiver
le printemps et l’automne

ce qui revient toujours
n’est jamais inchangé
ainsi marche l’espace
main dans la main du temps
comme vers l’horizon
s’avance la pensée
lorsque la réflexion
épouse l’intuition

la lumière avec l’ombre chante
sur le feuillage
l’image
où dans le vent toujours de nouvelles pensées s’inventent

15 décembre 2010

Nous pouvons lire les Pensées de Pascal en y faisant le choix de ce qui nous agrée et de ce qui nous désagrée. Ce n’est pas seulement en arguant que l’on ignore ce qu’il aurait lui-même retenu et ce qu’il aurait écarté s’il avait eu le temps d’organiser ces fragments en un ouvrage cohérent. C’est aussi parce qu’on ne peut penser sans peser les pensées que les autres nous proposent. La liberté est inhérente à la pensée.
Le croyant qui lit la Thora, l’Evangile ou le Coran se sent tenu, sans même forcément se le dire, d’accepter son texte sacré comme incontestable puisqu’il le croit révélé. On a cependant l’impression en écoutant certains intellectuels, sans oublier celles et ceux qui n’ont pas la prétention de l’être, qu’ils lisent leurs auteurs fétiches, Aristote, Spinoza, Nietzsche et quelques autres, comme des textes sacrés (qu’il serait donc sacrilège de critiquer). Il ne suffit d’ailleurs pas à qui pense de se dire qu’il se sent en accord ou en désaccord avec ce qu’il entend ou lit ; il lui faut aussi chercher à rendre raison de son sentiment.
Approche irrationnelle tout-ou-rien des textes, mais aussi des personnes. Dans notre désir mythique d’un héros, nous pouvons être tentés de rechercher un penseur dont nous acceptons toutes les idées sans les peser, comme d’autres obéissent aveuglément à un chef (le problème d’Eichmann selon Hannah Arendt fut que sa dévotion à son führer l’empêcha de penser). La pensée véritable commence avec l’approche critique de toute théorie et de tout théoricien. Celles et ceux qui la pratiquent ne peuvent être les inconditionnels d’une religion, philosophie, idéologie…

La marche de la pensée est l’analogue et la parente de celle des forces primordiales d’attraction et de répulsion, de continuité et de discontinuité, d’union et de séparation. Elle n’est possible que dans leur équilibre dynamique. La division excessive, que commande l’imaginaire diurne, conduit à la rigidité intellectuelle stérilisante alors que l’indivision excessive commandée par l’imaginaire nocturne mène à la flaccidité intellectuelle paralysante. A privilégier la continuité, on risque de ne plus voir la spécificité des problèmes ; à privilégier la discontinuité, on risque de ne plus voir les liens qui les entretiennent. Notre pensée occidentale, et la pensée française particulièrement, souffre depuis quelques siècles d’un excès de discontinuité ; c’est sans doute pourquoi un certain nombre de penseurs actuels, en ayant pris conscience, appellent à la transdisciplinarité afin de retrouver l’alêthéiês eukukléos, le « beau cercle de vérité » parménidien d’un encyclopédie organique harmonieuse.

derrière la dernière porte
sur ce chemin
enfin
s’en ouvriront dix mille en l’infini de l’amour qui les porte

16 décembre 2010

Comme le jour alterne avec la nuit, la pensée claire et distincte de l’abstrait philosophique devrait alterner avec la pensée obscure et floue du concret poétique, et sans que l’une ou l’autre soit privilégiée. Cette égalité épistémologique est congruente à l’égalité ontologique des êtres humains. L’intuition de notre égalité ontologique peut nous incliner à admettre l’égalité épistémologique des savoirs, comme l’intuition que la personne humaine vit de relations peut nous incliner à penser qu’il en est de même des savoirs.

Jalousie. La Thora fait dire à l’Eternel qu’il est « un dieu jaloux » (Exode XX, 5 ; Deutéronome V, 9…). On n’en attend pas moins d’une culture patriarcale où un dieu se choisit un peuple comme un homme se choisit une épouse et n’entend pas qu’elle en aime un autre. La jalousie relève du désir de posséder qui habite l’humain premier, où il joue son rôle dans le cheminement de l’amour ; mais elle est censée finalement se dissoudre dans l’agapè de l’humain dernier. Paul est resté prisonnier de la théologie judaïque. Il écrit aux chrétiens de Corinthe : « Je suis jaloux pour vous d’une jalousie divine. Car je vous ai fiancés à un époux unique en vous présentant au Christ comme une vierge pure » (II Corinthiens XI, 2). Il n’a pas compris que le dieu de Yeshoua n’était pas le dieu de Moïse, qu’il l’est même si peu que le mot « dieu » est devenu impropre pour le désigner. Dieu est mort, vive Aimer. On peut regretter que certains exégètes et pasteurs chrétiens cherchent encore à justifier la jalousie d’un dieu sur qui l’éros ne peut avoir prise, qui n’est qu’amour de bienveillance universelle et qui n’a donc pas de peuple choisi.

Grâce. La grâce selon Yeshoua n’est pas la faveur accordée à un coupable par un roi, prince ou autre puissante autorité en sa clémence et selon la préférence de son bon plaisir. Ce n’est pas un acte résultant d’un choix, ce n’est pas une élection. La grâce selon Yeshoua, c’est la force d’aimer que l’Eternel offre à toute conscience humaine pour qu’elle accède à ce qu’elle ne peut atteindre par ses propres forces, la Vie éternelle, l’Agapè de pure altérité positive. C’est le Don annoncé par Yeshoua à la Samaritaine, le « vouloir et le faire » qu’accomplit en nous l’Eternel pour que nous participions à son amour.
Selon la théologie catholique, la grâce est « l’aide surnaturelle qui rend l’homme capable d’accomplir la volonté de Dieu et de parvenir au salut ». Certes, à condition de comprendre que « le salut » et « la volonté de Dieu » ne font qu’un : la participation à l’Amour universel.

la mouette qui rame dans la brume molle
est seule
mais dans sa moelle obscure une boussole
la mène
où ses compagnes vont se mêler à la mer
immense

comme elle était venue elle va s’en aller
secrète
sans savoir qu’un regard par elle s’est changé
à peine
dans le frémissement de la vie qui s’émeut
en ailes

17 décembre 2010

Grâce. Vaine querelle chrétienne de la foi et des œuvres. Ce n’est ni ce à quoi l’on croit ni celui en qui l’on croit qui sauve, ni non plus ce que l’on fait, mais l’amour avec lequel on croit et œuvre. Il ne s’agit d’ailleurs pas de se soucier de se sauver : « Qui veut sauver sa vie la perd, et qui perd sa vie à cause de moi la trouve » (Matthieu XVI, 25). Il s’agit seulement d’aimer de cet amour qui ne se soucie de rien si ce n’est des autres, dépossédé ainsi de tout le reste (c’est cela perdre sa vie à cause de Yeshoua). Telle est la vie éternelle, car la Vie de l’Eternelle, c’est d’aimer. Mais bien sûr cette Vie est inaccessible à la chair, à l’humain premier (Jean VI, 63 ; III, 6). Il nous faut, de toute la force du désir et de l’action, demander et accueillir l’Esprit, la force d’Aimer, la grâce (Luc XI, 23).
L’impossible amour. Pascal : « Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi… Aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut et serait injuste » (Pensées, édition Sellier, fragment 567). Aimer cependant aime « la substance de l’âme », l’être, le moi  de toute personne quelles que soient ses qualités. Il ne nous aime pas parce que nous serions aimables, mais parce qu’il est l’Amour de l’autre comme autre. Et c’est à cet amour « injuste » et impossible qu’il nous convie pour partager ainsi sa Vie éternelle. Son injuste justice est celle du Royaume des cieux, celle de l’humain dernier qui aime ses ennemis, ceux qui n’ont rien d’aimable à ses yeux.

La poésie doit rester la poésie, ne pas se laisser envahir par l’abstrait ; la philosophie doit rester la philosophie, ne pas se laisser envahir par le concret. Quid alors des poèmes philosophiques des présocratiques ? Peut-on ou ne peut-on pas présenter l’ontologie en images rythmées ? Les textes philosophiques peuvent faire de la belle littérature sans cesser d’être de la bonne philosophie. Mais leur beauté n’est pas une garantie de leur vérité. La beauté d’un texte ne risque-t-elle pas de nous faire accepter ses idées sans les peser ?

est-ce une pointe sèche est-ce un burin
que donne d’admirer cette aube d’orangé

dépouillés les tilleuls serrés dressent leurs brins
de nuit en harmonie rigide et bien rangée

il est bon de savoir il est bon d’espérer
que demain et demain et puis demain encore
la beauté offrira aux yeux rémunérés
le miroir de son âme comme elle tend la main
à tous ses promeneurs amoureux en leur quête
et les mène saison après saison aux lieux
de rendez-vous nouveaux de rendez-vous plus vieux
que l’enfance connaît en ses premières fêtes
de l’ombre et du soleil du cœur et de la tête

les gravures de l’aube y burinent des vœux

18 décembre 2010

Ce qui « sauve » les chrétiens, ce n’est pas cette foi en leur sauveur qui leur fait répéter « Seigneur, Seigneur… » (Matthieu VII, 21) ; c’est leur accueil en acte de sa vérité, de son témoignage de la vérité de l’être qui les fait aimer de l’amour d’Aimer. Tous ceux et celles qui vivent cette vérité sont « sauvés », chrétiens ou non (Matthieu XXV, 34-40).

« Perfectionnisme ». Un mot dont on s’est saisi pour mettre au jour un problème psychologique et pour servir diverses positions philosophiques (Stanley Cavell vs John Rawls). Il avait d’abord fait l’objet d’une curieuse controverse théologique : est-on parfait tout d’un coup ou peu à peu ? « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait », dit Yeshoua (Matthieu V, 48). La perfection dont il parle est explicitement celle d’Aimer, et elle se résume dans le souci constant des autres. Certes elle se manifeste par la douceur et l’humilité du cœur, la justice, la tempérance, la prudence et la sagesse, la pauvreté, la dépossession totale, la liberté…, mais toutes ces « perfections » sont à son service, et elles viennent comme naturellement et sans qu’ils s’en soucient à celles et ceux qui ne vivent plus que pour les autres.
La perfection n’est jamais achevée, atteinte, aboutie. Le perfectionnisme selon Yeshoua est un processus. Aimer est parfaite en son agapè de toute éternité, mais l’humain est, en Elle, en chemin vers Elle. L’humain premier est né imparfait (dommage pour la théologie qui imagine Adam et Eve parfaits avant la chute ; il n’y a eu ni perfection originelle ni péché originel, mais la condition d’un être émergeant de l’animalité). L’humain est sur le chemin de la perfection ainsi que le donne à entendre l’ouvrage de Thérèse d’Avila. Chacune, chacun peut espérer progresser sans fin dans l’amour comme le pense clairement Paul lorsqu’il écrit aux chrétiens de Philippes en son langage imagé : « Ce n’est pas que j’aurais déjà remporté le prix ni que j’aurais atteint la perfection, mais je cours pour tâcher de la saisir puisque Jésus-Christ m’a saisi » ( Philippiens III, 12). Paul a été saisi par l’amour et il fait tout pour n’être plus qu’amour. Il ne s’agit pas de fixer son attention sur la perfection, ce qui risquerait d’être un nouveau souci de soi ; il s’agit de la concentrer sur les autres avec la sollicitude qu’Aimer leur porte.

pour te retenir président
elle déroule un tapis blanc
en te disant fini le sang

certes mais le tapis blanc fond
je n’ai qu’à faire le dos rond
et bientôt viendra le rebond
le pouvoir au bout du fusil
voilà ce que je me suis dit
et tant pis pour le compromis

puisque tu ne veux pas comprendre
un tapis rouge viendra prendre
ce que tu n’as pas voulu rendre

le tapis blanc fondu la terre
reste la terre et la lumière
reste avec elle la dernière

neige très pure passagère
blanche colombe
tu tombes
et le silence accueille plus profond ta présence légère

19 décembre 2010

Pas de justice du royaume des cieux sans libre égalité, sans égale liberté. On ne peut y vouloir la liberté pour soi qu’en la voulant pour tous ; on ne peut y rechercher l’égalité pour soi en l’imposant à tous. C’est à quoi œuvre la force d’Aimer par ceux qui l’accueillent.

De même qu’on ne fabrique pas une cellule vivante en rassemblant les éléments qui la composent, de même on ne fabrique pas de l’agapè en rassemblant les vertus qui l’expriment. Mais qui vit de la vie de l’esprit d’Aimer produit les fruits de l’esprit d’Aimer. « Le fruit de l’esprit, c’est amour, joie, paix, patience, bonté, fidélité, douceur, maîtrise de soi… » (Galates V, 22).
Qui accueille l’esprit d’Aimer sait prier : « L’esprit vient en aide à notre faiblesse. Lorsque nous prions, nous ne savons ce qu’il convient de demander ; mais l’esprit lui-même intercède avec nous en gémissements ineffables » (Romains VIII, 26). En sa prévenance l’esprit d’Aimer nous invite à prier, et puis, si nous répondons à son invitation, nous inspire nos demandes pour les autres. Dans l’accord délicat de notre liberté avec la sienne, Aimer nous donne de participer à sa vie, mais jamais plus que nous ne le souhaitons. Lorsque l’esprit d’Aimer prie en nous, c’est bien nous qui prions, et lorsqu’il vit en nous, c’est bien nous qui vivons. Il faut aller au-delà de la maladresse du langage lorsque nous lisons Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates II, 20). Ce n’est plus l’humain premier, Adam, qui vit en lui ; c’est l’humain dernier, le nouvel Adam, participant à la vie de l’Eternel.

« La perfection de l’homme, c’est sa perfectibilité » (André Neher). Nous n’en avons jamais fini de mieux accueillir en nous la Vie parfaite d’Aimer.

le grand vent donne de la voix
dans le bosquet
muet
ou est-ce le bosquet qui dans le vent muet trouve son âme de hautbois

20 décembre 2010

La transdisciplinarité à l’époque de Thucydide (-470-400) : « On pensait ensemble, et la pensée progressait ainsi », dit Jacqueline de Romilly ; « et l’on donnait sa place à la beauté. » Rare période d’équilibre, entre une époque chthonienne où l’on mélangeait tout et une époque ouranienne où l’on isola tout. Le retour de la transdisciplinarité est maintenant l’espoir du nouvel équilibre fécond d’une pensée où la beauté ne sera pas négligée.
Il est bon de connaître la source grecque de notre civilisation occidentale, autant que la source hébraïque. A condition de ne pas s’en faire un mythe des origines auxquelles il faudrait retourner. La « démocratie » athénienne n’excluait pas l’esclavage ni la sauvagerie guerrière. Est-il drôle de dire que l’avenir de l’homme n’est pas dans son passé ? L’évolution de l’humanité est entre les mains de sa perfectibilité. On tient ici la certitude que l’humanité dernière est annoncée et préparée dans l’intuition de Yeshoua ; encore faut-il la dégager de sa gangue religieuse.

Les mots et les choses. En quoi les traductions de l’Evangile, à commencer par la grecque puisque Yeshoua s’exprimait en araméen, en quoi peuvent-elles voiler ou dévoiler son sens originel ? le mot grec epithumia de I Jean II, 16 est traduit en français de nos jours par le mot « convoitise » après avoir été traduit par le mot « concupiscence » qui s’inspirait de la traduction latine concupiscentia, mot qui signifie « désir ardent » sans autre précision alors que le mot français désormais vieilli n’est plus utilisé que plaisamment pour signifier « un désir sexuel ardent pour un objet interdit ou non prévenu » (qui nous expliquera ce qu’est un objet non prévenu ?). Cependant le mot grec epithumia signifie simplement « désir ». C’est ainsi qu’il est utilisé pour exprimer celui de Yeshoua dans « j’ai ardemment désiré (« désiré d’un désir, epithumia epéthumêsa », expression qui sent son origine araméenne) manger cette pâque avec vous avant de souffrir » (Luc XXII, 15). Le latin a traduit ici par desiderio desideravi.
Nous pouvons réfléchir à ce désir ardent de Yeshoua, tant en lui-même qu’en son objet. Il semble résumer l’élan de sa vie tout entière tendue vers son passage, sa « pâque » vers la vie définitive. Mais pouvons-nous vraiment connaître ce désir ? Le langage est imparfait, et il ne servirait pas à grand-chose de savoir quel terme araméen Yeshoua a utilisé. Le langage est trompeur si l’on ne cherche pas à le dépasser en l’interprétant, en le traduisant, c’est-à-dire en le déverbalisant. Comment connaître l’intuition de Yeshoua si ce n’est en la vivant, et comment la vivre si l’on ne ressent pas le désir de la vivre, et comment ressentir le désir de la vivre si l’on ne sent pas qu’il s’accorde avec l’élan le plus profond de notre être ?

est-ce toi qui cours là-haut
est-ce vous nuages fous
qui passez devant sa face

illuminé malgré l’eau
que ne suis-je l’un de vous
où que passe votre face

car l’œil qui se fait le centre
immobile en l’illusion
ne veut pas perdre sa face

il ne gagne que le ventre
y fixant son attention
quand toutes les faces passent

21 décembre 2010

qu’attends-tu assis là dans l’herbe noire
devant la bouche noire de la pierre

que feras-tu quand le soleil levant
pénétrera jusqu’au fond de ce ventre

espères-tu sentir alors l’esprit
des temps anciens pour accueillir la vie
apercevoir la force de ce bras
qu’ici la pierre apporta et créa
de la forte pensée qui se donna
pour le soleil un sein qu’il fécondât

verras-tu cette lune qui pour toi
se meurt dans l’ombre et chaque fois revit

ne reste plus ici que l’harmonie
du visage caché de l’infini

Lorsqu’on en vient à se dire que les disciples de Yeshoua n’ont pas vraiment compris la radicalité de son intuition, et que le texte de l’Evangile est un choix de ses paroles parmi ce qu’ils en ont saisi et sans doute déformé, on peut se sentir frustré d’en savoir si peu. Et puis on se demande s’il ne fallait pas qu’il en fût ainsi. La marche de l’humain premier vers l’humain dernier du Royaume des cieux ne peut être que d’une extrême lenteur en sa liberté, et une Eglise totalement fidèle à l’intuition de Yeshoua n’aurait pas pu exister en tant qu’institution, et peut-être qu’une institution était-elle indispensable pour que le message se répande.

Mettant en œuvre les vieilles forces de répulsion et d’attraction, le neïkos et la philia, on pousse l’humain premier en le menaçant du bâton et on le tire en lui promettant la carotte.. Le Coran pour certains n’en finit pas de menacer de l’enfer et de promettre le paradis. Très tôt pourtant l’islam a produit des mystiques du pur amour. On parle de cette femme du VIII° siècle qui marchait dans les rues de sa ville en tenant d’une main une torche allumée et de l’autre une cruche d’eau. « Je veux, expliquait-elle, brûler le paradis et éteindre l’enfer afin que l’on ne serve plus Allah que pour lui-même. » Hélas, les fous d’amour de l’Eternel sont rares, et d’ailleurs on rit d’eux ou on les enferme.

Les musulmans de France sont forcés de prier dans les rues là où ils n’ont pas de mosquée. Peut-on imaginer que les catholiques leur prêtent leurs églises en attendant ? (les protestants leurs temples, les israélites leurs synagogues…) Haram !

22 décembre 2010

Une religion de la Beauté pourrait-elle sauver un monde révolté contre une religion de la Transcendance, et l’éthique de l’esthétique remplacer l’éthique du devoir ? La Beauté est le sourire gracieux de l’Eternelle : il illumine les injustes comme les justes (cf. Matthieu V, 45). La Beauté ne peut sauver les esclaves des maîtres, les victimes des victimaires, les exploités des exploiteurs… La Beauté n’invite pas à une éthique de l’altérité ; on a connu des tortionnaires nazis qui écoutaient Mozart et Beethoven avec ravissement. Seule l’Agapè peut sauver le monde, et elle le fait chaque fois qu’on l’accueille, en toute liberté.

Jérusalem. « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche ; si je perds ton souvenir, que ma langue s’attache à mon palais » (Psaume 137). Qu’en pensait Yeshoua ? Il a voulu mourir à Jérusalem, et Jérusalem est morte avec lui. Car il a désacralisé le monde : il a désacralisé le temps en disant l’homme maître du sabbat (Luc VI, 5 ; Jean V, 16s). Et il a désacralisé l’espace en annonçant que « désormais on n’adorera plus sur cette montagne ni à Jérusalem, mais en esprit et vérité » (Jean IV, 21-23). Comme l’a pressenti Luther, Dieu lui-même est mort avec Yeshoua sur la croix. Il n’y a plus de temps sacré, il n’y a plus de lieu sacré, il n’y a plus rien de sacré pour celles et ceux qui aiment de l’amour d’Aimer. Celles et ceux qui vivent de la vie d’Aimer oublient Jérusalem, La Mecque, Kailas, Rome… et tous les autres centres sacrés et profanes. (D’ailleurs, dans l’infini où nous sommes, le centre est partout et nulle part)
Les trois monothéismes continuent de s’affronter à Jérusalem, y compris entre chrétiens dans les sanctuaires partagés au mètre près et où déplacer une chaise peut déclencher une bagarre qui fait penser à un conflit de territoire entre deux félins. Ces gens-là aiment leur Dieu d’un amour érotique possessif et jaloux. Aimer, lui, ne connaît pas la jalousie, car il est Agapè. Il n’a pas de territoire puisqu’il ne possède rien ; il est aussi présent dans une église, un temple, une mosquée… qu’en tout lieu, d’une présence intime qui s’efface jusqu’à l’incognito. Celles et ceux qui chantent avec ferveur le psaume 137 parce que « près des fleuves de Babylone » ils ont la nostalgie de Jérusalem feraient bien de découvrir toute l’horreur de son dernier verset : « Heureux qui fracassera tes petits contre le roc ». Eros est l’inséparable compagnon de Thanatos.

c’est le bois dans la cheminée
où la lumière
feu clair
ravit sur les yeux les élans de l’enfance en ton âme renée
c’est le bois dans la cheminée
dont la chaleur
demeure
sur les mains la face et le cœur de ta vieillesse illuminée

23 décembre 2010

Il ne faut pas nous laisser impressionner par ceux qui nous regardent du haut de leurs connaissances scientifiques. Certains, mus par leur croyance ou par leur athéisme, prétendent démontrer l’existence ou l’inexistence de Dieu en s’appuyant sur leurs fascinantes découvertes du monde quantique et du monde cosmique. Il semble bien difficile pour un physicien de ne pas chercher à tirer une métaphysique de sa physique.
Les principes d’identité et de causalité s’imposent cependant à leur intelligence comme à la nôtre avec la même évidence ontologique. Ils ne peuvent, pas plus que quiconque, les remettre en question sans s’interdire de penser. Ce que la science ne peut pas accomplir, la philosophie le trouve à sa mesure.
Et pourtant la cause première n’a de soi que peu de chose à voir avec le dieu des croyants, des savants et même des philosophes. Mais l’intelligence manifeste dont notre univers est pétri implique l’existence d’une intelligence au moins égale, et la beauté dont il est vêtu celle d’une beauté au moins aussi grande, qu’on les imagine transcendantes ou immanentes à cet univers. Et nul ne peut plus mettre en doute l’infinité de l’espace et l’infinité du temps, quelques formes qu’ils puissent prendre hors de notre univers.
La découverte d’Aimer est en réalité d’un autre ordre ; elle s’enracine dans l’accueil de l’autre comme autre en quoi nous accueillons Aimer. C’est à partir de cette découverte en nous que nous reconnaissons sa présence intime à tout être en l’infini de l’être, en l’intelligence et la beauté de notre univers. L’intérêt qu’Aimer nous fait porter à la recherche scientifique n’est pas de prouver son existence puisqu’elle nous est acquise, mais de le connaître et de connaître ce qu’il aime comme il le connaît.
Sans doute les croyants peuvent-ils se sentir tout petits devant leur dieu tout-puissant. Mais toi, Aimer, tu n’es pour nous ni grand ni petit. Tu vis avec nous selon la dimension où nous vivons. Ainsi comprenons-nous comment tu peux nous laver les pieds.

L’humain ne naît pas libre de la liberté pour laquelle il est fait. « On ne naît pas homme, on le devient », disait Erasme. « On ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir dans un sens un peu différent. Notre indépendance d’êtres pensants commence avec notre résistance à nos attirances et à nos répugnances, à la puissance sur nous de la philia et du neïkos. Nous sommes appelés à nous libérer en aimant afin de toujours mieux aimer. Telle est la liberté selon la vérité de notre être.

l’espace est par-dessus le ciel
et par-dessous la terre
au-delà des quatre horizons
plus loin que la lumière

mais qui nous donnera les ailes
de l’espace insensé
pour nous en faire une raison
si ce n’est la pensée

non l’amour est l’immense intime
et là-bas comme ici
à l’infini son océan
enfante des récits

comme la grande mer sublime
les nuits de haute lune
la vie en dix mille vivants
l’amour la dit multiple et une

24 décembre 2010

Que souhaitent à l’enfant qui naît ses mère et père ? L’éducation que les amis d’Aimer veulent donner à leurs enfants est celle de l’amour en vue de l’amour. Leur but ultime est de les inviter à cheminer vers le Royaume des cieux et sa justice. Tout le reste y prend sens : le mens sana in corpore sano, la maîtrise de soi, l’émerveillement et le goût de l’étude, l’apprentissage de la pensée… Ils leur donnent aussi le sens de l’imparfait, en eux-mêmes et dans le monde où ils vont cheminer. Le chemin de la perfection des sociétés humaines et celui de chaque personne humaine est périlleux comme cherche à le montrer Le Voyage du pèlerin de ce monde au monde à venir de John Bunyan ; il est aussi fait de découvertes passionnantes, de rencontres fascinantes, d’expériences enrichissantes, toutes ambiguës. Il faut avoir avec elles « la prudence du serpent et la simplicité de la colombe » (Matthieu X, 16). Il faut apprendre à nos enfants à vivre avec les forces de possession et de domination présentes en eux et en tous ceux et celles dont ils partageront l’existence. A juger les actions et les situations et à ne pas juger les personnes, à défendre parfois le droit jusqu’à la violence sans cesser d’aimer les « ennemis ». Et à comprendre que tout cela est inaccessible à leurs seules forces, qu’il leur faut demander à Aimer son esprit, sa grâce, vivre « avec crainte et tremblement, sachant qu’elle opérera en eux le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s) à la mesure de leur liberté de l’accueillir.
C’est en nous voyant et sentant aimer avec affection et respect les autres, tous les autres y compris eux-mêmes, que nos enfants peuvent apprendre à vivre à leur tour de cet amour. Les mots pour le leur dire ne viennent qu’en réponse à leurs questions.

La douleur repousse loin du feu la main qui s’est brûlée afin qu’elle ne périsse pas. La souffrance repousse loin d’elle-même la chair afin qu’elle découvre l’esprit et choisisse l’amour de l’autre.

silence du silence où se retient la nuit
le visage d’Aimer paraît
quand se sont tus désirs colères et autres bruits
une nouvelle connaissance naît

ici ce qui rayonne en ce visage luit
sur les yeux ravis transparaît
dans l’air qui illumine un nouvel aujourd’hui
où plus profond l’esprit se reconnaît

une nouvelle vie sort du ventre éternel
qui n’est que de donner l’amour
au vide prêt à l’accueillir

pour toi qui sais te recueillir
dans le silence et l’attente du jour
de nouvelles beautés au monde le révèlent

25 décembre 2010

La justice de l’humanité première est une justice inégalitaire, mais elle est progressiste, perfectionniste en ce sens qu’elle tend à réduire peu à peu les inégalités, à les rendre raisonnables, acceptables, au moins par la majorité des gens qu’elle concerne. Au fil des siècles et des millénaires, la justice ici et là sur notre planète s’est orientée vers plus d’égalité. Elle l’a fait avec des à-coups et des retours en arrière, car les résistances sont fortes. De nos jours ces résistances au progrès se font au nom de la liberté et de l’efficacité économique, liberté et efficacité qui évidemment profitent d’abord à ceux qui ne sont pas les victimes de l’inégalité et qui ont intérêt à ce qu’elle perdure.
Les religions participent au mouvement de l’humanité vers l’égalité réelle, mais elles maintiennent une attitude ambiguë. Le christianisme prend ses aises avec l’égalité ontologique impliquée dans l’intuition de Yeshoua. C’est que les Eglises sont des pouvoirs, et que tout pouvoir est inégalitaire. L’intuition de Yeshoua y agit cependant comme le levain dans la pâte.
Pour que cette intuition agisse avec sa pleine efficacité, il faudrait que l’humanité prenne et garde conscience de l’égalité ontologique des êtres humains et de son fondement. Ce fondement est l’être d’Aimer. Contrairement au Dieu des monothéistes, maître et possesseur de l’univers, Aimer ne maîtrise ni ne possède rien. Répliquant à un groupe de Pharisiens et de Hérodiens proches de l’occupant romain qui cherchaient à le compromettre en lui demandant s’il était permis de payer l’impôt à César (afin de pouvoir éventuellement l’accuser de rébellion), Yeshoua s’en est tiré en leur disant « de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc XI, 20-24). La formule a fait florès au cours des siècles en Occident pour justifier la séparation des pouvoirs temporel et spirituel, et, plus récemment, pour faire accepter la laïcité aux chrétiens. Mais Yeshoua n’a fait ce jour-là que donner une réponse de circonstance et selon la logique d’interlocuteurs incapables de comprendre la justice du Royaume des cieux. Exprimant la vérité de l’être de l’être dans ses actes, il a surtout montré que lui, il ne possédait ni ne dominait rien : il est né, a vécu, est mort pauvrement et comme un serviteur : « le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête » (Matthieu VIII, 20) ; « je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc XXII, 26). Il a terminé crucifié comme un esclave.
La formule de séparation entre Dieu et César témoigne du sens de l’imparfait, à condition qu’elle soit considérée comme telle ; car l’élan que l’intuition de Yeshoua a donné à l’humanité est celui d’un perfectionnement de la justice humaine. Pour celles et ceux qui acceptent cette intuition, sa venue parmi l’humanité est le signe de sa perfectibilité et une invitation à la mettre en œuvre.

Poésie. La poésie est rythmique ; c’est ainsi qu’elle participe des rythmes de l’univers et nous y fait communier. Dans la poésie classique française, le vers de douze syllabes, l’alexandrin, demande une césure rythmique qui fait des six dernières syllabes l’écho des six premières. Dans le vers de dix syllabes, la disposition échoïque est généralement celle de quatre syllabes suivies de six, parfois de six et quatre, parfois de cinq et cinq. Mais le rythme ne doit pas être toujours observé mécaniquement ainsi, car la vie n’est pas mécanique. D’où les rejets et contre-rejets, les absences de césure et les multiplications de césures; et les césures ne sont pas toutes de même force. Le « moi profond » du poète produit sa rythmique vivante, que son moi superficiel et ses lecteurs ne font que constater en les vivant à leur tour. Et les lecteurs peuvent aussi donner une interprétation personnelle en accord avec l’émotion esthétique qu’ils éprouvent. Ainsi chez Verlaine :
Unis par le plus fort (/) et le plus cher lien, (li-en)
Et d’ailleurs possédant l’armure adamantine
Nous sourirons à tous / et n’aurons peur de rien

Sans nous préoccuper / de ce que nous destine
Le Sort / nous marcherons pourtant du même pas,
Et la main dans la main, / avec l’âme enfantine

Le ciel tout bleu, / comme une haute tente
Frissonnera / somptueux à longs plis
Sur nos deux fronts heureux qu’auront pâli
L’émotion / du bonheur et l’attente ; (l’émoti-on)

Et quand le soir viendra, / l’air sera doux
Qui se jouera, / caressant, / dans vos voiles,
Et les regards paisibles des étoiles
Bienveillamment / souriront aux époux.

la porte s’est ouverte et tu
l’as regardé
entrer
dans la grande prairie et s’en aller où l’horizon de l’horizon s’est tu

26 décembre 2010

Perfectionnisme. La famille peut devenir le lieu du perfectionnement de l’amour, du passage de l’amour de l’autre pour soi-même à l’amour de l’autre comme autre. Mère et fils peuvent chercher à y devenir en l’agapè l’une avec l’autre femme et homme achevés, comme Myriam et Yeshoua, Eve dernière, Adam dernier (Jean II, 4 ; XIX, 26). La liberté en décide.

La civilisation égyptienne antique fut, dit-on, plus préoccupée par l’au-delà que par l’ici-bas. Cette préoccupation dynamisa sa créativité architecturale, sculpturale, glyptique…, et nous continuons de nous réjouir de sa beauté. Mais quelle vérité nous a-t-elle léguée ? Notre vérité est hébraïque et grecque.
Nous sentons pourtant, nous savons peut-être, que notre vérité est incomplète, perfectible. Ainsi que faisons-nous du temps et de la mort ? Ils nous effraient au lieu de stimuler notre recherche de la vérité. Que signifie notre rêve occidental d’un allongement indéfini de l’existence terrestre ? C’est un mythe prégnant de créativité scientifique, tout comme le mythe égyptien de l’au-delà le fut de la créativité artistique. Mais tout mythe est promis à la démythisation.
Pour les tenants d’Aimer, le temps ne peut être un spectre effrayant. Sa force de destruction et de mort est au service de sa force de construction et de vie, d’un cheminement néguentropique qui mène à toujours plus de conscience et invite à passer de la chair à l’esprit. Voir s’effacer et disparaître en nous la peur de la mort est un des signes que nous sommes entrés dans la vie de l’Eternelle. Nous ne cherchons cependant pas à y entrer par peur de la mort ; la disparition en nous de la peur de mourir n’est qu’une retombée de l’amour accueilli dans la certitude de l’altérité positive de l’être de l’être. (Et la mort des autres ne nous invite qu’à les aimer désormais totalement pour eux-mêmes.)

La médecine de l’Occident est, comme sa science, fatalement matérialiste. Elle ne peut sans contradiction considérer les médecines qui prennent en compte l’immatérialité humaine que comme des hérésies inefficaces et comme telles inoffensives, à moins qu’elles ne la supplantent. Le recours de certains Occidentaux aux médecines chinoise, indienne, africaine, amérindienne… témoigne des limites de la médecine matérialiste. Elle peut par induction les amener à s’interroger sur la validité du matérialisme.

le bleu qui dans la brume se raffine
les étoiles que le bleu efface
le grand espace
que les étoiles voilent

le centre se déplace
il n’est que pour qui est ici ou là
il est partout
pour qui est aussi bien ici que là

ô miracle de la pensée
qui imagine ici
l’origine et devine
ce qui un jour ne sera plus que le passé

car viendra l’heure où l’univers
sa tâche achevée reclora dans l’espace
sa rose
et son parfum réjouira l’immense

27 décembre 2010

Pourquoi les scientifiques qui cherchent à expliquer le monde ne s’intéressent-ils pas à la beauté ? Elle fait partie intégrante du monde. Ne la voient-ils pas ? Y sont-ils insensibles ? Est-ce leur imaginaire ouranien qui leur fait poser des cloisons étanches entre les diverses catégories de l’être ? Une théorie de l’univers qui ne rend pas compte de sa beauté me laisse sur ma faim. Elle ne peut être que défaillante, en tout cas provisoire.
Curieuses, à notre époque, les antinomies kantiennes. Kant se demandait si le monde était fini ou infini. Nous savons maintenant que notre univers est fini dans l’espace et le temps, mais que l’espace et le temps sont infinis, et qu’ils ne peuvent pas ne pas l’être quelles que soient les manipulations et autres expériences de pensée auxquelles se livrent les physiciens. Et, contrairement à Kant, nous savons que l’espace est mathématiquement divisible à l’infini, mais que la matière ne l’est pas. Nous savons aussi que nécessité et contingence, déterminisme et liberté se coordonnent dans la marche de l’univers depuis son origine jusqu’à notre existence humaine, bien que nous soyons encore incapables de comprendre comment cette coordination s’opère.
Faire de l’origine de l’univers « un point minuscule », c’est user d’un terme imprécis, peu scientifique. Cette origine ne peut être un point mathématique : un point mathématique se définit comme « une portion de l’espace dont toutes les dimensions linéaires sont nulles » (Le Petit Robert), ou « un élément de géométrie qui possède une situation précise, mais aucune étendue, forme ni spatialité » (« an element in geometry having definite position, but no size, shape, or extension » Webster’s). Si l’origine du big-bang avait été un point géométrique, cela supposerait que, contrairement à certaines théories actuelles, l’espace a précédé le surgissement du big-bang. A part sa situation dans l’espace, ce point mathématique n’aurait rien été, ce qui rejoint le mythe d’une création à partir de rien, en violation du principe de causalité. Mais le mythe du néant, si cher à Pascal, est un mythe qui a la vie dure, lié qu’il est secrètement à celui de la toute-puissance de Dieu.

Les gopuram des hindous, les clochers des chrétiens, les minarets des musulmans, les pyramides des aztèques sont à l’image de l’image que les croyants se sont faite de leur puissant dieu céleste. Les tours qui ne sont pas sacrées, réprouvées dans le mythe de Babel, n’ont pas cessé depuis un bon siècle de dire toujours plus haut la vaine ambition de puissance des humains maintenant dénudée de son illusion religieuse. Aimer n’a rien à voir avec la hauteur, pas plus d’ailleurs qu’avec la profondeur. Il est présent à l’intime de tout point de l’espace, et c’est d’une présence immatérielle.

l’aigle noir est venu planter
ses pieds de vieil or sur le toit
avait-il en sa volonté
reconnu l’ombre de sa proie

il est resté si peu de temps
à fixer son regard sur moi
qu’il m’a semblé négligemment
rejeter loin de lui ma foi

et si vite il s’en est allé
rejoindre les secrets des bois
que son ombre à peine a laissé
le tressaillement de sa joie

reviendra-t-il jamais se dire
à la maison qu’elle connaisse
la vie qui bat dans le désir
de ses ailes que rien ne cesse

28 décembre 2010

Un croyant veut croire à l’existence de Dieu ; un incroyant veut ne pas y croire. Voilà ce que pensent certains observateurs, mais de soi l’existence de Dieu n’a rien à voir avec la croyance et avec l’incroyance. L’existence d’une cause première est une évidence rationnelle. Le problème est de savoir si Dieu est cette cause première, si cette cause première est Dieu. Ici c’est Aimer et non pas Dieu qui est considéré comme la cause première. Mais la preuve d’Aimer, c’est que l’on aime (the proof of the pudding is in the eating, c’est en mangeant le gâteau que l’on juge se sa qualité). Appelez d’ailleurs cela preuve si vous voulez, mais ce n’est pas un raisonnement, une démonstration philosophique ou scientifique. C’est une intuition. Celles et ceux qui sentent qu’aimer d’agapè est la seule réalisation possible de leur être profond cherchent avant tout à aimer ainsi. Aimer devient alors pour eux une évidence.
Admettre la preuve de St Anselme (Dieu est parfait, donc il existe) montre que l’on est croyant puisqu’il n’est pas nécessaire d’être le philosophe de Königsberg pour en percevoir l’inanité ; un philosophe de maternelle y suffirait. Mais avancer l’inanité de cette preuve comme preuve de l’inanité de toute preuve de l’existence de Dieu est une preuve que l’on est incroyant, peut-être même de mauvaise foi, ou alors rationnellement déficient.
On peut vivre la vie d’Aimer sans même le connaître par son nom. C’est un des enseignements du mashal du Jugement dernier : « Quand donc t’avons-nous vu avoir faim et t’avons-nous donné à manger… Quand donc t’avons-nous vu étranger et t’avons-nous accueilli… ? » (Matthieu XXV, 37ss). La limite de cet enseignement, c’est qu’il ne donne pas à penser que cet amour en action est le Don d’Aimer ni que l’on ne peut y accéder par ses propres forces d’humain premier. Mais qui sait ? L’effort pour la vivre à tout prix ne va pas sans ces « gémissements ineffables » d’impuissance que l’Esprit leur donne de lancer.

L’inégalité sociale progresse dans notre pays, signe patent que la démocratie y régresse, et, avec elle, la justice du Royaume des cieux.

Les vitesses vertigineuses dont la science nous révèle l’existence dans la matière nous donnent de penser que le temps est susceptible de rythmes vertigineusement différents. Cela répond-il à la croyance dont Pierre est le témoin : « Un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour » (II Pierre III, 8) ?

l’aigle est passée sans se poser
d’un vol si lent si hésitant
qu’on aurait cru qu’elle avait bu

que de présages il serait sage
de ne comprendre ni ne prendre
sans cet instinct qu’est le destin

quand l’amour suffit à l’amour
on peut ne voir en l’aigle noire
que la beauté de la beauté

qu’elle ne revienne ou revienne
d’autres belles suivront la belle
car l’éternel est éternelle

si l’unique reste l’unique
qu’a-t-elle besoin de mes soins
ce qui la regarde la garde

29 décembre 2010

Dans son roman, C’est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d’Ormesson fait un « éloge de l’athéisme… Parce qu’ils font le bien pour le bien, sans le moindre souci de rémunération posthume, comment ne pas voir que les incroyants sont capables mieux que personne de donner un exemple qui vaille d’être suivi » (op. cit., pp. 248s). On peut d’abord noter que le désintéressement, l’amour agapè, est pour lui la valeur suprême, et que si cela ne nous étonne pas c’est que nous sommes de son avis. Et Jean d’Ormesson oppose ce désintéressement de l’athée à l’intéressement du chrétien qui fait le bien en vue de la récompense du ciel. Mais ce chrétien-là est-il vraiment entré dans la justice du Royaume des cieux ? Avec Yeshoua il s’agit de faire le bien, c’est-à-dire d’aimer, de sorte que « ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu VI, 3). Ce désintéressement total apparaît aussi dans le mashal du Jugement dernier où l’on voit que les justes ont aimé sans penser qu’ils participaient ainsi à la vie de l’Eternel (Matthieu XXV, 34-45). Certes on pourra objecter qu’à ceux et celles qui aiment les autres d’agapè, le père céleste offre une carotte : « le père céleste te le revaudra » (Matthieu VI, 4). Mais la récompense d’Aimer, c’est d’aimer toujours mieux et davantage, de partager ainsi sa Vie, et non le paradis de je ne sais quelles délices terrestres.

Parler de cause première, ce n’est pas parler en termes d’antécédence chronologique. Une cause ne peut se définir par son antécédence puisque bien des événements se succèdent sans que les premiers soient la cause des seconds. Parler de cause première, c’est parler en termes de précédence logique et ontologique. Et selon le principe de causalité, une cause est nécessairement supérieure ou au moins égale à son effet. La cause première de l’espace infini ne peut être que l’être infini, hors duquel aucun être n’est possible puisque son infinité embrasse la totalité de l’être. Cela signifie d’ailleurs que les êtres finis ne peuvent exister que par participation à l’être infini. Et cette participation n’est ici jugée possible que par la nature de l’être infini, l’Agapè.

Le temps n’est pas à passer ni à occuper pour vaincre l’ennui. Il est à vivre : à penser, à créer, à aimer.