2011

 

 

1er janvier 2011

 

L’Ecole biblique de Jérusalem ne veut plus du dieu « jaloux » ; elle ne veut plus que d’un dieu « exigeant ». Signe d’un malaise que cette nouvelle traduction. Comment en effet le dieu d’amour chrétien pourrait-il être jaloux ? A-t-il fallu vingt siècles pour qu’on se pose cette question ? N’inquiète-t-elle encore que quelques têtes pensantes au sein des Eglises ? La figure du dieu jaloux est essentielle au judéo-christianisme, religion de l’élection, et d’une élection ressentie, vécue, imaginée obscurément ou clairement selon une image sexuelle. Benoît XVI a récemment répété qu’il y avait une dimension érotique dans l’amour de Dieu pour l’humanité. Le Dieu d’Israël s’est choisi un peuple comme un homme se choisit une femme dans une civilisation patriarcale. Il entend bien que son épouse lui soit fidèle, exclusivement réservée à sa possession. L’idolâtrie était représentée par les prophètes d’Israël comme un adultère. Ainsi Osée fait-il parler l’Eternel à son peuple : « Je te fiancerai à moi dans la fidélité » (Osée II, 20). Car Israël s’était tourné vers les divinités païennes de la fécondité, les Baals et les Astartés, célébrant les nouvelles lunes sur les hauteurs, « jouant à la prostituée contre son dieu » (Osée IV, 15).

Paul a repris ces images conjugales : « Mes bien-aimés, fuyez l’idolâtrie… Allez-vous provoquer la jalousie du Seigneur ? » (I Corinthiens X, 14, 22). Comme les prophètes pensaient l’alliance de l’Eternel avec Israël selon l’image d’une alliance matrimoniale entre le Dieu unique et un peuple unique, Paul parle du Christ et de l’Eglise en termes d’une union conjugale possessive où  la jalousie ne peut manquer d’avoir sa place : « Je suis jaloux pour vous d’une jalousie divine. Car je vous ai fiancés à un époux unique, je vous ai présentés au Christ comme une vierge pure » (II Corinthiens XI, 2). On comprend aussi pourquoi le mariage est pour Paul l’image de l’union du Christ et de l’Eglise et pourquoi cette union en devient le modèle : « Maris aimez votre femme comme le Christ a aimé l’Eglise et se l’est donnée » (Ephésiens V, 25).

Mais la jalousie n’a pas de place dans l’agapè d’Aimer pour tous les êtres, et elle ne peut non plus en avoir dans le mariage de l’humanité dernière. La nouvelle traduction de parazêloumén proposée par l’Ecole biblique des Dominicains est-elle le signe d’une prise de conscience de la rupture établie par l’intuition de Yeshoua avec la religion judaïque ? Sans voir qu’il se contredisait, Paul avait déjà écrit : « è agapê ou zêloï : l’agapè n’est pas jalouse » (I Corinthiens XIII, 4).

 

Quel sens prend le monothéisme pour qui pense à Aimer présent à l’intime du temps, de l’espace et de tout ce qui s’y écrit dans l’éternel infini dont le centre est partout et nulle part ?

 

Quel sens pour les nouvelles lunes et les nouvelles années chez ceux qui partagent la vie d’Aimer ?

 

à chaque pas l’espace change

et tu pourras sans aller loin

rencontrer dix mille visages

de ton ombre à la plus lointaine

 

car c’est l’ombre qui par ses angles

explore avec toi le terrain

et découvre vague après vague

le jeu des amours et des haines

 

les beautés cachées dans les plis

de la robe du grand espace

à chaque pas de la lumière

une à une sortent de l’ombre

 

il n’est que d’apprendre à les lire

pour que se découvre la grâce

de l’être présent comme hier

aujourd’hui sans fin et sans nombre

 

2 janvier 2011

 

L’an nouveau est fêté depuis la nuit des temps (la lune aussi l’a été). Ce fut longtemps surtout un jour de communion aux forces cosmiques, un salut au soleil qui daigne à nouveau conquérir le jour sur la nuit. C’est désormais plutôt chez nous un jour de communion humaine. Les amis d’Aimer y vivent la bienveillance cosmique et humaine de l’Eternel et lui chantent leur reconnaissance en se réjouissant avec les êtres et les choses.

La certitude qu’Aimer infini est présent à tout être et à toute chose partout et toujours donne d’intégrer à l’image monothéiste l’omniprésence panthéiste, mais sans sacralisation des choses ni des êtres, ne cherchant qu’à partager l’amour dont ils sont l’objet de sa part.

Aimer laisse les choses à leur indétermination et les êtres à leur liberté. Sa présence n’est pas de puissance mais d’agapè. A l’humain d’apprécier les situations et de choisir ses attitudes à leur égard. Ainsi, ce n’est pas parce que les poux, les punaises et autres cafards sont l’objet de la bienveillance de celui qui fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes qu’il ne faut pas nous en défendre. Nous pouvons aussi nous demander si les consciences animées par l’esprit l’Aimer ne sont pas à même, mieux que bien d’autres, de penser et mettre en œuvre une écologie convenable. Qui partage la vie d’Aimer partage aussi son respect et son affection pour les arbres et les herbes, les bêtes des champs et des forêts, les oiseaux, les insectes…

 

t’arrive-t-il de rêver

blottie dans ton recoin noir

et les pattes repliées

sous le ventre de l’espoir

 

revois-tu comme Narcisse

ta silhouette de jade

dans le grand fût où frémissent

tes sœurs comme les naïades

 

c’est qu’alors tu ne sais plus

si c’est toi ou si c’est elles

qui se regardent émues

de se voir toutes si belles

 

lorsque après deux ou trois lunes

se rouvriront tes yeux d’or

y lirai-je ce qu’aucune

histoire n’a dit encore

 

en attendant je t’espère

petite raine cousine

bien à couvert dans la terre

qui te rêve en sa gésine

 

3 janvier 2011

 

« Sept milliards d’êtres humains… nous franchirons ce seuil dans les dernières semaines de 2011 ou dans les premières semaines de 2012. » A qui profite cette multiplication que tant d’entre nous accueillent avec joie et si peu avec effroi ? Si nous étions des bêtes et des arbres, penserions-nous que la Terre est infestée et dévastée par les humains ?

 

Parce qu’elle est une science, la sociologie étudie les déterminismes plutôt que les libertés qui leur échappent. Elle peut ainsi servir la manipulation et l’anti-manipulation des humains en mettant en évidence les mécanismes capables d’influencer les comportements.

 

Le principe de causalité n’est pas construit, induit, à partir de l’expérience sensible par notre intelligence. L’expérience ne fait que le mettre au jour, le confirmer, nous aider à en prendre conscience ; et il arrive à l’intelligence de contester les évidences illusoires des sens (le bâton à moitié plongé dans l’eau qui apparaît brisé). Les principes sont présents a priori dans notre intelligence parce que notre intelligence fonctionne selon les mêmes lois, cachées, que le Réel dont elle est issue. Il n’est pas besoin de postuler quelque miraculeuse harmonie préétablie entre le réel sensible et l’esprit humain comme si l’esprit humain n’était pas le produit du même Réel que le réel sensible. Mais le dualisme invétéré dont souffre la pensée occidentale n’arrive pas à l’admettre.

Si l’on tient que rien ne nous est connu que par nos sens, on doit logiquement admettre que le principe de causalité n’est pas un principe mais une croyance implantée dans notre intelligence par les habitudes que nos expériences du réel sensible nous donnent d’y prendre. On s’interdit en effet d’envisager l’existence d’une autre source de connaissance que les sens.

 

la rose est morte ce matin dans le jardin d’hiver

son cœur gelé a en fondant laissé tomber ces vers

quelques anciennes rimes

pour accueillir l’abîme

 

vais-je savoir ce qu’il en reste en la grande mémoire

ce que je puis en évoquer pour la brise du soir

lorsque dans le silence

vient le temps des présences

 

quel parfum pourra m’assurer de ne pas oublier

la belle qui s’en est allée par-delà le Léthé

dans l’espace où la sève

ne nourrit que le rêve

 

ce qui opère le vouloir et le faire en l’esprit

saura dans mon vieux cœur serré la garder pour la vie

et répandre en l’espace

la beauté de sa grâce

 

4 janvier 2011

 

Perfectionnisme. Encore un mot qu’on accommode à des sauces diverses. Ici, c’est évidemment à celle de Yeshoua. La perfection à laquelle il invite est celle de la sollicitude, et elle inclut des perfections en vue de la seule sollicitude.

« Soyez donc parfaits comme votre père céleste est parfait ». Voilà de quelle perfection il s’agit : l’amour inconditionnel et universel d’Aimer : « Soyez les enfants de votre père céleste, lui qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Matthieu V, 48, 45). On voit qu’il ne s’agit pas de perfection de soi-même mais de perfection de l’amour des autres.

Cependant cette perfection de la sollicitude entraîne le perfectionnement des moyens en vue de cette fin. Et ce perfectionnement, comme celui de l’amour de sollicitude, s’opère dans la collaboration de la liberté et de la grâce. La perfection de la sollicitude n’est pas seulement une imitation de celle d’Aimer, car cette imitation est au-dessus des forces humaines et requiert donc l’accueil de la force d’Aimer, du don de sa Vie.

De même le perfectionnement des moyens de la sollicitude, ceux que les philosophies de l’antiquité appelaient les vertus : la tempérance qui maîtrise les attirances et les répugnances, la prudence qui discerne l’opportunité des actions, la force qui met en œuvre les actions discernées, la justice qui rend à chacun son dû. Mais ces vertus ne sont pas ici destinées à embellir l’image que l’on se fait de soi-même ni à se faire valoir aux yeux des autres. Et l’on ne peut s’en flatter puisqu’elles s’acquièrent dans le souci des autres et avec le concours de l’Autre, Aimer. C’est pourquoi la théologie chrétienne traditionnelle parle plutôt des dons du Saint-esprit, ces énergies nécessaires à l’exercice de l’agapè. Cette théologie ne fait d’ailleurs que reprendre en l’interprétant la série annoncée par Isaïe : « Sur lui reposera l’Esprit de l’Eternel, Esprit de Sagesse et d’Intelligence, Esprit de Conseil et de Force, Esprit de Science et de Piété ; et l’Esprit de Crainte de l’Eternel l’inspirera » (Isaïe XI, 2s).

 

Le perfectionnisme que la société matérialiste connaît de nos jours est d’abord une recherche de la perfection physique par les soins de beauté, la chirurgie esthétique, le culturisme… Ce perfectionnisme témoigne de la fascination de la beauté et de sa valorisation, mais aussi du désir d’être admiré et désiré. C’est un perfectionnisme de soi-même. Il existe aussi un perfectionnisme moral, qui reprend celui des philosophies antiques ; c’est une forme raffinée du perfectionnisme de soi-même. Ce que les amis d’Aimer peuvent en retenir, c’est le souci d’offrir le spectacle d’une beauté physique et morale dont les autres puissent se réjouir, mais qui n’est pas destiné à attirer leur admiration ni leur désir.

 

L’humain premier s’étonne de l’extraordinaire, de l’étrange, du fantastique. L’humain dernier s’émerveille de l’ordinaire, du familier, du réel.

 

elle se marque sur la carte

tel un augure

veut-elle dire qu’il faut qu’on parte

en un lieu sûr

 

ou faut-il que l’homme de l’art

fasse défense

ô fascination du hasard

qu’on nomme chance

 

est-il besoin d’un signe encore

guide intérieur

quand l’amour conjure le sort

sensible au cœur

 

la bête qui trouve un abri

entre tes murs

veut seulement que tu lui ries

en ton lieu sûr

 

5 janvier 2011

 

Perfectionnisme. Perfectionnisme personnel, social, politique, culturel… On peut voir dans le perfectionnisme une vision totaliste à laquelle aucun aspect de l’existence humaine ne demeure étranger. Cette vision intègre l’existence cosmique elle-même, donnant sens à l’évolution de l’énergie, de la matière, de la vie, de la conscience. C’est une vision du monde qui inverse celle de l’éternel retour et celle de l’origine parfaite dont l’exemplaire religieux est celui du paradis terrestre ruiné par le péché originel, celle du temps lui-même dont la dimension destructrice est ainsi radicalement corrigée. C’est une philosophie optimiste qui subvertit les philosophies de l’absurde et du non-sens.

Le perfectionnisme est totaliste en ce qu’il intègre la totalité de l’être fini, mais il n’est pas totalitaire puisqu’il inclut l’indétermination qui fait que l’évolution du cosmos apparaît comme excessivement lente à notre échelle, que l’évolution de la vie s’est faite par de si multiples tâtonnements que l’apparition de l’humain peut sembler tenir du hasard. Chez l’humain le perfectionnisme agit tout aussi lentement et obscurément, à la mesure de la liberté qui le conditionne et qu’il promeut.

On peut penser que le progrès de la démocratie, avec son idéal de liberté et d’égalité dans la fraternité, fait partie intégrante du perfectionnisme de l’univers et de l’humanité qui en participe.

Quelles que soient les horreurs de la crise ivoirienne, de ses assassinats, de son insécurité, de ses pénuries, de ses exodes… et quelle que soit son issue, elle montre au moins que l’élection démocratique est devenue un idéal que de plus en plus de dictateurs se sentent tenus de (faire semblant de) respecter.

Ce serait vivre dans l’illusion de ne pas voir que la démocratie est en permanence et partout menacée par le désir de domination qui est inscrit dans nos gènes, et tout autant de croire qu’elle n’a plus à progresser là où elle est le mieux établie.

 

S’il découvre après Dôgen que « s’oublier c’est s’ouvrir à toutes choses » et qu’en commençant par un souci de soi il se met en marche vers le souci de l’autre, ne peut-on pas dire que le disciple du Zen est sur un bel et bon chemin d’humanité ?

 

sans fil à plomb les peupliers

fidèles à la verticale

ouvrent les yeux émerveillés

de la tête qui les signale

 

et s’il suffit d’un seul pourquoi

du regard nouveau de l’enfant

pour mettre à mal toutes les fois

de la confiance en ses parents

 

pourquoi faut-il que se rendorment

anesthésiées tant de questions

sans réponses que pour la forme

et pour la paix de la maison

 

les peupliers sont toujours là

droits dans leurs bottes et leurs pourquoi

points d’exclamation d’un débat

sur le pourquoi de nos pourquoi

 

6 janvier 2011

 

Reconnaissance. En dépassant la honte et la fierté du dominé et du dominant, la reconnaissance s’achemine vers l’humain dernier en mettant au jour la dignité de l’autre, plus profonde que ses actes et que sa situation. Alors que la tolérance et l’intolérance s’exercent à l’égard des actes et des idées que nous ne partageons pas en matière de religion, d’idéologie, de politique, de culture…, la reconnaissance s’exerce à l’endroit des personnes : nous reconnaissons toute personne comme digne de respect et d’affection parce qu’elle est l’objet de la bienveillance inconditionnelle d’Aimer à laquelle nous voulons participer.

Ma reconnaissance de l’humain dernier, c’est la découverte de l’autre en tant que fondement de mon être. Cette bienveillance n’est pas une attitude transcendante et condescendante qui relèverait encore d’une altérité négative : elle constitue en la fondant l’être dernier de ma personne parce qu’elle constitue l’être d’Aimer dans son acte éternel d’altérité positive essentielle à son être.

La frontière entre le tolérable et l’intolérable en matière d’idées et d’actions n’est pas partout et toujours très nette ; elle n’est pas immuable. Elle fait l’objet de consensus entre les membres d’une communauté nationale, voire internationale. L’esclavage a été longtemps toléré, y compris dans le christianisme ; il ne l’est plus depuis quelque temps. Plus récemment certaines pratiques de guerre ont été reconnues comme intolérables et désignées comme crimes passibles de condamnations internationales… le perfectionnisme de l’humanité en son cheminement l’entraîne à faire bouger la frontière du tolérable et de l’intolérable.

 

A voir la place qu’occupe le sport dans les médias, on se dit qu’il doit recéler une puissance mythique. Est-ce la fascination du héros sur lequel on projette son désir et qui devient le modèle que l’on rêve d’atteindre, ne serait-ce qu’en possédant son autographe ?

 

Si philosopher c’est apprendre à mourir, c’est à sa mort que l’on reconnaît le philosophe.

 

toi graviton qui te promènes

de centre à centre par tout l’univers

échappes à ceux qui te repèrent

en ces milliards que tu emmènes

 

douceur de ton omniprésence

en silence qui guide tous les mondes

nous attache à ce qui nous fonde

et nous dit de chercher le sens

 

graviton j’attends que m’étonne

davantage ta vie si ordinaire

qu’anonyme en tout ce qui donne

d’aimer et respecter la terre

 

7 janvier 2011

 

Quatre étapes : préparation, incubation, illumination, vérification. The Four Steps of Creativity ; c’est un chemin reconnu de la création, qu’elle soit artistique ou scientifique. En art, en poésie particulièrement, la préparation, la mise en route est de l’ordre de la sensibilité. On ne commence pas un poème en cherchant des mots. La première chance du poète, ce n’est pas sa mémoire, son intelligence ni même son imagination, mais sa sensibilité. Si tu n’as pas besoin de rencontrer un corps splendide ou un visage éblouissant pour que ton cœur s’emballe et que ton sang s’émeuve, s’il te suffit d’un nuage qui passe, d’un appel de hulotte dans la nuit, d’une odeur de foin coupé, d’un reflet sur une flaque, d’un ressac sur les galets…tu seras préparée pour écrire des poèmes. Mais bien d’autres choses peuvent devenir des énergies d’émotion créatrice. L’imagination nourrie par la science peut s’exalter et devenir émotion ; ainsi la connaissance imaginative de la gravitation et des autres forces fondamentales de la matière, mais aussi de ce que nous n’avons pas besoin des découvertes récentes de la science pour nous émouvoir : rosée,  buée, pluie, brume, gelée… pour ne mentionner que l’eau. Les rêveries de Gaston Bachelard ouvrent bien des chemins dans le feu, l’air, la terre…

Si ton émotion te donne le désir de la dire, tu peux t’y efforcer, et puis, très vite, te déprendre de tout effort discursif et rationnel pour laisser ta profondeur s’en saisir, l’incuber, prendre le temps de concevoir. Peut-être laisseras-tu la nuit « porter conseil ».

Bientôt dans le silence les mots surgiront, rythmés dans leurs sonorités imprévues et leurs syntaxes inattendues, illuminés.

Il sera temps plus tard de les lire et de les relire pour en vérifier la justesse, pour entendre plus haut ce qui n’avait peut-être été que murmuré, ce que tu avais mal saisi, et de le disposer au mieux de ta réjouissance.

Si tu te crois peu doué pour l’art, la musique, la peinture, la danse, la poésie, désinhibe-toi. Dans la solitude au moins et sans honte, danse, chante, peint, écrit. La beauté t’apparaîtra et, si tu vis un peu la Vie de l’Eternelle, la beauté des choses et des êtres transmuée en mots te parlera de Sa Beauté. Le silence du silence t’introduira en Sa Présence, et tu iras vers les autres avec plus de respect et de dilection.

 

On peut aborder le sport comme l’un des chemins de l’humain premier vers l’humain dernier, comme un chemin de perfection. On peut marcher du désir de dominer les autres et de s’en faire admirer en étant le meilleur vers le désir de se dominer et surpasser, et puis faire le saut dans l’altérité positive où l’on propose aux autres le spectacle du jeu gratuit pour la beauté du geste.

 

pour l’air qui donne à ton flocon

ce qui transmute

sa chute

en la grâce du vol de la colombe ou du faucon

 

pour l’air qui donne à ta colombe

à tire-d’aile

si belle

de s’enlever et disparaître en la lumière et l’ombre

 

pour l’air qui donne à ton faucon

au grand espace

sa chasse

en l’immobile l’éclair et la chute vertigineuse jusqu’au fond

 

8 janvier 2011

 

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » (Pensées, fragment 233, éd. Sellier). On entend maintenant des astrophysiciens qui prétendent démontrer qu’il n’y a rien derrière la limite de notre univers en expansion, qu’une géométrie non-euclidienne permet de concevoir un espace clos sur lui-même et sans dehors. Il se trouve tout de même que l’espace de notre univers est un espace euclidien. Et que leur répondent ces autres astrophysiciens qui envisagent l’existence d’un « plurivers », d’une multitude d’univers ? Curieuse intelligence qui nie l’infini et affirme l’existence du néant. Giordano Bruno ne serait plus maintenant brûlé par les négateurs de l’espace infini, mais ils l’enfermeraient dans un in-pace d’oubli dédaigneux. Le prestige de la science est tel dans notre société que les scientifiques sont en mesure de manipuler l’opinion avec des affirmations péremptoires qui ne sont que des hypothèses. Même si elle rassure les effrayés de l’infini et les amoureux du néant, une hypothèse qui fait fi des principes d’identité et de causalité se ruine.

 

Lorsque Montaigne parle de la solitude, il y voit une libération des soucis de la vie aux approches de la vieillesse. Mais il comprend bien qu’il ne suffit pas de se libérer des autres et qu’il faut aussi se libérer de soi-même. C’est ainsi cependant qu’il entend passer de la culture de la honte et de l’honneur, qui est celle de sa société, à une culture de la bonne et de la mauvaise conscience, qui est celle du quant-à-soi. Il ne semble pas envisager d’aller plus loin sur le chemin de l’humain dernier et de la libération de l’amour : « C’est assez vécu pour autrui, vivons pour nous au moins ce bout de vie… la plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi» (Essais, livre premier, ch. XXXIX, p. 347). Pour lui, rien ne semble valoir la paix intérieure dont on jouit en vivant au jour le jour le carpe diem d’Horace.

Il ne condamne pas pour autant les croyants qui, « par dévotion, recherchent la solitude, remplissant leur courage de la certitude des promesses divines en l’autre vie… Ils se proposent Dieu, objet infini et en bonté et en puissance ; l’âme a de quoi y rassasier ses désirs en toute liberté… Qui peut embraser son âme de l’ardeur de cette vive foi et espérance, réellement et constamment, il se bâtit en la solitude une vie voluptueuse et délicate au-delà de toute autre forme de vie » (pp. 350s). Mais il préfère une solitude d’abord oublieuse de la société et occupée au perfectionnement de soi-même dans la rectitude morale : « Retirez-vous en vous… jusqu’à ce que vous ayez honte et respect de vous-même… Ayant entendu les vrais biens, desquels on jouit à mesure qu’on les entend, s’en contenter, sans désir de prolongement de vie ni de nom, voilà le conseil de la vraie et naïve philosophie » (pp. 353s). Le Montaigne du « que sais-je ? », qui prend refuge dans la foi en constatant la diversité inconciliable des philosophies rencontrées dans ses lectures, ne s’appuie pas sur cette foi mais sur sa « naïve philosophie » pour vivre au mieux sa solitude.

Est-il besoin de suggérer que la solitude recherchée par les amis d’Aimer est celle qui alterne avec la multitude, et que l’une et l’autre visent à mieux accueillir les autres, sans souci des « promesses divines » ni de l’estime de soi en la sollicitude de l’amour ?

 

Celles et ceux qui fréquentent Spiritualité de l’altérité sont censés savoir que la publicité qui apparaît sur son blog n’a rien à voir avec elle, surtout lorsqu’elle prend l’allure d’un site de rencontres. Les femmes couguar récemment apparues ne pouvaient d’ailleurs que leur faire pitié au premier coup d’œil jeté sur leurs visages fanés, durcis, et plus encore sur leurs regards avides et fatigués. Avec Aimer, elles appellent respect et dilection sur leurs personnes, tristesse sur leur solitude.

 

l’anneau qui tourne sur le doigt

peut s’oublier pendant des jours

pendant des nuits même d’amour

où rien ne reste de la foi

 

il arrive pourtant qu’on aime

à le toucher tiède et tranquille

et fermé sur ce cercle qu’il

ne cesse de dire le même

 

rien que la mort peut l’entrouvrir

et le livrer au grand espace

où la jalousie n’a plus place

en ceux qui veulent tout chérir

 

que vienne l’heure sans retour

où l’or des anneaux étiré

en l’infini d’altérité

tisse l’éternel de l’amour

 

9 janvier 2011

 

« Philosopher, c’est apprendre à mourir », répète-t-on après Platon, Cicéron, Montaigne et quelques autres. Mais c’est aussi apprendre à vieillir, à vivre avec le temps, à vivre le temps comme une chose aussi bonne et belle que l’espace. Le carpe diem d’Horace, qui se nourrit d’un pessimisme jouisseur, peut ici se transfigurer. Pour l’humain inspiré par l’amour, il ne s’agit pas de jouir dans l’instant du plaisir avant qu’il ne disparaisse à jamais, mais de vivre le bonheur de l’instant en ce qu’il nous permet de mieux aimer. Et pour celles et ceux en qui grandit la certitude que la mort est pour qui aime la chance d’aimer enfin sans obstacle ni mesure, le temps en devient le chemin.

On dit parfois que la mort intolérable, ce n’est pas la nôtre mais celle des autres. Pourtant, si la mort d’un être cher nous peine, est-ce pour lui que nous souffrons ou est-ce pour nous-mêmes parce que nous l’aimions pour nous-mêmes plutôt que pour lui? La sollicitude d’Aimer s’étend aux disparus dans la certitude que notre invocation peut leur être utile à grandir dans l’amour. C’est ainsi que nous leur demeurons proches.

 

Le dieu des monothéismes est un dieu qui parle. Aimer ne parle pas. C’est donc dans le silence, là où notre silence rencontre son silence que nous pouvons l’accueillir. Rencontre ineffable par nature, muette, mais dont l’expérience montre la nécessité et le profit pour celles et ceux dont le plus grand désir est d’aimer d’agapè. Car l’agapè n’est pas à notre portée puisqu’elle est participation à la Vie d’Aimer, et il nous faut donc la lui demander de liberté à liberté. La solitude du silence est le lieu de notre rendez-vous. C’est dans l’oraison silencieuse de tous les jours et dans celle, périodique, des grandes solitudes, qu’un Abbé Pierre, une Mère Teresa et des millions d’autres sans doute  ont trouvé leur force d’aimer.

 

pour le frisson des feuilles mortes

sur la route les pas s’arrêtent

à l’écoute des fleurs discrètes

et du souvenir qui les porte

 

ce qui se dit au vent d’hiver

c’est le temps dont l’immense face

elle-même et changeante passe

à travers le doux et l’amer

 

le temps s’en va toujours plus loin

et pourtant la grande mémoire

recueille ce qu’il donne à voir

et dans l’éternel en prend soin

 

si le peu ici qu’il nous chante

suffit à nourrir notre rêve

c’est qu’avec lui rien ne s’achève

de la mélodie qui s’invente

 

10 janvier 2011

 

Dans le Phédon de Platon, on voit que pour Socrate apprendre à mourir c’est se détacher de son corps ressenti comme un obstacle à la vie intellectuelle et morale, spirituelle. Socrate se réjouit de mourir parce qu’il a la certitude que débarrassé de son corps il accédera à la beauté des idées éternelles. Pour Yeshoua, la chair, c’est-à-dire le corps-âme, est provisoire, inutile à la vie éternelle, œuvre de l’esprit d’Aimer (Jean VI, 63). Ainsi la mort apparaît-elle pour ceux et celles qui aiment avec lui comme l’ultime détachement de la chair et l’entrée dans la pure liberté de l’être de l’être, l’Amour éternel.

Qu’a été la mort pour ces deux jeunes Français réunis par l’amour du Niger ? Qu’a-t-elle été pour ces trois Nigériens qui tentaient de les reprendre à leurs ravisseurs ? (En France on ne semble guère se soucier d’eux et de leurs familles). Qu’a-t-elle été pour ceux qui voulaient les emmener captifs ? Tous ont droit à notre respect et à notre dilection, à notre sollicitude, quelque différents qu’ont été leurs chemins dans la vie, dignes de notre approbation ou de notre désapprobation, de notre joie ou de notre tristesse.

 

Anonymat. Quel anonymat ? Derrière les marchés financiers, qu’il nous faudrait « rassurer », se cachent ceux qui les organisent dans leur insatiable rapacité.

Derrière le hasard inconnaissable peut se cacher l’Anonyme si anonyme qu’il va jusqu’à faire douter de son existence. Aimer ne parle pas. Il a pourtant des hasards qui deviennent des signes d’amitié, des invitations à l’action, parfois des orientations pour celles et ceux qui cherchent le meilleur chemin de l’amour.

 

il faut courir à la limite

où les doigts de rose se changent

dans l’épine de l’aube vite

en un chœur brûlant de mille anges

 

car ils ne sont que le cortège

et les hérauts de leur seigneur

qui dans sa gloire désagrège

le pluriel de la première heure

 

reste le souvenir fugace

et multiple de ses couleurs

joyeuses qui au cœur s’effacent

et se cachent dans la blancheur

 

l’aube et l’aurore dans leur fuite

de la nuit vers le jour dérangent

et leur vivacité invite

les coureurs à donner le change

 

11 janvier 2011

 

Reconnaissance. La reconnaissance, c’est ici reconnaître et être reconnaissant. Reconnaître, c’est l’œuvre de la quête du Réel, l’effort déployé pour connaître la vérité de l’être. C’est reconnaître autant que connaître parce que nous avons part à l’être en ce que nous sommes et que cette participation ontologique tend à se manifester à notre intelligence. Cette manifestation peut prendre le nom de révélation dans certaines religions, mais ce nom relève du mythe, d’une projection transcendante, extérieure, de ce qui est un dévoilement immanent, intérieur. Ce dévoilement a pu être l’œuvre des philosophes, mais il est de soi accessible à toute conscience humaine. Yeshoua s’est réjoui de ce dévoilement aux gens de peu (Matthieu XI, 25)

L’intuition de Yeshoua est ce dévoilement de l’Être de l’être auquel les religions donnent le nom de Dieu. Et cette intuition est que « Dieu est Agapè » (I Jean IV, 8). Reconnaître que l’Être de l’être est Agapè subvertit l’idée de Dieu comme toute-puissance transcendante, au point que cette idée est morte désormais, que Dieu est mort. Mais nous n’en finissons pas de reconnaître la vérité de cette intuition. Les Eglises chrétiennes en particulier continuent de croire au Dieu tout-puissant transcendant, à ne pas voir toutes les implications de l’Être de l’être comme Agapè.

Pour qui reconnaît l’Être de l’être, pour qui accueille la vérité dont Yeshoua a témoigné au point de se confondre avec elle (Jean XVIII, 37 ; XIV, 6), la reconnaissance comme connaissance se double de la reconnaissance d’être reconnaissant, d’exulter dans la joie de la participation à l’Être de l’être enfin reconnu pour ce qu’il est en vérité. L’épître de Paul aux Ephésiens, en son langage ambigu, non purifié encore tout à fait de la religion transcendante, exprime la reconnaissance de la vérité demeurée cachée depuis l’origine, du « mystère » enfin dévoilé par Yeshoua. Paul a le langage de l’exultation reconnaissante quand il parle à ses correspondants de « ce mystère dont il a eu la révélation… la connaissance du mystère du Christ » (Ephésiens III, 3s). « Je prie, dit-il dans son enthousiasme, afin que le Père vous donne, conformément à la richesse de sa gloire, d’être puissamment fortifiés par son esprit dans votre être intime, de sorte que le Christ  habite dans votre cœur par la foi. Je prie pour que vous soyez enracinés et fondés dans l’agapè pour que vous soyez capables de comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur de l’agapè de Christ, de connaître cette agapè qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu… » (Ephésiens III, 16-19…).

Le problème des Eglises est sans doute celui de l’interprétation des textes qu’elles considèrent comme révélés. Elles n’en saisissent pas l’ambiguïté, ni surtout la nature du langage. Car ce langage est en réalité celui du mashal, du mythe, comme le donnent à entendre le texte de Matthieu et sa citation du Psautier : « Il leur parlait toujours en mashal, accomplissant ce qu’avait annoncé le prophète : ‘j’ouvrirai la bouche en mashal, j’annoncerai ce qui est resté caché depuis la fondation du monde’ » (Matthieu XIII, 34s ; Psaume 78).

Ainsi devrait-on aborder le dogme chrétien de l’Incarnation comme un mashal : le Dieu qui se fait homme afin que l’homme devienne Dieu, c’est l’Amour éternel présent à l’intime de l’humain qui l’invite à partager sa Vie.

 

trous noirs fontaines blanches

quels abîmes vous disent

dans l’éternelle brise

vos matchs et vos revanches

 

l’un et l’autre et le même

forcent votre avenir

à tous trois quand se dire

est l’amour et la haine

 

au fuyant horizon

de la course infinie

rien n’est jamais écrit

des nouvelles saisons

 

votre beau devenir

est devenu le nôtre

et nous voyons des autres

se concevoir les rires

 

hier et demain dimanche

tous beaux et tous aimés

ouverts sur la clarté

yeux noirs et yeux pervenche

 

12 janvier 2011

 

Qui s’interroge sur le commencement de l’univers est amené à s’interroger sur l’origine de l’être. Qui s’interroge sur l’origine de l’être est acculé à affirmer son éternité (à moins d’attribuer au néant les qualités de l’être, ce qui est la plus énorme violation du principe d’identité que l’on puisse imaginer). Et qui pense ainsi est enclin à induire de l’infinité temporelle de l’être son infinité spatiale en l’indistincte infinité de l’être. Il n’y a jamais eu de néant de temps ni de néant d’espace, quelque différents que les temps et les espaces puissent être de ceux que nous connaissons dans notre univers.

Infini, l’Être de l’être est nécessairement présent à l’intime de tout être puisque rien n’échappe à l’infini. Augustin, mystique, a reconnu cette présence à l’intime de son être : « intimior intimo meo, plus intime que mon intimité ». Thomas d’Aquin, philosophe, l’a reconnu à l’intime de tout être : opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, il faut que Dieu soit présent en toutes choses, intimement ». Mais cette présence est une présence qui se retire de soi-même, comme la femme qui a conçu se retire d’elle-même pour laisser place en elle à son enfant. L’Eternelle se retire dans le vide pour qu’y apparaisse la matière. Images sans doute ; symboles, et qui peuvent nous donner à penser. L’Eternel s’efface, discret pour que nous puissions exister, et exister librement.

Mais il se laisse découvrir par celles et ceux qui le cherchent. N’est-ce pas ce que peut nous dire le mashal de la drachme perdue et retrouvée (Luc XV, 2-10) ? Certes, l’application qui en est faite est celle du pécheur qui se convertit, et qui est ainsi « retrouvé ». Mais qu’est le péché si ce n’est le contraire de l’amour ? Et qu’est l’amour si ce n’est la présence d’Aimer, l’Être de l’être ? Le regard de l’interprète se porte ici sur la recherche passionnée de cette femme et sur la joie de sa (re)découverte. La drachme perdue est la présence cachée de l’Être précieux dont la découverte comble le désir infini des humains, comme le sont la perle de grand prix et le trésor découvert dans le champ en deux autres mashal de Yeshoua (Marc XIII, 44ss).

« Réjouissez-vous avec moi » (Luc XV, 9). La découverte d’Aimer à l’intime de toutes choses, de toutes personnes, est la plus grande joie. La femme qui a trouvée sa drachme veut faire partager sa joie. Qui découvre Aimer ne peut pas, en sa joie, ne pas annoncer sa découverte à qui veut l’entendre. Et comment annoncer Aimer si ce n’est en aimant ? Si Yeshoua a aimé c’est parce qu’il avait découvert l’Amour, et s’il l’a annoncé, c’est que l’on ne peut être habité par l’Amour sans vouloir aimer et annoncer l’amour pour le partager. L’amour remplit de sollicitude pour tout être et pour toute chose, et il leur offre l’amour, rien que l’amour. « L’amour seul est digne de foi » (Urs von Balthasar). En l’amour se dissolvent les religions, les credo, les idéologies…

 

Il est difficile de penser que l’on a poursuivi les ravisseurs des deux jeunes Français enlevés au Niger dans le but de les délivrer. Leur mort était quasi certaine. Mais il fallait les sacrifier afin de décourager d’autres enlèvements et tenter de rétablir la sécurité au Sahel. Il est heureux que ce soient des jeunes gens habités par l’amour et le bien qui aient été « choisis » pour ce sacrifice. Ce n’est pas la première fois que ce genre de hasard interroge les amis d’Aimer.

 

énergie blanche énergie noire

dans le grand vide

timide

que cherchez-vous à dévoiler qu’on puisse enfin le voir

 

13 janvier 2011

 

La psychologie et la sociologie sont des sciences, et il n’y a de science que du général et du déterminé. Elles ne peuvent donc comprendre les personnes comme telles en leur individualité et en leur liberté. Prétendre que l’on comprend quelqu’un avec l’intellect, c’est laisser échapper sa liberté. La connaissance d’une personne comme personne en sa singularité unique n’est pas d’ordre scientifique.

C’est l’amour qui connaît l’autre en son intimité. Et il le connaît, non pas en conséquence de l’amour, mais dans l’amour même. Ainsi « qui aime… connaît Dieu, car Dieu est amour » (I Jean, IV, 7s). Aimer nous connaît comme personnes en son amour pour nous. On comprend que Paul ait pu écrire : « Lorsque viendra la perfection (de l’amour)… je connaîtrai comme je suis connu » (I Corinthiens XIII, 10… 12).

 

La loi première des êtres finis en leur devenir, c’est celle d’une dualité de forces opposées en constant équilibre, déséquilibre et rééquilibre. Empédocle les nommait neïkos qui repousse et philia qui attire. Le tao les appelle yin et yang, et l’on trouverait sans doute des concepts analogues dans d’autres visions du monde. Il est bon de penser le monde et la vie selon la dualité : le temps, en ce qu’il détruit et construit dans l’entropie et la néguentropie, l’intelligence en ce qu’elle sépare et unit pour comprendre, le conflit qui se règle dans la concertation de la violence et de la non-violence…

Il est dangereux pour la vie sociale et politique de parler de liberté sans aussitôt y associer l’égalité, et vice versa. Les chantres actuels de la liberté sont souvent des libéralistes économiques et financiers qui se soucient de leurs seuls intérêts et risquent de mener la planète à la catastrophe écologique. Et naguère les chantres de l’égalité communiste nous ont révélé les désastres auxquels elle conduit lorsqu’elle ne concerte pas avec la liberté.

L’Infini Aimer est en-deça des dualités et autres multiplicités, à commencer par celle de la transcendance monothéiste et de l’immanence panthéiste.

 

le sang qui parle à ce poignet si cher

tressaille aussi au profond de ta chair

 

pourquoi as-tu permis à cette main

de le saisir sur le bord du chemin

 

ne sais-tu pas que l’amour et la haine

sont à l’affût tout au long de la plaine

 

tu marcheras vers l’horizon dernier

toujours accompagné du sang rythmé

 

avant de reconnaître au seul amour

le cœur de l’univers au dernier jour

 

14 janvier 2011

 

Dualité du fini. Les deux imaginaires : l’imaginaire chthonien et l’imaginaire ouranien. En sa forme extrême, le chthonien mélange et confond (comme par un excès de philia) ; modéré, il unit. En sa forme extrême, l’ouranien coupe et isole (comme par un excès de neïkos) ; modéré, il sépare.

On voit l’utilité de l’ouranien dans le monde des pouvoirs : pas de démocratie, pas d’égale liberté ni de libre égalité sans séparation des pouvoirs. Le Siècle des Lumières a conduit à la Révolution et à sa séparation des pouvoirs politiques : législatif, exécutif et judiciaire. Cette séparation n’est cependant jamais établie définitivement, car le désir de dominer habite l’humain premier.

Le désir de dominer et donc d’accaparer tous les pouvoirs est partout présent dans l’activité humaine : dans le religieux, dans le culturel, dans l’économique, dans le financier, dans le médiatique… La laïcité a établi la séparation du pouvoir politique et du pouvoir religieux. Mais il est bien d’autres pouvoirs en quête d’hégémonie. Après celui du communisme égalitaire, nous devons affronter celui du capitalisme libertaire. Et la soif de pouvoir est présente dans le monde intellectuel et philosophique : dans les courants de pensée issus de Marx, Nietzsche et Freud, dans l’existentialisme, les études linguistiques, le structuralisme, suivis de leurs inévitables avatars et dans d’autres, toujours d’autres qui s’activent à séduire les intellectuels. Nous devrions ne jamais baisser la garde, dénoncer toute tentative hégémonique de l’action et de la pensée.

La transdisciplinarité n’est pas la confusion des savoirs. Elle cherche à remédier, non pas à la séparation des savoirs, mais à leur isolement. Elle le fait en luttant contre les désirs de pouvoir, car elle suppose la libre égalité dans les concertations entre les savoirs. Ainsi la littérature et la psychanalyse ne peuvent-elles entrer en transdisciplinarité que si elles jouent le jeu de l’égalité et de la liberté avec respect et dilection mutuels. De même la théologie ne doit-elle plus considérer la philosophie comme sa servante utile ni la philosophie la théologie comme sa servante inutile. Elles doivent accepter de s’instruire l’une auprès de l’autre, comme d’ailleurs auprès de l’astrophysique, de la mécanique quantique, des sciences de la vie… Cela suppose que les ego des uns et des autres soient mis en veilleuse, que chacun maîtrise sa libido dominandi… Rien de tel que l’agapè pour présider à ces rencontres.

 

il a fallu que maintenant

nous sortions pour apercevoir

le poème du blanc et noir

dans la clarté du ciel changeant

 

à l’heure bleue deux corbeaux tournent

sur la maison comme jamais

on ne verra plus désormais

la pleine joie de leurs amours

 

l’arabesque des courbes brèves

que le vent avec elles trace

imprime la vie de leur race

dans le livre de notre rêve

 

ils vont aller l’écrire ailleurs

que d’autres yeux se réjouissent

sachant accueillir les prémisses

d’une nouvelle première heure

 

15 janvier 2011

 

On peut douter que Yeshoua de Natsèrèt ait existé, mais on ne peut nier l’existence de l’intuition qui s’exprime dans l’Evangile. Peu importe même que le principe de causalité oblige à penser qu’il a bien fallu quelqu’un qui eût cette intuition. Ce qui importe, c’est d’avoir le sentiment que cette intuition, ce sont « les paroles de la vie éternelle », l’expression de la vérité de l’être enfin reconnue. Pour avoir ce sentiment, qu’a exprimé Pierre (Jean VI, 68), il faut cependant vivre au diapason de cette intuition, vibrer à sa musique, c’est-à-dire à l’amour décrit par Yeshoua dans son « sermon sur la montagne ». Dans le langage de Jean, cela se dit : « Qui est de Dieu entend les paroles de Dieu. Vous n’entendez pas parce que vous n’êtes pas de Dieu », et encore : « Les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean III, 19). L’accès à la vérité de l’être de l’être n’est pas chose intellectuelle mais connaturelle. On découvre l’amour de l’autre en le vivant.

Mais alors, sommes-nous devant une pétition de principe ? Pour accueillir Aimer, faudrait-il déjà aimer ? Non, car l’amour n’est pas un tout ou rien ; c’est un chemin où il est malaisé de repérer le passage d’éros à agapè et de l’émotion de soi au souci de l’autre. On le voit en réfléchissant à la parabole du Bon Samaritain, où l’amour prend sa source dans « la prise des entrailles » (Luc X, 33), et dans celle du Fils prodigue, où le retour à la maison de l’amour se décide dans le « retour sur soi » (Luc XV, 17). Et le baptême de Jean donne aussi à penser que la conversion, la repentance, précède la découverte et l’accueil de l’agapè. Tel est le secret de la liberté humaine face à la liberté de l’Eternel. Aimer, à l’intime de l’être, ne force pas à l’amour mais y invite.

 

Le silence du silence est la chance de rencontrer Ta Présence en rentrant en soi-même. Mais comment y rentrer lorsqu’on a la tête farcie de bruits et d’images ? Si les humains, et depuis peu sans doute plus que jamais, ont tant besoin de musiques, spectacles et autres jeux vidéo, est-ce parce que le silence de l’ennui les effraie ? Faut-il avoir déjà fait l’expérience muette et ineffable de Ta Présence au cœur du silence pour vouloir se débarrasser et déposséder des chants et des images et s’enfoncer dans la nuit silencieuse de l’ennui afin de T’y rencontrer ?

 

« L’origine du monde » de Courbet, trou noir sacré, fascinant terrifiant, aspirant les énergies anciennes afin que jaillisse la fontaine blanche des nouvelles vies ? (Dis-moi comment tu interprètes et je te dirai qui tu es).

 

rapproche-toi de l’eau qui songe

sous l’immobile

défile

un peuple dans son monde où ton âme ignorante se prolonge

 

16 janvier 2011

 

Les monothéismes vivent d’une théologie archaïque. L’intuition de Yeshoua ne l’a encore que fissurée, alors qu’elle a le pouvoir de la pulvériser en révélant la vérité dernière de l’être, le vrai visage de l’Eternel, Aimer. Cette théologie pourrait-elle évoluer en entrant en transdisciplinarité ? Le sacré la condamne à l’isolement et à l’immobilisme. Pour faire connaître la vérité de l’Être, Yeshoua a dû aussi désacraliser sa religion.

Qu’il participe de cette théologie ou qu’il l’affronte, le dilemme du mal et du dieu tout-puissant a la vie dure. La faute à qui ? Au théisme et à l’athéisme, frères ennemis pris au piège l’un de l’autre ? Si l’Eternel était tout-puissant, il serait seul. N’est-ce pas le désir de l’humain premier exaltant sa puissance ? Moi seul ! Aimer, Elle, veut l’autre, en pure altérité positive. L’amour n’a que faire de la puissance. Il laisse l’autre à sa liberté, il le veut libre dès son origine. Cela s’appelle indéterminisme dans l’individualité des particules de notre univers, dans celle des vivants, dans celle des consciences. Si l’Eternel était tout-puissant, le mal ne serait pas, ni nous non plus. Le mal existe parce que le Tout-aimant laisse l’autre choisir son chemin à toutes les étapes du développement de l’univers.

Ce juif pieux frappé par le deuil : « Je n’ai jamais pensé à me révolter contre cette décision du Très-haut de m’enlever mon fils ». Pour lui, sans aucun doute, son dieu est responsable de la mort de son fils puisqu’il est le Tout-puissant. On comprend quel scandale la shoah représente pour les juifs. On comprend les ricanements des athées après le tremblement de terre de Lisbonne : Il est où, votre Dieu ? On comprend que la réponse de Job à son incompréhensible malheur soit finalement d’avouer qu’il ne comprend pas et qu’il n’a plus qu’à « se repentir dans la poussière et la cendre » (Job, XLII, 6).

 

L’artisan qui s’applique à façonner un bel objet rend hommage à la Beauté de l’Être. Il en reconnaît parfois, il en ressent toujours l’excellence. Malheureux, l’artiste qui s’écarte de la beauté jusqu’à la mépriser au nom de l’expressivité.

 

la campagne endormie au grand embrassement

de la brume songeuse de l’après-midi

avance du pas lent d’un marcheur ébloui

la mémoire nouée d’un souvenir d’enfant

 

sur sa main s’est fermée la main de paysan

qui l’emmène en forêt voir ce qu’il lui a dit

s’éveiller dans les bras de la brume qu’il vit

et danser en reflets une danse d’amants

 

est-il couché encore au milieu des roseaux

songeant que reviendra boire l’odeur étrange

à la mare qui tend la bouche à ses baisers

 

espère-t-il revoir la mémoire des eaux

transmise main à main ou dans le fond de fange

où endormis les ans demeurent envasés

 

17 janvier 2011

 

Le dieu d’Aristote est un dieu transcendant. Il n’a pas d’amis ; il n’en a pas besoin, car il est autarcique, autosuffisant. Mais pourquoi a-t-il créé le monde alors ? En tout cas le bonheur des humains est de se diviniser par la contemplation intellectuelle. Le dieu de Spinoza est un dieu immanent. Il n’a pas d’autre, car il est tout, et nous faisons partie de ce tout évidemment. Il détermine toutes choses en son être, et la liberté des humains est une illusion que le bonheur consiste à accepter par l’amour intellectuel (et la servitude volontaire ?)

Aimer n’est ni transcendant au sens monothéiste aristotélicien ni immanent au sens panthéiste spinoziste. Aimer n’est pas celui à qui l’on chante : « Vers toi nous levons les yeux, vers toi qui habite dans les cieux ». Aimer n’est pas non plus ce moi dans le tout que je découvre enfin. Aimer est présente à l’intime de tout être, Elle n’est pas tout être. Tout être est son autre, objet de sa sollicitude affectueuse et respectueuse, liberté face à sa liberté, invité à partager sa vie d’agapè.

L’altérité positive d’Aimer nous donne d’être par participation à ses énergies, et puis nous donne de vivre cette altérité d’agapè si nous souhaitons l’accueillir en participation à sa vie elle-même. On conçoit qu’il s’agit d’un processus en deux étapes : nous ne sommes pas libres de venir à l’être, mais il faut être pour être libre et nous sommes libres de venir à l’agapè. N’est-ce pas ce que signifie le vieux dicton chrétien : « Dieu, qui nous a faits sans nous, ne nous sauvera pas sans nous » ?

 

ce volcan d’un soir se craquelle

une lave fend la pierraille

rire de gueules des entrailles

qui de là-bas nous interpellent

 

il faut faire vite le temps

vers l’océan se précipite

et l’occasion pour qui hésite

se perd irrémédiablement

 

et qui peut être ce visage

semblable aux autres mais dont un

je-ne-sais-quoi dit un parfum

reconnaissable par le sages

 

si tu te jettes en ce volcan

quand son gros rire se sera tu

peut-être découvriras-tu

qu’un Empédocle t’y attend

 

18 janvier 2011

 

Dans son Petit traité de vie intérieure, Frédéric Lenoir nous rappelle que « tous les sages se retrouvent sur un point : à un moment donné, il faut rentrer en soi pour réorienter sa vie… » Cette réorientation, Jean le baptiste l’appelait conversion, retournement, métanoia (Luc III, 8). On la trouve aussi dans le mouvement intérieur du Fils prodigue « rentrant en lui-même » (Luc XV, 17). C’est une étape décisive du passage de l’humain premier à l’humain dernier. Mais ce n’est qu’une étape. Le baptême d’eau de Jean n’est que le préalable au baptême de l’esprit. Yeshoua l’a dit clairement : « parmi les enfants des femmes, il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean le baptiste, mais le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui » (Matthieu XI, 11) ;

L’entrée dans le Royaume n’est pas le résultat d’un « travail sur soi » en vue d’un « épanouissement personnel ». C’est l’accueil de l’amour des autres comme autres, l’agapè. Certes l’agapè épanouit l’humain puisqu’il accomplit le vœu le plus profond de l’être de l’humain. Mais cet épanouissement n’est pas recherché ; c’est une retombée de l’agapè : « Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroît » (Matthieu VI, 33). La justice du Royaume, c’est la perfection de l’amour en participation à l’agapè de l’Eternel.

 

Nietzsche invite à ne pas s’attacher à qui que ce soit ni à quoi que ce soit, pas même à son propre détachement. Dans la langage de Yeshoua, cela se dit : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu VI, 3). L’amour agapè est désintéressé ; il est désintéressé du désintéressement lui-même, dont on pourrait encore se flatter en sa bonne conscience. Ceci devrait nous aider à comprendre que Yeshoua ne peut nous demander de nous attacher ni même à nous intéresser à sa personne. Le christocentrisme des Eglises va à l’encontre de l’intuition de Yeshoua. Il s’est conduit en serviteur (Luc XXII, 27). Totalement dépossédé de lui-même comme il nous demande de l’être (Luc XIV, 33), il a aimé les autres « jusqu’à la perfection » en leur lavant les pieds (Jean XIII, 1ss).

Le Dieu dont parle la théologie chrétienne, c’est parfois Aimer, le Tout-aimant récupéré par le Tout-puissant. Peut-on parler d’usurpation d’identité ? De mainmise du pouvoir clérical sur l’intuition évangélique ? A chaque occurrence du mot « Dieu » dans la prédication et la théologie chrétiennes, il faut se demander s’il réfère au Tout-puissant ou au Tout-aimant, en se rappelant l’insistance de Yeshoua : « On vous a dit, mais moi je vous dis » (Matthieu V, 21, 27, 31, 33, 38, 43). Dieu vous a dit, mais Aimer vous dit.

 

le cormoran venu se perdre dans l’espace

de nos champs effacés et de leur terre nue

signe le paysage d’un paraphe inconnu

des buissons bocagers et des gens de leur race

 

quel souffle ou quel instinct a emporté ses ailes

de sa côte natale et de ses familiers

pour venir jusqu’ici et signer le papier

de la reconnaissance en la terre infidèle

 

il s’en est reparti après avoir écrit

unique cette ligne où se lit son message

offert à déchiffrer à la foule des sages

à l’affût du silence et du chant et du cri

 

19 janvier 2011

 

« Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes » (Matthieu X, 16). Le lecteur de l’Evangile peut regretter que Yeshoua ne nous ait laissé que cette parole pour nous guider au milieu des problèmes de la vie. Ses disciples sont « comme des brebis au milieu des loups » (Matthieu, ibid.). Ils sont dans le monde sans en être (Jean XVII, 14). Le monde, c’est le « désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16), libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi selon la traduction d’Augustin que Pascal (Pensées, fragment 460) reprend en la subsumant sous le terme d’amour-propre opposé à l’amour agapè. (Pour La Rochefoucauld, « l’amour-propre est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi »). Mais nous savons bien que nous sommes toujours nous-mêmes un peu loups, humains premiers, parties prenantes du monde et de ses désirs. Nous recherchons la perfection de l’amour, mais c’est le cheminement de toute une vie. Et ceux que nous sommes amenés à côtoyer et rencontrer sont un peu du monde, un peu loups, mais aussi un peu brebis.

La dualité du serpent et de la colombe, de la prudence et de la simplicité, nous rappelle que tout ce qui ne relève pas de l’unité de l’infini est complexe, double au moins de par la nécessité d’un équilibre de forces opposées. L’agapè elle-même se manifeste en nous dans la dualité du respect et de l’affection, de la distance et de l’intimité (de la transcendance et de l’immanence).

La prudence est une vertu qui met en œuvre un organisme complexe de qualités. Le mot « prudence » est à penser, à peser. C’est le calque du mot latin « prudentia » par lequel Cicéron a traduit le grec « phronésis » utilisé ici dans l’évangile de Matthieu : guinesthé oun phronimoi ôs oï opheis. La phronésis est la sagesse pratique, celle qui permet de gérer les situations et de régler les problèmes de la vie.

Dans de nombreuses visions du monde, la sagesse pratique est l’apanage des anciens. C’est qu’elle nécessite l’expérience de la vie. Elle requiert donc des expériences diverses, heureuses et malheureuses, de la mémoire et de la réflexion. Mais la phronésis des amis d’Aimer n’est pas d’abord une vertu acquise à force d’efforts ; elle est surtout un don de l’esprit d’Aimer. Lorsqu’il envoie ses disciples en mission, Yeshoua leur dit de ne pas se préoccuper de ce qu’ils devront dire s’ils ont des problèmes : « Ne vous inquiétez ni de la manière dont vous parlerez ni de ce que vous direz : ce que vous aurez à dire vous sera donné au moment même. En effet, ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’esprit de votre Père qui parlera en vous » (Matthieu X, 19s).

Laissée à elle-même l’intelligence divague : la pluralité des philosophies antagonistes qui jalonnent l’histoire en témoigne. C’est avec « crainte et tremblement », demandant que l’esprit « opère en nous le vouloir et le faire », que nous pouvons espérer aimer, mais aussi penser et agir avec la prudence du serpent et la simplicité de la colombe.

 

la feuille morte qui s’accroche

au tronc du chêne de l’hiver

frémit à l’ombre qui s’approche

nostalgique de l’habit vert

 

elle n’est plus qu’une momie

vêtue d’une chemise brune

se désolant que l’on oublie

son nom parmi les vieilles lunes

 

il faudra bien qu’au vent mauvais

elle s’enlève et s’abandonne

à la terre ouvrant le relais

pour que demain elle frissonne

 

20 janvier 2011

 

Certains s’indignent que l’Eglise ait trahi l’Evangile, qu’elle ait déformé l’intuition de Yeshoua de Natsèrèt. D’autres s’émerveillent qu’elle ait été malgré toutes ses turpitudes et ses erreurs la chance pour l’humanité d’avoir accès à l’Evangile en assurant sa transmission. On peut s’interroger : que serait devenue l’intuition de Yeshoua, sa découverte de la vérité dernière de l’Être, l’Amour, s’il n’y avait pas eu d’institution pour la répandre ? Est-il pensable que cette intuition aurait pu ne pas donner naissance à une institution ecclésiastique, ou qu’elle aurait pu donner naissance à une Eglise non institutionnelle, à une Communauté sans pouvoir ? On pense ici que les disciples de Yeshoua n’ont pas compris toute la portée de son intuition, que cette intuition inclut la dépossession de tout pouvoir comme de tout avoir. S’ils l’avaient compris, ils n’auraient pas permis que l’Eglise devienne une institution, ni qu’elle dispose d’un soi-disant pouvoir spirituel ou sacramentel au sens catholique (Ainsi le péché, manque à l’amour, ne peut être remis par le pouvoir magique d’une parole transcendante ; il ne peut l’être que par l’accueil de l’amour immanent). Et que dire de ceux qui continuent de présenter le message de l’Evangile comme il ne s’agissait que d’une nouvelle édition de celui de Moïse et des Prophètes : « Faites aux autres ce que vous souhaiteriez qu’ils vous fassent » (Matthieu VII, 12) ? La loi et les  prophètes se sont arrêtés avec Jean le baptiste (Luc XVI, 16).

 

Poésie. « Nous dansons dans nos chaînes », disait Voltaire en pensant aux contraintes auxquelles le poète français se plie. Cette image a plus tard séduit Nietzsche, et il a observé ces chaînes en toute poésie, à commencer par celle d’Homère. Le Romantisme s’est débarrassé de certaines contraintes de la poésie classique, et ce mouvement de libération s’est poursuivi jusqu’à l’apparition du « vers libre ». Mais l’authentique vers libre n’a de libre que le nom. Il se forge de nouvelles chaînes à chaque nouveau poème. Ce qui en lui s’exprime en langage poétique se donne des structures rythmées qui en font une danse aux figures imposées. Mais ce sont des chaînes immanentes plutôt que transcendantes. Elles sont en cela en accord avec le passage à peine ébauché d’une théologie transcendante à une théologie immanente et avec le passage encore inachevé d’une politique monarchique à une politique démocratique. On pense cependant ici qu’Aimer est au-delà de la transcendance et de l’immanence. Il est pour tout être une présence d’amour, et la beauté du monde en est un signe. Quelles que puissent être les chaînes de la danse poétique, elles devraient être celles de sa beauté et de sa vie.

 

sur le visage des belles

la face des belles choses

vois paraître l’éternelle

au silence de sa cause

 

quand ton regard ne s’attarde

sur aucun regard qui sonde

s’éblouit sans rien qui farde

la grâce de tout le monde

apprends à saisir la chance

dans la substance diaphane

de rencontrer la présence

de l’infini qui émane

 

dans la beauté reconnais

l’insaisissable de l’être

qui te donne en son palais

à l’éternelle de naître

 

21 janvier 2011

 

Justice et égalité ontologique. La mise en œuvre de l’égalité radicale des humains peut être qualifiée d’utopique au sens où elle est un but à viser et qu’elle demeure inaccessible si ce n’est à très lointaine échéance. Ce n’est pas un idéal révolutionnaire, car il n’y a pas de révolution sans usage de la force, et la justice égalitaire du Royaume des cieux exclut la force, le pouvoir et la domination.

C’est un idéal individuel d’abord parce qu’il se fonde sur la liberté personnelle de l’amour agapè. Mais cet idéal individuel est par nature interpersonnel, car la personne ne s’accomplit que dans l’amour des autres. Il entraîne nécessairement un jeu social et politique fraternel qui œuvre à l’égale liberté pour tous et à la libre égalité entre tous. Il lutte pour la justice sociale, pour une « égalité réelle », en sachant cependant que les inégalités sont essentielles à la vie économique de l’humain premier régie par la loi de la concurrence, héritage du struggle for life, et qu’il ne peut que la corriger.

Le chef animé par l’esprit d’Aimer fait sentir à ses « subordonnés » que ses ordres relèvent de la nécessité de l’organisation des tâches dans l’entreprise et non d’une volonté de supériorité et de domination : « Les chefs des nations les dominent ; les grands exercent de haut leur pouvoir sur eux. Il n’en sera pas ainsi parmi vous » (Matthieu XX, 25s). Il ressent  obscurément ou reconnaît clairement son égalité d’être avec ceux qui sont « sous ses ordres ».

 

On peut sans doute admettre avec Nietzsche que notre quête de vérité est impulsée en nous par une passion, un instinct, une force de vie. Mais il nous faut pousser plus loin la recherche de généalogie et nous demander d’où nous vient cette passion et pourquoi elle est en nous. Par ailleurs, chercher pourquoi on recherche la vérité, c’est encore chercher la vérité, lui attacher plus d’importance qu’on ne voudrait l’admettre. (On peut aussi conduire une enquête sur ce qui nous pousse à rechercher la beauté et sur ce qui nous induit à rechercher le bien).

Il existe dans le corps si admiré par Nietzsche des pulsions qui ne sont pas totalement régies par les libido sentiendi, sciendi et dominandi. Le dynamisme de l’être, le conatus spinoziste, la volonté schopenhauerienne, la volonté de puissance nietzschéenne, l’élan vital bergsonien… comprend une dimension altruiste. Il existe dans l’animal humain, dans la chair de l’humain premier, un mouvement vers l’esprit. Le mashal du Bon Samaritain nous donne un exemple de ce mouvement. C’est en faisant droit à son sentiment de compassion, au « mouvement de ses entrailles », que ce voyageur se porte au secours du blessé et prend soin de lui avec sollicitude. L’Evangile donne d’ailleurs des exemples de compassion charnelle chez Yeshoua lui-même (Matthieu XIV, 14 ; XX, 34 ; Marc I, 41 ;  IX, 22 ; Luc VII, 13). Nous avons en nous une capacité d’empathie et de sympathie qui nous oriente vers l’altérité positive.

 

pour cette merveilleuse chance

si souveraine

qu’à peine

tu l’as pu reconnaître anonyme au plus près de l’immense présence

 

22 janvier 2011

 

Empathie, sympathie. Le mot « sympathie » est bien connu en français. Le Petit Robert lui consacre plus de vingt-cinq lignes, et, avec « sympathique », « sympathiquement », « sympathisant », « sympathiser », cela fait plus d’une page. Le mot « empathie » est beaucoup moins connu. Il n’apparaît même pas dans le Petit Robert de 1967, et l’édition de 1993 lui donne à peine deux petites lignes : « Faculté de s’identifier à quelqu’un, de ressentir ce qu’il ressent ». Il n’est apparu dans la langue française qu’au XX° siècle, alors que « sympathie » est apparu au XV°. La critique littéraire connaît le mot depuis longtemps. Il donne une clef psychologique à une série de figures de style (métaphore, métonymie, synecdoque, prosopopée, personnification…). La critique de langue anglaise en fait son miel depuis longtemps, ayant elle-même calqué empathy sur l’allemand einfühlung.

L’empathie peut servir l’altérité négative comme l’altérité positive. L’empathie d’altérité négative est celle où l’on s’identifie à l’autre pour s’en défendre ou pour l’attaquer. Dans le monde animal, cela donne le mimétisme. Chez l’humain premier, qui en a hérité, cette activité instinctive se renforce d’une activité réflexive : il s’agit de deviner les sentiments et les intentions de l’autre par une sorte de mimétisme intérieur, en se mettant à sa place. Et cela afin de dominer et ne pas être dominé, posséder et ne pas être possédé, vaincre et ne pas être vaincu, dévorer et ne pas être dévoré. L’activité empathique peut se raffiner en ce jeu de dissimulation qu’a étudié et décrit Baltasar Gracian dans son Homme de cour (1647). C’est l’art d’agréer pour subjuguer, de comprendre l’autre de l’intérieur en le mimant aimablement. Cette duplicité dans la civilité n’est possible que par une empathie travaillée où l’on sait intuitivement et rationnellement ce qu’il faut faire et dire pour tromper l’autre en le convainquant. Nos fins politiques ont su tirer la leçon de cette étude en complément de celle qu’ils tirent du Prince de Machiavel (1513) pour prendre et garder le pouvoir en nous roulant aimablement dans la farine.

L’empathie de l’altérité positive, c’est ce même instinct de l’autre affiné par la réflexion, mais inspiré par la sollicitude et se doublant de sympathie. Serge Tisseron la met « au cœur du jeu social » et la détaille en trois mouvements : l’identification à l’autre, la reconnaissance de l’autre et l’intersubjectivité. Il l’élève ainsi au niveau d’une éthique sociale, plaidant pour sa diffusion en remède à l’isolement qui envahit nos sociétés. (Il n’envisage pas les dangers que l’empathie peut représenter lorsqu’elle sert une altérité négative).

Instinctive et cultivée, l’empathie positive peut servir la sollicitude universelle d’Aimer, non seulement dans les sociétés humaines, mais aussi dans la société cosmique tout entière. On peut évoquer ici l’hypersensible poète anglais John Keats : « Si un moineau apparaît sous ma fenêtre, je prends part à sa vie et me mets à picorer dans le gravier » L’empathie peut nous permettre de nous identifier à l’autre, à tout autre : aux humains, aux bêtes et aux arbres, aux rochers, aux rivières, à la mer… en nous réjouissant avec eux, mais aussi en souffrant de les voir maltraités, massacrés, pollués, ravagés… Elle peut servir un humanisme ardent et une écologie passionnée.

Il semble plus facile de s’indigner contre le non-respect des droits de l’homme en Chine qu’en Palestine. Allez savoir pourquoi. Est-il plus difficile d’avoir de l’empathie pour les Palestiniens que pour les Tibétains ?

 

regarde le soleil en face

tes yeux fermés

d’entrée

verront le sang de l’univers caresser son esprit jusqu’au fond de l’espace

 

23 janvier 2011

 

On peut se demander quel est le fondement ontologique de l’empathie. Lorsqu’on s’aperçoit qu’elle joue un rôle dans la matière vivante, non seulement parce qu’elle éclaire la question du mimétisme, mais parce qu’elle offre une piste de recherche dans l’étude de l’ensemble des phénomènes de la vie, on soupçonne qu’elle est liée à la structure du réel tout entier. Elle donne à penser que rien n’est isolé, qu’il y a communication d’information entre les particules, entre les atomes, entre les molécules, entre les cellules vivantes, entre les organismes vivants. Un dynamisme empathique semble présider au développement de notre univers depuis l’énergie primordiale jusqu’aux dernières progressions de la conscience.

La pensée européenne, surtout à partir des Lumières et de la philosophie cartésienne, s’est orientée vers une vision segmentée du réel favorisant l’analyse aux dépens de la synthèse. L’exemple le plus évident est sans doute celui de la séparation du corps et de l’âme (et des animaux machines privés de cette âme réservée aux humains). Ce dualisme inconfortable devait inévitablement mener à un monisme spiritualiste improbable et à monisme matérialiste aujourd’hui triomphant. Le recul de l’entropie que déplore Serge Tisseron fait partie de l’individualisme croissant de l’Occidental imprégné d’une pensée dominée par la séparation, la coupure (régie par un imaginaire ouranien dominant l’imaginaire chthonien).

La recherche scientifique est cependant amenée à reconsidérer la vision segmentée du réel. La physique quantique découvre la non-séparabilité, l’enchevêtrement, des systèmes physiques. La biologie s’aperçoit qu’elle ne peut expliquer, sans une mutuelle information encore inexpliquée des éléments chimiques, les processus de la vie dans leurs développements coordonnés, les différentiations progressives des tissus, les fonctionnements harmonieux et finalisés des différentes parties d’une cellule vivante et plus encore d’un organisme vivant. Il n’y a pas de vie ni même de matière sans cette intercommunication des éléments à laquelle nous donnons le nom d’empathie chez les humains. What a wonderful world !

 

en nuage d’évolutions

les sansonnets

jouaient

le jeu gracieux qui au savant heureux posait son interrogation

 

comment chacun sentait les autres

le ressentir

pour dire

la mouvante figure en la juste distance où il se faisait nôtre

 

dans l’interminable concert

de vous et moi

pourquoi

sans chef nos mélodies s’accordent dans la symphonie de l’univers

 

24 janvier 2011

 

Sartre pensait-il vraiment que le regard de l’autre nous réifie, fait de nous des objets, irrémédiablement ? L’empathie ne pourrait alors être que négative. Vision sinistre. Mais nous sentons en nous parfois, ou même souvent, ce mouvement qui nous porte vers les autres pour les secourir en nous donnant de prendre part à leur situation. Charles Dickens dit d’un de ses personnages de roman qu’il « n’avait pas d’entrailles ». Le problème est plutôt que nous pouvons, car telle est notre précieuse liberté, ne pas écouter nos entrailles, les endormir même au point qu’elles nous deviennent inaudibles. Mais si nous suivons leur mouvement comme le Bon Samaritain du mashal, nous devenons le prochain de l’autre et nous entrons dans la sollicitude universelle d’Aimer.

Le don. Pour Jacques Derrida, « le don comme don ne devrait pas apparaître comme don, ni au donataire, ni au donateur. Si l’autre le perçoit, s’il le garde comme don, le don s’annule. Mais celui qui donne ne doit pas le voir ou le savoir non plus, sans quoi il commence, dès le seuil, dès qu’il a l’intention de donner, à se payer d’une reconnaissance symbolique… » Derrida connaissait-il l’Evangile ? « Quand tu donnes, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu VI, 3). Le donneur parfait, comme Aimer, se désintéresse des raisons de son geste. Celle, celui qui donne ainsi en participation du Don de l’Eternel, n’est pas nécessairement inconscient de son geste. Certes, elle peut l’être ; elle peut ignorer que son geste est celui d’Aimer : « Quand t’avons-nous vu étranger et t’avons-nous accueilli ? » (Matthieu XXV, 38). Mais elle peut aussi comprendre que ce n’est pas elle qui vit ainsi, que ce n’est plus son moi premier mais son je dernier, celui qui partage l’intimité d’Aimer, qu’Aimer se fait elle afin qu’elle se fasse Aimer. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates II, 20). Alors elle « donne avec joie » (II Corinthiens IX, 7), participant à « la joie inaliénable » (Jean XVI, 22) de l’Eternel, à la béatitude de sa sollicitude.

 

Les découvertes du monde quantique acculent les physiciens à penser qu’une part du réel est « voilée », comme dit Bernard d’Espagnat. Mais on pouvait comprendre depuis longtemps, en constatant ses propriétés, qu’il y a davantage dans une molécule que dans les atomes qui la composent, davantage dans une cellule que la somme de ses molécules… Ignorer l’existence de ce plus, c’est violer le principe de causalité, et c’est aussi s’enfermer dans une vision matérialiste du réel.

 

nocturne

la rumeur dans l’ombre se décline

en six cas plus prégnants que la langue latine

 

elle est ici et là son centre nulle part

et elle te pénètre en sa grande mémoire

 

elle t’appelle aussi par ce nom inconnu

qui t’invite à tout autre à toujours dire tu

 

et elle te rappelle toutes les dépendances

qui entre toi et lui par elles sont des chances

 

mais c’est le don surtout qu’elle t’offre avec tous

pour qu’il vous envahisse vous attire et vous pousse

 

te détache et libère en disant l’origine

faisant t’en souvenir sans que tu la rumines

 

et elle te dit tout ce qui va accueillir

en toi de l’éternel et de t’en réjouir

 

la rumeur de la nuit t’annonce que demain

elle te guidera partout sur ton chemin

 

25 janvier 2011

 

La question du suicide se pose depuis bien plus longtemps que celle, subsidiaire, de l’euthanasie, du suicide assisté. Celles et ceux qui se la posent, ouvertement ou en secret, sont sans doute très nombreux. Ce qui nous fait nous poser la question du suicide, assisté ou non, c’est une autre question, la plus énorme qui se pose à tout humain conscient de son existence, celle de la mort. Que nous soyons pour ou contre le suicide assisté, on peut nous soupçonner, nous et notre argumentation, d’être mus par une croyance ou par une peur qui entrave, voire annihile notre faculté de penser. Croyance ? Le suicide a été longtemps condamné énergiquement par l’Eglise. Il y a un demi-siècle encore, elle refusait les obsèques religieuses aux suicidés. On voit maintenant des églises pleines à craquer rendre hommage à des parents, amis et connaissances suicidés.

On peut réfléchir à d’autres attitudes sociales face au suicide. Dans son roman Le monde s’effondre (1958), le Nigérian Chinua Achebe évoque une coutume du peuple Igbo : « Prendre sa propre vie est une abomination. C’est une offense à la Terre, et celui qui la commet ne peut être enterré par les gens de son clan. Son corps est mauvais, et seuls des étrangers peuvent le toucher ». Une autorité musulmane vient de condamner avec la dernière vigueur le suicide par le feu. A-t-elle aussi condamné l’attentat suicide ? Quelle forme de pensée incline à prendre cette attitude ? Est-il plus condamnable de se sacrifier, soi seul, que de se sacrifier en tuant, blessant et mutilant les autres ? Il faudrait multiplier les études de civilisations pour comprendre que le suicide, et donc le suicide assisté, peuvent faire l’objet d’appréciations diverses selon la contexte social, psychologique, religieux, politique…

La question qui guide ici les amis d’Aimer est simple. En chaque circonstance particulière, le suicide, ou l’assistance au suicide, nuisent-ils à l’autre ? Un ami d’Aimer s’interdit le suicide et l’assistance au suicide qui nuiraient à l’autre. Va-t-il alors se les permettre s’ils servaient l’autre ? Il peut en imaginer les cas dans l’abstrait, mais s’il se trouve devant un cas précis, il se décidera « avec crainte et tremblement » en demandant la lumière et la force de l’esprit d’Aimer afin qu’il « opère en lui le vouloir et le faire ».

L’importance d’une loi autorisant le suicide assisté tient à la situation de l’équipe de médecins et infirmières amenée à prendre une décision : peuvent-ils le faire ouvertement ou doivent-ils le faire en secret ? Mais aussi aux dérives qu’une telle loi peut entraîner. Il faut aux législateurs chargés d’en décider autant d’éthique de responsabilité que d’éthique de conviction.

 

On peut s’en prendre à l’occupation israélienne de la Palestine par antisémitisme ; on peut aussi s’en indigner par sentiment d’injustice. On peut prendre la défense du gouvernement israélien par islamophobie ; on peut aussi le faire par un sentiment de culpabilité anti-antisémite. Il est habile de la part du gouvernement israélien d’accuser d’antisémitisme tous ceux qui s’en prennent à lui et d’encourager le sentiment de culpabilité des Occidentaux en alimentant la mémoire de la Shoah.

Aimer libère de toute haine contre toute personne, quelque injustifiables ou criminels que puissent être ses actes. Aimer lutte contre toute injustice et contre tout acte criminel au nom de l’agapè universelle, mieux, parce qu’Elle vit son agapè universelle en tous ceux et celles qui accueillent sa présence en leur intimité.

 

la pomme qu’on épluche et met à nu

n’a plus ni beauté ni éclat

avant que sa réjouissance ait disparu

elle appelle au silence éloquent du débat

 

l’œil longuement qui contemple sa forme

élégante et ses teintes sublimes

y reconnaît soudain cette présence énorme

de la beauté offerte partout anonyme

 

gratuite libérale qui ne craint

de disparaître ici et là

car elle sait l’attendre mille êtres demain

dans les mondes surgis de l’abîme d’en bas

 

la beauté qui s’efface de la peau

des choses englouties

ou lentement vieillies affligées jusqu’aux os

renaît dans la fraîcheur du sein de l’infini   

 

26 janvier 2011

 

Ce que nous pensons du suicide dépend de ce que nous pensons de la mort, que ces pensées soient purement intuitives ou qu’elles soient précisées par la réflexion. On se prépare différemment à la mort des autres et à la sienne selon qu’on l’envisage comme une annihilation ou comme un passage possible à une autre forme d’existence. Pour celles et ceux qui partagent la certitude de Yeshoua qu’Aimer est « l’Eternel des vivants et non des morts » (Luc XX, 38), la mort peut être envisagée comme un accès à l’infini de la sollicitude et de la béatitude d’Aimer. La vision du suicide, et du suicide assisté, ne peut alors manquer de prendre une couleur différente de celle associée à la vision matérialiste de la mort.

 

On veut parfois réconcilier les trois monothéismes au nom d’Abraham. On pense ici à Louis Massignon et à ceux qui se réclament de sa pensée. C’est faire fond sur un mythe porteur, mais sur un mythe tout de même, et l’Evangile l’a mis à mal bien avant l’apparition de l’Islam. Prêchant la repentance, Jean le baptiste a mis en garde ceux qui se réclamaient d’Abraham : « Ne vous avisez pas de dire : ‘Nous avons Abraham pour Père ‘. Car, je vous le dis, l’Eternel peut faire des pierres que voilà des enfants d’Abraham » (Luc III, 8). Et Yeshoua a enfoncé le clou : l’important, ce n’est pas d’être un enfant d’Abraham, mais de se libérer du péché en accueillant la vérité (Jean VIII, 32-36). Quant à Paul, il a écrit qu’être enfant d’Abraham, ce n’est pas l’être selon la chair par la circoncision, mais selon l’esprit par la foi (Romains II, 26 ; III, 9-13). Seule l’agapè peut réconcilier les trois monothéismes, non seulement entre eux, mais aussi avec toutes les religions et tous les athéismes.

Yeshoua lie la liberté à la vérité, et la vérité à l’agapè. Avec lui, le péché est le contraire de l’agapè et il prive les humains de leur liberté. C’est que l’agapè est la vérité de l’être de l’être humain et que la liberté est de pouvoir d’agir selon son être. Être disciple de Yeshoua, ce n’est pas s’attacher à sa personne, c’est accueillir la vérité dont il est à ce point le témoin qu’il s’y identifie (Jean XVIII, 37 ; XIV, 6). Être disciple de Yeshoua, c’est accueillir comme lui l’agapè éternelle qui est l’être de notre être et partager ainsi sa liberté avec sa vie. C’est devenir Aimer comme il l’est devenu.

 

ô bleu intense toi qui dures

dedans la hutte

la flûte

du mauve à l’indigo insensible nous prend en ton intime pur

 

27 janvier 2011

 

Seul l’Eternel est éternel. L’Eternel est Amour. Seul l’Amour est éternel. Qui entre dans l’amour d’Aimer entre dans l’éternel. « La foi qui sauve », ce ne peut être que l’amour de l’autre comme autre, l’Amour éternel.

 

En leur différence, l’homme pour la femme et la femme pour l’homme sont la plus belle invitation à aimer l’autre comme autre et non pas seulement comme « chair de sa chair » (Genèse II, 23) en sa ressemblance et appartenance. Répondre à cette invitation, c’est passer de Moïse à Yeshoua, de la Thora au Royaume des cieux, de la loi à la grâce. Beaucoup, on peut l’espérer, font ce passage, et sans même le savoir. Il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour le faire (cf. Matthieu XXV, 34-40). Et il ne sert à rien d’être chrétien si on ne le fait pas : « Ce ne sont pas ceux qui disent ‘Seigneur, Seigneur’ qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père des cieux » Matthieu VII, 21).

 

L’empathie permet de mieux comprendre l’autre (afin de le maîtriser ou de le servir). La sympathie permet de mieux l’aimer.

 

On peut être suprêmement intelligent et manquer la vérité essentielle, celle de l’être de l’être, l‘Eternel Amour. On peut ne pas être très intelligent et la trouver : « Je te remercie, Père, Seigneur des cieux et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux prudents et de les avoir révélées aux petits » (Matthieu XI, 25). Au-delà de la formulation antithétique familière (cf. « les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers), on peut comprendre que l’accueil de la vérité essentielle est à la portée de tous ceux qui acceptent d’aimer parce que l’Eternel Amour s’offre à tous, sans distinction de race, de sexe, de position sociale, d’intelligence, de culture, de beauté… Aimer « ne fait pas acception de personne » (Romains II, 11).

dans la forêt la mare où la bête vient boire

appelle par ses traces à rêver de trouver

dans son hallier secret la présence du sang

qui nourrit l’univers et le cœur de la terre

 

mais la trace suivie rapidement s’efface

et tu cherches angoissée en un choix incertain

ce qui pourra mener où tu rencontreras

ce cœur vers qui ton cœur en l’instant bondira

 

la bête qui ressent et devine la quête

du sang présent obscur dans la forêt profonde

revient boire à la mare et invite à la fête

ton cœur désespéré gisant au fond de l’onde

 

28 janvier 2011

 

Nous sommes complices des injustices que nous connaissons sans les dénoncer, et ce d’autant plus qu’elles sont commises par des gens dont nous sommes proches.

 

Liberté et vérité. Pourquoi les associer ? Une pensée régie par l’imaginaire ouranien de la coupure (celle de Descartes en est le type) ignore les liens qu’entretiennent les concepts ainsi que les réalités que ces concepts représentent. Ainsi des liens de la liberté et de la vérité, entre eux, mais aussi avec la vie.

L’étude des pensées du monde dans les spécificités de leurs langues peut nous libérer de ce complexe de coupure et nous permettre une meilleure approche du réel. La pensée hébraïque,  familière à celles et ceux qui fréquentent l’Evangile, rend possible cette affirmation de Yeshoua : « la vérité vous rendra libres ». Mais sommes-nous certains de bien la comprendre et de comprendre en quoi elle nous concerne ? C’est une parole de vie au sens où elle lie la liberté et la vérité à la vie.

La liberté dont il s’agit ici n’est pas la liberté extérieure, à laquelle tous les humains sont attachés dans la démocratie (liberté de mouvement, de propriété, de travail, liberté civique, syndicale, politique, liberté de réunion et d’association, de pensée, d’opinion, de religion, d’expression…). La liberté qui nous préoccupe ici est intérieure, et elle se découvre à mesure qu’elle se gagne. Nous croyons parfois être libres alors que nous ne faisons que suivre nos attirances et nos répugnances, et que nous sommes manipulés par les habitudes et les mœurs dont notre milieu familial et social nous ont imprégnés.

Certes un animal est libre, et l’est aussi l’animal humain, dans la mesure où il peut faire ce qui l’attire et ne pas faire ce qui lui répugne. Il ne l’est pas toujours ni entièrement sans doute, puisque la nourriture peut venir à lui manquer, et la satisfaction de son appétit sexuel est conditionnée par sa force physique, mais il se contente de son bonheur simple. Mais l’animal humain peut découvrir que sa liberté de répondre à ses attirances et à ses répugnances le laisse insatisfait. Et il acquiert la capacité de leur résister au nom d’une liberté plus profonde.

L’humain qui se libère de ses attirances et de ses répugnances naturelles peut aussi en arriver à percevoir que ses goûts intellectuels et artistiques, ses croyances et ses opinions sont ceux et celles que sa famille et sa société lui ont inculqués. Sa libération intérieure se poursuit. En découvrant peu à peu la vérité de son être, ce qu’il est véritablement, il se libère de ce qui ne lui est pas essentiel et qui entrave sa liberté profonde. Sa liberté et sa vérité progressent ensemble. Il peut ainsi parvenir à sa vérité ultime et à sa liberté parfaite, celles de son être relationnel dont le nom évangélique est agapè.

En langue russe, la liberté, c’est volja, la spontanéité première, et c’est svoboda, la liberté de la relation aux autres, une réalité interpersonnelle fondée sur l’amour et l’amitié. La svoboda se moque des lois morales au sens où elles pourraient la contraindre de l’extérieur parce qu’elle s’origine dans une éthique de l’amour et non du devoir. Elle peut nous faire penser à ce que disait Augustin : « dilige, et quod vis fac : aime, et ce que tu veux, fais-le » Car tu ne pourras vouloir faire que les œuvres de l’agapè. Tu partageras la liberté d’Aimer, vérité dernière de ton être.

 

serpent léopard épervier

quelle empathie

instruit

ton corps bondissant pour gagner de sa balle l’espace tout entier

 

29 janvier 2011

 

Conflit des civilisations. Certains pensent qu’en parler, c’est l’encourager, et qu’il est préférable de le taire (comme on fait taire la rumeur en la taisant puisqu’elle s’éteint lorsqu’elle reste sans écho). En Afrique on entend parfois dire, mais ailleurs aussi, qu’il ne faut pas parler des serpents parce que cela peut les faire venir. En Europe on sait que la parole manipule des esprits crédules.

En son altérité négative, l’humain premier a besoin d’un ennemi. Lorsque le capitalisme eut vaincu le communisme, il fallait bien qu’il se trouvât un autre ennemi. Comme l’antisémitisme était devenu tabou, il fallut trouver l’islamophobie. Certains leaders populistes l’on bien compris.

 

Entrer en philosophie, ce n’est pas seulement étudier les philosophes ; c’est d’abord rechercher la vérité des êtres, et en premier lieu la vérité de l’être de l’être. La vérité philosophique n’est pas abstraite et conceptuelle, mais concrète et vivante. Les philosophes occidentaux l’ont quelque temps oublié, mais la génération des Foucault et des Derrida l’a, dit-on, à nouveau compris.

La vérité philosophique n’est pas dissociable de la liberté intérieure. C’est en se libérant que l’on marche vers la vérité ; c’est en cherchant la vérité que l’on se libère. C’est une même quête. Connaître la vérité de l’être, c’est reconnaître que l’être de l’être est Aimer. Aimer est suprêmement libre puisqu’il agit toujours selon son être, et reconnaître l’être d’Aimer en le partageant, c’est partager aussi sa liberté.

Comme entrer en poésie, entrer en philosophie (et entrer en théologie), c’est la lire, l’écrire, la penser et la vivre.

 

Penser la théologie, c’est la passer au crible de la contradiction, car penser véritablement, c’est penser librement.

 

« Opportet quod Deus sit in omnibus rebus et intime : il faut que Dieu soit présent en toutes choses, intimement » (Thomas d’Aquin). Tu es présente à chacun des milliards de milliards… de photons qui parcourent notre univers, présente à chacune des particules qui constituent mon corps, présente à…

 

Tu n’es pas la beauté du monde, mais elle est là répandue par ta sollicitude. Chaque fleur me dit ta présence anonyme et me réjouit avec toi.

 

ce cimetière où dorment tes ancêtres

t’appelle dans la nuit lorsque tu te réveilles

c’est là crois-tu qu’ils reviennent à l’être

où l’immobilité sur leurs os glacés veillent

 

qu’importe il vous suffit de convenir

d’un lieu de rendez-vous où votre amour saura

dans le silence et vos beaux souvenirs

se rejoignant trouver votre commune aura

 

car il faut bien que de monde-ci

enfermé dans les mots jusqu’à ce monde-là

et jusqu’ici depuis ce monde-là

passe sans fin la vie dont se nourrit l’esprit

 

30 janvier 2011

 

Conflit des civilisations ? L’humain premier aime son prochain et déteste son ennemi (Matthieu V, 43). Il a besoin d’un ennemi pour faire droit au neïkos qui l’habite comme il a besoin d’un prochain pour satisfaire la philia qui l’anime. L’humain dernier se libère de ses attirances, de sa philia, et de ses répugnances, de son neïkos, dans l’agapè qu’il accueille. Son amour du « prochain » n’est d’ailleurs plus un éros, une philia ; c’est pourquoi il peut l’étendre à son « ennemi ». Aimer, donne-nous l’esprit de ta force d’aimer. Fais-nous partager ta sollicitude pour tous les peuples de la terre.

 

Parce que l’être de l’être est Aimer, relation à l’autre, la vérité de l’être, la pensée qui exprime l’être, est nécessairement liée à l’altérité positive, dont le nom pour Yeshoua est la justice du Royaume des cieux, la perfection de l’amour. La distinction que fait en russe Nicolas Berdiaev entre pravda et istina, toutes deux traduites par « vérité » en français, c’est que la vérité istina est abstraite, extérieure, transcendante, alors que la vérité pravda est « vérité-justice » concrète, intérieure, immanente. C’est ainsi qu’elle peut exprimer la Vie éternelle, vérité de l’être de l’être.

A mesure qu’il se libère par l’amour agapè, l’humain rejette la vérité extérieure, transcendante, istina, qu’on lui impose, celle de la loi liée en Occident à un christianisme qui n’a pas su se débarrasser de l’image du dieu souverain tout-puissant. Il recherche sa vérité intérieure, immanente, qui ne fait qu’un avec sa liberté intérieure, une pravda indissociable d’une svoboda.

Le désir de démocratie, et de sa panoplie de libertés extérieures, est l’expression politique du désir de liberté intérieure selon la vérité de l’être. Il se développe avec le cheminement de l’humanité première vers l’humanité dernière.

 

un voile de lumière appelle l’horizon

la forêt qui là-bas révèle son mystère

et ne sera jamais que la belle vision

d’un visage tourné vers un cœur solitaire

 

mais il est tant de choses ici et alentour

dont la lumière dit les visages rieurs

peupliers châtaigniers haies chemins prés labours

que l’on peut s’y distraire ensemble tout une heure

 

la promenade seul à deux ou davantage

se donne des allures des arrêts des silences

où la lumière fait se découvrir les sages

de l’espace et du temps dans leur quête du sens

 

31 janvier 2011

 

Vérité. Qu’un Heidegger ait pu se laisser séduire par l’hitlérisme et un Sartre par le léninisme montre assez que l’on ne peut se fier à la pensée de nos grands esprits. Montaigne avait compris en lisant les penseurs grecs et latins que la multitude hétéroclite de leurs pensées désaccordées était le signe de l’impuissance de l’intelligence humaine à percer les secrets du réel. « Que sais-je ? » Il en était naturellement venu à se méfier de sa propre intelligence et à ne plus faire confiance qu’à sa foi religieuse. Démission intellectuelle ?

Depuis Montaigne la foi religieuse a été ébranlée par les Lumières et par leurs avatars. Le désir de vérité est cependant chevillé à l’être humain, et nos intellectuels continuent de faire des trouvailles, de les proposer  et d’attirer des adeptes avides. Alors ?

Comment puis-je faire droit à mon désir de vérité ? Ne risqué-je pas d’être victime de ma crédulité ? « Crainte et tremblement, invocation à l’esprit de l’Eternel qu’il « opère en moi le vouloir et le faire » de la vérité. Je puis sans doute suivre Yeshoua en ayant le sentiment qu’il a « les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68) ; je puis le faire en me fiant à cette sorte d’instinct de la vérité que je sens m’habiter. Mais suis-je assuré de bien comprendre ces paroles? N’ai-je pas la quasi-certitude que ses disciples eux-mêmes ne les ont pas vraiment comprises ? Et qu’ils n’ont pas compris que la vérité qu’elles révèlent ne peut être imposée aux consciences libres. Celles et ceux qui décident d’entrer en théologie devraient le faire avec la liberté intérieure de la pensée qui refuse les vérités imposées par un credo.

On peut ainsi admettre que le progrès dans la vérité de l’être est indissociable de la libération intérieure. Pour Yeshoua, il faut « être de la vérité » pour écouter sa voix, la voix de la vérité (Jean XVIII, 37). Être de la vérité, c’est pour Yeshoua vivre en conformité avec l’être de son être ; ce qui est aussi vivre dans la liberté intérieure. Ces choses sont liées.

On peut penser que les vérités scientifiques elles-mêmes sont nécessairement cohérentes avec la vérité ontologique. Si la théorie de l’évolution est vraie, elle ne peut contredire la vérité de l’être de l’être ; et si le créationnisme est erroné, c’est qu’il n’est pas cohérent avec cette vérité. Un dieu tout-puissant peut être créationniste, l’Eternel tout-aimant ne peut l’être.

(La théorie de) l’évolution entraîne (celle de) la perfectibilité de l’humain. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est cette perfectibilité. Elle a parfois été récupérée par des messianismes et des utopies, par la croyance que l’on peut inventer un homme nouveau dans une société parfaite. Si cette société est imposée par la force ou mise en place par la manipulation des consciences, elle ne peut s’accorder avec l’altérité positive qui fonde le réel. L’évolution de l’univers : de la matière, de la vie et de la conscience s’est toujours réalisée dans l’indéterminisme et la liberté. Le perfectionnement de l’humanité ne peut se faire que dans le respect de la liberté des consciences. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il soit si lent.

 

le givre s’étend immobile

dans le silence

immense

où le repos délivre à la terre endormie une chance de rêves tranquilles

 

1er février 2011

 

Le dilemme de la coexistence du mal et du dieu tout-puissant devrait tourmenter les chrétiens pour qui le dieu d’amour est censé être la figure par excellence de l’Eternel. Mais il faudrait pour cela qu’ils soient davantage sensibilisés au principe de contradiction, qu’ils se voient plus clairement accepter deux représentations contradictoires de leur dieu et que cette contradiction leur apparaisse si intenable qu’ils remettent en question leur théologie.

 

La perfectibilité fait partie intégrante de l’élan de l’être à l’œuvre dans notre univers, mais elle compose avec l’indéterminisme et la liberté, au point de manquer tellement d’évidence qu’elle fait de la téléologie et du « dessein intelligent » un tabou matérialiste.

Dans l’humain personnel et communautaire, la certitude que l’Eternel est Aimer peut mieux faire percevoir ce jeu de la perfectibilité et de la liberté. Nous pouvons sentir en nous un appel,  une invitation à la perfection de l’amour agapè désintéressé, à la « justice du Royaume des cieux », mais nous éprouvons aussi notre liberté d’y répondre ou de l’ignorer. Et notre liberté individuelle doit composer avec celles des autres individus dans le lent cheminement de l’humanité vers sa très lointaine perfection.

On devrait voir également qu’une telle perspective exclut tout messianisme et toute utopie. Si les chrétiens veulent garder une eschatologie, elle doit prendre ce sens asymptotique. Ils ne peuvent plus attendre le retour du Seigneur dans sa gloire, encore moins je ne sais quelle fantastique apocatastase, cette croyance en une finale restauration universelle imaginée par Origène et que l’on retrouve périodiquement dans l’histoire marginale de l’Eglise, et quelques échos dans « la fin de Satan » d’un Victor Hugo, les spéculations d’un Urs Von Balthasar et même cette chanson roborative des années 70 : « On ira tous au paradis, on ira… »

 

surprise la chevrette dans le champ de blé

est venue pour l’image s’immobiliser

 

en alerte tout yeux narines et oreilles

je fais face à cet autre là-bas qui surveille

 

c’est avec mes oreilles surtout que je guette

mais lui ce sont ses yeux qui sur sa proie s’arrêtent

 

surpris le promeneur s’est immobilisé

en me voyant le voir dans notre champ de blé

 

j’ai entendu son cœur qui battait dans le mien

en regardant mon cœur qui battait dans le sien

 

2 février 2011

 

A condition d’évacuer du divin toute puissance comme le fait Nicolas Berdiaev (« Dieu ne possède aucune puissance »), à condition de ne garder que l’amour, on peut affirmer que la perfection de l’humain est sa divinisation annoncée par le mythe de l’Incarnation : « Dieu s’est fait homme afin que l’homme se fasse Dieu ».

Dans ses Leçons sur la divino-humanité, Vladimir Soloviev a retravaillé cette idée héritée des Pères grecs (Irénée, Athanase, Jean Climaque, Grégoire de Nysse, Grégoire Palamas…), reprise par des Allemands mystiques héritiers du Pseudo Denys tels que Maître Eckart au Moyen-Âge et Jakob Böhme au XVII° siècle, ou philosophes idéalistes comme Friedrich Schelling au XIX°. Les philosophes et théologiens russes de la fin du XIX ° siècle et de la première moitié du XX° ont étendu ce concept de théandrie, de divino-humanité (bogocelovecestvo), de la personne à la communauté, russe d’abord par fierté slave, puis à la communauté humaine tout entière appelée en sa perfectibilité à vivre la vie de l’Eternel par l’amour. Certains ont été jusqu’à élargir cette divinisation aux dimensions du cosmos.

La divinisation est une obsession de l’humanité. On la rencontre dans la pensée antique. Le mythe chrétien de l’Incarnation lui a donné une orientation nouvelle avec la découverte du Dieu Amour, mais sans lâcher vraiment le vieux fantasme du règne, de la puissance et de la gloire. Si cependant l’on se débarrasse de ce fantasme pour ne retenir que l’image de l’Eternel se dépouillant pour laver les pieds des autres comme un serviteur (Jean XIII, 3-8), on découvre ce qu’est la vie éternelle d’Aimer en sa sollicitude et sa béatitude que l’humain est invité à partager.

La théologie chrétienne n’a malheureusement pas su renoncer à l’image du Dieu tout-puissant et à sa gloire. Le thème de l’abaissement du Fils de Dieu jusqu’à la « kénose », se vidant littéralement de son être, est immédiatement renversé par celui de l’élévation suprême dans un texte de Paul qui enthousiasme les chrétiens : « Il s’est anéanti, vidé de lui-même (eauton êkênosen, semetipsum exinanivit) en prenant forme d’esclave, se faisant obéissant jusqu’à la mort, la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté, lui donnant le nom au-dessus de tout nom afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et dans les enfers et que tout langue proclame que Jésus-Christ est le Seigneur dans la gloire de Dieu le Père » (Philippiens II, 9ss).

 

Faut-il pour affirmer qu’un ovule fécondé est une personne humaine croire littéralement au mythe de l’Incarnation qui fit de Marie la mère de Dieu au moment où elle conçut du Saint-esprit ?

 

sur le feu presque consumé

une spirale de fumée

demeure folâtre avec l’air

ravi d’être son partenaire

 

le regard s’attarde enchanté

sur le sylphe visible

hanté

par son autre invisible omniprésent

dont il respire le sang

 

ce qui danse là-bas

ici le baigne le pénètre

amie chair de sa chair ou presque

et de la vie l’interminable fresque

 

3 février 2011

 

Perfectibilité. Nous n’avons jamais fini d’apprendre à regarder les êtres et les choses avec le regard de l’amour de l’autre comme autre ; de regarder, mais aussi d’écouter, de sentir, de toucher, de goûter. Du moins faut-il que nous en prenions et gardions conscience, et que nous désirions nous libérer toujours davantage du regard possesseur et dominateur de l’humain premier. Conscience de notre faiblesse, de l’insuffisance de notre effort, de sa vanité même. Paul : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (II Corinthiens XII, 10). Car c’est alors que je te prie de me donner ta force d’aimer, toi l’hyperprésente à ma chair. Donne-moi ton regard sur l’autre. Merci de me donner ton regard sur l’autre. Merci.

Ces inconnus que je rencontre aujourd’hui dans le car, dans le train, le métro, le bus, dans la rue, au bureau, sur le chantier, au marché… Comment les aimer de l’amour dont tu les aimes ?

 

- Vous pensez aux autres afin de ne pas penser à vous-même, vous vous divertissez. Vous vous occupez de la misère des autres pour oublier la vôtre, vous n’êtes pas désintéressée.

- Vous ne seriez pas un peu maso, par hasard, ou sadique ? Vous voudriez que ça vous fasse mal de faire du bien aux autres ? Vous voudriez que les autres ne fassent du bien qu’en se faisant mal ? C’est tout de même un peu tordu, non ? Aimer ne cherche pas la béatitude, mais il la trouve dans la sollicitude.

 

La bioéthique d’Aimer n’est pas une bioéthique du sacré. Certains disent que la vie appartient à Dieu et qu’elle est donc sacrée. Il est sûr en tout cas qu’elle n’appartient pas à Aimer, car Aimer ne possède rien ni personne. C’est dans l’amour des autres comme autres que la bioéthique d’Aimer se pense.

 

Nicolas Berdiaev :

« Je suis un chercheur de vérité et de vie… non un maître ». La vérité de l’être de l’être,  c’est Aimer. Aimer n’est pas un maître, mais un serviteur (pour parler un langage humain compréhensible, puisque Aimer est indicible en ce qu’il est). En son altérité positive, Aimer s’efface devant son autre, et celles et ceux qui cherchent à partager son être et sa vie en vérité ne sont pas des maîtres, mais des serviteurs, des « serviteurs inutiles » (Luc XVII, 10).

« Dieu n’est pas concevable sans l’homme. » Aimer est inconcevable sans son autre éternel. (Est-il besoin de dire qu’il faut être deux pour aimer ?)

« L’Eternel seul est réel ». Ce n’est pas du panthéisme, c’est du panenthéisme immanentiste (mais ces mots savants sont inadéquats). L’Eternel étant infini, c’est par lui, en son retrait, que les êtres finis existent et sont réels en tant qu’ils sont son autre.

« Dans la mesure où l’homme se divinise, il devient plus parfaitement homme ». Telle est la vérité du mythe de l’Incarnation. Yeshoua est l’humain parfait parce qu’il a tellement partagé l’amour d’Aimer qu’il s’est identifié à Lui. Et nous cheminons vers la perfection de notre être dans la mesure où l’amour dont Aimer aime nous gagne et nous envahit.

 

brève comme un bain glacé

par la grange elle a passé

 

dans la force de ses ailes

fuyait ou poursuivait-elle

 

la proie ou la prédatrice

se hâtait qu’elle en finisse

 

que s’abrège le passage

quand vient le terme de l’âge

 

4 février 2011

 

Vivre en ta présence, présentissime Aimer, ce n’est rien d’autre qu’aimer de l’amour dont tu les aimes les êtres et les choses que nous rencontrons. Car ta présence aux êtres est celle de cet amour.

Immanence et transcendance d’Aimer, extrême du même en son affection, extrême de l’autre en son respect.

Le dieu de l’humain premier est fatalement un dieu de puissance, redouté et adoré, sacré. Le dieu de l’humain dernier n’est plus puissant, n’est plus sacré. « Dieu est mort ». C’est un dieu que l’on pourrait dire métamorphosé, une chenille devenue papillon. C’est Aimer. Aimer n’est ni redoutable ni adorable. Il est aimable, au vieux sens de « digne d’être aimé », mais bien plus au sens moderne d’être « attentionné ». Car il ne nous demande pas de l’aimer, il nous invite seulement à aimer les autres de l’amour qu’il leur porte.

 

L’indéterminisme est indéterminable, il échappe au calcul scientifique. Mais qui vit la liberté en sa chair, et plus encore en son esprit, le connaît.

Sommes-nous nombreux dans l’univers ? Une interrogation pour la science, une évidence pour l’amour.

Le temps, la matière, la vie… Nous sommes incapables de les dire, mais nous les connaissons. Pessimiste, Augustin pensait que nous connaissons le temps, mais que nous ne savons pas le dire (la bouteille à moitié pleine, la bouteille à moitié vide).

 

Birmanie, Côte d’Ivoire, Tunisie, Egypte… « Le pouvoir est au bout du fusil ». Le peuple propose, l’armée dispose.

 

Chaque particule de notre corps sait qu’elle est venue du feu et qu’elle y retournera. Naguère et bientôt. Que sont pour elles quelques milliards d’années ? Elles ne vivent pas au rythme de notre conscience.

 

c’était le feu qu’elle cherchait

c’était le feu qui baptisait

 

si l’eau permettait de renaître

le feu donnait de disparaître

 

de n’être plus que dispersée

quelques volutes de fumée

 

vite promise à l’invisible

lorsque l’esprit trouve sa cible

 

dans la fournaise de l’amour

enfin elle a pu voir le jour

 

5 février 2011

 

Vérité et liberté. Notre progrès dans la vérité de l’être est indissociable de notre libération intérieure. La vérité de l’être se découvre de l’intérieur, en immanence ; elle ne peut nous être imposée de l’extérieur, en transcendance. Répéter un credo, qu’il soit théologique ou idéologique, c’est manifester un assujettissement à une transcendance. Cette répétition a mené et mène encore à l’intolérance religieuse ou politique, source de violence dans le déni des libertés extérieures. La vérité est le fruit de la pensée, et la vraie pensée est libre. Est-il sûr que Pascal le pensait (!) quand il écrivait que « toute notre dignité consiste en la pensée » ? Et que pensait-il lorsqu’il ajoutait : « Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale » ? (Pensées, fragment Sellier 232). La morale de l’humain dernier, ce n’est pas celle d’une loi imposée ; c’est celle d’une éthique de libre conformité à l’être de son être en vérité.

La diversité des religions, philosophies, idéologies… peut inciter à la tolérance de l’incertitude en ces domaines. Montaigne, tolérant parce qu’incertain. Dans son « Art de conférer » (de discuter), il donne plus d’importance, il accorde plus d’intérêt à l’interlocuteur qu’à ses idées. C’est que pour lui « la vérité est… élevée en hauteur infinie en la connaissance divine. Le monde n’est qu’une école d’inquisition (de recherche) ». Alors, ce ne sont pas les idées des autres qui l’intéressent, mais leurs personnes : « Je poursuis la communication de quelque esprit fameux, non pour qu’il m’enseigne, mais pour que je le connaisse ». Il n’est cependant pas toujours aussi abrupt : Dans la même page il écrit : « mon humeur est de regarder autant à la forme qu’à la substance, autant (nous soulignons) à l’avocat qu’à la cause ». (Essais, livre troisième, chapitre VIII, p. 192).

 

Nous connaissons le temps, mais nous ne savons pas le penser, avouait Augustin. Kant a tenté de le penser, mais Bergson a dit qu’il s’était trompé, et Einstein a dit que Bergson se trompait… Problème. L’Occidental est si bien conditionné qu’il penche presque toujours pour la « vérité » scientifique plutôt que pour la « vérité » philosophique (pour ne rien dire de la « vérité » poétique). Mais la science est-elle parvenue à penser le temps ? La définition, prudente, du Petit Robert est-elle encore valable ? «Milieu indéfini où paraissent se dérouler irréversiblement les existences dans leur changement, les événements et les phénomènes dans leur succession ». Aux dernières nouvelles, les physiciens disent que le temps n’est pas un milieu, mais une force indissociable de la matière.

Avant d’aller plus loin, on peut avancer que l’approche scientifique du réel doit se doubler d’une approche esthétique, qu’elles sont comme les deux jambes nécessaires à la marche vers la vérité de l’univers.

 

bossons dit-il car le boson

échappe encore à nos raisons

 

vite toujours plus vite vite

il faut passer cette limite

 

nous saurons nous ne saurons pas

c’est selon qui vivra verra

 

mais nous chercherons jusqu’au bout

sachant qu’il n’y a pas de bout

 

6 février 2011

 

Dans La psychanalyse du feu, Gaston Bachelard a montré tout le plaisir qu’il prenait à rêver les éléments. Et il a poursuivi sa quête heureuse dans L’eau et les rêves, L’air et les songes, La terre et les rêveries de la volonté, La terre et les rêveries du repos, La flamme d’une chandelle, La poétique de l’espace, La poétique de la rêverie. Mais Bachelard était convaincu que la rêverie et la poésie qui la dit ne nous apprennent rien d’objectif, qu’elles ne font que nous révéler notre subjectivité : « dans ce livre où nous faisons des confidences, nous énumérons des erreurs » (La psychanalyse du feu, p. 14).

Il a démontré de façon convaincante que notre connaissance objective du monde ne peut progresser qu’en se libérant de l’enchantement que le monde nous apporte. « Loin de s’émerveiller, la pensée objective doit ironiser. Sans cette vigilance malveillante, nous ne prendrons jamais une attitude vraiment objective » (pp. 9s). Bachelard se délecte de ce qu’il affirme être une illusion. C’est que pour lui comme pour la majorité de nos contemporains, cartésiens et matérialistes, le monde où nous vivons est « un monde inerte » (p. 10).

On pourrait accuser Bachelard de dualisme schizophrénique. En fait il a l’habileté de ne rien lâcher de la beauté du monde et d’en vivre, tout en la séparant radicalement de l’intelligence du monde. D’autres matérialistes sont plus cohérents, mais aussi plus désastreux. Ainsi, pour certains, les animaux ne sont que des machines comme le pensait Descartes, et ils n’hésitent pas à élever des poules en batteries. D’autres n’éprouvent aucun scrupule à détruire la forêt et à saccager la toundra pour fabriquer de l’huile ou récupérer du pétrole et du gaz. La civilisation occidentale, qui gagne les autres à ses vues, nie la réalité vivante du monde et le conduit vers un désastre où nos descendants seront entraînés.

On peut tout de même se demander, à l’heure où la physique des particules laisse entrevoir dans la matière des propriétés immatérielles, si le feu n’est pas davantage que le « dégagement d’énergie calorifique et de lumière accompagnant la combustion vive » et si la combustion n’est rien d’autre que « la combinaison d’un corps avec l’oxygène » (Le Petit Robert). Ces définitions nous renseignent sur les causes et les manifestations du feu, non sur sa nature. En réalité, la nature du feu, comme celle de l’eau, des éléments chimiques, de la vie végétale et animale, demeurent une énigme. Et l’hypothèse d’une dimension psychique de la matière ne devrait plus être rejetée à priori. Le principe de causalité doit au moins nous faire admettre qu’il y a plus dans une cellule vivante que dans les éléments qui la composent, et nous inciter à nous interroger sur ce plus.

La sensibilité poétique peut être dévoyée par l’imagination et les forces que met au jour la psychanalyse, mais celles et ceux qui l’éprouvent intensément sont prêts à affirmer l’unité substantielle du physique et du psychique à tous les niveaux de la matière « inerte », vivante et consciente. Ils ne peuvent pas l’expliquer, mais ils en vivent et peuvent nous inviter à en vivre. Nous n’avons pas seulement  le droit de rêver avec Bachelard. Nous pouvons nous écrier avec Gérard de Nerval et Pythagore: « tout est sensible », exercer la sollicitude de nos entrailles à l’égard des êtres de la nature, nous en réjouir et les chanter.

dans le vent le feu chante et danse

le long flamenco de sa transe

 

à distance juste tiens-toi

et de son cœur enflamme-toi

 

le bois que tu as entassé

de tes bras le tient enlacé

 

pressé il veut que disparaisse

avec lui le chant qui se dresse

 

que cesse enfin la pesanteur

qui te retient loin des hauteurs

 

chante en écho la flamme au vent

qui danse et va en t’enlevant

 

7 février 2011

 

L’âme d’un univers, d’une terre, d’un lac, d’une montagne, d’un arbre, d’une bête, d’un humain, c’est la force immatérielle intelligente qui rapproche, rassemble et organise les êtres en entités de plus en plus conscientes selon leur degré d’être. Voilà une affirmation qui risque de faire hurler, ou ricaner, les tenants du matérialisme. Mais ils sont incapables de nous dire ce qu’est une goutte d’eau, un brin d’herbe, une fourmi, un humain. Les définitions des dictionnaires sont illusoires ; elles ne font que décrire certaines qualités des êtres, non leur réalité. Le scientifique décrit, analyse, explique, et puis se tait. « Ce qui peut être dit peut être dit clairement, disait Wittgenstein, et ce que l’on ne peut dire, il faut la taire ».

L’artiste, le poète, est là pour dire obscurément ce que la science n’est pas capable de dire clairement. La poésie donne de ressentir, parce que le poète use de sa sensibilité aux êtres pour les connaître, et que cette connaissance ne peut se dire qu’en langage poétique. Lire la poésie est donc affaire de sensibilité obscure et vague, non d’intelligence « claire et distincte ». Certes, la poésie parle aussi à l’intelligence en lui donnant à penser par sa matière, mais c’est par sa manière qu’elle donne de connaître l’âme des choses et des êtres. Un critique anglais répétait : the manner is the meaning, c’est la manière qui fait sens. Ce qui ne peut être dit clairement, il nous faut le chanter.

Quelque médiocres que soient nos poèmes, nous nous y efforçons tous les jours afin de connaître l’âme des êtres et des choses. « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer » (Guillaume d’Orange ?), mais nous sommes assurés que la connaissance esthétique est aussi nécessaire que la connaissance scientifique dans l’approche du réel et que leur concertation collabore efficacement à la connaissance par l’amour qui rapproche de l’être de l’être.

L’âme des choses les organise par l’information et la concertation. Cela est vrai au niveau de la matière, davantage au niveau de la vie, et plus encore au niveau de la conscience. L’âme fait l’union des communautés humaines et les invite à la communion universelle. L’esprit d’Aimer qui les inspire invite les consciences à l’accueillir pour œuvrer avec lui à cette communion.

Nous vivons dans un univers de structures dynamiques où l’information circule sous forme d’attractions et de répulsions (de philia et de neïkos). Chez les humains, cela s’appelle la communauté du vivre ensemble. Son dynamisme, où la liberté prend le relais de l’indéterminisme, la conduit vers une altérité toujours plus positive, et vers la perfection d’amour de l’Eternelle lorsque elle accueille son esprit.

 

rossignol et alouette

chants de lune et de soleil

répandez-vous en leur âme

 

répondez-vous en leur cœur

chant de lumière et chant d’ombre

alouette et rossignol

 

8 février 2011

 

Principe d’identité (ou de contradiction) : tautologie logique, « expression d’une réalité dont la négation serait une contradiction dans les termes » ; exemple archétypique : « le néant existe ». Pourquoi tant de philosophes ont-ils cru à l’existence du néant ? Appartient-il à un sacré primitif dont ils n’auraient pas réussi à se libérer ? Pourquoi Parménide a-t-il dû énoncer cette vérité première comme si elle n’était pas évidente : « Ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas » ? On l’a accusé d’immobilisme et on lui a opposé Héraclite et son devenir. Vain prétexte. La croyance au néant est un refus de l’infinité de l’être, et ce refus barre l’accès à la vérité de l’être de l’être. Notre existence finie face à l’être infini annonce l’altérité positive de l’être infini. Aimer est la clef de l’être, « le mystère demeuré caché depuis le commencement du monde et maintenant manifesté» (Romains XVI, 25s ; cf. Matthieu XIII, 35, Colossiens I, 26 ; Ephésiens III, 4s).

 

L’hésychasme est un emprunt à l’orient indien christianisé au mont Sinaï par Jean Climaque au IV° siècle, repris au mont Athos par Grégoire Palamas au XIV°, diffusé en Russie au XIX°, accueilli au XX° dans l’Eglise occidentale. On en a dénoncé les dangers physiques pour les débutants qui s’y livraient sans guide et qui risquaient de « s’abîmer les poumons ». On l’a accusé de nombrilisme. Bien que christianisé, il peut redevenir une recherche d’épanouissement personnel, de paix intérieure, d’exaltation physico-psychique…, une illusoire « divinisation de la chair », alors que « la chair ne sert de rien » (Jean III, 6 ; VI, 63) et que ce qui compte pour Yeshoua, c’est l’amour des autres. On peut très bien répéter le nom de Jésus comme un mantra en l’associant au rythme de ses poumons, ne faisant ainsi qu’imiter ceux qui répètent « Seigneur, Seigneur » mais ne se soucient pas de faire la volonté du Père, de chercher la justice du Royaume des cieux, d’aimer les autres (Matthieu VII, 21).

Faut-il aller jusqu’à remettre en question la vie monastique ? Le danger qui guette le moine et la moniale est de chercher Dieu plutôt que de chercher ce que Dieu cherche, d’aimer son Dieu d’un amour ambigu, où l’éros continue de prendre sa part. Pour vivre cloîtré sans risquer de manquer à l’agapè, il faut avoir la certitude que sa prière profite aux autres. De fait, les monastères ont maintenant tendance en Occident à limiter leur clôture pour se mettre au service des populations qui les entourent, comprenant sans doute la parole : « je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du mal » (Jean XVII, 15). La recherche périodique du silence et de la solitude ne se comprend que par la nécessité d’accueillir la présence en soi de l’Eternel afin de mieux vivre sa vie avec lui, c’est-à-dire de partager sa sollicitude pour les êtres et les choses.

 

Frédéric Lenoir, philosophe et historien des religions : « Seuls 36% des Français affirment croire en Dieu (sondage du Parisien du 6 février). Si l’on croit moins en Dieu, lui demande-t-on, n’y a-t-il pas la tentation de se « bricoler » une spiritualité à la carte ? » « Je serais plus optimiste, répond-il. 92% des personnes sondées estiment que l’amour donne du sens à leur vie. Or Jésus ne cesse de dire que Dieu est amour et que la seule chose qui compte, c’est d’aimer son prochain… » Pas sûr que l’amour qui donne sens à la vie des Français soit forcément toujours l’agapè. Mais la spiritualité de l’altérité n’est pas une spiritualité « bricolée ». Elle entend bien être un mégaphone pour la voix de Yeshoua de Natsèrèt, et rien d’autre. Avec Yeshoua sur la croix, Dieu est mort. Vive Aimer.

 

sortez l’écouter

elle est revenue

 

la reine des nues

s’est mise à chanter

 

la belle du jour

d’air pur elle grise

 

la hauteur conquise

lui dit son amour

 

ne vous navrez pas

lorsqu’elle s’est tu

 

ce n’est qu’un début

elle reviendra

 

rentrez dans les murs

de vos souvenirs

 

le chant à venir

près de vous murmure

 

et le temps qui passe

vous emmène au loin

 

danser le refrain

qui jamais ne lasse

 

9 février 2011

 

« La récompense de la vertu, c’est la vertu » (Cicéron ? Spinoza ?) Peut-on dire alors que la récompense de l’amour, ce soit l’amour ? L’amour n’est ni une vertu ni une récompense. C’est la vie éternelle. L’amour est le chemin et le but, la voie et la vie (C’est pourquoi Yeshoua, identifié à Aimer, a pu dire en vérité qu’il était la voie et la vie). Avec Yeshoua et Aimer, c’est l’amour qui nous incite et nous aide à nous rendre maîtres de nos attirances et de nos répugnances par la tempérance, de nos décisions par la prudence, de nos peurs par le courage, de nos préjugés par la justice (pour reprendre la nomenclature antique). Mais ces vertus, leur acquisition  et leur mise en œuvre n’ont ici de sens que dans la sollicitude qui les encourage et qui les utilise pour mieux aimer. Car, de soi, elles peuvent aussi servir l’amour-propre. Elles sont alors utiles à la société, mais il leur manque la perfection d’Aimer pour entrer dans le Royaume des cieux (cf. Matthieu XIX, 16-21). Dans le Royaume elles ne sont plus des vertus mais des dons de l’esprit d’Aimer, car leur perfection est celle d’Aimer et elle n’est accessible qu’en lui (Matthieu XIX, 26).

L’amour agapè ni ne déifie la chair ni ne divinise le cosmos ; mais il change le regard qu’on leur porte, l’attitude qu’on adopte à leur égard et l’usage qu’on en fait. La spiritualisation du cosmos, comme celle de la chair, est un mythe lié à celui de la fin des temps et du retour du Christ. C’est une illusion porteuse de dynamismes psychologiques, mais c’est une illusion. Par l’hésychasme, l’hésychaste peut se sentir mieux dans sa peau ; peut-être parvient-il parfois à l’expérience de l’extase, de la « lumière thaborique ». Pourtant sa chair, corps et âme, n’échappera pas à la dégradation et à la mort : qui pourrait nier cette évidence ? Et si l’agapè de l’Eternel ne l’inspire pas, sa méthode ascétique et mystique ne l’y conduira pas. La voie de l’amour, c’est l’amour. C’est dans l’amour que l’hésychasme peut aider l’amour.

 

Il demeure hasardeux d’affirmer comment l’évolution du cosmos se poursuit dans la matière, la vie, la conscience, l’humain. Mais elle se poursuit. On sait qu’elle a connu des phases d’accélération et de décélération, des périodes de stagnation et des bonds. Réfléchir au style de cette évolution pourrait nous aider à penser la relation de l’Eternelle et de son autre, d’apprécier les degrés de liberté qu’Elle lui donne.

 

l’eau qui balance dans le verre

dit en silence

le sens

de tout ce qui du plus près au plus loin s’attire dans notre univers

 

10 février 2011

 

Leibniz : « les vérités de raisonnement sont nécessaires ; leur opposé est impossible ». Principe de contradiction, tautologie logique. Erreur fatale de Pascal et de ceux qui le suivent ou l’accompagnent sans le penser : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté » (Pensées, fragment 208 éd. Sellier). Et pourtant les Pensées abondent en vérités ; ou faut-il dire que l’on se sent souvent agréer ce que dit Pascal, que l’on se réjouit en découvrant chez lui des idées que l’on ressentait sans les avoir encore clairement exprimées ?

 

Il y a des vérités qui ne sont accessibles qu’à des consciences justes. Si Yeshoua peut témoigner de la vérité au point de s’y identifier (Jean XVIII, 37 ; XIV, 6), c’est qu’il est le juste, celui qui agit selon le bien, qu’il est sans péché (Jean VIII, 45s). Il faut être « de la vérité », c’est-à-dire juste (au sens de la justice du Royaume des cieux), pour pouvoir accueillir les paroles vraies de Yeshoua, pour croire en ses paroles de vie éternelle. Réciproquement sa vérité conduit à la libération intérieure (Jean VIII, 32).

Ce lien entre le vrai et le bien apparaît déjà dans la Thora. Ainsi Moïse chante l’Eternel, « le roc… Toutes ses voies sont justes, dieu de vérité et sans injustice, juste et droit » (Deutéronome XXXII, 4). Mais aussi chez les philosophes de l’antiquité grecque et latine : « Pour les philosophes de l’antiquité… chercher le vérité impliquait de changer de vie et, en retour, entrevoir la vérité transformait le sujet. La spiritualité avait donc sa place en philosophie » (Catherine Chalier, Le Désir de conversion). Transdisciplinarité ? La vie vérifie la vérité, la vérité est source de vie. Inversement, on peut être suprêmement intelligent et manquer la vérité de l’être si l’on n’est pas juste.

 

Pour qui l’amour est la voie de l’amour, la fin ne peut justifier les moyens : ce qui est contraire à l’amour ne peut conduire à l’amour. Evidence tautologique.

 

Bioéthique. Pas facile d’y voir clair, et l’on comprend que nos législateurs (au-delà de possibles positionnements électoralistes) ne parviennent pas à accorder leurs opinions. On pense ici qu’il est nécessaire, pour résoudre les problèmes de la vie avec sérénité et clarté selon la vérité de l’être, de désacraliser la vie. L’intuition de Yeshoua désacralise le monde, le temps (le sabbat), l’espace (le temple) et tout ce qu’ils animent. Qualifier l’embryon de « personne potentielle » relève-t-il d’une pensée sacrée qui ne s’avoue pas. Certains rétorquent qu’un spermatozoïde, un ovule, sont aussi des personnes potentielles. Qu’est-ce que la potentialité ? Notre liberté fait de chacun de nous un criminel potentiel. Alors ? Et l’eugénisme est-il totalement condamnable ? La nature est eugénique : elle perfectionne les espèces en favorisant les plus forts, en privilégiant les plus aptes. Certes, mais l’être humain est un être en émergence. Il est invité à passer de la nature à la surnature, de l’humain premier à l’humain dernier. Si l’on demeure dans l’incertitude, on peut se demander comment on peut en éthique faire s’accorder le principe de précaution et le principe de risque. Il faut savoir faire des erreurs pour progresser, quitte à les corriger quand on s’aperçoit que l‘on a fait fausse route.

 

l’étang sous sa grande paupière

rêve dans l’immobilité

à la fontaine où de la pierre

jaillit l’eau de la liberté

 

mais l’eau du sommeil au réveil

des rêves aux réalités

passe et repasse de l’éveil

au sommeil dont elle a rêvé

 

ainsi du tao qui du yin

passe au yang et de lui repasse

en sa belle alternance au yin

afin que vivent ses deux faces

 

il est des jours où se rendort

il est des nuits où se réveille

en ton âme l’argent et l’or

sous la lune et sous le soleil

 

si tu t’assois près de l’étang

si tu marches vers la fontaine

au fond du mystère des bois

pense aux deux piliers de ton arche

 

11 février 2011

 

Peut-on qualifier le christocentrisme d’idolâtrie ? L’humain premier a besoin d’une image pour adorer. Les prophètes d’Israël se sont battus pendant des siècles contre le culte des idoles au nom d’un dieu sans image, pire, anonyme : « Je suis qui je suis » (Exode III, 14), ce n’est pas un nom, même si les exégètes ont tenté de lui faire dire beaucoup de choses, y compris de la métaphysique. Mais Paul avait besoin d’un Seigneur dont le nom fût au-dessus de tout nom afin qu’il puisse l’adorer (Philippiens II, 9ss). Avec lui le Royaume des cieux est devenu le Royaume du Christ (Ephésiens V, 5), alors que la « royauté » de Yeshoua, celle du Royaume des cieux, ne consiste qu’à dire la vérité en la vivant (Jean XVIII, 37).

Vous accusez ce monsieur de syncrétisme (ou est-ce de bricolage ?) parce qu’il mêle le christianisme et le bouddhisme. Mais le christianisme est lui-même un syncrétisme : il mêle la Thora et l’Evangile, alors que Yeshoua a clairement marqué la différence entre la Loi de Moïse et le Royaume des cieux. En sa pureté, l’Evangile, l’intuition de l’Amour, abolit toute religion et toute irréligion. Il peut ainsi s’adresser aux adeptes de toutes les religions et de toutes les philosophies pour leur dire d’aimer. Cela peut certes les amener à abandonner leur religion et/ou leur philosophie, mais cela peut surtout leur permettre de vivre plus intensément ce qui en elle est le plus proche de l’altérité positive.

Le syncrétisme, c’est l’amalgame d’éléments disparates et incompatibles. Du moins c’est l’idée que s’en font ceux qui utilisent le terme avec réprobation. On peut penser que celui qui mêle christianisme et bouddhisme ne retient que leur commun dénominateur, la compassion universelle, dont le nom est aussi agapè.

Syncrétisme que de mêler l’éros et l’agapè chez l’Eternel. Le dieu de Moïse est un dieu jaloux parce qu’il aime d’amour éros, le dieu de Yeshoua ne peut être jaloux car il n’est qu’agapè.

 

« Remplissez la terre et soumettez-la » (Genèse I, 28). Pouvons-nous accuser la Bible d’avoir encouragé l’humain premier à infester, envahir et piller la planète ?

 

S’étonner de la lumière. Pour pouvoir voyager dans le vide, il lui faut être à la fois onde et corpuscule (si le son ne peut le faire, c’est qu’il n’est qu’onde). Pour voyager si loin si longtemps, il lui faut être légère et cependant d’une énergie inépuisable. Pourtant le moindre obstacle la fait se désintégrer et disparaître. Comment la lumière peut-elle disparaître en faisant paraître l’autre ? Etonnante lumière, merveilleuse lumière qui donne à l’œil de voir en y mourant.

 

d’un bout à l’autre du jardin

deux rouges-gorges se rappellent

l’un l’autre à leur bon souvenir

 

se disent-ils leur attirance

se disent-ils leur répugnance

à partager le territoire

 

ou qui sait la réjouissance

de vivre en bonne intelligence

l’un avec l’autre en ce miroir

 

leur chant donne à l’air du jardin

la légèreté de leurs ailes

et la joie de s’entretenir

 

12 février 2011

 

Lorsqu’elle est ressentie par tout un peuple comme vérité de l’être, l’altérité positive impacte la vie politique de sa nation. Il a fallu dix-huit siècles en Europe pour que les Lumières soient, pour que la vérité de l’être répandue par Yeshoua libère la pensée, que l’humanité « atteigne sa majorité » ; (citons Kant pour faire plaisir aux idolâtres). On a pu attribuer la victoire de la liberté et de l’égalité en 1789 à la prise de conscience de cette vérité par des esprits éclairés reniant le christianisme alors même que la conscience s’était obscurcie dans le christianisme pourtant censé être son promoteur attitré.

L’altérité positive fait qu’on ne se cherche plus un chef, un roi ou un pape, pas même un leader ou un gourou, mais la manifestation active de cette altérité, sa vérité qui libère les consciences en leur révélant leur égale dignité.

Existe-t-il parmi nous beaucoup d’intellectuels qui soient entrés tout à fait dans la liberté de pensée ? Combien continuent de citer leurs auteurs comme des autorités, d’invoquer Descartes, Spinoza, Nietzsche et quelques autres comme s’ils avaient peur de penser (c’est-à-dire de penser en toute indépendance). Ou bien ne font-ils que se cacher derrière des idoles parce qu’ils savent s’adresser à un peuple idolâtre toujours à la recherche de maîtres à penser ?

Parce qu’il est la lumière du monde, Yeshoua dit à ceux qui l’accueillent qu’ils sont la lumière du monde (Matthieu V, 14). L’important n’est pas celui qui manifeste la lumière, fût-ce au point de s’y identifier et de l’incarner, c’est la lumière elle-même, la vérité de l’être, l’amour, et qu’elle rayonne et gagne l’humanité. Yeshoua s’est effacé pour que cette lumière, étant pure altérité positive et non pas idole, prenne toute la place, donne à voir sans se faire voir, disparaisse en faisant apparaître. La Toute-aimante ne peut être que « cachée », comme s’est exclamé Isaïe avant Pascal (Isaïe XLV, 15). Rempli de vérité, Yeshoua a voulu cesser d’être visible pour laisser la place à l’invisible esprit d’Aimer : « Je vous dis la vérité ; il est bon pour vous que je m’en aille. En effet, si je ne m’en vais pas, le paraclet (l’esprit) ne viendra pas à vous » (Jean XVI, 7).

La liberté de pensée de Yeshoua, son abolition du sacré, la nouveauté radicale de son message…, tout chez lui est lié à son intuition de la vérité de l’être, l’altérité positive, l’amour. Il a pu dire : « la vérité vous rendra libres » parce qu’il avait fait l’expérience d’une libération totale. Tautologie de la vérité de l’être : elle libère de l’erreur parce qu’elle libère la vérité libératrice. Encore faut-il l’accueillir, et pour cela « être de la vérité », avoir commencé de se tourner vers le bien comme le demandait Jean le baptiste en préparant par la conversion la voie au Royaume des cieux, le baptême de l’esprit par le baptême d’eau.

 

Les adorateurs d’un dieu tout-puissant auquel ils se soumettent risquent d’entretenir en eux-mêmes un esprit de soumission aux puissants de ce monde. La révolution française a dit non d’un même souffle au dieu tout-puissant et au monarque.

 

chante cette belle sans nom

l’invisible qui donne à voir

et qui se cache au fond du cœur

 

elle vient du grand horizon

elle arrive dans la nuit noire

et s’abrite dans ta demeure

 

elle est au plus loin de l’abîme

la messagère infatigable

qui te manifeste l’immense

 

elle est au plus près de l’intime

le murmure de l’impalpable

qui peut t’en révéler le sens

 

13 février 2011

 

Il y a au fond de l’être humain un désir de divinisation. Désir d’éternité ? D’infini ? D’absolu ? Ce peut être un désir de puissance absolue ; on l’a vu avec les empereurs romains, et il a persisté, plus timide, chez les monarques de droit divin. Ce peut être un désir d’intelligence absolue ; on l’a vu avec les philosophes platoniciens et néo-platoniciens. Ce peut être un désir d’amour absolu ; on le voit avec ceux qui accueillent l’intuition de Yeshoua de Natsèrèt. Dis-moi quel désir de divinisation te hante, je te dirai quel est ton dieu, ton absolu. Si tu aimes répéter : « car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire », l’absolu auquel tu aspires est celui de la puissance.

 

Indignation. Faut-il être un peu fou comme « ce fou de Blake » pour oser inventer une nouvelle théologie ? Il a pensé la Bible selon son intuition, celle de l’infini nécessairement partout présent, jusqu’au creux de la main (« Hold infinity in the palm of your hand, tenir l’infini dans la paume de votre main »). Dans son imagination visionnaire, il dit avoir dîné avec le prophète Isaïe, qui l’a assuré n’avoir ni vu ni entendu Dieu, mais qui a ajouté : « Mes sens ont découvert l’infini en toute chose, et, comme j’étais convaincu alors et comme je le suis encore que la voix de l’honnête indignation est la voix de Dieu, je me suis mis à écrire sans me soucier des conséquences » (The Marriage of Heaven and Hell, planche 12). Isaïe lui a ensuite affirmé que sa conviction, comme sa perception de l’infini, lui venaient du Génie Poétique.

Pour William Blake, la « juste indignation » fait donc le prophète. Il a besoin de préciser : « juste ». Avait-il lu Spinoza, pour qui l’indignation est le produit de la haine ? Chez Yeshoua elle est le produit de l’amour, non de l’amour philia ou éros, mais de l’amour agapè. Il a lancé ses « malheurs à vous… » (Matthieu XXIII, 13ss, 23, 25, 27, 29…) parce qu’il voyait les représentants de la Thora faire obstacle à la vérité d’Aimer. L’indignation juste est celle de la justice du Royaume des cieux, de l’amour des autres, de la dilection éternelle.

Vraiment voir l’infini en tout être fini, c’est reconnaître sa dilection présente à toute chose.

 

elle s’est arrêtée devant la porte

la belle ballerine en feuille morte

 

son cavalier venu la reconduire

invisible n’avait plus rien à dire

 

il était là pourtant qui invitait

toute chose légère en son palais

 

et le cœur attentif à ses présences

frêles réjouissait son innocence

 

ne lui soufflait-il pas que l’infini

était bien là à toute chose uni

 

qui demandait avec lui qu’on accueille

arrêtée sur le seuil la feuille morte

 

14 février 2011

 

Je ne me désole pas de ce que mes enfants sont hétérosexuels, je les aimerais tout autant s’ils étaient homosexuels. J’essaie de les aimer, non comme chair de ma chair, mais de l’amour dont Aimer les aime et par la grâce de son esprit.

 

Différentialisme.  Mot ambigu, bon à tout faire, dangereux, utile en ce qu’il peut stimuler la pensée. Il existe un différentialisme raciste qui fait que les membres d’une communauté humaine se considèrent supérieurs à ceux d’autres communautés. Le nazisme a été vaincu militairement, mais il demeure actif psychologiquement et socialement. Certains s’en réclament ouvertement, beaucoup d’autres, souvent inconsciemment racistes, le vivent naturellement, selon l’instinct d’altérité négative qui anime plus moins fortement l’humain premier. Parmi tant d’exemples, allez donc observer les expatriés en Afrique et cela vous sautera aux yeux (pas chez tous bien sûr).

Le différentialisme féministe revendique l’égalité dans la différence, mais certaines de ses promotrices aimeraient installer un matriarcat qui serait sans doute aussi destructeur que notre patriarcat machiste. Le droit à la différence féminine peut servir d’excuse à une hostilité misandre, le droit à la différence communautaire nourrir l’hostilité culturelle. Ils peuvent relever de l’altérité négative. L’invitation à la différence, elle, est adressée aux autres dans l’esprit de l’altérité positive. Elle leur souhaite de mettre en valeur toutes les ressources de leur personnalité, qu’elles soient naturelles ou culturelles, physiques ou intellectuelles, sexuelles, sociales… « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates III, 28), cela signifie l’égale dignité, non la disparition des différences. Et celles-ci vont jusqu’à la différence existentielle de l’eccéité qui fait de chacune et de chacun un être unique, précieux, irremplaçable. Le différentialisme de l’altérité positive souhaite à l’autre de s’épanouir en son eccéité. Aimer souhaite à chaque humain d’être lui-même, elle-même, et d’ainsi s’accorder aux autres en les accueillant. On trouve cela aussi chez Shakespeare :

to thine own self be true

Thou canst not then be false to any man

envers toi-même sois vrai

Tu ne pourras alors être faux à personne

(Hamlet, Acte I, scène 3, vers 78ss)

Tu pourras « accueillir l’autre dans toutes ses dimensions » (Benoît XVI).

 

« Ce n’est pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon père des cieux » (Matthieu VII, 21). Il ne sert pas à grand-chose de « recevoir la parole de Dieu avec joie » (Luc VIII, 13), de nous gargariser de belles paroles sur l’agapè et l’altérité positive. Nous sommes invités à pratiquer la justice du Royaume des cieux par la force de l’esprit d’Aimer, à ne pas nous contenter de l’admirer et de nous en réjouir, voire d’en jouir comme d’une douceur offerte dans une bonbonnière. Il s’agit d’agir.

 

être ou ne pas être la brume perle

paraît disparaît en l’être de son être

 

assemble désassemble son écharpe

aux harpes du silence donne sens

 

visibles invisibles fiançailles

d’air et d’eau qui se faillent et défaillent

 

tant connues qu’inconnues en ces espaces

ou passent les secrets de leur unique face

 

permanente la perle est sa couleur

quand sonne l’heure grisée de lumière

 

15 février 2011

 

L’invitation à la différence que l’on adresse aux autres se double d’une invitation à la non-indifférence aux autres. L’altérité positive souhaite à tout être d’être lui-même, mais pour un humain, être soi-même selon Aimer, c’est être et vivre pour les autres, porter intérêt à tous les êtres en leurs différences, jusqu’à la différence de leur eccéité unique.

Un homme premier est incapable de voir une femme autrement qu’en femme plus ou moins désirable ; une femme première ne peut voir dans un homme qu’un homme plus ou moins séduisant. Il faut passer à l’humain dernier pour pouvoir penser et dire : « Il n’y a plus ni homme ni femme, vous êtes tous un en Christ » (Galates III, 28), c’est-à-dire en Aimer. Mais cette égalité d’être et de dignité (proclamée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) n’efface pas leurs différences, leurs qualités et valeurs propres ; elle les promeut au contraire. En Aimer une femme s’intéresse aux hommes non par libido sentiendi, par « désir de la chair » (I Jean II, 16), mais par une sollicitude éclairée qui s’efforce de les connaître selon leur masculinité. De même un homme est animé par cette sollicitude pour connaître les femmes selon leur féminité. (L’empathie naturelle et cultivée peut être mise au service de cette sollicitude pour connaître les autres selon leur être).

L’altérité positive reconnaît à l’autre son altérité et cherche le connaître en cette altérité. Ce double mouvement de sollicitude s’étend à tout être selon son être. Reconnaissance et connaissance des autres cultures en leurs religions, leurs visions du monde, leurs mœurs… Reconnaissance et connaissance des êtres de la nature, des arbres et des bêtes, des éléments, de la terre, de la lune, du soleil, des étoiles et galaxies… Vaste programme, tâche immense, recherche infinie à mener jusqu’au dernier souffle, avec l’espérance de la poursuivre au-delà.

 

La désacralisation du monde n’est pas ici un désenchantement. La lune n’est plus une déesse à qui l’on sacrifie, c’est une sœur adorable dont on chante la beauté (ou un frère bien-aimé si l’on est de langue allemande, haoussa…).

 

quatre buses spirales deux à deux

s’informent informent l’espace courbe

de volutes à l’heure des cours

 

ou ne font-elles que boire l’espace

lui faisant part et partage d’ivresse

dans la gloire et la joie de l’espèce

 

l’œil qui les suit lentement les devient

se réjouit en l’un qui les absorbe

et le prend dans l’infini de l’orbe

 

quatre buses se disent le produit

fluide géomètre de l’espace

temps duel de l’amour des rapaces

 

16 février 2011

 

La reconnaissance de l’autre en sa dignité ouvre la porte à sa connaissance. Reconnaissant sa valeur, on est prêt à s’ouvrir à ses valeurs. Valeurs de la féminité pour l’homme,  valeurs de la masculinité pour la femme. Mais d’abord leurs qualités communes et aussi la possibilité pour l’homme d’accéder à certaines qualités connotées féminines comme pour la femme d’accéder à des qualités connotées masculines. On peut d’ailleurs noter le progrès accompli par notre société, où les femmes peuvent maintenant choisir des professions et des divertissements naguère considérés comme masculin, et où les hommes répugnent moins à s’adonner à des tâches naguères considérées comme féminines. Même si la mutation des mentalités est loin d’être achevée, on peut tout de même admettre que « les choses ont bien changé ». Chaque adolescente, chaque adolescent devrait désormais pouvoir se diriger vers une profession et des occupations convenant à sa personnalité.

On peut même espérer aller plus loin, découvrir en l’autre des qualités que l’on possède en soi à l’état latent et que l’on pourra éveiller et mettre en œuvre. C.G. Jung nous a appris que l’inconscient masculin possède une anima et chaque inconscient féminin un animus. Aimer peut par sa vérité nous libérer en ce domaine et nous permettre ainsi d’aimer mieux les autres de l’amour qu’Elle leur porte.

 

L’emprunt à l’autre dans cet esprit peut également se mettre en oeuvre entre les cultures. Être « vrai à soi-même » ici aussi, c’est s’ouvrir à l’autre en le reconnaissant, en le connaissant, et ainsi se grandir de ses valeurs. Il ne s’agit pas de renoncer à sa personnalité et à sa culture (pas plus qu’à sa masculinité ou à sa féminité) mais de les élargir. Lorsque deux cultures originelles entrent en contact, particulièrement lorsqu’elles se choquent, on voit certains choisir un excès de fermeture et refuser en les dénigrant les valeurs de l’autre pour s’agripper aux leurs ; on en voit d’autres choisir un excès d’ouverture en reniant leurs valeurs pour adopter celles de l’autre. L’époque coloniale en a donné des exemples, l’immigration les a repris ; cela a concerné aussi bien les colonisateurs que les colonisés, cela concerne autant les gens de souche que les immigrés. Le Nigérian Wole Soyinka a proposé et mis en œuvre le concept d’éclectisme sélectif, selective eclecticism, pour penser et vivre une attitude saine en ce domaine. Il ne s’agit ni de copier l’autre pour gagner son estime ni de s’enfermer en soi-même pour répondre à son mépris, mais d’emprunter à l’autre ce qui peut devenir un prolongement de soi, d’adopter ce qui nous rapproche de l’autre sans nous aliéner. En langage actuel, il s’agit d’intégration plutôt que d’assimilation, mais ces termes sont ambigus et discutés. Rien de tel que de participer à l’altérité positive de l’Eternel pour penser et vivre l’autre, pour adopter l’attitude juste avec tous en toute circonstance selon la justice du Royaume.

 

dans ta maison de bois où la forêt

vient t’offrir les parfums de ses années

tu ne sais pas encore ce que lui prendre

tu ne sais pas choisir ce que lui rendre

 

car la forêt est cette mère antique

dont se nourrit la vie océanique

où le rêve dérive et le plancton

du hasard çà et là s’en va sans nom

 

mais c’est aussi la montagne magique

et les vallées où les dieux de l’Attique

s’entretiennent d’instinct et de raison

en mêlant les parfums des horizons

 

le bois dont tu t’entoures et qui te garde

comme dans les halliers les belles hardes

de la vie te conseille de choisir

les chemins qui traversent sans finir

 

17 février 2011

 

A l’incroyant qui lui demande s’il ne doute jamais de l’existence de Dieu, le croyant peut demander s’il ne doute jamais de son inexistence.

La conscience de la présence de l’infini Aimer à tout être est une certitude intellectuelle. Il faut nécessairement que l’infini soit présent à tout : le nier, c’est aller contre le principe d’identité. (Faut-il donc vous en tympaniser ? Il appartient à l’essence de l’être infini d’être présent à tout être. Infini, il est tout, nul être ne peut exister en dehors de lui. Thomas d’Aquin l’a dit, appuyez-vous sur lui si vous avez besoin d’une autorité pour vous convaincre). Mais c’est une certitude intellectuelle et non sensible, encore que William Blake ait pu affirmer : « mes sens ont découvert l’infini en toute chose » (Le mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 12). C’est une certitude vite oubliée, c’est une flamme fragile qui s’éteint au moindre courant d’air des distractions et qu’il faut sans cesse ranimer. Mais qui l’a allumée et continue de l’entretenir par l’imagination voit toute chose illuminée de la joie éternelle.

 

La croyance en une fin du monde ou de l’histoire fait pendant à la croyance en une origine du monde ou de l’histoire. L’éternité de l’être les ruine. L’éternité de l’être est une évidence pour qui admet le principe d’identité : si l’être n’avait pas toujours été, il ne serait pas.

« S’il n’y a rien, c’est qu’il n’y a pas rien, puisqu’il y a rien ». Voilà à quel genre de non-sens on en arrive lorsqu’on jongle avec les mots en croyant qu’ils correspondent nécessairement à des réalités. Héritage de la croyance archaïque en la puissance de la parole ? N’est-ce pas une croyance avalisée, sacralisée par la Bible ? « Au commencement était le Verbe ». Il faudrait plutôt dire : au commencement était l’Etre, mais l’Etre ne peut avoir de commencement, Il est éternel.

 

Un responsable politique qui commet des impairs ne peut pas en avoir conscience ; sinon il ne les commettrait pas. Il ne peut donc que s’indigner lorsque ses adversaires les lui reprochent. C’est à ses amis de tenter de lui ouvrir les yeux et/ou de l’écarter si cela est nécessaire pour réparer les dégâts et prévenir leur reproduction.

 

il faut que s’use cette gomme

pour que s’efface

la face

des choses et que paraisse l’infini présent au cœur de l’homme

 

18 février 2011

 

La prison de l’humain premier punit (la justice prend en main la vengeance des victimes) et elle protège la société en mettant les criminels hors d’état de nuire tout en menaçant les autres de punition s’ils s’avisaient de les imiter. La prison de l’humain dernier, mais gardera-t-elle le nom de prison ? sera un établissement de réhabilitation. Non pas un centre conçu pour laver les cerveaux de ses hôtes, mais une maison destinée à les inviter à découvrir l’altérité positive. Il ne s’agira pas de purger sa peine, mais de guérir de son mal en découvrant la vérité de son être.

Il reviendra aux experts de juger si le criminel est suffisamment transformé pour partager à nouveau la vie de la communauté, en espérant qu’ils seront guidés par l’équilibre du principe de précaution et du principe de risque, et qu’ils ne se tromperont pas dans leurs jugements.

Cette mutation a des allures d’utopie, mais elle appartient à la perfectibilité humaine, et l’on peut espérer que d’ici quelques siècles l’humanité parviendra à l’opérer. En attendant, et pour la préparer, nos sociétés devraient améliorer les conditions carcérales de leurs prisons indignes, penser à reprendre à nouveaux frais leur droit pénal et inviter leurs membres à avancer sur le chemin de l’altérité positive.

 

La figure de Job n’est pensable que face à un dieu tout-puissant. Celui qui l’a imaginée a tenté, pour lui-même et pour sa communauté, de percer l’énigme du mal. Il a campé un personnage totalement désintéressé, un juste qui fait le bien et évite le mal ni par espoir de récompenses ni par crainte de châtiments. Et voilà que tous les malheurs se sont abattus sur lui. Alors ? « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter ça ? » Cependant Job ni ne se révolte ni ne comprend. Il s’écrase devant son dieu tout-puissant : « Je sais maintenant que tu peux tout, que rien ne peut s’opposer à tes projets… Oui j’ai parlé, sans les comprendre, de merveilles qui me dépassent… Je rétracte ce que j’ai dit et me repens dans la poussière et dans la cendre » (Job XLII, 2… 6).

Figure admirable, mais pitoyable lorsqu’on a découvert l’inanité du dieu tout-puissant et reconnu la présence de l’Eternel tout-aimant qui s’efface pour que l’autre soit, et qu’il soit dans l’indéterminisme et la liberté de l’amour.

 

Béhémot en te rappelant

à Job tu dis le tout-puissant

 

tes os de pierre éternisée

racontent ton énormité

 

et nous imaginons l’effroi

de nous retrouver face à toi

 

dis-nous par quel heureux hasard

l’innocent joueur de billard

ignorant les règles de l’art

a opéré ton grand départ

 

tu n’es plus que pour les enfants

un jeu de super éléphant

 

une matière à réflexion

pour les amateurs de raisons

 

en songeant à Léviathan

Job a pensé au tout-puissant

 

19 février 2011

 

Comment peut-on être insensible à la contradiction ? Comment peut-on admettre la coexistence du mal et d’un bon dieu tout-puissant ? La croyance est-elle donc plus forte que l’évidence rationnelle ? Le principe d’identité est-il une découverte postérieure à l’invention du dieu de la Bible ? Comme Job, les croyants ne comprennent pas, et ils s’écrasent. Est-ce mieux que de nier l’existence du dieu de la Bible comme le font les athées ? Comment ne comprennent-ils pas, les uns et les autres, que la cause première est d’une autre essence ? Et comment aussi certains athées peuvent-ils en arriver à nier la cause première et donc le principe de causalité parce qu’ils l’identifient à ce dieu irrationnel ? Pourquoi n’en viennent-ils pas tous à envisager une autre théologie en constatant que celle qu’on leur propose est manifestement erronée ?

 

« Eclectisme sélectif ». Question préjudicielle : ce concept est proposé par un Africain. Est-ce alors un concept strictement africain ou un concept universel ? Les deux mots associés sont des mots européens, pratiquement identiques en français et dans l’original anglais (selective eclecticism). Correspondent-ils à des mots yoroubas ? (Soyinka est un Yorouba). En créant ce concept, Soyinka a-t-il pensé en Africain ? Est-ce un problème pour un Occidental ? En faisant mien le concept d’éclectisme sélectif, je fais acte d’éclectisme sélectif. Mais si je le fais, je le fais par intuition plutôt que par une argumentation logique que l’on pourrait taxer de pétition de principe. Je le fais mien en pressentant ou en reconnaissant qu’il s’accorde avec la vérité de mon être.

Et c’est que j’y vois ici une implication de l’altérité positive. L’altérité positive invite autant à la diversité qu’à l’unité. Elle réconcilie l’un et le multiple. Toi l’autre, en elle je veux te reconnaître et connaître tel qu’en toi-même ; je veux te reconnaître en ton altérité radicale et je veux te connaître en nos dissemblances comme en nos ressemblances. Je peux tenter de te connaître par empathie et mimétisme, en devenant un peu ce que tu es. Peut-être alors changerai-je à la mesure de cette imitation, mais ce ne sera ni pour te posséder et dominer, ni pour me laisser posséder et dominer… Entreprise périlleuse, mais dans laquelle on peut se lancer avec l’esprit d’Aimer.

 

cette cravate est-elle

de chanvre ou bien de soie

ou bien les deux peut-être

 

et pourquoi se noue-t-elle

si près autour de toi

pour te faire paraître

 

n’est-elle qu’un collier

d’acier ou bien de perles

de mort ou bien de vie

 

de charme ou de métier

aux peuples qui déferlent

prends garde elle te lie

 

20 février 2011

 

« Eclectisme sélectif ». Si des Occidentaux  se sentent attirés par ce concept, c’est que, quelle que soit la culture où il est apparu, il ouvre à toutes les cultures. Il réconcilie la diversité et l’unité des cultures. Il ne demande pas que l’on se déracine de sa culture pour s’enraciner dans une autre, mais que l’on développe sa propre culture en s’enrichissant de celles des autres.

Il justifie l’identité ouverte, qui accueille les valeurs des autres communautés humaines sans renier les siennes, mais en les grandissant. Il peut servir de critère au métissage culturel, qui ne doit pas être un renoncement à sa propre culture ni un ajout hétéroclite, mais un échange de valeurs compatibles.

Comme le dialogue interreligieux, le dialogue interculturel dans l’esprit d’Aimer ne vise pas à abolir l’autre ni soi-même, mais à s’élever et progresser les uns par les autres. Cette évolution ne peut, avec Aimer, ne s’accomplir que dans la liberté, l’autonomie et l’immanence. Les autres cultures me permettent d’évoluer dans ma pensée et selon ma pensée.

Les lecteurs et les lectrices de Spiritualité de l’altérité sont évidemment invités à n’y prendre que ce qu’ils y trouvent en accord avec leurs propres intuitions. On peut espérer qu’elle ne recèle aucune contradiction, mais ce que le lecteur pense en être doit, dans son esprit même, être dénoncé et rejeté.

Si je suis chrétien/ne, je puis emprunter au shamanisme, à l’hindouisme, au bouddhisme, au judaïsme, à l’islam… des pensées et des actions qui me paraissent cohérentes avec ma foi. De même si je suis musulman/ne, bouddhiste… je puis emprunter…Inversement je puis, chrétien ou non, ne prendre dans l’Evangile et dans la doctrine de l’Eglise que ce que j’y trouve cohérent avec l’agapè, et donc rejeter ce que j’y vois en contradiction avec elle. (En théologie catholique, hélas, cela s’appelle de l’hérésie, du grec hairein, choisir. Il y a quelques siècles, cela m’aurait valu le bûcher, mais les choses ont changé. On peut d’ailleurs comprendre qu’une religion défende ce qu’elle croit être son intégrité, son identité, comme un parti exclut ceux qui s’écartent de sa ligne. Le pouvoir n’aime pas la liberté de pensée).

 

« Puissance de la pensée » ? La pensée de la Spiritualité de l’altérité ne recherche pas la puissance pour soi, mais l’amour pour l’autre.

 

le crépuscule dure dure

en l’attente que le nocturne

lentement dévoile l’immense

où toute chose a son essence

 

heureuse chance des nuits claires

où la transparence de l’air

fait lever la tête et penser

la belle multiplicité

 

penser d’autres intelligences

qui comme nous cherchent le sens

inaccessibles d’autres êtres

à reconnaître et à connaître

la douce nuit qui marche veille

le désir de tant de rencontres

que l’éternité elle-même

ne suffirait pour qu’on y aime

 

21 février 2011

 

L’infini de l’être implique sa présence à tout être fini. Cette présence, on peut la qualifier à la fois d’immanente en raison de sa non-altérité et de transcendante à cause de son altérité. Cette conciliation des opposés, conceptuellement impensable comme le montre la non-dualité vedantine (il suffit de constater qu’elle a été invinciblement interprétée soit comme un monisme, soit comme un dualisme), ne s’opère en Aimer que par une approche de l’autre avec tendresse et respect, en une connaissance par connaturalité et participation. Ce qui paraît ici bien compliqué a été lumineusement  résumé par l’ami de Yeshoua ; « Qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7). Et peut-être est-ce bien ce que vivent les hindous qui pratiquent la bhakti.

La conscience de cette présence de l’infini est impliquée dans la conscience de ce qu’est l’être de l’infini. Ce n’est pas une connaissance sensible, mais l’imagination peut palier cette insensibilité et la transmuer en reconnaissance ici maintenant, toujours et partout. Ainsi peuvent s’expliquer ces mots de William Blake : « Mes sens ont découvert l’infini en toute chose » dans la  planche 12 intitulée « A Memorable Fancy ». (Le mot anglais fancy est défini par le Webster d’abord comme imagination in general et puis comme a mental image.) Si Blake dit qu’il a « découvert » cette présence, c’est qu’elle n’est pas immédiatement accessible aux sens. Quelle béatitude cependant que cette découverte : elle permet de vivre dans la conscience à portée de doigt, de narine, d’oreille, d’œil de la présence d’Aimer toujours prêt à vivre avec nous en nous si nous l’accueillons. Cela fait-il partie du centuple promis dès cette vie aux consciences qui se dépossèdent et quittent tout pour vivre la justice du Royaume (Matthieu XIX, 29) ?

 

« L’éclectisme sélectif »* de Wole Soyinka est impliqué dans son « totalisme conceptuel », expression et vérité du « totalisme cosmique » africain où tous les êtres sont interdépendants et partagent certains attributs de l’être qu’ils peuvent donc échanger. Soyinka oppose explicitement le « totalisme conceptuel » à « l’habitude comportementaliste »** qui caractérise à ses yeux la pensée occidentale. Le totalisme conceptuel et l’éclectisme sélectif encouragent d’un même mouvement la transdisciplinarité, l’échange de concepts entre disciplines de recherche, échange où chaque discipline emprunte, en les choisissant, des concepts élaborés dans d’autres disciplines tout en préservant sa spécificité. Les progrès du concept de transdisciplinarité dans la pensée occidentale actuelle, française en particulier (Edgar Morin, Marcel Gauchet, Michel Serres…) peuvent s’interpréter comme la mise en œuvre d’un éclectisme sélectif.

* Art, Dialogue and Outrage, « Neo-Tarzanism », p. 329.

** Myth, Literature and the African World, pp. 37, 122, 138.

 

Une télévision qui produit et invite quotidiennement à consommer du sperme et du sang n’encourage pas l’humanité à marcher vers sa perfection. Eros et Thanatos appartiennent au passé de l’évolution humaine. Mais cette production fait vendre et paie. Alors, que demande le peuple ? Que dit le peuple ? Je le vaux bien.

 

sous le doigt la peau qu’on effleure

est une action de grâce intime

pour la finesse et la splendeur

qui murmurent le nom ultime

 

un nom qui n’est dans le silence

que son écho et qui efface

toute trace de sa présence

et se confond avec l’espace

 

cette surface dérisoire

que l’on touche pour y penser

communique à qui sait la voir

l’amour en son immensité

 

le sens où frissonne le cœur

lorsque le doigt s’approche et mime

en sa peau la peau de sa sœur

entrevoit le cœur de l’abîme

 

22 février 2011

 

L’éclectisme sélectif offre mille figures. Ainsi ce bagad breton où joue un sonneur de bombarde noir, un orphelin adopté tout jeune par des Finistériens. Il s’est imprégné de l’âme bretonne depuis son enfance, mais il l’exprime dans une gestuelle d’une expressivité sensuelle qui lui vient de ses ancêtres mais qui, au dire des anciens, rappelle certaines allures des sonneurs d’autrefois. Le bagad l’a accueilli avec enthousiasme, trouvant en lui la fidélité créatrice d’une ouverture au monde qui renforce son identité. (Il n’est d’ailleurs pas sans intérêt que cette intégration enrichissante ait fait l’objet de critiques méchantes de la part de ceux qui s’enferment dans leur identité stagnante).

 

Fascinante et terrible, la mort. Sacrée comme la vie. Elle le demeure pour beaucoup, et cela oriente leurs pensées bioéthiques, celle de la fin de vie comme celle de l’origine. Lorsqu’on lit l’argumentation opposée au suicide assisté, on perçoit souvent une révérence qui sert à se justifier à tout prix. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face », écrivait La Rochefoucauld. On voit chez les défenseurs de la vie jusqu’au bout un refus obstiné de croire que quelqu’un qui demande avec insistance qu’on l’aide à mourir puisse vraiment avoir envie d’en finir. On lit l’horreur que l’un éprouve en constatant qu’en Suisse «un tiers des personnes recourant au suicide assisté ne sont pas des malades incurables ». On lit l’angoisse de cet autre qui redoute que les candidats au suicide assisté ne soient en fait victimes de pressions. Et il y a chez certains la certitude qu’on ne peut être libre et vouloir mourir.

Yeshoua a désacralisé le monde, et cela inclut la vie et la mort. Il a par implication aboli le mythe. Avec lui la mort ne peut plus être la conséquence du mythique péché originel. Avec lui on comprend que la mort fait partie de la bonté et de la sagesse du temps qui règle l’existence des vivants. Yeshoua a remplacé le sacré et le mythe par l’agapè. Qui vit de cet amour ne peut craindre la mort ; il se sent libre de la hâter, de l’attendre passivement ou de la retarder. « Aime, et ce que tu veux, fais-le ». Celui, celle qui aime d’agapè ne cherche avant de décider et d’agir qu’à savoir si ses actes, y compris le suicide ou son refus, vont ou ne vont pas à l’encontre de l’amour des autres. Sans doute le fait-il avec crainte et tremblement, espérant que l’Eternelle opérera en lui le vouloir et le faire, mais assuré que l’Eternelle ne refuse pas son esprit de prudence à ceux et celles qui le lui demandent.

 

d’abord la senteur fait penser

ce qui agrée ou désagrée

ce qui rejette en pourriture

ce qui se donne en nourriture

 

et puis ce que l’on imagine

que ce soit l’ambre ou la résine

venu de plus loin que là-bas

ou de plus vieux que l’autrefois

 

enfin la plus proche présence

inabordable pour le sens

de cet infini si discret

qui s’offre comme un bien-aimé

 

23 février 2011

 

Il est dangereux pour les humains de perdre le sacré s’ils ne se laissent pas gagner par l’amour agapè. Le sacré, porteur puissant de forces d’attraction et de forces de répulsion, a été longtemps le régulateur de la vie psychologique et sociale des humains, combinant la menace et la promesse, la peur salutaire du châtiment et l’espoir consolant de la récompense. Là où le sacré meurt risque de s’installer l’anarchie et le désespoir, la perte du sens.

Le sacré est cependant condamné, frappé d’obsolescence. Ce que Kant a appelé l’accession de l’humanité à sa majorité, les Lumières du XVIII° siècle, l’a libérée du sacré. On entend maintenant dire que cette libération est une conséquence tardive de la pensée chrétienne. Bien tardive en effet ; il est aisé de voir que l’Eglise l’a freinée plutôt qu’encouragée. Cette libération est pourtant impliquée dans l’intuition de Yeshoua : Yeshoua a désacralisé le temps (le Sabbat), l’espace (le Temple) et ainsi tout ce qu’ils régissaient, l’ensemble des pensées et des actions humaines. Reste que la mutation du régime du sacré au régime de l’agapè est difficile, incertaine, car elle est nécessairement liée à la liberté des consciences.

 

Eros ou Agapè ? Eros et Agapè ? Nietzsche a accusé le christianisme d’avoir empoisonné l’éros. Dans son sillage, certaines, certains tentent de le réhabiliter, de le guérir de son poison pour en faire de nouveau un chemin d’extase mystique. N’est-ce pas ce qu’il était censé être dans les cultes antiques, et maintenant encore dans un certain tantrisme. Il était « célébré comme force divine, comme communion avec le Divin ». Dans sa première lettre encyclique, Dieu est Amour (2006), Benoît XVI montre que le christianisme n’a « en rien refusé l’eros comme tel, mais déclaré la guerre à sa déformation destructrice … En fait dans le temple, les prostituées, qui doivent donner l’ivresse du Divin, ne sont pas traitées comme des êtres humains ni comme des personnes, mais elles sont seulement des instruments pour susciter la « folie divine » » (pp. 21s). Pour Benoît XVI, ce que le christianisme propose, « ce n’est pas le refus de l’eros, ce n’est pas son « empoisonnement », mais sa guérison en vue de sa vraie grandeur » (p. 22). Pour lui l’agapè ne détruit pas l’éros ; elle l’assume et en transmue le dynamisme en force d’humanisation divinisante.

Son explication est sans doute convaincante, mais elle se concilie mal avec la position rigoriste de l’Eglise en matière de sexualité. Contradiction ? C’est au contraire parce qu’elle fait sa place à l’éros jusque dans l’amour divin qu’elle est si sévère pour la sexualité « libérée » de notre époque. L’Eglise a gardé l’image du dieu d’Israël, dont l’amour pour l’homme est autant éros qu’agapè : « « Il (le dieu judéo-chrétien) aime, et son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et totalement agapè ». De fait ; « les prophètes Osée et Ezéchiel surtout ont décrit cette passion de Dieu pour son peuple avec des images érotiques audacieuses » (p. 29). Un dieu animé par éros est nécessairement jaloux, et la sexualité est son pré carré.

On pense ici qu’éros n’a pas sa place en Aimer. Il n’est qu’agapè (éros est désir, et Aimer, étant infini, n’a rien à désirer). Mais l’Eglise ne peut, pas plus qu’Israël auquel elle demeure liée, exclure éros de l’image du dieu dont elle a idée, car ce serait renoncer à son statut de peuple élu, désiré et choisi par l’Eternel. L’intuition de Yeshoua a pourtant aboli l’élection dans l’universalité de l’amour de l’Eternel. « Il n’y a plus ni Juif ni Grec… »

L’amour humain est d’abord érotique, mais il est inscrit dans une dynamique qui l’invite à accueillir en lui l’agapè de l’Eternel…

 

cette pierre solutréenne

fine comme une feuille mène

le regard jusqu’à cette main

qui l’a façonnée pour demain

 

il y avait dans l’air alors

dans le dedans dans le dehors

un parfum mêlé de clarté

respirant la divinité

 

rien n’était trop beau pour offrir

à la déesse pour lui dire

les appels à sa protection

des humains à sa dévotion

 

parmi les rires et les larmes

alors les outils et les armes

devenaient le raffinement

pour la mère de ses amants

 

après tout ce temps elle garde

sans avoir besoin qu’on la farde

le pur éclat de l’éternel

brillant dans l’ombre de ses ailes

 

24 février 2011

 

L’éclectisme sélectif se fonde sur notre être comme relation à l’autre. Humains premiers, nous ne sommes presque entièrement que par les autres. Humains derniers, nous ne serons entièrement que pour les autres (en participation de l’être d’Aimer). Dans le passage de l’un à l’autre humain, notre liberté grandissante nous invite à être toujours plus fidèles à notre être en accueillant tout ce qui en l’autre s’accorde avec notre être propre. On peut d’ailleurs penser que notre altérité positive grandissante nous permet de toujours plus recevoir des autres afin d’être fidèles à nous-mêmes. « To thine own self be true… Thou canst not then be false to any man ». Formule réversible : c’est en étant fidèle à soi-même qu’on l’est aux autres, et c’est en étant fidèle aux autres qu’on l’est à soi-même. L’autre nous apporte ses valeurs à mesure que nous découvrons les nôtres, et nous découvrons nos valeurs à mesure que nous nous ouvrons à celles des autres…

Il ne s’agit ni d’imposer ni d’accepter, ni de séduire ni de se laisser séduire. Il s’agit de toujours se repenser et d’inviter l’autre à se repenser en allant plus profond en soi-même. L’amour de l’autre comme autre est un guide sûr, le meilleur sans doute, voire le seul pour faire que l’autre que l’on aime ainsi découvre cet amour au fond de son être intime et le vive. (L’amour érotique risque au contraire de nous aliéner, l’autre et nous-mêmes, dans une imitation aveugle).

 

Erotisme. Certaines, certains veulent exalter la passion amoureuse. Souvent misérable dans la vie, elle est cependant admirable en l’art, en littérature surtout, où elle a produit des œuvres inoubliables. Tristan et Iseult, Roméo et Juliette… Beaucoup de Français connaissent encore quelques vers de Phèdre de Racine :

« C’est Vénus tout entière à sa proie attachée »

« Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée »

« Je reconnus Vénus et ses feux redoutables

D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables »

On connaît aussi l’érotisme religieux, les élans d’une Thérèse d’Avila, avec ses extrêmes de délices et de douleurs. « Et je meurs de ne pas mourir ». N’est-ce pas l’idéal proposé aux vierges consacrées, « épouses du Christ » ? Mais dans la vie ordinaire, l’érotisme (à distinguer de l’érotomanie nymphomane ou satyriasique) mêle aussi les extrêmes de la passion dévorante et destructrice, mais en y ajoutant les affres de la jalousie meurtrière. Thanatos n’est jamais loin d’Eros.

Vouloir faire de Yeshoua un prince de l’Eros relève d’une imagination dérangée par le rêve érotique. Certains ont vu dans la femme qui lui baigne les pieds de ses larmes, les essuie de ses cheveux et les oint d’huile parfumée une amoureuse folle du « plus beau des enfants des hommes ». Le texte évangélique dit pourtant par deux fois qu’il s’agit d’une « pécheresse », et d’une « pécheresse » à qui « ses nombreux péchés sont remis puisque/parce qu’elle a beaucoup aimé », accueillant en elle l’agapè (Luc VII, 37, 39, 48). Il reste à faire de Yeshoua un homosexuel. Jean n’était-il pas le jeune « disciple que Jésus aimait » (Jean XXI, 20). Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai ce qui te hante.

 

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue »

 

ta rose est un visage où le lait et le sang

se mêlent au parfum de son cœur innocent

 

je suis passée à l’aube et j’ai vu une larme

attardée sur sa joue que chaque nuit désarme

 

je me suis demandé si elle m’attendait

car en ma direction ses lèvres s’inclinaient

 

et puis j’ai cru comprendre en la voyant s’ouvrir

qu’elle cherchait peut-être une chose à me dire

 

mais c’était de son corps qu’elle voulait parler

et j’ai baissé les yeux afin de l’observer

 

et ce que j’ai saisi descendant aux racines

c’est que ta rose éros est parfumée d’épines

 

25 février 2011

On abaisse l’agapè pour exalter l’éros. On dit l’agapè éthérée. On lui reproche surtout d’être impossible. C’est enfoncer une porte ouverte. La réponse est depuis longtemps venue de la bouche de Yeshoua : « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu » (Luc XVIII, 27). L’agapè, le pur amour de l’autre, totalement désintéressé, est inaccessible à une conscience humaine. A défaut de croire Yeshoua, on peut écouter La Rochefoucauld. L’agapè est l’être même de l’Eternel. N’est-ce pas ce que signifie : « Dieu est Agapè » (I Jean IV, 8) ? L’agapè est le Don annoncé à la Samaritaine. En langage de mashal, c’est l’eau qui apaise la soif infinie de l’Infini : « L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine jaillissante de vie éternelle » (Jean IV, 10, 14). C’est la force d’Aimer par laquelle Il nous identifie à Lui, nous « divinise », son Esprit : « Celui qui croit en moi, de son cœur jailliront des fleuves d’eau vive. Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive… Il  parlait de l’Esprit que recevraient ceux qui croiraient en lui » (Jean VII, 37ss). Et croire en Yeshoua, ce n’est pas croire en sa personne, c’est croire en son message, en son intuition, la vérité dont il a témoigné et à laquelle il s’est identifié. Tout cela est cohérent : la vérité, c’est que l’Eternel est Agapè et qu’Elle s’offre donc à toute conscience qui veut bien l’accueillir. (La théologie chrétienne appelle cela « la grâce ».)

Celles et ceux qui en font l’expérience savent que cette eau n’est pas une eau tiède ou fade, un amour éthéré. Peut-être connaissent-elles aussi d’autres mashal : celui du « pain de vie » : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » (Jean VI, 51). Et celui du feu, qui illumine et rend les cœurs brûlants de tendresse et de respect pour les êtres et les choses. « Je suis venu allumer le feu sur la terre, et je ne désire rien tant que de le voir s’allumer » (Luc XII, 49). Mais ce n’est pas « Vénus et ses feux redoutables », le feu d’éros qui ravit celles et ceux qui l’imaginent mais qui  les détruit lorsqu’ils le vivent.

 

En bonne transdisciplinarité, la théologie consulte la science et la science consulte la théologie. C’est aussi difficile à admettre pour le scientifique que pour le théologien. Lorsque l’astrophysicien Stephen Hawking répète après Laplace que l’univers n’a pas besoin de Dieu pour s’expliquer, ajoutant que l’univers s’est formé lui-même selon la logique des lois de la physique, il s’entend répondre, s’il veut bien écouter : « Ah oui ? Et qui ou quoi a formé les lois de la physique ? » A moins d’ignorer le principe de causalité, on ne peut ignorer l’existence d’une cause première. Les lois de la physique n’en peuvent mais. Et la science peut-elle nous dire l’essence de la cause première si elle reconnaît son existence ? Ou bien faut-il se fier à une théologie archaïque dont le Dieu tout-puissant est le père du déterminisme absolu des Laplace et des Hawking ?

 

est-ce bien ta voix chanteuse

revenue là-bas qui creuse

le désir que le printemps

hâte son avènement

 

toujours claire et raffinée

comme une dame en beauté

tu animes la campagne

au grand bal qui t’accompagne

 

le ciel pourtant des grisailles

est-il d’accord que s’en aille

le temps de la cheminée

de la pensée ruminée

 

ce qui vient et qui s’en va

toujours retrouve la voix

merveilleuse qui nous dit

avec toi notre infini

 

nous pourrons encore entendre

mille fois le chant si tendre

si distingué l’opéra

de ce qui est qui sera

 

26 février 2011

 

La transdisciplinarité des connaissances se fonde sur la transquiddité des êtres ; pour le dire autrement, l’interdisciplinarité est une fidélité de la connaissance à l’interdépendance des êtres. Pascal l’avait bien vu, mais il l’a dit dans un langage si classique que la plupart de ses lecteurs s’en souviennent beaucoup moins que des fragments où il impressionne par l’élégance de ses formules ramassées. Il faudrait relire le long passage qu’il consacre à cette idée : « Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout… L’homme, par exemple, a rapport à tout ce qu’il connaît : il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d’éléments pour le composer, de chaleur et d’aliments pour se nourrir, d’air pour respirer. Il voit la lumière, il sent les corps, enfin tout tombe dans son alliance… La flamme ne subsiste point sans l’air. Donc pour connaître l’un il faut connaître l’autre… Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement ou immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître les parties… (Pensées, éd. Sellier, fragment 230, pp. 168s).

 

Eros et Agapè. Pas plus que d’exalter l’éros pour dénigrer l’agapè, il ne s’agit de voter pour l’agapè afin de rejeter l’éros dans l’opposition. L’éros est le premier chemin de l’amour humain. Il n’est destructeur que s’il envahit et subjugue. Il lui faut cependant passer peu à peu le relais à l’agapè. Et on est ici pleinement d’accord avec Benoît XVI : « Même si, initialement, l’eros est surtout sensuel – fascination pour la grande promesse de bonheur -, lorsqu’il s’approche ensuite de l’autre, il se posera toujours moins de questions sur lui-même, il cherchera toujours plus le bonheur de l’autre, il se préoccupera toujours plus de l’autre, il se donnera et il désirera « être pour l’autre ». C’est ainsi que le moment de l’agapè s’insère en lui ; sinon l’eros déchoit et perd aussi sa nature même… » (Dieu est amour, pp. 26s).

Ce qui demeure ici évident, c’est que l’éros n’entre pas dans le « Royaume des cieux et sa justice ». L’Eternelle est toute Agapè. Cependant le cheminement de l’humain du pur éros à la pure agapè est l’affaire d’une vie. Peu de consciences accueillent l’agapè au point de ne plus vivre que d’elle avant la fin de leur existence, et moins encore au temps de leur jeunesse. Mais la béatitude que l’Eternelle nous invite à partager avec elle est celle de la sollicitude.

 

que la pluie se déverse et te lave le cœur

laisse-la t’inonder et balayer tes peurs

 

marche dans la tempête et que le souffle emporte

les vieilles illusions les espérances mortes

vers l’horizon béant où t’appelle la terre

promise à l’amour fou qui s’abreuve de l’air

 

que le soleil brûlant de la justice pure

ne laisse enfin de toi que le dernier fruit mûr

 

27 février 2011

 

Eros. Vous tenez à éros parce que vous tenez à être aimée ? Mais vous l’êtes, vous l’êtes. Par l’Infini, à la mesure de votre être d’abord, et puis à la mesure de votre accueil de son amour pour le partager. Rien ni personne n’est exclu de l’amour d’Aimer. Aimer ne choisit pas, n’élit pas et, bien sûr, ne hait pas. Tant pis pour Malachie et dommage pour Jacob, mais Aimer aime autant Esaü que lui (Malachie I, 2s). Aimer aime tous les peuples, y compris Amalek. Dommage aussi pour ceux qui récitent le « souviens-toi d’Amalek » du mitsa 558 pour ne pas oublier de lui faire la peau si cela se présente, et qui relisent avec ferveur Exode XVII, 16 et Deutéronome XXV, 19. Le prophète Amos avait pourtant pressenti l’amour universel de l’Eternel : « N’ai-je pas fait monter Israël du pays d’Egypte, les Philistins de Caphtor et les Syriens de Kir ? » (Amos IX, 7). Mais ce pressentiment semble s’être perdu.

Pour Yeshoua, au contraire, il est évident qu’Aimer aime tous les humains, y compris ceux qui ne l’aiment pas : comment pourrait-il demander que l’on aime ses ennemis s’il ne les aimait pas lui-même (Matthieu V, 44s, 48) ? Comment ne se soucierait-il pas des humains alors qu’il se préoccupe de la nourriture des corbeaux et de la parure des fleurs (Luc XII, 24, 27) ? (Soit dit en passant, voilà de quoi encourager les écologistes qui protègent la nature non pas simplement par souci des humains, mais aussi par souci des bêtes et des arbres).

 

Transdisciplinarité. La science peut étudier et comprendre l’interdépendance des êtres en recourant à l’observation qui décrit et à la réflexion qui explique afin de découvrir les lois qui gèrent le monde. L’art, la poésie surtout, peut de son côté découvrir cette interdépendance et la donner à connaître en l’exprimant par l’image, la métaphore et la comparaison (tant pis pour Mallarmé et son « je raye le mot comme du dictionnaire »), mais aussi par toutes sortes d’autres tropes : métonymie, synecdoque, prosopopée, hypallage… dont les noms barbares cachent des réalités fort simples*. Les images établissent des correspondances où se répondent, non seulement « les parfums, les couleurs et les sons » comme nous le dit Baudelaire, mais les choses et les êtres les plus éloignés ainsi que le suggèrent les images surréalistes : « Quand s’ouvre, comme une croisée sur un jardin nocturne, la main de Jacqueline… ». On peut ainsi s’apercevoir que la poésie est une connaissance tout aussi utile et nécessaire que la cogitation pour fraterniser avec l’univers et avec chacun de ses êtres, à commencer par nos compagnons et compagnes en humanité. Et comment ne pas entreprendre cette double quête lorsqu’on a découvert qu’Aimer est intimement présent à tout être avec dilection et respect ?

*Utile, le petit 10/18 Gradus, les procédés littéraires de Bernard Dupriez avec ses innombrables et délectables exemples.

 

la touffe de jonquille s’éparpille

sur cette terre qui l’attire mère

 

les vents de la saison ont eu raison

des jeunes tiges veules qui ne veulent

que porter haut les fleurs vers la clarté

et le regard ardent de leur amant

 

car la vie se fait libre en l’équilibre

des forces de la cime et de l’abîme

quand le soleil et l’onde se fécondent

et tendent vers demain les mille mains

 

sur la demeure mère où elle meurt

la jonquille gémit de rester fille

 

28 février 2011

 

« Souviens-toi d’Amalek ». Besoin de se croire et donc d’être un objet de haine, besoin exacerbé d’un neïkos diabolique chez celui qui se croit l’objet privilégié d’une philia divine ?

 

L’œil et la main de l’artisan tout occupés à faire œuvre parfaite communient à la beauté éternelle en lui donnant visage.

Le bon français aussi se dégrade chez nos politiques. Un premier ministre lui-même ne maîtrise plus l’accord des participes passés : « La décision que nous avons pris- ». Rien de bien nouveau, hélas ! Il y a quelques années un président de la République nous avait servi un « oui, l’opposition s’est faite  piéger… » Le beau langage serait-il un luxe inutile ou méprisable ? Il manifeste, lui aussi, la beauté de l’Eternelle.

 

Comment réagirez-vous si un jour vous rencontrez un vieux sage qui vous aime assez pour vous dire : « Vous pourrez faire tout le bien que vous voudrez, on vous attribuera de mauvaises intentions »*. Amertume ? Découragement ? Défi ? Cette mise en garde brutale peut être aussi une invitation au désintéressement du désintéressement, où l’on agit ni pour se faire une bonne réputation, ni même une bonne conscience, mais pour participer à l’agir d’Aimer, dans le respect et la dilection pour tous, qu’ils vous aiment ou non : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous ?… Soyez parfaits comme votre père des cieux est parfait… lui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants » (Matthieu V, 45-48). (Yeshoua parle de récompense parce qu’il s’exprime devant des gens qui vivent encore sous le régime du bâton et de la carotte, de la punition et de la récompense, de l’enfer et du paradis. Mais l’agapè n’a d’autre récompense que l’agapè).

* Les Horizons d’Assia et Marc, p. 151.

 

Pour Pierre Assouline, Job n’est pas une réponse à la question du mal, c’est un exposé de la question du mal. (Le dernier chapitre est un ajout de consolation, une douceur pour enfant qui pleure au récit d’une histoire lugubre). Sait-il que la réponse est connue depuis Yeshoua ? « Dieu est Agapè », Dieu n’est plus le Tout-puissant. Et Agapè est absolue liberté. Elle veut un monde, son autre, où Elle s’efface dans l’indéterminisme des choses et la liberté des consciences. Si le mal était impossible, le monde et nous-mêmes ne serions que des mécaniques.

Trop futée et trop bonne, Eternelle, pour te laisser démontrer par notre science matérialiste. Non seulement tu es pur esprit, mais tu es l’amour qui s’efface jusqu’à l’incognito, jusqu’à l’anonymat.

 

le blé en herbe qui frissonne

en chaque brin en chaque feuille

dans la brise douce l’étonne

par la douceur de son accueil

 

et la rencontre du regard

témoin des noces radieuses

bénies par la lumière garde

en l’âme un instant qui la creuse

 

1er mars 2011

 

Même s’ils « suspendent un moment leur incrédulité » comme le dit Coleridge en parlant de la « foi poétique », les lecteurs et lectrices de roman, les spectateurs et spectatrices de cinéma et de théâtre qui se laissent saisir et émouvoir par l’imaginaire, savent en principe faire la différence entre la réalité physique et la réalité symbolique. « Le symbole donne à penser », répétait Paul Ricœur, et cela peut nous aider à saisir ce que Yeshoua voulait dire en prononçant ses mashal : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Matthieu IV, 9). On ne peut comprendre l’intuition de Yeshoua qu’avec l’aide de l’esprit d’Aimer : « L’esprit de vérité vous guidera, vous montrera la voie (odêgêsei) vers la vérité totale » (Jean XVI, 13). Nous ne sommes jamais tout à fait sûrs de faire de l’Evangile une lecture spirituelle, inspirée. Il est bon en tout cas de nous souvenir en le pratiquant que « la lettre tue et que c’est l’esprit qui donne la vie » (II Corinthiens, III, 6).La parole de Yeshoua est « esprit et vie », et l’aborder selon sa lettre, selon la chair, ne sert à rien, car c’est l’esprit d’Aimer qui donne la vie d’Aimer (Jean VI, 63).

Celles et ceux qui se soucient du sort de leurs chers disparus peuvent-ils se mettre à penser et interpréter comme une nécessité de purification, de purgatoire, ce mashal sur la prison d’où l’on ne sort qu’après avoir payé sa dette jusqu’au dernier centime (Matthieu V, 26) ? Après comme avant la mort, on n’entre dans le Royaume des cieux qu’avec sa justice, la totale dépossession de soi dans l’amour de l’autre.

 

Le corps est un bon serviteur ou un mauvais maître. Le culte du corps, le bodybuilding, la chirurgie esthétique (non simplement réparatrice), l’excès de parfums, crèmes et autres laques… de vins fins et mets raffinés… de villas luxueuses… sont des dévoiements du respect et de l’affection que l’on doit porter à sa propre chair, à « soi-même comme un autre », autant qu’à celle des autres. On est ici dans le domaine de la vertu comme juste milieu (in medio stat virtus), du « ni trop ni trop peu », du « i faut c’qui faut » de la vieille sagesse populaire. Ni ascétisme ni hédonisme, sans se soucier d’ailleurs du qu’en-dira-t-on : «  Jean est venu, qui ni ne mangeait ni ne buvait, et on l’a qualifié de possédé. Le fils de l’homme est venu, qui mangeait et buvait, et il s’est vu traiter de mangeur et de buveur… Mais la sagesse est justifiée par ses enfants » (Matthieu XI, 18s).

Qui est guidé par l’esprit d’Agapè sait comme instinctivement ce qu’il faut donner à la chair en matière de nourriture et de boisson, de vêtement et de demeure. Il connaît la frugalité heureuse et la sobriété joyeuse qui s’accordent avec le sens de la justice, le faisant s’indigner du luxe des nantis et de la nécessité des démunis. Et il a également le sens écologique qui lui fait prendre soin de tous les êtres de la planète et les protéger des pillards. L’altérité positive est ainsi justifiée par ses enfants ; il existe une concordance entre l’agapè, vérité de l’être infini, et l’harmonie des êtres finis dans la justice.

Les techniques corporelles qui se veulent spirituelles : le mantra hindou, le za zen bouddhiste le dhikr musulman, l’hésychasme chrétien… doivent demeurer ce qu’elles sont : des moyens. Elles ne valent spirituellement que si elles conduisent à un meilleur amour des autres.

 

la blancheur de cette feuille

qui sourit et qui accueille

les mots dont elle nourrit

se donne de l’appétit

 

elle n’a pas l’air qui vibre

se repose et garde libre

la pensée qui va et vole

au silence la parole

 

mais elle garde mémoire

de ces baisers qui la touchent

et durent comme l’ivoire

qui resplendit en sa bouche

 

2 mars 2011

 

L’interdépendance des êtres, si bien présentée par Pascal, devait entraîner celles des connaissances des êtres. Le nom que l’on a donné à cette concertation des savoirs a d’abord été la pluridisciplinarité ; on a ensuite parlé d’interdisciplinarité ; la tendance est maintenant à la transdisciplinarité. Ce phénomène d’épistémè est apparu en Occident comme une découverte récente. En réalité, c’est une redécouverte. La concertation des savoirs, ou peut-être vaudrait-il mieux parler de leur imbrication, avait été mise en veilleuse au siècle des Lumières au nom de la clarté conceptuelle et de la nécessité de spécialiser les disciplines. C’est sans doute l’excès de spécialisation qui a mené à redécouvrir les bienfaits de la totalisation des disciplines, ou tout au moins au dialogue entre disciplines voisines.

L’ego surdimensionné des chercheurs, nourri par le vieil instinct possesseur et dominateur, demeure l’ennemi numéro un de la transdisciplinarité. Ces messieurs, et dames, ne souffrent pas que l’on entre dans leur pré carré, antique héritage du territoire âprement conquis et défendu par le félin.

 

L’interdépendance des êtres invite la poésie aux images les plus improbables, surréalistes.

 

Il ne suffit pas de récuser Spinoza et Nietzsche, il faut encore nous demander pourquoi ils ont retenu l’attention et gagné l’affection de tant d’intellectuels français du XX° siècle, et qu’ils continuent de le faire en ce début du XXI°. Est-ce la simple puissance de leur langage, dépouillé chez l’un, fulgurant chez l’autre ? Les intellectuels attachent tout de même moins d’importance au grain des idées qu’à la paille des mots. Alors ? Est-ce parce qu’ils y trouvent de quoi justifier leur refus viscéral de la transcendance ? Dans leur recherche éperdue de l’immanence, Spinoza est allé au bout de sa réflexion, Nietzsche au fond de son intuition. Ils semblent aussi grecs l’un que l’autre, mais alors qu’on hésite à qualifier Spinoza d’apollinien, on reconnaît aisément en Nietzsche un dionysiaque (Jésus n’a-t-il pas trouvé grâce à ses yeux parce qu’il voyait en lui un cousin de Dionysos ?)

L’intuition de Yeshoua conduit à une idée de l’Eternel qui sourit aimablement à l’immanence comme à la transcendance. Tu es, toi, Aimer, présentissime présence, aussi respectueuse qu’affectueuse. Sans doute es-tu, intime infini de tout être, inconcevable pour notre intellect conditionné par notre finitude, mais tu es vivable, et tu nous invites à te vivre.

Spinoza est-il un avatar de Job lorsqu’il en vient à penser que la liberté n’est que de se soumettre à la nécessité ? Il a beau transmuer l’absolu transcendant en absolu immanent, il se couche dans la cendre et dans la poussière aux pieds du déterminisme tout-puissant.

 

la poussière qui doucement

se pose ici en sacrement

de ce qui erre par le monde

de l’air de la terre et de l’onde

est l’amie de la transparence

 

son voile qui ténu redonne

aux choses visage de nonne

épouse vierge du désir

demande à peine qu’on s’étonne

qu’il annonce le devenir

 

mais la main de la ménagère

qui la combat en sa légère

obstination devant les choses

en son émotion l’accélère

avant qu’ailleurs elle repose

 

3 mars 2011

 

Nos prisons sont des abominations, elles sont l’une des plus grandes hontes de notre démocratie. Lisez Arthur Frayer, Dans la peau d’un maton, et indignez-vous. Certaines prisons françaises sont devenues des maisons de torture : on y entasse parfois quatre prisonniers dans neuf mètres carrés ; imaginez ce que cela représente. Mais l’opinion majoritaire n’est-elle pas que les prisons sont faites pour punir ? A défaut de peine de mort, que pas mal de Français aimeraient voir rétablir, ils pensent que les criminels doivent payer leurs forfaits et les payer durement, et puis que la prison doit être le gros bâton dont il faut menacer les mauvais sujets (comme les décorations sont la grosse carotte qu’il faut faire espérer aux bons). Le droit qui régit l’incarcération s’appelle le droit pénal : le délinquant est incarcéré pour purger sa peine. L’idée qu’il faudrait transformer nos prisons en maisons de réhabilitation est encore très minoritaire. Quant à l’idée que la privation de liberté doit être réservée à ceux qui constituent un danger pour la société, elle aussi demeure embryonnaire. (Il faudrait d’ailleurs établir à partir de quel degré de dangerosité un individu doit être enfermé).

 

Amitié. Qu’a voulu dire Raphaël Enthoven en lançant que « l’amitié n’est pas une vertu chrétienne » ? N’a-t-il fait que lire la liste des vertus chrétiennes pour constater qu’elle n’y apparaissait pas ? A-t-il insinué qu’un chrétien ne peut pas avoir d’amis ? Alors Yeshoua n’était pas un bon chrétien puisqu’il « aimait Marthe et sa sœur et Lazare ». Certes le terme utilisé par l’évangéliste est êgapa. Mais  Marthe envoie dire à Yeshoua : « celui que tu aimes (phileis) est malade » et Yeshoua dit à ceux qui l’accompagnent : « Lazare notre ami (philos) dort » (Jean XI, 5, 3, 11). Avant La Fontaine, Yeshoua aurait pu dire : « un véritable ami est une douce chose ».

Et Montaigne ? Son amitié avec La Boétie, devenue archétypique, serait-elle peu chrétienne ? Montaigne était-il chrétien ? On a retenu de lui que « nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands », sans trop se soucier du contexte dans lequel apparaît cette remarque. Sainte-Beuve a même cru pouvoir affirmer que Montaigne était hypocrite lorsqu’il faisait profession de religion. A relire « Apologie de Raimond Sebond », on a du mal à le suivre. On serait plutôt fondé à croire que Montaigne était fidéiste, et qu’il l’était par antirationalisme. Son abondante lecture des philosophes l’avait amené à douter des capacités de la raison à découvrir la vérité. Après avoir noté « cette infinie confusion d’opinions qui se voit entre les philosophes », il avait conclu que « les choses qui nous viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion », et que « tout ce que nous entreprenons sans l’assistance de Dieu, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grâce, ce n’est que vanité et folie ». Il savait d’ailleurs qu’on pourrait le lire en faisant de lui un athée : « On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi ; et un athéiste se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme» (Essais, livre second, chapitre XII, pp.146, 299, 300, 150).

De son amitié avec La Boétie, on a surtout retenu le « parce que c’était lui ; parce que c’était moi », l’impossibilité d’y trouver une explication raisonnable. Mais Montaigne n’a pas manqué d’y associer sa foi : il y a vu « quelque ordonnance du ciel ». C’est cependant une réalité où il se trouvait également en accord avec les Anciens, Horace en particulier, pour la déclarer infiniment précieuse. (Livre premier, chapitre XXVIII, pp. 269, 274s)

 

serait-ce la caille déjà

qui rappelle le crépuscule

on dirait entendre sa voix

ténue parmi tant d’émois

qui se chantent ou se hululent

 

elle est toujours l’amie lointaine

dont on espère le retour

sur l’horizon où nous emmène

dans l’aventure incertaine

le signe de fin du jour

 

ou n’est-ce que la vaine joie

dont s’illumine le désir

ému que s’en aille la voix

sonnant l’appel qui sera

le signe enfin de partir

 

4 mars 2011

 

Le purgatoire, s’il existe, n’est pas fait pour expier les péchés, pour purger une peine (comme le mot l’indique parce qu’il a été inventé par des humains premiers primitifs). Il est fait pour apprendre le pur amour qui est la vie éternelle.

 

Ecologie et métaphysique. Il est intéressant de noter, phénomène transdisciplinaire, que des penseurs tels que Arne Naess et, tout récemment, Stéphane Ferret, relient les attitudes écologiques à des positions philosophiques. Pour ceux qui suivent le transcendantaliste Descartes, l’humain est « le maître et possesseur de la nature » en bon judéo-chrétien de Genèse I, 26ss. Et pour les disciples de Kant qui approuvent l’expérience de pensée de leur maître, l’humain n’a pas non plus de comptes à rendre au non-humain. Pour le panthéiste immanentiste Spinoza au contraire, l’humain fait partie intégrante du tout, et ses fidèles devraient donc se soucier de toute la nature. Quant aux darwinistes, ceux du moins qui ne voient pas que l’humain émerge de l’animalité, ils ne font pas de différence entre l’homme et l’animal et se doivent donc d’accorder les mêmes droits et la même attention à l’un et à l’autre.

Yeshoua n’était pas un métaphysicien, mais on peut deviner quelle attitude il aurait eu, lui l’observateur attentif de la nature et l’intuitionniste de l’être de l’être, s’il s’était trouvé face à la crise écologique : « Considérez les corbeaux… Dieu les nourrit. Et vous valez bien plus que les oiseaux » (Luc XII, 24). Celles et ceux qui aiment de l’amour d’Aimer et partagent donc sa sollicitude pour tous les êtres se soucient des bêtes, mais bien davantage des humains ; ils se préoccupent des humains, mais ils s’intéressent aussi aux êtres de la nature pour eux-mêmes, chacun selon sa place dans l’échelle des êtres.

Montaigne pour sa part aurait sans doute une attitude proche, refusant l’humanisme outrecuidant qui fait de l’homme, à la suite de Protagoras, « la mesure de toutes choses ». Il s’est gaussé du Grec : « Vraiment Protagoras nous en comptait de belles, faisant l’homme la mesure de toutes choses, qui ne sut jamais seulement la sienne » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 292). Et il a dénoncé la présomption humaine, « notre maladie naturelle et originelle… » L’homme « s’égale à Dieu, s’attribue les conditions divines, se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures… Comment connaît-il, par son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? Par quelle comparaison d’eux à nous conclut-il la bêtise qu’il leur attribue ? Quand je joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi que je ne fais d’elle ?… » (pp. 155s).

 

Les deux miracles de Leibniz, la Création et l’Incarnation, se compensent mathématiquement ; le deux en un remédie à l’un en zéro. L’Eternelle Agapè les rappelle à l’ordre par l’autre en l’un, mais on peut bien aussi y voir un miracle, celui de l’autre dans le non-autre, tour de force d’Aimer.

 

la bourrasque fait du silence

dans le soleil et le ciel pâle

les rafales cherchent le sens

de l’espace qui se dévoile

 

debout dans la chambre immobile

il écoute cette présence

comme un serviteur inutile

qui s’efface devant l’immense

 

mais autant dedans que dehors

le sens que le souffle devine

est le plus doux et le plus fort

de la présence la plus fine

 

5 mars 2011

 

La lecture de Montaigne est ardue. Sa langue a vieilli. Mais elle devait être déjà obscure pour ses contemporains puisqu’il avoue qu’elle l’était parfois pour lui : « En mes écrits mêmes, je ne retrouve pas toujours l’air de ma première imagination ; je ne sais ce que j’ai voulu dire… » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 303). Il nous faut donc apprendre à le lire sans chercher à le comprendre entièrement. L’effort pour maîtriser sa langue obsolète finit par payer, et il a tant de choses à dire qui nous font penser.

 

Il n’y a en l’infini aucun centre ni circonférence, aucune hauteur ni bassesse, aucune surface ni profondeur. Tout est en toi présentissime présence. Beaucoup connaissent le mot de Paul Valéry : «ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». Une formule aussi paradoxale venant d’un aussi grand homme ne pouvait manquer de titiller les esprits. Valéry l’aurait pourtant lancé sans trop réfléchir, simplement parce que les mots « profond » et « profondeur » l’agaçaient ; et puis il aurait découvert que dans la formation de l’embryon la peau joue un rôle primordial, ce qui l’aurait conduit à affirmer que « nous sommes ectodermes ». En fait tout le monde admet que la peau, la surface des choses, est plus chargée de sens que ce qu’elle recouvre. Nous connaissons et reconnaissons les êtres et les choses par leur apparence. Mais ici on pense aussi que la beauté dont ils sont si souvent revêtus manifeste la beauté de l’être de l’être et qu’elle peut ainsi nous faire participer à la réjouissance de l’Eternelle, à la béatitude de sa sollicitude.

Si nous parvenions à imaginer à la façon de William Blake, nous aurions l’infini à portée d’yeux, d’oreilles, de narines, de doigts, de lèvres, d’entrailles même. Tout nous deviendrait présence secrète d’Aimer. L’imagination blakienne « nettoie les portes de la perception » ; alors « les sens découvrent l’infini en toutes choses ». La relation objet-sujet devient, en quelque sorte, relation immédiate de l’être infini avec les êtres finis, de l’unique non-autre avec la multiplicité des autres. Peu importent d’ailleurs les mots malhabiles à la dire. C’est assez d’Être, c’est assez d’Aimer. Mais il y faut le cheminement de toute une vie, et qui n’y suffit même presque jamais.

Aimer présent en toutes choses, Aimer présent à toutes choses. C’est le moteur ultime de la transdisciplinarité. Rien n’est étranger à Aimer ; Aimer ne peut se désintéresser de rien, ni de ce qui unit les êtres aux êtres et à l’être de l’être.

 

Le mythe de la création ex nihilo est une création du désir de toute-puissance de l’humain premier. L’intuition de l’humain dernier, l’intuition d’Aimer, le dissout.

 

poussière d’air poussière d’eau

le cortège en cette lumière

de vos noces nous réjouit

 

notre regard en vous frémit

avec les lointains de la terre

pour accueillir un jour nouveau

 

ici paraît sur toute chose

le visage de l’infini

en son apparence anonyme

 

et la beauté la plus sublime

aux narines pures fournit

le parfum secret de la rose

 

6 mars 2011

 

Indignation. On peut se demander si ceux qui accusent l’indignation d’être une forme de haine ne sont pas eux-mêmes animés par une forme de haine. Certes, l’humain premier qui s’indigne peut être haineux, poussé par le neïkos ; mais cette indignation haineuse peut s’élever contre l’injustice qui, elle, est toujours le fruit du neïkos et de la philia. Quant à l’humain dernier qui s’indigne, il ne le fait jamais par neïkos et philia ; il le fait par agapè. On comprend alors qu’il puisse exister une « voix de l’honnête indignation, qui est  la voix de Dieu ». Selon William Blake, c’est elle qui poussa le prophète Isaïe à écrire (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 12). Et le prophète Amos s’est indigné contre l’injustice sociale, contre l’exploitation des démunis par les nantis : « Malheur à ceux qui couchés sur des lits d’ivoire mangent de l’agneau et du veau, chantent au son des harpes, boivent des coupes de vin, s’oignent des meilleurs parfums », à ceux qui « achètent les pauvres pour quelques pièces d’argent et les miséreux pour une paire de sandales » (Amos VI, 3-6 ; VIII, 6). Cette malédiction d’Amos n’est pas le cri de haine du démuni envieux contre le nanti jaloux, c’est le cri d’amour du juste contre l’injustice pour défendre ceux qui en sont les victimes. Tel fut aussi le cri des sept malédictions de Yeshoua à l’adresse des « scribes et pharisiens hypocrites qui empêchent les humains d’entrer dans le Royaume des cieux », dans le monde d’Aimer (Matthieu XXIII, 13, 14, 15, 23, 25, 27, 29).

 

Les frères Bogdanov démontrent l’existence de Dieu par l’astrophysique, Stephen Hawking démontre l’inexistence de Dieu par l’astrophysique. Selon sa propre intuition, chacun penchera pour l’une ou pour l’autre démonstration. Ce qui démontre que, dans ce domaine au moins, les démonstrations ne valent que pour ceux qui croient déjà à ce qui en fait l’objet. Comme disait J. K. Chesterton, « on ne peut découvrir la vérité par la logique que si on l’a déjà découverte sans ».

Peut-on cependant nier l’existence d’une cause première des êtres sans renier la rationalité ? Non certes, mais le problème est de savoir ce qu’est la cause première. Bernard Besret donne de comprendre au moins qu’elle est présente à tous les êtres et d’ainsi justifier l’imagination de Blake et sa vision de l’infini en toutes choses : « Elle soutient à tout instant l’ensemble des phénomènes dans l’existence » (Esquisse d’un évangile éternel, p. 35). Paul semble avoir eu l’intuition de cette immanence ontologique de l’Eternel : « Il n’est pas loin de chacun de nous, car c’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, que nous sommes » (Actes XVII, 27s). Pourquoi ne l’a-t-il pas intégrée à sa théologie ?

 

quelle colline cet arôme

l’envoie ici dans notre espace

lançant alentour ses atomes

 

par quel chemins faut-il qu’ils passent

avant qu’enfin ils se libèrent

de leur autre dans cette tasse

 

quand dans la chair ils se transfèrent

se dispersent et vagabondent

se souviennent-ils de leur mère

 

depuis longtemps de par le monde

ils poursuivent leur aventure

sur la terre l’air et les ondes

 

dans l’ignorance du futur

que leur réservent le hasard

et la liberté qui perdure

 

ils reçoivent chacun sa part

de cet innombrable destin

que réalise le grand art

 

avant d’être du grand festin

où chacun retrouve son home

dans l’extase au vide divin

 

7 mars 2011

 

Dans tous les domaines de la connaissance, et plus encore dans celui de la transdisciplinarité qui confronte les connaissances de tous les domaines, le principe de contradiction permet d’éliminer les erreurs et le principe de causalité d’avancer vers la vérité. Ce sont les deux instruments de la démonstration. Mais encore une fois, il est bien des domaines où nous n’acceptons une démonstration que si elle correspond à l’une de nos intuitions. Pour Yeshoua, la vérité première n’est intellectuellement accessible qu’à celles et ceux qui la vivent et souhaitent la vivre davantage. Qui n’aime pas ne peut découvrir que l’Eternel est Amour : « Ils ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean III, 19). « Celui qui hait demeure dans les ténèbres et marche dans les ténèbres » (I Jean II, 11). On ne peut admettre la démonstration de l’être de l’être comme altérité positive que si l’on en a l’intuition, si faible soit-elle.

Nous ne pouvons concevoir que l’Eternel soit Aimer que si nous découvrons l’amour en le vivant et en ayant le désir de le voir envahir notre existence. Celles et ceux qui découvrent la béatitude de la sollicitude au point de la reconnaître comme essentielle à leur vie sont près de reconnaître Aimer présente à toutes choses et de marcher en sa présence vers la perfection de l’amour. « Marche devant ma face et sois parfait » (Genèse XVII, 1).

 

Intuition. Yeshoua a eu l’intuition d’Aimer et s’est laissé investir et envahir par son esprit au point de n’être plus qu’agapè. Le mot intuition, si souvent utilisé ici en référence à l’expérience de Yeshoua, mérite bien que l’on s’en fasse une idée toujours plus « claire et distincte ». Pour Descartes, « il n’y a pas d’autres voies qui s’offrent aux hommes pour arriver à une connaissance certaine de la vérité que l’intuition évidente et la déduction nécessaire ». Il laisse ainsi entendre que toute intuition n’est pas évidente, qu’il existe des intuitions illusoires. Sans doute est-ce la raison pour laquelle à « l’intuition évidente » il ajoute « la déduction nécessaire » pour parvenir à la vérité. C’est ce que les fondements philosophiques d’une altérité positive tentent de faire.

 

à genoux sous sa mère hiératique

il boit la vie naïve nouveau-née

et puis se lève et la frappe empathique

en son désir de nourrir et donner

 

en ce beau jeu de l’avant de l’après

la sortie de son ventre maternel

elle ne cesse pas de délivrer l’excès

de sa chair de son sang de l’éternelle

 

ainsi se renouvelle le passage

du relais des visages de l’amour

infatigable en l’énergie des âges

et la chanson de leur muet discours

 

ce que les yeux avalent de l’échange

banal et répété pour l’âme paysanne

pénètre dans le cœur le chœur des anges

y recueille en l’esprit la manne quotidienne

 

8 mars 2011

 

béatitude du silence

en cet instant cueille la chance

que t’offre la belle présence

 

Compagne et compagnon, ne méprisez pas éros. Restez l’une à l’autre et l’un à l’autre un peu désirables au long des ans et jusqu’à la fin. Au nom d’Aimer. Ne perdez jamais de vue l’étoile d’Aimer. Marchez vers elle en sa lumière, en sa présence vers la perfection de l’amour.

 

L’intuition est un concept ambigu. Pour Spinoza, c’est « la connaissance immédiate et certaine des choses à partir de la compréhension nécessaire de leur cause par la raison ». Selon lui, elle est donc le résultat de la réflexion. Pour Bergson, « l’intuition est la sympathie intellectuelle ou spirituelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un être avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable ». Elle n’est donc pas chez lui liée à un travail de la raison réflexive. Et lorsqu’il dit que par l’intuition « on se transporte à l’intérieur d’un être », on pense à l’empathie conçue, non comme une projection de soi sur l’autre dans une perspective matérialiste, mais comme une sensibilité identifiante à l’autre. On est proche du mimétisme animal, où l’on pense ici que les signaux matériels expriment un mouvement immatériel d’un organisme vivant vers un autre. Cela suppose d’admettre que les animaux ne sont pas des machines, ni non plus les végétaux, pas même les minéraux. De vivant à vivant, il existence une connaissance par participation à l’autre, par connaturalité.

On peut faire l’hypothèse que Yeshoua a connu et reconnu Aimer par l’intuition de sa présence agissante en toutes choses « dans le secret » (Matthieu VI, 4, 6, 18). Il a reconnu l’Eternel comme un être agissant et non comme le dieu de la Genèse qui se repose et qui impose le repos du sabbat : « Le septième jour Dieu acheva son œuvre, il se reposa le septième jour de tout le travail qu’il avait fait » (Genèse II, 2). « Mon Père n’a pas cessé d’être à l’œuvre (ergazetaï) jusqu’à présent », dit Yeshoua, et il ajoute qu’il agit en participation à l’agir de l’Eternel son « Père » : « …et moi aussi je suis à l’œuvre (ergazomaï)… Je vous ai fait voir beaucoup de belles œuvres (erga) qui viennent de mon Père… Croyez à ces œuvres (ergoïs) afin de connaître et reconnaître que le Père est en moi et que je suis dans le Père » (Jean X, 32, 38).

 

Pour Yeshoua, les énergies d’Aimer sont actives dans les êtres. Voilà une vision des choses qui va bien avec la « théorie » de l’évolution du monde, en géologie, en biologie, en astrophysique, et bien sûr en anthropologie, où elle s’appelle perfectibilité de l’humain, en théologie où l’on parle du chemin de la perfection. Mais pourquoi les chrétiens n’ont-ils pas perçu la révolution épistémique en puissance dans la guérison du paralytique le jour du sabbat commentée par cette parole-levain : « Mon père est toujours à l’œuvre… » ?

 

lorsque les mains jointes

touchent le silence

l’infinie présence

déborde la sainte

 

car la sainte ici

ne peut être là

et le roi des rois

n’est pas infini

 

mais la peau fermée

à la transcendance

laisse à l’immanence

la chance d’aimer

 

la peau à la peau

chante d’une voix

le toi et le moi

le bien et le beau

 

9 mars 2011

 

La présence de l’Être infini à tout être est une évidence ontologique de la « déduction nécessaire » : elle est inhérente à l’essence de l’infini. (Ce n’est pas une évidence sensible, inutile de le dire. Et cependant elle peut devenir sensible, illusoirement mais efficacement, par l’imagination. Blake en a témoigné.)

Pour une conscience qui a découvert l’essence de l’Infini comme altérité positive, cette présence imaginée ne peut être recherchée comme une jouissance. C’est une réjouissance, et cette réjouissance est une force d’aimer. Elle participe de la réjouissance d’Aimer, de la béatitude de sa sollicitude. Aimer échappe à la jouissance érotique. Aimer n’est qu’agapè. Qui cherche à le posséder et en jouir le voit s’évanouir.

 

Intuition de Yeshoua. Une intuition métaphysique « des êtres dans leur existence ou leur essence » (Le Petit Robert) ? Peut-on en faire la généalogie, en remonter la trace, en expliquer l’apparition ? Et d’abord, est-ce entreprendre une recherche inutile ? De l’idée que nous nous faisons de l’origine de cette intuition dépend l’idée que nous nous faisons de ce qu’elle est chez lui et donc de ce qu’elle peut être pour nous.

Il convient d’abord de rejeter le mythe de l’Incarnation, parent, quoi qu’en aient les chrétiens, des mythes des demi-dieux que la connaissance de la Grèce antique nous a rendus familiers (Dionysos, Hermès, Héraclès, Castor et Pollux, Achille, Asclépios…) Yeshoua s’est connu et dit être « le fils de l’homme ». Certains l’ont dit « fils de dieu », mais il ne s’est jamais présenté lui-même comme tel. Alors même qu’il parlait de l’Eternel comme de son père, il ne s’est pas réservé cette relation : il a invité ses disciples à prier en disant « notre père ».

Yeshoua était un homme sensible aux êtres de la nature, au soleil, à la pluie et au vent, au sable et aux rochers ; il a été l’observateur attentif des fleurs des champs, des figuiers et de la vigne, des corbeaux et des moineaux, de la vie pastorale et ménagère… Et s’il n’a pas négligé d’enseigner dans les synagogues et dans le Temple, il a surtout prêché dans la nature, sur la montagne, sur le lac, sur les chemins…

Mais Yeshoua a également fait l’expérience de l’Eternel « présent dans le secret » d’une présence certaine mais insensible. Et il ne se l’est pas réservée puisqu’il en a fait un argument du désintéressement de l’amour chez ceux à qui il proposait la vérité (Matthieu VI, 4, 6, 18). On peut penser que la confluence de cette double expérience, extérieure et intérieure, de la présence de l’Eternel a été décisive pour l’émergence de son intuition de l’Eternelle Agapè. Il faut aussi prendre en considération sa connaissance des intuitions des prophètes de son peuple.

 

minuscule sur l’écriture

une araignée vient s’arrêter

 

ses jambes menues qui remuent

graciles disent le fragile

 

entre attirance et répugnance

avec prudence elle s’avance

 

elle poursuit ce qui la fuit

elle fuit ce qui la poursuit

 

jour après jour elle dévore

avant que l’autre la dévore

 

mais elle vit dans l’infini

elle s’y meut et elle y est

 

à peine belle à mon échelle

fille improbable ma cousine

 

pourquoi vas-tu d’un pas pressé

te réfugier sous le clavier

 

10 mars 2011

 

« Le Père est en moi et moi dans le Père » (Jean XIV, 11). Cette expression du ressenti, de l’intuition de Yeshoua réconcilie (et/ou annule l’une par l’autre) transcendance et immanence. La présence intérieure corrige la présence extérieure, annule l’opposition du non-autre et de l’autre. Et Yeshoua ne se réserve pas cette condition humaine ; il la propose à ceux et celles qui l’accueillent : « Moi dans mon Père et vous en moi et moi en vous » (Jean XIV, 20). La présence d’Aimer aux consciences qui l’acceptent en vivant l’amour est au-delà de la transcendance monothéiste et de l’immanence hindouiste.

 

Si l’intuition «  se transporte à l’intérieur d’un être avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (Bergson), la poésie est d’abord une activité empathique de la sensibilité, un intérêt pour les êtres en leur individualité, leur singularité, leur eccéité. L’humain poète ne s’intéresse pas aux roses, aux coccinelles… aux femmes, aux hommes…, mais à cette rose, à cette coccinelle, à cette femme, à cet homme ici maintenant. Et puis il laisse surgir en lui les mots qui viennent tenter d’exprimer, par leurs arrangements uniques de sons et de sens, l’inexprimable, ce que le langage scientifique est incapable de dire parce qu’il n’y a de science que du général et du déterminé alors que tout être singulier a sa part d’indéterminé ou de liberté.

Les sciences humaines (anthropologie, psychologie, sociologie…) ne nous disent de l’humain que ce qui peut être généralisé, s’exprimer en lois constantes et vérifiables. Madame X et monsieur Y ne les intéressent qu’en ce qui en eux échappe à la liberté.

On peut d’ailleurs penser que les sciences humaines ne risquent pas de manquer de matériau, car la liberté humaine est beaucoup plus restreinte que ce que les humains en ressentent. Ils seraient trop malheureux s’ils avaient pleine conscience des étroites limites de leur liberté, ils « perdraient cœur ». Avec Yeshoua et sa vérité libératrice (Jean VIII, 32), ils peuvent prendre conscience de leurs déterminations à mesure qu’ils s’en libèrent en découvrant la vérité de l’être de l’être, d’Aimer. Ils peuvent marcher vers « la liberté des enfants de Dieu » en se libérant peu à peu de leurs attirances et de leurs répugnances, de la philia et du neïkos

 

la peau de ce pain me supplie

de me laisser la contempler

le feu et l’air ont déposé

sur elle l’élan de la mie

 

le jeu ton sur ton de son teint

et les courbes de son volume

sont plus forts que mon nez qui hume

et que ma bouche qui a faim

 

il me semble que plus profond

que cette peau qui s’illumine

que le sourire de sa mine

le beau s’en vient dans la maison

 

ni le dedans ni le dehors

ne peuvent me dire le sens

de sa venue mais sa présence

est un pain plus fort que la mort

 

11 mars 2011

 

Croyez-vous que le Yeshoua qui a dit « bienheureux les pauvres » et « malheureux les riches » s’interdirait aujourd’hui de faire de la politique ? Croyez-vous que l’Eternel ne se soucie que du spirituel ? Yeshoua a dit qu’il se soucie du bien-être des oiseaux et des fleurs, à plus forte raison de celui des humains (Luc XII, 24, 27)

L’Eglise cependant veut n’être que spirituelle. Elle a naguère recadré les prêtres qui  participaient à la lutte ouvrière, et puis ce fut le tour des théologiens de la libération. Et que faire de la déclaration de Mgr Romero assassiné parce qu’il combattait l’injustice : « Une Eglise qui ne s’unit pas aux pauvres, ne dénonce pas les injustices commises contre eux, n’est pas la véritable Eglise de Jésus-Christ » ? Mais l’Eglise a toujours voulu être un pouvoir. Elle entend être un pouvoir spirituel et donc ne pas se mêler du pouvoir temporel, selon la vieille distinction du sacré et du profane. Elle s’appuie sur la petite phrase mémorable : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » en la détachant de son contexte. Yeshoua n’a fait que répliquer habilement à des gens qui voulaient le piéger en les renvoyant à leur propre logique.

On peut penser que l’Eglise ne veut ni ne doit se soucier des injustices lorsqu’elles relèvent de la politique. En réalité elle ne peut pas le faire parce qu’elle est un pouvoir et tient à le rester. Aimer n’est pas un pouvoir. Il est en celles et ceux qui l’accueillent une force d’aimer les autres, tous les autres, pour eux-mêmes.

Yeshoua n’était pas prêtre, pas plus qu’Amos ou Isaïe ; c’était un prophète. Celles et ceux qui se réclament de son intuition, de la vérité d’Aimer, ne peuvent pas ne pas être des prophètes de l’amour universel. Ils ne peuvent pas ne pas s’indigner contre les politiques qui de par le monde enrichissent les riches et appauvrissent les pauvres, favorisent ceux qui «  couchent sur des lits d’ivoire… » et ignorent « les pauvres vendus pour une paire de sandales » (Amos VI, 3 ; VIII, 6). Aucune injustice, aucune oppression, aucune misère ne peut les laisser indifférents. Cela va d’ailleurs jusqu’à l’injustice des humains contre les non-humains, contre les animaux et les végétaux, dont l’Eternel lui-même se soucie.

Les spiritualités qui ne se préoccupent que de l’épanouissement, de l’équilibre, de la paix intérieure, de la maîtrise de soi… ne méritent pas ici leur nom. Car l’esprit d’Aimer fait que l’on se préoccupe avant tout des autres, que l’on ne se préoccupe de soi-même que pour mieux servir les autres : « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc XXII, 27). Avec Aimer la maîtrise de soi est un don de l’esprit pour les autres. Rien à voir avec celle qui relève de la libido dominandi, celle de l’empereur Auguste mis en scène par Corneille : «  Je suis maître de moi comme de l’univers. Je le suis, je veux l’être » (Cinna, Acte V, scène 3). La joie, la paix, la maîtrise de soi… sont avec Yeshoua des fruits de l’esprit (Galates V, 22). Elles bénéficient à celles et ceux qui les accueillent, mais dans la mesure où elles sont mises au service des autres.

 

la carte c’est un peu ici là-bas

qui s’offre comme un rêve de voyages

vers d’autres noms et vers d’autres visages

 

les lieux éparpillés sur les chemins

veulent nous raconter la longue histoire

de leurs destins et la donner à voir

 

surtout comme un fourmillement d’étoiles

fascinant attirant mais à portée des sens

ils nous invitent à la connaissance

 

partir et ne plus jamais revenir

que l’on ait rencontré chacun des noms

uniques l’univers de notre communion

 

mais dans le cœur déjà l’immense intime

ici donne la carte et le bonjour

de tous les noms en marche vers l’amour

 

12 mars 2011

 

Matérialisme. On pourrait se demander si les matérialistes sont athées parce qu’ils sont matérialistes ou si les athées sont matérialistes parce qu’ils sont athées.

Comment peut-on penser que la vie soit un phénomène purement matériel, physico-chimique ? La complexité spatio-temporelle des échanges au sein d’une cellule vivante (positionnement et coordination des mouvements des molécules) et plus encore dans un organisme vivant fait de milliards de cellules, suppose une information multiple qui n’appartient pas aux propriétés des éléments chimiques ni au jeu des forces fondamentales de la matière. Et que dire des processus de l’évolution de la vie, en particulier de ceux qui ont conduit à la mise au point de l’ADN ? Le réductionnisme paraît bien insensé, la théorie du hasard et de la nécessité simplement dérisoire.

Le « tout est sensible » de Pythagore exprime l’intuition d’une réalité sans laquelle le monde, de l’infime quantique à l’immense astrophysique, demeure incompréhensible. Nous commençons à le mieux comprendre en répétant le vers de Nerval : « A la matière même un verbe est attaché ».

L’acupuncture serait-elle pensable dans un monde exclusivement physico-chimique ? Elle manipule des forces matériellement, anatomiquement, physiologiquement indétectables par les neurosciences.

 

Les pouvoirs en démocratie doivent être séparés pour la simple raison que ce sont des pouvoirs, c’est-à-dire des manifestations de la libido dominandi dans un monde où l’humain premier est très fortement majoritaire. Le « pouvoir spirituel », qui ne peut être qu’un pouvoir religieux puisque l’esprit n’est pas un pouvoir, doit être séparé du pouvoir politique pour la même raison qui sépare les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. (En démocratie, l’armée n’est pas un pouvoir. En dictature, elle est le pouvoir dominant, l’absolu « pouvoir au bout du fusil ». Lorsque l’armée d’une nation y prend le pouvoir dans un esprit démocratique, c’est que la démocratie est inexistante, abolie ou menacée dans cette nation ; et elle s’empresse de remettre ce pouvoir aux civils dès que les conditions sont réunies pour rétablir l’état de droit démocratique.)

 

la feuille morte qui s’accroche

et frémit sur l’arbre endormi

n’est plus qu’une poussière unie

par le toucher de proche en proche

 

le verbe qui monte et réveille

le vivant jusqu’au bout des doigts

en bourgeons bientôt parlera

et puis en fleurs qui s’émerveillent

d’accueillir venue de là-bas

une lumière xénophile

et le baiser tendre et fragile

que sur elles elle posera

 

ainsi vont les jours et les jours

de la mort unie à la vie

où la sève donne l’esprit

qui s’en va là-bas sans retour

 

13 mars 2011

 

Le panthéisme confond l’âme du monde et l’esprit de l’Eternel.

«… et l’esprit de l’Eternel planait sur les eaux » (Genèse I, 2) ; « l’esprit de l’Eternel remplit l’univers » (Sagesse I, 7). Transcendant et immanent mais ni l’un ni l’autre, ni religieux ni profane mais présent à l’un et à l’autre. Présentissime, mais « dans le secret » de l’incognito anonyme. Inaccessible au raisonnement, au « discours », aurait dit Montaigne. Son seul accès est l’amour parce qu’il est amour. Amour agapè. L’amour éros n’a pas de part avec lui, et ceux qui l’aiment d’un amour érotique n’atteignent qu’une idole.

« Si quelqu’un m’aime, qu’il garde ma parole ! Mon père l’aimera. Nous viendrons chez lui ; nous ferons chez lui notre demeure » (Jean XIV, 23). Comment cela se lit-il à la lumière de la présence nécessaire de l’Infini à tout être fini (opportet quod Deus sit in omnibus rebus et intime) ? L’Eternel est présent à tout être ; mais qui l’accueille, qui partage son être, son amour, reconnaît cette présence. C’est pourquoi Yeshoua dit d’abord : « qui m’aime sera aimé de mon Père. Je l’aimerai, je me manifesterai à lui » (21). Qui aime de l’agapè qui anime Yeshoua au point de se confondre avec lui, qui aime ainsi prend conscience que l’Eternel demeure en lui/avec lui, vit en/avec lui. Yeshoua vient aussi de dire : « un peu de temps encore et le monde ne me verra plus ; mais vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous aussi vous vivrez » (19). Voir Yeshoua, c’est partager sa vie, son amour. Qui vit le pur amour agapè voit l’Eternel : « Heureux les cœurs purs ; ils verront Dieu » (Matthieu V, 8).

 

Le jeûne est une obligation religieuse dans les trois monothéismes. Mais Yeshoua l’a désacralisé comme il a désacralisé le sabbat et toutes choses. Les disciples de Jean jeûnaient, ceux de Yeshoua ne jeûnaient pas (Matthieu IX, 15). Avec Yeshoua, le jeûne périodique, comme le repos périodique, est une sagesse du corps-âme, de la chair. Une certaine médecine a redécouvert cette sagesse. Les recherches du Dr Gernez ont montré le rôle que le jeûne peut jouer dans la prévention du cancer. Malheureusement cette découverte l’a amené à s’opposer au lobby de l’industrie pharmaceutique, qui a intérêt à soigner le cancer plutôt qu’à le prévenir. Le scandale du Médiator pourrait attirer l’attention sur les manœuvres de ce lobby et de ceux qui s’en font les complices. Mais on peut prévoir qu’il parviendra à continuer de manipuler l’opinion… Les bienfaits du jeûne ne se limitent pas cependant à ses effets sur la santé. Le jeûne donne faim, et l’expérience de la faim peut nous amener à penser à ceux pour qui elle est une vilaine compagne…

 

comme la mésange fugace

et vive ainsi qu’en sa venue

en son départ vers l’inconnu

l’air la porte et ne laisse trace

 

lorsque avec elle il se déplace

et partage un peu sa tenue

avec amour et retenue

il l’enlace et puis la délace

 

l’œil qui la contemple en sa place

par la mémoire maintenue

est avec lui tout éperdu

de l’immensité de l’espace

 

puis il se ferme se dépasse

en la mésange disparue

et parmi les anges entre nu

dans la clarté du face à face

 

14 mars 2011

 

On a vanté la langue française pour sa précision et sa clarté. Elle fait merveille dans les textes juridiques. Mais elle peut s’obscurcir et se flouter afin de produire « la vague littérature » qui efface les frontières entre les êtres. On peut laisser les mots se choisir non « sans quelque méprise », laisser aussi se défaire ou du moins se desserrer les nœuds de la syntaxe. La poésie sait dire les choses obscures obscurément. Et ses vacillements peuvent être des lumières qui guident le cheminement de notre humanité.

 

Continuité-discontinuité. Il est bon de mettre entre les deux mots un trait d’union afin de donner à comprendre que ces deux concepts expriment deux forces qui ne s’opposent pas par un « ou bien » mais qui se coordonnent par un « et aussi ». L’évolution de notre univers depuis son énergie primitive jusqu’à l’état présent des consciences humaines s’opère dans la coordination permanente de la philia et du neïkos, de « l’amour » qui attire et de « la haine » qui repousse. Le passage de l’animalité à l’humanité fonctionne, comme tous les passages précédents, selon cette loi ; de même les passages qui réalisent l’évolution de l’humanité en sa perfectibilité, en particulier en ce que l’on appelle ici le passage de l’humain premier à l’humain dernier.

Il faut percevoir que la perfectibilité de l’humanité continue celle de l’animalité, celle de la vie et celle de la matière. Il faut aussi comprendre que le perfectionnement de la matière dans la vie et de la vie dans la conscience suppose une cause. De même qu’il y a plus dans un atome que dans la somme des particules qui la composent et plus dans une cellule que dans la somme de ses molécules, il y a davantage dans une conscience humaine première que dans une conscience animale, et davantage dans une conscience humaine dernière que dans une première. Tous ces davantage supposent chacun une cause. Et comme ces causes sont matériellement indétectables, on doit les penser immatérielles. « A la matière même un verbe est attaché ».

Dans The Descent of Man, La Filiation de l’homme, Darwin a reconnu le passage d’une animalité évoluant majoritairement selon le principe de la survivance du plus apte individuel à une humanité évoluant et se perfectionnant en accordant toujours plus de place au groupe le plus apte en raison d’une sociabilité accrue de ses membres. L’agressivité entraînant parfois des guerres, demeure nécessaire au stade présent de l’humanité, mais l’humanité est invitée à accorder toujours plus de place à l’altérité positive, au souci de l’autre, à cette sollicitude qui est le secret de sa béatitude.

Quel rôle joue « l’esprit du Seigneur » dans l’évolution de la matière par la force de son immatérialité ? Qu’avait compris Yeshoua pour pouvoir dire ; « mon Père ne cesse d’agir » (Jean V, 17) ? Il n’avait aucune idée de l’évolution de la matière et de la vie, mais il devait penser à celle de l’humanité, en particulier à celle qui continûment-discontinûment opère le passage de « la loi et les prophètes » au « Royaume des cieux » (Luc VII, 28 ; XVI, 16).

 

dans la paix crépusculaire

où le silence s’avance

l’oreille se fait plus fine

et la peau plus attentive

 

c’est l’heure où l’étoile vive

redonne à la peau divine

la pleine reconnaissance

de l’ombre et de la lumière

 

dans la chambre doucement

la lumière se retire

la lampe éteinte s’efface

le livre se fait obscur

 

c’est alors dans la clôture

que se révèle la face

et l’ineffable sourire

qui surprend tous les amants

 

15 mars 2011

 

Les principes de contradiction et de causalité sont les deux évidences que l’intelligence peut mettre en oeuvre pour éliminer l’erreur et avancer dans la vérité. Mais que penser lorsque l’on voit un Pascal mettre en doute le principe de contradiction comme critère de vérité et un Hume faire du critère de causalité un sous-produit de l’habitude ? Les bras vous en tombent. Si de tels esprits ont pu rester aveugles devant l’évidence de l’être, on peut penser que bien d’autres le restent aussi, avec les conséquences que cela implique pour l’erreur et pour la vérité.

La science n’a pas à confirmer ou réfuter le principe de causalité. Faut-il dire gentiment que les scientifiques et les philosophes, les physiciens et les logiciens qui le mettent en doute ont perdu la raison et que ni la science ni la philosophie ne sauraient la leur faire entendre ?

 

A quoi sert mon cri d’indignation ou de compassion pour ceux dont on va bientôt écraser la liberté et la vie ? A quoi sert-il si je ne prends pas les armes sans attendre qu’il soit trop tard ? Et les Palestiniens ? Vais-je pleurer cette famille assassinée par ceux qui résistent en vain depuis quarante ans et que l’on continue de spolier de leurs biens et de leur dignité jusqu’à les réduire à la rage meurtrière du désespoir ? Oui, pleurer avec tous ceux qui pleurent, avec les victimes de la bêtise rapace plus encore qu’avec celles de l’aveugle nature et de l’imprudence humaine.

La logique de l’identité et de la causalité n’a pas besoin d’événements tragiques pour reconnaître l’évidence du danger nucléaire ou l’évidence de l’injuste occupation. Face à l’occupation, il n’y a pour l’occupé qu’une alternative : la résistance ou la collaboration. Malheur à l’occupé qui se laisse corrompre par l’occupant et préfère ses avantages à la justice.

C’est au nom de l’amour de l’autre qu’il nous faut nous révolter contre les injustices et nous mobiliser contre les catastrophes. Et qu’il nous faut agir à la mesure des moyens que l’on nous donne et de ceux que nous nous donnons.

 

Est-ce parce que tu es partout que tu es invisible ? La visibilité suppose l’altérité des objets les uns par rapport aux autres, et tu es le non-autre. Est-ce là un raisonnement douteux comme tant d’autres ?

 

Mais le vide est à toi

Et le silence aussi.

Non, pas à toi, tu ne possèdes rien.

 

Parce que tu es tout, tu es pour nous

Présence d’une absence et amour de toujours.

 

Et comment te verrais-je ?

Et comment t’entendrais-je ?

Comment distinguerais-je en l’autre le non-autre ?

 

Ô toi que je tressaille à te savoir mon être,

Ami, reste avec nous, il se fait tard.

Reste avec nous pour partager le pain.

 

Que je reste avec toi comme toi avec nous,

Sans fin.

 

«Voici : Je me tiens à la porte et je frappe.

Si quelqu’un m’entend et ouvre, j’entrerai.

Nous souperons ensemble. » (Apocalypse III, 20)

 

16 mars 2011

 

Pascal a-t-il refusé le principe de contradiction en raison de sa foi et parce qu’il avait reconnu les contradictions de l’Evangile ? Hume a-t-il médit du principe de causalité en raison de sa philosophie qui lui interdisait de repérer la présence de causes immatérielles à l’œuvre dans l’univers ?

« L’œil n’a pas été fait pour voir », affirme le matérialiste Henri Atlan. Pour lui, l’œil est le produit mécanique du hasard et de la sélection. Il faut toute l’autorité d’un grand scientifique pour nous faire avaler une telle énormité. Cela suppose chez lui et chez ceux qui le croient un obscurcissement ou une ignorance des principes fondamentaux de la connaissance. De même l’auto-organisation qu’il repère dans la matière, et plus encore dans le vivant, est inexplicable si la matière n’est que physico-chimique. Il a beau annoncer que le mécanisme a enfin triomphé du vitalisme, il est enfermé dans une conception logiquement intenable de l’auto-organisation. Sans doute parce qu’il s’est fait, comme tant de bons matérialistes athées, un tabou de la transcendance. Mais l’auto-organisation n’a pas besoin de transcendance pour s’expliquer. Elle est un phénomène immanent à la nature du réel de notre univers depuis son origine. « A la matière même un verbe est attaché ». Ce « verbe » est un principe immatériel d’information, auquel on a longtemps donné le nom d’âme et que certains préfèrent maintenant appeler conscience.

 

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche » (Cantique des cantiques I, 2). Le catholique qui croit à la présence réelle de son homme-dieu dans l’eucharistie donne force imaginaire à ta présence à toutes choses. Il ignore que tu es présent à ses lèvres autant qu’à l’hostie, mais qu’importe : il est sûr de te rencontrer en sa chair, et cela peut changer sa vie.

L’infini ne peut pas ne pas être présent à tout être fini. Je sais bien que mes doigts ne peuvent te toucher, pas plus que mes yeux te voir, mes oreilles t’entendre, mes narines te humer, ma bouche te goûter, mes entrailles te ressentir… mais mon imagination donne corps à ta présence intime, et je tressaille.

 

La métaphore dit que proche ou lointaine chaque chose est de par son origine parente de toutes les autres dans notre univers. L’image surréaliste, « la rosée à tête de chat », ne fait que pousser la métaphore aux extrêmes. Pour qu’elle soit vraie cependant, une image doit jaillir spontanément ; mais il faut nous garder de la censurer lorsqu’elle nous semble trop improbable.

 

écoute le discours des rafales

tenu aux branches par l’inégal

écoute les incalculables sons

où se dit l’impuissante raison

 

n’est-ce pas aux silences qu’un sens

vient apporter la reconnaissance

n’est-ce pas à l’ombre qu’une forme

vient en lumières donner la norme

 

au mouvement l’oreille immobile

recherche le sens le plus subtil

aux rafales de l’aléatoire

la raison cherche de quoi y voir

 

les rafales des heures qui passent

apprennent que les choses dépassent

les limites de cet horizon

que peut atteindre notre raison

 

17 mars 2011

 

Si toute beauté sensible est une manifestation de la beauté de l’être de l’être, alors faire de chaque geste un beau geste, c’est y participer. Toute œuvre belle est vraie parce qu’elle manifeste l’être de l’être. « Beauté est vérité », dit Keats dans son « ode sur une urne grecque » en l’admirant pour ce qu’elle fait connaître en le connaissant, car, lui dit-il, « c’est tout ce que tu connais sur terre et tout ce qu’il te faut connaître ». Les faiseurs de beauté participent, le plus souvent en l’ignorant, à cette manifestation de l’être de l’être : artistes et artisans, designers, esthéticiennes, étalagistes, couturiers… jusqu’à chacune et chacun d’entre nous lorsque nous rangeons, ornons… lorsque nous faisons un brin de toilette ou de maquillage…

Mais participer à l’être de l’être, ce n’est ici que participer à l’une de ses énergies, non à sa vie elle-même, qui est amour et à laquelle on ne participe que par l’amour.

 

La liberté humaine commence avec la capacité et la volonté de dire non. Une bonne part de ce que nous appelons liberté n’est que la liberté dont jouissent aussi les animaux lorsqu’ils peuvent suivre leur instinct, accomplir les mouvements qui les poussent à donner suite à leurs répugnances et à leurs attirances (tels que poursuivre ou fuir). Mais l’animal humain en vient à prendre conscience qu’il est animé par cet instinct et par ces mouvements qui assurent sa survie et sa vie, et il veut les maîtriser. Il ressent le besoin de passer d’une liberté tout extérieure (celle qui se décline en libertés de mouvement, de propriété, d’opinion, d’expression, de travail, de culte, de commerce…) à une liberté intérieure, celle qui correspond à son je accordé aux autres je par une relation d’amour agapè, d’altérité positive.

La liberté intérieure demande la maîtrise des mouvements instinctifs d’attirance et de répugnance, de l’amour philia et de la haine neïkos qui règlent la dynamique de la matière et de la vie. Lorsque Yeshoua dit : « la vérité vous rendra libres » (Jean VIII, 32), il parle de cette liberté intérieure liée à une vie en accord avec la vérité de l’être de l’être, celle de l’amour agapè. Cette liberté est une libération de ce que Jean comme Yeshoua appellent « le monde », les forces qui mènent l’humain premier, « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16) et qu’Augustin traduit par « le désir de sentir, le désir de savoir et le désir de dominer ». Pierre fait allusion à ces forces lorsqu’il parle de la « corruption du monde de la convoitise qu’il faut fuir afin de participer à la nature divine » (II Pierre I, 4). Ainsi s’effectue le passage de l’humain premier à l’humain dernier, du premier Adam au second Adam, dirait-on dans le langage de la mythologie chrétienne. (Certains parleraient maintenant de révolution intérieure, et ils s’écriraient peut-être à la tunisienne : « Le vieux, dégage ! »)

la main qui dans la nuit noire

de l’aveugle qui tâtonne

demande à ses doigts de voir

est la main que tu nous donnes

 

rien n’échappe à son saisir

pour connaître l’entourage

et lui donner le plaisir

de découvrir le visage

 

la main qui ne touche pas

et rencontre le silence

dans le vide de l’aura

a l’idée de ta présence

 

l’aveugle comprend l’espoir

en sachant ta main dans l’air

qu’il respire en sa nuit noire

de découvrir ta lumière

 

18 mars 2011

 

Lorsque Montaigne dit que « toute personne d’honneur choisit de perdre plutôt son honneur, que de perdre sa conscience » (Essais, livre second, chapitre XVI, p. 386), il se situe au passage de la morale de l’honneur et de la honte (shame culture) à l’éthique de la bonne conscience et de la culpabilité (guilt culture) en transportant l’honneur de l’extériorité à l’intériorité, de l’homme extérieur à « l’homme intérieur ». Il transmue la considération du qu’en-dira-t-on en considération du « qu’en-dirai-je ». Mais Yeshoua a converti le « qu’en dirai-je » d’une éthique du « pour soi » en un « qu’en-dit-l’amour » d’une éthique du « pour l’autre » ignorante de soi-même. N’est-ce pas ce qu’il enseigne dans son mashal du jugement dernier : « Quand t’avons-nous vu avoir faim… et t’avons-nous donné à manger… ? » (Matthieu XXV, 37ss) ? Celles et ceux qui aiment d’agapè ne se soucient pas de leur conscience ; ils sont trop occupés à se soucier des autres.

 

Peut-on accuser la théologie judéo-chrétienne de « fermer aux humains la porte du Royaume des cieux… par sa stupidité et son aveuglement » (Matthieu XXIII, 13, 17) ? Pourquoi le christianisme tient-il le double discours de la toute-puissance et de l’amour ? Albert Camus aurait-il été athée s’il avait refusé la théologie de la toute-puissance au nom de l’amour, s’il avait contesté l’essence de Dieu au lieu de nier son existence ? Sa révolte fut celle de l’amour ; il ne pouvait admettre l’existence d’un dieu tout-puissant dans « un monde où les enfants sont torturés ». D’autres ont perdu la foi à cause de la Shoah, et d’autres sont en train de la perdre en vivant de cœur avec les Japonais. Les shintoïstes accusent-ils leurs dieux ? Tu es présent, Aimer, dans la dignité du peuple japonais, tout comme tu l’es dans la révolution des peuples contre leurs despotes. Mais tu es impuissant devant les forces de la nature, l’incurie et/ou la corruption des techniciens, la violence et la corruption des puissants… parce que t’es précieuse en ton amour la liberté de l’autre, depuis celle de la particule jusqu’à celle de la conscience humaine et au-delà.

 

Il ne suffit pas d’affirmer et répéter que la foi et la raison peuvent s’accorder. Il faut penser qu’elles doivent le faire, qu’elles doivent dialoguer sans que ni l’une ni l’autre ne prétende faire la loi. (Vive la transdisciplinarité !)

Penser que l’on peut être scientifique sans être philosophe, mais qu’on ne peut être philosophe sans être scientifique, c’est prétendre que la science doit faire la loi à la philosophie. (Hélas pour la transdisciplinarité !)

 

reflet de l’arbre dans l’étang

tu médites depuis longtemps

je me demande en te voyant

si je n’ai pas parfois envie

de consacrer ainsi ma vie

 

à une même unique chose

qui devant moi prendrait la pose

et deviendrait pour moi la rose

alors ému de son parfum

je serais pour toi l’autre et l’un

 

mais tu es dans le devenir

et tu n’arrêtes pas d’agir

sans cesser pourtant de sourire

en tous ceux qui vivent ta vie

et te joignent dans l’infini

 

19 mars 2011

 

Interprétation. On peut être effrayé en constatant la diversité des interprétations d’une œuvre, et ce par des critiques qui en sont reconnus comme des spécialistes. Ainsi des Essais de Montaigne. On ne peut alors se dire sans outrecuidance ou naïveté que l’on a soi-même mis au jour la bonne interprétation. On comprend qu’il faut, pour tenter de la découvrir au mieux, « frotter sa cervelle à celles des autres » comme il dit. Même la petite phrase que tout le monde a apprise à l’école : « parce que c’était lui, parce que c’était moi » où il essaie de saisir le secret de l’amitié incomparable qu’il a vécue avec La Boétie, n’est pas forcément comprise unanimement dans le même sens. Alors, les passages obscurs des Essais, dont certains l’étaient même pour lui lorsqu’il les relisait après quelques années… Nous faut-il lire Montaigne simplement pour mettre en branle notre propre pensée, la découvrir et la mettre au clair ? Ce serait désespérer de pouvoir connaître la pensée d’autrui, mais il faut bien reconnaître les limites de cette connaissance. (Que dire, d’ailleurs, de cette relation journalière, souvent trop concise ; sans parler des poèmes, obscurs par nature et qui risquent de n’être pour ceux et celles qui s’y penchent que des miroirs de leur propre visage.

 

« Il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité », aimait à répéter le sage Amadou Hampaté Bâ. Mais que voulait-il dire ? La vérité c’est ici, classiquement et banalement, l’accord de la connaissance à l’être. Mais cette façon de voir ne recueille pas l’adhésion de tous les philosophes et de tous les logiciens. La question n’est pas seulement, pour reprendre le mot dubitatif de Pilate, « qu’est-ce que la vérité », mais « qu’est-ce que la vérité de la vérité ? » On est tenté de répéter avec Montaigne : « Que sais-je ? ». Mais non, il nous faut chercher à découvrir la vérité après avoir admis que l’on comprend la vérité de la vérité à partir de l’évidence du principe d’identité.

Pour Yeshoua, la découverte de la vérité de l’être humain est liée à son agir. Jean accuse ceux qui refusent d’entendre la vérité dont Yeshoua témoigne de « préférer les ténèbres (de l’ignorance et de l’erreur) à la lumière (de la vérité) parce que leurs œuvres sont mauvaises » (Jean III, 19). C’est le « péché », c’est-à-dire le manque d’amour, qui fait que l’on ne « connaît pas Dieu, car Dieu est agapè » (I Jean IV, 8). Qui peut aller contre cette évidence tautologique ?

La vérité dont Yeshoua se dit le témoin est une vérité liée à la liberté et à l’agir (Jean VIII, 32, 34) parce qu’elle est la vérité de l’être de l’être qui est amour, et qu’aimer, c’est-à-dire agir selon l’amour agapè, c’est participer à l’être d’Aimer et donc à sa liberté. Dans le langage de Paul, croire c’est accueillir cette vérité et agir en accord avec elle, avoir « la foi qui agit par l’amour » (Galates V, 6).

 

écrasée sur la route la grenouille

sanguinolente expose ses entrailles

muettes en reproche au promeneur

qui s’approche et se fige dans l’horreur

 

car il se sait marcher sur ce bitume

qu’il emprunte inconscient par habitude

volontaire servant sans nostalgie

et sans souci de généalogie

 

il voir surgir devant lui les artères

de son corps monstrueux qui tient la terre

dans leurs nœuds constricteurs et engloutissent

la vie et les entrailles qui la tissent

 

dolent il sent en lui la terre et les étoiles

de cette infime bête et de l’infinie toile

où l’effet papillon fait qu’une larme tombe

pour chaque violence où se hâte la tombe

 

20 mars 2011

 

Une recherche scientifique fondamentale qui prétend pouvoir se passer de recherche philosophique est vouée à l’errance ; une physique qui ignore la métaphysique est condamnée à ignorer le secret dernier du réel.

Aucune approche du réel n’est négligeable pour aller toujours plus avant dans la découverte du réel et dans « la vie qui va avec ». Toutes les approches du réel doivent se concerter en table ronde pour avancer vers l’être de l’être.

Une théologie qui se croit supérieure à la logique demeure aveugle à ses propres contradictions ; une théologie qui invoque le mystère pour justifier ses contradictions s’aveugle au réel. Et une logique qui néglige la théologie s’enferme dans le logos du langage.

Pourquoi la théologie s’est-elle si longtemps proclamée reine des connaissances ? Pourquoi la science règne-t-elle maintenant sur le savoir ? On ne se débarrasse pas aisément de la toute-puissance monarchique. Il ne faut rien moins que l’amour d’Aimer pour nous affranchir de notre libido dominandi, de notre désir d’imposer aux autres notre chemin vers la connaissance.

 

La solidarité est un concept dangereux : il peut dissimuler un désir de maintenir l’inégalité dans l’humanité.

 

Rupture de Yeshoua avec la religion de ses pères. « Je bénirai ceux qui te béniront et je maudirai ceux qui te maudiront » (Genèse XII, 3). « On vous a dit… et moi je vous dis…  Bénissez ceux qui vous maudissent » (Matthieu V, 27s, 44). « Bénissez, ne maudissez pas » (Romains  XII, 14).

 

ah s’éveiller enfin et que le rêve

soit la réalité l’endroit

ce qu’en l’envers depuis toujours la sève

préparait annonçait de plein droit

 

21 mars 2011

 

« Lorsque j’écris dans une autre langue, je pense autrement » (un écrivain suédois ?). « A man who knows two languages is worth two men, un homme qui connaît deux langues en vaut deux », dit un proverbe anglais. La transdisciplinarité des langues est la transdisciplinarité des cultures. Chaque peuple accumule dans sa langue les trésors séculaires de ses expériences et des pensées qu’elles ont fait naître. Du moins peut-on en faire l’hypothèse et en déplier les implications. Quelle que soit l’importance ou l’insignifiance démographique, économique… d’une langue, elle peut nous apprendre une autre perspective sur l’être si nous la pratiquons et la pensons. Et plus une langue est éloignée de la nôtre dans l’espace et le temps, plus elle nous est étrange en sa sémantique, sa syntaxe et sa pragmatique, et plus elle peut élargir notre vision du monde.

Nous pouvons d’abord nous pencher sur ces langues que nous savons être à l’origine de la nôtre, le grec et le latin. Celles et ceux d’entre nous qui lisent la Bible peuvent en apprenant l’hébreu en connaître les perspectives et ainsi mieux apprécier sur quel fond culturel se détache l’intuition évangélique, sachant que cette intuition n’est ni grecque ni juive et que l’esprit de l’infini éternel peut inspirer toutes les langues et toutes les cultures.

 

Le mot liberté renvoie ici à une série chronologique qui commence avec l’indétermination des particules infimes et qui se poursuit à travers l’auto-organisation de la matière, puis de la vie, puis de la conscience, animale d’abord, humaine ensuite, où elle ne cesse de croître dans la maîtrise de soi et de s’acheminer ainsi vers la « liberté des enfants de Dieu » en participant à la liberté parfaite de l’amour en Aimer.

Mais cette perspective évolutionniste d’une liberté toujours perfectible n’est à l’évidence pas la seule qu’adoptent les penseurs de la liberté. On pourrait, parmi bien d’autres, réfléchir à deux termes russes, volja et svoboda, le premier ayant le plus souvent un caractère de puissance illimitée, le second se situant dans la relation à autrui. On pourrait peut-être opposer la volja comme la liberté du dieu tout-puissant à la svoboda, liberté du dieu tout-aimant.

 

Aimer, l’immense intime, est du dehors et du dedans, ni immanent ni transcendant.

 

le rapace qui perche à l’aube

sur le pilier qu’il colonise

muet garde la verbe haut

de ses désirs en leur franchise

 

que se passe-t-il dans la tête

sûre qui décide du lieu

et du moment fort de la quête

à poursuivre sans nul aveu

 

si ce n’est pas une machine

cela y ressemble et pourtant

l’œil qui s’y introduit incline

à y reconnaître le vent

de la liberté que ruminent

les terres et les océans

et dans les vivants s’achemine

vers le sourire de l’amant

 

qui peut dire ce qu’aujourd’hui

les ailes au ciel tisseront

invisibles tapisseries

sur la chaîne de l’horizon

 

22 mars 2011

 

Si l’on pense que la poésie est bien, comme le pensait Valéry, un jeu de sons et de sens, il faut admettre que la pensée poétique est en partie guidée par la langue où elle s’exprime, davantage en tout cas que la pensée prosaïque. Il est vrai aussi qu’une philosophie qui s’appuie sur une étude du langage ne peut manquer d’en dépendre alors même qu’elle s’efforce de s’en détacher. Notre pensée humaine s’exprime habituellement par le langage, mais elle ne peut s’y limiter si elle veut acquérir et préserver sa liberté. Il faut sans cesse  qu’elle ait recours aux sources non langagières, aux spectacles de la nature et aux expressions artistiques.

Dans quelle mesure Yeshoua s’est-il affranchi de sa langue sémitique et des concepts dont elle était porteuse ? Il a désacralisé le temps et l’espace, et il nous faut déplier toutes les implications de cette désacralisation. Il a cependant parlé de « Royaume des cieux » et de « Père céleste ». On ne peut comprendre ces expressions que par son recours constant au mashal : « royaume », « cieux », « père » sont dans sa bouche des termes symboliques. « Qui a des oreilles, qu’il entende », « la lettre tue, c’est l’esprit qui donne la vie ». L’Eternel est pour lui partout et toujours agissant anonyme et incognito dans le secret. Et lorsqu’il a appelé sa mère « femme » plutôt que « mère », il nous a mis sur la voie d’une théologie où « père » et « fils » ont perdu leur sens.

 

Les penseurs du XVIII° siècle se sont penchés sur le problème du mal : Pierre Bayle, Leibniz, Voltaire, Rousseau… Bayle a énoncé trois hypothèses : l’impuissance divine, la méchanceté divine, la méchanceté humaine. Aucun de leurs contemporains n’a retenu la deuxième, qui relève du manichéisme et de sa croyance en un dieu du mal à côté d’un dieu du bien. Leibniz a inventé son calcul de la maximisation du bien dans un meilleur des mondes possibles qui ne peut exclure tout mal. Avec les interrogations lancées par le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, Voltaire et Rousseau ont tenté leurs propres explications. Ils ont également exclu la première hypothèse et ils ont hésité à adopter la troisième, pour finalement en revenir plus ou moins à la position de Job et avouer que le problème les dépassait.

Il semble que certains théologiens du Moyen-Âge aient envisagé la première hypothèse, mais ils n’ont pas été suivis. D’où vient cette croyance obstinée en la toute-puissance divine ? On peut se demander si la volonté de toute-puissance n’est pas inscrite dans les gènes de l’humain premier et s’il ne la projette pas sur l’image de son dieu. La toute-puissance divine ne serait que le produit de ce que Jean appelle « l’orgueil de la vie » et Augustin la « libido dominandi ». On pourrait aussi voir dans le déterminisme absolu d’un Spinoza, d’un Laplace et de bon nombre de nos scientifiques actuels, un avatar du dieu tout-puissant passé de la transcendance à l’immanence.

 

c’est à peine une colline

mais son épaule domine

la plaine

 

elle appelle doucement

pour conter à ses amants

la scène

qui se joue pour le printemps

et qu’accueillent en riant

les rêves

 

tu monteras je devine

car je sais bien que t’anime

la sève

 

23 mars 2011

 

Aimer ni ne possède ni ne domine. Aimer n’est pas un pouvoir, et les Eglises qui prétendent exercer un pouvoir, fût-il prétendument spirituel, ne peuvent se réclamer d’Aimer. Ainsi le pouvoir des sacrements catholiques est une illusion. Leur efficacité est celle de l’imagination des fidèles qui y croient.

 

Néant. Pour qui réfléchit sur l’être à partir du principe d’identité comme l’a fait Parménide, le néant n’existe pas : « l’être est, le non-être n’est pas ». Il ne s’agit pas ici d’interpréter cette formule comme un refus du devenir, encore moins comme refus de la négation ou de la finitude. Il s’agit de se demander pourquoi le néant n’a jamais cessé de fasciner. Ceux qui lisent Pascal savent quel usage privilégié il en a fait ; on peut même sans doute dire que sa pensée s’écroulerait si on la privait de ce concept. Bergson a bien tenté de démontrer l’inexistence du néant en le réduisant à un mot vide, mais il n’a guère convaincu. On a pu aussi se demander si le néant n’était pas un faux synonyme du vide.  Cela ne l’a pas tué non plus.

Alors pourquoi cette croyance au néant ? On fait ici l’hypothèse qu’il s’agit d’un mythe lié à celui de la toute-puissance divine. Derrière le concept de néant, il a celui d’une toute-puissance capable de créer à partir de rien, ex nihilo, et surtout d’anéantir l’autre, désir suprême de l’altérité négative, celui de l’anéantissement de l’autre, de son annihilation, de son extermination. Phantasme de l’humain premier que l’on trouve aussi, inversé et retourné contre soi-même dans la volonté de se soumettre au Dieu tout-puissant jusqu’à s’anéantir devant lui, de se « décréer », disait Simone Weil.

Le désir de divinisation est chez l’humain premier un désir de puissance, on l’a vu dans l’antiquité romaine et ailleurs. La divinisation chez les Pères grecs est tout autre, c’est celle de la participation à l’Agapè de l’Eternel.

 

Liberté. Ceux qui étudient la physiologie du cerveau ont observé que la conscience de nos actes suit plutôt qu’elle ne précède la « décision » qui s’y prend. Certains veulent utiliser cette découverte pour nier la liberté. C’est ne pas comprendre la liberté spécifiquement humaine, celle qui est capable de s’opposer aux mouvements spontanés de notre liberté animale, à ses mécanismes de désirs positifs et négatifs, d’attraction et de répulsion. Cette liberté instinctive nous permet de ne pas avoir à réfléchir avant d’accomplir les actes nécessaires à la survie et à la vie. Mais la liberté proprement humaine est la liberté intérieure, celle que donne la vérité de notre être dernier lorsque nous l’accueillons. C’est la maîtrise de nos attirances et de nos répugnances afin de vivre selon l’être de l’être, Aimer, de participer à sa vie.

 

 

dix-huit corbeaux une horde

sur deux fils en assemblée

vraiment extraordinaire

c’est la sève printanière

 

et qui lui donne ses ordres

si ce n’est organisé

le jeu d’amours et de haines

qui fait les rois et les reines

 

chacun se cherche une place

dans le combat fraternel

prétendant à la meilleure

que pourra trouver son coeur

 

la succession de la race

se fait donc à tire-d’aile

ainsi chacun fait son vœu

et trouve sa place aux cieux

 

bientôt ils s’égailleront

et reprendront le discours

des airs et des mouvements

des terres et des changements

 

les dix-huit pairs me diront

que lorsqu’ils se font la cour

cela fait neuf paires en tout

trois fois trois fois deux itou

 

24 mars 2011

 

« Marche devant ma face et sois parfait » (Genèse XVII, 1). Qu’importe qu’Abraham ait ou non existé, il a bien fallu quelqu’un qui ait eu cette intuition de la présence de l’Eternel et de la possibilité d’en garder conscience comme une invitation à cette perfection qui devait avec Yeshoua se comprendre comme celle de l’amour. Et nous pouvons répéter ce mantra, nous appuyant sur les mots et sur l’imagination pour vivre toujours plus souvent en présence de toi, toi, toi, Aimer, et partager la béatitude de ta sollicitude pour tout être et pour toute chose.

Présence à chaque particule, au-dedans de notre corps et au-dehors, comme ce vide aux potentialités encore inconnues et qui occupe tellement plus de place que la matière et la formidable énergie qu’elle concentre (E=MC2). Ici, partout, jusqu’aux extrémités de notre univers, et au-delà dans la multitude infinie des univers… Plus proche de nous que nous-mêmes, mais discret jusqu’à l’incognito anonyme. Heureuses, heureux celles et ceux qui te découvrent en vivant de ta vie.

Quel chemin tout de même depuis l’intuition d’Abraham tombant face contre terre devant El Shaddaï le dieu des montagnes jusqu’à celle de Yeshoua qui vécut devant ses frères la vie du Père et leur lava les pieds.

 

Néant. Il est tout de même étonnant de lire sous la plume de l’immense Aristote : « Même le non-être est, il est non-être ». A-t-il été victime du langage ? Etait-il incapable de faire la différence entre les deux sens du verbe être ? Dire avec Descartes : « Je pense donc je suis », c’est donner au verbe être le sens de l’existence (je pense, donc j’existe). Dire : je suis monsieur Descartes, c’est établir une relation d’identité entre celui qui parle et un nom propre (entre le sujet et le prédicat, sans référence à l’existence). Dire que le non-être est non-être, c’est constater l’inexistence du néant et non pas lui conférer l’existence. Pour se laisser ainsi flouer par le verbe être, il fallait qu’Aristote fût fasciné par le néant. Il l’était au point de rejeter le concept d’infini, car l’infini de l’être exclut le néant. Le terme non-être ne peut se justifier que s’il est mal nommé et sert à désigner la finitude, le fait qu’un être fini est limité par ce qu’il n’est pas, par l’autre.

 

Eclectisme sélectif. Chaque culture a sa vision du monde et chacune peut profiter de toutes les autres pour s’approfondir et s’élever. Il ne s’agit plus de la curiosité condescendante de l’humain premier pour l’exotique, mais de l’intérêt de l’humain dernier pour l’autre en sa différence. C’est de cette connaissance que peut naître, en celle, celui qui connaît, un élargissement de sa vision du monde. Ainsi les critiques que nous adressent d’autres cultures au nom de leurs valeurs peuvent nous amener à réexaminer les nôtres. Si la pensée russe reproche à la pensée française son individualisme au nom de la sobornost’, de l’esprit unitaire dans la liberté des personnes, elle peut nous encourager à donner un nouvel élan au personnalisme communautaire lancé par Emmanuel Mounier.

 

l’un ou l’autre sur ses ailes

moelleuses lentes s’essore

selon le poids qu’elles portent

à la mesure de l’air

 

spectacle banal et rare

au regard qui les admire

et voit passer un sourire

dans l’espace de Mozart

 

25 mars 2011

 

Celles et ceux qu’anime l’esprit d’Aimer ne peuvent se désintéresser d’aucun être, car elles le savent objets de la sollicitude éternelle. Celles et ceux qui s’intéressent à l’Afrique peuvent se demander pourquoi elle a tant de mal à se développer économiquement et politiquement, à « partir », comme disait René Dumont. Il a, entre autres, accusé les conditions géoclimatiques ; il suffit en effet d’aller vivre au Sahel pour comprendre à quel point la chaleur peut y inhiber l’exercice de la pensée et de l’action. Il appartient en tout cas aux seuls Africains de prendre en main leur destin et de reconnaître ce qu’ils peuvent emprunter aux autres peuples de la terre pour le faire. L’éclectisme sélectif est de la seule responsabilité de ceux qui le pratiquent.

Un Occidental qui s’y exerce se demandera ce qu’il peut retenir des cultures africaines, comme de toutes les autres cultures du monde, ce qu’il peut y choisir qui l’amènera à modifier la sienne en la gardant fidèle à elle-même.

Lorsque Wole Soyinka parle de « totalisme cosmique » et de « totalisme conceptuel », il ne fait qu’expliciter une vision du monde africaine où les êtres sont tous rattachés les uns aux autres. Dans la philosophie bantoue, explique Placide Tempels, le monde est réglé et gouverné par un jeu de forces : « Rien ne bouge dans cet univers de forces sans influencer d’autres forces par son mouvement. Le monde des forces est comme une toile d’araignée où chaque fil qui vibre secoue tout le réseau » (Bantu Philosophy, p. 60).

Cette conception des choses ne peut évidemment pas recevoir l’aval du matérialisme, mais elle peut retenir l’attention d’un Occidental qui a acquis la conviction que la matière n’est pas un simple agrégat physico-chimique organisé. Il pourra cependant estimer que la conception africaine risque de paralyser l’œuvre technicienne et la maîtrise du monde si elle n’est pas équilibrée par une pensée rationnelle aussi forte.

Libre aux uns et aux autres de modifier leur vision du monde et leur action dans le monde en s’instruisant de celles des autres. C’est simplifier les choses à l’extrême de dire que la pensée africaine a besoin de plus de réflexion et la pensée européenne de plus d’intuition, mais cela peut constituer une base solide pour mettre en œuvre l’éclectisme sélectif. Soyinka s’est indigné que l’on cherchât à cantonner l’Africain dans l’intuition, refusant, au nom de « la logique cosmique de l’être », d’opposer au « je pense, donc je suis » cartésien un soi-disant « je sens, donc je suis » de la Négritude (Myth, Literature and the African World p. 138).

 

La lecture des Essais montre un Montaigne qui ne croyait pas que le « discours », la pensée discursive, fût capable de mettre au jour la vérité. Le siècle des Lumières ne l’a pas écouté, mais la pensée occidentale recommence à croire à « la part de l’ombre » dans l’approche du réel. La redécouverte de l’intuition comme partenaire de la réflexion est cependant loin d’être achevée. On peut se demander d’ailleurs si le matérialisme peut y voir autre chose qu’une illusion. La remise au jour des valeurs de la féminité pourrait aider à celle de la valeur de l’intuition si l‘on admet que les femmes sont plus intuitives que les hommes…

 

celles qu’épargnent le poignard

et le poison dans la campagne

entre le bitume et le champ

raillent l’or et moquent l’argent

 

primevères douces violettes

jouent à qui est la plus discrète

dans le sourire de bonheur

à chaque pas du promeneur

 

elles gardent le souvenir

et nous annoncent l’avenir

du plus ancien des cousinages

qui s’aventure d’âge en âge

 

27 mars 2011

 

Celles et ceux que gêne le principe de contradiction essaient de le rejeter. Pascal affirme péremptoirement que la contradiction n’est pas « marque de fausseté », n’est pas signe d’erreur (Pensées, fragment 208). Confond-il contraire et contradictoire ? Le contradictoire de blanc, c’est non blanc ; le contraire de blanc, c’est noir. Mais on sait bien que ce qui n’est pas blanc peut être de toutes sortes de couleurs, et non nécessairement noir. Aristote lui-même a tiré du principe de contradiction le principe du tiers-exclus, dont les intuitionnistes modernes rejettent le caractère absolu. Qu’un objet soit blanc exclut qu’il soit noir ou de toute autre couleur ; un objet non-blanc exclut la couleur blanche, il n’exclut pas une tierce couleur. Mais on voit bien que le terme « non-blanc » appartient à l’argumentation logique ; ce n’est pas un terme que manie la simple pensée intuitive : on dit qu’un objet est de telle ou telle couleur, et non qu’il est non-blanc.

Lorsqu’il s’agit d’un corps de doctrine théologique ou philosophique, il n’est pas toujours aisé de distinguer entre les contraires admissibles et les contradictoires inadmissibles. C’est ainsi que la théologie chrétienne doit avoir recours à la notion de mystère, c’est-à-dire à l’irrationnel, pour justifier le dogme de la Trinité. De son côté le Vêdanta a recours au concept de non-dualité, tout aussi intenable : pas plus qu’on ne peut être trois et un, on ne peut être deux et un.

On a parfois recours au terme « paradoxe » pour tenter de justifier une contradiction, mais c’est un terme ambigu. Il est défini comme « l’opinion qui va contre l’opinion communément admise », comme « être, chose qui heurte le bon sens » et comme « proposition qui est à la fois vraie et fausse », ce qui, en logique, est synonyme de contradiction. Le Petit Robert cite le paradoxe du menteur : « s’il dit je mens, il ne ment pas », où l’on voit que le langage peut piéger l’intelligence logique, mais non l’intelligence intuitive qui sent que le « menteur » ne peut pas penser ce qu’il dit sans distinguer entre deux points de vue et/ou deux situations. Face à ce qui nous apparaît comme un paradoxe, nous devons donc nous demander s’il s’agit ou non d’une contradiction et refuser de rester dans le flou nécessaire pour protéger notre opinion éventuelle. Un bon sophiste, on dirait maintenant un bon communicant, est capable de prouver des choses que l’intuition et le bon sens refusent. (L’école qui apprend aux enfants à ne se fier qu’au raisonnement en se méfiant de l’intuition en fait des proies faciles pour les communicants de tout poil).

La contradiction qui donne le plus de fil à retordre aux théologiens monothéistes et aux philosophes occidentaux est sans doute celle de l’omniscience divine et de la liberté humaine. La croyance en l’omniscience de l’Eternel est liée à la croyance en sa toute-puissance (qui pourrait bien être une projection du désir de puissance de l’humain trop humain). Le système de Spinoza, qui refuse de mettre en doute la toute-puissance de son dieu immanent à la nature au point de se confondre avec elle, a du moins le mérite de nier la liberté humaine. Les scientifiques qui croient au déterminisme absolu de la matière (le déterminisme absolu va bien avec le matérialisme) se contredisent s’ils croient aussi à la liberté. Les théologiens se contredisent également qui croient que leur dieu connaît nos futurs actes libres. Mais comment pourraient-ils renoncer à sa toute-puissance ? Celui que Yeshoua appelle son Père est le tout-aimant, et cela met fin à la croyance au dieu tout-puissant pour ceux et celles qui tiennent au principe de contradiction.

 

tombant dans l’urne un bulletin

dans la poussière un petit grain

combien de grains pour faire un tas

pour un élu combien de voix

 

je ne suis pas ce que je suis

un peu cependant qui je suis

avec les autres je fais nombre

je ne suis plus pourtant qu’une ombre

 

suis-je l’ombre de mon élu

ou est-il l’ombre de mon dû

à y bien penser l’un sans l’autre

nous ne pouvons faire du nôtre

 

28 mars 2011

 

Paradoxe est un mot flou de par la nature même de ce qu’il exprime. Son étymologie est vague : « au-delà/à côté de l‘opinion ». Deux des définitions du dictionnaire Webster peuvent nous permettre de mieux le cerner et d’en faire un instrument de pensée : 1. « Affirmation qui semble contradictoire, incroyable ou absurde, mais qui en fait est peut-être vraie. » 2. Affirmation qui renferme une contradiction et qui est donc fausse. » Un paradoxe est une formule étonnante qui invite à réfléchir : on peut d’abord se demander si l’on se trouve en face d’une contradiction, et ensuite, si ce n’est pas le cas, quelle vérité il nous apprend à approcher.

Il existe toutes sortes de paradoxes. Les plus excitants et les mieux connus sont les plus étonnants. On peut se rappeler celui de Paul Valéry : « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau ». Il a expliqué qu’il l’avait lancé sans trop réfléchir, parce que, à l’époque, il était agacé par la mode un peu snob de la psychologie des profondeurs. On a dit ici que la peau des choses, et pas seulement celle de l’homme, exprimait une des dimensions de l’être de l’être, à savoir la beauté, partout répandue à la surface des choses, jusque sur les rochers lorsqu’ils ont été travaillés, modelés, patinés par les éléments. « A la matière même, un verbe est attaché ». Mais l’être de l’être n’est profond que symboliquement.

Certains penseurs ont aimé livrer leurs pensées sous forme de paradoxes. J. K Chesterton est un de ceux-là. Henri de Lubac en est un autre, notamment avec ses Paradoxes (1946) et Nouveaux paradoxes (1959). On aurait peine à y trouver des contradictions, et ils stimulent la réflexion. Ainsi : « Plus épaisse est l’ignorance, plus elle se croit éclairée ». Voilà qui nous met en garde contre nos certitudes et nous invite à étudier sans modération. « La vraie clairvoyance est toujours naïve ». Cela signifie-t-il que l’on parvient à la vérité par intuition plutôt que par réflexion ? On pense ici que c’est par la dualité de la réflexion et de l’intuition en dialogue que l’on marche vers la vérité. On pense surtout que les raisonnements n’y suffisent pas, qu’ils risquent de se fourvoyer dans le paralogisme. (La clairvoyance dont parle Henri de Lubac n’est d’ailleurs pas la clairvoyance parapsychique, mais la perspicacité, la lucidité… Citons encore : « Pour recevoir, prends la dernière place, et pour donner aussi prends la place que nul ne veut ». La place que nul ne veut  est sans doute synonyme de la dernière. On est tout proche de l’Evangile : « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc XXII, 27). Donner dans l’esprit d’Aimer, ce n’est pas satisfaire sa bonne conscience ni gonfler son ego. C’est participer au Don. On n’a d’ailleurs pas fini de ruminer ces paradoxes pour en assimiler tout le suc.

 

ce brin d’herbe tu le connais

et celui-là et celui-là

en est-il un seul dans le pré

qu’en toi tu ne connaisses pas

 

cette connaissance submerge

ce qui par la pensée comprend

l’immensité de l’univers

et crâne parmi les étants

 

ici maintenant dans la course

incessante des heures neuves

tu es en ma chair cette source

qui avec moi toute herbe abreuve

 

29 mars 2011

 

Pour Urs von Balthasar, le grand paradoxe de l’humain c’est qu’il est appelé à l’impossible de par ce qu’il est lui-même, c’est « le paradoxe de la créature spirituelle qui, dans sa nature la plus intime, est faite, au-delà d’elle-même, pour un but inaccessible par elle-même, que seule donne la grâce ». Urs von Balthasar s’inscrit simplement dans la lignée des théologiens qui ont tenté de présenter et d’expliquer au mieux le Don annoncé par Yeshoua : Paul, Grégoire de Nysse, Augustin, Thomas d’Aquin, Henri de Lubac… Henri de Lubac fut l’un de ceux qui voulurent aller plus loin dans la mise au clair de ce qui avait été le plus souvent réduit au problème de la liberté et de la grâce. On peut reconnaître dans son interprétation une constante de l’évolution du monde, celle de la continuité/discontinuité, du passage d’un niveau d’être au suivant par rupture insensible. On l’observe dans le passage de la matière à la vie et de la vie à la conscience. L’intuition de Yeshoua est celle du passage de la conscience de la chair à celle de l’esprit.

Henri de Lubac eut des problèmes avec le magistère, l’autorité doctrinale, de l’Eglise catholique parce qu’il insistait sur la continuité de la nature humaine à la surnature, on dirait ici de l’humain premier à l’humain dernier. (On peut d’ailleurs trouver curieux, voire paradoxal que le magistère de l’Eglise, qui se dit spirituellement sémite et héritière d’Israël, ait insisté sur la discontinuité de ce passage et fait de la grâce une nouveauté que rien ne prépare dans la nature humaine). Yeshoua a compris que l’esprit de l’Eternel était continûment à l’œuvre dans le monde (Jean V, 17), mais il a affirmé clairement aussi que le Royaume des cieux était bien supérieur à la loi de Moïse et aux prophètes (Matthieu XI, 11ss). Cela ne signifiait pas cependant pour lui que d’autres humains n’étaient pas avant lui  entrés dans le Royaume, qu’ils étaient « vivants » comme Abraham, Isaac et Jacob (Luc XX, 37).

Il est relativement simple d’accepter que l’être humain ne soit pleinement humain que divinisé puisqu’il en porte en lui le désir. Mais il n’est pas aisé de comprendre que ce désir soit un désir de l’impossible qui peut devenir possible. Pour réaliser cette divinisation, il suffit cependant d’aimer, au sens où aimer c’est être, en accueillant le Don de l’être de l’être qui est Amour.

Si Urs von Balthasar a parlé de paradoxe, c’est que le possible et l’impossible apparaissent comme une contradiction, ce qu’en l’occurrence ils ne sont pas puisque l’impossible selon la nature de l’être fini est possible par la grâce selon la nature de l’être infini : « C’est impossible pour les hommes, mais non pour Dieu » (Marc X, 27).

 

La lumière est la grande émotion de Pierre Soulages, et il en cherche la multiple présence au plus près des ténèbres originelles. « Et l’Eternel vit que la lumière était belle ; et l’Eternel sépara la lumière des ténèbres » (Genèse I, 4).

 

n’es-tu pas l’air que je respire

en toi j’inspire en toi j’expire

 

n’es-tu pas cette eau qui nettoie

et puis qui m’abreuve de toi

 

n’es-tu pas le pain que je mange

la terre en toi pareille aux anges

 

n’es-tu pas ma douce chaleur

la chaleur douce en qui je pleure

 

n’es-tu pas surtout la lumière

qui vers l’esprit guide ma chair

 

30 mars 2011

 

Variation sur la dualité de l’être fini. « Meminiscor beneficiorum, obliviscor injuriarum, apprenait naguère aux élèves des collèges une règle de grammaire latine : « je me souviens des bienfaits, j’oublie les injustices ». Devoir de mémoire, devoir d’oubli. L’intuition de Yeshoua va au-delà de cette dualité de l’être fini parce qu’elle est celle de l’être infini qui est Aimer. L’amour selon Aimer oublie l’inoubliable, il pardonne l’impardonnable. Et qui pardonne ainsi est pardonné parce qu’il accueille l’amour infini : « Pardonnez et vous serez pardonnés » (Luc VI, 37). Pardonner l’impardonnable, c’est l’impossible rendu possible par la grâce, par la force d’Aimer, par l’esprit qui n’est pas refusé à celles et ceux qui le demandent (Luc XI, 13).

 

Il ne suffit pas de faire son devoir pour entrer dans le Royaume des cieux. Yeshoua le dit en deux mashal assez durs : « Lorsque vous avez fait tout ce qui vous avait été commandé, dites : nous sommes des serviteurs inutiles, nous n’avons fait que notre devoir » (Luc XVII, 10). Et puis : « Jetez le serviteur inutile dans les ténèbres extérieures » (Matthieu XXV, 30). On voit bien que ce « serviteur inutile » exprime une réalité étonnante, et l’on peut se demander si le grec akhrêion traduit bien le mot araméen que Yeshoua a utilisé. Peut-être était-ce le même que celui qu’il a employé pour dire que « la chair est inutile » (Jean VI, 63). L’obéissance à la loi ne suffit pas ; c’est par la grâce de l’amour que l’on entre dans le Royaume. Sans l’amour on demeure dans « les ténèbres extérieures ». Pour entrer dans la lumière de l’Eternelle, il faut aimer. N’est-ce pas tautologique ? L’Eternel est Aimer. « Qui me suis ne marche pas dans les ténèbres, il a la lumière de la vie » (Jean VIII, 12). Qui aime vit de la vie dont vit Yeshoua, la vie de l’Eternel. C’est pour cela qu’il est la lumière du monde (Jean XII, 46).

 

cet arbre en fleur

pour la lumière

est dans son cœur

la terre entière

 

elle y adore

avec la rose

le baiser d’or

qu’elle y dépose

 

elle y conduit

jusques aux larmes

l’œil que séduit

l’art qui désarme

 

elle y demeure

un flot de vie

pour chaque fleur

qui la nourrit

 

au fil des heures

elle sourit

avec ferveur

au creux du lit

 

elle viendra

un autre mois

veiller l’enfant

devenu grand

 

en chaque grain

de son destin

elle prend place

et puis s’efface

 

dis la lumière

paisible fière

lorsqu’elle meurt

dans l’arbre en fleur

 

31 mars 2011

 

Variation sur la dualité, sur la mort au-delà de l’attirance et de la répugnance. Peut-être faut-il se méfier du « et je meurs de ne pas mourir » de Jean de la Croix. Est-ce l’expression d’un amour érotique de Dieu ? Face à la mort, Paul avait tenu un autre discours, celui de l’amour agapè où disparaît l’alternative de la peur répulsive de la mort et du désir attractif de la mort. Paul écrit une lettre aux chrétiens de Philippes alors qu’il est en prison. Il ne sait pas ce qui l’attend, mais il demeure indifférent. « La grandeur de Christ sera manifestée avec une pleine assurance dans mon corps, soit par ma vie, soit par ma mort. Car Christ est ma vie et la mort m’est un gain… Je ne saurais dire ce que je dois préférer » (Philippiens I, 20ss). Pour lui Christ, c’est Aimer. Il pencherait plutôt pour une rencontre rapide avec Aimer dans un au-delà ou rien ne ferait plus obstacle à son amour. Ne dit-il pas dans une autre lettre : « qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Romains VII, 24). Mais il sent qu’il doit d’abord se préoccuper d’Aimer ici-bas en continuant de s’occuper des communautés qu’il a fondées : «Il vous est utile que je demeure encore dans la chair ». L’agapè dépasse l’alternative de l’attraction et de la répulsion nécessaire à la dynamique de toute évolution. La mort n’est plus alors objet de crainte ni de désir. Qui vit de l’amour d’Aimer vit dans la liberté et la paix intérieures.

 

Pascal a renoncé au principe de contradiction plutôt que de renoncer à sa croyance. Hume a renoncé au principe de causalité plutôt que de renoncer à son incroyance. Peut-on dire qu’en ces choix le premier a de moins en moins de disciples et le second de plus en plus ? Qui fait la vérité finit cependant par admettre la lumière de la vérité (Jean III, 21). De toute vérité, car la lumière de l’être de l’être illumine tout être. La vérité de l’être de l’être, c’est Aimer. Qui aime avec Aimer reconnaît les principes de l’être.

 

est-ce le mur qui vibre en sa lumière

est-ce son grain ses rondeurs et ses angles

qui prennent vie et qui dansent et chantent

dans l’espace lucide de la terre

 

où est-ce les grains de lumière qui meurent

en donnant vie aux énergies avides

entassées  qui attendent de leurs sœurs

qu’elles révèlent la beauté du vide

 

1er avril 2011

 

Ceux et celles qui ne voient de beauté que désirable ne peuvent pas voir la beauté non désirable (principe d’identité oblige). La question qui demeure est de savoir si les personnes qui affirment ne voir que des beautés désirables ne voient vraiment que ces beautés ou si elles s’illusionnent : sont-elles vraiment insensibles à la beauté d’un papillon, d’un sapin et d’un coucher de soleil ou la perçoivent-elles parce qu’elles la trouvent désirable ? On pense ici que toute beauté n’est pas susceptible de procurer une jouissance, mais que toute beauté est une invitation à la réjouissance. Toute personne qui vit de la vie d’Aimer se réjouit de la moindre beauté apparaissant sur la surface, sur la peau des êtres et des choses, et elle s’en réjouit à la mesure de son accueil de cette vie. On peut d’ailleurs penser que cela fait partie du centuple que reçoivent celles et ceux qui quittent tout pour entrer dans le Royaume d’Aimer.

 

Que des représentants des diverses religions de France puissent maintenant se concerter et parler d’une même voix devrait se faire retourner dans leurs tombes les croyants catholiques, protestants, orthodoxes, juifs, musulmans, bouddhistes de jadis et naguère (sans compter les morts vivants que sont les intégristes de tout poil). Aimer serait-il en marche ? On sait avec Yeshoua qu’il ne cesse d’agir et son levain avec lui (Jean V, 17 ; Matthieu XIII, 33). Pas de révolution en vue cependant. Il faudra vraisemblablement des siècles, ou des millénaires, avant que la majorité des croyants, sans parler des incroyants, reconnaissent en paroles, et en actes, que « seul l’amour est digne de foi ».

 

que sentent les bourgeons dans cet air qui les hume

les caresse les touche les baise les effleure

à quelle communion en quelle vie s’assume

cette approche discrète invisible des fleurs

 

montée du fond des âges des nuits et des brumes

la sève vient chanter l’offrande de ses heures

au soleil qui ranime et qui partout allume

l’appétit de la chair et le désir du cœur

 

le parfum qui déjà se distille et pressent

l’accueillante narine et la trompe gourmande

ranime sa mémoire et insensiblement

 

modifie son essence en étudie les doses

afin de satisfaire à la belle demande

de l’air qui va l’offrir à l’éternelle rose

 

2 avril 2011

 

Il n’y a de barbares qu’aux yeux de ceux et celles qui se prennent pour le centre du monde (cela fait beaucoup puisque cela englobe tous les nationalistes plus quelques autres). Il ne saurait y avoir de barbares pour celles et ceux qui connaissent la présence intime d’Aimer à tout être. Ainsi Yeshoua : « On n’adorera plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais en esprit selon la vérité » (Jean IV, 21). Et Paul à sa suite : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni Barbare, ni Scythe… mais Christ (Aimer) tout en tous » (Colossiens III, 11). Quand pourra-t-on dire qu’il n’y a plus ni juif, ni chrétien, ni musulman, ni bouddhiste, ni hindouiste, ni chamaniste, ni athée… mais des humains habités par Aimer et répétant  simplement : « Aime, et pense ce que tu veux ».

 

Liberté d’expression ? « Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom ! », s’est «écriée Mme Rolland sur l’échafaud. Certains veulent sacraliser la liberté, comme d’autres l’égalité. La divinisation de ce qui n’est pas l’amour agapè conduit au crime, ou à tout le moins à la mise à mal de la fraternité humaine. Se faire un absolu de ce qui n’est pas l’infini Aimer, c’est en faire une idole à qui l’on est prêt à sacrifier.

Un peu de sagesse et beaucoup de prudence, un peu de conviction et beaucoup de responsabilité donnent de comprendre qu’il faut des limites strictes à toutes les libertés comme à toutes les égalités, que ce sont des réalités finies et donc à vivre sous le régime de la dualité. L’agapè seule est une réalité infinie, absolue, parce qu’elle participe de l’être infini Aimer, seul capable de guider tous les êtres en leurs dualités.

 

l’eau coule sur un front d’enfant

filet de sève

qui rêve

qu’un jour viendra le temps d’offrir des fleurs à son amant

 

3 avril 2011

 

Sacrifices. Les dieux ont soif de sang. La figure d’Abraham montre la difficulté qu’ont éprouvée les Hébreux à comprendre que leur dieu pouvait renoncer au sacrifice des premiers-nés et accepter que l’on remplace l’humain par un animal. Et dans leur esprit, tout premier-né continuait d’appartenir à l’Eternel : « Consacre-moi tout mâle premier-né d’Israël, tant homme que bête ; il m’appartient » (Exode XIII, 2). Il fallait donc racheter à l’Eternel les premiers-nés humains : « Je sacrifie à l’Eternel tous les mâles qui ouvrent le sein ; mais les premiers-nés de mes fils, je les rachète » (Exode XIII, 15). La loi prévoyait qu’il fallait pour ce rachat sacrifier un agneau, ou à défaut un pigeon (Lévitique XII, 6).

C’est dans cette perspective qu’après ses jours de purification (la maternité était censée rendre une femme impure !), Marie se rendit au Temple afin d’offrir le sacrifice requis pour racheter son fils Yeshoua (Luc II, 22ss). Et c’est aussi dans cette perspective de rachat par le sacrifice que la mort de Yeshoua a été interprétée dès l’origine et qu’elle continue de l’être dans l’Eglise : « Nous sommes rachetés par son sang » (Ephésiens I, 7 ; Colossiens I, 14, 20) ; « sans effusion de sang, pas de rachat » (Hébreux IX, 22ss). La messe catholique est le saint sacrifice qui réactualise celui de la croix et rachète ainsi les croyants en les délivrant de leur péché.

Pourtant Yeshoua a désacralisé le monde. En toute logique. Découvrir que l’Eternel est Agapè donne de comprendre qu’il ne possède rien, que rien n’est saint au sens traditionnel de réservé à Dieu. Et cela fait également comprendre que le péché n’est que le refus d’aimer, et que l’on ne peut en sortir qu’en aimant. Ce n’est pas l’Eternel qui pardonne ; il ne cesse d’offrir son amour à tout être, et ceux qui accueillent cet amour sont pardonnés, c’est-à-dire rétablis ou établis dans l’amour. Yeshoua nous l’apprend dans la scène de la pécheresse  (Luc VII, 41-48). Qui aime est pardonné en accueillant l’amour. Et qui est ainsi pardonné pardonne à son tour parce qu’on ne peut aimer sans pardonner. « Pardonne-nous comme nous pardonnons » (Matthieu VI, 12), pardonnons comme tu pardonnes, aimons comme tu aimes. Donne-nous de pardonner et d’aimer de l’amour dont tu aimes. (Adieu les sacrifices !)

 

l’arbre comblé déjà offre mille pétales

à l’esprit qui les rend en hommage à la terre

le gazon au hasard de la beauté s’étoile

des libéralités de la divine mer

 

qu’as-tu à contempler les étendues rivales

qui cherchent à gagner la maîtrise des airs

qu’as-tu à méditer alors que tout égale

en son cheminement la justice dernière

 

de la sève patiente à la fleur qui se perd

dans l’espace infini qui se rit des étoiles

le feu de cette mère rêve des univers

 

qu’il enfante disperse et tour à tour avale

pour que des fleurs nouvelles sur de nouvelles terres

se préparent à naître avec la mer étale

 

4 avril 2011

 

« Dieu les bénit et leur dit : croissez, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la. Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur les bêtes de la terre » (Genèse I, 28). L’écrivain biblique s’est donné un dieu à sa ressemblance en disant que ce dieu l’avait créé à son image. Il a ainsi sacralisé ce désir de domination et de possession dont Jean dira plus tard qu’il est celui du monde qui refuse le dieu d’amour (I Jean II, 16).

L’élan humain de la croissance, de la multiplication et de la domination de la terre n’a cessé de s’accélérer au point de devenir irrépressible. La civilisation occidentale qui gagne toute la planète est celle de l’humain premier fasciné par l’avoir et par le pouvoir. Ses maîtres ne peuvent que s’efforcer de réduire au silence les voix qui commencent de s’élever contre la surpopulation, la surproduction et la surconsommation, contre l’accumulation insatiable de l’avoir où fatalement certains vivent dans un confort et un luxe toujours plus insensé et d’autres dans une pauvreté toujours plus criante. Faudra-t-il pour arrêter cette humanité-là une série d’épouvantes dont Fukushima pourrait avoir été l’annonce prophétique ? A défaut de l’être par la sagesse, notre humanité folle sera stoppée par la frayeur. Que les écologistes relèvent donc le défi de cette vision d’horreur. Tant pis pour l’admirable récit de la Genèse et pour son idole toute-puissante.

 

Lorsqu’on voit les médias consacrer tant de place et de temps aux sports, on se sent invité à les penser. Sports individuels et sports collectifs, sports de compétition et sports de jeu, sports de glisse, mécaniques, nautiques, aérien… alpinisme, spéléologie, parachutisme… La perspective adoptée ici sera celle de la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier, du cheminement de la chair vers l’esprit.

On peut aisément voir dans des sports tels que le javelot, l’escrime, le tir à l’arc et à la carabine une sublimation de la guerre. On reconnaît dans le football, le rugby, le handball, le basket-ball… un combat pacifié. Et les spectateurs des manifestations sportives y participent par empathie. On sait que le sport doit être animé par un idéal de loyauté et de fair-play ; même si cet idéal n’est pas toujours respecté, son existence entraîne l’humanité vers sa perfection.

 

cet appel qui au loin tressaille

c’est le coucou

jaloux

déjà d’un territoire d’une compagne d’un nid squatté pour sa marmaille

 

et c’est aussi où que tu ailles

le rendez-vous

le où

l’heure de s’en aller là-bas pour les tranquilles retrouvailles

 

5 avril 2011

 

Le sportif vise l’excellence. Comme tel, il est animé d’un idéal, d’un dynamisme de perfection. Mais il lui faut encore sauter du désir d’exceller pour soi au désir d’exceller pour les autres. Est-ce possible sans la grâce, la force de l’esprit d’Aimer ? « Aux hommes c’est impossible, à Dieu c’est possible » (Matthieu XIX, 26).

Excellence pour soi, excellence pour autrui. Cela vaut dans tous les domaines de l’activité humaine : métiers et professions, arts et sciences, relations sociales, œuvre politique…

 

William Blake : « Tenir l’infini dans la paume de la main » (Auguries of Innocence). « Qui voit l’infini en toutes choses voit Dieu » (There Is No Natural Religion). Aimer, l’imagination te touche du bout des yeux, des doigts, des lèvres… Si proche qu’insensible, invisible « dans le secret » (Matthieu, VI, 6).

« Où irais-je loin de ton esprit ?

Où fuirais-je loin de ta face ?

Si je monte aux cieux, tu es là

Si je me couche aux enfers, tu es là » (Psaume CXXXIX, 7)

Le psaume nous montre que les juifs pieux ont vécu cette expérience de ta présence universelle.

Thomas d’Aquin rejoint l’imagination et l’intuition par la raison : « Dieu étant l’être par excellence, il est nécessaire que l’être créé soit son effet propre, comme brûler est l’effet propre du feu. Et cet effet, Dieu le produit dans les choses non seulement quand les choses commencent d’être, mais aussi longtemps qu’elles sont maintenues dans l’être, comme la lumière est causée dans l’air par le soleil tant que l’air demeure lumineux. Aussi longtemps donc qu’une chose possède l’être, il est nécessaire que Dieu lui soit présent, et cela selon la manière dont elle possède l’être. Or, l’être est en chaque chose ce qu’il y a de plus intime et qui pénètre au plus profond, puisque à l’égard de tout ce qui est en elle il est l’actualisateur, nous l’avons montré. Aussi faut-il que Dieu soit en toutes choses, à leur intime / Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » (Somme théologique, 1ère partie, question 8, article 1). Mais il ne sert de le savoir que pour agir et partager la vie d’Aimer. « Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse XVII, 1).

 

l’aube lui tend ses lèvres fauves

le baiser des nuages mauves

qui ouvre la terre au soleil

en la voyant qui s’émerveille

 

tout un jour elle va œuvrer

tandis que lui va s’enivrer

de la sève qui monte et rit

dans les forêts et les prairies

 

et quand viendra la fin du jour

lorsque cesseront leurs amours

le baiser de leurs lèvres closes

dira les rêves de la rose

 

6 avril 2011

 

Cheminement du sport vers le Royaume des cieux. Yannick Agnel parle de « passerelles entre le sportif et l’artiste, le musicien par exemple. Cette idée de faire ses gammes dans l’ombre, cette nécessité impérieuse de travailler, de répéter pour que le concert, la compétition, devienne un moment où, en pleine lumière, l’émotion se crée et le plaisir se partage entre l’acteur et le spectateur ». De la compétition au concert, de l’esprit de la guerre toujours prêt à reprendre corps dans le hooliganisme des spectateurs et dans l’hostilité entre les joueurs, à l’esprit de la fraternité. « Non des ennemis, mais des pairs », au service du beau spectacle qui fait vibrer les autres. Jeu de la phylia et du neïkos, où le neïkos est sublimé et la phylia transmuée, en marche vers l’agapè ?

 

Judéo-christianisme. A lire L’Etoile de la Rédemption de Franz Rosenzweig, on s’interroge sur l’influence qu’a pu avoir le christianisme sur l’évolution du judaïsme. Il est assez aisé de reconnaître que le christianisme, qui s’est proclamé « spirituellement sémite », a prolongé le judaïsme, alors que Yeshoua s’en était radicalement détaché en remplaçant l’image du tout-puissant par celle du tout-aimant. On peut se demander si, avec des juifs tels que Rosenzweig surtout, le christianisme n’a pas rapproché le judaïsme de l’intuition de Yeshoua. « L’amour de Dieu pour l’homme rend possible l’amour de l’homme pour son prochain, qui conduit à la rédemption du monde ». Cependant Rosenzweig continue de distinguer comme également valables et complémentaires, un christianisme « voie éternelle » des non-juifs et un judaïsme « vie éternelle » des juifs. Le syncrétisme chrétien qui accueille le dieu de l’agapè tout en gardant le dieu de la puissance favorise un syncrétisme juif qui accorde désormais davantage de place à l’amour et moins à la puissance. La religion juive demeure cependant la religion d’un peuple.

Le judaïsme ne peut accepter, pas plus d’ailleurs en vérité que le christianisme ne le fait, qu’il n’y ait plus « ni Juif, ni Grec, ni Barbare, ni Scythe » (Colossiens III, 11). Mais avec toi, Aimer, il n’y a même plus ni juif, ni chrétien, ni musulman, ni hindouiste, ni bouddhiste…ni athée. Aime, et crois ce que tu veux. Si tu aimes d’agapè, tu ne voudras pas croire à ce qui fait obstacle à l’amour, tu ne pourras croire qu’à ce qui favorise l’amour. Le reste est littérature, digne de tolérance ou de reconnaissance. « L’amour seul est digne de foi ».

 

bonjour bonjour demoiselles et dames

qui dans le pré broutez et ruminez

et regardez d’un œil intéressé

le promeneur qui parle d’âme à âme

 

quelles pensées d’éloges et de blâmes

traversent la limite de vos libertés

lorsqu’il s’arrête pour considérer

si quadrupèdes vous deveniez bimanes

 

ou si lui-même en préservant la trame

de sa tapisserie mais enchaîné

aux amours et aux haines du passé

redevenait taureau cheval ou âne

 

 

 

à moins que de la chaîne de son âme

et de son corps de sa chair délivrée

sa trame tapissant l’éternité

devienne avec l’amour de tout être la flamme

 

7 avril 2011

 

L’internet (la toile pour les élégants) donne la parole à tous ; enfin presque. Cela ne peut pas plaire à ceux et celles qui voudraient la monopoliser dans les médias classiques et maintenir ainsi leur pouvoir sur les esprits qui ne pensent pas. Cela chiffonne leur libido dominandi.

 

Les jeux dits de société, à commencer par le plus ordinaire et quotidien, le jeu de dames (les échecs sont d’une classe supérieure), ces jeux gardent l’ambiguïté de l’altérité négative et de l’altérité positive : il s’agit tout de même de vaincre l’adversaire, mais il peut aussi s’agir d’apprendre à perdre et à gagner avec respect et tendresse pour l’autre. Les mamies et les papis qui jouent avec leurs petits-enfants connaissent l’art de faire gagner l’autre, art subtil puisqu’il s’agit aussi d’apprendre à perdre, et puis, au-delà de la bonne conscience, de se diriger vers l’impossible agapè pure.

 

Lorsque la foi prend le pouvoir, elle devient vite oppressive, pour employer un euphémisme. L’histoire de l’Eglise en témoigne, de l’avènement de Constantin à la Révolution, et même un peu après ici et là. L’histoire de l’islam fait de même. La chance du judaïsme, c’est qu’il n’a pu jusqu’à récemment exercer le pouvoir.

Un vrai croyant ne doute pas de sa vérité, et il la sacralise. La vérité d’un dieu tout-puissant mène nécessairement au culte de la puissance. « Exterminez les hérétiques ! » Augustin (354-430) n’allait pas encore jusque-là ; il recommandait seulement qu’on les châtiât pour les faire rentrer dans le rang. Son contemporain Jérôme (347-420)  était un peu plus sévère. Les choses allèrent en empirant au long du Moyen-Âge. En 1215, au Concile de Latran, le Pape Innocent III (le joli nom) frappa d’excommunication et de déposition les princes qui hésitaient à exterminer les hérétiques. Jamais à court de raisonnements, Thomas d’Aquin (1228-1274) démontra que les crimes contre l’Eglise étant plus graves que ceux contre l’Etat, il ne fallait pas hésiter à les punir plus sévèrement. Pour ne pas être en reste avec les catholiques, le réformé Calvin fit brûler Michel Servet à Genève en 1553. Et parmi d’autres grands esprits insupportables, Giordano Bruno finit lui aussi sur le bûcher en 1600 après qu’on lui eut coupé la langue pour le punir de ses paroles irrecevables. C’est à cette époque (1583) que bon roi Henri IV dut comme tous les bons rois catholiques faire serment d’exterminer les hérétiques avant de monter sur le trône de France… La liste est évidemment très incomplète. Dommage que Yeshoua n’ait apparemment pas eu de tombe ; il s’y serait retourné maintes fois.

La foi est logiquement intolérante. Sans doute ne peut-elle devenir authentiquement tolérante que si elle vient à douter et qu’elle se transforme en opinion religieuse. La (re)découverte de l’agapè mène au-delà de la tolérance, jusqu’à la reconnaissance inconditionnelle de l’autre.

 

le Déjeuner sur l’herbe échange les regards

des fantômes désirs qui passent ou demeurent

car Platon n’est pas loin qui annonce cet art

où la beauté attend dans la chair qui se meurt

 

à s’arrêter longtemps on voit se réfléchir

en soi l’appel secret qu’elle lance elle espère

qu’à son invitation en un premier soupir

on s’acheminera plus lucide dans l’air

alors plus qu’à jouir la beauté mise à nu

donne à se réjouir en un nouvel émoi

qui s’apprête à passer en un monde inconnu

du déjeuner sur l’herbe au souper avec toi

 

8 avril 2011

 

La foi religieuse est une certitude sacrée. Il est sacrilège d’y renoncer. N’est-ce pas cette conviction qui pendant des siècles a déterminé les catholiques à exterminer les hérétiques ? N’est-ce pas elle qui condamne à mort le musulman qui abjure l’islam ? La vérité que Yeshoua a découverte et dont il a témoigné n’est pas une foi ; elle est même destructrice de la foi en ce qu’elle désacralise toute pensée. Dire avec Urs von Balthasar que « seul l’amour est digne de foi », c’est subvertir le sens religieux de la foi (comme dire que « Dieu est amour », c’est subvertir le sens de Dieu). C’est dépouiller la foi de son credo. « Ce n’est pas ceux qui répètent : Seigneur, Seigneur, qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté du Père » (Matthieu VII, 21).

Les « justes », ceux qui entrent dans le Royaume, peuvent même ignorer Yeshoua. Ce qui compte, ce n’est que d’aimer : « donner à manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soif, visiter ceux qui sont en prison, accueillir les étrangers… » (Matthieu XXV, 35s).

L’injustice est le premier souci de l’agapè. Comment aimer tous les humains de l’amour d’Aimer sans s’indigner d’en voir des millions privés de liberté, d’égalité et de fraternité, sans œuvrer à leur porter secours ? Ceux et celles qui ne vivent ni dans le luxe ni dans le besoin peuvent vivre en paix avec leur conscience, mais peuvent-ils vivre en paix avec l’amour d’Aimer qui les habite en sachant que des millions d’humains ne mangent pas à leur faim, n’ont pas accès à une eau saine, à un habitat décent et à des soins de santé convenables, vivent exploités, opprimés, humiliés ? Si nous voulons prendre part à la vie d’Aimer, il faut bien que nous prenions notre part de la misère du monde.

 

Voltaire : « Le luxe donne du pain aux pauvres ».

Rousseau : « S’il n’y avait pas de luxe, il n’y aurait pas de pauvres ».

 

épouse et mère familière

la lune est une image douce à contempler

le soleil est un père à ne pas irriter

une brûlure dure entière

 

il est pourtant la source unique

le grand fleuve de feu qui donne toute vie

réjouit tous les êtres et comble toute envie

de sa puissance bénéfique

 

pour qui pense à penser les choses

par l’origine enfin la vérité s’éveille

le lune contemplée contemple le soleil

et le soleil chante la rose

 

9 avril 2011

 

« Oh Dieu, si seulement tu faisais périr le méchant !… Eternel, comment pourrais-je ne pas haïr ceux qui te haïssent, ne pas abhorrer ceux qui te combattent ? Je les hais d’une haine parfaite, ce sont pour moi des ennemis » (Psaume 139, 19ss). « Vous avez entendu qu’il a été dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Matthieu V, 43s). Yeshoua a subverti le concept d’un dieu qui était la projection religieuse de la philia et du neïkos, d’un dieu saint fascinant et terrible. Avec lui, Dieu n’est plus dieu ; il est Amour, « bon pour les ingrats et les méchants » (Luc VI, 36). Le vieux désir de devenir dieu pour participer au « règne, à la puissance et à la gloire » de l’Eternel a été transmué en volonté d’accueillir son agapè, sa sollicitude, et de participer ainsi à sa béatitude.

Qui aime ainsi ne peut accuser l’autre de le haïr. Ceux qui aiment « ne soupçonnent pas le mal / ne pensent pas à mal » (I Corinthiens XIII, 5). Ils ne jugent pas (Luc VI, 37). Et que savons-nous de ce qui pousse certains humains à la haine ? Allons-nous nous étonner que ceux que l’on spolie et humilie puissent être tentés de haïr ceux qui les exploitent et les dominent ?

 

On a dit que les dévots cherchent la sainteté, mais que les saints cherchent Dieu. Celles et ceux qui cherchent Dieu avec Yeshoua finissent par comprendre qu’ils ne cherchent plus qu’à aimer. C’est cela « l’adoration en esprit selon la vérité » de l’être de l’être (Jean IV, 23s), car l’être de l’être est Amour.

Non la croyance, mais la connaissance : « Qui aime connaît Dieu… Dieu est amour » (I Jean IV, 8).

 

L’utilisation des textes de la Bible appelle une réflexion critique sur leur interprétation. Pourquoi ses lectrices et lecteurs ne les entendent-ils pas tous de la même oreille. Yeshoua a averti que « ne pouvaient l’entendre que ceux qui avaient des oreilles pour l’entendre » (Matthieu XIII, 43). Mais comment interpréter puisque les interprétations différent. Ce problème préoccupe les penseurs de la Bible depuis longtemps. Il y avait à Alexandrie, du temps même de Yeshoua, des intellectuels juifs que certains passages de la Thora et certaines pratiques rituelles mettaient dans l’embarras. Ils élaborèrent une lecture allégorique. Philon (-20+45) fut un des plus éminents de ces exégètes. Ainsi les patriarches étaient pour lui des figures de diverses vertus. En s’appuyant sur certaines techniques pythagoriciennes, il en arrivait par ailleurs à des interprétations un peu échevelées. Dans cette tradition alexandrine, Origène (v 185-v254) élabora une théorie des quatre sens des Ecritures : littéral, moral, spirituel et anagogique. Le quatrième est le plus aventuré : il vise à connaître la vie dans l’au-delà. On peut conjecturer que le sens spirituel est celui que Yeshoua invitait à entendre. Pour Origène et nombre de Pères de l’Eglise qui s’inspirèrent de sa méthode herméneutique, la vie spirituelle va de pair avec un progrès continu de la compréhension spirituelle de l’Ecriture. On dira ici simplement que pour comprendre le message de Yeshoua, « les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68), il faut aimer et désirer toujours mieux aimer.

 

il vire en majesté dans la hauteur

sans jamais ne donner un coup d’aile

ou presque

sa maîtrise son art tracent la fleur

aux racines dessinent au ciel   

     la fresque

 

il faut se souvenir dans la nuit noire

du mouvement surpris qu’un juste temps

épure

il faut garder l’éternelle mémoire

de ce qu’ici la beauté dans l’instant

figure

 

10 avril 2011

 

Lorsqu’ils maîtrisent l’art du raisonnement (Montaigne disait : du discours), les théologiens, quelle que soit leur religion, parviennent à démontrer qu’elle est la meilleure, quand ce n’est pas la seule vraie. Cela vaut aussi pour les politiques et leur idéologie, les philosophes et leur système (même s’ils prétendent que ce n’en est pas un), voire les scientifiques à la pointe de la recherche (il suffit de prendre connaissance des tentatives d’explication des phénomènes quantiques). Alors : « Que sais-je ? » ?

 

Interprétation. L’interprétation est elle-même objet d’interprétation : s’agit-il de rechercher un sens caché sous l’apparence, un sens symbolique sous le sens littéral ? Le terme « sous » est lui-même symbolique : si le sens symbolique est spirituel, il ne peut être ni « sous », ni « sur », ni «  à côté », ni « dedans », ni « dehors ». Lorsque Yeshoua dit que « l’on n’adorera plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem » parce qu’on adorera « en esprit selon la vérité », il met en évidence une évidence, à savoir que ce qui est spirituel n’est pas matériel. Et il en tire les conséquences : il désacralise le sabbat et le Temple (le temps et l’espace) parce que « l’Eternel est esprit » (Jean IV, 21-24).

Yeshoua a parlé en mashal parce qu’il utilisait le langage matériel (comment faire autrement ? Tout langage est matériel) pour révéler le réel spirituel, le réel de l’Esprit Eternel. Le jour où il avait choqué ses auditeurs en disant qu’il fallait manger sa chair, il a ajouté que « la chair ne sert de rien », que ses paroles n’avaient pas de valeur en elles-mêmes, dans leur littéralité matérielle, mais dans « l’esprit et la vie » qu’elles annoncent, comme « paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 51-63, 68). Les paroles de Yeshoua, toutes ses paroles, demandent une interprétation spirituelle. « C’est l’esprit qui donne la vie » (II Corinthiens III, 6).

 

ce temps où les feuilles à peine

apparaissent dans la fraîcheur

et la beauté de la jeunesse

est le meilleur

 

et les quelques pas qui vous mènent

dans la forêt où se réveille

la sève éblouissent sans cesse

de tes merveilles

 

alors que la joie vous entraîne

d’un pas léger de promeneur

qu’il vous arrête ou qu’il vous presse

en ton bonheur

 

11 avril 2011

 

Interprétations. Les interprétations n’ont-elles toutes que simple valeur d’opinion ? Aucune ne peut-elle s’ériger en certitude irréfragable ? Cela signifierait qu’aucune certitude n’est possible si l’on admet que toute connaissance du réel résulte d’une interprétation par nos facultés de connaître (données des sens, intuitions et principes logiques).

Interprétations de l’histoire passée et de l’histoire en cours. Peut-on dire que la Révolution française est le fruit, un peu tardif à notre échelle de temps, de l’intuition de Yeshoua, la lente levée dans la pâte de l’humanité du levain du Royaume des cieux ? Peut-on dire que le « printemps arabe » auquel nous assistons est, lui aussi, une traduction de cette intuition de l’amour en volonté de liberté et d’égalité universelle ?

Parce que le mot « démocratie » est apparue dans la Grèce antique (dêmokratia, gouvernement par le peuple), nous sommes portés à croire que la forme de gouvernement mis en place en France à la Révolution est une renaissance de la démocratie athénienne. C’est aller un peu vite et oublier que l’on ne se méfie jamais assez de la polysémie du langage. Il y avait dans l’Athènes de Périclès plus d’esclaves que de citoyens libres.

 

Les intellectuels qui truffent leurs exposés, conférences, dialogues… de « en quelque sorte… en quelque sorte… en quelque sorte » le font-ils parce qu’ils sentent qu’ils ne savent pas dire ce qu’il sentent en un langage clair et distinct ? Ou n’est-ce chez eux qu’une élégance stylistique ?

 

Lorsqu’on a découvert que le message unique de Yeshoua est l’amour éternel, on y trouve la clef d’interprétation de tous ses gestes et de toutes ses paroles. Rien de ce qu’il a fait et dit n’a plus de sens que dans cette intuition, et tout ce qui dans l’Evangile y contredit ne peut être qu’apocryphe, défaut de mémoire ou erreur.

L’apparition de l’intuition de Yeshoua il y a deux mille ans appartient à l’évolution de l’humanité dans sa continuité/discontinuité. Elle a été préparée par le judaïsme surtout et plus largement par la civilisation sémitique, un peu aussi sans doute par les civilisations égyptienne, grecque, perse, indienne… Elle s’est opérée comme une rupture, un peu, analogiquement, comme le passage continu/discontinu de la matière « inanimée » à la matière vivante.

 

le ton sur ton du lilas mauve

violet rose bleu compose

cette nuance de nuance

qui dit que le printemps s’avance

 

tout est en marche et la nature

presse le pas qui s’aventure

toujours plus loin dans la spirale

qui tourne et s’en va sans égale

 

nous prenons tous le train en marche

qui va bondissant d’arche en arche

passant d’un éternel à l’autre

où nous est donné d’être vôtre

 

et l’effluve qui se dégage

et se raffine d’âge en âge

parfume de sa grâce intime

votre infini et ses abîmes

 

12 avril 2011

 

Cet imaginaire que les fidèles catholiques mettent en œuvre pour rencontrer la présence de leur dieu Jésus dans l’hostie du tabernacle, celles et ceux qui prennent conscience de ta présence à tout être « en esprit selon la vérité » peuvent le convoquer pour marcher vers la perfection de l’amour. Il n’y a plus « cette montagne ni Jérusalem », ni tabernacle de la rencontre, mais toi toujours ici maintenant « dans le secret ». L’essence de ta présence nous échappe, mais son existence est une certitude pour qui reconnaît ton infinitude.

 

Une moniale peut commencer sa vie religieuse comme « épouse du Christ » (ou groupie de Jésus, et un moine comme son fan), mais elle n’entrera véritablement dans le Royaume que dépossédée de son amour érotique, car l’Eternel n’est qu’Agapè. Le culte de Jésus, de Marie, des saints, comme celui, entre autres, de Vishnou et de Parvati en Inde, ou de la multitude des dieux et déesses antiques, ce culte ne peut être qu’une étape de la chair vers l’esprit. Et l’Eternel ne nous demande pas de l’adorer comme tout-puissant Seigneur des seigneurs ; il nous offre d’être avec lui le serviteur, la servante de tous : « Je suis parmi vous comme celui qui sert… Qui me voit voit le Père » (Luc XXII, 27 ; Jean XIV, 9s). Il nous invite à participer à sa sollicitude, secret de sa béatitude.

Le Cantique des cantiques est littéralement un poème érotique. Dans son contexte sacré, il est pour les juifs l’histoire d’amour de l’Eternel avec son peuple choisi. Avec Yeshoua, c’est un mashal de la tendresse et du respect, de l’agapè pour tous les êtres à laquelle nous sommes conviés par Aimer. Et « le vin le meilleur » multiplié aux Noces de Cana est la béatitude de celles et ceux qui ont « revêtu la robe nuptiale » de la sollicitude au festin de l’agapè (Jean II, 3-10 ; Matthieu XXII, 11s).

 

Interprétation. Tout langage est une interprétation de la réalité ; il exprime une façon de voir le monde, de le comprendre pour l’exploiter et le dominer ou de le connaître pour y communier. Chaque langue exprime la culture, la vision du monde de ses usagers, soit en ce que celle-ci l’a façonnée dans le passé et la façonne encore, soit en ce que ses usagers la renforcent ou la subvertissent dans le présent par leur pensée.

Yeshoua a interprété la tradition de ses pères, suivant en cela leur tradition de réinterpréter leurs Ecritures. Son utilisation constante du mashal s’inscrit dans une tradition d’interpréter le monde et ses interprétations antérieures.

Pour la tradition mystique juive, telle qu’elle s’exprime avec force dans le Zohar au XIII° siècle, « le sens littéral de l’Ecriture, c’est l’enveloppe, et malheur à celui qui prend cette enveloppe pour l’Ecriture même ». Au XVI° siècle, aussi insatisfait de son interprétation de l’Ecriture que de la corruption de l’Eglise, Luther prône « le libre examen ». On maintient ici que l’interprétation de l’Evangile conforme à l’intuition de Yeshoua est celle qui cherche à y reconnaître les vérités impliquées par l’Agapè, vérité de l’être de l’être dont Yeshoua fut le témoin.

 

mésanges si fines si vives

vos horizons

s’en vont

et leurs chansons de buisson en buisson d’aubépine dérivent

 

13 avril 2011

 

« …la nature jamais ne s’indispose

Très chère une fraîcheur vit au profond des choses »

« …nature is never spent

There lives the dearest freshness deep down things »

(Gerard Manley Hopkins, « God’s Grandeur »

La beauté, ici et là, apparaît à chaque pas dans la nature : quelques rochers, un arbre solitaire, un vol de mouettes… Qui ne la voit pas ne voit que la beauté désirable. Cela va bien avec l’idée que la beauté est tout entière dans l’œil qui la guigne. Cela va aussi très bien contre le principe de causalité : l’harmonie des formes et des couleurs n’est pas qu’une imagination. Et toute apparence est apparence d’une réalité, même si elle n’est pas forcément l’apparence de ce que l’on croit. Pour qui vit dans l’intimité de l’Eternel, la beauté que l’on rencontre, qu’elle soit sur un visage, une fleur ou un lever de soleil, est la présence de la beauté de l’Eternelle et l’un des signes de sa sollicitude. La réjouissance poétique qu’elle suscite est une participation à sa béatitude.

On peut lire Les Fleurs du mal pour le plaisir du « mal », de l’érotisme mal jugé ; on peut aussi les lire pour la fleur poétique.

 

Il ne s’agit pas d’opposer éros et agapè en frères ennemis, mais de les comprendre dans le dynamisme du continu/discontinu qui anime l’évolution de notre univers. Certains mystiques chrétiens ont vécu un amour érotique de Dieu, mais la nuit des sens et de l’esprit les a fait passer de l’éros à l’agapè. Sans doute ont-ils pu continuer de parler le langage de l’éros, mais en lui donnant un sens nouveau, celui de la lecture spirituelle du Cantique des cantiques. Lorsque Thérèse d’Avila écrit : « je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi », elle évoque la même expérience d’intimité que Yeshoua lorsqu’il disait : « le père est en moi et je suis dans le père » et qu’il promettait à ceux qui accueillaient son message : « nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure » (Jean XIV, 10, 20, 23). Et ce n’est rien d’autre que de vivre, avec l’Eternel, l’amour des autres.

Il ne s’agit pas de condamner éros, mais de le reconnaître provisoire, et puis de s’en éloigner, chacun à notre rythme, de « marcher en présence de l’Eternel », de nous enfoncer toujours plus avant dans le pays de l’agapè en l’accueillant par l’invocation et par l’action.

 

l’aurore a couvert de baisers

la joue tendue de l’orient

cela n’a duré qu’un instant

mais l’âme en demeure étonnée

 

quand mille lèvres se déclosent

on les dit annoncer le vent

le souffle l’esprit de l’amant

de la nuit où il se repose

 

mais ce que j’ai vu embraser

le visage de ce levant

était si tendre et si violent

que mon sang en a reflué

 

quelle est cette beauté enclose

sous son voile intégralement

et qui peut en se révélant

nous entretenir de la rose

 

14 avril 2011

 

L’acédie que les Pères du désert devaient affronter dans leur quête ascétique du divin ne menace pas celles et ceux qui cherchent l’Amour éternel. Cette déprime, cet ennui, ce découragement spirituel, cette sécheresse que connaissent encore tant de moniales et de moines peut être la chance de passer du vain désir de posséder Dieu à l’agapè qui ni ne possède ni n’est possédé, ni ne domine ni n’est dominé, à la sollicitude pour l’autre qui est la vie d’Aimer, à la tendresse et au respect pour l’autre, au penser à l’autre, à l’agir pour l’autre. L’acédie gelée fond au feu de joie de l’inaliénable béatitude éternelle.

 

« Carpe diem, saisis le jour ». De la jouissance à la réjouissance. Le mantra jouisseur d’Horace change de sens à mesure que l’on marche de l’éros vers l’agapè. Lorsqu’on accueille le Don de l’Eternelle, on le vit dans l’instant. On pense et vit pour l’autre aujourd’hui, maintenant. Le passé et l’avenir lui donnent et y prennent sens. L’agapè dans l’instant pardonne les injustices et se souvient des bienfaits avec reconnaissance. L’agapè envisage, prépare ou réalise son action pour l’égalité et la liberté de l’autre, pour sa dignité dans la fraternité. L’agapè se réjouit avec Aimer « présent dans le secret ».

 

La philia chez Aristote est conforme à l’idée qu’en propose Empédocle. Elle garde le sens large de ce qui attire, rapproche, unit        (par opposition au neïkos qui repousse, sépare,  éloigne).On traduit habituellement cette philia par « amitié » parce que Aristote l’utilise pour décrire la relation qui unit deux personnes. Mais il la module et la hiérarchise : il distingue la philia d’intérêt qui rapproche des individus qui y trouvent chacun leur profit, puis la philia de plaisir où ils se trouvent bien d’être ensemble, puis la philia du bien qui unit ceux qui se trouvent un idéal commun. Aristote considère cette dernière comme la meilleure, voire la seule digne de ce nom. Et il conclut, dit-on, pessimiste : « Ô mes amis, il n’y a nul ami ». Il n’est pas loin sans doute de l’idéal inaccessible de l’agapè, que le Don d’Aimer rend possible.

 

tes yeux Elisa le ciel pur

et les nuages tes longs cils

et tes sourcils le goéland

où s’envole l’amour sublime

 

quand je ferme les miens intime

l’immensité de leur élan

emporte mon désir fragile

vers l’horizon de ce qui dure

 

je garderai de ton visage

qui fane et de tes yeux ternis

la grande mémoire du sage

 

et qui fut la Belle Heaumière

sauvera dans ton infini

les yeux brillants de sa lumière

 

15 avril 2011

 

« Qui me voit voit le Père » (Jean XIV, 9). Comme toujours, langage de mashal. Lorsqu’ils voyaient Yeshoua avec leurs yeux de chair, les disciples étaient invités à voir l’Eternel avec ceux de l’esprit. L’Eternel n’est-il pas esprit ? (Jean IV, 24). Comment parler des choses spirituelles autrement que symboliquement ? Cela tombe sous le sens. Ceux et celles qui vont fleurir une tombe savent bien qu’il n’y a plus là que quelques os, peut-être des lambeaux de chair desséchés, un assemblage de molécules, un tas de poussière agglomérée. Mais ils imaginent leur être cher présent, un peu comme les catholiques imaginent leur Jésus présent dans l’hostie.

Il est rationnellement évident que l’Eternel est partout présent « dans le secret » puisqu’il est infini. Et puisqu’il est amour de toutes et tous, pourquoi en lui n’aurions-nous pas accès à nos chers disparus par l’amour que nous leur portons en les espérant devenus « comme des anges et fils de la résurrection » (Luc XX, 36) ? Celles et ceux qui vont prier dans les cimetières ferment leurs yeux de chair et ouvrent ceux de leur imagination :

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur

(Victor Hugo, « Demain, dès l’aube… »

(Et si Hugo dépose du houx vert et de la bruyère en fleur sur la tombe de sa fille, c’est qu’il en connaît le sens symbolique : la vie pérenne en joie.)

Les matérialistes cohérents qui jugent ces choses insensées peuvent lire Le Réel voilé de Bernard d’Espagnat, spécialiste de la physique quantique, (y sauter les formules incompréhensibles pour le profane)  et découvrir que la matière n’est pas ce qu’un vain peuple pense, qu’il n’y a pas incohérence entre l’existence d’un monde spirituel et la nature presque inconnaissable du Réel, où tout est un.

L’étrange imaginal que Henry Corbin a découvert et étudié dans la pensée iranienne peut nous rouvrir les yeux de l’imagination que le matérialisme a englués (Corps spirituel et Terre céleste. De l’Iran mazdéen à l’Iran shî’ite).

 

Les gens qui font des gorges chaudes et ricanent des vierges aux yeux de houri qui attendent les croyants dans le paradis d’Allah sont ceux-là mêmes qui ne peuvent voir dans le Cantique des cantiques qu’un poème érotique.

 

le vent depuis longtemps se mondialise

la brise

et la bise s’en viennent et s’en vont

 

les nuages partout s’en félicitent

et vite

précipitent leur course à l’horizon

 

alors vas-tu attendre pour les suivre

et vivre

avec eux ivres le cheminement

 

de ceux et celles dont ton aventure

perdure

en leur pur amour éternellement

 

16 avril 2011

 

Philia. Lorsqu’on se souvient du sens large que lui donnaient les Grecs, celui de la désignation des forces d’attirance, de rapprochement et d’union, on comprend qu’Aristote n’en ait pas réduit l’utilisation à l’amitié. La philia est aussi pour lui ce qui rassemble une communauté, une société, un peuple. Le moins mauvais équivalent en français pourrait être alors celui de fraternité, avec ses cercles toujours plus larges : celui de la famille, puis celui d’une profession, d’un parti politique, d’une classe sociale, d’un sport…, puis celui d’une nation, jusqu’à cette fraternité universelle que prêchent, et que pratiquent avec plus ou moins de succès, certaines spiritualités, religieuses ou non. Un autre vocable pourrait être celui de solidarité, plus en faveur ces temps-ci. (Celui de sororité, en vogue dans un certain féminisme, est de soi restreint aux femmes, alors que le terme fraternité englobe traditionnellement la totalité des humains de l’un et l’autre sexe).

Aristote fait de la philia une valeur précieuse pour les sociétés humaines. Elle devrait selon lui guider ceux qui ont charge de justice ; elle pourrait même rendre son exercice inutile si elle régnait dans la communauté.

Même si c’est le mot agapê qui y apparaît le plus souvent, le mot philia n’est pas exclu du texte grec de l’Evangile. Yeshoua l’utilise en parlant de Lazare : « notre ami (philos) Lazare », après que ses sœurs Marthe et Marie lui ont fait dire : « celui que tu aimes (phileis) est malade » (Jean XI, 11, 3). Dans le dialogue de Simon Pierre et de Yeshoua après sa résurrection, on observe un curieux mélange des deux termes : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu (agapas) ? », et Pierre répond : « tu sais bien que je t’aime (philo). Yeshoua répète trois fois sa question, et, la troisième fois, il emploie lui aussi le mot phileis. Libre à chacun d’interpréter, mais, si le texte est fidèle, on doit constater que Yeshoua ne bannit pas l’amour d’amitié de son vocabulaire.

L’usage que fait l’Evangile de l’agapè la promeut cependant comme valeur suprême. Pour Paul, l’agapè est « supérieure à la foi et à l’espérance ». « Si je n’ai pas l’agapè, je ne suis rien ». Et pour lui, lorsque viendra la perfection du Royaume des cieux, « l’agapè seule demeurera » (I Corinthiens XIII, 13, 2, 10). Quant à Jean, il identifie l’agapè à l’Eternel (I Jean IV, 8, 16).

 

chair pure

le soc

enfin

déchire

la terre

 

patiente

attends

que sème

l’amour

la graine

 

que l’autre

et toi

étreints

se disent

le nôtre

 

que vienne

très chère

toujours

la terre

nouvelle

 

que dure

la chaîne

d’avant

d’après

la chair

 

17 avril 2011

 

Vivre le présent avec Aimer, c’est aussi ne pas être lié par contrat, engagement, voeu ou promesse, mais faire ce que l’on veut ; car on ne peut aimer de l’amour d’Aimer et vouloir ce qui n’est pas cohérent avec cet amour. (Telle est l’éthique immanente de l’agapè).

 

Un matérialiste qui dépose des fleurs sur une tombe pose un geste incohérent, un spiritualiste un geste symbolique.

 

Lorsque Aimé Césaire dit que « le Nègre » est « chair de la chair du monde », il vit l’intuition qui fonde le « totalisme cosmique » de Wole Soyinka. Il insiste sur la continuité dans la relation continuité-discontinuité qui régit l’évolution de notre  univers (alors que la Bible de la Genèse insiste sur la discontinuité entre l’humain et le cosmique). Les anciennes religions païennes, c’est-à-dire paysannes et toutes proches de la terre, vivaient cette continuité : « L’assimilation de la femme et de la terre labourée se rencontre dans beaucoup de civilisations et a été maintenue dans les folklores européens…Rabelais a gardé l’expression « membre qu’on nomme le laboureur de la nature » (Gargantua, livre II, ch. 1) ». C’est ce que Mircea Eliade apprend aux lectrices et lecteurs de son Traité d’histoire des religions  (n° 93, cf. 91s, 126). Ce symbolisme a d’ailleurs persisté dans le christianisme : « Dans un hymne du XII° siècle, la Vierge Marie est glorifiée en tant que terra non arabilis quae fructum parturiit », terre incultivable qui a enfanté du fruit (n°93).

Le « totalisme cosmique » peut donner aux écologistes de nouvelles motivations en les invitant à se sentir proches de la Terre, des arbres et des bêtes… S’ils sont chrétiens, ils prêteront davantage attention aux mashal où Yeshoua emprunte ses symboles du Royaume des cieux au troupeau, à la vigne, au semeur, au grain de blé jeté en terre…, et qui adresse ses dernières paroles à l’apôtre Pierre en lui disant : « sois le berger de mes agneaux… sois le berger de mes brebis » (Jean XXI, 15ss).

 

au couchant le lilas balance

la joie de ses quenouilles roses

et cherche comme un nouveau sens

au soleil attardé qui ose

par-dessous lui dire des choses

 

c’est à cette heure où tout s’échange

que les ombres et la lumière

en un dernier combat de l’ange

se précipitent sur la terre

de leurs désirs de leurs déserts

 

es-tu sûr de rester dehors

et d’assister en spectateur

à la cérémonie des ors

et des roses qui en douceur

chantent la joie de ce qui meurt

 

18 avril 2011

 

Aura-t-on jamais fini d’expliciter et découvrir toutes les implications de l’intuition fondatrice de Yeshoua ? Il faut la confronter et la faire dialoguer avec toutes nos sources de connaissance du Réel : scientifiques, philosophiques, artistiques…

 

Le mot amour est polysémique. On ne devrait jamais l’employer sans s’assurer que l’on comprend qu’il s’agit d’amour éros, d’amour agapè ou de quelque mélange des deux et de sa dynamique. S’abstenir de le faire relève de l’inconscience ou de la manipulation.

 

Patience éducatrice de l’Eternel ? Les chrétiens ont besoin d’adorer leur héros Jésus ressuscité pour aimer les autres à cause de lui et pour lui. Il s’agit pourtant d’une attitude érotique alors qu’il n’y a pas une once d’érotisme dans l’Amour Eternel. Contrairement à ce que Paul a cru (Philippiens II, 5-11), Yeshoua n’a pas souhaité être un héros ni un maître glorieux. Il s’est comporté comme un serviteur (Luc XXII, 27) parce que Aimer n’est pas le maître tout-puissant mais le tout-aimant et qu’il nous invite à partager sa vie de pure agapè, en esprit selon la vérité de son être. La barre est-elle placée trop haut ? Evidemment oui : on ne peut sauter dans l’Eternel qu’avec l’élan de l’esprit d’Aimer, sa grâce (qu’il ne refuse à personne, qu’il propose à tous). Mais pour beaucoup de chrétiens, pour la quasi-totalité peut-être, le chemin de l’amour agapè passe par celui de l’amour éros. Laissons-les adorer leur bien-aimé dieu incarné, sacrifié et ressuscité (comme les adorateurs d’Osiris ?) N’est-ce pas la pédagogie de l’Eternelle avec l’humain premier que nous sommes.

 

deux hirondelles pourchassent

dans son monde le rapace

 

est-ce le monde à l’envers

qui s’annonce à mots couverts

 

quelle maîtrise de l’air

pour qui veut la terre entière

 

il faut bien un territoire

pour y manger et y boire

 

à chacun un peu d’espace

pour ne pas perdre la face

 

le rapace et l’hirondelle

vivent un monde réel

 

et pour vivre un autre monde

il faut en trouver les ondes

 

19 avril 2011

 

Implication et explication. Selon nos dictionnaires, le mot implication a quatre sens, et Le Petit Robert lui consacre sept lignes. Le mot explication est également censé avoir quatre sens, et Le Petit Robert lui consacre vingt-trois lignes ; et il faut y ajouter les quelque soixante-dix lignes accordées au verbe expliquer. Cela n’explique pas l’importance des explications, mais tout de même cela la décrit. Les termes qui reviennent le plus souvent sont ceux de raison, de cause et de motif, dont on perçoit la parenté en un commun désir d’explication.

Les scientifiques sont embarrassés par l’explication parce qu’elle relève de la philosophie plutôt que de la science. La science ne prétend pas expliquer les phénomènes qu’elle décrit, c’est-à-dire établir leur cause dernière, le réel en soi, mais simplement ce qui les relie entre eux, et peut-être ce qui les relie à ce réel. La science se sait impuissante à aller au-delà des phénomènes, à révéler ce que sont la vie, la matière, le réel en eux-mêmes. Cet aveu d’impuissance devrait nous rassurer, car il désacralise une science matérialiste qui souvent se  présente comme l’explication dernière du monde.

La religion a, elle aussi, la prétention de nous révéler l’être de l’être, la cause première, en la nommant Dieu. Elle impose donc sa vérité comme une exigence de soumission à son pouvoir. L’Evangile se présente comme le secret de l’être caché depuis l’origine et enfin manifesté : « la révélation du mystère gardé secret depuis le commencement du monde » (Romains XVI, 25 ; cf. Colossiens I, 26 ; Matthieu XIII, 35). Mais ce secret de l’être, c’est l’Amour ; il ne peut donc s’imposer, il ne peut que se proposer à l’accueil des consciences. Accueilli, il devient cependant la clef d’explication de tous les êtres en ses implications. Telle est la vérité dont Yeshoua s’est présenté comme le témoin (Jean XVIII, 37), et rien ne peut être vrai qui la contredise.

 

entre les notes du muguet

entends les silences du vent

ce que ton oreille dément

le parfum l’affirme au plus près

 

mais pour l’entendre il faut savoir

passer la porte où se descellent

dans cet espace qui les mêle

goûter toucher sentir et voir

 

c’est la voix de tes morts ces silences du vent

venue d’un autre monde où notre parallèle

rejoint en l’infini le froissement des ailes

des sens qui se répondent en leur dérèglement

 

écoute aux souffles du silence

tinter les cloches du muguet

dont le parfum se fait discret

pour que s’en révèle le sens

 

20 avril 2011

 

Préférer la liberté  à l’égalité ou l’égalité à la liberté, c’est trahir l’idéal de la République. Il en résulte que là où la majorité au pouvoir insiste sur la liberté, il nous faut nous battre pour l’égalité, et là où elle insiste sur l’égalité, il nous faut nous battre pour la liberté. (Là où le pouvoir tourne à la dictature, il nous faut nous battre également et librement pour l’une et pour l’autre). Au nom de la fraternité de l’amour agapè.

 

L’art progresse-t-il ? On entend répéter maintenant qu’il n’y a pas de progrès en art, que les peintures rupestres d’Altamira, celles de Vermeer, de Monet, de Soulages… ont toutes même valeur. Etrange tout de même puisque la critique, et le public, discutent depuis longtemps de la valeur des œuvres auxquelles ils ont accès. On peut aussi noter qu’un Baudelaire, qui devait tout de même sentir et savoir ce qu’était l’art, a pu écrire : « Delacroix est la dernière expression du progrès en art ». Ce que l’on croit pouvoir assurer ici c’est que la beauté est de soi éternelle et donc intemporelle et imperfectible, mais que l’intensité de sa présence, que ce soit dans les œuvres d’art ou dans la nature, est sujette à de constantes et multiples variations. Quant au goût, en art comme ailleurs, il n’est qu’un reflet de la société et de ceux et celles qui s’en veulent les arbitres, et il ne cesse donc d’évoluer selon les lieux, les temps et les esprits. Il peut aller, on le voit ces jours-ci, jusqu’à exclure la beauté de l’art.

Les théologies peuvent-elles progresser ? Si la révélation est close pour les trois monothéismes avec Moïse, Jésus ou Mahomet, elle ne peut plus progresser, et les théologies qui l’étudient ne peuvent être que des tentatives d’explicitation de ses implications. On peut aussi les soupçonner d’erreurs, d’illusions, voire de manipulations. Les théologies de Karl Barth et de Urs von Balthasar sont-elles en progrès sur celles de Thomas d’Aquin et de Duns Scot ? Il semble en tout cas que moins encore que la beauté en art l’agapè en théologie n’est susceptible de progrès. Elle est de l’Eternelle. Nombre de ses implications restent cependant à expliciter.

 

qui a rêvé tulipe noire

de te donner ce teint d’Afrique

pour offrir une belle histoire

à la lumière en ta tunique

 

c’est l’idée d’un Pierre Soulages

qui veut voir ce que la lumière

fera chanter sur une image

où elle se meurt tout entière

 

non pas tout entière vraiment

car il suffit d’une jointure

d’un écart ou d’un changement

de grain pour son enluminure

 

et j’ai rêvé tulipe noire

en te contemplant mon unique

de ce qu’enfin seul à te voir

tu m’as apporté de l’Afrique

 

21 avril 2011

 

Nicolas de Lyre (1270-1340 ?) a ainsi résumé les quatre sens de l’Ecriture : « Littera gesta docet, quid credas allegoria, moralis quid agas, quo tendas anagogia : le sens littéral enseigne les événements, le sens allégorique ce que l’on croit, le sens moral ce que l’on fait, le sens anagogique ce que l’on espère ». Il ne fait d’ailleurs que rejoindre le chemin des pèlerins du sens de la Bible ouvert par les théologiens exégètes depuis le juif Philon d’Alexandrie (v. 13-54) et le chrétien Origène (v. 185-254), eux-mêmes héritiers de penseurs judéo-chrétiens plus obscurs. La lecture multiple des textes sacrés est comme inhérente à leur nature, et on la trouve dans toutes les religions fondées sur des livres (ainsi des Védas hindous ou de l’Âdi-Granth sikh). Mais elle demeure problématique et ne peut cesser de faire l’objet de spéculations.

Yeshoua a parlé en mashal des réalités du « Royaume des cieux », cette expression étant elle-même figurée ainsi qu’il a tenté de le faire comprendre à Pilate : sa « royauté » consiste à « témoigner de la vérité » (Jean XVIII, 37). Il n’a témoigné que de la réalité première, l’être de l’être résumé dans le mot agapè, et de ses implications.

La question de la lecture figurée de la Bible est de savoir jusqu’où on peut aller, car l’imagination peut nous faire dire à peu près tout et n’importe quoi. Ainsi de la fin du Psaume 137 : « Toi, ville de Babylone, tu seras dévastée. Heureux celui qui saisira tes nourrissons et les écrasera contre le rocher ! » Peut-on faire de Babylone le symbole du Mal et des nourrissons les tentations dont il assaille les croyants ? Peut-être, mais à condition de ne pas négliger le sens littéral historique, de comprendre que l’humain revient de loin et qu’il doit continuer sa marche vers la perfection de l’amour.

 

N’est-il pas injuste, unfair, de lire la Bible en son sens allégorique pour en effacer les horreurs et autres imperfections et de lire le Coran ou les Védas pour en relever les horreurs et le reste en s’en tenant au sens littéral ?

N’est-il pas injuste, unfair, de se juger soi-même sur ses intentions et les autres sur leurs actes (en leur attribuant d’ailleurs parfois des mauvaises intentions) ? Ne sommes-nous pas tous portés à le faire ? Avec Yeshoua, il faut « ne pas juger » (Matthieu VII, 1), pas même soi-même (I Corinthiens IV, 3). Aimer ne juge pas (c’est le dieu tout-puissant, projection de l’ego de l’humain premier, qui juge).

 

Les Communautés d’Aimer prennent toutes sortes de formes selon les lieux et les temps, selon les personnes qui y entrent et en sortent. La force qui les rassemble et les unit est unique : l’agapè, don de l’Eternelle. Tout le reste, en sa diversité et flexibilité, n’y a de sens que par et pour cet amour. Celles et ceux qui vivent les Communautés ne cessent de penser ensemble ce qui dans leurs convictions et leurs actions peut renforcer cet amour en ses implications.

 

et lorsque je retiens la main

du premier jour

d’amour

je me souviens de sa douceur et de sa force au long du long chemin

 

22 avril 2011

 

inspire… expire    inspire… expire

immense… intime    immense… intime

toi  toi  toi  toi  toi  toi  toi

présente à tout être

non seulement à chaque atome que j’inspire expire

mais à toute particule de mes entrailles de mes os

de mon sang de mes neurones

comme à toute autre en tous les univers

pourtant je ne suis pas toi tu n’es pas moi

respect et tendresse de l’amour

 

L’hindou du Vedânta te sait si intime à lui-même qu’il se croit toi. Mais non, nous sommes ton autre. Pourtant il existe aussi une sagesse hindoue qui comprend la nécessité de cette altérité et qui insiste sur l’effort pour accueillir de don de ta grâce, de ta force d’aimer : « Tout espoir d’obtenir Sa Grâce sans effort est vain… Ne relâche pas tes efforts. Dieu ne peut être réalisé que par ton effort… Il est un effort qui surpasse tous les autres. Il peut paraître moins efficace que la dévotion à Dieu avec nom et forme (la bhakti), mais c’est le plus efficace : c’est tout simplement l’amour que tu portes à tous les êtres, pour le meilleur et pour le pire… » (Tout est Un (Ellâm Onru). Texte tamil anonyme du XIX° siècle. Enseignement de l’Advaïta Vedânta). Sans doute Yeshoua aurait-il pu dire : « tu n’es pas loin du Royaume des cieux » (Marc XII, 34)

 

Paradoxe ? Contradiction ? Certains matérialistes, qui ne croient pas à la survie personnelle, qui ne peuvent pas logiquement y croire, espèrent cependant, comme Diderot, en une gloire posthume. L’espèrent-ils par amour pour leur descendance ? Par quelque inconsciente altérité positive ? Parce qu’ils sentent au fond d’eux-mêmes, mais sans le reconnaître en leur intelligence, qu’ils survivront ?

 

Nous sommes dans l’Infini comme des poissons dans l’océan, mais comme des poissons quasi solubles, car l’Infini est au dedans de nous comme au dehors. Nous sommes pourtant nous-mêmes, car l’Infini nous aime.

 

nage libre partout dans l’océan

mais il te faut manger et ne pas l’être

ta limite c’est l’autre et tu composes

avec lui pour survivre ou disparaître

 

quelques peurs quelques joies et quelques ans

peut-être mesurés par ton effort

sont le secret de la vie mais qui ose

entrevoir et connaître celui de la mort

 

pourtant la certitude que l’amant

à toi intime en la moindre conscience

se réjouit de voir en toi la rose

te prend que toute chose en lui prend sens

 

23 avril 2011

 

La mécanique quantique nous a découvert une autre face du Réel, étrange, la non-localité et la non-divisibilité des « particules ». Les physiciens repèrent cette autre face par leurs observations et leurs calculs, mais ils peinent à l’interpréter et expliquer. Cela peut relancer l’intérêt de certains esprits pour l’occultisme, mais l’occultisme est un monde obscur dont l’interprétation donne lieu à des imaginations insensées et à des manipulations périlleuses. Il fascine celles et ceux qui, poussés par leur libido dominandi, sont à la recherche de pouvoirs. Ce qui peut pousser les amis d’Aimer à s’y intéresser ne peut être que la volonté de mieux connaître cet autre qu’Il aime.

Nous n’avons jamais fini d’élargir notre connaissance du Réel, nous avons toujours matière à nous étonner. La ressemblance entre les êtres nous cache souvent leur différence : une feuille de chêne resssemble aux autres feuilles de chêne, mais celles que nous voyons aujourd’hui ne sont pas celles que nous avons vu l’an dernier ni celles que nous verrons l’an prochain ; et chaque feuille est faite d’un arrangement de molécules différent de celui de ses voisines ; et chaque molécule, chaque particule est elle-même et pas une autre en son individualité… Nous pouvons admirer un papillon parce que c’est un papillon, mais nous pouvons aussi l’aborder comme ce papillon, unique dans l’histoire de l’univers… Contemplé ainsi, le monde est un perpétuel émerveillement, et il s’offre à « l’amour que tu portes à tous les êtres ».

 

« Il vaut mieux subir l’injustice que la commettre », dit Platon. Certes, mais il vaut mieux encore s’indigner contre toute injustice et se joindre à ceux et celles qui la combattent. Il existe deux voies pour affronter l’injustice : aider ceux qui la subissent et s’opposer à ceux qui la commettent. A chacun d’agir dans l’une de ces deux voies ou dans les deux, mais si l’on œuvre dans l’une, il faut aussi applaudir et encourager celles et ceux qui oeuvrent dans l’autre. Il faut nourrir les affamés et combattre les affameurs.

 

ta main pourtant n’est pas usée

et tous les travaux et les peines

au long des ans accumulés

n’ont pu briser ton cœur de reine

 

à ton poignet je le sens battre

et mon sang avec lui résonne

assis tout près de toi dans l’âtre

du grand amour au soir d’automne

 

à ta gorge je le sens vivre

et mon regard en s’y posant

de la beauté du monde vibre

égale à son premier printemps

 

dans la clarté de ton cœur pur

étés hivers la vérité

vers l’éternité s’aventure

jusqu’à son battement dernier

 

 

 

24 avril 2011

 

Fondement de « l’allégorie », du symbolisme ? L’analogie, la ressemblance des êtres entre eux et de leurs relations dans un monde régi autant par l’unité que par la diversité. Ainsi :

« On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l’aigle baissait la tête »

Ce que Victor Hugo a dit de l’Empereur à la retraite de Russie, on pourrait le dire de bien d’autres situations, celle de l’humain vaincu par l’atome qu’il a conquis par exemple.

 

Wole Soyinka a voulu être le témoin d’un mode de connaissance que notre matérialisme  ne peut que révoquer en doute, voire ridiculiser : communication télépathique, perception extrasensorielle, cette empathie où les sens ne jouent qu’un rôle déclencheur… (Les termes utilisés pour décrire ce mode de connaissance sont nécessairement approximatifs). Dans son roman Season of Anomy fondé sur la guerre du Biafra (1967-1970), Soyinka recrée une scène qui donne à penser à une mémoire de la matière que certaines sensibilités parviendraient à mettre au jour. Le héros s’est réfugié près d’un étang isolé du delta du Niger : « Et puis, inexplicablement, monta la certitude que ces lieux avaient autrefois aussi servi de refuge. Le bruit des raids des négriers traversa le silence, et la présence d’une chair inquiète entassée s’éleva comme un souffle à travers le temps, vint lui frapper la peau » (p. 89). Si cette sensibilité n’est pas une simple imagination, n’est-elle qu’un don inné ? Peut-on l’éduquer ? « L’étang puait l’histoire… Les forces régénératrices n’étaient que jalousement enfermées dans l’étang, cachées mais accessibles. Elles n’attendaient que celui qui en relèverait le défi ; il ne manquait que le déclic précis qui les mettrait en branle » (p. 90s). Soyinka fait ici l’hypothèse, par le truchement de la fiction, de forces du passé préservées dans la substance de la matière et que l’on pourrait réactiver. N’est-ce pas un peu ce que font les rites religieux ? La fête de Pâques réactive l’événement fondateur de la résurrection du Christ pour faire bénéficier les croyants de sa force. Puissance de l’imagination ?

 

ce verre en sa transparence

reconnaît à la lumière

en lui et dedans dehors

l’affection de sa présence

 

elle n’est pas lui pourtant

par elle il se fait connaître

et lui la dit en retour

présente secrètement

 

quelque chose s’illimite

dans la vie de la matière

et ce verre en la lumière

en renouvelle le rite

 

les ondes qui te traversent

sans même que tu le saches

par la lumière te disent

transparent plus que l’inverse

 

pourquoi alors t’étonner

que l’autre pour toi demeure

cet autre depuis qu’est né

ton être en lui sans qu’il meure

 

25 avril 2011

 

L’art est un compromis entre la beauté éternelle et le goût transitoire. Peut-on dire alors qu’il progresse ? La découverte de la perspective « monofocale » au début du XV° siècle en Italie a-t-elle été un progrès artistique ? Les peintres du XX° siècle qui l’ont dénigrée et supprimée ne le pensaient pas. L’utilisation de la photographie a poussé l’art pictural à rechercher de nouvelles expressions du réel, au point même de refuser tout réalisme au sens phénoménal ou à l’exacerber en hyperréalisme. Le plus important pour l’art tel qu’il se pense et se vit dans l’Occident plus que jamais, c’est d’aller de l’avant, de découvrir, en les mettant en œuvre, de nouvelles formes. Peut-être est-ce en ce sens que l’on peut parler de perfectibilité de l’art. Mais l’amateur d’art, celle celui que sa sensibilité pousse à la contemplation des œuvres, éprouve un même frémissement devant les peintures de Fra Angelico, de Vermeer, de Nicolas de Stael… les statues de Praxitèle, de Michel-Ange, de Rodin… devant un bijou sarmate, un masque fon, un vase ming… Ce frémissement est-il identique ? Analogue ? Dépend-il d’un don inné ? D’une éducation, formatrice et/ou déformatrice ? On peut se poser ces questions sans y apporter des réponses certaines, mais en avançant dans la connaissance aimante du Réel, en cherchant à y reconnaître toujours plus souvent la présence secrète d’Aimer à son autre.

L’art ne devrait pas nous délivrer de la vérité, comme le pensait Nietzsche, mais bien plutôt nous faire entrer en elle plus avant, dans ce qui en elle nous délivre du mal de vivre pour vivre de la vie éternelle.

 

Les émotions, les larmes parfois qui montent devant de vieilles photos de mariages, de fêtes de famille, d’enfants…, de ce que l’on sait disparu à jamais, ce sont des forces de l’inconscient réveillées. Ce sont elles que mettent en œuvre les rites, religieux ou profanes, les fêtes et les cérémonies du  souvenir, toutes portées par le sacré.

On ne peut sans doute s’affranchir sans danger du sacré que par l’affranchissement qu’a proposé Yeshoua en découvrant le secret dernier de l’être de l’être, Aimer. Cet affranchissement libère également de la philia et du neïkos, de leur ambiguïté créatrice et destructrice en passant au-delà dans l’Eternelle.

 

tu te réjouis je le sais

de cette hirondelle en son vol

et tu la suis avec tendresse

et respect en sa liberté

 

et tu me donnes en ton secret

de participer de mon sol

à la nouveauté qui ne cesse

de chanter avec ta beauté

 

chaque duo chaque concert

qui nous prend avec toi dans l’ombre

du silence où bat ton grand cœur

parle du matin et du soir

 

avec toi il fait entrevoir

que cette hirondelle et ses sœurs

écrivent unique et sans nombre

la musique de l’univers

 

26 avril 2011

 

Intuition-réflexion. La vérité totale du Réel et de son fonctionnement demeure inaccessible, voilée à la réflexion, au raisonnement logique et scientifique parce que la logique est une construction du langage et que le langage est le produit de notre rencontre avec le réel à l’échelle où nous en vivons. A preuve sans doute que l’on a pu inventer d’autres logiques pour tenter de comprendre le réel à l’échelle de l’infime, du quantique. La pensée réflexive ne  peut progresser vers la vérité qu’en collaboration avec la pensée intuitive. Même un mathématicien ne peut faire des découvertes qu’en prenant ce double chemin (c’est en tout cas ce que pensait Henri Poincaré).

Wole Soyinka a accusé la Négritude de se proclamer intuitive face à un Occident discursif. Il a accusé J.P. Sartre d’avoir encouragé cette vision mutilée de la pensée africaine dans sa préface « Orphée noir » à Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de L.S. Senghor (1948). Il a refusé d’opposer au « je pense donc je suis » européen un « je sens donc je suis » africain (Myth, Literature and the African World, pp. 134-138). Cette thèse n’était-elle pas un avatar des théories de Lucien Lévy-Bruhl sur …les races inférieures et leur pensée primitive (1910, 1922) déniant au Nègre la capacité de raisonner logiquement ? Soyinka a affirmé la présence de la pensée réflexive dans l’intelligence africaine, l’union indissociable de l’intuitif et du réflexif dans un « totalisme conceptuel », lui-même expression du « totalisme cosmique » observé dans la nature.

Privée d’intuitions, l’intelligence discursive s’égare en de multiples systèmes, en eux-mêmes cohérents, mais incohérents entre eux et concurrents. L’histoire des philosophies en témoigne, et Montaigne, qui les avait fréquentées assidûment, en avait conçu une grande méfiance pour le « discours », c’est-à-dire pour la pensée discursive.

Mais la pensée discursive européenne se trouve souvent comme paralysée face à la pensée intuitive parce qu’elle ne peut la maîtriser. Les intuitions nous viennent en effet sans que notre conscience réfléchie en soit l’auteur. Elles émergent de l’inconscient. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que les animaux, dont le « langage » se réduit à des échanges de signaux, fonctionnent à l’instinct, au flair, à l’intuition… (On voit que le langage ordinaire peine à décrire l’intuition et qu’il ne peut en être autrement. N’est-ce pas la raison d’être du langage poétique ?)

Dire que le réel quantique n’est pas totalement intelligible, c’est dire que le langage logique ne le maîtrise pas, ne parvient pas à l’analyser parce que « le principe de divisibilité par la pensée… (y) demeure violé », que « la mécanique quantique des manuels viole inévitablement ce principe de divisibilité par la pensée que la physique classique nous avait habitués à considérer comme vrai » (Bernard d’Espagnat, Le réel voilé, pp. 126s).

 

marche dans tes pensées

marche dans la campagne

sais-tu quel insensé

de l’autre s’accompagne

 

il est si peu de choses

dont tu te rendes compte

mais de si grande cause

garde-toi d’avoir honte

 

pourvu que tu avances

sans jamais te lasser

tu trouveras le sens

des choses embrassées

le blé près du chemin

pousse au bord de ton âme

et sa fleur dans ta main

l’éclaire de sa flamme

 

la pouillot qui là-bas

siffle sur son domaine

accélère ton pas

vers celui que tu aimes

 

d’âme à âme la terre

qui rêve en son sommeil

te confie le mystère

de la grande merveille

 

marche du pas serein

de l’ombre en la lumière

marche sur le chemin

de l’esprit dans la chair

 

27 avril 2011

 

Réflexion-intuition. La démonstration impossible. En droit ou en fait ? Et qu’est-ce que cela y change ? Que l’on ne puisse convaincre l’athée de l’existence de Dieu et le croyant de son inexistence devrait suffire à nous convaincre de la faiblesse du raisonnement pour parvenir à la vérité.

Les spécialistes de la physique quantique n’arrivent pas à s’entendre sur son interprétation, plus ou moins réaliste, plus ou moins idéaliste. Ce que nous percevons, les phénomènes, correspond-il ou non à une réalité objective, et, si oui, laquelle ? Les mots peuvent nous tromper. Lorsqu’on lit que « la réalité quantique ne peut pas être complètement décrite par une seule représentation de ce type et que cette description requiert en fait une dualité de représentations mutuellement contradictoires », en quel sens emploie-t-on le mot contradictoire puisqu’on ajoute que ces représentations sont « complémentaires » ? (Bernard d’Espagnat, Le réel voilé, p. 26). Il ne saurait y avoir de contradictions dans le réel ; il ne peut y avoir que des contraires (et des semblables), de la dualité ou de la pluralité. Une contradiction entre deux  représentations du réel révèle la fausseté de l’une ou des deux. Abandonner plus ou moins consciemment les principes de contradiction et de causalité dans la description des réalités quantiques sous prétexte qu’elles semblent leur échapper, c’est perdre le chemin de la vérité du réel, inévitablement.

Les lecteurs et les lectrices de l’Evangile qui ne voient pas les contradictions qu’il renferme sont prisonniers du sacré dont les églises l’entourent. « L’implacable autorité du texte » dont parle Freud fait de sa lecture critique un acte sacrilège. Constater que Yeshoua n’a cessé de parler en mashal signifie que ses paroles doivent toutes interprétées à la lumière de son intuition du Dieu-Amour (où l’Amour contredit et détruit Dieu). Cela signifie aussi que toute interprétation, réflexion, explication qui contredit cette intuition ne peut que se fourvoyer.

 

Les athées et les agnostiques qui disent que l’on ne peut croire sans douter ne font-ils que projeter sur les croyants les doutes de leur propre incroyance ? (Il ne s’agit pas ici de croire ou de ne pas croire, il s’agit d’aimer. Qui aime vit dans l’évidence de l’amour).

 

dans la foule du champ qui lentement grandit

on te dit l’un quelconque au milieu des épis

 

tes frères tout un peuple en leur bel uniforme

paraissent se soumettre à la commune norme

 

et pourtant tu es toi unique en cette année

qui t’a vu naître et croître et te verra donner

 

l’invisible éternel se réjouit de voir

et vivre et s’accomplir et relayer l’espoir

d’autres et d’autres encor de manger et de boire

et sa chair et son sang en sa grande mémoire

 

lorsque je te regarde un instant au soleil

si ce n’est qu’en passant pour toi je m’émerveille

 

28 avril 2011

 

On n’en finit pas d’interroger « l’argument du pari » de Pascal. Selon l’interprétation habituelle, l’incroyant qui parierait sur l’existence de Dieu aurait tout à gagner (le bonheur éternel) et peu à perdre (quelques années de plaisirs terrestres presque toujours gâtés par toutes sortes de désenchantements). En réalité, peut-on penser, le véritable intérêt de parier sur la vie éternelle c’est que l’on se range ainsi du côté de la vertu, que l’on croit nécessaire pour y avoir droit, et qu’on se donne ainsi la chance de découvrir, avec Cicéron, Spinoza et quelques autres, que la récompense de la vertu c’est la vertu, dès cette vie (et donc que finalement peu importe si elle débouche ou non sur une éternité de bonheur). On pense ici qu’à vivre l’amour de sollicitude, on gagne dès aujourd’hui la béatitude, « le centuple » (Matthieu XIX, 29), « les fruits de l’esprit : amour, joie, paix, patience, gentillesse, bienveillance, fidélité, douceur, maîtrise de soi » (Galates V, 22), surtout peut-être cette « paix de l’Eternel, indicible incompréhensible, gardienne des cœurs et des consciences » (Philippiens IV, 7). Ces dons sont profitables à ceux qui les reçoivent pour les autres. Ils n’ont de sens que par et pour Aimer. Le bonheur d’Aimer c’est d’Aimer. Partager sa sollicitude, c’est partager sa béatitude.

Celles et ceux qui découvrent l’intuition de Yeshoua, Aimer, la vivent et n’ont pas à parier pour l’existence de Dieu et la vie éternelle. « Il suffit d’être ». Aimer leur suffit. Aimer est l’Être.

 

On ne peut attendre des Etats, occidentaux et autres, qu’ils aient une politique étrangère totalement désintéressée. Ainsi l’assistance apportée à l’insurrection libyenne ne peut qu’être conditionnée par les intérêts nationaux de la France, de la Grande-Bretagne… La non-assistance à d’autres insurrections, même si les situations sont différentes, est décidée selon la même politique. L’éthique de responsabilité coordonnée à l’éthique de conviction donne de comprendre qu’il vaut mieux se soucier des autres par intérêt que de ne pas s’en soucier du tout. (Comme dans nos vies personnelles le chemin de l’agapè passe par l’éros, et celui du Royaume des cieux par la Loi).

 

et ton pas qui s’éloigne sur les dalles

emporte de la tienne un peu mon âme

qu’es-tu pour moi là-bas qui la réclame

au vide du silence frêle pâle

 

entre nous cette foule qui se mêle

n’est-elle pas vivante tiède sève

et l’infini lui-même ne s’achève

que partout nulle part en chose belle

 

la beauté qui éclot dans l’air limpide

lorsque ton pas en moi résonne va décline

jusqu’à se fondre en la rumeur divine

de l’univers s’enjoue en son âme gravide

 

29 avril 2011

 

L’intérêt que portent au Réel les amis d’Aimer tient à l’intérêt qu’Aimer lui porte comme à son autre, objet de sa sollicitude et de sa béatitude. C’est un intérêt désintéressé, bienveillant, celui de la pure agapè, (ce n’est pas un savoir en vue d’un pouvoir possessif et dominateur).

Doit-on dire que les réalités matérielles perceptibles à notre échelle sont moins réelles que les réalités de l’échelle infime ? Que le réel macroscopique est moins réel que le réel microscopique ? Que le réel étudié par la physique classique est moins réel que le réel exploré par la physique quantique ? La découverte d’un microscopique de plus en plus infime au moyen d’instruments toujours plus performants et de calculs toujours plus affinés en est venue à nous faire dévaluer la réalité du réel phénoménal, empirique, subjectif, pour donner valeur de réalité quasi exclusive au réel dit indépendant, au réel en soi, objectif.

Le réel à l’échelle duquel nous vivons montre sa part de réalité objective dans la relation efficace que tous et chacun nous entretenons avec lui, que nous soyons rocher, arbre, bête ou humain. Nous pouvons admettre que certaines apparences sont trompeuses (la révolution copernicienne a montré que le soleil ni ne se lève ni ne se couche). Mais l’observation ordinaire nous a appris depuis longtemps que le vivant trompe sur l’apparence afin de survivre et de vivre : le mimétisme animal et le mensonge humain sont choses banales et communes ; ils n’en sont pas moins réels.

La psychologie des profondeurs nous a donné à croire que ce qui est « profond », c’est-à-dire caché, est plus réel que ce qui est superficiel et patent. La boutade de Valéry, « ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, c’est la peau », nous invite à rendre sa valeur à ce qui est apparent. La beauté du monde est dans son apparence comme son intelligence est dans sa substance. Toutes deux sont réelles, toutes deux manifestent l’être de l’être, toutes deux sont sa kavod, sa doxa, sa « gloire ».

 

les haies du bocage referment

l’alcôve intime de l’été

donnent à l’ombre à la clarté

de s’étreindre d’un bras plus ferme

 

c’est donc l’heure d’aller marcher

ici et là dans la campagne

en compagnons et en compagnes

du grand mariage et des mariés

 

ce que célèbre la nature

c’est la vie en chacun chacune

et le quotidien à la une

ne lui donne que fière allure

 

mais c’est pour en prendre conscience

que le regard embrasse tout

et que le cœur au rendez-vous

bondit en découvrant le sens

 

30 avril 2011

 

« Ayez la sagesse de racheter le temps, car les jours sont mauvais » (Ephésiens V, 16). « Racheter le temps », expression obscure et qui interpelle chacune, chacun pour lui demander une interprétation. On peut penser qu’il s’agit d’être libre devant le temps que l’on vit, car « le temps » ici, c’est kaïros, le moment. La liberté face au moment fait partie de la liberté que donne la vérité de l’être de l’être : « Si vous demeurez dans ma parole… vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ». Demeurer dans la parole de Yeshoua, c’est accueillir sa vie d’amour, car le non amour, le « péché » en ces jours mauvais fait de nous des esclaves (Jean VIII, 31s, 34).

Pour être libres face au moment avec Aimer, il nous faut concilier la dualité des choses : le devoir de mémoire avec le devoir d’oubli, le droit à la mémoire et le droit à l’oubli, le droit au projet d’avenir et le droit au rejet de l’avenir, le devoir de projet d’avenir et le devoir de rejet de l’avenir. Equilibre qui paraît difficile, toujours à reprendre et à poursuivre sur le chemin de la totale liberté, celui du Royaume des cieux.

On peut être prisonnier du passé, de son passé individuel et de son passé collectif : il nous faut nous libérer de notre héritage génétique, familial, social… de tout ce qu’on a fait de nous et que, par-dessus le marché, on cherche à nous imposer comme un devoir de fidélité.

L’adolescence est souvent le temps des révoltes, parfois celui des conversions à un idéal, religieux ou athée, politique ou nihiliste. Nous savons, nous sentons qu’on ne naît pas homme ou femme, mais qu’on le devient ; certains, certaines s’y efforcent. Mais pour chacune et chacun, le cheminement est l’affaire de toute une vie.

Celles et ceux qui reconnaissent la vérité libératrice dont Yeshoua a été le témoin comprennent qu’il n’y a plus « ni homme ni femme, ni Juif ni Grec, ni Barbare ni Scythe… ni Français ni Allemand, ni Européen ni Asiatique ni Africain ni Américain ni Océanien, mais que toutes et tous, nous sommes appelés à vivre de l’altérité positive, d’Aimer, l’être de l’être. Tel est le but, l’idéal, l’utopie motrice dans le cheminement de l’existence, le fondement de l’éthique de conviction que l’éthique de responsabilité s’efforce de mettre en œuvre avec prudence.

Cet idéal du Royaume des cieux se vit ici maintenant, et il régit notre penser et notre agir face au passé et à l’avenir dans le temps qui ne cesse d’avancer. Certes, lorsque Paul demande aux Corinthiens d’il y a deux mille ans de « racheter le temps », il parle d’un kaïros, d’un moment qu’il croit à tort être tout proche du retour du Christ : « le temps se fait court » (I Corinthiens VII, 29). Il nous faut prendre en compte cette erreur historique, et cependant nous libérer du moment en ce qu’il peut être un obstacle à l’Agapè éternelle.

 

jours de soleil et jours de pluie

temps de feuilles et temps de fleurs

jours de rires et jours de pleurs

tendus vers le temps des fruits

 

jour de la poule et jour de l’œuf

le temps s’en vient le temps s’en va

à chacun sa danse et son pas

toujours le vieux  cède au neuf

 

au jeu du même vient un autre

mais la matière qui demeure

d’hier à demain se fait nôtre

pour qu’en toi plus rien ne meure

 

plus long que le songe

de mon souvenir

le chemin s’allonge

vers ton avenir

 

1er mai 2011

 

La raison qui cherche à avoir raison (des autres) est en elle-même une erreur, car l’être de l’être n’est pas un pouvoir sur son autre. Le juste exercice de la raison dans la recherche de la vérité n’est possible que s’il demeure cohérent avec la recherche de la vérité dernière, celle qui ne rapporte rien si ce n’est les implications de cette vérité.

 

Il est bon de penser qu’il suffit d’aimer, mais à condition de ne pas oublier que l’on ne peut aimer de l’amour qui suffit sans participer à celui qu’Aimer porte à son autre.

Aimer nous aime afin que nous puissions participer à son être. Tel est le sens de la divinisation annoncée par les Pères grecs (« Dieu est devenu homme afin que l’homme devienne Dieu »). Aimer les autres pour eux-mêmes, et non simplement « comme soi-même » selon ce que demandent la Thora et Confucius, c’est participer à l’amour dont Aimer aime, c’est vivre de l’être de l’être. C’est le Don de la vie éternelle. Il faut sans cesse le répéter puisque les chrétiens, censés pourtant vivre de la parole de leur Seigneur, semblent encore l’ignorer.

 

« Dieu ne joue pas aux dés », disait Albert Einstein en scientifique déterministe baignant dans une culture née sous les auspices d’une religion du Dieu tout-puissant omniscient. Il ne pouvait admettre l’évidence de l’indéterminisme quantique découvert par ses collègues. Aimer n’est pas Dieu. Aimer est joueur. Et il joue pour jouer, non pour gagner, car il n’a que faire de l’avoir, de la domination et de la possession : Il n’est qu’être.

Le jeu d’Aimer est son agir, l’agir éternel incessant que Yeshoua a reconnu dans son intuition : « mon père ne cesse d’agir » (Jean V, 17). Cet agir est un jeu car c’est un laisser agir, un agir avec son autre où le hasard de l’aléatoire ne cesse de produire des êtres nouveaux d’une éblouissante diversité. Il suffit pour en avoir l’évidence d’ouvrir les yeux sur le spectacle de la vie végétale et animale après quelques milliards d’une évolution toujours en mouvement. Participer à la vie d’Aimer, c’est vivre le temps comme un jeu créateur.

L’expérience du jeu nous montre qu’il est le jeu de la règle et de la liberté, du déterminisme et de l’indéterminisme.

 

il pleut la terre assoiffée se détend

la sève monte et les hampes reprennent

leur lente as cen si on disent aux graines

endormies qu’est arrivé leur temps

 

le promeneur arrête sur le champ

le regard de l’amour et de la haine

qui tour à tour accélèrent et freinent

dix mille vies en leur cheminement

 

il sait qu’il reviendra au long des jours

guetter ce qui surgit grandit produit

la fleur le fruit en son temps en son cours

 

il se souvient et pense à ce qui vient

écoute les échos attend les inouïs

de la sève du neuf promise par l’ancien

 

2 mai 2011

 

Nous savons que l’Eternel ne peut avoir connaissance de l’évolution de notre univers en sa marche de l’énergie à la matière, de la matière à la vie, de la vie à la conscience, de la conscience à la conscience de conscience… parce que nous savons que l’Eternel est Aimer et qu’Aimer ne peut être Aimer sans vouloir pour son autre la liberté de l’indéterminisme.

Ce que nous appelons hasard, et dont la physique est incapable de nous dire s’il est réel ou illusoire, est en notre connaissance métaphysique de l’être de l’être une réalité (n’en déplaise à Spinoza, Laplace, Einstein et quelques autres, dont l’opinion ne peut être, elle aussi, que métaphysique).

Nos jeux de hasard miment le grand jeu de hasard de l’Eternel, mais ils le travestissent le plus souvent en jeux pour gagner, pour avoir, pour soi, alors que l’Eternel ne joue que pour l’autre. L’Eternel n’attend que l’inattendu. Telle est sa réjouissance, la béatitude de sa sollicitude : voir apparaître et exister librement des êtres libres. Ainsi se comprend l’existence du temps. L’éternité n’est pas hors du temps, transcendante au temps comme le veut une théologie/philosophie de la toute-puissance omnisciente. Le temps est une implication de l’Amour éternel. Il lui est inhérent quels que puissent être d’ailleurs ses rythmes : Pierre nous dit que pour l’Eternel « mille ans sont comme un jour et un jour comme mille ans » (II Pierre III, 8).

 

Mort d’Oussama  Ben Laden. « Ils vont enfin pouvoir faire leur deuil », vient-on d’entendre dire des proches des victimes du 11 septembre 2011. Il existe donc un « faire son deuil » fondé sur la vengeance, la punition du coupable, à laquelle on donne le noble nom de justice. Cette justice de l’humain premier est bien présente dans le judéo-christianisme. On peut aligner les citations bibliques : « A moi la vengeance ! » dit le chant de Moïse faisant parler son dieu (Deutéronome XXXII, 35). « Dieu des vengeances, Eternel, dieu des vengeances, parais ! » lance le psalmiste (Psaume 94, 1). « L’Eternel est un dieu jaloux, il se venge. L’Eternel se venge, il est plein de fureur », menace le prophète (Nahum I, 2). Et l’apôtre Paul emboîte le pas. Il reprend le cri de Moïse, en y accolant toutefois un proverbe vengeur : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire. Ainsi tu amasseras des charbons ardents sur sa tête » (Proverbes XXV, 21s). Paul veut donc être le pédagogue de l’amour : il invite ses correspondants à ne pas se venger eux-mêmes, à confier au dieu vengeur le soin de les venger : « Bien-aimés, ne vous vengez pas vous-mêmes… car il est écrit : A moi la vengeance, dit le Seigneur » (Romains XII, 19s ; cf. Hébreux X, 30).

L’humain dernier pratique la justice du Royaume, qui exclut aussi toute vengeance du père céleste, « lui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes », lui qui aime ses ennemis et demande qu’on l’imite (Matthieu V, 44ss). La justice du Royaume est celle de l’agapè ; elle ne punit pas les criminels ; elle s’en protège, certes, s’ils sont dangereux, et elle tente de leur faire prendre son chemin.

 

lance les mots étonne-toi

de la figure inattendue

que l’impalpable donnera

à leur sortie du vide nus

 

ce sera la danse nouvelle

que forment les dix mille pas

guidés pas cette brise belle

dont nul ne sait où elle va

 

demain et puis demain encore

inouïs sortiront du sein

du silence unique de l’or

façonnés d’uniques desseins

 

3 mai 2011

 

Tu mènes le monde là où il veut aller, pas n’importe où quand même. Lorsque nous disons à celui, celle que nous aimons : « où veux-tu que nous allions ? », nous participons à l’amour de l’Eternelle pour l’univers. Nous refuserions pourtant d’accompagner ceux que nous aimons là où ils seraient en danger de se perdre. Tel est le secret de l’évolution : une sorte de « dessein intelligent » (horresco referens !) dont l’intelligence est celle de l’amour qui laisse l’autre choisir son chemin, en quelque sorte. Il est certainement possible de dire mieux ce genre de chose, d’affiner l’intuition que nous pouvons en avoir et de trouver les mots qui l’expriment plus exactement.

 

Conflit de civilisations ? Perpétuation des oppositions entre des religions inspiratrices de civilisations ? Aimer s’élève au-dessus des conflits politiques et des oppositions religieuses qui cherchent à l’embrigader en le faisant à leur image. Aimer propose son égale sollicitude à toutes les consciences, quelles que soient leurs opinions religieuses et politiques. Il invite cependant ces opinions à s’infléchir pour participer à sa sollicitude universelle et partager ainsi sa béatitude.

 

Dire que le réel quantique est inintelligible, c’est dire qu’il n’est pas accessible à la pensée discursive, mais ce n’est pas dire qu’il est inaccessible à la pensée intuitive (contrairement à ce qu’affirment ceux qui le disent contre-intuitif). Est-il déraisonnable de remarquer que la découverte du réel quantique est le fruit d’observations physiques inexplicables par notre logique ? Notre logique est fondée sur l’observation du réel macroscopique, de l’univers tel qu’il apparaît à notre échelle et avec lequel nous devons vivre en symbiose.

La connaissance qui se révèle et s’exprime en langage poétique est une connaissance intuitive. Le langage poétique est la chance de la connaissance intuitive de l’univers

La connaissance animale, que nous avons dépassée par la connaissance réflexive, mais dont nous avons hérité, est une connaissance intuitive mimétique. Elle reste à notre disposition dans l’empathie, que notre école inspirée par le rationalisme des Lumières tend à atrophier, mais que nous pouvons exercer et renforcer.

 

la sauge est rouge rouge rouge

pour qui la voit plus rien ne bouge

ardent son œil ici fascine

le vert profond qui l’imagine

 

n’est-elle pas la quintessence

par laquelle il se donne sens

la goutte en qui toute la mer

chante sa gloire d’être mère

 

avant de passer ton chemin

arrête-toi donne la main

à cette amie du grand mystère

qui se dit à toute la terre

 

rouge est le sang de l’univers

au cœur de son océan vert

l’un par l’autre se reconnaissent

dans l’abîme où leurs âmes naissent

 

4 mai 2011

 

On ne peut aimer les autres de l’amour d’Aimer sans leur souhaiter de le partager, mais ce souhait ne se concrétise jamais en prosélytisme manipulateur, encore moins en conversion forcée. La liberté est essentielle à cet amour.

 

La connaissance empathique des autres peut nous submerger, faire de nous de simples animaux relationnels. Et cette relation animale peut tout aussi bien chercher le mal que le bien des autres selon qu’elle est animée par le neïkos ou la philia. Lorsque l’empathie est positive, elle se nomme sympathie, et elle prend la couleur de la compassion quand elle rencontre la souffrance d’autrui. L’histoire du Bon Samaritain, qui apparaît vraisemblable même si elle est présentée comme une parabole, montre que l’empathie positive de la sympathie compassionnelle peut ouvrir la porte du Royaume des cieux. Quant à l’empathie négative, héritage du mimétisme des prédateurs et des proies, elle peut conduire à des raffinements de possession et de domination.

La Shoah est devenue un capital qu’Israël fait habilement fructifier en mimant les victimes que furent les juifs sous le régime nazi. Voici maintenant qu’il encourage la rencontre des petits-enfants des « justes » avec ceux que leurs grands-parents ont sauvé de ce régime sous l’occupation. Il utilise ces jeunes en les faisant les innocents complices de la sinistre reconquête d’un territoire sinistrement conquis par ses ancêtres au temps de Josué.

 

Heureux sommes-nous lorsque nous avons des offenses à pardonner et que nous nous sentons incapables de les pardonner. Nous tendons alors la main à Aimer, et son amour nous en rend capables en nous faisant participer à sa vie.

 

Teilhard de Chardin a donné au christocentrisme un surcroît de fascination sacrée en lui conférant une dimension cosmique. N’a-t-il fait qu’exploiter inconsciemment le vieux mythe du centre en y associant celui du héros ? Mais le Yeshoua de l’histoire a disparu derrière son témoignage de la vérité éternelle, l’amour d’Aimer. Il savait qu’il ne pouvait être qu’un participant de cet amour serviteur : il l’a dit et montré en lavant les pieds de ses disciples. L’Eternelle n’est elle-même ni un centre ni une héroïne. Elle n’a ni temple ni de statue ; elle propose sa vie d’amour éternel à toute conscience en tout lieu à tout instant.

 

quand le lilas n’est plus que rouille

le regard cherche la merveille

disparue dans l’air qui se mouille

aux pluies mortelles qui éveillent

la vie nouvelle

 

dans le champ roux jaillit le vert

et l’élan vif de sa fraîcheur

redit l’endroit lorsque l’envers

mêle à nos sourires les pleurs

de l’éternel

 

5 mai 2011

 

Avant de répéter avec conviction l’élégante petite phrase (tronquée) de Protagoras : « L’homme est la mesure de toutes choses », il faut tout de même s’assurer de son sens et puis le penser, c’est-à-dire le peser, le critiquer, voire l’interpréter. Lorsqu’on lit la fin : « … de celles qui sont, qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas, qu’elles ne sont pas », on se demande s’il ne constate pas, comme Parménide, l’évidence du principe d’identité (« ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas », avec l’illusion cependant que pour lui ce principe est une création de l’esprit humain. Les Sophistes, dont Protagoras fut un des meilleurs spécimens, étaient persuadés, ou faisaient semblant de l’être, que le langage, le logos, était le maître de l’être, et qu’une habile logique était capable de prouver à peu près tout et son contraire. Celles et ceux qui répètent la sentence de Protagoras comme un mantra sont ses complices ou ses dupes, souvent un peu l’un et l’autre sans doute. Mais l’intuition peut les détromper, comme elle détrompe les citoyens qui ont su lui garder sa valeur et écouter sa voix lorsqu’ils entendent la rhétorique des politiques.

 

Est-ce par la réflexion ou par l’intuition que Yeshoua est parvenu à la vérité dont il a voulu être le témoin, celle de l’être de l’être, l’Eternel Amour? On peut au moins conjecturer que les deux lui ont servi, sans bien sûr qu’il ait eu à construire une théorie de la dualité de la connaissance. On sait que pour lui connaître la vérité était lié à faire la vérité, qu’il fallait avoir déjà un peu accueilli l’amour agapè et renoncé à son contraire, « le monde », pour entendre son message avec des « oreilles capables de l’entendre » ( Jean XVI, 18s, 33 ; I Jean II, 15ss. Luc VIII, 8). On sait aussi qu’il a cherché matière à réflexion dans la nature, qu’il y a trouvé des arguments logiques : Le soleil et la pluie, les corbeaux et les fleurs des champs (Matthieu V, 45. Luc XII, 24, 27) étaient pour lui des signes de l’Eternel Amour.

 

Transdisciplinarité. Joie d’apprendre que l’on commence à se soucier de l’enseigner aux lycéens : « J’essaie d’aider les élèves à dresser des ponts entre les disciplines » (Franck Lanot, professeur de lettres au Lycée Victor-Hugo de Caen). Se soucie-t-il aussi de leur faire découvrir la transdisciplinarité de la connaissance intuitive et de la connaissance réflexive, le « totalisme conceptuel » ?

 

dans le cri rauque du corbeau

peut-on trouver quelque nuance

où la laideur s’accorde au beau

pour faire entendre un autre sens

 

quelle oreille peut nous apprendre

plus fine que la musicienne

les secrets de la chanson tendre

cachés dans cette antique antienne

 

ce qu’en la vie rien ne dissone

et que le froissement des ailes

qui la raconte en toi frissonne

et te fait bénir l’éternel

 

ainsi songeait sous le tilleul

en imaginant son ami

le poète handicapé seul

se réjouissant de la vie

 

6 mai 2011

 

Lorsque, citant le prophète Michée, Yeshoua annonce qu’il est venu « dresser l’homme contre son père, la fille contre sa mère et la belle-fille contre sa belle-mère, que l’on aura pour ennemis les gens de sa propre maison » (Michée VII, 6), il l’interprète en ajoutant : « Celui qui aime son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » (Matthieu X, 35ss). Il faut bien comprendre qu’il ne fait alors qu’appliquer à ses disciples ce qu’il vit lui-même. Un jour qu’on lui annonce que sa mère et ses frères cherchent à lui parler, il répond : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Voici ma mère et mes frères, dit-il en montrant ses disciples. Quiconque fait la volonté de mon père des cieux est mon frère et ma sœur et ma mère » (Matthieu XII, 48ss). Il marque ainsi la discontinuité de l’humain premier à l’humain dernier, de la loi à la grâce, de la nature à la surnature, d’éros à agapè.

Il ne signifie pas qu’il ne faut plus aimer les siens, il signifie qu’il faut désormais ne plus les aimer comme nous-mêmes mais les aimer avec le respect et la tendresse que l’Eternel nous porte en son amour agapè. « Qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Luc XIV, 33). Les « nôtres » ne nous appartiennent plus ; nos enfants ne sont plus « notre bien le plus cher ». Nous les chérissons dans leur liberté et notre liberté selon l’amour éternel. Notre dépossession de tout et de nous-mêmes n’a pas pour but de devenir la chose et le bien d’un dieu : le dieu maître et possesseur du monde est mort. Aimer ne possède rien ni n’est maître de personne, et c’est pour que nous participions à son être et à sa vie qu’il nous invite à ne rien posséder ni dominer.

 

Il est des choses dont on ne peut démontrer ni la vérité ni la fausseté. (Les théories du complot sont de celles-là). La valeur de la connaissance humaine, que tente maintenant d’établir la doxologie (on a modifié le sens du mot en se fondant sur son étymologie) est de celles-là, et c’est la première de toutes. Comment pourrait-on prouver que l’on peut prouver quoi que ce soit sans se trouver pris dans une pétition de principe ? L’intuition nous est donnée pour parvenir à la vérité de ces choses-là. On ne peut prouver ni la validité ni l’invalidité du principe d’identité et du principe de causalité à celles et ceux qui en refusent l’intuition (ni d’ailleurs à celles et ceux qui l’acceptent). Ces deux principes sont cependant le fondement de toute pensée réflexive.

 

dans la joie de l’aurore qu’attends-tu

 

que se reprenne la suite des jours

où s’entretiennent le vieux et le neuf

toujours qui se marient et restent veufs

sur le chemin promis à l’éternel

 

dans la joie de l’aurore qu’attends-tu

 

que le soleil et la pluie se balancent

et se relaient sur la route du ciel

et donnent sens à la course immortelle

de l’esprit en offrande de la vie

 

dans la joie de l’aurore qu’attends-tu

 

que d’autres d’autres d’autres fleurs éclosent

au jardin pour les souffles qui emportent

l’offrande de la rose et que la porte

se ferme et s’ouvre au rythme de son cœur

 

7 mai 2011

 

Il est une indifférence à la mort qui naît de l’équilibre de l’attirance et de la répugnance, de la philia et du neïkos qui régissent le monde et notre vie animale d’humains premiers. N’est-ce pas l’un des fruits de l’esprit de l’humain dernier, l’esprit d’Aimer ? La maîtrise de soi, l’egkrateia (Galates V, 23). Qui aime de l’amour d’Aimer n’a plus ni crainte ni désir de la mort.

 

La xénophobie fait partie intégrante de l’humain premier en son altérité négative. Tous les peuples du monde se sont à un certain stade de leur évolution considérés comme les seuls dignes du nom d’humains. La plupart s’en croient encore plus dignes que les autres. Il faut accueillir en soi l’amour d’Aimer pour reconnaître et vivre le « il n’y a plus ni Juif ni Grec ni Barbare ni Scythe… (Colossiens III, 11).

Que le nazisme ait pu l’utiliser pour appuyer sa doctrine montre, au mieux l’ambiguïté de la pensée de Nietzsche, au pire sa perversité (On en a proposé tant d’interprétations). S’il avait découvert la vérité dont Yeshoua a été le témoin, il n’aurait pu l’accuser d’avoir propagé une morale de la culpabilité engendrée par le ressentiment. Mais aurait-il accepté de renoncer à sa morale aristocratique ? Yeshoua n’a pas prêché la révolte des esclaves contre les maîtres, ni celle des Juifs contre les Romains, mais il nous a donné de reconnaître l’égalité ontologique des maîtres et des esclaves, des Juifs et des Romains…

La sincérité que nous reconnaissons aux autres peut nous aider à ne juger que leurs idées et leurs actes en refusant de juger leurs  personnes. En bon français, on peut dire de quelqu’un qu’il a fait une connerie, mais non que c’est un con. « Celui qui traitera son frère d’imbécile encourra le danger du feu éternel », rien que ça (Matthieu V, 22). On ne peut vivre l’amour éternel en excluant qui que ce soit du respect et de l’affection que lui porte l’Eternel. (Reste à voir ce que signifie le mashal du feu éternel et à peser le poids des insultes dans le contexte culturel de la Palestine d’il y a vingt siècles). Et puis, que les autres soient sincères ou non, nous ne pouvons pas les juger sans nous juger nous-mêmes (Matthieu VII, 1).

 

par quel hasard suis-je tombé

sur le chrysope au creux des feuilles

lorsque j’étais venu chercher

tout autre chose que son œil

 

la cause qui m’amenait là

celle qui l’y avait conduit

entre elles n’étaient pas de soi

tenues à faire du fortuit

 

les finesses de la logique

ne peuvent que s’entremêler

et se retrouver face au hic

de l’absolue nécessité

 

belle vorace aux ailes d’anges

le souvenir de cet instant

où s’est reconnu notre échange

tressaille en mon étonnement

 

quelle secrète connivence

par l’infime de la matière

fait se rencontrer dans l’immense

les enfants chéris de la terre

 

8 mai 2011

 

« Un au-delà de la pensée est impensable ». Joli mantra qui ne fait qu’énoncer l’évidence tautologique mise au jour par Parménide : « Ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas ». Ce qui est pensable est pensable ; ce qui n’est pas pensable n’est pas pensable. La question est de savoir si tout ce qui est est pensable, et pensable en quel sens. Ceux et celles pour qui la seule pensée est la pensée réflexive, discursive, analytique, ne peuvent démontrer ni l’existence ni la non-existence d’un être inaccessible à cette pensée. Elles ne font que redire à leur manière le mantra de Protagoras : « l’homme est la mesure de toutes choses ». L’idéalisme des Lumières est fils de la sophistique grecque. Il a quasiment évacué, en tout cas fortement dévalorisé la pensée intuitive qui accède à l’antéprédicatif.

L’intuition délivre la pensée discursive de la prison des mots. L’écoute de la pensée africaine est ici salutaire. Cette pensée a en effet donné tant d’importance à la pensée intuitive que certains Occidentaux l’ont cru incapable de pensée discursive. Il est bon pour l’Occidental de se faire à nouveau « poreux à tous les souffles du monde » et de retrouver par « éclectisme sélectif » l’équilibre du « totalisme conceptuel »

 

La question du surnaturel a retenu l’attention de certains théologiens philosophes de la première partie du XX° siècle : Lucien Laberthonnière (1860-1932), Maurice Blondel (1861-1949), Edouard Le Roy (1870-1954)… ont insisté sur la continuité de la nature à la surnature, disons de l’humain premier à l’humain dernier. Le Don de l’amour éternel, surnaturel, est offert à la conscience humaine, qui le désire et s’y efforce par sa nature même. L’Eglise a condamné cette position théologique, mais on peut la soupçonner de l’avoir fait au nom de ce qui justifie son existence : la Révélation, dont elle se dit la gardienne et qui la constitue comme peuple élu hors duquel il n’est point de salut.

On pense ici que l’évolution du monde, de la matière, de la vie, de la conscience, est faite de continuités, et que ses ruptures mêmes sont immanentes à l’élan qui l’emmène, que ce sont des seuils qu’elle franchit dans la cohérence de son être. Cela exclut l’idée de révélation au sens où l’entendent les trois monothéismes. Aimer s’offre à toute conscience, à quelque culture et peuple qu’elle appartienne. Son amour agapè est universel. Encore une fois, il n’y pas une once de désir électif en Aimer.

 

la gloriette de l’enfance

mariait les clématites sombres

aux roses claires des sourires

 

comment a-t-il pu lui venir

cette carcasse peuplée d’ombres

qui se désolent dans l’immense

 

que lui soit un nouveau de sens

que lui naissent sur ses décombres

des noces de fleurs sans désirs

 

9 mai 2011

 

En lisant Le Surnaturel d’Henri de Lubac (1946), on comprend qu’il a fait son profit de ses lectures de Laberthonnière et de Blondel, et de leur intuition théologico-philosophique de la continuité de la nature à la surnature. Il a compris que la grâce surnaturelle, le Don de l’Eternel offert à tous, répond à une aspiration naturelle essentielle de l’humain, que ce n’est pas une faveur accordée à quelques élus choisis par un dieu tout-puissant. Sa lecture approfondie d’Origène, d’Augustin, de Pic de la Mirandole, disons de la quasi-totalité de la tradition théologique chrétienne, l’a ensuite conforté dans sa certitude. Mais cela n’était-il pas déjà dit au tout début des Confessions d’Augustin ? « Tu nous a faits orientés vers toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».

Cette idée théologique est cohérente avec celle de la non-intervention de Dieu dans l’histoire du monde et de l’humanité. Elle est donc irrecevable pour la foi judéo-chrétienne (et pour la foi musulmane). Elle appartient à la cohérence totale de l’être fini dans sa relation avec l’être infini, l’Eternel Aimer.

Elle peut ainsi servir à penser la modalité de l’être fini alliant déterminisme et indéterminisme/liberté. (La découverte du niveau quantique indéterminé de la matière en continuité/discontinuité avec son niveau macroscopique déterminé ne peut que conforter cette pensée).

 

La mise au jour par Yeshoua du mystère de l’Amour Eternel, « demeuré caché depuis les origines » (Matthieu XIII, 35), est indépassable. Rien de ce qui nous reste à découvrir de l’être et des êtres ne peut contredire ce secret ultime.

 

La théologie sacramentaire de l’Eglise catholique ne peut s’accorder avec l’Amour Eternel. Les sacrements y sont censés être des « signes de la grâce qu’ils procurent », d’être efficaces ex opere operato. Ils relèvent d’une religion du dieu puissant. Il est significatif qu’ils reproduisent les vieux rites théurgiques tels que les a étudiés Jamblique (v. 250-330 dans son traité Des Mystères d’Egypte. Les signes (gestes et paroles) y sont censés accomplir ce qu’ils signifient. Dans une théologie d’Aimer, seul le désir impuissant d’aimer d’agapè inscrit dans la nature de l’humain peut accueillir le Don d’Aimer. La scène de la pécheresse pardonnée nous invite à la comprendre (Luc VII, 36-48).

 

est-ce la mie est-ce la face

est-ce le ventre est-ce la peau

que le feu en ses ondes change

et dans l’air quel est donc cet ange

messager du bon et du beau

 

vous me dites que la surface

des choses n’est rien que le fond

est ce qu’il faut que l’on devine

qu’on ne juge pas sur la mine

qui jamais ne dit rien de bon

 

mais rien des choses de l’espace

ne livre le secret des choses

il faut se taire dans l’attente

aimante que vienne brûlante

s’illuminer soudain la rose

 

10 mai 2011

 

De quoi vais-je m’indigner aujourd’hui ? L’indignation fait-elle partie de la passion de l’autre, de l’agapè d’Aimer ? L’humain premier s’indigne par neïkos et par philia : par haine dominatrice pour ceux qui le dominent et l’exploitent, lui et les siens, et par amour possessif pour eux. L’humain dernier s’indigne par agapè, par l’amour universel d’Aimer qui lutte contre toute possession et toute domination et vient en aide aux exploités et aux dominés. Cette lutte peut aller jusqu’à la violence contre les oppresseurs et les exploiteurs, mais c’est toujours sans haine ; cette aide peut aller jusqu’au partage, mais elle n’est pas motivée par le souci de sa bonne conscience, encore moins par un amour possesseur. La lutte et l’aide que suscite l’indignation chez celles et ceux qui aiment de l’amour d’Aimer n’ont d’autre motivation et d’autre force que cet amour. « La misère n’est pas une provocation à la haine, mais à l’amour » (Joseph Wresinski, fondateur d’Aide à Toute Détresse, ATD Quart Monde).

On peut (on doit ?) se trouver tous les jours un motif d’indignation. Ainsi du luxe de quelques-uns lorsque tant d’autres manquent du nécessaire. (Les nouveaux hôtels palaces de l’hexagone ?)

 

L’indéterminisme de la matière infime permet de comprendre que l’on puisse manipuler le hasard, le charger de chance (ou de malchance). « Pour qui prend la vie avec grâce, elle a des hasards merveilleux … » Il permet d’admettre qu’est possible la prière de demande, par amour pour les autres, de ces choses tout ordinaires qui assurent leur vie et leur survie. Mais il est inutile, voire ridicule, de dire à des gens qui n’y croient pas que l’on prie pour eux. Ce n’est de toute façon que par les gestes de l’amour que l’on invite à l’amour.

 

doucement dans l’air qui l’emmène

dérive le fil de la vierge

avec ses fables et le mystère

que devine au bout de sa peine

celle qui aime

 

qu’elle soit thomise ou épeire

peu lui chaut le nom de la bête

qui l’a produit ou son domaine

et qui s’est chargé de sa traîne

hors d’elle-même

 

la vie que dans l’ombre elle mène

et dévoile dans la lumière

suffit aux désirs de sa tête

et de son cœur lorsqu’elle émerge

dans son poème

 

11 mai 2011

 

Indignation. Il est dangereux de l’encourager dans une humanité qui est encore très largement celle de l’humain premier, celle qui est inspirée par la haine neïkos des ennemis et par l’amour philia des amis, de ceux et celles que l’on considère comme les siens. Lorsqu’ils sentent monter en eux l’indignation, les amis d’Aimer se demandent si c’est par l’amour dont Aimer aime et ils lui demandent « avec crainte et tremblement… d’opérer en eux le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s).

 

Intuition/déduction. On dit les femmes plus intuitives que les hommes et les hommes plus déductifs que les femmes. A mesure que la femme reprend sa place dans la société occidentale, on peut espérer que l’intuition et la déduction vont retrouver leur égalité de valeur et travailler main dans la main à la connaissance des êtres et des choses. Pour autant, sous le régime dominant de l’humain premier, chaque homme et chaque femme est avant tout régie par la volonté de dominer et posséder, et cet ego est un des obstacles majeurs à la transdisciplinarité.

On peut arguer que la transdisciplinarité est elle-même une retombée de la connaissance intuitive féminine, et qu’elle peut en retour participer au mouvement de libération de la femme. C’est cependant l’intuition de Yeshoua, la vérité d’Aimer et son implication de l’égalité ontologique, qui agit le plus authentiquement dans le rétablissement de la femme à sa place dans la société patriarcale qui la rabaisse. C’est elle aussi qui encourage le plus efficacement la recherche du savoir en participation à la connaissance totale de l’être infini.

 

« Souviens-toi d’Amalek… » (Deutéronome XXV, 17ss) est une malédiction pour le peuple juif. Car c’est devenu l’une des mitsvot, des préceptes de l’éthique juive et l’une des bases de son humanisme : « Crains Dieu et observe ses mitsvot ; c’est ce qui fait l’humain », dit la conclusion solennelle du livre de Qohèlèt (Ecclésiaste XII, 13). La mitsva 558, celle du « souviens-toi d’Amalek », a fait l’objet de nombreux commentaires de la Kabbale ; elle continue d’alimenter la méditation du juif pieux et de nourrir son imagination de persécuté en quête de persécuteurs. Et si l’on admet que « la récompense de la mitsva, c’est la mitsva », selon ce que dit le livre utilisé dans la liturgie du shabbat (Pirké Avot IV, 2), on comprend que la lutte contre Amalek devient son propre but et y enferme le juif. Il lui faut découvrir l’amour agapè et avec lui la paix indicible du pardon. Shalom !

 

tu es entré dans le jardin

à l’heure de la solitude

et j’ai la chance d’observer

ta marche gauche et tes oreilles

de sentinelle au guet

 

sais-tu quel hasard incertain

t’a mené loin de l’habitude

dans la propriété privée

à l’heure où personne ne veille

faire ce qui te plaît

 

quel plaisir a pu en effet

t’inspirer ici au soleil

sans que tu le saches trouver

si ce n’est la chance qu’élude

la quête du certain

 

12 mai 2011

 

Ambiguïté de l’indignation. Il ne suffit pas de distinguer entre celle de l’humain premier, inspirée par le neïkos et la philia, et celle de l’humain dernier, inspirée par l’agapè. L’humain premier et l’humain dernier sont des concepts plutôt que des réalités vivantes. Pas plus qu’il n’y a d’humains qui soient tout mauvais, il n’en est pas qui ne vivent que de l’agapè.

(Peut-être même peut-on penser que Yeshoua n’a pas été pure agapè dès son plus jeune âge. Cela va à l’encontre du dogme de l’Incarnation qui le voudrait parfait humain dès l’embryon, mais on ne croit pas ici à ce miracle, à ce genre d’intervention du Tout-puissant dans l’histoire, et qui surtout n’aurait pas respecté la liberté d’un être humain en lui imposant une divinité qu’il n’aurait pas choisie. A fouiller l’Evangile, on peut d’ailleurs trouver de quoi réfléchir au cheminement de Yeshoua vers la perfection de l’amour. Il y a surtout cette introduction solennelle de l’évangéliste à la scène du lavement des pieds : « Ayant aimé les siens, il les aima jusqu’à la perfection… eis telos êgapêsen autous ». Telos, ce n’est pas simplement la fin, la terminaison, le dernier acte ; c’est l’accomplissement, la perfection. C’est en ce sens aussi qu’il faut comprendre la dernière parole attribuée à Yeshoua sur la croix : « tétélestaï », que le latin traduit par « consummatum est » et qu’il utilise aussi pour traduire, dans l’Epître aux Hébreux, «  téléiotheis égénéto » : « étant parvenu à la perfection » (Hébreux V, 9). La même épître ditégalement de lui qu’il « a été rendu parfait pour l’éternité : tôn aïona tétéleioménon : in aeternum perfectum » (Hébreux VII, 28))

L’imperfection et la perfection des humains sont susceptibles de toutes sortes de degrés, de progressions et de régressions. Et une indignation peut être qualifiée de juste, mais non de parfaitement juste, si elle n’est pas totalement motivée par l’agapè.

C’est souvent l’indignation qui a motivé la satire de la corruption et de l’injustice. L’indignation est une émotion, et l’émotion tend à l’expression. Pour le poète satirique latin Juvénal (v. 65-128), « indignatio facit versus, l’indignation fait des vers ». C’est une des muses inspiratrices, comme l’amour ou le sentiment de la nature. Les Châtiments de Victor Hugo lui ont été inspirés par l’indignation que faisait naître en lui l’empire de Napoléon III

Les amis d’Aimer pèsent toute indignation, la leur et celle des autres, pour tenter d’estimer sa valeur et lui donner ou non leur aval.

 

tu viens brume jouer sur les abords

des demeures fermées à ta présence

comme une invitation à y entrer le sens

de ce qui se voile dévoile

 

et ce matin à cette heure où tu sors

discrète frêle avec cette innocence

d’une impalpable peau étrange en moi relance

toujours trop court le beau discours

 

car tu es de ces choses sans langage

qui semblent quémander qu’on interprète

comme le musicien la partition muette

la sève tiède de ton rêve

 

mais tu t’évanouis tel un nuage

dans l’air qui te ravit à notre fête

et prives à jamais les lèvres en leur quête

des rimes douces féminines

 

13 mai 2011

 

Perfectibilité. Perfectibilité de l’agapè. Homo viator. « L’humain voyage » de Montaigne. Le Voyage du pèlerin de Bunyan. Le Chemin de la perfection de Thérèse d’Avila… On peut penser que Yeshoua a marché, lui aussi, sur le chemin de la perfection de l’amour. Mieux que quiconque sans doute, mais qu’il y a vraiment marché. Même si le récit des tentations est sans doute une création littéraire (Matthieu IV, 1-11 ; Luc IV, 1-13), il doit correspondre à une expérience qui est celle de tout humain en marche vers la perfection.

Yeshoua s’est dit être le témoin de la vérité, avoir fait de ce témoignage le but de son existence et s’être identifié à elle (Jean XVIII, 37 ; XIV, 6). On peut penser qu’il a progressé dans la découverte de la vérité essentielle dont il a voulu témoigner. Mais il a eu un jour conscience qu’il était la vérité incarnée, comme on dit : « cette femme est la patience même » ou « cet homme incarne l’honnêteté ». N’est-il pas allé jusqu’à pouvoir dire qu’il était l’Eternel lui-même dans la relation qui s’était établi avec lui : « Qui me voit, voit le père… Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? » (Jean XIV, 9s). La vérité de l’être de l’être, celle de l’Eternel Amour, s’identifiait à la vérité de son être, et il souhaitait qu’elle s’identifiât à la vérité de tout être humain.

Comme César à qui il disait qu’il était dans le monde pour témoigner de la vérité, nous en sommes tous plus ou moins à nous demander : « Qu’est-ce que la vérité ? » La vérité est une des préoccupations essentielles des humains, que ce soit dans la vie sentimentale, familiale, sociale, politique, scientifique, théologique et/ou philosophique, artistique… Même si en prenant connaissance du fouillis des interprétations de toutes choses nous sommes parfois tentés de céder au scepticisme et de nous résigner avec Montaigne (« Que sais-je ?), la quête de la vérité nous poursuit dans tous les domaines de l’existence.

Qu’est-ce que la vérité si ce n’est la connaissance exacte de la réalité, « l’accord de la pensée avec la chose » (Lachelier) ? Progresser dans la vérité, c’est progresser dans la connaissance des réalités, et, finalement, de la Réalité totale (l’être infini et les êtres finis dans toutes leurs relations entre eux et avec lui).

La vérité totale s’avère dans la cohérence de toutes nos connaissances en toutes les disciplines. (D’où la nécessité de la transdisciplinarité). C’est un but jamais atteint, c’est un chemin de perfection de l’homo viator.

 

dans les mains douces de la brume

l’aube s’attarde en ses grisailles

et tu pries qu’elle ne s’en aille

qu’insensiblement   que l’écume

de sa mer te résume

 

ses mains ont la forme du temps

qui ne se presse mais avance

dans la sûreté de ce sens

qui te guide certainement

vers l’accomplissement

 

car tu sais que viendra l’aurore

que les grisailles enchantées

chanteront avec les clartés

la fugue où se marie au corps

l’âme   et la flûte à l’or

 

14 mai 2011

 

Homo viator : « La vie c’est un peu de temps qui t’est donné pour apprendre à aimer » (Abbé Pierre).

Aimer d’agapè, c’est connaître l’Eternel : « Quiconque aime (agapôn) est né de Dieu et connaît Dieu » (I Jean IV, 7). Cette connaissance par l’amour est ici au centre de toutes les connaissances : elle les suit et les précède en notre quête des vérités. Lorsqu’on s’instruit des efforts toujours renouvelés des chercheurs philosophes et scientifiques pour penser la vérité, il est bon de garder présente à l’esprit l’intuition de Yeshoua qui lie la vérité à la liberté et la liberté à l’éthique : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera… Qui commet le péché est esclave du péché » (Jean VIII, 32ss). Il est bon de se distancier d’une pensée occidentale cloisonnante* qui refuse de prendre ces liens en compte dans la recherche de la vérité. Ainsi une recherche de la vérité qui se limite à une étude de la logique du langage est vouée à l’échec…

* « a compartmentalising habit of thought : une habitude de penser portée à compartimenter » (Myth, Literature and the African World, p. 37)

 

Il ne s’agit pas de rester civilisés, il s’agit de se civiliser. La civilisation, comme la démocratie qui l’exprime, est un processus inachevé, inachevable sur le chemin de la perfection de l’humain dernier.

 

lorsqu’en sa jeunesse Rembrandt

se regarde au miroir et scrute

le jeu d’ombres et de lumières

que son visage lui fait rendre

pour éclairer son âme

 

il a déjà au fil des ans

expérimenté cette lutte

de l’esprit et de la matière

sur la toile venue lui tendre

le vide qui réclame

 

est-ce fasciné par son âge

qu’il a plus de cinquante fois

renouvelé la tentative

de mettre au jour et d’établir

pour d’autres son mystère

 

qu’il mimât quelque personnage

ou se présentât par ses doigts

il ne pouvait définitive

se proposer à ressentir

en sa face dernière

 

mais le génie qui l’inspirait

utilise cette maîtrise

des choses et ce souffle puissant

pour qu’en éclairant l’expérience

de son âme changeante

 

il ouvre à la beauté au guet

dans le jeu de cette méprise

que l’une et l’autre librement

chantent la pure efflorescence

du désir qui les hante

 

15 mai 2011

 

Toute émotion peut se muer en muse. « La culture indienne parle de neuf rasa, de neufs états d’âme fondamentaux que les arts, particulièrement la peinture, la musique, la danse et la poésie cherchent à exprimer : l’amour, l’humour, la colère, l’héroïsme, la compassion, l’angoisse, le dégoût, l’émerveillement, la sérénité. «  (E. Galle et J. Rabin : Poésie de langue anglaise, introduction et florilège, p. 26). On fait des poèmes avec des mots évidemment, mais il faut que l’émotion les mette en branle et les transmue en objets esthétiques.

 

André Comte-Sponville : « Eros, philia, agapè. Eros, c’est le manque et la passion amoureuse… Agapè, c’est l’amour du prochain, c’est-à-dire de n’importe qui, quel qu’il soit et quoi qu’il fasse… Philia, c’est la joie d’aimer. C’est l’amour qu’on trouve dans l’amitié, mais aussi dans le couple, quand il survit à la passion. Aimer, c’est alors se réjouir de l’existence de l’autre ». Il n’y a ici rien à ajouter ni rien à retrancher. Cependant André Comte-Sponville se dit athée parce qu’il ne croit pas à un dieu tout-puissant. « Et alors ? Ce n’est pas la puissance que j’aime, c’est l’amour ! ». Encore un athée par amour, un peu comme Camus, et beaucoup d’autres sans doute. Il lui faut encore découvrir que l’Eternel n’est pas tout-puissant, que l’Eternel est l’Amour et que l’Amour est l’Eternel.

 

Ne sommes-nous vraiment nous-mêmes que dans la solitude ? Sommes-nous jamais dans la solitude ? Nous ne sommes que par nos relations aux autres : à l’Autre Infini d’abord, présent à tout être fini par sa sollicitude, et puis à tous les autres avec lui, comme lui. Mais la solitude physique nous donne la chance de vivre ces relations « dans le secret », dans l’intimité d’Aimer, et de retourner vers la vie familiale, sociale… avec sa force d’aimer d’agapè, d’aimer jusqu’à l’impossible.

 

au creux de la mare l’argile

ouvre des lèvres assoiffées

entends ses appels craquelés

à la pluie qu’elle vienne agile

la tirer de son hébétude

 

celle qui te donnait à boire

avec toi maintenant gémit

dans l’attente que l’infini

revienne en sa grande mémoire

l’abreuver de sollicitude

 

la fille et mère l’eau du ciel

est aussi celle de la terre

et avec toi dans le mystère

vit à ses rythmes éternels

de soifs et de béatitudes

 

16 mai 2011

 

Poésie. Il n’est pas nécessaire de comprendre un poème pour le connaître. La compréhension analytique peut nuire à la connaissance synthétique ; elle le fait sûrement quand elle prétend suffire. L’enseignement de la poésie est fatalement décevant ou trompeur. L’enseignant, l’universitaire surtout, se sent tenu d’expliquer, d’interpréter et démontrer, de démonter et déconstruire, de montrer « comment ça marche ».

Lorsqu’un poème émeut notre sens esthétique au point que nous le relisons et relisons, nous le connaissons en laissant retentir en nous ses rythmes et vibrer ses images. L’intérêt de l’enseignement de la poésie est avant tout de la donner à lire aux écoliers, aux élèves et aux étudiants avec l’espoir qu’ils y prendront goût. Si l’enseignant/e n’éprouve pas elle/lui-même l’émotion esthétique, il/elle ne peut la communiquer à ceux et celles qui suivent ses cours. Elle/il ne pourra jamais ressusciter ou éveiller en eux Rembrandt, Mozart et Aragon…

 

Pas de progrès en art ? Peut-être, à voir. Mais sous la plume de certains cela signifie qu’il n’y a de progrès que dans les sciences et les techniques, que l’intelligence elle-même n’a pas varié depuis la préhistoire et, pourquoi pas, depuis les préhominiens. Y aurait-il eu un seuil radical d’hominisation et rien depuis. On connaît les réticences du structuralisme face à l’évolution, et il existe des évolutionnistes pour qui la perfectibilité de l’humanité est illusoire parce que l’évolution est le fruit des hasards, du Hasard.

On peut alors penser que les religions, fixistes dans leurs dogmes parce que centrées sur une origine à laquelle il leur est vital de rester fidèle et de se ressourcer, sont incapables de progrès. On pense ici que l’intuition de Yeshoua est indépassable parce qu’elle a mis au jour l’être de l’être, mais que le christianisme qui se réclame du maître et seigneur Jésus-Christ n’a toujours pas compris cette intuition dans sa radicalité. Pour progresser, il lui faudrait comprendre qu’elle ne comprend pas. La pure agapè dévoilée par Yeshoua peut l’y aider.

 

écoute sur les murs de la chambre les cartes

de tous les continents dont les noms par milliers

évoquent des destins pour d’autres familiers

qui viennent te parler si tu ne les écartes

 

on dit que les voyants retrouvent par leur art

la trace disparue des êtres recherchés

dont le pendule dit où ils se sont cachés

en captant de la main des tremblements bavards

 

est-il entre la chose et l’infime un chemin

qui les fait de chacune à chacun se mêler

toutes ainsi de l’une à toute autre confiées

se chuchotant leur vie en se donnant la main

 

une correspondance anime nos destins

comme une âme unanime à nos regards voilée

et les cartes sont plus que des noms assemblés

sur l’espace étriqué des êtres d’un dessin

 

17 mai 2011

 

Pouvoir médiatique. Il nous faudrait non seulement peser l’exactitude des informations qui nous arrivent d’ici et là, mais aussi jauger et hiérarchiser leur importance, souvent tout autre que celle qui leur est conférée par les médias. Et puis garder à l’esprit qu’il se passe mille choses dont les médias ne nous informent pas, en toute innocence ou par volonté politique. Ainsi, que vivent aujourd’hui les paysans et les nomades au Darfour, les Indiens de la forêt en Equateur, les Bushmen du Kalahari au Botswana… ?

 

Le Cantique des cantiques associe l’amour et la jalousie en utilisant la formule échoïque si fréquente dans la littérature biblique :

« L’amour est fort comme la mort

La jalousie cruelle comme la tombe » (VIII, 6)

L’exégèse rabbinique a fait du Cantique un mashal de l’amour de l’Eternel et de son peuple choisi. La traduction des Septantes utilise le mot agapê pour parler de cet amour, mais il n’en demeure pas moins lié à une jalousie qui en marque le caractère érotique. C’est que le peuple d’Israël croyait que son dieu l’aimait d’un amour jaloux. Humain, trop humain. Il n’avait pas encore découvert l’amour universel exempt de toute jalousie et excluant toute préférence.

Yeshoua a-t-il cité, utilisé le Cantique dans son enseignement ? Il ne semble pas. Les chrétiens mystiques y ont trouvé l’expression de leur passion pour le Christ Jésus. Les incroyants en sont restés à une lecture érotique. On a pu aussi en faire une lecture esthétique. Mais existe-t-il des traductions capables de rendre l’émotion esthétique qui irradie de l’original hébreu et dont la beauté participe de celle de l’Eternel ?

 

en majesté s’avance rengorgée

dans le battement lent de son effort

et la juste mesure de son corps

à la hauteur qu’il sait privilégiée

une noblesse de l’essor

 

plus que d’autres elle ignore les frontières

des jardins et des champs et des chemins

où s’enferment les bêtes les humains

du dehors du dedans propriétaires

prisonniers de leur pauvre instinct

 

qui sait d’où elle vient où elle va

nomade des étangs de son miroir

au rythme sûr des matins et des soirs

où s’accordent sa chair et son aura

ni trop tôt jamais ni trop tard

 

messagère des cimes elle est le signe

sans jamais y penser de l’harmonie

partout qui nous invite à l’infini

où rejoindre avec lui les hôtes dignes

de l’univers qui les unit

 

18 mai 2011

 

On ne peut pénétrer le sens d’un texte qu’en le reliant à son contexte culturel. Cela vaut d’autant plus que le texte est éloigné de ses lecteurs dans l’espace et le temps. Et le problème se complique lorsqu’ils abordent un texte sacré en croyants. La sacralisation confère aux textes sacrés un caractère quasi intemporel. Certains musulmans vont jusqu’à croire que le Coran est éternel…

Le procédé utilisé par les exégètes croyants pour pallier cette difficulté, pour garder aux textes sacrés leur valeur intangible en maintenant leur croyance en sa révélation, a été de découvrir plusieurs niveaux de sens, que l’on peut schématiquement réduire à deux : le sens littéral et le sens spirituel. Le texte sacré des chrétiens les y encourage d’ailleurs par la mise en garde de Paul : « la lettre tue ; c’est l’esprit qui donne la vie » (II Corinthiens III, 6).

Cette mise en garde reprend celle de Yeshoua lui-même, qui en la faisant donne la raison de son utilisation constante du mashal : « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous adresse sont esprit et elles sont vie » (Jean VI, 63). Yeshoua dit cela au moment où nombre de ses auditeurs se sont éloignés après qu’il leur a dit qu’il était « le pain de vie… que sa chair était ce pain et qu’il fallait la manger pour avoir la vie éternelle » (Jean VI, 35, 51). On peut se demander ce que les catholiques pensent et vivent lorsqu’ils entendent le prêtre leur présenter l’hostie consacrée en disant : « le corps du Christ ».

Il faut aller plus loin. C’est le statut du langage de Yeshoua lui-même qu’il faut peser. Quelle est la valeur du verbe « être » dans cette phrase : « Mes paroles sont esprit et elles sont vie ». Quelle relation le verbe « sont » établit-il entre les paroles et l’esprit ? En elles-mêmes les paroles sont chair et non esprit ; elles ne peuvent être qu’un signe de l’esprit et non sa réalité. En faire un signe efficace, c’est leur attribuer indûment une réalité spirituelle. On le voit malheureusement dans les sacrements catholiques, où la valeur performative de la parole fait retour à la pensée magique. Une parole n’est esprit qu’au sens où elle est perçue comme un signe de l’esprit, l’esprit lui-même demeurant indicible. Telle est la raison de l’usage constant que fait Yeshoua du langage symbolique, de ses mashal. On ne peut les comprendre qu’en les lisant comme des mashal et non littéralement.

 

A voir certains nantis chercher à s’enrichir toujours plus inconsidérément, on peut se demander s’ils n’anticipent pas sur la catastrophe qui attend notre planète surpeuplée et surexploitée. Font-il des provisions pour l’hiver qu’ils sentent arriver en pensant à leurs enfants et leurs petits-enfants ? Sans doute pas. Le désir humain infini suffit à expliquer leur voracité insatiable. Ils ne comprennent pas qu’à leur désir infini seul l’infini peut répondre, que pour étancher leur soif inextinguible il faut cette eau symbolique dont Yeshoua dit que « celui qui la boira n’aura plus jamais soif », l’esprit de l’Eternel (Jean IV, 14).

 

la rose que tu as coupée

et le bouton qui l’accompagne

comme ton pays la Bretagne

font une blessure au rosier

 

pourquoi ne l’as-tu pas mignonne

laissée vivre dans la lumière

dans l’ombre dans la brume et l’air

qui de sa majesté rayonnent

 

tu l’as privée de cette haleine

qui va sourire jusqu’aux lointains

pourquoi l’as-tu coupée Hélène

de ses amis dans son jardin

 

les roses de la roseraie

publique s’offrent à la ronde

mais ne meurent pas en bouquets

privés de la vie de leur monde

 

laisse à la rose la fraîcheur

de la sève qui la nourrit

et lui garde jusqu’à son heure

le teint de sa robe et ses plis

 

19 mai 2011

 

Peut-on prouver que le Hasard et le Déterminisme sont mutuellement compatibles, non contradictoires ? Les matérialistes qui croient au déterminisme absolu ne peuvent croire qu’à un hasard illusoire indémontrable. Quel hasard pour qui a découvert l’être de l’être infini et cherche à mettre au jour ses implications dans le comportement des êtres finis ? Quel hasard dans une évolution qui passe de l’énergie à la matière, de la matière à la vie, de la vie à la conscience, de la conscience à la conscience de conscience ? Un hasard orientable orienté, influençable influencé, un hasard qui ne correspond pas au concept de hasard élaboré par les mathématiques.

L’évolution de notre univers rend cohérent le jeu d’un certain indéterminisme avec un certain déterminisme (le mot jeu semble ici approprié dans la mesure où tout jeu comporte une part de liberté et une part de règles). La découverte du monde quantique, lorsqu’elle est reconnue et comprise, révèle la présence de l’indéterminisme dans une matière ainsi capable d’être influencée, la présence d’un « hasard » manipulable par l’esprit.

 

Parce que l’agapè est un amour universel, l’indignation de l’agapè ne peut être sélective. L’agapè s’indigne autant des violences faites aux Syriens qu’à celles faites aux Palestiniens, du viol d’une femme de chambre peule par une sommité (à supposer que ce viol soit avéré) que de celui d’une paysanne mbuti par un soldat anonyme. Mais l’indignation de l’agapè ne sait où donner de la tête dans un monde qui lui offre dix mille raisons de s’indigner. A chacun, chacune de le faire en paroles et/ou en actes selon sa situation dans le monde. Mais il faut aussi hiérarchiser les sujets d’indignation. Selon quels critères ? Celui de l’égalité des personnes puisque, encore une fois, l’Agapè Eternelle «  ne fait pas acception de personnes » (Actes X, 34 ; Romains II, 11 ; Ephésiens VI, 9…). La justice du Royaume des cieux appelle à se mobiliser contre toute injustice.

 

L’infinité d’Aimer implique qu’il soit à la fois transcendant et immanent à tout être fini. Mais les mots « transcendant » et « immanent » au sens habituel d’extérieur et d’intérieur ne peuvent avoir ici qu’un sens symbolique puisqu’ils se réfèrent de soi à l’espace où nous vivons. Ce sont des signes renvoyant à une réalité inaccessible au logos, car le logos est un langage, et le langage est chair alors que l’infini éternel Aimer est esprit.

 

sur le chemin les digitales

montent la garde du hasard

d’une fantaisie qui s’étale

dans le désordre de son art

 

et le promeneur qui s’avance

avec un regard aux aguets

croit y reconnaître le sens

du grand jeu auquel il s’essaie

 

dans le silence qui l’habite

en réponse à celui des cloches

des digitales qui l’invitent

à leur fête il se sent si proche

 

de cette beauté qui le guide

dans la reconnaissance douce

de ces choses sorties du vide

et qui vers le vide le poussent

 

20 mai 2011

 

Le verbe être est un mot si courant et si simple que nous croyons le bien connaître. Il est pourtant ambigu, polysémique. On le pressent lorsqu’on entend Yeshoua dire : « je suis le pain… » (Jean VI, 41), « je suis la vigne… » (Jean XV, 1), car on voit immédiatement que ce sont des images. On le sent moins lorsqu’il dit : « Je suis la voie, la vérité, la vie » (Jean XIV, 6), encore que le mot « voie » soit lui aussi une image évidente et que son association avec « vérité » et « vie » devrait nous faire soupçonner que dire que l’on est la vérité et la vie relève aussi du langage du mashal. Dire « je suis la vérité » est un raccourci pour dire « je témoigne de la vérité » (Jean XVIII, 37) au point que je tend à m’y identifier. En réfléchissant sur le concept de vérité, on comprend cependant qu’une personne ne peut pas être ontologiquement la vérité puisque la vérité est une relation, une juste relation entre une réalité et ce que l’on en pense et dit.

« Être » comme verbe (non pas comme substantif : « un être ») a deux sens de base. Celui d’exister : « je pense, donc je suis », et celui d’établir une relation entre un sujet et un attribut (ou prédicat) : « la terre est ronde ». Mais cette relation peut avoir des sens très variés. Il faut d’abord dire que le verbe utilisé ainsi comme copule n’est pas indispensable à la compréhension de ce que l’on veut signifier. Certaines langues ne l’utilisent d’ailleurs pas. Si je dis : « moi Espagnol », on saisira que je veux dire que je suis Espagnol. Cela donne à penser que le verbe être utilisé comme copule est un mot vague, un mot à tout faire : il peut indiquer une identité, une ressemblance, une connexion…

On comprend que les philosophes se soient saisis du mot « être » comme substantif pour tenter de comprendre ce que c’est qu’exister, en particulier pour un être humain, c’est-à-dire pour poser la question essentielle : « que suis-je ? » et/ou « qui suis-je ? », c’est-à-dire : « quel être suis-je ? » Au XX° siècle, le philosophe qui s’est consacré à cette recherche avec le plus de passion et de persévérance est sans doute Martin Heidegger, et le lire peut stimuler notre pensée. Mais il faut d’abord saisir le sens de sa démarche, en faire la généalogie si l’on admet avec lui que nos conceptions naissent de nos émotions. L’émotion la plus forte de Heidegger était celle que provoquait en lui la pensée de la mort comme une menace permanente d’anéantissement, de perte de son être. Il se sentait être un être voué à la disparition, et cette obsession a commandé sa recherche de l’être, de ce qu’être signifiait pour un être humain. Il continue à nous inviter à poser nous-mêmes cette question.

 

Deux obsessions du sexe, contraires, parfois dialectiquement liées : celle de l’attirance irrésistible et celle de la répugnance invincible. Erotomanie et pruderie (totem et tabou ?). Déséquilibre de la philia et du neïkos. Avec Aimer, l’humain dernier passe au-delà par les dons de l’Esprit, entre autres celui de la maîtrise soi (Galates V, 23).

 

le lupin allume ses cierges

sur le talus

élu

de l’ombre où éternelle la lumière en lui émerge

 

21 mai 2011

 

Nous savons que nous devons respecter la dignité des personnes quelles qu’elles soient, non parce que c’est la loi, française ou autre, mais parce que nous avons compris que la dignité d’un être humain est liée à sa personne plutôt qu’à ses actions. Nous disons avec Paul Ricœur : « tu vaux mieux que tes actes ». Cette dignité est universelle, et si nous nous indignons de voir traiter indignement un personnage que nous estimons, il faut aussi nous indigner du mépris et de la haine avec lesquels sont traités les Hitler, les Staline, les Pol Pot, les Ben Laden et autres…, les délinquants petits et grands, les SDF drogués ou non… Si nous ressentons la volonté de respecter tout être humain quelle que soit l’excellence ou l’abjection de son comportement, cela signifie que l’agapè de l’Eternelle demeure en nous et que nous participons à sa sollicitude universelle, à sa béatitude. « Si nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, c’est que nous aimons/agapômen… (I Jean III, 14).

Si la loi française interdit depuis quelque temps de publier des photos de personnes entravées ou dans des situations dégradantes (la plupart des médias s’en moquent d’ailleurs), c’est que la loi française progresse, que l’humanité est perfectible… Et cela nous donne à nous réjouir, cela nous encourage à travailler à d’autres progrès éthiques (Ainsi à la réduction de l’écart de niveau de vie entre les nantis et les démunis… chez nous et sur toute la planète).

 

L’angoisse de Martin Heidegger est celle de « la sentinelle du Néant ». Dommage qu’en sondant l’être il n’ait pas découvert, dévoilé, reconnu son infinitude et compris que le néant était une illusion, que le vide n’était pas le néant mais le visage de l’infini. Les bouddhistes savent/sentent depuis longtemps qu’en recherchant le vide ils vont à la rencontre de l’autre et de sa compassion pour l’autre.

les ronces font une haie vive

au promeneur

d’honneur

au long du long chemin qui l’emmène vers le dais vide

 

22 mai 2011

 

On peut rester dubitatif lorsqu’on voit des philosophes tenter de dévoiler les secrets de l’être en scrutant les mots. Les mots nous parlent du passé, de la pensée des gens qui les ont créés à leur époque. Les mots ne peuvent de soi nous apprendre que ce que ces créateurs connaissaient de l’être et des êtres. Lorsque nous avons des intuitions nouvelles, il nous faudrait créer des mots nouveaux. Mais un mot nouveau ne peut être compris que si l’on y reconnaît quelque parenté avec les mots que m’on connaît déjà.

Le philosophe qui a une intuition de l’être cherche des mots pour la dire, cherche s’il n’existe pas des mots capables de la dire, car il veut communiquer son intuition, et d’abord la  comprendre lui-même clairement et distinctement. Dans son intuition de l’être, l’Allemand Heidegger a d’abord pesé le mot existenz, traduction calque du latin exsistentia, et puis sa traduction germanique dasein, déjà utilisée avant lui par toute une suite de philosophes avec des sens divers. Mais les spécialistes français de la philosophie de Heidegger ont quasiment tous renoncé à traduire le mot dasein, après avoir proposé : « être-là », « être-le-là », « réalité effective », « présence irradiante »… Heidegger lui-même a travaillé laborieusement à élaborer son concept. Lorsqu’on lit que pour lui « l’essence du Dasein réside dans son existence », on cherche à peser le sens du mot « réside » (liegt), mais aussi le sens qu’il donne à « existence, existenz », qui ne semble pas être le sens habituel « d’être plutôt que de ne pas être ». On peut alors chercher du côté d’exsistentia, d’exsistere : « naître, apparaître, résulter, devenir… »

A défaut de suivre Heidegger dans son intuition matérialiste d’un dasein vivant dans l’angoisse de la mort suspendue devant lui en permanence, on peut sans doute en le lisant mieux saisir que nous sommes des êtres en devenir, en marche ainsi que l’auteur de la Genèse l’avait découvert : « Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse XVII, 1).

 

le souvenir de ton ventre gravide

me revient à la vue de toutes celles

qui portent à leur tour cette étincelle

jaillie depuis toujours du vide

 

laisser grandir ainsi la vie d’un autre

en soi est si normal si habituel

que ne la voyant pas toute nouvelle

naïfs nous la supposons nôtre

 

le vieil homme a besoin de l’illusion

de se penser le père possesseur

comme la mère qui attend son heure

pour reconnaître sa passion

 

nous ignorons ce que c’est que de naître

avant qu’en une vie d’êtres renés

nous sachions recevoir et puis donner

gratuite la joie d’être

 

en son ventre gravide où elle bruit

avec toi je dévoile l’éternelle

et souffle que parmi les choses belles

la vraie maternité est pour autrui

 

23 mai 2011

 

L’idée que nous nous faisons de l’être est essentielle à notre vie même si nous n’en avons pas conscience. Il est vrai que cette idée dépend de notre vie autant que notre vie dépend d’elle, mais nous ne pouvons que gagner à découvrir clairement la véritable nature de l’être  pour que notre vie soit vraie, authentique comme disent les existentialistes. On comprend donc l’intérêt que peut représenter la lecture de Heidegger, de Sartre, de Lévinas … après celle de Parménide, Platon, Aristote, Plotin, Avicenne, Thomas d’Aquin, bref de tous les penseurs de l’être.

On peut penser qu’il y a danger à s’écarter de la notion d’existence au sens le plus courant d’être plutôt que de ne pas être. Heidegger semble avoir volontairement confondu l’essence et l’existence, le ce qu’est un être avec le fait qu’il existe, mais aussi le nom être avec le verbe être. S’appuyant sur l’étymologie, il a fait d’ « ex-sister » un verbe d’action constitutif de l’être humain. Sartre l’a suivi en affirmant : « l’existence précède l’essence », afin de faire de l’être humain une liberté totale, non engagée par son essence. Mais l’existence ne peut être l’existence de rien, à moins de faire du néant une réalité, de refuser l’intuition de Parménide : « Ce qui n’est pas, n’est pas ».

L’idée que Yeshoua s’est faite de son être et de l’être de l’être, son intuition de l’Eternel comme Agapè et de lui-même comme participant à cette Agapè (intuition qu’il faut bien qualifier d’ontologique même si Yeshoua ne l’a pas pensée philosophiquement), cette idée lui est apparue comme liant son être à l’être de l’être par sa vie, son comportement éthique. Pour accueillir cette intuition, la vérité de l’être, c’est-à-dire l’idée juste de l’être, il faut la vivre, « en être » : « Je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Vous n’entendez pas parce que vous n’êtes pas de Dieu. Qui est de Dieu entend les paroles de Dieu. » (Jean VIII, 45ss). « Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jean XVIII, 38).

 

Si nous aimons les néonazis, les talibans, les gens d’Al Qaida, les salafistes terroristes et quelques autres, ce n’est évidemment ni par eros de désir ni par philia d’attirance. Ce n’est pas non plus parce que, en déterministes cohérents, nous excuserions leurs crimes en leur déniant la liberté. Mais c’est que nous participons à la sollicitude de l’Eternelle Agapè pour tout être : « Aimez vos ennemis… vous serez ainsi les fils du Très-Haut. Car il est bon avec les ingrats et les méchants ». « Soyez plein de compassion comme votre Père est plein de compassion » (Luc VI, 35s ; cf. Matthieu V, 44, 48).

 

à la brune tu tiens

avant que l’heure ulule

ta ligne mélodique

dans l’espace du rien

 

rêves-tu d’imiter

ta grande sœur noctule

ou donner la réplique

au frère mélodieux

 

va virevolte viens

rossignol silencieux

au cœur du crépuscule

pour l’ombre et la clarté

 

24 mai 2011

 

Si l’on peut dire ici avec Nietzsche que « les chemins de la vérité ne mènent nulle part », c’est en pensant que le nulle part est le vide où l’être de l’être demeure. Tragique erreur de confondre ce vide avec le néant. N’a-t-on pas dit que l’infini est partout et nulle part, que « son centre est partout et sa circonférence nulle part », et tout aussi bien que « sa circonférence est partout et son centre nulle part », signifiant ainsi que l’espace infini ne peut se comprendre et qu’il est la plus belle image de l’Etre infini en qui la liberté ne rencontre aucune limite ?

Si la vérité est le chemin de la liberté et la liberté le chemin de la vérité, sommes-nous « au rouet », tournons-nous en rond ? Non car la vérité est dévoilement sans fin, alêtheia comme le dit Heidegger. Et la liberté est, elle aussi, mouvement, libération sans fin. Chaque pas de l’une prépare un pas de l’autre sur le chemin de l’éternelle agapè.

 

Il ne s’agit pas d’aimer en vue d’obtenir la vie éternelle. Aimer est la vie éternelle. La sollicitude est la béatitude. Aimer se réjouit de l’existence de son autre, de la venue à l’être d’autres et d’autres êtres éternellement. Telle est la joie à laquelle il nous convie.

 

Interprétation. Regarde-toi interpréter, regarde-toi interpréter les interprétations. Tout langage est interprétation de l’être, toute idée est représentation de l’être. Toute interprétation, toute idée peut donc ne pas être l’expression juste de l’être. Aucune interprétation, aucune idée n’est de soi véridique. Notre recherche de la vérité est menée comme nous sommes, avec nos préférences et nos préjugés. Cela vaut dans la recherche scientifique : il suffit pour s’en convaincre de s’informer de la multiplicité des interprétations des phénomènes quantiques. A combien plus forte raison dans la recherche philosophique et dans la recherche spirituelle. Nous ne pouvons échapper aux erreurs d’interprétation sans les guetter sans cesse. Nous pouvons au moins ne pas prendre nos opinions pour des certitudes, garder présente à l’esprit la précieuse distinction de Parménide entre le chemin de la vérité (alêtheia) et le chemin de l’opinion (doxa).

L’examen d’une interprétation est l’examen d’un langage par un langage, d’une représentation par une représentation. Elle doit donc être confrontée à l’expérience que nous faisons de la réalité, mais aussi par l’obscur sentiment que nous avons des êtres. On peut conjecturer que Yeshoua est parvenu à son intuition en confrontant ces trois sources : les textes de la Torah, eux-mêmes médiatisés par l’interprétation des scribes et des docteurs de la Loi, son expérience des choses et des êtres, sa rencontre avec l’être de l’être « dans le secret » de silence à silence.

 

la peau à la peau

d’une même voix

dit le toi le moi

le bien et le beau

 

et le beau discours

dit un au-delà

où demeure coi

le cœur de l’amour

 

et c’est nulle part

dans l’âme secrète

qu’écoute muette

la grande mémoire

 

et c’est dans le soir

que t’attend partout

à son rendez-vous

l’amour pour te voir

 

25 mai 2011

 

Les protestants reprochent aux catholiques de rendre un culte à Marie et aux saints, mais c’est parce qu’ils réservent leur culte au seul Christ, leur dieu incarné. Cependant Yeshoua et l’Eternel qu’il nous a donné de voir (« qui me voit voit le Père ») ne veulent pas que nous nous fassions leurs adorateurs ; ils ne veulent que l’agapè pour tous. Mais le besoin d’adorer semble bien faire partie de l’humain premier, et il peut servir sur le chemin qui mène d’éros à agapè. Celles et ceux qui reprochent aux chrétiens d’adorer un homme-dieu, les intellectuels athées en particulier, feraient bien d’ailleurs de se demander s’ils ne brûlent pas de l’encens devant Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Nietzsche ou Freud… Il est peu probable en tout cas qu’un dieu puisse jamais rassembler toute l’humanité ; le spectacle qu’elle nous donne depuis toujours semble plutôt prouver le contraire.

 

Dans son essai sur le théisme, John Stuart Mill démontre que Dieu ne peut pas être tout-puissant. On peut trouver sa démonstration convaincante, mais que ne démontre-t-on pas sans réussir à convaincre ? Il s’interroge aussi sur les raisons de cette demi-impuissance et il avance quelques hypothèses. Il ne semble pas qu’il ait envisagé, au-delà d’une certaine bonté divine assez problématique, l’intuition de l’Eternel tout-aimant qui laisse à son autre sa liberté, son indéterminisme.

Le concept de toute-puissance est intenable, ne serait-ce que parce qu’il viole le principe d’identité : Dieu ne peut pas faire que deux et deux fassent cinq, contrairement à ce que pensait Descartes qui croyait en la toute-puissance et qui était cohérent avec sa croyance. L’Eternel ne peut violer les lois de l’être. L’être, c’est lui, et il est libre puisque la liberté est de pouvoir agir selon son être. L’être de l’Eternel est amour, et l’amour veut l’autre libre, agissant selon son être propre. Notre liberté participe de la sienne, et nous sommes d’autant plus libres que nous marchons dans cette liberté selon la vérité de notre être, celle de l’être de l’être éternel.

 

L’Eglise est mal inspirée lorsqu’elle parle de bioéthique puisqu’elle montre à l’évidence que sa morale est celle du contrôle de l’éros par la toute-puissance du grand mâle dominant plutôt que celle de l’Agapè. La question du statut de l’embryon, celle du suicide assisté et toutes celles qui touchent à la vie humaine depuis son tout début jusqu’à sa toute fin ne peuvent être abordées ici que selon l’esprit de l’Agapè. « Aime, et ce que tu veux, fais-le ». Si tu aimes, tu ne pourras vouloir autre chose que ce qui est conforme à la sollicitude pour tout autre en son eccéité unique. (Les lois sont pourtant nécessaires pour guider l’humain premier et pour le protéger de sa dépendance à la philia et au neïkos.)

 

lorsqu’au crépuscule la caille

rappelle    un silence envahit

l’horizon du ciel qui pâlit

dans l’attente des retrouvailles

 

ce silence vient de plus loin

quand il écoute    retenu

le cri pressant limpide et nu

qui dit la présence du rien

 

l’air immobile se révèle

cristal de transparence pure

demandant que cette vie dure

où le respire l’éternelle

 

26 mai 2011

 

Si quoi que ce soit de ce qui s’écrit ici paraît être en contradiction avec l’intuition d’Aimer, c’est que cela est mal écrit ou mal lu, ou même, pourquoi pas, qu’il s’y est glissé une incohérence. Rien n’y doit être lu sans être pensé, pesé et éventuellement rectifié.

 

« Au Commencement était le Vide » Alors qu’il était détenu au secret pendant la guerre du Biafra, Wole Soyinka s’est ressouvenu de son enfance. Il lui arrivait alors de s’essayer à « un exercice mental assez exotique… Je fermais mes yeux, fermais mon esprit, et puis tentais d’entrer dans cet état premier du rien qui était censé être celui du monde avant la création de quoi que ce soit, animé ou inanimé »* Dans son roman Les Interprètes, l’un des personnages se livre d’ailleurs avec humour à des exercices périodiques de « vidance ». Plus tard, animé par une curiosité intellectuelle insatiable mais contrôlée et dirigée par son « éclectisme sélectif », Soyinka s’était informé sur l’hindouisme et le bouddhisme. Dans le vide de sa cellule de prisonnier luttant contre l’ennui, il en vint à répéter le mantra du mystique bouddhiste Milarepa : « Je n’ai besoin de rien, je ne recherche rien, je ne désire rien » et à énoncer sa découverte : « Au Commencement était le Vide »**.

Mais pour la mythologie yorouba dont Soyinka ne cesse de jouer dans ses exercices de pensée, le vide n’est pas le rien. C’est l’abîme des forces primitives de création et de destruction qui président à la vie de l’univers. Loin d’être un néant, c’est « la volonté cosmique… le chaudron bouillonnant de l’obscure psyché du monde »***

Cette approche symbolique de l’être peut nous aider à mieux comprendre la relation de l’infini Aimer et des êtres finis, que ce soient ceux du monde ou nous-mêmes qui en faisons partie. L’Eternel ici n’est pas la Parole comme le donne à croire la Bible depuis la Genèse : « Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut »  (et ce « Dieu dit » est répété une dizaine de fois) jusqu’à la solennelle ouverture du quatrième évangile : « Au commencement était la Parole, et la Parole était Dieu ». La parole est essentielle au judéo-christianisme (et à l’islam) dont la divinité est à l’image et ressemblance d’un potentat oriental donnant des ordres, et qui peut se révéler à qui il veut selon son bon plaisir. Et une révélation est nécessairement historique et géographique, localisée et limitée dans le temps et l’espace, adressée à un individu et à un peuple particulier. Dire au contraire : « Au commencement était le Vide », c’est laisser place à un universalisme libre de l’espace et du temps sacrés. L’Eternelle ne parle pas, elle se propose « dans le secret » à toute conscience humaine en l’invitant à l’amour. L’Eternelle est la source de l’être, le vide partout et nulle part où naissent les êtres finis, l’autre de l’Infini qui ne serait pas l’Amour Agapè si Il/Elle n’avait pas éternellement des êtres finis à aimer. On comprend qu’en s’ouvrant au vide par le silence intérieur, le bouddhiste accède à la compassion, à la sollicitude universelle. On comprend que dans le silence de l’oraison nous puissions accueillir la force d’aimer.

* The Credo of Being and Nothingness, p. 1.

** The Man Died, ch. XXXIII.

*** Myth, Literature and the African World, pp. 26, 30.

 

écoute dans la solitude

la profondeur

du cœur

où le souffle muet te donne la sollicitude

 

27 mai 2011

 

Si la laïcité n’était que ce qu’en dit le dictionnaire, on concevrait mal qu’elle puisse servir de fondement à une spiritualité. La définition est politique : « Principe de séparation de la société civile et de la société religieuse. » Mais la laïcité a une longue histoire, bien antérieure à l’apparition du mot en 1871. La place qu’y tient la religion donne de comprendre la dimension passionnelle qu’elle a prise avec la Révolution et qu’elle garde encore dans certains esprits longtemps après les lois de 1905. La laïcité a été anticléricale mais aussi antireligieuse avant de devenir simplement areligieuse.

Parler de spiritualité laïque, c’est parler de spiritualité areligieuse, athée même si l’on ôte à ce mot une connotation parfois belliqueuse. Rechercher une spiritualité, laïque ou religieuse, c’est refuser le matérialisme au nom d’aspirations spirituelles que l’on ressent comme essentielles. Les spiritualités laïques sont des spiritualités conçues après la mort de Dieu et que cette mort a laissées comme orphelines.

On a d’abord parlé de morale laïque, parfois nommée « morale scientifique » à une époque où la morale avait encore bonne presse et où la science jouissait d’un grand prestige. Mais on s’est aperçu que toute morale était presque nécessairement transcendante et l’on s’est souvenu que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Jules Ferry parlait encore de « morale éternelle », ce qui, en un sens, la divinisait. On ne veut plus d’une morale faite d’obligations et de sanctions, d’une morale du devoir à la Kant ni non plus d’une morale imposée par des lois scientifiques fatalement ignorantes de l’individualité humaine. Le mot spiritualité est moins oppressif que le mot morale ; il est susceptible de donner tous ses droits à la liberté humaine. André Comte-Sponville parle d’une « spiritualité de l’immanence », venant à l’humain du dedans de lui-même.

On pourrait dire que la spiritualité de l’altérité est une spiritualité laïque si cela n’apparaissait comme un peu racoleur. Mais c’est une spiritualité d’après la mort de Dieu opérée par l’intuition de Yeshoua. C’est une spiritualité de laïcs au sens où, contrairement à la doctrine de l’Eglise qui fait des chrétiens un « peuple de prêtres », elle abolit tout clergé, toute prêtrise, tout « pouvoir spirituel ». Elle ne cherche que l’amour, et cela en fait la sœur aînée des spiritualités laïques ouvertes sur les autres et sur le monde, de celles qui veulent vivre l’amour universel. Sa spécificité, c’est qu’elle sait que cet amour est un amour impossible et qu’il est vécu comme un don de l’Eternel Amour. Mais cela n’en fait pas une spiritualité de la transcendance, ni non plus de l’immanence, car la présence de l’Infini au fini est au-delà de ces concepts.

 

comment es-tu arrivé là

épi solitaire et voisin

des étrangers dans le jardin

qui se pressent contre ton sein

 

mais tu lèves ta hampe là

et portes haut ton ventre fier

avec ce ton sur ton de verts

où se dit ton espoir de mère

 

loin du champ où mille sœurs là

vivent ensemble l’aventure

comme elles vives tu murmures

le grand espoir de ton fruit mûr

 

tu donnes de comprendre là

que chacune avec plénitude

est unique en la multitude

offerte à la sollicitude

 

de celle qui partout est là

sans qu’elle y soit jamais venue

et qui se donne au vide nu

dans le jardin de l’inconnu

 

28 mai 2011

 

Interprétation. Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es. Les boîtes noires de l’Airbus Rio-Paris livrent leurs informations. Les constructeurs de l’appareil les interprètent comme une erreur de pilotage, la compagnie aérienne comme une défaillance technique. On imagine mal l’inverse. Nous ne pouvons parvenir à la vérité que délivrés de nos intérêts, de nos attirances et répugnances. (Interpréter un rêve, disent certains psychanalystes, ce n’est pas trouver son sens, c’est lui donner un sens et ainsi nous découvrir).

 

Les neurosciences ont mis au jour ce que certains ont voulu appeler des illusions d’actes libres, des décisions prises par notre cerveau avant que nous n’en ayons pris conscience. Mais qu’est-ce que la liberté ? Si l’on admet que c’est la possibilité d’agir selon son être, on comprend qu’elle soit susceptible de degrés à l’instar des degrés d’être. La liberté d’une particule de matière, c’est son indéterminisme. Celle d’un arbre, c’est la possibilité pour lui de pousser, de grandir, de fleurir, de se reproduire. La liberté d’une bête c’est, en sus, de pouvoir se déplacer, nager, courir et/ou voler, et d’avoir une certaine conscience plus ou moins développée selon son degré d’être. Quant à l’être humain, il ajoute à ces libertés minérale, végétale, animale, celle de penser, qu’il utilise avec plus ou moins de fréquence et d’intensité. C’est son bien le plus précieux. Nous pouvons répéter après Pascal : « toute notre dignité consiste dans la pensée… Travaillons donc à bien penser » (Pensées, éd. Sellier, fragment 232).

L’exercice de la pensée n’est pas nécessaire à notre liberté minérale, végétale et animale. Nous accomplissons quotidiennement une multitude de gestes irréfléchis que notre système nerveux nous permet d’accomplir sans avoir à utiliser notre pensée. Lorsque nous évitons un obstacle, retirons notre main d’un objet brûlant…, lorsque nous « choisissons » un gâteau, une écharpe, un livre même parfois, nous le faisons selon nos  répulsions et nos désirs, nous n’avons pas besoin de réfléchir. C’est pour ne pas agir selon nos attirances et nos répugnances que nous avons plutôt besoin de penser, et c’est là qu’intervient notre liberté proprement humaine. Alors nous ne laissons pas nos neurones décider pour nous. Notre esprit prend le relais de notre chair. Un matérialiste déterministe cohérent « pensera » néanmoins (librement ?) que cette liberté-là aussi est une illusion.

Le dernier degré de la liberté humaine, celui de l’humain dernier, est celui qui l’associe à la liberté parfaite d’Aimer. C’est la liberté de la vérité de l’être de l’être annoncée par Yeshoua : « la vérité vous rendra libres » (Jean VIII, 32).

 

un colibri est apparu

venu ici venu d’ailleurs

d’on ne sait où mais peu importe

car l’important c’est d’être là

 

ce que je lui ai reconnu

et qui m’a fait frémir une heure

c’est la vitesse qui l’emporte

mais l’important c’est d’être là

 

ce qui fait de lui que c’est lui

se cache dans la ressemblance

et s’échappe en l’inapprochable

et l’importance d’être là

 

mais je sais quand il aura fui

que je vivrai dans l’espérance

de le découvrir improbable

dans l’importance d’être là

 

le tremblé de ses ailes vives

porte-t-il quelque signature

inimitable de son cœur

plus précieuse que d’être là

 

la galbe unique où il dérive

trace dans l’espace futur

le chemin qui prouve sans heurt

que l’important c’est d’être là

 

29 mai 2011

 

Le Royaume des cieux. Pourquoi Yeshoua a-t-il choisi cette image comme centre de ralliement de sa pensée ? On peut y voir d’abord un territoire divin, mais le royaume de l’agapè peut-il être encore un royaume ? Il est surprenant qu’à la question de Pilate : « Es-tu donc roi ? » Yeshoua ait pu répondre : « Tu l’as dit. Je suis né ainsi, je suis venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité ; quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jean XVIII, 37). On peut penser que la royauté de Yeshoua, ce serait de rassembler celles et ceux qui cherchent la vérité éternelle. Pilate ne comprend pas ce que c’est que cette vérité, et il retient l’image de la royauté sans la comprendre : « Qu’est-ce que la vérité ?… Voici votre roi » (Jean XVIII, 38, XIX, 14). On peut hésiter sur les interprétations, se demander même si le récit est totalement fidèle à l’événement. Mais l’image est-elle si importante, surtout pour nous qui avons aboli la royauté ? Il est préférable de retenir comme central dans l’intuition de Yeshoua le concept de vérité, de dévoilement du secret de l’être de l’être : l’Agapè Eternelle.

 

Le mythe du péché originel. Il faut d’abord retenir qu’il s’agit d’un mythe, d’un récit imaginé pour rendre compte d’une réalité humaine dont on reconnaît l’existence sans en cerner la véritable essence. Les interprétations de ce mythe ont été diverses ; c’est le destin de tous les mythes. On peut cependant, lorsqu’on admet la vérité de l’Agapè Eternelle, rejeter celle que l’Eglise a enseignée et que Pascal, tout en l’acceptant, trouvait aussi horrible qu’incompréhensible : « Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste » (Pensées, éd. Sellier fragment 164, p. 118). Cette interprétation est en fait celle de Saint Augustin, mais elle s’est imposée, avec des variantes, chez les protestants comme chez les catholiques. Le XX° siècle occidental s’en est vu proposer quelques autres : psychanalytique, psychosociologique…

La découverte de l’évolution, elle-même comprise à la lumière de l’Agapè Eternelle qui implique la liberté de l’indéterminisme, peut rendre compte de l’existence du mal sous toutes ses formes. Le grand bouleversement que l’évolution a opéré dans notre vision du monde permet de faire comprendre que le paradis terrestre est une utopie de l’origine (et de la fin dans son rétablissement), et que l’humanité parfaite est inscrite dans une perfectibilité asymptotique. La liberté à l’œuvre dans l’univers laisse entendre que la perfection ne peut s’établir rapidement puisqu’elle ne peut être imposée (et la volonté de donner le bonheur par le totalitarisme d’une doctrine religieuse ou athée viole la nature de l’être).

 

les souffles dans les arbres hantent

l’indicible chemin du vide

où l’aventurent et le décident

les désirs de celle qui chante

 

elle sait qu’elle y peut compter

sur les instruments que façonnent

la haine et l’amour pour qu’y sonnent

depuis des siècles la beauté

 

elle y frissonne avec le vent

c’est que les feuilles et la douceur

du grand vide rendent leur sœur

joyeuse interminablement  

 

30 mai 2011

 

L’ennui qui pousse tant de gens vers l’ivresse de l’alcool, de la drogue et du rythme, ou même vers l’occupation ordinaire du travail et des divertissements, est pourtant une invitation à rencontrer l’être de l’être dans l’abîme. Mais nous avons peur du silence et du vide tant que nous n’y avons pas rencontré cet indicible qui nous comble et qui nous fait aimer toute chose et tout être. (« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre… » Pensées, éd. Sellier, fragment 168, p. 121)

 

La Déclaration des Droits de l’Homme reconnaît l’égale dignité des humains, l’égalité ontologique. Comment ceux et celles qui l’ont pensée sont-elles parvenues à découvrir cette vérité de l’être et à quasiment l’imposer en lettres ineffaçables à l’humanité tout entière alors que la plupart de humains ne cessent de l’oublier et de la piétiner ? Notre premier sujet d’indignation de devrait-il pas être celui de l’indignité à laquelle sont condamnés tant  d’humains ?

L’égalité de droit des humains est fondée sur leur égalité de dignité, leur égalité ontologique. L’égalité ontologique est une vérité impliquée dans la vérité de l’être de l’être, Agapè. N’est-ce pas le sens du mythe de l’Incarnation ? L’Agapè s’est faite notre égale afin que nous puissions êtres ses égaux, en participant à son être. Mais nous ne pouvons le faire qu’en traitant d’égal à égal avec tout être humain. (Les chrétiens ne semblent voir dans l’Incarnation que la divinisation d’un homme à adorer comme le Tout-puissant Seigneur en son règne et sa gloire (dans l’espérance d’y participer un jour). Navrante interprétation qu’il a fallu attendre le siècle des Lumières pour commencer de l’ébranler).

 

Heureuses heureux, celles ceux que le regard poétique conduit à vivre la beauté du monde et à s’en réjouir avec Aimer. Percy Bysshe Shelley : « La poésie lève le voile qui recouvre la beauté cachée du monde et donne d’y découvrir l’inconnu dans le connu ». L’émotion de cette découverte esthétique met en branle la muse du langage au fond de l’intimité.

 

l’alyte dans la nuit qui berce

interminable ses enfants

m’apporte timide le chant

du silence qui le traverse

 

comme une pluie qui le transperce

ses gouttes inlassablement

rythment cristallines le temps

discrètes nouvelles diverses

 

faut-il que les yeux clos j’écoute

pour redoubler la nuit sans doute

et goûter en elle profonde

 

la musique venue de l’être

sur cette peau afin d’y naître

dans l’amour pour qu’il s’y confonde

 

31 mai 2011

 

« Avoir part à la réalité de Dieu et du monde de telle manière que je n’éprouve jamais la réalité de Dieu sans celle du monde et vice versa » Pour Dietrich Bonhoeffer, pasteur protestant allemand pendu par les nazis en 1944, le monde n’est pas ici celui dont parle l’épître de Jean, « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16), et qu’Augustin interprétait comme « libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi » (La Cité de Dieu, XIV, 28). C’est l’univers tout entier et dont nous sommes, c’est l’Autre de l’Eternelle Agapè, objet de sa sollicitude et qui devient l’objet de la nôtre lorsque nous aimons de son amour. Bonhoeffer voulait aimer le monde et chacun des êtres qui le composent de l’amour dont Aimer les aime, qu’ils soient « justes ou injustes, bons ou méchants » (Matthieu V, 45, 48). Il nous invitait avec Yeshoua à aimer ceux qui se disent ou se croient nos ennemis comme ceux qui se disent nos amis, qu’ils s’appellent Laurent Gbagbo ou Alassane Ouattara, qu’ils soient Israéliens ou Palestiniens, Hutus ou Tutsis…

Ceux et celles qui vivent de cet amour et de sa justice ne peuvent suivre les évangéliques américains inconditionnels de l’Etat hébreu qui est pour eux « le levier rédempteur de l’humanité ». Elles ils ne peuvent dire avec eux : « Qui s’oppose à Israël s’oppose à Dieu » et « le retour du Christ viendra quand les Juifs seront tous revenus sur la terre d’Israël et le Temple rebâti ».

Comme Dietrich Bonhoeffer, on ne peut regarder ici un humain, mais aussi une bête, un arbre, un rocher… sans penser que l’Eternel lui est présent par sa sollicitude et qu’il nous invite à la partager. L’écologie fait partie intégrante des soucis des amis d’Aimer.

Il n’y a ni sacré ni profane dans la pensée areligieuse de Bonhoeffer. Avec lui on n’adore plus ni à Jérusalem ni à Rome ni à La Mecque… On cherche à aimer comme on respire, partout et toujours, de la respiration de l’Amour Eternel. Aimer est aussi présent aux champs, en mer, au bureau, à l’usine qu’à la synagogue, à l’église, au temple et à la mosquée. La « réalité » de l’Eternelle est indissociable de la « réalité » du monde. Comment pourrait-on séparer l’Un de l’Autre, l’Amante de l’Aimé ?

 

« La Renaissance de l’événement » en histoire et en sociologie, c’est la reprise en compte de la singularité, que la science en quête de lois générales ignore fatalement. C’est l’attention aux personnes en leur eccéité inaliénable (et qui implique la reconnaissance de la liberté indéterministe de la réalité du monde).

 

l’herbe qui meurt au bord des routes

retranchée par la lame acerbe

découvre une fraîcheur nouvelle

dans le fouillis qui la déboute

 

l’œil qui s’attarde à la nuance

de ses tons sur tons blonds et jade

de ses lignes en débandade

se donne une précieuse chance

 

de voir espéré resurgir

le visage de la beauté

aux ressemblantes nouveautés

de son éternel devenir

 

et la senteur qui s’en dégage

est la sainteté de l’odeur

que nous donne en sa dernière heure

l’herbe comme un suprême hommage

 

1er juin 2011

 

Recherche. Une conscience qui se laisse envahir par l’amour éternel d’Aimer partage sa sollicitude pour toutes choses, et cela modifie peu à peu son penser et son agir. Elle se met à rechercher passionnément, à la mesure de son temps et de ses dons intellectuels, la connaissance esthétique, scientifique, philosophique, théologique…de l’univers. La lecture par le judéo-chrétien du premier chapitre de la Genèse peut d’ailleurs devenir pour lui une mise en bouche de cette quête de l’être et des êtres que les humains poursuivent depuis toujours. N’y voit-on pas défiler tous les règnes de la création ?

On a pu voir dans cette quête de connaissance la faute fondamentale, un désir de tout posséder par « la science du bien et du mal » (Genèse III, 5) c’est-à-dire, en langage hébraïque, par la connaissance totale, une libido sciendi, une perverse curiosité, la « concupiscence des yeux » dénoncée dans la première épître de Jean. Pascal a abordé cette question, lui que son inquiétude religieuse poussait à sonder et défendre les réalités du christianisme alors qu’il poursuivait aussi ses investigations mathématiques et physiques.

Ambiguïté de Pascal : il considérait présomptueux les humains qui « se sont portés témérairement à la recherche de la nature faute d’avoir contemplé l’infini » (Pensées, éd. Sellier fragment 230, p. 164), mais il se faisait aussi le champion de l’humain « roseau pensant » capable de comprendre l’univers (fragment 145). Il est allé jusqu’à décourager la recherche de la vérité qui selon lui peut devenir une idole « lorsqu’elle est hors de la charité » (fragment 755). Pour lui « la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir. Et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur, que dans cette curiosité inutile » (fragment 618). On peut soupçonner des raisons politiques à cette prise de position : « Il est bon qu’il y ait une erreur commune » (idem), dit-il en reprenant une idée de Montaigne selon qui il est raisonnable pour les philosophes « que les communes opinions, il n’aient voulu les éplucher au vif, aux fins de n’engendrer du trouble en l’obéissance des lois et coutumes de leur pays » (Essais, livre second, chapitre XII, folio classique p. 233). Mais sans doute Montaigne usait-il là d’une morale de responsabilité plutôt que d’une morale de conviction en des temps où la guerre des « vérités » religieuses catholiques et protestantes ravageait le pays. L’ordre et la paix publics lui paraissaient préférables aux vérités subversives.

La recherche de la connaissance du Réel est un danger pour l’humain premier parce qu’elle est motivée par un désir faustien de posséder et dominer. Elle est chez l’humain dernier une passion noble, une implication en Aimer de sa sollicitude pour tout être. Il y consacre le temps que lui laissent ses engagements familiaux, professionnels, sociaux, politiques…

 

Un sourire à un malade est en Aimer plus précieux que le discours qui l’explique et que le poème qui le chante.

dans la hauteur où elles tournent

les buses lacent des figures

mais faut-il que cela ne dure

que le temps d’un regard d’amour

 

comme libres elles sont venues

elles vont libres s’en aller

mais plus que leur beauté ailée

frémit ici leur inconnu

 

l’œil usé voit la ressemblance

et se détourne dans l’ennui

mais l’œil amoureux jour et nuit

s’émerveille à chaque naissance

 

de ces je-ne-sais-quoi nouveaux

en leur nuance en leur détail

qui déploient en son éventail

un peu de l’infini réseau

 

et cette figure des buses

va se reposer dans l’armoire

éternelle de la mémoire

où rien depuis toujours ne s’use

 

2 juin 2011

 

Un rationaliste cohérent, et la cohérence est essentielle à la rationalité, ne peut croire à la survie sans se demander ce que cela implique dans la structure de la matière. Transdisciplinarité…

 

« Dieu sensible au cœur, non à la raison ». (Pensées, éd. Sellier fragment 680, p. 467). On peut se contenter de répéter la belle formule pour en savourer la beauté classique. On peut essayer de la comprendre. Qu’est-ce que le cœur pour Pascal ? Qu’est-ce qu’être sensible ? « Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis » (fragment 142). Pascal fait de l’instinct et du sentiment des synonymes du cœur : « Plût à Dieu que nous n’en eussions jamais besoin (de la raison) et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment » (idem). Nous donnerions maintenant au cœur le nom d’intuition.

 

Lorsqu’on suspend au cou de la plus belle femme le plus beau diamant du monde, que cherche-t-on ? La femme voit son corps mis en valeur et le joaillier son œuvre. Mais encore ?

 

On peut, dans la religion, chercher une consolation. Bonhoeffer s’en attristait et préférait l’athéisme stoïcien à cette religion-là. Qui accueille Aimer et vit sa sollicitude ne cherche pas la consolation mais se trouve consolé. L’esprit de l’Eternel n’est-il pas appelé le consolateur ? Consolator optime, chante le Veni Sancte Spiritus. Ne peut-on pas ainsi comprendre la parole de Yeshoua : « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » (Matthieu V, 4) ?

 

L’histoire de notre planète nous apprend que ce qui est pris par les armes est repris par les armes et que ce qui est occupé par la force est libéré par la force. Le jeu des paroles est un jeu de dupes.

 

assise sur le banc elle regarde

elle regarde

et les couleurs et les formes en elle

forment en elle

l’image belle que l’art accomplit

l’art accompli

en l’écho qui regarde l’infini

de l’infini

assise sur le banc elle regarde

qu’elle regarde

 

3 juin 2011

 

« Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » (Matthieu V, 4). Faut-il comprendre à la lumière du « faites votre salut avec crainte et tremblement, Dieu opérera en vous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s) ? Nous n’accédons à la pure et simple agapè de l’impossible Royaume des cieux qu’en gémissant par l’Esprit dans notre impuissance afin qu’il vienne à nous avec sa grâce, sa force d’aimer : « L’Esprit vient en aide à notre faiblesse, il intercède en nous en gémissement ineffables » (Romains VIII, 26). « C’est lorsque je suis faible que je suis fort, dit Paul, et il entend l’Eternel lui dire : « ma grâce te suffit, ma force s’accomplit dans la faiblesse » » (II Corinthiens XII, 9s). On ne parvient pas à aimer de l’amour éternel par ses seules propres forces. C’est ce qu’Augustin a compris et maintenu face à Pélage. Mais il est bon aussi de comprendre que l’aide de l’Esprit n’est ni extérieure ni intérieure, ni transcendante ni immanente ; elle participe de la présence inconnaissable de l’être de l’être à tous les étants.

 

L’animal connaît par empathie. Il mime intérieurement ce qu’il voit, et ses neurones le font réagir au mieux pour sa vie et pour sa survie. Il nous est bon de garder ou retrouver et développer cette connaissance-là. Elle peut non seulement nous aider à évoluer avec grâce parmi les forces d’attirance et de répugnance qui animent en nous l’humain premier, mais aussi, par la com-passion, l’em-pathie, le sentir-et-souffrir-avec, d’entrer comme le Bon Samaritain dans la vie de l’humain dernier où nous devenons je-tu en marche en présence de l’Eternelle-Agapè.

 

l’âme pure simple la nuit

qui chemine vers l’impossible

se dit en soupirs indicibles

la force que donne l’esprit

 

il lui suffit dans sa faiblesse

de prendre la vie avec grâce

pour que d’heure en heure qui passe

la lumière jamais ne cesse

 

la marche sur la lande obscure

vers le rendez-vous solitaire

se trouve toute solidaire

de mille autres simples âmes pures

 

qui l’une en l’autre se découvrent

éternelles rien qu’à se voir

quand dans l’ombre sans le savoir

finalement la porte s’ouvre

 

4 juin 2011

 

L’idée d’un « médiateur entre Dieu et les hommes » appartient à une théologie du dieu tout-puissant roi de l’univers qui gouverne ses sujets en déléguant ses pouvoirs. C’est aussi pourtant celle d’un être fini imaginé siégeant au ciel. Aimer infini est, quant à lui, présence immédiate à tout être fini. Il n’a pas besoin de prêtres pour accéder à nous ni nous pour accéder à lui. Dommage que l’auteur de l’Epître aux Hébreux ait fait de Yeshoua un christ médiateur et grand prêtre. (Hébreux VIII, 1, 6…). Mais pouvait-il imaginer une Eglise sans prêtres ?

Ontologiquement l’être infini est le médiateur entre tous les êtres finis par sa nécessaire omniprésence. Théologiquement Aimer est l’amour qui unit tous les êtres. Cependant, parce qu’elle est amour, cette présence médiatrice opère dans la liberté, à la mesure de la capacité et de l’accueil que lui réservent les êtres finis. Les consciences qui vivent de l’agapè vivent dans l’intimité de l’Eternel et dans leur mutuelle intimité : « moi en eux et toi en moi », dit Yeshoua (Jean XVII, 23). Sans doute peut-on interpréter ainsi la « communion des saints ».

Si nous croyons utile d’imaginer l’Infini Aimer dans l’espace afin de mieux vivre sa présence immédiate inconceptualisable en termes de transcendance et d’immanence, nous pouvons le voir autant à l’extérieur qu’à l’intérieur de notre corps baignant dans la transparence du vide infini.

 

S’il existe un hédonisme de l’avoir et un hédonisme de l’être, l’humanisme de l’avoir est celui de l’humain premier en sa recherche de plaisirs capables de satisfaire ses désirs. Et l’hédonisme de l’être est celui de l’humain dernier en sa quête de la joie partagée ; c’est l’hédonisme de Yeshoua en son désir de voir se répandre la béatitude de la sollicitude, la joie parfaite d’aimer avec Aimer.

 

les rafales font au silence

un cortège dans le désert

l’air brûlant épure les pierres

sans chemin de reconnaissance

 

la nomade venue d’ailleurs

pourtant sans hésiter s’avance

guidée par ce sixième sens

qui l’emmène vers son seigneur

 

la marche allège de sa chair

ce qui l’épuise d’heure en heure

et qui se trouve en ce qui meurt

la grâce des filles de l’air

 

5 juin 2011

 

Terrible sincérité de Ratko Mladic : il ne se sent pas coupable. Il a agi selon sa conscience, comme tant d’autres criminels de guerre sans doute. A notre échelle cela veut dire que nous ne pouvons pas nous fier à notre bonne et à notre mauvaise conscience, que nous sommes acculés à ne nous fonder que sur l’amour pour qu’il nous mène à l’Amour. Avec « crainte et tremblement » afin qu’il « opère en nous le vouloir et le faire ».

 

Plutôt que de nous dire avec assurance que nous connaissons le sens des mashal de Yeshoua, nous ferions bien de continuer à les interroger, et à les interroger dans la forme même qu’il a voulu leur donner. Pourquoi a-t-il choisi de parler en images plutôt qu’en concepts ? « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ». Sommes-nous assurés d’avoir la bonne oreille, la bonne interprétation ? Il faut « être de la vérité pour entendre la voix » de Yeshoua (Jean XVIII, 37). La vérité dont Yeshoua dit témoigner, c’est l’être comme altérité positive, Aimer, et tous ses mashal y conduisent. Mais nous n’en finissons pas d’en saisir les diverses implications.

 

Pourquoi ces extrêmes de la tenue vestimentaire entre le voilement intégral et le dévoilement total ? Pourquoi leurs dynamiques contraires ? A mesure que la femme occidentale s’est découverte, la femme orientale s’est couverte. Libération (du corps) de la femme occidentale ? En 1900 elle a commencé à montrer ses chevilles, en 1920 ses mollets, en 1945 ses genoux, en 1960 ses cuisses, en 1980 ses seins, en 2000 ses fesses, son nombril et ses hanches… (Qu’importe l’approximation des dates). Et le cinéma ordinaire nous montre maintenant ses étreintes, rejointes par les hommes qui d’ailleurs, ne voulant pas demeurer en reste, posent nus sur des calendriers « pour la bonne cause ». En Orient, pour faire bref, les femmes en sont au niqab. Conflit d’imbécillités ? Des deux côtés la même bonne conscience et la même conviction de sa supériorité. Et toi ? « Aime, et ce que tu veux, fais-le ». Si tu aimes de l’amour d’Aimer, tu sauras d’instinct où et quand ce que voiler et dévoiler.

 

Pas besoin de s’appeler Sherlock Holmes, le commissaire Maigret ou l’inspecteur Derrick pour découvrir qui écrit Spiritualité de l’Altérité. Mais celles et ceux qui la lisent selon l’esprit qui l’anime ne se sentent pas tentés par cette vaine curiosité : ils savent que l’anonymat en fait partie intégrante ; c’est le message qui compte et non le messager, comme c’est la vérité dont Yeshoua témoigne qui importe, non sa personne.

 

le châtaigner agite dans la brise

les mille tresses de l’espoir

tête chère dont sans la voir

on se surprend à admirer la frise

 

ne vit-il pas avant tout pour le fruit

qui dans l’extrême de sa fleur

lentement gagne d’heure en heure

la plénitude mûre sans un bruit

 

le temps qu’il faut pour que les choses

adviennent éclosent rayonnent

de beauté puis leur bonté donnent

maintenant réjouit le regard de la rose

 

les tresses blondes sur le vert frémissent

dans les yeux à juste distance

espérant que l’instant du sens

saura s’éterniser avant qu’il ne finisse

 

6 juin 2011

 

Expérience de pensée. Dans la théologie du dieu tout-puissant, s’il cessait de nous soutenir dans l’être, nous retomberions dans le néant. Dans la théologie d’Aimer, s’il cessait de nous aimer, nous serions réabsorbés dans son être infini. Les concepts de toute-puissance et le néant sont ontologiquement liés, comme sont liés ceux d’infinitude et de finitude.

Cela devrait s’accorder avec l’idée kabbaliste du tsimtsoum, du retrait de l’Eternel de son être infini afin que le monde soit. A la lumière du sacrifice des dieux, on peut aussi imaginer qu’Aimer sacrifie une part de son être afin que son autre soit. On voit l’image de ce sacrifice chez les dieux aztèques : Nanahuatzin et Tecuciztecatl se jettent dans le feu et y entraînent les autres divinités afin que le soleil puisse se mettre en mouvement. Ainsi peut-on interpréter le mythe de la Rédemption par le sacrifice du Sauveur sur la croix. Il fallait que le dieu mourût à sa toute-puissance afin que l’humain soit. Il faut que l’humain premier meure pour faire place en nous à l’humain dernier. Ainsi Carl Gustav Jung a-t-il pu interpréter le sacrifice du Christ dans « le processus d’individuation par lequel se construit l’intégrité et l’entièreté de la personne : l’ego ou le complexe du Moi doivent s’incliner devant l’apparition du Soi, et il n’est aucune évolution possible sans l’acceptation, dans la seconde partie de la vie, que l’homme n’existe que pour aller vers sa mort. Le sacrifice, ici, est un autosacrifice, et sans lui il n’est pas de réalité spirituelle » (Encyclopédie des symboles, La Pochothèque, article « sacrifice »). Et Paul : « Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons » (II Timothée II, 12). Mais cette mort n’est pas recherchée ; elle s’opère en nous par l’amour de pure altérité, en participation au « sacrifice » créateur d’Aimer.

 

« Tout a été dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », dit La Bruyère. Jolie citation que tout intellectuel est censé pouvoir vous sortir. Enormité pourtant. Castration de la pensée. L’être est infini et nous autres êtres finis n’auront jamais fini de le découvrir et de le dire.

 

les cerises que se disputent

sur l’arbre l’homme et les oiseaux

se parent de couleurs de putes

pour les prendre dans leur réseau

 

chacun se retrouve dans l’autre

car ce qui sert de nourriture

alternativement est nôtre

dans l’astuce de la nature

 

ou qu’il soit par l’homme planté

pour son bonheur dans son jardin

ou par l’oiseau disséminé

par les noyaux hors des chemins

 

l’arbre se donne descendance

mais c’est en l’un l’autre l’amour

qui est en chacun jouissance

par détour sa réjouissance

 

7 juin 2011

 

Immédiateté. Nous sommes gagnés par la vitesse comme si notre idéal était de maîtriser le temps et l’espace. Utopie d’immédiateté dans un univers où même la lumière ne peut voyager qu’à vitesse limitée mais où certains phénomènes quantiques donnent maintenant l’espoir de communications immédiates. Ne pouvons-nous pas dès à présent communiquer par les ondes quasi immédiatement d’un bout à l’autre de la planète ? Nous souhaiterions que tout aille toujours plus vite. Les radars nous irritent. Pour gagner quelques minutes de voyage, nous sommes prêts à dépenser des milliards en construisant de nouvelles lignes TGV. Les entreprises travaillent en flux tendu. Les salariés sont poussés à augmenter les cadences, à réduire les temps de production et de livraison…On résiste en publiant un Eloge de la lenteur, mais on répond en publiant un Eloge de la vitesse. Pouvons-nous en faire un sujet d’indignation ? Sans doute quand nous percevons que cette folle accélération est une implication d’un système économique de production et de consommation qui conduit à l’épuisement des ressources de la planète et à l’effondrement de ses civilisations. Désir fou de posséder tout et tout de suite. Hédonisme de l’avoir.

L’idéal révolutionnaire est lui aussi une utopie de l’immédiateté dans sa volonté de changer l’humanité du jour au lendemain. L’Amour, lui, veut l’évolution créatrice de la matière et le perfectionnement de l’humanité, mais au rythme de l’indéterminisme et de la liberté.

 

Pascal et la vérité. A-t-il préféré « l’erreur commune »* du judéo-christianisme en se forçant à la croire vraie au point de mettre en doute la validité du principe de contradiction** ? A-t-il majoré le rôle du cœur et minoré celui de la raison dans la recherche du savoir parce qu’il sentait dans la raison un danger pour sa foi ? N’est-il pas allé jusqu’à dire, en jouant sur les mots : « Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison »***. Il a certes compris la nécessité d’une collaboration entre cœur et raison, entre intuition et réflexion, mais il en est resté à : « Deux excès. Exclure la raison, n’admettre que la raison »****. Nous ne pouvons pas nous contenter de cette approximation. Il nous faut chercher à préciser le rôle respectif de l’intuition et de la réflexion ainsi que leur articulation si nous voulons progresser dans la connaissance. Et cela est également vital pour l’interprétation des faits de la vie quotidienne, où l’on voit chacun tenter de démontrer qu’il a raison contre les autres. Les exemples les plus manifestes sont sans doute ceux que l’on entend dans les plaidoiries des avocats et les débats des politiques.

* Pensées, éd. Sellier, fragment 618. ** fragment 208. *** 213. **** fragment 214.

 

On a pu dire que la pensée européenne, surtout depuis les Lumières, survalorisait la raison aux dépens de l’intuition, alors que la pensée africaine exaltée par la Négritude la dévalorisait au profit de l’intuition.

 

ton silence est plus fort et plus doux que le miel

et comment te le dire si ce n’est en musique

avec Bach et Mozart Beethoven et Ravel

lorsqu’ils nous font entendre cette dentelle unique

laissant l’apercevoir béatifique

 

ta présence est plus douce plus forte que l’étreinte

et comment te la dire si ce n’est érotique

telle qu’en sa violence les artistes l’ont peinte

ou que la Sulamite l’a chantée au Cantique

avec son bien-aimé et leurs répliques

 

ce que je ne puis dire il me faudrait le taire

et priver mes amis des joies de ton mystère

 

ce que les mots se cachent en leur obscure mer

il me faut le chanter par le doux et l’amer

 

8 juin 2011

 

Immédiateté. Toi toujours partout, ici maintenant, tu es l’immédiateté de la vitesse infinie, la médiatrice universelle des êtres et des choses.

 

Indignation. Elle n’a de sens que mobilisatrice. Il est d’ailleurs dans sa nature de pousser à l’action, comme l’est aussi la compassion, tous deux avatars humains du neïkos et de la philia. « La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ? » L’indignation, la compassion qui n’agissent pas…

Stéphane Hessel dit ses trois plus grandes indignations. Un : « l’immense écart entre les très très très riches et les très très très pauvres ». Deux : le pillage et le saccage de notre planète. Trois : la violence aveugle du terrorisme. Celles et ceux qui ressentent ces indignations et y font droit, comme le Bon Samaritain fait droit à sa compassion en portant secours au blessé, s’engagent dans des actions qui sont à leur portée. En tout cas, elles ils agissent.

L’indignation de l’humain premier risque d’être destructrice si elle n’est pas équilibrée par une égale compassion. On l’a vu dans certaines révolutions. Cependant l’indignation de l’humain dernier n’est pas forcément non-violente : il existe des guerres justes. Il existe aussi une non-violence apparente qui fait partie des stratégies de l’injustice établie par les vainqueurs chez les vaincus.

L’agapè transmue la haine neïkos en respect et l’amour philia en dilection.

 

La gloire au sens biblique est la manifestation éclatante de l’être. Dans une théologie du Tout-puissant, elle manifeste la puissance ; dans une théologie du Tout-aimant, elle manifeste l’amour. C’est ainsi que Yeshoua a pu dire à son « père céleste » : « Je t’ai glorifié sur la terre », j’ai montré que tu es Aimer (et non pas Dieu). « J’ai manifesté ton nom aux hommes », c’est-à-dire ton être puisque dans la Bible le nom est l’expression de l’être. (Jean XVII, 4, 6).

 

la tête du tilleul bourdonne de senteurs

sa chevelure tendre est parfumée d’abeilles

qui emportent là-bas l’ici de la merveille

dont s’emplira ce soir la ruche des senteurs

 

la narine et l’oreille disent à la mémoire

de préserver précieux la butin des images

qui pourra les nourrir jusqu’au bout de leur âge

parmi les branches nues et le dernier brouillard

 

9 juin 2011

 

Immédiateté de l’Eternel-Infini. Celles et ceux que la maladie ou le grand âge, la prison ou le cloître… clouent sur place peuvent saisir leur chance de rencontrer ton silence et ta présence, Aimer, d’en accueillir pour les autres la force et la lumière, ton Esprit.

 

Métissage culturel ? « Eclectisme sélectif » ? Comme l’a constaté Pascal : « Que de natures en celle de l’homme ! » (fr. 162) et comme Sartre y a insisté jusqu’à l’absurde : « L’existence précède l’essence », la personne humaine est infiniment malléable, libre de choix multiples. Lorsqu’elle se libère de la coutume, de sa famille et de sa société, elle peut, idéalement, choisir sa culture en s’ouvrant à toutes les cultures. Déculturation et acculturation. Horreur ? On ne peut vivre en société sans partager les valeurs de la société où l’on vit. Jusqu’où peut-on aller trop loin en s’en écartant ? When in Rome do as the Romans do, disent les Anglais. Mais faire comme les Romains lorsqu’on est à Rome, et même lorsqu’on a choisi d’y vivre, n’oblige pas à renoncer à son identité originelle.

L’éclectisme sélectif est d’emprunter aux autres cultures ce qui s’accorde avec la sienne. Cet éclectisme prend une urgence et une tonalité particulière lorsqu’on va vivre au sein d’une autre culture. La situation invite alors à creuser plus profond en soi pour y découvrir la commune nature humaine et la justification qu’elle apporte à sa diversité. En l’ultime profondeur de son être, on découvre l’égalité et la liberté ontologiques qui font répéter après Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec ni Barbare ni Scythe » (Colossiens III, 11) et comprendre qu’il ait pu, lui « l’Hébreu des Hébreux » (Philippiens III, 5), « se faire Non-Juif avec les Non-Juifs » (I Corinthiens IX, 21), pour son Christ, Aimer. L’amour nous fait nous accorder à chacune et chacun selon sa culture.

 

En divinisant la nature : deus sive natura, Spinoza est demeuré judéo-chrétien. Il a simplement transformé la toute-puissance transcendante en toute-puissance immanente.

 

si proche et si pressante tu appelles

dans l’aube des blés qui t’abritent

que je tressaille au toucher de ton aile

 

pourquoi viens-tu si près lancer l’invite

d’une autre vie parmi les champs

où l’air la terre l’eau le feu s’imitent

 

et où tout ce qui croît avec le temps

s’assemble et se donne la main

et se ressemble fraternellement

 

ne puis-je alors te suivre en tes chemins

et partager ta vie rebelle

insouciante d’hier et de demain

 

ne puis-je recevant cette nouvelle

passer avec toi la limite

appelant dans les blés cette aube belle

 

10 juin 2011

 

Le silence intérieur est le temps où naissent les pensées, mais c’est un trésor enfoui. Il faut parfois longtemps pour le découvrir et bien longtemps pour y accéder, débarrassé des dix mille chansons et images qui en distraient.

 

« Epicurisme », mot aussi ambigu que le mot « Amour », qui signifie Eros pour la plupart et Agapè pour si peu.

Enseigner l’Epicurisme au XXI° siècle n’a plus rien d’héroïque. Il suffit de prononcer le mot pour drainer les foules. Et il est difficile de leur faire comprendre la différence entre l’hédonisme de l’avoir et l’hédonisme de l’être, plus difficile encore de les inviter à vivre l’hédonisme de l’être. Est-ce héroïque de vivre l’hédonisme de l’être ? Ce serait pourtant d’actualité en un temps où l’on en vient à comprendre que la sobriété heureuse et la frugalité joyeuse seront nécessaires pour sauver la planète de nos petits-enfants.

 

Ne sommes-nous vraiment nous-mêmes que dans la solitude ? Toute rencontre, toute conversation, tout face à l’autre ne nous fait-il pas jouer un personnage ? Nous ne sommes pourtant des personnes que par l’autre dans l’amour éternel.

 

A penser la mort tous les jours, elle finit par nous apprivoiser. Le masque tombe enfin et l’amour éternel apparaît.

 

est-ce toi qui a vu cet œil qui te regarde

dans la fuite en Egypte est-ce celui de l’âne

discret au fond de l’ombre et de ce qui se garde

de paraître sacré dans un monde profane

 

le temps est oublié l’air est plein de musique

où l’amour du Cantique imprègne Caravage

de l’ombre qui apaise la fuite pathétique

en éloignant la peur des palais de la rage

 

es-tu sûr que cet œil est bien fixé sur toi

ou n’est-ce pas sur l’ange inspiré par cette âme

dont il puise la force et l’amour et l’émoi

dans l’air et la lumière en qui est née la flamme

 

11 juin 2011

 

Edgar Morin : « La croissance infinie et accélérée nous projette dans un monde fini qui la rendrait impossible ». N’est-ce pas une évidence banale ? Et pourtant ceux qui mènent le monde par le désir de l’hédonisme de l’avoir paraissent impossibles à convaincre, car la surconsommation et la surpopulation servent leurs intérêts financiers. Et le judéo-christianisme censé défendre les valeurs spirituelles de l’hédonisme de l’être montre qu’il a d’autres priorités que celle de sauver la planète. N’est-il pas, après tout, en partie responsable de sa domination par sa population : « « Soyez féconds et multipliez ; remplissez la terre et soumettez-la » (Genèse I, 28). Le premier souci de l’Eglise actuelle, l’indignation et la compassion prioritaires de son clergé, est ailleurs ; c’est la vie temporelle de la chair, sacrée depuis son tout début jusqu’à sa toute fin, alors que celui de l’Evangile est la vie éternelle de l’esprit, l’agapè.

On a pu dire que les penseurs européens du XVIII° siècle s’étaient attaqués à l’Eglise au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, qui sont pourtant la quintessence de l’Evangile. Faudra-t-il maintenant que le salut de la planète par la sagesse de la sobriété heureuse s’opère sans qu’elle en fasse sa priorité ?

Nombre de catholiques pourtant, et bien des prêtres, montrent que leur souci premier est celui des damnés de la terre exploités et dominés par les meneurs de la planète, que leur priorité est celle de l’Evangile, celle de l’amour qui agit pour la justice. La liturgie de la messe est un sacrifice archaïque à un dieu tout-puissant, mais ses homélies sont majoritairement préoccupées par l’amour agapè qu’a prêché Yeshoua.

 

La parole est de soi matière, vibration sonore. Elle ne peut être divine. L’affirmation : « la parole était dieu » du  prologue de l’évangile de Jean ressortit à une théologie/philosophie qui n’a rien à voir avec la pensée de Yeshoua telle qu’elle apparaît dans le reste de cet évangile. Lorsque Yeshoua dit : « mes paroles sont esprit et elles sont vie » (Jean VI, 63), il faut peser la valeur du verbe « sont ». Utilisé comme copule reliant l’attribut au sujet, le verbe être peut établir toutes sortes de relations outre celle de l’identité. Si l’on peut dire que Yeshoua est parole de l’Eternel, c’est qu’il « a les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68) parce qu’il « témoigne de la vérité » (Jean XVIII, 37), qu’il révèle la vraie nature de l’Eternel : Aimer. Mais en elle-même la parole est matière, et la magie de la parole telle qu’elle est censée opérer dans les sacrements catholiques est illusoire. Une parole n’est esprit qu’en ce qu’elle fait connaître la pensée de celui celle qui l’emploie. Elle peut être vraie spirituellement, parler avec justesse de l’Eternel Esprit lorsqu’elle sort de la bouche, ou de la plume, de celle celui qui « connaît » l’Eternel parce qu’il elle est habitée par l’amour agapè : « quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (I Jean IV, 7)

 

les blés adoptent la nuance

du doux tilleul

ils veulent

jouer quelques journées de flûte au vert concert de la campagne immense

 

12 juin 2011

 

La fête est un heureux anniversaire de la communauté. Elle la rassure en l’assurant de la continuité du temps année après année. Elle est un souvenir attendu et puis vécu, joyeusement anticipé et puis remémoré. Elle nous rassemble dans la joie première de notre participation à la vie originelle. Anniversaires des naissances, des mariages, des décès même parfois, où nous convions nos proches en en élargissant le cercle et ranimant les liens.

Quelle évolution de la fête pour homo viator ? Quel progrès de l’humain premier en marche vers l’humain dernier ? La fête religieuse, la plus ancienne et la plus répandue puisque le sacré imprègne l’existence humaine depuis que l’animalité a commencé de s’humaniser, la fête religieuse vécue comme telle par les croyants renforce leur croyance et la vie qu’elle promeut. La fête religieuse se remémore un événement fondateur, une origine, et elle le réactualise, le rend à nouveau présent. Chez les chrétiens elle commémore, en rythmant le temps annuel, la naissance du Christ, sa mort résurrection, son ascension et son envoi de l’Esprit Saint.

Cette remémoration réactualisation est cependant tournée vers l’avenir : avant qu’elle n’arrive avec le temps qui passe, elle est attendue, espérée, préparée. C’est ainsi qu’elle est censée faire progresser le croyant dans la vie qu’elle lui offre en son imagination symbolique. Sa célébration peut en spiritualiser la chair, depuis l’orgie du même jusqu’à la réjouissance de l’autre. Dans le judéo-christianisme elle peut se détacher progressivement du sacrifice archaïque pour découvrir et vivre l’amour agapè. Les prophètes d’Israël l’ont découvert. Pour Samuel, « l’obéissance est meilleure que le sacrifice et l’écoute attentive vaut mieux que la graisse des béliers » (I Samuel XV, 22). Pour Osée, « ce que je désire, dit l’Eternel, c’est l’amour et non le sacrifice » (Osée VI, 6). Yeshoua le cite et va jusqu’au bout de sa logique en mettant fin à la loi, au sacré du sabbat et du Temple, au pur et à l’impur lui-même puisqu’il le cite lorsqu’on lui reproche de prendre ses repas avec les pécheurs (Matthieu IX, 13). Lorsqu’un Scribe le cite à son tour devant lui, il lui dit qu’il n’est « pas loin du Royaume de Dieu » (Marc XII, 53). Cela signifie qu’il n’y est pas encore entré mais qu’il s’en approche. Il n’y entrera qu’en comprenant que « seul l’amour est digne de foi ».

Yeshoua a désacralisé les fêtes religieuses, et si nous y participons encore, c’est par amour pour les autres avec respect, tendresse et sans condescendance, mais dans la certitude de la présence de l’Eternel-Infini toujours et partout ici maintenant.

 

Notre vision de l’être retentit, consciemment ou non, sur toute notre pensée et sur toute notre action. Elle doit donc faire l’objet de notre préoccupation. L’ontologie de l’être de l’être infini comme altérité positive éclaire toutes les sciences et tous les arts, et d’abord la philosophie et l’éthique dans tout ce qui les occupe : l’individuel, le social, le pédagogique, le médical, l’économique, le financier, le politique, l’écologique…

 

lorsque remue la terre

toute proche à mes pieds

ta chair vive en ma chair

tressaille de pitié

 

dans l’ombre de ta vie

cousine malvoyante

tu caches le souci

de la mort qui me hante

 

les vers à ta venue

fuient vers ton ciel de mine

et me révèlent nus

à quoi ils me destinent

 

mais ta vie souterraine

de recluse obstinée

offre aveugle et sereine

de voir l’éternité

 

13 juin 2011

 

Fête. Le retour cyclique des fêtes année après année montre que ce sont bien, comme le mot le dit, des anniversaires. Elles témoignent de la vieille croyance au temps cyclique, à l’éternel retour. On a dit que le christianisme avait introduit l’idée d’un temps linéaire, mais cela était déjà acquis avec le judaïsme, religion historique puisque fondée sur un événement spatio-temporel, la révélation faite à Moïse au Sinaï. Mais cette trouvaille n’avait pas, n’a toujours pas livré toutes ses implications.

On peut s’en réjouir. Que serions-nous, pauvres humains premiers, sans nos fêtes, sans passé ni avenir chargés de puissants affects. Que serait un chrétien sans Noël ni Pâques, sans dimanches fixés dans le cycle des sept jours censés réactualiser les sept jours de la Création de la Genèse ?

Notre humanité vit depuis l’animalité le cycle des lunes et celui des saisons avec ce symbolisme de naissance, de mort et de résurrection qui permet d’accueillir et exalter viscéralement la Résurrection du Christ, prémices de la nôtre. La vérité découverte par Yeshoua permet cependant de passer au-delà. Les consciences qui perdent le vieux temps cyclique sans accéder à ce perpétuel dépassement du temps dans l’Amour Eternel sombrent dans le non-sens. Nombre de penseurs occidentaux du XX° siècle en ont donné des exemples fascinants et navrants dans leur grandeur tragique : Heidegger, Sartre, Camus, Cioran, Ionesco… et celles et ceux qui se reconnaissent en eux.

En scrutant les utopies sociales et intellectuelles, Leszek Kolakowski a bien montré que l’humanité affrontait l’impossibilité d’un ultime société parfaite et d’une ultime connaissance parfaite. Avec l’échec du socialisme stalinien et du socialisme hitlérien, nos penseurs en sont venus à refuser le principe de l’utopie sociale ; avec des découvertes telles que le principe d’incertitude de Werner Heisenberg et les énoncés mathématiques indécidables de Kurt Gödel, ils en viennent à penser que la philosophie n’est pas faite pour donner des réponses mais pour poser sans cesse les vieilles questions à nouveaux frais afin de nous maintenir intellectuellement en éveil. Montaigne l’avait déjà découvert en constatant le fouillis des interprétations philosophiques et en formant l’hypothèse que les penseurs antiques qu’il fréquentait ne se livraient à leurs spéculations et à leurs controverses que par manière d’exercice.

 

as-tu vu cet œil du Baptiste

divergeant de qui le regarde

comme du sourire qu’il attriste

et de cette croix qui le garde

 

est-ce la beauté de la pose

où l’angle et le galbe s’affinent

et avec l’énigme composent

qui fait que par elle on devine

 

le regard que Leonardo

ici de par le sien propose

et nous attire dans cette eau

profonde où son secret repose

 

à le contempler longuement

il semble que la vie se change

en chemin qui va divergeant

et passe de la chair à l’ange

 

14 juin 2011

 

L’intuition de Yeshoua est tenue ici pour indépassable : l’être de l’être est amour d’altérité positive, agapè ; c’est là l’ultime secret de l’être. Du moins ce concept est-il la parole humaine la plus pertinente pour l’exprimer, car il est en lui-même indicible. Mais cette vérité n’en finit pas de retentir dans notre vision du monde ; elle ne cesse de remettre en question l’épistémè de l’humain premier. Et parce qu’elle est la vérité d’Aimer, elle respecte le lent cheminement de l’humain dans chaque conscience et dans l’humanité totale en ses communautés.

 

Nous nous indignons dans notre Occident (post)chrétien du traitement réservé à une Pakistanaise accusée de blasphème, mais il bon de nous rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, en 1766, Jean-François Lefebvre, chevalier de La Barre, fut à dix-neuf ans torturé et exécuté pour blasphème dans notre très chrétienne France. Lorsque nous pensons à Asia Bibi, notre indignation et notre compassion ne peuvent décider d’agir sans que nous nous interrogions sur notre propre misère d’humains premiers dirigés par le neïkos et la philia.

On a vu au XX° siècle des utopies athées broyer des humains ; les utopies religieuses continuent de montrer qu’elles peuvent être, elles aussi, destructrices. L’utopie de l’Amour, si nous hasardons à utiliser ce mot, ne peut être destructrice : elle croit à la perfectibilité de l’humain, socialement et intellectuellement, mais dans la liberté comme dans l’égalité. On peut conjecturer qu’il faudra encore un nombre indéfini de millénaires pour que le levain du Royaume des cieux parvienne à soulever l’humanité hors de son animalité première.

 

Gilles Deleuze : « Faire de l’art pour sortir de soi-même ». On n’en finit pas de s’interroger sur ce qu’est l’art ; cela fait partie de la quête utopique de la vérité. On trouve de temps à autre l’idée qu’il doit être impersonnel, accueillir et exprimer le réel tel qu’en lui-même et non selon son utilité. Il y a aussi l’idée que l’art est le produit de l’inconscient. Ces deux idées sont-elles cohérentes ? C. G. Jung a parlé d’un inconscient collectif qui serait en notre inconscient individuel l’âme du monde, du réel tel qu’en lui-même…

L’écriture poétique devrait être celle du « je est un autre », mais comment s’en assurer ?

 

dans le couchant les fleurs et la rougeur exultent

épurent leurs humeurs dans l’air doux d’une flûte

 

les soucis ton sur ton au sein des pulsatiles

enlacent la fureur dans leur force fragile

 

aux roses les dahlias confient les lourds secrets

du sang né de la sève en son désir muet

 

les verts jouent doucement  leur basse continue

mêle à sa dominante des variantes ténues

 

dans les bras du ciel noir la lumière qui meurt

d’amour pour le jardin murmure son bonheur

 

15 juin 2011

 

L’être infini fonctionne selon l’unité et la totalité ; en lui l’être est l’un. L’être fini fonctionne selon la dualité des opposés complémentaires ; en lui l’être est multiple. Penser l’être fini selon le mode de l’un est désastreux : la pensée unique érige le fini partiel en infini total et mène au totalitarisme politique, social, religieux, philosophique, artistique…

Nietzsche disait qu’il fallait « penser contre soi-même » (c’est l’un des mantras de Raphaël Enthoven). Cela ne signifie ici rien d’autre que de toujours rechercher le concept opposé à celui qui vient à l’esprit, afin d’en apprécier la valeur. Opposé au sens de complémentaire et partenaire, non au sens de contradictoire. Tragique erreur de confondre contraire et contradictoire. Tragédie surtout de la pensée unique, qu’elle soit celle de l’égalité ou celle de la liberté, de l’égalité de la philia qui confond, agglomère, massifie ou celle de la liberté du neïkos qui sépare, individualise, isole.

Il est intellectuellement et éthiquement profitable de penser par couple d’opposés. En vrac : immanence et transcendance, continuité et discontinuité, général et particulier, abstrait et concret, intériorité et extériorité, intuition et réflexion, contemplation et action, travail et repos, ennui et divertissement, indignation et compassion… Et ceux qui étaient chers à Blake : Chants d’innocence et Chants d’expérience, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, où il écrivit : « Sans contraires, pas de progrès. Attraction et Répulsion, Raison et Energie, Amour et Haine, sont nécessaires à l’existence humaine » (planche 3). Empédocle dut rougir de plaisir en voyant évoqués son neïkos et sa philia. L’amour dont l’être infini Aimer aime en nous, êtres finis, devient lui-même duel : tendresse et respect.

 

Viol conjugal ? « Quand c’est non, c’est non », dit la féministe songeant sans doute davantage à ses sœurs qu’à leurs compagnons. Il y a Paul aussi : « « La femme n’a pas autorité sur son corps ; c’est son mari. De même le mari n’a pas autorité sur son corps ; c’est sa femme. Ne vous refusez pas l’un à l’autre, si ce n’est pour un temps et d’un commun accord, pour vous livrer au jeûne et à la prière… » (I Corinthiens VII, 4s). Ici comme ailleurs, « Aime, et ce que tu veux, fais-le ».

 

inspire expire

et le souffle qui vient et le souffle qui va

inspire expire

là-haut sur la montagne et sur la mer là-bas

inspire expire

du flot le plus lointain de tes chers souvenirs

inspire expire

vers le temps incertain de l’extrême à venir

inspire expire

en marche vers l’immense au profond de l’abîme

inspire expire

en marche vers l’infime au plus fin de l’intime

inspire expire

 

16 juin 2011

 

Agapè. Si ici maintenant j’aime mon compagnon, ma compagne, depuis vingt, trente, quarante ans.., ce n’est pas parce que nous nous sommes engagés l’un envers l’autre devant monsieur le maire (et monsieur le curé, le pasteur, le rabbin, l’imam), mais parce que aujourd’hui comme hier et demain j’essaie de l’aimer avec tendresse et respect, assuré de la présence « dans le secret » d’Aimer qui vient en aide à ma faiblesse, « opérant en moi le vouloir et le faire ». L’engagement, la promesse, le serment, peut être un secours pour l’humain premier qui brime sa liberté première parce qu’il sent obscurément que cette brimade le mène à la liberté dernière à laquelle il aspire. Pour parler en mashal, avant le baptême de l’Esprit il y a le baptême de l’eau, avant la justice de la grâce du Royaume des cieux il y a la justice de la loi de Jean le baptiste. Avant d’aimer librement l’autre comme autre, il faut se forcer à l’aimer comme soi-même.

 

Nous autres Occidentaux nous réjouissons du « printemps arabe ». Mais si nous sommes naïvement fiers de les voir s’ouvrir aux valeurs universelles, c’est parce que nous pensons que ces valeurs sont les nôtres. Nous partageons leur indignation contre l’accaparement des richesses de leur pays par leurs dirigeants ; mais nous ne voyons pas que nous accaparons les richesses de la planète aux dépens des deux tiers, ou davantage, de l’humanité.

 

La découverte de l’évolution a induit une relation nouvelle de l’humain avec l’animal. L’éthologie en témoigne comme science. Mais la science, de soi, ne s’intéresse pas à ce qui est particulier, à l’individuel. Il n’y a de science que du général. ; c’est l’art qui s’intéresse au particulier. Et l’idée de Descartes pour qui l’animal est une machine ne s’est pas totalement effacée : elle fonde l’élevage industriel, contre lequel les écologistes s’élèvent au nom de ce que l’on pourrait appeler l’humanité de l’animal, sa sensibilité, son intelligence, sa dignité même.

Nous n’avons pas fini d’explorer l’animalité, ni de découvrir ce qu’elle nous fait découvrir en notre humanité. Les éthologues se sont-ils demandé si les animaux étaient capables d’émotion esthétique ? Mais qu’est-ce que l’émotion esthétique ? Il existe des intellectuels pour penser que nous trouvons beau ce que nous désirons : tu es belle, beau parce que tu es désirable. Et c’est ainsi que le crapaud trouve belle sa crapaude. Il en existe aussi pour qui la perception de la beauté est au contraire liée au désintéressement. Bergson a été de ceux-là, et l’on continue de le citer. Pour lui, nous ne voyons habituellement les choses que selon l’angle subjectif du besoin, de l’utilité. Et c’est lorsque nous nous détachons de nos désirs que nous approchons le monde objectivement tel qu’en lui-même, avec plus ou moins de succès. L’artiste est celui, celle qui y réussit le mieux, ou le moins mal. « Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communion immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l’art serait inutile ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l’unisson de la nature… La vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins… L’art n’est sûrement qu’une vision plus directe de la réalité. Mais cette pureté de perception implique un désintéressement… » (Le Rire, chapitre III). Blake le visionnaire allait plus loin : « If the doors of perception were cleansed, everything would appear to man as it is, infinite. Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie » (Auguries of Innocence). Pétries d’intelligence et vêtues de beauté, les choses et les êtres sont le visage de l’Eternel ; mais ils ne peuvent nous apparaître tels que lorsque nous les aimons de l’amour dont l’Eternel les aime.

 

qu’as-tu voulu donner à voir

Leonardo en cette dame

à l’hermine qui nous réclame

de lui emprunter son regard

 

car elle observe on ne sait quoi

que l’on hésite à deviner

et l’on demeure fasciné

par ce qui nous laisse sans voix

 

est-ce la main ou le visage

est-ce la bête est-ce la robe

ce qui se livre et qui dérobe

lisse l’air de la vierge sage

 

est-ce la lumière est-ce l’ombre

est-ce la courbe est-ce la ligne

le jeu des teintes qui font signe

et dans l’un effacent le nombre

 

rien de ce que l’on peut en taire

ne vaut si ce n’est comme invite

à se retourner au plus vite

vers l’extase de son mystère

 

17 juin 2011

 

Il est sans doute utile et profitable de se demander si l’égalité peut devenir un danger pour la liberté. Il devrait l’être aussi de se demander si la liberté peut mettre en danger l’égalité. La liberté et l’égalité se corrompent l’une comme l’autre lorsqu’elles ne sont plus animées par la fraternité universelle (dont le meilleur nom est l’agapè).

Chez l’humain premier la liberté risque d’être une possession, un bien que l’on veut pour soi et les siens beaucoup plus que pour les autres. C’est une liberté inégalitaire. Tout le monde aime citer Orwell : « certains sont plus égaux que les autres » parce que c’est un mot d’esprit. Il est bon pourtant d’ajouter aussitôt : certains sont plus libres que les autres, ce qui, malheureusement, n’en est pas un. Du temps d’Orwell et de Animal Farm (1945), le socialisme égalitaire menaçait la planète. Aujourd’hui, c’est le capitalisme libertaire qui la menace.

La croissance telle que nous la connaissons depuis deux siècles est fondée sur l’exploitation et la domination, c’est-à-dire sur l’inégalité sociale. Une croissance fondée sur l’égalité est-elle possible ? L’expérience de l’URSS nous en fait douter. La décroissance sera-t-elle possible dans l’égalité ? Pas plus que la croissance, moins encore sans doute, car les exploiteurs et les dominateurs s’accrocheront à leurs possessions et à leurs pouvoirs décroissants avec plus de rigueur impitoyable qu’ils n’en déploient maintenant pour les accroître.

 

Les peintres de natures mortes nous apprennent à porter un regard désintéressé sur les fruits ; ils nous invitent au regard esthétique détaché du besoin et du désir. Certains amateurs d’art ne voient malheureusement dans les tableaux que leur valeur marchande ; l’humain premier ne se débarrasse pas facilement de son désir de posséder.

 

une fleur sauvage

au bord du chemin

comble l’âme sage

 

le regard divin

sur la feuille seule

est le meilleur vin

 

dans le bruit d’une aile

effleurant la branche

se dit la nouvelle

que vient la revanche

des jours à venir

pour l’oiseau qui hanche

 

Monet et ses meules

disent l’éternel

à ceux qui le veulent

 

un vieux souvenir

joint en son visage

le meilleur au pire

 

guette le présage

ici maintenant

de son plus bel âge

 

18 juin 2011

 

L’humain premier a besoin d’une idole, d’un héros, d’un maître, qu’il soit religieux, politique (parfois les deux), sportif, artistique… Un chrétien, une chrétienne, et davantage s’ils entrent en religion, agissent par amour du Christ. Ils s’en font un amant, un ami, un maître, un dieu adorable. Le christianisme est christocentrique, par essence, disent souvent ses théologiens.

Et pourtant Yeshoua a voulu amener ses disciples à passer au-delà de sa personne : « Je vous le dis selon la vérité, il vous est bon que je m’en aille ; sinon le paraclet ne viendra pas à vous… Il vous guidera, lui, l’esprit de la vérité, vers la vérité entière » (Jean XVI, 7, 13). Comme Jean le baptiste s’est effacé devant Yeshoua en voyant l’Esprit venir sur lui et en comprenant qu’il allait baptiser non plus dans l’eau mais dans l’Esprit de l’Eternel (Matthieu III, 11, 16), Yeshoua s’est effacé pour laisser la place à l’Esprit, selon la vérité dont il était le témoin.

Il ne s’agit certes pas de rendre un culte à l’Esprit, comme s’il était une personne, mais de l’accueillir pour qu’il soit en nous l’amour de l’Eternel. Il ne s’agit pas de suivre le schéma imaginé et élaboré au XII° siècle par un Joachim de Flore épris de numérologie. Il ne s’agit pas d’établir un nouveau règne et un nouveau pouvoir après celui du Père et celui du Fils. L’Esprit de l’Eternel n’est pas un pouvoir à adorer ; c’est la force d’aimer de l’amour dont Aimer aime, c’est la vie d’amour de l’Eternel à laquelle nous sommes invités à participer. Non, il ne s’agit pas de faire du saint esprit de l’Eternel une personne. (Hélas pour le dogme de la Sainte Trinité, l’Eternel Aimer est Un, et son amour est tout entier pour son autre, non pour lui-même).

On peut concevoir qu’en sa dynamique d’homo viator une conscience en quête d’absolu s’attache d’abord à un maître, à un gourou… Mais le vrai maître à penser, celui qui parle selon la vérité de l’être, apprend à ses disciples à penser par eux-mêmes, à se détacher de lui, à se passer de lui jusqu’à ne plus voir en lui un maître. Comme Yeshoua, un vrai maître à aimer qui se voit acculé à jouer le rôle de gourou par ses disciples fascinés et transis les amène à se détacher de sa personne, à se passer de son image pour accueillir Aimer en son immédiateté, Aimer immédiatement présent « dans le secret ».

 

Passer la syntaxe au creuset de la contradiction. Comment peut-on se laisser séduire par les belles formules du genre : « désirer ne pas désirer » ? « Il est interdit d’interdire » a fait florès en 68, et pourtant on ne peut logiquement interdire d’interdire sans interdire d’interdire d’interdire… et sans risquer de tomber aux mains du pouvoir qui s’oppose au pouvoir en place parce qu’il aura parlé en dernier, parce qu’il aura eu le dernier mot. Tout de même, ces formules logiquement intenables peuvent stimuler la pensée, l’orienter vers des intuitions informulables mais vraies.

 

quel amour pour son instrument

dévoile la violoncelliste

en caressant furtivement

le cou de son artiste

 

quelle passion la fait danser

sur la taille où son archet vibre

de rythmes  qui nous font chanter

le cœur de son félibre

 

est-ce l’ambre de ce visage

accordé à celui qui luit

sur ce torse et lui rend hommage

qui parle de leurs nuits

 

plus que le voir il faut l’entendre

en ses plaintes et ses soupirs

pour deviner et pour se tendre

vers l’amour et bénir

 

19 juin 2011

 

Fête des pères. Un catholique pratiquant qui répète dimanche après dimanche : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant » et qui se sait créé « à l’image et ressemblance de Dieu » peut-il ne pas concevoir son rôle de père sans référence consciente ou inconsciente à ce modèle ? Mais il entend répéter aussi que « Dieu est amour ». Y voit-il une contradiction ? Pense-t-il sa foi ? En pèse-t-il les implications dans sa vie ?

 

Est-ce parce que le concept d’infini est insaisissable, immaîtrisable, voire impensable et impesable qu’Aristote l’a écarté de sa philosophie ? C’est un concept essentiel à la théologie d’Aimer. Si Aimer n’était pas l’être infini, on pourrait douter de son altérité positive : il aurait pu vouloir son autre par manque, par désir. Infini, il ne peut connaître l’éros. Est-ce parce que la théologie chrétienne a été marquée par l’aristotélisme qu’elle croit à un éros divin ?

 

Le désir d’avoir n’est jamais assouvi. Après cette chose, il faut cette autre chose, et puis cette autre, et puis cette autre… Cela ne devrait-il pas faire comprendre à celui, celle qui vit cette soif inextinguible qu’il, elle est habitée par un désir infini ? Est-ce en faisant cette expérience que l’on conçoit l’infini, l’idée d’un être infini ? Que l’on en vient à reporter sur l’être sa soif d’avoir ? (La conversion du viveur Charles de Foucauld fut-elle la conclusion de son insatisfaction de l’avoir ?)

 

quand marcherai-je enfin devant ta face

sans oublier jamais l’amoureuse présence

de cet esprit qui anime mes sens

 

ce qu’ici maintenant je m’imagine

dans l’espace du cœur inaccessible à l’âme

c’est le feu de ta joie joie de ma flamme

 

pourquoi faut-il que si vite s’efface

la vision de l’immense en l’intime de l’être

au-dedans au-dehors qui s’en pénètre

 

me faudra-t-il marcher qu’elle s’affine

jusqu’au buisson ardent où la chair ne demeure

qu’en sa forme épurée où rien ne meurt

 

20 juin 2011

 

Liberté. « Aime et, ce que tu veux, fais-le », dit Augustin d’Hippone. Être libre, c’est pouvoir faire ce que l’on veut. On peut répéter après Descartes : « la volonté et la liberté ne sont qu’une même chose… Il n’y a point de différence entre ce qui est volontaire et ce qui est libre » (Réponses aux troisièmes objections, AT, t.7, 191, I. 10-14). Tout est dit, mais rien n’est expliqué. Qu’est-ce que vouloir librement ? On ne peut le comprendre qu’en considérant que l’humain est un être en marche, homo viator. La liberté de l’humain dernier n’est pas la liberté de l’humain premier. La liberté de l’humain premier est d’abord celle de l’animal, c’est-à-dire de l’être animé par son vouloir vivre. Il est libre s’il peut satisfaire ce qu’il veut : ses besoins et ses désirs, qui ne font qu’un ; se déplacer, se nourrir, se reproduire. Un animal éprouve des limites à sa liberté du fait de son environnement, tel que le manque de nourriture, et du fait de ses semblables, tels que les prédateurs qui le mettent en danger et qui l’obligent à fuir et le mâle dominant qui le frustre de son désir sexuel.

L’animal humain vit ce genre de liberté et ses limites, mais il découvre un nouveau degré de liberté et de vouloir, car son désir va au-delà de son besoin. Il découvre peu à peu que son désir n’est jamais comblé, que c’est un désir infini. Et tant qu’il ne prend pas conscience que les biens matériels ne peuvent le satisfaire parce qu’ils sont limités en nature et parce que ses semblables les lui disputent, il éprouve une frustration. Il est prisonnier de son désir et prisonnier de ses semblables, car l’humanité première en son désir d’avoir se divise inévitablement en dominants et dominés, en exploitants et exploités. Ainsi s’est construite la domination exploitation des uns par les autres où les dominés exploités sont privés de multiples libertés extérieures, et où tous, dominants exploitants et dominés exploités sont privés de leur liberté intérieure. Mais l’humain en marche peut découvrir que l’infini qu’il recherche est de la nature de l’être et non de l’avoir.

L’humain ne peut accéder à la liberté totale qu’en dirigeant son désir infini vers l’infini de l’être. S’il découvre que cet être infini est l’amour infini, sa liberté s’accroît à mesure qu’il participe à cet amour, qu’il l’accueille comme le don de l’Autre pour les autres. Alors il aime et fait ce qu’il veut, libéré par la vérité de l’être. N’est-ce pas ce que disait Yeshoua, le témoin de la vérité ? « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera » (Jean  VIII, 32).

 

c’est comme un chien fugueur

dont on craint que peut-être

il ne revienne pas

 

c’est une vieille peur

blottie au fond de l’être

qui vous parle tout bas

 

c’est cette tentative

sans fin renouvelée

de risquer le départ

 

c’est comme sur la rive

une barque volée

et dont on se sépare

 

21 juin 2011

 

Le philosophe Raphaël Enthoven interroge le mystique Matthieu Ricard. L’athée matérialiste interroge l’athée spiritualiste. Sur le désintéressement, sa possibilité, sa réalité. Le désintéressement n’est-il pas blotti au cœur de notre être ? N’est-il pas le cœur caché de l’être ? Il a hanté La Rochefoucauld comme un idéal impossible, mais un idéal désiré. Le bouddhiste Matthieu Ricard sait que le désintéressement est le secret de la délivrance du désir, de la souffrance qu’engendre le désir.

Avec Yeshoua on sait que le désintéressement est l’empreinte de l’agapè. Il est au creux de la vérité dont Yeshoua a été le témoin. Car la vérité de l’être de l’être, c’est l’amour désintéressé, l’amour qui ne cherche pas de récompense, « la main gauche qui ignore ce que fait la main droite » (Matthieu VI, 3), la pure agapè, l’agapè épurée de tout éros. C’est Aimer.

Matthieu Ricard explique qu’il s’est prêté à des expériences de neuroscience pour tenter de découvrir comment le désintéressement fonctionne dans les neurones. Car le désintéressement pur est une énigme chez l’humain premier. Existerait-il chez l’animal ? S’il n’y existe pas, comment a-t-il pu apparaître chez l’humain ? La neuroscience a constaté que le cerveau d’un humain voué au désintéressement développe des activités spécifiques. Nous voilà bien avancés. A toute habitude de pensée ou d’action correspond un développement de connexions neuronales particulières. C’est ce qui fait qu’il faut du temps pour se débarrasser de ses addictions, comme il en faut pour acquérir des aptitudes intellectuelles, techniques, morales, artistiques… Ainsi on ne peut douter que dans le cerveau d’une Hélène Grimaud ou d’un Yehudi Menuhin, des arrangements organiques se sont développés et affinés au fil des ans depuis l’enfance.

On s’exerce à aimer comme on s’exerce à jouer d’un instrument. Et pourtant, aimer de l’amour dont Aimer aime demeure un don, le Don d’Aimer en son être même. Le pur désintéressement est hors de portée de l’être fini. Mais « ce qui est impossible aux humains est possible à l’Eternel » (Matthieu XIX, 26).

Ce passage de l’impossible au possible, par ce que la théologie chrétienne appelle la grâce, n’est pas à comprendre comme une intervention transcendante ainsi que le voudrait cette théologie, ni comme une action immanente ainsi que pourrait le laisser supposer la doctrine bouddhiste. Car l’Eternel agit selon sa nature d’infini nécessairement présent à tout être fini d’une présence qui n’est ni immanente ni transcendante. Peut-on comprendre ce mode de présence ? C’est en tout cas la présence de l’altérité positive, de l’amour désintéressé.

 

Sade : « Je ne fais qu’obéir à mon désir ». Le désir de Sade est un désir auquel on obéit. Celui de Yeshoua est un désir qui aime.

Jacques Brel rêve d’un « pays où l’amour soit roi, où l’amour soit loi ». L’amour selon Aimer n’est ni roi ni loi ; il est l’être de notre être reconnu, accueilli, vécu. C’est la béatitude de la sollicitude éternelle.

 

les regards qui te donnent vie

regard posé sur le tableau

par le regard qui de son eau

avait bu dans l’œil de l’esprit

 

te font une foule fantôme

depuis que tu t’es fait leur home

 

me voici venu à mon tour

jouer avec toi aux miroirs

essayer dans l’ombre du soir

de découvrir cet autre amour

 

que je poursuis à perdre haleine

depuis que je cours dans la plaine

 

me diras-tu ce qu’apparaître

fait à la beauté qui se livre

incognito comme en ce livre

anonyme l’autre de l’être

 

que se dégage du fini

le regard pur de l’infini

 

22 juin 2011

 

On trouve sans peine chez l’animal l’amorce du désintéressement. La mère crocodile prend soin de ses œufs et de ses petits ; un loup peut se sacrifier pour sa meute. On dira qu’ils aiment les leurs comme eux-mêmes. On trouve cela aussi chez l’humain premier, et c’est une pierre d’attente pour le désintéressement de l’agapè. La nature prépare à la surnature.

Mais la pudeur ? « Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus » (Genèse III, 7). L’auteur de la Genèse s’est posé la question de la pudeur humaine, peut-être après avoir remarqué son absence chez l’animal, et chez le jeune enfant aussi. Depuis un bon siècle, dans son étude toujours plus poussée de la sexualité, la psychanalyse a élaboré des théories de plus en plus complexes, de plus en plus obscures, et de plus en plus controversées.

Le nudisme naturiste tend à montrer que la pudeur dépend du regard de l’autre sur notre nudité, que la nudité sans honte est possible dans un certain cadre et pour certaines sensibilités. On sait aussi qu’en ce domaine les sociétés humaines ont des positions très variées dans le temps et l’espace. On peut y observer, en matière de vêture, l’extrême du simple et l’extrême du plus total appareil, extrêmes auxquels sont liées des accusations réciproques de pudibonderie et d’impudeur. Les religions y sont sensibles : Pourrait-on, par exemple, imaginer une statue de la Vierge Marie vêtue comme celle de la Déesse Parvati, et réciproquement ?

Parce qu’elle est désintéressée de l’éros, l’agapè porte sur les nudités un regard de respect, et, parfois, de contemplation esthétique. Elle respecte chaque personne et chaque société en sa sensibilité propre. Mais l’agapè demeure un idéal, et il faut se garder de croire que l’éros n’a plus de prise sur nous. « Qui veut faire l’ange fait la bête ». La conscience de notre faiblesse et de celle des autres nous incite, en ce domaine aussi, à être « simples comme des colombes et prudents comme des serpents ».

 

Keats savait s’adonner à la connaissance mimétique, celle où le sujet s’identifie à l’objet. C’est une des portes de la poésie.

 

ramier sur la branche je balance

au grand vent de l’ouest et l’envie

pour la fugue en l’immense distance

de ses folles rafales de vie

 

je sens se gonfler en sa poitrine

l’ivresse de l’air aux grands espaces

et la vague espérance dessine

mon aile vers ce qui me dépasse

 

ainsi dans la bourrasque demeurent

les élans de notre cousinage

toujours prêts au départ   vienne l’heure

de notre envol vers l’autre rivage

 

23 juin 2011

 

Pour Spinoza, nécessité et liberté ne font qu’un parce que ce qu’il appelle la substance infinie est l’être qui ne peut pas être autre que ce qu’il est et qui ne peut agir que selon son être. Pour Spinoza, cet être infini englobe la totalité des êtres en son être. Spinoza est panthéiste : « Dieu est tout, y compris nous-mêmes »*. Notre liberté est donc pour lui de reconnaître l’absolue nécessité de notre être divin : nous ne pouvons penser et faire autre chose que ce que veut notre être. C’est là notre liberté puisque, encore une fois, la liberté est de pouvoir agir selon son être.

La pensée qui s’exprime ici n’est pas panthéiste. Les êtres finis, dont nous sommes, ne sont pas l’infini mais son autre. Car l’être infini (que d’aucuns appellent Dieu) est altérité positive par essence. Il existe tel qu’en lui-même par cette altérité, elle lui est essentielle ; l’altérité fait partie de son être, elle le constitue. En voulant et pouvant agir selon son être comme il le fait nécessairement, il est absolument libre. Et il veut des êtres finis capables de participer à son être et à sa liberté chacun à sa mesure.

Aimer est Aimer et ne peut pas ne pas aimer. Nous pensons ici avec Yeshoua que l’Eternel est pur amour désintéressé, pure altérité positive. Notre liberté ultime, au terme de notre libération par l’accueil accompli de la vérité de notre être, c’est de pouvoir partager cet amour.

La nécessité de notre liberté n’est pas celle d’une obligation transcendante, d’un déterminisme ou d’une loi, mais celle de notre identité. Il ne s’agit pas de faire de nécessité vertu à la stoïcienne. Il ne s’agit pas non plus de faire de nécessité plaisir à l’épicurienne, car le mot plaisir est ici mal choisi. Peut-être pourrait-on dire que nous faisons de nécessité joie, car nous reconnaissons que c’est en aimant de l’amour nécessaire d’Aimer que nous nous réjouissons en sa joie éternelle. Notre sollicitude est sa sollicitude, et sa béatitude est notre béatitude.

* Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique, Folio/Essais, p. 158.

 

Galet poli, la mer

avec tes frères t’a roulé pendant les millénaires

et tu rayonnes. La lumière

en toi se réjouit

et donne de se réjouir aux regards des esprits qui vivent de ta vie

 

A te voir, l’âme de ma chair

frémit. Elle devine

avec toi son destin

et tout ce qu’il faudra pour que sa peau s’affine et se fasse satin

 

Mon beau souci pour ta vie éternelle

il faut savoir souffrir pour être belle

et donner aux regards chose à se réjouir en l’infini désir

qu’enfin aux longs baisers de la lumière

à jamais rayonne le satin fier

 

24 juin 2011

 

Pour comprendre qu’avec Aimer nécessité et liberté ne font qu’un, on peut reprendre le genre de mashal qu’utilise Spinoza dans son Ethica more geometrico demonstrata (l’éthique démontrée par la méthode géométrique) : de même que la somme des angles d’un triangle est nécessairement égale à 180° degrés, de même l’altérité positive, l’amour agapè, fait nécessairement la liberté de celle celui qui aime de cet amour, car elle il partage l’être de l’être, Aimer, et ainsi sa liberté d’aimer, son pouvoir d’aimer sans contrainte, qui est nécessité de ne pas pouvoir ne pas aimer. Il faut pour cela reconnaître que « la vraie substance de Dieu », pour parler encore comme Spinoza, c’est Aimer, reconnaître avec Jean, le disciple que Jésus aimait d’agapè, que « Dieu est agapè ».

On rejoint encore Spinoza en disant que « être libre à tel point qu’on ne peut agir autrement, c’est vivre la coïncidence de la liberté et de la nécessité »*. Mais il faut être divinisé au sens où l’entendait Irénée de Lyon pour parvenir à cette liberté où l’on agit comme l’Eternel en conformité parfaite avec son être, Aimer. On peut alors dire que « la suprême béatitude est de rendre sa liberté identique à la nécessité divine »**. Mais cette divinisation est un long cheminement dans l’accueil de la force d’Aimer.

*Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique, p. 161. ** p. 154.

 

« L’éclectisme sélectif » de Wole Soyinka nous fait lire les philosophes afin de préciser notre pensée en l’accordant à ce qui chez eux nous agrée et en la distinguant de ce qui chez eux nous désagrée. (Prononcer Ouolè Shoyineka).

 

Ta mort est un hautbois, un cor

et douleur et douceur en cet embrassement

de l’espace plus vaste en l’enclos de ton chant

 

Tu l’entends, tu l’écoutes. Joue

corps et âme, deviens le souffle et l’instrument

le mime et le témoin de son ravissement

 

Dans la merveille du sommeil

écoute le prélude, le premier mouvement

depuis l’aube des jours, de la fin de tes ans

 

Rêve ta symphonie. La vie

s’achève au grand finale du cheminement

dans le dernier accord en t’évanouissant

 

25 juin 2011

 

Mythes. Peut-on faire l’hypothèse que le passage de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair à l’esprit, inclut une démythisation ? Démythiser, ce n’est pas détruire les mythes en les déclarant nuls et non avenus, mais les interpréter, c’est-à-dire les lire comme des images capables de mettre l’imagination sur la voie de la vérité. N’est-ce pas ce que Yeshoua pensait, lui qui ne cessa de parler en mashal en disant : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » ? Un des exemples les plus évidents de ce langage et de son interprétation selon la chair plutôt que selon l’esprit, c’est justement ce mashal où il dit qu’il va donner sa chair à manger, et où il tente d’expliquer à ses auditeurs choqués et désorientés que ses paroles de chair ne doivent pas être comprises littéralement mais métaphoriquement, imaginativement, selon l’esprit (Jean VI, 51-64). Les catholiques qui communient à l’hostie consacrée, comme par magie, croient manger et adorer « le corps du Christ ». Si certains incroyants peuvent les accuser de cannibalisme symbolique, c’est que pas plus que ces catholiques ils n’ont les oreilles pour entendre. Ils ne savent pas démythiser.

Ceux et celles qui découvrent que les dogmes de la Création, de l’Incarnation, de la Rédemption, de la Trinité, de la Résurrection… sont des mythes, passent de la chair à l’esprit, de la matérialité à la spiritualité. Cela est-il réservé à quelques mystiques plongés dans la nuit de l’esprit, à ces « saints » tels que Thérèse de Lisieux ou Teresa de Calcutta, qui doutent, « perdent la foi », mais continuent d’Aimer, découvrant la réalité nue de l’intuition de Yeshoua : « Dieu est Agapè », et qui peuvent dire avec Urs von Balthasar : « « L’amour seul est digne de foi » ?

 

« Existence » a depuis Kierkegaard pris un autre sens que celui des dictionnaires, qui nous disent qu’ exister, c’est « avoir une réalité », être plutôt que ne pas être (ce qui s’applique aussi bien à un atome, un arbre, une bête, un humain et l’Eternel). Le mot existence s’est chargé avec Kierkegaard de valeurs, ce qui classiquement est réservé à l’essence, à ce qui fait qu’une chose, un être, est ce qu’il est. Pour Kierkegaard, l’existence est « le surgissement de la liberté responsable d’un sujet »*. Pour les philosophes existentialistes à la suite de Kierkegaard : Heidegger, Karl Jaspers, Gabriel Marcel, Sartre et quelques autres, le sujet humain pose des actes libres qui effectuent une « rupture existentielle » avec l’enchaînement des causes et des effets censés présider aux événements dans un univers totalement déterminé.

On peut voir dans le mouvement existentialiste une révolte contre les philosophes déterministes, les Descartes, Leibniz, Spinoza, Hegel… Il est significatif que Kierkegaard  ait déclenché sa révolte au nom de sa foi chrétienne, puisque cette foi fait une place à la liberté humaine face à la toute-puissance divine (sans d’ailleurs voir la contradiction). Mais l’intuition de Yeshoua concilie deux positions extrêmes : celle du déterminisme absolu pour lequel la liberté est une illusion et celle de la liberté existentialiste surgissant d’un néant tout aussi illusoire. La liberté selon Yeshoua est celle de l’être de l’être, Aimer, qui nous l’offre à partager.

*Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique, p. 362.

 

La rose se déflore. Un pétale

un instant volette et se pose

 

L’or se dépose au couchant et s’étale

un instant, mais le soir l’ignore

 

Ecoute qui murmure dans la nuit

le volettement de ce doute

 

Entends sur l’horizon qui bruit

l’espoir en son effacement

 

26 juin 2011

 

Exiger l’impossible. N’est-ce pas ainsi qu’apparaît l’intuition de Yeshoua aux yeux de ses disciples stupéfaits ? « Mais alors, qui pourra être sauvé, » (Marc X, 26). On ne doit donc pas s’étonner que le christianisme ait rapidement fait passer cette exigence pour des « conseils évangéliques » réservés aux âmes d’élite, et qu’il ait abaissé l’idéal du Royaume des cieux en le rétrogradant à la morale de la Loi et des Prophètes : aimer l’autre comme soi-même (Matthieu XXII, 34-40). Mais si la Loi et les Prophètes, et Jean-Baptiste, ne sont « pas loin du Royaume de Dieu » (Marc XII, 34), cela signifie qu’ils n’en sont que l’approche, comme le baptême d’eau est symboliquement la préparation au baptême de feu de l’Esprit (Marc I, 8).

L’impossible, l’exigence de totale dépossession (Luc XIV, 33), n’est impossible que parce que c’est un don, le Don. Nous ne pouvons aimer de pure agapè, et donc nous libérer de toute possession et de tout intérêt, que par grâce, puisque Aimer seule est capable de pure altérité, que c’est là sa vie même, et qu’Elle nous la propose.

Il faut aussi comprendre que le don de l’esprit d’Aimer, qui n’est pas refusé à celles et ceux qui le demandent à l’Eternel (Luc XI, 13), n’est pas donné sans qu’on le recherche pour l’avoir reconnu comme l’idéal secret de la conscience humaine, et qu’on essaie d’entrer dans le Royaume de toutes ses forces, « avec violence » (Matthieu XI, 12). Le don d’aimer n’est pas reçu par celles et ceux qui se contentent de dire : « Seigneur, Seigneur », mais par celles et ceux qui s’efforcent de « faire la volonté de Dieu », d’aimer d’agapè (Matthieu VII, 21), « avec crainte et tremblement » dans la conscience de leur faiblesse, mais confiants que l’Eternel « opérera en eux le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s). Le don d’Aimer est le don d’une conquête. Ce n’est pas plus le cadeau de la transcendance que l’aboutissement de l’immanence. C’est l’impossible Aimer qu’Aimer rend possible.

Il n’est pas nécessaire à une conscience humaine de prier l’Eternel avec sa voix (« Seigneur, Seigneur…). l’aspiration implorante peut et ne doit être que la manifestation d’un désir d’Aimer, et qui se manifeste dans l’amour concret de tous les jours (Matthieu XXV, 34ss).

 

Vent d’est. Etonnants bruissements

Emues, les feuilles

recueillent

l’inouï des messages nus que dégage la vieille terre pour ses amants

 

27 juin 2011

 

Nous n’en finissons pas de découvrir les limites de notre liberté et les insuffisances de notre connaissance. Il ne faut donc pas nous étonner que certains esprits en soient venus à nous dénier toute liberté et toute vérité. Pour ces esprits-là, déterministes et/ou sceptiques, tout apparaître est trompeur. Certains, ignorant le principe de causalité, refusent même d’admettre que l’apparaître est nécessairement l’apparaître d’un être.

La découverte de la dimension quantique de la matière dans les années 1920 par des scientifiques tels que Niels Bohr et Werner Heisenberg les amena à renoncer à décrire ces phénomènes en termes spatiotemporels et à les visualiser. Cela nous a permis de mieux admettre que nous ignorons ce qu’est la matière en son être, tout comme un Claude Bernard avait pu nous faire admettre que nous ne connaissons pas la vie en elle-même, mais seulement dans ses manifestations. Cela pourrait aussi nous aider à comprendre que nous ne connaissons pas davantage l’humain qui, en plus d’être matière et vie, est potentiellement ou réellement esprit. L’esprit pur est le plus inconnu : depuis fort longtemps, celles et ceux qui ont approché l’Eternel ont compris qu’il était, tel qu’en lui-même en sa déité, caché, inconnaissable.

 

Sade et Lamartine. Les petits curieux et curieuses qui veulent découvrir Sade, parce qu’il ne figurait pas à leur programme de littérature au lycée, feraient bien, avant de plonger dans les phantasmes échevelés d’un réclusionnaire hypersexué frustré et dans leur élégant cocktail de sperme, d’excrément et de sang, de se préparer tout à côté une fontaine d’eau vive pour s’y laver aussitôt. Il semble que Raphaël Enthoven ait choisi à cet effet « Le Lac » de Lamartine (que les disciples de Sade ont d’ailleurs fort logiquement parfumé de leurs propres productions).

L’élégance attirante du style de Sade montre que la beauté manifeste l’être de l’être plutôt que celle de l’être des étants. Elle fait partie de la pluie que l’Eternel fait pleuvoir sur les bons et sur les méchants. Telle est sa vérité.

 

chaude comme la pluie d’orage

dans la touffeur

la fleur

exhale l’excès de ses pleurs et la surabondance de sa rage

 

28 juin 2011

 

Si par nos gestes et nos paroles nous incitons les autres à nous respecter et nous affectionner, c’est que ce respect et cette affection les font « marcher devant la face » de l’Eternel Aimer, avancer avec nous vers son altérité pure et la béatitude de sa sollicitude.

 

Vote démocratique : voter pour le moins mauvais candidat du moins mauvais parti du moins mauvais système politique. La démocratie est un cheminement interminable vers l’idéal de la fraternité humaine dans la liberté et l’égalité.

 

Celles et ceux qui désirent se lancer dans une entreprise, créer une affaire et la développer, ou simplement l’empêcher de couler comme tant d’autres, doivent savoir qu’ils vont s’aventurer dans le monde de l’humain premier, fait de prédateurs et de proies. Il leur faudra autant la prudence du serpent que la simplicité de la colombe s’ils veulent réussir sans perdre leur âme.

 

Péguy : « La foi, ce n’est pas étonnant, dit Dieu. J’éclate tellement dans ma création ». Trouvaille d’un poète qui fait parler l’Eternel en lui attribuant une évidence paradoxale. Car il sait bien, le poète, que fort peu de gens voient l’Eternel éclater, et s’éclater, dans l’univers. Il faut être poète, poète visionnaire et mystique comme William Blake, pour voir l’infini en toutes choses, pour reconnaître que ce qui s’y manifeste est la manifestation de l’Infini en son universelle sollicitude.

N’y a-t-il pas des gens qui ne voient même pas cette beauté ? Il y a quelques années on a vu donner au bac ce sujet étonnant : « La beauté existe-t-elle dans la nature ? ». Et l’on a entendu des ornithologues se moquer des amateurs de chants d’oiseau parce qu’ils étaient eux-mêmes incapables d’y entendre autre chose que des appels sexuels et des menaces territoriales.

Vient un jour où, les sens purifiés par la sollicitude d’Aimer, on voit chaque feuille, chaque aile, chaque chevelure… manifester Sa Présence à l’intime de tout être au point que l’on ne s’en étonne plus, que l’on répète simplement en les vivant les paroles de Yeshoua : « Regardez les corbeaux … Regardez les lis des champs… » (Luc XII, 24, 27)

toute cette eau venue du ciel

avec force où elle ruisselle

reçoit l’accueil avide

du désir de la terre vide

 

les mots se trouvent pour le dire

une parenté qu’à frémir

en leur âme profonde

ils connaissent l’âme du monde

 

c’est qu’au fond la peau de la terre

qui s’offre pour connaître l’air

lui montre le visage

de son intimité sans âge

 

et celui qui vient des hauteurs

chargé d’amour et de liqueur

fait toute chose belle

qui l’accueille de l’éternel

 

29 juin 2011

 

Connaître ? Nos philosophes psychologues parlent le plus souvent de trois modes de connaissance : par les sens, par la réflexion et par l’intuition. Mais ils ne s’entendent pas sur la nature de chacun de ces modes, sur leurs liens réciproques et sur leur importance relative.

Certains tiennent que nous ne connaissons rien sans les sens, d’autres que nous avons l’intuition innée de certains concepts…

Depuis que nous savons de science sûre que l’humanité est l’héritière de l’animalité, nous aurions pu nous interroger davantage sur la connaissance animale en ce qu’elle peut encore nous donner des leçons de connaissance. Le mimétisme peut nous mettre sur la voie de la connaissance empathique et de la connaissance par connaturalité. A mimer ce que nous voyons et entendons chez les autres, que découvrons-nous ? Est-ce utile, est-ce important ? On sait que les fans et les groupies copient les gestes et les paroles de leurs idoles ? Pourquoi ? Cela leur sert-il ? A quoi cela leur sert-il ?

On ne peut manquer ici de chercher à comprendre comment Yeshoua connaissait, et précisément comment il connaissait la nature, l’humain et l’Eternel. Les évangiles nous disent qu’il « savait ce qu’il y a dans l’homme », qu’il lui a suffi de voir Nathanaël « sous son figuier » pour savoir à qui il avait affaire, qu’il savait que Judas « était un démon » (Jean II, 25 ; I, 48 ; VI, 70). Que peut-on inférer de ses mashal sur la connaissance de la nature, du blé et de l’ivraie, de la vigne… des moutons et des ânes… En quoi cela nous concerne-t-il ? Et comment est-il parvenu à comprendre son père éternel ?

On pense ici qu’un matérialiste est handicapé, mutilé dans ses capacités de connaître parce qu’il nie l’existence de la dimension non physicochimique de la matière, se privant ainsi de la connaissance dite extrasensorielle, de l’empathie télépathique…, d’un type de connaissance répandu dans le monde animal, voire végétal et peut-être même minéral, et que nous devrions ne pas nous priver.

 

L’empathie peut nous permettre cette expérience de pensée : Si les Israéliens étaient arabes et les Palestiniens juifs, le conflit israélo-palestinien aurait-il été réglé depuis longtemps ? Et si oui, avec quelles conséquences pour la géopolitique mondiale ?

 

étonnant voyageur

étonnant visiteur

air en tes souffles tu annonces

par tes milliards de messagers

légers

les nouvelles de la famille

 

par tous ceux que j’inspire

par tous ceux que j’expire

tu entretiens la connaissance

obscure secrète anonyme

intime

de ces frères du bout du monde

 

comme l’autre demeure

en toi en moi demeurent

au flot de l’incessant échange

qui se poursuit au gré des vents

l’élan

et le relais des millénaires

 

éphémère éphémère

les enfants et les mères

par la chair et le souffle voyagent

en ces milliards d’avènements

de temps

et d’espaces d’amour s’avancent

 

30 juin 2011

 

Si l’on accepte d’identifier la liberté à la volonté comme le fait Descartes, on doit admettre qu’elle est un phénomène exclusivement humain, qu’il existe une rupture radicale entre le monde animal et le monde humain. Cela est cohérent avec l’idée cartésienne selon laquelle les animaux sont des machines. Mais si l’on définit la liberté comme la capacité d’agir selon sa nature, on atténue cette discontinuité et l’on admet le langage courant qui parle d’air libre, de liberté rendue à une bête prise au piège…

Le mot liberté est polysémique comme tant d’autres, et cette polysémie permet de penser à des degrés de liberté, degrés qui concernent aussi l’animal humain, homo viator appelé à marcher de l’humain premier vers l’humain dernier, de la liberté de la chair vers la liberté de l’esprit.

Si l’exercice de la volonté est indispensable à la liberté spécifiquement humaine, c’est qu’elle permet le choix, l’accueil ou le refus de l’agapè proposée par l’Eternelle, la résistance aux automatismes de l’instinct et des habitudes qui relèvent de la liberté animale. Pour acquérir la liberté que donne la vérité de l’être dont parle Yeshoua, il faut vouloir et pouvoir dire non aux mouvements d’attirance (de philia) et de répugnance ( de neïkos) qui règlent notre vie animale d’humains premiers.

La liberté de l’humain dernier, celle que donne l’agapè, entraîne avec elles toutes les libertés sociales, politiques, culturelles…

 

Reconnaître l’infini de l’être, reconnaissance qui nous permet de comprendre que l’Eternelle ne peut être qu’Amour, incite à l’imaginer comme un « milieu divin » plutôt que comme un être localisé. La formule évangélique : « notre Père qui es aux cieux » en prend un coup, car elle relève d’un autre imaginaire. Elle est cependant subvertie par Yeshoua lorsqu’il parle du dieu « présent dans le secret ». L’Eternelle ne peut être une personne au sens humain. On peut, si l’on veut, parler d’une hyperpersonne, mais cela ne nous éclaire pas sur le mystère de sa déité. Ne nous suffit-il pas de pouvoir lui dire : Toi !  nous qui sommes tous toi pour elle ?

L’air est une heureuse image pour nous donner à penser à la présence de l’Eternelle. Car nous y baignons et il baigne chaque cellule de notre corps par notre respiration. L’air est pour notre corps un milieu de vie, intérieur comme extérieur. Tu nous donnes, Aimer, de respirer ta présence, toi plus intime à nous-mêmes que notre intimité et à tout être dans l’univers des univers…

 

marche dans le champ de blé

as-tu vu tant de beautés

toutes ensemble danser

 

toutes ces têtes s’inclinent

et toi tu les imagines

face aux lames assassines

 

toutes ensemble elles bruissent

de chansons qui les bénissent

jamais qu’elles ne finissent

 

chacune a eu l’aventure

qui dure ce qu’elle dure

et la chance d’être mûre

 

peut-être le vague espoir

qu’au-delà de la nuit noire

d’autres porteront sa gloire

 

les têtes pleines de vies

savent que rien ne finit

dans la mémoire infinie

 

1er juillet 2011

 

Celles et ceux qui pratiquent l’hésychasme peuvent le nourrir de l’imaginaire de l’air où nous baignons et qui nous baigne, image de l’Eternel immense intime.

 

En allant vivre en Inde pour tenter de vivre la spiritualité vedantine sans rien renier de sa spiritualité chrétienne, le moine Henri Le Saux a été comme acculé, en les confrontant aux entités hindoues, à dépasser les dogmes catholiques en les réduisant à leurs valeurs de mythes. La non-dualité du vedanta et la trinité du christianisme sont inconciliables lorsqu’on les approche comme des concepts, que ce soit dans la philosophie de Shankara pour l’une et dans la théologie de Thomas d’Aquin pour l’autre ( pour ne citer que deux des plus éminents penseurs indiens et chrétiens). Mais il semble bien qu’ils se rejoignent comme symboles au-delà de leurs apories respectives.

Sagesse hindoue, Mystique chrétienne. « Cette œuvre semble écrite sous le sceau de l’équilibre. Advaita et Trinité chrétienne s’y harmonisent l’un à l’autre. L’expérience hindoue et l’expérience chrétienne s’approfondissent mutuellement. L’advaita nous avertit que les relations trinitaires dépassent infiniment ce que nous pouvons en concevoir ; la Trinité chrétienne, elle, nous révèle la plénitude pluriforme de l’Un-sans-second. » (Intériorité et Révélation, introduction, p. 21).

Ce que Yeshoua a vécu, son expérience spirituelle, s’est exprimé sous la forme d’une relation d’intimité avec son père céleste, mais il ne l’a pas conceptualisé. Il ne l’a dit qu’en mashal. Et c’est en mashal que nous devons le lire, refusant la conceptualisation dogmatique pour tenter de partager cette expérience de l’Eternel, d’en vivre, de participer à la vie éternelle de l’amour agapè.

Nous avons besoin de langage pour nourrir en l’exprimant notre participation à la vie d’Aimer, mais ce langage devrait se limiter, comme celui de Yeshoua, à l’expression consciemment symbolique et à la perception mythique des « vérités » proposées par les religions. C’est d’ailleurs le meilleur chemin de la réconciliation des religions, au-delà de l’impossible, du stérile débat théologique.

 

Il nous est bon de développer un large éventail de styles de lecture. Entre autres, celui de l’ultrarapide, qui cherche à s’informer de faits, d’idées… de référentiels, et celui de l’ultralent, qui veut goûter le signifiant/signifié des poèmes, des textes littéraires, de ces romans où l’on ne cherche plus curieusement à connaître une histoire de toute façon imaginaire, mais où l’on s’attarde émerveillé devant la beauté du langage et où l’on se réjouit de voir et d’entendre manifestée la Beauté éternelle.

 

songe de nuit

brume de port

chambre d’ennui

pensée de mort

 

silence nu

parole pâle

blancheur émue

neige d’opale

 

air innocent

champ de lavande

parfum de sang

belle légende

 

fille de l’air

adolescente

eau de mystère

évanescente

 

là-bas tu nais

dans le bonheur

et disparais

quand vient ton heure

 

2 juillet 2011

 

« C’est alors qu’il exulta dans l’esprit saint et s’écria : Je t’exalte, père, seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents et que tu les a révélées aux tout-petits. Oui, père, parce que cela a paru bon à ton visage (eoudokia emprosthen sou). Tout m’a été remis par mon père. Nul ne connaît le fils si ce n’est le père, et nul ne connaît le père si ce n’est le fils et ceux à qui le fils veut le montrer… » (Luc X, 21s). Il est difficile de saisir cet élan lyrique de Yeshoua en ce qu’il manifeste de son expérience et comment il le manifeste. Nous ne sommes même pas certains que ces paroles soient tout à fait celles de Yeshoua, ni que les traductions soient fidèles à l’original araméen.

On s’interroge ici encore sur l’expression verbale, sur le genre de langage utilisé pour exprimer une expérience que peu d’humains ont faite avec une telle intensité et une telle qualité. Faut-il comprendre que « ces choses » demeurent cachées aux intellectuels lorsqu’ils utilisent la pensée conceptuelle, qu’elles ne sont accessibles que dans le langage du mashal, le langage obscur et indistinct du symbole que les « tout-petits » sont capables de sentir ? Est-ce si sûr ? Dans l’épisode où Yeshoua parle de donner sa chair à manger pour signifier qu’il faut entrer dans la vérité de son message d’amour, personne ne semble le comprendre. Pas même Pierre, qui le suit aveuglément pourtant parce qu’il sent que les paroles de son maître sont « les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68). La connaissance que Yeshoua propose est une connaissance intuitive plutôt que réflexive. Est-ce ce que Pascal a compris lorsqu’il a écrit ces mots inoubliables : « Dieu sensible au cœur, non à la raison » ? (Pensées, éd. Sellier, fragment 680, p. 467).

Yeshoua a pensé et appelé l’Eternel « père céleste » en conformité avec sa culture hébraïque patriarcale. En toute logique il ne pouvait en parler qu’en mashal, en langage symbolique. Au vrai, l’Eternel, en sa déité, n’est ni père ni mère, ni céleste ni terrestre. Il est impensable et donc indicible. Le fond de l’expérience mystique de Yeshoua est celle de son intimité la plus forte avec l’Eternel : « Toi en moi, moi en toi », la conscience de ne faire qu’un avec lui : « Qui me voit voit le père » (Jean XVII, 21 ; XIV, 9).

Il nous faut bien pourtant tenter d’exprimer l’expérience que nous pouvons en faire, nous aussi. Même le mot grec agapè est insuffisant, mais c’est le moins mauvais que pouvait choisir Jean pour dire ce qu’il en sentait. La connaissance la plus vraie de l’Eternel est une connaissance par l’agapè : « Qui aime connaît Dieu… parce que Dieu est agapè » (I Jean IV,7s). Peut-être faut-il tenir compte de l’avertissement de Wittgenstein : « Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire ». Alors il nous faut le chanter. La liturgie est là pour ça. Les chrétiens orientaux l’ont sans doute mieux compris que les occidentaux.

 

La guéguerre entre les neurosciences et la psychanalyse montre que le dualisme occidental n’est pas mort, et que le matérialisme moniste ne règne pas totalement. Les penseurs occidentaux ne comprennent toujours pas que la chair est indissociablement matérielle et immatérielle, corps et âme, que l’organisation du physico-chimique est sous-tendue par du non physico-chimique. Peut-être faut-il être poète pour le percevoir. « A la matière même un verbe est attaché », dit le vers doré de Nerval.

 

pour l’aile d’un nuage

planant dans un ciel bleu

vas-tu lever les yeux

et oublier tes rages

 

non   pas les oublier

mais leur donner la chance

de se trouver un sens

dans l’immobilité

 

après la course folle

informe dans le vent

vient cet arrangement

de la pure corolle

 

comment   tu ne le sais

mais la face des choses

te parle de la rose

et te donne sa paix

 

3 juillet 2011

 

Entre fiction et réalité, quelle relation dans la vie des lecteurs et lectrices ? On lit la littérature en « suspendant son incrédulité », disait Samuel Coleridge. C’est notre désir qui suspend notre incrédulité : nous sommes fascinés, pris par l’histoire. Sinon, nous disons que livre nous tombe des mains. La liberté de l’humain dernier face à ce désir, c’est de pouvoir dire non comme face à toute attirance, de savoir suspendre sa curiosité et sa crédulité.

Non qu’il faille toujours renoncer à ce divertissement pascalien. Notre humain premier en a besoin pour se détendre de temps à autre alors qu’il avance, tendu, vers l’humain dernier. Et puis, la littérature de fiction, ce n’est pas que de belles histoires. Edward Forster en 1927 dans Aspects of the Novel déplorait déjà que le roman dût raconter des histoires, et il attirait l’attention sur les formes esthétiques de la fiction. On peut intégrer cette dévalorisation des histoires fictives et cette valorisation de l’esthétique romanesque au cheminement d’homo viator. L’éducation scolaire et universitaire apprend d’abord aux enfants le b.a.-ba de la lecture ; puis elle invite les adolescents à dévorer des Harry Potter ; puis elle initie les jeunes gens à goûter des Princesses de Clèves… Celles et ceux qui cherchent à entrer dans le Royaume des cieux font aussi leur lectio divina

Nous disons qu’un poème est pour nous un bon poème et/ou un poème bon pour nous lorsque nous éprouvons le désir de le relire et de le relire. Non pas pour le mieux comprendre et posséder en l’analysant, mais pour le mieux connaître en y communiant. Et pour communier au monde qu’il nous donne à connaître par sa médiation.

Le lecture ne peut cependant remplacer le contact sensible avec les humains et la nature, ni non plus le contact mystique avec l’Eternel. Elle devrait alterner avec ces contacts immédiats.

 

nos voyageurs s’en sont allés

porteurs de tous les souvenirs

de leur pays accumulés

sans avoir rien eu à nous dire

 

il reste dans la maison vide

des odeurs des ondes sans noms

qui dans l’air  si len ci eux  vibrent

et parlent aux cœurs sans raison

 

de silence à silence vois :

l’âme de leur chair est vivante

et tout ce qui demeure là

qui là-bas à l’autre est présente

 

en  l’im mé di at  du non-autre

les voyageurs du finistère

sans odeurs ni ondes sont nôtres

dans le secret de ton mystère

 

4 juillet 2011

 

Les relais de l’amour. La polysémie du mot amour une fois perçue clairement en ses distinctions, on peut chercher à penser la continuité et la discontinuité qu’entretiennent ses différents sens. On refuse ici de les opposer radicalement, car on les pense dans la dynamique générale de l’évolution de l’univers, et plus précisément dans celle de l’humain, homo viator perfectible appelé à marcher vers l’idéal de l’Agapè Eternelle.

On reconnaît ainsi un élan de l’amour allant de l’éros à la philia et de la philia à l’agapè. On peut considérer l’éros comme la forme la plus primitive de la philia, mais destinée à passer à sa forme définitive (selon les trois degrés qu’Aristote lui attribue.) Cependant la philia est elle-même appelée à passer le témoin à l’agapè.

En termes évangéliques, on pourrait dire que la Loi et les Prophètes tels qu’ils fonctionnent dans le judaïsme jusqu’à Jean-Baptiste sont l’expression achevée de la philia : « Aime ton prochain comme toi-même » et « Fais aux autres ce que tu aimerais qu’ils te fassent et ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’ils te fassent ». Le passage de témoin de la loi à la grâce avec Yeshoua, c’est celui de l’accession à l’agapè : Aimer les autres comme autres et non plus simplement comme soi-même, ne penser qu’aux autres et en pur désintéressement. Vivre cet amour c’est accéder à la Vie même de l’Eternel chez qui il est pure agapè. C’est participer à la béatitude de sa sollicitude par le Don qu’il nous en fait.

L’amour des ennemis, de ceux qui vous dominent et vous exploitent, comme le pardon de l’impardonnable, sont les signes de cet amour impossible sans la force de l’esprit de l’Eternel à laquelle la théologie chrétienne donne le nom de grâce.

 

Dans L’Origine du Monde si bien titrée, le pur éros est le mashal de la pure agapè. Si l’Eternelle n’était pas Agapè, le monde ne serait pas, car l’infini n’aurait pas d’autre. (Mais le regard patriarcal regarde le sexe comme une obscénité, rédimée ici pourtant par la beauté que la nature et l’art y ont posée).

 

comme le fleuve gagne l’océan

la route enfin se perd au fond des bois

 

ce n’est pas un chemin de Compostelle

où l’on croit voir la terre unie au ciel

 

le pèlerin s’engage et puis poursuit

et découvre en chacun des paysages

en chacun des visages rencontrés

un peu plus de sa chair et de l’esprit

 

mais celle qui s’enfonce dans les bois

ne cherche ni l’étang ni le vieux chêne

 

à tout instant l’appelle une autre voix

comme dix mille gouttes en l’océan

 

5 juillet 2011

 

Lorsqu’on lit chez Montesquieu que les lois sont « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », on se dit qu’on tient une base saine de réflexion. Comme celle du mot amour et celle de tant d’autres, la polysémie du mot loi fait sens dans la définition de l’auteur de L’Esprit des lois. Que l’on parle de lois mathématiques, physiques, biologiques… autant que de lois morales, sociales, rationnelles, économiques, esthétiques, ludiques… montre que nous évoluons dans un univers partout réglé par des « rapports nécessaires ».

Contrairement à ce que pensait Descartes, Dieu lui-même ne peut aller à l’encontre des lois mathématiques (il ne peut faire que 2 et 2 fassent 5 ni que la somme des angles d’un triangle ne fassent pas 180°…) Cela ne va cependant pas contre sa liberté puisque les lois mathématiques sont des lois de l’être, que l’Eternel est l’être de tout être et que la liberté est de pouvoir agir selon son être.

Nous admettons sans rechigner les règles dans le sport et le jeu lorsque nous voulons nous y livrer. Notre problème avec la loi apparaît avec les lois sociales et les lois morales… toutes les lois qui régissent notre vie collective et individuelle. On note avec Montesquieu que ces lois ne sont pas constantes et uniformes dans le temps et l’espace. On note aussi qu’elles ont progressé, qu’elles se sont affinées au cours de l’histoire des peuples et des nations. Cette relativité et cette perfectibilité donnent à penser et à réagir.

Yeshoua a changé radicalement la loi mosaïque, tout en affirmant qu’il ne faisait que l’accomplir, la « perfectionner ». Continuité et discontinuité. « On vous a dit… mais moi je vous dis » (Matthieu V, 17, 21s, 27s, 31s, 33s, 43s). Lorsque Paul écrit aux Romains : « Vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce » (Romains VI, 14), il nous donne de comprendre que l’esprit qui avait inspiré la loi de Moïse a libéré de la loi comme servitude, parce que cet esprit est celui de l’amour : « Toute la loi se résume en « tu aimeras ton prochain comme toi-même » » (Galates V, 14). Nous découvrons que l’agapè est l’être dernier de notre être et qu’en aimant de cet amour par la force de la grâce nous partageons la liberté d’Aimer. La loi de l’être est « le rapport nécessaire » entre notre être et notre vie, « nécessaire » au sens où elle est conforme à l’être comme le sont les lois mathématiques.

Paul parle encore de « la loi du Christ » (Galates VI, 2), mais c’est une loi d’amour, si tant est que l’on puisse utiliser cet oxymore, aussi auto-contradictoire que l’expression « Dieu est amour » puisque le mot dieu dénote, connote en tout cas, l’idée de toute-puissance alors que l’amour exclut tout pouvoir et toute contrainte.

 

L’aide-soignante qui fait la toilette du grabataire pose sur le sexe endormi le respect d’un mouchoir. Respect mutuel où chez l’un et l’autre grandit l’humain dernier en s’appuyant sur le mystère de la nudité.

 

où est-elle à midi la belle Bételgeuse

au fond du voile bleu

sur quel horizon pur de l’onde merveilleuse

se donne-t-elle aux yeux

 

car elle est sûrement dans l’univers limpide

où le cœur l’imagine

car rien de notre chair n’échappe à ce grand vide

où l’instinct la devine

 

vers elle et vers toute autre se tendent mille mains

attirées par l’immense

avec elle et toute autre en chemin vers demain

chaque vie prend son sens

 

6 juillet 2011

 

On a dit de la société française du XVII° siècle qu’elle était une société préoccupée par l’honneur et qu’il suffisait de relire le théâtre de Corneille et de Racine pour s’en convaincre. Mais on peut se demander si notre société du XXI° siècle est sortie de cette préoccupation : Il suffit de voir à quel point les médailles et autres décorations y sont recherchées et valorisées. Cela ne se réduit pas au domaine sportif, cela s’étend à tous les domaines : militaire, politique, religieux, universitaire…, avec leurs titres et dignités, légion d’honneur, pourpre cardinalice, palmes académiques, rubans, rosettes, croix, médailles…

Les sociologues de langue anglaise ont observé que certaines cultures étaient des shame cultures, des cultures de la honte, la honte étant l’opposé de l’honneur. Elles le sont toutes plus ou moins. Nous appartenons au monde des forces de répulsion neïkos et des forces d’attraction philia qui mènent l’univers de la matière à la vie et de la vie à la conscience. Notre humanité première a besoin pour avancer de promesses et de menaces, de carottes et de bâtons, de paradis et d’enfers, de récompenses et de punitions, d’honneurs et de hontes.

Le désir d’honneurs de l’humain premier se rattache à ce que Jean appelle les valeurs du monde, plus précisément à « l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16) qu’Augustin a rebaptisé « libido dominandi », désir de dominer les autres au sens de les commander, asservir ou simplement de les regarder de haut comme une montagne domine une vallée.

Cependant, ainsi que l’a fait observer Pascal, qui appelle concupiscence chacune des valeurs du monde, « on a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (organisation politique) de morale et de justice » (Pensées, éd. Sellier, fragment 244). L’honneur et la honte demeurent des valeurs motrices de notre société, et pour longtemps. En chaque personne humaine pourtant, ces valeurs sont censées passer, dans la dynamique d’homo viator, de la shame culture à la guilt culture de nos sociologues, à la culture de la culpabilité, de la mauvaise et de la bonne conscience. C’est l’intériorisation progressive des valeurs. Il ne s’agit plus de se préoccuper de ce que les autres pensent de nous, mais de ce que nous pensons nous- mêmes de nous-mêmes.

La dernière étape, sans doute trop rare pour éveiller l’intérêt des sociologues, est celle de l’amour agapè, qui ne se soucie pas de la honte et de l’honneur, ni même de la mauvaise et de la bonne conscience. C’est celle de l’agapè, qui faisait dire à Paul : « Je ne me juge même pas moi-même » (I Corinthiens IV, 3). On ne se soucie plus alors de l’opinion que les autres se font de nous ; on ne se soucie même plus de l’opinion que l’on se fait de soi-même. On ne se soucie plus que des autres, avec dilection et respect. (La pudeur appartient aux cultures de l’honneur et de la honte, mais une conscience parvenue à l’agapè se soucie de la pudeur et de l’honneur des autres).

Yeshoua est mort dans le pire déshonneur, torturé et exposé nu aux regards de tous comme un esclave. Le malheur pour les chrétiens est qu’ils ne comprennent toujours pas que ce fut la manifestation de la mort du dieu tout-puissant, de l’abolition de son honneur et de sa gloire. Ils continuent de chanter : « honneur, puissance et gloire à l’Agneau de Dieu dans les éternités d’éternités » ; et nombre d’entre eux ne peuvent achever la récitation du « Notre Père » sans ajouter avec ravissement : « car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire dans les siècles des siècles ». Paul n’a pas compris la mort de Dieu ; il a fait de la mort ignominieuse du Christ la condition de son élévation à l’honneur suprême (Philippiens II, 5-11). Il a fait de sa résurrection glorieuse la récompense de sa mort ignominieuse, alors que la « récompense » de l’agapè n’est rien autre que l’agapè, et que l’acceptation de la mort dans l’horreur est la conséquence de la perfection de l’agapè enfin accomplie : « eîpen tétélestaï, consummatum est, c’est accompli » (Jean XIX, 30).

 

tu ne vois pas monter la marée du maïs

il te suffit de vivre avec sa sève

tu n’entends pas frémir les tiges qui grandissent

il te suffit de poursuivre le rêve

 

debout dans la verdure où disparaît ta chair

tu sens la terre et l’eau qui se rassemblent

debout parmi les feuilles effleurant le mystère

tu sens l’air et le feu qui se ressemblent

 

qu’es-tu venu chercher pour que tu imagines

chuchoter l’un à l’autre leurs attraits

qu’es-tu venu rêver pour que tu les devines

murmurer l’un à l’autre leurs secrets

 

de la graine qui meurt à la graine qui vit

l’élan originel en toi se passe

de la graine qui vit à la graine en épi

le temps dans l’éternel en toi s’efface

 

7 juillet 2011

 

Homo viator. En chemin vers l’agapè. Qui s’entend dire : « vous pourrez faire tout le bien que vous voudrez, on vous attribuera de mauvaises intentions » est invité/e à passer de la morale de l’honneur à l’éthique de la conscience (from shame culture to guilt culture). C’est le plus court chemin vers le Royaume des cieux.

« Regardez les corbeaux…Regardez les fleurs des champs » (Luc XII, 24, 27). « J’éclate tellement dans ma création » (Charles Péguy). Homo viator, nous n’en finissons pas d’épurer nos sens pour voir peu à peu apparaître l’Infini en toutes choses. Chaque brin d’herbe, chaque insecte… est une merveille d’intelligence et de beauté ; et lorsque nous avons conscience certaine de l’intime présence nécessaire de l’Infini à tout être fini… (Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime).

 

On peut avec l’Agapè souffrir les injustices qui nous sont faites ; on ne peut pas souffrir celles qui sont faites aux autres, aux autres en leur altérité, non en ce qu’ils/elles sont inconsciemment perçues comme des extensions de nous-mêmes. C’est pour cela que l’injustice faite aux gens de la forêt congolaise ou amazonienne, comme celle faite aux Palestiniens, aux Syriens, ou aux sans-papiers…, à tous ceux que nous ne connaissons ni d’Eve ni d’Adam, nous empêche de dormir.

Si l’esprit d’Aimer demeure en nous et nous dans l’esprit d’Aimer, « moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 23), il prononce en gémissant dans notre silence les noms des opprimés et des exploités qui nous viennent aux lèvres.

 

la grande mauve est revenue

monter la garde au carrefour

avec la belle retenue

d’une reine en moindres atours

 

sa discrète garde du corps

l’herbe haute qui la protège

la prépare en un long cortège

qui se mime comme un décor

 

elle réserve aux promeneurs

amis du temps et de l’espace

de découvrir en sa couleur

et sa ligne la douce face

 

il va falloir que tu reviennes

la saluer jour après jour

comment ne pas faire la cour

à la beauté en cette reine

 

8 juillet 2011

 

Attention. Ce qu’en dit la philosophe Simone Weil a frappé nombre de ses lectrices et lecteurs. Son attention a retenu leur attention. Nous voici face aux jeux, aux pièges, aux incertitudes du langage polysémique. L’attention dont parle Simone Weil est-elle celle qui nous vient à l’idée ?

Il y a l’attention sensible aux réalités physiques et il y a l’attention intellectuelle à toutes les autres : souvenirs, imaginations, désirs, sentiments, questions, idées… Le mot présence vient à l’esprit pour mesurer la continuité et la discontinuité entre attention sensible et attention intellectuelle. Le mot présence offre des sens parallèles aux sens du mot attention : présence physique et présence intellectuelle. Quant au mot conscience dans son sens psychologique, il appartient à la même nébuleuse de sens et peut nous permettre de préciser celui que nous donnons à l’attention.

Ces repérages linguistiques n’ont pas ici d’autre but que la préoccupation et l’action. Même si les sens que Simone Weil donne au mot attention ne couvrent pas tous ceux que, les uns et les autres, nous lui donnons, nous retenons l’importance vitale qu’elle y accorde.

Si nous pensons qu’étant ontologique notre relation d’être fini à l’Être Infini Aimer est notre préoccupation suprême et le fondement de toutes nos actions, nous prenons et cherchons à garder conscience de sa présence, nous voulons fixer sur elle notre attention. Nous savons que cette présence n’est pas physique, qu’elle est inaccessible à nos sens. Nous en ignorons la modalité, qui n’est ni transcendante ni immanente, mais nous avons l’assurance qu’elle est celle de l’Amour. Nous pouvons cependant utiliser notre imagination pour qu’elle nous devienne familière. Avec l’espoir qu’elle finisse par être constante, qu’elle devienne la base de toutes nos autres attentions. Cette présence « nécessaire » au sens où l’entend Thomas d’Aquin, cette présence à tout être à tout instant en tout espace, nous pouvons l’imaginer comme un air où nous baignons et qui nous baigne, faire de la conscience de notre respiration la conscience analogique de la présence d’Aimer.

 

Attention au langage. Des observatrices et observateurs attentifs du langage que les politiques utilisent pour nous manipuler, en particulier dans une campagne électorale qui ne dit pas son nom, nous invitent à porter, nous aussi, notre attention sur toutes les formes de manipulation insidieuse visant à affaiblir la liberté et l’égalité humaine. On sait ou devrait savoir à quels dangers nous exposent des mots savamment utilisés tels que identité, sécurité, mais aussi racisme, antisémitisme et bien d’autres  tels que précaution ou risque.

L’attention fondamentale à la présence d’Aimer peut devenir la force inspiratrice de toutes nos attentions sensibles et intellectuelles dans notre marche vers le Royaume des cieux.. « Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse XVII, 1)

 

 

lorsque au sortir du sein apparaît le visage

de l’enfant attendue avec sollicitude

les sourires déjà appellent leur image

à répondre au plus vite à leur béatitude

 

et puis vient le silence où leur œil intérieur

entrevoit gravement le destin d’une vie

confiée à l’attention de leurs jours de leurs heures

avant que détachée elle ne leur soit ravie

 

déjà leur apparaît l’âme du grand mystère

de cette égalité de cette liberté

commune mutuelle aux chemins de la terre

avant de s’accomplir pour leur éternité

 

9 juillet 2011

 

Quelques écrivains (Iris Murdoch… ) ont retenu cette phrase de Simone Weil dans son livre La pesanteur et la grâce: « Le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel » (p. 137). Mais ce livre est un livre de fragments, et les fragments sont ouverts à des interprétations multiples ; ce n’est qu’en confrontant les fragments avec l’ensemble d’une œuvre que l’on peut espérer découvrir leur véritable sens, et cela est réservé aux spécialistes de cette œuvre. Qu’est-ce que le « réel » pour Simone Weil, et même qu’est-ce que « produire » ? La « production » poétique, artistique n’est pas le fruit d’une attention ordinaire, même aiguë, à ce que la plupart considèrent comme le réel. Il y faut une attention détachée de l’utile, comme l’a noté Bergson dans Le rire, une attention épurée du besoin et du désir, une attention communiante. L’attention poétique la plus féconde, la plus capable de « produire », est celle qui participe de la sollicitude toute désintéressée d’Aimer pour chaque être en sa singularité. L’attention poétique à la beauté du monde est la source de la beauté poétique.

 

La hargne avec laquelle la juive Simone Weil (1909-1943) parle du judaïsme s’explique sans doute en partie par l’antijudaïsme dont la société française était imprégnée dans la première moitié du XX° siècle et dont un grand nombre d’intellectuels ne surent pas se détacher, leur faisant fermer les yeux sur l’antisémitisme génocidaire nazi. Mais on peut se demander si Simone Weil n’était pas restée profondément juive malgré sa fascination pour la Grèce. Son obsession pour la pureté pourrait remonter à ce judaïsme que Yeshoua a dénoncé. Et que penser de sa détestation de l’idée de progrès, qui relève d’une nostalgie des origines commune aux religions, y compris les monothéismes ? En affirmant que l’Eternel ne cesse de travailler (Jean V, 17), Yeshoua a par avance avalisé la théorie de l’évolution, dont le progrès est l’une des manifestations.

 

L’intuition ontologique qui sous-tend la spiritualité de l’altérité, celle de la relation de l’Etre infini et des êtres finis, commande la connaissance de l’ensemble du réel. Non que l’on pourrait en déduire toute la connaissance du réel comme prétend pouvoir le faire le démon de Laplace dans un univers totalement déterminé, puisque cette intuition implique une mesure d’indétermination et de liberté. Mais elle est le critère de toute vérité parce qu’elle inclut les deux principes fondamentaux de la rationalité que sont le principe d’identité et le principe de causalité. Rien ne peut être vrai qui la contredirait, y compris en l’indétermination qu’elle détermine.

 

sous le gao nu

battent les calebasses

sur la terre nue

au bord de la place

 

quand viendra la pluie

les greniers sont vides

les ventres aussi

sur la terre vide

 

sous le gao nu

battent les calebasses

sur la terre nue

au bord de la place

 

le mil qui nous reste

au fond de la jarre

est le dernier geste

avant le départ

 

sous le gao nu

battent les calebasses

sur la terre nue

au bord de la place

 

peut-être la ville

aux entrailles pleines

sera notre asile

le temps de la peine

 

sous le gao nu

battent les calebasses

sur la terre nue

au bord de la place

 

que dit le génie

caché dans le rythme

à l’esprit ravi

maître des énigmes

 

sous le gao nu

battent les calebasses

sur la terre nue

au bord de la place

 

10 juillet 2011

 

La béatitude des bodhisattva est celle de leur sollicitude pour tous les êtres. On comprend que des bouddhistes aient pu conjecturer que Yeshoua soit allé chercher son inspiration en Inde. C’est qu’il n’est pas aisé de saisir ce que son intuition doit au judaïsme ni comment et pourquoi il s’en est détaché. Enigme de la continuité/discontinuité, de tous les seuils de l’évolution dans notre univers.

 

Aimer ne se laisse pas dominer, ne se laisse pas posséder : Elle ne se laisse ni dominer ni posséder les autres, ni être dominée et possédée par les autres. Et les consciences qui l’accueillent dans leur vie ni ne dominent ni ne sont dominées, ni ne possèdent ni ne sont possédées. Aimer est en deçà et au-delà de philia-éros et de neïkos-thanatos. Ce ne sont pas seulement les consciences qui veulent utiliser Aimer par la prière magique qui s’égarent, ce sont aussi celles qui se soumettent à Aimer en servantes d’une puissance dont elles rêvent en secret. Et s’égarent également les consciences qui s’offrent à Aimer en sacrifice comme celles qui prétendent se l’offrir en voulant l’annihiler. Aimer renvoie dos à dos théisme et athéisme.  Aimer est à la hauteur de chaque conscience pour l’inviter à Aimer dans la liberté et l’égalité. Paul avait dû un peu le comprendre lorsqu’il s’est fait juif avec les juifs, païen avec les païens, faible avec les faibles et tout à tous afin de les gagner au Christ (I Corinthiens 20ss).

 

quand la parole pleut sur cette terre

heureuses qui l’accueillent solitaires

y connaissent l’esprit

 

lorsque le verbe ensoleille ce sol

heureuses qui l’accueillent solidaires

y connaissent l’esprit

 

quand la parole souffle sur ces chairs

heureuses qui accueillent le mystère

et vivent de l’esprit

 

11 juillet 2011

 

L’idée créationniste appartient à une religion qui n’a pas été revisitée et rédimée par l’intuition de Yeshoua. Elle relève d’une théologie de la puissance, non de l’amour. (Quoi qu’il en ait, le catholicisme continue d’accorder plus d’importance à la puissance qu’à l’amour. Sinon son Credo parlerait de l’amour, alors qu’il ne le mentionne pas une seule fois mais parle deux fois du Tout-puissant). L’idée créationniste est incompatible avec la relation ontologique qui relie l’Être infini et les êtres finis, relation dans laquelle l’autre de l’Eternel est nécessairement éternel, sans commencement, étant l’autre d’Aimer. (Comment Aimer pourrait-il être Aimer s’il n’avait pas d’autre à aimer ?)

 

La sollicitude serait l’ennemie de la virilité ? Elle minerait la virilité de la société occidentale ? C’est ce que vient d’affirmer l’un de nos éminents penseurs. Ici cependant la sollicitude est le terme le moins inadéquat pour désigner la relation de l’Infini Aimer à tout être fini. C’est un mot biface lorsqu’on l’envisage du point de vue de l’être fini, mais la réalité qu’il suggère est une en l’Être Infini. Car l’Être Infini est Un. (Lui seul est Un). Perçue et vécue par nous autres humains en notre finitude, la sollicitude est autant respect que tendresse. On pourrait dire autant virilité que féminité si cela signifiait que le respect est une qualité virile et la tendresse une qualité féminine, qu’un homme tendre perd nécessairement sa virilité et qu’une femme respectueuse perd nécessairement sa féminité.

Opposer la sollicitude à la virilité, c’est dévaloriser l’une et l’autre. Serais-tu un brin macho, éminent penseur ? Abstiens-toi de cette insidieuse manipulation.

On ne peut avec Aimer agir par compassion pour les exploités et les dominés sans agir par justice contre les exploiteurs et les dominateurs. Dans la sollicitude, la lutte contre l’injustice est indissociable du secours à ses victimes. On ne peut défendre les pauvres sans attaquer les riches, etc. Yeshoua n’a pas dit : « bonheur aux pauvres » sans ajouter : « malheur aux riches » (Luc VI, 20, 24) (On pourrait souhaiter que les habitants du Vatican le disent plus souvent ; mais comment le pourraient-ils alors qu’ils habitent dans des palais ?)

 

accroché vertical à la montagne

entre pin et rocher

le sage

accompagne l’espace

 

son immobilité est la mémoire

des terres et des mers

senties

de sa jeunesse au soir

 

la barque horizontale se prépare

pour qu’une autre jeunesse

en bas

y prenne le départ

 

au vide des hauteurs une écriture

dit l’insensible esprit

au sage

mûr pour cette blancheur

 

12 juillet 2011

 

Ruineuse illusion de croire que les intellectuels du XXI° siècle seraient moins manipulables que ceux du XX°. Le souvenir des manipulations du socialisme hitlérien et du socialisme stalinien devrait nous angoisser. Mais la malignité des manipulations, leur dissimulation intrinsèque, parfois même aux yeux de ceux qui y participent, parvient à nous faire douter de son existence, un peu comme le diable dont on disait naguère que sa plus grande ruse était de faire douter de la sienne.

L’Eternel Aimer nous libère des manipulations à mesure que nous accueillons sa Vérité, la vérité de l’être de l’être. Car tous les êtres sont interdépendants, et les connaissances que nous en avons le sont aussi. (La transdisciplinarité est l’une des implications de cette interdépendance des êtres et de leur connaissance, et le refus de la transdisciplinarité peut être le fruit d’une manipulation).

 

Tout être est sacrement de l’être de l’être, car tout étant participe de l’être. L’action de grâce n’est plus ici une chance à saisir après la communion eucharistique, c’est le possible, offert en tout lieu à tout instant, de la communion à Ta présence. « Je te sais dans mon cœur… »

 

Opposer compassion et amour agapè, c’est oublier la continuité/discontinuité qui préside au cheminement d’homo viator de l’humain premier vers l’humain dernier. Le mashal du Bon Samaritain que Yeshoua a proposé en exemple de l’amour du prochain montre que la compassion, l’émotion des entrailles (esplagkhnistê, Luc X, 33) est la voie du souci agissant de l’autre. Avant d’aimer les autres comme autres, les Samaritains détestaient les Juifs, il est bon de les aimer comme soi-même, de ressentir en soi la douleur et le misère des autres par empathie animale et charnelle. La sagesse qui préside à l’évolution en ses continuités/discontinuités va de l’humain animal à l’humain spirituel. L’émotion compassionnelle est une invitation à la conscientisation de l’altérité positive, elle se situe au seuil de la nature à la surnature. Parler d’un empire de la compassion risque d’être une manipulation visant à la dévaloriser puisque tout empire appelle sa subversion. Angélisme nietzschéen ? Réprimer en soi et chez les autres l’émotion de la compassion est un moyen très sûr de les préparer à la barbarie. Quoi qu’on dise, les nazis ont trouvé en Nietzsche une source d’inspiration. Et qui veut faire l’ange fait la bête. (Mais l’hypersensibilité de Nietzsche n’exigeait-elle pas de lui qu’il se méfiât de sa compassion ? Ne l’a-t-elle pas mené jusqu’à la démence ?)

 

alouette là-haut

inspire expire

dans l’éblouissement de ta joie de montrer

à la terre depuis les airs

celle du ciel de la connaître

 

comment sans perdre haleine

tu chantes chantes

l’air puissamment des ailes qui te portent

noces du ciel et de la terre

chantre du souffle de leur être

 

jusqu’à ne plus te voir

l’œil à l’oreille

donne notre désir éperdu de rejoindre

l’élan de cette alliance d’or

étiré jusqu’au non-paraître

 

13 juillet 2011

 

Manipulation langagière. Pourquoi, comment en est-on venu à parler d’islamistes et non plus de musulmans, seul terme utilisé il y a vingt ans encore ? Que diraient les chrétiens si on les transformait tout à coup en christianistes. Le choix du suffixe –iste est (évidemment ?) habile : il rappelle marxiste, communiste, maoïste, voire socialiste (la bête noire d’un bon tiers du peuple français) et quelques autres  tels que capitaliste (la bête noire d’un autre bon tiers)… plus les extrémistes bruyants et malfaisants que produit toute société.

 

Aimer montre qu’il est tout à fait capable d’utiliser le Coran musulman, comme la Thora juive, les Upanishad hindoues, le Tipitaka bouddhiste, l’Âdi-Granth sikh, l’Âgama jaïn… pour inviter et aider les « âmes de bonne volonté » à le rejoindre. Dans le Coran cela apparaît avec l’appel répété au souci des autres et à la prière intérieure, appel auquel le soufisme a particulièrement répondu. On pense ici cependant que cette invitation et cette aide sont plus présentes dans l’Evangile que dans les autres Ecritures sacrées.

 

L’attention à la présence d’Aimer est vaine, illusoire et stérile, si elle ne vise pas à Aimer.

 

pour les abeilles revenues

dans l’écoute de la légende

pour les abeilles retenues

dans le souffle de la lavande

 

chacune d’entre elles s’affaire

préoccupée par sa maison

chacune est là à son affaire

tout occupée à sa mission

 

n’y en aura-t-il donc aucune

pour l’échange du beau regard

ne s’en trouvera-t-il pas une

pour le désir de se revoir

 

dans l’instant ici me rassure

la présence de l’éternelle

dans l’instant l’infini m’assure

de la rencontre fraternelle

 

14 juillet 2011

 

Regard. Lorsqu’on a constaté et réalisé qu’en Afrique les métis sont vus comme des Blancs et en Europe comme des Noirs, on se dit que nous voyons les êtres et les choses selon ce que nous sommes, que notre pensée influe sur notre regard.

Bergson a bien noté la différence entre le regard utilitaire prosaïque et le regard désintéressé poétique. Encore faudrait-il que nous maîtrisions ces différents regards.

On a dit que les Occidentaux, héritiers du judaïsme et de l’hellénisme, regardaient les animaux avant tout comme des non-humains. Les animaux machines de Descartes en sont l’expression achevée puisqu’il dénie aux animaux non seulement l’intelligence, mais la sensibilité. Les contacts avec la pensée indienne, repris à la toute fin du XVIII° siècle, commencèrent  de modifier et rectifier le regard occidental sur l’animal. Après Schopenhauer, fervent lecteur des Upanishad, certains penseurs européens en sont venus à attacher plus d’importance à la vie qu’à la raison et à considérer que la vie rassemble tous les vivants, alors que la raison établit une coupure radicale entre l’animalité et l’humanité. La découverte de l’évolution, comprise en ses implications, a contribué à donner une valeur scientifique à cette modification du regard occidental sur l’animal, à lui faire revoir la question de la continuité/discontinuité qui opère la distinction entre l’animal et l’humain.

L’Inde n’a pas cessé d’attirer nombre d’esprits européens viscéralement insatisfaits du regard que leur culture ouranienne de la coupure leur faisait porter sur les êtres et les choses. L’attirance du bouddhisme et sa diffusion à travers l’Europe appartient à ce mouvement. Le poète et romancier Andrew Harvey a dit la plénitude que le regard bouddhiste sur le monde lui avait apportée, lui faisant comprendre ce qu’un Sri Lankais lui avait enseigné sur la méditation hinayana connue sous le nom de Vipassyana, « voir sans discrimination », « voir ouvertement » :

« Un instant de regard pur, avait-il dit, et c’est le commencement de la Libération. Si, l’espace d’un instant, vous parvenez à voir une fleur, un visage, un chien tels qu’ils sont en eux-mêmes et pour eux-mêmes, vous commencez d’être assez libre pour aimer » (A Journey in Ladakh, p. 185). On peut penser à Blake, capable de voir l’infini en toutes choses avec son regard purifié.

Nous pensons ici que c’est Aimer, accueillie toujours plus intensément dans la vie, la pensée et l’action, qui transmue notre regard sur les êtres et les choses, nous permet d’y voir resplendir l’intelligence, la beauté et l’indicible personnalité, et qui nous donne de nous en réjouir avec Elle.

 

Ontologie. « Spécialiste de l’être » devrait être perçu comme un oxymore puisque l’être de l’être est l’être de tout être. On ne peut s’intéresser vraiment à l’être de l’être sans s‘intéresser aussi à tout être. Le spécialiste de l’être est en réalité un généraliste, mieux, un universaliste. On le ressent ici vivement puisqu’on y sait que l’être de l’être est amour de tout autre.

 

une vache était là tout à l’heure arrêtée

une vache était là par l’autre regardée

 

qui de l’autre en son œil mesurait la distance

qui pour l’autre en son œil réfléchissait le sens

 

celui qui regardait par elle regardait

celle qui regardait qui par lui regardait

 

mimant l’autre en l’instant de l’immobilité

mimant l’autre en gardant sa personnalité

 

et la plume écrivant les mime lui et elle

la plume décrivant se mime en lui en elle

 

et le regard la lit vaguement quelque part

et le regard rêvant distrait en prend sa part

 

15 juillet 2011

 

« Nous, qui nous ? » (Plotin, Les Ennéades ?). Le nous, c’est ici l’autre comme soi-même, l’autre comme extension de moi. C’est fatalement un nous qui s’oppose à un non-nous.

Le nous, c’est d’abord la famille, le nous deux du couple, le nous trois, quatre… des parents et des enfants, des proches (ce qui n’exclut pas que même dans ce cercle restreint le non-nous puisse advenir et s’établir : la querelle mortelle des frères ennemis est un thème biblique depuis Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères…). Le nous peut s’étendre à une communauté : village, quartier, pays, peuple, à l’humanité tout entière idéalement. Avec le regard nouveau porté sur l’animal, il peut même s’étendre à tous les vivants. (On n’avait d’ailleurs pas attendu pour entendre en Occident des « nous deux, moi et mon chien », des « nous deux, moi et mon cheval »…) Certains philosophes pourront aller jusqu’à la communauté de l’être : « nous les êtres ».

L’intuition de Yeshoua accomplit une mutation du nous en vous, toi multiple avec lequel il n’y a plus de nous ni de non-nous. Le « tu aimeras ton ennemi » (Matthieu V, 44) semble étendre le nous à l’humanité tout entière, mais il met à mal les frères, les sœurs, et la mère elle-même : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » (Matthieu XII, 48).

Si l’on veut encore dire nous, un nous incluant tous les êtres, y compris l’être de l’être, ce n’est plus un moi indéfiniment, infiniment élargi. Car l’Infini Aimer n’a pas de moi. Il ne possède rien, pas même lui-même. Il n’a pas d’avoir, il n’est qu’être, et les êtres finis ne lui appartiennent pas. Ils sont son autre, ils sont tous et chacun toi, toi, toi… Et à la mesure où participons à la vie d’Aimer, nous disons à chaque être : toi, toi, toi… Le «moi en eux et toi en moi, ego en autoïs kaï su en emoï » (Jean XVII, 23) en est l’expression symbolique. Symbolique, mashal, car le « en » de « en eux… en moi » n’est pas immanent. (L’altérité positive de l’agapè n’est pas plus immanente que transcendante).

 

Lorsqu’on voit la mort de six de nos soldats endeuiller notre fête nationale, on mesure le progrès en humanité auquel se voient contraints nos dirigeants un petit siècle après la boucherie impénitente de leurs prédécesseurs à Verdun, au Chemin des Dames, à Vimy…

 

comme une porte ouverte ou comme une eau qui mire

un ciel où les milliards dans l’ombre se devinent

un livre ouvert en rêve et que l’on ne peut lire

est un livre annonçant l’immensité divine

 

dans la nuit sans étoiles et sans lune devine

les signes que la nuit dessine le désir

comme à midi la brume jusqu’à mourir s’affine

et comme sous la flamme s’évanouit la cire

 

ce qui ainsi ne peut ni dire ni écrire

chante dans la blancheur aux pages de l’abîme

ce qui ne peut se dire et ne se peut écrire

chante dans la noirceur aux pages de l’intime

 

16 juillet 2011

 

Et maintenant Max Jacob, Drancy, l’abomination nazie. Il faut coûte que coûte maintenir éveillée la compassion pour le peuple martyr. Il ne se passe pas de semaine où l’on ne trouve le moyen de rappeler la Shoah afin de nous fermer les yeux sur les méfaits d’une nation qui année après année depuis bientôt soixante ans maintient son occupation d’un autre peuple,  qui l’exploite, le spolie, l’humilie. Habileté cynique de jouer avec notre imagination compassionnelle en l’orientant sur un passé que nous ne pouvons changer, manipulation sinistre visant à nous détourner de l’action compassionnelle en faveur de ceux pour qui maintenant nous pourrions agir. Mais la plus grande habileté est de persuader nos inintelligences que l’on peut mener des négociations entre occupants et occupés. Encore une fois, a-t-on libéré la France occupée par des négociations ? A-t-on avec de simples négociations libéré le Kosovo d’un occupant qui y avait commencé son œuvre de nettoyage ethnique ?

Jusques à quand ? Le blocus inhumain de Gaza commence à ouvrir les yeux de certains, mais ils se heurtent à la complicité des pouvoirs en place, que ce soit en Grèce, en France ou aux Etats-Unis. Existe-t-il en France un seul groupe de pression d’intellectuels juifs cherchant à mettre fin à cette ignominie de leurs frères israéliens ?

 

Le « nous » fait partie de la perfectibilité de l’humanité. C’est la dernière étape avant la porte étroite du « toi, toi, toi… ». En mashal, c’est le baptême d’eau avant la baptême de feu, Jean-baptiste avant Yeshoua, la Loi et les Prophètes avant le Royaume des cieux. La compassion en est le dynamisme le plus fort inscrit dans les gènes de l’humanité animale. Il faut l’entretenir intelligemment, la diriger vers l’altérité positive de l’agapè. La diriger et non pas l’abolir. Qui veut faire l’ange trop vite fait la bête.

 

Compassion et indignation sont un couple dérivé de philia et neïkos. Il faudrait ne jamais les penser et vivre l’une sans l’autre. Il faudrait toujours les acheminer vers la dilection et le respect inspirés par l’amour éternel, et les mettre en œuvre dans l’action sociopolitique.

 

chamade au cœur de l’oiseau pris au piège

dans la main qui le tient et toute frémissante

de la chair en sa chair si palpitante et tiède

si proche en sa distance et si étrange

 

bravade au cœur qui fait lever le siège

de la main qui le tient et toute ravissante

de la chair de sa chair si aimante qui l’aide

à l’approche de l’aile de son ange

 

17   juillet  2011

 

La compassion émotionnelle de la philia naturelle est faite pour ouvrir la voie à la compassion rationnelle de l’agapè surnaturelle. La compassion émotionnelle est incapable d’universalité, elle ne peut s’éveiller face à l’oppresseur, à l’exploiteur, au bourreau, au terroriste… La compassion rationnelle est universelle, c’est celle d’Aimer qui « fait se lever son soleil sur les justes et sur les injustes » parce qu’il aime sans acception de personne. Il nous donne la grâce d’y participer en aimant jusqu’à nos ennemis.

 

On a pu voir dans la scène de la tentation de Yeshoua au désert une victoire sur la philia qui recherche le plaisir et dans la scène de sa mort sur la croix une victoire sur le neïkos qui fuit la douleur. Interprétation un peu rapide sans doute, mais qui nous donne de comprendre qu’il n’y a pas de liberté humaine sans capacité de dire non à nos attirances et à nos répugnances instinctives. Ce pouvoir de négation est une force dont il faut bien chercher la source, si l’on admet le principe de causalité. L’esprit à l’œuvre dans la chair ? « L’esprit vient au secours de notre faiblesse » (Romains VIII, 26).

 

Vitalisme ? La matière n’a pas besoin d’un principe vital qui l’animerait, elle est elle-même davantage que du physicochimique, contrairement à ce que croient les spiritualistes mais aussi les matérialistes, qui sont en réalité des « physicochimistes ». Si notre chair est indissociablement corps et âme, c’est que toute matière est à la fois visible et invisible, ainsi que le donnent à sentir les vers dorés de Nerval : « A la matière même un verbe est attaché… Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres ». Comme s’y sont efforcés Bergson et Canguilhem, nous pouvons renvoyer dos à dos vitalisme et mécanisme.

On ne peut à la fois affirmer tout uniment que l’on se sait pas ce qu’est la vie, qu’il est impossible de la définir (pas plus que la matière), et affirmer péremptoirement qu’il est possible de la réduire à un processus d’organisation biomoléculaire. C’est ignorer le principe de contradiction, mais aussi le principe de causalité : le processus d’organisation biomoléculaire suppose une cause, une cause dont il est peut-être impossible de connaître l’essence, mais une cause dont il est impossible de nier l’existence. La science biomoléculaire décrit le phénomène de la vie, elle n’en rend pas raison. Le matérialisme « physicochimiste » est un irrationalisme.

 

le tesson dégagé précautionneusement

de la poussière morte et de l’oubli des ans

est une main tendue par les os endormis

que l’amour attentif ressuscite à demi

 

que ne ferons-nous pas pour les interroger

que ne donnerions-nous pour les faire parler

engager avec eux cette conversation

que nous révélera notre intime passion

 

plus que l’intelligence que le laboratoire

donnera de comprendre et d’entendre et de voir

ranimée cette chair frémira de connaître

en nous ce qu’éternel l’esprit leur donne d’être

 

18 juillet 2011

 

Manipulation langagière. « Rassurer les marchés ». On veut faire croire aux inintelligences que les marchés sont des entités impersonnelles, abstraites, mais capables tout de même d’avoir peur et qu’il faudrait rassurer comme des enfants dans le noir. Les marchés, ce sont des emprunteurs et des préteurs, des financiers jongleurs, des usuriers à dénoncer et neutraliser.

 

Prosélytisme. Qu’il soit religieux, politique, culturel, intellectuel, scientifique, artistique, commercial… le prosélytisme est de soi une activité du nous, c’est-à-dire du moi étendu : pensez comme nous, comme moi ; faites comme nous, comme moi. Le prosélytisme est incompatible avec l’intuition de Yeshoua, qui ne cherche à gagner les autres qu’à l’amour des autres comme autres, à Aimer.

Diffuser l’intuition d’ Aimer est une implication essentielle de la vie avec Aimer. Mais ce n’est pas un racolage. Il ne s’agit pas d’enrôler les autres dans une secte ou une religion, un mouvement, un courant ou une école, ni de les rallier à qui que ce soit, mais de les inviter à l’amour, rien qu’à l’amour agapè et à tout ce qu’il implique. Ce n’est pas seulement « pas de contrainte en religion » (Coran II, 257), mais pas de propagande, pas d’apostolat, pas de manipulation. Avec l’Infini Aimer, il ne s’agit pas de gagner les autres à une personnalité, un héros, un dieu, un nom… Encore une fois, le christocentrisme est exclu. L’infini n’a pas de centre.

 

Lorsqu’on entend un spécialiste de Montaigne affirmer que « L’Apologie de Raimond Sebond » (Essais II, 12) est une attaque contre le catholicisme et un spécialiste de Pascal soutenir que les Pensées ne sont pas une apologie du christianisme, on ne donne pas cher de la Spiritualité de l’altérité entre les mains des interprètes de tous poils, croyants, agnostiques et athées.

 

ton silence éternel est plus chaud que le cœur

d’un amour dans l’étreinte où les yeux se sont clos

sur les secrets de l’autre partagés

 

immense et solennel en sa belle senteur

diffuse dans l’espace au jardin du repos

où se récréent les ombres immergées

 

ton silence éternelle est une joie plus pure

que celle qui inonde au temps des retrouvailles

les visages amis dans la demeure

 

présence immatérielle si forte qu’elle dure

jusqu’à cette seconde où l’on sent que défaille

l’âme en son espérance qu’elle meure

 

19 juillet 2011

 

Mashal du Fils Prodigue. Erreur d’interprétation de penser que le Père préfère le prodigue à son aîné parce que les manifestations de son amour diffèrent. Lorsque Yeshoua fait dire au Père à son aîné en colère : « Enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Luc XV, 31), il veut nous faire comprendre que c’est cela la béatitude éternelle, être avec Aimer et partager son être, et qu’il fait partie de cette béatitude de nous réjouir lorsque les autres (re)viennent la partager.

 

Qui à dit à son Seigneur : « Lorsque je vois comment vous traitez vos amis, je comprends que vous en ayez si peu. » ? Lorsque Aimer devient notre tout, que nous avons commencé de l’accueillir et que nous sommes prêts à l’accueillir toujours plus à tout prix, comme celui qui a découvert un trésor dans un champ et qui vend tout ce qu’il possède pour acheter ce champ (Matthieu XIII, 44), Aimer nous aide à nous déposséder. Car nous sommes toujours riches de quelque chose, et finalement de notre ego, alors que nul n’entre dans le Royaume de l’Amour « s’il ne renonce pas à tout ce qu’il possède » (Luc XIV, 33). Aimer ne possède rien, et nous ne pouvons pleinement participer à sa vie que totalement dépossédés, nus comme l’est symboliquement Yeshoua sur la croix lorsqu’il dit : « c’est parfait, c’est accompli, tétélestaï » (Jean XIX, 30). Rien d’étonnant alors à ce que le « hasard » nous fasse perdre tant de choses.

Mais il faut d’abord que cette perspective plus ou moins vague de tout perdre ne nous attriste plus comme « le jeune homme riche », que nous vendions « tout ce que nous possédons  si nous voulons être parfaits, accomplis, téleios » (Matthieu XIX, 21). Tel est le sens de la marche d’homo viator. A pas lents ou rapides, peut-être même en courant, “tendus en avant” (Philippiens III, 14) nous sommes invités à cheminer vers cette perfection. Sans nous désoler d’en être encore si loin puisque ce serait nous détourner des autres. Qui aime l’autre comme autre ne peut s’apitoyer sur soi-même.

Mais non, cher monsieur, la chair n’est pas mauvaise, elle est provisoire. Ne la voyez-vous pas se faner, se ruiner, avant de se terminer par “ce qui n’a plus de nom dans aucune langue”. Espérez-vous secrètement que la vôtre puisse faire exception? La chair est préparatoire aussi, c’est dans son dynamisme d’humain premier, dans sa capacité de compassion en particulier,  qu’elle se prépare à la découverte du trésor d’Aimer.

 

Manipulation langagière du jour. (Hier c’était celle de l’empire compassionnel). On nous dit aujourd’hui que la France est menacée par l’égalité, que la France est le dernier Etat socialiste soviétique. Stupeur lorsqu’on sait que l’écart entre les très riches et les très pauvres ne cesse de s’y élargir. Jusqu’où peut-on aller trop loin sans se faire repérer comme manipulateur de nos inintelligences? Est-ce pour nous préparer à la rigueur austère de la crise qui nous attend et dont la mise à mal de l’école, de l’hôpital, du tribunal… n’est que l’avant-goût amer ?

 

le dahlia qui dilate sa splendeur

est comme une gorgone

au jardin du combat des couleurs

 

le soleil qui détourne les regards

dans la tête vous donne

la présence inutile de l’art

 

car la lumière dit l’autre sans cesse

et vous invite nonnes

à perdre en elles toutes vos richesses

 

au regard véronique de la fleur

dans votre coeur résonne

l’appel à devenir toutes petites soeurs

 

20 juillet 2011

 

On peut faire la part de Dieu: “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”. On ne peut pas faire la part d’Aimer: il n’a rien et il est tout. Il ne possède ni ne cherche à posséder. Les prophètes juifs avaient déjà compris qu’il se souciait des autres et non de lui-même: “Non les milliers de béliers et les fleuves d’huile (offerts en sacrifice), mais la justice et la compassion dans l’humilité” (Michée VI, 7s). “Je désire la compassion éléos, non le sacrifice” (Osée VI, 6). Et dire qu’il est tout, ce n’est pas ici être panthéiste, mais panenthéiste, présent à tout. Et cette présence n’est pas une présence de puissance. Il ne domine ni n’est dominé. C’est une présence d’amour, de compassion, l’altérité créatrice de l’autre.

Nous ne faisons pas la part d’Aimer dans notre vie, dans notre pensée et notre action parce que nous connaissons son altérité universelle. Avec Aimer, nous nous sentons appelés à nous intéresser comme lui à tout être en tant que l’autre de son être. Et nous ne pouvons nous désintéresser de quoi que ce soit pas plus que de qui que ce soit: philosophie, théologie, sciences, arts, politique… toutes les activités humaines. Idéalement, nous nous efforçons de vivre en attention constante à Ta Présence aimante à tous les êtres afin de les aborder avec Ton respect et Ton affection..

Penser et agir avec Toi implique une universalité de tous les savoirs et de toutes les actions. Non seulement aucune pensée ni aucun acte ne peut plus advenir en nous sans être motivé par Ton altérité positive, mais cette altérité positive incite à une connaissance de tout l’être et de tout être, à une relation d’agapè avec tout l’être et avec tout être. Impossible désintéressement? Evidemment. La Rochefoucauld l’a magnifiquement montré en ciselant ses maximes (dont la perfection flattait sans doute son ego, mais aussi celui de ses admirateurs se sachant capables de la goûter). Le désintéressement pur de l’agapè est le Don de Toi, une participation à Ta Vie. Encore faut-il le désirer et l’accueillir. Cela prend toute une existence.

 

Le réalisme de l’évolution de l’humanité perfectible commande de la penser et de la vivre telle qu’elle est en son état présent, d’y mettre en oeuvre les forces qui la mènent, la philia et le neïkos, en nous efforçant avec Ta grâce de l’emmener plus avant vers Ton agapè d’affection et de respect (Vaste programme !)

 

Avec Aimer, le personnalisme est un je-tu universel alliant l’absolu de l’individu et l’absolu de la communauté. “Tous pour un, un pour tous” universel, il renvoie dos à dos l’individualisme et le communisme.

 

forte de son élan la tige

gonflée de sa sève s’élève

de cette terre qui l’afflige

vers le ciel de son rêve

 

la terre est cependant la force

de cet élan vers les hauteurs

pour que la graine le divorce

des sombres profondeurs

 

21 juillet 2011

 

“Il n’est rien d’humain qui ne soit moral”, disait Vladimir Jankélévitch. Pour Dietrich Bonhoeffer, c’était: “ne jamais penser Dieu sans le monde ni le monde sans Dieu”. Cela se dit ici: Aimer concerne tout humain et tout humain concerne Aimer.

 

Universalité des savoirs. Il est depuis longtemps exclu pour quiconque de maîtriser tous les savoirs, et chacun chacune est appelée à se spécialiser, autant dans les savoirs de la recherche intellectuelle que dans les savoir-faire de la technique. Mais cette spécialisation ne peut se couper d’aucune autre, non seulement parce que la transdisciplinarité fait progresser les savoirs, mais parce qu’aucun savoir ne peut être étranger à l’humain dernier gagné à  l’amour universel.

La supériorité du médecin généraliste sur le médecin spécialiste, c’est d’abord qu’il est censé avoir fait son choix parce qu’il s’intéressait davantage aux malades qu’aux maladies, c’est-à-dire aux autres qu’à lui-même. (Il y a une ou deux générations, on choisissait la vocation de médecin comme on choisissait celle de prêtre ou d’instituteur). C’est de surcroît qu’il, elle se sent invitée à la transdisciplinarité pour les mieux servir et qu’en répondant à cette invitation il, elle progresse sur le chemin de l’humain dernier.

 

“Tout est politique”. Formule ambiguë, et qui suppose que l’on définisse précisément ce qu’est la politique. Si l’on pense la politique en termes de pouvoir sur les autres à la façon de l’humain premier, la formule “tout est politique” la divinise en la faisant régner sur tout. Si l’on pense la politique en termes d’agapè pour les autres à la façon de l’humain dernier, on en fait l’un des soucis de l’universelle sollicitude envers tous. Les amis d’Aimer s’efforcent de mener l’humanité de la politique du pouvoir à la politique de l’amour. Cela ne peut être sans conséquence sur leur choix d’un parti (le moins mauvais) et d’un bulletin de vote le jour d’une élection.

Parce qu’elle est un pouvoir, l’Eglise ne peut de soi faire de la politique: elle est le pouvoir de Dieu et doit laisser à César le sien. Telle est la logique. L’histoire de l’Eglise montre à quels aléas cette logique a été soumise. Plus subtilement, le Vatican l’a montré récemment en condamnant une théologie de la libération qui, pensait-il, menaçait son pouvoir sur les bien-pensants. Mais les catholiques sensibles à la vérité batarde, et contradictoire, du dieu-amour s’élèvent de temps à autre contre la logique des pouvoirs afin d’être fidèles à celle de l’amour. On peut se rappeler les coups de gueule de l’Abbé Pierre. On peut aussi penser maintenant à “l’évêque rouge” du Honduras, Luis Alfonso Santos, qui lutte contre ceux qui exploitent, spolient, écrasent les 70% de Honduriens vivant sous le seuil de pauvreté.

 

écoutez le mur nu de la chapelle

répondre à la voix pure des moniales

en écho de leur foi la ritournelle

de l’antique vestale

 

la chambre de l’amour qui les enferme

résonne nostalgique dans vos coeurs

comme un hommage oublié au vieux sperme

de votre première heure

 

si épuré pourtant qu’aux mélodies

du toi et moi se mêle un choeur des anges

innombrables semblables en leurs uniques dits

de l’amour sans mélange

 

entre les voix et le mur qui appelle

vos souvenirs et leur issue fatale

le silence vous lance le réel

en ses dix mille voiles

 

(pour des contacts taper agapedelautre@gmail.com)

 

 

22 juillet 2011

 

Si nous admettons que Yeshoua s’est trompé en annonçant son retour, pire, son retour avant que certains de ses auditreurs ne disparaissent (Matthieu XXIV, 34; Marc XIII, 30; Luc XXI, 32) et que ses disciples ont avalisé cette erreur (I Corinthiens XV, 51; XXVII, 29; I Thessaloniciens IV, 16s; Jacques V, 8…), nous devons logiquement passer au crible chacune de ses paroles, ou celles que les évangélistes lui attribuent. Elles ne peuvent être tenues pour vraies que si elles sont cohérentes avec son intuition fondatrice, celle de l’amour agapè. Cela suppose d’une part que nous reconnaissions le critère de vérité qu’est le principe de contradiction et d’autre part que nous reconnaissions cette intuition fondatrice comme la vérité dont il s’est voulu le témoin, celle qu’en mashal il appelle le “Royaume des cieux” et dont il est “le roi” (Jean XVIII, 37). Et comment pouvoir reconnaître cette intuition comme vérité première si ce n’est, comme il le dit, en étant “de la vérité”. Le mashal du semeur dit que la parole du royaume ne peut féconder que la bonne terre (Matthieu XIII, 23). Être “de la vérité”, c’est vivre déjà en se conformant à ce que Yeshoua appelle “la Loi et les Prophètes” et que Jean Baptiste rappelait à ceux qui venaient à lui. “Ce que vous souhaitez que les autres vous fassent, faites-le leur” (Matthieu VII, 12).

Reconnaître que Yeshoua ait pu se tromper, c’est logiquement admettre qu’il n’était pas Dieu au sens où l’a compris la dogmatique chrétienne, mais qu’il l’était au sens où les Pères Grecs ont parlé de la divinisation des humains.

 

Quelle place donner à son armée dans notre conscience d’appartenir à une nation? C’est une des questions que l’on ne peut manquer de se poser si l’on se soucie de son identité. Mais d’abord, faut-il se soucier de son identité? De quelle identité? L’identité la plus profonde dont on a ici conscience est celle de participer à l’être, et à l’être de l’être, Aimer. C’est en relation à cette indentité ultime que nous pouvons penser toutes nos autres identités, leur place et leur rang, selon la vérité dont Yeshoua s’est voulu le témoin.

 

Si nous tendons ici à croire que “les morts ne sont pas morts”, c’est que la sollicitude que nous leur portons est celle d’Aimer et qu’elle ne peut donc être sans objet. Est-ce la beauté rythmique, la sensualité symbolique ou la simple vérité qui nous font répéter en nous réjouissant les “Souffles” de Birago Diop?

Ecoute plus souvent

les choses que les êtres.

La voix du feu s’entend,

entends la voix de l’eau,

écoute dans le vent

le buisson en sanglots.

C’est le souffle des ancêtres.

 

 

 

écoute le mur nu de l’escalier

répondre aux plaintes de l’harmonica

solitaire venu le supplier

d’être son avocat

 

que serait la musique sans l’oreille

attentive à sentir se troubler l’air

et à se réjouir que s’émerveille

avec lui toute chair

 

tout ce qui monte ici ou qui descend

et qui s’arrête un instant comme toi

apporte à la musique un peu du sang

qui en nourrit l’éclat

 

avant que le silence du sentier

ne te reprenne et ne guide tes pas

dans la blancheur qui fait du monde entier

son innombrable voix

 

23 juillet 2011

 

Joachim de Flore, au XII° siècle, croyait, espérait qu’après le Règne du Père et le Règne du Fils viendrait le Règne de l’Esprit. Mais l’Esprit d’Aimer, qui n’est autre qu’Aimer, ne règne pas. Il inspire, il inspire même à renoncer à tout règne. Il a inspiré à Yeshoua d’être “celui qui sert”, non celui qui règne (Luc XXII, 27). Une théocratie de l’Esprit est impensable. Le pouvoir et l’esprit d’Aimer sont incompatibles. L’esprit n’est pas un pouvoir, le pouvoir spirituel est plus qu’un oxymore, c’est une contradiction dans les termes, une manipulation linguistique. Lorsqu’on entend Pierre dire à Ananias et Saphire qu’ils meurent parce qu’ils ont menti à l’Esprit saint, on ne peut ici qu’être indigné (Actes V, 1-11).

 

Tenir une Ecriture pour sacrée, c’est en faire un absolu, et c’est ainsi l’opposer aux autres Ecritures sacrées. C’est, solidairement, opposer la religion qui s’y fonde aux autres religions fondées sur une Ecriture sacrée.

L’absolu d’Aimer ne peut se laisser enfermer dans une Ecriture sacrée ni dans une religion. Il ne peut non plus, et c’est du même mouvement, chercher à s’imposer aux absolus religieux ou idéologiques. Il ne peut chercher à amener les autres qu’à aimer, il ne nous fait souhaiter pour les autres que d’aimer tous les autres avec le même respect et la même affection.

Une conviction religieuse peut devenir dominatrice, une conviction athée également. Mais dire avec Urs von Balthasar que “seul l’amour est digne de foi”, c’est faire de l’agapè le seul absolu défendable, et c’est penser que les autres absolus sont fatalement dominateurs.

 

La réponse de l’Eternel à Moïse qui lui demande son nom, “éyé ashèr éyé”, “je suis qui je suis” (Exode III, 14) est une fin de non-recevoir. C’est-à-dire que Moïse ne parvient pas à savoir de qui lui vient la loi dont il a l’intuition. Mais ce nom ineffable, ce nom qui n’en est pas un, n’a pu manquer d’exciter l’imagination de ceux qui veulent maîtriser le divin en lui assignant un nom sur lequel ils auront prise. Prenant appui sur une interprétation grammaticalement recevable de l’hébreu “éyé ashèr éyé”, “je serai qui je serai”, un kabbaliste l’a explicitée en “je serai pour chacun ce que chacun voudra que je sois pour lui”. Il a fait ainsi de l’Eternel un miroir de la conscience qui l’approche et qui justifie donc l’image qu’elle s’en fait. Mais on peut voir en ce miroir une figure de l’altérité positive, de l’amour agapè: une conscience qui aime l’autre ainsi participe de cet amour éternel. C’est ainsi qu’une conscience qui pardonne par la force de cet amour est d’emblée elle-même pardonnée. C’est la lecture que l’altérité positive fait de la parole de Yeshoua à la pécheresse: elle est pardonnée puisqu’elle aime (Luc VII, 47). C’est aussi la vérité spéculaire, en miroir, du “pardonnez-nous comme nous pardonnons” (Matthieu VI, 12), c’est-à-dire “aime-nous comme nous aimons”. Aimer l’autre comme autre, c’est participer à l’Amour Eternel, c’est être “divinisé” selon Aimer.

 

Lire la poésie comme poésie, c’est la lire comme un mashal à connaître par le coeur plutôt qu’une idée à comprendre par la raison.

 

tu ne vois pas que cette lune croît

mais quand tu reviendras

l’amour aura arrondi ses contours

 

tu ne vois pas que la citrouille croît

mais quand tu reviendras

l’amour aura multiplié son tour

 

alors tu ne vois pas que ton coeur croît

mais quand tu reviendras

l’amour aura fait grandir ton amour

 

24 juillet 2011

 

Entrer en philosophie, c’est se mettre ou se remettre à s’étonner devant les choses ordinaires en répétant: Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi le temps? Pourquoi hier, aujourd’hui, demain? Pourquoi l’éternité? Pourquoi l’espace? Pourquoi ici? Pourquoi là-bas? Pourquoi l’espace infini? Pourquoi les nombres? Pourquoi l’infini des nombres? Pourquoi les mathématiques? Pourquoi les droites et les courbes? Pourquoi les couleurs? Pourquoi la beauté? Pourquoi la musique? Pourquoi la vie? Pourquoi la mort?… Pourquoi tous ces pourquoi?

Les parents découragent souvent les pourquoi de leurs enfants parce que les pourquoi n’ont pas de réponses satisfaisantes et que les réponses insatisfaisantes déçoivent les enfants et mettent à mal l’image que les parents veulent leur donner d’eux-mêmes. (Et aussi l’image qu’ils veulent se donner d’eux-mêmes à eux-mêmes tant qu’ils n’ont pas été libérés par l’Amour).

La science recherche le comment des choses. La philosophie recherche leur pourquoi. Avec le temps, la science apporte peu à peu des réponses. Mais la philosophie ne cesse de répéter ses questions au fil des siècles, car ses réponses sont sans cesse remises en question… Au point que Montaigne en était venu à faire une déclaration d’ignorance philosophique: “Que sais-je?”

 

Transdisciplinarité. Un spécialiste, dit-on, s’égare habituellement lorsqu’il se prononce sur des sujets d’autres disciplines que la sienne. Mais l’expérience montre qu’il se trompe aussi parfois en se prononçant sur des sujets relevant de la sienne. Cela s’avère souvent en matière esthétique, mais cela se trouve également en science. Sinon, les spécialistes d’une même science s’accorderaient toujours, ce qui n’est pas le cas.

Il demeure qu’un spécialiste a tout à gagner en s’instruisant des autres disciplines et de leurs diverses approches du réel. Il lui faut garder une vision unitaire du réel, quel que soit le point de vue sous lequel il a choisi de l’approcher, car le réel est un et la connaissance que nous en prenons doit être une pour être vraie. Au “totalisme cosmique” doit correspondre notre “totalisme conceptuel”.

 

Contradictions évangéliques. “Si ton frère refuse d’écouter l’Eglise, qu’il soit pour toi comme un païen et un collecteur d’impôts… Seigneur, combien de fois vais-je pardonner à mon frère s’il m’offense? Sept fois? Yeshoua lui dit: je ne te dis pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois” (Matthieu XVIII, 17, 21s). Le verset 17 peut-il être de Yeshoua, lui qui prenait ses repas avec des collecteurs d’impôts, suscitant ainsi la réprobation des Pharisiens, lui qui avait choisi l’un d’entre eux comme disciple et apôtre (Matthieu IX, 9ss; X, 3), lui qui avait admiré la foi d’une païenne (Matthieu XV, 28)?

Le pardon selon Yeshoua est universel parce que l’amour d’Aimer est universel. Aimer pardonne toujours parce qu’il aime toujours (le seul problème du pardon c’est que pour être pardonné il faut accueillir le pardon d’Aimer en se mettant à aimer de son amour et donc en pardonnant soi-même). Mais qui aime ainsi ne peut rejeter, ostraciser, mépriser qui que ce soit.

Nul doute cependant qu’un croyant pour qui l’Ecriture est sacrée et donc indiscutablement vraie ne parvienne à réconcilier ces versets contradictoires. Il n’est pas de contradiction qu’un habile rhétoricien ne puisse réduire à un simple paradoxe. Il est vrai que peu de prédicateurs se risquent à affronter celui-ci dans leurs prêches.

 

le sang éclabousse de fleurs

le jardin clos

des eaux

la mort aux yeux glacés y allume les flammes de tes pleurs

 

25 juillet 2011

 

Sacré. Nous n’en finissons pas avec le sacré. Nous n’en finissons pas avec la traque du sacré. Nous n’en finissons pas de le poursuivre alors qu’il nous poursuit. Nous l’approchons ici avec le regard d’homo viator comme individu et la perspective de l’humanité perfectible comme espèce.

Yeshoua a aboli le sacré et la religion morale que le sacré inspire. Il a aboli le temps sacré, le Sabbat, et l’espace sacré, le Temple, en annonçant “un culte dans l’Esprit selon la vérité” (Jean IV, 24). Cette double désacralisation implique celle de tout ce qui s’inscrit dans le temps et dans l’espace; elle s’étend logiquement à la totalité des êtres et des choses, de l’existence humaine qui en dépend.

La désacralisation de principe par l’Esprit de l’Eternel selon la vérité de son être est loin de s’être réalisée dans les faits, dans la vie des individus et des sociétés. C’est que le sacré est un stade normal, nécessaire et logique, dans le parcours de l’existence des personnes et de l’humanité. La désacralisation totale ne peut survenir qu’au bout d’un cheminement avec l’entrée dans le “Royaume des cieux”, lorsqu’une conscience est libérée de ses désirs et de ses craintes, de ses attirances et de ses répugnances, de la philia et du neïkos, lorsqu’elle ne vit plus que pour les autres, inspirée par l’esprit d’Aimer en toutes ses pensées et tous ses actes.

Cela est concevable et réalisable par l’individu humain. Nous y sommes tous appelés. Mais les sociétés, l’humanité dans son ensemble, ne peuvent y accéder qu’idéalement, “utopiquement”, asymptotiquement. C’est que la désacralisation sociale ne peut être imposée puisqu’elle doit être celle de l’Amour. Elle ne peut progresser sans danger chez les individus dans leurs relations avec les êtres et les choses qu’avec leur progrès dans l’Amour. Le sacré joue normalement un rôle de gardien et de guide en sa double force de peur qui éloigne (neïkos) et de fascination qui attire (philia) pour l’humanité en marche.

L’individu qui se désacralise par rébellion plutôt que par spiritualisation est un individu “sans foi ni loi”, au sens où il n’est plus gardé ni guidé par la morale de la honte (neïkos) et de l’honneur (philia), ni par l’éthique de la mauvaise conscience (neïkos) et de la bonne conscience (philia). Il se croit libéré alors qu’il est mené par ses désirs et ses répugnances exacerbés d’humain premier.

La désacralisation par l’Esprit d’Aimer libère la conscience de cette morale et de cette éthique parce que l’agapè en a pris le relais. Cette conscience “n’est plus sous la loi, mais sous la grâce” (Romains VI, 14): “Si vous êtes conduits par l’Esprit, vous n’êtes plus sous la loi” (Galates V, 18).

 

Lumière. Non pas comment, mais pourquoi. Pourquoi cette pure merveille, cette immortelle reine de l’espace toute au service des autres?

 

les flammes et les fleurs se mêlent sur la pierre

de la place affligée changée en cimetière

 

il flotte sur la foule affligée un parfum

d’amertume figée en ses espoirs défunts

et même les sanglots sont gelés dans l’étreinte

de l’incompréhensible où la vie s’est éteinte

 

pourtant à l’autre bout du monde la vie fuit

la foi d’un soleil noir de nuages sans pluie

et dégèle les bras sauvant ce qui peut l’être

dans l’oubli de l’erreur pour ce qui peut renaître

 

     sur la terre étrécie pour qui suit la lumière

tout visage est un frère un souci ordinaire

 

26 juillet 2011

 

Sacré. On pourrait croire que le sacré est en voie de disparition dans notre société occidentale, en tout cas qu’il y a fortement régressé. En réalité, il a surtout migré, car les forces d’attraction et de répulsion qui le sous-tendent font partie intégrante de la nature des choses et donc de la nature des êtres que nous sommes. On n’y échappe qu’en passant à la surnature.

La force de répulsion du sacré, son neïkos, apparaît en son essence dans la crainte de la mort qui habite l’humain premier. Le récent massacre de Norvège nous a montré la stupeur qu’elle provoque. La réaction des vivants a été celle des pleurs antiques, des fleurs et des lumières de notre culture sur nos tombes, de l’hommage instinctif aux défunts que l’on observe dans toute l’humanité depuis la préhistoire. (On trouve même chez certains animaux ce qui ressemble à des rites funéraires). La cérémonie aux Invalides pour nos sept soldats récemment tombés en Afghanistan relève du même instinct. On comprend que nombre d’anthropologues relient le sens du sacré à la mort. On comprend aussi qu’une conscience pénétrée de l’amour d’Aimer ne peut craindre la mort: elle est délivrée du sacré.

Le sacré de l’attraction, de la philia, est tout aussi vivant en son avatar, l’adoration que l’on voue aux “idoles” du sport, du spectacle… Les politiques cherchent à le capter à leur profit. Le sacré de la royauté n’a lui-même pas disparu: combien de rois en Europe? Quant aux intellectuels, ils n’y échappent pas toujours: il suffit de les écouter parler de leur penseurs fétiches et de leurs livres-cultes. Certains s’avèrent incapables de critiquer leur Montaigne, leur Pascal, leur Spinoza ou leur Nietzsche. Pour eux ce serait comme un sacrilège: ce sont leurs Ecritures. Mais il est sûr qu’une conscience gagnée à l’Esprit Eternel est libérée de ce sacré-là également, qu’elle pèse et pense toute écriture.

Les références constantes faites ici à Yeshoua ne doivent pas donner à se méprendre. Il n’est pas pour nous l’homme-dieu du dogme chrétien, et le dieu dont il parle n’est pas le tout-puissant mais le tout-aimant, “celui qui sert” (Luc XXII, 27), celui qui “lave les pieds “ des autres (Jean XIII, 1-17). Les chrétiens qui persistent à lui attribuer “le règne, la puissance et la gloire” ne l’ont pas encore accueilli pour ce qu’il est en vérité.

 

L’écriture par fragments est ici celle d’une intelligence qui tente de trouver et assembler les pièces d’un puzzle immense, celui de l’image du Réel. (Si les mêmes pièces attirent souvent son attention, c’est que cette intelligence veut s’assurer qu’elles sont bien à leur place et qu’elles lui permettent de découvrir celles qui s’y accordent).

 

la lumière est l’éternelle

qui s’étend à l’infini

donnez-lui un peu de temps

elle ira au bout du vide

 

ce n’est pas qu’elle est avide

c’est que toujours son amant

lui dit de venir ici

annoncer la chose belle

 

ici c’est toujours partout

pour l’infini éternel

d’univers en univers

dans la quête de l’amour

 

alors il faut qu’elle courre

en long en large en travers

pour dire la chose belle

du premier au dernier jour

 

27 juillet 2011

 

Pour beaucoup, le chemin de la vérité éternelle se fait avec un gourou, un maître auréolé de sacré. Il est dans la logique de l’humain premier effrayé par la mort de s’attacher à celui ou celle qui a “les paroles de la vie éternelle” (Jean VI, 68). Un jour vient cependant, avec Yeshoua, où cette attitude de fan, de groupie, de disciple, doit s’effacer. Il faut que Yeshoua s’en aille pour laisser la place à l’Esprit (Jean XVI, 7, 12s). Sa parole devient une inutilité, voire un obstacle. “Ce jour-là, dit Yeshoua, vous ne m’interrogerez plus sur rien. Je vous l’assure, tout ce que vous demanderez alors au Père en mon nom, il vous le donnera” (XVI, 23). Demander au nom de Yeshoua plutôt que l’interroger de vive voix, c’est demander au nom de l’amour d’Aimer auquel Yeshoua s’est indentifié, c’est demander l’amour au nom de l’amour, la sollicitude au nom la sollicitude. C’est ainsi que l’on accède à la béatitude d’Aimer: “Votre coeur se réjouira d’une joie imprenable” (XVI, 22).

On pourra objecter que cette lecture du texte de Jean n’est pas évidente. C’est qu’il faut invoquer l’Esprit pour accéder à la vérité de l’Esprit devant qui Yeshoua s’est effacé. Est-ce là une pétition de principe? Non pas, mais une vérité tautologique qui se développe chronologiquement. Pour aimer, il faut aimer: pour aimer d’amour agapè, il faut d’abord aimer d’amour philia, ne pas s’opposer à l’amour philia qui nous est donné par notre nature, ne pas fermer nos entrailles. On le voit dans le mashal du Bon Samaritain, où il est le seul voyageur à écouter la voix de ses entrailles. La compassion naturelle l’introduit à la compassion surnaturelle, dont le nom est Agapè Eternelle, Aimer. Et vivre de la vie d’Aimer, c’est vivre la vérité éternelle.

 

La recherche de la vérité est l’oeuvre conjointe de l’intuition et de la réflexion. L’intuition de la vérité éternelle n’est accessible qu’aux consciences qui sont “de la vérité” (Jean XVIII, 37), comme le Bon Samaritain ou les disciples de Jean le baptiste, et puis de Yeshoua. La réflexion ne sert qu’à confirmer rationnellement l’intuition. La pensée réflexive, rationnelle, met en oeuvre le principe de non-contradiction, d’identité, et le principe de causalité, qui en dérive: Puisque ce qui est, est et que ce qui n’est pas, n’est pas (identité), ce qui est ne peut pas venir de ce qui n’est pas; il a certainement une cause autre que lui-même (causalité). Dans la part réflexive de la recherche de la vérité, le principe d’identité a pour fonction d’écarter les erreurs qui apparaissent sous la forme de contradictions (c’est ce qui est fait ici en passant l’Evangile au creuset de la contradiction). Quant au principe de causalité, il a pour fonction de  confirmer des vérités inconnues rationnellement, mais perçues par l’intuition, en explicitant des implications de vérités connues. Ainsi l’intelligence qui apparaît à l’évidence dans la nature implique une intelligence supérieure qui en est la cause. (On comprend qu’un certain athéisme se soit efforcé de rejeter le principe de causalité, de le dévaloriser ou de l’ignorer, parce qu’il croyait que ce principe les obligeait à accepter l’existence d’un dieu inacceptable).

 

la voix de l’âme sort

de la boue les diamants

et du séjour des morts

Eurydice l’amant

 

Orphée cherche à la voir

et en se retournant

il en détruit l’espoir

définitivement

 

car Eurydice est l’être

et qui cherche l’avoir

embrasse le paraître

et ne peut la revoir

 

invisible la voix

invite le mortel

à l’amour qui reçoit

les morts dans l’éternel

 

28 juillet 2011

 

Si mon pays était attaqué, je le défendrais, non par “amour sacré de la patrie”, mais par cet amour des autres qui veut la justice pour tous. Je ne haïrais pas les envahisseurs, je les inviterais à cet amour. Je m’efforcerais pourtant de les neutraliser et de les repousser, par les armes et la violence évidemment, non par de belles paroles de négociation.

 

Lorsque j’entends des politiques dire avec conviction: “Les Français pensent que… Les Français veulent que…”, je me demande si je suis Français, car je ne pense pas que… je ne veux pas que… Il faudra bien pourtant que je vote le jour venu; je voterai pour celles et ceux qui respectent le moins mal la justice pour tous dans leurs actes. (Qu’importe leur beau discours, mon coeur est si las de l’entendre).

 

La pensée nourrie par la spiritualité de l’altérité se veut plus rationnelle que celle de certains rationalistes. Elle tient pour certitudes evidentes les principes d’identité et de causalité.

Lorsque un matérialiste parle de phénomènes acausaux, il est évident qu’il ignore l’évidence rationnelle du principe de causalité. Et le rationalisme matérialiste ignore aussi le principe d’identité: il se contredit en affirmant à la fois la valeur de la raison et l’existence de phénomènes sans cause.

Il est irrationnel de penser que la matière, la vie et la conscience sont le produit du hasard, de la nécessité et du temps. L’intelligence que l’on découvre dans l’organisation de l’énergie produisant la matière, dans l’organisation de la matière produisant la vie, dans l’organisation de la vie produisant la conscience doit nécessairement être l’effet d’une intelligence supérieure qui en soit la cause. Refuser cette évidence, c’est ignorer le principe de causalité. Le hasard n’est pas intelligent, la nécessité et le temps ne le sont pas davantage. Faire du hasard le créateur de l’univers et de tout ce qui s’y déroule, c’est le diviniser. Laissé à lui-même, il faudrait au hasard une quasi-éternité pour produire la moindre cellule vivante.

Le comment de la causalité à l’oeuvre dans l’univers est une autre question. On incline ici à penser qu’il est lié à une face psychique de la matière, à une force d’information et de communication qui échappe à notre science limitée à l’étude de sa face physicochimique.

La beauté partout répandue dans la nature suppose, elle aussi, une beauté supérieure qui en soit la cause.

On se demande en écoutant certains rationalistes matérialistes s’ils se veulent tels parce qu’ils sont athées, plutôt qu’ils ne se veulent athées parce qu’ils sont rationalistes

 

quand le silence vous emporte

au monastère des montagnes

la transparence se conforte

vers les hauteurs qui l’accompagnent

 

quand le silence vous déplace

vers l’ermitage du désert

la transparence qui fait face

donne d’apercevoir l’envers

 

quand le silence vous embarque

solitaire sur l’océan

la transparence dit les marques

en votre chair de son amant

 

quand le silence vous absorbe

en cellule dans l’air limpide

la transparence du grand orbe

rencontre l’autre dans le vide

 

29 juillet 2011

 

Lectio divina. ”Lecture divine”, lecture des Ecritures en tant que divines. Cette pratique existe depuis les origines dans toutes les religions qui se croient révélées. Mais ses modalités ont été diverses et le demeurent. Nous trouvons dans l’Ecriture ce que nous y cherchons ou ce qu’on nous dit d’y chercher, c’est-à-dire ce qui s’accorde avec la foi à laquelle nous adhérons.

C’est dire que l’Ecriture que l’on croit inspirée doit être lue selon l’Esprit qui l’a inspirée, et cela suppose que cette lecture soit elle-même inspirée. “Etude attentive et méditation des textes de la Bible et des commentaires patristiques”, la lectio divina est préparée, accompagnée et suivie de la prière, d’un appel du lecteur à l’Esprit de l’Eternel afin qu’il l’éclaire. En réalité cela signifie qu’elle doit être guidée par des interprètes patentés par l’Eglise. Elle est réglée par l’autorité ecclésiastique qui se prétend investie d’un pouvoir spirituel. L’épisode d’Ananias et Saphire (Actes V) montre que dans les tout débuts de l’Eglise l’Esprit était déjà devenu le masque d’un pouvoir, qu’il était au pouvoir de l’Eglise qui pouvait le conférer par l’imposition des mains (Actes VIII, 17)… Reconnaître cette prise de pouvoir, c’est admettre qu’il faut l’écarter, car l’intuition de l’Amour Eternel n’est pas celle d’un pouvoir, mais d’un Esprit.

La lecture de l’Evangile pratiquée ici n’est pas la lecture d’une Ecriture sacrée. Elle ne présume pas de la vérité de tous ses textes, elle hésite devant certains. C’est une lecture qui se veut rationnelle, c’est-à-dire guidée par les lois de l’être régissant la pensée selon les principes d’identité (de non-contradiction) et de causalité. Car l’Eternel Esprit et l’être ne font qu’un, et le message de l’Evangile ne peut être irrationnel. Invoquer l’Esprit, qui n’est pas refusé à ceux qui le demandent (Luc XI, 13), est lui-même un acte rationnel, même s’il est virtuellement impossible de définir le mode d’action de l’Esprit sur notre intelligence.

On trouve dans l’Evangile des passages qui ne s’accordent pas avec l’intuition fondatrice de Yeshoua, celle de l’Eternel Amour. Ils doivent donc être écartés, même si Yeshoua y a peut-être cru. Ainsi de “la résurrection au dernier jour” (Jean XI, 24), croyance commune dans le milieu où Yeshoua vivait et qui lui en a fait tirer le mashal du filet sur le jugement dernier (Matthieu XIII, 47-52)…

 

Il est intellectuellement prudent, rationnel, de n’agréger à nos connaissances établies du réel que ce qui peut s’y accorder. On peut appeler cela un “éclectisme sélectif”. Non seulement nous n’admettons que ce qui ne contredit pas ce que nous tenons pour certain, mais nous n’acceptons que ce qui prolonge ce que nous connaissons déjà et peut s’y rattacher. L’image du puzzle géant est ici pertinente: n’accueillir une idée nouvelle que si elle s’emboîte dans une idée ancienne et donc dans l’ensemble de notre savoir. Et il est bon d’imaginer ce puzzle, non comme une surface plane, mais comme une sphère où, de proche en proche, chaque pièce est reliée à toutes les autres, comme dans le “beau cercle” d’une encyclopédie, eukukleos. Puzzle sphère immense cependant, virtuellement infinie, et dont l’achèvement est comme asymptotique (de quoi s’occuper pendant l’éternité).

 

cache nigelle sous l’oeil bleu

de ta corolle écarquillée

le noir intense des semences

dont l’émotion donne ton nom

 

car nul ne sait ce que le jeu

de cette couleur repliée

peut faire pour la connaissance

du beau secret de ta maison

 

mais à te contempler je veux

me réjouir émerveillé

non m’irriter de l’ignorance

de ma défaillante raison

 

30 juillet 2011

 

On a accusé le principe d’identité (ou de contradiction) de stérilité. De fait, son utilité n’est pas de mettre au jour des vérités, mais des erreurs, (dont l’une des premières est la confusion du contraire et du contradictoire). En faisant dégager l’erreur, il dégage la vérité (!?) Utilité indirecte, mais féconde.

Le réel fini est fait de contraires (le neïkos et la philia partout à l’oeuvre dans l’énergie, la matière, la vie et la conscience). Mais il ne peut renfermer des contradictoires. Evidence précieuse. Rien ne peut à la fois être et ne pas être. Exemple? A supposer que la physique quantique puisse montrer qu’une particule soit à la fois ici et là, il est exclu qu’elle puisse montrer qu’une particule soit à la fois ici et pas ici.

 

Présentez à un incroyant des preuves de l’existence de Dieu, il les rejettera. Présentez à un croyant des preuves de la non-existence de Dieu, il les rejettera. Alors? La croyance et l’incroyance sont-elles irrationnelles? Les “preuves” sont-elles irrationnelles? Non sans doute, mais le paralogisme est chose répandue et souvent difficile à détecter. Cela fait le bonheur des avocats et des politiques: ils trouvent toujours le moyen d’avoir raison, raison des autres. Heureux celles et ceux dont l’intuition corrige les outrecuidances des discours prétendument raisonnables! Heureux celles et ceux qui savent utiliser le principe d’identité, fondement de la raison, pour mettre au jour les contradictions des discours prétendument raisonnables.

Dommage que Paul n’ait pas su mettre sa croyance à  l’épreuve de la raison, de la passer au creuset de la contradiction. Méditant son échec devant les sages d’Athènes (Actes XVII, 24-33), il en a conclu qu’il “avait plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication puisque la sagesse du monde ne lui permettait pas de Le connaître” (I Corinthiens I, 21).

 

Penser qu’il existe une écriture inspirée et une lecture inspirée invite à penser le mode d’action de l’Esprit sur/en/pour l’écrivain/e inspiré/e et sur/en/pour le lecteur/la lectrice inspiré/e. Plus largement, le mode d’action de l’Eternel envers son autre. Quelle intuition (inspirée?) dans la phrase de l’Ecriture: “L’esprit de l’Eternel planait au-dessus de l’eau” (Genèse I, 2) ? Action ni transcendante ni immanente, selon le ni ni des théologies apophatiques? Si l’on pense avec Yeshoua que l’Eternel est Amour et non Pouvoir, qu’Amour et Pouvoir sont contradictoires et non contraires, on exclut que l’Eternel agisse comme un pouvoir, que ce pouvoir soit transcendant comme le croient les monothéismes ou qu’il soit immanent comme le croient les panthéismes. Si l’on ne peut dire le comment de l’agir de l’Amour Eternel, il faut se taire et le chanter.

 

à ton questionnement

la réponse est le vent

en sa simple présence

se remue ton silence

 

la bourrasque nettoie

le ciel des fausses voix

et la brise muette

murmure satisfaite

 

les nuages s’arrangent

dans le souffle des anges

et leur plus beau discours

est celui de l’amour

 

plus faible qu’un baiser

c’est le souffle léger

qui fait la connaissance

au monde du silence

 

31 juillet 2011

 

Ce que nous ne connaissons pas encore est une immensité. Nous pouvons considérer cette immensité inconnue comme un territoire à conquérir. C’est l’attitude des conquistadores, c’est l’élan de l’humain premier qui l’a fait se répandre sur toute la terre et la soumettre (Genèse I, 28). On sait bien que nombre de chercheurs tiennent non seulement à la gloire que leurs découvertes leur valent, mais aussi à leur territoire de recherche, à leur chasse gardée, à leur pré carré. C’est ainsi qu’ont progressé le savoir humain comme la vie humaine. Mais l’humanité est invitée à passer au-delà de cette attitude de possession et de domination, de pouvoir. Comme l’amour du conquistador victorieux Rodrigue pour doña Prouhèze le conduit au renoncement libérateur, l’altérité positive dépossède le chercheur et l’envoie à la découverte de tout être et de toute chose avec respect et affection. La spiritualité de l’altérité nourrit chez celles et ceux qui l’accueillent une passion désintéressée pour le réel, les libérant de surcroît du souci de la gloire, de l’envie et de la jalousie amères, les introduisant dans la jubilation de la connaissance de l’autre.

 

Etienne Souriau, l’un des maîtres de l’esthétique du XX° siècle, a consacré un petit livre au Sens artistique des animaux. Voilà qui alimente la réflexion sur la continuité/discontinuité de l’animal à l’humain, mais aussi sur la présence de la beauté dans la nature. On peut penser que le ramage et le plumage des oiseaux sont liés à leur vie sexuelle, mais cela ne fait que reculer le problème: pourquoi la beauté est-elle sexuellement attirante? Et puis, comment la beauté et la quête de la beauté passent-elles de l’intérêt sexuel au désintéressement de la contemplation?

 

l’éteule fraîche irradie de lumière

la paille alignée chante son mystère

 

l’oeil agricole un instant se désarme

l’oeil promeneur illuminé le charme

 

combien de temps faut-il à la distance

pour s’accomplir en la reconnaissance

pour que l’échange dise le silence

du bel amour en la docte ignorance

 

dans la chaleur qui monte où tremble l’air

le ciel accueille l’enfant de la terre

 

et l’accouchée radieuse se repose

illuminée sur le lit de la rose

 

1er août 2011

 

Faut-il dire que celui qui meurt sans avoir vaincu, maîtrisé, perdu, oublié la peur de la mort n’a pas bien vécu? L’indifférence, la sérénité devant la mort fait partie de ce centuple que reçoivent les consciences qui perdent tout en gagnant l’amour (Matthieu XIX, 29). Dépossédées d’elles-mêmes (Luc XIX, 33), elles sont libres en vérité, libres devant la mort comme devant tout le reste (Jean VIII, 32-36). La peur de la mort n’est-elle pas liée au péché, au manque d’amour (Hébreux II, 15)? Cela n’est-il pas cohérent?

On ne peut avancer dans la vie spirituelle sans affronter l’ennui, l’ennui mortel. C’est dans le vide que l’on rencontre l’Eternel comme source de son être, que l’on passe de la chair à l’esprit. N’est-ce pas ce qu’insinuait Pascal dans ses réflexions sur le divertissement? (Pensées, éd. Sellier, fragments 165-171). N’est-ce pas aussi ce qu’enseigne le bouddhisme?

 

La peur est la force politique par excellence. Les politiques habiles (et sans scrupules) ne se privent pas d’utiliser ce neïkos / thanatos.

 

la terre à l’aube qui enfante

sa brume immense et pure

se garde bien dans le silence

de lancer un murmure

 

lorsque la brume tel un elfe

se lève pour la danse

la terre n’a d’yeux que pour elle

et son coeur muet chante

 

combien de temps restera-t-elle

en extase tranquille

à contempler le jeu des ailes

dans l’espace immobile

 

de celles-là parmi les mille

autres de la nature

passera la danse subtile

à mille autres futures

 

demain renaissant de la mère

l’enfant immatériel

s’évanouira dans les airs

vivant pour l’éternel

 

2 août 2011

 

Il est vraisemblable que le don thaumaturgique de Yeshoua ait été exagéré jusqu’à l’extravagance par l’imagination de ses disciples, le rendant invraisemblable pour nos intelligences modernes. Nous pouvons néanmoins faire l’hypothèse qu’il était réel et nous interroger sur sa cause naturelle, qui semble déroger aux lois habituelles de la nature.

Connaître par les causes. Utilité, fécondité du principe de causalité. Aiguillon et outil de recherche. Comment a-t-on découvert ce que fait la lune pour ne pas tomber sur la terre et la terre sur le soleil ? (Combien ne ne sont jamais posé la question ?) La connaissance scientifique progresse par les intelligences qui s’interrogent sur les causes des phénomènes parce qu’elles sont convaincues que tout phénomène a une cause et qu’il est explicable par cette cause.

Une science qui prétend avoir découvert des phénomènes acausaux est une science qui stérilise sa connaissance par les causes (dirait monsieur de la Palisse). Lorsqu’on se trouve face à des phénomènes qui paraissent violer le principe de causalité, on peut remettre en cause ce principe si l’on n’est pas convaincu de son évidence ; on peut aussi remettre en cause sa croyance au déterminisme absolu de la matière et rechercher la cause inconnue de ce phénomène, mais aussi la cause de la croyance au déterminisme absolu.

Transdisciplinarité. Qui est passé d’une théologie du Tout-puissant à une théologie du Tout-aimant rejette son avatar physique, le déterminisme absolu.

Pour Hume, la causalité est une croyance engendrée par l’habitude d’observer des phénomènes récurrents qui la suggèrent. Pour Kant, cette observation ne serait pas possible si elle n’était guidée par l’intuition du principe de causalité. (Ce qui ne résoud d’ailleurs pas la question de la cause de la présence du principe de causalité dans notre esprit).

Le raisonnement hypothético-déductif est une expérience de pensée qui consiste à rechercher l’explication causale d’un phénomène. On réfléchit à l’existence de ce phénomène et l’on se propose des hypothèses d’explication par les causes, hypothèses que l’on teste par des expériences. Ainsi de la découverte faite par Pascal de la réalité du vide et de la pression atmosphérique. Le phénomène de départ était le fait qu’une pompe aspirante ne peut faire monter de l’eau à plus d’environ 10, 33 mètres. L’hypothèse privilégiée par Pascal fut que ce n’était pas le vide qui la faisait monter, ce vide dont on pensait alors que la nature en avait horreur, mais la pression de l’air. La connaissance de cette pression, qui devait décroître avec l’altitude, lui fit tester son hypothèse sur le Puy-de-Dôme. Il put ainsi vérifier que la hauteur de quelque dix mètres d’eau dans la pompe (soit environ 76 centimètres de mercure) variait bien selon l’altitude et donc selon la pression de l’air. (On peut comme Pascal s’intéresser autant à la connaissance scientifique qu’à la connaissance théologique, morale, psychologique… par les causes. Dommage que notre cher Pascal n’ait pas manifesté la même rigueur en théologie qu’en physique).

 

touche des yeux le galet de la grève

qu’as-tu besoin de connaître son poids

qu’as-tu besoin de connaître l’émoi

des muscles si tu en oublies le rêve

 

le grain de cette peau est celui de la chair

mise à nu par les ans et les combats

fratricides et les amours les ébats

des sables et des eaux dans les danses de l’air

 

mais cette chair à nu n’attend pas la caresse

de ta chair qui s’émeut au gré de ses désirs

et cherche avidement ce qui la fait frémir

jusqu’à ce qu’en l’esprit elle enfin cesse

 

à moins qu’à la toucher tu ne veuilles lui dire

ton respect ta tendresse et chanter avec elle

la beauté qui rayonne    universelle

de toute peau et ne saurait mentir

 

3 août 2011

 

Il est habile pour l’athéisme d’attirer le théisme sur le terrain de la démonstration, sachant qu’aucune preuve n’a jamais convaincu un athée de l’existence de Dieu, ni un théiste de son inexistence. En ce domaine plus qu’en aucun autre sans doute, le raisonnement ne fait que tenter de justifier l’intuition. Et dans cette controverse stérile, le théiste comme l’athée sont convaincus que la charge de la preuve incombe à l’autre.

 

Vérité. La beauté est vraie en ce qu’elle manifeste la beauté de l’être de l’être. On comprend ainsi l’intuition de Keats dans son Ode on a Grecian Urn: “la beauté est vérité, la vérité beauté”.

La justice est vraie en ce qu’elle manifeste la justice de l’être de l’être. En russe, pravda signifie aussi bien justice que vérité: pour N.K. Mikhaïlovski, “seule la langue russe, semble-t-il, désigne dans un même mot la vérité et la justice, qui paraissent se fondre en une glorieuse unité”. Mais on peut observer des intuitions proches dans d’autres cultures et d’autres langues. En français on emploie l’expression “c’est juste” pour signifier tantôt “c’est conforme à la justice” et tantôt “c’est vrai”. On peut aussi arguer que la justice des tribunaux est juste dans la mesure où elle est conforme à la loi, qu’elle manifeste la loi, qu’elle est donc véridique. Mais aussi dans la mesure où elle est conforme à la vérité de l’être. Une loi injuste est une loi qui ne correspond pas à la justice de l’être de l’être. Le progrès des lois humaines peut se juger à l’aune de sa conformité à la justice ultime, celle du Royaume des cieux

L’humain premier ne renonce à ses privilèges que forcé. Ce qu’il a gagné par la force, il le perd par la force. C’est en devenant peu à peu humain dernier, en se spiritualisant, en se divinisant, qu’il renonce à ce qui n’est pas conforme à la justice du Royaume.

La non-violence est une “arme” de l’humain dernier, et elle ne peut agir efficacement qu’en gagnant l’ennemi à l’humanité dernière.

 

Si l’on admet que les principes rationnels sont des évidences indémontrables, on peut penser l’Être de l’être Eternel comme le premier principe, base du principe d’identité et du principe de causalité. Comment avoir l’évidence de l’identité de l’être sans accueillir celle de l’Être de l’être ? Comment avoir l’évidence de la causalité sans accueillir celle de la Cause première? A contrario, qui refuse l’évidence de la Cause première est enclin à refuser celle du principe de causalité et à vouloir démontrer son inanité.

 

sous le pas l’éteule crépite

en réplique à l’autre présence

et l’esprit trouve la pépite

de cet éclat de sens

 

c’est que nulle part l’air n’hésite

entremetteur de connaissances

à transmettre au plus vite

ce qu’il saisit par sa présence

 

la promeneuse qui hésite

à interrompre le silence

émerveillée d’avance

sur sa découverte médite

 

et puis s’en remet à l’invite

transmise par la bienveillance

de l’air où l’éteule crépite

au chant du dernier sens

 

4 août 2011

 

La vérité est la conformité à l’être. Cela vaut dans le domaine de la connaissance et de son expression. Cela vaut dans celui de la sensibilité esthétique. Cela vaut dans celui de l’action. Notre connaissance est vraie lorsqu’elle est conforme à la réalité de l’être. Notre sensibilité esthétique est vraie lorsqu’elle est conforme à la beauté de l’être. Notre action est vraie lorsqu’elle est conforme au bien de l’être, juste.

Le profit que nous retirons du concept de vérité comme dévoilement, concept que Heidegger a tiré du grec alêtheia, c’est le profit de relier la vérité à l’évolution et à la perfectibilité de l’espèce humaine, tout comme au progrès de l’individu homo viator. Ainsi se trouve conforté l’élan de la recherche de la vérité dans ses différents domaines: cognitif, esthétique, éthique.

Le dévoilement par Yeshoua de l’être de l’être comme altérité positive, comme Agapè, “mystère demeuré caché depuis l’origine” (Romains XVI, 25), ce dévoilement n’a pas mis fin à cette recherche. Il l’a au contraire encouragée: savoir que l’Être Eternel est Sollicitude pour tout être nous incite à dévoiler ce qui demeure caché dans les êtres, tâche infinie, et à le dévoiler dans l’Agapè, non dans le désir de posséder et dominer.

 

Laisser derrière soi “la Loi et les Prophètes” et se mettre en chemin vers le Royaume des Cieux et sa justice” selon la vérité de l’Être de l’être implique que l’on n’aime plus son prochain comme soi-même mais comme autre, en participation à l’Agapè Eternel. Cela ne veut pas dire que l’on se hait. Cela veut dire que l’on passe de l’amour de soi philia / eros et de la  haine de soi neïkos / thanatos au désintéressement de soi. Car on s’intéresse toujours davantage aux autres afin de les connaître et de les aimer (“qui aime connaît”). Cela s’appelle oubli de soi, un oubli si radical qu’il s’oublie lui-même, comme le désintéressement se désintéresse du désintéressement lui-même. Car ce n’est pas un oubli voulu, ce n’est pas une vertu: c’est un don que l’on reçoit par surcroît de l’amour des autres comme autres et non plus comme soi-même.

C’est trahir la vérité de comprendre au sens physique le “je suis la vérité” de Yeshoua, puisque c’est en faire une idole à adorer. “Je suis la vérité” signifie que Yeshoua s’identifiait à sa mission de témoin de la vérité (Jean XVIII, 37), la vérité de l’amour qui détourne de soi l’attention, s’oublie et se fait oublier pour se tourner vers les autres.

Ah, cette dernière parole d’un jeune, victime de l’accident de car de Bourg-saint-Maurice: ”Va voir les autres”. Il était entré dans le Royaume des cieux, divinisé selon la divinisation d’Irénée. N’est-ce pas ainsi qu’il faut comprendre cette dernière parole de Yeshoua: “Père, pardonne-leur…” (Luc XXIII, 34)? Dans l’horreur dernière, il pensait aux autres, et quels autres!, et s’oubliait.

 

l’émotion de l’arbre dans l’esprit

à l’aube réveille la pensée

ce qui faiblement remue frémit

signale une arrivée

 

n’est-ce dans l’ombre qu’un souvenir

qui se dessine fantomatique

ou est-ce en lumière l’avenir

sourire énigmatique

 

l’oreille qui se tend est un oeil

en alerte dans l’arbre et dehors

cherchant à voir ce qui se recueille

pour accueillir l’aurore

 

5 août 2011

 

L’incroyance et la croyance sont aussi irrationnelles l’une que l’autre. Les démonstrations n’ont pas de prise sur elles. Mais la vérité dévoilée par Yeshoua est au-delà de l’incroyance et de la croyance, car elle met fin à la religion par sa rationalité. C’est l’évidence de l’être de l’être, que l’on accueille ou que l’on repousse selon que l’on est ou non “de la vérité” de l’être de l’être, de l’altérité positive. Être “de la vérité”, c’est accueillir l’amour de l’autre comme soi-même qui  achemine vers l’amour agapè.

Dans la marche vers l’agapè, la philia et le neïkos peuvent servir de paire de jambes. A vivre avec des gens qui nous estiment et des gens qui nous méprisent, notre ego peut avancer sur le chemin du Royaume: l’estime le gonfle et le mépris le dégonfle. L’absence de l’une ou de l’autre le paralyse; leur alternance le propulse.

 

Quels degrés et quelles formes de vérité pour la fiction? Quelle fiction? Et lit-on de la fiction pour connaître la vérité ou pour se divertir, ou pour un peu des deux?

Ce que nous apprenons, ou croyons apprendre, dans les livres, même dans les écrits philosophiques et théologiques, nous devons le confronter à l’expérience de la vie afin de mettre au jour d’éventuelles contradictions. Il y a les idées qui nous viennent en écoutant ou lisant les penseurs actuels, et en lisant les penseurs anciens (dont se nourrissent aussi les penseurs actuels). Il y a les idées que nous élaborons à partir de ce que nous vivons. Il y a aussi les pensées qui nous viennent si nous avons appris à faire intérieurement silence en affrontant l’ennui du vide. Nous progressons dans la connaissance en éliminant les idées que nous rencontrons et qui entrent en contradiction avec nos certitudes établies (à moins qu’elles n’aient elles-mêmes assez d’évidence pour les remettre en question), et en dévoilant des idées nouvelles grâce à l’outil de la causalité.

 

La croissance démographique est liée à la croissance économique. (La croissance économique a besoin de toujours plus de consommateurs). Ils ne faut pas s’étonner que les gens qui tirent les ficelles de la seconde ne fassent rien, au contraire, pour restreindre la première. On hurle au malthusianisme, on répète ad nauseam que la planète peut sans problème nourrir dix milliards d’humains en ignorant la contradiction des faits: les millions qui souffrent et meurent de malnutrition, de manque d’eau potable et de soins. La décroissance économique qui attend inéluctablement notre planète devra s’accompagner d’une décroissance démographique. Pas besoin de s’appeler Cassandre ou la Sibylle pour le voir. Mais les politiques démocratiques désireux de posséder et dominer ne peuvent planifier à long terme. Ils savent qu’ils ne sont aux affaires que pour un temps et qu’ils doivent profiter de ce temps pour servir leurs intérêts. Le nez dans la crise financière, affolés par les alertes répétées de décrochage, les pilotes du moment cabrent désespérément leur avion en perte de vitesse…

 

les jacées aussi ont leur heure

de gloire mauve où leur écrin

d’émeraude qui s’émerveille

dans les regards danse avec elles

 

car c’est l’éclat de la prunelle

qui donne au corps son teint vermeil

sur le bord sans fin du chemin

illuminant le promeneur

 

6 août 2011

 

Le travail de la pensée se nourrit de lectures, d’observations et d’expériences de l’entourage familial, social, naturel, de ce qui sourd dans le silence chez celles et ceux qui ont débarrassé leur tête de ses images et de ses musiques.

Pour un matérialiste, les pensées du silence ne peuvent naître que du travail des neurones. Il ne peut évidemment admettre l’existence des communications extrasensorielles, de la télépathie, de la synchronicité étudiée par C.G. Jung et dont la découverte du monde quantique laisse entrevoir le comment. Un matérialiste nie ces phénomènes et ne peut donc pas savoir qu’ils peuvent l’influencer.

Il existe dans le christianisme une reconnaissance de ces communications dans l’invisible. On y répétait encore il n’y a pas si longtemps que “toute âme qui s’élève élève le monde” (et que toute âme qui s’abaisse l’abaisse). Un chrétien matérialiste peut d’ailleurs l’admettre en arguant d’une influence indirecte: les gens qui vivent l’agapè la répandent par leurs actes et leurs paroles. Quid cependant des cloîtrés par amour évangélique? Ils elles ont confiance que leur prière et leur vie agissent sur le monde invisible des âmes. Certains pensent, en non matérialistes, que le neïkos et la philia diffusent depuis les consciences. C’est ce qu’ils signifient lorsqu’il disent par exemple qu’il y a de la violence dans l’air. La sensibilité dont nous avons hérité de nos ancêtres animaux peut nous aider à penser, à accueillir certaines intuitions. Il existe une connaissance de l’autre par mimétisme et empathie. C’est même la seule qui permette une approche des personnes en tant que personnes en leur singularité. Le langage est en effet bâti sur la généralité. Un mot ne peut dire la personnalité, l’eccéité d’un être: ce serait un mot qui lui serait réservé et ne pourrait donc pas être compris.

Et toutes ces approches peuvent être assumées par la connaissance que l’amour agapè nous invite à entreprendre des êtres et des choses.

 

“Père, pardonne-leur…” (Luc XXIII, 34). Lorsque Yeshoua parle ainsi, il met en oeuvre le pardon selon l’amour agapè, non selon la puissance. Il ne s’agit pas pour lui de demander la clémence d’un potentat. Yeshoua manifeste simplement l’amour éternel auquel il participe, divinisé. Il n’y a plus rien en lui qui ne soit amour, et donc pardon. Quant à ses bourreaux, ils seront effectivement pardonnés s’ils en viennent à aimer de cet amour, comme la pécheresse à qui “beaucoup est pardonné puisqu’elle aime beaucoup” (Luc VII, 47).

 

“Ne jamais penser le monde sans Dieu, ni Dieu sans le monde”, disait Dietrich Bonhoeffer. L’idéal est de ne penser qu’en gardant conscience de la présence à tout être de l’Eternel Amour. Toi ici maintenant, partout toujours, immense intime.

 

deux grives de l’aube humide

pattes et gosiers discrets

viennent flirter dans la cour

 

qu’est-ce qui vous intimide

par ici que votre arrêt

soit si court

 

le regard pour vous se vide

enchanté par vos secrets

et pour les saisir accourt

 

il se mêle à l’air limpide

et sonore en vos apprêts

pour y vivre votre cour

 

le non-espace où réside

votre coeur et s’y refait

est celui du bel amour

 

7 août 2011

 

Que vaut cette intuition du kabbaliste qui dit que l’Eternel est pour chacun ce qu’il pense qu’il est: “Ehiè ashèr èhiè (Exode III, 14), je suis qui je suis” pour toi. ? Une inversion du “Il créa l’humain à son image” (Genèse I, 27). De fait l’image que l’humain se fait de l’Eternel est celle du Tout-puissant dans la Loi et les Prophètes, et celle du Tout-aimant dans le Royaume des cieux.

On peut trouver des indices de cet Eternel comme miroir de l’humain dans l’Evangile, et cela s’accorde avec l’idée de l’Eternel Amour, qui n’a aucun pouvoir sur les humains. Dans le mashal des Talents, chacun est rétribué selon ce qu’il a fait, mais on peut comprendre qu’il s’agit d’une rétribution immanente: chacun récolte ce qu’il a semé. L’Eternel n’intervient pas en tant que personne. Lorsqu’il dit: “mauvais serviteur, tu savais que je récolte là où je n’ai pas semé”, cela signifie qu’il est fait au serviteur selon l’image négative qu’il se fait de l’Eternel. On s’explique alors que le maître conclue: “Celui qui a, on lui donnera davantage; celui qui n’a pas, on lui enlèvera même ce qu’il a” (Matthieu XXV, 26, 29). Ici comme dans le mashal des vierges sages et des vierges folles qui précède et celui des moutons et des boucs qui suit, ce n’est pas l’Eternel qui donne et enlève, récompense et punit, c’est chaque conscience pour elle-même. Celle qui accueille l’amour est dans une dynamique où elle aimera toujours davantage; celle qui ne l’accueille pas s’enfonce dans le péché, qui n’est pas une désobéissance à l’Eternel, mais le refus d’aimer. D’où cette parole si simple du Notre Père: “Pardonne-nous comme nous pardonnons… Si vous pardonnez aux humains leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux humains, votre Père ne vous pardonnera pas non plus” (Matthieu VI, 12, 14s). Yeshoua parle en mashal: ce n’est pas l’Eternel qui pardonne, ou non, comme le ferait un maître tout-puissant, c’est l’Amour Eternel que l’on accueille, ou pas. Qui aime pardonne, qui pardonne aime et sort ainsi de son péché, de son manque d’amour. N’est-ce pas une évidence pour qui abandonne l’image de l’Eternel tout-puissant et accueille l’image de l’Eternel tout-aimant. Tu es qui tu es pour moi. Si je suis “de la vérité”, je finirai bien par te voir pour moi tel que tu es en vérité.

(Hélas pour le sacrement de pénitence, ou de réconciliation. L’Eternel ne nous demande pas de faire pénitence et il n’est jamais fâché contre personne. Le “ego te absolvo… je te pardonne au nom du Père et du Fils et du Saint –Esprit” est vain. Le prêtre ne peut que reconnaître la contrition du “pénitent”, ou y croire. En linguistique, on dira que sa parole est déclarative et non performative. Et ainsi de tous les sacrements de l’Eglise…)

 

la mort est un cor un hautbois

de douleur et douceur en cet embrassement

de l’espace si vaste en l’enclos de son chant

 

elle est dans l’air elle est un air

grave et suave en toi pour ton oreille fine

et tu perçois sans fin au silence en sourdine

 

le visage de son rivage

comme ce qui s’en vient comme ce qui s’en va

la marée qui prévient qu’elle t’emportera

 

elle prépare le départ

pour le concert intime en l’immense infini

où s’accordent les voix que l’amour réunit

 

8 août 2011

 

Si la vie intellectuelle de Nietzsche n’avait pas été aussi prodigieuse, on pourrait cruellement comparer ses efforts pour passer au-delà et atteindre au surhumain aux tentatives du baron de Münchhausen de s’élever dans les airs en se tirant par les cheveux. Il est sans doute hasardeux de penser que sa fin tragique ait été une conséquence de son illusoire volonté de puissance, mais ce n’est pas exclus, si ce n’est pour ses fans et ses groupies, et il semble préférable de ne pas suivre son chemin.

Le surhomme que nous connaissons ici, c’est l’humain dernier divinisé, et qui sait bien que s’il accède à l’Amour Eternel, ce ne peut être par ses propres forces, mais par la “grâce” ainsi que le répètent les chrétiens depuis toujours, c’est-à-dire en accueillant le Don de Dieu (Jean IV, 10). Ce Don n’est d’ailleurs pas le cadeau transcendant d’un grand Seigneur, pas plus que l’émergence immanente à la conscience d’une force impersonnelle. La présence de l’Infini au fini est si intime que le mot “intime” n’est qu’une image d’une réalité inconceptualisable par notre langage forgé dans le temps et l’espace. C’est celle d’une Altérité qui ne fait rien sans que l’autre ne l’accueille par le désir et la volonté, d’un Amour si respectueux qu’il ne fait rien qu’en étant pour l’autre ce que l’autre l’imagine être.

Thérèse de Lisieux exprimait son expérience de la divinisation en disant qu’elle se laissait porter dans les bras comme un tout-petit par Papa le Bon Dieu. Langage vieilli et mièvre sans doute, et ambigu. Mais expression, tâtonnante comme tant d’autres, de cet inexprimable devenir d’une conscience qui “marche en présence” de l’Eternel comme Abraham se sentit invité à le faire (Genèse XVII, 1).

 

Ecrire tous les jours quelques lignes, c’est se donner la chance de mettre au clair sa pensée, mais aussi de découvrir celle qui n’émerge pas encore de l’inconscient individuel, et peut-être collectif, de ce qui est “dans l’air” du temps et de l’espace. L’écriture quotidienne est le don accueilli de la pensée. Heureuses celles et ceux qui s’y adonnent.

 

“C’est en allant voir les autres que l’on sait qui l’on est, en rentrant à la maison”, vient de dire un Celte à Lorient. On se connaît par l’autre comme humain premier. On se connaît mieux encore, comme humain dernier, par cette Altérité où se dévoile l’être de notre être, par l’amour agapè. “Qui aime, connaît Dieu” (I Jean IV, 7); cela implique que l’agapè, amour de l’autre comme autre, donne de connaître l’autre tel qu’en lui-même et d’ainsi se connaître soi-même comme participant à l’être de l’être. (Dommage de devoir utiliser de pareilles circonlocutions pour exprimer une réalité aussi simple).

 

le buisson doucement remue

dans la brise ses bras tendus

accueillis par le grand espace

à la mesure de sa race

 

dans son amour de la lumière

et dans son affection pour l’air

il étend toujours plus au loin

la mesure de son besoin

 

et l’air amoureux de la terre

s’y répand toujours en plus vaste

tandis qu’immense la lumière

court vers l’infini de la face

 

9 août 2011

 

« Travail de deuil » ? « Laisse les morts ensevelir les morts » (Luc IX, 60). Freud compte encore de nombreux adorateurs dans notre société. Le freudisme y est devenu une religion, censée avoir réponse aux questions et aux problèmes des humains. Nombre d’intellectuels lui brûlent au moins un encens symbolique : voyez-les, écoutez-les réagir à un lapsus par un sourire ironique ou une excuse… Les psychanalystes accèdent à leur prêtrise par le rite initiatique de l’analyse… Dans la critique sociale, littéraire et artistique, ils gardent pignon sur rue…

Celles et ceux qui entrent dans l’amour d’Aimer ne se raccrochent pas aux consolations d’une religion, antique ou moderne, lorsqu’ils perdent un proche. La religion, beaucoup le pensent, est née, pour une part au moins, de l’effroi devant la mort et du culte des morts. Mais l’intuition de Yeshoua libère de la religion et de la crainte de la mort. Chez ceux pour qui « seul l’amour est digne de foi », le respect et l’affection vont aux disparus comme à tous ceux qui les pleurent. Ceux qui aiment d’agapè les confient à l’amour de l’Eternel. Ils ne se joignent aux rites funéraires que par respect et affection pour ceux qui y croient et pour les aider dans le travail de deuil dont ils se disent avoir besoin. Elles savent que tous les tombeaux sont des cénotaphes : ce que l’on y dépose n’est que poussière. « Les morts ne sont pas morts », ils vivent dans un autre espace. Les gens doués pour la communication extrasensorielle peuvent bien essayer de les contacter, mais le vrai médiateur et courrier est pour tous l’Eternel Amour présent à tous.

 

« Si tu es perdu, dit un proverbe africain, retourne-toi et regarde d’où tu viens. »

 

« D’où venons-nous ? Que sommes-nous ?

Où allons-nous ? » que faisons-nous

des étoiles et des comètes

des bolides et des planètes

 

dans l’inconnu et l’incertain

de la nature et du terrain

où s’arrangent sous la lumière

la terre l’eau le feu et l’air

 

par quelles belles conséquences

la vie toujours dans le bon sens

a pris la voie de la conscience

a pris le chemin de l’immense

 

une chair s’allume à la flamme

de deux chairs et se trouve une âme

et de l’aube jusqu’à la nuit

son feu brûle réchauffe et luit

 

puis se consume avant de rendre

un peu de fumée et de cendre

lorsqu’elle se retrouve nue

et s’enfonce dans l’inconnu

 

à quoi lui a servi l’idole

les bras levés en parabole

si ce ne fut pour disparaître

et pour laisser la place à l’être

 

10 août 2011

 

« Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient », dit un proverbe breton. Là d’où nous venons, c’est l’humanité primitive avec ses relations conjugales, familiales et sociales liées aux modes de vie et aux croyances qui les accompagnaient.

Bien que son existence ait été récemment contestée par certaines thèses structuralistes, le matriarcat a dominé la préhistoire et n’a été que lentement et inégalement remplacé par le patriarcat, signe que la domination masculine, ou féminine, est affaire culturelle plutôt que physiologique. Les historiens des religions ont noté l’existence primitive d’un matriarcat lié à l’agriculture et au culte de la déesse mère chthonienne, puis la substitution à cette organisation sociale d’un patriarcat lié à élevage et au culte des dieux ouraniens. Ainsi, pour Joseph Campbell, « vers la fin de l’Âge du Bronze et, plus fortement à l’aube de l’Âge du Fer (vers 1250 avant notre ère au Proche-Orient), la vieille cosmologie et les mythologies de la déesse mère furent radicalement transformées, réinterprétées, et même, dans une large mesure, supprimées, par l’invasion soudaine de tribus guerrières patriarcales dont les traditions nous sont parvenues principalement par l’Ancien et le Nouveau Testament et par les mythes de la Grèce. Deux grandes matrices géographiques furent les terres d’origine de ces vagues de guerriers envahisseurs : pour les Sémites, les déserts arabo-syriens où nomades ils menaient leurs troupeaux de moutons et de chèvres et, plus tard, domestiquèrent le chameau ; et pour les branches helléno-aryennes, les vastes plaines de l’Europe et du sud de la Russie où ils faisaient paître leur gros bétail et plus tard domestiquèrent le cheval… » (Occidental Mythology, p. 6).

Si importants qu’aient pu être historiquement le matriarcat, le patriarcat et leurs conflits, ils peuvent surtout pour nous être matière à réflexion sur le présent et sur l’avenir que nous souhaitons pour notre civilisation, et particulièrement pour l’harmonie de nos relations sexuelles, sociales et culturelles. Pour mener cette réflexion, nous pouvons ici prendre acte de la libération de l’esprit de domination et de possession opérée par l’intuition de l’altérité positive il y a deux mille ans : « Il n’y a plus ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre, ni Juif ni Grec… » (Galates III, 28). Levain dans la pâte, l’égalité ontologique de l’amour agapè travaille à établir l’égalité sexuelle, sociale, culturelle… neutralisant les affrontements que le désir de domination conduit par la force physique et par la manipulation verbale.

 

écoute la voix du silence

et cet émoi

en toi

qui se fait pour l’intime l’écho de l’amour de l’immense

 

11 août 2011

 

L’intuition de Yeshoua est apparue au sein d’une civilisation patriarcale, et dont la religion était nécessairement patriarcale puisque toute religion est liée à une civilisation qui l’incarne et qu’elle inspire, pour dire les choses sommairement. Aussi ne doit-on pas s’étonner que Yeshoua ait confié son message à des hommes plutôt qu’à des femmes, et ce d’autant plus qu’il croyait que le monde où il vivait était proche de sa fin, qu’il y avait donc urgence à utiliser les moyens les plus adéquats au contexte culturel du moment.

On ne peut imaginer que dans ce contexte il aurait pu choisir douze femmes comme apôtres, ni même un mélange à parité d’hommes et de femmes. Son attitude à l’égard des femmes montre cependant qu’il avait pour elles autant de respect et d’affection qu’à l’égard des hommes. Avec la désacralisation du temps et de l’espace, l’intuition de Yeshoua a, de principe, aboli toute religion et donc la religion patriarcale judaïque. Son attitude égalitaire à l’égard des femmes est congruente à cette abolition.

On peut estimer que la place prise par Marie mère de Yeshoua dans le culte chrétien, catholique surtout, manifeste le bouleversement civilisationnel induit par l’abolition de la religion patriarcale. Même si le culte marial est fatalement ambigu dans un christianisme qui n’a pas coupé ses liens avec la religion patriarcale judaïque et que l’on peut le trouver incompatible avec l’abolition de la religion, il fait de Marie une quasi-déesse, et certains catholiques la prient davantage que le Christ, s’opposant ainsi aux valeurs patriarcales.

Les chrétiens protestants s’en indignent. Contradiction ? C’est dans le protestantisme que le clergé patriarcal a été remis en question avec l’installation de femmes pasteurs. On peut d’ailleurs noter qu’à la suite du rapprochement œcuménique entre protestants et catholiques, un mouvement s’est récemment dessiné dans le catholicisme en faveur de l’ordination des femmes, jumelé avec un mouvement en faveur du mariage des prêtres à l’instar du mariage des pasteurs. Ce double mouvement peut être interprété comme l’expression d’une unique prise de conscience, encore minimale, de l’intuition de l’Eternelle Déité, de l’Amour Agapè au-delà du féminin et du masculin qu’il englobe.

Un exégète futé, une exégète maligne, pourrait bientôt exploiter le texte fondateur de la Bible : « Dieu créa l’humain à son image. A l’image de Dieu il le créa. Mâle et femelle il le créa » (Genèse I, 27). On pourrait expliciter cette construction paratactique de juxtaposition en construction hypotactique d’articulation : « Dieu créa l’humain à son image ; c’est bien à son image qu’il le créa puisqu’il le créa mâle et femelle ».

 

sous ses aulnes la mare dort

son œil ouvert est si profond

qu’à s’y plonger l’œil amoureux

en perd le sens

 

l’ombre qu’y fait l’âme qui sort

du non-espace et se confond

avec son autre en l’air nombreux

se dit silence

 

12 août 2011

 

Quelles vérités dans un roman ? La vérité de son histoire ne peut être que celle de la parabole. Il faut lire l’histoire comme telle si l’on y cherche une vérité plutôt qu’une distraction, un jeu avec l’irréel. Il faut la lire comme un « symbole (qui) donne à penser ». Le danger du roman dit réaliste est de donner à croire à la réalité de ce qu’il raconte parce qu’il est vraisemblable. Le roman fantastique a au moins l’avantage de se présenter comme irréel. Mais la frontière entre le réel et l’imaginaire est souvent floue. On sait bien que Le Da Vinci Code continue d’attirer des lecteurs à l’église Saint-Sulpice de Paris parce que l’un de ses secrets est censé y être caché dans son gnomon.

Y a-t-il beaucoup de lecteurs et de lectrices pour qui les romans donnent à penser, à peser ? Le plus grand nombre, faisons-en l’hypothèse, est tout simplement incapable ou insoucieux de tirer la vérité qu’il donne à penser et, au mieux, s’en remet aux critiques littéraires, dont les interprétations sont d’ailleurs souvent contradictoires.

Les paraboles évangéliques sont supposées nous donner à penser. Mais l’Eglise s’est depuis longtemps arrogé le droit d’imposer son interprétation, et donc d’interdire l’accès à ce qui en elles pourrait remettre en cause son pouvoir. Le protestantisme en propose « le libre examen », et en bonne logique ses prêcheurs devraient présenter leurs interprétations comme des opinions à débattre.

 

La vérité la plus sûre du roman est celle de sa beauté, de son style. C’est d’ailleurs souvent cette vérité-là qui donne à croire, trompeusement, à la vérité de son histoire. C’est beau, donc c’est vrai. Et cela vaut également pour d’autres écrits, les philosophiques singulièrement. On accueille comme vraies les idées élégamment présentées. Ce qui ne doit pas empêcher les philosophes qui se croient porteurs d’une vérité de la présenter en beauté afin de ne pas faire obstacle à sa réception. Mais un/e philosophe ne devrait jamais cesser d’inviter ses lectrices et lecteurs à peser tout ce qu’il/elle leur propose. « La vérité vous libérera » (Jean VIII, 32) . La vérité libère la pensée. Elle l’encourage .

 

les années passent   l’expérience

au fil des jours

d’amour

serpentine s’achemine sur les terres de la prudence

 

12 août 2011

 

Penser, penser, penser. La pensée est multiforme, mais toutes les formes de la pensée sont parentes. « Soyez prudents comme des serpents… » (Matthieu X, 16). Prudent c’est ici dans le texte grec original phronimoï. La phronesis, qui a fait l’objet de réflexions multiples chez les philosophes grecs, Platon et Aristote en particulier, c’est l’intelligence pratique, par opposition à la sophia, l’intelligence spéculative. Ce que ces deux vertus intellectuelles ont en commun, c’est qu’on les acquiert en utilisant à la fois l’expérience et l’étude. Cette description n’est bien sûr qu’approximative et incomplète ; et l’acquisition de la phronesis est un processus, un processus jamais achevé. Les expériences de la vie y sont matière à réflexion, ainsi que les enseignements recueillis par l’écoute et par la lecture.

Penser, c’est apprendre à penser. Tautologie ? Cercle vicieux ? Piège du langage plutôt. Les mots sont des traîtres si l’on ne sait pas passer au-delà. Apprendre à penser, c’est aussi apprendre à penser sans les mots.

Mais l’Evangile nous apprend ici autre chose encore. La parole célèbre, « soyez prudents comme des serpents et innocents comme des colombes » nous dit déjà que la phronesis s’articule ici avec l’innocence, akéraïos (sans mélange, pur, simple, innocent), mais aussi, analogiquement, avec des qualités animales. Et il est dit un peu plus loin : « Ne vous inquiétez pas de ce que vous direz ni comment vous le direz… Car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’esprit de votre Père qui est en vous » (Matthieu X, 19s). La phronesis évangélique comporte donc une dimension d’inspiration. (Peu importe le mot araméen utilisé par Yeshoua, et l’approximation inhérente à toute traduction). Mais il faudra bien tenter de comprendre ce qu’est cette inspiration.

Nous n’en finissons pas d’apprendre à penser, si nous le voulons bien. Il nous faut aussi comprendre que la pensée est ici liée à l’accueil de la vérité dans l’amour, et qu’il faut « être de la vérité » et l’accueillir  « avec crainte et tremblement » dans l’incertitude :

« Quelle témérité de croire que ta conscience est plus fidèle à l’être que les autres ! N’entends-tu pas les milliards sûrs de leurs convictions affrontées ? Ne privilégie rien de ce qui en toi perçoit. Pourquoi la raison serait-elle moins maîtresse d’erreur que l’imagination ? C’est l’accord du sensible, de l’imaginaire, du volontaire et de l’intelligible face à tous les messages du dehors et du dedans qui peut te donner chance. Si l’esthétique et l’éthique se heurtent, c’est que l’une ou l’autre, ou les deux, errent. Si la théologie et la philosophie se font la tête, c’est qu’elles ont perdu ce sens de l’autre qui abolit le privilège et ruine l’idée de révélation élective… (Les Horizons d’Assia et Marc, pp. 181s).

 

cette buée qui monte de la terre

au crépuscule éveille des odeurs

plus fortes et que respire

la narine attentive

 

il faut aller lentement solitaire

marcher dans le suspens jusqu’à cette heure

où la lumière se retire

jusqu’à son autre rive

 

alors les voix également se taisent

et il ne reste plus que la narine

pour communier aux êtres de la terre

au fond de leur silence

 

la vie nocturne enfin se met à l’aise

où se guettent les bêtes des nuances fines

et où l’esprit surpris en ses mystères

livre l’odeur immense

 

14 août 2011

 

Penser. « Toute notre dignité, dit Pascal, consiste en la pensée… Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale. (Pensées, fragment 232, éd. Sellier). Lire Pascal peut nous apprendre à penser, non parce que ce qu’il a écrit serait entièrement vrai, mais parce qu’il nous invite à penser en soulignant l’importance de la pensée, en la présentant comme un travail et en y fondant la morale.

La pensée est « le principe de la morale » parce qu’elle est l’instrument de la vérité et que la morale est un agir selon la vérité, c’est-à-dire selon notre être. On entrevoit la transdisciplinarité des facultés humaines dans la recherche de la vérité, et l’on répète avec plus de conviction la parole de Yeshoua : pour l’écouter, lui et son message d’amour, il faut « être de la vérité » (Jean XVIII, 37).

L’accès à la vérité de l’être n’est pas une simple affaire de raison, de « discours » disait Montaigne, c’est-à-dire de langage. « Illusion des mots lorsqu’on veut leur faire dire l’essence. Ce ne sont que des jouets pour donner à penser. Les œuvres d’imagination nous ouvrent leurs trésors, mais nous n’avons jamais fini d’apprendre à les lire. Dans sa peur de l’incontrôlable, l’école raisonnable nous a désappris le langage mythique. Il faut pourtant passer au feu du doute toute écriture, sacrée ou non, historique ou fictive, en se rendant sensible au souffle qui a su l’animer et modeler. » (Les Horizons d’Assia et Marc, p. 182)

La raison ne sert souvent qu’à avoir raison des autres.

Le bien penser est au service du bien vivre, la vérité au service de l’amour. La vérité dont Yeshoua a été le témoin est celle de l’être de l’être, c’est-à-dire de l’amour. Et rien ne peut être vrai qui contredit cette vérité.

 

quel temps fera-t-il   les nuages

se pressent se bousculent s’enfuient

comme ceux de la foule qui s’en va

à mesure qu’on la rencontre

 

inconnus disparaissent les visages

ou verrai-je demain dans la nuit

le passage de cette aura

où chacun à la fin se montre

 

15 août 2011

 

Faut-il humblement s’indigner de la promotion médiatique des nos nouveaux Palaces ? Ce sont des hymnes à la beauté, mais tout de même… Qu’en dit une pensée transdisciplinaire qui ne peut manquer d’évoquer aussitôt les sans-abri, les mal logés et tous les damnés de la terre ? Lorsque cette pensée est nourrie de l’intuition de l’être de l’être comme altérité positive et de l’égalité ontologique qu’elle implique, elle met en balance le millier de richissimes et le milliard de pauvrissimes. Au regard de l’Amour Eternel, de l’être de l’être, il n’y a pas acception de personne. De chacun des six milliards d’humains l’Infini est intimement proche en son respect et en son affection, et Il nous invite à les partager.

D’André Gide : « Je ne quitterai sans doute l’indignation qu’avec la vie. C’est le revers même de l’amour. »

Si l’on s’appelait Amos, on prendrait des accents vengeurs contre « ceux qui se vautrent sur des lits d’ivoire… les buveurs de vin qui se parfument des meilleurs onguents… les vaches de Bashan qui pressurent les pauvres » (Amos VI, 4s, III, 1). On appellerait comme lui à la destruction des palais. (Et pour ceux du Vatican, on y ajouterait l’indignation de Savonarole).

Le persiflage d’une Libre Pensée obsédée dans sa hargne contre l’Eglise et les turpitudes de son histoire devrait sonner comme un appel à la conversion, rappeler les vitupérations de Jean le baptiste et ses appels à la conversion : « Quand il vit les Pharisiens et les Sadducéens venir en nombre se faire baptiser, il leur lança : « Race de vipères. Qui vous a dit de fuir la colère qui vient ? Convertissez-vous dans vos actes, et ne vous avisez pas de dire (dans vos vaines paroles) que vous avez Abraham pour père » (Matthieu III, 7s) (ou Jésus-Christ pour Seigneur).

Pascal, de son côté, vitupérait contre les jésuites rationalistes oublieux de la tradition de l’Eglise et citait Jérémie : « C’est en vain que nous leur crions de s’informer des voies que les anciens ont tracées et de suivre leur chemin. Ils ont répondu comme les Juifs : « Nous n’y marcherons point, mais nous suivrons les pensées de notre cœur » » (Pensées, fragment 634, cf. Jérémie VI, 16 ; XVIII, 12).

 

la transparence est pour l’oiseau

qui se cogne sur la fenêtre

une énigme un étonnement

 

n’est-ce pas ainsi qu’il apprend

une autre dimension de l’être

dans le parcours de son réseau

 

les chemins de la liberté

sont bordés de leur illusion

dans la transparence du verre

 

et la transparence de l’air

est la joie d’une profusion

où s’annonce l’infinité

 

16 août 2011

 

Après avoir décliné en Béatitudes la bonne nouvelle du Don d’Aimer, Yeshoua dit à celles et ceux qui L’accueillent et Le vivent : « Vous êtes la lumière du monde… Que votre lumière brille devant les humains, qu’ils voient vos belles actions et rendent gloire (doxasosin) à votre Père qui est dans les cieux » (Matthieu V, 14, 16). Il ne s’agit donc pas de chanter la gloire de Dieu avec de belles paroles, mais de vivre l’agapè en action. Logique, non ? Si l’Eternelle est Amour, vous manifestez et révélez son être en aimant.

La gloire, la doxa comme traduction de la kavod hébraïque, c’est la manifestation de la présence de l’Eternel. Là où l’Eternel est imaginé comme le Tout-puissant, la gloire est une manifestation de puissance. Dans l’intuition de Yeshoua la doxa est la manifestation de l’agapè puisque l’Eternel est révélé comme le Tout-aimant.

 

Sexe et genre. On ne choisit pas sa naissance et tout ce qu’elle implique : D’être plutôt que de ne pas être, mais cette inquiétude métaphysique ne travaille que les philosophes. Son lieu, en Amazonie, en Tanzanie ou en Corrèze… Dans la richesse, l’aisance, la pauvreté ou la misère. On ne choisit pas sa couleur, sa langue, sa culture… On ne choisit pas non plus son sexe, et cela est vexant lorsqu’on naît femelle dans une culture dominée par les mâles. Alors ? la solution principielle est métaphysique. C’est celle impliquée par la découverte de Yeshoua, l’égalité ontologique inhérente à l’amour et résumée par : « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme », littéralement « ni mâle ni femelle, ouk éni arsèn kaï thêlu (Galates III, 28).

Cela ne résout pas les multiples problèmes de la différence sexuelle au niveau psychosociologique, mais cela les éclaire. Cela sert d’abord à accepter son sexe comme on accepte la couleur de sa peau, sa famille, son milieu, son temps… Et cette acceptation est un accueil et non une résignation. On peut alors découvrir les valeurs de la féminité et de la masculinité. On vit dans la certitude de ces valeurs et l’on peut se battre avec assurance là où elles ne sont pas reconnues. (Comme on découvre les valeurs de la négritude, de la celtitude, de la slavitude…)

Refuser son sexe en choisissant son genre est matière à réflexion puisque cela s’est installé comme un débat. Comme tout débat, il est bon et nécessaire de le penser et peser, de « ne jamais recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle » (Descartes dixit).

 

la fenêtre ouverte au matin

sur cette fraîcheur que l’absence

de la nuit a rendu à l’air

libère la reconnaissance

 

prends une goulée de ce vin

et qu’il pénètre de l’immense

jusqu’à l’intime de tes reins

pour qu’il y tombe sous le sens

 

avec ce viatique reprends

le chemin de la connaissance

par les grands souffles de la terre

qui te parlent dans le silence

 

17 août 2011

 

Patriarcat, matriarcat. Les archéologues conviennent de penser que nos sociétés patriarcales ont été précédées par des sociétés matriarcales, sans d’ailleurs s’accorder sur ce que ces dernières étaient véritablement dans leur diversité. On dit maintenant que Mai 68 a été, pour une part, une révolution sexuelle tendant à restaurer, ou instaurer, un matriarcat. Une victoire d’un féminisme qui maintenant veut que l’on parle de genre plutôt que de sexe…

Perçus dans l’intuition de Yeshoua et d’homo viator, du parcours de l’humain premier vers l’humain dernier du « Royaume des cieux », patriarcat et matriarcat sont avant tout des formes de pouvoir (comme l’indique d’ailleurs l’étymologie) : le pouvoir aux mains des pères ou des mères. L’humain dernier est libéré de tout pouvoir dominateur et possesseur ; il est donc au-delà du matriarcat et du patriarcat. Il vit d’abord cet au-delà dans le couple, où ni monsieur ni madame ne « porte la culotte », où il n’y a plus de « chef de famille », mais le covoiturage d’une famille…

Force est de reconnaître que le judéo-christianisme n’encourage toujours pas cette mutation de la puissance en amour, qu’il la suit comme à regret, alors que les disciples de Yeshoua avaient été appelés à la promouvoir, à être le levain dans la pâte » et « la lumière du monde » dans la découverte qu’il n’y a plus « ni homme ni femme ». La parité sexuelle du clergé n’est pas vraiment à l’ordre du jour dans le catholicisme et l’orthodoxie ; elle est loin d’être atteinte dans le protestantisme.

 

« Vivez dans l’action de grâces » (Colossiens III, 15, 17). Il ne s’agit pas de remercier le Souverain Seigneur pour ses cadeaux ou sa miséricorde, parce qu’il nous aurait accordé ses grâces ou sa grâce. Il s’agit de se réjouir de la grâce, du Don qu’il nous fait partager dans l’amour des autres, il s’agit de participer à la béatitude de sa sollicitude. La joie du paysan qui découvre son trésor, celle de l’amateur de perles qui trouve sa perle rare (Matthieu XIII, 44ss) sont des mashal de cette action de grâces. C’est plus une action qu’une parole puisque c’est un esprit, une attitude, un climat de vie, une vie. C’est la rencontre joyeuse des autres en présence de l’Eternelle, car la présence de l’Eternelle est sa sollicitude, sa force d’aimer, son esprit. « Réjouissez-vous toujours. Priez sans cesse. Rendez grâces en toutes choses » (I Thessaloniciens V, 16s).

 

les lambeaux sombres de ta robe

nuit sur l’indigo de ta chair

attendent le baiser le l’aube

pour se muer en teintes claires

 

jour après jour se renouvelle

ta grâce en gloire éblouissante

pour la venue de l’éternel

à la rencontre de l’amante

 

et la poursuite d’Atalante

y étincelle à chaque aurore

car elle méprise insouciante

Hippomène tes pommes d’or

 

et elle enfante vierge mère

à chaque aube cette beauté

qui fait plus belle toute chair

de l’une à l’autre éternité

 

18 août 2011

 

Comme le chemin de l’humanité passe par l’animalité, le chemin de l’humain dernier passe par l’humain premier. Le chemin du « Royaume des cieux » passe par « la Loi et les Prophètes » (le chemin de Yeshoua passe par Jean le baptiste). Le chemin de l’Esprit passe par Yeshoua. A l’entrée cependant de la « salle des noces », on se dénude pour revêtir « l’habit des noces », dépossédé de tout avoir pour être pure altérité d’Aimer (Matthieu XXII, 11s).

L’Agapè Eternelle respecte le cheminement des êtres en donnant du temps à la liberté. Si l’intuition de Yeshoua abolit le sacré dans son principe, elle le reconnaît comme une étape d’homo viator. Si les croyants ont encore besoin de temples et de fêtes, de villes saintes et de pèlerinages, d’un homme-dieu et de saints pour apprendre Aimer…

 

Peut-on penser que le dépassement du pouvoir patriarcal et matriarcal dans une culture de l’égalité des sexes pourrait convenir à une société condamnée à la catastrophe de la décroissance ? Une culture de l’égalité des sexes ne se comprend bien que dans une culture de l’égalité générale : n’était-ce pas l’idéal de la Révolution ? La catastrophe de la décroissance sera abordée au mieux dans le partage des biens équitable et volontaire, au pire dans leur accaparement par une aristocratie de la richesse et la révolte d’une démocratie de la pauvreté.

« Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas ; que celui qui a à manger fasse de même », disait Jean le baptiste sur fond de catastrophe annoncée, de « colère qui vient » (Luc III, 11, 7).

 

Une pensée qui n’invite pas à penser risque d’être dominatrice et possessive. N’est-ce pas celle des gourous ? La pensée de Yeshoua ne peut être dogmatique, ce serait une contradiction.

 

abeille tout à ton affaire

sur la lavande qui t’appelle

par ses discrètes ambassades

pour tes intimes embrassades

dans le soleil

 

tu ne viens pas ici pour plaire

ni pour chanter la ritournelle

mais pour faire en ta liberté

le travail d’une vérité

qui émerveille

 

quand tu t’en retourneras l’air

complice immense de tes ailes

et des appels de la lavande

acheminera ta provende

vers ceux qui veillent

 

19 août 2011

 

Un/e professeur/e de philosophie se doit de connaître et présenter la pensée des diverses philosophies le plus objectivement et fidèlement qu’il/elle le peut. Mais il/elle doit aussi l’étudier pour elle/lui-même dans un esprit d’ « éclectisme sélectif » : y reconnaître ce qui s’accorde à sa propre pensée, en l’élargissant, afin de pouvoir l’accepter et l’intégrer à cette pensée, et y reconnaître ce qui s’oppose à sa propre pensée ou qui ne peut s’y connecter, afin de pouvoir le refuser et l’écarter.

Qui accueille l’intuition de l’Eternel-Amour avec Yeshoua, c’est-à-dire, en termes philosophiques, l’altérité positive de l’être de l’être, recherche dans les diverses traditions philosophiques et théologiques de l’humanité ce qui peut nourrir sa pensée et se nourrir d’elle.

Une lectrice, un lecteur de la Spiritualité de l’altérité ne doit en retenir que ce qui peut s’agréger à sa propre pensée, trouver sa place dans le puzzle de ses propres connaissances. L’accepter en totalité sans la penser et critiquer, ce serait en faire une nouvelle écriture sacrée, s’y aliéner et aller à l’encontre de l’esprit qui l’anime.

(Les poèmes y sont à lire comme des mashal, sinon ils contrediraient l’altérité positive.)

 

Dire que l’Eternel n’est pas tout-puissant, c’est dire que toute sa puissance est au service de son amour, qu’il n’utilise sa puissance que par altérité positive (et donc qu’il n’entrave en rien l’indétermination des forces de l’univers et la liberté des consciences).

 

Parler indifféremment de l’Eternel et de l’Eternelle, c’est vivre Aimer au-delà du patriarcat et du matriarcat, du grand dieu et de la grande déesse ainsi que des valeurs qu’ils sous-tendent.

 

au fond de l’étang dans la boue

la lune d’eau qui s’enracine

rêve de beauté s’imagine

lui chanter son hymne debout

 

l’ombre qui la nourrit murmure

les paroles que la lumière

lui fera lancer toutes pures

en amour à la terre entière

 

car ce sont paroles divines

et l’oreille juste devine

dans ce qui lui donne des ailes

la mélodie de l’éternelle

 

20 août 2011

 

Lorsque Yeshoua a annoncé sa résurrection, pourquoi n’aurait-il pas, comme si souvent, parlé en mashal ? Interrogé par les Sadducéens incrédules, il leur a dit que la résurrection n’était pas un phénomène physique : il a en effet comparé l’état des ressuscités à celui des anges (Marc X, 34 ; XII, 25). Lorsque il tentait de convaincre quelques disciples sceptiques, Paul a forgé un bel oxymore : « corps spirituel » (I Corinthiens XV, 12, 44). On dira ici qu’il faut être follement croyant et follement matérialiste pour imaginer follement que les os poussiéreux que l’on honore dans des tombes insensées vont reprendre vie en une folle fin des temps.

 

La médecine que l’on enseigne dans les facultés occidentales est farouchement matérialiste. Si elle est efficace, c’est que notre chair est indissociablement corps et âme. C’est pour la même raison que les médecines animistes sont parfois aussi efficaces. Il reste que l’âme n’est pas identifiable au corps, qu’il existe des maladies plus psychiques que physiques. La somatisation des troubles psychologiques est tout de même un phénomène reconnu par la médecine occidentale. Et il existe des maladies plus physiques que psychiques pour lesquelles les médecines traditionnelles doivent aussi avoir la sagesse d’interroger les médecines matérialistes.

 

La victime d’un harceleur, d’un manipulateur ou de tout autre tourmenteur n’a pas besoin de le détester pour se délivrer si elle accueille l’esprit d’Aimer. Intérieurement libérée, elle saura trouver les armes adéquates de sa délivrance.

 

nigelle de Damas ta graine noire

résume intense toutes les couleurs

mais tu choisis dans le grand champ des fleurs

celle qui donne au ciel d’apercevoir

le bleu de l’éternelle

 

et il fallait aussi que tes sépales

soient principe du centre et du refrain

où se résume le trois masculin

et le deux féminin monde total

de l’être universel

 

la sphère où tu abrites le trésor

de l’avenir dans l’involucre acerbe

et les styles dressés dans la superbe

terre à terre ne se soucie encore

que de la ritournelle

 

21 août 2011

 

Amour. Ambiguïté, polysémie… Si tu aimes ta compagne depuis tant d’années, ce n’est plus pour être fidèle à un engagement, une promesse, un serment… Tu as découvert et compris que « il ne faut pas jurer du tout » (Matthieu V, 34). Mais l’amour qui t’unit à elle est au fond semblable aujourd’hui, alors et depuis. C’est l’amour éternel accueilli dans l’instant selon ce que tu deviens. Tu l’accueilles maintenant « avec crainte et tremblement », car tu ne te sens pas à la hauteur où il t’entraîne, tu ressens en toi l’appel à Aimer pour qu’il « opère en toi le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s). C’est qu’il te faut, homo viator, avancer d’eros à philia, et de philia à agapè. Jusqu’à t’entendre dire : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » (Matthieu XII, 48) Qui est ma compagne ? Qui sont mes enfants ? Afin de les aimer de l’amour d’Aimer.

 

« Le dieu véritable est celui qui parle », dit un prédicateur évangélique pour l’opposer, à la suite du psaume, aux idoles muettes : « Elles ont une bouche et ne parlent pas… » (Psaume CXV, 5). Mais un dieu qui parle est aussi un dieu qu’on imagine, une imagination, une image de l’humain qui se croit fait à l’image de son dieu et qui le fait parler (Genèse I, 26). Une idole donc au sens où le suggère l’étymologie : eidôlon est en grec une image.

L’Eternel ne parle pas. On peut le comprendre d’abord parce que la parole est une trouvaille que le genre humain a faite pour s’exprimer et communiquer, que par ailleurs son utilisation performative est une convention sociale (Je déclare ouverte la séance…) ou une illusion magique de puissance : « Que la lumière soit et la lumière fut… » (Genèse I, 3). Abracadabra, sésame ouvre-toi. Mais on le comprend ici surtout parce que Aimer est l’amour universel et que parler serait pour lui faire acception de personne et de peuple choisi (Moïse, Jésus, Mahomet et leurs adeptes).

A quels excès de pouvoir mène la détention de la parole censée divine dans les monothéismes censés fondés sur une révélation de leur idole !

 

cette constellation de graines noires

sur le papier que la blancheur défend

minuscules ici donnent de voir

le ciel immense des enfants

 

car dans la nuit la science des regards

perce le parchemin du firmament

et conçoit dans l’espace le retard

de ces lumières qu’elle attend

 

quelles graines mûrissent aux trous noirs

et quelle mère espère quel enfant

en quel grenier obscur l’inconnu se prépare

pour quelle amante quel amant

 

22 août 2011

 

Avec l’intuition de Yeshoua, il est devenu évident pour les consciences qui sont « de la vérité », que l’Eternel est Amour, amour agissant, Aimer. Sa gloire n’est plus la manifestation de sa puissance mais la manifestation par ces consciences de sa sollicitude à l’égard de tous les êtres. Cependant la sollicitude de l’Eternel se manifeste aussi, en dehors de la conscience, par l’intelligence et la beauté à l’œuvre dans l’univers où elles se déploient.

L’intelligence active dans l’univers, c’est le cheminement de l’énergie vers une matière toujours plus organisée, jusqu’à produire une vie toujours plus consciente (et capable de la reconnaître). Le cerveau humain avec ses milliards de connexions en est l’un des chefs-d’œuvre. Il est pour nous cependant si courant que nous ne nous en émerveillons pas. Celles et ceux pourtant qui accueillent en leur vie la sollicitude et la béatitude d’Aimer se réjouissent avec lui de l’intelligence qui organise l’univers, et elles ils s’efforcent de la mieux comprendre et de la mettre au service des autres : recherche fondamentale et recherche appliquée.

Celles et ceux qui accueillent la sollicitude et la béatitude de l’Eternel se réjouissent aussi avec lui de la beauté qui revêt l’univers, et elles ils s’efforcent de la mieux connaître et de la mettre au service des autres : contemplation et créativité artistique.

« La jouissance de l’interprète, c’est de s’oublier au service du compositeur », répondait hier un musicien à qui l’on demandait quel plaisir il éprouvait à jouer. Cet oubli de soi dans l’autre est une réjouissance plutôt qu’une jouissance, et elle n’est sans doute pas très fréquente. C’est la joie de participer à la beauté du monde, qu’elle soit l’œuvre des forces de la nature ou l’œuvre de consciences qui y participent par l’inspiration.

Exercer une activité artistique créatrice en musique, peinture, sculpture, danse, poésie…, c’est exalter et manifester la beauté de l’Eternel. Si l’on a découvert Aimer, c’est se réjouir activement de son agir en y participant par l’inspiration.

L’inspiration est une force mystérieuse. Elle agit dans l’inconscient, et il faut l’accueillir en bridant la conscience pour lâcher la bride au langage et le laisser aller à la guise de ses associations. C’est ainsi que les poètes disent qu’ils ignorent ce qu’ils vont créer lorsqu’ils se mettent à écrire et qu’ils le découvrent au fur et à mesure qu’ils le créent. Mais dire ces choses si brièvement n’est qu’un tâtonnement. Il faut s’y mettre, il faut écrire. Et « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».

 

mauve pâle fraîcheur fragile

au bord des routes

nul doute

tu chantes la beauté aux connaisseurs du temps de l’immobile

 

23 août 2011

 

La laïcité est une longue histoire. Elle appartient au devenir de l’humanité, à sa perfectibilité. Sa référence évangélique est la séparation des pouvoirs temporel et spirituel impliquée dans la petite phrase si souvent répétée : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu XXII, 21). L’histoire de l’Eglise montre qu’elle a eu bien du mal à faire droit à cette formule. L’Eglise s’est rapidement constituée en un pouvoir religieux rival du pouvoir politique et incapable de s’en tenir à la spiritualité. Et le pouvoir politique, sacralisé depuis les origines, n’a pas cessé de s’auréoler de religiosité. Il a fallu la Révolution française préparée par les Lumières pour porter un coup décisif, mais non fatal, à cet empiètement mutuel des pouvoirs religieux et politique. L’Eglise de France a encore résisté pendant plus d’un siècle et, dépossédée juridiquement au début du XX° siècle, il lui a fallu plusieurs décennies pour accepter pleinement l’idée et la réalité de la laïcité.

On peut noter que la laïcité française est à l’avant-garde du processus de désacralisation du pouvoir temporel. Les vieilles royautés sont encore auréolées de religion : que l’on pense en particulier à la reine d’Angleterre, chef de l’Eglise anglicane. Des pays comme les USA incluent encore une certaine religiosité dans leur politique. God Bless America demeure la conclusion obligée des discours solennels américains.

La laïcité française a de nombreux visages dans la vie sociale, depuis celui de la détestation anticléricale jusqu’au respect, voire à la considération mutuelle des croyants et des incroyants. Elle se déploie entre irénisme et bellicisme ; elle est active ou passive, subie ou promue…

L’intuition de Yeshoua l’accomplit, comme elle accomplit la Loi et les Prophètes. Car elle désacralise toutes choses, supprime la distinction entre le sacré et le profane, abolit la religion et donc le pouvoir religieux déguisé en un « pouvoir spirituel » usurpateur. Car l’Esprit de l’Eternel n’est pas un pouvoir. L’amour le lui interdit. L’intuition de Yeshoua va au-delà de la séparation des pouvoirs, et la petite phrase célèbre doit être comprise dans son contexte judaïque : c’est une réponse circonstancielle de Yeshoua en réplique à des gens qui cherchaient à le piéger. A l’instar de l’Eternel qui l’inspire, la spiritualité de l’altérité positive n’a aucun pouvoir, ni sur ceux et celles qui cherchent à en vivre ni sur les autres.

 

La morale laïque ? Elle se cherche. Un exemple : « L’individu est d’autant plus moral que sa solidarité avec la société est étroite », dit Emile Durkheim (1858-1917). Yeshoua dirait sans doute qu’il « n’est pas loin du Royaume des cieux ». L’amour de l’autre comme autre va au-delà, mais dans son sens de l’imparfait et de la perfectibilité, il encourage cette morale

 

Poésie. La rime a été passablement dénigrée depuis que Verlaine, qui la pratiquait sans vergogne, l’a gentiment qualifiée de « bijou d’un sou ». La bonne rime, souvent créatrice d’images et de pensées neuves, est celle que produit l’inconscient, que l’écrivain ne choisit pas.

 

le colibri dans la lavande

chante la gloire de son dieu

la loi de l’offre lui demande

la reconnaissance des lieux

 

ce qui dans l’air ici le mande

le laisse libre pour le mieux

de sa chair que l’amour transcende

et sur la terre et dans les cieux

 

le regard ici qui l’observe

se réjouit de sa vitesse

se félicitant qu’elle serve

autant la fuite que l’ivresse

 

et puis qu’elle verse sa verve

et la répande en allégresse

que le papier disert préserve

en son éclatante jeunesse

24 août 2011

 

Nous ne pouvons « entrer dans le Royaume des cieux », dans la vérité d’Aimer, sans pardonner l’impardonnable, sans pardonner ce que nous ne pouvons pardonner qu’avec la force d’Aimer en accueillant le Don.

A qui accueille le Don, l’agapè donne de se délivrer d’éros en ses extrêmes de désir fusionnel et de jalousie obsessionnelle.

 

Aimer d’agapè, c’est connaître l’Eternel (I Jean IV, 7). Cette connaissance de l’être de l’être est ici le fondement de toute connaissance, l’élan qui, dans l’amour de tout être, nous entraîne à le mieux connaître.. Lorsque Paul anticipe sur sa vie après sa disparition, il affirme espérer enfin « connaître comme je suis connu » (I Corinthiens XIII, 12). L’espérance de cette connaissance parfaite ne doit pas nous laisser passifs : nous ne pouvons aimer les êtres et les choses de l’amour dont Aimer les aime sans œuvrer à les connaître.

La science et l’art sont les deux principaux instruments de connaissance dont nous disposons. La science nous découvre les lois de l’être, l’art nous découvre les êtres dans leur singularité. La science est affaire d’intellect, l’art est affaire de sensibilité. Chacune, chacun oeuvre à l’une plutôt qu’à l’autre selon ses dons personnels, mais toutes celles et ceux qui aiment d’agapè s’intéressent aussi à ce qui n’est pas leur spécialité. Toutes et tous s’efforcent d’utiliser toujours mieux les diverses approches du réel.

 

la pierre lisse ramassée

sur la grève qui la façonne

et ramenée à la maison

livre son rêve

 

à qui contemple son passé

l’origine commune donne

l’étonnement de l’horizon

de sa cousine

 

25 août 2011

 

La recherche intellectuelle et esthétique est ici au service de l’amour. Garder tous ses sens en éveil et toutes ses facultés en alerte n’y a de sens qu’inspiré par l’agapè. Cette recherche peut être professionnelle, universitaire par exemple ; elle est le plus souvent une occupation de loisir.

Cette quête de connaissance est d’une part un intérêt multiple pour la totalité du réel en tous les domaines et dans la transdisciplinarité, la coordination et la concertation des diverses sciences et arts. Elle est d’autre part la mise en œuvre de toutes nos capacités de connaissance : la sensorialité, l’empathie mimétique, l’écoute et la lecture, l’intuition et la réflexion… Et cette mise en œuvre doit, elle aussi, se faire dans la concertation et la coordination de toutes ces capacités.

 

Celles et ceux qui vivent en Communauté d’Aimer se fixent un emploi du temps inspiré par l’agapè (évidemment !). Leur première priorité est le silence en présence de l’Eternelle, en solitaire ou en commun ; il occupe quotidiennement le temps nécessaire à chacun chacune pour accueillir l’esprit d’Aimer, sa force et sa lumière. Nous y murmurons les noms de celles et ceux pour qui nous invoquons… Leur seconde priorité est celle des rencontres, au travail et en toutes autres circonstances : qu’elles soient inspirées par la volonté d’aimer, d’agir envers tous avec sollicitude. Leur troisième priorité est la recherche de la connaissance.

 

mauve à quelle heure t’es-tu close

mains jointes dans le crépuscule

ta corolle dit à l’absence

les souhaits de ton cœur

 

tu es si recueillie je n’ose

troubler de mon conciliabule

la pureté de ce silence

secret de ta fraîcheur

 

26 août 2011

 

Les Communautés d’Aimer sont diverses. Certaines rassemblent des intellectuels désireux d’échanger leurs questions, leurs réflexions, leurs découvertes, leurs préoccupations. D’autres réunissent des artistes, d’autres encore (la plupart) des gens de toutes sortes de professions et occupations, chômeurs, retraités, hommes, femmes, mixtes. Mais toutes ont pour dessein fondateur d’aimer d’amour agapè et d’œuvrer « dans le monde » (Jean XVII, 15s), animées par l’esprit de l’Eternel Amour.

 

L’interprétation n’est pas qu’une question scientifique réservée aux physiciens, aux historiens, aux sociologues, aux philosophes, aux exégètes, analystes et décrypteurs, aux critiques littéraires… Elle nous concerne dans notre vie quotidienne, particulièrement dans les intentions que nous attribuons à celles et ceux que nous côtoyons.

Il faut souvent nous abstenir d’interpréter, préférer l’ignorance ou le doute, surtout lorsque cela n’entraîne pas une paralysie de l’action. Dans l’appel à l’esprit d’Aimer, nous pouvons, lorsque cela est nécessaire, nous efforcer d’y voir clair avec « la prudence des serpents et l’innocence des colombes ».

 

Une conscience habitée par le principe d’identité ne peut que froncer les sourcils lorsqu’elle entend un intellectuel matérialiste parler de spiritualité. Pour monsieur et madame Tout-le-monde, le spirituel est indépendant de la matière et le matérialisme exclut toute réalité immatérielle. Cherchez la contradiction, elle est toujours signe d’erreur.

 

la forêt de la pluie s’avance

en rangs serrés à travers champs

murmure la reconnaissance

 

laisse-la marcher dans la tête

immobile près de l’étang

ou danse pour lui faire fête

 

qu’elle t’emmène en son voyage

dis-lui donc mais rien qu’en passant

qu’elle reflète ton image

 

et partage sa longue histoire

de mer de soleil et de vent

depuis le matin jusqu’au soir

 

27 août 2011

 

Les maîtres du soupçon, Nietzsche, Marx, Freud et leurs avatars ont si bien réussi à nous mettre en garde contre les apparences qu’on parvient maintenant à nous faire douter de nos évidences. Il suffit pour cela que l’on joue au gourou avec notre crédulité de fan ou de groupie en manque de héros. Qu’une autorité scientifique tel que Henri Atlan affirme avec assurance que « l’œil n’a pas été fait pour voir », et il se trouve un petit troupeau d’inintelligences pour croire que l’œil est le fruit du Hasard, le Tout-puissant des matérialistes. Cela ne leur crève-t-il pas les yeux ? Elles suivent leur gourou les yeux fermés. Qu’est devenu le doute de Descartes  et son « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle » ? Que devient le principe de causalité selon lequel aucune manifestation d’intelligence ne peut se produire sans une cause au moins égale en intelligence. Le hasard serait-il intelligent. Ignorez-vous quelle merveille d’intelligence représente un œil ?

 

Poésie. L’anthropomorphisme poétique et, plus généralement, la fiction poétique (pathetic fallacy) sont de l’ordre du mashal, de la parabole. Le matérialisme les ont ringardisés parce qu’il est incapable de ressentir la parenté animiste des êtres qu’exprime l’être-comme de la métaphore. N’est-ce pas déjà l’erreur judéo-chrétienne qui prend les paroles de Yeshoua dans un sens matériel, que ce soit dans les mythes de la résurrection et du jugement dernier, ou dans les rites sacramentaux ?

 

sur le gazon des mille feux

gouttes de pluie pierres précieuses

la lumière de mille étoiles

scintille au ciel de l’âme

 

face à l’abîme oscille un peu

que tour à tour les merveilleuses

gemmes changeantes se dévoilent

mille hommes mille femmes

 

Le silence à silence, de secret à secret, de présence à présence, la rencontre avec l’Eternelle est aussi une connaissance. Donne-nous « un cœur qui entende » (Matthieu VI, 4 ; I Rois III, 9)

 

28 août 2011

 

Liberté. L’Eternel-Infini était-il libre de créer* ? Il n’a pu créer par besoin : Infini, il ne peut rien désirer qu’il n’aurait pas, il ne peut rien désirer avoir, il est tout être, il est tout l’être. Il n’a pu créer par éros ; il n’a pu créer que par agapè, par pur amour de l’autre comme autre, en faisant de l’autre à partir de son être, en se vidant de son être afin que l’autre soit. Mais si l’agapè lui est essentielle, il lui fallait donc un autre, il ne pouvait pas ne pas créer, il n’était pas libre de créer plutôt que non. (Pour reprendre la question de Leibniz répétée par Heidegger, il n’était pas libre qu’il y ait des étants plutôt que pas). Non, car la liberté est de pouvoir agir selon sa nature, son essence. (Voudriez-vous que pour être libre il puisse aller contre son essence, vouloir et faire le mal ?)

*Le mot créer est ici trompeur, car nous sommes habitués à le penser comme un acte de toute-puissance, alors qu’il s’agit d’un acte de « tout-aimance ». Et cette « création » n’a jamais commencé, elle est éternelle comme l’Eternelle, étant l’autre essentiel à son être.

La liberté humaine est celle d’homo viator. Elle chemine de la liberté animale à la liberté divine. (L’humain est un animal appelé à devenir un dieu, c’est-à-dire à participer à l’amour agapè de l’Eternel-Infini). La liberté animale de l’humain premier, celle de la « chair » selon l’Evangile, est celle du mouvement, de la propriété (de l’avoir), de la pensée aussi, et cette liberté de pensée lui permet d’envisager la liberté divine, celle de l’ « esprit »** de l’humain dernier, de devenir participant de la liberté de l’agapè, d’accueillir le Don d’Aimer. Sa liberté animale est alors secondarisée…

**La liberté de l’esprit est celle dont parle Yeshoua lorsqu’il dit qu’elle est le fruit de la vérité (Jean VIII, 32), c’est-à-dire de la vérité de l’être de l’être, de l’agapè. Tout cela est d’une cohérence tautologique.

 

Quelle personnalité pour l’Eternelle ? L’idée que nous nous faisons de la personne humaine, avec ses variations dans le temps et l’espace, ne peut être appliquée qu’analogiquement à la « personne » de l’Infini-Eternel. On peut penser à une intelligence consciente de la totalité, mais surtout vivante de sa relation à son autre. Pour nous, c’est toujours et partout : Tu, l’immense intime.

 

les Otages de Fautrier

n’ont plus figure humaine

 

et il nous faut les deviner

en leur extrême peine

 

sur la toile immortalisées

ces formes des douleurs

 

animent l’actualité

pérenne de l’horreur

 

comment se culpabiliser

il n’est pas de distance

 

c’est l’heure à la fin de l’été

de la reconnaissance

 

l’œuvre qui fascine au musée

au dehors nous emmène

 

et sa beauté jamais usée

est la force qui aime

 

là-bas maintenant écrasés

appellent les otages

 

espérant que leur cri usé

leur rendra un visage

 

ce sont les dix mille épuisés

de la violence urbaine

 

ce sont les dix mille oubliés

de la tendresse humaine

 

29 août 2011

 

Le mashal du Bon Samaritain (Luc X, 25-37) ne cesse de donner à penser. Il abat les frontières, dynamite les murs, dissout les territoires. Le prochain, le proche, plêsion, devient tout autre humain, jusqu’au plus lointain. Car le Samaritain était pour le Juif de l’époque un voisin détesté. Yeshoua s’est fait traiter de Samaritain, c’était une insulte (Jean VIII, 48). Désormais le prochain est celui dont on se fait proche, celui qui habite de l’autre côté de la frontière, quelle qu’elle soit, géographique, culturelle, religieuse… C’est virtuellement tout être humain. Et surtout, ce n’est plus le semblable, celui que l’on aime comme soi-même en ce qu’il nous ressemble ou en ce que nous voudrions l’amener à nous ressembler, en ce qu’il est un peu nous-même, mais l’autre en sa différence, en son altérité. Ainsi s’établit, en espérance, la plus grande unité de l’humanité dans la plus grande diversité.

La mondialisation peut être la pire ou la meilleure des choses. Elle risque d’uniformiser les cultures et les personnes en les soumettant toutes aux intérêts financiers des nouveaux maîtres du monde. Elle se manifeste, entre autres, dans la standardisation des produits à consommer, dans l’inondation de la planète par des produits identiques. Elle réifie les personnes en en faisant de simples consommateurs et producteurs interchangeables. A défait d’en faire par la force comme naguère de la chair à canons, elle en fait par la manipulation de la chair à marchés. Elle provoque heureusement l’indignation des consciences libres dans leur pensée et déclenche leur recherche de la diversité des produits et des cultures, leur intérêt pour toutes les formes de civilisation et de spiritualité…

Dans la perspective du Bon Samaritain, seule l’agapè inspire l’agir de celles et ceux qui accueillent l’Eternel-Aimer, et cela les incite à respecter et chérir non seulement toutes les cultures mais tous les individus en les abordant comme des personnes dans le je-tu éternel. Loin de supprimer la diversité, la mondialisation de l’agapè la promeut sous toutes ses formes, comme l’amour de l’Eternel pour la vie promeut la prolifération des espèces vivantes.

Reste la délicate gestion du passage progressif de l’humanité première à l’humanité dernière. Elle suppose, au long des âges, une prudence, une phronésis, inspirée. Elle s’exprime, entre autres, dans la vieille sagesse de proverbes tels que « aime ton voisin et plante ta haie » ou « ni hérisson ni paillasson »… On ne peut respecter les autres en vérité sans les inviter par notre sollicitude à faire de même ; on ne peut aimer les autres d’agapè sans leur souhaiter d’y participer.

 

paix de la nuit pas un bruit d’ailes

c’est l’heure de la pipistrelle

 

étrange nom quel gosier barbare

insensible a pu massacrer l’art

délicat de ton nom vespéral

en ton ballet de ronde spectrale

 

compagne le crépuscule gagne

à son absence furtive ta présence

et dans son ombre entraîne profonde

le mystère de vie de la terre

 

c’est l’heure de la vespérelle

paix de la nuit pas un bruit d’ailes

 

30 août 2011

 

la liberté animale de l’humain premier est de pouvoir agir selon ses désirs et ses haines, ses appétences et ses répugnances, sa philia et son neïkos. La liberté divine de l’humain dernier est de pouvoir agir selon l’agapè.

 

La vérité, c’est l’idée juste de la réalité, l’idée conforme à la réalité. La formule scholastique est difficile à ringardiser : adequatio rei et intellectum, l’adéquation de la chose et de la réalité. Être dans la vérité de l’être de l’être, c’est penser qu’il est altérité positive. C’est l’idée juste de l’être ; et l’action juste, « la justice du Royaume des cieux », c’est l’action selon l’être de l’être, c’est « marcher dans la vérité », c’est-à-dire dans l’agapè. Yeshoua a été le témoin de cette vérité et le promoteur de cette justice (Ce témoignage et cette promotion sont indissociables).

Jean a été comme obsédé par cette vérité dont avait témoigné son ami, celle de l’être-agapè. Son épître à Gaïus ne compte que quatorze versets, mais le mot alêthéia, vérité, y apparaît sept fois :

« Gaïus, que j’aime dans la vérité » (1)

Ils sont « témoigné de la vérité en toi » (3)

« … tu marches dans la vérité » (3)

« mes enfants marchent dans la vérité » (4)

« que nous puissions travailler ensemble pour la vérité » (8)

« « Démétrios a le témoignage de tous et de la vérité » (12)

« … et notre témoignage, qui est celui de la vérité » (12)

Comme Yeshoua (Jean XVIII, 37), Jean témoigne de la vérité. Celles et ceux qui accueillent cette vérité témoignent à leur tour en marchant selon la vérité, c’est-à-dire en vivant l’agapè, et au besoin en justifiant cette vie par la parole auprès de celles et ceux qui en sont les témoins et qui leur demandent d’en rendre raison.

 

Il peut être déprimant pour un catholique fervent de devoir admettre que « la présence réelle » de son Jésus dans l’hostie consacrée est une présence imaginée. Cependant l’Eternel-Amour est présent à tout être, et « plus intime à lui que son intimité ». (Dans toutes les religions, les images sont le support, le soutien imaginaire de la relation au divin).

 

les rochers du chemin qui mène à Compostelle

sont pour eux-mêmes là simplement là

mais attendent attendent attendent patiemment

le regard attentif de la reconnaissance

 

et ils savent aussi que leur grâce immortelle

offerte aux pèlerins ne les retiendra pas

« rien ne passe après tout si ce n’est en passant »

les rochers des chemins immobiles ont leur sens

 

31 août 2011

 

S’il faut parler de bêtise, on dira ici qu’elle nous menace dès que nous cessons de penser, c’est-à-dire de penser par nous-mêmes, de penser vraiment. La bêtise triomphe en nous lorsque nous abdiquons notre faculté de penser, que nous acceptons les pensées des autres sans les peser.

Peser les pensées qui nous sont proposées, ou qui nous viennent par intuition et réflexion, c’est avant tout leur faire passer les tests du principe d’identité et du principe de causalité : Existe-t-il une cohérence entre ce que j’ai déjà reçu comme évidemment vrai et ce qui m’est proposé ? La contradiction est signe d’erreur. Existe-t-il une cause à ce qui m’est proposé ? Ce qui n’a pas de cause n’existe pas (ex nihilo nihil fit) et tout ce qui existe en a une.

Certes, les choses ne sont pas aussi simples. Comme l’avait déjà pensé Parménide (-544- 450), il y a la voie de la vérité (alêtheia) et il y a la voie de l’opinion (doxa). La voie de la vérité est précisément celle qui vient d’être mentionnée : elle établit des certitudes. La voie de l’opinion établit des probabilités. Elle n’est pas négligeable puisqu’elle concerne la plupart de nos connaissances, mais il faut nous garder de confondre une opinion avec une vérité. Montaigne a dénoncé cette confusion après avoir fréquenté les philosophies antiques, et cette fréquentation l’a amené à sa célèbre devise : « Que sais-je ? ». Il a mis en garde ses lecteurs contre tous ces penseurs qui proposent leurs idées de façon péremptoire comme des certitudes alors que ce ne sont souvent que des probabilités. C’est que notre volonté d’en imposer aux autres nous conduit à chercher à devenir des maîtres à penser, c’est-à-dire des maîtres des autres, des gourous vénérés (disons des mâles ou des femelles dominants). Montaigne parle de ces « dogmatistes (dont) la plupart n’ont pris le visage de l’assurance que pour avoir meilleure mine » (Essais, folio classique, livre second, chapitre XII, p. 226).

Nous cherchons à avoir bonne mine afin de nous faire un nom et des disciples. Cependant, pour reprendre la rengaine de l’Ecclésiaste, « tout cela n’est que fumée ». Mais cela marche, car peu de gens ont le courage et même l’idée de penser, car penser vraiment demande de travailler et d’affronter la solitude. Nous préférons le confort d’une école de pensée qui nous rassemble autour d’un maître. Nous préférons la bêtise à l’intelligence.

 

constellation de minuscules

graines noires dans la lumière

vous ensemencez l’aventure

de l’esprit dans notre univers

 

qu’importe si peu d’entre vous

donneront la vie à la race

qui se balance au rythme doux

sur l’air des souffles de l’espace

 

ce qui importe c’est que celles

et ceux qui en auront la chance

naîtront pour être beaux et belles

au-delà de leur innocence

 

et aussi que jamais ne cesse

de se transmettre la beauté

qu’elle partout se manifeste

de l’une à l’autre éternité

 

ce qui minuscule constelle

dans la distance et l’avenir

de la grande nuit étincelle

dans l’espoir ici de venir

 

1er septembre 2011

 

La bêtise esthétique, c’est d’accepter sans les peser les jugements de goût charriés par l’opinion, la doxa de son milieu, de son époque. Les artistes libres sont ceux  qui créent en manifestant les intuitions de leur sensibilité au mépris de la doxa artistique de leur temps. Ils sont nécessairement seuls, avant qu’un nouveau courant esthétique ne se forme à leur suite et n’en fasse des maîtres…

 

« Auto- », préfixe qui appelle la pensée, car l’imagination de l’humain premier s’y manifeste, un peu comme dans le substantif « centre », où tout humain premier trouve à dire son rêve de maîtrise de l’univers. De même que nous désirons être le centre du monde, nous souhaitons être autarcique, nous suffire à nous-même, ne dépendre d’aucun autre. Comme nous projetons sur la géographie notre égocentrisme en de multiples centres sacrés, centres de pèlerinage, mais aussi centres intellectuels, culturels, financiers, commerciaux… centres d’attraction et de référence, de même nous sommes tentés de projeter sur la matière notre rêve d’autosuffisance, d’absolue suffisance. On pourrait passer au crible le lexique des mots préfixés par « auto » pour y repérer ce en quoi ils sont plus ou moins vrais, adéquats ou non à la chose qu’ils prétendent décrire. On parle dans les sciences physique, biologique, sociologique… d’autopoièse et d’auto-organisation. Le matérialisme croit bonnement, bêtement, que cela est possible, en particulier qu’un organisme vivant, une cellule, peut se débrouiller pour venir à son être et y persévérer par ses seuls éléments physico-chimiques. Il ne voit pas que ces éléments ne peuvent d’eux-mêmes, per se, s’organiser, qu’il leur faut une puissance d’information et de communication organisatrice dont ces éléments en eux-mêmes ne rendent pas raison. Il est bête parce qu’il oublie d’appliquer le principe de causalité à ce qu’il voit, il oublie de penser.

 

dans le presque immobile du soir une odeur

antique de fumée de bois lance un appel

imprègne cette chair héritière d’années

innombrables au point que s’en perd la mémoire

 

mais non le souvenir de ce simple bonheur

de sentir alentour près de soi cette belle

paix du repos après l’épuisante journée

dans le cheminement des matins et des soirs

 

quel message transmis depuis les temps anciens

des ancêtres errant dans la grande forêt

allant toujours plus loin vers d’autres horizons

ou fuyant le passé perdu de leurs aïeux

 

ce qui ici encore repousse loin des siens

le nomade inquiet gagnant d’autres orées

l’attire et le rassure est l’odeur de maison

de cette fumée douce où rayonne le feu

 

2 septembre 2011

 

Auto- Autonomie/hétéronomie. On a dit que les Lumières avaient libéré les humains de la loi (oubliant que c’était chose faite depuis quelque 1700 ans dans la pensée de Yeshoua et de Paul : « Vous n’êtes plus sous la loi, mais sous la grâce » (Romains VI, 14). Mais nos philosophes/psychologues libérés de l’hétéronomie n’ont sans doute pas totalement éclairé ce qu’est l’autonomie du sujet humain. On peut continuer de s’y efforcer. Un être humain ne se fait pas lui-même : aucun n’a décidé d’exister plutôt que pas. Cependant selon Erasme, précurseur des Lumières, « on ne naît pas homme (humain), on le devient ». Certes, mais qu’est-ce qu’être humain et comment le devient-on ?

Homo viator. L’humain est en chemin. Mais vers quoi ? L’humain premier n’est pas seulement dominant/dominé possédant/possédé dans sa relation avec ses semblables, dans son existence sociale. Il est dans sa nature originelle régi par ses attirances et ses répugnances. Lorsqu’il en prend conscience, il se découvre hétéronome en lui-même, sujet assujetti. La prise de conscience de cet assujettissement peut être concomitante de la découverte de l’agapè, de la reconnaissance du Don, de ce que Paul appelle la grâce. L’autonomie parfaite, la liberté de l’humain dernier est celle de l’Eternelle, à laquelle, divinisé par Sa grâce, il participe.

Cette divinisation libératrice d’un sujet enfin autonome est le cheminement vers un idéal difficilement accessible en cette vie. Il n’est de toute façon pas recherché pour soi-même par l’humain dernier puisqu’il est agapè, sollicitude pour l’autre de plus en plus accomplie. Faut-il comprendre que Yeshoua lui-même n’y a atteint qu’en mourant après avoir dit : « C’est accompli, têtélestai » (Jean XIX, 30) ? Certains théologiens pensent que c’est à cet instant qu’il est ressuscité, au sens où il entendait la résurrection. La découverte et l’accueil de la vérité de l’être comme agapè mène à la libération de l’humain en participation à la liberté parfaite d’Aimer, à l’autonomie achevée, accomplie.

 

Transdisciplinarité. Cordonner, articuler les diverses approches du réel. Connaissance médiate par les écrits et les paroles, certes, mais aussi connaissance immédiate par la fréquentation muette de la nature : rochers, torrents, forêts, animaux… Expérience de la terre, de l’eau, de l’air, du feu. On peut (re)lire avec profit les rêves de Bachelard comme introduction à une vie sensorielle renouvelée. Vivre la marche, le jardinage, l’herboristerie, la poterie… afin de tenter de connaître les êtres tels qu’ils sont en eux-mêmes connus de l’Eternel et pour s’en réjouir avec Lui.

 

le grand silence est la voix de la nuit

le premier-né de son rêve de vie

 

le plongeur descend descend touche enfin le fond

de l’abysse infini où l’âme se confond

 

pénétré par l’esprit son esprit se tient coi

épris d’immensité en tout ce qui est toi

 

allant toujours plus loin au plus loin de l’espace

il cherche d’autres d’autres et d’autres faces

 

l’ivresse de l’amour le garde aux profondeurs

où l’esprit dans l’esprit sa chair accomplie meurt

 

le grand silence est la voie de la vie

lumière née de l’éternelle nuit

 

3 septembre 2011

 

coule au profond du grand silence

c’est là que t’attend la présence

 

La science, la technique et l’art, la politique, l’économie et la finance, le sport le jeu et la fête… ne sont pas l’affaire de Dieu, ce ne sont pas choses sacrées. C’est l’affaire d’Aimer. Depuis que Yeshoua a reconnu la vérité de l’être de l’être et que nous savons avec lui qu’il est Aimer, altérité universelle, il n’y a plus ni sacré ni profane. Tout être est objet de la sollicitude et de la béatitude d’Aimer et de celles et ceux qui L’accueillent et partagent Sa Vie.

On peut penser la laïcité à la lumière de cette vérité. Comme « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni homme ni femme… », il n’y a plus ni curé ni bouffeur de curé, ni catho ni athée… « Vous êtes tous un » dans l’amour (Galates III, 28).

 

La néguentropie, la négation de l’entropie, la dérogation à la deuxième loi de la thermodynamique, devrait, à la lumière du principe de causalité, donner à penser qu’il existe une force d’information et d’organisation hétérogène à la dimension physico-chimique de la matière. L’auto-organisation n’est pensable qu’en reconnaissant l’existence de cette force. La néguentropie n’est pensable que dans un système ouvert, c’est-à-dire qu’elle est incompatible avec la notion d’auto-organisation au sens strict.

 

Les proverbes sont l’expression de l’opinion d’une société qui entend ainsi transmettre sa sagesse ancestrale. Ils deviennent le magasin de la bêtise lorsqu’ils ne sont pas pensés selon les circonstances où l’on s’y réfère.

 

au bord de la route

à bonne distance

la touffe de mauves

échappe à la lame

 

belle rescapée

tendre solitaire

sourire crispé

que deviendras-tu

 

la Thora t’ignore

Descartes te tue

 

esclaves du Ciel

les fils de la Terre

dans le choix du corps

ont perdu leur âme

 

que par tes amies

en reconnaissance

tout au long des routes

Yeshoua te sauve

 

4 septembre 2011

 

aux profondeurs du grand silence

t’attend la joie de sa présence

 

Qui découvre le silence de Ta présence, le secret de Ton secret (Matthieu VI, 6), vend toutes ses images et toutes ses musiques intérieures pour l’acquérir.

 

Homo viator marche de l’hétéronomie intérieure vers l’autonomie intime. L’autonomie parfaite est participation à l’autonomie de l’Eternel. Ce n’est pas une abdication de notre conscience en faveur de celle de l’Autre, au « plus intime que notre intimité » intimior intimo meo. Faut-il dire que la relation d’altérité positive qui nous fait être est langagièrement logiquement inexprimable impensable ? N’est-ce pas l’aporie de l’advaïta vedantine ? Deux en un, un en deux et ni l’un ni l’autre. Avec Yeshoua, cela donne : « Moi en toi et toi en moi » (Jean XVII, 21). Avec Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Aimer qui vit en moi » (Galates II, 20), car je m’identifie à l’amour, qui est sollicitude pour l’autre. Autonomie et hétéronomie ne sont plus que l’unique écale fendue dont la noix s’échappe.

 

Transdisciplinarité de l’action. Emotion qui saisit l’explorateur du Karakoram dans son étude des mouvements des glaciers lorsqu’il atteint le point sublime. Là se conjuguent l’exploit physique, la performance technique, la rigueur scientifique et la contemplation esthétique.

Transdisciplinarité des connaissances sensorielles et intellectuelles. Euréka d’Isaac Newton découvrant la clef du mouvement des planètes dans la conjonction de l’élan d’un boulet de canon et de la chute d’une pomme, conjonction du neïkos et de la philia.

 

sous l’arbre millénaire

au fond de la forêt

s’assemble la sagesse

du peuple qui l’entend

 

la sève coule neuve

dans le bois des ancêtres

chaque génération

de feuilles la répand

 

le sang qui sait ressent

la justesse des choses

en leur évolution

dans son rayonnement

 

la parole qui ose

dévoile la justice

dans l’espace complice

où l’oreille se tend

 

5 septembre 2011

 

Pour penser, il faut que devant chaque idée qui nous est proposée nous mettions aussitôt un point d’interrogation, usant du « que sais-je ? » de Montaigne. (Peut-être le petit malin qui ne pense qu’avec des mots dira-t-il aussitôt qu’il faut mettre un point d’interrogation devant le point d’interrogation, douter du doute, etc. Ce qui nous fera dire que ce petit malin-là se trompe en ne pensant qu’avec des mots).

Cette question que l’on entend poser aux analystes, politiques et autres professeurs : « Que faut-il penser de… ? », « Que faut-il retenir de… ? » est une démission. Il faut penser soi-même, tout en demandant aux autres : « Que pensez-vous de… ? Car l’interprétation des autres peut stimuler la nôtre. (Il est impertinent de dire à un interlocuteur : « Vous avez raison », comme si l’on était soi-même le propriétaire de la raison. On peut lui dire : « Je suis d’accord avec vous ». Encore plus outrecuidant de lui lancer : « Ne pensez-vous pas que… ? » puisque cela signifie que l’on sait mieux que lui ce qu’il pense). Chacune, chacun est appelé à mettre en œuvre sa sensibilité, son imagination, son intellect, son intuition et sa réflexion, les principes d’identité et de causalité dans la recherche de la vérité. Y renoncer par paresse ou pusillanimité, c’est renoncer à son autonomie, pire, à la vérité.

La pensée est la peste du pouvoir : elle en met au jour les injustices, brutales chez les dictateurs, manipulatrices chez les démocrates. Le pouvoir ne peut que se méfier d’une éducation qui apprend aux jeunes à penser.

 

Dieu peut s’incarner dans un humain sans lui demander son avis, Aimer ne peut diviniser un humain que si celui-ci l’accueille. (Dieu est mort, vive Aimer).

 

On peut envisager la poésie comme un divertissement, on peut aussi l’aborder comme un chemin de la connaissance. Ainsi Mikel Dufrenne parle-t-il de « la véracité de la poésie : ce sont les Puissances du fond qui produisent la conscience humaine et qui inspirent le poète, c’est le fond qui se dit dans le dire du poète » (Le Poétique, 2ème édition, 1973, p. 230). La poésie se veut ici l’expression de l’être profond des choses inaccessible à un intellect voué à la connaissance de leur dimension physique. (C’est pourquoi elle manifeste la beauté).

 

âcre odeur de brou

de vie qui pourrit

mais la coque est dure

et sûre la graine

fragile cellier

pour la vie à naître

l’écale se fend

et l’enfant paraît

 

déjà dans la nuit

un visage rit

image de fleur

de l’évanescence

possible désir

de la vaine essence

qui se voit déjà

habillée de sens

 

reste au pied de l’arbre

et demande si

prodigue de fruits

ne l’épuise pas

le don insensé

par qui à tout va

il chante à tue-tête

sa belle aria

 

la joie qui l’inspire

sans doute ravit

cet appel au fond

qu’aussi tu ressens

libéralité

jubilante prends

au fil des années

le train des vivants

 

6 septembre 2011

 

Autonomie/hétéronomie. En théologie chrétienne, cela s’est appelé volonté humaine/grâce divine. Dans la controverse qui opposa Augustin et Pélage, Pélage affirmait que l’humain pouvait « faire son salut », entrer dans le Royaume des cieux, avec ses seules forces. Augustin parvint à le faire condamner en faisant triompher sa doctrine de la grâce nécessaire. Mais la querelle n’est pas vraiment close. On entend encore dire qu’il faut agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu, sans se soucier de la contradiction.

C’est ne pas comprendre le mode de présence agissante de l’Eternel avec son autre, dont nous sommes. Augustin dit lui-même que l’Eternel est plus intimement présent à nous-mêmes que notre intimité, ce qui situe notre conscience et notre agir au-delà du dilemme de l’autonomie/hétéronomie : Aimer n’agit en nous qu’à la mesure de l’accueil que nous lui réservons, et notre force d’aimer, participante de la sienne, est ainsi tout entière nôtre. (On retrouve ici le parallèle avec l’inconceptualisable advaïta). Dans le langage de Yeshoua, la « grâce » divinisante agit en notre intimité si en aimant nous accueillons Aimer pour qu’il « fasse en nous sa demeure » (Jean XIV, 23).

 

Sexe/genre. Cette controverse autour d’un texte d’un manuel de Sciences de la Vie et de la Terre est, comme tant d’autres, une invitation à penser. La référence ici ? Homo viator. De l’humain animal à l’humain divin, les chemins sont longs, tortueux, obscurs, mal tracés… A chacune chacun de découvrir et faire le sien.

Pour ce qui est de l’homme et de la femme, Yeshoua a indiqué l’accomplissement final à l’occasion d’une colle que lui posaient les Saducéens réfractaires à l’idée de résurrection : A la résurrection, de qui serait l’épouse la femme qui aurait eu plusieurs maris ? Yeshoua leur a répondu qu’à la résurrection « on ne prend pas femme ni mari. On est comme des anges dans le ciel et fils de Dieu », divinisés. (Luc XX, 35s). Voilà qui relativise et le sexe et le genre dès cette vie si l’on anticipe la résurrection comme Paul y invite : « Par le baptême vous êtes ressuscités avec lui… Donc, si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut… » (Colossiens II, 12 ; III, 1). Ce n’est pas une réponse toute faite à la question de savoir que faire de son sexe et de son genre ici maintenant et le reste de son existence terrestre, mais cela peut servir de cadre à la réflexion, à la discussion, à la méditation, à l’écoute de l’esprit de silence à silence. Et cela nous rend libres face aux diverses opinions, tolérants envers les unes et les autres, sachant que les arguments sont souvent aussi convaincants pour et contre. (Ce qui montre à nouveau l’insuffisance et la faiblesse de la pensée discursive, du « discours » comme l’appelle Montaigne).

 

le vent qui de la mer emmène les mouettes

aux terres inconnues où l’étang les reflète

inéluctable aussi emporte les nuages

 

et en transit aux haies aux buissons du bocage

agite des bras fous de ne pouvoir en fête

se joindre au grand voyage de leurs phrases muettes

 

mais immobile l’eau contemple les images

et les envoie au cœur silencieux du poète

pour que le beau langage en lui les interprète

 

7 septembre 2011

 

Immanence/transcendance. Ta présence, Eternel, ta grâce, la grâce de ta présence, n’est ni du dehors ni du dedans. Ceux et celles qui croient que Tu parles Te croient au dehors ; ceux et celles qui croient que Tu ne parles pas Te croient au-dedans. Mais Tu es le ni-ni, l’indicible-impensable. N’est-ce pas ce qu’a compris Yeshoua en Te connaissant, n’est-ce pas ce qui l’a incité à « ne parler qu’en mashal », en paraboles, en métaphores, lorsqu’il révélait le secret de l’être de l’être (Matthieu XIII, 34s) ? Celles et ceux qui T’accueillent ne sont pas des croyants, à moins de faire de croyant une métaphore. Ce sont des « aimant ». Peu importe même qu’ils elles le disent ou non. Ils elles le vivent (et le mot vivre est évidemment lui aussi un mashal.)

 

Résurrection/immortalité de l’âme. Comprendre que Yeshoua est ressuscité à l’instant même de sa mort, c’est comprendre le sens métaphorique de la résurrection des « fils de la résurrection », des « fils de Dieu » (Luc XX, 36). Il faut d’abord savoir qu’en hébreu, en araméen, « fils de » signifie « qui appartient à », « qui fait partie de ». Lorsque Yeshoua se dit « fils de l’homme », il exprime simplement son humanité. Le « fils de Dieu », c’est l’humain divinisé, et avec Yeshoua nous savons que cette divinisation est celle de la participation à l’être d’Aimer.

La résurrection de la chair, ce n’est pas l’immortalité de l’âme. La résurrection de la chair est une expression métaphorique, l’immortalité de l’âme est une expression littérale. Cette immortalité est considérée ici comme impossible. La chair est littéralement corps et âme*, et tous deux disparaissent à la mort, désintégrés, résolus en milliards. Ne reste que l’esprit, chez celles et ceux qui ont accueilli Aimer. Aimer est esprit (Jean IV, 24). Lorsque Yeshoua dit qu’il va donner sa chair à manger, il parle en mashal (évidemment !) Ne dit-il pas aussitôt : « La chair ne sert de rien ; c’est l’esprit qui donne la vie », et sa parole elle-même n’est pas chair, « elle est esprit et vie » (Jean VI, 47-63).

* En langage aristotélicien l’âme est la forme du corps ; ils n’existent tous deux que l’un par l’autre, l’un à l’autre. Le mot « forme » ne peut être ici que métaphorique. Qui n’accueille pas Aimer disparaît corps et âme à la mort. Seuls ressuscitent, « fils de la résurrection , celles et ceux qui en aimant « ont mérité d’avoir part à l’ère qui vient » (Luc XX, 35).

 

 

libre est le colibri en ses imprévisibles

arabesques fugaces que l’œil en l’invisible

engrange avec les anges immortels

 

à l’œil qui se sait faire à ton amour sensible

la grâce et la vitesse en l’espace des ailes

dit ta présence ici à jamais Eternelle

 

8 septembre 2011

 

Si dans l’univers tout se tient et s’entretient comme le perçoit la pensée africaine*, la bonne façon de le connaître est de se faire entretenir toutes les approches que nous en avons. Puzzle géant, mieux, mots-croisés infinis, in-finis, où la coordination de l’attraction des mots qui s’appellent en s’emboîtant et de l’élimination des mots qui se repoussent en s’excluant permet de mettre au jour les relations des êtres. (en application des lois de la philia et du neïkos).

*Cf. le « totalisme cosmique » de Wole Soyinka et l’interdépendance des forces cosmiques dans La Philosophie Bantoue de Placide Tempels.

 

Choc des civilisations ? Vous le souhaitez ? Parlez-en, il viendra. Puissance magique de la parole animiste toujours active dans l’inconscient humain. (Le Quand dire c’est faire en est une butte-témoin. La croyance aux sacrements catholiques en fait partie. Ceux qui y croient pensent qu’on y croit parce que ça marche, et ceux qui n’y croient pas pensent que ça marche parce qu’on y croit, par effet placebo).

 

« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », dit Wittgenstein. Oui et non. Ce que l’on ne peut dire en langage littéral, il faut le dire en langage figuré. Mais le langage figuré est un langage obscur pour l’intellect. C’est un langage qui ne dit pas, mais qui donne à entendre, et il faut avoir des oreilles capables de l’entendre. En matière théologique, pour ce qui touche à Aimer, ce sont les oreilles de l’agapè, celles qui sont « de la vérité » de l’être de l’être (Mathieu XIII, 43 ; Jean XVIII, 37).

 

Rumeurs ? La meilleure façon de lutter contre, c’est de les taire. Là où dire c’est faire, ne pas dire c’est défaire.

 

On perçoit en lisant L’Adoration de Jean-Luc Nancy une expérience authentique de l’Eternel dans le silence du silence, et, en conséquence, un effort philosophique pour la dégager un peu plus de la gangue du religieux. Son langage est souvent ardu, mais on peut en faire son profit lorsqu’on accepte de ne pas tout comprendre, de ne pas être sûr de bien comprendre ni même d’avoir vraiment les oreilles qu’il faut pour l’entendre.

 

la main ouvre défaille

la terre en ses entrailles

sait qu’en ce ventre obscur

le temps donne un fruit mûr

 

elle est là la peau claire

fraîche sur la chair ferme

et la main qui la prend

a des gestes d’amant

 

plus qu’une nourriture

c’est la bonne aventure

de la sœur de la mère

et de l’épouse terre

 

ne touche qu’un instant

le fruit reconnaissant

qu’un jour tu mangeras

ce qui te mangera

 

9 septembre 2011

 

Il est vain ici de parler d’éros contre thanatos, de prêcher qu’il faut faire l’amour plutôt que la guerre. Le mythe d’Hélène et de la guerre de Troie suggère que le désir et la violence sont du même monde et qu’ils s’appellent l’un l’autre. L’éros est de soi inséparable de la possession et de la domination. Le mythe d’Adam et Eve déchus les associe à sa manière. « L’Eternel dit à la femme : ton désir sera pour ton homme, et lui te dominera » (Genèse III, 16). Le pur désir est désir de posséder et désir possessif : qui désire ainsi est possédé par son désir, car l’idée de perdre l’objet de son désir lui est insupportable ; la jalousie est inhérente à ce désir, d’autant plus violente qu’il est exclusif. On connaît la littérature : « Elle me résistait, je l’ai assassinée ». Le viol, y compris le viol conjugal, est souvent l’expression du pur désir possessif.

Eros est possessif, il aliène celles et ceux qui, comme la Phèdre de Racine, s’en laissent posséder. La vérité d’Aimer libère de cette aliénation, car elle libère de toute aliénation (Jean VIII, 32,34).

L’expérience montre cependant que l’éros s’accompagne habituellement d’une philia, qu’il est une sorte de philia, et que cette philia tend à s’accomplir selon les étapes repérées par Aristote : philia du plaisir (c’est l’éros), philia de l’utilité et philia de la vertu.

La philia conjugale, familiale, sociale est elle-même appelée à se muer en agapè. Et « l’agapè n’est pas jalouse, è agapê ou zêloï »(I Corinthiens XIII, 4). Elle ne cherche pas à posséder, elle aime l’autre pour l’autre. Elle est Aimer, qui ne possède pas et qui ni ne désire ni ne domine.

C’est qu’Aimer n’est pas chair, mais esprit (Jean IV, 24). Et la vie éternelle est esprit. La résurrection, que décrit Yeshoua aux Saducéens justement incrédules face à la résurrection de la chair, est vie de l’esprit : « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean VI, 63). Tout cela n’est-il pas cohérent comme les pièces d’un puzzle et comme des mots croisés ?

 

« La pensée marxiste est toute-puissante parce qu’elle vraie », disait Lénine. Avatar de la vieille croyance religieuse au Dieu tout-puissant. Oui, mais voilà, la vérité de l’être de l’être n’est pas la toute-puissance, fantasme de l’humain premier, mais la « tout-aimance », Aimer.

 

c’est cette lune échevelée

des nuits de grandes chevauchées

du vent qui ne sait d’où il vient

ni où il va

 

c’est cette lune en liberté

absorbée dans sa volonté

de faire selon le désir

de son passé son avenir

sans un faux pas

 

c’est cette lune qui se donne

à contempler comme madone

à la terre dans le mystère

d’une épouse sœur d’une mère

pour l’ici-bas

 

c’est cette lune apprivoisée

qui nous fait encore rêver

au bel inconnu qui s’en vient

où elle va

 

10 septembre 2011

 

Une lecture désacralisée de l’Evangile y recherche d’abord la vérité, ici celle dont il dit que Yeshoua a été le témoin si sûr de lui qu’il s’y est identifié (Jean XVIII, 37 ; XIV, 6). Cette vérité est celle de l’être de l’être éternel comme Amour, altérité positive. Elle polarise tout ce qu’elle implique en matière théologique, philosophique, éthique… Mais cette lecture se préoccupe également du plus ou moins probable et du plus ou moins vraisemblable, établissant le douteux, ce qui est matière à opinion, à doxa, par opposition à ce que Parménide appelle alêthêia.

Les scènes de l’Evangile qui se sont déroulées sans témoin, telles que la tentation au désert ou l’agonie à Gethsémani (Luc IV, 1-13 ; XXII, 39-44), sont suspectes d’avoir été imaginées, sauf à penser qu’elles aient pu être rapportées par ses acteurs, en l’occurrence Yeshoua lui-même. Elles ont, comme les récits de la Genèse, valeur de fiction, de métaphore. Les lire littéralement, matériellement, c’est aller contre l’esprit de mashal qu’utilise constamment Yeshoua.

 

L’écart qui se creuse dans notre société occidentale entre les nantis et les démunis manifeste la victoire généralisée de la matérialité sur la spiritualité, de l’avoir sur l’être. Ce recul de la démocratie est le plus manifeste chez les nantis, mais la réaction des démunis relève le plus souvent moins de la spiritualité que du sens de l’injustice inégalitaire. Les tenants de l’esprit d’Aimer s’élèvent contre cette injustice, mais ils le font au nom de l’agapè de l’Eternelle, dont la sollicitude est égale envers tous.

La démocratie avance ou recule à la mesure de l’amour d’altérité positive qui anime les citoyens. (Certains appellent cet amour empathie, mais l’empathie n’est encore que l’élan animal de philia de l’humain premier, pierre d’attente de la demeure que veut bâtir l’humain dernier).

La mère possessive, dont un des exemples notoires est la belle-mère impossible, est possédée par la jalousie. Elle ne peut vraiment guérir qu’en accueillant la vérité libératrice de l’agapè. L’agapè est le remède à l’éros tyrannique.

 

La perte du sentiment animiste a appauvri la poésie occidentale.

 

La démonstration qui n’est pas guidée par l’intuition s’égare.

 

le chercheur de mélodies

fouille dans les harmonies

et dépouille les musiques

pour en mettre à nu l’unique

 

la petite phrase éveille

en lui ce qui émerveille

et il répète sans cesse

ce qui lui promet l’ivresse

 

puis il en dépose l’or

dans la caverne aux trésors

et revenant les contemple

comme le croyant au temple

 

ainsi le neuf et le vieux

se découvrent dans les cieux

et ces étoiles écloses

sont le parfum de la rose

 

11 septembre 2011

 

La possibilité du don d’organe tend à montrer que notre identité n’est pas corporelle. Nous pouvons vivre avec le cœur d’un autre, qui désormais n’est plus le sien mais le nôtre, et qui à notre mort ne sera plus le nôtre mais un agrégat de matière, une poussière de molécules. (Le culte des reliques est œuvre d’imagination. La dent de Bouddha…)

 

Les fragments d’une écriture fragmentaire ne prennent leur sens plénier que dans leur emboîtement mutuel et leur arrangement holiste. Comme les pièces d’un puzzle. Comme les organes, les cellules mêmes d’un corps, qui ne vivent que dans leur organisation. (Comment échapper à un certain vitalisme ?) Comment échapper au « totalisme conceptuel » ?

 

Les prophètes d’Israël ont compris il y a bien longtemps que l’Eternel souhaite l’amour plutôt que les sacrifices, et Yeshoua n’a rien dit d’autre (I Samuel XV, 22 ; Osée VI, 6 ; Marc XII, 33). Mais l’Eglise catholique continue d’offrir le saint sacrifice de la messe. Ses théologiens, des prêtres, trouvent évidemment des arguments dans l’Ecriture (notamment dans l’Epître aux Hébreux). On peut toujours prouver ce que l’on croit. La chance des Israélites aurait pu être d’avoir été privés de leur Temple, mais ils continuent de venir pleurer sur ses ruines, ne comprenant pas que l’Eternel est esprit et que la chair, y compris celle des pierres, ne sert à rien… si ce n’est à trouver une base religieuse à ses ambitions politiques.

Qui aime pardonne, qui aime est pardonné. « Pardonne-nous comme nous pardonnons aussi ». Le secret de ce « comme », c’est l’amour, car l’amour qui vient d’Aimer ne peut sans se contredire vouloir le mal de l’autre, ne peut accepter la haine pour l’autre. Ce serait contraire au principe d’identité. Et l’amour qui pardonne l’impardonnable n’est pas sans sa raison suffisante, le pur amour de l’Eternel. Ce serait contraire au principe de causalité.

 

la peau paysanne connaît

la terre l’eau le feu et l’air

la sagesse du monde entier

lui pénètre la chair

 

la sagesse du temps qu’il faut

pour que puisse grandir le blé

lui donne d’être sans défaut

son arbre d’année en année

 

le printemps qui revient toujours

et pour lui fait chanter la grive

dans la sagesse de l’amour

le fait sans peur quitter la rive

 

12 septembre 2011

 

Les dirigeants étasuniens entretiennent la mémoire du 9.11 comme les dirigeants israéliens entretiennent celle de la Shoah. C’est un puissant neïkos au service de leurs intérêts politico-militaires. Et quoi qu’ils en aient, celles et ceux qui entretiennent la théorie du complot y apportent leur contribution.

Le mensonge faisant partie intégrante de la stratégie politique comme de la stratégie militaire (il n’est pas nécessaire d’avoir lu Le Prince de Machiavel pour s’en douter), on ne peut être trop méfiant lorsqu’on prête l’oreille aux discours des politiques. Il ne s’agit pas finalement d’opposer discours à discours, mais actes à actes. Ce qui n’est d’ailleurs pas facile puisque tout acte est susceptible d’interprétations multiples.

 

La lecture des récits de miracle de l’Evangile appelle ici une attention spécifique. Ce n’est pas l’attention béatifique des croyants qui ne peuvent mettre en doute la véracité de leur Livre sacré ni les pouvoirs infinis de leur Dieu tout-puissant son auteur. Ce n’est pas l’attention sceptique des matérialistes qui se sentent confortés dans leur incroyance devant ces récits fantastiques. C’est l’attention analytique des ami/e/s d’Aimer qui tentent de faire la part des choses entre le possible et l’impossible. Aimer ne peut, dans la logique de son identité, aller à l’encontre des lois de l’être dont Elle est l’être, mais ces lois sont celles de l’altérité positive. Elles comportent donc nécessairement une part d’indéterminisme, de liberté, de chaînes causales qui restent à découvrir. En témoignent les phénomènes dits paranormaux, que les matérialistes ne peuvent que nier selon leur logique, mais qui, avérés, donnent à penser. On peut alors admettre que Yeshoua ait pu être doté de pouvoirs extralucides et thaumaturgiques susceptibles de crédibiliser certains de ses « miracles ».

Cependant l’accueil de l’intuition de Yeshoua n’est ici en rien dépendante de l’existence problématique de ces « œuvres » pour lesquelles il demandait qu’on le croie si l’on était incapable de l’accueillir pour elle-même (Jean XIV, 11). On sait qu’Augustin, Pascal et bien d’autres, hélas, ont cru en Jésus-Christ à cause des miracles. Pierre, lui, a cru en Yeshoua parce qu’il sentait qu’Il avait « les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68). Ce n’était pas un intellectuel en mesure de confirmer son sentiment par l’intuition de l’être de l’être comme altérité positive. Mais il avait les oreilles capables d’entendre le message de Yeshoua parce qu’il était « de la vérité » (Jean XVIII, 37).

Les athées manquent-ils d’intelligence ? Au lieu de faire une fixation sur l’existence de Dieu, que n’envisagent-ils de renier son essence ?

 

les dalles sous la pluie sont les mornes miroirs

des grisailles qui passent et des feuillages noirs

 

agités ou muets sur la simple surface

ils sont aux yeux baissés des images fugaces

 

le regard qui s’étonne au jeu de la lumière

réfléchit dans l’esprit les choses qui l’éclairent

 

ce qui admire en lui dégage des questions

qui nulle part ne savent trouver de solutions

 

mais la lumière rit quel que soit le miroir

jusqu’à mourir en l’œil pour lui donner de voir

 

13 septembre 2011

 

Philia rapace, soif inextinguible des marchés, c’est-à-dire des financiers et des banquiers, pour l’avoir, la richesse. Corruption des politiques qui laissent leurs gros amis gagner de l’argent avec de l’argent, mieux, avec de l’argent qu’ils n’ont pas encore. Bêtise des politiques qui laissent leur pays vivre au-dessus de ses moyens, insensibles à la misère qu’ils préparent pour leurs petits-enfants. Quel neïkos d’indignation pourra leur faire rendre gorge et les ramener à la raison ? Mais nous sommes leurs complices dans la mesure où nous cédons nous-mêmes à notre attirance pour l’avoir.

 

Les miracles évangéliques de multiplication répondent à un fantasmatique désir d’avoir. Multiplication du vin à Cana, des pains sur la montagne, des poissons dans le lac (Jean II, 1-11 ; VI, 5-13 ; XXI, 6 cf. Luc V, 4-7). On la trouve aussi dans la Thora : la manne au désert (Exode XVI), l’huile de la veuve et Elisée (II Rois IV). Sans doute peut-on attribuer « la pêche miraculeuse » à un don de Yeshoua capable de déceler la présence du poisson. Mais nous pouvons trouver invraisemblables les « miracles » du vin et des pains multipliés, invraisemblables et propres à nous faire comprendre la naïveté des gens de l’époque et des croyants aveuglés par le sentiment du sacré tout-puissant. Cela n’a, de toute manière, rien à voir avec l’intuition de l’Eternel Amour, si ce n’est, au contraire, que l’Eternel Amour ne pourrait aller contre les lois de l’être sans se renier.

 

On peut qualifier le Royaume des cieux d’utopie en ce sens qu’il est l’état idéal de la société humaine et de tout ce qui s’y attache dans la totalité des êtres, mais aussi parce que cet état n’est socialement accessible qu’en asymptote selon la perfectibilité de l’humanité. C’est un idéal indéfiniment différé en sa réalisation sociale parce que, en son principe même, il inclut la liberté et exclut la violence totalitaire (dont le XX° siècle a montré l’inanité destructrice). Mais c’est un idéal accessible en sa réalisation personnelle, et tout humain y est invité.

 

écoute dans la mer qui sonde

pour le silence

le sens

de la petite phrase de la Symphonie du Nouveau Monde

 

écoute quand le cœur se tait

pour que se vident

languides

l’angoisse et le tumulte et monte enfin la marée de la paix

 

14 septembre 2011

 

Ta présence « dans le secret » (Matthieu VI, 6) est un silence. C’est le silence du silence où toute parole se dissout, où la musique elle-même… Ta rencontre est de silence à silence, immédiate… et quelle plénitude !

 

Perfectibilité et faillibilité (néguentropie et entropie ?). Elles ne vont pas l’une sans l’autre. Le mythe du péché originel nous invite, entre autres, à penser à la fragilité qu’implique la flexibilité de notre humanité capable du pire comme du meilleur.

L’animal est amoral, irresponsable, incapable de bien et de mal parce qu’il lui manque la conscience et la volonté capable de s’infléchir, de se perfectionner et de faillir. Celles et ceux qui maintenant prêchent contre toute morale, prétendant passer au-delà du bien et du mal, culpabiliser la culpabilité, etc… ne savent pas ce qu’ils disent ni ce qu’ils font, et qu’ils se réanimalisent aveuglés qu’ils sont dans leur adoration d’une idole appelée Nietzsche.

Dire que le Royaume des cieux est un idéal accessible ne signifie pas que l’humain puisse y accéder sans « la grâce ». Il faut nous redire avec Paul : « Opérez votre salut avec crainte et tremblement, car c’est l’Eternel qui opère en vous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s). Paul use d’un langage imagé pour une réalité indicible. Car la « grâce » n’agit pas de manière transcendante, ce n’est pas un cadeau que l’on reçoit en tendant la main. C’est l’animation, l’œuvre en nous de l’esprit de l’Eternel plus intime que notre intimité et qui ne se refuse pas à accomplir notre désir d’aimer (Luc XI, 13). Contre Pélage, avec Augustin, il est nécessaire d’en prendre et garder conscience.

Toute civilisation est sur une pente morale où elle monte, s’immobilise ou redescend selon qu’elle donne ou non la préférence à l’être sur l’avoir. De même toute personne…

« Corruptio optimi pessima » (la pire corruption est celle du meilleur). « Lilies that fester smell far worse than weeds » (les lis qui pourrissent sentent bien plus mauvais que les herbes folles). « Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ? ». « Nous autres civilisations, nous savons que nous sommes mortelles »…

La corruption qui guette le penseur lorsqu’il attire des auditeurs est de devenir un gourou pour des disciples (un maître esclave de ses esclaves). L’humain premier cède presque infailliblement à cette attirance. L’humain dernier animé par l’esprit de l’Eternel y échappe en entrant dans son anonymat.

 

Les souffles au jardin parlent de ton silence,

et le frémissement des feuilles te racontent.

Leur vie qui se souvient te disent l’expérience.

Leur passé antérieur au futur simple monte.

 

Quand la lune se lève en sa pleine clarté,

leur éblouissement l’accueille. Notre reine

sait répandre sa grâce immortelle, beauté

qui fait courir la sève au profond de leurs veines.

 

L’univers en leurs notes, l’unique symphonie,

de l’ancien au nouveau se déploie. Et l’oreille

avertie y entend ton silence infini.

La narine y ressent une joie nonpareille.

 

15 septembre 2011

 

Le Christ est le héros mythique fabriqué sur le personnage historique de Yeshoua de Natsèrèt. Il incarne l’Eternel pour les croyants chrétiens. Il est pour eux l’image du Dieu invisible, le médiateur entre Dieu  et les hommes. Le tragique de leur croyance est qu’ils font de cet humain divinisé par l’amour le dieu hérité de la croyance judaïque selon l’image de la toute-puissance glorieuse dont ils rêvent. Ils se ferment ainsi à l’universalisme, ils s’enferment dans leur église, alors que la vérité de l’être de l’être que Yeshoua a reconnue et dont il a témoigné ouvre celles et ceux qui l’accueillent à tous les autres êtres, à commencer par tous les humains.

Il semble que depuis le concile Vatican II un mouvement d’ouverture s’est révélé. Les traditionalistes de Mgr Lefebvre ne s’y sont pas trompés. Mais les fidèles de ce mouvement, qui ne cesse de s’amplifier, sont encore bien loin d’avoir compris jusqu’en ses dernières implications l’intuition de Yeshoua, la vérité d’Aimer. Il faut, avec Urs von Balthasar, le leur redire aux chrétiens, « seul l’amour est digne de foi ».

Dieu est mort, vive Aimer. L’histoire montre qu’en persistant dans son judéo-christianisme, l’Eglise dont les lefebvristes sont les témoins attardés a réussi à discréditer, décrédibiliser, délégitimer, disqualifier… le vocable « Dieu » pour désigner l’Eternel. Aimer n’est pas un pouvoir, une puissance transcendante. Celles et ceux qui Le connaissent, c’est-à-dire celles et ceux qui aiment (I Jean IV, 7), ne peuvent que rejeter la vieille image du Tout-puissant. A moins de demeurer insensibles à la contradiction, de vivre écartelés entre la crainte de sa justice et la confiance en sa miséricorde, entre le bâton de l’enfer et la carotte du paradis, entre le neïkos et la philia, qui ne sont que des forces cosmiques.

 

Celles et ceux qui lisent Spiritualité de l’Altérité avec attention ne peuvent se demander si elle est pour les Palestiniens contre les Israéliens, ou l’inverse. N’est-elle clairement en faveur de la justice pour tous ? Aimer ne fait pas acception de personne ni de peuple. Avec lui, « il n’y a plus ni Grec ni Juif ni Barbare ni Scythe » (Colossiens III, 11). Aimer « fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Matthieu V, 45). « Il est bon pour les ingrats et pour les méchants » (Luc VI, 35). A chacune chacun de choisir d’accueillir ou de refuser sa sollicitude. Bien sûr, les inconditionnels d’un camp ne manquent pas d’interpréter les textes selon leurs convictions et leurs préjugés. (N’a-t-on pas entendu des lecteurs de Montaigne prétendre qu’il était athée ?) Ce genre de lecteurs ne lisent pas Spiritualité de l’Altérité selon son esprit.

Cependant les ami/e/s d’Aimer, là où ils sont et au moment où ils peuvent agir, exercent leur indignation et leur compassion à l’encontre des oppresseurs et en faveur des opprimés.

 

le fil de la vierge en oblique

descend un peu plus loin

que le point de départ unique

en quête de son bien

 

la terre qui l’attire et l’air

qui doucement l’emmène

font la mélodie qui le sert

sur la petite scène

 

mais le grand concert se déploie

en tous les univers

et réjouit l’oreille en toi

printemps été automne hiver

 

comme l’eurêka sort du noir

Archimède de sa baignoire

la pomme et le canon qui tonnent

voilà qui étonne Newton

 

16 septembre 2011

 

Pour Leszek Kolakowski (1927-2009), le concept d’utopie ne joue pas seulement dans l’avenir social de l’humanité, il fonctionne aussi dans l’avenir de la connaissance humaine. Nous n’en finissons pas de découvrir le réel. Le progrès fulgurant des sciences depuis un siècle ne doit pas nous faire illusion. Ainsi connaissons-nous de mieux en mieux la mécanique de la vie, du cerveau en particulier, mais nous ignorons toujours ce que la vie est en elle-même. Et certains biologistes affirment que nous ne le saurons jamais.

On peut qualifier d’utopie épistémologique le « je connaîtrais alors comme je suis connu » de Paul (I Corinthiens XIII, 12) dans son espérance d’une résurrection, d’une divinisation qui lui donnerait de participer à la connaissance parfaite de l’Eternel. Mais connaître n’est pas pour lui un simple savoir conceptuel d’idées claires et distinctes comme l’ont pensé Descartes et ses disciples. Connaître au sens biblique implique une intimité intuitive qui déborde la connaissance discursive.

Dans le domaine philosophique de la tradition grecque dont nous avons hérité en Occident depuis Parménide, Empédocle, Platon, Aristote…, Montaigne avait constaté une multiplicité de thèses mutuellement incompatibles et conclu par son « que sais-je ? », ajoutant que sans doute ces philosophes inventaient et confrontaient leurs idées dans le but de garder leur intelligence en éveil (et aussi de briller aux yeux de leur concitoyens en se donnant « une mine »).

L’eurêka de l’eurêka, ce serait de trouver le secret de l’intuition capable de connaître le comment et le pourquoi de la mise au jour du monde, de l’être secret des êtres en leur quiddité générale et en leur eccéité particulière. Ce fut la tâche d’Emmanuel Kant de tenter de découvrir les conditions de cette connaissance, mais il n’a pas convaincu ses successeurs. Ils poursuivent leur quête de l’être.

Le secret de l’être de l’être dont Yeshoua a eu l’intuition est ce qu’en langage philosophique on peut appeler l’altérité positive. Plus simplement c’est de savoir que la source de notre être et de tout être est l’amour de sollicitude. On peut avec Yeshoua l’appeler vérité, au sens absolu. L’important pour la conscience humaine, ce qui pour elle confirme cette vérité comme vérité absolue, c’est qu’elle fait droit à la liberté : « la vérité vous rendra libres » (Jean VIII, 32). On affirmera ici que c’est la seule vérité absolue acceptable parce qu’elle ne peut être agressive, intolérante, totalitaire. A l’opposé des pensées uniques imposées par les religions et les idéologies, elle promeut les pensées multiples, les opinions diverses, les cultures plurielles (comme elle est à la source du foisonnement des espèces végétales et animales sur notre planète). On affirmera aussi qu’elle est le moteur des utopies épistémologiques, qu’elle pousse la conscience humaine à aller toujours plus avant dans la connaissance de l’être et des êtres.

 

dos à la terre ventre au ciel

écoute roucouler la vie

dans l’air complice de nos ailes

et de notre sang qui frémit

 

ton étoile avec cent mille autres

dans l’invisible du concert

chante la partition du nôtre

pour l’infini des univers

 

au grand nulle part de l’espace

ici maintenant minuscule

ton sang frémissant prend sa place

dans l’océan des particules

 

comme partout le toi du monde

se réjouit dans le secret

de voir se propager les ondes

de l’amour fluide et discret

 

17 septembre 2011

 

Léonard de Vinci (1452-1419) critiquait « le savoir livresque au nom de la capacité souveraine de chaque être humain à penser par lui-même en soumettant ses hypothèses à l’expérience dans la nature ». Pensait-il à Roger Bacon (1214-1294), pionnier des sciences expérimentales ? A l’autre bout de la Renaissance, Francis Bacon (1561-1626) appartient à une période de l’histoire européenne où les penseurs retrouvèrent l’équilibre et la concertation entre la pensée transmise par le langage, oral et écrit, et la pensée naissant de l’observation de la nature.

L’important ici est de reconnaître avec Léonard que cette capacité transdisciplinaire est à la portée de tout un chacun. Certes, nous ne sommes pas tous et toutes dotées des mêmes capacités intellectuelles, mais nous en avons tous et toutes en suffisance pour développer sans cesse notre connaissance des êtres et de l’être. Par sa vie Léonard nous invite au double regard, double non seulement par l’attention au savoir transcrit dans les mots et au savoir caché dans la nature, mais au double regard sur la nature : le regard de l’intelligence qui cherche à comprendre et le regard de la sensibilité qui cherche à communier. Léonard de Vinci était un scientifique et un artiste.

Invitées par l’amour des êtres que leur porte d’Eternelle, nous sommes disposées à toujours mieux les connaître. Devant un nuage, un ruisseau, un rocher, un arbre, un oiseau… un visage, une main…, nous pouvons tour à tour réfléchir (« soumettre nos hypothèses à l’expérience dans la nature ») et admirer en y communiant les formes, les couleurs, les mouvements… Mais aussi conjoindre ces deux approches des êtres. Et le meilleur esprit pour les approcher est de le faire en « marchant en présence de l’Eternelle », de participer à sa sollicitude pour tous.

« Regardez les corbeaux… Regardez les lis des champs » (Luc XII, 24, 27).Yeshoua connaissait la nature. Selon Renan, « en son âme la Galilée prolongeait ses jardins ». Il connaissait l’eau, la terre, l’air, le feu, la vigne, le blé… d’une connaissance intuitive intime qui lui permettait d’en faire des mashal, des mashal et non de simples prétextes. Avant Léonard et les autres, il rendait visible l’invisible.

 

la main potière connaît

la terre l’eau l’air le feu

qui tour à tour font que naît

l’objet qui ravit les yeux

 

point ne suffit de le dire

pour qu’à son tour on connaisse

le faire et se réjouir

avec respect et tendresse

 

c’est la main dans la matière

qui découvre une compagne

et s’initie au mystère

de la vie où qui perd gagne

 

18 septembre 2011

 

La connaissance par le langage, celle qui nous vient par les livres, les conférences, les discussions… est toujours à peser, à penser, à confronter à nos autres connaissances, celle qui nous vient dans la communion aux êtres de la nature et celle qui nous parvient dans l’accueil silencieux de l’être, par ce que certains appellent la prière ou la contemplation.

La confrontation et la concertation de nos connaissances est en partie un processus inconscient. Ce processus est à l’origine de certaines de nos intuitions, qu’il nous faut ensuite soumettre à notre réflexion, à l’épreuve des principes de contradiction et de causalité.

 

La connaissance que les animaux ont de l’autre, que ce soit celle de leurs congénères ou celle des êtres de leur environnement, est une connaissance générale et une connaissance particulière. Ainsi un pingouin en présence d’un banc de poissons ne les connaît pas dans leur individualité mais dans leur genre, alors que lorsqu’il rentre à la colonie il est capable d’identifier sa progéniture, un individu au milieu de mille autres. Cette double connaissance animale est à l’origine de notre connaissance scientifique et de notre connaissance esthétique. La science connaît le général, la quiddité des êtres, l’art s’intéresse aux individus en leur eccéité.

 

Reconnaître la réalité de l’évolution, c’est ici admettre qu’il existe dans notre univers une inspiration qui le mène vers toujours plus de conscience, bien s’il soit maladroit de parler de « dessein intelligent » dans une culture encore imprégnée de théologie monothéiste. C’est cette évolution qui conduit l’humanité au long des millénaires vers toujours plus d’altérité positive. Comment nier que l’humain a progressé depuis ces derniers siècles si nous pensons à la quasi-disparition de l’esclavage et du servage, à la régression de la peine de mort, aux progrès de la justice sociale… Nous pouvons raisonnablement espérer que l’humanité, malgré ses phases de stagnation et de recul, est en marche vers une asymptotique divinisation dans l’amour éternel, et nous pouvons y œuvrer avec le sentiment d’être dans le sens de l’histoire.

 

les étourneaux qui évoluent

en leur ballet imprévisible

synchronisé par le visible

de chacun en chacun transmuent

la connaissance

 

pour qui se donne ce spectacle

pour quels cœurs et pour quelles têtes

s’improvise ici cette fête

où l’inutile vive macle

prend tous les sens

 

19 septembre 2011

 

Qu’elle soit animiste, hindoue, bouddhiste, juive, chrétienne, musulmane… il y a dans la prière plus que n’en laisse supposer ses formules et la doctrine à laquelle elles se réfèrent. C’est à cause de ce plus indicible que les amants/e/s d’Aimer peuvent s’associer aux orant/e/s de toutes les croyances.

 

Les œuvres de fiction attirent presque invinciblement par les histoires qu’elles racontent. Il faut être esthète pour s’intéresser à leur style, répéter une phrase, un passage particulièrement bien venu. Lorsqu’une fiction a une base historique, biographique ou un fort ancrage géographique, elle est invariablement trompeuse et devrait être abordée avec une intelligence soupçonneuse. Les œuvres réalistes sont les plus dangereuses pour la vérité puisqu’elles se présentent comme la réalité et qu’une lecture naïve fait croire à leurs histoires. Abordée sous l’angle de la vérité, une œuvre de fiction a valeur symbolique ; elle est censée donner à penser. Elle devrait être lue comme un mashal, une parole dont on ne peut saisir le sens qu’avec les oreilles capables de l’entendre.

 

Un discours philosophique fondé sur le langage, sur des formules étonnantes, paradoxales… peut donner à penser, mettre en branle la réflexion. Mais il ne peut de soi conduire à la vérité, quel que soit le prestige, l’autorité, la réputation de son auteur/e. On comprend qu’un Kolakowski, reprenant peut-être une réflexion de Montaigne, ait pu affirmer que le rôle de la philosophie n’est pas de dire la vérité, mais de promouvoir l’esprit de recherche et d’éveiller la questionnement.

 

Trois corbeaux pillent le noyer

qui les accueille  On voit là-bas

la branche çà et là ployer

souple élégante sous le poids

 

Espère-t-elle que le don

du fruit emporté dans l’espace

appellera le contre-don

pour que se multiplie la race

 

L’offrande d’une nourriture

qui disparaît avec sa vie

est aussi ce que la nature

fait pour qu’elle se multiplie

 

Les trois corbeaux qui disparaissent

le bec chargé de son trophée

font dans l’élégance du geste

voir l’invisible coryphée

 

20 septembre 2011

 

Regarder, regarder… mais aussi écouter, humer, toucher, goûter. Humer les odeurs de ce qui fleurit, de ce qui pourrit (attirance et répugnance, philia et neïkos, mais avec tant de nuances). Ecouter le vent, l’eau, le feu, les hennissements, les brames, les feulements… mais aussi les froissements, les crépitements… les chants… Tout cela est matière à intuition et à réflexion, à science et à esthétique en présence du grand silence de la sollicitude dans le secret. Il n’y a pas que les livres.

 

Repérer et dénoncer les manipulations langagières, ficher les mots utilisés pour tromper les coeurs inattentifs. Ainsi « tabou », « interdit », « oser », « tentation », « politiquement correct »… qui invitent à une réaction négative chez la plupart d’entre nous. Il nous faut en chaque occasion peser le contexte, penser, penser…

 

« L’amour seul est digne de foi ». Mais le mot « amour » n’apparaît pas dans le credo chrétien. (Le mot « tout-puissant » y apparaît en deux occurrences). La théologie chrétienne est une théologie bâtarde, incohérente : elle mêle la croyance au dieu tout-puissant et la foi au dieu agapè. Au lieu de se débarrasser de la vieille tradition religieuse fondée sur le sacré de la fascination et de l’effroi (philia et neïkos), elle s’aveugle sur sa contradiction au point de prendre la défense de l’irrationalité. Ainsi Pascal et le mythe du péché originel compris comme une réalité historique et réaliste : « Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer… Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ». Et il conclut à la nécessité de « la simple soumission de la raison » au nom de « l’autorité inviolable de la religion » (Pensées, édit. Sellier, fragment 164, p. 118). Aimer n’est pas irrationnel. Comment pourrait-il l’être alors qu’il est l’être de l’être et que la raison en ses principes d’identité et de causalité en fait partie intégrante.

 

La sève amère de cette herbe

folle qui croît où bon lui semble

dit l’aventure de sa race

cousine lointaine des lèvres

 

Et lorsque ici les enfants d’Eve

la retrouve en leur face à face

leurs différences se ressemblent

et l’amertume s’exacerbe

 

Que ce soit Kosovar ou Serbe

Sahara ou Nouvelle-Zemble

toute différence s’efface

dans le grand royaume du rêve

 

que le jour vienne et que s’achève

les désirs et les peurs des masses

La même sève les rassemble

qu’elle soient barbues ou imberbes

 

21septembre 2011

 

« Vivre dans l’action de grâce », eukharistô, ce n’est pas répéter « merci Seigneur, merci Seigneur, merci Seigneur… ». C’est ne cesser de partager la béatitude de l’Eternelle en participant à sa sollicitude pour tout être. Toi, toi, toi…

 

La liberté peut-elle être un sentiment illusoire ? Pour certains des interlocuteurs de Yeshoua, elle était tout simplement de ne pas être esclaves : « Nous sommes les enfants d’Abraham et nous n’avons jamais été esclaves ». Ils n’avaient pas conscience de leur esclavage intérieur, celui du « péché ». « Je vous l’assure, leur répond Yeshoua, qui commet le péché est esclave du péché » (Jean VIII, 33s). Le « péché », c’est la domination sur nous de ces attirances et répugnances, philia et neïkos, qui nous privent de la liberté de l’Amour Eternel. C’est « l’asservissement aux éléments du monde » (Galates IV, 3, 9), aux forces qui régissent le cosmos. Le « péché originel » est un terme de mashal pour désigner ces forces nécessaires à notre vie animale d’humains premiers, mais qui entravent notre cheminement vers la perfection de l’agapè. Ce n’est pas cette monstruosité imaginée par une théologie chrétienne ignorante des symboles et qu’un Pascal horrifié trouvait incompréhensible, irrationnelle, mais qu’il se croyait obligé d’accepter comme faisant partie de son credo. Il avait l’excuse de n’avoir pas connaissance de l’évolution et de l’origine animale de l’humanité. Les créationnistes de notre temps n’ont pas cette excuse. Si Pascal était notre contemporain, serait-il créationniste ?

La liberté est-elle de pouvoir faire ce pour quoi l’on se sent fait ? Ce pour quoi l’on se sent fait évolue à mesure que l’on découvre l’Amour Eternel et sa liberté essentielle. Quand nous découvrons que ce pour quoi nous nous sentions faits nous empêche de faire ce pour quoi désormais nous nous sentons faits, nous cherchons à abandonner notre liberté première pour trouver notre liberté dernière.

 

Il y a dans le prix que nous attachons aux manuscrits originaux d’un auteur célèbre un relent de sacré, de culte des reliques, tout caché qu’il puisse être derrière un intérêt scientifique. Et la valeur d’un Rembrandt, d’un Quentin de La Tour, d’un Matisse… ne tient pas à la puissance de l’émotion esthétique qu’il déclenche, mais à la signature authentifiée du héros qui en fait une relique.

 

La poubelle que tu as mise

à la porte pour que l’on vienne

la vider et puis la remettre

à sa place

perd la face

obscure et sale de son être

avant que tu ne la ramènes

à la raison de ton empire

 

C’est ainsi que chaque semaine

jour après jour tu évacues

un peu de cette saleté

qui te dessert

bouc émissaire

de cette culpabilité

que tu traînes jamais vaincue

de tes amours et de tes haines

 

22 septembre 2011

 

L’émergence est un phénomène qui pose à la science la question du comment et à la philosophie la question du pourquoi. Le phénomène ? On parle d’émergence en physique, en biologie, en sociologie… lorsqu’un ensemble organisé manifeste des propriétés qui ne peuvent s’expliquer par la simple addition des éléments à partir desquels il se constitue. C’est ainsi qu’une cellule vivante est davantage que la somme des molécules dont elle s’est formée.

La biologie ne cesse de progresser dans la description et l’explication des processus qui ont pu mener à l’apparition de la vie primitive et à son évolution vers des organismes de plus en plus complexes et de plus en plus conscients, jusqu’à l’apparition de la conscience humaine et de son progrès indéfini.

La science décrit, explique de mieux en mieux, mais elle ne rend pas raison. C’est la tâche de la philosophie. Tâche simplissime d’ailleurs lorsqu’elle se contente de l’exercice du principe d’identité et du principe de causalité. En l’occurrence, la philosophie ne peut, en s’appuyant sur le principe de causalité, que récuser le réductionnisme, qui prétend que les éléments en leur simple dimension physico-chimique peuvent s’auto-organiser.

L’émergence de plus d’être en biologie comme dans tous les domaines suppose une cause d’être. Si cette cause est introuvable au niveau des phénomènes physico-chimiques, c’est qu’il existe autre chose dans la matière. On a parlé de vitalisme pour désigner cet autre chose, mais la science est parvenue à discréditer ce concept. Avec son « élan vital » Bergson a tenté de le sauver en l’affinant et en l’associant à un concept d’évolution sans finalisme. On peut regretter qu’il soit passé indûment du terrain philosophique au terrain scientifique. La philosophie doit se limiter à parler de cause, de pourquoi, et laisser à la science la recherche du comment. Elle doit simplement dire que la présence d’intelligence que représente l’organisation moléculaire d’un être vivant suppose une intelligence organisatrice qui en soit la cause.

On peut se demander si la négation agressive de cette cause par certains scientifiques ne relève pas d’une interprétation des phénomènes biaisée par un athéisme religieux plutôt que philosophique, par un refus des religions comme pouvoirs asservissants plutôt que par la négation de l’infinité de l’être et de ses conséquences sur la condition des êtres finis.

 

Lorsque nous accusons les autres de racisme, comme de toute autre forme d’altérité négative, il est bon de nous demander si le mashal de la paille et de la poutre ne s’applique pas à nous. Nous sommes toutes et tous habités par les forces de l’altérité négative en tant que participant à l’humanité première, et nous devrions n’avoir de cesse que nous nous en distancions dans l’agapè.

 

Il était là fidèle au poste

dans la nuit le grand Baudrier

ouvrant des yeux écarquillés

sur la terre de la riposte

 

car de nous à lui se devine

la discrète correspondance

par quoi toute chose prend sens

dans l’intelligence divine

 

Nous certes qui n’y pouvons rien

n’avons en simples spectateurs

qu’à découvrir lorsqu’en vient l’heure

le jeu de dés du mien du tien

 

mais la pensée que tout comprend

contemple ravie l’infini

et elle n’a jamais fini

de s’émerveiller de son sang

 

En son innocence rêveuse

du partout et du nulle part

ici là-bas dans le grand art

sourit la belle Bételgeuse

 

23 septembre 2011

 

Une pensée qui viole le principe de causalité se disqualifie. Une pensée qui l’ignore s’égare.

 

Duplicité des gouvernants occidentaux. Celui des USA : « Allons-nous nous ranger du côté du peuple syrien ou du côté de ses oppresseurs ? » Mais cela fait un demi-siècle que « nous » nous rangeons du côté des oppresseurs du peuple palestinien. Celui de la France, hypocrite qui cherche un compromis avec l’oppresseur, poursuivant la méthode dilatoire qui réussit si bien qu’il est sur le point d’aboutir dans sa volonté de phagocyter la Palestine. L’histoire des peuples nous apprend que ce qui est pris par la force est repris par la force, qu’une conquête ne peut être vaincue que par une reconquête. Arriver à persuader l’opinion internationale d’autre chose témoigne de l’intelligence des manipulateurs et de la bêtise des manipulés.

L’habileté des dirigeants politiques implique un usage intelligent du mensonge : Dire ce que soi-disant l’on veut faire alors qu’on n’en a pas l’intention, et ne pas dire ce qu’on a réellement l’intention de faire. Cet usage intelligent du mensonge par les dirigeants se règle sur une appréciation, parfois erronée, du degré de bêtise des citoyens. (La bêtise est de ne pas penser).

 

Tout peuple normalement constitué selon les principes de l’humain premier se croit supérieur aux autres. Certains se pensent même, en l’affirmant ou non, qu’ils sont les seuls véritables humains. L’histoire des religions s’inscrit dans cette perspective, mais elle est travaillée par une dynamique spirituelle qui fait que ses meilleurs fidèles reconnaissent la valeurs des autres. Des autres personnes, des autres peuples, des autres cultures, des autres religions… La seule valeur fédératrice des personnes, des peuples, des cultures, des religions… est celle de l’amour de l’autre comme autre. L’humain dernier acquiert la certitude que « seul l’amour est digne de foi », et il vit de cette certitude en la mettant en pratique. Telle est la vérité de l’Être de l’Être, de l’Eternel. L’Eternel traite les humains d’égal à égal. C’est cela la divinisation : que dans l’amour de l’autre l’Eternel se fasse humain afin que l’humain se fasse Eternel. (La divinisation qu’envisagent les théologies de la toute-puissance est une illusion de l’humain premier).

 

Lavande aux cheveux gris

tes amies t’ont quittée

et la mélancolie

de ton front s’est ridée

 

Ton parfum a l’excès

amer de la vieillesse

et plonge en la tristesse

de l’air et des aguets

 

Il ne te restera

bientôt qu’à t’assoupir

dans le creux de ces bras

chargés de souvenirs

que la terre profonde

depuis des millénaires

referme et rouvre au monde

des joies et des misères

 

Quel songe habites-tu

qui prodigue parfume

les âmes dévêtues

du plaisir qui te hument

 

24 septembre 2011

 

L’altérité implique la différence. Ce que l’on appelle ici l’altérité négative, ou pour mieux dire l’altérité des opposés, philia et neïkos, est le premier moteur de l’univers en son devenir. Les forces d’attraction et de répulsion sont indispensables à l’apparition et à l’organisation des étoiles, mais aussi à l’apparition et à l’organisation de la matière vivante, et puis de la conscience, de l’organisation sociale… Mais cette altérité d’opposition est travaillée par une force inspiratrice tendant à la transmuer en altérité de communion des contraires, ce que l’on appelle ici l’altérité positive.

La différence sexuelle est dans l’humanité l’un des champs de cette mutation de l’altérité négative en altérité positive. L’expérience sexuelle première est celle de la philia érotique tendant à absorber l’autre et s’absorber en l’autre. Elle suscite tôt ou tard une résistance à cette absorption, résistance qui peut s’affaiblir en aliénation à l’autre ou se renforcer jusqu’à la rupture. Le neïkos peut parfois prendre la place d’abord occupée par la philia, l’amour peut se changer en haine..

Cette dialectique négative est appelée à se muer en dialectique positive où l’équilibre instable de l’amour et de la haine se transforme en équilibre de la tendresse et du respect, en sollicitude mutuelle dont la perfection est celle de l’agapè, amour de l’autre comme autre.

Certains kabbalistes ont explicité le nom de l’Eternel, « Je serai qui je serai » (Exode III, 14) en « je serai pour toi celui que tu me fais être en ta connaissance ». Si tu me connais comme le tout-puissant, je serai avec toi tout-puissant. Pour Yeshoua et Jean, connaître l’Eternel tel qu’il est en son être, c’est aimer d’agapè, de cet amour dont l’Eternel aime tout être selon ce qu’il est. Si Paul dit qu’il s’est fait tout à tous pour les gagner à l’amour (I Corinthiens IX, 22), c’est qu’il participe à la vie de l’Eternel qui se fait humain avec les humains et tout être avec tout être, si insignifiant qu’il nous apparaisse. Car l’Eternel est tout agapè, et l’agapè implique l’égalité ontologique. L’Eternel se fait l’égal de l’humain, permettant ainsi à l’humain d’être son égal dans la divinisation de l’amour.  Voilà qui d’ailleurs consonne avec le concept kabbaliste du tsimtsoum, selon lequel l’Eternel se retire dans l’abîme de son être afin de laisser place à l’univers. L’amour permet aux êtres finis d’exister, alors que l’infini est de soi tout l’être.

 

Cette fraîcheur encore étonne

lorsque tes jours déclinent

et cette douceur enfantine

fait la nique à l’automne

 

Le blanc de mauve se couronne

Tes pétales s’affinent

portant la di-aphane mine

des choses qui fleuronnent

 

Quelle sagesse en toi se donne

qui prépare ta ruine

lorsque à peine elle se devine

dans la joie qui rayonne

 

25 septembre 2011

 

Un matérialisme cohérent défigure l’empathie de communion aux autres en empathie de projection de soi sur les autres. Il ne conçoit de communication que par les signes, la rencontre de silence à silence lui échappe. Peut-on conjecturer que le dieu des monothéistes est un dieu qui parle parce qu’ils ne peuvent reconnaître la communion silencieuse avec l’Eternel ?

En acquérant pignon sur la rue des poètes elle-même, le matérialisme ne pouvait manquer de les priver de l’âme qu’il nie. La poésie vraie pourtant est animiste : sa parole surgit lorsque la sensibilité reconnaît l’âme des êtres et des choses et y communie. La poésie libère « le verbe attaché… à la matière même », elle donne la parole aux êtres qui lui parlent de silence à silence.

L’anthropomorphisme est matériellement une erreur, c’est symboliquement une vérité. Ainsi Yeshoua disait-il qu’il allait donner sa chair à manger, mais les matérialistes, incroyants et croyants, n’ont pas compris qu’il parlait de l’Esprit. De même la résurrection de la chair…

 

Robert Graves dans La Déesse blanche explique son intuition de la poésie animiste : « Selon moi, dit-il, le langage du mythe poétique en usage dans la Méditerranée et dans l’Europe du Nord antiques était un langage magique lié aux cérémonies religieuses populaires en l’honneur de la Déesse Lune ou de la Muse, cérémonies dont certaines remontaient au vieil Âge de la pierre, et cela demeure le langage de la poésie vraie… Ce langage a été adultéré à l’époque du Minoen tardif lorsque des envahisseurs venus d’Asie centrale commencèrent à substituer des institutions patrilinéaires aux institutions matrilinéaires. Vinrent ensuite les premiers philosophes grecs qui s’opposèrent violemment à la poésie magique qui menaçait leur nouvelle religion de la logique, et, sous leur influence, un langage poétique rationnel (appelé désormais classique) fut élaboré en l’honneur de leur protecteur Apollon et imposé au monde comme le dernier mot de l’illumination spirituelle. Cette vue a prévalu depuis dans les écoles et les universités européennes… » (The White Goddess, pp. 9s). Il ne s’agit pas de faire nôtre l’intuition de Robert Graves sans la peser et penser (ce serait de la bêtise). Mais elle donne à penser. Faut-il dire qu’une poésie matérialiste et donc privée de sa source animiste est une poésie patriarcale ? Et peut-on espérer qu’un certain féminisme contribuera à lui faire retrouver cette source ?

 

Les féminismes sont divers. On peut se demander si celui qui veut s’appuyer sur la distinction entre genre et sexe ne se trompe pas de route. Il ne s’agit pas ici de faire primer le genre sur le sexe, mais de subvertir une civilisation patriarcale où la femme est tenue en infériorité. Il y a vingt siècles cependant, Yeshoua avait déjà remis le patriarcat à sa place : « Il n’y a plus ni homme ni femme », il y a l’égalité ontologique d’Aimer.

 

la lumière du soir est la jubilation

de l’être horizontal et des yeux dans les yeux

le soleil lentement à l’interrogation

cède un peu de son sang et notre sang s’émeut

 

à moins que ce ne soit la rencontre des feux

de l’intime du cœur de l’immense horizon

où se retrouve enfin dans le calme des dieux

le souffle de l’unique en notre exultation

 

26 septembre 2011

 

Penser. Il est significatif que Pascal ait rassemblé ce qu’il avait à dire sous le nom de Pensées. Il voyait dans la pensée ce qui fait l’humain : « Je ne puis concevoir l’homme sans pensée. Toute notre dignité consiste donc en la pensée… Travaillons donc à bien penser » (fragments 143, 232). Mais qu’appelait-il penser ? Réflexion et intuition : « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur » (142). C’est par l’intuition, par le cœur, que nous connaissons les premiers principes (ibid.). Il nous faut évidemment peser ces pensées de Pascal, nous interroger sur la vérité de ce qu’il appelle « penser », mais aussi sur ce que nous-mêmes, sans y avoir bien réfléchi, nous appelons « penser ».

Wole Soyinka a critiqué Descartes, ce contemporain de Pascal, pour son « je pense, donc je suis », formule qui concrétise et renforce l’épistémologie occidentale depuis le XVII° siècle. Il y voit l’expression d’une pensée trop exclusivement réflexive. N’est-elle pas, dans sa forme même, un exercice analytique de la raison qui néglige l’intuition, le cœur pascalien. Soyinka a critiqué d’autant plus cette idée qu’elle a appelé par réaction une exaltation de la pensée intuitive africaine dans le mouvement de la Négritude, une sorte de « je sens, donc je suis », tout aussi exclusif à ses yeux. Pour lui la pensée doit être « totaliste », elle ne peut négliger aucune approche de la vérité. Ainsi l’approche par le langage ne doit-elle pas nous détourner de l’approche par les sens, « l’empathie avec l’humidité de l’air qu’il respire, le jus des feuilles, la sève de ses racines dans la terre et les eaux qui nourrissent son être » (The Credo of Being and Nothingness, p. 34). La connaissance par les sens est le support de la connaissance esthétique, et la connaissance esthétique est aussi nécessaire à l’approche du réel total que la connaissance conceptuelle. Ainsi l’art n’est-il pas ici un divertissement et une jouissance, mais une connaissance et une réjouissance. La pensée doit être plurielle dans sa quête de la vérité.

 

« … quand le fils de l’homme viendra dans sa gloire, la gloire du Père et celle des saints anges. Mais je vous l’assure, certains de ceux qui sont ici présents ne goûterons pas la mort avant d’avoir vu le Royaume des cieux » (Luc IX, 26s). Les croyants, pour qui ces paroles sont sacrées, comme est sacré leur auteur, ne peuvent admettre qu’elles révèlent une erreur de Yeshoua. Cette erreur n’est-elle pas cependant manifeste ? Elle permet de mieux comprendre ce que fut la divinisation du fils de l’homme, modèle de la nôtre : une divinisation par l’amour du Tout-aimant et non par la puissance du Tout-puissant comme le dogme impose aux chrétiens de le croire.

 

la douceur d’un frisson de feuillage de haie

vibre en l’intime chair d’un promeneur inquiet

 

son pas qui s’alentit et puis s’immobilise

voudrait s’enraciner dans la terre promise

 

goûter au plus profond l’exultation de l’être

en son intimité lui donner de paraître

 

et puis mêler au vent le chant qui monte aux lèvres

son esprit à l’esprit qui défait toute fièvre

 

la douceur du frisson des feuillages des haies

remplit les promeneurs d’un bocage de paix

 

27 septembre 2011

 

Wole Soyinka oppose l’Afrique « totaliste » à l’Occident « compartimentaliste ». On pourrait tenter d’élucider cette opposition en parlant d’esprit de synthèse et d’esprit d’analyse, ou encore, avec Gilbert Durand, d’imaginaire chthonien nocturne qui relie (et parfois confond) et d’imaginaire ouranien diurne qui sépare (et parfois isole)*.  On pourrait aussi parler de culture matriarcale opposée à la culture patriarcale.

Il y va de notre identité humaine, de la réponse à la question première : « que suis-je  et qui suis-je ? », de l’idée que nous nous faisons de l’humain et de la façon dont nous la vivons. Soyinka refuse l’identité fondée sur un seul critère, que ce soit le « je pense, donc je suis » des Lumières, le « je sens, donc je suis » de la Négritude, le « je produit, donc je suis » du marxisme, relais lointain d’un hypothétique « je fabrique, donc je suis » de l’homme préhistorique, le « je possède, donc je suis » du capitalisme, le « je crois, donc je suis » de la religion. Il refuse cette mono-identité parce qu’elle divise nécessairement l’humanité, particulièrement les deux dernières : le « tu ne possèdes pas, donc tu n’es pas » qui creuse toujours davantage cet écart entre les très très très riches et les très très très pauvres qui indigne Stéphane Hessel, et le « tu ne crois pas, donc tu n’es pas » de l’extrémisme religieux conquérant.

Le monothéisme est survenu dans une civilisation patriarcale, alors que le polythéisme apparaît comme un héritage matriarcal. Pour admettre cette idée si l’on est monothéiste, il faut comprendre que le dieu du monothéisme est une image, une apparence, une idole (éidos, eidôlon) tout comme les dieux des polythéismes. Il est lié à une géographie et à une histoire. La véritable divinité, la déité des mystiques tels que Maître Eckhart, est au-delà des images. Elle est indicible, impensable, et il est inconcevable qu’elle puisse parler comme le fait le dieu des juifs, des chrétiens et des musulmans. Un dieu qui parle est un dieu localisé dans le temps et l’espace, ce n’est pas l’Eternel Infini.

La déité est cependant infiniment proche, mais parfaitement autre en son amour d’altérité. C’est toi intime au silence du silence « dans le secret », toi qu’a vécu Yeshoua.

*Les Structures anthropologiques de l’imaginaire et L’imagination symbolique.

 

l’idole suspendue sur le mur de la chambre

attend que vienne l’heure et l’oiseau sur la branche

attend que l’inconnu lui dise prends ton vol

 

elle sent son départ nécessaire à l’absence

de l’être où se révèle enfin l’ultime sens

de l’éternel caché dans le repli des ailes

 

mais l’oiseau est agile et l’idole est timide

s’il peut à tout instant s’élancer dans le vide

elle ne peut se dire en ce qui  disparaît

 

sur le mur enfin nu le regard qui se pose

et transperce le ciel ne voit plus que la rose

dans l’espace infini et le temps sans mesure

 

28 septembre 2011

 

L’expression « polythéisme des valeurs », que l’on attribue à Max Weber (1864-1820), est une de ces trouvailles langagières qui tirent leur fortune de leur étrange nouveauté, de leur dénotation imprécise et de leur riche connotation. Il n’est pas étonnant que l’on s’en soit saisi pour lui faire exprimer des choses diverses. C’est ainsi qu’on a voulu y trouver un rejet du monothéisme, un retour au polythéisme, un rejet du judéo-christianisme par un retour au paganisme.

La rigidité dogmatique du christianisme a entraîné un rejet de ses valeurs, et ce rejet s’est exprimé par des valeurs contraires. On trouve de cela chez Nietzsche et chez celles et ceux qui se réclament de lui. Rejet du bébé avec l’eau du bain ? Pas si sûr. L’égalité ontologique impliquée dans l’altérité positive a été rejetée par le vieux désir de domination du babouin alpha contre lequel Yeshoua avait dû mettre en garde ses apôtres eux-mêmes : « Vous le savez, les chefs des peuples les dominent ; les grands exercent de haut leur pouvoir sur eux. Il n’en sera pas ainsi parmi vous » (Matthieu XX, 25s). Nietzsche a-t-il compris l’intuition évangélique caché derrière les dogmes chrétiens et plus encore derrière l’exercice d’un prétendu pouvoir spirituel sur lesquels il se fonde ?

Les valeurs de l’intuition de Yeshoua, ce sont les béatitudes ou les dons de l’Esprit. Ces valeurs ne sont pas celles du monothéisme ; elles ne sont pas non plus celles du polythéisme. Ce sont celles de la Déité dont les images, les « idoles », les divinités, uniques ou plurielles ne sont que des symboles. Ce sont celles de l’altérité positive.

 

Yeshoua pensait en mashal. S’il appelait l’Eternel « père », c’est que cela correspondait à l’image dont il vivait la réalité, réalité qui ne peut s’exprimer que symboliquement parce qu’elle est mystique, qu’elle fait partie de ces choses dont Wittgenstein pensait qu’il fallait les taire parce qu’on ne pouvait en parler (en langage littéral).La plus belle image paternelle de l’Etre dont Yeshoua avait l’expérience est sans doute celle du père dans le mashal de l’Enfant prodigue : un père qui n’est qu’amour sans mesure. (Luc XV, 11-32).

 

L’arbre une à une lâche

ses feuilles

Et elles se détachent

de ce vert qui était leur vie

 

Qui comment arrange le jeu

d’espace

et de temps de nuances

à son rythme

 

et pourquoi l’œil en son extase

surprend

ce qui ne dure qu’un instant

un mois un an

 

Qui relance sans fin les dés

surpris

que si souvent la surface compose

ravissante la rose

 

29 septembre 2011

 

Dire que la philosophie n’est pas la sagesse, mais le désir de la sagesse (philéô sophia), c’est penser que la sagesse est toujours à découvrir, que la philosophie est un exercice de l’esprit plutôt qu’un savoir à transmettre. Il faut bien que le professeur de philosophie transmette les diverses pensées des divers philosophes, mais cette transmission n’a d’autre but que d’inviter et préparer l’étudiant à penser à son tour.

Leszek Kolakowski pensait que la recherche de la vérité relève d’une utopie épistémologique. Et pourtant la vérité première, celle de l’être de l’être nous est accessible depuis l’intuition de Yeshoua. L’être de l’être est altérité positive, et la vérité de sa manifestation est amour de sollicitude. Cette vérité première donne de reconnaître la diversité des vérités particulières dans la liberté, car l’amour, vérité de l’altérité positive, libère de l’erreur vagabonde. Ainsi peut-on comprendre ces lignes de Paul : « Nous ne serons plus des enfants, ballottés et emportés à tout vent de doctrines dans ce jeu des humains où l’astuce circonvient et trompe. Nous ferons et dirons la vérité dans l’amour. » (Ephésiens IV, 24s).

Si notre identité ontologique est d’être pour l’autre en participation à l’altérité positive de l’Être Eternel, notre « connais-toi toi-même » est un fruit du connais l’autre dans l’amour.

 

Pour connaître le sens d’un mashal, il faut d’abord comprendre ce qu’est le mashal. Il est du même ordre que l’image poétique, non de l’ordre du concept scientifique. « Dans notre société occidentale imbue d’exactitude scientifique, le danger est de traduire les images en concepts. Une image ne représente pas, elle suggère. Convertir une image en idée, c’est tout simplement l’annihiler. L’image figurée nous dispose à une saisie intuitive des liens multiples qui unissent les réalités cosmiques, les réalités humaines et les réalités spirituelles. Il faut entrer dans son jeu, se laisser porter… Il ne faut chercher à comprendre que dans la mesure où cette compréhension nous amène à ressentir. La poésie est une invitation à cultiver autant notre esprit de finesse que notre esprit de géométrie, à faire agir en harmonie nos diverses puissances d’approche de l’être » (Etienne Galle – Jacques Rabin, Poésie de langue anglaise, p. 24). C’est ainsi qu’il nous faut aborder les mashal de l’Evangile en nous souvenant que Yeshoua « ne parlait qu’en mashal » (Matthieu XIII, 34).

 

des jaunes et des bruns se lancent des nuances

dans des arrangements et des aplats sur l’herbe

 

quel échange secret préside à leurs moments

et à leurs lieux choisis où la magie opère

 

sous le tilleul plus clair en son dépouillement

se fait jour lentement la beauté éphémère

 

pour le cœur attentif en sa quête de sens

le cadre vaporeux chante la terre entière

 

30 septembre 2011

 

Dommage de penser, comme John Dewey (1959-1952) et comme tant d’autres modernes, qu’il n’y a pas de vérités éternelles. On peut dire ici, de prime abord, qu’il n’y en a qu’une, la vérité de l’Eternelle, celle de l’être de l’être, Aimer. Mais il y a aussi celles qui lui sont inhérentes, les propriétés de l’être exprimées dans le principe d’identité et dans le principe de causalité. Dewey allait-il jusqu’à nier ces propriétés éternelles de l’être ? Ou étaient-elles pour lui si évidentes qu’il jugeait inutile de s’y arrêter ? Lorsqu’on voit le matérialisme les remettre en question, on se dit qu’elles ne sont pas si évidentes pour toutes et tous, que leur lumière semble obscurcie chez certains par leur foi matérialiste.

La vérité de l’être de l’être comme altérité est intrinsèquement la valeur absolue. On ne peut cependant parler de « monothéisme des valeurs », car le terme « monothéisme » est lourd de ces connotations totalitaires qui ont entraîné certains esprits à adopter l’idée d’un « polythéisme des valeurs ». L’altérité positive, l’amour de bienveillance et de sollicitude, l’agapè, est la valeur absolue, et les autres valeurs lui sont relatives. Non en ce qu’elle les déterminerait, mais au contraire en donnant à la conscience de les inventer, au double sens de les découvrir et de les créer, car cette valeur absolue implique la liberté de l’indéterminisme. La valeur absolue de l’agapè promeut la diversité des valeurs de l’humanité selon les cultures et selon les personnes dans le dynamisme de leur histoire et de leur cheminement.

La création des valeurs par les consciences se fait dans la coordination de l’expérience et de la réflexion guidée par l’intuition. Heureuses les consciences guidées par l’intuition de l’altérité de l’être de l’être, inspirées par l’amour.

 

Tout comme l’ensemble des humains premiers, l’intellectuel se croit normalement supérieur aux autres, mais il s’efforce le plus souvent de n’en rien laisser paraître, car il sait ou sent que ce n’est pas conforme à la vérité de l’être. Il sent que l’ère du babouin alpha appartient au passé de l’humanité, et au sien en particulier.

 

il relance l’air amoureux

d’un vol rapide

fluide

et sur la fleur déploie la bouche d’ombre et les lèvres de feu

 

1er octobre 2011

 

Monothéisme/polythéisme des valeurs ? L’égalité ontologique détermine une égalité des êtres humains, non de leurs valeurs. L’Amour Infini d’Aimer fait tomber le babouin alpha de son arbre, mais Il donne à chaque valeur un degré. Parce que l’être est altérité positive, le monothéisme de l’être entraîne un polythéisme des valeurs. L’Amour Infini offre son infinitude à tout être, qui la reçoit dans la liberté à la mesure de son accueil.

Il y a des degrés d’altérité, du plus négatif au plus positif, du pur intérêt au pur désintéressement, du tout pour soi et rien pour l’autre au tout pour l’autre et rien pour soi, du rien que se servir au rien que servir. Tout accueillant à l’Amour Infini, Yeshoua est « celui qui sert » (Luc XXII, 27).

Le pessimisme de La Rochefoucauld et son incrédulité face au désintéressement apparent des humains témoignent d’une nostalgie du pur amour, ou plutôt d’une utopie du pur amour, car le pur amour est devant nous, non derrière nous, non dans l’origine mythique d’un « paradis terrestre », mais dans la fin utopique d’un « paradis céleste ».

 

Dans le domaine des vérités, des conformités des pensées aux êtres et aux faits, on peut depuis Parménide distinguer entre la voie de l’alêthêia et la voie de la doxa. Plus finement, on peut distinguer, sinon établir, une hiérarchie des degrés de probabilité, depuis la certitude absolue jusqu’à l’incertitude absolue. Ici l’absolue certitude de l’être comme altérité positive, l’alêthêia de Yeshoua, va de pair avec la diversité la plus large des opinions, des doxa des individus et des sociétés au long de l’histoire. L’unicité la plus forte promeut la diversité la plus vaste. L’amour Infini de l’altérité positive veut l’eccéité singulière d’êtres en nombre virtuellement infini.

 

tu as reconnu le vulcain

bien moins fragile

qu’agile

et qui bine plus que ses cousins en son ivresse tient le vin

 

2 octobre 2011

 

    écoute le silence du silence

écoute respirer l’être

 

Valeurs. Le « totalisme » implique l’interdépendance des valeurs, la transdisciplinarité des valeurs plutôt que leur polythéisme, une toile des chaînes de causalité qui remontent toutes à la valeur suprême de l’altérité positive, l’Agapè. Les valeurs de la République, liberté, égalité, fraternité, se reconduisent à cette valeur suprême. C’est par amour des autres comme autres que nous les voulons tous libres, égaux et fraternels. La liberté inspirée par l’Agapè se veut pour toutes et tous, sans distinction de sexe, de classe, de culture, de religion…

C’est cette liberté qui est la cause et le fondement de la laïcité. La laïcité n’est pas contre les croyants ; elle est pour tous, quelle que soit leur croyance ou leur incroyance. Dans le respect et l’estime mutuelles, car, au-delà de leurs opinions, tous et toutes valent également par leur être. La laïcité a pour fondement la liberté ontologique et pour cause ultime l’Agapè.

De même la solidarité a pour fondement l’égalité ontologique et pour cause ultime cette même Agapè. Une solidarité qui ne se fonde pas sur cette égalité conduit à la pitié, à la commisération, au paternalisme et aux autres formes de mépris plus ou moins affichées. Et il s’agit de solidarité universelle, non pas de la simple solidarité restreinte entre les membres d’une même famille, d’un même groupe social, d’une même culture, d’une même religion… C’est la solidarité du « totalisme » qui s’étend au-delà même de l’humain jusqu’à l’animal, le végétal, le minéral. C’est une solidarité écologique au sens étymologique le plus large : oïkos en grec signifie « demeure ». Elle s’étend ici à l’oïkouménê, au monde entier et à son oïkonomia, son « économie », sa gestion. Et le fondement ultime de l’œcuménisme, de l’économie, de l’écologie… c’est l’Agapè, source de toute valeur parce qu’elle est l’être de l’être.

 

l’arbre qu’on taille et saigne

au jardin de Descartes

demande que l’on plaigne

le couteau qui l’écarte

 

la forêt de Gâtine

c’est ici maintenant

l’innocence assassine

recherchant le néant

 

mais la sève est plus forte

que la sang qui l’assaille

un jour la belle morte

renaît de ses entrailles

 

le singe nu périt

de sa force animale

et dans son appétit

se mange cannibale

 

à moins que de sa race

naisse l’enfant des pleurs

qui découvre la face

de l’univers en fleur

 

échappé de ses mains

le couteau rouillera

et sur l’air de demain

notre arbre chantera

 

3 octobre 2011

 

vois venir la lumière

vois sa douceur à l’heure

où la chauve-souris s’en vient et se balance

encore encore

en silence et s’en va

 

 

regarde la lumière endormir les étoiles

d’un baiser une à une

 

A ne considérer une langue que comme un système de signes, on risque de l’enfermer dans sa matérialité. Une pensée matérialiste s’y enferme à coup sûr puisqu’elle ne conçoit pas l’existence de l’esprit censé l’animer. C’est pourtant « l’esprit qui vivifie, la lettre tue » (II Corinthiens III, 6) dit Paul après Yeshoua : « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean VI, 63). Sans l’esprit qui les anime, la chair des mots est inutile pour la vie de l’esprit (évidence tautologique). Faut-il dire qu’une pensée dogmatique est une pensée matérialiste ? Que valent les dogmes chrétiens s’ils sont pris à la lettre ?

L’exercice quotidien de la pensée transdisciplinaire, transdisciplinaire au sens où elle fait se concerter l’intuition et la réflexion, le contact des choses et la contact des mots, le silence de l’être, cet exercice libère peu à peu de l’emprise des manipulateurs langagiers, des communicateurs sophistes capables de tout vous démontrer.

 

Nous ne sommes pas en mesure de calculer le mouvement de toutes les masses qui constituent notre univers, mais nous croyons savoir depuis Newton qu’elles obéissent à l’attraction universelle selon laquelle les corps s’attirent proportionnellement à leurs masses et à l’inverse du carré de leurs distances. Si tel est bien le cas, il n’y a pas de hasard, il n’y a que de l’inconnu à jamais inconnu. Ceci étant, le phénomène de la vie, la néguentropie qu’on  y observe, donne à penser que les choses ne sont pas aussi claires et distinctes. L’observation du monde quantique confirme la présence d’un certain indéterminisme dans le devenir de la matière. L’intuition de l’être de l’être comme altérité positive accueille cette idée, car dans le processus de l’évolution l’indéterminisme de la matière est le préambule obligé à la liberté de l’humain, et l’altérité positive implique la liberté des êtres conscients.

 

4 octobre 2011

 

Les dogmes chrétiens ne sont pas irrécupérables. Accueillis comme des mythes, des mystères, des symboles, des mashal, ils (re)deviennent des lumières éclairant l’univers tout entier, de sa matérialité pure à sa pure spiritualité. Le dogme de la Trinité réconcilie dans l’amour agapè le monothéisme et le polythéisme. Sa définition, « un dieu unique en trois personnes » a fait l’objet des réflexions des théologiens, mais qu’est-ce qu’un dieu ? Qu’est-ce qu’une personne divine? Des images qui renvoient à un au-delà indicible, celui de la Déité sans visage et sans nom. On dira ici que ce dogme exprime l’intuition de Yeshoua, celle de l’Amour-Eternel, dans une culture religieuse du dieu tout-puissant créateur, celui qui, seul de toute éternité décide un beau matin de créer le monde. Dans ce contexte, le dogme de la Trinité permet de penser l’être de l’être comme pure relation d’amour à son autre. Selon la formulation théologique, le Fils procède du Père, et le Saint-Esprit procède également du père (et pour certains du Fils aussi, filioque). La querelle du filioque est d’ailleurs navrante parce que c’est une querelle de concepts alors que l’on ne peut parler ici qu’en symboles. C’est dire qu’il n’y a pas de formule définitive de cette réalité infinie, mais que toute formule que nous pouvons en donner doit nous conduire à vivre l’intuition de l’Eternelle Agapè dont la béatitude est la sollicitude, dont la joie est le don.

 

Existe-t-il un « nous » sans un « eux » ? En langage zen on pourrait poser un kôan, une énigme insoluble : « être nous ou être eux, telle est la question ».

Comme le végétal et comme l’animal, l’humain est d’abord un être pour soi, centré sur lui-même dans son vouloir vivre. S’il se met à aimer les autres, « eux », c’est dans la mesure où il y sent un prolongement de soi, un « nous », et cela sans avoir d’abord conscience. L’arbre qui produit des milliers de graines produit de l’autre qui est son « nous ». De même l’animal qui se reproduit. D’abord en s’attachant à un autre individu de son espèce et en s’unissant à lui pour procréer ; et puis en s’attachant à ses « procréatures » qui sont son « nous ». L’animal humain, l’humain premier, participe à ce processus. Il aime son conjoint et ses enfants comme soi-même parce qu’ils sont son « nous ». Mais ils elles sont tout de même aussi son « eux ». Il peut également élargir son « nous » à sa communauté sociale, politique, religieuse… Il peut aller jusqu’à accueillir toute l’humanité comme son « nous », et même, écologiste intégral, accueillir ainsi l’animal, le végétal, le minéral, l’univers.

Son attitude envers ses « autres » demeure un mixe de « nous » et de « eux ». La Loi de Moïse demande d’aimer l’autre comme soi. La Royaume des cieux fait aimer l’autre comme autre, au-delà du « nous » et du « eux », en participation à l’agapè de l’Eternelle.

 

chaque feuille se détache

danse un peu et puis se pose

chacune selon le dé

 

sent-elle obscurément

pourquoi elle ici maintenant

après pendant avant mille autres

 

pourquoi aussi avec les autres

elle compose

selon le dé

une réjouissance pour l’œil étonné questionné qui s’arrête

 

s‘émerveille face au jeu accompli des nuances

dans l’insensible passage

des volumes aux surfaces

de danse en repos et de repos en danse

selon le dé

 

5 octobre 2011

 

Peut-on dire que le christianisme serait l’enfant du judaïsme et le bouddhisme l’enfant de l’hindouisme ? Qu’importe les parentés des croyances. De quelque religion que nous soyons, nous avons avantage à connaître les autres afin d’approfondir la nôtre. Peut-être jusqu’à passer au-delà de la nôtre et des autres, du « nous » et du « eux ». Comment, pourquoi cette ressemblance entre les grands mystiques des diverses religions ? Le danger serait, par exemple pour un chrétien, de penser qu’un mystique musulman, un soufi, soit un chrétien qui s’ignore plutôt qu’un croyant passé au-delà de sa croyance dans l’indicible partage de l’Être Eternel.

Le mashal du Bon Samaritain dit le passage du « aimer l’autre comme soi-même » au « aimer l’autre comme autre », de Moïse à Yeshoua, de la Loi au Royaume des cieux. Yeshoua a clairement annoncé cette mutation dans son « On vous a dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ; mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis » (Matthieu V, 43s). Témoin l’épisode du village samaritain hostile et la réaction première des disciples qui voudraient tout simplement le réduire en cendres (Luc IX, 53s). Les Samaritains c’étaient « eux » « ils » et non pas « nous ». Ce « ils » est insupportable à la conscience de celles et ceux qui accueillent l’intuition de Yeshoua. Ainsi de Marc dans Les Horizons d’Assia et Marc : « Et déjà se répète ce pronom « ils » dont je sens qu’il va me devenir insupportable en sa distance » (p. 7).

Les chrétiens qui répètent qu’il faut « aimer son prochain comme soi-même » ne sont pas des disciples de Yeshoua mais de Moïse. Dans le Royaume des cieux, il n’y a plus de « eux » et de « nous », mais : « toi, toi, toi… »

 

Nous sommes entourés d’inconnus, mais ils nous sont si familiers qu’ils ne nous étonnent pas. Nos physiciens attirent notre attention sur l’inconnu de l’infime et sur l’inconnu de l’immense : la structure la plus intime de la matière quantique et le comportement de la matière totale de notre univers en expansion accélérée. Mais la chute d’une feuille peut déclencher notre étonnement comme, dit-on, la chute d’une pomme a pu nourrir la réflexion d’Isaac Newton. Que nous en soyons à considérer le monde comme un « il » ou comme un « nous », nous le savons être un « toi » pour l’Eternelle, et nous nous savons invités à partager sa sollicitude envers lui.

 

la lumière s’en va et l’anneau d’or s’éclaire

dans l’ombre qui s’éveille

sur la main qui repose

 

c’est l’heure où les journées les mois et les années

viennent se souvenir

dans la reconnaissance

 

et la nuit qui s’en vient écoute le silence

se dire un avenir

pour l’éternelle toi

 

voit briller doucement infinie l’al li ance

embrassant toujours plus

le cercle qui s’écarte

 

6 octobre 2011

 

On peut facilement nier l’existence de Dieu, mais comment pourrait-on nier l’éternité de l’être ? Ce serait penser que l’être a pu surgir du néant, c’est-à-dire récuser les principes d’identité et de causalité.

 

« Ils », « Eux » ? Pour Gabriel Marcel, « en traitant l’autre comme un lui, et donc comme un absent, je manque à la fois son existence et la mienne propre, qui lui est relative. L’homme ne se pose comme personne que dans la dialogue entre deux toi… et l’amour entre personnes s’enracine dans la relation privilégiée unissant chaque centre personnel au Toi absolu, qui est le Dieu de l’Evangile » (d’après Lucien Gerphanion, « Philosophies de la personne » in Encyclopedia Universalis). Le « Dieu de l’Evangile » est une image, car « Dieu est mort » avec Yeshoua sur la croix afin que naisse Aimer, que le Tout-puissant cède la place au Tout-aimant dans l’imagination que les humains se font de l’Eternel.

Comment parler de ces choses spirituelles si ce n’est en images, en mashal ? Vécu au quotidien, Aimer est dans les actes des Bons Samaritains, dans le geste de ce Babu mort hier en voulant protéger une inconnue agressée. Ce ne sont pas des « ils », « elles », mais toi, toi, toi…

 

Certains s’indignent du veto chinois et russe contre la liberté des Syriens réprimés, certains s’indignent du veto américain contre la liberté des Palestiniens opprimés. Dis-moi de quoi tu t’indignes et je te dirai qui tu es. La paille et la poutre (Matthieu VII, 3) ? L’amour éternel s’indigne contre toute injustice, car tout humain est pour lui un « toi » sans lequel il ne serait pas l’amour éternel.

 

Il n’y a plus de prophètes en Israël pour dénoncer l’injustice de ses rois et annoncer avec Ezéchiel : « Fils d’homme, prophétise et dis : Ainsi parle le Seigneur ! Dis : Une épée est aiguisée et polie… Car le roi de Babylone est à la croisée des chemins… » (XXI, 9… 21…). S’il est vrai qu’Israël est le peuple élu de l’Eternel, il sera tôt ou tard défait pas Babylone à cause de son injustice.

 

marche marche vers l’orient

marche au-devant de l’aube

le peuple milliard vient vers toi

 

accueille sa joie plus nombreuse

de minute en minute

qui se donne et meurt dans tes yeux

 

ainsi deviendras-tu lumière

pour ceux qui aujourd’hui

marchant avec toi seront toi

 

7 octobre 2011

 

Le perfectionnisme politique, c’est celui de la démocratie en ce qu’elle est un processus qui peut toujours progresser mais qui peut aussi stagner et régresser. Ce n’est pas un déterminisme absolu, il est négocié par la liberté. De même le perfectionnisme social, celui d’une justice appelée à se rapprocher toujours davantage de « la justice du Royaume des cieux », celle de la liberté et de l’égalité parfaites pour toute l’humanité, mais qui peut retourner vers l’injustice dans l’inégalité croissante et dans la liberté réduite. De même le perfectionnisme personnel…

Le refus de certains esprits d’admettre la perfectibilité de l’humanité tient sans doute à la lenteur avec laquelle elle opère à notre échelle de temps. Comme le temps de la perfectibilité animale dans l’évolution dépend de l’indéterminisme, celui de la perfectibilité humaine dépend de la liberté. Quant à la perfectibilité de l’individu, elle est à la mesure du temps de l’existence humaine, avec de possibles accélérations fulgurantes, parfois dans les derniers jours de la vie. Il y a des morts où celle celui qui s’en va peut répéter la dernière parole de Yeshoua : « C’est accompli » (Jean XIX, 30).

 

Être de son temps ? Comment Yeshoua a-t-il été de son temps ? Il a dit qu’il n’était pas « du monde » et que ses disciples non plus n’étaient pas « du monde » (Jean XV, 19 ; XVII, 14). Il parlait alors en termes d’éthique. Le monde auquel il s’opposait, c’était selon ce que dit Jean : « Le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16). Ce que Augustin  a reformulé en « désir de sensations, désir de savoirs et désir de domination », où l’on peut reconnaître la manifestation humaine des forces d’attraction et de répulsion qui mènent l’univers et le monde de l’humain qui en participe.

Mais cette opposition au monde est un détachement du monde, une libération. Car ces forces entravent le cheminement de la personne emprisonnée dans son moi, « esclave du péché » (Jean VIII, 34). La vérité libératrice de l’humain, c’est son appel à sortir du moi centré sur lui-même pour s’ouvrir à l’autre, c’est la vérité de l’amour de l’autre comme autre.

Cette libération éthique ne peut manquer d’impliquer, d’entraîner comme conséquence, une libération intellectuelle, culturelle, esthétique… Cela fait partie du centuple promis à ceux et celles qui quittent tout pour suivre Yeshoua, c’est-à-dire pour vivre l’agapè (Matthieu XIX, 27ss). Qui accueille l’amour dans sa vie se voit peu à peu libéré des courants de l’opinion de son temps.

 

la main  pi a niste  connaît

l’ivoire l’ébène

sait que les doigts qu’elle caresse

touche et frappe avec ivresse

en elle vivent d’amour

et de respect

car l’une sans les autres et les autres sans l’une

ne sont que le silence

muet

l’attente l’attente l’attente de toi et de la mélodie

 

8 octobre 2011

 

La liberté intérieure face à nos propres attirances et répugnances libère aussi face aux attirances et aux répugnances de la société où nous vivons. Elle permet une prise de distance des autres en ce qu’ils nous attirent ou nous repoussent au gré de nos intérêts et de leurs intérêts. On ne recherche plus la réussite sociale dans quelque domaine que ce soit : professionnel, politique, artistique, sportif… On ne s’enthousiasme plus pour une doctrine, une religion, une idéologie, un courant artistique…, encore moins pour une grande figure de la musique ou du spectacle, de la pensée ou de la spiritualité.

On ne cherche plus à être aimé et respecté, mais à aimer et respecter les autres de l’amour et du respect que leur voue l’Eternelle. Ainsi devient-on « le sel de la terre » qui la garde de se corrompre et de faillir, et «le levain dans la pâte » qui l’aide à la faire se lever et se perfectionner. Dans l’humanité perfectible et faillible en son indéterminisme et sa liberté, on œuvre à son accomplissement.

 

Comme l’amour son compagnon, la justice est une réalité perfectible. Cela rend le mot « justice » polysémique, mais il existe des liens entre ses différents sens, et la possibilité latente de passer de l’un à l’autre. Le plus souvent la justice nous fait penser aux tribunaux et aux jugements qui y sont rendus en s’appuyant sur un droit, sur un ensemble de lois et de procédures. Mais celles et ceux qui s’en remettent à cette justice attendent d’elle qu’elle soit juste, c’est-à-dire qu’elle rende des jugements conformes à ce qu’elles estiment être leur bon droit.

Le droit est une vieille invention de l’humanité soucieuse d’établir entre les individus et entre les groupes humains des relations qui ne soient pas de pure domination par la force. Le droit a varié selon les lieux et les temps, et la notion de perfectibilité humaine donne de comprendre qu’il peut se perfectionner, aller vers une liberté et une égalité des personnes et des peuples de plus en plus effectives. La « justice du Royaume des cieux » est l’utopie d’une perfection achevée où prévaut l’amour de l’autre comme autre, où chaque personne traite toutes les autres d’égal à égal avec respect et affection. Cette utopie, cet idéal conçu comme la vérité de l’être de l’être est le moteur de la marche de l’espèce humaine et du cheminement des personnes  humaines, sachant ici que ce perfectionnement n’est pas à la portée de l’humain premier laissé à ses seules forces, qu’il est l’œuvre de l’Esprit Eternel désiré et accueilli.

 

dans l’âme de cette guitare

une voix s’est mise à chanter

à l’appel de la main de fée

qui la caressait avec art

 

dans l’âme de la salle obscure

le silence ému se balance

au rythme de cette présence

qui la prend dans son aventure

 

dans l’âme de la musicienne

s’éveille l’amour que son doigt

communique à l’âme du bois

et de la salle qu’elle entraîne

 

9 octobre 2011

 

Evolution de l’idée de justice. Pour Anaximandre (-610-540) « la justice est l‘égalité dans la différence, autrement dit l’égalité de rapports ou proportion, qui consiste en ceci que chaque élément de l’ensemble se voit reconnaître tout le pouvoir, mais seulement le pouvoir que comporte son essence, c’est-à-dire sa perfection relative » (selon Pierre Aubenque, « La philosophie antique » in Encyclopaedia Universalis). Plus simplement la justice consiste à traiter chacun selon son rang, sa condition sociale, son mérite. On retrouve chez Aristote (-384-322) cette égalité proportionnelle qui ignore l’égalité ontologique des personnes. On comprend alors que l’intuition de Yeshoua a apporté une révolution à la notion de justice, elle implique en effet qu’il n’y a plus « ni esclave ni humain libre, ni homme ni femme, ni Juif ni Grec, ni barbare ni Scythe » (Galates III, 28 ; Colossiens III, 11).

L’histoire a cependant montré, au sein même de l’Occident chrétien, que cette intuition n’a pas été reconnue ni mise en œuvre. Il a fallu attendre 1789 pour que nous commencions à déclarer que «  tous les humains naissent libres et égaux en droits et en dignité ». Et cette déclaration demeure, dans les faits, un idéal utopique.

Les citoyens d’une république se retrouvent dans l’égalité parfaite lorsqu’ils votent (un humain une voix), mais l’abstention montre que ce genre d’égalité les indiffère parce qu’elle n’a pas suffisamment d’impact sur leur vie quotidienne. L’égalité devant les tribunaux ? Les citoyens y croient ou font semblant en répétant : « Je crois à la justice de mon pays ». Mais nombre d’événements et de non événements juridiques montrent que cette justice peut mieux faire. C’est ainsi que, censée établir la vérité, elle montre que la vérité de l’accusation et la vérité de la défense ne s’accordent que dans la décision problématique des jurés.

 

Il appartient à celles et ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir : familial, social, commercial, administratif, politique, religieux, culturel…de se mettre au service de l’égalité ontologique des personnes à proportion de cette parcelle. Telle est du moins la tâche de celles et ceux qui accueillent l’intuition de l’être de l’être comme altérité positive et qui deviennent ainsi « le sel de la terre » et « le levain dans la pâte »

Avant même l’entrée dans le Royaume des cieux, la justice de l’égalité et de la liberté commence avec le simple message de Jean le baptiste. A ceux qui ont la richesse : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas ». A ceux qui ont le pouvoir : « N’intimidez personne » (Luc III, 11, 14).

 

où sont-elles les mélodies

de l’abîme du grand silence

qui appelle au fond de ton âme

à se dire à la bouche aux doigts

pour la joie de l’espace

 

ce qui se cherche en l’infini

d’ondes pour dire sa présence

à tes entrailles se réclame

en elles de toutes les voix

pour en chanter la face

 

écoute sur la branche pure

la mélodie de la fauvette

jaillie de la terre et des eaux

dans l’air qui sait la reconnaître

familière et sublime

 

écoute avec elle t’inclure

dans le chant de la grande fête

le feu sorti de ce zéro

qui ne cesse d’étendre l’être

jusqu’à sa gloire ultime

 

10 octobre 2011

 

Interprétation. Comment interpréter l’athéisme d’un abbé Meslier et le théisme d’un Voltaire ? Lequel des deux, parmi tant d’autres et si diverses, donne du monde une interprétation satisfaisante ? Ni l’un ni l’autre ? Il faut d’abord comprendre que le dieu que nie l’abbé Meslier n’est pas le dieu que reconnaît Voltaire. Le dieu de Voltaire est celui qu’exige le principe de causalité : « Je ne puis imaginer que cette horloge marche et n’ait pas d’horloger ». Le dieu de l’abbé Meslier est le dieu du judéo-christianisme dont la contradiction entre sa toute-puissance et sa toute bonté est intenable pour un esprit rationnel. C’est le dieu qui fait du mal un scandale, une occasion de chute et de doute chez les chrétiens qui veulent comprendre, qui refusent le fidéisme et l’humiliation de la raison prônée par Paul, Pascal et quelques autres. Nous savons ici que le mal est inhérent au cosmos soumis à des lois et à un indéterminisme inhérents à son être et à une humanité libre de ses choix. Paradoxalement pour certains, il n’y a congruence entre l’existence du mal et l’existence d’un Eternel Amour qui veut un partenaire indéterminé et libre.

Pour bien comprendre la pensée de l’abbé Meslier, pour interpréter correctement son cheminement théologique, il faudrait en savoir davantage sur sa vie. On sait au moins qu’il a pris la défense de ses paroissiens contre le seigneur des lieux qui les tyrannisait et qu’il aurait voulu une mise en commun des biens de son village. On peut penser que cette action et ce projet résultaient de son sens de la justice du Royaume des cieux. Même s’il a traité Yeshoua de fou, il a partagé son intuition de l’amour, et l’on peut interpréter son athéisme dans l’esprit de la mort d’un dieu obsolète.

L’abbé Meslier n’était pas bien armé pour saisir la pensée de Yeshoua exprimée en mashal. Il a à bon droit refusé l’interprétation follement allégorique de la Bible lancée par Origène et suivie jusque chez certains exégètes modernes. La clef de l’interprétation des paroles de Yeshoua est l’interprétation du concept de mashal, qui échappe au raisonnement, au « discours » selon Montaigne. Le critère de vérification de son intuition est celui des principes d’identité et de causalité appliqués à l’être infini dans sa relation aux êtres finis.

Si Yeshoua a pu commettre des erreurs historiques en n’évacuant pas assez radicalement les mythes de sa religion, en particulier ceux de l’origine et de la fin de l’histoire, il a clairement manifesté l’Eternel Amour.

 

quand tu me sors dit la poubelle

pour la visite hebdomadaire

tu penses à peine à la misère

que tu vides pour rester belle

 

ne vois-tu pas que tu me chasses

comme les anciens au désert

chargeaient sur le bouc émissaire

les souillures de leur espace

 

en apprenant cette nouvelle

vois-tu ce qu’il te reste à faire

pour te laver et te défaire

du vieil homme qui se rebelle

 

11 octobre 2011

 

« Mort de Dieu » ? « Crépuscule des idoles » ? Le monothéisme juif et le monothéisme musulman interdisent les images de leur dieu, mais ils ne voient pas que leur dieu est une image. La voie religieuse est la voie normale du cheminement spirituel, et elle est censée progresser dans la sublimation de l’image divine. Les religions traditionnelles, celles que l’on réunit commodément sous le nom d’animisme, s’adressent au divin dans des objets : rochers, arbres, sources, feux… qu’ils investissent d’une puissance sacrée quasi personnelle. Des religions telles que l’hindouisme, mais aussi le catholicisme et le bouddhisme s’adressent à l’Eternel par la médiation de personnages représentés sous la forme de statues, le plus souvent anthropomorphes, mais l’hindouisme a son dieu éléphant et le christianisme représente parfois son Sauveur sous l’image d’un agneau immolé et son Esprit sous celle d’une colombe.

Le culte catholique fait de Jésus un dieu et de marie une quasi-déesse. Il voue même un culte de dulie à ses saints et à ses saintes. Cependant les mystiques subliment ces images en ce que certains appellent « la nuit des sens ». Et cette sublimation se poursuit dans « la nuit de l’esprit », où l’idée même de dieu et sa personnalité se dissolvent dans l’être infini de la Déité Eternelle. Ne demeure plus dans cette nuit que la relation ineffable de l’amour d’altérité pour tous les êtres.

C’est en vivant cette relation, avant même d’être passé par le dépouillement de toute image et de toute idée, que l’on peut relativiser toutes les religions, de la plus censément grossière et matérielle à la plus censément raffinée et spirituelle, accueillir ainsi tous leurs fidèles avec la même sollicitude et participer à leurs cultes avec la même sincérité.

 

Est-ce un « blasphème contre l’Esprit » (Luc XII, 10) de soumettre sa raison* à la foi ? Une foi qui renonce à la raison, qui perversement croit contre la raison, en humiliant la raison au nom d’une soumission aveugle comme Paul et Pascal, cette foi-là adore une toute-puissante image. Mais cette image est morte, morte avec Yeshoua mort pour avoir « témoigné de la vérité » de l’être de l’être, de l’amour de l’autre comme autre (Jean XVIII, 37).

*La raison ce n’est pas le raisonnement, qui finit souvent par s’égarer, ce sont les deux principes d’identité et de causalité. La foi matérialiste athée est tout aussi irrationnelle que la foi religieuse puisqu’elle ignore le principe de causalité.

« Seul l’amour est digne de foi ». Quel beau et bon mantra ! Quel viatique sans prix au long des journées d’action et des nuits de repos ! Merci Urs von Balthasar !

 

la flamme d’une chandelle

seule dans la nuit obscure

réunit quelques fidèles

au cercle qui les épure

 

doucement la chair s’émeut

et de son regard au cœur

passe la langue de feu

lorsque cette flamme meurt

 

elle découvre le sens

dans cette nuit de la nuit

du silence du silence

et communie à l’esprit

 

12 octobre 2011

 

Pouvons-nous nous interroger sur ce qu’est une guerre juste, juste dans ses motivations et juste dans ses applications, sans porter un regard sur l’ensemble des guerres que nous connaissons afin de les condamner ou de les excuser à la mesure de leur injustice et de leur justice ? Nous ne pouvons que répéter avec crainte et tremblement le vers de Péguy : « Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre ».

 

La vérité n’est pas un être mais une relation, la relation exacte entre un être et la pensée que nous en avons. Lorsque nous entendons Yeshoua dire : « Je suis la vérité », nous comprenons qu’il a la certitude que sa pensée est conforme à l’être de l’être et qu’il le dit.

Le verbe être est polysémique, et il nous faut apprendre à peser sa valeur dans chacun des contextes où il apparaît. Dire qu’il y a une vérité éternelle, c’est affirmer qu’il existe une réalité éternelle et qu’il nous est possible de savoir que cette réalité existe, sans forcément savoir ce qu’elle est. Le respect du principe de causalité nous y force. Quant à savoir ce qu’est cette réalité éternelle, le principe de causalité peut nous y aider. Les phénomènes que nous observons sont  les effets d’une cause, et l’on peut inférer, par analogie, de la réalité de ces effets à la réalité de cette cause.

L’intelligence stupéfiante que nous révèle l’étude du vivant, que ce soit dans la structure des os ou dans celle des ailes des oiseaux ou des papillons, dans la peau du requin, du poisson des sables, des pattes du gecko…, cette intelligence suppose une intelligence qui en soit la cause (sans toutefois préjuger du comment). De même la beauté partout répandue dans la nature suppose une beauté qui en soit la cause. Refuser cette évidence, c’est refuser la rationalité.

Rétorquer que la recherche doit se cantonner au comment scientifique et déclarer non avenu le pourquoi philosophique, c’est s’aveugler sur le désir de connaissance de l’être humain au nom d’une idéologie qui s’ignore. C’est mutiler l’humain.

 

la main qui serre une autre main

murmure leur égalité

et l’instant où l’une se tend

invite la fraternité

la force et la chaleur qui passent

de l’une à l’autre et l’autre à l’une

leur font oublier la peau dure

et la peau tendre qui séparent

en se serrant elles invitent

le regard les yeux dans les yeux

où l’âme en l’âme reconnaît

au fond des nuages les cieux

 

13 octobre 2011

 

Peser, penser les mots. Lorsque Yeshoua dit : « Bienheureux les pauvres… Malheureux les riches… Malheureux, vous les pharisiens… Malheureux, vous les scribes » (Luc VI,20, 24 ; XI, 43, 52), ce ne sont pas des bénédictions et des malédictions. La bénédiction, dit le dictionnaire, est « une grâce et une faveur accordée par Dieu ». C’est le geste bienveillant d’un Seigneur tout-puissant. La malédiction est « une condamnation au malheur prononcée par Dieu », ce même Seigneur tout-puissant. C’est aussi « les paroles par lesquelles on souhaite du mal à quelqu’un en appelant sur lui la colère de Dieu ». Mais le Seigneur tout-puissant qui distribue le bonheur et le malheur selon sa faveur et sa colère est mort. Yeshoua a reconnu et accueilli la vérité de l’Eternel, il a compris que l’Eternel ne fait que proposer librement l’amour à tout être. Les « bienheureux » et les « malheureux » prononcés par Yeshoua sont des constatations, des mots assertifs et non pas performatifs. Yeshoua ne fait que dire la vérité de l’être de l’être telle qu’elle se manifeste dans l’être humain. On pourrait parler de promesses et de menaces, mais en les réduisant à des prédictions. Un peu comme lorsque nous disons : « De la neige en septembre, ça promet pour cet hiver » et « son discours menace d’être long ».

 

Il est dommageable de confondre les contraires avec les contradictoires,car c’est toucher à ce précieux instrument de réflexion qu’est le principe de contradiction. Le contraire est de l’ordre du réel, la contradiction de l’ordre de la pensée. C’est une contradiction de penser qu’une chose puisse à la fois être et ne pas être ce qu’elle est. « Il y a contradiction entre « A est vrai » et « A n’est pas vrai » en même temps et du même point de vue. (Dire de quelqu’un qui se trouve présent devant vous qu’il est absent n’est pas une contradiction, car la présence et l’absence ne sont pas alors envisagées du même point de vue : la présence est physique, l’absence est mentale). Le mot contradiction n’a pas malheureusement pas toujours ce sens logique. Le dictionnaire donne « contraire » et « opposé » comme des synonymes possibles. Ce flou risque de nous priver de l’outil intellectuel du principe de contradiction.

Les contraires, les opposée sont des forces élémentaires qui règlent la création, l’organisation et la progression de l’univers. Ses archétypes sont l’attraction et la répulsion, comme le signalaient déjà Héraclite et Empédocle. Ils engendrent et impliques d’autres paires d’opposés : la matière et l’antimatière, l’entropie et la néguentropie, l’unité et la pluralité, l’identité et la différence, la continuité et la discontinuité, l’homogène et l’hétérogène… L’étude du comportement des contraires est essentielle en science : en physique, en chimie, en biologie, en psychologie, en sociologie…

(Il est regrettable que l’on ait pu présenter en physique quantique le phénomène de la lumière comme une contradiction parce qu’un photon est à la foie une onde et une particule. Ce n’est même pas un cas d’unité des contraires. C’est une dualité dans l’unité, une communauté.)

Il est étonnant que des penseurs tels que Pascal (1623-1662) et, plus récemment, Lupasco (1900-1988) aient parfois confondu le contraire et le contradictoire au risque de se priver d’instruments essentiels à la pensée.

 

châtaigne chevelure

front et visage purs

 

rayonne doucement

tête de ton amant

 

décapité son corps

présente le trésor

l’infante de sa sève

et l’âme de ses rêves

 

Janus du souvenir

Janus de l’avenir

fruit de son ascendance

et de sa descendance

 

la beauté resplendit

en l’œil de tes amis

châtaigne chevelure

front et visage purs

 

14 octobre 2011

 

Pour Yeshoua les riches sont malheureux parce qu’ils cherchent l’avoir et le pouvoir, et les pauvres sont bienheureux parce qu’ils cherchent l’être et l’amour. L’avoir ne peut satisfaire le désir humain car ce désir est infini et l’avoir est fini. L’avoir se présente comme une succession de biens toujours insuffisants et décevants. Les addicts à l’alcool, à la drogue, au sexe, au jeu, à l’achat compulsif… sont des exemples extrêmes de cette insuffisance toujours renouvelée. Les multinationales et les financiers en sont d’autres. Le bonheur des pauvres est dans l’être et l’amour, car l’être est infini et nous savons depuis Yeshoua qu’il est Aimer. Désirer l’être et l’amour, c’est vivre en relation de communion avec l’autre, à commencer par l’autre humain dans la liberté et l’égalité, et puis avec toute chose.

« Malheureux, vous les scribes (les docteurs de la Loi) parce que vous avez enlevé la clef de la connaissance. Non seulement vous n’entrez pas, mais vous empêchez les autres d’entrer » (Luc XI, 52). La connaissance ? « Qui n’aime pas ne connaît pas l’Eternel, car l’Eternel est amour. Qui aime est né de l’Eternel et connaît l’Eternel » (I Jean IV, 7s). Dans l’intuition de l’Eternel Amour, la Loi a été abolie par la Grâce. Le judéo-christianisme a pourtant gardé « les dix commandements de Dieu » ; il y a même ajouté « les commandements de l’Eglise », instruments de son pouvoir. Ne peut-on pas accuser les gardiens du dogme et de la loi de pousser les esprits libres à l’athéisme ? De leur fermer la porte de la connaissance d’Aimer ? Les athées se rebellent contre la servitude à des pensées et des actes imposés par la religion, ignorant que la religion vit d’une idée fausse de l’Eternel.

On objectera que Yeshoua a donné un commandement nouveau. Mais, comme si souvent, il parlait en mashal puisque ce « commandement » est celui de l’amour (Jean XIII, 34) et que l’amour ne se commande pas. Aimer ne nous commande pas d’aimer, il nous invite à partager son amour.

Avec Aimer découvert par Yeshoua, il n’y a plus ni loi ni dogme, mais les béatitudes, qui ne font que détailler l’unique Béatitude de la Sollicitude Eternelle. Dilige, et quod vis fac : aime, et ce que tu veux, fais-le. « Seul l’amour est digne de foi ».

La vérité de l’Eternel Amour libère de toute loi de pensée et d’action, à commencer par celle de la philia et du neïkos qui commandent à la marche du monde et qui nous font prisonniers de nos attirances et de nos répugnances.

 

     la pleine lune n’est pas bleue comme une orange

mais orange ce soir passionnément orange

 

son œil à l’orient fait signe à l’occident

qui orange l’accueille en ce bleu qui l’attend

 

le regard qui se tourne en avant en arrière

sait que ce qui précède annonce la lumière

 

l’un suit l’autre mais l’un qui s’attache à la lune

comprend que l’autre est l’un et que l’autre est pour l’une

 

le crépuscule attend que s’achève l’échange

et que le bleu de nuit blanche dise l’orange

 

15 octobre 2011

 

Une spiritualité de l’altérité est une spiritualité centrée sur l’autre (cela va mieux en le disant). Elle s’oppose évidemment aux spiritualités centrées sur soi où l’on cherche aussi vainement la présence de l’amour des autres que dans le credo de l’Eglise. On l’entendait encore naguère, « le dévot cherche la sainteté et le saint cherche Dieu », sans s’apercevoir que chercher Dieu ce n’est encore que se chercher soi-même dans une image, en l’occurrence rechercher la puissance dans l’image du Tout-puissant. La question posée dans la présente spiritualité de l’altérité serait plutôt : « Dieu, que cherche-t-il ? » Et la réponse serait celle de l’intuition de Yeshoua, à savoir que « Dieu est amour », que l’Eternel se soucie de l’autre et non de soi-même. Sa béatitude est sa sollicitude, et il nous offre de la partager.

La perfection de l’humain, la raison de sa perfectibilité, ce n’est pas la perfection de son moi, mais la perfection de son amour de l’autre. Le chemin de la perfection, c’est le cheminement qui nous mène toujours plus loin dans l’amour des autres comme autres plutôt que comme nous-mêmes. Tout le reste y est subordonné. « L’amour seul est digne de foi ». Il ne s’agit pas d’aimer son prochain pour faire plaisir à Dieu, mais de participer à l’amour universel de l’Eternel pour les êtres et les choses. (Ceci est au-delà des forces de l’humain premier ; c’est le Don, c’est la Grâce, c’est l’Esprit.)

 

Contradiction ? Dans son Athéisme purificateur, Simone Weil (1909-1943) a écrit : « Cas de contradictoires vrais. Dieu existe, Dieu n’existe pas. Où est le problème ? Je suis tout à fait sûre qu’il y a un Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que mon amour n’est pas illusoire. Je suis tout à fait sûre qu’il n’y a pas de Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que rien de réel ne ressemble à ce que je peux concevoir quand je prononce ce nom. Mais cela que je ne puis concevoir n’est pas une illusion. »

L’expression « contradictoires vrais » qu’utilise Simone Weil est un oxymore qui tend à faire comprendre que « Dieu » est un mot ambigu que l’on peut utiliser de plusieurs points de vue. La vraie contradiction, celle que l’on trouve dans le judéo-christianisme,  c’est de penser que le tout-puissant puisse être aussi le tout-aimant, de ne pas voir que le Dieu de Moïse est mort pour que vive Aimer.

Le Dieu dont la religion nous propose l’image n’est qu’une image illusoire. La réalité non illusoire est celle de l’amour des autres, l’amour que manifeste ces athées qui ne se soucient des autres que pour les autres, sans attendre une récompense fût-elle celle de la bonne conscience. « Que ta main droite ignore ce que fait ta main droite ». On peut à ce sujet relire ce qu’en dit Jean d’Ormesson (voir la relation du 29 décembre 2010) ou , plus familier à certains, le mashal du Jugement dernier : les bienheureux de l’Eternel sont celles et ceux qui « nourrissent les affamés, accueillent les étrangers, habillent les indigents, visitent les prisonniers… » sans savoir qu’elles participent ainsi à l’Amour Eternel (Matthieu XXV, 34ss).

 

elles piétaient dans le sillon

couleur de terre et mouvement

derrière une l’autre devant

dans la hâte d’un tourbillon

 

si proches de notre maison

que pouvait être le tourment

qui les avait imprudemment

poussées à croire en la raison

 

comme des ombres au crépuscule

où ce qui s’avance recule

elles se fondaient dans la nuit

 

et leur effacement sans bruit

ne laissait de leur communion

qu’un silence dans le sillon

 

16 octobre 2011

 

L’image d’un dieu tout-puissant appelle la prosternation et l’adoration. L’image d’un dieu tout-aimant appelle l’élévation et la jubilation. Le judéo-christianisme hésite entre ces deux images. Tu es au-delà.

Ni dieu ni déesse, ni immanent ni transcendant, ni ici ni là, obscur, caché, absent. Moïse a compris que tu n’as pas de nom : « Je suis qui je suis » (Exode III, 14), est-ce un nom ? Et Isaïe : « Vraiment, tu es un dieu qui se voile » (XLV, 15).

 

Poésie et totalisme. L’écriture poétique fait ici partie de l’approche de l’être. Elle cherche à établir une concertation entre la pensée conceptuelle et la pensée symbolique. Sans doute son langage s’apparente-t-il à celui du mashal utilisé par Yeshoua. Le totalisme de cette poésie ne réside pas seulement dans son propos, mais aussi dans sa conception. Elle vise, et y parvient parfois, une écriture qui utilise la matérialité des mots (à quoi doit se  restreindre une poésie matérialiste), utilise également leur spiritualité, leur « âme », utilise leur rythme concerté avec leur syntaxe, utilise prioritairement les images et secondairement les concepts.

Une telle poésie est floue, obscure même, comme le mashal. Elle ne s’offre pas à la compréhension qui maîtrise, mais à la connaissance qui communie. C’est aussi ce en quoi elle s’accorde avec une spiritualité qui ne recherche pas le pouvoir, mais l’amour. Son obscurité ne doit pas être une source d’irritation et de rejet, mais un appel à la contemplation. Un peu selon ce que dit Simone Weil de la lecture des images dans L’attention et la volonté : « Méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse ». Faut-il ajouter que ce regard demande du temps, beaucoup de temps ?

 

la lumière au matin se baigne dans la brume

mille grains accueillis mille grains accueillant

et l’œil se réjouit de cet embrassement

infime où la matière en vide se résume

 

l’eau monte de la terre en cet air qui la hume

avec elle avec lui joue le jeu des amants

qui s’approchent s’étreignent exultent un moment

et puis s’évanouissent et la mort les inhume

 

avant eux d’autres d’autres au monde sont venus

d’autres d’autres viendront après eux jamais vus

semblables et parents dans une histoire unique

 

qui depuis l’origine ensemble communiquent

en myriades de sœurs qui ne sont que lumière

messagères de vie qui peuplent l’univers

 

17 octobre 2011

 

Totalisme. En s’ouvrant à « l’éclectisme sélectif », une spiritualité de l’altérité accueille « le totalisme cosmique » ainsi que « le totalisme conceptuel » qui s’y conforme. C’est qu’elle désire participer à l’altérité de l’Eternel et que cette altérité est universelle. Le cosmos est tout entier l’autre d’Aimer. Comme Dietrich Bonhoeffer voulait « ne jamais penser à Dieu sans penser au monde et ne jamais penser au monde sans penser à Dieu », la spiritualité de l’altérité ignore la coupure entre le sacré et le profane. L’Eternel n’est pas le Dieu saint, séparé, tout-autre : Tu es le tout-pour-l’autre, le communiant, Aimer.

Le désir de transdisciplinarité relève du même esprit de continuité entre tous les domaines du cosmos, dont l’humain, et entre toutes les approches que la pensée peut en pratiquer.

La « théologie contextuelle » est une théologie transdisciplinaire. Elle vit en dialogue totaliste avec le contexte socioculturel des lieux et des temps où elle s’exerce, qu’il soit africain, américain, asiatique ou australien, mais aussi avec la science en son évolution physique, biologique, éthologique, anthropologique, psychologique…, avec l’art et la philosophie en leurs divers courants…

 

Traduction. Comme une poésie matérialiste cohérente ne fait que jouer avec la matérialité des mots, une traduction matérialiste cohérente ne fait que décoder et recoder des mots. Une traduction totaliste n’hésite pas à déverbaliser et reverbaliser les mots, à traiter leur matière comme des vêtements de pensées et de sentiments qu’elle change en tentant d’être fidèle à leur esprit. (En fait, bien des poètes et des traducteurs qui se croient et se disent matérialistes ne s’aperçoivent pas qu’ils se comportent en spiritualistes et qu’ils se contredisent ainsi).

 

ton pas qui s’éloigne dans l’aube

vers ce là-bas de ton travail

me quitte et demeure aux entrailles

dans l’espace qui se dérobe

 

c’est toute notre vie qui passe

depuis la première rencontre

et ce qui se cache ou se montre

dans notre sombre face à face

 

ton ombre se devine à peine

dans la brume de l’avenir

tu veilles à entretenir

ce qui nous poigne dans l’arène

 

c’est à sortir que nous invite

ce pas qui rythme le chemin

et nous irons main dans la main

vers l’horizon qui nous habite

 

18 octobre 2011

 

Le mouvement des indignés réveillera-t-il « le réformisme de la peur » endormi dans l’effondrement de la menace communiste ? Prendra-t-il suffisamment d’ampleur et de violence pour déclencher la neutralisation des ogres financiers ?

 

On pourrait parler ici de « totalisme » de l’agapè puisqu’elle est ontologiquement universelle en sa participation à l’être de l’être. L’agapè découverte et répandue par Yeshoua se soucie de tous les êtres. Chez celles et ceux qui l’accueillent comme le Don de l’Eternelle, elle s’étend à tous les lieux et à tous les temps où elle peut s’exercer. Elle infuse un sentiment de responsabilité pour tous les peuples de la terre présents et futurs. Ce sentiment se déploie jusqu’à tous les êtres de la planète en une écologie soucieuse de leur avenir.

On peut comprendre que cette sollicitude universelle appelle aussi à un combat dont l’urgence est à la hauteur des menaces que fait peser sur le monde notre société de production et de consommation à outrance. On peut comprendre que certaines et certains, plus sensibilisés, s’engagent dans ce combat en allant jusqu’à envisager une violence graduée en fonction des obstacles rencontrés. Une « théologie contextuelle » ne peut s’abstenir d’y réfléchir et de promouvoir des actions adéquates.

Le souci de l’avenir n’est pas réservé aux consciences qui accueillent Aimer. Il empoigne toutes celles qui, à des degrés divers, sentent le danger qui menace notre planète pillée par les nantis dans leur désir d’avoir. Beaucoup sont animées par une volonté de justice et savent que la justice doit souvent s’imposer par la contrainte. L’humanité, qui en est encore très majoritairement au stade de l’humain premier, avance dans le jeu des forces cosmiques opposées : philia et neïkos, attraction et répulsion, plaisir et douleur, carotte et bâton, promesse et menace, espoir et peur, désir et crainte, optimisme et pessimisme, confiance et méfiance… La sagesse politique sait les utiliser avec prudence.

 

cette gueule-de-loup que tu avais cueillie

fraîche et ferme de corps et de membres gracile

douce et vive de teint de nuances subtile

sur le bord du chemin qui lui donnait abri

 

tu vois en peu de temps comme elle s’est flétrie

arrachée à son sol emmenée en exil

loin du lieu familier enfermée dans la ville

où l’espace cassé se disperse en débris

 

dans la suite sans fin du pas horizontal

où le fleuve des jours des mois et des années

s’écoule en fleurs de joie pour le regard rené

 

ne peux-tu toujours pas longuement t’arrêter

face à face debout réjouir la beauté

qui se lève de terre en élan vertical

 

19 octobre 2011

 

Liberté. L’étude de l’activité des neurones montre qu’ils déclenchent certains mouvements avant que nous n’en ayons conscience alors que nous croyons les avoir décidés. Ce phénomène pourrait nous amener à croire que notre liberté est une illusion. Il devrait plutôt attirer notre attention sur ce qu’est la liberté, dont la nôtre n’est qu’une des formes, un des degrés possibles.

Si l’on part de l’idée que la liberté est le pouvoir d’agir selon son être et qu’il y a des degrés d’être, on comprendra qu’il existe des degrés de liberté. On dira que même un atome est libre en son indétermination quantique. Le phénomène de la radioactivité tend à le montrer : on sait qu’une masse radioactive perd sa radioactivité selon une périodicité connue, mais il n’est pas possible de savoir quand et pourquoi chacun des atomes qui la constituent la perd. La biologie de son côté montre qu’une cellule vivante se comporte avec une certaine indétermination dans sa relation à son environnement. Quant aux animaux supérieurs, ils jouissent d’une grande liberté de déplacement et déploient des activités en accord avec leurs besoins, y compris le besoin d’une certaine expansivité gratuite qui préfigure nos activités ludiques. Mais cette liberté n’inclut pas un exercice de la volonté.

Notre liberté humaine est pour une bonne part cette liberté animale où notre organisme agit spontanément selon ses besoins et ses désirs. Mais cette liberté involontaire d’humain premier est appelée à se muer en une liberté de décision consciente. Nous sommes alors en mesure de choisir certains de nos actes et l’orientation générale de notre existence.

Ce n’est cependant pas le dernier degré possible de la liberté humaine. La parole de Yeshoua : « la vérité vous rendra libres » (Jean VIII, 32) nous invite à le penser. Notre liberté d’humain dernier est liée à la conscience de notre être dernier, à la connaissance de la vérité de notre être dernier. Si nous reconnaissons cet être comme participation à l’être de l’être qui est altérité positive, si nous sentons que nous sommes faits pour aimer d’amour agapè, alors nous nous efforçons de nous libérer de ce qui y fait obstacle. La véhémence de notre désir d’y parvenir malgré notre impuissance devient, consciemment ou non, une prière à l’Esprit d’Aimer qui ne se refuse pas (Luc XI, 13) et nous entraîne sur le chemin de la perfection de cet amour.

La liberté parfaite, à laquelle nous sommes appelés, est celle de l’Eternel Aimer, sa capacité à agir totalement selon son être. On comprend que cette liberté n’est pas de pouvoir faire le mal, de ne pas aimer, puisque ce serait contraire à son être. C’est une idée erronée de la liberté divine qui faisait dire à Leibniz que Dieu était capable de faire que le bien soit un mal et le mal un bien, une idée liée à l’image du dieu tout-puissant véhiculée par le dogme judéo-chrétien, et que l’on retrouve jusque dans la liberté existentialiste de Jean-Paul Sartre.

L’Infini Aimer a besoin d’aimer pour être. Son autre est consubstantiel à son être. Mais il n’a pas besoin d’être aimé. Il ne nous demande pas de l’aimer, il nous invite à aimer les autres de l’amour dont il les aime. Il nous offre ainsi de partager sa Vie. Partageant sa liberté, nous avons alors besoin d’aimer, mais non pas d’être aimés. N’existe-t-il pas une chanson qui invite à aimer sans attendre rien en retour ? C’est le vœu profond de notre être.

 

le peuplier de la lumière

dit l’extase de la beauté

qui se dresse la mine fière

sur l’horizon de la clarté

 

ce là-bas c’est la terre entière

appelée à la liberté

de se vouloir et de se faire

en marche vers l’éternité

 

il faut donc accueillir son ombre

parente de ses sœurs sans nombre

qui l’ont précédée dans le soir

 

où le silence les reçoit

au cœur de l’éternelle joie

de l’autre qui se donne à voir

 

20 octobre 2011

 

Solitude. Qu’ils soient religieux ou athées, les spirituels éprouvent le besoin de l’isolement des sens pour trouver le sens, d’un retrait du monde pour mieux s’y reconnaître. La solitude de la chair est le chemin de la plénitude de l’esprit. Pour celles et ceux qui accueillent Aimer dans leur vie, la solitude ne peut être qu’une communion plus profonde aux êtres et aux choses dans l’Être de l’être. L’Evangile nous dit que Yeshoua a passé quelque temps dans le désert avant de se lancer dans sa vie publique et qu’il se retirait souvent sur la montagne pour y prier. Ses disciples ne peuvent concevoir de l’imiter sans pratiquer la retraite périodique, le retrait de l’action pour la méditation et la contemplation. L’abbé Pierre disait qu’il y trouvait la force et la lumière de son combat pour les damnés de la terre.

L’attitude des moniales et des moines cloîtrés est différente en ce qu’elle est permanente. Elle est ambiguë parce qu’elle se présente habituellement comme une quête du Dieu saint, alors que la quête d’Aimer est une quête de l’autre, de tout autre. La vie recluse pour Aimer n’a de sens que si elle porte le souci des autres dans la prière, s’appuyant sur la certitude que l’amour agapè peut agir hors de tout contact physique.

 

On a voulu opposer Héraclite à Parménide, le devenir à l’être. Mais le devenir ne peut être que le devenir de l’être. L’observation de l’univers nous montre qu’il ne cesse d’évoluer, mais que c’est toujours le même univers. Nous en sommes convaincus puisque nous ne cessons d’étudier son évolution depuis l’origine. Et, sauf à croire, au mépris du principe d’identité, que l’univers a surgi du néant, nous avons la certitude que l’être est éternel, quel qu’ait pu être son devenir inconnaissable avant l’apparition de notre univers.

Les discontinuités que nous observons dans l’évolution de notre univers, en particulier dans le passage de la matière dite inanimée à la matière animée, vivante, sont sous-tendues par une continuité fondamentale. Et les phénomènes d’émergence qui se répètent dans l’histoire de l’humanité depuis son origine supposent une cause substantielle capable de les faire apparaître. L’image du Dieu tout-puissant peut faire de cette cause un interventionnisme transcendant. L’image d’un Eternel tout-aimant incite à penser à une cause immanente. Ce qui est d’ailleurs au crédit de l’Intelligence créatrice : un univers qui marche tout seul est mieux conçu qu’un univers dont il faut guider la marche.

 

la forêt du vieux solitaire

le voit passer avec tendresse

avec respect respire l’air

de ses laisses

 

il la prend dans son aventure

épris qu’il est comme un galant

en répandant la nourriture

de ses glands

 

21 octobre 2011

 

La fin du Tout-puissant. La Shoah a fait perdre la foi à quelques juifs. Rien de nouveau pourtant dans l’histoire du scandale du mal. Comment un dieu tout-puissant et bon a-t-il pu permettre le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 ? interrogeaient Voltaire (1694-1778) et ses amis. Comment peut-il permettre que des enfants soient torturés ? s’indignait Camus (1923-1960). La mal est un scandale, skandalon, une pierre d’achoppement, « un fait religieux troublant, contradictoire », dit Le Petit Robert. Et de citer Bossuet (1627-1704) : « Jésus crucifié, qui a été le scandale du monde ».

Dans Le Concept de Dieu après Auschwitz, le juif Hans Jonas (1903-1993) prend le taureau par les cornes, enfin. Il cherche à comprendre, alors que les incroyants font du mal un argument de leur incroyance, et que les croyants avouent n’y rien comprendre, comme Job, et se raccrochent au scandale de la croix pour oublier celui du mal. Hans Jonas pose rationnellement le problème : « C’est seulement d’un Dieu complètement inintelligible qu’on peut dire qu’il est à la fois absolument bon et absolument tout-puissant, et que néanmoins il tolère le monde tel qu’il est. » Il radicalise les choses pour tenter de les tirer au clair : « seulement… complètement… absolument…absolument. » Et il les aborde à la fois sous l’angle philosophique et sous l’angle théologique.

Pour Hans Jonas le philosophe, le concept d’absolue toute-puissance est un concept auto-contradictoire puisque la puissance absolue ne laisse place à aucune autre puissance et donc à aucune autre existence puisque toute existence implique une certaine puissance. La puissance absolue est donc solitaire. Par ailleurs, la « puissance absolue n’a dans sa solitude aucun objet sur lequel agir ». Elle est ainsi réduite à être et ne pas être. Le principe d’identité exclut donc le concept de toute-puissance comme une contradiction logique.

Hans Jonas le croyant prend le point de vue théologique. La toute-puissance n’y souffre pas d’une contradiction interne, car au fond elle n’est pas perçue comme un absolu. (N’est-elle pas un simple agrandissement de la puissance des souverains de la terre, une hyperpuissance plutôt qu’une toute-puissance). Mais elle souffre d’une contradiction externe, dans sa relation avec la bonté divine. N’est-ce pas la façon habituelle de poser le problème du mal ? Hans Jonas l’explicite cependant en ajoutant un troisième terme hypothétique : l’inconnaissabilité divine dont il fait, comme des deux autres, un absolu. Sa solution est de persister dans la croyance en la bonté absolue de l’Eternel, d’affirmer la connaissabilité relative de l’Eternel, et donc d’écarter la solution des Job qui admettent n’y rien comprendre. Il ne reste donc plus qu’à rejeter l’image d’un dieu tout-puissant. Comment ? En reprenant l’image kabbaliste du tsimtsoum, du retrait de l’Eternel de son être infini pour faire place au monde. Pour lui l’Eternel a abandonné sa puissance, il s’est « dépouillé de sa divinité », image qu’il semble avoir reprise à Paul qui l’appliquait à Yeshoua (Philippiens  II, 7).

On peut regretter cependant qu’il garde, quoi qu’il en ait, l’idée d’inconnaissabilité, ou du moins d’incompréhensibilité : « Au commencement, par un choix insondable, le fond divin de l’Être décide de se livrer au hasard, au risque, à la diversité infinie du devenir. Et cela entièrement. » Hans Jonas ne s’explique pas cet « acte d’auto-dépouillement divin ». Il ne lui vient pas à l’idée que l’Eternel est Amour absolu, et que l’Amour absolu ne peut exister sans un autre auquel il donne la pleine liberté sans laquelle cet autre ne pourrait pas participer à l’Amour. Le hasard dont parle Hans Jonas, c’est l’indétermination/liberté qui fait du mal un possible nécessaire à l’accueil de l’Amour, du Don de l’Eternel. Dieu, le Tout-puissant, est mort. Vive Aimer.

 

écoute dans la nuit chanter

pour le silence

immense

cette voix solitaire qui ne peut se taire en contemplant l’éternité

 

22 octobre 2011

 

Avec Yeshoua l’Eternel s’est manifesté tel qu’il est en vérité. Il ne s’est pas manifesté avec force, c’eût été contraire à ce qu’il est. Et il n’a pu le faire qu’en une conscience qui le découvrait en accueillant son Amour. C’est ainsi qu’il est connu : « Qui aime connaît Dieu ». Peut-on le dire plus simplement ? Il semble pourtant que bien des chrétiens ne l’ont pas encore compris.

Avec cette découverte, l’image du Dieu souverain seigneur et maître est devenue caduque. Le mot Dieu lui-même est devenu dangereux, car son ancienne image lui colle à la peau. Il faut à chaque emploi le corriger mentalement et, si possible, éviter de l’utiliser.

Aimer est pour les humains un frère, une sœur. Elles, ils devraient le comprendre, celles et ceux qui voient en Yeshoua la manifestation vraie, la kavod, la doxa, la gloire de l’Eternelle, qui l’entendent appeler ses disciples « frères », « sœurs » (Matthieu XII, 50 ; Jean XX, 17).

Le Jésus des chrétiens est le Christ roi de l’univers. C’est que l’humain premier a besoin de héros, de chefs charismatiques, tout comme l’animal a besoin de leaders (les singes d’un babouin alpha, les éléphants d’une matriarche…) Eh bien, va pour le héros, qu’il soit Adonaï, Dieu ou Allah, la Pancha Mama, Parvati ou Isis. On peut dire que cela fait partie de la pédagogie de l’Eternel, mais l’Eternel n’est « pédagogue » que dans la mesure où les humains l’accueillent selon leur cheminement vers la perfection de l’Amour. Le jour où, avec ou sans Yeshoua, ils découvrent l’Eternel pour ce qu’il est en vérité, il n’y a plus que toi, toi, toi dans la béatitude de la sollicitude pour tout être et pour toute chose.

 

La poésie des mystiques parle en images, en mashal, parce que ce dont ils, elles vivent, ce qu’ils, elles vivent est inexprimable autrement. Wittgenstein disait que « ce dont on ne peut parler, il faut le taire », mais les mystiques ne peuvent se taire si leur expérience est celle de l’amour des autres. Le danger lorsqu’on les lit est tout simplement de ne pas les comprendre. Thérèse d’Avila utilise le langage de l’éros alors que son expérience est celle de l’agapè, mais les interprètes qui ne partagent pas cette expérience lisent son langage érotique au premier degré. Le Cantique des cantiques bien sûr… Le pharisien qui voit la pécheresse toucher Yeshoua interprète son geste comme une caresse érotique alors que c’est celui du repentir et du pardon accueilli dans l’agapè (Luc VII, 39ss).

 

toutes piques dehors sur terre

la bogue d’or

s’endort

au fond de l’être avant qu’elle se fende et montre son visage de lumière

 

23 octobre 2011

 

Libido dominandi. Désir de dominer, désir de pouvoir. Après Jean (I Jean II, 16), Augustin et puis Pascal l’ont associé au désir de sentir et au désir de savoir pour caractériser « le monde », disons ici l’humain premier. Il y a en nous un désir d’avoir qui fait de l’autre, des autres, des objets à posséder, comprendre, dominer. C’est notre part d’altérité négative.

Hannah Arendt a montré que le mal commun du stalinisme et de l’hitlérisme, c’était ce désir, ce goût, cette volonté de pouvoir exacerbé, sans limites, de pouvoir totalitaire. On l’a retrouvé sous cette forme chez les Khmers rouges. On peut y voir la recherche de cette toute-puissance que l’on voit attribuée comme un idéal par les religions à leur dieu suprême, que ce soit dans les trois monothéismes ou dans les religions traditionnelles d’Afrique et d’ailleurs. On a d’ailleurs pu attribuer l’apparition des régimes totalitaires au XX° siècle à la disparition de la religion chez ceux qui les ont promus. Mais le despotisme et la tyrannie sont sans doute aussi vieux que l’humanité et que son héritage du simple vouloir vivre animal.

Le pouvoir est la caractéristique de tout gouvernement, qu’il soit monarchique ou démocratique. Monarchique jusqu’au despotisme, il appelle la révolte. On l’a vu en Europe avec les révolutions du XVIII° et du XIX° siècles, avec la défaite du nazisme et avec l’effondrement du communisme au XX°. On le voit en ce début du XXI° avec le renversement des despotes du monde arabe.

Cependant l’accès à la démocratie n’est qu’un début. La démocratie est un processus jamais achevé dont il faut prendre et garder conscience des imperfections. Il faut y lutter contre les risques de régression qui la menacent et pour les possibilités de progression qui s’offrent à elle. On a pu dénoncer la tyrannie de la majorité au pouvoir qui se donne le droit de négliger les droits des minorités. On oublie d’ailleurs souvent qu’un parti au pouvoir est très rarement vraiment majoritaire : la nécessité des élections à deux tours montre que le parti qui va prendre le pouvoir aux deuxième tour ne pourra le faire qu’avec l’appui de ceux qui le considèrent comme un moindre mal plutôt que comme un bien.

Contrairement aux religions, condamnées à partager leur pouvoir avec le pouvoir politique (« à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »), acculées tôt ou tard à accepter la laïcité, l’altérité positive de Yeshoua, étant sans pouvoir, se préoccupe de politique comme de tout les autres secteurs de l’activité humaine (philosophie et théologie, sciences et techniques, arts et sports…), non pour posséder, comprendre et dominer mais pour inspirer cette altérité dans un humanisme totaliste soucieux de tous les êtres et de toutes les choses.

 

la main gauche qui touche la main droite

cherche l’intimité la plus étroite

 

lorsqu’elle joint les mains l’orante en sa prière

vise sans y penser la vérité dernière

et elle sent aussi que joindre les paupières

c’est souhaiter de voir la nuit dans la lumière

 

le silence du corps recherche la présence

l’absence de la chair en l’esprit voit l’immense

 

et la droite qui serre la droite de l’autre

dit les yeux dans les yeux qu’elle veut être vôtre

 

24 octobre 2011

 

Il ne s’agit pas d’aimer les autres parce qu’ils sont censés être habités par le Saint-Esprit comme le disent certains théologiens chrétiens, de les aimer « pour l’amour de Dieu », mais de les aimer parce que l’Eternel les aime et nous invite à partager cet amour, le don de sa vie, la béatitude de sa sollicitude.

 

La vigilance politique nourrie de la crainte de voir la démocratie régresser et de l’espoir de la voir progresser est inséparable de l’espoir et de la crainte de nous voir progresser et régresser dans notre cheminement vers la perfection de l’amour, assurés que nous sommes de la perfectibilité et de la faillibilité de notre humanité. « Crainte et tremblement », mais aussi assurance qu’Aimer peut « opérer en nous le vouloir et le faire » de la sollicitude si nous l’accueillons d’un véhément désir (Philippiens II, 12s).

 

Notre connaissance de la cruauté des bourreaux doublée de notre connaissance de leur personnalité peut nous faire prendre conscience de notre capacité à commettre le pire. Hitler, Staline, Pol Pot… et ceux et celles qui se sont laissé séduire par leur discours au point d’exécuter aveuglement leur ordres barbares étaient de la même chair que nous. Il nous faut découvrir et garder la certitude que nous sommes capables de les imiter. (cf. Le Silence du bourreau de François Bizot).

 

Le sport, sublimation de la guerre ? Le désir de dominer l’autre y libère une adrénaline sans violence.

 

lorsque nous quittera la nuit

discrètement par mille sentes

de ténèbres et d’ombres claires

du plus bas au plus haut des airs

 

comment sera l’aube aujourd’hui

par quels jeux de formes changeantes

de teintes mouvantes le ciel

accueillera la lumière éternelle

 

la terre lui fera l’hommage

d’une de ses danses de brume

dont les pas glissés ineffables

s’évanouiront dans leur fable

 

les habitantes du bocage

à l’heure où elles se parfument

d’un Cacharel ou d’un Dior

lui offriront l’encens la myrrhe et l’or

 

et sa liturgie quotidienne

qui met fin à celle des dieux

où brillent leurs feux par myriades

dans l’espace des souvenirs

 

fera de cette aube la tienne

en leur abandonnant les cieux

et confiant à d’autres peuplades

le soin de nous annoncer l’avenir

 

25 octobre 2011

 

Toute torture soulève notre indignation, quel que soit celui ou celle qui la subit. A la mesure cependant de sa cruauté et de sa durée. On peut s’indigner du lynchage d’un dictateur, mais plus encore de la torture de chacune de ses victimes. Comme on peut s’indigner d’un viol à la mesure de sa violence, qu’il soit commis dans un hôtel de luxe ou dans un lieu sauvage.

 

« Tout humain est menteur » (Psaume CXVI, 11). Formule qui a longtemps fait florès en latin, omnis homo mendax, et dont il restera utile de se souvenir jusqu’à la fin de l’humanité première. Confiance et méfiance sont une des paires d’opposés qui nous mènent et qui nous guident. Yeshoua « n’avait pas confiance en eux, car il les connaissait tous. Il n’avait pas besoin qu’on le renseigne sur les hommes, il savait ce qu’il y a dans l’homme » (Jean II, 24s). Il savait que ses douze meilleurs disciples étaient capables de le trahir, un peu comme Pierre (Luc XXII, 31ss), beaucoup comme Judas, qu’ils allaient l’abandonner dans l’épreuve de  son agonie (Marc XIV, 27). Nous devrions, nous aussi, savoir à quoi nous attendre et comment réagir comme il le fit.

L’enfant a besoin de faire totalement confiance à sa mère et à son père ; il le fait d’instinct et cela lui donne cette confiance en lui-même dont il aura besoin davantage encore pour avancer dans la vie. Il lui faut cependant apprendre la méfiance envers les autres et envers soi-même. S’il accueille l’amour de l’Eternel, il recevra ce don de l’Esprit qui rend « prudent comme le serpent et simple comme la colombe » (Matthieu X, 16).

La vie en couple se fonde sur la confiance réciproque. Certains parlent encore de fiançailles pour exprimer l’engagement à cette confiance. Le premier mouvement de l’amour passion est celui de la confiance totale irréfléchie, de la foi en l’autre. Mais la vie quotidienne avec ses inévitables répulsifs émousse cette confiance et, bien sûr, l’infidélité peut la briser. La jalousie le peut aussi, car elle est prompte à imaginer l’infidélité. L’amour agapè, qui dans l’idéal devrait progressivement relayer l’amour éros, met à l’abri de la jalousie et de la méfiance (I Corinthiens XIII, 4ss). Il sait faire confiance, il sait surtout pardonner sans s’aveugler sur la faiblesse de l’autre comme sur la sienne.

 

pâle heure bleue pâleur grisée

du ciel des nuages de l’aube

voiles ténus et voile immense

dont la nuit maintenant se pare

 

à qui contemple ton départ

elle confère un peu de sens

à cette absence où se dérobe

le nom à jamais refusé

 

26 octobre 2011

 

Si l’on garde à l’esprit que des intellectuels reconnus ont pu se laisser séduire par la propagande hitlérienne ou stalinienne (par la pensée de Nietzsche ou par celle de Marx ? Mais ces deux gourous gardent leurs fervents admirateurs et défenseurs), on se dit que l’on est jamais trop « prudent comme le serpent », trop vigilant face à la communication des politiques.

Lorsque le climat politique se tend, cette communication se dégrade parfois en arguments si grossiers qu’ils devraient éveiller le sens critique des moins avertis. Quand on la voit se poursuivre malgré tout, on ne peut que s’affliger de la misère intellectuelle de ses concitoyens et  redouter le pire.

La lucidité des penseurs juifs allemands de l’époque hitlérienne, celle des Hannah Arendt et des Walter Benjamin…, était-elle due à la persécution dont leur peuple était victime ? Les penseurs juifs du XXI° siècle sont-ils aussi lucides, aussi vigilants ?

« Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » (Lord Acton), et tout pouvoir recherche l’absolu du pouvoir. Tel est l’humain premier mené par sa libido dominandi. On peut penser que l’humain est perfectible, on peut même repérer son perfectionnement au long de l’histoire, mais la perfectibilité marche de pair avec la faillibilité, et le progrès éthique de l’humanité stagne souvent, s’inverse parfois. Il n’est perceptible que sur des siècles, voire des millénaires. Les consciences qu’anime l’Amour s’en sentent responsables, elle se veulent le levain dans la pâte.

 

Cela fait quelques siècles que les penseurs occidentaux se débattent dans le problème de l’union du l’âme et du corps. Descartes a sans doute été l’un des plus conscients et des plus clairs, et cette conscience claire a conduit ses successeurs à opter pour le spiritualisme ou pour le matérialisme. Le problème demeure. La guéguerre entre la psychanalyse et les neurosciences est un des avatars de cette énigme de l’unité dans la dualité.

Une conscience qui accueille Aimer et son altérité positive ne peut se désintéresser de ce problème, d’abord parce qu’en lui elle ne se désintéresse de rien, ensuite parce qu’il est indirectement lié à la modalité de la relation de l’Eternel au monde. Si l’Eternel a voulu un monde libre et auto-mobile, on peut penser que la matière est, dès son origine, un être Janus, dont une face est physique et l’autre psychique. « A la matière même un verbe est attaché », dit le poète. Même si le comment de cet attachement du « verbe » à la matière nous échappe encore, nous pouvons aborder le monde humain, animal, végétal, minéral selon cette perspective animiste. La poésie le manifeste et contribue à nous le faire connaître.

 

mâche l’herbe amère au bord du fossé

elle se défend de la faim des bêtes

en son souvenir sa mère a laissé

pour son avenir la sève des fêtes

 

quelle jouissance en elle perdure

qui la fait chanter avec ses compagnes

la polyphonie des vastes verdures

des orées des vals des prés des montagnes

 

et que te dira la réjouissance

que son goût secret plus fort que l’amer

murmure à l’intime en la bouche immense

où naissent du vide les univers

 

mâche et goûte ici la saveur du pire

vireuse à la chair pour qu’elle t’éloigne

délicieuse au cœur pour qu’elle t’attire

et dise l’amour en ce qui perd gagne

 

27 octobre 2011

 

Pour nous aider à nous convaincre de la perfectibilité et de la faillibilité de l’humanité, on peut d’abord relire quelques chapitres de la sainte Bible. La loi du talion y apparaît comme un progrès sur la vengeance illimitée de Lamech, et les interprètes juifs ont su l’édulcorer et la justifier. Emmanuel Lévinas s’est fait lyrique pour nous convaincre de sa valeur : « Ce n’est pas le principe d’une méthode de terreur ; ce n’est pas… ce n’est pas… Rassurez-vous. Le principe d’apparence si cruel que la Bible énonce ici ne recherche que la justice » (Difficile liberté, p. 208).

Il faut surtout relire le Livre de Josué et ses glorieux massacres des populations cananéennes, justifiées par les ordres de l’Eternel. Emmanuel Lévinas n’est fait sophiste pour les expliquer. Il a invité ses lecteurs à « en dégager l’idée même de civilisations perverties et irréparables, contaminant ceux qui pardonnent, devant disparaître pour qu’une humanité nouvelle commence… La bonté de Dieu amène dialectiquement comme une méchanceté de Dieu » (id. p. 196). Après tout Dieu n’a-t-il pas commis le plus grand génocide de l’histoire en noyant le genre humain dans le Déluge ? Il faut aussi relire le dernier chapitre du Livre des Juges où l’on découvre l’horreur d’une guerre génocidaire des tribus d’Israël contre celle de Benjamin.

L’humanité biblique s’est peu à peu adoucie. A l’époque de Yeshoua cependant, il semble qu’on lapidait encore les gens pour un oui pour un non (Jean X, 31) et que la moindre révolte était noyée dans le sang (Luc XIII, 1)

Le XX° siècle a montré que la cruauté était mal enchaînée au fond de notre humanité première et que les dictateurs n’avaient pas grand mal à la déchaîner. Le début du XXI° s’annonce presque aussi prometteur. C’est ainsi, entre autres, que malgré les belles paroles des dirigeants israéliens et de leurs amis, l’opération « Plomb durci » visant à punir les Palestiniens de Gaza a pu ramener à l’esprit de certains lecteurs de la Bible les paroles de Lamech : « J’ai tué un homme parce qu’il m’avait blessé, un enfant parce qu’il m’avait fait mal. Si Caïn a été vengé sept fois, eh bien Lamech sera vengé soixante-dix-sept fois » (Genèse IV, 23s). Il arrive cependant à notre cour internationale de justice de faire le procès des dictateurs et autres génocidaires.

 

Les périodes sombres de l’histoire de l’Eglise ont été celles où elle se laissait envahir par la libido dominandi, où, sûre de son pouvoir, elle entendait exterminer les hérétiques. Il a fallu, en France du moins, qu’elle soit en partie dépouillée de ce pouvoir par les révolutions et finalement par les lois sur la laïcité pour revenir à de meilleurs sentiments et reconnaître en partie les bienfaits de sa dépossession. On la voit cependant céder encore ici et là à la tentation du pouvoir dit spirituel.

Les rencontres d’Assise lancées par Jean-Paul II rassemblent d’éminents représentants des diverses religions, et maintenant aussi de l’athéisme et de l’agnosticisme. Les intégristes s’en offusquent. En réalité ces rencontres perdront leur ambiguïté lorsqu’elles seront organisées tout à tour par les représentants de chacune des religions de la terre.

 

Les aiguilles de pin tapissent

d’une robe pure la mère

Une à une elles se concertent

pour lui tisser une tenue

 

Car sous le pin la terre est nue

et le pin jaloux de sa mère

dénie qu’à d’autres soit offerte

celle qui veut qu’on la chérisse

 

28 octobre 2011

 

Le saint Coran est l’expression de l’intuition d’un dieu tout-puissant et saint, le seigneur des mondes auquel toute créature doit se soumettre. Le Coran invite, sourate après sourate, à cette soumission, à cet islam universel, par la promesse et la menace. Le dieu de l’islam, comme le sera celui de Leibniz, décide souverainement du bien et du mal. L’éthique musulmane n’est pas de se conformer à l’être d’Allah, qui demeure inconnaissable, mais à sa volonté. Il ne s’agit pas pour le musulman d’obéir à un droit naturel, à un droit inscrit dans la nature des êtres, mais à un droit positif imposé par Allah. Pour l’islamologue Louis Gardet (1904-1986), « il ne s’agit certes pas de ce qui serait dû à Dieu par nature. Dieu est infiniment au-dessus de tout cela. Il s’agit de ce que Dieu lui-même a fixé comme étant son dû, et qui relève d’obligations contractuelles plutôt que de préceptes de perfection subjective » (La Cité musulmane, p. 93).

Dès lors on comprend que la promesse faite au musulman fidèle, au muslim hânif comme Abraham, est de soi une récompense qui n’a rien à voir non plus avec la nature d’Allah. C’est une récompense extrinsèque, quelle que soit la lecture symbolique que l’on en fasse.

On mesure aussi la différence avec l’intuition de l’Eternel selon Yeshoua. L’éthique de Yeshoua, celle qu’il nous invite à adopter, c’est de nous conformer à l’être de l’Eternel : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait »  (Matthieu V, 48). C’est d’aimer en participant à l’amour de sollicitude pour tout être qui est la vie même de l’Eternel. On peut dire que c’est sa volonté, mais ce n’est pas une volonté arbitraire. Il n’y a rien d’arbitraire dans l’Eternel : il ne veut que ce qui est conforme à son être, en totale liberté. Et il nous invite à aimer de cet amour parce que c’est le désir infini de notre être profond. (C’est dans cette lumière qu’il nous faut comprendre la parole d’Augustin au début de ses Confessions : « Tu nous a faits pour toi et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi »). Et la « récompense » promise par Yeshoua est intrinsèque à l’être de l’Eternel partagé par ceux et celles qui l’accueillent. On peut la comparer analogiquement à ce qu’envisageaient un Cicéron ou un Spinoza : « La récompense de la vertu, c’est la vertu ». Avec Yeshoua, la récompense de l’amour, c’est l’amour. Elle inclut les dons de l’Esprit (Isaïe XI, 2 ; I Corinthiens XII, 8ss…), mais ces dons n’ont de sens qu’au service de l’amour. L’éthique de Yeshoua est une éthique ontologique : elle manifeste l’être dans l’agir.

 

qui lance l’ocre sur les peupliers

dans les jours les nuits à pleines poignées

 

la mois qui s’écoule selon sa pente

colore sa voie de teintes qui hantent

Modigliani et ses chairs vibrantes

resplendit là-bas avec ses amantes

 

l’oubli les attend le vent les emporte

elles ne seront que des feuilles mortes

 

leur beauté cachée avant de paraître

à nouveau ravie dormira dans l’être

 

c’est qu’elle ne peut sans se renier

oublier ses ocres et ses peupliers

 

29 octobre 2011

 

La chance offerte au croyant pour qu’il s’achemine vers la vie de l’amour éternel, c’est qu’il approfondisse sa foi. La musulmane, le musulman qui lit et relit son saint Coran avec ferveur ne peut manquer d’y être sensible à ses invitations constantes à la prière, non seulement aux cinq prières rituelles quotidiennes, mais à une oraison quasi continue : « Soyez assidus à la prière rituelle (salât) et à celle du milieu du jour en particulier. Acquittez-vous du culte envers Dieu en faisant sans cesse oraison (qumût) » (Coran II, 239s). On peut admettre que tous les croyants ne parviennent pas à ce degré de vie spirituelle, mais on comprend que la tradition soufie, que l’on trouve sous une forme ou sous une autre tout au long de l’histoire de l’Islam, est la conséquence logique de cette invitation coranique. Tout comme la tradition monastique chrétienne et bouddhiste découle de l’Evangile et du Dhammapada.

L’un des enseignements des Rencontres d’Assise est la certitude commune des participants que les prières des uns et des autres, quelles que soient les différences de leurs modalités, sont un bien spirituel capable de renforcer la fraternité humaine universelle. Qu’on la, le nomme Pancha Mama, Shiva, Olorun, Adonaï, Dieu, Allah ou le Vide, voire le Néant, l’Eternel se fait accueillant au désir le plus fondamental de l’humain et peut ainsi l’amener à la béatitude de sa sollicitude.

Il ne s’agit pas de syncrétisme. Chacune, chacun peut se cramponner à son credo. Mais cette fraternité des spirituels est le signe et le fruit d’un approfondissement (certains dirons d’une purification) qui les conduit à le relativiser. Au point de passer de l’intolérance à la tolérance et la tolérance à la reconnaissance de l’autre.

 

Peut-on dire que le soufisme est l’aboutissement de l’islamisme comme le christianisme est l’aboutissement du judaïsme ? C’est un sujet de dissertation.

 

haleine de la terre

la brume que respire

en sa marche la chair

anime son désir

 

elles vont l’une en l’autre

parce qu’elles ignorent

que le même le nôtre

peut se changer en or

 

le vôtre les attend

en sa longue mémoire

l’esprit   pati em ment

emmène leur histoire

 

en sa marche vers toi

je reconnaît son être

et tu devient la voie

jusqu’au dernier paraître

 

déjà dans le lointain

la brume se dissipe

et le feu incertain

regagne le principe

 

30 octobre 2011

 

Egalité. Avec sa Société des égaux, Pierre Rosanvallon tire la sonnette d’alarme. Depuis l’effondrement de communisme soviétique, l’Occident affranchi de sa peur exalte le triomphe du capitalisme inégalitaire. Il est temps, la crise économico-financière est le fruit de ce triomphe où  les riches des riches lâchent la bride à leur rapacité d’avoir et où les pauvres des pauvres sont poussés vers le désespoir. Ainsi l’industrie du luxe ne s’est jamais mieux portée, non pas malgré la crise, mais à cause de la crise. Ce sont les deux jambes d’un même ogre. Les indignés du monde qui s’en aperçoivent parviendront-ils à lui faire rebrousser chemin ?

Sans attendre le message de l’égalité ontologique mise au jour par l’intuition de l’Eternel Amour, Jean le baptiste avait prêché la redistribution de l’égalité d’avoir : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas. Que celui qui a à manger fasse de même » (Luc III, 11). Lequel, laquelle d’entre nous peut ne pas se sentir coupable face à cette exigence ? Et la pauvreté de partage est la porte étroite par où l’on entre au Royaume des cieux : « Il est plus aisé pour un chameau de passer par le trou de l’aiguille que pour un riche d’entrer au Royaume des cieux » (Luc XVIII, 25). C’est que le Royaume des cieux est l’univers de l’être et que l’être est altérité d’amour alors que le Royaume du monde est celui de l’avoir, de la libido sentiendi » (I Jean II, 16). Celles et ceux qui renoncent à l’avoir entrent dans l’être : « Qui abandonne sa maison… à cause du Royaume recevra beaucoup mieux… » (Luc XVIII, 29s)

 

Certains reprochent au bouddhisme d’être centré sur le moi, d’être la voie de la libération du désir source de souffrance pour le moi. Mais cette voie de l’illumination libératrice conduit à l’altérité d’amour. Les bodhisattvas du Mahâyâna et celles et ceux qui les invoquent découvrent la compassion, découvrent que l’illumination est la découverte de la compassion, de l’amour.

 

se regardait-il si souvent

Rembrandt en ses autoportraits

qu’il pouvait voir combien le temps

peu à peu altérait ses traits

 

les regardant des plus anciens

aux plus récents la plénitude

de cette chair qui se souvient

en prenait-elle l’habitude

 

et ce regard qui se regarde

découvre-t-il au fond du vide

l’infini qui plus ne se farde

des poudres de l’avoir avide

 

sous le regard de la beauté

à qui le pinceau rend hommage

peut-être que l’éternité

dévoile enfin le vrai visage

 

31 octobre 2011

 

Parmi les exercices de méditation bouddhiste, on peut retenir les Quatre Brahmavihâra, où le pratiquant s’efforce à la bienveillance : « On se remplit de pensées bienveillantes pour soi-même, pour un être cher, pour un être indifférent et pour un être hostile… en baignant ces personnes de pensées bienveillantes ». C’est une prière si cela devient un désir de l’Esprit, du Don d’Aimer qui « opère en nous le vouloir et le faire ».

Avec Aimer il n’y a pas de syncrétisme puisqu’il n’y a plus de religion. « L’éclectisme sélectif » découvre et promeut l’amour dans toutes les religions et les irréligions.

 

Il est difficile de se référer au texte du Coran. Ses diverses traductions montrent qu’il est assez obscur pour s’y prêter. Il faudrait pouvoir consulter les spécialistes du texte original arabe, même si l’on peut prévoir que leurs interprétations ne concordent pas toujours. N’en est-il pas ainsi de tous les textes sacrés ?

 

Egalité. On peut voir dans le mashal des « Ouvriers de la onzième heure » une manifestation de l’égalité ontologique. Tous les ouvriers reçoivent chacun un denier pour leur salaire alors qu’ils n’ont pas tous travaillé le même nombre d’heures. La rengaine qui introduit et conclut ce mashal : « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » peut se lire selon la même interprétation si on la passe en boucle (Matthieu XIX, 30 ; XX, 16). Dans le Royaume des cieux, royaume de la vérité éternelle de l’être de l’être auquel les humains participent s’ils l’accueillent, nul ne se considère supérieur aux autres. Madame Zébédée montre qu’elle n’a rien compris lorsqu’elle demande à Yeshoua, à genoux s’il vous plaît, de donner une bonne place à ses deux fistons dans le Royaume. Cette anecdote suit d’ailleurs le mashal (Matthieu XX, 21).

L’égalité ontologique et la singularité ontologique se comprennent ensemble et l’une par l’autre dans l’altérité ontologique d’Aimer : Toi, toi, toi… (L’écu dit mi-parti en est une belle image : « partagé en deux moitiés égales, mais dissemblables ».) La singularité ontologique, l’eccéité unique que l’amour confère à chaque personne, ne peut se vivre que dans la reconnaissance de l’égale dignité de chaque personne par chaque autre personne. Consciemment ou non, la lutte contre les inégalités se fonde sur l’altérité positive de l’être de l’être, sur l’Eternel Amour.

 

l’ocre accueille l’aurore

de l’horizon le fleuve

de la lumière accourt

en sa reconnaissance

 

l’ocre se change en or

et la maison s’abreuve

à l’eau vive d’amour

 

vois qu’émerge le sens

 

1er novembre 2011

 

Le croyant, la croyante qui approfondit sa foi est-elle encline à en relativiser les dogmes, à les spiritualiser en en faisant une lecture symbolique, les laissant peu à peu s’évanouir dans la pure lumière de l’Amour Eternel ? Combien sans doute n’y parviennent qu’en se détachant finalement de leur chair.

Yeshoua a désiré ardemment ce détachement du passage où il serait enfin « accompli » : « Je dois être baptisé d’un baptême, et comme je suis pressé de l’être, angoissé jusqu’à ce qu’il soit accompli, sunékhomaï éôs otou télesthê » (Luc XII, 50). Il avait conscience que cet accomplissement était celui de sa personne : « Je dois marcher aujourd’hui et demain ; le troisième jour je serai accompli, tê tritê téléïoumaï » (Luc XIII, 32). Ses dernières paroles le confirment. Il a accompli tout ce qu’il avait à faire : « sachant que tout était accompli, panta tétélestaï, et pour que s’accomplisse l’Ecriture, ina téléïôthê ê graphê », il put le dire enfin : « C’est accompli, tétélestaï et, inclinant la tête, il rendit l’esprit » (Jean XIX, 28, 30).

Cet accomplissement, c’est la perfection de l’agapè : Sachant que l’heure était venue pour lui de mourir, il avait lavé les pieds de ses apôtres, accomplissant ainsi la perfection de son amour et s’y accomplissant, éîs télos êgapêsen (Jean XIII, 1).

Celles et ceux qui comme lui atteignent enfin cette perfection dans la mort vivent de la vie de l’Eternel comme Abraham,Isaac et Jacob, vivants, dit Yeshoua, puisque leur dieu est « le dieu des vivants ». Ils, elles sont désormais « semblables aux anges, enfants de l’Eternel, enfants de la résurrection » (Luc XX, 36ss). Celles et ceux que l’Eglise catholique dit saintes et saints sont des gens qu’elle juge accomplis dans la perfection de l’agapè. Elles, ils nous donnent rendez-vous dans le silence du silence.

 

cette mémoire d’outre-tombe

est une voix inoubliable

qui en saudade insondable

enfin à la beauté succombe

 

la volonté d’être parfaite

à travers la gloire et la honte

avait accompli ce qui compte

dans la victoire et la défaite

 

poignante son âme sonore

en son timbre indéfinissable

s’est effacée comme le sable

fragile mêlé à son or

 

ce qui pour nous maintenant reste

de ce voile d’indigo mauve

et de ce visage qu’il sauve

est l’amour de la voix céleste

 

2 novembre 2011

 

Perfection. Benoît XVI vient de répéter que tous les chrétiens sont appelés à la sainteté. Certes, et ils ne peuvent donc se contenter de se conformer à la loi de Moïse et du « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». La sainteté selon Yeshoua, c’est la perfection de l’amour des autres comme autres, de l’agapè. Ce n’est pas une sainteté de mise à part des autres, une sainteté religieuse.

L’Epître aux Hébreux reprend l’idée de perfection, d’accomplissement (II, 10 ; V, 9 ; VII, 28). Elle dit aussi que le Christ a « rendu parfaits par une offrande unique ceux qui sont devenus saints » (X, 14). Mais cette perfection et cette sainteté sont celles que l’on obtient par une offrande, un sacrifice. C’est une sainteté liée à un sacerdoce.

L’Epître aux Hébreux, que l’on a longtemps crue se Paul, témoigne que le christianisme a été dès l’origine un judéo-christianisme, un compromis syncrétiste entre la Thora du Tout-puissant et l’Evangile d’Aimer, entre Moïse et Yeshoua. Elle est construite autour du sacrifice du Christ s’offrant lui-même et devenant ainsi grand prêtre pour toujours. Une lignée de prophètes avait cependant jalonné l’histoire du peuple juif et déjà opposé l’amour au sacrifice. Et Yeshoua a repris dans son intuition la petite phrase d’Osée : « Je désire l’amour et non le sacrifice » (Osée VI, 6 ; Matthieu IX, 13).

Yeshoua a d’ailleurs ajouté : « On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres, sinon les outres éclatent ; elles sont rendues inutilisables et le vin est perdu » (Matthieu IX, 17). Le christianisme a voulu mettre le vin de l’Amour dans l’outre de la Loi. Il est resté une religion et un pouvoir, et cela l’a mené au cours de son histoire à commettre les pires fautes contre l’amour.

Le judaïsme cependant a su garder son outre et demeurer fidèle à la Thora. Et il revendique à juste titre le christianisme comme un enfant égaré. Le christianisme de son côté se considère comme « spirituellement Sémite ». Mais l’esprit n’est d’aucune culture. C’est l’esprit de l’Eternel et il invite toutes les cultures à l’Amour.

 

« Travail de deuil » ? « Laisse les morts ensevelir les morts » (Luc IX, 60).

 

Dans la nuit la chouette suppliante

appelle une âme sœur

L’écho là-bas qui se lamente

est celui de son cœur

 

Sens sous le cri familier la nuance

de cette heure imprévue

L’air élastique dit le sens

et le temps est venu

 

Au seuil des ombres cet invitatoire

où se répondent les nocturnes

te donnera enfin de voir

le secret de leurs urnes

 

3 novembre 2011

 

Liberté d’expression. Quelles limites ? (Seul l’Amour est sans limites). A-t-on le droit de ridiculiser, caricaturer, charrier Moïse, Jésus et Mahomet ? Qui oserait faire de l’humour sur les chambres à gaz ? Suffit-il de l’autocensure pour limiter cette liberté ? Existe-t-il un droit de veto sur certaines libertés ? Il est sûr en tout cas qu’une conscience animée par l’Amour ne se moque de personne, et même qu’elle ne taquine que lorsqu’elle a la certitude qu’elle ne blessera pas.

Droit de veto ? Avatar du pouvoir discrétionnaire des monarques. Les nations qui se le sont attribué à l’heure de leur puissance chercheront-elles à l’abolir le jour où elles le verront risquer de passer à d’autres nations devenues plus puissantes ? (On imagine bien que le Tout-puissant ait un droit de veto, on imagine mal que le Tout-aimant en ait un).

 

Les évangiles sont constitués de fragments. Une lecture pertinente travaille à les assembler, à rechercher leur cohérence. Un verset isolé prend son sens à la lumière de ses voisins, quelque distants qu’ils paraissent. Ainsi le chapitre XVIII de Matthieu où se suivent sans que le lien soit immédiatement apparent des péricopes parlant des petits enfants, de l’entrée dans la Vie avec un œil en moins, des anges, de la brebis égarée, du pardon des péchés que vient illustrer le mashal du Serviteur impitoyable. Tout cela ne parle réellement que de l’Amour, mais on le comprend mieux lorsqu’on marche de verset en verset en Lui tenant la main.

La juxtaposition des versets, des péricopes, fonctionne souvent comme de la parataxe, style où « l’on dispose côte à côte des propositions pour marquer le rapport de dépendance qui les unit ». Parfois aussi l’évangéliste introduit un élément de syntaxe inattendu, étonnant, et qui devrait donner à penser. Ainsi le « donc » / « c’est pourquoi », « dia touto » de Luc XII, 22 entre le mashal du Riche stupide et l’invitation à faire confiance à la Providence. Il faut savoir repérer ces « donc » (Luc VII, 47 ; VIII, 18…), les peser, les faire parler. Plus largement, il faut s’efforcer de rassembler et d’assembler les fragments du Réel, les pièces du puzzle infini pour en découvrir peu à peu le dessin.

 

est-ce pour l’exalter

qu’on lui donne à porter

cet anneau d’or

 

car c’est le moins concret

car c’est le plus discret

que l’on honore

 

(« Les derniers seront les premiers »)

 

4 novembre 2011

 

Laisse la chair ensevelir la chair. Le culte des morts, la sacralisation du cadavre honoré dans une sépulture est une des plus anciennes manifestations de l’humanité religieuse. (La civilisation égyptienne l’avait menée à des hauteurs jamais atteintes avant ni depuis). Celles et ceux qui honorent Jésus-Christ devraient comprendre qu’il n’y a, comme celui de leur Seigneur, que des tombeaux vides. Ils ne renferment que des débris minéraux. C’est le sort final de toute chair. Si l’être humain survit, c’est « comme un ange » (Luc XX, 36). C’est cela la résurrection de la chair telle que Yeshoua l’entendait.

La religion des tombes est si enracinée dans l’humain premier qu’on pourrait la dire inscrite dans ses gènes. Les chrétiens qui ont continué à honorer ce qu’ils pensent être le tombeau du Christ (et qui y ont trouvé un prétexte à leurs croisades) n’ont fait qu’obéir à un vieil instinct de la chair. Ils lisent pourtant dans leur écriture sacrée que « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien » (Jean VI, 63). Si tu veux honorer tes père et mère, tous tes chers disparus, entre dans le silence du silence et murmure leurs noms avec amour. Ils t’y donnent rendez-vous.

 

On entre en poésie chaque jour par l’écriture pratiquée comme un effort et comme un don, comme une volonté animée par cette grâce du lâcher prise que l’on appelle inspiration. On entre de même en philosophie et en théologie par l’écriture que l’on s’impose quotidiennement afin d’accueillir les pensées qui attendent informes dans l’inconscient. Un matérialisme cohérent (l’est-il jamais ?) condamne ces portes de l’intuition de la beauté et de l’intelligence du monde. Il fabrique des poèmes et des systèmes avec des mots et des raisonnements. L’esprit lui demeure évidemment inaccessible puisqu’il a décidé d’en nier l’existence.

 

les feuilles du lilas sont des citrons acides

mûrs enfin pour le jour où elles se décident

à délaisser leur tâche et leur lieu de lumière

et leur transe et leur jeu de compagnes de l’air

 

une à une elles disent adieu à la hauteur

et tentent de gagner la paix des profondeurs

mais la surface dure où leur vie se replie

donne de contempler leur beauté accomplie

 

elles ne tiennent plus pour un dernier regard

qu’à leur sourire amer face au dernier retard

avant de disparaître et de rendre à la terre

leur chair qui au printemps lui dira d’être mère

 

5 novembre 2011

 

« La vérité vous rendra libres ». On est loin de Nietzsche et de son refus de la vérité au nom de ce qu’il croyait être la vie. La vérité que Yeshoua  a découverte et annoncée, celle dont il s’est voulu le témoin et à laquelle il s’est identifié, c’est l’Amour Eternel qu’en termes philosophiques on peut appeler altérité positive de l’être de l’être. C’est la vérité de la Vie.

En refusant l’universalité du principe de causalité, Emmanuel Kant s’est fermé un chemin privilégié, indispensable sans doute, de la mise au jour de cette vérité de l’être de l’être, de son secret ultime. Certains diraient qu’il a scié la branche sur laquelle le philosophe est assis. On pourrait dire aussi qu’il n’a pas totalement respecté le principe de contradiction, autre chemin essentiel dans la recherche de la vérité. N’a-t-il pas en effet bâti son éthique sur un sentiment dont il ne pouvait pas justifier la cause et qui dès lors aurait dû être pour lui nul et non avenu ? Son « impératif catégorique » est censé prouver l’existence de la liberté, sans laquelle le devoir serait injustifié : « Tu dois, donc tu peux ». Comment, dans la logique d’un principe de causalité non universel, peut-il fonder la liberté sur une conscience morale dont il ne peut prouver qu’elle n’est pas une illusion ? C’est une contradiction.

A-t-il confondu raison et raisonnement, a-t-il été pris, lui aussi, au piège de la polysémie qu’il dénonçait ? L’expérience quotidienne comme l’expérience philosophique montrent que les raisonnements conduisent souvent à induire en erreur, à « prouver » des « vérités » contradictoires, incohérentes alors qu’elles s’appuient sur les mêmes faits. On le voit bien en politique où les raisonnements ne servent le plus souvent qu’à rouler les braves gens dans la farine. Et Montaigne, grand lecteur de philosophes, avait découvert l’inanité de « discours » (de raisonnements) supposés construire à partir des mêmes observations des systèmes mutuellement incompatibles. Il s’était vu réduit à se répéter son dubitatif « que sais-je ? » philosophique et à se réfugier dans l’assurance de sa foi religieuse.

La raison se résume en deux évidences intangibles, deux principes indémontrables, à savoir le principe d’identité (de non-contradiction) et le principe de causalité. Un des signes de la faillibilité du raisonnement est qu’il parvient à « prouver », comme l’ont fait Young et Kant, que le principe de causalité n’est pas universellement valable.

 

Si l’on continue d’accuser le christianisme d’être patriarcal, c’est qu’il est demeuré un judéo-christianisme, qu’il n’a pas pris acte de la rupture qu’a opérée l’intuition de Yeshoua avec la religion de Moïse. On le voit dès l’origine dans la contradiction interne du discours de Paul. On y trouve d’une part : « La tête, le chef de la femme, c’est l’homme » (I Corinthiens XI, 3) et d’autre part : « Il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates III, 28). Ce qu’il écrit aux Galates relève de l’intuition de l’Amour égalitaire de l’Evangile, ce qu’il écrit aux Corinthiens de la culture patriarcale de la Thora. Qui a une vive conscience du principe de contradiction en dénonce la violation ici chez Paul et dans le christianisme. (Mais le raisonnement est tout à fait capable de prouver qu’il s’agit là d’un simple paradoxe tout à fait recevable).

 

Les Israéliens et leurs inconditionnels ont tout intérêt à souligner la judaïté du christianisme, à répéter que les chrétiens sont spirituellement des Sémites. Cela en fait des alliés politiques.

 

quel rythme quelle mélodie

ici découvre

et ouvre

la danse de l’amour du jour jusqu’au silence du silence qui le dit

 

6 novembre 2011

 

Cherchant à savoir d’où il vient pour savoir ce qu’il est et où il va, le penseur occidental remontant à ses origines pense que sa civilisation est principalement fondée sur la culture patriarcale hébraïque et sur la culture logique grecque : le Père et le Logos. Pourtant l’intuition de Yeshoua est censée avoir mis à mal le patriarcat en établissant l’égalité sexuelle dans l’Amour Eternel universel : « Il n’y a plus ni homme ni femme, vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates III, 28. Le Christ Jésus est la manifestation, le personnification, l’incarnation de cet Amour). Et la connaissance selon l’Evangile, et d’ailleurs selon la Bible dans son ensemble, n’est pas une connaissance logique, discursive, un « discours » aurait dit Montaigne, mais la connaissance intuitive de l’Amour : « Qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7). Si le prologue du quatrième évangile est bien de Jean et non d’un auteur imbu de culture grecque, son Logos n’est pas celui des Grecs mais la manifestation de l’Amour Eternel, sa vérité reconnue et répandue par Yeshoua.

Il nous faut cependant reconnaître et tenter d’expliquer la continuité-discontinuité, la rupture et l’émergence de l’humain dernier mis au jour par Yeshoua au sein de l’humain premier, de ce que Yeshoua et son ami Yohanân appellent le monde. Un monde régi avant tout par les forces premières de la philia attractive et du neïkos répulsif, par les trois concupiscences de Pascal, c’est-à-dire la libido sentiendi, la libido sciendi et la libido dominandi d’Augustin. L’économie du monde de l’humain premier que Yeshoua est venu remettre en question, son organisation, sa gestion, est fondée sur la concupiscence, le désir infini, un désir d’avoir, alors que celle de l’humain dernier est fondée sur le désir infini d’être que peut satisfaire l’infini de l’être de l’être, l’Eternel Amour.

Les trois désirs, les trois concupiscences, la triple expression du désir d’avoir est une commune libido. Pour le chrétien Pascal (1623-1662), ce désir d’avoir résulte de la chute d’Adam, du péché originel que le second Adam, Jésus-Christ, a racheté. (Nous savons depuis Darwin que derrière ce mythe se cache l’origine animale de l’humain*). Pascal constate cependant avec admiration mais sans explication que l’économie du monde régie par la concupiscence est tout de même une (demie) réussite : « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau (une figure) de la charité (de l’amour évangélique). On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public… On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’organisation sociopolitique), de morale et de justice. Mais dans le fond, ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum (cette mauvaise composition) n’est que couvert, il n’est pas ôté » (Pensées, fragments 150, 243, 244, éd. Sellier).

*Augustin l’avait soupçonné : « Ce qui est corruption chez l’homme est nature en l’animal » (La grâce du Christ et le péché originel, II, 40, n. 46).

Optimisme de Pascal, mais fortement mitigé. Au siècle suivant, Bernard de Mandeville (1670-1733, Adam Smith (1723-1790) et leurs amis et successeurs n’ont pas vu « le vilain fond de l’homme ». Ils ont cru que « les vices privés font la vertu publique » et qu’une « main invisible » conduit l’économie humaine en une belle harmonie libérale. Certains croient encore en cet optimisme, mais il est enfin sous nos yeux en train de se révéler naïf et désastreux. Le libéralisme sans frein, la liberté sans son opposée l’égalité, est en passe d’entraîner l’économie humaine, politique, financière, éthique, artistique… dans l’abîme du désir insatiable d’avoir… (Lire Dany Michel Dufour : L’individu qui vient, après le libéralisme (Denoël)

 

lorsqu’à l’ocre se mêle l’ambre

sur les feuillages de novembre

on sent venir la mort dorée

dans les buissons et les orées

 

la lumière toujours nouvelle

qui rebondit toujours mortelle

dans l’œil où elle réjouit

toujours révèle l’inouï

 

le cœur attentif en contemple

la palette aux reflets si amples

qu’il devine que l’infini

l’attend plus loin que ce qu’il nie

 

et les feuillages qui s’étonnent

des mordorures de l’automne

lorsque les ocres se replient

disent que tout est accompli

 

7 novembre 2011

 

Le raisonnement, maître d’erreur et de fausseté tout comme l’imagination de Pascal à laquelle il s’associe. Ne sommes-nous pas tentés quotidiennement de nous faire des raisonnements pour justifier nos actes, ou pour réinterpréter nos intentions en posant des actes que nous voulions d’abord écarter, comme d’ailleurs pour interpréter les paroles et les actes des gens à qui nous avons affaire ? Ce n’est pas seulement dans la communication politique, commerciale, juridique, artistique… que le raisonnement sert à dominer l’autre. C’est aussi dans la communication que nous nous faisons à nous-mêmes sous l’influence de nos attirances et de nos répugnances. C’est ainsi que nous nous laissons mener, berner, aliéner par la philia et le neïkos qui dominent l’autre en nous et l’autre en nos semblables. Nous avons besoin de la vérité de l’être, de l’altérité de l’agapè pour nous en libérer.

Sous le régime de l’humain premier, les personnes et les sociétés ont besoin d’opposer leurs répugnances et leurs craintes à leurs attirances et à leurs espoirs, d’être poussés vers une carotte et repoussés loin d’un bâton, vers des récompenses et loin des châtiments, que ce soit en ce monde ou en l’autre. Ce n’est qu’en accueillant l’Amour Eternel que nous nous libérons de notre asservissement dans la vérité de notre être dernier.

(Même l’Amour Eternel, parce qu’il est nécessairement dualité, altérité, est vécu comme une tendresse qui rapproche et comme un respect qui éloigne, sublimation diraient certains de la philia et du neïkos qui mènent le monde. A moins qu’on ne les envisage comme une préparation à l’Amour.)

 

Une société où les politiques sont à la botte et au service de la finance court à sa perte, et davantage sans doute en notre temps de communication instantanée où la soif infinie des financiers, loin de s’étancher, se renforce à la mesure de leurs gains rapides et de leurs concurrences effrénées. Déjà Platon avait mis en garde dans sa République : il y avait prohibé la pléonéxia, l’avidité, tant il avait conscience de son potentiel destructeur.

 

la ligne dure est l’axe de leurs paires

mais sont-ils vraiment jamais deux sans trois

et qui peut distinguer d’ici leur âge

dans la clarté de leurs mouvements libres

 

mobile en l’harmonie de l’équilibre

leur figure fascine en ce visage

où se dessine en changeant leur émoi

qui se diffuse au volume de l’air

 

la règle qui préside à la distance

de leurs contacts et de leurs frôlements

dit les secrets de leur communauté

transmise et dite en leur génération

 

car ils savent garder leurs traditions

sans jamais y penser dans la beauté

qui réjouit le regard de l’amant

attentif aux nuances de son sens

 

si ce fil dur est l’axe de leurs paires

il donne sens au volume de l’air

si le respect se donne en la distance

la tendresse se dit dans la constance

 

8 novembre 2011

 

Si les chrétiens ont persécuté les juifs pendant des siècles, c’est qu’ils en ont gardé la croyance en la toute-puissance de l’Eternel. Ils ne pouvaient admettre que leur propre pouvoir (Ah, cette libido dominandi !) ne soit pas tout-puissant au nom du Tout-puissant là où ils l’exerçaient. S’ils avaient accueilli sans réserve ni mélange l’intuition de l’Eternel Amour, comment auraient-ils pu être intolérants à l’égard des autres, de leurs cultures, de leurs religions… ? Ils auraient eu le sentiment d’être infidèles à eux-mêmes, à leur être même. Les religions qui croient en un dieu tout-puissant croient à leur propre puissance appelée à conquérir le monde et à le soumettre (soi-disant au nom et au profit de leur dieu).

Existe-t-il des religions qui ne soient pas bâties sur une croyance en une puissance divine capable de leur nuire ou de les aider ? S’il n’en existe pas, l’intuition de l’Eternel Amour signe la sortie et la fin des religions.

 

Course de vitesse entre Israël et la Palestine. Accélérer la phagocytose du territoire palestinien, accélérer la reconnaissance de l’Etat palestinien. Israël tente par ailleurs de se raccrocher, avec ses amis et protecteurs, à ces manoeuvres dilatoires qui lui r