2012

 

 

1er janvier 2012

 

Sacralisée dans la croyance en un dieu tout-puissant, la volonté de dominer empoisonne la volonté de savoir scientifique en lui imposant le déterminisme absolu.

Le christianisme a fait de Yeshoua l’incarnation de ce dieu. Il interprète donc la foi en Jésus-Christ comme une confiance en sa personne de Rédempteur. C’est cette confiance qui lui fait accueillir son message. Pour le christianisme, la citation : « Je suis la vérité » (Jean XIV, 6) signifie que sa personne ne fait qu’un avec la vérité et qu’il faut donc adhérer à sa personne pour accéder à la vérité. Double confusion. Philosophique d’abord, car la vérité ne peut être une personne puisque c’est la représentation juste d’une réalité. Théologique ensuite, car le message de Yeshoua, la vérité qu’il a mise au jour, c’est que la relation entre l’Eternel et les êtres est une relation de pur amour agapè. Rendre un culte à une personne n’y a pas de sens. Yeshoua n’invite pas à ce que l’on croie en sa personne ou qu’on l’aime, mais à ce que l’on accueille la vérité de l’amour en la vivant.

La croyance en un dieu tout-puissant et omniscient est incompatible avec Aimer. Et cette croyance conduit à l’athéisme les consciences qui découvrent la vérité de l’être. Seul l’amour libérateur peut les attirer à l’Eternel Amour.

Aime, et pense ce que tu veux. Si tu aimes vraiment de l’Amour Eternel, tu ne pourras plus vouloir penser que l’Eternel est tout-puissant, même si cela signifie la ruine de ta foi chrétienne, dont les dogmes sont fondés sur la toute-puissance et les coups de baguette magique de la Création, de l’Incarnation et de la Résurrection. (Et quel Eternel Amour pourrait vouloir du sang du sacrifice du Christ pour sauver le monde ?)

 

le ciel est par-dessous la terre

et dessus comme à l’horizon

 

les yeux fermés à la lumière

le sentent partout dans le fond

 

il n’y a plus ni haut ni bas

ni par-devant ni par-derrière

 

mais l’esprit qui te dit tout bas

qu’il abolit toute frontière

 

2 janvier 2012

 

Le concept de toute-puissance, l’idée d’un dieu tout-puissant commande la théologie chrétienne dans ses dogmes, à commencer par le concept de dogme lui-même. Il faut croire ce que l’Eglise, représentante du Tout-puissant, ordonne de croire. Sous peine d’exclusion. C’est le langage des Conciles : « Si quelqu’un ne croit pas ceci ou cela…, qu’il soit anathème ». Cette exclusion a pu aller jusqu’à la suppression physique : « Exterminez les hérétiques ! »

On peut passer au crible les différents dogmes de l’Eglise. On verra qu’ils se révèlent sans fondement si l’on renonce à la toute-puissance divine. C’est ainsi qu’un Eternel tout-aimant ne peut pas imposer sa divinité à un embryon par définition inconscient, contrairement à ce qui arrive dans les multiples fécondations de mortelles par les dieux dans la mythologie grecque. Le dogme de la Rédemption ? L’Eternel tout-aimant n’est pas un dieu « irrité » (Pascal) qui exige une rançon, de préférence sanglante, pour le salut de l’humanité. Yeshoua ne « sauve » pas par sa croix, mais en invitant à aimer de l’amour éternel. Quant au dogme de la Résurrection de la chair, c’est un coup de baguette magique du Tout-puissant. Avec Yeshoua, la résurrection est l’accession au monde des esprits dans la communion à l’Esprit de l’Eternel Amour (Luc XX, 36).

 

ils ont cassé le mystère de l’aube

par leurs appels au grand dominateur

dont le désir est d’imposer ses heures

à la journée dont l’âme se dérobe

 

ils ont rompu le pacte du silence

avec les bruits et les voix de la vie

en imposant ici leur propre sens

leurs propres droits et leurs propres envies

 

qui leur fera découvrir la lumière

en son parcours insensible et discret

son cœur et ses embrassements de mère

le chuchotis de ses secrets

 

 

3 janvier 2012

 

Revoir Le Niger après vingt ans, c’est, pour Assia et Marc, pleurer, pleurer.

De joie à revoir des visages, à réentendre des voix qui se croyaient oubliées, oublieuses, et qui se saluent comme si elles n’avaient jamais cessé de le faire, mais à plein cœur, avec l’excès de n’avoir pu le faire pendant si longtemps.

Les voix n’ont pas vieilli, mais les visages… On dit, on sent le temps passer plus lentement dans l’existence quotidienne, mais il fait son oeuvre de mort et de vie plus rapidement, pourrissant les corps et mûrissant les esprits. Pleurs de tristesse à la vue de cette pauvreté sans nom, de cette précarité innommable, où la vie tout de même tient bon, où les uns et les autres ne cessent de se sourire, de s’enquérir de l’autre, de sa chair, de sa maison, de ses enfants… Maté ni gaham, maté fou boreï, maté zankeï…, avec cette réponse invariable : Tali koul si… Aï gu’Irkoï sabou, « rien de mal », tout va bien, « je remercie notre Maître ». On comprend mieux qu’il faut aux pauvres une religion, un recours, une espérance… et que l’athéisme est un privilège de riches. Les pauvres vivent dans le besoin, le nécessaire, le vital ; les riches dans le désir, le superflu, l’intellectuel. Pleurs d’indignation. Ici comme ailleurs, les riches s’enrichissent, et s’en vantent (ah, les nouveaux riches et leur fière bêtise !) et les pauvres s‘appauvrissent jusqu’à la misère de la faim. Si vous saviez, c’est à pleurer, c’est à pleurer. La chair en frémit de sanglots.
Et cependant nature is never spent, « la nature ne s’épuise jamais ». Le fleuve, coule, coule aux pieds des trois collines comme il l’a fait depuis des millénaires, comme il le fera pendant des millénaires. Majesté, beauté qui vous envahit. Et le plateau propose l’horizon éternel, invite à l’infini.

 

On peut parler du « courage de penser », faire de la pensée une vertu, philosophique. Avec Yeshoua cependant, penser est surtout une libération. S’ouvrir à la vérité rend libre, et la pensée fait partie des libertés qu’implique la vérité de l’amour dont Yeshoua a été le témoin.

L’amour est connaissance, de l’Eternel d’abord (« qui aime connaît Dieu »), mais aussi de tout être en son être le plus intime. Et l’amour-passion peut lui-même ouvrir à cette connaissance de l’autre, prélude à l’amour-agapè.

 

le fleuve qui là-bas emporte

les souvenirs

vient dire

qu’il est au bout de l’avenir en l’océan la porte

 

il nous dit comme lui tout change

et se prépare

et part

de l’une à l’autre éternité rejoindre le monde infini des anges

 

4 janvier 2012

 

L’amour-passion n’est pas le simple désir de posséder l’autre. Il s’y mêle une volonté d’appartenir totalement à l’autre et d’être possédé par l’autre en retour. Ce don mutuel peut préparer à l’agapè, où chacune, chacun se soucie toujours plus exclusivement de l’autre en s’oubliant soi-même ; et puis il peut étendre cette altérité positive à tous les êtres.

Le constater n’est reconnaître l’élan continu / discontinu qui emmène l’évolution de l’univers, et en lui celle de l’humain. En termes de théologie chrétienne, on dira que le naturel appelle le surnaturel, y invite, et que cependant le surnaturel est une rupture, une émergence qui n’est possible que dans l’accueil du Don éternel. On peut alors se poser la question : combien de ces amours-passions mènent effectivement à l’agapè ? Secret des cœurs.

 

On peut se faire un florilège des « paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68). Mais il nous faut voir en quoi toutes ces paroles s’articulent les unes aux autres, ne font qu’un dans leur cohérence, se saisissent les unes par les autres dans leurs relations mutuelles et dans leur relation commune à la vie éternelle. Ainsi :

« Bienheureux les pauvres » (Luc VI, 20)

« Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille » (Marc X, 25)

« Aux humains c’est impossible, à l’Eternel c’est possible » (Marc X, 27)

« Il faut toujours prier sans jamais se lasser » (Luc XVIII, 1)

« Votre père céleste donne son esprit saint à ceux qui le lui demandent » (Luc XI, 13)

« Pardonnez-nous comme nous pardonnons » (Matthieu VI, 12)

« Beaucoup lui est pardonné puisqu’elle a beaucoup aimé » (Luc VII, 47)

« Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon père céleste » (Matthieu VII, 21)

« Qui sont ma mère et mes frères ? Ceux qui font la volonté de mon père céleste sont ma mère et mes frères et mes sœurs » (Matthieu XII, 48s)

« Laisse les morts ensevelir les morts » (Luc IX, 60)

« Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu VI, 3)

« Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Matthieu XIII, 9)

« Qui est de la vérité écoute ma voix » (Jean XVIII, 37)

Toutes ces paroles, il faut les penser, les peser sur l’unique balance de l’Amour. L’amour agapè est la clé de chacune des « paroles de la vie éternelle ». Elles n’ont de sens qu’en lui.

 

dans la douceur trompeuse de janvier

un muscari a refleuri   un couple

de ramiers sur la haie s’est mis en quête

d’un lieu pour y bâtir son avenir

 

désormais à quels signes se fier

puisque dame nature ici se trouble

annonçant pour bientôt la grande fête

du vain désir de ne jamais finir

 

mais il reste en l’esprit une mémoire

et le compte des jours inexorable

de ce qui passe et qui ne revient pas

pour y bâtir la vie définitive

 

et pour mourir et pour donner à voir

au-delà de ce monde périssable

l’inconnu où le temps enfin s’en va

afin de libérer l’existence captive

 

5 janvier 2012

 

Peut-on dire qu’en annulant le repos du sabbat parce que l’Eternel vit sans repos Yeshoua est passé du temps cyclique au temps linéaire ? Sa parole : « mon père ne cesse d’agir » (Jean V, 17) est passée presque inaperçue des exégètes et des théologiens, sans parler des philosophes. Elle marque cependant une rupture radicale dans la représentation du temps. Yeshoua nie le repos de l’Eternel et, par effet domino, le mythe de la Création : pas de repos du septième jour, pas de création en six jours.

L’implication de cette intuition est un bouleversement culturel. Le temps sacré est cyclique, ou plutôt, réversible par le rite. Les religions célèbrent leur événement fondateur en le réactualisant, en le rendant à nouveau présent afin de profiter de sa force mystique. Cet événement fondateur est celui de la Création du monde dans la plupart des religions traditionnelles. Mircea Eliade parle de « répétition de la cosmogonie », expliquant que « le temps d’un rituel quelconque coïncide avec le temps mythique du commencement » (Le mythe de l’éternel retour, pp. 30, 33). Les juifs réactualisent chaque année la sortie d’Egypte, la Pâque. Les chrétiens ne cessent de réactualiser la mort-résurrection du Sauveur dans la fête annuelle de Pâques, mais aussi dans la messe du dimanche (rétablissant le sabbat annulé par Yeshoua). Noël est la réactualisation rituelle de sa naissance.

L’intuition de Yeshoua n’a pas été suivie par l’Eglise, mais l’homme moderne a peu à peu compris, en particulier avec l’historicisme de Hegel, que le temps constitue une histoire irréversible et toujours nouvelle.

Yeshoua a-t-il cru à son retour, comme le donnent à penser de longues séquences des évangiles (Matthieu XXIV – XXV, Marc XIII, Luc XXI) ? On note que l’évangile de Jean, le disciple « que Yeshoua aimait » (Jean XXI, 20), le plus proche sans doute de sa pensée, n’en parle guère. On peut penser en tout cas que pour Yeshoua il n’y a pas de retour, de résurrection de la chair. La « résurrection » est pour lui le passage à la condition des esprits (Luc XX, 36), passage qui s’applique à lui comme à tout « ressuscité ». Le temps poursuit son cours sans retour ; cela change notre vision du monde et notre relation à Yeshoua.

 

Si l’on constate parfois que les mystiques et les athées se ressemblent, c’est qu’ils passent, les uns et les autres, au-delà de la croyance.

 

Rousseau finalement enfermé en lui-même parce qu’il n’a pas su aimer les autres pour eux-mêmes, rien que pour eux-mêmes.

 

pour ses alliés le feu et l’eau

la mousse envahit le gazon

menace jusqu’à l’horizon

de son insensible fléau

 

l’humain cherche à lui résister

mais pris dans le combat douteux

de l’histoire il succombe au jeu

volonté contre volonté

 

va-t-il demander à la terre

qu’elle lui accorde son aide

ou faudra-t-il qu’enfin il cède

ignorant le secours de l’air

 

6 janvier 2012

 

Tout se tient, tout est cohérent dans la vision sacrée du monde. La sacralisation du temps (et de l’espace) et la sacralisation des personnages historiques vont de pair ; et le christianisme, qui a retenu le temps cyclique dans la réactualisation de son événement fondateur, a aussi retenu le culte mythique de son fondateur. « La christianisation… n’a réussi à abolir ni la théorie de l’archétype (qui transformait un personnage historique en héros exemplaire, et l’événement historique en catégorie mythique) ni les théories cycliques et astrales… » (Mircea Eliade, Le mythe de l’éternel retour, p. 165). Le christianisme s’est centré sur le Christ, un Yeshoua héroïsé, divinisé, sauveur mythique. Il a été dès le départ un christocentrisme, alors qu’il n’y a pas de centre de l’Eternel Amour. Tandis que Yeshoua était venu apporter un message, le témoignage de la vérité de l’Eternel Amour, le christianisme a transféré l’importance du message et du témoignage sur le messager témoin. Pour le christianisme le salut vient du sacrifice du Christ, et non de l’amour, en contradiction avec la parole de Yeshoua : « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entrent dans la Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon père céleste » (Matthieu VII, 21). Ce n’est pas la foi en un sauveur qui fait entrer dans la vie éternelle, mais l’agapè.

On peut interpréter cette victoire du témoin sur le témoignage et du sacrifice sur l’amour à la lumière de la lutte séculaire que se sont livrée le prophétisme et le sacerdoce dans la religion d’Israël. « Pour les prophètes hébreux, comme pour Hegel, un événement est irréversible et valable en lui-même en tant qu’il est une nouvelle manifestation de la volonté de Dieu » (p. 172). Comme Yeshoua a dit que son père ne cessait d’agir, les prophètes avaient périodiquement annoncé que l’Eternel allait créer du nouveau. Et Osée, 750 ans avant Yeshoua, avait réprouvé le sacrifice, le sacré, au profit de l’amour et de l’intimité de l’Eternel : « C’est l’amour que je veux, et non les sacrifices, la connaissance d’ l’Eternel, et non les holocaustes » (Osée VI, 6), message explicitement repris par Yeshoua dans le contexte de l’abolition du sabbat et du temple (exemplaires du temps et de l’espace sacrés) (Matthieu XII, 1-8).

Dès le commencement l’Eglise ne l’a pas compris, le sacerdoce a gagné contre la prophétie. L’histoire de l’Eglise livre cependant quelques tentatives pour rétablir la vérité des prophètes contre le sacré du temps cyclique et du christocentrisme. On pense à l’effort théorique d’un Joachim de Flore (v. 1140- 1202) et à l’effort pratique d’un Savonarole (1452-1498). Mais l’Eglise ne peut lâcher le sacré, que ce soit celui du temps cyclique ou celui du héros prodiguant sa force salvatrice dans les sacrements. Ce serait suicidaire, elle y perdrait son « pouvoir spirituel ».

 

Pour caricaturer les choses, le médecin généraliste s’intéresse à ses malades et le spécialiste à ses maladies. L’esprit transdisciplinaire devrait porter remède à cette « compartimentalist mentality » de l’Occident.

 

à tout petits pas la lumière

reprend le combat millénaire

contre l’ombre sa sœur jumelle

dans l’indispensable querelle

 

ce qui s’en vient et puis s’en va

arrivé au bout de ses pas

semble sempiternellement

rire de l’après dans l’avant

 

mais cette illusion n’est la force

que de cette vie du dehors

qui se limite à l’origine

et se méprend sur la gésine

 

la lumière toujours nouvelle

est la plus belle des mortelles

qui pour se donner doit mourir

et se donner pour s’accomplir

 

7 janvier 2012

 

Pour Marc-Aurèle le bonheur est de se conformer à la nature, où rien n’est mal conçu. C’est ainsi que la transformation continuelle de la matière, de la matière vivante en particulier dans ses alternances de désintégration et de création (on dirait maintenant d’entropie et de néguentropie) permet l’apparition des êtres supérieurs que sont les humains.

Ces êtres, en leur nature spirituelle, ne peuvent véritablement pâtir ni du plaisir, ni de la souffrance et de la mort qui régissent leur nature corporelle. « Tu as éprouvé, dit-il, que nulle part tu n’as pu observer le bonheur, ni dans les raisonnements, ni dans la richesse, ni dans la gloire ni dans la jouissance… Où donc est-il ? Dans la pratique de ce que requiert la nature de l’homme… Il n’y a de bien, pour l’homme, que ce qui le rend juste, tempérant, courageux, libre, et il n’y a de mal que ce qui produit en lui des effets opposés aux susdites vertus » (Pensées pour moi-même, VIII, 1).

Le bonheur est dans la vertu, et la récompense de la vertu c’est la vertu. L’obstacle au bonheur de la vertu est ce que Jean appelle « le monde », et Augustin la libido sciendi (« les raisonnements »), la libido sentiendi (« la richesse et la jouissance »), la libido dominandi (« la gloire »).

Incroyable force d’âme du stoïcien. Plus admirable qu’imitable ? L’agapè fait mieux à moindres frais. Elle procure la force d’âme pour mieux aimer, et elle permet d’accomplir « la nature » de cet « être social » qu’est l’être humain pour Marc-Aurèle en l’élevant à la surnature de la divinisation.

 

La collaboration française au nazisme fut une indignité, un aveuglement et, pour certains, une lâcheté, voire un calcul rapace et inintelligent. Si cependant on compare ce qu’a souffert la France collaboratrice à ce qu’a enduré la Pologne résistante, on se dit que les Français ont dans leur majorité profité de cette faiblesse d’âme, qu’elle leur a évité des souffrances et des destructions multiples. Tandis que la résistance française gardait à la France sa dignité et préparait son renouveau.

 

la lumière est une étrangère

mais qui rejoue

partout

dans l’univers le jeu de sa course innombrable et se rit des frontières

 

8 janvier 2012

 

Il y a chez Marc-Aurèle une vision du Tout qui a pu servir de fondement à la théorie du meilleur des mondes possibles de Leibniz. Il faut citer la longue pensée où l’on voit la perfection du monde et de son devenir inviter les humains à une éthique qui s’y intègre. Cet optimiste ontologique détruit les conclusions hâtives des penseurs qui s’arrêtent aux horreurs des catastrophes naturelles et de la mauvaiseté humaine. Voltaire et ses disciples auront beau s’esclaffer, il y a chez Marc-Aurèle une assurance rationnelle qui donne à penser :

« Ce qui arrive à chacun lui a été en quelque sorte prescrit comme correspondant à sa destinée. Tout comme, en effet, nous disons encore que ce qui nous arrive s’harmonise avec nous… il n’y a qu’une unique harmonie ; et, de même que le monde, ce si grand corps, se parfait de tous les corps, de même la Destinée, cette si grande cause, se parfait de toutes les causes… Regarde l’achèvement et la réalisation de ce qui a paru bon à la nature universelle, comme tu regardes ta propre santé. Accueille aussi avec autant d’empressement tout ce qui t’arrive, même si tu le trouves trop dur, dans la pensée que par là tu travailles à la santé du monde, à la bonne marche et au bonheur de Zeus. Il n’eût pas, en effet, apporté cet événement à cet homme si cet apport n’eût pas en même temps importé au Tout, et la nature, telle qu’elle est, n’apporte rien qui ne soit pas correspondant à l’individu qui est régi par elle.

Il faut donc aimer pour deux raisons ce qui t’arrive. L’une parce que cela était fait pour toi, te correspondait, et survenait en quelque sorte à toi, d’en haut, de la chaîne des plus antiques causes. L’autre parce que ce qui arrive à chaque être en particulier contribue à la bonne marche, à la perfection, et par Zeus ! à la persistance même de Celui qui gouverne la nature universelle… » (Pensées pour moi-même, V, 8).

Peut-être Spinoza a-t-il, lui aussi, puisé dans cette sagesse d’une éthique fondée sur l’acceptation d’un déterminisme absolu du Tout. Cette sagesse de soumission pensée dans le cadre implicite d’une théologie de l’Eternel tout-puissant cède cependant à la sagesse de la liberté pensée dans le cadre d’une théologie de l’Eternel Amour.

 

Le semeur du mashal jette sa semence aussi bien sur le chemin, les pierres et les épines que sur la bonne terre. C’est l’Eternel Amour qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et qui envoie la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu XIII, 3-9 ; V, 45). L’altérité positive de l’Eternel est inconditionnelle et universelle. Mais elle inclut la liberté et ne peut donc être active dans le monde que dans la mesure où elle y est accueillie. L’Amour de l’Eternelle demeure impuissant face au non-amour des consciences libres.

 

le blé en herbe est à l’affût

du feu de l’eau et de la terre

déployant l’énergie du vert

dans l’air où ce qui sera fut

 

une vie sans cesse nouvelle

naît du mourir et du pourrir

donnant la chance à l’éternelle

en elle de se réjouir

 

car l’éternelle n’a de joie

qu’à voir se déployer la vie

en milliards et milliards de voix

harmonisées en symphonies

 

le blé qui croît à l’horizon

est l’espoir de ces univers

inépuisables des saisons

en chemin vers celle qui sert

 

9 janvier 2012

 

Maladie d’Alzheimer. Marc-Aurèle, qui évidemment ignorait le terme mais non la sénilité, a une approche à nous proposer, celle d’un esprit pour lequel la mort n’est pas le mal absolu que connaissent la plupart de nos contemporains occidentaux. Car ce stoïcien est maître de ses désirs et de ses peurs, de ses attirances et de ses répugnances, d’éros et de thanatos, de la philia et du neïkos, et donc de l’effroi que représente pour beaucoup la dissolution de la chair. Conscient de la perte progressive de nos pouvoirs intellectuels (on vient de nous annoncer que cela commence dès 45 ans), Marc-Aurèle envisage cet affaiblissement pour en tirer ses conclusions :

« Il ne faut pas seulement considérer que la vie chaque jour se consume et que la part qui reste diminue d’autant. Il faut encore considérer ceci : à supposer qu’un homme vive longtemps, il demeure incertain si son intelligence restera pareille et suffira dans la suite à comprendre les questions et à se livrer à cette spéculation qui tend à la connaissance des choses divines et humaines… La faculté de disposer de soi, de discerner avec exactitude tous nos devoirs, d’analyser les apparences, d’examiner même s’il n’est point déjà temps de sortir de la vie, et de juger de toutes les autres considérations de ce genre qui nécessitent une raison parfaitement exercée, cette faculté, dis-je, s’éteint la première. Il faut donc se hâter, non seulement parce qu’à tout moment nous nous rapprochons de la mort, mais encore parce que nous perdons, avant de mourir, la compréhension des questions et le pouvoir d’y prêter attention. » (Pensées pour moi-même, III, 1).

Notons qu’il ne manque pas d’envisager le suicide (« d’examiner même s’il n’est point déjà temps de sortir de la vie ») non dans un acte désespéré, mais dans un acte rationnel à la lumière des valeurs dont il vit. Très peu pour lui de finir en légume. Il mourut d’ailleurs en pleine activité, emporté à 59 ans par l’épidémie qui frappait son armée.

La liberté de celles et ceux qui aiment de l’Eternel Amour les rend indifférents à la mort. Quand au suicide éventuel, « aime, et ce tu veux, fais-le ». Tu ne pourras vouloir te suicider à l’encontre de l’amour des autres.

 

Nous n’avons jamais fini d’apprendre à lire, d’adapter notre mode de lecture à ce que nous lisons, d’accélérer ou de ralentir notre rythme, de nous arrêter parfois pour peser, prendre position, nous mettre à écrire, ou encore pour goûter, nous réjouir…

 

dans le fouillis du buisson nu

le burin découvre des lignes

qui se donnent sens et font signe

à l’appel du bel inconnu

 

et la brume comme un sourire

maternel embrasse ce rêve

et lui communique la sève

qui dans le cœur le fait fleurir

 

l’œil et la main dans la lumière

font apparaître l’éternelle

dans l’ébauche dont le mortel

tente de dire le mystère

 

10 janvier 2012

 

Toutes nos activités humaines prennent leur sens dans le dynamisme de l’humanité première vers l’humanité dernière, de l’humanité animale vers l’humanité spirituelle. Le sport, que l’on voit actuellement occuper une place importante dans nos médias, est à penser dans cette dynamique. Quel rôle joue-t-il au stade où en est notre humanité ?

En imposant des règles, le sport contribue à faire comprendre la nécessité des lois et des usages sans lesquels la vie sociale serait impossible. La pratique du sport permet aux jeunes de développer le respect de l’autre, qu’il soit partenaire ou adversaire, en se conformant à des règles précises dont l’esprit n’est rien moins que la sociabilité. Certes, cette altérité positive est menacée par la tentation de la performance à tout prix, du gain matériel et pécuniaire qui accompagne la gloire de la victoire. Il est également menacé, le football en particulier à cause de sa popularité, par le vieil instinct guerrier qui risque de dégénérer en violence.

Pour ses spectateurs comme pour ses acteurs, le sport peut devenir une passion qui les préserve des addictions et des divertissements déshumanisants.

On parle souvent de beau jeu, et l’on attend du sport une certaine qualité esthétique. Les corps des athlètes sont les représentants d’une beauté robuste et saine, et cette beauté participe de la beauté du monde où les tenants d’Aimer reconnaissent le visage de l’Eternel et s’en réjouissent.

Comme toutes les activités humaines, le sport est susceptible de régression comme de progression. Celles et ceux qui s’y adonnent devraient en avoir conscience et œuvrer à sa spiritualisation dans l’altérité positive.

 

Les musiques peuvent-elles se classer selon la progression de l’animalité vers la spiritualité ? La musique où le rythme domine la mélodie est-elle la plus animale ? Une musique sans rythme est-elle encore une musique ?

 

trompée par la douceur de l’air

la musicienne est revenue

lancer l’appel à l’inconnu

qui répondra à son mystère

 

trompée non mais sachant répondre

elle-même à l’invitation

que lui lance l’évolution

de la terre sensible aux ondes

 

c’est que la terre en a vu d’autres

depuis sa naissance et ses ères

l’ont vue à son rythme se faire

à cent périls avant le nôtre

 

ton chant musicienne est le pur

joyau que pour s’en réjouir

elle offre à qui veut retenir

le beau refrain de ce qui dure

 

11 janvier 2012

 

« Dieu sensible au cœur » ? (Pascal, Pensées, éd. Sellier, fragment 680, p. 467). L’Eternel est esprit, il ne peut être sensible et on ne peut l’aborder « en vérité qu’en esprit » (Jean IV, 24). Nous savons bien que Pascal parle en figures, en mashal, mais il nous faut sans cesse nous le rappeler. La vérité de l’Esprit Eternel est qu’il est Agapè et que nous ne pouvons le rencontrer en vérité que lorsque nous aimons d’agapè. « Qui aime connaît l’Eternel » (I Jean IV, 7). Vous désirez croire en l’existence de l’Eternel ? Aimez ! (et non pas « abêtissez-vous » comme le suggère Pascal, qui voudrait que nous nous forcions parce qu’il croit à un dieu tout-puissant que l’on peut aborder par un acte de puissance).

 

Certains intellectuels prétendent que nos sens n’atteignent par le Réel tel qu’il est, qu’en tout cas nous n’en avons aucune preuve. Ce sont des gens qui ont besoin de démonstrations, d’arguments et de raisonnements pour admettre la réalité. La veille sagesse britannique dit cependant que the proof of the pudding is in the eating, que c’est en mangeant le gâteau que l’on éprouve sa qualité. La capacité de nos sens et de notre cerveau à atteindre le Réel s’éprouve dans notre capacité à l’utiliser ; ce que nous faisons sans cesse dans notre vie quotidienne et que montrent aussi les exploits de notre technique.

Reste que cette approche utilitaire du Réel n’épuise pas sa connaissance. Il existe une approche du Réel dans l’inutilité, pour lui-même et non pour nous. C’est l’approche esthétique, dont Bergson a si bien parlé dans une page du Rire. On comprend que l’activité artistique soit nécessaire à la connaissance du Réel, et que la philosophie, dans sa recherche du Réel total, tente souvent de marcher à sa rencontre main dans la main avec la poésie.

 

Quand dire, c’est faire (J.L. Austin) montre que l’humanité n’a pas encore totalement renoncé à la magie de la parole. Le judéo-christianisme ne va-t-il pas jusqu’à la diviniser dans la bouche du Tout-puissant ?

 

les camélias de cette dame

tendent déjà leurs bouches rouges

avides de soleil et d’âme

d’espace de vie et d’amour

 

le regard que je leur adresse

semble accueilli indifférent

mais je sens bien qu’un ange presse

sur nos cœurs un discours d’amants

 

quelle secrète connivence

plus profonde que la lumière

nous unit nous anime et lance

la beauté à travers les airs

 

 12 janvier 2012

 

L’approche d’une œuvre de fiction : roman, théâtre, cinéma, nécessite un parcours en plusieurs étapes. Il y a d’abord l’approche naïve dans « la suspension de l’incrédulité », comme dit Coleridge. On y vit l’histoire comme réelle, on y rencontre les personnages comme des personnes vivantes, on partage leurs émotions et leurs interrogations. Puis vient le retour au réel. On reprend conscience du caractère fictionnel de la lecture, du spectacle. On peut se mettre alors à analyser, à juger, seule ou avec d’autres, non seulement la qualité esthétique mais aussi la vraisemblance, avec ce doute qui frappe nécessairement toute représentation du réel. On peut tenter d’aller plus loin encore, de penser le rapport que cette œuvre peut entretenir avec notre propre existence sociale, psychologique, spirituelle.

A moins d’avoir un esprit vif et pénétrant, cette lecture prend du temps et limite donc le nombre d’œuvres que nous puissions approcher valablement. D’où la nécessité de ne choisir que des œuvres reconnues pour leur valeur. Celles et ceux qui viennent de voir ou de revoir l’adaptation cinématographique du conte de Flaubert, Un cœur simple, peuvent prendre un long temps de silence pour se rappeler les images et les musiques, non seulement afin de se réjouir à nouveau de la qualité des prises de vue, de la perfection du jeu des acteurs et des actrices, Sandrine Bonnaire en particulier, mais pour penser le rapport que cette fiction peut avoir avec notre existence, avec notre relation aux gens et aux situations que nous rencontrons dans notre vie quotidienne. Une œuvre telle que Un cœur simple, comme bien d’autres chefs-d’œuvre, devient une parabole, un mashal, après avoir été, et d’ailleurs en le demeurant, une révélation esthétique.

 

Notre vie d’être social est un équilibre de liberté et de dépendance, d’autonomie et d’appartenance. En tant qu’humains premiers, nous sommes, souvent sans en avoir conscience, mus par notre éducation familiale et scolaire, nos fréquentations, notre culture… Notre progrès vers l’humanité dernière dans l’amour agapè s’accompagne d’une libération de ces dépendances et appartenances sociologiques, des courants d’opinion religieux, politiques, artistiques… Mais sans nous isoler, au contraire, puisque l’agapè fait des autres notre préoccupation essentielle. L’amour éternel nous libère de notre enchaînement aux autres, non pour dominer les autres, mais pour les servir. C’est dans cette libre sollicitude que nous trouvons notre béatitude.

 

lorsque ton chien me jette son regard

et que son nom me revient doucement

il semble découvrir ce que jamais mon art

ne saura dévoiler de notre étonnement

 

plus que la simple bonne intelligence

échangée un moment sans y penser

naît l’instant décisif d’une reconnaissance

l’autre tel qu’en lui-même en l’œil manifesté

 

une masse critique explose enchaîne

toutes les bêtes en une réaction

qui va neutralisant et l’amour et la haine

dans la belle unité d’une illumination

 

13 janvier 2012

 

c’est que ton chien m’invite à dire toi

à tous les chiens et à toutes les bêtes

lorsque j’ai reconnu au-delà de sa voix

la communion des êtres en leur unique fête

 

reconnaissant qu’un verbe est attaché

à toute vie et à toute matière

et qu’au-delà de leur utilité

apparaît doucement la communion dernière

 

L’Amour Eternel libère de l’opinion, des idées reçues. Il libère la pensée en désacralisant toutes choses. N’est-ce pas ce que l’on voit avec Yeshoua désacralisant le temps du Sabbat et l’espace du Temple ? S’il a pu dire et répéter : « On vous a dit… mais moi je vous dis » (Matthieu V, 21s, 27s, 31s, 33s, 38s, 43s), c’est que l’Amour avait libéré sa pensée.

Qui aime de cet Amour se sent non seulement libre de penser, mais invité à penser, à penser dans cet Amour. « Aime, et pense ce que tu veux ». Qui aime ainsi pense la philosophie, la science, l’art, le social, le politique… à nouveaux frais. Elle, il ne s’en laisse par conter par les experts, les spécialistes, les autorités. Ainsi lorsqu’elle entend répéter que l’univers, la vie, la conscience, sont le produit du seul Hasard, elle sourit tristement face à la bêtise. Quant aux manipulations des politiques, elle sait, au-delà du raisonnement, les percer à jour et choisir celles et ceux qui défendront le moins mal la justice et l’équité, les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité.

 

« Le fils d’homme peut pardonner les péchés sur terre » (Marc II, 10). Il faut être pénétré par l’Amour pour admettre cette réalité. Car « pardonner les péchés » n’est pas, dans la perspective de l’Amour un acte de Puissance réservé au Tout-puissant et à ceux qui maintenant dans l’Eglise participent à cette puissance sacrée par le sacerdoce. Yeshoua ne s’attribue pas la puissance supposée de l’Eternel, il parle en tant qu’homme qu’il est. Il faut admettre que l’expression « fils d’homme » est un hébraïsme qui ne signifie rien d’autre.

Lorsque Yeshoua dit à un homme ou à une femme (Luc VII, 47s) : « tes péchés sont pardonnés », il ne fait que constater que l’Amour accueilli par ces gens-là – il le sait accueilli parce qu’il voit dans leur cœur comme dans celui des scribes (Marc II, 8) – fait disparaître leur péché puisque le péché n’est rien d’autre qu’un manque d’Amour ( et non une désobéissance à un dieu prétendu tout-puissant). C’est chaque fils d’homme et chaque fille de femme qui peut remettre son propre péché en accueillant en soi l’Amour Eternel.

On va sans doute regretter que Yeshoua n’ait pas été plus explicite, qu’il n’ait pas expliqué sa découverte. C’était un intuitif, non un discursif. Il exprimait simplement ce qui était pour lui une évidence de l’Amour Eternel.

 

d’où vient là-bas cette lumière

est-ce l’échange

cet ange

qui porte dans un autre espace et en rapporte les messages de l’amour aux amours dernières

 

14 janvier 2012

 

Si Simone Weil a parlé du « courage de penser », c’est sans doute parce que nous avons peur de penser, peur d’être libre, et que nous préférons nous référer à des penseurs qui nous protègent de leur autorité, ou peur atavique inconsciente de nous arroger un droit réservé au divin. C’est peut-être aussi parce que nous redoutons l’effort de penser. Les enseignants, y compris les universitaires, savent à quel point il est difficile d’induire les élèves et les étudiants à penser plutôt qu’à mémoriser les cours.

La pensée intuitive cependant, au contraire de la pensée réflexive, ne nécessite pas de grands efforts intellectuels. Elle naît de la simple attention au réel, de l’accueil de l’être. On pense les choses et les êtres par empathie, en les mimant. Peut-être ne les comprend-on pas, mais on les connais. Cette connaissance est une base pour la pensée réflexive, une mise en route. Et la  connaissance empathique peut devenir connaissance par connaturalité, connaissance d’altérité positive. L’agapè libère la pensée et la pensée permet de découvrir l’agapè.

Le principe de causalité donne à penser que l’Être, cause de l’univers, des univers, est d’une puissance que l’on doit bien qualifier d’hyperpuissante. Mais ce même principe implique aussi de penser que cet Être est beauté, bonté lorsqu’on voit le monde, la vie, la conscience. Il peut faire comprendre que le secret de cet Être est l’Amour. Voilà pour la raison. Mais l’intuition de l’Eternel-Amour n’est pas un acte de raison. C’est une expérience intime, celle que l’on sent ici avoir été celle de Yeshoua et de celles et ceux qui ont elles-mêmes senti qu’il avait « les paroles de la vie éternelle ». Cette intuition est plus forte que celle de la puissance, et elle l’inclut. Elle fait de la puissance la servante de l’Amour.

 

 

 

Une théologie qui promeut à la fois le concept d’un dieu tout-puissant et celui d’un dieu agapè  serait-elle une théologie qui ignore le principe de contradiction ? Quant à celle qui avance l’idée que l’Eternel n’aime que lui-même, elle dissout l’agapè dans la toute-puissance égocentrique.

 

Nous n’avons pas fini d’affronter l’énigme de la dualité/non-dualité de l’âme et du corps. On a ri de la glande pinéale, « siège de l’âme » pour Descartes. Mais certains spécialistes des neurosciences commencent à soupçonner le cerveau d’avoir une activité quantique qui frise l’immatérialité.

 

orange en ton écorce enclose

conserves-tu

émue

ta jeunesse et ton âge mûr dans l’ombre de la rose

 

15 janvier 2012

 

Salut personnel, salut collectif. Le concept de salut se modifie avec la révélation de l’Eternel Amour. Si le « salut » ne peut être que l’accession à l’Agapè, il ne peut être ni imposé ni donné par une communauté à ses membres puisqu’il est souverainement libre. Dans le mashal du Retour du Christ, on voit que dans la même maison certains individus sont « sauvés » et d’autres « laissés » (Matthieu XXIV, 40). Les « sauvés » ne peuvent rien pour les « laissés », car ceux qui aiment ne peuvent pas forcer à aimer ceux qui n’accueillent pas l’amour. C’est dans la logique de l’Amour Eternel et de son « impuissance ».

Cependant le « salut » est d’Aimer, d’être rempli de sollicitude pour tous, à commencer par celles et ceux dont nous partageons l’existence. C’est en ce sens que l’on peut qualifier le « salut » de collectif. Et l’amour de ceux qui aiment est une invitation à aimer pour tous ceux qu’ils rencontrent. L’amour invite à l’amour.

 

Continuité-discontinuité de l’évolution humaine. Rupture et émergence. On parle en théologie de nature et de surnature. La théologie du Tout-puissant demeure une théologie de la nature, des forces du monde, d’attraction et de répulsion, du sacré fascinant et terrifiant, de la promesse et de la menace, du ciel et de l’enfer. Jean-Baptiste, qui n’est pas encore dans le Royaume des cieux, fulmine : « Qui vous a appris à fuir la colère qui vient… Il va mettre son blé dans son grenier, mais brûler la paille dans le feu qui ne s’éteint pas » (Matthieu III, 7, 12 ; XI, 11s).

L’Amour dépasse cette théologie. On ne peut oublier cette mystique des premiers temps de l’islam qui allait par la rue de sa ville, une cruche d’eau dans une main et une coupe de braises dans l’autre. A celles et ceux qui l’interrogeaient, elle répondait qu’elle voulait noyer l’enfer et brûler le paradis, afin que l’on n’aimât plus Allah que pour lui-même. Cet amour de l’Eternel débordait-il en elle sur toute créature ? On peut le supposer, l’espérer. Avait-elle aussi découvert qu’Allah n’est pas le maître mais le serviteur ?

 

La meilleure poésie est celle qui parle-écrit en mashal. Elle est toute en images, en mots concrets. Les concepts devraient n’y paraître qu’en quantité homéopathique. Plus ils abondent et plus le poétique y est menacé. (Voilà qui relativise la qualité des poèmes quotidiens ici offerts. Ils sont cependant indispensables à l’approche du Réel).

 

le pré et l’arbre ont revêtu

dans la folie de l’hiver ivre

toute neuve cette tenue

qui se déploie dans l’étendue

et de ses passions la délivre

 

c’est au soleil que cette ivresse

doit de rafraîchir toutes choses

les épurant de ce qui presse

de posséder l’enfant qui ose

faire la nique à la richesse

 

alors pendant le temps que dure

ce givre prenant sa revanche

sur les pas comptés sans mesure

l’enfant de la tunique blanche

danse dans la lumière pure

 

16 janvier 2012

 

Dire avec Tristan Garcia que « les choses n’ont pas de coefficient d’être », c’est retrouver l’égalité ontologique en la croyant phénoménologique parce qu’on a perdu le sens de l’être dans le tabou de la métaphysique. Qu’importe. C’est à ses fruits qu’on juge l’arbre, c’est en le mangeant on apprécie le gâteau. Quelle éthique sociale dans Le Traité des choses ?

 

Evolution de la pensée de Yeshoua ? On peut se poser la question si l’on refuse le dogme de l’Incarnation, si l’on pense qu’il est né humain, « fils d’homme », et qu’il s’est peu à peu divinisé jusqu’à atteindre la perfection de l’amour dans la mort.

Il y eut le cheminement des trente années de « vie cachée » à Nazareth, si bien cachée, si intérieure que ses voisins et sa famille elle-même ne pouvaient comprendre qu’il en soit venu à cette révolution spirituelle. L’accueil qui lui fut réservé après son intervention dans la synagogue du bourg est significatif : on a tout simplement voulu le liquider (Luc IV, 29). Et « ses frères ne croyaient pas en lui » (Jean VII, 5).

Et peut-être n’avait-il pas saisi, au début de sa « vie publique », l’universalité de son intuition. Il ne se disait alors envoyé qu’aux « brebis perdues de la maison d’Israël », et il n’envoyait ses apôtres que vers ces mêmes juifs, à l’exclusion des païens et des Samaritains (Matthieu X, 5 ; XV, 24 ; cf. Marc VII, 26s). Est-ce la rencontre avec la Samaritaine et avec la Cananéenne qui déclencha en lui le souci des non-juifs ? Le Temple fut d’abord pour lui « la maison de mon père ». Mais il dira plus tard que ce n’est plus au Temple que l’on adorera désormais (Jean IV, 20). Puis il donnera à penser, en son langage de mashal, qu’il existe un nouveau temple, son propre corps, manifestation de son intuition de l’Amour.

Pour les croyants, l’Evangile, le Nouveau Testament, est un texte sacré, donc complet et indiscutable. Il faut sortir de cette croyance pour en percevoir les lacunes et les contradictions. On éprouve alors deux sentiments complémentaires : frustration d’en savoir si peu et passion d’en savoir davantage afin de mieux connaître le vrai Yeshoua.

 

L’étonnement devant le quotidien, le banal, l’ordinaire, l’habituel, le tout naturel… est le ressort de la recherche, le déclencheur de la pensée.

Avec Aimer, on ne cherche pas le savoir pour le pouvoir, mais pour l’Amour. Avec Aimer, la connaissance n’est pas au service de l’ego, mais de l’autre.

 

l’aube s’en vient à pas de loups

par milliards ils nous envahissent

toujours et toujours plus nombreux

leurs yeux brillent comme les astres

dans la nuit éternelle

 

car les étoiles fraternelles

jouent avec eux à cache-cache

le jeu d’amour du elles et eux

pour qu’enfin la terre frémisse

à son grand rendez-vous

 

17 janvier 2012

 

Le dilemme  homme / nature a pris une actualité préoccupante avec la montée de la crise écologique. Le « remplissez la terre et soumettez-la » de la Genèse montre ses limites. Il ne s’agit plus seulement de disserter avec Roger Bacon et Jean-Jacques Rousseau sur la place et le rang de l’homme dans la nature. Il s’agit de voir en quoi l’humain est l’ennemi et l’ami de la nature à la lumière de l’Evolution. D’une Evolution qui ne se contente pas de constater que l’humanité vient à la suite de l’animalité, mais aussi qu’elle est appelée à la spiritualité.

En rejetant le repos de l’Eternel au septième jour, en affirmant qu’Il ne cesse d’agir (Jean V, 17), Yeshoua nous invite à penser que cette spiritualisation de la conscience humaine est celle de l’agapè, puisque l’Eternel est Agapè. En évoluant de la nature à la surnature, nous sommes donc conviés à aimer l’animal, le végétal, le minéral, la Terre, avec la sollicitude de l’Eternel.

 

« Tu n’as pas de respect pour toi-même, car tu mets ton bonheur dans les âmes des autres », dit Marc-Aurèle (Pensées pour moi-même, II, 6). Texte obscur, ambigu. Veut-il dire que notre sollicitude pour les autres nous fait manquer de respect pour nous-mêmes, ou qu’elle nous fait nous désintéresser du respect pour nous-mêmes ? L’intuition de Yeshoua incline à penser que l’autre seul nous importe, mais cette pensée suppose que l’Eternel lui-même ne soit que sollicitude, alors que Marc-Aurèle, fidèle à son idée stoïcienne de la nature et de sa perfection, n’a pas idée de la surnature : « Rien n’est mal de ce qui se fait selon la nature » (II, 17). Il ne connaît pas le Royaume des cieux. Sa seule allusion aux chrétiens est celle d’une acceptation de la mort par « pure obstination » (XI, 3), ce qui nous laisse sur notre faim quant à sa connaissance de l’Eternel Amour.

La liberté de l’humain dernier le fait échapper à l’emprise de ses attirances et de ses répugnances. L’idéal de Marc-Aurèle la rejoint, « au-dessus des plaisirs et des peines » (II, 7), de tous « les objets sensibles qui nous amorcent par l’appât du plaisir, qui nous effraient par l’idée de douleur » (II, 12). Mais cette liberté à quoi parviennent les Stoïciens en exerçant leur force d’âme, celles et ceux qui ne se soucient que des autres la gagnent en surplus de cet amour et pour mieux l’exercer. La liberté n’est pas pour eux un but, mais un moyen. Mieux, elle fait partie d’Aimer dont ils partagent la vie.

 

la rumeur de l’aube réveille

l’air et le feu la terre et l’eau

en ton âme qui s’émerveille

d’appartenir à son réseau

 

cette mère qui sur toi veille

rêve cependant que bientôt

en abandonnant son sommeil

elle t’enfantera plus haut

 

dans la lumière qui s’avance

d’un pas léger mais sûrement

sans déranger le grand silence

 

quel chant doucement se prépare

à animer l’étonnement

de notre science et de notre art

 

18 janvier 2012

 

Marc-Aurèle. Sorti de la morale de l’honneur et de la honte, entré dans l’éthique de la bonne et de la mauvaise conscience : « Même si tous les hommes se refusent à croire qu’il vit avec simplicité, réserve et débonnaireté, il ne s’irrite contre personne, et il ne dévie pas » (Pensées pour moi-même III, 16). Liberté face à l’opinion, et elle déborde du champ éthique pour gagner le culturel, l’intellectuel, le politique… L’éthique de la conscience personnelle se libère de la morale collective, et, du même mouvement, elle libère la pensée. Personne ne peut plus lui imposer une doctrine théologique, philosophique, spirituelle, culturelle… Elle se rit des modes et des marques, des courants de pensée qui se succèdent : marxisme, existentialisme, freudisme, lacanisme, linguistique, structuralisme, post-modernisme…

Marc-Aurèle a tracé un chemin pour lui-même, et, en l’écrivant, l’a proposé à l’humanité. Mais l’éthique impliquée dans la pensée de Yeshoua était allée plus loin en opérant une rupture dans l’évolution éthique de l’humanité. En permettant l’accès à l’autre comme autre dans l’agapè, en décentrant la personne d’elle-même pour la centrer sur l’infini des autres, il a ouvert à l’humanité le chemin de la liberté ontologique donnée en partage aux consciences qui accueillent l’Eternel Amour.

 

Comment l’Infini aurait-il un nom ? Un nom est ce qui définit. Est-ce ce que Moïse a ressenti dans son expérience de l’Eternel ? « Je suis qui je suis » (Exode III, 14).

 

Pour Nicolas de Cues (1401-1464), « Dieu se fait connaître à celui qui aime ». Mais Jean avait dit, plus radicalement : « qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7). Si l’Eternel est essentiellement Amour Agapè, c’est en effet en aimant que nous le connaissons. Mais l’Amour Eternel auquel on participe s’intéresse à chaque autre en tout ce qu’est chaque autre. Qui aime connaît aussi l’immensité et l’intimité de l’Eternelle, son intelligence et sa beauté, alors même qu’il les sait ineffables, inépuisables pour notre intelligence et notre sensibilité finies.

Le moindre chant d’oiseau, le moindre parfum de fleur, le moindre mouvement de l’air… peut nous mettre en sa présence. « Celui qui voit l’infini en toute chose voit Dieu », dit Blake. C’est que l’Eternelle est intimement présente à toute chose et nous invite à l’y rencontrer. (Les partisans du dieu tout-puissant qui trône au plus haut des cieux ne peuvent manquer de l’accuser d’hérésie panthéiste).

 

avant de se dissoudre en braise

il nous révèle

sa belle

face ronde et timide s’efface pour nous mettre à l’aise

 

19 janvier 2012

 

L’humain premier ne peut se passer du sacré. Que ce sacré soit religieux, politique, culturel… N’est-ce pas Yeshoua, le « fils d’homme » dernier qui a désacralisé le monde ? Cette libération n’est accessible qu’à celles et ceux qui accueillent l’Amour Eternel dans leur vie. Elle est pourtant la condition de la paix universelle, car chaque communauté humaine a ses propres lieux, événements, personnages sacrés qui l’opposent à ceux des autres communautés. Est-elle réservée aux mystiques, athées ou non ? Sans l’amour, la désacralisation mène au non-sens et au désespoir qu’il implique.

 

« Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite ». Il semble que Marc-Aurèle ait connu cette valeur du don anonyme à soi-même : « Il faut être de ceux qui agissent, dans une certaine mesure, sans s’en rendre compte… semblable à la vigne qui porte du raisin et ne demande rien autre une fois qu’elle a produit son fruit particulier… à l’abeille qui fait son miel… » (Pensées pour moi-même V, 6). Valeur du don gratuit dont on ne se sent pas vraiment l’auteur, comme « le serviteur inutile » qui ne fait rien que ce qui est dans l’ordre des choses, l’ordre des choses inspiré par l’amour (Luc XVII, 10). Conscient cependant, « dans une certaine mesure », que c’est l’Autre qui agit en lui, vit en lui (Galates II, 20). Pour Marc-Aurèle, cette conscience n’est que d’agir selon sa nature, celle d’un « être raisonnable et sociable, car les êtres raisonnables sont nés les uns pour les autres ». « Il faut pourtant s’en rendre compte, car c’est le propre, dit-on, d’un être sociable, de sentir qu’il agit pour l’intérêt social » (III, 7 ; IV, 3 ; V, 6).

 

à voir ton corps indubitable

à voir ta pause hiératique

on te dit fidèle à ta race

on se dit que tout est écrit

 

mais à voir l’indéfinissable

le je-ne-sais-quoi de l’esprit

de ton sourire et de ta grâce

on reconnaît que tu es libre

 

le semblable et le différent

de tes teintes et de tes lignes

disent de connaître l’amant

qui donne à chacun d’être digne

d’être connu uniquement

en partage de l’infini

 

20 janvier 2012

 

« Je suis socialiste parce que je suis chrétien », dit Paul Ricœur. Voilà qui donne à penser lorsqu’on sait qu’une large majorité des catholiques français pratiquants votent à droite. L’Agapè ne peut manquer d’avoir un impact politique sur la vie d’une conscience qui l’accueille, à commencer par l’intérêt qu’elle lui fait porter à la chose politique en son souci de l’autre. Et l’Agapè guide les choix politiques des consciences en les libérant de l’opinion et de la manipulation. Ces consciences ne peuvent que se distancier des manœuvres habiles des candidats en campagne électorale : elles ont autre chose à faire que de s’y laisser absorber, car elles les considèrent comme une des inévitables misères de la démocratie, celle qui privilégie la parole aux dépens de l’action.

 

La linguistique comme position philosophique tend à affirmer qu’il n’est pas de pensée sans langage. Elle se prive ainsi de la communication empathique, mais aussi de la connaissance intuitive. Position matérialiste et fatalement athée dans le contexte d’une religion qui croit en un dieu qui parle. La divinisation de la parole, ce phénomène nécessairement matériel, par les monothéismes juif, chrétien et musulman, est un des signes de leur faiblesse intellectuelle. Yeshoua les en a pourtant tirés en affirmant que l’Eternel est esprit et que c’est en esprit qu’on le rencontre (Jean IV, 23s). En les délivrant de la toute-puissance de la parole divine, Yeshoua délivre aussi les consciences des manipulations verbales des prédicateurs et communicateurs de tout poil religieux, politique, culturel…

 

Le « totalisme conceptuel » de Wole Soyinka ne sépare pas l’intuition non verbale et la réflexion verbale. Il ne privilégie ni l’une ni l’autre. Il les articule, tout comme sa « psychologie syncrétiste » ne privilégie ni l’individu ni la communauté, mais les pense et les vit l’un par l’autre et l’un pour l’autre.

 

notre naissance nous embarque

comme la flèche

dépêche

jusqu’au bout de l’élan qui l’emporte le message de l’arc

 

de la vie elle se démarque

comme dépêche

la flèche

dans l’espace qu’elle dépasse l’élan de son arc

 

21 janvier 2012

 

Matérialisme. Transcendance et immanence sont des concepts matérialistes. L’esprit n’est ni dehors ni dedans (ni au-dessus ni au-dessous…). Son mode de présence échappe à l’intelligence conceptuelle fondée sur des représentations matérielles : nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, il ne se trouve rien dans l’intellect qui ne se trouve d’abord dans les sens, disait Condillac. Mais Leibniz répliquait en ajoutant : nisi ipse intellectu, si ce n’est l’intellect lui-même. Tout en utilisant des concepts issus de la sensation, l’intelligence est capable de les percevoir comme immatériels. C’est que l’intellect n’est pas que réflexif, il est aussi intuitif. Leibniz affirme la double source de nos connaissances, à savoir l’expérience et la raison. Mais qu’est-ce que la raison ? Si elle est spirituelle, comment s’articule-t-il avec l’expérience sensorielle, qui est matérielle ? L’esprit demeure une énigme, et le matérialisme, qui ne fonctionne consciemment que par réflexion et langage, ne peut qu’en nier l’existence.

 

Pour qui se sait en marche de l’animalité vers la spiritualité, l’idée et le désir matérialiste de supprimer la mort est insensée. Ne pas mourir serait une malédiction, certains Grecs l’avaient déjà pensé. Une conscience en voie de spiritualisation ressent toujours davantage la pesanteur de sa chair, la nécessité de perdre tant d’heures à dormir, à se restaurer, à s’occuper des besoins du corps et à rechercher les moyens de les satisfaire. « Qui me délivrera de ce corps de mort ? » s’écriait Paul (Romains VII, 24).

Le matérialisme, c’est l’humain premier arrêté dans sa marche vers la spiritualisation de l’humain dernier.

L’Eternel est esprit, et comment vivre en sa présence si l’on n’a pas conscience d’être soi-même spirituel ?

 

car l’horizon est le baiser sans fin

de la terre et du ciel inaccessible

et sa poursuite jamais qui ne lasse

est condamnée à l’éternel retour

 

mais l’espace toujours prend par la main

les pèlerins obscurs de l’invisible

dont les mains dans les nuits cherchent la face

immense en l’infini de leur amour

 

22 janvier 2012

 

Matière et esprit. La certitude de leur coexistence chez les êtres vivants, et plus encore chez les êtres pensants, ne cesse depuis des siècles de poser le problème de leur relation. Il faut bien concevoir une certaine continuité de l’une à l’autre pour que cette relation soit possible. Une meilleure connaissance de la matière pourrait nous amener à cette conception, mais les scientifiques, matérialistes par définition, ont tendance à penser qu’ils n’ont plus rien de vraiment nouveau à découvrir dans la matière.

« Tout ce qui est de son corps est une eau courante ; tout ce qui est de son âme, songe et fumée », dit Marc-Aurèle de l’être humain (Pensées pour moi-même, II, 17). Langage des images, ouvert aux multiples interprétations. Il y voyait surtout celle de l’inévitable dissolution dans la mort. Sans crainte, car pour lui, « c’est selon la nature ; et rien n’est mal de ce qui se fait selon la nature » (ibid.). Il exprime ailleurs son indifférence à un possible au-delà de la mort, car pour un stoïcien la récompense de la vertu n’est autre que la vertu, dès maintenant. Il n’est pas besoin de l’attendre dans un avenir incertain.

Pour un disciple de Yeshoua, la récompense de l’amour n’est autre que l’amour ; il demeure donc indifférent à l’au-delà de la mort. Cependant « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » pour la vie éternelle qui dès maintenant est amour. On le comprend : « l’Eternel est esprit » (Jean VI, 63 ; IV, 24). Mais la chair est le prélude nécessaire à l’esprit parce que l’amour est libre et qu’il faut d’abord être pour être libre. La chair est imposée à l’humain premier, mais l’esprit lui est proposé. On ne choisit pas de naître charnellement ; on choisit de naître, ou de ne pas naître, spirituellement.

 

 

L’exégèse de l’Evangile entreprise ici ne vise pas à retrouver les événements de la vie de Yeshoua, miraculeux ou banals. Personne ne peut les établir rationnellement avec certitude. Cette exégèse ne cherche qu’à découvrir l’essence de son message, la vérité éternelle dont il a voulu témoigner. Elle écarte tout ce qui ne s’accorde pas avec ce message de l’Eternel Amour.

 

le bois qui dans le crépuscule meurt

la mort du feu jette alentour son âme

joyeuse qui s’élance dans la flamme

et réchauffe le pain de l’homme jusqu’au cœur

 

la narine se tend quand arrive cette heure

où venue de l’espace sensible à son art

là-bas des solitudes où elle se prépare

s’offre l’antique vie d’incomparable odeur

 

quelle est la connivence à elle qui l’attache

pour l’accueillir ainsi de son frémissement

pour tressaillir ainsi en son saisissement

 

le feu peut-être accomplissant sa tâche

l’invite à l’horizon où enfin elle lâche

l’anneau dernier de son enchaînement

 

23 janvier 2012

 

Dans Le Second Souffle de la foi, Jean Moussé repousse le concept d’un dieu « irrité » tel qu’il apparaît chez un Pascal proche du jansénisme : « Quand je dis que Dieu ne pardonne pas, je veux dire que Dieu est seulement amour et qu’il n’y a pas en lui l’ombre d’un désir de vengeance ou de condamnation, mais seulement d’amour et de partage » (p. 176). On comprend que Yeshoua ait dit : « Tes péchés sont pardonnés » et non pas : « je te pardonne tes péchés ». Mais beaucoup ont lu cette parole sans avoir les oreilles qu’il fallait pour l’entendre. Ils ont cru que Yeshoua avait le pouvoir de remettre les péchés parce qu’ils étaient imprégnés de la théologie du dieu tout-puissant. L’Eglise a emboîté le pas à ces malentendants, se donnant ainsi le pouvoir de pardonner elle-même dans « le sacrement de pénitence », désormais rebaptisé « sacrement de la réconciliation » sans que la théologie qui le fonde n’ait été corrigée. Et bien sûr, la formule du Notre Père : « pardonnez-nous comme nous pardonnons aussi » continue d’être comprise comme un échange de bons procédés, alors que l’Eternel ne pardonne pas, ne peut pas pardonner puisque l’amour n’est pas une puissance, et surtout qu’il n’est pas irritable. L’Eternel non seulement n’est pas irrité par nos fautes, mais il ne peut nous rétablir dans l’amour agapè que si nous voulons véritablement aimer. S’il le faisait, ce serait à l’encontre de la liberté inhérente à l’amour.

L’Eglise ne peut pas renoncer à sa théologie du dieu tout-puissant. Ce serait suicidaire : elle perdrait son pouvoir, son soi-disant « pouvoir spirituel », expression qui est au mieux une erreur, au pire une imposture puisque l’esprit d’Aimer ne peut pas être un pouvoir.

 

vois la pluie tomber sans tristesse

en son mystère

la terre

l’attire à elle en un embrassement fécond

 

tombe tombe tombe la pluie

sur le Sahel

si belle

que demain se levant de sa couche tu le verras qui resplendit

 

24 janvier 2012

 

Peut-on accuser l’Eglise de trahir Yeshoua, de lui être infidèle ? Accusation, trahison, infidélité… appartiennent au langage de la libido dominandi, de la propriété, de l’avoir. On ne peut même pas reprocher à l’Eglise de ne pas avoir compris Yeshoua puisque comprendre, c’est prendre-avec-soi, posséder. Il ne s’agit pas de comprendre Yeshoua, mais de le connaître, de partager son intimité, celle de l’Eternel : « moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 23).

Cela se résume en Aimer. Celle, celui qui aime de l’amour d’Aimer pense ce qu’il veut. Elle ne peut vouloir penser que selon l’amour, qui dissout la vieille image du dieu tout-puissant. Dans la mesure où les chrétiens, laïcs et prêtres, vivent de la vie d’Aimer, ils mettent en veilleuse leur idéal de toute-puissance et renoncent à leur pouvoir. Auraient-ils cependant le sentiment de trahir Jésus-Christ s’ils cessaient d’être christocentriques et d’adorer le Seigneur « à qui appartiennent le règne, la puissance et la gloire » ?

Dilemme : L’Eglise finira-t-elle par disparaître si elle ne renonce pas au concept fondateur de la toute-puissance divine qui la fait fuir par les consciences libérées parvenues à leur majorité ? Ou finira-t-elle par y renoncer au risque de voir ses dogmes s’effondrer et ses sacrements se dissoudre ? De provoquer un schisme radical entre de nouveaux traditionalistes et de nouveaux modernistes ?

 

Il y a chez Marc-Aurèle la certitude que la nature est bonne et qu’il suffit de s’y conformer pour être un « homme de bien », pour devenir ce que l’on sent que l’on doit être. Mais pour lui cette nature, ce Tout de l’être, est matière et raison, et c’est par sa raison que l’être humain peut parvenir à maîtriser ses attirances et ses répugnances, ses plaisirs et ses douleurs, à se détacher aussi de ce qui ne dépend pas de sa raison, à savoir l’opinion et les jugements favorables ou défavorables. C’est par ailleurs ce détachement qui lui permet de remplir son rôle social, partie intégrante de sa nature.

Si la nature est une, elle est néanmoins hiérarchisée, et l’on comprend le dualisme stoïcien, matière et raison, qui fait de l’être humain un être appelé à maîtriser les puissances de son corps par son esprit.

 

calme comme une horloge blanche

qui ne retarde ni n’avance

qu’au rythme que depuis des siècles

lui a recommandé son être

 

car ni trop vite ni trop lent

son cœur bat au cœur de l’amant

qui sait ce que demande d’être

sa marche jusqu’à l’éternel

 

25 janvier 2012

 

La Spiritualité de l’altérité induit nécessairement des options religieuses, culturelles, sociales, politiques. Ces options cependant ne sont pas imposées, mais proposées, car la Spiritualité de l’altérité induit aussi une libération de la pensée. Celles et ceux qui la vivent ne peuvent obéir aux mots d’ordre d’un chef, même s’il a l’habileté de les faire passer pour les décisions démocratiques de leur communauté.

 

Le dieu tout-puissant est le dieu de la promesse et de la menace, de l’espérance et de la crainte, l’expression des forces cosmiques fondamentales, la philia et le neïkos. C’est contre ce dieu que se révolte l’humain parvenu à sa majorité depuis le siècle des Lumières (Kant dixit). C’est de lui qu’il affirme avec défi qu’il est mort. Cet humain-là n’a pas vu que ce dieu-là était mort depuis la mort de Yeshoua. Il y a 2000 ans, pour ceux et celles qui ont des oreilles et entendent les paroles de Yeshoua, le vrai visage de l’Eternel est apparu, pure agapè.

 

« Un train peut en cacher un autre ». Pénaliser la négation du génocide arménien, c’est pour certains un acte électoraliste. Mais à qui profite vraiment cette pénalisation ? Serait-ce à ceux qui refusent de voir la Turquie s’intégrer à l’Union européenne ? Opération réussie. A qui d’ailleurs profite chacune des lois mémorielles ?

 

sur la bâtisse qui l’attend

le vent fait assaut de caresses

car il n’est aujourd’hui que la douceur

d’une main de soeur

 

peut-être demain un frère brutal

viendra-t-il gifler d’une main de flamme

tout ce qui résiste

tout ce qui persiste

 

les vents sont tous là dans l’air immobile

prêts à s’en venir

prêts à s’en aller

chez ceux des bâtisses et chez ceux des tentes

 

26 janvier 2012

 

Interprétation. Le conflit des interprétations n’est pas l’affaire des seuls spécialistes des textes sacrés et profanes. Il concerne notre vie quotidienne. Nous sommes sans cesse provoqués, par les faits et gestes des uns et des autres, amis et ennemis, voisins et étrangers…, à leur attribuer un sens. Cela fait partie de notre libido sciendi et de notre libido dominandi. Nous désirons comprendre, c’est-à-dire prendre-avec-nous, nous approprier l’autre, le maîtriser, que ce soit en lui attribuant de mauvaises ou de bonnes intentions.

La réponse de Yeshoua à cette libido est simple : Ne pas juger, avec cette mise en garde : juger les autres, c’est se juger soi-même, un peu comme pardonner aux autres c’est se pardonner à soi-même. « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (Matthieu VII, 1).

L’agapè ne cherche pas à comprendre les autres, mais à les connaître comme on connaît l’Eternel, en participant à son agapè pour tout être. La fausse étymologie proposée par Claudel – il parlait en poète et non en scientifique – connaître, c’est « co-naître », donne à penser à la communion de la connaissance par connaturalité de l’amour. Nous y sommes conviés par l’Eternelle, non seulement avec les humains, mais avec les bêtes, les arbres, les rochers…

On peut être fasciné par le divin, tomber amoureux de l’Eternel et vouer sa vie à le chercher. On le voit dans la tradition monacale chrétienne, orientale surtout. Mais à quoi bon découvrir finalement que Dieu est inconnaissable et ineffable, à le répéter sur tous les tons en s’efforçant d’en trouver et donner les raisons, si la recherche érotique de Dieu ne se transmue pas en agapè pour les êtres et les choses ? L’Eternel est agapè. En participant à son amour pour les autres, on le connaît (I Jean IV, 7). Jean ne cesse de le répéter. Et « comment peux-tu dire que tu aimes Dieu que tu ne vois pas alors que tu n’aimes pas ton frère que tu vois ? » (I Jean IV, 20). L’amour ne comprend pas les autres, il les connaît.

 

le plateau dit là-bas sa calme horizontale

aux trois collines nées ses filles verticales

 

ne savent-elles pas que précède les autres

celle qui dans son cœur  ne dit rien que le nôtre

 

oui elles savent bien qu’entretiennent leur choix

et le pain de la terre et le vin de l’éther

 

tout est grand tout est beau et le fleuve qui passe

se répète à son tour l’horizon de sa face

 

27 janvier 2012

 

L’usage constant du mashal que fit Yeshoua invite à la contemplation de la nature. Plutôt que le maniement des concepts, l’analyse et de raisonnement pour comprendre, la contemplation des œuvres de la nature, y compris celles des humains, permet de connaître le réel en le laissant se trouver en nous des paroles qui le manifestent. On peut au moins faire l’hypothèse que les mashal de Yeshoua ne sont pas un habillage pédagogique de sa pensée, mais le lieu et la source de sa pensée. On ne peut dire que Yeshoua proposait des mashal afin de se faire facilement comprendre des foules quand on a noté qu’il les expliquait ensuite à ses disciples (Marc IV, 33s). Quelque chose ne va pas. Il faut tenter de résoudre cette contradiction afin de mieux connaître la pensée de Yeshoua.

 

Morale et éthique. Les deux termes sont parfois employés l’un pour l’autre. Certains y perçoivent une différence de connotations, négative pour la morale, positive pour l’éthique. On n’aurait pas idée d’utiliser l’expression « comité de morale » pour « comité d’éthique ». On peut décider de réserver à chacun des deux termes un sens précis dans la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier.

La morale est ici la somme des actes et des pensées imposés à l’individu par son milieu familial et social, par sa culture religieuse et/ou idéologique. C’est un conditionnement par le surmoi, celui de l’honneur et de la honte d’abord, celui de la bonne et de la mauvaise conscience ensuite. L’éthique, ce sont les pensées et les actes qu’une personne adopte pour elle-même, par devoir envers soi d’abord, par libération ensuite lorsqu’elle devient l’éthique de l’agapè.

Peut-on alors encore parler d’éthique ? Nous comprenons qu’il s’agit d’un horizon, d’un idéal, d’une espérance. Nous demeurons jusqu’à la mort menacés par la morale, voire par l’éthique dans la mesure où nous continuons de penser et d’agir par obéissance ou désobéissance plutôt que par l’inspiration de l’amour éternel. Nous continuons de sentir la griffure de la honte et de la culpabilité ou la caresse de l’honneur et de l’honnêteté, mais l’agapè qui grandit en nous affaiblit peu à peu ces griffures repoussantes et ces caresses attirantes par la force de la sollicitude, du souci constant des autres dans la pensée et dans l’action.

 

deux tourterelles dans le baobab

éclairent de coups d’aile son grand corps

rehaussent sa beauté de leurs bijoux

légers comme l’espace qui les donne

 

heureux ceux qui tout simplement s’étonnent

encore et puis s’élèvent dans le jour

apercevant la vie au-delà de la mort

en contemplant l’infini ineffable

 

28 janvier 2012

 

Pourquoi les mashal de Yeshoua ? Hypothèse : Ses intuitions lui venaient du spectacle des choses contemplées dans l’esprit de l’Eternel et se manifestaient en sa parole sous une forme symbolique correspondante. Mais on ne peut entendre cette parole que si l’on a les oreilles de celles et ceux qui sont « de la vérité », de celles et ceux qui déjà pressentent la vérité de l’être comme agapè.

 

L’approche poétique du monde, il faut sans doute y insister, n’est pas une approche conceptuelle médiatisée par un langage abstrait. Elle n’est pas compréhension, mais connaissance. Connaissance au sens biblique d’intimité, de communion par connaturalité. On ne peut créer un poème qu’en se déprenant du raisonnement et de la maîtrise de la parole. Il faut que le poème surgisse de ce nulle part que certains appellent l’inconscient après que d’autres l’ont appelé la Muse. Cela ne se comprend que dans l’expérience de la production poétique, que celle-ci soit orale ou écrite. L’exercice critique de l’analyse n’y pénètre pas.

 

de terre d’eau de feu et d’air

de ce qui naît de ce qui meurt

de souvenirs et d’avenirs

de jour en nuit le blé en herbe

se bâtit sa demeure

 

ne prenant rien d’autre alentour

que ce qu’il faut pour s’accomplir

de devenir en devenir

en ses haines en ses amours

le grain meurt et se donne

 

à le regarder tout un an

de grain en herbe et d’herbe en tige

de tige en épi qui mûrit

à force on se sent avec lui

pris dans l’embrassement

 

29 janvier 2012

 

Les mashal de Yeshoua nous apprennent à connaître le Royaume des cieux. Ils nous apprennent aussi à connaître les êtres et les choses, à découvrir que la nature est le chemin de la surnature, puisqu’ils nous permettent de reconnaître qu’elle en est la figure. Ils nous apprennent à regarder le monde avec le regard de l’Agapè créatrice. Ils nous donnent aussi de comprendre la continuité/discontinuité de l’évolution de notre univers de l’énergie à la matière, à la vie, à la conscience, à l’agapè. Le Royaume des cieux est semblable à l’énergie primitive, à la matière qui se déploie, à la vie qui se répand, à la conscience qui s’éveille, à l’agapè qui apparaît.

 

En langage juridique, penser est un droit et un devoir. En langage spirituel, c’est une libération. On se met à penser parce qu’on aime et pour mieux aimer. Tel est le régime de vie de celles et ceux qui reconnaissent que l’Eternel est amour et non puissance. Un dieu tout-puissant nous impose de croire sans avoir à penser, un dieu tout-aimant nous propose de penser toutes choses dans l’amour. Aimer libère la pensée, et la pensée libérée connaît les êtres sans avoir à les comprendre puisqu’elle ne cherche pas à les dominer mais à les aimer.

 

Au nom de l’amour, on ne juge pas les consciences. Au nom de l’amour, on juge les actes et les pensées.

Se faire l’inconditionnel d’un chef religieux ou idéologique, c’est se faire le complice inconscient des injustices qu’il ne peut manquer de commettre en son imperfection humaine.

 

regarde-moi dit le nuage

qui passe élégant porteur d’eau

à domicile dans les champs

folâtre un peu et au couchant

salue l’horizon rougissant

avec le regard de Chimène

 

regarde-moi dit le rocher

qui veille et rumine le temps

qui donne à la face des choses

une beauté pour que tu oses

proclamer l’éclat de la rose

avec le regard de Chimène

 

regarde-moi dit le sapin

qui ne me perds ni ne me gagne

mais monte droit de mes racines

sur les pentes de la colline

et me donne à qui me devine

avec le regard de Chimène

 

regarde-moi dit le renard

qui guette et flaire au crépuscule

à l’orée du bois où la fleur

à mon souffle confie les pleurs

de ce qui vit de ce qui meurt

avec le regard de Chimène

 

regarde-moi dit le corbeau

qui ne sème ni ne moissonne

automne hiver printemps été

mais nourris mon chant des clartés

et mon habit immaculé

du regard de celle qui aime

 

30 janvier 2012

 

Si Paul s’est fait « Juif avec les Juifs et païen avec les païens » (I Corinthiens IX, 20), c’est qu’il était inspiré par l’amour universel d’Aimer, qui se fait autre avec tout autre : humain avec les humains, c’est-à-dire femme avec les femmes, homme avec les hommes, enfant avec les enfants, mais aussi bête avec les bêtes, arbre avec les arbres… jusqu’au plus petit grain d’énergie. Telle est sa présence d’amour, cette connaissance intime de l’autre à laquelle il nous invite. Il est bon de nous en souvenir, et de mettre en oeuvre cette altérité de sollicitude devant tout être.

 

La prière des amies d’Aimer, si elles, ils emploient encore ce mot, c’est un élan dans le silence, un appel confiant et joyeux où le merci se mêle à la demande pour les autres, toujours pour les autres, sachant que « tu m’écoutes toujours » (Jean XI, 42).

 

« Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fût dissemblable » (Essais, livre troisième, chapitre XII, p. 354). De cette dissemblance, Montaigne tire argument contre les lois, qui par définition ne peuvent être que générales et que les juges chargés d’appliquer le droit devraient savoir utiliser avec discernement pour chaque crime, délit, contentieux. Car chaque entorse à la loi est particulière et demande un examen spécifique pour aboutir à un verdict juste.

Cependant les dissemblances que fait la nature sont matière à d’autres réflexions. Que penser par exemple de celle que l’on observe entre les arbres d’une même espèce et qui, malgré leur port semblable identifiable, sont tous différents dans l’arrangement de leurs branches, de leurs rameaux et de leurs feuilles ? On peut l’interpréter comme une manifestation de l’indétermination, de la liberté offerte aux êtres de la nature. La diversité des visages humains en est une autre. Et chaque conscience est unique en sa différence et son eccéité, jouissant dès son apparition d’un capital de liberté qu’elle est invitée à faire fructifier.

 

lumière avec quelle douceur

tes lèvres quittent

les lèvres de la plaine quittent

les lèvres de la chambre

 

baisées tout le jour elles gardent

sur leur peau le beau souvenir

de s’être données avec toi

à voir et à chérir

et dans les rêves de la nuit

elles savent

que bientôt tu vas revenir

pour toute une journée d’amour

 

31 janvier 2012

 

Si Montaigne s’est refusé à imposer ses idées, c’est qu’il avait compris avec l’expérience « la débilité et la trahison de son entendement… Qui se souvient de s’être tant et tant de fois mécompté de son propre jugement, est-il pas un sot de n’en entrer pour jamais en défiance ? (Essais, livre troisième, chapitre XIII, p. 364). Mais il faut bien fonder sa vie sur une certitude, et il la trouvait dans sa foi. Qu’aurait-il fait s’il s’était mis à douter ? Il aurait été réduit à l’effroyable non-sens de nos contemporains.

Montaigne ne pensait cependant pas à imposer sa foi. Il se contentait avec sagesse de minimiser les divergences entre la foi catholique et la foi protestante qui provoquaient des luttes sanglantes à son époque.

On pense ici évidente la vérité de l’éternelle altérité positive, mais on la pense intrinsèquement liée à la liberté. On ne peut donc pas chercher à l’imposer, ni même tenter d’en convaincre. Elle est simplement proposée à la conscience comme objet de connaissance intuitive.

Si on l’approche par l’intelligence réflexive, elle apparaît induite du principe d’identité et du principe de causalité, principes dont la remise en question apparaît comme un suicide de l’intelligence : Refuser l’évidence de l’éternité de l’être, c’est refuser ces deux principes en prétendant que l’être a pu sortir du néant, mais aussi que le néant existe, que le non-être peut être.

 

L’agapè libère les consciences humaines des forces cosmiques fondamentales, du neïkos qui repousse et de la philia qui attire. Qui aime d’agapè ne connaît plus ni la terreur de la mort ni la fascination de l’amour, elle maîtrise éros et thanatos.

 

la neige fait son clinamen

chaque flocon suit son chemin

sinueux comme son destin

sans jamais sembler dire amen

 

cette gracieuse liberté

dans une chute inéluctable

respectueusement aimable

pour l’autre en sa fraternité

 

n’a nul besoin de se poser

en philosophe sur la table

ni en avocat redoutable

de plaider et d’argumenter

 

sans un bruit elle prend sa place

dans l’immense cheminement

hésite danse indolemment

danse salue et puis s’efface

 

1er février 2012

 

Vivre la Spiritualité de l’altérité demande de longs temps de silence et de vide intérieur quotidiens. Les spirituels chrétiens appellent cela l’oraison, et ils savent que cela requiert un long apprentissage dans la recherche de leur bien-aimé. A la différence cependant des spirituels chrétiens, les spirituels d’Aimer ne sont pas à la recherche d’un Dieu à aimer avec désir et passion, mais d’un être éternel infini qui les aime et qui les invite à partager son amour pour tous les êtres. Ils ne lui parlent ni de lui ni d’eux-mêmes, mais des autres, de tous les autres.

L’immensité de l’Eternelle ne les remplit pas d’effroi ni de vertige sacré, elle les mène au silence attentif à tout être. Expérience indicible et donc incommunicable, mais accessible à celles et ceux qui aiment de l’amour de l’autre comme autre dans l’oubli de soi.

 

Pourquoi ? Pourquoi ? Etonne-toi et poursuis tes pourquoi. Par amour des autres, de tous les autres. Ainsi, pourquoi vivons-nous physiquement à l’échelle où nous vivons ? Entre deux infinis vertigineux, dirait Pascal. Pourquoi les plus petits éléments de notre univers sont si petits qu’ils nous sont physiquement inaccessibles ? Les théoriques supercordes… Et pourquoi un univers si vaste, avec peut-être une infinité d’univers dans un espace infini ?

Comment ne pas être béat d’admiration devant l’intelligence que l’univers recèle en ses énergies, ses matières, ses vies, ses consciences ? Comment ne pas demeurer muet d’émotion devant la beauté qu’il déploie ? Heureuses, heureux ceux qui y voient plus d’amour que de puissance, qui n’y voient la puissance qu’au service de l’amour.

 

comme la pluie se précipite

en son amour

accourt

vers la terre toute chair et y rencontre sa limite

 

2 février 2012

 

Une pensée matérialiste peut-elle croire à l’intuition ? Quelle intuition ? L’intuition divinatrice que permet la communication extrasensorielle. Pour un matérialiste cette communication n’est que pure imagination. Comme l’est aussi la télépathie. Télépathie ? Le mot est sans doute trompeur puisqu’il signifie « ressentir à distance ». C’est un mot qui appartient au vocabulaire de l’espace, le seul que puisse admettre le matérialisme. Mais les phénomènes télépathiques comme les communications extrasensorielles ne se situent pas dans l’espace, en tout cas pas dans notre espace. La télépathie, pour celles qui en ont l’évidence parce qu’elles en ont fait maintes fois l’expérience, échappe à l’espace, révèle que l’espace n’est pas la seule composante de l’être humain, ni non plus la seule composante des êtres que nous connaissons plus ordinairement à travers la médiation de nos sens.

Le mouvement de la Négritude a soutenu que la pensée analytique était le domaine de l’Occident et la pensée intuitive celui de l’Afrique. Pour Léopold Sédar Senghor, « la raison est grecque comme l’émotion est nègre ». Ce qui tend à rapprocher intuition et émotion d’une part, raison et analyse de l’autre. Wole Soyinka s’est opposé à cette répartition des deux modes de pensée entre l’Occident et l’Afrique. Il a dénoncé « the compartimentalist intellect »,  le cloisonnement d’une pensée européenne qui a entraîné dans son sillage le courant de la Négritude par un mouvement d’opposition dialectique.

Il semble en fait que la pensée occidentale se caractérise depuis quelques siècles par une inflation de la raison aux dépens de ce que Pascal appelait le cœur, c’est-à-dire l’instinct, l’intuition. Pascal pensait que la raison devait s’appuyer sur l’intuition : « C’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours (ses raisonnements) » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142, p. 106). Notre science moderne a tourné le dos à l’intuition, et c’est elle qui fait la loi aux intellectuels, philosophes compris. Les Schopenhauer et les Bergson sont des exceptions, et peu de nos contemporains s’en réclament. Peut-on espérer que s’esquisse un retour à l’équilibre du cœur et de la raison, de la pensée intuitive et de la pensée discursive, par le décloisonnement des connaissances en ce que l’on appelle maintenant la transdisciplinarité ?

Quelles capacités intuitives chez Yeshoua ? Il semble qu’il ait eu un don de connaître les êtres et les choses qui excédait la connaissance par les sens et par la réflexion, une capacité de savoir à qui il avait affaire et de deviner les pensées : « Il les connaissait tous. Il n’avait pas besoin qu’on le renseignât sur les hommes, il savait ce qui est dans l’homme » (Jean II, 25, cf. IV, 17ss; VI, 64, 70 ; Luc VII, 39s)

On peut espérer que la vérité libératrice de l’agapè permette à ceux et celles qui la vivent d’échapper aux courants intellectuels de leur milieu culturel et de retrouver les chemins du Réel qu’il ont perdus ou obstrués, de nourrir leur pensée d’intuition autant que de réflexion, de connaître les êtres et les choses par empathie autant que par observation et analyse. Elles pourront ainsi mieux les aimer.

 

cette eau qui craque sous les pas

cette eau des mille flaques prises

dans la main dure de l’hiver

est une glace que l’on brise

dans l’espoir d’une découverte

 

cette surface horizontale

cache-t-elle en sa transparence

un secret qui ne se découvre

qu’au sein même de sa substance

et de l’espace qu’elle s’ouvre

 

le discours de sa verticale

dit le temps et l’intensité

des forces de ce qui l’entoure

et donne à voir l’immensité

de ses haines de ses amours

 

3 février 2012

 

Une conscience humaine où l’intuition est atrophiée, étouffée par la raison est une conscience manipulable, car une intelligence habile est capable de lui imposer ses vues par le raisonnement. Une conscience intuitive forte écarte les raisonnements comme d’un revers de main. Elle ne peut chercher dans les affirmations raisonnées que des confirmations discursives, des explicitations, de ses intuitions. Sans doute peut-on expliquer ainsi que l’intuition fondatrice de Yeshoua ne peut être reconnue et accueillie que par des consciences qui y sont intuitivement sensibles. Ce serait cela, « avoir des oreilles pour entendre ».

Lorsque André Comte-Sponville dit que « la spiritualité a le même objet que la métaphysique », on comprend que toutes deux recherchent la vérité du Réel dernier, la vérité de l’être. Lorsqu’il ajoute que « la métaphysique est un travail de pensée, qui se fait avec des mots, des raisonnements, des concepts », on comprend qu’il parle d’une approche du Réel par la raison, et l’on s’attend qu’il donne à la spiritualité l’approche du Réel par le cœur, par l’intuition. Mais il reste flou, comme hésitant. Pour lui, « la spiritualité relève davantage de l’expérience : elle se nourrit de sensations, d’émotions, de silence… Elle est contemplation, alors que la métaphysique est spéculation ». Comment en effet pourrait-il être à l’aise pour définir la spiritualité, lui qui est matérialiste ? Le matérialisme n’est-il pas la négation de l’esprit ? N’est-il pas défini comme une « doctrine d’après laquelle il n’existe d’autre substance que la matière » ? André Comte-Sponville est un matérialiste cohérent lorsqu’il définit l’esprit comme « le cerveau en marche », mais cette redéfinition de l’esprit est une négation de ce que l’on entend communément par esprit.

Sera-t-il jamais possible de démontrer que l’activité neuronale ne peut totalement s’expliquer par la matière physique ? Est-il possible d’expliquer les processus à l’œuvre spatialement et temporellement dans une cellule vivante sans avoir recours à une autre source d’information que les éléments physico-chimiques qui la composent ?

 

comme la voix de Barbara

fragile claire

désespérée

qui vous entraîne vers la mort

l’amour perdu la solitude

 

et tire la sollicitude

de votre chair

compassionnée

pour celles qui dorment dehors

et qu’on veut prendre dans les bras

 

il faut bien faire quelque chose

lorsqu’on entend

ce cri muet

de la chair mordue par le gel

et que la sympathie frissonne

 

cette voix basse qui résonne

comme au dedans

de sœurs jumelles

de l’une à l’autre est le secours

qui jamais la nuit ne repose

 

4 février 2012

 

Plus encore que les communicateurs commerciaux, les hommes politiques ont intérêt à s’adresser à des consciences dont l’intuition a été atrophiée, car ils peuvent ainsi les manipuler facilement avec des mots, des concepts, des raisonnements. Ils n’ont alors même pas besoin d’avoir recours à leur langue de bois, qu’une intelligence moyenne est capable de repérer et de tourner en dérision. Il leur suffit d’être de bons avocats, d’habiles sophistes.

 

Celles et ceux qui admirent l’esthétique animale et pour qui le principe de causalité est le moteur constant de la recherche ne peuvent manquer de s’interroger sur la cause de la beauté dans la nature. Et elles ne peuvent se satisfaire des « comment » scientifiques ; il leur faut aussi des « pourquoi » philosophiques.

« Je hais, entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extrême de tous les vices », dit Montaigne (Essais, livre second, chapitre XI, p. 129). Et l’on comprend que cette haine lui vient de sa grande sensibilité à la souffrance des autres. Il s’élève contre les supplices souvent infligés aux condamnés à son époque. Et il étend sa compassion aux animaux, y compris à ceux qu’il se voit comme contraint de martyriser : « Je ne vais pas égorger un poulet sans déplaisir, et ouïs impatiemment  gémir un lièvre sous les dents de mes chiens » (ibid.). Il reproche d’ailleurs à la cruauté envers les animaux de conduire à la cruauté envers les humains : « Après qu’on se fut apprivoisé à Rome aux spectacles  des meurtres des animaux, on en vint aux hommes et aux gladiateurs » (id., p. 134). Ne va-t-il pas jusqu’à parler d’un « cousinage d’entre nous et les bêtes » (id., p. 135) ? Voilà du grain à moudre et des arguments pour nos défenseurs des animaux. Qui oserait s’opposer à la sagesse d’un Montaigne ?

Le scientifique a souvent tendance à ne s’intéresser aux animaux qu’en leurs mécanismes de mort et d’amour, du tuer et du copuler selon les lois cosmiques du neïkos et de la philia. Mais les animaux appellent d’autres regards, ceux de la sensibilité à la douleur et ceux de la sensibilité à la beauté. Et un animal que l’on rencontre n’est pas seulement susceptible d’être compris comme spécimen d’une espèce, mais aussi connu comme un individu singulier, devenant ainsi le sujet d’une relation vivante.

 

la main de rose caresse

blanche neige vierge sage

le corps pur le doux visage

et l’éclaire de tendresses

 

alors pourquoi la tristesse

des âmes nues que ravage

la gueule sur le rivage

des rues que remplit l’ogresse

 

dans ces rues de son ivresse

la foule oublie le partage

de ces âmes sans visage

implorant qu’on les connaisse

 

mais lumière tu t’empresses

et donnes à chacun l’image

adorable que les mages

honorent de leur richesse

 

5 février 2012

 

Intuition. Secret de toute connaissance ? Fondement de toute connaissance ? Secret de la connaissance ultime de l’être ? Connaissance en deçà, mais surtout au-delà du langage, du discours, du raisonnement, du logos. Connaissance animale, mais surtout connaissance spirituelle. La connaissance de l’Eternelle dans l’oraison s’initie dans le discours de la méditation et s’accomplit dans le silence de l’indicible. Elle est alors relation d’intimité amoureuse, mais d’un amour abouti, épuré de tout désir. « Qui aime connaît Dieu », dit Jean. C’est à cette connaissance qu’invite Yeshoua : « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon père » (Jean XIV, 7, cf. XVI, 3).

« Connaissance », mot caméléon comme tant d’autres. La connaissance scientifique est une connaissance discursive, du moins dans la présentation de ses acquis, car on sait depuis Henri Poincaré que l’acquisition de cette connaissance passe souvent par l’intuition.

Spinoza distingue trois genres de connaissance. La plus haute selon lui, celle du troisième genre, « perçoit directement les idées des choses singulières dans leur singularité, par intuition intellectuelle : elle permet de voir chaque chose dans sa nature propre et dans son lien avec la totalité. » Il faudrait, pour bien comprendre, avoir une idée d’ensemble du système de Spinoza, mais on devine à la simple lecture de cette brève description qu’il s’agit d’une connaissance intuitive des êtres singuliers dans leurs relations à tous les autres. Voilà une invitation à connaître les autres êtres, à commencer par les autres êtres humains, personnellement, intimement, et comme intrinsèquement reliés à tous les autres par une altérité que l’on peut souhaiter positive. Connaissance par attention intense à l’autre pour le ressentir en silence…

 

« Toutes les civilisations ne se valent pas » ? Chacune est sûre d’être supérieure à toutes les autres. Vieille maladie de l’humain premier : combien de villes antiques n’étaient-elles pas le centre du monde ? Le remède ? « Ni sur cette montagne ni à Jérusalem… » (Jean IV, 21). « Qui a des oreilles pour entendre… ».

 

adorable la blancheur

qui se pose sur la terre

tendre touche de l’oiseau

revêtant de son duvet

toute peau et toute chair

 

il n’est ni grands ni petits

ni premières ni dernières

dans la beauté unanime

des villes et des banlieues

des fleuves et des rivières

 

tu peux laisser ton empreinte

sur son visage la mer

qui laisse lisse la plage

pour qu’y écrive l’enfant

n’est jamais une étrangère

 

elle accueille sans façons

la foule et la solitaire

les oiseaux et les renards

pour une heure de blancheur

comme des sœurs et des frères

 

allons va marcher sans crainte

dans la paix de l’univers

main dans la main de la foule

vêtue de cette blancheur

invisible qui l’espère

 

6 février 2012

 

Attention. Nous avons tous notre idée, plus ou moins précise, de ce qu’est l’attention. C’est une attitude que nous réclamons des autres pour qu’ils nous écoutent. Le contraire de l’attention, c’est évidemment l’inattention, et cela signifie la distraction, la rêverie, la non conscience de ce que nous faisons.

La philosophe mystique Simone Weil a accordé une importance particulière à l’attention. Elle refuse d’y voir un effort de la volonté, elle y voit une sorte d’attente de l’autre. « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet. Dans le regard attentif… l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde, tel qu’il est ». Simone Weil invite à cette attitude parce qu’elle l’a probablement pratiquée elle-même et qu’elle en a tiré profit dans sa vie intellectuelle et spirituelle, sa vie de philosophe et sa vie de mystique dont les activités étaient pour elle indissociables. Elle sentait une continuité de l’une à l’autre, comme de la nature à la surnature. Il est bon de s’en souvenir quand on souhaite pratiquer la forme d’attention qu’elle décrit.

On comprend que Simone Weil ait pu recommander aux enseignants « l’acte d’attention, une certaine application à l’objet de la plénitude de l’attention » : « L’enseignement ne devrait avoir pour fin que de préparer la possibilité d’un tel acte par l’exercice de l’attention. »

Avec Simone Weil, on parvient à la véritable attention en se désencombrant l’esprit de toute occupation. Pas facile à une époque où tant de gens ne supportent pas d’avoir la tête vide et ont besoin d’avoir en permanence de la musique dans les oreilles et des images sous les yeux. L’attention est cependant l’un des secrets de la vie spirituelle. C’est aussi l’un des secrets de la poésie : « Le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel ».

 

L’humain premier religieux a besoin de sanctuaires parce qu’il a besoin de sacré. Pourtant, depuis Yeshoua et la certitude que l’Eternelle est partout « dans le secret », il n’y a plus de tabernacles que pour l’imagination. Il suffit partout d’être attentif à la présence de l’Eternel Amour pour le rencontrer. « Donne-moi un cœur attentif », demande Salomon (I Rois, III, 9). Comment pourrions-nous aimer sans être attentif à la présence d’Aimer pour qu’il opère en nous le vouloir et le faire ?

 

la porte du couchant

se ferme sans qu’à peine

le sang reflue aux veines

de l’immense océan

 

la lumière s’en va

avec une douceur

si proche de son cœur

que nul n’entend son pas

 

mourir avec le jour

si insensiblement

que les yeux se fermant

reconnaissent l’amour

 

heureux qui entre ainsi

gardant les yeux ouverts

immenses tournés vers

l’infini de la nuit

 

7 février 2012

 

La poésie invite à l’intuition, à l’attention intuitive lorsqu’elle élude la clarté du discours.

 

C’est dans l’attention pure que l’on porte aux objets qu’on les connaît pour ce qu’ils sont. Les objets de tous les jours, ordinaires, banals, se découvrent alors en leur quiddité et leur eccéité, en leur essence générale et en leur existence singulière, unique et cependant reliée aux autres dans l’altérité.

L’attention à l’objet, à l’autre, est susceptible de degrés. Elle requiert un apprentissage. Son plus haut degré se fait plus mystique qu’intellectuel. Et Simone Weil en vient à s’exclamer : « Cette capacité de faire attention est chose très rare, très difficile, c’est presque un miracle, c’est un miracle » (Attente de Dieu, p. 79). Elle devait penser à la difficulté et à la rareté de notre attention aux autres comme autres, à ce regard et à ces gestes envers un humain comme nous en croisons tous les jours, gens pour nous sans attrait, mais qui tout à coup se révèlent tels qu’en eux-mêmes dans la splendeur de leur être éternel.

Pour Simone Weil, cette attention-là est donc un acte exceptionnel, car il implique un dépouillement de soi auquel on ne parvient que lentement dans le cheminement vers la pure agapè. Il s’agit de faire en soi place à l’autre, de lui céder la place, toute la place. Il semble que ce soit ce que Simone Weil a fini par découvrir et vivre en passant de la vie intellectuelle à la vie mystique. Ne parle-t-elle pas alors d’une « attention intense, pure, sans mobile, gratuite, généreuse. Et cette attention est amour… pur amour » (Ecrits de Londres, p. 36).

Si le mot « attention » est parfois utilisé au pluriel dans le sens d’être attentionné plutôt que simplement attentif, c’est que l’attention rejoint alors la sollicitude. Et si cette sollicitude est sans raison ni désir, elle en vient à participer de la sollicitude de l’Eternelle Agapè.

 

la rose alors est sans raison

et sa joue fraîche et son parfum

avec elle ne font plus qu’un

au bout du dernier horizon

 

elle n’est pas pour qu’on la cueille

en sa plus verte nouveauté

mais pour qu’on trouve en sa clarté

l’accomplissement de la feuille

 

et qu’après l’instant attentif

on poursuive sur le chemin

comme avec elle par la main

vers l’horizon définitif

 

8 février 2012

 

Chaque culture a ses valeurs et juge les autres cultures en fonction de ces valeurs. Les relations entre les cultures évoluent en fonction de l’évolution de leurs valeurs. Enorme question, difficile question. Il est des cultures où les valeurs traditionnelles valent parce qu’elles sont traditionnelles plutôt que par ce qu’elles représentent en fonction d’une valeur plus essentielle. C’est ce que l’on appelle le traditionalisme, où le changement apparaît nécessairement comme une trahison et une décadence. Les religions encouragent cette attitude en se référant sans cesse à leur fondation, à leur fondement. Pour les trois monothéismes, ce fondement s’appelle le Livre, que ce soit la Thora, l’Evangile ou le Coran. Ils se fondent sur ce qu’ils appellent la Révélation, la Parole immuable de l’Eternel, et en font leur valeur absolue. Leurs théologies ne peuvent évoluer qu’au prix d’innocentes ruses herméneutiques prétendant que la Parole divine n’a jamais fini de révéler ses secrets.

Toute culture est cependant animée d’une valeur d’évolution, latente ou patente. Dans la culture occidentale, le progrès des sciences et des techniques a encouragé cette valeur et l’a étendue à l’ensemble de sa vie, y compris à sa vie religieuse, à laquelle elle s’est opposée, cherchant parfois à la détruire ou à la modifier, parfois à la faire progresser dans les consciences qui y tenaient.

Le bouleversement que la découverte de Yeshoua devait provoquer dans les valeurs du judaïsme ne s’est pas accompli. Il a fait bouger les choses, mais sans aller jusqu’à l’aboutissement. Avec Yeshoua, la valeur fondatrice est l’agapè, ici appelée altérité positive. Elle conduit logiquement à la subversion des valeurs religieuses et des valeurs humaines qui leur sont associées. C’est ainsi que l’éthique inspirée par l’agapè dégrade les valeurs attachées à la sexualité en libérant les consciences de la fascination de l’éros et du tabou qu’elle entraîne. L’agapè ne réprime pas l’éros, elle le maîtrise, comme elle maîtrise les diverses énergies liées à la philia et au neïkos.

L’agapè donne aux consciences qui l’accueillent de regarder avec bienveillance toutes les cultures et leurs valeurs, que ce soient celles où elles ont grandi ou celles des autres peuples. Cette bienveillance permet une évolution intérieure et une adoption de valeurs d’autres cultures dans la mesure où celles-ci s’accordent avec celles qui lui sont propres. Wole Soyinka appelle cela « l’éclectisme sélectif ».

 

Le passage de la nature à la surnature est un sujet essentiel dans la théologie chrétienne, où l’on trouve deux tendances plus ou moins prononcées : celle qui insiste sur la discontinuité de l’une à l’autre, en gros la théologie de Thomas d’Aquin, et celle qui insiste sur la continuité, en bref celle de Duns Scot. Ce sujet touche de près l’opposition entre traditionalisme et progressisme en leurs diverses nuances. Il a été au cœur de la crise du Modernisme (Loisy, Laberthonnière…). Il demeure dans l’implicite de notre vision de l’évolution des sociétés humaines et de nos relations avec chacune d’elles. La méditation du mashal du « Levain dans la pâte », de l’agapè dans l’humanité, conduit à une vision juste de cette continuité/discontinuité, celle du dynamisme de l’altérité positive dans le dialogue des cultures. L’agapè n’attaque aucune culture, elle les invite toutes à lever.

 

qu’as-tu vu dis-moi qu’as-tu vu

dans les rues grouillantes du monde

était-ce un troupeau une horde

ou dix mille inconnus

 

ma tête tournait éblouie

par celle-ci vers celle-là

vers celui-ci par celui-là

dans l’espace infini

 

en chacune chacun brillait

le diamant incomparable

comme en son eau en ses facettes

d’un cœur insatisfait

 

de ce qu’il prend de ce qu’il donne

de lumière à son alentour

et voudrait que l’amour le gagne

que l’infini rayonne

 

ce que j’ai vu c’était le nôtre

des solitaires anonymes

courant en rivière unanime

au rendez-vous de l’autre

 

9 février 2012

 

La découverte de l’Evolution en occident au XIX° siècle a été l’un des éléments déclencheurs de la Crise moderniste. Les théologiens chrétiens qui pensaient, qui osaient enfin penser avec les Lumières, devaient être amenés à se demander ce que signifiait l’Evolution dans l’histoire religieuse de l’humanité.

Continuité/discontinuité. Qu’y avait-il de traditionnel et qu’y avait-il de moderne dans l’apparition de la religion judaïque, puis dans l’apparition de la religion chrétienne ? (Les théologiens modernistes ne pouvaient s’interroger sur l’apparition de la religion musulmane considérée comme celle des infidèles, encore moins sur la possibilité d’une autre apparition religieuse, ancienne, présente ou à venir). Nous ne pouvons ici échapper à ces questions. Sauf à penser que la découverte de Yeshoua a été si radicale, allant jusqu’à la racine de l’être, jusqu’au secret de l’Être de l’être « demeuré caché depuis les origines » (Matthieu XIII, 35 ; Romains XVI, 25 ; Ephésiens III, 9 ; Colossiens I, 26), qu’elle a mis fin au sacré, à la croyance aux dieux, y compris au dieu des monothéismes.

Pensée à l’intérieur de la théologie chrétienne, cette découverte radicale peut conduire, pour faire bref, à deux attitudes oscillant entre la discontinuité et la continuité. Admettre que Yeshoua a mis au jour le dernier secret de l’être, c’est implicitement admettre qu’il y a eu évolution, et progrès, du judaïsme au christianisme. Mais ce peut être aussi admettre que cette évolution impliquée par l’intuition de Yeshoua signifie la fin de la religion judaïque comme de toute religion, et donc de la religion judéo-chrétienne. Le théologien chrétien est ainsi amené à choisir entre sortir de l’Eglise ou y demeurer pour tenter de la faire évoluer.

C’est la seconde attitude que choisirent le théologien philosophe Laberthonnière ou le philosophe Maurice Blondel, et plus tard Henri de Lubac, qui eut quelques problèmes avec le Vatican avant d’être reconnu par Jean-Paul II et « élevé au cardinalat ». Dans Le Surnaturel (1946), de Lubac montre que le surnaturel, la grâce, la divinisation par l’amour agapè, répond à « un désir naturel de Dieu ». N’est-ce pas ce que pensait déjà Augustin ? « Tu nous a faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi ».

Ce qui fait obstacle à la continuité du naturel au surnaturel dans une théologie traditionaliste, c’est que cette continuité n’est pas cohérente avec la notion de grâce au sens de don purement gratuit. Mais cette notion est une implication de l’idée d’un dieu potentat arbitraire, qui hélas, on le voit chez Paul, sauve qui il veut et damne qui il veut : « Il fait miséricorde à qui il veut faire miséricorde et il endurcit qui il veut » (Romains IX, 18). Ce dieu-là n’est pas celui que Yeshoua appelle son Père, « qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Matthieu V, 45).

 

qu’as-tu vu qu’as-tu retenu

de ton passage dans la foule

dans la rivière de diamants

 

la lumière dans le secret

qui rayonnait à mon oreille

presque insensible me disait

 

ouvre mais ouvre donc ton œil

invisible dans l’infini

sur la belle immensité vide

 

c’est ici et là que j’enfante

depuis toujours et à jamais

en une éternelle gésine

 

car je ne sais faire que l’autre

et je t’invite à la lumière

où les diamants se contemplent

 

10 février 2012

 

Dans la théologie de Duns Scot, la surnature s’édifie sur la nature sans la nier, mais en l’assumant. Certes, mais comment comprendre cette assomption sans négation ? Et qu’est-ce que la nature pour celles et ceux qui nient l’existence d’une nature humaine ? Ou que penser de ce que disait Erasme : « on ne naît pas homme, on le devient » et puis de ce que disait Simone de Beauvoir : « on ne naît pas femme, on le devient » ?

Que penser, oui que penser ? C’est l’invitation première : oser penser, avoir le courage de penser, refuser de ne pas penser, refuser la paresse ou la pusillanimité de ne pas penser, refuser d’être manipulé/e par l’opinion courante, par les champions de la communication. C’est cela la liberté de penser, plutôt que la simple « liberté de pensée » qui ne consiste qu’à pouvoir librement exprimer notre pensée politique, (ir)religieuse, culturelle, morale, esthétique… sans nous demander d’où elle nous vient.

La liberté de penser suppose-t-elle la liberté de ne pas penser ? Et si la liberté fondamentale de l’être humain était de pouvoir penser, si c’était en cela que consistait la nature humaine ? La nature de l’homme, si l’on pense pouvoir utiliser le terme de nature humaine, si l’on pense que la nature humaine n’est pas une essence intangible, mais au contraire la possibilité de passer au-delà, d’être invité à l’impossible de la surnature, alors la nature humaine est de penser. Pascal l’a pensé dans ses Pensées ! Pour lui le propre de la nature humaine était de penser : « Toute notre dignité consiste donc dans la pensée », « je ne puis concevoir l’homme sans pensée » (Pensées, éd. Sellier, fragments 232, 143). Par la pensée, l’être humain se pense et maîtrise sa nature première, son capital génétique et tout ce qu’en a fait son milieu familial et social… Cela fait partie de son dynamisme d’homo viator en marche de la nature vers la surnature.

La démocratie d’une conscience qui ne pense pas est une illusion. Une conscience qui pense ne peut ni tenter d’imposer son opinion, sa « vérité », aux autres consciences, ni se laisser imposer les opinions des autres consciences.

Et Yeshoua ? D’où lui est venue sa liberté de penser ? De penser autrement que sa famille et son milieu.

 

cette tunique pailletée

n’est-ce pas le ciel étoilé

 

il suffit de la contempler

pour la voir en lui se mirer

 

pour voir le grand dans le petit

briller en grande sympathie

 

ainsi nous vient de tout connaître

un peu davantage en son être

 

l’univers ici se concentre

sans circonférence ni centre

 

dans la belle concertation

de l’espace en situation

 

les étoiles en leurs distances

nous disent notre dernier sens

 

ce qui les unit les sépare

chacune en entier a sa part

 

les étoiles de la tunique

à chacune chantent l’unique

 

11 février 2012

 

La liberté de penser, l’acte libre que constitue le vrai penser doit commencer, pour nous comme pour Descartes, par un non péremptoire. (Comme la liberté de l’amour agapè commence par un non ferme aux attirances et aux répugnances de notre nature première). Table rase, doute systématique, remise en cause radicale des opinions et des croyances qui nous ont été inculquées par notre milieu familial et social, par nos études et nos expériences…
Mais ce non radical ne peut surgir en nous que causé. Quelle cause alors pour le doute universel ? Une intuition fondatrice, un sentiment du cœur, du cœur pascalien, que le réel est autre que « ce qu’un vain peuple pense ».

Pour Descartes comme pour Pascal, la spécificité de l’être humain, sa nature humaine, son être, c’est de penser : « Nous sommes par cela seul que nous pensons ». « Je pense, donc je suis ». La formule se présente comme une démonstration, un syllogisme abrégé, un enthymème, mais elle est saisie intuitivement dans son évidence. Le « donc » est superflu : c’est je-pense-je-suis. Il faut que cette évidence soit saisie ainsi, qu’elle nous saisisse avec force pour être capable de causer le doute, de déclencher la remise à plat de tous nos acquis.

Chez Descartes, contrairement à ce que pensent certains cartésiens, la pensée est autant intuitive que discursive, elle vient du cœur autant que de la raison. Les mots, le langage, le logos, la pensée discursive, la raison des raisonnements sont insuffisants. Il faut qu’ils soient fondés et soutenus par une intuition. Limiter le penser et la liberté de penser à la rationalité, c’est courir le risque de la manipulation par le discours. Et si l’exercice de la liberté de penser nécessite le plus souvent, au départ, la discussion et la concertation, il doit finalement aboutir à des choix d’opinion qui échappent à l’argumentation.

Quelle cause a déclenché en Yeshoua la remise en question de sa religion ? L’évidence de l’Eternel Amour dans la nature, dans la pluie et le soleil, dans les fleurs des champs et les oiseaux du ciel… ? (Matthieu V, 45 ; VI, 25, 28s).

 

quelle était cette chevelure

nid de lignes et de spirales

où dans l’infime d’un instant

invisibles s’étaient posées

les ailes d’une tourterelle

 

ce qu’il en reste est un murmure

où se dessine pur ovale

la parabole de ce temps

que l’on croit immobilisé

quand il s’éloigne à tire-d’aile

 

alors n’attends pas son retour

n’en garde que le souvenir

miracle de la permanence

en cette éternelle mémoire

de l’infini qui rien ne perd

 

car attendent d’autres amours

les multitudes à venir

et dès maintenant la présence

ici et là des belles noires

aux spirales de l’univers

 

12 février 2012

 

Montaigne et son « que sais-je ? ». Sa fréquentation des philosophes l’avait conduit à les mettre tous en doute, des plus dogmatiques aux plus sceptiques. Il avait alors pris refuge dans sa foi chrétienne, bien qu’il y observât des différences menant à des conflits implacables. Qu’aurait-il fait s’il en avait conclu par un « que crois-je ? » ? Peut-on vivre sans une fondation solide, bâtir sa vie sur le sable ? A force de doute, certains de nos contemporains ont atteint le sable de l’absurde et du non-sens.

Les catholiques traditionalistes français se cramponnent à leur certitude exclusiviste. « Hors de l’Eglise point de salut » demeure pour eux un dogme irréductible. L’Eglise officielle a cependant depuis Vatican II mis un peu d’eau dans son vin, un tout petit d’eau dans le vin de ses certitudes, et un certain nombre de ses fidèles en sont venus à dire que leur foi était nécessairement mêlée de doute. L’Eglise est cependant encore loin de la seule certitude tenable et acceptable par tous les peuples de la terre : l’amour « seul digne de foi », l’Agapè Eternel.

En accueillant cet Amour, bien que ce fût encore sous l’image psychanalytiquement suspecte du Père, Yeshoua s’est ouvert à la liberté ontologique. Avant d’annoncer que « la vérité rend libre » (Jean VIII, 32), il avait bien dû en faire l’expérience. La vérité de l’Être de l’être, l’altérité positive, l’Amour-Aimer libère l’humain dernier prisonnier de l’humain premier, le nouvel Adam prisonnier du premier Adam.

Libération de l’agir et libération du penser. Libération de l’agir : Yeshoua avait maîtrisé et assumé en lui les forces cosmiques, le « monde », la philia et le neïkos. Il avait en particulier assumé la force la plus puissante de la philia, l’éros, la plus violente attirance de l’humain premier, celle qui continue, tel le vieux sacré, de provoquer fascination et terreur. Fascination chez celles et ceux qui s’y laissent engluer, qui « ne pensent qu’à ça », terreur chez celles et ceux qui s’en font un tabou. L’homme Yeshoua pouvait ainsi avoir avec les femmes des relations de pure agapè. Il faut contempler les scènes de l’Evangile où on le voit en leur compagnie pour mesurer cette liberté. On peut en particulier s’arrêter sur la scène où il se laisse longuement baiser les pieds par une « pécheresse », et où sa connaissance des cœurs lui fait reconnaître en ce geste un élan d’agapè répondant au sien. Cette femme est « pardonnée » parce qu’elle aime d’agapè, car l’agapè est la seule force capable de neutraliser le péché, qui n’est lui-même qu’un manque d’agapè.

Yeshoua  « est venu, mangeant et buvant » (Luc VII, 34). Il n’avait pas besoin d’être un ascète, l’Amour l’avait libéré de la philia.

C’était l’Amour aussi qui opérait en lui la libération du penser, la capacité de mettre en doute la « vérité » du judaïsme.

Yeshoua ne nous a rien proposé de vivre qu’il n’ait d’abord vécu lui-même.

 

il faudra bien passer par cette porte

là-bas au bout de l’horizon

il faudra bien que l’amour nous emporte

au-delà de nous-mêmes et de notre raison

 

car la raison cherche à avoir raison

des autres pour les mettre en poche

mais le chemin qui mène à la maison

fait que de la raison peu à peu l’on décroche

 

il ne reste bientôt que quelques mots

dans la vision de l’au-delà

de cette porte où amour les enclot

et s’il n’en reste qu’un ce sera celui-là

13 février 2012

 

Comment parler du Royaume des cieux si ce n’est en mashal, en images plutôt qu’en concepts ? La théologie, le logos du theos, le raisonnement sur l’Eternel, peut devenir un leurre, une construction abstraite bâtie sur des concepts qui ne sont finalement que des mots, c’est-à-dire une production des neurones. L’Eternel est esprit, en lui rien n’est matière physique, en lui rien n’est parole, rien n’est chair. Yeshoua a essayé de mettre les points sur les i : « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair est inutile… Mes paroles sont esprit et vie », c’est-à-dire qu’elles renvoient au-delà d’elles-mêmes, au-delà de leur matérialité verbale. On comprend que certains exégètes aient pu mettre en doute l’authenticité du prologue de l’évangile de Jean affirmant que « la parole est Dieu ». L’Eternel ne peut parler, il est esprit. Hélas pour la sacralisation de la parole chez celles et ceux qui adorent le Verbe fait chair. Le verbe est chair par nature, il ne peut le devenir. Et il est inutile comme verbe puisqu’il est chair.

En parlant de l’Eternel comme d’un Père, Yeshoua ne pouvait parler qu’en mashal. L’Eternel/ Eternelle telle qu’en elle-même/lui-même est indicible parce qu’intellectuellement incompréhensible. La théologie négative apophatique dit que l’on ne peut dire l’Eternel, et sous-entend que « ce que l’on ne peut dire, il faut le taire ». La seule connaissance possible de l’Eternel, c’est l’amour : « Qui aime connaît Dieu ».

 

La civilisation occidentale oscille de siècle en siècle d’un mouvement pendulaire entre le sexe sacré fascinant et le sexe sacré terrorisant, entre la sexualité folle et le tabou sexuel. A observer nos médias, nous voyons que nous en sommes quasiment à l’extrême du fascinant. Bien sûr nous regardons les autres civilisations comme inférieures en leur tabou sexuel. Et elles nous le rendent bien. C’est la guéguerre du hijab et du string.

 

c’est le destin au bout des doigts

ces dents de fer cassant la noix

mais l’œil s’attarde longuement

sur le fruit mûr comme un amant

 

ce qui devient la nourriture

ce fut d’abord une aventure

 

l’écale ouverte dans les feuilles

c’est un enfant que l’on accueille

 

c’est la longue file d’ancêtres

qui voient ce fils maintenant naître

 

que deviendra-t-il parmi d’autres

que nous croyons être les nôtres

 

les éclats de la coque dure

s’accompliront-ils dans l’ordure

 

plus longtemps que la nourriture

ils poursuivront leur aventure

 

comme les os qui dans la terre

disparaissent après les chairs

 

et puis même des dents de fer

dans la rouille il faut se défaire

 

et poursuivre notre aventure

avec l’esprit de ce qui dure

 

dans l’espoir de voir apparaître

de nouveau la beauté de l’être

 

14 février 2012

 

Pouvons-nous, devons-nous interpréter les événements du passé autrement que dans la perspective du présent ? Le « devoir de mémoire » est un devoir du présent. Qu’avons-nous à faire du passé, du passé mémoriel qui nous émeut et du passé historique qui nous instruit si ce n’est afin d’y trouver des émotions et des idées capables de nous faire agir dans le présent ? Mais notre volonté d’agir est mue très majoritairement pas les intérêts de l’humain premier. Face à chaque devoir de mémoire, nous pouvons nous demander quels intérêts il sert. Dans la mesure où un devoir de mémoire est un devoir intéressé, les tenants d’Aimer s’en distancient en déployant leur sollicitude à la totalité de l’humanité présente et à venir.

 

Sur le dogme chrétien de la Trinité, bien des théologiens analytiques se sont cassé les dents avant de jeter l’éponge en reconnaissant que c’était un mystère (en plus d’un sens). Nous pouvons l’approcher comme un mashal : En disant que l’Eternel est un et trois, on rejoint l’advaïta des Vedantins pour qui l’être est à la fois un et deux. Les théologiens apophatiques chrétiens peuvent dire que l’Eternel n’est ni un ni trois, comme le théologien apophatique vedantin peut dire que le brahman et l’âtman ne sont ni un ni deux.

Le panthéisme, le deus sive natura de Spinoza, est une autre expression de la présence de l’Eternel au monde, son autre. Maladroite si on l’aborde intellectuellement, habile si l’on en fait une figure de l’indicible. Le panenthéisme est moins inacceptable, mais il risque d’évacuer l’indicible.

En entendant les uns et les autres, on peut avoir envie de répéter après Wittgenstein que « ce que l’on ne peut pas dire il faut le taire ». C’est ce que font les mystiques. Elles, ils finissent par ne plus rencontrer l’Eternelle Eternel que dans le silence. Mais quel silence ! Le silence du silence d’une indicible présence. On ressort de cette présence pour la dire en pensées et en gestes de pure agapè, car c’est celle d’Aimer.

Pascal : « Dieu sensible au cœur, non à la raison ». L’Eternel inaccessible à l’intellect, accessible à l’amour. « Qui aime connaît Dieu », dit Jean.

 

cette voix pour l’éternité

en ma demeure

effleure

tout visage toute bête toute fleur toute pierre de sa beauté

 

15 février 2012

 

« Voir un monde dans un grain de sable », disait William Blake. A quelle expérience cela correspond-il ? A celle de l’attention intuitive sensible ? Il faut apprendre à contempler un arbre jusqu’à ce qu’un peu de sa vie, de son être, passe de lui à nous. Mais comment nous y prendre et même songer à le faire si l’on nous a convaincus depuis l’enfance que ce ne serait que de la pure imagination, voire cette imagination païenne bannie par une religion de la transcendance acosmique ? Et pourtant Yeshoua savait contempler les êtres de la nature, communier à leur vie au point d’y pressentir les promesses de la surnature. Ses mashal leur donnaient la parole.

Je sais que tu aimes cet arbre. C’est en participant à ta sollicitude pour lui que je veux l’aborder. Une conscience qui se laisse gagner par l’Amour éternel partage sa sollicitude pour tout être.

 

« Ai-je un corps ou suis-je un corps ? » C’est selon, cela dépend de vous. Vous pouvez faire grandir en vous l’esprit ou le laisser s’étioler et mourir. Auquel cas vous ne serez plus qu’un corps. L’humain premier est invité, de par sa nature même diraient Duns Scot, de Lubac et quelques autres, de par le mouvement de l’évolution, à se spiritualiser jusqu’à la déification en accueillant l’Eternel Amour. Alors, quand vient l’heure où le corps n’est plus qu’un agrégat minéral en voie de désagrégation, l’esprit est « comme les anges, fils de Dieu (déifié), fils de résurrection (ressuscité) » (Luc XX, 36).

 

elle trouva sa note avec son premier air

lorsqu’à ton premier cri tu pris ta liberté

elle qui s’est conçue au ventre de ta mère

cette voix qui est tienne pour l’éternité

 

tu ne sais pas comment ni pourquoi elle chante

en la mineur parfois et parfois en majeur

tu ne sais pas ce qui en elle souffle et vente

au soleil sous la pluie dans le froid la chaleur

 

moi je sais les accents la force et la douceur

des mots et des murmures aux oreilles qui aiment

et je veux qu’avec toi jusqu’à la fin demeure

cette indicible voix de la joie qui m’emmène

 

quand tu ne seras plus qu’une ombre de lumière

un ange en l’invisible une belle présence

tes enfants dans leur cœur chantonneront ton air

parmi les mélodies qui animent l’immense

 

16 février 2012

 

Léon Tolstoï : « Il avait raison de dire que le seul bonheur était de vivre pour les autres » (« Le Bonheur de la famille »). Cette conviction est plusieurs fois exprimée dans l’œuvre de Tolstoï. Elle sert de fond à ce pessimisme, ce réalisme, qui fera dire plus tard à Aragon : « Il n’y a pas d’amour heureux ». L’humain premier peut parfois jouir d’un bonheur intense. L’amour passion fait souvent « voir la vie en rose ». Pendant quelque temps. On dit maintenant que cela dure trois ans. On nous présente cependant de temps à autre d’admirables exceptions, ces vieux couples qui tiennent et qui sont heureux, ou du moins le paraissent. Il est difficile d’admettre qu’ils aient pu tenir sans être passés peu à peu d’éros à agapè, sans avoir de plus en plus préféré l’autre à soi. Il est sûr en tout cas que l’on n’entre dans la béatitude que par la sollicitude, qu’on ne franchit la porte du Royaume qu’en abandonnant tout souci de soi par souci de l’autre. Telle est la joie de l’Eternel Amour. Il y invite toute chair avant qu’elle ne se dissolve.

 

Les campagnes électorales ont quelque chose, bien des choses, d’affligeant. Mais qu’y faire lorsqu’on a acquis la conviction que la démocratie est « la moins pire » des formes d’organisation politique. L’humanité démocratique continuera son gâchis de paroles et d’argent tant que ses citoyens ne se seront pas majoritairement élevés à la dignité de la pensée. C’est ce à quoi devrait viser les écoles, des plus petites aux plus grandes. Malheureusement les financiers, qui gèrent notre planète comme jamais encore, n’y ont pas intérêt… La bêtise est leur fonds de commerce, la pensée leur concurrente.

 

cheveux éparpillés feuilles mortes

abandonnés à la terre à la porte

prémices de la chair tout entière remise

à la matière à ses cycles soumise

 

douce folie de croire que la terre

comme un ventre pourrait redonner la lumière

aux vapeurs à la pierre à jamais renvoyés

au monde quand l’esprit s’envole libéré

 

17 février 2012

 

La philia animalise par séduction érotique, le neïkos bestialise par domination politique.

 

Certains certaines font de l’égalité l’ennemie de la liberté, d’autres font de la liberté l’ennemie de l’égalité. D’autres encore pensent qu’il faut avoir la sagesse de les réconcilier en les équilibrant. Ici égalité et liberté sont la double expression d’une même réalité : l’Agapè, l’Eternel Amour. Car il s’agit d’égalité et de liberté ontologiques, celles auxquelles l’Eternel nous offre de participer dans l’Amour.

On sent bien que la France d’aujourd’hui prend majoritairement parti pour la liberté et qu’un certain nombre aimeraient voir « égalité » disparaître de la devise de la République. N’osant le dire clairement, ils la passent sous silence, la cachent honteusement derrière la « justice » ou la « solidarité », termes suffisamment élastiques pour satisfaire toutes les opinions. La tâche des tenants d’Aimer est celle du levain dans la pâte, celle qui consiste à monnayer la conviction dans la responsabilité, l’idéal dans le possible, à oeuvrer dans le sens d’une meilleure égalité et d’une meilleure liberté en marche vers l’égalité et la liberté ontologique du Royaume des cieux. Il s’agit de les faire progresser selon les possibilités de la société, comme il s’agit pour chacun et chacune de la faire progresser dans leur propre vie.

 

Il est douteux qu’un affermissement de la foi, qu’elle soit judéo-chrétienne ou musulmane, puisse conduire à une tolérance et moins encore à une reconnaissance réciproque. C’est plutôt le doute qui conduit à la tolérance en faisant passer la foi du statut de la vérité alêtheia à celui de l’opinion doxa. Il vaudrait mieux prôner l’approfondissement mystique. Les mystiques juifs, chrétiens et musulmans témoignent d’une commune expérience spirituelle. On peut y voir la découverte, plus ou moins claire plus ou moins voilée, de l’Agapè, seule capable de rassembler les fidèles de toutes les religions, voire les athées et les agnostiques en quête de spiritualité.

Les haines théologiques sont les pires. On l’a vu au cours de l’histoire du christianisme, on le voit encore au sein de l’islam. Mais ces haines sont celles des théologies positives, dogmatiques. Les théologies négatives, apophatiques, sont le plus souvent des retombées d’expériences mystiques (ce qui d’ailleurs ne peut manquer de les rendre suspectes aux yeux des fondamentalistes).

On entend cependant parfois dire que le doute inconscient des croyants peut induire chez eux un fanatisme compensatoire. On ne croit guère ici à ce genre d’explication psychanalytique, mais ce n’est qu’une opinion.

 

les morts ne sont pas sous la terre

ils sont dans le silence

car les mots sont de la matière

et les esprits ne sont qu’esprits

 

peut-être que parfois les choses

se prêtent comme signes

à celles qui ne se résignent

à leur absence mais qui osent

pénétrer nues dans l’inconnu

 

peut-être qu’à force de peine

d’amour de nuit obscure

elles peuvent franchir le mur

de l’éternel Eden

 

18 février 2012

 

Les mots sont fatalement déficients lorsqu’on les utilise pour représenter des réalités spirituelles. Ils ont une origine physique, spatio-temporelle, et leur utilisation spirituelle est imprécise, maladroite, équivoque… Ils ne peuvent pas faire sens pour ceux et celles qui n’ont aucune expérience spirituelle. On le voit dans l’Evangile lorsque Yeshoua parle d’esprit à Nicodème et à ses disciples (Jean III, 8s ; VI, 60-63). Comment parler de couleurs à un aveugle de naissance si ce n’est en un langage figuré, analogique comme le suggère Baudelaire dans son poème « Correspondances » : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Pour parler des réalités spirituelles, on peut évoquer des réalités physiques en donnant à entendre qu’il ne faut pas les prendre au premier degré. C’est ce qu’a fait Yeshoua en parlant en mashal.

Le mot « intuition » continue de faire l’objet de multiples études, interprétations et discussions selon qu’il est utilisé pour parler du sensible, de l’intelligible et du spirituel. L’étymologie peut nous aider à en approcher la réalité, mais elle ne peut être décisive puisque le sens des mots évolue avec le temps, s’enrichit, se diversifie, dévie… « Intuition » vient du latin intueri, un verbe signifiant « regarder attentivement dans » et lui-même tiré d’un autre verbe, tueri, qui signifie « avoir sous les yeux, observer, contempler », mais aussi  « administrer, diriger, veiller sur, protéger, garder, conserver », ce qui pourrait sans doute se résumer par « avoir à l’œil, rester attentif à ». Cette polysémie nous laisse sur notre faim. Il faut passer des mots à l’expérience. C’est justement ce qu’est l’intuition : oublier les mots, les concepts, les raisonnements, et regarder de tous ses yeux, écouter de toutes ses oreilles. Ce qui alors entre en nous est porteur de sens, car les êtres de la nature sont porteurs de sens pour celles et ceux qui ont « un cœur attentif ».

L’intuition sensible introduit à l’intuition intellectuelle et à l’intuition spirituelle, qui sont elles aussi sans langage, même si elles peuvent devenir productrices de langage. N’est-ce pas ainsi  que Yeshoua a pu trouver les mots qui exprimaient son intuition spirituelle fondamentale de l’Eternel Amour ? En écoutant le vent, en regardant l’eau (Jean III, 6 ; IV, 10)…

 

Cette écoute intuitive, ce regard intuitif face aux choses, aux personnes, est un acte d’attention empathique, de communion contemplative, d’amour de l’autre comme autre… Mais à quoi bon le dire, tenter de l’expliquer avec des mots si cela ne conduit pas à le faire ? L’agapè nous y invite.

 

l’horizon de la brume est le vrai

plutôt que de parler c’est de voir

s’estomper la ligne dernière de l’être qui donne

de savoir la présence

 

l’imprécis dit l’immense

qui s’illimite et fait qu’à le contempler l’on frissonne

et s’éblouit et veut apercevoir

cette beauté qui ne finit jamais

 

19 février 2012

 

En remettant le sabbat sur ses pieds, en le désacralisant, Yeshoua annonçait, amorçait la totale désacralisation du monde. Le monde ne serait plus une affaire divine puisque la rythmique du temps redevenait une affaire purement naturelle, cosmique et humaine. Ce sur quoi était fondé le repos du sabbat, le mythe de la Création en six jours suivi du repos du Créateur patriarcal, avait mis bas celui de la Déesse Lune et de ses quatre phases de sept jours. Avec Yeshoua, plus de déesse ni de dieu pour commander les rythmes des humains, plus de patriarcat ni de matriarcat sacralisés, mais l’égalité ontologique de l’homme et de la femme dans l’Eternel Amour. Reste le sabbat/dimanche/vendredi fait pour l’humain. Les repos et les fêtes périodiques deviennent son bien. Ils sont faits pour lui, pour son équilibre dans le temps, dans son cheminement d’homo viator.

Mais la désacralisation est ambiguë. Elle peut rétrograder l’humain dans la soumission aux forces d’attraction et de répulsion, concrètement dans la soumission au désir d’avoir et dans la domination de ceux qui n’ont pas par ceux qui ont que ce désir entraîne. Crûment, les actionnaires nantis, pour gagner plus, font travailler plus les travailleurs démunis. Dommage pour le repos du sabbat, pour les loisirs, la culture, les relations familiales et sociales, la vie spirituelle…

La désacralisation opérée par l’intuition de Yeshoua l’a été en implication de l’Agapè. C’est une libération par l’amour des autres. Elle ne peut cautionner l’exploitation des autres, elle ne peut que s’y opposer au nom de l’égalité ontologique monnayée dans notre société en égalité des droits et des devoirs.

 

Lorsqu’on entend les candidats à l’élection affirmer unanimement qu’ils disent la vérité, on comprend que leurs « vérités » politiques ne s’accordent pas, et l’on pense aux « vérités » philosophiques qui laissaient Montaigne rêveur au point de le réduire à son « que sais-je ? ». On en vient alors à un « qui croire ? ». On prend ses distances avec le discours, le raisonnement, l’argument des orateurs. On peut s’appuyer davantage sur l’intuition. Mais comment le faire dans notre civilisation qui a dévalorisé l’intuition, le cœur, en surévaluant la réflexion, la raison ? On peut au moins mettre en garde contre le raisonnement en montrant que sa conformité aux règles de la logique peut aboutir à des conclusions manifestement fausses. Ainsi du sophisme de la flèche de Zénon, qui devrait ne jamais atteindre sa cible. On peut surtout s’exercer à l’intuition par l’attention contemplative aux êtres et aux choses.

 

alouette inouïe

ton chant de février

va-t-il faire oublier

la crainte de l’oubli

 

l’oreille reconnaît

le dessin familier

que trace ton gosier

dans le brouillard épais

 

alouette ironie

du printemps oublié

ta chanson déliée

dit la mélancolie

de ce qui disparaît

 

ta gorge déployée

dit la joie dépliée

de ce qui apparaît

 

que loue ta mélodie

l’élan du lévrier

menant en février

la course à l’inédit

 

20 février 2012

 

Amadou Hampâté Bâ, sage du Sahel (1901-1991) : « Il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité. » Ce que chacun annonce comme l’unique vérité se révèle en sa multiplicité comme une opinion parmi d’autres. Montaigne a été l’un des premiers en Occident à découvrir cette évidence et à prendre refuge dans la « vérité » de sa foi chrétienne. Cette découverte ne pouvait cependant manquer de s’étendre aux fois religieuses elles-mêmes. Leur diversité mène à l’agnosticisme pour une conscience qui recherche la vérité au-delà des « vérités » des uns et des autres. Après le « que sais-je ? » en philosophie (et le « qui croire ? » en politique) vient le « que croire ? » en religion. Mais l’agnosticisme total en philosophie comme en religion est-il tenable ? Il faut choisir entre l’absurde du nihilisme et la poursuite de la quête du sens.

On prétend ici que le sens n’est pas au bout de la pensée réflexive et des « vérités » qu’elle produit, mais au bout de la pensée intuitive, en deçà et au-delà  des mots et des concepts. En deçà le sens est celui selon lequel vivent les arbres et les bêtes : Ils ne se trompent pas en suivant leur instinct. C’est aussi celui selon lequel vit l’humain premier s’il est fidèle à son cœur plutôt qu’à sa raison. Cette fidélité au sens que lui donne le cœur, l’intuition, le conduit sur le chemin du sens au-delà, le fait passer de la nature à la surnature. Car « l’homme passe infiniment l’homme », dit Pascal. L’humain est appelé à l’infini par l’appel de son cœur infiniment désirant.

L’intuition de Yeshoua montre la continuité de son intuition sensible des choses de la nature à son intuition spirituelle des choses de la surnature, de l’Eternel Infini. Il a saisi que la vérité qui se manifeste dans l’excellence de la nature manifeste l’excellence de la surnature. Pour lui, que le soleil brille sur tout être signifie que l’infini brille sur toute conscience parce qu’il est amour inconditionnel universel.

Il savait cependant que cette découverte ne va pas de soi, qu’il faut « être de la vérité » (Jean XVIII, 37) pour l’accueillir, avoir « des oreilles pour l’entendre » (Matthieu XIII, 3ss). Le passage de la nature à la surnature n’est possible que par l’accueil quotidien de l’Amour dans l’intuition/attention spirituelle à l’Eternel « présent dans le secret ».

 

« Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr »

 

Le silence du silence intérieur en attention à l’Eternel fait croître dans l’Amour. Yeshoua avait vu dans la croissance silencieuse des êtres de la nature, celle du blé par exemple (Matthieu XIII, 1-9), que la vie spirituelle est croissance, qu’elle vit de croissance dans l’Amour. Il a parlé en paraboles, en mashal, dans l’intuition des choses de la nature et de leur prophétisme de la surnature.

 

le blé en herbe sait qu’il n’aura pas de sens

si ce n’est au chemin d’une longue croissance

 

de jour en nuit il va et jamais ne revient

sa mémoire lui dit que rien ne le retient

 

qu’il peut aller sans peur au-devant de l’hiver

que viendra cet endroit dont il est le revers

 

la terre l’eau et l’air et le feu sont l’espace

qui le porte et l’enfante et lui donne sa face

 

il faut se laisser faire il faut que l’on se fasse

à ce qui au-dehors comme au-dedans se place

 

dans cet arrangement de l’immense qui va

et marche et chante et danse en l’unique opéra

 

le blé sait en son cœur que sa grande patience

accomplit avec lui l’éternelle innocence

 

21 février 2012

 

Si l’intuition de la nature peut conduire à l’intuition de la surnature, c’est qu’il existe une secrète filiation de l’une à l’autre. Plusieurs civilisations ont saisi cette relation et on tenté de l’utiliser. L’alchimie, orientale comme occidentale, agissait sur la matière pour agir sur l’esprit, prétendait changer le plomb en or pour changer l’humanité première en humanité dernière. Le système chinois du Tao tel qu’il s’exprime dans la combinatoire de divination du Yi King est également construit sur cette parenté.

La pensée occidentale moderne a longtemps cru qu’il s’agissait d’illusions de l’imagination. Il a fallu au XX° siècle les recherches conjuguées du psychanalyste C. G. Jung et du physicien Wolfgang Pauli  pour qu’on établisse une théorie des relations du physique et du psychique fondée sur la découverte de coïncidences significatives entre des événements matériels et des événements psychologiques. Jung a parlé de « synchronicité » et de « phénomènes acausaux », admettant d’ailleurs que ces termes étaient maladroits. Un phénomène a toujours une cause, principe de causalité oblige, mais certains phénomènes physiques ont une cause non physique. Quant à la « synchronicité », elle n’est pas strictement temporelle comme son étymologie le laisserait entendre, mais plutôt relationnelle.

Les découvertes de la physique quantique sur laquelle travaillait Wolfgang Pauli l’ont alerté sur les phénomènes d’interaction sans lien physique. On y parle de non-localité et de non-séparabilité de la matière au niveau quantique, ce qui donne à penser qu’il existe une dimension immatérielle de la « matière », alors que la matière telle que la connaissent et la décrivent ordinairement les physiciens se caractérise par sa localisation et son isolement dans l’espace.

Une façon d’expliquer le phénomène de synchronicité est de parler d’un système global comprenant deux sous-systèmes, celui de la matière et celui de la psyché. On rejoint ainsi l’idée de l’unus mundus, « monde un » que décrivait l’alchimiste Gerhard Dorn à la fin du XVI° siècle et que tentent de retrouver certains de nos contemporains occultistes. Au XIX° siècle il fallait la sensibilité d’un poète tel que Gérard de Nerval pour oser dire : « A la matière même un verbe est attaché ».

On peut faire observer que croire à la possibilité de la prière suppose de croire implicitement à la possibilité d’une relation entre le monde matériel et le monde spirituel. Mais bien des croyants occidentaux sont schizophrènes et insensibles à la contradiction : ils sont intellectuellement matérialistes et religieusement spiritualistes. Une vie spirituelle entée sur la vie matérielle suppose en bonne logique une relation entre le monde de la matière et le monde de l’esprit. (La transdisciplinarité qui commence à prendre pied dans nos milieux scientifiques pourrait contribuer à rétablir la concertation entre physique, philosophie et théologie pour le plus grand profit de chacune de ces disciplines).

Lorsque la relation du matériel et du spirituel est perçue dans sa cohérence avec l’Amour Eternel, elle mène à l’intuition spirituelle en continuité de l‘intuition sensible. On comprend pourquoi Yeshoua a pensé et présenté le Royaume des cieux en mashal tirés de l’observation de la vie naturelle, que celle-ci fût minérale, végétale, animale ou humaine, on comprend qu’il ait eu l’intuition du surnaturel dans le naturel, du « spirituel couché dans le lit du charnel », disait Péguy.

 

regardez ces corbeaux

leur maîtrise de l’air

en tourisme en affaires

et du bas et du haut

annonce le mystère

 

car ce qui va de soi

pour l’œil habitué

dit notre destinée

à l’œil neuf qui reçoit

son obscure clarté

 

la liberté des ailes

dans le ciel souverain

efface le destin

des surfaces mortelles

où s’enferme demain

 

la ballet inutile

des corbeaux dans l’espace

prophétise la face

de l’esprit volatil

en éternelle grâce

 

22 février 2012

 

L’éthique de Yeshoua est celle de l’agapè. Elle n’est rien d’autre. N’est-ce pas ce que comprenait Augustin lorsqu’il répétait : « Dilige, et quod vis fac. Aime, et ce que tu veux, fais-le ». Yeshoua n’était pas un ascète. Il mangeait et buvait au point de se faire traiter de mangeur et de buveur (Matthieu XI, 19). C’est ne rien comprendre à l’éthique de l’Amour Eternel de croire que nous serions sommés de choisir entre un ascétisme vertueux et un sybaritisme vicieux.

Habité par l’Amour, Yeshoua était maître de sa philia, de ses désirs, de son éros en particulier. Les obsédés peuvent bien se demander s’il avait une libido faible ou forte, s’il était comme on dit en anglais undersexed ou oversexed, ou encore lui imaginer des amours tendres ou torrides, le peu que nous en montrent les évangiles suggère un homme libre, libéré par la vérité de l’agapè (Jean VIII, 32). Au contraire de ces hommes qui voulaient lapider une femme adultère parce qu’ils étaient eux-mêmes portés sur la chose et désiraient ainsi en faire leur bouc émissaire, Yeshoua lui dit qu’il ne la condamnait pas. Et il eut d’abord l’habileté de les mettre face à face avec leur esclavage : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre » (Jean VIII, 11, 7). On le voit aussi se laisser toucher par une prostituée repentante en comprenant que son geste est un geste de dilection et non de séduction (Luc VII, 38-48). Quant à son célibat, il devait y voir « un don en vue du Royaume des cieux » (Matthieu XIX, 11s ; cf. I Corinthiens VII, 7).

Montaigne n’était, lui non plus, ni un jouisseur ni un ascète. « Les voluptés humaines… il ne faut ni suivre, ni fuir, il les faut recevoir » (Essais, livre 3°, chapitre XIII, p. 404). Montaigne appartenait à cette lignée de sages que l’on rencontre déjà dans la vieille civilisation gréco-latine et dont l’un des plus beaux exemples fut Marc-Aurèle, pour qui la nature était bonne, et bonne à suivre. Pour Montaigne, « Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appétit ; c’est injustice de corrompre ses règles » (id. p. 405). La nature ainsi entendue et suivie est la préparation, la propédeutique à la surnature. Elle n’a rien à voir avec « le monde »dont parlent Yeshoua et Jean, qui est le cosmos non maîtrisé, l’asservissement à la libido sentiendi, à la libido sciendi et à la libido dominandi d’Augustin que Pascal traduit en écrivant, plus près de Jean : « Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie » (Pensées, éd. Sellier, fragment 460 cf. I Jean II, 16).

La surnature ne détruit pas la nature, elle l’assume et l’accomplit. Pour qui accueille l’Eternel Amour, la jouissance de la nature se mue en réjouissance devant son excellence. On peut alors comprendre la parole sept fois répétée au début de la Bible : « Et Dieu vit que cela était bon » (Genèse I, 4, 10, 12, 18, 21, 25, 31). Il faut accueillir l’Eternel Amour pour apprécier et vivre cette bonté.

 

La Carême est pour les croyants une bonne occasion de s’initier à la frugalité joyeuse.

 

à l’aube la boulangerie

élabore exubère

et le passant pressé sourit

saisi par l’atmosphère

 

l’odeur est la réjouissance

de cette bouffée chaude

qui envahit le plus beau sens

et lui fait chanter l’ode

 

aux fêtes des correspondances

où les ocres explosent

et où les violoncelles lancent

des pétales de rose

 

alors la bouche avide pense

encore à l’euphorie

de la joie malgré l’évidence

de la gloutonnerie

 

23 février 2012

 

Montaigne est-il entré dans le Royaume des cieux ? Difficile à dire, mais, on peut l’espérer, au moins en l’autre vie. C’est qu’il ne suffit pas « d’avoir observé tous les commandements dès sa jeunesse », de vivre une vie intègre. Le Royaume, c’est la perfection, l’accomplissement, la têleïosis, de l’azltérité positive, et cela suppose d’abandonner jusqu’à son moi dans l’amour des autres. Cela n’est possible qu’en accueillant l’Eternel Amour, son esprit, sa grâce (cf. Matthieu XIX, 20-26).

Lorsque Pascal dit que « le moi est haïssable », on peut le comprendre dans la perspective du Royaume : il constitue l’obstacle à l’agapè. Le moi absolu est l’ennemi de l’autre absolu. On peut, certes, « aimer son prochain comme soi-même », mais ce n’est encore que l’aimer comme un prolongement de soi-même, comme l’un de « nous ». Et l’on sait qu’il n’y a pas de « nous » sans « eux », que, pour l’humanité première, l’autre demeure, sinon l’ennemi, du moins le barbare, celui qui n’a pas ce que nous avons, qui n’est pas ce que nous sommes.

Cela se voit aussi parmi les religions. Il est évident pour le fidèle d’une religion que la religion des autres ne vaut rien si l’on est intégriste, ou du moins ne vaut pas la sienne si l’on est progressiste. Et d’ailleurs, si nous voulons gagner l’autre à notre religion, ce n’est pas tant parce que nous jugeons ses valeurs inférieures aux nôtres et voudrions, pour son bien, lui faire profiter des nôtres, mais inconsciemment et presque invinciblement parce que nous le jugeons inférieur à nous, parce qu’il n’est pas des nôtres.

La découverte, et surtout l’accueil en notre vie de la valeur Agapè, de l’Eternel Amour retourne cette perspective. L’amour d’Aimer donne d’aimer l’autre, non plus simplement comme soi-même, mais comme autre, en sa personne unique, en son eccéité, en sa toute-altérité, comme Aimer l’aime. C’est ce à quoi s’efforcent Assia et Marc : « Entrer dans la passion de la différence, de l’amour de l’autre pour son altérité, dans la saveur de l’altérité qui se découvre présence amoureuse du Tout-Autre.» C’est cela la divinisation dont ont parlé les Pères grecs, celle qu’a connue et fait connaître Yeshoua. (Ce n’est pas la divinisation par l’intelligence que recherchent les Gnostiques).

 

Si nous ne découvrons pas la frugalité heureuse, nous risquons de découvrir la frugalité malheureuse. Nos frères les Grecs sont en train de faire cette découverte dans l’amertume.

 

la pluie tombe pénètre atteint

la profondeur

des heures

où le silence qui l’absorbe dans la lenteur a le goût du destin

 

24 février 2012

 

Pascal fait observer que nous n’aimons pas les autres pour ce qu’ils sont, mais pour leurs qualités, physiques ou morales. « Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole… Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où donc est ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme… On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités » (Pensées, éd. Sellier, fragment 567). De quel amour Pascal parle-t-il ? De la philia au sens d’Aristote pour qui on aime à cause du profit que l’on retire de l’amitié, profit matériel, intellectuel ou spirituel. Mais même la plus noble philia, celle qui unit des humains dans l’excellence de la vertu, n’est pas encore l’agapè évangélique.

L’Eternel n’aime les êtres ni à cause de leurs qualités ni malgré leurs défauts. « Il envoie la pluie sur les justes et sur les injustes ». Il aime les êtres en leur moi au sens pascalien, ce « moi introuvable » qui est l’eccéité de chacune, de chacun. Et c’est parce qu’il nous aime de cet amour qu’il nous invite à y participer. Participer à sa vie éternelle, c’est aimer ainsi. C’est cela le Royaume des cieux, la sollicitude universelle en quoi est la béatitude éternelle.

Cette sollicitude est la clé de la relation accomplie entre l’individu et la communauté. Il ne s’agit pas, dans cette perspective du Royaume, d’équilibrer l’amour de soi et l’amour des autres, ni de s’aimer soi-même afin de pouvoir aimer les autres comme le demande le « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il s’agit d’aimer les autres pour eux-mêmes, pour elles-mêmes. Et c’est ainsi que l’on aime son propre moi pascalien tel que l’aime l’Eternel.

On peut également ainsi comprendre que l’Eternel n’a jamais été seul. Les univers lui sont coéternels. Si l’Eternel est Agapè, il faut bien que de toujours à toujours il ait un autre à aimer. Peut-on voir dans le dogme/mythe de la Trinité chrétienne un mashal de cette évidence évangélique ? Ce mythe perd son utilité lorsqu’on saisit la réalité du Mystère éternel enfin reconnu avec Yeshoua (Romains XVI, 25), à savoir que « l’Eternel est Amour, Theos Agapê estin » (I Jean IV, 8).

 

Le principe de contradiction n’est pas évident pour tous. On peut être évêque et répéter après Urs von Balthasar que « seul l’amour est digne de foi » tout en continuant de réciter jour après jour le credo chrétien où le mot « amour » n’apparaît pas une seule fois. Dommage, le principe de contradiction est un scalpel efficace pour exciser les erreurs.

 

banc de puffins en repérage

le tourbillon

oblong

de vos obliques vagabondes anime de ses grâces les nuages

 

25 février 2012

 

Loisy : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Eglise qui est venue ». Evidemment l’Eglise n’a pas apprécié, elle a anathématisé Loisy parce qu’elle entend bien être le Royaume des cieux. Si l’on est d’accord avec Loisy et que l’on vit l’évidence du principe de causalité – rien n’est sans cause – on se demande pourquoi l’Eglise n’est pas le Royaume des cieux.

Pour pouvoir être d’accord avec Loisy, il faut étudier l’histoire de l’Eglise et les idées de ses représentants les plus éminents. Ainsi les Augustin, les Thomas d’Aquin, les Bossuet… ont approuvé et justifié l’usage de la violence à l’égard des hérétiques et des non chrétiens. Yeshoua l’aurait-il fait ? C’est impensable. Mais ses premiers disciples eux-mêmes ne l’excluaient pas : que l’on se souvienne de cet épisode où ils étaient prêts à faire descendre le feu du ciel sur un village parce qu’il refusait de les accueillir (Luc IX, 55). Que l’on se rappelle la mort violente d’Ananie et Sapphire parce qu’ils auraient menti au Saint-esprit (Actes V, 1ss). On doit admettre que l’Eglise du XXI° siècle n’en est plus là, mais c’est qu’elle y a été forcée par les Lumières et les Révolutions. Sa libido dominandi a dû rentrer ses cornes. Sa libido sentiendi ne l’a pas encore tout à fait. Le Vatican a été amputé de ses Etats pontificaux, mais il se glorifie encore de ses palais.

Pourquoi ? Quelle est la cause de cette ignorance du Royaume ? C’est sans doute que Yeshoua a prêché l’inaccessible, l’impossible « haine de soi », le renoncement à tout y compris à son âme, à son moi. (Luc IX, 23, cf. XVII, 33, Jean XII, 25) ? Et cela « il l’a dit à tous », ce n’est pas réservé à celles et ceux qui veulent suivre de prétendus « conseils évangéliques ».

Cependant les consciences qui recherchent le Royaume, l’amour de pure altérité, ne prêtent pas attention à ce qu’elles perdent, tout occupées qu’elles sont par ce qu’elles gagnent : la béatitude de la sollicitude, le partage de l’Eternel Amour, la « divinisation ». Elles peuvent aussi apprécier ce qui leur est donné dès cette vie : la maîtrise de soi, la liberté intérieure, l’épanouissement…, mais c’est parce que ces dons leur permettent de toujours mieux aimer.

Le plus souvent, celles et ceux qui aperçoivent la vérité d’Aimer sont trop attachés à leurs biens et à leur moi pour admettre cette vérité dans leur vie. Même parmi ceux qui pratiquent lesdits « conseils évangéliques » pour suivre le Christ comme des fans ou des groupies, il ne va pas de soi que la chasteté, la pauvreté et l’obéissance soient nécessairement des implications de la seule agapè. C’est pourtant la seule agapè qui est le Royaume. « Seul l’amour est digne de foi ».

 

Comme le principe d’identité permet de repérer et d’extirper des erreurs, le principe de causalité permet de repérer et d’établir des vérités. On ne dira jamais trop de bien de ces deux principes, on ne les pratiquera jamais assez.

 

adam au ventre de la mère

de jour en jour

d’amour

s’élabore en l’espoir avant qu’à son heure il entre au monde de la terre

 

adam au ventre de la terre

de jour en jour

d’amour

s’avance dans l’espoir avant qu’à son heure il entre au delà de la terre

 

26 février 2012

 

Penser. Emmanuel Kant (1724-1804) : « Ce n’est pas le manque d’intelligence, mais le manque de détermination et de courage qui empêche l’homme d’atteindre sa majorité, de penser par lui-même. Sapere audere, Ose savoir ! » Tel est le slogan des Lumières. René Descartes (1596-1650) lui avait préparé le terrain en déclarant au début de son Discours de la méthode : « Pour ce qui est de la raison et du bon sens, j’incline à croire qu’il se trouve complet en tout individu ».

Certes, mais qu’est-ce que penser ? Pour penser, pour oser penser, il faut de temps à autre repenser le penser. Disons ici que penser c’est utiliser les principes d’identité et de causalité, mais aussi l’attention intuitive. Comme les principes d’identité et de causalité sont les deux outils de la pensée discursive, l’attention est l’outil de la pensée intuitive. Le discours explicite l’intuition, l’intuition contrôle le discours. Le dire, c’est évidemment utiliser le discours, les mots, les concepts ; et il faut, pour penser le penser, parvenir à percevoir comment l’attention sans concepts, sans mots, s’articule avec le discours. Cela ne peut se faire qu’en s’exerçant à l’attention intuitive silencieuse, sans mots, sans concepts. Malheureux ceux et celles qui ne pensent qu’avec des mots. On affirme ici que Yeshoua n’a pu parler en mashal que parce qu’il pratiquait l’attention intuitive de la nature.

 

La mère attentive à l’enfant qui grandit en elle s’interroge. Qui sera-t-il ? Elle peut le penser. Ose-t-elle le penser ? Ose-t-elle l’imaginer en son cheminement jusqu’à son accomplissement ? Sera-t-il Néron ou Nelson Mandela ? Messaline ou Mère Teresa ? Et tant d’autres possibles… Et qu’y pourra-t-elle ? Pense-t-elle, maintenant qu’il est encore un nous avec elle, qu’il est appelé à être, comme elle et comme tout être humain, un sans-nom unique aimé pour lui-même par l’Eternel Amour ?

 

à l’heure où le ciel

enfin se dégage

le bleu de la brume

y voile le nu

de cet univers

ami de la nuit

que hume le cœur

au fond de l’espoir

 

il faut donc y croire

 

derrière la brume

du ciel dégagé

du dernier nuage

brille l’univers

témoin de l’espace

infini qu’espère

au fond de ton cœur

l’amour éternel

 

27 février 2012

 

Ah les mots, les mots… Un penseur chrétien vient nous dire maintenant que la charité est en passe de détruire la vérité dans l’Eglise, que certains chrétiens ne veulent plus entendre parler des dogmes, qu’ils ne s’intéressent plus qu’à la charité. Opposer la charité à la vérité, c’est refuser d’admettre avec Yeshoua que la vérité de l’Être de l’être c’est l’agapè, que « Dieu est Amour », que la vérité c’est la charité. La vérité dont parle ce penseur, c’est en réalité l’erreur de la toute-puissance qui se détaille dans le credo de la Création, de l’Incarnation, de la Rédemption, de la Résurrection, et qui fonde le « pouvoir spirituel » de l’Eglise derrière lequel se dissimule sa libido dominandi.

Certains invoqueront, à l’appui de l’identité de la charité et de la vérité, le verset « amour et vérité se rencontrent » du psaume 85. Mais est-ce bien le sens du texte hébreu : Hesed ve ‘emet niphgashou ? La Hesed signifie bien la tendresse, la bonté, le « chérissement » (Chouraqui), et l’on passe facilement de ce sens à celui de l’agapè. ‘Emet est plus compliqué. Il signifie la véracité, la fidélité à la promesse. Cela devient alêtheia en grec, et l’on peut le comprendre dans le sens de fidélité à sa conscience, à sa loi intérieure. Si pour Yeshoua il faut « être de la vérité » pour entendre sa voix, cela signifie que pour accueillir l’Agapè, Aimer, il faut être fidèle à sa conscience, true to oneself, dira-t-on en anglais (« to thine own self be true » recommande Polonius à Hamlet). La quête de la vérité telle qu’on l’entend ordinairement doit s’inscrire dans la fidélité à l’Être de l’être, dont on a ici la certitude qu’il est Agapè.

 

Etablir les vérités, c’est connaître le réel. La connaissance du réel de l’Être de l’être induit une recherche de connaissance du réel des êtres, des autres. L’établissement des vérités s’opère avec l’aide de la raison et du cœur. La raison, la réflexion, y sert en éliminant les erreurs que met au jour l’usage du principe de contradiction et en découvrant les vérités par l’usage du principe de causalité. Le cœur, l’intuition, y sert en communiant directement aux réalités. La raison et le cœur doivent travailler en concertation.

Dans la Spiritualité de l’altérité, la détermination à connaître le réel ne relève pas de la libido sciendi, de « la concupiscence des yeux », du désir de savoir. Elle veut être une participation à la connaissance qu’en a l’Eternel Amour comme de son autre.

 

que va cette enfant devenir

qui vient à peine de sortir

du ventre qui la concevait

 

que sera-t-elle en vérité

que sera-t-elle en liberté

au monde qui la destinait

 

que lui sera banalement

le désir qu’avec ses amants

à jamais elle souhaitait

 

que réussira pour toujours

avec eux dans le bel amour

celle en elle qui l’attendait

 

28 février 2012

 

Dans la Spiritualité de l’altérité, l’exploration du réel relève de l’amour de l’autre comme autre et non pas du désir de le comprendre, de la libido sciendi. Elle participe à l’agapè d’Aimer qui s’intéresse à tous les autres, qu’ils appartiennent au monde de l’énergie, à celui de la matière, à celui de la vie ou à celui de la conscience. Elle s’applique éminemment à la connaissance d’amour des humains, mais elle ne peut négliger les bêtes, les arbres, les rochers… C’est aussi avec cet esprit qu’elle prend une part active à l’action sociale et politique, à l’activité scientifique et artistique. Chacune, chacun y concentre son énergie là où il, elle la sent la plus efficace selon ce qu’il, elle est et selon les lieux et les temps.

La mise en oeuvre permanente du principe de causalité construit un « totalisme conceptuel » représentant dans l’intelligence humaine le « totalisme cosmique » du réel. Rien n’est sans cause, et tous les êtres sont mutuellement impliqués dans des réseaux de causes. La cause constitue un lien entre les êtres, et la pensée des causes permet de voir comment les êtres forment un organisme total. Œuvre immense, comme de s’attaquer à un puzzle géant dont on sait qu’on ne parviendra jamais à l’achever mais qu’il est réjouissant de voir se former sous nos yeux. Une intelligence active, qui ose penser, ne cesse de se poser des comment et des pourquoi. Les comment sont plutôt affaire scientifique et les pourquoi plutôt affaire philosophique.

La science et la philosophie nous permettent de comprendre le monde. Elles sont  causées par le désir, et l’on perçoit qu’elles sont naturelles à l’humain premier en sa libido sciendi qui désire comprendre le monde, mais aussi en sa libido sentiendi qui désire en jouir et en sa libido dominandi qui désire le maîtriser.

L’amour d’altérité transmue ce désir, cet amour captatif, en amour oblatif, en volonté de connaître les êtres pour eux-mêmes et non pour soi. Il faut cependant se rappeler en permanence que cette attitude relève de la surnature, de l’humain dernier, qu’elle est un don autant qu’une tâche. Elle se pratique donc « avec crainte et tremblement » pour ne pas retomber dans le désir, pour rester inspirée, mue par Aimer « qui opère en nous le vouloir et le faire ». Elle implique une attention toujours plus fréquente à la présence d’Aimer « dans le secret » afin d’accueillir sa force d’aimer et pour se réjouir d’aimer avec lui. « Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse XVII, 1).

 

à l’heure où la lumière et l’ombre

se saluent et s’embrassent

il semble sous le ciel qu’un ange passe

dans le silence du silence

 

à l’heure où les oiseaux sans nombre

reprennent leurs débats

il semble au fond inaudible au plus bas

qu’un silence dit le silence

 

à l’heure où l’on se désencombre

des rêves ou des pas

il semble qu’en ce qui s’en vient s’en va

le silence parle au silence

 

à l’heure où la lumière sombre

ou trouve son éclat

il semble que le cœur fait entendre sa voix

au silence du grand silence

 

29 février 2012

 

Présence de l’Eternel. Avec Moïse, c’est au Sinaï dans l’orage. Avec Elie, c’est à l’Horeb dans un doux murmure. Avec Yeshoua, c’est partout dans le secret. Certains religieux se répètent au long du jour : « - Souvenons-nous que nous sommes en la sainte présence de Dieu – Et adorons-le ». La théologie qui inspire cette formule est celle du Tout-puissant. Le souvenir de la présence de l’Eternel ne peut être ici que celui du Tout-aimant. Cette présence n’est pas à adorer, elle n’est pas sainte et sacrée, mais aimante, et nous ne souhaitons qu’accueillir et partager  son amour pour les autres.

Quelle que soit la formule que nous donnons de ce souhait, elle nous renvoie à la totalité du réel, car l’Eternel est sollicitude pour chacune des milliards d’eccéités qui composent le réel. Le souvenir de la présence d’Aimer est une participation à cette sollicitude et à la béatitude qui s’ensuit. Cette présence est si vaste qu’elle nous réduit au silence, car la parole est inévitablement limitée. Comment pourrait-elle dire l’infini de ta présence d’amour universel ? Pour Jean-Jacques Rousseau, c’était : « Ô grand être, ô grand être, sans pouvoir dire ni penser rien de plus ». Pour Assia, c’était le toi, toi, toi d’une joie angoissée, d’une joie si forte qu’elle en devenait insupportable.

 

Notre (re)présentation du réel est inévitablement fragmentaire, alors même que la vision que nous nous en faisons est nécessairement systématique, organique, totalisatrice. Nous savons cependant que le système qui se construit en notre intelligence comme un puzzle demeure incomplet, ouvert à l’infini du connaissable encore inconnu.

 

cette photo d’enfant que tu contemples

est-ce bien toi est-ce celui

que tu penses qu’il est devenu toi

 

à d’autres tu peux voir qu’elle ressemble

Rembrandt n’a pas eu cette chance

tôt de voir ses années qui se déploient

 

mais son œil à sa main a dit le temple

que se construit dans le secret

l’esprit qu’un jour le peintre trouvera

 

face du ventre à la terre tu sembles

vouloir être ce que tu n’es

qu’en l’espérance qui t’achèvera

 

1er mars 2012

 

Une étude d’une académie des sciences américaine vient de prouver que « plus on est riche et moins on a de morale ». Quoi de neuf ? « Malheureux les riches », disait Yeshoua. Qui se soucie de sa richesse ne peut se soucier des autres. Il lui faut toujours s’enrichir davantage, même si cela signifie appauvrir les pauvres davantage. N’est-ce pas ce que l’on constate aujourd’hui d’un bout à l’autre de la planète ?

Bien sûr on peut être riche parce qu’on est né riche. Mais à moins d’être bête, c’est-à-dire de na pas penser, de ne pas penser sa vie, on devient responsable de sa richesse. On peut décider de maîtriser son désir de richesse, on peut aussi y céder. De soi, le désir de richesse, la libido sentiendi, est insatiable puisque le désir humain est infini. Une conscience qui se laisse dominer par son désir d’avoir est prête à lui sacrifier son être. Rien ne peut l’arrêter sinon la loi, la menace du bâton. Il arrive cependant qu’elle se permette de sacrifier une part de sa richesse, de « faire la charité » afin de se déculpabiliser ou de donner d’elle-même aux autres et à elle-même une image honorable. On a connu un certain nombre de « bons chrétiens » de ce genre. Ils étaient loin du Royaume des cieux et de son « bienheureux les pauvres ». Ils n’en étaient même pas à Jean-Baptiste, dont Yeshoua a dit qu’il n’était pas encore dans le Royaume alors qu’il prêchait son terrible « que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas » (Luc VII, 28 ; III, 11). Peu d’entre nous sans doute sommes capables du baptême de Jean et encore moins de celui du Royaume, mais si nous accueillons la vérité de Yeshoua, celle de l’Eternel Amour, nous savons au moins que notre richesse, si maigre soit-elle, est indésirable et que nous n’entrerons dans le Royaume que radicalement pauvres.

 

La problème des sciences humaines : anthropologie, psychologie, sociologie… c’est justement que ce sont des sciences. On sait en Occident depuis Aristote qu’il n’y a de science que du général (l’art se soucie du singulier). Les sciences ignorent la singularité et donc la liberté des personnes. En tout cas elles sont contraintes de relativiser leurs découvertes statistiques en leur attribuant un coefficient d’incertitude. Ce coefficient devrait d’ailleurs permettre de repérer le degré de liberté que manifestent les humains dans leurs diverses sociétés, situations, occupations…

 

-Souvenons-nous que nous sommes en présence de l’Eternel Amour – Et accueillons-le.

-Souvenons-nous que nous sommes en la présence aimante de l’Eternelle – Et accueillons-la.

-Souvenons-nous…

 

le sang déjà monte au visage

des arbres dans le bois

vient nous sourire et nous dire la voix

du temps qui jamais ne s’arrête

 

il nous attend voulant que se propage

notre écho de sa joie

résonnant du message mille fois

que notre vie est une fête

 

2 mars 2012

 

Dans la mesure où ils entendent dominer les consciences pour prendre ou garder le pouvoir, les politiques qui connaissent les coefficients de liberté et de déterminisme des électeurs tels qu’ils sont révélés par les sciences humaines les utilisent dans leurs campagnes électorales. Autant dire qu’ils exploitent la bêtise de ceux qui n’osent ou ne veulent pas mettre en œuvre leur liberté de penser. Cela signifie aussi que les dominants et les possédants ont intérêt à promouvoir une éducation qui n’encourage pas la volonté de penser, qui fabrique de la bêtise. On peut faire l’hypothèse qu’ils encouragent la discursivité et découragent l’intuitivité, car par définition l’intuition échappe à la manipulation discursive.

 

De même qu’il n’y a pas d’opposition entre vérité et charité parce que la réalité de l’Être de l’être est charité, agapè, amour de l’autre comme autre, il n’y a pas non plus d’opposition entre ontologie et éthique parce que, redisons-le, l’Être de l’être est altérité positive et que l’accomplissement de l’être s’opère dans la mise en oeuvre de cet être en l’humain.

L’autre n’est pas un au-delà de l’être, il est l’être. L’essence de l’Être de l’être est d’être pour l’autre, d’être souci de l’autre, sollicitude pour l’autre. C’est en mettant en œuvre ce souci, en pratiquant cette sollicitude, que l’être s’accomplit, se réalise, trouve sa béatitude. « Je suis ma relation à l’autre » (Heidegger ?).

Le dialogue avec l’autre ressortit donc à l’essence de l’être. Le dialogue des cultures, des religions… est essentiel à l’humain. S’y fermer, c’est se perdre. L’éthique qui apparaît dans le mashal du Jugement dernier (Matthieu XXV), « nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux qui sont nus, accueillir ceux qui sont étrangers », cette éthique n’est pas transcendante, ce n’est pas un devoir qu’on nous impose ni même que nous nous imposons. C’est la réalisation de notre être comme participant de l’Être de l’être, de l’Eternel Amour.

 

Si Yeshoua a pu dire : « Je suis la voie, la vérité, la vie » (Jean XIV, 6), ce n’est pas en référence à son moi, mais pour exprimer l’Amour Agapè qui l’habitait et pour qui il y a implication réciproque de la vérité (ce qu’est l’être humain), de la vie (ce qui l’accomplit) et de la voie (la dynamique de son accomplissement).

 

la rosée de l’aube emperle la toile

donne chair aux os de la bête

l’eau révèle en elle un monde d’étoiles

où l’esprit réveille la fête

 

avant de partir pour gagner ta vie

sache perdre quelques secondes

avant de sortir et perdre l’esprit

sache gagner l’âme du monde

 

la bête te donne ici son hostie

avant de poursuivre sa ronde

la belle te dit que tu communies

à l’autre sur toutes les ondes

 

la rosée bientôt va s’évaporer

la toile reprendre sa tâche

l’eau redeviendra la belle ignorée

et tu vas poursuivre ta marche

 

3 mars 2012

 

Même si la science utilise parfois l’intuition dans ses recherches, elle en exprime et en explique les résultats en langage discursif, en concepts. L’art est en son essence une connaissance intuitive des êtres singuliers, et son expression doit être avant tout imagière plutôt que conceptuelle. S’il est vrai que la poésie a souvent recours au langage de l’intellect, elle perd sa qualité poétique lorsqu’elle en fait un usage exclusif. Le rythme est parfois ce qui la sauve. Une poésie sans rythme est-elle encore poésie ?

Le rythme que l’on observe en art, que cet art soit temporel dans la danse, la poésie, la musique, le théâtre, le cinéma, ou qu’il soit spatial dans la peinture, la photographie, la sculpture, l’architecture, le rythme est la marque concrète de la proximité de la nature, du cosmos. (Notre corps n’est-il pas lui-même rythmé dans la systole/diastole du cœur, l’inspiration/expiration des poumons, la veille/sommeil du corps tout entier… ?) En art, le rythme touche notre sensibilité, nous ouvrant ainsi au concret, au singulier. (La science comme telle n’a que faire de la sensibilité parce qu’elle vise l’abstraction, le général).

La critique artistique, littéraire par exemple, est un travail scientifique. Elle peut être guidée par l’intuition, mais elle est en elle-même une réflexion. Elle est analytique, alors que l’activité intuitive est synthétique. La critique artistique s’exprime inévitablement avec des mots et des concepts, des abstractions, des généralités qui permettent à celles et ceux qui les utilisent de se faire comprendre. Elle peut ainsi inviter à l’expérience poétique, mais elle ne peut pas la donner.

La poésie, art des mots, ne peut échapper totalement à la généralisation lexicale et syntaxique, mais elle cherche à le faire, par exemple en mettant à mal la syntaxe par le vers :

 

« Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent…

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade… »

« Le Dormeur du val »

 

Une lecture prosaïque ne tient compte que de la syntaxe, une lecture poétique fait un léger suspens à la fin du vers et marque l’enjambement, suggérant le silence de l’être. Au niveau lexical, la poésie peut, comme le dit Verlaine, se défaire du sens quotidien :

 

« Il faut aussi que tu n’ailles point

Choisir tes mots sans quelque méprise »

 

Et puis, ajoute-t-il, « de la musique avant toute chose… de la musique encore et toujours ! ». La poésie utilise autant le son que le sens, disait aussi Valéry.

Tel est le poétique face au prosaïque. Si le prosaïque est le langage de l’utile, du nécessaire à la chair dans ses relations au monde et aux humains en leur chair, le poétique est le langage de l’inutile, du gratuit, du désintéressé, bref, de l’autre comme autre.

Ecrire de la poésie pour se faire un nom ou dans tout autre intérêt, c’est s’écarter du poétique, et de l’altérité positive de l’Eternel. Voilà aussi pourquoi la Spiritualité de l’altérité cultive le poétique et plus encore l’anonymat jusque vis-à-vis de soi-même : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite ».

 

au long des mains au bout des doigts

le vi o lon   le pi a no

di a loguent dans la sonate

 

ce qui donne à l’air une voix

des mains aux doigts passe l’anneau

pour qu’un instant la joie éclate

 

écoute dire le silence

aux notes dans leurs intervalles

l’esprit qui ne sait où tu vas

 

réapprends à saisir la chance

de la rencontre au plus banal

qu’une émo ti on   vi o la

 

car chaque instant qui se répète

en banale énonci a tion

de la sonate du passé

 

révèle aux mains aux doigts en fête

la joie d’une annonci a tion

de l’inédite éternité

 

4 mars 2012

 

Le rythme dans les arts de l’espace est reconnu par le langage des critiques, forcés qu’ils sont de parler par analogie en prenant appui sur les correspondances exaltées par Baudelaire : « les parfums, les couleurs et les sons se répondent. » La simple dualité de notre corps de chair appelle cette analogie par ce que le jargon stylistique appelle une métonymie : comment notre marche serait-elle rythmée si nous n’avions pas deux jambes ? Les rythmes qui enchantent notre œil dans la nature sont le bel arrangement des lignes et des volumes, des couleurs et des nuances. Ikwan Alla, disait Assia : le monde est rempli de merveilles rythmées, source de notre réjouissance dans la béatitude de la rencontre de la beauté de l’autre.

 

L’histoire des idéologies, qu’elles soient religieuses ou athées, a montré qu’elles étaient dominatrices et oppressives. La libération de l’humain premier est indissociablement éthique et esthétique : elle concerne la sensibilité esthétique autant que la conscience éthique, et l’une en l’autre souvent. La sensibilité à l’être libère de l’idéologie comme de l’altérité négative. C’est ce qu’a montré Yeshoua en affirmant que « la vérité libère », car la vérité dont il témoignait parce qu’il la vivait est celle de l’Être de l’être comme amour et non comme idée, parole, discours, logos. (Le prologue de l’évangile de Jean, « le logos était Dieu », est en contradiction avec le « Dieu est amour » de sa deuxième épître). Cette sensibilité à l’être, amour de l’autre comme autre, est aussi un peu celle des poètes (va-t-on dire des seuls vrais poètes ?). C’est elle qui les rend sensibles à l’injustice, en particulier à celle des idéologies oppressives. Elle les engage dans leur lutte au nom de la poésie du monde. Tel est l’exemple que nous donnent les Wole Soyinka et les I Wei Wei. Ils combattent l’injustice par la force d’une sensibilité à l’être tel qu’il se manifeste dans la nature. Non seulement leur humanisme est cosmique et non idéologique, mais il est anti-idéologique.

 

de la pluie et du vent de la neige  le temps

avec la brume et le soleil se tend

dans une belle marche   l’horizon

nomade est sa tente sa maison

 

nul se sait tout à fait où il s’en va   le bois

où il s’avance a des chemins   mais vois

comme il aime souvent s’aventurer

deçà delà dans le fourré

 

tu crois que sa lumière est son secret   son ombre

est cependant aussi l’un des noms de son nombre

et sinue avec elle et sans se répéter

belle figure en leur complicité

 

baigne-toi donc aux nobles eaux du temps   son fleuve

est soleil et douceur tempête épreuve

dans la libre aventure de ses rythmes

et l’inattendu de ses rimes

 

5 mars 2012

 

Chaque printemps est un nouveau pas de l’humanité vers la liberté ontologique. Liberté de vivre pour l’autre selon la vérité de l’être. Telle est la charité dans la vérité, Caritas in Veritate. La sollicitude est vérité puisqu’elle agit en conformité à l’être.

Le printemps chinois d’I Wei Wei, c’est de libérer l’humanité chinoise de l’opinion en l’invitant à penser, à échapper à la bêtise du non-penser, du croire le discours de l’autre sans le penser. Les pensées des autres sont des invitations à penser, non à croire. Un esprit libéré n’adopte les idées des autres que s’il les sent et les juge conformes à ce qu’il a la conviction d’être la vérité. Il se sent pour une fois d’accord avec Descartes : « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ». C’est cela se libérer de toute idéologie, religieuse ou athée, politique, culturelle… à laquelle on nous force de croire ou dont on cherche à nous convaincre.

 

La frugalité solidaire, c’est le partage équitable des biens de la terre. Celle qui est induite par la Sollicitude de l’Eternelle est heureuse, elle partage sa béatitude.

La frugalité solidaire implique une décroissance de la consommation chez les privilégiés de la planète, et donc de la production de biens superflus. Si elle se répandait, elle menacerait le système capitaliste actuellement dominant. Rien d’étonnant à ce que l’idée même de décroissance fasse ricaner ses maîtres.

La frugalité solidaire n’est acceptable que par des consciences qui font de la solidarité un idéal d’amour, de justice par amour.

 

On peut entrevoir la vérité de l’Être de l’être comme Amour, voir aussi ses terribles exigences pour l’humain premier qui demeure en nous et renoncer à ce Royaume des cieux en nous disant que cela est sûrement réservé aux âmes d’élite. Et pourtant Yeshoua disait que « son joug est doux et son fardeau léger » (Matthieu XI, 30). Qui se convertit au sens où l’entendait Jean-Baptiste, non par « peur de la colère qui vient », non à cause des menaces et des promesses, de l’enfer et du paradis, mais à cause de l’évidence de l’être et du Don d’Aimer, celle-la celui-la n’hésite pas. Elle il vit en présence de l’Eternel Amour et partage sa Sollicitude au point qu’elle absorbe sa vie et l’envahit de sa Béatitude.

 

Geneviève Tour Eiffel

tu observes cette horde

qui menace de désordre

le troupeau à qui la mêle

sa rapacité

 

dans la nuit tu illumines

les chemins de ce pacage

où le loup benoît fait rage

en s’attribuant la mine

de la liberté

 

vers toi les yeux qui s’élèvent

invoquent ta protection

pour le rêve pour l’action

sans penser qu’au bout se lève

l’éternité

 

6 mars 2012

 

- Nous nous souvenons que nous sommes en ta présence, Eternel Amour – Nous t’accueillons.

Accueillir la présence d’Aimer, c’est aussitôt penser à l’autre qu’Aimer aime, à l’immensité « objet de sa bienveillance » (Luc II, 14), de sa Sollicitude pour tout être humain, pour tout être de la nature, de l’univers, pour tout objet de pensée…

Nous devons bien cependant nous limiter, nous concentrer, concrétiser l’objet immédiat de notre sollicitude. A qui, à quoi aujourd’hui s’adressera ma sollicitude en ta Sollicitude ?

 

« Vivez dans l’action de grâce, eucharistoï ginesthé » (Colossiens III, 1) . Vivre dans l’action de grâce, c’est ici se réjouir en participation à la Béatitude de l’Eternelle en sa Sollicitude pour tous les êtres. C’est participer à « la joie que nul ne peut nous ravir » (Jean XVI, 22s).

 

Nostalgie des origines. Mircea Eliade l’a observée dans toutes les religions. Sacralisation du temps. Mythe de la perfection de l’origine. Dans les Actes des Apôtres, on observe cette idéalisation des premiers temps, en l’occurrence celle de la première communauté des disciples : « Alors tous les croyants étaient ensemble et ils mettaient tout en commun… La multitude des croyants n’avaient qu’un cœur et qu’une âme, et personne ne disait sien ce qu’il possédait, car ils avaient tout mis en commun » (II, 44s ; IV, 32). Il y a tout de même un bémol à cette belle mélodie : la peur. « La crainte s’emparait de chacun… Une grande crainte s’empara de tous » (II, 43 ; V, 5) à la suite de la mort subite d’Ananias et Sapphira censés avoir « menti au Saint-esprit » en gardant une partie de leurs biens alors qu’ils auraient dû en remettre la totalité aux Apôtres. (Le communisme intégral est chez l’humain premier plus facilement imposé que spontané).

Lorsqu’on lit certains passages des épîtres de Paul, on se dit que l’idéal de perfection prêché par Yeshoua avait du mal à passer dans la vie des convertis, que la conversion sanctionnée par le baptême n’était pas forcément celle de la pure agapè. La première épître aux Corinthiens est édifiante sur ce sujet. La communauté de Corinthe est tentée par l’idolâtrie (X, 14) ; elle est divisée par des factions (I, 11s ; XI, 18s) ; aux célébrations de l’eucharistie, certains s’enivrent et ne se préoccupent pas des autres (XI, 21) ; il y a des jalousies quant à la répartition des dons spirituels (XII…) ; certains refusent de croire à la résurrection (XV, 12s). Dans son épître aux Galates, on voit Paul les mettre en garde contre une série impressionnante de vices, signe que ses correspondants n’en étaient pas indemnes (V, 16-26).

L’accueil d’Aimer dans notre vie n’a rien à voir avec une fidélité à des origines religieuses, que ce soit celle de l’Eglise dans le mystère de la Rédemption et son effet supposé radical sur les premiers disciples, ou celle du croyant dans son baptême censé y participer. Encore une fois, Yeshoua a désacralisé le temps, et donc le mythe de l’origine. C’est ici maintenant que nous accueillons le Don d’Aimer présent dans le secret et que nous cherchons à participer à sa Vie en aimant les autres.

 

le pin épanche sa résine

et sa senteur

en pleurs

est le noble reproche à l’insensible fer d’une race divine

 

7 mars 2012

 

Qui découvre Aimer, l’Amour de tout autre, découvre par implication l’égalité ontologique des humains. Il n’y a plus ni premiers ni derniers pour qui s’efforce d’entrer dans le Royaume des cieux.

Par l’effet du levain dans la pâte, cette égalité ontologique est appelée à se faire reconnaître par toutes les sociétés humaines et à les transformer. Par degrés, avec une lenteur que l’on peut trouver désespérante car elle ne peut s’établir qu’en donnant la main à la liberté ontologique, qui lui est organiquement liée dans l’Amour. On ne peut imposer cette égalité radicale, pas plus que la liberté ontologique. Mais contrairement à ce qu’insinuent l’amor fati et l’éternel retour de Nietzsche, nous avons la certitude de l’évolution générale de l’univers dont nous sommes et de la perfectibilité de l’humain qui s’y inscrit, et cette certitude nous incite à œuvrer à l’établissement de l’égalité.

Par degrés : égalité des droits, et puis égalité des chances, et puis égalité des conditions. Egalité des droits ? Elle est assez bien établie dans nos démocraties, à commencer par le suffrage universel, où le bulletin de vote du démuni a le même poids que celui du nanti. Et la loi est censée s’appliquer à tous sans acception de personne. On sait cependant que l’égalité des droits est en butte au désir résurgent de dominer de notre humanité première. C’est ainsi que même là où les élections ne sont entachées d’aucune irrégularité, les campagnes électorales voient les candidats manipuler les électeurs qui n’ont pas appris à penser. On sait aussi que la justice des tribunaux n’est pas toujours entièrement digne de confiance et que son indépendance est souvent menacée.

L’égalité des chances est une des tâches premières de l’école. L’égalité des conditions en dépend en partie. C’est un objectif lointain, voire asymptotique, mais on peut tout au moins le viser en luttant contre les inégalités. Combat de toujours contre le désir insatiable d’avoir de l’humain premier.

 

Une conscience qui accueille l’altérité positive de l’Eternel Amour traite avec tout humain d’égal à égal, quels que soient son sexe/genre, son âge, sa condition sociale…Elle est animée par la certitude de l’égalité ontologique.

 

elle attend patiente que vienne

lui prendre la main la douceur

elle attend sous terre qu’obtiennent

sa permission le temps et l’heure

 

elle sait de science certaine

que lui doit venir le bonheur

elle sait qu’au bout de la peine

vient l’exultation de la fleur

 

et tu en as aussi ta part

si tu donnes chance à ta sève

de prendre son nouveau départ

à l’heure que lui dit son rêve

 

la lumière ne cesse pas

de jouer avec la ténèbre

dans la ferveur de leurs ébats

une naissance se célèbre

 

8 mars 2012

 

La Spiritualité de l’altérité est nécessairement  égalitaire. Mais l’égalité qu’elle promeut n’est pas celle de la similarité puisqu’elle est amour de l’autre comme autre, c’est-à-dire de l’autre en sa différence.

Si l’on veut faire de l’herméneutique biblique, on dira que le péché d’Adam et Eve fut de vouloir être « semblables à Dieu » (Genèse III, 5) parce que cette similarité n’est pas une similarité d’amour agapè, mais une similarité de puissance imaginée par l’humain premier projetant sur l’Eternel l’image d’un idéal de toute-puissance. Et s’il est dit que l’humain a été créé « à l’image et à la ressemblance » de l’Eternel (Genèse I, 26), c’est que l’Eternel est Aimer, et que l’être de l’être humain, celui qu’il est appelé à devenir (« deviens ce que tu es ») est cet amour d’altérité en partage de l’Être Eternel. Cela ne peut d’ailleurs se comprendre qu’à la lumière de l’intuition de Yeshoua.

L’objet le plus proche de l’égalité promue par l’altérité positive de l’amour agapè est celle de l’homme et de la femme. Nos scientifiques s’interrogent encore pour savoir ce qui a amené la nature à privilégier la reproduction sexuée plutôt que la reproduction par clonage. Dans une approche théologique, on peut tenter une explication en reprenant un verset étonnant de la Genèse : « Dieu créa l’humain à son image ; à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il le créa » (I, 27). Bien que cela soit impensable dans une théologie patriarcale, on peut interpréter cette juxtaposition des deux affirmations comme une construction parataxique. En construction hypotaxique, on aurait : « …à l’image de Dieu il le créa, c’est pourquoi il le créa mâle et femelle », la différence sexuelle devenant une expression, un mashal de l’altérité positive de l’Eternel Eternelle.

Dans l’altérité positive, l’égalité n’est pas la similarité des clones. Elle est reconnaissance mutuelle de la différence, différence qui est elle-même l’expression de l’eccéité, de cette singularité qui fait de chaque humain un être unique.

L’égalité entre les sexes, comme toute égalité humaine (d’âge, de « rang » social, de culture…) suppose la maîtrise de la libido dominandi, mais aussi de la libido sentiendi et de la libido sciendi. L’amour entre une femme et un homme en altérité positive refuse de considérer l’autre comme un objet à posséder, comprendre et dominer. (Il ne s’agit pas de se comprendre, mais de se connaître, comme « celle, celui qui aime connaît l’Eternel » (I Jean IV, 8)). Qui accueille Aimer se libère des attirances et des répugnances qui mènent l’humain premier, et son amour n’est plus éros mais agapè.

 

il a lancé son long cri vert

et son vol ondulait

il y a longtemps qu’il n’était

venu se dire à découvert

 

cela n’a duré qu’un instant

pour le cœur qui tressaille

mais il reste dans les entrailles

un souvenir qui prend son temps

 

ce n’est pas le génie du lieu

mais il lui donne un sens

et nous savons que sa présence

demeure le secret des yeux

9 mars 2012

 

-Nous nous souvenons de ta présence, Eternelle Amour.

-Nous t’accueillons.

Femmes et hommes. Il est difficile de savoir ce qui en l’humain est inné et ce qui est acquis, ce qui dépend des gènes et ce qui dépend de l’éducation. Nos désaccords sur ce sujet montrent que nous avons affaire à des opinions et non à des vérités. La formule de Simone de Beauvoir : « on ne naît pas femme, on le devient » est une formule choc qui pourrait donner à penser que l’enfant qui naît n’est ni femme ni homme. Lorsque l’on se souvient que Erasme avait dit : « on ne naît pas homme, on le devient », on comprend plutôt que l’être humain n’est pas totalement déterminé par son corps. A notre époque où le matérialisme voudrait nous faire croire que nous sommes un corps plutôt que de penser que nous avons un corps, il est paradoxal que certains féminismes nient notre dimension corporelle et ses déterminismes.

La Spiritualité de l’altérité affirme l’égalité ontologique de la femme et de l’homme, et elle œuvre à la manifestation sociale de cette égalité. Mais elle affirme aussi la singularité de chaque être humain, et pense, comme instinctivement, que la féminité ou la masculinité font partie de cette singularité.

Une enfant est dès le sein maternel naturellement porteuse des particularités et des valeurs de la féminité, comme un enfant est naturellement porteur de celles de la masculinité. Nos psychologues ont cependant découvert qu’un homme avait en lui des potentialités féminines et une femme des potentialités masculines. Carl Gustav Jung appelait cela l’animus de la femme et l’anima de l’homme. Nous avons intérêt, les unes et les autres, à utiliser nos potentialités, en particulier les ressources et les valeurs du sexe opposé. Quant à celles et ceux qui se sentent mal dans leur corps et qui changent de sexe ou de genre, la Spiritualité de l’altérité ne voit rien à leur opposer : elle leur souhaite seulement que ce changement ne les gêne pas dans leur cheminement vers l’agapè, qu’il le favorise au contraire.

On s’accorde généralement à dire que l’intelligence féminine est plus intuitive que réflexive, et que l’intelligence masculine est plus réflexive qu’intuitive. Le problème pour un Occidental, marqué qu’il est par sa culture patriarcale, c’est qu’il dévalorise l’intuition, ou même qu’il l’ignore au profit exclusif de la réflexion. Ce préjugé ne nuit pas seulement à l’égalité des sexes en Occident, il nuit aussi à l’égalité des cultures. C’est ainsi que certains penseurs occidentaux ont prétendu, avec un sentiment de supériorité, que l’Africain était un intuitif pur. Ils n’ont pas vu que les Africains leur apparaissaient comme des intuitifs parce qu’ils ont une approche du monde plus intuitive que la leur, mais que cela ne les prive pas de leur intelligence réflexive. C’est le déséquilibre de la pensée occidentale qui a conduit l’Occidental à mépriser l’Africain comme il l’a conduit à mépriser la femme.

Il est tout aussi dommageable à l’homme de se réserver la réflexion qu’à la femme de croire qu’elle n’est qu’intuitive. En termes pascaliens, le cœur et la raison sont nécessaires à tout humain pour connaître le monde, et particulièrement ses frères et sœurs humaines.

 

la lune cette nuit est reine

et son discours

parcourt

toute la terre pour qu’avec elle la vie soit pleine

 

10 mars 2012

 

Il est aisé d’admettre l’égalité ontologique des humains, celle des femmes et des hommes en particulier. C’est une vérité au sens de Parménide puisqu’elle est liée à la nature de l’Être de l’être. Mais sa mise en œuvre relève de l’opinion. Que faire pour préparer psychologiquement nos enfants à l’égalité dans la singularité et dans la liberté ? A côté des contraintes nécessaires à la vie en société, toute enfant, tout enfant devrait pouvoir choisir spontanément ses vêtements, ses jouets, ses loisirs. Ainsi par exemple, si l’on présente à un petit garçon à la fois une poupée et une voiture, il pourra faire son choix ; de même une petite fille…

L’observation des enfants montre qu’un petit garçon a tendance à imiter son père, et une petite fille à imiter sa mère. L’éducation se fait en grande partie par cette imitation. Alors ? Les parents doivent-ils, par exemple, s’habiller en unisexe et habiller ainsi leurs enfants ? Il n’y a de toute façon pas de « doivent », mais des « peuvent ». Les choix sont le résultat d’une concertation entre les parents, et rien n’interdit qu’ils élargissent cette concertation à leur communauté, à leur cercle d’amis, à leur groupe de réflexion… Et l’on peut supposer que des consciences qui vivent en présence de l’Eternelle Amour et qui l’accueillent savent par intuition et réflexion trouver jour après jour que faire avec leurs enfants.

 

« Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Cette formule apparemment redondante (« aujourd’hui » et « quotidien ») donne à entendre qu’il nous est bon de vivre au jour le jour. Le carpe diem revu et corrigé par l’agapè nous invite à aimer aujourd’hui, sans souci d’hier ni de demain, sans crainte ni désir de l’avenir. Nous sommes invités par Aimer à vivre dans l’instant, à l’heure. (Tel est aussi l’un des sens de la présente relation journalière).

 

La Spiritualité de l’altérité n’interdit pas les addictions, elle les prévient et les guérit. Tabac, alcool, drogue, sexe, jeu… Qui vit pour les autres est inaccessible à la solitude, à l’angoisse, à la tristesse, qui sont les causes premières de l’addiction. Qui vit l’altérité positive, qui aime, vit en présence d’Aimer. Comment éprouverait-il, elle de la solitude alors qu’il, elle se sait en compagnie de la Sollicitude. Elle, il ne sent pas non plus l’angoisse du doute qui menace les croyants comme les incroyants, car elle, il ne croit qu’à l’Amour, qui porte en soi son évidence. (On dit que Mère Teresa a douté de son credo chrétien, mais on sait qu’elle a aimé jusqu’au bout, qu’elle n’a jamais perdu sa foi en l’amour, « seul digne de foi »). Et qui vit en présence d’Aimer n’éprouve pas de tristesse irrémédiable devant la mort. Elle, il sèche ses larmes et « laisse les morts ensevelir les morts », sachant que la mort est naturelle et qu’elle est nécessaire dans le cheminement de l’amour.

Qui voit la mort comme une injustice aborde la vie à l’envers. Une conscience en marche de la chair vers l’esprit, de l’humain premier vers l’humain dernier, en vient à désirer son heure comme Yeshoua (cf. Luc XII, 50). Sans impatience ni réticence, sans attirance ni répugnance naturelles, sans philia ni neïkos. Comme Yeshoua, elle sait qu’elle n’atteindra la perfection d’Aimer qu’en franchissant cette porte en pouvant dire comme lui : « C’est accompli » (Jean XIX, 30).

 

chaque goulée d’air inspiré

est la visite des dix mille

que tu accueilles et qui t’accueillent

sur le chemin de notre vie

 

la chair en marche vers l’esprit

dans le silence se recueille

pour contempler le elle et il

dans leur dialogue aéré

 

ce qui respire alors fait sens

en saluant la terre entière

dans le grand souffle qui l’anime

et qui se donne sans partage

 

ainsi apparaît le visage

de ce qui se veut unanime

menant à son heure dernière

chacune chacun dans l’immense

 

11 mars 2012

 

L’être est éternel et infini. Eternel : il est impensable que l’être ait pu commencer, qu’il ait été précédé par le non-être. Ex nihilo nihil fit. (A moins de refuser les principes d’identité et de causalité). Infini : notre certitude de l’infinité de l’être s’induit par application du principe de causalité à notre perception de l’espace, dont il est inconcevable qu’il puisse être limité : au-delà d’une hypothétique limite, qu’y aurait-il si ce n’est encore de l’espace sans limite ? Un matérialiste ne perçoit pas ces évidences parce qu’il confond l’être avec la matière et le néant avec le vide.

 

Le « que sais-je ? » de Montaigne n’est pas une affirmation de totale ignorance. C’est la prise de conscience des limites elles-mêmes incertaines de nos incertitudes. (La distinction de Parménide entre la vérité, qui est certaine, et l’opinion, qui ne l’est pas, est un précieux outil de pensée).

Penser que la philosophie est incapable de découvrir la vérité et qu’elle ne sert qu’à garder vivante notre soif de savoir est contradictoire et stérilisant : c’est faire de la connaissance philosophique une réconfortante illusion qu’un esprit éclairé dénonce avant de plonger dans l’angoisse de ce qu’il prend pour la vérité nihiliste ou de tenter d’y échapper en poursuivant un avoir nécessairement décevant.

Notre ignorance est la mesure de l’infini qu’il nous reste à découvrir. La conscience de cette ignorance et la connaissance des tâtonnements si souvent infructueux des philosophes est le moteur de notre recherche interminable infatigable. L’utopie d’un savoir total est une utopie dynamique : si la quête du savoir devait s’achever, nous serions réduits au désespoir, car nous sommes faits pour l’infini.

 

le bois dans la maison

c’est la vie de la terre

c’est toute sa matière

d’ici à l’horizon

 

en leur belle raison

les lignes de sa chair

sont les rythmes de l’air

et de l’eau à foison

 

qui attendent derrière

ces murs qui nous encagent

et nous disent que l’âge

nous fera notre affaire

 

le bois c’est ce qui croît

c’est le temps qui jamais

ne se repose mais

agit et nous dit crois

 

en la force des lois

qui nous font cheminer

en toute liberté

sur l’éternelle voie

 

le bois dans la demeure

c’est notre cousinage

c’est notre beau visage

en ce qui vit et meurt

 

il nous dit que la mort

est un nouveau passage

l’espérance du sage

sûr d’encore et encore

 

12 mars 2012

 

Ce serait une tautologie vide de penser que l’Être infini est Amour puisqu’il a un Autre et qu’il a un Autre parce qu’il est Amour. Il faut justifier l’altérité positive de l’Être infini par la certitude qu’Il est sans désir puisqu’il est tout et que son Autre ne peut rien lui apporter si ce n’est son altérité.

L’intuition de l’altérité positive de l’Être infini, celle que Jean résume en son « dieu est agapè », renvoie dos à dos le panthéisme immanent et le monothéisme transcendant simplement parce qu’ils utilisent un langage spatial alors que l’Être infini est spirituel et non spatial. Le panthéisme réduit l’autre au même en me faisant dire à dieu : « tu es moi, je suis toi ». Spinoza : « deus sive natura » ; en logique, je suis dieu puisque je fais partie de la nature. Maigre consolation lorsqu’on sait que ce dieu/nature est totalement déterminé.

L’infinitude de l’Être infini exclut aussi le dieu monothéiste au sens où il est imaginé comme un Être trônant quelque part, et séparé de la nature, saint, trois fois saint. Ce n’est pas l’intuition de Yeshoua. Il avait compris en le vivant que l’Infini était autre, mais un avec lui, d’une unité d’amour et non d’une d’identité. « Le père et moi, nous sommes un » ne signifie pas que nous sommes un être unique, mais « le père est en moi et moi dans le père » en une relation d’altérité d’agapè (Jean, X, 30 ; XIV, 11…). Les mots « en » et « dans » ne doivent pas nous égarer. Ils appartiennent au langage de l’espace, qui ne peut s’appliquer à l’esprit qu’en figure, en mashal.

L’agapè n’est pas un amour fusionnel, elle est autant respect que tendresse. Elle veut que l’autre soit autre, et elle veut l’aimer comme autre. L’infini est, « dans le secret », plus proche de nous que nous-mêmes, intimior intimo meo, disait Augustin, mais c’est mon autre comme je suis son autre.

 

L’indéterminisme/liberté de l’Autre de l’Être lui est essentielle dans une théologie du Tout-aimant. (Le déterminisme absolu de la science matérialiste est induit par une inconsciente théologie du Tout-puissant, que ce soit celui du monothéisme ou celui du panthéisme).

 

La démocratie ne peut progresser que dans le progrès de la pensée des citoyens. Mais cette pensée n’est pas la seule capacité de réfléchir et de délibérer rationnellement. Elle est aussi la capacité de saisir intuitivement le réel. La pensée occidentale récuse souvent l’intuition en la considérant comme purement affective et donc trompeuse. Elle la qualifie de sentiment, mais le mot « sentiment » est un mot vague dont il faut se méfier en se gardant pourtant de le rejeter. Il évoque à la fois l’affectif et l’intuitif. Et l’intuitif est aussi nécessaire à la pensée que le réflexif. La raison ne peut se passer du cœur dans la recherche de la vérité. (Une des définitions de « sentir » est « connaître ou reconnaître par intuition »).

 

vois la lumière lentement

qui se disperse au crépuscule

lorsque pour l’ombre elle recule

d’un pas discret comme un amant

 

qui ne cherche pas à tenir

ni retenir l’autre en son cœur

car il est sûr que la ferveur

de l’amour ne saurait faillir

 

la lune jusqu’à l’aube éclaire

et pénètre par la fenêtre

sans éblouir en son paraître

dans la transparence de l’air

 

car la lumière ne possède

ni n’appartient mais s’abandonne

dans l’espace où elle frissonne

de l’amour qui lui vient en aide

 

mime-la dans l’espace intime

qui se donne en sa connivence

et reçoit le don de l’immense

qui te fait le cœur unanime

 

13 mars 2012

 

Beaucoup disent que la terre appartient à l’homme, et certains leur répliquent que l’homme appartient à la terre. Mais l’humain dernier ni n’appartient ni ne possède, il échappe au désir de posséder. Car il n’est plus « du monde » (Jean XV, 19 ; I Jean II, 15s). Et il ne s’agit pas non plus pour lui d’appartenir à son Seigneur (« Seigneur tout vous appartient… ») ni de le posséder (« Je te possède en moi, je te sais dans mon cœur… »). Il s’agit pour lui de participer à l’Amour éternel.

-Nous nous souvenons que Tu nous es présente – Nous T’accueillons.

 

Attention humaine. L’animal fait attention à son environnement, sinon il ne vivrait ni ne survivrait. L’humain partage cette attention dite spontanée, mais il est capable d’une attention réfléchie. Cette attention implique une conscience de lui-même dans la conscience qu’il a de l’autre, que cet autre soit ressenti comme attirant ou repoussant (selon les forces de la philia et du neïkos). L’attention réfléchie de l’humain dernier va au-delà de l’attirance et de la répugnance, et même de l’utile et de l’inutile. L’attention artistique le fait déjà en ce qu’elle concentre la sensibilité sur la beauté en son inutilité. L’attention mystique, celle de l’humain dernier, va plus loin encore. Elle assume l’attention animale et l’attention artistique qui la préparent, mais elle aborde l’autre en son altérité. Attention d’agapè, elle connaît l’autre en l’aimant comme autre.

Il est rapide de simplement répéter le mot de Malebranche : « L’attention est la prière naturelle de l’âme ». Dans la Spiritualité de l’altérité, l’attention fondamentale est l’attention à la présence de l’Eternelle, et cette attention est un accueil de son amour pour tous les êtres. On peut donc, à la rigueur, lui donner le nom de prière. Si on la dit « prière naturelle », c’est que l’on pense que le surnaturel s’instaure en continuité du naturel. Les tenants d’Aimer visent à cette attention permanente, mais il leur est bien difficile d’y parvenir. « Souvenons-nous… »

 

l’enfant des bulles se console

et les multiplie éphémères

comme des notes de lumière

que le temps égrène en son vol

 

il applaudit la mélodie

qui naît de sa main et s’en va

s’efface à mesure tout bas

dans le silence qui la dit

 

la lumière brille en ses yeux

allumée par celle légère

en ses reflets si solitaires

de l’immortelle dans les cieux

 

il ne sait pas que chaque grain

est plus fragile et disparaît

plus vite encore que l’attrait

qui lui fait agiter la main

 

combien d’années lui faudra-t-il

pour comprendre que son visage

sur cette terre est de passage

et comme la bulle subtil

 

14 mars 2012

 

Jean-Marie Guyau (1854-1888) a proposé L’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction. Ceux et celles qui ont été séduites, ou du moins intéressées par sa proposition et qui l’ont étudiée pourraient sans doute nous en donner une généalogie. Il est sûr en tout cas que chaque lectrice et lecteur y lit un peu ce qui correspond à sa propre pensée, qu’il s’appelle Nietzsche, Kropotkine ou autre moins connu. On ne peut le lire ici sans se référer à Yeshoua plutôt qu’à Epicure, Epictète… ou Kant.

Guyau a pensé sa morale en opposition à la morale kantienne du devoir, mais surtout à la morale judéo-chrétienne des dix commandements. On peut dire qu’il se rangeait et qu’il ne se rangeait pas ainsi aux côtés de Yeshoua. Yeshoua a mis fin au sacré et à la religion, mais ce n’était pas un révolutionnaire du genre : « du passé faisons table rase ». Sa position éthique est bien résumée dans son « je ne suis pas venu abolir la loi et les prophètes, mais les accomplir » (Matthieu V, 17). Encore faut-il interpréter cette continuité/discontinuité. Elle s’inscrit dans l’évolution du monde et de l’humanité, l’humanité des personnes et celle des sociétés.

Individuelle et collective, la morale est un cheminement. L’enfant a besoin d’interdits comme le peuple rassemblé par Moïse : « Tu ne tueras point… ». L’humanité première est d’abord éduquée moralement sur la base du neïkos et de la philia. Il lui faut de la menace et de la promesse, du bâton et de la carotte. En langage religieux cela s’appelle l’enfer et le paradis. Puis cette loi extérieure, transcendante, « gravée dans la pierre » du Décalogue, devient loi intérieure, immanente, « gravée dans le cœur ». L’humanité passe de la shame culture à la guilt culture. La dernière étape dépasse celle de la honte et de l’honneur, mais aussi celle de culpabilité et de la bonne conscience. C’est celle de l’agapè, qui donne d’agir sans ressentir d’obligation extérieure ni intérieure et sans attendre la sanction d’une récompense ou d’une punition.

Ce cheminement est celui auquel toute personne est invitée, et son parcours de vie sera accompli si elle arrive à la mort en y parvenant. Mais la liberté fait partie de l’Amour qui l’invite et  toute personne peut décliner cette invitation.

Quant aux sociétés humaines, leur cheminement se compte en siècles et millénaires. Il connaît des phases de stagnation et de régression. La démocratie peut lui servir de baromètre. Qui dira que la nôtre progresse ? Mais toute personne qui partage l’intuition de Yeshoua (et celle de Jean-Marie Guyau) sait qu’une morale sans obligation ni sanction est un idéal vers lequel toute société est invitée à tendre.

 

Communication extrasensorielle. Il est contraire au principe d’identité de vouloir la prouver ou la réfuter en utilisant des arguments matériels puisqu’elle est immatérielle. Pour la même raison, une matérialiste se contredirait si elle, il acceptait de l’envisager. Elle, il devrait pour le faire renoncer au matérialisme.

 

la vague virtuelle en la mémoire

infatigable lance ses ardeurs

à la porte de l’aube à la porte du soir

à la nuit même   en sa rumeur

 

oubliée elle rythme continue

cette inaudible basse qui soutient

lumières vives et ténèbres ténues

en cheminant la symphonie sans fin

 

est-elle à voir ou est-elle à entendre

qu’importe elle est la vie qui se déploie

sans se lasser et sans se laisser prendre

aux vains filets en leurs désirs de choix

 

viens avec elle embrasser le rocher

mais sans jamais chercher à l’engloutir

se retirant aussitôt qu’approchée

perpétuelle en son bel avenir

 

15 mars 2012

 

L’écriture en fragments telle que celle de la présente relation journalière est à lire comme une écriture parataxique : chaque fragment est virtuellement relié à tous les autres, de plus ou moins près, de plus ou moins loin, comme les pièces d’un puzzle. Et cette écriture parataxique relève d’une vision totaliste du Réel, elle-même fondée sur un totalisme cosmique où chaque être du Réel est de près ou de loin relié à tous les autres.

Cette solidarité cosmique des êtres peut s’expliquer par leur origine commune. Ainsi tous les vivants, dont nous sommes, entretiennent des liens de parenté plus ou moins rapprochés. Que ce soit avec un arbre ou un insecte, nous avons des relations de cousinage naturel. Mais cette explication cosmique est elle-même sous-tendue par une explication ontologique. Tout être est l’autre de l’Eternel Amour et objet de sa sollicitude. Et si nous accueillons l’Eternel Amour, nous partageons cette sollicitude. La fraternité de François d’Assise avec les bêtes n’était pas une idiosyncrasie, c’était une conséquence logique de l’Amour. Et nous sommes tous et toutes invitées à la partager.

 

Jean-Marie Guyau, poète et philosophe, c’est-à-dire intuitif et réflexif. Si sa poésie n’a pas retenu l’attention de la nébuleuse artistique, c’est qu’elle ne se souciait pas de la forme aux dépens du fond. On ne trouve pas chez elle la syntaxe torturée d’un Mallarmé ni le raffinement d’un Valéry. Mais qui la lit avec simplicité y goûte la fraîcheur et l’élan de la poésie éternelle. (Il est clair que la présente relation journalière est loin d’atteindre à la sensibilité et à l’intelligence de ce météore intellectuel, mais elle est guidée par l’intuition que philosophie et poésie, réflexion et intuition doivent marcher ensemble à la découverte du Réel. Peut-on, hélas éviter la pétition de principe ? Faut-il de l’intuition pour reconnaître la valeur de l’intuition ?)

 

Le discours de plus en plus invraisemblable que suscite l’approche des élections donne une image déplorable des intelligences auxquelles il est censé s’adresser. Comment peuvent-elles êtres assez bêtes pour se laisser convaincre  (ou pour que les candidats les jugent assez bêtes pour se laisser convaincre) ? Nous sommes bêtes dans la mesure où nous n’osons pas, où nous ne voulons pas penser, car, pour oser penser, il faut maîtriser ses désirs et ses craintes instinctives.

Si l’agapè nous apprend à penser, c’est parce qu’en nous ouvrant à la vérité elle nous libère des forces de répugnance et d’attirance qui nous mènent. « La vérité vous libérera » (Jean VIII, 32). La vérité de l’agapè éclaire la totalité du Réel parce que l’agapè est le secret de l’Être de l’être.

 

toujours la même toujours autre

la brume s’offre à la lumière

car de la terre elle est l’apôtre

missionné pour parler à  l’air

 

elle lui dit ce qu’aujourd’hui

l’amour et la haine feront

pour que vienne et aille la pluie

de l’horizon à l’horizon

 

ou ce que l’haleine des vents

fera disparaître en l’espace

et l’inédit déplacement

nomade avec toute sa race

 

les myriades vont disparaître

au gré de l’éternel retour

poursuivre chacune en son être

la grande chevauchée des jours

 

une autre lumière une sœur

une autre brume c’est sûr

nous diront demain la douceur

ou la douleur de l’aventure

 

16 mars 2012

 

Yeshoua, maître de pensée. Il rappelle le principe d’identité, de contradiction, à des gens pour qui ce principe ne semble pas être une évidence : « Si Satan expulsait Satan, comment son royaume subsisterait-il ? » et « qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu XII, 26, 30).

 

Dans les sociétés humaines, la liberté excessive est une menace pour l’égalité, et l’égalité excessive une menace pour la liberté. La vieille nature humaine, celle de l’humain premier que mène le désir de posséder, comprendre et dominer, est une force qui entrave le cheminement de l’humanité vers l’idéal de liberté et d’égalité dans la fraternité ontologique (avec son éthique ultime sans obligation ni sanction).

 

On entend souvent dire que Yeshoua parlait en paraboles, en mashal, afin de se faire comprendre de ses auditeurs, par pédagogie. Pourquoi alors ses auditeurs ne les entendaient-ils pas ? Drôle de pédagogie ou méconnaissance du principe d’identité par les interprètes des évangiles? Il semble plutôt que Yeshoua percevait lui-même la vérité surnaturelle de l’amour en usant de son attention intuitive et réflexive aux réalités naturelles. Son usage du mashal est ainsi une invitation à user nous aussi de cette attention aux choses et aux êtres pour y découvrir le message « caché depuis les origines : « J’ouvrirai ma bouche en mashal, je dirai les choses cachées depuis la fondation du monde » (Matthieu XIII, 35 ; Psaume LXXVIII, 2).

La libre utilisation des textes de la Bible juive est une habitude dans l’Eglise depuis sa fondation, depuis Yeshoua lui-même dans la tradition judaïque. Elle suppose une interprétation qui joue sur l’obscurité, l’ambiguïté du langage, permettant de lui conférer de nouveaux sens. Innocente manipulation. Mais Yeshoua semble avoir été attentif aux choses en elles-mêmes plus que par la médiation des mots, d’avoir été plus sensible au cosmos qu’au logos.

 

Emotions collectives. La Belgique tout entière plongée dans la douleur après la mort de vingt-huit passagers d’un car, de vingt-deux jeunes : « Hommage de toute une nation »… « Il n’y a pas que la Belgique. Le monde entier pleure ces pauvres gosses… » Est-ce si sûr ? Le monde entier pleure-t-il tous les jours les enfants d’Irak, de Syrie, du Congo… ? Et puis, en Belgique et ailleurs, combien de jeunes meurent tous les jours même si c’est ici et là plutôt qu’ensemble ? Irrationalité des émotions collectives. Elle se rappelle périodiquement à notre souvenir, mais elle agit en secret quotidiennement dans de multiples domaines de notre vie.

 

dans les pleurs de la compassion

elle ressent

le sang

du sacrifice où se rendent prochains les autres  oh la nation

 

17 mars 2012

 

Vérité et opinion (alêtheia et doxa). Notre certitude de la vérité de l’Être de l’être nous permet d’accepter les incertitudes de l’opinion. Nous doutons sans appréhension lorsque nous avons au moins une certitude : cela nous permet de ne pas perdre pied, de ne pas couler dans l’absurde. Mieux, cela nous donne l’audace de penser, de ne plus croire, de ne plus nous en remettre à l’opinion, de réserver notre jugement, ici de découvrir les vérités impliquées dans la vérité de l’Être de l’être, altérité positive, en mettant au jour ce qu’elles contredisent. N’est-ce pas l’incertitude de Montaigne, son « que sais-je ? » qui le faisait écrire ses essais : « Si mon âme pouvait prendre pied, je me m’essaierais pas, je me résoudrais ; elle est toujours en apprentissage et épreuve. » Montaigne devait avoir au moins une certitude cachée pour avoir cette détermination à poursuivre sa réflexion toute sa vie. Sa foi chrétienne sans doute.

Oser sortir de la caverne avec ce cher Platon, c’est apprendre à penser, à oser penser, à « ne recevoir pour vrai » dans le discours des autres – y compris bien sûr dans celui de la Spiritualité de l’altérité – que ce que l’on y reconnaît « évidemment être tel ».

On dit que Platon fut un dénonciateur de contradictions. Comment penser en effet si l’on ne garde pas présent à l’esprit le principe de contradiction, d’identité ? Il permet de mettre au jour les failles des idéologies qui prétendent s’imposer à nous, quelles soient religieuses, philosophiques, politiques, culturelles…

Celles et ceux qui cultivent leur sensibilité au principe de contradiction savent que la Spiritualité de l’altérité est inaccessible à des consciences possédées par la violence du neïkos  et/ou par le désir de la philia (par exemple par le crime et le sexe dont les médias les repaissent). Elles savent aussi que les publicités qui suivent quotidiennement la présente relation journalière n’ont rien à voir avec elle dans la mesure où elles font appel au « monde », à savoir à la libido sentiendi, à la libido sciendi et à la libido dominandi (I Jean II, 16).

 

l’œil qui broute dans la nature

ici ou là parfois s’arrête

et longuement rumine

ce qui l’absorbe en son désir

afin de s’en nourrir

 

la sève des choses murmure

au non-espace de la fête

et rejoint l’unanime

de ceux et celles en qui l’esprit

découvre un cœur dépris

 

car la nature ne révèle

sur son visage ses entrailles

et sur sa peau le fond

de la pensée qui la travaille

qu’à l’œil qui s’est lavé

 

et donc avant qu’il ne se mêle

au sable au ruisseau à la caille

à l’anguille au saumon

en cohérence il faut qu’il s’aille

baigner à Siloé

 

18 mars 2012

 

« Marche en ma présence et sois parfait », tel est l’idéal de l’humanité dernière qu’est censé avoir aperçu Abraham (Genèse XVII, 1). Quelle perfection ? Quel idéal ? « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait ». Rien moins que cela : la perfection de l’agapè, qui fait que l’on aime tout autre, ami ou ennemi (Matthieu V, 43-48). Marcher en présence d’Aimer, c’est aimer de cet amour agapè, c’est ne cesser de penser aux autres quels qu’ils soient et de se demander quel bien l’on pourrait leur faire. Impossible ? Evidemment puisque cet amour est le Don de l’Eternel (Jean IV, 10). Ce qui est un don vient de l’autre, non de soi (principe d’identité oblige).

Dire d’Adam, l’humain premier, qu’il est créé « à la ressemblance » de l’Eternel, c’est déjà obscurément lui annoncer qu’il sera l’Eternel s’il le souhaite. C’est l’y inviter, le préparer à être l’humain dernier qui dira : « le père et moi, nous sommes un » (Jean X, 30) et pour qui « fils de l’homme » et « fils de dieu », ce sera tout un. C’est ainsi que l’on peut interpréter mythologiquement les dogmes chrétiens de la Création, de l’Incarnation et de la Rédemption. Démythiser le judéo-christianisme, c’est, paradoxalement, lire ses dogmes comme des mythes. Ce ne sont plus des articles de foi, mais des mashal.

 

Principe de contradiction. Jeanne d’Arc aurait dit que « le Christ et l’Eglise, c’est tout un ». Si cependant le Christ est à l’image de l’Eglise, il ne ressemble guère à Yeshoua. Qui fréquente les évangiles a l’évidence de la contradiction qui les oppose à l’Eglise telle qu’elle apparaît dans l’histoire depuis vingt siècles. Mais la croyance est une force capable de voiler l’évidence du principe de contradiction. (La croyance politique n’y échappe pas, qui rend aveugle à la contradiction entre les paroles et les actes de ceux qui captent la bienveillance des citoyens par la puissance de leur charisme).

 

Insensibilité au principe de contradiction. Parmi tant d’exemples : on manque de pluie et on qualifie la pluie de mauvais temps. Lorsqu’ils annoncent l’arrivée de la pluie, les bulletins météo parlent de dégradation…

 

dans la flaque d’ici les gouttes fugitives

écrivent leur syntaxe en ronds qui se concertent

rapides se répètent subtiles nuances

d’arrangements que l’œil a peine à suivre

 

quel innombrable chiffre en sa suite si vive

s’écrit s’efface presque découverte

si libre qu’elle livre à mesure des sens

nouveaux pour l’infini qui la trouve ivre

 

la flaque qu’elle forme à la pluie donne rive

et limite à ces mots qui affrontent leur perte

dans la rencontre ici du ciel qui s’y fiance

par le miroir où naît sa joie de vivre

 

19 mars 2012

 

Bien que depuis longtemps on parle de poèmes en prose, nos dictionnaires continuent de faire de la prose le contraire de la poésie. Telle est la flexibilité du langage. On sent pourtant qu’il y a deux pôles dans son usage, bien qu’il n’existe pas de poésie pure ni de prose pure.

Il est utile de noter que Bashô, le créateur du haïku, insérait ses poèmes dans des textes en prose, donnant ainsi à penser que la poésie se distingue de la prose, mais qu’il est fécond de les faire se côtoyer.

Bien qu’elles ne se confondent pas dans leur parallélisme, la dualité prose/poésie est congruente à la dualité réflexion/intuition. La pensée réflexive trouve mieux à s’exprimer en prose et la pensée intuitive en poésie. En fait, poésie, intuition, réflexion, prose s’entrecroisent et se concertent dans la pensée humaine et dans son expression.

Et cette concertation et cet entrecroisement sont efficaces dans la recherche du réel. On peut dire qu’ils répondent à la dualité beauté/intelligence de la nature, et à gratuité/utilité de son approche. Il est, certes, difficile de démêler les interrelations de ces dualités et de la multiplicité qu’elles engendrent, mais il importe de n’en négliger aucune dans l’exploration du réel.

 

La connaissance de l’Evolution nous permet d’apprécier la continuité qui nous rattache à la nature. Nous pouvons ainsi penser que la poésie, et tous les arts, sont l’expression raffinée de la nature. Pour Mikel Dufrenne, « la Nature… suscite l’état poétique et sollicite le langage poétique ». L’artiste, le poète en particulier, a souvent le sentiment que ce qu’il crée naît de son inconscient. Et certains philosophes attribuent ce sentiment à la présence de la nature dans  un inconscient collectif. Alors « le sentiment de la nature qui hante le poète ne veut pas seulement se dire, il est le sentiment que la Nature veut se dire » (Le Poétique, pp. 226s).

Si Mikel Dufrenne nous livre sa réflexion sur le poétique dans un langage hésitant, c’est que cette réflexion est le fruit d’une intuition. Une intuition sûre d’elle-même, mais incertaine en son expression.

 

Les évangélistes ne nous apprennent que peu de choses sur la généalogie de l’intuition spirituelle de Yeshoua. Ils ne s’y intéressent pas parce qu’ils voient en lui un personnage sacré que l’on n’a pas à expliquer, mais à croire « parce qu’il a les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68). Pour la même raison, les croyants, au cours des siècles, n’ont pas cherché à établir cette généalogie. Si toutefois on valorise le message plutôt que le messager, si l’on pense que la vérité découverte par Yeshoua est plus importante que sa personne, on est prêt à rechercher la généalogie de sa découverte, capitale dans l’évolution de l’humanité, la « révélation du mystère qui était demeuré caché depuis les origines » (Romains XVI, 25), le secret de l’Être de l’être en son altérité essentielle.

 

au rire des hanches

que disent ces bouches roses

au bout de leurs branches

 

20 mars 2012

 

Qu’ils elles soient d’Afghanistan, du Congo, de France, d’Irak, de Syrie… les enfants massacrées appellent la même compassion et la même indignation chez celles et ceux qui vivent la sollicitude de l’Eternelle Amour.

 

Intuition de Yeshoua. Pour Pascal, « Dieu est sensible au cœur, non à la raison ». Mais sommes-nous sûres de comprendre ce qu’il voulait dire, et puis sommes-nous sûres que sa pensée était vraie ? La sensibilité de Yeshoua à l’Eternel relevait-elle du cœur, de l’intuition et de la seule intuition ? De quelle intuition ? Il était nourri du discours de la Thora et des Prophètes, il était également sensible aux spectacles de la nature. Il pouvait dire avec le prophète Osée que l’amour vaut mieux que les sacrifices (Osée VI, 6 ; Matthieu IX, 13 ; Marc XII, 33). (Par quoi on peut comprendre qu’il préférait le discours des prophètes à celui des prêtres). C’est par ailleurs dans la nature avec Jean-Baptiste auprès des eaux qu’il a reçu l’esprit, l’inspiration (Luc III, 21s). Et sa prédication en mashal donne à penser qu’il voyait dans la nature des figures de la surnature, dans le monde visible l’annonce du monde invisible, dans la chair un chemin vers l’esprit.

Un certain nombre de nos contemporains retrouvent le goût de la généalogie. Ils fouillent les archives des mairies et des paroisses pour tenter de remonter dans leur ascendance. Ils elles aimeraient savoir d’où ils elles viennent charnellement et, qui sait, découvrir un ancêtre remarquable, noble peut-être, dont ils elles pourront se réclamer par le sang (ou les gènes).

Au temps de Yeshoua, les Juifs attachaient de l’importance à leur généalogie. Elle leur permettait de se dire enfants d’Abraham, de se réclamer de lui, de pouvoir dire fièrement qu’ils n’avaient donc jamais été esclaves (Matthieu III, 9 ; Jean VIII, 33). Les évangélistes Matthieu et Luc donnent la généalogie de Yeshoua, la faisant remonter à Abraham (Matthieu I, 1-16), et au-delà jusqu’à Adam et Dieu lui-même dont Adam est dit être le fils (Luc III, 23-38).

Qu’en pensait l’intéressé ? Jean-Baptiste avait répliqué à ceux qui se réclamaient de leur lien charnel avec Abraham que Dieu était « capable de susciter des enfants à Abraham à partir des pierres » (Matthieu III, 9). Yeshoua a pris autrement ses distances avec sa filiation charnelle : Il a minimisé l’importance de sa propre mère au profit de la maternité spirituelle (Matthieu XII, 48ss). Mais surtout, il s’est dit, en esprit, contemporain d’Abraham et contemporain de l’Eternel lui-même : « Abraham s’est réjoui de voir mon jour… Avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean VIII, 56, 58). C’est qu’il en était venu à partager la vie de l’Eternel au point de pouvoir dire : « Qui me voit, voit le père » (Jean XIV, 9). D’où tenait-il cette intuition ?

Elle semble avoir été liée à son expérience. Son message est l’expression de sa vie. Mais comment parvint-il à cette vie. Quelles parts ont joué son milieu familial, son milieu social, son milieu religieux, son milieu culturel, son milieu naturel ? On ne peut cependant parler d’influences déterminantes dans une expérience qui est, par essence, celle de la liberté. C’est à force d’aimer qu’il a découvert que l’Eternel est amour. Mais il n’a pu aimer à ce point qu’en accueillant l’Amour éternel.

 

sous quel angle de l’espace

faut-il contempler ta face

toi qui suspends dans le vide

la multitude timide

 

on peut te tourner autour

pour repérer les atours

que la nature te donne

à cette heure des madones

 

on peut aussi entrer voir

et tenter d’apercevoir

l’arrangement intérieur

que tu crées pour ce bonheur

qu’on ne sait quel invisible

se plaît à rendre visible

qu’en beauté s’en réjouisse

l’œil avant qu’il ne finisse

 

qu’il frémisse donc et chante

celle qui partout le hante

au-dedans et au-dehors

de la caverne aux trésors

 

21 mars 2012

 

Intuition de Yeshoua. Hypothèse du hasard, d’un hasard effectif et non illusoire, c’est-à-dire d’un certain indéterminisme dans le fonctionnement des lois de la « matière » (conçue comme dotée d’une dimension spirituelle). Cet indéterminisme–liberté apparaît ici comme une implication de la réalité de l’Être de l’être amour d’altérité. En langage de mashal, on pourra dire que « Dieu joue aux dés » ou, mieux, que le hasard, c’est « Dieu qui agit incognito ». L’hypothèse du hasard dans la vie de Yeshoua, c’est qu’il y ait eu des événements, des rencontres, des expériences fortuites qui auraient éveillé sa sensibilité à l’intuition de l’Eternel Amour.

Il faut cependant accorder cette hypothétique action incognito avec l’universalité de l’Amour, qui ne peut choisir un individu plutôt qu’un autre, élire un peuple plutôt qu’un autre. « Dieu ne fait pas acception de personnes » (Actes X, 34 ; Romains II, 11).

Cette hypothèse fera sens pour celles et ceux qui ont fait elles-mêmes eux-mêmes l’expérience d’événements, rencontres… qui ont bouleversé leur vie. Mais ce bouleversement, au sens de conversion, de (re)mise en route sur le chemin de la perfection d’Aimer, n’est ici concevable que chez une conscience pleinement libre, décidant de sa destinée.

Tout cela peut paraître subtil, improbable, mais tel est le mystère de chaque existence en sa singularité et dont aucun langage conceptuel, aucun « discours », ne peut rendre raison. Le secret de l’intuition de Yeshoua doit alors nécessairement demeurer un secret. Son message, celui de la clé du Réel comme Altérité positive, nous est proposé, et, si nous l’accueillons, cela suffit pour notre liberté de penser et d’agir.

 

« Crainte et tremblement… Des profondeurs je crie vers toi… Les eaux me sont entrées jusqu’à l’âme ». Il nous est bon de ressentir souvent notre impuissance à aimer, à ne vivre que pour les autres, et qu’il faut que ce soit l’Eternelle « qui opère en nous le vouloir et le faire ». Mais ce Don nous garde libres, nous rend libres même, car « la vérité (de l’amour) libère » (Philippiens II, 12s ; Psaume CXXX, 1 ; LXIX, 1 ; Jean VIII, 32).

Il nous est bon de prendre conscience des limites étroites de notre liberté, de la force des déterminations de notre milieu familial, social, religieux, idéologique… Cette prise de conscience fait partie du processus de libération que l’Amour opère en nous.

 

 

 

faudra-t-il que tous ces déchets

dans la nature

perdurent

sans que l’humanité sache où va le mépris dont elle se défait

 

faudra-t-il que dans son rejet

de l’aventure

s’épure

l’humanité que la nature sache se reconnaître en ses bienfaits

 

22 mars 2012

 

Le souci écologique des tenants d’Aimer est une implication de Sa sollicitude pour tout être. Partager cette sollicitude, c’est se soucier de tout être humain sans se préoccuper de son âge, de son sexe, de sa nationalité, de sa culture, de sa religion… C’est aussi se soucier de tous les êtres du monde animal, du monde végétal, du monde minéral.

La présence de l’Eternelle « dans le secret » est une présence de sollicitude universelle. Cet amour infini est reçu par chaque être selon sa finitude. Il existe une hiérarchie des êtres selon leur degré de conscience. On peut affirmer que sur notre planète l’être humain est le plus conscient, mais le degré de conscience varie d’un humain à l’autre, et il varie aussi au cours de son existence, selon l’intensité de son accueil de l’Amour, de l’Eternelle.

 

L’infini Amour n’a que l’amour à proposer, à donner et à offrir de donner en y participant. Il ne juge pas, ce sont les consciences qui se jugent selon l’accueil qu’elles réservent à l’Amour. On peut comprendre pourquoi Yeshoua a dit que « le Père ne juge personne, il donne tout jugement au fils », c’est-à-dire au fils de l’homme, à l’humain (Jean V, 22). Et Yeshoua dit aussi : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ». On peut parler de jugement immanent, comme de pardon immanent : « Pardonnez et vous serez pardonnés », pardonnés dans l’acte même de votre pardon, qui est amour participé de l’Amour Eternel. « De la mesure dont vous mesurez, vous êtes mesurés » (Matthieu VII, 1s).

 

La beauté et l’intelligence que l’on observe dans la nature sont des manifestations, des doxa, des kavod de la Sollicitude que leur porte l’Eternel Amour. « Regardez les corbeaux… regardez les fleurs des champs… » (Luc XII, 24, 27). Mais regardez donc ! Et réfléchissez aussi à l’intelligence  présente dans la structure dynamique de la matière, dans la structure dynamique de la vie. Si nous savions davantage contempler et penser la nature en présence de la Sollicitude, cela changerait notre regard et nos gestes devant tout humain d’ici et d’ailleurs, mais aussi devant un banal animal de basse-cour, un épi de maïs, une goutte de rosée, devant l’innombrable du monde.

 

à regarder venir la nuit

de son petit pas insensible

on sent cette infinie douceur

avec laquelle ô éternelle

tu approches les cœurs

 

à méditer ce que l’ennui

dans le silence rend possible

on sent cette infinie patience

avec laquelle ô éternel

tu nous donnes le sens

 

23 mars 2012

 

La connaissance empathique, mimétique, est celle d’une attention sensible où l’autre entre dans le soi. On peut penser que l’animal connaît ainsi son environnement en ce que celui-ci lui est favorable ou hostile, utile ou inutile. Le mimétisme animal pour l’attaque et pour la défense participe de ce mode de connaissance.

Il est regrettable que nous n’en fassions pas usage, que nous laissions notre capacité de connaissance empathique dépérir, parfois jusqu’à mourir. Il existe dans notre société occidentale des intellectuels qui refusent de penser autrement que par raison et discours, qui dénient à l’intuition, au cœur, la capacité de penser. (Ainsi qu’aux animaux évidemment, où ils ne voient après Descartes que des quasi-machines, à œufs, à lait, à viande…) Ces intellectuels peuvent-ils jamais découvrir du nouveau ? Leurs idées « nouvelles » ne sont que des réarrangements des idées anciennes. (Peut-on faire un parallèle entre les prophètes annonciateurs de nouvelles et les prêtres conservateurs de vieilleries ? Yeshoua s’est présenté comme un prophète, comme l’annonciateur d’une bonne nouvelle, évaggélion.)

 

On a pu dire avec justesse que « l’argument du pari » de Pascal, comme on appelle son « discours de la machine » parce que « oui, il faut parier », on a pu dire qu’il parlait d’un gain pour le présent autant que pour l’avenir. A parier pour l’existence de Dieu, il ne s’agit pas seulement pour Pascal de gagner « une éternité de vie et de bonheur » après la mort mais aussi de vivre le bonheur en cette vie. A ceux et celles qui parient pour l’existence de Dieu et qui s’efforcent de vivre l’Evangile, il est en effet promis de « recevoir en cette vie bien plus » (que ce qu’elles perdent) (Luc XVIII, 30). « Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie… », dit Pascal.

Mais l’argument du pari s’adresse à la raison. Il ignore que nos décisions se prennent davantage avec le cœur qu’avec la raison (quand ce n’est pas par passion), alors que Pascal lui-même le reconnaît : « Dieu est sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier, fragment 680, pp. 461, 461s, 467).

Il existe de nos jours, comme depuis toujours, certains scientifiques qui démontrent l’existence de Dieu et d’autres qui démontrent son inexistence sans que cela ébranle les convictions des incroyants et des croyants. Alors ?

Si vous avez l’intuition que l’amour des autres est le plus sûr chemin de l’épanouissement, vous aurez sans doute aussi l’intuition que l’Amour existe et qu’il est l’Eternel, que l’Agapè est l’Infini. En participant à l’Amour, vous entrerez dans la tautologie de l’altérité positive, à savoir que l’Amour est amour.

Il est bon cependant de lire les « fondements philosophiques d’une altérité positive » pour comprendre qu’il n’est pas déraisonnable de reconnaître l’Eternel Amour et de vivre de sa Vie, et pour comprendre a contrario que le cœur ne fait pas fi de la raison, ni l’intuition de la réflexion.

 

la buée de lumière de l’aurore

éveille avec douceur les horizons

ouverts à la venue d’une saison

nouvelle en la résurrection des morts

 

inspire cet esprit à pleins poumons

ferme les yeux et tu verras que sort

cette lumière par-delà les monts

au-dedans infinie comme au-dehors

 

24 mars 2012

 

Le principe d’identité est l’arme absolue contre l’erreur. Ce qui est contradictoire ne peut être qu’erroné. Encore faut-il être sensible à ce principe, en avoir une intuition vive puisque, principe, il n’est pas démontrable ; « les principes se sentent », nous rappelle Pascal. Il faut aussi savoir repérer la vraie contradiction, qui n’est pas celle des contraires partout présents dans le fini, l’univers, la vie, la conscience, mais celle des incompatibles logiques parfois présente dans notre intelligence en quête de vérité. Notre langage montre que cette distinction entre vraie et fausse contradiction n’est pas forcément évidente. C’est ainsi que « paradoxe » peut signifier, entre autres, « une proposition qui est à la fois vraie et fausse » (Le Petit Robert). Cette définition donne à penser que celle, celui qui l’accepte n’est pas sensible au principe de contradiction. Le dictionnaire de l’Académie est plus prudent lorsqu’il définit le paradoxe comme une affirmation « qui contient ou semble contenir une contradiction logique ». Une telle définition attire l’attention sur le flou qui entoure le paradoxe, et elle insinue que ce flou permet de cacher une contradiction ; il suffit d’étiqueter cette contradiction comme un paradoxe pour signifier : « circulez, y a rien à voir ».

Paul Valéry, pour qui « le paradoxe, c’est le nom que les imbéciles donnent à la vérité », ne s’est pourtant pas privé d’en proposer en disant, par exemple, que « ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau ». Le flou qui entoure le concept et l’usage du paradoxe donne de comprendre qu’il a été et qu’il demeure le sujet de multiples réflexions. S’il permet de s’excuser de ne pas penser en se débarrassant d’une contradiction, il est aussi une invitation à penser pour celles et ceux qui osent penser, qui veulent penser, qui se battent contre la bêtise et la manipulation de l’opinion. (Selon l’étymologie, le paradoxe, para doxa, est ce qui va à l’encontre de l’opinion). Lancer des paradoxes, c’est inviter à penser, mais cette invitation n’est pas forcément acceptée et mise en oeuvre. On peut se contenter d’apprécier la subtilité d’une formule étonnante, comme celle de Valéry, sans aller plus loin, en jouissant simplement de l’étincelle spirituelle.

 

Qui lit les évangiles en incroyante en relève les paradoxes et s’interroge : signalent-ils, oui ou non, des contradictions ? (Cette interrogation ne peut pas effleurer le croyant : comment une Ecriture inspirée pourrait-elle contenir des erreurs ?).

 

Certains rattachent le désir de connaître sa généalogie à la nostalgie des origines, présente dans toutes les religions, au besoin de savoir ce que disent les premiers mots de la Bible : « Au commencement… ». A des degrés divers, nous voulons savoir comment l’univers a surgi, comment la vie est apparue sur notre planète, comment l’humain a émergé de l’humanité… Car le « D’où venons-nous ? » est lié au « Que sommes-nous ? » et au « Où allons-nous » du tableau de Paul Gauguin. Est-ce pourquoi les évangiles de Matthieu et de Luc donnent une généalogie de Yeshoua ? Mais ces généalogies sont toutes deux celle de Joseph alors que par ailleurs ces évangiles affirment que Yeshoua n’est pas le fils de Joseph. Que cache ce paradoxe ? Selon que vous serez croyant ou incroyant, y verrez-vous ou non une contradiction ?

le printemps fait d’une hirondelle

sa signature dans le ciel

pour attester son arrivée

aux larmes de notre vallée

 

le sourire qu’elle inaugure

en beau présage du futur

allège déjà l’atmosphère

du regard pesant de son père

 

en l’enfant s’éveillent les sens

et signe de reconnaissance

elle joint sa joie à la belle

venue lui annoncer le ciel

 

25 mars 2012

 

Yeshoua, fils de Joseph ? Les généalogies des évangiles de Matthieu et de Luc le laissent entendre. A quoi pourrait bien servir une généalogie fausse ? Le dogme chrétien de la vierge mère est un joli mythe récurrent de la Grèce antique. Il va bien avec le dogme d’un dieu tout-puissant, et plus encore avec une pensée patriarcale qui, on le voit encore aujourd’hui, fait de l’acte sexuel une quasi-souillure et de la paternité un quasi-privilège divin. Yeshoua n’a-t-il pas dit lui-même, en un langage de mashal qui devait parler à ses auditeurs: « Ne donnez à personne sur terre le nom de père, vous n’avez qu’un père, qui est dans les cieux » (Matthieu XXIII, 9). Il est en tout cas évident ici que l’intuition de Yeshoua ne gagne ni ne perd rien à être celle d’un humain sans père ni généalogie.

 

Eclectisme sélectif. Certaines, certains lui donnent le nom de « métissage culturel… je retiens ce qui est en accord avec mes valeurs » dans les autres cultures. Cela va bien avec l’universalisme, avec l’œcuménisme, avec le dialogue interreligieux. Il est impensable, dans cet esprit, de dire avec Augustin et quelques autres que « les vertus des païens sont des vices, des péchés splendides ». Si certains concepts et pratiques du judaïsme, de l’islam, du bouddhisme, du taoïsme, de l’animisme… s’accordent avec l’Eternelle Agapè, comment l’Eternelle Agapè pourrait-elle les refuser ou les ignorer ? Ce serait une contradiction.

Le fondamentalisme chrétien est horrifié devant cette hérésie : « Extra ecclesiam nulla salus, hors de l’Eglise point de salut », le concile de Florence l’a solennellement proclamé en 1442, ne faisant que répéter Cyprien et bien d’autres. Il a fallu attendre le Concile Vatican II, au milieu du XX° siècle, pour entendre prudemment annoncer que « l’Eglise catholique reconnaît que ce qu’il y a de bon et de vrai dans les autres religions vient de Dieu ». Formule prudente, mais qui a rempli d’effroi les traditionalistes de la Fraternité Saint Pie X.

L’ancienne formule, « hors de l’Eglise point de salut », avait fini par mettre mal à l’aise un certain nombre de chrétiens, à mesure qu’ils (re)découvraient l’essence du message évangélique. Un théologien renommé, Yves Congar, avait habilement avancé que cette formule était « faussement claire », et ses collègues s’étaient mis à subtiliser sur le sens de « hors de » et de « salut ». Les herméneutes sont coutumiers de ce genre de réinterprétations, le langage est une chose tellement malléable.

Qui reconnaît en Yeshoua l’intuition de l’Amour peut comprendre qu’il ait pu dire sans se contredire : « Qui n’est pas avec moi est contre moi » et « qui n’est pas contre nous est avec nous » (Matthieu XII, 30 ; Marc IX, 40). Ce qui est « avec »Yeshoua, c’est l’Amour, l’Amour de tous, quelles que soient leurs croyances ; ce qui est « contre » Yeshoua et l’Amour, c’est « le monde » que décrit Jean : le désir de posséder, comprendre et dominer, les trois concupiscences d’Augustin et de Pascal. « Il n’y a pas d’autre ennemi de l’homme que la concupiscence qui les détourne de Dieu » (Pensées, éd. Sellier, fragment 300, cf. 460, 761…).

 

d’une aubépine qui constelle

sans que nul ne puisse la voir

si ce n’est l’anonyme abeille

s’exubère l’odeur pareille

au désir de son cœur

 

à l’œil chanceux qu’elle interpelle

dans une orée sans le savoir

s’échappe bientôt l’excellence

de cette broderie qui pense

en langage de cœur

 

de sa constellation ruisselle

cette senteur pour émouvoir

insensible presque l’esprit

afin qu’il apprenne surpris

l’évidence du cœur

 

26 mars 2012

 

L’attrait que l’Inde a exercé sur l’Occident a souvent été celui de l’érotisme et/ou du mysticisme. Il est réservé à l’altérité positive, à l’amour de l’autre comme autre en son être, de rencontrer les Indiennes et les Indiens tels qu’en eux-mêmes. Et puis, par éclectisme sélectif, de leur emprunter ce par quoi ils sont susceptibles d’élargir notre vision du monde occidentale, de l’équilibrer, de l’approfondir.

 

Les modalités de l’égalité des sexes dans leurs différences sont autant à deviner par intuition qu’à préciser par réflexion. Il ne s’agit pas de féminiser l’homme ni de masculiniser la femme, il s’agit cependant pour chaque femme de découvrir et mettre en œuvre les valeurs de son animus et pour chaque homme de découvrir et mettre en œuvre les valeurs de son anima. Qui aime d’agapè sait trouver comme d’instinct ce que par éclectisme sélectif il peut apporter à l’autre en lui empruntant pour réaliser sa propre individuation, pour développer harmonieusement toutes ses potentialités. L’éclectisme sélectif que lui permet l’agapè et auquel elle l’encourage la, le rapproche des autres en leurs différences.

 

Se vêtir comme on le voit faire autour de soi dans le pays où l’on vient pour le visiter ou pour y demeurer par choix ou nécessité est un signe de respect pour l’autre. C’est aussi un signe de reconnaissance qui invite à la réciprocité de l’agapè. Il faudrait que cela soit une figure libre, non imposée, pour l’autre qui vous accueille comme pour l’autre que l’on accueille. L’humain premier fait de son vêtement le signe de son identité, l’humain dernier en fait le signe de son altérité. Le premier s’habille par souci de soi, le dernier par souci de l’autre. Le mimétisme animal est celui de l’empathie négative : il s’agit de manger ou de ne pas être mangé. Le mimétisme spirituel est celui de l’empathie positive : il s’agit de s’ouvrir au dialogue et d’y inviter l’autre.

 

qu’est venu faire ce coucou

en posant sur le fil sa grâce

avec le vieux signal sonore

de tous les coucous de la terre

 

il émeut la première fois

quand il vient réveiller l’espace

du printemps dedans et dehors

comme la foi en la lumière

 

lorsque la nuit dans le bois sombre

on attend que les heures passent

assuré que si l’on s’endort

l’ombre attendra son partenaire

 

le coucou fait qu’on s’émerveille

cependant que transmet sa race

par un autre et un autre encore

une merveille millénaire

 

27 mars 2012

 

On peut, en présence de l’Eternel Amour, apprendre à s’étonner de l’intelligence et de la beauté du monde, car le monde est l’objet de la sollicitude et de la béatitude que l’Eternel nous invite, « dans le secret », à partager. Ce monde n’est pas celui dont parle Yeshoua. Le mot « monde » a de multiples sens, et il faut le préciser lorsqu’on le rencontre. Le Petit Robert n’en signale pas moins de quinze. Il faut cependant comprendre qu’il existe des relations entre ces sens. Si, par exemple, le monde selon l’Evangile est un obstacle à l’agapè, c’est que les forces cosmiques de la philia et du neïkos induisent en l’humain premier le désir de posséder et de neutraliser l’autre. Ce monde-là doit être dépassé pour accéder à l’humain dernier. En langage mythique, c’est le monde du péché originel que les croyants espèrent voir remplacé à la fin des temps par des cieux nouveaux et une terre nouvelle.

 

La certitude théologique de l’Eternel comme tout-aimant plutôt que tout-puissant induit à refuser le déterminisme absolu des sciences et des philosophies matérialistes. L’indéterminisme quantique révèle une liberté intelligente inscrite dans les « gènes » de l’univers et qui se manifeste tout au long de l’évolution. Le hasard et la nécessité ne suffisent pas à expliquer l’apparition de la vie et son développement de plus en plus complexe. Ainsi, penser que l’apparition de l’œil résulte du simple jeu du hasard et de la nécessité relève de l’aveuglement.

On peut admettre avec Hegel que « toute connaissance est connaissance par les causes ». On doit même l’admettre si l’on garde conscience du principe de causalité. Mais l’étude de la matière quantique amène à conclure à l’absence de cause matérielle en certains phénomènes justement qualifiés d’acausaux. L’existence de cette acausalité matérielle pointe l’existence d’une causalité immatérielle. Pour le dire avec les mots de Nerval, « à la matière même un verbe est attaché »

Hume est cohérent lorsqu’il nie à la fois la causalité et l’identité : parce qu’il ne voit pas que le lien que nous faisons entre nos sensations ne peut pas ne pas avoir de cause, il croit que notre moi est une illusion, que nous sommes dépourvus d’identité véritable.

De même les philosophies qui ignorent le principe de causalité s’enferment dans la pure logique ou la pure phénoménologie. Elles se désintéressent de l’ontologie.

Prétendre avec Hegel que le devenir implique la coexistence de l’être et du non-être, c’est ignorer le principe d’identité et/ou l’infinité de l’être qui exclut l’existence du néant. Le devenir se comprend au mieux dans le concept d’altérité inhérent à l’Être de l’être, à l’amour agapè qui entraîne l’apparition continue des autres de l’infini en leur finitude. Le devenir est lié à la croissance asymptotique du nombre des êtres finis.

Bref, on ne peut progresser dans la connaissance du Réel qu’en restant vivement conscient du principe d’identité et du principe de causalité. L’acceptation des « fondements philosophiques d’une altérité positive » suppose cette vive conscience.

 

l’œuf est tombé du nid dans l’herbe tendre

mortel perdu par l’obstacle en sa chute

faut-il oser essayer de comprendre

la cause la raison   l’intelligence bute

 

l’œuf en présence propose la chance

d’un savoir de saveur parfumé d’être

d’un univers sorti du ventre immense

arrivé à son heure enfin pour apparaître

 

combien sont dans le nid combien tombés

ou dans le vide encore et l’inconscience

les œufs sur l’herbe tendre tombent remplis de sens

à l’infini s’en va l’éternité

 

28 mars 2012

 

La solitude des recluses et des reclus d’Aimer n’a de sens que s’il leur est possible de communiquer la force d’aimer dans le secret.

 

Nous ne pouvons comprendre Aimer par notre intelligence, mais nous pouvons le connaître par notre amour. Et cet amour donne de connaître aussi les autres, car c’est l’amour de l’Eternel qui les aime.

 

Contradiction ? L’Epître aux Hébreux fait de Yeshoua le grand prêtre de l’Eglise par son sacrifice. Mais elle a l’inconscience de citer le Psaume 40 en arguant que le sacrifice de Yeshoua remplacerait les sacrifices des taureaux et des chèvres, parce que de toute façon « sans effusion de sang, pas de rémission des péchés » (IX, 22). Le psaume dit pourtant : « Tu n’a voulu ni sacrifice ni offrande. Alors je viens pour faire ta volonté » (X, 8s, Psaume XL, 6s). Yeshoua avait lui-même repris les paroles du prophète Osée : « Je désire l’amour et non le sacrifice » (Osée VI, 6 ; Matthieu IX, 13). Il se trouvait d’ailleurs parmi les scribes, spécialistes de l’Ecriture, des gens pour qui « l’amour de l’Eternel et l’amour du prochain valaient mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices » (Marc XII, 33). Ignorant le message des prophètes, de Yeshoua prophète, le judéo-christianisme, le catholicisme surtout, a fait de l’Eucharistie un sacrifice. Les tenants du sacerdoce ne peuvent comprendre que Yeshoua a désacralisé la religion en la passant au feu de l’Eternel Amour.

 

Est-ce Balzac qui a dit que « le paysage a des idées » ? Qu’importe le messager, c’est le message qui compte lorsqu’il donne à penser. Plus on connaît le langage et plus on s’en méfie parce qu’on en a découvert les ambiguïtés et la nécessité de le scruter par l’interprétation. Il faut donc sans cesse revenir aux choses elles-mêmes en oubliant leurs représentations langagières. Il faut sans cesse passer et repasser des mots aux choses et des choses aux mots. Il faut contempler le paysage des choses pour connaître les idées qui y sont à l’œuvre. Bergson appelait cela « vibrer à l’unisson de la nature ». (Le langage de mashal utilisé par Yeshoua témoigne de son recours aux choses pour expliciter son intuition du Tout-aimant).

 

la main que caresse l’argile

connaît un paysage doux

de creux et de courbes fragiles

dans la clarté d’un rendez-vous

 

elle ne se lasse d’apprendre

ce qui est né au fond des mers

dans une maternité tendre

de l’un ou l’autre millénaire

 

mais la pâte en juste mesure

lorsque avec l’eau la main la presse

de se muer en forme mûre

du passé se désintéresse

 

le vase achevé se repose

sous le regard de l’air avide

et de la patience qui n’ose

encore lui confier le vide

 

déjà il se tend vers le feu

qui le rendra irréversible

pour les usages ou pour les yeux

que la main aura pris pour cible

 

qui sait quel jour proche ou lointain

se brisera son cœur fragile

et quel tesson dans quelle main

se retrouvera inutile

 

inutile ou tellement vieux

que découvert il se fera

relique pour les doigts pieux

qui adoreront son aura

 

29 mars 2012

 

« Elections. Un vote pour quelle société ? » (Conférence des évêques de France du 3 octobre 2011). On y sent un texte presque tout entier inspiré par l’esprit du Tout-aimant, où quasiment rien ne relève de l’idéologie patriarcale. Lorsqu’il invite à « privilégier l’être plus que l’avoir », il s’inscrit dans la lutte contre le « monde » du posséder, du comprendre et du dominer dénoncé par Yeshoua, Jean, Augustin, Pascal… Cette invitation et cette dénonciation ne se comprennent qu’au nom de l’agapè.

C’est l’agapè qui fait comprendre que rien sur cette terre n’échappe à la sollicitude des tenants d’Aimer, pas plus le politique que le social ou le psychologique, et pas plus la géographie de la relation dans l’espace que l’histoire dans le devenir du temps. L’invitation pressante au changement de vie de son message ne s’inscrit pas seulement dans celle de Jean le baptiste à la métanoïa, à la conversion ; elle prend acte du devenir de notre terre aujourd’hui, du désastre qui attend une société possédée par le désir exacerbé de l’avoir matériel en son oubli de l’être spirituel. Elle invite sans le dire à l’urgente préoccupation écologique et à la frugalité heureuse qu’elle implique en signalant que « chrétiens, à bien des égards, nous sommes mieux équipés que beaucoup d’autres pour choisir ce changement plutôt que de le subir seulement ».

On peut examiner les critères de choix qu’elle propose pour un vote politique. Il ne s’agit pas d’obéir à des consignes, mais de prendre connaissance de ces idées comme des incitations à penser. Car le choix selon l’Amour ne peut se faire que librement dans un acte personnel de pensée.

 

Un bourgeon, n’est-ce pas étonnant ? S’il n’y en avait qu’un, on accourrait des quatre coins de la planète pour s’en émerveiller et pour tenter de l’expliquer. Mais il y en a des millions autour de nous, et nous ne nous étonnons pas spontanément devant le quotidien, l’ordinaire, le banal. Il faut aussi, pour nous étonner, cesser de nous contenter des explications scientifiques. Non seulement elles ne vont pas au fond des choses, mais elles le dissimulent. Qui contemple un bourgeon peut le connaître en sa beauté et son intelligence. Qui vit en présence de l’Eternel dans le secret participe à sa sollicitude et à sa béatitude devant cette merveille. D’ailleurs tout lui devient sujet d’étonnement et de réjouissance.

 

qu’a-t-elle à chanter ainsi

presque infatigablement

chasse-t-elle son souci

salue-t-elle son amant

en espérant son merci

 

à l’entendre sans la voir

exulter dans la hauteur

on peut retrouver l’espoir

qu’au-delà de ce qui meurt

surgit la grande mémoire

 

elle est sans intelligence

du grand dessein de l’amour

qui travaille sa conscience

mais elle chante le jour

qui en révèle le sens

 

car fille de la lumière

elle en proclame le verbe

et par la force de l’air

qui la soulève de l’herbe

elle explique la matière

 

c’est une fleur sans parfum

une idée du paysage

une invitation de l’un

dans le multiple sauvage

la merveille du commun

 

30 mars 2012

 

Campagnes électorales. C’est le temps du verbe et la parole est reine. Qui ne sait pas parler ne sait pas convaincre, qui manie les mots avec force et finesse voit grossir le nombre de ses partisans. La bêtise des auditeurs fait son oeuvre.

Le sophisme est un raisonnement volontairement faux, un mensonge ; le paralogisme un raisonnement involontairement faux, une erreur. Il est parfois malaisé de les distinguer, mais qu’importe. On croit ou non la parole de l’orateur selon qu’elle vient ou non à la rencontre de nos désirs.

Les sophismes/paralogismes étant des procédés rhétoriques souvent difficilement identifiables, il faut apprendre à s’en défendre, que ce soit par l’intelligence réflexive ou par l’intelligence intuitive. Repérage des paralogismes. Dans son Gradus, les procédés littéraires, Bernard Dupriez n’en décrit pas moins de quatorze formes. Certains exemples sont manifestement faux parce qu’ils ne cherchent qu’à amuser, mais dans la réalité la plupart sont difficilement détectables. Boris Vian a su manier le paralogisme pour faire sourire ses lecteurs : « Ma barbe vit, puisqu’elle pousse et si je la coupe, elle ne crie pas. Une plante non plus. Ma barbe est une plante ». Cela s’appelle un paralogisme par analogie. Lorsqu’un candidat veut faire grandir le sentiment d’insécurité pour gagner quelques voix innocentes, il peut dire en utilisant l’horrible tuerie des enfants juifs de Toulouse : « cela pourrait arriver aussi à vos enfants ». Vraiment ? A quelles conditions ?

Le paralogisme n’est évidemment qu’une des armes de l’arsenal du candidat en campagne. L’interprétation des faits présentés, même avérés, est presque toujours incertaine. Ici encore on est prêt à accepter celle qui s’accorde avec nos désirs et nos intérêts.

Pour celles et ceux qui souhaitent apprendre à penser, par réflexion et intuition, une campagne électorale peut devenir une école.

 

« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc XX, 25). Yeshoua n’a pu prononcer sa petite phrase devenue et demeurée célèbre qu’afin de répondre à des gens pour qui Dieu est un pouvoir. Pour ceux et celles qui connaissent l’intuition de Yeshoua, elle sent le paralogisme. Elle suppose que César et Dieu sont des égaux, qu’on les situe sur le même plan et au même rang. Elle sert dans le judéo-christianisme à distinguer le pouvoir matériel politique et le pouvoir spirituel ecclésiastique. Autrement dit, elle fait de l’Eglise un pouvoir, une détentrice de pouvoirs à l’égal des gouvernements. Mais l’Eternel Amour découvert par Yeshoua est sans pouvoir, et le Royaume des cieux est un royaume sans pouvoirs. Comme le disait Loisy, « Jésus a annoncé le Royaume des cieux, et c’est l’Eglise qui est venue ». On trouve heureusement à notre époque, et particulièrement en France, une Eglise qui croit, malgré son credo et insensible à la contradiction qu’elle vit, beaucoup plus au Tout-aimant qu’au Tout-puissant. La laïcité est passée par là.

 

dans l’arbre où les bourgeons explosent

toute à son heure

la fleur

ne vit que le moment de la grâce sur elle de la rose

 

31 mars 2012

 

Yeshoua savait répondre avec finesse, avec esprit, à ceux qui l’accusaient de se prendre pour Dieu. Son recours au Psaume 82 pourrait passer pour un paralogisme. Pourquoi me reprochez-vous de me dire dieu, dit-il, puisque le psalmiste fait dire par Dieu aux hommes qu’ils sont des dieux. C’est que ses ennemis ne comprennent pas le sens de la divinisation de Yeshoua, pas plus d’ailleurs que les chrétiens. Il ne s’agit pas d’une divinisation de puissance, ni même d’intelligence comme l’ont cru quelques gnostiques, mais d’une divinisation d’amour. On ne peut la comprendre que si l’on reconnaît que l’Eternel est Agapè.

Yeshoua n’a pas simplement voulu se débarrasser de ses interlocuteurs en usant d’un paralogisme. Il a tenté de leur faire comprendre ce qu’était sa véritable divinité. Il ne s’agit pas d’une incarnation de Dieu à la manière des dieux grecs ni comme la comprend le dogme chrétien. Il s’agit d’une spiritualisation de l’humain par l’accueil de l’Eternel Amour, du passage de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair à l’esprit. « Ce qui né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit (Jean III, 6). Celui, celle qui est ainsi spiritualisée sait qu’elle fait les œuvres d’amour de l’Eternel, partage sa vie, le « voit », ne fait qu’un avec Lui : « Encore un peu et le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez parce que je vis et que vous aussi vous vivrez. Ce jour-là vous saurez que je suis dans mon Père, et vous en moi, et moi en vous. Qui a mes commandements et les garde m’aime. Et qui m’aime sera aimé de mon Père, et je l’aimerai et me manifesterai à lui… Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure. » (Jean XIV, 19-23). Il faut apprendre à lire ce texte pour bien comprendre que la divinisation qui nous est proposée est celle-là même que Yeshoua a découverte et qu’il vit.

Aimer d’agapè, ce n’est pas un moyen d’accéder à la divinisation, c’est la divinisation, la participation à la vie de l’Eternelle, le partage de sa sollicitude et de sa béatitude.

(Ses ennemis n’ont pas compris et ont donc cherché à le lapider. Mais, comme à Nazareth où on avait voulu le précipiter du haut de la falaise, il « passa au milieu d’eux et s’échappa » façon Batman ou Bruce Lee ?!).

Dire que le hasard est « la rencontre de deux séries causales indépendantes » (Antoine Cournot), cela ne fait que reculer le problème : quelle est la cause de cette rencontre ? La question du hasard n’a pas de réponse physique, sa réponse est métaphysique, ontologique, liée à la juste vision de l’Être de l’être. La certitude que l’Être infini est Altérité positive implique la liberté des êtres finis, de l’indéterminisme quantique à la liberté des consciences.

heureux et malheureux au long cours du voyage

où les dieux de la haine et de l’amour le suivent

qu’enfin ini-ti-é à Ithaque il arrive

et retrouve les siens dignes de son courage

 

dans la grande mémoire où flotte son image

mille générations trouvent encore vive

la force que le rêve donne pour qu’elle esquive

et douleur et plaisir sur la route de l’âge

 

ce sont surtout les mots que la parole épure

emportant la pensée qu’ailée elle s’élève

au-dessus des désirs dans l’esprit qui l’assure

 

qu’ini-ti-ée l’oreille entende la nouvelle

d’une île fortunée dans la mer des étoiles

et la quête du don par la rame et la voile

1er avril 2012

 

Voilà que des penseurs du politique reparlent de tirage au sort des dirigeants. Nous l’avons totalement écarté de nos démocraties, mais il a parfois été utilisé. C’était à une époque où l’on croyait que le hasard était entre les mains de la divinité. Mais cette croyance n’a pas totalement disparu. On a reparlé il n’y a pas si longtemps du hasard comme action incognito de Dieu.

La Spiritualité de l’altérité a la quasi-certitude que le hasard n’est pas une illusion, une inconnaissance des causes dans un monde totalement déterminé comme le croyaient un philosophe nommé Spinoza ou un scientifique nommé Laplace avec son démon omniscient. Certaines, certains vivent avec l’évidence que « pour qui prend la vie avec grâce, elle a des hasards merveilleux ». Et celles, ceux qui accueillent l’Eternel Amour en font parfois l’expérience : des choses, des mots aussi leur adviennent, leur viennent en qui ils, elles reconnaissent la main invisible d’Aimer. On voit mal comment une société désenchantée de la religion pourrait réintroduire une part de hasard et de tirage au sort dans sa vie politique, mais pourquoi pas dans la vie d’une Communauté d’Aimer ? La première communauté des croyants de Jérusalem croyait au hasard providentiel et l’a utilisé lorsqu’il s’est agi de retrouver un douzième apôtre après la défection tragique de Judas l’Iscariote (Actes I, 26).

Le tirage au sort a encore sa place dans la vie quotidienne de l’Occidental moyen, dans les vieux jeux de dés, mais surtout dans les tombolas, lotos et autres façons élégantes de ponctionner l’argent des braves gens. La croyance en la chance a été déclarée irrationnelle par nos scientifiques, mais la découverte de l’indéterminisme quantique lui redonne une chance ( ?!) d’acceptabilité.

 

L’empathie n’est pas seulement ambiguë parce qu’elle peut être négative, ne cherchant à sentir l’autre que pour l’attaquer ou s’en défendre, mais aussi parce que, positive, elle peut n’être encore qu’un amour de l’autre pour soi-même, et non pour l’autre comme on le souhaite au Royaume de l’Amour Eternel.

 

La médecine matérialiste ne peut voir dans l’efficacité de l’acupuncture qu’un effet placebo, car elle ignore la dimension psychique du corps, la dimension immatérielle de la matière. (Mais comment explique-t-elle l’effet placebo ?)

 

éclos les oiseaux blancs ne quittent pas le nid

pour les souffles émus ils disent leur beauté

aux merveilleux désirs par leur grâce attirés

qui viennent et s’en vont de leur amour épris

 

mais les pétales noirs dans les souffles se jouent

de l’espace et leur vol chante la liberté

au prix de quelques cris écartant les dangers

les menaces de mort que la haine leur voue

 

l’œil qui tend son miroir au fixe et au mobile

y réfléchit le blanc y réfléchit le noir

leur somme et leur symbole où se donnent à voir

une vie qui s’accroche ou vers l’horizon file

 

car la vie qui se cache aux souffles du hasard

ne cesse de chanter pour l’œil qui s’émerveille

corolles et corneilles volumes et abeilles

se font une sonate qui lui cache son art

 

2 avril 2012

 

Lorsque Yeshoua dit que « celui qui m’aimera sera aimé de mon père » (Jean XIV, 21), il faut comprendre comme toujours qu’il parle en figure, en mashal. Il n’a pas d’autre langage, et il faut le déchiffrer, l’interpréter. En l’occurrence, cela ne signifie pas que l’Eternel n’aime les humains que si l’on aime Yeshoua. Cela serait du christocentrisme, la nécessité de faire de Jésus-Christ un objet de culte, d’adoration. C’est l’interprétation de l’Eglise, qui impose à ses fidèles de croire que « l’Eglise et le Christ, c’est tout un » parce que le soi-disant « pouvoir spirituel » de l’Eglise est fondé sur le christocentrisme. Pour qui sent et sait d’évidence que « seul l’amour est digne de foi », cette parole de Yeshoua fait comprendre comment fonctionne l’amour universel de l’Eternel. L’Eternel aime du même amour tous les êtres et chacun d’eux. Mais chaque être reçoit cet amour à la mesure de son accueil. « A la mesure dont vous mesurez, il vous sera donné » (Marc IV, 24). L’exemple du pardon est significatif de cette « mesure pour mesure ». On ne reçoit le pardon inconditionnel de l’Amour qu’en pardonnant par amour : « Pardonnez-nous comme nous pardonnons ». Cela relève du principe d’identité, voire de la tautologie logique : qui aime, aime ; qui aime, partage l’amour de l’Amour.

Notre accueil de l’Amour coïncide avec sa présence en nous. Plus nous l’accueillons en « gardant son commandement » d’amour (Jean XV, 12), et plus il vit en nous : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure » (Jean XIV, 23). Le livre de l’Apocalypse donne aussi cette image de la perfection de l’amour infini toujours offert et que l’on partage si on l’accueille : « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre, je viendrai à lui, je dînerai avec lui et lui avec moi » (Apocalypse III, 20). Mais pour comprendre ce langage du message aux sept églises, il faut, l’Apocalypse le répète sept fois comme le répétait Yeshoua, « avoir des oreilles pour entendre » (Apocalypse II, 7, 11, 17, 29 ; III, 6, 13, 22).

 

« Voir » dans le langage de Yeshoua n’est pas un acte de chair mais un acte d’esprit. Dans l’esprit de l’Eternel, c’est participer à sa vie : « Abraham a vu mon jour et il s’est réjoui » (Jean VIII, 56). « Le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez parce que je vis et que, vous aussi, vous vivrez » (Jean XIV, 19). « Qui me voit, voit aussi le père » (Jean XIV, 9). Mais aussi : « Je leur parle en mashal, et, voyant, ils ne voient pas » (Matthieu XIII, 13).

 

Si faire de l’ironie, c’est rire de l’autre pour soi, et si faire de l’humour c’est rire de soi pour l’autre, où se trouve le passage de l’humain premier à l’humain dernier ? Plus on se rapproche du Royaume des cieux, moins on a d’ironie et plus on a d’humour.

 

les oiseaux blancs au nid se tiennent cois

les souffles retenus murmurent un secret

qu’à la juste distance un œil juste devrait

entendre dans l’amour à qui il donne foi

 

combien de temps faut-il à contempler sa joie

éclatant sur le voile où l’infini paraît

être à portée de main et de cœur un portrait

miniature qu’en l’âme on emporte avec soi

 

la blancheur qui éclate en l’immobilité

vise l’extrême même de l’éternité

comme l’autre de l’autre est le visage

 

qu’on ne peut sans mourir voir et l’image

de ce qui resplendit dans l’instant de silence

du silence ébloui à la vue de l’immense

 

3 avril 2012

 

« Ubi caritas et amor Deus ibi est », là où est la charité, l’amour, là est Dieu. Là où l’on aime d’agapè, l’Eternel Amour est présent. Là où est l’amour, là est l’Amour. « Aimons-nous les uns les autres comme Dieu nous aime ». Aimons les autres de l’amour dont l’Amour nous aime. « Seul l’amour est digne de foi ». Seul l’Amour est digne de l’amour, et seul l’amour est digne de l’Amour. La tautologie de l’Amour, c’est la tautologie de l’Être.

L’Eternel est présent à tout être. « Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent à toute chose », dit Thomas d’Aquin. « Intimior intimo meo, plus intime que mon intimité », dit Augustin d’Hippone. L’Amour est présent à tout être par sa sollicitude, mais il nous est d’autant plus présent que nous accueillons cette sollicitude pour tout être. « Mesure pour mesure », nous vivons de son amour dans la mesure où nous l’accueillons en aimant. C’est simple, non ?

 

L’Amour Eternel s’intéresse nécessairement à toute chose, à la nature et à la culture, à la science et à l’art. A chaque conscience de sentir et comprendre ce pour quoi elle est faite afin de s’y intéresser davantage et de s’y consacrer, sans oublier le reste, la totalité du reste. Mais il existe pour tous une hiérarchie des sollicitudes, et la première sollicitude est celle indiquée dans le mashal du Jugement dernier (Matthieu XXV) : « donner à manger aux affamés et à boire aux assoiffés, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, visiter les malades, aller voir les prisonniers ». En d’autres termes, assurer à tous les humains la satisfaction de leurs besoins matériels et spirituels : nourriture, eau, vêtement, habitat, soins, consolation…

La justice politique est un combat contre l’injustice que constitue la privation des biens nécessaires à la vie, et ce en réduisant l’inégalité entre les nantis et les démunis. C’est aujourd’hui le combat contre la finance internationale qui enrichit toujours plus les riches et appauvrit toujours davantage les pauvres, celle qui impose une culture de la production consommation, de l’avoir. La finance internationale est le visage impersonnel, le masque derrière lequel se cachent les financiers et leurs complices plus ou moins inconscients.

 

Moïse : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Schopenhauer : « On ne pleure jamais que sur soi-même ». Mais l’Eternel Amour donne à celles et ceux qui l’accueillent de pleurer sur l’autre comme autre, d’aimer l’autre comme autre.

 

grimpe dans le nid que tu sois

oiseau parmi les oiseaux blancs

puisse devenu leur parent

chanter en toi l’hymne à la joie

 

veille à ce que chacun demeure

pourtant et devienne plus autre

en partageant ce que le nôtre

a d’aura noire en sa blancheur

 

4 avril 2012

 

Si l’humour consiste à rire de soi-même pour les autres, il n’entre pas dans le Royaume des cieux puisqu’on ne s’y soucie pas de soi-même face à soi-même et encore moins face aux autres. Alors, pas d’humour chez Yeshoua ? Certains vont jusqu’à croire qu’il ne riait ni ne souriait jamais, mais les évangiles nous informent si peu sur sa personne. Jean l’avoue : « Il y a tant de choses que Yeshoua a faites que, si on les énumérait, je crois bien que le monde entier ne pourrait contenir les livres qui les décriraient » (Jean XXI, 25). Qu’importe, c’est le message qui compte, et non le messager, le témoignage et non le témoin. Celles et ceux « qui ont des oreilles pour entendre », qui sont « de la vérité », accueillent ce message, ce témoignage de la réalité de l’être sans avoir à faire de Yeshoua leur idole ou leur gourou.

Qui ne se soucie que des autres est indifférent à la louange autant qu’à la critique. « Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois », dit La Rochefoucauld dans sa poursuite de toutes les ruses plus ou moins conscientes avec lesquelles nous servons nos intérêts d’humains premiers.

 

Les protestants accusent les catholiques de faire de Marie une déesse comme les juifs accusent les chrétiens de faire de Jésus un dieu. C’est ne pas comprendre ce qu’est la divinisation selon l’intuition de Yeshoua, celle qu’ont explicitée les Pères Grecs. Qui aime de l’amour dont aime l’Eternel devient « participant de la nature divine » (II Pierre I, 4).

 

L’empathie, c’est aussi la possibilité de deviner les pensées des autres, qu’elles soient amicales ou inamicales. Il semble que Yeshoua en ait usé. Avec Nathanaël et avec la Samaritaine (Jean I, 48 ; IV, 17s), avec le Pharisien qui l’avait invité à déjeuner (Luc VII, 39ss).

 

La lutte contre l’injustice sociale passe par l’éducation. Les financiers et leurs lobbys, qui mènent les dirigeants politiques par le bout du nez, cherchent à leur faire fabriquer des producteurs consommateurs, car la production consommation est la source première de leur enrichissement. Il leur faut une civilisation de l’avoir, et donc une éducation de l’avoir.

La lutte contre l’injustice passe par une éducation de l’être. Une éducation de l’être maîtrise l’avoir, l’usage des biens nécessaires à la satisfaction du besoin. Elle apprend à se contenter de peu, elle apprend la sobriété heureuse.

Dans une société dominée par l’avoir, il faut une éducation de l’être qui enseigne à penser, à utiliser les puissances d’intuition et de réflexion pour se distancier de l’environnement familial, social, culturel, politique. Cela va de pair avec une initiation à la spiritualité de l’être, que ce soit sous couvert d’une morale laïque ou d’une morale religieuse.

 

quatre pétales noirs

agitent l’air du soir

 

savent-ils où ils vont

apporter leur chanson

 

ont-ils une maison

ont-ils un horizon

 

ont-ils un promontoire

ont-ils un territoire

 

courent-ils l’aventure

des périples qui durent

 

de leurs correspondances

qui peut donner le sens

 

et quel parfum diffuse

de leur secrète muse

 

5 avril 2012

 

Ubi caritas et amor Deus ibi est. Si tu veux vivre en présence de l’Eternel Amour, il te suffit sans cesse de penser aux autres avec amour, de leur parler et de les écouter avec amour, de donner et recevoir avec amour, d’agir avec amour. A condition bien sûr que cet amour soit l’Amour éternel que tu accueilles en toi, l’Agapè.

L’Eternel t’est « présent dans le secret », mais, « en mesure de mesure », il te sera d’autant plus présent que tu lui seras présente dans l’amour des autres. Alors aimer et être aimé de l’Eternel Amour, c’est tout un. Aimer, c’est accueillir sa sollicitude et y participer : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est lui qui vit en moi » (Galates II, 20), « moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 23). Le reste est littérature.

 

S’il n’existe vraiment de spiritualité que de l’être, la meilleure spiritualité est celle de l’agapè, car l’Être de l’être est altérité positive.

 

On lit différemment les fragments d’une pensée selon que l’on est guidé par un imaginaire diurne ou par un imaginaire nocturne. L’imaginaire diurne est analytique, il sépare ; l’imaginaire nocturne est synthétique, il relie. Alors que la conscience diurne est cloisonnante, « compartimentaliste », isolant les fragments que lui propose la pensée, la conscience nocturne est « totalisante », lisant entre les fragments pour reconnaître leur parenté. Dire les choses ainsi est simplificateur, mais pointe une réalité. La meilleure pensée est celle qui fait concerter l’imaginaire diurne et l’imaginaire nocturne. La tendance intellectuelle de l’Occidental est de fonctionner sur le mode diurne. Il a donc intérêt, en éclectisme sélectif, à emprunter à d’autres cultures, l’africaine en particulier, leur fonctionnement nocturne.

Les « correspondances » entre « les parfums, les couleurs et les sons » qu’a célébrées Baudelaire sont l’expression de correspondances universelles dans l’universelle parenté de l’être. En termes de recherche, cela invite à la transdisciplinarité, mais il est bon de l’étendre à la totalité des approches du réel : celles des sciences dures comme la mathématique et la physique, mais aussi celles des sciences humaines : psychologie, sociologie, anthropologie, histoire… et puis encore la logique, l’éthique, l’esthétique, la linguistique… l’ontologie, la théologie… Vaste programme !

 

comme ils sentent le sang gonfler leur liberté

de se dire et de dire ce qu’ils veulent vraiment

les thyrses de grenat se dressent lentement

gagnant de jour en jour en force et en fierté

 

ils s’avancent sans bruit précautionneusement

nul ne peut percevoir en la subtilité

des minuscules pas sans fin multipliés

le secret du pourquoi ni même du comment

 

si l’œil émerveillé cessant de s’étonner

ainsi que l’œil blasé de tout étonnement

manquent le rendez-vous de la vie qui s’avance

 

l’oeil amoureux de tout découvre la présence

de la vie qui ne veut que proposer sa fleur

et réjouir le sang et faire battre le cœur

 

6 avril 2012

 

La musique est faite de son et de silence, la poésie également et la pensée de même, que nous trouvons entre les idées qui nous viennent. L’imaginaire nocturne rend sensible au silence, à la nuit, au vide où se concertent les fragments de pensée : les sons, les mots, les idées.

Le langage du mashal constamment utilisé par Yeshoua semble bien indiquer qu’il puisait sa pensée autant dans les choses que dans les mots, dans la Nature que dans la Thora, autant dans l’intuition empathique que dans la réflexion dialectique.

 

« Il crut en l’Eternel, est-il dit d’Abraham, et cela l’Eternel le lui compta comme justice » (Genèse XV, 6 ; Galates III, 6). Croire en l’Eternel, ce n’est pas croire à son existence, « les démons aussi y croient » (Jacques II, 19). La foi en l’Eternel, c’est ce qui fait le juste. Être juste selon « la justice du Royaume des cieux » (Matthieu VI, 33) comme Yeshoua fut « le juste » (I Jean II, 1), c’est aimer selon l’Amour Eternel. (Avec toutes ses implications de justice sociale et politique… dans l’universelle sollicitude).

 

Résurrection. Dans l’intuition de Yeshoua, Abraham, Isaac, Jacob et bien d’autres sans doute sont ressuscités, c’est-à-dire « comme des anges et fils de Dieu » (Luc XX, 37). Cela n’a pas grand-chose à voir avec la restauration de la chair que les Sadducéens refusaient d’admettre, mais à laquelle croyaient bon nombre des contemporains de Yeshoua, y compris des gens censés intelligents comme le roi Hérode (Marc VI, 14). Et l’Eglise a hérité de cette croyance.

 

Tout acte de beauté manifeste la Beauté de l’Eternel Amour, en participe et donne d’y penser aux consciences éveillées à sa présence. Tout acte d’intelligence… Mais l’Eternel demeure « dans le secret » de son Amour anonyme.

 

suspendu à la ligne

de son aile invisible

immobile le syrphe

goûte contemplatif

l’espace qui l’entoure

 

et puis d’un brusque tour

redevenant actif

il s’élance à la vive

surprise de ce signe

de l’incompréhensible

 

et qui dira la fête

de sa petite tête

quand il s’arrête net

et puis reprend la quête

de son secret amour

 

et de sa haine pour

l’obstacle qui s’entête

qu’il soit l’ange ou la bête

l’invisible inquiète

qui cherche le séjour

 

toujours dans l’inédit

mais sans cesse repris

son langage rumine

la vie qui le nourrit

au monde sans détour

 

sait-il que sans retour

cette vie qui l’emmène

proclame l’œcoumène

de l’autre que le même

rencontre dans l’intime

 

7 avril 2012

 

Penser. Penser les opinions, car elles sont incertaines mais cherchent à s’imposer à nous comme des certitudes. Ainsi penser « le devoir de mémoire », c’est d’abord réagir à l’idée de devoir. Un devoir est ce qu’on nous impose ou ce que nous nous imposons, mais depuis qu’on nous a parlé d’une « morale sans obligation… », nous pouvons nous sentir libres de ne pas agir par devoir. En tout cas l’éthique impliquée par l’altérité positive est une éthique d’amour et non de devoir.

Et qui cherche à nous imposer un « devoir de mémoire » ? Pourquoi et dans quel intérêt, s’il est vrai que l’intérêt est le mobile majeur sinon exclusif de l’humain premier, dont « les vertus (elles-mêmes) se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer »* ?

La Rochefoucauld constate aussi qu’on « loue et on blâme la plupart des choses parce c’est la mode de les louer ou de les blâmer »*, ce qui revient à dire que nous ne pensons pas, que nous n’en avons ni l’audace ni le courage, que nous préférons la chaleur moutonnière du troupeau aux rigueurs solitaires de la personne humaine. La Spiritualité de l’altérité invite à penser, car l’agapè libère, et il n’est pas de liberté sans pensée.

*( Maximes et Réflexions diverses, folio classique, pp. 71, 153).

 

Dire que « l’inégalité est la base de la vie sociale », c’est reconnaître le statut de l’humain premier, où jouent nécessairement les forces cosmiques de la philia et du neïkos, le désir de posséder et dominer l’autre. « Les chefs y dominent leurs sujets et les grands les tiennent sous leur pouvoir », rappelle Yeshoua à ses disciples qui voudraient bien perpétuer ce statut dans leur propre communauté. Ils montrent qu’ils n’ont pas encore compris grand-chose au Royaume des cieux. Yeshoua tente de le leur faire entendre : « Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Quiconque parmi vous désirera être le premier sera le serviteur de tous. Même le fils de l’homme (type de l’humain dernier) n’est pas là pour être servi mais pour servir » (Marc X, 42-45). Plus tard il enfoncera le clou en joignant le geste à la parole : il leur lavera les pieds (Jean XIII).

Yeshoua révèle ainsi l’égalité ontologique, que l’humain dernier s’efforce de manifester par l’égalité sociale. Cet idéal a fini par être reconnu dans la Déclaration des droits de l’homme, où il est écrit que « tous les hommes naissent libres et égaux… » Il a même été proposé dans la devise de la République française. Est-il cependant certain que notre société du XXI° siècle se rapproche de cet idéal, même si, ici ou là, on entend maintenant dire pour s’en plaindre que « l’égalité est devenue la valeur des valeurs » ? Si certains se sentent poussés à valoriser l’égalité, c’est qu’ils la voient toujours plus dévalorisée dans les faits.

On n’impose pas l’égalité, mais il faut la défendre là où elle est en recul, menacée. L’échec tragique des égalitarismes communistes du XX° siècle risque, par mouvement pendulaire, de conduire à l’échec tragique des libéralismes capitalistes du XXI°.

 

lorsque sur le métier commence la tapisserie

la main sait-elle enfin ce qui pourra la terminer

ni même si jamais elle pourra se terminer

 

sait-elle bien d’ailleurs d’où vient ce qui en fait la broderie

les milliards voyageurs venus ici se rassembler

pour éphémères en faire l’instrument d’un jamais achevé

sans plus avoir à défaire la nuit l’allégorie

la main de Pénélope au retour d’Ulysse arrêtée

continue de tisser nos rêves pour l’éternité

 

8 avril 2012

 

Lorsque Augustin disait que « les vertus des païens sont des vices », anticipait-il sur La Rochefoucauld pour qui « les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer » ? Augustin aurait pu tout aussi bien dire que les vertus des chrétiens « ne sont le plus souvent que des vices déguisés ». La vertu, c’est en effet pour l’un et l’autre « la justice du Royaume des cieux », la perfection de l’agapè totalement désintéressée participant de celle de l’Eternel Amour.

Cependant nos sociétés humaines sont encore loin de cette surnature, et il leur faut s’organiser selon les lois de la nature dont Pascal reconnaissait qu’elles parviennent à des réalisations acceptables, voire admirables : « On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’organisation sociale et politique), de morale et de justice » (Pensées, éd. Sellier, fragment 244). Mais il demeure que la vertu, la perfection de l’amour de l’autre comme autre est l’idéal moteur de l’humanité, le Don auquel aspire l’humain dernier, le Royaume des cieux annoncé par Yeshoua.

 

Quel sens pour le mythe de la Résurrection du Christ ? Pour l’humain premier, le temps est le grand dévorateur qui conduit inexorablement à la mort, au néant. Pour l’humain dernier, le temps est le grand promoteur qui invite infatigablement à la vie, à l’être, à l’Être de l’être de l’Eternel Amour. La Résurrection est le passage de la mort de la chair à la vie de l’esprit.

La pensée occidentale voit dans l’humain un être composé d’une âme et d’un corps. Elle fait de l’esprit un synonyme de l’âme. La pensée biblique fait de l’humain un être de chair et d’esprit (la chair est indissociablement corps et âme, et périssable). Pour Yeshoua, « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean VI, 63). Car l’esprit, pour parler en mashal, est en l’humain le souffle de l’Eternel capable de le faire participer à sa Vie.

A lire Darwin jusqu’au bout, on comprend que l’humain est une bête appelée à devenir ange.

 

que fais-tu rassemblée ici

sur le talus

tribu

d’étoiles violettes célèbres-tu la fête du printemps pour lui dire merci

 

9 avril 2012

 

Penser. Le verbe français vient du latin pensare, lui-même fréquentatif de pendere, qui signifie peser. Ainsi penser, c’est ne pas cesser de peser les choses, les êtres, les mots eux-mêmes. Un dictionnaire nous apprend ou nous rappelle que certains ont de nombreux sens. Mais la multiplicité du sens des mots ne s’arrête pas aux dictionnaires. Nos penseurs et découvreurs ne cessent de donner de nouveau sens aux mots anciens pour présenter leurs découvertes. Et puis les mots changent au long des années, et l’on risque de se tromper en lisant Montaigne ou Pascal si l’on ne s’informe pas du sens qu’avaient pour eux des mots tels que « discours » ou « cœur ». La formule de Pascal, « abêtissez-vous » si vous voulez croire, ne signifierait pas qu’il faille cesser de penser, mais plutôt qu’il faille penser par instinct, par « cœur », par intuition, comme les bêtes sont censées le faire.

En certains cas, avoir des oreilles pour entendre ce que Yeshoua dit en mashal semble bien être ce recours à la pensée intuitive, une pensée qui refuse de se laisser prendre aux manipulations du « discours », des arguments et raisonnements qui ne sont que des sophismes ou des paralogismes.

La pesée de mots est souvent le contraire de la pensée de mots, de cette pensée qui justement n’est pas une pesée mais un jeu, un jeu de dupes. La linguistique elle-même, celle qui a régné en France pendant la seconde moitié du XX° siècle, n’est pas le tout de la pesée du langage. Elle n’a souvent été qu’une manipulation matérialiste des intelligences privées de leur intuition.

Lorsqu’on entend ou lit les mots « aimer », « amour », on devrait toujours les peser, se demander dans quel sens ils sont utilisés. Le mot « agapè » lui-même a longtemps eu des sens très divers, y compris celui de l’acte sexuel. Dans son étude Eros et Agapè (1930), Anders Nygren a précisé le sens actuel d’agapè comme amour de pure altérité désintéressée, sans doute l’expression verbale la plus proche de ce que peut être l’indicible amour de l’Eternel pour les êtres et les choses.

Les chrétiens n’utilisent pas le mot « résurrection » dans le sens qu’il avait pour Yeshoua (Luc XX, 35-38).

 

« L’autre, c’est moi », dit le maire de Bussy-St Georges pour expliquer la création sur sa commune d’une Esplanade des religions, où bouddhistes, juifs, musulmans… pourront bâtir leurs lieux de culte. Un projet nourri de l’espoir d’un dialogue interreligieux. A suivre…

 

immobile dans sa menace

la crécerelle

épelle

de ses ailes battantes l’air complice de sa race

 

horizontale en sa menace

et belle muse

la buse

les ailes planes chante l’air complice de sa race

 

10 avril 2012

 

Naguère le verbe espérer se faisait suivre d’un futur, si ce n’était à la forme négative ou interrogative : « Il espère que ce projet se réalisera », « il n’espère pas que ce projet se réalise ». On entend souvent maintenant : « il espère que ce projet se réalise ». Certains interprètent ce changement grammatical. « Un futur donné à espérer devient supplice », explique Jacques Le Goff. Nous sommes devenus impatients. Alors que tout va plus vite, nous voudrions que tout aille encore plus vite. Contradiction de l’humain moderne effrayé plus que jamais par l’échéance d’une mort qu’il espère retarder, mais toujours plus désireux de posséder le monde sans tarder. Exacerbation du neïkos qui repousse et de la philia qui rapproche ? S’il y a une cohérence derrière cette apparente contradiction, ce pourrait être celle de ces forces contraires qui nous mènent et que nous devrions équilibrer l’une par l’autre, ou plutôt mettre en tension pour en faire le moteur de notre aventure humaine. Mais cette mise en tension féconde suppose une force supérieure qui la maîtrise et qui la guide. C’est ici celle de l’agapè, de l’esprit qui prend les forces cosmiques à son service, au service de l’amour, au service des autres.

 

De même que Dietrich Bonhoeffer disait qu’il ne faut jamais penser Dieu sans le monde ni le monde sans Dieu, il ne faut jamais penser la personne sans la communauté ni la communauté sans la personne, le « je » sans le « tu » ni le « tu » sans le « je ». La communauté n’est pas le troupeau de l’humain premier fatalement fermé sur un « nous » exclusif d’un « eux », mais la fraternité étendue de proche en proche à toute l’humanité et au cosmos lui-même. Car c’est l’universalité des êtres, objet de la sollicitude de l’Eternel Amour.

 

cette vapeur qui monte de la tasse

dans le silence est un ange qui passe

le souvenir dans les yeux qui s’embuent

des êtres chers dans la mort disparus

et qui seraient présents dans le secret

entre les mots qui disent leur regret

 

alors que la mémoire envaporée s’attarde

sur la pensée qui si près la regarde

en l’invisible il semble que s’échangent

respectueux et tendres ces mots d’ange

que nulle oreille ne saurait entendre

mais qui dans les entrailles peuvent se prendre

 

« ceux qui sont morts ne sont jamais partis »

ils vivent dans la chair qu’ils ont nourrie

ils sont voués à ne jamais paraître

privés d’avoir ils ne sont que leur être

mais la moindre vapeur dans le silence

au regard embué dit leur présence

11 avril 2012

 

Le passage d’une économie périssable à une économie durable paraît inévitable, et redoutable. On peut craindre le pire pour cette transition parce qu’elle risque d’être forcée par une situation reconnue trop tard comme la pire imaginable. Une décroissance imposée serait insupportable et engendrerait les pires situations sociales et politiques. Nous ne pouvons envisager sereinement la décroissance que voulue dans l’esprit de la sobriété heureuse, passant d’une civilisation de l’avoir à une civilisation de l’être.

Etre réaliste c’est ici être à la fois optimiste et pessimiste dans le grand jeu humain du déterminisme et de la liberté. Pessimiste parce que le pire n’est pas impossible, optimiste parce que le meilleur ne l’est pas non plus.

 

Lorsque nous entendons Yeshoua dire à ses disciples avant de disparaître qu’il va leur envoyer l’Esprit pour leur faire comprendre ce qu’il leur a enseigné, nous pouvons penser qu’ils n’y ont pas compris grand-chose, et cela nous permet de passer au crible l’Evangile pour tenter d’y mettre au jour le degré de vérité qu’il nous présente.

Ainsi, que faire des « apparitions » de Yeshoua ressuscité ? On peut être incrédule, comme Thomas. Certains détails intriguent : Pourquoi Yeshoua n’est-il pas immédiatement reconnaissable ? Et puis pourquoi dit-il à Marie de Magdala que ses disciples le retrouveront en Galilée alors qu’il leur « apparaît » à Jérusalem ? Il faut être croyant pour ne pas remarquer ces anomalies. De toute façon un incroyant qui a été saisi par l’intuition de Yeshoua ne s’inquiète pas de savoir s’il a fait des miracles, y compris celui d’une résurrection charnelle. Il vit et s’efforce de vivre la vérité de cette intuition, celle de l’Amour qui se donne. Il veut l’accueillir toujours plus intensément, s’y laisser embraser comme un buisson ardent qui brûle sans se consumer dans la présence de l’Eternel (Exode III).

Marcher en présence de l’Eternel, attentifs à sa présence dans le secret, induit une maîtrise des pensées et des actes instinctifs que nous inspirent nos attirances et nos répugnances. Vécue, la vérité de l’être surnaturel libère la conscience des liens de l’être naturel.

le buisson au soleil qui l’illumine

exulte en sa verdure

l’aurore en son printemps fait de sa mine

l’espoir des joies futures

 

la sève de la grâce monte au cœur

qui s’arrête et contemple

l’esprit rayonne et dissipe la peur

à la porte du temple

 

l’ombre qui tourne autour de la lumière

se réjouit de voir

qu’elle a sa part sur l’oekoumène entière

du matin jusque au soir

 

et dans la nuit le buisson des étoiles

éternellement luit

rappelant que derrière ses voiles

nous attend l’infini

 

le buisson de lumière fait paraître

au regard attentif

la grâce anonyme de l’être

l’amour définitif

 

12 avril 2012

 

Miracles ? Logique du croyant : l’Evangile rapporte des miracles, c’est la preuve que ce que Jésus-Christ a dit est vrai puisque nul ne peut faire des miracles si ce n’est par la puissance de Dieu. Logique de l’incroyant : l’Evangile rapporte des miracles, c’est la preuve que ce que dit Jésus-Christ est faux puisque les miracles ne peuvent exister dans notre univers soumis au déterminisme des lois de la nature. Alors ? La vérité de l’Evangile est « auto-logique », évidente pour celles et ceux qui ont « des oreilles pour entendre », qui sont « de la vérité » : « Je suis le témoin de la vérité, dit Yeshoua. Quiconque est de la vérité écoute/entend (akoueï) ma voix » (Jean XVIII, 37). Miracles ou pas miracles, qu’est-ce que cela change ? Bien des gens ont vu les « miracles » de Yeshoua sans « entendre » sa voix. (Dommage pour Augustin, Pascal et quelques autres qui disent avoir cru en l’Evangile à cause des miracles. Camus était incroyant, mais on peut penser qu’il était « de la vérité » et qu’il a vécu de l’Amour pour l’Amour).

 

Faut-il associer un optimisme de la volonté à un pessimisme de l’intelligence dans l’action sociale et politique ? L’humain dernier s’efforce d’accueillir l’esprit de l’Eternel Amour, esprit d’intelligence et de force, de prudence et d’audace… Pour lui, l’Amour a réponse à tout.

 

Walter Benjamin (1892-1940) se plaignait de la disparition de l’aura des êtres et des choses en leur singularité. Mais elle n’a pas complètement disparu. La reproduction des œuvres d’art pictural ne l’a pas dissoute : il suffit de voir quelle considération, et quel prix, on accorde à un tableau de maître. Et aussi quelle force politique, idéologique, religieuse… confère à un orateur son charisme. Que l’aura soit une réalité occulte ou une production de l’imagination, elle est présente dans notre quotidien et nous invite à nous interroger sur les énigmes du réel.

 

agité par les souffles le lilas

lentement se souvient

des fleurs que l’an dernier sa sève

avait en son ventre conçues

 

et sa mémoire allant plus loin là-bas

remonte au temps ancien

à celui que l’on dit le temps du rêve

qui pense en lui à son insu

 

de jour en suit il se tend et espère

l’heure de la venue

à la conscience du parfum subtil

dont il réjouira les siens

 

les souffles le caressent et la lumière

par sa beauté émue

déjà de sa peau à son ventre instille

l’émerveillement de demain

 

13 avril 2012

 

Présence de l’Eternelle dans le secret, « plus intime à moi-même que moi-même », mais présence d’un tu, d’un autre. Pour Paul, c’est l’autre qui vit en moi par la grâce (Galates II, 20s). Présence singulière, inimaginable puisque, étant toute spirituelle, elle n’est pas dans l’espace. Présence « dans le secret », discrète. Présence du non-autre tout-autre, celle de l’Amour d’altérité pure. Non-autre comme voulut le montrer linguistiquement Nicolas de Cues, mais non-autre au-delà du langage. L’infini ne peut être que le non-autre des êtres finis puisque, infini, il est tout l’être possible et que les êtres participent de son être, sont « de sa race » comme l’a dit le poète Aratus, ont « en lui la vie, le mouvement et l’être » ainsi que le rappelle Paul aux philosophes d’Athènes (Actes XVII, 28s).

Ce non-autre de la non-dualité de l’être dont parle le Vedânta est cependant le tout-autre des êtres parce qu’il ne possède rien, que son amour n’est pas fusionnel mais oblationnel, étant amour d’altérité respectueux de l’autre en sa liberté. C’est en aimant les êtres de l’amour dont l’Eternelle les aime que nous vivons en sa présence : Ubi caritas et amor Deus ibi est.

On n’en est plus à s’aimer soi-même et à « aimer son prochain comme soi-même », on en est à se savoir aimés de l’Eternel Amour plus intime à soi que soi-même en participant à son amour pour les autres en toute pensée et toute action.

 

La liberté selon Yeshoua, ce n’est ni de pouvoir choisir entre le bien et le mal ni de pouvoir décider du bien et du mal, car le mal est de perdre sa liberté, d’être « esclave du péché » (Jean VIII, 34). La liberté est de pouvoir agir selon son être comme l‘Eternel Amour agit toujours selon son être. Cela suppose de connaître son être, de se connaître soi-même comme le disait le vieil adage de Delphes sans peut-être en soupçonner le sens dernier. Car le sens dernier de l’humain est de participer librement à l’Être de l’être, à l’altérité positive, à l’amour. C’est aussi pourquoi amour de l’autre et liberté sont indissociables. « Je ne suis pas libre si tu ne l’es pas » (Bakhtine).

 

la mésange un instant au bord de la fenêtre

dit la joie imprenable et la fugacité

de ce qui s’entrevoit de cette éternité

qui ni ne se possède ni ne sait que paraître

 

un inconnu s’ébauche au plus profond de l’être

que fait apercevoir la fragile beauté

d’un oiseau inconscient en sa brièveté

de réussir sa vie avant de disparaître

 

car la chair qui tressaille devant la chair sublime

et qui se reconnaît en la vie qu’elle mime

sent le manque aussitôt quand elle transparaît

 

en laissant son image comme laisse un portrait

un ami qui s’en va pour un très long voyage

ange immortel enfin lorsque vient le naufrage

 

14 avril 2012

 

Continuité/discontinuité. Les frontières sont à la géographie ce que les ruptures sont à l’histoire. Il faut les penser et les repenser les unes et les autres dans toutes leurs applications et analogies si l’on veut œuvrer à la spiritualisation de l’humanité. Il faut analyser et synthétiser nos connaissances de la continuité et de la discontinuité des êtres et de leurs représentations dans la totalité des domaines de l’activité humaine.

Pierre Bourdieu a étudié les liens qui unissent l’économie et la sociologie, il a montré leur interdépendance. Karl Marx avait affirmé la dépendance de la théologie envers l’économie. On peut ne pas être d’accord avec les conclusions que l’on a tirées de ces associations conceptuelles, mais on progresse dans la vérité et donc dans la spiritualisation de l’humanité en poursuivant ce genre d’études interdisciplinaires. La transdisciplinarité, que certains mettent en oeuvre en appliquant les méthodes d’une discipline scientifique à une autre discipline scientifique, contribue à cette avancée par l’esprit qui les anime. Il faudrait cependant aller plus loin, faire se concerter toutes les approches du réel dans la certitude que le réel est une totalité cohérente.

Il est depuis longtemps devenu impossible pour une conscience d’approfondir tous les domaines de la connaissance humaine, mais toute conscience gagne en connaissance en cherchant à demeurer informée des avancées dans tous les domaines de la recherche. Ce « totalisme conceptuel » se fonde sur la cohérence du réel total en ses continuités et en ses discontinuités. C’est ainsi que le physicien gagne à s’intéresser à la théologie comme le mathématicien à l’éthologie…. (Croyez-vous que l’Eternel puisse de désintéresser du moindre être fini ?)

Et la question des frontières politiques comme celle des ruptures politiques n’échappent pas à ce totalisme qui ne cesse de penser la continuité/discontinuité de l’espace et du temps.

 

L’Eglise ne peut être la véritable amie des pauvres que si elle est pauvre elle-même. La nécessité de s’assurer les ressources nécessaires à son fonctionnement la fait ménager les riches susceptibles d’y pourvoir tandis que les riches savent qu’ils ont intérêt à la soutenir lorsqu’elle encourage la neutralité politique, voire accorde un subtil appui à leur puissance. Cette collusion commande une charité de bienfaisance inégalitaire, alors que la charité du Royaume des cieux est celle d’une justice égalitaire. L’assassinat en 1980 de Mgr Romero, l’évêque de San Salvador, montre qu’un responsable de l’Eglise qui entend promouvoir la charité du Royaume des cieux non seulement encourt la réprobation de Rome, mais risque la mise à mort par les riches et les puissants.

 

« Essayer de convertir quelqu’un par des miracles est une profanation de l’âme » (R.W. Emerson, Allocution aux étudiants de dernière année de la Faculté de théologie de Cambridge, 15 juillet 1838).

 

ces rues où dans cent ans et quelques lustres

aucun visage d’aujourd’hui ne sera plus

se peuplent de mille ombres que ton ombre

salue dans le silence de ton cœur

 

ton cœur est le miroir qu’elles illustrent

des amours et des haines qui s’y sont complu

passant en elles et comme elles passant

dans l’ombre et la lumière de l’immense

 

l’immense des années à venir frustre

la longue théorie de tout ce qui n’est plus

déjà qu’une autre après toutes les autres

qui vivent l’aventure dans ces rues

 

ces rues ne sont que le passage rustre

cependant de la chair enfin qui se transmue

ou non en l’esprit qui conduit à l’Esprit

et tente dans son cœur de rejoindre l’immense

 

15 avril 2012

 

Eclectisme sélectif. L’éclectisme passif est celui qui nous est proposé par les circonstances, parfois même imposé, et nous sommes alors poussés à le refuser. Tel a été le sort des colonisés, particulièrement ceux de l’Empire français qui pratiquait une politique d’assimilation. L’éclectisme actif est celui qui nous est offert lorsque nous allons à la découverte des autres cultures, des autres religions, des autres visions du monde. Qu’il soit actif ou passif, l’éclectisme risque cependant de ne pas être sélectif, de ne pas être pensé, pesé, choisi. Il risque d’être destructeur d’identité.

Un Européen qui va faire sa vie en Afrique ou en Asie affronte ce problème et découvre cette chance tout comme un Africain ou un Asiatique qui fait sa vie en Europe. Et cela avec les variantes que demande la variété des cultures, des religions, des visions du monde sur tous les continents.

On peut penser que l’éclectisme véritablement sélectif et fécond ne peut se réaliser que dans une conscience sûre de ses racines, de ses valeurs, de son être. Une telle conscience ne sera pas assimilée par l’autre, et elle n’en assimilera que ce qui peut la faire grandir. La rencontre de l’autre en son altérité est l’occasion d’un approfondissement pour celle celui qui va au-devant de l’autre.

La volonté d’approfondissement de notre être, la recherche de l’Être de notre être, conduit à la rencontre de l’autre parce que l’Être de notre être est altérité positive. Qui aime de l’Amour éternel va vers les autres, s’intéresse à leurs visions du monde, leurs religions, leurs cultures. Et elle il en assimile ce qui agrandit sa propre vision du monde. Au sein des religions, l’éclectisme sélectif est ce qui les rapproche, non par volonté d’assimiler l’autre ni de s’y assimiler, mais par volonté d’atteindre en l’autre comme en soi l’Être de l’être dans le dialogue du je et du tu.

 

On ne peut parler de Verbe incarné qu’en figure. Le verbe est de soi charnel, matériel ; il n’a pas à s’incarner, il est chair par nature. Dire que « le Verbe s’est fait chair » (Jean I, 14), c’est donc parler en mashal.

L’Eternel est pur esprit, il ne peut être matière et chair, il ne peut parler. Pour lui attribuer la parole, il faut le croire tout-puissant, capable de faire n’importe quoi selon son bon plaisir. Mais il peut inspirer, et une conscience ouverte à son inspiration peut le faire parler au sens de mettre en paroles l’intuition qu’elle a de son être, en lui-même et en ses implications. C’est ce que font les prophètes, c’est ce qu’a fait Yeshoua. On peut se rappeler ici ce que William Blake a dit de la prophétie en faisant parler le prophète Isaïe : « Je n’ai ni vu Dieu ni ne l’ai entendu par perception physique finie, mais mes sens ont découvert l’infini en toute chose ; et je me suis persuadé, je reste persuadé, que la voix de l’honnête indignation est la voix de Dieu. J’ai donc écrit, sans me soucier des conséquences » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 12). Yeshoua a parlé sans se soucier des conséquences. Il s’est indigné face à la médiocrité des représentants religieux de son temps parce qu’il avait perçu en toute chose la présence active de l’Amour Eternel. Il a annoncé cet Amour Eternel.

 

les arbres qui se passent

le témoin de la fleur

ignorant des surfaces

ne suivent que leur cœur

 

c’est la sève secrète

qui leur donne leur heure

c’est l’ombre qui leur prête

la force du bonheur

 

c’est pourtant la lumière

qui nourrit leur dessein

tandis que c’est la mer

qui leur donne le sein

 

et c’est tout l’univers

qui veille avec le temps

à lancer sur la terre

la course du printemps

 

16 avril 2012

 

Comme Eros, la Religion pourrait être une propédeutique à l’Agapè. Mais dans notre monde de liberté, l’un et l’autre s’arrêtent souvent en chemin.

 

Dira-t-on qu’Israël dévalorise le judaïsme comme l’Union soviétique a dévalorisé le communisme et comme la papauté du Moyen-Âge a dévalorisé le christianisme ? L’optimisme de la volonté nous pousse à croire que le judaïsme sera invité par les aléas de l’histoire  à se repenser et à s’approfondir comme le communisme et le christianisme.

 

Celles et ceux qui croient à la résurrection de la chair sont comme Nicodème qui se demandait comment on pouvait retourner dans le ventre maternel après que Yeshoua lui eut dit que, « à moins de naître de nouveau, on ne peut voir le Royaume des cieux » (Jean III, 3). Le langage de l’Eternel est un langage d’esprit et non de chair, la chair ne sert à rien : « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair est inutile » (Jean VI, 63). Lorsque Yeshoua dit que ses paroles sont esprit et vie, il donne de comprendre pourquoi il ne cesse de parler en mashal. Lorsqu’il dit que pour entrer dans le Royaume il faut renaître de l’eau et du souffle (de l’esprit, pneuma), il parle évidemment en figure : l’eau est la conversion prêchée par Jean le baptiste, et cet abandon du péché est insuffisante ; il doit être suivi par l’accueil du souffle de l’Esprit, de l’Amour éternel, (de la grâce au sens de la théologie chrétienne). Les éléments matériels, l’eau et le souffle, ne sont, de soi, que chair inutile. Ils ne peuvent dans le langage de Yeshoua que servir de supports imagiers et imaginaires au passage de l’humain premier à l’humain dernier. (Le problème des enfants morts sans baptême, qui angoissait naguère certains croyants, naît de la confusion de la matière et de l’esprit).

Dire que « le Verbe s’est fait chair », ce n’est pas glorifier la chair puisque « la chair ne sert à rien ». C’est dire que les paroles de chair n’ont de valeur que si elles parlent de l’Esprit comme celles de Yeshoua dans ses mashal.

 

l’air et l’hirondelle en son vol

ici maintenant manifestent

complice au bout des millénaires

la beauté de leur origine

 

après des ères de gésine

la mémoire de l’univers

donne d’entrevoir ce qui reste

caché aux profondeurs du sol

 

qui sait ce qu’il prépare encore

pour des millénaires futurs

et des yeux peut-être plus forts

et plus complices de l’azur

 

17 avril 2012

 

La multiculturalité, la transdisciplinarité, l’éclectisme sélectif, la métissage… font bon ménage les uns avec les autres dans l’esprit de l’altérité positive et dans son goût de l’autre.

Altérité négative de l’humain premier sous l’emprise de la philia qui attire et du neïkos qui repousse : « L’étranger est une figure ambivalente qui cristallise des affects d’attraction et de répulsion, voire de fascination et de détestation » (Etienne Balibar). L’humain premier fonctionne selon le régime de l’altérité négative, qui voit en l’autre un être à assimiler par la philia ou à annihiler par le neïkos. La philia fait des autres un nous, le neïkos fait des autres un eux.

Le massacre de l’autre est la forme extrême du neïkos. 24 août 1572, 22 juillet 2011 après tant d’autres. Le XX° siècle a battu tous les records historiques, mais on aurait tort de croire qu’ils sont définitifs. Tant que nous n’aurons pas neutralisé en nous la dernière parcelle de neïkos haineux, nous serons les complices de tous les massacres collectifs et individuels.

L’antidote à l’altérité négative, c’est l’altérité positive (on s’en douterait). Sous le régime de l’humain premier cependant, l’antidote au neïkos est la philia, l’antidote à la haine destructrice est l’amour compassionnel. Mais chez celles et ceux qui s’efforcent d’entrer dans le Royaume des cieux, l’agapè prend le relais de la philia.

Agapè. Aimer l’autre en tant qu’autre, c’est l’aimer « en tant que ce qu’il est » (Aristote, Ethique à Nicomaque, VIII, 3, 1156 a 17). L’Eternel Amour sait ce qu’est tout être et l’aime en tant que ce qu’il est.

 

L’Esprit est impensable et indicible en langage de la chair. Il ne peut donc se penser et se dire qu’en figures, en mashal.

 

vin de feu sombre sa peau

pour cette peau qu’elle allume

et ses lèvres pour les lèvres

qu’elles embrasent eau-de-vie

 

qu’il me baise des baisers

de sa bouche bien-aimée

et que je sois toute à lui

comme il sera tout à moi

 

il a frappé à la porte

et je suis allée ouvrir

mais avant que je ne sorte

j’ai su que j’allais mourir

 

dans la nuit du grand silence

sa peau avait disparu

et ses lèvres prenaient sens

dans le vide de la rue

 

mes os comme le buisson

brûlent sans se consumer

mon cœur bat à l’unisson

de son ivresse d’aimer

 

une lumière sa peau

pour la peau qu’elle rallume

pour mes lèvres sur ses lèvres

un cantique de la vie

 

il frappera à la porte

et quand j’irai lui ouvrir

je saurai que je suis morte

en le voyant me servir

 

18 avril 2012

 

Il nous faut peser toute idée et tout acte sur la balance de l’Être de l’être, mesurer toute doxa et toute pratique à l’aune de l’Amour.

Tout étant manifeste l’Être de l’être, mais selon mille modalités et mille degrés. L’évolution de notre univers voit cette manifestation s’affiner et s’élever de l’énergie à la matière, à la vie, à la conscience, à l’agapè. Cet affinement et cette élévation s’accomplissent dans le jeu du déterminisme et de la liberté des êtres. Est-ce là le secret du temps ?

Plutôt qu’à chercher à comprendre la nature du temps, il est bon de s’interroger sur son utilité. L’humain premier cherche à vaincre le temps parce qu’il y voit un ennemi, le grand destructeur. L’humain dernier cherche à utiliser l’élan du temps parce qu’il y voit un ami, le grand constructeur.

 

Le pouvoir de la dictature est au bout du fusil, celui de la démocratie au bout de la rhétorique (c’est « moins pire »).

L’alternance politique est un (demi)remède à la tyrannie de la majorité.

Egalité et liberté sociales marchent la main dans la main lorsqu’elles sont toutes deux animées par la fraternité universelle de l’Amour.

 

Les religions qui dialoguent s’invitent à s’approfondir, et l’approfondissement accompli mène à la découverte de l’Être de l’être, à l’Amour. Mais le dialogue des religions peut-il commencer sans qu’ait été soupçonnée la nature de l’Être de l’être, sans que l’on ait commencé à répondre à l’appel de l’Amour ?

 

l’un contre l’autre sur le fil

les deux ramiers parlent d’amour

face au couchant qui illumine

complice de leur aventure

leur beau discours

 

le gris perlé de leurs poitrines

fait se réjouir la lumière

à l’heure où le soleil décline

et où sa voix et son murmure

saluent la terre

 

ils emporteront dans la nuit

le secret des heures qui passent

lorsque la silence poursuit

dans l’ombre la grande aventure

de notre grâce

 

19 avril 2012

 

S’étonner. Cette femme médite longuement sur l’être qui survient en elle au fil des nuits et des jours, insensiblement, sûrement, comme la lune traverse le ciel. Que sera cet être lancé vers l’éternel ? Que seront son enfance, son adolescence, ses amours et ses haines, ses choix de vie, ses aventures, ses échecs et ses réussites, son cheminement jusque, peut-être, ses cheveux blancs, jusqu’à sa disparition ? Immense mystère, si banal pourtant qu’elle peut n’y pas penser. Ne suffit-il pas d’aimer ? N’aime-t-on pas mieux en y pensant ?

 

Quel esprit joue sur les neurones de l’inspiré comme la pianiste joue sur les touches du corps vibrant de sa sensibilité, de son intelligence, de sa beauté ? Anonyme incognito, se réjouit-il d’entendre, non, pas d’entendre, mais de donner à entendre chaque jour ne nouvelles mélodies de pensée ?

 

« Nos enfants vivront moins bien que nous ». Mais qu’est-ce que vivre ? Nous pouvons penser au vivre et au couvert, aux biens matériels, aux plaisirs et aux jeux… à l’avoir. A l’heure où l’on voit venir l’austérité, l’austérité triste, la triste austérité, on se sent invités à écouter celles et ceux qui parlent de frugalité joyeuse et de sobriété heureuse.

Certaines et certains se souviennent encore des « restrictions » qu’ils ont vécues au cours des années ’40, des privations aux temps de pénurie. Ignoraient-ils la joie de vivre ? Il serait bon d’apprendre à nos enfants (à nos petits-enfants) à se restreindre librement et, pourquoi pas, à passer d’une civilisation où l’avoir compte plus que l’être à une civilisation où l’être compte plus que l’avoir, et, pour ceux et celles qui entendent la voix de Yeshoua, à passer de la chair à l’esprit.

 

Eclectisme sélectif. Lorsqu’une Japonaise joue Bach, Mozart, Schubert, Chopin… ; lorsqu’une Française danse le Bhârata-Natyam, le Kathâkali, le Kathak, le Manipuri…, font-elles acte d’éclectisme sélectif ? On ne peut le savoir sans les connaître intimement, mais on peut en faire une expérience de pensée profitable.

 

la main ferme sur l’horloge

avance déterminée

pour notre regard miné

par le souci qui s’y loge

 

lorsque le cœur bat plus vite

dans la joie ou dans la peur

et que la chair oublie l’heure

l’horloge dit la limite

 

sa main retient la main libre

de se perdre dans l’immense

et lui fait garder le sens

du temps et de l’équilibre

 

ainsi les nuits et les jours

sinuent comme le Tao

disant tout bas au très haut

d’alterner haine et amour

 

la marche vers l’infini

en deux temps trois mouvements

entre l’horloge et le sang

finalement s’accomplit

 

20 avril 2012

 

Temps. Ceux et celles qui voient dans le temps le grand destructeur, le Saturne dévorant ses enfants de Goya, disent que l’amour est le remède à la mort. Ceux et celles qui y voient le grand constructeur, l’élan de la vie, disent que la mort est la servante de l’amour, sa raison d’être. Si nous ne mourrions pas, la loi de la nature ne nous pousserait pas à l’amour. Thanatos, fils d’Eros ? Sans Eros, Thanatos serait inutile. Et le cheminement attendu d’Eros à Agapè donne de comprendre que la mort est une invitation à la vie de l’Eternel Amour. Thanatos fils d’Eros fils d’Agapè. En langage mythique, on dira que l’Eternel Amour a fait la mort afin que l’amour soit.

Cette intelligence de la mort ne nous apparaît pas clairement parce que selon l’Être de l’être, la liberté/l’indéterminisme ne cesse de jouer avec le déterminisme dans le mouvement de l’Evolution. L’indéterminisme floute le déterminisme des lois de la nature et rend incertaines les interprétations que l’on propose de la marche de l’univers.

Liberté. Alors que scientifiquement l’amour de désir  est indissociable de la reproduction des vivants, on peut philosophiquement dissocier amour et procréation. On peut aussi voir dans cette dissociation philosophique une réaction contre ceux qui veulent légiférer théologiquement dans ce domaine : « Œuvre de chair ne désirera qu’en mariage seulement ». Mais l’Eternel Amour n’est pas le Tout-puissant législateur imaginé par la libido dominandi de l’humain premier.

 

Le dieu qui a ordonné à Abraham de lui sacrifier son fils, son premier-né, n’est pas l’Eternel Amour révélé par Yeshoua. C’est un dieu imaginé, un phantasme de l’humain premier. Ce qu’Abraham a peu à peu découvert dans son expérience de l’Eternel, c’est que l’Eternel ne pouvait lui ordonner cette horreur, qu’il ne pouvait en fait lui ordonner quoi que ce soit. On le voit d’ailleurs discuter avec l’Eternel comme un marchand de tapis pour obtenir une réduction de ses exigences (Genèse XVIII, 23-33). Ce n’est pas une attitude de sujet d’un maître tout-puissant. Le « sacrifice d’Abraham » est un récit qui met fin au sacrifice des premiers-nés (dont le phantasme continue de hanter les chrétiens qui font de Jésus-Christ une victime sacrificielle). Et puis l’Eternel ne commande pas. Il invite les humains à découvrir qu’ils sont faits pour aimer d’agapè, pour participer à sa vie d’amour, de béatitude en sa sollicitude. Il invite, il ne commande pas, car la liberté est essentielle à l’amour.

 

Temps. « Tuer le temps » est le souci d’une conscience qui n’a pas découvert la valeur de l’ennui, porte du silence et du vide où l’Eternel demeure. Pascal avait fait cette découverte, et il a pris ses distances avec le « divertissement » : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de penser à nous, et qui nous fait perdre insensiblement… » Donc « j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre (Pensées, éd. Sellier, fragments 33 et 168).

 

Eclectisme sélectif. L’apprentissage et l’étude des langues sont, sans doute, la voie royale.

Lorsqu’une pianiste japonaise joue Schubert, son interprétation peut apporter à l’œuvre une extension asiatique tandis que l’œuvre apporte à la pianiste une extension européenne.

après la pluie la lumière

fait flamber les peupliers

je ne sais quelle prière

a voulu les gratifier

d’une pareille splendeur

ce n’est plus qu’un souvenir

déjà mais il brûle encore

un ange est venu bénir

en l’âme ce que le corps

a peine à garder une heure

 

vois la caverne aux trésors

où se préservent entières

les images du décor

un jour né dans la lumière

pour consoler ceux qui pleurent

 

vois dans l’immense grenier

les torches de l’avenir

d’autres arbres vont briller

d’autres anges resplendir

pour les frères et les sœurs

 

21 avril 2012

 

« La bêtise est notre destin » (Bernard Stiegler). La bêtise est de ne pas penser, « travaillons donc à bien penser » (Pascal, Pensées, éd. Sellier, fragment 232). Reste à savoir ce qu’est penser, penser pour ne pas être bête. Et être bête ici, ce n’est pas être comme une bête, car les bêtes pensent, pensent comme les bêtes pensent, instinctivement, exclusivement instinctivement. Nous autres humains pensons instinctivement, mais aussi réflexivement, par cœur et par raison, dirait Pascal. On pourrait dire aussi par mythos et par logos, par images et par langages.

La pensée humaine, celle par laquelle on échappe à la bêtise qui nous menace en permanence, est une vigilance, une attention à l’objet doublée d’une attention à soi observant son objet. C’est une conscience de conscience, une conscience réfléchie. Cette pensée est sans doute un acte intermittent, rare, voire inexistant chez certains humains, chez les jeunes enfants en particulier.

Une conscience pensante est une conscience critique. Répondant à la menaçante bêtise, elle s’interroge en permanence sur la réalité de ce dont elle est le témoin, sur la véracité des représentations langagières (et plus largement sémiologiques) qui lui sont proposées. Une conscience pensante est une consciente en éveil, et qui tend à l’être toujours davantage. Elle ne se laisse pas impressionner et convaincre par la beauté et la force des formules, des slogans, des discours. Elle libère, c’est un antidestin. On peut la comparer et l’associer à ce que certains spirituels appellent la garde du cœur. Dans la Spiritualité de l’altérité, la pensée consciente est une pensée aimante, toujours attentive à l’autre avec sollicitude. D’abord à l’autre humain, et puis à toute chose en son altérité. La bêtise n’est pas un destin pour les consciences libérées par la grâce du Don de l’Eternel qu’elles accueillent.

 

On peut voir dans le vote un droit et/ou un devoir. On peut aussi y voir une fête, une participation joyeuse à la vie de la nation. Fête de l’égalité autant que de la liberté et de la fraternité, car on n’est pas obligé de répondre à son invitation, et les invités s’y rencontrent en un moment d’égalité citoyenne, figure d’une éternité d’égalité ontologique.

 

sautant les haies une aurore voltige

dessus et dessous çà et là

volage indécise flâneuse oblige

dirait-on à des aléas

 

elle entraîne les songes chaotiques

d’une pensée qui se controuve

par bonds et gambades pratique

l’imprévu que le vide couve

 

et que faire du blanc et de l’orange

inassignables de son livre

de son drapeau où je ne sais quel ange

manifeste la joie de vivre

 

22 avril 2012

 

Penser. Les mots sont des mines dans le champ de la pensée. Une des opérations de la pensée est de déminer le champ, de neutraliser le potentiel destructeur et trompeur des mots.

Le mot « paradoxe » est un mot dangereux puisqu’il peut signifier une contradiction ou une apparence de contradiction. Qui va décider si tel paradoxe ici recèle une véritable contradiction, une erreur, ou s’il exprime une vérité qui n’avait pas encore été mise au jour ? Et la forme du paradoxe étonne parfois et trompe par la simple fascination de sa nouveauté. Son étymologie semble bien le dire : paradoxon signifie « à côté de la croyance commune, de l’opinion, para doxa ». Et le latin l’a traduit par admirabilis, « digne d’être regardé ». L’étonnement, l’admiration même, que provoque le paradoxe par sa nouveauté et son audace font qu’on le retient facilement et que l’on risque de l’adopter sans en peser la validité. Alors qu’il est le signe de la pensée qui met en doute l’opinion courante et qu’il invite donc à penser, il peut ainsi, paradoxalement ( !?) provoquer la bêtise, la non-pensée.

L’adjectif « paradoxal » peut être utilisé pour présenter une idée dérangeante sous un jour acceptable. C’est un mot flou et donc dangereux pour une conscience assoupie, une conscience qui ne pense pas, une conscience sous l’emprise de la bêtise et qui se laisse fasciner par une idée nouvelle simplement parce qu’elle est nouvelle, ou par une belle formule simplement parce qu’elle est belle. L’expression « cela peut paraître paradoxal » est habile et menteuse puisque redondante, un paradoxe étant nécessairement une idée qui paraît contradictoire. Ce qui se cache derrière cette élégante formule, c’est donc : « cela peut paraître contradictoire, mais ce ne l’est pas, croyez-moi. »

Les paradoxes des Sophistes grecs devraient nous conduire à nous méfier du raisonnement, du « discours » disait Montaigne, du logos. Le paradoxe du menteur de Mégare en est un : « Est-ce que je mens lorsque je dis que je mens ? » Il montre simplement que le mot « mens » n’est pas utilisé du même point de vue dans les deux occurrences, et il suggère que les raisonnements font souvent cette double utilisation sans que l’on s’en aperçoive, ce qui en fait des paralogismes trompeurs.

L’éloge paradoxal est un genre littéraire visant à réveiller une conscience endormie, c’est une invitation à penser. Ainsi de Eloge de la folie d’Erasme (1511).

Un croyant ne peut admettre que l’Evangile (la Thora, le Coran, les Védas, l’Âdi-Granth…) puisse contenir des contradictions puisque ce serait des erreurs et qu’une erreur est une impossibilité dans un texte révélé : « Dieu ne peut ni se tromper ni nous tromper ». Le croyant appellera donc ces contradictions des paradoxes et s’abstiendra de penser davantage (Circulez, y a rien à voir). Cela peut d’ailleurs paraître paradoxal ( !?) puisqu’un paradoxe est censé inviter à penser. L’Evangile au creuset de la contradiction ne peut être lu par un croyant qu’avec une extrême réticence. Mais il se présente comme une chance pour l’incroyant de découvrir le vrai Yeshoua de Natsèrèt.

 

sur le chemin de la ténèbre avance

avecque crainte et tremblement et pense

à invoquer l’amour et la lumière

pour y trouver le sens

 

car le chemin est sans chemin il faut

que tu le fasses de tes mains le faux

du vrai ne se distingue qu’en prière

quand la lumière faut

 

l’Autre caché dans la ténèbre opère

lorsqu’en chemin tu lui lances ta plainte

à chaque pas le vouloir et le faire

et bannit toute crainte

 

sur le chemin de la ténèbre avance

par la force d’aimer et l’assurance

que l’Autre t’est présent dans la lumière

de l’obscure conscience

 

23 avril 2012

 

Question après le vote algérien de 1992 : Un vote qui rejette la démocratie peut-il être un vote démocratique ? (Un vote qui rejette la liberté peut-il être un vote libre ?) Et aussi : Un dictateur peut-il imposer la liberté ? Un coup d’Etat est-il légitime lorsque la démocratie est menacée ?

Si elle vit avec l’évidence du principe de causalité, une conscience qui pense l’égalité des bulletins de vote est incitée à en rechercher la cause. Elle peut même se sentir sommée de choisir : L’égalité citoyenne est paradoxale dans nos sociétés où l’inégalité règne, où l’on peut même soutenir qu’elle est le moteur de la sacro-sainte croissance comme celui de l’évolution. Ce paradoxe recouvre-t-il, oui ou non, une contradiction ? Si c’est le cas et que nous tenions à la rationalité, il faut choisir : Faut-il en finir avec le suffrage universel de la démocratie ? Peut-on sans complexe manipuler les électeurs, voire truquer les élections ? Ou faut-il au contraire s’attaquer fermement à l’inégalité sociale au nom de la cause de l’égalité à l’œuvre dans le suffrage universel ? La Spiritualité de l’altérité reconnaît cette cause dans l’égalité ontologique impliquée par la nature de l’Être, de l’Altérité positive, de l’Agapè. Mais elle reconnaît tout autant la liberté ontologique pour la même raison. Elle ne peut donc imposer l’égalité, mais elle y œuvre et y invite. Elle n’admet aucune régression de l’égalité des droits, elle combat pour l’égalité des chances, elle travaille à l’égalité des conditions.

Une conscience qui découvre l’égalité et la liberté ontologiques dans le sillage de sa découverte de l’Être de l’être comme altérité positive est portée à être plus intolérante à l’égard des erreurs et des injustices, et plus tolérante à l’égard des personnes, quelles que soient leurs opinions et leurs actions. Non, pas simplement tolérantes, mais bienveillantes, accueillantes.

C’est un paradoxe de dire qu’on ne peut tolérer l’intolérance. Est-ce une contradiction ? Stupidité des mots mis en miroir : Peut-on douter de tout, douter que l’on doute de tout ?

 

Ne pouvoir faire un lapsus sans se sentir gêné, mis à nu, (ou sourire d’un air entendu en entendant ceux des autres), c’est fléchir le genou devant l’un des dieux du XX° siècle occidental, Sigmund Freud évidemment.

 

cette fourmi sous l’averse

demande-t-elle pourquoi

une logique perverse

l’a éloignée de son toit

 

faut-il donc l’interroger

elle n’a rien d’autre à dire

que quelques gestes gênés

que chacun pourrait prédire

 

recherche-t-elle le sens

de ce qu’elle fait d’instinct

au gré de la circonstance

qui lui dicte son chemin

 

l’histoire de ses ancêtres

installée dans sa mémoire

est aux commandes de l’être

du bonjour à l’au revoir

 

sous le soleil et la pluie

la froidure et la chaleur

qu’elle cherche ou qu’elle fuie

elle va vers son bonheur

 

24 avril 2012

 

Paradoxe de l’Être de l’être, tout-autre et non-autre, au-delà du logos formulable. Paradoxe fondateur car il est l’Être dont participent tous les étants à la mesure de leur être. L’hindou répète en vérité : « Aham brahma asmi, je suis Brahman », « so’ham, je suis Lui ». « L’antinomie suprême, s’exclame Henri le Saux, n’est-ce pas que l’homme puisse dire à la fois « Je suis », « moi », et « Je ne suis pas Dieu ». Cela à lui seul ne dénonce-t-il pas la condition informulable de l’être créé et l’impénétrabilité du mystère de la création ? » (Intériorité et révélation, p. 82). Si l’on voit une contradiction dans ce paradoxe, on se sent sommé de choisir : ou bien Dieu seul existe et je n’existe pas, je ne suis qu’une illusion, une mâyâ. (C’est l’explication de Shankara. C’est le choix du panthéisme, de Spinoza en particulier : Deus sive Natura.) Ou bien Dieu n’existe pas et je suis suspendu dans l’absurde du néant.

Pour l’athée, le croyant est un imbécile heureux ; pour le croyant, l’athée est un imbécile malheureux. L’athée voit dans la religion une illusion consolante, un remède à l’horreur du néant, parfois aussi une imagination destructrice car Dieu est le tout-puissant devant qui tout genou doit fléchir ou périr. Le croyant voit dans l’athéisme un aveuglement désolant, une absurdité lugubre à laquelle on n’échappe que par le divertissement pascalien. De l’athée ou du croyant, lequel pense le moins bien ?

Pour qui accueille l’intuition de Yeshoua, le dieu nié par l’athée et adoré par le croyant est un faux dieu. C’est le dieu qui, comme l’a dit Luther, est mort sur la croix avec Yeshoua (« qui me voit, voit le Père »). L’intuition de l’Agapè renvoie dos à dos le croyant et l’athée dans leur erreur commune, leur commune doxa, dans le paradoxe de l’Eternel Amour tout-autre et non-autre. Amour et grâce, sans foi ni loi. Dieu est mort, vive Aimer !

 

Les Indiens Kayapo condamnés à la mort de leur culture par la construction d’un barrage sur leur territoire. Voilà ce que permet la croyance de l’Occidental en la supériorité de sa civilisation sur celle des autres : au mépris destructeur. On peut discuter de la valeur relative des civilisations, mais il faut d’abord reconnaître que chaque civilisation juge les autres à l’aune de ses propres valeurs. Et si l’on accueille la vérité de l’Agapè, on peut peut-être douter que les civilisations soient égales, mais on ne peut douter que les personnes le soient, quelle que soit leur civilisation. Et reconnaître l’égalité des personnes fait respecter leurs civilisations, quelque inférieures qu’elles nous paraissent.

 

l’aube explose de joie   ici le troglodyte

la grive musicienne et quelques inconnus

envahissent l’espace et disent la venue

de la journée nouvelle en son œuvre inédite

 

car l’oreille attentive aux fines différences

écoute les augures qu’avec des mots antiques

l’assemblée volatile et sa longue pratique

rend au peuple des arbres en recherche de sens

 

qui nous déchiffrera ce message que l’air

porte fidèlement à la juste distance

où d’autres le reprennent en la reconnaissance

de l’esprit qui se dit en animant la terre

 

25 avril 2012

 

Paradoxe encore. Il invite à penser, nous dit son étymologie : para-doxa, à côté de, voire contraire à l’opinion reçue. Mais il est bien des façons de proposer des idées nouvelles, étonnantes ou subversives, voire fausses parce qu’elles violent le principe de contradiction.

Lorsque Henri de Lubac a publié ses Paradoxes et ses Nouveaux Paradoxes (1946, 1959), il entendait évidemment proposer des vérités et non des erreurs, des apparences de contradiction et non de vraies contradictions. Il voulait inviter à réfléchir, à penser.

Et d’abord celui-ci, qui invite en lui-même à penser : « Plus épaisse est l’ignorance, plus elle se croit éclairée ». Nous pouvons en le lisant nous demander en quoi cela nous concerne, nous autant que les autres. Montaigne en a lui-même vécu la vérité, à contrario.  Il avait immensément lu et en avait conclu qu’il ne savait pas grand-chose : « Que sais-je ? ». Plus nous avançons dans l’exploration du réel (plus nous accumulons de connaissances et les organisons) et plus nous prenons conscience de notre inconnaissance. On dit les savants modestes, et l’ego surdimensionné d’un certain nombre d’intellectuels, universitaires et autres chercheurs, semble indiquer qu’ils ne le sont guère.

Parce qu’ils expriment une opposition entre l’opinion et la réalité, entre le même et l’autre, les paradoxes sont des maîtres de l’altérité. Ils sont bien placés pour poser le problème de l’un et du multiple en ses multiples manifestations. Ils nous invitent à comprendre que l’un n’est jamais sans l’autre, que l’altérité est au cœur du réel. Ainsi de ceux proposés par de Lubac : « Le travail : dure servitude et force libératrice » ou « Toute souffrance est unique et toute souffrance est commune. Il faut me redire la seconde vérité quand je souffre et la première quand je vois souffrir les autres. » (La compassion est inséparable de l’oubli de soi).

Altérité, dualité de l’Être de l’être, clef de toutes les autres. Parce que l’Eternel est Agapè, il ne peut être seul. Il n’est que face à l’autre et pour l’autre. On peut comprendre pourquoi « il n’est pas bon que l’homme soit seul » puisqu’il a été créé « à l’image et ressemblance » de l’Eternel. (Genèse I, 26 ; II, 18). Le mythe chrétien de la Trinité pointe cette altérité de l’Eternel, corrigeant la solitude du dieu unique par la découverte qu’il est Agapè. Enorme paradoxe, contradiction du trois en un. L’islam comme le judaïsme choisissent le un, le christianisme choisit le trois. Irréductible opposition et incompréhension réciproque parce que ni les uns ni l’autre n’en perçoivent le caractère mythique, ne l’abordent comme un mashal.

 

l’eau de feu des Ecossais

donne une odeur de brûlé

la très vieille nostalgie

de la flamme du logis

 

il faut qu’elle ait bien vieilli

qu’elle ait beaucoup réfléchi

dans la sagesse enchaînée

du chêne qu’elle habitait

 

pense lorsque tu la bois

qu’avec elle tu t’en vas

te joindre à cette aventure

éternellement qui dure

 

l’eau et le feu se murmurent

à la terre l’air assure

dans notre grande mémoire

les récits de son histoire

 

26 avril 2012

 

Paradoxe tragique du XXI° siècle. Les humains prennent conscience de l’épuisement programmé des ressources de leur planète et continuent de se voiler la face devant leur explosion démographique. Contradiction fatale des représentations humaines, car la nature, elle, ignore les contradictions. La planète continuera de tourner, quelles que soient l’inconséquence humaine et ses conséquences. Et l’Eternel Amour là-dedans ? Puisqu’il est amour, il devrait faire quelque chose, remédier à la bêtise humaine. Eh non ! La puissance de l’Eternel est liée par l’Amour, l’Amour qui veut que l’autre soit libre. L’Eternel ne peut sauver l’humanité de sa bêtise, de ses contradictions, de son paradoxe tragique, si ce n’est par les humains qui luttent contre la bêtise. Le plus puissant moteur de la lutte contre la bêtise, c’est l’amour agapè, le souci des autres navré de voir les autres courir à leur perte.

 

« Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse XVII, 1). Quelle valeur pour ce « et » ? Marcher en présence de l’Eternel, c’est être parfait, « parfait comme le père céleste est parfait » (Matthieu V, 48), c’est aimer comme il aime, de l’amour dont il aime, participer à son amour en l’accueillant en nous. Telle sa présence à nous, notre présence à lui. « Ubi caritas et amor, Deus ibi est ». Evidence tautologique : là où est l’amour, là est l’Amour. Vivre en présence d’Aimer, c’est aimer, ne cesser de vivre avec le souci des autres, être habité par les autres, par la sollicitude et la béatitude de l’Autre…

 

¨Paradoxe de l’identité de l’Eternel, décentré de soi sur l’autre. Paradoxe de l’identité de l’humain appelé à participer à cette identité décentrée de soi. La chanson de Coluche : « Quand je pense à toi, je pense à moi »… C’est en ne se souciant que des autres que l’on prend soin de soi.

La femme qui attend un enfant vit l’expérience de l’autre en soi, de l’autre que sa chair nourrit mais qui n’est pas sa chair. Paradoxe du deux en un, image de la vie de l’Eternel en nous : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est l’Autre qui vit en moi ».

 

Paradoxe de la souffrance qui peut replier sur soi et qui peut appeler à l’autre. La souffrance n’est pas rédemptrice, il faut y insister : l’Amour ne veut pas le sacrifice, mais l’amour. Cependant la souffrance pousse au cri, au cri de l’amour pour les autres, au cri d’amour qui rayonne vers les autres dans le secret…

 

la table est au milieu de nous

il ne faut pas qu’elle s’efface

qu’elle nous prive de nos places

et nous laisse à genoux

 

la table est au milieu de nous

il ne faut pas qu’elle s’évade

qu’elle cède à la dérobade

et nous laisse debout

 

la table est au milieu de nous

il nous faut savoir nous asseoir

l’un à l’autre donner à voir

l’objet du rendez-vous

 

la table est au milieu de nous

il nous faut savoir écouter

et l’un avec l’autre parler

que toi et moi soient nous

 

la table est au milieu de nous

il nous faut savoir oublier

notre nous pour eux et lier

les autres au rendez-vous

27 avril 2012

 

Libre obéissance ou servitude volontaire. La conscience de l’humain premier se sent libre lorsqu’elle  peut accomplir ses désirs et échapper à ses craintes, goûter les plaisirs et échapper aux douleurs, suivre le mouvement de ses attirances et de ses répugnances, de sa philia et de son neïkos. Liberté animale, semblable à celle du chevreuil dans la forêt et du ramier dans le bocage. Etre libre, c’est pouvoir agir selon son être. Cela vaut pour tout être, que ce soit l’atome ou l’Être de l’être, Aimer.

La conscience de l’humain dernier est conscience de l’insuffisance de la liberté de l’humain premier. Elle est insatisfaite de simplement faire ce qui lui plaît et de ne pas faire ce qui lui déplaît. La philia et le neïkos lui apparaissent comme des obstacles à l’accomplissement de son être, comme une servitude inacceptable, un mal moral, un « péché ». Elle en vient à comprendre que « celui qui commet le péché est esclave du péché » (Jean VIII, 34), qu’elle est « asservie aux éléments du monde » (Galates IV, 3), aux forces cosmiques de la philia et du neïkos. Elle comprend que « le monde » conduit à la mort, ce monde que Jean décrit comme « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 15ss). « Libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi », dira Augustin, « désir de sensations, désir de savoir, désir de dominer ».

La conscience de l’humain dernier dit non aux forces du monde, aux attirances et aux répugnances, au désir de posséder l’autre, (ne serait-ce qu’en le comprenant plutôt qu’en le connaissant), de le dominer, voire de l’éliminer. Ce non apparaît d’abord comme une obéissance à une loi extérieure, celle qu’impose le législateur moral à sa conscience d’humain dernier. (C’est Moïse, Confucius ou quelque autre). Puis cette loi extérieure s’intériorise, elle n’est plus gravée sur la pierre mais « dans le cœur » (Jérémie XXXI, 33), tant et si bien qu’elle finit par être vécue comme une libération parce qu’elle est perçue comme l’expression de la vérité de son être (Jean VIII, 32).

L’accomplissement dernier, c’est la justice du Royaume des cieux comprise comme l’expression de son être dernier, l’amour en participation à l’être de l’Eternel Amour. La conscience comprend qu’Aimer « frappait à sa porte, qu’elle lui a ouvert et qu’elle dîne avec lui et lui avec elle » (Apocalypse III, 20), qu’elle « est en lui et lui en elle » (Jean XIV, 20-23). Il n’y a plus pour elle d’obéissance ni de servitude volontaire, mais la pure liberté de l’Être.

 

L’éclectisme sélectif demande que l’on n’admette parmi ses convictions que ce qui s’accorde avec elles et avec l’évidence de l’Être.

 

pourquoi faut-il que la poussière

demeure invisible dans l’air

et se voie lorsqu’elle se pose

sur le visage épais des choses

 

elle se cache dans l’instant

et se révèle avec le temps

seuls ses regards se dissimulent

se montrent quand ils s’accumulent

 

à les voir réunis en masse

et comme ayant perdu la face

dans l’anonymat de la foule

on manque ce qui se déroule

 

car la poussière rassemblée

ne fait pas que se ressembler

elle connaît la différence

qui donne à chacune son sens

 

28 avril 2012

 

Peut-on accuser la théologie catholique de matérialisme ? Croire à la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, substantiellement sous les espèces du pain et du vin par la transsubstantiation, c’est ne pas comprendre le langage de Yeshoua. S’il nous dit qu’il faut manger sa chair pour avoir la vie éternelle, cela signifie qu’il faut écouter sa voix parce que c’est celle de la vérité, et que la vérité c’est que l’Eternel est cet Amour qui par amour nous propose de vivre sa vie. C’est une œuvre spirituelle, la chair ne sert à rien, si ce n’est à parler en mashal (Jean VI, 53, 63).

Croire Yeshoua, ce n’est pas croire en lui, en sa personne, c’est le croire, croire qu’il a dit la vérité de l’Eternel. Il fallait bien qu’il frappât les esprits par la puissance de ses actes et de sa parole puisque ces esprits semblaient quasiment tous incapables de le comprendre. Il fallait qu’il attirât des disciples sur sa personne pour qu’ils prennent en considération son message, mais il fallait aussi qu’il disparût ignominieusement dans l’incognito de la mort, avec l’espoir que l’Esprit éclairerait les esprits sur le sens de ce message. Les disciples ont refusé cet incognito essentiel à l’Eternel parce qu’ils ne pouvaient se passer de héros, de dieu. Ils ont fait de l’Evangile une religion, une religion christocentrique. Comme le déplorait Loisy, « Jésus a annoncé le Royaume, et c’est l’Eglise qui est venue ».

C’est pourtant grâce à cette ignorante Eglise que nous connaissons le message de l’Evangile. Nous pouvons lui être reconnaissants sans lui obéir, sans nous soumettre à son pouvoir illusoire. Comme nous pouvons être reconnaissants aux juifs de nous l’avoir donné sans devenir leurs inconditionnels.

 

L’éclectisme sélectif travaille main dans la main avec la transdisciplinarité pour découvrir de nouvelles pièces du grand puzzle du réel et pour les y intégrer. Ils sont guidés dans leur travail par les principes d’identité et de causalité. Le principe d’identité exclut les fausses pièces en y repérant la contradiction et le principe de causalité inclut les vraies pièces en les articulant aux pièces déjà en place.

La sollicitude de l’agapè, qui induit la conscience à poursuivre la construction du grand puzzle du réel en portant intérêt à tous les êtres, peut s’appuyer sur le dynamisme de la philia qui la porte à se rapprocher de la vérité et du neïkos qui la porte à s’écarter de l’erreur.

 

Liberté, égalité, fraternité. A l’heure où l’inégalité sociale s’accroît, on peut s’étonner, voire s’indigner de lire : « A la stricte obsession de l’égalitarisme, nous préférons l’équité, la solidarité et la justice ». Il nous faut penser, peser les mots de cette nouvelle devise trinitaire. Et d’abord pourquoi salir l’idéal d’égalité en le traitant d’égalitarisme et d’obsession, d’obsession stricte, d’étroitesse d’esprit ? Mais surtout, qu’est-ce ici que l’équité si ce n’est de donner à chacun selon ses mérites : au nanti ce qu’il mérite et au démuni ce qu’il mérite, c’est-à-dire ce qu’il ne mérite pas ? Qu’est ici la solidarité si ce n’est de donner « charitablement » un peu de son surplus pour satisfaire sa bonne conscience ? Qu’est-ce ici que la justice si ce n’est la justice distributive qui attribue à chacun sa part selon son rang social et financier ? On est loin de la justice du Royaume des cieux fondée sur l’égalité et la liberté ontologiques induites  par l’Altérité de l’Eternel Amour.

 

les ailes de la fleur invitent

les ailes de l’abeille élue

à venir bénir au plus vite

ce qui bientôt ne sera plus

 

car cette enfant qui devient femme

comme le bourgeon qui fleurit

dans le regard qui la réclame

est l’élan de la vie

 

de chair en chair la vie se donne

le temps de la réjouissance

où chacun à son tour s’étonne

et découvre l’ultime sens

 

lorsque le sens ici se pose

sur la beauté qui vient à elle

devenue femme l’enfant ose

enfin ouvrir ses ailes

 

29 avril 2012

 

Suis-je si sûr d’avoir éliminé toute trace de racisme de mon humanité ? Le racisme est inhérent à l’humain premier en son altérité négative. Dans la mesure où le neïkos m’habite encore, je vois nécessairement dans l’autre un ennemi à dominer, voire à supprimer, même si ma philia s’y oppose et cherche à agréger l’autre à moi pour en faire un nous. Telle est ce qu’on appelait classiquement la nature humaine appelée à la surnature. Depuis que l’on nie l’existence d’une nature humaine, il faut bien changer de vocabulaire, mais l’humain n’a pas changé. Il demeure capable du pire comme du meilleur. La liberté nouvelle que confère la conscience réfléchie à l’animal qui franchit le seuil de l’humanité lui permet d’accéder à ce pire comme à ce meilleur. Il peut accueillir l’agapè de l’Eternel Amour et s’efforcer toujours plus à la sollicitude où il sait se trouver sa béatitude. Il peut aussi s’y fermer et se mettre à vouloir posséder et/ou éliminer les autres. (De beaux esclavages et de beaux massacres attendent encore notre humanité).

Comme la marche vers le pire, la marche vers le meilleur est susceptible de degrés. L’expérience de ceux que l’Eglise appelle les saints révèle, partiellement, ce qu’est cette aventure, ce progrès, le « voyage du pèlerin ». C’est à chaque aube qu’il faut remettre notre ouvrage sur le métier en appelant à l’aide l’Autre, source de  toute altérité positive. « Donne-nous ton Esprit » (Luc XI, 13). Nous pouvons alors partir à la rencontre des autres avec amour, confiants de pouvoir échapper à notre racisme, à toute notre altérité négative.

Ne t’indigne pas, ne t’étonne pas si l’on t’accuse de racisme ou de toute autre forme d’altérité négative. On a toujours un peu raison, et cela peut t’inciter, « avec crainte et tremblement », à t’ouvrir à Aimer qui « opère en nous le vouloir et le faire » de l’amour (Philippiens II, 12s).

D’instant en instant, on n’a jamais fini de débusquer en soi son altérité négative en côtoyant les autres, en acte dans la rue, au bureau, sur le chantier, à la fête… et en pensée partout. La garde du cœur est de se garder en continu de toute inimitié pour les autres en ne cessant d’aimer de l’Eternel Amour.

 

« Je est le miracle du tu » (Edmond Jabès). On ne peut savoir précisément ce qu’il voulait dire, il faudrait retrouver le contexte. Mais il semble bien qu’il s’inscrive dans la pensée développée par Martin Buber avec Le Je et le Tu (cf. Yeshoua de Natsèrèt, note 11). Comme l’Eternel, nous ne sommes nous-mêmes qu’en étant pour les autres. Alors notre béatitude se confond avec notre sollicitude. Ainsi peut-on également comprendre la chanson de Coluche : « Quand je pense à toi, je pense à moi ».

 

faut-il que le lilas étale

dans l’immobile de ses tons

sombres et clairs à la façon

de la mer et de ses pétales

 

à demeurer en ce suspens

de ce qui s’en va et s’en vient

comme entre le mien et le tien

il ne livre que l’apparent

 

la vie se poursuit en ses veines

comme la lune sur la peau

de la mer en marche en repos

en ses rythmes calme et sereine

 

30 avril 2012

 

Anonymat de l’Eternel. Les juifs pieux ne prononcent pas le nom de celui qui répondit par une tautologie vide à la demande de Moïse : « Je suis qui je suis » (Exode III, 14). Jacob s’était heurté à la même fin de non-recevoir (Genèse XXXII, 29). L’Eternel ne peut  être que l’Être caché (Isaïe XVL, 15), caché jusqu’à l’incognito, indétectable comme le hasard. La raison de cet anonymat est ontologique : L’Eternel est Amour, et l’Amour, l’Agapè, se cache. Des autres mais aussi de soi-même en sa sollicitude pour les autres : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu VI, 4).

Hannah Arendt a vu cette évidence des « bonnes œuvres » qui « se dissimulent ». Elle l’explique longuement et en attribue la découverte à Yeshoua : « La bonté au sens absolu… n’est connue dans notre civilisation que depuis l’avènement du christianisme… Jésus enseigna, par la parole et par l’action, une activité : la bonté ; et la bonté a évidemment tendance à se cacher : elle ne veut être ni vue ni entendue… Car il est clair que dès qu’une bonne œuvre se fait connaître, devient publique, elle cesse d’appartenir spécifiquement au bien, d’être accomplie uniquement pour le bien. La bonté qui paraît au grand jour n’est plus de la bonté, même si elle reste utile en tant que charité organisée ou comme acte de solidarité. Donc : « N’allez pas pratiquer la vertu avec ostentation pour être vus des hommes. » La bonté n’existe que si nul ne l’aperçoit, pas même son auteur ; quiconque s’observe en train d’accomplir une bonne action cesse d’être bon, il est tout au plus un membre utile de la société ou un paroissien exemplaire. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » ».

Et Hannah Arendt poursuit la réflexion induite par cette intuition. « C’est peut-être cette curieuse qualité négative de la bonté : l’absence de manifestation extérieure, qui fait de l’apparition historique de Jésus de Nazareth un événement si profondément paradoxal ; il semble bien que ce soit la raison pour laquelle il jugeait et enseignait que personne ne peut être bon : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Il n’y a de bon que Dieu seul » (Luc XVIII, 19)… Toute la vie de Jésus semble montrer comment l’amour de la bonté vient de la pensée que nul ne peut être bon… »

Hannah Arendt poursuit l’analyse et l’explicitation de cette évidence et du paradoxe qu’elle produit : « Mais l’homme qui est épris de bonté ne saurait mener une vie solitaire ; pourtant sa vie avec autrui et pour autrui doit essentiellement demeurer sans témoin : il lui manque avant tout la compagnie du moi. Cet homme n’est pas solitaire, il est seul ; vivant avec les autres, il ne peut même pas se faire confiance pour se regarder agir… Les bonnes actions ne tiennent jamais compagnie à personne ; à peine accomplies elles exigent d’être oubliées, car le souvenir suffit à détruire leur « bonté ». En outre, la réflexion, pouvant se confier à la mémoire, peut se cristalliser en pensée, et les pensées, comme tout ce qui doit l’existence au souvenir, peuvent se transformer en objets tangibles qui, manuscrits ou livres imprimés, s’ajoutent à l’artifice humain. Les bonnes œuvres puisqu’il faut les oublier dans l’instant, ne s’intègrent jamais au monde ; elles vont et viennent sans laisser de trace. En vérité, elles ne sont point de ce monde… » (Condition de l’homme moderne, pp. 116-120). N’est-ce pas ce qu’affirme Yeshoua lorsqu’il dit qu’il n’est pas de ce monde (Jean XVII, 16) ?

Cela peut aussi nous aider à comprendre « la vie cachée » de Yeshoua à Natsèrèt, et l’étonnement de sa famille et de ses voisins en le voyant se mettre à prêcher : « N’est-ce pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie ? Et ses frères Jacques, Joseph, Simon et Jude ? Ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? » (Matthieu XIII, 55).

Yeshoua a dû affronter ce dilemme, ce paradoxe : vivre l’Eternel Amour Incognito et Le révéler. Et apparaît ici une autre certitude : les chrétiens qui font de lui un gourou, un héros, un roi, un seigneur, un dieu…, ses fans et ses groupies, ses adorateurs et ses servantes ne le connaissent pas, et ne connaissent pas non plus l’Eternel Amour anonyme.

 

Approche discursive du réel par les mots et les signes, approche intuitive par les êtres et les choses. Approche scientifique par l’abstraction et la généralisation, approche artistique par le concret et le singulier. Si l’on veut se donner les meilleures chances de découvrir le réel, il nous faut travailler à la concertation de leurs constatations et à la vérification de leur cohérence.

 

tes ongles croissent tu te les tailles

ils repoussent tout lentement

et tu les coupes brusquement

sans y voir d’autre qu’un détail

 

n’est-ce rien que d’appartenir

à la vie invisiblement

qui se meut et jamais ne ment

sur le chemin du devenir

 

toute bonne elle tend la joue

à la cisaille qui l’agresse

et te témoigne que sans cesse

avec toi aux dés elle joue

 

celle qui œuvre en ce qui croît

poursuit anonyme sa tâche

que tu lâches ou que tu t’attaches

sans attendre que tu la croies

 

un sentiment de gratitude

s’élève incognito et toi

tu oublies sans savoir pourquoi

tu retombes dans l’habitude

 

1er mai 2012

 

« Justice ». Mot rassembleur des démocraties, car chacun y voit ce qu’il veut. A preuve qu’on n’y trouve personne pour se déclarer en faveur de l’injustice. S’il est vrai que la bêtise est de ne pas penser et qu’elle nous menace dès que nous cessons de penser, il nous faut penser et repenser la justice afin de ne pas être victimes de notre bêtise. Le mot « égalité », ingrédient obligé des discussions sur la justice, est lui-même susceptible de perceptions diverses. On a pu parler de ses degrés sociaux : égalité des droits, que personne n’ose remettre en question dans une démocratie, quitte à chercher à la contourner dans les tribunaux chargés de l’assurer. Egalité des chances, que seuls les moins chanceux et celles ceux qui prennent leur défense cherchent à établir. Egalité des conditions, rêve des idéalistes qui fait frémir d’horreur et/ou d’indignation les profiteurs de l’inégalité.

L’égalité ontologique ne peut se manifester, se concrétiser que dans la Justice du Royaume des cieux, qui par définition n’est pas de ce monde, mais qui travaille le monde comme le levain travaille la pâte (à un rythme qu’on peut trouver désespérant puisque ses progrès sont insensibles, inévitablement lents parce qu’ils ne peuvent être que libres.

 

Lorsque Hannah Arendt dit que « l’amour du bien n’est pas réservé à une élite, qu’il est à la portée de tout le monde » (Condition de l’homme moderne, p. 119), elle comprend que, par inhérence avec l’égalité ontologique, le Royaume d’Aimer s’offre à tous, sans considération de quotient intellectuel ou esthétique. Mais « à portée de » ne signifie pas accessible par les seuls efforts de l’humain premier, sans la « grâce » de la théologie chrétienne. Car « l’amour du bien », c’est l’Agapè, et l’Agapè est le Don de l’Esprit, qu’il faut demander pour le recevoir (cf. Luc XI, 13). La bonté dont parle Hannah Arendt est celle de l’Amour totalement désintéressé, désintéressé de soi-même par cet intérêt exclusif pour l’autre que l’on appelle ici Sollicitude. Nous y sommes tous appelés, mais « il y a peu d’élus » (Matthieu XXII, 14) parce que son prix, renoncer à soi-même, paraît excessif à l’humain premier qui nous possède.

On ne peut donc s’étonner que la « bonté » désintéressée éprouve des difficultés quasi insurmontables à se concrétiser dans la vie du « monde ». C’est pourtant dans le monde qu’elle agit : « Elle ne quitte pas le monde, c’est en lui qu’il lui faut s’accomplir » (ibid., cf. Jean XVII, 16ss). En attendant qu’elle parvienne à sa concrétisation, l’humanité ne s’en tire pas trop mal en équilibrant les forces qui la mènent : Comme l’a observé Pascal, « de la concupiscence on a fondé et tiré des règles admirables de police (d’organisation de la société), de morale et de justice » (Pensées, éd. Sellier, fragment 244). Il nous est bon de garder le sens de l’imparfait, tout en continuant de rêver au Royaume et de travailler à sa réalisation.

 

Dans les joutes oratoires démocratiques, aucun politique digne de ce nom n’a le monopole des petites phrases (ni des longues) qui réussissent à impressionner les consciences qui ne pensent pas. Dans nos démocraties, le pouvoir est au bout de la langue qui convainc les consciences asservies à la bêtise.

 

toi toi

présence

intime

infime

immense

toi toi

 

2 mai 2012

 

Le mashal du levain dans la pâte (Matthieu XIII, 33) donne d’abord à penser autant à la pâte qu’au levain, à la passivité de la pâte qu’à l’activité du levain. En fait, la simplicité de l’image et des premières idées qu’elle suggère cache une inépuisable complexité. On peut y voir, entre autres, la continuité/discontinuité de toute l’évolution de l’univers et plus précisément de l’évolution de l’humanité. Une autre parole de Yeshoua y jette une lumière : « Je ne suis pas venu détruire, mais accomplir » (Matthieu V, 17). Dans le passage de l’humanité première vers l’humanité dernière, il faut bien que certaines choses anciennes disparaissent tandis que certaines choses nouvelles apparaissent. Mais le nouveau ne fait pas table rase du passé.

Ainsi que deviennent la domination et la soumission à l’œuvre dans le neïkos ? Yeshoua dit que dans l’humanité première le chef exerce sa domination sur ses subordonnés, mais que dans son Royaume il se fait leur serviteur, leur esclave (Matthieu XX, 25ss). Alors que devient l’obéissance ? Il est dit de Yeshoua enfant qu’il était soumis à ses parents (Luc II, 51). Il avait cependant échappé à leur autorité en demeurant dans le Temple sans leur avoir demandé la permission, sans même les avoir informés.

On attend d’un enfant qu’il obéisse à ses parents et à ses maîtres. On s’attend aussi à ce qu’il finisse par s’en affranchir afin de vivre sa vie.

Là où il est vécu, l’Evangile introduit un peu d’égalité entre directeur et employés, patron et ouvriers, général et simples soldats…, du respect, de la considération, voire de l’amitié.

 

L’obéissance de l’humain dernier n’est jamais inconditionnelle. Elle est contrôlée par la pensée. L’humain dernier n’obéit pas aux ordres et aux lois injustes. Il refuse et dénonce aussi « l’obéissance de la foi » qui oblige à croire à un credo : il en pèse et pense tous les articles sur la balance de l’agapè de l’Eternel Amour. C’est une « obéissance » libre, car la liberté est essentielle à l’Amour.

 

entendez-vous dans nos campagnes

le bramement des cerfs en rut

il faudra que l’un des deux gagne

le grand troupeau qu’ils se disputent

 

et voyez-vous Darwin sourire

en les regardant tout au fond

et hocher la tête pour dire

ils ne savent pas ce qu’ils font

 

3 mai 2012

 

Parler de dieu personnel ou de personne divine, c’est parler en mashal. Que peut bien être une personne infinie ?

« Seul l’Amour est digne de foi. » L’Amour est la seule foi qui ne soit ni possessive ni dominatrice. Agapè est maîtresse d’Eros et de Thanatos, de Philia et de Neïkos.

Amour est à lui-même sa raison d’être, causa sui, sa propre preuve, l’être de son être. Parce que l’Etre de l’être est altérité positive, amour. Là où est l’amour, là est l’Amour.

 

toi toi

silence

présence

amour

toujours

toi toi

 

(Les convictions idéologiques comme les fois religieuses sont possessives et dominatrices. L’histoire nous le crie.)

 

L’idéal de l’égalité des conditions, c’est que les nantis partagent librement avec les démunis, mais l’humain premier sous l’emprise du désir d’avoir en est incapable. Il ne peut trouver qu’un instable modus vivendi pour limiter les dégâts, et il ne peut le faire que dans un climat de lutte permanente, cependant que le levain de l’Agapè s’efforce de convertir le monde, de convertir le plomb vil en or pur.

 

Si, comme le pensent les Néo-platoniciens, la beauté n’est pas tout entière dans l’harmonie des formes et des couleurs, mais d’abord dans la spiritualité du rapport qui s’établit entre les choses et le regard qui les contemple, on peut comprendre qu’un regard matérialiste ne voie pas la vraie beauté du monde, qu’une intelligence matérialiste croie que la beauté est une création de l’œil qui contemple. Au probable mépris du principe de causalité.

 

4 mai 2012

 

« Crainte et tremblement ». Il ne s’agit évidemment pas d’avoir peur d’Aimer. L’Amour exclut la crainte. Vivre « Crainte et tremblement », c’est avoir conscience de ne pas aimer assez, de manquer aux autres, de leur faillir. Aiguë, cette conscience devient un appel à l’Esprit pour qu’il « opère en nous le vouloir à le faire ». (Philippiens II, 12s ; Luc XI, 13).

 

Le mot « liberté » est pris ici dans un sens très simple, induit par l’ontologie de l’Être de l’être, l’altérité positive qui se manifeste par l’indéterminisme de tous les êtres dans le cadre des lois de l’univers. On parle donc ici de la liberté des êtres matériels, des êtres vivants et des êtres conscients, liberté graduée et adaptée à chaque type d’être. Chez l’être humain, le premier degré de liberté est celui de l’animalité, le degré ultime celui de l’Eternel Amour.

Sous différents mots dans les diverses langues européennes, la liberté a fait l’objet de multiples débats théologiques et philosophiques, depuis l’antiquité grecque et latine, en passant par les théologiens chrétiens (on pense particulièrement à Augustin et à Thomas d’Aquin), les philosophes des Lumières… jusqu’à leurs successeurs actuels. Nombreux sont ceux qui ont réservé la liberté à l’être humain et sans y relever des degrés. Etudiée comme une qualité  psychologique, cette liberté a été plus ou moins habilement reliée aux libertés sociales et politiques, libertés de travail, de propriété, de pensée, d’opinion, d’expression, de culte…

Parmi tant d’autres, la division en russe de la liberté volja et de la liberté svoboda montre la diversité des points de vue dont on peut envisager la liberté. Il y a dans la volja l’idée d’agir à sa guise, arbitrairement selon sa volonté propre. La svoboda est plus proche de la liberté ontologique telle qu’elle apparaît dans l’altérité positive : c’est une liberté personnelle qui n’est possible que dans la respect de la liberté d’autrui. Elle suppose la notion de personne telle qu’on la trouve dans le personnalisme, où le « je » ne peux exister sans le « tu », le moi sans les autres. La svoboda connote aussi l’idée d’une libération de toute règle, que ce soit chez le libertaire Bakounine ou chez le chrétien Soloviev, d’une liberté qui fait penser au « aime et fais ce que tu veux » d’Augustin.

Il est certes utile d’explorer un peu le fouillis des idées de liberté que continuent de remuer les penseurs des diverses cultures. Mais il est profitable de connaître plus intimement la liberté ontologique, de comprendre que l’altérité positive de l’Eternel Amour induit une libération progressive, faisant passer de la liberté charnelle de l’humain premier à la liberté spirituelle de l’humain dernier. Qui accueille Aimer se libère peu à peu de ses attirances et de ses répugnances naturelles, mais aussi de la morale de la honte et de l’honneur et puis de la morale de la bonne et de la mauvaise conscience. Cette libération par l’Amour permet de nouveaux progrès dans l’Amour.

 

dans le buisson vous troglodyte

vous me donnez à vous entendre

à vous voir et vous ne me dites

rien du nom que je veux méprendre

 

j’ignore qui vous l’a donné

ce vocable grec arbitraire

dont je me souviens étonné

en m’efforçant de m’en distraire

 

en ce bref instant où si près

je puis apercevoir votre œil

je ressens déjà le regret

de l’absence de notre accueil

 

de notre lointain cousinage

quelque chose en nous se souvient

mais n’ayant pas fait bon ménage

ne poursuit pas notre entretien

 

il vous faudra m’apprivoiser

et il faudra que je vous mime

à moins peut-être qu’un baiser

trouve notre cœur unanime

 

5 mai 2012

 

Reconnaissance. Reconnaître l’Eternel Amour dans les hasards merveilleux de la vie, exulter de joie en sa présence, vivre dans la gratitude. (I Thessaloniciens V, 16ss ; Colossiens III, 15).

Interprétation. La diversité des commentaires des uns et des autres sur les prestations des candidats à la présidence montre que l’interprétation est une question de point de vue. (A des degrés divers, cela touche tous les domaines, y compris celui de la recherche scientifique).

 

« Les affaires sont les affaires ». Que révèle cette tautologie à qui la pense ? Entre autres, que les affaires n’ont rien à voir avec ce qui n’est pas les affaires et que ce qui n’est pas les affaires n’a rien à voir avec les affaires. Telle est aussi l’interprétation courante, dans l’Eglise et hors de l’Eglise parmi celles et ceux qui voient dans l’Eglise un pouvoir, de la célèbre parole de Yeshoua : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». On oppose domaine à domaine, pouvoir à pouvoir.

Au Dieu unique le dimanche, dies dominicus, jour du Seigneur. Aux affaires les jours de la semaine sous le patronage des forces cosmiques. Lundi, jour de la lune. Mardi, jour de Mars. Mercredi, jour de Mercure. Jeudi, jour de Jupiter. Vendredi, jour de Vénus. Samedi, jour de Saturne. Saturne, dieu de l’agriculture. Vénus, déesse de l’amour et de la fécondité. Jupiter, dieu des dieux. Mercure, dieu du commerce et des voleurs (!), de l’éloquence (tout est dit). Mars, dieu de la guerre. La lune et le soleil (en anglais le dimanche est encore le jour du soleil, Sunday), divinités cosmiques majeures, alors que les autres divinités de la semaine sont les planètes. Bref, les religions traditionnelles cautionnent les diverses activités humaines, les affaires, en les sacralisant toutes. Les trois monothéismes réservent le sacré au dieu saint, faisant que les affaires sont les affaires, qu’elles n’ont rien à voir avec la divinité. Encore une fois, « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Un bon chrétien peut en toute bonne conscience voter pour ses affaires sans se soucier de Dieu (même s’il vote le dimanche après la messe).

Oui, mais voilà : Dieu est mort, vive Aimer. « Aimer est Aimer » est la tautologie du Royaume annoncé par Yeshoua. Et cette tautologie est la tautologie de l’Être parce que l’Être de l’être est altérité positive, Agapè. Qui accueille Aimer dans sa vie l’accueille donc en toutes ses pensées et en toutes ses actions. L’Eternel Amour est présent à sa recherche scientifique et à sa recherche artistique, à ses activités professionnelles et délassantes, sportives et ludiques, sociales et politiques… Non comme un pouvoir – Aimer est sans pouvoir – mais comme une inspiration.

 

troglodyte débarrassé

du collier du nom et du sens

que pour vous comprendre vous prendre

vous a mis une intelligence

rapace

 

nous voici tous deux embrassés

en ce désir de notre ancêtre

où enfin le nôtre pour l’autre

dans l’intelligence de l’être

s’efface

 

6 mai 2012

 

« Ceci est mon corps donné pour vous… Ceci est mon sang versé pour vous » (Luc XXII, 19s ; Matthieu XXVI, 26ss ; Marc XIV, 22ss). Ces paroles censées avoir été prononcées par Yeshoua au cours de son dernier repas ne peuvent être authentiques que si elles sont mashal, métaphoriques, spirituelles comme tant d’autres. Le sacrifice matériel, charnel, sanglant exprime la soif de sang des divinités cosmiques. Il relève des croyances matérialistes de consciences habitées et dominées par les forces cosmiques de Philia et Neïkos, d’Eros et Thanatos. L’institution de l’eucharistie comme « sacrifice de la messe » est absente de l’évangile de Jean. Jean rapporte les paroles de Yeshoua : « si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous », mais il ajoute une explication qui met en garde contre une interprétation matérielle : « c’est l’esprit qui donne la vie ; la chair ne sert de rien. Mes paroles sont esprit, elles sont vie » (Jean VI, 53, 63).

Celles et ceux qui font de la messe un sacrifice oublient cette mise en garde ; ils oublient aussi le refus des sacrifices par les prophètes depuis Osée, Osée dont le prophète Yeshoua reprend l’avertissement : « C’est l’amour que je veux, et non les sacrifices » (Osée VI, 6 ; Matthieu IX, 13).

 

Le matérialisme règne sur les consciences par la bêtise. Il ne résiste pas à la pensée fondée sur les principes d’identité et de causalité.

 

Les intellectuels sont d’autant plus complices des injustices du monde qu’ils sont censés les penser et qu’ils s’abstiennent de les dénoncer et de les combattre.

 

Auto- (du grec autos, « soi-même, lui-même »), préfixe illusoire et trompeur. Ainsi, peut-on imaginer un véhicule, une « auto » qui n’aurait pas besoin d’énergie extérieure pour être « mobile » ?

 

comment vis-tu lilas la rouille qui te mord

toi qui épanoui exubérait encore

hier et attirait les hôtes de passage

tout comme les Sirènes Ulysse en son voyage

mais tu as su donner à chaque fleur la chance

de naître et de grandir avec force et patience

dans la contemplation des nuits de grand silence

et dans la belle action des journées qui l’avancent

 

une à une chacune a suivi son chemin

et rassasiée de jours accueilli son destin

certaine de renaître en un autre visage

annonçant une vie plus forte que la mort

 

7 mai 2012

 

Auto-. On peut examiner chacun des mots qui utilisent le préfixe « auto- », les peser, les penser. Ils peuvent désigner des personnes (autochtone, autocrate, autodidacte…), des objets (autoclave, autocar, autocuiseur…), des actes (autoallumage, auto-organisation, autopoïèse…). On peut vérifier qu’en aucun cas « auto » n’implique une totale non-altérité, cette « mêmeté » annoncée par l’étymologie grecque autos qui indique une fermeture sur soi (telle qu’elle apparaît tragiquement dans l’autisme).

Le concept d’autopoïèse (propriété d’un organisme de se produire lui-même) et le concept d’auto-organisation qui lui est afférent sont-ils compatibles avec les principes d’identité et de causalité. Selon le principe d’identité, du même ne peut venir que du même, et non de l’autre ; et la présence de l’autre au même hors du même (par transcendance) ou dans le même (par immanence) implique un rapport de causalité. Un scientifique qui observe des phénomènes d’autopoïèse ou d’auto-organisation dans le vivant ne peut donner à « auto- » un sens absolu de non-altérité. Ilya Prigogine a montré, dans ce qu’il a appelé des structures dissipatives, qu’un organisme vivant dépend de l’énergie de son environnement, avec lequel il ne cesse d’échanger. En fait, un organisme vivant fonctionne dans l’altérité, à la fois par les interactions entre les éléments qui le composent et par les interactions entre ces éléments et leur environnement.

On peut comprendre que cette altérité se retrouve à tous les niveaux de l’être fini. Elle s’applique éminemment au niveau de la personne humaine : pas de « je » sans un « tu ». On peut penser que l’être infini et lui seul est sans cause, étant, comme dit Spinoza, causa sui, cause de soi, c’est-à-dire sans cause parce qu’il est la plénitude de l’être possible, en lui-même et dans l’expression spatiale et temporelle de son être. Mais il se trouve, paradoxe ontologique premier, que l’Être infini est lui-même altérité. Il ne peut être qu’avec son autre parce qu’il est Amour, lui qui est pourtant, comme dit Nicolas de Cues, non-autre. Le signe de cet amour est l’existence de l’univers, y compris la nôtre, alors que l’Être infini n’a ni besoin ni désir, étant, encore une fois, la plénitude de l’être. Paradoxe de cette altérité nécessairement non-nécessaire puisque l’amour est libre. Identité de l’Être et de l’Amour.

 

« Celui qui tient mes commandements et qui les observe, c’est celui-là qui m’aime » (Jean XIV, 21). Les commandements de Yeshoua, ceux dont il est le porteur en son intuition, se résument en un seul, celui d’aimer (ce qui d’ailleurs implique que le mot « commandements » est un mot de mashal puisque l’amour est libre). Mais il faut surtout repérer ici que Yeshoua ne demande pas qu’on aime sa personne, mais qu’on aime les autres (lui-même y compris) dans l’agapè de sollicitude universelle. Il ajoute en effet : « Et celui qui m’aime sera aimé de mon Père… Si quelqu’un m’aime, il observera ma parole (mes « commandements ») et mon père l’aimera. Et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure » (vs. 23). On voit qu’aimer et être aimé d’agapè sont une même chose, un accueil et une participation à l’Eternel Amour. Et aussi : Ubi caritas et amor, Deus ibi est.

 

joconde mère étrange à la juste distance

je vois qu’immobile s’arrête ton enfant

tâchant de découvrir muet en ton sourire

le respect la tendresse que tu lui veux offrir

 

il attend longuement que s’ouvre le mystère

de cette bouche close en sa voix étrangère

qui peut-être viendra résonner en son cœur

de silence à silence et essuyer ses pleurs

 

mais rien ne filtrera pour l’étranger qui tente

avec intelligence et volonté ardente

de lire sur tes lèvres et les plis de tes yeux

le secret de ton âme et l’abîme des cieux

 

ton sourire de sphinx énigme du paraître

où l’œil du bel amour voit l’être de son être

père mère éternelle au fond de la mémoire

fait souvenir un cœur comblé en son espoir

 

8 mai 2012

 

Ambiguïté du préfixe « auto- ». Il signifie « soi-même », « tout seul », alors que cette « mêmeté » cache toujours une certaine altérité. Cela n’est pas sans conséquence, car cela touche à l’ontologie, à l’idée que l’on se fait de l’Être de l’être lui-même.

Dire ici que la matière est auto-poïétique et auto-organisatrice, c’est simplement constater que la « matière » comporte une dimension  immatérielle, que « A la matière même un verbe est attaché » comme disait Nerval, que la chair est corps et âme comme le pensait l’antiquité sémite. Matérialiste, notre science occidentale ne voit de la matière que la dimension physico-chimique. Elle constate l’auto-organisation et l’autopoïèse, elle ne peut en rendre compte.

Le principe de causalité nous demande aussi de trouver une cause à la pensée matérialiste. Hypothèse : l’auto-organisation scientifique est la sœur jumelle de l’immanence philosophique. Ce sont toutes deux les enfants du moi tout-puissant en révolte contre la transcendance du toi.

De même, l’autonomie peut devenir un phantasme du moi superbe qui veut ne rien devoir à personne. Tentation originelle de l’humain premier selon la Bible : « Le serpent dit à Eve… Vous serez comme Dieu » (Genèse III, 5), c’est-à-dire de tout-puissants autocrates comme vous vous imaginez que Dieu est. Péché fatal, car c’est le refus de l’ontologie de l’Être de l’être, de l’Amour qui n’est « Je » que par « Tu ».

Aimer échappe au dilemme de l’autonomie et de l’hétéronomie, qui est un dilemme de pouvoirs. Accueillant Aimer, l’humain dernier « n’est plus sous la loi, mais sous la grâce » (Romains VI, 14), et la grâce est cet amour qui ne domine ni n’est dominé.

La chair est âme et corps, et toutes deux disparaissent ensemble à la mort. « C’est l’Esprit qui donne le Vie. La chair ne sert à rien » (Jean VI, 63). La chair « passe comme l’herbe des champs ». Elle est pourtant « plus belle que Salomon revêtu de sa gloire » (Luc XII, 28). C’est que Aimer se soucie de la chair. Eros est provisoire, mais non pas dérisoire.

 

cette flamme du souvenir

dans l’unanime

ranime

comme à chaque aube le soleil chaque année la lumière de notre avenir

 

sur la cendre de l’inconnu

.    le souvenir

désire

ranimer la flamme de la vie pour les nouveaux venus

 

9 mai 2012

 

Le mashal de la vigne (Jean XV) prend son sens dans la tautologie de l’Amour : Nous ne pouvons aimer qu’en demeurant dans l’Amour. Il ne s’agit pas d’aimer la personne de Yeshoua, son moi, mais de vivre de la vie dont il vit, celle de l’Eternel Amour. « Comme le Père m’aime, moi aussi je vous aime. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurez dans mon amour. Je vous dis ces choses afin que ma joie soit en vous, et que votre joie soit totale. » Tout cela est cohérent si l’on comprend que Yeshoua est identifié à Aimer, que ses commandements, c’est Aimer, que sa joie est de participer à Aimer, dont la béatitude est la sollicitude.

Cela n’est pas compatible avec le christocentrisme de l’Eglise, car Aimer est Altérité, centré sur l’autre et non sur soi. Il est des gens qui dans l’Eglise le sentent, mais qui ne parviennent pas à aller jusqu’au bout de leur intuition. Alors, au « hors de l’Eglise point de salut », ils se voient maintenant tenus d’ajouter un post-scriptum qui ouvre le salut à celles et ceux qui demeurent hors de l’Eglise. Elles, ils sont sauvés si elles, ils Aiment sans avoir à réciter le credo. Cherchez l’erreur, la contradiction.

 

Si Yeshoua était parmi nous, accablerait-il les prêtres comme il l’a fait de son vivant en la personne des scribes et des pharisiens ?  « Vous fermez aux humains la porte du Royaume des cieux. Non seulement vous n’y entrez pas, mais vous empêchez les autres d’y entrer » (Matthieu XXIII, 13). Cela demeure incertain dans la mesure où, d’une part les prêtres  pour la plupart vivent et prêchent l’Amour, et d’autre part continuent d’imposer la foi au dieu tout-puissant et à son incarnation dans le Christ Jésus. On peut penser que cette foi au tout-puissant fait la force de l’athéisme : Combien d’athées se détournent de l’Evangile parce qu’ils ne trouvent pas dans l’interprétation que l’Eglise en donne l’Amour qui les attire et les inspire ? On peut aussi penser que le christocentrisme fait de l’Eglise une religion et la met ainsi en conflit avec les autres religions : Combien de croyants juifs, musulmans, hindous… ne peuvent voir dans l’Eglise qu’une religion concurrente ?

 

en rangs serrés vos clochettes

font entendre leur parfum

unanime si chacun

y va de sa chansonnette

 

toutes ensembles vous faites

une communauté d’âmes

si chacune se réclame

d’une personne parfaite

 

parfaite en ce que vous êtes

mais étrangère à l’amour

qui regarde aux alentours

et voit en l’autre une fête

 

10 mai 2012

 

« Que ma joie puisse demeurer en vous et que vous soyez comblés de joie » (Jean XV, 11). C’est-à-dire que la joie qui est en moi soit aussi en vous. « Ma joie » n’est pas ma joie au sens où elle m’appartiendrait, ce n’est pas une possession. Car c’est la joie de l’Eternel, et l’Eternel ne possède rien. L’Amour ne possède rien. L’Amour ne se réjouit pas de lui-même, mais de l’autre. Sa béatitude est sa sollicitude. Telle est la vérité découverte et répandue par Yeshoua. Répandue par sa parole : « Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous ». Sa parole n’est pas la sienne au sens où elle lui appartiendrait. Elle est inspirée par « l’Esprit de vérité » (Jean XIV, 17), l’Esprit de l’Eternel Amour qui fait découvrir à la conscience la vérité de l’Être de l’être, ce qu’est l’Être de l’être en vérité, Amour.

« Que ma joie demeure !», la joie qui est en toi, en moi, et qui nous fait chanter.

 

Beauté/goût. Le goût est d’une époque, d’un territoire, d’une culture, d’un milieu social, d’un individu… La beauté est de toujours, de partout, de tous.

La beauté est indicible, non conceptualisable, indéfinissable. Elle parle au cœur, non à la raison. Elle ne se comprend pas, elle se sent.

La beauté est la belle kavod, doxa, gloire, manifestation de l’Eternel Amour comme l’intelligence est son intelligente manifestation.

On peut posséder ce que la beauté revêt et ce que l’intelligence habite, mais on ne peut posséder ni la beauté ni l’intelligence. On peut y participer dans l’altérité. Toutes et tous, nous pouvons participer à la beauté, ce n’est pas réservé aux Mozart, aux Monet, aux Rodin…Tout geste qui embellit, tout geste aussi qui chasse la laideur participe de la beauté. On accomplit ces gestes avec grande joie lorsqu’on le fait en ayant conscience de laisser la beauté de l’Eternelle  s’y manifester.

 

appuyés sur la terre qu’ils repoussent

les épis d’orge montent droit

et déjà leurs barbes qui poussent

contre l’envers au ciel visent l’endroit

 

des dix mille dans le champ qui ondule

sous les caresses de la brise

chacun près des autres module

dans son élan un chant que rien ne brise

 

ils ne savent pas ce qu’ils font   qui sait

en l’instant où va le chemin

qui les mène dans leur pensée

et doucement les guide par la main

 

le regard paysan quand il s’arrête

de supputer la récolte future

se sent invité à la fête

de la vie belle en l’instant qui perdure

11 mai 2012

 

De la beauté de la nature à la beauté de l’art, quelle continuité/discontinuité ? Kant voyait dans le génie artistique le truchement de l’élan de la nature cherchant à se dire : « Le génie est la disposition innée de l’esprit par laquelle la nature donne ses règles à l’art ». Mikel Dufrenne commente : L’activité du génie, et du sujet humain plus généralement, est « ce par quoi l’homme appartient à la Nature » (Le Poétique, pp. 222s). La découverte de Darwin conforte cette idée : Par sa généalogie, l’être humain est porteur des forces qui animent la nature dans son ensemble, et cela inclut celles de la beauté.

Certaines théories artistiques du XX° siècle se sont détournées de cette conception. Elles dénient même à la beauté d’être essentielle à l’art. D’autres confondent la beauté et le goût, ou valorisent indûment le goût aux dépens de la beauté.

La sensibilité à la beauté peut-elle disparaître de l’humanité, ou à tout le moins s’affaiblir ? Il semble ici que l’attention à l’Eternel Amour l’avive, car cette attention se nourrit en partie de l’attention à la beauté de la nature : « Regardez les fleurs des champs… » (Luc XII, 27). Contempler la beauté dans la nature et dans l’art en présence de l’Eternelle peut nous faire chanter avec Barbara : « … merci et chapeau bas ».

 

La discontinuité entre la beauté de la nature et la beauté de l’art apparaît avec le goût. Le goût joue avec la beauté en la mettant au service des diverses visions du monde, des diverses cultures et des diverses personnes qui s’en réclament. On peut s’en apercevoir en comparant, par exemple, les jardins de Versailles et ceux de Kyoto. Le goût qui s’y exprime est différent, mais la sensibilité esthétique trouve dans les deux à se réjouir de la beauté.

 

rose cendré le tamaris

dans le demi-jour se recueille

ses pensées à peine sourient

dans le remuement de ses hanches

ravies

 

se demande-t-il si le jour

qui passe et ne reviendra pas

laissera ses fleurs sans retour

obliger à quitter ses branches

l’amour

 

mais du profond de sa mémoire

voici que remonte cet œil

comme la fleur du nénuphar

son cousin sur lequel se penche

la lune

 

lorsque la lumière cendrée

du demi-jour s’évanouit

l’avenir voit dans le passé

recueilli la belle revanche

des fleurs

 

le tamaris épanoui

vit dans la promesse des feuilles

qui lorsque sa gloire aura fui

lui feront trouver en son deuil

la joie

 

12 mai 2012

 

Philia et neïkos. Ces deux forces opposées, attraction et répulsion, union et séparation… sont en nous. Ce sont les moteurs de notre pensée et de notre action d’humains premiers comme de toute l’activité cosmique. Elles animent la vie de notre chair, de notre animalité.

Elles commandent  les deux imaginaires (et leurs formes intermédiaires). La philia commande un imaginaire dit nocturne ou chthonien, le neïkos commande un imaginaire diurne ou ouranien*. Ces imaginaires sont rarement équilibrés. La prédominance de l’un ou de l’autre apparaît dans l’anthropologie des diverses cultures et dans la psychologie des divers individus. En Occident ils ont donné naissance à deux familles de philosophes, que la Scolastique du Moyen-Âge appelait les philosophies du aut (ou bien ceci ou bien cela) et les philosophies du et (et ceci et cela). Les philosophies du aut font prédominer le neïkos, le diurne, la séparation, tandis que les philosophies du et font prévaloir la philia, le nocturne, l’union. L’excès de l’une ou de l’autre de ces forces de l’imaginaire est évidemment  dommageable et leur équilibre profitable. On peut noter que notre civilisation occidentale a privilégié l’imaginaire diurne et les philosophies du aut.

Si la dualité des forces cosmiques commande les dualités de notre pensée et de notre action, il est bon de repérer les dualités à l’œuvre dans le cosmos et dans l’humanité afin de savoir les équilibrer et d’ainsi progresser plus aisément sur le chemin de la vérité :

Déterminisme et indéterminisme

Entropie et néguentropie

Continuité et discontinuité

Causalité et finalité

Corps et âme

Chair et esprit

Masculinité et féminité

Nature et culture

Sexe et genre

Action et contemplation

Raison et cœur (réflexion et intuition)

Science et art

Vérité et opinion (alêtheia et doxa)

Certitude et probabilité

Menace et promesse (bâton et carotte)

Violence et non-violence

Liberté et égalité

Transcendance et immanence

Monothéisme et panthéisme/ polythéisme

Ces dualités ne sont pas toutes du même ordre, mais il est souvent fécond de les considérer comme analogues, de les penser ensemble dans un esprit transdisciplinaire. Il faut aussi peser les mots de ces couples d’opposés et/ou d’associés, car ils sont fatalement polysémiques et appellent donc de multiples interprétations.

*Gilbert Durand a étudié les caractéristiques des deux imaginaires dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire.

 

A bien distinguer de l’âme indissociable du corps, l’esprit tel que l’Evangile en parle échappe à l’emprise des forces cosmiques et donc de leurs dualités, et il les prend à son service. Car l’humain dernier est appelé à les dépasser dans l’agapè, en participation de l’Eternel Amour. Parmi tant d’autres prédominances de l’un ou de l’autre des opposés, celle des sexes s’efface : « Il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates III, 28). Non au sens d’un effacement des différences et des singularités, au contraire, mais au sens d’une suppression des inégalités.

Les trois monothéismes sont nés au sein de cultures où l’imaginaire ouranien diurne l’emportait sur le chthonien nocturne, et donc la masculinité sur la féminité. Ils en sont encore plus ou moins profondément marqués. L’intuition de Yeshoua s’est pourtant détachée de toute culture et de toute religion dans l’Amour, seul digne de foi.

 

dans la beauté de ton je-ne-sais-quoi

tu poses sur la table et tu attends

sera-ce l’oeil ou sera-ce la dent

qui s’intéressera à ton émoi

 

les courbes et les teintes de ta peau

du plus profond racontent le visage

disent aussi la bonté qui s’engage

fragile à se donner sous le couteau

 

prodige que tu es ce qui m’afflige

c’est que de te savoir des sœurs sans nombre

tu poses sans penser et que tu sombres

dans l’immense bêtise qui te fige

 

mais tu rejoins ainsi l’incognito

de l’être qui se cache en sa proximité

lettre volée de Poe que la communauté

anonyme des cœurs trouve aussitôt

 

13 mai 2012

Vengeance et pardon. Nos tribunaux n’ont pas pour fonction d’abolir le désir de vengeance inscrit dans les gènes de notre humanité première, mais de le maîtriser et canaliser en enlevant la vengeance des mains des victimes pour la confier à celles de la société représentée par le pouvoir judiciaire. Le pouvoir judiciaire en son principe fait partie de ce que Pascal a appelé « ces règles admirables de police (d’ordre public), de morale et de justice », après qu’il eut rappelé que « tous les hommes (tous les humains) se haïssent naturellement l’un l’autre » (Pensées, éd. Sellier, fragments 243s). Par nos tribunaux, le pouvoir judiciaire évite la violence généralisée des cycles de vengeances et de règlements de compte qui ruinerait l’existence même de nos sociétés.

Notre justice d’humains premiers n’a pas non plus pour fonction de pardonner, mais de châtier, de châtier le coupable à la mesure de sa culpabilité. Le châtiment est un témoin du relais de continuité/discontinuité entre la vengeance et le pardon.

On peut observer en passant que nos tribunaux demeurent encore impuissants face à la guerre et au désir de vengeance qu’elle implique. « Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes… », chante-t-on encore glorieusement face à la tombe du soldat inconnu, (Certains se rappellent le bombardement de Dresde en représailles de celui de Coventry).

Le pardon auquel le Notre Père évangélique invite est le dépassement, non seulement de la vengeance, mais du châtiment. Hannah Arendt dit que le châtiment «  a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment » (le cycle des vengeances). Hannah Arendt explicite aussi la discontinuité que le pardon opère avec la vengeance : « Par opposition à la vengeance, qui est la réaction naturelle, automatique à la transgression, réaction à laquelle on peut s’attendre et que l’on peut même calculer en raison de l’irréversibilité du processus de l’action, on ne peut prévoir l’acte de pardonner » (Condition de l’homme moderne, p. 307). Le pardon montre, par cette imprévisibilité, qu’il n’obéit pas aux lois cosmiques, qu’il est un acte libre, qu’il fait partie de la libération que la vérité de l’Être de l’être accorde à celles et ceux qui l’accueillent (cf. Jean VIII, 32).

On peut aussi se rappeler ici que le pardon selon Yeshoua s’opère en l’être humain par immanence et réciprocité de l’Amour. Qui pardonne est pardonné, qui aime est aimé, qui aime pardonne, qui pardonne aime.

 

En rétablissant l’équilibre égalitaire de la féminité et de la masculinité, la culture occidentale se donnera la chance de communier à la nature autant que de se la soumettre (en vertu des analogies et des parentés qu’entretiennent les dualités dans nos imaginaires).

 

le coucou et son vol qui chante

et qui recule

module

l’onde et l’espace et coule pure mélodie et mouvante

 

14 mai 2012

 

Penser, peser les mots par paires et dans leur contexte appartient davantage à une philosophie du et qu’à une philosophie du aut. Cette pensée recherche le sens des mots dans leur altérité réciproque et cherche aussi le sens des mots associés dans leur altérité aux choses. Elle ne cesse de faire dialoguer l’expérience immédiate du monde et sa représentation conceptuelle. Le danger que courent les philosophies du et est de tout mélanger et confondre par un excès d’imaginaire chthonien. Leur défense, c’est que leur et intègre logiquement le aut puisqu’elles n’excluent rien de leur perspective. Et l’altérité positive de l’être, ici reconnue comme essentielle à l’Être de l’être, est censée les guider dans la recherche du réel.

 

Sexualité et procréation. Il ne s’agit pas de les associer nécessairement, non plus que de les dissocier fatalement. Il s’agit de les penser ensemble pour tenter de préciser leurs relations. La sexualité animale est vitalement liée à la propagation des espèces ainsi qu’à leur évolution. Dire que c’est par hasard que sexualité et procréation se sont trouvées liées dans l’animalité est aussi hasardeux ( !) que de dire, comme on l’entend depuis quelque temps, que l’œil n’a pas été fait pour voir. C’est faire du hasard un être suprêmement intelligent. C’est pourtant ce dont nous tympanise la vulgarisation scientifique matérialiste qui tient actuellement le haut du pavé dans la pensée occidentale.

Le commandement : « Œuvre de chair ne désirera qu’en mariage seulement » et, sous-entendu, à la seule fin de faire des enfants, appartient à une humanité à peine dégagée de l’animalité. On sait pourtant d’ailleurs que certains animaux, les bonobos en particulier, utilisent l’acte sexuel comme instrument d’apaisement des tensions et des conflits dans leurs groupes.

Il ne s’agit pas de prêcher l’amour libre, mais de découvrir ce qui se cache de possession et de domination dans l’institution du mariage régie par le monothéisme. Mais sans oublier que l’instinct sexuel est d’une telle puissance qu’il constitue une menace pour la liberté intérieure essentielle à agapè. Certaines communautés chrétiennes des origines semblent s’être aperçues de l’incohérence que constituait le mariage monothéiste dans la perspective de l’humain dernier affranchi de l’éros dominateur et possesseur : on peut ainsi interpréter le conseil de Paul aux Corinthiens : « Pour éviter l’immoralité sexuelle, que chaque homme ait sa femme et chaque femme son mari » (I Corinthiens VII). L’Agapè cependant maîtrise Eros et s’en fait un serviteur. (Comme toute autre, cette idée n’est pas à croire, mais à peser).

 

Le hasard dans l’évolution de l’énergie, de la matière, de la vie, de la conscience… est à penser avec l’indéterminisme, c’est-à-dire avec la liberté à l’œuvre dans l’âme de tout être matériel, à commencer par le plus élémentaire. C’est un hasard guidé par la pensée de cette âme, par sa capacité d’information et de communication. On pourrait dire, avec précaution, que le « dessein intelligent » à l’œuvre dans l’évolution du cosmos est immanent à la matière, à laquelle « un verbe est attaché ».

 

à l’aube le soleil a réveillé la brume

pour une heure d’amour et de fête et de danse

de figures nouvelles en l’immortelle transe

qui la saisit au corps quand son amant présume

qu’elle attend sa venue

 

alors de son passé de nouveau elle exhume

des souvenirs très chers les jeux de son enfance

et de l’aube du monde et sa danse relance

les libres avenirs qu’en son âme présume

la marche à l’inconnu

 

15 mai 2012

 

Autodidacte. Encore un mot à peser. L’autodidacte est généralement considéré avec condescendance, voire mépris. C’est qu’il s’oppose implicitement à celui qui n’a pas de mot pour se dire tant il paraît normal pour l’opinion régnante, un « allodidacte » : celui qui apprend par l’autre. En réalité, comme presque toujours, le préfixe auto- ne signifie pas ce que son étymologie annonce. On apprend toujours par les autres, que ce soit par des professeurs, par des livres et par l’expérience. Mais l’autodidacte est censé être « celui qui s’est instruit sans maître », celui dont la pensée n’a pas été conditionnée par celle d’un ou plusieurs gourous intellectuels. Lesdits gourous n’aiment pas ça.

Il est remarquable que dans l’histoire de la philosophie on recherche toujours des filiations et des généalogies. On parle de l’influence de Parménide, Démocrite, Platon, Aristote, de Spinoza, Descartes, Kant, Hegel, de Nietzsche, de Bergson… et nos philosophes contemporains ne cessent de citer Deleuze, Foucault, Derrida et quelques autres. On se réfère à ces grands penseurs, que ce soit pour s’en réclamer ou pour s’y opposer. Et on les utilise pour tenter de faire admettre ses propres idées. Pourtant, autodidacte ou « allodidacte », si l’on accepte leurs idées sans les peser, on ne sort pas du royaume de la bêtise de ceux et celles qui ne pensent pas.

L’Eternel Amour invite à la pensée libre, à la liberté de penser dont il jouit

Dire que la pensée libre est autodidactique est une approximation puisque l’autodidactisme pur est impensable. Il n’est pensable qu’en association avec « l’allodidactisme », selon la loi générale de l’altérité de l’être.

On pourra être accusé ici d’être disciple du gourou Jésus, mais on ne fait que reconnaître en la pesant la vérité qu’il a mise au jour, et qui justement exclut le culte des gourous. Après avoir annoncé la vérité de l’Amour Eternel, Yeshoua s’est effacé : « Je vous dis la vérité, il est de votre intérêt que je m’en aille ; si je ne m’en vais pas, le Paraclet* ne viendra pas à vous… Lorsqu’il viendra, lui, l’esprit de vérité, il vous guidera dans la vérité entière » (Jean XVI, 7, 13). Yeshoua a disparu dans l’incognito de l’Amour des autres, Aimer. Il ne nous demande pas de l’adorer, ni même de l’aimer, mais d’aimer tout être de l’amour dont il les aime en Aimer, par la force de l’esprit de l’Eternel Amour.

*Paraclet. Le grec paraklétos est presque intraduisible. Le mot paraklêsis signifie encouragement, exhortation, consolation, réconfort, invitation insistante, prière…

 

Si Eros et Thanatos vont ensemble, c’est qu’il n’y aurait pas besoin de procréation s’il n’y avait pas de disparition, ni de disparition s’il n’y avait pas de procréation. Cela fait partie de la logique du temps pensé selon l’Eternel Amour, dont la béatitude est de voir apparaître toujours de nouveaux êtres à entourer de sa sollicitude.

De même l’abeille ne se conçoit pas sans la fleur, ni la fleur sans l’abeille.

 

le soleil à l’aube pénètre

toujours plus profond dans le cœur

de la maison dont il connaît les aîtres

 

j’espère chaque jour son heure

au crépuscule du matin

comme au retour d’une adorable sœur

 

qui vient me prendre par la main

et puis me fait redécouvrir

les trésors secrets de mon saint des saints

 

quand viendra l’heure de mourir

je me redirai la venue

de ce soleil en son premier sourire

 

qu’il me plonge dans l’inconnu

de la profondeur de mon être

dise la vérité de mon cœur mis à nu

 

16 mai 2012

 

Philosophies du et. Pour Dietrich Bonhoeffer, il nous faut penser ensemble le monde et Dieu. « Totalisme ». Tout se tient, tout est un. L’Eternel Amour est présent à tout être dans l’infini du temps et de l’espace (présence de sollicitude, non de puissance). Analogie et parenté de l’être qui nous font tous cousines cousins dans l’univers. Ce n’est pas vanité de nous intéresser à la mécanique quantique et à l’astrophysique, comme à la mathématique et à la poésie… Ce n’est pas parce que notre action et notre intelligence sont limitées qu’il nous faut baisser les bras. L’immensité de l’être et l’infinitude de la tâche doivent au contraire nous exalter. Et puis, nous pouvons faire l’hypothèse que nous avons l’éternité devant nous  (si cela ne nous incline pas à la nonchalance).

Philosophies du et, les philosophies africaines et indiennes. Dans la philosophie bantoue telle que la décrit Placide Tempels, « le concept d’êtres séparés, de substances (pour employer le mot de la Scolastique) qui se trouvent les unes à côté des autres, entièrement indépendantes les unes des autres, ce concept est étranger à la pensée bantoue. Les Bantous pensent que les êtres créés gardent des liens entre eux, une relation ontologique intime comparable au lien de causalité qui lie créature et Créateur (Bantu Philosophy,  éd. Présence Africaine, p. 58).

Un texte tamoul anonyme du XIX° siècle, Ellâm Onru, commence par ces mots :

1. Tout, incluant le monde que tu vois, ainsi que toi-même, le témoin du monde, tout est Un.

2. Tout ce que tu considères comme étant moi, toi, lui, elle, et cela, tout est Un.

3. Les êtres sensibles, ainsi que l’inerte et l’insensible (la terre, l’air, le feu et l’eau), tout est Un.

4. Le bien-être qui résulte de la conscience que « tout est Un » ne peut être obtenu par une conscience fragmentaire, séparant les choses et les êtres (on peut penser ici aux philosophies du aut) : tout est Un.

5. La connaissance de l’unité de toutes choses est bonne, autant pour toi que pour les autres : tout est Un. (Tout est Un, (Ellâm Onru) éd. Nataraj, All India Press, Pondichéry ISBN 2-9114666-01-2).

Voilà qui donne à penser, voilà qui est profitable à une intelligence qui pratique l’éclectisme sélectif. Celle celui qui pense ici cherche à le faire dans l’esprit d’Aimer et de son intérêt pour tout être.

 

L’éthique de Yeshoua est une éthique ontologique. La pensée et l’agir y sont inséparables : Qui pense selon la vérité agit selon le bien, et qui agit selon le bien pense selon la vérité. C’est que la vérité de l’être, c’est le bien, l’agapè. Et qui accueille la vérité se libère du mal, du « péché » : « Qui commet le péché est esclave du péché… La vérité vous libérera ». Action et pensée, éthique de l’humain et vérité de l’être sont indissociables dans toute la séquence de ce texte (Jean VIII, 32-47). Réciproquement, « qui fait la vérité vient à la lumière » (Jean III, 21). Et qui agit selon la vérité de l’être se réjouit de connaître l’être. Qui aime partage la joie de l’Être…

 

     il suffit d’une ombre qui passe

     ou s’approche de ta présence

     pour qu’aussitôt dans le silence

     tu replonges et caches ta face

 

     grillon noir depuis si longtemps

     que nous ne t’avions entendu

     dans l’herbe répéter ému

     tes trilles doux obstinément

 

     on n’oublie pas si ordinaire

     ce long discours indéchiffrable

     que tu nous fais comme une fable

     par trop connue sur le même air

 

     mais à une oreille sauvage

     tu confies d’étranges secrets

     lorsque se murmure discret

     le long récit de ton voyage

 

     tu racontes la préhistoire

     que t’ont confiée  tes ancêtres

     les cousins des nôtres peut-être

     que nos yeux fermés nous font voir

 

     il semble alors que se devine

     écoutée avec dévotion

     la précieuse  tradition

     du monde depuis l’origine

 

17 mai 2012

 

« Tu aimeras le seigneur ton dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence (dianoia) » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même, ce second commandement est semblable (omoia, homologue, équivalent) au premier… la Loi et les Prophètes sont tout entiers dans ces deux commandements » (Matthieu XXII, 37-40, cf. Deutéronome VI, 5 et Lévitique XIX, 18). Mais pour Yeshoua, la Loi et les Prophètes, cela s’arrête avec Jean le baptiste ; après Jean commence le Royaume des cieux, la perfection de l’amour agapè (Luc XVI, 16).

On doit comprendre qu’il y a continuité/discontinuité de la Loi à la Grâce, et tenter de la penser. Jean l’évangéliste l’a fait, sa première épître en témoigne. Avec Yeshoua, aimer Dieu n’est rien d’autre qu’aimer les autres. D’une part, « si quelqu’un dit : j’aime Dieu et déteste son frère, il ment ; comment celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, pourrait-il aimer Dieu, qu’il ne voit pas » (I Jean IV, 20). D’autre part « personne n’a jamais vu Dieu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour en nous est parfait » (IV, 12). Jean en arrive ainsi à inférer qu’aimer Dieu, c’est aimer les autres. Cet amour des autres est en effet l’amour de l’Eternel pour les autres, amour auquel il nous donne de participer si nous l’accueillons. Et si Jean dit aussi : « Dieu nous aime le premier, c’est pour cela que nous l’aimons » (IV, 19), on peut comprendre que l’amour agapè qui nous est demandé nous est offert. C’est le Don de l’Eternel Amour, tout entier tourné vers l’autre. « Aimer Dieu » n’est rien d’autre que participer à son amour pour tout être.

Cela donne aussi de comprendre un peu mieux le mashal du Jugement dernier rapporté par l’évangile de Matthieu. « Ce que vous faites aux autres, c’est à moi que vous le faites » (Mathieu XXV, 40). Contrairement à la doctrine christocentrique de l’Eglise, il ne nous est pas demandé d’aimer les autres pour l’amour de Jésus-christ, mais de les aimer de l’amour de Jésus-Christ, non pour lui mais avec lui et en lui. Comment pourrait-on faire des autres un moyen ? Aimer aime les autres pour eux-mêmes, non pour lui-même. Ainsi sommes-nous conviés à aimer les autres « de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre intelligence ».

 

Ascension. Depuis Galilée, le mot a pris tout son sens métaphorique (comme « notre père qui es aux cieux »). C’est la célébration aujourd’hui de la disparition, du passage de la visibilité à l’invisibilité, de la chair à l’esprit. On peut dire aussi de la visibilité charnelle à la visibilité spirituelle : « Le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous aussi vous vivrez. Vous saurez alors que je suis en mon père, et vous en moi et moi en vous» (Jean XIV, 19s). Chassé-croisé du visible et de l’invisible, matériels et spirituels (littéraux et figurés). Qui aime voit l’Eternel en vivant de sa vie. Moïse déjà : « Tu ne peux pas voir ma face. Personne ne peut voir ma face et demeurer en vie », mais « le Seigneur parlait à Moïse face à face » (Exode XXXIII, 20, 11).

 

     si notre terre nous attire

     nous attirons

     en rond

     notre terre en l’immense présence où l’autre se retire

 

18 mai 2012

 

Action ou contemplation, action et contemplation. Philosophie et théologie se sont longtemps accordés pour séparer ces deux préoccupations de l’humain. Pour Platon, l’aboutissement de la spéculation philosophique était la théôria, un face à face avec les idées éternelles et le divin au-delà de toute parole. Et cette contemplation était détachée de tout travail, le travail étant considéré comme la tâche des esclaves, de ceux qui ne sont pas censés penser.

Le christianisme n’a pas à ce point détaché la contemplation de l’action (qui rassemble ici ce que Hannah Arendt a divisé en travail, œuvre et action proprement dite). S’appuyant sur une parole de Yeshoua, le christianisme a néanmoins fait de la contemplation « la meilleure part » de la vie religieuse, établissant la vie contemplative au-dessus de la vie active, Marie au-dessus de Marthe. Un jour où les deux sœurs recevaient le maître à déjeuner, Marthe s’activait à la préparation du repas tandis que Marie restait assise à ses pieds pour l’écouter. Apparemment un peu débordée et énervée dans son désir de mettre les petits plats dans les grands, Marthe est venue dire à Yeshoua : « Cela ne te fait rien que ma sœur me laisse tout faire ? Dis-lui de m’aider ! » Réponse de Yeshoua : « Marthe, Marthe, tu es là à t’inquiéter, à t’agiter. Tu n’as pas besoin d’en faire tant. Marie a choisi la meilleure part et elle va la garder » (Luc X, 40ss). Jusqu’à présent, moniales et moines se cloîtrent pour s’adonner à la contemplation tandis que les « ordres actifs » prêchent l’Evangile et/ou se dévouent à des tâches de service humanitaire : éducation, santé… Mais ces actifs de la « vie consacrée » ne négligent pas pour autant la prière chantée et l’oraison silencieuse, tandis que de leur côté les contemplatifs ne négligent pas le travail manuel et intellectuel.

La contemplation philosophique et la contemplation théologique diffèrent. Certains pensent qu’elles diffèrent radicalement. Ce n’est pas si sûr, on peut se poser la question, on peut y penser. Lorsque dans le silence et l’immobilité la contemplative, le contemplatif chrétiens atteignent leur théôria, elles se trouvent face à face avec un ineffable qui comble leur aspiration spirituelle. On peut se rappeler ici l’annonce que Yeshoua a faite à ses disciples avant son départ. « Le monde (décrit par I Jean II, 16) ne me verra plus, mais vous, vous me verrez. Parce que je vis et que vous aussi, vous vivrez. Vous saurez alors que je suis dans le père, et vous en moi et moi en vous » (Jean XIV, 19s). Il leur dit aussi, mais ils ne semblent pas y comprendre grand-chose : « Un peu de temps et vous ne me verrez plus, un peu de temps et vous me verrez, car je vais au père… Maintenant vous avez de la peine (parce que je m’en vais), mais je vous reverrai et votre cœur se réjouira. Et votre joie, personne ne pourra vous la prendre… (Jean XVI, 22).

Est-elle si rare, cette contemplation joyeuse de l’Eternel en Yeshoua qui s’y identifie (« le père est en moi… ») ? C’est à elle en tout cas que veulent mener les diverses « méthodes d’oraison ». On peut cependant se méfier : la contemplation de l’Eternel Amour n’est pas le résultat d’une technique de méditation. On ne va à l’Amour que par l’amour. La théôria des contemplatifs chrétiens est une contemplation de l’amour, celle des contemplatifs platoniciens (et des gnostiques) est une contemplation de l’intelligence.

Et l’Eternel n’est pas seulement sujet de contemplation. Le disciple de Yeshoua n’est pas invité à partager le repos éternel du Créateur mentionné plusieurs fois dans la Bible (Genèse II, 2). Car l’Eternel Amour n’est pas un dieu oisif, il « ne cesse d’agir » (Jean V, 17). On peut dire qu’il est Action autant que Contemplation. Et Yeshoua répète qu’il fait lui-même les œuvres qu’il voit faire à son père (Jean V, 19s).

 

     comme la terre nous attire

     et que nous attirons la terre

     sans le savoir

     le train s’en va et nous croyons

     en voyant s’en aller un autre

     que c’est le nôtre

 

     comme si longtemps le soleil

     sembla passer de l’orient

     à l’occident

     aujourd’hui nous voyons la terre

     voyager depuis l’occident

     vers l’orient

 

     et comme il nous semble comprendre

     que pour le soleil ni la terre

     il n’est de centre

     ainsi nulle circonférence

     dans l’infini de l’infini

     ne peut nous prendre

 

19 mai 2012

 

Voir l’Eternel, c’est participer à sa vie d’Amour. Joie inaliénable « parce que je vis et que vous vivrez vous aussi… que je vous reverrai et que votre cœur se réjouira ». Joie d’agapè, vision qui n’est pas de jouissance mais de réjouissance pour l’autre.

 

Le bateau de Thésée* et la résurrection. Pris dans leur logique langagière, les Sophistes d’Athènes se fouettaient la cervelle sur un problème d’identité : Devenu relique et trésor national, le bateau du mythique Thésée vainqueur du Minotaure leur posait un problème. Si l’on avait remplacé une à une la totalité de ses planches pourries par des neuves, était-ce encore le bateau de Thésée ? Il en avait gardé l’apparence, la forme. On pouvait d’ailleurs jouer sur la polysémie du mot « forme », lui donner son sens philosophique. Pour Aristote, l’âme était la forme du corps.

Résurrection ? Pour Aristote, la forme et la matière, l’âme et le corps, étaient indissociables. La dissolution de l’un signifiait la disparition de l’autre. Pour les Juifs férus de pensée grecque, que devenait alors la résurrection ? Ezéchiel avait parlé d’une vision où il lui avait été donné de contempler une vallée pleine d’ossements, et d’entendre l’Eternel lui dire de prophétiser : « Je mettrai sur vous des nerfs, je vous garnirai de chair et j’y donnerai mon souffle… » Ezéchiel avait ensuite assisté à une résurrection spectaculaire propre à frapper longtemps les esprits. Le judéo-christianisme matérialiste a compris ce grand spectacle au sens matériel. Il a longtemps cru qu’il fallait absolument conserver pieusement les os des défunts pour leur permettre de ressusciter à la fin des temps. En autorisant l’incinération, l’Eglise a depuis peu pris ses distances avec cette vision des choses, sans pour autant supprimer de son credo la croyance en la résurrection de la chair. Yeshoua avait pourtant donné à entendre que « à la résurrection on est pareils aux anges et fils de dieu » (Luc XX, 36).

Bien des gens continuent de croire que les cadavres et les os des cimetières sont leurs chers disparus, alors qu’il n’y a plus là que des minéraux et de vagues apparences. Un peu comme on pouvait dire à Athènes que le « bateau de Thésée » n’était plus qu’une apparence, une copie de l’authentique. Et l’on sait le peu de valeur des copies pour les amateurs d’art. La comparaison avec le bateau de Thésée est cependant trompeuse. Un bateau est une machine, un assemblage, alors qu’un être vivant est un organisme et qu’un être humain est en plus une conscience de soi. On peut parler de similitude des identités, non d’identité des identités. On peut penser que l’identité d’une machine tient à l’idée qui l’a fait construire, que l’identité d’un vivant tient à son organisation unitaire et que l’identité d’un humain tient en plus à la conscience qu’il a de sa pensée (« je pense, donc je suis »). Mais notre véritable identité est sans doute au-delà, à preuve que notre conscience est intermittente sans que nous cessions d’être nous-mêmes. Lorsque nous reprenons conscience au réveil, nous savons sans même avoir à y penser que nous sommes nous-mêmes. Critiquant Descartes (1596-1650), Leibniz (1646-1716) pensait que notre identité n’est pas celle de notre conscience, mais celle de notre substance. C’est la substance qui tient ensemble tout ce qui fait que nous avons souvent conscience d’être et de demeurer nous-mêmes. Mais nous ne pouvons atteindre cette substance en elle-même. Nous avons la certitude de son existence parce nous avons la certitude que rien n’est sans cause, la certitude du principe de causalité. Si nous croyons à la résurrection selon Yeshoua, il nous faut admettre l’existence en nous d’une substance qui n’est ni notre corps ni notre âme, qui n’est pas notre chair, mais ce que nous nommons l’esprit.

*Stéphane Ferret, Le Bateau de Thésée, le problème de l’identité à travers le temps.

 

     le soleil à l’aube qui aime

     les nuages et de ses longs doigts

     de rose les réjouit

     et puis doucement les envoie

     à leur tâche dans le jour gris

     est toujours et toujours le même

 

     et tu peux compter que demain

     ou dans quelques jours en tout cas

     t’émerveillant de ton sommeil

     en te réveillant tu verras

     une variante que feront

     d’autres nuages d’autres rayons

 

     tu sais aussi qu’au grand réveil

     assuré de l’autre qui t’aime

     sortant de l’oubli du sommeil

     même ayant pris une autre forme

     dans la lumière de l’énorme

     tu seras de nouveau toi-même

 

20 mai 2012

 

Dans la continuité-discontinuité de la vie spirituelle, on conçoit que les commençants s’attachent à celui qu’ils sentent qu’il a « les paroles de la vie éternelle » et en deviennent les amants, « serviteurs du Seigneur », les amantes, « épouses du Christ ». C’est qu’elles ils ne sont pas encore entrés dans le Royaume des cieux, celui de l’égalité ontologique où il n’y a plus ni maîtres ni serviteurs, mais des « amis » (Jean XV, 15).

Dans le Royaume, on ne parle plus de dialogue des religions, des doctrines qui se disputent la suprématie divine. Il n’y a plus de religions, il n’y a plus que l’universelle communauté des amis d’Aimer.

 

     à regarder l’ombre du soir

     marcher d’un pas irrésistible

     on sent le désir de se voir

     chanter comme elle vers la cible

 

     on peut hésiter  certes   le noir

     fait peur aux enfants   et terrible

     est la nuit sans espoir

     on croit pourtant à l’impossible

 

     rien ne fait perdre la mémoire

     car l’esprit est irréductible

     et la mort peut nous concevoir

     et enfanter à l’invisible

 

     notre parole est sans pouvoir

     face à l’ombre de l’indicible

     mais l’amour chante la victoire

     de l’éternité dans sa bible

 

21 mai 2012

 

Continuité-discontinuité. Du bébé au vieillard, est-ce la même identité ? Certains en doutent. Faut-il être matérialiste pour croire possible une radicale impermanence du moi ? Le corps au long de l’existence ne cesse de se modifier, de changer : enfance, adolescence, jeunesse, âge mûr, vieillesse, décrépitude parfois. Alzheimer fait-elle perdre son identité à ses victimes ? Ceux qui en connaissent continuent de les entourer de leur sollicitude, à tout le moins de les nommer par le nom qu’elles ont reçu en naissant.

Même s’il a changé radicalement pour le pire ou pour le meilleur (disons en devenant un Hitler ou une Mère Teresa), un humain sait toujours intuitivement qu’il est le même. Pour en douter, il lui faut utiliser un raisonnement. En l’occurrence, ce raisonnement ne peut être qu’un paralogisme qui ne résiste pas à l’analyse : quel serait ce moi qui croirait qu’il n’est plus ce moi si ce n’est ce moi ? Cela irait à l’encontre du principe d’identité.

Un matérialiste ne peut évidemment pas penser que le moi puisse subsister après la mort puisque pour lui le moi appartient au corps. (Il dit : « je suis mon corps », et non pas « j’ai un corps »). Un spiritualiste pense, un peu comme Leibniz, que le moi n’est pas dans le corps, ni même dans la conscience, mais dans la substance, substance désignant ici étymologiquement « ce qui se tient en dessous » de l’apparence, en dessous n’étant encore qu’une manière figurée de parler puisque la substance est spirituelle et donc non spatiale.

On peut conjecturer que la Bible appelle « nom » cette substance, utilisant le mot nom en langage mashal. Lorsque Moïse a l’intuition que le nom de l’Eternel est inaccessible (« Je suis qui je suis »), il comprend que, si l’on peut désigner l’Eternel,  donner un signe de son existence, dire qu’il est, on ne peut pas dire ce qu’il est, expliquer son essence.

Yeshoua, lui, a affirmé qu’il connaissait le nom de l’Eternel. On le comprend au mieux dans ce que l’évangile de Jean donne comme son ultime discours. On ne peut sans doute pas lire ce texte comme s’il s’agissait d’une relation verbatim, mais on peut comprendre en le lisant et en en saisissant la cohérence quasi tautologique qu’il réfère à la substance de la pensée de Yeshoua. Certains mots reviennent, dont les sens sont indissociablement imbriqués, en particulier « nom », « gloire, glorifier » (kavod, doxa, manifestation), « vérité, parole, (faire) connaître », « vie éternelle, joie, amour ». « Nom » : (Jean XVII, 11,11, 12, 26). « Gloire… » : (Ibid. 1,1, 4, 5, 5, 10, 22, 24, 24). « Vérité… » : (Ibid. 3, 6, 8, 13, 14, 17, 17, 19, 20, 25, 25, 26, 26). « Vie… » : (Ibid. 2, 3, 13, 13, 23, 23, 26, 26). Imbriqués les uns dans les autres par leurs sens, tous ces mots renvoient à une seule réalité essentielle, celle de l’Eternel Amour annoncé et offert à l’humanité.

De « glorifier », le pasteur Didier Fiévet donne une traduction qui exprime assez justement la kavod hébraïque : « reconnaître quelqu’un pour ce qu’il est ». Et si Yeshoua dit qu’il garde ses disciples dans le nom de son père (XVII, 11), cela signifie dans son amour. C’est par l’amour, par la réalité que son nom signifie, que nous sommes gardés, que nous vivons la vie éternelle de l’amour.

Didier Fiévet comprend qu’être gardé par le Nom, c’est participer à la réalité qu’il signifie, et ainsi recevoir notre nom véritable, notre véritable identité. Cela sent le raisonnement paralogique, mais l’intuition qui produit ce raisonnement est vraie : Si notre nom est vraiment celui que nous confère le nom de l’Eternel, c’est que l’amour dont nous vivons est celui de l’Eternel Amour. « Être gardé par le nom du Père, c’est… recevoir un nom fondateur », celui qui partage le secret demeuré caché à Moïse et découvert par Yeshoua : Agapè. Lorsque Didier Fiévet dit que le nom de l’Eternel et le nom donné par l’Eternel à celles et ceux qui l’accueillent sont « imprenables », c’est que l’on ne peut posséder l’amour, ni dominer les consciences qui en vivent.

Et si « le monde vous hait » (Ibid. 14), c’est d’abord parce que, comme le chantait Brassens : « Les gens n’aiment pas que On prenne une autre route qu’eux », mais c’est surtout que le monde, c’est « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16), c’est-à-dire l’altérité négative inconciliable avec l’altérité positive de l’agapè. Leur identité fait de celles et ceux  qui accueillent l’Amour des étrangers dans le monde… Cela devrait les sensibiliser à la condition de tous les étrangers.

 

     lorsque la maison s’est vidée

     et que revient la solitude

     on sent sortir la multitude

     de l’ombre où elle était cachée

 

     ils sont tous là les invisibles

     que l’on croyait dans la poussière

     et dans l’espace et la lumière

     ils murmurent disent possible

     le dialogue sans discours

     dans les silences de l’amour

 

     des noms appellent innombrables

     celles et ceux pour qui l’on peine

     en l’éternelle souveraine

     de tous les hasards souhaitables

 

     on espère que seul au monde

     visible s’ouvre l’invisible

     ne demeure pas insensible

     à la multitude réponde

     en son infini de toujours

     dans le silence    l’amour

 

22 mai 2012

 

Interprétation. Les théories du complot et leurs réfutations utilisent toutes deux des raisonnements convaincants. Ce qui peut nous convaincre ( !) de la vanité des raisonnements dans la recherche de la vérité, y compris de la vérité première, celle de l’Être de l’être. Un roman, un film policier bien imaginé et bien réalisé produit une telle impression de vraisemblance que l’on se dit : cela pourrait bien arriver réellement. A-t-on tort ? A-t-on raison ? On a raison plutôt de comprendre que le raisonnement ne suffit pas, dans la vie réelle, à établir la vérité, à interpréter des faits avec justesse.

La vérité est nécessairement cohérente, le principe de non-contradiction l’exige, mais elle ne le paraît pas toujours. Et puis, si ce qui est réellement incohérent est nécessairement faux, ce qui est réellement cohérent n’est pas nécessairement vrai.

Un raisonnement peut égarer, soit qu’il renferme une faille difficilement perceptible à une intelligence logicienne moyenne, soit qu’il soit construit, et c’est souvent le cas, sur des faits réels sélectionnés aux dépens d’autres faits tout aussi réels. Cela semble courant dans les discours des avocats. Et il suffit d’écouter les commentaires politiques des uns et des autres, particulièrement dans les moments cruciaux, pour rester rêveurs sur la valeur de leurs interprétations. Dis-moi comment tu commentes et interprètes, je te dirai quelles sont tes convictions politiques.

Alors ? Faut-il tout mettre en doute, douter de tout ? Notre désir de vérité, que l’on peut évidemment qualifier de trompeur, nous pousse à ne pas renoncer, à tenter de passer du doute à la certitude. On peut douter de la validité des raisonnements. On ne peut douter de la raison au sens restreint des principes d’identité (de non-contradiction) et de causalité. Douter de ces principes est suicidaire, les oublier retarde la découverte de la vérité. Les mettre constamment en œuvre est le meilleur moyen d’écarter les erreurs (en repérant les incohérences, les contradictions) et de rechercher activement la vérité (dans la certitude que rien n’est sans cause, qu’une acausalité apparente cache une cause inconnue).

Il est tout aussi important de mettre en œuvre l’intuition, ce pouvoir mal connu qui est le secret de bien des découvertes (même en mathématiques, Henri Poincaré en a témoigné).

 

« Ils étaient à toi, tu me les a donnés, ils ont gardé ta parole. Maintenant ils le savent : tout ce que tu m’as donné vient de toi… Tu me les as donnés, car ils sont à toi. Et tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi… » (Jean XVII, 6s, 9s). On ne peut comprendre ce langage qu’en gardant à l’esprit que l’Eternel Amour ne possède rien, que rien ne lui appartient, ni à lui ni à Yeshoua, ni à quiconque partage leur vie. Le don est ici la participation à l’Amour de ceux qui « gardent la parole », le « commandement » d’aimer, qui accueillent la vérité de l’Amour, qui la vivent et qui ainsi la manifestent, la « glorifient ».

 

     pour les premières marguerites

     qui tendent les bras au soleil

     et le cœur d’or pour le vieux rite

     qui célèbre le grand éveil

 

     lève avec elles des mains pures

     pour accueillir en la justice

     éternelle le soleil sûr

     et un cœur brûlant que finisse

     le temps de la lente croissance

     et que vienne celui du sens

 

     de la douceur à la brûlure

     de jour en jour la fleur aspire

     la lumière pour qu’enfin mûre

     elle passe à l’autre et inspire

 

23 mai 2012

 

Nous pensons le plus souvent avec notre langage, inconscients qu’il pense en nous, nous modèle, nous dirige, nous possède. Nous ne pouvons nous en affranchir qu’en en sortant (on s’en douterait). L’intuition au contact attentif des choses peut nous y aider.

Lorsque nous disons « moi », sommes-nous sûres d’y donner le même sens que Yeshoua ? Que signifient, dans Jean XVII, « moi » et « toi », et surtout « à toi » et « à moi » ? Et quelle importance relative leur conférons-nous par rapport au « nom » ? Certains penseront que cela les dépasse, qu’il faut laisser ces questions aux exégètes et aux philosophes. On entend dire cependant qu’il faut enseigner la philosophie aux enfants des écoles. Disons ici qu’il faudrait apprendre à tous à penser afin qu’ils ne se laissent posséder par rien ni personne, en particulier par les spécialistes du langage que sont les rhétoriciens et par le langage lui-même. Il faut apprendre à tous à échapper à la bêtise et à ceux et celles qui la manipulent à leur profit.

Notre « moi » d’Occidentaux modernes, pense Hannah Arendt, est le moi de Descartes : « Une tendance persistante de la philosophie moderne depuis Descartes… est le souci exclusif du moi, par opposition à l’âme, à la personne (avec le Bible, on dirait au « nom »), à l’homme en général, la tentative de réduction totale des expériences, vécues par rapport au monde et par rapport aux humains, à des expériences qui se passent entre l’homme et son moi » (Condition de l’homme moderne, p. 322).

Si nous avons la certitude que Yeshoua dit la vérité, au point qu’il s’en dise le témoin, et que cette vérité libère (Jean XVIII, 37 ; VIII, 32), nous pouvons chercher à éclairer tout notre penser par cette vérité, la vérité de l’Être de l’être comme Altérité positive, Aimer. Dans cette lumière, le « moi » et le « toi » trouvent leur vraie place, leur sens dernier. Le « moi » et le « toi » de l’Amour sont un « moi » et un « toi » dépossédés, décentrés de  soi vers l’autre, au point que « la main gauche ignore ce que fait la main droite », anonyme jusqu’à soi-même (Matthieu VI, 3). Telle est l’intuition libératrice de Yeshoua, celle qui nous donne accès à notre « nom ».

 

Marcher en présence de l’Eternel Amour n’est rien d’autre qu’aimer, partager sa sollicitude de tous les instants dans la bienveillance continue des pensées et la bienfaisance incessante des actions. Ubi Caritas et Amor, Deus ibi est. Là où est l’amour, là est l’Amour.

 

     de l’horizon le soleil

     au mur de la chambre éveille

     l’image d’un chardon bleu

 

     ceci n’est pas un chardon

     ceci  demeure le don

     de la lumière et des yeux

 

     et le sable de la mer

     qui l’a fait grandir le serre

     encore dans sa douceur

 

     ici là-bas maintenant

     nos âmes s’entretenant

     se disent la joie des sœurs

 

24 mai 2012

 

Dire avec la conviction de l’évidence : « j’ai un corps » plutôt que « je suis un corps » suppose que nous ayons conscience d’être esprit. Plus cette conscience se renforce et plus nous pouvons nous distancier des forces cosmiques, de la philia et du neïkos, des attirances et des répugnances qui animent notre corps, notre chair. L’esprit que nous sommes leur dit non et s’en libère.

Si nous reconnaissons que notre esprit est participation à l’Esprit d’Aimer, le « j’ai un corps » nous distancie davantage encore des puissances qui l’animent. Le « j’ai » dans « j’ai un corps » n’exprime plus une attitude de possession et de domination, car Aimer ni ne possède ni ne domine. Notre « je », notre « nom spirituel », traite ce corps avec tendresse et respect comme son autre, comme tous les autres. Il ne s’agit donc plus d’aimer son corps pour pouvoir aimer les autres « comme soi-même », mais parce que l’Autre qui vit en nous, nous aime en  nous donnant d’aimer de son amour tout être, y compris notre propre corps. Peut-être pouvons-nous retourner la formule de Paul : « Que les maris aiment leur femme comme leur propre corps, celui qui aime sa femme s’aime lui-même » (Ephésiens V, 28). Il nous faut aimer notre chair comme nous aimons notre compagne ou notre compagnon : de l’amour agapè.

 

En faisant de la causalité une croyance née d’une habitude, d’expériences répétées, Hume en a renié le principe. Et ceux qui l’ont cru, malgré la réfutation de Kant et de quelques autres penseurs, ont vu dans l’évolution une confirmation de leur croyance : un être inférieur, le « singe », est à l’origine d’un être supérieur, l’homme. De même la matière est à l’origine de la vie…

Le principe de causalité dit cependant qu’une cause est au moins égale, sinon supérieure à son effet. Si nous avons la conviction que ce principe est indéniable en vertu de son lien essentiel au principe d’identité, nous devons admettre que l’évolution, la néguentropie, la soi-disant autopoïèse et tous les progrès cosmiques ont une cause extrinsèque à la matière physico-chimique et à ses lois.

On peut penser que le mythe de la création que propose la Bible nous indique à sa manière cette cause, la spiritualité de la « matière » : « La terre n’était que chaos et vide… L’esprit de Dieu planait sur les eaux » (Genèse I, 2). La séparation entre le chaos vide et l’esprit écarte le panthéisme immanentiste, et leur coexistence originelle écarte le créationnisme transcendantaliste. Nous ne connaissons pas encore le comment de la continuité-discontinuité qui relie l’Infini à son autre, mais nous en connaissons le pourquoi, une relation d’altérité positive, une relation d’agapè qui est intimité de tendresse et distance de respect.

 

     c’est ton jardin que je vénère

     secret dans l’enclos de ses haies

     où tu cultives le mystère

     des herbes des fleurs et des baies

 

     les herbes qui y exubèrent

     dans la profusion que l’on sait

     reconnaître ne peuvent plaire

     qu’aux connaisseurs de ton palais

 

     les fleurs aux vents qui les ressèment

     offrent des parfums si discrets

     que les sentent seuls ceux qui t’aiment

 

     les baies sont si belles que n’osent

     s’avancer la main qu’en secret

     l’œil qui s’y pose y voit la rose

 

25 mai 2012

 

Continuité-discontinuité. La sainteté biblique est une discontinuité, une rupture, une séparation. Dans le discours d’adieu que l’évangile de Jean met sur les lèvres de Yeshoua après la scène solennelle du lavement des pieds, la sainteté apparaît comme une rupture avec le monde. Ce que Jean appelle le monde, c’est ce que l’on ne peut aimer si l’on aime l’Eternel, « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean II, 16), c’est-à-dire l’aspiration à posséder et dominer par la pensée et par l’action selon les forces cosmiques qui animent l’humain premier et que le dogme chrétien présente sous la figure du mythe du Péché originel.

Dans la dernière partie de ce discours où est résumé l’essentiel de son message, Yeshoua s’adresse à son père céleste en un ultime témoignage de la vérité de l’Amour. On ne peut comprendre pleinement ce message qu’en en reliant entre elles toutes les phrases, elles s’éclairent les unes par les autres. Il faut en particulier joindre le mot « saint » à son opposé, le mot « monde ». La sainteté est la discontinuation du monde.

Le mot « monde » apparaît dix-sept fois du verset 9 au verset 25 : versets 9, 11, 11, 12, 13, 14, 14, 15, 16, 16, 18, 18, 21, 23, 24, 25. Et c’est dans ce passage que Yeshoua qualifie son père de « saint », qu’il lui demande de « sanctifier »  ses disciples dans la vérité de l’amour, avant d’ajouter que lui-même « se sanctifie afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés dans la vérité » (vs. 17, 19). L’Amour d’altérité positive, l’agapè, opère une rupture de l’humain premier à l’humain dernier, le faisant passer de la mort à la vie (I Jean III, 14), de la condition mortelle à la condition immortelle d’Aimer.

Tout comme « seul l’amour est digne de foi », il n’est de sainteté que d’aimer.

 

Dire avec Yeshoua ; « toi en moi et moi en toi… moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 21, 23), ou avec Paul : « c’est le Christ qui vit en moi » (Galates II, 20), c’est encore employer le langage du mashal. « En » appartient littéralement au langage de l’espace, alors que la vie dont parle Yeshoua est spirituelle, non spatiale. De même, parler de distance et d’intimité avec l’Eternel Amour réfère en figure à une présence spirituelle et non charnelle ni spatiale.

 

     pour un pétale de rose

     que la belle a laissé choir

     et qui pour elle se pose

     anonyme en son hasard

 

     de la place que son art

     en s’effaçant lui assigne

     il tourne sans désespoir

     vers elle un regard insigne

 

     c’est une invisible ligne

     qui retient en sa couleur

     et son parfum la consigne

     de ne pas céder aux pleurs

 

     il sait qu’est venue son heure

     et qu’il précède ses frères

     comme il devance ses sœurs

     au rendez-vous de la terre

 

     car la terre est cette chair

     qui attire toute chose

     tandis qu’en l’esprit du père

     s’élève l’âme des roses

 

26 mai 2012

 

Les Communautés d’Aimer regroupent des ami/e/s d’Aimer qui ont choisi de vivre ensemble ou de se réunir régulièrement afin de mieux participer à la vie de l’Eternel Amour, de mieux cheminer vers la vérité vécue du « Royaume des cieux » dont Yeshoua a été le témoin.

Le seul but de leur vie commune et de leurs rencontres est de mettre en œuvre l’amour seul digne de foi dans leurs pensées et leurs actions. C’est ce but qui donne sens à la multiplicité indéfinie de ses applications où rien ni personne n’échappe à la sollicitude d’Aimer.

Les membres  des Communautés se réunissent pour échanger et confronter leurs idées afin de progresser dans la libération de leur pensée en vue d’un agir approprié aux circonstances et à l’environnement où ils vivent. Cette vie commune et ces échanges se font dans une atmosphère d’invocation silencieuse à l’Esprit d’Aimer afin qu’Il les anime dans leur oraison de présence aimante. Leurs conversations sont entrecoupées de minutes de silence d’invocation à Aimer « présent dans le secret ».

 

Les idéologies systématiques et les théologies dogmatiques sont fatalement asservissantes. Seule l’altérité positive de l’agapè est libératrice. Seule elle a le pouvoir de ne pas douter d’elle-même sans devenir intolérante, oppressive et possessive. Cette assurance de l’agapè fait partie de son évidence pour qui l’a découverte, car c’est l’évidence de l’Être de l’être, de la vérité dont Yeshoua a témoigné.

 

Il y a cinquante ans déjà Ivan Illich avait vu et dénoncé la folle dérive de l’humanité vers la surpopulation, la surproduction et la surconsommation, la surindustrialisation et la surcommunication…, vers l’enrichissement insensé des nantis dans l’appauvrissement éhonté des démunis (La convivialité). Ses utopies radicales avaient malheureusement permis à ceux qui y avaient intérêt de le décrédibiliser aux yeux des braves gens qu’ils manipulent dans la bêtise. Parce qu’elle libère la pensée, l’altérité positive peut ouvrir les yeux sur ce danger que court notre humanité et plus encore celle de nos descendants. Elle peut aussi contribuer à mettre au jour les moyens d’y échapper. En son amour de l’humanité et de la planète, l’agapè libératrice de la pensée donne en effet accès à l’intelligence en matière de politique et d’économie, de modernité et de tradition, de production et de consommation, de recherche scientifique et artistique, d’organisation des loisirs… en toute cette pâte que veut et peut faire lever le levain de l’amour.

 

     quelles mains de fée imaginent

     une tapisserie si fine

 

     nuages quelle dentellière

     avec vous maintenant s’affaire

 

     quels doigts suprêmement agiles

     tissent cette beauté fragile

 

     la hauteur mouvante où se tient

     di a phane le presque rien

     éphémère en vous se souvient

     dirait-on du souverain bien

 

     vous pèlerinez au désert

     là-haut sur les chemins des airs

 

     nuages quelle âme anonyme

     d’âge en âge vous dit  sublimes

 

27 mai 2012

 

« Est-ce la main de Dieu ? Est-ce la main du diable ? » Anonymat de l’Amour, anonymat du Refus ; anonymat de l’Esprit, anonymat du Monde. Hannah Arendt en parle ainsi : « Ni l’auteur de bonnes œuvres qui doit être dépourvu de moi et garder un complet anonymat ni le criminel qui doit se cacher à autrui ne peuvent se permettre… de risquer la révélation (de leur être). Ce sont des solitaires, l’un étant pour, l’autre contre tous les hommes » (Condition de l’homme moderne, p. 237). Hannah Arendt avait sans doute pesé la parole mantra de Yeshoua : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite ». Mais elle ne semble pas s’être intéressée au paradoxe, à la contradiction apparente, entre cette nécessité de l’anonymat et la nécessité de la révélation de la « vie publique » de Yeshoua après sa « vie cachée » à Natsèrèt. Au bout de trente années d’anonymat, il a, pendant trois ans, « risqué la révélation ». La main gauche de Yeshoua ignorait-elle ce que faisait sa main droite tandis qu’il prêchait et accomplissait des signes capables d’authentifier sa parole ? A Jean le baptiste emprisonné qui se prenait à douter de celui en qui il avait cru reconnaître le Messie, Yeshoua envoya dire : « Allez annoncer à Jean les choses que vous entendez et voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent… les pauvres reçoivent la bonne nouvelle » (Matthieu XI, 5). Et ses proches, stupéfaits de découvrir celui qu’ils avaient cru connaître en son anonymat, finirent par lui dire : « Si tu fais ces choses, montre-toi au monde » (Jean VII, 4).

Alors ? L’anonymat de l’Amour aux autres et à soi-même se fonde sur la conscience d’être animé par l’Esprit qui vit en soi. Yeshoua le dit : ses paroles et ses actes ne sont pas de lui-même. Il dit et fait ce qu’il voit faire à son Père : « Je vous l’assure, le Fils ne fait rien de lui-même, mais ce qu’il voit faire au Père, il le fait ; et tout ce que fait le Père, le Fils le fait aussi » (Jean V, 19). C’est que « le Père est en lui et lui dans le Père » (Jean X, 38). L’anonymat à soi-même, c’est l’effacement du moi face à l’autre en soi.

Alors ? « Est-ce la main de Dieu ? Est-ce la main du diable ? » Lorsqu’on a accusé Yeshoua de chasser les démons par le prince des démons, il a répliqué en s’appuyant banalement sur le principe d’identité : le mal est le mal et ne peut donc s’opposer au mal (alors que le mal s’oppose au bien : « Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Luc XI, 14-23). Selon le même principe, on reconnaît le bien au bien, le bon arbre à ses bons fruits : « Un bon arbre ne peut donner de mauvais fruits, ni un mauvais arbre de bons fruits » (Matthieu VII, 18).

Cependant l’ivraie reste mêlée au bon grain (Matthieu XIII, 24-30). Il nous faut demeurer vigilants, ne jamais cesser de peser les paroles et les actes. Nous ne sommes jamais tout à fait certaines d’être inspirées par l’Eternel Amour, alors même que nous espérons qu’Il vit en nous et nous en Lui. Il nous faut vivre « avec crainte et tremblement » et espérer qu’Il « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 12s).

 

     la vieille armoire qui gémit

     est la pensée

     laissée

     par celle qui en tant d’années l’a inspirée de son esprit

 

     et peut-être aussi sa présence

     qui s’inquiète

     discrète

     des chemins que prend ta pensée dans la longue quête du sens

 

28 mai 2012

 

Pour qui a reconnu la vérité de l’intuition évangélique, réalité de l’Eternel Amour, le mal devient une question féconde et que l’on gagne à reposer périodiquement. Le principe de contradiction oblige à accorder l’Amour et le Mal. L’autre d’Aimer ne peut qu’être aimé, et la liberté est essentielle à l’amour. Aimer aime l’univers (les univers ?) en sa totalité et en chacun des êtres qui le composent. Il les aime libres, c’est-à-dire dotés d’un certain degré d’indétermination compatible avec leur ordonnancement général et leur fonctionnement particulier. Tous les êtres de l’univers sont nécessairement déterminés et nécessairement indéterminés, déterminés dans leur généralité et indéterminés dans leur singularité. Ils sont déterminés par ce que nous appelons des lois, principalement par les deux lois fondamentales de l’attraction et de la répulsion que les anciens Grecs ont appelées philia et neïkos.  Ces lois règlent la marche de l’univers dans son énergie, sa matière, sa vie, sa conscience.

On peut dire que le Mal apparaît avec l’apparition de la vie, lorsque la philia prend le visage d’Eros et le neïkos le visage de Thanatos. Dans l’espace limité qui est le leur, les vivants comme espèces et comme individus ne peuvent se multiplier et évoluer qu’en obéissant aux forces d’Eros et de Thanatos, à la fécondité et à la mort, à la production et à la consommation. Le monde du vivant est un monde de désirs, celui de posséder l’autre et celui de le dominer.

On voit ce que cela détermine dans l’humanité première, héritière de l’animalité. Cependant, en ses excès mêmes, ce double élan de sexe et de mort appelle dans les consciences un élan contraire qui les maîtrise et les utilise, les transmuant en tendresse et en respect chez celles qui l’accueillent. Et elles ne peuvent l’accueillir que librement parce que cet élan est celui de l’Amour, comme celui de « l’Esprit de l’Eternel planant sur la face des Eaux » (Genèse I, 2).

Quid alors des malheurs naturels à petite et grande échelles, par exemple la noyade d’un individu et celle de dix mille, l’écrasement d’un individu par un rocher qui s’écroule et celle de cent mille dans un tremblement de terre ? La réponse est simple et multiple, simple en son unique principe et multiple en ses multiples cas. Et elle est sûre et hésitante. Rien d’absolument mauvais ne peut arriver aux consciences qui accueillent l’Amour, mais on ne peut en rester à cette généralité ; il faut penser chaque cas individuellement. Il faut, en particulier, distinguer les malheurs naturels et les malheurs causés par les humains mus par Eros et Thanatos, par les désirs de posséder et de dominer, par ce que l’Evangile appelle le Monde.

Entre bien d’autres, on peut réfléchir au problème des tremblements de terre et autres tsunamis destructeurs et meurtriers. On sait que les animaux semblent être avertis de leur imminence et s’en protègent par la fuite. La plupart des humains ont perdu cette sensibilité, cet instinct, cette intuition. Mais ils ont le pouvoir de la réflexion et ils pourraient l’utiliser afin de se prémunir par le choix judicieux de leurs lieux de vie et de travail…

Plus généralement, on peut penser qu’il n’existe pas de problèmes du Mal qui soient insolubles pour une intelligence humaines ouverte à l’intuition de l’Amour et utilisant le pouvoir de la pensée. Une bonne part des maux dont souffre l’humanité résulte de sa bêtise, une autre de son asservissement perpétué aux forces de la philia et du neïkos.

 

La théologie chrétienne du dieu tout-puissant et bon est minée par la contradiction. On y échappe par l’athéisme ou par la bêtise d’une foi qui n’ose pas penser (credo quia absurdum, il faut bien que je croie puisque c’est absurde).

 

Pentecôte, baptême du feu de l’Esprit, confirmation du baptême d’eau de Jean.

Jean et l’égalité des conditions : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas » (Luc III, 11). Difficile de garder bonne conscience.

 

     au bout du bras cette pierre

     attire toute la terre

     et toute la terre attire

     au bout du bras cette pierre

 

     ô merveilleux  équilibre

     du minime et de l’énorme

     où chacun garde sa forme

     et retenu reste libre

 

     l’épi se lève du sol

     où s’appuyant il renie

     la force à qui il se plie

     pourtant sans prendre son vol

 

     et l’alouette qui monte

     monte monte et redescend

     dans l’extase de son chant

     au fond de l’intime plonge

 

29 mai 2012

 

L’amour et le mal. Le mal lui-même peut devenir une force dans le cheminement vers le Royaume des cieux. L’hostilité que l’on nous manifeste, la haine peut-être, inévitable en notre humanité animée par les forces du monde, le neïkos de l’altérité négative, tout peut devenir une chance, être l’occasion d’aimer les autres de l’amour dont aime l’Eternel Amour, lui qui « fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes… Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous font du mal… Vous serez les enfants de votre Père des cieux… Parfaits comme votre Père des cieux est parfait » (Matthieu V, 44s, 48).

« Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie lorsque nous aimons » ainsi inconditionnellement (I Jean III, 14). C’est le signe que nous partageons la vie de l’Eternelle, que nous accueillons le Don (Jean IV, 10). Nous savons aussi, et c’est tout un, que cela ne nous est accessible que par la « grâce ». C’est avec « crainte et tremblement », dans l’invocation d’heure en heure, que nous recevons la force de l’Esprit qui « opère en nous le vouloir et le faire » de l’amour (Philippiens II, 12s).

 

Prêter une oreille attentive et bienveillante à une musique qui ne nous apporte aucune jouissance peut nous permettre de nous élever dans la sollicitude et la béatitude de la réjouissance en l’autre. Il ne s’agit cependant pas d’affaiblir, encore moins de détruire notre sensibilité esthétique, mais au contraire de l’affiner et élargir en mettant en œuvre l’éclectisme sélectif.

 

Il est significatif que la médecine chinoise soigne l’ensemble du corps et de ses énergies, alors que la médecine occidentale soigne l’un ou l’autre organe, et qu’un spécialiste y tient meilleur rang qu’un généraliste. Conséquences logiques des deux imaginaires. L’imaginaire chthonien chinois unit (avec le risque de confondre) tandis que l’imaginaire ouranien occidental sépare (avec le risque d’isoler). La sagesse les fait dialoguer.

 

     bourdons d’or et de jais

     bourdons de perle et d’ambre

     c’est avec vous que j’ai

     rendez-vous ce me semble

 

     vous ne m’attendez pas

     dans votre occupation

     et je sais que vos pas

     sont en situation

 

     il n’est rien qui vous mène

     dans la chaleur du jour

     que l’écart de la haine

     et l’élan de l’amour

 

     votre bouche possède

     votre aiguillon menace

     voilà ce dont procèdent

     et l’envers et la face

 

     pourtant votre élégance

     à mon âme sourit

     et votre intelligence

     éblouit mon esprit

 

     l’ambre le jais et l’or

     la perle se rassemblent

     ici viendront encore

     les yeux qui leur ressemblent

 

     je m’en irai demain

     avec eux rendre hommage

     sur l’éternel chemin

     à l’éternel visage

 

30 mai 2012

 

« Audere sapere ! » Ose savoir ! avait dit Horace. Kant traduisit : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières ». Ose penser ! Refuse la bêtise de l’opinion, des idées établies dans ta famille, ton milieu, ta culture… Refuse la doxa, l’opinion, et découvre l’alêtheia, la vérité.

Avoir le courage de la vérité par amour de la vérité. En gardant conscience cependant que la vérité totale nous échappe à jamais, que l’omniscience n’est pas à notre portée, qu’il reste dix mille choses à découvrir, que la quête du vrai est infinie. En gardant conscience aussi que la vérité de l’être ne peut être l’ennemi des êtres.

Yeshoua a osé penser. Il a refusé la théologie établie parce qu’elle n’était pas l’amie de tous les êtres (« tu haïras ton ennemi »), et il a découvert la vérité amie de tous les êtres, celle de l’Eternel Amour, ami de tous les êtres.

On peut concevoir qu’il n’a pas découvert cette vérité première par le simple exercice de son entendement, grâce au seul « courage de se servir de son propre entendement ». Pour lui, on ne peut découvrir la vérité que si l’on est « de la vérité » (Jean XVIII, 37). Il faut être sensible aux valeurs de l’altérité positive, de l’agapè, pour accueillir l’agapè comme vérité de l’Être de l’être. Il n’y a là qu’une simple logique, celle du principe d’identité, une confirmation de l’intuition par la déduction, par l’exercice de l’entendement kantien.

On voit également la logique de l’opposition entre l’Amour et le Monde. Les valeurs de l’Amour sont contraires aux valeurs du Monde. Ici encore fonctionne le principe de contradiction, d’identité. Les valeurs du Monde sont celles de l’altérité négative, de la possession et de la domination, de l’avoir, du moi haïssable de Pascal, de la Cité terrestre d’Augustin. Les valeurs de l’Amour sont celles de l’altérité positive, du don et du pardon, de l’être, du je pour le tu et par le tu, de la Cité céleste.

 

On peut regretter que les Lumières, et Kant avec elles, aient accordé leurs faveurs à l’entendement, au raisonnement, à la déduction, au détriment de l’inspiration, de l’intuition. On peut trouver utile et fécond de conjuguer l’audace de l’entendement avec l’aude sapere d’Horace. Sapere, c’est savoir, mais d’un savoir savoureux, d’une sapience qui goûte les choses pour les connaître, d’une connaissance par intimité comme la conçoit la Bible. Connaître la vérité de l’Eternel Amour, c’est aimer. « Qui aime… connaît Dieu » (I Jean IV, 7).

 

     le foin coupé qui se savoure

     allongé rassasié de jours

     meurt en odeur de sainteté

     dans l’espoir de la liberté

 

     ainsi coupé de sa racine

     et affranchi il imagine

     qu’il s’en ira sous d’autres cieux

     pour y accomplir d’autres vœux

 

     car les milliards qui le composent

     vivront chacun une aventure

     nouvelle après la courte pause

     d’une vie en cette verdure

 

     garderont-ils le souvenir

     de cette odeur et son savoir

     pourra-t-il se donner à dire

     le dire et se donner à voir

 

31 mai 2012

 

« Corruptio optimi pessima », disaient les Latins, « la corruption du meilleur est la pire ». Qu’est le meilleur de nos sociétés menées par les forces du monde de la possession et de la domination, du désir de richesse et de pouvoir, d’avoir ? Pour Pascal, c’est sans doute « ces règles admirables de police (d’organisation sociale et politique), de morale et de justice que… l’on a fondées et tirées de la concupiscence » (Pensées, éd. Sellier, fragment 244). Cette concupiscence, c’est en effet les forces du monde tel que Jean l’a défini, « concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie » et qu’Augustin a interprété en « libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi » (I Jean II, 16 ; Cité de Dieu XIV, 28). On peut d’ailleurs penser que ce meilleur de l’humain premier, c’est déjà l’œuvre anonyme du « levain dans la pâte », de « l’Esprit planant sur les eaux », de l’Amour travaillant le Monde.

Lorsque cet Amour s’affaiblit, que les humains ne l’accueillent plus, la corruption gagne les individus et les sociétés. Dans les monastères, on appelait cela le relâchement, et il fallait qu’un nouvel abbé vienne restaurer la règle. L’Eglise elle-même l’a connue, appelant des réformateurs. Comme toutes les institutions humaines, elle en est toujours menacée. L’ivraie peut envahir, voire étouffer le bon grain (Matthieu XIII, 25…) L’Eglise, l’Etat, la justice, la culture…, les meilleures choses que l’humanité s’est données peuvent se corrompre. Phénomène d’entropie. « Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé » (Racine, Athalie III, 7). « Lilies that fester smell far worse than weeds, les lis qui pourrissent sentent bien pire que l’herbe folle » (Shakespeare, Sonnet 94). Alors ? « Crainte et tremblement » pour chacun et chacune d’entre nous, et pour l’humanité sur le long chemin de l’Amour.

La corruption la plus évidente qui menace actuellement les sociétés et les Etats est celle de l’enrichissement effréné de quelques-uns, le désir fou de richesse et de pouvoir, d’avoir. Ce n’est pas seulement celle des maffias et des dictatures, elle gagne les démocraties.

 

En démocratie, la politique est presque fatalement à courte vue. Les citoyen/ne/s qui se préoccupent de l’avenir de leurs descendants et de la planète dont ceux-ci hériteront ne peuvent être que minoritaires et donc sans influence sensible sur l’organisation sociale et économique dont les dirigeants ont la charge. C’est ainsi que l’on parle d’austérité et de croissance, de croissance comme remède à l’austérité. On se cache que la décroissance est la fatalité de l’avenir, car elle fait peur. Il y a cinquante ans, Ivan Illich écrivait déjà : « La désaccoutumance de la croissance sera douloureuse. Elle sera douloureuse pour la génération de transition et surtout pour les plus intoxiqués de ses membres » (La convivialité, p. 122) La décroissance risque même de se faire dans la violence si les tenants de la sobriété heureuse ne parviennent pas à être le levain dans la pâte de l’humanité.

 

     toi digitale menacée

     dissimulant dans l’herbe haute

     ta grâce afin que ne lui ôte

     la vie l’ennemie

     dans sa peur insensée

     pour la défense de sa vie

 

     pharmacienne empoisonneuse

     et guérisseuse de la vie

     de la mort aussi généreuse

     qui t’a donné chaste Diane                         

     ce port et cette peau de reine

 

     et pour qui sont ces gants pourprés

     où tu n’accueilles visiteurs

     que les doigts des hôtes des prés

     et les regards bien distancés

     que lancent les admirateurs

     des beautés diaphanes

 

1er juin 2012

 

La science comprend le réel et le maîtrise, l’art connaît le réel et y communie. Il ne faut pas les opposer, il faut les entrelacer.

Si « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », c’est que la science peut être l’objet et le but de la « libido sciendi » d’Augustin, du « désir des yeux » de Jean. La science de l’humain premier procède du désir de posséder et dominer le monde, de se le soumettre. La Thora ne la justifie-t-elle pas ? « Remplissez la terre et conquérez–la. Dominez sur les poissons, les oiseaux et les bêtes de la terre » (Genèse I, 28). Une volonté de conquête anime le désir de comprendre, la libido sciendi. C’est le mouvement de l’altérité négative, qui fait de tout autre, y compris l’autre humain, un objet potentiel de possession et de domination.

L’altérité positive donne un sens différent à la science comme à toute pensée et à tout acte. Elle ne cherche pas à se servir, mais à servir. L’exemple paradigmatique de ce service est celui de Yeshoua qui, dans la perfection de l’agapè, lave les pieds de ses disciples : « Ayant aimé les siens, il poussa cet amour jusqu’à sa perfection (eis télos êgapêsen autous)… il leur lava les pieds » (Jean XIII, 1, 4s). La science en altérité positive pense et agit dans cet esprit, elle lave les pieds de l’autre.

On peut comprendre la querelle qui opposa au XVII° siècle Rancé et Mabillon. Rancé, réformateur des moines cisterciens, imposa dans son monastère une règle sévère qui allait jusqu’à proscrire les études. Mabillon, moine bénédictin, consacra sa vie à des recherches érudites et justifia le travail intellectuel dans les monastères de son ordre. Les deux moines finirent par s’entendre, mais leur opposition peut nous instruire sur le cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier, de la science comme conquête des êtres à la science comme connaissance aimante des êtres. On peut comprendre que ce cheminement nécessite une rupture, un temps de renoncement à toute recherche intellectuelle avant qu’on ne les reprenne dans l’esprit du service de l’autre.

Qui veut cheminer vers le Royaume de l’Eternel Amour ne cesse de s’interroger sur ses motivations dans son travail intellectuel comme dans toutes ses autres activités, sociales, artistiques, économiques, politiques… On ne peut se maintenir dans l’esprit de service des autres que par la garde du cœur et une invocation quasi permanente à l’Eternel Amour.

 

L’identité de l’altérité négative est vis-à-vis des autres une opposition, voire une volonté de possession et de domination. Lorsqu’elle est poussée à l’extrême, les autres deviennent des ennemis, qu’ils appartiennent à une autre religion, à une autre culture ou simplement à un autre milieu social ou politique. L’identité de l’altérité positive est vis-à-vis des autres une communion faite de respect et d’affection.

 

     derrière le voile bleu

     tu rêves à ces grands yeux

     qui scintillent innombrables

     comme un océan de sable

 

     à quel jeu jouent-ils ensemble

     dans l’unique espace  il semble

     que leurs regards se renvoient

     le cœur d’une même joie

 

     et qu’ils t’invitent aussi

     invisibles jusqu’ici

     à te mêler à leur jeu

     derrière le voile bleu

 

2 juin 2012

 

Censée enseigner la puissance de la foi, la scène du figuier desséché (Marc XI, 13s, 21) laisse un sentiment de malaise. Les commentateurs chrétiens préfèrent souvent l’ignorer pour se concentrer sur cette puissance. Comment pourrait-on penser que Yeshoua, qui a dit : « Bénissez ceux qui vous maudissent » (Matthieu V, 44) aurait pu maudire ce malheureux figuier, qui par-dessus le marché n’en pouvait mais. « Bénissez, ne maudissez pas », avait répété Paul (Romains XII, 14). Le texte de Marc parle ensuite d’une foi capable, c’est maintenant bien connu, de déplacer des montagnes. Là les commentateurs s’en tirent mieux, disant qu’il s’agit d’une métaphore, d’un mashal.

Reste à mieux comprendre ce qu’est cette foi. Yeshoua dit (à moins qu’on ne le lui fasse dire) : « Lorsque quelqu’un ne doute pas en son cœur, mais croit que ce qu’il dit se réalisera, cela se réalisera ». Et il ajoute qu’il s’agit de choses que l’on demande dans la prière (Marc XI, 23s). Nous y voilà sans doute. Qui prie dans l’amour demande des choses qu’Aimer peut réaliser, mais Aimer n’est pas le Tout-puissant du judéo-christianisme. Son agapè respecte le déterminisme et l’indéterminisme de son autre. On comprend aussi pourquoi Yeshoua ajoute immédiatement : « Et lorsque vous priez, si vous avez un problème avec quelqu’un, pardonnez-lui ». Autrement dit, accueillez en vous l’amour qui pardonne. La prière selon Yeshoua ne peut être que celle qui est toute inspirée par l’amour, et c’est elle qui se réalise, qui déplace les montagnes de l’impossible perfection de l’amour.

 

Les jeunes, et les moins jeunes, fument, boivent, se droguent parce qu’ils s’ennuient. En attendant qu’ils sachent affronter le vide de l’ennui, « demeurer en repos dans une chambre »* et y découvrir la présence de l’Eternel, on peut leur proposer des divertissements qui les garderont de « sécher d’ennui »** : le sport est sans doute le meilleur pour la plupart, mais il y a aussi les activités artistiques pour celles et ceux qui en éprouvent l’attrait. Heureux cependant ceux et celles qui découvrent la joie du Don, la joie que rien ni personne ne pourra leur prendre (Jean XVI, 22). Elles ne risquent plus de s’ennuyer.

*Pascal, Pensées éd. Sellier, fragment  168. ** id., fragment 70.

 

     ne cherche plus ton Atlantide

     hors du jardin

     où vient

     l’autre dans le silence l’autre sans nom qui aime en l’infini du vide 

 

3 juin 2012

 

On peut subsumer sous une unique intuition les trois grands mystères chrétiens : Incarnation, Rédemption, Trinité. Ils réfèrent tous à la présence active de l’esprit d’Aimer à notre univers. Le mystère de la Trinité est une implication de l’intuition d’Aimer dans une théologie de la Création. Croire à la Création relève de l’image d’un dieu tout-puissant, et croire à la Trinité relève de l’image d’un dieu tout-aimant. Croire que le monde a été créé par un dieu, c’est évidemment croire qu’il n’a pas toujours existé. Croire que ce dieu serait amour alors qu’il serait seul serait une contradiction : Il n’y a pas d’amour sans un autre. Il faut donc que le dieu amour qui a créé soit plusieurs : père, fils et esprit.

Il est profitable de penser les mystères comme des mythes et non comme des dogmes. Les mythes sont l’expression d’une intuition de l’imagination exploratrice du Réel. Les prendre pour des vérités conceptuelles, c’est manquer leur sens. Ce sont des symboles ; ils  « donnent à penser » comme disait Paul Ricœur. En faire des dogmes imposés par une institution, c’est les trahir, comme en poésie convertir une image en concept, c’est la détruire. Simone Weil a invité à aborder les mystères chrétiens comme des objets de connaissance plutôt que comme des objets de compréhension : « On dégrade les mystères de la foi en en faisant un objet d’affirmation ou de négation, alors qu’ils doivent être un objet de contemplation » (La Pesanteur et la grâce, p. 147). A contempler d’un seul regard l’ensemble des mystères chrétiens, à les chanter dans la liturgie sans chercher à les comprendre, à les posséder par la libido sciendi, les chrétiens peuvent sans doute mieux vivre la vie de l’Eternel Amour en lui rendant grâce.

 

De même que la libido sentiendi vit de jouissance, la libido sciendi de compréhension et la libido dominandi de pouvoir, de même l’agapè vit de réjouissance, de connaissance et de communion. L’humain est appelé à une transmutation de sa libido en agapè, de son amour de lui-même en amour de l’autre.

 

     les orges penchent

     leurs têtes graves

     mères qui hanchent

     dans l’air suave

     de grâce tendre

 

     le paysan

     qui les rassemble

     d’un œil d’enfant

     ici contemple

     mille mamans

 

     terre lucide

     sur ton visage

     paraît le vide

     mère sans âge

     toujours gravide

 

4 juin 2012

 

La distinction faite ici entre compréhension et connaissance est double parce qu’elle évolue dans le cheminement de l’humain. L’humain premier est d’abord un être « de ce monde », au sens où l’entendent Yeshoua et Jean, et qui désire posséder et dominer l’autre. Son désir de savoir est avant tout un désir de comprendre l’autre, de le prendre en soi selon la libido sciendi. Mais l’humain premier est également capable d’une certaine connaissance de l’autre, connaissance au sens biblique d’intimité, d’empathie (mais l’empathie peut être aussi bien négative que positive à l’instar du mimétisme animal). L’humain dernier, qui n’est pas seulement un être psychique*, c’est-à-dire animé par une âme comme l’animal, mais aussi un être pneumatique** animé par l’esprit, est libéré de sa libido en ses diverses formes par la vérité de l’Amour (Jean VIII, 32). Libéré de sa libido sciendi, il recherche un savoir qui ne soit ni possessif ni dominateur, qui ne soit pas une « conquête de la science », mais une participation au savoir aimant de l’Eternel Amour. La raison, qu’il utilise alors dans sa pensée conceptuelle selon les principes d’identité et de causalité, est toute au service de ce savoir. Il en est de même de sa pensée intuitive et de sa connaissance empathique.

Dans l’Evangile, connaître l’Eternel et l’aimer, c’est tout un : « Qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7s). Qui aime ne cherche pas à comprendre l’Eternel ni les autres, il cherche à les connaître.

*En grec la psykhê est le principe vital, la vie, l’âme. **Le pneûma, c’est l’esprit, le principe spirituel, et divin.

 

Euthanasie (du grec euthanasia, mort heureuse) est le mot qu’utilisent celles et ceux qui s’opposent au suicide assisté, comme au suicide tout court, parce que ce mot a une connotation sinistre. L’approche qui en est faite ici est évidemment celle de l’Amour, censé inspiré toute pensée et toute action. « Aime, et fais ce que tu veux ». Si, dans l’Amour, tu veux en finir avec la vie, finis-en. Si pour cela tu as besoin d’aide, demande-la à qui pourra te la fournir dans l’Amour. (Sous de telles restrictions, on ne risque pas d’avoir des épidémies de suicides, assistés ou non). On a connu des gens qui se sont suicidés par amour, des résistants qui craignaient de parler sous la torture. On en a connus qui se sont suicidés parce qu’ils ne voulaient pas offrir à leurs proches le spectacle et le fardeau d’un être réduit à la condition de légume et n’ayant plus figure humaine. Si tu préfères, par Amour pour les autres, perdre la vie avant de perdre la tête, tu peux au moins réfléchir à la question en invoquant l’esprit d’Aimer.

Quant au problème d’une loi sur le suicide assisté, il demande une approche appropriée à l’humain premier. Il revient aux sages de légiférer sur lui en mesurant l’équilibre du principe de précaution et du principe de risque afin d’inventer une de ces « règles admirables fondées et tirées de la concupiscence » (de la libido) dont parle Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 244).

 

     pour cette aurore aux doigts de fée

     qui doucement de l’ombre passe

     à la lumière  à ses privés

     éblouissants et puis s’efface

 

     pour le jeu mouvant des reflets

     rose incarnat orange face

     à cette scène à ses effets

     obscurément qui lui fait place

 

     arrête-toi et laisse au chant

     ton privilège de parole

     que de ta chair prenne son vol

 

     la joie qui donne à tout son sens

     qu’à sa lumière en son content

     il ne reste que le silence

 

5 juin 2012

 

A penser le mot « esprit », on peut espérer cerner le sens qu’il avait dans la bouche de Yeshoua. Il faut d’abord tirer au clair la multiplicité de sens qu’il a en français, et puis se demander si l’un d’eux peut exprimer avec justesse la pensée de Yeshoua. La comparaison du mot français « esprit » avec ses équivalents supposés dans d’autres langues peut y aider. En anglais il se traduit principalement par mind, wit et spirit. Perdre l’esprit, c’est to lose one’s mind. Faire de l’esprit, c’est to be witty. Être présent en esprit, c’est to be there in spirit. Mais ce n’est là qu’un débroussaillage du grand fouillis que l’on découvre en pratiquant la langue en même temps que les dictionnaires. Ainsi, mind est parfois l’équivalent de wit. Et puis spirit se traduit parfois en français par âme…

Alors, à quoi pensait Yeshoua quand il utilisait le mot que nous traduisons par « esprit », du grec pneuma. En araméen, sa langue, ce devait être un mot proche de l’hébreu rûah, qui signifie d’abord le vent, le souffle du vent (cf. Jean III, 8). Il faut surtout retenir qu’il s’agit d’un élément essentiel à son intuition. C’est l’esprit de l’Eternel qui donne aux humains de participer à sa vie. « C’est l’esprit qui donne la vie » (Jean VI, 63). C’est par l’esprit que l’on participe à la vie de l’Eternel Amour. C’est pour cela que cet esprit est « l’esprit de vérité » (Jean XVI, 13), celui qui fait connaître l’Eternel comme tout-aimant, et qui libère l’humain de son asservissement à ses libido (Jean VIII, 32). C’est aussi la raison pourquoi le péché contre l’Esprit est présenté comme irrémissible (Matthieu XII, 32) : Refuser l’esprit d’Aimer, c’est refuser d’aimer de l’amour dont il aime, c’est refuser le Don, la participation à la vie de l’Eternel, à la divinisation. Car l’Eternel ne peut pas forcer la liberté humaine et obliger qui que ce soit à aimer.

L’esprit, c’est ce qui inspire, anime, porte à penser et à agir. Mais cet esprit n’est pas toujours l’Esprit de l’Eternel. Il existe des esprits mauvais, qu’on les imagine personnels ou impersonnels. Ainsi lorsque Jacques et Jean, furieux contre les habitants d’un village samaritain qui a refusé de les recevoir, proposent à Yeshoua d’envoyer le feu du ciel pour les réduire en cendres, Yeshoua les reprend vertement : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes ! » (Luc IX, 55).

L’esprit de l’Eternel Amour ne peut inspirer que l’agapè et ce qui y est conforme. Cette inspiration est à la fois une lumière pour la pensée et un force pour l’action, c’est un esprit d’intelligence et de force. L’inspiration est indispensable pour que pensée et action soient celles de l’Amour. Il faut donc la demander, particulièrement lorsque le don et le pardon nous semblent impossibles (cf. Luc XVIII, 27 ; XI, 13).

Les manifestations matérielles de l’Esprit sont improbables et devraient éveiller notre suspicion. Il est préférable de ne pas croire aux miracles. Celui de la mort d’Ananie et Sapphire ne peut inspirer que de l’horreur (Actes V). Ce n’est pas la foi aux miracles qui sauve, c’est l’amour et rien que l’amour.

 

Faut-il dire, en jouant sur les mots, que si elle veut survivre l’humanité devra atteindre une nouvelle majorité, celle des tenants de l’être après avoir été celle des tenants de l’avoir ?

 

     toi rose pâlie dépliée

     qui te balances en élégance

     au long bras de ta tige

 

     devant toi je me fige

     et dans ton temple te contemple

     en l’art sublime du départ

 

     face à la mort qui te dévore

     sans un soupir tu te retires

     plus belle que jamais

 

     comme toi je voudrais

     avec la grâce de ta race

     dire adieu le ciel dans les yeux

 

6 juin 2012

 

Le savoir scientifique est un savoir par les causes. Un/e scientifique ne cesse de se poser la question du comment et du pourquoi. Toutes les découvertes se font ainsi. Il est non seulement irrationnel mais stérile de conjecturer qu’un phénomène est sans cause. Parler de phénomène acausal relève de la bêtise, peut-être arrogante parfois, du refus de déroger à la doxa matérialiste.

La relation entre les parties et le tout dans un organisme vivant ne peut s’expliquer par la juxtaposition des parties. Il faut une cause à cette organisation dans l’espace et le temps. Cette cause s’appelle la vie, mais la vie demeure inaccessible à l’investigation scientifique parce qu’elle n’est pas matérielle au sens physico-chimique. La science matérialiste ne peut mettre la main sur cette cause ; logiquement elle est pourtant tenue d’en affirmer l’existence. C’est par idéologie matérialiste qu’elle la nie ou l’ignore. Le vitalisme, puisqu’il faut bien donner un nom à cette causalité, est donc déclaré antiscientifique, archaïque, obscurantiste…

La recherche de la vérité alêtheia implique la mise en doute de toutes les doxas. Ceux et celles qui se réclament de Descartes feraient bien de ne pas l’oublier. Tout au long de l’histoire de l’humanité les découvertes se sont faites en opposition au savoir de leur époque. Parfois avec des risques. Giordano Bruno a été brûlé, Galilée ostracisé… Croire que cette hostilité relève du passé et que des mésaventures similaires ne peuvent arriver aux découvreurs de notre temps est une illusion. La doxa scientifique et la doxa philosophique sont de tous les temps.

 

Nous ne cessons de rechercher les causes du comportement des autres à notre égard, de l’interpréter. Interprétation instinctive, atavique. Comme l’animal, l’humain premier qui perdure en nous a besoin de savoir ce qui lui est hostile et ce qui lui est amical, ce qui lui est  nuisible et ce qui lui est utile. « Simple comme la colombe », mais « prudent comme le serpent », l’humain dernier n’exclut pas cette lucidité et cette interprétation. Mais une conscience que l’agapè anime « ne pense pas à mal », elle a le préjugé favorable. Et l’agapè « supporte tout, croit tout, espère tout, endure tout » (I Corinthiens XIII, 5, 7).

 

     pourquoi ces yeux mi-clos

     du masque mortuaire

     que tes amis dévots

     ont voulu se complaire

     à garder

 

     mais tes pensées tes mots

     dans la nuit les éclairent

     et comme des émaux

     se donnent de les faire

     regarder

 

     tes pensées seraient-elles

     retenues sans ton nom

     et sans ta vie plus belles

     dans le vide sans fond

     anonymes

 

     les étoiles du ciel

     sans les constellations

     brilleraient éternelles

     perdues sous l’horizon

     de l’intime

 

7 juin 2012

 

Libido sentiendi et libido dominandi, Eros et Thanatos, philia et neïkos. Albert Camus a montré à quel degré exacerbé le divin (!) marquis de Sade s’en est laissé animer, se croyant libre alors qu’il était asservi aux puissances de ce monde: « … Il s’agit en effet de jouir, et le maximum de jouissance coïncide avec le maximum de destruction. Posséder ce qu’on tue, s’accoupler avec la souffrance, voilà l’instant de la liberté totale… » (L’homme révolté, p. 66). Et cette conjugaison de la libido sentiendi et de la libido dominandi, du désir de jouir et du désir de dominer ne va pas sans la libido sciendi, le désir de savoir tel qu’il apparaît dans les écrits de Sade, dans son désir de se savoir « libre » et d’exprimer sans cesse ce savoir, même si le lecteur, la lectrice qui ne se laisse pas fasciner et entraîner n’y peut voir que « de mornes accumulations de scènes érotiques et criminelles » (ibid.). Pour Camus, « le succès de Sade à notre époque s’explique par un rêve qui lui est commun avec la sensibilité contemporaine » (id., p. 69). Notre cinéma grand public ne regorge-t-il pas de scènes  de sexe et de sang ?

Yeshoua et Jean résument les trois libido dans « le monde » (Jean XV, 19ss ; I Jean IV, 15ss). Pascal les résume dans la « concupiscence » (Pensées, éd. Sellier, fragments 460, 300, 258…). Le « monde », ce ne sont pas les humains ; ce sont les forces qui les meuvent et dont ils sont captifs. Les humains qui s’efforcent d’entrer dans le Royaume des cieux détestent ces forces et aiment les humains qui y sont plus ou moins asservis quels qu’ils soient. Car l’Eternel les aime et il donne à celles et ceux qui l’accueillent de les aimer de même, dans la perfection de l’agapè : « Aimez vos ennemis… Soyez parfaits comme le Père des cieux est parfait » (Matthieu V, 44-48)

« Tu vaux mieux que tes actes », disait Paul Ricœur. Il faut juger les actes et les idées, et non pas les personnes. Les juges des tribunaux ne doivent jamais mettre en cause la dignité inaliénable des coupables quels qu’ils soient, sous peine de participer à l’indignité qu’ils leur attribueraient. (Analogiquement, on ne peut en politique s’en prendre aux personnes, mais seulement aux idées et aux actes). On peut ici se rappeler la parole de Yeshoua : « Celui qui traite quelqu’un d’imbécile risque le feu de l’enfer » (Matthieu V, 22). Rien que ça ! On peut ne pas croire au feu de l’enfer, en faire un mashal ; mais il est bon de mesurer la gravité de toute insulte. On peut qualifier une idée de bête, on ne doit pas dire ni penser de quelqu’un qu’il est bête, encore moins le traiter de crétin, de con, d’idiot ou  d’autres noms d’oiseaux. Nous sommes tous menacés par la bêtise qui consiste à ne pas penser, mais cela ne fait pas de nous des imbéciles.

 

     ton masque contemplé nous donne

     par sa présence

     le sens

     de toutes tes pensées résumées dans le cœur qui résonne

 

8 juin 2012

 

Esprit. Au sens biblique. En utilisant le vent, rûah, comme image de l’esprit, la Bible hébraïque montre qu’elle le conçoit comme transcendant à l’humanité, alors que le souffle immanent, celui de la respiration, l’âme, est le nèfèsh. Les prophètes de la Bible, Yeshoua compris, sont des inspirés, c’est-à-dire qu’ils reçoivent un esprit qu’ils ne tirent pas de leur propre fond. L’image initiale de la Thora montre l’esprit de l’Eternel « planant sur les eaux » (Genèse I, 2). Jean le baptiste, qui marque la fin de la Thora, voit l’esprit descendre sur Yeshoua (Matthieu III, 16 ; Marc I, 10 ; Luc III, 22). Aussitôt baptisé, inspiré par l’esprit, Yeshoua va faire retraite au désert puis, toujours inspiré, il retourne en Galilée pour se lancer dans sa prédication. Et il la commence dans son bourg natal de Natsèrèt en prononçant ces mots d’Isaïe : « L’esprit du Seigneur est sur moi… » (Luc IV, 1, 14, 18).

 

Au théologien de la Thora qui lui demande quel est le principal commandement de la Thora, Yeshoua récite le commandement de l’amour de l’Eternel et le commandement de l’amour du prochain comme soi-même. Le théologien confirme, et, pour lui montrer sa satisfaction, Yeshoua lui dit alors : « Tu n’es pas loin du Royaume des cieux » (Marc XII, 28-34). Interpréter ce « tu n’es pas loin » comme une litote signifiant « tu es dans le Royaume des cieux » est une erreur fondatrice, car elle fait de Yeshoua un simple répétiteur de la Thora et des Prophètes. Elle fonde le christianisme comme un judéo-christianisme. Yeshoua a pourtant été clair : « La Thora et les Prophètes, c’est jusque Jean ; depuis, le Royaume des cieux est prêché et tout le monde s’efforce d’y entrer » (Luc XII, 16), ou « depuis les jours de Jean, le royaume des cieux souffre violence, et les violents s’en emparent » (Matthieu XI, 12).

Lorsque Yeshoua dit qu’il n’est pas venu détruire la Thora et les Prophètes, mais les accomplir, leur donner leur plénitude, il dit implicitement qu’il les dépasse, qu’il va plus loin qu’eux. Et cette plénitude comporte une rupture. Par six fois il insiste : « On vous a dit… et moi je vous dis » (Matthieu V, 21s, 27s, 31s, 33s, 38s, 43s). Il ne s’agit plus simplement d’aimer son prochain comme soi-même et parce que c’est un commandement, une loi, mais de l’aimer comme autre, en participation à la vie de l’Eternel Amour et par la force de son esprit, de sa grâce.

Cette agapè don de l’esprit de l’Eternel implique un maximum de temps dévolu quotidiennement à l’invocation, à l’oraison. Idéalement, c’est un contact permanent de cœur à cœur avec Aimer, la « garde du cœur ».

 

Lorsque Maurice Merleau-Ponty dit qu’il existe entre le corps et l’esprit « une relation d’enveloppement réciproque », il retrouve la chair que Descartes avait perdue, la chair au sens biblique (indissociablement corps et âme) si ce n’est qu’il nomme esprit ce que la Bible appelle âme et qu’il ignore l’esprit au sens biblique.

 

     aile et queue en bataille

     petit coq de buisson

     tu lances ta chanson

     comme d’autres ferraillent

 

     mais l’harmonie perçante

     des signaux décisifs

     au rocher de Sisyphe

     se fait tout attachante

 

     car rien ne te distingue

     en l’éternel retour

     des mille autres amours

     qui caressent et flinguent

 

     et  pourtant tu es toi

     et unique est ton nom

     précieux parmi les monts

     les plaines et les bois

 

     il y a bien quelqu’un

     qui veille en ta conscience

     et qui te donne sens

     au multiple de l’un

 

     j’écoute ta chanson

     et tente de connaître

     le beau secret de l’être

     et l’éternel frisson

 

     qui nous donne l’esprit

     selon le seul destin

     selon la seule fin

     que lui offre la vie

 

9 juin 2012

 

Chair. Corps et âme indissolublement. Le secret neuronal de notre liberté intérieure, c’est qu’il n’est pas simplement neuronal au sens physico-chimique. Les milliards de neurones de notre cerveau sont, comme toute notre chair, vivants et donc indissociablement corps et âme. Notre conscience est la face spirituelle de notre physiologie neuronale. Le débat qui se poursuit entre la psychanalyse et les neurosciences est un débat entre un spiritualisme et un matérialisme demeurés prisonniers de la vision cartésienne des êtres, de la séparation dualiste et de l’union problématique de la res cogitans et de la res extensa. Ce débat ne peut se clore et la vérité de la « matière » apparaître que dans la reconnaissance de ce que la chair est inséparablement corps et âme et de ce que « à la matière même un verbe est attaché ».

Penser que le réel puisse être irrationnel, c’est implicitement remettre en question le principe de causalité et le principe d’identité. Il n’est d’irrationalité que dans une pensée qui pense mal. Cela ne signifie pas que le réel soit totalement compréhensible et maîtrisable par l’entendement. La vie en elle-même lui échappe, mais nous en avons l’intuition.

 

Le nom innommable, le nom secret désigne une existence dont l’essence nous échappe. Cela s’applique d’abord, éminemment, à l’Être de l’être : « Je suis qui je suis ». Nous ne comprenons de cet Être que ses qualités, dont la première est l’altérité positive, l’Amour. Et puis l’intelligence, la beauté, la puissance. Nous pouvons cependant Le connaître, entrer dans son intimité, car Il nous l’offre. Mais en son être, en ce que Maître Eckhart appelait la Déité, il demeure incompréhensible. Tel est aussi le nom innommable de tout être, et d’abord de ce prochain qu’est l’autre. Là est le secret de son inaliénable dignité.

 

En ses principes d’identité et de causalité, la pensée rationnelle ne peut admettre la croyance en la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Mais cette croyance opère en ceux et celles qui y croient, telle est la puissance de l’imagination. Alors ? Quelle objection lui faire si elle les porte à aimer de l’Eternel Amour ? L’objection qu’elle est un obstacle au dialogue du catholicisme avec le protestantisme, le judaïsme, l’islam… l’athéisme, alors que ce dialogue est essentiel à l’Amour.

 

     quand le nuage déménage

     et que désabusée la buse

     l’accompagne dans sa campagne

     il semble ici que se rassemblent

     et l’être et le paraître

 

     tout s’harmonise dans la brise

     lorsqu’elle plane sur la plaine

     et qu’Eole donne le  vol

     à tous les rapaces qui passent

     de leur désir à l’avenir

 

10 juin 2012

 

Le mythe du Déluge exprime une vision pessimiste de l’humanité toujours menacée par l’entropie sociale dans la dégradation des mœurs et la corruption des valeurs. « L’Eternel vit la mauvaiseté des hommes, il vit que leurs pensées ne se tournaient que vers le mal… L’Eternel regarda la terre et vit qu’elle était corrompue… (Genèse VI, 5, 12). Les prophètes d’Israël n’ont cessé de déplorer cette corruption et de la dénoncer, de menacer le peuple de « la colère qui vient ». Mais toujours avec l’espoir et la promesse d’un renouveau, d’un sursaut, d’une néguentropie. Le spectacle de la maladie, de la sénescence et de la mort des êtres vivants est d’ailleurs en lui-même une image de la corruptibilité de toute chair. Mais chaque naissance est l’espoir, la promesse et la chance d’un renouveau de la justice et d’un progrès de l’agapè. L’esprit de l’Eternel continue de « planer sur les eaux » pour inviter le désordre à l’ordre nouveau, le monde au Royaume de la vérité de l’être.

 

Comme la nocivité des nuages radioactifs s’arrête aux frontières des Etats, la puissance suggestive des images médiatiques s’arrête aux frontières des publicités. Les images publicitaires agissent, sinon on ne dépenserait pas autant d’argent pour les produire et les diffuser. Mais celles des films sont forcément prises au second degré et n’ont donc aucune influence sur les spectateurs. N’est-ce pas ce qu’on ne cesse d’entendre ?

Les recherches des neurosciences ont récemment découvert ce qu’elles appellent des neurones miroirs. Toute image, à proportion de sa force affective, déclenche en ces neurones un phénomène practognosique, c’est-à-dire une connaissance réactive, un début d’activité neuromusculaire. Voir, implicitement c’est déjà un peu faire. C’est ce que l’on connaît depuis quelque temps déjà sous le nom d’empathie, phénomène instinctif d’imitation, de mimétisme, extériorisé ou non, qui nous fait nous identifier à l’autre en son comportement. Celles et ceux qui ont quelque connaissance de la littérature anglaise se souviennent de l’expérience qu’en faisait John Keats : « Lorsque j’aperçois un moineau sous ma fenêtre, je prends part à son existence et me mets à picorer. » Nous n’avons pas toutes et tous la sensibilité d’un Keats, mais croire que les images du petit et du grand écran n’ont aucun impact sur notre comportement est une illusion nocive. A quoi sert, à qui profite le discours qui le nie ?

 

Si le renoncement à la jouissance, le refus opposé à la libido sentiendi t’effraie, te désole, t’horrifie… c’est que tu ne connais pas encore la joie de la réjouissance, la joie de l’autre.

 

     sa voix a la douceur des peaux de pêche

     et sa fraîcheur lorsque l’aube y dépose

     le baiser pur qu’y attendent les roses

     des regards qui s’approchent et s’empêchent

 

     sa voix a la douceur des foins coupés

     et sa fraîcheur au crépuscule tiède

     est la promesse à la nuit d’un remède

     et l’espérance de l’éternité

 

11 juin 2012

 

Le langage est fatalement matériel puisqu’il est tiré du sensible. Mais l’esprit lui donne une valeur métaphorique, une valeur de mashal. Le matérialisme, qui ignore ou nie l’esprit, ne peut admettre cette valeur. Il ne comprend pas vraiment qu’un langage matériel puisse servir à parler des choses de l’esprit. On le voit bien dans l’évangile de Jean où Yeshoua a toutes les peines du monde à se faire comprendre lorsqu’il parle en mashal, ce qu’il ne cesse de faire (Comment pourrait-il faire autrement pour parler des choses de l’esprit ?). Ainsi lorsqu’il dit à Nicodème que « si l’on ne naît pas de nouveau, on ne peut voir le royaume de l’Eternel » et que Nicodème lui demande comment il est possible « d’entrer de nouveau dans le ventre de sa mère » (Jean III, 3). Ou lorsque Yeshoua dit qu’il faut « manger sa chair et boire son sang pour avoir la vie » et qu’un grand nombre de ceux qui le suivaient se disent : « qui peut comprendre ça » et qu’ils le quittent (Jean VI, 53, 60, 66).

On ne peut comprendre la métaphysique  si l’on ne saisit pas que des mots tels que « au-delà », « derrière », « au fond de », « au sein de », « intérieur »… utilisés pour parler du réel métaphysique ne sont pas à prendre au sens matériel et spatial. L’esprit n’est pas derrière la chair, ni dessus ni dedans puisqu’il n’est pas dans l’espace. Dire avec Valéry que « ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau », c’est comprendre que l’esprit se manifeste dans la chair au niveau de ce qu’elle apparaît et non de ses entrailles. C’est en ce sens que la phénoménologie est une ontologie, que l’apparaître manifeste l’être, ou du moins qu’il le peut pour une conscience qui a le sens de l’esprit. Analogiquement, c’est ce que Yeshoua donne à entendre lorsqu’il dit : « celui qui est de la vérité entend ma voix » (Jean XVIII, 37). Encore une fois, dire qu’il y a un sens caché « sous » le sens apparent » des paroles d’un mashal, c’est employer le mot « sous » lui-même dans un sens métaphorique. Qui n’entend pas le sens métaphorique du mot « sous » n’entend pas le sens des mashal.

Ceci tend à montrer que ne penser qu’avec des mots est un piège pour la pensée. L’entendement privé de l’intuition est stérile. On comprend que traitant de l’interprétation, Pierre Fédida ait pu écrire : « L’intuition élémentaire qui fonde communément la pratique de l’interprétation donne droit, corrélativement, à un monde d’existence du symbolique par rapport au réel » (Encyclopaedia universalis, « Interprétation »).

Lorsque Yeshoua invite l’humanité à communier à sa chair et à son sang, il s’adresse à celles et ceux qui « ont des oreilles pour entendre », qui sont « de la vérité », afin de les convier à partager son intimité avec l’Eternel Amour, « moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 23). Cela n’a rien à voir avec la croyance en la présence réelle de Jésus-Christ dans l’hostie consacrée.

 

     est-ce le colibri familier qui revient

     nomade impénitent de son autre horizon

     retrouver l’autre ici qui fait partie des siens

     parmi tous les amours proches de ses maisons

 

     ou est-ce son enfant guidé par son esprit

     qui découvre les lieux et les gens qu’a connus

     celui qui l’an dernier y conduisait sa vie

     dans la longue lignée d’ancêtres inconnus

 

     le regard qui se dit que son intelligence

     égale sa beauté et sa force subtile

     tente de les placer aussi dans l’excellence

     de ses ailes et de l’air en sa grâce immobile

 

     celui qui vient ici nous donner le spectacle

     de courses de vitesse et de courses de fond

     depuis ou vers là-bas pose plus qu’un miracle

     dans l’espace ordinaire et le temps de saison

 

12 juin 2012

 

Peut-on dire qu’en faisant de la mort une conséquence du péché la Thora a fait du péché une conséquence de la mort ? Pour Albert Camus, les humains ont refusé Dieu parce qu’ils n’acceptaient pas la mort, parce qu’ils y voyaient le mal suprême. Ainsi s’expliquerait la révolte contre un Dieu qui aurait puni cruellement l’homme de son péché en lui infligeant la mort. Ainsi s’expliqueraient Sade, Baudelaire, Lautréamont, Dostoïevski et son Ivan Karamazov, Rimbaud, Stirner et Nietzsche, Dada et les Surréalistes, Sartre et les Existentialistes… Puisque Dieu avait tué l’homme, il fallait que l’homme tuât Dieu. « L’insurrection humaine, dans ses formes élevées et tragiques, n’est et ne peut être qu’une longue protestation contre la mort, une accusation enragée de cette condition réglée par la peine de mort généralisée » (L’homme révolté, p. 132).

La mort est le grand problème de l’intelligence humaine. Tout humain lucide se le pose lorsqu’il a le courage de penser. Les philosophes grecs et latins n’ont pas manqué de le faire. La Thora, quant à elle, l’a exacerbé en présentant la mort comme infligée par un dieu vengeur. Sa théologie ne pouvait que déboucher sur la révolte des penseurs, sur l’athéisme.

Le récit de la chute que fait la Thora n’est pourtant pas aussi catégorique. L’immortalité d’Adam et Eve y est présentée comme un privilège, comme un don gratuit. La faute originelle les aurait simplement fait retomber dans leur condition naturelle : « De la terre tu as été tiré, à la terre tu retourneras ; poussière tu es, à la poussière tu reviendras » (Genèse III, 19).

Yeshoua, a-t-on pu dire, a vaincu la mort en sa mort de Dieu. C’est qu’il a, sans révolte, changé la figure de l’Eternel. Il a montré, lui le témoin de la vérité de l’Être de l’être, que l’Eternel n’est pas le tout-puissant mais le tout-aimant. La mort apparaît alors comme le passage définitif de la chair à l’esprit, l’achèvement de la transmutation de l’humain premier en humain dernier divinisé dans l’agapè. D’évidence, cette approche de la mort n’est cependant pensable qu’aux consciences qui s’ouvrent à l’Eternel Amour.

 

Passage de la chair à l’esprit, de la libido à l’agapè, de la jouissance à la réjouissance, de la compréhension à la connaissance, de la domination à la communion. Ce passage est un don et une conquête, un don dans une conquête. C’est un don anonyme parce qu’il opère dans la pleine liberté de la conscience qui l’accueille. Il n’y a pas de grâce sans effort. C’est ainsi que, par exemple, il faut s’exercer à la réjouissance pour la recevoir. Le « en » du « il opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens II, 13) est un « avec » comme ceux du « moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 23) et celui de « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates II, 20). C’est un co-agir d’Aimer et des humains dans une commune liberté et dignité.

 

     pour le kiwi qui s’illumine

     d’un frémissement de bourdons

     et dans l’allégresse du don

     échangé chante à voix câline

 

     pour l’envol du pâle pistil

     vers les greniers de ces maisons

     qui ne durent qu’une saison

     où les arômes se distillent

 

     l’oreille cueille les prémisses

     de l’été en son envolée

     qu’avec le temps se réjouisse

 

     l’œil aussi qui voit le retour

     de mois en mois dans la foulée

     de sa longue marche l’amour

 

13 juin 2012

 

Dire que la philosophie sert à poser des questions et non à donner des réponses, c’est proposer un paradoxe brillant mais trompeur. Personne ne pose des questions sans avoir l’espoir d’y trouver des réponses. La philosophie n’est pas un jeu, un divertissement. Ce n’est même pas seulement, comme Montaigne le pensait, un exercice visant à développer les capacités intellectuelles, à affiner l’intelligence, voire à briller devant un public choisi. La philosophie est un effort pour vaincre l’ignorance, une activité de la pensée visant à échapper à la bêtise partout et toujours menaçante.

Les réponses que propose la philosophie sont cependant presque toujours de l’ordre de la doxa plutôt que de celui de l’alêtheia, du probable plutôt que du certain. C’est ce qui fait que ses réponses sont de siècle en siècle reprises à nouveaux frais et remises en question par les découvertes de la science et de l’art.

On se demande depuis quelque temps si l’on ne devrait pas faire de la philo avant la classe de terminale. On pourrait bien aussi se demander si l’on ne devrait pas en faire après la classe de terminale, et toute la vie.

 

Continuité-discontinuité. L’opposition entre les philosophies de la nature et les philosophies de l’humain se résout lorsque l’on reconnaît que toute matière a une face immatérielle, une âme, un verbe, une conscience… et donc en donnant aux mots leur valeur analogique. (Et hiérarchique, car la « conscience » croît de l’atome à l’humain à mesure que l’on s’élève sur ce que l’on a longtemps appelé l’échelle des êtres, « la grande chaîne de l’être »).

Continuité-discontinuité. Le concept de classe moyenne est une arme forgée par les riches et les puissants, les dominants, pour endormir et/ou gagner à leurs vues les gens qui ne pensent pas, qui se laissent mener par les mots plutôt que guider par les choses. Il n’y a pas de classe moyenne, mais une série continue de gens allant des plus pauvres aux plus riches. Et notre planète vit maintenant une ère où les plus riches dominants ne cessent de s’enrichir aux dépens des pauvres, et où, sans vergogne, ils sont prêts à ruiner les braves gens à quelque soi-disant classe qu’ils appartiennent pour conserver et consolider leurs privilèges insensés.

 

     toutes ces années anonymes

     à Natsèrèt où sous le toit

     de Iosseph et de Miriâm

     tu voyais s’allumer pour toi

     dans les entrailles de ton âme

     la vérité comme une flamme

     pour illuminer l’unanime

 

     qui découvrira le secret

     de la lente contemplation

     de tes gestes de tes regards

     où s’est livrée ton intuition

     dans le Livre et dans le grand art

     de la Nature où se préparent

     les lendemains de l’incréé

 

     chercherons-nous à en savoir

     plus que n’en voyait en son cœur

     attentive méditative

     ta mère à l’approche de l’heure

     de son fils avant que n’arrive

     le vin des noces et qu’il avive

     en son invisible le voir

 

14 juin 2012

 

Il y a le carpe diem de l’avoir, celui de la possession, de la compréhension et de la domination. Il y a le carpe diem de l’être, celui de la réjouissance, de la connaissance et de la reconnaissance. Celui de la chair et celui de l’esprit. Homo viator est appelé à cheminer de l’un vers l’autre, à vivre le présent comme une marche vers l’avenir, en présence de l’Eternel vers la perfection de l’Amour (Genèse XVII, 1).

Troubles en Tunisie. Réponse brutale des Salafistes aux Artistes. Religion contre Religion : croire qu’en Art tout est permis, c’est sacraliser l’Art, le diviniser et ainsi le faire entrer dans le conflit des dieux. (Les ambitions des politiques en font leurs choux gras).

 

Légalité/Légitimité. Tout ce qui est légal n’est pas forcément légitime, et tout ce qui est légitime n’est pas forcément légal. S’abstenir de peser et penser les lois, c’est s’exposer à une bêtise souvent dommageable et parfois désastreuse. En démocratie le pouvoir légal est proche de la légitimité dans la mesure où il est conféré par le peuple à des dirigeants qu’il a élus. Mais les dirigeants élus légalement et légitimement se délégitiment dans la mesure où ils ne respectent pas la volonté du peuple, de tout le peuple. Une démocratie où la majorité au pouvoir ne respecte pas les droits légitimes de la minorité écartée du pouvoir perd plus ou moins de sa légitimité.

Existe-t-il  une démocratie où la légalité du pouvoir coïncide parfaitement avec la légitimité ? Les citoyens sont bien obligés de s’accommoder de leur démocratie imparfaite, mais ceux d’entre eux qui pensent résistent à l’illégitimité.

 

     sa silhouette qui s’éloigne

     avec la grâce de son âge

     dans le beau jeu du qui perd gagne

     me montre enfin son vrai visage

 

     ce n’est plus la beauté du diable

     qui cachait sous un air charmant

     son intelligence imprenable

     et son innocence d’enfant

 

     fermant les yeux ouvrant le cœur

     je sens je vois dans la lumière

     de la grâce enfin la splendeur

     de son nom secret qui s’éclaire

 

15 juin 2012

 

Légalité/Légitimité. Cette question a agité l’esprit et la plume de Montaigne et de Pascal. C’est que la diversité et la versatilité des lois invitent à penser, et d’autant plus qu’elles sont liées à l’incertitude des philosophies, des opinions et des valeurs. « Il n’est rien sujet à plus continuelle agitation que les lois… Telle chose ici est abominable qui apporte recommandation ailleurs… Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ». « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (Essais, éd. folio, livre second, chapitre XII, pp. 319, 321, 320. Pensées, éd. Sellier, fragment 94, p. 81).

Montaigne et Pascal savaient cependant qu’une bonne loi doit être universelle et que cela seul peut la rendre légitime. Pour Montaigne il existe certainement une loi naturelle à laquelle il serait légitime de faire se conformer toute l’humanité. Pourquoi n’apparaît- elle pas ? Sceptique et ironique, il accuse la raison elle-même. C’est que le raisonnement peut toujours trouver à toutes choses de bonnes raisons de se justifier : « Il est croyable qu’il y a des lois naturelles, comme il se voit ès autres créatures ; mais en nous elles sont perdues, cette belle raison humaine s’ingérant partout de maîtriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses selon sa vanité et inconstance » (id. p. 322)

La diversité et la versatilité des lois font qu’elles sont toutes plus ou moins suspectes et que tout humain qui ose penser est censé en peser le degré de légitimité. Quant à ceux qui exercent la justice, ils sont plus que personne complices des lois illégitimes lorsqu’ils les appliquent.

 

La réjouissance, la connaissance et la reconnaissance en agapè auxquelles Aimer invite les consciences humaines sont celles mêmes dont il vit. Cette invitation est une invitation à participer à sa vie.

La réjouissance en l’autre, la complaisance en l’autre, est ce que la Bible grecque nomme eudokia. Ainsi : « Paix sur terre aux humains, en eux est la complaisance, epi guês eirênê en anthropois eudokias » (Luc II, 14), et « mon fils aimé, en lui ma complaisance, o uios mou o agapêtos, en ô eudokêsa » (Matthieu XVII, 5).

 

     le chèvrefeuille prend la haie dans ses parfums

     la caresse l’enlace en ses mille nuances

     la presse sans jamais étouffer la romance

     des ramages d’oiseaux en leurs échos défunts

 

     immobile debout écoutant le message

     de la vie qui s’étreint appelant la narine

     qui doucement frémit et l’œil qui s’illumine

     lentement tu ressens les beaux discours des sages

 

     est-ce que l’un dans l’autre entend les confidences

     du feuillage taiseux et de la  fleur bavarde

     aux souffles passagers qui un instant s’attardent

     dans la sérénité de l’immense présence

 

16 juin 2012

 

Légalité/Légitimité. Richesse. Aborder la question de la richesse et de la pauvreté par le biais de la légalité/légitimité ne peut manquer d’être subversif dans toutes les sociétés,  y compris les sociétés démocratiques. Une société démocratique est fondée sur les valeurs de liberté et d’égalité et elle est d’autant plus démocratique que ces deux valeurs s’y équilibrent et s’y accordent. Au nom de la liberté, l’enrichissement n’y fait l’objet que de restrictions légales limitées : on y bannit les vols, les détournements de fonds, les monopoles… Est-ce à dire que tout enrichissement légal soit légitime ? Nos sociétés démocratiques sont à l’heure présente marquées par un phénomène « anormal » d’enrichissement des riches et d’appauvrissement des pauvres. Ce phénomène va à l’encontre de la valeur démocratique d’égalité.

L’égalité des droits est le plus souvent respectée. (L’exemple le plus remarquable est sans doute celui de l’égalité absolue des citoyens lorsqu’ils votent). L’égalité des chances l’est beaucoup moins. (Les enfants des nantis  ont au départ des chances que n’ont pas les enfants des démunis). L’égalité des conditions n’est qu’une utopie (Cette utopie est cependant motrice ; c’est un levain dans la pâte de l’humanité).

Pour certains, l’inégalité des conditions peut cependant devenir insupportable, illégitime, certains diront totalement illégitime. On peut comprendre qu’ils cherchent à la corriger. La tentative de limiter les revenus des plus riches vise à opérer cette correction, ne serait-ce que symboliquement. Mais dans une société mondiale où les diverses économies se tiennent et où la plupart des gouvernements sont devenus les caniches des marchés, des banquiers et autres multinationales, on peut douter que l’établissement d’une richesse totalement légitime puisse se faire sans bouleversements, sans tragédies.

 

L’obstination du poème quotidien se fonde ici sur la quasi-certitude que l’écriture poétique est un chemin de connaissance indispensable en alternance et secret dialogue avec la recherche conceptuelle.

La poésie naît d’une attention au réel visible quand elle en éprouve l’âme. Consciemment ou non, la poésie est animiste. Elle ressent l’invisible du visible et le dit en des images rythmées qui en sont l’analogue. (Un matérialisme cohérent ne peut produire qu’un ersatz de poésie).

 

     l’heure bleue passe à l’aube et l’aube solennelle

     à l’aurore un témoin de la lumière en marche

 

     chaque jour se rejoue cette course où la belle

     Atalante se donne un air de matriarche

 

     à force de paraître en l’or de ces enfants

     orphelins que la mer chaque jour lui amène

    

     elle a illuminé les rendez-vous  du vent

     à force de cueillir les pommes d’Hippomène

 

     alors heureux les yeux qui se veulent témoins

     des noces chaque jour et les disent au loin

 

     heureuses les entrailles touchées par la gésine

     des aubes qui par elles enfantent l’unanime

 

17 juin 2012

 

« Père, glorifie ton nom ! Pater, doxoson sou to onoma ! (Jean  XII, 28). C’est le cri du cœur de Yeshoua dans un moment d’intense émotion où il évoque sa mort prochaine. Que voulait-il dire en vérité, lui le témoin de la vérité. Qu’est-ce que glorifier ? Qu’est-ce que le nom ? Le mot grec doxa, que l’on dit être ici l’équivalent de l’hébreu kavod, signifie ce qui apparaît, avec la diversité de sens que le paraître peut prendre ; car les apparences manifestent l’être, mais elles sont parfois trompeuses. « Doxa est l’un des mots grecs pour nous les plus polysémiques » (Vocabulaire européen des philosophies, article Doxa). Parménide a opposé la doxa à l’alêtheia, ce qui apparaît au regard ordinaire, l’opinion, à la vérité certaine. (Ce que nos philosophes appellent maintenant la doxa, c’est l’ensemble des opinions dominantes d’une société et d’une époque.)

Glorifier, dans le langage de l’Evangile, ce n’est pas nécessairement magnifier « l’éclat prestigieux dont la grandeur est environnée » (Le Petit Robert). C’est simplement faire apparaître, manifester l’être. Pour qui croit que l’Eternel est le Tout-puissant, le glorifier c’est faire apparaître sa puissance. Pour qui pense avec Yeshoua que l’Eternel est le Tout-aimant, c’est faire apparaître son amour.

Le nom, c’est ce qui est susceptible de signifier ce qu’il désigne. Mais utiliser simplement le mot « nom » peut signifier que l’on ignore la nature de ce qu’il désigne. Lorsque Moïse demande au dieu qu’il rencontre au Buisson ardent de lui dire quel est son nom, la réponse qu’il reçoit est une fin de non recevoir tautologique : « Je suis qui je suis » (Exode III, 14). Parler du nom sans décrire ce qu’il désigne, c’est désigner un indicible, « Ce que l’on ne peut dire, il faut le taire » (Wittgenstein). Un théologien oriental a affirmé et expliqué cette indicibilité de l’Eternel : « Il n’est pas permis de donner un nom à l’essence de Dieu parce que, se faisant, on tenterait de donner une définition de la vérité qui transcende toute vérité… De Dieu il n’existe ni appréhension ni participation sensible ou intelligible, ni absolument aucune représentation » (Grégoire Palamas 1296-1359). Selon Palamas, l’essence divine est un infini sans fond, et ce que nous connaissons de l’Eternel, ce n’est  que la relation qu’il entretient avec la création, une relation de pur amour.

Yeshoua a affirmé connaître la vérité éternelle et faire consister sa mission à en témoigner (Jean XVIII, 37). C’est de cette relation d’agapè parfaite qui donne et pardonne sans condition qu’il a témoigné. Le mashal de l’Enfant prodigue en est une des plus belles manifestations. Et que Yeshoua ait appelé Père l’Etre éternel dont il avait la connaissance intime montre qu’il avait trouvé dans la figure paternelle l’image humaine la plus parlante, la plus expressive de cette agapè.

Ô toi, montre qui tu es avec nous !

 

     quand vers l’horizon de l’espace

     le regard plonge

     et songe

     il semble que sans fin se découvre plus loin l’inconnu de ta face

 

18 juin 2012

 

L’idéal du Royaume des cieux est si élevé, si inaccessible aux seules forces humaines que l’on peut comprendre pourquoi l’Eglise a continué de prêcher la Loi et les Prophètes censés n’avoir fonctionné que jusqu’à Jean-baptiste (Luc XII, 16). Cet idéal est cependant celui de l’humanité et celui de tout être humain. La liberté lui étant essentielle, on comprend que l’humanité ne s’en rapproche qu’au rythme des millénaires, mais chaque être humain ne réussit sa vie que s’il s’en rapproche suffisamment au cours de son existence pour à la fin « être digne de la résurrection » (Luc XX, 35). On comprend aussi que les disciples, atterrés face à ses exigences, aient pu demander à Yeshoua si « peu de gens seraient sauvés », entreraient dans ce Royaume. Il leur a évidemment répondu qu’il faut s’y efforcer, car la porte du Royaume est fort étroite et que nombreux sont ceux qui ne la franchissent pas (Luc XIII, 23s). N’a-t-il pas ajouté que « le Royaume des cieux se force et que les forts s’en emparent » (Matthieu XI, 12 ; Luc XVI, 16) ? « Basileia tôn ouranôn biazetai ». Biazo, c’est entrer de force, par violence ; bia, c’est la force, la violence. Yeshoua a voulu marquer l’extrême difficulté de cette aventure, affirmer qu’il est impossible de la mener sans l’Esprit, qu’il faut donc demander l’Esprit à l’Eternel : « Qui peut être sauvé ?… Aux humains c’est impossible, mais avec l’Eternel tout est possible… Il est évident que le Père des cieux donne l’Esprit à ceux qui le lui demandent » (Matthieu XIX, 25s ; Luc XI, 13).

L’humain de chair n’est pas immortel, car la chair disparaît corps et âme à la mort. Il n’est d’immortalité que dans l’Esprit éternel. C’est bien pourquoi le refus de l’Esprit est irrémédiable : c’est le refus de l’amour agapè, le refus qui ferme la porte du Royaume (Matthieu XII, 31s). L’esprit est Amour éternel, aimer de cet Amour c’est participer à la vie de l’Eternel Amour, partager son éternité. Celles et ceux qui aiment ainsi ne se soucient d’ailleurs pas de leur salut, de leur immortalité ; l’Amour leur suffit, « seul digne de foi ». Tout cela n’est-il pas d’une cohérence tautologique ?

De l’idéal du Royaume, l’Eglise a fait des « conseils évangéliques » réservés à une élite de personnes consacrées à la « vie religieuse », moniales, moines et autres. On peut penser que c’est une erreur tragique puisque le Royaume est destiné à tous. Et en y incluant le célibat, le « vœu de chasteté », l’Eglise a montré qu’elle demeurait une religion patriarcale. Pour Yeshoua le célibat est une option, une possibilité et non une nécessité du Royaume. Il est fait pour celles et ceux qui « peuvent le comprendre, le pénétrer », o dunamenos xôrein (Matthieu XIX, 12).

 

Légalité/Légitimité. Se retrancher derrière la légalité est l’argument, souvent de bonne foi apparemment, de ceux et celles qui enfreignent la légitimité. Alors même qu’elle est légale, peut-on parler de richesse légitime lorsque l’écart entre les plus riches et les plus pauvres devient abyssal ? L’égalité des conditions est un idéal du Royaume des cieux, un levain dans la pâte de la légalité. On ne peut certes pas, dans la situation actuelle de l’humanité, songer à légaliser cette égalité, mais on peut penser aux moyens de cheminer vers elle dans la liberté et la fraternité.

 

     lorsque la goutte solitaire

     tombe dans l’eau du fût

     elle semble chanter sur l’air

     des mélodies de bienvenue

 

     une harmonie de retrouvailles

     se célèbre en l’instant

     que l’oreille dans les entrailles

     prolonge en son frémissement

 

     l’eau musicienne de toujours

     en chaque circonstance

     ancienne nouvelle en amour

     ajoute au poème une stance

 

     son bel écho qui de la sève

     se propage en la chair

     avec elle tombe s’achève

     au grand silence de la terre

 

19 juin 2012

 

Lire. Combien de livres lisons-nous, non parce que nous les avons découverts dans une librairie ou une bibliothèque au hasard d’une inspiration, mais parce qu’ils nous ont été recommandés par des connaisseurs à qui nous avons fait confiance ? Comme nous consommons des produits alimentaires que nous vante une habile publicité, nous consommons des produits littéraires que nous vante une subtile intelligentsia.

Passe, mais c’est avec une pensée toute en éveil qu’il nous faut aborder nos lectures, avec « la simplicité de la colombe et la prudence du serpent ». Il nous faut sentir et analyser notre sentiment, ne pas nous contenter d’un « j’aime » ou « je n’aime pas », mais nous demander pourquoi, en application du principe de causalité. Audere sapere ! Oser savoir, sous peine d’être emportés par tous les vents qui passent, par la doxa de notre temps et de notre espace, de notre milieu familial, social, culturel. Notre liberté de penser, théologique, philosophique, scientifique, artistique… est à ce prix.

Existe-t-il beaucoup de penseurs libres ? Pourquoi tel penseur a-t-il telles idées et tel autre penseur telles autres idées ? (Rien n’est sans cause, et c’est par les causes que l’on connaît). Pourquoi Parménide, Empédocle, Socrate, Platon, Aristote, Confucius, Lao-Tseu, Avicenne, Averroès, Maimonide, Montaigne, Pascal, Descartes, Kant, Hegel, Schopenhauer, Kierkegaard, Nietzsche, Marx, Freud… et tant d’autres d’ailleurs et d’ici, d’autrefois, de naguère et d’aujourd’hui ? Pourquoi, entre mille exemples, un Roger Garaudy a-t-il été marxiste, puis chrétien, puis musulman négationniste ? Pourquoi, et pourquoi pourquoi ? Et d’abord, pourquoi suis-je athée ou croyant, de droite, du centre ou de gauche… ?

Lecture. Si nous pensons avoir découvert la vérité essentielle dans la parole de Yeshoua, qu’est-ce que cela change dans notre façon d’aborder un livre ? Cela change que nous passons, que nous nous efforçons de passer, d’une lecture animée par une libido à une lecture animée par un amour : il ne s’agit plus de jouir mais de se réjouir, de comprendre mais de connaître, de dominer mais de communier. Il s’agit de passer d’une altérité négative à une altérité positive.

Cela suppose que nous prenions conscience, non seulement des raisons de notre choix de lecture, mais de notre attitude de lectrice, de lecteur face aux idées proposées dans le livre, de nous penser nous-même face à ces idées. Il ne s’agit certes pas de juger l’auteur/e du livre, pas plus que de nous juger nous-mêmes, mais de juger les idées, les styles, les valeurs… Et il est utile de confronter notre point de vue avec ceux des autres dans des conversations et des réunions. Mais chacune chacun demeure finalement responsable de sa pensée.

 

Un art qui méprise la beauté est-il victime d’une perte du sens de l’être ?

 

     si proche et si peu farouche

     tu multiplies tes paraphes

     et de corolle en corolle

     allonges ta fine bouche

 

     ce sont tes ailes surtout

     si vites qu’insaisissables

     par l’œil et par la parole

     qui nous dévoilent le tout

 

     par la pensée elles mènent

     jusqu’aux frontières de l’air

     et y deviennent l’emblème

     de l’illimité mystère

 

     ce qui s’arrache à son poids

     pour ce que sa bouche aspire

     à l’esprit ouvre la voie

     de l’infini du désir

 

     tu nous emportes au plus proche

     de ce que permet la haine

     avec l’amour qui s’accroche

     et signe notre œcoumène

 

20 juin 2012

 

L’éclectisme sélectif invite à ne retenir des idées qui nous sont proposées que celles qui trouvent leur place dans le grand puzzle de notre vision du monde. Ces deux mots associés, éclectisme et sélectif, indiquent une attitude d’équilibre entre l’acceptation et le refus, l’ouverture et la fermeture à ce qui est étranger à notre philosophie. L’éclectisme sélectif fait jouer les vieilles forces d’attirance et de répugnance qui nous habitent, notre philia et notre neïkos, et les met au service de la recherche de la vérité.

Descartes a pratiqué le doute systématique afin de parvenir à bâtir un système cohérent qui exclût, de par le principe de contradiction, tout ce qui ne pouvait s’y intégrer. Ce qu’on lui reproche ici, c’est d’avoir donné beaucoup plus d’importance à la pensée analytique qu’à la pensée synthétique, au raisonnement qu’à l’intuition, à la raison qu’au cœur.

L’éclectisme sélectif que nous pratiquons ici à son égard ne nous fait pas le juger en tant que personne, il nous fait penser sa philosophie afin de décider, comme pour toutes les autres, ce que nous pouvons en accepter et ce que nous devons en exclure pour rester cohérent dans notre vision du monde.

 

La pensée occidentale a pendant longtemps perdu ses chances de connaître la pensée orientale. Celle-ci ne perdurait que dans un courant occultiste héritier du néo-platonisme avec ses Jacob Böhme (1575-1624) et ses Emmanuel Swedenborg (1688-1772), mais ce courant était ostracisé par une doxa de plus en plus rationaliste. Ce n’est qu’à la toute fin du XVIII° siècle que les philosophes occidentaux eurent de nouveau accès à la pensée indienne grâce à la traduction des upanishad. Arthur Schopenhauer (1788-1860) fut l’un des premiers à s’enrichir de sa substance, mais l’hégélianisme et ses avatars ont maintenu la doxa rationaliste. Il a fallu la révolte existentialiste d’un Soren Kierkegaard (1813-1855) pour lancer une contestation antihégélienne dont l’issue demeure encore incertaine, et la remise en selle de l’intuition par Henri Bergson (1859-1941) pour corriger les excès de la pensée cartésienne.

La pensée de Yeshoua a-t-elle un mot à dire à la philosophie occidentale ? Oui dans la mesure où cette pensée s’est partiellement détachée de la pensée hébraïque, elle-même en rupture partielle avec la pensée perse. Yeshoua a pensé en mashal en conformité avec se culture hébraïque, et il nous faut recevoir cette pensée sous cette forme pour la bien connaître plutôt que de la traduire en concepts comme l’a fait la théologie chrétienne occidentale. Mais c’est en s’écartant de la théologie de Moïse que Yeshoua a révolutionné la pensée humaine. L’Eglise était censée accueillir la théologie de Yeshoua et la philosophie qu’elle implique, mais les grands théologiens du christianisme occidental se sont inspirés intellectuellement davantage du platonisme et de l’aristotélisme que de son intuition de l’Être comme Altérité. Si nous accueillons la vérité découverte par Yeshoua, il nous faut ne retenir des diverses philosophies que nous étudions que ce qui s’y accorde avec cette intuition. Tel est le profit à tirer ici de l’éclectisme sélectif.

 

     le rouge se prodigue sur les fleurs

     des prés et des jardins

     le regard qui s’y pose et y demeure

     s’enivre de son vin

 

     que cherche-t-il au fond de cette ivresse

     de feu et de soleil

     est-ce une communion de sèves ou est-ce

     la force d’un éveil

 

     à l’au-delà de respect de tendresse

     pour l’autre qui sommeille

     en ces hosties de sang et qui nous presse

     vers l’unique merveille

 

     rouge est l’adieu à la nuit et au jour

     quand veillent les nuages

     et que le regard lance avec amour

     un chant vers ton visage

 

21 juin 2012

 

Nom. Parler du nom de quelqu’un sans le nommer, c’est le désigner comme innommable, comme incompréhensible et imprenable (mais non inconnaissable). Le nom par lequel nous sommes appelés et identifiés dans notre famille, notre société… n’est pas notre nom essentiel, notre personne inaliénable, inassignable en sa singularité.

Il arrive, il est arrivé que l’on veuille faire oublier le nom d’une personne en le réduisant à un numéro. Mais ce vol du nom et tout ce qui s’y lie dans la réification de l’autre ne peuvent toucher son altérité essentielle à jamais anonyme, son nom innommable.

Parler ainsi du nom, c’est entrer dans l’univers de la Bible. L’Eternel a un nom innommable et les croyants réfèrent à lui en tant que nom. « Saint est son nom » (Luc I, 49). « Que ton nom soit sanctifié » (Matthieu VI, 9). En langage biblique, sanctifier c’est mettre à part, considérer comme intouchable et sacré. Sanctifier le nom de l’Eternel, le qualifier de saint, c’est le reconnaître comme innommable. N’est-ce pas pourquoi les israélites pieux ne prononcent jamais le tétragramme censé être venu à l’esprit de Moïse dans la rencontre du Buisson ardent (Exode III, 14, 18…)

« Pour eux je me sanctifie, qu’ils soient sanctifiés en vérité », dit Yeshoua (Jean XVII, 19). Se sanctifier et sanctifier les autres dans la vérité, c’est reconnaître cette altérité essentielle imprenable de la personne. Mais avec Yeshoua c’est reconnaître cette altérité comme relation d’agapè mutuelle, c’est connaître intimement dans l’amour. Telle est la vérité de son intuition et de son message. Si nous recevons le message de Yeshoua comme vérité, nous sommes appelés à aborder toute personne en son nom innommé, inviolable, adorable, quel que soit son visage, quelle que soit son apparence, de la plus charmante à la plus répugnante. Nous sommes conviés à l’aimer de l’amour de respect et d’affection qu’a pour elle le Nom éternel, à partager la béatitude de sa sollicitude.

 

Yeshoua n’a cessé de parler en mashal, donnant sa valeur à l’image, à l’imagination. On peut accueillir et étudier cette valeur pour la pratiquer en suivant Paul Ricœur dans son exploration du symbole et du récit, car un mashal est l’un et l’autre.

 

     égaré un rat musqué

     s’aventure sur la route

     hésitant entre ses doutes

     en quête de vérité

 

     à l’arrivée d’un bipède

     qui s’émeut intéressé

     sa  cu ri o si té  cède

     à la peur d’être chassé

 

     il enfonce dans les herbes

     sa silhouette racée

     et vite cache son verbe

     au silence du fossé

 

     le bipède qui s’approche

     lui murmure un au revoir

     sa tête doucement hoche

     pour saluer son départ

 

     et lorsque les yeux se ferment

     enfin pour l’un et pour l’autre

     la rencontre allée à terme

     devient un rêve du nôtre

 

22 juin 2012

 

Telle que l’ont étudiée Henry Corbin (1903-1978) et, plus récemment, Cynthia Fleury dans sa Métaphysique de l’imagination (2000), la pensée perse peut-elle apporter un nouvel éclairage aux mashal de Yeshoua ? Henry Corbin explique qu’en revendiquant un pouvoir innocemment qualifié de spirituel doublé d’une infaillibilité dogmatique, l’Eglise chrétienne s’est fermée à la perception mystique du message évangélique. La chance de l’islam a été, selon lui, d’avoir manqué d’un pouvoir susceptible d’imposer un dogme : cette absence de rigueur dogmatique a permis le développement d’une mystique gnostique et l’apparition du soufisme, notamment dans l’islam shiite.

Le soufisme, que certains Occidentaux découvrent maintenant comme « l’Orient de leur âme » et qui transforme leur vie spirituelle, est une émanation de cette perception mystique du monde. Chez l’Oriental Sohrawardi (1155-1191) et chez Ibn Arabî (1165-1240), l’Occidental qui alla le rejoindre, le monde est Un dans une continuité qui va du sensible au spirituel en passant par les médiations de l’imaginaire et de l’intelligible. L’imaginaire ou, pour mieux dire, l’imaginal, assure la médiation entre le sensible et l’intelligible. Il est intéressant de noter que le monde imaginal, c’est en langue arabe ‘alam al mithâl, le mot mithâl n’étant autre que le cousin sémite du mashal de la langue hébraïque.

     « Lumière sur lumière !

     Allah guide qui il veut vers sa lumière

     Allah propose aux humains des mithal

     Allah connaît toute chose » (Coran XXIV, 35)

Constamment utilisé par Yeshoua pour présenter le Royaume des cieux, le mashal est la porte d’une interprétation mystique des réalités sensibles que la théologie occidentale a malheureusement négligée. Le cœur du message de Yeshoua, c’est bien sûr que l’Eternel est Amour, que l’Être est Altérité. Mais l’Amour porte sur tout l’être et sur tout être un regard qui les saisit dans leur harmonieuse unité. Si l’éclectisme sélectif peut intégrer à cette vision de l’harmonie universelle la perception de l’imaginal dans le sensible, il doit permettre une vision du monde plus parfaite, un émerveillement plus fort devant l’intelligence et la beauté qui y manifestent l’Eternelle.

Interprétation hasardeuse ? Peut-être, comme toute interprétation. L’interprétation est de l’ordre de la doxa et non de l’alêtheia parménidiennes. Mais elle invite à penser.

 

     ô toi plus douce que le jour

     quand tu t’en viens quand tu t’en vas

     il semble qu’à peine tes pas

     touchent la terre d’où tu sourds

 

     tes amis gardent ton silence

     précieusement les yeux levés

     vers l’infini de la clarté

     obscure où tu donnes le sens

 

     dans le vacarme ils t’interpellent

     en contemplant les mille étoiles

     dont lentement tu te dévoiles

     en disant honte aux décibels

 

     car la musique de tes sphères

     à l’oreille attentive conte

     qu’elle descende ou qu’elle monte

     l’enchantement de ton mystère

 

     à l’heure où déjà tu t’allonges

     auprès du jour pour le ravir

     avec lui avec toi sourire

     mêle à la parole le songe

 

23 juin 2012

 

Egalité ontologique. Si l’on admet que tout être est aimé de l’Eternel à la mesure de l’accueil qu’il lui réserve, on peut dire que l’Eternel se fait l’égal de tous. L’Eternel traite d’égal à égal avec un atome, une herbe, une bête, un humain. Si l’on admet que Yeshoua dit la vérité lorsqu’il dit : « Qui me voit voit le Père… Je suis dans le Père et le Père est en moi… C’est le Père qui vit en moi qui fait ce que je fais » (Jean XIV, 10s), alors regarder Yeshoua laver les pieds de ses disciples, c’est voir l’Eternel laver les pieds des humains. C’est un geste de serviteur, mais dans un esprit d’amitié et d’égalité. C’est en ce sens que les Pères grecs ont pu affirmer que Dieu se fait l’égal de l’homme afin que l’homme se fasse l’égal de Dieu.

C’est en ce sens que l’on peut comprendre l’attitude de Paul à l’égard de celles et ceux qu’il rencontrait : « Libre à l’égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous afin d’en gagner le plus grand nombre… je suis devenu tout à tous pour en sauver quelques-uns. Je l’ai fait pour l’Evangile afin d’y participer avec vous » (I Corinthiens IX, 19-23). Qu’est-ce en effet que l’Evangile si ce n’est la bonne nouvelle de l’Eternel Amour qu’il veut partager et faire partager aux autres ? Mais on n’invite les autres à l’Amour que par l’Amour, et l’Amour inspire d’être le serviteur de tous comme il l’a inspiré à Yeshoua en participation à l’Amour Eternel. « Le père et moi, nous sommes un » (Jean X, 30).

Celles et ceux qui sont « de la vérité écoutent la voix » de Yeshoua « témoin de la vérité » (Jean XVIII, 37). Qui accueille la vérité et se laisse inspirer par l’Amour éternel en toutes ses pensées et toutes ses actions pratique sa sollicitude à l’égard de tout être, que ce soient les moindres humains, les moindres bêtes, les moindres plantes ou les moindres atomes. (Pour celles et ceux qui participent à l’Amour éternel, l’écologie n’est pas une option mais une évidence).

 

Henry Corbin parle de création comme théophanie dans la pensée d’Ibn ‘Arabî, et de la « connaissance de l’être et de l’univers en tant que théophanie » (L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî, p. 168). Qu’est-ce à dire ? La théophanie est la manifestation de l’Eternel, ce que la Thora appelle sa kavod, sa doxa dans la traduction grecque, sa « gloire », l’Être en son apparence.  Mais comment la pensée perse adoptée par Ibn ‘Arabî passe-t-elle de cette vision à l’imagination créatrice ? On a ici le sentiment (provisoire ?) d’une confusion. L’imagination, nous a rappelé Pascal, est « maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours » (Pensées, éd. Sellier, fragment 78, p. 66). Il est cependant des imaginations illusoires qui sont « créatrices » de dynamismes spirituels. Ainsi de l’imagination des catholiques qui croient à leurs sacrements, en particulier à celui de l’eucharistie. Leur croyance n’engendre-t-elle pas chez eux une imagination créatrice de fervente agapè ?

 

     nouvelle lune obscure force

     du souvenir à l’avenir

     attente que tout recommence

     dans l’espoir d’une autre naissance

 

     au jour qui tombe cette porte

     que l’on guette comme une fête

     enfin s’entrouvre à la lumière

     comme un salut à notre terre

 

     c’est l’heure pure de l’œil du soir

     face au recul du crépuscule

     où se dissout pour le silence

     la perle rare dans l’immense

 

     ta face enfin se donne à voir

     belle enfant portée sur ses ailes

     qui apparais fleur du désert

     nouvelle étoile de la  mer

 

24 juin 2012

 

Découvrir la valeur théophanique de l’univers, percevoir les êtres de l’univers comme la manifestation (la kavod, la doxa, la gloire) de l’Eternel, c’est aller au-delà du raisonnement qui fait conclure de l’intelligence dont l’univers est pétri et de la beauté dont il est vêtu à l’idée d’une Cause suprêmement intelligente et suprêmement belle, et du raisonnement qui fait conclure à l’Altérité positive de cette Cause (l’Infini étant tout et n’ayant donc rien à désirer si ce n’est un Autre à aimer comme autre). C’est découvrir une perception des réalités sensibles transfigurées par l’imagination dans leur dimension spirituelle. Le culte des icônes dans le christianisme oriental en est un exemple : le peintre d’icônes et le contemplateur d’icônes y imaginent la présence de l’être qu’elles représentent. Cette expérience est d’ailleurs celle, plus ou moins intense, de toute contemplative, de tout contemplatif face aux images saintes, y compris celles que les monothéismes qualifient d’idoles.

Cette perception imaginative de la spiritualité des choses peut s’étendre à la totalité des êtres de l’univers, dans leurs singularités et dans leurs relations à travers le temps et l’espace. C’est ainsi qu’un buisson (pensons au Buisson ardent de Moïse), une source, une montagne (Arunâchala, montagne de Shiva), la lune…. tout être de la nature peut, à des degrés divers, devenir théophanique pour une conscience spirituelle, à la mesure de sa puissance imaginative.

 

Le mashal hébreu, le mithâl arabe, fait appel à l’imagination. Peut-on conjecturer qu’il fait chez Yeshoua appel à l’imagination théophanique au sens où il appelle à une interprétation spirituelle de ses paroles ? C’est ainsi que l’on accède à leur sens véritable lorsqu’on l’entend dire qu’il faut manger sa chair et boire son sang pour avoir la Vie parce que ses paroles sont esprit (Jean VI, 53ss, 63).

 

     ferme les yeux  le lac

     déploie la mélodie

     de ta sonate

 

     autour de lui s’assemblent

     les notes des prairies

     et ce qui semble

     dans la brume lointaine

     et l’espace infini

     chanter  je t’aime

 

     joue joue et joue encore

     l’indicible harmonie

     de ton trésor

    

     (à Brigitte Engerer)

 

25 juin 2012

 

Inspiration. Les religions des Sémites : judaïsme, christianisme et islam, sont des religions de prophètes, c’est-à-dire d’inspirés et d’inspiration. L’Esprit est présent dès l’ouverture de la Bible : « L’Esprit de l’Eternel planait sur les eaux » (Genèse I, 2). Il inspire tous les prophètes dont la Bible rapporte les paroles. Yeshoua s’est lui-même présenté comme un prophète. Lorsqu’il entre à Jérusalem quelques jours avant sa mort, la foule l’acclame comme « le prophète de Nazareth en Galilée » (Matthieu XXI, 11). C’est à Jérusalem qu’il va mourir car « il ne convient pas à un prophète de mourir hors de Jérusalem » (Luc XIII, 33).

L’Esprit lui est présent du tout début à la toute fin. L’évangile de Luc attribue à l’Esprit sa conception : « L’Esprit saint viendra sur toi », dit Gabriel à Marie lorsqu’elle lui demande comment elle concevra, elle qui « ne connaît pas d’homme » (Luc I, 35). L’Esprit vient aussi sur Yeshoua au moment de son baptême, de sa retraite au désert, des débuts de sa prédication (Luc III, 22 ; IV, 1, 18…). Son dernier geste en mourant sera de « remettre l’esprit » (pneuma et non psukhê,  l’âme) (Jean XIX, 30).

Lorsqu’il envoie ses disciples en mission et les prépare à se défendre éventuellement devant des tribunaux, il les rassure en leur disant que « l’Esprit de votre Père parlera en vous » (Matthieu X, 20). Lorsqu’il les quitte définitivement et renouvelle son envoi en mission, il leur donne l’Esprit : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Après quoi, il souffla sur eux et leur dit : recevez l’Esprit saint » (Jean XX, 22).

L’Esprit de l’Eternel est à la fois lumière pour la pensée et force pour l’action. C’est le Don d’Aimer qui co-agit avec les humains pour penser et agir dans l’amour. C’est ce que la théologie appelle parfois la grâce, sans laquelle il n’est pas possible de participer à la vie de l’Eternel. Confronté à l’impossibilité naturelle d’aimer de pure agapè, c’est-à-dire de partager la vie d’amour de l’Eternel, l’humain n’a d’autre ressource que d’invoquer l’Eternel pour lui demander l’Esprit, sachant qu’il le donne à ceux qui le lui demandent » (Luc XI, 13).

Ainsi se comprend la pratique de l’oraison, les longs moments d’invocation quotidienne, jusqu’à ce que, idéalement, on ne cesse de « marcher en présence de l’Eternel sur le chemin de la perfection de l’amour » (Genèse XVII, 1). Cela n’est pas un conseil réservé au « âmes consacrées ». Cela est proposé à toutes celles et ceux qui « s’efforcent d’entrer dans le Royaume des cieux » (Luc XVI, 16).

 

Ethologie. Pour un certain matérialisme, il semble que l’on ne puisse penser que si l’on parle. C’est réduire la pensée à l’entendement, au raisonnement ; c’est ignorer l’intuition, le sentiment, l’instinct. A moins de dénier aux animaux toute capacité de penser, il faut faire de l’instinct une capacité de connaître. Et si nous admettons l’Evolution et donc notre parenté avec l’animal, l’étude du comportement animal, l’éthologie, peut éclairer le nôtre, une partie du nôtre. Elle peut nous aider à redonner toute sa place à la connaissance intuitive réduite à la portion congrue par le rationalisme cartésien.

 

     avance sous la haute voûte des feuillages

     que lancent les grands arbres en leur surgissement

     de la terre porteuse maternellement

     des enfants de sa gloire en de nouveaux visages

 

     laisse-toi embrasser par le frémissement

     qui t’invite à connaître un peu de ce langage

     hérité avec eux depuis le fond des âges

     chacun selon la choix de son cheminement

 

     il faudrait t’arrêter pour saluer chacun

     et pour lui demander un peu de la sagesse

     qu’il a reçue des siens en partage de l’un

 

     il faudrait t’étonner  parmi tant de largesses

     que tu aies si longtemps privé de ses amants

     ta chair et puis poursuivre au pays des partages

 

26 juin 2012

 

Egalité et compassion. La valeur qu’un disciple de Yeshoua apprécie le plus dans le bouddhisme est la compassion, parce qu’elle lui paraît être la plus proche de l’agapè. Encore faudrait-il demander à un théologien bouddhiste ce qu’il entend par compassion ou, mieux, à un bouddhiste fervent comment il pratique et vit la compassion.

L’Evangile nous parle de la compassion de Yeshoua. Il y a par exemple sa rencontre avec le cortège funèbre du fils unique d’une veuve à Naïn. En voyant cette femme en pleurs, Yeshoua fut « pris de compassion ». Le grec dit : esplagkhnisthê, de splagkhna, « entrailles, cœur, esprit, tendresse, sentiments. Dia splagkhna éléous theou : par la miséricordieuse tendresse de Dieu, Luc I, 78 » (Dictionnaire grec-français du Nouveau Testament). Proche du grec, le latin dit : Per viscera misericordiae Dei. Les traductions françaises varient dans l’épisode de la rencontre de la veuve de Naïn. La bible de Jérusalem parle de « pitié », celle de Segond de « compassion », celle de Chouraki de « prise des entrailles », que l’on retrouve dans la parabole du Bon Samaritain (Luc X, 33). La bible anglaise de King James parle de compassion.

On peut ainsi comprendre que la compassion s’origine dans la chair, dans l’animalité humaine, selon le schéma continuité/discontinuité de l’humain premier charnel à l’humain dernier spirituel. Fondée sur l’émotion des entrailles ou du cœur (misericordia), la com-passion selon l’étymologie latine, la sym-pathie selon l’étymologie grecque est un mouvement des sensations, des sentiments. C’est une capacité à ressentir l’autre par ce que la connaissance récente du cerveau appelle les neurones miroirs qui font que voir, c’est déjà agir, réagir. Sauf que la liberté humaine peut dire oui ou non à ce mouvement de la chair, le neutraliser ou lui donner suite, ainsi qu’on le voit avec les divers personnages de la parabole du Bon Samaritain.

Et puis, selon l’économie du Royaume des cieux telle que Yeshoua l’a expliquée, « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean VI, 63). L’esprit doit prendre le relais de la chair, la compassion charnelle se muer en agapè spirituelle. Ainsi le geste de Yeshoua lavant les pieds de ses disciples n’est pas un geste de la chair mais de l’esprit, de pure agapè.

La compassion risque d’être condescendante, d’être une pitié. Car si la pitié est une « sympathie qui naît de la connaissance des souffrances d’autrui et fait souhaiter qu’elles soient soulagées », c’est aussi « un sentiment de commisération accompagné d’appréciation défavorable ou de mépris » (Le Petit Robert). On glisse facilement de l’un à l’autre sens.

La compassion selon Yeshoua  est une manifestation de l’agapè, et l’agapè est égalitaire. Elle fait aimer l’autre comme un égal. L’Eternel aime ainsi. Bien qu’il soit infini, il traite avec tout être d’égal à égal à la mesure de son être. Telle est l’altérité positive, l’Eternel Amour à la vie duquel nous sommes appelés à participer dans la liberté et l’égalité ontologiques. (On devrait s’en souvenir lorsqu’on rencontre des handicapés…)

L’égalité ontologique est le fondement, la cause et la justification de l’égalité des droits essentielle à la démocratie. Et cette égalité ontologique chemine logiquement vers l’égalité des chances et vers l’égalité des conditions. (Comment justifier l’égalité des citoyens dans une élection au suffrage universel si ce n’est par une égalité ontologique ?)

 

     es-tu ce papillon qui déploie ses grands yeux

     pour conjurer sa peur et sans jamais se voir

     ni mesurer son cœur dans l’ombre d’un miroir

     s’en va deçà delà au gré de ce qu’il peut

 

     entre ce qu’il désire et connaît  ce qu’il veut

     c’est réussir sa vie sans même le savoir

     dans le temps qui l’emporte en l’instant sans mémoire

     et partir sans espoir ou rester en ces lieux

 

     la beauté qu’il honore en visitant les fleurs

     le bonheur qu’il éprouve en courtisant ses sœurs

     sont la juste mesure de sa mélodie

 

     et tu peux sur ses ailes cet après-midi

     jouer cette sonate en lui que l’univers

     de ses grands yeux attend pour son concert

 

27 juin 2012

 

La volonté politique de justice sociale est une volonté de cheminer vers l’égalité des chances et l’égalité des conditions. Elle est inséparable de la volonté de liberté et ne peut donc espérer s’établir rapidement. On dit que pour l’humanité démocratique l’égalité est un principe et l’égalisation un processus. Le principe est le moteur du processus. On peut le comprendre dans l’économie générale de l’humanité comme le cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier, en termes mythiques chrétiens, le lent passage du premier au second Adam.

Le pouvoir politique démocratique conscient de ce cheminement doit tenir compte des forces en présence. Une éthique de conviction doit lui faire garder à l’esprit l’idéal d’égalité dans la liberté, et la prudence de l’éthique de responsabilité doit le faire agir selon les dispositions des citoyens. Plutôt que révolutionnaire, il doit se faire réformateur.

Le passage de l’humain charnel à l’humain spirituel, du « monde » au « Royaume des cieux » ne peut se faire dans la société qu’avec la lenteur de l’imparfait progressif. Le mouvement vers l’égalité des chances et vers l’égalité des conditions doit tenir compte des tendances socio-économiques à l’inégalité : l’humain premier, largement majoritaire, est animé par ses libidos, ses désirs de posséder et de dominer, de s’enrichir et de s’élever dans l’échelle sociale. Le pouvoir politique ne peut employer la loi qu’avec prudence en fonction de l’opinion qu’elle doit travailler, accompagner en la guidant.

Pour chaque personne cependant, le cheminement de la perfectibilité peut s’opérer rapidement. Il peut prendre la forme de la conversion, de la métonoia. C’est à cette conversion qu’appelait Jean le baptiste, et elle comprend inévitablement une radicale égalité des conditions : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas » (Luc III, 11). L’entrée dans le Royaume des cieux est à ce prix, et l’on comprend que « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus » (Matthieu XX, 16). Cette conversion peut cependant s’opérer plus lentement, être sans cesse remise à plus tard : « Demain je me convertirai…» C’est que sa radicalité a quelque chose de terrifiant : « Qui ne renonce pas à tout ne peut être mon disciple » (Luc XIV, 33) Cependant celle celui qui voit approcher sa fin et qui persévère dans son désir d’entrer dans le Royaume doit se résoudre au dépouillement radical de l’égalité ontologique, renoncer à tout avoir pour entrer dans la plénitude de l’être. « Nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu je retournerai » (Job I, 21).

La croyance catholique au purgatoire laisse espérer que si la conversion à l’agapè égalitaire n’a pas été réalisée avant le grand départ de la chair, elle peut encore s’opérer après. « Heureux (pourtant dès cette vie) vous les pauvres, car le Royaume des cieux est à vous » (Luc VI, 20). L’évangile de Matthieu parle des « pauvres avec l’esprit,  ptôkhoi tô pneumati » (Matthieu V, 3), et beaucoup interprètent cette pauvreté comme symbolique, alors qu’il s’agit de la pauvreté radicale qui n’est possible qu’en accueillant en soi l’esprit d’Aimer.

 

Le mythe de la Résurrection à la fin des temps avec le retour du Christ chez les chrétiens comme le mythe de la venue du Messie chez les Israélites sont lus ici comme le mouvement de l’humanité vers l’idéal de perfection de l’amour dans l’égalité et la liberté ontologiques. Mouvement asymptotique…

 

à l’heure où tiède le tilleul, dans le crépuscule exubère, le lait accumulé du jour, l’air boit     son content et sa mère, dans l’intimité de l’amour, avec lui se retrouve seule

debout dans l’immobilité, où l’invite l’écoute vive, la narine toute en éveil, diffuse en la chair qui s’enivre, la présence qui l’émerveille, de son parfum d’éternité

 

28 juin 2012

 

Prophètes. Si le prophète est un être inspiré par l’Esprit, on peut se demander si tout être inspiré n’est pas un prophète, ou du moins si le prophétisme n’est pas chose courante parmi celles et ceux qui accueillent l’Esprit. Au sens restreint, le nom de prophète est réservé dans les monothéismes à leurs fondateurs : Moïse, Jésus et Mahomet (Tout musulman est convaincu que Mohamed est le dernier des prophètes, le seul qui compte vraiment : « Pas de Dieu sinon Dieu, Mohamed est le prophète de Dieu »). En un sens plus étendu, dans le christianisme, le prophétisme est un don et une fonction au service de la communauté. Et au sens le plus étendu, il se confond avec l’accueil de Yeshoua : « personne ne peut dire que Yeshoua est le Seigneur si ce n’est par le Saint Esprit », écrit Paul. Il ajoute cependant que le prophétisme est une fonction particulière dans la communauté, l’un des dons de l’Esprit: « Il y a diversité de dons, mais c’est le même Esprit, il y a diversité d’activités, mais c’est le même Dieu qui fait tout en tous » (I Corinthiens XII, 3s, 6s, 10). Et Paul cite la prophétie comme un don parmi les autres.

Yeshoua a aussi parlé de faux prophètes, que l’on reconnaît à leurs mauvais fruits (Matthieu VII, 15ss). Il parle même de prophètes qui parlent en son nom, mais qui ne sont pas pour autant de ses disciples : A ceux qui auront prophétisé en son nom sans avoir « fait la volonté du Père », il dira « qu’il ne les a jamais connus » (Matthieu VII, 22s). Logique, non ? Être connu de l’Eternel Amour comme le connaître, c’est « faire la volonté du Père », c’est vivre dans l’Amour. « Qui n’aime pas ne connaît pas Dieu «  (I Jean IV, 8). Pour Paul, il existe une sorte de hiérarchie des dons de l’Esprit : « En premier viennent les apôtres, en second les prophètes, en troisième les enseignants… ». Et puis, comme pour confirmer la parole de Yeshoua : « Même si j’ai le don de prophétie et que je connaisse tous les mystères et toutes les connaissances… si je n’ai pas l’agapè, je ne suis rien » (id. XIII, 2). Quels que soient nos dons particuliers, c’est l’Amour qui nous fait participants de la vie de l’Eternel.

 

« Le pouvoir d’achat est une des préoccupations majeures des Français », entend-on répéter. Français ou pas, les adeptes de la sobriété heureuse font cependant bon visage à la baisse de leur pouvoir d’achat (celles et ceux du moins qui ne vivent pas « sous le seuil de pauvreté »). Car elles ils ont pris conscience que le désir de posséder toujours plus, de voir son pouvoir d’achat croître plutôt que de stagner ou de baisser est un désir déshumanisant. Si les adeptes de la sobriété heureuse sont des disciples de Yeshoua et des tenants d’Aimer en marche vers le Royaume de la pure Agapè, elles ils vivent dans l’évidence qu’elle est l’avenir de l’humanité.

 

Comme on peut entrer en poésie, on peut aussi entrer en philosophie, en théologie… Ces entrées se déclinent ici en cinq mots : observer, lire, écrire, penser, vivre (dans cet ordre ou dans un autre. Mieux, sans ordre en mutuelle concertation).

 

     la rose qui déroule sa corolle

     insensiblement d’heure en heure

     annonce au loin sa fragile senteur

     en messages plus sûrs que mes paroles

 

     je sais que la narine de l’abeille

     est plus subtile que la mienne

     et que dans sa recherche des aubaines

     elle saura découvrir la merveille

 

     et je sais que la rose qui éclot

     dans les souffles qui les appellent

     amènent aussi ses amants jusqu’à elle

     dans la complicité du jardin clos

 

     mais qu’importe à la rose et à l’abeille

     l’étonnement de mon savoir

     elles m’invitent il semble à concevoir  

     la place de chacune de chacun dans la merveille

 

29 juin 2012

 

Les mots pièges. Ils le sont quasiment tous et il nous faudrait tous les penser. Les penser afin de penser ? Comment les mots pourraient-ils penser les mots ? Il faut une pensée indépendante, extérieure, transcendante aux mots pour penser les mots. Comment s’appelle cette pensée ? Y a-t-il un mot pour la désigner ? Ne serait-ce pas contradictoire ?

« Irrationnel » ? « Qui n’est pas rationnel ». On s’en douterait. « Inaccessible ou même contraire à la raison » (Le Petit Robert). Peut-être faut-il peser ce « ou même », car entre « inaccessible à » et « contraire à », il n’y a pas une différence de degré mais une différence de nature, une différence qui rend l’irrationnel acceptable, voire utile et nécessaire, ou bien inacceptable. Une différence qui valorise et une différence qui dévalorise au point de disqualifier.

Les mots « rationnel », « rationaliste » et leurs dérivés ont des sens divers, affectés par cette différence entre l’irrationnel inaccessible à la raison et l’irrationnel contraire à la raison. Pour le rationalisme strict, il n’y a pas d’irrationnel inaccessible à la raison, tout irrationnel est contraire à la raison et donc inacceptable. Il est utile alors de se souvenir de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Encore faut-il lire cette phrase mémorable dans le sens que lui donne son auteur. Le cœur chez Pascal est inaccessible et non pas contraire à la raison. « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre… C’est sur les connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours… Plût à Dieu que nous connaissions toutes choses par instinct et par sentiment ! » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). Il faudrait lire et relire ce fragment dans son entier. On comprendra que le « cœur » de Pascal, qu’il donne pour synonyme d’ « instinct » et de « sentiment », et qu’il estime supérieur à la raison, c’est ce que nous appelons plutôt maintenant « l’intuition ».

Lorsqu’on lit dans un dictionnaire que le rationalisme peut être spiritualiste ou matérialiste, on retrouve la distinction entre l’ « inaccessible » et le « contraire » à la raison. Mais on pense ici que le rationalisme matérialiste est contraire à la raison puisqu’il est amené à refuser le principe de causalité. C’est ce que suggère encore Pascal : « Immatérialité de l’âme. Les philosophes qui ont dompté leurs passions, quelle matière l’a pu faire ? » (fragment 147). C’est par l’esprit que l’on maîtrise les libidos, le « monde » au sens évangélique, comme c’est par l’intuition non verbale que l’on pèse les mots. Quant au scientifique matérialiste qui parle de phénomènes acausaux, il est pris en flagrant délit d’irrationnel contraire à la raison puisqu’il ignore le principe de causalité.

La raison infaillible, ce n’est pas le raisonnement, ce sont les principes d’identité et de causalité. Leur usage, jumelé avec celui de l’intuition, permet d’avancer dans la découverte du réel. Raison et intuition sont les deux jambes du pèlerin de la vérité.

Tel qu’il se manifeste dans la Bible, éminemment dans la vie et l’intuition de Yeshoua, l’esprit est un irrationnel inaccessible à la raison et non un irrationnel contraire à la raison.

 

La sécularité du monde (certains l’appellent laïcité, d’autres encore athéisme) n’a pas commencé avec les Lumières, ni même avec la Réforme. Elle était en germe, levain à l’œuvre dans la pâte, dès l’intuition de Yeshoua avec sa désacralisation radicale du temps et de l’espace. Du temps : « Le fils de l’homme est maître du sabbat », car « l’Eternel ne cesse d’agir », ne se repose jamais (Jean V, 17), contrairement à ce qu’avait dit la Thora : « Le septième jour Dieu acheva son travail et il se reposa » (Genèse II, 2). Désacralisation de l’espace : « Désormais on n’adorera plus à Jérusalem ni sur votre montagne, mais… en esprit, selon la vérité » (Jean IV, 21, 24). La sécularisation de la planète se poursuit, mais avec un nouvel enchantement du monde pour les tenants d’Aimer qui y voient resplendir la gloire de son intelligence et sa beauté.

 

     dans les voix et les silences

     lorsque sur l’arbre tu sautes

     de branche en branche et te tais

     il semble que s’entend l’hôte

     des prairies et des forêts

 

     il me faudrait trouver place

     dans les feuilles et les herbes

     parmi les gens de ta race

     pour communier à ton verbe

     en l’immensité du sens

 

30 juin 2012

 

La conversion métanoia à laquelle Jean le baptiste appelle est une rupture avec « le monde », avec les libido sentiendi, sciendi et dominandi. Elle se manifeste d’abord par un ascétisme radical, un refus péremptoire adressé à l’altérité négative qui cherche à posséder l’autre, à le comprendre, à le dominer. Et l’autre, ce ne sont pas seulement les humains, ni même les bêtes, les plantes, les rochers… mais la façon de les aborder par la pensée et par l’action.

On a pu observer cette rupture chez des convertis tels que Charles de Foucauld, qui avait mené jusque-là une vie que l’on disait dissolue, et qui se plongea dans une stricte continence de sexe et abstinence de nourriture, de vêtement, d’habitat…. On observe cette attitude, moins spectaculaire et plus acceptée que choisie chez les novices de la vie religieuse.

L’esprit, le dynamisme et l’intelligence de cette conversion, ce ne peut, ce ne doit être que l’amour agapè, la volonté d’aimer les autres, tous les êtres de l’univers de l’amour dont l’Eternel les aime. Mais il y entre une certaine violence à soi-même : « Le Royaume des cieux se force, est pris de force ; et les forts, les violents s’en emparent. Basileia tôn ouranôn biazétai, kai biastai arpazousin autên » (Matthieu XI, 12).

Le temps de la rupture est censé conduire au temps de la maîtrise. Les libido ne sont pas détruites mais maîtrisées, mises au service de la pensée et de l’action. On observe une nouvelle approche de l’autre par la sensibilité, l’intelligence et la volonté dans la réjouissance, la connaissance et le service.

Le danger qui guette celles et ceux qui accèdent à cette vie inspirée par l’amour, c’est qu’ils elles se méprennent sur la vraie nature de leur amour, le prenant pour de l’agapè alors que c’est encore de l’éros. « Aime, et fais (et pense) ce que tu veux » n’est possible que dans une existence nourrie d’invocation à l’Esprit, d’une « marche en présence de l’Eternel ». Le dérapage de l’amour se reproduit régulièrement. Celles et ceux qui ont étudié l’histoire de l’Eglise connaissent le « mouvement du Libre-Esprit » des bégards, béguines et autres qui se répandit en Europe du XIII° au XVI° siècles. L’une de leurs représentantes les plus connues, Marguerite Porète (v. 1250-1310) préconisait dans son Miroir des simples âmes de suivre ses désirs, confondant « l’amour séraphique » avec l’amour charnel dans une érotique universelle. Cette confusion est un risque permanent pour celles et ceux qui vivent l’aventure de l’Amour et découvrent la liberté ontologique. Le cheminement vers le Royaume des cieux n’aboutit qu’avec « crainte et tremblement » et dans l’accueil fervent de l’Esprit qui « opère en nous le vouloir et le faire ».

 

     ton ombre au jardin solitaire

     passe repasse et quelquefois

     s’immobilise hiératique

     parmi les souffles et les voix

     au grand silence de l’unique

 

     il semble qu’avec toi dans l’air

     invisibles de beaux messages

     se sourient et que leur douceur

     à toute chose se propage

     comme les arômes des fleurs

 

     et quand ta main verte se pose

     sur une tige une racine

     il semble qu’avec toi la rose

     sur tout le jardin se dessine

     et s’étend par toute la terre

 

1er juillet 2012

 

Liberté, liberté, liberté… Comme l’Esprit qui plane sur les eaux de la Matière (Genèse I, 2), ainsi la liberté plane sur l’univers. Car aussi vrai que l’univers est matière, la liberté est esprit. L’Esprit libère les êtres à la mesure de leur être. Autre est la liberté de l’atome (ce cher Epicure parlait de clinamen), autre est la liberté de l’amibe, autre celle de l’hirondelle, autre celle du grand singe, autre celle de l’humain premier, autre celle de l’humain dernier (en continuité/discontinuité), à la mesure de leur accueil de l’Esprit.

En étudiant la merveilleuse matière grise, en la regardant fonctionner, on s’est aperçu récemment qu’avec ses neurones miroirs et ses neurones faisceaux elle décidait de nos actes avant même que nous n’en prenions conscience. Certains s’en sont affligés, d’autres y ont vu une triomphale confirmation du génie de leur cher Spinoza et de sa liberté-nécessité. Est-ce Leibniz qui, moins fataliste, pensait néanmoins que « nous ne sommes qu’empiriques dans les trois quarts de nos actes » ? Il avait dû observer et comprendre que bien souvent nos actes « libres » ne sont que les actes spontanés de notre chair face aux situations qu’elle rencontre. C’est la liberté de l’animal qui cherche sa nourriture, fuit le danger, s’accouple, ou simplement déploie l’énergie de sa joie de vivre. C’est la liberté de l’enfant, dans une large mesure. Puis vient ce fameux libre arbitre qui nous fait agir après mûre réflexion et où les neurones nous suivent sans doute plus qu’ils ne nous précèdent dans nos actes. Et puis…

Nous devrions être reconnaissants et non pas affligés de n’avoir pas à réfléchir avant chacun de nos actes, de n’avoir qu’à laisser faire en notre chair la nature ou la seconde nature qu’est l’habitude, et même toutes nos paroles et gestes machinaux de gens civilisés qui savent automatiquement dire « bonjour », « merci », « pardon », « excusez-moi », « après vous » et mille autres choses.

La liberté de l’humain dernier, la « liberté des enfants de Dieu », c’est encore autre chose. C’est celle que promet Yeshoua à celles et ceux qui accueillent la vérité de l’Amour, la vérité de l’Être de l’être, à celles et ceux qui « gardent sa parole et ainsi connaissent la vérité, la vérité qui rend libre » (Jean VIII, 31s). « Garder la parole » de Yeshoua, ce n’est rien d’autre qu’aimer de l’Amour Eternel. On participe ainsi, évidemment, à sa liberté.

Cette liberté de l’Esprit ne met pas fin à la liberté de notre chair, elle l’assume et la dépasse. Mais qui est libre de la liberté de l’Esprit ne se laisse plus manipuler par l’opinion, la doxa de son espace et de son temps, les courants philosophiques et artistiques, religieux, politiques… Elle, il se moque éperdument de sa réputation. Elle, il ne se soucie même pas de ce jugement problématique que l’on peut porter sur soi-même, car « sa main gauche ignore ce que fait sa main droite ». Cette liberté fait partie du « centuple que reçoivent dès cette vie » celles et ceux qui quittent toute chose pour s’efforcer d’entrer dans le Royaume d’Aimer (Luc XVIII, 30).

 

     accueille la caresse du soleil

     quand l’horizon à sa rencontre vient

     et t’emmène avec lui jusqu’à la treille

     où la vigne déjà prépare son raisin

 

     à cette heure où rapide la lumière

     à hauteur de visage te salue

     si tu tournes vers elle tes paupières

     ton sang te sourira en son afflux

 

     y verras-tu naître mûrir mourir

     les enfants de la terre et du soleil

     qui depuis l’origine sans finir

     peuplent les univers de notre treille

 

2 juillet 2O12

 

Egalité, égalité, égalité… Comment situer l’égalité en ses diverses relations ? Dans le langage social et politique, on oppose l’égalité à la liberté. On oppose le libéralisme à l’égalitarisme en les faisant correspondre respectivement au capitalisme et au communisme (La planète découvre maintenant que les excès du premier sont aussi destructeurs, sinon aussi meurtriers, que ceux du second.) On parle des égalités de droits, de chances et de conditions comme de degrés d’une même réalité, sans forcément s’entendre sur ce que sont ces droits, ces chances et ces conditions. Elles apparaissent en tout cas comme inhérentes à la démocratie. Mais quelles sont leur raison et leur justification, pour tout dire leur cause, s’il est vrai que rien n’est sans cause ?

L’Evangile parle explicitement de liberté, que ce soit Yeshoua dans sa promesse de libération spirituelle ou Paul dans sa théologie de la grâce libératrice de la loi. On peut dire que cette liberté est ontologique, qu’elle tient à l’être même de l’humain dernier en sa participation à la liberté de l’Eternel. Quid de l’égalité ? L’est-elle aussi ?

Le mot « égalité » ne s’entend pas dans la bouche de Yeshoua, mais la chose se voit dans tous ses gestes. Jean le baptiste en avait fait une obligation de la vie des convertis : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas ; de même, que celui qui a de quoi manger partage avec celui qui n’a pas de quoi » (Luc III, 11). L’égalité des conditions apparaît dans les premiers jours de l’Eglise : « Ils mettaient tout en commun » (Actes IV, 32). Paul utilise le mot égalité (isotês, isotêtos) lorsqu’il demande aux Corinthiens d’apporter une aide pécuniaire à la communauté de Jérusalem afin qu’ils ne vivent pas dans l’abondance alors que les autres sont dans le besoin (II Corinthiens VIII, 13s).

Yeshoua a vécu l’égalité de conditions dans sa vie publique. Dès sa naissance il a partagé la condition des démunis, et l’on peut penser qu’il n’a pas vécu dans le luxe à Natsèrèt, lui le fils d’un charpentier. Il nous faut comprendre que cette égalité de conditions de vie s’origine dans une égalité ontologique. Si Yeshoua proclame bienheureuse la pauvreté, c’est pour cette raison et non par ascétisme. Sa pauvreté et l’égalité qu’elle manifeste sont celles de l’Eternel lui-même. Il nous faut le découvrir et le faire découvrir à ceux et celles qui continuent de croire que l’Eternel est riche, immensément riche, que tout lui appartient, alors que sa pauvreté le fait l’égal de tous. L’Eternel ne connaît pas l’avoir, il n’est qu’être. On peut le comprendre en prêtant attention aux paroles maintes fois répétées de Yeshoua : il n’a cessé de dire qu’il ne faisait rien qu’il ne vît faire à son Père » (Jean V, 19 ; X, 32 ; XIV, 9ss…). Ses actions étaient celles de L’Eternel.

Il n’est pas certain que Paul l’ait compris. Il a écrit que Yeshoua, qui était de condition divine et dont l’égalité avec Dieu n’était pas une vaine prétention, s’est abaissé jusqu’à se dépouiller et à prendre la condition des serviteurs, au point de mourir comme un esclave (Philippiens II, 6ss). Paul ne voit pas que cet abaissement, cette kénose (eauton ékénôsen) manifeste la vraie nature de l’Eternel, opérant un changement radical de l’idée de Dieu. Dieu n’est plus Dieu, Dieu est mort. Il n’est pas le roi des rois et seigneur des seigneurs, mais le serviteur. Il est dans l’Amour l’égal de tous, de tout être fini, lui l’infini. Lui le non-autre de tout autre.

 

     de jour en jour les épis

     se délivrent des verdures

     laissant leur premier souci

     pour celui de ce qui dure

 

     tendus vers la graine mûre

     corps et visages blêmis

     dans la pâleur ils épurent

     leur chair au feu de l’ennui

 

     car rien ne les divertit

     de la tâche qui emmure

     jusqu’à ce que   accomplis

     l’esprit enfin les capture

 

3 juillet 2012

 

Dieu est mort. L’idée fausse d’un dieu tout-puissant a fait place à la vérité de l’Eternel Amour dont Yeshoua a été le prophète, le témoin inspiré par l’Esprit. La mort de Dieu proclamée par Nietzsche et ses amis, elle, n’est qu’un avatar monstrueux de la mort de Dieu sur la croix avec Yeshoua. Les grands révoltés n’ont pas vu qu’en transférant la toute-puissance de Dieu sur l’Homme, ils ne faisaient que remplacer une religion par une autre, un peuple élu par un autre peuple élu, un pouvoir religieux par un autre pouvoir religieux.

Nietzsche a été cohérent en prêchant la venue du Surhumain, du nouveau peuple élu, et en s’élevant avec fureur contre l’égalité : « Un jour vous formerez un peuple ; vous qui êtes élus vous-mêmes, vous donnerez naissance à un peuple élu » (Ainsi parlait Zarathoustra, éd. GF Flammarion, p. 118). « La doctrine de l’égalité !… Mais il n’y a pas de poison plus vénéneux : car elle paraît prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice… Aux égaux, égalité ; aux inégaux, inégalité – tel devrait être le vrai langage de toute justice ; et, ce qui s’ensuit nécessairement, ce serait de ne pas égaliser des inégalités » et cetera et cetera… (Le Gai Savoir cité dans les notes de Ainsi parlait Zarathoustra, p. 416). Les amis de Nietzsche ne veulent pas voir que la révolte de Nietzsche a permis Hitler comme celle de Marx a permis Staline (Albert Camus a dénoncé cet aveuglement dans L’homme révolté). Hélas pour ceux et celles qui ne voient pas le cheminement de l’humanité vers la liberté et l’égalité ontologiques de l’Eternel Amour, qui n’accueillent pas l’Esprit (qui « pèchent impardonnablement contre l’Esprit » (Matthieu XII, 31s).

 

Sexe et genre. Pour les penser, et les penser l’un par l’autre plutôt que l’un contre l’autre, il faut savoir que l’inégalité et la différence sont deux concepts séparables, que l’égalité s’accommode de la différence, et que la différence est essentielle à l’être en son altérité. La différence des sexes est le type, la figure de toutes les différences entre les humains. Vivre la différence sexuelle dans l’égalité est exemplaire de la vie d’altérité positive dans l’égalité ontologique. C’est dans le couple que se découvre le plus naturellement la relation du je et du tu, où chacun devient soi par l’autre, et découvre ainsi son nom secret.

 

Dire que la poésie doit être musicale ou ne pas être, c’est dire que l’art doit être beau ou ne pas être.

 

     maternelle la mer s’en vient sur le bocage

     lui apporte son sang son lait et tout nuage

     qui lui fait concevoir avoir et recevoir

     de l’autre temps espace et vie et le savoir

 

     le souffle qui l’élève et mène où il la veut

     anonyme imprévu en ses parcours ne peut

     qu’être d’abord l’amour qui embrasse la haine

     en lutte que chemine courre ou marche le même

 

     mais c’est l’autre qu’enfin le souffle sur la mer

     invite à apparaître à l’endroit de l’envers

     où demeuré caché depuis les origines

     vit l’univers couché en sa longue gésine

 

4 juillet 2012

 

Pour entrer en philosophie, il faut sans aucun doute en avoir le désir, et donc avoir une certaine idée de ce qu’elle est. Car le mot « philosophie » couvre bien des sens et, lorsqu’on les a passés en revue, on peut se sentir libre de choisir le sien, voire de l’inventer. La philosophie naît ici de l’évidence de l’Être de l’être comme altérité positive, et cette base ontologique lui confère une extension totaliste, c’est-à-dire universelle et transdisciplinaire : rien de ce qui se connaît, rien de ce qui se fait ne l’indiffère. C’est en ce sens que, fidèle à son étymologie, c’est un amour de la sagesse. Cet amour n’est pas un désir, un éros, mais une bienveillance, une sollicitude, une agapè, en participation de l’altérité positive de l’Être. Et cette sagesse, comme le suggère le dictionnaire est à la fois pensée et action, « connaissance juste » et « comportement juste », le juste étant, idéalement, celui de la justice évangélique.

Sans doute peut-on se dire que l’on n’a pas attendu ces définitions pour entrer en philosophie, que l’on y est depuis que l’on s’est mis à penser, depuis que l’on a atteint l’âge de raison, peut-être même avant. Mais on peut aussi se dire que l’on n’a jamais fini d’y entrer, que son domaine est si vaste et son idéal si élevé que l’on y est toujours un commençant.

 

« Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean VI, 68). « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean VII, 46). Croire ou ne pas croire les paroles de Yeshoua ? Pour qui ose penser, toute parole entendue ou lue est bonne à penser. Croire, ce n’est pas ici fermer les yeux, accepter aveuglément ce que dit quelqu’un parce qu’on a en lui, en elle une confiance absolue. Croire Yeshoua ainsi ne serait pas conforme à sa parole, à son témoignage, à son intuition, dont la liberté ontologique fait partie intégrante. L’Eternel Amour, dont Yeshoua a la certitude de faire et de penser ce qu’il fait et ce qu’il pense, ne peut vouloir nous imposer son être. Il ne serait pas agapè pure s’il le voulait.

Chaque parole de ce que les chrétiens appellent le Nouveau Testament est à peser, à considérer avec attention, avec l’attention de l’Amour en invoquant son esprit. C’est cela la véritable lectio divina. Il n’est pas impensable que les évangélistes et les auteurs des Actes des apôtres, des Epîtres et de l’Apocalypse et Yeshoua lui-même aient pu parfois se tromper ; il se peut aussi que nous interprétions mal certaines de leurs paroles. L’exemple qui vient à l’esprit est la croyance en un proche retour du Seigneur.

Mais alors, « nous sommes au rouet » comme dirait Montaigne, nous tournons en rond dans le cercle vicieux d’une pétition de principe : au nom de quelle parole adhérons-nous aux paroles de l’Evangile ? Poser cette question, c’est penser que l’on ne peut penser qu’avec des paroles, c’est refuser la pensée intuitive, le cœur de Pascal, et ne croire qu’en la raison raisonnante. Selon Yeshoua, on ne peut « écouter sa voix » que si l’on est « de la vérité » (Jean XVIII, 37). Être de la vérité c’est avoir l’intuition de l’Être de l’être, aussi vague que puisse être cette intuition, et c’est la reconnaître dans la voix de ceux qui l’expriment. Et c’est aussi sentir le vrai sens des paroles qui nous sont proposées, les interpréter selon l’intuition de l’Être de l’être, selon l’Eternel Amour.

 

     cette écume incessante de la plage

     efface toute trace sur le sable

     le laisse nu pour de nouveaux messages

 

     l’enfant qui s’aventure en son désir

     de trouver le trésor des coquillages

     y écrit de ses pas son souvenir

 

     il marche il marche encore il ne voit pas

     qu’il se dira bientôt de revenir

     et retrouver l’empreinte de ses pas

 

     incessante l’écume a effacé

     le souvenir fragile jusqu’en bas

     de l’éternel retour vers le passé

 

     chargé du beau trésor de l’innombrable

     il s’en va les yeux hauts vers le passage

     chercheur d’un avenir ineffaçable

 

5 juillet 2012

 

Divertissements. Pascal s’est étendu avec complaisance sur le divertissement. Il en constatait la nécessité et il en déplorait les dangers. Nécessité pour ne pas « sécher d’ennui ». Danger, car l’ennui est chose utile et il faut savoir « demeurer en repos dans une chambre » pour prendre ou reprendre conscience de la condition humaine, du « malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près » (Pensées, éd. Sellier, fragments 70 et 168, pp. 121s).

Reste à savoir quelle dose d’ennui il nous est bon de prendre et à quel rythme pour faire le point sur notre condition, et quelle dose de divertissements nous est nécessaire pour que nous ne séchions pas d’ennui.

Yeshoua et les divertissements ? Les évangélistes sont quasiment muets sur la question. C’est qu’ils ne nous rapportent de Yeshoua que ce qu’ils ont jugé utile pour que nous puissions « avoir la vie en son nom » (Jean XX, 31), sachant bien qu’il a fait et dit tant de choses que le « monde entier ne pourrait contenir tous les livres qui les relateraient » (Jean XXI, 25). Il nous faut donc imaginer le probable. Nous savons au moins qu’il admirait les fleurs (Luc XII, 27). On peut penser qu’il savait se divertir du spectacle de la nature. Nous savons aussi qu’il savait manger et boire au point de pouvoir passer pour un glouton et un ivrogne (Matthieu XI, 19). On peut se dire qu’il savait rire et plaisanter, se détendre… Qu’importe après tout, nous sommes laissés à notre conseil et pouvons demander l’inspiration de l’Esprit. Il nous faut surtout donner aux autres le choix de leurs divertissements : culturels, sportifs et autres, sociaux et solitaires…

 

     les pierres du vieux mur qui te regardent

     chacune en te disant qu’elles sont moi

     ont l’une avec les autres trouvé place

     dans le nous d’un hasard et d’une loi

 

     il a fallu que leur forme et leur poids

     trouvent à s’accorder dans cet espace

     que la chair corps et âme prévoit

     pour qu’un dedans et un dehors se gardent

 

     combien de temps faut-il pour les connaître

     chacune en son profil et le grain de sa peau

     écouter leur histoire si longue que les livres

     jamais ne peuvent toute nous la dire

 

     et puis au bout du compte ressentir

     l’antique cousinage et chanter ivre

     la mélodie de l’esprit sur les eaux

     où le moi et le nous disent que l’autre est l’être

 

6 juillet 2012

 

« Qu’est-ce que la vérité ? » (Jean XVIII, 38). Telle fut la question de Pilate lorsqu’il entendit Yeshoua lui dire qu’il était en ce monde pour témoigner de la vérité et que quiconque était de la vérité acceptait son témoignage. On peut épiloguer sur cette question : Est-elle du genre « que sais-je ? » de Montaigne ? Une amère admission d’ignorance, de doute ? Elle nous invite à réagir, à penser, à oser penser, à philosopher. C’est une question que se pose toute conscience qui pense.

Dire avec Nietzsche que la vie est plus importante que la vérité, qu’il faut choisir la vie et non la vérité, c’est penser que la vie et la vérité s’opposent. De quelle vie s’agit-il alors ? De la vie animale qui en nous désire posséder et dominer, du jeu des forces de philia et de neïkos qui mènent le monde jusqu’à l’humain et dont l’humain est invité à se libérer par la vérité ? (Jean VIII, 32).

Pour répondre à la question de Pilate, question fondamentale pour celles et ceux qui, à l’instar de Pascal et de tant d’autres, considèrent la pensée comme essentielle à l’être humain et ce qui le distingue des autres êtres de notre planète et fait sa dignité (Pensées, éd. Sellier, fragments 143, 231), pour répondre à cette question, il est bon de se rappeler la distinction établie par Parménide entre vérité (alêtheia) et opinion (doxa). On voit alors que la vérité est une denrée très rare et l’opinion une denrée très courante, car la vérité est certaine et l’opinion incertaine. Cependant l’incertain comporte un éventail de probabilités qui va du douteux au vraisemblable. (La conviction est une opinion que l’on prend pour une vérité. C’est malheureusement la condition des fois religieuses et des idéologies politiques).

La vérité est ce dont on ne peut douter, raisonnablement pas douter. Pour Parménide cela se réduit à « ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas ». Cela s’appelle le principe d’identité, de non-contradiction. Il s’ensuit que le néant ne peut être la cause de l’être et qu’un être ne peut être sans cause. Cela donne le principe de causalité. Et pourtant cette vérité incontestable n’est pas reconnue par toutes les consciences puisque certaines affirment l’existence du néant et que d’autres nient le principe de causalité. On est réduit ici à les dire victimes de l’irrationalité.

Pour rappel, la Spiritualité de l’Altérité est fondée sur l’infinité de l’être qui exclut le néant et qui induit à penser que l’Être infini, seule cause possible des êtres, ne peut être qu’altérité positive puisque, étant tout, il est sans désir. Force est cependant de constater que cette vérité ici évidente échappe à de grandes intelligences. On comprend la question de Pilate, celle aussi de Montaigne qui, réduit au scepticisme philosophique par sa lecture des philosophes, se réfugia dans sa foi religieuse.  

 

« Le pouvoir d’achat », concept plus manipulateur encore que celui des « classes moyennes » puisqu’il est censé concerner tous les revenus : celui de 500 €, celui de 1000 €, celui de 1500 €, celui de 2000 €, celui de 5000 €, celui de 10 000 €, celui de 100 000 €… Peut-on faire semblant de croire que la baisse du pouvoir d’achat est vécue de façon identique par tous ces gens ? Est-ce la même chose de ne plus pouvoir faire qu’un repas par jour, de ne plus pouvoir aller au cinéma, de ne plus pouvoir aller en vacances, de ne plus pouvoir s’offrir un voyage au Maroc, aux Seychelles… de ne plus pouvoir se payer un Picasso ou un Jacometti… ? Ah, si tous les citoyens osaient penser et ne plus se laisser rouler dans la farine par les maîtres de l’opinion !

 

     la lumière innocente fait

     se montrer les uns et les autres

     dans leur enfermement du nôtre

     pour le regard qui les défait

 

     cette rivière qui sinue

     et considère ses amants

     tous les peupliers qui épousent

     les caprices de son courant

     ignore la loi de la terre

 

     et leurs reflets dans la lumière

     sur son visage sûrement

     en leur image la repoussent

     préoccupés uniquement

     de se contempler ainsi nus

 

     l’esprit délivre la matière

     de l’espace où elle s’entasse

     pour qu’à la fin elle se fasse

     son héritière

 

7 juillet 2012

 

Si nous réduisons la vérité à l’alêtheia de Parménide, notre travail de pensée doit se concentrer sur la doxa afin d’évaluer les degrés de probabilité des opinions, croyances, idées, convictions qui se présentent à nous comme des problèmes.

La diversité et l’opposition entre les analyses que donnent de la situation socioéconomique actuelle les différentes sensibilités politiques montrent à l’évidence la difficulté de parvenir à des certitudes en ce domaine. Les experts (plus ou moins experts) analysent les mêmes faits et en tirent des conclusions différentes, voire contraires. A quoi peut-on imputer l’irrationalité que ces analyses manifestent ? Quel rôle joue l’intérêt dans l’interprétation des faits ? Un rôle majeur sans doute. Le jeu de l’altérité négative et de l’altérité positive doit donc y être mis en lumière, le jeu de l’intérêt et du désintéressement, si nous voulons nous faire une opinion sûre et agir pour le bien commun. Souci de soi et souci de l’autre, telles sont les forces plus ou moins masquées qui déterminent l’interprétation des situations sociales, économiques et politiques. L’interprétation juste est nécessaire, car la justice sociale à laquelle incline le souci de l’autre demande une lutte permanente contre l’accroissement des inégalités lié à la puissance du souci de soi. Et cette lutte ne peut être efficace que si elle se fonde sur une interprétation juste des situations.

 

On oppose Rousseau à Pascal en disant que le second attribue le malheur des humains au péché originel et le premier à la société qui les « déprave ». C’est ainsi qu’en se réclamant de l’un ou de l’autre, on attribue le racisme à l’héritage de l’humanité ou à la société. A observer les diverses sociétés de notre planète, on voit partout une hostilité et un mépris plus ou moins marqués des groupes humains les uns à l’égard des autres, au point que certains ont la conviction qu’ils sont les seuls à être des humains véritables. On a, au vrai, quelque difficulté à faire une différence entre l’humanité et les sociétés qu’elle a engendrées.

Quoi qu’il en soit, il semble préférable de penser et d’agir selon l’opinion que nous sommes tous racistes par nos gènes et qu’il nous faut lutter contre cette propension innée. Le racisme n’est qu’une des formes de l’altérité négative inhérente à l’humain premier. C’est l’agapè, l’altérité positive, qui nous fait penser « qu’il n’y a plus ni Juif ni Grec ni Barbare ni Scythe… » tout comme elle nous fait penser « qu’il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates III, 28 ; Colossiens III, 11). C’est l’amour en l’Eternel Amour qui nous fait découvrir l’égalité ontologique, qui nous la fait vivre et qui nous incite à travailler à sa manifestation, à sa concrétisation.

 

     un papillon en habit gris

     fait reposer son isocèle

     dans la lumière du matin

 

     c’est là que le regard surpris

     quand le nocturne se révèle

     découvre la nuit qui s’éteint

 

     l’ensemble de ces teintes douces

     hautbois qui s’enfoncent dans l’âme

     répond aux trompettes du jour

 

     attardée quand il la repousse

     l’orchestre éclatant la réclame

     et applaudit à son retour

 

8 juillet 2012

 

Prostitution ? Est-il plus regrettable de vendre son corps que de vendre son âme ? « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme » (Matthieu X, 28). Voilà de quoi mettre en route une réflexion et une discussion. Et de quelle prostitution parle-t-on ? Quelle différence entre la prostitution de celles et ceux qui pensent être un corps et la prostitution de celles et ceux qui pensent avoir un corps ? Il existe autant de prostitutions que de prostitué/e/s. Mais qu’on les plaigne ou qu’on les méprise, elles ils sont chacune chacun un « tu » au nom inconnaissable pour des « je » au nom inconnaissable, tous respectables et aimables dans l’Eternel Amour.

 

La théologie ne peut ici entrer en conflit avec la philosophie, ni être sa maîtresse ou sa servante. Car la théologie explorée ici est une théologie naturelle et non pas la théologie positive des religions dites révélées. On peut qualifier ici cette théologie d’ontologique puisque l’ontologie y conçoit l’Être de l’être comme une altérité  positive dont le nom théologique est Agapè.

Cette ontologie est le fondement de toute pensée, que cette pensée soit philosophique, théologique, éthique, politique, sociale, scientifique, artistique…

 

     les deux ramiers qui se retrouvent

     se perdent se recherchent

     se retrouvent encore pour l’amour

     dans l’œil qui les observe

     se trouvent à leur tour

 

     les deux ramiers qui se séparent

     puis s’unissent dans l’acte

     se séparent encore pour la haine

     dans l’œil qui s’en détache

     pour l’autre font de même

 

9 juillet 2012

 

« Ne nous soumets pas à la tentation » (Matthieu VI, 13). Une des paroles les plus mystérieuses de l’Evangile. (Il semble pourtant que les chrétiens, qui la répètent tous les jours comme un mantra, ne s’en inquiètent pas, ne cherchent pas à la comprendre). Il est bien dit que Yeshoua a été tenté, mais ce fut par le diable (Matthieu IV, 1). Les mots grecs peirasmon, peirathênai signifient aussi épreuve, mettre à l’épreuve. Le mot peirasmois est utilisé pour traduire une parole de Yeshoua à ses fidèles disciples : « Vous m’avez accompagné dans mes épreuves » (Luc XXII, 28).

Sans doute faut-il remettre la demande du Notre Père dans son contexte : elle est immédiatement suivie de « mais délivre-nous du mal (ou du malin, ponêrou). Yeshoua est censé avoir lui-même prié le Père de garder ses disciples du mal/malin (Jean XVII, 15).

Le mythe de Job peut-il nous éclairer ? Job est mis à mal par le malin, le diable, mais c’est avec la permission de l’Eternel. L’épreuve fait partie du cheminement vers le Royaume. Elle est nécessaire à la mutation de la libido en agapè. L’hostilité des autres, bénigne ou violente, nous incite à apprendre à aimer ceux qui ne nous aiment pas. « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous », comment participerez-vous à la vie de l’Eternel Amour ? (Matthieu V, 46). L’épreuve fait partie de la violence avec laquelle on s’efforce d’entrer dans le Royaume, de réaliser l’impossible que l’on ne peut accomplir qu’avec l’énergie de l’Esprit.

Ainsi se justifie, se comprend la prière quotidienne, voire continue, qui est indissociablement appel au secours et reconnaissance pour le secours reçu. Cela devait être inclus dans le mantra d’Abraham, « marche en ma présence et sois parfait », marche « avec crainte et tremblement », mais la main dans la main de celui qui « opère en nous le vouloir et le faire ». On peut bien tout de même gémir un peu, se plaindre : « Ne nous mets pas à l’épreuve ! »

 

     le vert est tout horizontal

     pour les yeux qui s’y plongent

     et de toutes leurs forces sondent

     la beauté du banal

 

     par le jeu de ses tons sur tons

     le vert forme les lignes

     qui ne deviennent que des signes

     pour l’orientation

 

     mais le vert aux yeux du connaître

     déploie les mélodies

     de la totale symphonie

     sur l’horizon de l’être

 

10 juillet 2012

 

Divertissement. Lire. Il y a cent façons de lire, et certaines lectures sont des lectures de divertissement. Mais en vertu de la loi de continuité/discontinuité des choses, elles peuvent aussi être des lectures de connaissance.

Nos neurones sont ainsi faits que lire c’est participer à ce que nous lisons. Alors, participer à quoi ? Quel cheminement vers le Royaume des cieux dans les lectures de divertissement ? Il y a des lectures érotiques, des lectures romantiques, des lectures sentimentales… des lectures comiques, des lectures policières, des lectures d’aventures. Il y a des lectures littéraires, poétiques. On peut aussi se divertir en goûtant la beauté du langage.

Alors que la lecture de récits d’aventures se fait en courant, la lecture esthétique est lente. Elle s’attarde ici et là sur une phrase, une image, la répète, en jouit ou s’en réjouit, se mue en rêverie.

On peut aussi se divertir en apprenant, en lisant des écrits de vulgarisation de physique, d’histoire, d’archéologie…

Où s’arrête le divertissement et où commence le travail ? Là où un effort de pensée s’impose pour comprendre ? Mais cet effort s’accompagne de la joie d’apprendre, surtout lorsqu’il s’agit de lectures choisies et non pas imposées par le lycée, l’université, le métier.

La matière et la manière. Se divertir par la lecture dépend d’abord du choix des écrits. Il dépend surtout de l’esprit avec lequel on les aborde. Le cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier s’opère et se manifeste aussi dans la lecture de divertissement. Il opère le passage du désir à la reconnaissance et du plaisir à la complaisance, d’éros à agapè. Qui cherche à entrer dans le Royaume de l’Eternel Amour apprend à se divertir en aimant et pour aimer de cet amour. Son divertissement participe de la béatitude par la sollicitude. (Mais l’illusion nous guette ; nous croyons faire l’ange alors que nous faisons la bête).

Quel cheminement dans le divertissement par le sport, la promenade, la musique, la danse, le spectacle… ?

 

     détachée de son châtaignier

     sur le gazon la fleur se pose

     et dans la douceur se repose

     de la tâche qu’elle a gagnée

 

     comme une servante inutile

     qui a fait ce qu’on lui disait

     elle contemple satisfait

     son maître et repose tranquille

 

     c’est ainsi qu’elle s’accomplit

     en accomplissant le destin

     de l’autre et lorsque vient le sien

     repose enfin de paix remplie

 

11 juillet 2012

 

Vivre en présence de l’Eternel, c’est aussi vivre en présence de l’Infini. Eternité et infinitude ne font qu’un car l’Infini et l’Eternel sont le même Être. L’éternité se pense d’abord pour nous en relation avec le temps que nous connaissons, et l’infinitude en relation avec l’espace. Cependant le concept d’infini n’apparaît pas dans la Bible, et il a fallu longtemps pour que l’Eglise et l’Occident reconnaissent l’infinitude de l’espace. En 1600, hier, Giordano Bruno est mort sur le bûcher pour avoir voulu la faire reconnaître, avec toutes ses conséquences destructrices pour le pouvoir et sa volonté de domination.

L’infinitude de l’espace est rapidement devenue une évidence pour les Descartes (1596-1650) et les Pascal (1623-1662), mais elle a continué d’apparaître comme une menace pour l’intelligence humaine car celle-ci est incapable de la maîtriser. Elle fait dire à Pascal : « Le silence de ces espaces infinis m’effraie » (Pensées, éd. Sellier, fragment 233, cf. 681, p. 472). Il tente de lutter contre l’espace infini par la pensée en un combat de domination qui relève de la libido dominandi : « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends » (id., 145). Si la pensée est si importante pour Pascal, c’est qu’elle permet à l’humain, du moins le croit-il, de vaincre l’infinitude du temps et de l’espace : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut nous relever, et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir » (id. 232). Il ne semble pas avoir pris conscience que cette volonté de comprendre est une volonté de dominer. Il sait pourtant que « la tyrannie consiste au désir de domination universel » (id. 92).

Emmanuel Lévinas reprend Pascal en corrigeant son illusion de domination : « Avoir idée de l’infini, c’est avoir idée de ce dont je ne peux me faire aucune idée » (Totalité et Infini). Et Lévinas accueille cette idée de l’infini incompréhensible comme le fondement de son éthique, car il dit reconnaître dans le visage humain une manifestation de l’infini insaisissable. Cette reconnaissance fonde une éthique du respect d’autrui et permet de dénoncer comme illusoire la volonté dominatrice des humains les uns sur les autres. Les dictatures peuvent bien accumuler des millions de cadavres, elles peuvent tuer les corps, elles ne peuvent tuer les âmes.

La solution que Yeshoua a apporté à l’illusion dominatrice a été de révéler que l’Eternel (et donc l’Infini) est Amour, qu’il est le Tout-aimant et non pas le Tout-puissant possesseur et dominateur dont l’humain premier se fait un dieu à sa propre image. Pour faire se rencontrer l’intuition de Lévinas et celle de Yeshoua, voici celle de Clément d’Alexandrie : « Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu ». Et aussi : ubi caritas et amor, deus ibi est. Vivre dans la perfection de l’Amour d’autrui, c’est vivre en présence de l’Eternel.

L’image de l’Eternel comme une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part (ou dont la circonférence est partout et le centre nulle part) est un bon mashal de l’Être de l’être que l’on ne peut ni posséder ni dominer, que l’on ne peut comprendre. (C’est celui du pseudo Hermès Trismégiste, de Maître Eckhart, de Nicolas de Cues, de Pascal…)

 

     la lavande au bocage est un chant de Provence

     où quelques notes pâles cousines des pervenches

     répondent à la basse d’une douce grisaille

     murmure d’oliviers nés dans une pierraille

 

     à oublier la trompe et le cor qui l’entourent

     on entend dans les pins les cigales qui saoulent

     de leur branle puissant les herbes des garrigues

     et les grelots violets qui agitent les figues

 

     et lorsque l’on s’approche et dit à la narine

     d’écouter au soleil la flûte qui l’anime

     la marche des tambours et le rythme des fifres

     ouvrent la symphonie dont tout l’univers vibre

 

12 juillet 2012

 

Ecrire. De même que l’on entre en poésie en écrivant des poèmes, on entre en philosophie en écrivant des essais. Et de même qu’il n’est pas nécessaire d’écrire de longs poèmes, il n’est pas nécessaire d’écrire de longs essais. Mais il faut s’y essayer souvent, tous les jours si possible.

Ecrire ses pensées permet de les découvrir. Il faut se mettre à écrire sans savoir très bien ce que l’on va écrire. Cela vaut pour la pensée poétique, cela vaut aussi pour la pensée philosophique. On appelle inspiration ce phénomène mystérieux du langage qui pense en nous, ou du moins avec nous, car notre conscience agit comme une censure, comme une mesure de ce qui vient sous la plume ou sur le clavier.

L’écriture philosophique se nourrit de l’expérience des êtres et des choses, des faits du jour et de leur souvenir. Elle se nourrit aussi de mots : de conversations si nous avons la chance d’avoir des interlocuteurs, d’écoutes radiophoniques, de lectures. En pesant, en pensant ce qui nous est ainsi proposé, nous pouvons nous mettre à écrire.

En retour, si nos pensées nous paraissent dignes d’être partagées, nous pouvons les proposer à des interlocuteurs et à des lecteurs. Toujours comme matière à penser, non comme matière à croire. Il est aussi dommageable à soi qu’aux autres de se comporter en gourou ou en disciple.

La pensée philosophique ne se limite à rien, elle fait son objet de toutes les sciences et de tous les arts. Mais elle le fait dans la cohérence, guidée par le principe de contradiction qui la garde du savoir éclaté, hétéroclite, du savoir caverne d’Ali Baba. Guidée aussi par le principe de causalité, qui relie les savoirs dans un esprit de transdisciplinarité. L’image du puzzle est ici utile : Un puzzle est fait de pièces qui prennent leur sens en s’intégrant les unes aux autres. Cependant le puzzle de la pensée philosophique est, analogiquement à l’Être de l’être, une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Il s’étend, s’étend à l’infini. Il n’a pas de bords. Il n’est jamais terminé, il ne sera jamais terminé. Il aura toujours de nouveaux êtres à connaître puisqu’il y aura toujours de nouveaux êtres.

 

Le temps. Si rien n’est sans cause, quelle est la cause du temps, la cause première ? Le temps est causé par l’altérité positive de l’être. Le temps est le produit de l’Eternel Amour. Il est la production elle-même, le devenir créateur. Il fait éternellement apparaître de nouveaux êtres à aimer. Car l’Eternel Amour ne peut pas plus cesser de créer qu’il ne peut cesser d’aimer. Contrairement à ce que la Genèse dit du dieu tout-puissant, l’éternel tout-aimant ne se repose jamais, il ne cesse jamais d’agir (Jean V, 17).

Si le temps détruit, ce n’est que pour produire de l’autre. Heureuses, heureux celles et ceux qui marchent en présence de l’Amour agissant. Elles, ils meurent à soi pour vivre à l’autre.

 

     au pied de l’escalier la paire

     de vieilles chaussures en attente

     baillent ou rêvent de refaire

     les travaux dont elles se vantent

 

     car les chaussures se rencontrent

     à leur niveau et se racontent

     leurs aventures sur les chemins

     au bout des pieds et dans les mains

 

     vous pouvez les croire banales

     ces histoires mais elles valent

     bien celles que disent les portes

     sur les gens qui entrent et sortent

 

     alors apprenez à entendre

     les mille choses que murmurent

     impatientes de vous reprendre

     ici bas les vieilles chaussures

 

13 juillet 2012

 

Parce que tu veux des êtres libres avec toi parce que tu es amour, altérité positive, il te faut le temps, le devenir où la liberté se déploie. (L’être que tu es explique le temps, l’espace et toutes choses).

Il explique aussi l’éthique. Certains ont voulu fonder l’éthique sur une loi, une loi plus ou moins arbitraire édictée par un souverain tout-puissant selon son bon plaisir. Mais l’éthique est ici la participation à ton être, à la vie de ton être, à l’Amour, à Toi le tout-aimant.

Tout s’explique, se déploie à partir de l’être, de l’Être de l’être altérité positive, et la cohérence de ces explications peut s’interpréter comme une validation de l’idée que tu es bien altérité positive. Ce n’est pas une pétition de principe, un vain jeu conceptuel de langage, c’est l’évidence de l’être, la vérité alêtheia qui explique la multiplicité des opinions doxa.

La condition charnelle de l’humain premier s’explique dans la nécessité du devenir, du mouvement où la chair se libère en accueillant l’Esprit, où l’humain dernier se dépouille dans la mort de son corps devenu inutile. Telle est la chance de l’humain en chemin, qu’en sa liberté il peut saisir ou laisser passer.

 

La juste révolte se fonde aussi sur cette ontologie. Elle refuse le refus de l’Esprit, qui est liberté et égalité dans la fraternité de l’être. L’homme révolté de Camus se révolte contre la révolution pour laquelle il a lutté lorsque celle-ci renie son idéal de liberté et d’égalité dans la fraternité. (Est-ce fatalement toujours le cas ? L’histoire des révolutions peut rendre pessimiste. Mais une révolution qui serait fondée sur l’altérité positive pourrait-elle renier son idéal ?)

 

On peut chercher à prouver l’existence d’un dieu tout-puissant, ou son inexistence. On ne cherche pas à prouver l’existence ou l’inexistence de l’Eternel tout-aimant, on accueille l’Amour ou on le refuse.

 

     pâle oh pâle était la rose

     en sa fraîcheur de jeune fille

     lorsqu’une larme de bonheur

           sur elle brille

     pour un regard qui se propose

 

     elle parfumait de douceur

     la caresse de la lumière

     dans l’espace qui l’accueillait

           du souffle d’air

     qui la découvrait d’heure en heure

 

     pour celle qui la regardait

     elle faisait tout son paraître

     et le bonheur de la pupille

           comme de l’être

     qui la chantait en son reflet

 

14 juillet 2012

 

Certains sophistes grecs en venaient à prouver l’existence du néant en disant que l’énoncé « le non-être est non-être » implique l’être par le verbe être et fait donc du non-être un être. Il ne suffit pas de dénoncer ici l’un de ces pièges du langage où tombent ceux et celles qui ne pensent qu’avec des mots. Il faut repérer la nostalgie ou la volonté tragique du néant que suppose ce sophisme. Nostalgie ou volonté tragique puisqu’elle permet l’idée d’une création à partir du néant, idée liée à la croyance en un dieu tout-puissant, image et produit de la volonté de puissance de l’humain premier. Dénoncer ici cette volonté est essentiel, car l’altérité positive de l’Être de l’être suppose que l’infini soit tout, qu’il exclue le néant, et que les êtres finis ne sont pas la produit de la puissance mais de l’amour.

Tragique aussi cette confusion de l’être et du néant, car elle révèle une insensibilité au principe de contradiction, le danger d’une pensée et d’une vie livrées à l’irrationnel. Tragique aveuglement qui interdit de percer à jour les contradictions et qui les fait qualifier de paradoxes parce que l’on n’ose pas penser, parce que l’on a peur de penser, d’avoir à remettre en question ses opinions et ses croyances.

 

L’être au-delà duquel on pourrait aller, dont on pourrait être autrement que lui, apparaît ici comme une imagination inutile, voire dangereuse. L’altérité positive de l’Être de l’être n’est pas un autrement qu’être, c’est son être même tel qu’il se manifeste dans sa relation d’être infini aux êtres finis. Si cette abstraction philosophique paraît obscure, il suffit de penser que l’Eternel est Amour de l’autre et de vivre de sa vie. (C’est l’intuition de Yeshoua, la vérité dont il a témoigné en la vivant).

 

On n’approche pas un poème pour le comprendre, mais pour le connaître. C’est une bonne chose qu’il résiste à la compréhension et invite ainsi à la connaissance. Contrairement à la musique, la poésie donne toujours un peu à comprendre, mais son message poétique ne demande pas à être compris, il demande à être connu. Oui, connu, mais comment ? Il est bon de connaître la poésie, la musique, la danse… comme on connaît l’Eternelle, comme Elle nous connaît, dans l’amour de bienveillance (cf. I Jean IV, 7).

 

     la douve se souvient des ennemis

     des cris du sang et du fracas des armes

     et du donjon du regard et des larmes

     cherchant au ciel le regard d’un ami

 

     la douve se souvient des jours paisibles

     des nuits des aubes et des crépuscules

     d’une vie qui avance et jamais ne recule

     en son cheminement vers l’impossible

 

     la douve se souvient des vieux visages

     toujours nouveaux poussés par de plus frais

     qui vont tous et chacun jusqu’au retrait

     dans la paix éternelle du vieux sage

 

     la douve se souvient qu’elle vieillit

     mais que l’on entretient son souvenir

     la  vi si on  des guerres à venir

     dans un destin qui n’a jamais failli

 

     la douve se souvient pour ceux qui s’y attardent

     et voient ce qu’elle a vu

     avant après depuis qu’on s’est battu

     et sa paix interdit que l’on baisse la garde

 

15 juillet 2012

 

A apprendre d’autres langues que la sienne, on gagne de se distancier du langage, on apprend à penser au-delà et en deçà des mots. On s’aperçoit alors plus clairement qu’un même mot de sa langue maternelle se traduit, selon sa situation, par plusieurs mots différents dans une autre langue. Et cela peut suggérer qu’il existe pour nous des pensées auxquelles ne correspond aucun mot ni dans notre langue ni peut-être en aucune autre. Si une pensée vraiment nouvelle apparaît dans une conscience qui ose penser, pourquoi trouverait-elle un mot déjà existant pour l’exprimer ? Il lui faut inventer un mot nouveau, aisément compréhensible si possible. Les Allemands le font facilement en collant ensemble des mots existants, car c’est dans le génie de leur langue. (Ainsi mitmensch, « l’homme-avec », le prochain en un certain sens). Il leur faut alors s’expliquer, tenter de faire comprendre ce à quoi on n’avait pas encore pensé. Ils peuvent aussi donner un sens nouveau à un vieux mot. Mais ce mot devient parfois intraduisible (ainsi du dasein de Heidegger).

Il est vain de croire qu’en examinant le verbe être sous toutes ses coutures dans la langue grecque on parviendra à exprimer l’idée que l’on se fait de l’être. On réussira tout de même, peut-être, à comprendre ce que pensaient les Grecs. Mais on découvrira que les philosophes grecs étaient loin de penser tous la même chose de l’être. (Voir dans le Vocabulaire européen des philosophies les articles « essence », « esti », « einai », « to ti einai »). Le mot « être » peut nous aider à penser l’être et l’Être de l’être infini éternel. Mais il faut d’abord peser le mot, ne pas confondre les « est » de « il est grand », « il est ici »… « il est »… Ne pas confondre non plus, par exemple, l’essence et l’existence comme on l’a fait longtemps en tentant de démontrer l’existence de Dieu par son essence. On peut chercher à se faire une idée de ce que signifie chaque emploi de « est », sachant que les philosophes continuent d’en discuter après des siècles de réflexion.

On peut admettre ainsi qu’il soit difficile de comprendre que l’Être de l’être est par essence altérité en son être. Le chemin le plus court de cette compréhension est de le connaître en l’accueillant, en aimant de l’amour dont il aime en cette altérité essentielle.

 

Qu’un chrétien cesse de croire aux dogmes chrétiens, même s’il est prêtre ou pasteur, évêque ou cardinal ou pape, cela n’est pas une tragédie s’il a découvert que « seul l’amour est digne de foi » et qu’il fasse de cette foi le tout de sa pensée et de son action, de sa vie. N’entend-on pas répéter dans la bouche des pasteurs et des prêtres : « il n’y a vraiment que l’amour qui vaille la peine » ? Paul n’était pas loin de le penser : « agapênagapênagapên, répète-t-il solennellement dans une de ses lettres (I Corinthiens XIII, 1ss).

 

     sur sa treille le raisin

     se recueille et joint des mains

     toutes vertes que des feuilles

     inspirent en ouvrant l’œil

 

     car c’est le vert qui respire

     le soleil et qui aspire

     sa force afin que la sève

     en réalise les rêves

 

     de jour en jour il espère

     s’arrondir et puis mûrir

     dans la grappe que le rire

     donne au vin de satisfaire

 

     car le raisin sait très bien

     que la fête est sa raison

     et qu’au bout de l’horizon

     le vin est sa belle fin

 

16 juillet 2012

 

On peut supposer que la non-dualité védique, l’advaita, est une expression de l’altérité de l’Être de l’être, comme la trinité chrétienne, comme le non-autre de Nicolas de Cues. L’être infini est tout, sinon il ne serait pas infini ; les êtres finis sont cependant l’autre de ce non-autre. Contradiction ? Vrai paradoxe en tout cas puisqu’on ne peut nier ni l’existence de l’être infini ni l’existence des êtres finis. Les explications de ce paradoxe sont diverses : création, émanation, participation… Mais le fondement premier est qu’il s’agit d’une altérité positive, d’un don gratuit de l’Être aux êtres.

L’être ne peut pas ne pas être éternel. Comment aurait-il pu apparaître, surgir du néant ? Cela ne préjuge pas de son essence. C’est à partir de son infinitude que l’on peut supputer son essence, penser que la relation de l’être infini aux êtres finis ne peut être qu’une relation d’altérité positive. Toi l’infini, tu n’as besoin de rien ni de personne puisque tu es tout. Tu ne peux vouloir l’autre que pour l’autre. Le meilleur nom que l’on ait pu te donner est celui d’Agapè.

 

Egalité. Malheureux ceux et celles qui dans la démocratie qui le leur impose ne prononcent le mot égalité que du bout des lèvres et crient à l’égalitarisme alors que les riches s’enrichissent et que les pauvres s’appauvrissent. Comment certains de ces gens-là peuvent-ils se réclamer de l’Evangile ? On entend aussi de grands esprits déplorer que l’on dépouille les riches parce que cela va les priver de leurs générosités envers les pauvres, de leurs concessions des miettes de leurs gâteaux, des pièces jaunes de leurs trésors. Est-ce là la justice à la porte du Royaume des cieux ? « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas » (Luc III, 11). Nous sommes bien incapables de faire ce que demande Jean-baptiste, mais cela devrait au moins nous mettre mal à l’aise, nous induire à rechercher un peu plus d’égalité des conditions, à nous réjouir de voir nos revenus diminuer pour que s’accroissent ceux des démunis.

 

     joyeuse lumière

     accours à la rencontre des nuages sombres de l’aube

     toi qui ne pleures pas d’être invisible et de mourir en donnant d’être visible

     toi qui ne cherches que la joie des autres

 

     joyeuse lumière

     toi l’anonyme foule des innombrables

     toi qui de l’espace à l’espace annonces à tous les yeux la nouvelle de l’autre

     accours à la rencontre des nuages fervents de l’aube

     joyeuse lumière

   

17 juillet 2012

 

Dans le débat philosophique interminable sur l’essence et sur l’existence, on se satisfait ici des idées communes relayées par le dictionnaire, à savoir que l’essence d’un être est ce qui fait qu’il est ce qu’il est, son identité, et que son existence est ce qui fait que cette essence n’est pas une simple idée mais une réalité concrète, que celle-ci soit matérielle ou immatérielle. Pour Le Petit Robert, l’existence est « le fait d’être ou d’exister, abstraction faite de ce qui est », et l’essence est « le fond de l’être, la nature intime des choses ».

On peut penser l’essence d’un être sans que cet être existe, mais une existence sans essence est impensable. L’existence est toujours l’existence de quelque chose. Parler d’existence pure, sans essence, c’est parler de ce qui n’existe pas, d’un néant. On conçoit que l’essence, intimité de l’être, soit plus difficile à cerner que l’existence, simple fait d’exister plutôt que non. Pour Augustin (354-430), l’un des premiers à utiliser ce mot, essentia en est venu à signifier Essentia, l’Eternel lui-même, Essence de toutes les essences, que nous appelons ici Être de l’être puisqu’on peut penser qu’il est aussi l’Existence de toutes les existences.

Cette idée ramène au paradoxe de l’altérité positive, car l’Être de l’être est l’Être des êtres, mais dans l’altérité de l’autre non-autre. Le mot panenthéisme conviendrait à cette altérité alors que le mot panthéisme ne conviendra pas (pour le panthéisme, tout est dieu, pour le panenthéisme tout est en dieu). Conviendra aussi ce que dit Thomas d’Aquin : « Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement en toutes choses, intimement ». On comprend pourquoi Paul disait aux chrétiens que « leur corps était le temple du Saint-esprit » (I Corinthiens VI, 19). Pour Yeshoua, c’était l’intimité de : « le Père est en moi et je suis dans le Père », intimité qui conduit elle-même au : « « moi en eux et toi en moi » (Jean XVII, 21, 23).

 

Si l’essence est ce qu’il y a de plus intime dans un être, on peut sans doute la mettre en parallèle avec le nom dans la pensée hébraïque. On comprend alors que Moïse, se posant la question de l’identité du dieu auquel il avait affaire dans le Buisson ardent, ait eu cette intuition d’un nom sans nom, d’un nom inconnaissable où ne se signale qu’une existence : « Je suis » (Exode III, 14), et que le prophète Isaïe se soit écrié : « Vraiment, tu es un dieu caché » (Isaïe XVL, 15). Maître Eckhart et d’autres mystiques rhénans ont parlé de l’inconnaissable Déité. Yeshoua et Jean savaient pourtant que « qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7). Connaissance et non compréhension car l’Eternel est insaisissable en son être essentiel. Parce que la connaissance d’amour est autant respect que tendresse, il faut que l’essence des êtres demeure secrète.

 

La fraternité selon Yeshoua n’est pas celle d’un « nous », car le « nous » est possessif et s’oppose à un « eux », alors que cette fraternité est celles des autres en leur altérité, aimés en leur altérité, et elle s’étend à tous les êtres.

 

     immobile le syrphe bat des ailes

     un instant centre de l’espace

     et puis circonférence nulle part

     pour le cœur attentif de l’Eternelle

 

     il ne sait pas qu’au rythme de ses ailes

     bat en lui le cœur infini

     mais sa joie de vivre bénit

     et réjouit la tendresse éternelle

 

18 juillet 2012

 

Nous pouvons nous étonner de l’espace, mais il faut le vouloir. Il est tellement évident que nous n’y pensons pas. Nous y baignons au point que nous en sommes faits. Ceux et celles qui croient être un corps plutôt que d’en avoir un ne peuvent s’en échapper. Telle est la condition de la chair au sens biblique. Mais il y a l’esprit. Ceux et celles qui pensent avoir un corps plutôt que d’en être un pensent être esprit, essentiellement.

La condition première de l’humain est la condition charnelle, matérielle, spatiale, et la philosophie ne peut manquer de s’y intéresser. La science s’interroge sur le comment de l’espace et la philosophie s’interroge sur son pourquoi. Dans une philosophie pour laquelle l’essence de l’être est altérité, on pense que l’espace (comme le temps) dérive de cette altérité, la permet par la séparation des êtres matériels, des êtres en leur matérialité physique. Même si l’on pense qu’il n’existe aucune matière sans sa dimension immatérielle, qu’ « à la matière même un verbe est attaché », un psychisme échappant à l’espace, il n’en reste pas moins que tous les êtres que nous connaissons par nos sens, à commencer par notre propre corps, sont des êtres dans l’espace et de l’espace. Notre altérité, c’est d’abord ce qui fait que je ne suis pas toi et que tu n’es pas moi, et nous la connaissons par notre séparation et notre isolement dans l’espace.

Il se trouve cependant que cet isolement spatial n’est pas spatialement total. Nos sens nous permettent de rencontrer les autres êtres matériels en leur altérité, du plus près au plus loin par le goût et le toucher, l’odorat, l’ouïe grâce à l’air qui vibre, la vue grâce au vide qui vibre avec la lumière.

 

Pour être et devenir nous-mêmes en notre cheminement, il nous faut une part d’espace bien à nous, a room of one’s own, disait Virginia Woolf. Il nous faut d’abord avoir et posséder, avant peu à peu de nous déposséder et d’être. Ce n’est qu’au bout de notre cheminement que nous en venons à renoncer à tout notre avoir, à tout notre espace pour n’être plus qu’être avec l’Être. La description spatiale de la vie spirituelle en partage de celle de l’Eternel Amour (« moi en eux et toi en moi ») ne peut être qu’une image, un mashal de la connaissance intime, qui est toute spirituelle et pour laquelle la chair, l’espace ne sert plus à rien.

 

     la sève du pin élabore

     aux millénaires de sa race

     un héritage de douceur

     et de force tenace

 

     mais qu’est la sève qu’est la danse

     si ce n’est l’arbre le danseur

     sans que l’on sache où est l’essence

     que l’on nomme la race

 

     et pour la narine connaître

     ce n’est qu’à la bonne distance

     s’approcher de l’autre pour être

     une reconnaissance

 

     car de l’un ou de l’autre bord

     l’unique aux uniques fait sens

     qu’elles soient cousines ou sœurs

     sur le seuil de l’immense

 

19 juillet 2012

 

Dire ici qu’il n’y a pas de nature humaine, c’est dire que l’humain n’est pas enfermé dans sa première humanité charnelle, qu’il est perfectible, appelé à une humanité dernière, spirituelle.

L’humain est un être de la nature, mais la nature est en devenir, en évolution. Notre univers a depuis son origine progressé vers toujours plus de conscience. Il est passé de la pure énergie à la matière, puis de la matière à la vie, à une vie toujours plus consciente qui avec l’humain est sur notre planète devenue conscience de conscience. Cette conscience réfléchie n’est pas totalement acquise, elle varie selon les individus et elle est rarement permanente chez le même individu. Elle est appelée à se répandre et à s’intensifier. Elle est appelée à la spiritualité. Ce processus est nécessairement libre, car la spiritualité est intrinsèquement libre et suppose une capacité d’orienter sa vie vers ce que communément on appelle le bien ou le mal et que l’on appelle ici l’agapè ou son refus.

La spiritualité de l’altérité est ce à quoi tend l’humain dernier. C’est son idéal, son utopie motrice. C’est ce que le prophète Yeshoua a appelé le Royaume des cieux. On y accède librement à la liberté parfaite, celle de l’Amour, vérité de l’Être de l’être. En s’y efforçant (Matthieu XI, 12) mais avec l’aide la « grâce », car c’est un impossible (Luc XVIII, 26s). L’autre de l’amour agapè n’est pas accessible au soi-même. On n’entre dans l’altérité positive que par l’Autre.

Ce que Nietzsche a appelé le surhumain, c’est ici l’humain dernier, l’humain divinisé par l’Eternel Amour du Royaume des cieux. C’est un surhumain dans l’agapè, non dans l’éros possesseur et le thanatos destructeur.

 

La philosophie de la nature s’articule en l’humain avec la philosophie de l’esprit lorsque l’on reconnaît la présence de l’esprit dans la nature. (Il semble que Friedrich Schelling (1775-1854) l’ait reconnu). Une philosophie de la nature inspirée par la spiritualité de l’altérité n’est pas mue par l’intérêt de l’humain pour soi-même, mais pour l’autre (on s’en douterait).

 

     la posture que tu as prise

     pin depuis tes jeunes années

     est celle de ta race   innée

     son port est en toi sans méprise

 

     mais un je-ne-sais-quoi de libre

     a fait que çà et là tu hanches

     en grâce unique et que tes branches

     en ta propre musique vibrent

 

     c’est donc bien à toi que je parle

     te nommant sans savoir le cœur

     secret des rires et des pleurs

     dans l’admiration de ton art

 

20 juillet 2012

 

Toute la philosophie repose ici sur l’altérité positive de l’Être de l’être. En tous ses développements elle lui est attachée, et la le philosophe se doit de ne jamais la perdre de vue. La philosophie de l’espace en apparaît toute proche (le mot proche est pertinent, mais il a valeur de figure puisque l’Être de l’être n’est pas un être de l’espace). La philosophie de l’espace est en effet d’abord une attention à l’infini et à l’infime. Giordano Bruno a montré que l’infini de l’espace était une évidence pour la sensation et l’imagination : que peut-il y avoir au-delà de la limite de l’espace que nous connaissons si ce n’est un autre espace qu’aucune nouvelle limite ne pourra empêcher de s’étendre, et ainsi ad infinitum. Quant à l’infime de l’espace, le même Giordano Bruno y a vu l’image de la « présentissime » présence de l’Être de l’être à tous et à chacun des êtres : « Dieu est infini dans l’infini, partout en toutes choses, ni au-dessus ni à l’extérieur, mais au plus intime (praesentissimum) de toutes choses ». Si Giordano Bruno dit  « ni au-dessus ni à l’extérieur », il aurait pu ajouter ni à l’intérieur, littéralement physiquement, puisque, encore une fois, l’esprit n’est pas spatial. Et les mots transcendance et immanence sont matériellement inexacts puisqu’ils parlent spatialement. Yeshoua le savait bien lorsqu’il disait qu’on n’allait plus adorer ici ou là, mais en esprit, selon la vérité de l’Eternel, qui est esprit (Jean IV, 21, 24).

La philosophie de l’espace cherche aussi à penser l’entre-deux de l’infime et de l’infini. Avec le temps, l’espace mesurable est la condition de tout être matériel, la possibilité de son placement et de ses déplacements. Et plus encore la condition de l’être matériel vivant, dans le temps court des processus physicochimiques chez l’individu et dans le temps long de l’évolution chez les espèces. En cadeau, si l’on peut dire, l’espace permet aussi à l’animal de déployer sa joie de vivre : jeu des renardeaux, ivresse des hirondelles… Et l’humain dans l’espace célèbre sa liberté. La danse est l’exultation du corps dans l’exaltation de l’espace. Ainsi peut-on comprendre la danse échevelée de David devant l’arche d’alliance (II Samuel VI, 14, 16).

 

On ne dira pas ici avec Emmanuel Lévinas que « l’éthique est plus fondamentale que l’ontologie ». Sans doute l’éthique de l’altérité positive peut-elle permettre, si on la vit, de comprendre que l’Être est altérité positive, mais c’est l’Être qui fonde l’agir et non l’inverse, et il n’y a rien au-delà de l’Être. Aimer n’est pas autrement qu’être, c’est l’Être même. Si l’on reprend les derniers mots de La Princesse de Clèves, « il suffit d’être », car être selon l’Être, c’est Aimer.

 

     égarée par la porte

     qui ne veut qu’elle sorte

     dans la cage de vitres

     la libellule vibre

 

     ses ailes de crécelle

     s’irritent magnifiques

     dans l’air de soutenance

     qui leur donne leur sens

 

     au grand jeu de l’espace

     elle trouve sa place

     où libre comme l’air

     elle peut s’y complaire

 

     au destin de sa race

     qui l’a voulue rapace

     elle reprend nerveuse

     sa traque de croqueuse

 

     et belle de ses ailes

     est-ce transe est-ce danse

     elle mène quadrille

     le vide où elle brille

 

21 juillet 2012

 

En perdant, en refusant de sentir l’âme des choses, d’entendre le verbe de la matière dont parle Gérard de Nerval en écho de Pythagore et de son « eh quoi ! tout est sensible ! », les penseurs occidentaux se sont créé bien des problèmes. Se croyant « seuls pensant », ils se sont coupés de la nature et de son antique sagesse. Ecartelés entre ce qu’ils appellent leur liberté et ce qu’ils croient être le déterminisme absolu de l’univers, ils font mauvais usage de l’une et de l’autre, et ils butent sur leur énigme du mal. L’indéterminisme de la matière, si limité qu’il soit auprès de la main ferme du déterminisme de ses lois, est lié à ce psychisme attaché à chacun de ses éléments et de ses organismes. On peut conjecturer que ce psychisme est une force de communication et d’information, et qu’il préside à l’évolution de l’univers vers des formes toujours plus complexes et plus conscientes.

Matérialiste, notre science ne connaît que la face physicochimique des êtres. Pour elle, l’eau c’est H2O avec des propriétés qui changent selon sa température : les états gazeux, liquide et solide. Une philosophie de la nature ne peut se contenter de ce son de cloche, elle écoute aussi la musique de la sensibilité poétique, celle qu’un Bachelard émerveillé a reconnue dans L’Eau et les rêves.

On comprend qu’une philosophie de la nature telle que celle de Friedrich Schelling ne se conçoive pas sans un dialogue avec les poètes, sans un contact sensuel et imaginatif avec les êtres du monde : les éléments, les vivants, les humains. On comprend aussi que Schelling ait pu réconcilier les philosophies de la nature et les philosophies de l’esprit : « La nature doit être l’esprit visible, l’esprit la nature invisible ». (Celles et ceux qui partagent cette sensibilité au « tout est sensible » établissent sans peine une concertation entre les neurosciences et la psychanalyse qui se regardent encore en chiens de faïence alors que ce sont des approches complémentaires d’une même réalité biface).

 

     le pêle-mêle de la paille

     sur le champ se repose un peu

     tel un fakir sur ses éteules

     en attendant qu’au creux des meules

     il rassemble vaille que vaille

     la chair veuve de ses enfants

 

     en espérant que se poursuive

     la file des incarnations

     de ces mille et mille minimes

     pour une année en  na ti on

     il contemple au rebord du vide

     l’attente au fond qui les attend

 

     ce qui demeure et ce qui passe

     tels que le fleuve et que ses eaux

     brillent tour à tour dans ses yeux

     qu’ils soient ouverts ou qu’ils soient clos

     dans la lumière où toute vie

     pour l’univers se réjouit

 

22 juillet 2012

 

     présentissime présentissime

     joie  joie larmes de joie

     abîme abîme présentissime

 

 

La liberté ? C’est tout simplement de pouvoir faire ce pour quoi on se sait fait. Et ce, quel que soit son être : atome, molécule, digitale, corbeau, cheval, humain ou l’Eternel. Mais savoir ce pour quoi l’on est fait change d’un être à l’autre, et change aussi pour un même humain en son cheminement. Schématiquement, il commence par se savoir fait pour s’aimer soi-même, et puis pour aimer aussi les autres comme soi-même, et finalement pour aimer les autres pour eux-mêmes. C’est la liberté de l’Eternel, et il nous invite à y participer pour vivre de sa vie.

Concevoir ainsi la liberté suppose de savoir que tout être sait à sa façon ce pour quoi il est fait, c’est-à-dire savoir que tout être matériel est aussi spirituel, qu’il est une âme indéterminée en son eccéité. La liberté des êtres matériels de l’univers croît à mesure qu’ils se complexifient et que leur conscience s’intensifie. Au stade de l’évolution que nous connaissons sur notre planète, l’humain est l’être le plus complexe et le plus conscient, et sa liberté se rapproche de celle de l’Eternel à mesure qu’il le reconnaît en vérité. La vérité de l’Être de l’être le libère (Jean VIII, 32).

Cette liberté ontologique est la mesure de toutes les libertés humaines, en particulier celles que la démocratie a inscrites dans ses lois : liberté civile, liberté politique, libertés de conscience, d’opinion et d’expression, libertés du travail, de la propriété, du commerce… (libertés dont la limite de chacune est la liberté des autres. Car la liberté ontologique est celle d’Aimer, inséparable de l’égalité ontologique).

 

Lorsqu’il retrouve sa sensibilité à la sensibilité des êtres de la nature, l’être humain habité par l’Esprit découvre en chacun un visage de l’Eternel.

 

     parallèles qu’on imagine

     courir là-bas à la rencontre

     l’une de l’autre sans jamais

     arriver à l’embrassement

 

     de votre infini les amants

     tirent le désir d’une paix

     surpassant quand elle se montre

     la possession du cœur intime

   

23 juillet 2012

 

Redevenir sensible au « tout est sensible », à « l’âme des choses », est le chemin privilégié de la conscience écologique. Il ne s’agit pas alors pour l’humain de simplement sauver sa peau égoïstement, de prévenir une catastrophe humanitaire planétaire, mais de se préoccuper de la totalité de l’œcoumène, de l’ensemble des êtres de la terre. Dans le cadre d’une Spiritualité de l’altérité, il s’agit de vivre la sollicitude de l’Eternel Amour pour tous les êtres, l’altérité positive de l’Infini pour le fini. Le salut de l’humanité y est donné comme par surcroît, inclus dans celui de la terre entière.

Laisser vivre les arbres et les bêtes, c’est participer à l’amour que vit pour eux l’Eternel. La surpopulation, la surproduction et la surconsommation sont dans cette perspective une faute et une erreur, une interprétation fautive et erronée de la condition humaine comme de la condition animale, végétale, minérale.

 

     « Respecte dans la bête un esprit agissant : …

     Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

     Un mystère d’amour dans le métal repose :

     Tout est sensible !

 

     A la matière même un verbe est attaché…

     Ne la fais pas servir à quelque usage impie ! »

 

Ainsi s’écrie Gérard de Nerval. Et Wole Soyinka, l’humaniste cosmique, déplore que l’humanité ait perdu sa sensibilité au monde : « Quelle excuse invoquera l’homme qui s’enorgueillit d’un savoir supérieur mais ignore l’empathie de la moiteur de l’air qu’il respire, du jus des feuilles, de la sève des racines plongeant en terre ou des eaux qui nourrissent son être ? » (Seven tenets of Orile-Orisa).

 

     au bord de la clairière ils pressent leurs regards

     enracinés dans l’ombre ils boivent la lumière

 

     la face insaisissable à son tour les regarde

     et l’immense présence habite cet espace

     où l’autre se connaît dans la belle distance

 

     dans l’échange des cœurs où le vide prend sens

     le bord n’est plus le bord et le centre s’efface

 

     partout et nulle part se disperse la harde

     aux jeux de la lumière où demain plus qu’hier

     la présence anonyme emmène les regards

 

24 juillet 2012

 

Comme le maître et l’esclave dont ils sont les avatars raffinés, le gourou et le disciple sont appelés à se libérer de leur condition dans le partage de l’Esprit. « Il n’y a plus ni esclaves ni hommes libres » (Galates III, 28 : Colossiens III, 11). « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (II Corinthiens III, 17). Alors même que ceux qui le suivaient se croyaient ses disciples, Yeshoua n’était pas un gourou. Il le leur a montré péremptoirement en leur lavant les pieds. C’est qu’il avait conscience d’être inspiré par l’Esprit et de ne rien faire ni dire qu’il ne vît en son Père (Jean X, 32 ; XIV, 10). Il s’est effacé pour laisser la place à l’Esprit qui n’avait cessé de le guider (Jean XVI, 7-13).

Peut-on dire que l’Eglise l’a compris ? Pierre lui-même s’est approprié l’Esprit pour le faire servir à son pouvoir. On le voit dans l’épisode d’Ananias et Saphire censés, selon les paroles de l’apôtre, être tombés raides morts pour avoir menti à l’Esprit (Actes V, 1-11). L’histoire de l’Eglise montre cependant qu’au cours des siècles les tenants de l’Esprit ont tenté périodiquement de leur redonner toute sa place face au pouvoir sacerdotal. Il y eut aux premiers siècles les différents courants gnostiques. Au XI° siècle Joachim de Flore annonça qu’après le règne du Père et le règne du Fils devait venir le règne de l’Esprit. Du XIII° au XV° siècle se répandit en Europe le mouvement mystique du Libre-Esprit, évidemment condamné par les autorités ecclésiastiques. (Il est vrai qu’il avait tendance à confondre éros et agapè). Un mouvement plus intellectuel se réclamant du néo-platonisme apparut à la fin du XV° siècle, mouvement qui lui aussi se réclamait de l’Esprit en opposition au pouvoir sacerdotal hiérarchisé : Marsile Ficin (1433-1499), Pic de la Mirandole (1463-1494), John Colet (1466-1519)… Le Quiétisme du XVII° siècle fut condamné par l’Eglise pour les mêmes raisons.

Malgré ses ambiguïtés, la remise en valeur actuelle de l’Esprit-saint dans l’Eglise romaine est une promesse de libération des disciples et des gourous ecclésiastiques. Celles et ceux pour qui « seul l’amour est digne de foi » et qui prennent leurs aises avec le dogme montrent qu’ils ne sont plus des disciples et qu’ils n’ont plus que faire des gourous. (On peut sans doute comparer la condamnation du Soufisme par l’Islam officiel à la mise à l’écart des mouvements spirituels dans l’Eglise pour des raisons similaires : un contact direct avec l’Esprit qui court-circuite le pouvoir religieux).

 

A supposer que la dimension immatérielle de la matière ne soit qu’une hypothèse, c’est une hypothèse féconde puisqu’elle permet de comprendre l’Evolution de notre univers, de justifier la liberté humaine et de résoudre le problème du mal. (On reconnaît l’arbre à ses fruits et le gâteau à son goût).

 

     pour l’inconnue de ce jardin

     secret de l’orient du Rhin

     se produisent toutes ses fleurs

     car elles sont toutes ses soeurs

 

     ainsi la marguerite tend

     au soleil un rire d’enfant

     illuminé par le visage

     épanoui de son bel âge

 

     avec lui elle est seule au monde

     ravie dans le flot de ses ondes

     elle n’a d’yeux que pour sa mère

     allemande  nourri ci ère

 

     ailleurs cette mère permet

     à tous les regards les souhaits

     à toutes les mains l’effeuillage

     de l’amour fou de l’amour sage

 

     mais au jardin de l’inconnue

     où elle s’abandonne nue

     elle ne fait que réjouir

     tous les regards qu’elle s’attire

 

25 juillet 2012

 

On peut concevoir qu’un jeune croyant, une jeune croyante ait besoin d’un gourou, à tout le moins d’un directeur de conscience, mais surtout d’un héros, d’une héroïne. Dans le catholicisme, c’est Jésus, le Christ, et aussi Marie. Le protestantisme accuse le catholicisme et l’orthodoxie de faire de Marie une déesse, mais il fait de Jésus un dieu. ..

Les dieux et les déesses sont des pouvoirs. Yeshoua a montré qu’il n’était pas un pouvoir. Il a mis fin à la religion, au pouvoir sacerdotal dans l’éternel conflit entre prophétie et sacerdoce. Mais ses apôtres, Pierre en tête, se sont empressés de restaurer ce pouvoir, de rétablir la crainte du pouvoir (Actes V, 5, 11). L’Eglise a confisqué l’Esprit en l’enfermant dans les sacrements, dans le sacré aboli par Yeshoua parce que, comme toute institution, elle a besoin de pouvoir.

L’Esprit n’est ni à Jérusalem, ni à Rome, ni en aucun lieu sacré. Il est présentissime à tout être. Il suffit de l’accueillir. Déjà le prophète Joël l’annonçait, l’espérait : « Je répandrai mon esprit sur toute chair… » (Joël II, 28). Yeshoua assurait que l’Esprit était donné à celles et ceux qui le demandent (Luc XI, 13). Le demander et l’accueillir, c’est vivre la vie de l’Eternel Amour.

L’humain premier, même celui qui répète que dieu est mort,  a besoin de héros : ce sont ceux du sport, de la chanson et du spectacle, de la culture et de la politique… Un leader religieux charismatique peut le comprendre, mais s’il écoute la voix de Yeshoua, il guidera celles et ceux qui écoutent sa propre voix vers l’Esprit comme l’a fait Yeshoua en les détachant de sa personne. (C’est l’un des sens premiers de l’anonymat de la Spiritualité de l’altérité).

 

Les mythes, religieux et autres, ne sont pas la vérité, mais ils peuvent en être le chemin si on les entend comme des mashal. Ils demandent une interprétation toujours renouvelée, car ils sont intellectuellement inépuisables. Les diverses traditions juives pratiquent cette interprétation interminable dans leurs lectures et relectures de l’Ecriture.

 

     la fleur et l’œil sont les complices

     de leur grande sœur la lumière

 

     qu’en elle jamais ne finisse

     la fraternité de l’espace

     et du temps pour dire la face

     de notre unique mère père

 

     ce qui pense en nous réfléchit

     cette sublime messagère

 

     l’esprit en la chair infléchit

     la course de cette Atalante

     et de l’or qui partout la tente

     pour prendre la place première

 

     entre au jardin de l’œil immense

     que sa grande sœur illumine

 

     tu y découvriras le sens

     de la reine des fleurs la rose

     qui par tout l’univers dispose

     son parfum clair de l’unanime

 

26 juillet 2012

 

Mystère, mythe, symbole. Sans doute nous faut-il retrouver le sens du mythe pour lire sans malaise certains passages de l’Evangile, mais aussi certaines prières de la liturgie catholique. Pendant longtemps les fidèles ont écouté, récité et chanté leur Credo en latin, sans prêter une attention intellectuelle aux mots qui servaient de support à l’expression fervente de leur foi. Les théologiens et les fidèles instruits parlent de Symbole des Apôtres (ou de Nicée) pour désigner « la formule dans laquelle l’Eglise résume sa foi ». Certes, le mot symbole a de multiples significations, mais à le prendre dans son sens large de connaissance analogique intuitive, il est proche du mythe et du mystère.

Le mythe est conceptuellement faux et symboliquement vrai. Il exprime ce que le langage conceptuel est impuissant à dire, ce qu’il est incapable d’énoncer clairement. Le symbole et le mythe comme récit symbolique donnent d’abord à ressentir. Ce n’est qu’ensuite qu’ils peuvent donner à penser, et cette pensée ne peut saisir que l’ombre d’un sens qui échappe à la compréhension, qui se donne à connaître à l’inconscient plutôt qu’à comprendre à la conscience.

La Scolastique du Moyen-Âge a voulu rationaliser la foi chrétienne et a durci en dogmes les mystères de la foi. Depuis le XVII° siècle le rationalisme a tendu à rejeter toute notion de mystère de la pensée humaine, et le catholicisme a cru bon de lui emboîter le pas pour être de son temps. L’Eglise a cependant préservé le mot mystère, elle parle encore des mystères de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption. Mais le mystère chrétien est défini négativement comme « un dogme inaccessible à la raison » et donc disqualifié aux yeux rationnels de l’homme moderne. Il est vrai cependant que les excès des Lumières et de leur exaltation de l’intelligence conceptuelle ont appelé une réaction de l’ombre, de la connaissance intuitive. Cette réaction a été jalonnée de génies : Blake et Goethe dès la fin du XVIII° siècle, puis les romantiques et puis, surtout, les symbolistes annoncés par Baudelaire et dont les noms nous sont encore familiers : Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Valéry en France ; W. B. Yeats, T.S Eliot, E. Pound en Angleterre et aux Etats-Unis ; Biely, Blok et Ivanov en Russie… Ce courant artistique a redonné le goût du symbole et le sens du mystère comme valeur religieuse. On peut douter cependant que les chrétiens du XXI° siècle aient pleinement retrouvé cette sensibilité.

Peut-être est-ce par le biais d’un nouvel intérêt pour les peuples premiers, pour leurs mythes et leurs rites que l’on peut espérer voir l’homme moderne recouvrer l’intuition, l’imagination symbolique et l’approche mythique, et d’accéder ainsi au mystère des êtres,  indicibles et imprenables en leur eccéité, en leur nom innommable.

     

     pierre qui pèses dans ma main

     tu me parles de l’univers

     et ma force qui te retient

     me dit l’endroit comme l’envers

     des choses qui toujours nous mènent

     dans l’universel écoumène

 

     pierre qui brilles dans mon œil

     de quelques éclats de mica

     tu me parles d’antiques seuils

     que tu as franchis d’un état

     à l’autre où toujours tu chemines

     dans le devenir unanime

 

     pierre qui songes en ma mémoire

     à tout ce que tu as connu

     tu me plonges en la longue histoire

     par où nous sommes advenus

     et qui nous invite à poursuivre

     la voie de l’autre et à la vivre

 

27 juillet 2012

 

Le symbole, c’est ici « l’épiphanie d’un mystère », « un infini dans le fini »*, le paraître d’un être inépuisable. (Ce n’est pas un signe arbitraire ni une allégorie conventionnelle). Certes, les mashal de Yeshoua ne sont pas tous des récits symboliques, des mythes suggérant le mystère, car le mot mashal est polysémique. Certains, tel celui du Bon Samaritain, sont plutôt des exemples éthiques. Mais la dimension symbolique en est rarement absente, et il est bon de se les répéter sans fin pour les scruter avec les yeux du cœur, les écouter avec les oreilles de l’Amour dont ils manifestent l’unique mystère « inaccessible à la raison ».

A qui accueille l’Amour, «il est donné de connaître les mystères du Royaume des cieux » (Matthieu XIII, 11). Mais il ne suffit pas de lire l’explication du mashal du Semeur donnée aux disciples (ibid. 18-23) ; il faut se répéter le mashal lui-même, entendre résonner ses échos cosmiques, poétiques et spirituels. L’explication censée réservée aux disciples est en fait donnée à tous les lecteurs et auditeurs du texte évangélique, mais il ne suffit pas de le comprendre intellectuellement. Il faut connaître le mashal en tant que mashal, le vivre, participer comme par empathie à la vie végétale du blé porteuse de sens humain pour accéder à son mystère et pour en vivre.

*Gilbert Durand, L’imagination symbolique, édition 1984, p. 13 et note 1.

 

On a accusé le christianisme d’avoir coupé l’homme de la nature. Si cette accusation est en partie fondée, c’est que le christianisme n’a pas été totalement fidèle à la parole de son fondateur, qu’il ne l’a pas écouté avec les oreilles qu’il faut pour entendre ses mashal, car ses mashal manifestent la continuité spirituelle cosmique du non-humain à l’humain.

 

     odeur de paille de grain de moisson

     où vient chanter cette âme paysanne

     qui nous imprègne avant que nous naissions

     parmi les champs où elle se pavane

 

     le crépuscule en remue le mystère

     en offrande muette à Proserpine

     et la buée qui monte de la terre

     ferme les yeux et ouvre la narine

 

     avant d’être pressée géométrique

     en verticales dures par Babel

     la paille se prélasse magnifique

     horizontale en ses dix mille belles

 

     alors marcher dans l’ombre de la nuit qui vient

     parmi toutes ces vagues qui expirent

     leur souffle qui s’épuise en espérant demain

     l’immense mère donne de se réjouir

 

28 juillet 2012

 

Plutôt que de décrire « les mystères de la foi » en termes négatifs, il serait bon de les penser en termes positifs : non pas « inaccessibles à la raison », mais « sensibles au cœur » comme disait Pascal. Il ne s’agit donc pas, sans chercher à comprendre, de croire au mystère de l’Incarnation parce que « Dieu nous l’a révélé et qu’il ne peut ni se tromper ni nous tromper », mais de l’accueillir comme une évidence intuitive pour qui écoute son cœur lui parler de l’Amour et qui tente de la vivre. N’est-ce pas ainsi que Yeshoua a reconnu que le Père était en lui et lui dans le Père (Jean XIV, 11), c’est-à-dire vécu l’Incarnation de l’Eternel Amour en l’humain ? A notre tour, c’est en aimant ceux qui ne nous aiment pas (Luc VI, 27-36) que nous reconnaissons en nous Aimer. « Qui aime connaît Dieu » (I Jean IV, 7).

La foi n’est pas une obéissance comme l’a cru Paul, et Yeshoua ne s’est pas « fait obéissant jusqu’à la mort » (Philippiens II, 8). Yeshoua a vécu la mort comme l’accomplissement de la vie d’Amour : « tétélestaï, consummatum est, c’est accompli » (Jean XIX, 30). Cet acte a été « l’épiphanie d’un mystère », et  Paul nous invite à y participer. Il fait à juste titre de la mort de Yeshoua un acte symbolique auquel nous sommes invités à nous associer : « Nous avons été enseveli par le baptême dans la mort… Notre vieil homme a été crucifié avec le Christ… Qui est mort est libéré du péché… Considérez-vous comme véritablement morts au péché, mais vivant pour Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Romains VI, 4, 6, 7, 11). On peut trouver son raisonnement peu convaincant et son langage approximatif. Mais ce langage conceptuel explique du mieux qu’il peut  une intuition, celle du mystère de la Rédemption.

 

     sorti furtif des hautes herbes

     en sa quête de campagnols

     il te fixe un instant superbe

     de son regard de vitriol

 

     le mystère de l’air sauvage

     qu’il inspire et expire vient

     se dire sur son visage

     pour le visage qui le retient

 

     dans l’éclair de cette rencontre

     son œil se voit-il dans le tien

     comme le tien en lui se montre

     extasié au cœur du rien

 

     quand tu t’en retournes pensive

     par les sentiers et les chemins

     l’image de la fugitive

     rencontre te tient par la main

 

     garde-la comme ton amant

     au plus profond de la mémoire

     où la bête s’en va mêlant

     à la tienne sa vieille histoire

 

29 juillet 2012

 

En invitant les chrétiens à mourir et ressusciter avec le Christ, Paul suivait une antique tradition symbolique d’initiation aux mystères. Cela ne nous parle plus, mais celles et ceux à qui il s’adressait vivaient au sein d’une société religieuse à qui cette initiation était familière. Il n’est pas sûr d’ailleurs que notre inconscient n’en soit pas encore imprégné et que la mort ne soit pas, dans la nature des choses, le symbole de la rupture que représente le passage de l’humain premier à l’humain dernier.

L’histoire des religions telle que l’a présentée Mircea Eliade nous en donne des exemples : « On rencontre partout (chez les peuples premiers) les mystères de l’initiation, et partout, même dans les sociétés les plus archaïques, ils comportent le symbolisme d’une mort et d’une nouvelle naissance ». La résurrection du Christ a pu être présentée et vécue ainsi. Eliade signale par ailleurs le lien cosmique de ce processus. On peut penser que si le Christ est censé être resté trois jours dans le tombeau avant de reparaître ressuscité, cela s’intègre au « symbolisme lunaire qui souligne que la mort est la condition première de toute régénération mystique… La Lune disparaît périodiquement – c’est-à-dire qu’elle meurt – pour renaître trois nuits plus tard » (Mythes, rêves et mystères, pp. 242, 244).

Le baptême chrétien est une nouvelle naissance, selon ce que Yeshoua a dit à Nicodème : « A moins de naître de nouveau, on ne peut voir le Royaume des cieux » (Jean III, 3), et il a présenté sa propre mort comme un baptême (Matthieu XX, 22s ; Luc XII, 50).

 

La désacralisation du monde opérée par l’intuition de l’altérité positive telle que l’a vécue Yeshoua ne désenchante pas le monde, bien au contraire. Car cette intuition permet de voir en toute chose briller la splendeur de l’intelligence d’Aimer et resplendir sa beauté. Elle permet d’aborder tout être avec respect et tendresse en sa béatitude. La lune n’est plus une déesse à adorer et imiter, c’est une sœur dont on se réjouit de voir s’illuminer le visage changeant. (Hélas pour ceux et celles qui dans leur libido sentiendi et dominandi, leur soif de posséder et dominer, n’y voient qu’un objet de conquête).

 

     sur ton visage mon regard

     s’attarde un peu sans insistance

     en cet amour de connaissance

     plus profond que celui de l’art

 

     une subtile intelligence

     en rupture de symétrie

     a établi sa résidence

     sur la face qu’elle a pétrie

 

     combien d’années a-t-il fallu

     pour que sur cette peau s’écrive

     un esprit qui puisse être lu

     afin qu’on l’admire et en vive

 

     les vieilles marques de ton peuple

     donnent par toi de le connaître

     mais tu les exaltes si peu

     qu’elles ne cachent pas ton être

 

     et c’est ton nom que l’on devine

     celui qu’on ne peut prononcer

     car il est de race divine

     et je ne cesse d’y penser

 

 

30 juillet 2012

 

On peut parler, dans l’Evangile, d’une tension entre l’intuition désacralisante de l’Esprit (la désacralisation du Temple et du Sabbat, de l’Espace et du Temps) et la prise en compte de la mentalité sacrée des gens auxquels cette intuition est proposée. On ne peut admettre cette tension, refuser d’y voir une contradiction rédhibitoire, qu’en gardant présente à l’esprit la continuité-discontinuité du devenir, du devenir humain en particulier. L’humain est censé passer de l’humain premier à l’humain dernier, de la chair à l’esprit. Il ne s’agit pas de condamner ou de mépriser la chair, mais de constater son caractère transitoire dans l’existence humaine.

Il vient un temps dans le cheminement d’homo viator où il s’aperçoit avec Yeshoua que « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert (plus) à rien » (Jean VI, 63). « Vous n’êtes plus dans la chair mais dans l’esprit », dit Paul (Romains VIII, 9). Yeshoua a montré comment un mashal prend appui sur le charnel du monde pour symboliser le spirituel du Royaume des cieux. Lorsqu’il dit qu’il faut manger sa chair, il signifie qu’il faut accueillir sa parole parce que « sa parole est esprit ». Dans sa discussion avec les Saducéens qui refusaient de croire à la résurrection, il dit clairement qu’il ne s’agit pas d’une résurrection de la chair : être ressuscité, c’est être « comme les anges ». Abraham, Isaac, Jacob sont des ressuscités (Luc XX, 36s).

Pour sortir de la condition charnelle et entrer dans la condition spirituelle, il est bon, voire nécessaire de parler à la chair en son langage en s’appuyant sur sa capacité à symboliser. C’est ce que font depuis longtemps les sociétés traditionnelles dans leurs initiations aux mystères. Et il est significatif que l’Evangile parle des mystères du Royaume des cieux (Matthieu XIII, 11). Yeshoua parle en mashal des choses « restées cachées depuis la fondation du monde » (Matthieu XIII, 35).  Paul utilise le mot mystère pour parler, lui aussi, de ce qui était demeuré caché : « La sagesse de Dieu dans un mystère, la sagesse cachée que Dieu a préparée depuis l’origine pour qu’elle se manifeste à nous… Dieu nous l’a montrée par son Esprit. Car l’Esprit scrute tout, même les profondeurs de Dieu » (I Corinthiens II, 7, 10).

Ce mystère caché depuis les origines, c’est donc « le mystère du Christ » lui-même (Ephésiens III, 4), car Yeshoua, en accueillant l’Esprit, a pris conscience du véritable être divin, l’Amour. C’est en cela qu’il est le Christ, c’est-à-dire le Messie, l’Oint de l’Esprit, l’Inspiré capable de témoigner de la vérité, de la réalité de l’être de l’Eternel. C’est en cela que ceux qui écoutent la parole de Yeshoua et la mettent en pratique peuvent être appelés chrétiens.

 

La physique qui renonce aux causes (elle est en train d’acquérir pignon sur rue) est une physique matérialiste qui ne peut admettre l’existence de causes non physico-chimiques. C’est une physique qui ignore qu’elle s’appuie sur une métaphysique, une idéologie, matérialiste.

 

     lorsque paraissent les jacées

     on voit que ces jours sont passés

     où l’on se moquait de la nuit

     qui devant nous s’était enfuie

 

     à les regarder ramasser

     leurs têtes mauves resserrées

     on sait qu’elles ont vu l’ennui

     des jours de brouillard et de pluie

     mais que la force du soleil

     a préparé leur bel éveil

     tardif en l’été qui s’incline

 

     on approche alors la narine

     pour tenter de connaître l’âme

     exhalée de leurs cœurs en flamme

 

     mais suffit-il de s’être épris

     de cette chair pour que l’esprit

     se donne et inspire l’amour

     des jacées rassasiées de jours

      

31 juillet 2012

 

Les mystères chrétiens de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption représentent symboliquement tous trois l’unique relation de l’infini au fini que l’advaïta vedantine représente ontologiquement. Les mystères chrétiens représentent cette relation comme un amour oblatif de pure altérité positive qui se déploie dans l’évolution de l’univers et dans l’histoire humaine qui s’y inscrit.

Certes la Trinité est censée être éternelle, mais, comme mystère, elle a été découverte à partir de l’Evangile dans les premiers siècles de l’Eglise, et finalement conceptualisée aux conciles de Nicée et de Constantinople en 325 et 381. (On peut regretter cette conceptualisation puisque la Trinité est de soi une représentation symbolique et non conceptuelle. Devenue un concept et un dogme, elle n’est plus qu’une idée « inaccessible à la raison »).

Le mystère de la Trinité est vitalement lié à celui de l’Incarnation et à celui de la Rédemption. A l’Incarnation surtout puisque c’est à l’initiative du Père que le Fils est censé s’être incarné par l’opération du Saint-esprit. Quant à la Rédemption, elle est la participation de l’humanité à cette Incarnation qui lui permet de s’identifier au Fils et de s’unir avec lui au Père dans l’Esprit.

Paul parle aussi de l’Eglise en termes de mystère : « Le grand mystère du Christ et de l’Eglise ». L’Eglise est ainsi, mythiquement, le corps dont la tête est le Christ et c’est aussi, analogiquement, l’Epouse du Christ car « de même que le mari est la tête de la femme, le Christ est la tête de l’Eglise » (Ephésiens V, 32, 23). Enseignée par l’Eglise à ses fidèles, cette union intime de l’Eglise et du Christ a pu faire dire à Jeanne d’Arc que « le Christ et l’Eglise, c’est tout un ». Le problème, c’est que l’Eglise se présente comme un pouvoir pour ses fidèles. Tel n’était pas le désir de Yeshoua, sa prière : « Moi en eux et toi en moi » (Jean XVI, 23). Le mystère de l’Eglise ne fait qu’un avec ceux de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption.

De la prière de Yeshoua où il parle du mystère d’union de l’humanité et de la divinité, la tradition a fait une « prière sacerdotale ». Et l’Epître aux Hébreux fait de Yeshoua le nouveau grand prêtre. Mais on chercherait en vain dans les évangiles quoi que ce soit qui puisse justifier ce titre. Le Yeshoua des évangiles est un prophète perçu comme tel : « Je vois que vous êtes un prophète », lui dit la Samaritaine (Jean IV, 19), et la foule qui l’accompagne à son entrée triomphale à Jérusalem dit à ceux qui s’interrogent: « C’est Yeshoua, le prophète de Natsèrèt en Galilée » (Matthieu XXI, 11). Et c’est en prophète que Yeshoua s’est opposé aux prêtres et a voulu mourir : « car un prophète ne peut périr hors de Jérusalem » (Luc XIII, 33s).

L’Eglise véritable est faite de celles et ceux qui vivent la communion du « toi en moi » vécue par Yeshoua avec l’Eternel, la participation à l’Amour, la divinisation. Hors de cette participation, « hors de l’Eglise, point de salut ». C’est une évidence tautologique, mais cela a peu de chose à voir avec la prétention de l’Eglise hiérarchique institutionnelle de détenir le pouvoir d’introduire dans le Royaume des cieux.

 

     si tu t’es réjouie de ce vol de myrtils

     papillonnant de vie au soleil de la haie

     est-ce pour cet espace que tu partageais

     avec eux et goûtais en mouvements subtils

 

     ils allaient et venaient dans cet air immobile

     où leurs ailes leurs yeux comme les tiens trouvaient

     distance et transparence où libre l’on pouvait

     et haïr et aimer au gré de ses mobiles

 

     mais tu sentais surtout dans l’au-delà des âges

     comme une connivence et le secret partage

     d’une vie jaillissant en un fleuve pérenne

 

     l’océan infini d’où il s’en va s’en vient

     sous l’aile de l’esprit que tu voyais certaine

     se réjouir en toi du vol de tous les siens

 

1er août 2012

 

Présence à la présentissime présence. C’est le secret des mystères mis au jour par Yeshoua : « eux en moi et toi en moi » (Jean 16, 23). Dans la sagesse vedantine c’est, en termes philosophiques, l’advaïta, la non-dualité de l’Autre et de soi, de l’Un infini et du multiple fini dont nous sommes et qui fait répéter à l’hindou pieux : « Aham brahma asmi, je suis Braham ». Dans le langage symbolique de Yeshoua, c’est le Père dans le Fils et les humains dans le Fils (les mystères de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption). Cette présentissime présence est celle de l’Amour, et la réponse que nous sommes invités à lui donner ne peut être que cet amour accueilli et vécu. « Marche en ma présence et sois parfait… Soyez parfaits comme votre père des cieux est parfait… Aimez vos ennemis… » (Genèse 17, 1 ;Matthieu 5, 48, 44).

L’Eternel est intimement présent à tout être, mais nous n’en prenons conscience existentiellement qu’en lui étant présents à notre tour et dans la mesure où nous « marchons en sa présence », en tendant à la perfection de l’amour. « Ubi caritas et amor, deus ibi est, là où sont l’agapè et l’amour, là est Dieu ». Evidemment, puisque Dieu est Amour. Vivre en présence d’Aimer, c’est partager sa sollicitude et sa béatitude, et ce n’est rien d’autre qu’aimer. C’est ne pas cesser de penser et vouloir du bien à tous les êtres que nous rencontrons ou qui nous viennent à l’esprit, qu’ils nous soient sympathiques, indifférents ou antipathiques ; c’est aussi être à l’affût de toute action qui pourrait leur faire du bien. Mais c’est un don, le Don de l’Esprit. Il nous faut le demander en le désirant plus que tout.

 

     lorsque dans l’immobilité

     le soir retient son souffle et pense

     à son nulle part dans l’immense

     il attend la fin des clartés

 

     que se révèle dans l’obscur

     de la nuit doucement qui vient

     la présence en foule des siens

     là-bas dans l’infini qui dure

 

2 août 2012

 

Les mots « Père », « Fils », « Esprit » des mystères chrétiens sont des mots symboliques de l’Eternel, de son nom innommable. L’Eternel Amour n’est pas plus père que mère, fils que fille. Il n’est pas plus esprit, souffle que feu, eau ou terre. Si Yeshoua a vécu l’Eternel selon l’image du père, c’est qu’il a vécu dans une société patriarcale, où il était impensable que l’Eternel fût féminin, encore moins féminine toute-puissante, où les déesses ne pouvaient être que de fausses divinités, celles que l’on adorait dans les sociétés de culture paysanne et chthonienne. Les trois monothéismes ont hérité de la même symbolique.

Cela ne mets pas en cause l’authenticité de l’expérience spirituelle de Yeshoua, de son intuition de l’Eternel Amour (de ce qu’en termes philosophiques on peut appeler l’Altérité de l’Être). Cela montre que nous ne pouvons dire l’expérience spirituelle que dans le langage symbolique, le mashal, de notre culture.

La conceptualisation de ce langage est un problème, un risque. Elle ne rend pas compte du caractère insaisissable du Nom de l’Eternel. L’expérience des mystiques montre qu’ils sont finalement réduits au silence dans leur rencontre de l’Ineffable, qu’ils la vivent de silence à silence. Mais elles ils goûtent alors « la paix qui dépasse tout entendement » (Philippiens  4, 7). Le mot « paix » est d’ailleurs lui-même approximatif, il cherche à dire la béatitude de la sollicitude où « je » s’ex-stasie en « toi ».

 

Dans l’amour d’un éros réciproque, l’union charnelle est une approche, une annonce, une invitation du « toi en moi » de l’infini et du fini. Est-ce ce que voulait dire Péguy ? « Le spirituel est lui-même charnel… Le spirituel couche dans le lit de camp du temporel ». La dynamique de la chair en son insuffisance est ordonnée à l’esprit, seul capable de satisfaire l’infini du désir. C’est l’esprit qui donne la Vie, la chair est impuissante (cf. Jean 6, 63).

 

     surchargées de bouquets de graines

     hautes et fières les orties

     en rangs serrés montent la garde

     au bord du champ qui les regarde

     en un je-ne-sais-quoi de haine

     qui leur donne un air converti

 

     sont-elles pas les indomptables

     de haut lignage et race forte

     qui maintiennent la résistance

     à cette envahissante avance

     de la bête si méprisable

     qui veut de tout faire récolte

 

     elles inspirent le respect

     par l’austérité la rudesse

     acide de leurs teintes grises

     de leur caresse qui dégrise

     la main la langue et les défait

     en ensemençant la sagesse

 

3 août 2012

 

Ceux et celles qui opposent la chair à l’esprit ne comprennent pas le devenir, la dynamique du temps. A moins qu’ils n’en voient que l’ombre. Le temps détruit et la chair s’en désole, le temps est cependant la force de l’esprit. Il est créateur. Sa destructivité n’est qu’une conséquence de sa créativité. Il faut bien, dans l’évolution créatrice, que l’ancien décroisse et disparaisse pour que le nouveau apparaisse et croisse.

Lorsque Yeshoua dit que c’est l’esprit qui donne la vie et que la chair ne sert à rien, il entend que la chair n’a pas d’avenir si ce n’est en l’esprit, qu’elle y prépare avant de s’effacer. N’est-ce pas évident aux yeux mêmes de la chair : on la voit s’affaiblir, s’avachir, se faner, et finalement périr et pourrir. Vouloir ne pas vieillir, ne pas devenir, c’est perdre le sens de la vie, son horizon.

Il existe une interprétation de l’Incarnation qui n’entend pas son mystère, sa symbolique, qui exalte la chair au lieu de l’assumer afin de la spiritualiser. Il n’est pas sûr que tous les chrétiens comprennent que Dieu est devenu homme afin que l’homme devienne Dieu. « Dieu est esprit » (Jean 4, 24). Devenir Dieu, c’est se spiritualiser. Le sens du mystère de son Incarnation est un sens éternel. Ce n’est autre que son éternelle présentissime présence à tout être, à toute chair possible. (Ce n’est pas un événement historique, même si sa découverte est datée dans l’histoire). Quant au sens du mystère de la Rédemption, ce n’est que notre présence à cette présentissime présence et le partage de sa vie d’Amour.

Yeshoua n’a cessé de parler en langage symbolique, tout est mashal dans le discours évangélique. Mais lorsqu’il dit « qui n’est pas avec moi est contre moi » et « qui n’est pas contre nous est avec nous » (Matthieu 12, 30 : Luc 9, 50), il ne fait qu’appliquer le principe d’identité à son message. Ce qui n’est pas l’Amour n’est pas l’Amour et ce qui est l’Amour est l’Amour. Il ne parle pas de sa personne, mais de l’Être présentissime à qui il est présent, « toi en moi », de l’Amour que l’on accueille ou que l’on n’accueille pas.

 

     c’est la force de l’horizon

     qui invite et ne force pas

     de la maison à la maison

     à marcher sans marquer le pas

 

     il te faut au moins regarder

     voir l’au-delà de la limite

     et le garder sans te garder

     de tout ce qui s’y illimite

 

     l’appel n’est pas irrésistible

     tu sais que tu peux dire non

     c’est un appel à peine audible

     aussi secret que l’est ton nom

 

     la légende du pur amour

     hante avec lui le non-espace

     il sait qu’en cheminant toujours

     nul n’arrive au bout de l’espace

 

     si l’amour pur n’a d’autre fin

     que l’autre au fond de sa maison

     tu sais qu’il n’aura pas de fin

     dans l’horizon de l’horizon

 

4 août 2012

 

L’Eternelle n’est ni personnelle ni impersonnelle. Aucune image, aucun concept ne peut rendre compte de son infinitude ineffable. L’ontologie permet d’inférer de l’infinitude de l’Être et de la finitude des êtres qu’Il est altérité positive, agapè. Mais ce concept et cette réalité existentielle sont des êtres de langage, et l’Être est au-delà de tout langage. Jean dit cependant avec justesse qu’aimer d’agapè c’est Le connaître : « Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (I Jean 4, 7). Si l’Être est Amour, aimer de cet Amour, c’est participer à l’Être et le connaître. Mais sans pouvoir le dire.

 

Pour qui vit dans l’évidence du principe de causalité, l’intelligence déployée dans la matière, de l’infime à l’extrême de notre univers, dans la complexité de la vie, de la conscience… celle-là celui-là vit aussi dans l’évidence de l’intelligence incommensurable de l’Être.

Sensibilité de l’Être ? L’Être est-il sensible au plaisir et à la douleur ? La beauté répandue sur les êtres, qu’est-elle pour l’Être ? Et la bonté, l’excellence de l’amour, d’éros à agapè ? Peut-on dire que l’Être ni ne jouit ni ne souffre, mais qu’Il se réjouit, plus ou moins ? « Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de se repentir » (Luc 15, 7) ?

 

Le luxe est la gloire de la finance. La bonne santé de l’industrie du luxe en cette période de crise économique n’étonne que ceux et celles qui oublient le principe de causalité. L’accroissement des richesses de quelques-uns est l’effet de l’appauvrissement du grand nombre, quel que soit le degré de cet appauvrissement. Plus les travailleurs travaillent en gagnant moins et plus les capitalistes capitalisent en gagnant plus. Nous avons oublié ce langage de Marx parce que les maîtres de l’argent sont aussi les maîtres du langage et qu’ils ont réussi à le ringardiser dans l’opinion. Les défenseurs de la justice tentent de remplacer le mot capital par le mot finance pour désigner l’ennemi, mais la finance se pavane comme jamais dans la gloire du luxe.

 

     pour l’éphémère radieuse

     en son éphémère beauté

     quand sa radieuse clarté

     qui un espace s’est posé

     dans l’espace que j’ai osé

     en rêveuse lui partager

 

     pour l’éphémère féminine

     en mon regard émerveillée

     quand l’éphémère y examine

     le regard de cette impensée

     qui avec elle se sublime

     en cette hymne féminisée

 

     pour cette mortelle immortelle

     toute belle en ses épousailles

     d’éphémère vaille que vaille

     où la mort épouse mortelle

     cette belle d’un jour trop belle

     pour qu’en ce jour elle défaille

 

5 août 2012

 

Le mythe de l’origine est au temps ce que le mythe du centre est à l’espace. De même que l’espace infini dissout le concept de centre et de périphérie, de même le temps infini dissout le concept d’origine et de fin. On peut bien se demander quelle est la cause des mythes et proposer quelques réponses, mais il faut d’abord observer leur permanence dans notre imaginaire et dans notre vie individuelle et collective.

Parmi tant d’autres, le mythe de la localisation et particulièrement celui de la hauteur (qui encore une fois se dissout dans la réalité de l’espace infini) est le moteur de certaines de nos représentations et actions symboliques. Qui ne cherche pas à prendre l’ascenseur social, à siéger dans les hautes sphères après avoir fait de hautes études afin d’obtenir de hauts revenus… ? Voire à se trouver une place auprès du Très-Haut pour obtenir une haute récompense après s‘être abaissé ?

Le sport se comprend bien dans la dynamique de l’humain premier vers l’humain dernier, de l’animalité vers la spiritualité. Certes, il y a le sport de loisir où le corps jouit de lui-même et de la nature, souvent dans la sororité ou la fraternité du jeu collectif. Mais il y a surtout le sport de compétition, de haut niveau si possible. Il s’agit non seulement d’aller toujours plus vite, plus haut, plus fort, mais d’être le premier, la première. Que seraient les jeux olympiques sans les médailles ? Individuellement et collectivement, nationalement, pour les héros et pour leurs supporters.

Certes la compétition sportive est préférable à la compétition économique et financière, et plus encore à la compétition guerrière. Mais c’est une étape. Il est certain que l’humain progresse par le désir de dominer et posséder, mais il est appelé à passer de ce désir de prendre à celui de donner. Le sportif, la sportive animée par l’agapè cherche à donner le grand spectacle de la beauté, même s’il continue d’être mû nerveusement et psychiquement par son élan vital.

Cet élan est appelé à devenir le mashal de l’effort violent pour entrer dans le Royaume des cieux : « Vous savez bien que dans une course, tous courent mais qu’un seul remporte le prix… Alors courez pour gagner la couronne, non pas une couronne périssable mais une couronne  impérissable » (I Corinthiens 9, 24s ; cf. Matthieu 11, 12).

 

L’Amour est tendresse et respect.

 

La rencontre du je-tu découvre l’égalité ontologique.

 

     Isis Artémis ou Marie

     tu frémis en  rêves d’enfant

     au ventre de la femme qui espère

 

     car le fruit des entrailles rit

     au cœur de l’amour triomphant

     du Fils assis à la droite du Père

 

6 août 2012

 

S’interrogeant sur l’origine de l’univers, l’astrophysique incline maintenant à parler de processus plutôt que de création. Mais le mythe de l’origine demeure enraciné dans l’inconscient de l’humanité, l’histoire des religions antiques et modernes en témoigne, notre vie sociale aussi. L’ennuyeux c’est que ce mythe est apparemment indissociable  de l’image du dieu créateur tout-puissant (ou des divinités puissantes des religions polythéistes). Les religions ne sont-elles pas nées du sentiment d’impuissance face à une nature puissante.

On ne perçoit pas encore toutes les conséquences cosmiques de l’intuition vécue et proposée par Yeshoua. L’Être infini tout-aimant y laisse les êtres finis à leur liberté, et cette liberté est celle d’un devenir, d’un processus éternel. Les univers naissent, vivent et meurent en produisant de l’une à l’autre éternité des consciences toujours plus consciences, capables, toujours plus libres, de choisir leur destin, de se joindre ou non à la vie éternelle de l’Amour…

L’Eglise demeure une religion, c’est-à-dire une institution fondée sur une foi en la puissance et partageant cette puissance dans un pouvoir. Elle ne se résout pas à suivre intégralement l’intuition de son fondateur, intuition qui opère la sortie de la religion en renonçant à toute puissance et à tout pouvoir. Dans le message de Yeshoua, les mythes deviennent des symboles, des mashal qui reconduisent tous à l’unique réalité de l’Eternel Amour.

Avec la disparition de la notion de toute-puissance transcendante disparaît aussi celle de création. Dommage que notre astrophysicien qui découvre la vie de l’univers, des univers, comme un processus en conclue à l’inexistence du Tout-puissant sans découvrir l’existence du Tout-aimant.

 

« Des profondeurs je crie vers toi… (Psaume 129/130). Il n’y pas de profondeurs spirituelles, mais le cri du psalmiste demeure. Il jaillit sur les lèvres du cœur assailli par le ressentiment face à l’offense, actuelle ou remémorée. Comment aimer celles et ceux qui ne nous aiment pas ? Il nous faut invoquer, demander l’Esprit, la force d’Aimer.

.

 

     c’est une même mélodie

     qui va d’aubade en sérénade

     et de sérénade en aubade

     c’est un début d’après-midi

     c’est une fin de vendredi

 

     c’est un jour qui jamais ne dit

     le dernier mot de son histoire

     et qui sait en voyant le soir

     que vont venir un samedi

     puis un dimanche et un lundi

 

     c’est une même mélodie

     sans première ni dernière aube

     où l’éternelle se dérobe

     toujours nouvelle en l’inédit

     d’un nom qui jamais ne se dit

 

     c’est une nuit de rapsodie

     c’est une journée d’interlude

     qui passe et qui toujours s’élude

     où rien jamais ne se redit

     en l’indicible mélodie

    

 

7 août 2012

 

Réductionnisme ? Il ne s’agit pas d’en avoir peur ou de ne pas en avoir peur, il s’agit de montrer qu’il contrevient au principe de causalité. Si du moins on le définit comme l’explication d’un phénomène complexe par un phénomène moins complexe, la vie par la matière inanimée par exemple, si l’on pense que les qualités d’un organisme vivant s’expliquent totalement par ses composants physico-chimiques. Il ne suffit pas de dire au scientifique qu’une telle explication s’oppose à l’intuition puisqu’il vous répondra que la réalité est à ce niveau contre-intuitive. Il suffit simplement de lui rappeler qu’une cause est nécessairement au moins égale, sinon supérieure à son effet et qu’il s’agit là d’une évidence a priori que l’on ne peut refuser sans commettre un suicide de la raison.

Ce réductionnisme ontologique est donc intenable. Il s’explique au mieux par un aveuglement idéologique, celui du matérialisme, explication acceptable si l’on admet que toute démarche scientifique est fondée sur un présupposé métaphysique, conscient ou non. Cet aveuglement matérialiste s’explique lui-même dans le cadre de la pensée occidentale commandée par un excès d’imaginaire ouranien. Cet imaginaire est schizomorphe, dira Gilbert Durand, c’est-à-dire plus sensible aux schémas de séparation qu’aux schémas d’union, au principe d’identité qu’au principe de causalité. On peut attribuer à cet imaginaire le problème majeur de la philosophie occidentale, celui de l’union de l’âme et du corps. Le matérialisme résout ce problème en professant un monisme matériel : pour lui l’esprit est une production de la matière et donc lui-même matériel, pour lui la conscience est un produit des neurones. Le spiritualisme, qui n’a plus guère de tenants, dit de son côté que la matière est une illusion, la mâyâ, dit la philosophie indienne.

La pensée africaine, disons son intuition vécue sinon toujours explicitée, est que l’âme et le corps sont les deux faces d’une unique réalité (le mot face étant lui-même employé d’une part dans un sens littéral et d’autre part dans un sens métaphorique). Cela s’appelle de l’animisme, sur lequel le scientifique occidental jette un regard condescendant. Cet animisme, pour lequel toute matière comporte une dimension psychique, résout bien des problèmes sur lesquels nos penseurs continuent de se casser la tête (la leur et celle des autres). La guéguerre métaphysique fait rage. On s’en aperçoit à la lecture du dernier ouvrage de Claudine Tiercelin, Le Ciment des choses, petit traité de métaphysique scientifique réaliste. L’auteure n’est pas n’importe qui : elle enseigne au Collège de France, crème de la crème des hautes intelligences françaises. On rencontre dans son bel ouvrage modestement exhaustif un essaim bourdonnant de penseurs qui y vont chacun de sa théorie : empiristes, déterministes, réductionnistes ontologiques, réductionnistes épistémologiques, physicalistes, monistes, dualistes psychophysiques, antiréductionnistes, éliminationistes, convergentistes, pragmatistes, fonctionnalistes, probabilistes, faillibilistes, parallélistes, empiristes, instrumentalistes, vérificationnistes, émergentistes, constructivistes, éliminativistes, présentistes, pandispositionnalistes… Cette énumération donne peut-être l’impression d’un panier de crabes, mais on peut aussi se sentir des atomes crochus avec l’un ou l’autre, et l’on gagne à les écouter tous pour se faire sa propre petite idée.

 

La bonne conscience des nantis nous interroge. Comment peut-on se sentir tout à fait bien dans une suite à 10 000 euros la nuit lorsqu’on sait que des milliers, des centaines de milliers de gens passent cette même nuit ( et toutes les autres) entassés dans un réduit insalubre ? Cela nous interroge parce que nous pouvons aussi nous demander ce que vaut notre propre bonne conscience de brave chrétien, juif, musulman, bouddhiste, athée…. Nous pouvons sans doute nous rassurer : « Je ne me juge même pas moi-même… » (I Corinthiens 4, 3) ou « Dieu est plus grand que notre cœur » (I Jean 3, 20). Mais l’amour universel nous presse de cheminer, d’avancer vers l’égalité ontologique quelle que soit l’opinion que nous ayons ou n’ayons pas de nous-mêmes. Quant aux nantis, ils se disent sans doute que le sentiment de culpabilité  est une maladie, une maladie tout à fait guérissable.

 

     m’espéreras-tu au bord du chemin

     déjà tu te fanes oubliée des tiens

 

     comme un rêve passe en quelques saisons

     ta vie accomplie rentre à la maison

 

     je n’oublierai pas l’heure de ta gloire

     quand sera venu le déclin du soir

 

     il reste dans l’air la belle aventure

     d’une teinte claire et d’un parfum pur

 

     je resterai là te tenant la main

     pour nous en aller dans la nuit qui vient

 

8 août 2012

 

Le retour à l’origine est ici un mashal. Ce n’est pas une représentation et une réactualisation du passé mythique dans un rite, c’est un face à face avec l’Être de l’être comme fondement de tout agir et de toute pensée. Savoir que l’Être de l’être est Amour, Altérité, oriente la juste vision du monde et la juste action dans le monde.

Si notre univers, dans l’éternelle marche des univers, évolue selon un processus immanent, cela s’accorde avec l’idée d’un Infini d’altérité, car l’altérité positive de l’Amour est liberté et promotrice de liberté. Même si notre univers a depuis son origine été gouverné par des lois intimes qui lui ont permis de produire de la matière, de la vie, de la conscience, de la conscience de conscience, il a aussi été laissé à un certain indéterminisme inscrit dans sa réalité quantique qui fait qu’il aurait pu être différent, que l’intelligence, la beauté et la bonté que manifeste l’être humain aurait pu se manifester dans des êtres différents, et qu’elle l’a quasi certainement fait dans des milliards d’autres planètes où la vie a pu apparaître, cheminer et se conscientiser.

Si l’Être de l’être n’était pas Altérité, mais Mêmeté comme le pensent encore les adorateurs d’un dieu tout-puissant, l’univers eût été fixe, non évolutif. Le créationnisme est une idée congruente à une théologie du dieu tout-puissant. Les chrétiens qui s’y accrochent n’ont pas encore découvert toutes les implications de la vérité du dieu amour. Le dieu amour, le dieu de Yeshoua, est le dieu du processus, celui qui « ne cesse d’agir » (Jean 5, 17).

Parce que l’Eternel est Altérité et non Mêmeté, Amour et non Puissance, on peut douter que le prologue de l’évangile de Jean soit congruent à l’intuition de Yeshoua. C’est le prologue du dieu qui parle. L’écho, dans ce prologue, du premier chapitre de la Genèse est assez évident. C’est le prologue de l’origine, du fondement, de l’archê de l’Être de l’être comme puissance. L’Eternel véritable ne parle pas, il inspire, car il est esprit et non pas chair. On peut sans doute dire que le dieu qui parle est le dieu sacerdotal, et le dieu qui inspire le dieu prophétique. C’est cohérent : le dieu prophétique « désire l’amour et non le sacrifice, la connaissance de l’Eternel et non l’holocauste » (Osée 6, 6 ; Matthieu 9, 13). Yeshoua était prophète et non pas prêtre. Son dieu est le dieu de l’esprit, de l’amour et non de la puissance. (Comme le mot « dieu » est irrémédiablement lié au concept de puissance, mieux vaudrait s’en passer lorsque cela est possible).

Si le prophète parle, si même il répète comme Amos : « Parole du Seigneur », c’est encore en langage de mashal, de figure. Faire de la parole de l’Eternel une réalité physique, c’est penser l’Eternel comme le tout-puissant capable de se faire chair, et c’est le langage du prêtre imbu de son pouvoir sacerdotal sacramentel.

 

Une éthique suppose une ontologie qui la fonde, et qu’elle manifeste.

 

     ce que tu vois dans le miroir

     est-ce bien toi ou ton image

     est-ce bien toi que tu crois voir

     ou la tromperie d’un mirage

 

     tu sais que ta gauche est à droite

     tu sais que ta droite est à gauche

     mais sais-tu que la porte étroite

     s’ouvre sur un monde plus proche

 

     alors il faut que tu oublies

     comme face à l’autoportrait

     l’artiste se demande qui

     sur sa face lui apparaît

 

     et peut-être apercevras-tu

     dans cette image insubstantielle

     le je pour lequel tu es tu

     au silence de l’éternelle

 

9 août 2012

 

Enigme de la bonne conscience. Les possesseurs et dominateurs, que nous sommes tous plus ou moins gravement, sont-ils inconscients de leur mauvaiseté ? Les cris des prophètes indignés ne les réveillent pas, à moins qu’ils ne déchaînent contre eux leur fureur meurtrière : Jean-baptiste et Yeshoua n’ont pas été les premiers en Israël (« Jérusalem, toi qui tues les prophètes… Luc 13, 34). Le christianisme a connu Savonarole, Dietrich Bonhoeffer, Martin Luther King, Mgr Romero… et tant d’autres. (Peut-être que les prophètes que l’on n’a pas fait taire en les supprimant n’étaient pas assez dérangeants ) Inquiétante bonne conscience des assassins, mais aussi des exploiteurs de tout poil : économiques, financiers, politiques, religieux même… Inquiétante bonne conscience de la majorité d’entre nous, inquiétant aveuglément des intellectuels qui soutinrent Hitler et Staline… Et n’est-il aucun intellectuel qui soutienne maintenant les injustices du monde ? Etrange bonne conscience des nantis qui accusent de haine à leur égard les démunis indignés parce qu’ils demeurent insensibles à l’injustice de leur fortune dans un monde qu’elle appauvrit. Dans quelle mesure ne sommes-nous pas tous plus ou moins inconscients, aveugles sur les autres et sur nous-mêmes ?

Hannah Arendt pensait que nous ne connaissons pas notre être profond, notre « qui », mais que cependant nous le révélons inconsciemment aux autres par nos attitudes : « Il est probable que le « qui », qui apparaît si nettement, si clairement aux autres, demeure caché à la personne elle-même, comme le daimôn de la religion grecque qui accompagne chaque homme tout au long de sa vie, mais se tient toujours derrière lui en regardant par-dessus son épaule, visible seulement aux gens que l’homme rencontre » (Condition de l’homme moderne, p. 236). Le daimôn des Grecs n’est qu’une image, et ce que pensait Hannah Arendt n’est que « probable ». Connaissons-nous vraiment les autres mieux qu’eux-mêmes ? Mais nous nous échappons sûrement à nous-mêmes, et les prophètes nous invitent à nous découvrir. « Qui discerne ses erreurs ? Purifie moi de celles que j’ignore » dit le psalmiste (Psaume 19, 12) ; « si tu connaissait tes péchés, tu perdrais cœur », fait dire Pascal à son Seigneur (Pensées, éd. Sellier, fragment 751, pp. 590s). Alors ? « Crainte et tremblement » ? Il suffit d’Aimer par la force de l’Esprit, qui n’est pas refusée à celles et ceux qui la demandent (Luc 11, 13), conscients de leur inconscience mais assurés que l’Amour éternel leur est présentissime et toujours prêt à les aider à le rejoindre.

 

     pour l’heure bleue

     tu restes un peu

     à présenter

     tes arabesques

     à écarter

     le flot funeste

     de l’ennemi

 

     que l’air te guide

     fort et fluide

     en la clarté

     que tu protestes

     pour la beauté

     qu’elle t’atteste

     plus qu’à demi

 

     ah rêve encore

     en ce décor

     pour l’animer

     de sa présence

     manifester

     dans l’innocence

     le bel ami

 

10 août 2012

 

L’union de l’esprit et de la chair semble analogue à celle de l’âme et du corps : une dualité dans l’unicité. Problème de la pensée occidentale pour laquelle l’âme est dissociable du corps alors que ce sont les deux faces d’une unique réalité : la chair. (Ce n’est pas un problème pour l’animisme africain qui reconnaît une âme en tout être vivant, animal et végétal, voire en tout être minéral. (L’animisme de l’Occidental Nerval apparaît en Occident comme une lubie poétique, alors qu’elle est un héritage oublié de Pythagore).

L’esprit, dans la pensée biblique, ce n’est pas l’âme, c’est « le souffle divin », ce qui confère la vie spirituelle (évidemment) aux consciences humaines, et elles peuvent y reconnaître l’objet de leur désir essentiel, infini. C’est là ce qui fait le plus grand problème de la théologie chrétienne occidentale, celui de la collaboration de la volonté et de la grâce dans la vie divine que la conscience accueille, celui de la synergie de la chair et de l’esprit, de la vie finie et de la vie infinie. Il est sans doute intéressant de noter que cela ressemble au problème de l’être dans le vedânta, au casse-tête philosophique de la non-dualité : comment être à la fois deux et un ? Comment n’avoir pas à choisir entre monisme et dualisme, entre panthéisme et déisme ? Comment ne pas avoir à choisir entre la liberté et la grâce ?

Présentissime esprit, mais esprit de l’Altérité, de l’Amour de pure bienveillance. Pur esprit, ni ici ni là, ni dedans ni dehors. Cela, encore une fois, préoccupe le chrétien parce qu’il sait devoir demander l’esprit pour pouvoir aimer, devoir, pour pouvoir aimer, accueillir l’esprit qui demande avec nous par d’ « ineffables gémissements… venant au secours de notre faiblesse… » (Romains 8, 26). « Il faut donc prier sans jamais se lasser » (Luc 18, 1), sachant que l’esprit d’Aimer est prêt à prier avec nous, indissocié de notre propre esprit.

Et puis, cette union de l’esprit et de la chair, que devient-elle à la mort ? La chair disparaît-elle tout entière lorsque le corps retourne à la poussière ? Si la science ne sait toujours pas ce qu’est véritablement la matière, comment pourrions-nous savoir ce qu’est la vie, ce qu’est la chair, ce qu’est la vie éternelle ? Cependant aimer avec Aimer est au-delà du doute, et tous les doutes que nous pouvons légitimement avoir sur le comment des choses se calment dans la certitude de l’Amour.

Il faut, afin d’aimer, en arriver à prier comme on respire, car « la prière est la respiration de l’âme » de la chair ; c’est ce qui fait que dans l’instant elle accueille l’esprit, la force d’Aimer, d’aimer comme le fait Aimer ceux et celles qui nous répugnent comme ceux et celles qui nous attirent ou qui nous indiffèrent.

 

L’infini et le fini. Le désir de la chair est infini, cela fait son salut ou sa perte. Si elle ne passe pas au-delà d’elle-même, la chair cherche son salut dans le même, dans la chair du monde, alors que seul l’infini de l’esprit peut la satisfaire. Elle se perd au lieu de se trouver dans l’infini d’Aimer.

 

Problématique devise des Jeux Olympiques : Citius, Altius, Fortius. Que fera-t-on lorsque les records stagneront ? La compétition restera, le délire des médailles aussi. On se consolera sans doute ainsi de la limite infranchissable de la chair. Cela fera-t-il méditer sur la limite de la Terre ? Les milliardaires et les autres champions de la finance  méditeront-ils sur l’inanité de leur insatiable rapacité et sur ses conséquences pour l’avenir de la Terre ?

 

     à l’heure brève où l’aube expire sa fraîcheur

     l’orient s’illumine de douceur

 

     accueille du regard cette réjouissance

     jusqu’à l’instant où submergeant le sens

     surgisse celle où nul ne peut voir en sa face

     la mort qui règne au-dedans de l’espace

 

     alors retourne-toi vers l’ombre que t’apporte

     la lumière éternelle par sa porte

 

11 août 2012

 

Nos penseurs continuent de se pencher sur le phénomène de la découverte, de la découverte scientifique surtout, mais aussi de la découverte métaphysique. Certains s’aperçoivent qu’elles ne font pas l’une sans l’autre, mais très peu s’ accordent sur le rôle qu’elles doivent jouer dans leur dialogue, dans leur transdisciplinarité. La plupart pensent que la métaphysique, si elle a encore le droit d’exister, doit écouter docilement les leçons de la science.

Les scientifiques à la pointe de la recherche sur l’infiniment grand et sur l’infiniment petit ( le mot « infiniment » est utilisé figurativement) savent qu’il leur reste un nombre indéfini de choses à découvrir. Certains pensent même que le fin mot des choses nous échappera toujours. Alors certains parmi ces certains pensent à inverser les rôles : à faire de la science l’élève de la métaphysique, perpétuant l’erreur du gourou et du disciple.

La querelle des philosophes sur le sujet de la découverte, sur l’eurêka de l’eurêka, n’a peut-être jamais été aussi vive. Chacun a sa petite idée. Comme la production artistique se fait en plusieurs étapes dans lesquelles l’intuition et la mystérieuse inspiration entrent en jeu, certains soupçonnent avec le mathématicien Henri Poincaré qu’après une phase de préparation, de mise en place des éléments de la recherche, vient une phase de maturation inconsciente, suivie d’une illumination soudaine (eurêka !), que vient confirmer la phase de la vérification. Selon cette thèse, il existe donc une phase qui échappe à la logique, une phase obscure. Cela ne peut que déplaire aux logiciens purs (inspirés par leur imaginaire ouranien). Ils préfèrent, avec Charles Sanders Peirce, parler de trois phases : abduction, induction et déduction. (L’abduction est « un processus selon lequel une hypothèse est générée, telle que des faits surprenants puissent être expliqués ». Il s’agit bien d’un raisonnement et non d’une intuition : « Le fait surprenant C est observé, mais si A était vrai, C irait de soi » (Wikipedia).  Bref, une hypothèse est vraisemblable lorsqu’elle explique un fait surprenant.

Celles et ceux qui s’intéressent à ces questions se retrouvent en plein brouillard, et cela peut les inciter à prendre leurs distances avec les diverses hypothèses et opinions, philosophiques, mais aussi religieuses, idéologiques, voire scientifiques. Cependant lâcher les principes d’identité et de causalité, les perdre de vue, c’est se condamner à devenir la proie de tous les courants de pensée qui font la loi du moment. Et pourtant le principe de causalité a été remis en cause, par une sorte d’allergie à la métaphysique, avatar probable d’un athéisme viscéral. Certains linguistes ont tenté de démontrer que la métaphysique était la production d’un mauvais langage, le langage ordinaire, et que si l’on crée une langue épurée, les questions métaphysiques perdent leur sens. (Cette langue nouvelle pourrait bien faire penser à la novlangue des dictatures d’Orwell).

La transdisciplinarité de la physique et de la métaphysique, de la science et de la philosophie, ne peut être féconde que si elle accepte l’égalité. La condescendance de l’une ou de l’autre stérilise les débats. L’éthique a donc bien son mot à dire dans la recherche de la vérité : le sens de l’autre n’est pas étranger au progrès de la connaissance.

 

Faillibilité des raisonnements motivés par l’idéologie. On entend des croyants dire que la découverte du boson de Higgs prouve l’existence de Dieu, on entend des athées dire que la découverte de ce goddam de boson prouve son inexistence. Voilà qui pourrait inciter les croyants à douter de leur croyance et les incroyants à douter de leur incroyance, s’ils ont les uns et les autres le sens du dialogue.

 

     le cri de la chouette dans l’incertitude

     de l’aube qui s’en va lorsque vient la lumière

     que se taisent les souffles au silence des airs

     est au cœur le sursaut d’une béatitude

 

     le monde des dormeurs sort de son hébétude

     en entendant l’appel du vouloir et du faire

     en relais de l’obscur pour que vienne le clair

     le distinct le précis la syntaxe et l’étude

 

     mais au milieu du jour veille un œil de ténèbre

     comme au cœur de la nuit demeure un œil de feu

     et pour l’autre chacun sait se pousser un peu

 

     comme toute la nuit le jour reste en mémoire

     l’écho de la chouette résonne jusqu’au soir

     car l’ombre et la lumière ensemble se célèbrent

 

12 août 2012

 

Pour qui admet les principes d’identité et de causalité, l’Être de l’être est nécessairement éternel. Le néant ne serait pas néant s’il pouvait être cause d’être.

 

Dans la débat sur l’euthanasie, la mal nommée en son aura sinistre qui renie son étymologie, il faut tenir compte de l’horreur viscérale de l’animal humain face à la mort, la mort des autres où, sans la regarder, il voit la sienne.

 

Pouvons-nous dialoguer avec des gens dont nous ne partageons pas la croyance ou l’idéologie ? Cela suppose, principe d’identité oblige, que nous soyons prêts à abandonner ce que nous tenons pour essentiel et/ou à vouloir que les autres le fassent. Le dialogue peut cependant servir à approfondir (le mot « profond » ne peut être ici que figuratif) notre propre conviction, et la volonté de dialoguer peut se reconnaître comme une volonté d’aimer, de rencontrer l’autre en son nom innommé, en son être au-delà de sa conviction comme au-delà de la nôtre. Si le dialogue nous emmène sur le chemin de l’Amour, comment pourrions-nous ne pas le valoriser et promouvoir ? Et l’Amour ne cherche pas à changer l’autre ni soi-même, mais à Aimer.

 

Yeshoua pensait-il qu’en mourant il sauvait le monde par ce que le monde devrait prendre pour un sacrifice de substitution, de bouc émissaire ? Existe-t-il dans les évangiles l’une ou l’autre de ses paroles qui puisse s’interpréter en ce sens ? la question est aussi de savoir pourquoi la théologie chrétienne lui a donné cette interprétation (il n’y a pas d’effet sans cause). Cette théologie ne fait-elle que perpétuer une croyance archaïque. On peut comprendre qu’elle se fonde sur la croyance au Tout-puissant Seigneur distributeur de châtiments et de récompenses et avec qui « il n’y a pas de pardon sans effusion de sang » (Hébreux 9, 22).  Croyance sacerdotale ? Les prophètes, et Yeshoua en était un, ont répété que « l’amour est préférable au sacrifice, la connaissance de l’Eternel meilleure que l’offrande » (Osée 6, 6 ; Matthieu 9, 13 ; Marc 12, 33 ; cf. I Samuel 15, 22). Ce n’est qu’en aimant que l’on participe à la vie d’Aimer (évidence tautologique). C’est l’amour spirituel qui « sauve », et non le sang charnel. « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean 6, 63).

 

     tu entres dans la chambre et tu explores

     sans peut-être savoir ce que tu aimes

     entre les murs parmi les meubles et même

     auprès de cette vie dont tu ne sais encore

     si elle te menace ou si elle t’accueille

 

     tu tournes tournes tournes tu bourdonnes

     en tous sens incertain de ce qui tente

     en toi de découvrir ce que l’amante

     de cette joie qui comble et qui étonne

     dit de l’esprit que son amour recueille

 

     et puis tu t’en retournes en tes chemins

     sans doute plus léger pour ton vol solitaire

     sur d’autres terres sous d’autres cieux vers

     l’autre qui appelle pour que demain

     se poursuive la vie de seuil en seuil

 

13 août 2012

 

L’extase érotique invite à passer de soi à l’autre, mais elle y réussit rarement. Elle n’aboutit souvent qu’à la domination et à la soumission, à l’appartenance et à la possession, de chacune, de chacun. On croit pouvoir faire l’ange, mais bien vite on fait la bête. La jalousie en témoigne, intrinsèque à l’éros. L’agapè en libère.

 

Un certain nombre de cruciverbistes (la peste soit sur ce mot pédant !) ont sans doute fait l’expérience de minis eurêka qui surviennent après une recherche plus ou moins raisonnée interrompue, de guerre lasse, par une autre occupation. Lorsqu’ils reprennent leur recherche, le mot énigmatique surgit. Un travail d’incubation inconsciente a opéré, œuvre des neurones, de la chair en son « âme » sans doute.

On peut soupçonner cette intelligence inconsciente d’être à l’œuvre comme âme des choses depuis l’origine de l’univers, de ne cesser d’agir dans son évolution. Mais s’il est clair que le matérialisme ne peut qu’écarter cette hypothèse animiste, on peut l’accuser d’irrationalité : sa réduction de la vie au physico-chimique équivaut à soutenir que 2 et 2 font plus que 4, beaucoup plus que 4 : il y a bien davantage dans une cellule vivante que dans la somme des éléments qui la constituent, sa physiologie en témoigne.

 

« Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3). Certes. Mais l’esprit n’ignore pas l’Esprit. Il vit dans la reconnaissance de ce que fait l’Esprit avec la chair pour l’amener à Aimer. Il prend et garde conscience qu’Aimer « opère en lui le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 13), qu’Aimer « vit en lui » (Galates 2, 20) et avec lui agit.

 

     la petite arpenteuse à peine un centimètre

     de longueur d’épaisseur à peine un millimètre

     muscles tendus comme un bon petit gars

     sur le rameau déploie ses jolis oméga

 

     elle se tord se dresse comme un petit maître

     s’abaisse et puis refait son géomètre

     reprenant sur la feuille les jolis dégâts

     qu’à faire son lointain ancêtre lui légua

 

     elle ignore bien sûr comment elle travaille

     à grandir et grossir ainsi vaille que vaille

     à faire ce chemin de l’amour de la haine

     qui saura l’amener jusqu’au bout d’elle-même

 

     et elle ignore aussi quelles belles semailles

     l’ont fait surgir du semeur qui défaille

     et puis qui la fera s’envelopper de laine

     soufie se découvrir comme une autre soi-même

 

14 août 2012

 

Yeshoua propose l’image de l’enfance en modèle à ses disciples : « Je vous l’assure, si vous ne changez pas, si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Matthieu 18, 3). Il ne s’agit pas de prôner l’infantilisation, évidemment. Il s’agit de reconnaître notre impuissance à partager l’amour d’Aimer sans ce que la théologie appelle la grâce, synergie de l’Esprit avec notre esprit, vie en Aimer qui « opère en nous le vouloir et le faire ».

 

Pour maître Jean-jacques Rousseau, l’homme naît bon. Pour papy Victor Hugo, l’enfance est tout innocence. Pour papa Sigmund Freud, éros travaille l’humain dès le premier âge. Au vrai, l’animal humain est au sortir du sein pétri de désirs et de peurs, d’attirances et de répugnances, d’éros et de thanatos, de philia et de neïkos. Le christianisme appelle cela le péché originel. Qu’importe le langage, mythique ou conceptuel. Nous venons au monde comme des êtres du monde, charnels en notre libido sentiendi, sciendi et dominandi. Lorsque nous accueillons l’autre, l’Autre fait de nous des spirituels participant de sa vie d’amour d’altérité.

 

L’humain premier vit sous la loi cosmique de l’attraction et de la répulsion, de la carotte et du bâton, de la promesse du paradis et de la menace de l’enfer, de l’honneur et de la honte, de la médaille et de l’opprobre…

 

     à l’aube la maison ouvre grande sa bouche

     et la langue de l’heure y pénètre profond

     la fraîcheur de la nuit en celle qui se fond

     dans la haine et l’amour la lève de sa couche

 

     lui faut-il repenser à tout ce qui la touche

     encore sur la peau de ses murs du plafond

     du plancher de l’espace de ce qui se confond

     avec le rêve dur qui passe sous la douche

 

     au passage de l’heure  où la journée pénètre

     à nouveau dans son âme en relais de la nuit

     leur baiser où s’échange et de nouveau s’enfuit

    

     chacun pour s’en aller vaquer à ses affaires

     tressaille jusqu’au fond de l’abîme de chair

     lui donnant à goûter le mystère de l’être

 

15 août 2012

 

Il n’est pas facile d’entrer dans l’esprit du mashal, de la réalité du mashal comme expression charnelle d’une réalité spirituelle. Yeshoua a voulu mettre en garde celles et ceux qui l’écoutaient contre de mauvaises interprétations de ses paroles. Après avoir dit : « Je suis le pain de vie, et la pain que je donnerai c’est ma chair… », il a ajouté : « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean 6, 51, 63). Qui l’a compris vraiment ? Ses plus proches disciples ? Il semble bien que non. Que signifient les mots de Pierre : « A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Que pensait Pierre ? Il suivait Yeshoua comme on suit un gourou à qui l’on fait aveuglement confiance sans vraiment le comprendre.

Il faut comprendre, nous, ce que cela signifie que Yeshoua « ne cessait de parler en mashal » (Matthieu 13, 34). Il s’en est allé en promettant « l’Esprit de vérité qui vous guidera vers la vérité  entière » (Jean 16, 13), signifiant ainsi que ses paroles ne la donnaient pas.

Il est vain d’étiqueter le mashal comme une habitude culturelle des Sémites et de le traduire en langage conceptuel. Il nous faut rechercher la cause de cette habitude, la nature de ce langage symbolique. Parce qu’il est chair, le langage est de soi incapable de dire les réalités de l’esprit. Il faut donc essayer d’entendre ce qu’il ne peut pas dire littéralement, ce qu’il ne peut dire que symboliquement. Convertir une image en idée, c’est inévitablement la trahir.

Comprendre ce qu’est le langage symbolique, celui du mashal, conduit à passer au-delà de tout ce qu’a dit Yeshoua pour s’ouvrir à ce qui est littéralement indicible, ce que les mystiques ont reconnu comme indicible et devant quoi/qui ils se sont tus ou qu’ils se sont efforcés d’exprimer en images comme Yeshoua. Celles et ceux qui prennent les chants d’amour de Thérèse d’Avila et de Jean de la croix pour des chants érotiques se fourvoient comme les foules auxquelles il n’était pas donné d’accéder au mystère du Royaume des cieux (Matthieu 13, 11), de ne pas « comprendre la lumière… parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 1, 5 ; 3, 19). Celles et ceux qui accueillent la lumière du mystère, qui ont des oreilles pour l’entendre, sont celles et ceux « qui ne sont pas nés du sang, de la volonté de la chair, de la volonté humaine, mais de Dieu ; celles et ceux qui ne sont pas nés de la chair mais de l’esprit » (Jean 1, 13 ; 3, 6). L’intelligence du mystère spirituel, c’est l’intelligence de l’Amour : « Qui aime connaît Dieu » (I Jean 4, 7). Les oreilles qui entendent les paroles de Yeshoua sont les oreilles de l’Amour.

Qui connaît ainsi l’Amour de connaissance spirituelle et non charnelle va jusqu’à réaliser que si Yeshoua a appelé l’Eternel du nom de Père et à se présenter lui-même comme son Fils, c’est encore du mashal. L’Eternel est au-delà du langage, du verbe. « Au commencement était le Verbe…et le Verbe s’est fait chair » (Jean 1, 14), c’est du mashal. De soi le verbe n’est pas éternel, il est apparu avec l’humanité, il est chair. Le mot « verbe » ou « parole » ou « logos » du prologue de l’évangile de Jean renvoie à une réalité qui n’est pas verbale. Alors ? Alors, il suffit d’Aimer de pure altérité. N’est-ce pas simplissime ? C’est cela partager la Vie de l’Eternel ; c’est cela, en langage de mashal, devenir Dieu.

 

     oh douce douce était la pluie

 

     dans cette aube de paix

     la lumière faisait

     ses adieux à la vie

 

     oh joie oh joie de disparaître

     en une pluie de roses

     de parfumer les choses

     des présences de l’être    

 

16 août 2012

 

Rien n’apparaît dans la présente relation journalière si ce n’est en passant. Ce sont des fragments, des aperçus dont on peut soupçonner qu’ils appartiennent à un organisme. Il faudra bien un jour tenter de présenter cet organisme sous la forme d’un ouvrage, qui s’appellera quelque chose comme entrée en philosophie, et qui ne sera encore, comme l’insinue le mot « entrée », qu’un regard circulaire sur une réalité illimitée.

 

En 1877, reprenant la petite phrase de son ami Alphonse Peyrat, Léon Gambetta la lança devant l’Assemblée nationale : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Parmi ceux qui l’ont entendue et retenue, beaucoup ont compris qu’elle attaquait la foi, la foi prêchée par les clercs. Ils ont jeté le bébé de l’Esprit avec les eaux glauques de l’Eglise. A qui la faute ? L’Eglise était depuis longtemps devenue un pouvoir possesseur et dominateur, et elle continue de n’abandonner ce pouvoir que contrainte et forcée. La société civile a fini, raisonnablement, par lui concéder son pouvoir spirituel en lui arrachant un à un la plupart des éléments de son pouvoir temporel (ce n’est pas achevé). Mais elle ne lui conteste pas son pouvoir spirituel, ignorant que l’Esprit n’est pas un pouvoir.

 

A connaître Aimer pour ce qu’elle/il est, on comprend qu’elle/il ne peut être le créateur des univers. Les univers participent de son être en ce qu’il est le non-autre comme le disait Nicolas de Cues, tout en étant aussi le tout-autre. Ce paradoxe des paradoxes, le non-dualité de l’Être et des êtres, ne se connaît que dans l’Amour d’altérité pure, dans l’accueil de cet Amour, dans la participation à cet Amour, « lui en nous et nous en lui », ainsi que l’ont vécu Yeshoua et celles et ceux qui l’ont suivi. (Jean 17, 21).

Ainsi l’évolution de l’univers (des univers) à laquelle appartiennent celle de la vie et puis, en elle, celle de notre humanité, cette évolution ne peut être appelée création qu’en termes de mashal. L’univers évolue par immanence, en vertu de son âme, de la multitude de ses âmes et de leur grand jeu. C’est en ce sens que l’on peut parler d’animisme. Mais cet animisme n’est pas celui des religions traditionnelles. C’est un animisme areligieux, même si les animismes religieux peuvent être considérés comme ses expressions adaptées çà et là à la pensée et à l’action humaines.

 

     toi écaille chinée qui venue te blottir

     verticale dressée au creux de l’encoignure

     y déploie ta présence en lignes et en teintes

     en écrit de ton peuple quelle est ta signature

 

     comme tu es venue avant de repartir

     en l’espace inconnu de ta belle aventure

     je cherche vainement sans méprise ni feinte

     à connaître ta chair en tout ce qu’elle endure

 

     qui me dira comment je pourrais accueillir

     ce qui entre nos noms s’échange en un murmure

     depuis notre origine en la totale étreinte

     pour que par l’autre l’un dans l’éternité dure

 

     en te voyant soudain au jardin resplendir

     et déployer pour moi tes dessous de sulfure

     il m’a semblé entendre en bannissant les craintes

     que tu posais au cœur de l’antique blessure

 

17 août 2012

 

« Seul l’amour est digne de foi ». On peut, au nom des lois de l’univers newtonien, douter des miracles de l’Evangile, comme de tout miracle. La découverte du monde quantique a cependant pu renouveler notre intérêt pour des phénomènes qui échappent à ces lois, et dont certains « miracles » pourraient être la manifestation. Mais quoi qu’il en soit des doutes que l’on peut éprouver face aux signes et prodiges décrits dans les évangiles, on ne peut douter de l’existence des paroles que l’on peut y lire, relire et penser, même si certaines semblent échapper à la cohérence de l’unique intuition qu’elles détaillent. Cette intuition n’est rien moins que celle de l’Être, de l’Amour éternel, qu’en termes philosophiques on peut nommer altérité positive. Face à elle, la conscience du lecteur, de la lectrice est comme sommée d’accepter ou de refuser. Fait-elle son choix en fonction de ses œuvres, bonnes ou mauvaises, comme le dit l’Evangile (Jean 3, 19) ?

Le mode de présence de l’Être infini aux êtres finis peut bien nous échapper, mais l’existence de cette présence présentissime devient une évidence pour les intelligences qui ont découvert l’essence de cet Être.

Il est sans doute moins aisé de percevoir que cette présence n’est pas créatrice au sens de la toute-puissance transcendante. Yeshoua a pu dire que l’Eternel ne cesse d’agir (Jean 5, 17), mais cette action n’est pas transcendante à l’univers, c’est celle du dynamisme qui anime l’univers en son évolution, qui fait apparaître des êtres nouveaux, toujours plus conscients.

Le comment de cette évolution, son moteur, demeure problématique. On a parlé de hasard et de nécessité, mais, à y réfléchir, cela paraît difficile à admettre par une intelligence qui garde les yeux fixés sur les principes de causalité et d’identité : le plus ne peut sortir du moins. La matière physicochimique ne peut rendre compte de l’apparition de la vie et de la conscience. Il faut que cette matière comporte une dimension psychique qui agisse comme une puissance d’information et de communication et qui permette, par tâtonnements et à la faveur de circonstances physiques adéquates, de connecter les éléments infimes pour former des éléments toujours plus complexes et toujours plus conscients.

L’apparition des prophètes dans la culture sémite est un exemple de cette marche de l’évolution, et celle du prophète Yeshoua a conduit à la découverte de l’essence de l’Être comme Amour agapè, sollicitude universelle. Dès lors, seul l’Amour est digne de foi, valeur des valeurs et chemin de la béatitude éternelle.

 

Face au phénomène de l’empathie, le matérialisme n’est pas à court d’explications raisonnées. S’il reste fidèle à sa pensée, il ne peut y voir qu’un échange de signes physiques, il ne peut en admettre la dimension psychique, extrasensorielle. Ce serait pour lui aller à l’encontre de sa conviction et reconnaître son erreur. Comme du temps de Galilée certains milieux scientifiques refusaient la nouvelle découverte cosmologique, certains milieux scientifiques de notre temps refusent les implications de la découverte quantique.

 

Parce qu’elle est animiste, dans la mesure où elle est animiste, la poésie, la connaissance poétique est complémentaire de la connaissance scientifique.

 

     écoute aussi souvent les êtres que les choses

 

             écoute la terre

             écoute la mère

 

             écoute l’eau

             écoute la vie

 

             écoute l’air

             écoute l’esprit

 

             écoute le feu

             écoute l’amour

 

     écoute aussi souvent les choses que les êtres

 

18 août 2012

 

Les questions de l’animisme, de la mort, de la liberté, du mal, de l’essence de l’Être s’attachent les unes aux autres dans le grand puzzle du Réel. Les Sémites de la Bible ont inventé le mythe du Paradis terrestre et du Péché originel pour donner une réponse à leur angoisse existentielle, disons plus simplement à leur désarroi face à la souffrance et à la mort. Il nous faut déconstruire ce mythe et en rendre raison à la lumière de la découverte de l’Evangile, de l’intuition fondatrice de Yeshoua du « mystère caché depuis les origines » (Matthieu 13, 35), l’intuition de l’Eternel Amour.

Il faut d’abord réaliser que l’Eternel ne parle pas. Sinon, il nous l’aurait dit ( !?). Il inspire ceux et celles qui accueillent son esprit, qui se laissent inspirer par Lui/Elle : les prophètes. L’Eternel n’a donc pu dire à Adam et Eve de ne pas manger du fruit défendu, interdire ceci ou cela parce qu’il serait le Maître tout-puissant. Le premier couple, qui d’ailleurs n’a pas existé, n’a pas désobéi. Homo sapiens, émergeant du buisson des hominidés dans un monde animé où l’Eternel n’intervient pas parce que ce monde est assez bien fait pour qu’Il n’ait pas à y intervenir, pas plus que dans l’histoire, notre homo a pu au cours des millénaires découvrir sa propre liberté en marche et s’acheminer vers l’altérité. Nous en sommes là, et la matière animée, dont nous sommes le produit le plus élaboré sur notre planète, poursuit son aventure selon le déterminisme de ses ensembles et l’indéterminisme de ses particules.

La chair, dont nous sommes faits, est fragile et mortelle par essence, et il est vain d’espérer la préserver de la souffrance, la prolonger indéfiniment ou la voir ressusciter. S’il existe un espoir de vie éternelle pour les humains, c’est celui de l’esprit partageant la vie de l’Esprit éternel, celle de l’Amour. Une vie réussie, c’est celle qui passe de la chair à l’esprit, celle qui, pour parler en mashal, « renaît de l’eau et de l’esprit » (Jean 3, 3ss). (les initiations des peuples de la terre sont les témoins de cette nécessité).

 

On ne peut dire avec justesse que la femme est la complémentaire de l’homme sans dire aussi que l’homme est la complémentaire de la femme. (Comme le rouge et le vert sont complémentaires l’un de l’autre).

 

Pas une pièce du grand puzzle des êtres qui ne soit de proche en proche parente de toutes les autres.

 

     la fraîcheur de la nuit qu’accueille ta demeure

     te parle du chemin du ciel infatigable

     où la terre au soleil chaque jour rend l’hommage

     de sa valse en sa ronde et redit son bonheur

 

     et lorsque la chaleur se trouvera son heure

     tu l’entendras aussi répéter redoutable

     que la haine et l’amour poursuivent d’âge en âge

     le périple éternel où chacun vit et meurt

 

     mais au cœur de la chair du monde est cet esprit

     qui éternellement aussi dit le murmure

     et l’appel à franchir avec lui la clôture

     de l’autre où se poursuit l’aventure infinie

 

19 août 2012

 

La laïcité est l’ombre de la fraternité universelle, elle la suit comme son ombre. Elle le doit. Elle ne devrait pas, elle ne devrait plus être l’ombre de l’anticléricalisme, voire de l’antireligion. La fraternité universelle est, parmi les humains, l’un des noms de l’Amour. Elle ne se contente pas de respecter la diversité des opinions comme est censée le faire la laïcité ; elle la suscite, la promeut dans l’amour des personnes en leur singularité, et d’abord dans leur sexualité.

Oui, ce peut être une belle idée, cette complémentarité de l’homme et de la femme. On pourrait même dire, si l’on en croit la Bible, une idée divinement belle. «Et Dieu dit : faisons (c’est un pluriel) les humains à notre image, selon notre ressemblance… Ainsi Dieu créa les humains à son image, à l’image de Dieu ils les créa, mâle et femelle il les créa » (Genèse 1, 26s). Même si ce discours est un discours mythique, on peut, dans la tradition juive, lui faire dire, chose merveilleuse, que Dieu est masculin et féminin (en arguant innocemment que l’on n’a jamais fini de découvrir les trésors cachés de la Parole de Dieu).

On reproche à Paul d’avoir cédé au sexisme patriarcal de sa culture. On trouve cependant chez lui des phrases qui promeuvent l’égalité des sexes dans leur complémentarité : « Que le mari donne à sa femme ce qu’il lui doit, et que la femme de même donne à son mari ce qu’elle lui doit. La femme n’est pas la maîtresse de son corps, mais le mari. De même le mari n’est pas le maître de son corps, mais la femme ». En lisant entre les lignes pudiques de Paul, on peut aussi se demander si les Corinthiens n’envisageaient pas ce que maintenant on appelle le polymariage, où chacune, chacun se donne à plusieurs. « Aime, et fais ce que tu veux », c’est-à-dire ne fais rien à autrui qu’il ne souhaite pas et fais lui tout ce qu’il souhaite, puisque c’est cela aimer d’agapè. Mais éros est possessif et dominateur chez celles et ceux qui éprouvent la violence de « Vénus tout entière à sa proie attachée », et la fureur de la jalousie. Le polymariage requiert l’abandon d’éros au profit d’agapè. Quoi qu’aient pu penser les correspondants de Paul, on ne prend pas sans risques ses libertés avec éros. « Etant donné l’immoralité sexuelle, que chaque homme ait sa propre femme et que chaque femme ait son propre mari » (I Corinthiens 7, 2ss). En bonne sagesse, l’éthique de conviction doit donner sa place à l’éthique de responsabilité, parce que « qui veut faire l’ange risque de faire la bête ». On peut penser que parmi ceux et celles qui seraient totalement inspirés par l’agapè, le polymariage serait envisageable. Mais une telle situation est utopique.

 

L’Eternel ne parle pas, il inspire. Il inspire les prophètes, et cette inspiration n’est pas un phénomène transcendant, ni immanent d’ailleurs. C’est ainsi que l’on peut comprendre la figure biblique du Dieu qui parle au cœur. Et l’on comprend l’intuition d’un William Blake  faisant parler le prophète Isaïe : « Je n’ai vu aucun Dieu, je n’en ai entendu aucun en perception organique finie, mais mes sens ont découvert l’infini en toutes choses et je suis depuis lors convaincu que la voix de l’honnête indignation est la voix de Dieu. » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 12).

 

     par les chemins du blé indien

     tu es venu crépusculaire

     franchir au galop les éteules

 

     peut-être n’étais-tu qu’un rien

     une ombre sortie de la terre

     pour le bonheur d’un enfant seul

 

     la meule qui t’a vu passer

     en a frémi dans son sommeil

     de paille en attente de bête

 

     je crois bien que c’était assez

     pour que cet enfant s’émerveille

     et que son cœur lui fasse fête

 

20 août 2012

 

Certains athées sont des protestants radicaux qui ont pris conscience de la fausseté de toutes les religions à la lumière de l’Être. En faisant de tout langage religieux un langage de mashal, Yeshoua avait déjà donné de pressentir que la religion n’était que provisoire, que l’Être était Amour, et non Puissance comme toute religion le pense.  En parlant en paraboles, en mashal, Yeshoua a montré que tout langage religieux est symbolique et mythique, et qu’il doit donc être interprété dans la continuité/discontinuité de la nature. Les religions dès lors peuvent être reconnues comme littéralement fausses et spirituellement vraies. Elles doivent l’être, car « la lettre tue ; c’est l’esprit qui donne la vie » (II Corinthiens 3, 6). Le fondamentalisme littéraliste religieux a jadis tué et asservi dans l’Eglise ; il continue de le faire dans l’Islam.

Charnelle, la religion est provisoire. Mais elle est animée secrètement d’un mouvement qui l’invite à se dépasser, et elle se dépasse chez les mystiques. Il est bon de les entendre, que ce soient les mystiques chrétiens, les hassidim juifs ou les soufis musulmans. Et il est bon de noter que dans ces différents mysticismes la rencontre de l’Eternel se conjugue avec le souci des autres au sens de l’altérité de l’Eternel, de la vérité de l’Eternel dont Yeshoua a voulu être le prophète et le témoin.

On peut ici citer l’analyse de la mystique présentée par Guy Petitdemange dans l’article « Altruisme » de l’Encyclopœdia Universalis : « une science de l’expérience lézarde le dogme enfin – et c’est le secret de sa force – l’idée de l’autre se présente ailleurs que dans l’instance autoritaire ou l’évidence rationnelle : elle est expérience sensible, celle des corps blessés, livrés au feu du désir, et dont la parole, malaisément classifiable, abondante, crée non pas une représentation d’essence, mais de la fable, une fiction. L’origine comme la visée en sont un mieux-agir de la relation même, impératif éthique qu’exprime idéalement le terme amour. Plus qu’une thérapie de l’exil et de la désolation, l’amour est retournement de soi, le geste juste face à l’autre ». Cette présentation de l’expérience et de l’éthique mystiques peut nous rappeler la compassion du prochain proposée dans le mashal du Bon Samaritain, le souci de l’autre plutôt que de soi-même en quoi se résume le Sermon sur la Montagne.

 

Ta présentissime présence n’est ni au-dedans ni au-dehors. Elle est celle de l’Être de mon être et de tout être. « Je te sais dans mon cœur », dit le vieux langage symbolique, et il est bon de comprendre qu’étant figure de l’indicible il est tout aussi vrai que faux.

 

     tu te plains à la nuit de son départ

     dans un dernier appel

     j’attends en vain que tu le renouvelles

     en vain je m’y prépare

 

     nocturne tu vas vivre un jour d’attente

     rêvant dans ton repaire

     et je vais te chercher entre pair et impair

     en poursuite patiente

 

     tu sais la nuit plus belle que le jour

     son silence plus pur

     tu sais qu’en y chassant tu t’aventures

     dans la haine et l’amour

 

     tu sais aussi sans doute que les ombres

     où ton œil peut sentir

     et mon cœur en ton cœur pressentir

     sont les autres sans nombre

 

     tu reprendras ce soir dans la ténèbre

     ta ronde imprévisible

     et je tendrai l’oreille vers la cible

     de ce que tu célèbres

 

21 août 2012

 

Dans une perception animiste de la matière, la création artistique est logiquement perçue comme inspirée par l’âme des choses et des êtres. C’est de ces âmes que la création poétique anime la matière du langage en laissant l’âme du poète entée sur elles dire ce que sont ces choses et ces êtres en leurs singularités uniques et en leurs relations. Alors que l’usage scientifique du langage s’intéresse aux généralités en faisant abstraction des singularités, l’usage esthétique du langage s’intéresse aux singularités en négligeant les généralités. Ainsi un ornithologue pensant en ornithologue ne s’intéresse pas à tel ou tel oiseau mais aux caractéristiques et aux mœurs de l’espèce à laquelle il appartient ; ce n’est qu’en pensant en poète, en laissant agir sa sensibilité, qu’il approche tels et tels oiseaux en leur donnant des noms individuels. Cette double attitude n’est pas rare, mais elle était beaucoup plus répandue dans le monde des paysans – gens liés au pays, à la terre, à la nature – qui connaissaient chacune de leurs bêtes individuellement et les appelaient par leur nom.

On pourra rétorquer que bien des poèmes ne naissent pas de cette création inspirée par une émotion singulière face à un spectacle singulier. C’est que le mot « poème », comme tous les mots, peut s’utiliser comme une étiquette que l’on colle sur les objets langagiers les plus divers. Et, dans un autre sens, les mots « poète », « poésie », « poétique » peuvent désigner des réalités non langagières. William Wordsworth, que personne n’oserait récuser comme poète, qualifiait son frère de « silent poet ». C’est que la poésie, comme toute activité esthétique, est d’abord une certaine approche des choses et des êtres. La conscience poétique se laisse gagner par l’âme des choses et des êtres et les laisse s’exprimer par son langage (ou par la danse, la peinture…)

Telle est la perception de Mikel Dufrenne analysant la poésie inspirée par le sentiment de la Nature : « Ce sentiment… nous dit que nous sommes partie de la Nature, encore tout mêlés à elle après qu’elle nous a engendrés… Être partie de la Nature , ce n’est pas être chose parmi les choses dans l’univers du positivisme… c’est être enracinés dans le réel ». « Le poète ne parle que parce que le monde nous parle… le monde parle une langue faite de symboles » « La Nature tend à se révéler… à apparaître ; elle produit l’homme pour se produire au jour, pour s’offrir à lui en images » (le poétique, pp. 208, 191, 232s). A lire Dufrenne, on comprend qu’il ne peut présenter son intuition que laborieusement. S’il reconnaissait l’animisme des êtres et des choses matérielles, il parviendrait sans doute plus aisément à rendre raison de la création artistique comme dévoilement de ce que l’esprit immanent à la matière tend à exprimer par l’imagination humaine. Si nous retrouvions cet animisme, nous serions, comme le disait Bergson parlant de l’approche désintéressée des êtres, toutes et tous poètes. Et non seulement poètes mais spirituels à la manière des mystiques, capables de reconnaître la présentissime présence de l’Être dans la moindre des choses, en assimilant, comme l’a fait Henri Bremond, l’acte poétique à l’expérience mystique.

 

     là-haut volent des hirondelles

     en se lançant leurs petits cris

     de mutuelle connaissance

 

     je les écoute diront-elles

     chacune ce qui les écrit

     au grand livre de la naissance

 

     on m’a appris que par leur nom

     tu sais appeler les étoiles

     que tu connais chacune d’elles

 

     alors quand j’invoque ton nom

     puis-je espérer que tu dévoiles

     celui de quelques hirondelles

 

22 août 2012

 

Si Yeshoua n’avait pas fait de miracles, donné des signes de son être prophétique et de la vérité de son message, attiré sur lui l’attention, abandonné sa vie cachée à Nazareth… aurait-il été écouté ? Ces signes, quels qu’ils aient pu être, illusoires ou réels, étaient des signes de puissance autant que des signes d’amour. En tant que signes de puissance, ils n’avaient pas de lien avec son message, et c’est pourtant en tant que signes de puissance qu’ils étaient perçus et qu’ils attiraient les foules. Même Augustin et Pascal disent avoir cru à l’Evangile à cause des miracles. Cependant, si l’intuition de Yeshoua est vraie, ce n’est pas parce qu’il aurait fait des miracles qui l’auraient prouvée, mais parce qu’elle peut être vécue et que, vécue, elle s’avère à l’évidence être la clef ultime de l’Être. Elle met enfin au jour « le mystère demeuré caché depuis les origines » (Romains 16, 25 ; Matthieu 13, 35).

 

Il est bien triste d’entendre un interprète officiel de l’Evangile rassurer les riches, que nous sommes tous à des degrés divers, en leur disant qu’il suffit de se détacher spirituellement de ses biens pour entrer dans le Royaume des cieux, et ajouter que celles et ceux qui quittent tous leurs biens pour suivre le Seigneur reçoivent en retour les mêmes biens au centuple. Ne voit-il pas que Yeshoua parle en langage de mashal, qu’il nous invite à passer de la chair à l’esprit, de l’avoir à l’être. Si Yeshoua a vraiment parlé de s’asseoir sur son trône de gloire et promis à ses douze apôtres de siéger eux aussi sur des trônes dans les cieux, ce ne peut être que sur des trônes d’amour et non de puissance, des sièges de serviteurs qui lavent les pieds des autres et non de maîtres qui se font servir par les autres. Et le centuple sur cette terre ne peut être que spirituel (Matthieu 19, 24-30). Ce sont les fruits de l’esprit : « amour, joie, paix, patience, tendresse, bonté, fidélité, douceur, maîtrise de soi » (Galates 5, 22s). Il nous faut prendre et garder conscience de notre richesse, de tous nos avoirs, de tous nos liens charnels comme d’étapes à dépasser et d’obstacles à franchir sur le chemin de l’Amour. Si nous ne parvenons pas à nous en défaire radicalement comme un François d’Assise et bien d’autres, il faut au moins que nous en concevions de la tristesse, comme le jeune homme riche, et que nous nous efforcions « violemment » d’ « entrer dans la joie » du Royaume (Matthieu 11, 12 ; 25, 21, 23). Nous n’y entrerons que dépouillés de tout notre avoir. L’Eternel Amour ne possède rien, n’a rien. Il est tout être.

 

Peut-on tenter d’établir un parallèle entre la perception animiste de la matière et la vision du monde imaginal de la pensée iranienne ? 

 

     regarde le brouillard   il appelle

     entre dans sa matière   il épelle

 

     il n’a rien à t’offrir   qu’un mystère

     ne cherche rien en lui   qu’à te taire

     il t’invite à le prendre   muet

     tu l’invites à  le prendre   mué

 

     avec lui disparais   impalpable

     soluble en la lumière   inconnaissable

 

23 août 2012

 

C’est par l’infinitésimal, le quantique, que le physique communique avec le psychique. Le psychique, l’âme, n’est absent d’aucune particule, il y est présence d’information et de communication. C’est par lui que le physique peut se complexifier, s’organiser, se conscientiser de plus en plus et finalement mener à la conscience de conscience en l’humain abouti. Telle est la vision animiste du monde.

Ce que devient la conscience humaine lorsque l’organisme se défait et retourne à ses éléments dans la mort, elle ne peut le découvrir en analysant le réel physique. Le spirituel n’est accessible que par le psychique, par l’âme.

Les spirituels sont des humains qui ont accédé à l’esprit par leur âme. Ils sont prophètes de ce qu’ils ont découvert de l’esprit. Yeshoua prophète savait bien que ce qui est important chez l’humain, ce n’est pas la chair, c’est le psychique spirituel. Mais il différentiait le psychique-âme de l’esprit. Il savait que l’âme attachée à la chair ne peut s’en détacher que par l’esprit, que l’esprit est participation à l’esprit de l’Eternel, et que cet Eternel est Amour, altérité en son être même.

Le physique est soumis aux forces cosmiques d’attraction et de répulsion. Au niveau humain, le physique, la chair, est donc soumis à l’attirance du désir et à la répugnance du rejet. L’humain physique, charnel ne peut considérer l’autre, y compris l’autre humain, que comme un objet à saisir ou à abolir, à posséder ou à éliminer. (On peut ainsi comprendre la formule « l’enfer, c’est les autres »). Mais l’humain n’est pas purement physique, pas plus que le vivant ni même le soi-disant inanimé. On peut observer chez l’animal des comportements d’altérité positive ou quasi positive, de sollicitude pour l’autre. C’est indéniable dans la relation mère/petit, que l’on peut analyser comme une médiation, un passage, de l’altérité négative à l’altérité positive. Le petit de l’animal est ressenti par sa mère comme une partie d’elle-même, un prolongement d’elle-même, mais aussi comme destiné à être autre. On peut dire que la mère animale en tant que mère est déjà capable d’aimer un peu l’autre comme soi-même. Mais pas encore de l’aimer comme autre.

C’est à la lumière de cette médiation et de ce dépassement, de ce passage de la relation de possession à la relation de don inaugurée dès la vie animale, que l’on peut comprendre, non seulement l’attitude du Bon Samaritain du mashal, mais aussi le comportement de Yeshoua à l’égard de sa mère et de ses frères. La relation charnelle de mutuelle appartenance s’était chez lui totalement muée en relation spirituelle d’amour de pure altérité positive. Il en était venu à se comporter avec ses proches selon la chair comme avec tout humain, en pur spirituel vivant l’agapè éternelle.

 

     au-dehors de la haie le maïs

     froisse ses feuilles de métal

     au-dedans de la haie le tilleul

     froisse son feuillage de soie

 

     l’espace qui les tient reçoit

     parrain leurs âmes de filleuls

     et jusqu’à la limite étale

     sans qu’il n’aime ni ne haïsse

 

     l’oreille pourtant qui s’incline

     attentive à ce qui s’échange

     dans le prodige qui résonne

     accorde en elle leurs musiques

 

     elle en refait une œuvre unique

     et son extase s’abandonne

     à cette symphonie des anges

     où la matière se raffine

 

 

24 août 2012

 

Comprendre et connaître. Un peu arbitrairement, on oppose ici ces deux mots pour distinguer deux formes d’approche du réel. La première, comprendre, est celle de l’humain premier centré sur lui-même, la seconde, connaître, est celle de l’humain dernier centré sur l’autre. Chercher à comprendre le réel, nous le faisons tous naturellement depuis l’enfance, et certains, certaines y consacrent leur vie dans la science ou dans la philosophie. Cette recherche est le fondement de toute civilisation. Il s’agit de soumettre le monde, comme d’ailleurs y encourage la Bible (Genèse 1, 26). Mais selon une certaine interprétation, la Bible voit aussi dans ce désir de comprendre le monde rien de moins que le péché originel. Tel est alors le sens du fruit de l’arbre de l’intelligence du bien et du mal (Genèse 3, 5s). Ce fruit est « désirable, agréable au regard et précieux pour ouvrir l’intelligence ». (Dans la culture hébraïque, comprendre le bien et le mal signifie comprendre la totalité du monde en ses opposés).

Cette interprétation du comprendre comme un mal, le mal du monde opposé à l’agapè, a trouvé place dans la pensée chrétienne. Jean fait du  monde l’image de la convoitise, en particulier de « la convoitise des yeux, concupiscentia oculorum » (I Jean 2, 16), qu’Augustin a traduite par « libido sciendi », soif de savoir, expression reprise par Pascal. Certes Pascal reconnaît que l’humanité « a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’organisation sociale et politique), de morale et de justice. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public, mais ce n’est que feindre et une fausse image de la charité ( de l’agapè) » (Pensées, éd. Sellier fragments 761, 243s). Cette intelligence compréhensive du monde appartient à l’humanité première ; elle est appelée à se muer en connaissance de bienveillance et de bienfaisance, connaissance aimante de l’autre pour le servir, participation à la connaissance de son autre par l’Eternel amour. Le comprendre doit se muer en connaître.

On pourrait penser que la connaissance empathique est le modèle de cette connaissance aimante de l’autre. Mais l’empathie est un phénomène ambigu : elle peut être inspirée par le désir de comprendre l’autre, de le posséder et dominer, ou de ne pas se laisser posséder et dominer par l’autre. Les prédateurs et les proies du monde animal pratiquent cette approche de l’autre, notamment dans le mimétisme. L’empathie peut cependant se pratiquer aussi dans un mouvement de communion à l’autre, se mettre au service de l’amour de bienveillance et de complaisance en l’autre

La connaissance empathique bienveillante peut se pratiquer dans les relations conjugales, familiales et sociales. Elle peut aussi s’étendre aux relations écologiques jusqu’aux extrémités de l’univers.

Un regard animiste inspiré par l’esprit d’Aimer peut nourrir l’empathie, la faire grandir au service d’une fraternité étendue au cosmos. N’y avait-il pas un peu de cela chez François d’Assise, frère du soleil et des bêtes tout comme des humains ?

 

     à l’heure bleue où précède Astarté

     en son œil de pleine lumière

     un arrangement de grisailles nues

     offre une fresque à l’orient

 

     sait-il que bientôt son amant

     montrera son visage revenu

     de son périple dans les airs

     et posera sur lui des lèvres de clarté

 

     invisible présentissime la Beauté

     en l’intime contemple nue

     mille reflets pour se complaire

     en l’infini de l’une à l’autre éternité

 

25 août 2012

 

Dans une pensée animiste selon laquelle toute matière physique est également psychique « A la matière même un verbe est attaché »), les phénomènes d’empathie sont aussi, indissociablement, des phénomènes de télépathie (le préfixe « télé-» « au loin », « à distance » est d’ailleurs inexact au sens littéral puisque le monde psychique ne connaît pas l’espace et la distance).

L’empathie, einfühlung, est un phénomène psychophysiologique qui fait l’objet de diverses interprétations. Il est évident qu’un scientifique newtonien ne peut qu’en ignorer et nier la dimension télépathique. Dans sa perspective matérialiste, l’empathie est un phénomène de projection psychologique du sujet dans l’objet. Le sujet ne ressent pas les émotions de l’objet (qui dans certains cas sont d’ailleurs supposées inexistantes) ; il lui attribue ses propres émotions. Dans la perspective animiste au contraire, le sujet participe à l’émotion de l’autre, entre dans son intimité, s’identifie à lui. Ce contact physique, qu’il soit visuel ou auditif, est aussi une communion psychique. Une participation à l’être de l’autre est alors possible et pensable puisque, encore une fois, il n’est pas de matière physique qui ne soit également psychique. (Une certaine interprétation du comportement quantique de la matière, évidemment refusée par la science matérialiste, le laisse entendre).

 

Les artistes sont des hypersensibles. Ils sont capables, plus que beaucoup, de ressentir l’autre, particulièrement lorsque celui-ci manifeste la beauté de l’être, dans une personne, un animal, un végétal, mais aussi dans un paysage, ou même un objet fabriqué. Cela peut s’observer chez les poètes romantiques dans leur sentiment de la nature. On peut penser à John Keats et à son « Ode à un rossignol », mais aussi à son « Ode sur une urne grecque ». On peut penser à Percy Shelley et à son « Ode à une alouette », mais aussi à son « Ode au vent d’ouest » et à son « Nuage ». Pour les poètes sensibles à l’âme des objets, on ne peut s’empêcher de penser à Francis Ponge et à son Parti pris des choses…

 

Ce que certains ont appelé empathie (en français le mot est d’usage récent), d’autres l’ont appelé intuition. (Mais il existe plusieurs formes d’intuition : sensible, imaginative, intellectuelle). Selon son étymologie latine ( in-tuere) intuition signifie « voir-dedans », percevoir l’intime de l’autre.

 

     dans le silence du silence

     passent les vagues de l’amour

     et tu es là tout immobile

     à écouter cette présence

 

     tu ne sais pas d’où elle vient

     mais elle est là un peu partout

     comme la brume que distille

     au matin l’espace du rien

 

     à l’heure où elle se dissipe

     tu te dis qu’elle est toujours là

     dans l’air qui se fait si léger

     que ton regard y participe

 

     et que la nuit quand les étoiles

     plus loin qu’est plus loin l’au-delà

     elle semble se propager

     dans l’infini qu’elle dévoile

 

26 août 2012

 

L’animisme n’est pas ici une religion, même si les ethnologues se sont longtemps servi du mot animisme pour qualifier certaines religions traditionnelles. L’animisme est ici une vision physique et métaphysique de l’univers. Le mot a d’ailleurs été utilisé par un médecin chimiste, Georg Ernst Stahl (1660-1734), pour expliquer le phénomène de la vie, et il a alors été associé au mot « vitalisme », qui a connu une plus longue carrière. Mais le vitalisme et l’animisme biologiques ont été condamnés par les autorités religieuses et récusés par les autorités scientifiques.

La condamnation religieuse de ces concepts jumeaux est cohérente avec la doctrine créationniste à laquelle un certain protestantisme américain se cramponne encore farouchement. La récusation scientifique est également cohérente avec la doctrine matérialiste qui règne dans les milieux occidentaux. Il se trouve cependant que la biologie demeure incapable de dire ce qu’est la vie, et la physique de dire ce qu’est la matière. Elles en décrivent et en expliquent les manifestations physiques, mais elles admettent parfois leur ignorance quant à leur essence. Ainsi Claude Bernard (1813-1878) a pu déclarer péremptoirement qu’on ne saurait jamais ce qu’est la vie, et personne, que nous sachions, ne l’a encore contredit.

Admettre que la matière est biface (c’est une image), à la fois physique et psychique, est cohérent avec la vision qui considère la création de l’univers en son évolution comme un segment d’un processus éternel. Cohérent théologiquement et scientifiquement, mais aussi esthétiquement.

L’infini est présentissime aux êtres finis, aux univers de toute éternité, mais cette présence est aussi intelligente qu’aimante. L’Infini amour a pour la matière affection et respect. Il la veut autonome, capable d’évoluer d’elle-même, sans ses interventions. La matière marche toute seule parce que chacune de ses particules infimes est intelligente, capable d’informer les autres, de s’unir à elles quand les circonstances y sont favorables. Cela fait que dans notre univers, et dans tous les autres sans doute, les particules en s’unissant produisent une matière toujours plus complexe et plus consciente.

Alors que l’approche scientifique cherche à comprendre la matière en sa dimension physique, l’approche esthétique cherche à la connaître en sa dimension psychique. L’artiste, le poète… est celle, celui à qui sa sensibilité permet de communier aux âmes des choses et des êtres et à qui sa compétence technique donne de manifester ces âmes et cette communion. Le poète est un animiste qui s’ignore, pas toujours d’ailleurs ; mais elle, il a tout à gagner à ne pas l’ignorer. Cela donne à sa création poétique toute son intensité.

 

Pour celles et ceux qui ont pris le chemin du Royaume des cieux, la mort en est la Porte. Elles, ils peuvent enfin se débarrasser de tout leur avoir et n’être plus qu’Être, Amour.

    

     dans ces vagues la lune tend les bras

     marche avec elle en ses marées montantes

     en ses descendantes avec elle danse

     pense à la lune à chacun de tes pas

 

     lorsque avec tes amis tu suis la côte

     en cet embrassement en cet effort

     tu entres dans ses vies et dans ses morts

     lorsque avec tes amies tu es son hôte

 

     vous pouvez avec elle alors chanter

     en votre cœur une danse éternelle

     et écouter les échos fraternels

     de l’amour infini en son intimité

 

27 août 2012

 

L’unicité de l’Être infini inspire l’unité des êtres finis. (L’usage commun du verbe-nom « être » n’en est qu’une image). Il n’est pour les êtres finis d’être possible qu’en participation à l’Être infini puisque l’Être infini est nécessairement la totalité de l’être. « Nous sommes aussi de sa race », disait Aratos de Sales cité par Paul aux philosophes d’Athènes (Actes 17, 28).

Monothéisme et polythéisme. Faut-il penser que la figure de l’unique Tout-puissant est aussi éloignée de l’Être infini que celle des multiples Puissants ? La première comme la seconde sont des figures de ce sacré qui attire et repousse, promet et menace, des forces cosmiques de la philia et du neïkos. Le « dieu » de Yeshoua est tout autre, il/elle est tout agapè.

Yeshoua a eu l’intuition que l’on ne peut parler de l’Eternel Amour qu’en figures. La plus centrale est celle du Royaume des cieux, empruntée au contexte politique de son pays occupé. Mais ce sont toutes ses paroles évangéliques qui sont des figures, des images, des mashal. Il est intéressant de noter que le Coran exprime la même intuition : « Allah offre des paraboles, al-amthala, aux humains pour les instruire » Coran 24, 35). Le mot arabe amthala est parent du mot hébreu mashal. Le concept qu’il exprime était sans doute présent dans une large région culturelle. La tradition iranienne, du zoroastrisme au shi’isme, fait usage des mithal/mashal  pour rendre compte de sa vision des trois mondes : monde sensible, monde imaginal et monde intelligible/spirituel. « Monde imaginal » est une traduction littérale du terme latin mundus imaginalis proposée par Henry Corbin pour éviter une confusion avec l’imaginaire d’une imagination « maîtresse d’erreur et de fausseté… ennemie de la raison ». Le monde imaginal assure la continuité entre le monde sensible et le monde intelligible/spirituel. Pour Corbin, c’est un « monde entre-deux, médian et médiateur » (L’imagination dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî, 2° édition, p. 7).

Voilà qui s’accorde sans doute avec l’animisme qui voit dans toute matière une dimension psychique inhérente à sa dimension physique, une âme propre à servir de médiatrice entre le visible et l’invisible, entre le corps et l’esprit.

En faisant du Christ le médiateur entre Dieu et les hommes, la théologie chrétienne le prend et le donne comme figure et forme imaginale, al-mithâli, de l’Eternel. La théologie catholique a la sagesse de lui adjoindre la figure féminine de Marie médiatrice.

 

     la peau de la main qui touche la peau

     de l’arbre qui dort au cœur du jardin

     au plus profond dit l’autre plus profond

 

     l’âme qui recherche au cœur de son âme

     l’arbre qu’elle embrasse et lui dit cousin

     annonce alentour une belle annonce

 

     l’intouchable ici touche l’intouchable

     retrouvant d’hier le sens de demain

     où la terre mère est toute la terre

 

     et l’arbre perdu dans le tronc de l’arbre

     réveille son âme en touchant la main

     dont la peau s’émeut en touchant sa peau

 

28 août 2012

 

L’infini amour n’intervient pas dans la marche des univers, ni bien sûr dans l’histoire de l’humanité qui en fait partie intégrante. Il ne parle donc pas non plus, contrairement à ce que veulent nous faire croire les monothéismes. Notre monde, comme les autres, est assez bien fait pour marcher tout seul. C’est qu’il n’est pas purement physique. Sa dimension psychique, ses milliards de milliards d’âmes s’organisent dans leur cheminement vers une conscience toujours plus forte, indissociablement liée à une complexification croissante de sa dimension physique. On peut sans doute refuser de parler de dessein intelligent, mais il faut bien l’intelligence concertée de ces âmes pour que vienne au monde et grandisse notre univers merveilleux.

Le non-interventionnisme de l’Infini amour fonctionne également dans la vie éthique et spirituelle des humains. L’amour y agit tautologiquement selon les principes d’identité et de causalité : qui accueille l’amour accueille l’amour, qui ne l’accueille pas ne l’accueille pas. Nous participons à la vie de l’Infini amour dans la mesure où nous aimons, c’est-à-dire où nous accueillons son amour dans notre vie, où nous nous laissons inspirer par lui. Le pardon, qui intervient ou non lorsque nous constatons un manquement à cet amour, fonctionne selon cette logique immanente : qui pardonne à l’autre pardonne à soi-même, car qui pardonne aime, et qui aime est pardonné. (Et qui ne pardonne pas n’aime pas et n’est donc pas pardonné). Le « pardonnez-nous comme nous pardonnons aussi » ne suppose aucune intervention de l’Infini dans le fini. Et comme on donne on reçoit, « mesure pour mesure » (Matthieu 6, 14 ; 7, 2).

Cela peut être déroutant pour la croyante, le croyant qui découvrent cet immanentisme, en tout cas cette absence de transcendance au sens monothéiste. Car cela leur donne l’impression qu’ils ont affaire à un dieu impersonnel et distant. Il leur faut admettre que la notion de personne appliquée à l’Infini est, comme toutes les autres notions humaines, figurative. Qu’à cela ne tienne, le chrétien, le catholique surtout, peut, au moins provisoirement, prier son médiateur et sa médiatrice, son Jésus et sa Marie. L’hindouiste peut faire de même avec Krishna et Parvati, le bouddhiste avec Avalokitésvara et quelques autres, le  shi’ite peut s’adresser à Ali et à Fatima, ou à l’un des saints et saintes soufis. Et il y a la Pancha mama, les Orishas, et tant d’autres. Mais lorsque vient le doute, si nous en avons la chance, il faut bien que les uns et les autres nous admettions dans la nuit des sens et de l’esprit que « seul l’amour est digne de foi ».

    

     de cime en cime tu t’élances

     « gratitude du vol »

     dans l’espace qui te balance

     et t’affranchis du sol

 

     c’est la merveille de tes ailes

     qui te donne le choix

     de figures toujours nouvelles

     pour dire tes émois

 

     et des plus sages aux plus folles

     dans ce qui vient et va

     tu réjouis le cœur d’Eole

     qui te prend dans ses bras

 

29 août 2012

 

Choisir de poser sur le monde un regard animiste est une révolution intellectuelle dans une culture matérialiste. Une révolution parce que ce changement radical aura nécessairement ses partisans et ses adversaires. Une révolution intellectuelle parce qu’elle ne peut naître que dans le courage de la pensée. « Audere sapere, avoir l’audace de penser », de nous dégager de la doxa régnante, des courants de pensée qui baignent la culture où nous avons été éduqués par nos éducateurs, formatés par nos formateurs, de la maternelle à l’Ecole Normale Supérieure. La prise en compte des multiples cultures du monde peut nous aider dans notre audace en nous distanciant de la nôtre, à condition que nous les considérions sans condescendance. (Eh oui, l’éthique d’altérité positive a ici aussi son mot à dire).

L’argument décisif des révolutionnaires de l’animisme intellectuel, ce sont ses fruits. Dans la perspective de l’esprit de l’Amour agapè, ils sont étonnants et délicieux, tant dans l’approche scientifique que dans l’approche esthétique et  dans l’approche éthique des choses et des êtres.

Esthétique. Les nuages, les vagues, le vent, la lune, le soleil, la rivière, la forêt… sont tous des vivants qui appellent notre communion. Il ne s’agit pas d’une attitude religieuse, sacrée, de fascination et d’effroi, mais d’une attitude métaphysique, psychologique, éthique de tendresse et de respect, de réjouissance en l’intelligence et la beauté des autres, de participation à la sollicitude et à la béatitude de l’Eternelle Agapè, Aimer. Est-ce ainsi que Cézanne contemplait la Montagne Sainte-Victoire, Hokusai le Mont Fuji, Monet la Cathédrale de Rouen… ?

Ethique. Le regard de l’intellectuel animiste justifie la spiritualité évangélique tautologique de l’agapè qui exclut l’intervention de l’Eternel dans l’histoire de l’humanité. Dans la perspective de l’altérité positive, l’empathie animiste est une communion. Elle exclut l’empathie négative de possession et de domination dont le but est de deviner les sentiments et les intentions d’autrui afin de le saisir et/ou de l’abolir. Elle entraîne une attitude écologique de respect et de tendresse, car tout être est vivant…

Scientifique. Le regard philosophique de l’intellectuel animiste ignore le dualisme cartésien et son avatar matérialiste, réconcilie la vision macrophysique et la vision microphysique quantique de la matière, et donc le déterminisme de la première et l’indéterminisme de la seconde. Il réconcilie, parmi bien d’autres, l’approche psychiatrique et l’approche neurobiologique du traitement des malades mentaux. Il fait comprendre le processus de l’évolution de l’univers de façon plus convaincante que la théorie du hasard et de la nécessité… Il justifie le non-interventionnisme de l’Être infini dans cette évolution…

 

 

     la pierre se granule sous les doigts

     l’immémorial se dit à l’éphémère

 

     quand le murmure de l’antique mère

     vient à la peau de l’enfant en émoi

     le regard qui se penche voit l’abîme

     s’ouvrir en la reconnaissance ultime

 

     le feu au doigt qui doucement fredonne

     réveille en la pierre le feu énorme

     où tout n’était que vague vent lumière

 

     peau contre peau grain de doigts grain de pierre

     au plus profond se touchent  

     en la matière

 

30 août 2012

 

Une écologie animiste inspirée par l’Amour est fraternelle à toute créature. Elle ressent la parenté des êtres et des choses en communiant à leurs âmes. Par opposition, elle dévalorise la possession et la domination du monde, elle éprouve du dégoût, souvent aussi de l’indignation devant la rapacité de ce qui prive des milliards d’individus de leur simple bonheur terrestre. Dommage que le mot « animiste » soit un mot difficile à rédimer. Dans nos imaginations d’Occidentaux, il demeure chargé de lourdes connotations de primitivisme et d’infantilisme. Pour Freud, dont l’autorité n’a guère faibli, l’animisme de l’enfant renvoie à l’animisme de l’humanité dans son état d’enfance. Peut-être faudrait-il créer un néologisme. « Animatisme » ?

 

Il y a du primitif dans le credo chrétien, en son centre même : le sacrifice rédempteur du Christ, avatar de la soif des dieux et du rite du bouc émissaire. Les prophètes d’Israël en avaient pourtant compris l’illusion. Samuel déjà avait insinué la valeur relative du sacrifice : « L’Eternel se réjouit-il autant des oblations et des sacrifices que de l’obéissance à sa voix ? Non, l’obéissance à sa parole vaut mieux que le sacrifice, l’écoute attentive est préférable à la graisse des béliers » (I Samuel 15, 22). C’était il y a plus de trois mille ans. Et puis le Psalmiste, plus affirmatif : « Tu ne désires ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as ouvert les oreilles ; tu ne demandes ni oblation ni sacrifice. Alors j’ai dit : Me voici, je viens pour faire ta volonté… Ta loi est gravée dans mon cœur. » (Psaume 40, 7ss). Et Osée : « Je prends plaisir à la compassion et non au sacrifice, à la connaissance de l’Eternel plutôt qu’à l’oblation » (6, 6). Du temps de Yeshoua, on citait encore Osée : (Matthieu 9, 13 ; Marc 12, 33). « …et aimer son prochain comme soi-même, c’est mieux que toutes les oblations et tous les sacrifices ».

Dans l’Eglise, les prêtres ont gagné contre les prophètes. Comment l’Eglise pourrait-elle renoncer au sacrifice du Christ, source de ses pouvoirs sacramentels, fondement de tous ses pouvoirs enracinés dans la crainte de la mort ?

 

« La vie est sans prix ! ». C’est l’emblème d’un ouvrage passionné contre la bonne-mort, l’eu-thanasie. C’est le cri d’une sensibilité, d’une imagination et d’une intelligence pour lesquelles il est inconcevable que la mort puisse être bonne et belle. La Bible ne dit-elle pas que la mort est la punition du péché originel ? La Bible parle aussi pourtant de gens qui meurent paisiblement, « rassasiés de jours ». Ainsi Abraham, Isaac et David (Genèse 25, 8 ; 35, 29 ; I Chroniques 29, 28).

En réalité, l’euthanasie est indébattable : mettez face à face un de ses partisans et un de ses adversaires, ils ne seront jamais, ni l’un ni l’autre, à court d’arguments et de raisonnements pour défendre et affermir leur conviction. Le problème de l’euthanasie, ce n’est pas celui de la vie sans prix, c’est celui de la mort qui valorise la vie à tout prix parce que, pour l’animal humain, la mort est l’horreur suprême. L’horreur ne se raisonne pas, elle s’apaise dans l’amour éternel.

 

     agile volubile

     la graine aérienne

     qui parle le langage

     de l’air à la lumière

     plus que l’arbre touffu

     enchante qui la hante

 

     contemple cette plante

     en son sage passage

     de la terre à la terre

     souvenir à venir

     où l’ainsi de l’aussi

     entraîne ce qui aime

 

     car toujours un amour

     relie ce qui se lit

     dans le plus vaste espace

     et le temps permanent

     où plus cher que la chair

     l’esprit dit l’infini

 

31 août 2012

 

Animatisme. Peut-on prier sans croire, au moins implicitement, à la télépathie ? Et peut-on croire à la télépathie sans croire implicitement à l’animisme matériel, à l’animatisme, à la dimension psychique, non spatiale, de la matière ? Oui sans doute, à condition de ne pas chercher à comprendre, de négliger le principe de causalité, de ne pas oser penser, de se réfugier dans une foi aveugle en la toute-puissance de son Dieu, d’adorer le Tout-puissant. Si cependant on a découvert que l’Eternel n’est pas le Tout-puissant mais le Tout-aimant respectueux de chaque être, qu’il se refuse à intervenir constamment par des miracles, qu’il veut son Autre autonome en son intelligence… alors on se rallie consciemment à une forme ou à une autre d’animisme, d’animatisme.

Tant de choses s’éclairent à la lumière de cet animisme dans le fonctionnement de l’univers, dans son évolution, dans la vie, dans la conscience, dans la découverte scientifique, dans la création artistique… What a wonderful world !

Même s’il est trusté par les charlatans, l’occultisme appelle notre attention. Lui aussi s’explique par l’animisme.

 

Lorsque Kierkegaard découvre tragiquement qu’il est tout à la fois indispensable et impossible d’être chrétien, que fait-il sinon prendre conscience existentielle de la nécessité d’appeler l’esprit de l’Eternel pour participer à sa Sollicitude et à sa Béatitude ? N’est-ce pas ce que dit l’Evangile ? Il est impossible aux humains d’entrer dans le Royaume des cieux, mais avec l’Eternel c’est possible (Matthieu 10, 26). L’esprit est donné, toujours donné à qui l’accueille dans son désir éperdu d’Aimer. « Crainte et tremblement », certes, mais « il opère en nous le vouloir et le faire pour la bienveillance, uper tês eudokias » (Philippiens 2, 12s). Aimer s’offre à celles et ceux qui veulent aimer. (En théologie chrétienne, cela s’appelle la collaboration, la synergie de la volonté humaine et de la grâce divine).

 

     la marée des maïs étale

     et sous l’écume de ses fleurs

     les vagues de ses grains en chœur

     chantent son heure

 

     les aventuriers de ses lames

     marchent dans le frémissement

     pour saluer avec le vent

     tous ses amants

 

     avant le tsunami brutal

     qui emportera dans les terres

     la descendance de la mer

     en sa montée vers le désert

 

1er septembre 2012

 

Pas plus que l’animisme, l’animatisme n’a besoin d’être remis en selle ni d’être allégé de ses connotations primitivistes. Il semble préférable de ranimer le panpsychisme mis à mal au XVII° siècle par Descartes et ses amis Mersenne, Gassendi, Roberval… « Infrapsychisme » est plus utile encore puisqu’il suggère une progression depuis les éléments infimes jusqu’aux organismes vivants les plus complexes et à la conscience réfléchie de l’humain, elle-même appelée à une surconscience toujours plus forte.

Malgré l’invasion et l’occupation de la doxa par la philosophie mécaniste matérialiste, avatar du dualisme cartésien, le panpsychisme a survécu au long des siècles. Pour l’encyclopédiste Diderot, la matière est universellement douée de sensibilité. Pour Schelling, « le système de la Nature est en même temps le système de notre Esprit ». En 1850 Gustav Fechner fonde la psychophysique selon laquelle la conscience est diffuse dans tout l’univers. Bergson lui reprochera de faire de la conscience une réalité spatiale, mais il concevra, lui aussi, et dans la lignée de Spinoza, que l’esprit et la matière sont les deux faces d’une même médaille (même s’il ne s’agit que d’une figure puisque l’esprit est invisible). Teilhard de Chardin croit à une spiritualisation progressive de la matière dans l’histoire de l’univers, et il utilise le mot « conscience » pour désigner le panpsychisme, le psychisme de la matière présent depuis le niveau le plus élémentaire jusqu’au niveau le plus élaboré sur terre, celui de la conscience réflexive de l’humain.

Giordano Bruno, à la fin du XVI° siècle, avait proposé une bonne formule : « L’esprit se trouve en toute chose, et il n’existe pas de si minime corpuscule qui n’en contienne une portion et qui n’en soit animé » (Cause, Principe et Unité, 1584). Les chefs de l’Eglise qui l’ont condamné au bûcher savaient quel danger il leur faisait courir. (Indirectement il entamait la croyance en la toute-puissance interventionniste de leur dieu et ainsi en leur propre puissance). Leur cruauté à son égard est d’ailleurs un signe cohérent de leur infidélité à l’Evangile.

A la place de panpsychisme et d’infrapsychisme, on pourrait simplement parler de psychisme, non dans le sens habituel de vie psychique ou mentale, mais dans le sens de doctrine philosophique, comme on parle de matérialisme ou d’idéalisme.

 

Si Nietzsche déclara, après bien d’autres, que Dieu était mort, c’est qu’il avait pris conscience que le dieu de Moïse (gardé inchangé par le christianisme et par l’islam) est un faux dieu. Il n’avait malheureusement pas découvert que le vrai est amour. Yeshoua, plus que bien d’autres, l’avait découvert en le vivant, parce qu’il était « de la vérité », parce qu’il la vivait. Et il pouvait donc dire : « On vous a dit… moi je vous dis » (Matthieu 5, 21s, 27s, 31s, 33s, 38s, 43s). En vivant l’Amour, il avait compris que l’Eternel est Amour, comme a pu l’écrire son disciple Jean (I Jean 4, 8).

 

     unique une cétoine en son errance

     a posé son bijou sur le buisson

     je ne saurai jamais son nom

     qu’importe je ferai sa connaissance

 

     si je suis venu ici solitaire

     nous sommes deux maintenant je ne sais

     si toi aussi le reconnais

     mais pour t’aimer qui me ferait me taire

 

     sous la splendeur de ta robe émeraude

     et du soleil topaze qui s’y mire

     en mille éclats où je l’admire

     quelles pensées en ta conscience rôdent

 

     et parviendrai-je à partager l’esprit

     qui a produit cette magnificence

     où l’éternelle beauté danse

     la pavane de son charme incompris

 

     je dois partir et quand je reviendrai

     tu te seras sans doute sans retour

     en allée vers la fin du jour

     mais tu seras dans mon âme à jamais

 

2 septembre 2012

 

On ne ferait que déplorer l’inintelligence du matérialisme philosophique incapable de penser l’union de l’âme et du corps, de les penser dans leur unité, s’il n’avait pour la vie de l’humanité et de la terre des conséquences désastreuses qui suscitent l’indignation. C’est que ce matérialisme conforte et justifie le matérialisme socioéconomique et sa valorisation de l’avoir aux dépens de l’être. Sa mainmise sur l’humanité a peut-être permis les progrès fulgurants de la science et de la technique depuis deux siècles, mais la spiritualité ne parvient pas à maîtriser ses effets déjà dévastateurs pour la planète et pour tous ses habitants. Et ses effets à venir s’annoncent simplement apocalyptiques.

 

L’animisme philosophique, le « psychisme », rend compte de la continuité de l’animal à l’humain, justifiant la transdisciplinarité de l’éthologie et des sciences humaines.

 

Le raisonnement philosophique, c’est du vent. Montaigne avait compris l’inanité de ce « discours » en lisant les penseurs de l’antiquité grecque et latine. Alors ? « Que sais-je ? ». Montaigne, qui comme tout intellectuel avait besoin au moins d’une certitude, l’avait trouvée dans sa foi. Il reste qu’en dehors de la foi si souvent récusée en doute les deux appareils de la pensée rationnelle, le principe d’identité et le principe de causalité, sont irrécusables et que leur emploi constant permet pour le premier de mettre au jour bien des erreurs et pour le second de découvrir bien des vérités. Ils sont ainsi aussi féconds que l’intuition, qui les éveille et qu’ils vérifient.

 

La mainmise de l’Etat israélien sur l’honneur rendu aux « justes » sauveurs de Juifs sous l’occupation nazie montre bien qu’il s’agit pour lui de fermer les yeux de l’Occident sur sa politique de phagocytose d’un Etat palestinien dont il va jusqu’à décréter l’inexistence.

 

 

     le peuplier est porté comme un charme

     par le bocage à la fin de l’été

     lorsque son vert avec sa force vive

     sur tous les horizons enchante l’ennemi

 

     en tirailleur il sait brandir son arme

     contre l’ocre lâché en liberté

     qui apprête déjà son offensive

     et sait que son échec n’est que remis

 

     ici et là quelques salves éparses

     trouent le feuillage et préparent la horde

     tapie dans l’ombre claire des faiblesses

 

     le charme protecteur et ses comparses

     que le peuplier porte en son exorde

     à tout le vert de résister s’affaisse

 

3 septembre 2012

 

L’Eglise n’a aucun intérêt à encourager l’utilisation du principe d’identité puisqu’il permet de mettre au jour ses contradictions internes et celles de l’Ecriture. (Pas plus qu’une école organisée sous la directive des lobbys financiers n’a intérêt à former des penseurs plutôt que des producteurs et des consommateurs). Depuis que ses fidèles ont accès à la totalité de l’Ecriture et non plus seulement à des morceaux choisis, choisis par elle, il leur est devenu possible d’exercer leur pensée sur l’ensemble, d’en discerner les contradictions selon le principe d’identité et les articulations selon le principe de causalité. Ainsi peuvent-ils s’apercevoir que la série des « On vous a dit… mais moi je vous dis… » suit le « Si votre justice ne dépasse pas celle des docteurs de la loi et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Matthieu 5, 20…). Ce qu’il faut dépasser, ce n’est pas le comportement des responsables de la religion juive, c’est leur enseignement, la loi de Moïse. Avec Yeshoua, il ne suffit pas d’aimer son prochain comme soi-même ; il faut l’aimer de l’amour dont l’aime l’Eternel, comme son autre.

 

« Jésus n’a jamais ri. »  Vous entendez ça ? Comment un humain aussi sensible, disons, aussi humain en son humanité dernière aurait-il pu ne jamais rire ? Lui qui savait pleurer de sollicitude, comment n’aurait-il pas su rire de béatitude ? Ceux et celles qui affirment que Yeshoua ne pouvait pas rire ne conçoivent-ils le rire que méprisant, condescendant, vulgaire… ? N’ont-ils jamais fait l’expérience de la gaieté, de l’humour de l’Eternel dans le quotidien de leur existence ?

Peut-être arguent-ils que sourire et rire sont deux choses bien différentes. Certes on peut les distinguer comme des gestes d’une intensité différente, mais tous deux se situent sur la même échelle de valeurs éthiques. On peut rire méchamment, on peut aussi sourire méchamment ; on peut sourire bonnement, on peut aussi rire bonnement. Il y a des sourires et des rires qui peinent, dépriment, attristent, découragent, rabaissent… ; il y en a aussi qui consolent, revigorent, réjouissent, encouragent, honorent…

Et Yeshoua n’était pas un ascète, il n’a jamais prêché l’ascétisme. Il a su jeûner, mais s’il s’est fait traiter de buveur et de glouton (Matthieu 11, 19), c’est qu’il savait aussi festoyer. Comment peut-on penser que celui dont Jean rapporte qu’il a changé l’eau en vin à Cana, à la fin de la noce alors que les gens étaient, semble-t-il, un peu gais (Jean 2, 10), comment peut-on penser qu’il n’aimait pas le rire, le rire simple et franc ? Croyez-vous qu’il a fait son miracle avec une gueule d’enterrement ? Il a dû au moins sourire. Il est tragique d’imaginer un Yeshoua ascète et sérieux comme un pape ( !?).

 

Perdre la foi ? Celles et ceux qui aiment de l’Eternel Amour ne peuvent pas perdre la foi en ce qui seul est digne de foi, l’Amour.

 

     les nuits s’allongent

     et l’invisible

     s’invite au cœur

     de l’impossible

 

     les belles heures

     privées de lampe

     donnent leur chance

     à ceux qui campent

 

     dans le silence

     de l’ouverture

     à l’inconnu

     où s’aventure

     ton âme nue

     privée de chair

     entre sans fin

     dans le mystère

 

     viendra demain

     un autre jour

     qu’au bout du songe

     naisse l’amour

 

4 septembre 2012

 

« Pardonnez-nous comme nous pardonnons ». Si nous n’avions rien à pardonner, comment serions-nous pardonnés ? Pas besoin d’être masochiste et de rechercher les coups ; il en pleut bien assez tous les jours, les mille coups d’épingle de la vie conjugale, familiale, sociale, professionnelle… Pour celles et ceux qui veulent aimer, ces coups sont l’occasion d’exercer l’amour qui pardonne, en attendant, sans les espérer, que viennent les coups impardonnables, ceux que l’on ne peut pardonner qu’avec la force de l’esprit d’Aimer, maître de l’impossible.

Croire que nous n’avons rien à nous faire pardonner est une triste illusion. « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur », dit Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 751, p. 580). Un grand nombre de nos péchés sont inconscients, « cachés » (id. p. 581, cf. Psaume 19, 12). Ce sont les péchés qui font partie de nos habitudes, de notre nature ; ce sont nos défauts, nos défauts d’amour. (Tout péché est un manque d’agapè). Souvent nous irritons, gênons, blessons, humilions… les autres sans même nous en apercevoir. Nous ne pouvons pas dire que nous n’en sommes pas coupables sous prétexte que nous n’en avons pas conscience. Le péché, encore une fois, c’est de ne pas aimer, rien d’autre, et nous ne sortons totalement du péché que lorsque nous aimons à la perfection, comme le fit Yeshoua la veille de sa mort : « Il les aima à la perfection, eis télos êgapêsen autous » (Jean 13, 1), jusqu’à leur laver les pieds avec l’amour d’Aimer, « parfait comme le Père céleste, o patêr o ouranios téléios » (Matthieu 5, 48). Et puis il pardonna l’impardonnable à ceux qui le faisaient mourir d’une mort atroce et humiliante (Luc 23, 34).

William Blake avait compris que le pardon est essentiel à l’amour et que l’amour qui pardonne est l’essence même du message de l’Evangile. Dans Jérusalem, il ne cesse d’en parler : «L’Esprit de Jésus, c’est le pardon continuel du Péché…  La religion de Jésus, le Pardon du Péché… La Gloire du Christianisme, c’est de vaincre par le Pardon » (planches 3, 52)…

 

La laïcité ne peut à elle seule fonder une éthique, elle n’est que la conséquence d’une éthique de la fraternité universelle. La fraternité universelle respecte les croyances et les idéologies des autres, sa seule intolérance est pour les croyances et les idéologies qui prétendent s’imposer aux autres. C’est la fraternité de l’humanité en sa perfection éthique première : « Ne fais pas autres ce que tu ne souhaites pas qu’ils te fassent », c’est-à-dire : « Aime les autres comme toi-même ». (Il n’est même pas nécessaire pour accepter cette éthique d’accéder à l’amour de pure altérité, à la perfection d’Aimer). Mais il devrait être évident qu’une école soumise à une politique manipulée par les lobbys des exploiteurs de la planète ne peut pas enseigner cette éthique. Cette école doit être une école de formation, de « formatation » de producteurs consommateurs.

 

La quête du savoir avec Aimer ne s’origine pas dans un désir de briller en société, ni même de dominer et posséder intellectuellement le monde par la pensée qui le comprend (Pensées, fragment 145). Elle s’origine dans le désir de s’associer à la connaissance que l’Eternel Amour a de l’Autre.

 

     entends le jardin qui s’égoutte

     dans la fraîcheur

     des heures

     longues pour la patience ravissante de l’écoute

 

     et qu’enfin affranchi du doute

     la certitude

     s’exsude

     de l’espace dans le silence bruissant de la pensée dissoute

 

5 septembre 2012

 

Imagination. Le mot fait penser à image, mais il réfère à tant de choses que l’on est en droit de s’étonner qu’on n’ait pas trouvé d’autres mots pour en parler. Lorsqu’on dit à quelqu’un : « Tu te fais des imaginations », on peut tout aussi bien lui dire : « Tu te fais des idées », tu te laisses emporter par ton imagination, en fait par une suite de raisonnements déréglés, d’interprétations erronées.

Mais si l’on dit à quelqu’un : « Tu manques d’imagination », cela peut signifier qu’il ne sait pas deviner, qu’il manque d’intuition. En multipliant les exemples de ce genre, on peut en arriver à penser que l’imagination est la meilleure et la pire des choses. A chacun alors de voir si le verre est à moitié plein ou s’il est à moitié vide. Pascal était plutôt pessimiste. L’imagination était pour lui « maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité si elle l’était infaillible de mensonge… (Pensées, éd. Sellier, fragment 78). Il faut cependant lire l’ensemble du fragment pour saisir les nuances et la prudence de jugement de Pascal.

On peut sans doute dire qu’il y a une bonne imagination et une mauvaise imagination, une folle imagination et une sage imagination, une imagination réglée et une imagination déréglée. Mais il existe bien d’autres approches de l’imagination. On parle d’imagination  reproductrice, d’imagination mémoire, et aussi d’imagination créatrice…

L’éthique d’Aimer a-t-elle son mot à dire dans le discernement des imaginations ? Dans certaines circonstances sans doute. Paul dit que l’agapè « ne pense pas à mal » (I Corinthiens 13, 5). C’est que l’imagination joue un rôle important dans notre interprétation des faits et dans notre jugement des autres. Elle joue aussi un rôle majeur dans la formation de nos opinions et tend parfois à les transformer en dangereuses convictions, des convictions religieuses ou idéologiques qui mènent à l’intolérance, ou pire.

D’un autre côté, l’imagination intuition est essentielle dans la quête de la vérité, dans la découverte du réel, à condition de la faire marcher main dans la main avec la raison pure, celle des principes d’identité et de causalité (non la raison des enchaînements de raisonnements toujours suspects de paralogisme).

On peut enfin penser que lorsque Yeshoua parle en mashal, il fait usage de l’imagination intuitive. Les images qu’il puise dans la nature et dans la vie humaine sont pour lui l’expression du Royaume des cieux. Elles invitent à penser qu’il existe une continuité entre le monde sensible et le monde spirituel par la médiation du mundus imaginalis, du ‘alam al-mithal, du monde imaginal que la pensée iranienne a intégré à sa mystique.

 

« Sans titre ». L’art pictural du XX° siècle occidental abonde en œuvres sans titre, invitant le contemplateur, la contemplatrice à ne pas chercher à les comprendre, mais à les connaître sans concept ni langage en leur indicible individualité. (Les poèmes sans titre qui paraissent ici appartiennent sans doute à cette approche des choses, même si leur auteur n’y a pas réfléchi, n’ayant agi que par intuition).

Quadrature du cercle pour le critique d’art qui se donne la tâche de parler de ce qui se tait. S’il pratique sa critique comme un art autant que comme une science, il sait amener ses lectrices et lecteurs à s’ouvrir à l’indicible par le dicible.

 

     le silence est la voix de ton omniprésence

     et je l’entends bruisser doucement dans l’immense

 

     il me dit de me taire et d’écouter le sang

     du vide qui frémit d’être éternellement

     témoin du feu d’amour qui embrase les êtres

     et d’éon en éon leur donne de paraître

 

     le silence est la voix de ton omniprésence

     et je l’entends bruisser doucement dans l’immense

 

6 septembre 2012

 

Continuité-discontinuité, union-séparation. Question fondamentale, car elle concerne tous les êtres, à commencer par la relation des êtres finis et de l’Être infini (panthéisme, panenthéisme, déisme, athéisme… ?). Le vedanta a choisi la formule de l’advaïta, la non-dualité de l’Être et des êtres. C’est poser la question plutôt que la résoudre, c’est poser un ni… ni : ni monisme, ni dualisme ; c’est maintenir ouverte la question, la maintenir dans le domaine de la doxa, de l’opinion, de l’incertain plutôt que dans celui de l’   alêtheia, de la vérité, de la certitude.

La pensée bantoue et la pensée tamoule, parmi d’autres, insistent sur l’unité des êtres alors que la pensée occidentale privilégie leur séparation. (voir l’entrée du 16 mai 2012).

La question se pose aussi pour chaque être fini : est-il un ou deux ? N’est-il que matière physique ou est-il aussi matière psychique ? Si l’on pense ici que tout ce qui est physique est aussi psychique, quelle continuité-discontinuité entre l’un et l’autre ? Ce n’est pas une question en l’air, un préoccupation de philosophe professionnel ou, comme aurait dit Montaigne, un prétexte à l’exercice de l’intelligence et au débat entre grands esprits ou entre esprits qui se croient tels. Cela nous concerne tous dans notre rapport à nous-mêmes et dans notre relation aux autres.

Le personnalisme pense que l’on n’est soi-même que par l’autre : pas de je sans tu (mais quel rôle pour le physique et pour le psychique dans cette relation identifiante ?). Et cette question reconduit à celle, plus fondamentale encore, de l’Être, Amour de l’autre comme autre, de l’altérité positive de l’Être. Une conscience qui, à l’instar de Yeshoua, a l’intuition de l’Eternel comme Amour résout cette question, et peut-être, par implication, toutes les questions de continuité-discontinuité, d’union et de séparation.

L’animisme philosophique, le « psychisme » qui reconnaît la présence d’une âme en tout atome, en tout élément, en toute cellule vivante, en tout organisme vivant ne peut manquer de se poser la question de son attitude envers tous les êtres selon leur âme, selon leur degré d’âme et de conscience. On voit aussi l’impact écologique de cette reconnaissance psychologique et de ses conséquences pour l’approche politique, économique, éthique du monde.

L’éthique du « psychisme » inspirée par l’altérité positive est cohérente avec son ontologie. Elle est nécessairement une éthique de la fraternité universelle et par implication de la liberté et de l’égalité universelles.

L’épistémologie et l’heuristique animées par cette intuition de l’union etde la séparation reconnaissent d’emblée l’utilité, voire la nécessité, des disciplines et de la transdisciplinarité, de l’approche intuitive et de l’approche discursive des êtres. L’art et la science sont deux approches nécessaires des êtres. Il est bon de les distinguer et de les unir. La science sans l’art est la ruine de l’âme (et du corps). Le médecin utilise des techniques et pratique un art…

 

     deux paires d’ailes un instant

     dans l’air de lumière se donnent

     rapides à un jeu d’enfant

     pour des yeux brillants qui s’étonnent

 

     vifs deux rapaces de bas vol

     comme jamais encore ici

     quand le cœur de l’enfant s’affole

     et d’un cri de joie remercie

 

     il gardera dans sa mémoire

     jusqu’à l’extrême de sa mort

     l’éclair de beauté transitoire

     instant viatique des forts

 

7 septembre 2012

 

Les visiteurs du Louvre qui peuvent s’asseoir face à « La Joconde », ne plus voir qu’elle et la voir en oubliant qu’elle est « La Joconde », ces visiteuses, ces visiteurs peuvent se laisser saisir et contempler ce que Leonardo a vu et qu’il a tenté de montrer. Le tableau devient une icône. Il donne à voir l’invisible dans le visible, non, le visible de l’invisible. Quelque chose dans la contemplatrice, dans le contemplateur, se met alors à chanter parce que l’Amour vient l’habiter, non un amour de possession et de compréhension, mais un amour de connaissance et d’oblation qui voit l’autre du regard de l’Eternel Amour.

Cette expérience, qu’il faut bien qualifier de mystique, est la vérité du regard esthétique sur la réalité. On peut au moins le dire à titre d’hypothèse, de théorie artistique (Il en existe un si grand nombre que l’on peut bien lui donner sa chance, à celle-là aussi). Ainsi ce que John Keats a vu en contemplant une urne grecque et en voulant le dire a pu donner cette Ode que l’on ne cesse de lire et de relire, et où l’on arrive à cette joie qui s’écrie : « Beauty is truth, truth beauty, Beauté est vérité, vérité beauté ». (pauvre Nietzsche pour qui « l’art est donné afin de nous empêcher de mourir de la vérité »). La vérité ultime est beauté, et elle fait vivre.

On dit parfois que l’amour transfigure le regard, mais on peut dire aussi que l’amour voit l’invisible du visible, la réalité imaginale de l’autre. C’est la chance que donne éros à celles et ceux qu’il foudroie. La chance de découvrir l’autre tel qu’il vit en l’Autre. Heureuses, heureux celles et ceux qui saisissent cette chance en passant d’éros à agapè (en leur continuité-discontinuité).

Celles et ceux qui se sont intéressés à Ibn ‘Arabî connaissent sa rencontre avec une femme dont la beauté lui a donné de faire l’expérience mystique de l’Eternel en son éternelle beauté. Il en est d’autres exemples : la Laure de Pétrarque, la Béatrice de Dante…

 

Comprendre que tout a une âme permet d’aller vers tout être pour l’y rencontrer en l’aimant de pure altérité. Mais on ne peut y parvenir que si l’on accueille en soi l’Eternel, l’Eternelle, si on la laisse vivre en soi et soi en elle. « Moi en eux et toi en moi » (Jean 17, 23)

 

L’éthique de la Spiritualité de l’altérité n’est pas une éthique hédoniste, mais l’Amour auquel elle invite donne « le centuple dès cette vie » dans  l’accès à la Joie de l’Eternel. (On peut trouver cela cher payé : renoncer à tout son avoir pour tenter de n’être plus qu’être, qu’être pour les autres. Mais cette Sollicitude est la porte de la Béatitude. (La Béatitude n’est pas un avoir à rechercher et posséder. Elle échappe à qui la désire, elle se donne à qui ne pense qu’à être la Sollicitude. « Il suffit d’être »).

 

     qui a jeté dans l’aube bleue ce foulard rose

     aussi diaphane que le souffle qui le porte

     qui le retient et qui peut-être

     dans un instant va s’y confondre

 

     ce sont des ailes étendues qui se disposent

     dans l’espace qui les accueille et se comporte

     en magicien pour leur permettre

     mille figures dans les ondes

 

     non ce n’est ni foulard ni ailes

     mais un imprenable sans nom

     un essaim de concertations

     assemblées pour une heure au sein de l’éternelle

 

     avant qu’elles ne se séparent

     et reprennent leur belle errance

     elles s’arrangent réarrangent

     en se disant l’adieu du grand départ

 

8 septembre 2012

 

Morale laïque ? Est-il interdit d’apprendre aux écoliers, aux collégiens, aux lycéens la devise de la République : Liberté.Egalité.Fraternité ? Ces valeurs seraient-elles obsolètes, honteuses, désastreuses peut-être ? Faut-il les marteler aux frontons des mairies comme les révolutionnaires de 1789 martelèrent les blasons des nobles pour en effacer la mémoire ? On ne pouvait naguère manquer de les voir quand on manipulait sa monnaie, mais elles n’apparaissent plus que sur certaines pièces et si discrètement qu’il faut faire un effort pour les y remarquer. C’était pourtant un signe fort, aussi significatif que le In God we Trust sur le dollar dieu. Que pourrait être une instruction civique qui ne serait pas fondée sur cette devise, qui ne montrerait pas qu’une loi n’a de sens que dans la mesure où elle détaille et monnaie les grandes valeurs de la République, qu’une loi tire son degré de valeur de son degré de proximité avec la liberté, l’égalité et la fraternité censées l’inspirer ?

 

Lorsqu’on apprend que le harcèlement sexuel est monnaie courante dans les rues de Bruxelles comme dans celles du Caire, que la domination du mâle prévaut encore dans nos civilisations patriarcales, on peut comprendre les fanatiques du voile islamique, voire de la burqa : leur mauvaiseté n’a d’égale que celle qu’ils prétendent combattre (et qui les habite).

 

Pour nous distancier des mots, pour nous libérer de la sémantique, de la syntaxe et de la pragmatique qui façonnent notre pensée, il est bon d’apprendre des langues étrangères. Et plus elles sont distantes de notre langue maternelle, plus elles nous invitent à cette distanciation libératrice. C’est ainsi qu’elles peuvent nous dégager du piège de l’étymologie, dans lequel certains philosophes se sont laissé prendre. Elles peuvent aussi attirer notre attention, dans l’exercice de la traduction, sur la polysémie de notre vocabulaire, nous inviter à rechercher l’intuition, qui est en deçà des mots et qui se manifeste d’abord dans la langue des symboles.

 

La conviction que les choses ont une âme peut nous permettre d’admettre la possibilité de perceptions et de communications extrasensorielles, de les rechercher pour connaître les êtres et les choses en collaboration avec la connaissance sensorielle et avec les mots qui l’expriment.

 

     le soleil qui là-bas s’annonce

     dans les nuages de l’aurore

     est ici dans le non-espace

     une âme de feu qui efface

     l’obscurité glacée

 

     et tous les soleils de ce monde

     au grand abîme qu’ils dévorent

     donnent leur âme pour connaître

     en lui ce qui les a fait naître

     de toute éternité

 

     ainsi la lumière des ondes

     donne à l’universel essor

     de l’esprit qu’elle donne à voir

     la progress i on  du savoir

     dans la belle clarté

 

     le bruissement où se confondent

     les voix du grand silence d’or

     s’illumine de ta présence

     pour tous les soleils qui avancent

     la beauté de la vérité

     la vérité de la beauté

 

9 septembre 2012

 

Le courant de la pensée mystique : gnostique, théosophique, alchimique, illuministe…, quelle que soit la boue qu’on a pu lui jeter, quelles que soient les connotations méprisantes que l’on a pu attacher aux mots qui le signalent, ce courant ne s’est jamais tari. Il demeure offert aux consciences qui osent penser, qui se distancient de la doxa de leur culture au nom de leur expérience intérieure. Ces consciences peuvent le retrouver dans les bibliothèques, non pour s’y identifier puisqu’elles ne cessent pas de penser, d’oser penser, mais pour y reconnaître ce qui s’accorde avec leur perception de l’être et des êtres, ici avec la Spiritualité de l’altérité, avec l’ontologie de l’altérité.

 

Les valeurs essentielles de la République prennent leur sens dernier dans l’ontologie de l’altérité positive, dans l’amour de pure altérité. A les penser par leur cause, on peut retrouver leur sens premier, identique au dernier. On peut aussi comprendre leur devenir, leur lent cheminement vers la liberté ontologique, l’égalité ontologique, la fraternité ontologique (ce que Yeshoua appelait le Royaume des cieux).

 

- Vous avez la foi ?

- « Seul l’amour est digne de foi ». Je n’ai foi en rien d’autre. Logique, non ?

 

     ce qui s’est nourri dans la terre

     de son sang et du sang du ciel

     mêlés dans le commun mystère

     de la vie vient à la lumière

 

     la main accoucheuse qui sort

     de sa ténèbre l’enfant dit

     sa joie de livrer à la mort

     la promesse du paradis

 

     dans la noble transmigration

     des âmes venues à la vie

     humaine par la nutrition

     observe un chemin de l’esprit

 

     lorsqu’à son tour ta mort viendra

     que ta chair jetée dans la fange

     et la poussière pourrira

     la main sera faiseuse d’anges

 

     la louange du devenir

     dans le chant de l’être éternel

     contemple le bel avenir

     du chemin de la terre au ciel

 

10 septembre 2012

 

Comme la mythologie, l’alchimie, l’astrologie…, la théologie positive est fausse littéralement et symboliquement vraie. L’herméneutique biblique, qui distingue traditionnellement dans l’Ecriture un sens littéral, un sens moral, un sens allégorique et un sens anagogique, témoigne de l’existence de réalités spirituelles qui ne peuvent s’approcher conceptuellement. L’usage que Yeshoua a fait du mashal l’avait déjà suggéré. On ne peut pas vraiment comprendre intellectuellement ce qu’il a dit, mais on peut le connaître spirituellement si l’on a les oreilles qu’il faut pour l’entendre, si l’on est de la vérité (Matthieu 13, 9, 43 ; Jean 18, 37). Ainsi ne peut-on pratiquer la lectio divina que dans l’amour qu’inspire l’esprit d’Aimer.

Il en va de même des écrits mystiques iraniens zoroastriens et shi’ites, dont la lecture littérale ne livre que des imaginations fantastiques et dont on ne peut accéder à l’imaginal par l’imagination vraie qu’en y communiant spirituellement.

Comme celle des écrits spirituels, l’approche vraie des œuvres artistiques ne peut se faire ici que selon l’ontologie de l’altérité. Et cela vaut aussi de l’approche des réalités du monde. A regarder tout être avec la sollicitude de l’agapè, on communie à sa réalité imaginale, on participe à la connaissance qu’en a l’Eternel.

 

La foi en l’amour ne recherche le savoir, scientifique et esthétique, que pour participer à la connaissance amoureuse qu’Aimer exerce envers tous les êtres. (Ce n’est plus rechercher le savoir par libido sciendi, pour com-prendre et saisir, posséder et dominer, conquérir…). Créer des poèmes, des danses, des peintures, des sculptures, des musiques … dans la foi en l’amour, c’est rendre visible l’invisible du visible, c’est connaître et faire connaître la Beauté de la Réalité telle qu’Aimer la connaît en tous les êtres.

 

Prier, c’est accueillir en soi l’esprit d’Aimer pour qu’il y prie lui-même en « des gémissements ineffables » de sollicitude pour les autres et de béatitude dans les autres. (Romains 8, 26).

 

     la poussière insensiblement

     qui se pose grain après grain

     sur la table et sur l’étagère

     sur l’écran et sur le clavier

     est un monde de solitaires

 

     mais s’ils ne se connaissent guère

     à force de s’accumuler

     tout doucement à la légère

     ils se donnent main dans la main

     l’éclat d’un peuple de diamants

 

     alors la main qui les déplace

     et les renvoie sur leurs chemins

     d’errance dans leurs souvenirs

     chacun vers d’autres aventures

     est la main de leur avenir

 

     et leur vie cachée leurs soupirs

     inconnus vers quelque verdure

     qui leur donnerait de servir

     ira de demain en demain

     en quête de nouvelles faces

    

11 septembre 2012

 

« Seul l’amour est digne de foi ». L’objet de la foi est un absolu qui donne son sens à l’existence entière, un absolu auquel toute pensée et toute action sont relatives. Ici l’amour est l’absolu de l’être même de l’Eternel. Et puisque les monothéistes appellent dieu leur absolu et que cet absolu est par nature un absolu de puissance (sa justice et sa miséricorde ne sont que des attributs), le mot dieu ne peut s’utiliser ici pour parler de l’Eternel (Dieu est mort, vive Aimer).

 

Continuité-discontinuité. Sans doute peut-on envisager une mutation de la pensée possessive en pensée oblative dans le passage graduel de l’éros à l’agapè. Les grands convertis donnent cependant des exemples de rupture, de renoncement ascétique au savoir de la libido sciendi comme à la jouissance de la libido sentiendi. Ce qui peut permettre ici d’envisager une mutation sans rupture, c’est que, au contraire de la vision religieuse patriarcale, ni la jouissance ni le savoir sous toutes leurs formes ne sont un mal, un « péché ». Le seul « péché » ici, le seul mal est de ne pas aimer, de ne pas se soucier des autres.

En matière de sexe comme en matière d’argent, de science, d’art…, le seul critère éthique est celui de l’amour des autres comme autres, de l’agapè. Ainsi la morale patriarcale qui a terrorisé tant d’adolescents en faisant de la masturbation un péché mortel est ici nulle et non avenue. Attention cependant, l’éthique de l’agapè est une éthique de liberté. Elle lutte contre toute addiction, toute dépendance asservissante, simplement parce que ces privations de liberté sont des obstacles à l’agapè. « Frères (et sœurs), vous avez été appelés à la liberté ; que cette liberté ne soit pas pour vous un prétexte à licence, un prétexte pour vivre selon la chair. Mais rendez-vous par l’agapè serviteurs les uns des autres selon l’esprit » (Galates 5, 13). La licence n’est pas une surabondance de liberté mais un obstacle à la liberté de l’agapè. Ainsi l’obsession sexuelle n’est pas seulement un risque de vouloir posséder les autres, c’est aussi un risque de ne plus se posséder soi-même et de perdre sa force de sollicitude pour les autres.

 

Celles et ceux qui comprennent que l’on entretient le souvenir de la Shoa pour soutenir l’Etat d’Israël dans son occupation de la Palestine et dans sa volonté patente de finalement l’absorber, ceux-là ne peuvent que se sentir complices s’ils contribuent à l’entretenir.

Le sionisme a détruit la cohabitation pacifique de l’islam et du judaïsme. Et en prenant position en faveur du sionisme, l’Occident a détruit la cohabitation pacifique de l’islam et du christianisme.

 

     la fenêtre qui s’est ouverte

     sur l’espace toujours plus loin

     des jardins des champs des forêts

     et des horizons qui s’enfuient

     est une porte pour les yeux

 

     la lumière qui les emporte

     d’où elle accourt depuis la nuit

     des temps sans pause ni arrêt

     sans pur commencement ni fin

     est pour le cœur toujours offerte

 

     alors quand on l’ouvre au matin

     ils s’en vont pour vagabonder

     d’ici là-bas vers l’horizon

     par les jardins et par les champs

     jusqu’à la forêt des étoiles

 

     avec toi l’ami jardinier

     et paysan et forestier

     et vagabond de la maison

     qui depuis toujours va rêver

     dans la lumière des chemins

    

12 septembre 2012

 

Qui aime d’agapè limite sa liberté d’expression (liberté qui se donne actuellement des allures d’absolu au nom duquel tout est permis). Il se refuse évidemment à insulter les convictions des autres quoi qu’il puisse en penser, il se refuse aussi à blesser leurs sensibilités.

 

L’éthique d’Augustin : « dilige, et quod vis fac ; aime, et ce que tu veux, fais-le » ne se justifie que dans la foi au seul amour. Si Augustin a gardé et maintenu sa foi dans le dogme chrétien, c’est par inconséquence, par oubli du principe de contradiction : il a prôné une éthique qui contredit la foi chrétienne puisque c’est une éthique de  l’amour, rien que de l’amour alors que la foi chrétienne renferme autre chose que la foi en l’amour (le credo chrétien ne parle pas d’amour). Sans doute Augustin n’attachait-il pas suffisamment d’importance au principe de contradiction.

 

Dialogue inter-religieux. Comment ne pas se réjouir de cette avancée. Quel chemin déjà en cinquante ans dans le dialogue entre les différents mouvements protestants, puis entre protestants, catholiques, orthodoxes, entre chrétiens et juifs. On objectera qu’il n’y a pas d’accord dogmatique possible entre le chamanisme, l’hindouisme, le judaïsme, le bouddhisme, le christianisme, l’islam… Certes, mais le désir, la volonté de dialoguer plutôt que de convertir est le signe d’un approfondissement des fois qui désormais, on peut l’espérer, se dirigent vers « l’amour seul digne de foi ».

L’unité entre les croyants ne peut venir, semble-t-il, que d’un nouveau regard sur les croyances, les doctrines, les dogmes. La découverte qu’ils ont valeur d’images médiatrices, d’imaginal entre le sensible et le spirituel, peut les relativiser. Les croyants ont besoin de médiateurs, de médiatrices pour s’approcher de l’insondable déité de l’Eternel Amour sans visage et sans nom. Les chrétiens christocentriques ont besoin de leur Christ Jésus ; certains y adjoignent l’image de la Mère de Dieu, de la Vierge Mère. Les hindous ont besoin de Shiva, de Parvati, de Vishnou, de Krisna… Les juifs d’Abraham, de Moïse, de la Sagesse… Les musulmans du Prophète ou d’Ali, de Fatima… Les religions traditionnelles d’Isis et d’Osiris, de la Pachamama, d’Ogun et d’Oshun, de mille autres. Bref, une croyante, un croyant a besoin d’un dieu, d’une déesse, d’une image adorable, d’un modèle, avec tout son accompagnement doctrinal. Tout croyant est cependant appelé par les mystiques à aller à la rencontre de l’unique absolu, qui ne s’appelle ni dieu ni déesse, à se faire présent au présentissime sans nom, voilé, caché dans le secret, esprit ni ici ni là mais partout et toujours Amour.

Yeshoua le mystique avait compris qu’il lui fallait, au bout de trois années de témoignage de la vérité de l’Eternel Amour, ne plus être le Seigneur, l’image adorable. Il a voulu disparaître pour laisser toute la place à l’Esprit. On peut penser que les chrétiens ne l’ont pas compris, ne le comprennent toujours pas, du moins tant qu’ils n’ont pas approfondi leur foi au point de découvrir que « seul l’amour est digne de foi ». Lorsqu’ils y parviennent, il leur devient évident qu’ils peuvent dialoguer avec les croyants de toutes les croyances en les rejoignant, au-delà de leurs images médiatrices,  de leurs idoles, dans l’Amour anonyme. (Si l’auteur de ces lignes veut rester anonyme, c’est qu’il refuse d’être un gourou, qu’il a une conscience brûlante de devoir s’effacer derrière son message. L’écrit, et plus encore l’Internet permettent cet anonymat).

 

     pâle oh si pâle ta corolle

     rose si tendre si fragile

     à la fin de ta   li ane

 

     vers le soleil quand tu t’envoles

     sur un regard et comme un fil

     tu veux tendre  Ari ane

     te souviens-tu du labyrinthe

     parcouru depuis l’origine

     du feu où tu t’en retournes

 

     dans la pâleur de ta complainte

     quand je te regarde cousine

     je te retrouve au détour

 

13 septembre 2012

 

Le regard empathique sur l’idole, l’image sainte, y cherche inconsciemment l’invisible imaginal qui pourra le mener à l’Eternel. La vierge ouvrante du Moyen-Âge devait fonctionner ainsi, et doublement : image découvrant l’image de la Trinité, Vierge médiatrice de la Trinité médiatrice de la Déité.

 

Fraude fiscale, évasion fiscale, optimisation fiscale. La loi est faite pour ceux et celles qui ne vivent pas sous la grâce, pour les consciences qui fonctionnent sous le régime de la loi, de la menace et de la promesse (du neïkos et de la philia). Encore faut-il que la loi soit juste, et qu’elle soit appliquée. Les consciences qui vivent sous le régime de la grâce et non plus sous celui de la loi (Romains 6, 14) savent ce qu’il convient de faire avec « le malhonnête argent ». Elles n’en ont de toute façon besoin que pour subvenir aux besoins de la sobriété heureuse.

 

Même si nous décidons de nous « convertir », de changer radicalement de vie parce que nous avons découvert la vérité de l’agapè, la foi au seul amour, nous ne nous  transformons pas du jour au lendemain. Notre cerveau psychophysique continue de fonctionner comme par le passé, poussé et tiré par notre inconscient personnel, mais aussi (si nous en arrivons aux mêmes conclusions que C.G. Jung)de notre inconscient collectif, qu’il soit un héritage de nos ancêtres proches ou lointains ou peut-être qu’il soit aussi l’influence de notre milieu de vie, physique et social (si nous admettons l’existence d’activités télépathiques).

Ce qui s’est arrangé dans nos neurones psychophysiques depuis le ventre maternel, les traumatismes éventuels plus ou moins graves, mais surtout les habitudes prises en réaction aux comportements à notre égard de nos parents, sœurs et frères, compagnes et compagnons, tout cela ne peut se réarranger en un jour. Il nous est bon de garder conscience de l’existence de ces forces et de comprendre que nous ne pouvons pas les maîtriser aisément. La vie spirituelle ne se conçoit pas sans un combat contre les puissances de répulsion et d’attraction qui nous habitent et parfois menacent d’avoir raison de nous et de notre volonté d’aimer. On comprend qu’alors viennent « crainte et tremblement » et le cri de détresse : « Sauve-moi, ô Eternel, car les eaux de l’abîme submergent mon âme…» (Psaume 69). Et le chant de reconnaissance à celui qui « opère en nous le vouloir et le faire » : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en l’Eternel qui me sauve… J’ai cherché l’Eternel et il m’a entendue. Il m’a délivrée de toutes mes frayeurs » (Luc 1, 46s ; Psaume 34)… La Bible témoigne en maints endroits de ces cris de détresse et de reconnaissance.

 

     en cette grâce de te voir un instant posée là

     en la timide approche

     je te remercie d’être

     et de paraître

 

     tu tiens dans le creux de la main

     merveille d’angles et de courbes  

     si fine si parfaite si douce dans tes teintes

     comme aux nuages perle aux feuilles pâles prises

     qui s’ourlent de vieux rose

     et cette longue ligne d’une pointe à l’autre des ailes

 

     je te remercie d’être

     et de paraître

 

14 septembre 2012

 

Addiction. Les addictions sont des limitations de la liberté intérieure, ontologique, ce sont des obstacles à la volonté d’aimer et à sa mise en œuvre. Si nous en avons contractées, nous cherchons à nous en affranchir, et nous cherchons aussi à ne pas en contracter d’autres, que nous les estimions dangereuses ou bénignes. Ce n’est pas seulement des alcools, des drogues, des jeux que nous devons nous méfier, mais aussi des habitudes asservissantes, des simples gestes automatiques, ne serait-ce que de se précipiter sur le journal pour y lire l’horoscope (auquel nous prétendons ne pas croire) ou même sur les mots croisés… Et puis surtout cette addiction à la connexion qui fait du portable un inséparable…

Qui aime, envahi par l’amour, la passion des autres dans la présence de l’Eternel Amour, se libère et se garde de toute addiction. Si l’on veut parler d’addiction à l’agapè, c’est une addiction qui libère, une bonne maladie, car c’est une communion à l’Eternel Amour et à sa liberté ontologique. Le signe que ce n’est pas une addiction indésirable, c’est qu’elle ne va jamais sans l’effort où se tend la maîtrise de soi dans la présence de la force agissante de l’Esprit.

 

Psychisme. Il ne s’agit pas seulement de rendre compte des phénomènes parapsychologiques de télépathie, de perception extrasensorielle, d’intuition divinatrice… Il s’agit d’abord de mieux comprendre les phénomènes de psychologie, celle des individus et celle des foules.

Les gens qui fouillent les évangiles pour mieux connaître Yeshoua ont remarqué qu’il connaissait les pensées des gens qu’il rencontrait : Nathanaël sous le figuier (Jean 1, 48), la Samaritaine (Jean 4, 18s), la pécheresse contrairement à ce que croyait son hôte Simon (Luc 7, 39ss), Judas (Jean 6, 70), ses disciples (Matthieu 16, 8), tous ceux qui l’entouraient (Jean 2, 24). Les croyants attribuent ce don à la toute-puissance miraculeuse de leur homme dieu, mais cela n’étonnait pas les contemporains de Yeshoua outre mesure. Cela signifiait simplement pour eux que c’était un prophète (Jean 4, 19), car on attendait d’un prophète qu’il sache à qui il avait affaire (Luc 7, 39).

Certains hommes ou femmes sont plus doués que d’autres en empathie divinatoire, mais de retrouver le psychisme comme vision du monde peut permettre de se désinhiber face à la doxa matérialiste qui la dit impossible et de retrouver cette empathie comme un auxiliaire précieux dans les rapports humains, dans la mise en œuvre de l’agapè.

 

     ta voix qui dans la haie tressaille

     si rare est comme un souvenir

     et ton âme en moi qui défaille

     nostalgique me fait venir

 

     elle est certes désagréable

     à qui lui refuse l’amour

     elle donne à qui est capable

     con fi ant   de te mettre au jour

 

     tu es dans l’œil de la mémoire

     une grimpeuse aux pieds agiles

     et ta peau   on peine à y croire

     est celle des feuilles fragiles

 

     quand tu venais te rafraîchir

     nageuse experte et  gra ci euse

     dans l’eau qu’on tient à retenir

     les enfants s’écriaient rieuses

     que tu étais bijou vivant

     une émeraude pour leur mère

     et puis comprenaient que l’amant

     pour l’amante quitte sa mère

 

     quand reviendras-tu le sais-tu

     je t’espère un prochain été

     avant que nos voix se soient tues

     sans regretter d’avoir été

 

15 septembre 2012

 

Psychisme. De la matière la plus élémentaire à la matière la plus élaborée, toute organisation suppose un psychisme organisateur, qu’on l’appelle verbe ou âme. On peut aussi parler de conscience endormie, de conscience inconsciente (paradoxe maladroit qui tente de concilier l’information intelligente et l’absence de connaissance de soi). Ce que l’on appelle l’inconscient humain est cette âme endormie. Elle se manifeste parfois dans l’imagination créatrice, artistique ou scientifique ; parfois aussi dans l’imagination destructrice, la maladie mentale.

La conscience animale est communément reconnue maintenant. Les animaux machines ne sont plus qu’un souvenir du bon monsieur Descartes. Théoriquement du moins, car pratiquement l’élevage industriel se porte bien, qui traite les bêtes comme des machines à faire de la viande, du lait, des œufs, du cuir… La vision psychique du monde permet cependant d’aller plus loin dans la conscience animale, et au-delà. Il ne s’agit pas seulement de parler à l’oreille des chevaux ou des chiens, mais à celle de toutes les bêtes, jusqu’aux batraciens, aux poissons, aux insectes… Et puis aux arbres, aux herbes, aux algues…, et puis à « la matière même » à laquelle « un verbe est attaché ». On peut leur parler sans complexe, du moins dans la solitude ou avec des gens qui reconnaissent le psychisme, pour ne pas risquer d’être considéré comme un peu dérangé. Leur parler, parler avec amour à tous les êtres, peut-être à la manière de François d’Assise. (Ce qu’un arbre peut entendre de nos paroles, ce n’est pas le sens bien sûr, c’est la bienveillance et le respect qu’elles portent dans leurs intonations).

Si le psychisme se répandait, l’humanité en viendrait à respecter et aimer cette terre qu’elle est maintenant occupée à massacrer.

Si nous voulons faire un peu de poésie, il faut laisser notre âme, notre inconscient s’entretenir avec l’âme, l’inconscient des choses et des êtres. Les mots viendront d’eux-mêmes, les images et les rythmes dans l’émotion de l’état poétique. Pour atteindre cet  état, il n’est pas besoin comme le pensait Rimbaud d’un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Il suffit de retrouver le fonctionnement normal de la psyché, de l’entraîner et de la laisser produire avec nous de l’intelligence et de la beauté.

 

L’Eternel est « celui qui se voile » (Isaïe 45, 15). Il le fait par respect et tendresse pour l’autre, pour les êtres finis dont nous sommes aussi, pour leur existence même. Imaginez ce qu’il adviendrait si sa puissance inouïe, celle dont notre univers nous donne une petite idée, dominait son Amour. Rien ne subsisterait. (C’est ce voile que la kabbale appelle le tsimtsoum).

 

     le monsieur qui s’est laissé prendre             

     dans le réseau où elle guette

     impressionne la belle bête

     qui a la sagesse d’attendre

 

     sachant fort bien que la raison

     du plus fort l’emporte toujours

     et que l’abri de sa maison

     est aussi le menu du jour

     elle reste bien immobile

     espérant que son réseau tienne

     et que le gros monsieur mobile

     en fin de compte lui revienne

 

     mais le monsieur qui se débat

     finira par se dégager

     sans que s’engage le combat

     finira même très âgé

 

16 septembre 2012

 

La croix, c’est un symbole. Seul l’amour digne de foi permet de passer au-delà des symboles religieux et d’ainsi réconcilier les religions. Dans cet amour la croix et le croissant ne se font plus la guerre, car ce sont l’une et l’autre des images, des idoles eidôlon de l’Eternel Amour, des présences imaginales.

L’interprétation du discours symbolique, du mashal, dépend de l’interprète. « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ». Qui est « de la vérité » entend.

 

Le danger de l’occulte, c’est qu’il peut fasciner l’imagination « folle du logis », exciter le goût du fantasme tel qu’on le trouve abondamment dans la fiction scientifique, policière, amoureuse… Cette imagination instrumentalisée par le désir de possession et de domination est le  moteur principal de toute fiction romanesque et filmique. Certains récits des évangiles n’en sont pas exempts ; on ne doit pas s’en étonner chez des gens qui rêvaient de voir une royauté terrestre, qui rêvent encore d’une domination spirituelle.  

La réaction rationnelle face à l’occulte est de le rejeter comme irréel, de ne l’accepter qu’à titre de rêverie salutaire dans une vie psychique déprimée ou atone, un peu comme l’art était pour Nietzsche un remède à sa triste vérité. Le psychisme philosophique permet de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, le bon occulte avec le mauvais, de faire de tout symbole sensible une médiation de la réalité insensible inaccessible à l’approche matérialiste du monde, d’en faire un chemin d’Aimer pour celles et ceux qui sont « de la vérité » d’Aimer.

 

La reconnaissance est, avec le tremblement, l’une des attitudes de la vie intérieure de celles et ceux qui aiment, qui perçoivent ici et là dans leur vie quotidienne la bienveillance et la protection dont elles ils font l’objet de la part de l’Eternel Amour, et qui exultent en sa béatitude en exaltant sa sollicitude. « Faites-vous reconnaissants, eukharistoï ginesthé  » (Colossiens 3, 15). Paul parle de la reconnaissance pour le salut, mais il s’agit d’une attitude générale, essentielle, d’une sorte de basse continue ou de dominante de la mélodie de l’Amour, la mélodie jouée en nous par « le vouloir et le faire » de l’Amour. C’est la reconnaissance pour l’action incognito d’Aimer dans nos vies : si seulement nous prenions conscience de tous les dangers dont il nous protége, de tous les hasards merveilleux dont il nous comble…

 

     ouvre les yeux sur la caverne

     prononce le sésame

     tout arbre

     resplendit de la vie qu’au secret il enferme

 

     ouvre l’oreille au beau discours

     découvre le silence

     le sens

     exulte dans les voix radieuses de l’amour

 

 

17 septembre 2012

 

Liberté sexuelle. Il semble que certains premiers chrétiens se soient posé la question d’une cohabitation plurielle. On peut, en lisant entre les lignes, trouver ce sens dans une épître le Paul : « Maintenant, en ce qui concerne ce à propos de quoi vous m’avez écrit, il est bon pour l’homme de ne pas toucher une femme. Cependant, pour éviter l’immoralité, que chaque homme ait sa propre épouse et chaque femme son propre mari » (I Corinthiens 7, 1s). On comprend la question de ces braves gens si l’on comprend que l’agapè neutralise la possession érotique et la jalousie qui lui est inhérente. La cohabitation plurielle a été, au long des siècles, périodiquement adoptée par des groupes en marge de l’Eglise qui se réclamaient de l’Evangile. Il ne s’agit pas ici de les accuser de « vivre dans le péché » au nom d’une morale patriarcale. Il s’agit de les mettre en garde à la manière de Paul : « dia dé tas porneias, propter fornicationem, à cause des puteries », dit Chouraqui. C’est que, comme l’a également montré Shakespeare avec son Angelo dans Mesure pour Mesure, qui veut faire l’ange fait la bête. Si certains veulent tenter ce chemin, libre à elles, à eux, mais qu’ils sachent ce qui les guette.

 

Occulte. Les gens intéressés, voire fascinés par l’occultisme le sont le plus souvent par un désir de puissance magique et/ou de savoir possessif. C’est le comportement logique de ce que l’Evangile appelle « le monde », « libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi », « concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie » (I Jean 3, 16 ; Augustin, La Cité de Dieu 14, 28… : Pascal, Pensées, éd. Sellier, fragment 460). Mais on peut aussi rechercher la connaissance de l’occulte par volonté de servir, par sollicitude, par agapè. C’est que cette dimension du réel permet à qui la reconnaît et se veut serviteur des autres de mieux les approcher. L’occulte est, il semble bien, le psychique, la face invisible du visible, son inconscient, son âme.

L’approche occulte des êtres est une approche d’âme à âme, en complément et guide de l’approche par les sens. Ce que l’on appelle connaissance par empathie et connaissance par connaturalité comporte, on peut le conjecturer, une dimension occulte. Le psychisme philosophique autorise cette conjecture et facilite sa mise en œuvre dans la relation aux autres êtres, aux êtres humains d’abord, aux êtres animaux, végétaux et minéraux ensuite.

(A observer les chauffeurs des villes du Sahel et du Tamilnâdu, on a l’impression qu’ils se sentent les uns les autres, qu’ils se devinent et qu’ils règlent leur maniement du volant, de l’accélérateur et du frein en s’aidant de cette sensibilité empathique. Ceux de France par contre donnent l’impression d’être davantage dans leur bulle, de se fier presque exclusivement aux règles du code de la route. Pures impressions ? Les Sahéliens et les Tamouls sont-ils plus intuitifs, plus empathiques, plus « psychiques » que les Français ?)

 

     regarde le couchant

     le long baiser brûlant

     sur les arbres placides

     sur les maisons avides

 

     regarde-le qui boit

     la lumière dorée

     regarde-le qui voit

     son épouse adorée

     dans l’extase apaisée

     et le miroir des ombres

     boire ce qui la comble

     dans le dernier baiser

 

     regarde qui se ferment

     les yeux brûlants du jour

     regarde qui se rouvrent

     les yeux purs des ténèbres

 

18 septembre 2012

 

On peut tout de même trouver étonnant d’entendre de bons catholiques se plaindre que « la France n’aime pas les riches ». Ont-ils totalement oublié le « malheur aux riches » de l’Evangile ? Ont-il réussi à le lire au sens figuré, éthéré, donnant au mot « riche » un sens « spirituel », c’est-à-dire, pour eux, immatériel ? Oublient-ils que Matthieu dit « bonheur aux pauvres en esprit », mais que Luc dit « bonheur aux pauvres » tout court ? (Matthieu 5, 3 ; Luc 6, 20) ? Oublient-ils l’histoire du jeune homme riche et la conclusion de Yeshoua : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux » (Matthieu 19, 27). Certes, il nous est difficile de nous appauvrir autant qu’un François d’Assise, mais nous pouvons être certains que nous n’entrerons au Royaume des cieux, en ce monde ou en l’autre, que totalement dépouillés de nos biens, matériels aussi bien que spirituels. Cela devrait au moins nous donner mauvaise conscience et nous inciter à nous appauvrir plutôt que nous pousser à vanter la richesse et à plaindre les riches de n’être pas aimés des pauvres.

Pourquoi les princes de l’Eglise sont-ils si bruyants dans leur dénonciation de ce qu’ils considèrent comme des déviations sexuelles et si silencieux face aux déviations bancaires ?

Et les bons « catholiques et français toujours » qui vantent la richesse ont-ils oublié la devise de la France qui parle autant d’égalité que de liberté ? Ont-ils fait de l’égalité une simple égalité de droits sans quelque égalité de chances et sans aucune égalité de conditions ? Croient-ils que l’on puisse être un bon citoyen français et s’enrichir aux dépens des autres ? Les citoyens qui vantent et félicitent les riches sont-ils schizo au point d’oublier que l’amour de la richesse des financiers dirige l’économie mondiale et celle de leur pays, qu’elle réduit de plus en plus de gens à la misère matérielle, qu’elle menace la planète d’une dégradation irréversible ? Les riches devraient provoquer l’indignation de ceux qui pensent au moins autant que l’admiration de ceux qui ne pensent pas..

 

Les chrétiens qui pensent que l’on peut insulter allégrement au nom de la liberté d’expression devraient se souvenir de ce que Yeshoua en pensait : « Celui qui traite quelqu’un d’imbécile est passible du feu de l’enfer » (Matthieu 5, 22).

 

     écaille pâle

     tachée de sienne

     sois sans rivale

     sans être mienne

 

     tu t’es posée

     sans inquiétude

     tu as osé

     mes habitudes

 

     tu restes ici

     à méditer

     sans ton souci

     de sûreté

 

     es-tu poète

     également

     es-tu en quête

     de tes amants

 

     et n’es-tu belle

     que par désir

     de bagatelle

     et de plaisir

 

     ou ressens-tu

     dans l’âme obscure

     le mot vertu

     du grand futur

 

     tu es pour l’œil

     qui te contemple

     le plus beau seuil

     du dernier temple

 

19 septembre 2012

 

Vouloir entrer en philosophie, c’est vouloir penser, oser penser tout objet pensable. Sachant que tout le réel est pensable et qu’il est inépuisable, on ne cesse d’y entrer. Dans l’esprit d’une spiritualité de l’altérité positive, cette quête interminable est animée par le désir d’aimer, de communier aux êtres, non de les posséder et dominer. Penser dans cette spiritualité, c’est vouloir participer à la connaissance aimante qu’entretient l’Eternel Amour pour tout l’être et pour tous les êtres.

Penser la beauté. L’intelligence rationnelle cherche les causes des phénomènes. Elle cherche à connaître par les causes selon le principe de causalité qui ne cesse de lui répéter que tout phénomène a une cause, ou plusieurs. Alors, quelles causes pour la beauté ? Certes, mais pour s’intéresser aux causes de la beauté, il faut être intéressé par la beauté, être sensible à la beauté du monde, aux beautés naturelles comme aux beautés artistiques. (Pour Yeshoua, la beauté des fleurs des champs l’emportait même sur celle des vêtements de Salomon dans toute sa magnificence (Luc 12, 27)).

Celles et ceux qui croient au dieu tout-puissant le croient être la cause première de toute beauté. Mais elles risquent de se satisfaire de cette cause première et de négliger les causes secondes. Ces causes sont pourtant importantes pour ceux et celles qui cherchent à connaître le comment de la relation de l’Amour infini et des êtres finis.

Que se passe-t-il dans la matière telle qu’elle nous apparaît en son évolution dans l’univers ? Le psychisme philosophique est susceptible de découvrir une cause à la beauté, en médiation à la cause première. Les âmes des choses, leurs consciences inconscientes, sont des forces d’information, de communication et donc d’organisation. Leur intelligence active peut rendre compte de la complexification croissante qui fait apparaître sur notre planète des êtres vêtus de beauté. Cette cause toutefois demeure seconde : la beauté du monde, comme son intelligence et sa bonté, suppose une cause première qui soit belle, intelligente et bonne.

De même que l’Eternel fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants sans acception de personne (Matthieu 5, 45), de même répand-il la beauté sur les êtres au hasard des causes secondes.

 

     attends sans lampe

     que l’aube vienne

     attends patiente

     qu’elle t’emmène

 

     qu’elle te livre

     au beau discours

     de tous les livres

     et de leurs cours

 

     livres dedans

     livres dehors

     livres d’argent

     et livres d’or

 

     attends que soit

     belle écriture

     belle nature

     l’heure d’émoi

 

     lorsque la bru

     me se dissipe

     s’ouvre la rue

     des grands principes

 

     alors s’éclai

     re tout un jour

     dans sa lumière

     l’œuvre d’amour

 

     la lampe au soir

     contemplera

     reconnaissante

     la belle foi

    

20 septembre 2012

 

La beauté est sur les choses, encore faut-il avoir des yeux pour la voir et des oreilles pour l’entendre.

Lorsqu’on prend connaissance de la réflexion philosophique occidentale sur la beauté depuis l’antiquité, on est impressionné par les multiples hésitations et différences d’appréciation d’une réalité pourtant si évidente et si quotidienne. Comme en leur essence le temps, l’espace, la vie, la matière… la beauté est insaisissable. Le beau est inconceptualisable. Il n’y a pas de science du beau parce qu’il n’y a de science que du général et que chaque beauté est particulière. Les anciens avaient cru trouver le secret du beau dans la justesse des proportions, dans la symétrie visible et dans l’harmonie audible. Mais chaque beauté singulière ne suscite l’émotion esthétique que si elle est animée par ce que certains ont appelé la grâce. La grâce ? Un je-ne-sais-quoi qui vient affleurer à la surface des choses qu’il anime et qui appelle les yeux et les oreilles pour qu’ils le désirent ou l’admirent, en jouissent ou s’en réjouissent.

C’est dire qu’il n’est pas de beauté sans émotion, qu’il est essentiel à la beauté d’émouvoir. Certains pensent que la beauté est désirable, et, comme pour eux tout désir est plus ou moins sexuel ne serait-ce que symboliquement, la beauté n’est beauté que dans la mesure où elle éveille le désir. L’ironique Voltaire disait que le crapaud trouvait belle sa crapaude afin de souligner la subjectivité de la beauté et son lien au désir.

Le beau n’est beau que parce qu’il est agréable, aimable. Boileau a résumé les choses dans un bel alexandrin : « Rien n’est beau que le vrai, le Vrai seul est aimable ». Comment en effet pourrions-nous concevoir une beauté qui nous soit désagréable, qui ne s’accorde pas avec la vérité de notre être ? S’il est essentiel à la beauté de donner du plaisir, c’est qu’elle suppose une subjectivité qui l’accueille et qui l’apprécie. De là on passe aisément à l’idée que la beauté est subjective, voire toute subjective. On fait de la beauté une question de goût. Et le goût étant variable selon les cultures et selon les individus, on fait de la beauté une réalité variable.

Chez celles et ceux qui aiment d’agapè cependant, le désir se change en don, la jouissance en réjouissance. Une conscience religieuse exulte de joie devant la beauté en exaltant et louant le tout-puissant Créateur. Cette attitude n’est pourtant pas celle de l’Evangile, où il ne s’agit pas d’aimer l’Eternel parce qu’il est infiniment aimable, adorable…, mais de participer à son amour pour tous les êtres avec sollicitude et béatitude, et donc de se réjouir de la beauté comme de la bonté des choses. Alors la phrase de la Genèse : « et l’Eternel vit que la lumière était belle et bonne » ne se lit plus comme la satisfaction égocentrique du Créateur devant ce qu’il a réalisé, mais comme la joie de l’Eternel en l’autre.

Si Yeshoua a regardé les humains, mais aussi les corbeaux et les fleurs sauvages, avec les yeux de l’agapè (Luc 12, 24, 27), c’est que seule l’agapè guidait son cœur, ses gestes et ses paroles envers les autres.

 

     les peupliers rêvent plus fort

     dans les caresses de la brume

     les sourires de leurs grands corps

     la protègent de l’amertume

 

     leurs rideaux enclosent encore

     les beaux secrets du blé indien

     les frissons de leurs rêves d’or

     réjouissent ce qui les tient

 

     regarde à la juste distance

     du respect et de la tendresse

     chacun se dresse dans le sang

     de l’amour qui jamais ne cesse

 

     écoute dans leur chant intense

     l’oreille immense qui se presse

     à recevoir dans le silence

     la grâce de leur allégresse

    

21 septembre 2012

 

C’est l’amour qui donne la foi, et non la foi qui donne l’amour. « L’Eternel nous a aimé le premier… » (I Jean 4, 19). C’est en accueillant cet amour que nous en arrivons à y croire comme à la seule réalité digne de foi. Qui aime ainsi d’agapè est « de la vérité » et « écoute/entend la voix » d’Aimer qui parle obscurément en toute chose et clairement en ses prophètes (Jean 18, 37). Qui aime dans l’Amour en vient à reconnaître sa présence à tout être « dans le secret » (Matthieu 6, 4). Demander à l’Eternel Amour « d’augmenter notre foi », de « venir en aide à notre peu de foi » (Marc 9, 24 ; Luc 17, 5), c’est lui demander d’aimer en nous, de vivre en nous sa vie. Tout cela est logique, tautologique : Si l’Amour est la vérité de l’Etre, il donne sens à tout l’être, à tous les êtres. (Il ne s’agit pas d’une vérité dogmatique imposée par un pouvoir spirituel, mais d’une connaissance amoureuse de chaque être.)

Le seul amour auquel l’Eternelle nous invite est d’aimer les autres de l’amour dont Elle les aime. Aimer l’Eternelle « de tout son cœur, de toute son âme et de toute son intelligence » (Deutéronome 6, 5 ; Matthieu 22, 37), ce n’est rien d’autre qu’aimer les autres. Paul l’a écrit aux Galates : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, c’est toute la loi » (5, 14). Jean s’est échiné à le répéter : Qui dit aimer l’Eternel sans aimer les autres est un menteur puisque aimer l’Eternel c’est obéir à son commandement et que son commandement c’est d’aimer les autres… (I Jean 2, 4s, 10 ; 3, 3, 10, 14, 17, 23 ; 4, 7s ; 5, 2s…). Il faut lire et relire cette épître pour s’imprégner de la vérité d’Aimer.

Il devrait être évident qu’aimer n’est pas affaire de sentiment, mais d’action. « la foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ? » (Racine, Athalie Acte 1, scène 1). L’amour agapè est une sollicitude active qui ne cesse de penser aux autres et de les servir.

 

On ne peut mieux connaître Yeshoua qu’en reconnaissant dans l’amour la cohérence de toutes ses actions, la cohérence de toutes ses paroles et la cohérence de ses actions avec ses paroles. Il ne faisait rien qui ne lui fût inspiré par l’esprit de l’Eternel Amour. C’est en cela qu’il était « vrai dieu et vrai homme » (Concile de Chalcédoine, 451), homme parfait parce que parfaitement divinisé. (Non dans la toute-puissance, mais dans la sollicitude de l’agapè). Si l’on croit trouver dans les évangiles des paroles de Yeshoua qui ne s’intègrent pas dans la vérité de l’Amour, ce peuvent être des erreurs des évangélistes, des interprétations erronées. Est-il exclu que parfois il se soit trompé dans ses prévisions ? A-t-il cru à sa résurrection charnelle et à son retour glorieux ? Ne parlait-il pas toujours en mashal ? N’était-il pas un prophète plutôt qu’un dieu ? Sa divinisation n’a pas été un miracle de puissance, mais l’œuvre de l’amour. C’est celle à laquelle nous sommes tous appelés.

 

     les hirondelles qui tournoient

     dans le ciel brumeux des départs

     saluent l’ombre qui les envoie

     rejoindre dans un bel espoir

     le pays des lumières

 

     leurs tourbillons sont une fête

     quand recommence le voyage

     et que le beau séjour s’arrête

     quand se tourne la jolie page

     des arabesques d’air

 

     les minarets qui les appellent

     de l’autre côté de la mer

     leur demanderont des nouvelles

     des clochers et de leurs prières

     cousines oubliées

 

     messagères de l’unanime

     elles donnent aux paysages

     de là-bas et d’ici la mine

     paisible de leurs beaux visages

     en partage à rêver

 

22 septembre 2012

 

L’attitude des musulmans envers leur prophète semble bien montrer qu’ils s’en sont fait un être sacré, un héros, un demi-dieu, un dieu sans se l’avouer, alors que les chrétiens, qu’ils accusent de polythéisme, se sont fait de Jésus christ un dieu en le disant. Pour ceux et celles qui écoutent la voix de Yeshoua, c’est un prophète inspiré, envahi par l’Amour éternel. Sa divinisation est celle de l’amour serviteur, non celle de la puissance du seigneur. (C’est aussi celle à laquelle nous sommes tous invités).

 

La violence serait-elle inhérente aux religions ? L’installation du judaïsme en Israël se fit dans une série de guerres sans merci contre les Cananéens. L’installation de l’islam en Arabie et une grande partie de son expansion se firent à la pointe de l’épée. L’installation du christianisme se fit d’abord pacifiquement, mais son histoire a été jalonnée de guerres intérieures et extérieures, entre catholiques et protestants, contre les musulmans, sans oublier l’alliance du sabre et du goupillon dans les diverses guerres coloniales. Le massacre de Srebrenica en 1995 montre que, même si les Eglises ont pu s’en laver les mains, la violence religieuse chrétienne n’était pas morte. (Inutile de parler de la persistance de la violence musulmane, même si elle n’est le fait que d’une infime minorité).

 

Beauté. Le « rien n’est beau que le vrai » de Boileau n’est pas une idée isolée dans la pensée du beau. On trouve ici et là ce rapprochement chez des gens qui non seulement savaient réfléchir, mais qui savaient aussi sentir intensément, et comment penser le beau si l’on n’en fait pas l’expérience intense ? Il y a le « Beauté est Vérité, Vérité Beauté » dans « Ode sur une urne grecque » de John Keats. Il existe un poème d’Emily Dickinson : « Je suis mort pour la Beauté… » où le locuteur censé parler dans sa tombe se retrouve à côté de celle d’un homme mort pour la Vérité : « Les deux sont un, dit-il, et nous sommes frères ». La parenté de la Beauté et de la Vérité, c’est ici que la Beauté exprime l’Être de l’être et que la Vérité est l’expression juste d’un être. (La vérité de toute beauté c’est qu’elle manifeste celle de l’Eternel).

 

Tout ce qui est légal est-il souhaitable ? N’y a-t-il plus aucune limite ni exception à la liberté d’expression ? Reverra-t-on bientôt les caricatures de juifs des années trente ?

 

     quand trois étourneaux s’égosillent

     et claquent du bec sur le fil

     battent des ailes s’émoustillent

     à y imiter d’autres styles

     un monde s’ouvre

 

     apprends donc à les écouter

     faire l’éloge des tribus

     qui rassemblées dans la clarté

     mènent joyeux tohu-bohu

     quand l’ombre s’ouvre

 

     apprends aussi à regarder

     leurs évolutions en patrouilles

     non pas de huit mais de milliers

     et cela sans la moindre trouille

     qu’un vide s’ouvre

 

     alors qu’en toi leur joie frémisse

     et retentisse dans tes gestes

     de folle gaieté en prémices

     des béatitudes qui restent

     quand l’autre s’ouvre

 

Dis-moi comment tu interprètes et je te dirai qui tu es.

 

23 septembre 2012

 

Savoir que nous pouvons communiquer, que nous communiquons d’âme à âme avec ceux et celles que nous rencontrons, avec qui nous vivons, cela change notre approche des autres, nos relations. Le matérialisme occidental, qui nie cette possibilité, ce fait, bloque l’attention intérieure aux autres.

Pas de prière sans télépathie, pas de télépathie sans lien affectif fort. La prière d’agapè est l’expression de la sollicitude forte que l’on éprouve à l’endroit de celles et de ceux pour qui l’on prie.

 

On peut se savoir beaucoup moins intelligent que d’autres et cependant n’accueillir leurs idées qu’après les avoir pesées, pensées. Il faut savoir se garder libre, il faut se garder libre pour aimer. Et qui aime se garde libre : « Dilige, et quod vis fac ».

La pensée, libre par définition, se moque de la doxa, de la mode intellectuelle. Elle se moque de savoir si elle est d’avant-garde ou d’arrière-garde, progressiste ou conservatrice, post-post ceci ou pré-pré cela. Elle se moque de l’isolement et de l’obscurité. Elle se contente de se proposer.

Il est affligeant de voir, tout au long de l’histoire de la philosophie, tant de penseurs censés être les plus grands ne penser qu’en relation aux autres, leurs prédécesseurs et leurs contemporains, pour les suivre, les corriger ou s’en séparer. La pensée des autres ne devrait jamais influencer la nôtre, mais seulement la stimuler.

 

     puffin dauphin des airs

     brun foncé blanc cassé

     pattes et doigts de rose

     là-bas je te suppose

     nageant dans la lumière

 

     marin des cieux sereins

     et fête des tempêtes

     de tes ailes immenses

     tu exposes le sens

     des frontières de l’air

 

     avec toi je suis roi

     des vérités ailées

     au large de l’abîme

     je deviens ton intime

     compagnon du mystère

 

     la veille et le sommeil

     dans les airs et sur mer

     sont en notre alternance

     de couleurs   le sens

     de l’esprit dans la chair

 

24 septembre 2012

 

Penser le temps comme une dynamique de la matière, une énergie éternellement à l’oeuvre, produisant univers après univers, et, sur notre planète, produisant la vie, toujours plus consciente. En chaque être humain qui l’accueille, le temps est une énergie spirituelle qui l’invite à marcher vers la perfection de l’amour éternel. Le vieillissement est une invitation de l’esprit à la chair afin qu’elle presse la pas vers la perfection de l’Eternel Amour. « Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse 17, 1).

 

Si l’on s’intéresse ici passionnément à Yeshoua, ce n’est pas pour s’en faire un héros, pour le sacraliser, mais au contraire pour savoir en quoi, comment il était « vrai dieu et vrai homme » ordinaire, vrai homme parce que vrai dieu, humain divinisé par l’amour éternel, non par une mythique toute-puissance. Divinisé et invitant ses frères et soeurs humains à cette divinisation dans la sollicitude et la béatitude. (On reconnaît cependant que la voie ordinaire est la voie mythique, celle des images médiatrices de la Déité indicible. Pour les chrétiens celle du Christ Jésus, de la Mère de Dieu, des Saints Sacrements… Mais cette médiation doit être finalement reconnue comme telle et donc comme plurielle selon les diverses religions. La diversité des religions est une diversité de chemins, dont il faut reconnaître enfin qu’ils ont tous un même but, celui de l’amour, seul digne de foi. Cette reconnaissance désamorce les conflits interreligieux).

 

     le piano et le  vi olon

     dans leur sonate dialoguent

     avec ferveur avec amour

     unissent leurs corps passionnés

     de musique muette

 

     les mots se muent en une fête

     s’effacent tout attentionnés

     afin que la mélodie courre

     et que vague après vague vogue

     au concert le plus long

     la musique de l’éternelle

     d’un univers à l’univers

     la symphonie inachevée

     qui enfante de nouveaux mondes

     dans le vide infini

 

     que les mains de terre munies

     par l’esprit de la voie des ondes

     avec lui jouent la vie rêvée

     l’antique mélodie des sphères

     l’amour de lui et d’elles

    

25 septembre 2012

 

« Beauté est Vérité ». Si l’on peut dire que toute chose belle est vraie, c’est parce qu’elle manifeste la Beauté de l’Être de l’être (puisque la vérité est la correspondance fidèle de l’apparence à la réalité et que la cause première de toute beauté ne peut être que la beauté ontologique). Dès lors, à qui marche en présence de l’Eternel, toute beauté donne de penser à Lui Elle, présente « dans le secret » à toute chose : un nuage, une vague, un platane, une rose, un chevreuil, un épervier, une rainette, un vulcain, une cétoine dorée, un visage éblouissant… Mille choses en mille occasions quotidiennes sont pour elle,  pour lui des chances de se réjouir avec l’Eternel Amour, de participer à sa sollicitude et à sa béatitude. Toute chose belle est sacrement de l’Eternelle.

 

« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » (Matthieu 5, 8). « Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait telle qu’elle est, infinie » (William Blake, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 14).

 

Les fanatiques sont des gens qui ne pensent pas, qui ignorent ce que c’est que penser, qui prennent leur doxa opinion pour une alêtheia vérité. La chance des chrétiens, en principe, c’est de croire à l’amour en vérité : « Nous avons cru à l’amour » (I Jean 4, 16). Cette foi en l’amour comme vérité de l’Être de l’être devrait les inciter à faire de leur credo une doxa, une simple opinion. L’histoire de l’Eglise montre cependant qu’elle n’a pas toujours saisi cette chance. (Elle a souvent cherché davantage à imposer ses dogmes qu’à répandre l’amour).

 

     un peu de jais un peu de jade

     le plumage de ton poitrail

     plastronne en ta fierté

 

     pour les regards de la parade

     dans l’ordinaire s’entrebâille

     l’originalité

 

     mon problème est de reconnaître

     parmi tant de beautés semblables

     ta personnalité

     de découvrir ce qui fait naître

     le sentiment d’inimitable

     dans la communauté

 

     à force de sollicitude

     je devinerai le visage

     de ton unicité

 

     alors dans la béatitude

     nous ferons tous deux le partage 

     de son éternité

 

26 septembre 2012

 

Sollicitude. Certaines voudraient faire de la sollicitude une qualité féminine, voire un privilège féminin (Fabienne Brugère, Le Sexe de la sollicitude). Elles peuvent en donner une explication physiologico-sociale, c’est la qualité maternelle par excellence. Sans doute, et la Bible, pourtant marquée par le patriarcat, parle en termes gynécologiques de la miséricorde de l’Eternel. Le prophète Jérémie le fait ainsi parler à propos de la tribu d’Ephraïm : « Mes entrailles se bouleversent pour lui, Je le matricierai, je le matricierai. » (31, 20). L’hébreu rah’min ici utilisé vient de rehem, matrice (le mot arabe correspondant, rahma, apparaît dans la première phrase du Coran, généralement traduit en français par miséricordieux). L’Evangile utilise aussi le mot entrailles, en grec splagkhna qui a donné en français splanchnique, viscéral, pour parler de l’émotion de compassion éprouvée par Yeshoua devant la mère affligée (Luc 7, 13), devant la foule qui le suit (Matthieu 14, 14)… le mot apparaît également dans la parabole du Bon Samaritain et dans celle de l’Enfant prodigue (Luc 10, 33 ; 15, 20). En attribuant à l’Eternel une matrice, Jérémie en fait un être féminin autant que masculin. Et pour Yeshoua, les hommes sont capables de sollicitude. Le sentiment maternel est l’image médiatrice de la sollicitude de l’Eternel, et tout homme comme toute femme sont invitées à y participer.

 

L’immigré/e est appelé/e à s’intégrer à son nouveau pays, non à s’y assimiler. L’assimilation comme la non-intégration sont une perte pour l’immigré et pour le pays. L’intégration et la non-assimilation sont une chance pour l’immigré et pour le pays. (Certes l’immigré/e a le choix de s’intégrer ou non, de s’assimiler ou non, mais il devrait pouvoir faire ce choix après l’avoir pensé). Quand il s’intègre à son nouveau pays, un étranger en reçoit sa culture et y apporte la sienne. Quand il s’assimile, il perd sa culture et le pays n’en bénéficie pas. Quand il ne s’intègre pas, il risque de vivre dans un climat d’hostilité dont il pâtira tout comme le pays.

 

Psychisme (animisme philosophique). Une matière sans âme pourrait-elle être belle ? L’âme de la matière est-elle la cause seconde de sa beauté (et de son intelligence) ?

 

     où vas-tu dans le vent

     marcheuse des chemins

     sans souci pèlerin

     ni désir d’un amant

 

     tu vas sans bien savoir

     où le vent te conduit

     car tu es avec lui

     guidée par les hasards

 

     les hasards de la grâce

     sont toujours merveilleux

     car elle a dans tes yeux

     la carte de l’espace

 

     écoute chaque jour

     la chanson qui demain

     te prendra par la main

     pour un autre parcours

 

     libre comme le vent

     de la grande présence

     va découvre le sens

     de la vie qui t’attend

 

27 septembre 2012

 

La loi interdit, la grâce invite. La quasi-totalité des dix commandements de la loi de Moïse sont des interdictions : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi. Tu ne te feras pas d’idoles ni n’en adoreras. Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton dieu. Tu ne travailleras pas le jour du sabbat. Tu ne tueras pas. Tu ne voleras pas. Tu ne commettras pas l’adultère. Tu ne feras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison, la femme, le serviteur, la servante, le bœuf, l’âne ni quoi que ce soit de ton prochain » (Exode 20, 3-17).

Certes Yeshoua n’est pas venu détruire la loi mais l’accomplir (Matthieu 5, 17). Il y a continuité de la loi à la grâce, mais il y a aussi discontinuité : « La loi et les prophètes, ce fut jusqu’à Jean. Depuis, le Royaume des cieux est annoncé, et l’on s’efforce d’y entrer » (Luc 16, 16). En d’autres termes, « vous n’êtes plus sous la loi, mais sous la grâce » (Romains 6, 14).

L’accomplissement de la loi s’opère à deux points de vue. D’une part la grâce va plus loin que la loi dans l’interdiction: « On vous a dit : tu ne tueras pas ; moi je vous dis que celui qui se fâche contre son frère encourt le jugement » (Matthieu 5, 22). D’autre part la grâce insiste sur l’esprit de la loi, sur l’amour. Celui-ci était déjà présent dans le Deutéronome et dans le Lévitique : « Tu aimeras le Seigneur ton dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence » (Deutéronome 6, 5) et « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18). Mais depuis Yeshoua seul l’amour compte. « L’amour accomplit la loi » (Romains 13, 10) et il inspire toute la pensée et toute l’action de ceux et celles qui s’efforcent d’entrer dans le Royaume des cieux. Dès lors, il ne s’agit plus simplement d’éviter le mal, mais de faire le bien.  Le « péché » n’est pas seulement dans l’action, il est aussi dans l’omission. Tel est le sens de la parabole des Vierges sages et des vierges folles, où il est reproché aux imprévoyantes de ne pas avoir apporté d’huile pour leurs lampes, de la parabole des talents, où il est reproché à un intendant paresseux de ne pas avoir fait fructifier le sien , et plus clairement de la parabole du Jugement dernier, où les « pécheurs » sont ceux qui ne se sont pas souciés des affamés, des prisonniers, des étrangers… (Matthieu 25). La grâce est d’aimer activement les autres. La grâce est de participer à l’amour de l’Eternel pour tout être.

 

S’il est vrai que l’amour est connaissance de l’Eternel et participation à sa connaissance des êtres, on peut penser que cette connaissance comporte une dimension intellectuelle. On peut avancer l’idée que l’amour encourage la pensée, donne l’audace, le courage et la force de penser, d’oser penser. L’Eternel amour ne peut demander de croire ce que l’on ne comprend pas. Il invite au contraire à participer à son intelligence de l’être et des êtres. Dans cette perspective, les « mystères de la foi » sont inacceptables à deux titres : non seulement parce qu’ils impliquent que l’Eternel refuserait que nous le connaissions intellectuellement, mais parce qu’une foi aveugle est imposée par des gens qui s’attribuent un pouvoir de domination sur les intelligences humaines en se réclamant d’un prétendu mandat du Tout-puissant.

Sous la grâce, le souci de connaître n’est plus inspiré par la « libido sciendi , le désir des yeux » (I Jean 2, 16), mais par l’amour. L’amour nous invite à penser et nous en donne l’audace. (Il s’en prend à la bêtise sous toutes ses formes).

 

     la lumière du soir est l’heure

     où sa douceur

     donne tout leur éclat aux fleurs

 

     vous qui marchez dans le jardin

     d’un pas serein

     vous qui vous tenez par la main

     vous qui savez vous arrêter

     dans la clarté

     devant la rose de beauté

     immobiles pour le silence

     de sa présence

     vous chantez la joie de l’immense

 

     sa lumière de cœur à cœur

     quand sonne l’heure