2013

 1er janvier 2013

 

     vois-les répondre à la lumière

     à son appel de la hauteur

     vers la contemplation active

 

     elles savent qu’au printemps l’air

     les accueillera dans la fleur

     où de nouveau la vie s’avive

 

Qui a fait de Yeshoua un prêtre ? C’est en prophète, en inspiré de l’Esprit, qu’il a prêché et qu’il est mort *. Qui a écrit l’Epître aux Hébreux ? Qui a eu intérêt à faire de Yeshoua un grand prêtre et de sa mort un sacrifice, à faire de la Cène le Sacrifice de la messe ? Yeshoua a prêché « l’amour et non le sacrifice » (Osée 6, 6 ; Matthieu 12, 7).

* « L’esprit du Seigneur est sur moi, car il m’a donné l’onction pour que je prêche la bonne nouvelle aux pauvres » (Luc 4, 18 ; Isaïe 61, 1). « Il me faut avancer aujourd’hui, demain et le jour suivant. Car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem » (Luc 13, 33).

Assister à la messe sans y croire, comme on peut assister à une cérémonie shamanique, hindoue, juive, musulmane… sans y croire mais avec bienveillance, cela peut nous conduire jusqu’à la participation empathique à l’expérience des fidèles. Ainsi relativisé, le rite mythique peut prendre sa valeur symbolique de médiation du spirituel.

Il s’agit d’une attitude générale, que l’on peut juger analogue à celle de l’état poétique, attitude où l’on communie à l’âme des choses et des êtres et, à travers elle, à l’Esprit de l’Eternel Aimer. Le soleil, la lune… la mer, le torrent, l’étang… l’arbre et la fleur… le visage surtout peuvent devenir des rencontres de l’autre, des occasions de sollicitude et de béatitude. Ainsi peut-on également comprendre et étendre le « ce que vous avez fait aux autres, c’est à moi que vous l’avez fait » du mashal du Jugement dernier (Matthieu 25, 35s).

 

     ton visage changeant se voile se dévoile

     mais tu reviens toujours

 

     de face ou de trois quarts de dos ou de profil

     ta présence ravit les peuples de la mer

 

     les anciens t’ont compris et tu leur a appris

     comment compter les jours

 

     comment se mesurer à ces années qui filent

     et tissent dans la vie et l’aimable et l’amer

 

     compagne du grand feu qui émeus la campagne

     et entretiens l’amour

 

     tu rends douce la mort à qui connaît l’idylle

     par toi renouvelée du père et de la mère

 

2 janvier 2013

 

L’idée que l’on se fait de l’éternité est liée à celle que l’on se fait de l’Eternel, évidemment. On peut ici mettre en opposition l’Eternel tout-puissant et l’Eternel tout-aimant. La toute-puissance inclut l’omniscience : l’Eternel y aurait une vision panoptique sur la totalité du temps, y compris, bien sûr, sur ce que nous appelons l’avenir. Les scolastiques ont parlé de « tota simul, tout en même temps ». C’est une éternité immobile comme le moteur immobile d’Aristote, un éternel instant.

Le problème qui surgit avec cette conception est celui du rapport entre l’éternité et le temps, l’avenir en particulier. On est alors forcé de reconnaître que l’Eternel connaît les futurs libres, et, quelque efforts de raisonnements qu’on puisse tenter pour préserver la liberté, on ne s’en tire qu’avec des paralogismes. Spinoza a au moins eu la lucidité d’affirmer que la liberté était une illusion ; et il a eu cette rassérénante trouvaille de dire que la « liberté » consistait à accepter la nécessaire nécessité de l’être et d’y trouver la joie. Les religions monothéistes, elles, demeurent logiquement écartelées entre leur croyance en la toute-puissance de leur dieu et leur croyance en la liberté qui les rend moralement responsables et donc promis au paradis ou à l’enfer.

L’association de la liberté humaine et de la toute-puissance divine est tout simplement incohérente. Paul, qui ne cesse de prêcher la rectitude morale, a des affirmations étonnantes : selon lui, Dieu déciderait du destin des humains selon son bon plaisir de tout-puissant : « Il fait miséricorde à qui il veut et il endurcit qui il veut … Comme un potier fait les vases qu’il désire, nobles ou vils, ainsi fait le Tout-puissant : « Que dire si Dieu, désireux de montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande patience des vases de colère préparés pour la destruction, et désireux de faire connaître la richesse de sa gloire a préparé pour elle des vases de miséricorde ? » (Romains 9, 22s).

La foi en un dieu tout-puissant et miséricordieux conduit inévitablement à des croyances contradictoires et, dans son impuissance à justifier l’existence du mal, pousse à l’athéisme les gens qui osent penser. Mais parce que son sens du sacré bride sa pensée, le croyant est peu sensible au principe de non-contradiction, se privant ainsi d’un outil indispensable dans sa recherche de  la vérité.

L’éternel Amour veut la liberté de son autre, car il n’y a pas d’amour sans liberté. Il ignore donc les futurs libres, il n’est pas omniscient, il n’est pas omnipotent. Son éternité n’est pas une immobilité. Quels que puissent être les rythmes de son devenir, il devient depuis toujours et à jamais.

Même si elle est athée, la science déterministe est l’héritière de la foi au dieu tout-puissant, et les scientifiques déterministes qui croient au Dieu Amour sont incohérents.

 

     l’intelligence et la beauté

     qui de ce visage rayonnent

     derrière son identité

     disent l’éternelle madone

 

     il n’est rien qui lui appartienne

     et la chair qui lui fut donnée

     pour qu’à l’existence il advienne

     le fuira pour l’éternité

 

     ne lui restera que le nom

     unique dans la multitude

     où chacun aux autres fait don

     de soi dans la sollicitude

 

     et chacun se réjouira

     en partageant l’intelligence

     et la beauté de la madone

     en éternelle iridescence 

 

3 janvier 2013

 

Nicolas Berdiaev fasciné par la « mystérieuse impuissance de Dieu devant l’insondable liberté de l’homme » (Olivier Clément). Si pour lui « l’homme est enraciné en Dieu et Dieu enraciné en l’homme », c’est que l’Amour ne peut aller sans son Autre. Et c’est parce que l’Eternel est Amour qu’on ne peut concevoir l’éternité sans le temps ni le temps sans l’éternité ; et que de même on ne peut comprendre l’infini sans le fini ni le fini sans l’infini.

Parce que l’Être de l’être est altérité en son essence, il est dualité et non trinité. La Trinité chrétienne est un compromis entre la puissance et l’amour : parce que le chrétien suppose que l’Autre de l’Eternel n’est pas éternel, qu’il a été créé, il faut donc que l’Eternel ait été plusieurs avant qu’il ne créât s’il est vrai qu’il est Amour et qu’on ne peut aimer si l’on est seul.

 

Si Aristote pensait qu’il fallait que l’on s’aime soi-même pour pouvoir aimer les autres, c’est qu’il ne connaissait pas l’intuition de Yeshoua, la vérité de l’Être de l’être comme altérité en son essence. Qui accueille l’esprit de l’Eternel Amour se soucie des autres sans se soucier de soi. Le paradoxe, c’est qu’en se souciant exclusivement des autres, on s’aime soi-même le plus véritablement qu’il est possible. C’est qu’on répond ainsi au désir fondateur de son être, le désir même de l’Être de l’être, qui ne vit que pour l’Autre, qui trouve en l’Autre sa complaisance (cf. Matthieu 17, 5).

 

     de quoi vit cette branche

     engourdie de l’hiver

     qui sur elle se penche

     en lamentable vers

 

     dans le vent qui  la penche

     on la voit qui espère

     le printemps la revanche

     de la sève sa mère

 

     elle tient sa souplesse

     de l’âme sa racine

     qui marche sans faiblesse

     dans la terre divine

 

     sachant que rien ne cesse

     dans la vie unanime

     elle sent l’allégresse

     de ce qui se ranime

 

     parmi toutes ses sœurs

     et toutes ses cousines

     elle croit au bonheur

     dans l’amour en gésine

 

4 janvier 2013

 

Il existe des chrétiens qui continuent de croire au sacrifice, alors que les prophètes d’Israël l’ont depuis longtemps dégradé et que Yeshoua l’a aboli. Et qu’offrir à l’Eternel en sacrifice ? Que lui donner qu’il n’a déjà ? Car la foi au Tout-puissant est la foi en un dieu propriétaire de toutes choses. La solution de ces chrétiens est de penser qu’il existe tout de même une chose dont il n’est pas propriétaire, la liberté humaine. Puisqu’ils croient devoir sacrifier quelque chose à l’Eternel, il faut donc que ce soit leur liberté. Voyez-vous ça ! L’Eternel Amour nous aurait donné la liberté pour avoir la satisfaction de nous voir la lui rendre en sacrifice !

N’ont-ils pas lu dans l’Evangile que la vérité de l’Amour rend libres celles et ceux qui l’accueillent (Jean 8, 32ss) ? Paul n’a-t-il pas écrit aux chrétiens qu’il étaient appelés à la liberté (Galates 5, 13) ? Augustin n’a-t-il pas dit à ceux et celles qui aiment de faire ce qu’elles veulent : « dilige, et quod vis fac. Aime, et ce que tu veux, fais-le ». Si tu aimes vraiment de l’amour de l’Eternel, tu ne voudras rien faire d’autre qu’aimer, et tu partageras ainsi la liberté de l’Eternelle. (Être libre, c’est pouvoir faire ce pour quoi on est fait).

 

Se faire serviteur comme Yeshoua (Luc 22, 27 ; Jean 13, 3-15), ce n’est pas s’asservir, c’est se libérer. C’est s’affranchir de la philia et du neïkos, de ses attirances et de ses répugnances, dans la sollicitude de l’Eternel Aimer. Avec Aimer, l’autre n’est plus un objet de désir ni de crainte, d’infériorité ni de supériorité.

Pour celle et celui qui aiment, tout autre devient à la fois un nom inaliénable et l’image vivante de l’Eternel, son médiateur imaginal. Un visage rayonnant de beauté et d’intelligence peut devenir un reflet/relais de l’éternelle Beauté/Intelligence. Ainsi Béatrice pour Dante, Laure pour Pétrarque, la jeune Iranienne de La Mecque pour Ibn ‘Arabî… Et il y a sûrement bien d’autres exemples de femmes et d’hommes devenus des épiphanies de l’Eternel. Ibn ‘Arabî parle aussi d’un jeune Arabe qui était pour lui devenu l’image/message de l’ange Gabriel. (Les anges sont dans la pensée iranienne des imaginaux, des médiateurs entre le monde visible et le monde spirituel).

Avec Yeshoua cependant, les exemples d’une épiphanie médiatrice qui demeure invisible au regard de la chair ne sont pas d’abord ceux de la beauté et de l’intelligence, mais ceux de la fragilité et de la souffrance : le démuni, l’affamé, le malade, le prisonnier, l’étranger (Matthieu 25, 35s), le blessé (Luc 10, 30ss).

 

     le nuage de sansonnets

     qui se déploie et se reploie

     figure pure

     qui jamais ne se manque

     est l’enfant chéri de l’espace

 

     l’élégance de son ballet

     où chacun avec tous n’est qu’un

     en sûre allure

     de courbes se recourbe

     en fille aimée de ce qui passe

 

     pour le regard qui s’émerveille

     immobile face au mobile

     sage message

     cet écrit à décrire

     ne dit rien d’autre que lui-même

 

     au cœur alors qui se réveille

     ému de ce qui se remue

     l’image sage

     apporte cet encens

     qui ne dit rien d’autre que aime

 

5 janvier 2013

 

Le nom. Pascal s’est demandé ce qu’était le moi. Il a vu qu’il n’était ni dans la beauté ni dans l’intelligence puisqu’on peut les perdre sans disparaître : « Je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où donc est ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? » Il dit pourtant ailleurs : « Le moi consiste dans ma pensée ». Ne peut-on pas cependant cesser de penser sans cesser d’être ? (Pensées, éd. Sellier, fragments 567, 167). Contradiction ? Hésitation ? Il n’a sans doute pas eu le temps ou l’occasion de réfléchir à ce problème de l’avoir et de l’être, mais il en a eu l’intuition.

On a pu se demander depuis si le moi, l’identité, l’être, ce n’était pas ce que l’on vise par le nom que l’on donne, ce que l’on vise mais sans l’atteindre ni pénétrer. C’est que le moi, l’identité, est inaliénable. Parce que l’eccéité, la singularité d’un être est évidemment unique, quels que soient ses liens et ses ressemblances avec les autres êtres, elle est impénétrable et donc indicible. Comme le dit Françoise Armengaud, « le vrai nom est sans doute introuvable ». Les noms que l’on nous donne sont indispensables, en tout cas fort utiles,  pour la communication entre humains, mais ils ne peuvent joindre notre être propre que par médiation. Et l’on ne peut priver un être humain de son eccéité, de sa personnalité, en le privant de son nom comme on a pu chercher à le faire dans le monde concentrationnaire.

Pascal l’avait dit à sa manière : « Apprenez que l’homme passe infiniment l’homme », et il ajoutait : « entendez de votre Maître votre condition véritable que vous ignorez » (id. fragment 164, p. 117). Sauf que l’Eternel de l’Evangile n’est pas le Maître mais le Serviteur, l’Amour. C’est l’Amour qui nous fait rencontrer les autres au-delà de leur nom. C’est l’Amour qui nous fait connaître l’Eternel au-delà de son nom ineffable, « Je suis » (Exode 3, 14). C’est ainsi que l’Eternel nous connaît, et c’est ainsi que nous sommes appelés à le connaître et à connaître les autres avec lui. « Je connaîtrai comme je suis connu », dit Paul, « face à face » (I Corinthiens 13, 12).

 

     sur la plus haute branche du noyer

     tu te reposes et guettes

     de tes deux yeux tendus vers l’en avant

     pour l’attaque et la prise

 

     aux yeux qui te contemplent sans surprise

     tu donnes ton attente

     du vol et de la vie et de la fête

     où tu es envoyée

 

     ils sentent cette force primitive

     qui les habite aussi

     et qui voudraient en eux manger la chair

     boire le sang de l’homme

 

     ton vol immobile pourtant les somme

     en l’esprit du mystère

     de regarder au-delà de l’ici

     la vie définitive

 

6 janvier 2013

 

Si pour Gandhi la non-violence est la clé de toute pensée et de toute action, et qu’elle consiste à aimer ceux qui nous haïssent avec l’aide de la grâce, elle s’accorde avec l’intuition fondatrice de Yeshoua. Que Gandhi ait découvert cette vérité dans l’Evangile n’importe pas puisque cela ne l’a pas incité à se convertir au christianisme. Ce qui importe, c’est qu’elle est devenue en lui une vérité essentielle pour tout humain, quelle que soit sa religion ou son idéologie.

Le Tout-puissant légitime la violence, le Tout-aimant légitime la non-violence.

 

Le débat passionné autour du « mariage pour tous » montre que l’on y touche à une institution essentielle à notre civilisation. Il peut nous inciter à réfléchir sur cette civilisation, à nous demander si elle est La Civilisation, et donc si elle peut ou non être remise en question. La pluralité des civilisations de notre planète est en elle-même matière à réflexion. Si l’on est convaincu que la vérité de l’Être de l’être est Altérité, on peut estimer la valeur des diverses civilisations, comme des diverses religions, idéologies, cultures… à leur plus ou moins grande proximité de cette vérité. Et cela dans leur dynamique historique.

Etablir la valeur du mariage occidental à la lumière de la civilisation patriarcale à laquelle il est lié, ce n’est pas établir sa valeur à la lumière de la vérité de l’Être de l’être comme vérité fondatrice de toute valeur. Qui accueille cette vérité des vérités ose penser le mariage sous ses diverses formes possibles dans la dynamique de la civilisation où il/elle vit. Sachant que toute civilisation peut progresser ou régresser, cette pensée ne devrait se faire qu’avec grande prudence et dans la concertation bienveillante de l’altérité positive.

 

     exilée tu es là sur le bureau

     plus forte que ce que je pense et dis

     en ta forme teinte murmure

 

     tu as grandi mûri durci

     et puis tu es tombée a rebondi

     intacte sur la terre dure

 

     semblable à mille autres unique pourtant

     reconnaissable ici tu représentes

     toute une vie un paysage

 

     et dans la main qui te tient ardemment

     tu donnes d’âme à âme cette amante

     qui nous enfante d’âge en âge

 

7 janvier 2013

 

La légalité est souvent le paravent de l’illégitimité. On se dit sans réfléchir : « c’est légal, donc c’est permis, donc c’est moral ». La malhonnêteté n’est pas seulement le fait de ceux et celles qui contournent la loi par habileté juridique ; c’est aussi le fait de ceux et celles qui font de la loi un moyen d’endormir leur conscience, de ne pas penser leurs actions.

Si la bêtise est de ne pas penser, on voit ici que l’on peut aisément être « bête et méchant », on voit que la bêtise s’arrange très bien avec l’injustice.

Pascal a aperçu ce problème, mais il n’est pas sûr que sa sagesse politique ait été tout entière inspirée par l’Evangile dont il se réclamait : « Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois comme il faut obéir aux supérieurs non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs » (Pensées, éd. Sellier, fragment 100). Pascal ne faisait d’ailleurs qu’emboîter le pas à Montaigne, encore plus catégorique : « Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité ; elles n’en ont point d’autre… Quiconque leur obéit parce qu’elles sont justes, ne leur obéit pas justement par où il doit » (Essais, folio classique, III, ch. 13, p. 362).

Ainsi se justifient les législations tyranniques, les despotismes, les totalitarismes. C’est cette manipulation des consciences qui a permis, parmi bien d’autres exemples, aux fonctionnaires et aux soldats allemands d’obéir aux lois nazies sans se poser de questions.

Pascal et Montaigne avaient peut-être l’excuse d’être nés avant les Lumières. Les intellectuels du XXI° siècle ne l’ont pas, et ils sont responsables de la doxa, de l’opinion. Ils sont tenus d’inviter « le peuple » à l’audere sapere, à l’audace de penser que se réservaient les anciens philosophes. Et il devrait être évident pour celles et ceux qui se réclament de l’Evangile et recherchent « la justice du Royaume des cieux » qu’elles doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour penser et promouvoir des lois justes, celles auxquelles on obéit parce qu’elles sont justes, et non parce que ce sont des lois.

Bémol. Même lorsque ce qui est légal est illégitime, il est sage de s’y conformer à moins que ce ne soit immoral, injuste. Par souci du bien commun et de la paix sociale.

De même l’obéissance à la loi parce que c’est la loi, de même l’argument d’autorité philosophique. Ce qui ne peut être une preuve de vérité certaine, doit être d’abord rejeté ; mais il peut retenir l’attention comme base de départ de réflexions et de discussions. La pluralité des philosophies ne montre-t-elle pas que la philosophie est le lieu de la doxa, de l’incertitude, du doute et donc de la controverse ? Entrer en philosophie requiert que l’on s’informe des diverses philosophies, mais aussi que l’on s’en distancie pour penser la sienne.

 

Lorsque Benoît XVI affirme qu’il faut lutter contre « les opinions dominantes », il invite à se distancier de la doxa, à penser. On peut souhaiter qu’il aille jusqu’au bout de sa conviction et s’interroge sur ce qui dans sa propre pensée relève de l’opinion dominante plutôt que de l’Evangile.

 

     retrouve le silence du silence

     là où t’attend la présence du sens

 

     « ô récompense après une pensée »

     que cette attente en la chair délaissée

 

     l’être pour l’être en accueil de l’amour

     recueille enfin le partout le toujours

 

8 janvier 2013

 

Se dire que l’on croit à l’amour plutôt qu’au sacrifice dans sa relation à l’Eternel, c’est se dire aussi que renoncer à ce que l’on possède comme y invite Yeshoua n’est pas un sacrifice, mais un geste d’amour, une retombée de l’amour, un don de l’Amour.

La dépossession par amour, c’est la liberté de l’être en participation de la liberté de l’Être de l’être, de l’Eternel qui ne possède rien, qui est sans avoir, qui n’est qu’être, être pur.

La dépossession est une libération progressive. Elle commence par les biens matériels, elle se poursuit par le désintéressement dans les pensées et les actions pour les autres, cet oubli de soi-même qui fait que « la main gauche ignore ce que fait la main droite ». Elle semble ne pouvoir se parfaire que dans l’abandon de la chair comme le suggère la dernière parole de Yeshoua : « tétélestaï, c’est accompli » (Jean 19, 30). Dans cette perspective la mort n’est plus une horreur. C’est l’ultime libération dans l’Amour, mais elle est inaccessible par les seules ressources de la chair : Comment la chair pourrait-elle souhaiter sa propre disparition ? C’est l’œuvre de l’esprit d’Aimer lorsqu’on l’accueille.

 

L’éthologie nous apprend les diverses formes d’altérité, plus ou moins négatives ou positives, qui s’offrent à l’humain premier. Il y a la « prédation », qui est destruction et possession de l’autre (on reconnaît le neïkos et la philia d’Empédocle). Il y a le « parasitisme », la vie aux dépens de l’autre, une possession sans destruction dont la forme la plus violente est l’esclavage. L’esclavage est susceptible de degrés et il est plus ou moins visible. Ne payer ceux qui travaillent pour vous que selon la loi d’airain, qu’afin qu’ils puissent continuer à le faire en survivant est une forme d’esclavage, de parasitisme toujours actuel. La « commensalité » consiste à utiliser les autres sans qu’il y ait pour eux ni profit ni perte. C’est la forme la plus courante d’altérité dans nos sociétés libérales capitalistes. La « symbiose » enfin est un vivre ensemble réciproquement profitable. On peut y voir la forme la plus acceptable que la sagesse humaine ait su tirer des valeurs de la chair, du monde dont parle Jean, du désir, de la concupiscence comme dit Pascal, lorsqu’on parvient à la maîtriser : « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public ». Mais cette sagesse de la chair ne devrait être qu’une préparation à celle de l’esprit, la sagesse de l’Amour de l’autre pour l’autre. Ce que l’humain premier a pu tirer de ses désirs n’est qu’un « tableau (une figure) de la charité », de l’Amour (Pensées, éd. Sellier, fragments 253, 150).

 

     quel voile est devenue ta peau

     sous le regard de l’étranger

     qu’il ne puisse t’envisager

     sans contempler le fond de l’eau

 

     es-tu sûr toi-même de voir

     ce que la peau rend invisible

     ce que le cœur aimant seul cible

     l’autre de l’autre en son miroir

 

     sous l’eau paisible de l’étang

     plus profond que ta profondeur

     étrangère infinie ta sœur

     enfante l’être des étants

 

9 janvier 2013

 

Pour les lectrices et lecteurs des évangiles, les miracles sont incontournables. Pascal s’en est préoccupé : dans ses Pensées trente-deux fragments, quarante-sept pages y sont consacrées (éd. Sellier fragments 419-451). Pour lui le problème central est d’y croire ou de ne pas y croire, et il se complique du fait qu’il y en a de vrais mais aussi de faux. La solution est le critère de l’Amour : « Ce qui fait qu’on ne croit pas les vrais miracles est le manque de charité… Ce qui fait croire les faux est le manque de charité » (id. 422). Mais le joli parallélisme des formules peut laisser perplexe. Le plus souvent ceux et celles qui ne croient pas les vrais miracles ne croient pas non plus les faux : ils ne croient pas du tout aux miracles.

Il est certain qu’à l’époque de Pascal, et plus encore à celle de Yeshoua, peu de gens pensaient que les miracles étaient impossibles. Les Lumières rationalistes et leurs avatars matérialistes n’avaient pas encore opéré. Pour Yeshoua lui-même, les « miracles », les signes (sêmeia), les œuvres (erga), n’étaient pas essentiels. L’important était de croire en sa parole, à son intuition de la vérité. Les signes ne pouvaient être qu’une aide à la foi pour ceux qui peinaient à admettre sa parole : « « Croyez du moins à cause de mes œuvres » (Jean 14, 11). Jean le baptiste n’avait fait aucun signe (Jean 10, 41), mais il avait eu des disciples. A contrario, Yeshoua a fait bien des signes, mais beaucoup n’ont pas cru en lui (Jean 12, 37).

Il semble certain que Pierre et les proches disciples de Yeshoua ont cru en la vérité de sa parole, non à cause des signes et des œuvres, mais parce qu’ils sentaient qu’il avait « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Il disait lui-même que ceux qui entendaient sa voix étaient ceux qui étaient « de l’Eternel», « de la vérité » (Jean 8, 47 ; 18, 37).

Notre culture matérialiste nous interdit de croire aux miracles. Elle peut même nous détourner de l’Evangile parce qu’il en contient : puisqu’il y est dit que Jésus a marché sur les eaux et que c’est impossible, on peut en conclure logiquement que l’Evangile n’est pas crédible.

Les miracles ont leur place dans une théologie du Tout-puissant. Ne sont-ils pas censés manifester sa puissance et sa présence ? Ils n’ont pas de place dans une théologie du Tout-aimant. Si les disciples de l’Amour peuvent s’y intéresser, c’est que l’existence de phénomènes sans cause physique donne à penser à l’existence de causes psychiques, à une âme des choses qui fournit une explication à l’organisation du monde tel qu’il est pensé et voulu par l’Être de l’être, un monde ou le jeu du déterminisme et de l’indéterminisme laisse les êtres libres de leur destin selon l’Amour.

 

Peut-être plus qu’ailleurs, en politique toute parole est aussitôt passée au crible de leur interprétation par les opposants, les adversaires, les ennemis…  selon les règles de l’altérité négative. Elle est décortiquée, déformée, décontextualisée, méprisée, ridiculisée. ..Ce phénomène peut attirer notre attention sur le « conflit des interprétations », sur la difficulté d’interpréter les textes, y compris ceux des évangiles. Si toutefois l’on pense qu’un texte est inspiré par l’esprit d’Aimer, il faut demander son aide à l’esprit d’Aimer pour l’entendre selon sa vérité (cf. Jean 16, 12-15). Cela s’appelle la lectio divina (article intéressant sur Wikipédia).  

 

     l’hiver est le dessinateur

     dit-on l’été le coloriste

 

     comme le jour et la nuit tour à tour

     font au ciel à la terre l’amour

     les branches dénudées dessinent des idées

     feuillant elles se font des eidolons

 

     la sagesse qui suit la nature en ses heures

     mêle en son art l’artisan et l’artiste

 

10 janvier 2013

 

Donner son nom, c’est toujours ne donner qu’un masque. Le vrai nom d’un être, comme celui de l’Être de l’être, demeure caché. Ce que l’on dit de soi ne fait que révéler une existence, non une essence. Car l’essence d’un être est unique, et elle échappe ainsi au langage, qui ne peut parler que de généralités. Le nom connu, comme le visage, en signalant une existence, offre cependant son être aux relations d’altérité, mais d’une altérité ambiguë selon qu’on l’aborde par la chair qui veut posséder et dominer ou par l’esprit qui cherche à communier.

 

Le droit est une chose changeante, évolutive. Reconnaître avec Pascal qu’une loi peut être injuste et qu’il faut cacher cette injustice (Pensées, éd. Sellier, fragment 100) montre l’imperfection, la perfectibilité du droit.

Non seulement notre justice humaine est plus ou moins juste, mais elle est susceptible de régresser comme de progresser. Pour juger de ses avancées et de ses reculs, il faut bien un critère. Selon l’intuition de l’Evangile, ce critère est celui de l’égalité ontologique. Le « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni homme ni femme… » (Galates 3, 28) en est une illustration, un exemple.

Mais l’égalisation n’est pas l’indifférenciation. L’indifférenciation des sexes comme celle des peuples, des cultures… serait une régression de la diversité écologique à laquelle la diversité humaine appartient. Ce serait au contraire une progression de donner des droits aux animaux, aux végétaux, aux minéraux ; cela témoignerait d’une prise de conscience de l’égalité ontologique souhaitée et pratiquée par l’Eternel tout-aimant qui s’agenouille devant tout être pour lui laver les pieds.

L’égalité des droits devrait conduire à l’égalité des chances et viser à l’égalité des conditions. L’égalité des conditions est en régression dans notre humanité du XXI° siècle soumise à l’idéologie économico-financière capitaliste : les riches ce cessent de s’y enrichir, et les pauvres, comparativement, de s’y appauvrir.

 

     l’eau qui accueille la lumière

     sur les pavages ordinaires

     avec elle donne un visage

     où le regard retrouve l’âge

     de la pensée

 

     ce qui change en restant le même

     ce qui s’en va ce qui se sème

     découvre à l’œil émerveillé

     ce que sait le cœur éveillé

     de la pensée

 

     dans la longue suite des jours

     l’alternance sur ce séjour

     qui resplendit et qui pâlit

     écoute ce que le temps dit

     de la pensée

 

11 janvier 2013

 

La justice du Royaume des cieux est l’idéal de la justice du droit. C’est une justice fondée sur l’Amour qui donne de comprendre que le droit sans amour est déficient, inéquitable, injuste parfois.

Nous vivons dans une société inspirée par un imaginaire diurne qui isole et sépare tout ce qu’elle pense. Elle a tendance à penser le droit en lui-même, sans ses relations avec les autres institutions et réalités de la vie sociale en ses idéaux. Si la justice telle que la ressentent la plupart d’entre nous doit être fondée sur l’égalité, peu semblent voir que cette égalité, comme le suggère la devise de la République française, n’est possible qu’alliée à la liberté et à la fraternité.

Pierre Rosanvallon dans sa « Société des égaux » veut montrer qu’une société juste n’est pas seulement égalitaire en droits, en chances et, idéalement, en conditions, mais que cette égalité, loin d’indifférencier, doit respecter les différences, la singularité des personnes, promouvoir la réciprocité et rassembler la communauté.

 

Il est certainement utile d’analyser les situations avec précision en donnant des chiffres qui mettent en pleine lumière l’inégalité des conditions. En 2011, le 1% le plus riche de la population française possédait 24% de la richesse du pays ; les 10% les plus riches en possédaient 62%, et 50% n’en possédaient que 6%. Ces écarts de richesse, qui ne font que s’accentuer depuis trente ans, peuvent motiver celles et ceux qui croient à l’égalité humaine, mais la réduction de ces écarts ne peut se faire et n’avoir de sens qu’inspirée et motivée par une certaine altérité positive, dont le nom républicain est fraternité, le nom aristotélicien philia et le nom évangélique agapè.

Œuvrer pour la justice, ce n’est pas seulement s’indigner de l’injustice et lutter contre les injustes dans le combat social et politique, c’est aussi travailler à la fraternité dans la liberté. Cela peut se faire en partie par des lois, mais les lois qui ne respectent pas les libertés des personnes dans un esprit fraternel ne peuvent construire une société en progrès. Les régimes totalitaires du XX° siècle l’ont montré.

La marche de la justice du droit vers la justice du Royaume des cieux se fait dans la décroissance des valeurs de l’avoir et la croissance des valeurs de l’être.

 

On peut regretter que l’Eglise, qui se réclame des valeurs de l’Evangile, encourage si peu le partage des richesses comme le faisait Jean le baptiste (Luc 3, 11) et préfère se battre pour les valeurs sexuelles patriarcales, les valeurs du sacré et du sacrifice plutôt que celles de l’Amour.

 

     l’aboi répond là-bas à la rumeur

     et le silence embrasse leurs échanges

     portés sur les ailes de l’ange

     et de son air complice de leurs cœurs

 

     sans mélodies que serait le silence

     et sans son ange pourrait-il être signe

     de ce qui manque à l’âme indigne

     de rencontrer dans l’intime le sens

 

     car l’air aussi invisible est complice

     de la lumière apportant son abîme

     à portée du regard infime

     qui sait que ni le temps ni l’espace finissent

 

12 janvier 2013

 

Si l’on admet avec Spinoza que dieu agit selon la nécessité de son être, on doit aussi admettre que tous les êtres lui sont nécessaires. Mais le dieu de Spinoza est le tout-puissant et donc, logiquement pour lui, il est la totalité de l’être et des êtres. Spinoza est panthéiste.

Si l’on reconnaît que dieu, disons l’Être de l’être, n’est pas tout-puissant mais tout-aimant, qu’il n’est pas Dieu mais Aimer, on reconnaît aussi qu’il aime par nécessité, disons plutôt nécessairement, par cohérence en son Être qui est Altérité. Il ne serait pas Aimer s’il n’avait pas des êtres à aimer, des êtres autres que son Être, et cela depuis toujours et à jamais, éternellement. La cohérence d’Aimer détruit donc le mythe de la Création au sens où le monothéisme l’entend. Elle abolit aussi le mythe de la Trinité devenu non nécessaire à son essentielle altérité.

Comme dans la pensée de Spinoza, en l’Être de l’être, en Aimer, liberté et nécessité ne font qu’un : être libre c’est pouvoir agir selon son être. La liberté de l’Être de l’être n’est pas le libre-arbitre du Tout-puissant logiquement capable de décider de faire le mal. C’est la liberté d’aimer, une liberté que rien ne peut entraver.

Ce que nous appelons le mal est l’exercice de l’indéterminisme logiquement voulu par Aimer pour les êtres parce qu’il les aime. Avec l’apparition de consciences réfléchies, sur notre planète avec l’apparition des humains, cet indéterminisme s’appelle liberté. Le mal humain vient de ce que la conscience humaine n’est pas totalement lucide. Si elle l’était, les humains reconnaîtraient que leur être est essentiellement amour en participation à l’Être, et cette vérité les libérerait du mal dont ils sont esclaves (Jean 8, 32ss).

Parce qu’il était « de la vérité », Yeshoua était totalement libre, totalement libéré. Il était devenu amour avec Aimer : le père et moi « nous sommes un » (Jean 17, 22) ; il aimait donc nécessairement, par cohérence logique en son être. Et il a prêché nécessairement, logiquement, l’amour par amour des autres. C’est ainsi qu’il s’est fait logiquement serviteur des autres (Luc 22, 27), qu’il a logiquement lavé les pieds des autres (Jean 13) parce que Aimer, le tout-aimant, est logiquement serviteur par cohérence en son être.

Ceux et celles qui ne sont pas « de la vérité », qui dans l’inconscience de leur être demeurent esclaves de leur éros et de leur thanatos, de la philia et du neïkos, peuvent bien refuser l’Amour, mais ils sont forcés d’en reconnaître la logique spinoziste s’ils pensent selon les principes d’identité et de causalité.

 

Celles et ceux qui aiment, et servent donc les autres, sont des « serviteurs inutiles », quelconques, ordinaires (Luc 17, 10), au sens qu’ils ne font rien d’extraordinaire puisqu’ils ne font qu’agir selon leur être. Ils n’agissent pas par « devoir », mais par « nécessité », par cohérence en leur être.

 

     les veilleurs de l’aube

     savent l’insensible

     passage de l’ombre

     entre loup et chien

     avant que s’annonce

     le roi de l’aurore

 

     leur sang se dérobe

     dans l’âme indécise

     à la peur du nombre

     qui coupe le lien

     leur esprit dénonce

     les murailles d’or

 

     ils vivent les noces

     de Ra et de Sin

     du clair et du sombre

     du tien et du mien

     où chacun renonce

     à tout son trésor

 

     dans l’amour de l’autre

     se dit l’indicible

     qui se désencombre

     de son dernier bien

     et livre son nom

     par-delà sa mort

 

13 janvier 2013

 

Les deux savoirs. Savoir discursif et savoir intuitif, connaissance scientifique et connaissance esthétique. La pensée occidentale en son imaginaire diurne/ouranien valorise la connaissance scientifique aux dépens de la connaissance esthétique. Et elle les oppose en un cloisonnement qui les prive de leur fécondation réciproque.

La Spiritualité de l’altérité entend bien ne rien négliger ni des apports esthétiques ni des apports scientifiques du savoir dans l’approche de l’Être de l’être et de la totalité des êtres. Les textes poétiques qui y paraissent quotidiennement ne sont ni un ornement ni un divertissement. Aussi imparfaits qu’ils soient, comme imparfaits aussi que soient les textes discursifs, ils font partie intégrante de cette approche.

 

L’éternel Amour est au-delà de toute parole, qu’elle soit discursive ou intuitive, scientifique ou poétique. Toute parole qui s’intéresse à Aimer n’a d’intérêt que si elle sort du silence et y retourne. Elle suppose une existence libérée des images et des bruits. Une telle existence est malheureusement difficile dans une culture où l’on est envahis par les musiques et les vidéos, où le silence et la solitude du vide intérieur sont souvent ressentis comme insupportables.

Dans la vie familiale, conjugale, sociale, professionnelle, récréative…, l’amour de l’autre comme autre, l’agapè n’est possible que nourrie de la rencontre quotidienne avec l’Autre dans le silence et la solitude. L’Autre habite le Vide, le Secret (Matthieu 6, 4, 6, 18). Il faut l’y accueillir pour vivre sa vie d’altérité.

Celles et ceux qui prennent conscience que l’Être est le secret de leur être et que l’Être est Amour, savent qu’aimer c’est nécessairement être libre puisque être libre c’est agir selon son être. Elles savent qu’agir par amour des autres comme autres dans la liberté est la seule voie de l’accomplissement de leur être. Elles cherchent donc l’Être/Aimer avec passion et mettent tout en œuvre pour l’accueillir.

 

     l’eau où plonger et t’engloutir

     autant qu’à peine tu le peux

     te rappelle l’antique vœu

     qui te presse de l’aboutir

 

     plutôt que l’air que tu respires

     sans y échapper même un peu

     il te faut retrouver l’aveu

     de ce dont tu as dû sortir

 

     pour cette eau de vie éternelle

     tu marches à travers la forêt

     vers la mare aux métamorphoses

 

     c’est pour enfin que tu sois belle

     que dans ton amour tout soit prêt

     pour la rencontre de la rose

 

14 janvier 2013

 

Le « connais-toi toi-même » de l’oracle de Delphes et de Socrate prend un éclat éblouissant lorsqu’on en reconnaît l’équivalence avec un « connais l’Être de l’être », le secret de ton être, à la lumière du « à son image il les créa », ou de sa parenté avec le « on ne peut connaître Dieu qu’en connaissant l’homme ni ne connaître l’homme qu’en connaissant Dieu » ( ?) et le « ne jamais penser à Dieu sans penser au monde, ni penser au monde sans penser à Dieu » (Bonhoeffer). C’est l’évidence de l’altérité de tout être, de l’être humain en particulier, à l’image de l’Altérité de l’Être de l’être, de l’Eternelle/Agapè. Alors le « il suffit d’être » (Mme de La Fayette) est l’équivalent de « il suffit d’aimer » et le parent de « l’amour seul est digne de foi ».

« A son image il les créa, femme et homme il les créa » (cf. Genèse 1, 7). La dualité sexuelle de l’humain est exemplaire de la dualité de l’Être de l’être, de son Altérité essentielle. Il n’y a pas de meilleure invitation à la différence dans l’égalité. Reste à la mettre en pratique dans le quotidien de la vie conjugale, de la vie sociale, politique… avec la lumière et la force de l’esprit d’Aimer.

 

Insuffisance de la discussion, discursive par définition. La guéguerre actuelle entre partisans et adversaires du mariage des homosexuel/le/s montre que personne ne peut, quoi qu’il veuille, convaincre l’autre de changer d’opinion. Les débats, dialogues et concertations ne peuvent permettre, éventuellement, aux uns et aux autres que d’approfondir leur propre intuition, de mieux se connaître chacun/e soi-même, de découvrir ce qui la/le meut, « what makes her/him tick », son secret, son mystère. (Cela vaut aussi pour le dialogue interreligieux, et pour bien d’autres).

 

Poésie. « Art du langage, visant à exprimer ou à suggérer par le rythme (surtout le vers), l’harmonie et l’image » (Le Petit Robert). Il est essentiel à la poésie d’être rythmée. C’est ainsi qu’elle participe à l’état poétique et y induit. Si un poème est court et qu’on en sente la poésie et la vérité, il faut le répéter et répéter selon son rythme jusqu’à la transe ou quasiment. (Aborder un poème en cherchant à le comprendre plutôt qu’à le connaître par empathie, c’est sûrement le manquer. Il faut en le lisant se déprendre de l’ego possessif et dominateur comme est censée le faire la/le poète en l’écrivant).

 

 

     dans la forêt

     la marche lente

     et ses arrêts

     ouvre la tente

     de ses secrets

 

     c’est que son âme

     s’y aventure

     comme une flamme

     dans la nature

     qui la réclame

 

     il faut qu’enfin

     l’eau fasse place

     au feu divin

 

     que la menace

     et la promesse

     à jamais cessent

 

15 janvier 2013

 

Affichée, la volonté de dialogue peut être, plus ou moins consciemment, une volonté de convaincre l’autre, c’est-à-dire de la posséder et dominer, en douceur.

La Spiritualité de l’altérité s’autodétruirait si elle cherchait à convaincre. Elle ne peut qu’inviter à penser, à oser penser. L’Amour invite à l’amour, mais ce faisant il libère, car il n’est d’amour que dans la liberté autant que dans l’égalité.

 

« Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », dit Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 94, p. 81). Comme toujours, cette citation tire son sens précis de son contexte. Pascal parle de la justice, du droit, de la légalité et de l’illégalité, des différences entre les lois selon les lieux et les temps. Pour prendre un exemple actuel qui ne mange pas de pain, vous pouvez sans crainte du gendarme rouler à 220 kilomètres-heure et même davantage sur certains tronçons d’autoroute en Allemagne ; en France, il vaut mieux éviter.

En fait Pascal ne parle pas de vérité véritable ( !), d’alêtheia, mais d’opinion, de doxa. Il est utile de se rappeler cette distinction si l’on tient à la vérité de l’être, de l’Être de l’être, car c’est une vérité absolue, et elle commande la justesse de toute pensée et la justice de toute action au sens de la justice du Royaume des cieux. Plus on s’éloigne de cette vérité centrale, et plus on risque de perdre en certitude objective et en conviction subjective. On s’enfonce dans le domaine de la doxa, avec tous ses degrés de douteux, d’incertain, de plausible, de croyable, de supposable, d’imaginable, de pensable, de vraisemblable, de possible, de probable…

Le danger de toute conviction subjective, c’est de se prendre pour une certitude objective, que ce soit en matière religieuse, philosophique, idéologique, artistique, voire scientifique : La « vérité » de Galilée n’est pas la « vérité » de Ptolémée, la « vérité » d’Einstein n’est pas la « vérité » de Newton. (A quand une « vérité » qui ne sera pas celle d’Einstein ?)

Pouvons-nous vivre sans vérité, sans ce que nous croyons être une vérité certaine ? Ceux et celles qui perdent leur « vérité » religieuse en trouvent une autre, religieuse encore ou idéologique, humaniste… S’ils n’en trouvent pas, ils sont condamnés à l’absurde, au nihilisme, au désespoir… Certains, certaines s’en sortent en s’abrutissant dans le divertissement du plaisir ou du travail, parfois même du dévouement. Celles-là ont la chance de se retrouver sur le chemin de l’Être, si l’on admet que l’Être de l’être est sollicitude.

Le sage Sahélien Amadou Hampaté Bâ répétait : « Il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité ». Si l’on pense que la vérité véritable est celle de l’Être de l’être, chaque « vérité » se mesure à l’aune de son degré d’altérité positive dans ses relations à toutes les autres, à son degré de cohérence avec la totalité des autres. Ma vérité n’est véritable que si elle est en harmonie avec la vérité de l’être.

 

     arabesques du vol

     où s’engoule le vent

     de ses ailes où se sent

     l’espace de sa vie

 

     les courbes que ne viole

     aucun coup droit ni pli

     s’élancent se délient

     roulant leurs farandoles

 

     le respect la tendresse

     à la juste distance

     redéploient dans la danse

     la force la finesse

 

     et chacun dans le nôtre

     sait se mettre à sa place

     que se fassent défassent

     les mêmes pour leurs autres

 

     lorsqu’au bout de l’élan

     vient le temps de la pause

     en souriant la rose

     goûte les élégants

 

16 janvier 2013

 

Pascal : « celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole… (Pensées, éd. Sellier fragment 567). Alors pourquoi la beauté ?

Ce n’est pas seulement la question du « pour quoi ? » ou du « pour qui ? ». Rapidement, on peut dire que l’amour de la beauté nous fait aimer les choses et les êtres qui en sont vêtus, même si l’on peut admettre avec Pascal que ce n’est pas encore leur moi, leur eccéité que l’on aime. Mais le désir qu’un être vêtu de beauté éveille peut, non seulement comme le dit Platon nous porter vers l’amour de la beauté intellectuelle et de la beauté spirituelle, mais aussi nous amener à (vouloir) aimer cet être pour lui-même, à passer de l’éros de l’avoir à l’agapè de l’être.

L’autre question, qui peut-être rejoint finalement la première, est celle, non du « pour quoi ? » (cette finalité que les matérialistes et leur dieu hasard n’aiment guère), mais celle du « pourquoi ? », de la causalité, que seuls Hume et ses disciples ont le front de remettre en cause ( !)

Celles et ceux qui sont sensibles, disons hypersensibles, à la beauté partout répandue (« regardez les fleurs des champs… leur splendeur… Luc 12, 27), celles-là peuvent, plus que d’autres, se sentir invitées à se poser la question de sa cause (à condition aussi d’être sensible au principe de causalité). Ces gens-là peuvent être pancalistes, voir la beauté partout, non seulement sur un visage éblouissant ou sur un corps de rêve, mais sur un oiseau, un arbre, un rocher… une maison, une église, une vitrine… une sonate, un chant d’oiseau… Et le pourquoi de la beauté les hante.

Le grand passionné du pancalisme a été James Mark Baldwin (1861-1934) avec sa Théorie générale de la réalité. Il en était venu à cet intérêt pour la beauté sous l’influence de Darwin et de la redécouverte de l’intime relation de l’humain au cosmos. Il rejoignait certaines intuitions des anciens philosophes grecs, dont Platon d’ailleurs, qui liaient l’esthétique à la logique et à l’éthique. Ces philosophes avaient encore une vision unitaire du Réel. Ils étaient un peu « totalistes » comme l’Africain Wole Soyinka. On comprend donc aussi pourquoi le philosophe camerounais Basile Fouda a pu soutenir sa thèse sur une pensée africaine fondée sur « l’harmonie pancalistique », le « pancalisme ontologique ».

La pensée africaine, on devrait s’en douter, est aussi diverse dans ses controverses que la pensée européenne, mais on peut la dire, généralement, moins analytique et plus synthétique que ne l’est, généralement, la pensée européenne. Elle est plus chthonienne qu’ouranienne. Elle conçoit les êtres dans leurs relations plutôt que dans leur individualité. Elle prend acte de l’harmonie cosmique et s’en fait un modèle pour l’harmonie humaine. Elle peut aisément concevoir le pancalisme.

 

     jamais encor c’est sûr et plus jamais peut-être

     je ne t’ai vue ne te verrai de ma fenêtre

     passer cette ouverture les ailes étendues

     pur cadeau du hasard à qui n’est jamais due

     mais offerte la joie de la reconnaissance

 

     qui m’a donné ici dans ce hasard sublime

     cet instant où tressaille la beauté unanime

     au cœur de l’invisible et donne de paraître

     l’éclair de son visage avant de disparaître

     à nouveau au nuage de l’inconnaissance

 

     cet oiseau de la nuit venu dans le plein jour

     lui déclarer sans bruit et la guerre et l’amour

     dans la même beauté de couleur et de forme

     qui revêt tout sujet sans distinction de norme

     ici comme partout cherche à prendre naissance

 

     « les yeux les larges yeux qui font les choses belles »

     au miroir dans le temps de leur gloire éternelle

     en la visible pierre en la visible chair

     donnent de contempler l’invisible lumière

     qui partout sans un bruit en majesté s’avance

 

17 janvier 2013

 

Pancalisme. Prendre conscience, conscience vive, de la beauté du monde. En rechercher les causes. La vivre et la faire vivre (« Je me sentais responsable de la beauté du monde », fait dire Marguerite Yourcenar à son Empereur Hadrien).

Partout la beauté ou presque. Les déferlantes de la plage, les neiges pures des montagnes, les rochers et les sables, les forêts, les torrents, les aurores et les couchants, les orées, les feuillages et les fleurs, les chevreuils et les renards, les papillons… Les humains. Les humains et tout ce qu’ils font pour préserver la beauté, l’entretenir, la restaurer, la parfaire, l’exalter. Celle de leur corps et celle de leur visage : maquillage, coiffure, manucure, bijoux, chirurgie esthétique, haute couture… Celle de leur environnement : arts de l’architecture, de l’urbanisme, du paysage, du design, de la peinture, de la sculpture, de la musique, du chant, de la danse, de l’opéra, du théâtre, de la poésie, du roman, du cinéma…

La beauté, c’est « ce qui fait éprouver une émotion esthétique », dit la définition, définition tautologique puisque est esthétique ce qui est ressenti comme beau, « ce qui est relatif au sentiment du beau ». Et cela laisse entendre que la beauté ne se comprend pas, mais se sent.

Et pourtant il existe des esthéticien/ne/s au sens de « personnes qui s’occupent d’esthétique » comme « science du beau dans la nature et dans l’art ». En plus de connaître la beauté, elles ils s’efforcent de la comprendre. Scientifiques, ils en recherchent le comment, en philosophes ils en recherchent le pourquoi, la cause, et pourquoi pas, la finalité, le pour quoi / le pour qui.

Le pancalisme peut devenir une obsession de la beauté, aux dépens de l’intelligence. Mais le pancalisme africain étudié par Basile Fouda échappe à ce déséquilibre, car il intègre la beauté du monde dans son harmonie totale. C’est un « pancalisme ontologique ». Dans sa perspective, la beauté de « l’harmonie pancalistique » est une des expressions d’un totalisme cosmique, de l’interrelation de toutes les forces du monde, disons de tous leurs psychismes, de toutes leurs âmes. La vision africaine du monde intègre le pancalisme parce qu’elle intègre le panpsychisme.

En reflet du totalisme cosmique objectif, le totalisme conceptuel subjectif refuse de privilégier l’une ou l’autre approche du réel, que ce soit l’approche esthétique ou l’approche intellectuelle,  ou l’approche éthique…

 

     tourné toujours vers l’occident

     sur le haut perchoir du noyer

     quel désir de proie t’habitant

     te fait le dos tourné

     à l’orient te confier

 

     dans la vie de ce territoire

     dont tu es le centre vibrant

     pour toi mouvant en ton histoire

     lorsque le possédant

     tu vas quel est le plus vivant

 

     l’œil qui te regarde inutile

     d’un espace que tu ignores

     se réjouissant connaît-il

     le grand secret qu’honore

     ta présence dans son décor

 

     à l’orient à l’occident

     au septentrion au midi

     dans la profondeur la hauteur

     tu ressens à demi

     l’horreur du prédateur ardent

 

18 janvier 2013

 

« La scandaleuse beauté du mal » (Milan Kundera). Expression frappante, mais inexacte, maladroite* La beauté n’est pas essentielle à l’objet qu’elle revêt, elle n’en est pas l’expression. Une arme peut être belle sans que sa beauté ait rien à voir avec sa capacité de tuer ou blesser, même si cette beauté peut constituer un ajout psychologique à sa nocivité. Si un guerrier aime son épée et en prend soin, si un soldat est fier de son fusil d’assaut et l’entretient avec amour, c’est comme d’un bien précieux pour lui parce qu’elle exprime sa violence. L’arme blanche, l’arme à feu sont souvent fascinants, et leur beauté participe à cette fascination. De même le cinéma, dans son exigence de beauté, sait donner à l’horreur un attrait esthétique. Mais encore une fois, ce n’est pas la beauté qui tue. L’expression « la beauté du mal » est une méprise. Ce n’est pas le mal qui est beau dans une belle chose, un bel être, c’est l’action de cette chose, de cet être, (pas plus que, dans une expression parallèle, il n’y a d’ « intelligence du mal »).

* La préposition « de/du » est très polysémique. Le Petit Robert en donne une douzaine de sens.

La « beauté du mal » n’est « scandaleuse » que si l’on ignore la nature de la beauté, ses causes, sa cause, peut-être aussi sa finalité. Hypothèse : le psychisme de la matière œuvre à son embellissement comme il travaille à sa complexification/conscience, à son intelligence. La matière est, dira-t-on, animée d’un dessein esthétique comme elle est animée d’un dessein intelligent. Présente en chacune de ses particules, l’âme du cosmos, certains diront son logos, travaille avec le temps pour instaurer et parfois restaurer la beauté des choses et des êtres. Encore une fois, on comprend pourquoi dans la pensée du Camerounais Basile Fouda le pancalisme africain est lié au panpsychisme.

Le poète anglais Gerard Manley Hopkins, qui se lamente sur la destruction de la beauté de la nature par l’homme, pense cependant que la nature peut reprendre le dessus et restaurer la beauté parce que sa profondeur est animée d’une fraîcheur inépuisable :

     « And all is seared with trade ; bleared, smeared with toil

     And wears man’s smudge…

     And for all this, nature is never spent ;

     There lives the dearest freshness deep down things »

 

     Tout est flétri par le commerce, la chassie, la souillure du travail

     Tout porte salissure humaine…

     Et malgré tout, jamais la nature ne s’épuise

     Au plus profond des choses, vit très précieuse une fraîcheur

Hopkins parle de profondeur, de « profond des choses », mais c’est une image. La fraîcheur des choses dont il parle est chose psychique, spirituelle. Elle n’est ni superficielle ni profonde, elle n’appartient pas à l’espace alors même qu’elle agit dans l’espace. Ainsi peut-on comprendre le paradoxe de Paul Valéry : « Ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau ». La peau des choses ne manifeste pas leur âme individuelle, mais, plus « profonde », l’âme du cosmos tout entier, l’Esprit, cause première de toute beauté et plus « profond » que la matière visible où elle se manifeste. Ainsi le dit Hopkins, enthousiasmé :

     « Because the Holy Ghost over the bent

     World broods with warm breast and with ah ! bright wings. »

 

     C’est que le Saint Esprit couve le monde amer

     De son sein chaud, oui, de ses ailes de lumière. »

                                  « God’s Grandeur »

« L’Eternel fait pleuvoir (sa beauté) sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5, 45). Telle est la cause première de la beauté. L’Eternel la prodigue pour que l’humain premier en jouisse et pour que l’humain dernier s’en réjouisse avec lui. Toute beauté s’origine dans l’altérité positive de l’Être de l’être.

 

Pourquoi s’étonner de la violence verbale des chefs de la NRA ? Elle est cohérente avec la violence de leurs armes. Toutes deux sont la kevod, la doxa, la gloire du neïkos cosmique, du thanatos humain qui les possède.

 

     le souffle de l’hélicoptère

     sur la nature

     l’épure

     donne à la vie de frémir et de renouveler la face de la terre

 

19 janvier 2013

 

Pouvons-nous nous dire disciples de Yeshoua ? Non pas au sens de le tenir pour adorable, mais au sens de « garder sa parole », de « suivre son commandement ». Car ce n’est pas du tout la même chose : « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon père qui est dans les cieux » (Matthieu 7, 21). Être disciple de Yeshoua, ce n’est pas être serviteur d’un Seigneur, pas même être serviteur d’un serviteur, mais partager sa condition de serviteur, la condition de celui qui est parmi les autres comme « celui qui sert à table » (Luc 22, 27). S’il nous arrive d’aller au restaurant et d’y être servis, quel regard portons-nous sur le serveur, la serveuse ? Il elle est notre modèle, la figure de Yeshoua.

Yeshoua a-t-il placé la barre trop haut ? Avons-nous réalisé comme ses compagnons que son idéal est « impossible » (Matthieu 19, 25s) ? Tous toutes autant que nous sommes, à commencer par les princes de l’Eglise, nous ne sommes même pas à la hauteur de l’idéal de Jean le baptiste : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas. Que celui qui a à manger fasse de même » (Luc 3, 11). C’est ce qu’a fait Zachée (Luc 19, 8). Qui d’entre nous l’a fait ? Et l’idéal proposé par Yeshoua va bien plus loin, il va jusqu’à la dépossession totale, non seulement de ses biens mais de soi-même, de son ego. Il est bon d’au moins le comprendre, d’en prendre une conscience existentielle, d’éprouver la tristesse du jeune homme riche face à cet impossible (Matthieu 19, 22), de répéter avec Léon Bloy : « Il n’y a qu’une seule tristesse, c’est de n’être pas des saints ».

Sans doute ne pouvons-nous pas quitter vraiment le royaume de l’avoir et entrer dans le royaume de l’être, de l’Être de l’être, d’Aimer, qu’avec la mort.

L’idéal de Yeshoua est ce feu dévorant annoncé par Jean : « Il va brûler la bale du grain dans un feu inextinguible, puri asbestô, le feu de l’amour éternel, le feu de l’esprit d’Aimer. Si nous l’accueillons, il ne restera rien de notre avoir, nous partagerons la pauvreté ontologique de l’Eternel, nous ne serons plus qu’être avec l’Être de l’être, l’Amour qui ne vit que pour les autres, je pour et par tu.

C’est en gardant cet idéal d’amour présent à la conscience que nous pourrons cheminer, homo viator, vers le Royaume. Ainsi pourrons-nous nous demander chaque soir : de quel avoir me suis-je allégé aujourd’hui pour le donner aux autres ? En quoi suis-je plus être que ce matin ? Avec « crainte et tremblement » en notre impuissance, mais confiant qu’Aimer s’offre à réaliser en nous « le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 12s).

 

L’idéal de Yeshoua est un idéal ontologique au sens où il réfère son éthique et sa spiritualité à l’Être de l’être, Aimer. Il inclut l’égalité ontologique, et fonde ainsi l’idéal démocratique d’égalité. Un idéal, car nos démocraties n’en sont encore qu’à l’égalité des droits ; elles peinent à établir l’égalité des chances, et elles en sont encore à quelques années-lumière de l’égalité des conditions proposée par Jean le baptiste.

 

L’humain premier s’embellit pour inviter à la jouissance, l’humain dernier pour inviter à la réjouissance.

 

     en regardant fondre la neige

     l’œil ébloui

     relie

     toutes les dentelles du vide où son art les allège

 

20 janvier 2013

 

« Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur. – je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. – Non, car moi par qui tu l’apprends t’en peux guérir, et ce que je te le dis est un signe que je te veux guérir. A mesure que tu les expieras, tu les connaîtras et il te sera dit : « Vois les péchés qui te sont remis. » 

Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceux que tu connais » (Pensées, éd. Sellier fragment 751, pp. 580s). Pascal parle des péchés, mais il n’y a qu’un péché, quelles que soient les formes qu’il prenne. Le seul péché est de ne pas aimer. (C’est d’ailleurs pourquoi c’est en aimant qu’on les « expie », ou mieux, qu’on en « guérit ». N’est-ce pas ce que nous apprend le pardon de la pécheresse de l’Evangile : « Elle a beaucoup péché, mais ses nombreux péchés lui sont remis puisqu’elle aime beaucoup » (Luc 7, 47). Pascal donne aussi à comprendre que la guérison du péché est progressive, c’est-à-dire que l’amour est progressif, que c’est un long chemin vers la perfection d’Aimer dans la disparition du « péché », du non-amour.

Pascal reprend la prière du psalmiste : « Qui connaît ses erreurs ? Purifie-moi des fautes secrètes » (Psaume 18/19, 12). Comme le psalmiste, Pascal ne parle pas seulement le langage du psalmiste au sens de l’inconscience de notre « péché », mais aussi de la morale religieuse pour laquelle la faute est un acte, une souillure dont on doit se purifier pour être en bons termes avec la divinité toute-puissante. L’Eglise ne parle-t-elle pas maintenant du « sacrement de la réconciliation » ? Avec Yeshoua et le Tout-aimant, le « péché » n’est pas une offense faite à un dieu avec lequel il faut ensuite se rabibocher ; c’est un manque d’amour, et l’on en sort progressivement pour finalement entrer dans le Royaume de l’Amour en aimant toujours mieux, en recherchant la perfection de l’amour qui est de ne penser et agir, de ne vivre que pour les autres.

 

Crémation. Ses progrès rapides en Occident, en France entre autres, pourraient donner à penser qu’elle fait partie de la mutation civilisationnelle en cours dans les trois moments les plus traditionnellement sacrés de l’existence humaine : la naissance, le mariage et la mort.

Cependant, comme l’enterrement, la crémation peut être un acte sacré. C’est le choix de l’hindouisme comme l’enterrement est celui du monothéisme. L’Eglise catholique a longtemps interdit la crémation au nom du dogme de la Résurrection de la chair, une résurrection imaginée comme matérielle alors que Yeshoua avait mis les choses au point avec les Sadducéens : « ressuscités, on est comme les anges dans le ciel » (Luc 20, 35). Mais elle l’accepte maintenant et peut la faire précéder d’une cérémonie d’obsèques.

L’honneur rendu aux corps des défunts remonte aux origines de l’humanité, et ce n’est sans doute pas seulement parce que la mort est un des événements les plus terriblement fascinants de l’existence. On a avancé la théorie qu’à l’origine le culte des morts avait résulté de la peur : on pensait que les morts devenaient des esprits dotés d’une puissance qui pouvait s’avérer aussi bien maléfique que bénéfique : il était nécessaire de les honorer par des rites appropriés.

Certaines civilisations ont exclu la crémation parce qu’elles considéraient la conservation du corps comme indispensable à la survie dans l’au-delà. Cela a conduit les anciens Egyptiens à la momification des défunts comme à l’édification de ces tombeaux monstrueux que sont les pyramides. Notre civilisation en voie de désacralisation a préservé quelques beaux restes de cette antique croyance. Nous continuons de fleurir nos tombes avec le vague sentiment qu’elles gardent un je-ne-sais-quoi de la présence de nos disparus. Certaines crémations d’ailleurs n’évacuent pas ce sentiment : on garde précieusement les urnes funéraires. La crémation extrême est cependant suivie de la dispersion des cendres dans des eaux qui les emportent et les délocalisent.

Voilà qui donne à penser à qui ose penser, à qui a décidé d’entrer en philosophie.

 

     le feu qui brûle toute chair

     nous fait entendre

     les cendres

     comme poussières que le vent disperse dans la joie de la lumière

 

21 janvier 2013

 

« Les morts ne sont pas morts. » A quoi correspond l’imagination poétique de Birago Diop ?

 

     « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,

     ils sont dans l’ombre qui s’éclaire

     et dans l’ombre qui s’épaissit,

     les morts ne sont pas sous la terre :

     ils sont dans l’arbre qui frémit,

     ils sont dans le bois qui gémit,

     ils sont dans l’eau qui coule,

     ils sont dans l’eau qui dort…

     Les morts ne sont pas morts. »

 

Est-elle le fruit de cette hypersensibilité africaine dont a parlé Senghor ? La psychanalyse a évidemment sa réponse, elle a réponse à tout. Et laquelle ? Celle de Freud, matérialiste, ou celle de Jung, spiritualiste ? Vaine question peut-être. Il suffit d’aimer, il suffit d’aimer les disparus, les nôtres et tous les autres. Avec les morts aussi, il faut passer d’éros à agapè et espérer entrer dans le Royaume des cieux, d’y converser un jour avec Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Elie et toutes celles et ceux qui ont été jugés « dignes de la résurrection » (Luc 20, 37 ; 9, 30).

Marguerite Yourcenar a consacré de longues pages pathétiques au deuil que fit  l’Empereur Hadrien de son jeune amant suicidé Antinoüs. C’était en Egypte, et, avant qu’on ne descendît le corps dans un puits funéraire, il fut embaumé. Hadrien avait vu travailler les embaumeurs d’Alexandrie : « Je savais quels outrages j’allais faire subir à ce corps. Mais le feu aussi est horrible, qui griffe et charbonne cette chair qui fut aimée ; et la terre où pourrissent les morts », et où il ne reste bientôt plus de la chair, disent Tertullien et Bossuet, que « ce je-ne-sais-quoi qui n’a de nom dans aucune langue ».

La chair est belle et bonne, mais elle est provisoire. Sa lente déchéance au fil des ans et l’imagination de sa désagrégation finale sont des invitations à passer à l’esprit, à l’Amour. Bien peu semblent entendre ces invitations, beaucoup s’arc-boutent contre le temps, serviteur pourtant de toute création.

Celles et ceux qui dispersent les cendres de leurs morts dans l’espace illimité des vents et des eaux mouvantes peuvent comme Birago Diop les imaginer partout présents : dans les lumières de l’aube et du crépuscule, dans « le buisson en sanglots », dans le feu et le vent, « dans les herbes qui pleurent », « dans la demeure ». Elles ils peuvent les aimer dans toutes les présences cosmiques et humaines, images de la toute-présence de l’Eternel Amour. Dans son deuil d’Antinoüs, Hadrien fait d’une étoile de la constellation de l’Aigle « son étoile, son signe. Je m’épuisais chaque nuit à suivre son cours… elle palpitait soudain comme une gemme, elle battait comme un cœur ». (Assia, n’as-tu pas fait de ton Marcou une étoile lorsqu’il t’a délaissée ? « Je sais que dans quelques semaines ton étoile ne se lèvera plus, mais je saurais attendre, et quelle joie lorsqu’une nuit de nouveau je la verrai paraître sur l’horizon. Je vivrai de sa présence, de son départ et de son  retour ».

 

Le mot « tentation » fait dresser l’oreille de celles et de ceux qui pensent, il appartient au langage de la manipulation.

 

     en toi les étoiles rêvent

     de tes vivants de tes morts

     de leurs destins de leurs mains

     tendues à travers l’espace

     de l’esprit

 

     dans l’air tremblant leurs clins d’œil

     accueillent l’incertitude

     en dépit de la distance

     d’y mêler ton aventure

     de l’esprit

 

     autant qu’auprès de leurs tombes

     où pleurent celles qui aiment

     ont rendez-vous les absents

     dans le sang brûlant du monde

     de l’esprit

 

22 janvier 2013

 

Imaginatio vera, l’imagination vraie crée des imaginaux : elle transmue les réalités visibles en images médiatrices de l’invisible. Ainsi les tombes deviennent-elles pour les ami/e/s des défunts des médiatrices (des « anges », dirait-on dans la spiritualité iranienne). Mais d’autres lieux et d’autres objets peuvent faire l’affaire : une étoile pour l’empereur Hadrien pleurant son Antinoüs, un crucifix pour un/e dévot/e du Christ, une icône pour un orthodoxe pieux, une hostie consacrée pour un/e catholique fervent/e, La Mecque, Lourdes ou Bénarès pour les pèlerins ardents… Virtuellement tout être physique peut ainsi se transmuer en imaginal des êtres spirituels. Parmi tant d’autres encore, un jardin de Kyoto pour un bouddhiste zen, une carte pour un géographe, un livre pour un bibliomane (évidemment une Bible pour un juif et un chrétien, un Coran pour un musulman, un Adi-Granth pour un sikh…), et toutes ces choses et ces lieux que sacralisaient les peuples du passé : lune, soleil… rocher, source, clairière…

Henry Corbin a étudié ce processus spirituel en islam : L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî.

 

Se donner comme programme de pensée l’image du puzzle, c’est penser ensemble indissociablement l’un et le multiple dont le problème préoccupe la philosophie depuis ses origines. Cette association n’est pas ici une opposition. L’altérité positive de l’Être de l’être les pense en une symbiose de réciprocité. Le multiple y est l’autre aimé de l’un. Qui accueille cet amour ontologique participe au jeu éternel de l’Infini et du fini, de l’Être et des êtres. Exprimé ainsi, cela paraît froidement intellectuel, mais c’est la joie que nul ne peut ravir (Jean 16, 22), la béatitude de la sollicitude.

    

       les vieux chemins sont des chemins qui tournent

       dans le respect des champs des laboureurs

       mais  voie romaine la route moderne

       se moque du tiers et du quart

 

       dès son départ elle pense à sa fin

       et pour s’y rendre au plus vite elle feint

       de ne rien voir de la beauté qui passe

 

       aperçue au plus près ou là-bas contemplée

       qui marche en sa présence sur les bords

       pour se garder des monstres qui se pressent

       connaît l’accord secret de la chair et du monde

       où la sève et le sang se sentent fraternels

 

       mais plus que l’arbre sûr de ses racines

       le marcheur des chemins peut se donner

       à toutes les beautés que lui offre divine

       la campagne qui vit illuminée

 

23 janvier 2013

 

La vérité alêtheia est une rareté sur le marché des idées. Ce qui abonde, ce sont les opinions, les doxa que nous prenons souvent pour des vérités parce que nous en faisons des convictions, des convictions religieuses (ou irréligieuses), idéologiques, politiques, scientifiques même, surtout parmi les sciences humaines. C’est que nous avons besoin de vérité pour vivre dans un certain confort psychologique. Le scepticisme et l’agnosticisme absolus sont invivables. Même l’épouvantable sentiment de l’absurde qu’ont exprimé et mis en scène dans le théâtre et le roman certains penseurs talentueux ou géniaux du XX° siècle avait pour eux du moins la chance de se trouver un sens artistique.

Montaigne a résumé l’intensité de son scepticisme philosophique dans un élégant « que sais-je ? », et il semble s’être raccroché à la bouée de sa foi religieuse pour ne pas déprimer. Certains athées ont préféré croire qu’il était des leurs plutôt que de penser qu’il aurait pu céder à ce qu’ils estiment être une indigne tentation.

La vérité ontologique, celle de l’Être de l’être comme Altérité positive qui fonde toutes les pensées de la Spiritualité de l’altérité, est raisonnablement démontrable. Mais elle ne peut manquer d’être rejetée par un grand nombre comme une conviction illusoire. C’est qu’elle n’est véritablement accessible qu’au cœur. La raison ne fait que tenter de la vérifier. Il faut « être de la vérité » pour l’entendre. Il faut être de l’amour pour entendre l’Amour. Aux yeux de la raison, cela peut bien passer pour une pétition de principe.

 

Pour Pascal, «les principes se sentent… Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point part, essaie de les combattre… » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). Dommage que Hume et ses avatars n’aient pas entendu cette évidence et qu’ils se soient ainsi privés de la puissance heuristique du principe de causalité.

 

     ces chênes dans la brume se rassemblent

     leur bouquet se resserre dans les eaux  il semble

     que dans cette sève leur sève se retrouve

     et que leurs cœurs à tous les autres s’ouvrent

 

     lorsqu’en allant marcher de l’un à l’autre

     après s’être approchés de leur ensemble  notre

     sang en partage ou  peut-être en échange

     pourra entendre les messages de leurs anges

 

24 janvier 2013

 

Douter. Qui prend conscience de la doxa parménidienne se met à douter de tout, ou presque. On entend assez souvent des athées dire que les croyants doutent nécessairement, que le doute est inhérent à la croyance. Les croyants pourraient d’abord  répondre que ce que les athées expriment ainsi est aussi une croyance, une opinion, et que si les athées prenaient conscience de son état de doxa, ils la ressentiraient comme douteuse. Mais les croyants pourraient surtout regretter que ces athées se trompent : plût au ciel (?!) que tous les croyants doutassent ! Ce serait la fin de leurs fanatismes et de leurs intolérances au nom de leurs monopoles de la vérité. Et si tous les athées faisaient de même… Ah si Hitler, Staline, Mao, Pol Pot… avaient pu douter ! Exemple extrême, mais l’extrémisme guette toutes celles et ceux qui n’osent pas douter de leurs opinions, qui en font des convictions qu’ils prennent pour des vérités alêtheia. Ils ne veulent pas penser et  sont victimes de la bêtise.

Il y a des croyants virulents, il existe aussi des athées virulents. Alors ? Vive le doute ? Vive l’agnosticisme ? Peut-être s’il ne s’étend pas à l’Amour, seul digne de foi, assuré de sa certitude puisque fondé sur l’alêtheia de l’Être de l’être. Qui accueille la vérité de l’Amour, la vérité de l’Être de l’être, peut se permettre de douter de tout le reste, de remettre en question toutes les opinions : religieuses, philosophiques, idéologiques, politiques, et même quelques « vérités » scientifiques d’aujourd’hui qui risquent de ne plus l’être demain. Celles et ceux qui tiennent ferme la vérité de l’Être de l’être comme altérité positive peuvent non seulement échapper à l’absurde, mais aussi  utiliser cette vérité comme mesure du degré de probabilité de toutes les doxa.

Celles et ceux qui prennent conscience de l’étendue de la doxa vivent intellectuellement dans le doute, mais elles ils peuvent positiver et vivre à l’aise dans le probable. (Le probabilisme a été une opinion théologique. Les Dominicains et puis les Jésuites en firent la base d’une doctrine morale parfois accusée de laxisme. Elle irrita Pascal et ses amis de Port Royal.  L’idée était que lorsque deux opinions de théologie morale s’affrontaient, on était en droit de choisir la moins sûre si cela vous arrangeait). Quant au probabilisme philosophique, c’était déjà une position philosophique dans la Grèce antique. En France il a commencé à retenir vraiment l’attention des philosophes au XIX° siècle avec Antoine Cournot (1801-1877). Il est utile de noter que sa philosophie était celle d’un mathématicien, que son probabilisme était fondé sur des calculs mathématiques. Il a montré, et c’est capital, que le hasard n’est pas une illusion, contrairement à ce qu’ont pensé Pierre Laplace (1749-1827) et bien d’autres déterministes jusqu’à nos jours.

Faire du hasard une illusion et du déterminisme absolu une vérité scientifique s’accorde avec la croyance au dieu omniscient et omnipotent du monothéisme. Le hasard véritable va de pair, au contraire, avec l’indéterminisme et avec la liberté, et d’abord avec la liberté ontologique, essentielle à la vérité de l’Être de l’être comme Altérité positive. Admettre cette vérité, celle de l’Amour, conduit à admettre cette liberté ainsi que la dimension indéterminée de la matière et la réalité du hasard. Accueillir la vérité de Yeshoua, son intuition de l’Eternel Amour, c’est nécessairement reconnaître la réalité du hasard, l’indéterminisme de la matière et la liberté ontologique de l’humain.

 

     ouvert au hasard de la page

     ivre le livre

     délivre

     parfois l’image inconnue de passage d’un lumineux message

 

25 janvier 2013

 

Universalisme ? Chez l’humain premier, c’est le désir d’imposer à tous les peuples des valeurs de l’avoir en les disant universelles alors qu’elles ne sont que celles d’une culture particulière. Chez l’humain dernier, c’est le désir de proposer à tous les peuples les valeurs de l’être qui sont celles de l’égalité et de la liberté ontologiques dans la promotion des valeurs propres à chaque culture et à chaque personne.

L’universalisme de l’avoir veut faire de tous les habitants de la terre des producteurs consommateurs (même l’information y devient un produit de consommation). L’universalisme de l’être veut proposer à tous les habitants de la terre le partage des biens et le dialogue des idées.

La frontière entre l’humain premier et l’humain dernier passe à l’intérieur de chaque habitant/e de la terre. A chacun/e d’en prendre conscience et de faire son choix.

 

Le monde de la doxa parménidienne, le monde du plus ou moins probable / improbable, est celui où nous vivons au quotidien. En prendre conscience nous invite à penser, à ne laisser personne penser à notre place, à peser toute idée qui a cours sur le marché des doctrines philosophiques, politiques, sociales, culturelles, artistiques, religieuses, voire scientifiques.

Marguerite Yourcenar a prêté à son empereur Hadrien, son « homme presque sage », des réflexions politiques qui auraient pu être les siennes. En particulier celles qui concernent les lois et que Montaigne et Pascal auraient pu méditer :

« Il faut l’avouer, je crois peu aux lois. Trop dures, on les enfreint, et avec raison. Trop compliquées, l’ingéniosité humaine trouve facilement à se glisser entre les mailles de cette masse traînante et fragile. Le respect des lois antiques correspond à ce qu’a de plus profond la piété humaine ; il sert aussi d’oreiller à l’inertie des juges. Les plus vieilles participent de cette sauvagerie qu’elles s’évertuaient à corriger ; les plus vénérables sont encore le produit de la force. La plupart de nos lois pénales n’atteignent, heureusement peut-être, qu’une petite partie des coupables ; nos civiles ne seront jamais assez souples pour s’adapter à l’immense et fluide variété des faits. Elles changent moins vite que les mœurs ; dangereuses quand elles retardent sur celles-ci, elles le sont davantage quand elles se mêlent de les précéder. Et cependant, de cet amas d’innovations périlleuses et de routines surannées, émergent çà et là, comme en médecine, quelques formules utiles… » (Mémoires d’Hadrien, éd. Gallimard folio, pp. 328, 127s).

L’incertitude et l’évolution incertaine du droit, la variété et la variabilité des lois, voilà un bon exemple de doxa : les convictions des uns et des autres ne sont que des opinions qui se prennent pour des vérités. La vérité de l’Être de l’être les éclaire de sa lumière éternelle.

 

     vieux chêne tends tes mille bras

     apprête tes dix mille mains

     dans le secret du cœur qui bat

     alenti près du sang humain

 

     cousin respectueusement

     à t’approcher dans le silence

     et te devenir en t’aimant

     je sens ma sève trouver sens

 

     demain l’appel de la lumière

     fera jaillir nos mains nouvelles

     et elles applaudiront l’air

     quand il fera danser les belles

 

     l’esprit qui plane sur nous tous

     de l’immensité de l’espace

     et de l’éternité nous pousse

     à cheminer devant sa face

 

26 janvier 2013

 

« Cette magie sympathique qui consiste à se transporter à l’intérieur de quelqu’un » (Mémoires d’Hadrien, p. 330). Tel est l’un des secrets de la fiction historique que Marguerite Yourcenar livre à ses lectrices et lecteurs. On y reconnaît l’empathie, cette capacité qu’a notre chair, âme et neurones, de communier à l’autre. Âme et neurones, car c’est un acte qui ne s’explique pleinement que par une communication psychique (contrairement à ce que croit le matérialisme dans sa négation du psychisme de la matière). Si Yourcenar parle de magie, c’est qu’elle a ressenti la présence en elle de son personnage lorsqu’elle travaillait à en retrouver les pensées.

N’est-ce pas le secret des meilleurs actrices et acteurs ? Yourcenar évoque les mots de « Hamlet en présence de l’acteur ambulant qui pleure Hécube. (Le voilà) bien obligé de reconnaître que ce comédien qui verse de vraies larmes a réussi à établir avec cette morte de trois fois millénaires une communication plus profonde que lui-même avec son père enterré de la veille » (id. p. 333).

L’empathie ne signifie pas nécessairement que l’on éprouve les sentiments de l’autre, ni que l’on partage ses valeurs. L’empathie que l’animal manifeste par le mimétisme dans son monde de l’altérité négative est au service de la défense et de l’attaque. Elle permet à la proie de se protéger du prédateur et au prédateur d’approcher de la proie en se fondant dans les formes et les couleurs de leur environnement. Dans la psychologie de l’humain premier qui prolonge celle de l’animal, l’empathie sert à deviner les intentions des autres pour les mieux posséder et dominer. Dans celle de l’humain dernier, elle permet de deviner les pensées des autres pour les mieux respecter et servir, et, plus généralement, pour les mieux connaître afin d’adapter son comportement à leur égard. On le voit chez Yeshoua, dont les évangélistes disent qu’il connaissait les pensées de ceux et celles dont il s’approchait (Matthieu 9, 4 ; Marc 2, 8 : Luc 5, 22 ; 7, 39ss ; Jean 1, 47s ; 2, 25 ; 4, 17ss ; 6, 71…).

Certaines certains d’entre nous sont plus naturellement doués que d’autres dans ce domaine, mais il nous est bon à tous de connaître nos capacités latentes ou manifestes, de les développer et de les utiliser pour mieux servir les autres.

 

Ne pas être du monde, mais être dans le monde (Jean 15, 19 ; 17, 14ss), c’est être inactuel dans sa pensée et actuel dans son action. Inactuel car dégagé, libéré par l’Esprit, de la doxa intellectuelle et éthique de son temps et de son lieu, de sa culture. Actuel parce qu’inspiré par l’Esprit pour servir les autres avec respect, dilection et sagesse.

Une loi doit être actuelle. Les législateurs doivent avoir une éthique de conviction dans leurs pensées et une éthique de responsabilité dans leurs décisions. Comme le fait dire Marguerite Yourcenar à son empereur, les lois sont « dangereuses » lorsqu’elles « retardent » sur l’actualité des moeurs ; « elles le sont davantage quand elles se mêlent de (la) précéder ». Les législateurs feraient bien de s’en souvenir en ces temps où l’actualité bouillonne autour de ces fondamentaux de l’existence humaine que sont la naissance, le mariage et la fin de vie.

 

     la buée hante le miroir

     comme une brume

     allume

     dans le cœur tâtonnant transmué le désir de te voir

 

     il faut attendre que se lève

     dans la prière

     cet air

     brûlant qui du désert accourt à l’appel ardent de l’élève

 

27 janvier 2013

 

Pascal savait encore équilibrer le rôle du cœur et celui de la raison dans la recherche de la vérité, dans la quête de l’être et de l’Être de l’être. Il a eu ces mots que l’on répète facilement : « Dieu sensible au cœur, non à la raison ». Le contexte immédiat est un peu oublié : « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison : voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier, fragment 680, p. 467).

Mais alors, qu’est-ce que le cœur chez Pascal ? Il faut, pour s’en faire une idée, lire les divers passages où le mot apparaît. On voit qu’il est lié au « sentiment », défini assez exactement comme « connaissance comportant des éléments affectifs et intuitifs » (Le Petit Robert), qu’il ressemble à « l’instinct » comme « faculté naturelle de sentir, de pressentir, de deviner (ibid.). On voit aussi que ces définitions sont approximatives, incertaines. Et c’est heureux. Elles sont doxiques, elles font partie de la doxa parménidienne. Si Pascal utilise le mot « cœur », c’est que c’est un mot symbolique et non un mot abstrait comme le mot « intuition ». Le mot « cœur » vise une réalité discursivement informulable et que toute définition trahit parce que la définition appartient au discours. Ne penser que par discours, c’est châtrer la pensée en la dépossédant du symbole.

Depuis Pascal, le rôle du « cœur » a été minimisé, voire exclu de la philosophie au profit de la raison. Le rationalisme règne, privant la pensée de la voie royale de l’Être de l’être.

Il est utile ici de se rappeler ce que Michel Foucault a décrit comme des mutations de l’épistémè dans la pensée occidentale depuis le Moyen Âge. (L’épistémè est l’ensemble des savoirs et des valeurs d’une culture). La Renaissance a mis l’accent sur l’analogie des êtres telle qu’elle est assez bien concrétisée dans la parenté du macrocosme de l’univers et du microcosme de l’humain. L’Âge classique a privilégié la représentation des êtres, leur connaissance discursive. L’Epoque moderne, au XX° siècle surtout, s’est caractérisée par un humanisme exclusif privilégiant l’approche des êtres par les signes, les signes linguistiques en particulier. Et puis le moderne a été suivi par le post-moderne… Prendre conscience de ces mutations peut nous inciter à nous détacher de notre épistémè en en relativisant les savoirs et les valeurs.

La connaissance de l’Être de l’être comme altérité positive permet cette relativisation sans crainte de sombrer dans le scepticisme et le non-sens. L’Être de l’être devient la vérité des vérités et la valeur des valeurs, pesant et remettant à leur place de doxa les diverses convictions philosophiques, idéologiques, religieuses…

 

     ce que sera voir ton visage

     dans la lumière

     du faire

     sera-ce le savoir du bel amour en toi l’infini paysage

 

28 janvier 2013

 

Conviction. Une conviction est une opinion, une doxa à laquelle on donne, souvent par erreur et illusion, valeur de vérité, d’alêtheia. Les opinions sont plus ou moins vraies, plus ou moins fausses ; c’est un éventail de tous les degrés de probabilité, de la plus grande incertitude à la plus grande certitude. Faut-il par ailleurs maintenir une discontinuité entre doxa et alêtheia comme le faisait Parménide ?

Les mots eux-mêmes sont incertains. Qu’est-ce qu’une conviction ? « Un acquiescement de l’esprit fondé sur des preuves évidentes ; la certitude qui en résulte », et aussi, au pluriel surtout, une « opinion assurée ». Mais en chaque opinion, quelle est la part d’objectivité dans la réalité et quelle est la part de subjectivité dans l’intelligence qui accueille les « preuves évidentes » ? Et dans quels domaines ? Les convictions en matière religieuse, philosophique, politique, sociale… ne se fondent pas forcément sur des preuves évidentes, ni même parfois « l’intime conviction » des jurés dans un tribunal.

Faut-il, puisqu’il s’agit de mots, s’intéresser à l’étymologie ? Convincere, c’est com-, intensif + vincere, vaincre. Le processus qui conduit à la conviction est-il un processus libre ? Convaincre, se laisser convaincre, c’est parfois vaincre, se laisser vaincre par une argumentation plus ou moins recevable objectivement. Les sophistes grecs ont montré que la puissance d’une argumentation relève de son habileté verbale plus que de sa véracité. Quant à persuader, se (laisser) persuader, c’est plus subtil que convaincre et se (laisser) convaincre : il y entre du sentiment autant que de l’intelligence, et la subjectivité y tient un rôle plus important que l’objectivité ; mais ce peut être aussi une erreur et une aliénation.

Les débats actuels sur le mariage montrent l’incertitude des opinions chez celles et ceux qui sont pourtant censées en savoir plus long que la moyenne d’entre nous : ces philosophes, ces psychanalystes, ces anthropologues… ne parviennent pas à se mettre d’accord. Il semble donc prudent de ne pas se faire de convictions dans ce domaine (et sans doute dans beaucoup d’autres). L’agnosticisme, cette certitude de l’incertitude, a au moins l’avantage d’inciter à la tolérance, voire d’inviter à la reconnaissance des autres dans la bienveillance de l’agapè, quelles que soient leurs opinions, voire leurs convictions.

 

« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » (Matthieu 5, 8). Qu’est-ce ici que le cœur ? Ce n’est pas forcément ce qu’en pensait Pascal. Pour Benoît XVI, c’est « l’homme dans sa totalité », corps et âme, affectivité, entendement et volonté (Jésus de Nazareth, p. 114). Le psaume 24, en un parallèle fréquent dans la littérature et la pensée hébraïques, associe « le cœur pur » et « les mains innocentes ». Pur, c’est aussi dans notre langue ce qui est sans mélange (de l’eau pure. On peut penser que pour Yeshoua le cœur pur est celui où ne demeure plus rien de l’humain premier, du « monde » (Jean 17, 16 ; I Jean 2, 15s), du désir de posséder, comprendre et dominer, où l’agapè a totalement transmué éros et thanatos. Le pur amour voit l’Eternel parce que l’Eternel est pur Amour. Et « voir », c’est ici communier avec l’autre, être un avec lui en mutuelle connaissance et face à face (Jean 14, 19 ; 17, 23 ; I Corinthiens 13, 12).

 

     les branches des chênes s’embrassent

     dans le commun

     de l’un

     éternel où s’échangent respect et tendresse face à face

 

29 janvier 2013

 

Opinion. La diversité, la multiplicité des opinions, qu’elles soient ou non vécues comme des convictions, comme des vérités « assurées », évidentes pour celles et ceux qui les vivent, cette diversité, surtout en matière religieuse, devrait, évidemment, faire question. Mais comment pourrait-elle faire question pour quelqu’un qui tient son « opinion assurée », sa conviction, pour la vérité ?

On peut se souvenir de la petite phrase du sage Malien Amadou Hampâté Bâ : « Il y a ma vérité, il y a ta vérité, et il y a la vérité ». C’est une si belle phrase que l’on peut s’en faire un mantra sans en peser tout le sens. On dira ici, à titre d’opinion non assurée, que « ma vérité » et « ta vérité » sont pour moi et toi des opinions si assurées, des convictions si fortes que nous en faisons des vérités. « La vérité » elle-même c’est alors, par opposition, l’alêtheia, une vérité informulée mais pressentie par toi et moi comme plus assurée que « ma vérité » et que « ta vérité », et dont notre sentiment nous donne de penser que nous renoncerions à nos vérités si nous pouvions la découvrir.

On se rappelle aussi la mémorable question de Pilate à Yeshoua : « Qu’est-ce que la vérité ? ti estin alêtheia ?». C’est une question qui résonne comme l’agnosticisme philosophique hésitant de Montaigne : « Que sais-je ? », la vérité est-elle accessible ? Mais la question de Pilate est celle d’un agnostique assuré à un Yeshoua lui aussi assuré, tellement assuré qu’il fait de sa vérité le tout de son existence : « C’est pour cela que je suis né, que je suis venu au monde : témoigner de la vérité » (Jean 18, 38, 37).

Yeshoua dit aussi que pour l’écouter et l’entendre, il faut « être de la vérité », et cet « être de » est aussi celui de « être de l’Eternel » : « Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Celui qui est de l’Eternel écoute, entend les paroles de l’Eternel. C’est parce que vous n’êtes pas de l’Eternel que vous n’écoutez pas, n’entendez pas » (Jean 8, 47).

On comprend que la vérité dont parle Yeshoua est liée à des valeurs éthiques. Car « être de la vérité, être de l’Eternel », c’est accueillir l’Eternel tel que Yeshoua le présente en sa vérité : le pur Amour, le pur être sans avoir parce qu’il est tout amour. Il existe un lien ontologique, tautologique entre la vérité de l’Amour et la vérité de l’Eternel. On ne peut connaître l’Eternel qu’en aimant de l’amour dont il aime, puisque « l’Amour agapè est de l’Eternel. Qui aime est de l’Eternel et connaît l’Eternel » (I Jean 4, 7).

Telle est « la vérité », auprès de laquelle « ma vérité » et « ta vérité » ne sont que des opinions assurées. « Seul l’amour est digne de foi », car seul l’amour agapè est la vérité alêtheia de l’Être de l’être.

 

     les yeux mi-clos sous l’appentis encore

     baignée par la douceur de ton sang attiédi

     et comme jamais belle en ton dernier sommeil

     tu gis

 

     la mort qui t’a saisie sans que tu puisses

     pudique te cacher comme tant de tes sœurs

     ne va que lentement te dépouiller

     de ta peau de brunette à la gorge maillée

 

     avant que tes yeux même ne finissent

     avant de t’en aller là où va toute chair

     tu te laisses approcher par les yeux que naguère

     tu redoutais fuyais de ton beau tire-d’aile

 

     tu n’es qu’un souvenir déjà parmi les ombres

     insensibles aux pleurs de ceux qui t’ont aimée

     dans cette multitude éternelle et sans nombre

     où le sanglot ami te laisse inanimée

 

     à moins qu’ouverts à quelque aurore

     tes yeux mi-clos dans les étoiles

     ne fassent signe et se dévoilent

     à celles qui t’aiment encore

 

30 janvier 2013

 

« Aime, et fais ce que tu veux » (Augustin). Aime, et pense ce que tu veux. Si tu aimes, tu ne voudras penser que selon l’Amour. En théologie, cela laisse place à une grande diversité d’opinions et à la possibilité de discussions sereines dans le dialogue inter-religieux. Cela interdit tout dogmatisme. Les dogmes n’apparaissent plus comme des vérités alêtheia, mais comme des opinions doxa.

Cela ne signifie pas qu’ils n’aient aucune valeur, mais leur valeur est proportionnelle à leur degré d’accord avec l’Amour, « seul digne de foi », seule vérité théologique parce que seule vérité de l’Être de l’être.

Ceux qui ont condamné, anathématisé, torturé, tué, brûlé leurs « hérétiques » ont montré à l’évidence qu’ils n’avaient pas foi en l’Amour. Pouvez-vous imaginer Yeshoua condamnant à mort qui que ce soit ? Une Eglise qui s’est livrée à de telles horreurs s’est plus que discréditée, elle s’est perdue. Les Réformés ont eux aussi perdu leur crédibilité : Calvin n’a-t-il pas condamné Michel Servet au bûcher à Genève en 1553 ? Il y a eu chez les chrétiens bien d’autres preuves d’incompréhension de l’Amour ; la persécution quasi continue des Juifs a été l’une des plus révélatrices. (Il ne s’agit d’ailleurs pas d’aimer les Juifs parce que nous serions « spirituellement des Sémites », mais parce qu’ils sont aimés de l’Eternel comme tout être humain, comme tout être).

 

La Spiritualité de l’altérité ne peut dogmatiser sur aucune position théologique, si ce n’est sur l’unique vérité de l’Être de l’être, la vérité de l’Altérité, la vérité de l’Amour. Et ce n’est pas vraiment dogmatiser puisqu’un dogme est imposé alors que l’Amour est proposé. Pour la même raison la Spiritualité de l’altérité ne peut servir de fondement à une institution, car toute institution suppose un pouvoir alors que l’Amour est sans pouvoir.

La Spiritualité de l’altérité s’intéresse à toutes les théologies et à toutes les religions ; elle les étudie à la seule lumière de l’Amour. Et elle n’y admet aucune incohérence, car l’Amour est l’Être de l’être, l’Être de l’être ne peut être que rationnel, les principes d’identité et de causalité sont inhérents à la rationalité de l’Être de l’être.

 

     les petits rires de la vieille armoire

     sont-ils vraiment aussi inattendus

     que le pensent les faiseurs d’histoires

     qui les inventent d’un air entendu

 

     celle qui s’aperçoit de son aura

     à d’invisibles signes alentour

     en sa solitude muette aura

     la certitude un jour d’une présence

 

     en se donnant cette image du rire

     elle s’ouvre une porte au grand secret

     de l’armoire du monde et l’avenir

     lui donnera raison quand bien même à regret

 

31 janvier 2013

 

L’esprit d’Aimer est une inspiration, non un pouvoir. Si la Spiritualité de l’altérité était utilisée pour fonder une institution, elle se perdrait car elle serait mêlée à un pouvoir, elle serait mise au service du « monde » au sens évangélique, au service du désir de dominer, de l’altérité négative. Sous peine de se perdre, les Communautés d’Aimer se gardent de s’institutionnaliser.

L’infini de l’Être de l’être est sans pouvoir sur les êtres ; il n’agit en eux qu’à la mesure de l’accueil qu’ils lui font.

 

« Tu ne tueras point » (Exode 20, 13 ; Deutéronome 5, 17). La transcendance ayant été déclarée taboue par une laïcité pure et dure c’est-à-dire athée, on cherche désespérément de nouveaux fondements à l’éthique (à l’éthique puisque le terme « morale », suspect de transcendance, est lui aussi banni). Le commandement des commandements, « tu ne tueras point », ayant ainsi perdu son fondement transcendant, il faut tout de même lui en trouver un autre : tout être humain doué d’un minimum d’intelligence intuitive sent qu’il lui en faut un. Alors ? « Je ne tuerai point » ? C’est encore une obligation, intériorisée, mais tout de même encore suspecte de transcendance.

Confronté au « ne pas tuer l’autre », on peut avoir le sentiment de l’altérité comme essentielle à l’identité, le rappel que l’on ne peut être soi tout seul, ne serait-ce que parce qu’on a été causé par ses parents et par sa lignée. Et puis, même si l’on décide d’aller vivre en Robinson, on ne pourra le faire que muni de tous les savoir-faire qu’on a appris des autres. Bref, pas de moi sans toi.

L’altérité est essentielle à notre identité, comme à tout être sans doute. Vient un moment de la vie où l’on décide, même si cette décision peut n’être qu’à demi consciente : dans quelle altérité allons-nous vivre ? Car nous avons le choix entre l’altérité négative et l’altérité positive. L’altérité négative se sert de l’autre, ou l’écarte, le supprime parfois. L’altérité positive sert l’autre. (« Je suis parmi vous comme celui qui sert », Luc 22, 27).

L’altérité positive est déjà présente chez l’animal à côté de l’altérité négative ; c’est indéniable en tout cas chez l’animal dit supérieur où les parents prennent soin de leur progéniture. (Il existe chez lui une empathie négative, mais aussi une empathie positive. En philosophe féru/e du principe de causalité, on peut s’interroger sur ses causes, sur son « pourquoi » et sur son « pour quoi »).

Cette connaissance éthologique peut permettre au bon évolutionniste, qui pense que l’humain est un animal en voie de perfection, de découvrir que l’altérité positive, l’agapè, est essentielle à son être, plus nécessaire à son identité que l’altérité négative, et finalement d’en arriver à penser que l’amour est digne de foi, peut-être même « seul digne de foi ». Et cela en strict humanisme areligieux.

On dira ici que la cause première de cette altérité humaniste, si l’on pense selon le principe de causalité qu’il y en a nécessairement une, est une altérité essentielle à l’Être de l’être. Si cette altérité est essentielle à notre être comme participant de l’Être de l’être, peut-on encore parler de transcendance ou d’immanence ? Mais tout ce discours, tous ces raisonnements peuvent-ils, doivent-ils même, convaincre ou persuader ? Il s’agit d’abord d’une intuition, et, selon la liberté ontologique,  il faut « être de » l’amour pour entendre la voix de l’Amour.

 

         elle dort dans la forêt

         c’est à peine si parfois

         le baiser d’un assoiffé

         la fait frissonner de joie

 

         vit-elle de son visage

         à jamais tourné au ciel

         ou de ce corps sans image

         où se cache l’éternel

 

         la tête qui s’en approche

         n’y voit-elle qu’un miroir

         de ce qui en elle hoche

         entre espoir et désespoir

 

         ou cherche-t-elle le fond

         derrière la transparence

         ou même quelque poisson

         qui pourrait lui donner sens

 

         de la savoir à demi

         qui rêve dans la forêt

         en son grand corps insoumis

         fait entrer dans le secret

    

1er février 2013

 

Aimer donne liberté de penser. Penser avec Aimer libère de toute conviction si ce n’est celle de l’Amour, seule vérité alêtheia de l’Être de l’être. Qui a foi en l’Amour seul se sent libre de s’ouvrir à un éclectisme ontologique/théologique sélectif, à l’étude et à l’adoption éventuelle de toute opinion ontologique/théologique compatible avec l’Amour, avec l’Altérité positive. Cet éclectisme promeut et entretient un dialogue interreligieux serein, excluant tout désir de conversion, que ce soit des autres ou de soi-même.

L’unitarisme/unitarianisme est une opinion théologique excluant le dogme chrétien de la Trinité, mais incluant une théologie élargie chez certains jusqu’au-delà du christianisme, voire de toute religion. On en fait remonter l’origine aux « hérésies » du IV°, V° et VI° siècles, l’arianisme surtout. Au XVI° siècle, au moment de la Réforme, il apparaît en Italie et dans l’est de l’Europe, en Pologne et en Transylvanie (alors hongroise et maintenant roumaine). Il s’implante en Angleterre au XVII° et aux Etats-Unis au XVIII°. C’est là qu’il s’épanouit au XIX° siècle avec le transcendantalisme de Henry David Thoreau, de Ralph Waldo Emerson et de quelques grands noms de la littérature américaine tels que Hawthorne et Melville.

On trouve dans ce mouvement philosophico-religieux de nombreuses nuances et variantes congruentes avec sa grande liberté de pensée. Le mouvement unitarien américain est proche de la nature au point de s’approcher parfois d’un panthéisme mystique dans son rapport empathique avec l’univers. En 1961 il est devenu l’Unitarisme universaliste, élargissant ainsi son accueil à toutes celles et ceux qui recherchent une spiritualité qui ne soit affiliée à aucune religion établie.

La Spiritualité de l’altérité ne s’agrège pas à ce mouvement, car elle reste vitalement attachée à l’intuition de Yeshoua. Mais elle en reconnaît les apports dans le cadre d’un éclectisme spirituel sélectif pour lequel « qui n’est pas contre nous est avec nous » (Marc 9, 40).

 

     cette sonate où tu te jettes

     t’entraîne dans ses eaux puissantes

     avec ses vagues frémissantes

     aux béatitudes secrètes

 

     les profondeurs de son royaume

     comptent de multiples demeures

     qui accueillent la chair qui meurt

     dans l’esprit unique du dôme

 

     écoute s’écouler le flot

     des notes dans le grand silence

     qui les appellent dans l’immense

     à abandonner leur îlot

 

     jusqu’à ne plus être avec lui

     que l’autre de toutes les notes

     note comme toutes les autres

     chacune unique en l’infini

 

     la mélodie inachevée

     des vagues qui jamais n’étalent

     après avant elle n’égale

     la sonate en elle rêvée

 

2 février 2013

 

Mashal. C’est en observant avec amour l’univers visible que Yeshoua a connu l’univers invisible de l’Amour. Il a vu le métaphysique dans le physique. Il n’a pu le faire que parce qu’il était « de la vérité », « de l’Eternel ». Il a vu le Royaume céleste dans la royaume terrestre, compris que l’univers était l’œuvre de l’Amour et lui révélait l’Amour parce qu’il était lui-même « de l’Amour ». Il a pensé l’univers en mashal, en images du monde imaginal médiateur du monde spirituel. Ses mashal ne sont pas un habillage de sa pensée, ils sont sa pensée à l’état natif.

Pensée intuitive, antéprédicative qui trouve tout de même à s’exprimer dans un langage d’images arrangées en discours, en un langage discursif qui protège l’intuition primitive dans ses symboles. Parce qu’il vivait l’altérité de l’Eternel, Yeshoua a trouvé des images de son agir à travers le cosmos dans tous ses états : la vie élémentaire (le soleil et la pluie, la lumière et les ténèbres, le vent…), la vie végétale et agricole (la fleur des champs, l’herbe, le blé, le grain de moutarde, la vigne, le figuier…), la vie animale et pastorale ( le renard, le corbeau, le serpent et la colombe, le mouton et le chameau, l’âne…), la vie domestique (le pain et le vin, le levain et la pâte, la drachme perdue…), la vie familiale et sociale (la mise au monde, le mariage, le repas, la maladie, la mort…), la vie économique et politique (le riche et le pauvre, le roi, l’intendant, l’ennemi…). Tout le cosmos, macrocosme et microcosme, lui parlait de l’Eternel parce que, dans l’amour, il était lui-même « de l’Eternel ».

Dire que Yeshoua parlait en mashal afin de n’être compris que d’un cercle d’initiés, c’est ne pas comprendre le cœur de son intuition, l’amour universel offert à toutes et à tous, et reçu à la mesure de l’accueil que chacune chacun lui fait. Un de ses disciples lui a un jour posé la question : « Comment se fait-il que tu te manifestes à nous et pas au monde ? Et il a répondu : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, mon père l’aimera. Nous viendrons chez lui et nous ferons chez lui notre demeure. » (Jean 14, 22). Telle est la vérité de l’Être de l’être en sa relation aux êtres : l’amour offert à tous librement et reçu librement. Qui accueille l’Amour le voit en toutes choses. Telle est la dynamique de l’Amour : plus on l’accueille et plus il grandit en nous ; plus on le connaît et plus on le reconnaît dans le cosmos. Telle fut l’expérience de Yeshoua, telle est l’expérience à laquelle il invite tous les humains.

 

Les philosophes qui depuis Kant rejettent la métaphysique, soit parce qu’ils la considèrent sans objet, soit qu’ils jugent son objet inaccessible, sont des philosophes enfermés dans le langage discursif du raisonnement. Le monde métaphysique est accessible par intuition, non par déduction ; par le cœur, non par la raison. Le discours métaphysique des philosophes est second, il ne fait qu’essayer de rendre compte de l’expérience métaphysique, qui est toute intuition.

 

     le vent que tu respires est le vent de la terre

     il plane sur les eaux et s’offre à toute chair

 

     écoute-le qui chante avec la voix des plaines

     écoute-le qui chante avec les voix humaines

 

     laisse-le en silence entrer dans ta demeure

     laisse-le en silence pénétrer dans ton cœur

 

3 février 2013

 

Il n’y a pas à concilier Vérité et Amour. L’intuition de Yeshoua, sa Vérité, c’est qu’être c’est aimer. Jean l’a écrit sous une forme simplissime: « Dieu est Amour ». Le problème de l’Eglise, c’est qu’elle ne donne pas à ce « est » sa pleine valeur ontologique, qu’elle fait de l’Amour une qualité divine parmi d’autres, telles que la puissance et la justice. Pascal, fidèle à la doctrine théologique de l’Eglise, fait de Dieu un justicier tout-puissant et de l’enfer éternel un article de foi: « Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (Pensées, éd. Sellier, fragment 680, p. 458). Benoît XVI il parle de « Caritas in veritate, l’amour dans la vérité », et un évêque a choisi comme devise : « Faire la vérité, mais avec amour », comme s’il fallait concilier la vérité et l’amour alors que la vérité de l’Être de l’être, c’est son altérité essentielle, que l’on appelle agapè, amour de l’autre comme autre.

Cette altérité commande l’existence éternelle de l’autre de l’Être de l’être. Elle s’oppose donc au dogme de la Création et à celui de la Trinité nécessaires dans une théologie de l’amour comme attribut d’un dieu essentiellement tout-puissant. Il faut en effet être plusieurs en ce dieu pour qu’il y ait amour agapè (à moins de penser comme certains philosophes théologiens que ce dieu s’aime lui-même et que l’aimer c’est participer à cet amour de soi qu’en langage moral ordinaire on appelle égoïsme).

Les dogmes chrétiens ne sont intégrables à la foi dont seul l’Amour est digne qu’en tant que symboles médiateurs d’Aimer. Et ce ne sont que des médiateurs parmi d’autres qu’ils ne peuvent exclure, en particulier ceux des multiples divinités antiques et modernes. Selon cette vision des choses, la lune est autant médiatrice de l’Eternel que l’hostie consacrée des catholiques (et ni l’une ni l’autre ne sont adorables).

 

« Que ton règne vienne ». Le règne d’Aimer est entre les mains des humains parce son amour fait obstacle à sa puissance. C’est ainsi que l’on peut renouveler le sens de la prière juive: « En ton salut, Eternel, j’espère ». C’est du salut de l’Eternel qu’il s’agit, non du salut qu’il accorderait à celles et ceux qui le prient. (Catherine Chalier reprend cette interprétation dans son livre Présence de l’espoir). Les ami/e/s d’Aimer espèrent que son amour se répandra comme le levain dans la pâte et ils y œuvrent.

 

     parmi les dix mille infinis

     il n’est aucun

     que l’un

     ne connaisse en son cœur et n’invite à partager sa vie

 

4 février 2013

 

Les décrypteurs de l’actualité politique font de la politique. La diversité de leurs analyses contradictoires révèle leurs partis pris, même si les plus habiles parviennent à donner l’illusion de la neutralité. (C’est ainsi qu’ils peuvent manipuler l’opinion en se présentant comme de simples informateurs, mais en choisissant de relayer certaines informations et d’un omettre d’autres).

La bonne marche d’une démocratie repose sur la liberté des diverses opinions et de leurs expressions. La diversité des opinions politiques contraires naît de la diversité des intérêts contraires. (Un parti mis en minorité par une élection se retrouve dans l’opposition et défend des intérêts opposés à ceux de la majorité).

L’analyse la plus fiable des opinions et de leurs expressions est celle qui ne partage les intérêts ni des uns ni des autres. L’analyse la plus juste est celle qui défend les intérêts des faibles contre les forts, des défavorisés contre les privilégiés. Relayée par les médias, cette analyse peut défendre la justice plus efficacement que l’engagement direct dans le combat politique où l’on est tenu de défendre ou de ménager les intérêts de ses électeurs pour accéder et se maintenir au pouvoir.

Les tenants de la justice du Royaume des cieux sont nécessairement partisans de l’égalité des droits, mais aussi de l’égalité des chances et de l’égalité des conditions. Elles ils ne peuvent donc manquer de s’engager dans l’action politique afin d’y œuvrer selon l’éthique conciliante de responsabilité ou de s’engager dans la parole politique en ses différents médias afin d’y faire entendre la voix exigeante de l’éthique de conviction. Ces porte-parole de la justice de l’Amour s’inscrivent dans la tradition des prophètes pour lesquels, disait Blake, « la voix de la juste indignation est la voix de Dieu » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 16).

 

     cette eau qui court dans le ruisseau

     sait-elle où son destin l’entraîne

     sait-elle que plaisir ou peine

     elle s’en va vers son tombeau

 

     vers le tombeau des profondeurs

     où l’éternel chemin l’emmène

     avant que l’amour et la haine

     n’entendent la voix des hauteurs

 

     car le feu qui jamais ne meurt

     lui donne son nouveau baptême

     et sur la terre la ressème

     pour que lui viennent d’autres sœurs

 

5 février 2013

 

Dire que « Dieu a parlé par les prophètes » (Hébreux 1, 1), c’est s’exprimer en mashal. L’Eternel ne parle pas. Comme l’a dit Yeshoua à la Samaritaine, « l’Eternel est esprit » (Jean 4, 24). Un esprit ne parle pas. L’Eternel inspire. C’est ainsi que Blake a pu dire que « la voix de la juste indignation est la voix de Dieu ». La rencontre d’Aimer est spirituelle, immatérielle. Aimer ne parle pas, Aimer inspire l’amour et se rend présent à celles et ceux qui aiment.

 

La Spiritualité de l’altérité ne recherche pas l’épanouissement, l’accomplissement de soi, mais elle les donne dans l’Amour à celles et ceux qui ne veulent que servir les autres dans l’amour comme Yeshoua (Luc 22, 27). Tel est le Royaume des cieux. Qui sert ainsi les autres est servi par l’Amour serviteur. « Je vous l’assure, quiconque aura pour le Royaume de l’Eternel quitté maison ou parents ou frères ou femme ou enfants recevra bien plus en ce temps-ci et, dans le temps à venir, la vie éternelle » (Luc 18, 29s). « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et mon père l’aimera, et nous viendrons à lui et nous habiterons avec lui » (Jean 14, 23). Tel est le Royaume des cieux. Encore faut-il entendre ce langage de mashal : il cache de l’indicible autant qu’il révèle du dicible. « garder les paroles » de Yeshoua, c’est aimer les autres pour eux-mêmes, mais « habiter avec » Aimer est de pure expérience et il n’est pour le dire aucun mot dans aucune langue. (Wittgenstein dirait qu’il faut le taire).

 

Miracles. Parmi les gens qui partent en guerre contre les miracles (que ce soient ceux de Lourdes ou ceux de l’Evangile), il en est qui en nient la possibilité au nom du déterminisme absolu de la matière physicochimique et il en est qui la nient au nom de l’athéisme (Ce sont souvent les mêmes). Parmi les gens qui accueillent les miracles avec respect et admiration parce qu’ils y voient des interventions divines, il en est qui croient aussi au déterminisme absolu et voient donc dans les miracles des signes de la toute-puissance de Dieu (comme Descartes qui croyait que Dieu pouvait décider que deux plus deux fassent cinq). Ces gens-là voient dans les miracles des preuves de l’existence de Dieu et de la vérité de l’Evangile (comme Augustin ou Pascal). Quant aux gens qui admettent le psychisme de la matière, ils admettent aussi qu’elle puisse renfermer des forces latentes et que les miracles sont une mise en œuvre de ces forces. Yeshoua devait connaître le secret de cette mise en œuvre. Mais ses miracles ne sont pas des preuves de la vérité de son intuition de l’Amour; cette intuition n’a pas besoin de preuves: qui est « de l’Amour » entend les paroles de l’Amour.

 

     plus vaste que la mer

     et plus haut que le ciel

     ton amour est en l’âme

     la foi

 

     plus forte que le lion

     plus douce que le miel

     ta présence est au cœur

     la joie

 

6 février 2013

 

Une philosophe qui se sent attirée par les valeurs évangéliques peut-elle ne pas rechercher les causes de cette attirance, tant en elle-même que dans l’Evangile ? La recherche des causes n’est-elle pas une des démarches essentielles de la philosophie ? La réponse que donne l’Evangile lui-même est celle de Yeshoua: « Qui est de la vérité entend/écoute ma voix », « qui est de l’Eternel entend/écoute les paroles de l’Eternel » (Jean 18, 37; 8, 47). S’il est vrai que « l’Eternel est Amour » (I Jean 4, 8), qui est de l’Amour entend/écoute la voix de l’Amour, de l’Amour qui est la vérité de l’Eternel dont Yeshoua demeure le témoin dans l’Evangile.

Être de la vérité de l’Eternel Amour, de l’Être de l’être, c’est avoir pris conscience de la vérité de son être propre, c’est se connaître comme y invite le gnôthi seauton du temple de Delphes et de Socrate. 

Cette cohérence logique ne peut convaincre (oh l’horrible mot !) que des consciences qui sont déjà de la vérité, de la vérité ontologique tautologique. Non, la logique ne doit ni convaincre ni persuader, elle ne doit que conforter réflexivement l’intuition de la vérité en la vérifiant. Si cette logique était contraignante, l’accueil de la vérité de l’Être de l’être/Amour ne serait pas libre, alors que la liberté est essentielle à l’Amour. Qui veut témoigner de la vérité de l’Être de l’être ne peut chercher à convaincre: ce serait contraire à cette vérité.

 

La rhétorique et la démocratie sont les filles jumelles ennemies du miracle grec. Pour prendre le pouvoir, on cherche à convaincre par la parole plutôt qu’à vaincre par les armes. Mais n’est-il pas plus inhumain d’esclavager les consciences en les convainquant que d’esclavager les corps en les vainquant ? Un/e véritable démocrate, qui croit que la liberté est essentielle à la démocratie, s’efforce de protéger les consciences en leur apprenant à penser, en les mettant en garde contre toute parole qui cherche à les convaincre.

 

     le toit gémit dans la bourrasque

     interminable jusqu’à ce que viennent

     à s’épuiser l’amour la haine

     et leur embrassade brutale

 

     il n’y a rien que de banal

     dans ce gémissement l’ennui

     guette à chaque nouvelle plainte

     en sa monotone insistance

 

     ah que revienne le silence

     du silence de ta présence

     où il n’est plus que de se taire

     pour te complaire dans le bruit

 

     un temps pour le vent un temps pour la pluie

     un temps pour le jour un temps pour la nuit

     la maison gémit la maison sourit

     et le temps s’en va et le temps s’en vient

 

     pour trouver le sens de ce maintenant

     qui se renouvelle en gardant le masque

     du retour du même en l’inépuisable

     que le toit se fende et montre ta face

 

7 février 2013

 

Descartes pensait que le sentiment de notre finitude nous faisait pressentir la réalité de l’infini. Il y a là matière à penser. Pour d’autres, le sentiment de la beauté imparfaite que nous éprouvons devant un visage, un corps, un paysage… et plus encore devant la laideur, ce sentiment implique la présence en notre inconscient d’une image de la beauté parfaite et témoigne ainsi de la réalité de cette beauté.

 

En étudiant les philosophes de l’antiquité grecque et latine, Pierre Hadot* a vu que ce n’étaient pas de purs intellectuels, qu’ils ne séparaient pas la vie de la pensée, parce qu’ils croyaient à la cohérence de toutes choses, à l’unité de tous les êtres. Leurs spéculations logiques allaient de pair avec leur éthique sociale et leur physique des passions. Epicuriens et Stoïciens recherchaient la maîtrise de soi dans la communion à la nature. Ils s’efforçaient d’échapper à la crainte et au désir, c’est-à-dire au neïkos et à la philia en séparant ce qui dépendait d’eux et ce qui n’en dépendait pas. Ils comprenaient que les humains sont des êtres raisonnables faits pour vivre en société, et que l’univers est un grand corps harmonieux où les humains trouvent le bonheur lorsqu’ils s’y intègrent.

* Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique. Lire la présentation dans « Raisons de penser », bernard.blog.lemonde.fr

Ainsi pour Marc Aurèle, « il n’y a qu’une unique harmonie, le grand corps du monde se parfait de tous les corps, et la grande cause de la destinée se parfait de toutes les causes particulières… La philosophie ne veut (donc) pas autre chose que ce que veut la nature » (Pensées pour moi-même, livre V, 8s).

Pour rejoindre l’intuition de Yeshoua, il n’a manqué à Marc Aurèle que de croire à l’impossible du Royaume des cieux et à la force de l’esprit de l’Eternel pour nous permettre d’y entrer, pour nous faire participer à l’Amour. Ses contemporains chrétiens étaient-ils incapables de la lui faire connaître?

 

     cette beauté en l’éphémère

     de ces nuages

     sans âge

     exulte dans l’âme qui s’élève un instant dans la joie de la mère

 

8 février 2013

 

Parce que la Spiritualité de l’altérité est indissociable de l’ontologie de l’altérité, de la philosophie fondée que l’Être de l’être, aucun être ne lui est étranger, elle ne peut exclure aucune question scientifique, esthétique, éthique…. Et elle les aborde toutes sous le signe de l’unité du Réel.

Si Max Weber a pu parler d’un retour de l’Occident au polythéisme sous la forme d’un polythéisme des valeurs, c’est que le déclin du monothéisme chrétien a été lié à un déclin de son éthique religieuse. Weber a attribué cette régression du monothéisme des valeurs à une progression de la rationalité des Lumières, de l’Aufklärung. Il n’a sans doute pas vu que cette rationalité était une rationalité discursive qui excluait la rationalité intuitive, le cœur pascalien. Et l’on peut conjecturer que si la pensée occidentale a perdu sa capacité intuitive, c’est parce qu’elle continue d’être inspirée par un imaginaire ouranien/diurne lié à sa culture patriarcale.

Attribuer l’éclatement du monothéisme des valeurs à la rationalité, c’est se faire une idée erronée de la raison. On le voit lorsqu’on constate l’abandon pratique des principes d’identité et de causalité par les rationalistes, alors que ces principes constituent le cœur de la pensée rationnelle. N’en est-on pas venu a donner valeur au néant au mépris du principe d’identité, et à parler de phénomènes acausaux au mépris du principe de causalité?

Indissociable de la Spiritualité de l’altérité, l’ontologie de l’altérité reconnaît la cohérence essentielle des valeurs de la science, de l’esthétique et de l’éthique. Elle peut donc soupçonner l’oubli des principes d’identité et de causalité d’être lié à la négligence des valeurs éthiques et des valeurs esthétiques. Ethiquement, le goût de l’être est désormais submergé par le goût de l’avoir dont le visage le plus sinistre est maintenant le totalitarisme de la finance internationale. Esthétiquement, l’art en vient à négliger, voire bannir la beauté.

 

     l’air qui le porte maternel

     laisse un nuage qui s’arrange

     vivre d’éphémères beautés

     dans la liberté de son vol

 

     de repentir en repentir

     l’artiste intérieur modèle

     et change d’image en image

     les pensées de son cœur sauvage

 

     son indéchiffrable technique

     est au point depuis si longtemps

     que son style reconnaissable

     paraît en tous ses mouvements

 

     pour ses plus banales figures

     inaperçue par le profane

     le fervent de son art subtil

     exulte en sa grâce fragile

 

     qui s’évanouit sans la trace

     que cherche à laisser toute chair

     pour ne garder que le message

     de l’ange qui partout s’efface

 

9 février 2013

 

Polythéisme ou monothéisme des valeurs? A quelle profondeur / à quelle hauteur pensons-nous? (les mots « profondeur » et « hauteur » sont métaphoriques puisque la pensée n’est pas dans l’espace). L’intelligence, la force, la beauté, la bonté ne vont pas ensemble dans le cosmos ni non plus dans l’humain premier, être cosmique: on peut être beau et inintelligent, méchant et beau, laid et bon… Mais en l’Être de l’être ces valeurs sont indissociables.

Les dieux et les déesses des polythéismes sont des êtres cosmiques, des images des forces diverses et parfois contraires du cosmos. Ainsi Vénus et Mars, images de la philia et du neïkos. Quant aux monothéismes, leur pluralité montre qu’ils ne sont pas totalement sortis de la condition cosmique: YHWH, DIEU et ALLAH ne sont pas en tous points identiques en leurs valeurs. Cela apparaît dans les credo et les morales de leurs différents croyants.

L’intuition de Yeshoua est-elle un monothéisme? Yeshoua a certes gardé l’image de l’Eternel comme dieu mâle et père. Mais au-delà de cette image imaginale est apparue l’expérience intime de l’Être de l’être qu’a reconnue plus tard explicitement Maître Eckhart en parlant de la Déité, en expliquant qu’elle est au-delà de notre langage, de notre verbe, de notre discours, qu’elle est innommable comme l’avait déjà pressenti Moïse au buisson ardent: « Je suis qui je suis » (Exode 3, 14).

Tout être est participation à l’Être de l’être en qui intelligence, force, beauté, bonté sont indissociées. (Mais les êtres n’accèdent à ce monothéisme des valeurs qu’en participant à la vie même de l’Être de l’être, à l’Amour). C’est en la vérité de l’Être de l’être que « rien ne peut être vrai sans être beau et rien ne peut être bon, si l’on prend ce mot dans un sens élevé, sans être beau  » selon le pancalisme de James Mark Baldwin qui résume en ce terme l’harmonie de toutes les valeurs. C’est cette évidence de la vérité de l’Être de l’être que John Keats avait perçue et qui lui avait fait dire à son urne grecque: « Beauty is truth, truth beauty », beauté est vérité, vérité beauté.. Il aurait pu tout aussi bien dire: intelligence est vérité, force est vérité, bonté est vérité, et encore: liberté est vérité, égalité est vérité, fraternité est vérité. Toutes les valeurs tiennent leur valeur de l’Être de l’être. Qui aime avec Aimer ne les dissocie pas.

Qui pense avec Aimer ne dissocie pas non plus la science et l’art, l’économie et la politique, le social et le psychologique, la pensée et l’action… Comme sa vie est unifiée dans la vie de l’Être de l’être, sa pensée est unifiée dans la pensée de l’Être de l’être.

 

On peut sans doute penser avec Rudolf Carnap que le langage métaphysique est intenable logiquement, mais cela signifie simplement que les réalités métaphysiques sont inaccessibles au langage discursif. Elles ne s’approchent que par intuition, et le langage qui les vise (sans pouvoir les atteindre) est celui de l’analogie. (Les logiciens athées qui ont déclaré la fin de la métaphysique ont pris leurs désirs pour des réalités. Ils n’ont fait que mettre au jour les limites de leurs logiques dans l’approche du Réel.)

 

     en ton premier roucoulement

     tu sens qu’arrive le printemps

 

     il t’a suffi de voir les jours

     entrer dans l’éternel retour

     pour que la sève monte au cœur

     que l’air l’emplisse de ferveur

 

     l’étonnement de ton mystère

     banal nous donne de nous taire

     ou d’entrer au ravissement

     qui habite l’amant des amants

 

     la vie qui roucoule est un fleuve

     qui la console d’être veuve

     en ne cessant de resurgir

     de souvenir en avenir

 

     tu es le signe avant-coureur

     en qui se dissolvent nos peurs

 

10 février 2013

 

Philosophie et/ou théologie. La philosophie est plurielle, la théologie également. La diversité des doctrines philosophiques et des doctrines théologiques donne à penser qu’elles appartiennent au domaine de la doxa, de l’opinion, c’est-à-dire des probabilités et non des certitudes. Chaque philosophie s’oppose à toutes les autres, chaque théologie fait de même. On comprend donc que la relation de la théologie et de la philosophie est elle-même nécessairement diverse.

Dans l’Occident du Moyen Âge, cette relation fut principalement celle de la théologie chrétienne et de l’aristotélisme redécouvert au XII° siècle et étudié par les grandes figures universitaires du XIII° siècle telles que Albert le Grand (1193-1280) et Thomas d’Aquin (1228-1274). Il faut se rappeler aussi qu’à cette époque en Europe les philosophes étaient des théologiens, et que l’on considérait la philosophie comme la servante de la théologie.

La fascination qu’exerçait la pensée des philosophes grecs, Platon mais surtout Aristote, ainsi que la pensée des philosophes arabes Avicenne (930-1037) et Averroès (1126-1198) et celle du philosophes juif Maïmonide (1131-1204), cette fascination rendait l’étude de la philosophie quasiment incontournable pour les théologiens. Mais la foi des théologiens était telle qu’il était impensable que la philosophie pût être considérée comme égale, encore moins comme supérieure à la théologie.

Il ne peut être question pour un théologien de mettre en doute les dogmes de sa religion. S’il en vient à se convaincre que l’un ou l’autre de ces dogmes est incompatible avec sa réflexion et/ou son intuition, cela fait de lui un hérétique voué à l’ostracisme ou pire dans une société quasiment théocratique telle que celle du Moyen Âge européen.

Il est évident que la Spiritualité de l’altérité est hérétique pour le christianisme, surtout pour le catholicisme romain dont il rejette les dogmes, à commencer par celui de la toute-puissance de l’Eternel essentiel aux trois monothéismes. Elle sort de la religion au nom de l’intuition évangélique. Sa théologie est une théologie naturelle et non une théologie positive. Penser que l’Eternel est Amour comme le dit l’Evangile, c’est penser que l’Être de l’être est Altérité. On pourrait dire que l’intuition de Yeshoua est explicitement théologique et implicitement philosophique. Dire que la théologie de la Spiritualité de l’altérité est une théologie philosophique, c’est dire qu’elle est fondée sur l’Être et non sur une prétendue révélation.

C’est une théologie qui écarte les théologies des religions, que celles-ci soient polythéistes ou monothéistes, mais qui en reconnaît la valeur mythique. Elle les interprète selon le principe de l’analogie et non selon les principes d’identité et de causalité. Ainsi les mythes chrétiens de la Création, de la Trinité, de l’Incarnation, de la Rédemption sont porteurs de valeurs ontologiques par la médiation des images qu’ils promeuvent et des rites qui leur sont attachés. Dans cette perspective, le Christ Jésus, et la Vierge Marie pour les catholiques et les orthodoxes, sont des médiateurs et peuvent être priés comme des relais imaginaux efficaces de l’ineffable déité dont a parlé Maître Eckhart, de l’Etre de l’être dont le nom évangélique est Aimer. Toutes les religions ont ainsi leurs médiateurs et médiatrices de l’Eternel, mais on pourra discuter de leurs valeurs relatives.

 

     minuscule tes saccades

     sur la page blanche étonnent

     d’où viens-tu et où vas-tu

     le sais-tu quand tu tâtonnes

 

     par tes étranges gambades

     que cherches-tu à écrire

     à ton encre sympathique

     en signes cabalistiques

 

     sens-tu l’énorme présence

     qui se penche sur ton corps

     n’est-ce pour toi qu’un décor

     parmi d’autres dans l’immense

 

     nous sommes du même monde

     et tu me le fais savoir

     lorsque tu te donnes à voir

     en ta figure féconde

 

     je ne sais quelle tocade

     a pris nos lointains ancêtres

     de faire si différents

     tous les masques de nos êtres

 

11 février 2013

 

« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,

non des philosophes et des savants.

certitude, certitude, sentiment, joie, paix

Dieu de Jésus-Christ…

      Joie, joie, joie, pleurs de joie. »

      (Pascal, Pensées, éd. Sellier, fragment 742)

Pascal écrit dans l’exultation de l’expérience mystique qu’il a vécue dans la nuit du 23 au 24 novembre 1654, expérience si décisive qu’il a voulu en garder le souvenir brûlant l’écrivant sur un parchemin cousu dans son vêtement.

On peut qualifier l’Eternel de la Spiritualité de l’altérité de Dieu « des philosophes et des savants », mais il est indissociablement le « Dieu de Jésus-Christ », ou plutôt l’Eternel de Yeshoua de Natsèrèt. C’est le « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob », c’est-à-dire, selon la paroles de Yeshoua aux Sadducéens qui ne croyaient pas à la résurrection, « le Dieu des vivants » (Luc 20, 37s) comme l’avait déjà compris Moïse (Exode 3, 6). Mais l’Eternel qu’a découvert Yeshoua de Natsèrèt est surtout celui du pur Amour qui jusque-là était demeuré voilé (Isaïe 45, 15), caché derrière sa puissance. Le pur Amour est son essence même, l’être de son être qui fait qu’il est aussi l’Être de l’être, l’Être de tous les êtres par participation à son être.

Curieusement, pour Pascal le « Dieu d’Abraham, Isaac, Jacob » est le Dieu des chrétiens plutôt que celui des juifs. Pour lui, « la portion des Juifs », c’est « un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes pour donner une heureuse suite d’années à ceux qui l’adorent ». « Le Dieu des chrétiens, quant à lui, est un Dieu d’amour et de consolation ; c’est un Dieu qui remplit l’âme et le cœur de ceux qu’il possède ; c’est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie, qui s’unit au fond de leur âme, qui la remplit d’humilité, de joie, de confiance, d’amour ; qui les rend incapables d’autre fin que de lui-même » (ibid., fragment 690, p. 488). On peut se féliciter que dans ce passage Pascal oublie ses mots horribles sur la justice « énorme » du Dieu qui envoie les « réprouvés » en enfer pour une « éternité de misères » (ibid., fragments 680, p. 458 ; 682, p. 477). On peut cependant regretter que ce Dieu « possède » ceux dont il « remplit l’âme et le cœur ». En vérité Aimer, l’Eternel de Yeshoua, ne possède rien ni personne, pas plus d’ailleurs que celles et ceux dont il « remplit l’âme et le cœur ».

 

Lorsqu’ils s’indignent que l’islam puisse se montrer complaisant envers ceux de ses fidèles qui « mettent à mort les idolâtres » en application d’un texte du saint Coran isolé de son contexte historique (Sourate 9, 5), les chrétiens et les chrétiennes montrent qu’ils ne connaissent pas l’histoire de l’Eglise. En violation de l’Evangile, les Augustin, les Grégoire le Grand, les Thomas d’Aquin étaient partisans de convertir les gens de gré ou de force. Au concile de Latran de 1215, le pape Innocent III  (le bien nommé) frappa d’excommunication et de déposition les princes qui hésitaient à exterminer les hérétiques. Léon X, excommunicateur de Luther en 1520, déclara qu’était une erreur impie l’opinion selon laquelle il est contraire à la volonté de Dieu de les brûler. Il semble que Louis XVI ait été le dernier roi de France à faire le serment de les exterminer… (Mais ce ne fut sans doute pas ce qui poussa les révolutionnaires à le guillotiner en 1792).

 

     est-ce le silence est-ce l’alouette

     est-ce la fraîcheur d’un souffle au soleil

     c’est une présence immense muette

 

     ni elle ni il ni vous ni nous même

     sans nom sans visage qui émerveille

     mais dedans dehors elle dit je t’aime

 

     le soleil la lune et dix mille étoiles

     tout au long du jour toute la nuit veillent

     poursuivant sans fin la danse des voiles

 

     partout la présence au cœur attentif

     avec ou sans voix doucement éveille

     l’antique mystère définitif

 

12 février 2013

 

Interprétation. L’interprétation est du domaine de l’opinion, de la doxa parménidienne. Les interprétations oscillent entre le plus improbable et le plus probable. Alors, entre la mariage homosexuel et la démission de Benoît XVI, quel lien, quel rapport, quelle cause commune? Aucune? Hypothèse: Le recul du patriarcat, de la figure toute-puissante du père et de la loi du père, particulièrement en matière sexuelle, le recul de la mort quasi sacrificielle du vicaire du Christ dont Jean-Paul II avait donné un exemple saisissant. Dévoilement timide de l’intuition évangélique de l’Amour égalitaire, face au mariage, face à la mort… Mais bien sûr, dis-moi comment tu interprètes et je te dirai qui tu es. (et dis-moi aussi comment tu interprètes l’interprète et l’interprète de l’interprète…)

 

Médiation ontologique et médiation symbolique. Médiation ontologique : L’éternel Être de l’être est présentissime à tout être selon Thomas d’Aquin, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes selon Augustin d’Hippone. Cette présence immédiate fait d’Aimer le médiateur ontologique de tous les êtres à tous les êtres. Mais cette médiation ontologique ne nous parle pas au cœur, à notre sensibilité d’êtres de chair. Nous pouvons cependant avoir recours à la médiation symbolique des images. Yeshoua n’a cessé de faire usage du mashal pour connaître et présenter les réalités spirituelles du Royaume des cieux. Il voyait dans les réalités visibles des images des réalités invisibles. Il s’inscrivait d’ailleurs dans une tradition, celle de la médiation imaginale que Henry Corbin a redécouvert dans la pensée iranienne zoroastrienne et ismaélienne.

C’est dans cette lumière que l’on peut reprendre l’idée du Christ médiateur qui apparaît chez Paul de Tarse: « Il y a un seul Dieu et un seul médiateur entre Dieu et les hommes, l’homme Jésus Christ » (I Timothée 2, 5). Le catholicisme ne s’est d’ailleurs pas embarrassé de ce « seul médiateur ». Au grand dam des réformés, il a étendu l’idée de médiation à la mère de Jésus Christ et puis à toutes les saintes et saints. Il a fait de Marie mère de Dieu la « médiatrice de toutes grâces » avec un culte bien orchestré: neuvaine, cierge allumé, médaille baisée, prière spéciale, chapelet, litanie, confession, communion, aumône, vie pure… Pourquoi pas si cela incite ceux et celles qui s’y adonnent à mieux aimer ? Nous sommes en chemin, et à moins de jouer aux parfaits, aux purs, aux fondamentalistes, nous pouvons avoir recours aux images imaginales, aux icônes que sont les héros et héroïnes, les dieux et les déesses.  La médiation imaginale fait partie des ressources que nous offre le cosmos pour rejoindre les réalités spirituelles. En prendre conscience peut nous permettre de dialoguer d’égal à égal avec les fidèles de toutes les religions en relativisant nos divers imaginaux. Les réalités visibles du cosmos, y compris les réalités humaines, sont des images potentielles des réalités invisibles. Une prière à Marie ne la déclare-t-elle pas « belle comme la lune, éclatante comme le soleil… étoile du matin… » Si le spectacle de la « reine des nuits » t’émeut, pourquoi ne pas en faire un imaginal de Marie, et de Marie un imaginal d’Aimer ?

 

     si tu regardes ce nuage

     assez longtemps avec amour

     tu verras que ce qui le change

     habite aussi ton âme

 

     et peut-être que son visage

     si tu sais en faire le tour

     te fera dire que ton ange

     habite aussi son âme

 

13 février 2013

 

Lorsqu’on voit apparaître cette nouvelle star talentueuse et comme inspirée par la fraîcheur, l’innocence et l’assurance de la jeunesse, on se met à trembler : on dirait qu’à seize ans elle a gardé l’équilibre de l’enfance adulte, qu’elle n’a pas encore essuyé les tempêtes de l’adolescence. Qu’adviendra-t-il d’elle ? La philia et le neïkos la guettent, toutes celles et ceux qui vont chercher, qui cherchent déjà sans doute à la posséder ou à la détruire, ce monde, dirait Jean et, qui sait, le prince de ce monde.

 

Certains écartent l’intuition évangélique en arguant que Yeshoua n’a pas pu marcher sur les eaux, que les miracles sont des imaginations et que l’Evangile est donc un conte de fées. D’autres l’écartent en arguant que Yeshoua s’est trompé en annonçant non seulement son retour, mais son retour proche: « C’est une chose certaine, avant que cette génération ne passe, tout s’accomplira. » (Matthieu 24, 34). Ses premiers disciples ont retenu cette croyance: « Le retour du Seigneur est proche » (Jacques 5, 8). Paul appuyait ses conseils relatifs au mariage sur cette imminence : Comme un navire qui arrive au port, « le temps a cargué ses voiles… la figure de ce monde est en train de passer » (Corinthiens 7, 29, 31). Les croyants, qui ne peuvent admettre que leur Dieu Jésus Christ a pu se tromper, donnent évidemment une interprétation allégorique de ces passages de l’Ecriture sainte. Ils ont le mérite de la cohérence : la fin du monde, proche ou lointaine, est pour eux un objet de foi, comme sa création.  

L’erreur cosmique de Yeshoua est compatible avec la Spiritualité de l’altérité. Son intuition de l’Eternel Amour fut celle d’un prophète inspiré de l’Esprit, mais qui continuait de vivre dans sa culture patriarcale sans percevoir que son intuition allait finalement la subvertir. Sa désacralisation du temps et de l’espace, du Sabbat et du Temple (Jean 5, 16s ; 4, 21ss), impliquait cependant la remise en question de cette culture et de la croyance au Dieu tout-puissant qui lui est inhérente.

Pour connaître Aimer, comme l’a dit « le disciple que Yeshoua aimait »(Jean 21, 20), il faut aimer: « Qui aime connaît l’Eternel » (I Jean 4, 7). N’est-ce pas cohérent ? N’est-ce pas une simplissime évidence tautologique ? Alors, vrais ou faux, les miracles des évangiles n’y changent rien. Ils sont négligeables pour ceux et celles qui aiment, les erreurs cosmiques de Yeshoua également.

Si Yeshoua a pu dire qu’il était la vérité (Jean 14, 6), ce n’est pas parce que la vérité aurait dépendu de lui, de ses paroles. C’est au contraire que ses paroles dépendaient de la vérité, en témoignaient (Jean 18, 37). Ce n’est même pas parce qu’il a donné à entendre que l’Eternel est Amour qu’il nous faut croire que l’Eternel est Amour ; nous pensons que l’Eternel est Amour parce que, en vivant dans l’amour comme il nous y invite, nous parvenons à l’évidence que l’Eternel est Amour. Dostoïevski l’avait compris, qui faisait dire à son starets: « Efforcez-vous d’aimer le prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu » (Les Frères Karamazov, folio classique, p. 100).

 

     elle a posé sur la grisaille

     ses quelques notes de lumière

     et la campagne tout entière

     s’est réjouie des retrouvailles

 

     dans les jours vagues de l’automne

     sans que personne ne s’étonne

     elle avait laissé le silence

     faire oublier son importance

 

     maintenant qu’elle est revenue

     que l’on peut de nouveau s’attendre

     au sourire de ses mots tendres

     le printemps vient à pas menus

 

     la grisaille a beau maintenir

     la tenaille aiguë de l’hiver

     la campagne assurée respire

     les notes vives de son air

 

14 février 2013

 

Musique. L’origine de la musique a fait l’objet de multiples interrogations et hypothèses, plus ou moins probables ou improbables, d’opinions. Claude Lévi-Strauss, dit-on, s’étonnait que l’humanité ait pu inventer la mélodie. Cet étonnement était cohérent avec sa pensée structuraliste. Pour un peu, s’il avait été croyant, il en aurait conclu au miracle, à une rupture radicale dans l’histoire de l’univers et de la vie.

Dans sa Narmada Sutra, l’Indienne Gita Mehta raconte l’histoire d’un enfant à qui son père apprend à jouer de la vînâ. Il lui fait d’abord écouter le chant des oiseaux: « Tu entends les demi-tons et les modulations qui coulent de leurs gorges ? Même si je vivais dix fois ma vie, je ne parviendrais jamais à reproduire une cascade de sons aussi naturelle… Tu entends? Tu as entendu comment ce chant s’est achevé sur une seule note lorsque cet oiseau s’est posé dans l’arbre? Les plus beaux râga doivent se terminer comme cela, en ne laissant dans l’air que les vibrations d’une seule note.

Et sais-tu pourquoi les oiseaux chantent à l’aube et au coucher du soleil ? C’est à cause du changement de lumière. Leurs chants répondent à la beauté du monde. C’est cela la vraie musique. »

Puis il me dit qu’il mourrait heureux s’il parvenait à créer une telle musique cinq ou six fois au cours de sa vie

« Les hommes sont des imbéciles », me dit encore mon père alors que nous marchions dans la forêt derrière chez nous. « Ils croient que seuls les humains sont sensibles à la beauté. Mais une biche en train de paître s’arrête de brouter lorsqu’elle entend de la musique… »

La mélodie n’est pas une invention humaine. Elle est un jour apparue chez les vivants comme un jour la vie est apparue dans le monde minéral. Selon la joie générale de continuité/discontinuité de l’Evolution, les humains ont la charge et la grâce de faire évoluer la musique qu’ils ont reçue des bêtes, de la faire passer du charnel au spirituel par la médiation de l’imagination vraie. Cette tâche inspirée appartient d’abord aux créateurs de musique, mais elle appartient aussi à ses auditeurs. Et ce n’est pas nécessairement une question d’orchestration sophistiquée. Les mélodies les plus simples qui sortent d’un luth persan à deux cordes peuvent inviter et conduire à la rencontre de l’Être. (Lire L’âme des sons de Jean During).

 

Lorsqu’on a compris le « malheureux, vous les riches » de Yeshoua (Luc 6, 24), on ne peut plus aimer les riches sans leur souhaiter de s’appauvrir, mais en s’interrogeant aussi sur sa propre richesse. Nous n’entrerons dans le Royaume des cieux, le Royaume de l’Amour, le Royaume de l’Être, que dépossédés de tout notre avoir.

 

     quand reviendra la nuit de pleine reine

     tu sortiras et lèveras la tête

     pour la fixer toute une heure de peine

     et de joie dans l’attente de sa fête

 

     peut-être que ton cœur livrera son image

     de lumière diffuse en l’âme de l’espace

     peut-être qu’immobile en son secret passage

     tu recevras l’amour de l’éternelle face

 

     qu’importe si le corps ni si l’âme ne vibrent

     dans la rencontre où seul souffle l’esprit

     qui insensible en sa présence livre

     l’inaccessible reine au cœur épris

 

     tu rentreras les yeux remplis de songe

     dans la ténèbre et le silence vide

     comme aveuglé par la reine qui ronge

     tout ce qu’elle n’est pas dans l’infini candide

 

     car la reine elle aussi se doit de disparaître

     après avoir paru réconforter les sens

     comme la Sulamite à la porte de l’être

     disparaît avec lui en sa pure présence

 

15 février 2013

 

Parce que l’Être de l’être est Amour, l’Amour a son mot à dire à la philosophie. mais aussi à la science, à l’art, à la politique, à la finance, au commerce, au sport, au loisir…, à toute pensée et à toute action, à tout puisque tout participe de l’être. Et l’Amour invite tout être à se joindre à l’Être de l’être, à l’Amour.

 

Une loi n’est pas nécessairement juste, et qui recherche la justice ne peut prétexter d’une loi pour justifier ses pensées et ses actes. (Ainsi, une évasion fiscale peut être légale, elle ne peut être juste).

 

Dans la pensée traditionnelle indienne, la musique s’explique par la nature et par les dieux. La nature fournit au musicien des modèles concrets, et les dieux une énergie mythique. Pour le maître de vînâ de Narmada Sutra, les sept notes de musique sont données physiquement par les animaux: le sa par le cri du paon, le re par l’appel du veau, le ga par celui du chevreau, la ma par le cri du héron, le pa par le chant du rossignol, le dha par le hennissement du cheval et le ni par le barrissement de l’éléphant. Et le maître de musique explique aussi à son élève « la naissance de la mélodie…: L’art a commencé lorsque Shiva a dansé la Création… La musique gisait endormie dans un rythme immobile – profonde comme l’eau, noire comme les ténèbres, légère comme l’air. Alors Shiva agita son tambour et tout se mit à trembler du désir d’exister. L’univers surgit dans l’être de la danse de Shiva. Les six puissants râgâ, colonnes de toute musique, naquirent des expressions du visage de Shiva, et par leurs vibrations l’univers vint à l’existence… »

Ce mythe de l’origine fait communier le musicien indien traditionnel à une force essentielle de l’univers. Quelles que soient les interprétations que l’on peut en proposer, elles reconduisent toutes à une vision unitaire de l’Être, à une vision totaliste du Réel présidée par la Beauté. N’est-ce pas ce qu’avaient aussi pressenti les penseurs de l’antiquité grecque lorsqu’il disaient que la musique des sphères présidait à l’harmonie de l’univers ?

 

     si tu as des oreilles pour entendre

     entends la musique des sphères

     entre les silences entends se défaire

     et se refaire ce qui les engendre

 

     avant que n’apparaisse la lumière

     qu’elle s’élance de la rive

     et ne prenne sa course vive

     sens la danse de la matière

 

     c’est la musique qui précède

     la naissance des univers

     c’est elle que l’amour révère

     pour elle qu’à l’être le néant cède

 

     alors ouvre à l’esprit ton cœur

     et qu’il te donne les oreilles

     de l’amour afin que s’éveille

     en toi la musique des chœurs

 

     tu entreras dans le royaume

     de l’éternelle musicienne

     ta musique sera la sienne

     sa demeure sera ton home

 

16 février 2013

 

Même en occident la fin du patriarcat est une perspective lointaine, mais à mesure qu’il décline le christianisme retrouve quelque chance de se réévangéliser, de redécouvrir l’intuition de Yeshoua dans toute sa force et sa pureté. On peut voir dans la renonciation de Benoît XVI une désacralisation rationnelle de sa personne, un écho des Lumières, de l’Aufklärung. Il serait pourtant illusoire d’y voir un événement décisif de l’histoire de l’Eglise catholique romaine et de l’humanité. Quoi qu’ait pu penser Nietzsche, Dieu n’est pas mort : le sacré est toujours bien vivant dans les mythes et les rites de l’Occident moderne. Aimer peine à le réduire.

Yeshoua, que ses contemporains reconnaissaient comme un prophète, demeure un dieu pour les chrétiens. Ceux qui ont cherché à le rendre à la prophétie ont été chassés de l’Eglise. Cela a commencé avec Sabellius excommunié par le pape Calixte Ier en 217, Arius condamné par le concile de Nicée en 325 et Nestorius par celui d’Ephèse en 431. Nestorius voyait en Yeshoua un homme divinisé plutôt qu’un dieu incarné, et il déniait donc à Marie le titre de mère de Dieu. Le nestorianisme a cependant compté jusqu’à plusieurs dizaines de millions de fidèles au XII° siècle en Perse, en Inde et en Chine.

Au XVI° siècle le mouvement de la Réforme luthérienne et calviniste libéra la pensée chrétienne et permit de nouvelles interprétations de l’Evangile. C’est ainsi qu’apparut le socinianisme qui refusait les dogmes de la Trinité et de l’Incarnation. Mais ce mouvement unitarien (restaurateur d’un strict monothéisme) fut lui-même exclu par les réformés et dut se réfugier dans l’est de l’Europe, en Pologne et en Transylvanie (alors hongroise, maintenant roumaine).

Le XIX° siècle fut aux Etats-Unis une sorte d’âge d’or de l’unitarisme avec de grandes figures politiques, intellectuelles et littéraires telles que Thomas Jefferson, Ralph Waldo Emerson, Nathaniel Hawthorne, Herman Melville…

Wikipedia donne une longue liste d’unitariens célèbres, depuis le poète classique anglais John Milton (1608-1674) jusqu’à l’explorateur humaniste français Théodore Monod (1902-2000). Il existe aussi un unitarisme-universalisme qui déborde les frontières du christianisme et accueille une grande diversité d’opinions spirituelles.

N’étant pas une religion, la Spiritualité de l’altérité ne peut se rattacher à l’unitarisme, mais elle s’en estime proche dans la mesure où il accorde une place centrale à l’amour et semble prêt à répéter avec Augustin : « Aimes, et fais ce que tu veux », avec Urs von Balthasar : « seul l’amour est digne de foi ».

 

L’approche religieuse et sacrée de l’Eternel se justifie encore dans la mesure où elle relativise ses dogmes et en fait de simples figures imaginales médiatrices de l’Amour et s’ouvre à la multiplicité de ces figures dans les diverses religions. 

 

Une Communauté d’Aimer peut rassembler des animistes, des hindous, des bouddhistes, des juifs, des orthodoxes, des catholiques, des musulmans, des protestants, des athées… Ne les rassemble que l’agapè seule digne de foi et le désir fou de la voir se répandre.

 

     la terre souffle son haleine

     et cette brume

     exhume

     pour la lumière qui la dore un immense je t’aime

 

17 février 2013

 

Contradiction ou cohérence ? On peut s’étonner que Hans Urs von Balthasar, qui a écrit un court ouvrage intitulé Seul l’amour est digne de foi, ait pu aussi produire des œuvres aussi imposantes que les huit volumes de La Gloire et la foi. On pourrait penser que le « seul » du Seul l’amour est digne de foi exclut de la foi tout ce qui n’est pas l’amour et fait donc de celui, celle qui souscrit à la foi au seul amour un/e hérétique (l’hérétique est celle celui qui choisit). Mais Urs von Balthasar est resté fidèle au Symbole des apôtres, qui ne fait pas mention de l’amour, et aux dogmes chrétiens, qui ne sont concevables que dans la croyance au Tout-puissant mentionnée deux fois dans ledit Symbole (et incompatible avec la foi au Tout-aimant).

Urs von Balthasar était un théologien d’une immense érudition et d’une puissante intelligence. Sa croyance jamais remise en cause aux dogmes de l’Eglise l’a comme obligé à mobiliser cette érudition et cette intelligence pour concilier des inconciliables en les qualifiant de paradoxes et en bâtissant un système théologique complexe capable de  les justifier.

Si l’on applique à la théologie ce que Montaigne pensait de la philosophie comme jeu de l’intelligence visant à exercer l’esprit plutôt qu’à établir des vérités, on lira les écrits de théologie positive comme des tentatives de mise en cohérence des mystères de la foi avec la rationalité, alors que cette cohérence est impossible et que la réflexion théologique est donc condamnée, ou promise, à se renouveler sans fin. (Tout comme la réflexion philosophique est incapable de concilier les diverses intuitions de la réalité et ne cesse donc de faire apparaître de nouveaux systèmes).

Celle celui qui tient fermement au principe d’identité, de non-contradiction, se prive de ces renouvellements voués à l’échec et de la réflexion interminable qui les sous-tend. Elle a en revanche l’avantage de pouvoir relativiser les innombrables opinions de la doxa en prenant fermement appui sur l’alêtheia de l’Être de l’être, sur la lumière de l’Altérité qui éclaire toute opinion.  

 

Le requiem chanté aux funérailles chrétiennes en reste à l’idée de la Genèse selon laquelle l’Eternel se repose après sa Création en six jours. Il ne prend pas en compte le « mon père travaille jusqu’à présent » de l’Evangile (Jean 5, 17). Les ressuscités (Luc 20, 36) ne se reposent pas, ils elles partagent l’amour agissant de l’Eternel. « Aimer c’est agir » (Victor Hugo).

 

     le couchant allume les torches

     des peupliers dans leur sommeil

     sa lumière embrasse l’écorce

     et annonce le grand éveil

 

     ce qui se prépare invisible

     dans les songes de la matière

     ici sont les belles prémices

     des fruits d’une année tout entière

 

     écoute bruire la silence

     de l’esprit qui passe sur nous

     dans cette amoureuse présence

     qui nous prépare au rendez-vous

 

18 février 2013

 

Comment voulez-vous essayer de prouver que le verbe est véridique si ce n’est pas par le verbe? Vous voilà donc au rouet, dirait Montaigne. Vous êtes pris dans un cercle vicieux, enfermé dans une pétition de principe. Allez-vous dire alors que la logique verbale est au moins capable de détecter l’illogisme ? Pas si sûr : ce qui vous permet de repérer une pétition de principe, c’est le principe d’identité, qui est antéprédicatif, qui ne dépend pas du verbe, du langage et de sa logique. (Erreur funeste de penser que « au commencement était le verbe », si ce n’est en mashal).

 

Ressuscité, Yeshoua n’est plus de Jérusalem ni d’ailleurs. Les chrétiens continuent pourtant de parler de Terre sainte. C’est qu’ils vivent dans le sacré (et dans le sacrifice depuis longtemps rejeté par les prophètes). A défaut du corps de Yeshoua, qu’ils croient au ciel, ils vénèrent son tombeau vide (dont ils firent jadis un prétexte pour leurs croisades).

 

Il existe encore (Dieu soit loué !?) des juifs qui pensent que la condition du juif fidèle est l’exil, le désert, et qui ne veulent donc pas entrer en Israël (Moïse n’y est pas entré). Fidèles de l’Être de l’être, ils n’ont pas « plié le genou devant Baal », devant l’avoir.

 

Les hindous qui dispersent les cendres de leurs défunts sont-ils plus proches de l’Être de l’être que ceux qui les enterrent et les gardent ainsi symboliquement dans leur avoir ?

 

Affirmer que l’on ne peut penser Dieu sans l’homme si l’homme sans Dieu, ou Dieu sans le monde ni le monde sans Dieu, c’est reconnaitre l’Altérité de l’Etre de l’être, c’est penser avec Jean que « l’Eternel est Amour ». (Comment pourrait-il aimer s’il n’avait pas d’autre ? Le mashal de la Trinité le suggère).

 

     ces éclats de blancheur qui virevoltent

     dans le silence bleu

     donnent à la lumière

     une récolte

     après avant mille autres qu’en son vœu

     elle offre à l’éternelle

 

     une même figure les rassemble

     et ce fragment qui passe

     au milieu de tant d’autres

     leur ressemble

     en mille images parentes de son unique face

     au silence éternel

 

19 février 2013

 

Plus nous vieillissons et plus il est de défunts qui nous ont connus et que nous avons connus. Ce sont nos disparus, et nous pouvons espérer que nombre d’entre eux sont « comme des anges dans le ciel, ressuscités » (Luc 20, 36) et partageant pour nous la sollicitude de l’Eternelle. (Est-ce l’intuition qui fonde le culte des ancêtres dans les vieilles civilisations?) Les ressuscités sont des disparus, des invisibles, des devenus invisibles, invisibles comme l’Eternel invisible, et vivant de sa vie.

 

Dans la théologie de Paul, le Christ est le médiateur, « l’homme Christ Jésus, seul médiateur entre Dieu et les hommes » (I Timothée 2, 5). Pour Paul, Jésus est aussi « l’image du Dieu invisible » (Colossiens 1, 15). Le préalable au problème qui peut apparaître lorsque nous relions ces deux textes, c’est d’abord que Paul n’est pas totalement fiable parce qu’il continue de penser partiellement selon les schémas de sa culture patriarcale. A preuve son attitude envers les femmes, auxquelles il interdit « d’enseigner et d’exercer une autorité », et auxquelles il enjoint de « se taire en toute soumission » dans les assemblées (I Timothée 2, 11s). Tout aussi inacceptable est son attachement au sacrifice, répudié par les prophètes, mais dont il fait le fondement de la médiation d’un Christ qui selon lui s’est livré « en rançon pour tous » (I Timothée 2, 6).

La véritable médiation de l’éternel Amour est une médiation de l’image et non de la puissance sacrificielle. C’est une médiation imaginale. Ce que Yeshoua a fait et dit est l’expression visible, l’image de l’invisible Aimer. C’est cela qui en fait un médiateur.

Yeshoua peut exercer cette médiation imaginale parce qu’il christ, c’est-à-dire oint de l’esprit d’Aimer, prophète. Lorsque nous entendons ou lisons le mot « christ », il nous est profitable de penser à l’esprit d’Aimer et donc à Aimer, à l’Amour, à rien d’autre. Yeshoua n’a-t-il pas avant de disparaître dans l’invisible confié ses disciples à l’esprit de l’Eternel ? (Jean 16, 5-15). Sa médiation imaginale n’a de sens que dans la force de l’esprit d’Aimer.

En ce sens, Yeshoua n’est pas « le seul médiateur », mais, disons, un médiateur imaginal privilégié pour celles et ceux qui se réclament de la Bible. Dans le mythe de la Création, il est dit que l’humain a été « créé à l’image de l’Eternel, à sa ressemblance » (Genèse 1, 26). Tout être humain, femme, homme, est ainsi potentiellement médiateur imaginal d’Aimer. Cette médiation de l’invisible Aimer par le visible s’étend d’ailleurs, à des degrés divers, à tout le visible, car « l’Esprit plane sur les eaux », sur la totalité des êtres. Tout est potentiellement image imaginale, mashal de l’Eternel Amour. Il n’est que d’utiliser notre imagination créatrice, notre imaginatio vera, pour voir l’Eternel en toutes choses, (comme Blake y voyait l’Infini).

 

L’agapè d’Aimer, c’est la belle Altérité qui est juste distance entre les êtres, juste équilibre de la tendresse et du respect, de l’union et de la séparation. (La fusion est au contraire possession et destruction dans l’un). On peut lire en ce sens La vie qui unit et qui sépare de Frédéric Worms.

 

     le raffinement joyeux

     des oiseaux de l’heure bleue

     est le rite prévisible

     de ses riens inaccessibles

 

     pour celle qui tend l’oreille

     à l’affût de la merveille

     l’interprétation nouvelle

     de la partition rebelle

     est une reconnaissance

     de l’inépuisable sens

 

     elle saisit en l’instant

     le fragile différent

     qui sera le souvenir

     d’un être sans avenir

 

     elle sent dans l’insensible

     l’audible de l’inaudible

     dans l’éphémère étincelle

     le reflet de l’éternelle

     et dans la beauté qui passe

     la beauté que rien n’efface

 

20 février 2013

 

De l’un par l’autre à l’un pour l’autre. Est-il exact que Jean-Paul Sartre avait découvert que sujet et objet sont inséparables, qu’ils n’existent que l’un par l’autre, que « la conscience de l’autre est originelle » ? Contre les philosophies de l’Un, il avait donc aperçu que l’Un ne va pas sans l’Autre, et peut-être que l’essence de l’être est altérité. Dommage qu’il n’ait pas fait usage du principe de causalité, qu’il n’ait pas compris que l’altérité de l’être, en particulier celle de l’être humain, n’est pas pensable sans cette Altérité de l’Être de l’être que l’Evangile appelle Agapè. Si nul être n’existe sans altérité, on peut penser qu’il n’existe que par participation et ressemblance de l’Être de l’être.  Mais cette participation est d’abord passive, car elle ne peut devenir active que dans  la liberté  et qu’il faut d’abord être pour pouvoir être libre.

Le problème de Sartre est peut-être qu’il n’a pas intégré à sa philosophie la dynamique du temps, l’évolution à l’œuvre dans le cosmos et dans l’humain en situation dans le cosmos. Homo viator, l’être humain est appelé à passer de l’humain premier centré sur lui-même par l’autre à l’humain dernier centré sur l’autre pour l’autre.

Si pour l’humain premier les autres c’est l’enfer (le monde de la philia possession et du neïkos destruction), pour l’humain dernier les autres c’est le paradis. La sollicitude est la béatitude en l’Être de l’être et en la conscience qui l’accueille en son Altérité.

Pour reconnaître que l’Etre de l’être est Amour, il faut sans doute désirer aimer d’agapè, aspirer à l’altérité positive. Le starets de Dostoïevski en fait même la condition de la reconnaissance de l’existence de Dieu: « A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme. Si vous allez jusqu’à l’abnégation totale dans votre amour du prochain, alors vous croirez indubitablement, et aucun doute ne pourra même effleurer votre âme. C’est démontré par l’expérience… » (Les Frères Karamazov, folio classique, p. 100).

 

     sans un battement d’ailes

     face à la brise d’est

     là-haut elle contemple

     l’horizon familier

     de ses rêves de chasse

 

     et l’invisible face

     qui la voit sans ciller

     dans l’esprit de son temple

     en marche vers l’ouest

     la maintient éternelle

 

21 février 2013

 

« Qui me voit voit le père » (Jean 14, 8). Yeshoua est « l’image du dieu invisible » (I Colossiens 1, 15). On peut bien dire aussi qu’il est la voix du dieu inaudible. Non pas le verbe incarné du prologue de l’évangile de Jean, qui ne ressemble guère à la pensée et au style du disciple que Yeshoua aimait. Car l’Eternel est intelligence et non parole, non logos discursif et conceptuel. Son intelligence est intuitive. (Le logos de la syntaxe et de la logique conceptuelle est une création de l’humain en sa chair). Comme la lumière blanche est la somme physique de toutes les couleurs, le silence de l’Eternel est la somme imaginale de toutes les paroles.

Le principe d’analogie est précieux pour cheminer vers la vérité de l’Être de l’être et des êtres. Mais c’est, vers l’alêtheia, un chemin de doxa où l’on ne peut s’aventurer sans risque qu’avec l’aide de l’esprit de l’Eternel.

La question de la sexualité, que le féminisme pose et repose à nouveaux frais depuis la Révolution française, est devenue incontournable pour celles et ceux qui osent penser. Mais le féminisme ne peut y répondre qu’en l’abordant à la lumière de la relation, de l’altérité.

L’altérité humaine première est une altérité d’opposition, de philia et de neïkos, de possession et d’élimination de l’autre. (« Chaque conscience poursuit la mort de l’autre », disait Hegel, et c’est une idée que l’existentialisme a reprise à son compte). Certes les humains de l’un et l’autre sexe vivent rarement selon cette seule altérité négative possessive et éliminatrice. Tous les humains sont plus ou moins en marche vers l’altérité positive de la sollicitude, mais il est tout de même significatif que l’autre soit souvent considéré comme l’adversaire, en particulier dans l’existentialisme et dans ses avatars.

La Bible offre une piste qui mérite encore d’être empruntée dans l’exploration de l’altérité sexuelle: « A son image dieu les créa, homme et femme il les créa » (Genèse 1, 27). L’altérité sexuelle est ainsi l’image de l’altérité de l’Être de l’être. Image analogique et non identitaire, mais elle invite à mieux connaître l’Être de l’être, (à le connaître au sens biblique, en son intimité) et elle éclaire en retour la relation sexuelle.

Avec Yeshoua, cette image de l’altérité de l’Eternel se rapproche de l’identité, c’est-à-dire de la divinisation dans l’altérité de l’Être de l’être. Ainsi peut-on comprendre que les humains définitifs, les ressuscités, sont comme les anges et ne se marient pas (Luc 20, 35s). L’altérité définitive est au-delà de l’altérité sexuelle qui en est l’image annonciatrice, mais provisoire, comme la chair est provisoire et annonciatrice de l’esprit. Paul a donc pu dire, malgré ses préjugés patriarcaux: « il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates 3, 28).

Dès cette vie l’altérité dernière n’est plus sexuelle. N’est-ce pas elle qui permet parfois à une femme et un homme de nouer une amitié plutôt qu’un amour, et qui souvent favorise une collaboration efficace au niveau professionnel, scientifique, philosophique, artistique…?

 

     fumée de fumées tout est fumée

     dit à la fin le sage rassasié

     de journées et de nuits

 

     celle qui danse ici avec un sylphe

     silencieux invisible furtif

     ne sait ce qu’elle fuit

 

     elle monte avant de se dissoudre

     lentement et puis de se résoudre

     enfin à s’effacer

 

     mais les dix mille pour autant

     dans leur espace dans leur temps

     cessent-ils d’exister

 

     fumée de fumées et tout est fumée

     de belle origine à belle origine

     de toute éternité

 

     de l’une à l’autre se déroulent

     les rassemblements de la foule

     en histoires d’amour

 

22 février 2013

 

Les questions les plus stimulantes sont-elles celles que l’on peut comprendre de diverses façons, les questions ambiguës ? « Dieu a besoin des hommes », disait un film il y a soixante ans. Mais ce titre posait le problème de l’action d’un dieu censé tout-puissant dans un monde d’humains qui attendent son action miraculeuse en réponse à leurs prières. Il donnait à penser que ce dieu agit par les hommes, qu’il a besoin d’eux pour agir, qu’il ne faut donc pas s’attendre à ses interventions dans l’histoire de l’humanité et de tout un chacun. Ce n’était pas une explication, c’était une constatation: on présentait des faits sans en donner la cause. Et c’était une question subsidiaire à la terrible question du mal, insoluble dans la théologie d’un dieu tout-puissant et bon.

Dans la théologie du dieu tout-aimant (pour autant que l’on puisse admettre cet oxymore puisque le concept de toute-puissance colle à celui de dieu comme la moule au rocher), dans une théologie/ontologie d’Aimer, de l’Être de l’être/Altérité, l’Infini a besoin des hommes comme de tout être fini. Car cette Altérité est Agapè, amour de l’autre comme autre, amour qui donne à l’autre d’exister comme autre. Peut-on alors parler de besoin ? Le besoin porte une connotation de dépendance, de possession nécessaire, alors que le « besoin » de l’autre chez Aimer est pure liberté. Il répond à son être même, et la liberté est de pouvoir agir et penser selon son être. Aimer ne peut pas ne pas aimer, car l’amour est son être même. Il a donc toujours eu un autre, il en aura toujours. Sa béatitude est sa sollicitude. C’est sa vie, et il invite les consciences à la partager.

Nous avons besoin des autres pour exister. C’est d’abord une dépendance, mais cela peut devenir une liberté, en participation à celle d’Aimer. Cela peut aussi devenir une aliénation: dans la dialectique du maître et de l’esclave, parfois de l’homme et de la femme, du gourou et du disciple, du citoyen et de l’étranger, de l’employeur et de l’employé… L’aliénation du maître est souvent plus inguérissable que celle de l’esclave, car il n’en a pas conscience alors que l’esclave en souffre et peut chercher à s’en délivrer… De même l’aliénation de l’homme patriarcal…

 

     l’important c’est la rose

     la rose sans pourquoi

     qui est pour chaque chose

     l’espérance sans voix

 

     la rose est le silence

     d’où naît toute parole

     et où toute parole

     s’en retourne en silence

 

     et comme une fumée

     qui retrouve le vide

     même la chair avide

     peut la rose trouver

 

     car l’esprit qui l’espère

     souffle sur toute chair

     qui hume la senteur

     de la rose en ses fleurs

 

     l’important c’est la rose

     celle en qui toutes croient

     celle en qui tous ont foi

     pour la métamorphose

 

23 février 2013

 

« Si tu n’espères pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas. Il est difficile à trouver, inaccessible ». Ainsi parlait le vieil Héraclite. Ambiguïté et fécondité des belles formules brèves hors de leur contexte. En plus de l’incertitude des traductions possibles du texte grec, il y a celle de l’interprétation, et puis celle de ce que Lévinas appelait l’interprétation créatrice, cette interprétation bien connue des juifs lecteurs de la Bible et qui permet d’infuser de nouveaux sens à un vieux texte en utilisant son aura sacrée. La citation d’Héraclite est stimulante, promotrice de sens. La lectrice, le lecteur de l’Evangile pourra penser au Royaume des cieux, trop beau pour être vrai et que l’on peut hésiter à espérer, mais auquel aspire en secret tout être humain: la divinisation inespérée, l’impossible divinisation.

Avec Yeshoua, ce n’est pas une divinisation de puissance comme en rêvent les croyants au dieu tout-puissant (« car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire » (Matthieu 6, 13), « c’est pourquoi Dieu l’a exalté, lui donnant un nom au-dessus de tout nom… » (Philippiens 2, 9s), « si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons » (II Timothée 2, 12). Ce n’est pas non plus une divinisation de connaissance comme en recherchent les gnostiques. C’est une divinisation d’amour. Car « l’Éternel est Amour », et le Royaume des cieux est de vivre cet amour en l’accueillant dans la force de  l’esprit d’Aimer qui rend possible l’impossible, l’inespéré.

Peut-on même encore parler de divinisation? Dieu n’est pas dieu, mais l’agapè, l’éternel Amour. Celles et ceux qui écoutent et entendent la vérité de Yeshoua ne recherchent aucun pouvoir, aucun pouvoir occulte évidemment, aucun pouvoir spirituel non plus. Ils ne recherchent que le pouvoir sans pouvoir du Tout-aimant.

L’Amour est sans pourquoi, il est parce que parce que, tautologique. Il n’a d’autre cause ni d’autre raison que lui-même. C’est pour cela qu’il aime ce qui n’est pas aimable, « les injustes et les méchants » (Matthieu 5, 45).

 

     que penses-tu patiente sur ta tige

     dans l’air glacé où ta sève se fige

 

     visage virginal ta corolle s’incline

     en découvrant là-haut le visage sublime

 

     l’or n’est pas un bijou qui souillerait ton âme

     c’est ta chair toute offerte au soleil de ta flamme

 

     n’est-ce pas lui qui t’a tirée de ton néant

     depuis la terre d’ombre et le sombre océan

 

     tu vois obscurément ton destin de lumière

     pour les regards ravis d’accueillir ta prière

 

     et sans pourquoi comme la rose mère

     avec toute autre il te suffit de plaire

    

24 février 2013

 

« Faites-vous des amis avec l’injuste argent, tou mamôna tês adikias » (Luc 16, 9). Comme tout mashal, celui de l’Intendant infidèle est nécessairement vague et demande à être interprété. Comme tout discours symbolique, il « donne à penser », et il faut le penser. Seule la lectio divina, la lecture précédée, accompagnée et suivie de l’appel à l’esprit qui l’a inspiré à Yeshoua peut nous permettre de le penser pour en faire notre profit spirituel. (Mais comment être sûr d’être inspiré?)

Yeshoua a plusieurs fois parlé des riches et de la richesse, et il faudrait rapprocher toutes ces paroles pour mieux entrer dans son intuition. Yeshoua ne demandait pas que ses disciples se retirent du monde, mais qu’ils soient préservés du mal (Jean 17, 15). Alors même que nous nous efforçons d’entrer dans le Royaume des cieux, où l’avoir n’a plus cours, il nous faut continuer de vivre avec les réalités de ce monde et en tirer le meilleur parti dans l’esprit d’Aimer. L’usage de l’argent est incontournable, et il doit nous permettre de servir les autres.

L’usage de l’argent peut nous permettre de faire l’apprentissage du service des autres, de l’amour: « Celui qui est fidèle dans les petites choses l’est aussi dans les grandes… Si vous n’êtes pas fiable avec l’injuste argent, qui va vous confier la vraie richesse » (Luc 16, 10s). Quant au mashal des Mines (Luc 19), où un prince confie la gestion de ses richesses à ses intendants, il donne à entendre que nous devons faire fructifier nos dons naturels et spirituels, c’est-à-dire de progresser dans l’amour jusqu’à finalement y participer totalement. Il nous faut accueillir activement l’amour, le vivre, agir.

Yeshoua n’exclut pas l’utilisation habile de l’argent. Il est utile ici de se souvenir de ce que Pascal dit du bon usage de la « concupiscence dont on s’est servi comme on a pu… dont on a tiré des règles admirables » (Pensées, éd. Sellier, fragment 243s). L’humain premier, qui demeure en chacune et chacun d’entre nous, est mû par le désir de posséder, de comprendre et maîtriser l’autre. Mais c’est ce désir d’avoir, plutôt que d’être, qui pousse l’humanité au progrès scientifique et économique. L’argent, la finance, est donc incontournable. Les humains qui marchent sur le chemin de la perfection d’Aimer sont des gens de chair, mais ils sont inspirés par l’esprit d’Aimer. Ils œuvrent à mettre l’avoir au service de l’être, l’argent et la finance, le progrès scientifique et économique au service du progrès social, du progrès éthique et du progrès spirituel.

 

     les souffles pour l’ordinateur

     sont un mystère

     que gèrent

     les dix mille inconnues de la terre en leur jeu des hauteurs

 

25 février 2013

 

Qui marche sur le chemin de la perfection de l’Amour encourage l’amour partout où il le trouve et décourage le non-amour où qu’il soit. Cette attitude d’encouragement et de découragement peut aller jusqu’à l’exaltation des valeurs d’amour d’une philosophie, d’une religion, d’une culture, d’une société… et jusqu’à la dénonciation des non-valeurs de ces mêmes philosophie, religion, culture, société…

La première des valeurs de l’Amour est la justice, et la première des non-valeurs est l’injustice. S’ils ne la dénoncent pas, les juifs de la diaspora comme de leur Etat sont complices de l’occupation injuste, destructrice, impitoyable… que les autorités israéliennes imposent aux Palestiniens, tout comme les musulmans du monde entier sont complices de la violence de leurs coreligionnaires islamistes s’ils ne s’en indignent pas.

(Vous arguez que les juifs ont des droits inaliénables sur la Palestine parce que leurs ancêtres l’ont occupée pendant plus de mille ans? Relisez le Livre de Josué et le Livre des Juges. Vous verrez que les ancêtres des juifs se sont installés en Palestine par la violence et que les descendants des Cananéens qu’ils ont massacrés et expulsés ont au moins autant, voire davantage de droits que les juifs sur la Palestine puisqu’ils les y ont précédés. Il n’y a d’autre droit sur sa terre pour un peuple que le droit du plus fort. Chaque peuple devrait se dire qu’il n’habite sa terre qu’en héritier d’une conquête).

 

Aimer encourage le dialogue des religions, sachant qu’elles partagent certaines valeurs sur lesquelles elles peuvent s’accorder. Cela suppose évidemment que chaque religion s’efforce de connaître les autres plutôt que de les rejeter a priori en se croyant la meilleure, voire la seule vraie. On a souvent accusé les religions africaines d’être barbares et sauvages. On a exalté le monothéisme et abaissé le polythéisme. Mais Aimer reconnaît l’amour et les valeurs qui s’en approchent partout où il les trouve.

Les Yoroubas du Nigéria et du Bénin connaissent une divinité suprême qui ressemble au tout-puissant du judaïsme, du christianisme et de l’islam. Olodumare est le Souverain parfait. C’est lui qui a créé la terre; c’est lui qui insuffle l’âme dans les corps; c’est lui qui dicte aux humains leur conduite, qui sonde leurs cœurs et qui les juge. Il demande aux humains de vivre selon leur vrai caractère, c’est-à-dire d’observer la chasteté, l’hospitalité, la générosité, l’altruisme, la bonté, la justice, la sincérité, la droiture, la protection des pauvres et des faibles, le respect des anciens…  (E.B. Idowu, Olodumare: God in Yoruba Belief, p. 154).

 

     dans les froideurs de l’air atone

     où tout attend

     le temps

     du soleil les oiseaux en leur tête répètent leur chant avant qu’ils ne l’entonnent    

 

     dans la chambre du grand silence

     pour toute une heure

     demeure

     en repos attentif à ces voix qui attendent que tu les relances

 

26 février 2013

 

Aimer décourage ce qui dans les religions les oppose les unes aux autres, les exclue mutuellement dans un prosélytisme qui tend à imposer aux autres des « vérités » qui ont peu de choses à voir avec la vérité de l’Amour.

 

Continuité / discontinuité de l’humain premier, psuchikos animal, à l’humain dernier, pneumatikôs spirituel. La chair est l’annonce et la préparation de l’esprit en ce qu’elle renferme des dynamismes capables de la libérer de l’animalité physique, des forces d’attraction (philia) et de répulsion (neïkos) égocentrées. Relevant de la philia, les « entrailles de compassion » invitent aux œuvres de sollicitude comme on le voit dans le mashal du Bon Samaritain (Luc 10, 33s). On peut juger significatif que Luc mettent sur les lèvres de Zacharie, le père de Jean le baptiste « rempli du saint esprit », l’expression « entrailles de compassion, splagkhna eleous » pour parler de l’Eternel lui-même (Luc 1, 67, 78) et que cette expression est déjà présente chez le prophète Jérémie: « Mes entrailles s’émeuvent pour lui, dit l’Eternel… J’aurai compassion, oui j’aurai compassion pour lui » (Jérémie 31, 20).

De même le sentiment d’indignation relevant du neïkos est une invitation à la lutte contre l’injustice.

 

Certains catholiques pensent que la renonciation de Benoît XVI au souverain pontificat est une désacralisation de la papauté. Il en est parmi eux qui s’en réjouissent et il en est qui s’en affligent. Certains cependant pensent que ce n’est pas une désacralisation parce que la papauté n’est pas une fonction sacrée mais un service. Le pape ne se dit-il pas « serviteur des serviteurs de Dieu »? Mais il demeure que la quasi-totalité des chrétiens continuent de sacraliser Jésus Christ maître et seigneur alors qu’il s’est lui-même présenté comme un serviteur et un serveur (Luc 22, 27), qu’il l’a montré en lavant les pieds de ses disciples. Le christocentrisme est une négation de l’Evangile et un obstacle à sa diffusion universelle: Comment voulez-vous rassembler toute l’humanité autour d’un homme localisé dans une situation historique, géographique, culturelle…? L’Eglise a pourtant fait du Christ Jésus l’alpha et l’oméga de l’humanité, voire du cosmos. Elle en a fait le centre sacré de sa croyance alors que Yeshoua a désacralisé le temps et l’espace, la totalité de l’être, et lui-même évidemment.

 

     en l’instant bref de son séjour

     la bactérie

     sourit

     comme sourit celle pour qui mille ans sont comme un jour

 

     comment serais-tu la mesure

     de toutes choses

     la rose

     au plus intime de l’abîme seule est sûre de ce qui dure

 

27 février 2013

 

« Morale », « transcendance »; ce sont des mots dont la doxa de notre époque fait de quasi-tabous. Cet ostracisme intellectuel devrait éveiller l’attention et l’interrogation de celles et ceux qui osent penser et se libérer de la doxa. De quelle morale et de quelle transcendance parle-t-on? De celles que l’on ressent comme des entraves à la liberté? De quelle liberté? Celle de l’existentialisme qui est conçue comme l’être même de l’humain. L’existentialisme a remplacé la nature humaine, qu’il nie, par une liberté qui n’a d’autre fondement qu’elle-même, qui constitue l’essence humaine: nous serions libres parce que nous serions libres, tautologiquement. Sartre n’a-t-il pas dit que nous étions « condamnés à la liberté » par notre être même?

La liberté de la Spiritualité de l’altérité se fonde sur l’intuition évangélique selon laquelle « la vérité rend libre » (Jean 8, 32). Cette vérité qui libère, c’est celle de l’être humain participant de celle de l’Être de l’être. La vérité découverte, reconnue, « révélée » par Yeshoua, c’est le « mystère demeuré caché depuis les origines » (Matthieu 13, 35), à savoir que l’Être de l’être est Altérité, Amour de l’autre comme autre, Agapè.

La liberté libérée par la vérité de l’être, c’est la capacité pour l’être humain de penser et d’agir selon l’altérité positive, qui est son être même. Ainsi s’éclaire et se justifie la petite phrase d’Augustin: « Aime, et fais ce que tu veux »: si tu aimes d’agapè tu ne feras que ce que tu veux selon l’amour, selon ton être. On comprend aussi pourquoi on entend répéter après John Stuart Mill: « la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres ». Phrase maladroite: en fait c’est l’agapè, le souci des autres, qui fonde ma liberté. Les autres ne sont pas une limite à ma liberté, ils sont au contraire la condition de ma liberté. (On est loin de l’existentialisme pour qui les autres sont un enfer, un obstacle radical à ma liberté).

Pour l’existentialisme, l’homme est essentiellement liberté; pour l’Evangile, l’homme est essentiellement altérité. (Vivre l’altérité ontologique, c’est accéder à la liberté ontologique).

 

La présence de l’Être de l’être à l’intime des êtres fonde l’universalisme de l’Amour.

 

     comme l’ourlet des vagues au rivage

     invite incessamment

     à pénétrer dans le livre d’images

     où se donne l’amant

     en discours indicible

 

     l’orée de la forêt est le passage

     de l’un à l’autre à l’un

     il faut entrer il faut sortir    la page

     se tourne     le défunt

     pénètre en l’invisible

 

     lorsque le disparu a perdu son visage

     sa voix rayonne nôtre

     en la mémoire et livre son message

     non en l’un mais en l’autre

     à tous les cœurs sensibles

 

28 février 2013

 

Certains croyants disent ne craindre rien ni personne si ce n’est Dieu. S’ils avaient des oreilles pour entendre l’Evangile, ils diraient qu’ils craignent bien des gens et bien des choses, mais qu’ils n’éprouvent aucune crainte d’Aimer.

 

L’indignation de Yeshoua face aux responsables religieux qui barraient le chemin du Royaume des cieux (Matthieu 23, 13) retentirait-elle aujourd’hui? L’Amour s’indigne de toute injustice comme il se réjouit de toute justice. La Spiritualité de l’altérité n’est pas une spiritualité du bien-être intérieur, du confort psychologique, du développement personnel… Non seulement elle vit de sourire aux opprimés et de montrer les dents aux oppresseurs, mais elle donne la force d’agir pour secourir les uns et affronter les autres.

Servantes de l’esprit, les entrailles de compassion sont la continuation humaine de la philia de l’univers et les entrailles d’indignation la continuation de son neïkos.

 

Chaque pensée, chaque action humaine baigne dans l’être et donc dans les valeurs de l’Être de l’être, soit qu’elle les accueille, soit qu’elle les refuse. Ainsi, dire que la finance (et ses pauvres marchés craintifs qu’il faut sans cesse rassurer) n’a rien à voir avec la morale est une illusion de celles et ceux qui ne pensent pas et une tromperie de celles et ceux qui pensent.

La divine liberté existentialiste crée des valeurs, l’amoureuse liberté essentialiste les découvre dans l’Être de l’être.

 

     vous lumière amoureuse des surfaces

     célébrez avec elles la beauté

     sur les rochers et sur les eaux

     sur les feuillages et les peaux

     du monde

 

     aussitôt qu’enfantés de votre face

     brûlante des passions d’intensité

     vos dix mille s’élancent

     et saisissent leur chance

     au monde

 

     de près de loin ils se rient de l’espace

     certains qu’enfin avant l’éternité

     ils pourront mourir de l’amour

     dont la beauté les met un jour

     au monde

 

1er mars 2013

 

Yeshoua a désacralisé le monde, le Royaume des cieux n’est pas de ce monde où régnait le sacré. En le désacralisant, Yeshoua a condamné à mort les dieux et les religions, parmi lesquels le dieu unique et le monothéisme. Son église ne l’a pas suivi, du moins pas totalement: elle est demeurée une religion, une part sacrée de la vie où l’adoration et le sacrifice demeurent essentiels.

Le sacré dans sa forme pure originale telle que l’a décrite Rudolf Otto est une émotion vive où se mêlent la crainte et la fascination face à une puissance invisible. Mircea Eliade, qui l’a étudiée dans les sociétés non encore sécularisées, dit que « pour les « primitifs » comme pour l’homme de toutes les sociétés pré-modernes, le sacré équivaut à la puissance et, en définitive, à la réalité par excellence… L’homme religieux désire profondément être, participer à la réalité, se saturer de puissance » (Le sacré et le profane, p. 16). C’est ce qui fait que le monothéisme parle d’un dieu tout-puissant. La Bible rapporte l’expérience sacrée qu’en a faite Moïse au « mont Horeb, la montagne de l’Eternel » et sur laquelle il a fondé le judaïsme (Exode 3, 1-6). C’est une expression de puissance fascinante et terrifiante.

Le sacré a dans le christianisme perdu sa puissance effrayante et fascinante, mais il y demeure sous la forme du sacrifice et de l’adoration, et il peut occasionnellement donner lieu à des expériences mystiques décisives telles que celle de Blaise Pascal dans sa nuit de feu où il évoque justement l’expérience de Moïse sur l’Horeb : « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob » (Pensées, éd. Sellier, fragment 742).

Les sociétés modernes se sont débarrassées du sacré, pas totalement cependant : il demeure présent chez les croyants, mais aussi chez les incroyants sous le forme de rites et de cérémonies, et surtout de ces personnages fascinants que l’on désire écouter, regarder, toucher avec le sentiment à demi conscient que l’on en reçoit une force de vie.

Pour les foules qu’il attirait, Yeshoua était un personnage sacré. Il fallait bien qu’il en passât par là pour faire connaître son intuition de la vérité. Mais cette vérité était en contradiction avec le sacré, et il devait s’efforcer de le faire comprendre à celles et ceux qui venaient à lui, aux foules en les fuyant parfois, à ses proches disciples dans le geste suprême de désacralisation: le lavement des pieds. (L’ironie des choses est que son église reproduit ce geste profane en en faisant un geste sacré).

La relation de Yeshoua avec l’Être qu’il appelle son Père des cieux n’est pas une relation sacrée: il n’y entre ni crainte ni attirance (ni neïkos ni philia), mais un sentiment de communion intime. Le christianisme a accueilli cette relation et il continue de la vivre en ses fidèles à la mesure de leur amour des autres dans l’affection et le respect, mais il n’a pas abandonné son fondement religieux et il continue de s’y appuyer. Peut-être a-t-on tort après tout de le lui reprocher puisque l’humanité a encore besoin de craindre et de désirer pour vivre raisonnablement : il lui faut toujours des menaces de sanction et des promesses de récompense. Et la permanence des cérémonies laïques justifie celle des cérémonies religieuses.

 

     poussière de lumière au crépuscule

     ne te reste que la force des formes

     avant qu’elles aussi ne disparaissent

     douce mort

 

     dans l’ombre qui s’en vient tu te recules

     jusqu’à ce qu’à la fin la nuit énorme

     anéantisse tout visage que tout cesse

 

     alors paraît l’espérance qu’annule

     le néant où tu meurs l’autre qu’informe

     le cœur où tu demeures en allégresse

     douce mort

 

2 mars 2013

 

L’origine du sacré et du sacrifice demeure un sujet de controverses entre historiens des religions, anthropologues, psychanalystes, philosophes… Celles et ceux qui s’y intéressent ont sûrement lu La Violence et le sacré (1982) et Le Bouc émissaire (1982) de René Girard, peut-être aussi les critiques qui en ont été faites. Girard accorde une importance excessive au « désir mimétique », faisant du mimétisme l’explication quasi universelle du comportement humain.

Le mimétisme, l’imitation, l’empathie négative ou positive jouent sans doute un rôle important dans le comportement des individus et des collectivités. Mais le désir et la violence sont plus fondamentaux, car ce sont les deux formes que prennent dans notre humanité première la philia et le neïkos, ces forces cosmiques opposées qui règlent le devenir de l’univers en tout ce qui y apparaît et disparaît.

Le mimétisme, l’empathie (dont il faut envisager et inclure la dimension parapsychique) est au service du vouloir être, du vouloir vivre (du conatus de Spinoza), qui se manifeste d’abord par le désir de posséder l’autre (philia) et de le déposséder (neïkos).

Chez l’humain premier, le mimétisme et l’empathie incluent nécessairement la violence. Mais ils peuvent aussi servir l’altérité positive, le souci de l’autre que l’on observe en particulier dans le comportement maternel de l’animal. L’instinct d’imitation peut servir le meilleur comme le pire et l’indifférent.

L’humain dernier idéal, parfait, est libéré de toute imitation comme de tout désir de posséder et déposséder et de toute crainte d’être dépossédé. (N’est-ce pas ce que recherchent le bouddhisme et le stoïcisme ?). L’humain dernier qui accueille l’intuition de Yeshoua ne cherche même pas l’imitation de Jésus-Christ. Il participe avec lui à la vie d’amour de l’Eternel. C’est ce que signifie Yeshoua lorsqu’il dit faire ce qu’il voit faire à son Père: ce n’est pas une imitation, c’est une communion dans l’agir.

 

Le hasard et la nécessité, par lesquels on a cru pouvoir expliquer l’apparition et l’évolution de la vie, sont l’expression de l’indéterminisme et du déterminisme dont le jeu règle la marche du cosmos. Mais tous deux seraient impuissants à créer quoi que ce soit s’ils n’étaient pilotés par le psychisme, l’âme des choses, seul capable d’organiser, d’informer la matière en en faisant communiquer les éléments physico-chimiques

 

     chaque grain de lumière dans la chambre

     ne peut remplir sa tâche sans mourir

     tout comme ceux qui à ton œil racontent

     innombrables les peuples de l’espace

 

     infinies ou infimes en leur durée les membres

     de la grande famille ont tous le temps de rire

     à la pleine mesure en ce qui pour eux compte

     libres dans leur agir et dans leur face à face

 

     la longueur d’une vie se mesure à la trace

     qu’elle laisse après elle au vide qu’elle sonde

     dans l’unique mémoire et l’être sans finir

     où tu viens à ton tour te donner à entendre

 

     que tu lises ou écrives ou chantes dans la chambre

     quand la lumière et l’ombre à l’heure du mourir

     se donnant rendez-vous un moment se racontent

     n’oublie pas innombrables les peuples de l’espace

 

3 mars 2013

 

« Visée de la vie bonne avec et pour les autres dans des institutions justes ». C’est avec cette formule ternaire que Paul Ricœur résume son idéal de vie : en articulant le je au tu et au ils. On sent la présence de l’intuition évangélique dans cette éthique adaptée à la réalité de l’humanité au stade présent de son évolution historique. On pourrait dire que Ricœur fait dialoguer Aristote et Yeshoua.

Cette vision éthique est une vision centrifuge : l’individu conscient de sa valeur l’étend à l’autre individu dans la relation personnelle, puis à l’ensemble des individus dans l’organisation sociale et politique.

On pourrait ajouter que cette dynamique centrifuge se comprend au mieux, à la lumière de l’Evangile, comme celle du mashal du Levain dans la pâte. La pâte que le levain de l’Amour éternel travaille, c’est indissociablement chacun et tous puisque l’Amour éternel est l’amour de chacun pour tous. L’Amour travaille dans la dynamique du temps, dans le devenir de chacune et de chacun d’entre nous comme personnes et comme société pour les inviter librement à l’Amour.

Le travail de l’Amour en nous par son esprit est nécessairement celui d’une liberté avec une autre liberté : la liberté d’Aimer s’offre à la liberté de chaque être humain dans son cheminement vers l’Amour.

Il est heureux que Ricœur intègre les « institutions justes » dans son idéal éthique. Il n’y a pas de sollicitude universelle sans souci de justice universelle. L’amour implique la sollicitude pour tous les humains victimes d’une injustice et le combat contre tous les humains qui infligent l’injustice. La compassion et l’indignation sont inséparables dans l’amour des autres comme autres.

 

     la chevelure dévoilée

     au vent d’hiver

     révère

     l’horizon épuré de ses sœurs dans le bocage révélé 

 

4 mars 2013

 

L’éthique de Yeshoua n’est pas fondée sur le sentiment de notre propre valeur, mais sur l’amour inconditionnel de l’Eternel pour nous et pour tout être. Dire que « Dieu nous a aimés le premier » (I Jean 4, 19) signifie que si l’Eternel nous aime, ce n’est pas parce que nous serions aimables, mais parce qu’il est essentiel à son être d’aimer. (Dire que « Dieu est amour » ne signifie pas que l’amour fasse partie de ses qualités, mais que c’est son essence même).

 

Définir la philosophie comme une construction conceptuelle, c’est en ignorer les fondations, qui ne sont pas d’ordre réflexif, mais intuitif. C’est penser « comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment », nous dit Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). La fonction de l’instinct et du sentiment, du cœur, de l’intuition, ne se limite pas à la connaissance des principes d’identité et de causalité, d’analogie… C’est une connaissance empathique générale des êtres et des choses, et elle est d’autant plus sûre qu’elle met en œuvre le psychisme de tout être et de toute chose.

On peut penser que c’est une part importante de la connaissance de l’animal, dont le langage se réduit à quelques signes incapables de construire des raisonnements logiques. Nous en avons hérité, mais nos progrès rationnels, le développement de notre discours logique, l’ont mis en veilleuse chez nombre de nos intellectuels. Et tous tant que nous sommes, notre éducation familiale et scolaire tend à développer notre connaissance discursive et à atrophier notre connaissance intuitive.

Le rôle du raisonnement logique ne devrait être qu’un rôle de vérification, et nous devrions même garder une grande circonspection quant à son efficacité et à la sûreté de ses conclusions. (Notre cher Montaigne serait probablement d’accord, lui qui pensait pis que pendre du « discours »).

Il existe nombre d’explications et de définitions de l’intuition (on pourrait sans doute dire d’intuitions de l’intuition). On peut conjecturer qu’elles dépendent de l’opinion philosophique que l’on tient. Celles qui semblent ici les plus proches de la réalité sont celle de Plotin, philosophe du II° siècle, et celle de Bergson, philosophe du XX° siècle. Pour Plotin, « l’intuition est la connaissance absolue fondée sur l’identité de l’esprit avec l’objet qu’il connaît ». ¨Pour Bergson, c’est « la sympathie intellectuelle ou spirituelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un être pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable ». Le dernier mot de la définition bergsonienne indique qu’elle échappe au langage, au « discours », au concept, qu’elle est de l’ordre du cœur pascalien et non de la raison. Pour Bergson comme pour Plotin, la connaissance intuitive est une intimité immédiate avec l’autre, une communion. (On trouverait une semblable intuition de ce qu’est l’intuition dans la connaissance telle que la connaissait Paul Claudel).

 

     la butte d’argile fraîche

     cette entraille de la terre

     n’a pas encore de peau

 

     on dirait qu’elle recherche

     les baisers de la lumière

     pour trouver un air nouveau

 

     quelle secrète alchimie

     opèrent la nuit le jour

     dans le secret de son âme

 

     quelle secrète harmonie

     de la haine et de l’amour

     agit ici en son charme

 

     contemple ce qui rayonne

     en sa réponse au soleil

     à la lune et aux étoiles

 

     communie à ce qui donne

     la vie partout qui s’éveille

     dans l’infini de sa toile

 

     quand guérira la blessure

     brutale dans le temps court

     au rythme lent de son cœur

 

     une nouvelle verdure

     venue lui faire la cour

     la couvrira de bonheur

 

5 mars 2013

 

L’explication et la définition de l’intuition varient selon que l’on est spiritualiste ou matérialiste, selon que l’on admet ou non l’existence d’un psychisme de la matière. Pour le matérialisme, l’intuition est l’aboutissement de perceptions et de raisonnements inconscients. Pour le spiritualisme, c’est la connaissance immédiate de l’objet, de l’autre (par la chair en sa double dimension physique et psychique).

 

(Apprendre à) regarder un visage inconnu, banal de préférence, avec la certitude qu’il est aimé de l’Eternel, un visage, et puis d’autres visages, tous les visages, amis, indifférents, hostiles, et puis un oiseau, un arbre, un caillou… toutes choses avec la même certitude. Et que cela devienne une habitude. En invoquant l’esprit qui « opère en nous le vouloir et le faire ».

 

A l’athée, à l’agnostique, à l’incroyant qui est en moi, je puis toujours dire que même si Aimer n’existait pas (et même si, évidemment, la mort était la fin de toutes choses), l’amour inconditionnel des autres quels qu’ils soient serait encore le meilleur pour moi et pour l’humanité. Evidence intuitive : l’être est amour, être c’est aimer.

 

     couchée dessus le sol la cendre qui demeure

     a-t-elle souvenir de son âme envolée

     songe-t-elle au passé par le feu dévoré

     ou naguère ou jadis ou à la première heure

 

     le retour éternel de ce qui vit et meurt

     console-t-il ses gens maintenant rassemblés

     pour un an ou pour mille à la terre mêlés

     dans un compagnonnage de frères et de sœurs

 

     ceux qui s’en sont allés dispersés dans l’espace 

     par un souffle incertain des tâches à venir

     savent qu’ils sont partis pour ne plus revenir

 

     ils ont rejoint l’errance de l’immense race

     qui porte et qui nourrit aux quatre coins du monde

     le message et la vie de l’infini des ondes

 

6 mars 2013

 

« Je pense, donc je suis », disait Descartes. Que n’a-t-on pas fait dire à cette formule inoubliable? On a fait observer que le « donc » y était superflu, sauf à en faire l’expression d’une prise de conscience de son être : Je sais que je suis parce que je pense. Mais on a dit, à juste titre sans doute, que pour Descartes, l’être est pensée, mon être est ma pensée, je ne suis qu’en pensant. Descartes n’a-t-il pas dit lui-même: « Nous sommes par cela seul que nous pensons ». Et Pascal lui a emboité le pas : « je ne puis concevoir l’homme sans pensée… Toute notre dignité consiste donc en la pensée » (Pensées, éd. Sellier, fragments 143, 232).

Si Yeshoua avait été philosophe et manieur de concepts, il n’aurait pas dit « je pense, donc je suis », mais plutôt « j’aime, donc je suis ». Il avait découvert, comme l’a dit clairement Jean, que « l’Eternel est Amour », c’est-à-dire, en termes ontologiques, que l’Être de l’être est Altérité. Être c’est Aimer, Aimer c’est Être. La participation humaine à l’Être de l’être, la divinisation au sens où l’ont entendue les Pères grecs, c’est une participation à sa vie, qui est essentiellement d’aimer.

 

Le prologue de l’évangile de Jean est-il du  « disciple que Yeshoua aimait » ? On peut en douter. « Au commencement était le Verbe… Et le Verbe était Dieu / En arkhê ên o Logos… Kaï Theos ên o Logos«  (Jean 1, 1). Mais son Logos ne peut être qu’une des manifestations de l’Eternelle Déité, tout comme son Esprit. Tel qu’en lui-même en son essence, « L’Eternel est Amour / o Theos agapê estin » (I Jean 4, 8).

Goethe avait préféré dire (faire dire à son Faust): « Au commencement était l’Action ». Il ne faisait, lui aussi, que diviniser une réalité humaine. Si l’on refuse les contradictions, signes évidents d’erreur, il faut donc dire: « Au commencement était l’Amour / en arkhê ên agapê« . En observant d’ailleurs que arkhê est un mot polysémique : il peut signifier commencement, mais aussi principe, cause, commandement, autorité, fonction. Les biblistes penchent pour le sens de « principe ». L’Amour est la cause et la clé de toutes choses, y compris du logos / parole / principe / pensée, et de l’action. C’est bien pourquoi nous pouvons dire avec Augustin : « Aime, et fais ce que tu veux » ou « aime, et agis comme tu veux », et aussi : « aime, et pense ce que tu veux ». Si tu aimes de l’amour d’Aimer, tes actions et tes pensées seront une participation à l’agir et à la pensée d’Aimer.

 

     ouvre la fenêtre

     accueille le souffle

     il parle d’amour

     il parle de l’être

 

     son verbe est silence

     au cœur qui écoute

     et poursuit sa route

     en quête du sens

 

     car le souffle invite

     à marcher toujours

     plus loin dans l’amour

     passant la limite

 

7 mars 2013

 

Le logos dont parle le prologue de l’évangile de Jean, que le latin traduit habituellement par verbum et le français par verbe, ou parole, ou en gardant le mot grec, c’est le dâvâr hébreu. Cela peut nous éclairer sur l’intuition du rédacteur et concepteur du texte. Le dâvâr, c’est la parole, mais la parole-force, ce qui explique que la création soit présentée dans le livre de la Genèse comme l’œuvre de la parole divine. La parole hébraïque n’est pas la simple expression de la pensée, de l’intelligence; c’est aussi l’expression de la volonté, de la puissance.

« C’est par la parole (dâvâr) de Dieu que les cieux ont été faits, et par le souffle de sa bouche toutes ses armées (les étoiles) » (Psaume 33, 6). Ce qui associe l’esprit (le souffle) à la parole. La Genèse le fait aussi à sa manière: « le souffle de l’Eternel planait sur les eaux. L’Eternel dit : que la lumière soit, et la lumière fut… » (Genèse 1, 2s). Mais une pensée diurne patriarcale est tentée d’accorder plus d’importance à la parole qu’à l’esprit. De toutes façons, l’Eternel Amour est au-delà de la parole comme du souffle.

On peut comprendre que ce que le christianisme a conceptualisé en dogme de la Sainte Trinité est une intuition interprétable en termes d’images imaginales. La Déité inconnaissable immédiatement en concept est connaissable par la médiation des images du Père, du Verbe et du Souffle. On peut le comprendre en s’appuyant sur un verset de la première épître de Jean qui ne figure que dans certaines versions: « Trois témoignent dans le ciel : Le Père, le Verbe et le Saint Esprit, et ces trois sont un ; trois témoignent sur la terre : l’esprit (le souffle), l’eau et le sang; et ces trois ne font qu’un » (I Jean 5, 7s). Il nous faut réapprendre le langage symbolique pour alterner le silence de communion au silence du silence de l’Eternel Amour et la parole des choses comme sacrements médiateurs de cet Amour.

 

Interprétations. On peut s’attendre que le bilan social et le bilan économique de la présidence d’Hugo Chavez ne soient pas établis selon les mêmes critères par les partisans des nantis et par les partisans des démunis de ce monde. Qu’en aurait pensé Yeshoua ?

Les théories du complot appellent notre méfiance, leurs dénonciations l’appellent aussi, sans oublier les multiples informations dont nous sommes abreuvés quotidiennement et qui sont presque toujours sélectionnées, voire déformées en fonction des intérêts de ceux et celles qui les préparent et les présentent. Et avec la prolifération des réseaux sociaux, nous devrions plus que naguère être sur nos gardes. Toute information est suspecte. « Les humains sont tous menteurs » (Psaume 116, 11) et « l’humanité est sujette à l’erreur » (Sénèque ?). Voilà de quoi rétrograder nombre de nos convictions au rang de simples opinions. 

Qui s’indigne des honneurs rendus à Stéphane Hessel ? Pourquoi ? La cause, toujours chercher la cause, les causes. Penser, penser ! Oser penser, sapere audere.

 

     la lavande endormie rêve dans l’air humide

     écoute le murmure de son gris timide

 

     elle offre à qui l’approche en silence attentive

     de la rejoindre aux bords de son ancienne rive

 

     là-bas parmi l’air sec où se chante unanime

     dans le feu de l’amour l’écho du bleu sublime

 

8 mars 2013

 

Yeshoua est « l’image du Dieu invisible, eikôn tou Theou aoratou (Colossiens 1, 15). Voilà qui peut corriger « le Verbe était Dieu, Theos ên o Logos (Jean 1, 1). Yeshoua n’est pas le Verbe éternel de Dieu incarné ; c’est une image, une icône de l’Eternel. Encore faut-il s’entendre sur le sens à donner au mot icône et savoir que faire de l’icône Yeshoua. Faut-il s’en tenir aux sens grecs habituels de eikôn ? « Représentation », « comparaison », « ressemblance », « vraisemblance »… On ne peut accéder au sens véritable des mots qui parlent de Yeshoua et de son intuition qu’à condition d’avoir « des oreilles pour entendre », comme le dit le petit refrain qui achève les mashal (Matthieu 13, 9, 16, 43…).  C’est-à-dire qu’il faut « être de la vérité », « être de l’Eternel » (Jean 18, 37 ; 8, 47), être de l’Amour pour entendre les mashal et pour voir Yeshoua comme icône de l’Amour. Lorsque Yeshoua dit: « qui me voit voit le Père » parce que « le Père est en moi et moi dans le Père (Jean 14 9ss), il dit, dans le langage de Paul aux Grecs, « je suis l’icône du Père ». Je ne suis pas la Déité, mais son image parce que je participe à sa vie intime.

Les mashal de Yeshoua montrent qu’il a beaucoup appris des choses, davantage sans doute que des mots de la Thora et des Prophètes. En pensant en mashal, il a montré qu’il fallait être aussi attentif au langage des choses qu’à celui des mots pour parvenir à la vérité de l’Être de l’être. Il nous a livré ses intuitions du Royaume des cieux telles qu’il les a découvertes dans les choses du monde et de la vie. Il nous a aidé à découvrir que le monde visible peut devenir pour nous l’image, l’icône, l’imaginal du monde invisible si nous avons des yeux pour voir. Qui aime de l’amour d’Aimer découvre que le monde visible est l’icône de l’Eternel Amour.  

 

La poésie peut nous apprendre à prêter attention à la voix des choses au moins autant sinon davantage qu’à la voix des êtres humains, à la voix des mots. « Ecoute plus souvent les choses que les êtres » (Birago Diop).

 

L’âme biblique est évidemment patriarcale, mais l’esprit ici et là la travaille comme un levain dans la pâte pour l’amener au « il n’y a plus ni homme ni femme, vous êtes tous un » dans l’Amour (Galates 3, 28). Alors s’éclaire « à son image l’Eternel les créa, homme et femme il les créa » (Genèse 1, 27). L’Éternel est aussi l’Éternelle.

 

 

     ce moucheron qui vole sous la lampe

     ne me dit pas comment il est entré

     ni comment il est né ni comment ses ancêtres

     mais il demeure là un instant qui me hante

 

     s’il avait taille humaine il serait l’épouvante

     des bêtes des champs des bêtes des prés

     de la gent ailée de la gent terrée

     de tout ce qui s’élève et de tout ce qui rampe

 

     ce qui est apparu dans la grande mesure

     des ères au service des petites

     demeure le secret de la bonne nature

 

     mais tout secret demande qu’on médite

     et celui de la taille de nos frères

     est partie intégrante du mystère

 

9 mars 2013

 

On n’a pas attendu Baruch Spinoza pour lier la liberté à la vérité. Yeshoua n’a-t-il pas dit à « ceux qui demeuraient en sa parole et qui étaient vraiment ses disciples qu’ils allaient connaître la vérité et que la vérité les rendrait libres »? (Jean 8, 31s) Quelle vérité ? Quelle liberté ? La vérité dont il était le témoin et l’incarnation (Jean 18, 37; 14, 6), celle de son intuition de l’Eternel Amour, la vérité de l’Être de l’être. L’Amour libère des forces du monde que Yeshoua résume sous le nom de péché (Jean 8, 34) et Jean sous celui de désir de posséder, de com-prendre et de dominer (I Jean 2, 16) : la philia et le neïkos cosmiques d’Empédocle,  l’éros et le thanatos de Freud, le désir de saisir et le désir d’abolir du bouddhisme chan…

Connaître la vérité ? Ce n’est pas une connaissance intellectuelle, conceptuelle, mais une connaissance existentielle, une connaissance de communion. Cette connaissance entraîne la découverte de l’illusion de liberté, celle de ces disciples qui se croient libres parce qu’ils sont de la descendance d’Abraham, alors que cette descendance charnelle est inutile puisqu’elle ne donne pas la vraie vie (Jean 6, 63), la vie libre de l’Amour. Pour parvenir à la vraie liberté, il faut nous débarrasser de notre liberté illusoire, de l’illusion de liberté où nous vivons. Cette libération va de pair avec la découverte de la vérité de l’Amour… Pour qui fait cette découverte, cela devient une évidence ontologique qui déborde celle de Spinoza, car Spinoza était convaincu que notre liberté était illusoire, que la vraie liberté était d’accepter notre monde où il croyait que tout était déterminé. Yeshoua était allé plus loin : la détermination, la nécessité de notre liberté ontologique, c’est celle de l’Amour à laquelle l’Eternel lui-même est soumis.

Car l’Eternel ne peut pas ne pas aimer. Il aime nécessairement parce que l’Amour est son être. Nous devenons libres en partageant cet être, en comprenant que notre liberté est celle d’un amour nécessaire où la sollicitude est la béatitude. C’est dans l’agapè qui ne cherche en tout qu’à aimer les autres pour eux-mêmes que nous nous réalisons librement selon la vérité de notre être. L’Être de l’être est altérité, et nous sommes conviés à nous connaître nous-mêmes en notre être pour participer à la vie d’amour de l’Être de l’être, à ce que les chrétiens appellent la vie divine, la vie du tout-aimant, non pas celle, illusoire, d’un faux dieu tout-puissant conçu par l’humain premier à son image en sa volonté de puissance. Cela peut paraître intellectuellement compliqué, mais pour celles et ceux qui aiment d’agapè, c’est d’une telle évidence que toute explication est superflue. La quotient intellectuel n’entre pas en ligne de compte.

 

Simone Weil, qui a donné une importance essentielle à l’attention dans la vie intellectuelle et spirituelle, a décrit « le regard attentif où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde » (Attente de Dieu). On reconnaît là l’empathie, mais fondée sur une altérité où l’on s’oublie totalement soi-même par sollicitude pour l’autre. Attention empathique de l’altérité positive.

 

     quand tu t’ébroues en cette flaque

     cette flaque s’ébroue en toi

 

     quand ses ailes en toi rayonnent

     en elle rayonnent tes ondes

 

     mais elle reste pour toi elle

     et tu restes pour elle toi

 

10 mars 2013

 

Ce n’est pas la pensée qui identifie l’être humain (tant pis pour Descartes, Pascal et quelques autres). C’est l’amour : « j’aime, donc je suis ». « Au commencement était l’Amour », non pas le Verbe (tant pis pour l’évangile) ni l’Action (tant pis pour Goethe). Mais l’Amour, l’Altérité de l’éternel Être de l’être, se manifeste en verbe/pensée et action au sens où Il ne cesse de penser et d’agir selon l’amour et par l’amour. C’est pourquoi en aimant de l’Amour éternel l’humain libère en lui-même la pensée et l’action, une pensée et une action animées par l’Amour.

Reste que la pensée et l’action humaines animées par l’Amour pensent et agissent selon leur mode propre. La pensée humaine est intuitive et réflexive. Elle porte sur les choses autant que sur les mots (on le voit chez Yeshoua pensant en mashal). Une philosophie qui ne pense qu’avec des textes est vouée à errer. Elle doit aussi penser au-delà et deçà du langage, qui n’est là que pour posséder, comprendre et maîtriser ; elle doit penser sans les mots pour connaître les êtres en leur identité singulière. Et elle doit agir ainsi pour les servir.

L’attention telle que Simone Weil l’a pratiquée et décrite est précieuse pour penser, car c’est une attention selon l’amour: « un regard attentif où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde ». Elle pratique ainsi l’intuition dont ont parlé les Plotin, les Bergson, mais en leur donnant, en en décrivant, l’âme véritable, celle de l’agapè.

« Ecoute plus souvent les choses que les êtres » (Birago Diop) ; « les forêts t’apprendront plus que les livres » (Bernard de Clairvaux). C’est par l’amoureuse intuition empathique que l’on écoute au mieux les choses.

 

     un corbeau crie dans l’air humide

     le territoire

     du noir

     qu’il réclame parmi la grisaille pour son peuple avide

 

     un rouge-gorge lance un chant

     propriétaire

     de l’air

     où il entend garder ses droits jusqu’au prix de son sang

 

     deux pies jacassent leurs tendresses

     en noir et blanc

     au vent

     qui les emporte à grands coups d’ailes ivres de vitesse

 

     douze étourneaux imitateurs

     chantent l’idylle

     du fil

     et de leur aventure posée racontée sur le long conducteur

 

11 mars 2013

 

Les scientifiques qui ont conçu les centrales nucléaires pouvaient-ils ignorer les conséquences de leur réalisation? Non seulement les risques de catastrophe genre Tchernobyl et Fukushima (en attendant celles qui vont suivre inévitablement) mais les problèmes liés à leurs déchets toxiques indestructibles. Les politiques qui ont la responsabilité de la création, de la sécurisation et du démantèlement des centrales sont-ils conscients de cette responsabilité? Dans quelle mesure les utilisateurs d’énergie nucléaire que nous sommes tous sont-ils responsables de ses conséquences inévitables selon leur approbation, leur indifférence ou leur indignation active?    

 

La ressemblance de tous les êtres manifeste leur parenté universelle en leur commune origine. Cette parenté fonde la pensée intuitive du mashal, de la métaphore, de l’analogie, des correspondances poétiques, de toutes les images. C’est ainsi que le visible est l’image de l’invisible, que le Christ est « l’image du Dieu invisible » (Colossiens 1, 15).

Yeshoua de Natsèrèt est devenu pour les chrétiens une icône, un imaginal de l’Eternel sous la figure du Verbe, comme son Père sous la figure du Tout-puissant et l’Amour sous la figure de l’Esprit. « Et ces trois sont un » (I Jean 5, 7). Les chrétiens confondent malheureusement l’image avec la réalité, comme le sot du vieil adage chinois, qui regarde le doigt du sage lorsque celui-ci lui montre la lune. S’ils le comprenaient, ils comprendraient aussi que les déesses et les dieux des peuples de la terre sont des imaginaux de l’Eternelle Déité. Ils pourraient modérer leur prosélytisme et pratiquer un œcuménisme universel sans hypocrisie. Qui est convaincu que « seul l’amour est digne de foi » ne cherche à répandre que l’amour.

 

     beau chêne croît

     dans la forêt

     étend ses voies

     jusqu’aux orées

 

     va dans son ombre

     sens la sagesse

     de ce qui comble

     toute tristesse

 

     quand son murmure

     dit le silence

     quand sa ramure

     frémit de sens

     revêts la bure

     de la puissance

     la sève pure

     de l’espérance

 

     et puis recule

     comblée de joie

     au crépuscule

     de ton chez-toi

 

12 mars 2013

 

« Ecoute plus souvent les choses que les êtres » (Birago Diop)

« les forêts t’apprendront plus que les livres ; les arbres et les rochers t’enseigneront des choses que ne t’enseignent point les maîtres de la science » (Bernard de Clairvaux)

« C’est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis » (Chateaubriand)

 

A écouter les chrétiens, on a parfois l’impression que pour eux l’amour est au service du Christ leur dieu. A écouter Yeshoua, on a la certitude qu’il est au service de l’Amour et que l’Amour est au service de tous.

Si l’on est convaincu que l’Evangile est une désacralisation et que l’on peut interpréter la renonciation de Benoît XVI au souverain pontificat comme une désacralisation, on peut aussi, avec un peu d’optimisme, y voir une réévangélisation de l’Eglise. Peut-on espérer qu’elle se poursuive, qu’elle s’étende ? Un nouveau pape, quel qu’il soit, n’y suffirait pas. Il faudrait qu’il convoquât un concile. A défaut d’une réévangélisation radicale, un concile aussi inspiré que celui de Vatican II pourrait en prendre le chemin. Est-il pessimiste de penser que l’Eglise ne reviendra au Royaume des cieux de Yeshoua que contrainte et forcée par une désertion de ses fidèles prenant conscience vive qu’elle ne répond pas à leur désir ontologique ?

Avant d’élire un nouveau pape, les cardinaux jurent sur l’Evangile. Oublient-ils que dans l’Evangile Yeshoua demande à ses disciples de ne jamais jurer ? (Matthieu 5, 33-37).

 

Les apories sont des signes des limites de la pensée discursive. La pensée intuitive les dissout. Une aporie est un problème insoluble par un raisonnement, car le raisonnement est une manipulation de concepts, c’est-à-dire de mots, et le langage est un assemblage d’éléments totalement discontinus alors que la réalité est à la fois discontinue et continue. L’aporie de la poule et de l’œuf (qui a précédé l’autre ?) n’existe que dans une conception discontinue de la réalité. Le créationnisme s’accorde bien avec cette conception parce qu’il refuse la réalité du temps créateur. L’évolutionnisme au contraire conçoit très aisément que la poule et l’œuf soient le double produit devenu indissociable d’une série de mutations où la discontinuité des espèces est inséparable de la continuité de la vie depuis son apparition. Une intelligence intuitive de la vie en a facilement l’évidence.

On peut trouver utile de relier cette intuition de la vie en mouvement (et de la matière et de l’énergie qui l’ont précédée) à l’idée de perfectibilité de l’humanité censée avoir été découverte par Jean-Jacques Rousseau. Toutes deux relèvent de l’intuition du temps créateur. Cette intuition (qui l’eût cru ?) est incluse dans l’intuition de Yeshoua pour qui l’Eternel ne cesse d’agir, contrairement à ce qu’avait dit la Genèse (Jean 5, 17 ; Genèse 2, 2). Et Yeshoua a également déclaré qu’il était venu accomplir la Loi et les Prophètes selon ce même processus de continuité / discontinuité (Matthieu 5, 17).

 

     la pluie qui interroge la fenêtre

     en multiples variations

     comme un bon élève à son maître

     répète inlassablement ses questions

 

     si tu l’écoutes avec passion

     en oubliant jusqu’à ton être

     son eau comme une conversion

     pourra te donner de renaître

    

13 mars 2013

 

Connaissance réflexive et connaissance intuitive dans le langage oral. Le langage oral du bavardage, de la conversation, de l’information, du discours, du débat… opère sous deux modes: celui du contenu sémantique, syntaxique et pragmatique qui parle à notre intelligence en termes conceptuels ; celui du jeu d’intonations qui parle à notre sensibilité en termes d’affect. Nous sommes habitués par notre éducation rationnelle à concentrer notre attention sur le conceptuel, alors que l’affectif nous parle aussi, souvent à notre insu. Il est bon de (ré)apprendre à diriger notre attention (au sens fort, empathique, de Simone Weil) sur le sensible, l’intonation, la musique… des paroles que nous entendons.

Celles et ceux qui parlent aux animaux, « à l’oreille des chevaux », savent bien qu’elles ne s’adressent pas à leur intelligence, mais à leur sensibilité.

Apprendre à lire des poèmes, c’est les lire à haute voix pour en trouver le rythme, la mélodie, la tonalité, le mouvement sonore… Apprendre à écouter les chants des oiseaux, c’est leur porter une attention empathique qui nous fait partager leurs émotions, leur vie. Pour nous décider à le faire, il nous faut reconnaître qu’ils ont quelque chose à nous faire connaître au-delà de ce dont les ornithologues nous rebattent les oreilles, la défense du territoire et les appels sexuels (neïkos et philia, thanatos et eros).

 

L’attention sensible aux choses est un des chemins de l’être. Si Chateaubriand a pu dire que les bois de Combourg avaient modelé son identité, c’est qu’il leur avait prêté cette attention. Si Yeshoua a dit: « je suis la vigne » (Jean 15, 1ss), ce n’était pas pour faire de la littérature, à moins de comprendre que la connaissance poétique a joué un rôle dans la découverte de son être et de l’Être de l’être. Il avait une connaissance empathique de la vigne, comme du blé jeté en terre (Jean 12, 24) et sans doute de tout ce qui constituait son cadre de vie naturelle et sociale. C’est un peu grâce aux vignes, aux champs, aux collines, aux troupeaux… qu’il est devenu ce qu’il était.

 

Eclairer toutes choses à la lumière de l’Être de l’être, c’est les penser en termes d’altérité et donc d’une certaine liberté, d’un certain indéterminisme de l’énergie, de la matière, de la vie, de la conscience. C’est les penser en termes d’analogie, de ressemblance, autant qu’en termes d’identité et de causalité. Alors, que retenir de l’analogie entre microcosme et macrocosme si présente dans la vision du monde de la Renaissance, mais mise sous le boisseau par l’hyperdéterminisme rationaliste des Lumières?

 

     douce complice des lumières

     la pluie fait luire les galets

 

     pour eux en s’y posant son eau

     est comme une seconde peau

 

     ou une robe que le soir

     on revêt pour faire valoir

     les beaux souvenirs qu’ont posés

     sur la chair les ères passées

 

     des yeux aussi belles complices

     les lumières aux galets se glissent

 

     sur toute peau pour leur échange

     elles ont des attentions d’ange

 

14 mars 2013

 

Habemus papam. François, c’est le programme de François d’Assise, il Poverello le petit pauvre, l’amant de Dame Pauvreté indigné de la richesse de l’Eglise. C’est la réévangélisation programmée, vécue, programmée parce que vécue, la pauvreté soucieuse des pauvres, des damnés de la terre.

La pauvreté de Yeshoua apparaît d’abord comme une privation, un manque, une absence. Pour reconnaître ce qu’elle est, pour l’accueillir et en faire sa Dame, il faut avoir les oreilles qui entendent l’Evangile, être « de la vérité », « de l’Eternel » (Jean 18, 37; 8, 47). Car l’Eternel est lui-même il Poverello. Il ignore la possession, l’avoir ; il n’est qu’être, Être de l’être. C’est qu’il est l’être pour l’autre, l’Altérité essentielle tellement soucieuse des autres qu’elle ne garde rien pour elle, Dame Pauvreté.

Ecologie? Oui, écologie. François d’Assise et son « Cantique des créatures » sont l’altérité, la sollicitude pour tout être, tout être humain, tout être animal, tout être végétal, tout être minéral. L’Altérité Aimer est toute affection respectueuse de la nature.

Et l’altérité de l’être remet l’avoir à sa place. Elle vit la frugalité joyeuse dans l’inévitable décroissance, un peu moqueuse envers les richesses stupides, les Rolex et les Lamborghini, les Hôtels ***** Palaces, les sacs Hermès ou Vuitton, les parfums Shalimar…, et fort belliqueuse envers les financiers affameurs des peuples, pilleurs de la planète, destructeurs des espèces…

Tout cela est cohérent. Heureuses heureux celles ceux qui en ont et qui en vivent l’évidence. Mais le peut-on si l’on n’est pas « de la vérité », de l’être et de l’Être de l’être, d’Aimer? S’ils l’étaient, les Eminentissimes Seigneurs Princes de l’Eglise redeviendraient des poverelli de l’Evangile, et l’Eglise serait bientôt le Royaume des cieux. Bonne chance, frère François !

 

« La voix est l’entre-deux du sens et du son » (David Le Breton, Eclats de Voix). Encore faut-il le reconnaître et prêter autant attention au son sensible qu’au sens intelligible. N’était-ce pas l’idéal poétique de Paul Valéry: « La poésie est une longue hésitation entre le son et le sens ».

 

     il m’est venu un rêve

     a pensé le lérot

     au sortir de la trêve

     comme on sort en héros

 

     il avait sans penser

     pourtant trouvé son nid

     puisqu’il était sensé

     dans un trou bien garni

 

     en s’éveillant surpris

     par un je-ne-sais-quoi

     dans l’air de son abri

     il était resté coi

 

     puis mettant le museau

     hors du propriétaire

     il avait trouvé l’eau

     gelée comme la terre

 

     et maintenant son rêve

     cherche à s’interpréter

     en voyant que s’achève

     là sa tranquillité

 

15 mars 2013

 

Sans doute peu d’entre nous Occidentaux attachons encore de l’importance aux rêves. Ils ont pourtant joué un rôle dans l’histoire de l’humanité, à la mesure des personnages qui les ont faits. Les lectrices et lecteurs de la Bible se souviennent de celui des vaches grasses et des vaches maigres interprété par Joseph fils de Jacob (Genèse 41), peut-être aussi de ceux de Joseph époux de Marie auquel un ange enjoignit de la prendre chez elle après qu’elle eut conçu de l’Esprit saint et plus tard de fuir en Egypte pour échapper à la vindicte du roi Hérode (Matthieu 1, 20; 2, 13).

Les rêves de Joseph époux de Marie sont clairs, mais celui du pharaon ne l’est pas. Il nécessite une interprétation. C’est presque toujours le cas. Qui dit rêve dit interprétation. La psychanalyse de Sigmund Freud a remis en selle l’interprétation des rêves, mais sans beaucoup convaincre dans notre monde où l’interprétation est devenue une question fort débattue : Paul Ricœur a parlé du « conflit des interprétations ».

On peut penser que le champ de l’interprétation s’étend à tout ce que Parménide a appelé la doxa, l’opinion, cette foule de choses plus ou moins probables plus ou moins improbables. Lorsqu’on écoute nos multiples experts en économie, en médecine, en politique, en littérature, en philosophie, en pédagogie, en histoire, en sociologie… on se sent assailli par le soupçon, par le doute. On en vient à dire avec Montaigne: « Que sais-je? » Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es ? Pas si sûr non plus. Nous pouvons nous surprendre à interpréter jusqu’aux faits et gestes de notre entourage familial et social selon l’opinion que nous nous en sommes faite sans raison valable. 

Alors l’obscurité de nos rêves, la difficulté que nous éprouvons à les interpréter, est l’image de l’obscurité de toutes nos connaissances doxiques, de toutes nos opinions. Comme disait un vieux professeur de philosophie: « Nous avons des trous dans notre ignorance » plutôt que des trous dans nos connaissances. Nous savons si peu de choses de science sûre.

Le grand trou dans nos ignorances, c’est en langage parménidien l’alêtheia, quelques principes aussi irrécusables qu’indémontrables parce qu’ils sont intuitifs et non pas discursifs : le principe d’identité (de contradiction) qui nous permet d’écarter pas mal d’erreurs puisque toute contradiction est signe d’erreur, le principe de causalité qui nous aide à cheminer vers moins d’ignorance puisque rien n’est sans cause et que tout  nous invite à la rechercher, et le principe d’analogie, peut-être moins évident, qui peut nous guider dans nos recherches en nous faisant reconnaître la parenté des êtres, leur ressemblances, leur correspondances. (Ainsi nos rêves sont-ils en correspondance avec notre vie…)

 

« Qui ne prêche pas Jésus prêche le diable ». Comprise littéralement, cette phrase assassine le dialogue interreligieux. « Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu 12, 30) ne peut vouloir dire que « seul l’amour est digne de foi » et que si l’on n’accueille pas l’amour d’Aimer, on demeure asservi aux forces cosmiques.

 

     sens le bois dans la maison

     est la maison dans le bois

 

     pose la main sur la rampe

     pose le pied sur la marche

     et ferme un instant les yeux

 

     que sa chair à ta chair

     parle de l’eau de l’air

     de l’ombre de la terre

     du ciel gris du ciel bleu

     du vent et de la brume

     du soleil de la lune

     jusqu’au plus loin d’ici

     de l’espace infini

 

     car le bois dans la maison

     est la maison dans le bois

 

     les choses de l’univers

     sont toutes tes sœurs et frères

 

16 mars 2013

 

Aporie? « Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu 12, 30), mais « qui n’est pas contre nous/vous est avec nous/vous » (Marc 9, 39). Aporie pour qui raisonne  en termes de personnes. L’intuition de l’Amour la dissout, qui dissout les égos et leur volonté de posséder et dominer. Avoir foi en Yeshoua, ce n’est pas avoir foi en sa personne comme le veut l’Eglise christocentrique, mais en l’Amour, « seul digne de foi » dont il est le témoin.

« Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (Luc 16, 13). Il y a discontinuité entre l’Amour qui est être, et l’Argent, qui est avoir. L’avoir est objet de philia et de neïkos, l’être en sa vérité en libère. Cette libération est une rupture de continuité, l’entrée dans le Royaume des cieux.

L’argent est mesurable, quantitatif; c’est l’archétype de l’avoir, du même. L’amour est non-mesurable, qualitatif; c’est l’archétype de l’être, de l’autre.

 

Nous ne savons pas vraiment ce qu’il est bon de demander dans la prière, c’est sa dimension doxique. Mais nous savons avec une certitude alêtheia qu’il est bon de prier pour les personnes, pour les êtres et les choses, individuellement et collectivement, simplement parce que nous avons la certitude qu’Aimer les aime et que son amour ne peut qu’accueillir l’amour que nous avons avec lui pour les autres. En ta présence, Aimer, les noms s’égrènent avec amour…

Si l’on croit en un dieu tout-puissant, on le croit capable de briser le déterminisme de la matière que l’on croit scientifiquement absolu. Si l’on a foi en l’Amour, en l’Eternel tout-aimant, on ne croit pas aux miracles. On croit à un certain indéterminisme des êtres et des choses impliqué par l’amour qu’Aimer leur porte. On accueille ainsi plus aisément l’intuition du psychisme, de l’âme des êtres et des choses, et on croit à la possibilité de son action libre sur les déterminismes de la matière.

 

     là-bas c’est la clairière des abeilles

     là-bas au fond de la mémoire

 

     elles bruissent joyeuses travailleuses

     dans la liberté de leur être

 

     les fleurs et la lumière reconnaissent

     en elles les plus belles sœurs

 

     là-bas ton âme à leurs âmes se mêle

     dans la grande âme de la terre

 

17 mars 2013

 

Les chrétiens qui croient être dans la vérité, qui en réalité croient plus ou moins consciemment posséder la vérité, se sentent inévitablement dans une position de supériorité vis-à-vis de celles et ceux qui ne partagent pas leur croyance. Et plus ils en sont convaincus, plus ils souhaitent que les autres la partagent. Ils ne peuvent pas ne pas le souhaiter s’ils sont sincères. Alors, aporie du christianisme ? Croire en Jésus christ seul sauveur de l’humanité comme l’Eglise le leur enjoint ET prêcher son message d’amour universel seul digne de foi. L’intuition de l’Amour dissout cette aporie en faisant de Yeshoua un simple prophète de l’Amour (comme la récurrence du mot « prophète » dans les évangiles encourage à le faire). Qui aime de l’amour d’Aimer ne peut pas ne pas souhaiter aux autres de partager cet amour, cette vérité de l’Être de l’être. Mais cet amour l’incite à renoncer au sacré comme Yeshoua l’a fait, y compris au personnages sacrés des religions, au Christ dieu sauveur. Et l’amour ne peut donner à personne un sentiment de supériorité sur les autres : il est ontologiquement égalitaire.

Accueillir cette interprétation de l’Evangile, ce n’est pas vouloir transformer l’Eglise en une ONG de bienfaisance, mais souhaiter qu’elle s’épure de tout ce qui n’est pas l’amour d’Aimer, le souci des autres. Souhait réaliste ? Non sans doute. On voit mal l’Eglise renoncer à ses dogmes en tant que dogmes et en faire de simples images de l’Amour, des imaginaux médiateurs de l’Eternel.

Augustin et Pascal ont peut-être eu l’intuition de « l’amour seul digne de foi », mais ils n’en ont pas tiré toutes les conclusions. « L’Ecriture ne prescrit rien d’autre que la charité » (La Doctrine chrétienne, 3, 10. « L’unique objet de l’Ecriture est la charité » (Pensées, éd. Sellier, fragment 301, pp. 204s). Cette intuition de la charité, de l’amour agapè, n’a pas dissout leur contradiction de chrétiens croyant aux dogmes d’un dieu tout-puissant. Convaincus par l’Eglise que l’Ecriture était inspirée et ne pouvait donc contenir aucune erreur, les contradictions qu’ils y rencontraient ne pouvaient être pour eux signes d’erreur. Et donc, conclusion logique de Pascal, la contradiction n’est pas nécessairement signe d’erreur, ce qui va à l’encontre de la logique du principe d’identité: « Contradiction est une mauvaise marque de vérité. Plusieurs choses certaines sont contredites. Plusieurs fausses passent sans contradiction. Ni la contradiction n’est marque de fausseté ni l’incontradiction n’est marque de vérité » (fragment 208). Et bien sûr les admiratrices et les admirateurs de Pascal avalent cette énormité sans ciller. Comment leur cher Pascal pourrait-il se tromper ?

 

Comme toute interprétation, celle d’une photo, même garantie authentique, renferme une part d’aléatoire. Elle est doxique (elle appartient au domaine de la doxa). Elle est d’autant plus incertaine qu’elle est liée à des intérêts politiques, militaires, économiques, commerciaux, sociaux, philosophiques, religieux…

 

     les mille belles de la ruche

     sont filles d’une unique mère

 

     les mille belles de l’espace

     sont filles d’un unique feu

 

     ceux qui ressemblent et dissemblent

     sont enfants de l’unique amour

 

18 mars 2013

 

Les meilleures choses sont-elles toutes inconceptualisables parce qu’immatérielles, insaisissables en elles-mêmes par le concept forcément captateur, possessif et dominateur ? La beauté sûrement. La vie, on l’a dit. Le temps, on l’a laissé entendre depuis Augustin: « Si personne ne me le demande, je le sais. mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus » (Confessions, livre 11, chapitre 4). Le temps est inexplicable, indépliable, sans doute parce qu’il est simple comme l’être, dont il participe.

Mais les philosophes, et d’abord les théologiens philosophes, ont tout de même cherché à l’expliquer à partir de ses effets. Les théologiens n’ont pu le faire qu’en s’appuyant sur leur théologie, leur idée de Dieu. Les théologiens chrétiens l’ont fait en se fondant sur l’idée d’un Dieu tout-puissant et donc omniscient. Cette omniscience est une connaissance de tout en même temps, tota simul. L’éternité est donc pour eux le contraire du temps. « Le présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l’éternité » (ibid.).

Qui accueille l’intuition de Yeshoua en toutes ses conséquences refuse l’idée d’un dieu tout-puissant et donc d’un dieu omniscient. L’éternité d’un dieu tout-aimant, pour qui l’altérité est essentielle, n’oppose pas le temps à l’éternité comme le faisait Augustin, qui s’appuyait sur Aristote et son dieu « moteur immobile » plutôt que sur l’Evangile et son dieu amour toujours à l’œuvre : « Mon père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). Car l’Eternelle est vivante et la vie est mouvement, création, agir. Son éternité est un temps qui n’a jamais commencé et qui ne finira jamais parce qu’il fait partie de son être comme altérité éternellement en gésine de l’autre.

Certes, nous ignorons ce qu’est le rythme du temps de l’Eternel. Il y a sans doute du vrai dans ce que dit le Psalmiste: « D’éternité en éternité, tu es… mille ans sont à tes yeux comme le jour d’hier » (Psaume 90, 2, 4). Pierre a fait sienne cette idée: « Pour le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour » (II Pierre 3, 8).

Si l’Eternel ignore une partie de l’avenir, celle qui dépend de l’indéterminisme de la matière et de la liberté des êtres pensants, il n’ignore rien du passé.

Yeshoua avait une certaine connaissance du temps: il savait si son heure n’était pas venue ou si elle l’était (Jean 2, 4; 17, 1). Et il a invité à observer les signes du temps comme on observe ses effets dans la nature (Matthieu 24, 32s). Faut-il être doué du don de prophétie pour le faire ?

 

     écoute monter vers le ciel

     la louange de l’alouette

     sûre d’elle et de l’air qui porte

     son chant au-delà de ses ailes

 

     écoute-la qu’elle t’emporte

     toujours plus haut dans ton désir

     là où sonore se dissout

     l’or de son chant dans l’eau régale

 

     là où le relaie la lumière

     que rien n’arrête dans l’espace

     ni dans le temps du bel amour

     à l’infini enfin égal

 

     écoute et regarde la porte

     entrouverte dans la  louange

     de l’alouette que les anges

     souhaitent enfin que tu sortes

 

19 mars 2013

 

On est loin d’avoir mesuré l’ampleur de la révolution philosophique et culturelle qu’implique l’intuition de Yeshoua. L’amour enfin supplante le sacré. L’esprit de l’amour désacralise l’espace et le mythe du centre (Jean 4, 21ss), désacralise le temps et le mythe de l’origine (Jean 5, 17), qui cependant continuent de régir l’inconscient humain et de freiner la spiritualisation de l’humanité.

En désacralisant le repos du sabbat, Yeshoua donne au temps sa pleine valeur positive. La création n’a plus lieu à l’origine comme le donnait à entendre le récit de la Genèse. Elle se poursuit, le créateur ne cesse d’agir. Le temps n’est pas un destructeur contre lequel il faudrait lutter par des rites de retour à l’origine, aux sources. La Loi et les Prophètes, ce n’est plus intangible, imperfectible : Yeshoua a affirmé être venu les accomplir (Matthieu 5, 17). Et il a aussi annoncé que sa mort et sa résurrection n’étaient pas un événement définitif et indépassable, une origine à réactualiser dans un rite sacrificiel. Il a annoncé à ses disciples que sa disparition allait être relayée par l’esprit qui révèlerait les implications de son message (Jean 16, 13).

Le temps tel que l’intuition de Yeshoua le donne à penser est une force de spiritualisation dans un devenir en continuité – discontinuité. Cela ne signifie cependant pas que la spiritualisation du monde est inéluctable. La perfectibilité du monde et de l’humanité est soumise à l’indétermination, surtout à partir du moment où cette indétermination devient la liberté humaine : la spiritualité de l’humanité peut progresser, stagner ou régresser.

La spiritualisation de l’humanité est, on s’en douterait, l’œuvre de l’esprit. Elle dépend de l’accueil que les humains font à l’esprit. Accueillir l’esprit, c’est se laisser inspirer par lui, c’est être prophète. Le mot prophète a pris pour le commun des mortels le sens de celui qui devine et prédit l’avenir. Mais le prophète biblique est celui que l’Eternel inspire et qui parle en son nom. On comprend pourquoi les prophètes d’Israël ne cessèrent de prêcher la justice, le souci des autres, et de s’insurger contre l’injustice. Et ils le firent aux dépens du sacré et des sacrifices : « Je désire la compassion et non les sacrifices » (Osée 6, 6). Yeshoua a repris ce discours (Matthieu 9, 13), car il était prophète. Il a été reconnu et s’est lui-même reconnu comme prophète. Il suffit de relire les évangiles en y prêtant attention au mot « prophète » pour s’en persuader.

S’il arrive à un vrai prophète (il existe des faux, des soi-disant prophètes, Matthieu 7, 15) de prédire l’avenir, c’est qu’il s’inscrit dans la dynamique du temps et donc de ce que l’on peut attendre pour l’humanité selon qu’elle décidera d’agir avec ou contre la justice. Mais le cœur du message du prophète ne peut être que celui de l’amour que Yeshoua donne de connaître à celles et ceux qui ont des oreilles pour l’entendre.

Contrairement à ce que disent plus ou moins solennellement les credo monothéistes, il y aura toujours des prophètes, des gens réceptifs, accueillants à l’esprit, inspirés par lui dans la dynamique du temps. Paul souhaite à ses correspondants d’aspirer à être prophètes (I Corinthiens 14).

Pour chacune, chacun d’entre nous, le temps est une chance d’accueillir l’esprit d’Aimer. Loin d’être le grand destructeur que redoute l’humain premier, il est le grand créateur qui nous invite à cheminer vers le Royaume de l’humain dernier.

 

     ce qui pourrit la nourriture

     ce qui nourrit la pourriture

     dans le cheminement du temps

     depuis l’été jusqu’au printemps

     fait qu’en la vie la mort ne cesse

     de donner sa chance à l’ivresse

     des naissances des renaissances

 

     la chair à la chair qui se donne

     en secret espère l’esprit

     qui l’inspire qu’elle respire

     et finie passe en l’infini

     dans la paix du vieillissement

     aux portes du pourrissement

     qui donne la vie à la vie

 

     ce qui nourrit ne pourrit pas

     ce qui pourrit ne nourrit pas

     mais poursuivant le pas à pas

     de la marche de vie en vie

     passe sans fin de l’autre à l’autre

     depuis toujours jusqu’à toujours

     le feu de l’amour à l’amour

 

 

20 mars 2013

 

Frère François : « Le vrai pouvoir, c’est le service ». On reconnaît la parole de Yeshoua sur l’autorité dans son église: « Que celui qui dirige soit comme celui qui sert… Je suis parmi vous comme celui qui sert à table » (Luc 22, 26s). Le dieu qui parle ainsi ne ressemble guère à celui du Sinaï. Frère François parle et agit comme le Yeshoua terminateur du sacré fascinant et terrible. Mais il est fatalement pris dans une tension que l’on peut qualifier de paradoxe, de vraie contradiction. Pour des millions de gens, et sans doute davantage, le pape est un personnage sacré, l’un des plus sacrés de la terre. Les croyants se rassemblent autour de sa personne avec enthousiasme. Il est pour eux la figure du dieu tout-puissant. Et pourtant, s’il est fidèle à l’intuition de celui qu’il est censé représenter, lui « le vicaire du Christ », il doit se sentir serviteur serveur et le donner à sentir  à celles et ceux qu’il rencontre.

Les tenants du sacrés, les esprits religieux, ne peuvent facilement l’accepter. Le comportement de frère François doit déjà commencer à hérisser le poil à certains des fidèles du dieu tout-puissant à qui sont « le règne,  la puissance et la gloire ».

Yeshoua n’a-t-il pas lui-même vécu ce paradoxe ? Les foules qui le suivaient voyaient en lui un personnage sacré, on se prosternait devant lui. Il devait faire avec, voire utiliser cette fascination religieuse pour faire passer son intuition irréligieuse. Il devait annoncer la mort du dieu tout-puissant en jouant au dieu tout-puissant. Il a porté le masque du dieu tout-puissant pour dire qu’il n’était pas l’image d’un dieu tout-puissant, mais celle d’un dieu tout-aimant, le serviteur serveur qui lave les pieds de ses hôtes parce qu’il le voit faire à celui qu’il appelle son père (Jean 14, 9ss). Bon courage, petit frère François. Tiens bon !

 

« Protéger toute créature… prendre soin de la création ». Voilà de quoi réjouir les âmes écologistes. Ici encore, il s’agit de préférer l’amour à la puissance, le tout-aimant au tout-puissant. On peut y voir un bémol aux paroles fondatrices de la Genèse: « Remplissez la terre et soumettez-la. Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur toutes les bêtes de la terre » (Genèse 1, 28). Il ne s’agit plus d’envahir, soumettre et dominer, mais de protéger. Yeshoua était-il écologiste ? Le mot serait anachronique, mais on peut essayer de détecter sa sensibilité à la nature dans les évangiles. Nombre de ses mashal la révèlent. C’est en regardant le monde avec les yeux de l’Eternel parce qu’il était « de l’Eternel », « de la vérité » c’est-à-dire de l’Amour, que Yeshoua a pu y voir la trace de l’Amour qu’Aimer lui porte et qu’il invite à partager. « Prendre soin de la création » fait partie intégrante de l’intuition de Yeshoua.

 

Dis-moi quelles paroles du pape tu choisis de répéter, je te dirais qui tu es.

 

     dans la nuit le volet qui bat

     se raconte au vent qui s’enfuit

 

     avec lui voudrait-il partir

     vers l’inconnu de l’avenir

 

     l’inconnu du passé lui-même

     sait-il ou non ce qui le mène

 

     ce qui fait battre le volet

     est d’un rythme si compliqué

     qu’un algorithme en liberté

     ne suffirait à l’expliquer

 

     mais il suffit de bien connaître

     la face de l’éternité

 

     battre avec le volet qui bat

     c’est connaître l’âme du vent

 

     te reconnaître dans la nuit

     c’est renaître en ta vérité

 

21 mars 2013

 

Connaître une chose selon Yeshoua, ce n’est pas la comprendre, c’est la vivre en y communiant. On pourrait penser aux philosophes de l’antiquité grecque, qui liaient intimement la pensée et l’action. Pierre Hadot (1922-2010) a prôné un retour à cette philosophie agissante, à cette « manière d’exister » où l’éthique et la spiritualité ont leur place, non pas simplement comme sujets de réflexion mais comme façons de vivre. Connaître dans la Bible et donc dans la pensée de Yeshoua et de Jean, c’est avoir une liaison intime, une empathie avec les êtres et les choses, les personnes bien sûr, mais cela s’étend à tout ce qui existe, à tout être. Ainsi connaître l’Eternel, c’est partager sa vie, c’est aimer de l’amour dont il aime, c’est vivre l’altérité de l’Être de l’être (cf. I Jean 4, 8).

Connaître la vérité, c’est ce que Yeshoua promet à ceux et celles qui le suivent, qui « demeurent dans sa parole », c’est-à-dire qui font ce qu’il fait, qui participent à sa pensée et à son action, à son éthique, à sa spiritualité. C’est cette connaissance d’Aimer qui libère l’humain premier asservi à ses attirances et à ses répugnances appelées « péché » et « monde » (Jean 8, 31ss ; I Jean 2, 15s) parce qu’elles entravent l’accueil et la pratique de l’agapè éternelle.

« Amour et vérité se rencontrent. Justice et paix s’embrassent » (Psaume 85, 10). Voilà qui donne à penser. Les mots de la Bible n’ont pas tout à fait le sens que nous leur donnons habituellement dans notre culture. Toute lecture de la Bible doit se faire comme une lectio divina en présence de l’Eternel, mais elle doit aussi prendre en compte la culture où elle a été pensée. Elle demande un déchiffrement linguistique et une herméneutique, une interprétation. Avec Yeshoua, « amour et vérité se rencontrent » au point de ne faire qu’un. Il n’y a pas à concilier l’amour et la vérité comme si l’une était pour l’autre une étrangère puisque la vérité de l’Etre de l’être c’est l’amour. La vérité découverte et annoncée par Yeshoua, c’est ce qui nous montre que l’Eternel est Amour. Ce n’est rien d’autre. Les dogmes et les credo n’y ont  plus cours, « seul l’amour est digne de foi ».

La Bible parle en formules parallèles, en analogies. Ici « amour et vérité » sont les analogues de « justice et paix ». La justice biblique ne se limite pas à la justice sociale et politique : les différentes formes et aspects de la justice humaine sont des expressions de la justice du Royaume des cieux, celle de l’Amour qui par elles vient en aide aux victimes de l’injustice et combat ceux et celles qui pratiquent l’injustice. Mais le cœur de la justice évangélique, c’est l’amour universel…

Comme « amour » et « justice », de même « vérité » et « paix »…

L’association analogique, voire identitaire, entre amour, vérité, justice et paix relève du régime nocturne de l’imaginaire qui s’oppose au régime diurne de notre pensée occidentale dissociatif, « compartmentalist » dirait l’Africain Soyinka, disons schizophrénique.

 

     de là-haut c’est un cœur de verdure et de sable

     est-ce un rêve un hasard que veut reconnaissable

     le cœur du photographe en sa quête de sens

 

     les arbres sont la terre et l’eau le feu et l’air

     dont l’âme réussit à faire un beau mystère

     qu’un regard attentif donne à la connaissance

 

     au milieu de la mer qui monte et redescend

     comme un cœur qui resserre et relâche le sang

     ce qui attire ici c’est un centre de science

 

     c’est aussi une forme un jeu de couleurs tendres

     dont l’œil se réjouit et va bientôt s’éprendre

     comme tout ce qu’attachent les sens à la naissance

 

     mais le souffle qui passe et poursuit son chemin

     avec un air complice un salut de la main

     s’accorde au beau mystère sans plus de complaisance

 

22 mars 2013

 

Si l’on considère son étymologie, on s’aperçoit que l’intuition (de in+tuere) est un regard en l’autre, une attention à l’autre (celle dont parle Simone Weil ?), on dira une empathie. Et l’on dira que le concept (de com+capere) est une captation, une capture de l’autre, une possession et une domination de l’autre. Ce serait alors le savoir condamné dans la Bible comme le péché originel (Genèse 2, 17). Interprétation hasardeuse ? Sans doute, mais cela pourrait nous donner à penser, nous pousser à nous demander pourquoi et comment nous cherchons à savoir, ne serait-ce que lorsque nous lisons. Notre savoir habituel tend à la compréhension (com+prehendere, se saisir de), à la maîtrise, à la conquête, à la domination.

Incohérence des auteurs de la Genèse qui par ailleurs invite l’humanité à conquérir et dominer tous les vivants (Genèse 1, 28) ? Mais la sacralisation de la Bible interdit aux croyants d’y soupçonner des contradictions, à moins d’en arriver à dire avec Pascal que « la contradiction n’est pas marque de fausseté » (Pensées, éd. Sellier, fragment 208). Pascal, qui dénonce avec Jean et Augustin « la concupiscence des yeux », la « libido sciendi » (I Jean 2, 16 ; Cité de Dieu 14, 28 ; Pensées, fragments 460, 761), Pascal ne semble pas avoir conscience que son savoir s’en inspire : Il dit triomphalement que l’immensité de l’univers ne l’impressionne pas parce que « par la pensée je le comprends » (145).

L’humain premier cherche à comprendre par des concepts, l’humain dernier cherche à connaître et communier par des intuitions. Le premier chemine vers le dernier, plus ou moins rapidement, à la mesure de son accueil de l’esprit d’Aimer. Peut-être peut-on interpréter en ce sens les mots de Paul: « Le savoir disparaîtra, l’amour ne disparaîtra pas » (I Corinthiens 13, 8). Nous pouvons au moins admettre que le désir de comprendre comporte un risque de démesure et qu’il doit être mesuré par l’agapè, la sollicitude pour l’autre quel qu’il soit, pour la nature en particulier: « Protéger toute créature… Prendre soin de la création » (frère François).

 

Lorsque Yeshoua se dit dieu, il ne signifie rien d’autre que sa communion intime avec l’Eternel, sa connaissance d’Aimer dans l’amour (Jean 10, 33, 38).

 

     la lampe qui s’allume au bout du fil

     raconte l’énergie du bout du monde

 

     ce qui s’allume dans la chambre obscure

     s’allume dans l’espace des étoiles

 

     le père avec la mère qui enfantent

     s’enfantent du soleil et de la terre

 

     et la lumière des années-lumière

     sourit à la lumière de la lampe

 

23 mars 2013

 

Comprendre et connaître. (com+prehendere, se saisir de ; co+gnoscere, savoir intuitivement, pénétrer). Comprendre l’eau, c’est savoir que sa formule chimique est H2O, savoir que deux atomes d’hydrogène liés à un atome d’oxygène forment une molécule d’eau. Comme nous l’avons appris à l’école matérialiste et comme nous en assurent nos dictionnaires, nous savons aussi que c’est un liquide incolore, transparent et insipide quand il est pur, et que ce liquide devient solide à 0° et gazeux à 100° (plus exactement que 0° est la température de l’eau qui gèle et 100° la température de l’eau qui se vaporise).

Nous avons cependant le sentiment que l’eau est beaucoup plus que cela. Un phénoménologue tel que Michel Henry vous dira que l’eau est l’ensemble des phénomènes auxquels elle donne lieu. Connaître  l’eau, c’est la boire, se laver, nager, surfer… marcher dans la neige, skier… marcher dans le brouillard… Mais la phénoménologie de l’eau ne s’arrête pas à ces expériences de contact. L’eau c’est aussi ce qu’elle donne à voir : le ruisseau, la rivière, la cascade, l’étang, les vagues, la campagne enneigée, la pluie, la brume, les nuages… Tous ces phénomènes peuvent faire l’objet de cette attention empathique que recommande Simone Weil. Ils peuvent aussi nourrir les rêveries du genre de celles qu’étudie Gaston Bachelard dans L’eau et les rêves. Nous voilà dans l’univers poétique, animiste. L’eau nous invite à la connaître en ce qu’elle est par tous les phénomènes auxquels elle donne naissance et qui la manifestent.
Cette connaissance de l’eau fait sourire les scientifiques en tant que scientifiques. Pour eux tout cela n’est pas le réel, c’est une projection de l’imagination humaine. Bachelard lui-même se présentait et était reconnu comme scientifique pour avoir produit davantage d’ouvrages scientifiques que d’ouvrages d’analyse littéraire. Mais  ne pouvant  ni ne voulant renier son expérience poétique des phénomènes, il s’est comme excusé d’en parler avec passion en les qualifiant d’irréels.

Heureuses heureux sommes-nous si nous écoutons Bachelard avec enthousiasme, et plus heureuses encore si nous reconnaissons les phénomènes qu’il a étudiés comme la manifestation de ce qu’est l’eau telle qu’elle est en elle-même, incompréhensible mais connaissable. (De même la terre, l’air, le feu… le métal, le bois, la pierre… en tous leurs phénomènes).

Lorsque Yeshoua a parlé à la Samaritaine (Jean 4, 14), il a montré qu’il avait cette connaissance de l’eau en en faisant un imaginal de l’esprit de l’éternel Amour. Et plus  solennellement à la fête des Tentes où l’on allait puiser de l’eau à la source de Gihôn pour la verser rituellement dans le Temple :  » Le dernier jour, le grand jour de la fête, Yeshoua, debout, s’écria: « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront de ses entrailles (koïlias) ». Il parlait de l’esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui » (Jean 7, 37ss).

L’imaginal de l’eau nourrit comme Yeshoua celles et ceux qui connaissent l’eau pour ce qu’elle est. Pour elles eux, l’eau est une invitation quotidienne à la vie éternelle. (Hélas pour celles et ceux qui se laissent enfermer dans la compréhension scientifique matérialiste des éléments).

 

     notre dame pauvreté

     accueille le juste chant

     de ses neuf sœurs nouveau-nées

     dans la ferveur du printemps

 

     la justesse et la justice

     sont faites pour s’accorder

     dans l’air pour qu’enfin frémisse

     une nouvelle clarté

 

     ceux qui viennent écouter

     l’annonce de la nouvelle

     harmonie d’éternité

     se réaniment et celles

     qui avaient presque oublié

     l’ancienne ritournelle

     dansent en la trouvant belle

 

     lorsque revient le silence

     dans leur immobilité

     les cloches disent le sens

     de la vie en vérité

 

24 mars 2013

 

La devise des Jeux olympiques, Citius, Altius, Fortius, plus vite, plus haut, plus fort, est littéralement intenable à plus ou moins brève échéance. Le corps humain, même dopé et augmenté, se heurtera fatalement un jour à ses limites. S’il existe une perfectibilité humaine illimitée, elle n’est pas d’ordre physique mais d’ordre spirituel.

Pour l’éducateur dominicain Henri Didon (1840-1900), qui souffla cette devise à Pierre de Coubertin (1863-1937), Fortius se rapportait au corps, au sport, Citius à l’esprit, aux études, Altius à l’âme, à la foi. Et c’était une devise personnelle plutôt que collective. L’idéal d’excellence de Didon risquait pourtant, contrairement à ce qu’il affirmait, de s’écarter de l’Evangile plutôt que de s’en rapprocher. Chercher à dépasser les autres, voire à se dépasser soi-même n’est pas ce à quoi l’Evangile invite. Chercher à être le premier dans l’Evangile c’est opérer un renversement des valeurs de l’humain premier. « Les premiers seront les derniers, et les derniers premiers » (Matthieu 20, 16). « Celui qui voudra être le premier se fera le serviteur de tous » (Marc 9, 35). Dans l’Evangile l’excellence, la recherche de l’excellence n’est pas motivée par le désir d’avoir, de posséder et dominer (par la libido sciendi et la libido dominandi), mais par le désir d’être, c’est-à-dire d’aimer puisque l’Être de l’être est Aimer.

« Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse 17, 1). La recherche de la perfection est avec Yeshoua la recherche de l’agapè infinie. Toutes les autres recherches, sportive, intellectuelle, artistique, éthique… ne devraient être que des manifestations de cette recherche fondamentale.

 

L’imperfection esthétique que l’œil ou l’oreille détecte signale dans l’âme de cet œil, de cette oreille un sens de la perfection, un sens de la beauté parfaite. Il n’y a pas d’effet sans cause. Quelle est la cause première de ce sens de la perfection esthétique ? Pour la Spiritualité de l’altérité, c’est la beauté éternelle d’Aimer, qu’elle manifeste et qui invite à vivre en conscience de sa présence.

 

     les dix mille brins d’herbe cèdent

     à leur élan

     brûlant

     vers la lumière que leur ombre et leur désir possèdent

 

     chacun parmi les autres monte

     dans l’équilibre

     libre

     de la terre et du ciel nus l’un devant l’autre sans honte

 

25 mars 2013

 

Emergeant de l’animal, l’humain premier a besoin de posséder et dominer le monde, et il en a plus que lui les moyens. Son moyen le plus fort, par lequel il se distingue de l’animal, est celui d’une intelligence qui se sent capable et désireuse de tout comprendre, et qui comprend par le langage. L’un des premiers actes humains que nous donne à entendre le mythe de la Genèse est celui d’Adam donnant un nom à tout ce qui l’entoure, en imitation du Créateur censé avoir créé par la puissance de la parole.. « L’éternel dit: « Que la lumière soit, et la lumière fut… » L’Eternel amena à Adam toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux des airs pour voir comment il allait les appeler. Et selon ce qu’Adam les appela, ce fut leur nom » (Genèse 1, 3 ; 2, 19). La nomination des choses et des êtres est une prise de possession exprimant un désir de maîtriser et dominer l’autre. C’est un acte de la « libido sciendi, du désir des yeux » que Jean condamne  parce que c’est un obstacle à l’entrée dans le Royaume des cieux (I Jean 2, 16), mais c’est un acte nécessaire à la vie en ce monde.

Qui marche vers la perfection de l’amour en présence de l’Eternel véritable silencieux (et non du Créateur mythique bavard) prend conscience de l’ambivalence éthique du langage. Les mots permettent de posséder l’autre, y compris l’autre humain. Donner un nom, appeler un être par un nom, c’est le faire entrer dans une généralité, l’y réduire, alors que chaque être est singulier, et donc incompréhensible et innommable. A commencer par l’Eternel dont l’être humain est censé être l’image. Moïse a eu l’intuition que l’Eternel existe mais qu’il reste sans nom : « èhiè ashèr èhiè, je suis qui je suis » (Exode 3, 4).

Encore une fois, notre savoir conceptuel tel qu’il apparaît partout dans les sciences, mais aussi presque toujours dans les philosophies et souvent dans les religions, est un savoir possessif qui ignore la singularité, l’eccéité des êtres, et qui les enferme dans la généralité et le déterminisme. Notre science physique, au moins jusqu’à la découverte quantique, est une science fatalement déterministe (et l’indéterminisme quantique est encore nié par les scientifiques qui n’acceptent pas d’être privés de la possession du monde).

 

Désacraliser le monde, c’est passer du mythe au symbole, de la chair à l’esprit par la médiation de l’imaginal. C’est le secret de la pensée en mashal qu’a pratiquée Yeshoua et qui lui a permis l’intuition de la vérité ontologique de l’Amour, de l’Être de l’être comme altérité positive.

 

     elle diffuse son musc au soleil

     au ras du sol baigne nos pieds

     et monte jusqu’à nos narines

     en cette aura sans nom qui émerveille

 

     son murmure son soupir inutile

     que rien n’achète ni ne paye

     n’est que la joie d’une présence

     infinitésimalement subtile

 

     le don du parfum du cœur qui s’épanche

     demande qu’on approche l’immobile

     de la fleur fidèle à la terre

     qu’on l’inspire expire en l’air des dimanches

 

     mais souvent aussi la chair s’en empare

     dans le désir où se déhanche

     la danse folle des amours

     et des haines où tout se désempare

 

     comme pourrissent les lis les jacinthes

     à l’or en plomb changé comparent

     à l’alternance l’éternel

     où demeure à jamais leur odeur sainte

 

26 mars 2013

 

La vérité ontologique est la mère de toutes les vérités, l’amour ontologique est le père de tous les amours, la liberté ontologique est la mère de toutes les libertés, la beauté ontologique est la mère de toutes les beautés… (en langage de mashal).

La vérité est la conformité de la pensée avec l’être qu’elle pense. La vérité ontologique est la conformité de la pensée avec l’Être de l’être (celle dont le prophète Yeshoua a été le témoin). On peut parler d’une vérité ontologique de l’amour, de la liberté, de la beauté, de la force, de l’intelligence… parce que l’Être de l’être est la source et le modèle de tout amour, de toute liberté, de toute beauté, de toute force, de toute intelligence…

Cependant les vérités, les amours, les libertés, les beautés, les forces, les intelligences sont plus ou moins conformes à la vérité ontologique de l’amour, de la liberté, de la beauté, de la force, de l’intelligence, c’est-à-dire à l’Être de l’être qu’avec Yeshoua on reconnaît être pure altérité positive. Tout être participe de l’Être de l’être, mais à des degrés divers, et selon sa spécificité.

Si je dis: « Je vous aime », ce peut être un désir de vous posséder parce que je vous sens conforme à mon désir. Ce peut être aussi parce que je désire satisfaire votre désir, et même sans qu’il soit nécessairement conforme au mien. Ce peut être et c’est le plus souvent, un mélange de mon désir de recevoir de vous et de mon désir de vous donner, un mélange plus ou moins équilibré d’éros captatif et d’agapè oblative. (L’amour ontologique dont l’éternel Être de l’être vit avec tous les êtres est pure agapè).

En l’éternel Être de l’être, toutes les valeurs sont un. On peut parler chez lui de monothéisme des valeurs, alors que chez les êtres finis les valeurs peuvent être dissociées les unes des autres et que l’on peut parler d’un polythéisme des valeurs. (On peut être beau sans être libre, sans être aimant, sans être intelligent, sans être fort… et réciproquement).

 

Penser que la liberté de chacun se limite à la liberté des autres, c’est reconnaître la valeur de l’altérité, de l’agapè. La svoboda russe va plus loin: « Je ne suis pas libre si tu ne l’es pas », dit Mikhaïl Bakhtine. Si la véritable liberté humaine, celle de l’humain dernier, prend en compte autrui, c’est que la liberté pour tout être est de pouvoir agir selon son être, et que l’être humain est appelé, en participation à l’Être de l’être, à vivre d’altérité positive, d’agapè. « J’aime, donc je suis. » C’est en aimant d’agapè que j’agis selon mon être dernier, donc que je suis et que je suis libre.

 

     deux buses folles

     d’amour

     tourbillonnent dans la hauteur

     où les accueille

     le seuil

     des grâces et des pesanteurs

 

     quelles pensées

     les poussent les repoussent

     chacune de l’une

     à l’autre au nôtre

     dans le mobile

 

     deux buses volent

     ici nous donnent

     aérien leur amour transmué

     pur en la joie

     du don du seuil

     de la grâce

 

27 mars 2013

 

C’est du point de vue de la vérité de l’Être de l’être, de sa réalité comme altérité positive, que l’on peut reconnaître la valeur des diverses vérités en leurs définitions et leurs applications (en leur théorie et en leur pratique). Il y a la vérité factuelle (si je dis qu’il pleut et qu’effectivement il pleut, c’est une vérité factuelle). Il y a la vérité formelle (l’absence de contradiction du principe d’identité). Il y a la vérité de ressemblance (celle d’un portrait en littérature ou en peinture). Il y en a bien d’autres, mais toutes ont un lien implicite avec la vérité de l’Être de l’être dans la mesure où elle sont conformes à l’être qu’elles signifient.

C’est ainsi que l’on peut reconnaître la valeur de la pravda russe que Vladimir Soloviev (1853-1900) définit comme « l’attitude que l’on doit adopter vis-à-vis de tout » (La Justification du bien, p. 205). Cette définition donne à entendre que la pravda est une conformité non seulement à l’être de la pensée mais aussi à l’être de l’action, que la vérité est justesse de la pensée et justice de l’action (la justice étant la conformité au bien, défini ici comme altérité positive). « Seule la langue russe, semble-t-il, désigne par un même mot (pravda) la vérité et la justice qui paraissent se fondre en une grandiose unité » (N.K. Mikhaïlovski (1842-1904, Ecrits, tome 1, p. 5). Cette intuition russe indique la parenté de l’être de l’agir et de l’être du penser. Elle participe de l’intuition de Yeshoua : « Qui fait la vérité vient à la lumière » (Jean 3, 21). « Dire: « je le connais » et ne pas garder ses commandements, c’est mentir, c’est ne pas avoir la vérité en soi » (I Jean 2, 4) La vérité est une chose que l’on pense, mais c’est aussi une chose que l’on fait. Être « de la vérité » c’est indissociablement penser et agir selon l’Être de l’être de l’Eternel Amour.

 

Le savoir scientifique relève de la compréhension conceptuelle, le savoir esthétique relève de la connaissance intuitive. Le langage scientifique est clair et distinct, fondé sur la logique de l’identité. Le langage esthétique est flou et vague, fondé sur la logique de l’analogie. (Cela fait que l’on ne peut comprendre la beauté, mais qu’on peut la connaître).

 

Comprendre et connaître les paroles que l’on entend, c’est porter autant attention au son qu’au sens, aux intonations qu’aux idées. Cela suppose que l’on exerce ses capacités esthétiques intuitives autant que ses capacités scientifiques réflexives.

La beauté est partout dans la nature, plus ou moins discrète, plus ou moins éblouissante. Elle invite notre humanité première à la jouissance et notre humanité dernière à la réjouissance. La réjouissance est participation à l’agapè de l’Eternelle. Elle donne de vivre en sa présence et de marcher vers la perfection de l’agapè.

 

     la pomme que le couteau

     ouvre d’une lame experte

     au plus proche d’elle exhale

     un beau rêve qui s’achève

 

     à qui le reçoit subtil

     évanescent dans les airs

     qui l’embrassent la caressent

     elle parle avec justesse

 

     sa senteur et sa saveur

     s’accordent à la peau verte

     dont le soleil a couverte

     le secret de son progrès

 

     immobile sur la table

     elle vit sa dernière heure

     mais le couteau qui l’accable

     n’est que son exécuteur

 

     ses dix mille rassemblés

     par la grâce d’un été

     vont reprendre leur errance

     en quête d’un autre rêve

    

28 mars 2013

 

Laïcité. Un agnostique, un athée, un bouddhiste, un catholique, un musulman sunnite, un musulman shiite, un orthodoxe, un protestant… peuvent-ils penser et vivre la laïcité de façon identique ? Nous pouvons nous accorder sur une définition : « Le principe de séparation de la société civile et de la société religieuse ». Nous pouvons aussi sans doute accepter la précision d’Ernest Renan: « L’Etat neutre entre les religions ». Mais nous demeurons insatisfaits face à la multiplicité des formes de laïcité.

Et d’abord, pourquoi la laïcité ? Nous sommes conduits à en rechercher l’histoire, sans doute aussi  vieille que l’humanité. Car c’est celle des relations du sacré et du profane. La vie et le pouvoir profanes se sont longtemps confondus avec la vie et le pouvoir sacrés. Lorsque le christianisme a vaincu et relayé le paganisme, il a repris à son compte cette confusion ou du moins cette collusion des vies et des pouvoirs avec les conflits qu’elle générait.

On a souvent cité les mots de l’Evangile : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu 22, 21). Mais si l’on va au fond de l’intuition de Yeshoua, on est amené à aller plus loin que cette simple séparation des pouvoirs. Yeshoua a désacralisé le temps et l’espace, et donc tout ce qui régit la vie humaine. Mais il ne l’a fait qu’en principe, et il reste beaucoup à faire pour mener la désacralisation à son terme. L’Eglise a en partie renoncé à son pouvoir temporel, mais elle n’a en rien renoncé à son pouvoir spirituel. Il en est de même de toutes les religions, car toute religion est nécessairement sacrée et le sacré est un pouvoir parce que les dieux sont des puissances. C’est ce qui fait que les religions ont des conflits avec les pouvoirs temporels, et qu’elles en ont surtout les unes avec les autres. La question du conflit entre les religions est indissociable de celle  du conflit entre religion et laïcité. C’est la raison pour laquelle la laïcité est « neutre entre les religions » (et entre les irréligions).

La laïcité fondée sur l’intuition de l’altérité de l’Être de l’être est celle du respect et de la sollicitude de chacun pour tous sans acception de personne, sans préférence donnée à telle religion, à tel agnosticisme, à tel athéisme. Car sa valeur unique est celle de l’amour seul digne de foi, de pensée et d’action. C’est en marchant vers cette laïcité que toutes les formes de sécularisation et de désacralisation prennent leur dernier sens. Leur mise en œuvre se fait cependant ici et là en fonction des diverses mentalités et de leurs évolutions.

 

     les ajoncs sont en fleur

     pour tous les promeneurs

     qui savent s’étonner

     des rires et des pleurs

     qui passent lentement

     ou même qui s’arrêtent

     pour applaudir les fêtes

     que donnent les amants

     et pour se lamenter

     des amours désolés

     ravagés saccagés

     par l’or des possédés

    

29 mars 2013

 

Laïcité. On la met en œuvre avec des droits et des devoirs, des lois. Mais il faut pour qu’elles fonctionnent que ces lois soient inspirées par le sens de l’autre, par l’altérité positive, l’agapè. Il faut aussi qu’elles prennent en compte l’état de la société, les opinions diverses de celles et ceux qui la composent.

Mariage. Dans certaines sociétés le mariage a été longtemps considéré comme un devoir. Elles y voyaient l’assurance de leur survie et de leur extension par la procréation. Dans notre société, il est maintenant considéré comme un droit, ce qui tend à montrer que l’on y a recentré sa valeur sur l’individu, comme le montre aussi la banalisation du divorce. Et puis, notre société se faisant plus permissive en son individualisme, on voit de plus en plus de couples qui ne voient plus la nécessité de se marier ou de se pacser, alors que le concubinage était naguère stigmatisé. Bref, le mariage est en voie de désacralisation.

Une conscience inspirée par la Spiritualité de l’altérité travaille selon l’intuition de Yeshoua de Natsèrèt à la désacralisation de la vie humaine, et donc de la naissance, de la procréation et de la mort. Elle le fait au nom de l’agapè plutôt qu’au nom de la soi-disant liberté de possession et de domination dont Yeshoua a annoncé que la vérité libérait (Jean 8, 32ss). La Spiritualité de l’altérité désacralise toutes choses au nom de l’être et non de l’avoir, car l’éternel Amour est l’Être de l’être sans aucun avoir.

 

L’histoire que raconte la Bible est celle de la difficile cohabitation du sacerdoce et du prophétisme, du sacré et de l’amour. Yeshoua s’est présenté comme un prophète, non comme un prêtre. Il a désacralisé par amour, et cela en a fait un ennemi pour les prêtres. Son plus beau geste  symbolique de prophète de l’amour a été de laver les pieds de ses disciples. Jean a salué ce geste en le relatant en détail avec solennité: « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Yeshoua, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême, jusqu’à la perfection (eis télos)… » (Jean 13, 1…). Ce geste symbolique est un geste profane, semblable aux gestes profanes prophétiques d’un Ezéchiel, d’un Osée, d’un Amos… L’acte d’amour extrême de Yeshoua n’est pas un geste sacré, un sacrifice. Hélas, la tradition sacerdotale l’a resacralisé en en faisant un rite liturgique, et en reportant l’extrême de l’amour sur la mort du Christ présenté comme un sacrifice de rédemption.

En lavant les pieds de prisonniers plutôt que d’évêques, dans une prison plutôt que dans une église, frère François a redonné au lavement des pieds sa dimension d’amour prophétique. (« J’étais en prison et vous êtes venus me voir » Matthieu 25, 36). Encore une fois, ce qui donne la vie éternelle, ce qui divinise, ce n’est pas la croix, c’est l’amour. (N’est-ce pas tautologiquement logique? Seul l’amour donne l’Amour).

 

     deux ramiers se cherchent un nid

     dans un projet qui les dépasse

     et un moment les réunit

 

     depuis si longtemps rien ne lasse

     le désir qu’au printemps rallume

     l’amour que la haine pourchasse

 

     la vie en qui tout se résume

     prend soin en ses moindres détails

     des besoins de chacun chacune

 

     sans que jamais elle défaille

     d’âge en âge elle leur apporte

     mariage aventure et marmaille

 

     et les ramiers devant la porte

     avec elle ici s’ingénient

     à consoler leur mère morte

 

30 mars 2013

 

L’Eglise est une religion et ne peut donc pas éviter le compromis entre sacerdoce et prophétisme. Mais elle peut évoluer, elle est perfectible. Elle sera d’autant plus proche de l’intuition de Yeshoua qu’elle accordera une part plus large à l’amour serviteur du prophétisme qu’à la croix sanglante du sacerdoce.

Faut-il perdre le sens du sacré et jusqu’à quel point pour trouver la juste place du symbole et sa puissance médiatrice du spirituel. Tout spectacle naturel, tout geste profane peut devenir un imaginal. L’univers en tous ses êtres est potentiellement l’imaginal de l’Eternel. Yeshoua l’avait perçu qui puisait dans la nature et dans la société des mashal du Royaume des cieux.

Lorsqu’on jure sur l’Evangile alors que l’Evangile dit qu’il ne faut jamais jurer (Matthieu 5, 34), on fait de l’Evangile un objet sacré alors qu’il désacralise toutes choses. Cherchez l’erreur.

 

En s’efforçant de s’affranchir du désir et de la crainte, le stoïcisme reconnaissait que le mal des humains est de demeurer asservi à ce que Jean appelait « le monde: le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16) et que l’on retrouve dans maintes écoles spirituelles sous diverses formes: la philia et le neïkos, éros et thanatos, le concupiscible et l’irascible… L’originalité de l’Evangile, c’est qu’il affranchit de ce mal par et pour l’agapè, dans le don de l’éternelle Agapè.

 

 

     dans la grisaille du matin

     au ralenti de l’air agile

     la neige fait son clinamen

 

 

     en nous rappelant le chemin

     de notre liberté fragile

     elle demande qui nous mène

 

     est-ce la simple pesanteur

     l’attirance de notre terre

     pour notre chair en son déclin

 

     est-ce la main du serviteur

     avec la grâce d’une mère

     qui vers la hauteur nous emmène

 

     au ciel la neige ne remonte

     qu’après le voyage incertain

     de ce qui ruisselle ou pénètre

 

     il lui faut reprendre sans honte

     la mer avant le beau chemin

     vers le nuage de son être

 

31 mars 2013

 

La justice ontologique, celle de ce que Yeshoua appelle le Royaume des cieux, celle d’Aimer, l’éternel Amour, est la mère de toutes les justices que les humains se donnent pour organiser leurs sociétés. Elle en est le modèle et l’aune.

On sait que les justices humaines varient à travers les lieux et les temps, la géographie et l’histoire. Montaigne s’en est plaint: « Il n’est rien sujet à plus continuelles agitations que les lois… Quelle bonté est-ce que je voyais hier en crédit, et demain plus, et que le trajet d’une rivière fait crime » (Essais, folio classique, Livre II, chapitre 12, pp. 319s). Pascal s’en est indigné avec une ironie amère: « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (Pensées, éd. Sellier, fragment 94). Montaigne, Pascal et bien d’autres ont senti qu’il existe une justice naturelle, ontologique, mais qu’elle n’est pas suivie, qu’elle est faussée par les faiseurs de lois, pire, par la raison que nous croyons si souvent infaillible: « Rien, suivant la raison, n’est juste de soi, tout branle (bouge) avec le temps… Plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens » (Pensées, id. 94, 78, p. 69).

Montaigne rattache la justice ontologique à la vérité ontologique: « La vérité doit avoir un visage pareil et universel. La droiture et la justice, si l’homme en connaissait qui eût corps et véritable essence, il ne l’attacherait pas à la condition des coutumes de cette contrée ou de celle-là » (Essais, id. p. 319).

Les penseurs de notre époque continuent de se pencher sur la question de la justice. L’un de ceux qui sont maintenant les plus cités est sans doute John Rawls (A Theory of Justice 1971, Théorie de la justice 1984). Rawls se fonde sur l’idée d’égalité humaine reconnue depuis les Lumières, égalité ontologique, que l’on ne peut malheureusement établir en égalité des conditions qu’en modérant celle-ci selon les faiblesses des sociétés humaines, mais en se préoccupant du sort des plus défavorisés.

On a accusé à juste titre l’Eglise de promouvoir la charité chrétienne aux dépens de la justice (Marx a poussé l’accusation jusqu’à faire de la religion l’opium du peuple). La vérité de Yeshoua est cependant celle d’une agapè qui fait de la justice une préoccupation essentielle. Si l’on est fidèle à son intuition, on ne peut se soucier des pauvres, des damnés de la terre, sans combattre les injustices dont ils sont victimes, en usant même de la force là où cela est nécessaire. (Nul besoin de faire appel à la pensée marxiste pour justifier cette justice exigeante. Elle émane de la justice ontologique découverte et répandue par Yeshoua. Une réévangélisation de l’Eglise devra le reconnaître et agir selon cette reprise de conscience).

Ce n’est pas le sacré qui ouvre la porte du Royaume des cieux, c’est l’amour: « Ce ne sont pas ceux qui disent « Seigneur, Seigneur » qui entreront dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père des cieux  » (Matthieu 7, 21).

 

La politique colonisatrice oppressive et destructrice de l’Etat d’Israël nourrit l’antisémitisme et met en danger la recevabilité du judaïsme. Un judaïsme fidèle à lui-même doit-il la dénoncer ?

 

     dans la droite le compas

     et dans la gauche l’équerre

     que le cercle et le carré

     t’avancent inséparables

     sur le chemin de l’amour

 

     car c’est l’amour pas à pas

     qui équilibre la terre

     et le ciel dans l’intérêt

     de cet incommensurable

     qu’est notre infini toujours

 

1er avril 2013

 

Aporie ? Une intuition nouvelle indiffère ou menace la doxa de son époque. Mais la doxa est une puissance quasi invincible. Une intuition nouvelle ne peut la remettre en question qu’en feignant de se soumettre à elle et de s’y intégrer. On comprend qu’un jeune philosophe qui ambitionne de se faire connaître ne cesse de citer ses pairs. Une thèse de doctorat qui ne serait pas truffée de références et de notes n’aurait aucune chance d’être reçue. Aucun directeur de thèse n’aurait d’ailleurs l’inconscience de l’encourager.

Yeshoua n’a-t-il pas dû donner des signes de puissance pour se faire entendre des adeptes d’une religion du dieu tout-puissant alors que son intuition sapait cette religion par la révélation du tout-aimant ? Des croyants aussi illustres qu’Augustin et Pascal n’ont-ils pas affirmé qu’ils croyaient en Jésus Christ à cause de ses miracles, c’est-à-dire de sa puissance ? Le paradoxe de frère François est qu’il est acclamé comme un personnage sacré qui se désacralise. Mais il ne pourrait mener sa désacralisation à son terme sans perdre son aura. Aporie ? Non, dynamique de la spiritualisation. En langage mashal de Yeshoua, cela s’appelle l’ivraie mêlée au bon grain et le levain dans la pâte. (Matthieu 13, 24ss, 33).

 

L’abandon de la religion du dieu tout-puissant va de pair avec celui du patriarcat qui l’a fait naître. Il devrait logiquement contribuer au rééquilibrage des imaginaires diurne / ouranien et nocturne / chthonien (du masculin et du féminin…). Le dieu tout-puissant des trois monothéismes est un dieu du ciel et de la lumière, et qui parle ; il s’oppose à un prince de ce monde et des ténèbres, et qui se tait (alors que l’éternel Amour est au-delà de toute image). Il fallait être ce fou de Blake insoucieux de la doxa pour marier le ciel et l’enfer, équilibrer tous les contraires dans une dynamique de progression: « Sans les contraires, il n’est pas de progression. Attraction et Répulsion. Raison et Energie. Amour et Haine, sont nécessaires à l’existence humaine » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 3). On aura reconnu les deux forces cosmiques élémentaires de la philia et du neïkos, que l’agapè neutralise en les opposant et en se les assujettissant pour progresser. (L’association maçonnique du compas céleste et de l’équerre terrestre suit-elle la même logique ?)

 

     « It is right it should be so:

     Man was made for Joy and Woe,

     And when this we rightly know

     Thro the World we safely go.

     Joy and Woe are woven fine,

     A clothing for the Soul divine;

     Under every grief and pine

     Runs a joy with silken twine.« 

 

     Il est juste qu’ainsi il en soit:

     L’homme est fait pour souffrance et joie,

     Et lorsque nous voyons que c’est ainsi

     Nous allons par le monde sans risque.

     Joie et souffrance sont finement tissées

     Pour vêtir l’âme divine;

     Sous tout chagrin et toute peine

     court joyeuse une trame de soie.

 

2 avril 2013

 

« Tout est écrit d’avance », « rien n’est écrit d’avance ». Piège de l’alternative et du tiers exclu. Le contraire d’une erreur est une erreur contraire. Aux excès de l’essentialisme ont répondu les excès de l’existentialisme. Au déterminisme absolu d’un Spinoza a répondu l’indéterminisme absolu d’un Sartre. Et cependant une intelligence qui ne s’offusque pas des contradictions et des incohérences parvient à concilier le déterminisme scientifique et la liberté humaine sans avoir conscience de sa schizophrénie et de son hémiplégie.

Peut-on accuser la croyance en la toute-puissance omnisciente du dieu monothéiste d’avoir engendré une science imbue de la toute-puissance des lois physiques ? Le « Père des cieux » de Yeshoua n’est pas le tout-puissant omniscient, mais le tout-aimant pour qui tout n’est pas écrit d’avance. Il n’est pas le Créateur qui aurait tout organisé à l’origine selon des lois rigides et qui se reposerait en contemplant dans son éternel présent ce qu’il sait de toute éternité. C’est celui qui « ne cesse d’agir » (Jean 5, 17), c’est-à-dire qui laisse aux univers la latitude de choisir leur destin sans être pour autant menacés par le chaos. « Tout n’est pas écrit d’avance » est le tiers non exclu du « tout est écrit d’avance » (maktoub ?) et du « rien n’est écrit d’avance » (la liberté surgie du néant sartrien au mépris du ex nihilo nihil fit et des principes d’identité et de causalité).

 

Une intelligence affranchie de la doxa matérialiste sait que la vie ne se réduit pas à des arrangements de composés physico-chimiques aussi complexes soient-ils, dans l’ADN par exemple. Ces arrangements supposent des arrangeurs, principe de causalité oblige. Puisque la recherche scientifique ne les trouve pas dans le physico-chimique, ces arrangeurs sont psychiques. Cela ne signifie pas que la matière ait une âme, cela signifie que toute matière est indissociablement physique et psychique. Sa dimension psychique ne peut se comprendre avec nos concepts irrémédiablement matériels en leur origine ; tout au plus peut-on l’approcher en ses effets d’information, de communication et d’organisation. Ainsi dira-t-on que les psychismes des atomes d’oxygène s’associent aux psychismes des atomes d’hydrogène et se muent en psychismes d’eau. A des associations de psychismes de plus en plus conscients correspondent des associations d’organes physico-chimiques de plus en plus complexes. Une conscience humaine est indissociable d’un cerveau humain.

Cela implique qu’elle n’est pas, d’elle-même, immortelle. Ce qui permet d’envisager l’immortalité, ce n’est pas « l’âme » qui avec « le corps » constitue ce que la pensée hébraïque appelle « la chair », mais l’esprit. « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean 6, 63).

 

     la rivière qui sinue libre

     en allégresse

     sans cesse

     avec la triste route droite immobile donne au regard l’équilibre

 

3 avril 2013

 

Marc 10, 30. Ce centuple que donne l’agapè à celles et ceux qui se débarrassent de leur avoir, de leur désir de posséder, quel est-il ? Il semble, entre autres, qu’en lui le sens de la beauté s’aiguise. A la savoir participation et manifestation de la beauté ontologique d’Aimer, on la sent partout ou presque dans la nature (et dans l’humaine nature). On la voit et l’entend avec une acuité plus intense, et avec une réjouissance qui participe de la béatitude d’Aimer.

A force d’aimer et de vouloir aimer avec la force de la grâce de l’Esprit, la conscience s’avive, l’attention (celle que Simone Weil pratiquait et préconisait), l’attention de l’amour agapè aux êtres et aux choses s’approfondit et s’étend. L’amour n’a d’autre but et finalité que de s’accroître et de s’étendre, simplement parce qu’il est l’être même, mais il entraîne avec lui la sensibilité, l’imagination, l’intelligence en participation à l’Être de l’être, Aimer.

 

« Tout humain est menteur » (Psaume 116, 11). Cette petite phrase biblique devenue un proverbe latin a fait florès au cours de l’histoire, en France particulièrement avec Voltaire, Proudhon, Mgr Dupanloup et quelques autres : « omnis homo mendax« .

Cousin de l’erreur et de la fausseté, le mensonge s’active à des degrés divers dans toutes nos activités: conjugales, familiales, professionnelles, commerciales, artistiques… A lire Le Prince de Machiavel, on comprend qu’il constitue aussi un condiment obligé de toute cuisine politique. (N’a-t-on pas récemment été jusqu’à demander aux candidats au bac s’il n’était pas « une vertu politique »?) Cependant les plus fins politiques savent non seulement le dissimuler, mais aussi n’en user qu’avec une prudence consommée. La manipulation politique (depuis quelques mois elle atteint en France des sommets qui font autant rire que pleurer), cette manipulation semble marcher aussi bien avec la majorité des citoyens que la manipulation commerciale fonctionne bien avec la majorité des consommateurs.

Le mensonge flagrant d’une haute personnalité politique (même s’il ne touche pas à son activité politique) est une occasion rêvée pour tout un chacun de se délester de la honte de ses propres mensonges des plus petits aux plus grands selon le schéma du bouc émissaire. On peux penser à un parallèle avec la scène de la Femme adultère de l’Evangile : les hommes qui s’acharnent sur elle ne sont pas innocents du crime qu’ils lui reprochent. Alors, « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre, leur dit Yeshoua. Un à un, ils s’éloignèrent et il se retrouva seul ». L’Evangile ajoute avec un sourire: « ils s’éloignèrent en commençant par les plus vieux » (Jean 8, 7ss). Notre indignation devant le mensonge des autres ne devrait pas nous épargner nous-mêmes. Pour que le mensonge diminue et disparaisse, ou presque, de nos vies, il n’y a que l’amour, car l’amour est la vérité de l’être et il peut donc nous libérer de notre vie mensongère (cf. Jean 8, 32). L’Amour ne nous libère-t-il pas du désir asservissant de l’avoir et du pouvoir. Par implication, l’Amour nous évite d’avoir à mentir pour satisfaire nos désirs.

 

     en foule les jacinthes en fleur

     prennent au cœur

     les yeux qui les saluent

 

     s’ils savent se vider

     et ignorer

     les odorants désirs

     des vieux amants

 

     elles les attirent chez elles

     et les parfument

     qu’ils hument

     le secret de leur vie intérieure

 

     lorsqu’ils se ferment à la nuit

     elles leur reviennent

     et leurs joies les éclairent intimes

 

4 avril 2013

 

Erreur et mensonge. « Que sais-je ? » concluait Montaigne après sa lecture des philosophes et son constat des religions : cacophonies philosophiques et guerres religieuses. Il tirerait très probablement les mêmes conclusions en regardant vivre l’humanité du XXI° siècle. Mais pas plus qu’au XVI° il ne sombrerait dans le nihilisme de l’absurde, assuré qu’il serait comme alors par une foi plus profonde que toute croyance religieuse (« Les choses qui nous viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion; seules, marque de vérité… ». Essais, éd. folio, Livre second, chapitre XII, p. 300).

Nous pourrions prendre notre parti de l’erreur en constatant que la vérité philosophique, religieuse, politique, culturelle, morale… nous demeure inaccessible, mais notre soif de vérité semble inscrite dans notre ADN. Nietzsche a beau dire que c’est une erreur de chercher la vérité, c’est encore rendre hommage à la vérité (un peu comme « l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu » et le mensonge à la véracité).

« Tout humain est menteur ». L’admettre, c’est se reconnaître menteur soi-même. Mais nous n’aimons pas qu’on nous mente et nous regrettons souvent d’avoir menti (« Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’ils te fassent »). Pourtant « toute vérité n’est pas bonne à dire » et nous ne sommes pas prêtes à nous entendre dire nos quatre vérités. « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur » (Pensées, éd. Sellier, fragment 751, p. 580).

Plus l’amour nous gagne et plus nous connaissons notre « péché », notre manque d’amour, ce qu’il nous faut changer dans notre comportement envers les autres pour mieux les aimer. Et cela inclut ce qu’il nous faut avoir le courage de leur dire et ce qu’il nous faut avoir la prudence de ne pas leur dire. L’amour agapè est force et lumière, car il est don de l’esprit d’Aimer.

Notre connaissance philosophique est presque tout entière doxique, plus ou moins probable, plus ou moins improbable. De même notre connaissance des autres et de leur fiabilité. Au « que sais-je ? » nous pouvons joindre un « qui croire ? ». Aucun humain n’est totalement fiable. Faire confiance, c’est toujours prendre des risques. Mais l’amour sait prendre des risques.

Dans notre recherche de la vérité des choses et de la fiabilité des êtres, nous avons à notre disposition ce que Pascal appelle le cœur et la raison, c’est-à-dire l’intuition et le raisonnement. Nous priver de l’un ou de l’autre est dommageable. Notre pensée occidentale a depuis longtemps tendance à privilégier la raison et à négliger le cœur, à se fier à la compréhension intellectuelle plus qu’à l’intuition empathique. Ainsi pensons-nous qu’il est plus vrai de dire que l’eau est un liquide incolore, inodore, transparent de formule H2O (nos dictionnaires n’en disent rien d’autre) que de dire que l’eau est ce que nous ressentons lorsque nous la buvons, lorsque nous nous y baignons, lorsque nous marchons dans la brume ou la neige, lorsque nous la laissons s’imaginer en nous comme font les poètes.

 

La transcendance du Tout-puissant est une norme, la transcendance du Tout-aimant est une invitation. La morale inspirée par la croyance au Tout-puissant est faite de devoirs et de sanctions (de sanctions qui sont des récompenses ou des châtiments). L’éthique inspirée par la foi dans le Tout-aimant est faite d’inspiration et d’aspiration à mieux aimer, à mieux servir.

 

     cette île au milieu de la Loire

     entend le friselis de l’eau

     qui lui raconte à son passage

     ses plus secrètes aventures

 

     et plus discrètes quelquefois

     certaines feuilles des messages

     que l’on dirait presque des mots

     qu’y lancent l’air et ses coupures

 

     c’est là-bas qu’il faudrait passer

     trois jours trois nuits pour reconnaître

     les présences qui se découvrent

     dans l’ennui de la solitude

 

     c’est là que le silence élude

     les mots trompeurs dont on se couvre

     pour posséder et dominer

     tout ce qui ne fait que paraître

 

     un oiseau un instant qui chante

     dans une île au milieu des sables

     sait tout ce qui est connaissable

     pour l’âme que les âmes hantent

 

5 avril 2013

 

La découverte de l’évolution, celle de la vie en particulier, a conforté notre idée de l’humain « animal raisonnable » d’Aristote. Le mythe d’Adam et Eve en leur perfection originelle garde sa valeur symbolique et continue de « donner à penser », mais il a perdu sa valeur historique. Il y a dans notre connaissance des êtres et des choses un héritage « animal » que nous aurions tort de négliger, même si le « raisonnable » est le propre de l’humain.

Il existe dans la connaissance animale une approche du général qui précède et prépare notre compréhension scientifique et une approche du singulier qui précède et prépare notre connaissance esthétique. Ainsi les manchots savent ce que sont les poissons sans avoir à les identifier un à un (connaissance du général) et les parents d’un petit manchot savent l’identifier parmi cent autres (connaissance du singulier).

Notre privilège est celui de la raison raisonnante, mais un animal sent le principe d’analogie, le principe de causalité et le principe d’identité. Analogie : il reconnaît les ressemblances entre les divers minéraux, les divers végétaux, les divers animaux. Causalité : il sait que tel bruit signale telle présence. Identité : il a, son comportement tend à le montrer, le sentiment de sa propre permanence et de celle des autres, de ses congénères en particulier.

Le raisonnement n’est en fait que du langage. Nous raisonnons avec des mots (sémantique, syntaxe, pragmatique). Certains philosophes croient d’ailleurs que c’est le langage qui pense en nous plus que nous-mêmes. Et le langage est imparfait, souvent ambigu, parfois trompeur. Les bilingues, surtout s’ils sont traductrices traducteurs, savent que le même mot d’une langue se traduit différemment dans une autre selon le contexte. Si l’on traduit « esprit » en anglais, on doit choisir entre « mind », « intellect », « wit », « soul », « ghost » et « spirit ». Le gros volume du Vocabulaire européen des philosophies de Barbara Cassin donne une idée de la complexité du problème. De leur côté les logiciens tentent depuis longtemps d’améliorer l’usage rationnel du langage, mais ils ne peuvent s’accorder sur les moyens d’en éviter tous les pièges.

Qui dit raisonnement dit interprétation, et nous en arrivons à la multiplicité des philosophies, des religions, des idéologies…, au « conflit des interprétations » qui nous invite à conclure par le « que sais-je » de Montaigne. Si notre raison était efficace, nous aurions toutes et tous les mêmes interprétations du réel.

Le langage permet la science, la compréhension et la maîtrise du réel, mais il risque de nous faire perdre la connaissance empathique. Encore une fois il peut nous faire croire que l’eau n’est que H2O, mais aussi que l’esprit humain n’est que le cerveau. Heureuses heureux celles ceux qui malgré leur éducation scolaire, universitaire… fondée sur le langage et le concept (re)trouvent la connaissance intuitive empathique animale des êtres et des choses. Qui refusent de croire que « un animal ne connaît pas le monde comme tel » parce qu’il ignore la formule chimique de l’eau.

Notre connaissance par le cœur (Pascal) est un héritage animal aussi précieux que notre connaissance par la raison. Une intuition vive permet, entre bien d’autres choses, de percer à jour les mensonges et les manipulations langagières des politiques, des idéologues, des économistes, des commerciaux, des religieux…

 

Faire de l’agapè un « outil d’évangélisation », c’est la prostituer. L’amour n’a d’autre fin que l’amour. L’évangélisation évangélique, c’est l’invitation de l’amour à aimer. Rien d’autre. « Seul l’amour est digne de foi ».

 

     cette herbe que le museau flaire

     soigneusement dans la clairière

     vit-elle sur son quant-à-soi

    

     ses ancêtres lui ont laissé

     l’expérience d’un long passé

     de pluie de soleil et de froid

 

     d’amis et d’ennemis aussi

     de satisfactions de soucis

     peut-être de quelques émois

 

     non elle dort et son sommeil

     est un long rêve sans réveil

     qui ne lui laisse pas le choix

 

     elle donnera sans comprendre

     ce que le museau voudra prendre

     selon l’horizon de leurs voies

 

6 avril 2013

 

Le patriarcat a fait des maladies sexuellement transmissibles des maladies honteuses parce qu’il a fait de la sexualité une honte et des organes sexuels des « parties honteuses ». Le patriarcat est une des formes d’organisation sociale que l’humain premier s’est données dans son désir de posséder, comprendre et dominer l’autre, selon les forces cosmiques de la philia et du neïkos qui l’habitent, l’entraînent et l’asservissent. L’homme patriarcal veut dominer et posséder la femme parce qu’il y voit avant tout un objet sexuel à garder jalousement pour soi et à envier chez les autres.

Certains ont voulu voir dans le péché originel une faute sexuelle. Le texte de la Genèse ne se prête guère à cette interprétation. La sexualité honteuse y apparaît comme une conséquence de la faute, non comme la faute elle-même, acte de libido sciendi et dominandi, désir de tout savoir et de tout pouvoir, de « manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal » et d’être puissant « comme l’Eternel » (Genèse 2, 17; 3, 5). C’est après avoir mangé de ce fruit qu’Adam et Eve « surent qu’ils étaient nus » (3, 7). Auparavant ils « étaient nus et n’avaient pas honte » (2, 25).

Le patriarcat a été jusqu’à attribuer à l’Eternel sa propre jalousie sexuelle. Il a fait de l’Eternel un mari jaloux de son épouse le peuple d’Israël, fondant ainsi un monothéisme  interdisant les dieux rivaux (Osée 2). Le christianisme de Paul a poursuivi dans cette voie en faisant de l’Eglise, nouvel Israël, l’épouse du Christ, « une épouse soumise » modèle de l’épouse chrétienne (Ephésiens 5, 22-29). « Je suis jaloux pour vous d’une jalousie divine. Je vous ai fiancés à un unique époux pour pouvoir vous présenter au Christ comme une vierge pure » (II Corinthiens 11, 1s).

Au vrai la sexualité évangélique ne peut s’envisager qu’à la lumière de l’amour agapè, un amour qui ignore la jalousie et l’envie (sexuelle entre autres). Car l’agapè libère de l’asservissement aux forces d’attraction et de répulsion, à la philia et au neïkos qui régissent la marche du cosmos (l’agapè libère de la libido sciendi et dominandi, du péché originel de la Genèse).

Un couple qui accueille l’agapè dans sa vie ne connaît pas d’autre éthique sexuelle que celle de l’agapè. Il lui faut cependant admettre que son agapè n’est pas parfaite et que tous les deux doivent s’abstenir de ce qui pourrait encore blesser sexuellement l’autre ( et les autres).

 

En se réévangélisant l’Eglise est invitée à passer d’un « hors de l’Eglise point de salut » jalousement patriarcal à un « hors de l’agapè point d’agapè » ontologiquement tautologique : l’Être est Agapè, « l’Eternel est Amour » (I Jean 4, 8)… « Seul l’amour est digne de foi ».

 

Désir de posséder, course à l’enrichissement, le plus grand pourrisseur de la planète. Relire L’Argent  d’Emile Zola (1891).

 

     pour combien de temps conjugués

     improbable union mariage forcé

 

     le feu tue l’un fait naître l’autre

     à la vie à la mort le bois le fer

 

     foule de fer peuple de bois

     pensés ensemble pour la même tâche

 

     pendant des jours ils se reposent

     parmi les ombres et la remise obscure

     rêvant à la terre et à l’arbre

     et à l’humain qui les a réunis

 

     après la belle promenade

     dans la forêt elle donne la mort

 

     hache dans la main qui connaît

     l’élan l’espace et le tronc qu’elle mord

    

7 avril 2013

 

Qui se retourne au soir de sa vie et se souvient des hasards qui en ont changé le cours peut se demander s’ils n’étaient pas ceux de l’amour incognito de l’Eternel. Qui a foi en l’Amour et fonde sa vie sur lui ne peut manquer de se poser la question et de rendre grâce devant l’évidence de la réponse. Evidence ? Pas si sûr car l’Eternel est bien « celui qui se voile » (Isaïe 45, 15). Son incognito est parfait, il faut les yeux du cœur pour le voir.

« Pour qui prend la vie avec grâce, elle a des hasards merveilleux ».

Emmanuelle Devos: « J’attends avec impatience d’avoir 80 ans ». Voilà qui peut donner à penser, tant de gens craignent de vieillir. Mais qui « marche en présence de l’Eternel » (Genèse 17, 1) vit dans le présent et ni ne s’attarde ni ne se hâte. Elle il connaît l’heure, et si elle est ou non venue de faire ce qu’il convient de faire (Jean 2, 4 ; 13,1 ; 17, 1). Les événements sont des invitations d’Aimer à aimer.

« Rendre grâce pour les merveilles que l’Eternel continue d’accomplir dans notre vie, même s’il est difficile de les percevoir » (une homélie ordinaire).

 

     le chien s’approche et vient poser

     sur les genoux

     du fou

     sa tête pour l’échange des âmes qu’ils sont seuls à oser

 

8 avril 2013

 

Si l’on en croit les médias, tant écrits qu’audiovisuels, le sport tient une place de choix dans les pensées et les activités de tout un chacun. Dans les pensées, c’est l’intérêt porté aux compétitions sportives : football, rugby, handball, basket-ball, tennis, ski, natation, voile, judo, karaté, cyclisme, motocyclisme, équitation… A chacun chacune sa passion, ses héros et héroïnes. Chez certaines certains l’empathie est telle qu’elle les fait participer aux compétitions jusque dans leur chair. Et à la participation en pensée se joint la participation en activité. Les jeunes générations suivent le mouvement de leurs aînés.

Heureuses heureux les enfants qui traversent les turbulences de l’adolescence accrochés à un sport qui les sauve de la délinquance, de la drogue et du mal être.

Et puis mens sana in corpore sano. celles et ceux d’entre nous qui sont des « travailleurs intellectuels » ont besoin d’exercice physique pour se maintenir en forme et de sport pour se distraire.

Quid de Yeshoua ? S’il a été charpentier comme son père, il a pu entrelacer la pensée et le travail manuel pendant sa vie cachée. Sa vie publique le montre grand marcheur devant l’Eternel. Sans doute la marche n’était-elle pour lui ni un sport ni un délassement recherchés comme tels, mais on peut penser qu’elle contribuait à son travail de réflexion intellectuelle et d’intuition spirituelle. Et comme les marcheurs d’aujourd’hui dans le vent, il pouvait au passage s’enthousiasmer pour les collines et les eaux… pour les fleurs plus somptueuses que les robes de Salomon (Luc 12, 27).

 

« La beauté est un droit universel » ( Kikuo Morimoto, le Japonais qui se consacre au renouveau des soieries cambodgiennes).

 

     une hirondelle sur le fil

     se pose tridule ramage

     seule mais on la sent certaine

     que ses amies dans peu de jours

     vont se joindre à sa jouissance

 

     en son âme que reste-t-il

     des images de son voyage

     et de cette Afrique lointaine

     où d’autres coutumes d’amour

     président à d’autres naissances

 

     leurs ailes et leurs gazouillis

     changent-ils dans leurs prières

     selon qu’elles voient et entendent

     les minarets les muezzins

     les campaniles les campanes

 

     celles ceux qui n’ont pas failli

     à voir à entendre leurs airs

     savent que tous et chacun tendent

     à cette éternelle gésine

     où s’enfante à l’esprit une âme 

 

9 avril 2013

 

Le monothéisme fait logiquement de la sexualité le lieu privilégié du « péché » puisque le Tout-Puissant est le mâle dominant de l’humanité, le seul, l’unique dont le droit de cuissage fait de tout premier-né sa possession. « Ainsi l’Eternel parla-t-il à Moïse : tu me consacreras tout premier-né, humain ou animal. Il m’appartient » (Exode 13, 2, 12, 15). « Tu me donneras l’aîné de tes fils » (Exode 22, 29). L’Exode ne fait que se conformer à un rite répandu au Proche-Orient à cette époque, et plus généralement à la mentalité religieuse qui d’un bout à l’autre de la planète a sacrifié aux divinités pour les apaiser et obtenir leurs faveurs.

Presque toujours mal compris par ceux et celles qui demeurent sous l’emprise de la religion, le sacrifice d’Abraham opère en réalité une rupture spirituelle (sans doute chronologiquement postérieure à l’époque du texte de l’Exode). Abraham a compris que son dieu différait des autres divinités, qu’il n’exigeait pas le sacrifice des premiers-nés. Abraham fait partie de cette lignée des prophètes d’Israël qui s’opposèrent au sacerdoce parce qu’ils comprenaient que l’Eternel « désire l’amour et non le sacrifice » (Osée 6, 6. Matthieu 9, 13). Cependant les prophètes, y compris Yeshoua, ne sont pas parvenus à éliminer la religion, le sacrifice et l’image d’une divinité qu’il faut apaiser. (Les catholiques d’un certain âge  se souviennent avoir chanté un cantique de Noël où il est dit que Jésus est né « pour effacer la tache originelle et de son Père apaiser le courroux ».) Le christianisme a fait de la mort de Yeshoua un sacrifice et de la commémoration de la Cène le sacrifice de la messe. C’est annuler la découverte d’ Abraham.

L’idée du sacrifice du premier-né, bien qu’édulcorée, persistait du temps de Yeshoua. Après sa naissance, Joseph et Marie l’ont présenté au Temple « selon la loi de Moïse… » et offert un sacrifice selon la croyance qui voulait que « tout mâle qui ouvre le ventre maternel est réputé consacré au Seigneur » (Luc 2, 22 ; Exode 13, 2…).

Le passage du sacrifice humain au sacrifice animal est un adoucissement que l’on peut juger décisif. Mais peut-on penser que le Tout-aimant désire qu’on lui sacrifie ne serait-ce que « une paire de tourterelles ou deux jeunes pigeons » (Lévitique 12, 8 ; Luc 2, 24) ?

 

« Le centuple en cette vie » (Marc 10, 30). Qui participe à la vie d’Aimer devrait parvenir à équilibrer son cœur et sa raison, sa connaissance intuitive et sa compréhension conceptuelle. Qui vit l’amour d’altérité est un peu comme l’Africain du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, « insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde… poreux à tous les souffles du monde ». Si, contrairement à lui, il cherche cependant à inventer, utiliser, explorer la monde, ce n’est pas pour le posséder mais pour l’accomplir en y communiant (un peu comme Yeshoua a accompli la loi de Moïse).

Empathie ou sympathie, peu importe les définitions. Il s’agit avec Aimer d’une connaissance aimante intime de l’autre quel qu’il soit : cosmique, minéral, végétal, animal, humain… « Quelle excuse invoquera l’homme qui s’enorgueillit d’un savoir supérieur, mais ignore l’empathie de la moiteur de l’air qu’il respire, du jus des feuilles, de la sève des racines plongeant en terre ou des eaux qui nourrissent son être…? (Wole Soyinka, Seven Tenets of Orile-Orisa).

 

     était-ce le coucou déjà

     ce soleil entre les averses

     cette exclamation d’une joie

     qui vous saisit à la renverse

     dans une froidure qui dure

 

     ce n’était pas l’inattendu

     comme le pont qui se construit

     sans à-coup dans le flux tendu

     selon le plan que l’on instruit

     dans le jour qui succède au jour

 

     les rythmes que l’intelligence

     impose à coups de volonté

     se reçoivent dans l’indulgence

     que la nature en sa bonté

     intègre à sa beauté intègre

 

     le coucou qui revient chaque an

     vivre ici au rythme des jours

     et des nuits rappelle l’élan

     de la vie en tous ses détours

     et le beau temps de tous les temps

 

10 avril 2013

 

La Querelle des Images qui opposa dans la Byzance des VIII° et IX° siècles les iconoclastes et les iconodules montre l’ambiguïté du visible et de la représentation de l’invisible. Le regard de l’humain premier est celui du « désir des yeux » qui fait du réel visible un avoir, un objet de possession (où l’on se trouve soi-même possédé). Une idole est une représentation visible que l’on croit pouvoir posséder et dominer par la magie et/ou par la religion. Pour le regard de l’humain dernier, une image sacrée est la manifestation d’un être invisible. Qu’il s’agisse d’une peinture ou d’une sculpture, cette image est imaginale. Elle ne vaut et elle n’est vue que comme médiatrice de l’invisible.

L’Être de l’être, Aimer, est irreprésentable. Cela vaut pour le regard, mais aussi pour l’oreille. Pas plus qu’aucune image, aucune parole ne peut représenter l’Eternel. C’est faire de la Bible et du Coran une lecture idolâtre que d’y voir et d’y entendre la parole de Dieu. Leurs textes parlent (plus ou moins justement) de l’Eternel, mais l’Eternel n’y parle pas. L’Eternel est esprit. Un esprit ne parle pas, il inspire ses prophètes. Yeshoua inspiré, prophète, l’avait compris qui pensait et disait l’Eternel et ce qui parle de lui en mashal imaginal.

 

 Cela fait quelques décennies que nous autres Français vivons majoritairement au-dessus des moyens de notre pays (et aux dépens d’autres pays). Cherchez la cause. Nous vivons très majoritairement avec le désir de vivre toujours mieux, c’est-à-dire avec une meilleure nourriture, un meilleur habillement, un meilleur habitat, davantage de confort, de loisir, voire de luxe… Le mal dont souffre notre humanité première (qui nous habite et nous entraîne), c’est le mal de l’avoir, du désir de l’avoir (notre libido sentiendi, sciendi et dominandi).

Nous indigner devant les grosses fortunes plus ou moins mal acquises, c’est en partie jouer au rite du bouc émissaire. Le remède ? L’amour d’altérité évidemment, l’agapè qui se soucie de l’être, de l’Être qui est altérité positive. Dans la mesure où nous sommes habités et entraînés par le souci de l’être, par le souci de l’autre, nous pensons à ce que nous pouvons donner aux démunis d’ici et d’ailleurs. Nous savons que nous déposséder pour les autres, c’est vivre dans la vérité de l’être qui nous libère de notre humanité première (Jean 8, 32…) Vaste programme évidemment ! C’est celui de notre humanité dernière, celui de ce que Yeshoua appelait le Royaume des cieux. Certain/e/s appellent cela de la morale, insupportable. La dure réponse de Yeshoua ? « Si vous ne changez pas radicalement, vous périrez tous » (Luc 13, 5). L’avenir de la planète, ou plutôt de nos descendants, est en jeu.

 

J’aime, donc je suis. L’Être est Amour. Plus j’aime, plus je suis.

 

     celle qui hante l’arc-en-ciel

     entre la pluie et le soleil

     est une bouche de lumière

     toute grande ouverte à la mer

 

     les nuages qui l’accompagnent

     sans souci sur bois et bocages

     plaines marais fleuves montagnes

     viennent et s’en vont d’âge en âge

 

     elle fait rêver les enfants

     sages et bien d’autres amants

     par ses messages reliant

     les cœurs de l’aigle et du serpent

 

     lorsqu’elle t’apparaît soudain

     écoute en lui tendant les mains

     ses quelques mots et le refrain

     disant qu’elle viendra demain

 

     et sache aussi que son absence

     visible cache la présence

     de la grande mer et du sens

     de l’infime au sein de l’immense

 

11 avril 2013

 

L’Agapè libère de la doxa parce que celles et ceux qui aiment d’agapè ne se soucient pas d’eux-mêmes et de leur réputation. Elles ils ne se soucient que des autres, alors que leur importe d’être ignorés ou méprisés et ostracisés par les « maîtres à penser » de l’heure ? La liberté que leur donne l’agapè les exclut des carrières intellectuelles et artistiques. A moins d’être des génies de la communication. Après tout, ce fut sans doute le cas de Yeshoua. Il était libéré de la doxa religieuse de son milieu, mais son aura et sa parole « séduisaient les foules », et « jamais homme n’avait parlé comme cet homme » (Jean 7, 12, 46). Aurait-il eu autant de disciples s’il n’avait délivré que le message nu de la vérité de l’Agapè ? L’histoire du christianisme a montré que l’Agapè n’était pas le seul objet de foi de la majorité de ses croyants. Beaucoup lui disent « Seigneur, Seigneur ! » plutôt que de « faire la volonté de l’Eternel » (Matthieu 7, 21).

 

Les turbulences politiques que traverse la France pourraient nous apprendre ou nous rappeler que nous sommes tous menteurs, plus ou moins, et tous avides de richesse, plus ou moins. Le « que sais-je ? » et le « qui croire ? » devraient être notre philosophie si nous étions lucides et que nous n’ayons pas, pour vaincre l’absurde, l’évidence de la vérité de la foi en l’Amour (un peu comme Montaigne). Yeshoua invite ses disciples à être « simples comme des colombes et prudents comme des serpents » (Matthieu 10, 16). Nous devons nous faire mutuellement confiance si nous voulons vivre en société, mais jamais totalement. (Nous aurons au moins la satisfaction de n’être pas trop déçus si nous nous apercevons que nous avons été trompés). Et nous devons continuer d’aimer, de vouloir et faire du bien à celles et ceux qui nous exploitent et qui nous mentent. En les invitant tout de même, parfois en les forçant, à être moins rapaces et moins menteurs.

Sans aller jusqu’à dire avec Proudhon que « la propriété c’est le vol », nous pouvons nous rappeler que Yeshoua a dit: « malheureux, vous les riches ! » et cesser d’envier et d’admirer les nantis. Ils se plaignent maintenant qu’on ne les aime pas, mais peuvent-ils le faire en invoquant l’Evangile ?

On peut reprocher à l’Eglise d’avoir édulcoré la pauvreté évangélique (elle n’a pas compté beaucoup de François d’Assise chevaliers servants de Dame pauvreté). On peut aussi lui reprocher d’avoir fait de la charité une excuse à l’injustice. Celle celui qui vit la vraie charité évangélique, l’agapè, sait que sa première tâche est de se soucier de ceux et celles qui souffrent de l’injustice et de combattre ceux et celles qui les exploitent.

 

     les milliards d’ondes inaudibles

     ici racontent

     le compte

     de mon inconnaissance et leur invitation à poursuivre la quête de l’invisible

 

12 avril 2013

 

Croire ou penser, il faut choisir. L’Amour libère la pensée, il l’encourage aux dépens de la croyance. La pensée, l’audace et le courage de penser, se fonde alors sur la certitude irréfragable de l’Amour.

La pensée dispose pour s’exercer du cœur et de la raison, c’est-à-dire de la connaissance intuitive des êtres et de leur compréhension conceptuelle. Il faut mettre en œuvre ces deux voies, les  entrelacer et faire dialoguer pour avoir quelque chance de parvenir à la vérité sans se fier aveuglément à ce que disent les scientifiques, les philosophes, les politiques, les experts et autres spécialistes de tout poil. Sans les croire si ce n’est toujours avec un soupçon de doute.

La Spiritualité de l’altérité est la relation journalière d’un écrivant qui s’efforce de penser les multiples implications de l’Amour, et qui propose sa pensée, non pour qu’elle soit crue mais pour qu’elle soit à son tour pensée. Dans la mesure et seulement dans la mesure où cette pensée est « de la vérité » (Jean 18, 37), elle sera accueillie par les consciences qui sont « de la vérité » et dans la mesure où elles le sont.

 

Qui veut et ose penser peut le faire en s’astreignant à écrire, à écrire conceptuellement et poétiquement. La poésie n’est pas réservée aux poètes reconnus comme tels par eux-mêmes elles-mêmes et/ou par les autres. Elle est ouverte à toutes celles et ceux qui l’utilisent comme un moyen de connaissance de l’autre. Ecrire poétiquement, c’est se mettre à écrire sans savoir ce que sera le poème, si ce n’est qu’il sera rythmé et imagé. C’est se laisser guider par son inconscient. On peut d’ailleurs utiliser cette écriture, qui ne sait ni d’où elle vient ni où elle va, sans rythmes ni images, en laissant les concepts s’enchaîner analogiquement. Il faut ensuite peser ce que l’on a écrit, le vérifier, le corriger, et le clarifier s’il s’agit de pensée conceptuelle.

Entrer en poésie, c’est écrire de la poésie. Entrer en philosophie, c’est écrire de la philosophie. Il existe des gens qui pensent sans écriture, mais il n’existe pas de pensée humaine sans expression, et l’expression la plus ordinaire est celle de la parole, orale ou écrite.

 

     au milieu des jacinthes une jonquille

     résiste encore elle vacille

     et tel un roseau plie mais se redresse

     sourit aux souffles qui ne cessent

     de lui faire la cour

 

     sait-elle en la splendeur de ses beaux restes

     ce qui l’attend devine-t-elle

     qu’elle ne sera plus qu’un palimpseste

     pour d’autres dans la ritournelle

     de la suite des jours

 

     elle vit tout entière en ses instants

     de grâce pure et elle ignore

     le passé l’avenir superbement

     et que bientôt en plomb son or

     changé attendra son retour

 

     car elle restera dans la mémoire

     de ceux de celles qui l’auront

     aimée de cet amour dont le regard

     connaît la rose sans raison

     celui de l’éternel amour

 

13 avril 2013

 

Il faut avoir les yeux de l’Amour pour voir la beauté et l’intelligence de l’Eternel Amour partout manifestées dans la nature. Il est vain de vouloir les présenter comme des preuves de son existence à celles et ceux qui ne les voient pas. Pour elles et eux surtout, l’Eternel est « un dieu qui se voile » (Isaïe 45, 15). Pascal se l’est expliqué : Il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent. Mais ceux en qui cette lumière est éteinte… ces personnes destituées de foi et de grâce… ne trouvent qu’obscurité et ténèbres ; dire à ceux-là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent et qu’ils y verront Dieu à découvert… c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles…  » (Pensées, éd. Sellier, fragment 644, p. 416). Au vrai il ne s’agit d’ailleurs pas de prouver l’existence de Dieu. Dieu ni ne se prouve ni ne se disprouve. Mais dans la nature l’amour découvre l’Amour. (Logique, non ?)

Celles et ceux qui aiment de l’amour dont Aimer aime l’aperçoivent partout, s’en enchantent et le chantent. Cela fait partie du centuple promis à celles et ceux qui ne cherchent plus qu’à aimer (Marc 10, 30). Ce sont « celles et ceux qui ont le cœur pur et qui voient Dieu » (Matthieu 5, 8).

 

Mariage. Son secret dans l’humanité première apparaît dans le comportement des animaux : les mâles veulent posséder les femelles, et les posséder exclusivement. En langage humain, cela s’appelle l’envie et la jalousie.

Il est juste et bon que l’humain premier considère son conjoint et ses enfants comme ses possessions. Il ne s’en soucierait pas s’il ne le croyait pas. Les lois diverses et changeantes que les peuples se donnent pour intégrer le mariage et la famille à la vie de leurs communautés font partie de ce que Pascal a appelé « les règles admirables de police (d’organisation sociale) de morale et de justice que l’on a fondées et tirées de la concupiscence » (Pensées, fragment 244). En son évolution, chaque société adapte ses règles, ses lois, au mieux de ce que ressentent ses membres, la majorité de ses membres dans une démocratie.

Pascal reconnaît aussi implicitement la dynamique qui doit amener l’humanité à progresser de l’humain premier à l’humain dernier, à passer de la libido à la charité, de l’éros à l’agapè : « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même (son éros) d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau (une image) de la charité » (id. 150). L’Evangile invite le mariage et la famille à passer de la possession de l’ordre de la nature à la dépossession de l’ordre de la charité.

 

     les hirondelles font les folles

     sous le ciel gris où les nuages

     filent à tire-d’aile

 

     quel peintre fou amoureux d’elles

     pourra immobile en sa rage

     feindre leur farandole

 

14 avril 2013

 

Si l’Evangile libère du patriarcat, c’est que sa vérité affranchit de la libido sentiendi, sciendi et dominandi (du « monde »). La vérité de l’agapè libère de l’esclavage de l’éros qui préside au patriarcat (cf. Jean 8, 32ss).

 

Interprétation. Si les récits de la faute originelle (Genèse 3) et du sacrifice d’Abraham (Genèse 22) ont fait l’objet d’interprétations que l’on conteste ici au nom de l’Evangile, à combien plus forte raison les textes de la Spiritualité de l’altérité sont-ils susceptibles  d’interprétations contestables. Ils ne peuvent être interprétés avec justesse que par ceux et celles qui en sentent l’esprit, tout comme on ne peut interpréter justement l’Evangile que dans une lectio divina inspirée. De toutes façons tout texte, qu’il soit conceptuel ou poétique, fait l’objet, comme tout texte sacré, d’interprétations les plus diverses et les plus surprenantes : n’a-t-on pas qualifié d’athées les Essais de Montaigne alors qu’il avait lui-même mis en garde ses lecteurs contre cette interprétation ? « On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi ; et un athéiste se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme » (Livre second, chapitre XII, p. 150, éd. folio classique).

 

Faut-il, peut-on aller jusqu’au bout de la logique de Yeshoua : « Qui me voit voit le Père » (Jean 14, 9) ? Lorsque Yeshoua lave les pieds des humains, c’est l’Eternel qui le fait. Lorsqu’il meurt, c’est encore l’Eternel. Cette interprétation est en tout cas cohérente avec le « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8). Aimer d’agapè, ce n’est pas demander à être aimé, mais chercher à aimer ; tel est l’amour dont l’Eternel nous aime. Il invite tout autre à aimer les autres comme lui-même les aime, en serviteur. Ainsi peut-on comprendre vraiment que le Seigneur Dieu Tout-puissant est mort. Vive Aimer !

Renversant, révolutionnaire ! Incroyable pour un croyant, qu’il soit juif, chrétien ou musulman. Mais logique, tautologique. l’Amour Agapè, ce n’est pas être aimé, mais aimer, aimer sans demander à être aimé. Qui a dit en gémissant: « l’amour n’est pas aimé » ? François d’Assise. L’entendait-il dans ce sens-là ?

Alors que penser de la triple question de Yeshoua à Pierre: « Simon fils de Jonah, m’aimes-tu ? » et de la triple réponse: « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime ». Mais le terme grec utilisé pour la question est agapâs, alors que celui employé pour la réponse est philo. Quelle interprétation ? « L’Eternel est Agapè ». L’amour dont aime l’Eternel est pure agapè, sollicitude pour l’autre en totale dépossession et oubli de soi-même, et non philia, qui demande la réciprocité de l’être aimé.

Evidemment l’Eglise ne l’entend pas de cette oreille. Christocentrique, elle rend un culte à Jésus-Christ et à son Père, sans oublier le Saint Esprit. Il est essentiel pour elle de croire que l’amour de l’Eternel pour l’humanité comprend une part d’éros. Benoit XVI l’a redit avec insistance dans son encyclique Deus Caritas Est. Si l’Eglise renonçait à croire à l’éros divin, elle ne se verrait plus comme le peuple choisi du Père pour être l’épouse de son Fils. Elle ne serait plus qu’une institution, une organisation profane. C’est inconcevable pour une Église fondée sur le sacré et sur le pouvoir qu’il confère.

 

     comme toutes les aubes l’aube

     de ce matin ressemble

     et ne ressemble pas aux autres

 

     sur ses chaînes horizontales

     elle trame ses roses

     en toutes leurs nuances pâles

     et l’on dirait qu’elle ose

     quelques touches originales

 

     il faut regarder son passage

     à l’instant où il semble

     qu’elle livre enfin son message

 

     elle rejoindra la mémoire

     confuse de ses sœurs

     de l’aube à la fin de l’histoire

 

15 avril 2013

 

Il n’y a rien à ajouter à l’intuition du prophète Yeshoua, celle de l’Eternel Amour (que la philosophie peut appeler l’altérité de l’être), mais le dévoilement de ses présupposés et de ses implications est loin d’être achevé. Le prophétisme doit se poursuivre, inspiré par l’esprit de l’Eternel qui « guide vers la vérité entière » (Jean 16, 13). Alors, « aspirez au don de prophétie » (I Corinthiens 14, 1).

 

L’Amour dure trois ans. L’amour éros bien sûr, le désir de l’autre en sa chair, corps et âme, de l’autre dont l’absence est un manque… C’est une opinion souvent partagée, souvent vécue. Pour qu’un couple dure, et c’est tout de même son souhait habituel, un souhait inhérent au désir amoureux, il faut qu’il transmue sa passion eros en affection philia, et puis en dilection agapè. Il faut que le dosage de ces trois amours se modifie au fil des ans, avec toujours plus de philia, toujours davantage d’agapè. Mais il est dangereux de négliger totalement eros, illusoire de le croire superflu avant que la chair ne disparaisse. Il est juste et bon de rester désirable à l’autre dans l’eros de la passion comme d’approfondir la philia de l’échange et de s’efforcer d’accueillir l’agapè de la grâce.

 

     pour les ailes rapides à la noble hauteur

     d’une reconnaissance de l’étang

     par un vol de canard amateurs

     de belles eaux dormant sous un souffle changeant

     l’œil du promeneur s’émerveille

 

     pour des buissons dansant sur la terre immobile

     saluant le passage parmi eux

     d’un souffle qui s’en vient et s’en va volatile

     aux ailes invisibles si ce n’est de ceux

     et celles dont le cœur s’éveille

 

     pour l’élan qui emmène en secret toute chose

     du premier souvenir au dernier avenir

     sans jamais dévoiler le présent de la rose

     agissant pour tout accomplir

     dans la chair assoupie l’esprit veille

 

16 avril 2013

 

Principe de causalité. Rien n’est sans cause. Si l’on avait osé penser, osé utiliser le principe de causalité, qui est alêtheia et non doxa, il n’aurait pas fallu attendre la démonstration de Pasteur pour savoir avec certitude que la génération spontanée est une illusion. Elle est impossible parce qu’elle est impensable en termes de causalité.

Cela signifie également que l’évolution de la matière de notre univers, depuis l’origine et avant, n’est pas sans causes et qu’il faut les penser si l’on ne veut pas rester prisonnier de la bêtise. L’apparition et le cheminement de la vie vers toujours plus de complexification-conscience, et plus encore sans doute le passage de la chair à l’esprit, de l’éros à l’agapè, rien de cela ne peut être de la génération spontanée, de la production sans cause.

Alors ? Créationnisme ? Création originelle (Genèse 1) ? Création continue (Jean 5, 17) ? Oui si l’on veut, mais comme symbole de l’ontologique puisqu’il ne peut exister d’être qu’en participation à l’Être de l’être. Au plus près cependant, en termes de cause prochaine, l’évolution de la matière est une réalité immanente à la matière, ou plutôt inhérente à la matière : la matière est animée depuis toujours au sens où il n’existe pas d’énergie organisée qui ne soit autant psychique que physique, et cela dès le niveau quantique.

L’animisme matériel, le vitalisme, le panpsychisme… ont été jetés aux oubliettes par un scientisme réductionniste qui fait encore la loi. Pourtant le réductionnisme est intenable puisqu’il ignore le principe de causalité lorsqu’il affirme que l’addition des éléments physico-chimiques suffit à expliquer la vie. Cela revient à dire que 2+2=5 (ou davantage), violant donc aussi le principe d’identité, irréfragable comme celui de causalité.

Pour ceux qui sont impressionnés par les grands noms, on peut mentionner non seulement Pythagore (« Eh quoi ! tout est sensible ! »), mais aussi Spinoza et Leibniz. (Lire Renée Bouveresse : Spinoza et Leibniz, l’idée d’animisme universel).

 

La véhémence avec laquelle nous défendons parfois nos convictions est suspecte. Qu’est-ce en effet qu’une conviction si ce n’est une opinion, une idée doxique dont on s’est entiché déraisonnablement ? Qui a lu les Essais de Montaigne et en a fait son profit ne peut s’enticher d’aucune opinion, car il ne peut y croire absolument et sans aucun doute. Voilà qui peut nous rendre prudents quant à nos propres opinions et tolérants quant à celles des autres.

L’agapè est intolérante parce qu’elle a la certitude que son être est l’être le plus proche de l’Être de l’être. Mais sa seule intolérance, sa seule indignation, son seul combat, c’est l’injustice.

 

     ils les ont contemplés jusqu’à l’extase

     les yeux plus haut que l’horizon

     en ont fait les belles images

     qui nous fascinent au salon

 

     le regard maintenant qui les contemple

     se demande s’il a raison

     de les adorer dans le temple

     où ils ont perdu l’horizon

 

     la toute belle image de l’image

     comme elle vise l’invisible

     pour l’œil qui est devenu sage

     en choisissant l’amour pour cible

 

     alors au ciel ou au salon des arts

     les nuages imaginés

     dans le secret du cœur préparent

     à la beauté l’âme renée

 

17 avril 2013

 

La pravda russe est toute proche de l’alêtheia de l’Être de l’être parce qu’elle est à la fois  justesse de pensée et justice d’action. Elle n’est pas loin de l’alêtheia de l’Agapè en laquelle l’action et la pensée vont de pair : « celui qui fait la vérité vient à la lumière » (Jean 3, 20s). « Connaître l’Eternel, c’est aimer » (I Jean 4, 7).

Une philosophie en quête de pravda comme celle de Vladimir Soloviev cherche autant à changer le monde qu’à l’interpréter  (c’était le souhait de Karl Marx). Les philosophes de l’antiquité, eux aussi, ne concevaient pas que l’on puisse séparer la réflexion de la vie; ils ne réfléchissaient qu’en vue de « la vie bonne » (Aristote). Epicure, Epictète et les autres étaient à la recherche d’une sagesse vivante. Il aura fallu attendre le XX° siècle pour que l’on retrouve en Europe des philosophes aussi préoccupés par l’action que par la pensée, soucieux de vivre ce qu’ils pensaient comme de penser ce qu’ils vivaient.  Avec ses Exercices spirituels, Pierre Hadot fut de ceux-là (1922-2010). Pour lui, « la philosophie était une école de vie avant d’être une fabrique de concepts ».

On ne peut accueillir le message de Yeshoua comme intuition ontologique, comme altérité de l’être, que si l’on ressent le désir d’aimer d’agapè. (Quoi de plus logique puisque l’agapè est altérité ). On peut accueillir l’altérité comme l’évidente vérité de l’être, mais aussi au vu de ses implications dans la vie personnelle, conjugale, familiale, sociale, politique, culturelle… « C’est à ses fruits que l’on reconnaît l’arbre », dit le mashal (Matthieu 7, 15) ; le proverbe anglais nous assure que c’est lorsqu’on mange le dessert que l’on juge de sa qualité : « The proof of the pudding is in the eating » ; le proverbe français nous dit que « c’est à l’œuvre que l’on connaît l’artisan ». Imaginez un peu les effets qu’aurait l’agapè si elle devenait la conviction et l’action de l’humanité tout entière ; (hélas, faut pas rêver, le levain de l’Evangile n’agit dans la pâte du monde qu’avec une infinie lenteur).

Quels sont les effets, les fruits de l’agapè ? Pour Paul, « le fruit de l’esprit de l’Eternel, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur, la maîtrise de soi » (Galates 5, 22s). Tous ces fruits d’ailleurs, et quelques autres ne font qu’un, ils ne sont que la manifestation multiple de l’unique agapè.

 

La sobriété heureuse est le style de vie naturel de ceux et celles qui passent de la chair à l’esprit, de l’avoir à l’être (on peut dire que c’est aussi un fruit de l’esprit). En fait de nourriture, d’habillement, d’habitation…, celles et ceux qui aiment ne recherchent que ce qui leur est nécessaire pour penser et agir selon l’amour.

 

     cette hache de pierre relevée

     du sommeil de ses millénaires

     dit l’âme qui l’a façonnée

     à l’âme qui la brandit fière

     dans la main de la main reçue

 

     restée intacte dans son lit d’argile

     où l’avait laissée le combat

     tombée de cette main fragile

     et peut-être ici jetée bas

     elle se souvient de l’insu

 

     et d’une histoire bien plus vieille encore

     dans cette grande masse dure

     où ses soupirs avaient pris corps

     par les bons soins de la nature

     sur les chemins de l’inconnu

 

     mais chaque grain auprès de chaque grain

     garde un plus profond souvenir

     celui de qui n’a pas de fin

     et qui du feu au feu soupire

     dans l’énorme de l’imprévu

 

18 avril 2013

 

Les anges ? L’Evangile mentionne leurs interventions pour des gens qui ne s’en trouvent pas surpris : Annonciation de la naissance de Jean le baptiste à son père Zacharie (Luc 1, 13), annonciation de la naissance de Yeshoua à sa mère Marie (Luc 1, 26, 28, 30, 34s, 38), apparition en rêve à Joseph pour lui demander d’accueillir chez lui Marie enceinte du Saint Esprit, pour lui dire de fuir en Egypte et plus tard de revenir sur la terre d’Israël (Matthieu 1, 20 ; 2, 13, 19). Des anges avertissent des bergers de la naissance de Yeshoua (Luc 2, 9s, 13, 15)… La liste est longue. Yeshoua partageait cette croyance. C’est ainsi qu’il demande à ses disciples de respecter les petits enfants parce que « leurs anges aux cieux voient sans cesse la face de mon Père » (Luc 20, 36). (On peut penser qu’il parle en mashal : l’Eternel n’a pas de face puisque c’est un pur esprit). Luc dit qu’un ange apparaît à Yeshoua pendant sa nuit de détresse au Mont des oliviers. Et Matthieu rapporte aussi que Yeshoua aurait dit à l’un de ses disciples qui avait voulu le défendre avec son épée que s’il voulait il pourrait « demander à son Père de lui envoyer plus de douze légions d’anges » pour lui porter secours (Luc 22, 43 ; Matthieu 26, 53).

La croyance aux anges apparaît dans la Bible bien avant l’Evangile. On peut penser par exemple à l’ange qui porte secours à Agar, la servante d’Abraham fuyant les avanies de Saraï son épouse (Genèse 16, 7, 9ss). Deux anges apparaissent à Lot pour lui dire de fuir Sodome avant qu’ils ne la détruisent (Genèse 19, 1, 15)…

Les théologiens chrétiens ont fait de l’angélologie l’un des chapitres de leurs recherches, et nous pouvons au moins nous interroger sur cette croyance commune aux trois monothéismes, nous poser la question de la réalité des anges et de leur rôle éventuel dans nos vies (en nous gardant d’une vaine curiosité occultiste inspirée par la libido sciendi et la libido dominandi).

Est-il significatif que les Sadducéens ne croyaient ni aux anges ni à la résurrection (Actes 23, 8). Les Sadducéens appartenaient à la classe aristocratique sacerdotale dont on peut penser qu’ils étaient jaloux de leur pouvoir terrestre auquel on ne devait pas pouvoir compter échapper par l’espoir d’une vie dans un au-delà. Et ils ne pouvaient manquer d’en vouloir aux prophètes, qui ne cessaient de s’opposer à leurs sacrifices et de parler au nom de l’Eternel sans se soucier d’en référer à eux. Les prophètes étaient des gens inspirés par l’esprit de l’Eternel, et leur sensibilité à ses messages pourrait expliquer leur sensibilité à la présence des anges et à leur rôle dans leur existence.

Lorsque Yeshoua répond aux Sadducéens venus tourner devant lui en dérision la croyance à la résurrection, il leur dit qu’il ne s’agit pas d’une résurrection de la chair, mais que, ressuscité, on est « égal aux anges » (Luc 20, 36). Les anges seraient-ils tout simplement des ressuscités ? Même si notre croyance en leur existence n’était que doxique, nous pourrions plus ou moins les intégrer à notre pensée et à notre action. Nous pourrions aussi demander la protection de nos chers disparus, nos anges si nous pensons qu’ils elles ont été « jugées dignes de prendre part au monde à venir et à la résurrection » (Luc 20, 35).

 

     approche-toi de l’étang

     c’est tout un monde de rêves

     qui s’y tait et qui t’attend

     pour que son âme se lève

 

     infime courbe son plan

     vise au centre de la terre

     le cœur de tous les amants

     en son unique mystère

     et tourné vers l’infini

     comme l’un de ses mille yeux

     avec les autres unis

     il se réjouit des cieux

 

     que recherchent dans l’espace

     les bêtes des profondeurs

     qui montent à la surface

     dans leur quête du bonheur

 

     que veulent trouver les bêtes

     qui descendent des hauteurs

     se poser pour quelle fête

     se fait entendre leur chœur

 

     si tu t’attardes immobile

     aux approches de la nuit

     tu verras surgir des îles

     où les bêtes le jour fuient

   

19 avril 2013

 

On peut penser que dans les théologies monothéistes centrées sur un dieu tout-puissant vaguement imaginé comme un potentat oriental siégeant sur son trône de gloire, les anges sont ses serviteurs, ses ministres, ses ambassadeurs, ses messagers, ses envoyés… « Ange » signifie d’ailleurs « messager ». Mais l’Eternel que nous fait connaître Yeshoua n’est pas le tout-puissant, c’est le tout-aimant et le tout proche, celui qui est présent à l’intime de tout être, « dans le secret », celui qui par amour se fait le serviteur de tous au point de se déposséder de sa divinité. Les anges y devraient changer de statut.

Les anges selon Yeshoua (les ressuscités ?) devraient être des êtres qui participent à son amour, à son action d’amour. On peut les concevoir, à l’image des saintes et des saints, comme des figures imaginales de l’Eternel infigurable. Peut-être même à l’image des innombrables divinités du panthéon hindou (et des religions traditionnelles). Plutôt que le Brahman inaccessible, les hindous prient Shiva, Vishnou, Brahmâ, Parvati, Ganesh…

Les chrétiens prient Jésus, les catholiques et les orthodoxes lui adjoignent Marie, sans oublier la litanie des saintes et des saints, ni les anges et les archanges bien sûr. Pour qui aime de l’amour éternel, le monde en toutes choses manifeste l’amour éternel, et ses meilleures images imaginales sont celles et ceux qui aiment (on s’en douterait).

Le spectacle de la beauté et de l’intelligence des êtres et des choses peut nous faire penser à l’Eternel qu’il manifeste, mais c’est l’agapè vécue dans la bienveillance des pensées et dans la bienfaisance des actions qui nous fait « marcher en présence de l’Eternel ». Ubi caritas et amor, Deus ibi est. Là où est l’agapè, la dilection, c’est là qu’est l’Eternel…

 

A regarder certaines séances de notre Parlement, on peut rester songeurs : nos collégiens servent-ils de modèles à nos parlementaires ou nos parlementaires à nos collégiens ?

 

     le hoyau au bout se son manche

     dit à ses mains ce qu’est la terre

     et ses mains disent au hoyau

     ce que son manche leur fait dire

 

     à chaque mouvement du fer

     à chacune de ses morsures

     dans la terre qui se desserre

     le mouvement des mains espère

 

     les yeux plus proches qui l’embrassent

     du désir de la posséder

     pour qu’elle accueille la semence

     s’emplissent de son âme obscure

 

     elle reçoit sur son visage

     cette âme proche de son âme

     et les voilà qui se réclament

     ensemble d’une même voie

 

     elles se sentent du même âge

     à peu près comme le hoyau

     avec elles qui les rassemble

     dans le fer et le bois du manche  

 

20 avril 1013

 

Dans l’intuition de Yeshoua, tout objet, tout phénomène, artificiel aussi bien que naturel, peut devenir un mashal du Royaume des cieux, un imaginal de l’Amour et de tout ce qui y affère. En philosophie cela rappelle l’analogie de l’être. Dans l’antiquité, au Moyen-âge et jusqu’à la Renaissance, on y fondait la parenté du macrocosme et du microcosme. (L’ésotérisme s’y réfère encore). Analogie, ressemblance, parenté… Déjà le livre de la Genèse parlait d’une ressemblance du divin et de l’humain. Au XX° siècle, on a parlé de « l’être comme » (Paul Ricœur). Appelons cela la métaphore universelle selon laquelle toute chose parle un peu de toute autre chose. On peut y rattacher aussi l’intuition des mystiques perses étudiée par Henry Corbin : ils ont parlé et vécu de la réalité imaginale, médiatrice entre le sensible et le spirituel. Voilà de quoi penser.

 

La raison généralise, le cœur singularise. La raison me dit que tu es un homme, une femme, un Egyptien, une Russe, une blonde, un roux, une pharmacienne, un soudeur… (un/e parmi d’autres de la même catégorie). Le cœur me dit que tu es toi, toi, toi, non pas « un des », mais unique. Voilà sans doute pourquoi l’Eternel est « sensible au cœur, non à la raison » (alors que nous sommes uniques, mais aussi chacun/e un/e parmi d’autres qualifiables par le même nom commun). L’Eternel, lui, est sans nom (Exode 3, 13s) et il demeure voilé (Isaïe 45, 15). Mais qui aime le connaît (I Jean 4, 7). Dans la mesure où nous sommes à la ressemblance de l’Eternel comme le dit la Genèse, nous ne sommes vraiment connaissables que dans l’amour. (La raison nous généralise et nous réduit à des numéros interchangeables).

 

     il en est venu de partout

     ils se rassemblent dans le pré

     c’est la fête des dents-de-lion

     et leur fraîcheur et leur vigueur

     éclairent nos regards

 

     ils se ressemblent chaque fleur

     est un soleil qui rend hommage

     au beau soleil de leur grand frère

     qui passe chaque jour et donne

     éclat à leurs regards

 

     chacune demeure immobile

     et sent monter la nostalgie

     du voyage et de l’origine

     de la graine venue d’ailleurs

     sur l’air de nos regards

 

     l’espoir leur vient à la pensée

     car le soleil les changera

     en cent graines et dira au vent

     de les emmener en voyage

     en  l’air de leurs regards

    

21 avril 2013

 

Il n’a manqué à Spinoza que de reconnaître la nature de Dieu, l’altérité positive de l’Eternel, car son raisonnement, sa logique, son usage des principes d’identité et de causalité, est irréprochable dans sa rigueur. Cela lui donne certaines évidences : « Les choses ne pouvaient pas être créées par Dieu autrement qu’elles ne l’ont été… Dieu agit par les seules lois de sa nature et sans subir aucune contrainte… Un être est dit libre qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seul à agir… Lorsque nous concluons que Dieu ne peut pas ne pas faire ce qu’il fait, nous l’affirmons en raison de sa perfection, car en Dieu pouvoir ne pas faire ce qu’il fait serait une imperfection, et d’ailleurs il ne peut y avoir en lui une cause secondaire déterminante qui le pousserait à l’action, car alors il ne serait plus Dieu » (Ethique I, 4).

Le juif Baruch Spinoza était imbu de la théologie de l’Être parfait tout-puissant. Pour Yeshoua affranchi de cette théologie par son intuition d’un Être parfait tout-aimant, Amour agapè, l’Eternel ne peut rien faire que par amour. Il ne peut pas faire que les choses puissent être créées autrement qu’elles ne le sont, par amour. D’où il suit qu’il aurait pu partager l’intuition de Leibniz selon laquelle le monde que nous connaissons est le meilleur des mondes possibles. Ce monde inclut le mal parce que l’amour ne peut vouloir qu’un monde libre, partiellement indéterminé dès l’origine, capable de choisir sa voie (à l’intérieur des limites des lois inhérentes à sa finitude et nécessaires pour qu’il soit un cosmos et non un chaos).

 

Le catholicisme fonde sa théologie de l’eucharistie sur le discours dit du Pain de vie (Jean 6 32-63) où Yeshoua affirme qu’à moins de manger sa chair on ne peut avoir la vie éternelle. Cette théologie néglige la fin du discours (cela fait partie de la pensée cloisonnante occidentale d’isoler les citations de leur contexte). Qu’y dit en effet Yeshoua ? « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien. Les paroles que je vous adresse sont esprit, elles sont vie ». Yeshoua parle en mashal selon l’habitude des prophètes d’Israël, sa parole est inspirée par l’esprit de l’Eternel qui le fait penser et s’exprimer en mashal. Quand il s’agit du Royaume des cieux, la chair n’a de valeur qu’imaginale. La parole de Yeshoua ne vise qu’à faire connaître et partager la vie d’Aimer.

La pensée prophétique de Yeshoua a été subvertie et récupérée par la pensée sacerdotale de l’Eglise qui a fait de lui un grand-prêtre. Et le pain de vie symbolique est devenu une réalité sacrée, celle de l’hostie consacrée pendant le sacrifice de la messe. On peut cependant penser que l’imagination vraie (imaginatio vera) du croyant catholique lui permet de vivre sa communion au « corps du Christ » comme une rencontre d’Aimer et une participation à son amour.

 

     le cerisier dans l’immobilité de l’aube

     attend fasciné la lumière

     qui fera éclater son hymne à la blancheur

 

     il semble retenir les souffles de l’aurore

     en retenant le souffle de sa chair

     qui se fige immobile en attendant son heure

 

     quel souvenir caché au-dedans de son âme

     peut ainsi le faire enfanter

     cet éblouissement avec tant de candeur

 

     quel avenir lui fait espérer cette flamme

     lui donne de chanter

     la lumière en sa toute fraîche chaleur

 

22 avril 2013

 

De même que deux atomes ou davantage peuvent dans certaines conditions s’unir et « créer » une molécule dont les propriétés excèdent celles de ces atomes, de même plusieurs individus humains peuvent se rassembler, s’unir, et former un groupe, une association, une foule dont le comportement dépasse celui de ces individus. Parfois pour le pire, parfois pour le meilleur. L’ouvrage de Gustave Le Bon (1841-1931), Psychologie des foules eut un grand retentissement lors de sa parution en 1895. De nombreux  meneurs d’hommes, tels Benito Mussolini et Charles de Gaulle, en ont fait leur profit. Il est bon de (re)prendre conscience des observations et des conclusions de Le Bon, quitte à garder quelque distance comme devant toute opinion.

Si l’on reconnaît la possibilité de communications extrasensorielles, d’empathies télépathiques venant renforcer les empathies sensorielles, on comprend mieux qu’un groupe, une assemblée, une foule de manifestants… puissent agir différemment que ne le feraient individuellement ceux et celles qui les composent. Il se produit alors des phénomènes de contagion par suggestion où les opinions se muent en convictions absolues. L’inconscient collectif entraîne alors l’inconscient individuel et déclenche des actions irraisonnées, parfois héroïques, parfois violentes. Les meneurs et meneuses, organisateurs et organisatrices de ces mouvements le savent et/ou le sentent, et ils agissent en conséquence pour parvenir à leurs fins.

 

Le raisonnement est un hommage que l’intuition rend à la raison parce qu’elle la croit plus humaine qu’elle. La lecture de Montaigne et de Pascal devrait aider l’intuition à guérir de ce complexe d’infériorité.

 

     frémissantes les nuances de rouge de Titien

     font de ses étoffes des songes 

     où le regard s’attarde se retient

 

     et il est vain

     de les nommer carmin vermillon pourpre amarante vermeil

 

     mille merveilles

     se pressent au langage rêvent

     et finissent enfin

     par trouver le passage vers le rien

     frémissantes

  

23 avril 2013

 

Légitime. Encore un mot piège, car il est parfois synonyme de légal et parfois son antonyme. Et le passage de l’un à l’autre est flou. Selon le droit, c’est-à-dire selon la légalité, un enfant légitime est un enfant né dans les liens du mariage, et un enfant illégitime, « naturel », est un enfant né hors mariage. Mais on peut légitimer un enfant illégitime, c’est légal. La légalité peut parfois conférer la légitimité. Ce langage est d’ailleurs un peu dépassé en France où les enfants nés d’une « union libre » ne sont plus regardés de travers ni de haut comme naguère. (Le mariage y a perdu de sa sacralité, et l’on peut s’étonner qu’on puisse encore y être passionnément attaché).

Ce qui différentie parfois le légitime du légal, c’est que ce qui est légitime est toujours juste, alors que ce qui est légal ne l’est pas forcément. Mais le mot « justice » est lui-même ambigu puisque « la justice » signifie aussi l’organisation du pouvoir chargé de faire appliquer des lois qui ne sont pas toujours justes. Car ce qui est juste est ce qui est conforme à la vérité de l’être, que ce soit dans le domaine des idées où l’on parle de justesse ou dans le domaine des actions où l’on parle de justice.

Montaigne, et Pascal à sa suite, se sont préoccupés de la vérité de la justice et de la vérité de la justesse. Ils ont établi un parallèle entre la faillibilité de la pensée et la faillibilité de l’action, entre la misère de la raison que l’on croit habituellement capable d’atteindre la vérité et la misère de la loi qu’habituellement on croit juste.

La vérité de l’être est nécessairement universelle, mais les lois ne le sont pas. Elles diffèrent d’un lieu à un autre et se modifient d’une époque à une autre. Cependant ceux et celles qui changent les lois, tout comme ceux et celles qui s’opposent à leurs changements, sont convaincus d’être justes, d’agir selon la légitimité et la vérité alors qu’ils ne peuvent tous également le faire puisqu’ils se contredisent. Et les uns et les autres trouvent tous de bonnes raisons pour justifier leurs opinions.

Montaigne dénie à la raison raisonnante (au « discours ») la capacité de départager les lois justes des lois injustes, et les bonnes raisons des mauvaises, car « la raison va toujours, et torte, et boiteuse, et déhanchée, et avec le mensonge comme avec la vérité. Par ainsi, il est malaisé de découvrir son mécompte et dérèglement. J’appelle toujours raison cette apparence de discours (de raisonnement) que chacun forge en soi ; cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d’un même sujet, c’est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable à tout biais et à toutes mesures… » (Essais, II, 12, p. 302 éd. folio classique). Dès lors les raisons que l’on avance dans une discussion pour ou contre une loi ne peuvent convaincre. En effet, comme le dit Pascal, « tout notre raisonnement se réduit à céder à notre sentiment » (Pensées, éd. Sellier, fragment 455).

Il ne faut pas s’étonner des variations et des contradictions des lois. Elles ne peuvent pas être résolues par l’argumentation raisonnable, car elles sont fondées sur des sentiments divers, des intuitions différentes et parfois inconciliables. La raison raisonnante n’y peut rien, cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens » (Pensées, fragment 78).

La vérité de la justesse de la pensée et la vérité de la justice de l’action seraient-elles inaccessibles ? Pour Yeshoua il faut « être de la vérité » pour « faire la vérité ». La justice du Royaume des cieux ne se découvre qu’en la pratiquant. Il faut accueillir en soi l’agapè et la vivre pour la reconnaitre comme la vérité de l’Être. « Qui aime connaît l’Eternel » et sait qu’il est Aimer.

 

     la jour où le camélia

     te donne tout ce qu’il a

     la rouille ronge déjà

     sa gracieuse vénusté

 

     à force de contempler

     la promesse de l’été

     tu en viens à regretter

     l’illusion du grand désir

 

     à quoi sert le souvenir

     si ce n’est à ressentir

     la vanité des soupirs

     qu’éveille en toi le printemps

 

     tandis que passent les ans

     que se refroidit ton sang

     il te devient évident

     que la chair est triste hélas

 

     lorsque le désir s’efface

     que se découvre la face

     voilée au fond de l’impasse

     contemple le camélia

 

24 avril 2013

 

Pascal lui aussi (on peut penser à la pravda de Soloviev), Pascal a vu dans la vérité la parenté de la justesse des pensées et de la justice des actions. Il a constaté que la justice « change de qualité en changeant de climat » et que « un méridien décide de la vérité… Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (Pensées, éd. Sellier, fragment 94). Montaigne l’avait précédé: « J’ai vu telle chose qui nous était capitale (entraînait la peine capitale) devenir légitime… Quelle bonté est-ce que je voyais hier en crédit (valorisée) et demain plus, et que le trajet d’une rivière fait crime ? Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? » (Essais II, 12, p. 320 folio classique). Mais pour porter de tels jugements, il faut avoir en soi l’intuition de la vérité ontologique où la justice est universelle. (Comme c’est parce que nous avons l’intuition de la beauté comme d’un principe que nous reconnaissons la laideur).

 

Rites et mythes. L’Occident se sécularise, sa sécularisation se poursuit (en France on l’appelle laïcité depuis un siècle et l’on y tient farouchement). Peut-être en parle-t-on tant depuis quelque temps parce que l’on doit encore se battre pour la consolider et la préserver et que les Français demeurent pour la plupart des gens de mythes et de rites sacrés même s’ils ne sont plus aussi religieux. (Roland Barthes l’a montré dans ses Mythologies en 1957 avec des exemples qui sont toujours d’actualité).

Notre humanité première a besoin de cérémonies, particulièrement dans les moments importants de notre vie individuelle tels que la naissance, le mariage et la mort, comme dans ceux de notre vie collective tels que la fête du travail, la fête nationale et autres carnavals.

On peut penser que l’Evangile, l’intuition de Yeshoua, a induit une désacralisation du monde, du temps et de l’espace, de la culture, en particulier de la culture patriarcale. Mais cette intuition est loin d’avoir été totalement réalisée. L’Eglise est demeurée une institution sacrée. La société civile s’en est partiellement affranchie. On peut soutenir que la Révolution a été une étape décisive dans la réalisation de l’Evangile par la reconnaissance de l’égalité et de la liberté universelles. Mais si elle a porté un coup brutal à la culture patriarcale, elle ne l’a pas totalement subvertie.

La reconnaissance des droits des femmes, et maintenant des homosexuels, est une nouvelle étape de cette subversion, du moins peut-on l’espérer. Mais le patriarcat a la vie dure, le sacré également.

Les mythes et les rites demeurent. La question du mariage qui nous agite actuellement ne se réduit pas à un problème d’égalité juridique. Les homosexuel/le/s qui s’apprêtent à se marier comptent bien faire de leur mariage, comme on le fait de tout mariage, une cérémonie, une célébration, une fête rituelle. Les mythes et les rites semblent essentiels à notre humanité. L’agapè ne vise pas à les supprimer mais à les assumer comme des symboles, des figures imaginales dans le cheminement vers l’humanité dernière.

 

     était-ce argus était-ce azur

     cette tesselle détachée

     du ciel où elle se modèle

 

     elle est passée et repassée

     sûre d’elle et de son passé

     qui glisse ici parmi les herbes

 

     son apparaître et disparaître

     de nulle part à nulle part

     donne sens à ton ignorance

 

     elle poursuit sa liberté

     dans l’obscur et dans la clarté

     sans autre avoir que son savoir

     sans paraître autre que son être

 

     et tu espères que son air

     en désinvolture légère

     a laissé trace dans ton âme

     et que son écriture azur

     se redonnera en lecture

     dans la présence de l’immense

 

     en l’instant de son souvenir

     l’azur voltige en  tes désirs

 

25 avril 2013

 

Que penserait Montaigne de la psychanalyse ? Le conflit des interprétations de l’inconscient, l’interpréterait-il comme rédhibitoire de la vérité comme celui des cent  philosophies qu’il a étudiées ? Inconscient sexuel de Freud, inconscient dominateur d’Adler, inconscient collectif de Jung, inconscient spirituel de Franckl… parmi tant d’autres Otto Gross, Spielrein, Lacan… Ecoutez dix psychanalystes et vous resterez songeuses en voyant avec quelle conviction ils elles vous énoncent et vous expliquent leurs vérités contradictoires. Leurs désaccords ne sont-ils pas la preuve de leurs erreurs ? Alors ? « Que sais-je ? » Et pourtant la psychanalyse se porte bien…

Montaigne, à son époque où les guerres de religion faisaient rage, constatait avec indulgence le conflit des interprétations religieuses. Cela ne l’empêchait pas de prier, de prier tous les jours. L’Eternel est voilé (Isaïe 45, 15), insaisissable par une doctrine, et les diverses religions, toutes plus sûres d’elles-mêmes les unes que les autres, prouvent par leurs désaccords qu’elles ne peuvent être toutes vraies, qu’elles sont donc probablement toutes fausses, à des degrés divers. Et pourtant elles sont bien vivantes…

L’œcuménisme a fait beaucoup de progrès depuis un siècle. Le dialogue interreligieux s’amorce. La laïcité, là où elle prend pied, invite à la tolérance « celui qui croyait au ciel  celui qui n’y croyait pas ». Mais chaque croyant/e et chaque incroyant/e reste sur son quant-à-soi, bien persuadé/e d’être dans la vérité et les autres dans l’erreur. Cela peut aller avec divers degrés d’hostilité, de la condescendance à la violence. (L’opposition entre shiites et sunnites est ces temps-ci une des plus meurtrières).

La Spiritualité de l’altérité n’est ni religieuse ni antireligieuse. Elle est areligieuse, disons laïque si l’on veut. Elle n’a foi vraiment qu’en l’Amour. Elle ne cherche pas le pouvoir  inspiré par la libido dominandi (pour l’exercer ou s’y soumettre), ni même le savoir inspiré par la libido sciendi (pour le donner ou le recevoir). Elle cherche l’autorité du serviteur et la connaissance de l’autre comme autre. Elle ne cherche qu’à aimer, à partager et souhaiter pour toutes et tous l’amour d’Aimer pour tout autre.

 

Les pensées de la Spiritualité de l’altérité ne se donnent pas à croire mais à penser (à celles et ceux qui osent penser).

 

     six heures

     tu ouvres à l’orient ta grande lèvre orange

 

     patience

     bientôt apparaitra ton sourire éclatant

 

     tu rêves

     encore à la nuit bleue où vit ton univers

 

     là-haut

     les pensées de ton cœur brillent de mille feux

 

     tes sœurs

     font signe et tu réponds de tes mille messages

 

     en toi

     se dévoile voilée la lumière éternelle

 

26 avril 2013

 

L’humanité est encore loin de penser que « seul l’amour est digne de foi ». Il n’est même pas certain que tous ceux et celles qui le disent le pensent. (Les chrétien/ne/s qui le pensent vraiment ne peuvent plus réciter leur credo).

Lorsque Yeshoua se réjouit que son intuition de l’amour est accueillie, il ne se réjouit pas de gagner de nouveaux disciples comme un gourou qui voit s’accroitre le nombre de ses adeptes, il se réjouit de voir que d’autres entrent dans le Royaume des cieux. Qui aime de l’amour éternel ne se réjouit pas pour l’Eternel, pour Yeshoua ni pour soi-même mais pour les autres.

Nombre de chrétiens ne peuvent achever leur récitation quotidienne du Notre Père sans lancer avec conviction et enthousiasme : « car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ». Le Père qu’ils elles prétendent exalter ainsi n’est qu’un dieu patriarcal, une projection de leur propre libido dominandi. L’Eternel qu’a connu et fait connaître Yeshoua n’est pas ce dieu-là. Le « dieu » de Yeshoua est le serviteur qui lave les pieds des autres. Lorsque Yeshoua a lavé les pieds de ses disciples, il n’a fait que ce qu’il voyait son père faire (Jean 14, 9s). Et lorsque nous nous faisons les servantes et serviteurs des autres, nous participons à l’Amour éternel, nous soupons avec lui et lui avec nous (Apocalypse 3, 20). Il est celui qui sert à table ses amis (Luc 22, 27).

La divinisation que nous propose Yeshoua, celle dont ont d’abord parlé les Pères grecs Irénée et Athanase… et puis Augustin, Thomas d’Aquin… c’est celle du pur amour qui ne pense qu’aux autres, qui s’oublie tellement qu’il en devient anonyme incognito comme le « je suis » de Moïse (Exode 3, 14), le dieu voilé d’Isaïe (45, 15). Celles et ceux qui adorent leur Seigneur Jésus au lieu de faire la volonté de l’Eternel, c’est–à-dire d’aimer, ne connaissent ni Yeshoua ni son Père (Matthieu 7, 21ss).

 

     le muguet a fait son possible

     dans la froidure et l’air pénible

     pour atteindre sa cible

 

     vois-le dérouler son drapeau

     le vert conquérant de sa peau

     surgie de la terre et de l’eau

 

     déjà son sourire timide

     s’esquisse sans une ride

     dans l’air placide

 

     demain il sera de la fête

     des travailleuses dans leur quête

     dressant la tête

 

27 avril 2013

 

La puissance de l’Eternelle est impressionnante, effrayante même dans l’espace infini où les énergies de l’univers nous donnent son image. Mais cette puissance est tout entière au service de l’Amour. Au regard de l’Amour de l’Eternelle, sa puissance est infinitésimale. (Il nous faut dire alternativement l’Eternel et l’Eternelle puisque l’Être de l’être est au-delà du sexe et du genre, du patriarcat et du matriarcat).

Le mythe de l’Incarnation, du dieu fait homme, peut nous aider à comprendre que l’Eternelle se fait l’égale de tout être, traite avec tous les êtres finis d’égale à égal dans la liberté de l’Amour.

 

« Méfiez-vous des faux prophètes » (Matthieu 7, 15). Pour dire ainsi qu’il existe des faux prophètes, il faut penser qu’il en existe des vrais. « Aspirez au don de prophétie » (I Corinthiens 14, 1). Qu’est-ce qu’un prophète vrai, véridique ? C’est une femme, un homme inspiré par l’esprit de l’Eternel Amour. Alors, Veni Sancte Spiritus… Veni Creator Spiritus…. L’Eternel ne refuse pas son esprit à celles et ceux qui le lui demandent (Luc 11, 13).

Et la prophétie n’est pas réservée à des êtres exceptionnels (tels que Jésus pour certains, pour d’autres Mohammed) : « Je répandrai de mon esprit sur toute chair; vos fils et vos filles prophétiseront » (Joël 2, 28). Alors répétons-le : « aspirez au don de prophétie », afin de « construire, réconforter, encourager » (I Corinthiens 14, 3).

 

Les esprits ne parlent pas, que ce soient l’Eternel, les anges, les disparus. La parole est un phénomène matériel. Diviniser la parole, le logos, c’est diviniser la chair, dont Yeshoua a dit qu’elle ne servait à rien, que c’était l’esprit qui donnait la vie de l’Eternelle. Mais l’esprit de l’Eternel peut inspirer la parole de ses prophètes.

 

     libérale  jusqu’à l’extravagance la bourrasque

     lance à poignées les pétales

     écoute leur silence dans le grand rire des rafales

 

     jamais ils ne se fardent mais jusqu’au bout ils gardent

     leur élégance soignée

     contemple parmi l’air rapide leur valse finale

 

     sois l’un d’eux dans la joie de voir s’achever sa journée

     bien remplie sa tâche accomplie

     dans le grand vent qui t’emporte où il te veux enfin renée

 

28 avril 2013

 

Yeshoua s’est écrié dans un moment d’exultation : « Je te le dis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, je te loue d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents et de les avoir révélées aux petits. Oui, Père, je te loue d’avoir voulu qu’il en soit ainsi. » (Matthieu 11, 25s). On a pu voir dans cette déclaration une condamnation de la sagesse et de l’intelligence. Qu’on se rappelle la querelle monastique du Moyen-âge : fallait-il interdire les études aux moines ou fallait-il les encourager ? C’est que l’on peut étudier inspiré par cette libido sciendi condamnée par Jean et que l’on peut aussi le faire inspiré par l’amour et la volonté de connaître l’autre.

Il est sans doute nécessaire pour passer de l’un à l’autre de se priver pour un temps de toute recherche intellectuelle, de se sevrer de la curiosité possessive et orgueilleuse pour accéder à la connaissance oblative amoureuse des êtres et des choses.

Il nous est bon surtout de reconnaître avec Yeshoua que l’amour se révèle aux petits, qu’un enfant est tout à fait capable d’accueillir le message de l’Evangile. C’est que ce message a la simplicité de l’être. Sa vérité est celle de l’alêtheia que nous connaissons par le cœur, par l’intuition, quel que soit notre degré d’intelligence conceptuelle et langagière. Pour accueillir l’Amour éternel, un/e demeuré/e qui aime a autant d’intelligence intuitive qu’un/e professeur/e au Collège de France. Et cela est conforme à l’égalité ontologique de l’Amour.

 

Boko Haram. Boko, c’est book (livre) en pidgin English, et ce mot résume symboliquement toute la culture occidentale. Quant à haram, c’est le mot arabe qui signifie ce qui est interdit dans l’islam. La secte Boko Haram, qui se répand dans le nord-est du Nigeria et qui a l’ambition de conquérir l’ensemble de ce pays, rejette violemment la culture occidentale considérée comme impie, et elle tente d’imposer par la force une loi coranique fondamentaliste. Sa violence est évidemment inacceptable, mais sa position religieuse et culturelle peut tout de même nous inviter à penser. Y a-t-il dans notre civilisation des comportements, voire des valeurs tout aussi inacceptables que cette violence doctrinaire ? La finance internationale qui prétend maintenant dicter partout sa loi à la vie économique, politique et sociale est-elle acceptable ? Peut-on même trouver acceptable qu’une civilisation cherche à imposer ses valeurs à toute la planète parce qu’elle les croit universelles ?   

 

     l’invisible dans ton éclair

     vive mésange

     se change

     en ce bijou d’argent de jais de jade enfant du mystère de l’air

 

 29 avril 2013

 

Théologie négative ? L’Être de l’être, celui que certain/e/s appellent dieu est un être  ni… ni. Les trois monothéismes le disent masculin résolument, péremptoirement, incontestablement. Certaines religions premières parlent tout aussi évidemment d’un grand Être féminin (par exemple la Pachamama andine), d’autres hésitent entre féminin et masculin (Orishala / Obatala des Yoroubas). Mais l’Être de l’être n’est ni l’un ni l’autre, et il est bon de le penser alternativement comme l’Eternel et comme l’Eternelle pour passer au-delà et le penser sans image ni idée. Il n’est ni le très-haut ouranien dieu d’Israël, ni la très basse chthonienne déesse des Andes. Yeshoua a eu une bonne idée en l’appelant « seigneur du ciel et de la terre ». Et puis ? Transcendant ou immanent ? Ni l’un ni l’autre encore, car ces deux mots appartiennent au vocabulaire de l’espace, comme y appartiennent extérieur et intérieur, alors que l’Eternel n’appartient pas à l’espace. Certains l’ont appelé le Tout-autre (on peut penser à Søren Kierkegaard), d’autres le Non-autre (Nicolas de Cues). Il n’est ni l’un ni l’autre. Le vedanta a eu l’intuition de ce ni… ni lorsqu’il a parlé d’advaita, de non-dualité. Mais on peut aussi dire que la relation entre l’Être de l’être et les êtres n’est ni dvaita ni advaita (ainsi le pensent les philosophes de l’advaita-vishsishta, l’advaita tempérée).        

On a dit également que l’Être infini réconciliait en lui tous les contraires. Il serait plus juste de dire qu’il est en-deçà et au-delà des contraires et de leurs symboles : la nuit et le jour, les ténèbres et la lumière (black et lynx), le serpent et l’aigle, le prédateur et la proie, la douleur et le plaisir, le silence et le bruit…

Nous l’appelons ici l’Eternelle Aimer, mais aimer n’est pas un nom, c’est un verbe. Parce qu’Aimer n’a pas de nom. L’intuition de Moïse est simplement qu’il existe: « Je suis » (Exode 3, 13). Un nom est une sorte de prise de possession de l’autre, une façon d’avoir barre sur lui en le faisant entrer dans une généralisation, comme le fait tout langage. L’appeler ici Aimer ne se réfère qu’à la relation qu’Elle entretient avec les êtres. Et cependant cette relation d’amour de l’autre comme autre nous instruit sur son être, nous le fait connaître (mais non pas comprendre). « Qui aime connaît l’Eternel ». Voilà votre théologie négative, apophatique, silencieuse et muette. (Rousseau et son expérience mystique: « Ô grand être, ô grand être, sans pouvoir dire ni penser rien de plus ».)

     

La décroissance est inévitable et raisonnable à plus ou moins long terme. Elle peut venir progressivement ou survenir brutalement. Celles et ceux qui l’envisagent et osent la penser peuvent se poser la question : austérité malheureuse ou frugalité heureuse ?

 

     « dans l’eau je vois l’image

     de ton visage » dit Roumi

 

     en mon visage ton visage

     reflété n’est ni toi ni moi

 

     alors faut-il que je me noie

     que ma bouche baisant ta bouche

     boive cette eau changée en vin

     de l’amour avec toi qui viens

 

     dans l’eau je noie l’image

     de ton visage en mon visage

 

30 avril 2013

 

La théologie négative du ni… ni peut inspirer une philosophie positive du et… et. Théologie négative et philosophie positive peuvent s’inspirer réciproquement. A la théologie de l’Eternel ni masculin ni féminin correspond la philosophie de l’humain et homme et femme. (Il existe un verset de la Bible qui peut y encourager : « Ainsi l’Eternel créa l’humain à son image ; mâle et femelle il les créa » (Genèse 1, 27)).

Si en l’Eternel infini les contraires s’annulent, en son autre fini, et particulièrement en l’humain, ils se concilient et se conjuguent dans l’équilibre et/ou dans l’alternance. D’abord dans les deux forces cosmiques fondamentales d’attraction et de répulsion (philia et neïkos), et puis dans toute la série des contraires, toute la lyre des opposés : jour et nuit, ciel et terre (induisant l’imaginaire diurne / ouranien et l’imaginaire nocturne / chthonien), soumission de la nature et communion à la nature, solitude et multitude, parole et silence, ville et campagne, action et contemplation, pensée conceptuelle et pensée intuitive ( raison et cœur), extériorité et intériorité, transcendance et immanence, distance et empathie. En politique, liberté et égalité, droite et gauche, pouvoir et opposition.

Incapable d’équilibre, les sociétés humaines évoluent dans l’alternance. Alternance politique. Alternance culturelle surtout lorsque l’excès d’une tendance induit un renversement en sa contraire. On peut penser au mouvement des Lumières en France (Zeitalter der Aufklärung en Allemagne) au XVIII° siècle induisant la réaction romantique au XIX° (Sturm und Drang, Tempête et élan en Allemagne). Trop de lumière appelle l’ombre, trop de raison appelle le cœur, trop de conceptualisation appelle l’intuition.

Peut-on penser qu’une conscience habitée par l’Eternelle Eternel Aimer est plus qu’une autre capable de vivre l’équilibre des contraires ? Cela ferait partie du centuple promis à celles et ceux qui ne cherchent que le Royaume des cieux et qui se débarrassent de tout leur avoir.

 

Si l’Être infini est le tout-autre et le non-autre, si les êtres finis sont à sa ressemblance, l’humain tout particulièrement, ils sont eux aussi, les uns pour les autres tout-autres et non-autres, appelés au plus grand respect et à la plus grande tendresse. C’est cela l’altérité positive.

 

     la main potière connaît l’eau

     elle connaît la terre

     la main potière connaît l’air

     elle connaît le feu

 

     tu peux en regardant ta main

     la rêver en potière

     tu peux retrouver l’univers

     en regardant ta main

 

     en regardant la main de l’autre

     en la rêvant potière

     tu peux la voir en l’univers

     avec la tienne nôtre

 

     en regardant l’autre en sa main

     tu peux aussi la voir

     comme la tienne en son espoir

     étrange et singulière

 

1er mai 2013

 

Prier. La prière est un acte instinctif, le plus souvent irréfléchi. Il est bon cependant de la penser, d’oser la penser. Un matérialiste cohérent qui ne croit qu’au physicochimique doit la juger impossible : Comment la juger possible sans admettre la possibilité de communications extrasensorielles, de communion des esprits ?

Celles et ceux pour qui « seul l’amour est digne de foi » ne prient que pour aimer, pour être animés par la force d’Aimer, par l’esprit d’Aimer. Pour prier ainsi il faut admettre qu’Aimer de l’amour d’Aimer est impossible et qu’il nous faut donc demander à Aimer qu’il « opère en nous le vouloir et le faire ». Yeshoua a assuré ses disciples que la prière était nécessaire et qu’elle était possible : « Je vous l’assure, demandez et vous recevrez. Cherchez et vous trouverez. Frappez à la porte et elle s’ouvrira… Votre Père des cieux donne son saint esprit à ceux et celles qui le lui demandent » (Luc 11, 9-13).

Aimer c’est se soucier des autres, de tous les autres, qu’ils nous soient agréables, indifférents ou ennemis. Et c’est d’abord penser à eux, prier pour eux. C’est répéter leurs noms avec respect et tendresse en présence de l’Eternel. Et c’est aussi demander l’intelligence de l’esprit d’Aimer qui nous rendra capables de les aimer intelligemment. C’est lui demander la prudence qui nous rendra capables de les aimer prudemment. C’est lui demander la force qui nous rendra capables de les aimer fortement… Le « Don de l’Eternel » (Jean 4, 10), le don de l’esprit de l’Eternel, c’est essentiellement le don d’Aimer, mais c’est aussi tout ce qu’il faut pour bien aimer (intelligemment, prudemment, fortement…) Il est cohérent de penser que l’esprit qui inspire l’Amour inspire aussi tout ce qui peut concourir à l’Amour dans la pensée et dans l’action. C’est pourquoi le don de l’esprit de l’Eternel est connaissance et force, connaissance par le cœur et par la raison, force par le courage et la ténacité…

Le don de l’esprit d’Aimer donne d’aimer, mais il donne aussi les multiples moyens d’aimer. Isaïe en avait énuméré six: « esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte de l’Eternel » (Isaïe 11, 2). Saint Jérôme en a ajouté un septième pour faire bonne mesure : l’esprit de piété. La théologie catholique s’y est intéressée et elle les a interprétés. Elle s’est moins intéressée à ce que Paul appelle les pneumatika (la traduction latine dit les spiritalia et la traduction française les dons spirituels ou dons de l’esprit). Paul parle alternativement de kharismata, de charismes (de kharis, grâce, faveur). Ces dons spirituels sont utiles à la communauté des croyants. Mais peut-on vraiment séparer les dons spirituels personnels et ceux qui profitent à la communauté ? Du point de vue de l’Amour, rien n’est personnel qui ne concerne les autres. L’Amour agapè est indissociablement personnel et communautaire puisque c’est l’amour de l’autre.

L’Eglise catholique se méfie des charismes, en particulier de celui de prophétie, et l’on a attribué cette méfiance à sa crainte de voir ses fidèles échapper à son pouvoir, à son prétendu pouvoir spirituel. On ne trouve pas cette méfiance chez Paul qui invite ses lectrices et lecteurs à « aspirer au don de prophétie » (I Corinthiens 14, 1). Dans l’Amour évidemment et pour l’Amour.     

 

     la grisaille s’ourle de rose

     du cocon de la nuit insensiblement sort

     une aile de lumière et puis son autre

     prêtes pour un envol

 

     que la nuit faille ainsi qu’elle ose

     d’un papillon inévitablement l’essor

     dans l’inédit mystère d’une autre aube

     enfantant son aurore

 

     passage ô éphémère chose

     chrysalide la nuit cède à l’or

     d’un autre jour unique en sa lumière

     qui t’initie au vol

 

     minute de grâce dépose

     en toi la beauté au chemin de la mort

     de toi pour l’autre enfin qu’en l’air

     tu te lèves du sol

    

  2 mai 2013

 

Dire que l’Eternel « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 13), ce n’est pas penser que l’Eternel ferait de nous des marionnettes. C’est penser qu’Aimer nous invite à vouloir et faire, à penser et agir selon l’amour, qu’il nous donne l’idée et la force de réaliser l’impossible agapè si nous le désirons et l’accueillons. De même, dire « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20), c’est penser que nous accueillons à ce point Aimer dans notre vie que nous participons à la vie d’Aimer comme l’a fait le Christ, Yeshoua devenu l’inspiré de l’esprit d’Aimer. Il s’agit d’un idéal.

Expérience de pensée : traduire le mot « Christ » par « Aimer » et observer comment cette traduction fonctionne dans les lettres de Paul. Si Yeshoua s’est totalement identifié à son « Père des cieux » comme il l’a dit (« le Père et moi, nous sommes un »), alors il s’est effacé

comme personnage historique, géographique, culturel… Pour celles et ceux qui le « connaissent », il n’est plus qu’Aimer. Si le christianisme devenait un « aimercentrisme », il serait acceptable partout et toujours, recevable par tout humain sans acception de lieu, de temps, de culture. En fait il n’y aurait plus ni christianisme ni athéisme ni judaïsme ni islam ni bouddhisme ni hindouisme… mais une commune spiritualité de l’agapè que chacun et chacune pourrait vivre selon sa culture et sa personnalité.

 

Philosophie de l’esprit versus philosophie de la nature. Certains ont attribué à la vie citadine un affaiblissement de la sensibilité immédiate aux êtres et aux choses au profit d’un renforcement de l’intelligence médiatisée par le langage. La philosophie la plus juste devrait être celle qui équilibre sensibilité et intellect, intuition et conceptualisation, une philosophie indissociablement philosophie de la nature et philosophie de l’esprit (Schelling ?). Heureuses heureux celles ceux qui peuvent mêler la vie citadine et la vie rurale.

 

     écoute dans la nuit les veaux

     qui se lamentent

     et hantent

     de leur âme navrée l’âme navrée du feu de l’air de la terre et de l’eau

 

3 mai 2013

 

Folie de notre société où la croissance conditionne l’économie, croissance démographique et croissance économique mutuellement impliquées en un ouroboros infernal. Il est horrible de noter que c’est pourtant le programme de la Bible : « L’Eternel les bénit, l’Eternel leur dit : croissez, multipliez. Remplissez la terre et soumettez-la »(Genèse 1, 28). Mais la croissance matérielle, la croissance de l’avoir se heurte aux limites de l’avoir. La croissance est de soi une perspective illimitée, infinie, alors que l’avoir de notre planète est limité, fini. La seule croissance possible, réaliste,  est celle de l’être, de l’esprit.

L’économie capitaliste animée par le désir de croissance de l’avoir a été contrée au XX° siècle par l’économie communiste, elle-même vouée à l’échec parce que matérialiste. (Il n’en reste que quelques débris que notre doxa voue aux gémonies : la Corée du nord et sa résistance désespérée et suicidaire, Cuba dont le rêve s’épuise, le Venezuela où il vacille, la Bolivie où il tâtonne). Alors ? La résistance culturelle désormais seule capable de s’opposer à l’économie capitaliste est peut-être celle de l’islam, outré dans son raidissement patriarcal face à la libération sexuelle de l’Occident.

Mais la vraie résistance au matérialisme de l’avoir, acceptable et efficace parce que conforme au Réel, est celle du spiritualisme de l’être. Il faut la penser et agir. Il faut retrouver la spiritualité et l’éthique qu’elle inspire.

 

L’animisme vitaliste que l’on défend ici est une implication de la conscience de l’échec du matérialisme physique en ses implications individuelles et sociales. L’animisme vitaliste cohère avec le spiritualisme du Réel. Les scientifiques qui s’y opposent en le caricaturant (« qui veut noyer son chien… ») sont inspirés par une pensée matérialiste réductionniste. Ils ne veulent pas admettre, ils ne veulent pas voir que le réductionnisme est rationnellement intenable, contraire à cette raison dont ils prétendent qu’elle les guide. Le réductionnisme ne résiste pas aux principes de causalité et d’identité : il y a plus dans une cellule vivante que les éléments physicochimiques qui la composent, mais le

réductionnisme affirme suavement sans s’en apercevoir que 2+2 font plus que 4. L’absurde du réductionnisme permet de conclure à la validité de l’animisme vitaliste.

Reste à penser cet animisme. L’âme des choses n’est pas un principe transcendant ou immanent à la matière, c’est une dimension constitutive de la matière. (Il ne peut être ni transcendant ni immanent puisqu’il est spirituel, a-spatial).

Il est logique que les matérialistes nient le vitalisme d’un Spinoza, d’un Leibniz ou d’un Diderot : comment ces grands esprits qu’ils vénèrent auraient-ils pu penser autrement qu’eux ? Et pourtant « toutes choses sont animées à des degrés différents » (Spinoza). « Notre condition métaphysique de monades est telle que tout événement qui arrive dans l’univers nous affecte infinitésimalement » (Leibniz), et cette affectation ne peut être d’ordre physique puisqu’elle est d’ordre métaphysique. « Il y a de la pensée partout, même endormie » (Diderot). Lire L. Stein, Spinoza et Leibniz, l’idée d’animisme universel.

Pour résumer, selon l’animisme et le vitalisme qu’il induit, « le mental et le matériel sont deux aspects d’une seule et même réalité » (David Bohm).

Heureuses heureux celles ceux qui osent penser et se distancier de la doxa de leur culture. Qui est libéré par la vérité de l’Être de l’être ne se soucie pas de savoir si sa réputation est abîmée par la doxa : son seul souci est l’autre.

 

     baiser brûlant lèvres ardentes du levant

     sur le visage sombre de l’aube  le soleil

     affiche son désir de conquête  coquette

     dont le rouge du sang rougit la bouche

 

     il l’ouvrira bientôt   son rire éblouissant

     réveillera le sol d’un éclatant réveil

     prêt pour l’amour la haine et le travail la fête

     de la grande gésine sur sa couche

 

4 mai 2013

 

Sexe ou genre ? Sexe et genre ! L’être humain est un animal, mais c’est aussi autre chose (même si les humains ne s’accordent pas pour dire ce qu’est cette autre chose : politique, économique, linguistique, raisonnable, spirituelle…). Pour Paul il existe un humain psychique / animal et un humain pneumatique / spirituel (I Corinthiens 2, 14, 3, 1…), et chaque humain est appelé à passer du premier au second, de « l’homme extérieur » à « l’homme intérieur » (II corinthiens 4, 16), de « l’homme ancien » à « l’homme nouveau » (II Corinthiens 5, 17). Yeshoua avait dit à Nicodème qu’il fallait « naître de nouveau pour entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit est esprit » (Jean 3, 5s). Paul a détaillé : « Celui qui sème dans sa chair récoltera la corruption, mais celui qui sème dans l’esprit récoltera de l’esprit la vie éternelle » (Galates 6, 8).

Selon la chair il y a « mâle et femelle » (Genèse 1, 27). Selon l’esprit « il n’y a ni mâle ni femelle », ils / elles sont un en Christ », c’est-à-dire en Aimer (Galates 3, 28). Les théoricien/ne/s et praticien/en/es du genre aurait intérêt à s’en informer. Il est en effet probable que le concept de genre soit une arme inventée par le féminisme matriarcal pour lutter contre la domination patriarcale. Une sexualité assumée par l’esprit n’en a pas d’usage car elle relève d’un humanisme du ni patriarcat ni matriarcat.

 

La chair est indissociablement âme et corps parce que la matière est indissociablement psychique et physique. La vision hébraïque du monde en témoigne qui divise l’humain en corps, âme et esprit.  Lire Michel Fromaget, Anthropologie ternaire…

On peut sans doute mieux comprendre que la chair est indissociablement âme et corps en étudiant le phénomène de la vision (et de toute connaissance sensorielle) : L’œil  reçoit des photons vecteurs des images du monde ; les neurones en font des signes électriques qu’ils transmettent à un récepteur de matière grise physico-psychique ; celui-ci les réplique en images du monde dont il est bien difficile de dire qu’elles soient physiques.

 

     l’abeille charpentière cherche le trou noir

     qui invinciblement l’attire

     du profond de son âme en son plus bel espoir

     vers un fascinant avenir

 

     dans le ventre du bois se donne le meilleur

     que son ventre inconnu désire

     pour donner en retour cette vie qu’à son heure

     elle a reçue en souvenir

 

5 mai 2013

 

La théorie du genre est plurielle. Celle que l’on entrevoit ici est une théorie du genre spirituelle plutôt que charnelle. Elle relève de la vision humaniste de l’homo viator cheminant de la condition charnelle à la condition spirituelle. Le genre spirituel se délivre du désir de posséder, comprendre et dominer (les trois libidos de I Jean 2, 16). Il se vit dans la liberté, l’égalité et la fraternité / sororité des sexes. Ni patriarcat  ni matriarcat (ni guerre des sexes).

Certain/e/s pensent que la sexualité est au service de l’espèce (pour sa perpétuation), d’autres qu’elle est au service des individus (pour leur jouissance). On peut aussi penser qu’elle est au service de l’espèce et des individus. Chaque individu peut jouir d’éros et se réjouir qu’il permettra à d’autres d’en jouir à leur tour comme il peut savoir gré à l’espèce des individus qui l’on précédé de jouir d’éros.

 

Aimer les riches d’agapè, c’est les mettre en garde contre la richesse, les inviter à la pauvreté. Avec Yeshoua, c’est « malheureux les riches… bienheureux les pauvres » (Luc 6, 24, 20). Avec Jacques, c’est plus percutant : « Et vous, les riches ! Pleurez, hurlez, les malheurs vont s’abattre sur vous. Votre richesse est pourrie, votre luxe est mité, votre or et votre argent sont rouillés… » (Jacques 5, 1ss). On ne peut évidemment pas s’attendre à ce que celui qui habite dans un palais papal et ceux qui habitent encore dans des palais épiscopaux insistent sur ces textes de l’Evangile. Plus proches de l’Evangile, Savonarole (1452-1498) choisit de fulminer, mais François d’Assise (1181-1226) avait préféré servir Dame Pauvreté avec douceur. (Frère François ne veut pas habiter dans l’appartement papal).

 

Image de l’Invisible, Yeshoua est aussi la Voix du Silence. Comme la lumière blanche est la somme de toutes les couleurs, le silence est la somme de toutes les paroles.

 

     ce buisson de flammes violettes

     brûle l’encens des cassolettes

 

     nourri du bois vert de la sève

     il en élabore les rêves

 

     approche et réjouis-toi de la mère

     ici en sa joie éphémère

 

     inspire la beauté sublime

     qui ne se livre qu’à l’intime

 

     et puis redonne-lui l’écart

     où son secret livre son art

 

6 mai 2013

 

La joie dont parle Yeshoua, la joie parfaite, la joie imprenable, c’est celle de le « voir » devenu Aimer, c’est-à-dire de le connaître dans l’amour et d’ainsi participer à sa béatitude (Jean 16, 16-24). Cette joie est inaccessible à  » l’humain ancien », à « l’humain extérieur » « asservi aux éléments du monde », aux « libidos » (II Corinthiens 5, 17, 4, 16, Galates 4, 3, I Jean 2, 16). Elle est accessible à « l’humain nouveau », à « l’humain intérieur » avec l’esprit d’Aimer. Il faut le demander au nom de Yeshoua / Christ / Aimer. Aimer donne son esprit à celles et ceux qui l’en prient (Luc 11, 13). Celles et ceux qui aspirent à Aimer, qui l’accueillent, sont capables de penser et d’agir selon sa sollicitude et de participer ainsi à sa béatitude, à sa joie de « voir » l’autre.

 

Pour celles et ceux qui refusent d’admettre que l’eau soit d’abord et avant tout H2O, la science ne peut désenchanter le monde. Pour elles, pour eux l’eau c’est d’abord L’eau et les rêves, la fraîcheur dans la bouche, la caresse sur la peau, la sève dans les fleurs et le sang dans les bêtes, et puis la violence des vagues sur les rochers, la nostalgie des mares et des étangs, le cheminement des rivières… Ces femmes, ces hommes n’ont pas perdu leur âme ni celles des bêtes, des arbres, des rochers. Elles ils savent donner autant de prix à la nuit qu’au jour. (Les Lumières de la raison ont tué l’âme, comme elles ont tué le cœur, la connaissance par le cœur).

 

     tu n’as pas eu le temps de te changer encore

     la faim t’a poussé jusqu’ici

     ta blancheur te trahit

 

     serai-je assez patient pour regarder ton corps

     lentement se faire complice

     avant que tu finisses

 

     ou peut-être saisir déjà en ton étreinte

     l’autre pour en sucer le sang

     et tous deux innocents

 

     à moins encor qu’en crabe tu ne feintes

     de la vie les désagréments

     en ton cheminement

 

7 mai 2013

 

« Dieu sensible au cœur », dit Pascal (Pensées éd. Sellier, fragment 680, p. 467). Pas sûr que ce soit simple à comprendre ici. D’abord Dieu n’est pas dieu, mais Aimer. C’est le tout-aimant et non le tout-puissant. La sensibilité d’Aimer au cœur implique une capacité du cœur à connaître  Aimer, c’est-à-dire à aimer de l’amour dont il aime ; « Qui aime connaît Dieu » parce que Dieu, au vrai, c’est Aimer (I Jean 4, 7).

« Sensible » ? De quelle sensibilité s’agit-il ? La sensibilité du cœur selon Pascal, c’est l’intuition, (ce n’est pas la sensibilité sensuelle). A preuve que « le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis… Les principes se sentent… Connaissances du cœur et de l’instinct » (fragment 142, p. 106). Par opposition à la raison, le cœur connaît d’instinct par contact immédiat avec l’être (sans l’intermédiaire du raisonnement langagier conceptuel). C’est ce contact direct avec l’être qui découvre l’être en sa vérité.

On peut rapprocher l’expérience de cette connaissance antéprédicative de l’être en sa vérité à la description mythique qu’en donne Parménide au début de son poème. La vérité alêtheia, à savoir que « ce qui est, est, et que ce qui n’est pas, n’est pas », le principe d’identité ou de contradiction, lui est révélé par une déesse. Parménide fut peut-être le premier penseur grec qui comprit que la vérité des principes est de l’ordre de l’évidence intuitive et non de l’ordre du raisonnement. Hélas pour les Lumières qui ont cru pouvoir négliger le cœur, l’intuition, et ne construire leurs systèmes que sur le raisonnement, le « discours » comme disait Montaigne. Nos philosophes en pâtissent encore.

Quid du cœur et de la raison chez Yeshoua ? Il pensait parfois selon la raison : lorsqu’il relève l’absurdité de penser qu’il chasserait les démons par le prince des démons, en violation du principe d’identité (Matthieu 12, 24ss) ou lorsqu’il fait appel à ce même principe de logique avec son « rendez à César ce qui est à César » (Matthieu 22, 21). Mais l’essentiel de sa pensée est intuitive, c’est celle de l’amour qui découvre l’amour dans les figures imaginales du monde et qui les pense et les révèle en mashal : Le Royaume des cieux est semblable à… (Matthieu 13, 21, 28-22, 1-14, 24, 32-25, 30) et encore : « je suis le pain (Jean 6, 35), la lumière du monde (8, 12), la porte de la bergerie (10, 7), le bon berger (10, 11), la résurrection (11, 25), le chemin (14, 8), la vraie vigne » (15, 1). L’intelligence de Yeshoua fonctionnait par intuition analogique. Il savait par le cœur ou par l’instinct au sens pascalien que le monde visible est la figure du monde invisible.

 

     tes mille mains offertes au soleil

     cinq mille doigts ouverts qui s’émerveillent

     blancs et roses candides et fervents

     dans la fraîcheur de leur enfantement

 

     elle s’offrent au peuple des abeilles

     ils s’ouvrent pour le monde sans pareil

     qui viendra en leur cœur jouer l’amant

     et révéler un autre enfantement

 

8 mai 2013

Vivre dans l’alternance la nuit, le jour, au diapason de la création comme le suggère Catherine Chalier, ce n’est pas nécessairement vivre au diapason de la Bible. La Bible est culturellement patriarcale, elle relève de ce que Gilbert Durand a étudié comme le régime diurne / ouranien de l’imaginaire, régime qui non seulement privilégie la lumière plutôt que l’obscurité, mais qui les oppose fortement parce qu’il valorise la coupure, la discontinuité au détriment de la continuité et de la relation. Ainsi « le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? Passerais-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal » (Psaumes 27, 1, 23, 4). Le mal est symbolisé par l’obscurité. L’Evangile y insiste : « Dieu est lumière, en lui point de ténèbres » (I Jean 1, 5). « Cet homme (Jean le baptiste) vint témoigner, témoigner de la lumière afin que l’on y croie. Il n’était pas la lumière, mais le témoin de la lumière, de cette vraie lumière qui donne la lumière à tous les humains » (Jean 1, 7ss). Son père Zacharie avait annoncé cette « lumière de l’Eternel qui serait donnée à ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort » (Luc 1, 79)  Et en effet Yeshoua dit de lui-même : « Je suis la lumière du monde… Je suis venu dans le monde comme lumière, afin que quiconque croit en moi ne marche pas dans les ténèbres » (Jean 8, 12, 12, 46). A ceux qui viennent l’arrêter pour le faire mettre à mort, il lance d’ailleurs : « Quand j’étais avec vous dans le temple tout le jour, vous n’avez pas essayé de m’arrêter. Mais cette heure est la vôtre, celle de la puissance des ténèbres » (Luc 22, 53).

Pourtant, malgré cette symbolique des ténèbres mauvaises qui parlait aux gens de sa culture, Yeshoua connaissait la valeur de la nuit. C’était pour lui le temps de la prière, de la rencontre avec l’Eternel (Matthieu 14, 23). Il connaissait la présence de l’Eternel « dans le secret » (Matthieu 6, 6). On peut conjecturer qu’il a vécu « le dieu caché » d’Isaïe. Son intimité indépassable avec « son Père », « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21), fut une intimité nocturne, invisible. Yeshoua est « l’image visible du dieu invisible » (Colossiens 1, 15), la parole du dieu silencieux. On peut penser que malgré son conditionnement social patriarcal et sa culture ourano-diurne, il a vécu l’expérience nocturne des mystiques.

Jean de la croix, plus bavard sur le sujet, a décrit la nuit des sens et la nuit de l’esprit qui attendent les âmes désireuses d’Aimer. Aimer les dépossède de tout leur avoir, y compris des lumières de leur intelligence conceptuelle et langagière. Il les emmène vers une illumination purement spirituelle, « et c’est de nuit ».

     au plus noir de la nuit le peuple des étoiles

     s’approche de la terre en silence attentif

     quand l’ombre s’épaissit il écarte le voile

     de la lumière crue et de la chair à vif

 

     alors qui marche seul marche en la compagnie

     d’innombrables présents dans l’intime secret

     et le regard plongé dans le vide infini

     reconnaît dans l’amour leurs visages discrets

 

9 mai 2013

 

Tout comme il n’est ni femme ni homme, Aimer n’est ni nuit ni jour, ni ténèbres ni lumière. En l’infini Aimer, les opposés sont un, comme ils sont deux en tout être fini. La dualité est essentielle à la finitude comme la non-dualité à l’infinitude. Faire d’un être autre qu’Aimer l’unique, c’est en faire un dieu, ou même le dieu unique tout-puissant qui possède, comprend et domine toutes choses, le dominant patriarcal (ou matriarcal) à l’image du désir de ceux et celles qui le pensent.

 

Perception extrasensorielle (Extra Sensory Perception, ESP). Prendre en compte les phénomènes de télépathie, de voyance, de précognition peut nous éclairer sur la structure psycho-physique de la matière. La télépathie est la communication entre deux consciences sans signe physique spatial. La voyance est la perception par une conscience d’un objet ou d’un événement sans signe physique spatial. La précognition (la prémonition, le pressentiment) est la connaissance d’un événement futur sans signe physique annonciateur.

Si elle est avérée, comme le laissent supposer les expérimentations d’un J.B. Rhine, la précognition suppose un strict déterminisme, une suite de causes enchaînées qui font que l’événement est prévisible par une conscience qui a accès psychiquement à cet enchaînement, un peu comme le démon de Laplace ou le dieu omniscient monothéiste. Pour qui reconnaît le principe de causalité, la précognition est impensable avec des événements où entre de l’indéterminisme, de la liberté. (Lire Philippe Wallon, Le Paranormal).

Faut-il revoir l’indissociabilité du physique et du psychique dans la matière ? Cette indissociabilité relève-t-elle de l’aristotélisme, d’une philosophie qui continue d’innerver la quasi-totalité de nos philosophies occidentales ? Quelle capacité a le psychique de s’affranchir du physique ?

Yeshoua était doué de capacités paranormales. « Connaissant leurs pensées » (Matthieu 9, 4, 12, 25, 16, 8). Si l’on en croit les récits des évangiles, Yeshoua sentaient les pensées, sondait les consciences sans avoir toujours recours à la perception sensorielle. Ce phénomène paranormal était connu dans son milieu social où il était considéré comme la marque des prophètes (Luc 7, 39, Jean 4, 19). Le savoir peut nous inciter à reconnaître la possibilité du paranormal et à le mettre au service des autres.

 

Ascension. Verticalité ? Luc fait dire aux anges qui apparaissent au moment où Yeshoua est censé quitter définitivement ses disciples : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là plantés à regarder le ciel ? » (Actes 1, 11). Un pasteur conclut son homélie sur l’Ascension du Seigneur en invitant à « cette attention à autrui qui nous est primordiale ». Horizontalité ? Aimer n’est ni dans la verticalité du ciel ni dans l’horizontalité de la terre. L’humain dernier est dans les deux, en toutes choses attentif à l’autre dans la sollicitude d’Aimer pour tout être.

 

     la nuit ne chasse pas le jour

     le jour ne chasse pas la nuit

     les passages des crépuscules

     aux portes du matin du soir

     sont de tendres étreintes

 

     préliminaires et soupirs

     ou soupirs et préliminaires

     tous les feux toutes les caresses

     ce qui advient ou ce qui cesse

     laisse en l’autre l’empreinte

 

     que tu sois nuit que tu sois jour

     à quoi sert de faire du genre

     en ton âme l’autre se mêle

     aux passages des crépuscules

     l’un comme l’autre enceinte

 

10 mai 2013

 

Communication extrasensorielle, psychisme. Celles et ceux qui prient y croient, au moins implicitement, même si la plupart ne se posent sans doute jamais la question. Il faut oser penser pour le faire. Un/e scientifique qui nie l’existence du monde psychique au nom de la doxa scientifique occidentale et qui par ailleurs ne s’interdit pas de prier vit dans la contradiction (certain/e/s diraient dans la schizophrénie). Elle Il vit la science en inconscient, « sans conscience », tout comme ceux qui refusent de prier par cohérence avec leurs idées. « Cela n’est que ruine de l’âme », répétons-nous depuis François Rabelais (sans toujours savoir ce que cela implique).

Certain/e/s vous diront peut-être qu’il est bon de prier parce que la prière est un tranquillisant efficace, parce que le cerveau en prière fabrique de la dopamine. C’est exact, mais peut-on prier vraiment sans croire que la prière est un acte spirituel ?

Les phénomènes de télépathie, de voyance, de précognition… ne sont pas scientifiquement explicables parce que notre science est sous-tendue par une philosophie matérialiste qui nie l’existence de ce qui n’est pas physico-chimique et déterministe. Même si certaines expérimentations prouvent l’existence de ces phénomènes, la science matérialiste ne peut en reconnaître la validité.

 

L’intuition de Yeshoua met fin à la religion, non à la prière. Yeshoua l’a pratiquée et l’a recommandée à ses disciples. Après leur avoir appris le Notre Père, il les a invités à prier avec insistance, avec obstination dans le mashal de celui qui vient demander trois pains à un ami en pleine nuit. L’ami les lui donne, non parce que c’est son ami, mais parce qu’il l’empêche de dormir par des demandes répétées à lui en casser la tête. Puis Yeshoua insiste sur l’insistance : « demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez à la porte et l’on vous ouvrira ». Demander quoi ? Chercher Quoi ? Frapper à quelle porte ? A celle du Père des cieux qui ne refuse pas de donner son esprit à celles et ceux qui le lui demandent. Car l’esprit d’Aimer rend possible ce qui est naturellement impossible, aimer de l’amour dont il aime. Qui refuse l’esprit d’Aimer se perd donc inévitablement. Il nous faut prier avec passion, avec entêtement, « avec crainte et tremblement » pour qu’Aimer « opère en nous le vouloir et le faire » de l’amour (Luc 11, 1-13; 18, 27; 12, 10; Philippiens 2, 12s).

 

Même si les Communautés d’Aimer n’ont pas forcément entre elles des contacts médiats par la parole ou par l’écrit, on peut penser qu’elles ont des contacts immédiats par la prière. Toutes celles et ceux qui vivent la vie d’Aimer par la pensée et par l’action sont en communion spirituelle et se soutiennent mutuellement dans la prière.

 

     le ton sur ton du lilas vire

     en un équilibre fugace

     du mauve au rose

     du sombre au clair

 

     du souvenir à l’avenir

     regarde se changer la masse

     au gré de chaque fleur

     et du choix de son heure

 

     pour le meilleur et pour le pire

     chacun chacune passe

     sachant que le bonheur

     gît dans le présent du malheur

 

     le passage des pleurs au rire

     se renverse et l’amour vivace

     dans le présent demeure

     il se survit en ce qui meurt

 

11 mai 2013

 

La souffrance et la douleur, psychique et/ou physique, font partie de la condition humaine, tout comme la jouissance et le plaisir. C’est que la condition humaine participe de la condition cosmique où toutes choses progressent selon la philia qui attire et le neïkos qui repousse. Le plaisir attire et la douleur repousse. (Plus largement cela fait partie de la condition des êtres finis, qui est celle de la dualité). Présenter ainsi les choses en s’en distanciant intellectuellement peut servir à les accepter, mais notre chair frémit dans le plaisir et la douleur, et c’est à la chair qu’il faut parler pour la réconcilier avec la douleur.

Les religions et les sagesses du monde ont proposé leurs solutions. La sagesse bouddhique est celle du Sage des Sâkya, Siddhârta Gautama, qui crut comprendre que toute vie est douleur, qu’il faut s’en libérer et que cette libération s’opère dans le renoncement, l’oubli de soi et la compassion. On peut d’ailleurs résumer ces trois pratiques en l’altérité positive puisque celle-ci inclut le renoncement à l’avoir, le désintérêt de soi-même et la sollicitude pour tout être. De fait la pratique de la sagesse bouddhique libère de la douleur, la rend acceptable.

La solution proposée par les trois monothéismes, elle, repose sur le couplage du plaisir avec le bien moral, avec la vertu dont il est la récompense, et sur le couplage de la douleur avec le mal moral, avec le péché dont elle est la punition. Pour le judaïsme et pour l’islam, la souffrance et la mort sont la conséquence du péché d’Adam et Eve, l’enfer et le paradis éternels sont la conséquence du péché et de la vertu. Le christianisme partage cette vision des choses, mais il fait de la souffrance et de la mort tragique du Christ sur la croix une prise en charge du péché de l’humanité tout entière. C’est le dogme de la Rédemption. En conséquence la douleur prend une valeur rédemptrice pour toutes celles et ceux qui s’associent en elle à celle du Christ, et cette valorisation est une façon de se réconcilier avec elle.

La Spiritualité de l’altérité rejette cette vision des choses. Fondée sur l’intuition de Yeshoua de Natsèrèt, elle révise la notion de péché : ce n’est plus une désobéissance au Tout-puissant qui la punit par la souffrance, c’est un manque d’amour auquel seul l’amour peut remédier. Faire pénitence au sens où l’a demandé Jean le Baptiste, ce n’est pas se livrer à des pratiques ascétiques, c’est se préoccuper des autres en se désintéressant de soi-même : »Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas… » (Luc 3, 11). Faire pénitence, se convertir (metanoéô) c’est se mettre à aimer de l’amour d’Aimer. Cela ressemble un peu à la compassion et à l’oubli de soi bouddhiques, mais le but n’est pas de se réconcilier avec la douleur. Cette réconciliation n’en est que la conséquence. (On peut d’ailleurs dire que le bouddhisme invite aussi à la compassion (à l’altérité positive) rien que pour elle-même : les bodhisattva sont des consciences qui renoncent à l’état de Bouddha par pure compassion pour toutes les créatures.) Le but d’aimer de l’amour d’Aimer, ce n’est que d’aimer. L’indifférence au plaisir et à la douleur n’en sont que les fruits.

 

     lorsque les paupières se ferment

     pour ne pas voir ce qui les blesse

     elles disent que la lumière

     compte sur l’amitié de l’ombre

 

     lorsque l’astre unique s’absente

     et qu’apparaissent en présences

     dix mille sa quête de sens

     se trouve des amis sans nombre

 

     à l’heure bleue lorsque s’effacent

     ces dix mille du grand espace

     l’autre veut retrouver la face

     de l’unique que rien n’encombre

 

     lorsque les paupières se ferment

     sous la main à l’heure dernière

     les yeux enfin ouvrent la cène

     de l’éternel où rien ne sombre

 

12 mai 2013

 

Pour celles et ceux qui accueillent l’amour d’Aimer, il serait insupportable d’être sauvé par la souffrance d’un autre. La mort de Yeshoua n’était pas un sacrifice. Pour croire que la souffrance  est  rédemptrice, il faut croire en un dieu tout-puissant qui demande réparation pour les offenses commises envers sa majesté et dont il faut « apaiser le courroux ». Mais comment croire que la souffrance puisse plaire au Tout-aimant ou à qui que ce soit qui aime ? Ce n’est pas en souffrant et en mourant horriblement que Yeshoua a montré son amour pour les humains, c’est en les servant, en leur lavant les pieds selon ce qu’il voyait faire à son Père.

Faire de la croix du Christ un sacrifice, c’est rester prisonnier d’une mentalité religieuse archaïque. C’est ne pas oser la penser. A qui profite cette bêtise s’il est vrai que la bêtise est de ne pas penser ? A quel pouvoir ?

Alors, absurde la souffrance ? Irrécupérable ? Il ne suffit pas d’expliquer à la chair que la douleur et la souffrance sont aussi inévitables que le plaisir et la jouissance dans un univers où l’indéterminisme et le déterminisme jouent le jeu de la liberté et de la nécessité au service de l’amour d’altérité. Cela peut la réconcilier avec son vieillissement, sa déchéance et sa disparition, mais l’esprit d’Aimer va plus loin avec celles et ceux qui le désirent, l’appellent et l’accueillent.

Dans l’économie de l’homo viator invité à cheminer de la chair inutile à l’esprit qui donne la vie (Jean 6, 63), la douleur et la souffrance peuvent aussi aider à « la nouvelle naissance » (Jean 3, 5s), à la « résurrection » qui suit la mort (Luc 21, 35). On peut penser cette phrase de l’épître qui parle de Yeshoua « rendu parfait par ses souffrances » (Hébreux 2, 10). Dans cette économie, cette organisation de l’existence humaine, la souffrance peut, comme elle a servi Yeshoua, servir celles et ceux qui ne cherchent qu’Aimer à se désintéresser et à se détacher de leur chair inutile. Le neïkos de la souffrance peut nous aider à nous affranchir de la philia du plaisir qui menace de faire de nous ses esclaves. Rédimées, rachetées par l’amour, la douleur et la souffrance comme le plaisir et la jouissance sont destinés à servir au progrès dans l’amour. Mais il nous faut Aimer pour le reconnaître et le vivre.

 

     le printemps l’été l’automne  l’hiver

     là-bas le menhir qui prie dans le champ

     dit la terre d’hier au ciel d’aujourd’hui

 

     il est resté droit depuis si longtemps

     qu’il connaît l’histoire de mes ancêtres

     arrivés ici bien après son heure

 

     combien sont venus tourner lentement

     autour du nombril que donne le monde

     à ce qui s’égare en l’espace vide

 

     la chair frémissante qui se rassemble

     et lève la voix auprès de ce temple

     de pierre se lie dans le sacrifice

 

     le souffle qui va au cercle infini

     fait du vieux menhir une belle chose

     lavée au silence en la seule foi

 

13 mai 2013

 

Dans la langage de Paul, la participation aux souffrances du Christ est le gage de la participation à son triomphe. Pour lui, parce que le Christ s’est abaissé, il a été élevé : « Il s’est humilié et s’est fait obéissant jusqu’à la mort, la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté et lui a donné le nom au-dessus de tout nom afin que tout genou fléchisse au nom de Jésus… » (Philippiens 2, 8ss). Les chrétiens répètent ces mots de Paul avec enthousiasme, car Paul a dit aussi que « si nous soufrons avec le Christ, avec lui nous aurons part à la gloire » (Romains 8, 17). « Oui, si nous mourons avec lui, nous vivrons avec lui. Si nous soufrons avec lui, nous régnerons avec lui » (II Timothée 2, 11s).

Le problème de ce langage de Paul est peut-être un problème d’interprétation : qu’est-ce que cette gloire à laquelle nous sommes promis si nous soufrons et mourons avec le Christ ? Les chrétiens pensent-ils à une gloire et à un règne de puissance selon leur croyance au dieu tout-puissant ? On peut le craindre puisque le Tout-puissant fait partie de leur credo. Mais à relire les paroles de Yeshoua, à revoir ses actes, on comprend que le dieu tout-puissant est mort. L’intuition de Yeshoua est celle de l’Eternel tout-aimant, serviteur et non dominateur. Sa gloire, sa kevod, sa doxa, est la manifestation de son être d’amour et son règne est le règne de l’amour, de l’amour serviteur. Et c’est lorsque nous vivons l’amour serviteur que nous sommes la gloire d’Aimer.

Participer à la mort de Yeshoua, c’est mourir au monde des libido sentiendi, sciendi et dominandi. C’est se détacher de la chair vouée à devenir inutile et vivre de l’esprit. Cela inclut la souffrance, certes, mais la souffrance avec Yeshoua devient une conséquence et non une cause de l’amour : ce n’est pas parce que nous mourons que nous vivons, c’est parce que nous vivons selon l’esprit que nous mourons selon la chair. Avec Aimer, la mort physique devient la conséquence logique de la vie éternelle.

 

Est-il plus grande douleur morale que la mort d’un être passionnément aimé ? L’amour passion offre la jouissance suprême, sa rupture la souffrance suprême. Mais celles et ceux que cette épreuve accable et qui aiment de l’amour d’Aimer ne la lui offre pas en sacrifice. (Les prophètes n’ont cessé de répéter que l’Eternel n’a que faire des sacrifices). Elles ils lui demandent son esprit pour passer au-delà de leur souffrance afin de mieux vivre sa sollicitude envers tout être.

 

     plus claire que le jour la nuit

     dit le silence

     immense

     où la diaspora des âmes libérées en un commun murmure bruit

 

14 mai 2013

 

« Marche en ma présence et sois parfait ». Tu veux vivre en présence d’Aimer ? Rien de plus simple, théoriquement : il suffit d’aimer, d’entretenir des pensées bienveillantes et d’accomplir des actes bienfaisants. « Ubi caritas et amor, Deus ibi est« , là où sont l’amour et la dilection, là est l’Eternel. Evident pour un/e Chrétien/ne qui pense puisque pour elle/il « l’Eternel est amour ». Si tu penses qu’il est très difficile, si tu découvres que c’est impossible de marcher devant la face de l’Eternelle, demande au « Père » son « Esprit saint », même si l’Eternel/le est au-delà des mots Père et Esprit saint, et du mot éternel.

Nous pouvons bien dire que l’Eternel/le est Aimer, Être intelligent, Être beau, Être fort, mais il nous faut prendre conscience avec les Nicolas de Cues, les Maître Eckhart, les Jean Tauler… que ces mots ne sont d’eux-mêmes que « chair » et qu’il nous faut viser plus loin pour qu’ils deviennent « esprit et vie », au-delà même des mots « esprit (souffle) et vie » (Jean 6, 63).

 

Si quelque chose en nous se hérisse lorsque nous pensons aux Arabes, aux Juifs, aux Noirs, aux Roms, aux homosexuel/le/s… Si notre sensibilité neïkos repousse qui que ce soit et à quelque degré que ce soit, Aimer est tout prêt, tout près « dans le secret » pour nous donner son « souffle » de lumière et de force d’aimer, de bienveillance et de sollicitude. Avec cette lumière et cette force, nous pouvons maîtriser tout notre neïkos (et toute notre philia). Nous sommes chair et notre faiblesse spirituelle est chose normale : »Vouloir le bien est à ma portée, mais non de l’accomplir », et même « l’Eternel/le fait en nous et le vouloir et le faire, energôn en umin kaï thelein kaï to energein » (Romains 7, 18 ; Philippiens 2, 13).

    

     qu’as-tu lu dans tes yeux en ce miroir

     où jouait la lumière dans le soir

     avec les ombres où le passé rêvait

     qui s’était fait et qui s’était défait

 

     l’autre était-il venu prendre sa place

     au tréfonds de ton cœur et sur ta face

     pour dire à qui la voit à qui le sonde

     le mystère du nous dans l’autre monde

 

     ou n’était-il encor qu’un bel espoir

     un jour ou une nuit d’apercevoir

     ce qui aux yeux remplis de ta tristesse

     se changerait en miroir d’allégresse

 

15 mai 2013

 

Selon certains philosophes théologiens, « est bon ce que Dieu ordonne ». Sous-entendu, cela n’a rien à voir avec sa nature, avec son essence (c’est aussi la position de la théologie musulmane). Bien, mais pourquoi l’ordonne-t-il ? A moins de penser que le principe de causalité n’est pas essentiel à l’être ou que Dieu n’est pas être, il doit y avoir une réponse à ce pourquoi. Pour les adorateurs d’un dieu tout-puissant, ce qui est bon est arbitraire, ne dépend que de la volonté d’un être qui agit selon le bon plaisir de sa libido dominandi. Ce dieu-là, qui continue de régner sur la théologie monothéiste, est à l’image d’un potentat oriental à la puissance mille (voire infinie puisqu’il est l’Être infini).

Pour un certain nombre de nos théologiens et philosophes, cela ne colle pas avec l’idée d’un dieu « infiniment bon et infiniment aimable ». La toute-puissance fait de Dieu un maître implacable qui exige des humains des sacrifices pour réparer les offenses qu’ils lui font subir et qui les punit de l’enfer s’ils ne s’amendent pas. Comment concilier  l’idée d’un dieu terrible avec celle d’un dieu bon ? Nos grandes intelligences philosophico-théologiques continuent de se fatiguer les neurones sur cette aporie, et cela depuis Platon et Aristote, en passant par Plotin et les théologiens du Moyen-âge (incluant l’immense Thomas d’Aquin), jusqu’à nos Wittgenstein, Heidegger, Hans Jonas (abasourdi par le dieu qui n’a pas protégé les juifs de la Shoa) et maintenant Gwénaëlle Aubry, spécialiste de Plotin et qui comprend enfin avec lui la nature d’un Dieu sans la puissance (2006).

La réponse est pourtant accessible dans l’Evangile depuis deux mille ans. l’Eternel/le n’est ni tout-puissant ni impuissant. L’Eternelle est Amour, Aimer c’est-à-dire amour en acte, en energeia pour parler grec comme Paul aux Philippiens (Il dit que l’Eternel energôn en umin kaï thelein kaï to energein). Aimer est amour agissant chez celles et ceux qui l’accueillent. Sa puissance est toute au service de sa bienveillance, de sa sollicitude. Il n’a pas d’autre volonté à l’égard des autres que de les aimer, inconditionnellement.

On pourrait dire que « Dieu ordonne ce qui est bon » parce que ce qui est bon, c’est d’aimer parce qu’il est Aimer. Cependant Aimer n’ordonne pas, ce serait contraire à son amour. Aimer invite à aimer, c’est-à-dire à partager sa Vie, à être Aimer avec lui selon son Être. Logique, non ?

Le « mal », puisque c’est la cause de toute cette agitation philosophico-théologique, le « mal » est la conséquence de la liberté des humains inhérente à l’amour qu’Aimer leur porte et de l’indéterminisme cosmique qui précède et rend possible cette liberté.  

 

     combien de temps pour que la feuille s’ouvre

     que son peuple déploie l’harmonie de ses notes

     sur le clavier de l’arbre qui l’écoute

 

     avec toutes les autres sur le rouvre

     elle concerte vierge sage ou sotte

     parmi les certitudes et les doutes

 

     et les notes du rouvre dans l’orchestre

     avec celles du charme avec celles du hêtre

     enchaînent les sonates et les suites

 

     avec les souvenirs les soupirs les silences

     elles font écouter la saison qui s’avance

     et l’année et les siècles à venir sans limite

 

     à l’oreille attentive elles donnent le sens

     du rythme de l’unique symphonie

     de tous les univers en un seul infini

 

16 mai 2013

 

Le premier traité des Ennéades de Plotin ( en fait écrit le dernier) s’ouvre sur une question qui révèle une prise de conscience majeure : « Plaisir et détresse, peur et courage, désir et aversion, où ces affects et ces expériences ont-elles leur siège dans l’être humain ? » On reconnaît ici les deux forces essentielles d’attraction et de répulsion, de philia et de neïkos, qui règlent la marche du cosmos et le cheminement de l’être humain qui en est un produit, ainsi que les réactions qu’elles provoquent chez lui. Plotin, conscient de ces deux forces, se demande ici comment elles agissent en lui, mais il ne s’interroge pas sur leur origine.

Deux siècles plus tôt, Paul, nourri de culture grecque, disait que « les forces du monde nous asservissent » (Galates 4, 3) et que nous ressentons parfois en nous un désir et une volonté de nous en affranchir. La vérité de Yeshoua peut réaliser cet affranchissement : « La vérité vous libérera » (Jean 8, 32). La vérité dont le témoignage est la mission essentielle de Yeshoua (Jean 18, 37) n’est rien d’autre que celle de l’Eternel Amour. Et c’est donc Aimer, la force d’Aimer, qui peut nous libérer des forces du monde.

La vérité libératrice d’Aimer opère de diverses manières. Elle nous dépossède de nous- mêmes, c’est-à-dire de ce qui nous possède, de nos désirs philia et de nos peurs neïkos. Nos désirs ? Posséder, comprendre, dominer, les trois libidos identifiées par Jean (I Jean 2, 16), expliquées par Augustin et Pascal. Nos peurs ? La souffrance et la mort, mais aussi l’humiliation, la honte (qui domine les shame cultures), la culpabilité (qui domine les guilt cultures)…

Qui aime l’autre d’agapè et fait de cet amour le tout de son existence ne se soucie plus de soi-même. Il ignore la honte et la culpabilité. Que lui importe non seulement les opinions que l’on a de lui, d’elle, mais aussi celles qui dirigent sa culture, la doxa et l’épistémè du moment. Aimer libère la pensée sociale, la pensée politique, la pensée culturelle parce qu’Aimer donne l’audace de penser librement, et sans se demander, entre autres, s’il est progressiste ou réactionnaire.

 

Vérité de Yeshoua. Yeshoua ne s’est pas contenté de dire : « Heureux, vous les pauvres ». Il a ajouté : « Malheureux, vous les riches ! » (Luc 6, 20, 24). Accueillir la vérité de l’Amour peut nous donner de comprendre que la richesse, l’avoir, nous possède, nous asservit. Le spectacle de l’oppression financière que nous subissons actuellement (la crise !) nous le montre. La vérité de l’Amour peut aussi nous faire comprendre que cette oppression est d’abord en chacun de nous, que nous en sommes responsables dans la mesure où nous ne renonçons pas à nos avoirs et à nos appartenances.

 

     le premier oiseau qui s’éveille

     et salue en l’aube nouvelle

     le je-ne-sais-quoi d’un soleil

     qui le salue depuis son ciel

     est un frémissement de l’âme

 

     il faut s’affranchir du sommeil

     et retrouver la paire d’ailes

     industrieuses des abeilles

     quêtant le pollen et le miel

     dans le frémissement de l’âme

 

17 mai 2013

 

On peut s’étonner que Jean fasse de la « convoitise des yeux », c’est-à-dire de la libido sciendi, un obstacle à la vie spirituelle, à l’agapè. Pascal peut nous éclairer, nous donner à penser notre étonnement. Les trois convoitises, « les trois concupiscences, dit-il, ont fait trois sectes, et les philosophes n’ont fait autre chose que suivre les trois concupiscences » (Pensées, éd. Sellier, fragment 178). La note explicative dit que « la sensualité (libido sentiendi) a fait l’épicurisme ; la curiosité (libido sciendi), le cartésianisme ; l’orgueil (libido dominandi), le stoïcisme ».

Il existe donc une soif de savoir, et en particulier de savoir philosophique (hélas pour ce pauvre Descartes !) qui fait obstacle à la recherche du Royaume des cieux. Cette soif de savoir est celle de la chair, alors que la bonne quête de savoir est celle de l’esprit. Il existe une science qui nuit au cheminement vers la divinisation dans l’amour. On pourrait joindre ici cette réflexion de François Rabelais : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (bien que son interprétation habituelle diffère un peu). Il existe donc une curiosité malsaine, inutile en tout cas dans le sens ou Yeshoua dit que « la chair est inutile, c’est l’esprit qui donne la vie » (Jean 6, 63).

Pascal admet cependant que les valeurs du monde, de la chair, des trois concupiscences, servent à l’humanité pour organiser sa vie en ce monde: « On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’ordre social et politique), de morale et de justice ». Mais il dit aussi que c’est « une fausse image de la charité (de l’agapè). Car au fond ce n’est que haine. Le vilain fond de l’homme n’est que couvert, il n’est pas ôté » (fragments 243s). Il faut donc découvrir ce fond et l’ôter pour vivre selon l’esprit.

Une vue dynamique de l’humain comme homo viator, comme être en cheminement, peut nous permettre de mieux comprendre. L’être humain naît charnel et il est appelé à devenir spirituel. Yeshoua parle de « seconde naissance », de naissance selon l’esprit, car « ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit » (Jean 3, 3, 6). Nous sommes ainsi invités à passer d’une libido sciendi à une agape sciendi, d’un savoir charnel à un savoir spirituel, à un savoir d’amour, à une recherche de science animée par l’amour, à une curiosité aimante…

 

     un peuple de fourmis s’affaire

     sur la dalle entre deux fissures

     entre la lumière et l’obscur

     chacune redit le mystère

     de l’eau de la terre et de l’air

 

     et quelle vive intelligence

     se reconduit à l’éternelle

     en sa vide pure présence

     dans le miroir candide qu’elles

     tendent à nos yeux fraternels

 

18 mai 2013

 

Pascal n’avait guère d’estime pour la philosophie, qu’il rattachait à la libido sciendi de l’humanité première. Il s’exclame dans sa nuit de feu du 23 novembre 1654 : « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants » (Pensées, éd. Sellier, fragment 742). Depuis les débuts du christianisme cependant, ses théologiens se sont préoccupés de philosopher et de dialoguer avec les philosophes platoniciens aristotéliciens, stoïciens, plotiniens et autres.

Il n’y a aucune opposition dans la Spiritualité de l’altérité entre la foi (en l’amour) et la raison, entre la théologie et la philosophie. On peut dire que c’est une philosophie théologique (mais on ne peut dire que ce soit une religion ou une secte religieuse). L’intuition de Yeshoua a valeur ontologique : l’Amour agapè est plus que fondé sur l’être, il est l’Être de l’être même (« Dieu est Amour »). Cette conception de l’Être/Aimer en fait la raison de toutes choses, que ce soit dans le domaine cosmique ou dans le domaine humain. Elle détermine une science et une éthique, une science consciencieuse et une conscience scientifique. Elle implique une transdisciplinarité de tous les champs de connaissance. (C’est ainsi qu’elle réconcilie, au moins théoriquement, l’approche psychanalytique et l’approche neurologique des névroses et des psychoses).

Il ne s’agit pas pour les disciplines scientifiques de se faire dicter leurs lois par la théologie et par la religion comme a voulu le faire pendant des siècles la croyance au dieu tout-puissant. Le dieu tout-aimant, Aimer, est nécessairement un  dieu de liberté et d’indéterminisme. Et la science animée par l’amour reconnaît l’existence de l’esprit autant pour des raisons logiques que pour des raisons éthiques.

 

Changement de civilisation, la légalisation du mariage des homosexuels ? Il est intéressant de noter que certain/e/s la prennent pour tel. Mais on peut dire ici que le grand changement de civilisation a été lancé par le prophète Yeshoua avec son intuition d’un dieu tout-aimant qui mine les civilisations patriarcales et les religions qu’elles inspirent. Les penseurs des Lumières ont été les révélateurs inconscients de cette intuition que l’Eglise n’avait pas su accueillir dans toute sa profondeur parce qu’elle était restée patriarcale. Les mouvements des droits des femmes s’inscrivent évidemment dans cette intuition. Le patriarcat social n’est pas aboli pour autant, et la civilisation d’Aimer demeure un horizon lointain.

 

     comme un nuage se surprend

     et s’avance insensiblement

     dans le souffle qu’à peine émeut

     la douceur de la nuit qui vient

 

     comme il fait un arrangement

     de son corps de ses bras et jambes

     dans son âme à peine où il peut

     reconnaître le tien du mien

 

     quelle est donc cette inconnaissance

     de celui dont on ne sait pas

     d’où il vient ni même où il va

   

     après sa nouvelle naissance

     des grandes eaux de  l’ici-bas

     au chemin qui ne finit pas

 

19 mai 2013

 

La grâce. L’esprit d’Aimer, « esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force… (Isaïe 11, 2) indispensable pour réaliser l’impossible, participer à la vie de l’Eternel Aimer, cet esprit est appelé grâce par la théologie chrétienne depuis Paul. Paul n’a pas su se démarquer de la théologie judaïque d’un Malachie qui fait dire à l’Eternel : « J’aimé Jacob et j’ai haï Esaü » (Malachie 1, 2s ; Romains 9, 13). Pour Paul, l’Eternel demeure le Tout-puissant arbitraire qui fait parfois œuvre de colère comme il fait parfois œuvre de pitié. « Il fait miséricorde à qui il veut et il endurcit qui il veut » (Romains 9, 18, 22s). Dès lors la grâce prend le sens d’une faveur qu’un souverain accorde selon son bon plaisir. C’est « une remise de peine, de dette accordée bénévolement » selon la définition du Petit Robert.

Ce n’est pas ce qu’a dit Yeshoua : « Remets-nous nos dettes comme nous les remettons aussi à nos débiteurs » (Matthieu 6, 12). Qui pardonne est pardonné par immanence mutuelle du pardon et de l’amour. Qui accueille l’amour éternel qui pardonne inconditionnellement se trouve pardonné puisqu’il aime. Mais l’Eternel ne peut pas pardonner à qui ne pardonne pas puisqu’il ne peut faire aimer quelqu’un qui ne veut pas aimer. La liberté est inhérente à l’amour. On est aux antipodes du pardon accordé par un prince à un sujet qui le « supplie à genoux » comme le disait encore naguère un chant catholique. On est loin de la terreur du janséniste épouvanté à l’idée que Dieu pourrait lui refuser sa grâce et le damner. (La question qui demeure est celle de savoir pourquoi l’intuition de Yeshoua n’a pas été pleinement entendue dans l’Eglise).

 

Quelles langues pour parler de l’Eternel ? La Bible parle de son nom pour ne pas le nommer, sachant que son nom est indicible. L’Eternel se voile (Isaïe 45, 15), il est au-delà de tous les noms que nous pouvons lui donner. Les mystiques le savent lorsqu’ils passent au-delà de tout langage et le rencontrent dans le silence de sa pure présence. Demander « l’esprit » au « Père » (Luc 11, 13), c’est ne cesser de lancer l’appel muet de son désir d’Aimer. Les paroles peuvent y aider, mais c’est l’élan de leur désir qui appelle Aimer.

 

     le rocher établi au milieu du torrent

     de son grand œil placide observe fixement

     le peuple migrateur qui jamais ne revient

     mais toujours va devant et ne s’attache à rien

 

     l’un voudrait-il partir ne jamais revenir

     l’autre enfin s’établir et pour jamais finir

     mais l’un et l’autre au su de la vieille origine

     et chacun à son rythme vivent une gésine

 

20 mai 2013

 

Vérité. « Qu’est-ce que la vérité ? » demande Pilate sceptique. (« Que sais-je ? » demandera Montaigne). Mais il est étonnant d’entendre des chrétiens convaincus répéter cette formule comme s’ils la faisaient leur alors que Yeshoua vient de dire à Pilate qu’il est « venu au monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jean  18, 37s). Les chrétiens ne connaissent-ils pas la vérité dont Yeshoua a fait le but de sa vie au point de s’y identifier et de pouvoir dire qu’il était la vérité (Jean 14, 6) ? Il est à peine croyable que les chrétiens puissent dire qu’ils ne connaissent pas la vérité dont Yeshoua a témoigné. Jean ne l’a-t-il pas résumée en une formule qu’ils sont tous censés connaître ? « Dieu est amour », l’Être de l’être est agapè, aimer. Telle est la vérité première, ontologique, celle qui éclaire toutes choses de sa lumière. N’est-ce pas pour cela que Yeshoua a dit qu’il était la lumière du monde et que ses disciples devaient être la lumière du monde (Jean 12, 46 ; Matthieu 5, 14) ? Il n’y a pas d’autre lumière que celle de l’amour, « seul l’amour est digne de foi ». Telle est la vérité que Yeshoua a apprise à l’humanité.

S’il est juste et bon de répéter que « personne ne peut prétendre posséder la vérité », c’est que par essence la vérité, l’amour, ne se possède pas. l’Eternel Amour ne possède rien ni personne, et rien ni personne ne le possède. Ce que l’on possède est de l’ordre de l’avoir, non de l’ordre de l’être. Yeshoua invite à l’amour, et c’est pourquoi il invite aussi ses amis à ne rien posséder, rien ni personne. « Qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Luc 14, 33). C’est aussi pourquoi la vérité de l’amour rend libre (Jean 8, 32), libère de tout ce qui nous possède, de tous nos désirs aliénants (les libido sentiendi, sciendi et dominandi). Celles et ceux qui connaissent cette vérité ne peuvent chercher à l’imposer. Vouloir l’imposer, que ce soit par la force ou par la rhétorique, ce serait la trahir. La vérité de l’amour ne s’impose pas, elle se propose en aimant.

L’esprit annoncé par Yeshoua est « l’esprit de vérité » (Jean 16, 13), l’esprit d’Aimer. Cet esprit permet de découvrir toutes les vérités qu’implique la vérité de l’amour, en particulier celles de la liberté, de l’égalité et de la fraternité universelles. Apparemment cela prend du temps.

 

Veni Sancte Spiritus…                  

 

O lux beatissima                Ô lumière bienheureuse,

reple cordis intima             viens remplir jusqu’à l’intime

tuorum fidelium                 le cœur de tous tes fidèles.

 

Sine tuo numine                 Sans ta puissance divine,

nihil est in homine              il n’est rien en aucun homme,

nihil est innoxium               rien qui ne soit perverti.

 

Sans la lumière et la force de l’esprit d’Aimer (sans la « grâce ») il est « impossible d’être sauvé » (Matthieu 19, 25s), de partager la vie d’Aimer.

 

     pour le voilier encalminé

     sur l’océan

     le vent

     à l’appel du marin se lève accourt vient l’emmener  

 

21 mai 2013

 

L’Amour est la lumière du monde, la vérité première de l’être du monde et de tous les êtres. Il éclaire « tout humain en ce monde » (Jean 1, 9) et toutes les réalités du monde. Ce n’est pas à dire qu’il suffise d’aimer pour comprendre toutes choses, mais Aimer invite à connaître toutes choses parce que tout être est son autre et qu’Aimer aime tout être.

Aimer veut la liberté, l’indétermination des êtres, parce que la liberté est essentielle à l’amour. Qui aime de cet amour aime tous les êtres en la diversité qu’induisent leur indétermination ou leur liberté. Qui aime ainsi aime tous les êtres non seulement dans la diversité de leurs espèces, mais dans la singularité de leurs individus, tous différents et uniques, et chacun relié à tous les autres. Qui aime de cet amour s’efforce de connaître l’univers et tous ses êtres en leurs interrelations dans le puzzle ouvert sur l’infini qu’ils forment et construisent.

Aimer cherche à connaître, non à comprendre au sens où comprendre signifie prendre avec soi dans une volonté de posséder et dominer.

Il est dans l’ordre des choses que les humains que nous sommes cherchent en priorité à connaître ce qui nous touche de plus près : la relation humaine. Il est dans l’ordre que le livre de la Genèse se soit préoccupé d’Adam et Eve (on dirait ici plutôt d’Eve et d’Adam pour contrebalancer la perspective patriarcale du judéo-christianisme).

Que pense Aimer d’éros ? L’amour passion a plus d’une fonction. Certain/e/s disent dans un esprit scientifique qu’il est au service de l’espèce pour sa propagation et sa perpétuation. D’autres insistent sur sa valeur de jouissance et d’épanouissement personnel. D’autres préfèrent parler des liens qu’il crée entre les êtres. Aimer invite aussi à le penser et à le vivre dans le cheminement de la « chair » vers « l’esprit » (Jean 3, 5s), de « l’humain psychique animal » à « l’humain pneumatique spirituel » (I Corinthiens 15, 44ss, de « l’humain extérieur » à « l’humain intérieur » (II Corinthiens 4, 16). Nous sommes invités à passer de l’eros à la philia et de la philia à l’agapè. Rien n’entre dans l’éternité d’Aimer si ce n’est l’agapè.

 

Ne pas confondre « contraires » et « contradictoires ». On peut penser que l’Eternel est lumière et ténèbres, on ne peut pas penser qu’il soit être et non-être. Toute contradiction est une erreur de la pensée des êtres, aucune contradiction n’est pensable dans la réalité des êtres.

 

     les ailes qui mesurent l’épaisseur

     de l’air qu’elles labourent

     dans la force de leur ardeur

     sentent ce qu’elles doivent à son concours

 

     et l’air qui se retourne dans sa chair

     et frémit dans l’instant

     sent que son peuple débonnaire

     se trouve un grand bonheur en consentant

 

     lorsqu’elles se replient dans le silence

     en gardant sa mémoire

     tous deux en recherche de sens

     se demandent de l’autre qui est l’hoir

 

22 mai 2013

 

Contraires et contradictoires. Lorsque Nicolas de Cues et quelques autres philosophes mystiques disent qu’en l’Eternel les contraires coïncident (coincidentia oppositorum), ils expriment sa simplicité d’être infini. C’est ainsi que l’on peut dire d’Aimer qu’elle/il est symboliquement homme et femme et qu’il n’est réellement ni l’un ni l’autre (les mots « symbolique » et « réel » sont eux-mêmes inadéquats). On peut dire de même qu’elle/il est philia et neïkos, mais aussi qu’elle/il n’est ni l’un ni l’autre.

Mais on ne peut penser qu’Aimer soit agapè et non-agapè. Le mot « agapè », amour de pure altérité positive, est sans doute le meilleur mot, ou le moins mauvais, pour parler de l’Être de l’être, Aimer. Mais ce n’est qu’un mot, et aucun mot n’est capable de nommer l’Être de l’être. Moïse le savait lorsqu’il a exprimé son expérience de l’Eternel en lui faisant dire : « Je suis qui je suis » (Exode 3, 14)). Et aussi : « Nul ne peut voir ma face et vivre » (Exode 33, 20).

Ce que l’on comprend avec Yeshoua, c’est qu’il faut passer par la mort de la « chair » pour « voir » Aimer, pour le rencontrer tel qu’en lui/elle-même enfin et entrer dans sa joie inaliénable et parfaite (Jean 16, 22, 24), celle de Yeshoua (Jean 17, 13).

 

Si Yeshoua a pu dire : « Qui n’est pas contre nous est avec nous », c’est à propos de ceux qui « agissent en son nom » (Marc 9, 39). Qu’est-ce qu’agir vraiment au nom de Yeshoua si ce n’est agir par amour. Yeshoua s’efface devant l’Amour dont il est le témoin, et que lui importe sa personne. Mal parler de Yeshoua, ce n’est pas mal parler de sa personne, c’est aller contre la vérité de l’amour dont il a témoigné. Encore une fois, il ne s’agit pas de lui dire : « Seigneur, Seigneur », il s’agit d’aimer (Matthieu 7, 21).

 

     qu’elles se dodelinent

     dans les souffles discrets

     ou restent immobiles

     dans leur monde secret

 

     déjà les girandoles

     pâlissent sous la pluie

     le mauve au blanc fait place

     et la rouille les suit

 

     garde le souvenir

     des journées de lumière

     éclairées par les thyrses

     en leur calme prière

 

     souviens-toi   ce qui passe

     n’est que l’image obscure

     d’une plus belle face

     au cœur de l’amour pur

 

23 mai 2013

 

Il est des passionné/e/s de la liberté qui accusent les autres d’être obsédés par l’égalité comme il est des passionnés de l’égalité qui accusent les autres d’être obsédés par la liberté. Celles et ceux qui accueillent l’Amour sont passionnés de liberté et d’égalité. Aimer ne peut les concevoir l’une sans l’autre. La Vérité d’Aimer qui libère tout humain fait aussi de chaque humain l’égal de tous. Tous se font les serviteurs les servantes des autres en ne voyant en elles en eux que des sœurs et des frères.

La Vérité dont Yeshoua a été le témoin est celle d’Aimer. Qui accueille, qui « entend » cette Vérité accueille Aimer. Qui est « de la Vérité » est « de l’éternel » Amour (Jean 8, 47 ; 18, 37).

 

Les mots et les actes. Il ne suffit pas de dire « Seigneur, Seigneur » pour aimer (Matthieu 7, 21). Il ne suffit pas non plus de dire « frères et sœurs » (ou sœurs et frères) aux humains pour les aimer en serviteur en servante toujours prêt/e à les servir.

 

Il ne suffit pas de bannir le mot « race » de notre vocabulaire pour nous libérer du racisme collé à notre ADN. Il suffit d’aimer de l’amour dont Aimer aime.

 

     les sylphes qui folâtrent dans le châtaignier

     mêlent à la verdure des reflets

     voltigeant indicibles

 

     l’œil où se fixent leurs jeux printaniers

     mêle à son aventure les reflets

     de l’amant invisible

 

     les autres comme l’un prétendent imprégner

     mêlés de leur murmure les reflets

     de leur distante cible

 

24 mai 2013

 

Dire que l’Eternel n’est ni personnel ni impersonnel est troublant, voire effrayant. L’Eternel est le tout-autre et le non-autre. Le vedanta l’a pensé ainsi : La divinité est le brahman, le soi suprême, l’absolu impersonnel, pure énergie inconnaissable… et aussi le plus proche, l’intime dans l’incompréhensible non-dualité. Mais l’hindouisme a pour aller vers le divin des relais personnels, des médiateurs : Shiva, Vishnou, Brahmâ… figures imaginales dont le croyant se fait le dévot.

Yeshoua appelait l’Eternel son Père, mais il parlait aussi, avec la tradition judaïque, de son nom indicible. Les mystiques savent que l’Eternel se ressent comme une simple présence pour laquelle les mots « personnel » et « impersonnel » sont inadéquats. Et ce ressentir de l’Eternel est lui-même ineffable, indescriptible en la simplicité de sa joie.

Si l’on maintient cependant avec la Genèse que l’Eternel a créé les humains à son image, c’est qu’ils lui ressemblent, mais aussi sans doute qu’ils sont appelés à lui ressembler toujours davantage. Avec Yeshoua, cette ressemblance est devenue telle qu’il l’a ressentie et vécue comme une identité, mais sans confusion ni absorption. Il a nommé l’Eternel   »Père », préservant ainsi la distance, la dualité, mais il a pu dire également : « Le Père et moi nous sommes un… Le Père est en moi et je suis dans le Père » (Jean 14, 11). Il a ajouté que cela concernait potentiellement tous les humains : « Qu’ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi et comme je suis en toi, afin qu’ils soient un en nous… Qu’ils soient un tout comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, qu’ils soient parfaitement un » (Jean 17, 21ss).

Cette union, cette mutuelle habitation, modifie l’idée que nous pouvons nous faire de ce qu’est une personne au sens où l’Eternel/le est personnel/le. Ce n’est pas un être centré sur soi, mais un être centré sur l’autre. C’est ce qu’avait compris le personnalisme de Mounier et de ses amis : passer de l’individualisme centré sur soi au personnalisme centré sur les autres, comme Paul parlait de passer de l’humain psychique animal à l’humain pneumatique spirituel (I Corinthiens 15, 44ss), et Yeshoua de la « chair » à « l’esprit » (Jean 3, 5s). Avec Aimer, nous sommes invités à passer au-delà de l’impersonnel et du personnel divin et humain au sens que ces mots ont pu avoir chez les mystiques. Dans la dépossession de notre individualité, nous sommes invités à la pure altérité de l’Amour. On peut d’ailleurs dire que cette invitation est présente dans la petite phrase souvent répétée sans être entendue dans sa profondeur : « Lorsque tu fais le bien (lorsque tu aimes de l’amour dont Aimer aime) que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3).

 

     proche est la mer

     lointain le ciel

     et sous la voile

     de l’autre à l’une

     l’œil à l’étoile

     trouve la hune

 

     entre deux ports

     sur l’amertume

     dans ton effort

     ton infortune

     ton horizon

     perd tes raisons

 

     encalminée

     dans ton attente

     illuminée

     que rien ne tente

     tu sens l’envers

     de l’univers

 

     dans la tornade

     qui surgira

     ta sérénade

     s’attardera

     pour qu’en la nuit

     enfin tu fuies

 

     la mer t’attend

     et plus encore

     le ciel te tend

     l’espace fort

     du nulle part

     pour le départ

 

25 mai 2013

 

C’est dans une sorte d’empathie, une connaissance par connaturalité d’Aimer en y participant dans notre vie avec les autres, que nous pouvons reconnaître sa personnalité-impersonnalité. Un/e chrétien/ne vit la personnalité d’Aimer par les relations qu’elle entretient avec les figures imaginales du Père, du Fils et de l’Esprit saint. Elle/il vit l’impersonnalité d’Aimer en ressentant que ces trois personnes ne sont qu’un seul dieu et qu’il s’agit d’un mystère (on parle du mystère de la Sainte Trinité). Ce sentiment de mystère peut se vivre comme l’expression de l’impersonnalité d’Aimer.

Et si nous pensons que les humains sont à l’image d’Aimer, nous pouvons aussi aborder les autres selon leur personnalité individuelle et selon leur impersonnalité : un individu humain est prenable, compréhensible et asservissable en sa chair, mais une personne humaine est en son esprit un mystère qui échappe à la possession, à la compréhension et à la domination. Le cœur de l’être humain est inviolable par la libido des sens, par la libido des concepts et par la libido des pouvoirs. Prendre et garder conscience du mystère de toute personne humaine, indicible et inaccessible, comme d’une sorte d’impersonnalité, peut en retour justifier notre sentiment de l’impersonnalité d’Aimer.

Quelque imparfait qu’il soit, le mot « Aimer » utilisé pour nous référer et nous adresser à l’Eternel Infini a l’avantage de conjuguer l’impersonnalité d’un verbe à l’infinitif et la personnalité d’une nomination.

 

L’altérité positive de l’amour agapè se manifeste, dans les pensées et dans les actes, par l’équilibre de la tendresse et du respect, de la proximité et de la distance, d’un élan et d’une retenue où l’on peut voir la transmutation spirituelle de la philia et du neïkos charnels.

 

     soupirant au bord du chemin

     les herbes folles se balancent

     une force en elles s’élance

     de la terre qui les retient

 

     attachées à la profondeur

     et prisonnières de la race

     elles aspirent à l’espace

     elles désirent la hauteur

 

     elles préparent dans leur chair

     entre leur amour et leur haine

     un enfantement de leurs graines

     libres par la grâce de l’air

 

26 mai 2013

 

Une religion qui adore un dieu tout-puissant ne peut manquer d’être tentée par la puissance. Le but final du chrétien n’est-il pas de partager le prétendu pouvoir du Christ ? En l’autre monde, mais peut-être bien un peu aussi en celui-ci. L’histoire de l’Eglise… « Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons… nous serons glorifiés » (II Timothée 2, 11 ; Romains 8, 17), avec celui « à qui appartiennent le règne, la puissance et la gloire ».

 

Les excès de certaines théories du genre sont une réponse aux excès de l’idéologie patriarcale. Mais le remède s’avère presque aussi dangereux que le mal. La véritable égalité des sexes, comme celle des peuples et des personnes, est fondée sur l’esprit, non sur la chair. Elle est impliquée dans la vérité de l’Être dont Yeshoua a été le témoin.

« On ne naît pas femme, on le devient », dit Simone de Beauvoir en reprenant et réinterprétant Erasme et son « on ne naît pas homme, on le devient »*. Les deux formules s’entendent au mieux dans le concept d’homo viator. On naît chair, on renaît esprit (Jean 3, 6). Alors « il n’y a plus ni homme ni femme, car vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates 3, 28). Cette interprétation d’Erasme et de Beauvoir est évidemment irrecevable pour un/e matérialiste (pour qui l’esprit est une illusion).

* Dans son De pueris, traité sur l’éducation des enfants, Erasme dit qu’un chêne naît chêne et reste chêne, qu’un chien naît chien et reste chien, mais qu’un être humain, parce qu’il est doué de liberté, peut se dépasser et accomplir son humanité.

 

     brûlé par les soleils délavé par les pluies

     peu à peu le satin de sa peau s’est éteint

     et les yeux ont changé qui naguère en chemin

     brillaient de désirs fous et d’adorables nuits

 

     mais le cœur est profond qui dans son ombre luit

     et rayonne l’aura pure l’âme du teint

     éclatant au regard qui sur sa trace suit

     le chemin inconnu qui s’achève au matin

 

     l’aurore de la mort annonce la lumière

     jusque-là retenue dans le ventre du monde

     abreuvée de son sang et nourrie de sa chair

 

     une nouvelle peau toute pleine de grâce

     apparaît et bientôt resplendit dans la ronde

     des univers sans fin en l’immortelle race

 

27 mai 2013

 

La connaissance d’Aimer n’est pas une connaissance conceptuelle et langagière. « Qui aime connaît Dieu » (I Jean 4, 8). Evidence tautologique : qui      aime connaît l’Amour, qui aime sait Aimer. Les élaborations théologiques (théo-logiques, connaissances logiques) sur le dieu des monothéistes comme sur les dieux des polythéistes  ne peuvent être que des préliminaires, des  approches, des médiations de la réalité de l’Être de l’être. Si elles n’ouvrent pas sur la connaissance d’amour (d’amour agapè), elles sont vaines. Thomas d’Aquin, auteur d’impressionnantes sommes théologiques qui font encore autorité, aurait dit que finalement toutes ses recherches intellectuelles n’étaient que de la paille. (Il n’y a pas de grain sans paille, mais c’est en fin de compte surtout le grain qui compte). Il savait lui aussi que le dieu d’amour échappe à toute spéculation.

Dans Intériorité et révélation, Henri Le Saux alias Swami Abhishiktananda note que « la principale tradition philosophique de l’Occident basée sur la tradition grecque postule que la vérité est appréhendée par l’intelligence sous forme de notions, ou d’idées. L’idéal grec, tant ici-bas que pour la vie future, est la contemplation des Idées… Mais l’intérêt suprême de l’Inde est centré au-delà de l’appréhension intellectuelle (encore que ce soit cet Ultime lui-même qui du dedans meuve l’intelligence humaine, comme le dit la Brihad Ar. Upanishad : « Cela par quoi toutes choses sont connues »). Cet « Au-delà est au-delà de toutes possibilités d’expression ; ni le mythe ni les spéculations abstraites ne peuvent le signifier. Les signes (mythes et idées) peuvent le suggérer, mais le cœur du mystère les transcende irrémédiablement. Le neti-neti (« pas ceci, pas ceci » ; description négative de l’âtman) résonne dans toutes les traditions philosophiques et religieuses de l’Inde.

                                  « De cela que pouvons-nous dire ?

                                  C’est autre que le connu

                                  et autre que l’inconnu.

                                  Nous ne savons pas vraiment comment l’enseigner. »

                                                                            (Kena Upanishad, 1-3)

(op. cit., pp. 236s, 320)

C’est dans l’achèvement mystique de cette connaissance-inconnaissance que les religions peuvent dialoguer. Elle peuvent y découvrir que les dogmes absolus, auxquels elles tiennent au point de les rendre hostiles les unes aux autres, ne sont que des médiations de l’Eternel et qu’ils sont donc relatifs. Que l’on adore Brahmâ, Shiva, Vishnou (et leurs avatars) ou le Père, le Fils et le Saint-Esprit (et les saintes et saints), toutes les invocations (« Seigneur, Seigneur ») ne valent que relativement à l’amour « seul digne de foi ». La vérité dont Yeshoua a témoigné n’est pas conceptuelle, c’est l’Amour, qui cependant « éclaire tout humain » et toutes choses (Jean 18, 37 ; 1, 9 ; Matthieu 7, 21). Car Aimer est cet « Ultime… par quoi toutes choses sont connues ».

 

     la terre dans le champ s’écrase

     au chemin le caillou résiste

     le chemin est pure surface

     le champ est profondeur

 

     la terre féconde et le caillou stérile

     la terre tranquille et le caillou mobile

     se côtoient se concertent s’échangent

     des signes discrets des mots tendres

 

     le caillou resterait solitaire

     si la terre ne faisait signe

     le chemin poursuivrait son chemin

     si le champ pour lui ne chantait

    

     il leur faut l’un vers l’autre se tendre

     se donner l’un à l’autre    le ventre

     de la terre se gonfle comprise

     par le don du caillou

 

 28 mai 2013

 

La peur de la mort est la peur primordiale, patente mais souvent inconsciente, de toute chair. Elle est essentielle à l’instinct de conservation, à l’instinct de vie de l’animal. Nous autres humains nous la partageons avec lui en notre chair mortelle.

Les remèdes à cet effroi ? Les philosophes n’ont pas manqué d’en rechercher, au point pour certains d’en faire leur recherche essentielle, et jusqu’à dire que « philosopher c’est apprendre à mourir ». Parmi les Grecs et les Latins, les plus notoires ont été les épicuriens et les stoïciens (on peut penser à Lucrèce et à Epictète. Le remède des croyants est la croyance (on s’en douterait) à l’au-delà, voire à la résurrection, encore que les sadducéens n’y croyaient pas.

Leur discussion avec Yeshoua (Luc 20, 27-38) a été l’occasion de savoir ce qu’il en pensait. Pour lui la résurrection, disons l’immortalité de l’âme platonicienne, n’est pas une certitude : n’ont part à la résurrection que « ceux qui s’en sont rendus dignes ». Yeshoua s’en pensait digne puisqu’il a plusieurs fois annoncé qu’il allait ressusciter. C’est sans nul doute parce qu’il se savait participant de l’Amour éternel. Mais nous ? « Nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine » (Ecclésiaste 9, 1). Nul ne sait s’il aime vraiment d’Amour éternel. Peut-être. Pour Jean, « il n’y a pas de peur dans l’amour; l’amour parfait chasse la peur… Celui qui éprouve de la peur n’est pas parfait dans l’amour » (I Jean 4, 18).

L’Amour n’est pas un moyen de vaincre la peur de la mort. L’Amour est toujours une fin, jamais un moyen. La disparition de la peur de la mort est une des conséquences, des « récompenses », de l’Amour. Qui a peur de la mort ne connaît pas Aimer.

 

Chaque religion est jalouse de ses dogmes et ne peut souffrir de les voir altérés par des emprunts à d’autres religions. Le syncrétisme est pour toute religion établie une hérésie à combattre. L’Amour cependant relativise les dogmes, les credo. Il rend possible entre les religions un dialogue dépourvu de toute arrière-pensée prosélyte, car il ne souhaite pour les autres que l’Amour, « seul digne de foi ». Et l’Amour ne peut être ni le sujet ni l’objet du syncrétisme, car l’Amour est au-delà des dogmes. Les credo, les croyances religieuses n’ont de valeurs que relatives : elles valent comme médiatrices, comme figures imaginales de l’ineffable, inconcevable, anonyme Être de l’être. On l’appelle ici Aimer simplement pour signifier la relation que cet Être infini entretient nécessairement avec les êtres finis (Relire Spiritualité de l’altérité : « La spiritualité de l’altérité est en effet fondée sur une vision de l’être comme altérité positive… »).

 

     les cygnes qu’on entraîne dans la danse

     font avec les danseuses des figures

     fluides tantôt tantôt brusques

 

     leur ballet monte monte jusque

     ce mouvement hanté où la communion pure

     fait des uns et des autres une transe

 

     cygnes noirs et cygnes blancs   dominante

     de leur concerto   donnent à savoir

     que la nature sait le simple

 

     et la couleur n’est que le nimbe

     d’un jeu de lignes pour donner l’espoir

     de découvrir ce qui fait qu’elles chantent

  

29 mai 2013

 

L’Amour finira par réconcilier sunnites et chiites. En attendant, l’horreur de leur haine réciproque nous concerne, nous préoccupe à la mesure de l’amour dont nous accueillons l’Amour. C’est cela aussi que peut signifier « je suis homme et rien d’humain ne m’est étranger ». Avec Aimer, toute souffrance des autres devient le souci de notre sollicitude. (N’est-ce pas aussi la compassion bouddhiste, celle d’un bodhisattva, d’Avalokitésvara ?)    

 

Ceux et celles qui aiment de l’amour d’Aimer et qui ont vu la peur de la mort les quitter ont vu aussi changer leur regard sur l’euthanasie (l’eu-thanasie, la belle mort). Mais ils elles savent prendre en compte leurs sœurs et frères que la peur de la mort n’a pas quittés et pour qui il ne peut y avoir de belle mort.

On dit que les religions sont nées de la peur de la mort. La subversion des religions par l’Amour est donc logique puisque « l’Amour bannit la peur » de la mort (I Jean 4, 10).

Eros peut servir de propédeutique à agapè, thanatos également.

 

« Crainte et tremblement » (Philippiens 2, 12). La seule crainte et le seul tremblement de celles et ceux qui accueillent l’amour d’Aimer, c’est de ne pas (assez) aimer. Certain/e/s se souviennent peut-être de cette question angoissée d’une moniale à son directeur de conscience : « Est-ce que j’aime ? ». La réponse suit tout aussitôt dans la lettre de Paul : L’Amour « opère en nous le vouloir et le faire ». Et puis « rien n’est impossible à Aimer » (Luc 18, 27).

 

     la rouquine déjà grisonne

     prématurément vieillie

     la pluie est si monotone

     et les nuages sont si gris

 

     avant que le vert la console

     d’une belle mise en plis

     elle répète son rôle

     aux longues heures de l’ennui

 

     elle prend une mèche folle

     dans ses doigts de fée subtile

     et la ramène vers elle

     tout au fond de son cœur tranquille

 

     et espère la ritournelle

     de l’été aux mains habiles

     qui refera avec elle

     danser la fin de notre exil

 

30 mai 2013

 

Si un/e chrétien/ne ne doit pas être antisémite, c’est parce qu’il elle se sait « spirituellement sémite ». Un/e disciple d’Aimer sait que la spiritualité, l’esprit, n’est ni sémite, ni celte, ni slave, ni indienne, ni chinoise… Elle/il aime les Juifs, les Arabes (qui sont aussi des Sémites), les Celtes, les Slaves, les Indiens, les Chinois… parce qu’elle il sait qu’Aimer aime tous les humains sans distinction de race, de peuple, de langue, de culture, de religion… Chaque personne humaine est invitée à vivre de la vie d’Aimer, et il elle la vit à la mesure de l’accueil qu’elle il lui fait en recevant son esprit. C’est comme telle que les disciples d’Aimer aime toute personne.

On peut conjecturer que Yeshoua a accueilli l’esprit d’Aimer de tout son désir humain d’infini et qu’il a atteint à la perfection humaine de l’Amour éternel dans la dépossession ultime de la mort. Ce que le christianisme appelle le Mystère de l’Incarnation peut nous éclairer, car il a fait l’objet de recherches approfondies sur cette perfection d’un humain dans l’accueil d’Aimer (même s’il a cru devoir faire de Jésus un dieu). Le concile de Chalcédoine (451) a retenu que le Christ Jésus est une seule personne et qu’il a deux natures, l’une humaine et l’autre divine, unies entre elles « sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation » (asugkhutôs atrettôs adiairetos akhôristos). Mais qu’entendaient les pères conciliaires de Chalcédoine lorsqu’ils parlaient de nature (phusis) et de personne (hupostasis) ? Les sens de ces mots n’ont pas cessé d’évoluer dans la philosophie grecque et dans ses héritières occidentales.

Au risque certain d’être taxé d’hérésie par les autorités théologiques chrétiennes, on dira ici de Yeshoua qu’il était bien lui-même un humain, un humain dernier et qu’en tant que tel il participait intimement à la vie d’amour de l’Eternel/le. Le « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21, cf. 14, 11) dit tout ce qu’il possible d’en dire et tout ce qu’il suffit d’en dire. On ne peut comprendre conceptuellement cette intimité (cette unité qui n’est pas une unicité), mais on peut la connaître à la mesure de l’amour que l’on accueille de l’esprit d’Aimer (« qui aime connaît l’Eternel »). Inutile de nous casser la tête à vouloir la comprendre avec des mots et des concepts puisqu’il est avéré qu’il s’agit d’une réalité incompréhensible reconnue comme telle par l’utilisation du mot « mystère » dans la théologie chrétienne.

S’intéresser à ce mystère peut cependant ne pas être une vaine curiosité : Il concerne toutes celles et ceux qui cherchent à accueillir Aimer dans leur vie avec les autres. « Qu’ils soient tous un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’ils soient aussi un en nous ». La divinisation dont parlent les Pères grecs, ce n’est rien d’autre que ce partage commun de la vie d’Aimer « sans confusion ni séparation ». (L’agapè n’est pas un amour fusionnel, elle est respect autant que tendresse).

 

     le ramier qui se cogne sur la vitre

     trompé par son image ou par le vide

     découvre ce qui à l’esprit est sondable

     mais demeure à la chair infranchissable

 

     l’intime par l’amour se laisse ouvrir

     mais la peau diaphane ne se mire

     que pour laisser deviner le mystère

     d’un infini que toujours on espère

 

31 mai 2013

 

Une victime qui ne pardonne pas reste à la porte de l’Amour, dans le monde de la philia et du neïkos. L’absence de pardon, c’est l’esprit de vengeance, un mal pour la victime  qui ne peut retrouver la paix intérieure comme pour le bourreau qui ne peut être touché par l’offre de pardon et se repentir.

Pardonner, ce n’est pas oublier. Tout ce que nous avons vécu, et surtout « l’impardonnable », demeure dans notre mémoire, dans notre inconscient, et il peut ressurgir à tout moment. Le pardon est une force de l’esprit d’Amour qui dissout toute hostilité, toute animosité, tout ressentiment à l’égard des autres, quels qu’ils soient. Le pardon, surtout celui de « l’impardonnable » qui habite l’inconscient d’un Juif, d’un Khmer, d’un Tutsi… est un impossible qu’Aimer rend possible. L’invocation à Aimer, la demande de son esprit (Luc 11, 13) opère cette dissolution de la haine, du neïkos.

 

« Le centuple en cette vie » (Marc 10, 30) lorsque l’Amour vous dépossède de tout votre avoir, y compris de votre ego, c’est d’abord la liberté : la libération de la philia et du neïkos, des attirances et des répugnances, de l’asservissement au désir de plaisir et à la peur de la souffrance et de la mort. Fini l’esclavage des libido sentiendi, sciendi et dominandi. C’est la liberté face aux autres extérieurs : finies la honte et l’honneur de la shame culture. Et c’est la liberté face à l’autre intérieur : finies la mauvaise et la bonne conscience, les sentiments de culpabilité et d’innocence de la guilt culture. Finies également l’asservissement à la doxa, à l’opinion du milieu familial, social, politique, artistique… (au diable les modes et les courants de pensée, y compris philosophiques !).

Cette liberté du « centuple » fait partie des dons de l’esprit d’Aimer qu’Isaïe a annoncés, des fruits de l’esprit que Paul a décrits : « Esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété, esprit de crainte de l’Eternel » (Isaïe 11, 2s). « Le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la serviabilité, la bonté, la confiance dans les autres, la douceur, la maîtrise de soi » (Galates 5, 22s).

 

     l’arôme de la Chine se dégage

     du bol en sa buée fragile

     combien de siècles ainsi subtils

     montent de la mémoire du vieux sage

 

     inspirons le raffinement suave

     de l’Orient extrême qu’il

     nous donne parmi ses dix mille

     chaque jour pour entrer dans son partage

 

1er juin 2013

 

Test du matérialiste : « Croyez-vous à la télépathie ? » Une réponse hésitante suffit pour dire que le test est négatif. Un vrai matérialiste ne croit pas à l’âme, il n’existe pour lui qu’une matière physico-chimique d’où les communications extrasensorielles sont absolument exclues. (Il ne peut que prendre parti pour les neurosciences contre la psychanalyse dans la querelle du traitement des maladies mentales). Un/e chrétien/ne authentique ne peut pas se dire matérialiste, un/e disciple de Yeshoua encore moins dans la mesure où elle il vit intensément dans ses appels (« télépathiques ») à l’esprit de l’Eternel afin d’aimer de son Amour.

 

« Sans confusion ni séparation ». La formule du Concile de Chalcédoine décrit assez bien la relation d’altérité positive qui lie l’Être infini et les êtres finis, et plus particulièrement Aimer et Yeshoua où cette relation fut parfaite, du moins à partir de sa mort-résurrection. Cette relation parfaite est l’idéal de celles et ceux qui cherchent à « entrer dans le Royaume des cieux », à vivre de la vie éternelle d’Aimer. Elle ne peut être la fusion dont on dit, peut-être à tort, que c’est l’idéal de l’hindouisme. C’est la plus forte intimité pensable et réalisable de l’altérité positive. C’est l’idéal de la vie sociale : « Qu’ils soient tous un, comme toi, père, tu es en moi et moi je suis en toi. Qu’ils soient aussi un en nous » (Jean 17, 23).

 

Dire que pour un Juif, et d’ailleurs pour tout être humain, il est inacceptable de renoncer à sa famille pour suivre Yeshoua, c’est ne pas connaître le langage et le mode de pensée de Yeshoua. « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » (Matthieu 10, 37). Il s’agit simplement de passer de la philia à l’agapè, de la « chair » à « l’esprit ». C’est ce que Yeshoua a fait lui-même et qu’il a expliqué en disant : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? Etendant la main et montrant ses disciples, il ajouta : voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de mon père des cieux est mon frère et ma sœur et ma mère » (Luc 12, 48ss). Faire la volonté du père des cieux, ce n’est rien d’autre que partager son amour et aimer tout un chacun d’agapè avec tendresse et respect, (y compris Yeshoua lui-même. Yeshoua n’est pas un gourou auquel on sacrifierait sa famille). « Être digne » de Yeshoua, encore une fois, c’est partager l’amour d’Aimer pour tout être.

 

     sable rocher mer glauque ourlée de blanc cassé

     la plage de Belle-Île ici donne à penser

 

     le sable qu’au rocher la mer a arraché

     en chacun de ses grains est prêt à échanger

 

     le rocher arrêté depuis des millénaires

     dessine en ses arêtes un jeu de ses matières

 

     la mer que l’on devine est là-bas incessante

     en doux baisers humides et paroles cassantes

 

     chacun vit à son rythme et l’œil ici qui pense

     sait le sien plus rapide en sa quête de sens

   

 

 

2 juin 2013

 

La maîtrise de soi, egkrateia, est un des fruits de l’Esprit mentionnés par Paul. On peut d’ailleurs hésiter sur la traduction du terme grec. Le latin choisit de l’expliciter en trois mots : « modestia, continentia, castitas« , insistant sur la maîtrise de la sexualité. La traduction anglaise de la New King James Version donne « self-control« , littéralement identique à celle de la Bible de Segond. La Bible de Jérusalem donne aussi « maîtrise de soi », et ajoute « chasteté » en note… La suite du texte de l’épître laisse cependant entendre qu’il s’agit de la maîtrise de toutes les libidos : « Ceux qui sont du Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l’Esprit, laissons-nous aussi conduire par l’Esprit » (Galates 5, 24s).

On voit que pour Paul les fruits de l’esprit coïncident en quelque sorte avec la mort-résurrection où s’accomplit la totale dépossession-libération de la chair au profit de l’esprit. Participer à la vie d’Aimer comme Yeshoua l’a fait conduit à une maîtrise de soi qui est une maîtrise des attirances et des répugnances (de la philia et du neïkos) qui règlent la vie de l’humain premier. Ce n’est évidemment pas une maîtrise de soi au service de l’égo possessif et dominateur, c’est une maîtrise de soi au service de l’Amour parce qu’elle est le fruit de l’Amour agissant par son esprit.

 

Yeshoua est né juif, mais il est mort-ressuscité humain universel, citoyen du monde. L’Amour affranchit des limites de la culture, de la condition sociale, du sexe (du genre)… : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme » (Galates 3, 28). « Il n’y a ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni Barbare ni Scythe, ni esclave ni homme libre, mais Christ (l’Amour d’Aimer) tout en tous » (Colossiens 3, 11).

 

     dix mille paraboles d’or

     dans l’herbe admirent le soleil

     lorsqu’elles boivent ses paroles

     on dirait qu’elles s’émerveillent

 

     l’amour que leur mère leur donne

     chacune en a sa part et toutes

     lorsqu’à lui elles s’abandonnent

     l’ont en entier sans aucun doute

 

     elles se ferment au couchant

     dans le silence elles méditent

     sur l’absence de leur amant

     pour qu’il leur revienne au plus vite

 

     dans l’herbe sombre de la nuit

     elles espèrent la lumière

     veilleuses au cœur desquelles luit

     la foi jusqu’à l’heure dernière

 

3 juin 2013

 

Pour le pouvoir sacerdotal de son époque, Yeshoua était un hérétique, un hérétique déclaré, radical, agressif même, et le pouvoir sacerdotal l’a traité comme l’on sait : il l’a éliminé. Le pouvoir sacerdotal catholique a fait de même avec ses hérétiques en créant  l’Inquisition, montrant à l’évidence qu’elle était en cela infidèle à la vérité dont Yeshoua avait été le témoin. L’Amour, qui est cette vérité, ne rejette, et à plus forte raison n’élimine personne. Et pourquoi certains chrétiens ont-ils persécuté les juifs si ce n’est parce que ces chrétiens n’étaient pas « de la vérité, « de l’Eternel », de l’Amour ? (Jean 18, 37, 8, 47).

 

« Sans confusion ni séparation » : un archétype de la relation d’altérité positive. Le type en est la relation de l’Être infini et des êtres finis, mais il régit idéalement toutes les relations : entre les humains dans le couple, la famille, la société, dans l’humanité tout entière. Et aussi dans le travail, le loisir, la recherche surtout où il s’appelle interdisciplinarité et transdisciplinarité. Dans la recherche inspirée par cet esprit de relation d’altérité positive, chaque discipline garde sa singularité, mais elle concerte avec d’autres, avec le maximum d’autres. Ainsi la recherche en physique quantique ne peut faire l’économie d’une réflexion philosophique sous peine d’être menée inconsciemment par les présupposés de la doxa philosophique qui l’imprègne à son insu. De même l’esprit écologique est un esprit qui met en œuvre le « sans confusion ni séparation » de façon systématique dans sa sollicitude universelle. Elle tient compte de tous les êtres de notre planète, de chaque être selon son être et selon sa relation à tous les autres.

 

La poésie qui paraît dans la présente relation journalière est d’une forme particulière parmi dix mille possibles. Il est certain cependant qu’elle se situe en marge de tout courant esthétique, et cela témoigne de sa libération de la doxa, libération impliquée dans l’Amour.

 

     marche dans la montagne

     et marche dans la plaine

  

     marche en la solitude

     marche en la multitude

 

     marchons sur les chemins

     et marchons dans les champs

 

     marche sous le soleil

     et marche sous la pluie 

  

     marche dans les brouillards

     marche dans les clartés

 

     marchons dans les forêts 

     marchons sur les orées

 

     marche dans les aurores

     marche dans les couchants

 

     marchons en devisant

     marchons en nous taisant

 

     marchons dans les villages

     marchons dans les cités

 

     marchons au bord des lacs

     au bord des océans

     et le long des rivières

     et le long des étangs

 

     marchons avec l’amant

     marchons marchons marchons

     marchons éperdument

 

4 juin 2013

 

S’il est vrai comme l’ont dit Sénèque*, Spinoza et quelques autres que la récompense de la vertu c’est la vertu, c’est-à-dire, en termes évangéliques, que l’Amour est la récompense de l’Amour, alors l’éternité c’est maintenant. Qui vit et aime pleinement de l’Amour éternel vit l’éternité maintenant. Et si l’on a pu accuser des chrétiens de faire le bien ici-bas afin d’être récompensés dans l’au-delà, c’est que ces chrétiens-là ne vivaient pas de l’Amour éternel. Cohérent, non ?

*Le stoïcien Sénèque : « Tu veux savoir ce que je demande à la vertu ? Elle-même. Aussi bien n’a-t-elle rien de mieux : elle-même est son prix » (Le Bonheur).

 

De même que nous connaissons intellectuellement le monde physique par nos sens, en particulier par la vue grâce à la médiation de la lumière, de l’œil, du nerf optique et du cerveau en ses dix mille synapses, de même nous prenons connaissance des principes d’identité et de causalité en pensant cette connaissance du monde physique*. Mais ces principes existent indépendamment de la connaissance que nous en avons, ils existent de toute éternité parce qu’ils sont essentiels à l’être et que l’être existe depuis toujours et pour toujours. Heureuses heureux celles ceux qui osent penser toutes choses, les penser selon les principes d’identité et de causalité.

* »Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu + nisi intellectu ipse. Rien n’existe dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans les sens, si ce n’est l’intelligence elle-même » (Aristote, Thomas d’Aquin, Locke, Hume, Berkeley + Leibniz).

 

     au bord de l’eau qui jamais ne revient

     solitaire un harmonica mêle ses larmes

     aux cendres de ses souvenirs

 

     sur la surface où l’écho se désarme

     cherche-t-il au passage à trouver un soutien

     un élan vers son avenir

 

     prolonge-t-il ses pleurs transfigurés

     pour l’oreille un instant qui s’étonne et s’arrête

     autant qu’il le fait pour la sienne

 

     dans l’espace où le deuil se change en fête

     le temps ici qui passe et donne son fruit mûr

     que la mémoire le retienne

     

5 juin 2013

 

Une conscience que la Vérité (de l’Amour) libère (Jean 8, 32) se sent le droit / le devoir de remettre en question les dogmes religieux, y compris ceux des religions dites révélées, et à commencer par celle qui éventuellement l’a vue naître et grandir. L’Amour éclaire la conscience humaine (« la Vie est la lumière des humains » Jean 1, 4). Parce qu’il est la valeur suprême, il est la mesure de toutes les valeurs. Parce qu’il implique la liberté et l’égalité, il juge les valeurs patriarcales, et c’est ainsi qu’il condamne l’inégalité des sexes dans les cultures et les religions patriarcales.

La mesure des libertés et des égalités humaines, c’est la liberté égalitaire / l’égalité libertaire de l’Amour. Yeshoua nous en a donné l’exemple et la raison. L’exemple a été de faire un geste de serviteur en lavant les pieds de ses disciples et de dire qu’il était parmi eux comme celui qui sert à table (Jean 13, 1-5; Luc 22, 27). La raison de son geste et de son attitude, on la comprend lorsqu’on se souvient de ce qu’il a dit à Philippe : « Qui me voit voit le Père » (Jean 14, 9). On comprend qu’Aimer est bien Aimer, l’Amour, le Tout-aimant, serveur et serviteur de tout être parce qu’il traite d’égal à égal avec  tout être. Ahurissant pour ceux et celles qui croient au Dieu tout-puissant !

Comme toutes les libertés humaines, la liberté d’expression est ici inspirée et réglée par l’Amour. Elle ne peut pas blesser les personnes, mais elle ne peut pas ne pas être violente avec l’injustice.

 

« Sans confusion ni séparation », formule précieuse pour connaître et décrire tout organisme, à commencer par le plus infime, l’atome, et puis la cellule vivante, et puis la chair (corps/âme, physique/psychique) des humains, et puis la société… Tout organisme vit par la relation, par l’union « sans confusion ni séparation » de ses individualités, qui elles-mêmes vivent par la même relation de leurs composants.

On peut conjecturer que le lien qui unit les composants d’un organisme par la communication et l’organisation spatio-temporelle est psychique, mais cette conjecture n’est évidemment pas acceptable pour le matérialisme. Quoi qu’en pense Jean-Pierre Changeux, on dira ici que son Homme neuronal ne peut exister sans psychisme.

 

     entre le champ et le chemin    en terre libre

     deux grillons se répondent    l’espace vibre

 

     combien de temps leur faudra-t-il pour qu’ils se sentent vivre

     l’un avec l’autre d’une même fibre

 

6 juin 2013

 

« Sans confusion si séparation ». Les théologiens de Chalcédoine ont cherché à comprendre ce qu’était la divinisation de Yeshoua, ce qu’ils croyaient être l’incarnation de Dieu dans un homme, et ils se sont mis d’accord sur une formule qui leur semblait sans doute la meilleure ou la moins mauvaise. Les théologiens indiens du vedanta avaient inventé le concept d’advaïta, de non-dualité, pour décrire la relation de l’Incréé et du créé, l’unité transcendantale du brahman et du jîvâtman, de l’infini et de l’âme. Formule paradoxale puisqu’elle exprime une unité parfaite, et même une sorte d’unicité, mais qu’elle l’exprime sous une forme négative qui donne à penser à une réalité incompréhensible (Quelle différence entre le non-deux et l’un ?) De son côté Nicolas de Cues a désigné l’être infini divin comme le non-autre des êtres finis, formule/concept similaire à celle de la non-dualité.  

On a parlé aussi d’intimité pour tenter d’exprimer cette relation « sans confusion ni séparation ». Augustin disait faire l’expérience de l’Eternel comme d’un Être plus intime à lui-même que lui-même : « intimior intimo meo« . Dans le Coran il est dit que Allah est « plus prés de l’homme que sa veine jugulaire » (50, 16). Giordano Bruno parlait de « présentissime présence ». Pour Thomas d’Aquin, « opportet quod Deus sit in omnibus rebus et intime« , Dieu est nécessairement présent en toutes choses, intimement. Yeshoua avait déjà dit tout ce qu’il fallait dire : « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21).

 

Le « sans confusion ni séparation » s’applique aussi à l’union, à la relation du physique et du psychique dans la matière, du corps et de l’âme dans la chair. Union/relation incompréhensible, inconceptualisable. Et cette impossible conceptualisation pousse la raison, soit à réduire l’âme au corps (l’esprit aux neurones) et c’est le matérialisme, soit à réduire le corps à l’âme, et la philosophie a connu également cette invraisemblable position spiritualiste. Cependant une philosophie, une pensée qui accorde autant, sinon davantage d’importance à l’intuition qu’à la réflexion, au « cœur » qu’à la « raison » pascalienne, a une connaissance, un savoir savoureux de cette réalité du réel.

 

Lorsqu’on entend des spécialistes de Montaigne y lire tout autre chose que ce qu’on y lit soi-même, on se met à douter de sa propre interprétation. On la repense donc pour l’éprouver. Mais pourquoi ne tiendrait-on pas à sa propre opinion ? La Vérité de l’Amour n’éclaire-t-elle pas les consciences qui l’accueillent ? « La vraie Lumière propose sa lumière à tout humain » (Jean 1, 9).

 

     est-ce pourpre carmin ou amarante

     la coquelourde livre enfin ses lèvres

     et le soleil se penche et se relève

     enivré de l’amour de son amante

 

     pourquoi brillerait-il de tous ses feux

     pourquoi brûlerait-il de cette ardeur

     pendant aussi longtemps ces milliards d’heures

     d’attente s’il n’avait en tête cet enjeu

 

     quand il sera enfin dans son trou noir

     concentrant ses pensées et ses désirs

     il se préparera un nouvel avenir

     avec les coquelourdes en sa mémoire

 

     depuis l’éternité des  fleurs sans nombre

     aux noms et aux nuances inconnues

     avec d’autres soleils sont apparues

     pour que l’amour ne cesse de sortir de l’ombre

       

7 juin 2013

 

« Beaucoup / tous sont appelés, peu sont élus » (Matthieu 22, 14, 20, 16). Combien entrent dans le Royaume des cieux, combien sont jugés dignes de la résurrection ? (Luc 18, 25, 20, 35). Car la résurrection, c’est déjà maintenant : « Vous êtes ressuscités avec Christ » (Colossiens 3, 1). Être ressuscité, c’est simplement vivre la vie de l’éternel Amour, « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21). Ce que deviennent les ressuscités avec Christ après la disparition de leur chair n’en est que la suite logique.

Mais franchir la porte du Royaume des cieux n’est pas une mince affaire, car l’Amour fait renoncer à tout ce que l’on possède, y compris à son petit moi (ou à son gros). Il faut se faire violence pour y entrer, y mettre toutes ses forces : « Le Royaume des cieux se force, et les forts s’en emparent » (Matthieu 11, 12, Luc 16, 16). C’est impossible aux humains, c’est au-dessus des forces humaines. Il y faut la force de l’esprit d’Aimer, ce que la théologie chrétienne appelle la grâce, qui n’est jamais refusée à celles et ceux qui la demandent (Luc 11, 37).

La seule force stoïcienne n’y peut parvenir. Montaigne le rappelle à la fin de son long essai intitulé « Apologie de Raimond Sebond ». Citant Sénèque, « Ô la vile chose et abjecte que l’homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité », il commente : « Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que de l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. (on pense au baron de Crac, au baron de Münchhausen qui prétendait s’élever dans les airs en se tirant par les cheveux). Ni que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main ; il s’élèvera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes (variante de 1588 : par la grâce divine mais non autrement). C’est à notre foi chrétienne, non à sa vertu Stoïque de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose » (Essais, livre second, chapitre XII, pp. 351 et 608 éd. folio classique de Gallimard). (Cela ferait-il de Montaigne un athée comme certains athées voudraient le (faire) croire ? On croit rêver).

 

Toujours chercher les causes. Pourquoi l’Eglise a-t-elle édulcoré l’Evangile ? Pourquoi en a-t-elle fait un judaïsme bis, un religion ? Pourquoi continue-t-elle d’ignorer l’Amour et sa radicale pauvreté ?

 

     repérage ou exploration

     volète ici un machaon

     deçà-delà sa liberté

     a des allures d’éternité

 

     en sa simple désinvolture

     au royaume de la nature

     ignorant la propriété

     il se permet des privautés

 

     oubliant qu’en une autre vie

     et en d’autres péripéties

     il a connu l’eau et la terre

     il se donne au feu et à l’air

 

     ainsi va-t-il d’une naissance

     à l’autre pour trouver le sens

     des éléments qu’il va transmettre

     avant d’avoir à se démettre

 

     dans la merveille de l’instant

     qui passe et lui donne le temps

     il vit sans nul autre souci

     que celui de faire merci

 

8 juin 2013

 

Lorsque les catholiques parlent de réévangéliser l’Eglise, ils sont amenés à s’interroger sur les causes de sa désévangélisation. A quel moment et pourquoi le message révolutionnaire de Yeshoua s’est-il perdu, s’est-il du moins édulcoré ? L’Eglise a réduit à une option, à des « conseils évangéliques », la recherche du Royaume des cieux, de l’Amour agapè absolu de l’Eternel. Yeshoua avait dit au jeune homme riche : « Si tu veux être parfait »… Si tu veux aller plus loin que la Thora et que son « tu aimeras ton prochain comme toi-même », dépossède-toi de tout ton avoir. Et face à sa réaction attristée, il avait réaffirmé l’exigence impossible de cette dépossession totale comme condition nécessaire pour franchir la porte étroite du Royaume (Matthieu 19, 21-24). L’entrée dans le Royaume, l’accès à la divinisation, demande la perfection de l’Amour : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48).

Lorsque le christianisme est devenu religion d’Etat et que l’on a commencé à baptiser les « païens » de force et/ou par de la manipulation psychologique, cela impliquait que les chefs de l’Eglise avaient oublié l’essence de l’Evangile. L’extraordinaire, c’est qu’ils en ont gardé le texte parce qu’ils l’avaient sacralisé, et c’est qu’il s’est trouvé au fil des siècles des femmes et des hommes qui y ont découvert le message de Yeshoua dans toute sa pureté. Sous le pontificat d’Innocent III (1198-1216), la papauté était au sommet de son règne, de sa puissance et de sa gloire, faisant la loi aux souverains de l’Europe, imposant Othon IV à l’Allemagne, jetant l’interdit sur Philippe Auguste en France, réduisant Jean sans terre au rang de vassal en Angleterre. C’est alors que parut François d’Assise (1182-1226).

Notre frère François lance un retour à l’Evangile, à la perfection de l’Amour. Il lui faudra des trésors d’intelligence spirituelle pour naviguer entre son éthique de conviction et son éthique de responsabilité. Sera-t-il inspiré de convoquer un nouveau concile ?

 

On ressort ces jours-ci une petite phrase célèbre de Jean-Paul Sartre : « Penser, c’est ne pas être dans le mouvement ». Ambiguïté, polysémie du « c’est », de la copule. Elle peut désigner une essence, une qualité, une analogie, une implication… « l’Etat c’est moi », « l’homme est un animal raisonnable », « labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France » « la droite au pouvoir, c’est la fin des trente-cinq heures »… Avec Sartre, la liberté est l’essence de l’être humain, et l’on comprend que pour lui la pensée vraie doive se libérer du « mouvement », de la doxa, de la tradition philosophique…, se distancier de l’épistémologie de son époque, se faire inactuelle… Avec Yeshoua, l’inactualité, celle de la vérité évangélique, est une implication de l’Amour libérateur. La liberté évangélique ne surgit pas du néant sartrien (ex nihilo nihil fit, de rien, rien ne sort), mais de l’être, de l’Être de l’être qui est Aimer.

 

     l’air chaud qui lèche leur visage

     s’en vient du fond de l’horizon

     porteur de l’amoureux voyage

     aux exilés de la maison

 

     ce qu’il chuchote à leur oreille

     d’une voix incompréhensible

     se traduit pour l’esprit qui veille

     dans leur cœur en message audible

 

     plus subtils que les mots des hommes

     plus vastes que les mots des femmes

     tous ces chants que le vent fredonne

     pénètrent jusqu’au fond de l’âme

 

     la chaleur des baisers légers

     qui effleurent leur joue lucide

     dans le cœur descend se loger

     transmuée en amour fervide

 

     les marcheurs des chemins de l’air

     qui s’enivrent de son vin doux

     y reconnaissent le mystère

     de l’univers qui vit en nous

 

9 juin 2013

 

« Gloria Dei vivens homo, vita autem hominis visio Dei : la gloire de Dieu c’est l’humain vivant, et puis pour l’humain vivre c’est voir Dieu ». Les chrétiens continuent de citer cette parole d’Irénée de Lyon (c. 120-c. 202), mais la théologie qu’ils en tirent est une théologie judaïsante fondée sur l’idée d’un dieu tout-puissant. Il faut la penser selon l’Evangile. Il faut savoir ce qu’est avec Yeshoua la gloire, la vie et la vision.

La gloire, en hébreu la kavod, en grec la doxa (le mot a aussi ce sens), c’est la manifestation visible d’une réalité invisible. Si l’on admet avec Jean que « Dieu est Amour », sa manifestation est celle de l’Amour, et non celle de la puissance. Nous manifestons la gloire d’Aimer dans la mesure où nous aimons : « Qu’ils soient un comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’ils soient un en nous, et que le monde puisse ainsi reconnaître que tu m’as envoyé. Et la gloire que tu m’as donnée (en manifestant l’Amour), je la leur ai donnée afin qu’ils puissent être un (dans l’Amour) comme nous sommes un. Moi en eux et toi en moi, qu’ils puissent être parfaitement un, et que le monde puisse savoir que tu m’as envoyé, et que tu les a aimés comme tu m’as aimé » (Jean 17, 21ss). L’Amour que vivent les fidèles de l’Evangile manifeste, révèle, fait découvrir au monde l’Amour d’Aimer d’abord manifesté par Yeshoua.

 

Vivre de la vie d’Aimer, c’est Aimer. « L’humain vivant » c’est celui qui partage la vie d’Amour de l’Eternel. Lorsque Yeshoua dit qu’il est venu afin que nous ayons « la vie, la vie en abondance » (Jean 10, 10), il dit qu’il nous permet d’aimer comme Aimer aime, d’aimer de cette pure altérité positive que l’on appelle agapè et qui est l’essence de la « vie divine ». Être vivant c’est, pour un humain, vivre l’Amour de l’Eternel.

Si cette vie est donnée par Irénée comme équivalant à la « vision de Dieu », c’est que cette vision de l’Eternel invisible est le partage de son intimité d’Amour et de sa joie parfaite. C’est ainsi qu’il a pu dire à ses disciples avant de devenir matériellement invisible dans la mort : « Un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me verrez, car je vais au Père… Je vous reverrai et votre cœur se réjouira, et votre joie, personne ne pourra vous la prendre. Et ce jour-là vous ne me demanderez rien. Je vous l’assure, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Vous n’avez encore rien demandé en mon nom. Demandez, vous recevrez, et votre joie sera totale, accomplie (peplêrômenê). Il faut savoir que le texte grec n’emploie pas le même verbe pour dire  : « vous ne me verrez plus » (theôreite) et pour dire « vous me verrez » (opsesthé). La vision physique se change en vision spirituelle. C’est aussi opsesthé qui apparaît dans le texte grec lorsque Yeshoua dit à Nathanaël  qu’il « verra » les cieux ouverts (Jean 1, 51).

La petite phrase d’Irénée se comprend mieux lorsqu’on la relie à cette autre plus connue encore : « Dieu est devenu humain afin que les humains deviennent Dieu ». Manifester Aimer en le vivant, c’est vivre dans le face à face intime avec Aimer. Mais aucun langage ne peut exprimer cette ineffable réalité. Les pauvres mots ne peuvent pas nous servir à la comprendre, mais ils peuvent nous inviter à la rechercher et à la connaître en la vivant.

 

D’où vient que les médias nous parlent toujours plus de violence ? Sont-ils mieux informés qu’avant ? Pensent-ils que la violence fait recette auprès des auditeurs, des spectateurs et des lecteurs ? La violence augmente-t-elle autant qu’ils le donnent à entendre ?

 

     les doigts violonistes vibrent avec les cordes

     la pensée musicienne leur transmet ses ordres

 

     sans la main de l’archet elle ne peut rien faire

     ni sans la chair saisie frémissant tout entière

 

     l’air complice du temps porte la mélodie

     de l’esprit créateur à l’oreille éblouie

 

     ô l’étonnante chose   la pensée cartésienne

     partage la ferveur de la chair quotidienne

 

10 juin 2010

 

L’Eternel ni ne condamne ni ne pardonne, l’Eternel Aime. Qui n’accueille pas son Amour se condamne, qui l’accueille se pardonne. (« Il lui est beaucoup pardonné puisqu’elle a beaucoup aimé » (Luc 7, 47).

Aimer est Elle et Il autant que ni Elle ni Il. Aimer est Aimer : « Ehiè ashèr èhiè, je suis qui je suis » (Exode 3, 14).

 

La violence fait partie intégrante de l’humain premier. La Bible le donne à entendre avec l’histoire mythique de l’enfant du premier couple, Caïn meurtrier de son propre frère. La violence, c’est le neïkos, la force répulsive du cosmos, indispensable à sa marche avec son opposée la force attractive de la philia. (« Without Contraries is no progression. Attraction and Repulsion, Reason and Energy, Love and Hate. Sans Contraires, pas de progression. Attraction et Répulsion. Raison et Énergie. Amour et Haine », dit Blake (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 3). En l’humain premier, la violence c’est thanatos (l’opposé d’eros), c’est la « libido dominandi » en action. Le passage de l’humain premier à l’humain dernier, du psychique / charnel au pneumatique / spirituel, dissout la violence dans l’agapè qui la transmue en respect.

Celles et ceux qui luttent contre la violence et pour la paix dans l’agapè sont celles et ceux qui se divinisent en devenant participants de l’Eternel : « Bienheureux les artisans de paix, car on les appellera fils de Dieu » (Matthieu 5, 9). Œuvrer pour la paix, c’est s’entremettre entre des personnes qui se querellent, entre des peuples qui se font la guerre. Mais c’est d’abord accueillir en soi la paix gratuite que donne Aimer, et qui n’est pas la paix que donne le monde intéressé (Jean 14, 27). Si l’on croit à l’aura et à la télépathie de la prière, c’est aussi la rayonner par la pensée bienveillante.

« Le Royaume des cieux souffre violence, et les violents s’en emparent » (Matthieu 11, 12). Celles et ceux qui veulent justifier la violence en s’appuyant sur cette parole de Yeshoua ne connaissent pas Yeshoua. Le texte grec original de Matthieu dit : « ê basileia tên ouranôn biazetaï, kaï biastaï arpazousin autên ». Arpaza signifie « prendre de force« , biazo signifie « entrer de force » (bia c’est la force, parfois aussi la violence). Le latin a traduit : « Regnum coelorum vim patitur, et violenti rapiunt illud, optant pour le sens violent, encore que vim signifie aussi « force, vigueur, énergie ». Ce que Yeshoua a voulu faire savoir, c’est que le passage de la chair à l’esprit, l’entrée dans l’agapè pure du Royaume des cieux demande que l’on y consacre toutes ses énergies. C’est l’équivalent du « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit » (Luc 10, 27).

Yeshoua a dit aussi qu’il fallait « s’efforcer d’entrer par la porte étroite » (Luc 13, 24). « S’efforcer », traduit « agônizesté » : « lutter, se battre, s’efforcer ». Le latin a traduit par « contendite » : « tendre avec effort, tâcher, s’efforcer, lutter… » Quel qu’ait pu être le terme araméen utilisé par Yeshoua, il devait parler d’effort violent. Violent a d’ailleurs aussi en français le sens d’intense, d’énergique, d’ardent, de fervent… C’est avec cette intense ferveur que Yeshoua a souhaité sa mort-résurrection: « épithumia épéthumêsa » que le latin traduit littéralement : « desiderio desideravi« , répétition d’intensité propre au génie de la langue araméenne, et que l’on a traduit en français par « c’est avec un fervent désir que j’ai désiré manger cette pâque avec vous avant de souffrir », ou « j’ai désiré ardemment manger… » (Luc 22, 15). « Rien de grand ne s’est jamais fait sans passion » (Friedrich Hegel).

 

     les vitres près du chantier vibrent

     dans l’air complice

     frémissent

     de messages discrets qu’interprète le sage en inconscience libre

 

11 juin 2013

 

« Vous voulez croire ? Abrutissez-vous ». Formule ahurissante et que l’on rejetterait avec indignation si elle n’était de l’immense Pascal. C’est bien le problème : lorsqu’on sacralise un auteur, un écrit, on ne peut le lire qu’avec un immense respect. Si l’on admet cependant que Yeshoua a désacralisé le temps, l’espace et donc la totalité de ce qu’ils encadrent, on se sent libre de désacraliser la Bible, le Coran, les Vedas… mais aussi, bien sûr, tous les philosophes et tous les penseurs qui font autorité. L’Amour libère la pensée, donne d’oser penser. « Aime, et fais ce que tu veux », aime et pense ce que tu veux. Je peux / je dois donc, au nom d’Aimer, « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment être telle ».

Reste que les choses évidemment vraies devraient n’être reconnaissables comme telles que bien rarement. Le domaine de l’alêtheia est fort restreint, et nous vivons quotidiennement dans le vaste domaine de la doxa, des opinions, qu’il est souvent dangereux et parfois destructeur de transformer en convictions.

On peut ici admettre la bêtise comme une nécessité de la croyance, surtout de la croyance devenue conviction, foi religieuse, philosophique ou autre. Ce que l’on accepte ici de retenir en l’interprétant de « l’abêtissez-vous » de Pascal, c’est que l’approche de l’Eternel n’est pas une approche par compréhension, par raisonnement, par « discours » au sens de Montaigne (« Dieu sensible au cœur, non à la raison »). La compréhension est possessive (c’est le savoir recherché par la libido sciendi). On approche l’éternel Aimer par la connaissance, le savoir oblatif, aimant et non pas possessif. Dostoïevski l’a fait dire à son starets Zosime :

« - assurément ces choses-là ne peuvent pas se prouver, on doit s’en persuader.

- Comment, de quelle manière ?

- Par l’expérience de l’amour qui agit. Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu et de l’immortalité de votre âme. Si vous allez jusqu’à l’abnégation totale dans votre amour du prochain, alors vous croirez indubitablement, et aucun doute ne pourra même effleurer votre âme. C’est démontré par l’expérience. » (Les Frères Karamazov, folio classique p. 100).

Rien de nouveau. Jean avait déjà fait cette expérience de la connaissance d’Aimer dans l’Amour : « Qui aime connaît Dieu » (I Jean 4, 7).

 

     la digitale vient narguer

     plus haute qu’elle la craintive

     qui dans sa faiblesse native

     cherche à l’éliminer

 

     la majestueuse élégance

     qui s’élance vers la hauteur

     chante-t-elle pour sa auteure

     alouette du sens

 

     elle peut ne pas se soucier

     du couteau bref de l’épouvante

     qui de son sang protégé hante

     la dent qui veut tuer

 

     silencieuse sa belle anthère

     invite le chasseur de vie

     à venir féconder l’envie

     que lui donne la terre

 

     l’an prochain comme l’an dernier

     depuis des siècles et pour des siècles

     sa vie en beauté en beauté

     redit l’écho premier

 

12 juin 2013

 

On ne peut accueillir l’Amour d’Aimer sans pardonner, sans pardonner jusqu’à l’impardonnable.

 

On peut lire un texte pour le comprendre, on peut aussi le lire pour le connaître. Comprendre est l’œuvre de la chair, connaître est l’œuvre de l’esprit. La chair veut posséder et dominer, elle lit pour posséder du savoir (libido sciendi) et pour dominer les autres (libido dominandi). Elle cherche un savoir qui maîtrise. Maîtriser son sujet gonfle l’ego, face à soi-même et face aux autres, fait briller le causeur, le conférencier… Cela demeure d’ailleurs à demi conscient le plus souvent. Et l’esprit est rarement totalement absent de la quête du savoir.

On peut lire pour connaître et pour apprendre à servir les autres. Si par exemple une étudiante en médecine peut chercher à comprendre la médecine afin de pouvoir exercer une profession honorable et bien rémunérée, elle peut aussi chercher à connaître la médecine afin de servir des malades et sauver des vies. On reconnaît là l’altérité positive, l’Amour, l’esprit d’Aimer.

Plus une société compte de professionnels, de politiques, de gens de loi, de travailleurs de toutes sortes inspirés par l’esprit plutôt que menés par la chair, et plus cette société progresse. A l’inverse, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », de la société, de l’humanité.

La connaissance est l’œuvre de l’esprit. Elle recherche un savoir de communion aux êtres dans l’affection et le respect de tous, de chacune de chacun. Dépossédée d’elle-même, elle participe d’une vie de sollicitude où elle trouve la béatitude. Connaître c’est aimer, aimer c’est connaître. C’est connaître Aimer et participer à sa connaissance d’amour des êtres.

 

Le matérialisme physico-chimique fait œuvre de compréhension charnelle plutôt que de connaissance spirituelle. Dans la recherche scientifique, il est mené par un désir de maîtriser la nature. Il ne peut admettre l’existence d’un psychisme de la matière parce que le psychisme échappe à ses analyses et à ses concepts, et donc à son contrôle. Lorsqu’il voit H2O se décomposer en O et H dans une électrolyse, il demande, sûr de lui et moqueur : « Où elle est, l’eau ? » Ce faisant, il ignore le principe d’identité qui veut que « rien ne se perd, rien ne se crée ». Si l’eau disparaît, il doit bien en rester quelque chose, tout comme elle ne peut apparaître sans un quelque chose en plus de ses éléments : Il y a davantage d’être dans une molécule d’eau, ses propriétés le montrent, que dans les atomes qui la composent. On peut si l’on veut donner à ce quelque chose un nom, on peut l’appeler âme, mais cette nomination est un acte de vaine compréhension. Ce quelque chose est connaissable mais incompréhensible, et aucun nom ne peut le maîtriser.

 

     tous les papillons sont ivres

     tu n’as qu’à les regarder

     ils ne font que tituber

     avant de poser leur livre

 

     ce qu’ils proposent à lire

     qu’ils se posent qu’ils titubent

     est ce que ton âme incube

     en partageant leur délire

 

     regarde-les avec cœur

     tu connaitras des secrets

     qui s’éveilleront discrets

     dans l’âme des profondeurs

 

     la splendeur de leurs couleurs

     manifestera pour toi

     un reflet de cette joie

     qui habite la demeure

 

     lorsque tu y entreras

     devenue un papillon

     ayant perdu la raison

     enfin tu t’envoleras

 

13 juin 2013

 

« Le Royaume des cieux souffre violence… » Pour pardonner, pour pardonner encore et encore et ainsi entrer au Royaume de l’Amour, il faut se faire violence, faire effort. Il faut s’efforcer avec l’appui de la grâce, avec la force de « l’esprit de force » d’Aimer qui « opère en nous le vouloir et le faire ». (Matthieu 11, 12. Isaïe 11, 2. Philippiens 2, 13).

Notre frère François : « prier pour ceux (celles) avec qui nous sommes fâché(e)s ».

 

L’Eternel ne parle pas, jamais. Il n’a pas pu dire à Eve et Adam : « croissez et multipliez, remplissez la terre et soumettez-la. Dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les vivants de la terre » (Genèse 1, 28). La croissance indéfinie de la population humaine et sa domination du monde devait dès le départ mener à la destruction de peuples, d’espèces, de sites et finalement à la mise à mort de la nature parce que cette volonté de croissance s’origine dans la libido, le désir de saisir et d’abolir mené par les forces cosmiques de la philia et du neïkos. L’Eternel Amour ne peut cautionner une croissance destructrice.

L’Eternel n’a pas créé le monde par la parole. Non, l’Eternel ne parle pas ; non, l’Eternel ne crée pas. Ces deux négations ne font qu’un. Créer est l’œuvre d’un dieu tout-puissant imaginé à l’image de l’humain premier désireux de puissance. Et la parole créatrice est un rêve de puissance magique. Lorsque la Bible fait parler l’Eternel, elle ne fait qu’exprimer l’expérience du divin du prophète, et cette expérience n’est pas nécessairement totalement vraie ni son expression totalement juste. Si au dire de la Bible il existe de vrais prophètes et de faux prophètes, on peut penser qu’il existe aussi des prophètes imparfaits, piètres visionnaires et piètres maîtres de la parole.

Si l’on admet que l’Eternel ne parle pas, on comprend que Moïse, bon visionnaire et bon maître de la parole, a fait l’expérience indicible de l’Eternel ineffable et qu’il n’a pu l’exprimer qu’en une pure affirmation d’existence : « èhiè ashèr èhiè, je suis qui je suis ». Des interprètes de tout poil, sans doute mus par leur libido sciendi, ont cependant voulu en tirer une révélation d’un dieu qui parlerait et qui dirait son nom.

William Blake voyait juste lorsqu’il faisait dire à son expérience visionnaire : « Les prophètes Isaïe et Ezéchiel ont dîné avec moi, et je leur ai demandé comment ils osaient si rondement affirmer que Dieu leur parlait ; et s’ils n’avaient pas pensé à l’époque qu’ils seraient incompris, et qu’ils seraient ainsi cause d’imposture.

« Je n’ai ni vu ni entendu Dieu de façon sensible et finie, m’a répondu Isaïe ; mais mes sens ont découvert l’infini en toutes choses, et je me suis alors convaincu, et je le reste, que la voix de la juste indignation est la voix de Dieu. Et donc, sans me soucier des conséquences, j’ai écrit ». (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 12).

 

     l’arbre remue dans le vent

     il remue il est vivant

     l’arbre mort ne remue pas

 

     regarde-le vide-toi

     que son hypnotique danse

     te remplisse de sa transe

 

     le souffle qui le transporte

     te mènera à la porte

     de son âme solitaire

 

     les racines de la terre

     et les racines du ciel

     sont en lui de l’éternel

 

     que son image animée

     en ton âme aménagée

     vive sa vie partagée

 

14 juin 2013

 

On pourra accuser la Spiritualité de l’altérité de se fonder sur une opinion devenue conviction, et par là même dangereuse comme toute conviction religieuse et idéologique. A supposer que ce fût le cas, cette conviction aurait le mérite de ne pouvoir devenir intolérante, destructrice, voire meurtrière comme se sont révélées certaines religions et idéologies. La Spiritualité de l’altérité est non seulement incapable d’intolérance, si ce n’est envers l’injustice, elle est toute bienveillance et bienfaisance à l’égard de tout être.

Cette bienveillance et cette bienfaisance, qui ne font qu’un, sont par ailleurs intrinsèquement tautologiques. La Spiritualité de l’altérité se pense philosophiquement fondée sur l’Être de l’être. L’Être de l’être est altérité positive comme Yeshoua l’a éprouvé dans son expérience de celui qu’il appelait son Père des cieux : « Dieu est Amour ». L’Être de l’être est tout-aimante Agapè, pure bienveillance et bienfaisance à l’égard de son autre qu’est l’infini matériel. (Le dieu tout-puissant est une idole que Yeshoua a renversée, tuée en mourant comme son Père des cieux lui montrait qu’il mourait à son image de tout-puissant : Qui me voit voit mon Père » (Jean 14, 9).

 

Dans son imaginatio vera, mâtinée il est vrai de folle imagination, ce fou de Blake (mad Blake) avait découvert que le pardon est essentiel à l’Amour, à la vie d’Amour tout comme l’est la totale dépossession de soi-même qui lui est intrinsèquement liée : « Forgiveness of Sins which is Self Annihilation, le pardon des péchés qui est auto-annihilation… Jesus is the bright Preacher of LifeBy self-denial and forgiveness of Sin, Yeshoua est le lumineux Prêcheur de la Vie… par le renoncement à soi-même et le pardon du péché » (Jerusalem, planches 98, 77).

Et puis ce raccourci de la Vérité évangélique: « Man is Love : As God is Love, L’être humain est Amour, tout comme l’Eternel est Amour » (op. cit. planche 96). L’essence de l’humain dernier est Agapè, altérité positive en participation à l’Agapè de l’Être de l’être éternel. C’est à atteindre cette essence de soi que l’humain premier est appelé.

 

     ton bouquet de roses déjà

     se fane se flétrit s’en va

 

     consternées leurs têtes s’inclinent

     voyant que leur vie se termine

 

     quand viendra l’heure de partir

     il restera leur souvenir

 

     garderas-tu l’une d’entre elles

     tout un an jusqu’à la nouvelle

     fête    qui à nous tous rappelle

     le temps où tu fus la plus belle

 

     car chaque rose un jour s’annonce

     fleurit et puis un jour renonce

 

     point n’est besoin de la cueillir

     un soir elle va recueillir

     son âme au ventre de Gaïa

     la même un jour qui l’enfanta

 

     tes roses vivent dans nos cœurs

     mère   père frères et sœur

 

15 juin 2013

 

La certitude rationnelle que la matière excède le physico-chimique (la complexification de l’atome à la molécule, de la molécule à la cellule vivante, de la cellule à l’organisme vivant suppose l’action d’un quelque chose d’autre qui cause ce supplément d’être) cette certitude permet de retrouver le secret de la création artistique, poétique en particulier : Elle réhabilite le concept d’âme des choses et leur approche par le langage de l’imagination vraie, imaginatio vera. Le poète qui en prend conscience peut ainsi reprendre le langage des religions cosmiques, quitte à les épurer du sacré pour n’en retenir que la force symbolique. (L’expérience de Yeshoua montre que l’abolition du sacré fait bon ménage avec la pensée en mashal).

L’animisme scientifique peut faire revivre l’animisme poétique mis à mort par le matérialisme. Du moins théoriquement, car le lobby artistique matérialiste continue de le garder dans sa tombe. Il faut s’être libéré de la doxa pour être en Occident un poète animiste, il faut donc aussi ne plus nourrir aucune ambition sociale.

 

La présence de l’Être de l’être à l’intime de tout être le fait être « tout à tous » parce que l’Être de l’être est Amour. On peut ainsi comprendre comment Paul, qui vivait dans l’Amour / en qui l’Amour vivait (« Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » Galates 2, 20) a pu se faire « tout à tous », « serveur serviteur »(Luc 22, 27) des autres comme Yeshoua en participation de la Vie éternelle :

« Annonçant l’Evangile… libre vis-à-vis de tous, je me suis fait le serviteur de tous afin de gagner le plus grand nombre… je me suis fait tout à tous afin d’en sauver au moins quelques-uns… à cause de l’Evangile » (I Corinthiens 9, 18-23). Aussi renversant que cela puisse paraître aux adorateurs du dieu tout-puissant, on peut penser que ce service du « tout à tous » est d’abord celui de l’éternel Amour. Aimer se fait l’égal de tout être selon son degré d’être et son accueil de l’être. Aimer nous aime et nous sert à la mesure de l’Amour avec lequel nous l’accueillons.

(Si Paul cherchait à « gagner le plus grand nombre », ce n’était pas pour grossir le nombre de ses partisans, c’était « afin d’en sauver du moins quelques-uns, voire tous » (ina pantôs tinas sôsô / tauta panta). C’était pour que tous ait la chance d’accueillir l’Evangile et l’Amour.)

 

     qu’il accoure ou qu’il s’enfuie

     le vent est partout chez lui

 

     il ignore les frontières

     passe par-dessus les terres

     comme par-dessus les mers

 

     c’est lui le maître du son

     qui entre dans les maisons

     et jusque dans les poumons

 

     il fredonne sur les eaux

     susurre dans les roseaux

     et murmure sur la peau

 

     il lutine les feuillages

     et rit pour les enfants sages

   

     il viole impudiquement

     et embrasse chastement

 

     il fredonne des balades

     vocifère des tornades

     et chante des sérénades

 

     en raison comme en démence

     il donne sens au silence

 

     présent absent de chez lui

     l’être de son être luit

 

16 juin 2013

 

Aimer, tout à tout être, serviteur de tout être. Infini, quelle différence pour lui entre un PDG et un SDF, un enfant et un vieillard, un professeur au Collège de France et un cancre, une fourmi, un « oiseau du ciel », « une fleur des champs » (Luc 12, 24, 27), un nuage… et un humain ? Infinitésimale. Quelque être que nous soyons, plus nous sommes capables d’Aimer, plus nous accueillons Aimer, et plus Aimer vit en nous et nous en lui. Yeshoua : « toi en moi et moi en toi », et aussi « moi en eux, et toi en moi » (Jean 17, 21, 23), « sans confusion ni séparation ».

Nous entrons dans Un monde sans autre, pense Dominique Quessada. Sans doute confond-il altérité et séparation, et donc un monde sans autre avec un monde sans séparation, un monde de confusion.

L’humanité première vit l’opposition de la confusion et de la séparation. La confusion, c’est le désir de possession, d’assimilation de l’autre par soi, la philia cosmique. La séparation, c’est le désir de domination, la négation de l’autre par soi, le neïkos cosmique. Chez les humains, c’est l’affrontement de l’Eros baiseur et du Thanatos tueur. (Cependant le slogan « faites l’amour et non la guerre » était ambigu, trompeur. De quel amour s’agissait-il ? D’Eros, et Eros est le comparse de Thanatos. L’amour d’éHélèneHélène conduit à la guerre de Troie).

L’humanité dernière abolit l’opposition entre confusion et séparation en se libérant de la philia possessive qui attire l’autre à soi et du neïkos dominateur qui repousse l’autre de soi. L’humanité dernière vit l’Amour agapè, qui n’est « ni confusion ni séparation », mais tendresse et respect, altérité positive : l’humain dernier vit par l’autre et pour l’autre à l’image d’Aimer. Et plus qu’à l’image, en participation à sa Vie éternelle.

 

     la route poursuit son chemin

     elle t’invite

     plus vite

     à la prendre à la suivre partout de demain à demain

 

 

17 juin 2013

 

Pratiquer la transdisciplinarité selon l’esprit de l’altérité positive, c’est la pratiquer « sans confusion ni séparation ». Chaque discipline, chaque spécialité de la recherche garde, renforce même son identité, en s’articulant aux autres. Elle peut leur emprunter certains outils (la physique utilise depuis longtemps certains outils de la mathématique). On peut aussi penser que si l’astronomie s’est séparée de l’astrologie et la chimie de l’alchimie, c’est en empruntant des outils rationnels à la philosophie et à la mathématique. Astronomie et chimie sont devenues scientifiques, tandis que l’astrologie et l’alchimie ont rejoint le monde de la symbolique et de la psychologie des profondeurs.

Le champ de la transdisciplinarité n’a pas livré toutes ses capacités. Ainsi, une théologie qui la pratiquerait en partenariat avec la physique et la philosophie pourrait s’approfondir. Dans la Spiritualité de l’altérité, la philosophie n’est pas la servante mais la partenaire de la théologie : grâce à ce partenariat, la théologie s’épure de sa mythologie et donne à celle-ci sa valeur symbolique et psychologique. La philosophie de son côté trouve une piste nouvelle à son ontologie en s’interrogeant sur l’altérité de l’être que lui présente cette spiritualité.

L’altérité positive engendre le « sans confusion ni séparation » des êtres et de la pensée des êtres. Elle les fait dialoguer dans une tension qui renforce en chaque être et sa singularité inaliénable et sa relation indéfectible à tous les autres êtres. Au plan social, parmi tant d’autres, cela fait de chaque personne humaine une individualité absolue qui s’accomplit dans sa relation affectueuse et respectueuse à toutes les autres, en marche vers la perfection de l’Amour agapè.

 

Question préalable à une discussion de l’euthanasie : Qui la pense ? Une conscience qui redoute sa mort ? (la majorité des consciences sans doute). Une conscience qui souhaite sa mort ? (suicidaire). Une conscience indifférente à la mort ? Une conscience qui accueille l’Amour ni ne redoute ni ne souhaite la mort. L’un des signes que l’on est « passé de la mort à la vie » (Jean 5, 24), c’est cette indifférence, la disparition de la peur de la mort, la libération de thanatos et de neïkos.

Mais l’Amour marque autant de respect et d’affection pour les consciences qui redoutent la mort que pour les autres. Et parce que la peur de la mort est largement majoritaire, une législation démocratique doit la respecter dans son approche de l’euthanasie.

 

     lorsque tu la dédies aux cimes

     et que les souffles la bénissent

     ta chevelure t’enracine

     au ciel auprès de Bérénice

 

     le sacrifice du désir

     à celle qui en est la reine

     en assurant ton avenir

     préserve en toi la souveraine

 

     et c’est ainsi que tu chemines

     passant au-delà des étoiles

     pour rejoindre le bel abîme

     où vit ton inconnu sans voile

   

18 juin 2013

 

Nul ne peut posséder la Vérité. On peut posséder de l’avoir, on ne peut posséder de l’être. La Vérité n’est pas de l’avoir, c’est de l’être. On ne peut posséder la Vérité, mais on peut « être de la Vérité » (Jean 18, 37). La Vérité que le prophète Yeshoua a découverte, c’est la vérité première, ontologique, « qui était demeurée cachée depuis l’origine » (Romains 16, 25 ; Matthieu 13, 35 ; Ephésiens 3, 4s, 9 ; Colossiens 1, 26). Cette vérité c’est que l’Être de l’être est altérité, Amour agapè. On ne peut posséder la Vérité parce que la Vérité est Amour et que l’on ne peut posséder l’Amour, Être de l’être.

Qui accueille l’Amour accueille l’Être et se dépossède de l’avoir. La pauvreté évangélique n’est rien d’autre que l’Amour qui veut être et non avoir. C’est le partage de la vie de l’Eternel Amour…

La Vérité ni ne possède ni n’est possédée, ni ne domine ni n’est dominée. Elle libère de toute possession et de toute domination, de ce que Jean appelle « le monde » (I Jean 2, 16) et Augustin la libido sentiendi et la libido dominandi, et les philosophes grecs eros et thanatos, philia et neïkos.

La Vérité de l’Être est une vérité certaine, alêtheia, ce n’est pas une doxa, une opinion durcie en conviction intolérante. La Vérité de l’Être ne peut être intolérante puisque c’est celle de l’Amour.

Tout cela est si évident, si lumineux que c’est « la lumière des humains« , « la lumière de la Vie (Jean 1, 4s).

 

L’humanité première semble inévitablement religieuse. Elle a besoin de sacraliser quelque chose, de se donner un absolu. Elle a besoin d’un dieu, d’une idole (ou de plusieurs) à laquelle il lui faut sacrifier. L’Occidental qui rejette son monothéisme sacralise son humanisme ou une idéologie, ou même une liberté esthétique : elle fait de l’art, de l’expression… un absolu au nom de qui tout est permis.

 

La bonne indignation est celle de l’Amour face à l’injustice. La force de l’Amour lui donne de la combattre.

 

     vif et subtil en ses virages

     brusques et ses arrêts

     sur image immobile

     il est venu et reparti

 

     insaisissable colibri

     d’un coup d’aile lui suffit-il

     de s’élancer et de virer

     pour qu’on lui fasse bon visage

 

     lorsqu’il s’est volatilisé

     ayant fini son numéro

     on sent un peu que quelque chose

     nous manque et attend son retour

 

     on se demande à quel détour

     de l’allée auprès de la rose

     le cœur trouvera son héraut

     l’image qu’il a déposée

 

     il fait venir le souvenir

     des lieux où on l’a rencontré

     d’abord     cette contrée

     que l’on voudrait voir revenir

    

19 juin 2013

 

Il y a des choses que l’on ne peut pas dire mais que l’on peut écrire. Il y a des pensées que l’on découvre en les écrivant. C’est ce qui fait la richesse de la littérature écrite. « Je ne cherche pas, je trouve », dit l’artiste. Il est bon de le dire (ou de l’écrire) à celles et ceux qui n’ont pas encore tenté, osé l’expérience de l’écriture poétique.

Se mettre à écrire peut aussi donner une chance à la découverte philosophique. C’est une façon de prendre le chemin de la pensée, d’oser la pensée. On peut commencer par écrire des commentaires de ce qu’on lit et de ce qu’on entend dire, et ainsi ouvrir la voie / donner la voix à sa pensée dormante.

 

La Nuit, le Jour (Christine Chalier), la nuit… le jour… la nuit… L’humain premier qui vit en nous vit la condition cosmique, à quoi appartient l’alternance des nuits et des jours, mais il est appelé à s’en affranchir à mesure qu’il passe de la chair à l’esprit. Et ce passage est lent parce qu’il n’est pas à la portée de la chair laissée à ses propres forces. (On ne passe de la chair à l’esprit que par la grâce de l’Esprit).

Nous avons tendance, dans nos civilisations occidentales plus que dans beaucoup d’autres, à valoriser le jour aux dépens de la nuit. (On sait combien Yeshoua a utilisé le symbolisme de la lumière pour témoigner de la Vérité. C’est qu’il parlait dans une civilisation patriarcale…). Alors que le jour est le temps naturel du travail et de l’action, la nuit est le temps naturel du repos, de l’abandon, de l’ivresse, de l’amour éros, du sommeil. Mais pour celles et ceux qui sont gagnés par l’Esprit, c’est le temps de « veiller et prier », le temps de la contemplation, de l’oraison, de l’expérience mystique. (On peut se rappeler celle qu’a rapportée Pascal dans son « Mémorial » : « Depuis environ dix heures et demi du soir jusques environ minuit et demi… Certitude, certitude, sentiment, joie, paix… Joie, joie, joie, pleurs de joie » (Pensées, éd. Sellier, fragment 742).

Gilbert Durand a étudié les prolongements symboliques de nos comportements naturels d’humains premiers. C’est ainsi qu’il a pu distinguer un régime nocturne et un régime diurne de l’imaginaire. Dans le régime nocturne, l’ombre est associée à la profondeur de la terre, à la mère, au secret, au recueillement, à l’intimité, à l’immanence, à la pensée analogique et synthétique intuitive (on peut en voir un fruit dans la transdisciplinarité). Dans le régime diurne, la lumière est associée à la hauteur du ciel, au père, à la pureté, à la transcendance, à la pensée analytique et réflexive.

Gilbert Durand se positionne en avocat de la pensée nocturne parce qu’elle est depuis longtemps minorée en Occident. Il prône un rééquilibrage des deux régimes de l’imaginaire dans un humanisme élargi afin de rétablir une société vivant en harmonie avec la nature. Une écologie profonde devrait y trouver sa place.

 

     les gouttes d’eau sur le galet

     font une panthère étoilée

     rien que pour quelques minutes

     aux abords de la hutte

 

     regarde-la bien tant que dure

     son passage son aventure

     avant de redevenir nette

     et de nouveau sujette

 

     au vent à l’ombre à la lumière

     aux grandes eaux et à ses frères

     et de poursuivre son chemin

     demain après-demain

 

     le galet dit sur son visage

     le souvenir de tous ses âges

     mais la pluie peut un instant

     l’émerveiller du temps

 

20 juin 2013

 

La gnose (gnosis, connaissance) appartient à la pensée nocturne. En Occident elle est apparue dans l’Egypte hellénisée avec les Ecrits hermétiques d’Hermès Trismégiste, le dieu Thot. On peut ensuite suivre son courant de siècle en siècle en Europe où elle a dû finalement s’avouer vaincue face au courant de la pensée diurne. On la trouve au III° siècle avec Plotin, au IV°- V° siècles avec les écrits du Pseudo-Denys. On la retrouve au IX° siècle avec Scot Erigène, au XII° avec Hildegarde de Bingen, au XV° avec Marsile Ficin et Pic de la Mirandole, aux XVI°-XVII° avec Jakob Böhme, au XVIII° avec Swedenborg, au XIX° avec Eliphas Lévi, au XX° avec Rijkenborgh… Ces noms ne sont que des jalons plus ou moins connus. La plupart ont été ignorés ou décriés par les tenants d’une pensée diurne majoritaire qui a anathématisé et rejeté leur gnose dans un occultisme douteux. Il est bon, tout en le sachant, de s’informer de cette pensée, quitte à la peser, à la penser comme toutes les autres. Elle a le mérite de nous ouvrir les voies de l’imaginaire nocturne.

 

Une pensée dogmatique est presque nécessairement diurne. L’Eglise est comme invinciblement diurne non seulement parce qu’elle s’inscrit dans une tradition patriarcale mais parce qu’elle a soumis la pensée de l’Evangile à une réflexion théologique qui l’enferme dans des concepts rigides. Son sacerdoce revendique une vérité qui n’est en réalité qu’une opinion absolutisée en conviction. Et ses certitudes confortent son pouvoir jaloux sur cette prétendue vérité. Elle ne peut regarder d’un  bon œil  les prophètes qui surgissent en son sein parce que leur pensée lui échappe. On voit dans la Bible que les prêtres ont regardé les prophètes avec méfiance, voire hostilité parce qu’ils échappaient à leur pouvoir.

Yeshoua s’est présenté comme un prophète et non pas comme un prêtre. Il a jugé sévèrement le comportement des prêtres, et les prêtres, pharisiens et docteurs de la Loi l’ont supprimé. « Malheureux êtes-vous, vous les docteurs de la Loi … Vous construisez des tombeaux aux prophètes que vos ancêtres ont tués… « Je leur enverrai des prophètes et des apôtres, dit la sagesse de l’Eternel. Ils tueront les uns et persécuteront les autres… » Malheureux êtes-vous, vous les docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clé de la connaissance, de la gnose (tên kleïda tês gnôseôs), et non seulement vous n’y entrez pas, mais vous empêchez les autres d’y entrer » (Luc 11, 46-52).

Un prophète est en relation intérieure avec l’Eternel, il n’a que faire du culte extérieur. Les prophètes de la Bible n’ont cessé de répéter que l’Eternel ne demandait pas des sacrifices mais l’amour et la justice (Osée 6, 6 ; Psaume 40, 7ss). Et les prophètes sont des inspirés dont la pensée immédiate court-circuite un pouvoir ecclésiastique médiateur qui ne peut la tolérer.

 

     la caille appelle au crépuscule pâle

     l’air apaisé la porte sur la plaine

 

     son oreille se tend tout attentive

     espérant en réponse une note aussi vive

 

     et cent autres l’entendent et s’enivrent

     du crépuscule que sa voix délivre

 

     au ciel nocturne elle allume une étoile

     une lumière jusqu’à l’aube pâle

 

     toute la nuit les veilleurs s’en souviennent

     et mêlent leur pensée attentive à la sienne

    

21 juin 2013

 

Le monde de l’humain premier qui nous habite jusqu’à la mort et que l’Esprit de l’Eternel nous invite à quitter est le monde dont ont parlé Yeshoua et Jean son disciple bienaimé. C’est un monde de maîtres et d’esclaves, de dominants et de dominés, de possédants et de possédés, d’exploiteurs et d’exploités, de prédateurs et de proies, de gagnants et de perdants, d’oppresseurs et d’opprimés, de vainqueurs et de vaincus…

Et le vaincu d’aujourd’hui peut devenir le vainqueur de demain, comme l’opprimé d’hier est parfois devenu l’oppresseur d’aujourd’hui…

Avec l’Esprit, avec l’Evangile du prophète Yeshoua, « il n’y a plus ni esclave ni maître » (Galates 3, 28 ; Colossiens 3, 11). Avec l’Esprit d’Aimer il n’y a plus « ni Barbare ni Scythe, ni circoncis ni incirconcis, ni Grec ni Juif » (Colossiens 3, 11), ni Amalek ni Israël, ni Israélien ni Palestinien, ni sunnite ni shiite, ni protestant ni catholique, ni incroyant ni croyant… On ne dit plus « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi », mais « aimez vos ennemis » (Matthieu 5, 43s).

 

Au royaume des images, des symboles et des imaginaux, la nuit et le jour ne sont plus des ennemis. Leur alternance devient tendresse et respect, contemplation et action, au service de l’unique Amour.

 

Ceux et celles qui cherchent à discréditer l’indignation, sous prétexte qu’elle serait inactive et inefficace, que cherchent-ils vraiment ? Quelle cause secrète les pousse ?

 

Quelle liberté d’expression pour celles et ceux qui cherchent la vérité de l’Amour ?

 

     plus douce que le jour ta peau est un vin sombre

     et tes yeux dans l’espace y pétillent sans nombre

 

     ah fais-nous ces ciels clairs où l’infini nous chante

     dévoilé de l’air bleu où les mots durs nous hantent

 

     si tu nous parles au cœur nous lèveront vers toi

     des yeux lavés de larmes inondées de ta joie

    

22 juin 2013

 

Notre univers fonctionne et avance dans le jeu des forces opposées d’attraction et de répulsion. Les Grecs ont parlé, avec Empédocle surtout, du jeu de la philia et du neïkos, tandis que les Chinois parlaient avec Lao Tzu du yin et du yang. L’alternance de la nuit et du jour en est pour nous une image évidente. D’anciennes cultures l’ont vécue comme un symbole d’alternance de vie, de mort et de nouvelle vie…

Nous pouvons avancer dans l’existence grâce à l’alternance dynamique du plaisir qui nous attire et de la souffrance qui nous repousse. Mais la dualité affecte aussi notre pensée : nous avançons dans la connaissance grâce à l’alternance de l’intuition et de la réflexion, du cœur et de la raison.

Notre culture occidentale souffre malheureusement d’un déséquilibre, surtout depuis le siècle des Lumières et l’Aufklärung qui ont privilégié la raison aux dépens du cœur. Depuis, c’est en s’ouvrant aux cultures non-européennes qu’elle a pu retrouver une chance de rééquilibrer son imaginaire excessivement diurne / ouranien en redonnant un peu de place au nocturne / chthonien. Cette chance lui a été offerte lorsqu’elle a de nouveau accédé aux grands textes de la pensée indienne avec la traduction en langues européennes des upanishad védiques à la fin du XVIII° siècle. Certains philosophes, allemands surtout, ont su la saisir et l’intégrer à leur pensée, Friedrich Schelling et Arthur Schopenhauer en particulier. Ils s’en sont nourris comme l’avait fait Plotin au III° siècle. Au XX° siècle, on peut penser que l’intuitionnisme de Bergson leur doit un peu, et Herman Keyserling, grand voyageur des bouts du monde, a cherché à concilier l’intellectualisme réflexif occidental et la spiritualité intuitive orientale en créant son « Ecole de sagesse ». Quelques rares penseurs européens ont su écouter la pensée africaine plus intuitive que la leur et moins réflexive, plus nocturne / chthonienne que diurne /  ouranienne. Mais l’attitude générale de l’Occident à l’égard des autres cultures demeure marquée par un complexe de supériorité qui leur en interdit l’accès.  

En revenant à l’intuition immédiate de la nature, nous pouvons rééquilibrer notre pensée dominée par la réflexion du langage. « Ecoute plus souvent les choses que les êtres, nous dit Birago Diop, la voix du feu s’entend, entends la voix de l’eau… » Bien qu’il ait été un scientifique exigeant, Bachelard a su le faire.

En relisant les mashal de Yeshoua, il est profitable de laisser leurs images nourrir notre imagination, plutôt que de les traduire immédiatement en concepts. (« Traduire une Image dans une terminologie concrète, en la réduisant à un seul plan de référence, c’est pis que la mutiler, c’est l’anéantir, l’annuler comme instrument de connaissance », Mircea Eliade, Images et symboles, p.18).

 

     tu laisses le buisson frémissant tressaillir

     au-dedans de ta chair où le souffle soupire

 

     ses messages ardents issus de nulle part

     t’invitent sans tarder à prendre le départ

 

     sans savoir où tu vas tu te mets en chemin

     sûr du souffle là-bas comme aujourd’hui demain

 

     vers quelle porte étroite et quelle immensité

     t’ouvrira-t-il la voie dans l’obscure clarté

 

     qu’importe si ta foi te donne l’assurance

     en aimant de trouver en tout autre le sens

 

23 juin 2013

 

Yeshoua le prophète. On a voulu faire de lui un roi, cela a commencé après la multiplication des pains : « ceux qui avaient ramassé les restes et vu ce signe (ce miracle) s’écrièrent : « C’est vraiment le prophète qui vient dans le monde ». Et donc, lorsque Yeshoua se rendit compte qu’ils allaient venir le forcer à devenir leur roi, il s’en alla dans la montagne. » (Jean 6, 14). Ce faisant, les contemporains de Yeshoua rejouaient l’histoire des anciens d’Israël venus trouver le prophète Samuel pour lui demander un roi « comme toutes les nations » (I Samuel 8, 4s). Et ce fantasme de puissance n’a pas abandonné les chrétiens : le pape Pie XI a accédé à leur vœu en instituant une fête du Christ roi. Pourtant, lorsque Pilate lui a demandé s’il était roi, Yeshoua lui a fait une réponse de prophète : « Je suis venu dans le monde pour témoigner de la vérité » (Jean 18, 37).

 

Continuité/discontinuité. La chair annonce et prépare l’esprit, qui s’en sépare. La chenille annonce et prépare le papillon, qui s’en sépare. Le langage analogique permet de dire cette ressemblance du principe de continuité/discontinuité à l’œuvre dans la nature à tous les niveaux cosmiques, macrocosmiques et microcosmiques, cette parenté de tous les êtres.

Reconnu dans le platonisme et le néoplatonisme, accueilli dans la pensée du Moyen-âge et plus encore à la Renaissance avec le concept de parenté du macrocosme de l’univers et du microcosme de l’humain, le principe d’analogie a ensuite été mis en veilleuse par les Lumières promotrices de la raison et de ses principes d’identité et de causalité. Le principe d’analogie découle cependant de ces principes : c’est parce que l’être est l’être (identité) et parce que tout être participe de l’Être (causalité) que tous les êtres entretiennent des rapports de parenté et de ressemblance (analogie).

Alors que le principe d’analogie exprime la continuité, le principe d’identité exprime la discontinuité. Nous sommes tous parents, mais nous sommes tous uniques.

 

     aux plages allongée là-bas

     jour après jour

     d’amour

     la mer inlassablement lave le sable et s’en va

 

24 juin 2013

 

L’idée d’une parenté ontologique entre le macrocosme de l’univers et le microcosme de l’humain naît dans une pensée qui fait droit au principe d’analogie. Tel est le courant hermétique éclipsé en Occident par le courant rationaliste et qui relève de l’imaginaire nocturne comme le courant rationaliste relève de l’imaginaire diurne. Une pensée équilibrée fait droit aux deux imaginaires et au principe d’analogie nocturne autant qu’au principe d’identité diurne.

Une pensée hermétique exclusive de la pensée rationaliste est aussi sujette à errer qu’une pensée rationaliste exclusive de la pensée hermétique. Elle risque de tomber dans les excès de l’illuminisme comme sa sœur risque de sombrer dans ceux du matérialisme.

 

L’Amour dont l’Eternelle aime et auquel elle nous invite exalte autant notre singularité (notre eccéité) que notre parenté. Il respecte et promeut l’altérité de l’autre en renforçant notre relation de mutuelle agapè. Ainsi sont rendues parfaites la continuité et la discontinuité dans l’intimité et le respect entre les êtres : « toi en moi, moi en toi », mais tu demeures toi pour moi et je demeure toi pour toi. Philia/Eros est fusionnel, Neïkos/Thanatos est fissionnel. Agapè assume fusion et fission en les équilibrant puis en les annulant dans l’altérité positive.

 

Une spiritualité de l’Amour (telle est la Spiritualité de l’altérité) se préoccupe de toute pensée et de toute action : religieuse, politique, sociale, économique, professionnelle, artistique, sportive, ludique… Elle invite à penser et réaliser toute activité par Amour. Ainsi une danse avec Aimer est-elle une danse pour les autres, rien que pour les autres.

 

     l’enfant tombée du nid peut à peine voler

     elle se traîne au pied

     de l’arbre où elle est née

 

     l’enfant qui a grandi près de l’arbre et qui passe

     s’abaisse et la ramasse

     dans l’amour qui s’efface

 

     puis il la prend chez lui en son âme de rêve

     pour qu’en elle s’élève

     une autre fille d’Eve

 

     lorsque lui pousseront des ailes enfin fortes

     il ouvrira la porte

     qu’à son tour elle sorte

 

     il lèvera les yeux pour la voir s’envoler

     et lui donner ailé

     avec elle d’aller

 

 

25 juin 2013

 

Si l’Eglise avait été fidèle à l’Evangile, il n’y aurait jamais eu de schismes, et la laïcité n’aurait pas eu de sens puisque l’Eglise n’aurait pas été un pouvoir. Bien des athées d’ailleurs n’auraient pas été athées puisqu’ils le sont par anticléricalisme. La Libre-pensée, elle non plus, n’aurait pas été pensable si l’Eglise n’avait pas interdit de penser. Mais n’est-ce pas le propre de toute religion d’enfermer ses fidèles dans la non-pensée du sacré ? (Et le sacré perdu par une religion peut devenir celui d’une idéologie athée plus inhibante encore : que n’a-t-on pas fait au nom du Führer et du Petit père des peuples ? La banalité du mal dont a parlé Hannah Arendt s’origine pour une bonne part dans la stérilisation de la pensée opérée par la sacralisation du chef.) La Vérité de l’Amour dont a témoigné Yeshoua délivre du sacré qui inhibe la pensée.

A l’apogée de son pouvoir, l’Eglise est allée jusqu’à bannir la lecture de l’Evangile. Au XIII° siècle, le pape Innocent III (1198-1216) a interdit la lecture de la Bible en langue du peuple (seuls les clercs connaissaient le latin), et il a institué l’Inquisition chargée de faire respecter cette interdiction par la force si nécessaire. En 1229, au Concile de Toulouse, le pape Grégoire IX a interdit aux chrétiens de posséder une Bible… Comment justifier cette abomination ? Comment l’oublier ? Et surtout, comment a-t-elle été possible ?

Il ne s’agit pas de haïr l’Eglise ni ses chefs. Un/e disciple de l’Evangile aime tous les catholiques, protestants, orthodoxes et autres chrétiens, y compris les membres de leurs hiérarchies, puisqu’elle aime tout être humain. Mais il ne suffit pas à l’Eglise de dire qu’elle n’a pas d’ennemis, il lui faut agir selon cette belle parole et cesser de vouloir conquérir le monde pour le « gagner à Jésus-Christ » et donc de s’opposer aux autres religions, elles aussi conquérantes. C’est à l’Amour « seul digne de foi » que l’Amour cherche à gagner les cœurs en les aimant.

Se savoir/se sentir l’égale de tout être comme le fait l’Eternelle « toute à tous » (I Corinthiens 9, 22), c’est adopter à l’égard de tout être l’attitude du serviteur (Luc 22, 27 ; I Corinthiens 9, 19).

 

     la caresse de ton regard

     du matin jusqu’au soir

     fait sourire les fleurs

 

     sa sève gonflée de ton cœur

     l’herbe même se tend

     vers la joie de l’amant  

 

26 juin 2013

 

L’agapè n’interdit pas l’amitié, la philia. Yeshoua vivait l’agapè éternelle, mais cela ne l’empêchait pas d’avoir des amis. Il aimait Lazare d’amitié : « Celui que tu aimes est malade / idé on phileis asthenei » (Jean 11, 3). (L’agapè aime tout être sans retour : « Aimez vos ennemis / agapaté tous ekhthrous umôn, bénissez ceux qui vous maudissent » (Matthieu 5, 44). La philia, l’amitié, est réciproque et limitée à un petit nombre).

« Il est inhumain de bénir qui vous maudit », dit Nietzsche (Par-delà le bien et le mal, IV, 181). C’est impossible évidemment à l’humain premier laissé à ses seules lumières et à ses seules forces. Yeshoua n’a pas attendu Nietzsche (ni La Rochefoucauld) pour savoir que l’amour agapè, qui renonce à soi pour être tout aux autres, est impossible, « inhumain », qu’il n’est possible qu’à l’Amour. C’est « le don de l’Eternel » que Yeshoua a annoncé à la Samaritaine (Jean 4, 10). La théologie chrétienne, de Paul à Augustin, à Thomas d’Aquin… a appelé « grâce » ce don d’aimer que l’Eternel ne peut manquer d’accorder à celles et ceux qui le lui demandent avec instance (Luc 11, 9-13). Cela fait partie des certitudes de tout chrétien. Montaigne ne s’est pas privé de l’expliquer avec humeur à ceux et celles qui prétendent « s’élever au-dessus de l’humanité ». Il leur a dit que c’était « absurde… impossible et monstrueux », et que l’humain « s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main… C’est à notre foi chrétienne, non à sa vertu Stoïque de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose… c’est par la grâce divine mais non autrement » (Essais, livre II, chapitre 12, éd. folio classique pp. 351, 608).

Pourquoi Nietzsche ne l’a-t-il pas reconnu ? Pourquoi tant d’autres ne le reconnaissent-ils pas ? Et pourquoi tant d’intellectuels se laissent-ils séduire par la pensée de Nietzsche ? On cherche la cause, les causes et l’on se sent réduit à des hypothèses incertaines. La réponse de l’Evangile est claire et terrible : « La lumière est venue dans le monde, et les humains ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 3, 19). Mais est-ce si simple ?

 

Lorsque Yeshoua dit que nous aimerons nos ennemis et bénirons ceux qui nous maudissent, il accomplit la Loi et dissout dans l’agapè la religion, avec le sacré et la violence qui lui sont inhérents.

 

     dans les bras de la brume la demeure

     se recueille et oublie les lointains

     écoute le silence         c’est l’heure

     qui donne la présence du destin

 

     lorsqu’elle les desserre l’horizon

     doucement tend les mains     invite

     en sa clarté à quitter la maison

     à prendre le chemin qui s’illimite

    

27 juin 2013

 

C’est peut-être jouer sur les mots de comprendre « préférer les ténèbres à la lumière » au sens de préférer le nocturne / chthonien au diurne / ouranien, mais on peut se poser la question de l’influence de la culture d’un peuple sur sa spiritualité ( et réciproquement). L’histoire du peuple d’Israël est celle d’une lutte du dieu de Moïse contre les dieux païens. Le dieu de Moïse est ouranien, les divinités cananéennes sont chthoniennes. Le dieu d’Israël est un dieu du désert, les divinités cananéennes sont terriennes. Le dieu unique ne pouvait apparaître, semble-t-il, que dans le monde patriarcal d’une culture de pasteurs nomades.

L’intuition de Yeshoua est ainsi née au sein d’une culture religieuse ouranienne diurne. Elle lui a emprunté son langage, valorisant la lumière et la hauteur (plutôt que l’ombre et la profondeur) : « je suis la lumière du monde » et « je suis d’en haut » (Jean 8, 12, 23). Mais cette intuition devait peu à peu subvertir le patriarcat et sa culture car elle se détachait de toute culture par l’esprit (les chrétiens ne sont pas « spirituellement des sémites », ils le sont culturellement et religieusement). L’intuition de Yeshoua dépasse l’imaginaire nocturne aussi bien que l’imaginaire diurne, étant purement spirituelle et échappant ainsi au sacré du temps et de l’espace.

L’intuition de Yeshoua peut se proposer à toutes les cultures parce qu’elle n’est d’aucune, qu’elle les transcende toutes. (Hélas pour la propagation de la foi chrétienne qui n’a cessé d’être la propagation de la culture occidentale gréco-hébraïque et mis à mal, parfois détruit, les cultures non-occidentales.)

L’affaiblissement de la figure paternelle en Occident, surtout depuis deux siècles, peut s’interpréter, avec l’égalisation des sexes et, plus récemment, celle des orientations sexuelles, comme un rééquilibrage des deux imaginaires. Mais l’excès du diurne appelle par réaction l’excès du nocturne et leur exacerbation mutuelle (On peut en voir un symbole dans le vêtement : le diurne pousse à se couvrir de plus en plus et le nocturne à se découvrir toujours davantage.)

 

L’humain premier surveille ses voisins, l’humain dernier veille sur eux.

 

     un cheval une vache

     ils partagent l’unique pré

     y broutent la même herbe

     y boivent la même eau

 

     la terre mère et le ciel père

     font en chacun chacune

     l’image à l’image opposée

     reflet de l’un de l’une

 

     la vache aime l’enclos

     et le cheval la marche

     mais les sages se servent

     des deux en liberté

 

28 juin 2013

 

Choisissons-nous notre vie? Comment ? A l’adolescence nous choisissons un métier, une profession. Est-ce un choix libre ? Pour le pessimiste Pascal, « la chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier : le hasard en dispose. » (Pensées, éd. Sellier, fragment 527). Ou ce qu’il appelle la coutume : Un fils de marin choisira d’être marin, un fils de notaire d’être notaire… C’était du moins la règle générale il n’y a pas si longtemps.

Et qu’en est-il des choix spirituels ? Nous avons la religion, ou l’irréligion, de notre famille, de notre milieu. Du moins était-ce la règle ici encore il y a peu. Pire, dans le domaine censé le plus personnel et donc le plus libre, on choisit pour nous, on se donne le droit de choisir pour nous : on baptise des enfants nouveau-nés qui n’en peuvent mais. Et l’on dit plus tard à ceux d’entre eux qui abandonnent leur religion, qui « perdent la foi », qu’ils « foulent aux pieds les promesses de leur baptême » alors qu’ils n’ont rien promis.

Comment Yeshoua a-t-il choisi ? On peut se poser la question si l’on ne croit pas au mythe de l’Incarnation, si l’on admet qu’il était libre et que l’Eternel Aimer n’a pu le forcer ni le convaincre de le choisir dès le sein de sa mère. Et celles et ceux à qui Yeshoua a parlé de la Vérité de l’Amour qu’il avait découverte et dont il voulait être le témoin ? Pourquoi certains certaines accueillent-elles cette Vérité, cette « parole de la Vie éternelle » (Jean 6, 68) et d’autres non ?

Pourquoi Giovanni di Pietro Bernadone est-il devenu Il Poverello François d’Assise ? Pourquoi son contemporain Giovanni Lotario de Segni est-il devenu Innocent III, le pape le plus puissant du Moyen-âge ? Chacune, chacun d’entre nous peut se poser pour soi la question du choix et de ses causes ? Et d’abord, y a-t-il eu choix véritable ? Ou plusieurs ? Et quels progrès, et quelles régressions depuis ? Y a-t-il eu pour moi conversion, genre chemin de Damas ou autre, conversion radicale, durable ? Pourquoi ? Pourquoi non ?

Le baptême chrétien ? Un « je te baptise au nom de… » et un peu (ou beaucoup) d’eau ? Le baptême de Jean, le baptême d’eau, est chose redoutable, l’engagement radical au « tu aimeras ton prochain comme toi-même » c’est-à-dire autant que toi-même : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, que celui qui a à manger donne à celui qui n’a pas » (Luc 3, 11) Un partage à parts égales. Dur, dur !

Quant au baptême de l’esprit, du feu de l’Esprit annoncé (Luc 3, 16), c’est l’accueil sans réserve de l’Agapè : n’aimer que les autres, pour eux-mêmes et en renonçant totalement à soi-même. C’est l’impossible partage de la Vie éternelle, le Don de la grâce, la béatitude parfaite de la sollicitude sans limites.

Qui peut faire ce choix ? Qui le fait ? « Il y a beaucoup d’appelés, peu d’élus » (Matthieu 22, 14). On le comprend, on comprend que l’Eglise a été, est et sera dans l’impossibilité d’être vraiment fidèle à l’Evangile. Il faudrait cependant qu’elle vive, que nous vivions dans la tristesse du jeune homme riche et gardions l’espérance « avec crainte et tremblement » de parvenir un jour à la perfection de l’Amour.

 

     trois canards en vol un et deux

     un intrus envieux     son désir

     affrontant le désir des deux

     et le grand vœu de s’accomplir

 

     depuis des ères que la vie

     fait se recevoir et donner

     celles ceux qui dans leur envie

     se multiplient en nouveau-nés

     la ritournelle se poursuit

     où chacun se vit le premier

     la première qui soit suivie

     sans que ne vienne le dernier

 

     le troisième n’est jamais loin

     pourtant     peut-être la troisième

     afin que du plus et du moins

     un au-delà enfin advienne

 

29 juin 2013

 

Le pardon évangélique fait partie intégrante de l’Amour éternel, au point de ne pas même s’en distinguer. l’Amour ne pardonne pas au sens où nous l’entendons. L’Amour aime tout être indépendamment de ce qu’il est, il aime donc les êtres qui ont commis les crimes les plus impardonnables. Si le criminel se repent, s’il se met à aimer en accueillant l’Amour, il est ipso facto pardonné (et il pardonne lui aussi tout le mal qu’on a pu lui faire).

Dire que nous sommes prêts à pardonner à ceux qui nous ont offensés à condition qu’ils se repentent et qu’ils le prouvent en réparant, ce n’est pas connaître l’Amour éternel. Qui partage l’Amour éternel d’Aimer ne pardonne pas, elle il aime ses pires offenseurs, ses pires ennemis : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous détestent, priez pour ceux qui vous oppriment » (Matthieu 5, 44). Deux textes de Luc peuvent nous aider à le mieux comprendre. Dans la scène de la Pécheresse pardonnée (Luc 7, 36-50), Yeshoua ne lui pardonne rien, il constate qu’elle aime et qu’elle est donc pardonnée. Dans la mashal de l’Enfant prodigue (Luc 15, 11-32), le Père ne pardonne pas à son fils, il l’accueille avec amour.

Pour autant, l’Amour ne parvient à l’offenseur que si celui-ci se repent. C’est que l’Amour est libre, qu’il ne s’impose pas, que l’on peut ne pas l’accueillir. Ainsi peut-on comprendre le conseil de Yeshoua à ses disciples : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : « Paix à cette maison ! S’il s’y trouve un enfant de paix, sur lui votre paix se posera. Sinon, elle vous reviendra » (Luc 10, 5s). Car la paix de l’Eternel n’est rien d’autre que l’Amour. Bienheureuses bienheureux sommes-nous si nous l’accueillons en nous-mêmes, si nous la proposons à tous ceux, à toutes celles que nous rencontrons. Shalôm ! Assalâmou ‘aleikoum !

 

Baiser et tuer, eros et thanatos, sont les deux mamelles de l’imagination humaine première. A observer les spectacles et les medias de l’heure, on voit qu’elles ne sont pas menacées de dessèchement.

   

     le grillon appellerait-il

     dans l’herbe folle du talus

     s’il n’espérait être l’élu

     d’une autre voix qui se distille

 

     l’air raffiné qui se parfume

     des voix qui s’offrent alentour

     donne à toute oreille qui hume

     d’entendre le cœur de l’amour

 

     lorsque la marcheuse s’arrête

     frémissante au bord du talus

     son âme en son rêve s’apprête

     au partage de l’inconnu

 

     celle qui s’offre dans l’espace

     à l’air attentif qui le hante

     tant se sent aussi de sa race

     qu’avec le grillon elle chante

 

30 juin 2013

 

La mashal est l’expression de la spiritualité de l’univers. Lorsque Yeshoua fait parler les cieux, la terre, l’eau, le feu, le vent… il découvre en l’émotion que l’univers provoque en lui l’expression de son expérience indicible de l’Eternel Amour.

Car « le monde nous parle… il parle une langue faite de symboles. Un symbole n’est pas une allégorie, n’est pas une autre façon de dire, mais une image fournie par la Nature même », dit Károlyi Kérényi cité par Mikel Dufrenne (Le Poétique, p. 191). Dufrenne ajoute que « le monde résonne immédiatement dans l’âme offerte ; il est aussi plein de l’homme que l’homme est plein de lui ». Certes on ne peut qu’être prudent lorsqu’on aborde une théorie poétique : il y en a tellement, et nulle ne fait l’unanimité. Mais c’est être trop pessimiste que d’en arriver à un scepticisme paralysant pour la pensée. L’enjeu de la poésie est trop important pour que l’on abandonne la recherche poétique. Le monde probable / improbable de la doxa peut s’éclairer à la lumière de l’alêtheia, de la Vérité de l’Amour qui est le guide de l’opinion. 

La pensée du prophète Yeshoua nous importe au point que nous ne pouvons nous arrêter de la peser, d’en rechercher les causes autant que les effets. Il nous faut le faire, le faire à la seule fin de la mieux connaître et de participer à sa vérité, à la Vérité. Si l’on a pu dire, parfois à tort, qu’à la différence des autres religions le christianisme ne cherche pas forcément à imposer ses convictions, sa foi, c’est qu’elle est en partie habitée par la pensée que sa foi est la foi en l’Amour et que l’Amour ne peut s’imposer. (Elle n’a malheureusement pas abandonné sa foi au dieu tout-puissant conquérant et dominateur).

Il suffit de savoir que la Vérité dont Yeshoua s’est voulu le témoin est celle de l’Amour, (de l’altérité positive de l’Être de l’être), pour savoir que la connaissance de cette Vérité peut nous mettre sur la voie d’une connaissance toujours plus exacte de l’univers en son lien avec l’Être de l’être.

L’Amour peut nous aider à connaître le pourquoi et le comment de l’évolution, et plus particulièrement de l’apparition tâtonnante du genre humain. (Ainsi, que signifie l’apparition, la durée et la disparition d’homo néandertalis ?)

Yeshoua a regardé la nature, « les oiseaux du ciel », « l’herbe des champs »… avec les yeux de l’Amour. Et nous sommes invités à participer à ce regard. Il doit exister une écologie évangélique inspirée par la vision de l’univers inhérente à la conception de l’Être de l’être comme altérité positive, comme Amour. Il doit exister aussi une poésie du mashal qui nous permet de mieux connaître l’univers en sa relation à l’Amour.

 

Liberté d’expression ? A moins que ce ne soit pour combattre une injustice, nous ne pouvons, au nom de l’Amour,  heurter les sensibilités.

 

     approche-toi dit le tilleul

     viens avec les autres abeilles

     viens rejoindre celles qui veulent

     avec moi sentir la merveille

 

     en mon univers se fredonne

     un parfum subtil et rêveur

     qui veut que chacun s’abandonne

     à la danse des vendangeurs

 

     ma musique nourrit l’amour

     comme un vin qui jamais n’enivre

     mais en douceur permet aux sourds

     d’entendre le chant qui délivre

 

     allégé de ta pesanteur

     par la force de ma présence

     tu pourras gagner la hauteur

     où la vie découvre son sens

 

     accompagnée de mes abeilles

     tu pourras reprendre ta tâche

     et découvrir que la merveille

     jamais ici  ne se relâche

 

1er juillet 2013

 

« Souvenons-nous que nous sommes en la sainte présence de Dieu – Et adorons-le ». C’est ce que prescrit pour chaque heure du jour une règle religieuse marquée par la théologie du Tout-puissant. Avec Yeshoua il n’y a plus de sainteté, d’adoration, de Dieu, de règle, de religion. Il y a la présentissime présence de la Toute-aimante, intime à tout être à la mesure de l’accueil qu’il lui réserve. Elle nous invite à nous souvenir d’elle toujours plus souvent, à vivre, à marcher en son amoureuse présence, à la partager avec tout être et toute chose.

Vivre en présence d’Aimer, ce n’est rien d’autre qu’aimer, entretenir des pensées bienveillantes envers tous et agir avec bienfaisance pour tous. C’est participer à la Vie éternelle de la sollicitude / béatitude. Ubi caritas et dilectio, Amor ibi est.

La béatitude d’Aimer, la merveille de la Vie, c’est ce que Yeshoua appelle la Joie. C’est la pure joie de l’Esprit, que l’on reçoit si on le demande au nom de l’Amour que Yeshoua incarne : « Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit entière ». C’est la joie de Yeshoua, celle de l’Eternel, celle dont il a promis qu’elle serait présente en ceux et celles qui accueillent son témoignage de Vérité, son message sur la terre : « C’est ce que je dis dans le monde, afin qu’ils aient en eux ma joie, totale, parfaite » (Jean 16, 24, 17, 13).

Grâce de l’écriture, qui nous transmet la parole par quoi Yeshoua témoignait de la Vérité. Déjà Jean employait le mot « écrire » avec la joie évidente de pouvoir par l’écriture transmettre la Joie: « Nous vous écrivons afin que votre joie soit pleine et entière » (I Jean 1, 4). « Je vous écris… je vous écris… je vous écris… » (2, 1, 8, 12, 13, 13, 13, 14, 14, 21, 26, 5, 13).

 

S’il est vrai que pour Spinoza « l’éternelle joie ne désire rien », on dira ici qu’avec Aimer la béatitude de la sollicitude est exempte de tout eros, qu’elle est pure agapè. Si cette Joie ne désire rien, c’est qu’elle s’identifie à l’Être d’Aimer qui ne peut rien désirer puisque, infini, il est tout. Mais la Joie est désirée par tout être fini, dont l’être s’identifie à son désir comme l’a dit Spinoza. « Tu nous a faits pour toi, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il se repose en toi » (Augustin, Confessions, I, I, 1).

    

     que serais-tu   mu si ci enne

     sans le silence qui t’accueille

     sans l’air complice de tes ondes

     sans les transports du temps qui passe

 

     à t’écouter tu nous fais tienne

     assise sur l’arbre du seuil

     où s’ouvre le chemin du monde

     de la musique et de l’espace

 

     ton chant de joie   cou tu ri ère

     faufile à la robe des manches

     longues brodées de perles fines

     sur le silence du satin

 

     antique garde coutumière

     tu fais de nos jours des dimanches

     où les souvenirs se raffinent

     pour les avenirs des matins

 

2 juillet 2013

 

Lorsque les religions sauront qu’aucune d’entre elles n’a le monopole de l’Eternel, elles pourront dialoguer en vérité, sans méfiance ni arrière-pensées. Car l’Eternel, la déité de maître Eckhart, est au-delà des idées, des images et des noms. Qu’on l’appelle Shiva, Pachamama, Obatala… Adonaï, Dieu, Allah…, c’est l’Être de l’être ineffable, l’Amour au nom inconnaissable, au visage voilé (Exode 3, 14 ; 33, 20 ; Isaïe 45, 15). (S’il est dit aussi que Moïse « parlait avec l’Eternel face à face comme avec un ami » (Exode 33, 11) c’est pour exprimer en image l’intimité qui l’unissait à l’Eternel). Les noms et les visages que les humains se donnent de l’Eternel sont des imaginaux médiateurs. Utiles mais provisoires. « Lorsque le sage montre du doigt la lune », c’est la lune qu’il faut regarder plutôt que le doigt, aussi beau soit-il. Ce sont les mystiques qui savent regarder la lune plutôt que le doigt. On peut penser, par exemple, aux soufis, à Rabi’a al Adawiyya ou à Ibn ‘Arabi. (Hélas pour l’islam qui croit se battre pour l’Eternel alors qu’il sert la Puissance du monde).

 

Yeshoua, un mutant ? La découverte de l’Evolution de l’univers, de la terre, de la vie, de l’espèce humaine, peut nous aider à situer l’événement Yeshoua de Natsèrèt dans la continuité / discontinuité de l’histoire de l’humanité. Il existe d’ailleurs une pierre d’attente et même davantage à cette idée de mutation. Paul parle d’un premier Adam, psychique / charnel et d’un second Adam pneumatique / spirituel : « le premier homme, Adam, devint un être vivant (psukhên zôsan). Le dernier Adam est un esprit qui donne la vie (pneuma zôopoioun) » (I Corinthiens 15, 44s, cf. Genèse2, 7). Yeshoua a lui-même parlé de la chair et de l’esprit, et du passage de l’une à l’autre comme d’une seconde naissance (Jean 3, 3-6). Yeshoua est l’humain en qui se réalise la mutation du fils de l’homme en fils de dieu, et qui nous y invite.

C’est dans une perspective semblable que l’on peut aborder le récit de la chute d’Adam et Eve ainsi que les commentaires foisonnants auxquels il a donné lieu. Ce mythe exprime le sentiment essentiel d’une humanité qui sait que son état est défaillant et qu’il faut y porter remède, c’est-à-dire qui se sait obscurément appelée à une mutation. La culpabilité qu’elle attache à cet état renforce le sentiment de la nécessité pour elle de se convertir, de muter de la chair esclave du « péché » (Jean 8, 34), c’est-à-dire des forces du monde (I Jean 2, 16), à l’esprit libéré dans la Vérité de l’Amour.

Les commentaires qui cherchent à cerner les responsabilités d’Adam, d’Eve et du Serpent dans « le péché originel » relèvent d’une lecture littérale charnelle du récit de la Genèse alors qu’il faut en faire une lecture métaphorique spirituelle.

 

     ce qui passe dans les yeux de l’aurige

     vainqueur aux jeux pythiques   

     n’est pas le triomphe final où se fige

     l’exultation physique

 

     c’est un regard tendu vers les lointains

     d’autres dépassements

     que la bouche n’a pas encore atteints

    

     le menton véhément

     affirme son élan vers les courses futures

     la sereine pensée

     que la vie est l’immense aventure

     qui l’attend à ses pieds

 

     ce qui passe dans les yeux du sculpteur

     par le regard fidèle

     du bronze delphique jusqu’à cette heure

     est la vie éternelle

 

3 juillet 2013

 

Comment, pourquoi se fait-il que nous puissions, chrétiens, ne pas savoir ce qu’est la Vérité alors que Yeshoua s’est dit en être le témoin et que ce témoignage a été sa parole suprême avant sa mort (Jean 18, 38) ? Avant de découvrir la cause de cette ignorance, nous pouvons du moins prendre et garder conscience, vivre de cette Vérité. A y penser, à oser y penser, ce ne peut être que la Vérité essentielle, le secret de l’être, son mystère enfin reconnu (Romains 16, 25). Et nous savons que ce secret est l’Amour. La Vérité qui libère (Jean 8, 32), ce ne peut être que l’Amour, l’altérité qui nous délivre de notre mêmeté. Mais nous sommes des Pilate qui répétons son « qu’est-ce que la vérité ? » sans attendre la réponse de celui qui en a témoigné au point de s’y identifier (Jean 14, 6).

Etant Amour, cette Vérité ne peut cependant être reconnue que si l’on aime. Il faut « être de la Vérité » (Jean 18, 37) pour en accueillir la lumière. Car cette Vérité est la « lumière du monde ». Encore une fois elle est le secret de l’univers et de l’humanité dont celle-ci est le fruit. Il faut accueillir en soi l’Amour, l’esprit d’Aimer, pour qu’il nous guide vers toute vérité (Jean 16, 13).

On comprend donc que Jean soit devenu accro au mot « vérité » et au mot « lumière », et que ses épîtres en soient remplies. Ainsi, « qui aime son frère demeure dans la lumière » (I Jean 2, 9). Pour accueillir la Vérité d’Aimer, il faut aimer. Quoi de plus logique ? Dostoïevski et quelques autres l’ont su. Il l’a fait dire à son starets Zosime : « Si vous allez jusqu’à l’abnégation totale dans votre amour du prochain, alors vous croirez indubitablement. » (Les Frères Karamazov, folio classique, p. 100).

« Être ou ne pas être ? » J’aime, donc je suis. L’Amour est l’Être de l’être.

 

La Beauté est une partie intégrante de l’Être de l’être. Il est dans l’ordre des choses qu’elle apparaisse partout où le hasard la rend possible.

 

 

     le drap dans son désordre du matin

     déploie les formes belles

     de monts enneigés vus du ciel

 

     quelle force secrète ici déteint

     sur le souple tissu

     pour lui donner cette entrevue

 

     le mouvement que la dormeuse jette

     en esthète se plie

     fige un moment pour celle qui la lit

 

     quelle complicité relie sa tête

     aux forces de beauté

     les libère dans la clarté

     du jour qui solennellement se lève

     complice des réveils

     des dormeuses qui s’émerveillent

 

     jusques au soir leurs yeux ouverts aux rêves

     verront alentour à l’ouvrage

     l’éternelle beauté du sage

 

4 juillet 2013

 

Le cœur et la raison, l’intuitif et le discursif, sont les deux jambes de la philosophie. Si l’une manque, elle claudique, unijambiste.

Un philosophe cherche les causes. Un philosophe athée attiré par les valeurs évangéliques est invité à rechercher non seulement les causes de son athéisme mais aussi celles de son attirance pour ces valeurs. Tout comme un philosophe croyant est invité à rechercher les causes de sa foi et de son attirance pour l’Evangile. Pierre a donné la sienne : « Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68).

Le dieu auquel le philosophe athée ne croit pas n’est pas celui de la Vie éternelle au sens où Yeshoua l’a révélé en agissant et en parlant. C’est Dieu et non Aimer, c’est le maître tout-puissant du judéo-christianisme et non le serviteur tout-aimant de l’Evangile. Le philosophe athée confond l’essence et l’existence de l’Éternel. Il croit rejeter l’existence de l’Éternel alors que c’est en réalité son essence qu’il refuse, son essence de dieu humain, trop humain que les peuples religieux se sont façonné à leur image.

Il est vrai que le « dieu » de Yeshoua est invraisemblable pour des esprits religieux, mais c’est un « dieu » qui parle au cœur et que l’on découvre en aimant, c’est-à-dire en pratiquant les valeurs évangéliques. (Une laïcité en quête d’éthique et de spiritualité pourrait y réfléchir.)

 

Êtes-vous fier de la réussite de vos enfants ? Fier ? Cela sent un peu trop l’ego. Mais je suis heureux pour elles, pour eux, et pour toutes celles et ceux à qui leur réussite profite. Sachant tout de même que la réussite en Vérité est celle qui ouvre la porte étroite du « Royaume des cieux », celle de l’Être Amour. Toute vraie réussite participe de celle-là.

 

Tout acte esthétique, que ce soient ceux de la propreté quotidienne, des simples rangements dans la maison… ou ceux des designers, des architectes, peintres, sculpteurs, musiciens, poètes, danseurs… sont une participation manifestation de l’éternelle Beauté. De même tout acte intelligent, fût-il de mauvaise intention, manifeste participe de l’éternelle Intelligence. En garder conscience dans nos gestes et dans ceux des autres donne de goûter un peu à l’éternelle béatitude d’Aimer en sa Beauté et son Intelligence.

 

     le kiwi dans l’espace

     lance ses tentacules

     son élan participe

     du désir infini     

 

     au miroir de sa face

     avance et puis recule

     en ce qui anticipe

     ton désir éternel

 

     l’élan que tu contemples

     te parle de l’esprit

     qui couve toutes choses

     en ce monde fini

 

     ce qui toujours plus ample

     croît grandit à tout prix

     dit la force qui ose

     faire pousser des ailes

 

5 juillet 2013

 

Comme « l’amour du prochain », le « pardon » prend un sens nouveau dans la lumière de l’agapè évangélique. L’agapè évangélique inclut l’amour inconditionnel de l’ennemi. Le pardon évangélique est ainsi l’une des formes que prend le Don d’Aimer chez celle celui qui l’accueille. Qui accueille le Don, l’agapè, l’esprit, la grâce, pardonne / est pardonné. Il ne peut en être autrement. Le Pardon est implicite au Don.

L’offenseur qui accueille l’Agapè fera tout ce qui est en son pouvoir pour réparer, avec l’aide de la grâce, donnant ainsi substance à son regret, à sa demande de pardon social. L’offensé qui accueille l’Agapè fera tout ce qui est en son pouvoir, avec l’aide de la grâce, pour répondre par l’amour à la demande de pardon de l’offenseur. Si celui-ci n’a pas demandé pardon, l’offensé l’invitera à le faire, à accueillir le Don d’Aimer et le Pardon qui lui est implicite.

Il devrait par ailleurs être évident que l’humain premier laissé à ses seules forces cosmiques finies d’eros et thanatos est incapable de l’Amour Pardon puisque c’est le Don de l’infini Aimer. Comme Nietzsche l’a compris, « il est inhumain de bénir lorsqu’on vous maudit ». Plus récemment Jacques Derrida a compris que le « don radical est impossible ». Que n’a-t-il aussi découvert l’Evangile où il est dit que ce qui est impossible aux humains est possible à l’Eternel et à celles ceux qui l’accueillent ?

Encore une fois, le philosophe athée qui se sent attiré par l’Evangile devrait se demander quelle est la cause de cette attirance. Peut-être découvrirait-il le Don, le Grâce, l’Esprit, Aimer.

 

Si l’espace est infini et le temps éternel, devons-nous penser que les énergies de l’espace-temps sont infinies, inépuisables, qu’aucune ne se crée ni ne se perd, mais qu’elles se transforment d’univers en univers et de l’origine de chaque univers à sa fin ? Fascinante hypothèse, et féconde dans la Vérité de l’Être.

Immense – Intime – Immense – Intime – Immense – Intime -

 

     tu n’es donc plus  musi ci enne

     qu’un corps inerte sur la dalle

     et ton chant s’est évanoui

     avec ton âme dans l’espace

 

     mais si tu as perdu la face

     et que ta voix n’est plus ouïe

     ton souvenir dans le dédale

     de la mémoire me garde tienne

 

     et je reconnaitrai ta voix

     dans la voix neuve d’une sœur

     ou d’une fille qui prendra

     le relais de la ritournelle

 

     sous l’embrassement de ses ailes

     ton torse fier reparaitra

     gonflé des perles et des pleurs

     de ta tristesse et de ta joie

 

6 juillet 2013

 

Sacrements. Pour savoir ce qu’ils sont, et ce qu’ils devraient être, il est utile de connaître leur origine évangélique, mais aussi leur histoire dans l’Eglise. Ce n’est qu’au début du III° siècle, avec Tertullien, que l’on a utilisé le mot latin sacramentum pour désigner ce que jusque-là on appelait mustèrion en grec, mysterium en latin. Ce fut une sacralisation, un accaparement des mystères de la foi, mysteria fidei, par le sacerdoce, une nouvelle prise de pouvoir par les prêtres dans leur rivalité séculaire avec les prophètes (Yeshoua s’est présenté comme un prophète à plusieurs reprises, il ne s’est jamais présenté comme un prêtre).

Le nombre et le sens dogmatique des sacrements n’ont par ailleurs été fixés qu’au XIII° siècle. Jusque-là leur nombre avait varié entre quatre et douze selon les théologiens. En 1274 le concile de Lyon a fixé leur nombre à sept : baptême, eucharistie, confirmation, pénitence (maintenant appelée réconciliation), onction des malades, mariage et ordre (consécration d’un prêtre par un évêque). Il s’agit là de la nomenclature de l’Eglise catholique romaine. Celles du protestantisme et de l’orthodoxie sont différentes, et cela tend à montrer, comme l’hésitation de treize siècles, que la notion de sacrement est de l’ordre de la doxa, de l’opinion, alors que l’Eglise romaine en a fait un article de foi dont le refus se paie par l’excommunication.

Les sacrements, les mystères évangéliques, sont devenus des instruments du pouvoir prétendument spirituel de l’Eglise. Et leur pratique, excepté le baptême, est réservé aux prêtres. (Le baptême, conçu comme un rite nécessaire pour entrer au paradis, peut être donné en catastrophe par n’importe qui à un enfant en danger de mort).

Mais alors, qu’est-ce qu’un sacrement ? Selon la définition ecclésiastique, c’est un signe efficace de la grâce. Il confère automatiquement, ex opere operato, la grâce qu’il signifie. Il se compose d’une matière et/ou d’un geste symbolique accompagné d’une parole censée être efficace, c’est-à-dire procurer la grâce à celle celui qui le reçoit avec foi.

Cette définition relève d’une croyance en un dieu tout-puissant évidemment capable de faire des miracles par la parole magique qu’il octroie à ses prêtres. La puissance de l’Eglise est la manifestation de celle de l’Eternel.

Cependant pour qui sait que l’Eternel est le tout-aimant et non le tout-puissant, un sacrement ne peut être l’instrument d’un pouvoir. C’est un acte symbolique dont le rôle et la cause sont à rechercher dans la nature de l’être. Le monde naturel est la préparation, la pierre d’attente du monde surnaturel. Charles Péguy l’a perçu :

     « Car le surnaturel est lui-même charnel

     Et l’arbre de la grâce est raciné profond

     Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond »

Certes Péguy pensait surtout que le spirituel devait s’incarner dans l’action sociale, mais le mystère de l’incarnation du spirituel dans le charnel, c’est d’abord la continuité / discontinuité de la nature à la surnature, de l’humain premier psychique animal à l’humain dernier pneumatique spirituel. Le mystère sacramentel s’inscrit dans le dynamisme de l’évolution de notre univers.

 

Nous ne pouvons nous émouvoir des paroles de l’Evangile que si déjà sa Vérité a commencé de nous mouvoir : « Qui est de la Vérité écoute ma voix » (Jean18, 37).

  

     arabette du songe

     quelle âme obscure guide

     et protège et prolonge

     tes charmes de sylphide

 

     cueillie dans les montagnes

     qui t’accueillent et te changent

     tu deviens la compagne

     des traqueurs de nos anges

 

     messagère des dieux

     ignorant ton message

     tu te contentes au mieux

     d’être mutante sage

     mais ton cœur ton mystère

     dévoile le trésor

     qui fait vivre la terre

     changeant le plomb en or

 

     le génie de tes gènes

     intrigue les regards

     où l’amour et la haine

     réalisent leur art

 

     pour qu’enfin le grand livre

     révèle sa lecture

     qu’à notre âme se livre

     l’âme de la nature

 

7 juillet 2013

 

Sacramentalité de l’univers. Les sacrements de l’Eglise catholique romaine portent la marque de sa croyance en un dieu tout-puissant. Ce sont pour elle des forces que l’on peut qualifier de magiques. De même les sacramentaux qu’elle a institués, dit-on, en réponse aux désirs du bon peuple chrétien : bénédictions diverses (eau bénite, pain bénit, bénédicité, bénédiction des vases sacrés, des images sacrées, des  cloches, voire des motos), reliques, encens, cierges, médailles, scapulaires, pèlerinages, exorcismes…) Ceux et celles qui connaissent les grigris et amulettes d’Afrique et d’ailleurs n’ont pas manqué de leur comparer certains de ces sacramentaux, suscitant l’indignation des théologiens catholiques, mais ils ressortissent au même monde des forces à contrer ou à concilier.

Il existe cependant une autre approche du monde sacramentel. La tradition des chrétiens orientaux ressent les sacrements comme des manifestations de la présence de l’Eternel dans la nature. Maxime le Confesseur a parlé au VII° siècle d’une empreinte du divin en toutes choses. Grégoire Palamas a répété au XIV° que la création était pénétrée par les énergies divines. La nature n’est pas seulement le monde des forces cosmiques fondamentales d’attraction et de répulsion, de la philia et du neïkos des Grecs qui mènent et esclavagent les humains sous la forme d’eros et thanatos. C’est aussi la présence aimante de l’Eternel qui fait de toute chose matérielle un symbole de la vie spirituelle. La pensée en mashal des prophètes de la Bible et de Yeshoua de Natsèrèt en particulier n’est possible qu’en raison de cette sacramentalité de l’univers où tout est secrètement habité par l’Eternel. L’intuition de Yeshoua a révélé ce mystère de l’Amour demeuré caché depuis les origines (Romains 16, 25).

Les mashal de l’Evangile sont une invitation à penser, dire et vivre toutes choses comme des mysteria, des sacrements de l’Amour éternel.

 

     le maïs a grandi cette nuit   l’as-tu vu

     mettre toute sa sève son âme son esprit

     dans l’élan de toujours vers l’espace inconnu

     qui l’appelle vers lui sans qu’il en soit surpris

 

     tout est si naturel dans la nature en marche

     d’un pas si élastique en son désir rythmé

     qu’à la voir s’avancer et passer d’arche en arche

     on tressaille de joie de la savoir aimée

 

     comme l’oiseau du nid sort sans étonnement

     et de la chrysalide le papillon connu

     ainsi du corps inerte l’âme s’envole nue

 

     et l’as-tu vue grandir en sa nuit étoilée

     comme un nuage sombre bientôt illuminée

     par le feu de toujours son esprit son amant

 

8 juillet 2013

 

L’idéal du Royaume des cieux est si exigeant qu’on ne doit pas s’étonner que l’Eglise l’ait rapidement perdu de vue. Les convertis de Paul, certains de ceux qui apparaissent dans sa lettre aux Corinthiens par exemple, demeurent assujettis à leur libido : « L’un d’entre vous n’en a-t-il pas traîné un autre devant les tribunaux ?… Au repas du Seigneur, l’un a faim alors qu’un autre est ivre… L’un d’entre vous a pris la femme de son propre père… Lorsque l’un dit qu’il est pour Paul et l’autre pour Apollos, n’êtes-vous pas charnels ? »(I Corinthiens 6, 1; 11, 21; 5, 1 ; 3, 4). Mais c’est surtout lorsque L’Eglise est devenue la religion dominante et officielle, s’imposant et se maintenant au pouvoir par la force si nécessaire, que l’idéal du Royaume n’a plus été recherché que par un petit nombre de croyants. Cela n’avait-il pas été prévu par Yeshoua ? « Beaucoup sont appelés, peu sont élus… Elle est large la route qui mène à la perdition, resserré le sentier qui conduit au salut… Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite… Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux… Le Royaume des cieux souffre violence, les violents s’en emparent… » (Matthieu 22, 14 ; 7, 13 ; 11, 12 ; Marc 10, 25).

Nous devrions plutôt nous étonner qu’il y ait toujours eu au long des siècles un « petit reste de justes » (Sophonie 3, 13) un « petit troupeau » de disciples de Yeshoua (Luc 12, 32) qui ont accueilli l’Evangile. Ils ont découvert qu’il n’était possible qu’avec la grâce, que la vie éternelle sollicitude / béatitude était un don,  Le Don, et que pour le recevoir il fallait ne jamais cesser de le demander, de frapper à la porte… (Luc 11, 9-13).

L’imitation de Jésus-Christ a été et demeure le chemin habituel du chrétien en marche vers le Royaume des cieux. On comprend le succès du petit livre portant ce titre. On dit qu’à la fin du XVIII° il avait été tiré à deux millions quatre cent mille exemplaires. Thérèse de Lisieux s’en était fait un compagnon quotidien… Guide sûr de vie spirituelle et de vie intérieure, livre de consolation, promoteur du sacrement de l’eucharistie, on lui a tout de même reproché d’être centré sur la sanctification personnelle plutôt que sur le souci des autres.

Il est profitable en tout cas de s’interroger sur les causes de son succès. Il y a, certes, sa présentation attirante sous forme de maximes. Mais la cause première est donnée par son titre et par son incipit : « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres » (Jean 8, 12). Le danger cependant qui guette ses usagers est celui du christocentrisme. Suivre Yeshoua, ce n’est pas s’attacher à sa personne, en faire son dieu, son héros, son amant… mais faire ce qu’il a fait et dire ce qu’il a dit : Aimer. Et cependant un amour eros ou un amour philia ont souvent été des chemins vers l’agapè.

 

     de quel shampoing ta chevelure

     châtaignier a-t-elle choisi

     de parfumer ses mille tresses

     dans les souffles pour qu’ils apportent

     jusqu’aux abeilles ton désir

 

     dans leur recherche à l’aventure

     de l’indispensable à la vie

     elles sauront trouver l’adresse

     et venir frapper à la porte

     de la maison de leur désir

 

     de quels hasards mère nature

     avec âme s’est-elle servie

     pour organiser les largesses

     et les chemins de toutes sortes

     où se rencontrent les désirs

 

9 juillet 2013

 

La Genèse invite le premier Adam à se rendre maître et possesseur du monde. L’Evangile invite le second Adam à se faire serviteur dépossédé du monde.

Alors que le philosophe Parménide avait présenté De la nature, son poème sur l’être et le principe d’identité, le sophiste Gorgias produisit un Traité du non-être, impliquant que l’être était une création de la parole humaine. Ainsi, par sa parole comme l’affirmait son confrère Protagoras, l’homme devenait « la mesure de toutes choses ». En inventant la sophistique, ces Grecs permettaient aux hommes de donner voix à leur désir de maîtriser le monde et les humains. On ne doit pas s’étonner que cette illusion ait fait florès puisqu’elle répond à la libido dominandi des humains. On trouve d’ailleurs encore de nos jours des penseuses et des penseurs ayant pignon sur rue pour déclarer avec un enthousiasme athée que Dieu n’est plus la mesure de toutes choses puisque c’est l’homme. Nous y voilà, l’homme a remplacé son faux dieu maître de la parole créatrice. Quand dire c’est faire, comme le dit John Austin, le langage des hommes devient un merveilleux créateur, et l’être n’est plus qu’un « entrelacs de discours », comme le dit Barbara Cassin.

Eh bien non, la le philosophe n’est ni la bergère le berger de l’être par sa parole, ni sa brebis son mouton par son écoute. Elle il est l’être conscient de participer à l’Être de l’être. Et elle il est même invité à partager la vie d’altérité de l’Être de l’être. Car l’Être de l’être est une altérité qui offre son être, Amour qui se donne aux êtres à la mesure dont ceux-ci l’accueillent. Les mots humains ne font que le dire, car l’Être de l’être ne parle pas.

Avec les Sophistes, le langage est devenu un piège pour la pensée de l’Occident. Il s’est investi d’un tel prestige en sa promesse de maîtriser l’être que le raisonnement a pris quasiment toute la place dans cette pensée. Au détriment de l’intuition, du cœur, de l’instinct. Montaigne avait pourtant mis ses lecteurs en garde en se méfiant du « discours », de ce raisonnement fondé sur l’habileté langagière qui fait d’innombrables écoles de pensée incapables de s’accorder sur la vérité. Il s’est évidemment gaussé de Protagoras. Citant Pline l’ancien, « comme si on pouvait mesurer quoi que ce soit, alors qu’on ignore sa propre mesure », il a ironisé : « Vraiment Protagoras nous en comptait de belles, faisant l’homme la mesure de toutes choses, qui ne sut jamais seulement la sienne » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 292 éd. folio classique). Pascal s’est contenté d’affirmer que « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142).

L’intelligence humaine, même celle d’un Aristote, a horreur de l’infini. C’est qu’elle ne peut, quoi qu’en pense Pascal, le « comprendre », et que cela irrite sa libido sciendi. L’infini fait partie des évidences intuitives, mais l’intelligence réflexive répugne aussi à la pensée intuitive parce qu’elle ne peut la maîtriser, elle non plus.

 

     entends la voix du vent

     sa caresse d’amant

     quand le souci t’oppresse

     dans les buissons émus

     les arbres revêtus

     de leur pleine tendresse

 

     depuis tant de saisons

     qu’ils changent d’horizons

     ils savent reconnaître

     les corps et les visages

     ceux qui ont pris de l’âge

     ceux qui viennent de naître

 

     ils te chantent aussi

     à toi dans ton souci

     des chansons sans parole

     qui apportent la paix

     à tous les cœurs défaits

     n’est-ce pas là leur rôle

 

     écoute-les leur âme

     pénétrera ton âme

     et tu pourras porter

     dans tes mots et des gestes

     tout ce qui manifeste

     aux autres la clarté

 

10 juillet 2013

 

Marcher en présence de l’Eternel, c’est vivre en présence de l’Amour infini, de l’Infini Amour. Cette conscience permanente de l’infini nous remet à notre place : l’être infini est la mesure de toutes choses, de tout être ; et si grand que puisse être un être fini, il ne peut être qu’infime en regard de l’infini.

 

Puissance du langage sur les consciences qui ne pensent qu’avec des mots et des raisonnements, puissance de la sophistique. Pour le meilleur et pour le pire.

Pour le meilleur. Ainsi dans nos sociétés où le pardon de l’impardonnable est impossible parce qu’elles n’accueillent pas le Don de l’Amour et le pardon qu’il inclut, il existe une réconciliation possible entre bourreaux et victimes par la puissance des mots. On ne peut pas pardonner, mais on peut amnistier, mot commode inventé pour faire accepter une illusion d’oubli. C’est le procédé adopté par les commissions « vérité et réconciliation », au pays de l’apartheid en particulier.

Pour le pire. L’habileté sophistique est tout à fait capable, on peut le constater quotidiennement, de manipuler l’opinion. Il est ici profitable de se rappeler que la sophistique est née avec la démocratie. Puisque la démocratie interdit de prendre le pouvoir par la force, on le prend par le langage, par le raisonnement. Que l’on soit de gauche, de droite ou du centre, on peut toujours trouver des arguments convaincants pour avoir raison (raison des autres). Il n’est pas difficile d’embobiner les braves gens, et quelques intellectuels d’ailleurs, si l’on a d’abord réussi à leur faire abandonner la pensée intuitive au bénéfice de la seule pensée raisonnante.

Il existe un rationalisme serviteur du désir de posséder, comprendre et dominer les autres. On a pu accuser les Lumières oublieuses de l’intuition d’avoir permis les totalitarismes meurtriers du XX° siècle. Les orateurs du National-socialisme et ceux du Maoïsme ont réussi à convaincre les foules que leur idéologie était juste (tout comme les communicants publicitaires réussissent à nous faire acheter les produits de leurs employeurs). Le pire du pire de la sophistique est sans doute la novlangue des dictateurs dénoncée par Orwell dans son 1984. Elle parvient à passer par-delà bien et mal, à créer des valeurs qui n’ont aucun fondement dans l’être. Elle a pu fabriquer des tortionnaires et des tueurs innocents, irresponsables (Eichmann ?).

Ce mal vient de loin, de la croyance en la puissance magique de la parole créatrice sur laquelle se fonde le mythe de la Genèse : « L’Eternel dit : que la lumière soit, et la lumière fut… », etc. Si l’on refuse ici cette illusion asservissante d’une parole divine créatrice, ce n’est pas pour accueillir l’illusion asservissante d’une parole humaine créatrice. Il existe pour Ulysse un passage entre Charybde et Scylla. C’est ici la Vérité de l’Amour qui libère de tous les asservissements, y compris celui d’une raison qui  chloroforme le cerveau des braves gens, qui endort leur cœur pascalien;

 

Il n’est rien de visible, rien d’audible, rien de sensible qui ne puisse devenir pour toi figure de l’invisible inaudible insensible, message muet d’Aimer.

 

     la Vache est pour le Peul

     et le Peul pour la Vache

     si son Homme est Bâton

     sa Femme est Calebasse

     et tous deux toutes deux

     regardent dans la Vache

     la Mère en notre Terre

 

    « une vache était là

     tout à l’heure arrêtée »

     et tu as vu en elle

     la bonne éternité

 

     lorsque tu seras seule

     tout entière à ta tâche

     tu pourras à voix basse

     dire sur tous les tons

     qu’avec elles et eux

     tu peux prendre à l’attache

     la terre tout entière

 

11 juillet 2013

 

« Amour et Vérité se rencontrent » (Psaume 85, 10). Il n’y a pas à les concilier puisque la Vérité de l’Être c’est l’Amour. L’Amour est le moyen de sa fin et la cause de son être, causa sui . On aime pour aimer toujours mieux, l’amour est la récompense de l’amour, sa béatitude est le fruit de sa sollicitude (comme les stoïciens et Spinoza ont pu dire que la vertu était la récompense de la vertu ou que la récompense de la vertu était la vertu).

A entendre la théologie chrétienne, il faudrait aimer pour servir le Christ, pour gagner des disciples au Christ. C’est tout simplement horrible : c’est faire de Yeshoua un maître, lui qui a voulu être un serviteur. Lorsqu’il a dit : « je suis la voie, la vérité et la vie » (Jean 14, 6), ce n’était pas pour exalter un ego de premier Adam, mais pour exprimer l’Amour dont le nouvel Adam est habité. La voie c’est d’aimer, la vérité c’est d’aimer, la vie c’est d’aimer.

« Je est un autre », a dit Rimbaud en poète. Yeshoua aurait pu le dire en témoin de la Vérité. Ce n’était plus qui vivait, mais l’autre en lui, le « Père ». Lorsque Paul a dit : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20), il exprimait cette même expérience de l’Amour. Il n’a pas dit : c’est Yeshoua qui vit en moi, mais Christ, c’est-à-dire l’Amour. Quand les chrétiens le comprendront-ils, eux qui répètent avec enthousiasme : « car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire » ? Le seul règne, la seule puissance et la seule gloire de l’Amour, c’est l’Amour. « Dieu est mort sur la croix », vive Aimer !

On a beaucoup discuté sur la petite phrase de Martin Luther, ou de John Rist, et sur ses interprétations nietzschéennes. Ici elle signifie simplement qu’en sa mort comme en sa vie Yeshoua a fait ce qu’il voyait son « Père » faire (Jean 5, 19, 14, 9).

 

Aimer est au-delà en-deçà du langage. Le langage parle de l’avoir, de ce que l’on peut posséder, comprendre et posséder. L’être demeure inaccessible au langage. Parler d’Aimer, c’est forcément manquer son être. Nous ne connaissons Aimer en son être qu’en aimant (« qui aime connaît l’Eternel »). C’est aussi pourquoi Aimer ne parle pas. Il n’est qu’être, il est tout être.

 

     l’épi sur le talus

     parmi les adventices

     fait figure d’intrus

     c’est sans doute justice

     car du champ il exclut

     l’étranger à sa race

 

     il a toute sa place

     chez le peuple accueillant

     où le délit de face

     demeure inexistant

     dans le commun espace

     où par l’autre l’un vit

 

     mais sûrement l’envie

     comme partout prospère

     avec la jalousie

     et mêle ses affaires

     au voisinage ici

     du manger et du boire

 

     chacun son territoire

     c’est le premier principe

     que nous donne de voir

     en ce qu’y participe

     en son être et avoir

     l’épi sur le talus

 

12 juillet 2013

 

« Voir l’infini en toutes choses », comme nous y invite William Blake, c’est ici voir en tout être visible une figure imaginale possible de l’invisible et donc capable de reconduire à l’infini de l’Être de l’être, Aimer. C’est ainsi qu’en mashal Yeshoua a pensé et donné à penser le « Royaume des cieux », imaginal du mystère de l’Amour.

Dire avec conviction que « seul l’amour est digne de foi » et puis, imperturbable, réciter le credo, c’est nier le principe d’identité, tout comme nier l’existence d’un Être de l’être c’est rejeter le principe de causalité (et le principe d’identité puisque c’est croire que l’être puisse naître du non-être). Pour nier les principes d’identité et de causalité, il faut sans doute croire en Protagoras et Gorgias pour qui la parole humaine est toute-puissante et donc crée l’être et fait de l’homme la mesure de toutes choses.

Voilà ce qu’il en est lorsqu’on accorde tout pouvoir à la raison et aucun au cœur, car c’est le cœur et non la raison qui accède aux principes. Pascal nous l’a rappelé : « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point part, essaie de le combattre » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). Quelle pépite que ce fragment 142 ! Il faudrait l’apprendre en entier par cœur (?!)

Sauf à le sacraliser, ce n’est pas parce l’on cite un auteur que l’on doit s’abstenir d’être à l’occasion en désaccord avec lui. Comme les croyants sacralisent la Thora, l’Evangile, le Coran… et croient sacrilège de douter de la véracité de certains de leurs textes, de même certains intellectuels s’abstiennent de critiquer certaines idées de leurs autorités, que celles-ci s’appellent Montaigne, Pascal, Descartes, Spinoza, Nietzsche… ou s’abstiennent du moins d’exprimer leurs désaccords avec eux, montrant qu’ils demeurent prisonniers du sacré.

Yeshoua a eu l’audace de désacraliser le temps et l’espace, le Sabbat et le Temple. Il était sacrilège, il devait mourir.

 

Traiter les avocats de la décroissance de doux rêveurs, c’est s’aveugler sur la finitude de notre Terre. Lorsqu’il est le fait des politiques, cet aveuglement risque de mener l’humanité au désastre. Une des tâches urgentes des penseurs du XXI° siècle est de penser la décroissance. C’est la tâche des politiques, des économistes, des sociologues, des anthropologues, des philosophes, des théologiens…

 

     il était là enseveli

     depuis des siècles et des siècles

     au fond des mers au fond des terres

 

     il a fallu faire des fouilles

     avec des pelles et des pioches

     des scaphandres et des sonars

 

     il a fallu surtout donner

     donner jusqu’à tout son avoir

     pour acheter les bons outils

 

     vendre sa maison son jardin

     pour s’en aller au bout du monde

     il a fallu perdre sa femme

 

     pour découvrir le bon endroit

     d’un nulle part sur nulle carte

     guidé par des chuchotements

 

     assurés qu’il existe bien

     mais pas s’il est ou s’il n’est rien

     s’il comble l’âme ou s’il la vide

 

     est-ce le rocher de Sisyphe

     est-ce un tonneau des Danaïdes

     ou est-ce Ithaque à retrouver

 

     et faut-il pour le découvrir

     chercher ou se laisser porter

     par les dieux jusqu’au grand secret

 

     il est bien là enseveli

     au plus profond des profondeurs

     où nul ne parvient s’il ne meurt

     

13 juillet 2013

 

Puissance de la parole : la parole donnée, la promesse, l’engagement, le vœu, le serment… Aimer libère de tous ces liens. Il ne s’agit plus d’être fidèle parce qu’on l’a solennellement juré, mais parce que l’Amour, c’est maintenant, toujours maintenant, maintenant toujours sans considération du passé ni de l’avenir. (Peut-être est-ce aussi cela qu’implique l’invitation de Yeshoua à « ne pas jurer du tout » (Matthieu 5, 34).

Contrairement à ce que dit la Bible, prétendument parole divine puisque l’Eternel ne parle pas, il n’y a pas de promesse divine, d’alliance scellée, car cela signifierait que l’Eternel pourrait cesser d’aimer comme il aurait commencé d’aimer une personne ou un peuple. L’Amour est éternel et infini par essence, et il est donc universel et inconditionnel, comme on le voit paraître dans l’Evangile.

La parole donnée est utile, indispensable même à l’humain premier parce qu’elle le conduit, le pousse, le force en quelque sorte, à faire le bien. Nos sociétés ne tiendraient pas si l’on supprimait les engagements, les contrats, les signatures… Mais la parole donnée perd son utilité à mesure que l’on se rapproche du « Royaume des cieux ».

Le « Royaume » est une utopie qui dynamise celles et ceux qui marchent vers lui. L’Amour, auquel cette utopie invite et qu’elle fait espérer, offre la liberté ontologique, et celle-ci libère du pouvoir des mots par la puissance de l’Être de l’être. (Logique lorsqu’on sait que l’Être de l’être est Aimer). L’Amour délie sur la Terre ce qui est éternellement délié dans les cieux ( cf. Matthieu 16, 19)

 

Présence réelle du Christ dans l’eucharistie ? Ce ne peut être celle que créerait la parole magique du prêtre. La désacralisation de toutes choses opérée par le prophète Yeshoua désacralise et dénonce donc aussi la parole sacramentelle. Mais croire au « ceci est mon corps » peut permettre de trouver dans le « saint sacrement » un imaginal médiateur d’Aimer. Cela suppose toutefois l’activation de l’imagination vraie, de l’imaginatio vera, qui permet de suspendre un moment son incrédulité rationnelle, un peu comme Samuel Coleridge invite à le faire  les lecteurs et lectrices de fiction par ce qu’il appelle un acte de foi poétique : « that willing suspension of disbelief for the moment, which constitutes poetic faith » (Biographia Literaria, ch. XIV).

 

Justice de l’agir et justesse de la pensée sont un lorsque « Amour et Vérité se rencontrent ». C’est l’intraduisible pravda de Vladimir Soloviev.

 

     quand les mouettes s’aventurent

     loin de l’eau de la mer

     sautent-elles le mur

     qui les écartent de la terre

 

     elles trouvent l’eau des étangs

     repèrent le miroir

     leur image l’aimant

     fascinant de leur territoire

 

     les jeux les cris la joie des ailes

     dans l’air qui les anime

     à la terre se mêlent

     pour la symphonie unanime

 

     lorsqu’elles s’en retourneront

     à l’appel du grand large

     elles y porteront

     l’espace qui de tout se charge

 

14 juillet 2013

 

La justice du « Royaume des cieux » est celle de l’Amour. Le premier souci de l’Amour est la justice pour tous. Universelle à l’image de l’Amour, la justice du « Royaume des cieux » se préoccupe de tout être, de tout autre. Elle ne fait pas acception de peuples ni d’individus, de sexe, d’âge, d’intelligence, de beauté… La justice de l’Amour se soucie de la Terre et de tous ses hôtes. Elle nous rend attentifs à tous les vivants, à ceux d’aujourd’hui et à ceux de demain, elle nous rend responsables de la Terre et de son avenir.

Pour Yeshoua, l’Eternel se soucie « des oiseaux du ciel et des fleurs des champs » (Luc 12, 24, 27). Voilà de quoi nous inspirer une écologie évangélique.

Il est vain de prophétiser la décroissance si ce n’est pour inviter ceux et celles qui peuvent la gérer à se mettre au travail pour la penser, la préparer, la programmer, la planifier, l’organiser. Il leur faudra réorienter l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’économie, la finance, la recherche, la culture…

La décroissance qu’imposent les limites des ressources de notre planète assaillie par la surproduction, la surconsommation et la surpopulation risque de se faire dans la douleur pour une humanité obsédée par son niveau de vie. La grande majorité des humains désire avoir toujours plus au lieu de chercher à être toujours plus, de rechercher l’Être de l’être. Les nantis qui refusent de partager avec les démunis d’aujourd’hui refusent aussi de partager avec les démunis de demain, parmi lesquels très certainement leurs petits-enfants plongés comme les autres dans une décroissance abyssale. Leur avidité les rend aveugles. « Si vous ne changez pas, vous périrez tous » (Luc 13, 5).

 

Dans notre humanité première où les armes sont nécessaires, elles devraient être au service de la seule justice, et non comme on le voit aujourd’hui si souvent au service de l’injuste exploitation et domination des nations impuissantes par les nations puissantes.

 

     « vois dans un grain de sable un monde »

      la plage et ses milliards abonde

      en univers infimes     en images

      infinies d’abîmes et de visages

 

15 juillet 2013

 

Lutte religieuse des imaginaires ouranien et chthonien. Le meurtre d’Abel par Caïn, c’est celui du pasteur nomade ouranien par l’agriculteur sédentaire chthonien : « Abel était berger, mais Caïn cultivait la terre… L’Eternel respectait Abel et agréait ses offrandes, mais il ne respectait pas Caïn ni ses offrandes » (Genèse 4, 2, 4s). Cette histoire mythique donne le beau rôle de victime au pasteur ouranien et le mauvais rôle de bourreau à l’agriculteur chthonien. Elle justifie le dépouillement et le massacre des populations cananéennes terriennes « mauvaises » par les « bons » Hébreux venus du désert, elle avalise la conquête d’une terre prétendument promise par l’Eternel à un peuple prétendument choisi. On retrouve le contexte culturel de cette lutte multiséculaire des pasteurs nomades et des agriculteurs sédentaires dans la lutte entre Jacob et Esaü et dans la fondation du « peuple choisi » : « Esaü était un homme des champs, Jacob un homme des tentes » (Genèse 25, 27). L’Eternel avait dit à Rebecca, la mère de ces jumeaux qui déjà se heurtaient dans son ventre : « Il y a deux nations dans ton ventre, et deux peuples issus de toi se sépareront. Un de ces peuples sera plus fort que l’autre, et le plus grand sera asservi au petit » (Genèse 25, 23). Le prophète Malachie a confirmé ce choix, cette élection, avec la même illusion ventriloque de se prendre pour la voix de l’Eternel : « Jacob, je l’ai aimé. Esaü, je l’ai détesté » (Malachie 1, 2s).

Malheureux ceux, celles qui croient que l’Eternel parle, qu’il a parlé à certaines gens plutôt qu’à d’autres, qu’il a choisi un peuple plutôt que les autres. Il est par ailleurs cohérent que cette croyance en la parole divine soit celle d’anciens nomades patriarcaux et que leur dieu unique soit un dieu du ciel.

Ce cas est loin d’être unique, chaque peuple, extension ethnocentrique de chaque moi egocentrique s’estime être le meilleur, voire le seul digne du nom d’homme. L’ethnographie l’a abondamment montré, l’histoire du XX° siècle en a donné un exemple tragique : dans sa volonté de conquérir et d’esclavager les autres peuples, l’hitlérisme s’est construit sur le mythe d’une race de seigneurs. Sans aller jusqu’à cette extrémité, nous autres Français moyens, ne nous sentons-nous pas naturellement supérieurs à nos voisins Belges, Luxembourgeois, Allemands, Anglais, Suisses, Italiens, Espagnols, pour ne rien dire de ce que nous pensons des Maghrébins, Sahéliens et autres Manouches (mot qui par ailleurs en langue tzigane signifie « homme », sans doute seul homme digne de ce nom) ? Cela fait partie de notre humanité première.

L’Evangile a rompu avec cet ethnocentrisme de la vieille humanité. On a vu Yeshoua parler sans complexe de supériorité avec une Samaritaine et une Cananéenne, avec un centurion Romain…, rappeler aux gens de Natsèrèt furieux que c’était un Syrien qui avait été guéri par le prophète Elisée (Luc 4, 27s). Et Paul l’a dit clairement : « Vous avez dépouillé le vieil homme et revêtu l’homme nouveau qui se renouvelle dans la vraie connaissance selon l’image de celui qui l’a créé. Il n’y a plus ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni barbare, ni Scythe, ni esclave ni homme libre, mais Christ (l’Amour) tout en tous… Revêtez-vous de compassion, de disponibilité, d’humilité, de douceur, de patience (dons de l’Esprit). Supportez-vous les uns les autres, pardonnez les uns aux autres. Tout comme le Seigneur vous a pardonné, pardonnez. Et puis, surtout, l’Amour, l’Amour qui lie toutes choses en sa perfection ! » (Colossiens 3, 9-14).

 

     sur les cordes ses doigts

 

     c’est une libellule vive

     dans l’air léger qui nous l’apporte

     élégante missive

 

     il est pour elle un serviteur

     qui l’accompagne où qu’elle sorte

     maintenant à toute heure

 

     et pour nous en sa transparence

     ici ou là peu lui importe

     il en donne le sens

 

     libellule fragile en songe

     ton âme avec l’âme de l’air

     en notre âme se plonge

 

     et lorsque vive tu t’éloignes

     par l’esprit au loin de la chair

     l’âme en toi qui perd gagne

 

     c’est une libellule vive

 

16 juillet 2013

 

Quel rôle pour l’Évangile dans l’inévitable décroissance ? L’Évangile, l’Amour, ne saurait être un moyen au service de la décroissance ou de quoi que ce soit d’autre. Cependant l’Amour est serviteur de tout être et il invite chaque être à servir les autres, non seulement les autres comme soi-même selon la loi de Moïse, mais chaque autre comme autre en sa précieuse eccéité.

L’Évangile, l’Amour, invite à la recherche de l’être plutôt que de l’avoir. Il fait découvrir que la joie inaliénable est d’être, c’est-à-dire de participer à la vie de l’Être de l’être, de l’Amour. Cela conduit inévitablement à la frugalité solidaire. Frugalité : ne prendre à la Terre que ce dont on a besoin, comme le font encore en leur sagesse certains peuples premiers. Solidaire : l’Amour partage les biens de la Terre entre tous.

La solidarité évangélique déborde la sollicitude à l’égard des humains. Elle s’étend à tout être de la Terre, à commencer par les vivants. l’Amour se soucie « des oiseaux du ciel et des fleurs des champs », de tout animal et de tout végétal (l’écologie, compagne de la décroissance, appelle cela la préservation de la diversité des espèces, et celle-ci implique la décroissance de la population humaine qui la détruit inexorablement sous le poids de son nombre croissant). L’Amour se soucie des mers, des lacs et des rivières, des forêts, des marais et des landes, des surfaces et des entrailles de la Terre…  Il n’est aucun être de la Terre dont il ne fasse l’objet de sa sollicitude.

Avec l’Évangile, la décroissance n’est pas un but, mais une conséquence logique. Reste que l’Évangile, l’Amour, ne s’impose pas. Il se propose. L’humain premier, la majorité des habitants de la Terre, en tout cas de ceux et celles qui dirigent l’économie de la Terre, ne se soucie guère de l’avenir de la Terre et de ses hôtes. Il faut le tirer et le pousser selon la bonne vieille méthode de la carotte et du bâton, de la promesse et de la menace, de la philia et du neïkos

 

Boko Haram et son refus de la civilisation occidentale pourraient fonctionner comme un signal d’alarme du péril qu’elle fait courir à la Terre. Il est douteux cependant que la violence terroriste puisse amener l’Occident à s’interroger sur ses propres excès et sur la nécessité d’y mettre fin en prenant le chemin de la décroissance. Il est profitable cependant d’en faire l’hypothèse.

 

     il faut tailler la vigne

     qu’elle devienne signe

     en donnant plus de vin

     que ne cache son sein

 

     en privant de sa sève

     les objets de ses rêves

     pour la donner aux fruits

     qu’elle donne à autrui

 

     en elle les cailloux

     adorant ses genoux

     et l’eau venue du ciel

     opèrent la merveille

 

     mais la lame cruelle

     la fait être plus qu’elle

     ainsi lorsqu’elle sert

     gagne celle qui perd

 

17 juillet 2013     

 

Admiration. « Deux choses remplissent d’admiration et de craintes incessantes : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi » (Emmanuel Kant). L’admiration est un de ces mots que chacun ressent et vit à sa façon. (Dis-moi ce que tu admires et comment tu l’admires, je te dirai qui tu es). L’utilisation que fait Kant du mot admiration en l’associant à la crainte fait penser à la description du sacré tel que l’a étudié Rudolf Otto : l’association de la fascination et de la peur, où l’on peut voir la coprésence des forces cosmiques qui attirent et repoussent avec force.

Il existe une admiration qui asservit parce qu’elle s’impose à nous, admiration religieuse ou amoureuse proche de l’adoration. On ne peut d’ailleurs nier l’utilité de cette admiration adoration dans le cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier : elle fait partie des promesses associées aux menaces dont il a besoin pour marcher dans le droit chemin.  Mais elle est appelée à se métamorphoser dans la désacralisation opérée par l’Evangile. Au contraire de l’Eternel Tout-puissant, l’Eternel Amour ne nous demande ni l’adoration fascinée ni la soumission terrifiée, mais l’amour agapè des autres où la fascination et la crainte disparaissent, désormais inutiles.

L’admiration jouissance asservissante de l’éros se métamorphose en admiration réjouissance libératrice de l’agapè. Cette admiration est une exultation, une joie qui participe de la joie éternelle, de la béatitude d’Aimer. Elle exulte en reconnaissant partout où elles se cachent et se trouvent la bonté, l’intelligence et la beauté.

L’admiration exulte de joie en découvrant la bonté de l’agapè chez les autres sous la forme du don et du pardon, du service et du dévouement, de la tolérance et de la patience, du combat pour la justice… L’admiration exulte de joie en découvrant l’intelligence à l’œuvre dans l’énergie, la matière, la vie, la conscience, en mettant au jour les secrets scientifiques… L’admiration exulte de joie en devenant toujours plus sensible à la beauté qui revêt si souvent la nature en son « ciel étoilé », en ses paysages, en ses « merveilleux nuages », en sa flore et sa faune, en ses corps et ses visages, en ses œuvres artistiques…

Attentif à tout autre, l’amour découvre dans le banal et le quotidien mille êtres à admirer. L’amour libère le blasé de l’habitude. Poète, « il donne le charme de la nouveauté aux choses quotidiennes, réveillant l’attention de l’esprit de la léthargie de la coutume et la dirigeant vers les beautés et les merveilles du monde qui se présentent à nous, trésor inépuisable mais que, en conséquence du voile de la familiarité et de notre souci de soi, nous avons des yeux et ne voyons point, des oreilles et n’entendons point, un cœur et ne saisissons point » (S. Coleridge, Biographia Literaria, ch. XIV).  

 

     « les merveilleux nuages »

     qui se ressemblent tous

     pour un œil attentif

     ne sont jamais les mêmes

 

     si le chasseur d’images

     repère les frimousses

     des faibles des chétifs

     des forts de ceux qui mènent

 

     l’admiratrice sage

     venant à sa rescousse

     cherche l’indicatif

     de l’unique qu’elle aime

 

     un à un leurs visages

     détachés de la masse

     s’aperçoivent furtifs

     « les nuages qui passent »

 

18 juillet 2013

 

Beauté et laideur, intelligence et bêtise, bonté et méchanceté. Les êtres finis sont positionnés sur des échelles de valeur. L’être infini donne à penser à une beauté, à une intelligence et à une bonté infinies, sauf que ces mots deviennent impensables lorsqu’on tente de les imaginer infinis. Leurs contraires (laideur, bêtise, méchanceté) le deviennent davantage encore, se réduisant à l’inexistence.

La finitude se pense par dualités de forces contraires, celles qui attirent et celles qui repoussent (philia et neïkos). La beauté, l’intelligence et la bonté nous attirent, leurs contraires nous repoussent. Les valeurs sont inscrites dans la nature des choses, sauf à croire avec les sophistes que nous pouvons créer des valeurs par la puissance des mots.

« Beauté », « intelligence » et « bonté » sont des mots. Mais si nous pensons que ces mots réfèrent à des réalités connaissables, nous ne sommes cependant pas capables de comprendre ces réalités (pas plus que nous ne pouvons comprendre le temps ou la vie). Et voilà que nous sommes invités à dire avec Pascal que « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur… et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde son discours » (ses raisonnements) (Pensées, fragment 142 éd. Sellier). La compréhension rationnelle, fort médiocre, que nous avons de la beauté, de l’intelligence, de la bonté, dépend de la connaissance intuitive que nous en avons.

Les philosophes qui prétendent que la philosophie n’est affaire que de raison, de déduction, de compréhension et non de cœur, d’intuition, de connaissance, ne peuvent, s’ils sont fidèles à leur prétention, que construire des systèmes cohérents mais insatisfaisants puisqu’incapables de rallier tous les autres. L’histoire de la philosophie l’a bien montré. Montaigne l’avait observé dans la philosophie antique, mais les philosophes qui sont venus après lui n’en ont pas tiré la leçon. Ils ont aussi ignoré la mise en garde de Pascal.

Il n’est pas nécessaire de se donner des définitions de la beauté, de l’intelligence et de la bonté (ces définitions ne feront jamais l’unanimité) pour nous efforcer de les promouvoir parce que nous en sentons la valeur, comme de lutter contre la laideur, la sottise et la méchanceté parce que nous en sentons la non-valeur.

Il n’est pas nécessaire de savoir définir la beauté, l’intelligence et la bonté pour les admirer et pour œuvrer dans l’Amour à leur progrès, tout comme de lutter dans l’Amour contre la laideur, la bêtise et la méchanceté. (« Bonté » est l’un des mots qui réfèrent ici à la justice évangélique, et « méchanceté » à l’injustice).

 

Les incroyables miracles des évangiles fournissent une bonne excuse aux incroyants pour se fermer à l’intuition spirituelle de Yeshoua.

 

     une à une les tresses blondes

     du châtaignier à terre tombent

 

     chacune compte ses milliards

     qui un à un ou tôt ou tard

     rejoindront le cœur de l’infime

     multipliés dans l’unanime

 

     pour l’heure en leur fragilité

     elles honorent la beauté

  

     en projetant la verticale

     éparses sur l’horizontale

     la géométrie qu’elles font

     réduit trois à deux dimensions

 

     de la sculpture à la peinture

     la chute vit leur aventure

 

     monté de la terre s’achève

     le cheminement de la sève

 

     belles sur terre comme au ciel

     les tresses blondes font appel

 

     heureux les cœurs qui les écoutent

     pour eux les portes s’ouvrent toutes

 

19 juillet 2013

 

Beauté. Pour certaines esthétiques récentes (influencées par le freudisme ?) il n’existe de beauté que sexuelle. Il faut bien trouver une cause à cette aberration. Des philosophes submergés par eros peut-être, comme d’autres semblent submergés par thanatos. Certains pensent que l’humain est condamné à cette alternative, eros ou thanatos, et à jouer l’un contre l’autre. Il y a eu ce slogan, « faites l’amour et non la guerre ». La mythologie grecque devrait cependant nous rappeler que Vénus et Mars sont souvent amants, et que la guerre de Troie est née de l’amour d’Hélène. L’humain premier est mû par les forces cosmiques, par ce que le mythe judéo-chrétien appelle le péché originel.

La beauté du monde ne se révèle telle qu’en elle-même qu’à des sens purifiés, purifiés par l’Amour. Aux « portes de la perception purifiées, toutes choses apparaissent telles qu’elles sont, infinies » dit Blake, et « qui voit l’infini en toutes choses voit Dieu ». C’est ainsi que l’on peut voir « un monde dans un grain de sable » et que « tout oiseau qui franchit le chemin des airs est un immense monde de joie, fermé par nos cinq sens » tant qu’ils n’ont pas été purifiés par l’Amour (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planches 14 et 6, « Il n’y a pas de religion naturelle », « Augures de l’innocence »). Ce sont les yeux de l’Amour qui voient l’Amour en toutes choses. La beauté du monde tel que l’Eternel le voit apparaît lorsqu’on cesse de la désirer, lorsqu’on cesse de désirer les êtres et les choses qu’elle embellit. La Vérité de l’Être de l’être, de l’Amour, délivre la beauté dans le cœur, les yeux, les oreilles, tous les sens de celles et ceux qui accueillent la Vérité. Cela fait partie de la délivrance que Yeshoua promet à celles et ceux qui vivent la Vérité dont il est le témoin (Jean 8, 32).

On a pu dire que « la beauté est dans l’œil qui contemple », beauty is in the eye of the beholder » (Margaret Wolfe Hungerford ?). Shakespeare avait lui-même écrit que « la beauté s’achète par le jugement de l’œil, beauty is bought by judgement of the eye » (Love’s Labour’s Lost, Peines d’amour perdues (Acte II, scène 1, v. 15). Chaque interprète trouve son bien dans ces citations, en fait son miel. Ici les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, la peau ressentent la beauté de l’Amour en accueillant la Vérité de l’Amour, en la vivant.

 

     c’est une rose parfumée

     il en existe encore

     l’enfant va la humer

     lorsqu’elle vient d’éclore

 

     lorsqu’il reconnaît la fragrance

     il hésite un instant

     va-t-il bénir sa chance

     ou l’avaler gourmand

 

     il semble en sa reconnaissance

     murmurer à mi-voix

     qu’elle est toute innocence

     et proche de la joie

 

     alors il se tient en silence

     et garde son émoi

     à la juste distance

     que lui souffle sa foi

 

     la rose qu’il entend

     répandre son aura

     discrète en lui attend

     ce qui pour lui signifiera

 

20 juillet 2013

 

Puissance des mots, du « discours », du raisonnement discursif, avec lequel David Hume est parvenu à mettre en doute le principe de causalité. (Emmanuel Kant a tout aussi habilement réussi a démontrer que Hume se trompait). C’est le principe de causalité, avec le principe d’identité qui le fonde, qui permet de douter des apparences grâce auxquelles selon Hume nous élaborons le principe de causalité. Comme le dit Hannah Arendt, c’est « l’intelligibilité (qui peut) constituer une preuve du vrai, la visibilité n’étant nullement une preuve du vrai » (Condition de l’homme moderne, Pocket p. 347). La visibilité donne à croire que le soleil tourne autour de la terre, et c’est l’articulation des observations astronomiques et du raisonnement qui a permis de corriger cette croyance. De même la croyance que dans l’Évolution l’inférieur donne naissance au supérieur se brise sur le principe de causalité. Il est impossible sans lui d’opposer la puissance du raisonnement à l’évidence des sens. Les découvertes d’un Copernic et d’un Darwin n’ont été possibles que grâce à l’articulation de l’observation des phénomènes et du raisonnement sans jamais douter des principes irrécusables d’identité et de causalité vainement remis en cause par Hume et les humiens. Ainsi le processus de l’Évolution où l’on voit le supérieur naître de l’inférieur ne peut selon ces principes s’expliquer qu’en affirmant l’existence d’une force d’information et de communication qui guide ce processus. Le refus de cette explication témoigne de la puissance d’illusion du raisonnement sophistique.

Le raisonnement sophistique est hypothétiquement suspect de servir de secrets désirs qui se prennent pour la réalité (les désirs de la libido sentiendi, sciendi et dominandi).

La cause de la remise en cause du principe de causalité ne peut être rationnelle puisqu’elle prétend détruire le principe de causalité en utilisant le principe de causalité. On peut soupçonner cette cause d’être éthique, d’être le refus d’une vérité dérangeante pour la libido).

Comme nous en assure Pascal, « c’est de cette dernière sorte (par le cœur) que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). Comment le raisonnement pourrait-il vaincre le raisonnement sans se perdre dans une pétition de principe  ?

Il est curieux que Descartes, qui affirme le principe de causalité selon lequel toute cause est au moins égale sinon supérieure à son effet, ait par ailleurs mis en cause le principe d’identité en suggérant que le doute généralisé pouvait nous faire affirmer que Dieu est capable de faire que deux plus deux ne fassent plus quatre. Lui aussi pouvait donc à l’occasion, dans une hypothèse indéfendable, être victime de l’irrationnelle croyance au dieu tout-puissant.

 

Lorsque Yeshoua a dit que l’Eternel ne cessait d’agir (Jean 5, 17), il a substitué le concept de processus de création au concept de création ex nihilo. La découverte de l’Evolution lui a donné raison.

 

     aux confins du rituel

     c’est l’amour de lui et d’elle

     qui baptise le réel

 

     chaîne et trame le métier

     par les mains et par les pieds

     tisse l’être en vérité

 

     l’intérieur et l’extérieur

     se construisent d’heure en heure

     selon le rythme du cœur

 

     et tout l’air que tu expires

     est tout l’air que tu inspires

     de l’un à l’autre soupir

 

     avec Pénélope tisse

     et détisse sur la lisse

     que ton destin s’accomplisse

 

     le temps qui s’en vient s’en va

     Pénélope pas à pas

     n’échappe pas au trépas

 

     la route de Compostelle

     se retourne en ritournelle

     en marche vers l’éternel

 

21 juillet 2013

 

On a pu présenter le judéo-christianisme comme une réponse à la question de la mort, comme un remède à la peur de la mort, comme une consolation au chagrin de la mort. (Les religions et les philosophies ne sont-elles pas toutes nées de la pensée de la mort ?). Mais l’Amour évangélique ne peut avoir d’autre but que l’Amour comme il ne peut avoir d’autre raison, il ne peut avoir d’autre effet que l’Amour comme il ne peut avoir d’autre cause. Si l’Amour dissout la question, la peur, le chagrin de la mort, c’est que l’Amour dissout le moi. N’a-t-on pas connu des ami/e/s de l’Évangile qui ne se souciaient plus que d’Aimer, maintenant, sans souci de demain ni d’au-delà ?

L’Amour évangélique est un idéal entraînant, une utopie motrice. L’Amour est de soi inaccessible sans la grâce, sans l’Esprit d’Aimer. Il faut en tout cas ne pas le perdre de vue, et cheminer, courir vers sa perfection, « ne l’ayant pas encore atteinte, mais tendu vers elle » (Philippiens 3, 12 cf. I Corinthiens 9, 24s).

La frugalité solidaire est une frugalité heureuse puisque c’est celle de l’Amour qui partage et trouve en l’autre la Joie que personne ne peut vous ravir.

 

     autant que l’oiseau qui s’envole

     en tes redites

     médite

     le lapin qui détale et feinte dans les herbes folles

 

     la peur qui préserve la vie

     de l’animal

     étale

     avec l’esprit qui plane sur les eaux de l’infini

 

     le lion avec l’agneau paîtra

     dans la prairie

     qui rit

     dès maintenant dans les verts pâturages au-delà

 

22 juillet 2013

 

« Nous croirons en Dieu tant que nous croirons en la grammaire », dit Nietzsche ( Le Gai Savoir, par. 346). C’était chez lui l’expression d’un athéisme qu’il avait peut-être  quelque difficulté à justifier. Mais qu’est-ce que croire en la grammaire, en la syntaxe, au discours, au raisonnement comme accès à la vérité ? Cesser d’y croire, cesser de croire que le raisonnement soit capable de comprendre la vérité, c’est, pour un matérialiste qui croit qu’on ne pense qu’avec les mots, non seulement cesser de croire en Dieu, mais c’est aussi cesser de croire en l’être, s’enfoncer dans le nihilisme, le non-sens, l’absurde. (On l’a vu abondamment chez les philosophes du XX° siècle). Finalement, c’est également douter des principes d’identité et de causalité puisque l’on croit que ce sont les mots qui nous y font croire.

La linguistique matérialiste, qui a régné une bonne partie du XX° siècle et qui ne mourra vraiment qu’avec la fin improbable du matérialisme philosophique et scientifique, mène logiquement à cette impasse de la pensée. Le mal vient d’ailleurs de loin, c’est celui des Sophistes grecs qui se sont crus capables de créer avec des mots et qui ont ainsi permis à l’homme de se donner l’illusion d’être la mesure de toutes choses.

« Rien ne peut être compris, il faut s’en convaincre, dit le linguiste Émile Benveniste, qui n’ait été réduit à la langue » Problèmes de linguistique générale II, p. 97). Certes, mais alors la Vérité ne peut être comprise si elle est réduite à une langue en laquelle on ne croit plus. Oui, mais si la Vérité ne peut être comprise, elle peut être connue. Le rationalisme matérialiste l’a oublié : on comprend par la raison et on connaît par le cœur. Peut-on s’en convaincre en méditant Pascal, le discours de Pascal ? (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). Non, il ne s’agit pas de s’en convaincre, de se laisser convaincre par un discours, que ce soit celui de Pascal, de Nietzsche, de Benveniste… (et bien sûr celui qui apparaît ici). Il s’agit de (ré)apprendre la connaissance intuitive, la connaissance par le cœur, de se laisser instruire par les choses plutôt que par les mots, par la nature plutôt que par les livres. 

Yeshoua a pensé la nature avec son cœur illuminé par l’Amour. Cela a donné ses mashal. C’est une erreur tragique de croire qu’il aurait pensé avec sa raison et qu’il aurait ensuite crypté sa pensée. Comment, lui qui était mû par l’Amour, aurait-il pu avoir cette idée perverse. Ceux qui disent qu’il nous faut décrypter les paraboles (les mashal), ne savent pas ce que c’est que la pensée symbolique, sans doute parce qu’ils ont perdu contact avec la nature et avec ce qu’elle fait dire aux poètes et à toutes celles et ceux qui osent penser avec le cœur dans l’Amour. Pour connaître la Vérité proposée par les mashal de Yeshoua, il faut certes connaître la nature par le cœur, mais il faut surtout, comme il l’a dit lui-même, « être de la vérité », « de Dieu » c’est-à-dire de l’Amour (Jean 18, 37, 8, 47).

 

     la goutte sur la dalle qui s’écrase

     n’est plus presque avec elle que surface

     mais brillante en sa toute transparence

 

     s’attend-elle à se perdre en cette phase

     où triomphe l’instant le plus fugace

     où se dévoile bref un peu de sens

 

     le feu de l’origine en elle ne s’embrase

     qu’en sa réminiscence perdue dans la masse

     des milliards en leur marche au plus intense

 

     être goutte avec elle éclatée vous abrase

     l’ego et vous protège de l’impasse

     à cette  étroite porte ouverte sur l’immense  

 

23 juillet 2013

 

Yeshoua regardait la nature avec les yeux de l’Amour, et il y reconnaissait la présence de l’Amour. Sa pensée en mashal en témoigne.

Avec l’Évangile le carpe diem d’Horace prend un nouveau sens. Non seulement il s’agit désormais de se réjouir de l’autre plutôt que d’en jouir, mais il s’agit de mettre toute sa sollicitude et sa béatitude dans l’agir de l’instant, sans inquiétude du passé ni de l’avenir.

Frère François vient de nous rappeler que « du travail provient la dignité de la personne », et il est opportun de penser le mot « travail » pour découvrir ce qu’il peut révéler ou ce qu’il peut cacher. Dans Condition de l’homme moderne (titre infidèle puisque l’original anglais est The Human Condition et que l’ouvrage parle de la condition humaine depuis l’antiquité), Hannah Arendt distingue trois niveaux de l’agir humain : le travail, l’œuvre et l’action. Le travail dans la Grèce antique était l’activité de l’esclave, qui n’était pas censé penser et dont la tâche unique était de produire des biens de consommation. L’œuvre est la production de biens matériels durables, c’est l’activité de l’artisan. L’action est l’agir politique, agir relationnel étroitement apparenté à la parole (« il n’y pas d’activité humaine qui ait autant que l’action besoin de la parole » (op. cit. p. 235)). On y retrouve le concept de création par la parole.

On a loué le christianisme d’avoir anobli le travail manuel dont la Genèse faisait une punition du péché (Genèse 3, 17-19) : le Fils de Dieu n’a-t-il pas été charpentier ? Mais la civilisation chrétienne a mis bien du temps à abolir l’esclavage, et puis la révolution industrielle du XIX° siècle a pris le relais en faisant des travailleuses et des travailleurs des sous-prolétaires. Au XX° la taylorisation en a fait des machines (Charles Chaplin l’a dénoncée en la caricaturant dans Les Temps modernes). Maintenant encore le travail peut avilir les humains. Parmi beaucoup d’autres, le travail des caissières de supermarché les réduit à des automates par la répétition des gestes sur le comptoir, des paroles prescrites (bonjour, au revoir) et du bruit (l’exaspérant bip bip bipbip bip…), et il enferme la plupart d’entre elles dans l’impossibilité de trouver une tâche moins déshumanisante. Et pourtant l’absence de travail, le chômage misérable, fait aussi perdre à l’humain sa dignité dans notre société où le travail est devenu l’une des sources premières de « la dignité de la personne ».

Pour mesurer la valeur des activités humaines, nous pouvons nous référer à l’agir éternel découvert et révélé par Yeshoua contredisant la croyance en un Dieu oisif depuis la création en six jours (Genèse 2, 2) : « Mon Père est à l’œuvre jusqu’à maintenant, et moi aussi je suis à l’œuvre » (Jean 5, 17). Le verbe du texte grec est ergazomaï, qui suggère l’énergie productive, plus proche de l’œuvre de l’artisan que du travail de l’esclave et de l’action du politique. Quoi qu’il en soit du mot araméen utilisé par Yeshoua, on peut observer que l’idéal de la divinisation évangélique n’est pas la contemplation platonicienne des idées divines ni même la contemplation mystique de la beauté divine et sa louange, mais la participation à l’action de l’Amour éternel. L’agir humain y trouve son idéal et sa dignité. Le travail, l’œuvre et l’action deviennent foi agissante pour celles et ceux qui accueillent le souffle de l’Esprit créateur.

 

     chacun dans sa limite les galets

     se cognent s’abrasent et se polissent

     les uns contre les autres sur la grève

 

     les vagues millénaires en leurs allers

     et retours sculptent jamais ne finissent

     la tâche qui transforme et ne s’achève

 

     quel élan les anime amour ailé

     qui les couve sans que ne se trahisse

     l’éclosion de chacun réalisant son rêve

 

     les galets sur la grève oublient le laid

     découvrant la beauté luisante lisse

     dans l’eau qui s’illumine de leur sève

 

24 juillet 2013

 

(Le site de blacklynx affiche des demandes de contact et d’échange, mais rien n’apparaît sur agapedelautre@gmail.com. « Un malin génie » les bloque-t-il ? Moralité ? Que celles et ceux qui cherchent des éclaircissements ou souhaitent des discussions s’efforcent de penser par soi-même, osent penser. Sapere aude, disait le sage Horace.)

 

Le prologue de l’évangile de Jean introduit Yeshoua comme la Parole, le Verbe, le Logos de l’Éternel. Mais cette introduction ne correspond pas aux paroles de Yeshoua lui-même. Il ne se présente pas comme la Parole de l’Eternel, mais comme un prophète témoin de la Vérité (Jean 18, 37). C’est avant tout par l’action qu’il témoigne, et ce dont il témoigne c’est l’action de l’Éternel, ses œuvres. Il dit qu’il fait ce qu’il voit son père faire (Jean 10, 37). Le verbe « voir » est évidemment symbolique, mashal. Il s’agit d’une vision intérieure, celle de la communion intime, « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21) qui fait connaître l’Éternel comme Amour. Et l’Amour ne peut être que toujours agissant (« Mon Père travaille jusqu’à présent » Jean 5, 17). Cette action de l’Amour, c’est le Don, l’invitation à partager son être et donc son agir aimant, expression de son être.

Yeshoua ne dit pas qu’il entend son père parler, il dit qu’il fait ce qu’il voit son Père faire. La parole de Yeshoua procède de cette imitation, elle en est la manifestation, la kevod, la gloire : « Je t’ai glorifié sur la terre. J’ai achevé l’œuvre que tu m’a donnée à faire » (Jean 17, 4).

L’Eternel n’est pas un dieu ouranien de la parole. Si l’on trouve dans les évangiles des traces de référence à la divinité céleste (« notre Père qui es aux cieux »), cela n’a plus qu’un sens symbolique. La réalité de la présence de l’Éternel Amour, c’est celle de celui « qui voit dans le secret » (Matthieu 6, 4) et qu’Augustin dira « intimior intimo meo, plus intime que mon intimité ». La transcendance de la Loi fait place à l’immanence de la Grâce.

Le sacré du Temple disparaît (Jean 4, 10, 21, 24) devant la Vérité de l’Esprit d’Aimer, du Don. Pourquoi l’Église l’a-t-elle oublié en construisant des édifices sacrés pour celui qui « n’habite pas dans des temples faits de mains d’hommes » (Actes 17, 24). Le message de Yeshoua était-il devenu inaudible ? Les chrétiens, comme les juifs, les hindous, les musulmans… sont des êtres religieux qui ne peuvent se passer du sacré, pour lesquels le sacré des lieux, des temps, des personnages, est une nécessité. Parmi les exemples récents dans l’Église catholique romaine, on peut penser à l’accueil réservé au « Souverain Pontife » aux JMJ du Brésil, à la vénération du corps de Padre Pio…

Le sacré semble indéracinable, il demeure de toutes façons, même en dehors des religions et jusqu’au sein de notre société française sécularisée, laïcisée, voire « laïcardisée ». Il apparaît notamment dans notre attachement affectif à des personnalités politiques, philosophiques, artistiques, sportives… (L’anonymat du messager en devient suspect : qui donc se cache derrière ce site ? Mais l’Amour éternel est « un dieu caché » dans le secret, anonyme). L’Amour évangélique nous détache du sacré. Il nous fait  cependant respecter le sacré par sollicitude pour celles et ceux qui y croient et qui en vivent.

L’humanité première, notre être de chair, a besoin de rites, de liturgies… Plutôt que de chercher à les détruire, il faut nous efforcer de les mettre au service de l’Amour. Notre frère François ne se sent-il pas lui-même tenu de se prêter au jeu. Encore une fois cependant, « ce ne sont pas celles et ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père des cieux » (Matthieu 7, 21), ceux et celles qui agissent par amour.

 

     l’orage qui secoue les âmes

     est un torrent de feu qui frappe

     de pluie qui aveugle l’esprit

 

     la chair tremblante se réclame

     de l’Éternel qu’elle en réchappe

     se trouve avec lui un abri

 

     la vieille vierge sur ses genoux

     sur son prie-Dieu allume un cierge

     et joint les mains sur son rosaire

 

     à la fenêtre l’enfant fou

     tout excité en lui sent naître

     l’appel du ciel en chaque éclair

 

25 juillet 2013

 

Celles et ceux qui font l’apologie du paganisme oublient à quelles violences, à quelles injustices, à quelles folies il a été lié dans le sacré : guerres incessantes, massacres, rivalités, esclavage, superstition… Si l’on fait cette apologie par rejet du christianisme, c’est que le christianisme en son infidélité à l’Evangile a voulu lutter contre les dieux au nom d’un dieu. C’est oublier aussi qu’en sa fidélité à l’Evangile le christianisme a libéré l’humanité des misères du paganisme. La Vérité de l’Amour évangélique libère de la dure Loi monothéiste, mais aussi de l’assujettissement à eros et à thanatos.

La joie païenne est inséparable de la tristesse, car elle se fonde sur la satisfaction d’un eros indissociable de thanatos. Elle n’échappe pas aux forces cosmiques dont l’humain tôt ou tard ressent le besoin de s’affranchir. La joie évangélique est au-delà du plaisir et de la douleur, et elle est inamissible (Jean 16, 23s, 17, 13).

L’erreur du christianisme, celle qui sert d’excuse au paganisme moderne, c’est de croire que « c’est le sacrifice de la croix qui sauve le monde » alors que c’est l’Amour. N’est-ce pas le message des prophètes aux prêtres : « Je veux l’amour et non le sacrifice » (Osée 6, 6, Matthieu 9, 13).

L’Evangile renvoie dos à dos le stoïcisme et l’épicurisme en libérant l’humain de thanatos et d’eros.

C’est par infidélité à l’Evangile que le christianisme est demeuré une religion, une religion fondée sur le sacrifice, une religion patriarcale qui perpétue l’inégalité des sexes.

 

On peut regarder avec les yeux de l’Amour agapè, on peut aussi écouter avec les oreilles de l’Amour agapè, passant du captatif à l’oblatif, du désir à l’offre, de la jouissance à la réjouissance… Il faut essayer, avec la lumière et la force de l’Esprit, de la grâce. Que devient une chanson de Barbara ou de Bashung écoutée avec les oreilles de l’Amour, celles-là mêmes qui entendent les paroles de Yeshoua ?

 

     papillon toi au creux du mur

     tu es là depuis plus d’une heure

     immobile dans tes pensées

 

     ce qu’elles sont je ne saurais

     l’imaginer du fond du cœur

     ni dire pourquoi elles durent

 

     mais tes formes et tes couleurs

     font un si bel arrangement

     qu’il suggère quelque secret

 

     peut-être qu’à te voir muet

     dans cette pause étrangement

     je connaîtrai notre bonheur

 

26 juillet 2013

 

On entend dire maintenant que le silence fait partie de la parole. De fait les mots seraient inaudibles, illisibles et inintelligibles s’ils n’étaient séparés par des silences. Mais le silence joue un rôle que l’on peut juger plus important que celui de la mécanique du langage (et de la musique). Toute conscience en quête de spiritualité ressent la nécessité du silence intérieur, des retraites périodiques et des heures quotidiennes de vide. C’est ainsi qu’elles accueillent l’Eternel dans leur vie. Les évangiles ne disent-ils pas que Yeshoua a fait retraite dans le désert avant de se lancer dans la prédication, et qu’il s’est périodiquement retiré dans le silence de la montagne pour prier ?

Le silence est aussi le remède à la parole sophistique. Il permet de faire de temps à autre un pas de côté de la doxa, un écart de l’opinion manipulée par les maîtres de la parole. Il est la condition de la pensée véritable, de la pensée courageuse, audacieuse, critique, subversive s’il le faut au service de la Vérité.

Seules les consciences silencieuses, celles qui ont le courage de se vider des musiques et des images dont la civilisation de production consommation les inonde pour les noyer, seules ces consciences peuvent penser. Et seules elles peuvent donc agir, refuser cette civilisation déshumanisante et vivre la frugalité heureuse, la simplicité rieuse, la sobriété joyeuse et solidaire. Elles peuvent dénoncer une économie pillée par la finance, s’en prémunir et se battre pour une société retrouvant son harmonie avec le cosmos.

Les spirituels sont des êtres de silences autant que de paroles, de contemplation autant que d’action.

 

Transdisciplinarité. Toute recherche se donne un objet singulier, un centre d’intérêt. Mais elle ne peut vraiment l’atteindre que si elle ne cesse de le penser en relation avec sa circonférence, avec l’infinie communauté des êtres dont elle demeure parente en l’essentielle altérité.

 

     grillon toi qui te fais griller

     à Bangkok aurais-tu une âme

     qui attaque ou qui se défend

 

     que devient quand tu disparais

     dans le feu la discrète flamme

     qui anime tous les vivants

 

     la vendeuse d’insectes vit

     de leur vie réduite à néant

     pour faire vivre ses clients

 

     mais elle offre aussi aux défunts

     qu’elle multiplie un par un

     le sacrifice des esprits

 

     la chair se nourrit de la chair

     des bêtes mais aussi des plantes

     des choses même c’est sa loi

 

     mais si elle n’a pas le choix

     il faut qu’en mourant elle chante

     l’eau la terre le feu et l’air

 

27 juillet 2013

 

Définir le philosophe comme un créateur de concepts, c’est en faire un sophiste. (A moins que cela ne signifie faire des hypothèses, des expériences de pensée, se proposer des concepts nouveaux auxquels on n’accorde qu’une valeur heuristique, doxique et provisoire.) Le philosophe ne crée pas, ne se prend pas pour un dieu (vieille tentation des consciences humaines si l’on en croit la Genèse : « vous serez comme des dieux » (3, 5). La/le philosophe cherche à découvrir l’être et les êtres en leur immense complexité, elle est en quête de la Vérité et des vérités qui s’y accordent comme les êtres s’accordent à l’Être.

La découverte des découvertes philosophiques est celle de Yeshoua en sa connaissance de l’Amour comme Être de l’être (en termes philosophiques, cela s’appelle l’altérité positive de l’Être). Si Yeshoua a pu dire en Vérité: « je suis » (Jean 8, 58), c’est qu’il participait à l’Amour, à l’éternel Être de l’être. Si le mot « dieu » n’était pas ainsi destitué puisqu’il est indissociable de la puissance, on pourrait dire à Pascal que « le dieu de Jésus-Christ » est « le Dieu des philosophes et des savants » (si les philosophes ne sont pas des sophistes).

La pensée de Yeshoua a-t-elle évolué au cours de son expérience de la prédication ? (Un chrétien ne peut faire cette hypothèse puisque pour lui le Christ est Dieu depuis sa conception). Yeshoua a-t-il pris une conscience plus nette de ce qui détachait son intuition de la foi judaïque en comparant ses pensées à l’enseignement des prêtres et des docteurs de la Loi ? Cette comparaison a-t-elle commencé dès son escapade au Temple à l’âge de douze ans ? Il n’est guère douteux en tout cas que ses disciples n’ont pas totalement reconnu la Vérité de l’Amour dont il témoignait. Sinon il ne leur aurait pas dit avant son départ que « l’Esprit de Vérité viendrait les guider vers l’entière Vérité » (Jean 16, 13).

 

La connaissance poétique, que l’on met en œuvre en s’essayant à écrire des poèmes, est une connaissance doxique, une connaissance probable fondée sur l’expérience intuitive, préconceptuelle, antéprédicative, des êtres de la nature.

 

     il est dans le charivari de l’aube

     un trop-plein de néguentropie

     les chants de dix mille gosiers débordent

     merles moineaux mésanges pies

 

     pinsons pouillots verdiers grives piverts

     mêlent confus leurs territoires

     et communs leurs désirs les plus divers

     dans le royaume de l’avoir

 

     mais le silence obstinément les prend

     sa grande bouche les absorbe

     son ventre les digère et puis les rend

     à l’âme qui grandit dans l’aube

 

28 juillet 2013

 

Lorsque Jean-Paul Sartre répète que « l’existence précède l’essence », il fait œuvre de sophiste plutôt que de philosophe. Car il crée un nouveau concept d’existence. Si l’existence est bien ce qu’elle est, c’est-à-dire le fait d’exister plutôt que non selon le principe d’identité, elle ne peut être que l’existence d’une essence, l’essence étant « la nature d’un être », elle ne peut être l’existence d’un néant.

A quoi faut-il limiter l’usage performatif, « créateur », du langage ? Cet usage est indispensable à l’humain premier. Hannah Arendt a observé qu’il permet le pardon et la promesse. Le pardon car le passé est de soi ineffaçable, irréversible, et la chair menée par le neïkos rend le mal pour le mal, se venge. L’invention du bouc émissaire par lequel on transfère sur un individu victime sacrifiée (ou sur un objet) les fautes et les offenses d’une communauté est un procédé de langage qui permet de faire comme si le crime de l’autre pouvait être effacé, oublié, et que l’on pouvait, comme l’a chanté Edith Piaf, se foutre du passé, repartir à zéro. Le pardon est du même ordre : il permet de mettre fin à la vengeance qu’appelle l’offense. Le sacrement de pénitence se base lui aussi sur cette fiction langagière.

Comme le pardon, la promesse se fonde sur cet artifice. Car l’avenir est imprévisible, si ce n’est que la faiblesse de l’humain premier, charnel, ne peut de soi qu’entraîner des rapports d’hostilité. L’alliance, le pacte, la promesse ont donc été, eux aussi, inventés pour se prémunir de sa faiblesse en s’engageant par la parole « créatrice ». Ces choses sont expliquées longuement dans Condition de l’homme moderne : « L’irréversibilité et le pardon » (pp. 301-310), « l’imprévisibilité et la promesse » (pp. 310-314).

Hannah Arendt a également observé que l’intuition de Yeshoua, en découvrant l’Être comme Amour, permet de justifier l’usage « créateur » de la parole dans le pardon et la promesse déjà présents dans la théologie juive, mais en les dépassant. Pardonner et promettre ne sont plus de simples actes de langage, des actions sophistiques. Ils relèvent de la réalité de l’être, de l’essence même de l’Être de l’être. Aimer, l’Éternel, n’a pas à pardonner : il ne réagit à l’offense que par l’amour, qui inclut toujours le « pardon » puisqu’il aime inconditionnellement tout être y compris ses ennemis. De même il n’a pas à promettre puisqu’il aimera sûrement, infailliblement, nécessairement à l’avenir comme par le passé (sinon il ne serait pas Aimer).

Hannah Arendt n’est pas aussi explicite, mais ses réflexions sur le pardon et la promesse concordent avec l’intuition évangélique, comme par ailleurs sa réflexion sur le don et la bonté (p. 116…)

En proposant son intuition du dieu amour, Yeshoua nous a rendu inutile la parole « créatrice » sophistique qui pardonne et promet. A condition, bien sûr, que nous accueillions en nous l’Amour éternel d’Aimer. l’Amour dont nous vivons nous donne d’aimer les autres dans le passé, le présent et l’avenir, quoi qu’ils aient pu nous faire, quoi qu’ils nous fassent et quoi qu’ils nous feront.

 

On peut, par ailleurs prendre conscience que la sophistique des philosophes qui prétendent changer l’être est non seulement inutile mais nocive, car elle écarte l’Être tel qu’en lui-même en renonçant implicitement au principe d’identité.

 

     cette image de toi qui te transporte

     ici m’apporte-t-elle une ombre de présence

 

     ton apparence opère-t-elle un peu

     peut-elle remédier à la distance

 

     si infime l’avait touchée ta main

     maintiendrait-elle un rien de ta personne

 

     sa vraisemblance est-elle comme un ange

     en je ne sais quelle secrète forme

     informant l’âme à l’âme d’un regard

     garde-t-elle nos cœurs toujours ensemble

 

     il semble qu’à te voir tu es en moi

     et moi en toi à jamais d’âge en âge

 

29 juillet 2013

 

« Souviens-toi d’Amalek ! » Ce commandement de la Thora condamne les juifs à demeurer prisonniers d’un complexe de persécution qui les aveugle sur leurs propres fautes. La poursuite implacable des derniers nazis signe leur incapacité à pardonner l’impardonnable, à user de la rhétorique de réconciliation. Qui leur fera reconnaître leur erreur ? Elle paraît indéracinable. Quant à l’intuition de l’Amour inconditionnel proposée par le juif Yeshoua, elle leur échappe plus encore qu’aux chrétiens qui les ont persécutés pendant des siècles. A qui la faute aujourd’hui ? A chacun d’entre nous dans la mesure où nous ne savons pas aimer nos ennemis, bénir ceux qui nous maudissent, vouloir et faire du bien à ceux et celles qui nous veulent et font du mal.

Toutes les religions sont-elles plus ou moins victimes de ce complexe de persécution qui risque de se retourner contre elles par autoréalisation ? N’entendait-on pas dire naguère encore qu’il faisait partie de la nature de l’Église d’être toujours persécutée ? Si l’Évangile de l’Amour opère la sortie de la religion, il doit pouvoir dissoudre ce complexe d’hostilité latent et périodiquement meurtrier où s’affrontent les religions. La guerre présente entre musulmans chiites et sunnites rappelle la guerre entre chrétiens catholiques et protestants du XVI° siècle : toutes deux relèvent de ce complexe de persécution qui fait de l’autre un ennemi implacable, un Amalek à détruire pour qu’il ne vous détruise pas.

 

La vie politique d’une nation est régie par un processus évolutif où s’affrontent entropie et néguentropie, régression et progression. La démocratie est un processus fragile menacé par les conflits d’intérêts entre les citoyens. Notre démocratie française, européenne, occidentale… est menacée d’érosion. La guerre ouverte ou latente, déclarée ou dissimulée entre le Capital et le Travail, entre les actionnaires qui font la loi du marché et les ouvriers qui la subissent, est une réalité que les vrais démocrates doivent combattre. Lorsque la démocratie ne parvient plus à faire s’entendre les nantis et les démunis, (ou les fondamentalistes et les intégristes), elle risque de se trouver obsolète et d’être remplacée par une dictature que l’on espèrera plus efficace et plus juste. Les disciples de l’Amour évangélique doivent garder conscience de ce danger et agir contre l’injustice au nom de la Justice du Royaume des cieux.

Il nous faut aimer obstinément, imprudemment, déraisonnablement…

 

     mâle nuage en dure précipitation

     autant qu’en vive as-cen-si-on

     androgyne en transe ton eau change

      

     après sa chute des cimes   éperdue

     en son ruissellement de rus

     elle court vers la rivière en cour

 

     féminine rivière tu sinues

     croupes hanches seins   continues

     en tes méandres polyandres

 

     les champs que tout en allant tu enfantes

     montrent que tes formes d’amante

     se disent ton désir de donner

 

     avant qu’enfin achevée opulente

     tu ne poursuives en marche lente

     et ne te meures où tu es née

 

     les milliards entraînés dans ta descente

     t’ont tous connue et pour toi chantent

     avant de retrouver leur vie rêvée

 

     quels souvenirs  conservent-ils ténus

     en leur indifférence nue

     et prêts pour l’autre un jour reprendre

 

 

30 juillet 2013

 

Lorsque Luc Ferry nous dit que si nous entrons en philosophie, c’est poussés par la crainte de la mort, il reprend en la retournant une idée de Cicéron elle-même reprise de Socrate pour qui philosopher ce n’est pas autre chose que de s’apprêter à la mort. Si cela est vrai, eh bien vive la mort qui nous invite à penser !

Montaigne, qui consacre un de ses Essais à « que philosopher c’est apprendre à mourir », y a énuméré les multiples solutions que les philosophes ont proposées pour réaliser cet apprentissage. C’est que lui-même admet n’avoir jamais cessé de penser à la mort : « Il n’est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licencieuse de mon âge » (Livre premier, chapitre XX, p. 148). Parmi les solutions aux imaginations de la mort, celle reprise de Lucrèce rejoint la sagesse des gens de la Bible avant qu’ils n’en vinrent à croire en la résurrection : « Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous-en satisfait, cur non ut plenus vitae conviva recedis : pourquoi ne pas se retirer comme un convive rassasié de la vie » (p. 155). Ainsi s’en sont allés, « rassasiés de jours », Abraham, Isaac, David, Job… (Genèse 25, 8, 35, 29, I Chroniques 29, 28, Job 42, 17). Mais on peut regretter que ce destin ait été réservé au petit nombre…

Plus proche de la pensée chthonienne que de la pensée ouranienne des Hébreux, la vieille sagesse des peuples de la terre avait trouvé dans la nature des symboles d’une mort inséparable de la vie. Ils savaient que la mort était un passage plutôt qu’une fin, et ils en faisaient un symbole, un mashal, du cheminement humain. Le spectacle de la lune le leur avait soufflé. Comme l’explique Mircea Eliade, « la lune disparaît périodiquement – c’est-à-dire meurt – pour renaître trois nuits plus tard. Le symbolisme lunaire souligne que la mort est la condition première de toute régénération mystique » (Mythe, rêves et mystères, p. 244). Puisque « la mort était considérée comme la suprême initiation, c’est-à-dire comme le commencement d’une nouvelle existence spirituelle » (p. 277), toute initiation devait être vécue comme une mort et une résurrection : « On rencontre partout les mystères de l’initiation, et partout, même dans les sociétés les plus archaïques, ils comportent le symbolisme d’une mort et d’une nouvelle naissance » (p. 242). N’est-ce pas ce que Yeshoua a voulu faire comprendre à Nicodème : « A moins de naître de nouveau, on ne peut voir le Royaume de Dieu, car ce qui naît de la chair est chair, et ce qui naît de l’esprit est esprit » (Jean 3, 3, 6).

Les chrétiens ont repris cette idée en faisant de la fête de Pâques la fête de la mort et de la résurrection, à laquelle ils participent pour passer de la vie charnelle naturelle à la vie spirituelle surnaturelle : « Vous avez été ensevelis avec Christ par le baptême dans lequel vous êtes aussi ressuscités avec lui » (Colossiens 2, 12). « Nous avons été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que tout comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous marchions aussi dans la nouvelle vie » (Romains 6, 4). La mort-résurrection ne donne aux chrétiens l’espoir d’une vie éternelle après la vie terrestre que parce qu’elle est dès cette vie une initiation, un passage de la vie charnelle à la vie spirituelle, de l’amour éros à l’amour agapè, à la Vie d’Aimer..

Qui accueille l’esprit d’Aimer passe d’éros à agapè, vivant désormais, non pour soi-même mais pour les autres, comme le fait éternellement Aimer.

La philosophie apprend à mourir en philosophe, la religion en croyant, l’Amour en aimant. Peut-on douter ici que la solution de l’Amour ne soit la meilleure ?

 

     la peau des choses et des êtres

     est une joie pour la lumière

     elle se plaît à y paraître

     plus subtile que l’air

 

     la cueille-t-elle l’accueille-t-elle

     c’est le regard qui en décide

     en faveur peut-être de celle

     qui est la plus limpide

 

     regarde avec les yeux du cœur

     la lumière sur toute face

     y révèle la profondeur

     que la chair y efface

 

31 juillet 2013

 

A en croire les philosophes, la Mort, Thanatos, nous incite à penser. Eros, l’amour fou également s’attaque à la doxa asservissante. L’histoire mythique de Roméo et Juliette montre le refus des amants passionnés de se conformer à la pensée de leur milieu familial et social. L’histoire d’Antigone, plus noble, est celle d’une conscience qui s’oppose à une loi injuste au nom de l’amour fraternel. Lorsqu’elle devient l’emblème des désobéissances civiques, elle révèle la puissance et la grandeur de la pensée face à la misère et à la faiblesse de la bêtise, de l’absence de pensée.

On sait quelle polémique a soulevée la réflexion d’Hannah Arendt sur le procès du nazi Eichmann et sur « la banalité du mal ». Ceux et celles qui refusent de voir que cet homme a été criminel par bêtise plus que par perversité risquent de s’illusionner sur leur propre absence de pensée et sur les crimes qu’elle risque d’entraîner.

Plus que Thanatos et qu’Eros, Agapè invite à penser. Thanatos et Eros sont des forces cosmiques puissantes sur la psyché humaine, mais Agapè parle à son être même parce qu’elle est la manifestation de l’Être de l’être, de l’Altérité positive.

Comme le dit l’Evangile, l’Amour est la Lumière du monde. Il est capable d’en éclairer tous les recoins obscurs, qu’ils s’appellent illusions ou mensonges. L’Amour dénonce les manipulations religieuses, philosophiques, scientifiques, politiques, économiques, artistiques… Il en a la capacité, encore une fois, parce qu’il agit avec la force de l’Être de l’être sur tous les êtres. L’Amour donne l’audace de penser, sapere aude.

L’Amour est connaissance : « Qui aime connaît l’Eternel », l’Être de l’être (I Jean 4, 7). L’Amour est connaissance de la Vérité par le cœur, et il peut guider la raison vers la vérité des mots. C’est aussi ce que signifie l’intuition de Dostoïevski : « A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu » ( Les Frères Karamazov, p. 100)

Qui aime tient la clé de l’être, car l’Être de l’être lui tient la main.

 

     à l’espalier la vigne s’entortille

     sa vrille explore tâte enlace enserre

     se sert de l’autre et peut-être l’honore

     de son or à l’automne

 

     entonne le chant depuis longtemps appris

     repris depuis des ères et des ères

     sur cet air que la terre et l’univers

     en son âme fredonnent

 

     étonne le regard qui découvre l’amour

     depuis toujours à l’œuvre en toutes choses

     et ose la pensée déliée de l’acquis

     pour qui partout se donne

 

1er août 2013

 

On peut assister à la messe en refusant d’y voir un « saint sacrifice ». On peut contempler l’hostie en y voyant une image de l’Eternel comme d’autres en voient une dans le soleil ou dans la lune. Ce n’est pas un acte de foi, c’est de l’imagination vraie. On peut douter cependant que beaucoup d’Occidentaux en soient capables. Et pourtant, face à un film ou à un livre de fiction, nombre d’entre eux suspendent leur incrédulité pour le vivre comme la réalité.

La science matérialiste a éloigné les poètes de la source poétique, de la spiritualité du monde. Elle les a encouragés à mépriser l’animisme qui fait de tout être un parent. Cet éloignement et ce mépris privent nombre d’entre nous non seulement de la sensibilité artistique mais aussi de la sensibilité écologique. L’écologiste rationaliste ne peut avoir qu’une préoccupation humaniste anthropocentriste : il veut sauver la planète parce qu’il veut sauver sa peau. Il se sent acculé à l’écologie par l’évidence rationnelle des limites des ressources de notre planète. Mais l’écologiste évangélique veut sauver la planète pour elle-même parce qu’il participe à l’Amour éternel pour tous les êtres.

La sagesse des peuples de la terre les incitait à ne prendre à la nature que le nécessaire et à la respecter. Sans doute entrait-il dans ce respect une part de crainte sacrée, la pensée que les esprits de la nature pourraient se venger si on la traitait comme un simple objet à posséder, comprendre et dominer. En excluant l’animisme et le vitalisme, notre science matérialiste nous fait considérer cette crainte et ce respect comme sans fondement, et donc méprisable. Elle incite les humains à se sentir irresponsables de la nature animale, végétale et minérale. Celles et ceux d’entre eux qui gardent leur sensibilité à la nature peinent à trouver des arguments pour la justifier rationnellement.

Lorsque nos philosophes se définissent comme des créateurs de concepts, ils oublient que « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur ». lIs se privent de l’intuition, de l’empathie, de la communion au monde indispensables à un humanisme intégral.

 

La beauté rend le monde désirable à Eros et admirable à Agapè. Elle donne à Eros de jouir et à Agapè de se réjouir. En son cheminement, l’humain est appelé à passer d’Eros à Agapè.

 

     vous rampez sur ma feuille blanche

     lilliputienne créature

     mais Lilliput ou Brobdingnag

     l’un pour l’autre que sommes-nous

     et tous les deux pour l’infini

 

     je n’ai que deux bras et deux jambes

     et vous avez plus fière allure

     avec deux ailes et six pattes

     mais nous avons la même vie

     et nos deux yeux voient l’infini

 

     nous sommes le centre du monde

     vous comme moi moi comme vous

     du commencement à la fin

     nous partageons la vie la mort

     dans l’abîme de l’infini

 

     mais parmi cette immense ronde

     le don qui m’est fait l’est pour vous

     dans le regard et dans la main

     pour me soucier de votre sort

     en partage de l’infini

   

2 août 2013

 

Homa viator chemine du psychique au pneumatique, du charnel au spirituel. Utiles dans cette perspective, les pensées de Jean Moussé sur l’amour conjugal, la chasteté et l’Amour. Ce qui naît comme désir de posséder, comprendre et dominer doit faire place au désir de donner, connaître et respecter.  « Pour aimer, il faut respecter la liberté de celui ou celle qu’on aime au point de prendre le risque de n’en être pas aimé. L’amour ne trouve sa vérité que dans l’absence d’une exigence de réciprocité… Ainsi se dépouille-t-il de tout égocentrisme, de toute recherche de soi dans l’autre. C’est à ce prix que, dans la liberté, il peut se recevoir » (Le Second Souffle de la foi, p. 143). Mais le matérialisme « détourne le désir de sa signification en l’égarant dans les illusions idolâtres de la possession, de la domination et de la jouissance » (p. 128, c’est-à-dire de ce que Jean appelle « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), et Augustin « libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi« .

L’amour conjugal ne peut réussir qu’à ce prix. Et c’est ainsi qu’il chemine vers la pure agapè évangélique où finalement « tant qu’on n’aime pas tout le monde, on n’aime vraiment personne. Mais si l’on est capable d’aimer en vérité une personne, on est aussi capable d’aimer toutes les autres » (p. 147), y compris ses ennemis comme y invite Yeshoua.

L’amour conjugal vit sous le régime de la précarité. Il est appelé à cheminer vers la perfection de l’Amour, mais souvent il échoue, partiellement, voire totalement jusqu’à la rupture ou la torture. S’il progresse, il peut encore progresser, n’étant jamais parfait si ce n’est peut-être dans la mort.

Aimerai-je mieux ce soir que ce matin, demain qu’aujourd’hui…? Cela ne se peut que dans l’accueil de l’Amour, de son esprit, de sa grâce. Le « Don de Dieu » (Jean 4, 10), l’esprit, la grâce, n’est pas reçu de l’extérieur, il est coextensif à notre volonté d’aimer. Aimer donne « mesure pour mesure ». Il ne peut nous envahir que si nous le voulons « de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force et de toute notre intelligence », car Aimer nous respecte absolument en notre liberté face à sa liberté. C’est lui qui d’abord prend le risque d’aimer sans réciprocité, et c’est en participant à son Amour que nous aimons comme il nous faut aimer.

 

     sauvage jouvencelle

     ton vol horizontal

     est plus léger que l’air

 

     à peine si tes ailes

     ont comme un goût mental

     pour l’oreille qui flaire

 

     mais c’est ton œil de ciel

     qui dans l’instant fugace

     de ton apparition

     à notre âme révèle

     ce qu’est le face à face

     de notre communion

 

     d’où tu viens où tu vas

     qu’importe tu vivras

     une vie toute à toi

     mais dans le souvenir

     nous pourrons te redire

     le merci du plaisir

 

     agreste demoiselle

     à qui ton œil fatal

     se destine sur terre

 

3 août 2013

 

La beauté rend supportable l’insupportable. Le Guernica de Picasso est une protestation contre l’horreur, mais une protestation revêtue de beauté, et c’est la beauté qui communique son message de protestation. Certains crucifix rayonnent d’une telle beauté sacrée qu’ils donnent aux imaginations vraies de connaître l’éternel Amour.

 

Il est étonnant que Jean Moussé ironise sur « le titre d’une récente prédication de carême à Notre-Dame : Devenir Dieu. Pas moins ! … Comment ne pas redécouvrir ici le vieux mythe de la tour de Babel… Il exprime le vieux rêve de fusion… » ( Le Second Souffle de la Foi, p. 118). Certes, mais Jean Moussé garde ici l’idée du Dieu de puissance des religions. Il néglige l’intuition des Pères Grecs, Irénée de Lyon, Athanase d’Alexandrie : « Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu ». Il ne s’agit pas d’égaler le Tout-puissant ni de se fondre en lui, mais de participer à l’Amour d’Aimer, lui qui se fait l’égal de tous avec une infinie tendresse, un infini respect. « Devenir Dieu », c’est partager l’éternel Amour serviteur en lavant les pieds de tout être qui l’accueille et en y trouvant sa joie.

Si Dostoïevski a reconnu que c’est à force d’aimer que l’on reconnaît l’existence de Dieu, c’est que Yeshoua a reconnu l’essence d’Aimer à force d’aimer. Tautologie de l’Être : Aimer persuade d’Aimer. « Aimer offre sa vie à l’autre afin que l’autre vive la vie d’Aimer » (5 janvier 2009).

 

     ténèbre minuscule ta graine nigelle

     imite l’infini en sa circonférence

     obscure et lourde de vies à venir

 

     sable noir en tes grains l’univers se révèle

     car chacun est l’annonce si belle de l’immense

     que de joie notre cœur ne se peut contenir

 

4 août 2013

 

Négociations israélo-palestiniennes (pourquoi pas palestino-israéliennes ?). Est-ce une opinion infondée de prétendre qu’elles ne peuvent être qu’illusoires ou mensongères ? Un pays occupé par la force n’est jamais libéré que par la force, c’est une constante de l’histoire. Les habitants du pays occupé sont sommés de choisir entre la résistance et la collaboration, résistance et collaboration qui l’une et l’autre peuvent aller jusqu’à l’usage de la force (contre l’occupant ou contre le résistant), mais qui le plus souvent sont si nuancées qu’elles peuvent aller jusqu’à paraître se confondre.

Yeshoua a-t-il été un résistant ou un collaborateur de l’occupation romaine ? Il se préoccupait d’un royaume qui n’est pas de ce monde et récusait l’usage de la force (Jean 18, 36). Il constatait cependant que César occupait le royaume terrestre de son peuple et qu’il fallait rendre à César ce qui était à César (Matthieu 22, 21). Il est vrai que l’hostilité qu’il rencontrait était religieuse plutôt que politique. Convaincu de son retour proche et de la destruction du Temple (Matthieu 24, 1s), il répandait un message purement spirituel.

Oui, mais voilà ! Il n’est pas revenu, et son message de justice du Royaume des cieux ne peut que s’incarner dans toutes les formes de la justice terrestre. Pourquoi les chrétiens ne l’ont-ils pas compris ? Pourquoi n’ont-ils pas lutté contre l’esclavage et contre la domination des peuples par leurs propres peuples chrétiens ?

 

Choc des civilisations, The Clash of civilizations and the Remaking of World Order de Samuel Huntington ? L’histoire nous apprend que depuis toujours les peuples se sont fait la guerre et tenté de dominer leurs voisins, d’agrandir leur territoire jusqu’à, si possible, se tailler un empire. Les religions les y ont aidés, voire poussés : christianisme et islam, islam et hindouisme, christianisme et paganisme, islam et paganisme… L’Evangile ? L’Amour ne peut vouloir posséder, convaincre, dominer l’autre. Les religions restent sous l’influence des libido sentiendi, sciendi et dominandi. L’Amour n’est pas religieux. La justice du Royaume des cieux, de l’Amour, veut la justice sous toutes ses formes humaines. L’Amour veut la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité pour toutes les personnes et tous les peuples de la terre. Cela peut le conduire à l’usage des armes pour désarmer l’injustice. Sans jamais haïr puisque cela serait se contredire.

 

L’écriture fragmentaire invite une lecture unitaire, une lecture qui pense, qui pense unitairement. Car les fragments ne prennent leur sens que par ce qui les relie.

 

     les escargots qui s’aiment

     en leur baiser fervent

     donnent au firmament

     du regard éternel

     la vision solennelle

     de l’amour qui se sème

 

     les escargots qui meurent

     sous le bec ou la dent

     tout ordinairement

     disent la condition

     de la disparition

     où paraît le bonheur

 

     les escargots qui passent

     de la vie à l’amour

     de l’amour à la mort

     annoncent aux oreilles

     qui sortent du sommeil

     la venue de la face

 

5 août 2013

 

Laïcité ? Laquelle ? Haineuse ou aimante ? La laïcité selon l’Evangile est celle de l’Amour, qui laisse derrière lui le sacré des religions et son pouvoir asservissant. Elle est incluse dans la liberté, l’égalité et la fraternité au point que l’on peut juger inutile de la mentionner à côté de ses trois sœurs républicaines. L’Amour libère, il est la Vérité de l’Être qui libère. L’Amour ne peut imposer aucune doctrine, qu’elle soit religieuse, idéologique, culturelle… L’Amour ne s’impose même pas lui-même, l’Amour se propose à toute conscience humaine en toute égalité. L’Amour fait connaître à la conscience qui l’accueille la liberté de tous, l’égalité de tous dans la fraternité universelle.
Yeshoua s’est adressé avec le même Amour aux non-juifs qu’aux juifs : aux Samaritains, aux Cananéens, aux Romains, sans se demander quelle était leur religion. C’est même pour cette raison qu’il a rencontré dès le début de sa prédication la vindicte de ses compatriotes et coreligionnaires. Il a rappelé aux gens de Nazareth et dans leur synagogue ce qu’avaient fait les prophètes avant lui : « Je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël au temps d’Élie… mais ce n’est pas à l’une d’elles qu’il fut envoyé, ce fut à une veuve de Sarepta dans le pays de Sidon. Et il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée, mais aucun d’eux ne fut purifié, ce fut Naaman le Syrien. Entendant ces paroles, tous ceux qui se trouvaient dans la synagogue furent remplis de colère. Ils se levèrent, se saisirent de lui, le poussèrent hors de la ville jusqu’au bord de la falaise et tentèrent de le jeter en bas… » (Luc 4, 25-29). 

Celles et ceux qui sont « de la vérité » et entendent la parole de Yeshoua savent accueillir les gens qui ne sont pas de leur religion ou de leur civilisation. Et lorsqu’ils luttent contre le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie…, ils doivent s’attendre à l’opposition des religieux et des nationalistes. L’humain premier voit dans l’autre un rival, un ennemi ou un humain de seconde zone s’il ne partage pas sa religion, sa culture, ses idées, ses intérêts… Pour lui, « l’enfer c’est les autres ». Pour l’humain dernier, les autres c’est le paradis, le Royaume des cieux. L’Amour c’est l’altérité positive de l’Être, et qui accueille l’Amour dont Yeshoua a été le témoin en l’accueillant ne peut qu’aimer tout être.

Encore une fois, dire que « Dieu s’est fait humain afin que l’humain devienne Dieu » « sans confusion ni séparation » n’est une formule recevable que dans une ontologie de l’altérité positive de l’être, dans une psychologie de l’agapè. Y a-t-il davantage à en dire que ce que Yeshoua en a dit lui-même ? « Tout ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à moi… Moi en eux et toi en moi » (Jean 17, 10, 23). C’est l’intimité, le partage de l’Amour (non de la puissance d’un prétendu dieu tout-puissant).

 

     devant la belle le ramier s’incline

     s’approche tente son baiser fervent

     mais bec à bec la belle se défend

 

     dans un tourbillon d’ailes elle décline

     l’offre ne s’offre que libre à l’amant

 

6 août 2013

 

« Connais-toi toi-même (et tu connaîtras l’univers et les dieux) ». Inscrite au fronton du temple d’Apollon à Delphes, la formule courte est la plus répandue. Elle a suscité d’innombrables commentaires, les plus connus sont ceux de Platon, qui a contribué à sa diffusion. Elle a été commentée par un grand nombre de Pères de l’Église, à commencer sans doute par Clément d’Alexandrie à la fin du II° siècle qui n’hésitait pas à en attribuer l’origine à Moïse…  On en trouve des équivalents dans les sagesses orientales, le bouddhisme en particulier. On pourrait dire maintenant qu’elle fait partie du patrimoine immatériel de l’humanité.

On en a tiré des applications psychologiques (en caractérologie particulièrement) et psychanalytiques. Elle peut servir de devise aux sciences humaines et sociales, et, pourquoi pas ? à toutes les sciences et à tous les arts, à la philosophie et à la théologie… puisque cette connaissance de soi est censée s’ouvrir sur la connaissance de « l’univers et des dieux »  dans le domaine de l’être où tout est lié.

Le danger qui guette celle celui qui fait sienne cette devise est celui de l’égocentrisme et de l’humanisme. « Connais-toi » centre la connaissance sur le moi personnel et sur le nous communautaire qui en est l’extension dans un humanisme qui exclut le non-humain. Elle exclut donc l’altérité ontologique mise au jour par l’intuition et le témoignage sur la Vérité de l’Être de l’être apporté par Yeshoua de Natsèrèt.

La connaissance proposée par l’Évangile est la connaissance du dieu amour, c’est-à-dire la connaissance de l’Eternel comme autre et par lui de tout être comme autre à aimer. C’est une connaissance de l’Être et de tous les êtres par l’amour : « qui aime connaît l’Eternel ». Elle inclut la connaissance de soi, mais c’est par voie de conséquence.

Lorsque Yeshoua dit que « la Vérité libère », il s’explique en disant qu’elle fait connaître aux humains leur « péché » (Jean 8, 32-36), c’est-à-dire ce qui leur manque pour atteindre l’être véritable auquel ils sont invités.

Selon Pascal, « nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ… Hors de Jésus-Christ nous ne savons ce que c’est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu ni que nous-mêmes » (Pensées, éd. Sellier, fragment 36). Qu’a-t-il voulu dire en lançant une affirmation aussi solennelle et aussi péremptoire ? Sur quoi peut-on s’appuyer pour la justifier ? Yeshoua a dit qu’il était venu en ce monde pour témoigner de la Vérité et il en a témoigné en la vivant au point de s’y identifier (Jean 18, 37, 14, 6). Cette Vérité est la vérité fondamentale, la connaissance de l’Être par laquelle tout s’éclaire, l’humain personnel et communautaire, mais aussi « l’univers et les dieux », la totalité des êtres.

 

     dans le petit pré du bonheur

     sont deux chevaux qui tête-bêche

     savent demeurer tout une heure

     parmi les hautes herbes sèches

     immobiles dans l’air tranquille

 

     à peine un souffle les caresse

     et bénit la béatitude

     qui enveloppe la tendresse

     de leur belle sollicitude

     immobile dans l’air tranquille

 

     le pré en est tout ébloui

     et le regard qui s’y attarde

     en son bonheur se réjouit

     lavé de tout ce qui le farde

     immobile dans l’air tranquille

 

7 août 2013

 

L’écologie évangélique est fondée sur l’Amour (Qui s’en étonnerait ?), sur l’Amour universel d’Aimer, Être de l’être, pour tout être (non exclusivement pour les humains). Est-il besoin d’oser penser beaucoup pour se dire que les humains ont leur place dans la nature mais qu’ils ne peuvent s’arroger le droit de la dominer et posséder sans aller à l’encontre de l’Amour dont ils sont l’objet tout comme elle ? L’univers selon l’Évangile n’est pas une œuvre créée par un prétendu Tout-puissant mais une œuvre voulue par le Tout-aimant. Ce n’est pas une œuvre inspirée par un esprit de puissance mais par l’esprit de bienveillance.

L’écologiste évangélique pose sur la nature et sur l’univers qui l’a faite un regard bienveillant, plus attentif à ses splendeurs qu’à ses horreurs. On peut évoquer le dialogue enthousiaste du Starets Zosime et de l’adolescent « par une belle nuit de juillet… Les oiseaux s’étaient tus, tout respirait la paix, la prière. Nous étions seuls à ne pas dormir, ce jeune homme et moi, nous parlâmes de la beauté du monde et de son mystère. Chaque herbe, chaque insecte, une fourmi, une abeille dorée, tous connaissent leur voie d’une façon étonnante, par instinct, tous attestent le mystère divin… Regarde le cheval, noble animal, familier à l’homme ou le bœuf, qui le nourrit et travaille pour lui… Et le Christ est en premier lieu avec les animaux  – Est-il possible, demanda l’adolescent, que le Christ soit aussi avec eux ? – Comment pourrait-il en être autrement ? Répliquai-je, car le Verbe est destiné à tous ; toutes les créatures, jusqu’à la plus humble feuille, aspirent au Verbe, chantent la gloire de Dieu, gémissent inconsciemment vers le Christ ; c’est le mystère de leur existence sans péché… (Les Frères Karamazov, pp. 401s)

Il convient tout de même de mettre un peu d’eau dans le vin de cette ivresse. La nature n’est pas faite de bisounours à caresser… Il paraît impossible de concevoir la vie sans les forces cosmiques d’attraction et de répulsion qui font d’elle une lutte, avec ses prédateurs et ses proies, ses conquêtes et ses défenses de territoires, ses rivalités amoureuses dans son devenir, son renouvellement et son évolution à travers la mort et l’amour.

L’humain est cependant invité à aller plus loin, à accomplir cette loi d’éros et thanatos en passant à la grâce d’agapè. Et cette grâce le rend bienveillant envers tout être, non seulement envers les humains. L’humain habité et inspiré par la grâce est nécessairement écologiste (ce qui ne signifie pas que tout écologiste soit inspiré par la grâce et par l’intelligence qu’elle  implique : il existe une écologie fondée sur l’intérêt).

 

     ce chevreuil fuit la lumière trop dure

     cherche refuge dans le crépuscule

     se change enfin furtif en ombre pure

 

     sa figure là-bas qui s’amenuise

     à la limite du champ de maïs

     s’évanouit bientôt dans sa remise

 

     que devient-il à l’abri des regards

     parmi la compagnie en leur juste distance

     des cailles des faucons des lapins des renards

 

8 août 2013

 

On peut conjecturer que l’Esprit-saint de la théologie chrétienne est une personne au sens étymologique de persona, un masque, une image (sa représentation sous la forme d’une colombe en est indicative). L’Eternel Amour est unique et non pas trois comme pourrait le donner à croire le dogme de la Trinité. Il n’est en son Être ni Père, ni Fils ni Esprit-saint, il ne l’est qu’en figures imaginales. (De même, si l’on dit que Yeshoua « est « l’image du dieu invisible » (Colossiens 1, 15) c’est en ce sens imaginal). Les imaginaux, que Henry Corbin a étudié dans la pensée iranienne, sont des relais sensibles (ce peuvent donc être des noms) de réalités insensibles et inaccessibles au langage. Les imaginaux sont des noms inventés par l’imagination vraie pour désigner l’innommable. Ils peuvent désigner l’innommable que Moïse a reconnu comme simplement existant sans connaissance de son identité : Ehiè ashèr ehiè, je suis qui je suis, ou simplement Ehiè, je suis (Exode 3, 14).

On peut dire que l’Esprit d’Aimer est une fonction, une certaine relation de l’Eternel Amour à son autre, une force et une lumière, le message, l’intuition de Yeshoua inspiré par Lui comme prophète ayant reçu l’onction (Luc 4, 18). C’est ainsi que l’on peut aborder ce que dit Jean : « Que demeure en vous ce que vous avez entendu dès le commencement. Si ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous, vous demeurez aussi dans le Fils et dans le Père… L’onction (l’esprit) que vous avez reçue de lui demeure en vous et vous n’avez pas besoin de l’enseignement de qui que ce soit. Comme cette onction vous enseigne toutes choses (cf. Jean 16, 13), qu’elle est vérité et non mensonge, vous demeurez en Lui… Par l’amour nous savons que nous demeurons en Lui et Lui en nous parce qu’il nous a donné de son esprit » (I Jean 2, 24-27, 4, 13).

Si Yeshoua a dit que le péché contre l’Esprit est impardonnable (Luc 12, 32), cela signifie que se fermer à l’esprit d’Aimer c’est ne pas accueillir l’Amour (et le pardon qu’il inclut toujours). Aimer aime toujours (et « pardonne » donc toujours), encore faut-il accueillir cet Amour et son esprit. C’est aussi pourquoi Yeshoua invite à prier sans cesse pour recevoir l’esprit sans lequel il est impossible d’aimer de l’Amour éternel (Luc 11, 13).

Cette prière est elle-même déjà l’accueil de l’Esprit qui « prie en nous avec des gémissements ineffables » (Romains 8, 26). Parlant d’expérience , Paul montre que cette expérience est en-deçà  du langage,  » alalêtoïs, sans langage » et si profonde en notre être qu’elle se confond avec lui, intimior intimo meo. On peut conjecturer que cette prière sans langage exprime le désir le plus profond de l’être humain, et que les humains qui n’ont jamais entendu parler de l’Esprit-saint peuvent l’exprimer chacun à sa façon sans avoir besoin de son imaginal.

 

      jaillie de la puissance de sa graine

     entre deux pierres la fleur a poussé

     s’est élancée ne pleurant pas sa peine

     dans l’alliance de l’air enchâssée

     pour quels regards

 

     sur sa beauté de lignes et de teintes

     elle attire l’élan de la lumière

     qui d’alentour vient y poser légère

     les baisers doux de son étrange étreinte

     pour quels regards

 

     car sans raison elle chante inutile

     un très vieil hymne à la joie inconnue

     offerte muette à l’oreille subtile

     tendue immense vers le vide nu

     pour quels regards

 

9 août 2013

 

L’histoire de la prédication de Yeshoua montre que la Vérité de l’Amour n’est accueillie que par celles et ceux qui sont « de la Vérité » de l’Amour. Objection logique : dire que pour s’ouvrir à l’Amour il faut aimer, c’est commettre une pétition de principe. Mais c’est méconnaître l’humain comme un être en devenir, homo viator. Être « de la Vérité » de l’Amour, c’est avoir goûté à l’Amour et pressenti qu’il était le bien suprême, la réponse au désir infini inscrit dans l’âme humaine. C’est commencer à aimer en le préférant aux forces animales d’eros et thanatos. C’est aspirer au Don de l’Amour et donc l’accueillir lorsqu’il est offert.

 

On ne peut être l’inconditionnel d’aucun penseur, sauf à s’en faire un maître, un gourou auquel on s’assujettit en servitude volontaire, aliénant sa liberté de penser, renonçant à l’audace de penser. Cela entraîne que l’on ne peut accepter totalement ni rejeter entièrement Platon, Aristote, Plotin, Avicenne, Averroès, Montaigne, Pascal, Descartes, Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche et tous les autres. Il faut peser chacune de leurs idées, ici les peser sur la balance de l’être comme altérité positive. Cette audace de penser concerne aussi les textes religieux : Les Vedas, la Bible, le Coran… quitte à devoir affronter les inconditionnels de leurs prétendues révélations.

L’audace de penser ne va pas sans un sentiment de solitude et de fragilité puisque l’on abandonne la compagnie et l’appui de la doxa de son milieu intellectuel, social ou religieux. Il nous faut au moins une certitude pour ne pas succomber à l’angoisse du nihilisme, du non-sens et de l’absurde.

Qui découvre l’Être comme Amour peut non seulement penser sans angoisse, mais aussi en se fondant sur une certitude qui, contrairement aux opinions durcies en convictions, ne cherche pas à s’imposer. Car l’Amour est respectueux de tout être et traite avec tout être selon la liberté et l’égalité que l’Amour implique.

 

     marche dans l’eau du crachin

     qui donne à l’air une voix

     plus douce et confidentielle

     qui tamise la lumière

 

     comme la voix du devin

     laisse-la entrer en toi

     dans l’ombre diffuse qu’elle

     mêle à ton âme en prière

 

     qui sait quelles pensées vierges

     des plus folles aux plus sages

     apparaîtront comme émergent

     de l’abîme les messages

 

     l’amour laissera entrer

     les sages dans l’horizon

     et les folles s’enfermer

     dans les murs de la raison

 

     va marcher dans le crachin

     et le clair-obscur du jour

     gardant ta main dans la main

     de l’infini sans retour 

 

10 août 2013

 

Enfermer l’humanité dans l’alternative de l’ascétisme stoïcien et de l’hédonisme épicurien, c’est fausser l’histoire (et la prétendue contre-histoire) de la philosophie. Homo viator est invité à cheminer au-delà de la douleur qui repousse et du plaisir qui attire. Emergeant de l’animalité, il est appelé à marcher vers la spiritualité (que l’idéologie matérialiste tente d’étouffer en limitant la pensée à la raison, en ostracisant le cœur).

Qui ose penser en se fondant sur l’ontologie de l’Amour conteste les idéologies, qui ne sont que des montages langagiers sophistiques, qu’ils soient religieux ou philosophiques. L’Évangile d’Aimer donne l’audace de penser en émergeant de la philosophie et de ses concepts comme de la religion et de ses dogmes. Car l’Évangile est fondé sur l’Être comme Amour, altérité positive, et il éclaire ainsi l’intelligence dans sa connaissance des êtres selon la Vérité de l’Être.

L’Église n’a pas suivi l’Évangile, elle est restée une religion cramponnée sur ses dogmes au point de les défendre avec violence contre ses hérétiques et ses schismatiques, et bien sûr contre les croyants des autres religions, païenne, hindoue, juive, musulmane… L’Amour rassemble au-delà de toute religion et de toute philosophie. L’Amour est la vérité alêtheia de l’Être qui réconcilie les opinions de la doxa.

 

De la liberté animale à la liberté humaine, de la liberté humaine psychique animale à la liberté humaine pneumatique spirituelle. L’humain premier est libre dans la mesure où il peut exercer la libido d’eros et thanatos comme le font les animaux. Mais il prend conscience que la liberté première de sa libido se heurte à la liberté première de la libido des autres et doit donc composer avec elle : les limites de mes droits sont les droits des autres. Comme l’a observé Pascal, « on a fondé et tiré de la concupiscence (de la libido) des règles admirables de police (d’organisation sociale), de morale et de justice » (Pensées, éd. Sellier, fragment 244). Mais l’Évangile montre que l’on peut aller plus loin et accéder à la liberté spirituelle en prenant conscience de son assujettissement au « péché », au « monde », c’est-à-dire à la libido, aux forces cosmiques de philia et neïkos, d’eros et thanatos. « La vérité (de l’Amour) en libère » (Jean 8, 31-36 cf. I Jean 2, 16).  Nous sommes appelés à la liberté spirituelle (Galates 5, 1, 13).

 

      dans le jardin                           dans le jardin

      de ton destin                             de ton destin

      les herbes folles                        les herbes sages

      sont les plus fortes                    vite se fanent

 

      garde en ta main                      garde en ton cœur

      le fer divin                                la fée douceur

 

11 août 2013

 

« Nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu j’y retournerai » (Job 1, 21). Le Livre de Job invite ses lecteurs, lectrices à s’imaginer dans la nudité radicale, dans le dépouillement total requis pour la rencontre intime ultime de l’Eternel (tel est le vrai vêtement de noces pour entrer au Royaume des cieux de Matthieu 22, 11ss). Si Yeshoua a pu vivre le « moi en toi et toi en moi » avec l’Eternel, c’est qu’il s’était dépossédé de tout son avoir et qu’il était prêt à « passer de ce monde à son Père » dans la nudité d’une mort ignominieuse, enfin « accompli », « parfait » (Jean 13, 1, 19, 30, Hébreux 5, 9, 7, 28). La mort était alors devenue pour lui comme elle le serait pour François, « notre sœur la mort ». (Si la mort n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer).

L’érotisme déshabille les corps du regard, qu’ils soient vêtus du minimum ou du maximum (le niqab n’y peut rien). L’Amour les dévêt et voit en chacun l’humanité pure, chez les nantis et chez les démunis, chez les PDG et chez les SDF, chez les maîtres et chez les esclaves, chez les gourous et les disciples, les reines et les sujets, les papes et les fidèles… L’Amour les voit tous dans leur nudité ontologique dépouillée de tout avoir, pareille à celle de Yeshoua sur la croix, image visible de l’Eternel invisible qui n’est qu’Être. C’est ainsi que l’Amour les chérit et les respecte.

 

Pour Leibniz, « nous sommes des automates les trois quarts de notre vie ». Mais d’abord, n’est-il pas heureux que nous agissions automatiquement en tout ce qui est nécessaire à notre vie d’êtres de chair ? (Si nous ne pouvions respirer que volontairement…). Et puis nous avons la liberté animale de faire ce qu’il nous plaît de faire (dans la limite de nos droits d’êtres sociaux). Que reste-t-il alors pour la liberté d’Aimer, celle qui échappe aux forces cosmiques animatrices de tous les vivants ? Nous ne naissons pas libres de cette liberté-là, il nous faut la gagner en accueillant la Vérité de l’Amour (Jean 8, 32).

 

     en son odeur engourdi

     sur une fleur de civette

     il vient achever sa vie

 

     cette beauté ravit

     sa mort est comme une fête

     du silence où tout s’écrit

 

     ses souvenirs réunis

     que lui manque-t-il en tête

     lui qui n’a jamais rien dit

 

     pour lui la mort accomplit

     le rassasiement de sept

     suites de journées bénies

   

     et voilà cela suffit

     au bourdon sur sa civette

     pour goûter au paradis

 

12 août 2013

 

Yeshoua n’a pas vaincu la mort. La mort n’est pas à vaincre mais à vivre en l’aimant comme une sœur. (Croyez-vous que François d’Assise s’amusait à faire des fleurs de rhétorique ?) Le mythe du péché originel fait de la mort une punition (Genèse 3, 3). A en relire attentivement le récit, on s’aperçoit cependant que la mort y est perçue comme une chose naturelle. Ève et Adam n’auraient échappé à la mort que s’ils avaient pu garder accès à l’arbre de vie, s’ils n’avaient pas mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Et il leur est rappelé qu’ils retourneront à la poussière parce qu’ils sont faits de poussière (Genèse 3, 19).

L’humain premier, animal psychique, est mortel, et si l’humain dernier est immortel, c’est parce qu’il est pneumatique spirituel (I Corinthiens 15, 45-49). La résurrection de la chair est insensée littéralement, et symboliquement vraie. La chair joue un rôle indispensable dans le cheminement d’homo viator, mais elle doit tôt ou tard passer le relais à l’esprit par une seconde naissance. C’est ce que Yeshoua a tenté d’expliquer à Nicodème : « A moins de naître une seconde fois, on ne peut voir le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de l’Esprit est esprit (Jean 3, 3, 6). Celui qui accueille la Vérité de l’Amour en la vivant se libère de la chair mortelle, car il accueille l’esprit de l’Éternel : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi (qui accueille ma parole de Vérité), celui-là, même s’il meurt (physiquement), vivra… Celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais » (Jean 11, 25).

La vie éternelle est spirituelle. Elle commence ici maintenant « dans le monde » pour celles et ceux qui ne sont plus « du monde » (Jean 17, 14-16) et entrent dans le « Royaume de Dieu » en « naissant une seconde fois ». Il faut aussi savoir que cette naissance spirituelle ne peut aller sans une mort charnelle, une disparition progressive du désir de posséder, de comprendre et de dominer, du désir d’être « du monde » qui est « désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. Et cette mort charnelle, symbolisée et programmée par le baptême (mais non effectuée, car le baptême n’est pas un acte magique), ne s’accomplit définitivement et entièrement que dans la mort physique, « notre sœur ». Encore une fois, si la mort n’existait pas, il faudrait l’inventer. Loin d’être une punition du « péché », elle délivre de l’asservissement au péché par la Vérité de l’Amour » (Jean 8, 32-34).

    

     avant que l’aube n’efface

     le visage de la nuit

     que le peuple de l’espace

     dans la lumière ne s’enfuie

     lève-toi lève les yeux

 

     plus loin que la foule immense

     imagine   vagabonde

     ce que ton âme recense

     si amoureuse des mondes

     vers eux tu lèves les yeux

 

     rêve de l’inaccessible

     à la chair sur cette terre

     et choisis-le comme cible

     pour l’esprit de la matière

     lorsque tu lèves les yeux

 

     le passé et l’avenir

     dans le grand enfantement

     font de la mort le soupir

     que connaissent les amants

     lorsqu’ils relèvent les yeux

 

     et plus loin que l’univers

     d’autres et d’autres sans nombre

     dans l’endroit ou dans l’envers

     te font signe aussi dans l’ombre

     à toi qui lèves les yeux

 

13 août 2013

 

Le théâtre est enfant de la religion. En Afrique traditionnelle, il se distingue encore à peine du rituel. (Wole Soyinka parle de « théâtre rituel ») On se l’explique par sa proximité des forces cosmiques que l’Africain, à l’inverse de l’Occidental, n’aurait pas enseveli dans son inconscient. On trouve cependant en Occident des critiques dramatiques pour qui une représentation théâtrale, chorégraphique ou musicale se vit comme une sortie du monde profane. Le théâtre en acte établit une communion entre acteurs et spectateurs par une commune immersion dans un monde irrationnel fait d’affects plus que de concepts, et qui rétablit le contact entre le conscient et l’inconscient.

En nous regardant regarder un spectacle, nous pouvons nous interroger sur ce qui s’opère en nous, mais c’est un exercice difficile, voire impossible : la distanciation fait évidemment perdre le contact. Il est néanmoins possible, après une représentation théâtrale ou cinématographique, un concert, un ballet, de percevoir sinon d’analyser le changement qui s’est opéré en nous.

La liturgie peut dans cette perspective retrouver un sens pour celles et ceux qui vivent la désacralisation opérée par l’Évangile. Assister à un baptême en incroyant donne de voir et ressentir ce que l’on peut faire avec de l’eau, de l’huile et de la lumière dans un lieu sacré avec un ministre du sacré. On peut en vivre le symbolisme sans accepter la valeur magique de la parole sacramentelle. Les éléments, mais aussi la nourriture, l’habitation, la route…, surtout s’ils sont partagés avec des compagnes et des compagnons, peuvent devenir des mashal de la vie spirituelle, des relais imaginaux de l’Être de l’être.

 

Passer d’un hédonisme de l’avoir à un hédonisme de l’être ? Certes, mais qu’est-ce qu’un être qui serait objet d’hédonisme ? L’hédonisme est « une doctrine qui prend pour principe de morale la recherche du plaisir, de la satisfaction et l’évitement de la souffrance ». Mais l’être est au-delà du plaisir et de la souffrance, et lorsqu’on a reconnu qu’il est altérité par essence, on change le sens du mot hédonisme si l’on parle d’un hédonisme de l’être. Peut-être peut-on parler alors d’un eudémonisme de l’être. Si l’eudémonisme est « la doctrine morale selon laquelle le but de l’action est le bonheur », cela suppose que l’on mette son bonheur dans l’altérité essentielle (dont le nom évangélique est Amour).

 

     le mur des pierres se souvient

     des mains qui les ont façonnées

     choisies posées et maçonnées

     dans leur très commun entretien

 

     par grâce de l’intelligence

     les pierres en leur très vieil âge

     découvrent dans leur assemblage

     pour quelque temps un nouveau sens

 

     le regard pourtant appréhende

     dans les brumes de l’avenir

     d’entendre des menaces bruire

     du choc des années qui commandent

 

     il adviendra un jour lointain

     ou proche où il ne restera

     ici pierre sur pierre   les rats

     des champs sont leur destin

 

     mais la matière qui les fait

     et les change depuis toujours

     dans l’œuvre de haine et d’amour

     ne déclarera pas forfait

 

14 août 2013

 

Si l’on peut avec Herbert Marcuse critiquer « la tolérance pure », c’est que la tolérance ne peut être érigée en absolu, pas plus que la non-violence sous prétexte que l’intolérance et la violence font des ravages dans l’humanité. Il ne peut exister de valeur absolue que celle de l’Être, c’est-à-dire celle de l’Amour.

Intolérance de l’Amour ? Yeshoua en a donné le meilleur exemple dans son opposition aux chefs religieux de son pays. Il a jugé intolérable « le levain (la doctrine) des Pharisiens et des Sadducéens… qui ferment aux humains l’accès au Royaume des cieux » (Matthieu 16, 11s, 23, 13). Cependant cette intolérance n’a jamais pris les armes, elle est restée purement verbale. On peut pourtant penser que l’Amour puisse parfois inspirer ceux et celles qui l’accueillent à prendre les armes pour restaurer la justice. La résistance à une occupation violente peut prendre une forme violente. (Celles et ceux qui résistaient à l’occupation nazie étaient appelés terroristes…)

La tolérance intellectuelle est celle de la vérité alêtheia à l’égard de l’opinion doxa. La Vérité alêtheia, c’est ici la Vérité de l’Être, la Vérité d’Aimer, pure altérité positive. La doxa, ce sont toutes les opinions plus ou moins probables ou improbables, même lorsque elles deviennent des convictions. A condition qu’elles respectent les autres, ce qui suppose qu’elles ne soient pas érigées en absolu, ce qui est malheureusement souvent le cas car l’intelligence humaine a besoin d’un absolu pour ne pas sombrer dans le non-sens.

L’Amour accepte la pluralité des convictions religieuses, philosophiques, politiques, culturelles… mais il se fait intolérant si une conviction ne tolère pas les autres et s’érige en vérité certaine.

Beaucoup pensent que c’est une extravagance de faire de l’Amour l’essence de l’Être. C’est cependant au seul nom de l’Amour que l’on peut tolérer la pluralité des convictions, même si l’on n’en a pas conscience. (Cela plaide en faveur de la philosophie de l’altérité positive).

J’aime, donc je suis (puisque l’Être est Amour).

 

     sous le chêne un chat sauvage

     dérangé dans son parcours

     tête tournée dévisage

 

     que vient faire ici l’intrus

     si c’est pour faire la cour

     à la dame   bienvenue

 

     mais s’il tue le paysage

     s’il le ruine sans retour

     il endurera ma rage

 

     je suis gardien de ces lieux

     de la haine et de l’amour

     dit le sauvage des cieux

 

15 août 2013

 

« Marche en ma présence et sois parfait », devait se répéter Abraham en ses vieux jours (Genèse 13, 1). Nous pouvons faire nôtre son mantra, mais aussi le penser. « En ma présence », c’est toujours ici maintenant, mais c’est en « marche », en pèlerin de la perfection de l’Amour, selon « l’âme pèlerine qui t’habite, the pilgrim soul in you » dont parle W.B. Yeats dans « When You Are Old ». Plus on aime et mieux on aime, de jour en jour et jusqu’au dernier jour.

 

L’émotion sexuelle est pour celles et ceux qui aiment une invitation à passer au-delà, une force d’éros que l’Esprit en nous transmue en force d’agapè.

 

La dévotion à Marie mère de Jésus est une des ressources de la piété catholique. Sans doute Yeshoua a-t-il mis en garde contre une exaltation de sa mère charnelle  (Luc 11, 27s), et donc de sa propre personne charnelle. Mais Marie peut fonctionner comme lui selon le mode imaginal, icône relais vers l’invisible Amour, lui donnant un visage qui parle aux yeux de chair.

 

     la lune cette nuit est comme un fin sourire

     penché sur le mystère en la nuit qui soupire

 

     visages familiers à sa forme changeante

     vous contemplez ici sa figure d’infante

     sachant qu’elle vivra avant de disparaître

     certains qu’après sa mort elle reviendra naître

 

     pour l’heure suspendue qui doucement s’avance

     vous allez avec elle au chemin d’espérance

 

16 août 2013

 

L’intuition de Yeshoua est indépassable puisqu’elle découvre l’essence de l’Être, mais on n’en finit pas d’en mettre au jour les implications intellectuelles et existentielles. C’est que Yeshoua n’était pas philosophe. Il n’a pas pensé l’Être en termes conceptuels mais en termes spirituels. Il a vécu et présenté son intuition dans sa dimension éthique et mystique, celle de l’amour agapè, don de l’Eternelle Agapè que son disciple Jean a résumé en trois mots : « Dieu est Amour » c’est-à-dire l’Eternel est Agapè. (En termes philosophiques, cela se dit : l’Être de l’être est altérité positive).

On peut se rappeler brièvement que Yeshoua a présenté son intuition comme un agir inspiré par la sollicitude : nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, visiter les prisonniers… (Matthieu 25, 35). Il l’a présentée aussi comme un style de vie insoucieux de soi-même et de l’avoir : bienheureux les pauvres, les doux, les purs… (Matthieu 5, 3ss), mais soucieux de l’être et des autres comme un serviteur attentif à leurs besoins (Luc 22, 27). Il a surtout fait comprendre que cette intuition n’est recevable et que l’agir qu’elle induit n’est possible que s’ils sont reçus comme un don et donc demandés dans un recours constant à l’Eternelle Agapè, seule source de l’agapè (Luc 11, 9-13).

Les implications conceptuelles, philosophiques, religieuses, scientifiques, politiques, économiques, financières, artistiques… de l’intuition de l’Être comme altérité positive sont sans cesse à penser en fonction des situations et des opinions régnantes dans les diverses sociétés. Exemple : Dire que les lois du marché n’ont rien à voir avec la morale, c’est affirmer qu’elles peuvent ne pas relever de l’Être, ou c’est méconnaître l’essence morale de l’Être. Penser que l’Être est altérité positive, c’est penser que l’économie doit soumettre ses lois à cette altérité. On voit bien qu’elles n’y sont pas soumises dans notre société, et l’on sent que celles et ceux qui se réclament de l’Évangile lui sont infidèles s’ils ne les dénoncent pas. (On doit constater que l’Église, qui fait tant d’histoires autour de la morale sexuelle patriarcale en fait beaucoup moins autour de la morale financière évangélique).   

 

     ici chaque maison montre ses pierres

     et chaque mur la chair de sa matière

 

     granit grès schiste de tous grains et teintes

     en leur nudité sans fard ni sans feinte

 

     taillées à l’équerre aristocratiques

     ou tout ordinaires humbles et rustiques

     mais toutes témoins d’une vie antique

     et chacune sûre de sa voix unique

 

     en passant la main sur leur beau visage

     on sent que le cœur se trouve plus sage

 

17 août 2013

 

Connaître la mort physique pour ce qu’elle est (l’accomplissement de la vie spirituelle dans le détachement ultime de la vie charnelle), c’est aussi connaître le temps pour ce qu’il est : non pas Kronos dévorant ses enfants, mais le Berger des êtres les menant dans leur parcours d’existence. La découverte de l’Evolution de notre univers devrait nous aider à conforter cette perception positive du temps qui depuis l’origine ne cesse de faire apparaître du nouveau en transformant l’ancien.

Lorsque Parménide parle comme vérité alêtheia de l’être éternel immuable, ce ne peut être que de l’Être de l’être. N’avait-il pas comme tout un chacun des yeux pour voir que les êtres finis apparaissent, changent et disparaissent ? On l’a accusé d’immobilisme parce qu’on l’a mal lu, peut-être parce que secrètement on refusait son principe de contradiction, dérangeant pour des intelligences qui pour satisfaire leur libido s’accommodent de la contradiction (en la baptisant du beau nom de paradoxe). Son idée de la permanence immuable de l’Être ne contredit pas celle de la mobilité des êtres reconnue par son contemporain Anaxagore, pour qui « rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau » (formule en laquelle on a pu voir l’ancêtre de celle de Lavoisier : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »).

Mais il ne suffit pas de faire cette constatation, il faut en rechercher la cause. N’est-ce pas l’élan, la force du temps où jouent l’entropie et la néguentropie, permettant l’apparition, l’évolution et la disparition des êtres ?

Que fut le temps pour Yeshoua cheminant vers son heure (Jean 2, 4, 7, 8, 13, 1) ?

 

     la tête dans le ciel

     et le pied dans le sol

     Bach dit au violoncelle

     de prendre son envol

 

     de bâtir dans les airs

     fugace architecture

     sur l’horizon désert

     ce qui jamais ne dure

 

     plus que l’instant qui passe

     et s’en va et s’en vient

     ne laissant de sa trace

     que son bel entretien

 

     le violoncelle pleure

     le violoncelle chante

     se souvenant de l’heure

     où Bach en lui enfante

 

18 août 2013

 

Néguentropie et entropie, encore un couple indissociable (comme philia et neïkos). Il est cependant significatif que dans son étude des énergies notre science matérialiste ait d’abord découvert l’entropie, la dégradation de l’énergie selon le deuxième principe de thermodynamique pressenti par Sadi Carnot dès 1824 et désigné sous le nom que nous lui connaissons vers 1877. Mais il fallait bien tout de même qu’un jour on se demandât comment et même pourquoi la vie remonte ce courant de dégradation. Erwin Schrödinger (surtout connu maintenant pour son chat mort vivant) proposa une description et un début d’explication dans Qu’est-ce que la vie en 1944, mais le mot « néguentropie » n’est attesté que depuis 1964. Dans l’étude des « structures dissipatives », Ilya Prigogine a décrit au début des années 1970 le comment de ce mécanisme de la vie qui permet à une cellule non seulement de survivre aux attaques de l’entropie, mais de s’étendre et de se reproduire. Il a donné de comprendre que ce phénomène n’est possible que par des échanges d’énergies, par la relation, par l’information. On a donc décrit  le comment de la néguentropie,  mais on n’en a pas rendu raison, on n’en a pas donné le pourquoi, la cause. Le matérialisme positiviste ne s’intéresse pas aux causes, au principe de causalité (ni au principe d’identité qui le fonde). Est-ce, encore une fois, parce que le principe de causalité oblige à reconnaître l’existence d’une cause première et que les tenants du matérialisme identifient cette cause première avec l’insupportable dieu tout-puissant du judaïsme, du christianisme et de l’islam ?

On peut se demander pourquoi on a nommé négativement la néguentropie alors qu’elle est la manifestation (la kavod, la doxa, le gloire) de la force positive du temps qui anime l’évolution de l’univers. C’est l’entropie qui est négative, bien qu’elle soit aussi nécessaire que la néguentropie dans cette évolution. La néguentropie c’est l’équivalent scientifique du conatus de Spinoza, de la volonté de Schopenhauer, de la volonté de puissance (l’impulsion vitale) de Nietzsche, de la volonté cosmique de la pensée yorouba décrite par Soyinka…, peut-être bien aussi de l’Esprit planant sur les eaux dans le mythe biblique de la création. Le physico-chimique ne peut en rendre raison.

 

Dire que la nature est imparfaite parce qu’elle n’est pas totalement déterminée comme le voudrait le matérialisme, c’est, en langage religieux, regretter que le dieu tout-puissant ne soit pas vraiment tout-puissant. La véritable perfection de la nature est celle du meilleur des mondes possibles dans la perspective de l’Être de l’être comme altérité positive qui implique l’indéterminisme et la liberté.

 

     déjà jaunies quelques feuilles

     s’arrangent sur le gazon

     faisant au ciel des clins d’œil

     pour étoiler la saison

 

     pourquoi elles pourquoi pas

     restées là-haut qui frémissent

     celles dont les mille pas

     de danse encore se glissent

 

     dans les souffles de sagesse

     et dans les rafales folles

     prétendant qu’on les agresse

     et les prive de leur vol

 

     à voile dans les nuages

     et les force dans la plaine

     à fréquenter les feuillages

     au jeu d’amour et de haine

 

     n’est-ce pas l’air et la terre

     qui s’arrangent quand vient l’heure

     sur le gazon pour y faire

     au ciel un tableau d’honneur

 

19 août 2013

 

A quoi bon faire tous les jours une lecture spirituelle si elle ne nourrit pas des actes de sollicitude ? A nous faire du bien plutôt qu’à faire du bien aux autres comme l’Évangile nous y invite.

 

Esprit d’enfance ? « Laissez venir à moi les tout-petits (païdia), le Royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent »? Certes, mais de quelle ressemblance s’agit-il ? Yeshoua donne les tout-petits en exemple à ses disciples qui se demandent lequel d’entre eux est le plus grand (Matthieu 18, 1-3). Être tout-petit c’est être tout petit (!), ne regarder personne de haut comme le font les prisonniers de la libido dominandi, mais comme un serviteur à la manière de Yeshoua (Luc 22, 24-26).

Ce n’est donc pas faire l’enfant. Paul l’a dit : « lorsque j’étais enfant (nêpios), je parlais, pensais, raisonnais en enfant. Devenu adulte, j’en ai fini avec ce qui en moi était enfantin » (I Corinthiens 13, 11). L’être humain est un être en marche, homo viator, il parcourt les âges de la vie tendu vers la perfection de l’Amour, vers la spiritualisation de la chair (non vers un équilibre de la chair et de l’esprit comme l’enseignent certaines sagesses). Il va de l’enfance à l’adolescence, à l’âge adulte et parfois à la vieillesse en passant peu à peu de la chair à l’esprit. Cette spiritualisation est avant tout celle de l’Amour, mais l’Amour requiert que l’on aime « de toute son intelligence » d’adulte (én olê tê dianoia sou) (Luc 10, 27).

 

Certains incroyants ricanent en disant que les saints chrétiens ont pris la place des anciennes divinités païennes, ou que ces divinités ont pris le visage des saints chrétiens. Mais les unes comme les autres sont des figures imaginales médiatrices de l’Eternel. Si la dévotion à Oshun, Parvati, Isis ou Marie te rend plus attentive aux autres, eh bien va pour Oshun, Parvati, Isis ou Marie.

 

     le gravier crisse sous le pied

     les nerfs et la terre se causent

     à l’oreille de l’amitié

     comme de la pensée qui ose

 

     il n’est rien là qui se déchiffre

     en termes de mathématique

     pas plus que la flûte et le fifre

     rien là pourtant qui ne s’explique

 

     à l’oreille qui veut connaître

     d’âme à âme le fond des choses

     reconnaître le cœur des êtres

     et les mystères de la rose

 

     écoute crisser le gravier

     comme écoute battre son cœur

     l’amante qui dans sa demeure

     espère un pas sur le sentier

 

     ainsi vient le cœur de la terre

     se dire à qui marche sur elle

     avec son souffle avec cet air

     qui respire l’universel

 

20 août 2013

 

Le goût est d’une époque et d’un territoire, la beauté est de toujours et partout. Le goût est divers et ondoyant, la beauté est une et immuable. Le goût divise et oppose, la beauté unit et rassemble.

Ce qui attire le regard occidental dans l’art africain, amérindien, asiatique, océanien, c’est la beauté. Ce qui parfois le repousse, c’est le goût, à moins qu’il y perçoive une secrète parenté avec le sien. (Pourquoi l’Occidental du XX° siècle a-t-il été attiré par l’art des peuples premiers ?) Comment les peuples de la terre ressentent-ils l’art occidental contemporain, qui chez certains va jusqu’à renier la beauté (souvent en théorie plus qu’en pratique) ? Comment ressentent-ils l’art occidental classique ? (Pourquoi un orchestre de dix mille Japonais se rassemble-t-il chaque année à Osaka pour chanter « l’Hymne à la joie » de la IX° symphonie de Beethoven ?)

« Tous les goûts sont dans la nature ». Curieuse formule car la nature ne connaît que la beauté. La nature dont il s’agit ici n’est que la nature humaine, s’il est vrai que la nature humaine est ce qu’il y a de commun chez les humains.

La diversité des goûts manifeste la diversité des personnalités et des cultures. Leur évolution résulte de l’influence de personnalités fortes qui font école et manipulent la doxa. La mode, qui modèle nos goûts, a la capacité de nous gagner et de nous perdre : Elle nous somme de la suivre sous peine d’être ringardisés et ostracisés. Comment un/e adolescent/e pourrait-il/elle ne pas la suivre sans se retrouver à l’écart ? (Et les intérêts économiques induisent la mode à changer sans cesse et à maintenir sa pression manipulatrice.)

Une idée esthétique, mais aussi une idée philosophique n’ont de chance d’être acceptées que si elles s’insèrent dans la doxa de leur milieu culturel. Nos jeunes philosophes ne parviennent à se faire entendre qu’en se référant positivement ou négativement  (en approuvant ou en critiquant) les grands noms de la philosophie : Platon, Aristote, Plotin… Descartes, Leibniz, Kant, Hegel… Nietzsche… Wittgenstein… Barthes, Deleuze, Foucault, Derrida… Une thèse de doctorat en philosophie impressionne d’autant plus son jury de soutenance qu’elle fourmille de ces noms (forme raffinée de ce que les anglo-saxons appellent le name-dropping par lequel on affiche sa familiarité avec les gens qui comptent dans son milieu social).

Le religions ne sont pas les seuls groupes sociaux à faire fond sur le sacré. Les courants philosophiques et artistiques ont chacun leurs disciples fasciné/es par l’aura de leur maître.

 

     plus noire que la graine de nigelle

     tu meurs    elle repousse la lumière

     pour je ne sais quelle raison    à elle

 

     quel Soulages sauvage amoureux d’elle

     lui a trouvé le goût de la lumière

     amer    et fait qu’elle soit bien nigelle

 

     sa fleur reflète cependant le ciel

     pur    et ses jours s’éclairent de sourires

     à l’abeille et à son avant-goût de miel

 

     mais lorsque sa capsule fait son miel

     précieux    elle hérisse d’un sourire

     plus belliqueux qu’un regard noir    son ciel 

 

21 août 2013

 

On peut penser que le terme « sciences humaines » est un oxymore puisqu’il n’y a de science que du général et que chaque humain est particulier, que la science établit des lois (déterminées) alors que l’être humain est un être libre (indéterminé). On peut aussi penser, puisque les sciences humaines se portent bien, que l’être humain est bien déterminé et qu’elles tentent de lui dire cette détermination. On peut ajouter que les sciences humaines permettent ainsi aux humains soucieux de leur liberté de prendre conscience de ses limites et de chercher à se libérer (par la Vérité).

 

S’il est vrai que Maître Eckhart demandait à l’inconcevable Déité de « le libérer de Dieu », on peut penser qu’il reconnaissait ainsi l’insuffisance de l’image ou de l’idée que sa religion lui donnait de son Dieu. Il insistait parallèlement sur le détachement de cette image / idée comme de toutes choses, y compris de soi-même, et l’on reconnaît là le renoncement à tout ce que l’on possède exigé pour entrer dans le Royaume des cieux. Ce n’est que vides de nous-mêmes que nous pouvons accueillir en nous l’Eternel qui « se fait humain en chacun de nous ». Nous pouvons toutefois nous demander si cette voie mystique est la plus directe et la plus évangélique, car elle ne propose pas d’emblée l’Amour à la fois comme moyen et comme fin de notre cheminement spirituel. L’Amour cependant nous détache et nous vide de nous-mêmes, et il le fait (tautologiquement) dans le seul but de nous identifier à l’Amour, de ne plus vivre que pour les autres. L’Amour nous invite à aimer pour aimer, c’est-à-dire à être pour Être puisque l’Être est Amour.

  »Seigneur Jésus, apprenez-nous à être généreux, à vous servir comme vous le méritez… à nous dépenser sans attendre d’autre récompense que celle de savoir que nous faisons votre sainte volonté. » Joliment tournée cette prière scoute, mais elle exprime la doctrine judéo-chrétienne plutôt que l’Évangile. L’Evangile nous invite à demander l’esprit d’Amour qui nous fera nous dépenser dans l’amour des autres pour l’amour des autres. L’Éternel ne nous demande pas de faire sa « sainte volonté », de lui obéir, il nous invite à participer à son Amour et à y trouver notre « récompense », c’est-à-dire notre joie en partage de sa joie. Il ne s’agit pas d’aimer et servir le « Seigneur Jésus », mais d’aimer les autres de l’Amour dont le serviteur Yeshoua a aimé et servi les autres.

 

     au jardin des mobiles une feuille pure

     détachée suspendue à son fil se balance

     œil oscillant

     au souffle qui lui parle et lui dit en rêvant

     le vide infini du silence en cet instant qui dure

 

22 août 2013

 

Promouvoir un hédonisme de l’être pour affaiblir l’hédonisme de l’avoir qui nous submerge, c’est promouvoir une croissance de l’être pour affaiblir la croissance de l’avoir qui règne sur notre planète. Car le terme de « décroissance » est honni et ridiculisé par les gouvernants politiques qui refusent d’admettre que la croissance (de l’avoir) va tôt ou tard tuer la planète et les humains qui l’habitent. Les politiques sont presque tous convaincus, et ils ne cessent de nous le faire savoir, qu’il n’y a pas de baisse du chômage possible sans reprise de cette sacrée croissance sacrée. Conscients ou inconscients, ils font le jeu des hédonistes de l’avoir, de tous ces gens qui ont perdu l’esprit et qui ne pensent qu’à augmenter leurs bénéfices (les plus riches toujours plus riches) ou à maintenir leur niveau de vie (les « moyens » riches de « la classe moyenne » – terme commode qui ne signifie rien puisqu’il y a continuité des revenus des plus démunis à ceux des plus nantis, que chacun se préoccupe de son revenu à lui et se moque éperdument des statistiques et des moyennes.)

Au lieu de parler de décroissance, il nous faut donc parler d’une autre croissance et de la création d’emplois qui l’accompagnera, celle afférant à l’éco-énergie, à l’éco-industrie, à l’éco-agriculture…

Cette nouvelle croissance, respectueuse et aimante de notre planète, pourra incidemment inciter aussi à la croissance d’un hédonisme de l’être. Les disciples de l’Évangile, une minorité minuscule – « beaucoup sont appelés, peu sont élus » -, peuvent donner leurs voix à ce choix de société puisqu’ils sentent la nécessité de se déposséder de tout leur avoir pour entrer dans le Royaume des cieux, et qu’ils savent que leur accueil de l’Amour les fait serviteurs de la Terre et de tous ses habitants. Ils sont appelés à la sobriété solidaire heureuse, à la simplicité partagée rieuse… qui doit gagner – « levain dans la pâte » – la masse des Terriens.

Les bons chrétiens qui se répètent que l’Évangile n’appelle qu’à une pauvreté « en esprit », au détachement, sont victimes d’une riche illusion. Ils feraient bien de se rappeler comment ont vécu leur Jésus et ses disciples, et apprendre à s’appauvrir pour assurer l’avenir de la Terre et de leurs petits-enfants.

 

Il n’existe pas de raison objective de considérer le monde quantique comme plus réel que le monde macroscopique à l’échelle duquel nous évoluons dans notre condition charnelle. Une connaissance exacte du réel requiert la compréhension du lien de continuité / discontinuité entre le quantique et le macroscopique. (Notre ignorance en ce domaine, comme en pas mal d’autres, pourrait dégonfler notre ego et notre libido sciendi).

 

     la terre craquelée respire

     l’air a remplacé l’eau

     sa bouche esquisse des sourires

     pour le regard d’en haut

 

     qui se soucie des profondeurs

     obscures où s’imagine

     ou le malheur ou le bonheur

     en la sombre origine

 

     matière trou énergie noirs

     la bouche d’ombre à Delphes

     dit le désespoir et l’espoir

     aux génies et aux elfes

 

     elle délivre ses messages

     ici comme là-bas

     et le vide inspire les sages

     tout comme en haut en bas

 

23 août 2013

 

A l’heure où la pensée occidentale est de plus en plus dominée par un rationalisme matérialiste qui peine à se trouver une nouvelle spiritualité, voire une nouvelle éthique, il serait souhaitable qu’elle aille davantage voir ailleurs. Mais elle est tellement imbue d’elle-même qu’elle ne peut regarder ailleurs qu’avec condescendance. Jean-Paul Sartre a au moins eu l’idée de se pencher sur la pensée africaine (se pencher sur elle évidemment plutôt que de la regarder les yeux dans les yeux et de dialoguer avec elle pour éventuellement s’en enrichir). « Orphée noir », sa préface à Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor (1948) a été critiquée par Wole Soyinka dans Myth, Literature and the African World (1976). Mais si cette préface a durci les traits de la Négritude, elle a pu attirer l’attention sur elle et révéler la capacité de l’Africain traditionnel à communier à la Nature, à la Terre. Sartre a commenté longuement la Négritude d’Aimé Césaire qui « plonge dans la chair rouge du sol, plonge dans la chair ardente du ciel », amoureuse chthonienne et ouranienne. Il a insisté sur les capacités intuitives de l’Africain en les opposant malheureusement aux capacités réflexives de l’Occidental. Pour caricaturer, il a donné à penser que l’Occidental ne chercherait qu’à dominer le monde, alors que l’Africain ne chercherait qu’à y communier. S’en tenir là serait désespérer autant de l’Occidental que de l’Africain. L’observation montre que l’Africain est capable de réflexion pour comprendre et maîtriser, et l’Occidental capable d’intuition pour connaître et empathiser. Il reste que l’Occidental rationaliste matérialiste influencé par ses mentors philosophiques et scientifiques aurait avantage à exercer un peu plus son intuition, son empathie avec les êtres et les choses, à redonner au cœur face à la raison toute l’importance que lui reconnaît Pascal : « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais par le cœur », Pascal qui exprime son regret de devoir si souvent recourir à la raison plutôt qu’au cœur : « plût à Dieu que nous n’en eussions jamais besoin (de la raison) et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142).

Alors, quel rôle pour l’intuition et l’empathie, pour le cœur pascalien, dans le réveil du sens écologique de l’Occidental moyen ?

 

cette terre de chair vive

     en demande de soc

     et de graine sensitive

     tressaille sous le choc

     chimique

 

     cette menée agressive

     qui veut la dominer

     peut bien laisser pensive

     celle plus animée

     d’éthique

 

     qui prend hume une poignée

     de ce tressaillement

     et se demande indignée

     pourquoi ce traitement

     pourquoi

 

     cette odeur empoisonnée

     qui lentement étouffe

     les entrailles animées

     emprisonne le souffle

     l’émoi

 

     unissez-vous paysans

     pour votre écorchée vive

     et brisez les malfaisants

     en action punitive

     cosmique

 

24 août 2013

 

Le mot « égalité » de notre devise républicaine déplaît à certains, et il est naturel qu’ils cherchent un moyen de l’éliminer. Puisque l’intelligence humaine a horreur du vide, on lui trouve un remplaçant. Comme d’autres veulent remplacer la fraternité par la solidarité, certains proposent de faire disparaître l’égalité en lui substituant l’équité.

L’équité ? C’est une « notion de justice naturelle dans l’appréciation de ce qui est dû à chacun ; une vertu qui consiste à régler sa conduite sur le sentiment naturel du juste et de l’injuste » (Rappel : le mot « équité » vient du latin « aequitas » qui signifie égalité !). Le mot « équité » est surtout utilisé en justice pénale pour recourir à des principes généraux lorsque la loi n’a pas prévu la spécificité de la chose à juger. C’est un terme de droit, et il est donc beaucoup moins étendu que le terme « égalité ».

Justice naturelle, justice… ? Aristote a parlé de la justice distributive, qui consiste « dans la distribution des honneurs, des richesses ou des autres avantages qui peuvent être répartis entre les membres d’une communauté politique ». On dit cependant que de nos jours la justice distributive signifie la justice sociale qui a pour but de réduire les inégalités sociales. On voit donc que les mots évoluent avec la société (la justice distributive d’Aristote est inégalitaire). La justice « naturelle », « le sentiment naturel du juste et de l’injuste » varie lui aussi selon la doxa de chaque société, et aussi selon les individus : dis-moi ce qu’est pour toi la justice (l’égalité aussi d’ailleurs), je te dirai qui tu es.

Depuis qu’elle est apparue comme un des droits humains, l’égalité a fait l’objet de réflexions, de précisions et de définitions. On parle d’égalité des droits, d’égalité des chances, d’égalité des conditions. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 relayée par la Déclaration universelle des droits humains de 1948 demande l’égalité de droit : « Tous les humains naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Si l’égalité des droits est à peu près respectée par nos lois démocratiques et par nos tribunaux (mais toujours en danger d’être influencée par la politique), l’égalité des chances est le grand combat actuel de ceux et celles qui croient à la justice sociale. Quant à l’égalité des conditions, c’est un idéal à ne pas perdre de vue, mais dont on imagine mal la réalisation dans notre humanité première.

Faire disparaître le mot « égalité » de la devise de notre République, c’est faire reculer la justice humaine dans sa marche vers la justice du Royaume des cieux.

L’égalité promue par la devise de la République n’est pensable que dans sa relation à la liberté et à la fraternité.

L’égalité évangélique, celle de la justice du Royaume des cieux, c’est celle qui a fait de Yeshoua un serviteur et non pas un seigneur (Matthieu 7, 21, Luc 22, 27, Jean 13, 1-17).

 

     le jardin se tait il écoute

     les oiseaux même se sont tus

     en cette présence où se goûte

     la paix sans nom du je et tu

 

     car aucun nom ne se prononce

     en cet espace que l’immense

     habite avec l’âme et s’enfonce

     immobile en la confidence

 

     le souffle alors devient l’émoi

     que fait en la chair inutile

     la rencontre du toi et moi

     au royaume de l’inaudible

 

25 août 2013

 

C’est un piège de la libido dominandi d’offrir l’alternative de se soumettre à sa propre volonté ou de se soumettre à la volonté de Dieu. L’Amour ne nous invite pas à la soumission à l’Amour, mais à l’Amour. Aimer les autres, ce n’est pas se soumettre à un dieu qui nous ordonnerait de les aimer, c’est participer à l’amour d’Aimer pour tout être. (Dieu est mort, vive Aimer !)

L’idéal de l’Évangile n’est pas de se connaître et de se transformer. Il n’est pas centré sur soi-même mais sur l’autre. Il se trouve cependant que, sans en faire un but, l’amour des autres donne la connaissance et la transformation de soi. A aimer d’agapè, on se connaît comme un être pour qui l’altérité est essentielle, comme elle est essentielle à l’Être de l’être que depuis Jean on connaît sous le nom d’Amour. On se connaît et on se transforme, passant de la chair à l’esprit, passant de la chair soumise aux forces d’attraction et de répulsion cosmiques, aux désirs et aux aversions (philia et neïkos, eros et thanatos), passant à l’esprit libre dans la liberté de l’Être de l’être (aux fruits, aux dons de l’esprit d’Aimer).

La connaissance et la transformation de soi qu’apporte d’idéal évangélique sont les fruits du Don d’Aimer. On les reçoit avec le Don en le désirant « de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces et de toute notre intelligence », bref de tout ce que nous sommes, de tout notre être. Et si l’on vit ce désir en une invocation permanente à « Toi, notre force d’Aimer », on voit que « ce qui est impossible aux humains est possible à Aimer ».

 

Celles et ceux qui lisent le Coran en croyant/e/s entendent Allah leur dire : « Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entre-connaissiez » (49, 13). La théologie musulmane peut y voir une invitation à reconnaître la valeur de la différence et du dialogue dans l’altérité positive entre les cultures et entre les personnes (pourquoi pas entre les religions ?)

 

     la terre en son ventre fait place

     au tubercule

     recule

     de jour en jour de nuit en nuit dans l’amour de leur face à face 

 

26 août 2013

 

La chair animale est capable de mimétisme et de feinte, la chair humaine également, mais elle va plus loin : elle peut simuler, jouer la comédie. Certains prétendent qu’un bon acteur, une bonne actrice doivent ne rien ressentir des émotions, des sentiments, des pensées qu’elles expriment. D’autres au contraire pensent que pour être à la hauteur de l’attente des spectateurs, il leur faut les éprouver. On peut sans doute penser que pour manifester sur son visage et dans ses gestes un état intérieur il faut avoir perçu ce qu’il est chez les autres comme en soi-même et comment il se manifeste.

Ceux et celles qui jouent la comédie dans la vie familiale, sociale, professionnelle…, qui  dissimulent leurs émotions propres et en manifestent d’autres qu’ils n’éprouvent pas, possèdent ce que l’on appelle la capacité d’empathie cognitive, qui peut être utilisée aussi bien pour nuire aux autres que pour les servir. L’empathie cognitive sert à comprendre les autres, elle n’est de soi ni négative ni positive, même si elle procède d’une libido sciendi. Elle peut être pratiquée par le tortionnaire comme par le thérapeute, par l’éducateur, le médecin, le policier…

L’empathie émotive sert à connaître plutôt qu’à comprendre. Elle rend capable de sympathiser, de compatir, de partager la joie comme la souffrance des autres. On peut sans doute l’imaginer dans la psychologie du Bon Samaritain de l’Évangile. Elle peut devenir paralysante si elle est excessive : on demande aux infirmières, aux infirmiers et aux médecins de maîtriser l’empathie qu’ils éprouvent pour les malades, de ne pas se laisser étouffer par elle, ni non plus de l’étouffer.

L’agapè développe, chez ceux et celles qui aiment, l’empathie cognitive et l’empathie émotionnelle à la juste mesure nécessaire pour servir les autres. Elles en viennent à devenir, pour l’intelligence et pour la sensibilité, un don de l’esprit d’Aimer lorsqu’elles se pratiquent dans l’invocation de l’Eternel.

S’il est vrai que la poésie naît de l’émotion ressentie face aux êtres et aux choses, l’empathie émotionnelle est le premier don des poètes.

 

     les voix des hirondelles

     se font entendre encore

     toutes délicatesse

     enjouement et finesse

     dans l’air serein

 

     il faut s’imprégner d’elles

     vivre âmes et corps

     un instant l’allégresse

     buvant la joliesse

     dans l’air serein

 

     bien après leur départ

     vers d’autres habitants

     qui là-bas maintenant

     vivent leur nostalgie

     elles nous chanteront

     le souvenir serein

    

     ainsi nous aurons part

     dans le cycle des ans

     au silence et au chant

     de toute mélodie

     nous les espérerons

     au souvenir serein

 

27 août 2013

 

Les religions sont des voies, il serait bon pour elles de se considérer chacune et de considérer les autres comme telles. Si elle se présentent comme des absolus (« hors de chez nous, point de salut ») elles sont fatalement asservissantes et mutuellement concurrentes.

Les dieux et les humains que les religions sacralisent ont une valeur imaginale, médiatrice. L’Église ne dit-elle pas que le Christ est médiateur entre Dieu et les hommes ? Le malheur est qu’elle le dise « unique médiateur » (I Timothée 2, 5) en construisant sa théologie sur l’idée de l’alliance de l’Eternel avec un peuple unique qu’il s’est choisi, mais aussi avec l’idée connexe de sacrifice d’un unique sauveur. Ces choses étant liées, elles font de Jésus-Christ et de sa croix l’unique médiateur et de l’Église l’unique détentrice du salut qu’il a mérité par son sacrifice. Ce schéma théologique absolutise l’Église et en fait  une religion asservissante et hostile aux autres religions.

L’intuition de Yeshoua, quel que puisse être le langage religieux dans lequel elle s’exprime parfois, est en elle-même areligieuse. Elle répudie les notions d’alliance et de sacrifice héritées du peuple élu d’Israël dont l’Église prétend avoir pris le relais. Elle ne propose que l’Amour « seul digne de foi » qui va vers tous les êtres et les choses en les respectant et chérissant.

Les religions sont au mieux des doigts indiquant les chemins de l’Amour. (« Lorsque le sage indique la lune du doigt, la sot regarde le doigt »).

 

Raoul Vaneigem a prétendu avoir prouvé, dit-on, que Jésus de Nazareth n’avait jamais existé. Ce n’était pas le premier à prendre ses désirs pour des réalités, ni sans doute le dernier dans ce domaine. On peut d’ailleurs être pratiquement sûr qu’il a convaincu certain/e/s de ceux et celles qui partagent le désir d’anéantir celui qu’ils croient l’auteur d’une religion asservissante. Avec quelques bons raisonnements et quelques sophismes, on convainc aisément des intelligences qui ne pensent plus qu’avec la raison pour avoir oublié qu’elles ont un cœur. Et alors ? Que leur dire ? Le message de l’Évangile, sa Vérité, est là, indéniablement présente dans les millions d’exemplaires de son texte dans les mille langues de la terre, ou presque. Cette Vérité tient debout toute seule, elle n’a besoin ni de miracles pour s’étayer, ni de rhétorique pour convaincre. Elle a l’évidence de l’Être, l’évidence d’Aimer pour celles et ceux qui prennent conscience de son existence et de son essence en aimant. (Et il a tout de même fallu – principe de causalité oblige – une première conscience pour découvrir cette Vérité. Et qu’importe son nom : la Vérité de l’Amour implique l’anonymat chez celles et ceux qui la vivent).   

 

     la terre exhale son haleine à l’aube

     les horizons respirent son odeur

     sur les chemins les maraudeurs

     poursuivent les parfums qui se dérobent

 

     car la terre ne s’exhale que nue

     dévêtue du travail des humains

     la terre ignore les chemins

     qui la retiennent femme entretenue

 

     elle est connue des animaux des bois

     des prairies restées pures de l’encens

     qui prétend apporter au sang

     l’élan synthétisé des faux émois

 

     arrête-toi quand tu viens à l’orée

     pour l’échange avec l’aube du mystère

     où sans fin se donne la terre

     à celles qui l’inspirent désirée

 

28 août 2013

 

« Tout objet éclairé par le regard de l’artiste, dit Paul Valéry, perd son nom ». Le regard scientifique que nous inculque l’école est un regard qui comprend, et qui comprend en nommant : ceci est un machaon, ceci est un platane, ceci un triangle, un atome d’oxygène combiné à deux atomes d’hydrogène… bref, tout le dictionnaire. L’école nous apprend à lire, écrire et compter, c’est-à-dire à entrer dans le monde des mots censés nommer les choses. Notre connaissance scolaire est fixée par des noms, des mots organisés en sciences.

Il existe cependant une éducation artistique, une certaine part de l’éducation artistique, qui nous fait connaître une réalité qui échappe aux noms, au langage. (On peut présenter la musique comme un langage, mais l’appeler langage est un abus de langage). La musique échappe aux nominations, descriptions et évaluations. Les critiques de musique utilisent les métaphores et autres formes de correspondance (« les parfums, les couleurs et les sons se répondent ») pour tenter d’exprimer l’inexprimable. Mais la musique elle-même est indicible, innommable. Elle s’adresse à notre sensibilité.

La poésie fait de même. Dans la mesure cependant où elle utilise un langage compréhensible, on peut la décrire, en nommer les thèmes et les techniques. Il existe même une critique littéraire qui se veut scientifique et qui dissèque les poèmes, ne se rendant pas compte qu’elle dissèque des cadavres, que la poésie des poèmes, leur âme, leur échappe.

La poésie se ressent, elle se ressent dans l’état poétique. L’état poétique, artistique, peut se vivre avec les objets, poser sur eux « le regard de l’artiste ». D’abord avec les objets de la nature les plus animés, les êtres vivants, et, parmi les êtres vivants, ceux dont nous admettons plus facilement qu’ils ont une âme, les humains. Posé sur un humain, « le regard de l’artiste » ne cherche pas à le comprendre, à le nommer. Il cherche à le connaître, à empathiser avec lui. Le regard empathique oublie les mots. Il ressent la beauté, la souffrance, l’amour, la haine, le désir, le souci… S’il est habité par l’Amour, il se sent invité à respecter et chérir, sans chercher à comprendre et juger.

Yeshoua a pensé l’Amour autant avec les choses de la nature et de la vie quotidienne qu’avec le langage de la Loi et des Prophètes. Ses mashal montrent son contact direct avec l’eau, l’air, la terre, le feu, la vie végétale et animale : la vigne et le blé, le mouton et le loup, le serpent et la colombe… la vie humaine : le travail, le mariage, la mort et la naissance… (L’association du serpent et de la colombe (Matthieu 10, 16) montre la dualité complémentaire de l’imaginaire chthonien et de l’imaginaire ouranien de son esprit).

 

     quel souffle attend dans l’air paisible

     qu’un parfum à lui fasse appel

     pour le transporter sur les rives

     où tout s’inspire où tout s’expire

 

     la marche t’emmène et t’arrête

     en des lieux où soufflent des ailes

     portant les parfums qui entêtent

     ou éveillent le cœur surpris

 

     quels sont donc les fleurs et les fruits

     connaisseurs de la vieille terre

     qui en en raffinant l’esprit

     en instruisent les gens de l’air

 

     de toutes tes narines écoute

     la musique si pénétrante

     qu’en s’insinuant dans les doutes

     elle ne garde que l’amante

 

29 août 2013

 

« Vitam impendere vero« , consacrer sa vie à la vérité / vouer sa vie au vrai. Rousseau aurait trouvé cette devise chez Juvénal (v. 55 – v. 140), l’inlassable traqueur des vices de son époque. Qu’importe. Elle correspond à une aspiration du cœur, elle peut devenir un idéal. Mais on doit d’abord reposer la question de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? » Pour Parménide, l’alêtheia se réduit à peu de chose : le principe d’identité ( et son implication, le principe de causalité). Tout le reste est doxa, opinion plus ou moins probable.
L’idée que l’on se fait habituellement de la vérité, c’est « la connaissance conforme à la réalité », son contraire étant l’ignorance, l’erreur ou le mensonge. Un juge d’instruction, un enquêteur, un journaliste d’investigation… cherchent à découvrir la vérité des faits, à les avérer… Tâche délicate. Tout le monde peut (se) tromper. Ainsi la vérité des faits dans les communiqués de guerre est-elle des plus incertaine, l’actualité syrienne en est un exemple.

Un philosophe est censé chercher la vérité de l’être même, la vérité ontologique. On pense ici l’avoir découverte dans la coexistence de l’être infini et des êtres finis : leur relation semble bien ne pouvoir s’expliquer que par une altérité positive essentielle à l’être infini (cf. « Fondements philosophiques d’une altérité positive »).

C’est une connaissance de la vérité de l’être par la raison. Cependant « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur », nous rappelle Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). Au vrai, la connaissance par le cœur est première : « C’est sur les connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours ». Pour G.K. Chesterton et son humour, « you can only find truth with logic if you have already found truth without it »: la logique ne peut nous faire découvrir la vérité que si nous l’avons déjà découverte. La Vérité de l’Être de l’être comme altérité ne semble vraiment reconnaissable que par celles et ceux qui l’ont déjà pressentie en aimant et en aspirant à mieux aimer. Cette connaissance de la vérité ontologique dont Yeshoua s’est voulu le témoin est une connaissance par le cœur. C’est pour avoir aimé et reconnu dans l’amour le désir de son être qu’il a reconnu que l’Être infini est Amour.

 

Quand nos scientifiques reconnaîtront-ils l’existence de l’âme en toute chair, en toute matière ? Un rationaliste pur devrait admettre que le physico-chimique ne rend pas raison de la vie, de son apparition, de son développement, de sa disparition même. Comment, par exemple, expliquer la néguentropie de façon convaincante sans faire appel à des forces de communication et d’information non spatiales absentes du physico-chimique ? Laissé à lui-même, le physico-chimique est voué à l’entropie, à la dégradation, à la désintégration. Les intelligences capables de connaissance par le cœur peuvent (re)découvrir l’âme des êtres matériels plus aisément que celles qui cherchent à comprendre avec leur seule raison.

 

     la paume se referme sur ta forme douce

     le regard obscurci par la nuit y découvre

     l’harmonie de tes courbes et l’esquisse des yeux

     d’où surgira ta vie plongée au fond des cieux

 

     car la terre est pour toi l’origine céleste

     l’énergie noire pure a conçu en sa geste

     infinie jusqu’ici ta beauté fugitive

     qui se dit un instant à la peau attentive

 

     en refermant les yeux et la main sur ta chair

     où les mangeurs ne voient qu’une pomme de terre

     on sent frémir en soi la vieille connivence

     qui nous fait une race unique dans l’immense

 

30 août 2013

 

Piège de l’alternative du ou bien, eros ou bien thanatos, alors que l’un et l’autre habitent et entraînent notre chair. Dire qu’il faut choisir la vie plutôt que la mort est une évidence, mais de quelle vie et de quelle mort parle-t-on ? Une vie de jouissance sans entraves et une mort de souffrance sans limites ? Le vieux conflit entre hédonisme et stoïcisme, entre Épicure et Épictète ?

La Vie dont parle l’Évangile est une vie autre que celle de la chair soumise à eros et à thanatos, à philia qui attire et à neïkos qui repousse. C’est la vie de l’esprit à laquelle on accède en naissant une seconde fois (Jean 3, 3-6). Et cette nouvelle naissance, celle de « l’homme nouveau » dans l’Amour, inclut la mort du « vieil homme » de la libido qui possède / est possédé, comprend / est compris, domine / est dominé (Ephésiens 4, 22ss, Colossiens 3, 9s, I Jean 2, 16). Dans cette perspective dynamique, la mort physique arrive logiquement comme un aboutissement, non comme une fin.

Cela suppose que l’on se réconcilie avec le temps, que l’on reconnaisse la valeur de la temporalité qui fait de la vie humaine un parcours, un itinéraire, un cheminement, un pèlerinage… (pour employer d’incontournables images tirées de l’espace dans la connaissance du temps). Dans cette perspective, la vieillesse n’apparaît plus comme un déclin et la mort comme une horreur. Chaque année de vie, à des rythmes divers, devient une progression dans la spiritualisation de la chair par et pour l’Amour, vers la perfection de l’Amour.

 

Vérité ontologique de l’Amour (puisque l’Être de l’être est altérité positive). Alors, « aime et mens si tu veux », car tu ne pourras mentir que par Amour. Exemple classique : Lorsque la gestapo nazie venait vous demander si celui qu’elle recherchait n’était pas entré chez vous, vous alliez évidemment lui mentir (au diable l’impératif catégorique d’ Emmanuel Kant !) Lorsqu’un médecin découvre que son malade est condamné, va-t-il le lui dire ou le lui cacher ? L’esprit de l’Amour peut lui souffler la parole sage dans la connaissance du malade.

 

     l’engin fait trembler le vitrage

     il crie sans crainte

     des plaintes

     son plan de violer et de remodeler la terre à son image

 

     une voix sans autre visage

     qu’une très sainte

     étreinte

     l’appel du ramier qui nous vient étouffé à travers le vitrage

 

31 août 2013

 

Les intraduisibles, ces mots étrangers qui n’ont pas d’équivalents dans notre langue, nous révèlent que nos idées sont déterminées par le langage, lui-même modelé par celles et ceux qui l’ont utilisé et fait évoluer au cours des siècles. Pour prendre un exemple simple, le mot haoussa « kounya » se traduit habituellement en français par le mot « honte ». Cependant la honte est « le sentiment pénible de son infériorité, de son indignité et de son abaissement dans l’opinion des autres (sentiment du déshonneur »), alors que la kounya haoussa est d’abord une valeur, celle de la modestie, de la bienséance, de la réserve, de la modération, mais qui apparaît comme une gêne honteuse lorsqu’elle se manifeste. Par ailleurs, en français, ne pas éprouver de honte après un acte vil aggrave votre cas, et cela montre que la honte n’est pas sans valeur… Il faut sans doute avoir connu, par empathie, l’attitude et le sentiment de kounya pour l’apprécier, sans pour autant pouvoir l’intégrer à la langue française pour laquelle il demeure intraduisible.

On peut juger cet exemple hors de propos. Il tend cependant à montrer que nos valeurs sont liées à notre culture et que notre culture est véhiculée par notre langue. Il peut donc éveiller notre méfiance à l’égard des mots et de ce que Montaigne appelait le discours, si souvent cause d’erreur et de tromperie. Une pensée langagière peut facilement manipuler les gens qui ne pensent qu’avec des mots, qui ont oublié l’usage de la pensée du cœur, l’intuition, la connaissance  intime.

L’exercice de l’empathie émotionnelle, le regard aimant sur les êtres et sur les choses peut nous libérer de la manipulation qu’exerce sur nous le langage même lorsqu’il n’est pas l’instrument des sophistes. L’empathie peut nous faire (re)nouer le contact avec l’âme de toute matière, de tout être vivant, de tout être humain. On peut s’y essayer sur tout objet en oubliant son nom, en l’observant du « regard de l’artiste  » qui lui fait oublier son nom, qui le retire du langage pour communier à son existence. L’amour d’altérité positive, l’agapè, peut être la motivation et le but de ces actes d’empathie.

 

     comment pénétrer dans ta sphère

     et voir tes graines s’apprêter

     à prendre leur envol

     emmenées par la main des airs

 

     j’ignore même en ton secret

     comment tu as pu élever

     ces enfants qui consolent

     leur mère de tous ses regrets

 

     il semble que tu t’accomplisses

     après avoir donné la vie

     en retournant au sol

     aux choses qui se rapetissent

 

     mais en rendant la liberté

     à tous ceux qui t’avaient servie

     en unissant leurs âmes

     tu vis notre fraternité

 

     comme toi lancés dans l’espace

     tes enfants rejoindront le sol

     pour donner d’autres faces

     à la race des mille sphères

 

1er septembre 2013

 

La matière, quoi qu’en pensent les scientifiques matérialistes, demeure un mystère, une énigme, une inconnue… Sa nature est liée au temps qui ne cesse de la faire évoluer dans l’espace selon des processus d’entropie et de néguentropie. Mais nul ne sait ce qu’est le temps, ou plutôt ce que cache le mot « temps », quelle énergie créatrice, quelle force toujours à l’œuvre, comme Yeshoua dit de son Père qu’il est toujours à l’œuvre (Jean 5, 17).

L’Éternel n’a pas de nom. C’est l’intuition de Moïse: « Ehiè ashèr èhiè, je suis qui je suis ». Il ne peut être nommé parce qu’il ne peut être saisi, compris. Mais il / elle est l’intime autre, toi, toi, toi… à portée d’amour, car l’amour connaît l’amour et l’Eternel est Amour.

« Vous êtes la lumière du monde ». Comment ? En vivant les béatitudes dont Yeshoua vient de parler, en accomplissant des « actions bonnes et belles, ta kala erga » qui les manifestent, révélant la gloire, la doxa de l’Éternel votre père « …ta kala erga kaï doxasôsin tou patera« . La lumière du monde, c’est l’amour agapè parfait agissant avec les humains devant le monde pour qu’il le découvre. Et le « sermon sur la montagne » se poursuit par l           a description de ce que devient la Loi de Moïse dans la perfection de l’agir du Royaume des cieux : « On vous a dit… mais moi je vous dis… » (Matthieu 5, 1-48). Toutes ces paroles ne font qu’un.

 

     monte sur la colline    l’horizon

     n’en finit pas de s’ouvrir de tourner

     regarde en aimant à perdre la raison

     ce qui se donne à contempler

 

     le jeu des masses claires des masses sombres

     ne va-t-il pas d’heure en heure changer

     donner aux lumières des ombres

     qui vont s’entretenir et échanger

 

     le jeu des teintes imperceptiblement

     ne va-t-il pas sous le soleil

     donner d’autres nuances dont l’amant

     de minute en minute s’émerveille

 

     les formes elles-mêmes et les lignes

     prononcent d’incessants messages

     que la voix aperçoit comme des signes

     de chanter sans parole ni visage

 

     sur l’épaule de la colline

     la bouche boit au fleuve de la mélodie

     qui passe en elle    en l’unanime

     de l’horizon du proche et de l’ici

 

2 septembre 2013

 

Puissance de la parole. Il faut en faire le constat, avant d’en rechercher la cause et le remède. Il existe encore des gens qui vous demandent de ne pas parler de serpents parce que cela les fait venir, ou plus largement de ne pas parler de malheur parce que c’est l’attirer. (Inversement la méthode Coué, si souvent tournée en dérision, peut se révéler efficace).

La Bible n’attribue-t-elle pas la création à la parole de l’Eternel ? « Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut » (Genèse 1, 3). La liturgie catholique ne garde-t-elle pas cette croyance en la force des mots dans l’usage des sacrements, en particulier de l’eucharistie ? Les paroles de la consécration sont censées changer le pain et le vin au corps et au sang de Jésus-Christ.

Chez les Grecs, la puissance de la parole a été exploitée et étudiée par les Sophistes. Gorgias en est un bon exemple. Son « Éloge d’Hélène » parvint à inverser l’opinion, la doxa. On la tenait pour la grande coupable, responsable de la désastreuse guerre de Troie, et son nom même le montrait puisqu’il signifie « ruineuse ». Gorgias démontra qu’elle n’y était pour rien, qu’elle avait été contrainte par les décrets des dieux, la violence des hommes, la force des discours eux-mêmes. Il prouvait ainsi non seulement l’innocence d’Hélène mais la puissance du verbe, de la parole, du logos : Hélène a été séduite par le langage irrésistible de Pâris. Gorgias affirme donc la toute-puissance des mots, capables de « mettre fin à la peur, écarter la peine, produire la joie, accroître la pitié… » N’a-t-il pas convaincu de l’innocence d’Hélène Euripide, Offenbach, Claudel, Giraudoux et quelques autres ?

L’efficacité de l’epideixis, l’art de « montrer davantage », de convaincre, tient cependant à ce que l’auditeur (ou le lecteur) est lui-même un être de langage, un être qui pense avec des mots. Un être intuitif, capable de percevoir les êtres et les choses sans la médiation du langage, peut opposer ses certitudes intérieures aux démonstrations verbales les plus convaincantes. La liberté humaine nécessite donc de développer l’intuition, le cœur pascalien, pour se défendre contre toutes les manipulations langagières, qu’elles soient politiques, commerciales, religieuses, artistiques…

 

« L’amour est plus fort que la mort »? Ici cela signifie que celle, celui qui aime de l’amour éternel ne se soucie plus de la mort physique. Elle, il est tout entier occupé/e par ce qu’il lui est possible de faire pour les autres, les kala erga de l’Amour (Matthieu 5, 16). Son seul souci est sa sollicitude.

 

     Hélène vit dans la mémoire de nos hommes

     peut-être aussi dans celle de nos femmes

     soumise au sort de la beauté qui mène

     ensorceleuse de la belle pomme

 

     la fille qui dansa devant le roi Hérode

     et demanda la tête du Baptiste

     sut-elle avant que les années érodent

     ses charmes le pleurer doucement triste

 

     en pensant à sa fille encore enfant

     Yeats lui souhaite d’être belle

     mais non d’une beauté qui égare l’amant

     ou l’œil qui s’admirant se fait cruel

 

     ou en lui-même enclos plus durement

     que la femme que la jalousie scelle

     en sa chair mutilée ou son appartement

     se perd pour les chansons de l’Éternel

 

     Hélène vit ici inséparable

     de Troie qu’elle ne cesse de  hanter

     jusqu’à ce que par l’amour ineffable

     et non par la parole elles soient libérées

 

3 septembre 2013

 

Est-il curieux de se demander si la guerre est un problème politique ou un problème éthique ? Cela fait partie des alternatives qui nous somment  de choisir : ou bien… ou bien (eros ou thanatos, soumission à Dieu ou soumission à soi-même, transcendance ou immanence, hédonisme ou ascétisme…) C’est le vieux dualisme qu’au Moyen-âge les philosophies du aut défendaient face aux philosophies du et. C’est, bien avant, le dualisme théologique manichéen opposant une divinité bienfaisante de la lumière et une divinité malfaisante des ténèbres. Le dualisme persiste dans notre philosophie qui oppose nature et culture, nature et esprit, dans notre science aussi qui, après avoir opposé l’âme et le corps, a maintenant choisi de nier l’âme.

On peut attribuer cette coupure entre les êtres à la structure diurne de notre imaginaire occidental que Gilbert Durand a étudié dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire. Nous avons du mal, nous autres Occidentaux, à nous distancier de cette vision du monde parce qu’elle régit notre conscience collective. C’est cette même structure qui fait de notre civilisation une civilisation patriarcale dont nous ne nous dégageons que lentement et comme à reculons.

Un imaginaire équilibré du chthonien nocturne et de l’ouranien diurne permet d’envisager les êtres et les choses à la fois dans leur distinction et dans leur union, dans une altérité « sans confusion ni séparation ». Ainsi l’âme n’est-elle pas le corps (les neurones) comme le voudraient les matérialistes, ni le corps l’âme comme le rêvent encore quelques idéalistes, mais une unique chair où l’âme et le corps sont inséparables et distincts.

Cette vision équilibrée de l’être, faut-il le rappeler, correspond à la vision de l’Être de l’être comme altérité positive qui renvoie dos à dos l’immanentisme panthéiste et le transcendantalisme  monothéiste.

Et c’est elle qui veut que tout soit politique (certains continuent de nous en tympaniser) y compris la guerre, l’économie, la religion, la culture… Et que tout soit également éthique, y compris la guerre…, de cette éthique d’altérité positive que l’Évangile appelle Amour. S’il faut parfois faire la guerre, la « guerre juste », ce n’est pas au nom du dieu tout-puissant d’Augustin mais au nom de l’Amour. Mais il faut la faire en politiques : « Soyez simples comme des colombes et prudents comme des serpents ». La politique de l’altérité positive est éthique parce que l’éthique de l’altérité positive se soucie de politique comme de toute activité humaine. Sans que politique et éthique se confondent ni se séparent, « sans confusion ni séparation » comme l’humain et l’Éternel en Yeshoua et en toutes celles et ceux qui accueillent avec lui l’Amour.

 

     le feu qu’on allume et maîtrise

     que l’on nourrit que l’on amuse

     à danser dans la brise

     est un renard qui feinte et ruse

 

     ses flammes rousses qui bondissent

     parfois plus haut que la haie vive

     et parfois se tapissent

     palpitant en l’âme craintive

 

     réveillent la très vieille histoire

     des forêts dévorantes et des foyers tranquilles

     courant éperdument ou rêvant doucement

     à ce qui s’élève et s’efface

 

     là-haut dans cette immense face

     où notre nuit allume mystérieux ses mille

     présences de signes et de sens

     au feu éternel en son jeu

 

4 septembre 2013

 

Il est difficile d’apprécier les intentions et les décisions d’un dirigeant politique : il faudrait avoir accès à toutes les informations dont il dispose, et bien davantage. Celles et ceux qui savent prier sont inspirés de répéter son nom en présence de l’Amour afin que l’Amour l’inspire.

 

« Inquiétante étrangeté » (inquiétante familiarité ?). Qui éprouve cette émotion a besoin d’aller voir un/e psychiatre. Notre condition habituelle (normale ?) est plutôt de ne pas trouver le réel étrange, de ne pas nous en étonner. Dommage : l’étonnement, la défamiliarisation, est la condition de la découverte scientifique et philosophique du réel. C’est la mise en route de la pensée, qui cherche les comment et les pourquoi, les causes, de ce que nos sens nous montrent.

Le regard scientifique s’étonne des généralités, des constantes pour découvrir des lois : Newton, dit-on, s’est étonné de voir les pommes tomber, non pas une seule pomme mais toutes et bien d’autres choses. En en recherchant la cause, il a découvert l’attraction universelle.

Le regard esthétique s’étonne des singularités : pourquoi cette pomme que j’ai sous les yeux ressemble-t-elle à toutes les pommes (sinon on ne pourrait pas lui donner le nom de pomme), mais surtout pourquoi ne s’identifie-t-elle pas aux autres pommes, pourquoi est-elle singulière, pourquoi est-elle elle-même et pas une autre ? Un/e philosophe de l’altérité positive de l’Être de l’être peut y voir un effet de cette altérité qui fait de chaque être un être unique et en relation avec tous les autres parce qu’il existe, parce que c’est un être. On peut y voir un des mille exemples de la relation entre les êtres, « sans confusion ni séparation ». Ainsi peut-on recevoir l’idée de Spinoza : « Plus nous connaissons les choses singulières, plus nous connaissons Dieu » (Éthique V, 24). Il s’agit de ce qu’il appelle une connaissance du troisième genre. (Le premier genre est la connaissance des objets par les sens, le second la connaissance des généralités par la raison, par la discursivité scientifique et langagière). Le troisième genre de connaissance est celui de la connaissance intuitive par ce que Pascal appelle le cœur. Pour Spinoza, on connaît ainsi les êtres en leur singularité à partir de la connaissance divine.

Selon l’intuition évangélique, connaître c’est aimer, aimer les êtres en leur singularité, comme l’Éternel les connaît. A commencer par les êtres humains, mais cela s’étend à tous les êtres auxquels nous avons affaire. (On peut imaginer l’impact écologique d’une telle connaissance).

 

     tu passes dans la rue    sans nom

     inconnu comme tous les autres

     dans le bain de la multitude

     te laves-tu ta solitude

     dans les grandes eaux du nôtre

 

     est-ce moi que je vois   serais-tu mon

     ombre se faufilant dans la foule

     cherchant à se perdre pour se trouver

     son je en quête de sa liberté

     dans le mouvement de la houle

 

     te rejoignant sans être toi

     ni sans te demander même

     comment ceux qui te connaissent te nomment

     sans m’étonner que tu sois homme

     ou femme je te connaîtrai    je t’aime

 

5 septembre 2013

 

Continuité / discontinuité. Humain / non-humain. Vieux problème que les diverses doxas abordent à leur façon selon l’imaginaire qui les gouverne. Quelles relations, parmi d’autres, entre l’humain et l’animal, entre l’humain et le végétal, entre l’humain et le minéral ? Quel est notre ressenti d’Occidental du XXI° siècle face à un cheval, un chêne, un rocher ? Une totale discontinuité ? Une certaine continuité ? C’est une question que nous ne nous posons pas généralement, tant nos relations avec le non-humain nous paraissent normales telles qu’elles sont. Notre attention à cette question peut cependant s’éveiller si nous avons la curiosité (par libido sciendi ou par agapè) de regarder ailleurs. Ailleurs dans l’espace et ailleurs dans le temps, dans le passé. Dans Par-delà nature et culture (2005), Philippe Descola propose une classification des relations que différentes cultures se sont imaginées avec le non-humain, particulièrement avec l’animal et le végétal, et cela selon le double aspect du visible et de l’invisible, du matériel et du spirituel. Il examine ainsi les positions de l’animisme, du totémisme, du naturalisme et de l’analogisme. Les deux premières envisagent une parenté spirituelle et le totémisme y adjoint une parenté matérielle, alors que les deux dernières envisagent une parenté purement matérielle à l’exclusion du spirituel:

                                                   spiritualité               matérialité

                        animisme                   +                                -

                        totémisme                  +                                +

                        naturalisme                -                                +

                        analogisme                 -                                +

Le naturalisme et l’analogisme sont d’obédience matérialiste : ils excluent la dimension spirituelle, l’âme, du monde non-humain, animal, végétal, minéral. Le totémisme nous apparaît, à nous Occidentaux, comme le plus étrange : comment pourrions-nous dire que nous sommes des aras, des ours ou des kangourous ? L’animisme est pratiquement aussi inacceptable pour la plupart d’entre nous. Il faut une sensibilité de poète pour envisager des relations d’âme à âme avec un cheval, un chêne, une montagne, une rivière…

« Naturalisme » est un mot qui couvre bien des sens. Dans son accord avec l’analogisme selon la classification de Descola, il a à peu près le sens philosophique de « doctrine  selon laquelle rien n’existe en dehors de la nature (et des lois qui la régissent et donc) qui exclut le surnaturel », l’âme des choses. L’analogisme reconnaît des correspondances entre l’humain et le non-humain, mais ces correspondances sont susceptibles de variations et de causalités diverses. La découverte de l’Évolution permet de justifier un certain analogisme par l’origine commune de l’humain et du non-humain, mais elle n’en fournit pas la cause qui ne peut être, pensons-nous ici, uniquement physique.

Au Moyen-âge l’Occidental ressentait davantage que nous ne le faisons sa proximité du non-humain, et certains des penseurs essayaient de l’exprimer. Ainsi, pour Alain de Lille (v. 1120-1203), « l’homme a une similitude avec toute créature : il existe avec les pierres, vit avec les plantes, sent avec les bêtes, pense avec les anges ». Mais à nous en tenir à cette phrase, nous pouvons le penser plus près de l’analogisme que de l’animisme. Qu’importe, il nous donne à penser.

 

     lumière aveuglante  soleil

     tu illumines

     l’abîme

     de tout ce que dans l’ombre l’œil devine et l’émerveilles

 

6 septembre 2013

 

Prophètes. Pour le commun des mortels, dans la France actuelle en tout cas, un prophète est « une personne qui prédit l’avenir, qui prétend révéler des vérités cachées au nom d’un dieu dont elle se dit inspirée ». La définition du Petit Robert semble sortie de la plume d’un lexicographe pour qui la prophétie ne peut être qu’une imposture (« prétend… dont il se dit… »). Cela correspond-il à ce que la Bible dit des prophètes, de Yeshoua en particulier ? Car Yeshoua n’a cessé de se présenter comme un prophète, et nombre de ses contemporains lui ont reconnu cette qualité.

Mais d’abord, on peut se rappeler que la prophétie, la voyance, l’inspiration sont des phénomènes partout répandus dans l’humanité, avec des variantes culturelles. Dans les trois religions monothéistes, la prophétie a cependant pris un sens limité et fait en conséquence l’objet d’une guerre. L’islam reconnaît les prophètes juifs, en particulier Yeshoua, annabi Issa, mais elle déclare que Mohammad est le dernier des prophètes, et qu’il a été annoncé dans l’Évangile.

Que dit des prophètes l’Évangile, le « Nouveau Testament » ? Les contemporains de Yeshoua attendaient un prophète. Certains ont cru le reconnaître en Jean le baptiste, mais il a nié l’être : « Es-tu le prophète ? Non » (Jean 1, 21). Pourtant les gens de Jérusalem le reconnaissaient comme un prophète (Matthieu 14, 5, Luc 20, 6). Yeshoua lui-même a dit de lui que c’était « un prophète, et plus qu’un prophète… le plus grand des prophètes » (Luc 7, 22, 26). Voilà pour le Baptiste.

Quid de Yeshoua ? Ses façons de faire, son style, évoquent chez celles et ceux qui le rencontrent la figure du prophète. Lorsqu’il montre à la Samaritaine qu’il la connaît bien alors qu’il la rencontre pour la première fois, la réaction de cette femme est de lui dire: « je vois que tu es un prophète » (Jean 4, 19). C’est que pour les contemporains de Yeshoua, un prophète est quelqu’un qui connaît ainsi les gens (par intuition ? par empathie ?) Lorsque Yeshoua se laisse baiser les pieds par une prostituée au cours d’un repas, son hôte se dit en lui-même : « Si cet homme était prophète, il saurait que cette femme est une pécheresse » (Luc 7, 39). Et Yeshoua lui montre qu’il sait bien à qui il a affaire, mais aussi qu’il devine les pensées de son hôte. Yeshoua est reconnu comme un prophète par l’aveugle-né à qui il a rendu la vue (Jean 9, 17), par la foule qui l’acclame à son entrée solennelle à Jérusalem : « La foule répondait à celles et ceux qui s’interrogeaient : c’est Yeshoua, le prophète de Natsèrèt en Galilée » (Matthieu 21, 11). Même ses tortionnaires savaient qu’on le tenait pour un prophète. Après lui avoir bandé les yeux , ils le frappent en disant : « Prophétise, dis-nous qui t’a frappé » (Luc 22, 64). Et Yeshoua sait qu’en se rendant à Jérusalem pour y mourir il y mourra en prophète comme ses prédécesseurs (Matthieu 23, 29-34). Il sait « qu’il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem » (Luc 13, 33).

Les miracles que Yeshoua est censé avoir accomplis l’ont fait reconnaître comme un prophète : après la résurrection de la fille de la veuve de Naïn : « un grand prophète s’est levé parmi nous » (Luc 7, 16), après la multiplication des pains : « vraiment, c’est lui le prophète qu’on attendait » (Jean 6, 14).

Lorsque Pierre prend la parole pour la première fois après la Pentecôte, il s’inscrit dans le sillage de la tradition prophétique en reprenant l’annonce du prophète Joël : « Sur mes serviteurs et sur mes servantes je répandrai mon esprit, et ils prophétiseront » et « David, en prophète, a annoncé que Dieu susciterait son descendant… » (Actes 2, 16-18, 30s).

Tout cela, et davantage, est bien présenté par L. Guyot sur son site Prophétie PasteurWeb.org. On a pu s’interroger sur ce que Yeshoua pensait de lui-même. Il semble bien qu’il se voyait avant tout comme un prophète.

 

Yeshoua, buveur de vin connaisseur ?! A Cana : « tu as gardé le meilleur vin pour la fin » (Jean 2, 10). « Le fils de l’homme… buveur de vin » (Luc 7, 34). « Ceux qui ont bu du vin vieux ne veulent pas du vin nouveau, ils disent que le vieux est meilleur » (Luc 5, 39). « Buvez… je ne boirai plus du fruit de la vigne avant que ne vienne le royaume de Dieu… » (Luc 22, 18).

 

     le sang de la vigne nous donne

     réjouissance

     et sens

     c’est l’amour enivrant qui chante sourit et pardonne

 

7 septembre 2013

 

Prophétie. La Bible ne réserve pas le titre de prophète à de rares personnalités. Est prophète celui celle qui est inspirée par l’esprit de l’Eternel. C’est ainsi, sans autre prétention, que Yeshoua se présente dans la synagogue de Natsèrèt pour lancer sa prédication de l’Evangile. « L’esprit du Seigneur est sur moi… », dit-il, reprenant une parole du prophète Isaïe (Luc 4, 18, Isaïe 61, 1). Et son échec dans son bourg natal est celui d’un prophète : « Un prophète est bien reçu, si ce n’est dans son propre pays, dans sa famille et chez les siens » (Marc 6, 4).

Les apôtres ne se présentent pas eux-mêmes en prophètes, sans doute parce qu’ils se pensent comme envoyés de Yeshoua pour répandre son message (c’est le sens du mot « apôtre »). Et cependant, dans son prêche inaugural, Pierre s’inscrit dans la tradition prophétique en citant Joël et David (Actes 2, 17-21, 25-28). Il insiste d’ailleurs sur le rôle de l’Esprit dans la vie et la mort de Yeshoua. Et il donne à penser que l’heure des prophètes est venue : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles prophétiseront… Sur mes serviteurs et sur mes servantes je répandrai alors mon Esprit, et ils prophétiseront » (Actes 2, 17-21, 25-28).

Les Actes mentionnent la présence active des prophètes à Jérusalem et dans les villes où est prêché l’Evangile. Ainsi des quatre filles de l’évangéliste Philippe. Ainsi d’Agabus qui, jouant le rôle prédictif que l’on attribue généralement aux prophètes, annonce qu’une grande famine va bientôt survenir sur toute la terre et, plus tard, annonce à Paul que « les Juifs de Jérusalem l’attacheront et le livreront aux non-Juifs » (Actes 11, 28, 21, 9, 11).

L’activité prophétique allait de soi au sein de la communauté primitive. Pour Paul elle faisait partie des dons de l’Esprit : « Qui a reçu le don de prophétie, qu’il l’exerce selon sa foi » (Romains 12, 6). « A l’un il est donné la parole de sagesse, à un autre celle de la science, à d’autres le don de la foi ou de la guérison, des miracles, de la prophétie, de parler en langues ou de les interpréter » (I Corinthiens 12, 8-10). Les prophètes viennent au deuxième rang, immédiatement après les apôtres (ibid. 28). Ils sont censés prendre la parole à tour de rôle dans les assemblées (I Corinthiens 14, 29). Et si Paul répète à l’envi que l’Amour compte plus que tout, il recommande cependant q