2014        

 

1er janvier 2014

« Sans contraires, pas de progression. Attraction et Répulsion, Raison et Énergie, Amour et Haine, sont nécessaires à l’Existence humaine » (William Blake, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 3). Qu’importe que Blake n’ait fait que retrouver l’intuition d’Empédocle reprise par Swedenborg, et qu’il lui ait donné une allure provocatrice révolutionnaire dans l’esprit de la Révolution française contemporaine (le texte du Mariage… est de 1790-1792). Il attire notre attention et nous invite à penser par sa simple formulation péremptoire.

C’est la sagesse cosmique qu’il nous propose, celle de l’humain premier cosmique en marche, en « progression » d’homo viator vers l’humain dernier en l’Agapè de l’Éternel (en qui les contraires s’annulent dans l’unité de l’absolu).

L’alternance du positif et du négatif de la vie peut nous inviter à avancer vers l’Amour agapè. Ainsi du plaisir attractif et de la souffrance répulsive. Nous en avons besoin quotidiennement pour ne pas nous arrêter et nous endormir sur le chemin et, plus largement, dans les grandes joies et les grandes douleurs de l’existence comme dans le plaisant et le déplaisant du jour après jour, du semaine après semaine, du mois après mois, de l’an après l’an.

Cela s’applique de la première enfance à la dernière vieillesse. Dans l’éducation donc, pour commencer. Aux parents qui accèdent à tous les désirs de leurs enfants et qui cherchent à leurs épargner tous les déplaisirs, on peut rappeler le vieux proverbe maintenant considéré chez nous comme obsolète : « Spare the rod and spoil the child » (Epargnez la baguette et gâtez l’enfant), « Qui aime bien châtie bien ».

Yeshoua a cru bon de souscrire en mashal à cette sagesse de l’alternance nécessaire des contraires : « Les gens de la présente génération ressemblent à ces enfants assis sur la place du marché et qui s’interpellent : « Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé; nous vous avons chanté des chants de deuil, et vous n’avez pas pleuré. Ainsi Yohanân le baptiste est venu, qui ne mangeait pas de pain ni ne buvait de vin, et vous avez dit qu’il était possédé d’un démon. Et puis est venu le Fils de l’homme qui mangeait et buvait, et vous avez dit : Regardez-moi ce gourmand, ce buveur… Mais la sagesse est justifiée par tous ses enfants » (Luc 7, 31-35).

 

Transdisciplinarité, concertation de toutes les approches du Réel, y compris des approches duelles telles que la psychanalyse et les neurosciences… (Re)découverte de  l’interpénétration de tous les aspects du Réel et donc de toutes ses interprétations. Déjà Pascal : « Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout » (Pensées, éd. Sellier, fragment 230, p. 168). Totalisme cosmique et conceptuel de Wole Soyinka. Et tout dernièrement, entre autres : « Le monde, un entretien de tout avec tout », du poète Christian Bobin. 

 

     l’équerre qui droite rassemble

     le ciel et l’horizon

     pousse cœur et raison

     à cheminer ensemble

 

     le point qui immobile unit

     la venue des deux lignes

     renvoie à l’infini

     le projet de leurs signes

 

     le discours de ses proportions

     de ses bras inégaux

     dit l’organisation

     du cosmos où le beau

     enchante toute architecture

     et toute mélodie

     et l’œil de leur lecture

     l’unique symphonie

 

     l’équerre dit de notre dame

     la seule cathédrale

     révélant le cristal

     invisible de l’âme

 

2 janvier 2014

On peut se plaindre des religions parce qu’elles ignorent l’élan créateur du temps. Elles ont les yeux rivés sur l’Origine, leurs rites le disent, qui réactivent des événements fondateurs. L’historien des religions Mircea Eliade a insisté sur cette vision du temps dans l’univers religieux. Entre autres : « Dans la religion… la périodicité signifie avant tout l’utilisation indéfinie d’un temps mythique rendu présent. Tous les rituels ont la propriété de se passer maintenant, dans cet instant-. Le temps qui a vu l’événement commémoré ou répété par le rituel en question est rendu présent, « re-présenté » si l’on peut dire, si reculé qu’on l’imagine dans le temps. La passion du Christ, sa mort et sa résurrection ne sont pas simplement commémorées au cours des offices de la Semaine sainte; elles se passent vraiment alors sous les yeux des fidèles. Et un vrai chrétien doit se sentir contemporain de ces événements transhistoriques puisque, en se répétant, le temps théophanique lui devient présent » (Traité d’histoire des religions, § 149). (Celles et ceux qui fêtent le Nouvel An, et tous les anniversaires, ont-ils conscience qu’ils mettent en œuvre et vivent le mythe archaïque de l’Éternel Retour ?).

La mentalité religieuse immémoriale que le christianisme a avalisée en continuant de faire fond sur elle dans sa liturgie, est liée à une conception erronée du temps, alors même que les prophètes d’Israël, et Yeshoua éminemment, ont tenté de propager leur expérience d’un dieu qui fait du nouveau, du jamais vu, de l’inédit, selon un processus de création continue. Si Yeshoua s’est distancié du sabbat en le désacralisant, c’est qu’il a eu l’intuition que son « Père » ne se repose jamais, contrairement à ce que dit le mythe de la Genèse qui fonde l’observance du sabbat (Genèse 2, 1-3, Jean 5, 9-17).

L’Église des prêtres, des rites, n’a pas suivi son fondateur; elle n’a pas saisi la révolution culturelle qu’il lançait. Elle continue de vivre (mais n’est-ce pas son gagne-pain ?) selon la mentalité religieuse archaïque, réticente à l’évolution, à la nouveauté. Elle ne peut penser la réforme qu’elle estime nécessaire (Ecclesia Semper Reformanda) qu’en termes d’un retour aux sources, à l’Origine. Les théologiens chrétiens ont beau répéter que le christianisme est passé du temps cyclique au temps linéaire, la liturgie chrétienne ne cesse de les contredire.

Nous avons pourtant une dette de reconnaissance à l’Église car, paradoxalement, la sacralisation de son fondateur nous permet d’accéder à l’Évangile qu’elle a également sacralisé et préservé précieusement (même s’il fut un temps, pas si éloigné, où l’Église catholique romaine en refusait à ses fidèles l’accès et le libre examen).

 

Dans sa première chronique 2014, le physicien Étienne Klein attire notre attention sur la question du temps, en particulier sur notre difficulté à aligner notre temps vécu sur le temps physique. Chaque coup d’œil à notre montre pourrait nous y aider, nous inviter à accueillir et intégrer le temps créateur, le temps de l’Éternel Aimer qui nous invite à cheminer vers l’Amour.

 

Interdisciplinarité. Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ont été parmi les premiers au XX° siècle à reconnaître et mettre en œuvre la symbiose de la littérature et de la philosophie.

 

     on dit que le compas

     fait la rondeur du ciel

     comme l’équerre fait

     le carré de la terre

 

     que ce soit vrai ou pas

     ses images sont belles

     qui au fond des bienfaits

     annoncent le mystère

 

     oui ma machine ronde

     tourne dit l’univers

     au ballet de mes ondes

     partout et toujours vers

     ce qui s’en va là-bas

     dans l’infini plus loin

     et jamais sur ses pas

     non jamais ne revient

 

     ton équerre est d’un temps

     mon compas de toujours

     qui va élargissant

     le cercle de l’amour

 

3 janvier 2014

On a dit du matérialisme de Denis Diderot que c’était un « matérialisme enchanté ». Était-ce pour s’en moquer ? Était-ce pour le rendre attractif, enchanteur ? A lire l’essai d’Élizabeth de Fontenay, on s’aperçoit que c’est une louange à celui qui a su « chanter la matière, la vie, la nature avec la pleine voix de la raison… en s’appuyant sur la science ». La position que défend Diderot face au matérialisme physico-chimique réductionniste d’Helvétius est en effet rationnelle et scientifique. Mieux, elle attaque le matérialisme physico-chimique (qui désormais règne en maître sur la science occidentale) au nom de la raison, du principe de causalité que ledit matérialisme ignore. Diderot entend « pouvoir démontrer rigoureusement, par l’expérience ou l’observation que… la sensibilité physique appartient aussi essentiellement à la matière que l’impénétrabilité, et la déduire sans réplique de son organisation… Pour lui, sans alcali et sans sable, il n’y a point de verre ; mais ces éléments sont-ils la cause de la transparence ? » (Réfutation de l’homme d’Helvétius, pp. 301s). On peut reconnaître dans cette argumentation ce qui a été argué ici au sujet de l’eau, à savoir qu’elle est plus que l’addition de l’oxygène et de l’hydrogène, et que ce plus doit avoir une cause. Dommage tout de même que Diderot n’ait pas fait fonctionner jusqu’à l’infini le principe de causalité et enchanté la philosophie de la cause première de la totalité.

Diderot en sa pensée réflexive s’est scientifiquement inscrit dans la pensée, plus intuitive sans doute, de la Grèce antique : « Eh quoi ! Tout est sensible ! » s’est écrié Pythagore. Depuis, il faut être poète pour oser dire avec Nerval : « A la matière même un verbe est attaché ». Toutefois les Occidentaux qui jugent que la pensée africaine n’est pas indigne de considération noteront avec intérêt que la reconnaissance et la prise en compte de l’âme des choses est au cœur de la philosophie cosmique de Soyinka.

Interdisciplinarité. Pythagore, mathématicien et philosophe (animiste). Diderot, philosophe et romancier. Beauvoir et Sartre de même. Bachelard au contraire a maintenu une cloison étanche entre sa science et sa rêverie poétique. Mais l’interdisciplinarité fait son chemin. Aujourd’hui, Jean-Marc Besse et Michel Lussault, géographes et philosophes… A quand la transdisciplinarité totale ?

 

L’Alléluia de Haendel, magnifique exultation pour l’Éternel, mais on y sent aussi la manifestation, la doxa, la gloire de la puissance et du règne que le christianisme continue d’attribuer à son image du Dieu tout-puissant (détruite pourtant par l’intuition évangélique de l’Éternel tout-aimant).

 

     de la pierre aux décombres

     avec ordre et mesure

     dans la magie des nombres

     tout est architecture

 

     mais la face qu’on voit

     ne peut rien sans l’esprit

     qui lui dit souviens-toi

     de ce qui te nourrit

 

     la prunelle qui joue

     de son incandescence

     ne doit d’être un bijou

     qu’à l’âme de son sens

     la racine profonde

     dans la terre du vide

     où elle vit et sonde

     et l’humus et l’humide

 

     c’est l’esprit qui perdure

     au royaume des ombres

     et l’ordre et la mesure

     y résident sans nombre

 

4 janvier 2014

Encyclopédie. Diderot et ses amis ont eu l’ambition de rassembler la totalité des connaissances de leur époque, étymologiquement « d’embrasser tout le cycle du savoir » (Le Petit Robert). Et ils ont voulu les articuler par de nombreux renvois des articles les uns aux autres, sentant que ces connaissances étaient interdépendantes. Un peu peut-être comme Pascal pour qui « les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout » (Pensées, éd. Sellier, fragment 230, p. 168). (Pascal scientifique, philosophe et théologien, adepte avant l’heure de la transdisciplinarité ?)

Il ne suffit pas cependant d’additionner les savoirs pour connaître la vérité de l’être en son unité, pas plus qu’il ne suffit d’additionner des molécules pour faire une cellule vivante. Il faut découvrir le secret de l’Être de l’être, certain/e/s diront, comme Paul, son mystère (Romains 16, 25) par quoi tout fait sens. C’est la raison de l’intérêt de la Spiritualité de l’altérité pour tout être et pour toute connaissance en leur relation plus ou moins proche, plus ou moins lointaine, avec Aimer. Il ne s’agit évidemment pas d’une relation de transcendance, de dépendance, de sujétion, ni non plus d’une relation d’immanence, de fusion qui s’avèrerait plus destructrice encore que la transcendance puisqu’elle ferait disparaître l’identité, l’eccéité des êtres. Il s’agit d’une relation d’intimité, « toi en moi et moi en toi ».

Le totalisme cosmique et conceptuel de la Spiritualité de l’altérité opère selon l’archétype de l’Incarnation chrétienne proposé par les théologiens du Concile de Chalcédoine de 451 : « ni séparation ni confusion », mais relation d’altérité intime dans l’agapè où s’équilibrent en leur tension la tendresse qui rapproche l’Être de l’être des êtres et le respect qui le distancie d’eux. (Les mots distance et proximité sont des images tirées de l’espace pour une réalité qui n’est pas dans l’espace puisqu’elle est spirituelle).

C’est selon cette relation ontologique que peut s’envisager et se mettre en œuvre au mieux la relation entre eux des différents savoirs par leur commune relation avec l’Être de l’être: physique et littérature et sociologie et occultisme et géographie et théologie et histoire et mathématique et et et…

 

     le châtaignier que l’on connaît si bien

     ou que l’on croit connaître

     dissimule son être

     fait du tout et du rien

 

     son port est tout à fait reconnaissable

     son tronc et son feuillage

     prennent leur air aimable

     à ceux de son lignage

 

     et à qui veut bien scruter ses secrets

     il livre des indices

     en ce qui apparaît

     de toutes ses prémisses

     dans le dénuement d’hiver de ses branches

     en grande liberté

     ici et là qui hanchent

     en pure égalité

 

     c’est ainsi que figures imposées

     tout comme figures libres

     se livrent exposées

     dans leur bel équilibre

 

5 janvier 2014

     lit de roses

     de perles

     l’aurore

     se lève illuminée par ton visage

 

     qui suis-je pour lever 

     les yeux de mon vieil âge

     sur ta jeune beauté

 

     battement de paupières

     un seul

     dehors

     suffit pour voir au ciel en toi l’éternité

 

Abraham, père de la foi ? Il n’a pas pu entendre la voix de l’Éternel puisque l’Éternel ne parle pas. Mais il a eu l’intuition inspirée par l’Éternel d’un idéal qui lui demandait de quitter son pays parce que la religion de ses ancêtres n’y répondait pas. Et il a accueilli l’esprit de l’Éternel avec une telle intensité que cela a changé sa vie. Il ne pouvait plus rien faire d’autre que marcher vers la perfection.

C’est cette intuition inspirée qui lui a fait comprendre que le temps des sacrifices humains aux divinités était révolu, qu’il ne devait pas offrir son premier-né comme le demandait la vieille religion. Plus tard d’autres inspirés de l’Éternel comprirent que les sacrifices étaient tous inutiles, que seul l’amour était digne de foi.

Telle fut la foi d’Abraham, celle qui fit de lui un juste vivant de la justice éternelle plus tard annoncée par Yeshoua comme la justice du Royaume des cieux, l’Évangile d’Aimer.

 

6 janvier 2014

Religions abrahamiques. Yohanân a mis en garde les gens de son peuple qui se réclamaient de leur filiation abrahamique : « Ne vous avisez pas de vous dire : nous avons Abraham pour père…  » (Matthieu 3, 9). Yeshoua a fait de même : « Ils lui répondirent : Abraham est notre père, et Yeshoua leur dit : Si vous étiez les enfants d’Abraham vous feriez les œuvres d’Abraham » (Jean 8, 39).

Pour Yeshoua, avoir la foi d’Abraham, c’est faire les œuvres d’Abraham. Ce n’est pas une question de filiation charnelle mais d’héritage spirituel, ce n’est pas une question de langage mais de vie. Lorsque Yeshoua dit : « Abraham a vu mon jour et il s’est réjoui » (Jean 8, 56), il fait savoir qu’il prolonge et accomplit la foi d’Abraham. Il en donne la vérité dernière dont il est le  témoin, la vérité spirituelle de l’Agapè, la vérité d’Aimer, Être de l’être.

De même il ne sert à rien de se dire disciple de Yeshoua pour l’être en vérité. Il ne sert à rien de répéter : « Seigneur, Seigneur », il faut « faire la volonté de l’Éternel », aimer comme Aimer aime en participant à son Amour par la force de son Esprit, la grâce, le Don (Matthieu 7, 21). Il n’est d’ailleurs pas nécessaire pour aimer ainsi de se référer à la personne de Yeshoua, lui qui s’est effacé pour laisser place à l’Esprit. Ne l’a-t-il pas dit, lui le « témoin de la Vérité » ? (Jean 16, 7, 18, 37). Où que l’on soit, qui que l’on soit, quoi que l’on pense, il faut et il suffit d’Aimer. Aime, et pense ce que tu veux.

 

En politique des Etats, la Spiritualité de l’altérité inspire une mutuelle intégration des peuples en une même nation s’ils le souhaitent, et de même une mutuelle intégration des nations en fédérations si elles le désirent. Unité dans la diversité, tel est son idéal européen et mondial, en toute logique de l’Agapè qui est respect et dilection en tension créatrice. L’idéal humain de la Spiritualité de l’altérité est celui de la plus grande eccéité des personnes dans leur intimité la plus forte. Cet idéal est celui du cheminement des couples, des familles, des groupes sociaux, des peuples, des nations, de l’humanité, et puis de la nature, du cosmos, des univers, selon l’esprit d’Aimer.

 

    

     l’approche de la cataracte

     accélère la marche

     quand l’âge se contracte

     en ton vieux patriarche

    

     n’hésite pas    conduis sa barque

     aux mouvements de l’âme

     dans la ligne qui s’arque

     sache alterner les rames

 

     saisis en chaque instant qui passe

     sur la rive du large

     la beauté de la grâce

     où les oiseaux émargent

     à l’ombre comme à la lumière

     et saluent ton passage

     immobiles sur terre

     avant leur décollage

 

     après la cataracte l’eau

     en son flot éternel

     emmène ses bateaux

     en aventures nouvelles

 

7 janvier 2014

Intégration ? Oui, intégration mutuelle où chacun/e ne considère pas ce qu’elle il va perdre, mais ce qu’elle il va gagner. La fréquentation de l’autre en sa différence est une invitation à approfondir sa propre identité, à en découvrir et reconnaître la pure eccéité, sachant que cette eccéité est altérité positive, existence par l’autre et pour l’autre. C’est l’eccéité de l’Eternel/le : Elle/Il existe par et pour sa relation d’altérité d’Être de l’être infini à tous les êtres finis. C’est cela sa vie, son mouvement et son être, et Elle/il nous invite à y entrer en partage.

Concrètement, frayer avec des personnes d’une autre culture, que l’on soit immigrant ou natif, sur sa propre terre natale ou sur la terre natale de l’autre, non dans la crispation sur soi mais dans l’ouverture aux autres, mène à un approfondissement et aussi à un élargissement de ses propres valeurs. Selon le principe de l’éclectisme sélectif : adopter parmi les valeurs, les idées, les actions des autres ce qui, en les prolongeant, peut s’accorder avec nos propres valeurs, idées et actions : emprunter aux autres ce qui nous permet de grandir extérieurement et de nous approfondir intérieurement (et écarter ce qui, pour le moment en tout cas, ne le permet pas). Selon l’image du puzzle que l’on assemble. Chacun/e d’entre nous est un puzzle à construire pour se découvrir et croître, en relation avec l’autre, idéalement avec tout l’autre.

 

Ces dames qui exhibent leurs jambes, leur gorge, etc. devraient tout de même savoir qu’elles excitent ces messieurs. Élémentaire, mon cher Watson. Élémentaire et instinctif : l’instinct qui dévoile appelle l’instinct qui couvre. Qui ose penser sait où et quand se dévoiler ou couvrir, maître/sse de son instinct. Qui aime de l’amour éternel met ses instincts au service des autres, passant de la mort à la vie (I Jean 3, 14).    

     les nuages voyagent en silence

     tout absorbés par la reconnaissance

     de l’air qui les transporte

     au pays des vivantes et des mortes

 

     pourquoi les regardes-tu s’en aller

     avec aisance dans leur monde ailé

     comme si ton désir

     était là-bas avec eux de mourir

 

     tu le sais bien ils sont nés de la mer

     et leurs lointains ancêtres étaient les frères

     de tes lointains ancêtres

     dans l’infinie famille de nos êtres

     où l’alouette et la taupe s’appellent

     dans le secret de la patte et de l’aile

     pour la terre et pour l’air

     avec ta chair aussi dans le mystère

 

     si tu ne peux voler marche en silence

     attentive parfaite à la présence

     afin de reconnaître

     ce qui invite à mourir à renaître

 

8 janvier 2014

« Chaque conscience poursuit la mort de l’autre », dit Hegel. Lucidité ? Pessimisme ? Expression d’un ego malheureux ? D’un prophète violent proclamant la misère de l’homme ? On peut multiplier les interprétations. La question est aussi : Pourquoi répète-t-on cette citation ? Pourquoi Simone de Beauvoir l’a-t-elle placée en épigraphe à L’Invitée ? Elle peut faire penser à La Rochefoucauld parlant de l’intérêt qui selon lui gère toutes les pensées et tous les actes des humains. Et, tout près de nous, à Raphaël Enthoven qui va répétant depuis quelque temps sur un ton désinvolte que « ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est l’égoïsme », ou quelque chose de ce genre.

Oui mais il y a la compassion, la miséricorde, la « prise des entrailles » de l’Évangile, le terme grec splagkhna traduisant un mot hébreu qui, dit notre frère François, « rappelle le sein maternel : la mère, en effet, ressent une réaction toute particulière face à la douleur de ses enfants. C’est ainsi que Dieu nous aime, dit l’Écriture » (La joie d’évangéliser, p. 42). Ainsi Isaïe : « Une femme peut-elle oublier l’enfant qu’elle a allaité, peut-elle ne pas être émue de compassion pour le fils de ses entrailles ? Si elle peut l’oublier, moi je ne puis t’oublier » (49, 15). Le Coran utilise le mot arabe correspondant pour introduire chaque sourate : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux« . Dans le mashal du Bon Samaritain, l’Évangile fait de la compassion la base charnelle de l’altérité positive, du mouvement vers l’Esprit, vers l’Agapè. Il l’attribue à Yeshoua lui-même (Marc 6, 34, 8, 2, Luc 7, 13…) Cette compassion, cette prise des entrailles maternelle attribuée par les Prophètes à l’Éternel en fait un idéal de l’humain censé avoir été créé à son image. Yeshoua la donne comme l’image du nouvel amour du prochain désormais étendu à tout autre comme autre.

L’humain est capable de compassion envers l’autre, il peut ne pas « poursuivre la mort de l’autre » mais sa vie au contraire, échapper à son égoïsme et faire acte d’altruisme. Il peut prendre conscience que « le désir de posséder, com-prendre et dominer » l’autre doit disparaître pour faire place à l’amour inconditionnel de tout autre, de tout être. Il peut reconnaître avec Yeshoua que cet amour est la perfection de l’Éternel et s’inviter à être « parfait comme l’Éternel est parfait » (Matthieu 5, 48).

Pour Yohanân, répondre à cette invitation, c’est rompre avec « le monde » (I Jean 2, 15s), les forces cosmiques, nécessaires à la marche du monde mais incapables de progresser sans l’inspiration de l’esprit de l’Éternel.

Si le pessimisme de Hegel nous fait rechercher l’Amour parfait « avec crainte et tremblement » parce qu’il n’est pas à la portée de notre être centré sur soi, il se voit compenser par la certitude qu’Aimer peut « opérer en nous le vouloir et le faire » de l’Amour si nous lui demandons son esprit (Philippiens 2, 12, Luc 11, 13).

 

Admettre la théorie de l’Évolution, c’est logiquement admettre la théorie de la perfectibilité humaine, mais c’est l’admettre à son rythme : pas plus que la matière n’a produit la vie en un jour, la vie n’a produit homo sapiens en une nuit. Au fil du temps, au cours de la préhistoire puis de l’histoire, des humains ont dû apparaître, mutants inspirés dont la sagesse a pu rayonner et encourager l’humanité à marcher vers la perfection. Parmi celles et ceux dont le souvenir ne s’est pas effacé : Abraham, Lao Tseu, Bouddha, Yeshoua, Rabi’a al Adawiyya…

De mille en mille générations, avec des stagnations et des reculs, la perfectibilité humaine est entre les mains des femmes et des hommes qui accueillent l’esprit « planant sur les eaux » de l’univers (Genèse 1, 1), l’esprit d’Aimer.    

 

     dans l’ombre d’un souvenir se diffuse

     le parfum d’un jardin

     un soir d’été

 

     ce n’est pas le regret d’avoir été

     d’avoir fui le destin

     pour une muse

 

     c’est la joie de sentir que la mémoire

     peut garder bien vivante

     une senteur

     qu’elle retrouve toute la fraîcheur

     des elfes qui enchantent

     la paix du soir

 

     ils sont là qui attendent ta présence

     à leur présence assoupie dans l’immense

     pour t’apprendre la rose du sens

 

9 janvier 2014

Parler aux pierres comme le faisait Hildegarde de Bingen (1098-1179) suppose avoir une expérience et une intuition de ce qui pour Denis Diderot (1713-1784) devait être le fruit d’un raisonnement scientifique : Il donnait l’exemple du verre qui montre par la transparence qu’il manifeste qu’il est davantage que ses ingrédients. Ce davantage révèle la présence d’une force, une force physiquement indétectable. Élizabeth de Fontenay a qualifié le matérialisme de Diderot d’enchanté, elle aurait mieux dit d’animiste. Ce matérialisme rejoint en effet l’animisme africain pour qui la matière est autant psychique que physique, pour qui le fer est un dieu. C’est Ogun chez les Yoroubas forgerons, mécaniciens, agriculteurs, routiers, soldats, écrivains… Tous les Yoroubas fidèles à leur tradition qui touchent du fer, que ce soit celui d’une machette, d’une clé à molette, d’une charrue, d’un camion, d’une arme, d’une plume… touchent Ogun, et ils pensent et agissent en conséquence. Diderot n’était pas de religion animiste, mais il était de science animiste, lui qui connaissait « la sensibilité générale de la matière ». Il peut nous donner à penser.

L’irrationalité de la pensée matérialiste physico-chimique qui ne reconnaît pas la présence nécessaire d’une force psychique agissant dans les transformations de la matière pourrait nous donner l’audace de penser la science plutôt que de simplement la croire (tout comme il est bon d’oser penser la religion plutôt que de la croire). Il n’existe pas de raison irréfutable d’admettre tout ce que disent les scientifiques. Ils nous persuadent – peut-être certains le croient-ils eux-mêmes – que ce qu’ils pensent avoir découvert au XX° siècle est définitif, tout comme le pensait de ses propres connaissances la communauté scientifique du XVI° siècle, et sans se demander ce que pensera celle du XXII°.   

Lorsque Paul parle des « éléments du monde auxquels nous étions assujettis, stoikheia tou kosmou » ( Galates 4, 3, 9), on peut se demander s’il ne s’agissait pas d’êtres psychiques autant que physiques dans l’antique vision du monde des Grecs. Le petit Dictionnaire Grec-Français du Nouveau Testament dit que ce sont « plutôt des puissances à l’œuvre dans le monde matériel que les éléments matériels qui constituent l’univers » (p. 140).

 

     que viens-tu faire ici    ton heure

     si tôt serait-elle venue

     ton chant    était-ce bien ton chant aux arbres nus

     ce printemps impromptu

 

     ta voix était toute semblable

     à celle des années passées

     trop pure au fond de l’air pour être menacée

     par un temps même dissemblable

     aux autres dispensé

 

     tu es de ceux qui savent suivre

     la liberté des éléments

     du monde en leurs projets d’amantes et d’amants

     ou de guerriers sobres ou ivres

     presque éternellement

 

     je t’attendrai sans impatience

     sûre que tu nous reviendras

     en je ne sais quel temps infaillible sauras

     au bout de l’immense silence

     nous redonner ta joie

 

10 janvier 2014

Il est sans doute regrettable que les matérialistes réductionnistes, ceux pour qui seul existe le physico-chimique, croient que leur monisme s’oppose à un dualisme inacceptable alors qu’en vrai il s’oppose à un autre monisme. Car l’âme des êtres n’est pas séparable de leur corps, la moindre particule physique est également psychique, toute matière est animée.

Le problème du passage des atomes aux molécules et des molécules aux cellules vivantes est de savoir quel est le rôle du psychisme dans l’acquisition de nouvelles propriétés. Sans doute un rôle d’information et de coordination dont le physique est de lui-même incapable à cause de sa localisation, localisation dont le psychisme est exempt. Mais comment les âmes, les psychismes, s’unissent-elles dans la création d’êtres plus complexes et se désunissent-elles dans le retour à des êtres moins complexes (dans la désagrégation d’un corps à la mort par exemple) ?

La pensée sémitique, celle que l’on trouve dans la Bible, peut-elle nous éclairer ? Elle nous dit que l’humain est corps, âme et esprit. L’esprit serait-il la cause de l’union complexifiée des molécules et des cellules ?  Et le responsable de l’Évolution néguentropique ? L’esprit ? Le souffle éternel de l’Éternel agissant en une « création » continue comme le suggère l’intuition de Yeshoua pour qui son « Père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17).

La matière est énergie condensée, ramassée, et quelle énergie ! : E = mc2. Énergie latente, « sensibilité inerte » (Diderot) à la disposition de l’esprit qui l’a créée.

N’admettre aucune idée nouvelle qui ne soit intégrable à ma pensée établie en sa cohérence, aucune pièce qui ne trouve à s’intégrer à mon puzzle (éclectisme sélectif).

 

     elle gênait    il ne reste plus rien

     de la maison qui songeait dans les chênes

     à peine surprend-on chez ceux-là qui demeurent

     un vide où leur respect des murs

     écartait d’eux la crainte d’une gêne

 

     le souvenir de ce qui fut leur bien

     pourtant remue encore au cœur de celles

     de ceux qui y grandirent respirèrent

     ces odeurs qui imprègnent la vie et la terre

     des âmes sur leur balancelle

 

     de chaque lieu qui a perdu les siens

     se relance un passé inoublié

     de cet espace parcouru par l’inconnu

     qui écoutant les voix qui se sont tues

     dans le vide s’y trouve relié

 

     lorsque tu sentiras l’appel du rien

     tu sauras que demeure en l’éternel

     la vie de ces maisons à jamais disparues

     si tu vas t’appuyer au chêne nu

     qui vibre encore de ses appels

 

11 janvier 2014

Dans la mesure où il est mû par « le monde », « les éléments du monde », l’humain premier cherche à « dominer, com-prendre, posséder » l’autre. C’est dans le couple que cela s’avère d’abord, et, dans notre civilisation patriarcale, c’est monsieur qui « domine, com-prend, possède » dans la mesure où madame ne résiste pas. Heureusement tout de même que ce schéma de l’égoïsme pur qui « poursuit la mort de l’autre » est corrigé par l’amour, l’empathie positive instinctive, eros philia, avant qu’agapè, dans le meilleur des cas, prenne le relais.

 

Les vivants, « tu leur retires l’esprit, ils meurent et retournent à la poussière… Tu envoies ton esprit, tu crées, tu renouvelles la face de la terre » (Psaume 103/104, 30). L’auteur de ce psaume a l’idée que la création (et la destruction) des êtres et des choses, c’est maintenant en permanence, non à l’origine comme le dit le texte de la Genèse rédigé par un prêtre qui fondait ainsi le sabbat sacré. Yeshoua n’a pas été le premier à mettre en doute cette version des faits. Le second Isaïe (chapitres 40 à 55) s’est gentiment moqué, en prophète, de la version sacerdotale de la création et de sa reprise par l’auteur de l’Exode pour qui le septième jour l’Éternel « s’est reposé, a repris haleine » (Exode 31, 17). Pour Isaïe, l’Éternel « ne s’est ni épuisé ni fatigué » (Isaïe 40, 28). Yeshoua l’a compris aussi et il a pu prendre ses distances avec le sabbat des prêtres (cela ne leur a pas plu) : « Mon père ne cesse d’agir… le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait lui-même. Il va lui montrer des choses plus grandes, et vous en serez stupéfaits » (Jean 5, 17, 20). Vous allez voir ce que vous allez voir !

Ce long psaume passe en revue avec enthousiasme l’action permanente de l’Éternel, à qui sont attribuées toute l’intelligence, la beauté, l’excellence déployées sous nos yeux tous les jours dans le monde : la lumière, le ciel, les nuages, le vent, les éclairs, la terre, l’océan, les montagnes et les vallées, les sources et les torrents, les animaux sauvages qui s’y abreuvent, les ânes aussi, les oiseaux qui nichent dans les arbres de leurs rives et chantent dans leur feuillage, l’herbe qui nourrit le bétail et les plantes dont se nourrissent les humains, « le vin qui réjouit le cœur des humains, l’huile qui fait briller leur visage et le pain qui fortifie leur corps », les cèdres du Liban et leurs oiseaux, les cyprès, demeures des cigognes, les hautes montagnes où vivent les bouquetins et les rochers où s’abritent les damans, la lune qui fournit un calendrier et le soleil qui « sait quand il doit se coucher : à la nuit où les animaux des forêts se mettent en chasse, les lionceaux… jusqu’à son retour où ils rentrent dans leurs tanières et où les humains se mettent au travail…, la terre, la mer qui grouille de vie, la mer que les bateaux sillonnent et où habite le grand monstre Léviathan…

Tout pour ce psalmiste est l’œuvre de l’Éternel tout au long du temps, soit qu’il donne son esprit, soit qu’il le retire. C’est l’esprit d’Aimer qui inspire le mouvement des univers, leur apparition, leur évolution et leur disparition, et en chacun d’eux la marche de l’énergie vers la matière, de la matière vers la vie, de la vie vers la conscience et vers la liberté de participer à son œuvre éternelle dans l’amour.

Penser et vivre le temps en chaque heure de vide et de silence, « dans la montagne pour prier », face à face avec l’infini de l’Être de l’être. Reconnaître l’élan invincible du temps destructeur et créateur, ici maintenant partout toujours. Heureuses heureux celles ceux qui savent affronter l’ennui de leur chambre, le rien, et appeler l’esprit afin de participer à l’œuvre de l’Éternel.

 

     cette pierre qui vibre dans la main

     sent-elle comme elle est sentie

     sa face n’est pas une peau

     sa chair est sans entrailles

     immobiles sont ses reins

 

     si cette pierre peut faire du bien

     à celle qui s’y convertit

     comme dans un baptême d’eau

     pourquoi penser qu’il faille

     lui demander son lien

     avec ce qui dans tout notre univers

     communie en une origine

     unique jusqu’à la dernière

     étoile à la limite

     de l’horizon d’attente

 

     c’est que la main qui veut être sincère

     scrute les secrets en gésine

     de l’élan qui guide la terre

     et fait qu’en tout ce qu’elle imite

     il faut bien que la pierre sente

 

12 janvier 2014

 

« La joie n’a pas de cause » (Clément Rosset). Vous entendez ça ? Ignorer le principe de causalité, c’est partir à la dérive de l’irrationnel. Plutôt que d’affirmer péremptoirement qu’une chose n’a pas de cause et de nous mettre ainsi la tête dans le sable, de stériliser notre recherche, il nous faut penser, penser, penser et nous mettre en quête des causes, au premier chef des causes de ce que nous jugeons important. Et quoi de plus important que la joie ?

Oui, mais quelle joie ? Quelle cause pour quelle joie ? Il suffit de consulter Le Petit Robert pour se rappeler que le mot « joie » est polysémique (comme tant d’autres) : « allégresse, exaltation, ivresse, jubilation, ravissement, béatitude, extase, gaieté, liesse, réjouissance, plaisir, satisfaction ». Il aurait pu ajouter : satisfaction, félicité, transport, enchantement, enjouement, jouissance, contentement, émerveillement… et autres quasi-synonymes. Les joies sont diverses : celle que l’on trouve auprès des filles de joie n’est pas celle que trouvent les mystiques dans leur recherche de Dieu, ni celle des Spinoza dans leur quête de sagesse. 

La joie dont parle le psalmiste, celle dont parle aussi Yeshoua, c’est la joie éternelle, celle que l’on reçoit de l’Éternel parce que c’est sa joie. Et c’est une joie indissociable de sa cause parce que c’est celle de l’Être de l’être, la joie ontologique dont toutes les autres dérivent ou s’approchent.

La joie du psalmiste est liée à la présence et à l’action de l’esprit de l’Éternel : »Fais-moi entendre des chants d’allégresse et de joie… Renouvelle en mes entrailles un esprit prêt. Ne me rejette pas de ta présence, de ta face, ne me retire pas ton esprit saint. Rends-moi la joie de ton salut, soutiens-moi d’un esprit généreux » (Psaume 51, 10-14).

L’Évangile nous invite à passer de (la joie de) la chair à (la joie de) l’esprit (Jean 3, 3-6), car « la chair ne sert à rien, c’est l’esprit qui donne la vie » (Jean 6, 63). Il nous fait la promesse de recevoir la joie inaliénable, la joie pleine, celle de Yeshoua lui-même : « Votre cœur se réjouira, et votre joie personne ne pourra vous la prendre… Demandez en mon nom et vous recevrez, afin que votre joie soit entière… Je dis ces paroles dans le monde afin qu’ils aient en eux ma joie, une joie complète » (Jean 16, 22, 24, 17, 13).

 

     comme la poésie la peinture niaise

     faucon avant qu’il ne devienne une arme

     et ne perde affaité son innocence

 

     lorsque les mots s’assoient entre deux chaises

     ils donnent à penser le vide d’où émanent

     la nouvelle beauté en sa naissance

 

     lorsque la main du peintre prend ses aises

     elle lui donne à voir au fond de l’âme

     tout ce dont il n’avait pas connaissance

 

13 janvier 2014

Immense intime toi. Tu es transcendance et immanence, et ni transcendance ni immanence. Tu es présence, mais aucun mot ne peut vraiment la dire. Le « toi en moi et moi en toi » de Yeshoua est au plus près de la réalité, mais ce « en » ne peut être spatial. Tu es plutôt « présence à » que « présence en ». Même si l’on parle d’expériences de toi, les mots « expérience » et « toi » sont déficients, car ce sont des expériences qui ne sont ni sensibles ni intellectuelles ni imaginatives, même si certaines expériences sensibles, intellectuelles, imaginatives en peuvent être des imaginaux. Et le « toi » que l’on t’adresse n’est pas le « toi » que l’on adresse à un humain, qu’il soit enfant, adulte, vieillard, femme, homme, amie, ennemie, que ce soit un « toi » tendre ou violent, indifférent ou passionné… Tu es toi tout de même, tu es même le toi le plus vrai, l’origine de tous les « toi », leur archétype, leur modèle. Immense intime.. Immense intime.. Immense intime..

On dit que ne pouvant célébrer la messe parce qu’il n’avait ni hostie ni vin au milieu d’un désert de Chine, le prêtre Pierre Teilhard de Chardin pensa à célébrer la « Messe sur le Monde », offrir « l’Hostie totale de la Création ». Quelle vérité dans cette pensée et dans cet acte ? Le catholicisme interprète le « ceci est mon corps, ceci est mon sang » de Yeshoua à son dernier repas comme une transsubstantiation (une transformation de la sub-stance au sens aristotélicien, non de l’apparence). Mais cette action du prêtre que l’incroyant peut accepter comme imaginaire, cette « présence réelle » que vit le croyant, est vraie au sens  de la présence ontologique de l’Être infini à tous les êtres finis. La messe sur le monde de Teilhard n’est pas une extension de la messe et de sa consécration de l’hostie. C’est la consécration de l’hostie qui devrait attirer l’attention sur la présence réelle de l’Eternel à toutes choses, la présence de l’Être de l’être à tout être. Thomas d’Aquin ne le pensait-il pas ? « Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toutes choses, intimement ». On aurait pu l’accuser de panthéisme, comme le fut Teilhard.

Tu es, Aimer, autant qu’à l’hostie consacrée, présent à cet ordinateur et à ces doigts qui maintenant ici écrivent ces mots, présent à l’air qui entre en mes narines et qui en ressort après avoir nourri les moindres recoins de mon corps, présent à cet air qui dehors fait danser les arbres et marcher les nuages… présent à toutes choses. D’une présence d’Amour, de pure altérité, de pure liberté…  indicible.

Silence, c’est dans le silence, le vide, l’absence… que nous pouvons au mieux prendre conscience de ta présence partout et toujours, toi notre Joie.

 

Là où Paul a écrit « Christ », nous pouvons lire « Amour », ou « Aimer ». Christ n’est pas le Yeshoua physique, charnel, mais l’imaginal d’Aimer, « l’image du Dieu invisible » (Colossiens 1, 15). Il n’est pas le nom du centre de la foi, le fondement de ce christocentrisme qui sépare les chrétiens du reste de l’humanité comme le font par d’autres moyens toutes les religions avec les horribles conséquences que l’on connaît lorsqu’elles revendiquent chacune d’être la seule vraie. Il est l’Amour universel que les chrétiens approchent sous l’une de ses images, comme d’autres l’approchent sous l’image de Shiva, ou sous celle de Pachamama, ou sous celle d’Obatala…   

 

     tu traverses si lentement

     l’allée dallée

     que je ne vois du mouvement

     filé glissé

     que l’élan l’aboutissement

 

     quelle allure    à quelle vitesse

     le temps pour toi

     comme pour nous en sa tendresse

     et son émoi

     conforme en chacun son ivresse

 

     celui qui fait de la lumière

     la plus rapide

     le mesure de la matière

     en ses bolides

     nous impressionne sur la terre

 

     en toi aussi presque immobile

     il nous émeut

     et comme en la lune tranquille

     ce que tu veux

     est avec l’espace l’idylle

 

14 janvier 2014

Découvrir que le prophète Isaïe (40, 28) critique le récit sacerdotal de la Genèse (2, 3), c’est découvrir que la Bible n’est pas la parole de Dieu au sens où l’Église l’enseigne dogmatiquement. La découverte de la pluralité des sources du  texte de la Création, yahviste, élohiste et sacerdotale,  en est la confirmation. Les rédacteurs de la Bible n’étaient pas forcément d’accord, et leurs contradictions donnent à penser.

La question des sacrifices a été une pomme de discorde entre les prêtres, évidemment partisans de leur maintien, et les prophètes, qui en découvraient le caractère archaïque et l’inutilité. Le Psaume 51 est un exemple de cette tension : »Tu ne désires pas le sacrifice, autrement je t’en offrirais. Tu ne fais pas tes délices des holocaustes. Les sacrifices à l’Éternel, c’est un esprit brisé, un cœur brisé et contrit. Tu ne les méprises pas, ô Éternel. » (versets 16-17). Mais quelqu’un a cru bon d’ajouter : « Dans ta grâce, fais du bien à Sion, construis les murailles de Jérusalem. Alors tu prendras plaisir aux sacrifices de justice, aux holocaustes, aux victimes entières. Alors on offrira des taureaux sur ton autel » (versets 20-21).

La lutte qui oppose les prêtres et les prophètes s’est poursuivie avant et pendant la prédication de Yeshoua. Elle a continué dans l’Église, avec violence pendant des siècles et maintenant à fleurets mouchetés. On ne peut plus faire taire les prophètes, mais on peut encore les taire, plus difficilement tout de même depuis que les réseaux de communication se sont développés sur l’Internet.

Yeshoua le prophète a été mis à mort par la décision des prêtres. Dès le début de sa prédication il a rencontré l’hostilité la plus violente en se présentant comme un prophète à la suite d’Isaïe : « L’esprit du Seigneur est sur moi… » (Isaïe 61, 1s, Luc 4, 18). « Entendant cela, tous ceux qui se trouvaient dans la synagogue furent remplis de colère. Ils se levèrent et le poussèrent hors de la ville jusqu’au bord de la falaise de la colline où elle est bâtie pour l’en précipiter » (versets 28-29). Yeshoua réussit ce jour-là à échapper à la vindicte de la puissance religieuse, mais il avait été prévenu. Trois années plus tard, alors qu’il se rendait à Jérusalem, il savait qu’il allait s’y faire tuer : « C’est à Jérusalem qu’un prophète doit périr » (Luc 13, 33), à « Jérusalem qui tue les prophètes » (Matthieu 23, 37).

La Pentecôte devait être la grande inspiration prophétique de l’Église, mais l’Esprit fut rapidement récupéré au service du pouvoir sacerdotal : Pierre lui attribua la mort d’Ananias et Saphira censés lui avoir menti (Actes 5 1-11). Pouvez-vous imaginer Yeshoua faire une chose pareille ? Pierre a fait de l’esprit un pouvoir de vie et de mort alors qu’il est une inspiration à aimer. L’Éternel Amour est sans pouvoir. L’histoire de l’Église a connu la mise à mort de prophètes comme de celles et ceux qui refusaient ses lois : Jean Hus (1415), Savonarole (1498) et pas mal d’autres. Pendant trois siècles, approximativement de 1200 à 1500, le pouvoir sacerdotal s’est montré impitoyable envers celles et ceux qui s’opposaient à lui. Il a exigé au Concile de Latran présidé par Innocent III que les rois fassent le serment d’exterminer les hérétiques. En France Louis IX (saint Louis !) fut le premier à prêter ce serment en 1226 et Louis XVI le dernier en 1774. Il a fallu la Révolution pour y mettre fin.

Il est bon de ne pas ignorer ces choses, non pour taper sur l’Église et bouffer du curé, mais pour encourager au retour à l’Évangile de Yeshoua. N’est-ce pas le programme de notre frère François : « réévangéliser l’Église » ?

    deux mouettes blanches

     un instant balancent

     ici et là

     fluide

     l’espace qui les aime

 

     hâte-toi absorbe

     le jeu de leurs orbes

     entrelacés se

     dérobe

     au regard qui les aime

 

     seule la mémoire

     encore s’enchante

     de leur duo

     dévot

     de l’esprit qui les aime

 

     entre dans le vide

     au silence sois

     en elles le vol

     au sol

     de tout ce qui les aime

 

15 janvier 2014

Éloge de la vengeance (Michel Erman 2012). Avant même d’avoir lu le livre, on peut, comme toujours, penser le titre. le « de » peut s’interpréter ici au moins de deux façons légèrement différentes. L’auteur va-t-il faire l’éloge de la vengeance ou va-t-il proposer une sorte de prosopopée dans laquelle la Vengeance, personnifiée comme la Némésis grecque, fera son propre éloge et plaidera sa cause devant les juges que nous sommes ? Et puis, qu’est-ce qu’un éloge ? Et surtout, qu’est-ce que la vengeance ? Quel rôle joue-t-elle dans les sociétés humaines ?  

Tout au long des pages, nous sommes invités à penser en écoutant l’autre (Un/e disciple d’Aimer écoute toujours les autres afin de mieux les connaître dans l’Amour.) Et peut-être aussi, par éclectisme sélectif, pourrons-nous retenir chacun/e dans notre grand puzzle personnel ce qui va lui faire mieux apprécier cheminement de l’Évolution et y prendre mieux notre part. La vengeance a-t-elle encore une place dans nos vies ?

L’idéal évangélique, s’il nous tient à cœur, si nous le faisons nôtre, nous fait nécessairement réagir. La vengeance y est bannie au profit du pardon, de l’amour agapè qui pardonne toujours. Si l’amour agapè est le cœur de l’intuition évangélique, le pardon qui en est indissociable doit l’être aussi. William Blake l’a compris. Il le répète dans sa Jérusalem : « L’esprit de Jésus c’est le pardon continuel… L’amitié ne peut exister sans le Pardon continu des Péchés… La Religion de Jésus, le Pardon du Péché, ne peut jamais être la cause d’une guerre ni d’un seul Martyre, et ceux qui martyrisent les autres (qui exterminent les hérétiques ?) et qui causent la Guerre sont les Déistes, qui ne peuvent pardonner le Péché. La Gloire du Christianisme c’est de vaincre par le Pardon » (planches 3 et 52).

L’insistance de l’Évangile sur le Pardon dans l’Amour se justifie par l’intensité du désir de vengeance, de la bouffée de désir de vengeance qui nous saisit et menace de nous étouffer lorsque nous sommes victimes d’une offense, d’une violence, d’un crime… Cela fait partie intégrante de notre nature d’humains premiers. La question est donc de savoir comment l’on passe de l’humain premier à l’humain dernier, du monde des forces cosmiques de la philia et du neïkos, d’eros et thanatos, à l’Agapè éternelle.

La sagesse humaine, nous dit Pascal, a su tirer « ses règles admirables de police (d’ordre, de loi), de morale et de justice de la concupiscence » (c’est-à-dire de la libido sentiendi, sciendi et dominandi, du « monde » au sens de I Jean 2, 16). Dans le domaine de la vengeance, la loi du talion a été une première étape. Lamech avait pu dire : « Ô épouses de Lamech, écoutez-moi bien ! Oui, j’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. Oui, Caïn est vengé sept fois et Lamech soixante-dix-sept fois » (Genèse 4, 23s). La Loi du talion a donc été un progrès : « Un œil pour un œil…  » et pas plus (Exode 21, 24, Lévitique 24, 20, Deutéronome 19, 21). Et puis, au fil des siècles, on est passé à la juste compensation, monétaire ou autre. C’est ainsi que la justice des nos tribunaux a pris en main la vengeance. Elle ne peut guère aller plus loin avec l’humain premier. On sait combien les victimes sont attachées à la compensation et comment elles élèvent la voix lorsqu’elles estiment que le jugement du tribunal a été injuste, que la peine infligée au coupable est inférieure à ce qu’elles estiment juste. Si elles ne sont pas satisfaites, elles vivent dans un ressentiment qui les ronge d’amertume.

L’Évangile de l’Amour va plus loin. Il invite à pardonner à tout va, à pardonner « soixante-dix fois sept fois » (Matthieu 18, 22), un clin d’œil au vieux Lamech qui sommeille en chacun/e d’entre nous. C’est que le Pardon évangélique est indissociable de l’Amour évangélique : qui aime pardonne, et qui pardonne est pardonné parce que / puisqu’il aime (Luc 7, 47). Et ce Pardon dissout l’amertume du ressentiment chez celles et ceux qui l’accueillent dans leurs pensées et dans leurs actes.

Que cet amour et ce pardon soient impossibles, ce n’est pas Nietzsche qui l’a découvert. L’Évangile le sait, mais il sait aussi que ce qui est impossible aux humains est possible à l’Éternel (Matthieu 19, 26). C’est le Don d’Aimer. Il nous faut invoquer pour l’obtenir, il ne peut pas nous être refusé, il nous faut prier pour accueillir en nous l’Esprit d’Aimer  qui nous en rend capables (Luc 11, 9-13). Tout chrétien est censé le savoir qui écoute l’enseignement de son Église sur la grâce, la force d’Aimer.

     la lune sur l’ardoise

     verse un peu dans la nuit

     de soleil et de joie

     discrète

 

     ou est-ce de courtoise

     salutation amie

     qui la met en émoi

 

     l’ardoise est la compagne

     n’est-ce pas vigilante

     sur la maison qui pense

     discrète

     et peut-être témoigne

     de la joie permanente

     prise au cœur de l’immense

 

16 janvier 2014

Dans un monde où, comme le dit Pascal, « toutes choses sont causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement », on ne peut penser à rien sans virtuellement penser à tout (Pensées éd. Sellier, fragment 230, p. 168). Qui ose penser se sent invité/e à s’interroger sur les liens, les relations, les causes et les effets qui relient toutes choses de plus ou moins près, de plus ou moins loin, dans leur totalisme cosmique.

Dans cette recherche il faut nous départir de l’idée que notre puzzle aurait un centre, comme nous pousse à le croire notre petit moi qui commence nécessairement son puzzle à partir de lui-même. Il nous faut reconnaître que le puzzle virtuellement infini du Réel n’a ni centre ni circonférence, mais que l’Éternel Amour lui est présent par son esprit éternellement créateur.

« Ô Seigneur, envoie ton Esprit, qui renouvelle la face de la terre » (Psaume 103/104, 30).

C’est par ce même Esprit, à l’œuvre partout et toujours dans tous les univers passés, présents et à venir de par l’élan du temps, qu’il est donné à chaque humain de se renouveler, d’être créé à nouveau en accueillant dans sa chair mortelle la graine de l’Esprit immortel. Dans la théologie chrétienne, cela s’appelle la grâce. Pascal a bien résumé les choses : « Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam, et toute la morale en la concupiscence et en la grâce » (Pensées, fragment 258). Si nous trouvons son langage vieilli, explicitons ce condensé de la Vérité dont Yeshoua a été le témoin, la Vérité de l’Amour à l’œuvre dans l’humanité pour l’inviter à progresser. Avec Pascal et avec celles et ceux qui partagent sa foi, nous sommes invités à passer de l’humain premier symbolisé par Adam à l’humain dernier dont Jésus-Christ, second Adam, est la figure (I Corinthiens 15, 44-49). C’est le progrès d’homo viator de la chair (la concupiscence) à l’esprit (la grâce). Dans l’Amour, seul digne de foi, l’Amour est le moyen et la fin d’un humanisme intégral en toute pensée et toute action. L’Amour y est le critère de toutes les valeurs éthiques (de « toute morale »)

 

     avec toi il faudrait

     veiller toute la nuit

     dans l’ombre où ta clarté

     paisible nous poursuit

 

     tu médites immobile

     alors que tu t’avances

     de ton beau pas tranquille

     qui défie notre sens

 

     ta face claire ou sombre

     toujours tournée vers nous

     en ses changements d’ombre

     nous met à tes genoux

 

     tu n’es plus la déesse

     de crainte et d’espérance

     mais la sœur des caresses

     à l’heure des romances

 

     avec toi le temps passe

     mais rien ne nous emporte

     au cœur de notre extase

     avec toi vive ou morte

     sans que la certitude

     de toujours te revoir

     ne manque à l’habitude

     au bout des heures noires

 

     mère fille et compagne

     à toi-même fidèle

     aux autres tu nous gagnes

     pour l’amour éternel

 

17 janvier 2014

« L’Esprit planait sur les eaux » (Genèse 1, 1). Est-elle valable, cette image qui semble signifier qu’il n’est pas de création sans présence de l’esprit de l’Éternel, non seulement dans la création de la pensée et de l’action humaines libérées de la chair, mais dans celle de la matière apparemment plus inerte.

Le réductionnisme prétend que les êtres supérieurs naissent des êtres inférieurs, que la plus sort du moins. N’est-ce pas ce que nous voyons dans l’Évolution, ou l’énergie produit la matière, où la matière produit la vie, où la vie élémentaire produit une vie toujours plus complexe et plus consciente, où l’animal inférieur produit l’animal supérieur que nous sommes ? Et Alors ? Ce que nous voyons, c’est aussi le soleil qui se lève le matin et qui se couche le soir. Faudra-t-il un autre Galilée pour faire comprendre aux réductionnistes trompés par les apparences que la matière minérale ne peut d’elle-même s’élever à la matière vivante ?

Inutile de reparler de vitalisme pour le moment puisque notre biologie (matérialiste) en a fait un tabou. le mot « holisme » est-il plus susceptible d’être accepté, lui qui affirme en toute rationalité et bon sens que le tout est davantage que la somme des parties… que la molécule d’ADN est plus que la somme des milliards de particules qui la composent ?

Denis Diderot au moins sauvera du matérialisme des Lumières lorsque les scientifiques redécouvriront qu’il « faut que la pierre sente », admettant même que certains penseurs de la Genèse, et quelques autres, ont vu juste en voyant l’esprit de l’Éternel à l’œuvre dans la nature : « Tu envoies ton esprit, ils sont créés » (Psaume 104, 30). L’esprit de l’Éternel « plane » sur les univers maintenant, éternellement agissant (Jean 5, 17) dans l’âme des choses.

« Ô Seigneur, envoie ton esprit qui renouvelle la face de la terre ». Toi, le Seigneur, non, Toi le serviteur ami qui sert à la table du monde (Luc 22, 27).

« Voyant leur foi, il dit au paralysé : Fils, tes péchés sont pardonnée » (Marc 2, 5). Si l’on admet, à la lumière du pardon de la pécheresse (Luc 7, 47s) que c’est l’Amour qui pardonne, il faut admettre que la foi dont parle Marc n’est autre que l’Amour, l’accueil de l’Amour qui donne confiance en Yeshoua. Il faut admettre aussi que Yeshoua a le don de deviner les pensées de ceux et celles qui l’approchent. Cette interprétation est évidemment fort éloignée de l’interprétation théologiquement correcte que donnent les chrétiens de ce passage de l’évangile selon la théologie du Dieu tout-puissant. Mais elle est (la seule ?) cohérente avec la théologie de l’Éternel tout-aimant.

 

     cet échange de deux regards

     croisés sur le quai d’une gare

     rien qu’un instant

     s’est pour toujours dans la mémoire

     établi sans qu’on y prît garde

 

     alors que tout le reste meurt

     qui dira ce qu’il en demeure

     de connaissance

     dans le silence des clameurs

     et dans l’absence des rumeurs

 

     car il est sûrement un reste

     une force en l’âme l’atteste

     en ce moment

     comme avec l’urgence d’un geste

     et dont l’évidence est le test

 

     qu’importe vis la permanence

     qui s’établit dans le silence

     éblouissant

     de cet amour de bienveillance

     où les échanges prennent sens

 

18 janvier 2014

Penser le devenir et vivre l’instant.

L’altérité positive, l’amour ses autres comme autres, et déjà l’amour des autres comme nous-mêmes nous invite à penser, comme à son passé et à son présent, à l’avenir de l’humanité. D’abord à celui de notre descendance, enfants, petits-enfants…, puis à celui de tous les humains, de toutes les bêtes et de toutes les plantes, de toute la vie de notre planète.

Il n’est pas nécessaire d’être professeur/e d’économie politique, lucide ou extralucide, pour voir avec effroi ce qui se prépare à échéance rapprochée. Combien de générations avant que l’inévitable décroissance nous ait rattrapées ? Dans Ouest-France du 9 janvier, l’universitaire Marc Humbert nous avertit du désastre et de la panique qui nous menacent : « Notre niveau de vie moyen dans trente ans sera descendu au quart de ce qu’il est aujourd’hui ». La doxa où nous baignons le contredira certainement, et il est possible que certaines des mesures drastiques que le professeur Humbert préconise relèvent de l’impraticable, mais elles nous invitent à penser et agir. A penser et à inviter à penser, car les obsédés de la croissance ne peuvent manquer de nous prouver par leur « discours », comme dit Montaigne, que celles et ceux qui prônent la décroissance ou simplement la prédisent sont des prophètes illuminés par des phantasmes.

Il est au moins une chose que nous pouvons toutes et tous entreprendre pour préparer et engager la nécessaire et inévitable décroissance, c’est de freiner notre consommation en matière de nourriture, de vêtement, d’habitat, d’adopter la simplicité heureuse, la sobriété joyeuse, personnellement et en y invitant nos familles, notre entourage. En nourrissant l’espoir d’obtenir un effet boule de neige, de réunir la masse critique capable de faire exploser la société de consommation-production.

Le combat écologique politique est indispensable, mais il n’est crédible que s’il se nourrit d’une vie personnelle où le désir spirituel d’être prend le relais du désir charnel d’avoir. L’idéal évangélique y invite.

C’est cela vivre le présent. Mais c’est aussi apprendre à vivre l’instant. Vivre l’instant suppose une meilleure connaissance du temps comme élan éternellement créateur, comme mouvement de l’Esprit de l’Éternel. La présence à nous d’Aimer et notre présence à Aimer sont faites pour coïncider. Vivre en présence de l’Éternel, « marcher devant sa face » selon l’idéal d’Abraham, cela se vit sans l’instant.

 

     les hêtres rassemblés alentour de l’étang

     méditent en silence sur leur origine

     pensent-ils dans l’effort de toutes leurs racines

     que l’élan qui les vit dans la force du temps

     est celui que répand l’éternelle en gésine

 

     des faines souvenues aux faînes à venir

     ressentent-ils la sève en sa noble vigueur

     transmettant le relais de son vieux souvenir

     en leur chair que leur âme à jamais le bonheur

     tressaille dans l’étang de se voir resplendir

 

19 janvier 2014

« La rose est sans raison », dit Angelus Silesius, et chacun y va de son commentaire sans forcément se soucier de qu’il pensait lui-même. On dira ici qu’il s’agit d’une image de l’absolu d’Aimer. Ce n’est pas un concept. En langage rationnel, rien ne peut être sans cause, mais cela ne signifie pas que rien ne puisse être sans raison, car la raison au sens où l’entend sans doute Silesius, c’est le langage abstrait de la philosophie, mais aussi de la vie courante. les choses spirituelles échappent à ce langage et à la raison qu’il fonde. Mais une philosophie qui donnerait une place à des êtres sans cause donnerait une place au néant comme à un être. Elle serait nulle et non avenue puisqu’elle se priverait du principe de causalité, voire du principe d’identité qui le fonde. On ne peut parler de néant en philosophie qu’en en faisant un usage symbolique, une image du tout qui apparaît néant à notre intelligence enfermée dans sa finitude. En faire un concept ruine une philosophie en son fondement, même si elle reste cohérente en son système. Une philosophie ne peut se fonder que sur l’être, quelle que soit l’interprétation qu’elle en donne.

En physique matérialiste on parle de phénomènes acausaux, c’est-à-dire sans cause, parce qu’on n’en trouve pas la cause. Le bon sens nous dit qu’il s’agit de phénomènes inexpliqués, non de phénomènes nécessairement inexplicables. Et pour un scientifique, un phénomène inexpliqué est une invitation à la recherche de sa cause, sauf, encore une fois, à renier le principe de causalité, ce qui est antiscientifique. Certains phénomènes de la physique quantique donnent à penser que leur cause n’est pas physique mais psychique, ce qui est inacceptable pour un physicien matérialiste.

La Rose, c’est Aimer, l’absolu sans raison. C’est l’Être dont Spinoza disait qu’il était causa sui, cause de soi-même, mais ce peut être une façon de dire que, par opposition, tout être fini a en l’être infini sa cause (mais non pas sa raison). Il est bon cependant de ne pas en rester là et de se demander quelle est la cause de cette causalité universelle des êtres finis par l’Être infini. Ce ne peut être un manque ni  un désir puisque l’Être infini est tout. Ce ne peut donc être qu’une surabondance qui donne par cette pure altérité que Yohanân appelle Amour (I Jean 4, 8).

Si la liturgie catholique fait de Marie une rose mystique, c’est que sa figure est un imaginal privilégié de l’Éternel Amour. Heureuse heureux qui voyant une rose se met à chanter l’Éternelle, en pensant ou non à la figure de Marie.   

 

     le vent du sud en la vieille toiture

     fait gémir les chevrons

     discrètement c’est à peine un murmure

     un secret pour les environs

 

     mais à sortir la vieille du silence

     il donne aux souvenirs

     amoncelés par ses bois dans l’immense

     en leur fraîcheur de revenir

     ici vivants à portée de pensée

     et par la connivence

     de l’amour qui se fait insensé

     de communier à leur essence

 

     là-haut où rêve la vieille ramure

     dans les vents du passé

     doucement se prépare un futur

     qui ne cesse ici de commencer

 

20 janvier 2014

Il est réconfortant de constater que de plus en plus de voix s’élèvent contre la doxa scientifique matérialiste du tout physico-chimique. Parmi d’autres, telles celles de Jean-Émile  Charon, Jacqueline Bousquet, Olivier Costa de Beauregard, Massimo Teodorani, on peut entendre la thèse du physicien économiste Emmanuel Ransford, solidement étayée par les découvertes quantiques échelonnées au long du XX° siècle depuis la Théorie des quanta de Max Planck en 1900. Les néologismes qu’il propose n’ont pas l’agrément de tous ses collègues, mais ils donnent à penser. Il parle d’ « holomatière », c’est-à-dire d’une matière totale à double aspect physique et psychique. Le premier aspect fonctionne selon les lois du déterminisme et des causes physiques « exocausales », le second selon l’indéterminisme des causes psychiques « endocausales ». (Les termes « exo-extérieur » et « endo-intérieur » sont des images, « endo » en tout cas puisque le psychisme n’est pas lié à l’espace-temps).

Les phénomènes occultes, inexplicables par le physico-chimique, relèvent du psychisme des choses : télépathie, voyance, précognition, télékinésie, synchronicité… sans doute aussi l’homéopathie, l’acupuncture… Il est logique que l’existence de ces phénomènes soit niée par le matérialisme physico-chimique. Il serait incohérent de sa part de l’admettre.

Parler d’un désir humain jamais comblé, exacerbé même par les objets censés le satisfaire, c’est parler du désir ontologique, ce celui qui faisait dire à Augustin : « Tu nous a faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ». Si ce n’est que le « Seigneur » n’est pas le Seigneur, mais l’Ami Serviteur, et que le « pour moi » n’est pas celui de la possession et de la domination, mais celui de la sollicitude-béatitude à laquelle il nous convie pour l’éternité, et enfin que cette éternité n’est pas celle du repos, mais celle de l’action : « Mon Père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). A quoi répondit logiquement Thérèse de Lisieux : « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre ». De quel agir s’agit-il ? Il y a tellement de façons d’agir. La langue française, comme beaucoup d’autres sans doute, dispose d’une redoutable panoplie de verbes pour en parler : travailler, opérer, œuvrer, produire, faire, fabriquer, créer, inventer, élaborer, réaliser, bâtir, construire, façonner, forger, mouler, modeler, confectionner, concocter, élucubrer, composer, intervenir, effectuer, exécuter, influencer, animer, initier, féconder, stimuler, aiguillonner, pousser, attirer, impulser, lancer, enflammer, mouvoir, mener, mobiliser, changer, transformer, renouveler, innover, inspirer… Vaste matière à penser !

Tous ces agir sont parents de l’agir de l’Éternel, mais on peut conjecturer que « inspirer » est le plus proche. C’est par son souffle, dit la Bible, que l’Eternel agit sur l’univers, qu’il ne cesse de renouveler. « Tu envoies ton esprit, tu crées, tu renouvelles la face de la terre » (Psaume 103, 30). Ô Amie, envoie ton esprit, et renouvelle la face de la terre !

 

     douceur   la terre exubère son lait

     et le ciel tète à vouloir l’épuiser

     mais insensiblement

 

     au bleu pâle et au blanc

     se dissolvent les perles enchantées

     de la mer en son immense paix

 

     le temps de cette inspiration absorbe

     ce qui se donne et jamais ne se lasse

     et qui se renouvelle

     et qui à son appel

     vient abreuver le ciel pour qu’il embrasse

     tout sang et toute sève dans son orbe

 

21 janvier 2014

Le regain d’intérêt pour la pensée d’Henri Bergson (1859-1941) * peut s’interpréter comme une prise en compte des implications philosophiques de la découverte du monde quantique. Mais on peut d’abord se demander si l’intuition, que Bergson a reconnue comme le vrai moteur de la pensée, n’a pas été pour lui le chemin de la découverte de la durée. On pourra alors espérer que les penseurs du XXI° siècle qui (re)découvrent Bergson retrouveront simultanément les chemins de l’intuition et de la durée.

L’intuition telle que l’a formulée Bergson, c’est « la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et donc d’inexprimable » (La pensée et le mouvant). On parlerait maintenant d’empathie. Et la durée est « le jaillissement ininterrompu de nouveautés », « l’élan vital », le courant permanent d’énergie créatrice qui anime l’univers. C’est le temps, mais dissocié de l’espace contrairement à ce qu’il est dans la relativité exposée par Einstein, car la durée n’est pas d’essence physique.

C’est ce courant d’énergie spirituelle qui s’oppose à l’entropie de la matière physico-chimique soumise au deuxième principe de la thermodynamique. Il relève de la dimension psychique de la matière par les phénomènes d’inséparabilité et de non-localité des particules mis en évidence par les expériences quantiques. La matière s’y révèle non totalement spatiale. On peut penser que c’est cette réalité non spatiale que traditionnellement nous appelons l’âme.

Reste que l’élan vital immatériel éternellement créateur ne peut manquer d’avoir une cause. Pour Bergson, « l’énergie créatrice devant se définir par l’amour, c’est parce que Dieu est amour qu’il est créateur » (Les Deux Sources de la morale et de la religion). Voilà qui s’accorde avec l’affirmation de Yeshoua sur l’Éternel toujours au travail et avec l’exultation du psalmiste devant les œuvres de l’Esprit de l’Éternel dans le monde (Jean 5, 17, Psaume 104

* Les P.U.F. ont publié une édition critique des Œuvres complètes de 2007 à 2011.

 

     il gèle

     le mouvement lui-même s’est figé

     les branches sont rigides et le ramier

     immobile en l’instant pourrait l’être à jamais

 

     dans l’arbre comme en lui l’élan pourtant

     avance irrésistible en sa durée    le temps

     fait plus fort que ce qui se défait

 

     écoute bruire en toi le souffle de l’amour

     et sa sève en partage avec tout alentour

     la branche et le ramier attendent son retour

 

22 janvier 2014

Si l’esprit de l’Éternel est toujours et partout à l’œuvre, c’est dans l’instant, ici et maintenant, qu’il nous faut l’appeler, l’espérer, l’accueillir. Alors que les religions, en leurs rites essentiels, puisent leur force dans leur origine mythique, la découverte ontologique de Yeshoua fonde la présence active réciproque en l’instant de l’Éternel et des enfants d’Abraham, à l’heure dite comme Yeshoua l’a parfois laissé entendre : « Mon heure n’est pas encore venue… Père, l’heure est venue » (Jean 2, 4, 17, 1).

Nous pouvons nous remémorer les événements qui se sont déroulés il y a deux mille ans en Palestine en tant qu’événements historiques qui ne reviendront pas, et afin de mieux saisir ce que nous avons apprit de Yeshoua. Il ne s’agit pas de re-présenter, ré-activer le prétendu sacrifice de la croix par la messe. Ce sont les rites religieux qui sont censés retourner aux origines pour y retrouver l’élan dont ils vivent. Dans nombre de religions traditionnelles, il s’agit, comme l’explique Mircea Eliade dans Le Mythe de l’éternel retour, d’opérer un « renouvellement de la création ». Dans le judaïsme, la fête de la Pâque fait revivre l’événement fondateur de la sortie d’Egypte. Dans le christianisme, la fête de Pâques, et d’ailleurs chaque messe, rendent présente la mort-résurrection du Christ, événement fondateur de la religion chrétienne. Yeshoua avait pourtant mis fin à cette conception de l’origine fondatrice, de la création originelle, en affirmant que l’Éternel crée selon un processus continu incessant: « Mon père ne cesse d’œuvrer » (Jean 5, 17). Les chrétiens ne l’ont toujours pas entendu.

Peut-on cependant reprocher à la vieille humanité ses rites religieux alors qu’elle perpétue avec enthousiasme ses rites profanes individuels et collectifs : nouvelle année, fêtes, anniversaires… ? Non sans doute, mais « à vin nouveau outres neuves », dit Marc (2, 22). A quoi Matthieu, plus proche du milieu juif, répond : « Tout scribe instruit des choses du Royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux » (Matthieu 13, 52). Alors ? Où et quand ? La sagesse du scribe de Yeshoua, sagesse qui est un don de l’esprit de l’Éternel, ne peut se tromper dans ses décisions si elle est inspirée, à l’heure où elle est inspirée. Si les vieux rites en parlant à la chair l’invitent à aimer dans l’esprit, va pour les vieux rites.

 

La poésie, en ce qu’elle est langage, est lignes et couleurs, consonnes et voyelles. Il est bon en la lisant à haute voix de s’y rendre sensible, de les goûter, de s’en réjouir. (peu de critiques littéraires semblent le faire ).

 

     marche devant ma face

     c’est ici maintenant

     à tout instant qui passe

 

     sois attentif à l’heure

     qui ne reviendra pas

     et sois en le passeur

 

     si je te suis présent

     en chacun de tes pas

     ne me sois pas absent

 

     appelle mon esprit

     tout au  long du chemin

     et dis-moi je t’en prie

 

     nous marcherons ensemble

     tous deux main dans la main

     en ceux qui nous ressemblent

 

     lorsque tu auras su

     chasser la solitude

     son terme enfin échu

 

     nous verrons alentour

     toutes les multitudes

     s’animer dans l’amour

 

23 janvier 2014

Celles et ceux qui pratiquent la sobriété heureuse consomment peu, évidemment. Ce sont les moutons noirs de la croissance. Les moutons blancs ne peuvent pas ne pas les regarder d’un mauvais œil puisque la croissance dépend de la consommation. Si les moutons noirs croissaient et se multipliaient, ils deviendraient un danger pour la société de consommation et pour la politique libérale capitaliste avec laquelle elle a partie liée. Ils seraient comme les ennemis de l’humanité. Il faudrait que leur troupeau devienne majoritaire pour qu’ils s’imposent et que l’humanité, retrouvant le chemin de la sagesse, sauve tous les vivants du malheur qui vient.

Le vivre l’instant présent de l’humain dernier, ce n’est pas le « carpe diem, cueille le jour » d’Horace, ni le « cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » de Ronsard, ni le « quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors… » du « vivre à propos » de Montaigne, ni le « mets tout ton bonheur dans l’instant » de Gide, ni… D’abord parce que celles et ceux qui « font tout pour entrer dans le Royaume des cieux » (Matthieu 11, 12) ne cherchent pas à jouir de la vie, mais à s’en réjouir. Elles ils exultent, chantent et dansent en leur cœur devant la face de l’Éternelle. C’est ainsi qu’elle ils vivent l’instant présent. Et elles ils font tout pour aimer dans l’instant, pour participer en pleine conscience à la sollicitude d’Aimer pour tout être. Dans la Spiritualité de l’altérité, la pleine conscience n’est pas seulement conscience de soi-même à soi-même, elle inclut la conscience de la totalité dans la présence de l’Infini. C’est la certitude de l’intime Présence qui nous invite à lui être présent-e-s. Toujours plus souvent, dans l’espoir, le désir, la volonté de parvenir à l’être en tout instant qui passe, de « marcher devant sa face ».

Le vivre l’instant de l’humain premier est un amour de soi-même. Celui de l’humain dernier est un amour de l’autre, une présence à une Présence, celle d’Aimer qui nous invite à participer à son Amour pour tout être.

 

L’instant que nous vivons psychologiquement n’est pas un pur instant physique sans épaisseur. Il s’étale un peu dans le passé et l’avenir immédiats. Ainsi dans la musique ou la conversation, avec la mémoire de ce que l’on vient d’entendre et l’anticipation de ce que l’on va entendre. Cet étalement psychologique vaut aussi pour l’acte de présence à la Présence. Il donne de vivre le temps comme élan créateur de l’esprit de l’Éternel. Et en plus de ces immédiats, vivre l’instant en marchant devant la face de l’Éternel donne leur juste place à la totalité du passé et de l’avenir.

 

le ramier a repris ses dodelinements

à la juste distance en son rapprochement

 

il aime ce qu’il fait et il fait ce qu’il aime

l’air est libre comme lui et lui libre comme l’air

 

c’est leur façon à eux d’être ici maintenant

et ailleurs comme ailleurs et demain comme avant

 

à chacun sa présence comme elle l’a fait naître

à l’humain seulement est donné de renaître

et de s’ouvrir des ailes pour libérer son âme

au souffle de présence en l’éternelle flamme

 

la dame du ramier en leur commun élan

n’a pas d’autre souci que celui de l’instant

 

24 janvier 2014

Nous vivons dans un univers où toutes choses sont « causées causantes », liées entre elles « médiatement ou immédiatement » (Pascal, Pensées, éd. Sellier, fragment 230, p. 168). Il est bon de se le répéter alors que notre doxa occidentale a été jusqu’à remettre en question le principe de causalité au nom de l’expérience érigée en source unique du savoir : « nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu« , ont insisté Locke, Hume et Berkeley en répétant Aristote et Thomas d’Aquin sans vraiment les comprendre. Leibniz a repris les Lumières anglo-saxonnes en complétant la formule latine par un « nisi ipse intellectu« . « Il n’y a rien dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans les sens… si ce n’est l’intelligence elle-même ». En d’autres termes, c’est par le truchement de l’expérience sensorielle que nous découvrons les principes d’identité et de causalité, mais ils sont inhérents à l’intelligence qui nous les fait découvrir au contact du monde par intuition. Ils sont essentiels à l’être même.

Parce qu’il porte en lui un savoir intuitif beaucoup plus ancien que le savoir réflexif des philosophes, le langage ordinaire peut nous permettre de soupçonner les liens existants entre les choses, entre les causes et les effets, physiques et/ou psychiques, matériels et/ou spirituels par lesquels les choses sont causées et/ou causantes. Ainsi est-il bon de reconnaître, en nous penchant sur le terme « matérialisme », le lien de causalité réciproque entre matérialisme scientifique, matérialisme philosophique et matérialisme éthique. Les penseurs matérialistes pensent-ils que l’univers est purement physique parce qu’ils orientent leur désir vers les choses matérielles, ou sont-ils convaincue que les valeurs éthiques sont celles de la matière physique parce que leurs connaissances scientifiques et leurs convictions philosophiques n’admettent pas d’autres sources de savoir que l’expérience physique ?

Il doit exister une cohérence entre physique matérialiste, ontologie matérialiste et morale matérialiste, et peu importe, provisoirement, de savoir laquelle est la cause des autres, ou si elles sont toutes trois en rapport de causalité réciproque. Mais il faut savoir que l’éthique spiritualiste est indissociable d’une physique spiritualiste, c’est-à-dire animiste, et d’une philosophie spiritualiste. L’Évangile est naturellement parent d’un animisme ontologique qui reconnaît une action continue de l’esprit éternel sur la matière par le psychisme de la matière. Il permet de prêter une oreille favorable au « matérialisme enchanté » de Diderot pour qui « il faut que la pierre sente », ou a celui de Pythagore pour qui « tout est sensible ».

Le raisonnement selon lequel le concept de cause première est un concept vide puisque cette cause aurait d’abord dû exister sans effet et qu’une cause sans effet ne peut être une cause, ce raisonnement est un sophisme. Et il s’appuie sur la croyance en une matière non éternelle et donc créée dans un temps problématique puisqu’il n’aurait pas existé avant la création ex nihilo. L’éternité de son autre est ontologiquement essentielle à l’Être de l’être. Il n’y a pas eu de création ex nihilo du temps et de l’univers, il y a un processus de création permanente éternelle dans l’élan du temps.

 

est-ce la pleine lune sous les eaux

qui t’a donné l’ombrelle où tu voyages

et cette chevelure ondulant en halo

 

ondine au cœur lucide dans la nuit

des océans où sans repos tu nages

en nocturne discrète où ton sillage luit

ma chair voudrait te prendre par la main

pour un moment du moins entre deux âges

et connaître la vie d’hier et de demain

 

à mon âme ton âme communique

en tout cas le reflet de ton image

et je suis avec toi unique avec l’unique

 

25 janvier 2014

Les philosophes de la Grèce antique étaient à la recherche du bonheur par la sagesse. Épicure et Zénon s’efforçaient de vivre ce qu’ils pensaient et de penser ce qu’ils vivaient. Ils enseignaient la philosophie en la pratiquant et ils la pratiquaient en l’enseignant. On dit qu’au XX° siècle Pierre Hadot a été l’un des seuls philosophes français qui se soient préoccupés de cette imbrication de la pensée et de la vie, qui aient fait de leurs enseignements des exercices spirituels.

Un professeur de philosophie en classe terminale ou a l’université doit-il se limiter à enseigner des idées, à décrire des philosophies ? Peut-il enseigner en maître spirituel ? La laïcité le lui interdit-elle ?

Si l’honnêteté demande que l’on dise ce que l’on fait et que l’on fasse ce que l’on dit, cela ne concerne pas seulement la politique, mais l’ensemble de l’existence.

On trouve dans l’Évangile la constatation que la pensée et l’action sont liées. On y insiste pour dire que l’on pense comme on vit, qu’on a les idées de ses œuvres, en mal comme en bien. Si nos œuvres sont mauvaises et dans la mesure où elles le sont, nous refusons la lumière de la Vérité (Jean 3, 19s). Si nos œuvres sont bonnes, nous sommes « de la Vérité » et nous accueillons le témoignage de Yeshoua (Jean 18, 37). Vie et Lumière sont inséparables (Jean 1, 4).

Si au long des siècles l’Église n’a pas connu la pleine lumière de l’Évangile, c’est que ses chefs, ses souverains pontifes, , ses princes, ses dignitaires, ses éminences, ses excellences… n’ont pas su se libérer du « monde… du désir de la chair, du désir des yeux et de l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16). Si nous n’accueillons pas l’Évangile dans son intégralité, c’est que nous ne sommes pas prêt/es à renoncer à tout ce que nous possédons, comprenons, dominons, c’est que nous ne vivons pas l’amour de l’autre pour  l’autre sans rien pour nous-mêmes.

Œcuménisme, dialogue des religions ? Mettre en œuvre l’éclectisme sélectif : emprunter à l’autre religion ce qui peut permettre à la sienne de s’approfondir et de grandir.

On apprend à marcher en ta présence en s’arrêtant à toute heure pour un moment de silence attentif.

 

de ton bec à ta queue tu frétilles

boule de vie

d’où sort ici et là le nouveau trille

 

le printemps dans ta tête est déjà là

qui bruisse ami

t’invite aux aventures aux falbalas

 

car le printemps ne va pas sans folies

sans roucoulades

la chair en liberté se lie

à la chair parfumée de phéromones

et l’air gambade

sur de folles amours de saxophone

 

tu l’ignores pourtant le grand esprit

plane sur toi

et de tous tes exploits doucement rit

 

26 janvier 2014

Le livre de la Genèse fait du travail, de la souffrance et de la mort des punitions. L’Évangile les rétablit dans la sagesse d’une nature inspirée par l’esprit de l’Éternel.

Le travail devrait être une participation à l’œuvre incessante de l’Éternel. C’est la mauvaiseté humaine qui en fait un esclavage pour la plupart des humains.

La souffrance est aussi nécessaire que le plaisir dans l’œuvre d’humanisation-divinisation qui nous guide dans l’existence, charnelle puis spirituelle. Ils font partie des « contraires sans lesquels nulle  progression » n’est possible. C’est l’excès de souffrance comme l’excès de plaisir qui sont nocifs aux vivants, chez les animaux d’abord et puis chez les humains.

La mort est non seulement inévitable dans le processus d’existence des êtres vivants, elle est indispensable pour donner une chance d’exister à des êtres vivants innombrables dans l’œuvre d’éternelle gésine à laquelle ils participent. Au stade humain du vivant, elle devient le passage initiatique d’une nouvelle naissance, la mutation du charnel en spirituel.

Inspirées par la nature, de nombreuses cultures traditionnelles ont compris l’initiation à l’âge adulte comme une mort et une résurrection. L’image de la lune qui « meurt et renaît » après trois nuits fait, dit Mircea Eliade, « qu’il est facile de comprendre son rôle dans les rites d’initiation, qui consistent précisément à expérimenter une mort rituelle suivie d’une « renaissance » et par lesquelles l’initié réintègre sa véritable personnalité d’homme nouveau ». « Les mythes des dieux de la végétation, tels ceux de Tammuz le Babylonien, Attis le Phrygien, Adonis le Phénicien, Osiris l’Égyptien… utilisent l’apparition et la disparition périodique de la vie végétale comme révélation de la condition humaine ». « Le mythe de Tammouz comme le mythe des dieux analogues … découvre, d’une part, l’unité fondamentale vie-mort et, de l’autre, les espérances que l’homme est en droit de tirer de cette unité fondamentale touchant sa propre vie après la mort. De ce point de vue, on peut regarder le mythe de la passion, de la mort et de la résurrection des « dieux de la végétation » comme paradigmatique par rapport à la condition humaine » (Traité d’histoire des religions, § 55, § 162). « On rencontre partout les mystères de l’initiation, et partout, même dans les sociétés les plus archaïques, ils comportent le symbolisme d’une mort et d’une nouvelle naissance ». « On meurt pour se transformer et accéder à un niveau plus élevé d’existence. » (Mythes, rêves et mystères, pp. 242, 267).

Yeshoua a assumé ces mythes en faisant de la mort à soi-même la condition de la vie éternelle, passage, par une nouvelle naissance, de la chair à l’esprit, de l’amour de soi à l’amour de l’autre.

« Les phases de la lune constituent un bon exemple de la croyance en une résurrection, même dans le cadre de l’apologétique chrétienne. « Luna per omnes menses nascitur, crescit, perficitur, minuitur, consumitur, innovatur, écrit saintAugustinQuod in luna per menses, hoc in resurrectione semel in toto tempore. »« Chaque mois la lune naît, croît, se parfait, décroît, disparaît. Ce qui se réalise avec la lune chaque mois se réalise en tout temps avec la résurrection. » ( Traité…, § 55).

 

     ému par une voix sublime

     en ses entrailles

     tressaille

     Schubert avec son lied à la musique où sa mélodie s’illumine

 

27 janvier 2014

Pour les peuples qui ont vécu en communion avec le cosmos, l’initiation est une mort et une résurrection, et la mort est une initiation à la vie au-delà : « Si l’initiation mystique s’acquiert par une mort rituelle, de même la mort peut être assimilée à une initiation… Tout comme la lune meurt et ressuscite, ainsi nous revivons après la mort, proclament les Indiens San Juan Capistrano de Californie lors des cérémonies qui ont lieu à la nouvelle lune » (Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, § 55).

Comme les auditeurs d’Augustin, les chrétien/nes qui observent la lune peuvent se souvenir sans cesse de leur baptême et marcher avec elle dans la mort et la résurrection, dans l’oubli de soi et le souci des autres. On a reproché au judéo-christianisme de s’être éloigné du cosmos, alors que le cosmos est une invitation constante à la spiritualité pour celles et ceux qui ont « des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et un cœur pour sentir » (Isaïe 6, 9s, Jérémie 5, 21, Matthieu13, 15, Coran 7, 179). En dialoguant avec les religions traditionnelles, les trois monothéismes peuvent, en strict éclectisme sélectif, s’approfondir et grandir dans l’écoute de ce qu’elles ont à leur dire.

Et, comme les prophètes, les poètes peuvent nous aider à retrouver la spiritualité du cosmos, « réveiller l’attention de notre esprit de la léthargie de la coutume et la diriger vers la ravissante beauté et les merveilles du monde qui nous entoure, trésor inépuisable qu’en raison du voile de familiarité et du souci égoïste, nous avons des yeux et ne voyons pas, des oreilles et n’entendons pas, un cœur qui ni ne sent ni ne comprend » (Coleridge, Biographia Literaria, XV). Bergson invite lui aussi à cette attention désintéressée au cosmos qui fait des humains des poètes (Le Rire). Et des spirituels.

 

Le dialogue des religions ne peut être décisif que s’il inclut la totalité des religions et des visions du monde. Il ne peut sans dommage négliger les religions dites animistes qui ont réglé la vie des humains depuis des millénaires.

 

     cette voix qui enchante l’air

     tu l’écoutes   oreille des univers

     et tu te réjouis d’entendre

     d’autres oreilles s’y complaire

 

     ce qui vibre au fond de la chair

     des mondes et qui partout se réverbère

     dans le plus dur et le plus tendre

     rassemble tes enfants   ô mère

 

     la musique est cette présence

     de l’amour dont tu te nourris   des sens

     qui s’y éveillent à l’aubade

     chaque matin dans l’innocence

     nouvelle en nouvelle conscience

     et marchent vers la sérénade

     de la nuit des sphères    immense

 

     avec toi je veux écouter

     les mélodies où tu chantes   innombrables

     aux rivages les vagues et les sables

     de tes univers en éternité

 

28 janvier 2014

Les philosophes sont des douteurs parce que ce sont des chercheurs de vérité. Ceux de notre temps ne peuvent inviter les croyants à douter de leur foi que s’ils doutent eux-mêmes de leurs convictions. Car ils sont censés être assez lucides pour les reconnaître aussi doxiques que les convictions religieuses. Certains ne vont-ils pas jusqu’à affirmer qu’il n’est de connaissance philosophique que doxique et qu’il faut donc renoncer à la quête de la vérité ontologique, la vérité dernière, absolue, celle dont pourtant toutes les autres dépendent. Ils prétendent se limiter à rechercher le sens de l’existence, alors que celui-ci dépend par essence de la vérité de l’Être de l’être.

Montaigne, ayant pris connaissance d’un grand nombre de philosophies antiques, était parvenu à cette conclusion : « Que sais-je ? » Cela lui permettait de ne pas attacher trop d’importance aux philosophies de son temps et aux interprétations antagonistes religieuses du christianisme qui faisaient se prendre à la gorge catholiques et protestants. Sa foi en Dieu demeurait cependant, et elle constituait le roc sur lequel était bâti son sens de l’existence. (Ceux et celles qui veulent en faire un athée prennent leurs désirs pour la réalité).

La vérité ontologique reconnue dans la Spiritualité l’altérité, celle qui fonde toutes ses implications cosmologiques, anthropologiques, sociologiques, psychologiques, éthiques, esthétiques… est celle de l’Être de l’être Altérité positive, Amour. C’est celle dont Yeshoua de Natsèrèt a été le témoin et qui libère le penser et l’agir de celles et ceux qui le connaissent, qui s’y identifient comme lui-même s’y est identifié.

La connaissance de l’Éternel est une connaissance par intuition au sens ou Bergson la concevait : « la sympathie (l’empathie) par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet (d’un être à connaître) pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et d’inexprimable » (La Pensée et le mouvant). C’est ainsi, peut-on penser, que Yeshoua connaissait l’Éternel, « toi en moi, moi en toi… je suis », dans l’Amour. Il a invité tous les humains à faire de même.

 

La transsubstantiation eucharistique catholique est en vérité un dévoilement : l’Éternel est présent à l’hostie intimement comme il l’est à tout être physique, à toute onde et toute particule. Pour qui a reconnu la présence présentissime intime de l’Éternel à tout être, tout être est occasion de communion eucharistique: un visage, un fruit, une herbe…

 

     incessamment ton herbe douce

     pleine de sève

     de rêve

     et de ton feu de ton air de ton eau de ta terre nourrie pousse

 

     et avec toi incessamment

     en ton esprit

     sourit

     le face à face voilé au fond de son âme en  mystère d’amante et d’amant

 

29 janvier 2014

« Coïncider avec ce qu’un être a d’unique et d’inexprimable », dit Bergson, c’est le connaître par intuition. Ce n’est pas le comprendre ni pouvoir l’exprimer. L’Éternel n’est ni compréhensible ni exprimable. Elle Il est connaissable, en sa singularité, en son eccéité. Ce peut être une façon d’expliquer pourquoi Moïse l’a perçu comme YWHW, « je suis qui je suis ». L’Éternel n’est qu’être, il n’a pas d’avoir, telle est peut-être l’explication. On ne comprend (com-prend), on ne possède que de l’avoir, jamais de l’être. Aimer ne possède rien ni personne, et rien ni personne ne peut le posséder. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle ne peut être connue que par des consciences qui ne cherchent pas à comprendre les autres, mais à les connaître en pure altérité positive, en les aimant comme autres. « Qui aime connaît Dieu » (I Jean 4, 7).

Il est nécessaire d’étudier la Bible, l’Évangile en particulier, pour connaître Yeshoua. Il nous faut mettre tout en œuvre pour en comprendre le texte par le moyen des études historiques, philologiques, linguistiques, sociologiques, psychologiques… Mais ces études doivent être au service de la connaissance qui s’efforce de rencontrer l’Éternel dans l’amour et qui le reconnaît par la médiation des paroles qui l’expriment. Cependant qui parvient à connaître l’Éternel dans l’amour peut délaisser ses études bibliques. Qu’y apprendrait-il de plus que ce dont Yeshoua a témoigné ?

 

Yeshoua connaissait les pensées, les sentiments de celles et ceux qui l’approchaient, qu’il approchait. L’épisode de la prostituée pardonnée en est un exemple : il sait à qui il a affaire et il sait quel jugement son hôte porte sur lui (Luc7, 39s). Un croyant du dieu tout-puissant expliquera cette connaissance par un pouvoir surnaturel, divin, mais qui reconnaît la nécessité rationnelle d’une âme des choses admettra qu’il existe une possibilité de connaissance télépathique, et que certains humains sont plus doués et plus habiles que d’autres en ce domaine. Qui aime vraiment les autres comme autres cherche à développer ce don d’intuition empathique afin de mieux les aimer.

 

     ce qui se touche au bout des doigts

     dans la ferveur de la présence

     c’est la rencontre toi et moi

     de nos âmes en connaissance

 

     la peau de l’arbre du rocher

     de la bête la peau humaine

     a quelque chose à nous cacher

     dans le secret de son domaine

 

     ce qui frémit à la surface

     est un appel à recevoir

     le message de cette face

     que l’on ne peut apercevoir

 

     et celle qui s’en est allée

     tout au bout de sa longue marche

     peut peut-être nous révéler

     la porte de cette démarche

     qui cherche en l’immobilité

     de la chair doucement éteinte

     comment on peut la contacter

     passée au-delà de l’étreinte

 

     ce qui se touche au bout des cœurs

     ne se dit en aucun langage

     mais se murmure avec ferveur

     et dans l’immense se propage

 

30 janvier 2014

La sortie du patriarcat n’est pas une porte mais un chemin. Déclarer l’égalité de la femme et de l’homme, c’est exprimer un espoir plutôt qu’une réalité, un droit plutôt qu’un fait.

Pour s’y prendre sur ce long chemin avec l’humanité première, possessive et dominatrice, il faut savoir utiliser « la prudence du serpent et la simplicité de la colombe » (Matthieu 10, 16), il faut même savoir « tirer de la concupiscence des règles admirables (Pascal, Pensées éd. Sellier, fragment 244) . Cette œuvre inclut l’éducation dès l’enfance dans la famille et dans l’école. On imagine mal qu’un couple inégalitaire éduque ses enfants dans l’égalité des sexes, mais ceux qui croient à l’égalité doivent tout faire pour essayer de transmettre leur conviction à leurs enfants. L’école ? La rumeur qui ces jours-ci fait paniquer ou s’indigner certaines âmes crédules est significative. Ses causes ? Au moins deux : la mentalité foncièrement patriarcale des parents et l’égarement de la théorie du genre, qui confond l’égalité et l’identité.

L’idée que l’égalité c’est l’identité fait partie du refus de l’autre comme autre partout répandu dans l’humanité première : race, culture, religion, classe sociale, profession… Pour cette humanité, l’autre ne peut être mon égal/e qui si elle il me ressemble en tout point, m’est identique.

Il est un autre domaine de la culture patriarcale, moins repérable mais tout aussi vaste et sans doute plus fondamental par le rôle qu’il joue dans notre penser et dans notre agir, un domaine que l’on a parfois, à juste titre, rattaché à la différence sexuelle : on a souvent parlé de l’intuition féminine, et notre culture occidentale, surtout depuis Les Lumières (qui ont pourtant contribué à faire reconnaître l’égalité des sexes), a dévalorisé l’intuition au profit de la raison, au point chez certain/es d’exalter le rationalisme.

On pourrait, sans trop se tromper, dire que l’intuition est féminine et la raison masculine, et que cheminer vers la fin du patriarcat demande de valoriser à égalité l’intuition et la raison, de retrouver la sagesse de Pascal pour qui le « cœur » est indispensable à la pensée.

Nos écoles primaires ne peuvent se contenter d’enseigner les fondamentaux de la lecture, de l’écriture et du calcul, et de produire ainsi de bons producteurs-consommateurs. Elles doivent apprendre aux écoliers à penser, à faire fonctionner à égalité leur cerveau droit et leur cerveau gauche, leur intuition et leur réflexion, leur « cœur » et leur « raison ».

 

     Dix mille perles au bout des branches fines

     suspendent éphémères leur concert

     leur mélodie depuis les origines

     ici pour un soupir

 

     Rêvent-elles de sève ?  Proche d’elles

     immobile plus qu’elles en son désir

     un cortège en attente d’hirondelles

     cherche à se dégourdir

 

     Que livre ce toucher entre cousines

     occupées toutes à se dire :  Sers !

     pour que la vie ne cesse en sa gésine

     de renouveler notre terre ?

 

     Rien qu’en passant elles se sont fait belles

     dans la lumière douce qui les sert

     en retour de l’étreinte maternelle

     gloire de l’univers

 

31 janvier 2014

Il est difficile de nier la possibilité, voire les signes, d’une communication extrasensorielle, animiste, spirituelle… entre l’auteur et les lecteurs et lectrices de la Spiritualité de l’altérité. « La communion des saints » ? Une communion secrète des pensées ? Cela peut inviter à la prière.

 

Les prophètes/ses pensent et parlent en mashal parce qu’ils elles « ont des yeux et voient, des oreilles et entendent, un cœur et sentent », parce qu’elles ils sont « de la vérité » et reconnaissent dans la nature mille figures spirituelles, la présence active de l’esprit d’Aimer. « Recherchez l’amour. Désirez les dons de l’esprit, spécialement celui de prophétie » (I Corinthiens 14, 1).

« Qu’entende qui a des oreilles ! Prêtez une oreille attentive à ce que vous entendez. De la mesure dont vous usez avec les autres, il sera mesuré avec vous. A qui a, il sera donné davantage. A qui n’a pas, il sera enlevé même ce qu’il a » (Marc 4, 24s). Mesure pour mesure ? Qui aime est aimé puisque aimer (d’amour de l’autre comme autre), c’est partager la Vie d’Aimer, participer à son amour. C’est pour la même raison que « qui pardonne est pardonné ». C’est tellement cohérent qu’on peut s’étonner que ce ne soit pas ce que l’on entend dans les Églises. La cause ? Les Églises ont accaparé le prétendu pouvoir de pardonner parce qu’il leur donne la mainmise sur leurs fidèles. C’est une hypothèse à examiner.

« A qui a, davantage ». Qui aime, aime toujours davantage, participe toujours mieux à l’amour infini d’Aimer pour tout être. « A qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a ». Peut-être s’agit-il de la vie de ceux et celles qui n’ont pas accueilli l’esprit d’amour dans leurs pensées et dans leurs actes et dont à la mort il ne reste rien qu’un peu de poussière, leur âme unique pulvérisée en milliards d’âmes moléculaires.

 

     la dent qu’on tire avec effort

     prend congé sans souci du corps

     qui ne tenait pas plus à elle

     qu’elle à lui dans sa vie mortelle

 

     car il est de l’inessentiel

     de ne pas s’inquiéter pour celle

     qui s’en va rejoindre le port

     réconciliée avec la mort

 

1er février 2014

Lorsqu’on entend André Comte-Sponville défendre l’euthanasie et le suicide assisté avec des arguments et des raisonnements sans faille, on cherche les causes possibles de la résistance qu’ils rencontrent dans notre société. Est-ce la vieille croyance au sacré de la vie, au pré carré des dieux puissants ? L’Éternel Aimer en tout cas n’a pas de pré carré. Il ne possède rien ni personne. Il est le serviteur la servante pauvre et ordinaire parce qu’il est l’Ami. Comment pourrait-il objecter à l’usage de la liberté humaine lorsqu’elle participe de la sienne et qu’elle ne va pas à l’encontre de l’Amour ? « Aime, et fais ce que tu veux »… « Seul l’Amour est digne de foi ».

Si tu penses sans nuire aux autres pouvoir ou devoir te suicider ou aider un/e autre à le faire, rien ne devrait t’en empêcher. Mais il faut, insistes-y, que ce soit pour mieux aimer, sans possibilité d’erreur ou d’illusion.

L’autre cause possible est la vieille peur de la mort. Cette peur est nécessaire à l’animal, à l’humain premier que nous sommes pour pouvoir nous protéger et poursuivre notre chemin terrestre. C’est une des forces nécessaires du neïkos en équilibre dynamique avec sa contraire la philia. Et cette cause peut, comme telle, demeurer inconsciente parce qu’elle est instinctive. Les humains cependant qui accueillent l’esprit d’Aimer s’immunisent contre cette peur. Ils découvrent un jour qu’ils elles ne redoutent plus la mort, tout comme un/e adolescent/e s’aperçoit un jour qu’il elle n’a plus peur du noir.

 

     cet immense oiseau de nuages

     plane doucement sur la terre

     ses ailes déployées

 

     sa clarté s’étend d’âge en âge

     et renouvelle la matière

     aux ténèbres noyée

 

     et l’éternelle en son image

     se donne à l’âme toute fière

     à l’amour employée

 

2 février 2014

Notre frère François : « Le jeune Nietzsche invitait sa sœur Élizabeth à se risquer en parcourant « de nouveaux chemins (…) dans l’incertitude de l’avancée autonome ». Et il ajoutait : « à ce point les chemins de l’humanité se séparent : si tu veux atteindre la paix de l’âme et le bonheur, aie donc la foi, mais si tu veux être un disciple de la vérité, alors cherche ». Le fait de croire s’opposerait au fait de chercher… Peu à peu, cependant, on a vu que la lumière de la raison autonome ne réussissait pas à éclairer assez l’avenir ; elle reste en fin de compte dans son obscurité et laisse l’homme dans la peur de l’inconnu. Ainsi l’homme a-t-il renoncé à la recherche d’une grande lumière, d’une grande vérité, pour se contenter des petites lumières qui éclairent l’immédiat, mais qui sont incapables de montrer la route. Quand manque la lumière, tout devient confus, il est impossible de distinguer le bien du mal, la route qui conduit à destination de la route qui nous fait tourner en rond, sans direction ». (Lumen Fidei, pp. 4s).

On est tenté de dire : « bien vu, François ! » Mais il nous faut penser ta parole, comme toute parole d’où qu’elle vienne. La raison « autonome » ne peut à elle seule, « autonome », rechercher la vérité. Elle doit le faire main dans la main avec le cœur. « Dieu sensible au cœur, non à la raison », disait Pascal. Eh bien ! non. Aimer est « sensible » au cœur et à la raison, à la raison œuvrant avec le cœur.

Certes la raison est reine dans le monde matériel physico-chimique parce que c’est celui du déterminisme où tout s’enchaîne systématiquement comme dans la syntaxe du langage qui en est tiré. On sait pourtant, depuis Henri Poincaré au moins, que l’intuition, le « cœur », joue un rôle même dans la recherche mathématique. Dans le monde spirituel cependant, c’est l’intuition qui est reine, bien que la raison l’accompagne et la serve.

La foi spirituelle pourtant, ce n’est pas la croyance, ce n’est pas le credo, le dogme que l’on doit croire sous peine d’être déclaré hérétique et anathème par une Église qui vous tient en son pouvoir et qui fait tout pour vous y maintenir. La croyance est stérilisante, elle n’invite pas à la recherche, elle joue le rôle que lui attribue Nietzsche : procurer « la paix de l’âme et le bonheur », jouer son rôle « d’opium du peuple » analgésique et euphorisante, disait Marx, car elle permet de ne pas se poser trop de questions, de ne pas oser penser. Et pourtant les choses ne sont pas aussi simples puisque la croyance ne laisse pas les croyants tranquilles, mais les fait vivre sous la menace de l’enfer et la promesse du paradis, sous la crainte du bâton et l’espoir de la carotte (le neïkos et la philia) qui les empêchent de dormir en les faisant vivre « avec crainte et tremblement ».

La foi selon Yeshoua, c’est autre chose : ni menace ni promesse, mais l’Amour, « l’Amour seul digne de foi » qui invite à la recherche aimante de la connaissance de tout objet d’Amour, c’est-à-dire de tout être. l’Amour est la Vérité de l’Être dont Yeshoua, son témoin, a dit quelle libère. La Vérité de l’Être, l’Amour, libère de la philia et du neïkos, des éléments/forces du monde qualifiées de péché parce qu’elles s’opposent à l’Amour. La Vérité de l’Amour libère aussi de la crainte et de l’espoir parce que l’Amour ne cherche qu’à aimer sans se préoccuper des conséquences. Et l’Amour, monsieur Nietzsche, l’Amour, la Vérité de l’Être, invite à la recherche de toutes les vérités des êtres, dans la joie éternelle.

 

Chandeleur. Fête de la présentation de Jésus au Temple, mais aussi de la purification de sa mère. Purification de quoi ? Impure, la maternité ? Voilà ce qu’en fait la doxa patriarcale !

 

     à l’aurore

     le toit givré est un ciel étoilé

     le soleil le replonge dans sa nuit

 

     à midi

     le toit sous le soleil tout ébloui

     ferme les yeux cherche à se rappeler

 

     au couchant

     le toit attend de ses yeux grands ouverts

     la venue des étoiles dans son cœur

 

     dans la nuit

     le toit ravi s’emplit de l’univers

     de ses étoiles qui jamais ne meurent

 

3 février 2014

« Oui, depuis ma naissance je suis coupable ; quand ma mère m’a conçu, j’étais déjà marqué par le péché. Mais tu veux que la vérité soit au fond du cœur : fais-moi connaître la sagesse dans le secret de mon être » (Psaume 51, 7s). Cela sent le « péché originel », mais nulle allusion n’est faite à l’histoire de l’arbre du bien et du mal ni du fruit défendu croqué par Eve et Adam. Le psalmiste constate simplement ce que Paul constatera plus tard : « La loi est spirituelle, mais moi je suis charnel, vendu au péché… Je ne comprends pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux faire et je fais ce que je hais… Je sais qu’en moi, en ma chair, le bien n’habite pas : j’ai la volonté de faire le bien, mais je ne parviens pas à le faire… Par ma chair je suis esclave de la loi du péché… Tout au long du chapitre 7 de l’épitre aux Romains, Paul ne cesse de répéter l’évidence de son impuissance d’humain premier, charnel, à aimer. Mais il connaît le remède, tout comme le psalmiste : l’esprit de l’Éternel. « La loi de l’Esprit qui donne la vie en Jésus-Christ (en Aimer) me libère du péché ». La loi est accomplie en nous qui vivons non selon la chair, mais selon l’esprit (8, 4). Et le psalmiste : « Ne retire pas de moi ton esprit saint. Restaure en moi la joie de ton salut, soutiens-moi par ton esprit généreux » (Psaume 51, 13s).

Yeshoua a dit la même chose autrement, en mashal comme à son habitude de penser : Il faut renaître de l’esprit pour entrer dans le Royaume des cieux. « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né  de l’esprit est esprit » (Jean 3, 5s). Le péché n’est pas un acte, c’est un état. C’est notre condition humaine tant que nous n’accueillons pas l’esprit d’Aimer qui seul peut nous faire participer à sa Vie d’Amour. 

 

La lumière de l’Amour qui nous vient de l’accueil de toi, Aimer, nous fait prendre conscience de ta Présence à tout être. « Dans le secret », dit Yeshoua. « Plus intime à moi-même que moi-même », dit Augustin. « Intimement présent à toutes choses », selon Thomas d’Aquin. « Présentissime », selon Giordano Bruno. Alors, « marcher en ta Présence », c’est te savoir au bout de tout ce que nos yeux voient, de tout ce que nos oreilles entendent, de tout ce que notre bouche baise et de tout ce que nos doigts touchent.

 

     cette blancheur qui brille sur le bois

     et qui vous touche au bout des doigts

     parfaite en son éclat

     résonne dans votre âme qui se croit

     dans l’instant y trouver de sa foi

     une image de toi

 

     n’es-tu pas la blancheur du vide lisse

     qui attend que s’écrivent les prémices

     des moissons de l’esprit

     telle la feuille blanche où vont se dire

     pleurs et consonnes voyelles et rires

     de l’amour qui s’écrit

 

4 février 2014

Encore une affirmation qui donne à penser, surtout si on la retire de son contexte comme on le fait si souvent. « La Terre est devenue pour moi, par-delà elle-même, le Corps de Celui qui est et de Celui qui vient ! le milieu divin ». Son auteur, Pierre Teilhard de Chardin (1991-1955) a emballé le milieu chrétien, et au-delà, pendant bien des années, par son enthousiasme cosmique. Le problème c’est que, jésuite qu’il était, c’est-à-dire catholique à la puissance 2, il faisait du Christ le centre des centres en lui conférant une dimension cosmique. En gros, c’était le Christ des improbables martiens et des probables habitants des milliards de planètes possiblement habitables de l’univers autant que des misérables millions de chrétiens terrestres. L’Église ne va pas tout à fait jusque-là dans son ambition propagandiste, mais elle est fondamentalement christocentrique : le Christ est pour elle le centre en dehors de la sphère duquel point de salut, et cette sphère c’est elle évidemment. (Les animistes, les hindous, les bouddhistes, les juifs, les musulmans n’aiment pas trop ça).

Heureusement Teilhard a parlé de Milieu divin, ce qui forcément l’a fait condamner pour panthéisme par le Vatican et son Saint Office. Pour qui cependant reconnaît, avec Thomas d’Aquin, la présentissime présence d’Aimer à tout être, à toute âme de toute particule, on peut dire en figure que la Terre est le corps, parmi d’autres, de l’Éternel. N’es-tu pas, Aimer, présent à tout l’air que j’inspire et expire, à toute la matrice bleue de la Terre. Hopkins en faisait l’imaginal de la « Mère de Dieu » médiatrice de toute ta grâce, de tout ton esprit, souffle de ton Amour :

     Wild air, world-mothering air,

     Nestling me everywhere,

     That each eyelash or hair

     girdles…

     minds me in many ways

     Of her who not only

     Gave God’s divinity

     Welcome in womb and breast…

     But mothers each new grace

     …

     Be thou then, O thou dear

     Mother, my atmosphere…

     Stir in my ears, speak there

     Of God’s love, O live air

     (The Blessed Virgin compared to the Air we Breathe)

 

     Air sauvage, air maternel du monde,

     Qui m’embrasses partout,

     Qui tout cil, tout cheveu

     Ceins…

     Tu me rappelles de mille façons

     Celle qui non seulement

     Donna à la divinité de Dieu

     L’accueil de son ventre et de son sein…

     Mais qui est la mère de toutes les grâces

     …

     Sois donc, O toi mère chérie

     Mon atmosphère…

     Remue en mes oreilles, parles-y

     De l’amour de Dieu, O air vivant

 (La  Sainte Vierge comparée à l’air que nous respirons)

 

Est-ce Montaigne qui a dit que la loi ne doit aller ni moins ni plus vite que l’opinion du peuple ?  Les législateurs qui ignorent cette sagesse en doivent payer le prix.

 

     au souffle de l’hiver les rameaux du pleureur

     s’agitent se balancent frémissants

     fascinant ton regard en discours incessant

 

     le jardin solitaire où son cher promeneur

     ne viendra plus le flatter de son œil

     en gouttes solidaires imagine son deuil

 

     comment peux-tu le voir    il n’existe que vide

     de tout regard qui puisse le décrire

     et dans l’élan du cœur tenter de le transcrire

 

     mais peut-être que l’âme à son âme limpide

     pourra le retrouver avec l’esprit

     en qui ils communiaient si tu l’en pries

 

5 février 2014

Faut-il cultiver le désir du rien parce que rien ne peut satisfaire. Derrière cette belle formule, on croit entendre la pensée fondatrice du Bouddha, mais elle révèle un pessimisme navrant. Double erreur en effet : le désir infini est constitutif de notre être et donc indéracinable, et l’infini est là qui peut le satisfaire. Les deux ne font qu’un, en bonne logique de l’être : nous désirons infiniment et l’infini Amour nous propose de nous combler. C’est du Saint Augustin: « Tu nous a faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne se repose en toi ».

La solution au problème incontournable du désir infini est d’en découvrir l’objet, non dans l’avoir, mais dans l’être. Celui ou celle qui posséderait toute la planète ne serait pas comblée. L’objet véritable du désir infini de notre être, ce ne sont pas les biens visibles que procure l’argent, mais les invisibles qu’accueille l’Amour.

Frère François : « Toutes choses ont en soi une transparence… » (Lumen Fidei, p. 43). Découvrir la transparence des choses, c’est reconnaître le spirituel caché dans le charnel, la surnature dans la nature. C’est te toucher au bout de nos doigts et frémir de joie en ta présence intime.

 

Écrivez une phrase suffisamment longue, et un sophiste malveillant en fera une corde pour vous pendre.

 

     dix mille brins de blé en herbe

     au dos du mur du cimetière

     chantent leur assurance entière

     en la vie qui se renouvelle

 

     c’est l’humble chant du grand mystère

     mais l’oreille qui s’y accorde

     comme le violon en ses cordes

     sent vibrer en elle la terre

 

     et vibre aussi au non-espace

     la morte ici dans la poussière

     et nulle part dans le désert

     de l’amour au beau face à face

 

     où que tu ailles l’âme chère

     de celle qui de toute place

     a perdu la dernière trace

     t’attend dans ton âme en prière

 

     le blé répète quoi qu’il fasse

     brume ou soleil brise ou tonnerre

     au rythme même de l’hiver

     la mélodie que rien n’efface

 

6 février 2014

« On aime mieux la chasse que la prise », dit Pascal en parlant du divertissement, de ce qui nous donne de vivre l’instant sans ennui. Pourtant le chasseur ne chasserait pas s’il n’avait pas de gibier à poursuivre et abattre. Et il existe une différence entre chasser pour se nourrir comme l’ont fait nos ancêtres pendant plus de cent mille ans et chasser pour se divertir comme certain/e/s choisissent encore de le faire. A la différence des chasseurs dont parle Pascal, nos ancêtres avaient l’esprit plus préoccupé par la prise que par la chasse.

En quoi cela concerne-t-il celles et ceux qui ne chassent pas ? C’est qu’il s’agit de la question du moment présent, de ce qui nous occupe l’esprit dans le moment présent, en particulier dans sa relation avec le futur, de la relation entre l’action présente et de son but.

Cela ne concerne d’ailleurs pas que le divertissement, que ce soit celui de la chasse, de la pêche, du sport, de la danse, du spectacle, de la randonnée… Cela concerne aussi le travail, sous toutes ses formes. On peut penser au travail de l’artisan, même si l’on peut contester qu’il soit la forme la plus courante du travail. Prenons le cas du boulanger au moment où il achève la préparation de la pâte et enfourne les pains. Il ne réfléchit guère sans doute, son attention est tout occupée par ses gestes, avec tout de même un souvenir vague de ce qu’il vient de faire et l’attente imprécise des pains qu’il sortira du four et qu’il vendra. Aime-t-il mieux ce qu’il fait ou le résultat de ce qu’il fait ? Aime-t-il « mieux la chasse que la prise » ? Pascal nous invite à penser parce qu’il observe que les chasseurs ne pensent pas : « ils ne savent pas que ce n’est que la chasse et non pas la prise qu’ils recherchent », et parce qu’il « ne peut concevoir l’homme sans pensée » et que pour lui « toute notre dignité consiste en la pensée » (Pensées, éd. Sellier, fragments 168, pp. 122s, 143, 232).

Il nous invite à penser ce qui nous occupe dans l’instant en nos diverses activités, que ce soient celles du travail ou celles du loisir. La Spiritualité de l’altérité nous invite, elle aussi, à penser le moment présent pour le vivre selon son esprit. Le moment présent est celui de la présentissime présence de l’Amour, et cette présence fait de toute occupation une rencontre possible de la vie éternelle.

Qui marche en présence de l’Éternel ne sait plus ce que c’est que l’ennui, ni d’ailleurs, selon Pascal, ce que c’est que la peur de la mort, dont il dit que « la chasse nous garantit de sa vue et des misères qui nous en détournent » (fragment 168, p. 123). Qui marche en présence de l’Éternel dans l’instant ne pense qu’à mettre de la sollicitude en tout ce qu’il fait et pense. Et elle il y trouve la béatitude sans la rechercher.

     

     douceur    la terre exubère son lait

     le ciel le tète jusqu’à l’épuiser    

     il ne restera plus bientôt que rien

 

     à mesure que la brume s’affine

     avec la terre    chante ce qui donne

     avec le ciel    écoute qui reçoit

 

     l’air où s’échangent les messages

     de la hauteur et de la profondeur

     est bien le médiateur de leur amour

 

     demain et demain et puis demain encore

     le lait de la tendresse et de la brume

     te dira de penser la douceur

 

7 février 2014

Famille ? Valeurs de la famille ? Lesquelles ? Qu’en dit l’Évangile de Yeshoua ? « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Quiconque fait la volonté de mon père des cieux est mon frère et ma sœur et ma mère » (Matthieu 12, 48-50). Avec Yeshoua, l’amour agapè, « la volonté du père des cieux », remplace la philia familiale qui unit la chair à la chair. Yeshoua ne pouvait plus dire de sa mère, de ses cousines et de ses cousins qu’ils étaient « les siens ». Il les aimait comme « autres », en leur eccéité indicible. C’est à cela que sont invitées celles et ceux qui « entendent sa voix », qui sont « de la vérité ».

L’Évangile fait naître une seconde fois, non plus de la chair mais de l’esprit d’Aimer. Et cette seconde naissance, initiatique si l’on fait allusion aux vieilles religions, est une mort et une vie nouvelle. C’est ainsi que Yeshoua a pu dire qu’il était venu avec le glaive de la séparation qui tranche les liens périssables de la chair et du sang pour faire place aux liens impérissables de l’esprit : « Je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère… Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi (c’est-à-dire de celui qui m’a envoyé, l’Éternel Amour)… Celui qui veut garder sa vie la perd (« on lui ôte même ce qu’il a »), celui qui perd sa vie à cause de moi la garde » (Matthieu 10, 35-39).

Il nous faut aimer nos enfants, non parce qu’ils sont « nos » enfants, « les nôtres », notre « bien », mais parce qu’ils sont auprès de nous pour partager l’Amour que l’Éternel leur porte. De même notre compagnon, notre compagne, notre père et notre mère, toute notre parentèle.

Honorer Marie parce qu’elle serait la Mère de Dieu selon la chair n’a aucun sens dans l’Évangile de Yeshoua. S’il est bon de prier Miriâm, Yeshoua et tant d’autres, c’est parce qu’elle, il, ils, elles, sont vivantes de la vie de l’Éternel Amour et qu’elles peuvent agir sans cesse avec l’Éternel qui agit sans cesse par son esprit et « renouvelle la face de la terre ».

 

     n’es-tu pas le grand feu ici et là qui change

     lorsque l’eau l’y appelle et fait qu’elle dérange

     l’air pourtant désireux de calme en son intime

     afin qu’il renouvelle face de l’abîme

 

     c’est donc toi que j’attends dans l’énorme soupir

     du pin géant là-bas qui se cambre et s’étire

     de ses membres violents et de ce tronc puissant

     qu’il hausse de la terre au ciel envahissant

 

     il faut bien dans le vent attentif que j’attende

     ce moment où à peine    que ta voix nue j’entende

     dans l’instant de silence où apparaît le vide

     que mon âme à ton âme en son désir avide

     reconnaît être toi en toute chose dite

     pour faire ta présence qu’avec toi je médite

 

     le feu de l’univers ici devient ton ange

 

8 février 2014

Aimer, c’est maintenant. L’Amour, c’est dans l’instant et de tous les instants. Dans tout le penser et dans tout l’agir. Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne, distingue le travail, qui produit des biens consommables, l’œuvre, qui fabrique des objets durables et l’action, qui est politique. Certes, mais quel que soit notre agir, qu’il soit travail, œuvre ou action, nous sommes invitées à l’accomplir dans l’instant avec sollicitude en présence de l’Éternel Amour.

 

Que sommes-nous ? Qui suis-je ? Pascal observe que « l’on n’aime jamais personne, mais seulement des qualités… beauté… mémoire… qui ne sont pas ce qui fait le moi… la personne » (Pensées, éd. Sellier, fragment 567). Le moi est introuvable. L’invraisemblable, c’est que l’on entend maintenant de belles intelligences nous dire que puisque le moi est introuvable, c’est qu’il n’existe pas.

C’est pourtant le moi, la personne (peu importe le terme utilisé pour désigner cette entité) qui unit l’ensemble de nos « qualités » : notre « beauté », notre « mémoire », notre corps-âme, notre esprit, notre intelligence, notre conscience… Cette union ne peut manquer d’avoir une cause, même si elle demeure introuvable. La question est précisément de savoir pourquoi elle est introuvable, de connaître la cause de son inaccessibilité. Qui ose penser ne peut manquer de rechercher cette cause, surtout si elle il a le sentiment que la réponse est essentielle à sa propre existence. (Qu’importe que Pascal n’ait fait dans le fragment cité que noter cette inaccessibilité). Le moi serait-il l’eccéité indicible de chaque existant objet de l’Eternel Amour ? C’est elle qu’en chacune et chacun de celles et ceux que nous rencontrons nous sommes appelés à aimer de cet Amour.

 

Si tu aspires au don de prophétie (I Corinthiens 14, 1), fais comme les prophètes, empathise avec les choses et les êtres en leurs images. Pour Yeshoua ce fut le vent, l’eau, le feu, la terre, la graine, la vigne, le mouton, la noce, le commerce, la royauté… Empathise avec les êtres et les choses en les vivant dans le concret et dans l’abstrait, dans leur visibilité et dans leur invisibilité, dans leur apparence qui renvoie à leur inapparence. Dans l’Amour, lucide parce qu’il participe de la connaissance qu’Aimer a de tout existant en son eccéité. Demande-lui de t’envoyer son esprit et il fera de toi un/e prophète/sse au service de l’Amour.

C’est dans l’Amour que l’on connaît le moi des autres, et aussi notre « soi-même comme un autre », sans jamais les posséder, sans jamais les nommer, car ils sont, à l’image de l’Éternel, innommables et inaliénables.

 

     les arbres croisent dans l’espace

     en mouvement

     aimant

 

9 février 2014

Les pensées qui paraissent dans Spiritualité de l’altérité ni n’appartiennent ni ne possèdent. Elles ne sont ni à celui qui les découvre et les propose, ni à ceux et celles qui en prennent connaissance, les pèsent et les pensent, choisissant de les adopter ou de les rejeter (ou de les corriger et nuancer) selon qu’elles peuvent ou non s’agréger à leur puzzle intellectuel personnel dans un esprit d’éclectisme sélectif.

Faire des commentaires dépréciatifs ou appréciatifs de ces pensées n’a aucun sens pour leur auteur puisque, libéré par la Vérité de l’Amour, il a dépassé la shame culture de la honte et de l’honneur (de la bonne et de la mauvaise réputation), qu’il vit détaché de la doxa, du moins l’espère-t-il. Les questions relatives au non à ces pensées sont cependant les bienvenues puisqu’elles peuvent contribuer à les faire progresser. CONTACT et ECHANGES sont faits pour cela (et pour rien d’autre).

 

L’internet pour le pire et pour le meilleur, pour ce qui matérialise et pour ce qui spiritualise, pour ce qui dégrade et pour ce qui ennoblit (avec des extrêmes de l’un et de l’autre, et avec la gamme infinie qui s’étend en continu entre l’un et l’autre). Il y a, par exemple, ces sites porno, x, etc. qui peuvent donner envie de vomir aux sensibilités affinées par l’Amour, et il y a ces choses poétiques, artistiques dont certaines les ravissent. Ainsi an die musik, le lied de Schubert chanté par Janet Baker, ou la sonate 11 de Mozart jouée par Olga Jegunova, ou tant d’autres. A chacune chacun de choisir : « Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, ou la mort et le mal… Choisis la vie afin de vivre… en aimant l’Éternel » (Deutéronome 30, 15… 19s).

 

On ne fabrique pas des poèmes avec des mots, on les laisse s’inventer en « l’autre de soi » et  venir au jour comme l’enfant qui sort du ventre de sa mère (Il faut tout de même nourrir la mère).

 

     les arbres croisent dans l’espace

     en mouvement

     aimant

     leurs files aux yeux de qui les cherche chacun à sa place

 

     sur l’autoroute la vitesse

     dans le regard

     égare

     l’habitude endormie pour que s’éveille en sa nouveauté la finesse

 

10 février 2014

En imposant sa philosophie, le matérialisme a rendu la civilisation occidentale complètement folle dans sa course à l’avoir, et cette folie continue de gagner le monde pour sa perte. Dans la mesure où ce matérialisme physico-chimique est le frère jumeau du rationalisme, on peut accuser les Lumières, dont certains continuent de se réclamer farouchement, de mener la planète à la ruine. Elles ont, certes, libéré l’audace de penser, sapere audere, mais elles ont limité l’usage de la pensée libérée à l’entendement, c’est-à-dire à la raison. Elles ont exilé le cœur, l’intuition sans laquelle la raison est vouée à s’égarer. La réaction du Sturm und Drang à l’Aufklärung, version allemande des Lumières, et plus généralement du mouvement romantique, est nécessairement passée d’un extrême à l’autre, tout aussi désastreux pour la pensée et pour l’action humaines. Notre esprit ouranien cloisonnant nous fait désormais vivre et penser selon la dualité schizophrène d’une raison desséchée et d’une sensualité exacerbée.

Nous avons oublié la sagesse de Pascal, qui savait faire marcher ensemble le cœur et la raison, l’intuition et la réflexion. Notre doxa philosophique a du même mouvement rejeté aussi le matérialisme animiste de Diderot pour qui la matière, comme pour nombre de peuples premiers, est indissociablement psychique et physique et donc perméable à la connaissance intuitive.

Livrée à la raison, au raisonnement, au « discours » si bien analysé et critiqué par Montaigne, l’intelligence s’égare dans une multitude de systèmes opposés, que ce soit en philosophie, en politique ou dans les sciences humaines. Et nos écoles, de l’École  primaire à l’École nationale d’administration en passant par l’École normale supérieure, formatent des intelligences incapables d’utiliser leurs capacités intuitives, de les développer et de les rendre créatrices en accord avec leurs capacités réflexives.

Si l’idole Nietzsche paraît encore loin de son crépuscule, c’est que nombre d’Occidentaux sont mal à l’aise dans leur civilisation dominée par la lumière patriarcale. On peut du moins en faire une hypothèse de recherche.

 

Yeshoua n’a pas vaincu la mort, il a vaincu la peur de la mort, ce qui est tout de même fort différent. Il est allé à la mort non seulement comme un prophète (Luc 13, 33), mais comme un humain nouveau en son désir d’être baptisé d’un baptême et impatient de le voir s’accomplir (Luc 12, 50). Il avait compris que la mort est une initiation, un passage à un être renouvelé, qu’elle est inséparable de la résurrection pour celles et ceux « qui s’en rendent dignes » dans l’Amour (Luc 20, 35s).

 

     et le cri rauque du corbeau

     lui-même dit cette harmonie

     de l’éternelle symphonie

     montant de l’abîme des eaux

     au cœur de l’infini

 

     écoute comme lui avec

     la connaissance que l’air donne

     lorsque les arbres lui fredonnent

     les dits qu’interprète son bec

     au cœur de l’infini

 

     peut-être alors parviendras-tu

     en écolier de sa sagesse

     à le rejoindre en la finesse

     de ces ailes qui se sont tues

     au cœur de l’infini

 

11 février 2014

Y-a-t-il du sacré dans la nature ? Le sacré est dans la relation que les humains entretiennent avec le monde, en particulier avec les forces cosmiques de la philia attractive et du neïkos répulsif. Depuis des dizaines de milliers d’années sans doute, nos ancêtres ont été attirés par certains phénomènes et repoussés par d’autres, attirés parfois jusqu’au ravissement et repoussés jusqu’à la terreur. C’est là sans doute que se trouve l’origine du sacré tel que Rudolf Otto l’a étudié dans Das Heilige en 1917 : ce qui fait naître la crainte révérencielle et la fascination irrésistible. Mais ce n’est peut-être pas l’idée que beaucoup se font maintenant du sacré, même si Le Petit Robert nous dit qu’il est « ce qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable (par opposition à ce qui est profane) et fait l’objet d’un sentiment de révérence religieuse », ou, plus simplement et moins religieusement, « ce qui est digne d’un respect absolu, qui a un caractère de valeur absolue ».

Même si le christianisme n’en a guère tenu compte, Yeshoua a aboli la relation sacrée de l’humain au monde en désacralisant sa relation au temps (le Sabbat) et à l’espace (le Temple). Il a fait passer l’humanité, en espérance du moins, du monde sacré des puissances cosmiques au monde aimé de l’Amour. C’est ce que signifie Paul lorsqu’il dit que « nous étions (que nous ne sommes plus) asservis aux éléments du monde » (Galates 4, 3, Colossiens 2, 8, 20). Sans l’Amour nous sommes des êtres animaux, des humains premiers (I Corinthiens 15, 45s) habités, animés, mus par les seules forces cosmiques qui se résument en philia et neïkos, en eros et thanatos dont les expressions primordiales sont le désir irrépressible et la peur de la mort. « Ce qui vient d’abord, ce n’est pas ce qui est spirituel (pneumatikon), mais ce qui est animal (psukhikon). Egeneto o prôtos anthrôpos Adam eis psykhên zôsen, en latin factus est primus homo Adam in animam viventem » (vivant d’une vie animale et non spirituelle).

Le sacré est lié à la perception exacerbée des forces cosmiques dans la relation que nous avons avec le monde en tant qu’humains premiers nés de la chair. Nous en sommes délivrés à mesure que nous renaissons de l’esprit et vivons selon sa lumière et sa force. (« Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit est esprit », Jean 3, 6).

Le sentiment du sacré pourrait encore aider l’humanité première à respecter et aimer la nature, mais il disparaît chez celles et ceux que le matérialisme rationaliste a coupé du monde et qui les rend insensibles à leur propre dimension cosmique. Toutefois ceux et celles qui accueillent l’Amour de l’Éternel pour tout être se soucient de la planète et de chacun de ses êtres avec respect et tendresse. La lune n’est plus une déesse, la terre (et tous ses habitants) non plus : ce sont des figures imaginales maternelles, sororales, filiales de l’Éternelle Agapè. C’est la raison pour laquelle elles nous sont si chères.

 

Renonciation de Benoît XVI. L’a-t-on pensée et repensée depuis un an ? Quelles interprétations ? Recul du Patriarcat ?

 

     le vent glacé garde pure la mer

     ses vagues et son sable en solitude

     rêvent contemplent en leur hébétude

     l’univers et sa mère

 

     il faut la voir lorsque vierge de pas

     de ventres et de dos de trous et de repas

     elle vit l’innocence des matins du monde

     dans la clarté des ondes

 

     il faut savoir prendre le risque dur

     du vent impitoyable et des morsures

     qu’il inflige à la peau amoureuse du voir

     sans toucher sans espoir

 

     reste là le moment qu’il te faudra

     pour que pure la mer te fasse entrer

     dépouillée dans sa vie et ses marées

     en ce qui deviendra

 

     peut-être devenue sables et mer

     compagne résolue de sa beauté sauvage

     tu te retrouveras au sein du grand partage

     de la mère univers

 

12 février 2014

Abraham comprit que l’Éternel l’invitait à marcher devant sa face (Genèse 17, 1), Moïse qu’il l’invitait à parler avec lui face à face comme avec un ami (Exode 33, 11). Depuis Yeshoua on peut se demander si l’Éternel ne nous invite pas , « moi en toi, toi en moi » (Jean 17, 21), à danser avec lui.

Est-il regrettable que Rudolf Otto ait cherché à trouver des traces du sacré fascinant et terrifiant dans le Nouveau Testament alors que Yeshoua sentait et disait que l’Amour dissolvait le sacré ? Il est vrai que certains de ses disciples ne l’ont pas compris, que leurs successeurs pas davantage et qu’ils semblent même parfois se délecter en répétant que « notre Dieu est un feu dévorant » et que « il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant » (Hébreux 12, 29, 10, 31). Curieuse, cette épitre aux Hébreux, dont on sait maintenant qu’elle n’est pas de Paul. Pourquoi a-t-elle été retenue dans le canon des Écritures ? Une pression du lobby ecclésiastique plus intéressé par la Puissance que par l’Amour, et qui s’y voit aussi conforté dans sa doctrine du sacrifice dénoncée par les prophètes ?  » Il n’y a pas de rédemption sans effusion de sang » (Hébreux 9, 22) et Yeshoua est pour lui le nouveau Grand Prêtre (Hébreux 9, 22, 4, 14, 5, 10), lui qui s’est toujours présenté comme un prophète.

Les contradictions qui apparaissent dans un texte sacré, si elles sont avérées et qu’on les juge rédhibitoires parce qu’on pense incontestable le principe d’identité, ces contradictions peuvent amener celles et ceux qui fréquentent ce texte à le désacraliser et donc à se permettre de le passer au crible de la Vérité qu’elles savent absolue, la Vérité de l’Être. Qui est « de la vérité », « de l’Éternel », de l’Amour, pèse chaque phrase des évangiles sur la balance de l’Amour, s’il pense que la Vérité de l’Être dont Yeshoua s’est voulu le témoin est celle de l’Amour.

Sans doute peut-on admettre avec Otto qu’il existe dans le Nouveau Testament des traces du sacré au sens de fascinant et de terrifiant, mais elles ne sont pas cohérentes avec l’Amour révélé par Yeshoua. Ainsi de la « colère » de l’Éternel mentionnée par Paul à l’entrée de sa longue fulmination contre les mœurs païennes (Romains 1, 18). Jean le baptiste, qui n’est pas encore dans le Royaume des cieux, en parle également : « Celui qui ne croit pas le fils ne voit pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui » (Matthieu 11, 11, Jean 3, 36). Cette idée s’est maintenue dans l’Église. On la trouve chez Pascal : « Jésus délaissé seul à la colère de Dieu » (Pensées, éd. Sellier, fragment 749, p. 574). Depuis quelque cinquante ans elle a heureusement quasiment disparu des homélies. Chante-t-on encore  à Noël       

       »Minuit, Chrétiens, c’est l’heure solennelle

      Où l’Homme-Dieu descendit jusqu’à nous

      Pour effacer la tache originelle

      Et de son Père apaiser le courroux » ?

 

     sur la dalle ton désir mène

     un raid éclair

     et l’air

     s’émeut à peine à te sentir déranger son domaine

 

     mais notre âme contemplative

     de ta vie pure

     endure

     le charme de l’instant qui dure et demeure captive

 

13 février 2014

« Je suis venu mettre le feu à la terre, et comme je suis impatient qu’il s’allume ! Il me faut être baptisé, oui baptisé, et je vis tendu vers cet accomplissement, sunékhomai eôs otou telesthê (Luc 12, 49s). Encore et toujours le langage du mashal : le feu et l’eau ici assemblés. C’est ce que le baptiste avait annoncé avec les mêmes symboles : « Moi je vous baptise avec l’eau. Mais il vient quelqu’un de plus fort que moi… Il vous baptisera avec l’esprit saint et le feu » (Luc 3, 16).

Plasticité des mots : le baptême de Jean est pour la conversion, la métanoia, et le feu qu’il envisage est celui de la destruction purifiante totale « dans la fournaise inextinguible ». Mais avec Yeshoua on découvre que ce feu qui ne peut s’éteindre est celui de l’Amour éternel, de l’Être de l’être, et que c’est en ce feu qu’il faut nous plonger, nous laisser plonger, afin que disparaisse tout ce qui en nous n’est pas Amour. Avec Yeshoua nous sommes destinés, si nous accueillons ce feu de l’Amour destructeur de l’ego, à ne plus être qu’Être, Amour des autres pour eux-mêmes. La mort que Yeshoua est pressé de voir s’accomplir est faite pour cela. N’est-ce pas son dernier mot : « C’est accompli, tetélestai » (Jean 19, 30).

Le feu dont parle Yeshoua n’est donc pas le feu sacré, le feu fascinant et terrifiant d’homo religiosus. Encore une fois, l’Évangile de Yeshoua libère du sacré, sa Vérité le dissout. Le feu éternel de l’Amour est une image de l’Amour, seul Être éternel. Et qui ne l’accueille pas, ne serait-ce qu’un peu, disparaît corps et âme à la mort de la chair : « on lui enlève même ce qu’il croit avoir », cette « chair qui ne sert à rien » pour la vie éternelle (Luc 8, 18, Jean 6, 63).

Cela est cohérent, logique, ontologiquement logique. Ce n’est pas une décision transcendante arbitraire d’un dieu tout-puissant qui fait disparaître la chair à la mort, c’est sa réalité de chair périssable, qui n’est donnée aux humains que pour qu’ils puissent choisir librement d’accueillir l’esprit de l’Amour éternel ou de le refuser.

 

     le lierre envahit inflexible

     notre haie vieillissante

     depuis longtemps prise pour cible

     par l’amant de l’amante

 

     l’étreinte de cette mort lente

     envahit notre esprit

     qui de la violence patiente

     n’est pas vraiment surpris

 

     c’est ainsi que le destin lie

     n’est-ce pas sans défense

     face à la force qui oublie

     la première décence

 

     et ne découvre pas le sens

     parmi ce qui se lit

     de la très vieille expé ri ence

     qui à la mort s’allie

 

     le lierre en feu inextinguible

     se change pour l’amante

     si elle donne irréductible

     cet amour qui la hante

 

14 février 2014

Boko Haram ? Haro sur le book, sur le livre, symbole de la culture, de la civilisation occidentale. Haram est le mot arabe qui désigne le tabou, l’interdit dans un monde régi par le sacré. Et le sacré, dit Rudolf Otto, est l’élément irrationnel qui « explique ce que l’on appelle habituellement l’aspect « fanatique » d’une religion »*. Ainsi s’expliquent les méthodes violentes des fidèles de Boko Haram, que le gouvernement nigérian essaie en vain de soumettre par des moyens d’une égale violence. Essaie-t-il tout de même en secret de dialoguer avec ces « diables », de dîner avec eux ne serait-ce qu’avec une longue cuiller ?

Dans un esprit évangélique, on essaierait de connaître ces gens-là, de communier à leur intuition, de rechercher les causes de leur attitude. Au nom du Coran sacré, ils s’opposent à une civilisation qu’ils jugent impie. Pour eux, le « diable », c’est l’Occident, particulièrement en raison du tournant anti-patriarcal qu’il est en train de prendre, en particulier dans la permissivité sexuelle qui l’exprime si visiblement. Le dieu du Coran, plus encore que celui de la Tora, est un mâle tout-puissant qui entend garder la haute main sur la vie des humains, particulièrement sur leur vie sexuelle. Il ne peut que déchaîner contre les incroyants la colère des fidèles soumis à sa loi.

On peut tout de même admettre que la folie matérialiste de l’Occident pourrait inciter ses sages à s’arrêter pour penser cette opposition plus ou moins violente que d’aucuns appellent un conflit des civilisations. Dans un esprit d’éclectisme sélectif, que pouvons-nous accueillir et retenir de ce mouvement ? Le remède à sa violence ne peut pas, en tout cas, se limiter à une violence égale ou supérieure. Tout usage de la violence doit se penser en relation avec l’usage de la non-violence (et réciproquement).  

Il serait bon de se rappeler que le christianisme, qui a gardé dans sa doctrine et son esprit une bonne part du sacré pourtant aboli par son fondateur, a au cours de son histoire usé très logiquement de la violence, pour s’imposer ou se défendre, avec les « païens », les juifs, les hérétiques…

The Idea of the Holy (Das Heilige), p. 91.

Henri Cartier-Bresson. Est-ce parce qu’il découvrit la photographie à l’époque où l’instantané révélait ses possibilités qu’il se donna comme idéal « la plénitude dans l’instant » ? A l’heure où l’on photographie comme on respire et que la vie court sans arrêt sur image, nous risquons de perdre l’instantané, l’instant de pure présence à la présentissime présence de l’Amour à toutes choses. Heureuse heureux qui le découvre, qui le vit de temps en temps au moins chaque jour, et qui nourrit l’espoir de le vivre en permanence pour faire de chaque instant un instantané éternel.

 

     roses de la roseraie

     accueillez les mains qui cueillent

 

     vois les roses en leurs plis

     la profondeur de leur eau

     plus long que tu sais n’en dit

 

     quelle nuance de rouge

     pour ta belle ou pour ton beau

     as-tu choisie en ce jour

 

     est-ce un rose plus profond

     qui attire doucement

     le doux regard qui s’y fond

 

     est-ce l’ombre toute noire

     où se plongent les amants

     perdus dans leur désespoir

 

     est-ce le carmin ardent

     qui demande qu’on dévore

     les lèvres à belles dents

 

     est-ce le rose fané

     aux nuances de vieil or

     où les ans sont condamnés

 

     est-ce la clarté mystique

     de l’âme qui s’abandonne

     sur son chemin mélodique

 

     est-ce la clarté vibrante

     dont la parole se donne

     à la parole chantante

 

     roses de la roseraie

     accueillez les mains qui cueillent

 

15 février 2014

« Longtemps ignorée ou négligée, voire méprisée, la spiritualité africaine, qui détient peut-être certaines réponses aux problèmes essentiels du monde, a en fait été l’objet du plus sinistre des dénis historiques infligés à l’Afrique » (Of Africa, p. 129). Faisant le bilan des misères externes et internes dont la spiritualité africaine a été et demeure victime, Wole Soyinka a entrepris d’en mettre sous les yeux du monde les richesses et le rôle qu’elle pourrait jouer dans la guerre ouverte ou larvée que se livrent les monothéismes chrétien et musulman dans leur volonté  d’établir leur hégémonie religieuse sur la planète.

Sans doute Soyinka embellit-il la religion des Orisha yoroubas, notamment en taisant ses sacrifices humains désormais bannis, mais il met justement en valeur sa sagesse et sa capacité à résoudre les problèmes sociaux et politiques. Il règle leur compte aux préjugés et aux calomnies dont elle a été l’objet de la part des propagateurs du christianisme et de l’islam.

Les Orisha yoroubas, qui sont encore suivis dans certaines régions du Nigéria et du Bénin, mais aussi parmi les descendants des esclaves africains aux Amériques et dans la Caraïbe, sont des entités cosmiques qui permettent de vivre en harmonie dans la société des humains, des bêtes, des plantes, de la terre… Comme toutes les religions et toutes les cultures du monde, elles sont proposées à notre éclectisme sélectif pour que nous en accueillions les valeurs qui consonnent avec les nôtres. Comme les intuitions hindouistes ou bouddhistes, les intuitions animistes sont offertes à la pensée de celles et ceux à qui rien d’humain ni de cosmique n’est étranger, et éminemment à celles et ceux pour qui « seul l’Amour est digne de foi ».

Ainsi : « Quelle excuse invoquera l’homme qui s’enorgueillit d’un savoir supérieur mais ignore l’empathie de la moiteur de l’air qu’il respire, du jus des feuilles, de la sève des racines plongeant en terre ou des eaux qui nourrissent son être », et « Ogun a montré l’exemple : suis ! la mort de la peur libère la volonté qui s’en va là où l’intelligence jamais ne s’est aventurée », et encore, « la Justice est le mortier où se lie la demeure de l’homme. Orisha prêche la Communauté : Fonde-la ! » et puis, « cherche à comprendre les signes indicateurs de l’existence. La connaissance n’est-elle pas en nous, autour de nous ? Ifa trace la route à travers les horizons embrumés ». « L’esprit et l’âme embrassent plus qu’une litanie de noms ». « Pureté, amour, transparence du cœur. Force stoïque. Lumineuse vérité. l’homme est imparfait ; l’homme s’efforce d’atteindre la perfection. Pourtant, même imparfait, il peut trouver l’harmonie intérieure avec la Nature. L’âme vient à bout de la souillure, qu’elle soit de l’esprit ou du corps. Oh paix qui donne l’entendement, empare-toi de notre cœur humain ! » (Seven Tenets of Orise-Orila, pp. 22s).

 

     cette plume de métal

     qui te guide au bout des doigts

     n’est-ce pas Ogu ferraille

     maître de toutes les forges

 

     cuivre fer argent ou or

     bijou charrue ou mitraille

     il nous parle toi et moi

     de cette force vitale

     qui habitant toutes choses

     jusqu’à même notre chair

     nous entraîne au cœur du monde

     et de notre âme commune

 

     ainsi l’écriture est une

     avec Ogun    et nos doigts

     s’entrelacent dans les airs

     de cet amour que tu oses

 

16 février 2014

L’intérêt que nous portons aux religions si nous pensons que « seul l’Amour est digne de foi », c’est celui de l’Amour pour les personnes qui y sont attachées, qui y trouvent le sens de leur vie. L’Amour cherche à connaître les autres, quel/le/s qu’elles et qu’ils soient, non pour les comprendre (les dominer ou les posséder) évidemment, mais pour être proches d’elles et eux, présent/e/s à elles et eux de la présence dont l’Éternel/le est présentissime à tout être.

C’est dans cet esprit également que nous pouvons nous sentir prêt/e/s à retenir de leurs visions du monde, en penser et en agir, ce qui peut s’accorder avec l’Amour. C’est ainsi que les prophètes/ses missionnaires de l’Évangile devraient, auraient dû aborder les diverses religions des peuples vers lesquels elles ils vont, sont allés. Et non pour leur imposer ni même proposer leur propre religion.

L’Évangile de Yeshoua en effet n’est pas une religion. Il a mis fin au sacré en toutes choses, à commencer par le temps sacré et l’espace sacré, paradigmes de tout ce qu’ils touchent, c’est-à-dire la totalité des mondes, des univers.

Le « Sacrifice d’Abraham » doit retrouver son sens originel. Abraham a compris dans sa présence à la présence de l’Eternel que celui-ci ne lui demandait pas de lui sacrifier son premier-né comme c’était l’usage chez les peuples au milieu desquels il vivait. C’était un premier pas vers la fin des sacrifices et des religions, auxquelles le sacrifice est essentiel. Un premier pas puisque Abraham a tout de même sacrifié un animal. L’islam a maintenu ce sacrifice, à grande échelle dans le lieu sacré de La Mecque.

Le christianisme s’en est tiré autrement en faisant de la mort de son prophète fondateur, massacré pour son opposition aux prêtres, un sacrifice de fondation selon le schéma connu de l’histoire des religions. Et quel sacrifice ! celui du premier-né de l’Éternel lui-même. Abraham a dû se retourner dans sa tombe. Car c’est l’Amour qui sauve et non le sacrifice. Les prophètes l’ont répété au cours des siècles, mais les prêtres ont toujours été les plus forts, sans doute parce qu’ils sont organisés en institutions, en institutions sacrées. La religion chrétienne n’a pas su se sacrifier à l’Amour, pourrait-on lui dire plaisamment, et au nom du seul Amour, au nom de l’Être.

    

     tu es la toute transparence

     du verre en sa belle innocence

 

     tu es l’invisible présence

     et t’y nous donnes en notre chance

 

     c’est à travers toi que je vois

     le monde et chacun de ses choix

 

     c’est à travers toi que j’envoie

     le regard vers tout ce qui ploie

 

     l’air transparent donne son sens

     à la lumière comme l’immense

 

     tu es le vide et l’existence

     qui donne vie à toute essence

 

17 février 2014

Le croyant se prouve qu’il y a un dieu, l’incroyant se prouve qu’il n’y en a pas. Faut-il penser qu’ils se trompent tous deux de question, et faut-il rechercher la cause de leur erreur ? Il faut d’abord se poser la question préjudicielle : faut-il ou non chercher les causes des phénomènes et des questions puisque certains penseurs avancent depuis Hume que le principe de causalité est un leurre causé (?) par l’habitude. Comme aurait dit Pascal, nous serions au rouet, nous tournerions en rond.

Mais qui admet par simple bon sens, disons par l’intuition, par le « cœur », qu’il n’y a pas de fumée sans feu, c’est-à-dire que rien n’est sans cause, admet aussi que l’être, que nous ne cessons de rencontrer de tout près puisque nous en sommes faits, a une cause. Poser la question philosophique première : « Pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que pas ? », c’est aussitôt admettre que l’être a une cause puisque c’est la rechercher, et c’est donc admettre aussi que l’on ne peut récuser le concept de cause première. Ainsi, entre l’athée et le non-athée, la balance de l’Être de l’être penche en faveur du non-athée puisque l’athée cohérent refuse d’admettre que l’être ait une cause et que le non-athée cohérent l’accepte.

Le débat entre croyant et incroyant n’est plus alors la question de l’existence d’un dieu (ou de plusieurs) puisque ce dieu / ces dieux et déesses sont évidemment contestables, les diverses religions se faisant des idées diverses, et concurrentes, de la divinité alors que l’Être de l’être est nécessairement unique. La question pertinente que devraient se poser l’athée et le non-athée, le non-croyant et le croyant, est celle de l’Être de l’être, de la cause première.

Le prophète Isaïe dit de son dieu qu’il est caché (Isaïe 45, 15). Pourquoi accepte-t-on cette intuition ? Pascal l’adopte pour rendre raison de l’obscurité de Jésus-Christ : « Que disent les prophètes de Jésus-Christ ? Qu’il sera évidemment Dieu ? Non. Mais qu’il est un Dieu véritablement caché, qu’il sera méconnu, qu’on ne pensera pas que c’est lui… » (Pensées, éd. Sellier, fragment 260). Même si nous récusons l’application que Pascal fait du « Dieu caché » d’Isaïe, nous pouvons admettre que l’Éternel reste introuvable par l’intelligence, la raison, l’entendement, et que la volonté du croyant et de l’incroyant de prouver l’existence ou la non-existence de Dieu est non avenue. Mais nous pouvons dire que l’Éternel est logiquement connaissable par l’Amour parce qu’il est Amour. « Qui aime connaît Dieu », connaît l’Être de l’être parce que l’Être de l’être est altérité positive, Agapè. Qui aime rencontre Aimer parce qu’aimer c’est « être de la vérité » de l’Être de l’être.

Encore une fois, dire que « l’Éternel est caché » signifie que l’Être de l’être ne se découvre que lentement, « à tâtons » (Actes 17, 27). L’Évangile déclare que son vrai visage, le visage le plus fidèle de son être innommable, est ce qui est apparu dans le témoignage vivant, agissant autant que parlant, de Yeshoua de Natsèrèt, « le mystère demeuré caché depuis l’origine et maintenant reconnu » (Éphésiens 3, 1-9).

 

     elle était entrée dans la cour

     égarée sans doute

     à moins que sans recours

     elle n’ait pu trouver la route

     de l’amour

 

     doucement elle est repartie

     à ce qu’il me semble

     en son beau ralenti

     et puis s’est mise à trotter l’amble

     de l’infini  

 

18 février 2014

Si Pascal dit : « on n’aime jamais personne, mais seulement les qualités de la personne, qui ne sont point ce qui fait le moi » (Pensées, éd. Sellier, fragment 567), c’est qu’il parle de l’humain premier, naturel, animal (I Corinthiens 15, 44ss). L’Amour dont parle Yeshoua, celui qui est l’essence même de l’Éternel et auquel il nous offre de participer, cet Amour aime les personnes au-delà de leurs qualités et de leurs défauts. Il aime le « moi » de tout être, son eccéité indicible. C’est l’Amour de l’autre comme autre, non celui de l’autre qui nous paraît aimable par ses qualités et/ou par ce en quoi il nous ressemble, ce en quoi il est notre semblable.

Qui ignore Aimer croit qu’il faut commencer par s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », dit la Thora. Qui accueille l’esprit d’Aimer aime les autres, non comme soi-même, mais comme autres. Mais qui aime ainsi finit par s’aimer « soi-même comme un autre » selon ce que dit Paul Ricœur, de l’Amour dont l’Éternelle l’aime. Cela fait partie du centuple annoncé par Yeshoua à celles et ceux qui, lâchant tout leur avoir, « leurs qualités », dirait Pascal, « renonçant à soi-même » comme soi-même (Luc 9, 23) entrent dans la Royaume des cieux. Il est normal que cela paraisse utopique et impossible à la nature humaine, puisqu’il s’agit de l’humain surnaturel accueillant le « Don de Dieu » (Jean 4, 10), participant à la Vie de l’Éternel par sa « grâce », par son « esprit de lumière et de force… » (Isaïe 11, 2).

 

La perfectibilité humaine fait encore partie des débats philosophiques. L’Évangile a pourtant dit son mot là-dessus il y a 2000 ans : la perfection humaine, c’est le passage de « la chair » à « l’esprit » que symbolise le baptême, nouvelle naissance. Ce passage ne s’achève qu’avec le baptême ultime de la mort que Yeshoua « désirait d’un grand désir » (Luc 12, 50) et qu’il annonçait aux disciples qui prétendaient entrer dans le Royaume » et y régner dans la gloire (Marc 10, 38s). Perfectibilité et non perfection : il s’agit d’un cheminement « devant la face de l’Eternel », le cheminement d’homo viator.

 

     ce sont les doigts qui au plus près

     touchent ta présence

     quand le voile dans le secret

     soudain se fait sens

 

     ce que c’est que palper la laine

     sentir le rocher

     ou effleurer la chair humaine

     avec ton toucher

     c’est bien tout à coup reconnaître

     le buisson ardent

     qui en soi-même vient de naître

     en son bel instant

 

     les doigts aussitôt se retirent

     prennent la distance

     de l’amour où les yeux se mirent

     en ta pure absence

 

19 février 2014

« La personne est un être d’altérité » (barbier.rd.nom.fr). Tel est le moi introuvable de Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 567). C’est le moi objet de l’Amour d’Aimer en chaque être, le moi humain que la pythie de Delphes invitait à découvrir il y a déjà bien longtemps : gnôthi seauton. Celles et ceux qui prêtent attention à cette formule popularisée par Socrate, et que l’on retrouve en son exotisme grec jusque dans notre Petit Robert, ne vont pas forcément jusqu’à ce noyau de leur être. La plupart pensent que se connaître, c’est connaître son type psychologique, son caractère avec ses qualités et ses défauts, ses capacités et ses incapacités, ses aptitudes et ses inaptitudes… Certain/e/s, à la suite de problèmes psychiques, découvrent en supplément avec leur psy les profondeurs ténébreuses de leur inconscient.

Tout cela est bien utile à leur humanité première. Mais le moi auquel Pascal fait allusion est, comme il le dit, au-delà de leurs « qualités ». Il est inaccessible à leur « entendement » (à leur compréhension, voire à leur intuition). C’est peut-être le « soi-même comme un autre » de Paul Ricœur. C’est en tout cas celui qu’Aimer aime-connaît et dont parle Paul lorsqu’il dit : « Je connaîtrai comme je suis connu » (I Corinthiens 13, 12).

Augustin d’Hippone a compris cette connaissance comme celle qu’il aurait de l’Éternel, et c’est en effet ce que suggère le contexte de l’épître de Paul, mais l’Amour nous invite à aller au-delà du « je » de « je connaîtrai comme je suis connu ». Le « je » que l’Éternel connaît, c’est le moi introuvable. Connaître comme Aimer nous connaît, c’est aimer de pure altérité. C’est ainsi que Yeshoua connaissait Myriam sa mère lorsqu’il l’appelait « femme ». Pour lui ce n’était plus, plus uniquement, celle qui l’avait porté, nourri de son lait et élevé. Cette réalité maternelle première s’était pour ainsi dire effacée en lui, subsumée par la relation dernière de « ceux qui font la volonté de Dieu » (Matthieu 12, 59), de celles et ceux qui Aiment  et Connaissent comme l’Éternel Aime-Connaît.

Devant tout être, nous sommes invitées à penser et agir selon l’Amour-Connaissance de l’Éternel. Il nous en fait le Don, la grâce, si nous l’accueillons, si nous le désirons d’un grand désir, d’un désir violent. C’est cela vouloir « avec violence entrer dans le Royaume des cieux » (Matthieu 11, 12).    

 

     les jonquilles déjà

     rient jaunes au pied du château

     pourquoi faut-il se réveiller si tôt

     notre rêve s’en va

 

     sorties de notre nuit

     de cette mère généreuse

     où rêvant d’une vie bienheureuse

     nous étions endormies

     nous voici face à face

     avec l’autre en son appel muet

     au don enfin pour être transmuées

     en belles de l’espace

 

     au soleil du printemps

     au château de son rendez-vous

     nous nous chanterons la mélodie du nous

     jusqu’à la fin des temps

 

20 février 2014

« Découvrir l’autre comme autrui » (barbier.fd.nom.fr), c’est une façon de passer de la connaissance de l’autre comme adversaire, concurrente, proie, ennemi… (« l’enfer c’est les autres ») à la connaissance de l’autre comme autre soi-même (« tu aimeras ton prochain comme toi-même ») et puis à la connaissance de l’autre comme celle, celui qui en son altérité unique, en son eccéité, en son moi introuvable, est précieuse précieux aux yeux de l’Éternelle parce que / puisque (oti) Elle l’Aime. C’est découvrir l’autre dans la connaissance de l’Amour. C’est incompréhensible, impensable pour qui n’a pas l’expérience de l’Amour, pour qui n’est pas « de Dieu », « de la Vérité », « de l’Amour ». Mais cette connaissance que l’on acquiert au prix du renoncement total à son avoir et à soi-même en accueillant le « Don », est la béatitude même d’Aimer. « C’est en s’acceptant nu que l’homme dépasse sa tendance possessive et dominatrice dans un rapport de liberté et de gratuité avec autrui » (barbier…). Philippe Jaccottet aussi : »Mais seul peut entendre le cœur qui ne cherche ni la possession ni la victoire » (« La Voix »).

La nudité (« s’acceptant nu ») est l’imaginal du moi introuvable qui ne se dévoile (comme l’Éternel voilé d’Isaïe) qu’en se dégageant des forces du « monde », de « la possession » (la libido sentiendi) et de « la victoire » (la libido dominandi). Comment ? Par quelle force ? « Il faut prier sans se lasser… afin d’obtenir l’esprit » qui nous « fait nous accepter nus », débarrassé/e/s de tout avoir comme Yeshoua « accompli », nu sur sa croix.

 

L’Amour s’intéresse aux spiritualités du monde dans la mesure où elles manifestent de l’Amour (logique, non ?). Il s’intéresse à ces spiritualités immémoriales que les monothéismes, en particulier le christianisme et l’islam, ont diabolisées pour convertir leur adeptes. On peut penser aux spiritualités africaines : yorouba, massaï…, aux antiques spiritualités européennes : celtiques, slaves, germaniques…, aux spiritualités asiatiques, américaines, australiennes, au shamanisme, aux spiritualités indiennes hindoues et bouddhistes… Cela n’est aucunement une invitation à s’y convertir : « seul l’Amour est digne de foi », seul l’Amour accueille toutes les valeurs humaines et les cherche partout. Je suis spirituel/le et rien de spirituel ne m’est étranger.

Aimer quelqu’un de l’Amour éternel, c’est lui vouloir et lui faire tout le bien possible. C’est un don, Le Don. C’est la vie éternelle ici dans l’instant.

 

     les branches faiblement remuent

     chacune a ses propres pensées

     et toutes ensemble pourtant

     chantent une même chanson

 

     est-ce le tronc qui s’est ému

     à l’appel tendrement sensé

     des racines avec le temps

     accordées dans leur unisson

 

     la terre ainsi parle avec l’air

     le langage du bois vivant

     qui se nourrit de leur discours

     pour la joie de ton regard vif

 

     car je le sens partout qui erre

     à la poursuite de ce vent

     qui de tout l’univers accourt

     cherchant le moment décisif

 

     où il verra s’ouvrir la rose

     dont depuis si longtemps il n’ose

     espérer que son parfum pur

     répande en tout lieu son murmure

 

21 février 2014

A écouter certains athées, on comprend que les miracles de l’Évangile sont devenus une bonne excuse pour refuser la Vérité dont Yeshoua a témoigné, Vérité qui n’a pourtant rien à voir avec le merveilleux. Ils savent que Yeshoua n’a pas pu marcher sur les eaux puisque c’est scientifiquement impossible, et donc pour eux : « Bienheureux vous les pauvres car le Royaume de Dieu est à vous… Aimez vos ennemis afin d’être parfaits comme votre Père des cieux est parfait… Toi en moi, eux en nous… afin que votre joie soit parfaite… » etc., etc., tout ça c’est du vent.

On est loin d’Augustin et de Pascal. De Pascal surtout, que la question des miracles semble avoir fasciné (Pensées, éd. Sellier, fragments 419 à 451). Ils jouent pour lui un rôle irremplaçable dans la foi, avec, entre autres, des pensées telles que : « Si le refroidissement de la charité laisse l’Église presque sans vrais adorateurs, les miracles en exciteront » (fragment 450, p. 311). La foi en l’Amour n’a pourtant que faire des miracles, tout juste bon à émerveiller les naïfs comme des tours de prestidigitation. Les   »adorateurs en esprit et vérité » (Jean 4, 24) se rient du sacré, qu’il soit merveilleux ou terrifiant.

On pourrait dire, maintenant que la science matérialiste a mis à mal le sacré en oubliant l’âme des choses, que l’Amour seul digne de foi fait de celles et ceux « qui ont cru en l’Amour » (I Jean 4, 16) des intelligences indifférentes aux miracles et à la puissance qu’ils sont censés manifester, car ils elles ne croient plus au dieu tout-puissant mais à l’Éternel tout-aimant.

Avec la désacralisation par Yeshoua du temps et de l’espace, et donc implicitement de tout ce qu’ils régissent, il n’existe plus d’écriture sacrée. L’Amour nous permet de lire la Bible comme un texte historique où des gens plus ou moins inspirés ont exprimé leurs pensées. L’Amour nous permet alors d’y mettre en doute tout ce qui n’y est pas cohérent avec lui et de négliger tout ce qui lui est indifférent, en particulier les miracles.

 

Désacralisation du cosmos. Lorsque François d’Assise parle de « notre frère le soleil » et de « notre sœur la lune », il le fait au nom de l’Amour qui exclut la crainte des puissances du monde, qui libère de la philia et du neïkos. (Il ne le fait pas au nom d’une science matérialiste incapable de voir dans l’univers autre chose que du physico-chimique). L’Amour désacralise le cosmos, mais il en découvre l’âme. Il reconnaît en tout être physique son âme, et il l’aime comme un frère, une sœur à la manière de Yeshoua.

 

     les mains jointes se sentent se sentir

     en le sachant sans le savoir

     que ce geste ne fait que pressentir

     ce qui au fond est leur espoir

 

     d’abord croyant prier elles ignorent

     qu’elles se ferment sur le même

     et que dans le champ du cœur le trésor

     qu’elles cherchent est celui qui aime

 

     peut-être un jour vont-elles découvrir

     dans les ombres claires du soir

     que l’autre tout-autre veut les ouvrir

     à sa présence pour se voir

 

22 février 2014

Bon nombre de nos philosophes se réclament des Lumières. Elles seraient pour eux la découverte des découvertes, rien de moins qu’une mutation de l’espèce humaine, l’entrée de l’humanité dans l’âge adulte, la sortie de son état de minorité, de tutelle, d’hétéronomie… C’est bien ce que pensait Emmanuel Kant de l’Aufklärung (l’équivalent à l’allemande des Lumières à la française et de l’Enlightenment à l’anglaise).

« Aie le courage de te servir de ton entendement, telle est la devise de l’Aufklärung«  , disait Kant. Mais qu’entendait-il par l’entendement, verstand ? Le vocabulaire européen, à commencer par le grec des philosophes antiques, a beaucoup évolué, mais il semble avoir toujours voulu retenir une dualité, en partie d’opposition, en partie de collaboration. Les Grecs distinguaient noûs et dianoia, en gros intuition et réflexion. Avec Pascal on a dit cœur et raison. Le verstand, qui d’abord pouvait se traduire en français par « bon sens », a, dans l’évolution intellectuelle de Kant, été peu à peu dévalué au profit de la raison, vernunft. Et ses successeurs, Jacobi entre autres, ont accentué cette dévaluation.

Faire des Lumières le triomphe de la raison en minorant, voire niant, l’intuition, c’est risquer la tête avec le cœur, l’intelligence, le savoir savoureux des choses, la sapience, le bon sens. Les Lumières ont été en grande partie récupérées par le rationalisme matérialiste qui, en affrontant la croyance religieuse jusque-là dominatrice des esprits, a rejeté avec elle non seulement la spiritualité humaine mais l’âme des choses, se fermant ainsi l’accès à leur dernier secret.

Oublier le cœur, l’intuition au profit de la réflexion, c’est risquer de ne plus penser que par raisonnement, par « discours », dont on sait tout le bien que Montaigne en pensait. En croyant qu’on ne peut penser qu’avec du langage, on se fait l’esclave du langage, qui pense à notre place selon ses catégories, son lexique et sa syntaxe. C’est connu. Pour échapper à cette servitude maintenant souvent volontaire, nous avons pourtant à notre disposition l’intuition, l’empathie, le flair. (En grec le mot noûs signifie d’abord renifler, humer, flairer…).  Oser penser, sapere audere, comme disait Horace repris par Spinoza et Kant, c’est oser utiliser son noûs, son flair, son intuition, son empathie, et non simplement son raisonnement (dont Montaigne, encore une fois, avait observé les piètres résultats dans la multiplicité des doctrines philosophiques en désaccord les unes avec les autres).

 

Exercice d’intuition : Écouter les gens parler à la radio en concentrant son attention sur leurs intonations, en les mimant, en les gesticulant… On en vient à sentir bien des choses dans les pensées du locuteur, du discoureur, de l’orateur… Les discours politiques sont les plus instructifs, et les plus drôles parfois. Pas besoin d’évoquer le discours d’André Malraux le jour où Jean Moulin fut élevé au Panthéon, c’est devenu un morceau d’anthologie.

 

     parmi d’autres sur la vitre une goutte

     s’élance ici et là à la rencontre

     de ses sœurs immobiles dans l’attente

     incertaine de leur destin

 

     le temps libre en leur liberté ne doute

     pas en l’instant que le pour et le contre

     s’unissent en chemin et que la pente

     l’emmène du soir au matin

 

     goutte rassemblement d’un provisoire

     de tant de gens accourus de partout

     en reflet s’aperçoit un alentour

     du monde résumé en ta présence

 

     et mon âme attentive cherche à voir

     ce que ton âme éphémère à ce bout

     arrêté immobile du parcours

     inconscient propose de sens

 

23 février 2014

Si, comme le pensent (!) Pascal et Descartes*, la pensée est ce qui fait l’être humain (la pensée et non le langage comme on nous en tympanise maintenant), alors non seulement ne plus penser (combien de gens pensent vraiment, vraiment souvent ?), mais ne plus pouvoir penser, est-ce encore avoir une raison (!) de vivre ? Pourquoi tant de braves chrétiens attachent-ils plus d’importance à la vie (la vie animale, psukhikon) qu’à la pensée ?

*Pascal : « Je ne puis concevoir l’homme sans pensée… Toute notre dignité consiste en la pensée… Travaillons donc à bien penser. » (Pensées, éd. Sellier, fragments 145, 232). Et Descartes : « Nous sommes par cela seul que nous pensons » (Principes, I, 8), cité dans les Pensées éditées par Philippe Sellier, p. 107).

Alors ? Sapere audereoser penser. Comme le dit Kant, la pensée n’est pas d’abord une question d’intelligence, c’est d’abord une question d’audace, de volonté. Penser, c’est fatalement prendre ses distances avec le doxa, l’opinion qui nous conditionne intellectuellement, religieusement, philosophiquement, politiquement, culturellement. C’est donc risquer la solitude, l’affrontement, l’hostilité parfois. Ainsi un un/e collégien/ne, un/e lycéen/ne qui se fiche éperdument des marques risque de se faire mépriser, voire ostraciser par ses camarades.

Yeshoua, et avant lui Socrate, et quelques autres avant et depuis, sont morts de s’en être pris à la doxa politico-religieuse de leur société. Yeshoua était libre dans sa pensée, et il a invité à la libération que donne la Vérité qu’il a reconnue et dont il a témoigné, la Vérité ontologique, la Vérité de l’Être de l’être, la Vérité de l’Amour.

Immense-Intime… Il faudrait que ces mots répétés comme un mantra imprègnent la pensée au point que la chair elle-même en retentisse.

 

     il y aura toujours ces instants de silence

     où le vide se fend et livre ta présence

 

     il y aura toujours ces moments de soleil

     où devant nous la mer soudainement s’éveille

 

24 février 2014

Peut-on dire que les Lumières se sont faites contre l’Église parce qu’elle avait failli à l’Évangile ? La Lumière est un des mashal les plus fondamentaux de la pensée de Yeshoua telle qu’elle apparaît dans l’évangile selon Yohanân et dans ses lettres. Il n’est pas certain que le « prologue » de l’évangile de Yohanân soit du « disciple que Yeshoua aimait », mais son insistance sur la Lumière cadre bien avec ses lettres, et elle est fondée sur une parole de Yeshoua lui-même que l’on peut penser et peser.

« En lui était la Vie, et la Vie était la Lumière des humains. Et la Lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas retenue… Il y eut un homme envoyé par l’Éternel dont le nom était Yohanân (le baptiste). Cet homme vint en témoin de la Lumière. Il n’était pas la Lumière, mais il rendit témoignage à la Lumière, à la vraie Lumière qui donne de la Lumière à tout humain » (Jean 1, 4-9). Le mot Lumière est répété sept fois afin d’impressionner la lectrice le lecteur, tant par son insistance que par sa force symbolique perçue consciemment ou inconsciemment.

Dans la première épître de Yohanân est explicité le lien entre la Lumière et la Vie présenté dans l’évangile (1, 4). Cette Vie c’est celle de l’Éternel, et c’est l’Amour. « L’Éternel est Lumière, en lui point de ténèbres… Si nous marchons dans la Lumière, nous sommes en communion les uns avec les autres… Celui qui se dit dans la Lumière et qui hait son frère est dans les ténèbres et marche dans les ténèbres » (I Jean 1, 5, 7, 11).

Si Yohanân a dit de Yeshoua qu’il était la Lumière du monde, c’est que Yeshoua l’avait dit lui-même : « Je suis la Lumière du monde. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il a la Lumière de la Vie » (Jean 8, 12). La Lumière dont témoigne Yeshoua en l’incarnant n’est pas uniquement, ni même d’abord, une lumière intellectuelle comme le seront plus tard les Lumières européennes. Mais elle l’est aussi, elle éclaire la pensée indissociablement de l’action, car l’Amour, la réalité ontologique première, l’Être de l’être, régit la totalité de l’être, y compris celle de l’être humain, cela va sans dire. C’est pour cela que l’Évangile parle de la « Lumière de la Vie ».

La question posée à l’Église est de savoir si elle a été, si elle est la Lumière du monde au sens où Yeshoua l’a souhaité en disant : « Vous êtes la Lumière du monde… Que votre Lumière brille devant les humains, qu’ils voient vos belles actions et glorifient votre Père des cieux » (Matthieu 5, 14, 16). Glorifier au sens biblique, en grec doxazô, c’est manifester, rendre évident, (ce n’est pas acclamer). Les belles actions, kala erga, ce sont celles qu’inspire l’Amour. Elles manifestent l’Éternel parce que l’Éternel est Amour.

  

     le premier papillon s’envole

     et personne ne s’en étonne

     n’est-il pas dans l’ordre des choses

     que le printemps un jour explose

 

     à quoi me sert de reconnaître

     l’espèce si je ne puis naître

     dans ce monde de l’improbable

     à l’âme du moi introuvable

 

     la haie où il a pris refuge

     lui dit des signes des prodiges

     et dans l’ombre tu l’interroges

     sur ses pensées sur son courage

 

     car il lui faudra bien sortir

     dans la lumière et consentir

     à l’appel des ailes qui pensent

     à la recherche de son sens

 

     celui qui le garde sans peur

     celle qui le vêt de couleur

     veillant dans le vide le crée

     et peut te dire son secret

 

25 février 2014

Avant de demander à ses disciples d’être la Lumière du monde, Yeshoua les a mis en garde avec un autre mashal : « Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne vaut plus rien. Il sera jeté dehors et piétiné par les passants » (Matthieu 5, 13). Nous pouvons d’abord nous demander comment le sel peut perdre sa saveur, et cela nous suggèrera qu’il s’agit bien d’une métaphore. Le grec dit môranthê, littéralement devenir fou, perdre son intelligence, sa raison, son bon sens. (La langue anglaise en a dérivé le mot moron qui signifie idiot, minus, crétin). Utilisé comme mashal, le sel représente l’intelligence au sens biblique de sagesse pratique plutôt que théorique. Mais encore une fois il faut surtout remarquer que le mashal du Sel est immédiatement suivi de celui de la Lumière et que cette proximité fait sens. Comme le disciple, l’Église, peut perdre sa saveur, elle peut cesser d’être la Lumière. Il ne suffit pas de se proclamer Lumière du monde pour l’être en Vérité.

On répète tristement avec Alfred Loisy : « Jésus prêchait le Royaume des cieux et c’est l’Église qui est venue ». (Et il est difficile de croire qu’il n’y voyait rien de regrettable puisqu’il a fini par être excommunié). A la suite du judaïsme dont elle ne s’est pas vraiment détachée (« nous sommes spirituellement des Sémites », disait le pape Pie XI), l’Église est une religion, c’est-à-dire qu’à l’instar de toutes les religions elle est une puissance, une puissance sacrée. Elle n’a pas vu que Yeshoua avait désacralisé le monde humain, que le Tout-puissant faisait place au Tout-aimant qui jusque-là restait voilé. Elle n’a pas compris que depuis Yeshoua, « seul l’Amour est digne de foi ».

C’est à cette Église-là que se sont opposées les Lumières et que continuent de le faire ceux et celles qui se réclament d’elles, et à son dieu par la même occasion, athées et agnostiques plus ou moins virulents. C’est ainsi que souvent notre laïcité est négative, agressive, au lieu d’être la laïcité évangélique positive, tolérante, plus que tolérante, ouverte à toutes les religions, philosophies, écoles de pensée, cultures…

Réévangéliser l’Eglise, ou plutôt l’évangéliser si l’on pense qu’elle n’a jamais vraiment suivi l’Évangile du Royaume, est-ce possible ? Il est probable qu’elle ne s’évangélisera que contrainte et forcée, quand elle verra ses églises vides, non seulement en Europe mais partout sur la planète, quand elle constatera que les humains du XXIème siècle ou du suivant n’ont plus le goût de la messe-sacrifice, des sacrements, du sacré devenu sans saveur, sel sans sel, stupide, lumière plus faiblarde que la faible lumière des Lumières.

Bémol : Nombre de chrétiens fervents parviennent encore malgré tout à reconnaître et connaître Aimer tout-aimant sous le voile du Dieu tout-puissant.

 

     tu danses les pieds dans le feu

     et je ne sais comment t’étreindre

     si impalpables sont tes yeux

     qu’ils ne peuvent pas même feindre

     que je ne puis pas même craindre

     de m’abîmer dans ton non-lieu

 

     mais je peux danser dans tes bras

     car ils me sont insaisissables

     et dans la ferveur de tes pas

     si proches je me sens capable

     de devenir enfin semblable

     à ton feu dissout dans les cieux

 

 26 février 2014

Yeshoua s’est identifié à l’Amour, à l’Éternel, au point de pouvoir dire : « Avant qu’Abraham fut, je suis » (Jean 8, 58). Toutes ses pensées et tous ses actes étaient inspirés par l’Amour. Il est bon de dé-couvrir, de dé-plier ce que cela signifie pour l’humanité et pour l’Église. Être avec l’Amour, c’est ne pas être avec la Puissance. Yeshoua l’a donné à entendre à ses disciples. Alors qu’ils discutaient pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand, il leur montra un enfant, image de la petitesse et de la faiblesse, et il leur dit : « Qui reçoit l’un de ces petits enfants en mon nom me reçoit, et que me reçoit, ce n’est pas moi vraiment qu’il reçoit, mais celui qui m’a envoyé ». Il écartait ainsi l’idée qu’il serait lui-même une personne importante, qu’il serait autre chose qu’un être transparent à l’Être de l’être, à l’Amour. Il détachait les disciples de sa personne. Il n’est pas un héros à suivre. Le christocentrisme de l’Église n’a pas de sens s’il signifie un attachement à la personne de Yeshoua de Natsèrèt.

Le texte de Marc (9, 33-41) poursuit dans le même esprit : les disciples voulaient empêcher des gens de chasser les démons au nom de Yeshoua parce qu’ils n’appartenaient pas à leur groupe. Yeshoua leur a répondu : « Qui n’est pas contre nous est avec nous ». Évidemment : qui n’est pas contre l’Amour est avec l’Amour. Être avec l’Amour, cela seul importe. Alors, « hors de l’Église point de salut » ? Cela n’a pas de sens. La Vérité de l’Être de l’être, c’est : hors de l’Amour, point de salut. Car le « salut », c’est d’Aimer, de vivre de la Vie de l’Eternel, d’Aimer.

Agir au nom de Yeshoua, ce n’est rien d’autre qu’agir au nom de l’Amour, inspiré par l’Amour. Il est donc tout aussi vrai de dire que ne pas agir au nom de l’Amour, c’est ne pas être avec l’Amour : « Qui n’est pas avec moi est contre moi, qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Matthieu 12, 30). Il ne s’agit pas, ici encore, de faire allégeance à la personne de Yeshoua comme à un chef, mais d’agir par Amour. Qui n’agit pas par Amour perd son temps et sa vie, « disperse ». Alors que la plus petite action faite par Amour est « récompensée » parce qu’elle fait grandir dans l’Amour : « Qui vous donne un verre d’eau en mon nom (an nom de l’Amour, par Amour) parce que vous appartenez au Christ, oui, je vous l’assure, il ne perdra pas sa récompense ».

Appartenir au Christ, ce n’est pas être sa possession puisque le Christ, l’Amour, ne possède rien. Alors, dire que « l’Église et le Christ c’est tout un » est un vœu pieux. Cela ne pourrait se dire que si l’Église s’identifiait à l’Amour comme Yeshoua l’a fait, que si elle se débarrassait de tout avoir, de tout ce qui n’est pas l’Amour, que si elle pouvait dire en y croyant vraiment : « Seul l’Amour est digne de foi ».

Tout cela n’est-il pas cohérent, ontologiquement cohérent ?

 

Avec la Spiritualité de l’altérité, entrer en poésie et entrer en philosophie ne prennent leur sens plénier que dans l’Amour. La pensée, intuitive ou philosophique, avec l’action qui s’y ordonne, sont censées être instruites et inspirées par l’Amour, par l’Etre de l’être. Cela ne signifie pas qu’elles y parviennent, mais qu’elles y aspirent et y tendent.

 

     une éclaircie et te voilà

     sautant de branche en branche vif

     et plus léger que la feuille   agile

     plus que l’écureuil dans le bois

 

     mais c’est ton trille qu’invisible

     tu nous donnes à percer l’espace

     et le vide même est la cible

     où se devine en toi la face

 

 27 février 2014

Significative, cette formule : « Vous avez raison », ou « j’avais raison »… Pour deux raisons (!) liées sans doute. D’abord c’est une formule qui donne la raison comme critère infaillible de la vérité. Et puis avoir raison, c’est implicitement avoir raison contre quelqu’un qui a tort, c’est avoir raison de l’autre, « vaincre sa résistance », dit Le Petit Robert. C’est avoir la conviction d’être dans la vérité, voire de posséder la vérité et donc de potentiellement posséder et dominer l’autre, d’être en droit de lui imposer notre « vérité ».

Si nous prenions et gardions conscience de ce que sont les opinions, la doxa au sens grec de Parménide, des connaissances plus ou moins incertaines, plus ou moins probables, nous n’emploierions pas cette formule. Nous dirions par exemple: « Je partage votre opinion » ou « je suis de votre avis », « je suis d’accord avec vous ». Ou peut-être : « c’est aussi ce que je pense », « c’est aussi mon intuition », « c’est ainsi que je sens la chose »… (Il est intéressant de noter que les Anglais, moins rationalistes que les Français, disent facilement : « That’s what I feel« , « that’s how I feel about it « , autant, voire plus souvent que « I think so« ).

Pour savoir ce que raison veut dire et peut dire, il est bon de lire lentement, attentivement, en pesant tous les exemples et toutes les citations, l’entrée « Raison » dans ledit Petit Robert, un gros pavé (alors que l’entrée « Intuition » n’a droit qu’à quinze lignes).

Voilà qui nous ramène à peser la valeur de la raison, à sa capacité à découvrir la vérité. Et cela nous ramène aussi par inférence à nous reposer la question de l’alêtheia, vérité certaine en la distinguant de la doxa, vérité incertaine. De même que  nous sommes beaucoup moins libres que nous n’en avons l’impression, de même nous avons beaucoup moins accès à la vérité que nous ne le croyons. Et si nous prenions vraiment conscience de la faiblesse de notre agir et de notre penser, nous serions tellement plus tolérants avec celles et ceux qui ne partagent pas nos convictions, nos convictions religieuses ou irréligieuses, philosophiques, politiques… Nous nous arrêterions de temps à autre pour peser la devise de Montaigne : « Que sais-je ? »

 

     le bruit même de la brise

     dans les arbres qui frémissent

     en leur nudité native

     est un message de vie

 

     l’esprit qui passe discret

     ensemence de secrets

     la terre d’eau abreuvée

     par sa présence amenée

 

     écoute le long murmure

     qui se glisse au creux des murs

     puis s’en va à travers champs

     parler à d’autres amants

 

     l’esprit jamais ne se lasse

     toujours et toujours il passe

     espérant que tu l’accueilles

     à ta porte sur son seuil

 

     arrête-toi dans la brise

     immobile que frémisse

     en ta nudité native

     son beau message de vie

 

28 février 2014

Pascal croyait à la raison comme il croyait au cœur, mais il constatait qu’elle était souvent la proie de l’imagination, « cette superbe puissance ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer… Plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens ». La proie aussi de l’intérêt : « notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement » (Pensées, éd. Sellier, fragment 78, pp. 66, 69, 70).

Pascal avait lu Montaigne pour qui « la raison va toujours, et torte, et boiteuse, et déhanchée, et avec le mensonge comme en la vérité. Par ainsi, il est malaisé de découvrir son mécompte et dérèglement. J’appelle toujours raison cette apparence de discours (de raisonnement) que chacun forge en soi ; cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d’un même sujet, c’est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable à tout biais et à toutes mesures » (Essais, Livre II, chapitre 12, p. 302 éd. folio classique). Si une lectrice un lecteur ne s’est pas encore familiarisée avec le langage de Montaigne et du XVI° siècle, elle il peut tout de même en sentir la teneur : notre raison, lorsqu’elle raisonne (« discourt », disait Montaigne ») est presque inévitablement manipulée, et souvent sans que nous n’en ayons conscience, par notre imagination, elle-même dominée par nos intérêts.

Pascal a repris l’image de la règle de plomb utilisée par les maçons et les tailleurs de pierre pour mesurer les longueurs sur des surfaces anguleuses : « La raison s’offre, mais elle est ployable à tous sens » (fragment 455).

Descartes a eu beau penser et écrire son Discours de la méthode pour bien conduire sa raison (1637), il n’a pas pour autant supprimé les manipulations de la raison par l’intérêt lui-même servi par l’imagination et les « passions » qui l’utilisent à leurs fins. Depuis, les recherches de nos logiciens , Leibniz, Kant, Boole, Frege, Russell, Beth, Zadeh, Gödel…, continuent à n’en pouvoir mais.

La « méthode » efficace pour bien conduire sa raison est de la libérer de l’intérêt. C’est en cela que la Vérité de l’Amour libère la pensée, la pensée réflexive comme la pensée intuitive, tout comme elle libère l’action de l’humanité première « soumise aux éléments du monde », au « désir de la chair, au désir des yeux et à l’orgueil de la vie », à la « libido sentiendi, sciendi et dominandi » (Galates 4, 3, I Jean 2, 16, Pensées 460, Saint Augustin, La Cité de Dieu, 14, 28). « Aime, et fais ce que tu veux » (Augustin encore). Aime, et pense ce que tu veux. Si vraiment l’Amour inspire ta pensée, tu ne voudras ni ne pourras penser que la vérité. A proportion que tu aimeras, ose penser, sapere aude.

 

     la branche que la scie mord

     ne semble pas faire effort

     pour se plaindre ni nous dire

     plus que de simples soupirs

 

     car ce ne sont pas les dents

     du fer que ce crissement

     qui se fait toujours entendre

     pousse mais le bois plus tendre

 

     ces soupirs en sa poussière

     qui se répand sur la terre

     dessous là où elle est née

     s’y sentent-ils retournés

 

     ses mille âmes minuscules

     n’avancent ni ne reculent

     mais jamais elles ne meurent

     jamais elles ne demeurent

 

     et si ce n’est qu’en passant

     elles ne sont qu’en servant

     l’âme pour toutes les âmes

     belles avec l’éternelle

 

1er mars 2014

La Vérité dont Yeshoua a témoigné libère l’intelligence de la doxa et de toutes les raisons que celle-ci se donne pour s’établir. Ah si Montaigne avait pu La découvrir, au lieu de se contenter de sa conviction religieuse pour se protéger de son doute philosophique. Mais son discours sur la misère de la raison peut encore nous inspirer et nous inciter à exulter devant la libération que donne la Vérité de l’Amour, Être de l’être.

Montaigne a compris que ceux qui savent bien raisonner, disons les maîtres sophistes, sont capables de convaincre les intelligences qui se laissent entraîner sur le terrain de la raison pure : « Les écrits des anciens, je dis les bons écrits, pleins et solides, me tentent et me remuent quasi où ils veulent ; celui que j’ois me semble toujours plus roide ; je les trouve avoir raison chacun à son tour, quoiqu’ils se contrarient. cette aisance que les bons esprits ont de rendre ce qu’ils veulent vraisemblable, et qu’il n’est rien si étrange à quoi ils n’entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre évidemment la faiblesse de leur preuve (Essais, Livre second, chapitre XII, p. 308). Ainsi, apprenant que Copernic avait bouleversé l’astronomie reçue depuis des millénaires en la faisant passer du géocentrisme à l’héliocentrisme, il  commente : « Qui sait si une tierce opinion, d’ici à mille ans, ne renverse les deux précédentes » (id.)

Si l’on ne peut espérer en cette vie aimer assez pour connaître toutes choses de science certaine, on peut tout de même être sûre que l’Amour libère l’intelligence, intuition et raison, de la libido qui l’obscurcit. Cela fait partie du centuple annoncé pour toutes celles et ceux qui se dépossèdent de tout dans l’Amour.

 

A suivre un certain courant de la doxa française du jour, il serait de bon ton,  il serait « in », d’être homosexuel, lesbienne, bisexuelle (et plus si affinités). Je ne vais tout de même pas me mettre à pleurer parce que mes enfants sont hétérosexuels. Mais j’aurais pour eux le même respect et la même affection s’ils étaient homosexuel/le/s… Cela s’appelle de l’agapè

 

     la terre que l’on remue

     a dormi toute une année

     mais son âme ruminée

     ne laisse pas d’être émue

 

     lorsque la bêche se plonge

     en ses entrailles ployables

     et torture impitoyable

     ses habitants coutumiers

     elle demeure impassible

     et prête à tous les possibles

     auxquels il faut se plier

 

     opaque à toute lumière

     elle donne à ressentir

     à la bêche que pâtir

     dans l’ombre c’est être fier

 

     elle est derrière son voile

     et lorsque la main défaille

     et caresse ses entrailles

     apparaît sa vive étoile

 

2 mars 2014

Gnôthi seauton. Se connaître selon l’Évangile, c’est se savoir être, se connaître tel qu’en son être, en son moi autrement introuvable, dit-on, en son identité, en son eccéité. C’est se connaître comme un être aimé de l’Être de l’être, c’est-à-dire aimé de l’Amour, aimé d’Aimer. Toute autre connaissance de soi part de cette connaissance ontologique, doit en partir et s’y référer pour ne pas s’égarer.

Se connaître ainsi « soi-même comme un autre » puisqu’il ne s’agit plus de s’aimer soi-même comme soi-même, c’est découvrir son être en son comportement avec les autres, tous les autres, à commencer par les humains auxquels on a affaire. Et si nous sommes parce que nous sommes aimés, nous sommes aimés comme aimant si nous partageons l’Amour d’Aimer pour tout être, devenant ainsi « participant de la nature divine » (II Pierre 1, 4).

Nous sommes dans la mesure où nous aimons. « J’aime, donc je suis ». Dès lors les autres deviennent notre souci permanent, l’objet constant de notre attention, de notre « pleine conscience » intérieure et extérieure, de notre pensée et de notre action.

Incroyable? Étrange ? Impossible ? Mais telle est la logique de l’Être de l’être, de notre participation à l’Être de l’être appelée à être toujours plus forte et plus intime dans l’Amour. Jusqu’à ce qu’un jour, ou peut-être une nuit, nous puissions dire avec Yeshoua : « toi en moi et eux en nous », et enfin, en  espérance : « Avant qu’Abraham fut, je suis », divinisé/e au sens des Pères grecs, accompli/e, tetélestai . Tel est le Don qui nous fait nous connaître tels qu’en notre être.

 

     de ton regard sur tous les êtres

     tu embellis

     et lis

     chaque roche chaque arbre chaque bête chaque visage en son apparaître

 

3 mars 2014

Certains certaines athées ou agnostiques se débarrassent de ce qu’ils elles croient être la religion de Montaigne en répétant la petite phrase mille fois entendue : « Nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgourdins ou Allemands » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 146 éd. folio classique). Mais celles et ceux qui veulent se faire une idée personnelle feraient bien de relire tout le chapitre et surtout les pages 214 à 226. D’abord la page 218 où Montaigne oppose la connaissance par la raison à la connaissance par la foi. Il a lu tant de philosophes qu’il en est venu à douter de la capacité de la raison à découvrir la vérité essentielle et qu’il a pris refuge dans sa foi chrétienne. Michel Onfray a justement reconnu que Montaigne était un fidéiste, et non pas un athée comme certains voudraient le (faire) croire, prenant sans doute leurs désirs pour la réalité. « La participation que nous avons à la connaissance de la vérité, quelle qu’elle soit, ce n’est pas par nos propres forces que nous l’avons acquise. Dieu nous a appris cela par les témoins qu’il a choisis du vulgaire, simples et ignorants, pour nous instruire de ses admirables secrets : notre foi ce n’est pas notre acquêt, c’est un pur présent de la libéralité d’autrui. Ce n’est pas par discours (par raisonnement) ou par notre entendement que nous avons reçu notre religion, c’est par autorité et par commandement étranger. La faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force. C’est par l’entremise de notre ignorance que nous sommes savants de ce divin savoir ».

Avant de peser la nature et la valeur de cette foi religieuse sur la balance de l’Être de l’être comme altérité positive, il est bon de régler la question du prétendu athéisme de Montaigne. Certes, l’interprétation des Essais par le raisonnement est sujette à caution dans la pensée de Montaigne lui-même. Mais il a pris les devants, d’abord en attaquant violemment l’athéisme : « L’athéisme étant une préposition comme dénaturée et monstrueuse, difficile aussi et malaisée d’établir en l’esprit humain, pour insolent et déréglé qu’il puisse être ; il s’en est vu assez, par vanité et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires et réformatrices du monde, ou affecter la profession par contenance, qui, s’ils sont assez fols, ne sont pas assez forts pour l’avoir plantée en leur conscience pourtant » (p. 147). C’est dire que pour Montaigne l’athéisme est tellement impensable qu’il ne peut être qu’une pose.

Par ailleurs il met en garde ses lecteurs et lectrices contre une interprétation athée de ses Essais : « On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi, et un athéiste se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme, infectant de son propre venin la matière innocente » (p. 150).

 

     Au défilé des arbres sur lequel

     arrêter ton regard ?

     Ne sont-ils pas tous et chacun l’objet

     de l’amour attentif ?

 

     Que chaque branche soit bonne soit belle

     harmonieuse sans fard

     en sa fidélité au grand secret

     du jeu définitif.

 

     Sera-ce un bouleau à la chevelure

     fine sur les épaules

     et les grands reins sinueux et complices

     des beautés verticales ?

 

     Ou sera-ce un pin dru dans sa verdure

     dont les bras souples frôlent

     d’autres bras alentour et qui frémissent

     au chœur horizontal.

 

     Tous et chacun aussitôt en allés

     seront avec leurs anges

     en leur jeu incessant tout au long des allées

     le chant de la louange.

 

4 mars 2014

Fidéiste, Montaigne ? En quel sens Michel Onfray l’entend-il ? La définition du Petit Robert s’applique : « Doctrine admettant des vérités de foi et s’opposant au rationalisme ». On peut dire en effet que si Montaigne admet des vérités de foi, c’est parce qu’il s’oppose au rationalisme. Mais « rationalisme » est un mot, disons, à plusieurs étages. Le rationalisme qui s’oppose au fidéisme est « la doctrine selon laquelle on ne doit admettre en matière religieuse que ce qui est conforme à la raison naturelle et saisissable par elle ».

Le christianisme de Montaigne était-il rationnel ? Il reconnaissait d’une part qu’il l’avait reçu de son milieu familial et social. (Il devait penser qu’il aurait été hindou s’il était né en Inde, musulman s’il était né en Arabie, animiste s’il était né en Afrique… « à même titre » qu’on est « Périgourdin ou Allemand »). Ce qu’il refusait d’autre part, ce n’était pas la raison comme telle, sinon il n’aurait rien écrit de rationnel. Il constatait seulement que l’utilisation de la raison dans le raisonnement, le « discours », est aléatoire, incertaine, illusoire… A preuve, le conflit des interprétations du réel par les diverses doctrines philosophiques.

Convaincu que l’athéisme était une folie, il se fiait à la doctrine de l’Église, mais sans sectarisme. Il a choisi de rester catholique à son époque de guerres de religion, mais il n’a jamais combattu les protestants, s’efforçant plutôt de réconcilier les fidèles de l’une et l’autre doctrine. Il faut voir aussi qu’il n’a jamais cherché à utiliser sa raison pour mieux connaître sa religion. C’est, encore une fois, comme le dira Pascal un siècle plus tard, que la raison est, dans les raisonnements, manipulée par l’imagination et par l’intérêt : « Plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens » (Pensées, éd. Sellier, fragment 78, p. 69). Rien de nouveau dans la pensée occidentale après tout : les sophistes grecs se montraient capables de prouver n’importe quelle thèse par un habile maniement du langage. Et nous ferions bien de nous en aviser lorsque nous entendons des oratrices des orateurs, surtout politiques, puisqu’il sont infailliblement mus par l’intérêt.

Montaigne n’a pas cherché à rationnaliser sa foi parce qu’il jugeait la chose impossible, voire nocive. Il pensait, en fidéiste, que la raison doit s’incliner devant la foi. Et Yeshoua alors ? Était-il fidéiste ?  On voit dans les évangiles qu’il a su argumenter contre ses contradicteurs en utilisant le principe d’identité : ainsi lorsqu’on l’a accusé de chasser les démons par le prince des démons (Matthieu 12, 24). On peut comprendre cependant que ce n’est pas par la raison qu’il connaissait l’Amour, mais par le cœur comme le dira Pascal.

Mais, encore une fois, l’Église n’a pas suivi Yeshoua. Elle a dogmatisé l’intuition de l’Éternel Amour et imposé ses dogmes comme l’observe Montaigne en s’inclinant devant cette transcendance : « ce n’est pas par discours ou par notre entendement que nous avons reçu notre religion, c’est par autorité et par commandement étranger. La faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force  » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 218). Montaigne a été fidéiste parce qu’il croyait sa raison incapable de découvrir la vérité essentielle qu’il pensait reconnaître dans la religion que l’Église lui imposait en se présentant comme détentrice de la vérité. Il ne pouvait pas utiliser sa raison pour peser l’Écriture parce qu’il la tenait pour sacrée comme l’Église la lui présentait.

C’est, pensons-nous, en accueillant l’Amour comme Être de l’être que l’on peut peser l’Évangile, y mettre en lumière ce qui est cohérent avec l’Amour et ce qui ne l’est pas, et de peser de la même manière toutes les doctrines religieuses, la chrétienne, mais aussi la musulmane, la bouddhiste, l’animiste… « Seul l’Amour est digne de foi » parce qu’il est l’Être et donc indissociable des principes d’identité et de causalité, instruments de la raison. L’intuition de Yeshoua ne nous condamne pas à nous incliner devant les mystères de la religion, mais au contraire à les penser, à oser les penser. L’Amour est Lumière, critère de Vérité. Aime et pense ce que tu veux.

 

     entre deux silences un coup d’aile

     un instant de grâce à saisir

     dans l’immobile où vient ravir

     l’aigle éternel

 

     si tu veux toi aussi qu’au ciel

     ton esprit par l’esprit se donne

     à la lumière et abandonne

     le poids charnel

 

     allège-toi de ton désir

     de toutes ces sortes de proies

     qui ne sont que de fausses joies

     pour le plaisir

 

     cachant les visages qu’unir

     dans la profondeur des regards

     et des tendresses et des égards

     est l’avenir

 

     rends à la terre ce qui est

     à la terre au ciel ce qui est

     au ciel par le feu et par l’eau

     pour ce qui est d’en bas pour ce qui est d’en haut

 

5 mars 2014

« O la vile chose et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité ». Montaigne cite Sénèque et, fort de sa foi, se récrie. (Il aurait pu le faire aussi s’il avait eu connaissance du surhomme de Nietzsche) : « Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que de l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ni que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main ; il s’élèvera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes. C’est à notre foi chrétienne non à la vertu Stoïque de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose, par la grâce divine et non autrement » (Essais, livre second, chapitre XII, pp. 351 et 608, folio classique).

Montaigne parle en fidéiste, au nom du dogme que lui impose l’Église, mais aussi en rationaliste  : Il ne fait qu’appliquer le principe d’identité et son implication, le principe de causalité. L’humain est ce qu’il est et ne peut de lui-même être davantage que ce qu’il est. Il lui faut, pour « monter au-dessus de soi et de l’humanité », une cause extérieure à lui-même.

Mais après tout, ce que Sénèque et Nietzsche n’ont pas vu, nos matérialistes physicochimiques ne le voient pas non plus : Ils ne voient pas que l’eau est plus que la somme des éléments qui la constituent. Ils ne croient que ce qu’ils voient, un peu comme avant Galilée les gens voyaient le soleil se lever et se coucher et le croyaient faire ce qu’ils voyaient.

Montaigne a appris par l’Église que « la divine métamorphose » qui fait que l’humain « s’élève au-dessus de l’humanité » ne se réalise que parce que « Dieu lui prête extraordinairement la main ». Yeshoua le lui avait suggéré : « Ce qui est impossible aux humains est possible à l’Éternel », et cela se réalise si les humains demandent à l’Éternel de leur envoyer son Esprit  (Luc 11, 13). Pour passer de l’humanité première charnelle (psukhikon) à l’humanité dernière spirituelle (pneumatikon), il faut ce désir fou auquel l’Amour ne résiste pas. A qui le lui demande de tout son être, Aimer se donne pour « diviniser » l’humain.

Il ne faut cependant pas concevoir la grâce, le Don de l’Esprit, comme un ajout extérieur ni même intérieur. Il vient en la présence intime à notre être de l’Être de l’être, « dans le secret », « voilé », indétectable.

 

     la colonie est sortie au soleil

     prenant ses marques avec circonspection

     sur la dalle tiédie par cette dévotion

     que lui fait le printemps à son éveil

 

     approche donc avec la précaution

     du respect de celui qui s’émerveille

     devant ce que la terre amante du soleil

     enfante après sa nuit de gestation

 

     chacune s’oriente avec ses sœurs

     tout attentive à peine en son savoir

     pour reconnaître ici ce qui se donne à voir

     lorsque subitement est venue l’heure

 

     c’est leur ballet se donnant en miroir

     des vieux arrangements refaits sans heurts

     qui donne à soupçonner que rien ne meurt

     de tant d’âmes tendues dans leur espoir

 

     dessin parfait de grâce familière

     la vie manifestée par cette fourmilière

     en chaque bête connaissant sa place

     libre donne le sens de notre espace

 

6 mars 2014

L’incertitude des interprétations, celles de la Bible en particulier, c’est l’incertitude des opinions, des connaissances doxiques, des misères de la raison « qu’un vent manie et à tout sens », comme nous dit Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 78, p. 69). C’est d’abord la leçon de Montaigne : « L’expérience que nous avons qu’il n’est aucun sens ni visage, ou droit, ou amer, ou doux, ou courbe, que l’esprit humain ne trouve aux récits qu’il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure et parfaite qui puisse être, combien de fausseté et de mensonge a-t-on fait naître ? Quelle hérésie n’y a trouvé des fondements assez et témoignages, pour entreprendre et pour se maintenir ? C’est pour cela que les auteurs de telles erreurs ne se veulent jamais départir de cette preuve, du témoignage de l’interprétation des mots… à qui on ne fasse dire tout ce qu’on voudra, comme aux Sibylles : car il y a tant de moyens d’interprétation qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un esprit ingénieux ne rencontre en tout sujet quelque air qui lui serve à son point. .. Est-il possible qu’Homère ait voulu dire tout ce qu’on lui fait dire ?… Voyez démener et agiter Platon. Chacun, s’honorant de l’appliquer à soi, le couche du côté qu’il le veut. On le promène et l’insère à toutes les nouvelles opinions que le monde reçoit… » etc., etc. (Essais, livre second, chapitre XII, pp. 328s).

Alors que faire de l’Évangile où çà et là apparaît l’intuition de Yeshoua ? Les contradictions internes du texte donnent à penser, et, si l’on admet que la « Vérité libère » l’humain, y compris dans ses pensées, on peut oser penser, sapere audere. Et si l’on reconnaît, comme on le fait ici, que l’intuition de Yeshoua est bien, ainsi que l’a dit son ami, que « l’Éternel est Amour », c’est-à-dire que l’Être de l’être est altérité positive, on peut faire de cette Vérité ontologique le critère de toute interprétation. Tout ce qui dans les évangiles et dans les dogmes de l’Église ne s’accorde pas avec la Vérité ontologique de l’Amour et de ses implications devrait donc être écarté.

 

     Laissant sur place toutes les divinités

     de l’Inde aux mille bras,

     alentour tu lances tes doigts

     comme pour l’infini d’éternité.

 

     Mais tu es sur la terre et le haut et le bas

     ont la priorité.

     Ton plus long doigt en majesté

     pointe au zénith où ton âme s’en va

 

     et au sombre séjour ta racine profonde

     pivote en son désir

     de descendre vers le nadir

     pour y rêver la mère de son monde.

 

     Ce n’est pas sans doute pour s’y ensevelir

     mais pour goûter les ondes

     pénétrant ce qu’elles inondent

     en bas comme en haut de l’immense empire,

 

     et le sage sait bien que ce n’est pas des doigts

     si fascinants qu’ils soient

     qu’il est bon de s’entretenir

     mais de cette beauté qu’ignore tout empire.

 

7 mars 2014

L’Amour désacralise. C’est l’Amour qui par Yeshoua faisant ce qu’il voyait faire par son Père, Aimer, a désacralisé le temps du Sabbat et l’espace du Temple, mais aussi le Personnage qu’il était au yeux de ceux et celles qui le suivaient, fuyant les foules qui voulaient le faire roi, se comportant en serviteur serveur.

Lorsque notre frère François dit qu’il est un homme ordinaire à ceux et celles qui le regardent comme un personnage sacré, il œuvre à la réévangélisation de l’Église. Mais il sait qu’il s’engage sur un très long chemin, et dont il ne verra pas la fin. Il ne sait même pas encore vraiment comment il faudra s’y prendre. N’a-t-il pas dit qu’il attendait une inspiration ? C’est l’Esprit en effet qui renouvelle la face de la terre (Psaume 103).

« Ecclesia  semper  reformanda. L’Église est toujours à réformer ». L’expression date du XV° siècle avec le chancelier Jean Gerson et le cardinal Nicolas de Cues. Elle signifiait pour eux la nécessité de réformer les mœurs ecclésiastiques, celles des moines mais aussi celles de la hiérarchie catholique asservie, disons, au « monde » et à sa libido, au désir de posséder et dominer. Mais ils ne remettaient pas en question la doctrine de l’Église, doctrine qui était et qui demeure pourtant partiellement responsable de cet abandon des valeurs évangéliques. En faisant de la mort sinistre du prophète Yeshoua par le sacerdoce juif un sacrifice, l’Église a récupéré le Pouvoir que le prophète dénonçait au nom de l’Amour. Que resterait-il en effet de pouvoir à l’Église si on lui ôtait ses sacrements, ses sacrifices, son sacré ?

On peut craindre que l’Église soit irréformable puisqu’elle ne peut renoncer au sacré, aux sacrifices, aux sacrements, même en faisant du sacrifice fondateur un acte d’amour plutôt qu’un acte d’apaisement de la divinité comme l’a suggéré ce grand théologien du XX° siècle qu’est Joseph Ratzinger dans La Foi chrétienne hier et aujourd’hui  (1968). En cherchant à concilier l’Amour et le Sacrifice, on s’oppose à l’intuition des prophètes de l’Éternel Aimer qui souhaite « l’Amour et non le sacrifice » (Osée 6, 6, Psaume 40, 6).

 

     Que faisais-tu perdu sur la pelouse

     le pré carré de l’espèce jalouse

     qui la tond pour sa tête im pé ri euse

     trop fière pour se rapprocher rieuse

     de la terre mère ?

 

     Tu te rendais peut-être au rendez-vous

     fixé par cette amie qui se dévoue

     obscure. Toi ravi de l’avoir entendue

     rampait gracieusement de ta jambe étendue

     sur la terre mère.

 

     Il m’a semblé qu’en te suivant des yeux

     je t’apportais je ne sais pour quel mieux

     un peu de force intime en ce partage

     de la même famille issue du fond des âges

     en la terre mère,

 

     et puis j’ai su que plus profond encore

     au non-espace où le plomb mue en or

     tes yeux illuminaient ta robe sombre

     de l’amour en secret qui se voile dans l’ombre

     de la terre mère.

8 mars 2014

Au XVI° siècle, au Concile de Trente, l’Église a précisé sa doctrine des sacrements. Elle a validé la formule désormais dogmatique « ex opere operato  » : le sacrement, pensons au baptême, à l’eucharistie, mais aussi au mariage…  transforme celle celui qui le reçoit par le simple fait de l’exactitude de la formule sacramentelle de celui qui le confère (le prêtre qui a lui-même été « fait » prêtre par le sacrement de l’ordre à son ordination). Le seul obstacle à cette efficacité serait l’absence d’intention du prêtre ou le refus de celle celui à qui le sacrement est conféré.

Cela ressemble à de la magie, pour ne pas dire que cela en est. Mais on ne peut être chrétien, en tout cas catholique, sans y croire, et sans croire que ce n’est pas de la magie. Et pourtant cette magie, comme toute vraie magie, opère psychologiquement sur le croyant. Il faut écouter et regarder chanter des moines recevant « la sainte communion » pour le saisir.

    Adoro te devote latens deitas                 Je t’adore dévotement, Dieu caché

    Quae sub his figuris vere latitas           Qui vraiment se cache sous cette figure.

    Tibi se cor meum totum subiicit          A toi mon cœur se soumet tout entier

    Quia te contemplans totum deficit       Car à te contempler ainsi il s’abandonne.

     (youtube Danilo Pagotto)

L’émotion d’amour, parfois l’extase, que peut provoquer le sacrement, le sacré, ne peut cependant n’être qu’un véhicule, parfois un obstacle, au cheminement vers le Royaume des cieux où seul l’Amour compte, l’Amour de l’autre comme autre et non comme soi-même, et qui inclut l’ennemi/e et tout être, humain, bête, arbre, rocher. Cet Amour-là seul est Éternel et « seul digne de foi ». Les sacrements, tels qu’en eux-mêmes, ne valent pas mieux que les « Seigneur, Seigneur » lorsqu’ils n’accompagnent pas le vouloir et le faire de l’Amour. (Matthieu 7, 21).

Mais tout de même, vraie la magie ? Pour les spiritualités traditionnelles, qu’elles soient d’Europe, d’Afrique, d’Asie…, la magie agit parce que ces spiritualités sont animistes : elles croient, disons ici elles savent, tout comme Pythagore mais aussi Diderot, voire Leibniz et Spinoza, que toute matière est psychique autant que physique. Oui mais, c’est un monde où la crédulité et le charlatanisme règnent. Alors ? Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain comme le font nos scientifiques physico-matérialistes. Prendre un peu de son temps pour mieux connaître ce jardin secret.

 

Rime ? Le vers libre ne date pas d’hier, et l’immense Verlaine a qualifié la rime de « bijou d’un sou », tout en ne cessant jamais d’en orner ses poèmes. D’en orner ? Pas seulement, car la rime a plus d’un tour dans son sac. Elle peut aussi être un instrument, voire un instrument magique. Elle peut faire découvrir ce qui dans l’inconscient cherche à venir au jour. On devrait au moins s’interdire de l’interdire à celles et ceux qui écrivent des poèmes pour révéler les secrets de l’être. Dans son « hésitation prolongée entre le son et le sens », comme le dit Valéry du poème, la poésie met parfois le son au service d’un sens que l’auteur/e ne pressentait pas avant de se mettre à parler ou a écrire. La rime fait partie de son hésitation féconde.

 

     Ces serpents silencieux qui sifflent dans nos têtes

     des verres et des chopes de nouvelles en fête,

     ivres disparaissant tandis que d’        autres naissent

     de la nuit et du jour qui s’élève et s’abaisse,

     sont des nœuds de pensées.

 

     Mais l’âme qui les hante les fait et les défait

     au labyrinthe obscur dont elle a le secret,

     lorsque l’élan de vie du manger et du boire

     poursuit son gai chemin, garde toujours espoir

     en ses nœuds de pensées.

 

     Alors ravi toujours d’apprendre quelque chose

     d’en connaître un peu plus au jardin de la rose

     des serpents et des aigles porteurs de ses nouvelles,

     fête en l’instant qui passe le travail éternel

     en tes nœuds de pensée.

 

9 mars 2014

Dans Of Africa, Wole Soyinka conteste que le monothéisme soit la forme la plus élevée de la religion. On peut dire qu’il fait fort lorsqu’on sait quelle est la doxa théologique prévalant dans les milieux juifs, chrétiens et musulmans et dans les cultures qu’ils inspirent. Sa contestation s’appuie sur l’évidence que les religions polythéistes – il cite celle des Orisha des Yoroubas qu’il prend pour paradigme des religions africaines – ne sont pas des religions hégémoniques. Elles ne cherchent pas à conquérir le monde comme on le voit faire au christianisme et à l’islam, avec au cours de l’histoire et jusqu’à maintenant l’utilisation de la contrainte, voire de la violence. La religion des Orisha ne cherche ni à vaincre, ni même à convaincre. Et son système de divination, l’Ifa, qui permet d’entrer en relation avec les forces cosmiques personnalisées en divinités – Orunmila, Ogun, Shango, Eshou… – ne fait que suggérer des actions et des comportements sans les imposer par des promesses ou des menaces. L’Ifa traite même les divinités avec familiarité, parfois avec humour.

Certain/e/s jugeront cette appréciation trop optimiste, mais elle donne de la religion une image paisible et humaine alors que, dans les monothéismes, la religion s’est souvent montrée possessive, dominatrice, oppressive, belliqueuse même.

Si l’on pousse l’analyse de Soyinka, si l’on va plus loin dans la recherche des causes de cette supériorité hypothétique d’un polythéisme tolérant et ouvert, on peut conjecturer que le monothéisme est conquérant justement parce que l’unicité divine le fait s’opposer au pluralisme, à la diversité des cultures, des peuples, des personnes. Le monothéisme agit en fait au nom d’un dieu unique qu’en réalité il s’est donné et représenté à son image, prenant cette figure identifiable pour la réalité de la déité voilée, de soi insaisissable en son anonymat et son incognito ainsi que l’ont reconnu les mystiques et les théologiens de l’apophatisme, de la théologie négative. Ainsi, dire que Dieu est Père, c’est donner de la déité ineffable une figure patriarcale. Mais même si Yeshoua a appelé l’Éternel son Père, il a eu avec la déité qu’il figurait une relation d’intimité qui dépassait ce nom.

Si les juifs, les chrétiens et les musulmans reconnaissaient que l’Eternel est autre que la figure du dieu tout-puissant qu’ils adorent, ils reconnaitraient aussi la valeur figurative des divinités africaines, amérindiennes, australiennes, asiatiques (et des anciennes divinités européennes). Ils ne chercheraient pas à convertir les fidèles des autres religions. Ils ne feraient que les inviter à l’Amour, pour autant qu’ils auraient eux-mêmes saisi que « seul l’Amour est digne de foi ».  

 

     Marche dans le vent pur

     venu dont ne sait où,

     mais que l’espace nu

     dispense au rendez-vous.

 

     Entre l’instant et l’heure

     qu’il égrène en passant

     le chapelet des pleurs

     et des joies, va chantant.

 

     Pareil est le vent pur

     que tu respires doux

     et qui pénètre nu

     au lieu du rendez-vous.

 

     C’est l’instant à toute heure

     que tu donnes en passant

     qui te prête ses pleurs

     et ses joies en chantant.

 

     Si tu restes attentive

     à sa voix anonyme,

     la brise fugitive

     dira l’âme unanime.

 

10 mars 2014

On a fait de Parménide le philosophe de l’immobilité de l’être, et, pour le corriger, on lui a opposé Héraclite, philosophe du devenir de l’être. Ainsi lit-on chez Montaigne : « Platon… estimait que toutes choses sont en fluxion, nuance et variation perpétuelle : opinion commune à tous les philosophes avant son temps, comme il dit, sauf le Parménide, qui refusait mouvement aux choses » (Essais, livre second, chapitre XII, p. 348). Mais à relire Parménide, on se rend compte qu’il n’a pas parlé des choses en leur essence, mais en leur existence. Lorsqu’il dit « estin ê ouk estin« , il parle du fait qu’un être existe ou n’existe pas, il ne parle pas de ce qu’est cet être. Les choses peuvent changer, mais leur existence, le fait qu’elles existent, ne change pas.

Cependant un être est indissociablement essence et existence. L’existence est nécessairement l’existence de quelque chose, même si cette chose change, et on ne peut dire avec Jean-Paul Sartre que « l’existence précède l’essence » sans changer le sens du mot existence. Mais encore une fois, un être, qui dans son essence ne cesse de changer, ne change pas dans la persistance de son existence. On peut penser avec Héraclite que « jamais homme n’est deux fois entré en même rivière », et comme Lucrèce que « le temps modifie la nature du monde entier » (cité par Montaigne, id., p. 349). Mais l’eau de la rivière tout comme ses rives et comme le monde entier ne cessent d’exister alors même qu’ils se modifient avec le temps.

 

Cette claire distinction de l’essence et de l’existence est capitale pour connaître l’ontologie de l’Être de l’être. Nous pouvons ignorer l’essence de l’Être de l’être, mais nous ne pouvons pas ignorer son existence si nous admettons le principe de causalité.

Ici, par ailleurs, notre connaissance de l’essence de l’Être de l’être est la conséquence de notre connaissance de l’infinité de l’Être de l’être et de sa relation aux êtres finis. La cause de notre connaissance de l’essence de l’Être de l’être comme Amour, ou pure altérité positive, est dans cette relation qui ne peut être autre qu’elle n’est : étant tout, l’infini ne peut avoir une relation de désir, d’eros, avec les êtres finis. Ce ne peut être qu’une relation de don, d’agapè (ainsi qu’il est expliqué dans fondements philosophiques d’une altérité positive). On peut affirmer contre Pascal que « Dieu » est sensible à la raison autant qu’au cœur.

 

Erreur désastreuse de Kiev : interdire la langue russe en Ukraine, c’est comme interdire le basque, le breton ou le corse en France. Pire, puisqu’il existe en Ukraine des gens qui ne comprennent et ne parlent que le russe. Telle est l’une des conséquences de la disparition de l’altérité positive dans la fureur des mouvements de révolte.

 

     C’est un grain de sable au bord de la mer

     perdu anonyme inconnu de tous

     à moins que ce soit de ses père et mère

     en allés au loin où le vent les pousse.

 

     Tu serais plus fin, tu aurais été

     là-bas et là-bas en mille aventures

     car l’air est l’ami des légèretés

     de l’être amoureux des choses futures.

 

     En belle patience attend la tempête

     qui t’emportera vers d’autre rencontres

     et prépare-toi pour une autre fête

     où son devenir à l’être se montre,

 

     mais garde-toi bien d’oublier la mer

     de tout le passé en sa vérité

     dans cet infini de pairs et d’impairs

     qui rythment le temps pour l’éternité.

 

11 mars 2014

Par le cœur le mystique découvre l’essence de l’Éternel, par la raison le philosophe découvre l’essence de l’Éternel. La concordance de leurs découvertes, de l’Amour et de l’Altérité positive, plaide en faveur de leur unique Vérité : Aimer est l’Être de l’être ne font qu’un.

 

Montaigne met en doute sa propre identité et l’identité de tous les êtres, qui ne cesse de changer avec le temps. Il cite Lucrèce : « Le temps modifie la nature du monde entier… la nature change tout et force tout à se modifier ». Mais il pousse à bout cette modification : il passe du changement à l’inexistence : « Ce qui souffre mutation ne demeure pas un même, il n’est donc pas aussi… Nous n’avons aucune communication à l’être » (Essais, livre second, chapitre XII, pp. 348-351). Lui qui se méfie tellement du raisonnement, du « discours », le voilà qui s’y laisse prendre. S’il s’était fié à son cœur, à son intuition, il aurait bien su que son moi, pour introuvable qu’il soit comme l’a montré Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 567), existe et demeure, à tout le moins de la naissance (de la conception ?) à la mort (et au-delà dans l’Esprit ?)

On pourra argumenter tant qu’on veut. Le traumatisé crânien peut aller jusqu’à oublier qui il est, à ne plus reconnaître son identité. La perd-il pour autant ? Non puisqu’il arrive à certains amnésiques de la retrouver. Plus banalement, nous faisons chaque matin au réveil l’expérience de nos retrouvailles avec notre moi sans jamais mettre en doute son existence et sa permanence. Existe-t-il des gens qui se posent en s’éveillant la question de savoir s’ils sont les mêmes que la veille ?

L’argumentation de Montaigne s’inscrit dans l’opposition classique entre le temps et l’éternité. Selon cette opposition, le temps ne cesse de modifier les choses alors que l’éternité est immobile. Ainsi, seul l’Éternel existerait : « Nous n’avons aucune communication à l’être parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant (ne donnant) qu’une obscure apparence et ombre… Par quoi il faut conclure que Dieu seul est… il n’y a rien qui véritablement soit que lui seul » (p. 348). Confusion entre existence et essence (notre essence d’être fini est infiniment minime face à l’essence de l’être infini, mais notre existence est identique, qui est le fait d’exister plutôt que non) et oubli du principe de causalité (l’apparence, fût-elle obscure, est forcément l’apparence d’un être qui la produit).

Certes on peut penser que Montaigne ne fait là que rapporter la pensée stoïcienne, mais il donne des signes qu’il l’avalise et la fait sienne. Il ne se rattrape que par son fidéisme qui lui donne de croire en la permanence de son être par la grâce divine. Dommage de faire du surnaturel la bouée de secours de la nature.

C’était dans l’air du temps. Descartes ne pourra bientôt lancer son inoubliable « je pense, donc je suis » que parce qu’il va invraisemblablement douter de sa propre existence. L’Africain Wole Soyinka s’en est gentiment moqué : « Tu penses, donc tu es un penseur. Tu es quelqu’un-qui-pense, blanche-créature-en-casque-colonial-dans-la-jungle-africaine-qui-penses et, finalement, homme-blanc-qui-a-des-problèmes-pour-croire-à-sa-propre-existence » (Myth, Literature and the African World, p. 139). Voilà qui peut nous inviter, non seulement à ne par perdre notre temps pour savoir si nous sommes, mais à pousser la recherche de notre identité au-delà de notre capacité de penser  vers notre eccéité spirituelle innommable. Ainsi l’invraisemblable Descartes, comme Montaigne son prédécesseur, peuvent-ils éperonner notre enquête.

 

     Toi renoncule au ras du sol

     en ton extase ensoleillée

     tu trembles tout écarquillée

     comme pour prendre ton envol.

 

     Solidement enracinée

     pourtant ici dans cette colle

     des choses qui, dirait-on, vole

     tes prémices de liberté,

 

     tu es toute ce que tu es

     et le soleil avec la terre

     en bon père et en bonne mère

     font que tu es ce qui paraît.

 

     Et si tu trembles dans cet air

     ému quand le soleil défait

     les fers où tu te débattais,

     tu te rapproches du mystère

 

     des choses qui sont simplement

     là tout entières dans leur être

     et qui savent le faire paraître

     dans le bel ensoleillement.

 

12 mars 2014

L’élan du temps conjugue la continuité et la discontinuité qui fait que les êtres, les humains en particulier, peuvent changer en gardant leur identité. Pour ce qui est des sociétés humaines, certains sont plus sensibles à la continuité qu’à la discontinuité, d’autres sont plus intéressés par la rupture que par le maintien du statu quo. On connaît la Querelle des Anciens et des Modernes. Elle fut au XVII° siècle une guerre littéraire et artistique : certains  étaient convaincus que les auteurs de l’Antiquité grecque et romaine étaient indépassables et qu’il fallait donc les imiter à tout prix ; d’autres étaient persuadés qu’on se devait d’innover. Pascal fit remarquer avec bon sens que les Anciens avaient eux-mêmes été des novateurs à leur époque.

Cette querelle était également politique et religieuse, montrant qu’il s’agissait d’une question ontologique impliquant la totalité du penser et de l’agir humains. C’est un jeu d’équilibre qui nous concerne toutes et tous dans notre existence personnelle et dans notre existence communautaire, les deux étant indissociablement liées. On comprend en particulier que tout pouvoir cherche à se maintenir et toute opposition à l’obtenir : cela fait partie de la libido du « monde » observée par Yohanân. Il y a à l’une extrémité le « du passé faisons table rase » et à l’autre les présidents à vie héritiers des dynasties royales. On a par ailleurs constaté au XX° siècle que les révolutionnaires qui prenaient le pouvoir mettaient en place un système de gouvernement plus despotique que celui qu’ils avaient chassé.

 

La « révolution « opérée par le prophète Yeshoua contre le pouvoir sacré des prêtres est censée guider ici la pensée et l’action. Elle ne peut rechercher le pouvoir, fût-il baptisé spirituel, sans s’autodétruire. Elle fait appel à « l’Esprit qui renouvelle la face de la terre ».

 Qui accueille l’Esprit de l’Éternel en Vérité reçoit le don de sagesse qui le garde de tout excès de continuité comme de discontinuité. Elle il sait que faire de l’Éternel un être immobile, c’est d’emblée discréditer le temps et ne pas y reconnaître l’Amour en action. (C’est voir son aspect destructeur sans reconnaître qu’il est la condition nécessaire à son aspect constructeur). Devant les prêtres cramponnés à l’Origine pour le pouvoir sacré dont ils croyaient qu’elle le leur conférait, Yeshoua a désacralisé le Sabbat en regardant son « Père qui ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). Il est venu « accomplir la loi », c’est-à-dire la renouveler en n’en gardant que l’élan essentiel, celui du cheminement vers la perfection de l’Amour.

 

     Ta clarté de couleurs résonne

     corolle parfaite personne

     dans la lumière qui se donne.

 

     Il me semble à te regarder

     que le secret de ta beauté

     me demeure à jamais voilé.

 

     Ce n’est pas cet arrangement

     de lignes en leurs espacements

     et de teintes harmonieusement

     accordées dans cette élégance

     avec sobriété, je pense,

     lorsque j’en recherche le sens.

 

     Si tu sembles n’être personne,

     c’est que dans ton secret résonne

     sans doute celle qui se donne

 

13 mars 2014

Personnel  Impersonnel, l’Éternel ? Qu’est-ce qu’une personne ? Certaines personnes (!) vous rappelleront l’étymologie du mot français, « masque de théâtre » par la bouche duquel la voix de l’acteur résonne. Mais qu’importe l’archéologie et l’histoire d’un mot en ses péripéties. Quel est le mot yorouba, ou suédois, ou comanche ou… qui exprime plus ou moins exactement ce que le français personne signifie pour la moyenne des gens qui l’utilisent ? Connaissance doxique, et quel degré de probabilité / improbabilité lui accorder dans sa proximité / éloignement de la vérité ontologique alêtheia d’identité et de causalité ? Comment l’utiliser pour parler de l’Infini Éternel ? Que dire aux hindous et aux bouddhistes qui le disent impersonnel ? La plupart ne se privent pas de prier les divinités ou les boddhisattvas, pas plus que les catholiques ne se privent de s’adresser à leurs saintes et à leurs saints, à commencer par Jésus (et sa mère).

De quelque façon qu’une religion personnifie l’Éternel, elle ne peut le faire que de façon approximative et contestable, et en tout cas comme simple figure imaginale. Dès lors la personnification en plusieurs personnes, plusieurs figures, est aussi acceptable que la personnification en une seule. En fait, le danger de concevoir la divinité sous une figure unique prise pour la réalité ineffable à laquelle elle renvoie, c’est de souhaiter, de vouloir, voire d’imposer que tout humain l’adopte et s’y soumette. Les monothéismes sont nécessairement hégémonistes s’ils prennent la figure pour la réalité, le doigt qui montre la lune pour la lune elle-même. Alors ils poussent leurs croyants à « remplir la terre et à la soumettre tout entière (Genèse 1, 28).

Les mystiques font l’expérience de l’Être de l’être, du « ô grand être, ô grand être dont on ne peut dire ni penser rien de plus » de Rousseau, de l’ineffable èhiè ashèr èhiè, je-suis-qui-je-suis de Moïse, dont on sait qu’il existe mais dont on ignore l’essence personnelle ou impersonnelle.

 

     Lorsque le désir saisit

     au jardin de s’attarder

     comment fera-t-on le tri

     des pensées sages et folles ?

 

     Dis-moi comme tu t’es pris

     pour concevoir et garder

     la blanche géométrie

     parfumée de tes corolles.

 

     Si la chimie encourage

     le neurone à tricoter

     des figures de beauté

     et d’écrire sur la page

     de la terre en sa clarté,

     je ne puis cependant croire

     que son âme soit absente

     des prodiges qui enfantent

     dans sa gésine patiente

     le parfum qui fait sa gloire.

 

     Plus qu’à simple réflexion   

     il y a ici matière

     pour la belle intui-ti-on

     à sonder le grand mystère.

 

     ce parfum qui nous entête

     n’est pas qu’une attrac-ti-on

     pour tes amis les insectes,

     c’est aussi pour nous la fête

     de l’humble dévo-ti-on.

 

14 mars 2014

Personnalité divine ? La Trinité chrétienne serait intellectuellement acceptable si l’on y voyait la personnification de figures imaginales plurielles de l’ineffable Éternel. ces figures ne sont par l’Éternel, mais des doigts qui l’indiquent. Pourtant, si l’on parle ici de l’impersonnalité d’Aimer, c’est essentiellement en raison de son absence d’ego. Etant pur Amour, il est tout aux autres, tout à tout être et rien à lui, rien pour lui. Aimer est totalement pauvre, dépossédé de soi. N’est-ce pas la raison pourquoi il nous invite à la dépossession de soi, à la pauvreté ontologique ? Et cependant cette dépossession n’est pas la perte du moi dans le grand Tout, ce n’est pas la disparition du moi. C’est au contraire l’union la plus forte du moi et d’Aimer dans la dualité la plus affirmée, « sans séparation ni confusion » comme le dit le Concile de Chalcédoine de la relation de Yeshoua et de l’Éternel.

 

On dit que Chateaubriand, amoureux de sa Bretagne, n’aimait pas la montagne. On dit aussi que les physiciens aiment la montagne (mais est-ce aux dépens de la campagne et de la mer ?). Une imagination équilibrée aime autant la verticalité ouranienne et l’horizontalité chthonienne. En tout cas, l’Eternel n’est pas plus un dieu des montagnes comme celui de Moïse qu’une divinité des profondeurs comme la Pachamama des Incas. L’Éternel n’est ni patriarcal ni matriarcale. Et les amis d’Aimer cherchent et trouvent Aimer ni à Jérusalem ni à Rome ni à La Mecque…, ni sur la montagne ni dans la campagne mais partout « dans le secret ».

Les lectrices et lecteurs qui cherchent ici un gourou (quelque sens qu’on donne à ce mot), un maître spirituel, un directeur de conscience… se trompent d’adresse. L’anonymat, l’effacement, l’incognito même, y est essentiel, comme il le serait sans doute pour Yeshoua s’il vivait à notre époque de medias et plus particulièrement de l’Internet. Car la parole de l’altérité positive est intrinsèquement impersonnelle en droit, même si elle ne parvient pas à l’être tout à fait en réalité. C’est le message qui compte et non le messager. Les chrétiens qui font de leur Jésus un roi, un prêtre, un dieu… ne connaissent pas vraiment Yeshoua et son message de Vérité : l’Amour qui s’efface pour l’autre.

Les rédactrices et rédacteurs de spiritualités de l’altérité sont insensibles à l’attraction de la publicité dans la mesure où la Vérité de l’Amour les libère de la libido sentiendi, sciendi et dominandi, à proportion que l’Esprit leur donne la maîtrise de soi dans l’Amour pour l’Amour. Elles ils deviennent par là insensibles aux commentaires louangeurs ou dénigreurs que l’on peut faire de leurs écrits. De même leurs lectrices et lecteurs.

 

     Cette buée de lumière

     où chantent des peupliers

     entonnant la premier air

     de leur symphonie d’été

     est là-bas inaccessible.

 

     Comme l’arc-en-ciel fluide

     vers qui l’enfant marche seul

     en tendant ses bras timides

     espérant que cette meule

     immense reste accessible,

 

     tu hésites à avancer

     interrogeant la distance

     et ce que tu vas gagner

     ou perdre de la présence

     qui s’annonce inaccessible.

 

     Approche que chaque pas

     dévoile un nouveau visage

     à mesure que tu vas

     dans ta recherche du sage

     vers le nom inaccessible.

 

     Les peupliers qui demeurent

     pour un temps dans la lumière

     chantent sur l’air de l’amant

     à jamais inaccessible.

 

15 mars 2014

N’était-il pas inévitable qu’après l’annonce du Royaume des cieux par Yeshoua ce fût l’Église qui advînt ? Il ne suffit pas de constater le fait avec Loisy, il faut rechercher les causes, oser penser, sachant cependant que cette recherche sera nécessairement doxique, aléatoire, provisoire. Censés être inspirés par l’esprit de l’Éternel comme des prophètes puisque Yeshoua le leur avait promis (Jean 16, 13), ses disciples ont cependant été repris par les habitudes de la religion des prêtres. Yeshoua ne leur avait-il pas dit aussi qu’ils allaient bâtir une Église et que Pierre (comme son nom le dit) en serait la pierre angulaire, l’autorité, le pouvoir ? (Matthieu 16, 18).

Pierre et les autres apôtres se voyaient inspirés par l’Esprit, mais ils voyaient l’Esprit comme un pouvoir : Pierre n’a-t-il pas cru qu’Ananias et Sapphira étaient tombés raides morts devant lui parce qu’ils avaient menti à l’Esprit ? C’est bien à l’Église que ces braves gens avaient menti, à son pouvoir sacré et à la « grande crainte » qu’il inspire (Actes 5, 3-5, 11).

L’Esprit de l’Éternel n’est pas un pouvoir (ni un contre-pouvoir), car l’Éternel est Amour et l’Amour est sans pouvoir. Et c’est aussi pourquoi il n’est pas non plus au service d’un peuple. Lorsque au XX° siècle, le pape Pie XI a pu dire aux chrétiens qu’ils étaient « spirituellement des sémites » pour prendre la défense des juifs persécuté par les nazis (alors que l’Église les a elle-même persécutés au long des siècles) il montrait qu’il se trompait sur la nature de l’Esprit de l’Éternel lui-même, qu’il continuait de le concevoir et vivre comme un tout-puissant pouvoir. Si l’Eglise avait connu le tout-aimant manifesté par Yeshoua, elle n’aurait en fait jamais persécuté personne, pas plus les hérétiques que les juifs, et elle n’aurait jamais tenté de convertir les « païens » plus ou moins par la force et en les privant de leurs valeurs culturelles (au profit des valeurs sémites ?)

Une religion est nécessairement et fatalement un pouvoir en relation de pouvoir avec les divinités perçues comme des pouvoirs que l’on prie et auxquelles on offre des sacrifices pour les amadouer… Le Royaume des cieux, lui, ne peut être un pouvoir. Il est irréligieux.

 

Traductrices, traducteurs, de métier ou d’occasion, qui pensez que l’intelligence humaine est autant intuitive que réflexive, sachez que certains traduisent, non en décodant et recodant des signes linguistiques, mais en déverbalisant et reverbalisant des textes dont ils ressentent la teneur. Ils pratiquent une attention intense aux textes à traduire sans y réfléchir, et puis attendent en se déprenant et lâchant prise pendant quelques instants de silence pour que leur inconscient fasse le travail et que les mots et les phrases apparaissent sous leur plume ou leurs doigts. La traduction est pour elles et eux un loisir enivrant plutôt qu’un travail harassant, même si la réflexion et le contrôle prudent du dictionnaire leur demeurent nécessaires en fin de parcours.

 

     L’argile molle à sa juste mesure

     douce et ferme sous la chaussure

     encourage la marche à travers champs

     et chemins forestiers.

 

     C’est là que le silence vous attend

     alors seule ou avec d’autres amants

     de l’être pur en ses figures,

     allez marcher.

 

     Les pieds en communion avec la terre intime

     où à peine on s’enfonce en profondeur

     et la tête attirée par la hauteur

     dans le juste équilibre,

     vous marcherez, vous arrêterez libres

     aux lieux des belles unanimes

     unis et séparés pour cette communion

     aux êtres et aux choses.

 

     Et l’argile oubliée dans le pas élastique

     qui discrète vous prête son âme plastique

     vous donnera entre boue et caillou

     l’empreinte et la mesure de la rose

 

16 mars 2014

Si notre frère François dit que le pape est « une personne normale », c’est évidemment parce que les gens qui se pressent sur la place Saint-Pierre de Rome le considèrent comme une personne « anormale », une personne hors norme, sacrée. Ils ne sont pas les seuls. Un chrétien « normal » est un être religieux sensible au sacré, à la puissance du sacré. C’est le sacré qu’il va chercher dans les sacrements tout comme dans tous les autres êtres et choses sacrées. Il risque de les confondre avec l’Amour, alors que l’Amour n’a de soi rien à voir avec le sacré.

Yeshoua avait mis en garde celles et ceux qui le suivaient comme un personnage sacré : il ne s’agit pas de répéter Seigneur, Seigneur, il s’agit de faire la volonté de l’Éternel, c’est-à-dire d’Aimer de son Amour (Matthieu 7, 21).

« Ce que vous souhaitez que les humains vous fassent, faites-le leur, car c’est la Loi et les Prophètes » (Matthieu 7, 12). Mais Yeshoua est venu « accomplir » la Loi (Matthieu 5, 18). Qui se contente d’observer la Loi n’entre pas dans le Royaume des cieux (Matthieu 11, 11-13). « Si votre justice ne va pas plus loin que celle des scribes et des pharisiens (qui observent la Loi), vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Matthieu 5, 20).

« L’Amour est l’accomplissement de la Loi » (Romains 13, 10). Mais cet Amour ne se contente pas d’aimer son semblable comme soi-même selon ce que demande la Loi. C’est l’Amour qui aime inconditionnellement les autres, y compris les ennemis, parce que c’est l’Amour de l’Éternel, « le feu dévorant » qui détruit tout ce qui n’est pas cet Amour, tout ce qui n’est pas l’Être, tout ce qui n’est qu’avoir et pouvoir, y compris l’avoir et le pouvoir sacrés.

 

     Les doigts de la pianiste vivent dans l’instant

     de mouvement qui les emporte,

     fidèles dans l’exactitude afin que sorte

     au rythme souhaité la mélodie du temps.

 

     C’est ici maintenant ni avant ni après

     que se fait la rencontre enfin

     de l’infini qui rassasie la faim

     ni trop loin de l’immense intime ni trop près.

 

17 mars 2014

Certains de nos penseurs contemporains pensent que la Vérité ontologique, le secret dernier  du monde, demeure inaccessible. (Ponce Pilate fut l’un de leurs illustres prédécesseurs selon Jean 18, 38). Ils pensent donc que les gens qui croient posséder la Vérité, non seulement se trompent, mais qu’ils sont dangereux parce qu’ils sont fatalement intolérants et parfois conquérants. Ils veulent convaincre les autres, et souvent même les vaincre. Ainsi le doute serait-il préférable ? Est-il tenable ? La vie peut-elle avoir un sens si la vérité est inaccessible, voire inexistante ? Peut-on vivre une vie dénuée de sens ?

Tierno Bokar, ce mystique musulman malien que l’on appelait le sage de Bandiagara (1883-1940), avait sa solution à lui. Il répétait, comme son ami Hampaté Ba nous l’a rapporté : « Il y a ta vérité, il y a ma vérité, et il y a la vérité ». Il y a ce que chacun/e  croit être la Vérité et il y a la Vérité, que personne ne connaît vraiment, mais que chacun/e  pressent et recherche plus ou moins consciemment, parfois avec toute son énergie intellectuelle.

Toute lectrice, tout lecteur de l’Évangile devrait cependant savoir ce qu’est cette Vérité ontologique pressentie et recherchée. C’est celle dont Yeshoua s’est dit être le témoin au point de l’incarner : « Je suis venu pour rendre témoignage à la Vérité… je suis la Vérité » (Jean 18, 37, 14, 6). Mais pour La reconnaître, Yeshoua a ajouté qu’il fallait être « de la Vérité » : « quiconque est de la Vérité écoute ma voix ». Être de la Vérité, c’est Aimer, car la Vérité de l’Être, c’est que l’Être de l’être est Amour. Seul l’Amour reconnaît la Vérité de l’Amour. On peut penser à ce que Dostoïevski fait dire à son starets : « Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu… » (Les Frères Karamazov, folio classique, p. 100).

C’était déjà ce qu’annonçait un psalmiste : « Amour et Vérité se rencontrent » (Psaume 85/84, 10), même si la traduction et l’interprétation de ce verset peuvent faire débat. C’est aussi ce que devait penser Pascal lorsqu’il écrivait : « Il a fallu que la vérité soit venue afin que l’homme ne véquît plus pour soi-même » (Pensées, éd. Sellier, fragment 497). Qu’est-ce en effet que l’Amour si ce n’est ne plus vivre pour soi-même mais pour les autres. (Mais Pascal emploie le mot « vérité » dans des sens divers qu’il faudrait soumettre chacun à une analyse particulière).

Parce qu’elle est Amour, cette Vérité ne peut être possessive ni dominatrice. Si l’Église l’avait accueillie vraiment, elle n’aurait jamais cherché à dominer et posséder. Elle aurait été ce qu’a prôné Yves Congar (le théologien préféré de notre frère François) : Pour une Église servante et pauvre (1963).

On peut refuser de penser que la Vérité soit l’Amour, mais on peut au moins admettre que  si elle était reconnue et suivie elle ferait le bonheur de l’humanité, mettrait fin à toute guerre, mettrait fin à l’injustice, mettrait fin à la Finance qui est en passe de détruire l’humanité et le reste des vivants. On doit aussi admettre que cette vérité-là ne peut chercher à convaincre ni surtout à vaincre puisque ce serait pour elle se renier. Elle ne peut que se proposer. Elle ne présente donc aucun danger d’intolérance, de domination et de possession.

 

     Une buse qu’attaquent deux corbeaux

     esquive mollement

     s’éloigne dignement

     en reine des espaces verticaux.

 

     Que lui sont les tenants d’un territoire ?

     Autour de quelques hêtres

     elle veut se démettre

     de la destinée folle des avoirs.

   

     Sait-elle pas que les plus grands espaces

     ont joie de l’accueillir

     en elle de bénir

     les nobles fleurs de ses jeux de rapace ?

 

     Tant que durent les ailes de sa race

     tu peux garder l’espoir

     un jour bientôt de voir

     la gloire resplendir sur l’éternelle face.

 

     Cette buse qui gire en la hauteur

     les ailes étendues

     en son air entendu

     redit la mélodie d’un grand bonheur.

 

18 mars 2014

A entendre un de nos philosophes dénigrer la question « pourquoi ? », on s’étonne. La recherche des causes n’est-elle pas le chemin de toute connaissance scientifique et philosophique ? Mais il semble bien donner lui-même le pourquoi de son dénigrement du pourquoi en disant que, de cause en cause, les pourquoi mènent à une cause première, c’est-à-dire, dans la pensée occidentale, à Dieu. Horresco referens ! Le principe de causalité doit être nié, à tous le moins ignoré, si l’on veut éviter de se retrouver nez à nez avec l’abominable dieu tout-puissant des monothéismes.

 

Lecture d’une théologie du dieu personnel transcendant et lecture d’une théologie du dieu impersonnel (« transpersonnel » ?) immanent : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez et il vous sera pardonné. Donnez et l’on vous donnera… De la mesure dont vous mesurez pour les autres, il sera mesuré pour vous » (Luc 6, 37ss). On peut interpréter ce texte en pensant que c’est le Dieu personnel transcendant qui agit avec nous comme nous agissons avec les autres. N’est-il pas dit aussi : « Pardonne-nous comme nous pardonnons » (Luc 11, 4), où l’intervention personnelle de l’Éternel paraît évidente.

C’est l’interprétation reçue, voire imposée par l’Église pour qui le Dieu tout-puissant intervient personnellement  dans la vie des humains. Cependant l’emploi du passif dans le premier texte de Luc invite à une interprétation impersonnelle immanente, comme s’il s’agissait d’un processus interne à l’être humain.

Immanence de l’Amour, « présent dans le secret » (Matthieu 6, 6), « plus intime à moi-même que moi-même » (Augustin). C’est lui, « transpersonnel » (pour employer un terme qui exprime l’impossibilité de le cerner) qui agit comme automatiquement avec la mesure dont nous agissons, nous qui agissons avec la mesure même où il s’offre nécessairement par son esprit qui « ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). Ce pourrait bien être ce que Yeshoua a vécu et voulu nous donner à entendre.

Mais pourquoi priver celles et ceux qui y croient à une présence personnelle, par exemple, pour les catholiques, dans l’hostie consacrée ? Pourquoi les priver d’une non-vérité qui les aide à cheminer vers la Vérité d’Aimer ? On peut cependant aussi faire savoir à celles et ceux qui se mettent à douter de cette non-vérité, de cette demi-vérité psychologique, comme ont pu le faire une Mère Teresa et sans doute beaucoup d’autres, qu’au bout du chemin il ne reste que la Vérité pure de l’Amour pur, « seul digne de foi ». La « présence réelle » des dieux, y compris celle du dieu des monothéistes, est un imaginal de l’impensable déité que l’on ne connaît que dans l’Amour. Vient un jour où l’imaginal se révèle comme un dernier obstacle à franchir pour entrer dans le Royaume des cieux.

 

     Le poids et la légèreté d’une buse en son vol

     planant dans les hauteurs invisibles de l’air,

     que sans lui les corbeaux comme elle dégringolent,

     sont en leur équilibre avec lui libres en un mystère

     de l’unique présence.

 

     Avec notre terre sa lune et son soleil sans l’air

     dans l’espace partout qui attire et repousse sages et folles

     depuis longtemps les forces qui déroulent et roulent l’univers

     en l’instant neuf se donnent et l’envers et l’avers en farandole

     de l’unique présence.

 

19 mars 2014

Penser, c’est penser seul/e. Oser penser est un acte solitaire parce que c’est un acte de liberté et que la liberté est toute personnelle, que c’est elle la mère des libertés collectives, qui n’existent qu’en son implication, la liberté d’expression tout particulièrement. « Tous les problèmes concernant la liberté d’expression s’éclaircissent si l’on pose que cette liberté est un besoin de l’intelligence, et que l’intelligence  réside uniquement dans l’être humain considéré seul. Il n’y a pas d’exercice collectif de l’intelligence » (Simone Weil, L’Enracinement, p. 40).

Cela peut paraître abrupt, et l’on rétorquera qu’il y a plus d’idées dans deux têtes que dans une, que c’est en frottant ses idées à celles des autres qu’on les découvre, les clarifie et les précise. Il suffit cependant de confronter les idées de deux ou trois groupes de brainstorming pour s’apercevoir que leurs « vérités » sont hétérogènes et que les idées retenues dans chaque groupe sont celles des personnes qui ont (con)vaincu les autres, qui les ont poussées à renoncer à leur liberté d’expression, et implicitement un peu à leur liberté ontologique.

Les discussions et conversations peuvent stimuler la pensée, tout comme les livres, les cours, les conférences…, mais nous ne devrions les prendre que comme des incitations à penser par nous-même, c’est-à-dire à oser penser. Dans le domaine théologique, on peut évoquer Abraham, Moïse, les Prophètes, Yeshoua : leurs idées nouvelles ont été des idées personnelles, même si l’on peut tenir qu’elles leur ont été inspirées (mais l’Esprit n’inspire que celles et ceux qui l’accueillent en osant penser). On ferait le même constat en étudiant l’histoire des avancées philosophiques et celle des découvertes scientifiques.

Il faut sans doute en arriver au constat que peu, très peu de gens pensent vraiment. La plupart suivent, sans trop en avoir conscience, la doxa d’un groupe, d’une collectivité, de ce que Simone Weil a appelé « le gros animal » en reprenant une expression de Platon.

 

Ta présence est toute au présent. Il nous faut t’accueillir dans l’instant.

 

     un bourgeon s’ouvre et lentement déploie

     son désir de montrer au monde son visage

     sans souci de savoir si son image

     sera fidèle à ce qu’il sait de soi

 

     il sait aussi que près de lui semblables

     d’autres moins ou plus vite chacun à son rythme

     en connivence avec lui en leurs rimes

     composeront un poème improbable

 

     car en je-ne-sais-quoi chaque printemps

     naît un poème neuf ni tout à fait le même

     ni en rien d’une chair identique à la sienne

     si ce n’est en son âme indifférente au temps

 

20 mars 2014

Dans les gestes de l’artiste, peut-être davantage encore dans ceux de l’artisan, il doit y avoir une attention de chaque instant, une présence à ses actes qui peut donner à penser à une présence à l’Esprit de l’Éternel toujours à l’œuvre, renouvelant la face de la terre (Jean 5, 17, Psaume 104, 30).

Simone Weil parle de l’attention avec une étonnante intensité. Les fragments de sa pensée qui nous sont parvenus dans La pesanteur et la Grâce ne nous la livrent pas clairement, mais ils peuvent nous impressionner : « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour… L’attention est liée au désir. Non pas à la volonté, mais au désir. Ou plus exactement au consentement… Cette attention si pleine que le « je » disparaît… Le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel… Les valeurs authentiques et pures de vrai, de beau et de bien dans l’activité d’un humain se produisent par un seul et même acte, une certaine application à l’objet de la plénitude de l’attention. L’enseignement ne devrait avoir pour fin que de préparer la possibilité d’un tel acte par l’exercice de l’attention » (La Pesanteur et la Grâce, pp. 134-137).

Quelle peut être la cause d’une telle insistance sur l’attention ? Pourquoi lui donner une importance aussi cruciale ? Cela doit correspondre à ce que Simone Weil a vécu en intellectuelle passionnée et en mystique fervente. En quoi cela peut-il nous concerner ? Un secret de sa vie peut-il devenir un secret de la nôtre et la changer, la dynamiser dans notre quête de l’Être de l’être, de l’Amour ?

Peut-être que Abraham et ceux et celles qui se réclament de son intuition y reconnaîtront-elles l’attention à la présence de l’Éternel dans le secret : « Marche devant ma face et sois parfait » (Genèse 17, 1). D’instant en instant il nous appelle au consentement à sa présence dans l’Amour, en chacun de nos gestes appliqués.

 

     ce pin de l’Himalaya

     nous raconte en sa résine

     raffinée au long des âges

     une histoire de sagesse

 

     et qui jusqu’ici ne cesse

     de nous montrer les visages

     qu’en éternelle gésine

     multiplie notre Gaïa

 

     les pommes décoratives

     pendues aux rythmes des branches

     se demandent inutiles

     le pourquoi de leur présence

 

     découvrent-elles leur sens

     dans la voix du campanile

     quand leurs cloches se déhanchent

     au vent des voix inventives

 

     la beauté de son odeur

     comme celle de ses lignes

     donnent à l’âme une cause

     qui invite à l’oraison

     mais n’est pas une raison

     dans le jardin de la rose

     d’en en rechercher le signe

     dans les rires et les pleurs

 

     car notre vieille Gaïa

     n’est plus qu’une humble personne

     par qui résonne la voix

     des cloches du grand esprit

 

     et la résine qui prie

     dans le secret de son bois

     est le sang de ce que nomme

     pour notre âme la Maïa

 

21 mars 2014  

Ces athées qui ne font que nier le faux dieu que leur proposent les monothéismes, ce mâle dominant tout-puissant, empêcheur de coucher en rond et châtieur de celles et ceux qui lui désobéissent, ce dieu cosmique de philia eros possesseur et de neïkos thanatos dominateur. Ce n’est pas le « dieu » dont Yeshoua, pauvre et serviteur à son image, a témoigné en actes et en paroles : Aimer, pure Agapè.   

Evangéliser, ce n’est pas faire la promotion de Jésus et de son Église. Ce n’est rien autre que vivre et proposer l’Amour pauvre de tout et serviteur de tous. Ce ne peut être subvertir les cultures, les religions et les philosophies en imposant une religion, une culture et une philosophie « spirituellement sémites », mais leur offrir l’Amour pour qu’elles s’approfondissent et le découvrent.

Le mystique chrétien-hindou Henri Le Saux – Swami Abhishiktananda en a lyriquement gémi : « Hélas, combien de chrétiens ne demeurent-ils pas, dans leur idée de Dieu, au stade du grand Monarque régnant quelque part là-haut dans l’empyrée et qui daigne s’intéresser, quand elles le méritent ou qu’il le choisit, à ces chétives créatures qu’il place un jour dans l’existence aux demeures terrestres, à la façon de ces seigneurs d’antan qui distribuaient leurs serfs en leurs domaines, recevaient leurs redevances et occasionnellement se montraient en leurs hameaux » (Intériorité et révélation, p. 151). On peut juger qu’il exagère, mais il le fait pour insister sur la présence réelle de l’Éternel au plus intime de l’être, comme le disait Augustin, « au plus profond du centre de l’âme », là où il se propose à nous et nous invite à « une docilité de plus en plus parfaite à la loi de l’Esprit et à la lumière intérieure… en une imprégnation de plus en plus totale de notre être par sa Présence essentielle du dedans… » (ibid.).

 

     cette « âme à la Nature éclose »

     ouvre si lentement les yeux

     que seuls habitués les vieux

     ne s’étonnent pas de la chose

 

     cet enfant qui vers elle accourt

     s’arrête et demande pourquoi

     il doit revenir tant de fois

     pour pouvoir lui faire la cour

 

     il reviendra demain c’est sûr

     pour voir si sa belle a grandi

     et peut-être tout étourdi

     lui soufflera le doux murmure

     de ceux et celles chez qui l’âme

     ne s’est pas encore abrutie

     dans les vapeurs que bien nantie

     exhale la raison infâme

 

     alors sans doute que la rose

     présente au cœur de tout humain

     lui prenant gentiment la main

     lui dira le secret des choses

 

22 mars 2014

Qu’était l’enfant pour Yeshoua ? Se le demander c’est se demander avec l’Évangile de l’Amour quelle relation « l’esprit d’enfance » peut avoir avec l’Amour. Certain/e/s s’en méfient parce qu’elles ils y voient, à juste titre, un danger d’infantilisation. Mais Yeshoua ne s’est-il pas lui-même en un sens comporté comme un enfant ? Il n’a cessé de parler de son Père. Certes, voyez cependant comment il parlait à sa mère charnelle : il l’appelait « femme », et à l’âge de douze ans il s’était détaché de son enfance en demeurant au Temple sans même prévenir ses parents.

Pour lui, « père » et « fils » étaient des figures, des mashal, des imaginaux de réalités spirituelles. Ce sont ces réalités qu’il nous faut explorer pour connaître et agir selon ce qu’elles représentent dans l’Amour.

En ce qui concerne l’intelligence de l’Amour, Yeshoua a dit qu’il se réjouissait que le Royaume des cieux n’ait « pas été révélé aux sages et aux prudents, mais aux tout-petits » (Luc 10, 21). Cette opposition binaire appartient cependant au langage du milieu culturel de l’époque. En réalité Yeshoua n’écarte pas « les sages et les prudents » comme tels, mais ceux d’entre eux qui se considèrent comme supérieurs aux autres humains à cause de leur prétendue sagesse et prudence, aux gens que leur ego surdimensionné empêche d’accueillir l’Éternel serviteur.

On pense ainsi à ce qu’est l’intelligence de l’Amour, qui n’est pas affaire de raison réflexive mais de cœur intuitif au sens où l’entendait Pascal lorsqu’il écrivait que « Dieu est sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier, fragment 680, p. 467). Cela ne signifie pas que Pascal écartait la raison de l’intelligence de l’Amour, pas plus que Yeshoua n’en écartait les sages et les prudents. Mais c’est par l’Amour, en étant déjà « de la Vérité », ouvert à la Vérité par le cœur, que l’on va plus avant dans sa connaissance, et aussi que cette connaissance d’Amour éclaire et guide la raison, qui sans cette lumière est cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (id., fragment 78, p. 69).

Il n’existe qu’une seule clé de compréhension de l’Évangile, c’est son intuition centrale, celle de l’Amour « seul digne de foi ». Elle est offerte aux nuls et aux demeurés comme aux prix Nobel et aux professeurs au Collège de France.

 

L’attention de prière dont parle Simone Weil n’est pas une attente de ce qui doit venir, une espérance, car elle se vit dans l’instant comme accueil de l’Éternel présent dans le secret.

 

     lorsque la pâquerette au soir se clôt

     médite-t-elle les gains et les pertes

     de la journée représentant le lot

     de grâce qui lui a été offerte

 

     elle a reçu le soleil en plein cœur

     et reproduit en elle son image

     accueillant sans réserve en sa demeure

     celui qui lui proposait son visage

 

     elle a goûté aux souffles doux et forts

     qui l’effleuraient et la berçaient de rêves

     apportant jusqu’à elle sans effort

     les ondes en elle qu’attendait la sève

 

     lorsque tu la regardes et la deviens

     maintenant dans la paix où se retient

     pour la nuit sa pensée   que tu fais tiens

     son désir de durer en ce grand bien

     que chacune chacun garde précieux

     il semble que la vie de la terre et des cieux

     vibre avec elle en l’immense unisson

     où s’aperçoit le don

 

     il ne te reste plus qu’à accueillir

     le silence avec elle pour te recueillir

     dans la nuit de tes sens en la toute-présence 

 

23 mars 2014

« La joie de l’évangélisation », c’est celle de l’Amour, celle que donne l’accueil de l’esprit de l’Éternel, la joie d’Aimer. Ce n’est pas de parler de Jésus, mais de la Vérité de l’Amour dont il a voulu être le témoin, le prophète et rien d’autre. Encore une fois, Yeshoua n’a pas pu demander que l’on s’attache à sa personne puisqu’une personne qui vit l’Amour se dépossède de sa personne, ne vit plus pour soi-même. Sa mission terminée, il a jugé bon de s’effacer, de s’en aller, de laisser toute la place à l’esprit de l’Éternel (Jean 16, 7).

Pascal : « La corruption de la raison paraît par tant de différentes et extravagances mœurs. Il a fallu que la vérité soit venue afin que l’homme ne véquît (ne vécût) plus pour soi-même« . La Vérité est en un sens inaccessible à la raison (tant pis pour les sages et les prudents), non parce qu’elle serait de soi mauvaise, mais parce qu’elle est corrompue par l’imagination et par l’intérêt, cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ! Je rapporterais presque toutes les actions des hommes, qui ne branlent presque que par ses secousses. Car la raison a été obligée de céder, et la plus sage prend pour ses principes ceux que l’imagination des hommes a témérairement (de façon hasardeuse) introduits en chaque lieu » (Pensées, éd. Sellier, fragments 497 et 78, p. 69).

L’intérêt de cette « pensée » de Pascal, c’est qu’elle oppose à la raison défaillante la Vérité qui fait que « l’homme ne vit plus pour soi-même » mais pour les autres, qu’il aime d’agapè comme l’a fait Yeshoua. Pascal reconnaît comme évident, puisqu’il n’éprouve pas le besoin de l’expliquer, que la Vérité (de l’Être de l’être), c’est l’Amour.

Évangéliser, encore une fois, c’est proposer la seule Vérité de l’Amour. Dès lors, le christocentrisme ne peut être qu’une erreur puisqu’il concentre l’intérêt des croyants sur une personne, et par implication sur une Église et sur la culture qu’elle véhicule. Évangéliser, ce n’est pas remplacer une religion par une autre, c’est propager l’Amour par l’Amour « en esprit et vérité » (Jean 4, 24) sans référence à Jérusalem ou à Rome, à la Bible ou à la Croix…

 

Opposer l’intelligence et l’instinct, c’est ignorer que l’instinct fait partie intégrante de l’intelligence, et qu’il faut dans l’intelligence articuler et associer le travail de l’intelligence réflexive (que le rationalisme pense être la seule forme d’intelligence) et le travail de l’intelligence intuitive (qu’il appelle instinct et qu’il réserve à l’animal). En langage pascalien, il faut, pour bien penser, savoir associer le cœur et la raison.

 

     le bourdon s’est trouvé un trou dans la terre

     était-ce le reste d’une taupinière

 

     quel désir le poussait ainsi à chercher

     à se trouver ainsi un nid bon marché

     où il donnerait à sa progéniture

     le premier abri offert par la nature

 

     t’a-t-il vu regarder cette chose ordinaire

     en qui discret se dit un mot du grand mystère

 

24 mars 2014

Désacralisation ? Il en existe plusieurs. On peut en explorer trois : la charnelle, l’intellectuelle et la spirituelle. La charnelle est celle des gens sans foi ni loi, sans dieu ni diable, chez qui la libido du « monde » est la plus forte, qui sont « asservis aux éléments », aux forces cosmiques (I Jean 2, 16, Galates 4, 3), sans souvent en avoir conscience puisqu’ils se croient libres alors qu’il sont menés par eros et thanatos.

La désacralisation intellectuelle est celle qui a triomphé avec les Lumières, l’Enlightenment, l’Aufklärung. Celles et ceux qui l’on adoptée se disaient parfois « libertins », gens qui « ne suivent pas les lois de la religion, soit pour la croyance, soit pour la pratique » (Le Petit Robert). Parfois avec l’illusion du « si Dieu n’existe pas, tout est permis » que lance Ivan Karamazov dans un accès d’humeur qui donne à penser. Les Lumières ont désacralisé le monde en reprenant la devise d’Horace : « sapere aude, ose savoir », sache remettre en question la croyance (et toute la doxa). Mais Emmanuel Kant, grand promoteur de l’accès de l’humanité à l’âge adulte, est aussi le promoteur d’une morale stricte du « devoir pour le devoir », où l’on peut identifier l’injonction de la conscience qu’au temps de Confucius et de la Loi de Moïse on résumait déjà en « comportez-vous avec les autres comme vous souhaitez qu’ils se comportent avec vous ». Ainsi l’hypothétique inexistence de Dieu provoquée par la désacralisation intellectuelle ne supprime pas la loi morale intériorisée dans la conscience.

La désacralisation spirituelle n’a pas attendu l’âge des Lumières. Elle a été lancée par la découverte que l’Éternel n’était pas le tout-puissant mais le tout-aimant. Le sacré, et les religions qui en sont l’expression première, font des humains des serviteurs, voire des esclaves soumis à l’Éternel par l’obéissance. L’Amour les libère du sacré, de la religion et de l’obéissance. Dommage que Paul, et l’Église après lui, ont cru que Yeshoua s’était fait « obéissant jusqu’à la mort, la mort de la croix », sacrificielle, religieuse (Philippiens 2, 8), alors qu’en se faisant serviteur ami il ne faisait qu’imiter son Père (Jean 5, 19) et qu’en mourant il faisait aussi mourir le dieu tout-puissant.

La désacralisation spirituelle libère l’humain dans sa pensée et son action parce qu’elle est la désacralisation de l’Amour. Qui vit et pense la désacralisation de l’Amour « aime et fait ce qu’il veut », aime et pense ce qu’il veut. La désacralisation opérée par l’Amour invite celles et ceux qui l’accueillent à oser penser et à oser agir en refusant la doxa intellectuelle et éthique.

Les trois désacralisations sont à connaître dans leurs chevauchements, mais surtout dans leur progression de la chair à l’esprit, gardant conscience que cette progression n’est jamais acquise, qu’elle est toujours menacée de stagnation et de régression.

 

     la boue ni le caillou ne chérissent l’empreinte

     des pas qui les visitent

     l’une et l’autre résistent

     chacun à sa façon dans l’écart ou l’étreinte

 

     dans le plus et le moins de l’un à l’autre extrême

     se donne la matière

     de multiples manières

     servante qui se plie selon ce que l’on aime

 

     la potière qui rêve en la voyant tourner

     entre ses mains    fragile

     y marque le sigille

     de son désir brûlant de se réaliser

 

     et l’argile plastique à chacun disponible

     dans le feu qui la prend

     se fige quelque temps

     dans le cycle de l’un revenu au multiple

 

     c’est dans les champs qui changent au rythme de la pluie

     du vent et du soleil

     que l’empreinte sommeille

     et parfois disparaît et parfois se maintient malgré le temps qui fuit

    

 25 mars 2014

Annoncez une conférence sur la jouissance et vous remplirez votre amphithéâtre d’yeux avides. Telle est la puissance d’eros sur l’humain premier psychique et charnel qu’il fait tout vendre. Il n’est pas du tout question de s’en indigner au nom de la morale patriarcale, mais de le penser au nom de l’Amour. Si eros n’existait pas, il faudrait l’inventer, non, il aurait fallu l’inventer, car nous n’existerions pas, ni aucune espèce vivante, ou si peu. Mais dans le dynamisme de l’humain, d’homo viator, il faut passer de la chair à l’esprit.

L’esprit libère des puissances cosmiques fondamentales de la philia et du neïkos, d’eros et de thanatos. Qui accueille l’esprit d’Aimer de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée se libère de la fascination (souvent de l’addiction) de la jouissance et de la répulsion de la mort.

String ou burqa ? Qui accueille l’esprit d’Aimer sait se vêtir et a conscience de ce que sa tenue peut susciter dans le regard des autres. Montrer ou ne pas montrer où et quand. Qui accueille l’esprit d’Aimer se moque de la doxa de Kaboul comme de celle de Saint-Tropez, mais veille à respecter la sensibilité des autres quels qu’ils soient, quand et où que ce soit.

 

Parler de profondeur pour les choses spirituelles ne peut être que parler en figure, en mashal, puisque l’esprit échappe à l’espace (de même pour la hauteur, l’extérieur et l’intérieur).

Tu offres, Aimer, ta présence partout et nulle part dans l’instant sans épaisseur toujours présent. C’est dans cet instant qu’il nous faut t’accueillir, intensément présent à toi par l’attention-prière.

 

     se rappelant l’elfe du bois

     la mare seule se désole

     orpheline des ondatras

 

     se sont-ils enfuis dans la peur

     répétée du fer et du feu

     où se consomme la terreur

 

     mais deux poules d’eau plus légères

     se faufilent parmi les joncs

     à l’arrivée de l’étrangère

 

     gardiennes de l’esprit des lieux

     qui leur confie la solitude

     elles s’abandonnent au vieux

 

     les ondatras reviendront-ils

     confiants que le fer et le feu

     les laisseront enfin tranquilles

     et que la mare solitaire

     consolée par leur chant joyeux

     retrouvera tout son mystère

 

     elle attend pleine de patience

     sûre du temps qui vient toujours

     reprendre le chemin du sens

 

26 mars 2014

Abstention ? On a beaucoup parlé du droit de vote. En France les femmes ne l’ont obtenu qu’en 1944. Il incarne, exprime d’égalité des citoyens. Que vous soyez femme ou homme, que votre peau soit plus ou moins foncée plus ou moins claire, que vous soyez plus ou moins nanti plus ou moins démuni…, votre bulletin de vote a exactement le même poids. Rien que cela devrait nous faire nous précipiter sur les urnes pour y croiser les autres citoyennes et citoyens avec ce radieux sentiment d’égalité parfaite vécue à cet instant comme un programme et une invitation à œuvrer à l’égalité des chances et à l’égalité des conditions. Rien que pour cela, l’abstention est une inconscience.

Oui mais. La carotte du droit ne marche plus lorsqu’on en a oublié ou perdu le goût. Alors il faut brandir le bâton du devoir. Voter est un devoir citoyen. Cependant, qui passe de la chair à l’esprit ne marche plus ni au bâton du neïkos ni à la carotte de la philia. Comme en toute autre action et pensée, il elle vote par Amour des autres, de tous les autres, selon ce qu’elle il juge le meilleur pour eux. Le meilleur ? Soyons réalistes et disons « le moins pire », le moins mauvais. Et si l’on juge qu’il n’existe pas, pour le rien du bulletin blanc.

L’un des dangers de la démocratie, et donc du vote qu’il manifeste au plus haut point, qui en est la « gloire », la kavod, c’est sa sœur jumelle, la rhétorique sophistique (Elles sont nées ensemble à Athènes, cherchez pourquoi). Qui ose penser se méfie de toutes les paroles électorales, promesses et programmes. Et l’on pense autant avec le cœur qu’avec la raison, avec l’intuition qu’avec le raisonnement, ce « discours » dont Montaigne avait appris à se méfier.

Qui Aime de l’Amour éternel « en esprit et vérité » vote libéré par la Vérité de l’Amour pour ce qu’elle il « sent » et « sait » être le bien des citoyens, de tous les humains, pour leur liberté, leur égalité et leur fraternité. La devise de la République n’est-elle pas évangélique ?

Ô Ami, « envoie ton esprit, qu’il renouvelle la face de la terre ».

   

     les grisailles sur le ciel pâle

     du soir qui nous donne congé

     de la quo-ti-di-en-ne tâche

     déroulent l’éternel trajet

 

     ce qui s’en va et qui revient

     toujours sous des formes nouvelles

     à peine différentes    rien

     ne peut échapper à ses ailes

 

     c’est un souffle ténu     personne

     jamais ne l’a vu mais certaines

     peuvent le sentir qui résonne

     dans leur âme ouverte à la peine

 

     les grisailles pourtant parfois

     dans leurs mouvements merveilleux

     de nuages et de leur joie

     vers le ciel détournent les yeux

 

     le regard attentif repère

     alors un insensible appel

     que les âmes en leur mystère

     entendent puis se renouvellent

 

27 mars 2014

Qui connaît vraiment l’Évangile, le témoignage de Yeshoua, la Vérité de l’Amour, ne se réclame plus de l’Évangile ni de Yeshoua, mais de l’Amour seul digne de foi. Il lui devient ainsi possible d’ »évangéliser » tous les humains en leur propre culture, leur propre religion, leur propre idéologie en ne vivant et ne parlant que de l’Amour. (L’Évangile devient ainsi le bon pédagogue et maître qui apprend aux apprenants à se passer de lui).

L’Amour seul est la clé de l’œcuménisme et du dialogue des religions et des cultures, car il est capable de relativiser les credo sacrés et profanes, en révélant leur qualité de simples moyens, de simples chemins, de simples imaginaux médiateurs, de doigts montrant la lune. Évangéliser ainsi, c’est la joie d’Aimer, la béatitude de la sollicitude.

L’Évangile, Yeshoua, écrème la Loi et les Prophètes, ne gardant d’eux que l’Esprit d’Aimer censé les animer.

« Amour et Vérité se rencontrent… » (Psaume 85, 10). L’Amour est tout Vérité, la Vérité est tout Amour. L’Amour est la Vérité de l’Être de l’être. Comment le dire à celles et ceux qui entendent Jean dire que « Dieu est amour » et qui ne semblent pas voir ce que cela veut dire.

Le feu de l’Amour finit/finira par dévorer tout ce qui n’est pas l’Amour. « Je suis venu apporter le feu sur la terre… Selon que nous nous serons laissé enflammer, embraser, consumer par ce feu, nous serons « pris » ou « laissés » (Luc 12, 49, Mathieu 24, 40).

L’Évangile, ce n’est pas « le Christ ressuscité », idéal de l’Église, c’est l’Amour, rien que l’Amour.

Ni la Croix ni le Croissant, mais l’Amour.

 

     le cerisier soudainement fleurit

     mais pas entièrement

     car chaque fleur indépendamment rit

     du calme enchantement

 

     partout ici et là cette fraîcheur

     d’une tendre jeunesse

     se manifeste en l’unique blancheur

     d’une unique promesse

     pourtant chacune en son unique place

     et son imperceptible

     différence de chair et de surface

     oriente sa cible

 

     et nul ne sait combien porteront fruit

     aux hasards des soleils

     dans la main des rafales et des pluies

     pour l’unique merveille

 

     et qui sait dans la multitude qui souhaite

     déjà de s’endormir

     ou de participer jusqu’au bout à la fête

     avant que d’en finir

 

28 mars 2014

Dans l’Amour, la singularité et l’altérité sont inséparables. Le « salut » dont parle l’Évangile n’est pas collectif, mais singulier, personnel. A chacune chacun de décider ou non de désirer et d’accueillir l’esprit d’Aimer, de vouloir Aimer. Cette singularité n’est cependant pas un individualisme, tout au contraire, puisque l’Amour fait de la conscience un être d’altérité, un être vitalement tourné vers les autres (qui ne sont plus son enfer mais son paradis).

Celles ceux qui se livrent à l’érotisme, qui cherchent dans l’amour éros la fusion avec l’autre dans la possession de l’autre et/ou par l’autre finissent souvent par apprendre qu’ils ne peuvent comprendre l’autre, qu’elles ils demeurent irrévocablement enfermés en leur eccéité. Heureuse heureux alors qui découvre l’Amour d’altérité positive, l’agapè. Elle il est en marche vers l’expérience indicible que visent les mots de Yeshoua : « moi en toi, toi en moi, moi en eux » (Jean 17, 21, 23). Ce n’est pas une possession mutuelle, mais une communion de respect et de tendresse.

 

A quoi bon travailler au grand puzzle du savoir si ce n’est pas pour mieux Aimer en y œuvrant dans l’Amour. A quoi bon entrer en philosophie si ce n’est pour mieux connaître-vivre l’intelligence de l’Amour. A quoi bon entrer en poésie si ce n’est afin de mieux connaître-vivre la beauté de l’Amour. A quoi bon faire dialoguer philosophie et poésie si ce n’est pour mieux connaître-vivre l’Amour en servantes et serviteurs des êtres.

 

     diamant là-haut dans l’arbre    le soleil

     et l’eau qu’il illumine te recréent

     ici pour un instant

 

     c’est à te regarder comme tu t’émerveilles

     à cet endroit précis lorsque se lève

     la tête que tu la surprends

 

     alors le corps s’immobilise

     pour ne pas perdre ta beauté fragile

     dans l’espace et le temps

 

     et l’âme toute encore à sa surprise

     ex ta si ée  par l’angle qui défile

     dans l’espace se tend

 

     tu ne seras bientôt qu’un souvenir

     dans le coffre à bijoux qu’à bien tenir

     on te voit revenir

 

29 mars 2014

S’il est vrai que Maître Eckhart a demandé à la Déité de le libérer de Dieu, on peut oser penser qu’il allait ainsi jusqu’au bout de l’intuition de Yeshoua. Dieu, c’est la religion, le sacré qui asservit les humains sous sa Loi, c’est le Père Tout-puissant qui accorde le paradis à ses enfants obéissants et qui punit de l’enfer les désobéissants. Dieu est cet Être imaginaire qui interdit de penser parce que la pensée découvre qu’il est imaginaire. C’est le Père que l’humanité doit tuer (dit Monsieur Freud) pour accéder à sa majorité (dit Monsieur Kant en parlant des Lumières).

La Déité que Yeshoua a découverte au-delà du nom de son Père des cieux, c’est l’Éternel/le tout-aimant/e.

Pourquoi les juifs sidérés par la non-intervention de leur Dieu dans la Shoa n’ont-ils pas compris qu’il n’était pas celui qu’ils croient être ? L’Éternel du juif Yeshoua est Aimer enfin découvert dans la mort de Dieu. Aimer est l’Amour, et l’Amour ne peut rien contre la méchanceté et la bêtise humaines, pas plus que contre l’indéterminisme des univers, car l’Amour veut nécessairement la liberté de l’autre. Aimer n’aurait pu arrêter la Shoa sans contredire son être même.

Demander à la Déité de nous libérer de Dieu, c’est demander à la Vérité de l’Amour de nous libérer des puissances cosmiques imaginées sous le masque d’un dieu tout-puissant, fût-il « miséricordieux et lent à la colère ».

Erreur tragique d’Albert Camus et de tant d’athées qui confondent le sacré et la grâce de l’Évangile : « Il ne peut y avoir pour un esprit humain que deux univers possibles, celui du sacré (ou, pour parler le langage chrétien, de la grâce) et celui de la révolte ». Camus a cependant ajouté une note qui montre que selon lui Yeshoua s’est révolté contre le sacré, mais que la croyance de ses disciples a étouffé cette révolte : « Bien entendu, il y a une révolte métaphysique au début du christianisme, mais la résurrection du Christ, l’annonce de la parousie et le Royaume de Dieu interprété comme une promesse de vie éternelle sont les réponses qui la rendent inutile » (L’Homme révolté, p. 36). Bref, l’Église est pour Camus responsable du maintien du sacré, qui lui donne sa puissance, tout en annonçant la grâce qui en réalité (contrairement à l’interprétation de Camus) y met fin. Mais l’Église peut-elle sortir de cette tragique ambiguïté sans disparaître comme institution douée de pouvoir ? Peut-elle laisser l’esprit de la Déité la libérer de Dieu et de la Puissance ?

 

S’il est vrai que Jean-Luc Nancy ne comprend pas Emmanuel Lévinas lorsque celui-ci parle d’amour sans désir érotique, cela signifie-t-il qu’il ne connaît pas l’agapè de l’intuition évangélique ?

 

     le prunier qui s’immobilise

     dans l’indifférence de l’air

     est une attention à l’instant

 

     le souffle tenu qui aspire

     au vide qui vit du mystère

     est une attention à l’instant

 

     l’être plus profond qui désire

     que l’autre enfin vive sur terre

     est une attention à l’instant

 

     car l’éternelle qui précise

     l’être du penser et du faire

     est dans l’attention à l’instant

 

     et le prunier qui s’indivise

     comme un signe qui le profère

     est une attention à l’instant

 

30 mars 2014

Il y a celles et ceux pour qui les paysages sont des paysâmes, pour qui un arbre n’est pas un simple composé chimique organisé mais un vivant, « une âme à la nature éclose ». Dans Les yeux de ma chèvre, Éric de Rosny rapporte le rite d’un tradipraticien, d’un nganga camerounais qui recueille l’écorce d’un géant de la forêt. Il se comporte avec cet arbre  comme avec un être personnel, l’honore d’une offrande, lui demande d’excuser son geste, se retire à reculons en gardant les yeux fixés sur lui avec respect.

Le rationaliste matérialiste peut sourire, voire ricaner devant ce comportement de « sauvage », comme il hoche la tête lorsqu’on lui dit que l’héritier de la couronne britannique parle aux plantes. Il existe encore, même en Occident, des humains sensibles à la spiritualité vivante de la nature. Et ils peuvent se justifier rationnellement en disant au matérialiste réductionniste que leur pensée est plus rationnelle que la sienne, lui qui ne voit pas que la somme des composés chimiques d’un arbre ne peut rendre raison de sa vie, que la vie suppose un supplément d’âme, ou plutôt une âme qui associe et organise ces éléments en un seul être. Le matérialisme physico-chimique, qui refuse de l’admettre et considère le vitalisme comme définitivement dépassé, ne voit pas que dans sa théorie deux et deux font cinq ou même bien davantage. (Dans une molécule d’eau déjà, il y a plus que la somme de deux atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène. Ses propriétés en témoignent).

Heureuse heureux qui réapprend à parler aux arbres… Et à notre époque d’urgence écologique, il est bon de voir que cet animisme vitaliste les fait traiter tous les êtres de la nature avec respect et bienveillance. Quant à celles et ceux qui sont habités et mus par l’esprit d’Aimer, elles ils regardent et traitent les êtres avec un amour agapè respectueux et tendre.

 

Un texte sacré lu comme tel est fatalement vrai en totalité pour les croyants. Et les incroyants l’abordent comme le texte sacré tel qu’on le leur présente et qu’ils peuvent donc rejeter en totalité, s’il est vrai que l’incroyance est le rejet du sacré. Le croyant qui se sent gêné par certaines « vérités » leur confère un sens acceptable en utilisant une méthode d’interprétation presque aussi ancienne que le texte lui-même, celle qui fut d’abord élaborée par Philon d’Alexandrie pour la Thora (13 – 54), puis reprise et adaptée par Origène (185-254) pour le Nouveau Testament dont il proposa une lecture littérale, une lecture mystique et une lecture morale. Il fit école et au Moyen-âge fut élaborée une formule encore citée: « Littera gesta docet, quid credas allegoria, moralis quid ages, quo tendas anagogia : la lettre enseigne les faits, l’allégorie ce que tu dois croire, la morale ce que tu dois faire, l’anagogie ce que tu dois viser ». Les croyants peuvent raffiner à l’infini sur les niveaux d’interprétation matérielle et spirituelle, mais il sont tenus de s’en tenir à l’interprétation imposée par les dogmes de l’Église. Les incroyants ont, quant à eux, le champ libre. Le critère unique adopté ici est celui de l’Amour. Il permet d’aller toujours plus loin dans interprétation des versets négligés, tels ceux qui montrent Yeshoua désacralisant le temps et l’espace et donc toute chose, y compris les écritures « sacrées ». Il permet aux incroyants délivrés du sacré de découvrir dans l’Évangile la Vérité de l’Amour qu’ils pressentent.

 

     De toute sa douce résine

     le pin mutilé pleure.

     Il a fallu qu’il se résigne

     fasse contre mauvaise fortune bon cœur.

 

     C’est son destin de ne pas fuir

     la terre où il est né

     de rester figé sans gémir

     au lieu où la main de l’humain l’a planté.

 

     Loin des forêts où le hasard

     et la nécessité

     du monde l’auraient semé, l’art

     l’a ici établi par pure volonté.

   

     Il lui reste la nostalgie

     des vents du grand espace

     qui lui chantent les mélodies

     de l’horizon lointain des arbres de sa race,

 

     de cette résine qui pleure.

     C’est le secret de la douceur

     à la pensée du long exil

     où les insensés le mutilent.

 

31 mars 2014

Parce qu’il est Altérité, l’Amour est source d’infinie diversité potentielle. Il est l’Un du nombre qui se multiplie, mais qui ne peut s’unir qu’en lui. La Déité, s’il faut donner un nom a ce qui n’en a pas, est unique, mais les dieux sont divers, même ceux que l’on dit unique. Si ces dieux « uniques » l’étaient véritablement, il n’y aurait qu’un seul monothéisme. Ainsi peut-on défendre le polythéisme comme plus proche de la Vérité de l’Être parce qu’il ne s’illusionne pas sur la prétendue unicité de dieu.

C’est peut-être la raison pourquoi les polythéismes sont plus tolérants que les monothéismes et qu’ils ne cèdent pas à cette volonté hégémonique qu’on peut observer dans le christianisme et l’islam cherchant chacun aux dépens de l’autre à s’établir sur toute la planète. On comprend que Wole Soyinka plaide en faveur du polythéisme des Orisha et qu’il puisse le faire de façon convaincante en montrant que chez les Yoroubas les dieux sont des créatures humaines, des êtres spirituels avec lesquels on doit compter et sur lesquels on peut compter, mais à qui les humains sont aussi nécessaires qu’ils le sont aux humains. C’est la version africaine de Dieu a besoin des hommes de Jean Delannoy. « B’enia ko si, imale ko le e wa, si l’humanité n’existait pas, les divinités n’existeraient pas » (Of Africa, p. 167).

La diversité religieuse devrait être reconnue comme diversité des figures médiatrices imaginales de l’Éternelle Déité, avec laquelle il est tragique de les confondre comme on le voit dans les conflits religieux.

La diversité trouve partout sa justification, au-delà des religions et des philosophies, dans celle des individualités, toutes différentes, toutes uniques. Reconnaître l’eccéité des personnes fait partie intégrante de l’Amour des autres comme autres.

A chacun chacune son eccéité, à reconnaître en connaissant les autres puisque l’eccéité de chaque être est le fruit  de l’Altérité de l’Être de l’être, de l’Amour.

 

     Cet air du temps qu’elle fredonne

     et tente en vain de rendre

     ne cesse de sortir du ventre

     vide en tout qui à tout se donne.

 

     L’air qui s’échappe de ses lèvres

     y est d’abord entré

     et même a pénétré

     jusqu’au plus profond de ses rêves.

 

     Avec le temps ne faisant qu’un

     sur notre belle terre,

     il fait circuler le mystère

     divers de ce qui est commun

 

     D’un bout de la planète à l’autre,

     une chanson multiple

     à peine perceptible

     mais qui partout devient la nôtre

     rappelle appelle l’univers

     où douce retentit

     écho du premier cri

     ici ailleurs la naissance des sphères.

 

     Alors avec elle fredonne

     l’hymne à la joie suprême

     partout de ce qui aime

     l’air du souffle qui renouvelle et donne.

 

1er avril 2014

Perdre la foi, (re)trouver la foi ? Croire, ne pas croire ? Prouver l’existence de Dieu, prouver son inexistence ? Mauvaises questions, qui brouillent la piste de l’Éternel (a red herring, diraient les Anglais). Car l’Éternel est Amour, et l’on ne peut le rencontrer que si l’on Aime. Intuition de Dostoïevski : « On assure que la religion a pour origine l’effroi inspiré par les phénomènes angoissants de la nature (le sacré de Rudolf Otto). Comment recouvrer la foi… comment me persuader ? D’après quelles preuves ? – Assurément ces choses-là ne peuvent pas se prouver, on doit s’en persuader. – Comment, de quelle manière ? – Par l’expérience de l’amour qui agit. Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu… » (Les Frères Karamazov, p. 100)

N’est-ce pas logique ? Si la Déité est Amour, on ne peut la connaître que par l’Amour. Mais cela soulève d’autres questions. D’abord, que faire du credo chrétien qui ne parle pas d’Amour ? La réponse est évidente : rien. On peut perdre la foi au dieu chrétien et trouver Aimer, car cette foi est la foi en un dieu qui est mort, le dieu du sacré, de l’ »effroi inspiré par les phénomènes de la nature’ », de la puissance et de la toute-puissance (« Je crois en dieu, le père tout-puissant…). Ce dieu-là n’a pas attendu Nietzsche pour mourir : Yeshoua lui a réglé son compte il y a deux mille ans.

La seconde question est plus délicate. Comment Aimer et ainsi découvrir la Déité si cet Amour est impossible à l’humain laissé à ses seules forces ( Marc 10, 27), si c’est un Don de l’Éternel (Jean 4, 10) ? La réponse est qu’il existe en l’âme humaine un désir d’Amour, dont on n’a pas forcément conscience. C’est le « tu nous faits pour toi, et notre cœur ne trouve pas le repos tant qu’il ne t’a pas découvert » d’Augustin. L’aspiration à l’Amour impossible peut devenir un cri de désir qui est un appel à l’Éternel pour qu’il nous envoie son esprit. Il ne le refuse pas (Luc 11, 9-13). Mais ce désir d’Amour est un désir d’agir par Amour, c’est un effort autant qu’une prière, c’est un effort-prière. C’est l’élan d’un mouvement : « A mesure que vous progresserez… » dit le starets. C’est le cheminement de l’humain psychique vers l’humain pneumatique, de la chair vers l’esprit. Aimer ainsi, c’est être « sur la bonne voie », dit-il encore. Il est bon de relire ces quelques pages des Frères Karamazov  (pp. 100-103)

 

La beauté adolescente manifeste la fraîcheur  de l’Esprit de l’Éternel renouvelant la face de la terre (cf. Psaume 104).

 

     était-ce le coucou ce soir

     qui lançait le premier espoir

     de jours plus doux

 

     ce n’était que dans le lointain

     la vraisemblance d’un refrain

     de jours plus doux

 

     il s’est effacé    silence

     où se mesure le sens

     de jours plus doux

 

     mais c’est sûr il reviendra

     ton âme réentendra

     des jours plus doux

 

     dans la nuit qui s’endort

     veille le grand effort

     des jours plus doux

 

     au fond de l’âme résonne

     le chant de celui qui donne

     des jours plus doux

 

     dans l’arbre viendra plus claire

     la voix muette de l’air

     des jours plus doux

 

 2 avril 2014

L’immobilité silencieuse de qui sait « demeurer en repos dans une chambre »* n’est pas ici la solitude mais la présence à la Présence de l’Être de l’être, à l’Éternelle « présente dans le secret ». C’est l’attention-prière dont on peut savoir qu’elle existe sans en avoir fait l’expérience mais dont on ne peut savoir ce qu’elle est tant qu’on n’y a pas atteint.

Combien de temps faut-il à celle, à celui qui en saisi l’importance pour qu’il elle y atteigne ? Les diverses spiritualités orientales, bouddhistes en particulier, montrent qu’il faut bien des années. Les méthodes d’oraison chrétiennes le donnent également à penser. Il faut apprendre à se vider la tête de ses musiques et de ses images, auxquelles la technique (smartphones, tablettes et simples radios) rendent rapidement accro. Mais Pascal avait déjà noté que sans divertissement la plupart des humains « sèchent d’ennui… Les hommes aiment tant le bruit et le remuement…** le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible… « ***

Si Pascal consacre de si nombreuses pensées au divertissement, c’est qu’il a vu à quel point les humains le recherchent, mais aussi quel obstacle il représente pour la vie spirituelle : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères »****. C’est en se sevrant du divertissement que l’on peut espérer accéder au Vide ou Aimer demeure, où devient possible le « moi en toi et eux en nous » qui fut l’expérience décisive de Yeshoua. Car l’Amour nous est impossible par notre seul effort, et c’est par l’intimité avec l’Amour présent dans le non-divertissement que nous est donné « l’esprit de lumière et de force » qui nous permet d’Aimer les autres pour eux-mêmes, de partager l’Amour de l’Éternelle pour tout être, de vivre dans la béatitude de sa sollicitude.

Heureuse celle, heureux celui qui fait un jour l’expérience de ce « face à face » d’Amour. C’est la découverte du Royaume des cieux. Comme le paysan du mashal qui découvre un trésor dans un champ, elle il vendra tout son avoir, y compris soi-même, pour acquérir cet or, pour entrer dans la Joie de l’Éternelle (Matthieu 13, 44).

*Pensées, éd. Sellier, fragment 168, ** fragment 70, *** fragment 168, **** fragment 33.

 

fluide l’instant et subtil

imprenable incompréhensible

indomptable mais tout semblable

à l’amour

 

point ne sert de courir ,il est

toujours là au centre du pré

qui s’étend dans l’éternité

à l’amour

 

à toi de marcher en présence

de celle qui toujours avance

à tous les rythmes qui conviennent

à l’amour

 

il n’est point de chiffre alors

marche au tien avec elle l’or

ne dépend que du bel accord

de l’amour

 

 3 avril 2014

Connaître le temps, connaître l’instant. Est-ce la peur de la mort qui paralyse les consciences devant le temps, les consciences qui voient le temps comme ayant une origine et une fin, une origine à laquelle il faut se référer pour vivre en plénitude, une fin qu’on peut espérer vivre comme un retour à l’origine. C’est ce que Mircea Eliade a découvert dans l’histoire des religions, mais sans en rechercher la cause.

Le temps avec l’espace, qu’il déploie – reploie – déploie… dans l’éternité, est la première implication de l’Amour. C’est dans le temps qu’Aimer vit l’altérité avec les êtres dont nous sommes. Avec Aimer, on vit dans l’instant, sans préoccupation du passé ni de l’avenir. Aimer nous libère du passé : qui Aime est pardonné, et de l’avenir : qui Aime ne se soucie ni du paradis ni de l’enfer, et n’a plus rien à promettre ni à jurer de faire, car il elle ne cherche qu’à Aimer ici maintenant les êtres qu’il rencontre en pensée comme en action. Ne pas jurer (« moi je vous dis de ne pas jurer du tout » Matthieu 5, 34) est une implication de l’Amour dans l’instant.

Il faut découvrir cette pure merveille qu’est l’instant fugitif où ne cesse de passer l’élan (la durée de Bergson ?) qui nous porte. C’est ici maintenant que sans cesse nous sommes Aimés  et  invités à vivre l’Amour de tous les êtres. « Ô Ami, envoie ton esprit qui renouvelle la face de la terre ». Le psaume 104 semble bien témoigner de cette création continue de l’Amour par son esprit dans l’élan du temps.

Il demeure que nous sommes chair, que nous le demeurons toujours un peu alors même que nous nous laissons gagner par l’esprit. C’est cette continuité/discontinuité du passage de la chair à l’esprit qui peut, qui devrait nous donner le sens de l’imparfait, nous faire admettre bien des choses de la vie, et en particulier cette entité jugée ici scandaleuse (occasion de chute) qu’est l’Église.

On peut se demander parfois s’il ne serait pas souhaitable que l’Église disparaisse afin que puisse enfin apparaître le Royaume des cieux dans la pure lumière de l’Évangile. Mais s’il est vrai que « Dieu a besoin des hommes », on peut comprendre que les prêtres, le sacré, les rites, la liturgie, les sacrements… soient utiles, voire nécessaires à une humanité en marche de la chair vers l’esprit. Et pourtant, si elle vivait vraiment l’Évangile, l’Église se présenterait comme un des imaginaux relatifs, et non comme un absolu « hors duquel point de salut ».

Si l’eucharistie, et tous les sacrements, donnent à ceux et à celles qui y croient et qui y communient de mieux vivre l’Amour de l’Eternel, qui sommes-nous pour en juger ? Mais peut-on y croire si l’on comprend que la transsubstantiation ou la consubstantiation sont purement symboliques ? L’instant de la communion eucharistique peut devenir pour celles et ceux qui croient à « la présence réelle » une invitation à la communion permanente de l’Amour dans l’instant perpétuel où Aimer aime.

 

Le divertissement demeure une nécessité tant que nous ne sommes pas passés intégralement de la chair à l’esprit, c’est-à-dire en l’autre vie. Mais l’esprit nous appelle et nous amène à nous libérer de son addiction, à n’en prendre que le nécessaire.

 

     il y a quelques jours déjà

     ailes vibrantes et longue trompe

     à la recherche du bonheur

     il est passé

 

     pourquoi si tôt    n’était-il pas

     censé avoir au long des ondes

     voyagé tant de milliers d’heures

     avoir passé

     dans les airs sur tant de pays    

     pour trouver là-bas d’autres fleurs

     sur lesquelles d’autres visages

     s’étaient penchés

 

     il m’a semblé en leur langage

     entendre son nom inouï

     dit quand sur lui là-bas mes sœurs

     se sont penchées

 

4 avril 2014

Vivre l’instant dans l’élan du temps qui nous porte, vivre présent à la présence de l’Éternelle, à son Amour qui ne cesse de nous inviter à Aimer. Présence impalpable, incognito. Présence servante, servante parce qu’amie, présence dont Yeshoua a montré l’existence et l’essence en lavant les pieds de ses disciples, en les servant à table.

Lire Différence et Répétition de Gilles Deleuze peut nous permettre de mieux saisir et peut-être de mieux vivre l’instant, de donner davantage de compréhension logique et ainsi de force psychologique au mantra d’Abraham, « marche en ma présence et sois parfait ». Car Deleuze explore l’instant comme une plénitude sans cesse renouvelée, une incessante répétition toujours empreinte d’une nouveauté qui insère l’éternité dans le temps. Il faudrait le lire avec toute l’attention nécessaire pour qu’il nous donne d’oser penser sa pensée comme elle nous invite à oser penser, et d’en tirer ce qui nous permettra d’élargir le grand puzzle de notre savoir, d’intensifier notre vie.

La citation suivante, tirée de l’article en anglais sur Différence et Répétition et retraduite en français, est prégnante de sens et d’implications. « Le destin ne consiste jamais en relations d’un pas à pas  déterminé entre des présents qui se succèdent selon l’ordre du temps représenté. Il implique plutôt, entre les présents successifs, des connections non-localisables, des actions à distance, des systèmes rejoués de résonnances, de signes et de signaux, de rôles qui transcendent les localisations spatiales et les successions temporelles ».

On sent dans cette pensée une prise en compte des découvertes quantiques de non-séparabilité spatiale, mais aussi de cette non-séparabilité temporelle à laquelle C.G. Jung a donné le nom de synchronicité. L’instant devient ici une possibilité de présence immédiate à l’éternité, c’est-à-dire à la totalité des êtres dans l’Être de l’être perpétuellement agissant par « son esprit qui renouvelle la face de la terre ».

C’était peut-être déjà l’intuition de Paul disant aux Athéniens que « dans la divinité nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28) et leur rappelant ce qu’avait dit Aratos de Soles de l’intimité de l’humanité avec la divinité, « car nous sommes aussi de sa race ». La présence incognito de l’Éternelle à notre être est celle de l’élan du temps présent à nous comme à tout être dans l’instant.

 

     le cerisier en fleur palpite doucement

     dans le souffle impalpable secret de l’amant

     qui quelquefois se tait et quelquefois s’émeut

     d’une présence obscure éclairée de son vœu

 

     se sait-il observé quand l’émerveillement

     qu’il éveille un instant aux yeux purs d’un enfant

     jaillit et vers lui danse et vers lui sans aveu

     s’avance et se retient de lui dire je veux

 

     la fleur dans sa lumière où sa beauté rayonne

     peut-elle en son parfum qu’innocente elle donne

     de se répandre au loin dans le souffle impalpable

     sentir que vient vers elle en quête d’un échange

     un essaim palpitant telle une nuée d’anges

 

     le cerisier en fleur s’émeut pour son amant

5 avril 2014

Les prêtres ont accusé Yeshoua de se faire l’égal de Dieu (Jean 5, 18s). Ils n’ont pas compris que c’était l’inverse, qu’en Yeshoua l’Éternel se faisait, se montrait, se révélait l’égal des humains. N’est-ce pas le sens du lavement des pieds ? Yeshoua a dit qu’il faisait ce qu’il voyait l’Éternel faire en ami traitant avec tous d’égal à égal et rendant les plus humbles services. L’Église n’a toujours pas compris, qui continue de faire de l’Éternel le Tout-puissant Seigneur. Il y a tout de même eu un certain Irénée de Lyon qui au début du IIIème siècle a dit que « Dieu s’est fait (l’égal de l’) homme afin que l’homme se fasse (l’égal de) Dieu », et sa voix fait encore écho, mais sans qu’on aille jusqu’au fond de son affirmation. Comme toujours, dis-moi comment tu interprètes et je te dirai qui tu es. On a cru, prenant ses désirs pour la réalité, que le Tout-puissant faisait de l’homme un être tout-puissant dans l’Église.

Michel Benoît, dans « L’homme divinisé : une tragique méprise », y voit « la justification inconsciente mais terriblement efficace de l’expansion coloniale de la race caucasienne » soumettant les peuples « à la voracité de leurs presque dieux maîtres », la justification du « culte de l’Élite chez les Fascistes ». Mais lui non plus n’a pas vu que la figure de l’Éternel avait changé, que le masque sacré de puissance, de toute-puissance était tombé. Le « Dieu de Jésus-Christ » n’est plus un dieu puisque dieu est synonyme de puissant à craindre, honorer et satisfaire par des sacrifices. (Celui de la messe continue de faire l’affaire).

L’islam n’a pas fait mieux, lui qui pourtant se dit horrifié devant « le Mystère de l’Incarnation ». Mais on ne peut lui reprocher de s’être parfois répandu par la force, comme est censé l’avoir fait Benoît XVI à Ratisbonne en 2006, sans reconnaître que le christianisme en a fait autant. Comment croyez-vous que l’Europe est devenue chrétienne ? Parmi quelques histoires de sa christianisation, penchez-vous sur celle de Clovis et des Alamans.

 

L’Amour interdit d’être inconditionnellement pour comme d’être inconditionnellement contre le christianisme, l’islam ou toute autre religion, parce que l’Amour n’a rien à voir avec le sacré. L’Amour reconnaît l’Amour où qu’il se trouve et il lui offre sa communion. C’est dire aussi que l’Amour invite à penser, à oser penser toutes choses pour les discerner dans sa Lumière, pour découvrir en toute religion et idéologie ce qui s’accorde avec l’Amour et ce qui ne s’y accorde pas.

 

     le cerisier à la brune

     est un ciel étoilé

     en son âme il résume

     l’univers tout entier

 

     et pour qui sait attendre

     que la lumière étreigne

     l’ombre et se fasse tendre

     il donne que s’éteignent

     les raisons du faux jour

     et de leur mauvais règne

     au pays de l’amour

 

     lorsque le souffle vient

     émouvoir ses étoiles

     on sent que se fait sien

     le vide qui se voile

 

6 avril 2014

Panenthéisme (et non panthéisme). « En lui nous vivons, et nous nous mouvons, et nous sommes » : en autô zômen kaï kinoumétha kaï esmen » (Actes 17, 28). Pan-en-théisme : Tout-en-Dieu : L’Éternel présent à tout être. Cela peut se défendre en logique : si l’Être de l’être est infini, il ne peut manquer d’être présent à tout être fini.

Mais nous pensons aussi que la relation de l’Être Infini aux êtres finis ne peut être qu’une relation d’altérité positive, d’Agapè, puisque son infinitude est une plénitude qui implique son absence de désir, d’eros.

S’il est vrai que nous avons en Toi le mouvement, que tu accompagnes chacun de nos mouvements conscients et inconscients, et tous les mouvements de ce que nous voyons se mouvoir, nous sommes invités à prendre et garder conscience, à vivre dans l’instant ta présence « dans le secret », à demeurer présent à ta Présence.

Expérience de William Blake : Voir l’infini en toutes choses. « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie ». Et son Isaïe disait qu’il était prophète parce que « mes sens ont découvert l’infini en toutes choses ». Il devait voir, comme Blake lui-même, que « tout oiseau qui coupe le chemin des airs est un immense monde de délices » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planches 14, 13, 7).

C’est un peu aussi, au dire de Samuel Coleridge, ce que son contemporain William Wordsworth a  recherché et présenté dans ses poèmes, en allusion aux prophètes bibliques: « Provoquer un sentiment analogue au surnaturel en réveillant l’attention de l’esprit de la léthargie de l’habitude où il est plongé et en le dirigeant vers l’adorable beauté (the loveliness) des merveilles du monde qui nous entoure, trésor inépuisable pour lequel, en raison du voile de familiarité et du souci égoïste, nous avons des yeux et ne voyons pas, des oreilles et n’entendons pas, un cœur et ne sentons ni ne connaissons » (Biographia Literaria, XV, Isaïe 6, 10, Matthieu 13, 15).

Perfection d’intelligence et de beauté, ce mouvement du ramier qui se pose sur le fil… Perfection d’intelligence et de beauté, ce remuement des branches, rameaux et fleurs du cerisier dans le souffle invisible. Ouvrons les yeux tout de même !

L’Amour est comme l’air où nous baignons, qui nous pénètre jusqu’aux poumons, jusqu’à la dernière de nos cellules. Attention-prière.

 

Justesse de la formule du Concile de Chalcédoine pour reconnaître la relation de l’Être Infini et des êtres finis : « ni confusion (immanente panthéiste), ni séparation (transcendante monothéiste) ». Ni philia ni neïkos. En langage positif d’humanité : tendresse et respect.

 

     à la brune le cerisier

     ciel étoilé

     voilé

     laisse entrevoir dans l’au-delà de l’au-delà l’univers tout entier

 

7 avril 2014

Lorsqu’on entend un spécialiste de Montaigne affirmer que « Montaigne n’a pas de norme transcendante », on est abasourdi. On se dit qu’il a oublié les essais où Montaigne affirme sa foi comme seul recours face à l’indigence du discours. Et lorsqu’on entend deux de ses spécialistes  contester mutuellement leurs interprétations de sa pensée, on saisit mieux que toute interprétation est doxique et qu’il nous faut donc nous méfier de celles que nous élaborons nous-mêmes, que ce soit sur Montaigne ou sur toute autre pensée. On n’est plus loin d’adopter sa devise, « Que sais-je ? ». Et que valent alors les interprétations officielles des textes sacrés proposées voire imposées par les théologiens patentés du judaïsme, du christianisme, de l’islam…

Lorsqu’on entend Wole Soyinka faire l’apologie de la religion Orisha des Yoroubas en la décrivant comme une religion laïque présidée par « des divinités séculières », on s’émerveille avec lui devant cet oxymore, mais on demande aussi à aller voir sur place si la description enthousiaste qu’il en donne ne serait pas un peu forcée. Quoi qu’il en soit, Soyinka justifie son apologie, d’une part en disant qu’il faut admettre que la religion fait partie du génome humain, qu’elle est indéracinable et qu’il faut donc la laisser en place, et d’autre part en montrant dans l’Orisha une religion qui a le mérite de voir en ses divinités des personnages mi-humains mi-cosmiques plutôt aimables et en tout cas incapables d’imposer une loi à leurs fidèles et de faire du prosélytisme(contrairement au christianisme et à l’islam).

Nous pouvons sans doute admettre que la religion fait partie de notre ADN d’humains premiers et qu’elle a contribué à la sécurité et à la stabilité de la quasi-totalité des sociétés humaines. Mais nous pouvons aussi admettre que l’intuition du prophète Yeshoua fait de l’humain premier un mutant, un humain dernier, « le second Adam » de Paul, et qu’elle abolit ainsi la religion même la plus séculière et la plus sage comme celle que décrit Soyinka dans Of Africa.

Mais, pour parler comme Max Weber, si la morale de conviction nous fait accueillir à bras ouverts l’intuition de Yeshoua désacralisant le cosmos et l’humain, la morale de responsabilité nous fait prendre par la main l’humain religieux, y compris nous-mêmes, pour cheminer avec lui vers l’Amour. Ce que Weber applique à la politique au sens strict vaut pour toute « politique », celle du couple, de la famille, de l’éducation, des relations proches et éloignées… Elle va très bien avec l’esprit de l’Éternel Amour qui, d’une part nous invite à la perfection de l’Amour tout en nous donnant le sens de l’imparfait, c’est-à-dire du perfectionnement toujours possible, et d’autre part encourage l’intelligence, tant intuitive que réflexive, de ce qui est opportun en chaque situation : « Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes » (Matthieu 10, 16). Impossible ? Bien difficile certes, mais cette quasi-impossibilité nous invite à désirer ardemment, à demander vivement à l’Éternel « son esprit qui renouvelle la face de la terre », « esprit de sagesse, de conseil, de force… » (Psaume 104, Isaïe 11, 2).

 

     était-ce bien une hirondelle

     ce ciseau ce battement d’ailes

     découpant l’air qui le portait

     cette note sur la portée

     annonçant une mélodie

     de ce qui bientôt sera dit

 

     là-haut l’appel la messagère

     l’arrivée de cette étrangère

     allume le feu du midi

     déjà où rien ne s’interdit

     de ces œillades assassines

     du beau pays qui les dessine

 

     il ne reste plus qu’à attendre

     de revoir la carte de tendre

     se deviner en mille fresques

     farandoles et arabesques

     qui viendront c’est sûr à leur heure

     apporter leur part de bonheur

 

8 avril 2014

Le mouvement, le changement, c’est ici maintenant dans l’instant sans cesse renouvelé où Aimer, l’Éternelle, l’Être de l’être est présente à notre être, à notre agir en son Agir, à notre vie en sa Vie. La conscience de cette Présence, « l’attention à son plus haut degré » à cette Présence est aussi un mouvement d’Amour, par la pensée ou/et par l’action. Sinon, ce ne serait pas « marche en ma présence et sois parfait ». Tel est l’idéal, « le grand désir » depuis Abraham (cf. Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, pp. 134, 135).

 

Dans la scène de la femme adultère, Yeshoua ni ne la condamne ni ne lui pardonne. Il l’invite seulement à ne plus pécher (Jean 8, 11). Qu’a-t-il pu alors se passer dans la conscience de cette femme ? S’est-elle sentie délivrée autant de sa culp        abilité et de son désir que de la mort ? Et qu’a pensé son compagnon d’adultère qui n’avait pas été traîné avec elle devant Yeshoua ? Cela vaut sans doute la peine d’y penser, afin de mieux agir avec nous-mêmes comme avec les autres.

 

     descendus sur la terre arable

     où ils se plongent    

     en songe

     les pétales qui s’étalent sont un ciel innombrable

 

     le ciel est par-dessous le sol

     où ses étoiles

     se voilent

     dans la nuit infinie où la terre à les voir se console

 

9 avril 2014

L’Évangile. Il ne suffit pas d’en garder un exemplaire dans sa poche, ni même d’en lire un passage ou deux tous les jours, il faut savoir le lire. On peut lui faire dire tant de choses, et aussi lui faire taire tant de choses, selon qu’elles nous agréent ou non.

Et d’abord, il y a presque un abîme entre le lire comme un texte sacré et donc totalement et absolument vrai, et le lire comme un texte désacralisé et donc doxique. Et si l’on admet que pour écouter/entendre Yeshoua il faut « être de la Vérité » (Jean 18, 37), on admet qu’il faut aussi « être de Dieu » pour écouter/entendre la parole de Dieu (Jean 8, 47). Et qu’est-ce qu’être « de Dieu » ? Selon Yeshoua, c’est être de l’Amour puisque Dieu est Amour. Un logicien rétorquera que ce faisant on commet une pétition de principe, on est « au rouet » comme dirait Montaigne, on tourne en rond. Et donc on ne prouve rien, on ne va nulle part : pour écouter Yeshoua il faudrait être de la vérité, et pour être de la vérité il faudrait écouter Yeshoua.

Voilà ce que croient les gens qui ne pensent que par raisons, (par « discours », dont on sait tout le bien que Montaigne pensait). Ces gens-là croient que la vérité n’est accessible que par la raison parce qu’ils ont oublié, volontairement ou non, la connaissance par le cœur, par l’intuition. Lorsqu’on entend Pierre dire à Yeshoua qu’il le suit parce qu’il a « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68), on voit bien qu’il agit et pense par intuition, qu’il écoute les paroles de la vie éternelle parce qu’il est « de la Vérité », parce qu’il a le sentiment intime que les paroles de Yeshoua sont la Vérité essentielle, éternelle.

La lecture de l’Évangile ne peut toucher et faire vivre celles et ceux qui le lisent que dans la mesure où elles ils sentent déjà, au moins un peu, que l’Amour est le secret de toutes choses, le secret de l’Être, même s’ils elles ne l’expriment pas forcément de cette  façon. Dès lors, elles ils lisent avec attention toutes les paroles des évangiles qui sont attribuées à Yeshoua, mais en les pensant, en osant les penser, non en les croyant aveuglément par sens du sacré, (l’Évangile n’est pas sacré dans la mesure où Yeshoua a aboli le sacré), et encore moins parce qu’une autorité (en l’occurrence la théologie officielle dogmatique de l’Église catholique romaine ou luthérienne, ou calviniste, ou pentecôtiste…) l’impose sous peine d’exclusion. L’Amour reconnu comme tel n’impose rien, il propose. L’Amour n’a aucune autorité, aucune puissance. L’Amour libère de toute puissance et de toute autorité : « Aime, et fais ce que tu veux », aime et pense ce que tu veux.

Il est bon ensuite de nous rappeler, lorsque nous voulons lire l’Évangile, la tradition de la lectio divina, de la « lecture divine », c’est-à-dire de la lecture mêlée de prière, d’appel à l’Esprit d’Aimer. Mais il est bon aussi cependant de garder une certaine incertitude, n’étant jamais tout à fait sûrs que nous lisons selon l’Esprit.

 

Quand on voit notre frère François distribuer des évangiles sur la place St Pierre et en recommander chaudement la lecture quotidienne, on se dit qu’on est loin du temps où la Sainte Inquisition interdisait aux catholiques de posséder et lire la Bible, loin même d’une époque qu’il n’est pas nécessaire d’être centenaire pour s’en souvenir où ceux et celles qui lisaient la Bible étaient des protestants, c’est-à-dire des gens que les catholiques ne devaient pas fréquenter parce que c’étaient des hérétiques (horresco referens) !

 

A entendre certains (la plupart ?) de nos intellectuels ayant pignon sur rue, on a le sentiment qu’ils elles citent les écrits de Montaigne, Pascal, Spinoza, Kant, Nietzsche… comme s’il s’agissait de textes sacrés, ou presque (quitte à en faire une interprétation qui s’accorde avec leurs préjugés doxiques).

 

     deux ramiers sont à leur affaire

     sur la haute haie qui accueille

     en un bel émoi sur son seuil

     le rite des préliminaires

 

     la sûreté du mouvement

     qui dicte le jeu du hasard

     de leurs battements avec art

     règle l’harmonie du moment

 

     qui pourrait trouver à redire

     à cette grâce qui sans faille

     pour la scène des retrouvailles

     fixe un temps de figures libres

     et imposées en équilibre

 

     et la perfection de ces formes

     où à peine la différence

     se distingue aux regards des sens

     y respecte toutes les normes

     des sagesses de l’univers

     en leur endroit en leur envers

 

     l’endroit est la parole unique

     l’envers lui donne la réplique

 

10 avril 2014

Lire l’Évangile comme un texte désacralisé implique un regard critique, une liberté d’interprétation qui se dégage du dogme imposé par une autorité. Mais lire ainsi, pour qui connaît l’Éternelle dans l’Amour et cherche à la mieux connaître en le lisant, ce n’est pas aller à l’aventure. C’est lire en comptant sur l’esprit d’Aimer et en l’invoquant afin de ne pas errer.

Aimer est l’Être de l’être et il est nécessairement cohérent. L’Évangile essentiel que l’on recherche dans le texte des évangiles et des épîtres du Nouveau Testament est donc lui aussi cohérent, non seulement en lui-même, alors que ce texte ne l’est pas, mais cohérent avec l’univers et tout ce qu’il contient.

On peut, par principe de prudence, isoler dans ce texte les paroles référées à Yeshoua des actions qui lui sont attribuées. Aucune de ces actions n’est en elle-même authentifiable. Y croire c’est croire les témoins et les rédacteurs du texte, et nous n’avons aucune raison absolue de le faire. On peut tout simplement les écarter, même si Yeshoua a pu dire de croire en lui « au moins à cause de ses œuvres » (Jean 14, 11) en concession à ceux et celles qui n’étaient pas vraiment « de Dieu » et « de la Vérité » et qui étaient donc incapables d’accueillir spontanément ses « paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Il est probable que Yeshoua ait fait des choses prodigieuses qui ont attiré les foules, mais de toutes façons ces « miracles » n’ont pas réussi à convaincre ceux et celles qui n’étaient pas du tout « de Dieu » et « de la vérité ».  

La réalité des paroles, au contraire de celles des actions, n’a pas besoin d’être crue. Ces paroles sont là, indéniablement. Ce sont elles qui doivent retenir notre attention, au sens où l’entendait Simone Weil. Mais elles requièrent, comme toute parole, des interprétations et  chaque conscience interprète selon son point de vue, comme le montre le conflit, le fouillis des interprétations que nous proposent les sciences humaines. Encore une fois, une conscience qui « connaît la vérité » ou qui du moins la soupçonne parce qu’elle est un peu déjà « de la vérité » sait que cette vérité, la vérité de l’Être, est celle de l’Amour agapè (Jean 8, 32, 18, 37). Dès lors, ce que cette conscience cherche dans son interprétation du texte du Nouveau Testament, c’est à connaître comment l’Amour se détaille et s’explique dans les paroles de Yeshoua, que ce soient les paroles en discours telles que le Sermon sur la Montagne, ou les paroles en images que sont les mashal .

 

     aurore aux ailes de safran

     deçà delà tu interroges

     à la recherche d’une loge

     les taillis et les buissons francs

     qui accepteraient de donner

     un asile à tes nouveau-nés

 

     on se demande qui te guide

     au long des routes sinueuses

     de l’air où tu quêtes fiévreuse

     pour découvrir enfin avide

     ce qu’obscurément tu désires

     et assurer ton avenir

 

     que sais-tu de l’intelligence

     qui t’habite dans le concert

     de tout ce qui avec toi sert

     l’harmonie du son et du sens

     dans la poésie qui s’inspire

     du spectacle de tes soupirs

 

     avec toi faut-il s’inquiéter

     de l’avenir si le passé

     jusques ici nous a laissé

     automnes hivers printemps étés

     la vie qui depuis si longtemps

     se renouvelle à tout instant

 

11 avril 2014

Marcher dans l’instant en la Présence de l’Éternel, c’est participer à l’élan de son Amour. Bien loin d’être une immobilité même au cœur du silence de la chambre, c’est un mouvement qui prend part à l’agir incessant d’Aimer. En prendre et en garder conscience donne de vivre l’instant dans sa Joie.

Parce qu’elle est mouvement dans le mouvement éternel, la musique peut devenir présence à l’Éternelle pour qui l’écoute et pour qui la fait.

 

Évangiles. Les actions de Yeshoua qu’ils rapportent demeurent incertaines dans une lecture désacralisée. Nous pouvons, non pas forcément les nier, mais les mettre en doute, les « miracles » en particulier si nous les jugeons peu cohérents avec l’univers. Mais allons-nous mettre en doute la scène du Lavement des pieds ? Elle n’a pu être inventée car elle n’a rien à voir avec la puissance que les disciples espéraient de leur maître, et Pierre s’en est même indigné. Et elle est cohérente avec le message de l’Éternel tout-aimant. Son ami Jean la présente avec solennité comme la perfection de l’Amour (Jean 13, 1). L’évangile de Jean est d’ailleurs sans doute le plus fiable, le moins contestable des quatre évangiles dans sa relation des actions de Yeshoua.

Et la résurrection? On peut ne pas croire à la résurrection charnelle de Yeshoua. Lui-même n’a-t-il pas parlé de la résurrection comme d’une réalité spirituelle ? Pour lui, Abraham, Isaac et Jacob sont des ressuscités (Luc 20, 36s). N’a-t-il pas dit aussi que « la chair ne sert à rien, c’est l’esprit qui donne la vie » (Jean 6, 63).

Pour comprendre pourquoi les chrétiens sont priés de croire à la résurrection de la chair, comme le demande leur credo, il faut voir que les gens parmi lesquels Yeshoua vivait n’y trouvaient rien d’invraisemblable. Certains, y compris Hérode qui n’était tout de même pas un demeuré, croyaient que Yeshoua lui-même était Jean-Baptiste ressuscité (Marc 6, 14ss, 8, 28). Par ailleurs, lorsque Yeshoua a « ressuscité » la fille de Jaïrus et Lazare, il a dit simplement qu’ils dormaient et non qu’ils étaient morts (Marc 5, 39, Jean 11, 11). On peut aussi conjecturer sinon affirmer que la croyance à la résurrection physique des morts à la fin des temps relève du mythe, la fin des temps étant elle-même un mythe. Elle est incohérente avec la marche de l’univers, et il ne peut exister d’incohérence entre l’Évangile et le Cosmos, tous deux étant des manifestations de l’unique Être de l’être.

 

     pâquerette  à cette heure tu médites encore

     fermée sous les pensées de ta corolle

 

     quels sont donc les sujets de ta méditation

     après ces jours et ces nuits d’attention

     à la lumière à l’ombre à l’eau et à la terre

     à l’air aussi où se dit ton mystère

 

     accordes-tu ton cœur à l’espace et au temps

     sans qui tu resterais sans mouvement

     sans vie même sans être et tout ce qui te fait

     te fermer et t’ouvrir au grand bienfait

 

     pourtant tu n’as besoin en ton âme et ton corps

     que d’être pour vivre avec lui en accord

 

12 avril 2014

Puissance des mots, des formules, sur les consciences qui ne pensent pas. On entend citer Dostoïevski et l’on dresse l’oreille parce que c’est l’immense Dostoïevski. On entend cette phrase qui a eu tant d’écho : « S’il fallait que je choisisse entre le Christ et la Vérité, je choisirais le Christ ». Mais pour ne pas bondir devant une telle formule plutôt que de la répéter comme une pépite de pensée, il faut ne pas connaître l’Évangile puisqu’on y  trouve la petite phrase aussi souvent répétée de Yeshoua : « Je suis la Vérité ». Dire que l’on doit choisir entre le Christ et la Vérité, c’est dire qu’il faut choisir entre la Vérité et la Vérité. C’est tout simplement dénué de sens. C’est ne pas connaître le Christ, ou ne pas connaître la Vérité ou ne connaître ni l’une ni l’autre. En réalité, la phrase réelle de Dostoïevski dans sa lettre à Mme Fonvizine est plus compliquée : « Si quelqu’un me démontrait que le Christ est hors de la Vérité et qu’en effet la Vérité n’est pas dans le Christ, je préférerais rester avec le Christ plutôt qu’avec la Vérité ». Et il faudrait la remettre dans son contexte passionné. On peut en tout cas commencer par dire qu’un bon sophiste est capable de démontrer tout ce qu’il veut, et donc que le Christ est « hors de la Vérité », mais qu’une conscience intuitive qui Aime sait que Yeshoua n’est pas hors de la Vérité.

Lorsque Yeshoua dit qu’il est la Vérité et qu’il laisse également entendre qu’il est Dieu, que veut-il dire sinon qu’en sa conscience « Amour et Vérité se rencontrent » (Psaume 85, 10). La Vérité de l’Être c’est que l’Être est Amour, et Yeshoua en a eu tellement l’évidence, il a tellement vécu l’évidence de l’Amour qu’il a senti qu’il ne faisait plus qu’un avec Lui, avec Elle, et qu’il en a témoigné (Jean  18, 37). Et cela au point d’en mourir parce que cette Vérité était insupportable aux prêtres de son temps et à leur volonté de pouvoir, à leur libido dominandi, misère inconsciente des croyants de la puissance des dieux, de la toute-puissance de Dieu qu’ils croient être la Vérité et qu’ils veulent imposer parce que ce n’est pas la vérité de l’Amour, mais la vérité de la Puissance. La Vérité de l’Amour se propose, elle ne s’impose pas, c’est à cela qu’on la reconnaît.

 

Le regard esthétique ? On peut conjecturer qu’il va bien à celles et ceux qui se laissent gagner par l’Amour. Car le regard esthétique, le regard en état poétique, est un regard désintéressé, un regard qui ne désire ni ne jouit, mais qui se réjouit de la beauté des êtres et des choses et qui veut les embellir encore, jusqu’à vouloir embellir tous les êtres et toutes    les choses parce qu’il participe de l’Amour qui « fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants » (Matthieu 5, 45). (Une telle conjecture ne peut évidemment agréer à ces artistes qui maintenant affirment que l’art n’a rien à voir avec la beauté).

 

     Qu’offre la vallée nouvelle à l’espace ?

     Un vaste silence où l’écho attend

     de devenir nymphe en la transparence

     qui jamais pourtant ne livre sa face.

 

     Il n’est rien ici que le vide immense

     où l’instant présent à jamais se donne,

     qu’en l’âme attentive à jamais résonne

     l’amour inconnu qui n’est que présence.

 

     Marche sans savoir jusqu’où elle ira

     enivrée du rien qui toujours appelle

     vers un horizon fuyant devant elle

     emportant au loin l’élan de tes pas.

 

     Dans l’inépuisable souffle partout

     qui va où il veut vers le sans-visage

     tu continueras qu’au bout de ton âge

     soit l’âme accomplie dénuée de tout.

 

13 avril 2014

L’euthanasie dans la doxa. Faites discuter deux témoins privilégiés des fins de vie atroces et vous verrez qu’ils ne parviendront pas à s’accorder sur ce qu’il est souhaitable de demander aux législateurs de décider. « Plutôt souffrir que mourir, C’est la devise des hommes ». C’est ainsi que La Fontaine conclut sa fable « La Mort et le Bûcheron ». Il y a pourtant des exceptions à cette devise, et l’Amour a souci de ces exceptions comme des autres.

Une loi démocratique doit refléter l’opinion de la majorité de celles et ceux à qui elle est destinée. Le mot « dépénalisation » des actes d’euthanasie par « des praticiens de fin de vie » semble ainsi plus souhaitable que le mot « légalisation » puisque ce sont les mots qui importent aux oreilles des humains beaucoup plus sensibles au discours qu’aux intuitions muettes, aux raisonnements manipulateurs de la raison qu’aux raisons du cœur attaché aux évidences des êtres.

Yeshoua n’a pas délivré de la mort puisque les humains continuent de mourir. Mais il a certainement délivré de la peur de la mort les consciences qui accueillent l’Amour. C’est un abus de langage de dire qu’il a « vaincu la mort » (comme de dire qu’il est ressuscité physiquement). Mais qui craint la mort est certainement encore loin du Royaume des cieux, même si c’est un/e  chrétien/ne  pratiquant/e.

 

 Simone Weil, philosophe et mystique juive plus proche du christianisme que du judaïsme, ne s’est cependant jamais sentie prête à demander le baptême et d’être ainsi rattachée à l’Église. A l’opposé d’Augustin et de quelques autres qui dans leur christocentrisme ont pu dire que les vertus des païens étaient des vices, elle a su affirmer : « Je sais par expérience que la vertu stoïcienne et la vertu chrétienne sont une seule et même vertu. La vertu stoïcienne authentique, qui est avant tout amour… » (Attente de Dieu, p. 60). La controverse sur les vertus des païens, qui n’a pas cessé depuis les débuts de l’Église et  qui fit rage à l’époque de Pascal, tourne autour de la question de la « charité », c’est-à-dire de l’amour agapè. L’affirmation selon laquelle les païens en sont incapables est la justification et l’effet de la doctrine du « hors de l’Église point de salut » par laquelle le sacerdoce s’attribue le monopole du pouvoir spirituel. L’Évangile du prophète Yeshoua dénonce indirectement cette attribution lorsqu’il fait d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et probablement de beaucoup d’autres, des ressuscités (Luc 20, 37s). L’Amour, comme le pensait Simone Weil, n’est pas le monopole du christianisme. Il est depuis toujours et à jamais offert à toutes les consciences qui le désirent d’un grand désir.

 

     deux hochequeues en saccades de trot rapide

     font à la surface l’honneur d’une visite

 

     sans donner signe de frayeur à ton approche

     ils poursuivent leurs parcours tandis que se hoche

     ta tête au spectacle à peine qui se déplace

     insensiblement pour en pas perdre la face

 

     prudents et simples sans oublier que l’amour

     qui invisible en eux et partout alentour

     d’instant en instant en chacun des mouvements

     de l’harmonie se fond inconnaissablement

 

     les élans de leur vie que ton âme visite

     entre deux hochements au fond de toi s’imitent

 

14 avril 2014

La raison et le cœur. Bêtise de la raison démonstrative qui se croit si intelligente qu’elle ignore le cœur. « Saint » Thomas d’Aquin, docteur de l’Église, démontra que si les crimes contre l’État sont justement punis de mort, il est juste, à plus forte raison, de frapper de la même peine les crimes contre l’Église (1228-1274). Il apportait ainsi son appui au pape Innocent III (1160-1216) qui avait frappé d’excommunication les rois qui refusaient de faire serment d’exterminer les hérétiques. (En France le dernier roi à faire ce serment, et pour cause, fut notre bon Louis XVI).

Thomas d’Aquin ignorait-il l’Évangile ? Avant lui Augustin, et même déjà, semble-t-il Clément de Rome, ce pape qui avait connu Saint Pierre, défendirent cette opinion violente. Ananias et Sapphira n’étaient-ils pas tombés raides mort aux pieds du premier souverain pontife, soi-disant parce qu’ils avaient menti à l’Esprit-Saint ? Comment l’Église a-t-elle pu se désévangéliser si rapidement ? Comment une intelligence comme Thomas d’Aquin a-t-elle pu se laisser entraîner par la raison au point d’étouffer le cœur de sa conscience, de perdre l’intuition de Yeshoua et de donner la permission, voire l’ordre de tuer ? Il n’avait pas l’excuse de nos islamistes fanatiques qui parviennent à trouver des justifications à leurs tueries dans le Coran.

 

Le matérialisme scientifique et le matérialisme éthique sont-ils indissociables ? Ils semblent être liés : nier l’âme des choses va bien avec perdre conscience de son âme et affirmer sincèrement, « je suis mon corps » au sens de « je ne suis que mon corps ». Il en résulte fatalement un survalorisation des valeurs de l’avoir et une dévalorisation des valeurs de l’être, une recherche des biens matériels au détriment des biens spirituels. Effet de transdisciplinarité ? Faut-il, pour détecter l’irrationalité (l’ignorance du principe de causalité) du matérialisme physico-chimique avoir l’intuition de la spiritualité de la matière et pouvoir dire avec Nerval, « A la matière même un verbe est attaché » ?

L’imaginaire ouranien cloisonnant ne fait pas facilement le lien entre les diverses occupations de la conscience telles que la science et l’éthique (si ce n’est sur quelques points particuliers comme la bioéthique).

 

     de toutes ses fleurs apeurées

     le prunier dans l’ombre frissonne

     on dirait que son cœur s’isole

     dans la nuit de l’âme éploré

 

     ce ne sont pas les pas de loup

     et les craquements qui l’inquiètent

     il connaît les droits de la fête

     des cache-cache et des hou hou

 

     non c’est la jeunesse si vite

     envolée pour laisser la place

     au fruit du ventre que l’espace

     attend de tout ce qui l’imite

 

     il sait pourtant dans la sagesse

     héritée à n’en plus finir

     au-delà de son souvenir

     que le temps est une richesse

 

     lentement dans sa nuit résonne

     la mélodie remémorée

     que même les cœurs timorés

     trouvent enfin lorsqu’ils se donnent

 

15 avril 2014

« Tout ce qui est peut ne pas être », dit David Hume (1711-1776). Voilà une idée stimulante, et qui invite à penser celles et ceux qui osent penser (ou qui sont bien obligées de le faire si elle est proposée et choisie un jour d’examen du bac). Affirmation ontologique radicale, c’est-à-dire touchant à la racine de l’être, et donc de notre être comme de l’Être de l’être lui-même. Comme la question connexe, plus connue, de Wilhelm Leibniz (1646-1716) : « Pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que pas ? » Le malheur de la formule de Hume, c’est que c’est une affirmation, au contraire de celle de Leibniz qui est une interrogation. Par son énormité, cette affirmation  nous met aussitôt en garde et appelle notre réfutation. Le mot « tout » est ici un absolu qui prétend englober l’infini de l’être et des êtres (dont nous sommes). Il faut d’abord voir que cette affirmation n’est possible que parce que nous sommes là pour la poser, parce que nous existons, que nous existons non comme une idée mais comme une réalité qui comme telle ne peut pas ne pas être, qui est indéniable. Le verbe « pouvoir » peut en effet avoir ici au moins deux sens : celui de l’existence et celui de la pensée. Il est pensable pour un être qui pense qu’il aurait pu ne pas exister, mais il ne pourrait évidemment pas le penser s’il n’existait pas.

Le vrai problème de Hume, un certain nombre de ses commentateurs et commentatrices l’ont bien vu, c’est celui de l’existence de Dieu. Hume était athée et, comme il osait penser, il fallait bien qu’il justifiât son athéisme. Ce qu’il veut dire par sa formule, c’est que Dieu pourrait aussi bien ne pas exister qu’exister et donc que l’on peut penser qu’il n’existe pas. On pourrait dire qu’il ignore le principe de causalité selon lequel tout être doit avoir une cause pour exister, et donc que le monde, dont on ne peut tout de même pas dire qu’il n’existe pas, a nécessairement une cause première. Hume l’a compris et il a donc cherché à nier le principe de causalité en en faisant une habitude de pensée plutôt qu’un principe ontologique impossible à nier. (Pascal a eu l’intelligence de reconnaître ce principe sans ambiguïté).

Parce qu’il y a des êtres, parce qu’il y a de l’être, tout ne peut pas ne pas exister. Il faut bien qu’il y ait au moins un être nécessaire, cause des autres êtres, et il faut aussi que cet  être soit éternel, à moins d’admettre l’idée que quelque chose puisse naître de rien (ce qui serait nier le principe d’identité par-dessus le marché) .

Restent sans doute plusieurs questions, parmi lesquelles en tout cas : Quelle est la cause de l’athéisme de Hume et de celles et ceux qui se rangent derrière son erreur ? Qu’elle est la cause de l’athéisme alors que celui-ci est rationnellement impensable ?On peut conjecturer que cette cause est la fausse image de Dieu qui lui a été présentée, en l’occurrence par ceux qui s’en arrogeaient le monopole.

 

     dans la flaque à sa profondeur

     le merle marche boit se baigne

     soucieux de proclamer son règne

     de propriétaire et seigneur

 

     la tourterelle qui s’approche

     d’un pas timide pourra boire

     mais il lui faut attendre et voir

     si l’occupant sa tête hoche

     et puis s’éloigne concédant

     peut-être un droit de jouissance

     à payer de reconnaissance

     brièvement en attendant

     qu’il réaffirme sa puissance

     en chassant celle il en est sûr

     qui n’a que le dessein obscur

     de s’emparer de son essence

 

     mais demain au soleil avide

     comme la tourterelle en pleurs

     en voyant qu’est venue son heure

     il trouvera la flaque vide

 

16 avril 2014

Pour pouvoir dire avec Maurice Merleau-Ponty que « la pensée n’existe pas hors des mots » il suffit de limiter la pensée à son expression verbale, muette ou sonore, écrite ou orale, de croire que penser c’est toujours penser avec des mots, en évidence tautologique. La question est donc de savoir si oui ou non nous ne pensons qu’avec des mots, si « le sens est pris dans la parole et la parole est l’existence extérieure des sens » (Phénoménologie de la perception, chapitre VI).

Merleau-Ponty appartient à la doxa occidentale telle qu’elle s’est développée depuis l’Âge des Lumières, faisant de la raison la seule forme de la pensée, éliminant ou ignorant le cœur de Pascal. Cette pensée s’est exprimée admirablement dans l’Art poétique de Boileau avec son « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément ». La pensée rationaliste de Merleau-Ponty, et de bien d’autres philosophes du XX° siècle, est une pensée matérialiste qui ignore l’âme des êtres et des choses et enferme donc la pensée dans la matérialité de la fonction langagière des neurones.

Ce matérialisme n’est pas nouveau, c’est celui de ceux et celles  qui ne voient et ne pensent les choses que physiquement et qui ne saisissent pas la pensée en images, en mashal, qui fut celle de Yeshoua. On le voit dans l’Évangile quand il essaie d’expliquer à Nicodème que pour « voir le royaume de Dieu il faut naître de nouveau ». Cette nouvelle naissance n’est pas charnelle mais spirituelle (Jean 3, 3-6). De même, lorsqu’il dit qu’il va donner sa chair à manger et son sang à boire, il a toutes les peines du monde à faire voir qu’il ne s’agit pas de sa chair et de son sang physiques matériels, mais de sa chair et de son sang symboliques spirituels, c’est-à-dire de sa parole témoignant de la Vérité (Jean 6, 53-63).

La doctrine catholique de la transsubstantiation (et la doctrine luthérienne de la consubstantiation) expriment bien cette incapacité de l’humain premier à voir les choses de l’esprit. On ne peut s ans doute pas nier l’efficacité psychologique de la croyance en la « présence réelle » de Jésus-Christ dans l’hostie consacrée, dans la communion eucharistique et dans l’adoration du Saint sacrement. Mais cette efficacité n’est possible et réalisée que pour les âmes qui vivent intensément la communion spirituelle avec « le Seigneur ». Et elle apporte réconfort à ceux et celles qui la vivent inconsciemment comme un imaginal de la réalité spirituelle de l’Éternelle Déité. Mais elle ne devient évangélique que si elle est vécue dans l’Amour et qu’elle se concrétise dans des pensées et des actions d’Amour des autres. (On peut aussi concevoir la rencontre dans l’eucharistie comme un rendez-vous, un signe arbitraire convenu du Christ et de ses fidèles).

 

     quoi qu’on le trouve ici et là

     le lierre aussi est étonnant

     pour qui répète des pourquoi

     et sait garder ses yeux d’enfant

 

     il rampe à terre et sur les arbres

     et tout autant qu’il les délabre

     montre un goût pour la verticale

     sans renier l’horizontale

 

     il dit je m’attache ou je meurs

     en tout cas on le lui fait dire

     avec le contraire à son heure

     quand il décide de sourire

 

     qui nous dira quelle sagesse

     se cache en ombre et en lumière

     ici lorsque son vert progresse

     comme en hiver il persévère

 

     il nous faut encore bien des jours

     d’amour attentif à sa vie

     pour le connaître en les détours

     de ses peurs et de ses envies

 

17 avril 2014

Les mots. Il faut penser avec les mots, il le faut bien, mais aussi sans les mots. Il faut penser les mots pour ne pas laisser les mots penser à notre place. Et on ne peut penser les mots qu’en prenant nos distances avec eux par ce qui n’est pas eux. Ceux et celles qui veulent nous faire croire qu’on ne pense qu’avec des mots, que la pensée se réduit au langage, nous enferment dans le langage. N’est-ce pas évident ? Ils nous rendent esclaves du langage, nous mettent à la merci des sophistes et autres maîtres de rhétorique propagandistes de tout poil philosophique, religieux, culturel, commercial…

Ne penser qu’avec des mots, c’est ne penser qu’avec la raison, c’est ignorer le cœur, dont Pascal regrettait qu’il ne prît pas les commandes de notre pensée : « C’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours (tous ses raisonnements)… Cette impuissance (de la raison) qui voudrait juger de tout (hégémonie du langage évinçant la pensée sans langage) cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison… Comme s’il n’y avait que la raison pour nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). L’insistance de Bergson sur l’intuition relève de la même évidence.

Qu’est-ce que cette connaissance par le cœur, cette pensée non-langagière ? C’est celle de l’empathie et de la connaturalité qui opère dans le silence intérieur des images et des idées et dans l’attention vive à l’autre au point de s’y identifier, de communier à tout ce qu’il est. Yeshoua ne le faisait-il pas ? S’il connaissait les pensées des autres (Luc 5, 22, 7, 38ss, Jean 1, 48) c’est parce qu’il empathisait avec eux. On peut penser que c’est aussi par empathie avec toutes choses, cosmiques et humaines, qu’il pensait en mashal.

 

     quelle main pour ce nouveau-né

     pour ces doigts quelle intelligence

     en quelques mois sont préparées

     pour donner à la vie un sens

 

     il y a ce que les ancêtres

     et le hasard depuis longtemps

     ont tâtonnant donné à l’être

     de paraître pour un moment

 

     quels outils ont été maniés

     quels instruments quelles machines

     que ces doigts peuvent renier

     ou poursuivre s’il y inclinent

 

     bon sang dit-on ne peut mentir

     on le regrette quelquefois

     quand le passé nous fait subir

     et les ancêtres sont un poids

 

     la menotte donne à penser

     à espérer à souhaiter

     que l’intelligence et ses doigts

     se découvriront une foi

 

18 avril 2014

Ceux qui nous disent qu’il faut « penser contre soi-même » devraient d’abord montrer qu’ils appliquent eux-mêmes ce remède rudimentaire du raisonnement au raisonnement. Ce n’est qu’un truc et pas très honnête si l’on invite les autres à l’utiliser pour les faire changer d’avis. C’est en tout cas un mauvais conseil à donner comme à accueillir. La pensée vraie n’est pas une pensée contre (le contraire d’une erreur est souvent une autre erreur). La pensée vraie est une pensée autre, la possibilité d’évoluer, de s’élargir et de s’approfondir, d’agrandir le grand puzzle de notre philosophie par l’exercice de l’éclectisme sélectif.

Dans notre doxa occidentale où le raisonnement de la pensée discursive a pris le quasi-monopole, c’est l’intuition empathique qui peut nous aider à nous en affranchir.

Au nom d’Aimer il est bon d’inviter les autres et soi-même à penser en faisant collaborer le langage et le non-langage, le raisonnement et l’intuition, la raison et le cœur. Il nous faut surtout des temps d’empathie avec ce qui nous entoure, avec tout ce que le monde nous offre à voir, à commencer par les humains mais sans négliger ni la bête ni l’arbre ni la pierre. Il faut nous y exercer tous les jours si nous n’en avons pas l’habitude, si notre éducation en famille et à l’école nous en a détournées.

Si nous sommes et voulons être des disciples d’Aimer, il nous faut faire de l’exercice d’empathie un exercice de bienveillance (car il existe une empathie malveillante cherchant à connaître les autres pour mieux les posséder, comprendre et dominer). Il nous faut cependant apprendre aussi à reconnaître la malveillance et à nous en protéger.

 

Il est bon sans doute que le message de l’Évangile soit annoncé et relayé par des gourous charismatiques auxquels s’attachent des groupies et des fans, mais il faut aussi qu’il se répande dans l’incognito et la nudité de son évidence.

 

     bienvenue madame et monsieur aurore

     nus sans honte dans votre corps à corps

 

     dans la beauté de votre différence

     le sexe s’insurge contre le genre

     chacun a son charme en son innocence

     chacune a sa voix en son attirance

 

     après l’étreinte l’une et l’autre en vol

     reprenez l’aventure sans idole

     adorée qui retient en esclavage

     ses fidèles asservis jusqu’à l’âge

     où s’aperçoit la pure solitude

     en la rencontre de la multitude

 

     de ma fleur bientôt morte crucifère

     qui ressuscitera en fruit lunaire

     merci encore pour votre visite

     et pour vos amours au nid de mon site

 

19 avril 2014

Désir est un mot à penser dans son ambiguïté. Il y a le désir, les désirs des libido sentiendi, sciendi et dominandi, dénoncés par Jean comme « le monde » (I Jean 2, 16). Il y a aussi le désir véhément de Yeshoua de voir le feu de l’Amour se répandre et de se voir lui-même passer de ce monde à son Père par le baptême de la mort (Luc 12, 49s, 22, 15).

Le désir ontologique de l’humain est le désir infini de l’être infini, ce qui signifie que l’avoir, les biens matériels que l’on possède, comprend ou domine, ne suffit jamais. L’enfant est censé découvrir ce désir fondamental jamais assouvi lorsque désirant un jouet et l’ayant obtenu, il en désire un autre, et puis un autre, et puis un autre encore… Le Don Juan ne l’a pas découvert qui demeure insatiable de conquêtes féminines toujours nouvelles… L’empereur non plus, toujours en quête de nouveaux territoires… Augustin l’a découvert : « Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi » (Confessions 1, 1).

Cependant le désir d’Augustin  demeure lui-même ambigu puisque certains le comprennent comme le désir que Dieu aurait des humains, le désir qu’ils s’attachent à lui, qu’ils l’aiment. N’est-ce-pas après tout ce que suggère, demande, impose le premier commandement de la Loi de Moïse : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence » (Deutéronome 6, 5). Avec Yeshoua on a pourtant découvert un peu mieux que le second commandement, « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18), est « semblable au premier » (Matthieu 22, 37s). Et Jean a insinué qu’aimer son prochain, aimer l’autre, était le premier commandement, mieux, la mise en œuvre du commandement d’aimer Dieu, peut-être même que ce commandement  n’en était pas un, mais l’accomplissement de celle, de celui qui aime, l’objet de son désir infini, Aimer. « Si quelqu’un dit qu’il aime Dieu et qu’il n’aime pas son frère, il ment. Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment pourrait-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? » (I Jean 4, 20). Il faut relire tout le chapitre, particulièrement les versets 7 à 21, pour tenter de saisir intuitivement ce qu’il laisse entendre. Et bien sûr, afin d’y parvenir, le faire en invoquant l’esprit selon la tradition de la lectio divina.

 

     les glaïeuls sortent leurs glaives

     et pénètrent dans la chair

     de l’air et de la lumière

 

     la mère qui les conçoit

     dans la terre où rien ne voit

     ne recherche rien pour soi

 

     sachant qu’elle ne peut vivre

     qu’en engendrant cette fibre

     qui dans les étoiles vibre

     elle lance que se lève

     dans la force de sa sève

     le glaive qui la protège

 

     là où la pointe finit

     dressé lorsqu’il se renie

     il indique l’infini

 

20 avril 2014

Évangile et écologie, Évangile et économie, Évangile et politique, Évangile et religion, Évangile et science, Évangile et philosophie… L’Évangile ne peut être la « Lumière du monde », éclairer toutes les activités humaines, que si l’on découvre et connaît l’essence de son message, sa bonne nouvelle unique : « l’Éternel est Amour », « seul l’Amour est digne de foi ».

Il ne s’agit donc pas, avec force raisonnements, de rechercher dans la Bible des solutions pratiques aux problèmes des diverses activités humaines (écologie, politique, religion…). Il ne s’agit que d’Aimer en toute pensée et en toute action. En mashal, on peut appeler cela vivre le passage de la chair à l’esprit, « du corps psychique au corps pneumatique », vivre, « en ressuscité… dans l’esprit », Pâques et la Pentecôte (I Corinthiens 15, 44, Colossiens 3, 11). Tout le reste vient par surcroît pour le penser et pour le faire de la vie quotidienne.

Alors Évangile et écologie ? Aimer se soucie de tout être, pas seulement des humains. Si la bonne nouvelle d’Aimer promeut un humanisme, c’est un humanisme cosmique. La terre et son œcoumène, depuis le minéral jusqu’à l’humain en passant par le végétal et l’animal, sont la préoccupation de celles et ceux qui accueillent Aimer dans leur penser et leur agir « de tout leur cœur, de toute leur âme et de toute leur intelligence ».

Il est préférable de parler d’Amour plutôt que d’Évangile puisque le mot Évangile s’oppose fatalement à Thora, Coran, Bhagavad Gîta, Âdi-Granth, Ifa… dans le conflit des religions. Aimer s’adresse à tout humain, de quelque religion ou idéologie qu’il se réclame, pour qu’il découvre en son gnôthi seauton son être véritable, l’Être de l’être et sa présentissime présence à lui et à tout être, qu’il partage sa Vie, sa sollicitude et sa béatitude.

Si l’on se dit, si l’on se croit, chrétien/ne, il faut sans cesse relire les évangiles, les Actes des apôtres, les épîtres afin d’en saisir l’essentiel. Lorsque cette saisie est accomplie, aboutie, il n’y a plus « ni homme ni femme, ni Juif ni Grec » ni chrétien, ni musulman, ni bouddhiste, ni taôiste, ni Arabe, ni Européen, ni Africain… ni, ni, ni…, mais l’Amour de tout autre selon l’eccéité de son être unique.  Il  y a aussi l’Amour écologique des sables, des herbes, des insectes… le souci des océans, des rivières, des forêts, des prairies…

Avec Aimer il n’y a plus eux et nous, mais toi, toi, toi…

 

     ici tout au bout de la terre

     hors du néant

     du temps

     sans fin marchent les pèlerins vers les eaux qui les désaltèrent

 

21 avril 2014

Parce qu’elle embrasse la totalité de la terre et de ses hôtes, l’écologie peut devenir la tâche unique de l’Amour. Elle peut fédérer en transdisciplinarité les sciences et les arts, les philosophies et les théologies, les idéologies et les religions, les travaux et les loisirs… Quelque profession, quelque métier, quelque activité que l’on exerce, on peut s’y livrer dans un esprit écologique selon une approche totaliste du monde et de sa représentation. Le péril écologique qui menace tous les vivants de notre planète invite tout humain à s’en préoccuper, à s’en sentir responsable, à penser et agir pour l’ensemble de l’humanité et du monde animal et végétal. Celles et ceux qu’anime l’Amour y trouve le moteur le plus efficace.

 

Lorsqu’il aborde le chapitre XXVIII, « de l’amitié », du livre premier des Essais de Montaigne avec Paola Raiman, Raphaël Enthoven ne peut s’empêcher de lancer quelques piques au christianisme. Il rappelle évidemment la petite phrase mille fois citée par les athées et les agnostiques : « Nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands » (p. 146). Et comme il parle de l’amitié, il répète par trois fois que dans sa préférence exclusive pour l’agapè le christianisme la condamne. Il insinue donc que Montaigne a vécu son amitié avec Étienne de la Boétie en opposition à sa foi chrétienne réduite à un déterminisme social.

Chacun/e lit les Essais  de son propre point de vue, mais on a parfois l’impression que peu les ont réellement lus avec attention dans leur totalité. Un athée s’efforce de tirer à lui un auteur aussi important, un croyant fait de même. Chacune chacun est donc invitée à se faire sa propre opinion, sans oublier la mise en garde de Montaigne lui-même : « On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi; et un athéiste se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme, infectant de son propre venin la matière innocente » (livre second, chapitre XII, p.150). Soit dit en passant, il n’est pas tendre pour les athées.

On peut sans doute reprocher au christianisme d’avoir découragé l’amitié. Mais on ne peut faire ce reproche à l’Évangile. Yeshoua  avait des amis, un au moins, et des amies : Lazare et ses sœurs Marthe et Marie. Lorsque leur frère tomba gravement malade, elles firent envoyer dire à Yeshoua : « Celui que tu aimes est malade, idé on phileis asthénei« . Réaction de Yeshoua : « Lazare notre ami dort… Lazaros o philos êmôn kékoinêtai » (Jean 11, 3, 11). C’est bien le mot philia qui est employé et non le mot agapè.

On pourra ergoter sur le sens du mot amitié, il a tant d’usages. Certains diront qu’on ne peut avoir qu’un/e ami/e. L’amitié de Montaigne et de La Boétie semble bien avoir été de ce type. Allait-elle jusqu’à ce qu’on a appelé « l’amitié particulière », c’est-à-dire l’homosexualité comme Raphaël Enthoven en suggère prudemment l’hypothèse ? Cette vision de l’amitié ferait comprendre la réticence du christianisme patriarcal à l’égard de l’amitié. Mais celles et ceux qui douteraient de la valeur évangélique de l’amitié  pourraient lire Les Grandes Amitiés de Raïssa Maritain.

 

     la haie tire son rideau

     sur les joies et sur les rires

     les peines et les fardeaux

     les attentes les désirs

 

     est-ce le temps de la chambre

     du silence et de l’ennui

     où la vanité se cambre

     devant le temps qui s’enfuit

 

     est-ce le fleuve d’instants

     où l’on apprend la présence

     qui se propose en tout temps

     dans le monde de l’absence

 

     le plus petit mouvement

     alors devient la rencontre

     de cet éternel amant

     qui depuis toujours se montre

     derrière et devant la haie

     comme en son rideau se joue

     le jeu qui aime et qui hait

     pour qui offre l’autre joue

 

22 avril 2014

Se réveiller ce n’est pas simplement reprendre possession de son corps, de son environnement, de ses préoccupations. Ce peut être retrouver la Présence de l’Être de l’être, Aimer, se remettre en marche vers la perfection de l’Amour. Alors, les premiers mots murmurés sont, comme à l’invitation de l’Éternelle présente dans l’instant : « Marche en ma présence, et sois parfaite », parfaite dans l’Amour. On sait bien que la perfection de l’Amour ce n’est pas pour aujourd’hui, mais on désire et espère que ce soir on aura fait un petit bout de chemin.

En la présence de l’Éternel Aimer, tout est présent, du plus proche au plus lointain, la terre et tous ses hôtes. Vivre en présence de l’Éternelle, ce peut être vivre selon son écologie, son souci de tout être : humains, animaux, végétaux et jusqu’au moindre corpuscule de matière.

Notre sollicitude écologique s’étend à tout l’espace et tout le temps où nous sommes susceptibles d’être responsables et d’agir : notre environnement géographique et historique,  à commencer par notre corps, notre nourriture, notre habillement, notre habitat. Et puis notre implantation active dans un quartier ou un village, notre région, notre pays, notre continent, toute la terre. Ces domaines emboîtés les uns dans les autres sont à penser, solitairement et collectivement, selon l’idée de la sobriété heureuse dans l’effort pour l’égalité des conditions des humains sur toute la terre.

L’environnement historique est celui du futur : penser le passé et le présent dans la perspective de l’avenir, au-delà des limites de notre courte existence, dans la sollicitude pour les générations des vivants à venir.

 

La musique se connaît dans l’attention à l’instant.

 

     c’est la mélodie qui invite

     à monter dans son train en marche

     à écouter ce qu’elle imite

     et bondir d’arche en arche

 

     car la mélodie est la voix

     la plus belle de tous les temps

     qui entremêlent dans ses pas

     les chances des instants

 

     les sonates les symphonies

     les ballades les cantilènes

     les préludes les rhapsodies

     fuguent à perdre haleine

 

     après que chacune s’est tue

     son écho et son souvenir

     nous invitent que continue

     notre marche vers l’avenir

 

     le temps sans cesse donne chance

     de saisir l’amour éternelle

     dans la plus brève circonstance

     de ses battements d’ailes

 

     la mélodie du cœur qui bat

     dans la théorie de ses rythmes

     et l’orchestration de ses pas

     avec les autres rime

 

23 avril 2014

En la Présence de l’Éternel, l’Amour nous rend présentes à tout être. l’Amour est un écologiste ontologique. Rien de ce qui a existé, de ce qui existe et de ce qui existera ne l’indiffère. Avec lui l’écologie déborde des limites de son sens étymologique, la connaissance de la terre habitée, de la demeure des humains, éco-logie, oïkos-logos. C’est une éco-nomie, une oïkonomia, une administration, un souci, de cette terre des humains. Et notre écologie humaine en vient à s’intéresser à la terre elle-même parce que nous nous apercevons de plus en plus que nous lui sommes liés vitalement et que nous devons donc la respecter, voire l’aimer  plutôt que de simplement la posséder, la comprendre et la dominer.

Ainsi se découvre une écologie qui peut passer de la libido sentiendi, sciendi et dominandi à l’agapè soucieuse de la terre pour elle-même en son altérité. L’écologie ontologique est inspirée par l’Amour tel que l’a révélé Yeshoua dans sa Bonne Nouvelle : Amour de l’autre comme autre et non plus simplement comme soi-même. L’agapè donne à qui l’accueille d’aimer « l’herbe des champs » et « les oiseaux du ciel » pour eux-mêmes comme « votre père céleste » les aime et s’en soucie. (Matthieu 6, 26, 30).

La catastrophe écologique qui s’annonce et dont de plus en plus d’humains prennent conscience peut devenir une invitation à cette écologie ontologique de l’Amour. En attendant elle devrait être une sommation. Si les humains refusent l’invitation, et ils risquent fort de le faire, ils risquent par la même occasion de tout perdre en voulant gagner toujours davantage dans la sacrosainte croissance. Ainsi se comprend la menace de Yeshoua lui-même : « Si vous ne vous repentez pas, si vous ne changez pas radicalement, vous périrez tous, éan mê métanaêté, pantés apoleisté » (Luc 13, 3, 5). C’est le langage qu’il faut tenir à l’humanité première qui ignore celui de l’agapè. Il faut la menacer du bâton (neïkos) quitte à jouer aussi de la promesse, de la carotte (philia) d’une humanité heureuse réconciliée avec la nature.

 

     le temps de notre mélodie

     avec l’âge accelerando

     nous donne la mort à crédit

     do ré mi fa sol la si do

 

     les fans de l’accélérateur

     en pleurent la limitation

     ceux du frein jugent le moteur

     trop puissant pour leurs intentions

 

     face aux âges géologiques

     que sont nos pauvres centenaires

     sans parler du destin tragique

     des jeunes valétudinaires

 

     mais à son rythme et ses variantes

     le sage en sa fortune vit

     l’année grise ou bien souriante

     sans jalousie ni sans envie

 

     lorsque la symphonie s’arrête

     accomplie ou inachevée

     c’est l’heure de chanter la fête

     pour ses amis à son chevet

 

24 avril 2014

Écologie est devenu le mot fédérateur de celles et ceux qui ont pris conscience des dangers que fait courir à l’humanité la croissance illimitée de la production, de la consommation et de la population. L’écologie est le plus souvent motivée par la peur qui oblige à agir : il faut limiter et réorienter la croissance, voire « inverser sa courbe » avant qu’elle ne nous précipite dans l’abîme. Il faut donc aussi convaincre les gens qui n’ont pas pris une conscience aiguë du danger mortel que la croissance désordonnée, voire la croissance tout court, représente pour eux. La tâche est difficile parce que cette écologie de base entraîne fatalement une baisse du niveau de vie, auquel tout un chacun est viscéralement attaché, et plus encore la mise à mal de notre système économique fondé sur la croissance. Ce système est devenu hégémonique sur la planète depuis la chute du communisme en URSS et en Chine. La terre est devenue l’empire du capitalisme, et toutes celles et ceux qui servent cet empire et/ou qui s’en servent à des divers degrés ne peuvent que s’opposer à celles et ceux qui veulent le remettre en question au nom de leur conscience écologique.

« L’écologie est subversive car elle met en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central, selon lequel notre destin est d’augmenter sans cesse la production et la consommation. Elle montre l’impact catastrophique de la logique capitaliste sur l’environnement naturel et sur la vie des êtres humains » (Cornélius Castoriadis).

Il est dans l’intérêt de toutes celles et ceux qui profitent du système capitaliste de combattre la pensée écologique, de la dévaluer, de la faire taire, ou de simplement l’ignorer. Le changement radical que provoquerait la victoire de l’idéologie écologique sur l’idéologie capitaliste est quasiment impensable pour les responsables politiques « aux affaires ». Il leur faut gérer les problèmes économiques et sociaux immédiats du pays. L’action écologique ne peut donc se mener au niveau structurel radical dans un avenir proche. Elle ne peut prendre pied que dans un certain nombre d’initiatives limitées telles que la protection de l’environnement, l’agrobiologie et la sobriété heureuse.

Toutes ces actions et plus encore l’objectif à long terme d’une société planétaire structurellement écologique sont la préoccupation et la tâche de celles et ceux qui ont conscience d’un enjeu mondial, la perspective d’un naufrage de la vie sur la terre. Elle l’est plus encore de celles et ceux qui accueillent l’Amour et se font servantes et serviteurs amis de tous les êtres vivants de la terre, présents et à venir.

 

Aimer autrui sans « en tant que », simplement parce qu’il est lui-même elle-même « un point c’est tout » comme l’a proposé Vladimir Jankélévitch, c’est tout simplement l’Évangile, même s’il ne s’y réfère pas : aimer l’autre, non « comme soi-même » mais comme autre. C’est ainsi qu’Aimer, l’Être de l’être, aime tous les êtres. C’est aussi, indissociablement, ne pas aimer son propre désintéressement, ce qui est encore de la « philotie » (philo-autos, amour de soi) car l’amour de l’autre comme autre implique l’oubli de soi-même. C’est ce que Yeshoua suggérait en disant, « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite ».

 

     dis-nous lilas quel est ton rythme

     dans la lumière et la douceur

     selon la progression de l’hymne

     du sacre du printemps

 

     de matin en matin tes fleurs

     s’ouvrent un peu plus et parfument

     le visage de la demeure

     du sacre du printemps

 

     ce qui s’approche et qui te hume

     découvre un peu mieux le secret

     de ton âme lorsqu’il s’exhume

     du sacre du printemps

 

     il suffit pourtant qu’à regret

     en s’éloignant à reculons

     de te dire l’adieu discret

     de notre étonnement

 

     pour voir que nous nous emmêlons

     à ta vie mais que plus intime

     demeure invi-o-lé l’abîme

     du sacre du printemps

 

25 avril 2014

« L’Aimer Autrui » de Vladimir Jankélévitch est en ses propres termes un mystère, comme le sont le temps, la vie, la beauté, l’amour : un indéfinissable, un incompréhensible, mais non un inconnaissable ni un invivable. Mais parce que c’est un mystère en son ipséité indicible, Jankélévitch s’interdit d’en rechercher le pourquoi, la cause. Et pourtant, si l’on peut dire que l’Amour est sans raison, comme la Rose de Silesius, il ne peut être sans cause. Ne pas oser penser toute chose en utilisant le principe de causalité relève de l’aliénation. Dans notre doxa matérialiste, cette aliénation naît du refus d’une transcendance elle-même jugée aliénante parce qu’imposant l’hétéronomie. Mais l’aliéné n’est pas celui qu’on pense, c’est  celui qui n’ose pas penser jusqu’au bout, jusqu’à la cause.

La cause de ce refus de la cause par le soi-disant rationalisme (soi-disant puisqu’il ignore le second principe de la raison) ? On peut conjecturer une fois de plus que c’est la fausse idée de la transcendance de l’Éternel imposée par les trois monothéismes et qui brime l’autonomie humaine. En faisant de l’Éternel le Tout-puissant, c’est-à-dire un hyper-mâle dominant, ils provoquent le refus de l’humain atteignant sa majorité, qui jette le bébé inconnu Éternel avec l’eau du bain de la fausse transcendance. Car ce bébé Éternel est en réalité le Tout-aimant libérateur de la pensée et de l’action hétéronomes, donnant aux humains leur pleine autonomie.

Présence de l’Éternel ? Dans le monothéisme du Tout-puissant, c’est la présence d’un surveillant qui « voit jusqu’à nos plus secrètes pensées » pour les juger, les punir ou les récompenser. Depuis la mort de ce faux dieu, la présence de l’Éternel est celle d’un serviteur servante aimante infiniment discrète en son anonymat incognito, et qui propose sa vie de sollicitude et de béatitude en partage de son Amour pour tout être.

La cause sans raison de l’Amour véritable d’autrui sans « en tant que » en son eccéité, en sa singularité unique, c’est Aimer, YHWH, l’Être de l’être.

 

« L’écologie profonde » (Deep Ecology) présentée en 1972 par le penseur norvégien Arne Nœss  élargit le souci de la nature au profit de l’humain en un souci de la nature au profit de tous les vivants. Qu’on en soit conscient ou non, cette écologie est plus proche de l’Évangile que l’humanisme des Lumières qui fait des animaux des machines insensibles. (On comprend pourquoi elle a été accusée d’antihumanisme).

 

     Tamaris doucement tu remues ton mobile

     avec toute la grâce des rameaux en fleur

 

     Les souffles çà et là qui balancent subtils

     ta tête tes cent bras jusqu’au fond de ton cœur

     ont-ils autant d’émois dans leurs ondes nomades

     que tu n’en réunis en ta vie sédentaire

 

     Le regard qui exulte en toi s’en persuade

     L’échange silencieux des caresses légères

     n’est rien auprès du chant de l’âme au sanctuaire

     qui d’instant en instant se livre à la présence

 

     Le vide qui s’épanche invisible dans l’air

     en tes fleurs tamaris montre sa complaisance

 

26 avril 2014

Quel est l’argument le plus fort de l’écologie plaidant sa cause auprès de l’humain premier sensible à la philia et au neïkos, à l’attraction et à la répulsion, à la carotte et au bâton, à la promesse et à la menace ? Les prophètes d’Israël cherchant à défendre la cause de leur dieu ont surtout utilisé la menace pour inviter à la repentance les humains plus attirés par les valeurs de l’avoir et de la chair que par celles de l’être et de l’esprit.

On peut penser à Isaïe faisant dire à son dieu : « je me suis longtemps tu, je suis resté muet, je me suis retenu. Maintenant je vais crier comme la femme dans les douleurs de l’enfantement, je vais haleter et suffoquer. Je vais dévaster les montagnes et les collines, dessécher toute herbe verte. Je vais assécher les rivières, je vais assécher les mares… Ils se retourneront, ils auront honte, ceux qui se fient aux idoles sculptées et aux idoles fondues et qui leur disent, vous êtes nos dieux… Alors ils diront : qui donne Jacob aux pillards et Israël aux voleurs ? N’est-ce pas le Seigneur, lui contre qui nous avons péché ? Car ils n’ont pas voulu marcher en ses chemins, obéir à sa loi. Alors il a déversé sur ce peuple la fureur de la colère et la puissance de la bataille » (Isaïe 42, 14-25). Et aussi Jonas parcourant les rues de la grande cité : « Quarante jours et Ninive sera détruite. Et les gens de Ninive crurent Dieu, proclamèrent un jeûne et s’habillèrent d’un sac, du plus grand au plus petit » (Jonas 3, 4s).

La menace d’une catastrophe écologique pourrait marcher, d’autant plus qu’elle est scientifiquement inévitable si l’économie mondiale continue de fonctionner selon les principes du capitalisme. Mais peu de gens semblent être sensibles à cette menace trop vaguement lointaine. Il est bon de l’accompagner d’une menace plus immédiate : par exemple le danger de la malbouffe opposée au plaisir de la bonne bouffe, mais surtout perçue de plus en plus comme un danger pour la santé, cancérigène dans ses produits et dans ses emballages (bisphénol A…). Le combat écologique passera donc par le boycott des supermarchés pour tout un chacun et par la lutte contre le lobby agroalimentaire pour ceux et celles qui participent activement à la vie politique.

Mais ce n’est qu’un des aspects de la lutte. La guerre écologique, si l’on choisit cette image agressive, se joue sur de nombreux fronts, et ses guerriers peuvent se positionner sur l’un ou l’autre, ou sur plusieurs : protection des écosystèmes, agroécologie, renaturation, économie d’énergie domestique…

Les théologiens chrétiens peuvent apporter leur contribution. Ils disent depuis longtemps que Christ est venu « sauver le monde », mais ce salut ne peut dans l’esprit de l’Évangile se limiter au genre humain. On peut ainsi interpréter le texte bref du deuxième évangile : « Allez dans le monde entier proclamer la bonne nouvelle à toute la création, pasê tê ktisei » (Marc 16, 15). Quoi qu’on ait pu dire du christianisme, l’Évangile n’est pas acosmique, encore moins anti-cosmique. Si Yeshoua pensait en termes de mashal  pris dans la nature (le grain de blé, la graine de moutarde, la vigne, les moutons…), c’est qu’il vivait en amitié, en symbiose même avec le cosmos. Comment n’approuverait-il pas le combat des écologistes ?

 

     multiple de cinq    le pommier en fleur

     à qui veut le voir    déploie sa splendeur

 

     le rose et le blanc    complices du vert

     du bas et du haut    font un univers

     et chaque pétale    auprès des quatre autres

     en mille figures     murmure le nôtre

 

     ce n’est pas le chiffre qui fait le compte

    et qui à lui seul     soupire et raconte

 

     invisible l’âme tient tout ensemble

     indicible dit    la beauté qui semble

 

27 avril 2014

Si près de l’Évangile, François d’Assise peut être le saint patron des écologistes catholiques. Sa proximité des bêtes, si forte qu’elle a pu donner naissance à des légendes, n’est pas une simple idiosyncrasie, un trait de caractère. Elle fait partie intégrante de sa proximité du Royaume des cieux, tout comme sa pauvreté joyeuse.

Il existe une écologie où le souci de l’environnement est une sollicitude pour tous les vivants. Et cette sollicitude s’accorde bien avec la frugalité heureuse qui ne veut prendre au vivant végétal et animal que le nécessaire pour satisfaire ses besoins, et qui partage le peu qu’il a avec celles et ceux qui sont plus démunis. Un peu moins tout de même que ce que demandait drastiquement Jean le baptiste à ceux et celles qui venaient le voir pour se faire baptiser : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas et que celui qui a à manger partage avec celui qui n’a rien » (Luc 3, 11). Jean, « vêtu d’une tunique en poils de chameau et une ceinture de cuir et qui se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage »(Marc 1, 6). Sans aller jusque-là, on peut, en bon écolo évangélique, se contenter de peu.

La lutte pour la défense des animaux domestiques esclavagés par les élevages industriels fait partie de l’écologie évangélique, car l’Évangile se soucie de toutes les créatures.

 

« La martienne », comme l’appelait son sage professeur Alain tant elle lui paraissait exceptionnelle, Simone Weil aurait dit, « si l’Évangile omettait toute mention de la Résurrection, la foi me serait plus facile ». Renversant ? On peut en tout cas se demander pourquoi la Résurrection du Christ a pris une telle importance dans le christianisme alors qu’elle n’ajoute rien au message essentiel du « Dieu est Amour ». Paul est-il le responsable de cette inflation ? Il faut relire tout le chapitre 15 de la première épitre aux Corinthiens et en saisir le ton passionné pour voir la place centrale qu’elle avait pour lui : « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine… »

La résurrection charnelle est de l’ordre du miracle, c’est une manifestation du pouvoir du dieu tout-puissant, non de l’amour du dieu tout-aimant. Mais l’Évangile de Matthieu ne fait-il pas dire à Yeshoua avant son départ définitif sur la montagne de Galilée : « Tout pouvoir (eksousia) m’a été donné au ciel et sur la terre » (28, 18). Cela fait de Yeshoua un imperator : « Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat », trouve-t-on gravé sur l’un des monuments du Vatican et en d’autres endroits bien chrétiens. Certaines certains d’entre nous se souviennent sans doute l’avoir chanté, comme d’autres répètent maintenant encore, « car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ».

L’Eglise n’a pas accepté la désacralisation opérée par Yeshoua ni tout ce qu’elle implique. Le pouvait-elle ? Était-ce même souhaitable ? L’Évangile est un levain dans la pâte, et l’Eglise fait partie de cette pâte. La sacralisation que constitue la canonisation des saints relève de cette ambiguïté inévitable de la spiritualité incarnée de celles et ceux qui ne peuvent la vivre que dans un cadre sacré, dans l’adoration d’un, voire de plusieurs personnages sacrés. En lavant les pieds de ses disciples, Yeshoua a montré qu’il n’en était pas un, ni même son « Père des cieux », qu’il ne faisait qu’imiter.

 

     incroyables les doigts de la pianiste

     deux fois cinq aux concerts se multiplient

     en mille mélodies

 

     l’œil fasciné qui les suit frémissant

     entre avec eux dans le pur mouvement

     du son en leur élan

 

     l’œil qui se ferme pour mieux les entendre

     ne sait plus en l’instant vers quoi se tendre

     perdu à se méprendre

     sur ce qui le prend sans fin par la main

     et l’emmène avec lui toujours plus loin

     vers d’autres lendemains

 

     ici maintenant les doigts extasiés

     par la mélodie en l’âme infusée

     à l’oreille et l’œil à la chair dédiée

     exclament la pianiste

 

     Yang et yin ici peut-être

     Unanimes jouent ensemble

      Jouent le jeu du beau paraître

     Anonyme à ce qu’il semble

 

     Oui alors que se rassemble

     Aux doigts agiles cet être

     Né de la beauté des membres

     Grandis en eux près de naître

 

28 avril 2014

L’Église, et notre frère François en fait inévitablement partie, doit brûler de l’encens à la puissance, au pouvoir, alors que l’Esprit qui l’inspire, on l’espère, est sans pouvoir, que l’expression « pouvoir spirituel » devrait au moins apparaître comme un oxymore puisque c’est une contradiction dans les termes.

Comme celles des manifestations politiques, les foules des manifestations religieuses de Rome, de La Mecque, de Bénarès… sont les manifestations d’un pouvoir, même si elles sont pacifiques et fraternelles. Yeshoua attirait les foules, partiellement du moins, par des « miracles »,  c’est-à-dire par un pouvoir, et il connaissait l’ambiguïté de cette attraction : ces foules ont voulu un jour en faire leur roi et il a dû les fuir (Jean 6, 15). Il était majoritairement perçu comme un homme de pouvoir, un certain nombre de ses disciples « espéraient qu’il rachèterait Israël » parce qu’était « un prophète puissant en œuvres et en paroles (Luc 24, 19, 21). Luc rapporte aussi qu’avant son départ définitif ses disciples les plus fidèles lui demandèrent si à son retour, espéré proche, il « allait restaurer la royauté en Israël ». Et Yeshoua ne semble pas avoir déçu cette espérance. Il a simplement répondu que ce n’était pas son affaire, mais « l’affaire du Père et de son autorité » ( Actes 1, 6s).

Jean le baptiste avait cependant attiré les foules « sans faire aucun miracle » (Jean 10, 41), et Yeshoua n’en a fait que par compassion envers des gens fermés à la spiritualité qui allaient peut-être « croire à cause de ses œuvres » (Jean 14, 11).

L’Église peut-elle, doit-elle, se refuser tout acte de puissance et d’autorité ? Elle se saborderait ! Se saborderait-elle ? Qui sait ? Ce serait peut-être l’inverse. L’humanité est parvenue, en atteignant sa majorité (avec l’Âge des Lumières) à un stade où seul l’Amour est susceptible de l’attirer. Oui, mais ce n’est pas toute l’humanité, tant s’en faut. Même les soi-disant rationalistes matérialistes demeurent souvent sensibles au sacré des cérémonies, des rites officiels et des personnages charismatiques.

Augustin et Pascal ont naïvement déclaré qu’ils croyaient en Jésus-Christ à cause des miracles (Pensées, éd. Sellier, fragment 200). « Les miracles et la vérité sont nécessaires, à cause qu’il faut convaincre l’homme entier, en corps et en âme » (fragment 430), dit Pascal, et il y insiste longuement (fragments 419 à 451). L’Église ne canonise ses « saints » que s’ils ont fait au moins deux miracles…

Mais pas plus qu’au temps de Yeshoua, la foi ne résulte des miracles ni non plus d’une démonstration de l’existence de Dieu. Pour croire à et en l’Amour, il faut Aimer. Dostoïevski a vu juste : L’existence de Dieu « ne peut se prouver, on doit s’en persuader… par l’expérience de l’amour qui agit. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu » (Les Frères Karamazov, p. 100).

 

     L’enfant qui croît au ventre de sa mère

     rêve-t-il qu’il s’éveille du néant ?

     Les mille âmes en lui qui se transfèrent

     s’organisent unique doucement

 

     Chair de la chair du monde par ce ventre

     ouvert pour accueillir la semence cosmique

     et connaissant la gésine de l’antre

     qui de toujours à toujours fait l’unique,

     sombrement elle espère en la lumière

     pour qu’au jour elle puisse reconnaître

     les chemins infinis des univers

     appelés tour à tour à apparaître

 

     Il sait obscurément qu’une espérance

     cherche à se libérer en l’éternel

     intimement bercée par la présence

     cachée dans l’anonyme de ses ailes

 

     Les yeux ouverts attendent qu’enfin s’ouvre

     ce ventre et qu’un regard s’offre aux regards

     de jour en jour que se découvre

     un visage à aimer de tendresses d’égards

 

29 avril 2014

Yeshoua, « prophète puissant en œuvres et en paroles » (Luc 24, 19). C’est ainsi que ses disciples l’ont vu. On mesure l’abîme qui sépare cette vision de celle que projette la scène de lavement des pieds telle que son ami Yohanân l’a vécue.

Cet abîme est celui qui sépare le pouvoir de la liberté et la chair de l’esprit. Pourtant le pouvoir apparaît dans le comportement des apôtres dès la Pentecôte. Ambiguïté du langage : Quel pouvoir ? Quelle puissance ? Quelle autorité ? « Avec une grande puissance (dunamei mégalê, virtute magna) les apôtres témoignaient de la résurrection du Seigneur Jésus » (Actes 4, 33). N’est-ce pas ce que leur avait promis Yeshoua en ses dernières paroles avant son « ascension » : « J’envoie sur vous la Promesse de mon Père. Demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la puissance d’en haut » (upsous dunamin, virtute ex alto) (Luc 24, 33). Et cette autre parole à la fin du premier évangile : « Toute autorité (pasa exousia, omnis potestas) m’a été donnée au ciel et sur la terre » (Matthieu 28, 18), écho de la réaction des premiers auditeurs : « Il parlait avec autorité (exousia, potestate) et ils étaient stupéfaits de son enseignement » (Luc 4, 33).

Il est difficile de ne pas reconnaître ces manifestations de force, de force spirituelle, de force de l’Esprit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… » (Luc 4, 18). Il faut cependant en reconnaître aussi le danger et l’ambiguïté. La force de l’esprit est celle de la liberté, ce n’est pas la force dominatrice de la libido dominandi qui inspire la crainte et enchaîne. Or c’est la crainte que l’on observe dès les débuts de l’Église : « La peur s’emparait de toute âme, éguéneto dé pasê psyché phobas, fiebat autem omni animae timor » (Actes 2, 43). Et après la mort d’Ananias et de Saphira attribuée à l’Esprit, « une grande peur s’empara de toute l’Église, kaï éguéneto phobos megas eph’olên tên ekklêsian, et factus est timor magnus in universa ecclesia » (Actes 5, 11).

Dès l’origine le ver du pouvoir dominateur est dans le fruit de l’Église, et il ne cessera de la ronger. Sans doute fallut-il l’accession de l’humanité européenne à sa majorité avec les Lumières et la Révolution pour que l’Église voie ce pouvoir ébranlé, mais il fallut encore un siècle en France et l’avènement d’une laïcité agressive pour lui porter un coup presque fatal. Presque, car le ver du pouvoir ne meurt que dans les cœurs qui accueillent la plénitude de l’Amour. Seul l’Amour est capable de mettre fin en nous à la libido dominandi, à « l’orgueil de la vie », au « monde » (I Jean 2, 16).

 

     deux hirondelles sont passées

     se sont croisées sont reparties

     laissant dans la chair imprimée

     l’assurance  la garantie

 

     car c’est sûr elles reviendront

     dans leur fluidité fantasque

     jouer sur la face et le front

     du ciel en son plus joli masque

 

     leur légèreté donne à l’air

     la juste mesure du cœur

     et nous le respirons plus clair

     dans le matin de leur fraîcheur

 

     leur danse va gagner la chair

     frémissant des figures libres

     qu’elles proposent en mystère

     aux humains en toutes leurs fibres

 

     au silence des souvenirs

     en la solitude des chambres

     longtemps se fera réentendre

     la joie qui ne saurait finir

 

30 avril 2014

Les mots, les mots… L’intuition de Bergson est-elle l’intuition de Pascal ? Qu’est-ce que l’intuition pour Descartes ? pour Kant ? pour Poincaré ?… Et pour toi, toi, toi…? Est-elle un indéfinissable, un « presque rien », un « mystère » comme la mort au sens où l’entendait Jankélévitch, un inconnu comme Claude Bernard le pensait de la vie, Alexis Carrel de l’homme ou Gabriel marcel de Dieu, après tant d’autres ? Il est bon en tout cas de savoir que l’intuition existe et de se mettre à sa recherche pour s’en servir, pour s’en bien servir. Il est bon de la rechercher si on la sait, mieux, si on la sent, précieuse pour avancer dans la connaissance de « la Vérité qui libère ».

On ne peut pas comprendre l’intuition, on peut la connaître. Comment ? Par intuition ! par l’expérience que l’on en fait. Elle n’est pas définissable parce que n’est définissable que ce qui se laisse prendre dans le filet des mots, ce qui se laisse com-prendre. C’est justement en cette opposition à la compréhension par les mots que l’on peut l’approcher intellectuellement. C’est ce que suggère Le Petit Robert : « Forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement » (au « discours » de Montaigne). « Intuitif : Connaissance intuitive (opposé à discursif, scientifique). Cela ne s’explique pas, c’est intuitif. »

On comprend (!) que si elle s’oppose au scientifique, l’intuition soit ignorée, dévalorisée dans la pensée occidentale, qui ne jure que par la science, pour qui ce qui n’est pas scientifiquement prouvé n’est pas valable. C’est ainsi par exemple que beaucoup d’Occidentaux méprisent la pensée africaine parce qu’ils la croient intuitive. Les Africains de la Négritude confrontés à la pensée occidentale s’y sont eux-mêmes laissé prendre. Senghor : « L’émotion est nègre et la raison hellène » (expression volontairement outrée d’ailleurs). Soyinka s’en est indigné : Pour lui un Africain ne sépare pas l’intuitif du discursif, et il s’en prend à ceux qui « suggèrent une chose totalement étrangère à la vision africaine du monde : qu’il existerait des catégories séparées par des cloisons étanches dans l’esprit créateur… L’idée même de séparer les manifestations du génie humain est étrangère à la vision africaine du monde » (Myth, Literature and the African World, p. 130).

Notre Blaise Pascal, scientifique et philosophe, serait probablement d’accord, lui qui croyait autant sinon davantage au cœur qu’à la raison, allant jusqu’à regretter qu’on ne puisse faire totalement fond sur le cœur. La raison, « plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142). Son travail scientifique (Essai sur les coniques, Expériences nouvelles touchant le vide, Équilibre des liqueurs…) ne l’a pas empêché de connaître la nature humaine, et ses Pensées  sur le cœur tendent à montrer qu’il travaillait autant par intuition que par réflexion. 

 

     Dans une énième caresse

     la vague aborde le rocher

     Depuis mille ans qu’elle ne cesse

     ses approches amourachées

     ses baisers d’amante obstinée

     par la douceur et la violence

     finiront bien par faire sens

 

     Et tu regardes après mille autres

     ce que les yeux n’ont jamais vu

     mais que le cœur se faisant vôtre

     dans l’attente de l’inconnu

     découvert dans le rocher nu

     qui appelle la vague immense

     dans le désir et la patience

 

1er mai 2014

La voie de l’opinion, de la doxa parménidienne, est la voie du plus ou moins probable. Il est bon de l’emprunter parfois, car à l’instar de l’imagination pascalienne, qui n’est « pas toujours maîtresse d’erreur et de fausseté », elle peut être un chemin de vérités (Pensées, éd. Sellier, fragment 78, p. 66). Ainsi de l’opinion que nous nous faisons de l’intuition, de ce qu’elle est et de ce qu’elle permet.

Lorsque Yeshoua dit à Nathanaël qui s’en étonne qu’il le connaît parce qu’il l’a « vu sous le figuier » (Jean 1, 48), on peut formuler l’opinion que cette connaissance, dont les contemporains de Yeshoua faisaient la marque des prophètes, était une connaissance par intuition bergsonienne : « la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et donc d’inexprimable ». Connaissance immédiate, c’est-à-dire sans la médiation du langage qui nécessairement catégorise l’objet en le classant dans des généralités,  laissant donc échapper sa singularité unique. Chez Yeshoua, cette probable capacité d’intuition était au service de l’Amour qui l’habitait et animait sa pensée comme son action. En se transportant par intuition d’Amour dans cet inconnu sous son figuier, il savait à qui il avait affaire.

Ainsi pouvons-nous nous sentir invitées à aborder les autres avec cet Amour intuitif, « cette attention si pleine que le « je » disparaît pour… se reporter sur l’inconcevable », l’inexprimable (Simone Weil, La Pesanteur et la grâce, pp. 135s). Nous pouvons désirer ardemment, demander cette capacité d’empathie en nous y efforçant afin de servir les autres plus intelligemment et plus efficacement.

On entrevoit aussi le potentiel écologique de cette intuition empathique de tous les êtres de la nature, de la capacité de se faire bête avec la bête, arbre avec l’arbre, rocher avec le rocher… les aimant avec sollicitude et béatitude, nous réjouissant de leur existence et décidées à la protéger.

 

     le mauvais virage franchi

     elle accélère

     colère

     sa vitesse mal résignée sur la route où dieu règne et tout n’est pas permis

 

     sur le clavier les doigts ailés

     à la limite

     invitent

     la vitesse au triomphe du sylphe moins qu’un rêve serviteur zélé

 

2 mai 2014

« Éternel, tu me sondes et me connais, tu sais quand je m’assieds et quand je me lève. Tu pénètres de loin ma pensée. Tu sais quand je marche et quand je me couche, tu pénètres toutes mes voies. La parole n’est pas encore sur ma langue que déjà tu la sais tout entière… » (Psaume 139).

L’Éternel Amour nous connaît. Il ne nous comprend pas, il nous connaît, au plus intime, non comme un surveillant ainsi que la théologie chrétienne le laisse souvent entendre, non comme une menace, mais comme une force d’Aimer, discrète jusqu’à l’anonymat et à l’incognito.

L’Évangile le dit au ciel (« notre père qui es aux cieux »), mais ce n’est qu’une image médiatrice, comme de dire qu’il est père, une image ouranienne patriarcale. Une culture chthonienne matriarcale pourrait utiliser l’image médiatrice d’une mère terrestre.

L’Éternelle ne parle pas. Le monde du langage est un monde matériel alors qu’elle est toute spirituelle. L’Éternelle inspire, « envoie son esprit » à la mesure de l’accueil et du désir qu’on lui offre.

« Où irais-je loin de ton esprit (de ton souffle) ? Où fuirais-je loin de ta présence (de ta face) ? Mais c’est une présence non spatiale, elle n’est ni du dehors ni du dedans, elle est présence à, immédiate.

Il ne manque au psalmiste que la découverte de l’Amour d’Aimer : « N’ai-je pas de détestation pour ceux qui te détestent… Je les hais d’une haine parfaite ». Il n’a pas encore fait la découverte de l’Amour inconditionnel, de l’Amour des ennemis comme des amis de l’Éternel qui ne cesse de se proposer à toutes celles et ceux qui ne le connaissent pas. (On ne le connaît qu’en aimant tout être sans distinction en participation à son Amour universel).

 

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est la Loi et les Prophètes. Tu aimeras l’autre comme autre, c’est le Royaume des cieux, l’Amour de l’Éternelle pour tous auquel il nous est donné de prendre part. Celles et ceux qui prétendent qu’il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres ne savent pas ce que c’est qu’entrer dans le Royaume. Mais celles et ceux qui aiment les autres en s’oubliant soi-même découvrent que cet amour les comble. C’est ainsi qu’elles s’aiment soi-même sans le savoir.

 

     les écouteurs aux oreilles

     dans la forêt la joggeuse

     ignore l’humeur joyeuse

     des ramages en éveil

 

     enfermée par son ennui

     dans la terreur de la chambre

     elle promène en circuit

     la fatigue de ses membres

     comptant bien que le cordon

     qui la lie à l’ombilic

     maternera sa musique

     dans l’ignorance du don

 

     la forêt qui l’indiffère

     dans la beauté du silence

     sans en jamais se défaire

     continue son offre immense

 

     espère-t-elle qu’un jour

     la joggeuse en ses oreilles

     découvrira son amour

     dans la joie qui émerveille   

 

3 mai 2014

Un scientifique matérialiste pourra affirmer en toute naïveté et bonne conscience rationnelle qu’en physique quantique deux et deux peuvent faire cinq. Plutôt renoncer au principe intuitif d’identité en affirmant que la physique quantique est non-intuitive que de reconnaître l’irrationalité de sa conviction. En affirmant que la vérité peut être contre-intuitive, on choisit tragiquement la raison contre le cœur.

« Les rois des nations les dominent, ceux qui ont pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs » (Luc 22, 25). « Les dominent : kurieuousin autôn, dominantur eorum« , « Ont pouvoir sur elles : eksousiazontes autôn, potestatem habent super eos« . Yeshoua s’est démarqué de ces gens-là, mais on l’a appelé « Seigneur » et on continue de le faire : « Que toute langue proclame que Jésus-Christ est Seigneur » (Philippiens 2, 11), annonce Paul avec un accent de triomphe, comme celles et ceux qui le citent. « Pasa glôssa eksomologêsetaï oti Kurios Iêsous Khristos, omnis lingua confiteatur quia Dominus Jesus Christus ».

Yeshoua a également demandé à ses disciples de l’imiter, lui le serviteur : « Que le chef soit comme le serviteur » (Luc 22, 26). « Kaï o êgouménos ôs o diakonôn. Mais les fidèles de la messe catholique continuent de l’appeler Seigneur et lui demandent d’avoir pitié d’eux comme on le fait à un tout-puissant seigneur: « Kyrie eleison, Seigneur, prends pitié ». Est-ce le langage à tenir à un ami tout prêt à vous rendre service ? Et les Princes de l’Église, Excellences, Éminences et Souverains Pontifes ont amplement montré au cours de l’histoire qu’ils ne se comportaient pas en serviteurs amis de tous. Reviendront-ils à l’Évangile comme le souhaite notre frère François ?

 

     bijouterie éblouissante

     de la lumière

     commère

     de tout ce que la main artisane lui offre en rêverie reconnaissante

 

4 mai 2014

Théologie du Tout-puissant, théologie du Tout-aimant. La différence est ontologique puisqu’il s’agit de l’Être de l’être dont dépend tout l’être en tous les êtres. Elle concerne donc toute pensée et toute action de tout être humain.

L’humain religieux affronté aux puissances divines dans la crainte neïkos et dans l’espoir philia obéit aux lois éthiques parce que les dieux ou Dieu les ont décrétées. Il s’efforce, ou non s’il est rebelle, d’accomplir la volonté indiscutable du Transcendant qui aurait pu, selon une décision arbitraire, décréter et imposer d’autres lois. (Est-ce bien décrire la morale du judaïsme, du christianisme et de l’islam ?)

L’éthique des religions est une éthique du devoir, de l’hétéronomie, de la transcendance. L’éthique de l’Évangile est une éthique de l’amour, de l’autonomie, de l’immanence. C’est que le « Dieu » de Yeshoua (mort et remplacé par Aimer) est Amour agapè qui propose et invite, et non pas qui impose et oblige, et qui n’invite qu’à être soi-même en Vérité, car la Vérité dernière de l’être de tout humain est amour en participation à l’Être de l’être.

Aimer abat les murs de séparation des religions concurrentes, des cultures conflictuelles (Le Choc des civilisations de Huntington ?), des sexes affrontés. Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni Barbare ni Scythe, ni homme ni femme. Il y a des êtres uniques en leur eccéité, qui n’existent, ne se réalisent, ne s’accomplissent que les uns par et pour les autres, dans l’amour inconditionnel de tous les êtres.

Le désir cosmique par philia et neïkos de posséder, comprendre et dominer les autres se transmue, ou plutôt se découvre comme le désir plus « profond », essentiel, ontologique, d’être participant de l’Être de l’être, d’Aimer, de n’être plus que par les autres pour les autres.

 

     Épousant chaque méandre

     la rivière polyandre

     s’en va toujours son chemin.

 

     Qu’elle flâne ou qu’elle courre

     par les droites et les courbes

     elle s’en va son chemin.

 

      Pleine de ses paysages

     de ses corps de ses visages

     elle les prend en chemin.

 

     Elle ignore l’avenir

     et que sa vie va finir

     elle poursuit son chemin.

 

     La mer ne la tuera pas

     mais elle la changera

     en dix mille autres chemins.

 

5 mai 2014

La parole est mortelle, c’est l’humain. L’esprit est immortel, c’est l’Éternel. L’esprit anime, inspire tout être qui l’accueille, à la mesure de son accueil : les énergies, les matières, les vivants, les consciences.

L’humain qui accueille l’esprit peut devenir parole prophétique, voix de l’Éternel silencieux. Mais pour un temps, car il s’en va et passe le relais de la parole à d’autres inspirées.

Dans l’histoire de l’Évangile, le Baptiste est le premier à ouvrir la bouche, à prendre la parole. Il se sait transitoire, il s’efface devant Yeshoua : « Il faut qu’il croisse et que moi je décroisse » (Jean 3, 30). « Il » c’est Yeshoua, le grand prophète, l’immense inspiré délivrant la Vérité de l’Éternel dont il est le témoin. La Vérité ? L’Amour, cause de tout être. Mais Yeshoua, lui aussi, s’en va. « Il rend l’esprit » (Jean 19, 30) : parédôken to pneuma, tradidit spiritum. Paredoken de paradidômi : livrer, confier, remettre, transmettre. Tradidit de tradere : remettre, donner, livrer, abandonner, transmettre.

C’est son dernier don, le Don, avant le dernier départ : « Il souffla sur eux et leur dit : recevez le souffle saint » (Jean 20, 23) : énephusêsen kaï légei autois lebété pneuma aguion, insufflavit et dixit eis accipite spiritum sanctum. Cela tient-il lieu de Pentecôte, événement que Jean n’annonce pas, ni  Matthieu ni Marc d’ailleurs ? Luc, auteur des Actes des apôtres est le seul à avoir annoncé et décrit la Pentecôte. (Luc 24, 49, Actes 2, 1-4). Qu’en penser ?

 

être le rocher sans cesse embrassé par les vagues

c’est devenir sa beauté

s’en emplir les yeux et la chair pour en répandre le mystère

en très longue patience de millénaire en millénaire

jusqu’à ce que tous les galets depuis si longtemps ensemble

les uns par les autres roulés frottés usés

deviennent des êtres arrondis polis accomplis

mais prêts pour les tempêtes de nouveaux arrangements

d’imperceptibles changements

pendant combien de nouveaux millénaires

de beauté proposée en son mystère

 

6 mai 2014

« Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point… » (Isaïe 6, 9, Matthieu 13, 14). Ce que les prophètes Yesha’yahou Isaïe et Yeshoua ont dit et répété est le plus souvent compris comme un message spirituel, comme le constat du refus de l’Évangile. Le poète Samuel Coleridge et son ami William Wordsworth l’ont cependant interprété dans un sens cosmique sans faire clairement le lien avec ce sens spirituel. Coleridge dit bien que son ami avait pour propos d’ »exciter un sentiment analogue au surnaturel », mais il s’agit d’un surnaturel magique et religieux plutôt qu’évangélique et théologique.

Yeshoua a aboli le religieux et le magique, même si ses « miracles » semblent en participer. Ce qu’il a gardé et accompli du vieux sens cosmique, c’est sa force symbolique capable de produire du mashal. On peut dire qu’il a sécularisé et laïcisé le cosmos en le désacralisant, mais qu’ainsi il en a mis au jour le vrai sens essentiel, ontologique, spirituel.

Son regard purifié, ses sens, ses « portes de la perception » nettoyées par l’Amour voyaient l’infini en toutes choses : « If the doors of perception were cleansed everything would appear to man as it is, infinite » (William Blake, The Marriage of Heaven and Hell, planche 14). On peut penser que chez Yeshoua était ainsi ôté « le voile de familiarité et de souci égoïste qui empêche de contempler l’inépuisable trésor des merveilles adorables du monde, the loveliness and the wonders of the world before us ; an inexhaustible treasure, but for which, in consequence of the film of familiarity and selfish solicitude we have eyes, yet see not, ears that hear not… » (Biographia Literaria, chapitre XIV).

L’Amour permettait à Yeshoua de voir dans la nature les merveilles de la surnature, dans la splendeur des fleurs la main de l’Éternel : « Regardez les fleurs des champs… » (Luc 12, 27).

L’Amour nous invite ainsi à aimer et regarder le moindre grain de sable, la plus petite feuille, le plus minuscule insecte et tout le reste dans la béatitude de la sollicitude de l’Éternel. Quelle meilleure incitation à une éthique écologique ?

 

la mer immémorialement rumine

et dans la nuit la pleine lune l’illumine

 

l’œil et la chair longtemps qui la contemplent

lentement se transmuent pour en être le temple

 

l’horizon bleu à hauteur de visage

tout alentour annonce les rivages

des marins explorant la terre entière

invités par-delà les limites des mers

 

car une sont les mers ici ouvertes

ruminant sous la lune en notre découverte

 

7 mai 2014

Jusqu’où la désacralisation de l’Évangile ? Lorsqu’on y a découvert la Vérité de l’Amour dont le prophète Yeshoua a témoigné, que l’on a saisi que l’Amour est l’essence même de l’Être de l’être, on ne peut plus le penser et l’interpréter qu’en référence à l’Amour. L’Amour devient l’unique clé d’interprétation de ses textes. Tous les actes et toutes les paroles de Yeshoua s’éclairent à la lumière de l’Amour auquel il s’est identifié.

On voit alors que la lettre donne la mort et que l’esprit donne la vie : « to gar gramma apokteinei, to dè pneuma zôopoiei, le lettre tue en effet, mais l’esprit fait vivre » (II Corinthiens 3, 6). L’interprétation littérale, fondamentaliste de l’Écriture s’égare justement parce qu’elle la croit sacrée. On s’aperçoit d’ailleurs que cette sacralisation peut aller jusqu’à contredire le texte : On jure sur la Bible alors que la Bible demande de ne pas jurer (Matthieu 5, 34). On le fait parce qu’on ne croit pas à l’Amour, qui n’a nul besoin de promesse, d’engagement… (De son côté l’islam sacralise le Coran au point d’aller parfois jusqu’à mettre à mort ceux et celles qui le profanent).

C’est parce que l’Église n’a pas saisi l’essence du message évangélique qu’elle a continué d’être une religion, de se fonder sur le sacré qui fascine et effraie, qui menace de l’enfer et promet le paradis, qui fonde ainsi son pouvoir alors que l’esprit d’Aimer est sans pouvoir. C’est ce qui l’a conduit pendant des siècles à s’imposer, souvent par la force, aux peuples qualifiés de païens, c’est-à-dire de victimes du diable à sauver à tout prix, à chercher à les convertir par toutes sortes de pressions physiques, psychologiques ou sociologiques, comme à mener des croisades contre les « infidèles » et à exterminer les hérétiques.

L’interprétation de l’Évangile proposée ici est évidemment une parmi beaucoup d’autres. Chaque parole de l’Évangile continue de faire l’objet d’explications diverses, à commencer par celles imposées aux théologiens catholiques par l’autorité hiérarchique. Mais qui se laisse gagner par l’Amour universel dont Yeshoua a témoigné ne peut plus interpréter l’Évangile qu’en fonction de l’Amour. Et cette interprétation est libre quoique inévitable car l’Amour, étant le secret de notre être, nous fait penser librement selon la vérité de notre être et de l’Être de l’être dont il participe. Aime, et pense ce que tu veux.

 

la moindre feuille tremblante

montre bien qu’elle est vivante

et que son âme est présente

 

l’esprit dans son mouvement

au royaume des étants

en fait son représentant

 

lorsque tu la vois bouger

tu dis pour interpréter

c’est sa façon de marcher

en présence de l’amour

elle qui de jour en jour

le dit son premier recours

 

l’esprit la fait son amante

et c’est pour lui qu’elle chante

de sa chair toute tremblante

 

8 mai 2014

Il est affligeant d’entendre de (soi-disant) intellectuels faire du cœur de Pascal le symbole de l’émotion et de la passion, du sentiment au sens irrationnel qui devrait céder le pas à la raison souveraine alors que le texte des Pensées dit tout simplement l’inverse : « La raison qui voudrait juger de tout… Comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment !  » L’instinct et le sentiment, ce ne sont pas chez Pascal la vie affective et impulsive, mais la connaissance intuitive immédiate, celle qui ne nécessite pas la médiation du raisonnement logique. Le cœur pascalien, symbole de « l’instinct » et du « sentiment », permet la connaissance première : « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes… Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis… Les principes se sentent ».

Alors que de plus en plus depuis le siècle des Lumières (et le culte révolutionnaire de la déesse Raison), les rationalistes ne cessent d’humilier l’intuition, le cœur, de le disqualifier dans la recherche de la vérité, Pascal insiste sur la faiblesse de la raison : « C’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point part, essaie de les combattre (les premiers principes)… Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison. Cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances… Car la connaissance des premiers principes comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, [est] aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde son discours » (fragment 142, pp. 105s).

Lorsque l’athéisme rationaliste cite l’aphorisme cent et cent fois répété : « Dieu sensible au cœur, non à la raison » (fragment 680, p. 467), il le fait en ignorant, volontairement ou non, le sens pascalien du mot cœur afin de déconsidérer la foi des croyants.

 

On saisit à quelles aberrations peut conduire le rationalisme lorsqu’on voit un Hume, habile  raisonneur et styliste éblouissant, rejeter le principe de causalité, qui est en effet indémontrable par la raison mais intuitivement perçu par le cœur à la suite directe du principe d’identité . Parce que « ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas » (Parménide), il s’ensuit qu’aucun être ne peut sortir du néant et donc que tout être a sa cause dans un autre être.

 

tes dix mille yeux myosotis argus

mirent le bleu du ciel

il n’en est trop comme il n’est pas trop d’ailes

pour en faire un rébus

 

pendant ces nuits ces jours où tu buissonnes

dans l’ombre et la lumière

tu dois connaître mieux que moi cet air

où la beauté frissonne

de se voir admirée par ces regards

ici multipliés

en étoiles lointaines par milliers

comme autant de miroirs

 

heureuse qui déchiffre en toi le monde

y lisant ses messages

et plus encor l’invisible visage

dans le secret des ondes

    

9 mai 2014

Lorsqu’on entend Claudine Tiercelin, professeure au Collège de France dans sa chaire de « métaphysique et philosophie de la connaissance », on se réjouit de voir ressusciter glorieusement la métaphysique déclarée morte par Kant, Nietzsche, Heidegger et pas mal d’autres. Mais on s’afflige qu’elle puisse ignorer superbement l’intuition, la déclarant au passage « fameuse, mystérieuse et calamiteuse ». Elle rappelle le mot bien connu d’Émile Meyerson, « chacun fait de la métaphysique comme il respire », et cela fait plaisir, mais on lui souhaite de redécouvrir l’intuition, cette eau courante que l’on boit tous les jours sans s’en apercevoir. Avec le savoir encyclopédique qu’elle possède, elle connaît sûrement Bergson. L’a-t-elle bien étudié ?

Lorsqu’on lit son Ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, on y observe une foule d’écoles de pensée actuelles plus ou moins concurrentes, et on se rappelle celles que Montaigne avait rencontrées dans sa lecture des Grecs et des Latins et qui l’avaient conduit au scepticisme (et au fidéisme pour ne pas sombrer dans le non-sens) : réductionnisme, holisme, éliminatisme, hypostructuralisme et hyperstructuralisme, dispositionnalisme, relationisme, haeccéitisme, essentialisme, nécessitarisme, quiddisme, actualisme…

La formidable intelligence de Claudine Tiercelin ne peut que se heurter à cette légion disparate d’autres formidables intelligences rationalistes qui ont pratiquement toutes perdu le sens intuitif. La cause de cette perte ? On peut conjecturer, mais sans certitude, que l’intuition échappe à la compréhension, à la maîtrise de la libido sciendi et se voit donc infliger une fin de non-recevoir de la part de ceux et celles que continue de mener « le désir des yeux » inséparable du « désir de la chair » (libido sentiendi) et de « l’orgueil de la vie » (libido dominandi) qui pour Jean résument les forces du monde à l’œuvre dans l’humain premier. (I Jean 2, 16).

Faut-il aller plus loin et lier rationalisme et athéisme en opposition à un intuitionnisme lié au théisme ? Ce serait peut-être aller trop vite en besogne, mais on peut y songer dans le cadre des (im)probabilités de la connaissance doxique. Est-ce son ancrage dans la Vérité de l’Évangile qui explique l’attachement de la Spiritualité de l’altérité  à l’intuition ?

 

un merveilleux nuage passe

sait-il encor qui l’a fait naître

sait-il déjà qui le déplace

jusqu’à le faire disparaître

 

il s’en va simplement fantasque

se transformant à volonté

maître de l’élégance flasque

et champion de nos libertés

 

car il ne fait que ce qu’il est

au long de sa brève existence

ignorant ses utilités

et les messages qu’il nous lance

 

avant que ne se désagrègent

tous ceux qu’il a su réunir

il essaie de nouveaux arpèges

avec eux à n’en plus finir

 

son souvenir comme tant d’autres

va s’effacer mais rejoindra

tous ceux qui sont déjà des nôtres

dans le grand ciel en son aura

 

10 mai 2014

« En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28). Cette petite phrase prononcée par Paul devant des intellectuels épicuriens et stoïciens en introduction à son annonce, fort mal reçue, de la Résurrection, aurait pu servir de fondement à une religion universelle. Déçu, irrité peut-être par l’incrédulité méprisante des sages athéniens face à la Résurrection, centrale dans la pensée de Paul (I Corinthiens 15), celui-ci dédaigna désormais la « sagesse humaine ». Il préféra prêcher « Jésus Christ crucifié » (I Corinthiens 2, 2-4).

Le christocentrisme qui a résulté de cette théologie est demeuré celui du christianisme le bien nommé, et il a déterminé la logique d’une conquête du monde au bénéfice de la figure héroïque d’un homme-dieu par une volonté de soumettre à « l’obéissance de la foi toutes les nations » (Romains 1, 5). Sept siècles plus tard l’islam a fait sien cet esprit de conquête, et voilà nos deux monothéismes affrontés.

Yeshoua avait demandé  que l’on « prêchât l’Évangile à toute créature » (Marc 16, 15) et cette demande pouvait évidemment s’interpréter de diverses manières. Si l’on voit ici dans l’Évangile le témoignage de l’Amour comme Vérité de l’Être, on comprend que Yeshoua se soit effacé devant l’Esprit et que le christocentrisme soit donc une erreur fatale. On ne rassemblera jamais l’humanité autour d’un individu singulier issu d’une culture particulière. Si Yeshoua a « rendu l’esprit » et, avant son ultime départ, « soufflé sur ses disciples en leur disant, recevez le saint esprit » (Jean 19, 30, 20, 22), il signifiait par là que l’esprit de l’Éternel Amour devait prendre toute sa place dans la pensée et l’action de ceux et celles que l’Évangile de l’Amour attire. On peut sans doute aussi comprendre pourquoi cette ultime transmission de l’esprit d’Amour a été immédiatement suivie de la promesse du pardon des péchés pour ceux et celles qui aiment: « les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez ». Mais cette ultime parole a été comprise comme un pouvoir sacramentel alors qu’on peut l’interpréter comme l’équivalence du Pardon et de l’Amour : qui propage l’Amour propage le Pardon qui en est inséparable (et qui ne s’ouvre pas à l’Amour demeure dans son « péché »).

« Annoncer l’Évangile du pardon à toutes les nations »(Luc 24, 47), ce n’est donc rien d’autre que les aimer de l’Amour éternel « en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être » et les y inviter. C’est d’ailleurs la seule façon de réconcilier les religions, le christianisme et l’islam en particulier.

 

tout au long de la nuit le brin d’herbe a poussé

digérant le soleil au sein de sa pensée

 

en sa conscience obscure il a désaltéré

ses hôtes ses parents dans les eaux libérées

 

la terre tiède encore en son sein maternel

douce l’a soulevé au royaume des ailes

pour qu’au plus léger souffle où tremble son désir

sa chair en son élan s’accomplissant s’étire

 

le regard absorbé en sa vie singulière

partage frémissant son existence fière

 

11 mai 2014

On n’en finit pas de découvrir les implications de l’abolition du sabbat par Yeshoua, sans doute parce que le christianisme ne l’a pas reconnue. Il n’a fait que remplacer le sabbat par le dimanche. L’abolition du sabbat détruit le mythe de la création en six jours. La Genèse avait dit: « L’Éternel bénit le septième jour et le sanctifia » (le sacralisa) parce que « ce jour-là il se reposa de tout le travail que l’Éternel avait créé et fait » (Genèse 2, 2s). Or, la raison pour laquelle Yeshoua abolit le sabbat, c’est que « Mon Père ne cesse jamais de travailler » (Jean 5, 17).

Ce n’est pas un hasard si le passage de la Genèse où il est dit que l’Éternel se reposa le septième jour est censé être d’origine sacerdotale. Le clergé est lié au temps sacré, réactivation de l’origine (Mircea Eliade a rencontré cette réactivation dans de nombreuses religions). Les fêtes religieuses sont des commémorations d’événements fondateurs. La Pâque juive et la fête de Pâques chrétienne en sont de bons exemples. La messe dominicale et même quotidienne réactive la cène, la mort et la résurrection, le (prétendu) sacrifice du Christ.

Yeshoua n’a d’ailleurs pas été le premier prophète à contester le « repos de l’Éternel », emblème du mythe créationniste. On trouve déjà cette contestation chez Isaïe : « Ne le savez-vous pas ? Ne l’avez-vous pas entendu ? Le Dieu éternel, le Seigneur, le Créateur des extrémités de la terre ni ne se fatigue ni ne se lasse « (40, 28). C’est que les prophètes, contrairement aux prêtres, sont par nature des gens inspirés par l’esprit de l’Éternel toujours et partout à l’œuvre dans le cosmos. Le psaume 104, sans doute d’inspiration prophétique, chante cet agir permanent dans les phénomènes de la nature : « Ô Seigneur, qu’elles sont nombreuses tes œuvres !… Toutes t’attendent. Tu leur procures leur nourriture en leur temps… Tu envoies ton esprit, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre ».

Ni Isaïe ni le psalmiste ni Yeshoua ne pouvaient savoir que notre univers est en gestation permanente, en création continue depuis l’origine. Mais ils avaient l’intuition de l’action constante de l’Éternel et ils la voyaient dans la nature. Le « dieu » de Yeshoua est un dieu cosmique et historique. Son esprit est toujours en action, et c’est en l’accueillant que nous partageons « la vie, le mouvement et l’être » de l’Éternelle.

 

la bourrasque qui t’échevelle

dans la clarté du jour sait-elle

que tu te réjouis en elle

 

lui donnes-tu pas de marcher

avec toi sans même chercher

ce qui toujours reste caché

 

les souffles en leurs aventures

ne pensent jamais au futur

 

l’instant pour eux toujours est mûr

et c’est maintenant la verdure

nouvelle au-delà de nos murs

qui écrit leur littérature

 

donc il lui suffit que tu bruisses

avec elle que tu frémisses

qu’en toi elle se réjouisse

 

12 mai 2014

« Sans titre », c’est ainsi que l’on présente un certain nombre de peintures modernes. Quelle réaction chez le regardeur ? Frustration ?Peut-être si son regard est possessif comme il doit l’être dans la vie courante, si c’est le regard du besoin, de l’action. Il est par exemple nécessaire d’identifier, de pouvoir nommer un fruit, un légume et tout autre bien de consommation.

Mais le regard auquel invite une œuvre d’art n’est pas celui-là. C’est un regard qui ne cherche pas à posséder, mais à communier. Il cherche à reconnaître un être singulier et donc sans nom. Le regard artiste, poète, débarrasse les objets de leur nom, il les « dé-nomme », a-t-on pu dire. (Il vaudrait mieux dire les « ex-nomme » puisque dénommer veut encore dire nommer). Comprendre un poème, c’est le perdre, le manquer en tant que poème. Il serait donc préférable de ne pas donner de titre aux poèmes que l’on écrit, même si le titre rassure un peu, surtout si le poème est un peu hermétique et qu’on est heureux d’avoir un titre à se raccrocher pour tenter de l’expliquer. Quant aux poèmes apparemment pleinement compréhensibles comme ceux d’un Ronsard ou d’un Verlaine, nous ne les lisons en tant que poèmes que si nous percevons leur beauté innommable, indéfinissable, insaisissable, et que nous nous en réjouissons plutôt que de chercher à en jouir.

C’est ainsi également que nous devrions aborder les personnes, même les plus familières, notre compagnon notre compagne, nos enfants, nos parents. Au-delà de la compréhension nécessaire à la vie quotidienne, nous devrions les regarder comme des mystères.

Cela fait partie de l’éducation évangélique, où nos enfants ne sont pas à nous, ne nous appartiennent pas. (Parler de « droit à l’enfant » n’a pas de sens pour l’humain dernier, évangélique). Il nous faut évidemment parler et agir avec nos enfants comme avec des humains premiers, des êtres de besoin régis par la philia et le neïkos qu’il faut savoir récompenser et punir, manipuler par la menace et la promesse. Mais il faut aussi les regarder comme des mystères insaisissables et les amener à reconnaître les autres, à commencer par leurs parents, eux aussi comme des mystères à aborder dans l’Amour qui respecte et chérit. N’est-ce pas ce que vivait Yeshoua lorsqu’il appelait sa mère, « femme » (Jean 2, 4, 19, 26)?

 

qui a choisi au ventre de ta mère

que tu sois femme ou homme

si ce n’est l’âme obscure de la terre

qui des unes des autres sait la somme

en équilibre utile

 

tu en diras ce qu’elle avec l’histoire

a pu te préparer

pour que tu saches faire et voir

ce qu’en secret tu sauras admirer

dans l’équilibre utile

 

sauras-tu enfin prendre ton essor

au-delà de ces portes

où enfermées contentes de leur sort

les bêtes bien nourries jamais ne sortent

de l’équilibre utile

 

peut-être aigle ou colombe    serpent ou taupe

ensemble    ou tour à tour

te feront signe et qu’un beau jour à l’aube

tu choisiras la voie du bel amour

sans équilibre utile

 

le monde qui bientôt va t’accueillir

en forêts de symboles

s’étonnera en toi de découvrir

peut-être déroulée la banderole

tout inutile et libre

 

13 mai 2014

Selon le linguiste Émile Benveniste (il est toujours utile de se réclamer d’une autorité), « la grammaire détermine la pensée ». Un peu de logique suffirait à nous en persuader. On peut douter cependant que la grammaire, le langage, détermine entièrement la pensée, car nous serions alors condamnés à l’immobilisme intellectuel. On dira que le langage détermine notre pensée justement dans la mesure où nous pensons avec des mots, avec le verbe être en particulier dans le sens qu’il a dans les langues indo-européennes. Penser avec des mots c’est penser avec des concepts abstraits de la réalité. Une philosophie qui s’enferme dans les concepts alors même qu’elle se donne pour tâche d’en créer ne peut que fabriquer des constructions avec des matériaux empruntés aux philosophies qui l’ont précédée. On le voit bien lorsqu’on parcourt l’histoire de la philosophie européenne. Entre autres exemples, si différents qu’ils soient, Marx et Kierkegaard sont impensables sans Hegel, lui-même impensable sans Kant, lui-même redevable à Descartes, etc.

On ne peut sortir du concept, du « discours » au sens de Montaigne, que par l’intuition, le contact immédiat avec la réalité concrète. On voit pourquoi Bergson a pu parler des Données immédiates de la conscience, et qu’il a pu ainsi découvrir « la durée », « l’élan vital » dans L’Évolution créatrice. Ce faisant il sortait de l’enchaînement des systèmes philosophiques conditionnés par la grammaire et découvrait un aperçu nouveau, inattendu, du réel.

C’est par le contact immédiat avec les réalités concrètes du monde que les prophètes ont pu penser leurs intuitions spirituelles. Logique puisque l’esprit de l’Éternel qu’ils accueillaient est celui qui ne cesse aussi d’agir dans le monde. Yeshoua n’a pu exprimer la vie éternelle surnaturelle qu’en termes naturels cosmiques, en mashal. Ainsi lorsqu’il a dit qu’il fallait manger sa chair et boire son sang pour avoir la vie éternelle, il exprimait une réalité purement spirituelle. Il l’a lui-même expliqué à ses auditeurs abasourdis par son langage littéralement anthropophagique. « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair est inutile. Les mots que je vous dis sont esprit, et vie » (Jean 6, 53, 63).

Cependant la pensée sacerdotale semble incapable de suivre ce langage figuré du mashal. Il lui faut s’imposer à ses fidèles par des réalités matérielles telles que l’eucharistie catholique en recourant à la puissance des mots qui lui font croire qu’ils sont capables de métamorphoser les choses (le pain et le vin en corps et sang du Christ).

 

dans l’innocence de l’aube nouvelle

tu avais franchi le portail ouvert

 

tu t’es enfui en voyant l’éternel

adversaire en ton paradis vert

surgir inattendu dans ta lumière

 

il t’imagine dans le blé ami

de tes gambades et de tes festins

 

toi l’imagines-tu en ennemi

gardien armé de ce petit jardin

de délices où tu vois un paradis

 

dans la nuit où tu rêves et le jour où tu songes

aperçois-tu la porte ouverte sur le monde

où le loup et l’agneau le chasseur et le lièvre

réconciliés enfin et guéris de leurs fièvres

retrouvent l’innocence originelle

 

14 mai 2014

Sur notre long chemin d’humains premiers, il nous est bon tous les jours de ressentir l’élan des contraires cosmiques de la philia et du neïkos, sans lesquels, dit Blake, il n’est pas de progression. Il nous faut donc ressentir du plaisir et de la douleur, de l’intelligence et de l’inintelligence des choses, de la domination et de la servitude. L’excès de l’un ou l’autre contraire paralyse notre marche. L’excès de plaisir, de complaisance épicurienne envers « le désir de la chair », et l’excès de souffrance, de complaisance stoïcienne contre ce désir, mènent au ramollissement ou à l’endurcissement de la chair. L’excès de savoir dans « le désir des yeux » mène à l’illusion de comprendre les autres (et de le vouloir), et l’excès d’ignorance enferme dans la bêtise manipulable. L’excès dominateur de « l’orgueil de la vie » fait de nous de petits tyrans, voire de grands si les circonstances nous y induisent, et l’excès de soumission nous rend esclaves des autres. (Ne dit-on pas que dans un couple l’une et l’autre ne doivent être ni hérisson ni paillasson ?)

La petite phrase qui décrit « le monde » dans la première épitre de Jean a suscité bien des réflexions et des commentaires, sans doute en raison du caractère sacré qu’on lui attribue si l’on est croyant mais aussi en raison de son obscurité. Augustin a parlé de libido sentiendi, de libido sciendi et de libido dominandi. Pascal a adopté cette interprétation en y voyant l’explication de trois écoles philosophiques : « Les trois concupiscences ont fait trois sectes, et les philosophes n’ont fait autre chose que de suivre une des trois concupiscences » (Pensées, éd. Sellier, fragment 178). Sellier explique que Pascal voit dans l’épicurisme la sensualité, dans le cartésianisme la curiosité, dans le stoïcisme l’orgueil (p. 131, note 3). A chacun/e de se faire son opinion en osant penser.

Mais Pascal reconnaît que l’on a « tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’ordre social), de morale et de justice », tout en maintenant que « le fond, ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum (l’humain premier animal/psychique de Paul) n’est que couvert, il n’est pas ôté » (fragment 244). L’homo viator que nous sommes est donc invité à marcher vers l’humain dernier (l’humain spirituel/pneumatique de I Corinthiens 15, 45s) en utilisant les « règles admirables tirées de la concupiscence » et en progressant selon l’équilibre des contraires, mais surtout en accueillant la grâce, en vivant selon l’esprit d’Aimer. « Par la grâce l’homme est rendu comme semblable à Dieu et participant de sa divinité, et sans la grâce il est censé semblable aux bêtes brutes » (fragment 164, p. 119).

 

Madame Taubira, ministre de la justice, invitée à démissionner pour n’avoir pas chanté la Marseillaise ! En ses excès, la malveillance des politiques à l’égard de leurs adversaires peut confiner à la bêtise, et les faire se déconsidérer.

 

la vigne de mai se lance à l’assaut

du treillis en attente de ses attaches

lentement à leur rythme ses lassos

se hissent au mur auteur de leur tâche

 

sève promise à te changer en sang

pour réjouir le cœur de tes amants

tu te donnes à mesure de l’accueil

que reçoit ton offrande sur le seuil

dans l’élan que la terre maternelle

en son âme reçoit de l’éternelle

 

ici maintenant la fraîche verdure

en innocence déploie son projet

sans même penser à la vie future

pour l’acceptation ou pour le rejet

 

toute à sa tâche la vigne de mai

rien ne cherche à faire que ce qui plaît

 

15 mai 2014

Avons-nous besoin de chefs, de leaders, de héros à suivre et imiter ? Le monde animal dont nous sommes issus le suggère, avec ses dominants ou dominantes dans les groupes, les meutes, les hardes, les troupeaux. L’humain premier a hérité de cette organisation psychosociologique.

Dans le monde politique cela peut donner le meilleur, le pire et tout l’entre-deux. Il y a eu des rois plus ou moins bons ou plus ou moins mauvais. Le XX° siècle a laissé le souvenir des pires : Mussolini, Hitler, Staline.

Dans le monde intellectuel, il existe de grands professeur/es  et/ou  conférencier/es que l’on va écouter avec un respect qui frise parfois l’adoration. Il existe une connivence entre le maître et « ses » étudiants. Ils ont besoin l’un de l’autre. Le maître gonfle son ego du nombre de ses disciples adorateurs et les disciples jouissent de l’adoration qu’ils vouent au maître.

Le monde du spectacle a ses people et ses fans, qui donnent eux-mêmes parfois le spectacle de leur hystérie. Celui des sectes pousse la sujétion des membres au gourou jusqu’à l’esclavage de la possession, de l’exploitation et de la domination. Celui des religions ne connaît pas cet excès, mais il n’est pas exempt du phénomène.

Que serait un pape sans les foules qui se pressent pour écouter sa parole, recevoir sa bénédiction ou simplement le voir en chair et en os ? Ambiguïté religieuse : Est-ce le sacré ou est-ce la vérité qui attire les fidèles ? Le sacré est-il au service de la vérité ou la vérité au service du sacré ? On disait de Yeshoua qu’il « séduisait les foules » et que « jamais homme n’avait parlé comme cet homme », au point que ceux qu’on avait envoyés l’arrêter s’en étaient montrés incapables tant il les avait fascinés (Jean 7, 12, 46). Marie de Magdala était passionnément attachée à son Rabbouni (Jean 20, 11-18)…

Yeshoua savait qu’il lui fallait attirer les foules, il savait aussi qu’il lui fallait finalement les détacher de sa personne pour laisser toute la place à l’Esprit de l’Éternel : « Il vous est bon que je m’en aille, sinon le Paraclet (le réconfort, la force et le conseil de l’Esprit) ne viendra pas à vous » (Jean 16, 7). Mais l’Église n’a pas accepté ce détachement et cet effacement de l’ami serviteur. Elle a fait de lui le Christ Seigneur. Elle a fait du Royaume des cieux un christocentrisme, se privant ainsi de l’universalité humaine, car on ne peut rassembler toute l’humanité autour d’un individu unique dans le temps et l’espace.

Peut-être était-ce inévitable. Peut-être est-ce même admirable au sens où Pascal jugeait admirable ce que l’humanité était capable de faire avec la concupiscence (Pensées, éd. Sellier, fragment 244). Notre frère François peut-il faire autrement que se prêter à ce jeu ? Il le fait en invitant ses fans et ses groupies à se tourner vers l’Évangile où ils elles peuvent découvrir la Vérité du Royaume des cieux.

 

La musique toujours   la prend comme une muse

s’inspirant dans l’instant   de la grâce précise

qui se donne en passant   en sa force profuse

avant d’aller plus loin   porter l’air de sa brise

 

La sonate connue   n’est jamais tout à fait

la même entre les doigts   et les replis du cœur

Une oreille attentive   en connaît les effets

et la cause elle-même   en l’esprit créateur

 

Avec toute ton âme   alors écoute-la

que ta chair en passant   sache se réjouir

de la beauté fugace   venue d’un au-delà

où dans sa mélodie   elle ne peut finir

 

16 mai 2014

Si nous pensons que l’Éternel est Amour, ce n’est pas parce que nous croyons Yeshoua sur parole, mais parce que nous partageons son intuition. Parce qu’il est ontologique et ontologiquement libre, l’Amour Être de l’être ne peut faire l’objet d’une croyance. On ne peut imposer la croyance en l’Amour par la force, convertir à l’Amour par contrainte, pas même par raisonnement et discours manipulateur. On ne peut que le proposer à l’intuition des autres en les Aimant.

Si Pierre a suivi Yeshoua, c’est parce que Yeshoua avait « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68), c’est-à-dire que lui, Pierre, avait le sentiment, l’intuition, que Yeshoua disait la Vérité éternelle. Il ne l’a pas fait par attachement à un maître charismatique fascinant, en tout cas pas seulement ni principalement.

Lorsqu’on adopte la formule « Seul l’Amour est digne de foi », on ne fait pas de la foi une croyance, mais une évidence du cœur. (Du cœur au sens pascalien de l’évidence sans raison : « C’est par le cœur que nous connaissons les premiers principes… Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace… ». (Pensées, éd. Sellier, fragments 142, 680).

L’intuition du cœur qui connaît l’Être de l’être comme Amour vient à celles et ceux qui Aiment, et l’on pourrait parler de cercle vicieux (il faut Aimer pour connaître Aimer). Mais nous sommes des êtres en devenir, en élan de par la durée, et notre cercle se mue en spirale. Dostoïevski a bien vu que pour connaître « l’existence de Dieu », il faut aimer. Mais il a dit aussi qu’il s’agissait d’une connaissance progressive : « A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu » (Les Frères Karamazov; p. 100).

L’aventure de la foi en l’Amour se mène dans la conscience personnelle, non par l’action convaincante des autres sur nous. C’est chaque conscience individuelle qui accueille ou non l’Esprit d’Aimer. Il ne s’agit donc pas de suivre Yeshoua comme un chef ou comme un maître.

(C’est aussi pourquoi celui qui écrit une Spiritualité de l’altérité la trahirait s’il acceptait d’être pris pour maître, s’il abandonnait l’anonymat à une époque où les médias le permettent plus que jamais.)

 

L’image de Bergson que Péguy a saisie en assistant à ses conférences est celle d’une conscience qui s’effaçait devant les idées qu’elle proposait, et qu’elle proposait sans jamais chercher à les imposer, sans chercher à convaincre.

 

tu as jeté un coup d’œil à la montre

demi-menotte au poignet qu’elle tient

dont l’habitude à y penser démontre

que la mesure fait partie du tien

 

mais avant de dormir tu la déposes

lâchant la servitude volontaire

de la nécessité pour que tu te reposes

libre enfin de penser et de te taire

 

et tu penses de tout ce qui se compte

qu’il ne vaut pas la peine d’un regret

et que plus que tout ce qui compte

c’est dans la nuit obscure l’ultime secret

 

17 mai 2014

Cœur et Raison. Une pensée purement intuitive risque de perdre la distanciation des choses nécessaire pour les maîtriser, les comprendre et dominer. Sans doute est-ce la survalorisation de la pensée intuitive qui a empêché l’Africain de maîtriser la matière au même degré que l’Occidental. En revanche la survalorisation de la pensée analytique a empêché l’Occidental de communier à la matière au même degré que l’Africain.

On peut lier le déséquilibre occidental en faveur de l’analyse aux dépens de l’intuition à son imaginaire majoritairement diurne ouranien et le déséquilibre africain en faveur de l’intuition aux dépens de l’analyse à son imaginaire majoritairement nocturne chthonien. Si cette hypothèse est valide, il nous faut encourager l’Africain à  développer ses capacités analytiques et l’Occidental à développer ses capacités intuitives, mais aussi à rétablir chacun l’équilibre des imaginaires qui permettent ces développements.

On peut regretter que le Vocabulaire européen des philosophies sous la direction de Barbara Cassin ne fasse que le minimum pour son entrée « Intuition », une seule page non signée alors que, à titre d’exemple, l’entrée « Intention » qui la précède en comporte onze et demie et est signée par Alain de Libera, professeur au Collège de France. On peut trouver plus regrettable encore que le nom de Henri Bergson n’apparaisse pas une seule fois dans cet ouvrage de plus de quinze cent pages. Quelle que soit la cause de cette omission, elle signe un ostracisme de la part de la pensée philosophique française qui ne peut manquer de lui être dommageable. On peut cependant se réjouir que cet ostracisme universitaire n’est pas général puisque la totalité des œuvres de Bergson est à nouveau disponible en douze tomes depuis 2012.

La lecture de Bergson peut nous permettre de prendre conscience de notre déficit d’intuition, mais aussi de l’hostilité d’une grande partie du monde intellectuel occidental au développement de la pensée intuitive. (Cette hostilité ne date pas d’hier. Assistant à une conférence de Bergson au début du XX° siècle, Charles Péguy y notait la présence de toutes sortes de gens, de tous âges et de toutes conditions sociales, et l’absence absolue des universitaires). Il faut saisir que cette hostilité a nécessairement des conséquences éthiques. Elle est le signe d’une appartenance à une culture ouranienne qui a perdu le sens de la terre et donc la sensibilité écologique, et qui est également liée à la domination patriarcale.

Une civilisation est un tout. Le combat pour l’égalité des sexes, c’est-à-dire pour la libération des femmes de leur condition d’infériorité, peut être renforcé par la redécouverte et la remise en œuvre de l’intuition (dont on a dit parfois qu’elle était une qualité féminine) dans l’approche des problèmes concrets de notre société et dans la recherche philosophique et scientifique.

L’égalité des sexes ne réside pas dans l’indifférenciation sexuelle mais dans la relation ontologique des personnes. Pas plus que les cultures reconnues dans leur égalité ne doivent s’homogénéiser et perdre leur identité, les personnes, au premier chef en leur féminité ou leur masculinité, ne doivent perdre leurs qualités respectives.

 

un coquelicot solitaire

écoute chanter un grillon

tout ébahi dans son sillon

de s’entendre dire la terre

 

sait-il que cette oreille rouge

vibre d’entendre son message

au point que presque le visage

en son aura doucement bouge

 

ainsi se propage l’échange

de proche en proche à la famille

étendue jusqu’à ce que brille

ici et là l’aile d’un ange

 

ainsi parfumé de silence

l’air où se baigne la campagne

en sa mélodie bientôt gagne

l’horizon perdu dans l’immense

 

l’oreille et le chant qui animent

ici l’air et la chair se donnent

qu’à la fin l’échange unanime

à l’éternelle s’abandonne

 

18 mai 2014

La Promesse de l’autre (Jean-Louis Sanchez). La liberté et l’égalité au service de la fraternité. L’altérité positive présentée comme une nécessité sociale et politique, voire comme un avertissement solennel du genre « si vous ne vous convertissez pas , vous périrez tous » (Luc 13, 5). Mais le titre du livre présente cette mise en garde sous un angle positif : Convertissez-vous aux autres (tournez-vous vers les autres), prenez en charge ceux et celles qui autour de vous ont besoin d’aide (les affamés, les démunis, le prisonniers, les étrangers… de Matthieu 25, 35ss), et vous aurez une société où il fera bon vivre, où la liberté et l’égalité seront au service de la fraternité.

Il n’y manque que la cause ontologique. Il ne suffit pas de se dire que le bon sens ou la sagesse donnent de comprendre que l’humanité ne peut trouver le bonheur que dans l’altérité positive. Il est bon de découvrir que ce bon sens et cette sagesse ont leur cause première dans l’Être de l’être.

Pour dire les choses inversement, découvrir que l’altérité positive des sociétés humaines et des personnes qui les composent est le secret de leur bonheur corrobore l’intuition que l’Être de l’être est lui-même altérité positive, Amour de l’autre comme autre. « Aux fruits on reconnaît l’arbre » (Matthieu 7, 16s).

 

Pascal refusant comme Yeshoua d’être un maître à penser : « Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j’en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de personne… Il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu et à le chercher », à Aimer (Pensées, éd. Sellier, fragment 15). « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père des cieux », qui Aiment en prenant soin des autres (Matthieu 7, 21).

 

sève qui patiemment t’élèves

c’est ta promesse

sans cesse

des roses de la rose que l’on espère voir éclore au sommet de nos rêves

 

 

19 mai 2014

Einfühlung, empathy, empathie. Lorsqu’on a constaté l’absence de Bergson dans le Vocabulaire européen des philosophies et la portion congrue à laquelle l’intuition y est réduite, on ne s’étonne pas en y constatant aussi l’absence d’entrée et même d’allusion pour l’einfühlung.

Le terme allemand a pourtant gagné peu à peu la critique littéraire de langue anglaise, avant d’apparaître plus tardivement dans le lexique français. Les traductions anglaise et française, qui associent le latin en/in (dedans) et le grec pathein (ressentir) sont fidèles à l’étymologie allemande dont le verbe fühl signifie toucher, sentir, ressentir… Ce mot est sans doute expressif d’une culture plus proche du ressentir que la culture française, même si l’empathie n’était pas inconnue en France bien avant que le mot qui la désigne n’y apparaisse. Celles et ceux qui ont lu les Lettres de madame de Sévigné connaissent son « j’ai mal à votre poitrine », où elle montre qu’elle empathise avec sa fille souffrante.

A l’heure où l’on essaie, bien tardivement, d’éveiller les consciences françaises au sentiment européen (à l’empathie européenne ?), il peut servir d’évoquer la figure héroïque d’une juive allemande passant de l’athéisme au catholicisme jusqu’à entrer au Carmel après une carrière universitaire prometteuse. Edith Stein (1891-1942) morte à Auschwitz a en effet été déclarée par Jean-Paul II patronne de l’Europe aux côtés de Brigitte de Suède et de Catherine de Sienne. Avis à celles et ceux qui ressentent le besoin de héros et d’héroïnes !

Et ce n’est pas tout. Elle avait soutenue en 1916 une thèse de doctorat intitulée Zum Problem der Einfühlung, Sur le problème de l’empathie, empathie qu’elle décrivait comme « une expérience de l’état de conscience d’autrui en général… l’expérience qu’un moi en général a d’un autre moi semblable à lui » et qu’elle jugeait constitutif de la personne humaine. Cette thèse n’est accessible en français que depuis 2012.

« Il y a empathie si premièrement quelqu’un est dans un état affectif ; si deuxièmement cet état est isomorphe (de même forme, de même type) avec l’état affectif d’une autre personne ; si troisièmement cet état est obtenu par l’observation ou l’imagination de l’état affectif  d’une autre personne ; si quatrièmement on sait que l’autre personne est la source de son propre état affectif  » (De Vignemont Frédérique et Singer Tania « the empathic brain : how, when and why ?  » Trends in Cognitive Sciences , 10 (10/2006, p. 435) Sur l’Internet : Fr. Christof Betschart,  Le Problème de l’empathie selon Edith Stein.

L’empathie est une connaissance hors langage, non conceptuelle. Pour employer des mots bergsoniens, elle ne relève pas de l’intelligence mais de l’intuition. Si nous avons un désir d’Europe, nous pouvons certes le concrétiser en apprenant au moins une langue européenne sinon plusieurs. Mais l’empathie peut en sus nous permettre de rencontrer et connaître intimement, immédiatement (sans la médiation du langage) des gens dont nous ne partageons pas la langue (y compris bien sûr des Non-Européens). Voilà qui évoque le « miracle » de la Pentecôte : « Chacun les entendait parler dans sa propre langue… » (Actes 2, 5-11)

 

dans le monstre de fer qui prolonge ses mains

le conducteur vibrant des pelles mécaniques

se donne de grandir  et de sentir que nain

mais grimpé sur le chef des géants métalliques

il commande à  la terre

 

son âme communiant à l’âme du métal

sent grandir en son sexe une force virile

qui sortant de l’abîme au relais de l’étoile

le traverse donnant l’illusion puérile

qu’il commande à la terre

 

a-t-il donc oublié que le fer est l’enfant

de la terre du feu et de leurs mains habiles

nés comme lui du même originellement

et qu’en la mutilant lui-même se mutile

commandant à la terre

 

le soc du paysan pour y semer la graine

lui donne de frémir de la joie qui féconde

dans l’élan de la vie qui avec lui entraîne

en un même destin tous les peuples du monde

communiant à la terre

 

20 mai 2014

Les maîtres de la Parole, du Verbe, du Logos, les champions de l’intelligence au sens que lui donne Bergson, cherchent à nier l’intuition définie par le même Bergson comme « la sympathie (l’empathie) par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (La Pensée et le mouvant). « Inexprimable » et donc échappant à la Parole, du moins à la parole rationnelle, scientifique (non à la parole poétique, à l’image, au mashal).

Lorsqu’ils acceptent l’idée d’empathie, les maîtres de la Parole rationaliste l’interprètent, logiquement, comme une projection de soi en l’autre, ou, plus scientifiquement, selon la découverte des neurones miroirs qui initient en nous l’action et l’émotion de ce dont nous sommes témoins.

Pour celles et ceux qui reconnaissent la dimension psychique de toute chair et de toute matière, ce n’est là qu’un aspect du phénomène. Il y a dans l’empathie pleine une communication émotionnelle télépathique de l’objet au sujet. Il faut sans doute admettre que le comment de l’empathie demeure obscur. Il est même essentiel qu’il demeure en partie incompris puisqu’il échappe à « l’intelligence ». Mais celles et ceux qui l’ont découverte dans leur vie s’efforcent d’en développer la capacité, car celle-ci permet de deviner les autres. On entrevoit d’ailleurs aussitôt son ambiguïté : elle peut être utilisée pour posséder, comprendre et dominer les autres, ou au contraire pour les servir.

 

« Au commencement était la Parole ». Ainsi dit l’ouverture de l’évangile de Jean. Est-elle du « disciple que Yeshoua aimait » ? Elle porte la marque de la culture patriarcale judaïque où Yeshoua est apparu mais qu’il a contestée. Ce n’est qu’une reprise de l’ouverture du livre de la Genèse qui fait voir la création comme l’œuvre de la parole du Tout-puissant. Il semble essentiel aux religions dites révélées, et donc fondées sur une parole (prétendument) divine de croire à la puissance de la Parole, de sacraliser des Écritures censées être la parole d’un dieu.

L’intuition du « dieu » Amour que propose l’Évangile dissout la sacralité de toutes choses, y compris celle de la Parole sacrée. Dès lors l’affirmation, « la Parole était Dieu » (Jean 1, 1) devient inacceptable. Et d’autant plus qu’elle est le fondement du fondamentalisme littéraliste et la justification de ses excès intolérants et violents. Le christianisme l’a montré pendant des siècles, l’islam le montre aujourd’hui encore.

Les paroles de Yeshoua n’ont aucune valeur sacrée, elles font sens comme témoignage de l’esprit : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit, et vie « (Jean 6, 63). « La lettre tue, c’est l’esprit qui donne la vie » (II Corinthiens 3, 6).

 

à quoi donc là-haut jouent-elles

en tweetant les hirondelles

 

est-ce un trop-plein de bonheur

qui leur fait oublier l’heure

 

leurs ailes qui réjouissent

l’air  que leurs danses bénissent

d’arabesques fantastiques

le célèbrent élastique

 

elles ne sont que par lui

elles sont aussi pour lui

en révélant sa présence

où leur mouvement fait sens

 

ainsi apparaît le vide

par tout ce qui y réside

 

et les hirondelles tweetent

des messages qui l’intuitent

 

21 mai 2014

« Au commencement était le Vide », c’est ainsi que Wole Soyinka réplique au prologue de l’évangile de Jean. Il trouve la Parole, le Verbe, incapable de rendre compte de la totalité de l’Être, alors que le Vide contient l’ensemble des possibles.

Il y a autre chose sans doute. Le Verbe, le Logos, est mâle. Il ordonne, commande, domine. Dans le livre de la Genèse, il manifeste la puissance créatrice du Tout-puissant : « L’Éternel dit : que la lumière soit, et la lumière fut… ». Cette vision des choses va bien avec la culture patriarcale qui l’imagine. Le Vide au contraire fait plutôt penser au Ventre maternel, à la matrice des êtres qui ne cesse d’en engendrer de nouveaux. Son image est cohérente avec une vision matriarcale du monde liée à un imaginaire chthonien nocturne, celui que l’on reconnaît généralement à l’Afrique.

La vision de Soyinka va cependant plus loin que cet aspect matriarcal, car elle est totaliste, holiste, elle équilibre les deux imaginaires (chthonien nocturne et ouranien diurne) et donc les deux pôles humains de la masculinité et de la féminité. Le dieu Ogun, qu’il dit être « la métaphore de son existence », a tous les attributs du mâle, mais il est tout de même duel comme le fer qui le symbolise : le fer est l’arme qui tue, le couteau qui sépare ; il est aussi l’outil du sculpteur sur bois et de l’écrivain qui manie la plume d’acier, tous deux créateurs. Et le dieu Ogun n’est pas seul. La pluralité des divinités, masculines, féminines ou androgynes aux caractères variés rend compte de la pluralité indéfinie des êtres et de l’infinie possibilité du Vide géniteur.

On comprend que Soyinka conteste l’idée que le monothéisme serait supérieur au polythéisme. La pluralité des divinités incite à la tolérance et l’unicité à l’intolérance. C’est là un critère de vérité si l’on admet que la tolérance est le chemin de la reconnaissance des autres dans une fraternité universelle. L’Être de l’être comme Amour est par ailleurs au-delà des imaginaux que sont les dieux, pluriels ou uniques médiateurs de la Déité inaccessible à l’intelligence humaine.

Qui chantait naguère

« Qui que tu sois mon frère

Et quel que soit le dieu que tu vénères

Ou quelle que soit ta foi

Pax hominibus, Pax hominibus… » ?

John William en 1966.

 

au crépuscule un grillon distille

ses gouttes de parfum subtil

 

dans l’ombre qui gagne notre horizon

sa forme sombre investit le gazon

 

le pas qui s’approche interrompt l’élan

des timides fragrances brisées sur le champ

des odeurs violentes en leur désir

de la posséder au sein de leur empire

 

le pas qui se retient dans la distance

de l’amour se parfume aux notes de l’immense

 

22 mai 2014

Un totalisme cosmique animé par l’Amour se soucie de tous les êtres. Hiérarchiquement peut-être : les humains d’abord, et puis les vivants, et puis les choses. Et parmi les humains ceux qui nous sont liés par la famille et par la société que nous côtoyons.

Ceci est vrai pour l’action immédiate : nous sommes plus immédiatement responsables de nos enfants que de ceux du bout du monde. Et cependant nous ne pouvons oublier personne. Avec les possibilités offertes par les communications au XXI° siècle, nous pouvons, à la mesure de nos moyens, financiers et autres, aider les enfants et les parents où qu’ils soient sur notre planète. Et certaines certains d’entre nous peuvent se sentir appelées à donner quelques années ou même leur vie entière à servir les autres « sans frontières ».

Les vivants dont nous sommes d’abord responsables sont ceux qui nous entourent : animaux de compagnie, d’élevage ou sauvages, plantes, arbres… à protéger et promouvoir.

Les choses aussi appellent notre sollicitude : protection et promotion des terres, des eaux, de l’air… dans notre région, notre pays, notre continent, notre planète.

La bienveillance et la bienfaisance sont de soi illimitées. Tel est le souci et la tâche de l’Amour, qui ne peut être qu’universel. Quelles que soient leurs opinions politiques, il existe nécessairement un souci et une tâche écologique pour celles et ceux qui se réclament d’une spiritualité de l’altérité.

 

il faut bien cette route près de ta maison

où passent sans arrêt des inconnus qui courent

allant tu ne sais où vers le bel horizon

peut-être de l’argent peut-être de l’amour

 

n’as-tu pas toi aussi plus de mille raisons

d’aller chercher là-bas plus loin que les faubourgs

ce qui te manque ici et en chaque saison

pour répondre aux appels de tout ce qui t’entoure

 

entre ici et là-bas à travers tout l’espace

de ce qui vit se meut et se partage l’être

il faut bien que tu voies ce qui le fait paraître

 

en découvrir le cœur en connaître la face

le souci et l’espoir peut-être recevoir

et donner sans compter ce qui est sans avoir

 

23 mai 2014

C’est par le langage, le logos, la pensée réflexive, l’intelligence au sens où l’entend Bergson, que l’humanité première possède, comprend, domine le monde. C’est lui qui rend possible l’activité scientifique, ses découvertes et leurs applications techniques, mais aussi l’activité philosophique dans son travail sur les concepts afin de comprendre le réel. On voit qu’il est, pour une large part, au service du « monde », qu’il est l’instrument de la libido sentiendi, sciendi et dominandi (I Jean 2, 16). Comme l’a dit cependant Pascal de la concupiscence qui lui est liée, le langage permet une pensée et une action qui réalisent des choses « admirables » et qui font « la grandeur de l’homme » (Pensées, éd. Sellier, fragments 244, 150).

Mais, comme la concupiscence, le langage va à l’encontre de « la charité », de l’Amour, lorsqu’il sert à posséder, comprendre et dominer les personnes, les vivants et les choses. Il lui faut donc, en l’humanité dernière, passer le relais à une connaissance empathique intuitive des  autres afin de les connaître et de les servir.

Le langage qui permet de connaître et de servir (plutôt que de comprendre et posséder-dominer) est le langage de l’image et non celui du concept. On peut conjecturer que la pensée-langage de l’Amour est image. Cela expliquerait pourquoi les prophètes, et Yeshoua en particulier, pensent et parlent en mashal pour témoigner de leurs intuitions spirituelles. Encore une fois, lorsque Yeshoua nous dit de manger sa chair, ce n’est pas de son corps matériel qu’il parle, ce n’est même pas de sa parole, mais de ce que, en image, en mashal, elle donne de connaître : l’esprit, la vie (Jean 6, 63).

 

les roseaux qui murmurent à la ronde

des mots montés du fond des ondes

mêlées aux souffles inspirés

ont une histoire à raconter

 

il doit suffire un peu de s’arrêter

les regarder se balancer

sveltes souples en accord

avec l’oreille avec le corps

naître et être au monde du marais

en gésine de tout ce qui paraît

à la surface où toute chose

invite la pensée qui ose

 

au bord des eaux il ne subsiste alors

qu’une ombre revenue au vide

de cette nature où Ovide

voyait le séjour des vivants et des morts

 

mais le marais ici et là demeure

où les roseaux en leur histoire

murmurent à qui sait les voir

l’élan de vie qui jamais ne se meurt

 

24 mai 2014

Comme le temps pour Jankélévitch ou pour Augustin (« Si personne ne me le demande, je le sais ; mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne sais »), ou comme la vie pour Claude Bernard, la liberté est incompréhensible. Ce n’est pas un problème, c’est un mystère. On peut la connaître, on ne peut l’expliquer. Elle échappe aux raisonnements, que ceux-ci cherchent à l’établir comme chez Sartre ou à la nier comme chez Spinoza.

Sans doute est-ce parce que la liberté est singulière et concrète, et que la compréhension (par l’intelligence au sens où l’entendait Bergson) est générale et abstraite. La science comprend, avec les concepts qu’elle élabore et manipule, en utilisant le langage du raisonnement. L’art, la poésie en particulier, connaît avec des images (visuelles ou sonores surtout) qu’il emploie ou crée afin d’exprimer des singularités inconceptualisables.

On peut penser que si Sartre a été un philosophe de la liberté, c’est parce qu’il était d’abord un écrivain, un artiste.

La Liberté que donne la Vérité dont parle Yeshoua est la liberté première, ontologique, celle de la personne. Ce n’est pas une liberté collective, celle qui vient de l’appartenance à un peuple comme le croyaient ceux qui se disaient libres parce qu’ils étaient (ou croyaient être) les enfants d’Abraham (Jean 8, 32-36). La Vérité dont Yeshoua a été le témoin en la vivant est celle de l’Amour, de « Dieu » (I Jean 4, 8), de l’Être de l’être. C’est cette Vérité ontologique qui donne la Liberté ontologique.

Qui Aime est Libre. « Aime et, ce que tu veux, fais-le ». Cela ne signifie nullement « fais n’importe quoi ». Si tu Aimes, tu ne voudras faire que ce que l’Amour t’appelle à faire. Tout comme l’Éternel, qui ne fait pas n’importe quoi, mais qui fait tout ce qui est Amour. S’il Aime nécessairement, il est Libre nécessairement.

La liberté ontologique est singulière, personnelle. C’est cela, encore une fois, qui la rend incompréhensible et connaissable.

 

c’est une sonate inconnue

saisie dans la rue au passage

où tu t’arrêtes retenue

comme devant un beau visage

 

elle s’échappe à la fenêtre

pour se découvrir à ces gens

qui cherchent à la reconnaître

parmi leurs souvenirs changeants

 

elle te dit toi qui t’étonnes

que tout dans la rue ne s’arrête

pour respirer l’air qui fredonne

ce qui nulle part ne s’achète

mais d’âme à âme se propose

que l’oreille ne peut entendre

ce que le cœur alourdi n’ose

danser sans vouloir le comprendre

 

la sonate en toi devenue

l’âme même de son message

son contenant son contenu

en tout instant te fait son page

 

25 mai 2014

Si l’Être de l’être est Amour, il ne peut vouloir pour son autre que le meilleur des mondes possible. Si cela vous laisse sceptique, c’est que vous n’admettez pas vraiment que « Dieu est Amour », sans doute parce que la puissance plus ou moins arbitraire demeure dans votre esprit plus ou moins inhérente à l’idée de Dieu, ou peut-être parce que vous pensez que l’Amour n’est pas l’essence de l’Éternel mais une qualité de Dieu, à côté de sa « justice » et de son bon vouloir, que l’Éternel pourrait donc en certaines choses ne pas Aimer. Vous répétez peut-être que « seul l’Amour est digne de foi », mais vous ne le pensez pas. A moins que vous vous fassiez une idée inexacte de l’Amour Éternel, qui n’est qu’Agapè (sans le moindre éros)…

Il ne s’agit pas d’arguer que le christianisme ne le dit pas, n’y croit pas (son credo ne parle pas d’amour). Le christianisme, l’Église, quoi qu’elle affirme, n’est pas le Royaume des cieux annoncé par Yeshoua. A preuve qu’elle fait place à l’éros dans l’amour divin. (Il le faut bien pour qu’elle puisse se croire désirée et choisie, élue par l’Éternel et donc appelée à rassembler l’humanité autour de son pouvoir spirituel).

Penser que le cosmos est « le meilleur des mondes possible » ne relève ni de l’expérience ni de l’intelligence rationnelle. Les arguments de Leibniz n’y peuvent rien, les ricanements de Voltaire non plus. Comprenons bien : Il ne s’agit pas du meilleur des mondes tel que nous pouvons le désirer, imaginer, rêver. Il s’agit du meilleur des mondes possible à l’Amour, auquel l’indéterminisme du cosmos et la liberté humaine sont inhérents, où le « mal » est donc possible.

 

« Faire la vérité, mais avec amour » est une belle devise pour un évêque. Mais elle ne correspond pas à l’Évangile puisqu’elle implique que la Vérité se serait pas Amour, que l’amour ne serait qu’un correctif à la dure vérité, ou que l’amour serait au service de la vérité. (Déjà pas mal tout de même puisque cela exclut toute intolérance, tout prosélytisme agressif…)

 

c’est tendue vers là-haut l’extrême

de tes racines tiges feuilles

de tout ce qui en elles l’aime

que tu la reçois et l’accueille

 

car du matin où l’on te sème

de jour de nuit sans fermer l’œil

tu ne ménages pas ta peine

pour que l’amour en toi le veuille

 

à l’aube enfin où les nuances

et les formes de la beauté

t’offrent à entrer dans la danse

 

elle s’élance en la clarté

pour dire que c’est l’inutile

qui importe au regard subtil

 

26 mai 2014

Admettre que le cosmos est « le meilleur des mondes possible » n’est rationnel que si l’on reconnaît d’abord que l’Être de l’être est altérité positive, Amour. Car l’idée de l’Être de l’être comme altérité positive est elle-même rationnelle ainsi qu’il est montré dans « fondements philosophiques d’une altérité positive ». Mais il est patent au vu de l’expérience que cette rationalité, pas plus que celle des « preuves » de l’existence de Dieu, n’ont de prise sur des consciences qui n’aiment pas. On ne reconnaît l’Amour que si  l’on aime, à proportion que l’on reconnaît dans l’Amour le bien suprême. C’est ce que signifie négativement l’évangile de Jean lorsqu’il dit « la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 3, 19). C’est ce que dit positivement Dostoïevski quand il écrit, »à mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu » (Les Frères Karamazov, p. 100).

« Se convaincre » selon Dostoïevski n’est pas affaire de raisonnement, d’intelligence (au sens bergsonien), mais d’intuition. On l’admet facilement lorsqu’on a reconnu la faiblesse du raisonnement, dont les Sophistes ont montré qu’il peut démontrer quasiment n’importe quoi.

La foi en l’Amour, si l’on admet cette expression, n’est pas affaire de conviction, de langage rationnel, mais de « cœur » au sens pascalien. (Soit dit en passant c’est pourquoi « l’argument du pari » ne peut avoir aucun effet sur des consciences qui ne sont pas ouvertes à l’Amour). Les choses se compliquent encore du fait que le Dieu de Pascal n’est pas celui de l’Evangile mais celui de la toute-puissance que ne peut que rejeter un esprit qui accède à sa majorité comme le dit Emmanuel Kant, c’est-à-dire qui ose penser.

Il semble donc tout à fait vain de discuter de l’existence de l’Amour et du meilleur des mondes possible. Il faut et il suffit d’Aimer.

 

La perspective initiale de l’Hindouisme et du Bouddhisme est égocentriste, celle de l’Évangile est altruiste. L’hindou, le bouddhiste cherche au départ de sa démarche, de sa conversion, à échapper à son moi pour rejoindre le soi, et cela part d’un souci du moi. Elle, il découvre cependant que c’est l’autre qui le sauve de son moi, et donc que c’est de l’autre qu’il doit éminemment se soucier. C’est ainsi que les bodhisattvas renoncent à l’état du bouddha afin d’aider les autres êtres à atteindre la bodhi (l’éveil). Ils y renoncent par compassion envers les vivants. Leur démarche aboutit donc à l’altérité. Yeshoua, lui, propose que l’on renonce dès le départ à son moi pour donner aux autres toute sa bienveillance et toute sa bienfaisance. C’est ainsi que l’on participe à la Vie de l’Éternel qui est tout bienveillance et tout bienfaisance et qui y trouve son accomplissement. Les chemins sont différents, le but est identique : Aimer.

 

tu as chanté l’hymne à la joie

comme un défi

unie

à toutes celles à tous ceux qui entretiennent dans leur âme le feu de la foi

 

27 mai 2014

Nous pouvons, chacune chacun, nous poser la question : « Pour quoi suis-je prêt/e à mourir ? ». La réponse, si hésitante qu’elle soit, peut nous éclairer sur nos valeurs, sur celle ou celles qui nous sont plus chères que la vie, à supposer qu’il en existe. Ce n’est pas une question qui nous est familière. Ce sont les événements qui peuvent éventuellement nous acculer à nous la poser. Une guerre par exemple, ou une catastrophe.

Nombre d’entre nous connaissons Antigone, surtout celle de Sophocle : « Même si je dois mourir, je rendrai les honneurs funèbres à mon frère ». Pourquoi ce choix ? La réponse retentit à travers les siècles : « Je ne suis pas fait pour partager ta haine, dit-elle à Créon, mais pour être avec ceux que j’aime », parfois élargie en : « je ne suis pas faite pour la haine mais pour l’amour ». La tragédie d’Antigone a donné à penser aux Grecs antiques. En Europe elle est réapparue avec Rotrou au XVII° siècle et Alfieri au XVIII°, mais surtout avec Hölderlin et ses Remarques sur Oedipe et Antigone au début du XIX°. Au XX° elle a fascinée les philosophes Heidegger, Lacan, Jacqueline de Romilly… les dramaturges Cocteau, Anouilh, Brecht… chacun proposant son interprétation de l’acte héroïque et de ses motifs apparents ou cachés.

Elle continue de nous interpeller. Pour quoi peut-on ou doit-on savoir mourir ? L’amour dont Antigone est censée se réclamer, à moins que ce ne soit de l’obéissance aux dieux, c’est la philia opposée au neïkos de Créon. Est-ce parce qu’elle juge la philia  plus proche de la volonté des dieux que le neïkos ou est-ce parce qu’elle aime son frère plus que tout ? Qu’importe.

Peut-on la comparer à Pierre ? « Je suis prêt à aller en prison et à mourir avec toi », dit-il à Yeshoua. Mais il est aussitôt contredit par l’annonce de son reniement. Même s’il en forme le souhait, il n’a pas encore acquis la force d’âme nécessaire pour mourir pour sa foi. Mais qui d’entre nous peut se sentir assez fort pour préférer la mort à la trahison ou au lâchage ? Si notre foi est en l’Amour, nous pouvons envisager la mort pour l’Amour « avec crainte et tremblement », mais en demandant la force de l’esprit de l’Amour qui « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 12s). Plutôt cependant que de nous soucier en permanence de cette éventualité, il nous faut affronter les obstacles à l’Amour dans l’instant. L’Amour, c’est toujours maintenant.

 

la main qui sans toucher rayonne

sait-elle d’où lui vient ce qu’elle donne

 

du plus loin au plus près l’espace

transporte les puissances de sa race

 

ce que jamais l’œil n’a pu voir

ni l’oreille attentive apercevoir

la chair et le sang de l’intime

se le disent en leur langue sublime

 

accueille donc sans la comprendre

cette main qui donne sans jamais prendre

 

28 mai 2014

Justice. Pas facile de la définir. A preuve la tautologie du Petit Robert : « Juste : qui se comporte, agit conformément à la justice, à l’équité ». « Justice : juste appréciation, reconnaissance et respect des droits et des mérites de chacun ». Bref, ce qui est juste est conforme à la justice et la justice est le caractère de ce qui est juste.

On ne reste pas cependant tout à fait sur sa faim puisque l’on parle de « droits » et de « mérite ». Notre justice est celle de l’humain premier en marche vers l’humain dernier. C’est la justice d’un être qui n’est plus tout entier dans l’état de nature et qui n’est pas encore vraiment dans l’état de surnature. Pour parler comme Pascal, notre justice n’appartient pas à « l’ordre de la charité ». Elle fait partie, dirait-il encore, de ces « règles admirables que l’on a su tirer de la concupiscence » (Pensées, éd. Sellier, fragment 244).

Question de bon sens pour la survie de l’humanité, pour lui éviter « la guerre de tous contre tous » du Léviathan de Hobbes, les cycles de vengeances et de contre-vengeances inévitables dans l’état de pure nature (Lamech : « J’ai tué un homme parce qu’il m’a blessé, un jeune homme parce qu’il m’a fait mal. Si Caïn est vengé sept fois, Lamech est vengé soixante dix-sept fois  » (Genèse 4, 23s). Nos lointains ancêtres ont compris qu’il leur fallait, dans leur intérêt et tout simplement pour éviter le chaos, un contrat social avec des droits et des devoirs. Mais chacun a continué de chercher à défendre ses intérêts propres aux dépens de ceux des autres, et la justice n’a jamais été parfaite. Pascal pouvait bien s’écrier : « Plaisante justice qu’une rivière borne ! » (94). « L’affection (la philia) ou la haine (le neïkos) changent la justice de face » (78). « La force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste » (135).

Les lois ne sont donc pas toujours justes. Cependant pour Pascal, comme pour Montaigne, il faut obéir à la loi, non parce qu’elle est juste mais parce que c’est la loi. Pour eux l’ordre établi est plus important que la justice. Montaigne : « Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité; elles n’en ont point d’autre. Et quiconque obéit à la loi parce qu’elle est juste, ne lui obéit justement par où il doit  » (Essais, livre trois, chapitre XIII, pp. 362 et 458, éd. folio classique). Pascal : « Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois comme il faut obéir aux supérieurs non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue si on peut faire entendre cela et que proprement [c'est] la définition de la justice ». A voir ! La France du XVI° et du XVII° siècles n’est pas encore celle de la démocratie. La Révolution n’a pas encore fait son œuvre. « Le peuple » est désormais invité à penser et à dénoncer les lois et les ordres injustes. (On sait ce qu’obéir au Führer parce qu’il était le Führer a pu avoir comme conséquences).

La justice du Royaume des cieux n’est pas celle des lois. Elle s’inspire de l’Amour, non de l’obéissance. Et elle ne parle ni de droits ni de mérite, mais de don, de don à fonds perdu où celle celui qui donne sait que c’est l’Amour qui donne en elle en lui sans attendre de retour. Car c’est l’Amour qui vit en elle en lui. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ (l’Amour) qui vit en moi » (Galates 2, 20).

 

dans la main de l’enfant le couteau créateur

explore les possibles cachés dans le bois

artisan et artiste il rêve de moteurs

puissants et de statues qui parlent de sa foi

 

une chose enchantée montant des profondeurs

en animant les doigts se découvre une voix

qui prête à s’élancer vers les belles hauteurs

dans l’objet abouti est un hymne à la loi

 

alors que se ranime un très vieux souvenir

des feux et des fumées et des mains et des âmes

dans le repos des soirs où rêve l’avenir

 

la lame dans l’enfant et l’enfant dans la lame

échangent en silence une vieille magie

de la terre en l’élan d’éternelle énergie

 

29 mai 2014

Justice. Une invention indispensable à l’humain premier. Rousseau : « Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct  » ( Du Contrat social , livre premier, chapitre VIII). A chacun son expérience de pensée, son état de nature imaginaire : Livre de la Genèse, Épicure, Hobbes, Locke… Celle de Rousseau est minée par l’oubli du principe de causalité : « L’homme est naturellement bon… La société déprave et pervertit les hommes ». Si la société est faite d’hommes, il faut bien que la dépravation et la perversion viennent d’eux. L’homme dans l’état de nature ne peut pas être totalement bon.

Avant Darwin on ne connaissait pas, ou si mal, l’origine animale des humains, on ne savait pas que l’instinct hérité de l’animal est fondé sur un vouloir vivre qui inclut la philia et le neïkos, l’attirance et la répulsion. Les animaux dits supérieurs tuent pour vivre, et l’instinct sexuel inclut la jalousie violente du mâle dominant, au bénéfice de l’espèce. Si la justice a dû s’établir, cela n’a pu se faire contre l’instinct, mais avec lui.

L’Amour inspirant l’élan cosmique qui produit les vivants dont nous sommes lui laisse sa part d’indétermination et de liberté. Il laisse donc aussi la porte ouverte à la dépravation et à la perversion, mais son inspiration, parce qu’elle est celle de l’Amour, invite à l’Amour, au progrès dans l’Amour.

L’humanité est appelée à progresser de son état premier de nature à son état dernier de grâce, de la justice du royaume de la terre à la justice du royaume des cieux. Mais elle ne peut le faire que librement, c’est-à-dire personnellement. Progrès fatalement lent, mais progrès : qui niera que la Déclaration des Droits de l’Homme ait été un progrès ? Cependant le progrès éthique est presque totalement indépendant du progrès scientifique et technique. Il s’estime en siècles, voire en millénaires pour les sociétés humaines. Pour les personnes cependant, il se joue en quelques années évidemment, entre la naissance et la mort (à moins de croire aux réincarnations hindouistes et bouddhistes). Il se réalise ou non, avec des réussites et des échecs plus ou moins notables.

 

le couteau dans la main aussi rêve de sang

de chasse de massacre où le regard s’enivre

passant du pour au contre et parfois ravissant

à l’âme le pouvoir où l’humain se délivre

 

c’est que l’autre est l’obstacle et contre le puissant

il faut sortir la lame en désir de survivre

que l’on soit le méchant que l’on soit l’innocent

parmi les loups hurlants et les lions rugissants

 

les reflets les éclairs de nos lames dans l’ombre

et la lumière des feux parfumés de fumées

lancent leur mille appels et leurs destins sans nombre

 

l’homme qui se souvient des forges allumées

les voit prendre l’enfant au ventre de la terre

pour en faire le double et l’unique mystère

 

 

30 mai 2014

L’existence de Dieu n’est pas affaire d’intelligence : « Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu’il ne soit pas » (Pensées, éd. Sellier, fragment 656). Les preuves pour et les preuves contre l’existence de Dieu sont ainsi renvoyées dos à dos. Dommage que Pascal ne donne pas la cause de cette incompréhension, alors qu’elle se trouve dans l’Évangile : L’Éternel se connaît, il ne se comprend pas. Parce qu’il est Amour, on ne peut pas le posséder par l’intelligence, le com-prendre. On peut le connaître. En Aimant : « Qui aime connaît Dieu » (I Jean 4, 7).

 

« Ils sont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point ». La Beauté est là tous les jours partout et ils restent insensibles à sa présence exultante. Est-ce parce qu’elle ne se laisse pas posséder, comprendre et dominer ? Certaines certains disent beau ce qu’elles ils désirent pour en jouir, mais la Beauté telle qu’en elle-même n’est pas objet de désir de jouissance pour soi. Elle est objet d’admiration et de réjouissance, d’exultation pour l’autre.

Le marché de l’art la retient prisonnière. Pour lui est beau ce qui est cher. Posséder un de Stael, un Rothko, un Soulage…. Mais une toile est belle parce qu’elle est belle, uniquement parce qu’elle est belle, c’est-à-dire sans raison (mais non sans cause évidemment).

On a dit que la beauté était dans l’œil qui la contemple, donnant à entendre que c’était l’œil qui la créait. Il faudrait plutôt dire que la beauté n’est pas dans l’œil qui la décrée, donnant à entendre que c’est l’œil qui ne sait pas la contempler.

On peut admirer une feuille de chêne ou un chant de grive en se réjouissant pour elles. Sans doute cela aide-t-il d’être animiste, de connaître la feuille et la grive comme des êtres avec lesquels on communie en empathie. La rationalisme matérialiste à tué ou cru tuer l’animisme, mais ce ne peut être que provisoire. La connaissance intime de la matière finira par en retrouver l’âme.

 

la feuille immobile retient son souffle

l’elfe qui l’habite un moment camoufle

ses ailes dans l’espace

 

il suffit d’un rien pour qu’à nouveau l’air

évoque l’esprit vivant de la terre

et lui rende sa face

 

à l’œil l’alouette là-haut témoigne

de l’air qui partout ami l’accompagne

pour qu’elle se déplace

 

et pour que l’oreille se réjouisse

d’entendre en elle la joie qui se hisse

libérée des surfaces

 

écoute dans l’ombre où vient le silence

l’écho en ton âme au fond de l’absence

au peuple de ta race

 

31 mai 2014

Beauté. A lire les onze grandes pages que le Vocabulaire européen des philosophies consacre à la Beauté, on découvre la multitude des théories esthétiques, de leurs évolutions et de leurs filiations et imbrications, le fouillis de leurs interprétations au cours des siècles. Alors on n’est pas loin de murmurer avec Montaigne: « Que sais-je ? ». Pour la plupart, les philosophes sont des créateurs et des manieurs de concepts, alors que la beauté est inconceptualisable. Elle fait partie des incompréhensibles connaissables. Comme le temps ou la vie, on sait ce qu’elle est, mais on ne peut la définir. C’est dire qu’aucune théorie philosophique ou littéraire ne peut en rendre compte.

Parce qu’elle ressortit à la Beauté, il faut être poète pour parler de la poésie, ou du moins essayer de l’être et utiliser son langage. L’enseignement de la poésie, en particulier au niveau universitaire, risque d’être plus réflexif qu’intuitif. Lorsqu’il étudie un poème, il repère les rythmes, les assonances et les consonances, les allitérations, le jeu des images littérales et symboliques, la sémantique, la syntaxe et la pragmatique, le ton… La critique littéraire qu’il met en œuvre utilise nécessairement un vocabulaire capable de nommer les ingrédients d’un poème. Mais nommer c’est généraliser, alors qu’un poème est singulier et donc innommable. Enseigner en vérité la poésie et la beauté qu’elle exprime, c’est dépasser l’analyse et apprendre à reconnaître et à connaître l’être singulier d’un poème, comme celui d’une peinture, d’une sculpture, d’une sonate, d’un ballet… Comment y parvenir si ce n’est par empathie, par cette intuition qui nous « transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (Bergson, La pensée et le mouvant ). La Beauté n’est pas concevable, elle est adorable.

Peut-on comparer cette intuition bergsonienne avec l’attention telle que la pensait Simone Weil ? S’il est trop osé de les identifier, on peut du moins les relier. « Le poète produit du beau par l’attention fixée sur du réel… Cette attention si pleine que le « je » disparaît… Priver tout ce que je nomme « je » de la lumière de l’attention et la reporter sur l’inconcevable… les images, les symboles, etc. Ne pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (La pesanteur et la grâce, pp. 137, 135, 138).

L’intuition de la beauté, toujours chez un être singulier : un visage, un oiseau, un arbre, un galet… est un acte d’altérité positive. Le « je » y disparaît pour laisser la place à l’autre. Alors « l’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour » (p. 134)

 

pour le marin qui s’aventure

à la recherche de pâture

lorsque la mer est un miroir

la bleu du ciel est un espoir

 

lorsqu’il s’en revient de la pêche

délivré de ce qui l’empêche

de contempler d’un œil tranquille

les horizons de l’inutile

il se réjouit des hauteurs

dans l’étreinte des profondeurs

réconciliant dans un échange

de leurs regards ceux de leurs anges

 

un nuage dans leur envoi

 

la mer belle dans son émoi

convoie vers le cœur de la terre

le message de son mystère

 

que dans le vide de l’abîme

se répande l’âme unanime

 

1er juin 2014

Beauté, de la jouissance à la réjouissance. La Beauté répandue dans la nature, pour autant qu’elle est perçue par l’œil (et l’oreille, voire la nez, la bouche et la peau) est toujours nécessairement celle des objets qu’elle revêt.

Ce faisant, elle les rend plus ou moins désirables, et l’humain premier qui nous habite et nous anime la perçoit comme un objet de jouissance alors qu’elle ne l’est pas en elle-même. Cela fait aussi qu’elle n’est pas perçue telle qu’en elle-même si les objets qu’elle revêt ne nous apparaissent pas comme désirables. D’où la justesse paradoxale de l’expression, « la beauté est dans l’œil qui contemple », qui contemple sans désirer jouir mais se réjouir.

A mesure que nous Aimons les êtres et les choses, non de désir éros intéressé mais de respect et d’affection agapè désintéressée, la Beauté y transparaît telle qu’en elle-même. N’est-ce pas ce qu’avait vu Coleridge dans l’œuvre de son ami Wordsworth ? « Éveiller l’attention de l’esprit de la léthargie de l’habitude et la diriger vers les merveilles adorables du monde sous nos yeux (the loveliness and the wonders of the world before us ), trésor inépuisable mais pour lequel, en raison du voile de familiarité et du souci égoïste (selfish solicitude ), nous avons des yeux et ne voyons point, des oreilles et n’entendons point, un cœur et ne saisissons point » (Biographia Literaria, ch. XIV).

Wordsworth se proposait, en faisant œuvre poétique, d’inviter ses lectrices et ses lecteurs à dépasser leur « souci égoïste ». Mais l’art par lui-même peut-il faire sortir  de l’égoïsme, « éveiller l’attention de l’esprit », qui est en elle-même « à son plus haut degré… prière et suppose foi et amour » selon Simone Weil ? (La Pesanteur et la grâce, p. 134).

Ce dépassement, ce passage du souci de soi égoïste au souci de l’autre altruiste, et ainsi de la jouissance à la réjouissance, est l’œuvre de l’esprit de l’Éternel à la mesure où nous l’accueillons, le désirons d’un désir spirituel d’Aimer.

Platon invitait à passer de la beauté telle qu’elle lui apparaissait charnellement désirable chez les jeunes gens à la beauté spirituellement désirable en l’éternel par un effort d’ascèse intellectuelle. Il ne s’était pas aperçu que cet effort est en lui-même œuvre de l’esprit de l’Éternel et qu’il réussit d’autant qu’il est perçu et accueilli comme tel. Coleridge l’a pressenti en faisant allusion à l’Évangile et en disant qu’il s’agissait d’ »exciter un sentiment analogue au surnaturel ».

Veni Sancte Spiritus… Veni Sancte Spiritus… Veni Sancte Spiritus…

Ô Éternel, envoie ton esprit !

 

où t’en vas-tu dans le soir

noble en tes ailes et la hauteur

que tu choisis pour aller voir

là-bas l’objet de ton espoir

 

est-ce l’autre ou est-ce toi-même

que là-bas tu dis que tu aimes

et cherches à joindre dans le cœur

de l’abîme où toujours il sème

 

le jour où tu repasseras

le battement où se dira

en tes ailes ton âme sœur

en mon âme se sèmera

 

2 juin 2014

Beauté et Infini. Quelle cause pour la Beauté ? Il lui en faut bien une si l’on admet le principe de causalité (Hélas pour Hume et les humiens). Et il faut admettre aussi que cette cause ne peut être physico-chimique. Il devrait en effet être évident que l’addition d’atomes ou de molécules ne peut à elle seule produire de la beauté, pas plus que de la vie. Leur combinaison/organisation a une cause non physico-chimique, une force d’information et de coordination psychique (même si celle-ci est, dans le sensible, indissociable de sa face physico-chimique).

La Beauté apparaît dans le sensible, mais elle ne peut en elle-même être une réalité sensible (Platon et les platoniciens s’en sont doutés, même s’ils en ont donné une formulation que nous ne sommes pas tenus d’agréer. Les idées en effet ne peuvent par elles-mêmes être éternelles. A elles aussi il faut une cause).

L’intuition de William Blake jette une lumière sur la présence plus ou moins évidente de la Beauté dans le sensible. La réalité est infinie, et elle apparaît telle au regard purifié : « Si les portes de la perception (les sens) étaient nettoyées (cleansed ), toute chose apparaîtrait selon ce qu’elle est, infinie » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 14). Cette réalité infinie est belle. La réalité de l’Être infini, de l’Être de l’être, est belle, et elle apparaît telle dans les êtres finis par participation.

L’infini, Être de l’être, est Amour. Il est donc cohérent que le regard purifié par l’amour reconnaisse la beauté partout répandue par l’Amour. Cela fait-il partie du centuple que reçoivent celles et ceux qui renoncent à tout leur avoir pour participer à l’être du Royaume des cieux ?

La façon de le dire ici est imparfaite, sans doute nécessairement imparfaite puisque la Beauté échappe à l’intelligence qui parle en concepts clairs et qu’elle se découvre à l’intuition qui parle en images obscures et mashal. (Intelligence et intuition au sens bergsonien).

 

à l’ombre du chêne

quatre digitales

dans l’aube nouvelle

montent verticales

 

la main de la terre

prête à se ganter

se lève mystère

aux mauves clartés

 

en ses émissaires

les grâces ailées

entrent au concert

des belles aimées

 

voyant alentour

les quatre horizons

en quête d’amour

se perd la raison

 

et l’œil qui s’attarde

sur les digitales

du chêne regarde

le monde total

 

3 juin 2014

Si l’on affirme que la vérité est dangereuse, c’est que les opinions (doxiques, incertaines par définition) se durcissent souvent en convictions que l’on prend pour des vérités. On a entendu des gens affirmer que s’ils devaient choisir entre la vérité et l’amitié, ils choisiraient la vérité, préférant perdre un ami plutôt que de démordre de leur opinion. A l’inverse, on a lu chez Dostoïevski l’un des héros dire que s’il devait choisir entre le Christ et la vérité il choisirait le Christ, ignorant que Yeshoua s’est dit être la vérité parce que la Vérité ontologique est l’Amour et qu’il en était imprégné au point de s’y identifier. Et la Vérité ontologique est le plus sûr fondement de l’amitié.

Triste pouvoir des mots lorsqu’on n’a pas l’audace de les penser. Piège sans fin du langage, du « discours », des concepts malgré les efforts des logiciens pour en faire des outils sûrs dans la quête de la vérité.

D’abord revenir à Parménide. Il n’y a de vérité incontestable, alêtheia, que celle du principe d’identité et celle de son inférence immédiate, le principe de causalité. Tout le reste est doxa, plus ou moins (im)probable, et la recherche philosophique, disons tout simplement la pensée, la pensée qui ose, se réduit à rechercher et établir le degré de vérité probable des opinions. Que devient alors le fondement philosophique de l’altérité positive si l’on ne suit pas les inférences qui l’établissent sur les principes d’identité et de causalité et sur l’essence de l’infini ?

En l’absence de certitude absolue en matière doxique, nous sommes invitées à considérer avec tolérance les opinions des autres, même celles qui nous agréent le moins (sauf si elles sont elles-mêmes dogmatiques, intolérantes, voire tyranniques).

En tout cas l’Évangile nous invite à approcher avec bienveillance tous les humains, quelles que soient leurs « vérités » même les plus tyranniques. Croyez-vous que Yeshoua ait cessé d’Aimer Judas parce qu’il avait saisi que c’était « un démon » (Jean 6, 70) ? Croyez-vous qu’il n’aurait pas Aimé Hitler, Staline, Pol Pot… ? Et bien sûr tous les terroristes d’hier, d’aujourd’hui et de demain ? (la plupart sont victimes de leur naïveté et de leur stupidité plus que de leur méchanceté, mais même s’ils étaient des « démons », l’Amour les Aimerait).

Si la Vérité alêtheia est rare et si nous en avons conscience, nous ne pouvons plus présenter et défendre nos opinions qu’avec prudence et modestie, allant souvent jusqu’à les faire suivre d’un point d’interrogation plus ou moins explicite.

Affirmer avec assurance sa méfiance de la vérité et affirmer ses opinions avec la même assurance est une contradiction rédhibitoire. Pire, cela risque d’être une manipulation dominatrice : on cherche à affaiblir les opinions des autres pour renforcer les siennes. On ne peut que se méfier de tous ceux et celles qui proclament leur vérité et cherchent à en convaincre les autres. Le prosélytisme est une agression (Est-il vrai que notre frère François l’a dit ?).

 

De la jouissance à la réjouissance. Aborder nos sensations dans l’attention à la Beauté. Exemple : goûter un vin en cherchant à l’admirer plutôt qu’à le désirer. Impossible de savoir ce qu’a fait ou dit Yeshoua de son bon vin de Cana, mais on peut y penser.

 

touffe débordante

de coquelicots

sans sa confidente

et sans son écho

 

nue dans la ravine

sans autre regard

que ce que devine

l’amour en égards

 

elle se recueille

en sa solitude

sans rien qui la cueille

dans la multitude

 

peut-être une abeille

en mal de couleur

sans que la surveille

l’esprit du voleur

surviendra discrète

pour un doux échange

en amour secrète

au regard des anges

 

qu’importe le songe

de l’exubérance

l’écho qui l’éponge

est son assurance

 

à juste distance

écoute bien sage

que sa confidence

te soit ton message

 

4 juin 2014

Promettre : « S’engager  envers quelqu’un à faire quelque chose ». S’engager : « Se lier par une promesse ». Malgré ce quasi-cercle vicieux des définitions, nous avons une idée de ce que c’est que promettre. C’est ce  verbe ordinaire et familier que nous utilisons parfois pour envisager l’avenir. Il suppose que nous soyons libres, mais libres maintenant de limiter notre liberté future en nous obligeant.

La promesse est un acte indispensable à la vie sociale et politique. On peut supposer qu’elle a été inventée par nos lointains ancêtres comme un pouvoir des uns sur les autres plus ou moins réciproque dans la répartition des tâches et des droits et devoirs. C’est ainsi que dans la vieille civilisation indo-européenne elle engageait mutuellement ceux qui priaient, ceux qui combattaient et ceux qui travaillaient. Elle se manifestait sous forme d’allégeances politiques.

La promesse est encore présente dans notre vie sociale, professionnelle, conjugale… Elle nous rassure les uns par les autres, mais elle fait de nous des êtres de devoir. Elle nous place dans une obligation psychologique et morale vis-à-vis d’autres personnes.

La religion judaïque a fait de la promesse l’objet de l’alliance d’un peuple avec son dieu, d’un engagement de fidélité sacrée mutuelle, d’un donnant donnant assurant l’avenir. Les prophètes d’Israël en ont entretenu l’idée en l’appuyant sur son contraire, la menace. Ils n’ont cessé de dénoncer sa violation et interprété les malheurs de leur peuple comme la conséquence de cette violation, renouvelant cependant toujours l’alliance en assurant que leur dieu continuerait de leur être fidèle.

Yeshoua a vécu dans cette atmosphère religieuse. L’évangile de Luc la rappelle par sa mère Marie dans le Magnificat : « Il soutient Israël son enfant, gardant en mémoire son amour miséricordieux comme il l’a dit à nos pères en faveur d’Abraham et de sa descendance à jamais ». (Luc 1, 54). Et Yeshoua est censé avoir à son dernier repas parlé d’une nouvelle alliance scellée en son sang versé pour l’humanité en rémission de ses péchés (Luc 22, 20, Matthieu 26, 28, Marc 14, 24). La théologie chrétienne a fondé sur ces textes le dogme de la rédemption, et la théologie catholique y a établi sa croyance en la présence réelle du Christ dans l’eucharistie et le sacrifice de la messe.

L’évangile de Jean n’en parle pas. Pourquoi ? Le christianisme ne se pose pas cette question puisque pour lui l’Évangile est sacré et ne saurait donc contenir de contradictions. Qui admet sa désacralisation se la pose. Pour Jean, le geste décisif de Yeshoua à son dernier repas n’est pas la « consécration » du pain et du vin, mais celui du lavement des pieds de ses disciples. Il le présente avec solennité. Ce n’est pas un geste de prêtre. C’est un geste de prophète, un mashal  révélant le dernier secret de l’Amour Éternel, s’il est vrai que Yeshoua n’a jamais rien fait qu’il n’ait vu faire par son « Père ».

Cela remet en question l’interprétation chrétienne qui fait de Yeshoua le prêtre d’une nouvelle alliance avec le dieu d’Israël. Si l’on admet que Yeshoua a aboli le sacré et les sacrifices, on en vient aussi à admettre la fin de toute alliance et de toute promesse à un peuple qu’il se serait choisi. D’ailleurs l’Éternel Amour ne peut se déclarer fidèle, d’abord parce qu’il ne parle pas, mais surtout parce qu’il ne peut pas ne pas Aimer. Il Aime par essence tous les êtres, que ceux-ci l’accueillent ou non, hier, aujourd’hui et demain. La foi en Aimer exclut l’idée d’alliance et de promesse.

Si nous participons à l’Être d’Aimer, nous n’aurons plus à promettre d’Aimer, encore moins à en faire le serment : « Il a été dit aux anciens : tu ne violeras pas ton serment, tu tiendras ta promesse à l’Éternel. Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout, de ne pas faire de serments » (Nombres 30, 2 ; Matthieu 5, 33s). Le Livre de l’Ecclésiastique de Ben Sira avait d’ailleurs commencé à mettre en garde : « N’habitue pas ta bouche au jurement, à évoquer le Nom sacré ne t’habitue pas » (23, 9s). Il faut et il suffit d’Aimer dans l’instant sans se préoccuper de l’avenir. « A chaque jour suffit sa peine » (Matthieu 6, 34).

 

cette pluie qui tombe

est la multitude

de l’air en son ombre

et sa solitude

 

figure éphémère

descendue du ciel

rejoindre sa mère

au bout de ses ailes

plongeant de la cime

en fin de voyage

vers son bel abîme

en pèlerinage

 

son autre aventure

ici qui commence

en mille fissures

et en mille sens

échappe à la quête

de l’intelligence

et se donne en fête

à son évidence

 

en ton âme accueille

ton aventurière

et qu’elle recueille

l’ultime prière

 

5 juin 2014

Yeshoua et son heure. Sensible à la durée, à l’élan créateur de l’Éternel toujours agissant (Jean 5, 17) par son esprit, Yeshoua vivait le présent. A quoi pensait-il pendant toutes ses années de vie cachée à Nazareth ? Il se taisait, son message n’était pas mûr. Jusqu’au jour où dans cette synagogue qu’il fréquentait depuis si longtemps sans y prendre la parole, il lança le brûlot qui faillit lui coûter la vie (Luc 4, 16-30).

C’est dans ce lieu si ordinaire, loin de la sainte Jérusalem, qu’il proclama pour la première fois l’Amour universel, et cela en se référant aux Prophètes que ses auditeurs devaient si bien connaître, à Élie qui avait rendu la vie au fils de la veuve de Sarepta au pays de Sidon, à Elisée qui avait guéri de la lèpre Naaman le Syrien. Des non-juifs. L’heure était venue de dire que l’Amour n’était pas réservé à un soi-disant peuple choisi, et que l’alliance, la prétendue promesse de l’Éternel à un peuple devait être dénoncée comme illusoire parce qu’elle oubliait l’universalité de l’Amour.

Aimer aime partout et toujours en chaque espace à chaque instant. Cela fait partie de son Être. Il se trahirait, se contredirait s’il cessait d’Aimer le moindre être de la multitude indéfinie passée, présente et à venir. Etait-ce déjà  l’intuition de Miriâm : « Son Amour s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » (Luc 1, 50). Est-il besoin d’appartenir au peuple d’Israël (ou à l’Église) pour être craignant-Dieu ?

« La crainte de Dieu n’est pas faite de peur, mais d’un infini et confondant respect devant un amour si grand que nous nous en jugeons indignes et dont cependant nous voulons faire la règle de notre vie. C’est l’éblouissement de l’amour véritable », disait le cardinal Lustiger. Certes, mais Aimer ne s’impose pas à nous comme une règle, et il ne nous fait pas ressentir notre indignité. Et le respect  que nous avons pour lui est une participation au respect qu’il a pour nous et pour tout être.

La violence que nous pouvons ressentir pour entrer dans le Royaume des cieux, c’est-à-dire pour accueillir pleinement l’Amour d’Aimer, est un enthousiasme (en théos, en dieu), le désir véhément de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre intelligence. A la mesure du mûrissement des choses spirituelles en nous, de notre conversion lente ou brusque, à l’heure où nous faisons la découverte éblouissante de l’Amour universel.

« Père, l’heure est venue. Glorifie ton fils afin que ton fils te glorifie » (Jean 17, 1). De quelle gloire s’agit-il ? Qu’est-ce que la gloire en langage biblique, la kavod  hébraïque, la doxa grecque ? C’est ce qui apparaît (avec l’ambiguïté de l’apparition de ce qui était caché et de l’apparence qui peut être trompeuse). Glorifier l’Éternel et son image Yeshoua, c’est les faire apparaître tels qu’en leur être. C’est révéler l’Éternel Amour. Cela n’a rien à voir avec ce que nous appelons habituellement la gloire : la célébrité, l’éclat, l’honneur, le triomphe, ni avec « le règne, la puissance et la gloire » dont certains chrétiens veulent faire suivre la récitation du Notre Père. Nous glorifions Aimer lorsque nous Aimons de l’Amour dont elle Aime.

 

l’herbe folle qu’on arrache

tout comme la vieille souche

qu’on achève à coups de hache

sont la vie dont s’effarouchent

les amoureux de la mort

 

dans le jardin rempli d’ombres

en guerriers de la lumière

ils combattent les coins sombres

en gésine de la terre

 

ils redressent les allées

qui sinuent parmi les herbes

et aux rondes endiablées

tiennent des discours acerbes

les amoureux de la mort

 

au long des routes leurs lames

fauchent les vies innocentes

et ainsi perdent leur âme

eux qui jamais rien ne sentent

 

ils prennent les digitales

où fredonne la campagne

les laissant horizontales

sans que pourtant rien n’y gagnent

les amoureux de la mort

 

la porte du jardin d’Eden

où chantent les vies sauvages

et la rose souveraine

reste close d’âge en âge

aux amoureux de la mort

 

6 juin 2014

Yeshoua a libéré l’humanité du sacré. Le sacré paralyse la pensée, mais, ce faisant, il la rassure. Les chrétiens (et les non-chrétiens) qui n’acceptent pas cette libération sont des consciences qui n’osent pas penser parce qu’elles sentent que la pensée serait une menace pour le sacré qui les rassure. La pensée libérée du sacré découvre l’improbabilité de la doxa, qui est le régime de vérité sous lequel vit l’humanité première prisonnière du sacré. La conscience qui se dégage de la doxa protégée par le sacré, par la conviction assurée qu’il procure, découvre le non-sens, le non-sens déprimant. Comment peut-on vivre sans conviction ? L’humanité moyenne se raccroche au sacré, à une religion ou à une idéologie qui en tient lieu. Toute doctrine, religieuse ou idéologique, est porteuse de sacré, et donne ainsi confiance et certitude.

On a dit de Montaigne qu’il était fidéiste. Mais oui, c’est sa religion qui lui a permis de vivre bonnement, sagement, sans souci intellectuel déprimant et paralysant même après qu’il se fut débarrassé des doxas philosophiques en concluant par son « que sais-je ? ». Le seul sens qui lui restât était celui de sa conviction religieuse.

La libération du sacré opérée par Yeshoua dans sa mise à bas du temps sacré et du lieu sacré, du sabbat et du temple (Jean 5, 17; 4, 21) s’étend à toute pensée sacrée, à toute doctrine. Elle affecte les écrits sacrés : la Torah, l’Évangile, le Coran… Elle permet l’accès à la vérité de ces textes en reconnaissant leur caractère doxique qui incite à penser, à aller toujours plus loin dans l’interprétation investigatrice, le « libre examen », que l’Église ne peut évidemment pas accepter parce qu’il sape sa propre fondation sacrée.

De même que le mot « gloire » a pris un sens nouveau dans la bouche de Yeshoua  parce qu’elle n’est plus celle de la Puissance mais celle de l’Amour, rien que de l’Amour éternel infiniment respectueux et affectueux, de même le mot « saint » n’a plus le sens de sacré, fascinant et terrifiant, mais celui de ce même Amour. « Père saint, glorifie ton fils afin que ton fils te glorifie… Sanctifie-les par la vérité » (Jean 17, 1, 17) par la Vérité de l’Être, l’Amour : qu’ils vivent dans l’Amour en découvrant la certitude de l’Amour.

La certitude ontologique de l’Être de l’être comme altérité positive, comme Amour, permet d’affronter les incertitudes déprimantes de la doxa lorsque celle-ci est désacralisée. Elle permet de ne plus se cramponner à des convictions, en particulier à des conviction sacrées religieuses ou idéologiques, intolérantes par nature, souvent même destructrices et meurtrières.

 

La découverte dans une ancienne institution religieuse d’une fosse remplie de squelettes de nouveau-nés, « nés dans le péché » de « filles-mères », pécheresses par définition, cette découverte ouvrira-t-elle quelques yeux sur la méchante bêtise d’une morale patriarcale sacralisée ?

 

Les souffles au jardin sont pris de vin,

tant de parfums prodiguent leur ivresse

leurs remuements vivent tant de langages

de vêtements où se disent des cœurs.

 

L’enfant qui s’y promène et le devin

se tenant par la main de leur promesse

écoutent donnent partout les messages

du bruissement attentif à son heure.

 

Il n’est pourtant ici rien de divin

et il n’est pas non plus de droit d’aînesse.

Les devins les enfants de tous âges

sont invités à l’ivresse des fleurs.

 

7 juin 2014

La désacralisation du cosmos opérée par Yeshoua l’affecte d’abord en sa personne. Ce devrait être évident : c’est à partir de son expérience d’intimité avec l’Éternel qu’il a perçu l’obsolescence du sacré. Et il l’a accueillie et manifestée en se faisant l’ami serviteur aimant jusqu’à la perfection en lavant les pieds des autres, en étant « celui qui sert à table » (Jean 13, 37, Luc 22, 26s). Et il a logiquement appelé celles et ceux qui le « suivaient », qui reconnaissait ses « paroles de vie éternelle » (Jean 6, 68), à faire de même.

Le sacerdoce ecclésiastique ne l’a pas suivi. Il a gardé la tradition religieuse fondée sur le sacré en maintenant des lieux, des temps et des personnages sacrés (les églises et les temples, les dimanches, les pontifes), ruinant quasiment le message évangélique. Le bien que l’Église a apporté au monde depuis deux mille ans n’est pas niable, mais il est en grande partie fondé sur le sacré, sur les forces cosmiques du neïkos et de la philia sous la forme de la menace de l’enfer et de la promesse du paradis. L’Église a ainsi mis au point et appliqué des « règles admirables » de bonne conduite individuelle et sociale en utilisant les libido sentiendi, sciendi et dominandi comme l’a dit Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 244), les forces du monde telles que Jean les a identifiées (I Jean 2, 16).

L’Église a cependant retenu l’Amour évangélique, le Royaume des cieux, en celles et ceux qui l’accueillent et le vivent, levain dans une masse énorme de pâte, bon grain rare que l’ivraie n’étouffe pas tout à fait.

La réévangélisation demandée par notre frère François est celle qui apparaît surtout dans son style. Peut-il en faire davantage ? Jusqu’où l’Église peut-elle se désacraliser ? Les humains qui la composent ont massivement besoin de sacré, de sacrements et de sacrifices. Ils ont besoin de personnages sacrés religieux comme d’autres ont besoin des personnages sacrés profanes que sont les stars des sports, des spectacles et des cercles intellectuels.

Au fur et à mesure que nous accueillons dans nos vies l’Évangile, l’Éternel Amour Serviteur, nous sommes amenés à abandonner le sacré sous ses diverses formes. A accueillir aussi la libération intellectuelle que cet abandon implique, à oser penser, à nous affranchir de la doxa, à ne faire fond que sur l’Être de l’être, Aimer, seule certitude, seule vérité alêtheia capable de nous délivrer du non-sens comme des convictions doxiques dominatrices et destructrices.

 

de lumière et d’ombre le buisson

doucement remue en sa prière

incessante comme l’oraison

perpétuelle dans la chaumière

 

par la fenêtre l’enfant espère

apercevoir en lui la chanson

de la vie qui partout réverbère

d’âme à âme la grande moisson

 

car à force de la ressentir

dans le silence pur du jardin

il se pense prêt à consentir

 

à ne plus lâcher le devin

des bruissements de la promesse

et à vivre à jamais la tendresse

 

8 juin 2014

Chercher à savoir qui écrit la relation journalière de Spiritualité de l’altérité, c’est montrer que l’on ne saisit pas l’esprit qui l’anime. Paul disait que peu lui importait qui annonçait le Christ pourvu que le Christ fût annoncé (Philippiens 1, 15-18). Ainsi en est-il de l’Amour. Cette spiritualité ne peut être celle d’une communauté religieuse dirigée par un/e supérieur/e, encore moins celle d’une secte menée par un gourou. Elle échappe au sacré.

Le sens d’esprit est ici celui de l’Évangile, non celui du dogme chrétien. L’esprit n’est pas une personne, c’est l’esprit de l’Éternel auquel Yeshoua a laissé la place en disparaissant. Plutôt que de chanter « Veni Sancte Spiritus », il est bon de chanter « Ô Seigneur, envoie ton esprit… ». Mais c’est encore du langage symbolique, du mashal, au-delà duquel la réalité de l’Être de l’être, de la Déité, est indicible.

Toute invocation, vocale et verbale par définition, doit s’achever dans le silence du Vide ou Vit l’Amour en son anonymat que l’on ne connaît qu’en Aimant. « Qui Aime est né de Dieu et connaît Dieu. Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 7s).

Le glossaire de The Holy Bible, New King James Version propose cette définition : « Spirit of the Lord ; Spirit of God ; Holy Spirit : The divine source of all life ; a special manifestation of God’s divine Presence. Esprit du Seigneur ; Esprit de Dieu ; Saint Esprit : La divine source de toute vie ; une manifestation spéciale de la divine Présence de Dieu ». Dieu merci (!), cette définition ne suggère pas qu’il s’agisse d’un être personnel.

L’Éternel échappe à l’intelligence, au concept. On ne peut en parler qu’en images, en mashal  comme l’a fait Yeshoua, et il faut se  garder  de  convertir ces   images en idées comme le font les théologiens.

« Le danger qui guette le lecteur d’images dans la société occidentale imbue d’exactitude scientifique est de les traduire en concepts. Une image figurée ne représente pas, elle suggère. Convertir une image en idée, c’est l’annihiler. L’image figurée nous dispose à une saisie intuitive des liens multiples qui unissent les réalités cosmiques, les réalités humaines et les réalités spirituelles… » (E. Galle et J. Rabin, Poésie de langue anglaise, p. 24). « Traduire une Image dans une terminologie concrète, en la réduisant à un seul de ses plans de référence, c’est l’anéantir, l’annuler comme instrument de connaissance…. L’histoire des religions abonde en interprétations unilatérales et, partant, aberrantes des symboles » (Mircea Eliade, Images et symboles, p. 18).

Pour Yeshoua, l’esprit est celui dont le mashal est le souffle, le vent. En faire une personne est une aberration de théologien.

 

après l’écoute de la nuit

dans le silence de la chambre

et le courage de l’ennui

sois assurée tu vas l’entendre

 

car mille autres avec toi l’attendent

dans la ferveur du grand désir

où les âmes en lui se tendent

sur l’avenue de l’avenir

 

si tu restes dans la maison

ouvre la porte la fenêtre

que sa force vers l’horizon

emporte le cœur de ton être

 

c’est le souffle de nulle part

et tu ne peux jamais comprendre

ni où il va ni d’où il part

mais il sait où tu dois te rendre

 

il te donnera une voix

ou mille en langues de l’amour

si tu veux partager la foi

de ce qui donne sans retour

 

9 juin 2014

L’auteur du psaume 104 perçoit la présence active de l’Éternel en toutes choses. A sa façon il voit comme Blake « l’infini en toute chose ». Son sens cosmique ne fait qu’un avec son sens spirituel. En termes de philosophie/ théologie on parlerait de panenthéisme, mais le psalmiste parle en images, en mashal. Pour lui l’Éternel « va sur les ailes du souffle et fait des souffles ses messagers » (3-4). Comme plus tard pour Yeshoua, pour lui l’Éternel ne cesse d’agir (Jean 5, 17) depuis que « tu as fondé la terre sur ses assises » (5). (Il est bon de noter en passant l’alternance du « il » et du « tu » indiquant sans doute l’expérience de présence/absence de l’Éternel qu’a vécue le psalmiste). Maintenant « il envoie les sources pour les torrents qui abreuvent toutes les bêtes » (10-11), il « rassasie les arbres, les cèdres du Liban qu’il a plantés » (16). « Innombrables, les animaux petits et grands attendent que tu leur donnes leur nourriture à temps » (25-27). « De vin il réjouit le cœur des humains… de pain il les restaure » (15). Le souffle de l’Éternel est indispensable aux vivants : « Tu retiens ton souffle, ils agonisent et retournent à la poussière. Tu l’envoies, ils sont créés » (29-30).

La création, ce n’est pas l’acte unique de la parole de l’Éternel à l’Origine suivi de son repos comme le dit la Genèse. C’est tout au long du temps, c’est maintenant. Encore une fois, l’Éternel ne cesse d’agir.

Yeshoua a partagé cette vision théologico-cosmique. Pour lui, c’est l’Éternel qui « nourrit les oiseaux et vêt de beauté l’herbe des champs » (Matthieu 6, 26, 28-30). Yeshoua a sans doute dit bien d’autres choses sur ce sujet. On peut le conjecturer puisque, selon Jean, « le monde ne pourrait contenir les livres qui les écriraient » (Jean 21, 25). Mais les évangélistes n’ont attaché à ce souci actif de l’Éternel pour les vivants de la nature, bêtes et plantes, que dans la mesure où cela intéressait les humains soucieux de leur petite personne (Matthieu 6, 25-26).

Ce souffle qui agit dans le cosmos agit chez les humains à la mesure de leur accueil, et il peut en faire des prophètes : « Le souffle de l’Éternel est sur moi parce qu’il m’a donné l’onction pour que j’évangélise (evaggelisasthaï ) les humbles… (Esaïe 61, 1s ; Luc 4, 18. Il est bon de relire les évangiles dans la traduction d’André Chouraqui afin d’y repérer la présence multiple du souffle agissant de l’Éternel. Ainsi Yeshoua, « rempli du souffle saint revint du Jourdain et fut conduit au désert par le souffle…. Il revint en Galilée dans la puissance du souffle », du pneuma de l’Éternel (Luc 4, 1s, 14). Et ainsi pendant trois années de prédication et jusqu’à sa mort où « il rendit le souffle » en disant : « Père entre tes mains je remets mon souffle » (Luc 23, 46).

 

Transdisciplinarité du spirituel et du cosmique, comme du scientifique et de l’artistique, comme du réflexif et de l’intuitif, de l’intelligence et de l’intuition, de la raison et du cœur.

Bachelard. Comment ne pas se réjouir de ses rêveries cosmiques ? Comment ne pas s’affliger de son compartimentage du scientifique et de l’artistique ? Il a été victime du dualisme mis en place dans l’épistémè européenne par les Lumières rationalistes et matérialistes. On pouvait pourtant résister, témoin Didier Diderot et son matérialisme enchanté : « Il faut que la pierre sente ».

 

petit noiraud je t’imagine

caché dans ton trou sous les herbes

où sage ton oreille fine

t’avertit des dangers du verbe

 

infatigable ton discours

redit ton adorable joie

de la vie qui poursuit son cours

dans ton interminable foi

 

d’où te vient ce besoin de plaire

avec patience avec douceur

comme une caresse de l’air

qui frissonne en tes longues heures

 

à qui s’adresse ton message

en son halo de solitude

qui se répand sans qu’un visage

paraisse dans la multitude

 

tu me fais l’oreille attentive

qui se métamorphose en l’air

et qui d’elle-même se prive

et enchante la terre entière

 

10 juin 2014

On a accusé à juste titre le christianisme d’avoir fait perdre le sens cosmique à ses fidèles. Il faut bien chercher la cause de cette perte, même si c’est en tâtonnant dans la doxa d’une expérience de pensée : Quelles seraient les conséquences pour le christianisme s’il retrouvait le sens du totalisme cosmique ? Un rééquilibrage des deux imaginaires, ouranien et chthonien. L’image du Père des cieux serait balancée par celle de la Mère de la terre. Images bien sûr, mashal, car en réalité dernière l’Éternel n’est ni céleste ni terrestre, ni masculin ni féminin. Et cela même si l’image du père céleste a été utilisée par Yeshoua parce qu’il était immergé dans son milieu social, historique et géographique, dans l’épistémè du Proche-Orient d’il y a vingt et un siècle.

Yeshoua a tout de même dit que l’Éternel était « présent dans le secret », immanent, partout présent aux êtres (Matthieu 6, 4). Et il a désacralisé l’espace en rappelant la spiritualité de l’Éternel. (Jean 4, 23s). Paul a aussi rappelé que « Dieu était le Seigneur du ciel et de la terre, et qu’il ne demeurait pas dans les temples faits de mains d’homme » (Actes 17, 24).

Le christianisme, comme avant lui le judaïsme et après lui l’islam, ne désacralisent ni l’espace ni le temps : ils ont tous trois leurs lieux sacrés (synagogues, églises ou temples, mosquées, et leurs centres de pèlerinages). Ils ont leurs temps sacrés hebdomadaires, samedi, dimanche ou vendredi, et leurs fêtes anniversaires. Sans oublier leurs héros : Moïse, Jésus et Mahomet. Peuvent-ils s’en passer, cesser d’être des religions sans disparaître aussi comme spiritualités ?

Cette sacralisation est aussi, dans le monothéisme, celles des trois peuples, et cela est contraire à l’Amour. Pour les deux premiers, elle est explicitement fondée sur la croyance en l’élection : Israël se croit être le peuple élu, l’Église le nouveau peuple élu, et l’Islam se comporte selon la même croyance en faisant de la foi en Allah le ciment de sa communauté.

Ce qui est inacceptable pour celles et ceux qui accueillent l’Amour dans leur pensée et dans leur action, c’est que l’élection de certains est une exclusion des autres. Yeshoua a refusé cette exclusion dès le début de sa prédication. Cela a même failli lui coûter la vie à Nazareth : il avait eu l’audace de rappeler que les prophètes Élie et Élisée s’étaient préoccupés des non-juifs : la veuve de Sarepta en Sidon et Naaman le Syrien. Pour lui, être enfants d’Abraham n’avait rien à voir avec la descendance charnelle, c’était avoir la foi d’Abraham, vivre la Vérité libératrice de l’Amour (Jean 8, 32-39) .

 

Celles et ceux qui reprochent aux religions, qu’elles soient monothéistes ou polythéistes, d’élire et d’exclure, feraient bien de s’interroger : ont-ils le même souci, le même respect et la même affection pour les étrangers, émigrés et autres, que pour leur propres concitoyens ? Toi qui te penses basque, breton, corse… comment te comportes-tu avec celles et ceux qui ne sont pas de ton « peuple », qui ne sont pas des « tiens » ?

 

quelques touches de rose encore

ouvrent la porte au crépuscule

et le silence en son grand corps

s’écrit en lettres majuscules

 

c’est l’heure où suprême passage

à la nuit le jour se relie

en lui offrant quelques nuages

que l’âme attentive se lit

 

écrit en lettres générales

l’amour se dit particulières

des phrases qui en l’air banal

sont toujours aussi singulières

 

se peut-il que notre mémoire

puisse d’un crépuscule à l’autre

voir se dérouler des histoires

toujours plus belles que les nôtres

 

donne-moi un cœur attentif

disait le sage à l’éternel

que je sache définitif

écrire dans le soir mes ailes

 

11 juin 2014

Il n’est pas bon d’outrer le portrait de l’humain premier si cela incite à croire qu’il est tout mauvais, allant jusqu’à prendre le contre-pied de Rousseau en soutenant que l’homme naîtrait mauvais et que la société l’abonnirait.

L’humain premier et l’humain dernier, comme le premier Adam et le second Adam de Paul (I Corinthiens 15, 45) sont des repères conceptuels plutôt que des réalités. Depuis le « tu t’aimeras toi-même » jusqu’au « tu aimeras l’autre comme autre » en passant par le « tu aimeras l’autre comme toi-même », il faut surtout saisir la dynamique, l’élan. Le mashal du levain dans la pâte est plus vrai. On peut l’imaginer comme l’action permanente de l’esprit de l’Éternel, action qui ne se concrétise qu’à la mesure de l’indéterminisme ouvert du cosmos prenant chez l’humain la forme de la liberté.

Pour Paul le premier Adam est psychique charnel et le second est pneumatique spirituel. Il reprend l’image proposée par Yeshoua à  Nicodème, celle de la seconde naissance qui fait passer de la chair à l’esprit (Jean 3, 6-8). La chair est égoïste, l’esprit est altruiste.

L’éthologie nous a fait découvrir la présence d’un certain altruisme chez l’animal, et on peut l’interpréter comme l’action de l’esprit. Chez l’enfant nouveau-né l’altruisme est latent, inchoatif, quasi inapparent. Il pourra se développer d’autant plus facilement que l’enfant se trouvera dans une famille et une société qui le vivent.

Jacques le Goff, universitaire qui a enseigné le droit du travail, la politique sociale, les libertés publiques et la philosophie du droit, et cofondé l’association La liberté de l’esprit mène un combat altruiste que l’on peut juger évangélique. Il dénonce « une fausse évidence tenace donnant pour acquis que le ressort de notre action serait l’intérêt personnel, L’Égoïsme, seule base de toute société, pour reprendre le titre d’un ouvrage à succès d’un nommé Le Dantec en 1911. Telle est la conviction du libéralisme pur et dur selon lequel la conjonction des égoïsmes finit par produire de l’intérêt général »(cf. Adam Smith pour qui la convergence des intérêts individuels crée l’intérêt général dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776). Le Goff oppose à cette philosophie égoïste « la disposition naturelle des individus à se faire confiance et à se comporter de manière altruiste ». Il développe son idée en défendant l’esprit coopératif, l’économie sociale et solidaire, alternative crédible à l’économie du profit ; il donne aussi la raison de la difficulté de l’économie sociale et solidaire à prendre pied et à s’étendre : « Pourquoi le génie du système coopératif ne s’impose-t-il pas plus largement ? Tout simplement parce que si 60% à 70% des gens se font naturellement confiance, les profiteurs minoritaires sabotent le mouvement en imposant leur loi » (Ouest-France du mardi 10 juin). Il aurait pu ajouter, entre autres, parce que ces profiteurs manipulent l’opinion par les médias dont ils sont les propriétaires.

Quand l’humanité comprendra-t-elle que le salut de la planète passe par la défaite de la philosophie égoïste du profit où la nécessité de la croissance des pays développés mène invinciblement à sa perte ?

 

les tresses vertes de l’antique

sur la tête du châtaignier

en surabondance s’appliquent

dans leur espace à s’ingénier

 

elles démontrent ce qu’augmente

la vie toujours en son essor

présent partout qui alimente

l’élan qui détourne le sort

 

dessous la terre les racines

se réjouissent de savoir

que la sève qu’elles raffinent

en spectacle se donne à voir

 

car la tresse en son savoir-faire

ne se contente pas des fruits

qu’elle élabore elle veut plaire

aux yeux de l’air et de la pluie

 

et toutes ses sœurs avec elle

qui tressent alentour l’espace

donnent au châtaignier les ailes

qui sont la gloire de sa face

 

12 juin 2014

L’économie sociale et solidaire est un engagement cohérent avec l’humanisme que l’Évangile inspire. Elle est animée par un souci des autres, alors que l’économie libérale dans laquelle nous sommes obligés de vivre par les nantis de ce monde est anti-altruiste par nature. La crise politique que nous subissons en France est largement attribuable à cette économie libérale qui lie les mains des responsables politiques, à supposer que ceux-ci soient vraiment désireux de la neutraliser. Le plus grand ennemi de l’humanité du XXI° siècle est la finance dont les lobbys poussent, voire forcent les dirigeants politiques à renoncer à lutter contre elle.

Les disciples de l’Évangile ne peuvent que lutter pour les démunis contre les nantis, dénoncer et attaquer l’écart qui se creuse entre la classe moyenne qui s’enrichit et accède à la classe supérieure et la classe moyenne qui s’appauvrit et se voit poussée vers la classe inférieure.

L’Évangile, c’est l’Amour de l’autre, rien que l’Amour de l’autre, seul digne de foi. (Il ne peut attirer celles et ceux qui recherchent des spiritualités de libération de soi, d’épanouissement de soi, d’élévation de soi…) L’Évangile, c’est l’Amour de tout être, des humains certes, mais aussi des vivants, bêtes et arbres, de la matière elle-même, qu’elle soit eau, terre, feu, air sur notre planète ou autre ailleurs dans l’univers.

L’animisme philosophique qui reconnaît l’existence d’un psychisme de la matière -l’ancienne Âme du Monde – voit en toute chose et en tout être une parente un parent. Mais la classe intellectuelle qui domine actuellement l’épistémè occidentale dénigre cet animisme qui ose s’opposer à son rationalisme inévitablement matérialiste en sa cohérence.

L’animisme philosophique est-il cohérent avec la pensée évangélique ? Certainement davantage que le rationalisme matérialiste lié à un humanisme pour lequel l’égoïsme est la base de toute société.

 

visiteuse subtile sinueuse

tu t’es glissée dans le jardin

par un trou  de la haie poreuse

au souffle à l’elfe et au lutin

 

ce fut sur le ventre doux de la terre

que tu parcours depuis toujours

comme des herbes votre mère

commune complice d’amour

 

tu t’es enfuie à l’approche géante

de l’ombre et de l’ébranlement

du sol que ta présence hante

comme l’aigle son firmament

en cet obscur accord en bas d’en haut

d’une semblable appartenance

entre égales et entre égaux

au centre sans circonférence

 

qu’importe que déjà loin du jardin

tu sois repartie sinueuse

tu l’as béni de ton destin

toi l’adorable visiteuse

 

13 juin 2014

L’humain est-il un animal naturellement religieux ? La religion est-elle inscrite dans l’ADN humain ? Les Lumières et leurs avatars ont tenté de la dépasser, de l’éliminer, mais l’histoire et l’actualité la déclarent indépassable et indéracinable. La cause ? Multiple sans doute, individuelle et collective. La religion rassure, équilibre, idéalise l’individu. Elle cimente, pacifie, moralise la vie sociale. Montaigne aurait-il été si sage et si bien dans sa peau s’il n’avait pas été fidéiste ? Qu’aurait été l’Europe sans le christianisme ? On peut y mesurer ses effets positifs et ses effets négatifs et déclarer le bilan historique globalement satisfaisant.

On a pu dire, en jouant sur les mots, ou plutôt en pensant au-delà des mots, que le communisme et le nazisme étaient des religions. En raison de leurs credo idéologiques, mais surtout de leur capacité d’endoctrinement auquel bien des intellectuels n’ont pas résisté.

On a pensé que les religions s’étaient perfectionnées en passant du polythéisme au monothéisme. Le Nigérian Wole Soyinka, mais c’est sans doute une exception sur notre planète occidentalisée, a déclaré que c’était une erreur au vu des dégâts infligés par les monothéismes dans leur complexe de supériorité et leur volonté de conquête, le christianisme et l’islam en particulier.

Un autre jeu de mots fait du sport la nouvelle religion de l’Occident, comparant les stades à des églises et à des cathédrales, les matchs de foot à des messes et des grand-messes, les coupes du monde à des pèlerinages. Lorsqu’on voit l’enthousiasme (le mot est intéressant par son étymologie) que le sport déclenche en envahissant les médias… Un grand quotidien tel que Ouest-France y consacre quatre à cinq pages par jour sans compter les tirages spéciaux périodiques… Que serait notre planète si les sports et les stades disparaissaient ?

 

On pense ici que Yeshoua a dépassé la religion juive en l’accomplissant, en menant son idéal éthique à la perfection de l’Amour, en la libérant de son conditionnement patriarcal, en en faisant une pure spiritualité, mettant à nu l’être même de l’Éternel et celui de tous les êtres en découvrant leur essence comme altérité positive.

La spiritualité évangélique est ainsi devenue la mesure de la valeur ontologique de toute religion et de toute idéologie, de toute éthique, de toute connaissance et de toute action. Sa valeur ontologique est au-delà de la morale puisqu’une morale s’impose alors qu’elle se propose comme une libération : « Vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce »(Romains 6, 14).

Elle est cependant terriblement exigeante : comment accepter de perdre tout son avoir dans la chair même si c’est pour gagner la plénitude de son être dans l’esprit ? Elle ne peut se répandre qu’à dose homéopathique. Elle donne la joie parfaite, inaltérable et inaliénable (Jean 16, 22, 24, 17, 13), mais à quel prix ! « Si c’est ainsi que vous traitez vos amis, disait Thérèse d’Avila à l’Éternel, il n’est pas étonnant que vous en ayez si peu ».

 

dans son aura de parfum frais

et la musique des abeilles

son vert est la couleur qui plaît

au promeneur qui s’y éveille

 

il en est tant dans la campagne

du plus profond au plus léger

dont  la visite s’accompagne

d’un chant de pivert ou de geai

 

lui c’est plutôt de tourterelle

que roucoule son vert si tendre

que se voulant plus demoiselles

les dames vêtent à se méprendre

 

assis dans l’ombre qui se teinte

de cette douceur attendue

le promeneur reçoit l’étreinte

d’elfes venus de l’étendue

 

les abeilles qui les appellent

s’en font les belles messagères

et dans la fraîcheur de leurs ailes

se réjouit l’âme légère

  

14 juin 2014

Faire de la mort douloureuse et humiliante de Yeshoua un sacrifice, c’est d’abord récuser la révélation de l’Amour. C’est rester dans la logique de la religion, des dieux puissants, du Dieu tout-puissant jaloux qui a besoin de sang pour remettre les offenses qu’on lui a faites en lui étant infidèles : « Selon la loi (et non selon la grâce) il n’y a pas de pardon sans effusion de sang » (Hébreux 9, 22).

C’est valoriser la souffrance, faire croire que la souffrance est rédemptrice. Certes cela peut aider celles et ceux qui y croient à supporter leurs souffrances et toutes leurs misères en leur faisant se dire qu’ils transforment leur existence en sacrifice en union avec celui du Christ et gagnent ainsi le paradis : « Si nous souffrons avec lui, avec lui nous règnerons » (II Timothée 2, 12). On peut parler alors d’un bienfait de la religion, mais c’est une illusion offensante et désastreuse pour l’Amour.

L’épître aux hébreux fait de Yeshoua un grand prêtre capable d’intercéder pour les chrétiens en récompense du sacrifice de son propre sang (Hébreux 7, 24-27). Mais Yeshoua s’est présenté en prophète et non en prêtre. Il l’a annoncé dès le début de sa prédication, se référant dans la synagogue de Nazareth aux prophètes Élie, Élisée et Isaïe, et il est mort en prophète comme il pensait devoir le faire : « Il faut que je voyage aujourd’hui, demain et le jour suivant ; car il ne convient pas qu’un prophète meure hors de Jérusalem » (Luc 13, 33).

La souffrance, depuis les bobos et coups d’épingle de la vie quotidienne jusqu’aux douleurs plus ou moins insupportables de la maladie physique ou mentale, du désespoir qui pousse au suicide… la souffrance est inhérente à la marche du monde en son mélange de déterminisme et d’indéterminisme cosmique, de déterminisme et de liberté humaine, mélange lui-même lié à la condition du meilleur des mondes possible voulu par l’Amour.

La souffrance humaine est inévitable (la souffrance animale également). La question est donc de savoir ce que nous pouvons en faire. Nous pouvons d’abord considérer qu’elle forme avec le plaisir un de ces couples de contraires (relevant du neïkos et de la philia ) sans lesquels, comme l’a vu Blake, il n’y a pas de progression (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 3). Heureuses heureux sommes-nous si nous en avons un peu des deux tous les jours et si nous savons en tirer parti, sans les rechercher ni l’un ni l’autre.

On sait aussi que la grande souffrance, lorsqu’elle est assumée, peut spiritualiser celles et ceux qu’elle frappe. La même épître aux Hébreux (où l’on trouve à boire et à manger) voit sans doute juste en affirmant que cela a été le cas pour Yeshoua lui-même : « Il convenait que lui, pour qui et par qui tout se fait afin d’amener de nombreux fils à la gloire, de rendre l’auteur de leur salut parfait par ses souffrances » (2, 10). Oui, à condition d’admettre que ce ne sont pas ses souffrances qui en ont fait l’auteur du salut mais sa révélation de l’Amour. Yeshoua lui-même a parlé de son accomplissement, de sa perfection dans la mort : « Je chasse des démons et fais des guérisons aujourd’hui et demain, et le troisième jour je serai rendu parfait (téleioumaï ) » (Luc 13, 32). C’est aussi sa dernière parole : « c’est accompli, c’est parfait (tetélestaï) » (Jean 19, 30). Telos est également utilisé par Jean pour introduire solennellement le lavement des pieds: « Telos  êgapêsen  autous, il les aima jusqu’à l’extrême », selon la bible de Segond (Jean 13, 1).

Quoi qu’il en soit de cette spéculation interprétative, on peut admettre que la souffrance est susceptible de perfectionner, de spiritualiser dans l’Amour celles et ceux qui veulent et peuvent la vivre en l’assumant en présence d’Aimer.

 

la puanteur que les chiens laissent

ici et là dans le jardin

ouvert à ceux qui vont sans laisse

se soulager nous fait du bien

 

elle peut bénir le fumier

bien sûr enfouie sous les herbes

et demain aux arbres fruitiers

apporter son énergie serve

 

mais surtout elle peut donner

à penser que la pourriture

qui guette tout ce qui est né

de notre chair est le futur

 

et cette odeur qui nous attend

tout compte fait inévitable

peut détacher avant le temps

l’esprit de la bête à l’étable

 

la sagesse dans la nature

portée par le souffle au jardin

en accomplissant la chair mûre

nous fait prévoir notre destin

 

15 juin 2014

Si nous pensons que la religion est dans l’ADN humain mais que les religions divisent l’humanité de plus en plus tragiquement au XXI° siècle, nous avons matière à réflexion et à action. Nous pouvons nous pencher sur l’étude des religions pour nous faire une idée de ce que les unes et les autres nous proposent, et éventuellement choisir l’une ou l’autre.

Affligé par la ruée du christianisme et de l’islam vers l’Afrique, le Yorouba Wole Soyinka suggère de retourner à la religion de ses ancêtres parce qu’il y a découvert une spiritualité supérieure à celle des monothéismes, en tout cas plus ouverte à tous : « Étudiez la spiritualité de notre continent, allez vers les Orisha, apprenez la sagesse. La religion des Orisha ne permet pas en ses principes, sa liturgie, son catéchisme ou sa pratique, la maxime pernicieuse « je crois, donc je suis ». Vous n’y trouverez nulle part la moindre trace de raisonnement visant à identifier ainsi son être. Et donc, évidemment, vous n’y trouverez pas non plus son corollaire : « tu ne crois pas, donc tu n’es pas ». Orunmila ne le permet pas. Obatala ne peut le concevoir. Ogun le combat. Pas un seul odu d’Ifa (les textes du corpus de divination yorouba) ne le suggère. Ce n’est pas cependant de la faiblesse, ce n’est même pas de la tolérance. C’est simplement de l’intelligence, de la Sagesse, une saisie intuitive de la complexité de l’esprit humain et un sens authentique du potentiel infini de l’univers » (The Credo of Being and Nothingness, le credo de l’être et du néant).

Pour celles et ceux qui désirent en savoir davantage, le nouvelle revue Orbs, l’autre Planète vient de publier dans son # 2 un texte de Soyinka : « Des divinités pour une spiritualité laïque  » (www.orbs.fr). Pas mal pour celles et ceux qui ne peuvent se passer de religion et qu’une spiritualité de l’altérité laisse sur leur faim. On pourra également lire ici cette semaine les 7 préceptes orisha proposés par Wole Soyinka à l’Université d’Ifé. Et pour celles et ceux qui maîtrisent la langue de Shakespeare, il y a aussi Of Africa du même Wole Soyinka.

 

plus profond que la pluie qui ravage

et la grêle en rage de détruire

le grand souffle saisit les feuillages

et les prend dans un même soupir

 

il les prend en leur balancement

maintenant dans l’espace alentour

en remède à leur attachement

aux racines ici sans recours

 

une feuille peut-elle sans mourir

s’arracher à la terre pour suivre

en lui rendant son dernier soupir

le grand souffle d’amour qui l’enivre

 

16 juin 2014

Orisha 1 : « Obatala exauce. Pureté, amour, transparence du cœur. Force stoïque. Vérité lumineuse. L’humain est imparfait, l’humain recherche la perfection. Imparfait, il peut cependant trouver l’harmonie intérieure avec la Nature. L’esprit triomphe de l’imperfection, que se soit celle de l’âme ou celle du corps. Oh, paix que donne l’entendement, possède notre cœur humain ! »

Ce premier précepte est placé sous le patronage d’Obatala, « orisha décrit au mieux par ses vertus sociales et individuelles d’accommodement : patience, endurance, calme, tous les impératifs de l’harmonie de l’univers, essence de la tranquillité et de la tolérance, bref l’esthétique de la sainteté ».

Il faut d’abord savoir que la description des divinités yorouba est nécessairement multiple, imprécise, variée, floue. La religion orisha est non-dogmatique, chaque fidèle peut la concevoir à sa façon. Wole Soyinka insiste pour dire que sa propre interprétation n’est pas forcément la meilleure. Cette plasticité de la théologie yorouba est d’ailleurs essentielle. Elle relève d’une attitude générale de conciliation qui fait accepter la pluralité des croyances, même étrangères comme le christianisme et l’islam. Vouloir amener l’autre à son point de vue n’est pas yorouba. Le Yorouba ressent le prosélytisme comme une agression.  

Il demeure que l’Orisha est une religion, avec ses rites stricts, ses formules rituelles précises, ses sacrifices nécessaires… La spiritualité de l’Évangile la dépasse nécessairement, comme elle dépasse le judaïsme et son avatar le judéo-christianisme. Mais elle ne peut qu’approuver  une sagesse qui va au-delà de la tolérance, une intelligence qui reconnaît la complexité non-maîtrisable de l’humain et l’infinitude du monde…

Le seul critère d’appréciation des religions (et idéologies) de la Spiritualité de l’altérité est tautologiquement celui de l’altérité positive, de l’Amour de l’autre comme autre. Elle applaudit à tout ce qu’elle y découvre de cet Amour et de ce qui s’en approche. Cela s’appelle de l’éclectisme sélectif. Sélectif, car la description que donnent de la religion yorouba les ouvrages de R.E. Dennet, J. Omosade Awolalu et autres montre que la peur et l’espoir (inspirés par le neïkos et la philia) face aux forces cosmiques personnifiées en divinités en font une religion qui, de soi, reste à la porte du Royaume des cieux. Les sacrifices y tiennent une place importante, avec la croyance si répandue que le sang est l’âme et peut être offert aux divinités pour les apaiser (peur) ou pour obtenir leur faveur (espoir).

N’est-ce pas ce que l’on trouve aussi dans l’épître aux Hébreux où il est dit que « sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission des péchés » (9, 22) ? La messe catholique ne le répète-t-elle pas ? « Ceci est mon sang versé pour vous ». On peut arguer qu’il s’agit d’une action symbolique, mais la mentalité religieuse qui le sous-entend est toujours là, et c’est une insulte à l’Amour. Non, ce n’est pas la croix « qui sauve le monde », ni aucun sacrifice, mais l’Amour, rien que l’Amour.

 

entre le lac et la montagne

tu sus marcher dans l’équilibre

en ce que perd en ce que gagne

en haut comme en bas l’âme libre

 

car le souffle qui t’emmenait

deçà delà au gré des ondes

sans trop savoir où tu allais

te faisait parcourir le monde

 

il te fallait de solitude

à l’oreille qui écoutait

ce qu’il fallait de multitude

à la bouche qu’elle inspirait

 

et le serpent de la prudence

à terre comme la colombe

simple en sa si belle innocence

de son ciel à jamais ne tombe

 

c’est ainsi que de Natsèrèt

prophète enfin de l’Origine

jusqu’à Ieroushalaïm en tête

tu dis l’éternelle gésine

 

17 juin 2014

Orisha 2 : « Cherche à saisir les signaux de l’existence. La connaissance n’est-elle pas en nous et autour de nous ? Si la Fontaine Suprême de la Pensée a cherché conseil auprès d’Orunmila à l’heure de la crise, pourquoi, ô toi qui cherches la connaissance, éviterais-tu le devin des signaux ? Il se peut que la Sagesse sommeille dans la bouche des enfants, heureux ceux qui attendent patiemment que la langue des tout-petits se délie. Ifa trace le chemin à travers les horizons voilés ».

C’est une invitation à la divination. Obatala est la divinité des devins et Ifa est le corpus de ses  poèmes divinatoires. Ce sont des textes obscurs que les babalawo, « pères des secrets », prêtres d’Ifa, guérisseurs, conseillers… consultent avec celles et ceux qui viennent leur demander de l’aide, des éclaircissements sur leur existence, des remèdes à leurs maladies, la découverte du caractère de leur enfant, l’attribution pour lui d’une divinité… Le flou même de ces textes se prête à une diversité d’interprétation qui s’accorde avec la vision du monde yorouba méfiante des vérités péremptoires.

On pourrait comparer ces pratiques divinatoires à la recherche des psychanalystes avec leurs patients, mais c’est une recherche étendue au-delà des problèmes personnels inconscients des consultants.

Quid pour celles et ceux qui suivent une spiritualité évangélique ? En quoi la connaissance de l’existence de la divination yorouba peut-elle les aider sur les chemins d’Aimer ? A quoi cela peut-il leur servir pour être prudent comme le serpent et simple comme la colombe ? En soi à peu de chose sans doute, et cela peut même les pousser à une vaine curiosité pour les pratiques occultes. Mais cela représente une invitation à chercher à voir clair, à Aimer intelligemment. C’est cependant à l’Éternel qu’il faut nous adresser pour trouver la sagesse et l’intelligence de l’Amour. Dans la solitude silencieuse et dans la concertation de la parole avec la communauté. Ô Éternel, envoie ton esprit. Qu’il nous rende attentifs aux « signaux de l’existence » et qu’il nous aide à les saisir..

 

l’herbe folle à l’herbe sage

au jardin en dit de belles

elle veut que son image

soit un peu plus fraternelle

 

si je suis envahissante

lui susurre-t-elle    c’est

que mon âme est très puissante

et qu’elle sait enlacer

 

même si elle voudrait

toujours toujours plus d’espace

que chacune ait une place

pour bien c’est ce qu’il faudrait

 

je vois folle tes images

dans la main du jardinier

mais seules les herbes sages

monteront dans son panier

 

la beauté est inutile

mais elle est indispensable

comme ta bonté servile

elle trouve place à table

 

18 juin 2014

Orisha 3 : « Ogun donne l’exemple. La vertu revêt les tenues les plus étranges : la camaraderie des combats, la méditation dans la solitude, la route dure du sacrifice… La vie est multiple et étrange. La mort de la peur libère la Volonté qui s’aventure là où la pensée n’a jamais marché encore. Ogun libère : lève-toi derrière son ombre ».

La figure imaginale d’Ogun est l’une des plus fortes de la religion Orisha. La cause ? C’est le fer, le fer en sa dimension psychique, car dans la pensée animiste il n’est aucune matière qui ne soit indissociablement physique et psychique. Un Occidental peut se rappeler : Pythagore et son « tout est sensible », Diderot et son « matérialisme enchanté » (Élizabeth de Fontenay dixit), pour qui « il faut que la pierre sente », Nerval et son « A la matière même un verbe est attaché… Chaque fleur est une âme à la nature éclose » du poème « vers dorés »… On conçoit l’importance imaginaire de la révolution du fer après la révolution néolithique, avant la révolution industrielle, avant la révolution informatique.

Parce qu’il est le fer, l’âme du fer, Ogun est la force de destruction guerrière, l’arme, et la force de construction artisanale, l’outil. C’est la divinité des manieurs de lance, de fusil (chasseurs et soldats), de kalache, de char de combat, d’avion de chasse… mais aussi celle des constructeurs de voiture, garagistes, conducteurs d’engins, pilotes d’A380 ou de supertanker… Et Ogun est l’une des expressions les plus fortes de la « volonté cosmique », de l’énergie dont est faite la volonté humaine, le courage d’affronter la solitude, l’aventure, la lutte…

La Volonté ? voilà qui donne une résonnance nouvelle à la phrase bien connue des chrétiens : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Avec Yeshoua, la volonté de l’Éternel, ce n’est pas la puissance à laquelle on se soumet religieusement, c’est la force d’Aimer à laquelle on s’efforce de participer dans la grâce de son esprit. « Sur la terre comme au ciel », c’est-à-dire dans la perfection de l’Amour (« soyez parfaits comme votre père céleste est parfait ») « L’humain est imparfait, l’humain s’efforce d’être parfait. Obatala exauce ».

Le Notre Père ne parle, en mashal, que de l’Amour. « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien », c’est la même demande que « Que ta volonté soit faite… » et que « Pardonne-nous comme nous pardonnons ». Il suffit de penser. Ce n’est qu’une même aspiration à Aimer, à Aimer, à Aimer dans la force d’Aimer.

Chaque fois que tu touches du fer, tu es invitée à te rappeler la Volonté d’Aimer… Voilà comment l’Évangile est cosmique grâce à l’éclectisme sélectif et à l’Orisha. Cosmique ouranien et chthonien, « au ciel » et « sur la terre »… « Joie, joie, pleurs de joie » comme lorsque le catho touche l’Éternel dans « le corps du Christ ». 

 

La France qui « vit au-dessus de ses moyens », c’est vous et moi qui voulons toujours mieux manger, mieux nous habiller, mieux habiter, mieux nous divertir… C’est notre matérialisme insensé. Qui découvre l’Amour découvre l’esprit et abandonne la chair, trouve l’être et délaisse l’avoir. Qui aspire à l’Amour vit dans la sobriété heureuse, la frugalité joyeuse, l’austérité rieuse…

 

deux agrions bleus sur la mare

donnent le bal

égal

de la finesse horizontale en l’air léger qui s’y compare

 

est-ce sur l’eau ou sur le ciel

que leur couleur

en pleurs

de joie glisse sur les reflets en haut en bas d’un amour mutuel

 

19 juin 2014

Orisha 4 : « La justice est le mortier qui pétrit la maison de l’humain. Briques sur briques peuvent-elles résister aux cris ensanglantés du mal des affligés ? Pas plus que les ténèbres ne peuvent résister à l’éclat de l’éclair ni le toit de chaume au sentier de la foudre. Shango restaure ».

Shango est la divinité yorouba de l’éclair. Les Yoroubas croyaient que la foudre ne frappait que les demeures des criminels, et les prêtres de Shango achevaient son œuvre en les pillant. Ils voyaient en Shango un justicier, un restaurateur du droit. La peur de l’éclair-Shango a pu dissuader un certain nombre d’aspirants criminels.

Yeshoua, quant à lui, a dit que les malheurs et les catastrophes naturels n’étaient pas des punitions divines, contrairement à ce que certaines mentalités religieuses continuent de croire (relire l’épisode de la tour de Siloé qui tua dix-huit personnes en s’effondrant, Luc 13, 4). L’Éternel qui fait briller le soleil et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5, 45) fait de même tomber la foudre sur les bons comme sur les méchants. Il n’est pas le Tout-puissant qui utilise les forces cosmiques comme carottes et comme bâtons, il est le Tout-aimant qui les laisse faire selon leur déterminisme et leur indéterminisme.

Alors, « y-a pu d’justice ? » La justice est affaire humaine, d’abord chez l’humain premier qui ne s’en tire pas trop mal avec des lois bâties sur la concupiscence comme dit Pascal (Pensées, éd. Sellier, fragment 244), même si ces lois sont imparfaites : « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (94, p. 81). Mais chez l’humain dernier censé prendre le relais, il existe une justice supérieure à celle de la Loi (Matthieu 5, 20). C’est la justice d’Aimer, la justice qui rend justes celles et ceux qui y participent en Aimant, qui concrètement les fait promouvoir la justice sociale et politique, jusqu’à lutter pour l’égalité des droits (supposée acquise avec la Déclaration universelle des droits humains), pour l’égalité des chances (vaste programme) et pour l’utopie de l’égalité des conditions, bien mise à mal ces temps-ci par l’écart grandissant entre les nantis et les démunis.

 

(Noter que Shango l’éclair est devenu le dieu des électriciens, des électroniciens et de toutes celles et ceux qui utilisent leurs machines. L’électricité, c’est physique, mais pas que : à chaque électron son âme).

 

dis-moi comment entre les feuilles

papillonnant tes embardées

passent sans que tu ne le veuilles

où même puisses décider

 

c’est cette adresse qui m’épate

automatique et bien huilée

et plus subtile que les pattes

du bouquetin sur le rocher

 

je soupçonne une intelligence

en ton vol si désordonné

en tous les cas en apparence

qu’il échappe au bec affamé

 

en tâtonnant des millénaires

ton âme a pétri l’ADN

en complicité avec l’air

pour te rire de toute haine

 

ou presque il faut bien tout de même

que l’oiseau mange dans le jeu

de dés où les fleurs aussi aiment

te voir les butiner un peu

 

20 juin 2014

Orisha 5 : « Honneur aux ancêtres. Si le sang flue en toi, si les l      armes coulent, si la bile s’épanche, si la tendre planète du cerveau bat de pensées et d’émotions et que la terre finalement te consume, alors toi et tes ancêtres, vous êtes un avec les éléments liquides. Si la bête sait quelles herbes de la forêt sont ses amies, quelle excuse donnera l’humain qui se vante d’une connaissance supérieure mais n’a aucune empathie pour la moiteur de l’air qu’il respire, pour le jus des feuilles, la sève de ses racines en terre ou les eaux qui nourrissent son être ? L’humain peut parler Oya, Oshun, Orisha-oko… mais l’intelligence et l’esprit contiennent davantage qu’une litanie de noms. La connaissance est Orisha ».

Chez les Yoroubas, l’idéal est de vivre en harmonie avec le cosmos. Avec le cosmos dont les divinités sont les âmes, l’âme unique disséminée en milliers de dieux dont Obatala, Ogun et Shango sont les plus connus et les plus invoqués. Il y en a beaucoup d’autres : Oya, divinité du fleuve Niger, épouse de Shango. Les tornades lui sont attribuées. Oshun, divinité du fleuve qui traverse le pays d’Ibadan et qui redonne la fécondité aux femmes stériles. Orisha-oko, divinité de l’agriculture, de la récolte en particulier. Les points de suspension sont importants : ils signifient que les divinités sont innombrables. Toute personne en a une (son ange gardien, diraient les chrétiens). Tout n’a-t-il pas une âme ? Et les ancêtres sont là, à portée de fluides :

                                « Les morts ne sont pas sous la terre :

                                Ils sont dans l’eau qui coule,

                                Ils sont dans l’eau qui dort… »  (Birago Diop)

 

Notre éclectisme sélectif peut en retirer une familiarité respectueuse à entretenir avec tout être de la nature en empathie. Ne sommes-nous pas toutes cousines et cousins ? Voilà de quoi faire de nous de bonnes écolos et des penseuses de la nature comme trésor de symboles intellectuels et spirituels : « l’intelligence et l’esprit » (en anglais « mind and spirit ) sont invités à penser et vivre le cosmos, pas simplement à donner « une litanie de noms » comme peut le faire la science, en particulier notre Science de la Vie et de la Terre (honteusement desséchée en LVT). Ni même comme nous pouvons le faire dévotement sans agir (« Ce ne sont pas ceux et celles qui disent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux et celles qui font la volonté du Père »).

Les prophètes, Yeshoua en particulier, ont puisé l’expression de leurs intuitions spirituelles dans la nature. Regarde « les fleurs des champs », « les oiseaux du ciel »… Ne te contente pas de leur donner un nom, regarde-les avec cette attention aimante que Simone Weil appelle prière. L’esprit de l’Éternelle peut nous aider à en goûter la vie et à nous réjouir avec Elle.

 

Les blés sont bleus encore

presque à peine, les faces

pâlissent, les cheveux

blondissent et les corps

se tendent vers l’espace.

 

La foule communie

innombrable où chacun

avec l’autre respire.

Les âmes réunies

se souviennent de l’Un.

 

Dans les blés unanimes

le promeneur s’assoit

à hauteur de visage

et son cœur se ranime

dans le parfum de Toi.

 

Il est mieux d’être seul

se dit-il et pourtant

à deux ou davantage

au silence qu’ils veulent

la communion s’entend.

 

C’est la même vigueur

qui se tend dans les tiges

et dans les chœurs s’élance

pour que la vie demeure

mais en d’autres enfances.

 

21 juin 2014

Orisha 6 : « Orisha prêche la Communauté : fonde-la ! Aucun humain ne le niera, l’humanité à failli au monde et le monde a failli à l’humanité. Alors interroge : quels credo et quels royaumes de valeurs ont dominé notre terre jusqu’à présent ? Et si leurs dieux ont échoué, les nôtres ne peuvent-ils pas fournir des remèdes oubliés ? »

On entend ici la voix de Wole Soyinka, celle de la résistance et de la promotion, du brûlot qu’il a lancé et du flambeau qu’il a brandi dans Of Africa (De l’Afrique) où il dénonce l’invasion spirituelle de l’Afrique par le christianisme et l’islam et propose de restaurer l’antique religion cosmique.

Il invite à une fondation qui est une refondation : une communauté de « valeurs » et de « remèdes » pour l’humanité en échec dans sa relation avec le cosmos. On peut sans doute lui reprocher de présenter un bilan trop négatif du christianisme et de l’islam et un bilan trop positif de l’antique religion cosmique africaine. Mais il donne à réfléchir en donnant un point de vue spirituel auquel l’Occident n’a pas suffisamment accordé d’intérêt et dont un esprit pratiquant l’éclectisme sélectif peut s’enrichir.

Alors, quelle communauté spirituelle pour l’humanité ? Toute communauté-institution est un mélange de bon grain et d’ivraie, avec souvent plus d’ivraie que de bon grain, on peut le constater en étudiant l’histoire et l’actualité. Toute institution humaine, qu’elle se réclame ou non du sacré, est menacée de régression si elle ne s’efforce pas de progresser.

L’Église peut-elle revenir à l’Évangile, ou plutôt y venir si l’on pense qu’elle ne l’a jamais vraiment suivi ? Ecclesia reformata, semper reformanda (L’Église réformée, toujours à (devoir) se réformer), la devise de l’Église Réformée de France et adoptée par certains théologiens catholiques depuis le Concile Vatican II peut nous encourager à mieux vivre l’Évangile dans l’Église ou hors de l’Église selon notre conscience. On peut de l’une ou l’autre façon contribuer à sa réforme. Cependant la perception de la Spiritualité de l’altérité se situe hors de l’Église en raison de ce qu’elle croit être la véritable interprétation de l’Évangile : « Seul l’Amour est digne de foi ».

Une communauté-institution ne peut suivre l’Évangile parce qu’elle est nécessairement  un pouvoir et que « tout pouvoir corrompt » (Machiavel, Montesquieu, Lord Acton…). Aimer n’est pas un pouvoir, et partager sa Vie exclut tout pouvoir. Plutôt que de Communauté d’Aimer, il faudrait parler de communautés au pluriel. Les communautés d’Aimer sont sans pouvoir. Elles sont petites (un maximum d’une douzaine de membres). Il serait sans doute préférable de parler d’équipes, qui peuvent apparaître et disparaître mais qui cherchent à entrer et rester en contact avec les autres (maintenant avec l’Internet, quoi de plus facile ?). Répétons-le, elles sont sans pouvoir. Elles ne sont que des groupes de servantes et de serviteurs amis les uns des autres et de tout être.

 

quand tu décharges tes déchets

le rite du bouc émissaire

remonte au centre de la sphère

et s’échappe où il va marcher

dans le désert

 

la chair a soif de pureté

et sur l’autre se débarrasse

de la souillure qui harasse

son âme en quête de santé

dans le désert

 

n’est-ce pas le père éternel

qui ordonne que l’on soit pur

sans tache de la créature

par qui l’homme devint mortel

dans son désert

 

mais le cœur que gagne l’Amour

a le respect des créatures

par qui l’âme de la nature

donne l’avenir sans retour

dans le désert

 

alors laisse la puanteur

du bouc à son propriétaire

qui a besoin pour ses affaires

de retrouver à sa hauteur

l’autre en sa sphère

 

22 juin 2014

Orisha 7 : « La volonté humaine est placée au-delà de la renonciation. Sans la connaissance de la Divinité par les humains, les dieux peuvent-ils survivre ? Ô toi qui hésites, ce que conçoit l’Humain est sans fond, sa communauté se lèvera au-delà des portées présentes de l’intelligence. Orisha révèle la Destinée comme auto-destination de soi ».

Ce septième principe est un condensé de l’humanisme cosmique tel que Soyinka l’a découvert dans la religion yorouba. Il souligne d’abord l’importance de la « volonté humaine », mais celle-ci est pour les Yoroubas une participation à la volonté cosmique, à la force qui anime le cosmos. Et puis les dieux sont pour les Yoroubas des créations humaines en ce sens que ce sont les humains qui donnent des noms aux multiples forces cosmiques, souvent en leur inventant une histoire. Ainsi Ogun, divinité du fer, est le métal lui-même en sa dimension psychique, mais il est aussi l’ancien roi irascible de la ville Iré dont il massacra les habitants en les confondant avec leurs ennemis au cours d’une guerre où il était allé au combat dans un état d’ivresse avancée.

Les divinités sont, pourrait-on dire, les multiples figures imaginales de l’Être indicible et en lui-même inaccessible qu’est la Déité pour un Maître Eckhart ou le Brahman pour l’hindouisme.

Et il y a la communauté rassemblant les humains dans une volonté commune. Ogun est « l’incarnation de la volonté sociale, communautaire, investie dans un protagoniste  de son choix », dit Soyinka dans un autre texte. Mais ces choses dépassent la capacité conceptuelle rationnelle langagière, elles sont « au-delà des portées présentes de l’intelligence » (beyond the present reaches of the mind).

Ce dernier précepte de l’Orisha, plus dense encore que les six autres, ne peut être vraiment saisi et reconnu que par ses adeptes, mais il se donne à ressentir ici comme une invitation à penser ce qui relie les humains au-delà de leurs croyances. On se souvient que Paul avait d’abord tenu un langage cosmique aux philosophes d’Athènes en leur rappelant qu’en l’Éternel « nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28). C’était reconnaître la présence active intime incognito de l’Éternel en tout ce que nous sommes, faisons et vivons et implicitement en toute vie, en tout action, en tout être. Les Yoroubas à leur façon reconnaissent l’action de l’invisible en tous les êtres du cosmos en lui attribuant des noms. Toutes les religions font ainsi, que ce soient avec les Elohim juifs, les personnes de la Sainte Trinité chrétienne et leurs bataillons d’anges et de saintes et saints, les anges musulmans plus quelques saints personnages chez les shiites.

Mais le message évangélique va plus loin, passant du naturel au surnaturel. Car l’Éternel est Amour et il nous invite à partager sa « volonté » d’Aimer. Ses saintes et saints fonctionnent comme des imaginaux, des intermédiaires utiles pour y parvenir.

 

tu frelonnais irrité

à la fenêtre fermée

et j’approchai apeuré

ta présence

 

que me fallait-il donc faire

pour que tu regagnes l’air

de l’espace qui t’est cher

sa présence

 

j’ai ouvert grand la fenêtre

croyant ainsi te permettre

de retrouver ton bien-être

en silence

 

la transparence du verre

pourtant de l’endroit l’envers

était celle qui enserre

la présence

 

il a fallu que le gant

te fasse un signe d’amant

et te rende doucement

au silence

 

23 juin 2014

On peut bien dire avec Platon, Spinoza et quelques autres que « la récompense de la vertu c’est la vertu », ou qu’il y a immanence de sa récompense à la justice, mais c’est encore demeurer prisonnier de soi-même dans la jouissance de son désintéressement. Seul l’Amour des autres comme autres est véritablement le moyen de son but et le but de son moyen, sans attache à soi de celles et ceux qui Le vivent. Qui Aime ainsi ne jouit pas de son Amour, mais se réjouit de participer à l’Amour de l’Autre « qui vit en moi » (Galates 2, 20) pour tout autre.

Nous sommes conviés à ce passage progressif, à ce cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier, du tout pour soi vers le tout pour l’autre en participation avec l’Être de l’être qui n’a de Vie, de Mouvement et d’Être que pour les autres. En un autre langage, c’est le cheminement de la chair (corps-âme) à l’esprit, ou encore la sortie du « monde » qui est « désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie » (I Jean 2, 16) ou « libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi, désir de jouir, de comprendre et de maîtriser. Il s’agit de passer de la jouissance de l’autre à la réjouissance en l’autre, de la compréhension de l’autre à la connaissance de l’autre, de la maîtrise de l’autre à la communion avec l’autre.

Les mots qui le disent sont des approches, des à-peu-près (comme le montre l’interprétation du texte de Jean par Augustin et Pascal). Pour vivre les réalités qu’ils représentent et non simplement les dire afin d’en jouir, de les comprendre et de les maîtriser (de s’en gargariser), il faut accueillir en soi l’esprit d’Aimer, la force d’Aimer, la volonté d’Aimer.

 

A propos de la prière d’un Président d’Israël, d’un Pape et d’un Président de Palestine dans un jardin, on a dit justement que « la prière est une parole sans pouvoir ». On a pu le dire avec regret, mais celles et ceux qui vivent l’Évangile s’en réjouissent, car l’esprit est sans pouvoir, Aimer est sans pouvoir. Il ne cesse d’agir (Jean 5, 17), mais c’est en inspirant.

 

Voyant que l’État est de plus en plus à la botte du Marché, le Gouvernement au service obligatoire de la Finance, certains se sentent prêts à lui préférer l’anarchie, la fin de l’État et du Gouvernement. Solution de découragement, de renonciation… Il faut se battre pour réformer la société « semper reformanda« . « La volonté humaine (celle de l’humain premier participant de la volonté cosmique) est placée au-delà de la renonciation », « The Will of man is placed beyond surrender ». Et la Volonté d’Aimer dont participent celles et ceux qui l’accueillent les pousse à agir dans la société comme le levain dans la pâte afin de la libérer de la rapacité insensée des adorateurs de l’argent.

 

Au jardin les souffles agitent

ici et là des signes.

A demi-mot ce que vous dites

m’en montrerai-je digne ?

 

Il faut d’abord être attentif,

prêter le cœur ouvert

à ce qui se glisse furtif

au plus sombre du vert,

 

sûr qu’il n’y a rien à comprendre

seulement à connaître

et qu’en silence il faut se rendre

aux souffles pour renaître,

 

plus sûr encore que c’est toi

anonyme connu

dont je peux entendre la voix

en son harmonie nue,

 

que pour interpréter tes songes

il n’est que d’écouter

ce que le cœur qui se prolonge

cherche en l’éternité.

 

24 juin 2014

On peut être d’accord avec ceux qui valorisent la vertu récompense de la vertu, à condition d’y voir une aspiration au pur désintéressement plutôt qu’une réalisation. Ne sommes-nous pas forcés d’admettre avec La Rochefoucauld que « les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer » ? Encore une fois l’attachement à la vertu est presque fatalement une autosatisfaction qui exclut le désintéressement du désintéressement. Seule l’altérité de l’Amour peut donner ce désintéressement parfait qui s’oublie soi-même et auquel le meilleur de notre être aspire. Contrairement à ce que pourrait faire croire la parole de Yeshoua : « le Père qui voit dans le secret te le revaudra » (Matthieu 6, 6), il s’agit bien de l’action de l’Amour par l’Amour pour l’Amour et non d’une récompense extérieure à l’Amour. Le « Père » imaginal ne fait que représenter une action immanente à l’acte où opère l’Amour désintéressé. Selon la même logique d’immanence que celle du « pardonnez-nous comme nous pardonnons » et celle du « de la mesure dont vous jugez vous serez jugés » (Matthieu 6, 12, 7, 2).

 

L’idéal évangélique, Aimer, peut se détailler en réjouissance pour les autres, en connaissance des autres et en communion aux autres (encore que ce soient de simples repères que l’Amour déborde de toutes parts). Mais il ne s’ensuit pas que ce qui précède, à savoir jouir, comprendre et dominer, soit mauvais en soi. Ce sont, comme le dit Jean dans son épitre, les forces du monde dont l’humanité a hérité et qui lui permettent de vivre selon la chair, de commencer le cheminement de l’existence. C’est grâce au « comprendre » et au « dominer » que notre science et notre technique continuent de progresser depuis le paléolithique, le néolithique, le premier âge du fer… l’accélération  fulgurante du XX° siècle, la « révolution quantique »…

Cela fait d’ailleurs partie du message de la Genèse : « Remplissez la terre et soumettez-la. Dominez les poissons, les oiseaux et tout être vivant » (Genèse 1, 28). Il demeure que la progression spirituelle devrait aller de pair avec le progrès matériel (et le savoir de la matière se faire par l’intelligence du physique visible et par l’intuition du psychique invisible, mais ceci est un autre problème). A la fin de son existence une personne humaine ne devrait plus vivre que par l’esprit, l’esprit d’Aimer. « Si je n’ai pas l’Amour, je ne suis rien… Si je connaissais les langues des hommes et des anges (tous les concepts qui permettent de comprendre et maîtriser le cosmos), mais que je n’ai pas l’Amour, je ne suis rien » (I Corinthiens 13, 1s), je rate ma vie, je rate la Vie qui est Aimer (se réjouir des autres, connaître les autres, communier aux autres). Être pour les autres, n’est-ce pas la spiritualité de l’altérité ?

 

Au ras du sol ce froissement

sous la haie dans les feuilles mortes

était-ce toi le bel amant

familier gardien de nos portes ?

 

L’autre jour je t’ai vu glisser

et disparaître sinueux

incapable de te hisser

semblait-il au regard des cieux.

 

N’es-tu pas l’enfant de la terre ?

Tu nous rappelles sans un mot

que la vie ce n’est pas que l’air

ni le feu ni même que l’eau.

 

Sans racines tu es racine

libre de parcourir le monde

et pour celles qui t’imaginent

le chemin de toutes les rondes.

 

Peu importe que tu te caches

et ne nous dis que dans un bruit

le secret de ce qui attache

ton âme à l’âme de la nuit.

 

25 juin 2014

On peut s’étonner, ou non, que la parole de Jean le baptiste : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas » ne soit (presque?) jamais commentée par les prédicateurs chrétiens. Cette parole ne condamne-t-elle pas la quasi-totalité des chrétiens ? Elle est tout simplement insupportable : plus communiste, tu meurs !

Ce qui est étonnant, c’est que l’Église, qui ne prêche pas cette doctrine parce que, ne la pratiquant pas elle-même dans son clergé, en particulier dans sa hiérarchie, se verrait condamnée en la prêchant, l’Église l’a cependant gardée dans l’Évangile. Est-ce par inconscience, par insensibilité à la contradiction, par vénération pour un texte qu’elle considère comme sacré donc intangible ? Il faut tout de même se rappeler que pendant des siècles l’Église a découragé, voire interdit à ses fidèles de lire l’Évangile. Vatican II a remis sa lecture en usage (à la grande joie des Réformés). Et tout récemment notre frère François recommande d’en avoir toujours un exemplaire sur soi. Qui sait ce que cela va donner ?

L’exigence radicale du baptiste, pourtant censé ne pas être encore entré dans le Royaume des cieux (Matthieu 11, 11s), devrait avoir au moins pour effet de nous donner mauvaise conscience, de nous inciter à Aimer, à demander la force d’Aimer seule capable de nous amener à partager un peu plus notre avoir avec celles et ceux qui ont moins que nous. « L’humain est imparfait, dit l’Orisha, l’humain recherche la perfection (man strives towards perfection) ».

 

Lorsque Pascal dit : « On n’aime jamais personne, mais seulement des qualités – beauté, mémoire, jugement… » (Pensées, éd. Sellier, fragment 567), il met le doigt, mais sans le dire, sur ce qu’est l’Amour découvert par Yeshoua. Lorsque Yeshoua dit : « Aimez vos ennemis » (Luc 6, 35), il implique de ne pas aimer les autres en raison de leurs qualités (ni malgré leurs défauts), mais pour ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont ? Ce que nous sommes, chacune chacun ? Pascal a posé la question sans donner la réponse : « Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? » (567). Dans une note, Philippe Sellier invite les lectrices et lecteurs à « lire H. Birault, « Pascal et le problème du moi introuvable » dans La Passion de la raison. Hommage à Ferdinand Alquié, p. 161-201 et V. Carraud, Pascal et la philosophie, p. 315-327″. Certes, mais ce qui importe, c’est ce que nous, chacune chacun, pensons de ce « moi introuvable ». Encore une fois, la réponse est dans l’Econgile : d’abord ce moi existe (certains de nos philosophes le nient). Et puis il est repérable dans l’intuition de l’Amour. On ne connaît l’Éternel qu’en Aimant (I Jean 4, 7s). Cela est vrai aussi de tout être, à commencer par celles et ceux avec lesquels nous vivons. Nous ne les connaissons tels qu’en eux-mêmes, en et pour leur « moi » qu’en les Aimant de l’Amour dont Aimer les Aime. (Est-ce ce que Paul Ricœur pensait en disant : « tu vaux mieux que tes actes » ?

 

Dans le pré de l’orée au soir tu t’aventures,

le ventre creux, la bouche sèche,

en t’assurant d’abord que les lointains sont sûrs,

que nulle ombre n’y rôde, prête

à s’élancer à ta poursuite.

 

Tu es bien jeune et pourtant tu es seul,

à moins qu’au couvert ne surveille,

vigilante à donner l’alarme, cette aïeule

dont la face parfois m’émerveille.

 

Il t’arrive pourtant de relever la tête.

Je ferme l’œil, me demandant

si mon regard ému n’a pas de bête à bête

lancé quelque avertissement

d’un danger secret de poursuite

 

Qui sait si quelque instinct chasseur en moi ne vit

lové autour de mes entrailles

et qui te voit, rempli d’une secrète envie

à travers la distance où mon âme tressaille

de s’élancer à ta poursuite

 

Mais déjà averti par ton ange gardien

tu vois possible le danger.

Tu regagnes en trois bonds l’espace que les tiens

avec toi donne de rêver

de vivre dans ta suite

 

26 juin 2014

Pascal encore : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, fragment 568). Écho de Montaigne, nous apprend l’érudit Philippe Sellier : « La vérité et la raison sont communs à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même » (Essais I, 26, p. 224). Sublime pépite, diamant dont les faces étincelantes ne se révèlent pas toutes au premier coup d’œil.

La vérité n’appartient à personne : elle est avec (et non à) celles et ceux qui la découvrent ou la redécouvrent, l’accueillent, s’en réjouissent. Si toi qui lis ces lignes vibres, c’est qu’elles expriment (on peut l’espérer comme celui qui les écrit), une vérité cachée en tes entrailles et en les siennes. Lire l’Évangile et vibrer, c’est cela : c’est y reconnaître ce qui s’accorde avec ce que l’on ressent, « trouver en soi tout ce que j’y vois ». Pierre a dû le ressentir pour pouvoir dire à Yeshoua : « Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Il a vibré parce qu’il était « de la vérité » et que quiconque est de la vérité entend la voix de la Vérité (Jean 18, 37).

Une vérité qui se découvre en nous, que nous découvrons (dé-couvrons, dé-voilons, ré-vélons…) ne nous appartient pas, ni à celles et ceux qui avant nous déjà l’ont découverte et qui après nous la découvriront. Qui a dit (en ce sens ?) que « les idées sont de libre parcours », n’appartiennent à personne ? Wikipédia : « Le professeur Henri Desbois popularisa la maxime : « Les idées par essence et par destination sont de libre parcours » (y compris l’idée qui exprime cette maxime).

Et Yeshoua ? Il se savait inspiré. Il ne parlait pas de lui-même, mais comme la bouche de  son Père : « Ma doctrine n’est pas de moi mais de celui qui m’a envoyé. Si quelqu’un veut faire sa volonté, il saura si cet enseignement est de Dieu ou si je parle de moi-même » (Jean 7, 16). Il savait qu’il était « de la vérité », mais que la vérité n’était pas de lui ni à lui. S’il a pu dire qu’il était la Vérité (Jean 14, 6), c’est qu’il se sentait totalement habité par la Vérité de son Père. Il savait donc aussi très logiquement qu’il devait personnellement s’effacer et laisser la place à « l’esprit de vérité qui guide vers la vérité totale  » (Jean 16, 13).

(Voilà une vérité qui permet de mieux admettre l’anonymat de la Spiritualité de l’altérité, l’effacement de celui qui l’écrit).

 

Euthanasie. Difficile d’échapper à ce mot qui actuellement résonne un peu partout dans les médias. Alors ? Alors il faut penser, oser penser. Nous demander quels sens divers on donne à ce mot ici et là, et le sens que nous pensons devoir lui donner en vérité. Et puis essayer de nous interroger sur les causes des positions plus ou moins pour et plus ou moins contre, causes consciences et inconscientes. Interpréter, mais « dis-moi comment tu interprètes et je te dirai qui tu es ». Si cependant l’Amour nous éclaire, nous découvrirons la vérité. « Aime et pense ce que tu veux ». Mais sommes-nous jamais sûres d’Aimer ? Ô Aimer, envoie ton esprit de Vérité !

 

Ton livre s’ouvre et tu déploies

tes yeux en leur menace.

Leurs pupilles dilatées noient

un univers hostile.

 

Se peut-il plutôt que tu veuilles

manifester au monde

ou du moins laisser sur le seuil

de tes ailes les ondes

d’une beauté fertile ?

 

Quand refermé ton livre sombre

se donne, on imagine

des paroles sans nombre

comme un univers en gésine

voué à l’inutile.

 

Rassasié de mots tu reprends

ton vol. Il le faut bien.

Tu dois rejoindre les amants

et pour accomplir ton destin

t’assurer de l’utile.

 

Mes yeux un moment réjouis

au spectacle des tiens

et de tes couleurs éblouis

en tes ailes battent des mains,

et le monde rutile.

 

27 juin 2014

Pascal : « Je ne puis concevoir l’homme sans pensée… Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien penser » (Pensées, éd. Sellier, fragments 143, 232). Oser penser, sapere aude !  disait déjà Horace. Oser penser, tout est là. Cette audace consiste pour une bonne part à refuser la doxa, l’opinion (dont ce cher Roland Barthes disait pis que pendre). Sortir de la pensée que la culture ambiante nous injecte dès l’enfance, dans la famille et bien sûr à l’école, de la maternelle à l’université en un formatage ensuite généralisé par les médias. C’est notre air ambiant, comment ne pas le respirer ?

Mais l’audace de la pensée est à tout prix : elle isole le penseur, l’ostracise parfois. Si vous voulez faire une carrière universitaire, vous avez intérêt à vous conformer à la tendance générale, en quelque courant que choisissez, à brûler de l’encens à l’un au moins des dieux d’aujourd’hui, d’hier ou d’avant-hier, depuis Platon ou Aristote, Descartes ou Spinoza, Hegel ou Marx, Foucault, Deleuze, Derrida ou …

Mais l’audace ne suffit pas pour penser autrement (et non simplement contre soi-même, pauvre truc qui ne vous sort pas de la doxa). Il faut retrouver l’intuition, que le dogme rationaliste a mise à l’index. Comment, encore une fois, voulez-vous sortir de la doxa si vous ne pensez qu’avec des concepts forcément liés au langage, vecteur de la doxa ? Le langage, le Verbe, est une prison dont on ne sort que par cette attention intense aux êtres et aux choses que l’on appelle intuition au sens bergsonien, celle qui « nous transporte à l’intérieur de l’objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable ». Inexprimable parce que les mots sont des abstractions généralisantes : dire « chien » ou « chêne »… c’est ne rien dire de ce que ce chien, ce chêne a d’unique. L’intuition est de soi hors langage, même si elle invite à inventer à chaque fois un nouveau langage. Penser en vérité, c’est donc, au moins pour une part, penser sans les mots (Dommage pour celles et ceux qui croient que c’est impossible et impensable).

Mais ce n’était pas ce que penser voulait dire pour Descartes. Sa définition de l’intuition ne pouvait pas être celle que donnera Bergson, elle restait liée au langage. Pire, allant au-delà de Pascal, Descartes a fait de la pensée, de la pensée conceptuelle, le constituant unique de l’être humain : « Je pense, donc je suis… Nous sommes par cela seul que nous pensons » (Oeuvres AT, t.IX-2, p. 28).

Voulant s’en démarquer, certains tenants de la Négritude ont répliqué aux cartésiens par un « je sens, donc je suis ». A quoi Soyinka indigné a pourfendu tous ceux qui veulent définir l’humain par l’une ou l’autre de ses activités : « L’homme a tenté de saisir l’essence de son être par un procédé d’isolation… le « je produis, donc je suis » marxiste, le « je possède, donc je suis » capitaliste, le « je crois, donc je suis » religieux… « La réponse à la grande question « que suis-je ? » est au-delà des concepts, des mots. Elle est du domaine du mystère, comme la vie, la beauté…

En disant « je suis », Yeshoua a laissé entendre que l’humain, comme le dira plus tard « ce fou de Blake », est infini : « Le désir de l’Homme étant Infini, la possession est infinie, et lui-même Infini » (Opuscule « Il n’y a pas de religion naturelle », VII). Il existe, pensait-il, en chacune chacun de nous un désir infini qui nous définit (C’est-à-dire qui ne nous dé-finit pas, qui fait que nous sommes bien plus que ceci ou cela). Yeshoua l’a vécu au point de se sentir l’Éternel, l’Infini d’Aimer. Il a osé le penser et le dire, il l’a payé de sa vie.

 

la lame acerbe impitoyable

tue sans envie

des vies

l’herbe des champs jeune et déjà vouée au verbe misérable

 

28 juin 2014

Incertitude de Montaigne (« Que sais-je ? »). Avait-il lu Parménide ? Parménide et sa découverte de la vérité de la Vérité, inspirée, dit-il, par sa muse. Alêtheia et Doxa. Rien n’est certain, absolument certain pour l’intelligence rationnelle si ce n’est le principe d’identité (de non-contradiction) en sa simplicité enfantine : « Ce qui est, est. Ce qui n’est pas, n’est pas ». Le degré de certitude et d’incertitude rationnelle de ce qui n’est pas ce principe tient à son degré de proximité/éloignement de ce principe. Le principe de causalité en découle immédiatement et partage sa certitude absolue : Si ce qui n’est pas n’est pas, rien ne peut sortir de rien (ex nihilo nihil fit). Un être ne peut sortir que d’un autre être, et non du néant. Descartes précisera une autre évidence : la cause d’un être est nécessairement au moins égale à lui, sinon supérieure. Sinon d’où lui viendrait ce supplément d’être ? Du néant ? Impossible. Voilà pour Alêtheia.

Le reste est Doxa (opinion est la traduction reçue en français). Pour tout ce qui est opinion, son degré de certitude rationnelle dépend exclusivement de la chaîne logique plus ou moins solide des causes qui la relient au principe d’identité.

Première question, essentielle ici : Quel degré de certitude rationnelle pour la Spiritualité de l’altérité ? La réponse est proposée dans « Fondements philosophiques d’une altérité positive ». Elle suppose reconnue l’infinité du monde. (Elle s’appuie sur l’expérience de pensée proposée par Giordano Bruno pour laquelle, en un déni absolu et violent, l’Église l’a tout simplement fait rôtir sur un bûcher en 1600. C’était hier au regard de l’histoire de l’humanité depuis le paléolithique avant même les auteurs des peintures de la grotte de Chauvet). Si l’être est infini, il est la cause de tout être fini puisqu’il ne peut exister qu’un seul infini occupant tout l’être. Second point à admettre : Étant tout, l’être infini est nécessairement sans désir, sans eros : il ne manque de rien. Il ne peut donc être la cause des êtres finis que par agapè, par altérité positive. Voilà qui concorde avec l’intuition de Yeshoua : « l’Éternel est Amour ».

Mais cette évidence rationnelle n’est pas évidente pour toute intelligence humaine. Alors, quelle est la cause de cette inévidence ? L’Amour agapè ne s’impose pas, sinon il ne serait pas l’Amour, qui est ontologiquement libre. D’où la réflexion/constatation du starets de Dostoïevski : « Aimez et vous croirez en Dieu », au Dieu Amour, (pas au Dieu tout-puissant qui veut du sang pour racheter l’humanité). Voilà qui rejoint à nouveau l’intuition de Yeshoua pour qui il faut « être de la vérité » pour entendre son message (Jean 18, 37). Et que « ceux qui n’aiment pas ne connaissent par l’Éternel » (I Jean 4, 8). On le savait déjà un peu sans en connaître la cause : « Tu es un Dieu caché » (Isaïe 45, 15). « La gloire de l’Éternel est de cacher les choses » (Proverbes 25, 2).

Rationnellement, nous devrions vivre dans l’incertitude généralisée de la Doxa, dans la probabilité. Le signe assez évident de cette incertitude est la multitude des opinions et des interprétations dans une foultitude de domaines, y compris le domaine religieux.

Si l’humanité reconnaissait la Doxa pour ce qu’elle est, elle cesserait de faire de ses opinions des convictions. Des convictions parfois désastreuses dans leurs conséquence destructrices et/ou meurtrières comme on l’a vu au XX° siècle avec les idéologies fascistes et communistes, et comme on le voit depuis des siècles avec les théologies dans leur lutte, à mort parfois, en particulier entre les trois monothéismes, et à l’intérieur du monothéisme chrétien entre protestants et catholiques (maintenant un peu apaisée) comme à l’intérieur du monothéisme musulman entre sunnites et shiites (qui maintenant fait rage).

La tolérance peut naître de la prise de conscience de la Doxa, de l’incertitude des opinions, de la remise en question des convictions : idéologiques, politiques, philosophiques et même scientifiques (le matérialisme physico-chimique est invité à douter un peu de ses certitudes). Cette prise de conscience est difficile, car nous avons besoin de certitudes, au moins d’une certitude, pour ne pas sombrer dans le désespoir du non-sens. Alors une conviction fait l’affaire.

L’avantage de la conviction de la Vérité de l’Amour, c’est qu’elle ne peut être ni destructrice ni meurtrière. Si l’on juge un arbre à ses fruits, on peut estimer que les fruits de la conviction que l’Être de l’être est Amour sont globalement positifs…

 

il pleut sur le jardin doucettement.

écoute le chuchotement

des gouttelettes en leur cheminement.

 

elles ont sûrement plus à te dire

dans les mots doux de leurs soupirs

que tu n’en pourras jamais retenir.

 

chacune sur le livre à chaque page

raconte le très long voyage

de l’origine à travers tous les âges,

 

mais c’est entre les lignes le silence

dans le vide de sa présence

qu’il faut entendre pour trouver le sens.

 

alors ces mots épelés tendrement,

tu dois les lire lentement

au rythme de la pluie obscurément.

 

(Lire un poème, c’est lire lentement en prononçant toutes les syllabes. Dans le poème ci-dessus, chaque tercet est composé d’un vers de huit syllabes encadré par deux vers de dix syllabes).

 

29 juin 2014

« la foi, dit Dieu, ça ne m’étonne pas,

Ce n’est pas étonnant.

J’éclate tellement dans ma création…

Pour ne point croire, mon enfant,

Il faudrait se boucher les yeux et les oreilles. »

(Le Porche du mystère de la deuxième vertu)

Dans son long poème, Péguy énumère une foule de choses intelligentes, belles et bonnes présentes dans la nature et dans l’humanité. Pour lui, l’existence de Dieu est une évidence. Mais il dit aussi que l’on peut « se boucher les yeux et les oreilles ». Les prophètes Yesha’yahou et Yeshoua l’avaient déjà constaté : « Ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas » (Isaïe 6, 9s ; Matthieu 13, 13s). Ils parlaient de la cécité et de la surdité spirituelles.

Isaïe, prophète de l’Éternel tout-puissant dont il venait de contempler la terrible sainteté, en parlait  comme d’une menace, l’annonce du désastre qui allait frapper son peuple. Yeshoua, lui, constatait avec joie qu’il avait devant lui des gens qui voyaient et entendaient la réalisation de ce que de nombreux prophètes et justes avaient espéré. Mais son mashal  met en garde aussitôt « ceux qui écoutent la parole du Royaume de l’Éternel et ne l’entendent pas » (Matthieu 13, 19).

L’image de ceux qui regardent sans voir et écoutent sans entendre a été reprise par les poètes anglais Samuel Coleridge et William Wordsworth pour parler de ceux qui regardent la nature, non en et pour elle-même, mais en et pour ce en quoi elle peut leur être utile, cherchant à la posséder, comprendre et dominer. Sa splendeur leur échappe.

Péguy a fait le lien : le monde de la nature et des humains, qui sont pour les prophètes des mashal  du spirituel, sont devant lui le visage de l’Éternel, sa manifestation, sa « gloire » pour celles et ceux qui sont habités par l’Amour, qui regardent avec les yeux du cœur comme dit le Renard au Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible aux yeux. »

Pour un franc-maçon du Droit humain aussi, le doute est la porte de la tolérance universelle. Découvrir les incertitudes de la connaissance doxique, voilà une bonne justification d’une laïcité qui respecte toutes les croyances et toutes les incroyances.

 

le poirier croule sous ses cris

le prunier comme jamais rit

le framboisier nous éblouit

 

la petite chienne a mis bas

la chatte attend des petits chats

ton ventre d’un nouveau cœur bat

 

c’est une rivière infinie

qui nous porte quand tout s’enfuit

et qu’au jour succède la nuit

 

et après la nuit vient le jour

et la lune fait son retour

lancée par l’éternel amour

 

regarde écoute et crie de joie

éblouie par l’immense voix

de la vie qui chante la foi

 

30 juin 2014

Prier dans la doxa. Nous ne sommes pas sûres de ce que c’est que prier, nous ne sommes pas certaines de savoir comment prier, nous ignorons si nos prières sont efficaces. (Efficace, mot horrible en spiritualité puisqu’il est du « monde », du désir de posséder, comprendre et dominer). Mais nous prions, par instinct, par « cœur ». Est-ce l’esprit d’Aimer qui nous inspire de prier , qui « vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas pour quoi prier, mais il intercède pour nous avec des gémissements ineffables » (Romains 8, 26) ?

Pour certains, prier c’est penser aux autres en Aimant, « de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre intelligence ». Nous ne pouvons le faire que si nous pensons que notre cri aimant est « efficace ». Cela ne nous dit pas comment ça marche, mais si nous osons penser, nous pouvons faire des hypothèses. Quelles « ondes » nous font communiquer en ce que certains appellent « union de prières » ?

Il y a le « Notre Père », que Yeshoua est censé avoir appris à ses disciples et que les chrétiens fervents ne cessent de répéter. Mais sommes-nous sûres de savoir ce qu’il veut dire ? Nous avons des centaines d’explications et interprétations, ce qui de soi montre que le sens de ses paroles n’est pas évident. Ces commentaires ne sont-ils pas tous doxiques, plus ou moins vraisemblables ou probables ? Ainsi de « Notre Père… pardonnez-nous comme nous pardonnons ». Mais le Père est une figure patriarcale, un imaginal particulier de l’Éternel indicible. Le prier, c’est demander à Aimer d’Aimer de l’Amour dont il Aime (What else ?) Et qui Aime-pardonne-est-pardonné.

« Votre récompense est grande dans les cieux » (Matthieu 5, 12). La « récompense » de l’Amour c’est l’Amour. Elle est nécessairement immanente à celle, à celui qui Aime. Notre récompense est mesurée selon la mesure dont nous mesurons notre Amour (Luc 6, 38). Le mot « récompense » (en grec misthos ) appartient d’ailleurs au vocabulaire du « monde ». Et tout langage est l’expression et l’instrument de l’intelligence qui l’a formé au long des siècles dans une certaine culture en son évolution. Dans l’Évangile il faut nécessairement l’interpréter en mashal. Tout ce que Yeshoua a dit, il l’a dit en mashal : « il ne cessait de parler en mashal  » (Matthieu 13, 34). Lorsqu’il dit que « aux gens de l’extérieur tout vient en mashal« , il ajoute la parole d’Isaïe 6, 9s sur les gens qui écoutent mais n’entendent pas, après avoir redit sa petite phrase : « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ».  Pour « entendre » la parole-mashal  de Yeshoua, il faut « être de la vérité », ouvert à l’Amour. Plus nous aimons et plus les mashal  s’ouvrent à nous en chemins de l’Amour, « mystère du royaume de l’Éternel » (Marc 4, 9-12).

 

Le plancton de la nuit

en sa douce lumière

nous plonge en l’océan

où notre tête fière

baigne dans la hauteur

infinie de la mère.

 

Est-ce là-bas ici

que se vit le destin

qui nous a fait surgir

et tendre les deux mains

vers l’éternel espace

où naissent les matins ?

 

Est-ce le rêve encore

où dix mille visages

attendent de paraître

en la suite des âges

qui nous emporteront

vers de nouveaux rivages ?

 

Les yeux dans les étoiles

et l’oreille aux aguets

du silence bruissant

où le vide se plaît

en nouvelles paroles

à nous interpréter,

 

entends ce que nous dit

la belle bouche d’ombre

en sa gésine prête

à enfanter sans nombre

un grand jeu de couleurs

illuminées ou sombres.

 

1er juillet 2014

Pascal : « Nous souhaitons la vérité et ne trouvons en nous qu’incertitude » (Pensées, éd. Sellier, fragment 20). Pascal avait-il pris conscience de la doxa de Parménide, ou bien sa plainte n’était-elle qu’un écho de la remarque amère de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? (Jean 18, 39). Si la conscience doxique pouvait se répandre, nous cesserions de nous battre bec et ongles pour nos convictions. Nous écouterions ce que les autres ont à dire, tous les autres, y compris les fous de Dieu. Non bien sûr pour nous rallier à leurs convictions ni non plus pour tenter de les rallier aux nôtres, mais pour en arriver à constater avec sagesse que nous sommes d’accord pour ne pas être d’accord (agree to disagree ), et pour continuer à chercher à tâtons les vérités doxiques, toutes plus ou moins (im)probables.

Ici sans déprime, pessimisme ni irritation, car nous avons la seule certitude utile et nécessaire, la certitude ontologique de l’altérité positive : nous sommes sûres par raison et par cœur que l’Être de l’être est Amour, mais aussi que c’est en raison de cet Amour certain que dix mille choses doivent demeurer incertaines. Car l’Amour donne la liberté de penser, l’audace de penser en affrontant les dix mille incertitudes. Notre incertitude doxa est celle de notre certitude de la vérité alêtheia. Elle ne nous effraie ni ne nous déprime pas davantage que « le silence des espaces infinis ».

 

Notre Internet est notre tête bien pleine, pleine à la énième puissance. Raison nouvelle (après la « librairie » de Montaigne) de chercher à nous faire une tête bien faite, à penser, penser, penser… à la lumière de l’Être de l’être dont « la Vérité nous rendra libres ».

 

Quelle danse pour les doigts

autour de ce corps docile

d’argile et d’eau à la fois

lorsqu’elles étreignent fragile

la silhouette incertaine ?

 

Avec les doigts c’est la chair

en ce qui tire et repousse

qui retentit tout entière

d’en sentir et toucher douce

la silhouette incertaine,

 

car l’argile et l’eau ne cèdent

en confondant leurs deux corps

que pour le temps que les aide

la chair en son bel effort

dans cette lutte incertaine,

 

et la maîtresse est la danse

survenue d’on ne sait où

qui en obscure présence

donne à se tenir debout

la silhouette incertaine.

 

Quand l’heure sera venue

de se dissoudre inutile

dans l’air transparente nue

la danse dira subtile

la silhouette incertaine,

 

et puis l’air au feu ardent

passera le relais sûr

à l’amant au cœur brûlant

pour qu’un peu plus longtemps dure

la silhouette incertaine.

 

2 juillet 2014

Comprendre et connaître. Les deux termes sont souvent employés l’un pour  l’autre, mais le regard de l’Amour les différentie. L’étymologie l’y aide : comprendre, c’est « prendre avec » soi. C’est une activité intellectuelle qui cherche à posséder et dominer l’objet, que celui-ci soit une chose ou un être. Vouloir comprendre quelqu’un, c’est, plus ou moins consciemment, vouloir avoir barre sur lui, le maîtriser. Connaître, c’est « naître avec » l’autre. C’est une activité intuitive de communion, de partage, avec les choses comme avec les êtres.

La distinction faite par Bergson entre l’intelligence et l’intuition est éclairante : pour lui l’intelligence est ce qui permet de saisir les objets, qu’ils soient des choses ou des êtres, de façon à pouvoir les utiliser. C’est une activité ordinaire et quotidienne nécessaire pour se débrouiller face au réel. C’est la capacité que nous acquerrons par l’expérience depuis la petite enfance, comme par exemple de savoir sans même y penser que pour ouvrir un robinet il faut tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (même si cela ne veut plus dire grand-chose maintenant que beaucoup de montres n’ont pas d’aiguilles). On parle d’intelligence animale plus ou moins grande en observant comment un corbeau ou un chimpanzé est capable de faire fonctionner un mécanisme plus ou moins compliqué pour accéder à de la nourriture.  C’est aussi l’intelligence qui nous a permis de découvrir la structure de l’atome (et mille autres choses) et d’utiliser cette découverte  pour fabriquer des bombes et des centrales électriques. L’intelligence préside à la science et à la technique.

La connaissance, comme l’intuition bergsonienne, cherche à « naître avec l’autre », c’est-à-dire à communier aux êtres et aux choses. Par l’intuition « on se transporte dans l’objet pour coïncider avec lui en ce qu’il a de singulier et donc d’inexprimable » et d’immaîtrisable. Elle devrait être le mode de relation entre les personnes humaines. C’est ainsi qu’Aimer nous connaît et que nous le connaissons : « Qui aime connaît l’Eternel ».

La réalité de cette distinction n’est pas évidente. On passe de l’une à l’autre, de l’intelligence à l’intuition et vice versa sans forcément en avoir conscience. La vie spirituelle en son cheminement d’homo viator, fait une place toujours plus grande à la connaissance. Qui Aime (d’agapè) refuse d’aborder les personnes par l’intelligence, la compréhension, si ce n’est pour les mieux connaître. Qui Aime développe cette attention intuitive à l’autre dont parle Simone Weil et qu’elle rapproche de la prière parce qu’elle participe de l’action de l’Éternel avec son autre.

Jean (I Jean 2, 16) et puis Augustin et Pascal rattachent la recherche de la compréhension des autres à la recherche de la possession des autres pour en jouir et à la recherche de la maîtrise des autres pour les dominer. Le « monde est désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie », dit Jean. Il est libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi, disent Augustin et Pascal. La libido sciendi, c’est le désir de comprendre, et ce désir va de pair avec le désir de jouir et avec le désir de dominer. Celles et ceux qui entrent dans le Royaume des cieux ne sont « pas du monde » (Jean 17, 16). Elles, ils cherchent dans leurs relations avec les autres à jouir, comprendre et dominer de moins en moins et à se réjouir, connaître et communier de plus en plus.

 

Quelques tessons jonchent le sable

dans le vieux méandre du fleuve

témoins des silhouettes veuves

vouées aux fins inévitables.

 

Le grand désir de l’origine

en quête de sa vérité

pousse les mains vers la clarté

du mouvement en sa gésine.

 

Rassemblant les débris épars,

elles rêvent de retrouvailles

avec les mains dont les trouvailles

ont façonné de tout leur art

la silhouette que leur chair

désirait belle autant que bonne

pour que la vie en elle sonne

les horizons des matins clairs.

 

Est-ce quête d’intelligence

de mains avides de saisir

ou de mains prêtes à s’unir

en leur quête de connaissance ?

 

Les tessons dorment sur la rive

et le rêve qui les réveille,

des silhouettes s’émerveille

en d’interminables dérives.

 

3 juillet 2014

Vie consacrée. Le terme même sent le religieux, son synonyme, la vie religieuse. Que peuvent bien en penser celles et ceux qui reconnaissent que Yeshoua a aboli le sacré, les sacrifices et les sacrements ? Il y a d’abord cette idée-force du vœu : les religieuses et les religieux font des vœux, temporaires puis perpétuels (à part, en marge de l’Église, les béguines heureusement en instance de renouveau).

La logique de désacralisation de l’Évangile supprime les serments, vœux et promesses : « et moi je vous dis de ne pas jurer du tout » (Matthieu 5, 34). Qui vit l’Évangile vit dans le moment favorable, le kaïros , dans l’heure: Yeshoua, « mon heure n’est pas encore venue… mon temps n’est pas encore venu…  Père, l’heure est venue » (Jean 2, 4, 7, 6, 17, 1). Qui vit l’Évangile ne se rattache pas à une origine, qu’elle soit collective (celle du monde, de l’humanité ou de l’Église), ou personnelle (le baptême, le mariage ou les vœux de religion). C’est à toute heure que nous sommes faits pour vivre l’Amour en son temps selon l’inspiration, la force, la grâce de l’esprit d’Aimer.

Les promesses, vœux, serments… ne peuvent être que des étapes spirituelles à dépasser dans le cheminement d’homo viator. Un religieux, une religieuse n’a pas à être fidèle à des vœux, mais à vivre « non encore accompli, mais tendu en avant, oubliant tout ce qui est derrière moi… » (Philippiens 3, 13), cherchant à Aimer toujours mieux.

Traditionnellement, la vie consacrée, ce sont les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Il est bon de tenter de savoir ce que cela signifie au regard de l’Évangile. On peut les envisager comme des dynamiques sur le chemin spirituel du toujours mieux Aimer. La pauvreté va de la non-propriété de son avoir, au détachement de son avoir, à la libération de son avoir. Elle s’exprime dans la « frugalité joyeuse » en matière de nourriture, de vêtement et d’habitat. C’est le service de Dame Pauvreté, disait François d’Assise, mais ce n’est là qu’un symbole. La pauvreté n’est pas un idéal à servir mais une transmutation où l’on se détache progressivement de tout et de sa chair elle-même lorsque l’heure est venue : Yeshoua en sa dernière parole : « c’est accompli » (Jean 19, 30).

C’est un programme, mais qui se réalise au rythme de notre accueil d’Aimer, et pour Aimer toujours mieux les êtres et les choses, pour participer à la Vie de l’Éternel qui ne possède rien, qui n’a aucun avoir et n’en désire aucun. Il faut relire comme un mashal  le psaume 50 : « Si j’avais faim je n’irais pas te le dire », non parce que « toutes les bêtes de la terre m’appartiennent », mais parce que je ne suis qu’Être et que mon Être n’est que d’Aimer les êtres et les choses.

 

La cloche du couvent appelle

le petit troupeau aux écoutes

pour obéir quoi qu’il en coûte

de soupirs à la chair rebelle.

 

Il faut bien se forcer un peu

dans la fatigue ou l’acédie.

Qu’il soit béni, qu’il soit maudit,

le sacrifice vient d’un dieu.

 

Il est aussi des heures claires

où le chant se trouve des ailes

sous les voûtes de la chapelle

pour s’élancer vers la lumière.

 

 

Les voix pures en ritournelles

peinent pour ranimer l’amour

auquel sont vouées pour toujours

les âmes que la cloche appelle.

 

Qu’importe puisque c’est le vide

que la cloche tout bas révèle

et que le vide est l’éternel

où toutes choses sont possibles.

 

Il demeure derrière les voix

des religieuses en leur appel

un silence qui nous rappelle

au monde obscur de notre foi.

 

4 juillet 2014

On ne peut aborder la question de la chasteté, que ce soit dans la vie religieuse dite consacrée ou dans la vie évangélique, sans d’abord reconnaître le climat patriarcal dans laquelle elle se pose. Si l’on reconnaît que le patriarcat est la domination de la femme par l’homme, on voit qu’il relève de la libido dominandi. Et l’homme veut non seulement dominer la femme mais aussi la posséder en sa libido sentiendi. (Cela ne signifie d’ailleurs pas que l’on ne puisse trouver dans une civilisation patriarcale des femmes qui cherchent à dominer et posséder des hommes et dont certaines y parviennent. Elles aussi sont « du monde ».)

Dans l’Amour évangélique cependant, la domination est bannie, tout comme la possession qui l’accompagne. Mais la chasteté évangélique n’a de soi rien à voir avec le mariage et le célibat. C’est la maîtrise de l’instinct sexuel féminin ou masculin pour et par Amour agapè. Qui Aime selon l’Évangile n’est ni envieux de la femme de l’autre ni jaloux de la sienne puisqu’il ne cherche pas à posséder ni dominer. En cet esprit, l’amour libre et la polygamie simultanée ou successive ne sont pas inférieurs à la monogamie et au célibat.

Il demeure que l’instinct sexuel, participant de la philia cosmique, est une force que l’on ne maîtrise pas aisément. Il est donc sage de pratiquer l’abstention sexuelle pendant l’adolescence, et plus tard également si l’on a cédé longtemps à l’instinct au point de ne plus le maîtriser. On conçoit ainsi, par exemple, qu’un viveur comme Charles de Foucauld, après tant d’autres, se soit livré à l’ascétisme après sa conversion.

Quant au célibat, puisque la question a été posée à Yeshoua, il est affaire toute personnelle, réservé à celles et ceux à qui l’esprit de l’Éternel l’inspire. La réponse de Yeshoua est d’ailleurs très brève et un peu vague : « Il existe des eunuques qui le sont devenus pour le Royaume des cieux. Que ceux qui peuvent comprendre comprennent. » (Matthieu 19, 12). Le texte grec dit : « o dunamenos khôrein khorêito « . Mais le verbe khôréo est un quasi- intraduisible puisqu’il peut signifier « faire de la place : « khôrêsaté êmas, faites-nous une place dans vos cœurs » (II Corinthiens 7, 2). Chouraqui traduit : « accueillez-nous ». On trouve aussi, de Yeshoua, « ma parole n’a pas de place en vous, o logos o émos ou khôrei en umin « (Jean 8, 37). On peut intuitivement se faire une idée de ce que pensait Yeshoua. Il reste que le célibat est affaire personnelle et ne peut être imposé par une institution. Et il n’est certainement pas essentiel pour entrer dans le Royaume des cieux.

Quant à l’idéal des religieuses « épouses du Christ », il ne relève pas de l’Évangile mais de l’ancienne alliance du dieu d’Israël avec son peuple élu, alliance que l’Eglise a renouvelée puisqu’elle se dit, elle aussi, épouse du Christ. Cela n’a rien à voir avec l’Amour d’Aimer.

 

la flûte qui lui tient les mains

la fait se balancer sur l’air

que lui propose le mystère

bondissant au vide divin

 

sur la place les enfants dansent

 

le souffle qui vibre à ses lèvres

venu bien sûr dont on ne sait où

fait qu’elle tressaille debout

comme répond la bonne élève

 

sur la place les enfants dansent

 

le souvenir qui meut ses doigts

fidèles à la mélodie

flotte dans un monde interdit

à la surface où tout se voit

 

combien de temps ainsi se passe

avant que ne rentre à son nid

l’oiseau qui jamais ne se lasse

en son vol de voir que ravis

 

sur la place les enfants dansent

 

5 juillet 2014

Tout comme la pauvreté et la chasteté, l’obéissance n’est pensable dans l’Évangile que par l’Amour, dans l’Amour et pour l’Amour. Elle est destinée à nous sortir de la libido dominandi, du désir de dominer, et à lui faire céder la place au désir de communier.

Si Yeshoua a pensé et agi en serviteur de tous plutôt qu’en commandeur des croyants, c’est qu’il a vu son « Père » se comporter en serviteur avec son autre : « Je vous l’assure, le Fils ne peut rien faire de lui-même, mais ce qu’il voit faire par le Père, il le fait pareillement » (Jean 5, 19). Et donc, « qui me voit, voit le Père » (Jean 14, 9). Il est donc insensé de penser avec Paul que Yeshoua « a obéi, pris la forme d’esclave, c’est pourquoi Dieu l’a exalté et gratifié d’un nom au-dessus de tout nom pour qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et dans les enfers » (Philippiens 2, 6-10). C’est pourtant ce que les chrétiens répètent et chantent parfois avec enthousiasme dans leur dévotion à leur Maître et Seigneur des Seigneurs, le Christ Roi Pantocrator, fantasme de leur libido dominandi. Et combien terminent leur récitation du Notre Père avec le même enthousiasme : « Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ! »

La théologie chrétienne est une théologie du sacré, c’est-à-dire, selon la présentation de Rudolf Otto, du fascinant qui attire et du terrifiant qui repousse , des forces cosmiques de la philia et du neïkos sous leur formes déifiées. Et pourtant cette théologie inclut l’Amour Agapè, que le même Paul a exalté au-dessus de tout (I Corinthiens 13, 1-13) sans voir la contradiction du Sacré avec l’Amour, sans que la voie non plus la théologie chrétienne après lui.

L’Église du XX° siècle et maintenant du XXI° a heureusement remis l’accent sur l’Amour dans sa prédication, mais sans rejeter l’image et l’idée de la Puissance de Dieu, ni le sacré qui les inspire. On voit mal d’ailleurs comment elle pourrait le faire en tant qu’institution : Elle se saborderait si elle le faisait, car elle perdrait ses pouvoirs, en particulier celui des sacrements.

Alors, quelle obéissance selon l’Évangile ? Elle s’exerce dans un esprit de non-pouvoir, de libération de la libido dominandi. Tandis que les prêtres et les religieux et religieuses font promesse ou vœu d’obéissance, en fait d’obéissance à des supérieurs qui exercent sur eux leur pouvoir, y compris le pouvoir qui restreint drastiquement la liberté de penser dans le carcan du dogme, les tenants de l’Évangile d’Aimer soumettent leur volonté de domination en se faisant servantes, serviteurs de tous dans l’Amour. C’est l’Amour qui les fait servir les autres, et elles ils ne servent que par Amour, et non pour se soumettre à une servitude volontaire (qui n’est pas l’apanage des dérives sectaires, mais sévit aussi dans l’Église). Car ils, elles Aiment, et pensent et font ce qu’elles veulent.

Yeshoua n’a pas obéi à son Père, il a participé à l’Amour d’Aimer pour tout être, et il nous invite à cette participation qui est la Vie éternelle, ici maintenant.

 

Cette douceur où la journée crachine

s’avance en célébrant dans l’espace les noces

d’air et d’eau purs pour tout ce qu’y devine

le concert de nos âmes ici qui les endossent.

 

Marchons dans l’ivresse assassine

du souffle en liberté quand la raison féroce

veut étouffer mille elfes mille ondines

en leurs pas sûrs en leurs danses véloces.

 

Laissons-les pénétrer dans le sang à l’intime,

en ses recoins la chair jusqu’aux secrets de l’os

et jusqu’à cet espace où enfin se devine

l’abîme où l’on se plonge, l’abîme où l’on se hausse.

 

6 juillet 2014

Les vœux de religion parlent de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Ils sont censés corriger la libido sentiendi, désir de sentir l’autre, de le posséder dans la jouissance, et la libido dominandi, désir de dominer l’autre, voire de le réifier pour l’esclavager. Les vœux de religion ne s’occupent pas de la libido sciendi, du désir de savoir, dont pourtant le mythe du péché originel dit qu’il causa la chute : « Le serpent dit à la femme : Dieu sait que le jour où vous mangerez de ce fruit, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. La femme vit que… l’arbre était désirable pour les yeux, précieux pour ouvrir l’intelligence » (Genèse 3, 5).

Paul met en garde contre « la science qui enfle », et « si quelqu’un pense savoir quelque chose, il ne connaît pas comme il doit connaître. Mais qui aime est connu de Dieu » (I Corinthiens 8, 1-3). Certes Paul parle dans le contexte précis de la connaissance des idoles et de leur inanité, mais l’esprit de l’Évangile en général se méfie d’une science qui n’est pas prise en main par l’Amour : « La science enfle, l’Amour édifie ».

Quelle science, quel savoir, quelle pensée ? La distinction bergsonienne entre l’intelligence et l’intuition peut nous aider. L’intelligence maîtrise, possède, domine le réel (on dit parfois d’un conférencier qu’il domine son sujet, qu’il le possède ou qu’il le maîtrise). Elle le fait par le langage qui abstrait et généralise. L’intuition, elle, cherche à connaître plutôt qu’à comprendre. Elle se met à la place de l’autre en ce qu’il a d’unique et de non-maîtrisable, de non-exprimable en langage ordinaire littéral.

Dans l’Évangile, on est invité à connaître, c’est-à-dire à Aimer l’autre. La première connaissance est celle de l’Éternel Amour. Connaître-Aimer les autres par intuition, c’est partager l’Amour dont l’Éternel les Aime. Car « l’Éternel est Amour et qui Aime connaît l’Éternel » (I Jean 4, 7s).

Le savoir par l’intelligence nous est nécessaire à la vie de la chair, mais en passant de la chair à l’esprit (Jean 3, 4-7), nous connaissons toujours plus par l’intuition.

La maîtrise de la libido sciendi, du « désir des yeux », comme dit Jean (I Jean 2, 16), ce n’est pas la mise à l’écart de l’intelligence, mais sa mise au service de l’Amour dans la connaissance intuitive. On conçoit que pour réaliser cette mise en service, il faille d’abord renoncer pour un temps au travail intellectuel (pendant une année de noviciat pour les religieuses et religieux ?) et se consacrer à la prière, à l’oraison, dans la seule perspective d’Aimer en servant les autres. Accueillir en soi l’Amour permet de maîtriser sa libido sciendi afin de mieux Aimer.

 

Le violoncelle qui t’étreint

et devient l’âme de tes reins

te fait sans cesse hocher la tête

dans la mélodie de sa fête.

 

Ta bouche parfois en frémit

et sur ton front parfois un pli

lui dit combien tes sentiments

trahissent mal son cœur d’amant.

 

Ta droite que l’archet possède

et ta gauche aux cordes qui cède

sont les médiatrices de l’air

que l’instrument met en lumière,

 

et dans la splendeur de tes phrases

tant s’emplit la coupe que rase

ses bords s’épanchent et répandent

la grâce qu’aux dieux tu demandes.

 

Ce que ta face voudrait dire

et n’esquisse qu’en un soupir

le violoncelle qui t’étreint

se le dit lui-même en ses reins

 

7 juillet 2014

Ambiguïté de l’école occidentale, l’école des Blancs comme on l’appelle encore parfois en Afrique. Elle apprend à comprendre beaucoup plus qu’à connaître. Elle forme et développe l’intelligence plus qu’elle n’éveille l’intuition (cette intuition tellement méprisée en certains milieux intellectuels européens qu’une Professeure au Collège de France l’a récemment qualifiée de « fameuse, désastreuse et calamiteuse »). Cette école aboutit finalement, de par la conviction matérialiste qui l’anime, à formater et fabriquer essentiellement des producteurs et des consommateurs (au profit des enragés de l’argent).

L’idéal d’égalité ontologique, d’abord proposé par l’Évangile et puis repris par les Lumières et déclaré officiel par la Révolution dans la Déclaration des droits de l’homme, (des droits humains maintenant que l’homme n’est plus compris comme signifiant aussi bien l’humain de sexe féminin que l’humain de sexe masculin), cet idéal est devenu un idéal matérialiste qui abolit la spécificité des dons et des valeurs féminines et masculines.

Dès lors que l’on pense en matérialiste, on pense logiquement que l’on n’est qu’un corps, et donc que la chair féminine et la chair masculine doivent être identiques pour que femmes et hommes soient égaux. On souhaite faire de toute femme un homme parce que l’on continue, patriarcalement, à considérer la femme comme inférieure à l’homme.

Dans la vision matérialiste patriarcale du monde, on ne peut logiquement que déconsidérer, voire mépriser l’intuition traditionnellement reconnue comme plus féminine que l’intelligence.

Ces réflexions sont doxiques bien sûr, mais elles s’inscrivent dans la logique spiritualiste de l’Évangile.

 

Pour un scientifique matérialiste (Étienne Klein par exemple), la non-localité non-séparabilité quantique, qui se moque de l’espace physique, demeure une énigme. On peut penser qu’elle le demeurera tant qu’il refusera d’admettre la face psychique de la matière.

 

L’ondée a élargi l’œil de la terre

encore hier fermé

comme une tombe au cimetière

qui ne peut à jamais rester scellée.

 

Le reflet que le ciel tout entier contemple,

sans avoir même à se pencher,

veut dire, sensiblement plus ample,

l’infini de l’espace recherché.

 

Mais combien d’yeux qui le regardent voient

autre chose qu’une pauvre surface

que l’on comprend avec les doigts

alors qu’elle est profondeur en sa face,

 

et que l’entraille seule peut en son cœur

vibrer comme fait l’eau au souffle qu’elle accueille

lorsqu’il survient pour que revienne l’heure

où l’ondée forte à nouveau remplit l’œil ?

 

Alors c’est le moment de ne plus réfléchir

mais de plonger dans la tombe scellée

de la terre entrouverte aux regards du désir

de cheminer plus loin où l’eau s’en est allée.

 

8 juillet 2014

« Je m’habille comme je veux ! » Certes, mais si tu penses, si tu oses penser, tu te demanderas quel est ce « je » qui veux. Est-ce le « je » de l’humain premier qui désire jouir, comprendre et dominer parmi d’autres humains premiers qui eux aussi désirent jouir, comprendre et dominer, ou est-ce le « je » de l’humain dernier qui désire se réjouir en l’autre, connaître et communier ?

Sans doute la division entre humain premier et humain dernier a-t-elle quelque chose de trop schématique. En réalité ils coexistent en chacune chacun d’entre nous. La question est de savoir où nous en sommes dans notre cheminement de l’un vers l’autre, du passage de la chair à l’esprit comme dit l’Évangile (Jean 3, 4-7).

Et il faut préciser la question : « Où est-ce que je m’habille quand comment ? » Et qui se la pose ? Il semble que ce soient surtout les dames. Alors, entre la burqa et le string, que choisir parmi tout l’éventail ? Il est des lieux et des temps dans l’existence pour désirer séduire, pour inviter l’autre à la jouissance mais aussi pour le servir dans la transition souvent longue entre la chair et l’esprit. Cela fait partie de la liberté première que donne aussi l’Amour. Mais il est bon de garder conscience de ce que notre tenue invite chez les autres et de savoir aussi où nous en sommes dans notre cheminement de la chair vers l’esprit.

 

Il ne s’agit pas d’être maître de soi et de sa tenue vestimentaire pour être maître de soi, mais pour servir les autres. Est-ce un idéal inaccessible ? La réponse est toujours la même : il est possible d’Aimer si l’on demande à Aimer la lumière et la force de sa grâce, de son esprit pour partager sa Vie. Grégoire Palamas (moine orthodoxe  du XIV° siècle) a beaucoup pensé cette « grâce déifiante » de l’Éternel qui permet aux humains qui l’accueillent de vivre l’Amour et tout ce que l’Amour libère en l’humain, y compris la pensée (bonne présentation dans Wikipédia).

Grégoire Palamas : « La création est pénétrée par les énergies divines ». Est-ce une façon de penser le « en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 27s) ? L’âme exulte lorsqu’elle prend conscience de cette omniprésence agissante de l’Éternel Aimer à toutes choses. Présence cachée, voilée, anonyme, infiniment discrète comme le veut l’Amour, « dans le secret » (Matthieu 6, 6). Mais agissante toujours: « Mon Père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17).

On n’est pas loin de penser à l’esprit de l’Éternel comme animant les âmes de toutes les matières, des plus élémentaires aux plus complexes dans l’élan du temps créateur et destructeur produisant toujours du nouveau. Si tu vois un arbre remuer doucement dans le souffle de la brise, tu es sûre qu’il est vivant (un arbre mort ne remue pas). Et tu peux exulter en te pensant en présence de l’Éternel en qui il a « la vie, le mouvement et l’être ». En présence de sa Présence où tu veux marcher avec lui, « devant sa face » (Genèse 17, 1).  

 

Les grands peupliers frémissant

au souffle occidental

redisent l’aveu languissant

de leur monde fatal.

 

On sent une grande tristesse

s’agiter dans leurs feuilles

car leur plainte jamais ne cesse

dans le vent qu’ils accueillent,

 

mais leur âcre parfum susurre

aux narines de l’air

un rien peut-être qui rassure

la fuite de leurs pairs.

 

on ne sait ce qu’incessamment

le vent qui les caresse

peut trouver de réconfortant

en leur douce faiblesse,

 

mais leur impossible à comprendre

redit leur dignité

quand l’occident voudrait les prendre

à leur éternité.

 

9 juillet 2014

Il est gênant de devoir lire dans La Pensée et le mouvant certains mots qui laissent entendre que la métaphysique est une recherche de possession. Le choix des termes semble significatif, même s’il est forcément ambigu, aléatoire et changeant. Pour Bergson, du moins à ce stade de sa pensée, la métaphysique est « un moyen de posséder la réalité », de « la saisir ». Et il utilise la mot « connaître » comme un quasi-synonyme de comprendre.

Ce que, par éclectisme sélectif, on retient ici, c’est le primat reconnu à l’intuition sur l’analyse : « S’il existe un moyen de posséder une réalité absolument au lieu de la connaître relativement, de se placer en elle au lieu d’adopter des points de vue sur elle, d’en avoir l’intuition au lieu d’en faire l’analyse, enfin de la saisir en dehors de toute expression, traduction ou représentation symbolique, la métaphysique est cela même… Ou bien la métaphysique n’est qu’un jeu d’idées ou bien, si c’est une occupation sérieuse de l’esprit, il faut qu’elle transcende les concepts pour     arriver à l’intuition » (pp. 181 et 188).

On voit à quelle distance de Bergson se situe la recherche de « métaphysique scientifique » de Claudine Tiercelin dans son Ciment des choses, elle qui qualifie l’intuition de « fameuse, désastreuse et calamiteuse ». Bergson est exceptionnel dans le paysage philosophique du XX° siècle. Le courant majeur, même en dehors de la « philosophie analytique » et dans ses représentants les plus connus (en France les Barthes, Derrida, Foucault, Deleuze…) sont plus ou moins des adeptes de l’analyse conceptuelle qui ignorent l’intuition. Adopter la position de Bergson comme le fait actuellement Frédéric Worms est un combat, et qui mérite notre participation plus que notre simple admiration.

Descartes et Spinoza valorisaient encore l’intuition, même s’ils en avaient chacun des présentations et des explications différentes, mais le rationalisme est depuis devenu triomphant, voire insolent et méprisant. Il est bon de relire Pascal pour qui l’intuition, le « cœur », l’emporte sur la raison dans la recherche de la vérité : « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur… Comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! » (Pensées, éd. Sellier, fragment 142, p. 105, 106).

 

Les digitales se pressaient

au bord du long chemin

et saluaient main dans la main

en riant de faire la haie.

 

Leurs clochettes mauves tintaient

aux oreilles de mille abeilles

occupées à cette merveille

qu’est l’échange parfait,

 

et parfois quelques promeneuses

aux esprits des lieux attentives

s’arrêtaient tout admiratives

et se taisaient songeuses.

 

N’en reste-t-il vraiment rien

après le passage des lames

et de leur vacarme sans âme

en leur tragique sens du bien ?

 

Elles ont dû laisser des graines

dans notre terre maternelle

qui demain avec l’éternelle

en son amour vaincra la haine.

 

10 juillet 2014

Penser. Certains s’étonnent qu’il y ait parmi les juifs tant d’intellectuels, scientifiques,  philosophes et autres. La cause, puisqu’il ne peut manquer d’y en avoir une ou plusieurs, s’invite à notre recherche. On peut penser à leurs « maisons d’étude ». La fréquentation de la Torah et des Prophètes, mais aussi du Talmud n’ont pu manquer au cours des siècles d’en faire un peuple de penseurs, allant peut-être jusqu’à modifier leur patrimoine génétique.

Car leur lecture de la Bible et du Talmud n’est pas simple mémorisation et méditation. Ils ne cessent de travailler son interprétation par des commentaires et des commentaires de commentaires. Cette lecture s’applique à la Torah, mais aussi au Talmud (en hébreu talmoud, « étude »), l’un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique, ne le cédant en importance qu’à la Bible hébraïque. » (Wikipédia). A partir des textes talmudiques censés représenter une tradition orale transmise de génération en génération, les sages au fil des années et des siècles ont accumulé les interprétations. Certaines paraissent ahurissantes, mais elles font fonctionner l’intelligence nourrie par l’imagination. Ce sont des « lectures créatrices », comme aimait à dire l’un des philosophes juif le plus connu du XX° siècle, Emmanuel Lévinas (1906-1995).

Certes une interprétation qui ne cesse de se renouveler et parfois de se contredire peut conduire celles et ceux qui sont sensibles à la contradiction à adopter le « que sais-je ? » de Montaigne, à rejeter ces multiples commentaires de commentaires, mais elle peut aussi faire prendre conscience des incertitudes de la doxa et stimuler la pensée en quête des probabilités à peser dans la recherche de la vérité.

Une pensée libérée comme celle qu’a manifestée Yeshoua en proclamant sa série des « On vous a dit… et moi je vous dis… » (Matthieu 5, 21-48) montre que l’intuition de l’Amour, lorsqu’elle est vécue comme vérité certaine, libère de la doxa en nous encourageant à douter de toutes les opinions, y compris les plus sacrées, et sans crainte de se voir rejeté par les autorités intellectuelles du moment. L’Amour invite à penser, penser, oser penser comme Yeshoua l’a fait.

 

On peut apprendre à penser en s’imposant d’écrire tous les jours quelques lignes, sans même savoir en commençant ce que l’on va écrire et découvrir en écrivant. C’est ce que suggère « Entrer en philosophie ». Cela n’est pas seulement vrai de l’art : « Je ne cherche pas, je trouve », aurait dit Pablo Picasso, ou, moins connu mais plus général, « J’apprends en allant où je dois aller, I learn by going where I have to go « de Theodore Roethke (1908-1963) dans son poème « Éveil, Waking« . Cela est vrai de toute écriture créatrice, même philosophique. Il suffit de suivre le fil des idées qui s’enchaînent, quitte à les rectifier dans la relecture.

 

L’émouchet qui s’immobilise

et joue, dit-on, à l’Esprit-saint

avec le souffle au vrai devise

sans souci d’hier ni demain.

 

Il vit l’instant de l’existence

porté dans le fleuve du temps

qui donne sa force et son sens

à la somme des existants,

 

et l’esprit que l’on imagine

immobile en son mouvement

est en fait la grande gésine

en incessant enfantement

 

Son battement d’ailes est la vie

de toute âme en toute matière,

la source de toute énergie

en elle infuse tout entière.

 

Alors regarde l’émouchet

en son éternel battement,

et devant lui va-t’en marcher

dans l’amour en son mouvement.  

 

11 juillet 2014

« Aide-toi, le Ciel t’aidera ». Pas sûr que l’on sache ce que cela veut dire ou peut vouloir dire. Celles et ceux qui s’engagent sur le chemin de l’Évangile s’entendent parfois conseiller : « Agissez comme si tout dépendait de vous, et priez comme si tout dépendait de Dieu ». Et elles se disent : Faudrait savoir ! C’est moi ou c’est lui ? Augustin a dû batailler contre Pélage. Pélage croyait ferme (était-il stoïcien ?) que l’on accédait au Royaume des cieux à coups de volonté. N’est-il pas dit dans l’Évangile que « le Royaume des cieux souffre violence et que les violents s’en emparent  » ? (Matthieu 11, 12). Augustin insistait sur la nécessité de la grâce. La querelle s’est poursuivie au long des siècles, à fleurets mouchetés ou sanglants. Au XVII° les esprits se sont quelque peu échauffés autour du jansénisme, on en trouve des échos dans les attaques de Pascal contre les jésuites. Querelle de la liberté et de la prédestination, du libre-arbitre et de la grâce… avec des retentissements politiques et même des implications scientifiques : un matérialisme pur et dur croit au déterminisme absolu des lois physiques sur la nature, dont nous sommes.

Tout ça pourquoi ? La cause, cherchez la cause ! Les uns et les autres ne voient ni que ni comment « mon Père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). L’ « action » (faute d’un mot impossible à trouver) de l’Éternel, celle du « en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » n’est pas extérieure transcendante au monde ni à chacun chacune d’entre nous. En fait ni extérieure transcendante ni intérieure immanente. Ces mots n’ont pas de sens ici puisqu’ils appartiennent au vocabulaire de l’espace et que l’Éternel est esprit (Jean 4, 24). Sa présence à nous, en laquelle Abraham s’est senti appelé à marcher, il la désignait symboliquement, dit la Bible, par sa face (Genèse 17, 1). Dans la traduction de Chouraqui, au plus près de l’hébreu, on lit : « Moi, Él Shaddaï ; va en faces de moi : sois intègre ! »

Sa présence à nous  est incompréhensible, mais elle est connaissable. Elle est si « intime » qu’elle se fond avec notre volonté. Il suffit d’Aimer, de vouloir Aimer, Aimer vraiment, et c’est lui, Aimer qui vit « en » nous, qui « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 13) : Theos gar estin o énergôn en umin kaï to thelein kaï to énergein. La traduction latine donne : Deus est enim, qui operatur in vobis et velle et perficere. Le latin emploie deux mots différents, « operatur » et « perficere » comme le français « opère » et « faire », mais le grec emploie le même mot, ou quasiment : énergôn et énergein. Notre énergie à Aimer est une participation à l’énergie d’Aimer.

Il faut lire ces mots en cherchant, non à les comprendre, mais à les connaître, à avoir l’intuition de ce qu’ils suggèrent au-delà de leur formulation. L’Amour nous en rend capables jusqu’à « ce n’est plus moi qui vis, c’est lui le Christ (c’est-à-dire l’Amour) qui vit en moi » (Galates 2, 20). L’Amour d’Aimer agit « en » nous selon notre liberté, qu’il délivre et promeut. La querelle entre la « grâce » et le « libre-arbitre » est sans objet. Il suffit d’Aimer de l’Amour dont l’Éternel Aime. Au diable les misérables mots pour lesquels les grands esprits se sont chamaillés !

 

Ephémère sur la fenêtre

cherches-tu à jouir du jour

dans la rencontre de l’amour

avant de disparaître ?

 

Veux-tu traverser le visible

si dur ici que sa frontière

aujourd’hui demain comme hier

rend la chose impossible ?

 

A quoi te servirait que j’ouvre

l’espace de ton extérieur

puisque pour toi il ne recouvre

pas plus que l’intérieur ?

 

C’est la lumière que tes yeux

au vrai pour s’y perdre désirent

car sa beauté et ses soupirs

ont été faits pour eux.

 

Que t’importe donc si le verre

t’enferme dans sa transparence.

Elle traverse en tous leurs sens

et ta rime et tes vers.

 

Chante-la que tes yeux se closent

avant que ne chute le jour

et que dans les bras de l’amour

enfin ils se reposent.

 

12 juillet 2014

« En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 27). La découverte de Bergson, c’est d’avoir perçu cette trinité dans son unité, celle de la durée, du temps comme élan vital où sont portées toutes choses, où sont créées toutes choses en leur nouveauté perpétuelle.

« La durée réelle est ce que nous avons toujours appelé le temps, mais le temps indivisible » (La pensée et le mouvant, p. 173). Nous avons l’habitude de voir le temps comme une succession d’instants, de même que parfois en géométrie nous voyons une ligne comme une succession de points. Mais ce qui fait la ligne, c’est sa continuité insécable, et ce qui fait le temps c’est sa continuité indivisible.

Notre intelligence conceptuelle sectionne et divise. Nous avons besoin de ce sectionnement, de cette division, pour comprendre la matière et agir sur elle en sa dimension physique. Mais la réalité perçue par l’intuition, par le cœur aurait dit Pascal, par l’empathie profonde dirait-on peut-être maintenant, cette réalité est un élan d’être, de mouvement, et donc de vie chez les vivants dont nous sommes. L’âme des choses, même si Bergson ne le dit pas ainsi, est la cause de cette continuité de l’être. Mais il montre bien que l’être n’est pas ce concept abstrait qui fait tourner la tête à la philosophie analytique. L’être est force, comme le sait bien la pensée africaine. C’est pourquoi « la réalité est la mobilité même… le mouvement est la réalité même… Le changement est la substance même des choses » (op. cit., pp. 159, 174).

Et nous sommes évidemment concernés par cet être en qui nous avons notre être en son mouvement et sa vie : « Il y a simplement la mélodie de notre vie intérieure (la vie de notre âme, dirons-nous) – mélodie qui se poursuit, indivisible, du commencement à la fin de notre existence consciente. Notre personnalité est cela même » (op. cit., p. 166).

N’était-ce pas déjà ce que pensait et vivait l’auteur du psaume 104, où toutes choses sont perçues comme l’œuvre permanente, et non simplement originelle, de l’Éternel : « Tu envoies ton souffle (ton esprit), ils sont créés… » (104, 30). Et plus tard Yeshoua : « Mon père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17).

« Ô Amour, envoie ton esprit, qui renouvelle la face de la terre ! »

 

De souci en souci tu hésites

guidé par ces impondérables

qui te mènent de table en table

pour tes improbables visites.

 

Tu sais bien d’où tu viens où tu vas

en ta permanente requête

où se mêlent des airs de fête

aux bourdonnements des divas.

 

Ton nid reste le centre de l’espace,

et tes voyages incessants

ne mènent que là où ton sang

reconnaît l’espoir de ta race.

 

Tu es aussi celui qui vit l’instant

dans le grand courant qui le porte

sans jamais rien qui ne te sorte

de la force d’amour du temps.

 

Que t’importe ce que sera demain.

Tu laisses l’avenir venir.

La table qu’on va te servir

le sera par la grande main.

 

13 juillet 2014

Vivre l’instant dans la durée, ce ne peut être le séparer du passé et de l’avenir. C’est ce que nous donne de comprendre Bergson pour qui la durée est insécable parce que « le changement est la substance des choses », qu’être et mouvement sont une même chose, que l’être est force continue de mouvement, et donc que « le passé fait corps avec le présent » (La pensée et le mouvant, pp. 174, 173).

On peut bien penser que cela est mal dit, et on aura raison parce que l’être, et donc le temps rebaptisé durée, est inintelligible, indicible en langage d’intelligence. Il est connaissable par l’intuition qui, dit encore Bergson en sa cohérence, fait corps avec l’objet, s’y identifie et ne peut donc se dire qu’en langage non littéral, en langage d’image, de métaphore (on dira ici de mashal ). Pourquoi ? parce que le langage littéral est le langage de l’intelligence qui possède, comprend et domine, alors que le temps-durée ne se laisse ni posséder, ni comprendre, ni dominer. Augustin le savait qui disait savoir ce qu’était le temps mais ne pas pouvoir l’expliquer.

Est-ce pourquoi Bergson a été boudé ? Le rationalisme matérialiste serait incohérent s’il ne le boudait pas, s’il ne considérait pas l’intuition avec effroi et s’il ne la méprisait pas pour tenter de la neutraliser. N’a-t-on pas entendu récemment une professeure au Collège de France la qualifier de « fameuse, désastreuse et calamiteuse » ?

Notre passé est inséparable de notre présent. Non seulement parce que « nos actes nous suivent »*, mais parce que la durée dans laquelle il s’inscrivent nous porte en sa continuité insécable. Cela s’accorde bien avec l’agir permanent, éternel, de l’Être de l’être que Yeshoua a exprimé en disant : « mon père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). Cependant l’Être de l’être est Aimer et son action ne se réalise pleinement que dans la mesure où l’indéterminisme de la matière le permet, où la liberté de l’humain l’accueille en son esprit.

Par ailleurs l’action éternelle du temps-durée ne peut faire du nouveau que dans des alternances de destruction et de création. En termes humains cela s’exprime en mashal par la mort de la chair et la naissance de l’esprit en une seconde naissance (Jean 3, 5s). C’est dans cette perspective dynamique que l’on accueille la durée en la connaissant par l’intuition de l’Amour, non en la comprenant par l’intelligence.

Vivre l’instant c’est communier à la dynamique de la durée animée par l’Amour. C’est vivre une course comme le donne à entendre Paul quand il affirme vivre « tendu en avant vers le but » (Philippiens 3, 13s). L’instant présent n’est pas immobile. L’étymologie du mot « instant » peut se suggérer : il a la même racine que le mot « instable » et le mot latin « instabilis » se traduit parfois en français par « mobile ». Mais, dit encore Bergson, notre intelligence se plaît dans l’immobilité, plus facile à maîtriser par l’intelligence. Notre intelligence fait de la durée un temps spatialisé que l’on peut découper en instants séparés alors que les instants sont inséparables en leur dynamique.

* Nos actes nous suivent. « La vie humaine m’apparaît comme une tragédie où nous sommes tous acteurs et qui marche vers une fin dans laquelle nos moindres pensées auront eu leur rôle, pourvu qu’elles aient été sincères. Nos actes aussi. Oui. Nos actes nous suivent. C’est le sens de ce mot que le déterminisme prétend détruire avec des arguments d’amphithéâtre et de laboratoire : la responsabilité. L’évidence intérieure (l’intuition ? le cœur) proteste et elle a raison. » (Paul Bourget, 1927). Langage moral, voire moralisateur, mais fondé sur une vision du monde que l’on peut rapprocher de celle de Bergson.

 

La fourmilière est en émoi.

C’est la journée du grand départ.

Les ailes se préparent

sans même savoir le pourquoi.

 

L’élan qui les porte à jamais

leur donne l’air pour le voyage

à la suite des âges

en complice de l’incomplet.

 

Elles s’en vont au beau hasard

de la grande diaspora

comme hier où demain ira

se perdre dans le soir

leur multitude que s’étende

se déployant l’immense ronde

aux quatre coins du monde

que les dix mille chœurs s’entendent.

 

Et nul ne sait où anonyme

essaimera la fourmilière

pourtant si familière

dans notre discours unanime.

 

14 juillet 2014

« Ô temps suspends ton vol !  » est le cri de l’humain premier devant la mort et devant tout ce qui en participe, devant la dimension destructrice de la durée, de l’élan vital, substance même de l’Être de l’être agissant.

Nous n’en finissons pas de prendre conscience du « mon père ne cesse d’agir » que Yeshoua donne comme justification de l’abolition du sabbat. Le dieu de la Genèse est un dieu qui se repose une fois son œuvre achevée, un dieu de l’Origine comme on en trouve dans nombre de religions. L’Origine mythique est pensée parfaite au sens humain, « trop humain », et la mort en est absente. N’entend-ton pas encore répéter dans nos églises que « Dieu n’a pas fait la mort » ? « Par le péché la mort est entrée dans le monde » (Romains 5, 12). Le Christ est alors présenté comme celui qui a vaincu la mort par sa résurrection. Mais l’Évangile ne nous délivre pas de la mort, il nous délivre de la peur de la mort, de la peur du temps destructeur. « ne craignez pas ceux qui tuent le corps » (Matthieu 10, 28). La « résurrection » n’est pas une résurrection de la chair, un retour à la vie charnelle : « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean 6, 63). Elle n’a qu’un rôle transitoire dans la durée, dans l’élan vital, elle est faite pour préparer à l’esprit. Et la « résurrection » est affaire non-charnelle : « On est comme des anges dans le ciel » (Luc 20, 35).

Tout cela est cohérent, tout cela se tient. La durée est une force qui va de l’avant. Il n’y pas de retour à l’Origine, idée mythique que l’on trouve dans la pensée religieuse mais qui ne tient pas dans la pensée évangélique. Et pas plus qu’il n’y a de retour à l’Origine, il n’y a de retour du Christ, si ce n’est en mashal, comme expression de l’espoir de voir l’Évangile se répandre totalement dans les consciences, « levain dans la pâte jusqu’à ce qu’elle ait levé tout entière  » (Matthieu 13, 33).

Il nous faut apprendre à entendre les paroles de Yeshoua. Ce sont toutes des mashal : « Il ne disait rien qu’en mashal » (Matthieu 13, 34). C’est le langage de l’esprit, le langage des prophètes inspirés par l’esprit de l’Éternel. Ce n’est pas le langage qui donne à l’intelligence de comprendre, mais le langage qui donne à l’Amour de connaître. Ce sont les personnes qui Aiment qui ont « des oreilles pour entendre », qui écoutent la parole de Yeshoua parce qu’elles sont « de la vérité », « de Dieu » (Jean 18, 37, 8, 47), c’est-à-dire de l’Amour puisque « Dieu est Amour ».

 

comme une eau gelée maintenant

comme une armée

brimée

par le regard intelligent de Méduse en son dessein de dominer en comprenant

 

mais au vrai toute l’eau du monde

irrésistible

défile

et cible l’ennemi et du sang de Méduse s’élance Pégase dans les ondes

 

15 juillet 2014

La communauté internationale se déclare impuissante en Palestine. Elle n’est pas impuissante, elle est complice de l’occupation impitoyable qui depuis quelque cinquante ans vise à la suppression de l’entité palestinienne en poursuivant intelligemment et patiemment son dessein avec les armes du langage plus puissantes encore que celles des chars, des avions et de la menace nucléaire.

Ne pas dénoncer cette imposture, c’est être soi-même complice, à moins d’être assez bête pour ne pas saisir la manipulation rhétorique qui leurre la communauté internationale ravie de pouvoir feindre de ne pas comprendre et de pouvoir excuser son inaction, son « impuissance ».

 

Une femme violée dans la forêt africaine a autant de prix aux yeux de l’Amour qu’une femme violée, même moins brutalement et moins honteusement, dans un hôtel de luxe américain. Cela va sans dire, cela va mieux en le disant, en le criant.

 

La surface agricole détruite par la nouvelle ligne TGV Le Mans – Rennes est cent fois supérieure à celle qui pourrait disparaître à l’aéroport de Notre Dame des Landes, mais « ils ont des yeux et ne voient point… » Les mots règnent, Protagoras et ses Sophistes avaient raison, raison pour leur « discours » qui mène l’humanité par le bout de la langue.

Qui s’ouvre à la Vérité de l’Amour en Aimant découvre mille vérités psychologiques, sociologiques et politiques. En osant penser. En refusant la bêtise.

 

Peut-on séparer la politique irrédentiste de l’État d’Israël  de la culture biblique ? Les colons encouragés par le gouvernement juif se réclament de la Bible pour récupérer le pays qui leur a été promis et donné par leur dieu, en fait conquis à coups de massacres comme le racontent sans vergogne le Livre de Josué et le Livre des Juges. Un peuple qui se croit élu dispose d’une arme psychologique et d’une arme rhétorique qui lui permettent d’imposer sa pensée et son action à la bêtise plus ou moins feinte du monde. (La bêtise, la nôtre en particulier, est à la mesure de notre manque d’audace de penser. Sapere aude !)

Responsabilité de l’Église ? Si elle avait été fidèle à l’Évangile de l’Amour, elle n’aurait jamais persécuté les juifs. Elle n’aurait jamais cru qu’elle était le nouveau peuple élu destiné à remplacer, voire à supprimer le premier. Sans les persécutions des juifs, le sionisme aurait-il vu le jour, et sous sa forme actuelle ?

Qui Aime peut oser penser, parce qu’elle est affranchie de tout dogme. Aime, et pense ce que tu veux. Seul l’Amour est digne de foi.

 

L’émouchet vola bas

une proie dans les serres

et un cri s’échappa

en dernière misère.

 

Dans l’éclair du passage

de ses ailes striées

tu surpris le message

de l’élan meurtrier :

 

l’utile mimétique

de défense et d’attaque

du désir empathique

en recherche d’impact,

 

l’inutile beauté

aussi omniprésente

mêlant à la clarté

ses ombres innocentes,

 

l’élan de mort de vie

de bas ou de haut vol

de tout ce qui périt

de tout ce qui décolle.

 

16 juillet 2014

Savoir qu’à l’origine, et il n’y a pas si longtemps, la poésie était indissociable de la musique et de la danse peut nous inciter à n’écrire que de la poésie rythmée, à exclure du royaume de poésie les phrases qui ne sont pas animées par des rythmes. Faut-il aller jusqu’à soutenir qu’une poésie qui ne peut pas être chantée et dansée n’est pas une poésie authentique ?

C’est aller à l’encontre de la doxa où les poèmes en prose rythmée sont parfois devenus des textes amorphes. Mais se détacher de la doxa suppose qu’on puisse le faire et qu’on veuille le faire, les deux choses étant liées d’ailleurs. Pour pouvoir s’écarter de la doxa, de l’opinion, de l’épistémè de sa culture à son époque, il faut avoir l’évidence de ses erreurs, qu’elles soient métaphysiques, religieuses, idéologiques… Cette évidence négative naît d’une évidence positive, celle que l’on découvre au mieux dans l’expérience de l’Être du monde.

Pour Yeshoua, cette expérience fut celle de la Présence au monde de l’Amour de bienveillance et de bienfaisance, de l’Amour inconditionnel pour tout être jusqu’au plus consciemment hostile, jusqu’à l’ennemi. Il a saisi cette Présence dans la Beauté et dans l’Intelligence présente dans le monde : Regardez les fleurs des champs… Regardez le soleil et la pluie, les arbres qui grandissent à partir d’une graine minuscule. Regardez, Regardez !… Écoutez, Écoutez !… Que vos yeux voient! Que vos oreilles entendent ! Si vous Aimez assez comme l’a fait Yeshoua, vous verrez l’infini en toutes choses comme dit Blake. Et vous penserez, vous pourrez penser. Et la « foi » n’aura plus pour vous rien d’étonnant comme dit Péguy. Alors vous pourrez prendre vos distances avec la doxa matérialiste qui a des yeux et ne voit pas, des oreilles et n’entend pas.

Voudrez-vous le faire ? Il vous faudra renoncer à « faire carrière », vous serez en butte aux tenants de la doxa, oublié, ignoré, persécuté même si vous vivez sous un régime politique idéologique ou religieux totalitaire.

Pouvoir et vouloir se détacher de la doxa suppose ici que l’Amour soit devenu si important pour vous, si essentiel et si évident que rien d’autre en votre conscience, en votre vie, en votre pensée, en votre action, ne pourra s’y opposer, faire le poids contre Lui. L’Amour sera votre force et votre lumière face à la vie et face à la mort comme il le fut pour Yeshoua.

Et cependant, vous serez aussi prudent comme le serpent que vous serez simple comme la colombe. l’Amour rend intelligent, plus habile même que les gens de ce siècle avec le malhonnête argent, que les maîtres financiers du monde… Et l’invocation à l’esprit de conseil sera votre poème permanent.

Si tu crois à l’Amour, rien qu’à l’Amour et que pourtant tu crois pouvoir et même devoir le servir en universitaire ou en intellectuelle, sache jouer le jeu de la doxa en gardant le cap sur la Vérité de l’Amour. Même s’il te faut attendre jusqu’à la retraite pour faire pleinement entendre ta musique inouïe.

 

La brume solidaire

des pins de la forêt

accueille la lumière

en ses derniers secrets.

 

Une sonate à peine

en souvenir d’automne

y murmure sereine

une fleur qui l’étonne.

 

Dans le silence pur

qui lui donne son âme

vient la rencontre obscure

de la nuit qui réclame

ton écoute attentive

où les étoiles bruissent

en sphères fugitives

pour que rien ne finisse.

 

Sois le pin solidaire

et pendant tout une heure

ressens la terre entière

secrète dans ton cœur.

 

17 juillet 2014

L’Amour est la vérité de l’Être, et cela en fait le passe-partout de la totalité des êtres. Pour dire les choses autrement à partir de l’irrécusable principe de causalité, l’Amour est la cause de toutes les causes. C’est la cause infinie, qu’en raison même de son infinitude, certains raisonneurs affirment déraisonnable. (Ils croient que pour remonter à l’infini il faut remonter infiniment).

L’infini fait peur à juste titre à celles et ceux qui n’ont pas découvert qu’il est Amour. Aristote, père de tous les raisonneurs, le niait. Giordano Bruno en 1600, c’était hier, est mort sur le bûcher parce qu’il a montré avec du simple bon sens que l’espace ne peut être qu’infini. La dernière astuce scientifique est de dire que l’espace est courbe, donc fini.

On trouve chez Pascal cette pensée que les Français qui le connaissent même superficiellement savent répéter : « Le silence de ces espaces infinis m’effraie »,  et la pensée yorouba telle que la décrit Wole Soyinka est hantée par l’abîme cosmique qui menace le moi et qu’il faut donc tenter de conjurer par des rites et des sacrifices. N’est-ce pas la cause première des religions : le sacré fascinant et terrifiant. Mais Yeshoua inspiré par l’Être-Amour a aboli le sacré en désacralisant le temps (le sabbat) et l’espace (le temple), et bien sûr les sacrifices, comme d’autres prophètes l’avaient fait avant lui : « C’est l’amour que je veux, et non le sacrifice » (Osée 6, 6, Psaume 40, 6-8, Matthieu 9, 13).

 

La pensée libérée par l’Amour (non la soi-disant libre-pensée obnubilée par sa détestation de l’Église) permet la distanciation de la doxa de notre culture. Elle permet le regard bienveillant sur les autres cultures, non pour les adopter en rejetant la nôtre, mais pour y découvrir des intuitions de l’Amour et de tout ce qui en découle. Le dialogue des cultures, comme celui des religions, ne peut être sincère, sans arrière-pensée de conquête que dans la bienveillance de l’Amour, de l’altérité positive.

Toutes les cultures de notre planète ont des choses à nous faire connaître, en raison même d’abord de leur altérité qui est une invitation à l’amour d’altérité, et puis de tout ce que nous pouvons y faire nôtre par éclectisme sélectif. L’Africain Soyinka a adopté certaines trouvailles de la pensée européenne, non parce qu’il trouvait cette pensée supérieure à la sienne, mais parce qu’elle correspondait en certains points à la sienne. Et il a découvert cette correspondance en vertu d’un principe de sa propre culture qui demeure ouverte à toute nouveauté dans cette même mesure où elle prolonge ses propres intuitions. Ainsi Shango, dieu de l’éclair, est-il devenu celui de l’électricité et de l’électronique. De son côté l’Européen peut reconnaître  la dimension psychique de l’électricité qui n’est pour lui qu’un phénomène physique…

 

sentinelle de notre espoir

déjà l’aube en son di-a-mant

se replonge dans le grand bleu

 

à défaut de ne plus rien voir

musi-ci-enne à ton amant

le pin tu chantes d’autres cieux

 

ce que le soleil engloutit

dans la complicité de l’air

demeure au creux de la mémoire

 

dans l’air complice retentit

à la face de la lumière

la mélodie de notre espoir

 

18 juillet 2014

« Les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer », dit La Rochefoucauld (Maxime 171). Même la pitié, ajoute Stéphane Zweig, « molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser le plus vite possible de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui » (La Pitié dangereuse ). Parlait-il de la pitié ou de la compassion, mots souvent employés l’un pour l’autre ?

Voilà qui donne à penser en tout cas. A penser à nouveau au Bon Samaritain « pris aux entrailles » (Luc 10, 33) à la vue d’un voyageur molesté par des brigands et laissé nu à demi mort au bord du chemin. « Pris au entrailles » ? Pris par cette « pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui » ? Alors, aurait-il mieux fait de détourner les yeux comme le prêtre et le lévite ? (notez en passant le coup de patte au sacerdoce, et sans doute au sacrifice… « Je veux  la compassion et non le sacrifice »).

La remarque un peu cynique de Zweig peut nous rappeler l’ambiguïté de ce que nous croyons parfois être le meilleur de nous-mêmes. Yeshoua a lui-même dénoncé ceux  qui font l’aumône pour se faire admirer des autres, mais aussi d’eux-mêmes par implication, selon qu’ils appartiennent à une shame culture de l’honneur et de la honte ou à une guilt culture de la mauvaise et de la bonne conscience.

Pour bien penser la pitié, la compassion et autres quasi-synonymes, il faut penser selon la durée, sub specie durationis, dirait Bergson. La durée pure est ce mouvement, cet élan qui porte toutes choses, et donc le mouvement humain de la chair vers l’esprit. Ce qui pousse le Samaritain du mashal, on peut penser que c’est ce qui est déjà à l’œuvre chez le crocodile qui prend soin de ses petits, de l’éléphante qui adopte un orphelin… Cependant, animée par l’esprit de l’Éternel Aimer, la durée nous invite à aller toujours plus loin, à passer de la pitié matraquée par Zweig à la compassion prônée par Yeshoua. (Les mots cependant sont maladroits, jamais à la hauteur lorsqu’il s’agit des réalités de l’esprit.) La chair des entrailles émues par l’autre prépare à l’esprit du pur amour pour l’autre.

L’idéal vers quoi nous emmène l’esprit d’Aimer dans la mesure où nous l’accueillons, c’est l’altérité pure qui nous rend bienveillantes et bienfaisantes pour l’autre comme autre plutôt que comme soi-même (« pour nous débarrasser d’une émotion… »). C’est Aimer vivant en nous, c’est son esprit, sa grâce. Nous y revoilà. Montaigne le sceptique le savait : « L’homme… s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main ; il s’élèvera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à sa vertu stoïque (qui « se perd dans l’intérêt ») de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose… par la grâce divine mais non autrement » (Essais, livre II, chapitre 12, pp. 351 et 608).

Mais attention ! La formulation de Montaigne reste prisonnière de ce qui a alimenté la longue querelle des théologiens chrétiens sur l’alternative de la liberté et de la grâce. La grâce, l’esprit de la durée en nous, n’est pas « céleste », mais « plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes », absolument immanente bien qu’absolument transcendante aussi, ou plutôt ni l’un ni l’autre, agissant avec nous/en nous par nos propres moyens. Et cela est évidemment mal dit en notre misérable langage. La grâce, c’est l’Amour qui vit en nous. Relire la relation du 11 juillet.

 

Entre dans la foule mûre

recueillie en son attente

prête à donner les grains durs

de sa durée pa-ti-ente.

 

Ta main peut-être gourmande

ou simplement cu-ri-euse

s’avance et prend la commande

d’une tête gra-ci-euse.

 

Est-ce pour compter les grains

du regard ou de la dent ?

De quelle sorte est ta faim

qui en aura son content ?

 

Sous le regard de l’ancêtre

qui voit ici plus nombreux

que le regard peut connaître

les beaux enfants de ses vœux,

sables de la mer céleste

inspirée par la durée

au regard ils manifestent

son amour transfiguré.

 

Entre dans la foule, mûre

ravie d’y prendre ta place

et de te répandre obscure

aux quatre vents de l’espace.

 

19 juillet 2014

« Tu aimeras le Seigneur ton dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence : agapéseis Kurion ton Theon sou ex olês tês kardias sou kaï en olê tê psukhê sou kaï en olê tê iskhui sou kaï en olê tê dianoia sou  » (Deutéronome 6, 5, Luc 10, 27). Cela veut aussi dire que si l’on découvre Aimer en Aimant, cet Amour met en œuvre toutes les facultés humaines, quelles que puissent être les nuances de sens que les mots grecs expriment plus ou moins différentes de l’original hébreu et de nos langues actuelles. On peut en particulier penser aux sens qu’a donnés Bergson à l’intelligence et à l’intuition. Le mot dianoia est très proche de l’intelligence discursive, à la différence du mot nous, qui n’apparaît pas ici et qui se rapproche de la pensée intuitive, mais le mot kardia peut signifier le sentiment, et n’est sans doute pas éloigné du cœur au sens pascalien.

Nous ne pouvons Aimer et Connaître Aimer (Aimer et Connaître sont des synonymes pour  I Jean, 4, 8) qu’en mettant en œuvre tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons. L’intelligence n’est pas première cependant, elle est au service de l’intuition. En langage pascalien on dira que la raison doit ici suivre le cœur.

On comprend pourquoi Yeshoua a pu dire : « je te célèbre, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché cela aux sages et aux sagaces (sophon kaï sunétôn) et que tu le découvres aux tout-petits (nêpiois) (Matthieu 11, 25). Le mot sophon signifie sage, avisé (il a donné en français philosophe, mais également sophiste). Le mot sunétôn signifie lui aussi intelligent, plutôt au sens rationnel. (Tout cela est assez doxique, et les spécialistes de l’exégèse biblique ne sont pas forcément d’accord entre eux). Mais il apparaît assez clairement que pour Yeshoua la connaissance d’Aimer est plus abordable par l’intuition commune à tous, y compris les enfants, les illettrés, les minus habens, les trisomiques… qu’à l’intelligence discursive des intellectuels. L’intellectuel est par définition quelqu’un qui accorde plus de crédit à l’intelligence qu’à l’intuition ( récemment déclarée « fameuse, désastreuse et calamiteuse » par une intellectuelle). Ce ne peut être avec la seule intelligence que l’on découvre et reconnaît l’Amour (cela semble logique). L’intelligence permet de comprendre que l’on ne peut comprendre « Dieu » et qu’il est vain de chercher à prouver son existence ou son inexistence.

« Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pascal, Pensées, éd. Sellier, fragment 680, p. 467). Une théologie qui n’est pas fondée sur l’Amour, guidée par l’Amour, ne peut connaître les implications de l’Amour ni en écarter les implications de la toute-puissance du dieu des monothéismes. Mais Pascal a donné tant de crédit au cœur qu’il en est devenu insensible aux contradictions que dénonce la raison. Il a vu les contradictions, mais il ne les a pas vues comme de véritables contradictions lorsqu’il a affirmé : « La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire » (614). Il donne l’impression de n’avoir pas fait la différence entre les contradictoires et les contraires. Il donne comme exemple de contradiction apparente « temps de rire et temps de pleurs », qui est une constatation de l’existence des contraires dans la dynamique de la durée bergsonienne, dynamique que Blake avait clairement identifiée après Empédocle : « Without Contraries is no progression… Love and Hate (Philia et Neïkos) (The Marriage of Heaven and Hell, plate 3).

Pascal a probablement été aveuglé par le dogme chrétien : « La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire… La source en est l’union des deux natures en Jésus-Christ » (614). La théologie intellectualiste catholique n’a pas compris le « Mystère de l’Incarnation », alors que certains Pères grecs l’ont pressenti, intuitivement sans doute en le vivant, lorsqu’ils ont affirmé que tout humain est appelé à la divinisation, divinisation qui n’est autre que de partager la Vie d’Aimer en Aimant de l’Amour dont il Aime, jusqu’à pouvoir finalement dire avec Yeshoua : « Le Père et moi, nous sommes un… Toi en moi et moi en toi… Qui me voit, voit le Père… Tout ce que fait le Fils, il le fait parce qu’il voit le Père le faire » (Jean 17, 21, 14, 9, 5, 19). Ou même avec Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ (Aimer) qui vit en moi » (Galates 2, 20).

 

Sur leurs tiges déjà rigides

les dix mille, la tête basse

à peine bougent dans la brise

en son hommage de passage.

 

Ce qui est mort ne remue pas

et ce qui meurt ne remue guère.

Le blé n’est plus qu’une herbe sèche

en attente de son départ.

 

Oui mais fièrement il arbore

les fils pour qui il a vécu

et qui reprendront à sa mort

la vie que certains croient vaincue.

 

Peu se trouveront une épouse

dans les bras de la mère aimante.

Les autres donnés à la bouche

nourriront des vies plus conscientes.

 

Dix mille retiennent leur souffle

dans l’attente du grand passage

et leur voix muette en ta bouche

se donne ton nouveau visage.

 

20 juillet 2014

Admettre, contre la théologie officielle de l’Église (et contre Pascal qui n’aurait pu s’en dégager sans se sentir infidèle comme tant d’autres avant et après lui), admettre que le Nouveau Testament contient des contradictions et donc des erreurs, c’est le désacraliser. C’est reconnaître que Yeshoua l’a par avance désacralisé, reconnaître la portée de ses paroles qui libèrent du sacré du temps (la maîtrise du Sabbat que l’Église n’a pas acceptée puisqu’elle en a fait le dimanche) et du sacré de l’espace (l’abandon du Temple que l’Église n’a pas davantage accepté puisqu’elle a donné son propre nom d’église à des bâtiments de culte).

La désacralisation du Nouveau Testament n’a vraiment commencé qu’avec des théologiens chrétiens audacieux du XIX° siècle, libérés par la révolution intellectuelle opérée par les Lumières comme Kant l’a décrite (Qu’est-ce que les Lumières ? 1784 : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement : telle est la devise des Lumières … celle de l’homme libéré de son incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d’autrui » (Qu’est-ce que les Lumières, 1784). Les noms les plus connus de cette désacralisation sont ceux du protestant allemand David Strauss avec sa Vie de Jésus de 1835 et du catholique français Ernest Renan, avec lui aussi une Vie de Jésus en 1863. (Leurs livres sont accessibles sur l’Internet).

Lire Renan est en soi libérateur, même si l’on peut contester certaines de ses interprétations des textes. C’est après tout du savoir doxique, et plutôt que d’accueillir aveuglément ses affirmations péremptoires, il faudrait partout y insérer des « peut-être », des « sans doute » et des « probablement ». Lire Renan pourrait en tout cas nous inciter à écrire notre propre vie de Yeshoua, en cohérence avec les certitudes de l’Amour.

 

L’Évangile ne propose pas un équilibre de la chair et de l’esprit (hélas pour celles et ceux qui brûlent de l’encens à Nietzsche). Il propose une dynamique de croissance de l’esprit avec en conséquence une décroissance de la chair (cf. Jean 3, 5-8).

 

La durée bergsonienne, élan éternellement créateur (par la dynamique de l’esprit d’Aimer ?) va bien avec le « Père » de Yeshoua qui « ne cesse d’agir » (Jean 5, 17).

 

Mozart, frémissante narine

où l’air infiniment respire

et bruit d’éternelle musique,

 

tu poursuis à travers l’oreille

qui depuis ton cœur s’émerveille

de je-ne-sais-quoi sans pareil.

 

Ton aventure au fil des jours

dans son océan sans retour

emmène plus loin dans l’amour.

 

La foule de ceux qui t’écoutent

de celles qui chantent sans doute

tes échos sous l’immense voûte

est celle qui dit en silence

tous les possibles tous les sens

dont tu lui donnes l’expérience.

 

L’air que respire ta narine

en ses fragrances les plus fines

ranime la terre unanime.

 

21 juillet 2014

L’Évangile nous invite à nous éloigner de la chair, non pas parce qu’elle serait « triste hélas » (pas plus que « tous les livres »), mais parce qu’elle ne répond pas, qu’elle ne peut pas répondre au désir infini de l’Infini qui appelle du centre le plus intime de notre être. « Tu nous a faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne se repose en toi », c’est-à-dire jamais : l’éternité seule est à sa mesure, à la mesure de l’esprit, alors que la chair est transitoire.

La croissance en nous de l’Amour infini ne peut être qu’infinie. Voilà à quoi s’emploie aussi la Durée qui nous porte.

Le « dieu » Amour est anonyme jusqu’à l’incognito, comme l’ont soupçonné Théophile Gauthier, Albert Einstein, Albert Schweitzer et quelques autres. Si Yeshoua invite à ce que « ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3), c’est un peu à cause de cela. Il existe une tension entre la parole de Yeshoua et son silence, entre sa manifestation et son incognito : après trente ans où il avait été monsieur tout le monde à Natsèrèt, « le fils du charpentier » perdu dans la population du bourg, il a fallu qu’il se lance dans la prédication. Ce qu’il vivait devait s’exprimer, non seulement dans des actes quotidiens totalement discrets, secrets même, mais dans des mots qui en rendaient raison. Parce qu’il se soucie des autres, l’Amour est « la lumière du monde », il ne peut « demeurer sous le boisseau » (Matthieu 5, 14s). Yeshoua s’est donc mis à parler, non par désir de se faire connaître, lui, mais parce que « l’esprit du seigneur était sur lui » (Luc 4, 18), l’esprit d’Aimer qui vit pour les autres et non pour soi-même. L’Amour qui vivait en lui devait parler, parler de l’Amour, en s’ignorant lui-même comme la main gauche ignore ce que fait la main droite.

Il savait aussi qu’après avoir annoncé l’Amour anonyme d’Aimer l’Incognito, il allait retourner dans le silence anonyme « afin que l’esprit vienne » (Jean 16, 7) et poursuive son œuvre éternelle. Les chrétiens n’ont évidemment rien compris : ils en ont fait leur dieu, leur grand-prêtre, leur roi, leur seigneur…,  lui le serviteur ami.

« L’Éternel se voile » (Isaïe 45, 15). Il se fait oublier, il ne signe pas. Mais il ne cesse d’agir, incognito.

 

Celles et ceux qui lisent Spiritualité de l’altérité et qui décideraient d’écrire une « Vie de Yeshoua » peuvent relire « Yeshoua de Natsèrèt », mais sans perdre de vue qu’il s’agit, pour une part, d’un discours doxique comme sera aussi le leur, discours dont la vérité se mesure à l’aune de l’alêtheia de l’Être de l’être qu’est l’Amour, seul digne de foi.

 

Sur les pierres qu’il aplatit

le monstre rouleau compresseur

entre le gros et le petit

ne se soucie que d’épaisseur.

 

Il est la bête des surfaces

rhinocéros pour les volumes

et n’accepte devant sa face

que la dure loi de l’enclume.

 

Il passe repasse piétine

sans pitié les têtes rebelles

jusqu’à ce que se ratatinent

les ballerines les plus belles,

 

et s’il roule c’est que la roue

en ce qu’elle se rend utile

à la vitesse qui rend fou

n’accepte que les sols serviles.

 

Mais l’œil qui s’attarde immobile

sur cette toile horizontale

peut apercevoir inutile

la beauté pure des étoiles.

 

22 juillet 2014

Abdennour Bidar cherche à promouvoir un « islam sans soumission » et à « sacraliser l’existence » humaine. Il donne de la création du khalifat, « révélée » par le Coran (II, 30-34) une interprétation de renonciation de l’Éternel à sa puissance créatrice en la déléguant à l’homme, à l’homme au sens de tous les humains. On ne peut ici que constater en s’en réjouissant cette interprétation de l’islam. Certains y verront une secrète influence de l’Évangile. On peut, et certains musulmans le font, accueillir cependant son intuition ou l’expression de son intuition, avec des réserves diverses.

Ce qui se passe actuellement en Iraq et au Levant ressuscite le vieux sens du terme khalifat comme délégation de puissance de vie et de mort d’un individu sur un empire. Quant au terme « sacraliser », il est difficile de le débarrasser de son sens ou de ses sens traditionnels. Il est lui aussi marqué par la puissance, la toute-puissance qui tout à la fois fascine et terrifie (attire et repousse selon la dualité de la philia et du neïkos, mais avec une force maximale). C’est la présentation qu’en a faite Rudolf Otto. Celle de Mircea Eliade en fait une imprégnation de la pensée et de l’action, du temps et de l’espace par une atmosphère de religion cosmique. Bidar a beau parler de « sortie de la religion », la religion est indissociable du sacré. Comment pourrait-on sortir de la religion et entrer dans le sacré, si ce n’est en changeant le sens des mots ?

L’Évangile de l’Amour serviteur ami est la véritable sortie de la religion et du sacré avec lequel celle-ci s’identifie. L’abolition du temps et de l’espace sacrés par Yeshoua n’est pas le résultat d’une participation à la prétendue toute-puissance divine, elle est liée au contraire à une dénonciation de la prise de possession par les responsables religieux de cette prétendue toute-puissance, et cette dénonciation est faite au nom de l’Amour.

 

On peut entendre de « bons musulmans » dénoncer les violences faites au nom de l’islam, et dénonçant du même souffle les violences faites au nom du christianisme, celles des croisades en particulier. Celles-ci ont en effet été la forme paradigmatique de la violence chrétienne, d’autant plus qu’elles arguaient du sacré du « Tombeau du Christ » et de la « Terre Sainte ». L’Amour découvert par Yeshoua abolit toute terre sainte, tout lieu saint, tout temps saint et bien sûr tout peuple saint. De nombreux mystiques de toutes les religions ont eu l’intuition de cette abolition. Ainsi l’Indien Kabîr (v. 1440 – v. 1518) :

Ô serviteur, où me cherches-tu ?

Vois, je suis près de toi.

Je ne suis ni au temple ni à la mosquée

ni à la Kaaba ni à Kailash

ni dans les cérémonies ni dans les rites,

ni dans le yoga ni dans le renoncement.

Si tu me cherches en vérité, tu me verras,

tu me rencontreras dans l’instant.

Ainsi parle Kabîr :

« Ô Sâdhu ! Dieu est le souffle de ton souffle »

 

Ambiguïté du sacré : si l’Église n’avait pas sacralisé ses Écritures, pourrions-nous disposer de textes qui nous révèlent l’Évangile de Yeshoua ? Mais cette sacralisation rend aveugle aux contradictions de ces Écritures et demeure un obstacle à la connaissance du message d’Amour en sa pureté.

Misère encore une fois du credo chrétien, qui parle deux fois du Tout-puissant mais ne dit pas un mot de l’Amour. Bêtise de répéter que « seul l’Amour est digne de foi » et dans le même souffle réciter le credo. Misère de ne pas adhérer au principe d’identité, de non-contradiction, bêtise de ne pas penser.

 

Toi qui danses dans ton ruisseau

tes figures, libre belle eau,

cette chanson que tu fredonnes

est-elle vraiment monotone ?

 

il me faudrait l’oreille fine

pour savoir entendre sublime

la mélodie qui se déploie

dans ta quoti-di-enne voix

 

Moi l’immobile devant toi,

la mobile, laisse sans voix

le silence qui vit intense

dans l’écoute de tous les sens,

et je te sais vivre en mon âme

et couler sans aucun programme

au fil des jours et des années

une vie sans cesse renée.

 

Tout avance, à chacun son rythme

sa chanson sa danse et sa rime,

à chacune son eau qui coule

sans fin dans notre immense foule.

 

23 juillet 2014

Bergson répète dans L’Énergie spirituelle que « la force spirituelle est une faculté de tirer d’elle-même plus qu’elle ne contient… L’esprit est une force qui peut tirer d’elle-même plus qu’elle ne contient » (pp. 17, 22). On sursaute. Violation du principe de causalité selon lequel une cause est nécessairement au moins égale sinon supérieure à son effet. (Pas besoin d’invoquer Descartes pour le rappeler. C’est une implication immédiate du principe d’identité selon lequel le néant est bien néant et ne peut donc produire de l’être). Ex nihilo, nihil fit, / de rien, rien ne sort, et donc rien de plus ne peut sortir d’un être que ce qu’il contient. L’autocréation est une contradiction dans les termes.

Ce que Bergson donne à entendre, mais on peut tout de même penser que c’est mal dit, c’est qu’il existe dans la matière, et sans doute indissociable d’elle, une force spirituelle, que la matière n’est pas simplement physicochimique comme le prétend la doxa matérialiste. C’est cette force spirituelle qui permet à la matière de tirer d’elle-même plus que sa dimension physique ne contient. C’est encore assez mal dit, mais comment exprimer avec des mots maniés par l’intelligence une réalité perçue par l’intuition ?

L’animisme risque de redevenir une évidence scientifique maintenant que la science doit affronter la réalité physiquement inexplicable de la non-localité/non-séparabilité de la matière au niveau quantique. Mais pour l’heure, la science matérialiste se contente de dire qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne s’explique pas cette évidence.

La redécouverte de l’animisme sera aussi celle des pouvoirs occultes pour le pire comme pour le meilleur, expliquant sans doute certains « miracles » de Yeshoua comme certaines guérisons « miracles » des tradipraticiens africains, mais aussi la sorcellerie, ses manipulations et ses implications meurtrières. Les meurtres rituels et sacrifices humains à des fins occultes qui refont l’actualité ces jours-ci au Gabon, au Nigeria… en témoignent.

On peut penser que si le christianisme a combattu les sorcières, c’est en partie parce qu’elles représentaient des dangers tant réels qu’imaginaires, non seulement pour son dogme et pour sa morale, mais aussi pour son  pouvoir psychologique et psychique. Leur redécouverte par le biais du fantastique, encore censé n’être qu’irréel et phantasmatique, peut nous faire redécouvrir les possibilités tant positives que négatives de l’animisme… Mais c’est un domaine où le charlatanisme et l’imaginaire sont rois.

 

Longues minutes

d’amour de lutte

où se déploient

toutes les voies,

 

deux papillons

en tourbillons

vivent l’espace

en face à face.

 

Les énergies

du rien surgies

en apparence

lui donnent sens.

 

Dans l’air complice

sans fin agissent

leur émotion

et leur passion

dans l’équilibre

où l’esprit vibre

donnant sa part

à leur départ.

 

Après avant

leur jeu d’amants

le vie poursuit

le temps qui fuit.

 

24 juillet 2014

Le mythe du salut par la croix ne tient pas devant la révélation de l’Amour, du mystère de l’être demeuré caché depuis l’origine (Romains 16, 25). Il ne tient pas devant l’Amour en sa source : si « Dieu est Amour », comment pourrait-il s’irriter, se courroucer »( « …et de son Père apaiser le courroux », chantait-on à Noël) devant le péché des humains ? Il ne tient pas non plus devant l’Amour en la conscience qui l’accueille et qui donc « aime ses ennemis » et se refuse à exiger des repentances et des pénitences pour pardonner (puisqu’elle pardonne comme l’Amour pardonne, c’est-à-dire toujours).

Ce mythe se justifie pourtant par ses effets, par la part positive de ses effets : le chrétien qui souffre peut se consoler en pensant qu’il est ainsi associé à la souffrance rédemptrice du Christ, pour lui-même et pour les autres. Cette consolation était d’ailleurs vitale avant qu’on ne parvienne à neutraliser la douleur physique, partiellement ou totalement, avec des analgésiques et des soins palliatifs, et la douleur psychique avec des thérapies psychanalytiques, hypnotiques et autres.

Les religions font partie de la culture de tous les peuples de la terre, même si elles prennent des formes diverses à travers l’histoire et la géographie. On parle de sortie de la religion dans la civilisation occidentale, sortie du christianisme en particulier depuis le travail des Lumières (l’antiquité gréco-latine avait déjà connu des athées du polythéisme tels que Démocrite et Lucrèce). L’accès de l’humanité à sa majorité, comme disait Kant en y appliquant la devise d’Horace sapere aude, se poursuit et s’étend, et les religions, à commencer par le christianisme, s’en trouvent affectées. Mais la majorité numérique des peuples de la terre demeure religieuse, vivant des acquis modifiés d’une expérience du monde qui remonte au paléolithique.

Elle demeure pour le pire avec le fondamentalisme fanatique, elle demeure pour le meilleur avec la spiritualité et le mysticisme en leur évolution. Parce qu’elles adoraient, pour la plupart, des divinités qu’il fallait apaiser et se concilier par des sacrifices, les religions animistes traditionnelles étaient très dures. Les sacrifices étaient parfois des sacrifices humains. La religion où est apparu le judaïsme exigeait le sacrifice des premiers-nés. Il a fallu un Abraham pour découvrir un dieu qui n’en voulait pas, que l’on pouvait contenter en lui sacrifiant des animaux, et puis des prophètes qui répétaient que l’Éternel veut l’amour et non le sacrifice. Le sacrifice n’a pourtant pas disparu dans une Église qui, depuis vingt siècles, n’accueille toujours pas la radicalité de l’Amour vécu et proclamé par le prophète Yeshoua.

La question religieuse pour l’humanité dans sa marche n’est pas de savoir, du moins pas encore et sans doute pas avant très longtemps, s’il faut ou non supprimer les religions, mais de savoir ce qu’en faire pour le meilleur.

 

Musi-ci-en-ne de la pluie

tu chantes une autre mélodie

que celle de l’air ordinaire

dans le désert.

 

Il nous faut pour bien t’écouter

oublier ce que l’an dernier

nous avions pensé reconnaître

sans te connaître.

 

D’ailleurs était-ce bien toi-même

ou l’image que la vie sème

au vent de l’esprit qui s’en va

toujours là-bas ?

 

Il y a du même et de l’autre

dans tout ce que nous croyons nôtre

et qui s’échappe en l’inconnu

à moitié nu

à moitié cependant vêtu

de ce qui vit de ce qui tue

en la rime reconnaissable

l’inconnaissable.

 

Musi-ci-en-ne de la pluie

tu composes des mélodies

qui dans son eau toujours nouvelle

se font plus belles.

 

25 juillet 2014

Il fallait sans doute être un Bergson pour chercher et réussir à prouver facilement que la conscience, c’est-à-dire la mémoire, est plus que le cerveau, (et donc que l’âme est plus que le corps). Le cerveau rappelle les souvenirs, il ne les garde pas, il n’en a pas la capacité (L’Énergie spirituelle, p. 33). La voix de Bergson est cependant noyée par les partisans de L’homme neuronal, qui ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas, un cœur et ne sentent pas.

La cause de cette cécité, de cette surdité, de cette dureté a déjà été insinuée par Isaïe et affirmée par Yeshoua. Les humains dont « les œuvres sont mauvaises », c’est-à-dire qui n’Aiment pas, « ne viennent pas à la lumière » (Jean 3, 20).

Pour connaître l’ »homme », il faut connaître « Dieu ». Pascal a dit quelque chose de ce genre: « Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ nous ne savons ce que c’est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes… » (Pensées, éd. Sellier, fragment 36).

C’est admirablement dit, et tout amateur de belles lettres ne peut ici que jouir. Mais cela suffit-il ? Il est meilleur de se réjouir. Nous sommes invitées à le faire et nous ne pouvons vraiment le faire que si nous remplaçons « Jésus-Christ » par « Amour », que si nous ne voyons plus en Yeshoua que « l’image du Dieu invisible  » (Colossiens 1, 15) et non le dieu-héros qu’adorent les chrétiens.

Nous ne connaissons vraiment l’humain que dans l’Amour parce que l’Amour, étant l’Être de l’être, est le secret de tous les êtres. Non par la voie de l’intelligence qui comprend, mais par la voie de l’intuition qui connaît. On peut être la plus intelligente des intelligences sans pouvoir connaître le secret de l’être et des êtres : une métaphysique qui se veut scientifique est vouée à l’échec pour la simple raison que l’intelligence est adaptée au monde physique, qu’elle est faite pour comprendre et maîtriser le physique, aborder l’être et les êtres par leur dimension visible… (N’est-ce pas pourquoi Emmanuel Kant a annoncé la mort de la métaphysique à celles et ceux qui se réclamaient des Lumières au point de négliger « la part de l’ombre », d’accorder leur confiance à la raison et de la refuser au cœur ?)

 

La pluie encore dans la nuit

mêle son corps à l’air limpide

pour la grande oreille attentive

du monde qui écoute ici.

 

Pourquoi donc ne l’entends-tu pas

ce chuchotement que les ombres

se complaisent parmi les ondes

à dire discrètes ici-bas ?

 

Pourquoi à leur douce présence

méditative de l’espace

ne réponds-tu pas qu’elle fasse

pour ton âme une connaissance

de ce qu’encore tu ignores

au point de ne pas soupçonner

même son être qu’à rêver

tu te souhaites être le corps ?

 

Écoute dans le non-espace

ce qui ne se dit qu’au silence

attentif à la connaissance

des marcheuses devant la face.

 

26 juillet 2014

Après avoir découvert « la vie mentale, beaucoup plus vaste que la vie cérébrale », après avoir constaté que « le cerveau sert à rappeler les souvenirs et non pas à les garder », Bergson devait logiquement reconnaître l’existence de la télépathie, non seulement comme ce phénomène exceptionnel que beaucoup d’entre nous ont vécu, mais en pensant que « si elle est réelle, il est possible qu’elle opère à chaque instant et chez tout le monde » (L’Énergie spirituelle, pp. 46, 33, 39).

Certes, il s’agit, au moins dans son expression, d’une hypothèse et non d’une certitude, d’une connaissance reconnue comme doxique, mais elle est cohérente avec sa vision du monde.

Que devient la prière dans cette vision ? Ce n’est plus l’appel à l’intervention, inexpliquée puisqu’elle est du domaine du sacré donc de l’impensé, de la puissance divine. Ce n’est plus la prière du chrétien à son Dieu tout-puissant, mais l’action de l’énergie spirituelle telle qu’elle est possible et pensable dans un univers de l’Amour.

De même que le pardon évangélique n’est pas une action divine transcendante, mais une action de l’Amour en celle, celui qui Aime ainsi qu’on le voit dans le « tes péchés te sont remis » (et non « je te remets tes péchés ») dont Yeshoua fait la remarque à la pécheresse au vu de son Amour (Luc 7, 48), de même la prière est une action de l’âme agissant à la mesure de son Amour, de l’accueil qu’elle réserve à l’Amour. Sans doute s’agit-il là d’une hypothèse, mais elle est aussi cohérente avec la vision du monde de Yeshoua et de son Évangile que la télépathie générale est cohérente avec la vision du monde de Bergson (et de nombre de vieilles cultures qui ont reconnu l’existence des âmes des êtres et des choses et donc de leurs possibles contacts sans médiation physique).

 

Le lointain qui reste là-bas

dans la beauté de la distance

vient aussi sur l’aile du sens

habiter au plus près de toi.

 

Ainsi l’âme qui boit le vin

dans la coupe de l’infini

boit les étoiles dans sa main

au fond de l’orbe de la nuit.

 

27 juillet 2014

« Toute âme qui s’élève élève le monde ». Il fallait sans doute être une Élizabeth Leseur pour proposer cette belle formule. Elle la vivait sûrement si l’on en croit le récit de sa vie. Belle formule d’une belle âme. Le problème, c’est que cette formule, à supposer qu’on l’accepte, peut s’interpréter de diverses façons. Il y a, disons, deux acceptions différentes  selon que l’on se situe dans la doxa matérialiste (dominante en Occident) ou si l’on s’en affranchit. Plus ou moins consciemment, l’interprétation matérialiste courante est de penser à l’influence que peut avoir une âme c’est-à-dire en fait une personne, en rayonnant par sa vie, sa parole, éventuellement ses écrits. N’est-ce pas en ce sens que Gandhi a été qualifié de Grande Âme, Mahatma ? On peut aussi penser, plus proches dans nos mémoires, à Mère Teresa, l’Abbé Pierre ou Sœur Emmanuelle.

Peu d’entre nous sans doute envisagent clairement une influence d’âme à âme, non médiatisée par l’action, la parole et l’exemple. Il y a cependant chez beaucoup d’entre nous le soupçon qu’est possible une influence purement spirituelle liée à la prière. Élizabeth Leseur l’a sûrement exercée, sur son mari en particulier, auquel elle n’a jamais reproché son athéisme militant, mais qui est entré dans l’ordre des Pères Dominicains après sa mort. Et bien sûr les moines, moniales et autres habitants des cloîtres s’ils donnent à leur vie le sens évangélique, celui du souci des autres, rien que des autres et non de celui de leur propre épanouissement spirituel. Leurs âmes ne peuvent élever le monde que par une voie occulte.

Voilà qui est cohérent avec la perception du monde de ce Bergson que la Société de recherche parapsychique de Londres avait choisi comme président. Il avait découvert par une réflexion toute simple sur l’expérience que le monde visible est l’expression d’un monde invisible et que de l’un à l’autre peuvent se produire des communications qui court-circuitent l’espace, voire le temps. Il ne faisait d’ailleurs que retrouver le courant hermétique, minoré dans la civilisation occidentale mais qui n’a jamais totalement disparu, jusque chez ce témoin inattendu au centre des Lumières, le Diderot sûr de son matérialisme enchanté.

 

Vieux corbeau déplumé que ta sagesse rauque

d’un vol bas compliqué amène chez tes hôtes

où vas-tu de cette aile où la fatigue prend

l’allure réfléchie d’un notable savant ?

 

Tu es depuis longtemps devenu familier

des lieux de l’aventure en dix mille sentiers

parcourus sans secrets si ce n’est que souvent

ton ennemi patent sous les arbres t’attend.

 

L’ancestrale mémoire accueillie sous ton crâne

te rappelle prudente à déclencher ton arme

codée pour signaler à toute la tribu

le degré de danger que ton sens attribue

à sa taille à son sexe à son allure vive

ou lente ou imprécise, à cette aura aussi

qui dit l’hostilité l’amour l’indifférence

et donne sa mesure à la saine prudence.

 

Sommes-nous pas tous deux de cette classe d’âge

où l’on s’attend au pire tout autant qu’au visage

du meilleur et de tout ce qui de l’un à l’autre

donne un vol hésitant même parmi les nôtres ?

 

28 juillet 2014

« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance

  Comme un divin remède à nos égarements » (Charles Baudelaire, « Bénédiction »)

La souffrance n’est pas rédemptrice, elle ne rachète pas. Mais elle peut être rachetée, elle n’est pas inutilisable. Rien n’est inutilisable dans l’Amour.

L’histoire d’Israël telle que la présentent les prophètes est celle d’un peuple qui dans la prospérité se détourne de son dieu et, adorant les idoles, plonge dans l’immoralité de l’exploitation et de la domination des nantis et des puissants, dans l’écrasement des petits et des démunis, et celle d’un peuple qui dans le malheur, la misère, l’occupation et la déportation revient vers son dieu et vers l’obéissance à ses préceptes.

Tel est le schéma, qui fonctionne aussi parfois au niveau des individus. On a vu des malades, des prisonniers, des exilés… (re)découvrir les valeurs spirituelles dans leur triste situation. On a vu aussi des fidèles de diverses religions se purifier peu à peu de leur humanité première, de leur libido sentiendi, sciendi et dominandi à la suite d’épreuves physiques et/ou morales qui les faisaient prier ardemment, accueillir cet appel gémissant de l’esprit en eux qui leur accordait la force d’Aimer.

La souffrance, que l’on peut identifier en nous comme une manifestation du neïkos cosmique qui repousse, de même que le plaisir est identifiable à la philia, sont des invitations à l’Amour pour celles et ceux qui les vivent comme telles. Il est bon de connaître chaque jour l’un et l’autre et d’en transmuer les forces cosmiques en forces d’Aimer dans l’accueil de son esprit.

 

De quel droit un/e  intellectuel/le  qui ne doute pas de ses convictions peut-il déclarer péremptoirement qu’un croyant doute nécessairement, que le doute est inhérent à la croyance ? Est-ce l’histoire de la paille et de la poutre ? (Matthieu 7, 4s). Une bonne (re)lecture de Parménide l’inviterait à comprendre que ses convictions sont des opinions indûment durcies en certitudes et qu’il lui serait bon, à lui aussi, de douter.

Bêtise de l’intelligence suffisante, qui ne reconnaît pas la nature doxique de sa propre pensée et dont l’ignorance pousse à l’intolérance. La bêtise est de ne pas penser, de ne pas peser ses opinions pour ce qu’elles sont, peut-être afin de ne pas avoir à accepter l’inconfort de l’incertitude. La seule certitude absolue est celle de l’alêtheia : « ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas », exprimant immédiatement le principe d’identité irrécusable et son frère jumeau siamois, le principe de causalité. Existe-t-il plus grande bêtise que de croire que le néant puisse être et être cause d’être ?

Mais lorsqu’on voit que de grands esprits comme Pascal ou Hume ne les ont eux-mêmes pas reconnus, on ne s’étonne pas d’entendre ici et là des gens apparemment fort intelligents faire des déclarations contradictoires. Ainsi de ceux et celles qui répètent avec conviction que « seul l’amour est digne de foi » et qui continuent de réciter le credo chrétien, qui est censé résumer leur foi, alors que ce credo ne parle pas d’amour.

 

Et ainsi tu te précipites

à l’appel de la mère obscure

du haut de ce ciel qui n’a cure

de voir que tu l’évites.

 

Tes sœurs l’ont fait depuis toujours.

Il n’y rien de plus normal,

et pourquoi se donner le mal

de sonder les retours ?

 

Ils ne sont au vrai qu’illusion

de l’intelligence mesquine

qui ne voit pas que se raffine

dans le temps la passion

de toujours aller de l’avant

de ne défaire que pour faire

du nouveau qui n’en a pas l’air

mais court après le vent.

 

Sous la foule ici qui me noie

jusqu’aux os et jusques à l’âme

j’entends doucement ce que clame

depuis toujours ta voix.

 

29 juillet 2014

La pluralité des religions est en elle-même une invitation à penser. A penser en termes de pluralité et d’unité. Chercher les causes ! Parménide peut nous aider avec sa découverte de la doxa, « voie de l’apparence », opposée à l’alêtheia, « voie de la vérité ». Et il n’est pas inutile qu’il présente sa découverte comme une révélation divine. Il dit ne rien faire d’autre qu’exposer ce que lui a dit « la déesse ».

Pluralité des religions ? On pense aussi à la pluralité des philosophies d’où Montaigne avait conclu son « Que sais-je ? » et son fidéisme lucide : le monde n’est pas pensable sans un éternel, la vie bonne n’est pas possible sans la grâce. Mais cela n’empêche  pas que nous soyons « chrétiens à même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands » (Essais, livre second, chapitre XII, pp. 351, 608, 146).

La pluralité des religions, qui ne concerne pas seulement les trois monothéismes et leurs subdivisions, ni l’hindouisme et le bouddhisme qui les ont précédés, mais aussi les mille polythéismes beaucoup plus vieux encore, cette pluralité est un signe qu’elles relèvent de la connaissance doxique. Les mystiques cependant, certains du moins, savent transcender leur religion et reconnaître au-delà de leur dieu une déité indicible.

Les religions multiples seraient donc des médiations d’une unique déité. Elles relèvent toutes de la doxa, de « la voie de l’apparence », mais la question est de savoir dans quelle mesure leur apparence s’apparente à l’unique « voie de la vérité », à quelle distance elles se situent de l’ alêtheia. Si l’on admet que l’Éternelle Déité est cette altérité positive à laquelle nous donnons, faute de mieux, le nom d’Agapè, le critère de probabilité de vérité des religions est celui de la valeur qu’elles accordent à l’Agapè, à l’Amour de l’autre comme autre.

La tragédie des religions dans leurs oppositions violentes, meurtrières parfois, naît de l’erreur de prendre leur doxa pour de l’alêtheia, de faire du relatif de l’absolu, de la médiation imaginale la réalité (de regarder le doigt qui montre la lune au lieu de regarder la lune, dit le sage chinois). Mais l’Amour, comme foi ontologique unique, admet la pluralité des religions.

Notre frère François vient de faire un pas dans cette direction en allant saluer la communauté pentecôtiste, lui demandant pardon pour la persécution dont elle a été victime à l’époque de Mussolini et déclarant tout bonnement que la diversité  chrétienne résulte de l’action de l’Esprit-saint.

 

le bitume et le béton

emprisonnent la cité

imposant leur volonté

à la terre et au téton

 

il ne reste que le ciel

pour qui relève la tête

et y contemple la fête

de ses feux artificiels

 

il est des pieds cependant

qui dans le secret des ondes

sentent la terre profonde

de leur corps indépendants

et des têtes vagabondes

qui par-delà les étages

les avions et le nuages

épient l’infini du monde

 

le partout et nulle part

où ils vivent en secret

les affranchit des regrets

où les murent les remparts

 

entre béton et bitume

oublieux de leur non-sens

marche en la belle présence

que ton amour en exhume

 

30 juillet 2014

Reconnaître que l’Éternelle est nécessairement partout et nulle part, c’est reconnaître vraiment avec Yeshoua que la Déité est pur Esprit (Jean 4, 24). C’est désacraliser toutes choses, à commencer par l’espace et le temps qui contiennent tout être, c’est s’enthousiasmer de cette présence intime à toutes choses (opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, dit Thomas d’Aquin), cette présence en laquelle « nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28). Voilà pour le partout  ontologique de l’Éternelle.

Mais le nulle part, revers ou avers de cette présence, explique, justifie même, que les êtres de chair et de sang que nous sommes cherchent à la rencontrer en des lieux, des temps et des personnages sacrés. (Notre frère François en sait quelque chose quand la foule s’extasie de sa présence à Rome aux jours de fête).

Lorsque Paul parle de « spirituels »(pneumatikoï en Galates 1, 6), il parle au vrai de gens qui sont en voie de passer de la chair à l’esprit plutôt que déjà tout esprit. Ces gens-là du moins sont censés savoir et ne pas savoir où ils vont : « Nés de l’Esprit »,  ils savent qu’ils vont là où va l’esprit, mais ils ne savent pas où va l’esprit (Jean 3, 8). Ils font confiance.

C’est la condition humaine de viator  fidèle à « l’élan vital » de « la durée pure », s’il est vrai que la durée est ce en quoi « nous avons le mouvement » de la Déité.

 

« Tuer le temps » fait partie de ces expressions courantes qui invitent l’entendement à penser. Elle montre notre attitude contradictoire face au temps, auquel parfois aussi nous demandons de suspendre son vol. Deux attitudes opposées qui révèlent notre insuffisance devant le réel. Nous ne savons pas vivre le temps et son mouvement en ce qu’il est vraiment. Nous ne sommes pas à la hauteur.

Nous pouvons d’abord admettre que nous ne sommes pas face au temps, mais en lui, et puis qu’il nous porte pour le meilleur et pour le pire selon que nous savons ou non le reconnaître en ce qu’il est, force qui détruit, mais pour pouvoir construire, « renouveler la face de la terre ». Car le temps est mené par l’esprit de l’Éternelle, il a en lui son mouvement. Qui accueille cet esprit ne peut manquer d’accueillir aussi le temps et de chercher à le vivre toujours mieux en sa marche spirituelle, sans vouloir le tuer ni le suspendre.

 

il adore l’immense nuit

d’une prière interminable

aux étoiles infatigables

du ciel qui luit

 

peu importe à quelle distance

exacte il tient sa farandole

plus insistante que le vol

qui l’a porté en ta présence

 

et peu importe qu’immobiles

chacun dans un commun espace

nous ne vivons qu’un face à face

invisible presque inutile

 

car le mouvement de sa voix

à mon oreille en son extase

les prend en une même phase

et m’amène au plus près de toi

 

et il enchante ainsi la nuit

tout entière qui joint les mains

en la prière de demain

au ciel qui luit

 

31 juillet 2014

On comprend que Bergson irrite les matérialistes, bien que les plus intelligents d’entre eux, celles et ceux qui se font un devoir de le lire, ne peuvent dire clairement leur irritation et préfèrent l’oublier ou l’ignorer. N’a-t-il pas réussi à montrer que le néant n’est qu’un mot forgé par l’intelligence pour les besoins de sa tâche pratique de maîtrise de la matière ? « Parler de l’absence de tout ordre et de toutes choses, c’est-à-dire de désordre absolu et d’absolu néant, c’est prononcer des mots vides de sens… des mirages d’idées » (La pensée et le mouvant, p. 68). Il met aussi à mal, indirectement, le récit de la Genèse qui associe le chaos et le néant : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, la terre était chaos et vide » (Genèse 1, 1).

On comprend que les philosophes matérialistes champions de l’intelligence spéculative accablent l’intuition de mépris, voire de sarcasmes, la déclarant « fameuse, mystérieuse et calamiteuse ». Car c’est l’intuition qui dénonce les idées fausses de désordre et de néant dont ces philosophes spéculatifs font la base de leurs constructions et de leurs systèmes. « Quand le philosophe parle de chaos et de néant, il ne fait que transporter dans l’ordre de la spéculation – élevées à l’absolu et vidées par là de tout sens, de tout contenu effectif – deux idées faites pour la pratique et qui se rapportaient alors à une espèce déterminée de matière ou d’ordre, mais non pas à tout ordre, non pas à toute matière… Dès que nous avons aperçu intuitivement  le vrai (c’est nous qui soulignons), notre intelligence se redresse, se corrige, formule intellectuellement son erreur ». (La pensée et le mouvant, pp. 68, 67).

On comprend aussi pourquoi les scientifiques matérialistes spécialistes du monde quantique répètent à l’envi que son comportement requiert une approche non-intuitive. Ils ne font en réalité que baptiser intuition leur « imagination maîtresse d’erreur et de fausseté ». L’intelligence est inadaptée à l’approche du réel de la matière en son dernier secret, alors que la véritable intuition, se transportant en son objet et s’y identifiant, est adaptée à la connaissance de ce secret. Ils ne veulent pas voir que la matière montre des qualités psychiques dans ses phénomènes de « non-localité » et de « non-séparabilité » (Bernard d’Espagnat, Le réel voilé, pp. 127, 141). Ils se retranchent derrière un « nous ne savons pas encore ».

 

Pour qui adhère à la désacralisation de la Bible, la mise au pas de l’intelligence par l’intuition n’a rien de gênant. Au contraire puisque cette mise au pas conforte l’idée générale de désacralisation opérée par Yeshoua et qu’elle permet de passer toutes les Écritures au crible de l’Amour libérateur de la pensée. Parmi d’autres « détails », un être libéré par l’Amour, qu’il soit d’origine judaïque ou chrétienne, peut contester la permission, voire l’ordre donné à Adam d’envahir la terre pour en dominer et maîtriser tous les vivants (Genèse 1, 28). Et d’autant plus que cet esprit de conquête et de domination conduit à vouloir conquérir et dominer d’autres humains. (Il suffit de relire le Livre de Josué pour le constater).

 

Dans le souffle que tu n’entends

ni ne vois, les feuilles ravies

battent des mains toutes à l’envi.

Ne le sens-tu donc pas ?

 

L’air qu’elles respirent se tend

tout invisible en son envie

subtile de partager leur vie.

Ne le sens-tu donc pas ?

 

1er août 2014

L’esprit d’Aimer, qui « plane sur les eaux » de la Genèse, ne peut le faire qu’en mashal puisqu’il n’est pas spatial. Et s’il est temporel, ce n’est pas selon la temporalité physique dont Bergson a montré que nous la spatialisons par notre intelligence afin de la faire servir à notre maîtrise du monde. La temporalité de l’esprit d’Aimer est celle de la « durée pure », de « l’élan vital » qui emmène tout être dans l’onde alternative de la destruction et de la construction, du neïkos et de la philia cosmiques, de la haine et de l’amour au sens imaginal, sans lequel, nous le rappelle Blake, il n’y a pas de progression.

C’est encore une image, un mashal, de dire que l’esprit d’Aimer agit au plus profond des êtres, des êtres humains en particulier, et donc qu’il faut pratiquer une méditation profonde pour le joindre. L’esprit d’Aimer n’est joignable que dans l’Amour, dans la pensée d’Aimer, dans la volonté d’Aimer, dans l’action d’Aimer : « Ce ne sont pas ceux qui répètent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux (et celles bien sûr) qui font la volonté de mon Père des cieux » (Matthieu 7, 21), quand bien même ils ignoreraient que leur action d’Amour est celle d’Aimer, celle qui fait entrer dans son Royaume (Matthieu 25, 31-46).

Prier cinq fois par jour comme le font les musulmans pieux et les contemplatifs chrétiens peut être une mécanique de la chair ou une dynamique de l’esprit et toutes les nuances qui les séparent et vont de l’un à l’autre. La prière ne vaut que par la ferveur de l’Amour qui l’inspire et l’expire, par l’esprit d’Aimer. Alors quoi de plus juste que de lancer au début de chaque prière l’appel « Ô Ami, envoie ton esprit, qui renouvelle la face de la terre ! », de le faire « avec crainte et tremblement » à la pensée de notre faiblesse et impuissance afin que l’esprit « opère ne nous le vouloir et le faire ».

 

La valeur de nos « lectures spirituelles » se mesure à l’aune de l’Amour qu’elle nous amènent à vivre. (Ce ne doivent pas être des bonbons que l’on suce, mais la nourriture solide qui donne la force d’Aimer ).

 

Combien de temps pour que le di-a-mant

de l’aube s’engloutisse en la grande lumière ?

Ainsi se charge-t-il de donner de la terre

le rythme de sa danse avec l’amant.

 

Garde les yeux fixés, qu’il disparaisse

dans l’insensible marche où le monde s’avance

invincible pourtant avec le même sens

  • où toutes choses meurent et renaissent.

 

Tu le sais, il s’en va et puis revient

dans la lumière et l’ombre se touchant la main.

Sans faute il sera là dans l’aube de demain

et dès ce soir si cela te convient.

 

La foule de la nuit qui l’accompagne

resplendit avec lui dans le ciel anonyme

  • où l’univers s’avance en l’élan unanime

de toujours à toujours où l’esprit gagne.

 

2 août 2014

Pour qui reconnaît que « seul l’Amour est digne de foi », le salut par la foi est le salut par l’Amour, rien d’autre. C’est une évidence tautologique. Mais il y a, semble-t-il, une méprise sur la nature de la foi dans la doctrine des Églises, particulièrement dans les disputes sur la foi par laquelle on est censé être sauvé plutôt que par les œuvres dans la théologie de Luther.

Une certaine lecture de l’Évangile donne à penser que la foi consiste à croire en Yeshoua plutôt qu’à le croire, à penser qu’il est personnellement la vérité, ce qui n’a rationnellement pas de sens, au lieu de penser, comme il l’a dit, qu’il a été le « témoin de la vérité » (Jean 18, 37).

Croire en Yeshoua, c’est croire en Jésus-Christ, en sa divinité telle que la conçoit la théologie officielle de l’ Église romaine. C’est voir en sa personne le sauveur du monde, le messie attendu par les juifs, le grand prêtre, le roi, le seigneur, voire le Pantocrator, et donc le juge suprême au jour du jugement dernier. Et comme l’Église le représente, mieux, que « le Christ et l’Église, c’est tout un », ainsi qu’on l’avait fait croire à Jeanne d’Arc comme à tant d’autres), l’Église et ses chefs (le pape est le « vicaire du christ ») sont des autorités qui imposent leur credo (qui ne parle pas d’Amour) sous peine d’exclusion, d’anathème, d’excommunication.

Croire Yeshoua, plutôt que croire en lui, c’est reconnaître en ce qu’il a dit « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68), s’efforcer de les vivre, c’est-à-dire de vivre le Sermon sur la montagne, s’efforcer « avec violence » d’entrer dans le Royaume des cieux, sachant cependant que cela est impossible sans la « grâce », c’est-à-dire la lumière et la force de l’esprit d’Aimer.

Croire en l’Amour et rien qu’en l’Amour, c’est vivre l’Amour en participant à l’Amour éternel. Le reste est doxa, incertain et donc matière à penser. Et l’Amour nous invite à penser. En toute liberté, mais sans angoisse parce qu’on peut s’appuyer sur la certitude de l’Amour.

 

La pierre qui se casse sous la masse

du fer plus dur précipité vers elle

trouve éclatée répandue dans l’espace

un bref instant l’échappée de ses ailes

 

et plus durable en ce qui se déplace

et se disperse après ce qui se fêle

la découverte de ses autres faces

à l’air curieux de voir sous sa dentelle.

 

Ce qui se donne enfin après dix mille

ères de vie cachée dans l’immobile

est un secret, image du mystère.

 

Il reste un long chemin à cette terre

pour qu’écrasée elle donne à connaître

auprès du vide, la source de son être.

 

3 août 2014

« C’est à notre foi chrétienne… de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose… » (Essais, livre II, chapitre 12, p. 351). Montaigne exprime sa conviction de la nécessité de la présence à nous de l’Amour dans notre présence à lui pour y participer. Mais il le dit dans le langage de la prédication chrétienne, répétant quasi verbatim  ce que l’Église enseigne, et on peut le soupçonner de le dire sans vraiment le penser, faisant confiance aveuglément au credo, à une foi qui vous oblige à la croire.

Sans doute peut-on penser que les mots, étant conçus à partir du monde physique, importent peu si l’on admet qu’ils sont tous nécessairement inadéquats lorsqu’ils parlent des réalités spirituelles, inexprimables par essence. Mais la Vérité de l’Amour dont le prophète Yeshoua a été le témoin libère la pensée, l’encourage, et la pensée pèse les mots, les change en essayant de toujours mieux connaître les implications de l’Amour dans la réalité cosmique et dans la réalité humaine qui en participe.

Si l’on pense que Yeshoua a parlé en mashal  parce qu’il pensait en mashal  comme l’avaient fait avant lui Isaïe, Ezéchiel et les autres, il est bon de retrouver ce mode de pensée, de parler des réalités spirituelles en utilisant le langage des réalités matérielles, persuadés que le même esprit de l’Éternel mène la vie cosmique et la vie humaine.

Même si nous avons la certitude que notre recherche doxique est incertaine, en théologie comme ailleurs, nous nous sentons, dans l’Amour, invités à la poursuivre. Et s’il est vrai que la recherche empathique est plus proche de l’Amour que la recherche analytique, c’est elle qu’il nous faut poursuivre en priorité. La recherche analytique ne doit servir qu’à nous aider à la vérifier.

Reconnaître la présence de l’âme en tout être permet, facilite, encourage la connaissance empathique, intuitive, connaturelle.

 

Géant dégingandé

sur tes pattes gantées

en marche maladroite

sur notre route étroite,

saurais-tu d’aventure

  • où mène ton futur ?

 

Pour te dire merci

de ton passage ici,

je vois naître un sourire

en de vieux souvenirs

surgis du fond de l’ombre

parmi d’autres sans nombre.

 

Car je connais ton peuple.

Tu fais partie des meubles

de la vieille maison

et de ses horizons

de brume et de forêt

  • où veillent tes orées.

 

Mais toute ressemblance

cache une dissonance,

et je sais que tu vis

partageant les envies

d’un chemin jamais vu

mais peut-être entrevu

dans un monde de rêves

qui se suivent sans trêve

et s’avancent sans peur

parmi joies et terreurs

vers l’inconnu fatal

  • où naît ton idéal.

 

Je ne sais si demain

par le même chemin

pour une autre aventure

tu passeras, mais sûre

est en moi la présence

de ta belle innocence.

 

4 août 2014

La pensée évangélique doit se sentir assez forte pour peser les courants philosophiques sur la balance de l’Amour. Mais cette pensée, celle de l’esprit d’Aimer, est plus intuitive qu’analytique. C’est sa faiblesse et sa force. Sa faiblesse naît de ce qu’elle n’est pas de soi intellectuelle et que certains  intellectuels ne se sentent pas attirés par elle parce que, étant à la disposition des faibles d’esprit autant que des esprits supérieurs, elle ne leur est pas réservée. Sa force vient de ce qu’elle donne de sentir (et on le sent d’autant plus fortement que l’on vit l’Amour) que la supériorité intellectuelle dont se targue le rationalisme matérialiste sert avant tout à la possession, à la compréhension et à la domination du monde physique, l’intelligence étant de soi inadéquate à la spiritualité en sa recherche de communion. Le Royaume des cieux n’est pas du monde tel que l’a présenté Yohanân (I Jean 2, 16). Yeshoua a dû répéter cette évidence, mais elle n’apparaît telle qu’à celles et ceux qui Aiment.

Les intellectuels inspirés par l’Amour, celles et ceux qui accueillent l’esprit d’Aimer en Aimant, peuvent s’efforcer de rationaliser leur intuition de l’Être de l’être comme Amour. Mais ils doivent savoir que leurs analyses et leurs raisonnements ne peuvent convaincre les intellectuels qui ne partagent pas cette intuition, ne serait-ce que faiblement, inchoativement. Seul l’Amour ouvre à l’Amour. Cela n’apparaît comme une tautologie que si l’on ne prête pas attention à la dynamique de l’être, à l’élan qui anime le monde, à « l’esprit planant sur les eaux » : la nature, comme on le voit dans le mashal du Bon Samaritain, fournit par les entrailles de compassion une porte d’entrée à l’Amour surnaturel.

 

La découverte de l’intuition émotionnelle par Max Scheler, son étude des diverses formes de la sympathie, a pu contribuer, comme la découverte de l’intuition psychique  par Bergson, à la naissance du personnalisme dans la première moitié du XX° siècle, s’il est vrai que le personnalisme vit la personne comme souci de l’autre et que l’altérité de l’être se découvre pas intuition.

 

une petite sauterelle verte

est venue se poser sur le rebord

égarée par le vent en son alerte

et quête de confort

 

mais sa couleur n’appartient pas au monde

de la pierre ni sa fragilité

à ses teintes grises brunes ou blondes

ni à sa dureté

 

elle est de la nature de ces herbes

multiples et tendres qui s’enchevêtrent

en forêts miniatures qui lui servent

les désirs de son être

 

leurs ancêtres les uns avec les autres

en longues habitudes commensales

  • ont su construire une maison du nôtre

en de multiples salles

 

tu t’en es retournée dans ton royaume

nous laissant ton image et ta présence

de ta beauté honorant notre home

éclairé de ton sens

 

5 août 2014

Pour écrire en poète, en créatrice, il faut découvrir en soi le « je est un autre » de Rimbaud, le « moi sans moi » de Proust, ce que l’on a longtemps appelé l’inspiration ou la muse. Les Surréalistes ont proposé leur propre version, « l’écriture automatique », avec l’avantage qu’elle est censée être ouverte à tous.

Même si l’on considère cette version comme plus incertaine que les autres, elle a au moins l’avantage de nous inviter toutes et tous à écrire, qui que nous soyons. Il faut alors trouver le secret, le sésame, mais c’est un secret qui ne se répète pas, que chacun doit découvrir seul. Tout au plus peut-on suggérer une approche, celle que l’on appelle parfois maintenant celle du « lâcher prise », sans doute d’origine orientale, et d’abord tourné vers le spirituel. Il faut en tout cas faire silence pour attendre que viennent les mots.

Peut-on dire que cela ressemble au « don de prophétie » qu’encourageait Paul dans les communautés chrétiennes qu’il avait fondées ? Peut-être. Peut-être aussi est-il plus facile à certaines et certains d’entreprendre d’écrire dans la solitude que de se mettre à « prophétiser » dans une assemblée comme cela se faisait dans ces communautés.

Et pourquoi est-il souhaitable d’ « aspirer au don de prophétie » (I Corinthiens 14, 1) ? Ce ne peut être, dans la perspective évangélique, que par Amour, pour partager les inspirations de l’Amour… D’autres incertitudes apparaissent : comment être certain que c’est bien l’esprit d’Aimer qui est « sur » nous, comme ont dit les prophètes de la Bible, que c’est lui qui nous fait parler ou écrire ?

A moins qu’elle ne soit sacralisée dogmatiquement comme dans les monothéismes, toute écriture et toute parole censée inspirée appelle à l’interprétation, nous dit encore Paul (I Corinthiens 14, 6-19).

Et il faut distinguer entre ces diverses manifestations de l’inspiration, bien qu’on ne puisse totalement les désolidariser, même si notre culture a depuis longtemps séparé le sacré du profane et le spirituel du charnel alors qu’ils sont en continuité dans l’élan de l’esprit de l’Éternel. La leçon première que nous pouvons tirer des cultures asiatiques et africaines, c’est le sens de l’interrelation de tous les êtres, et donc, parmi beaucoup d’autres, celle de la parole ou de l’écriture intuitive et réflexive, scientifique et artistique, spirituelle et charnelle, mais en en saisissant la direction, l’élan qui renouvelle la face de la terre et de chaque conscience.

 

A quel jeu de nuages le ciel

va-t-il à l’aube s’adonner ?

Au sortir de la nuit se révèle

de beaux restes abandonnés.

 

A la lumière qui les découvre

et les inonde de sa joie

ils représentent un cœur qui s’ouvre

pour ceux qui ont des yeux qui voient.

 

Ce ne sont pour certains que des lignes

et des teintes en mutations

permanentes et pour d’autres des signes

donnés à leurs adorations

  • ou simplement aux supputations

de l’intelligence maligne

à s’exercer en ses prévisions

de prairies de champs et de vignes

 

Pour les méchants et pour les injustes

les nuages indifférents

et pour les bons comme pour les justes

s’en vont ces inconscients

somnambules du grand élan

serviteur ami  des amants

qui toujours s’en vont de l’avant.

Ils jouent le jeu du vent

 

6 août 2014

Pour Henri Bergson la joie est le signe et l’expression de la vie qui réussit. Mais qu’est-ce que la vie pour lui alors que les scientifiques continuent d’avouer qu’ils l’ignorent ? C’est l’élan qui anime l’univers, c’est le temps comme force continue, comme durée pure et substance même de l’être. Cela peut faire penser à la néguentropie, à l’énergie de résistance à l’entropie qui entraîne la dégradation des énergies. Certains préfèrent parler de nootropie, mouvement de l’esprit qui emmène le monde vers toujours plus de conscience.

A lire les textes philosophiques si limpides de Bergson, on peut accueillir peu à peu  l’intuition unique de la durée pure qui éclaire toute sa pensée et en voir sa vie bouleversée. On peut aussi apercevoir sa proximité de la pensée évangélique, précisément de cette idée théologiquement révolutionnaire : « Mon père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). L’esprit de l’Eternel est partout et toujours à l’œuvre en une création continue qui ne cesse de renouveler la face de la terre. Abraham le sentait-il déjà qui se sentait inspiré à marcher devant la face de l’Éternel comme si l’Éternel lui-même était en marche ?

La joie dont parle Yeshoua, celle qu’il voit en son Père et qu’il partage, c’est celle de cette réussite de la Vie éternelle accueillie en sa plénitude par celles et ceux qui Aiment. C’est la joie de la réjouissance en l’autre. C’est la Vérité de l’Amour, qu’il a dévoilée aux humains qui l’ont accueillie, c’est le secret de l’univers, « le mystère demeuré caché depuis l’origine » (Romains 16, 25). Il a été le témoin de cette Vérité (Jean 18, 37), il l’a dite à celles et ceux qui l’écoutaient pour qu’ils la partagent : « Afin qu’ils aient en eux ma joie parfaite, je leur ai communiqué ta parole » (Jean 17, 13s).

Avec Yeshoua et toutes les consciences qui l’accueillent en Aimant de l’Amour dont Aimer les Aime, la Vie éternelle réussit, et la Joie les envahit.

 

de l’arbre obscur où tu te dissimules

le jour, tu viens au crépuscule

lui annoncer la nuit que tu ulules

 

c’est le premier appel au tressaillir

des entrailles vibrant de voir venir

une nouvelle chance à découvrir

 

quelle joie déjà permets-tu d’attendre

en la venue d’un silence plus tendre

que tu refuses à qui veut te comprendre

 

que tu accordes à qui te veut connaître

davantage vivre que du paraître

et partager d’âme à âme ton être

 

sans même mesurer ce qu’il en coûte

de silence attentif à la chair qui redoute

l’oreille de l’esprit t’écoute

 

7 août 2014

Si l’idée que nous nous faisons de la joie dépend de ce que nous sommes et de ce que nous désirons devenir, nous pouvons comprendre qu’elle est diverse. La multitude de ses synonymes l’atteste : « allégresse, exaltation, ivresse, jubilation, ravissement, béatitude, extase « , mais aussi « fierté, triomphe, plaisir, satisfaction, consolation ». Les contraires nous renseignent également : « chagrin, désenchantement, désespoir, douleur, ennui, peine, tristesse ». Voilà ce dont parle Le Petit Robert. Notez qu’il donne sa liste de synonymes et d’antonymes dans le désordre en respectant parfois l’ordre alphabétique, ce qui lui permet de ne pas prendre position sur la valeur et la hiérarchie des diverses « joies ». Et il ne faut pas croire que ces mots couvrent la totalité des variantes de ce que les humains ressentent. Il en existe un nombre indéfini qui n’ont pas d’expression verbale. Ce matériau limité et divers nous invite cependant à penser.

Si nous reconnaissons dans la joie de l’Évangile la joie parfaite et qui demeure, nous pouvons nous faire une échelle de valeurs de tout ce qui prétend appartenir à la catégorie de la joie, et nous pouvons le faire dans la perspective dynamique d’homo viator, selon le schéma du cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier, de la chair vers l’esprit, de la nature vers la surnature, de l’amour de soi vers l’Amour de l’autre où apparaît  la joie suprême éternelle et imprenable : « votre joie, personne ne pourra vous la prendre » (Jean 16, 24)

L’humain premier est animé par la recherche du plaisir et par la fuite de la douleur. Ce sont les forces cosmiques de sa marche, celle de la philia qui attire et du neïkos qui repousse. Ces deux contraires sont également nécessaires pour que la vie première perdure et progresse (« sans contraires, pas de progression », disait Blake). Mais ils sont appelés à se transmuer, à passer au-delà. Le plaisir, même s’il demeure tant que la chair demeure, doit perdre en importance et en valeur, tout comme la douleur. (Voilà ce que l’on peut dire à l’hédonisme épicurien et à l’impassibilité stoïcienne).

Le « que ma joie demeure », dont Jean-Sébastien Bach à tiré une admirable mélodie, est ambigu. Il devrait s’agir de la joie passée au-delà du plaisir, et chez Bach, de la joie chrétienne, celle annoncée et promise par Yeshoua, celle qu’il vivait en partageant celle de l’Éternel, la joie d’Aimer, de se complaire en l’autre : « en lui je me complais, eudokêsa » (Matthieu 17, 5).

La joie d’Aimer est un don, une implication du Don annoncé à la Samaritaine (Jean 4, 10), de ce que la théologie chrétienne appelle la grâce (qui ne fait pas nombre avec la liberté, voir la relation du 11 juillet), la « grâce déifiante » dont parlait Grégoire Palamas (relation du 8 juillet). 

 

l’eau monte aux mares du maïs

les sources vives

se vident

au fil des rus tissés des pluies sur les métiers de haute lice

 

8 août 2014

Tous ces mots incertains alors même qu’ils visent des réalités essentielles à l’existence : foi, croyance, parmi tant d’autres, ainsi que leurs contraires : incroyance, athéisme, agnosticisme, dont le sens a varié au cours de l’histoire. L’ambiguïté générale du langage lorsqu’il sort de son usage pratique et scientifique visant à obtenir la maîtrise du monde invite d’elle-même à un agnosticisme qui rejoint l’incertitude de la doxa.

Il existe des agnostiques croyants, dit-on, tels Kant, Kierkegaard ou Karl Barth. Peut-être le qualificatif agnostique pourrait-il s’appliquer à Montaigne, non seulement parce l’agnosticisme s’est d’abord dit d’une attitude philosophique du genre « que sais-je? », mais parce qu’on a pu dire avec lucidité qu’il était fidéiste, peut-être même religieusement fidéiste parce que philosophiquement sceptique. Il est certain en tout cas que pour lui l’excellence humaine nécessitait l’aide de Dieu, « la grâce », bien qu’il admît que son christianisme était aussi aléatoire que sa nationalité : « Nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands » (Essais, livre second, chapitre XII, pp. 351, 608, 146). Relire la relation du 29 juillet.

Kant était agnostique parce qu’il déniait toute valeur au savoir métaphysique. Tautologiquement puisqu’il limitait le savoir au savoir scientifique, ce que Bergson allait appeler le savoir de l’intelligence plutôt que le savoir de l’intuition (pour lui seule capable de faire œuvre métaphysique).

Mais alors, peut-on qualifier rétrospectivement Pascal d’agnostique, lui qui affirmait que « Dieu est sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 467). Et puis : « Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ » (221). Ne rechignant pas cependant à la contradiction dans sa foi chrétienne, il ne niait pas totalement la valeur des preuves métaphysiques de l’existence de Dieu, mais il les disait psychologiquement inefficaces : « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées (compliquées) qu’elles frappent peu. Et quand cela servirait quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient la démonstration. Mais une heure après, ils craignent de s’être trompés » (222).

N’est-ce pas ce qui mine la valeur des « Fondements philosophiques d’une altérité positive » ? Sa démonstration est très proche du principe de causalité appliqué à l’expérience de l’infini, la chaîne de son raisonnement est relativement courte, mais il ne peut convaincre les consciences en qui l’image de Dieu proposée par les religions, en particulier celle du Tout-puissant des monothéismes qui lui colle à la peau, est devenue si insupportable qu’elle déclenche chez certaines d’entre elles un athéisme virulent (et un laïcisme agressif). L’accueil vraisemblable, possible, de la preuve rationnelle de l’existence de « Dieu » telle qu’elle apparaît dans « Fondements philosophiques… » est celui de l’Amour et du progrès dans l’Amour, de la reconnaissance de l’identité de l’Éternel comme Amour et non comme « Dieu ». N’est-ce pas ce que donne à entendre le starets des Frères Karamazov  ? « A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu  » (p. 100).

 

Parmi les mille incertitudes

de tes ailes dans l’air limpide

qui les porte où tes yeux les guide

tu es un monde d’habitudes,

 

mais le regard qui te contemple

en ce qui fait ce que tu fais

se noue en l’unique bienfait

dont tout avec lui est le temple.

 

Une même reconnaissance

née dans la profondeur du cœur

se joue unique dans le chœur

  • où toute chose prend naissance.

 

Chaque coup d’aile en l’air qui vibre

et retentit à l’autre bout

du monde où la chaudière bout

dans la transparence des vitres

 

demeure à jamais invisible

aux yeux privés de la lumière

qu’ils refusent refusant l’air

  • où ce qu’ils font serait visible.

 

C’est l’air pourtant qui donne aux ailes

et aux yeux de lui reconnaître

dans l’immense chaos des êtres

la saveur dont il est le sel.

 

9 août 2014

Deux agnosticismes, à des années lumières l’un de l’autre : l’agnosticisme matérialiste, l’agnosticisme mystique. Le premier porte sur l’existence de Dieu, le second sur son essence. La confusion vient-elle de cet unique verbe « être » de nos langues qui signifie parfois l’existence et parfois l’essence, et qui, dans l’argument ontologique, les confond en dépit du bon sens : Comment l’idée d’infini pourrait-elle signifier son existence ? L’idée de licorne signifie-t-elle qu’elle existe ?

La cohérence de l’agnosticisme matérialiste vient de ce que pour lui n’existe vraiment que le physico-chimique, et donc qu’un pur esprit, comme Dieu est censé l’être, ne peut exister. Pourtant, s’il en étaient tout à fait sûrs, ils devraient être athées et non pas agnostiques. Mais leur faille la plus évidente, comme celle des athées, c’est leur irrationalité, leur oubli, leur ignorance, leur mise à l’écart du principe de causalité, pourtant frère jumeau du principe d’identité, sorti du ventre de la pensée juste après lui. Rien n’est sans cause, il y a donc nécessairement une cause première des êtres, un Être de l’être.

David Hume a réussi à se persuader et convaincre certains esprits que le principe de causalité n’était qu’une habitude, confondant probablement l’acte de la découverte du principe avec son objet. Il n’a pu le faire qu’en réduisant le savoir à l’expérience des sens et à la raison raisonnante et en négligeant ce qui la fonde,  l’intuition. Nombre d’agnostiques  (et d’athées) le sont parce qu’ils ne croient qu’au savoir scientifique, savoir de l’intelligence pure, ou qui se croit tel, car bien des découvertes scientifiques n’ont pu se faire qu’à partir d’une intuition, d’une intuition qui n’est pas le fruit de l’intelligence, mais sa racine. Bergson l’a bien montré, mais les agnostiques matérialistes ne peuvent l’accepter.

 

Les agnostiques mystiques ne remettent pas en question l’existence de l’Être de l’être infini, mais l’expérience qu’ils en font les incite, les force même à penser et à dire qu’il est inconnaissable en son essence. L’Éternel d’Isaïe est un Éternel qui se voile (Isaïe 45, 15). L’expérience de Yeshoua n’en a pas fait cependant un agnostique, parce que c’était celle de l’intimité évidente de l’Éternel (on dirait philosophiquement son immanence) : « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21). C’était l’expérience de l’Autre parfaitement accueilli comme autre parce qu’il est essentiellement Amour, souci de l’autre et complaisance-joie en l’autre (Matthieu 17, 5), sollicitude-béatitude.

Et pourtant Yeshoua en a parlé en mashal, appelant l’Éternel le Père des cieux. Peut-on parler tout de même d’un agnosticisme de Yeshoua ? La limite de sa connaissance de l’Éternel-Amour apparaît dans « le jour et l’heure, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, mais le Père seul » (Matthieu 24, 36).

Yeshoua savait aussi que son expérience de l’Éternel ne lui était pas réservée, qu’elle était offerte à toutes et à tous, que c’était le « Don de l’Éternel » comme il l’a dit à une femme, et à une femme étrangère, une Samaritaine, disons, un peu légère… (Jean 4, 10).

 

Tu t’échevelles dans le vent

et tressailles pour deux mésanges

inséparables.

Tu restes là comme au couvent

attendant que viennent les anges

s’asseoir à table.

 

Ne sais-tu donc pas que la sève

qui boit au courant éternel

en ton mystère

coule dans le sang de tes rêves

et donne la vie à ces ailes

libres comme l’air ?

 

Les racines qui te condamnent

à rester ici immobile

tètent les ondes.

Ignores-tu le pont aux ânes

qui dit que rien n’est sans mobile

dans notre monde ?

 

Les mésanges qui te visitent

et jouissent de ta présence

rien qu’un instant

savent bien ce qui les excite

en cette immobile patience

qui les attend.

 

10 août 2014

Le sacré ? Lequel ? L’utilisation courante, quotidienne, du mot « sacré » est celle de la simple valorisation d’une activité, quelquefois d’une personne. Le Petit Robert  donne comme exemple « Sa sieste, c’est sacré ». Cocteau a parlé de « monstres sacrés » en référence à des comédiens… On peut parler avec humour d’un sacré menteur… Cette utilisation garde parfois de vagues connotations religieuses…

Il y a le sacré selon Rudolf Otto, le numineux fascinant et terrifiant fondé sur l’image des divinités comme puissances, de la Divinité comme hyper-puissance. C’est un sacré qui paralyse la pensée, qui dogmatise la croyance par le pouvoir d’un clergé qui l’impose.

Il y a le sacré selon Mircea Eliade, dialectiquement opposé au profane et pris dans un devenir historique. Mais Eliade insiste sur la difficulté de le délimiter, si grande qu’elle paralyse le chercheur : « L’hétérogénéité des « faits sacrés » devient peu à peu paralysante. Car il s’agit de rites, de mythes, de formes divines, d’objets sacrés et vénérés, de symboles, de cosmologies, de théologoumènes (choses discutées du point de vue théologique), d’hommes consacrés, d’animaux, de plantes, de lieux sacrés, etc. Et chaque catégorie a sa propre morphologie, d’une richesse luxuriante et touffue… (Traité d’histoire des religions, pp. 15s).

Les religions monothéistes ont réduit le territoire du sacré, mais sans l’abolir parce que leur survie même en dépend. Le christianisme a ses temps sacrés (les fêtes, les dimanches qui réactualisent les événements fondateurs, en particulier la mort-résurrection du Christ), ses lieux sacrés (les églises catholiques et les temples protestants), et même ses personnages sacrés (le Saint Père, vicaire du Christ, le Saint par excellence).

L’Évangile devait abolir le sacré puisque Yeshoua a aboli le temps sacré (le sabbat) et l’espace sacré (le temple). L’Évangile est en droit l’abolition du sacré, et donc de la dialectique du sacré et du profane d’Eliade. Mais cette désacralisation n’est pas celle de l’athéisme, c’est celle de l’Amour.

Le christianisme a tout de même aboli le sacré animal, alors que l’hindouisme garde positivement sa vache et que le judaïsme et l’islam gardent négativement le porc. Avec l’Évangile tout être, qu’il soit minéral, végétal, animal ou humain est Aimé de droit parce qu’Aimé de l’Éternel Amour qui nous invite à partager sa Vie.

François d’Assise a vécu au mieux cet Amour universel : on peut encore l’entendre dans son « Cantique des créatures ». Ainsi tout animal, qu’il soit sauvage, domestique, familier, de compagnie ou d’élevage, est sous le regard de l’Évangile digne de respect et d’affection. La lune, le soleil… ne sont plus des divinités, des êtres sacrés à adorer, implorer, remercier… , mais des sœurs et des frères à admirer pour s’en réjouir. A regarder aussi comme des images imaginales médiatrices de l’Éternel dont elles sont la doxa, la kevod. L’Éternelle est « belle comme la lune, éclatante comme le soleil », comme la Marie médiatrice de la litanie catholique.

 

les enfants de la terre en hommage à la terre

libérés se dispersent et s’offrent alentour

aux graines de la vie pour y joindre à leur tour

leurs âmes agrégées en un nouveau mystère

 

le relais se poursuit ainsi depuis mille ères

dans la surabondance en ses mille détours

qui font des pieds de nez à l’éternel retour

sinuant souriant en rythmes séculaires

 

la paille qui pourrit déjà dans les éteules

ensevelies mêlées à cent autres poussières

n’a même plus le nom qu’on lui donnait hier

 

ses dix mille anonymes attendent en coulisse

avant d’entrer en scène avant d’entrer en lice

pour s’y refaire un nom loin des greniers des meules

 

11 août 2014

Si nous avions pleinement conscience de la durée, de l’élan de vie inspiré qui anime toutes choses et leur donne mouvement, depuis la vibration des hypothétiques supercordes jusqu’aux girations des galaxies en passant sur notre terre par l’alternance des saisons, des nuits et des jours, l’inspiration et l’expiration du souffle, les systoles et diastoles du cœur, les mille battements de la pensée…, nous ne connaitrions pas l’ennui, pas même dans la solitude, le silence et l’immobilité apparente de la chambre. Car c’est ainsi que nous rencontrerions le mouvement de notre être en marche, que nous répondrions à l’appel de l’esprit nous invitant à sortir de la chair pour venir vers lui et entrer dans l’être et la vie de son intimité.

La pratique de l’hésychasme orthodoxe ou du rosaire catholique, du dhikr musulman, du mantra hindou ou bouddhiste… peut devenir une mise en œuvre de cette conscience du mouvement que nous avons en l’Éternel (« en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être »). Mais elle n’a de valeur que si elle nous fait grandir dans l’Amour, que si elle nous incite à servir les autres en amis comme Yeshoua l’a fait. Selon l’Évangile, le rappel du divin ne peut être que le rappel de l’Amour en son mouvement, sa vie et son être.

Le « moi en toi, toi en moi » de Yeshoua peut-il devenir un mantra pour celles et ceux qui sont de la vérité et qui écoutent sa voix ? Avec le « marche en ma présence et sois parfait » d’Abraham, le « envoie ton esprit » du Psalmiste, l’ « immense intime » d’Augustin…?

Prier pour les autres, ennemis, indifférents, amis, c’est répéter leurs noms avec Amour en espérant que cela les aidera, les protègera, les encouragera dans leur chair en mouvement vers l’esprit.

 

A mes yeux d’humain tu avances lentement

en pure continuité, de glissement

en glissement, sur toutes les surfaces

douces dures qui accueillent ta face.

 

A voir ici tes hésita-ti-ons

en recherche d’orienta-ti-on,

  • on sait un peu ce qu’est la liberté

de toute chair dans l’ombre et la clarté.

 

Te repoussant, le pied, pour ne pas écraser

la fluide beauté de ta molle matière,

te respecte déjà ressentant le mystère

qui le lie en la chair, la commune visée,

 

et s’abaissant, la main, qui lentement s’avance

et délicate prend ta légère moiteur

pour la mettre à l’abri des êtres des hauteurs,

est proche du sentir de la reconnaissance.

 

Mais c’est ton mouvement qui me fascine

en partage du temps des origines.

Vie héritée commune en la transmi-ssi-on,

sommes-nous condamnés à l’aboli-ti-on ?

 

12 août 2014

« Vos enfants ne sont pas vos enfants… Vous pouvez leur donner votre amour mais non pas vos pensées ». Ainsi parle Khalil Gibran. Il ne fait pas référence à l’Évangile, il explique simplement que les enfants sont les flèches que la vie ne cesse de lancer.

« Amour et Vérité se rencontrent » (Psaume 85, 10) : l’Être de l’être et ses implications cosmiques. L’élan de la vie qui ne cesse de renouveler la face de la terre est celui de l’esprit d’Aimer qui pousse le vide à produire de l’énergie, l’énergie à produire de la matière, la matière à produire de la vie, la vie à produire de la conscience, la conscience à produire de l’Amour (la chair à produire de l’esprit). Tiré de notre vocabulaire de l’intelligence pratique, le mot produire est bien sûr inadéquat, mais il parle à cette intelligence. Le mot engendrer est un peu plus proche de l’éternelle gésine.

Au stade de l’humain dans l’évolution de l’univers, l’élan de la vie ne cesse de donner des enfants aux parents, et il est dans l’ordre et la nécessité première des choses que ces enfants soient perçus d’abord comme le bien de leurs parents, qu’ils leur appartiennent afin qu’ils reçoivent d’eux les soins que l’amour possessif donne à ce qu’il possède.

L’Évangile de Yeshoua invite à passer au-delà, à reconnaître que nos enfants ne sont pas nos enfants au sens d’appartenance et de possession, qu’il est bon de les aimer non pas comme nous-mêmes mais comme autres. C’est ce genre de relation qu’a vécu Yeshoua avec sa mère en l’appelant « femme », l’invitant à ne plus le considérer comme son fils selon la chair, mais à l’Aimer de l’Amour dont lui-même l’Aimait, en partage de l’Éternel Amour.

Ce passage de l’amour possessif à l’Amour oblatif comme on l’appelle, est un processus progressif jamais totalement achevé. Il est sûr en tout cas que son blocage, en particulier au moment de l’adolescence de l’enfant, lui est nocif, et plus encore peut-être lorsqu’il atteint l’âge de femme ou d’homme. On sait bien que les mères possessives font des belles-mères plus ou moins exécrables… La découverte de l’Évangile est dans la logique de l’élan vital qui va vers toujours davantage d’Amour éternel.

 

Que tu es belle ô toi qui embellis

le ciel de l’aube en sa robe de faille

si douce que la chair à te voir en défaille

dans l’air si pur au-dessus de son lit.

 

Mais le soleil te fait fuir, si timide,

au voile bleu après tes mille sœurs

que tu nous forces à essuyer nos pleurs

de joie et à la tâche nous décides.

 

Mais tout au long du jour de te savoir

présente en l’ombre intime de la terre

nous est la force vive du mystère

qui accomplit visibles les espoirs

des damnés de ce monde, solitaires

pour accueillir dans la lutte finale

pour détruire avec eux l’injustice infernale

et pour construire un monde solidaire.

 

En l’amour la justice et la beauté

  • où les humains vêtus de soie candide

anonyme en la foule splendide

tu brilleras dans notre éternité.

 

13 août 2014

L’idéal de l’hindou, semble-t-il, est de pouvoir dire en vérité : « Je suis Brahman, aham Brahma asmi ». La réalité vécue en vérité et proposée en idéal par Yeshoua à tout humain qui « entend sa voix » est de dire: « toi en moi et moi en toi ». L’Amour est altérité pour l’autre, non absorption en l’autre. L’Amour est autant respect que tendresse, c’est une intimité distanciée, mais ces mots ne sont nécessairement qu’approchants. L’Éternel que Yeshoua a fait connaître ne veut pas nous absorber en lui ni se faire absorber en nous. L’Amour éternel n’est pas possession mais oblation. C’est cet Amour que nous sommes appelés à partager avec tout être.

La formule « ni confusion ni séparation » utilisée par le Concile de Chalcédoine pour tenter de décrire l’union de l’humain et du divin en Jésus-Christ est indicative, éclairante. On peut d’ailleurs l’interpréter en disant que Yeshoua n’est pas Dieu au sens où l’impose le dogme catholique. La divinisation dont ont parlé les Pères Grecs, Irénée,  Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Basile de Césarée… est participation à l’Amour par la grâce, par l’esprit de l’Éternel, par « les énergies divines », et non absorption de l’humain par le divin. Voilà aussi ce que peut signifier le Mystère de la Trinité comme celui de l’Incarnation et celui de la Création : l’Amour d’altérité.

Le langage fabriqué par l’humanité est d’abord celui de l’intelligence cherchant à posséder, comprendre et dominer le monde, l’autre. Il ne peut être utilisé que métaphoriquement, en mashal, pour parler des réalités de l’Amour qui ne veut ni posséder, ni comprendre ni dominer, mais connaître et communier.

 

Ta longue plume droite au vent

  • obstinément fichée dans l’encrier

attend-elle pour publier

quelque fou de te voir écrivant ?

 

La brise t’entend frémissant

du désir de conter au monde entier

les confidences à tes pieds

de la terre qui monte en ton sang

 

Combien d’années a-t-il fallu

pour t’élever à cette dignité

qui tremble de savoir l’éternité ?

 

Combien en faudra-t-il encore

pour qu’une main te prenant par le corps

t’écrive et qu’enfin tu sois lu ?

 

14 août 2014

La joie qu’annonce Yeshoua avant son départ à ses disciples attristés est la joie parfaite et imprenable (Jean 16, 24, 22). C’est la joie de l’esprit de l’Éternel qui dissout toute tristesse. Ce ne peut être que la joie d’Aimer, celle d’être parmi les humains et tous les êtres participant de l’Amour dont Aimer les Aime.

Nous en sommes loin, la plupart d’entre nous sans doute, mais si nous pensons que l’Amour peut donner sens à notre existence parce que c’est le secret de l’Être, cette joie fait partie de notre effort quotidien d’Aimer ceux et celles à qui nous avons affaire.

On disait autrefois à ceux qui s’efforçaient à la sainteté : « Un saint triste est un triste saint ». La sainteté est un concept hérité de la foi dans le dieu de la Thora : c’est une sainteté de la pureté comme on le voit dans l’expérience mystique du prophète Isaïe avant qu’il ne se mette à prophétiser. Le dieu dont Isaïe a idée est le tout-puissant fascinant et terrifiant du sacré cosmique. Le « dieu » de Yeshoua est autre. On le devine un peu dans l’expérience du Thabor : si le contact de l’Éternel terrifie encore, comme le justifie peut-être la présence de Moïse et d’Élie, l’atmosphère qui rayonne de la présence de Yeshoua est différente : « On est bien ici », dit Pierre. Et lorsqu’il s’effraie en entendant la voix pourtant réjouie de l’Éternel, Yeshoua lui dit ainsi qu’à Jacques et Jean: « Allons, debout, n’ayez pas peur ! » (Matthieu 17, 1-7)

La joie d’Aimer est en nous indissociablement effort et grâce, volonté et accueil de l’esprit. Ce n’est pas le seul effort, l’effort du stoïcien qui ne compte que sur lui-même , le grin and bear it de la sagesse anglaise. Qui vit l’Évangile « avec crainte et tremblement » de ne pas laisser l’Amour « faire en lui le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 12s) accueille la joie dans la mesure où elle, il accueille l’Amour « de toute son âme, de toutes ses forces, de tout son cœur et de toute son intelligence », se comportant en amie-servante, en ami-serviteur de tous.

Vivre ainsi ne nécessite pas la volonté de fer du stoïcien. Pour celle, pour celui qui vit l’Évangile,  » le joug est doux et le fardeau léger » (Matthieu 11, 30) parce qu’elle, il accueille l’esprit sans cesser de l’appeler afin qu’il renouvelle la face de la terre.

Qui Aime vit dans la joie et la répand.

 

lorsque les entrailles se prennent

devant les misères du monde

des unes aux autres des ondes

passent s’en vont ou reviennent

 

les yeux recueillent le message

des abandonnés de la route

hésitant entre action et doute

s’en vont ou deviennent plus sages

 

les entrailles sont ainsi faites

celles du ventre et du cerveau

que l’âme où se baigne leurs eaux

se ferme ou s’ouvre pour la fête

de la joie d’échanger en l’autre

le pur nectar de l’univers

dont le dieu souffrant au calvaire

a versé le secret du nôtre

 

bienheureux alors qui entend

les entrailles de l’éternel

frémissant dans sa chair mortelle

dont pour elles la main se tend

 

15 août 2014

La multiplicité des courants philosophiques, théologiques, idéologiques, esthétiques… peut attirer notre attention sur l’incertitude de la doxa. La multiplicité des théories scientifiques, en particulier dans les sciences humaines : psychologie, sociologie, histoire, économie… peut nous conforter dans une recherche libre de la vérité, nous permettre aussi de nous distancier des comportements sociaux les plus divers, surtout ceux qui sont liés à notre civilisation de production et de consommation à outrance.

Il ne s’agit pas de penser systématiquement à contre-courant. Ce serait encore se laisser mener en bateau, même si l’on rame furieusement ! La pensée libre est une pensée libérée de la doxa, mais libérée aussi de toute conviction, au nom d’une certitude unique qui est ici celle de l’altérité positive de l’être. N’est-ce pas le secret évangélique, la prise de conscience de la réalité ontologique, la découverte de « ce qui était resté caché depuis l’origine du monde » (Romains 16, 25) ?

Cette découverte est un fait prophétique au sens où le prophète est un humain inspiré : « L’esprit du Seigneur est sur moi… » (Isaïe 61, 1. Luc 4, 18). Le secret découvert en l’esprit est celui de l’Amour, altérité positive. Les découvertes de vérités humaines et cosmiques se font au mieux dans la prise en compte de cette altérité ontologique. Elle est le critère de toutes les vérités doxiques, non au sens où ces vérités, scientifiques, philosophiques, religieuses… pourraient se déduire logiquement d’elle, mais au sens où elles ne peuvent la contredire.

Cette vérité première est nécessairement optimiste, joyeuse, enthousiaste même, car elle éclaire toutes les réalités cosmiques, à commencer par l’espace et le temps, qui ne sont pas sacrés, mais bons. Ainsi se lamenter sur le temps destructeur qui pousse chaque être vivant vers la mort, c’est ne pas connaître le temps, la durée bergsonienne en son lien avec l’altérité positive de l’être.

 

La croyance en l’incorruptibilité du corps de Yeshoua et de celui de sa mère, leur ascension et assomption, ne peut être qu’une illusion. Une illusion nocive car elle nous conforte dans l’idée que la mort est mauvaise, qu’elle est une conséquence du péché comme le déclare le livre de la Genèse. François d’Assise le savait bien : « Soyez béni pour notre sœur la mort corporelle… » Stupidité de chercher à tout prix à la retarder, de fêter les centenaires comme des héroïnes et des héros, d’annoncer triomphalement que la science va bientôt permettre de prolonger la vie indéfiniment… Yeshoua n’a pas vaincu la mort, elle n’est pas à vaincre. Il a vaincu la peur de la mort.

 

ce n’était qu’une ombre sous l’arbre

  • où elle était venue s’asseoir

pour écouter ce que l’espoir

du bois avait mis en son art

 

l’air de flûte qui l’enchantait

sortait des racines profondes

de la terre mariée aux ondes

et du souffle qu’elle empruntait

 

et les feuilles qui frémissaient

du même souffle de ce monde

  • où il accomplissait sa ronde

avec elle s’entretenaient

 

en écoutant douces les fibres

chanter  la mélodie des femmes

cette ombre sentait que leurs âmes

avec toute la terre vibrent

 

l’oreille qui savait entendre

murmurait aux yeux entrouverts

ce qu’ils apercevaient au vert

des nuances dures et tendres

 

16 août 2014

 

Souhaiter le repos éternel aux défunts – requiem aeternam – c’est croire au repos de l’Éternel inventé par la tradition sacerdotale pour justifier le sabbat (et le dimanche qui en a pris le relais chez les chrétiens) et le sacraliser à son profit. Yeshoua a violé le sabbat, le désacralisant en niant le repos de l’Éternel : « Mon père ne cesse de travailler : o patêr mou eôs arti ergazetaï   »(Jean 5, 17). Dieu merci (!), celles et ceux qui sont jugées dignes de la résurrection » (Luc 20, 35) ne se tournent pas les pouces au ciel avec les anges. Ils participent à l’action d’Aimer. Thérèse de Lisieux : « je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre ».

 

Le « sacrifice d’Abraham » a sonné la fin des sacrifices humains. Il restait à abolir les autres sacrifices, en particulier ceux de tous ces pauvres moutons qui ne devraient pas avoir  à faire les frais des vieilles croyances aux dieux affamés (« Si j’avais faim, je n’irais pas te le dire… » Psaume 50, 12). Les hindous et le bouddhistes n’offrent plus depuis longtemps que des fruits, des fleurs et de l’encens. Les prophètes bibliques ont travaillé à la dévaluation, voire à l’abolition des sacrifices, Osée en particulier (6, 6), au profit de l’Amour. Les prêtres juifs ont tué pas mal de prophètes, en particulier Yeshoua qui a aboli le sacré et donc le sacerdoce, privant les prêtres de leur gagne-pain. C’était pour eux aussi inconcevable qu’impardonnable. Leurs successeurs dans la profession ont eu l’habileté de faire de sa mise à mort un nouveau sacrifice…

La persistance du mot « sacrifice » (sacrum facere, faire du sacré) dans notre vocabulaire montre à quel point ils ont réussi. Même les athées continuent de l’utiliser. Cependant l’agir de celles et ceux qui participent à l’agir d’Aimer n’est jamais un sacrifice. Ce dont ils et elles se privent n’a de sens que s’il est donné aux autres. C’est un acte d’Amour, rien d’autre. Les accuser de dolorisme ou de stoïcisme, c’est ne rien comprendre à l’Évangile.

        

Écouter les commentateurs des Essais de Montaigne échanger leurs points de vue ne peut que nous laisser perplexes. Qu’ils aient passé dix jours ou dix ans à les lire avec passion, ils y ont vu des choses si diverses et parfois si inconciliables que l’on se sent conforté dans la formule censée résumer l’objet de toute leur attention : « Que sais-je ? » Il ne nous reste plus qu’à nous faire notre propre opinion, si du moins nous nous sentons attirées par ce beau « discours », ne cessant cependant de nous répéter que notre opinion ne sera toujours qu’une opinion, un recueil de probabilités où nous nous refléterons, peut-être un beau sujet de réflexion et de conversation.

 

                      le feu aura le dernier mot

          lorsque notre soleil obèse

          engloutira toute notre eau

          sans que prenne fin son malaise

 

          même les rochers ne pourront

          suffire à le désaltérer

          lorsqu’en son feu ils finiront

          liquides dans son grand gosier

 

          mais ce ne sera pas la fin

          sa matière et son énergie

          pourront nourrir une autre faim

          en celles qui auront surgi

 

          c’est sans doute une belle histoire

          mais qui ne nous concerne guère

          si ce n’est qu’à bien la savoir

          nous nous rapprochons du mystère

 

          du grand jeu auquel nous invite

          de l’une à l’autre éternité

          celle qui n’a d’autre limite

          que l’infini de la clarté

     

17 août 2014

Violence du fondamentalisme islamique conquérant ? Au Mali, en Centre-Afrique, au Nigeria surtout avec Boko-Haram, et plus encore au Levant syrien et irakien. Comme toujours, chercher la cause, les causes. En tâtonnant, en proposant des hypothèses fatalement doxiques, en vue de l’action.

La Terre va mal. Et il est clair que la civilisation occidentale y est pour beaucoup : pillage des ressources, réchauffement climatique, pollutions en tous genres… Mais le mal est plus profond, ontologique. C’est que la volonté de posséder, comprendre et dominer est le moteur de la recherche scientifique et technique, mais aussi et surtout le moteur de la recherche de la richesse et du pouvoir.

La dérégulation financière a fait sauter le barrage de l’argent qui désormais envahit et submerge l’économie et la politique mondiales. Résultat : une poignée de nantis ne cessent de s’enrichir et de vouloir s’enrichir encore en une quête dévoyée et stupide de l’infini dans l’avoir alors qu’il est dans l’être, qu’il est l’Être de l’être, alors qu’une masse de démunis marchent vers la misère et un nouvel esclavage.

Le désir de posséder mine la vie sociale, fausse toutes choses, en particulier la vie scolaire inspirée par une philosophie matérialiste dont le but est de former des producteurs-consommateurs sensibles à la publicité, alimentant la vie économique au service de la finance.

On comprend que cet envahissement de la planète, qui se traduit aussi par des guerres visant à s’approprier de nouvelles richesses sous couvert de neutraliser des dictateurs, appelle une réaction de résistance, par instinct de survie.

Il fallait que l’équilibre des forces rompu par la fin du bloc communiste qui s’opposait au bloc capitaliste trouvât un relais. L’horreur fondamentaliste dévoilée répond désormais à l’horreur capitaliste voilée.

Pour celles et ceux qui pensent que toute matière a une dimension psychique, disons une âme, et donc que l’humanité a une âme commune, le combat entre capitalistes dominateurs et fondamentalistes conquérants est l’œuvre occulte de cette âme réduite à user de moyens violents pour sa survie.

Dans cette situation, celles et ceux qui Aiment, qui croient en l’Amour seul digne de foi, se lancent dans le combat pour la justice, selon leurs capacités et leur situation. Avec la sagesse des contraires qui sait conjuguer violence et non-violence, menace et promesse.

En menant la guerre à la finance si l’on le peut. En se tenant de toutes façons du côté des démunis et des opprimés, en partageant leur condition, un peu, ou beaucoup même comme une Simone Weil. En menant la vie joyeuse de la sobriété heureuse.

 

     la roche qui vit sous la peau

     de la terre garde en mémoire

     le cheminement d’une histoire

     faite d’air et de feu et d’eau

 

     peut-être même que son âme

     née de l’âme de l’univers

     entraperçoit l’avenir vers

     lequel s’en va ce qui acclame

 

     c’est ici maintenant pourtant

     au rythme de sa peau décente

     qu’elle mène sa vie d’amante

     inspirée du secret du temps

 

     et lorsque sa peau se déchire

     lacérée par quelque hasard

     de la profondeur ou de l’art

     des humains qui d’elle s’inspirent

 

     elle laisse voir la beauté

     de la terre en lignes et teintes

     qui depuis si longtemps éteintes

     ne craignaient pas l’obscurité

 

     patiente elle attendait des yeux

     émerveillés de sa splendeur

     le voile plaidant à son heure

     l’accord de la terre et des cieux

 

18 août 2014

De l’intolérance à la tolérance et de la tolérance à la reconnaissance. L’altérité de l’Être de l’être, l’Amour ontologique reconnu comme valeur ses valeurs, comme valeur donnant valeur à toutes les autres, mesure les valeurs à son aune et permet ainsi leur relativisation.

La misère tragique, violente parfois, du fondamentalisme religieux, monothéiste en particulier, est de faire de sa croyance un absolu à répandre par toute la terre, voire à la lui imposer.

Les dieux, et le dieu monothéiste comme les autres, ne sont que des images, des imaginaux médiateurs de la Déité inexprimable, au-delà de toute image et de toute idée. Les consciences mystiques, qui La rencontrent dans le silence, le savent, et, si elles se mêlent de théologie, font de la théologie négative, apophatique. Même si ces consciences ne renient pas forcément le dogme dont elles se sont élancées dans l’abîme de l’Infini de l’Être, elles ne peuvent manquer de le relativiser.

« Il y a ma vérité, il y a ta vérité et il ya la vérité », disait le Tierno Bokar de Bandiagara dont Amadou Hampaté Bâ a rapporté le message. C’était une façon d’admettre que son islam n’était pas nécessairement la seule religion possible, et donc, non seulement de tolérer les autres, mais de les reconnaître en leurs valeurs propres.

Les consciences qui découvrent la Vérité de l’Être de l’être, Amour des autres comme autres, s’intéressent fraternellement (« sororellement ») à toutes les religions et à toutes les cultures, et elles en adoptent les valeurs qui s’accordent avec l’Amour en éclectisme sélectif. Mais surtout, elles se sentent viscéralement, ontologiquement, faites pour aimer tous les autres du même Amour, quelles que soient leur religion ou leur culture. Et elles les encouragent par l’Amour à l’Amour qui ne peut manquer d’être en toutes, avec plus ou moins de présence.

Éclectisme sélectif ? Adopter, des autres pensées individuelles et collectives, ce qui s’accorde avec la nôtre. Agréger à notre puzzle intellectuel et culturel les pièces qui trouvent à s’y intégrer. Même si elles parviennent de systèmes que nous récusons dans leur ensemble, des  idées de Platon, de Plotin… de Montaigne, de Descartes… de Marx, Nietzsche et Freud… de l’animisme, du polythéisme, du bouddhisme, du monothéisme, de l’agnosticisme, de l’athéisme.

 

     Tu es venue poser tes pattes,

     coller une aile sur la plume

     qui des mille silences exhume

     les pensées les plus délicates

     qui dans la mort ici éclatent.

 

     Peut-être est-ce la peau miroir

     de son acier qui t’a séduite

     en te rapprochant de la fuite

     de l’autre se donnant à voir

     en toi-même tout illusoire.

 

     As-tu alors compris qu’un jour,

     entre une aube et un crépuscule,

     te suffisait pour qu’il accule

     ton âme à faire son retour

     au grand rendez-vous de l’amour ?

 

     La présence de ton image

     pure de toute vie charnelle,

     telle que t’est apparue celle

     de toi-même comme en présage,

     rend qui la contemple plus sage.

 

     Lorsque la main prend cette plume

     afin d’écrire ton discours

     dans la rela-ti-on du jour,

     il semble que ce qu’elle y hume

     est le parfum que tu assumes.

 

19 août 2014

 Dieu personnel et/ou Déité impersonnelle ? Si véritablement l’Être de l’être est altérité et que le meilleur mot pour le dire à notre sensibilité, à notre imagination et à notre intelligence est le mot Amour, alors notre relation à l’Être est une relation que nous vivons de personne à personne. Il n’y a pas d’Amour sans autre, et être une personne, c’est être un être qui aime un autre être. Est-ce en ce sens que l’on peut dire que Dieu ou la Déité est une personne ?

Yeshoua parlait de Dieu comme de son père et comme de notre père. D’autres mystiques ont appelé Dieu l’amant ou le bien-aimé… Il semble cependant naïf de croire qu’être une personne pour l’Être éternel est ce qu’être une personne pour un être humain. D’ailleurs la notion de personne humaine n’a cessé de varier au cours de l’histoire et dans les diverses cultures.  Boèce, au VI° siècle, a proposé une définition longtemps reprise: « rationalis naturae individua substantia, substance individuelle de nature rationnelle ». Pour Pascal, la personne, le moi, est introuvable, au-delà des qualités telles que la beauté et l’intelligence. Pour Descartes, le moi semble se réduire à la pensée : « Je pense, donc je suis », je ne suis que parce que je pense. Kierkegaard a insisté sur la liberté comme essentielle à l’être personnel…

Depuis le personnalisme en plein essor des années vingt aux années soixante du siècle dernier, avec Gabriel Marcel, Marin Buber, Maurice Nédoncelle, Emmanuel Mounier… la personne est perçue comme impensable sans son autre. Il n’y a pas de « je » sans « toi ». « Toi » et non pas « lui » ou « elle ». Pour Mounier, « l’individu est pour la société, et la société pour la personne ». Pour Nédoncelle, « le moi ne peut être conçu sans un toi » dans « la réciprocité des consciences ». Mais le personnalisme ne tient plus le haut du pavé philosophique depuis la percée du structuralisme, lui-même maintenant en déclin. La notion de personne ne cesse d’évoluer.

Le personnalisme est probablement d’influence judéo-chrétienne. Dans l’hindouisme de l’advaïta, l’idéal de la personne est de ne plus être soi mais l’autre, l’autre absolu : « aham brahma asmi, je suis brahman » (Le brahman est le principe suprême, la réalité divine qui sous-tend tout l’univers, explique Henri Le Saux dans « Intériorité et révélation », p. 315). Mais si l’on observe les hindous, on voit que cet idéal n’est pas forcément vécu comme une négation de sa propre personne ni de la personne des autres.

Si l’on en revient à la découverte de l’Évangile : « Dieu est Amour », on conçoit que la Divinité, l’Être de l’être est Altérité par essence et ne se conçoit donc pas sans son autre. Cela fait du cosmos le coéternel de la Divinité (excluant la création ex nihilo du Tout-puissant). C’est donc par son altérité et par notre altérité que nous pouvons être des personnes à la façon dont elle est une personne. Ce qui dans la personne humaine ne relève pas de l’altérité de l’amour ne nous dit rien de la personnalité de l’Éternel.  

 

     Le crépuscule se parfume de fumée

     et son silence de rumeur.

     Si tu regardes les étoiles s’allumer

     tu sentiras leur feu dans la splendeur.

 

     L’anonyme porteur de l’air en ses messages

     allant jusqu’à l’incognito

     en son service aimant de dix mille visages

     t’annonce une nouvelle pour bientôt.

 

     Car une nuit s’annonce à nulle autre pareille

     disant la vie de notre terre

     où l’herbe poursuivant son incessante veille

                  s’efforce à conquérir les airs,

 

     où les eaux de la mer, des rivières, des fleuves

     des nuages en mouvement

     manifestent leur être en circonstances neuves

     cheminant en leur quête de l’amant.

 

     Dans la nuit veille donc encore toute une heure

     à sentir et à regarder

     la nuance neuve de la vieille senteur

     les étoiles et l’herbe en la durée.

 

20 août 2014

« Si la télépathie est réelle, il est possible qu’elle opère à chaque instant et chez tout le monde » (Henri Bergson, L’Énergie spirituelle, p. 39). Hypothèse prudente, consciemment doxique : « si », « possible ». Mais nous pouvons l’essayer, l’éprouver en la pensant et en la vivant.

Les expériences de télépathie consciente sont sans doute rares chez la plupart d’entre nous, mais si, à l’encontre des matérialistes qui se débarrassent logiquement de la question en affirmant avec conviction qu’il s’agit de phénomènes de hasard, nous avons la quasi-conviction qu’il s’agit d’une réalité, nous pouvons nous mettre à la penser et à la vivre.

Sa réalité éventuelle implique l’existence d’une réalité non physico-chimique, d’une réalité psychique. Et si nous avons retrouvé l’animisme, nous pouvons comme Bergson tenir la télépathie comme  probablement universelle : « Il est possible qu’elle opère à chaque instant et chez tout le monde ».

Les découvertes de la matière au niveau quantique (non-séparabilité non-localité) peuvent nous conforter dans notre hypothèse, même si dans la logique du matérialisme physico-chimique de nos milieux scientifiques maîtres de notre doxa, on ne peut que l’écarter et se retrancher derrière un « nous ne comprenons pas » (mais un jour, c’est certain, notre science matérialiste prouvera qu’il s’agit bien d’un phénomène purement physique. Le « discours est capable de tout démontrer).

Reconnaître la réalité de la télépathie et celle de l’animisme qu’elle suppose, c’est se donner la possibilité de les vivre, d’y agir. Si l’animisme est vrai et que nos pensées soient assez fortes, nous pouvons les communiquer aux autres.

Cela peut devenir notre façon de prier : penser aux autres avec Amour. La croyance au dieu tout-puissant peut fonder la puissance de la prière sur ses interventions. Cependant la croyance au dieu tout-aimant, la foi en l’Amour seul digne de foi, peut nous faire penser que l’Éternel n’intervient pas dans l’univers, mais qu’il donne à celles et ceux qui Aiment d’intervenir selon la réalité du réel animé, de l’animisme.

Cela concorde bien avec l’idée que l’Éternel ne se révèle pas dans l’histoire, qu’il ne se choisit pas un peuple, ni un humain pour s’y incarner, mais qu’il offre son esprit à tous les êtres à proportion de l’accueil qu’ils lui réservent.

La télépathie « chez tout le monde à chaque instant », c’est ici avant tout la prière d’Amour : les noms et les visages et les choses répétés avec la ferveur de l’Amour dans la certitude que nous agissons selon l’esprit de l’Éternel.

 

     Nos routes veinent nos campagnes

     d’un sang impur

     épurent

     nos villes de leur air vicié par les névroses qui les gagnent

 

     nos villes toujours s’agrandissent

     il faut toujours

     l’amour

     plus grand de nos campagnes pour les sauver avant  

    qu’elles finissent

 

21 août 2014

Perfectibilité ? Les philosophes disputent de sa réalité. Question de langage ? Les Lumières ont annoncé le progrès de l’humanité, le changement pour le mieux. La Révolution n’était concevable qu’au nom d’un mieux, d’un refus de laisser les choses en l’état. Elle cherchait donc nécessairement à renverser les pouvoirs établis, y compris le « pouvoir spirituel » de l’Église.

La croyance en la perfectibilité-progrès des Lumières a été mise à mal par les excès de la Révolution et plus encore, au XX° siècle par ceux du nazisme et du communisme. Le progrès scientifique et technique, incontestable, n’entraîne pas  le progrès éthique, social, politique.

Le refus de l’idée de perfectibilité tient en partie à l’idée religieuse de la perfection de l’Origine, dans la Bible de l’idée qu’Adam et Eve ont été créés parfaits. Dans cette perspective, il n’y a de perfection humaine que dans le retour à l’origine, idée commune à la plupart des religions. En ce sens la religion est conservatrice et non perfectionniste. Et le retour du Christ dans les évangiles est pensé comme une réponse aux progrès du mal et comme une restauration du bien.

Inversement, la persistance de la croyance en la perfection de l’Origine est le moteur du fondamentalisme religieux, dont on voit ces jours-ci de quelles horreurs il est capable. Mais le retour à l’Origine n’est-il pas aussi le moteur de l’occupation de la Palestine par Israël ? C’est pour lui une réoccupation, une récupération du territoire de ses origines, sacralisé puisqu’il est censé avoir été promis par le Tout-puissant à Abraham et à sa descendance et donné par ce même Tout-puissant à Moïse dans sa conquête par Josué. Les croisades ont eu, elles aussi, pour moteur l’idée que le christianisme était lié à la terre de ses origines, la « Terre sainte », sacrée (pourtant désacralisée par Yeshoua).

Le Nouveau Testament en ce domaine est ambigu. Il garde la vieille croyance en un retour aux origines relooké en retour du Christ, mais il conçoit aussi le perfectionnement du premier Adam « psychique », charnel en un second Adam « pneumatique » spirituel. On trouve des deux perspectives dans les épîtres de Paul.

Pour faire le ménage dans le Nouveau Testament et le débarrasser de ce qui n’est pas l’Amour, il faut d’abord admettre sans réticence ni hésitation le principe d’identité, de non-contradiction. Mais lorsqu’on voit que des gens aussi intelligents que Pascal ont préféré nier la valeur du principe de contradiction plutôt que de renoncer à leur foi chrétienne ou que Dostoïevski a pu affirmer  que s’il avait à choisir entre le Christ et la vérité il choisirait le Christ, on se demande ce que peut faire l’alêtheia contre les convictions religieuses doxiques.

 

     Regarde le progrès de l’aube.

     Il semble ici que la lumière

     prise de désir accélère

     vers la rencontre de son autre.

 

     Il semble en se précipitant

     qu’elle distribue au passage

     quelques baisers à ces nuages

     qui rêvent d’elle en l’attendant.

 

     Mais la lumière de la terre

     jamais vraiment ne se repose

     et l’aube avec ses doigts de rose

     effleure à peine son mystère.

 

     Plus ou moins lentement à peine

     plus ou moins vite elle s’en va

     suivie en leurs dix mille pas

     de dix mille autres qui reprennent

 

     l’élan ici ou là les mêmes

     et autres en leurs dix mille sœurs

     servantes de l’entremetteur

     des mondes du regard qui aime.

 

     Regarde en l’aube fugitive

     l’élan qui s’offre à te saisir

     vers le progrès que tu désires,

     la perfection définitive.

 

22 août 2014

« Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point, un cœur et ne sentent point ». Nous pouvons nous demander souvent si ce « ils », ce n’est pas « nous » aussi. Nous n’utilisons pas notre sensibilité selon la perfection dont elle est capable pour percevoir la présence de l’Amour, la présence de sa beauté, de son intelligence, de sa bonté dans le cosmos, dans la nature, dans l’humanité.

En appliquant la parole d’Isaïe reprise par Yeshoua à la vie profane plutôt qu’à la vie sacrée, Wordsworth a plaidé et œuvré pour un œil, une oreille et un cœur poétiques, c’est-à-dire intuitifs en toutes choses.

Dans Le Rire,  Bergson fait ce rapprochement entre la sensibilité intuitive et la poésie, entre le regard et l’écoute désintéressée, « inutile », et l’art : « Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l’art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes… L’art n’est sûrement qu’une vision plus directe de la réalité. Mais cette pureté de perception implique une rupture avec la convention utile, un désintéressement… « 

L’obstacle signalé par Coleridge en parlant du projet de son ami Wordsworth, c’est d’une part notre « familiarité » (the film of familiarity ) avec ce que nous voyons, entendons, ressentons en quasi-permanence, et notre « souci égoïste » (selfish solicitude ) d’autre part. Nous côtoyons quotidiennement une « trésor inépuisable » (inexhaustible treasure ), mais nos habitudes d’utiliser le monde, l’autre, au lieu de l’Aimer, nous en cache la beauté, l’intelligence, la bonté.

On voit le lien entre esthétique et éthique, entre approche poétique et approche spirituelle, toutes deux désintéressées. L’Amour nous ouvre les yeux, les oreilles et le cœur à la perfection de l’univers, au « meilleur des mondes possible » dans la liberté impliquée par l’Amour.

Et l’Amour qui nous donne d’apercevoir la perfection du monde nous perfectionne nous-mêmes. Et ce perfectionnement touche les personnes individuellement à la mesure de leur liberté accueillant l’esprit.

Et ce perfectionnement des personnes œuvre au perfectionnement de la communauté humaine (« Tout âme qui s’élève, élève le monde »).

 

     N’entends-tu pas chanter cet arbre dans le vent ?

     Ne vois-tu pas qu’il danse et qu’il est bien vivant ?

 

     Approche-toi à la juste distance,

     Règle ton âme à la juste présence.

 

     Écoute-le raconter son histoire,

     Entends-le dire sa vieille mémoire.

 

     Ce ne sont pas des mots, c’est l’unique message

     qui se donne à sentir au fond du cœur des sages.

 

     Lorsque tu connaîtras l’arbre qui chante et danse

     ton silence attentif connaîtra le silence

     où demeure l’esprit et le secret du sens.

 

23 août 2014

Nier la perfectibilité de l’humanité, c’est nier l’Évolution. L’Évolution pensée, méditée, nous permet de savoir ce qu’est cette perfectibilité, en particulier ce qu’est son rythme. Et le secret dernier, la cause de l’Évolution et de la perfectibilité humaine, c’est, on devrait s’en douter ici, l’Amour éternel.

L’Amour ne cesse d’agir dans l’univers, dans les univers qui, on peut le penser, se succèdent d’éternité en éternité. « Mon père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). Et il agit selon l’indéterminisme cosmique, dont le nom est liberté chez les êtres conscients. Car l’Amour n’est pas un pouvoir, il inspire les êtres à la mesure de leur accueil de son esprit « planant sur les eaux » (Genèse 1, 1).

C’est sans doute une raison pour laquelle l’Évolution, et la perfectibilité lui est inhérente, paraît prendre, à notre échelle, énormément de temps. Mais « au regard de l’Éternel, mille ans sont comme une veille de la nuit » (Psaume 90, 4). Il a fallu quelques milliards d’années pour que l’énergie initiale de notre univers produise de la matière, pour que la matière produise de la vie, pour que la vie produise de la conscience réfléchie sur notre planète (et sans doute sur dix mille… ou dix milliards d’autres planètes).

Avec l’humanité, la perfectibilité de l’univers est plus que jamais entre les mains des individus, des personnes, libres d’accueillir ou non l’Amour dans leur vie, dans leurs pensées, dans leurs actes, l’Amour, ce « levain dans la pâte » qui fait lever l’humanité première en humanité dernière.

Constater que le progrès annoncé par les Lumières n’est pas au rendez-vous, c’est oublier la patience de l’Amour et de la liberté qui lui est inhérente. Le perfectionnement de l’humanité ne s’impose pas. Ceux qui ont tenté de l’imposer au nom de l’idéologie marxiste ou de l’idéologie national-socialiste au XX° siècle ont tragiquement échoué. Ceux qui tentent de le faire au nom  de l’islam au XXI° en  usant eux aussi de la violence échoueront fatalement. Ils peuvent tuer des corps par milliers, ils ne déracineront pas l’âme libre des générations présentes et futures.

Il se lèvera d’autres prophètes pour combattre, au nom de l’Amour libre, la stupidité du Pouvoir qui freine le perfectionnement de l’humanité alors même qu’il croit l’accélérer. Le message de Yeshoua ne peut mourir, même si le judéo-christianisme le fait en partie oublier en gardant la vieille doctrine créationniste sacrée de la Genèse qui nie, au moins implicitement, l’Évolution et le perfectibilité qui lui est inhérente. L’Amour est éternel, c’est l’Être de l’être enfin découvert il y a deux mille ans, et il ne cesse d’agir dans la liberté au perfectionnement des personnes, et, par voie de conséquence, de l’humanité.

 

 

Doucement crépite l’éteule, lorsque le matin au soleil, la rosée pleure et fait son deuil, de la terre qui s’ensommeille, après les rires de la nuit.

Celle qui marche et puis s’arrête, au bord du champ pour écouter, le dialogue du silence, avec le discours de l’éteule, s’étonne de sa découverte.

Il est des musiques discrètes, en leur naissance et en leur vie, et en leur mort aussi pour dire, que ce qui vient doit s’en aller, pour sans fin laisser place à d’autres.

Écoute ces moments qui durent, juste ce qu’il faut pour bénir, le souffle incessant lorsqu’il passe, en faisant un signe secret, à la lumière qui l’accueille.

Celle qui s’en va le sait bien, après comme avant son passage, l’éteule vit son aventure, entre moisson et funérailles, pour les dix mille qui demeurent.

 

24 août 2014

Nous ne connaissons pas bien le cheminement et les étapes de l’humanité en son perfectionnement depuis l’apparition d’homo sapiens. Il importe cependant d’en repérer les signes, ne serait-ce qu’en son application de la théorie de l’Évolution.

On peut poser d’abord que l’Éternel ne se révèle pas, contrairement à ce que croient les trois monothéismes, mais que son Esprit, toujours à l’œuvre, invite les consciences à l’accueillir et ainsi se perfectionner. Les grands noms de la spiritualité que l’histoire nous a transmis sont des jalons de ce perfectionnement. On peut penser à Abraham, à Moïse et aux Prophètes du judaïsme. On peut aussi évoquer les Chinois K’ung-tzu (Confucius) et Lao Tzu (Lao Tseu), l’Indien Sâkyamuni (le Bouddha), les sages grecs et latins : Socrate, Marc Aurèle…. Il y en a eu probablement beaucoup d’autres, en Afrique, en Amérique, en Asie, en Australie, moins marquants peut-être, mais dont la trace est repérable dans les diverses cultures et religions.

Et puis Yeshoua. Il est bon d’abord de noter combien les évangiles le montrent inspiré par l’Esprit de l’Éternel en toutes choses, et confiant à ce même esprit en les quittant ceux qui l’avaient suivi (Jean 16, 7). La découverte de Yeshoua, inspiré comme jamais ne l’avait sans doute été aucune conscience par l’Esprit de l’Éternel, est presque certainement indépassable. Ne livre-t-elle pas le secret de l’Être de l’être, la Vérité ontologique, cette altérité positive dont le nom grec est agapè, l’amour de l’autre en tant qu’autre, donnant à l’autre son altérité en la recevant de lui ?

 

Mahomet n’a rien ajouté à cela. N’a-t-il pas dit lui-même qu’il ne faisait que rappeler le message de ses prédécesseurs monothéistes dont il croyait qu’il avait été partiellement oublié et déformé ? Le Coran, pourrait-on dire, est réformateur plutôt qu’informateur.

La valeur de l’islam du point de vue du message de Yeshoua réside sans doute dans son insistance sur la prière : cinq fois par jour (et plus si affinité avec le dhikr, la répétition à toute heure des noms de l’Éternel). Cette prière quasi continue, si elle n’est pas mécanique mais spirituelle, ne peut manquer d’imprégner le croyant des valeurs de l’Être de l’être, de l’Amour, du service des autres… Mais l’islam manifeste aussi sa valeur dans ses mystiques, les soufis qui ne retiennent de leur saint Coran que son esprit. Hélas pour les fondamentalistes littéralistes dont les exigences et parfois les violences montrent à l’évidence qu’ils ne sont pas inspirés par l’Esprit de l’Éternel. 

 

L’espace maintenant ici retient son souffle.

Le rameau immobile en lui-même se tient,

prêt à toute surprise.

 

Il invite au regard en attente de vie,

qui pose en la durée que vienne un mouvement

invisible dans l’air.

 

Tout est attente en qui s’émerveille des choses

voilant au quotidien leur beauté singulière

en familiarité.

 

Quand le rameau enfin oscille lentement,

le souffle retenu du regard en attente

pousse un profond soupir.

 

Avec la vie là-bas à la juste distance,

son âme communie et à nouveau s’élance

en l’éternelle danse.

 

25 août 2014

Perfectionner l’humanité ? Sous le régime de liberté inhérent à l’Amour, ce perfectionnement est entre les mains des consciences individuelles, des personnes dont l’existence même n’a de sens que d’être pour les autres, comme l’Eternelle à qui l’Altérité est essentielle. Cela suppose évidemment de penser que le perfectionnement de l’humanité est celui de l’Amour et de tout ce que l’Amour entraîne.

Si l’on admet que les humains sont secrètement reliés, selon l’hypothèse bergsonienne de la télépathie générale, on dira que l’Amour se propage ainsi de chaque personne à toutes les autres. N’est-ce pas le secret de la vie cloîtrée des Amants et Amantes du Christ qui entendent bien servir l’Amour dans la prière ?

Si l’on n’admet pas cette propagation mystique ou si on l’admet en doutant qu’elle suffise, on peut avoir la quasi-certitude, expérimentale, que l’Amour se répand et perfectionne ainsi l’humanité par l’exemple, que l’on dit contagieux, des consciences qui Aiment, à proportion de l’Amour dont elles vivent. « Chacun doit être évangélisateur, surtout à travers sa vie », rappelle François (La joie d’évangéliser, p. 9).

Et puis il y a la parole et les autres médiateurs de la pensée. Qui Aime au point de souhaiter que les autres Aiment aussi et ainsi s’accomplissent peut leur parler de l’Amour dont il les Aime. Mais le danger de la parole, surtout dans notre civilisation, c’est qu’elle peut être un pouvoir, notion encouragée sans doute par la pensée biblique tellement convaincue que le Tout-puissant a créé par son Verbe qu’elle L’a divinisé, lui faisant partager sa puissance : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu , et le Verbe était Dieu » (Jean 1, 1). Notion encouragée aussi par la pensée grecque qui a inventé une sophistique capable de persuader, de convaincre, d’avoir raison de la conscience des autres.

La parole de l’Amour, elle, ne cherche pas à convaincre. Elle ne peut pas faire œuvre de propagande, car l’Évangile est l’œuvre de l’Esprit et l’Esprit n’est pas un pouvoir. Tout pouvoir assujettit alors que l’Esprit d’Aimer est l’esprit de vérité qui libère (Jean 8, 32). François rappelle que « la joie d’évangéliser » est indissociable de l’inspiration de l’Esprit d’Aimer. « Une Église qui évangélise doit toujours partir de la prière, de la demande, comme les apôtres au Cénacle, du feu de l’Esprit-Saint… Sans la prière, notre action devient vide et notre annonce est sans âme, et n’est pas animée par l’Esprit » (Ibid., p. 13). Une parole qui n’est pas animée par l’esprit de l’Éternelle ne peut répandre qu’un ersatz de l’Amour. « Il faut toujours prier, sans jamais se lasser » (Luc 18, 1).

La misère du christianisme, c’est qu’il s’est souvent répandu par la force dans le passé et que dans le présent il le fait trop souvent par la propagande au lieu de le faire par le rayonnement intérieur, l’exemple et la parole inspirée par l’Esprit.

 

Dans les intermittences de la pluie et de la buée tiède

le maïs aujourd’hui au plus haut de son âge

exulte en bruissements de sa foule innombrable

et réjouit la brise.

 

Qui entre en cette foule et disparaît

connaît la plénitude de la vie qui rassasiée de jours

ayant donné ce qu’on lui a donné

se sent enfin tout accomplie.

 

Que lui importe alors de savoir quand

et comment s’en ira son âme dispersée

vers d’autres aventures.

 

C’est ici maintenant que la sienne perdure

dans la grande assemblée parmi mille murmures.

 

La bête qui se glisse parmi les effluves

attirée par les ombres et le mystère où se cache sa peur

partage sa sagesse.

 

26 août 2014

Les lois d’une nation sont le reflet et le moteur de son cheminement vers la perfection. En démocratie, c’est-à-dire sous un régime que nous considérons comme plus avancé dans ce cheminement que la monarchie, le fascisme, le totalitarisme…, les lois évoluent selon les prises de conscience de leurs déficiences par les législateurs. Ils les améliorent à mesure qu’ils le jugent nécessaire, utile et bienfaisant.

Théoriquement. Car une démocratie n’est pas un régime stable, elle progresse ou régresse. Comme toutes choses, elle est prise dans la durée, l’élan de vie que l’on accueille ou que l’on refuse. L’humain premier y domine le plus souvent, qui cherche le pouvoir et la richesse (la domination et la possession dont parle Jean pour décrire « le monde »). Dès lors, dans les lois qu’elle fait ou défait, la politique est fatalement le terrain de conflits d’intérêt : les législateurs  qui siègent à la chambre des députés ou au sénat défendent les intérêts de leurs électeurs.

L’intérêt n’est cependant pas le seul inspirateur des lois que l’on adopte, abolit ou modifie. Il existe, plus ou moins fort chez chaque élu et chaque électeur un sens des autres, une altérité positive, la présence de l’élan de l’esprit d’Amour toujours à l’œuvre dans les consciences qui l’accueillent et qui invite les législateurs à améliorer les lois dans le sens d’un perfectionnement de la vie sociale.

Les lois sont de soi un facteur de stabilité puisqu’on ne peut les supprimer facilement une fois qu’elles ont été adoptées. Mais cette stabilité peut jouer comme un frein à la progression comme à la régression. Un exemple positif ? La loi supprimant la peine de mort. Il a fallu quelques batailles législatives pour la voter. Il serait intéressant de retrouver les sondages d’opinion de l’époque, même si les sondages ne sont pas forcément fiables. Il existe encore des consciences qui souhaitent le rétablissement de cette peine, mais il leur sera très difficile de l’obtenir. Une loi, même jugée injuste par certains, continue de s’imposer. Mais que dire de Pascal qui pensait que « il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes… » ? Cela revient à dire qu’il ne faut pas encourager « le peuple » à penser, qu’il faut le maintenir dans la bêtise, afin de « prévenir toute sédition » (Pensées, éd. Sellier, fragment 100). Voilà qui encourage à faire le ménage de l’Amour chez Pascal comme chez tous nos bons auteurs.

Il y a dans le monde juridique ample matière à réflexion. Les consciences qui vivent de l’Amour et ne peuvent donc manquer de vouloir qu’il se répande sont nécessairement invitées à penser les lois, à les penser dans la perspective du cheminement de l’humanité vers la perfection de  l’Amour.

 

En tant qu’institution, l’Église ne peut se mêler de politique parce qu’elle est un pouvoir, comme elle l’a montré au cours des siècles. Mais l’Évangile, dont ses membres veulent s’inspirer, les pousse nécessairement à se soucier de politique. L’Évangile est l’inspiration de l’esprit d’Aimer pour lequel rien de ce qui est humain n’est étranger à sa sollicitude.

 

Encore au sommet de sa vie de l’été la haie remue

au bon vouloir de l’air

qui ne cesse en d’infinies nuances de force et de faiblesse

d’encourager sa transe imprévisible.

 

L’œil enchanté qui se fascine et se fait haie

suit les chemins de l’air

qui ne sait vaguement d’où il vient où il va

au fouillis libre de l’impondérable.

 

L’élan qui dure et dure dans le souffle à jamais inconnu

ne s’arrête jamais.

Tu ne le sens qu’au rythme singulier qui diffère des autres,

car ils ont tous parents.

 

La haie en toi et toi en elle vous vivez du même sang

et de la même chair.

Écoute-le qui bat en elle

du printemps à l’été à l’automne à l’hiver.

 

27 août 2014

Où est la vérité dans les évangiles ? Où est véritablement l’Évangile dans les évangiles ? Où s’y trouve ce qu’il y a de plus certain, de plus proche de l’alêtheia ? Quel est le degré de certitude de chaque verset ? On ne peut se poser ces questions que si l’on a d’abord désacralisé les textes puisque on ne discute pas un texte sacré, et on ne peut les désacraliser que si l’on admet la vérité des paroles de Yeshoua désacralisant le temps et l’espace, mettant fin au sabbat et au temple (Jean 5, 16s,