2015    

 

1er janvier 2015

Res extensa / res cogitans. Cette division de l’être acceptée et étudiée par René Descartes porte en elle son insolubilité, l’impossibilité de rendre raison de l’union de l’âme et du corps, si ce n’est par l’improbable artifice d’une glande pinéale ou par quelque miracle permanent de la puissance divine.

     La pensée hébraïque, cadre de l’ontologie humaine de l’Évangile, propose une autre dualité, celle de la chair et de l’esprit. La chair est indissociablement corps et âme, et la seconde disparaît (nous dirons ici maintenant en se dispersant en milliards d’âmes moléculaires et atomiques) quand le premier se corrompt dans la mort. (Aristote, pour qui l’âme était la « forme » du corps, admettait aussi cette disparition). L’esprit cependant, qui en toutes choses et bien sûr en l’humain est le « souffle » de l’Éternel, est l’élan immortel de son dynamisme pour les consciences qui l’accueillent. Tout humain est invité à cet accueil pour Vivre de la Vie de l’Éternel. Tel est le message de Yeshoua, inséparable de la Vérité de l’Amour : il faut passer de la chair à l’esprit comme en une nouvelle naissance (Jean 3, 3-6) pour vivre de l’Altérité en participation à celle de l’Éternel.

     C’est par son âme pourtant, par le psychisme de sa chair, que l’humain peut accueillir l’esprit. La res extensa de l’humain, sa dimension physique, est inséparable de sa dimension psychique, sa res cogitans. Ce n’est cependant pas par un organe physique particulier que les deux sont unies puisqu’elles sont une seule et même réalité psychophysique. Cela suppose d’admettre aussi qu’il n’est pas de matière purement physique (« tout est sensible », « à la matière même un verbe est attaché »). On comprend alors que la chair soit le chemin de l’esprit comme on le voit chez le Bon Samaritain « pris aux entrailles », mais on comprend aussi que ce chemin est provisoire.

 

« Je pense à quelqu’un, donc je suis » (Frédéric Worms, Penser à quelqu’un). En reconfigurant la formule de Descartes « cogito, ergo sum, je pense, donc je suis « , Worms la subvertit. Descartes concentre sa pensée sur lui-même. Son « je », son ego, est égocentré. Worms la concentre, non pas simplement sur l’autre comme un autre ego, mais sur la relation entre les êtres. Sa formule « je pense à quelqu’un, donc je suis » est indissociable d’un « tu penses à quelqu’un, donc tu es », et le « je pense à toi, donc je suis » rencontre un « tu penses à moi, donc tu es ». Cette vue spéculaire de l’être, cette formule en miroir, rejoint l’ontologie de l’Être de l’être, celle de l’Altérité selon laquelle l’Éternel vit de vivre pour son autre et nous invite à partager cette vie.

     Le cogito de Descartes naît d’une pensée soumise au régime de la coupure qui dit implicitement : « je n’ai pas besoin de toi pour être », je me suffis à moi-même en ma pensée. Elle s’accorde avec la séparation que Descartes croit reconnaître entre la res extensa et la res cogitans, séparation que l’on retrouve dans toute la pensée occidentale animée par un imaginaire diurne-ouranien dominant.

     Le régime de la coupure se manifeste dans de nombreux domaines : ainsi de la séparation entre intelligence et intuition (au sens bergsonien), avec l’inévitable dégradation du statut de l’intuition (coupure que Wole Soyinka dénonce au nom de l’imaginaire africain nocturne-chthonien capable d’unir, de faire dialoguer toutes choses, y compris les religions). Pour la même raison beaucoup d’Africains dénoncent l’individualisme des Occidentaux.

 

Dans l’aube à peine claire

ils agitent déjà

l’appel de leurs crécelles

de l’un à l’autre, paires

inséparables d’ailes

au fond de leurs débats.

 

En l’annonce du jour,

souvenir de sa veille

ils espèrent pourtant

la vie d’un autre amour

peut-être plus fervent,

de nouvelles merveilles.

 

Ils savent sans savoir

ce que se veut leur sang

qui rêve chaque nuit

dans son attente noire

de goûter d’autres fruits

cachés dans l’océan.

 

L’aube où se vit l’annonce

d’un nouvel inouï

promis à qui appelle

et jamais ne renonce

donne l’élan aux ailes

en qui elle jouit.

 

Et pourtant elle sent

qu’une chose se voile

dans les appels de l’aube

qui brisent le silence

et dans la clarté fauve

dévorant les étoiles.

 

2 janvier 2015

Audere sapere. Le règne de l’argument d’autorité censé avoir été aboli à la Renaissance dans le combat contre la scolastique et plus encore au siècle des Lumières dont l’esprit était de sortir l’humanité européenne de sa minorité en promouvant l’autonomie de la pensée, ce règne n’en finit pas de se prolonger. Nos philosophes ne cessent de se référer aux anciens et aux moins anciens, non pas seulement pour peser leurs pensées mais pour le faire en raison de l’aura qui enveloppe leurs personnes.

     Les apprentis philosophes, les étudiants, mais aussi les jeunes universitaires (et quelques moins jeunes) courent se pendre aux lèvres des grands noms du moment. Et que serait une thèse de doctorat si elle n’était truffée de références à des auteurs qui sont des auteurs de référence ?! Elle n’aurait pas la moindre chance d’être soutenue. A supposer que son directeur ait eu la malencontreuse idée de l’encourager, elle ne franchirait pas la barrière du pré-rapport.

     Les candidat/e/s au doctorat doivent donc brûler de l’encens à toutes les idoles anciennes et modernes de leur sujet de thèse, quitte à garder dans leur placard secret leurs intuitions aussi longtemps qu’elles/’ils n’auront pas la possibilité de les proposer avec succès à un éditeur audacieux.

     Cherchez la cause. Ce pourrait bien être la persistance du sacré, en l’occurrence du personnage sacré. Nos psychanalystes auront certainement leurs explications, mais qu’importe. La solution au problème de la vérité et de l’audace de penser pour la connaître nous a été proposée il y a quelque temps déjà par un certain Yeshoua de Natsèrèt, lui qui a eu l’audace de penser face aux autorités religieuses de son temps en désacralisant du même coup toute chose et tout être. Avec lui l’audace de penser, la récusation de l’argument d’autorité ne font qu’un avec l’intuition de l’Amour libérateur, comme l’a compris Augustin avec son « Aime, et fais ce que tu veux », qui ne peut manquer d’inclure un « Aime, et pense ce que tu veux ».

     La question est alors : « Est-ce que j’aime ? » Et la réponse est d’abord « crainte et tremblement » dans l’espoir que l’Éternel « opère en nous le vouloir et le faire », nous ouvrant à son esprit d’Amour, Vérité de l’Être à laquelle toutes les vérités sont nécessairement reliées de près ou de loin.

     Ce qui doit stimuler notre pensée audacieuse, notre audace de penser dans la recherche des vérités, ce ne sont pas les autorités de référence mais leurs idées, rien que leurs idées, toujours à peser sur la balance des principes d’identité et de causalité, parfois aussi sur celle du principe d’analogie, de similitude, qui a guidé au cours des siècles les défenseurs de la connaissance intuitive.

 

ils se moquent des murs

et des clôtures ils rient

ne voient dans le futur

qu’une unique prairie

 

ignorant le jardin

de la folie humaine

ils volent au destin

sur une immense plaine

 

ils connaissent le nord

ils connaissent le sud

dans l’est est leur trésor

 pour eux l’ouest est sûr

 

ils vont de l’autre à  l’un

au gré de leur besoin

ne donnant aux défunts

que l’espace du soin

 

il leur faut bien pourtant

se réserver un nid

pour préparer le temps

enfin de l’infini

 

3 janvier 2015

Penser que toutes les vérités sont de près ou de loin reliées à la Vérité de l’Être de l’être va bien avec la désacralisation du monde opérée par Yeshoua. Il n’a d’ailleurs pu l’opérer que dans son intuition de cette Vérité de l’Amour essentiel d’Altérité.

     La question, doxique s’il en est, est de découvrir le « de près ou de loin » et le « comment ». On sait que les détenteurs du sacré chrétien ont lutté pied à pied pour faire de la Bible le maître à penser de la science et lui garder ce statut, et les querelles autour du premier chapitre de la Genèse ne sont pas closes puisque les fondamentalistes créationnistes continuent de refuser de reconnaître l’évidence de l’Évolution.

     Depuis Vatican II, l’Église catholique s’est peu ou prou résolue à ne rechercher dans les « Saintes Écritures » que des messages spirituels. Cependant la spiritualité de l’univers ne peut que s’accorder avec sa matérialité que la science s’efforce de comprendre, et réciproquement. Il ne s’agit cependant pas de verser dans le concordisme qui fait de l’Éternel un créateur et manipulateur de la matière. Sa relation à son autre, l’univers ou le multivers infini, est spirituelle. Oui, mais comment ? On pense ici, comme dans le courant de la tradition de l’Hermetica Ratio - que le rationalisme matérialiste occidental n’a toujours pas réussi à jeter aux oubliettes de l’histoire – que la matière est autant psychique que physique (« A la matière même un verbe est attaché ») et que c’est par la médiation de ce psychisme que l’Esprit Éternel agit par inspiration dans l’univers, et donc dans l’humain.

 

     Le savoir est un unique puzzle où tout est relié, de près ou de loin à tout. Pour l’Africain non occidentalisé, c’est une toile d’araignée dont on ne peut toucher aucun fil sans qu’elle ne vibre tout entière. Pour Parménide, c’est un beau cercle, eukukleos, une encyclopédie qui n’est pas une collection de fragments mais un organisme: « Peu importe où je commence, je finirai par y revenir » (cf. entrée « Liminaire »). Les encyclopédistes du XVIII° siècle l’avaient assez bien compris puisqu’ils y ont multiplié les renvois d’articles les uns aux autres. C’est selon cette cohérence que nous pouvons avancer dans la connaissance des vérités en leurs liens avec la Vérité, nous fondant sur la certitude que tous les êtres participent de l’Être, qu’ils ont en lui « la vie, le mouvement et l’être ».

 

masque massif

espace vide

où la vie sourd

en l’âme force

 

rien de passif

pour l’air lucide

où l’autre amour

trouve une amorce

 

dans la caverne

obscure où rêve

en attendant

sa mise au jour

la nuit le cerne

et puis se lève

l’aube tendant

l’autre à l’amour

 

vis son espoir

afin de voir

où se délivre

son goût de vivre

 

4 janvier 2014

Qui se sent le désir d’écrire un poème doit savoir qu’elle ne sait qu’à moitié, un peu plus un peu moins, ce que son poème va être et dire. Pour Pierre-Jean Jouve, « son souffle le mène plus loin que son désir ». Pour Theodore Roethke, « I learn by going where I have to go / En allant j’apprends où il me faut aller ». Qui a dit : « j’écris pour savoir ce que je vais écrire » ? Et qui « je fais des films pour savoir pourquoi je fais des films » ?

    Ces références à des poètes plus ou moins connus ne doivent pas nous pousser à nous appuyer sur leur autorité. Il nous faut, en toute liberté, peser leurs pensées, les sentir, les apprécier avant de décider de les adopter ou de les rejeter. Mais faut-il dire que pour entendre la voix de la vérité poétique nous devons « être de la vérité poétique », tout comme pour entendre la voix de la Vérité de l’Eternel il nous faut en être (Jean 18, 37) ?

     On peut concevoir que c’est le même esprit de l’Éternel qui inspire l’évolution de l’univers, de la vie végétale et animale, de la conscience humaine sur notre terre. Dans notre langue, l’inspiration se dit d’une « sorte de souffle émanant d’un être surnaturel, qui apporterait aux hommes des conseils, des révélations ; état mystique de l’âme sous cette impulsion surnaturelle ». Mais c’est aussi « le souffle créateur qui anime les écrivains, les artistes, les chercheurs » (Le Petit Robert). A scruter les diverses significations des mots « inspiration » et « inspirer », on peut tenter de découvrir ce qu’elles ont de différent et ce qu’elles ont de commun. Et nous pouvons aller plus loin et nous demander en quoi nous sommes ou non inspirées, en quoi chaque forme d’inspiration, spirituelle et artistique, nous concerne. Nous pouvons, avec plus de certitude, commencer par nous dire que l’esprit de l’Éternel nous est offert et qu’il agit en nous selon ce que nous sommes et selon ce à quoi nous aspirons.

     Les poètes, les artistes, sont des gens qui s’ouvrent à l’inspiration poétique, et certains poéticiens, parmi les surréalistes en particulier, sont allés jusqu’à dire que tout être humain était capable de création poétique. Peut-être suffit-il d’oser écrire de la poésie pour commencer à en écrire, tout comme il suffit d’oser penser pour commencer à penser.

     Pour ce qui est de l’inspiration dite religieuse, on la dit généralement réservée aux prophètes. Yeshoua, les évangiles le répètent, a parlé et agi en prophète inspiré par l’esprit de l’Éternel. Mais il n’a jamais dit que l’inspiration lui était réservée, bien au contraire. Il appartient à cette lignée des prophètes dont l’un d’eux a dit qu’il espérait qu’un jour viendrait où tous les humains seraient inspirés : « Je répandrai mon souffle sur toute chair ; vos fils et vos filles seront inspirés, vos anciens rêveront des rêves, vos adolescents verront des contemplations. Sur les esclaves et sur les domestiques aussi, en ces jours-là je répandrai mon souffle  » (Joël 3, 1). Yeshoua a promis l’esprit à celles et ceux qui voudront répandre son message (Jean 16, 7, 13). Paul disait aux chrétiens qu’il connaissait d’aspirer au don de prophétie (I Corinthiens 14, 1-5). Nous pouvons penser que cela nous concerne.

 

ces journées de froidure

et de chiche lumière

où l’obscure frontière

de toutes choses dure

sont une invite au cœur

 

ces journées où se fige

l’élan de notre temps

où demeurent autant

les ruines qui s’affligent

sont une invite au cœur

 

ces journées où se ferment

les yeux dans les ténèbres

en une joie funèbre

et y demeurent fermes

sont une invite au cœur

 

ainsi s’ouvre l’abîme

de l’autre le plus riche

où l’immense s’affiche

intime de l’intime

en son invite au cœur

 

5 janvier 2015

L’écriture prophétique se pratique sous le régime de la doxa, avec « crainte et tremblement ». Pouvons-nous jamais être sûres que l’esprit qui nous inspire est bien celui de l’Amour Éternel ? Yeshoua n’a-t-il pas dit un jour à Jacques et Jean : « vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. » Ils voulaient en effet à la manière d’Élie, prophète du Tout-puissant en un autre temps, faire descendre le feu du ciel sur un village qui avait refusé de les accueillir (Luc 9, 55).

     Lorsque Paul invite les chrétiens de Corinthe à « aspirer au don de prophétie », il leur demande aussi de vérifier ce que disent leurs prophètes : « Que deux ou trois prophètes parlent et que les autres jugent / diakrinétôsan« (I Corinthiens 14, 1, 29). Pour Paul la pratique de la prophétie est une pratique orale et communautaire. Ce pourrait être celle des Communautés d’Aimer. Même ainsi, elle demeure soumise au doute de la doxa. Le seul critère sûr de la prophétie inspirée par l’esprit de l’Éternel est qu’elle promeut des pensées bienveillantes et des actions bienfaisantes. Mais cet esprit est aussi un esprit d’intelligence et de sagesse qui permet d’apprécier l’opportunité d’une parole , d’un acte.

     « Ô Seigneur, envoie ton esprit… » L’invocation doit précéder la pratique de la prophétie, dans l’espoir confiant que l’Éternel « réalise en nous le vouloir et le faire pour la bienveillance / eudokia  » (Philippiens 2 12s).

     Peut-on penser en l’esprit de l’Éternel à une participation de l’intelligence à « l’intellect agent » ?

 

La beauté d’un visage peut inspirer le désir, elle peut aussi inspirer la joie. Le passage de l’un à l’autre est le cheminement de la chair à l’esprit. On peut y progresser, y stagner, y régresser. Ambiguïté aussi des nus artistiques. On peut bien dire que tout est pur aux purs, mais qui est sûr de l’être ? « Qui veut faire l’ange (tôt ou tard) fait la bête ».

 

Pour un brin de lavande préservé

de l’hiver dans l’armoire qu’il parfume

l’œil se ferme et par la narine observé

se transporte au jardin de l’été où se hument

le souvenir et la reconnaissance.

 

Un visage était là qui se disait

dans le rayonnement de son mystère

unique, et le regard se complaisait

en cette fleur et grâce de la terre

des souvenirs et des reconnaissances.

 

De proche en proche ainsi se renouvelle

un jardin en été et puis là-bas

une colline mauve sous le ciel

avec toute la terre en leur débat

des souvenirs et des reconnaissances.

 

Sous la narine le brin de lavande

sourire de l’été à son hiver

demande que plus loin il se répande

rayonnant jusqu’au fond de l’univers

en souvenirs et en reconnaissances.

 

6 janvier 2015

abîme – intime   abîme – intime   abîme – intime…

L’imagination de l’infini de l’espace devient, pour celles et ceux qui vivent de la foi en l’Amour, l’imaginal d’Aimer toujours et partout présentissime. Ce n’est plus un sujet d’effroi à tenter d’oublier, mais au contraire un sujet de joie à animer, entretenir comme un feu intérieur pour sa lumière et sa chaleur, un « tiens ta lampe allumée ». De même l’intime si infime qu’on l’appelle souvent l’infiniment petit et que Pascal appelait néant (hélas !) : « car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant… » (Pensées, éd. Sellier, 230, p. 163s). Non, l’infime n’est pas néant, Pascal. Rappelle-toi ce que disait Augustin : « intimior intimo meo / plus intime à moi-même que mon intimité ». L’Amour infini habite aussi l’infime.

     L’esprit d’Aimer remplit l’univers, tout l’espace, en son abîme infini et en son intime le plus infime. Pour le Livre de la Sagesse, « oui, le souffle de IHVH  remplit l’univers, il tient tout ensemble, connaît toute voix », et c’est pour l’homme une menace toute-puissante : « aussi qui profère des méchancetés ne saurait se dérober, la justice vengeresse ne le laissera pas échapper  » (Sagesse de Salomon, 1, 7). Mais le « dieu » de Yeshoua n’est pas ce dieu vengeur, c’est l’Amour tel qu’il apparaît sous la figure du père dans le mashal de l’Enfant prodigue. Pour qui accueille ce « dieu » de Yeshoua, l’abîme infini et l’intime infime sont des sujets permanents de joie, d’appel, de reconnaissance.

 

Il est bon de découvrir que les différentes cultures du monde dans le cours de l’histoire et à présent se font des idées différentes de l’espace et du temps. Cela peut nous faire prendre conscience que nous ne nous en faisons pas nécessairement les meilleures idées et que nous ne sommes donc pas habilités à les imposer aux autres.

     On connaît les remous indignés qu’a provoqués parmi les Africains et celles et ceux qui les connaissent le discours de Dakar du Président de la République française en 2007. Il reprenait le vieux langage selon lequel « l’Afrique n’est pas assez entrée dans l’histoire ». C’était une fois de plus le regard condescendant d’une culture dominante qui se croit universelle. Si la culture occidentale avait elle-même le sens de la durée, elle ne se contenterait pas de savoir intellectuellement que la croissance infinie est une illusion, elle y croirait viscéralement et cesserait de traiter de demeurés les écologistes qui plaident et luttent pour la décroissance matérielle. Les gens qui arguent en faveur de la croissance sont des gens qui n’ont pas le sens de l’histoire puisqu’ils sont incapables de se projeter dans l’avenir.

 

Là-bas au bord du fleuve le pêcheur

lance son épervier.

L’eau est profonde et belle pour cette heure

où il vient lui mendier

la nourriture de sa chair.

 

C’est ainsi chaque jour. Il faut manger

aux dépens d’autres chairs

que l’on juge moins dignes de pitié

que les bêtes de l’air

en nourriture de sa chair.

 

Sans y penser il connaît la sagesse

qui ne peut sans tuer

vivre sur notre terre sans tristesse

et mourir sans regret

en nourriture d’autres chair.

 

Et l’eau si belle où parfois il se baigne,

mais sans y être pris,

par sa peau jusqu’en son cœur l’imprègne

infusant son esprit

nourriture de sa dernière chair.

 

7 janvier 2015

Entrer dans l’histoire ? Si l’on prend l’histoire dans le premier sens que donne le dictionnaire, c’est une expression dénuée de sens : « Connaissance et récit des événements du passé, des faits relatifs à l’évolution de l’humanité », et le deuxième sens élargit cette définition : « Étude scientifique d’une évolution, d’un passé… Histoire du globe. L’histoire géologique de l’Europe. » Et ce n’est pas fini : Le Petit Robert  donne neuf définitions de l’histoire. Alors ? Comme si souvent avec les mots, il faut prendre en compte le contexte. Il est exact que l’histoire de certains peuples, et plus encore d’une multitude d’individus, demeure inconnue, voire inconnaissable. Ainsi, que sait-on des humains qui ont élevé les mégalithes de Bretagne ? Ce n’étaient pas des Celtes, on le sait, mais on ne connaît d’eux que ce que l’on peut inférer de leurs monuments. On pourra dire que leur histoire n’est pas entrée dans l’histoire.

     La question à nous poser n’est pas de savoir si nous allons entrer dans l’histoire, mais de savoir ce que nous faisons de l’histoire que nous vivons. Et cela sans nous soucier de savoir comment l’histoire nous jugera (ni d’ailleurs comment d’autres personnes et d’autres peuples nous jugent dès aujourd’hui). La question de savoir si nous sommes entrés ou si nous entrerons dans l’histoire est ici sans pertinence, que nous croyions à la survie ou que nous n’y croyions pas. Si nous avons la certitude qu’il ne restera rien de nous après notre décès, il est absurde de nous demander ce que l’histoire retiendra ou ne retiendra pas de nous puisque nous ne serons pas là pour nous en réjouir ou nous en attrister. (C’est bien d’ailleurs ce que donne à penser le comportement des partisans de la croissance par la surproduction, la surconsommation et la surpopulation, qui savent bien ce que cela va provoquer dans quelques dizaines d’années et qui n’en n’ont cure). Et si nous croyons à la survie, quel souci pouvons-nous imaginer attendre de la part de gens avec lesquels nous savons bien qu’aucune communication n’est avérée.

     Il s’avère par contre présomptueux et condescendant de juger les autres cultures à l’aune de la nôtre, et plus encore de leur prodiguer nos conseils. Toutes les cultures, à commencer par celle dont nous sommes en partie responsables, la nôtre, ont par contre intérêt à étudier les autres et éventuellement à leur emprunter certaines de leurs façons de penser et d’agir qui s’accordent avec les leurs propres, par éclectisme sélectif.

     Qui vit de la vie de l’Éternel n’a évidemment pas le souci d’entrer dans l’histoire puisqu’il ne se soucie pas de ce que les autres pensent d’elle, de lui, « sa main gauche ignorant (même) ce que fait sa main droite », tout occupée qu’elle est par le souci des autres. N’est-ce pas une explication possible de l’anonymat de l’Éternel en son Altérité ?

 

La fleur du camélia sourit au gel

dans l’air subtil.

La douceur aurait-elle trompé celle

dont l’air fragile

cache pour nous une âme de rebelle ?

 

Quel insecte pour elle trouvera

l’intime chair

où gît l’espoir que se délivrera

message clair

l’avenir personnel en son aura ?

 

Il nous suffit d’attendre au crépuscule

la venue tendre

du fond de l’horizon pâli la lune

et de comprendre

que tout avance ici sans rien qui se bouscule.

 

D’autres fleurs sont venues d’autres viendront

au fil du temps

et les insectes à leur heure sauront

eux tout autant

que les âmes sensibles à leur environ

 

qu’au camélia la libéralité

de notre terre

inspire aux fleurs la générosité

en son mystère

rebelle de l’hiver et belle de l’été.

 

8 janvier 2015

La violence nous habite, toutes, tous. Qui d’entre nous, victime de violence, n’est pas tentée de répondre par la violence ? Notre inconscient est habité par neïkos, par thanatos.

Le pardon inconditionnel, « Aimez vos ennemis », n’est pas naturel, il est surnaturel. C’est un don de l’Esprit de l’Éternel (qui n’a pas tué les menteurs Ananias et Saphira comme on le lui attribue. L’épisode rapporté au chapitre 5 des Actes des Apôtres montre simplement que tout pouvoir est tenté d’exercer la violence). Le pardon inconditionnel, l’Amour universel, c’est le travail de l’Éternel (Jean 5, 17), de sa grâce toujours offerte à qui la désire « de tout son cœur, de toute son âme, de toute son intelligence, de toute ses forces… »

Nous sommes tous Charlie, nous sommes tous aussi ceux qui l’ont assassiné.

tu garderas pour toi tes larmes

lorsque âme fière

amère

tu voudras les imposer aux autres par la force des armes

 

9 janvier 2015

Rire de tout et de tous ? Les réponses à cette question sont à rechercher dans la dynamique d’homo viator, en langage évangélique dans le passage, le cheminement de la chair vers l’esprit, de l’humain premier vers l’humain dernier.

     L’image satirique est faussement étiquetée humoristique puisqu’elle ne vise pas simplement à faire rire mais à faire rire de quelqu’un ou de quelque chose. (« L’humour est cette forme d’esprit qui consiste à présenter la réalité de manière à en dégager les aspects plaisants et insolites ». Cela n’a de soi rien à voir avec la satire, mais les glissements de sens, qu’il faut savoir oser penser, font qu’un humoriste peut être « un auteur de dessins satiriques »). L’image satirique symbolisée par le crayon, est une arme, une arme euphémisée, adoucie, censée remplacer l’arme létale. Elle représente un progrès, mais il est illusoire, voire intellectuellement malhonnête de (faire) croire qu’elle ne blesse pas. Le satiriste (pardon, soyons correct, l’humoriste) doit garder conscience de l’impact de ses caricatures.

     Nos médias ont mondialisé la diffusion des images comme jamais. Lorsqu’elles touchent des intelligences fermées à l’humour et hypersensibles à la satire, particulièrement lorsque celle-ci touche leurs convictions idéologiques ou religieuses, leur réaction est naturellement violente. Leur réaction à la violence satirique est quasi nécessairement celle de la violence létale.

     Les dessinateurs de Charlie Hebdo le savaient, mais leur propre conviction les incitait à poursuivre leurs défis. Ils défendaient et leurs successeurs continueront de défendre ce qu’ils estiment être une valeur universelle alors que ce n’est que le sel de l’esprit français, celui d’une culture qui prétend, selon le bon vieil esprit colonial, imposer ses valeurs à toutes les autres cultures.

     Il est certain en tout cas qu’une intelligence passée de la chair à l’esprit, gagnée à l’Amour universel de l’autre comme autre, ne peut rire de tout et de tous. Elle sait qu’elle doit s’abstenir de tout ce qui blesse les autres. C’est ainsi qu’elle désapprouve, entre autres, ces vidéo-gags où le spectateur est invité à rire des gamelles des autres, présentées contre toute évidence comme indolores.

 

Dire que la violence qui se répand actuellement est une victoire de Thanatos sur Eros, c’est en rester aux forces cosmiques à l’œuvre dans l’humain premier. On peut se rappeler le vieux slogan hippie, « ne faites pas la guerre, faites l’amour ». Mais l’humain est invité à passer au-delà d’Eros tout autant que de Thanatos, car Eros et Thanatos sont deux inséparables comme l’a montré il y a bien longtemps déjà l’épopée paradigmatique de l’amour de la belle Hélène et de la guerre de Troie. On peut conjecturer que le Thanatos islamiste est lié à son Eros pour son héros le Prophète. (Le chevalier de la Barre fut l’objet du Thanatos sacerdotal pour avoir offensé Jésus-Christ, objet de l’Eros sacerdotal).

 

Ce visage que tu adores

au point que même un halo d’or

serait une atteinte à son être

de qui rien ne doit apparaître,

 

ce visage que tu possèdes

possédé au point que tu cèdes

à la force d’assassiner

ceux qui osent le dessiner

 

donne sa beauté découverte

en l’exigence de la perte

de ce qui n’est dans le cosmos

que la philia et le neïkos.

 

Alors mets-toi en route avance

progresse avec persévérance

sur le chemin de Compostelle

afin de connaître la Belle

 

et de savoir que son visage

partout présent aux yeux du sage

te fait signe de son mystère

dans le ciel comme sur la terre.

 

10 janvier 2015

Intimité de l’Être de l’être à tout être dans l’espace infini. Accueillir cette pensée (non sans l’avoir pesée) en la dépliant en toutes ses implications met au jour les prodiges de l’Amour.

     L’une des premières de ces implications, c’est l’anonymat, l’effacement de l’Éternelle au plus près de son autre. Effacement de la présence infinie qui invite à lui être présent (intuition d’Abraham : « marche en ma présence ». Présence à l’Amour qui ne peut être qu’une présence d’Amour à tout être : »et sois parfait… soyez parfaits comme votre père est parfait », et la perfection d’Aimer c’est l’Amour.

     Abîme – Intime… Abîme – Intime… Abîme – Intime…

     Intimité libre de l’Amour qui veut l’indéterminisme en équilibre d’altérité avec le déterminisme de la matière psychophysique (secret de la néguentropie), indéterminisme qui dans la conscience de conscience humaine devient liberté. Non seulement dans la conscience de conscience humaine, mais aussi dans celle de tous les êtres qui y sont parvenus dans des univers innombrables.

     Présence d’Amour qui nous invite à une présence d’Amour à tout être, en ta Présence. Quelle force écologique face à la violence des destructeurs de la planète, des massacreurs de la vie végétale et animale. »Ce que vous faites à ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous le faites » : ne pas Aimer les plus petits des êtres, c’est priver Aimer de l’Amour qu’il voudrait leur prodiguer par notre bienveillance et bienfaisance. Est-ce l’intuition des Jaïns qui prennent garde de nuire à la plus petite bestiole ? Quelle est notre attitude face à une mouche, une araignée, un cloporte…?

     Cela ne signifie pas que nous ne devons pas tuer pour vivre. C’est inscrit dans le thanatos de notre chair comme dans celle de tous les vivants. Mais notre chair est provisoire, en son thanatos comme en son eros, et il n’est jamais trop tôt pour commencer à vivre selon l’Esprit, de ne tuer et manger que selon nos besoins. Impossible de chasser pour le simple plaisir…

 

Dieu personnel ? Au-delà de l’idée diverse et changeante que l’on s’en fait parmi les peuples de la terre et des idées inconnues que s’en font les autres consciences de l’univers, qu’est-ce qu’une personne ? Un être relationnel, qui vit par et pour les autres ? Alors l’Éternel est personnel : Amour, il est tout entier par et pour sa relation à l’autre.

 

Tu as deux yeux et deux oreilles

une bouche et un nez.

Jusque-là je suis tout pareil

depuis que je suis né

à toi à dix mille autres.

 

Mes mains sont notre différence,

elles font tant de choses

capables de donner un sens

à ce que l’esprit ose

pour toi pour dix mille autres.

 

En plus, souvent, de se fournir

à  l’offrande des jours

elles peuvent aussi servir

pour le don sans retour

à toi à dix mille autres.

 

Elles ont beaucoup plus reçu

que tes pattes agiles,

et pourquoi serais-tu déçu

de leurs services habiles

pour toi pour dix mille autres ?

 

Dans notre commune demeure

et notre unique monde

de vues de bruits de goûts d’odeurs

je peux me mêler à la ronde

de toi de dix mille autres.

 

11 janvier 2015

En écoutant nos grands intellectuels se donner la réplique, on prend davantage conscience de l’étendue de notre connaissance doxique, incertaine. Les plus honnêtes, les plus lucides répètent que ce qu’ils pensent ce ne sont que des opinions personnelles. N’est-ce pas la raison pourquoi ils (se) donnent la réplique alors même qu’ils cherchent fatalement à imposer leur point de vue ?

 

Les défenseurs de la laïcité, qu’ils soient d’obédience agressive ou d’obédience pacifique, aiment à citer Éric Vinson et Sophie Viguier-Vinson qui citent Jean Jaurès qui cite Emmanuel Kant. Prestige de la citation, de l’autorité qui fait référence. En l’occurrence que dit Kant ? « L’humanité peut grandir par la vertu même de l’idéal suscité par elle ; et par un étrange paradoxe (je souligne) qui prouve que le monde moral peut échapper à la loi mécanique, l’humanité s’élève au-dessus d’elle-même sans autre point d’appui qu’elle-même » (Jaurès le prophète, p. 199). « Paradoxe », mot trompeur, mot dont la duplicité prétend que l’on puisse dire d’une proposition qu’elle est « à la fois vraie et fausse », c’est-à-dire qu’elle a le droit d’ignorer le principe d’identité. Kant peut bien parler d’un « étrange paradoxe ». Pourtant censé être lucide, il ne voit pas son erreur. Penser que « l’humanité s’élève au-dessus d’elle-même sans autre point d’appui qu’elle-même », c’est faire croire comme le baron de Münchhausen (alias baron de Crac) que l’on peut se tirer du marécage où l’on est en se tirant soi-même par les cheveux.

     Les stoïciens (Sénèque ?) croyaient eux aussi que l’être humain peut s’élever dans la vertu par sa seule volonté, refusant le discours chrétien sur la nécessité de la grâce, nécessité qui est pourtant une évidence rationnelle impliquée par le principe de causalité selon lequel une cause est nécessairement supérieure à son effet en vertu du principe d’identité selon lequel l’être ne peut venir du néant. (Montaigne l’avait bien compris : Essais, Livre second, chapitre XII, folio classique, p. 351). De même celles et ceux qui vont répétant qu’il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres comme autres ne voient pas que cet Amour est grâce, qu’il a sa source dans l’Autre et non dans le même.

     L’erreur vient de ce que l’on croit ce que l’on voit, qu’on en accepte l’évidence, comme on a longtemps cru que le soleil se levait à l’Est alors que c’est la terre qui tourne. (Il a fallu attendre Galilée pour nous détromper). Nos scientifiques matérialistes, qui croient s’être débarrassés du vitalisme, sont victimes de la même erreur quand ils prétendent que l’Évolution du vivant, néguentropique, est un phénomène purement physicochimique.

 

Les hiboux chantent dans la nuit.

Les silences complices

dans les arbres frémissent.

 

Tu ne sais pas ce qui écoute,

mais tu le sais présent

dans le grand sentiment.

 

La demi-lune qui regarde

de toute la hauteur

que lui donne cette heure

dans le ciel pur qui la dégage

prend son air détaché

de ce qui est caché.

 

Il ne te reste que transie

à te taire éblouie

par le chant de la nuit.

12 janvier 2015

« Liberté, Fraternité » à la une du plus fort tirage de France pour annoncer les couleurs face au drapeau noir du terrorisme. Deux couleurs, mais notre République en a trois. Où est passée l’Égalité ? Certaines lectrices, lecteurs ont dû remarquer cette absence, en être choquées peut-être, ou même indignées. Récupération ? Interprétation ? Doxa toujours, mais la doxa invite à penser, à oser penser, en permanence.

     Ira-t-on jusqu’à dire que l’explosion de Liberté et de Fraternité sur dix mille places publiques de France est une victoire sur l’Égalité ? Certaines, certains pensent que l’endoctrinement de quelques-uns d’entre nous par les gourous de la violence islamiste est favorisé par leur exclusion de notre vie sociale, économique et politique, par l’inégalité de traitement que nous leur réservons. Notre planète mondialisée est entre les mains de financiers qui luttent pour l’enrichissement des riches dans l’appauvrissement des pauvres, c’est-à-dire contre l’Égalité… L’Egalité un jour exigera sa part à côté de la Liberté et de la Fraternité, et ce sera sans doute violemment.

     Expérience de pensée : quelles réactions auraient pu provoquer le titre « Liberté, Égalité » ou celui,  plus improbable, « Égalité, Fraternité » ? Et d’autres encore, qui sont dans l’air : « Liberté, Laïcité » ou « Égalité, Laïcité » ou « Liberté, Solidarité »… laissant échapper l’essence trinitaire de la devise dont chaque mot tire son sens de sa relation aux deux autres.

     Assez de négativité. Positivons, optimisons. Que dit l’Altérité évangélique ? Tu aimeras l’autre comme autre. Tu voudras pour tous la Liberté et l’Égalité dans la Fraternité. Tu auras le souci de tous, y compris de tes pires ennemis (« et moi je vous dis Aimez vos ennemis »). Concrètement tu n’accepteras pas de te gaver alors que des millions d’enfants meurent de malnutrition, de vivre dans le luxe alors que des milliards vivent dans la misère… Tu pourras pleurer avec celles et ceux qui pleurent, mais ce sera avec toutes et tous, avec celles et ceux de Paris comme avec celles et ceux de Syrie, du Mexique, du Nigeria… de partout. Et tes pleurs n’auront de sens et de sincérité que s’ils te font agir. Tu te battras contre l’injustice des nantis et des puissants…

     Certes l’Évangile est impossible sans la grâce pour nous y élever, et même en accueillant l’Esprit d’Aimer nous ne serons jamais à la hauteur. Mais nous pouvons nous mettre en marche.

 

deux tourterelles déjà s’impatientent

de la douceur de l’air

pressé que se renouvelle l’entente

de deux êtres de chair

 

le souffle inspire la dualité

qui jamais ne s’achève

que lorsque apparaît l’unité

qui habite son rêve

 

le rêve sait qu’il est tourné vers l’autre

dont il attend que vienne

se montrer sur la scène

un visage nouveau bientôt des nôtres

 

avant que sur l’horizon ne surgisse

venu du bout des ondes

l’autre autre que jamais ne finisse

de s’ébattre l’esprit sur le monde

 

que la tourterelle toujours se fasse entendre

et que la fleur des champs

au rire éblouissant

relance le désir infini de l’esprit de s’étendre

 

13 janvier 2015

Pour Simone Weil, « un homme qui a quelque chose de nouveau à dire ne peut être d’abord écouté que de ceux qui l’aiment… C’est tout à fait compréhensible. Une vérité n’apparaît jamais que dans l’esprit d’un être humain particulier. Comment la communiquera-t-il ? S’il essaie de l’exposer, il ne sera pas écouté ; car les autres, ne connaissant pas cette vérité, ne la reconnaîtront pas pour telle ; ils ne sauront pas que ce qu’il est en train de dire est vrai ; ils n’y porteront pas une attention suffisante pour s’en apercevoir ; car ils n’auront aucun motif d’accomplir cet effort d’attention. Mais l’amitié, l’admiration, la sympathie, ou tout autre sentiment bienveillant les disposerait naturellement à un certain degré d’attention… » (L’Enracinement, p. 262).

     Pensée forte, qui ne peut manquer d’interpeller celles et ceux qui découvrent une vérité inconnue, nouvelle ou simplement ignorée de la plupart, et qui désirent la répandre. Qu’en aurait pensé Yeshoua, lui qui venait dévoiler une vérité nouvelle, essentielle, ontologique. Il lui fallait se faire aimer, jouer au gourou, séduire par la force de la parole et des actes. Et pourtant la Vérité dont il témoignait ne pouvait être accueillie que par des consciences qui étaient, selon sa propre expression, « de la vérité », c’est-à-dire « de Dieu », c’est-à-dire de l’Amour agapè. (Jean 18, 37 ; 8, 47 ; I Jean 4, 8).

     Les apôtres eux-mêmes recherchaient « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68), mais étaient-ils pour autant de la Vérité de l’Amour agapè ? Les fils de Zébédée ont voulu faire descendre le feu du ciel sur des gens qui leur avaient témoigné de l’antipathie. Pierre, craignant pour sa peau, a renié Yeshoua, et Yeshoua a dû lui demander avec insistance: « Pierre, est-ce que tu m’aimes d’Amour ? agapas me ? Pierre lui a répondu qu’il l’aimait d’amitié, philo se, par deux fois. La troisième fois Yeshoua ne lui a plus demandé  agapas me ? mais phileis me ? comme s’il lui fallait bien se contenter de cet amour imparfait qu’est la philia. Un peu plus tard, après le départ de Yeshoua, on voit que Pierre n’est toujours pas entré dans le Royaume de l’Amour : la mort brutale d’Ananias et Saphira à ses pieds montre à l’évidence qu’il n’a pas assimilé la Vérité de l’Amour, qu’il continue de pratiquer sa vieille religion, appuyée sur la crainte comme toute religion : « Une grande peur, phobos megas, s’abattit sur toute l’Église » (Actes 5, 11). La base des violences de l’Église au long des siècles était posée.

     Sommes-nous « de la Vérité » ou suivons-nous Yeshoua parce que nous l’aimons ? Croyons-nous qu’il a dit la Vérité parce que nous l’aimons ? La Spiritualité de l’altérité ne se réclame pas de l’autorité de Yeshoua mais de la Vérité dont il a témoigné. Celles et ceux qui accueillent cette Vérité peuvent répéter ce que Montaigne a dit de Platon et Pascal de Montaigne : « La vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même » (Essais, folio/classique, Livre premier, chapitre XXVI, p. 224). « Ce n’est pas dans Montaigne mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568). Ce n’est pas « dans » Yeshoua que je trouve l’Évangile de l’Amour. Si je le faisais, je serais inféodé, aliéné à un autre alors que l’Évangile libère de toute inféodation, de toute aliénation. C’est « dans moi », c’est-à-dire dans l’esprit que j’accueille au « plus intime à moi-même que moi-même ». La Vérité de l’Amour agapè n’est pas une vérité imposée, transcendante. C’est une Vérité proposée par l’esprit immanent, et le mot « immanent » est lui-même nécessairement inadéquat littéralement pour parler de l’esprit qui n’est ni ici ni là, ni extérieur ni intérieur, et on n’en peut parler qu’en mashal. C’est l’esprit du « toi en moi et moi en toi », encore en langage de mashal.

 

terre couvre-toi bien des laines grises

de la mante du soir

exultant de te voir

car frileuse de toi elle est éprise

 

ce qui te couvre est ce qui te nourrit

toue l’année d’espoir

de voir que les eaux noires

s’élèvent chaque jour et te sourient

 

il ne te suffit pas de regarder

il faut que tu écoutes

et écartes le doute

des mots et des silences à garder

 

car le vent qui la mène

dans tes arbres s’enchante

de tout ce qui te hante

en paroles hautaines incertaines

 

il te faut déchiffrer en leur langage

de terre et de hauteur

les rires et les pleurs

de la mante de laine des nuages

 

14 janvier 2015

Faut-il penser que toutes les idéologies, toutes les religions sont potentiellement violentes ? Pour l’admettre il nous faut d’abord reconnaître que la violence nous habite tous, que tout être vivant est fils de thanatos autant que d’eros. Il nous faut ensuite voir qu’une idéologie, une religion, se pose en absolu, le monothéisme en particulier où cet absolu est un dieu unique tout-puissant qui à coups de promesses et de menaces impose qu’on le reconnaisse.

     Pour certains le remède est de croire qu’il n’y a pas d’absolu, pas de Vérité des vérités à défendre. A tout prendre il semble préférable de vivre dans ce brouillard où l’incertitude incite à la tolérance, voire à la bienveillance. Et cette absence d’absolu est pensée comme une lucidité, comme une lumière fondée sur une doxa universelle dont la découverte est un réconfort intellectuel.

     La vraie solution cependant est celle qui dénonce les faux absolus des religions et des idéologies, non seulement dans la vive conscience des violences qu’elles n’ont cessé de provoquer à travers l’histoire, mais au nom de la Vérité de l’Être reconnue comme Altérité Agapè. Cette Vérité unique, cet absolu ne peut être violent. Son intuition évangélique l’exprime dans cette affirmation énorme : « Aimez vos ennemis ».

     On peut d’ailleurs conjecturer que cette Vérité ontologique mise au jour par Yeshoua de Natsèrèt est présente au cœur de tout être humain, en attente de se révéler clairement, et que le témoignage de Yeshoua ne fait que permettre d’en prendre conscience, d’y reconnaître « les paroles de la vie éternelle ». Obscurément tout être humain sent plus ou moins qu’il est fait pour Aimer, et c’est ainsi que l’on trouve dans toutes les religions, à des degrés divers, une volonté d’Aimer qui se manifeste par un souci des autres et par une certaine tolérance envers les autres.

 

La démonstration de Stéphane Lupasco en faveur du tiers inclus, c’est-à-dire de la remise en cause de l’absoluité du tiers exclus, cette démonstration ne peut tenir. Le principe d’identité, de non-contradiction, ne souffre pas d’exception. Si l’on croit en trouver, il faut rechercher la cause de cette trouvaille. Il semble que ce soit à partir de l’expérience microphysique, alias quantique, que Lupasco construit sa théorie du tiers inclus. Serait-ce qu’il n’admette pas la dimension psychique de la matière qui au niveau de l’infime se joue du déterminisme dans des phénomènes tels que la non-séparabilité et la néguentropie ? Confusion lexicale également: comme Pascal, Lupasco confond les contradictoires logiquement impossibles et les contraires qui sont la constante de la dynamique cosmique depuis longtemps nommés philia attractive et neïkos répulsif.

 

le souffle s’élève à l’appel

du chaud regard où il s’allège

 

la masse d’ombre le retient

de s’échapper au sein du rien

 

au-delà de ce qu’on peut voir

l’âme repère le miroir

où s’aperçoit ce qui l’attire

en face de ce qui la tire

 

le souffle l’appelle à renaître

pour n’être plus qu’autrement qu’être

 

15 janvier 2015

« Notre « laïcité », dont les sources chrétiennes ne sont pas contestables… » (Jean Boissonnat, éditorial de ouest france de ce jour). Affirmation convaincue, conviction et donc invitation à penser, à oser penser.

     La mise entre guillemets du mot laïcité est déjà une invitation à réfléchir. Elle peut rappeler, tout comme Amadou Hampaté Bâ disait : « il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité », qu’il y a ma laïcité, il y a ta laïcité et il y a la laïcité, en ajoutant d’ailleurs, puisque la laïcité n’agrée pas à tout le monde : il y a la non-laïcité ou plutôt les non-laïcités. Cela pour suggérer l’éventail possible des opinions dans ce domaine, opinions que le mot unique « laïcité » risque de gommer (comme le font tant de mots avec les concepts auxquels ils sont censés renvoyer).

     Le mot « laïcité » est par ailleurs un intraduisible, au sens où les examine l’équipe de Barbara Cassin dans son Vocabulaire européen des philosophies : « L’intraduisible, c’est plutôt ce qu’on ne cesse pas de (ne pas) traduire… dont la traduction, dans une langue ou dans une autre, fait problème » (p. XVII). C’est ainsi que l’anglais parle de secularism, qui est plus proche de notre sécularisation, « passage dans le domaine de l’État », c’est-à-dire un effet de la laïcité, plutôt que la laïcité elle-même, qui est un principe, une idée-force.

     La laïcité, française, a par ailleurs une histoire (le mot n’est apparu qu’en 1871) et une évolution qui se poursuit selon des courants d’opinion divers. Elle a d’abord été un combat contre l’Église catholique comme pouvoir, et par implication contre le dieu dont elle représente le pouvoir. En termes de droit elle est devenue la séparation de l’Église et de l’État et donc la neutralité de ce dernier à l’égard des diverses religions ainsi que de l’athéisme et de l’agnosticisme. Il faut aussi se rappeler qu’elle appartient à la culture française et qu’on ne peut donc s’attendre qu’elle soit partagée par toutes les nations et par toutes les cultures.

     Dire que notre laïcité a des sources chrétiennes est ambigu. La laïcité vient de l’Évangile plutôt que du christianisme comme doctrine de l’Église. Si l’on pense ici que l’Évangile est laïc, c’est que Yeshoua a aboli le sacré et donc le religieux (désacralisation du temps par l’abolition du Sabbat (Jean 5, 16s) et désacralisation de l’espace par l’abolition du Temple (Jean 4, 21-24)), et, par implication, désacralisation de tout ce qui est spatio-temporel.

     On peut espérer que l’Église parviendra un jour à se laïciser, c’est-à-dire à s’évangéliser en perdant tous ses pouvoirs et toutes ses richesses. Mais elle ne le fera sans doute que forcée, lorsqu’elle craindra de disparaître. C’est que la vérité de l’Évangile ne peut être écoutée que si l’on a les oreilles qu’il faut pour l’entendre (Matthieu 11, 15 ; 13, 9…), que si l’on est « de la vérité » (Jean 18, 37). Si nous n’en sommes pas, et dans la mesure où nous n’en sommes pas, nous y trouverons toutes sortes de choses, y compris les plus fantasmatiques. N’a-t-on pas entendu quelques obsédés dire que Yeshoua était marié (ou collé) avec Marie-Madeleine assimilée à la prostituée repentante qui lui parfume et baise les pieds, ou même qu’il était homosexuel : son affection pour le jeune Jean n’est-elle pas significative ? Bref, n’importe quoi ! Alors on peut bien trouver des gens qui nient la désacralisation évangélique et toutes ses implications.

     (Interprétations fantasmées ? Ce n’est pas une denrée rare. N’entend-on pas un Thierry Meyssan nous dire ces jours-ci que les assassins de Charlie Hebdo ont été manipulés par la CIA ? En toute logique il devrait ajouter qu’Al Qaïda, qui revendique cet assassinat, est elle-même manipulée par ladite CIA.)

 

deux pies cherchent l’amour dans le vent fou

les arbres et les prés leur donnent rendez-vous

 

dans les inattendus de leurs ébats

ils s’envolent en haut ils se posent en bas

mais ce n’est qu’un instant de leur élan

où s’anime leur âme en mouvement

impatient de connaître l’avenir

de la rencontre enfin écrite en souvenir

 

le souffle qui les porte sur ses ailes

dans la joie de la vie est le souffle éternel

 

16 janvier 2015

Notre frère François invite les chrétiens à s’identifier aux pauvres. S’identifier à, c’est ce qu’on appelle l’empathie, un mot auquel Le Petit Robert ne consacre qu’une phrase : « Faculté de s’identifier à quelqu’un, de ressentir ce qu’il ressent. » Il n’est apparu dans la langue française qu’au XX° siècle, ce qui peut donner à penser. Peut-être Bergson est-il pour quelque chose dans cette apparition puisqu’il emploie le mot sympathie dans ce sens lorsqu’il parle de l’intuition qui est pour lui « la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique ».

     Cette apparition tardive dans la langue française, en traduction d’un mot allemand apparu lui-même en philosophie esthétique dans la seconde partie du XIX° siècle, donc tardivement aussi, peut s’attribuer à la domination de la raison sur le cœur, de l’intelligence sur l’intuition dans la pensée occidentale. L’esprit français est peut-être actuellement le plus rationaliste de la planète, régi davantage que d’autres par l’imaginaire ouranien diurne qui opère partout des coupures, des séparations, des isolements, des compartiments, des cloisons. Au niveau psychologique et social cela se manifeste par l’individualisme, l’insensibilité à l’autre (la négation de la sensibilité animale de Descartes). C’est cette insensibilité qui fait que nous nous permettons de rire aux dépens d’autrui, inconscients de la souffrance que nos moqueries peuvent infliger aux autres dans leur sensibilité culturelle ou religieuse.

     L’Évangile ne peut évidemment pas avaliser cette insensibilité à la souffrance de l’autre. Le mashal du Bon Samaritain montre que le chemin de l’Agapè, essence de l’intuition évangélique, passe par la sensibilité empathique à la souffrance d’autrui, de l’étranger particulièrement, plus autre que le prochain. « S’identifier aux pauvres », c’est parvenir à ressentir ce qu’ils ressentent. S’identifier à tout être, c’est ressentir ses douleurs, ses joies et bien d’autres choses. Ne dit-on pas avec Irénée de Lyon qu’en Yeshoua « Dieu s’est identifié à nous afin que nous nous identifiions à lui » ? C’est cela l’Altérité éternelle.

 

André Comte-Sponville, philosophe matérialiste physico-chimique déclaré s’avoue perplexe lorsqu’il apprend d’un spécialiste des neurosciences que notre cerveau est incapable de distinguer entre une idée vraie et une idée fausse. Respectueux du principe de causalité, il s’interroge sur la cause de la distinction que nous opérons. Ne pouvant selon lui être de nature spirituelle puisque l’esprit est une illusion, cette cause demeure une énigme (une aporie en termes philosophiques distingués). Mais il se rassure en se disant que les philosophies spiritualistes ont elles aussi leurs apories. Que ne découvrent-ils, matérialistes et spiritualistes, la nature psychophysique de la matière à laquelle « un verbe est attaché » ? Ils y trouveraient la solution à quelques-unes de leurs apories.

     Peut-on conjecturer que Nietzsche passant par-delà le vrai et le faux comme par-delà le bien et le mal a répudié son esprit au point de ne plus se sentir être qu’un homme neuronal ?

 

quels souffles passent inconnus

dans les cimetières émus

où se murmurent les prières

des disparus qui nous sont chers

 

c’est dans l’invisible qu’ils passent

d’âme à âme en ce non-espace

où le lieu n’a plus d’importance

et se moque de la distance

 

c’est le cœur en l’autre qui vit

qui cherche à prendre son souci

dans les bras qu’a pu amputer

notre faucheuse réputée

ne jamais manquer son andain

parmi les espoirs les dédains

de celles ceux qui croient au ciel

ou qui ne croient qu’à leur cervelle

 

les souffles continuent de vivre

dans le soleil et dans le givre

aux cimetières ici ailleurs

où la prière essuie les pleurs

 

 17 janvier 2015

Qu’elles s’en angoissent, s’en accommodent ou s’en rient, les philosophies matérialistes tournent autour de la mort. Les philosophies de l’Altérité de l’Être, alias de l’Amour Éternel, pensent et vivent au-delà de thanatos comme d’eros.

     Droit au blasphème ? Droit à l’insulte ? Qu’est-ce que le droit a à voir avec ce genre de choses ? Quel être humain conscient et lucide se sent prêt à exciter l’animosité entre l’athéisme et les religions ou entre les diverses cultures ? Et quel être humain doué de conscience morale se permet d’insulter qui ou quoi que ce soit ? Tout être humain n’est-il pas « doué de conscience et de raison » ? Ce n’est pas une question de droit, c’est une affaire de bon sens et d’humanité.

     Celles et ceux qu’inspire une spiritualité de l’altérité, de l’amour agapè, peuvent bien tendre l’autre joue lorsqu’on les gifle, mais elles, ils volent au secours des autres quels qu’ils soient lorsqu’ils les voient giflés. Un instit va-t-il approuver un élève qui traite un de ses camarades de fils de pute ? L’insulte religieuse (on l’appelle généralement blasphème) est détestable comme toute insulte, ni plus ni moins. Mais condamner judiciairement une insulte, de quelque espèce qu’elle soit, c’est avaliser le droit à condamner toute insulte. L’insulte n’est-elle pas, encore une fois, une question que règlent le bon sens et l’humanité plutôt que le droit ? Qui insulte ne doit pas s’étonner s’il déclenche la colère de l’insulté (et cette colère ne peut manquer d’être violente si l’insulte s’en prend à l’hypersensibilité religieuse). Celles et ceux qui n’ont aucune sensibilité empathique aux autres devraient au moins avoir la connaissance intellectuelle de la sensibilité des autres. A défaut de ne pas savoir éviter d’être méchants qu’ils évitent au moins d’être bêtes.

 

Nos astrophysiciens, en accord avec leurs collègues microphysiciens, en viennent à penser que l’hypothétique big-bang n’est pas le commencement de notre univers mais une phase d’extrême concentration entre deux périodes d’inflation-déflation, et ce depuis toujours. Ils ne font en cela que confirmer scientifiquement ce que le bon sens des principes de causalité et d’identité ne peut qu’affirmer : le néant est néant, et l’être ne peut sortir du néant. L’univers (certains diront le multivers) est donc sans commencement, autrement dit éternel.

     Pour la spiritualité de l’altérité, l’éternité du monde va de soi puisque l’altérité de l’éternelle déité suppose l’éternité de son autre.

 

Un saphir dans la haie discute

du soleil avec un diamant.

L’un propose et l’autre dispute

les prétentions de leur amant.

 

A-t-il des désirs polygames

ce souverain de la lumière

lorsqu’il parcourt toute la gamme

qui lui est offerte sur terre ?

 

Dans la clarté du ciel en fête

où étincellent les regards

chacun dans sa petite tête

s’agite in-qui-et de savoir

si dans cette foule innombrable

qui se presse à faire la cour

à son tout-puissant à sa table

il sera l’élu de l’amour.

 

Mais di-a-mant saphir ou goutte de rosée

l’amant qui trouve un cœur où reposer

y resplendit de l’amour véritable

et lumière descend le servir à sa table.

 

18 janvier 2015

Analysant la situation de la pensée française sous l’occupation nazie, Simone Weil ne craint pas de juger durement le nationalisme français qu’elle voit échapper à l’éthique personnelle et sociale : « Quand il s’agit de soi-même, et même de sa famille, il est plus ou moins admis qu’il ne faut pas trop se vanter soi-même, qu’il faut se défier de ses jugements lorsqu’on est à la fois juge et partie, qu’il faut se demander si les autres n’ont pas partiellement raison contre soi-même, qu’il ne faut pas trop se mettre en avant, qu’il ne faut pas penser uniquement à soi-même ; bref qu’il faut mettre des bornes à l’égoïsme et à l’orgueil. Mais en matière d’égoïsme national, d’orgueil national, non seulement il y a une licence illimitée, mais le plus haut degré possible est imposé par quelque chose qui ressemble à une obligation… Quand un Français pense à la France, l’orgueil est pour lui un devoir, selon la conception actuelle » (L’Enracinement, pp. 179, 181).

     Si l’on estime que cette conception éthique, disons cette incohérence, est toujours d’actualité, on peut en chercher la cause. En termes d’altérité, cela peut signifier que la limite entre le moi et le non-moi se situe dans ce contexte entre la France et la non-France. C’est que nous faisons de certains autres des prolongements de notre moi, des nous, celui de notre famille, celui de notre cercle d’amis, celui de notre parti… En l’occurrence il s’agit d’un « nous Français ».

     C’est l’attitude normale de l’humain premier. L’humain dernier, en éthique évangélique, non seulement intègre tout humain dans un nous, abattant les cloisons entre les personnes, entre les peuples, entre les nations, mais il va au-delà du nous en aimant les autres en leur altérité, pour leur altérité, comme autres et non simplement comme soi-même, comme des extensions de son moi. C’est ainsi que pour l’humain dernier, passant de la chair à l’esprit, du Monde au Royaume, l’orgueil ne peut être un devoir national. Il ne peut plus regarder de haut les autres peuples et les autres nations, pas plus que les autres personnes de son entourage. Il ne peut plus vouloir imposer ses valeurs, en l’occurrence ces jours-ci celle d’une liberté d’expression illimitée. La seule valeur qu’il pense supérieure à toutes les autres est celle de l’Agapè. Et c’est une valeur qui ne peut s’imposer puisqu’elle n’appartient pas à celles et ceux qui la vivent.

 

La liberté qui n’avance pas main dans la main avec l’égalité s’égare. De même l’égalité qui n’avance pas main dans la main avec la liberté. Elles sont impensables l’une sans l’autre dans une éthique de l’altérité positive.

 

cette presqu’île minuscule

qui s’avance dans l’océan

recule avance et puis recule

d’un pas de danse fort séant

 

ceux qui l’ont vue même une fois

la retrouve toujours la même

dans l’équilibre de sa foi

de son amour et de sa haine

 

certains disent c’est l’océan

qui fait les premières avances

qu’il se retire et puis attend

qu’elle réponde à sa confiance

 

il n’est de plage où l’autre à l’une

se donne résiste sans peur

dans l’équilibre où se consument

égales libres frère et sœur

 

alors promène sur la plage

comme hier aujourd’hui demain

presqu’île et océan sans âge

le frère et la sœur par la main

 

19 janvier 2015

Un microphysicien qui nous dit qu’une particule n’est ni une chose ni rien donne à penser qu’il croit au tiers inclus. On peut espérer que ce n’est de sa part qu’une maladresse de langage, mais, baignant dans le matérialisme physicochimique, peut-il imaginer que ce « ni chose ni rien » est plus psychique que physique ?

 

« Je suis Charlie » ? Inconscience de croire que toutes celles et ceux qui l’arborent pensent uniformément, ni surtout qu’ils le savent. Le verbe être est un mot ambigu, piégeux lorsqu’on ignore son ambiguïté. Beaucoup ont appris à différentier le verbe être qui exprime l’existence : « je suis » du verbe être qui exprime l’essence, l’identité : « je suis son frère », mais cette essence, cette identité n’est le plus souvent qu’une des multiples qualités d’un être. Si Descartes a mis en avant qu’il était essentiellement un être pensant, on a pu lui rétorquer qu’il était aussi sans doute un être aimant, un être désirant, un être possédant, un être travaillant, un être croyant… Et puis cet être indéfinissable, introuvable dont parle Pascal (Pensées, éd. Sellier, 567), celui qui n’a pas de nom, qui échappe au langage et ne s’approche que par l’intuition empathique.

     Alors se dire être Charlie peut signifier que l’on s’identifie à des victimes comme porteuses d’une liberté d’expression poussée jusqu’à la caricature insultante, jusqu’au blasphème que l’on croit pouvoir se permettre, jusqu’au défi nihiliste, ou que l’on s’identifie à des victimes comme françaises ou comme simplement humaines si l’on n’est pas français, ou comme victimes de la barbarie, ou comme porteuses de ce qui les rassemble en une multitude, leur donnant le sentiment d’être forts, ou encore pour un peu de toutes ces raisons et de quelques autres, avec un peu plus de celle-ci ou de celle-là. Il est par ailleurs dommage de se croire tenu de choisir entre « je suis Charlie » et « je ne suis pas Charlie ». Piège des dilemmes linguistiques qui divisent les humains. On peut ne dire ni « je suis Charlie » ni « je ne suis pas Charlie » non forcément parce qu’on ne souhaite pas prendre position, mais parce qu’on s’identifie à tout être humain, peut-être même à tout être comme le fait l’Être de l’être.

     Dis-toi à qui tu t’identifies, tu te diras qui tu es. Mais cela est insuffisant, il faut aussi que tu te demandes pourquoi tu t’y identifies. Notre frère François dit à celles et ceux qui écoutent sa voix de s’identifier aux pauvres (et sans doute à tous les gens de peu, les malades, les prisonniers, les émigrés (Matthieu 25, 35s) à tous les gens qui souffrent dans leur chair corps et âme. C’est tout simplement l’Évangile et c’est difficile à entendre car nous avons du bien, des biens (Matthieu 19, 21s). Qui écoute la voix de l’Évangile, qui est de l’Évangile peut au moins se mettre en route, prendre et suivre la route de l’Amour sur laquelle il faut que notre avoir décroisse et que notre être croisse. Aimer, c’est le nom de l’Être de l’être qui n’est qu’être, être sans avoir. L’Éternel est pauvre de tout son autre. Dommage de lui chanter « Seigneur tout vous appartient… » Bienheureuse bienheureux qui s’identifie à tout être, non pour le faire sien ni pour se faire sien, mais par pure altérité positive en partageant sa vie.

 

vive fossette au creux du coude

entre les harmonies des courbes

et des lignes que la vie soude

     signe à la ronde

 

de toi tu t’étends sur tes ondes

jusqu’à la chevelure blonde

et le halo qu’y fait le monde

     signe à la terre

 

je me penche sur ton mystère

sur ce trou noir où la lumière

son désir épuisé se perd

     signe à l’esprit

battant des ailes qui se rient

du vide d’où rien n’est proscrit

de la vie en ses énergies

     signe du cœur

 

vive fossette tout une heure

tu tiens sous mon regard en pleurs

de joie en sachant que demeure

     ton signe pur

 

20 janvier 2015

Simone Weil défend la cohérence intellectuelle d’Adolf Hitler et déplore l’incohérence des chrétiens. De quoi s’agit-il ? De la relation de la science et de la foi, oui, mais de quelle science et de quelle foi ? Il s’agit de la science déterministe et de la foi en la justice : « Depuis deux ou trois siècles on croit à la fois que la force est maîtresse unique de tous les phénomènes de la nature, et que les hommes peuvent et doivent fonder sur la justice, reconnue au moyen de la raison, leurs relations mutuelles. C’est une absurdité criante. Il n’est pas concevable que tout dans l’univers soit absolument soumis à l’empire de la force et que l’homme puisse y être soustrait, alors qu’il est fait de chair et de sang et que sa pensée vagabonde au gré des impressions sensibles » (L’Enracinement, p. 303). Et de citer Mein Kampf et Hitler pour sa cohérence : « Dans un monde où… la force règne partout et seule en maîtresse de la faiblesse, qu’elle contraint à la servir docilement ou qu’elle brise, l’homme ne peut pas relever de lois spéciales » (id., p. 302). « Hitler a très bien vu l’absurdité de la conception (scientifique et philosophique) encore en faveur aujourd’hui, et qui d’ailleurs a déjà sa racine en Descartes… »

     Cette conception est contraire à ce qui ressort de l’expérience humaine : « Si la force est absolument souveraine, la justice est absolument irréelle. Mais elle ne l’est pas. Nous le savons expérimentalement. Elle est réelle au fond du cœur des hommes. La structure d’un cœur humain est une réalité parmi les réalités de cet univers, au même titre que la trajectoire d’un astre… Si la justice est ineffaçable au cœur de l’homme, elle a une réalité en ce monde. C’est la science alors qui a tort » (id., pp. 306s).

     Mais quel scientifique acceptera de reconnaître que la science a tort ? Monsieur et Madame Tout-le-monde encore moins puisque « le prestige de la science et des savants est immense » et que « les savants exigent du public qu’il accorde à la science ce respect religieux qui est dû à la vérité, et le public les croit » (id., pp. 300, 316). Notre science n’accepte toujours pas d’ouvrir les yeux sur ce que André Comte-Sponville en bon philosophe appelle des apories. C’est ainsi qu’en mécanique quantique on parle de phénomènes sans cause, « acausaux », sans apparemment se rendre compte que c’est une violation de la vérité irréfragable du principe de causalité. Lorsqu’il se trouve face à un phénomène dont il ne trouve pas la cause, un scientifique intellectuellement honnête ne peut pas dire que ce qu’il ne comprend pas n’existe pas, qu’une cause non découverte est une non-cause. Et ignorer le principe de causalité et donc le principe d’identité dont il découle immédiatement, c’est perdre un critère essentiel de toute vérité, c’est s’enfermer dans l’erreur, c’est se suicider intellectuellement.

     Cependant Simone Weil se demande si les plus à plaindre ne sont pas les croyants qui vivent en schizophrènes, refusant de voir la contradiction de leur foi aux dogmes de l’Église et de leur foi aux dogmes de la science, « l’incompatibilité absolue entre l’esprit de la religion et l’esprit de la science » (id., p. 316). La cause de cet aveuglément est peut-être l’imaginaire diurne qui régit la pensée occidentale et y opère des coupures et des cloisonnements, allant jusqu’à faire dire à certains croyants que la foi n’a rien à voir avec la science, à nier l’unité du réel.

 

Avec l’instant qui fuit sur le piano tes doigts

marchent courent se précipitent

s’alentissent méditent au profond de sa foi

qu’à partager Mozart t’invite.

 

Que vois-tu des oreilles attentives ? Rien

mais le silence tend ta chair

et s’accorde à la chair où le tien et le sien

frémissent inspirés de ce même air

que du piano Mozart en la grande mémoire

sous tes doigts pour d’autres réveille,

et tu es là muette au fond de ton trou noir

où avec lui tu t’émerveilles.

 

Étonnante trouvaille où l’auteur anonyme

chair de ta chair comme doigts de tes doigts

pour les oreilles et l’air enchante au plus intime

le piano que Mozart sublime dans sa foi.

 

21 janvier 2015  

 

Karl Marx a accusé d’individualisme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, expression essentielle de la Révolution française: « Aucun des dits droits de l’homme ne dépasse… l’homme égoïste… un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son bon plaisir privé, et séparé de la communauté… La société y apparaît comme un cadre extérieur aux individus, à une limitation de leur autonomie primitive. Le seul lien qui les unit, c’est la nécessité naturelle, le besoin et l’intérêt privé, la conservation de leur propriété et de leur personne égoïste… Énigme qu’un peuple proclame solennellement la légitimité de l’homme égoïste, de l’homme séparé de son semblable et de la communauté » (Sur la question juive).

     On peut juger excessive cette attaque, mais elle donne à penser (sans doute le fait-elle d’ailleurs pour certaines certains parce qu’elle vient d’une autorité, d’un des grands gourous de la pensée occidentale du XX° siècle). La notion de droit en tant que telle est égocentrée, et ne devrait donc se justifier qu’associée à la notion de devoir, mais on peut arguer que la notion de devoir est implicitement contenue dans le droit puisque celui-ci est le droit de tous dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793. Et elle l’est explicitement puisque le texte déclare, comme limite à la liberté de l’individu, « ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait » (article 6). Remarquons en passant que l’on trouve déjà cette maxime chez Confucius et dans la Bible.

     Notons aussi qu’elle implique une limite à la liberté d’expression : si tu sais que ton expression risque d’être prise comme une insulte, de blesser et que tu ne t’autocensures pas, tu violes la Déclaration universelle des droits humains (c’est ainsi qu’on l’appelle désormais pour ne pas blesser la sensibilité féminine). Cela fait ces jours-ci au moins sept millions de violeurs : celles et ceux qui ont acheté le numéro spécial de Charlie hebdo puisqu’elles ont fait à d’autres ce qu’elles ne voulaient pas qu’il leur soit fait. Sans doute ne savent-ils pas ce qu’ils font, mais leur inconscience a fait quelques dégâts et quelques morts au Niger et ailleurs (excusez l’euphémisme), sans doute beaucoup plus de mal encore en poussant la communauté mondiale à se fracturer…

 

 

     La Déclaration universelle des droits humains parle de devoirs (dommage que son titre ne le mentionne pas) dès son premier article. On ne retient souvent que la première phrase: « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ». Mais l’article n’est complet et équilibré que dans son intégralité : « Ils sont doués de raison et de conscience et doivent (je souligne) agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

     On a pu objecter (est-ce en raison de la critique de Marx ?) que ces droits et ces devoirs étaient, de soi, limités à l’individu. C’est ainsi que les Africains ont voulu se donner une Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Cette charte précise que « chaque individu a des devoirs envers la famille et la société, envers l’État et les autres collectivités légalement reconnues et envers la communauté internationale ». On y voit donc que le devoir envers l’autre n’est pas seulement l’autre individuel mais aussi l’autre collectif.

     On peut estimer que ces Déclaration et Charte font partie de ce que Pascal appelait « des règles admirables de police (ordre, organisation), de morale et de justice… tirées de la concupiscence » (Pensées, éd. Sellier, 244), c’est-à-dire de nos aspirations égoïstes, en les conciliant avec celles des autres dans un intérêt commun bien compris. Pascal peut donc aussi faire observer que « on s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feindre et une fausse image de la charité » (243). la charité, l’amour de l’autre comme autre, demeure le but ultime de l’humain passant de la chair à l’esprit, du Monde au Royaume des cieux (cf. Jean 3, 3-6) ; I Jean 2, 15).

     Reconnaître officiellement les droits et les devoirs des humains les uns envers les autres constitue une avancée majeure dans la marche de l’humanité, et cela constituerait une révolution culturelle et éthique si ces droits et devoirs étaient effectivement partout intégralement respectés. Cependant l’Altérité positive invite celles et ceux qui sont « de la Vérité » dont Yeshoua a témoigné, c’est-à-dire de la Réalité de l’Être de l’être, à poursuivre plus loin, au-delà des accommodements de la concupiscence observés par Pascal.

Chaque individu humain, chaque société humaine, est sur une pente éthique-spirituelle où ils progressent, stagnent ou régressent. 

 

déjà le soir un peu s’allonge

insensible à l’œil endormi

mais le cœur s’éveille à demi

dans la poursuite de ses songes

 

cette mélodie de la terre

s’écrivant sur toutes les chairs

demeure lorsqu’elles pourrissent

dit-on dans l’immense coulisse

où les acteurs et les actrices

changent de rôle et de costume

puis sous un autre nom s’exhument

 

qu’importe écoute la musique

sois-y toujours plus attentive

qu’au bout du soir définitive

tu y glisses ta note unique

 

22 janvier 2015

Pascal : « Aimerait-on la substance d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités » (Pensées, éd. Sellier, 567). Pour comprendre ce que Pascal veut dire, et puis connaître la réalité qu’il cherche à dire, et puis en faire notre profit intellectuel et vital, il est utile, fertile, de le relier au concept d’altérité, de l’être comme altérité.

     Pascal ne nie pas l’existence du moi, de la personne, contrairement à ce que certains nihilistes aimeraient qu’il fît. Il pose la question de l’essence de la personne et il y répond à demi en parlant de « substance de l’âme » reconnue « abstraitement ». Il adopte ainsi la pensée de Platon et d’Aristote qui en grec parlent de l’ousia, que Boèce (480-524) a choisi de traduire par substantia, pour dire que l’âme est « une substance individuelle de nature rationnelle ». Pascal ne récuse pas cette définition, mais il doute que l’on puisse ou doive aimer cette abstraction.

     Mais que veut dire ici aimer ? Si l’on aime quelqu’un pour ses qualités, on l’aime d’un amour eros et l’on s’attache. Mais Pascal ne voulait pas que l’on s’attache, que l’on s’attache à lui en particulier, à son moi qu’il jugeait non-aimable, « haïssable », disait-il, parce que pour lui « chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres », parce qu’il « se fait le centre de tout ». Il refusait d’être aimé pour son moi haïssable, cela eût été injuste : « Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j’en ferais naître le désir, car je ne suis la fin (le but de l’existence) de personne et n’ai pas de quoi les satisfaire » (Pensées, 15).

     Mais si l’amour eros est injuste, quid de l’amour agapè ? Pascal y croyait plus qu’à toute autre chose, il l’appelait « charité » et il en a disserté abondamment. Nous y voilà, le véritable moi, au-delà du moi haïssable, la véritable personne à qui s’adresse l’agapè, la « charité », est cet être unique de chaque personne au-delà de ses qualités et de ses défauts. N’est-ce pas l’intuition de l’Évangile où l’on voit Yeshoua aimer sa mère non pour sa qualité de mère mais parce qu’elle « fait la volonté de Dieu », c’est-à-dire parce qu’elle aime de cette « charité », de cette agapè qui la constitue comme personne selon son humanité dernière, spirituelle, en attente en chaque personne, et non plus selon son humanité charnelle.

 

On pourrait reprocher à Pascal d’avoir adopté la vision de Platon et d’Aristote sur l’âme, sur la personne, sur le moi. C’est une vision intellectualiste qui privilégie la pensée : « je ne puis concevoir l’homme sans pensée » (143), « toute notre dignité consiste donc dans la pensée » (232). Il n’est pas loin du cogito cartésien réduisant la personne à l’une de ses qualités. On pourrait alors accuser Pascal d’incohérence puisqu’en s’attachant par ailleurs à la charité comme à la valeur suprême, il l’oublie dans la définition du moi. A-t-il été incohérent parce qu’il n’a pas eu le temps d’organiser les fragments de sa pensée ? Ou parce qu’il n’a pas aperçu que l’âme définitive selon l’Évangile est elle-même faite de cette altérité-charité qui est d’abord l’essence de l’Éternel ?

 

Entendras-tu un jour cette musique

qui monte au fond de l’âme

où elle fait chanter, unique

plus fort le cœur qu’au fond des bois le brame ?

 

Mais il faut que le souffle du grand air

y résonne sans qui

dans le silence mort se perd

l’ineffable gémissement de l’esprit.

 

Et comment sauras-tu danser la danse

des enfants sur la place

si l’air en toi n’est que silence

vide qui de chaque musique chasse

l’écho où toutes choses s’interpellent

où les rires les pleurs

se répandent par les ruelles

et puis s’en reviennent au fond du cœur ?

 

Cette musique en tout cas sache-le

attend que tu lui fasses

le beau visage de ton souffle

car tu es   toi aussi   de sa race.

 

23 janvier 2015

Travailler à développer l’hypersensibilité au principe d’identité, critère infaillible de la vérité et donc garde-fou de l’existence. Il y va de l’avenir de la vie sur notre planète. La croissance est devenue un enjeu mortel et les dirigeants financiers et politiques de cette planète ne peuvent pas ne pas le savoir, mais la décroissance ou la croissance zéro demeure un tabou dans leurs prises de décisions. Mortelle contradiction, déraison que la vie paiera un jour, bientôt peut-être.

     Croissance ou décroissance où ? Ces mots n’ont pas le même sens en France et au Niger, en Colombie et au Brésil…

 

Pascal refusant que l’on s’attache à sa personne (Pensées, éd. Sellier,  15). Qu’en penser si l’on en approche une pensée de Simone Weil : « un homme qui a quelque chose de nouveau à dire ne peut être d’abord écouté que de ceux qui l’aiment » (L’Enracinement, p. 262, cf. 13 janvier 2015). Si Pascal continue d’être aussi lu depuis plus de trois siècles, est-ce parce qu’il continue d’être aimé et admiré ou bien est-ce parce qu’il nous apprend quelque chose de nouveau, ou bien… ?

     Parlons une fois encore d’aimer en termes dynamiques du passage d’eros à philia selon ses trois degrés aristotéliciens et puis à agapè. La question se pose de façon aiguë avec Yeshoua puisque son intuition était révolutionnairement nouvelle : « Aimez vos ennemis » et tout ce que cela suppose et tout ce que cela implique. Si Simone Weil a vu juste, comment pouvait-il se faire écouter sans avoir d’abord à se faire aimer ?

     Il fallait qu’il attirât sur lui l’amour, ou du moins l’admiration, qu’il fût un personnage charismatique (« doté d’un ascendant hors du commun »). Mais pour aimer Yeshoua comme il doit être aimé si l’on est cohérent avec l’intuition qu’il expose et propose, il faut l’aimer d’agapè. Lorsque, dit l’évangile de Jean, Yeshoua sur le point de s’en aller veut confier ses « agneaux » et ses « brebis » à ses disciples, il demande à Pierre s’il l’aime plus que les autres (Jean 21, 15). Dans sa question, traduite en grec, Yeshoua emploie d’abord le mot agapas, mais Pierre répond en utilisant le mot philo. La deuxième fois, même question avec agapas et même réponse avec philo. La troisième fois Yeshoua emploie lui-même le mot phileis, comme s’il se résignait à ne pas entendre Pierre utiliser le mot agapas.

     On peut penser qu’il est acceptable de commencer à aimer Yeshoua d’amitié, voire d’amour symboliquement érotique comme on le voit dans certaines spiritualités où les femmes se considèrent comme des épouses du Christ. Mais l’intuition de Yeshoua invite à ne pas en rester là, à parvenir à aimer d’agapè, de cet amour qui n’aime pas l’autre pour ses qualités comme le dit Pascal (Pensées, 567) ou parce qu’on y voit un autre soi-même, un prochain, mais parce qu’il est aimable d’agapè, c’est-à-dire selon l’agapè même qu’a pour sa personne l’Être de l’être, Aimer.

 

Ce fleuve toujours nous emmène,

nous sommes son eau incessante

apparue au sein de la scène

dans la foule bruissante.

 

Toujours ce fleuve nous invite

pour nous apprendre la musique

que ce soit lentement ou vite

d’un instrument unique.

 

Ce fleuve toujours crée nouvelle

la symphonie qui ne s’achève

pour l’une ou l’autre que lorsqu’elle

en refuse le rêve

de nous joindre à la mélodie

où chaque note ne s’éclaire

qu’en s’accordant à l’harmonie

de l’unique concert.

 

Toujours ce fleuve à l’océan

s’en va retrouver la musique

de celles ceux d’avant avant

maintenant et après uniques.

 

24 janvier 2015

« …et je m’attache à Jésus-Christ pour toujours », c’est la formule du vœu, de la promesse du baptême. Oui mais, au dire de Jeanne d’Arc redisant ce que son catéchisme lui avait mis dans la tête, « le Christ et l’Église c’est tout un ». « Vérité » toujours d’actualité : Notre frère François le rappelait le 11 août 2013 : « On ne peut séparer le Christ de l’Église. La grâce du baptême nous donne la joie de suivre le Christ dans et avec l’Église ». Et les chrétiens continuent de répéter, avec Paul, Ignace Loyola et bien d’autres, que l’Église est l’Épouse du Christ.

     Deux problèmes, mais qui ont une unique réponse, celle d’Aimer. On peut s’attacher à Jésus-Christ selon l’image que l’Église se donne de Yeshoua, mais on ne peut pas s’attacher à Yeshoua tel qu’en lui-même, Yeshoua dont le refus de Pascal d’être objet d’attachement est l’implication cohérente.

     L’attachement, dans le cheminement d’homo viator, est le propre de l’humain premier, psychique-animal, de la chair. N’est-ce pas ce que suggère la Bible : « L’homme s’attachera à son épouse et ils ne feront qu’une seule chair » (Genèse 2, 24 ; I Corinthiens 6, 16). Mais pour celles et ceux qui passent de la chair à l’esprit, passage dont le baptême est le symbole, de l’humain psychique à l’humain pneumatique (I Corinthiens 15, 45), l’attachement n’est plus de mise, on ne peut plus vouloir s’attacher à l’autre ni être objet d’attachement de la part de l’autre. Yeshoua a tenté de le faire comprendre à ses disciples avant de les quitter : « Il vous est bon que je m’en aille, sinon le paraclet, »l’Esprit de vérité », (de la Vérité dont je suis le témoin), ne viendra pas à vous », et vous demeurerez charnels (Jean 16, 7 ; 3, 3-5 ; 18, 37).

     Selon cet esprit, le culte, l’adoration, l’amour érotique rendu à Jésus-Christ est nul et non avenu. Si, par artifice de langage, on peut encore parler d’attachement, c’est d’attachement à l’Amour, qui nous fait Aimer tout être comme Aimer, à commencer par tous les humains. Après tout, ce n’est aller qu’un tout petit peu plus loin que l’article premier de la Déclaration universelle des droits humains selon lequel « tous les êtres humains… doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » (fraternité censément universelle puisqu’elle concerne tous les êtres humains).

     L’attachement au sens premier, psychique, est malheureusement encouragé par l’Église à l’égard de celui qu’elle considère par ailleurs comme le tout-puissant puisqu’il fait partie indissociable de la Sainte Trinité et participe donc de la toute-puissance de son « Père tout-puissant » en qui l’Église impose de croire.

     Et en s’identifiant à Jésus-Christ, l’Église s’identifie à la puissance, qu’elle présente comme un pouvoir spirituel alors que l’Amour est sans pouvoir, et son esprit anonyme une force et une lumière d’Amour offerte à toute conscience pour qu’elle l’accueille.

     Yeshoua ne pouvait pas souhaiter que l’on pût encore s’attacher à lui après qu’il eut répandu la Vérité de l’Amour. C’eût été se contredire. Et celles et ceux qui reconnaissent cette Vérité et s’efforcent de la vivre ne peuvent non plus souhaiter que l’on s’attache à elles, à eux, pas plus que Pascal. Elles, ils recherchent l’anonymat au milieu des autres et jusqu’avec elles-mêmes, eux-mêmes. Rappelez-vous ce que dit Hanna Arendt dans La condition de l’homme de l’homme moderne (pp. 116-120. Voir la relation du 30 avril 2012)

 

cette musique du silence

est le flot de la mélodie

que le vide au vide redit

dans l’attente de nouveaux sens

 

c’est à l’entendre que s’efforce

la chair à l’appel de l’esprit

et l’effort sans cesse repris

s’encourage du réconfort

d’apercevoir en quelques bribes

de silence pétri de présence

ce qui attend ce que délivre

le cœur attentif à l’absence

 

car le silence de l’amour

nous affranchit de tout langage

quand s’en dessine le visage

dans la tombée du dernier jour

 

il n’est que d’avancer sans bruit

dans cet espace sans chemin

où la musique au vide dit

de tenir l’autre par la main

 

25 janvier 2015

Vivre avec son temps, être de son temps, ce n’est pas en suivre les courants, les tendances, les modes… c’est simplement en tenir compte. Et le « ce n’est pas » et le « c’est » relèvent tous deux du sapere aude, de l’oser penser.

     Oser penser, en l’occurrence et pour prendre un exemple patent, c’est réfléchir au fait que le téléphone portable est désormais présent partout sur la planète, qu’un mot dit à Berlin, Kinshasa, Londres, Moscou, Paris, Pékin… est le jour même connu de milliards de personnes les plus diverses et qui communiquent entre elles. Avant d’ouvrir la bouche devant un micro, où que tu sois, souviens-t-en, pèse non seulement ce que tu dis mais les diverses interprétations qu’on en fera selon les différents types de sensibilité, d’imagination, d’intelligence des peuples de la terre.

     Oser penser, sapere audere selon Horace, c’est oser savoir, oser goûter la saveur, les mille saveurs agréables, indifférentes, désagréables de la doxa, des opinions qui se répandent et se transforment ici et là. Ce n’est pas utiliser sa seule raison, mesdames et messieurs les rationalistes. C’est aussi se servir de son cœur, de son intuition. Relisez Pascal si vous en faites l’une de vos autorités.

 

Incohérence de l’islam wahhabite qui interdit le culte des saints et la représentation iconographique du Prophète, mais sacralise le nom et la personne Prophète au même niveau que les idoles qu’il a combattues et que les saints musulmans qu’il veut bannir. Mais pourquoi s’en étonner, le sacré est indissociable du religieux. Chassez-le par la porte, il rentrera par la fenêtre. Yeshoua a tenté d’abolir le sacré et donc la religion, mais il n’y est toujours pas parvenu.

     Toute sacralisation, y compris celle de la liberté d’expression absolutisée participe du sacré dénoncé par Yeshoua au nom de l’Amour.

     Défendre les valeurs de la culture française, ce n’est pas vouloir les imposer à toutes les cultures de la terre. Si nous voulons voir respecter notre culture, il nous faut respecter celles des autres, à moins de nous croire d’une culture supérieure appelée à dominer celles des autres.

 

là-bas si haut que les nuages

les oies sauvages

connaissent l’espace et le temps

et tout autant

que dans l’océan les poissons

là où ils sont

dans la grande main de la terre

en solitaires

ou en peuples de migrateurs

respectent l’heure

le lieu le peuple qui reçoit

en son chez-soi

l’autre où chacun se donne à voir

en son miroir

 

26 janvier 2015

On ne peut connaître l’Évangile qu’en le dégageant de sa gangue mythique, en découvrant le trésor caché dans son champ inutile. L’un des secrets de cette découverte, c’est de comprendre que Yeshoua a toujours pensé et parlé en mashal. On est prêt à l’admettre lorsqu’il dit « je suis la vigne ». On le voit déjà un peu moins lorsqu’il dit « je suis le bon pasteur » et même « je suis la porte des brebis ». On ne le sent pas du tout lorsqu’il dit simplement « je suis » (Jean 8, 58), laissant croire à celles et ceux qui croient au Tout-puissant qu’il est leur Seigneur et leur Dieu (Jean 21, 28). Il n’y a pourtant là pas plus de réalité littérale que dans les autres mashal. Son identification est tout aussi analogique, donnant à entendre à celles et ceux qui ont des oreilles pour l’entendre qu’il participe à l’Etre éternel par empathie, par cette intuition qu’a étudiée Bergson, par cette attention à l’autre si forte, si totale, si « extrême » dit Simone Weil, « cette attention si pleine que le « je » disparaît ». Alors « l’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour » (La pesanteur et la grâce, pp. 134s).

     Lorsqu’on entend une rationaliste déclarer l’intuition « calamiteuse », on se dit qu’elle ne sait pas ce que c’est, qu’elle n’en a pas l’expérience, qu’elle la confond peut-être avec l’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » comme l’avait constaté Pascal. On trouve cette même ignorance de ce qu’est la véritable intuition chez ces scientifiques qui la récusent absolument dans leurs recherches. Henri Poincaré, scientifique s’il en fut, l’avait pourtant expérimentée, et il avait pu affirmer : « avec la logique nous démontrons, avec l’intuition nous inventons ».

     A côté des principes rationnels d’identité et de causalité, on donne parfois le nom de principe à l’analogie, à l’analogie au sens étendu de similitude telle qu’elle est mise en pratique dans les meshalim bibliques. Le principe de similitude est l’expression de la parenté des êtres telle qu’elle se ressent dans l’expérience intuitive. Il y a similitude entre la vigne et l’être humain parce qu’ils vivent l’une et l’autre selon le même principe organisationnel de leurs éléments, et, plus largement, parce qu’il existe des parallèles cosmiques entre tous les domaines du cosmos. La découverte de l’évolution de la matière dans notre univers, et plus encore celle de la vie sur notre planète à partir d’une base commune à toutes ses formes pourrait nous encourager à utiliser le principe de similitude comme un instrument de connaissance.

 

    sur l’enclume le marteau bat

    dans la main force de son bras

 

tendre le fer au sortir de la braise

se plie en résistant au désir de son âme

en retrouvant un peu le souvenir brûlant

de son eau animée par l’esprit son amant

 

certains peuvent le voir comme une obéissance

mutuelle en ce choc de leurs deux résistances

où chante percutant percutée la matière

par le vouloir fervent d’une même prière

 

mais qui ressent en lui l’âme à l’âme parente

de toutes choses vit la communion ardente

dans les baisers brûlants aussitôt abolis

de l’un à l’autre où chacun s’accomplit

 

    sur l’enclume le marteau bat

    en deux mains force de deux bras

 

27 janvier 2015

Une conviction intellectuelle devenue un absolu peut engendrer l’inhumanité. On l’a vu au XX° siècle avec les camps destructeurs hitlériens, staliniens, maoïstes. La raison qui n’est plus modérée par le bon sens du cœur conduit à ces excès logiques. Les consciences en qui le cœur, l’intuition, l’empathie a été mise en sommeil, anesthésiée, sont prêtes à toutes les manipulations sophistes du raisonnement qui peuvent mener les humains à commettre le pire.

     La seule conviction rationnelle qui ne puisse devenir un moteur de destruction est celle de l’Altérité de l’Être de l’être, de l’Amour absolu (« Aimez vos ennemis »). Elle ne peut en effet logiquement que se proposer et non s’imposer, et elle ne peut s’en prendre aux autres convictions si ce n’est pour les modérer ou les dénoncer si celle-ci s’avèrent destructrices.

     Alors que la pensée occidentale, tout au moins en son courant dominant, est centrée sur la raison réflexive, c’est-à-dire sur les principes d’identité et de causalité, d’autres cultures son centrées sur le principe de similitude, principe capable de manifester les multiples relations entre les êtres afin de découvrir et promouvoir leur harmonie. Le pensée bantoue, type de la pensée noire, conçoit le monde comme un réseau de forces dont il faut veiller à entretenir les relations harmonieuses dans la totalité des êtres. C’est que « ce monde de forces est semblable à une toile d’araignée dont aucun fil ne vibre sans qu’elle soit tout entière agitée » (Placide Tempels, Bantu Philosophy, p. 60). La pensée chinoise est, elle aussi, plus sensible au principe de similitude et à l’organisation des forces à laquelle il préside qu’aux principes rationnels d’identité et de causalité : « On n’imagine point de limites à la convenance des divers symboles. On ne voit, par suite, aucun avantage à classer les idées et les choses par genres et espèces… Dès lors le principe de contradiction se trouve sans emploi… Les Chinois peuvent éviter de confier au principe de contradiction l’office d’ordonner l’activité mentale. Ils attribuent cette fonction au principe d’harmonie… Au lieu de s’appliquer à mesurer les effets et les causes, les Chinois s’ingénient à répertorier les correspondances » (Marcel Granet, La Pensée chinoise, pp. 334s, 388).

     Il ne faut pas outrer cependant les différences entre les diverses visions du monde. Chacune privilégie certaines voies de la connaissance, mais toutes ont accès potentiellement aux autres. Un Africain, Un Chinois, Un Amérindien, un Australien… est capable de raisonnement, et un Européen est capable d’intuition. Le principe de similitude est à la disposition de tous, tout comme celui d’identité. Quelle que soit notre culture d’origine, nous pouvons toutes, tous nous enrichir de celles des autres par éclectisme sélectif.

     Il est sûr en tout cas qu’on ne peut entrer dans la psychologie des évangélistes et donc accéder facilement à l’intuition qu’ils exposent si l’on se ferme au principe de similitude, au mashal comme voie de connaissance.

 

dans la main le calame rêve

encore au vent qui d’aventure

ennoblissait de ses murmures

les soupirs secrets de sa sève

 

la pensée qui maintenant guide

sur le papyrus qui espère

cette main servante transfère

la danse de son pas rapide

 

roseau pensant dans l’encre noire

il met au monde des enfants

ravis de la dire en l’ouvrant

à la lumière leur mémoire

cachée depuis les origines

au ventre de la grande mère

s’avançant dans le vide vers

les nouveautés de sa gésine

 

l’œil ébloui par l’héritage

du papyrus et du calame

donne à la main qui lui réclame

les écritures de son âge

 

28 janvier 2015

Il est préférable d’être incohérent en acceptant à la fois les dogmes du christianisme et de la justice et les dogmes de la science matérialiste et de la violence que d’être cohérent comme Hitler qui ne reconnaissait que la science matérialiste. Il est cependant plus préférable encore de mettre en dialogue transdisciplinaire la science et la religion afin de mettre au jour ce que l’une et l’autre ont à gagner en se mettant en commune cohérence.

     Cela demande évidemment d’avoir l’audace de penser en prenant ses distances avec l’une et l’autre après avoir admis avec la force qu’y met Simone Weil « l’incompatibilité absolue entre l’esprit de la religion et l’esprit de la science » (L’Enracinement, p. 310). Mais il ne suffit pas d’affirmer avec elle que « c’est la science qui a tort » (p. 367). Il faut aussi oser penser la croyance pour tenter d’en reconnaître les torts à elle aussi, quitte à se faire mal voir et de la communauté scientifique et de la communauté croyante.

     Oser penser jusqu’au bout par amour de la Vérité, c’est être prêt à tout perdre, ou du moins à ne rien gagner de ce qui se possède. Car la Vérité de l’Être ne se possède pas, ni d’ailleurs ne possède, étant Vérité de l’Altérité, de l’Amour. La Vérité est au-delà de l’avoir que l’on comprend, elle est dans l’Être que l’on connaît.

     Si au vu du grouillement des opinions religieuses, philosophiques, politiques, économiques, artistiques… on en vient à admettre comme une évidence que le raisonnement est incapable de mettre au jour leurs vérités, on peut aussi en venir à se dire que la vérité se trouve peut-être dans le dialogue de la raison et du cœur, de la réflexion et de l’intuition, du principe d’identité et du principe d’analogie, de la connaissance rationnelle et de la connaissance symbolique. Ne peut-on pas admettre que Yeshoua est parvenu à mettre au jour la Vérité de l’Amour en utilisant les ressources de la réflexion logique et celles du mashal symbolique ? Même s’il a parlé du Royaume en mashal, il a su à l’occasion discuter en utilisant le raisonnement, par exemple lorsqu’on lui a demandé s’il fallait payer l’impôt à César ou lorsqu’on l’a accusé de chasser les démons par le prince des démons.

 

la main que tient le revolver

celle qui tue ou est tuée

tient une arme perpétuée

au long de mille millénaires

 

il n’est de vie qu’avec la mort

si l’on s’éveille l’on s’endort

dans la laideur ou la splendeur

dans la paix ou dans la fureur

 

mais c’est la chance de l’esprit

de donner à la main ouverte

de recevoir la vie offerte

à l’autre lorsqu’il est dépris

 

si tu ne peux vivre sans armes

dans la jungle où tu t’aventures

espère pourtant un futur

où tu pourras marcher sans larmes

 

si dans l’amour tu es tuée

pour l’autre avec la vérité

du même amour en liberté

tu sauras enfin que tu es

 

29 janvier 2015

La cohérence logique de Yeshoua est une implication d’une ontologie implicite qu’il est aisé d’expliciter. C’est parce que pour lui tout se résume dans l’Amour agapè et s’en déduit qu’il peut dire à la prostituée qui lui baise les pieds : « tes péchés sont pardonnés ». Il n’y a en effet de péché que dans le manque d’Amour. Qui aime sort donc du péché (cela entraîne la fin d’une morale patriarcale centrée sur la sexualité et qui condamne donc l’adultère avec la dernière sévérité). De même le pardon de soi, « l’auto-pardon », est impliqué dans le pardon de l’autre. Une conscience qui Aime pardonne tout, sans exception (« Aimez vos ennemis »), elle montre son Amour en pardonnant. Et l’Amour qu’elle manifeste en pardonnant montre qu’elle est elle-même pardonnée. Cela relève du principe d’identité : l’Amour est l’Amour, le non-Amour est le non-Amour. Cela relève aussi du principe de causalité : l’Amour absolu est la cause du pardon absolu.

     Cependant, et cela est complémentaire, l’Amour agapè est impossible à l’humain premier. La cause de l’Amour absolu en l’humain est une cause extérieure à l’humain. L’Amour absolu est l’Éternel, « l’Eternel est l’Amour ». L’identité de l’Éternel est d’Aimer. C’est lui le premier qui pourrait dire (s’il parlait) « J’Aime, donc je suis ». Et c’est par le don de son esprit que nous pouvons participer à son être en Aimant.

     Le don de l’esprit d’Aimer est toujours offert, mais il n’est accueilli, en toute liberté, que par des consciences qui s’ouvrent à lui. En conséquence, le péché contre l’esprit est « impardonnable » puisque refuser l’esprit c’est refuser l’Amour, le Don de l’Être éternel. (Luc 12, 10). Tout aussi logiquement le blasphème contre le fils de l’homme – c’est le nom que Yeshoua se donnait – pourra être pardonné puisqu’il n’implique pas nécessairement un non-accueil de l’esprit d’Aimer. Yeshoua avait conscience que ce n’était pas sa personne qui comptait, il savait qu’il devait s’effacer une fois sa mission accomplie pour laisser toute la place à l’esprit (Jean 16, 7). Ce n’est malheureusement pas ce qu’a compris le christianisme puisque c’est un christocentrisme, un attachement sacré à une personne alors que dans l’Amour agapè, aucune personne ne peut souhaiter que l’on s’attache à elle, pas même l’Éternel.

     Si les tenants de la Spiritualité de l’altérité regrettent les insultes lancées contre Jésus, Mahomet, Moïse, Bouddha… c’est parce toute insulte est l’expression d’un manque d’Amour et qu’ils se soucient de celles et ceux qui insultent comme de celles et ceux qui se sentent insultées dans la profanation de leur personnage sacré.

 

comme il souffle sur tout l’univers

toujours le souffle veille sur la terre

 

ici et là les bouches qui l’inspirent

le laissent pénétrer jusqu’au profond soupir

 

attentives les chairs accueillent son message

pour toutes sans erreurs dans la suite des âges

 

c’est le cœur en chantant qui donne la parole

à la chair où se cherchent les mots qui s’en envolent

 

le souffle est sans paroles mais donne de chanter

ce que le cœur connaît en son éternité

 

30 janvier 2015

On peut douter que Yeshoua ait été doué de tous les pouvoirs thaumaturgiques que les évangélistes lui ont attribués, mais on peut conjecturer que sa capacité d’intuition empathique était particulièrement développée. Il connaissait les pensées, les sentiments de celles et ceux qu’il approchait. (cf. Luc 7, 39s ; 11, 17 ; Jean 1, 48 ; 4, 17-19). Les matérialistes, qui ne peuvent admettre l’existence des communications extrasensorielles sans renoncer à leurs convictions, trouveront toujours un discours pour les nier. Ils se privent  d’un précieux outil de connaissance, que Yeshoua a su utiliser en concertation avec sa raison pour reconnaître la Vérité de l’Être et s’en faire le témoin. Une conscience qui a fait à de nombreuses reprises l’expérience de la transmission de pensée se sent tenue non seulement d’en affirmer l’existence mais de la développer et affiner afin d’améliorer ses contacts interpersonnels, voire davantage.

     Lorsque Yeshoua a dit « je suis le bon berger », on peut penser qu’à la manière d’un acteur il se sentait berger, qu’il le mimait intérieurement. On peut peut-être aller plus loin. Lorsqu’il disait : « si le grain de blé jeté en terre ne meurt, il demeure seul… » (12, 24), on peut penser qu’il s’est imaginé en grain de blé jeté en terre, mourant, germant, croissant…. Ne voit-on pas cela en littérature chez des auteurs doués d’une grande sensibilité et d’une forte imagination ? Dans le roman de Wole Soyinka Une saison d’anomie, est décrite l’expérience d’une danseuse mimant la germination d’une graine de cacao : « Alors ce fut la danse de la jeune pousse dans cette clairière entourée d’arbres sauvages… Iriyise ne voyait rien des mille yeux alentour. Pour elle, il n’y avait que la nuit qui caressait ses membres et cette sensation prolongée de grandir, de faire pousser feuilles et bourgeons neufs de son cou, de ses doigts, de secouer la tête pour se dégager des feuilles mortes et de la terre, d’absorber l’air et la lumière par tous ses pores… » ( Une saison d’anomie, p. 55s).

 

Le droit d’expression est aussi un droit de non-expression. Sinon il devient un devoir d’expression. Celles et ceux qui veulent obliger les autres à les rejoindre dans leur expression et donc dans leur conviction se comportent selon l’esprit des dictatures.

 

les mains s’ouvrent se ferment

vers l’abîme l’intime

 

les mains pleines travaillent

dans la clarté du jour

les mains vides défaillent

dans la nuit de l’amour

 

les mains qui font la guerre

les mains qui font l’amour

sont des mains qui se serrent

dans un même discours

 

les mains de l’innombrable

répandues comme sable

en se tendant vers l’autre

se rassemblent en nôtre

 

les mains qui se reposent

les mains qui se déposent

à la fin de l’hiver

au vide de l’envers

se tournent vers la terre

insondable mystère

 

elles s’ouvrent se ferment

vers l’abîme l’intime

 

31 janvier 2015

Si David Hume avait gardé présent à sa conscience l’irrécusable principe d’identité, il n’aurait pas pu nous dire que la causalité est une habitude de raisonner. Elle découle en effet immédiatement de cet irrécusable, et récuser le principe de causalité c’est récuser aussi le principe d’identité.

     Malheureuse erreur d’Emanuel Kant qui a confondu causalité et déterminisme, malheureuse puisqu’elle fait que l’on parle maintenant en physique quantique de phénomène acausaux parce qu’ils ne sont pas déterminés physiquement (parce que l’on nie la possibilité d’existence d’un psychisme de la matière et donc d’une cause psychique de certains phénomènes).

     De même George Berkeley qui prétend que la perception de la réalité constitue la totalité de son existence (esse est percipi aut percipere, être c’est être perçu ou percevoir »), qui affirme que le monde extérieur en tant que phénomène est réel mais qu’il n’a pas de substance, qu’il n’existe pas en soi (il n’a pas de noumène au sens que lui donnera Emmanuel Kant). Berkeley nie ainsi implicitement le principe de causalité selon lequel tout phénomène a une cause. Ce qu’il dit implique aussi que ce qui n’est pas connaissable ne peut pas exister. Le remède à ce rationalisme outrecuident ? L’intuition, au sens bergsonien d’identification à l’autre, et non au sens d’une vaine imagination calamiteuse que lui donnent les matérialistes incapables de véritable intuition parce que leur système de pensée ne peut en concevoir l’existence.

     Principe d’identité encore. Dire que la description des phénomènes quantiques comme à la fois corpusculaire et ondulatoire est contradictoire, c’est s’écarter du principe d’identité, oublier le sens qu’a le mot contradiction dans le principe d’identité. Les deux dimensions des phénomènes quantiques sont complémentaires, et leur dualité réfère sans doute à la nature psychophysique de la matière, que les matérialistes aveuglés par leur conviction ne peuvent connaître et dont ils nient donc l’existence.

 

Si être une personne c’est être un « je » pour et par un « tu » (Martin Buber), alors l’Éternel Amour est une personne. Nous sommes « tu » pour et par lui.

 

qui veut connaître la montagne

Sainte-Victoire doit la prendre

avec lui comme une compagne

par elle aussi se laisser prendre

 

elle s’élève en sa blancheur

mêlée de mille ombres discrètes

qui lui dessinent une candeur

de vierge intouchable et secrète

 

pour la connaître inviolée

il faut savoir faire le tour

de sa chair sacrée mutilée

brisée par les ans sans retour

apprendre à ressentir sa masse

obscure impénétrable

apprendre à sentir sa surface

son visage adorable

 

alors on peut avec Cézanne

sans être maître de sa toile

se faire un visage diaphane

où resplendissent les étoiles

 

1er février 2015

Dans notre mentalité juridique (héritée des Romains ?) nous ne cessons de parler de nos droits, quelquefois aussi un peu de nos devoirs. Nous avons tendance à légiférer sur tout, à mettre partout du permis et de l’interdit (du halal et du haram ?). L’activité économique, industrielle, agricole, commerciale, financière… est réglée, certains diront ligotée par des lois excessives. Mais comment se passer de lois dans un monde où tous les humains ou presque sont à leur recherche de leur intérêt aux dépens des autres ?

     Jusqu’où peut-on aller dans la législation ? On reparle ces temps-ci de loi sur le blasphème, non pour rétablir son interdiction bien sûr mais au fond pour promouvoir sa permission, quasiment son obligation au nom d’une liberté d’expression qui devrait être totale. On voit là la limite de la mentalité juridique et le danger qu’elle représente en termes d’humanisme. Pascal avait vu juste en disant que l’humanité avait eu l’habileté d’utiliser ses propres faiblesses, ses désirs de posséder et dominer en se donnant « des règles admirables de police, de morale et de justice ». Il avait tout de même noté que ces règles étaient un pis-aller, qu’elles ne faisaient que « feindre… car au fond ce n’est que haine » (Pensées, éd. Sellier, 243s).

     Nos lois sont insuffisantes par essence si on les juge au critère de l’Amour agapè comme le faisait Pascal, mais la Déclaration universelle des droits humains nous en rapproche : « tous les hommes… doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » (article premier). Si ce que j’ai envie de dire (ou de dessiner) risque de heurter la sensibilité (l’hypersensibilité religieuse) de certains humains, l’esprit de fraternité me fera m’abstenir. Pas besoin de se réclamer de l’Évangile.

 

Dans les mouvements d’opinion comme dans les mouvements de foule soulevés par une émotion intense, on peut penser que se développent des communications télépathiques qui réduisent la lucidité, voire la liberté des gens qui y participent. Gustave Le Bon l’a insinué dans son étude sur ce qu’il a appelé « la foule psychologique », où il parle d’hypnose dans « la loi psychologique de l’unité mentale des foules ».

 

dans les bois les brumes s’assemblent

et leur dimanche

s’épanche

en leurs âmes émues où les mouvements se ressemblent

 

2 février 2015

La prière selon la Spiritualité de l’altérité est une activité logique, mais son mode d’action reste à clarifier. Yeshoua a lui-même beaucoup prié. L’altérité à laquelle il se sentait appelé et qu’il nous a invités à vivre nous aussi est au-delà des forces humaines. Elle n’est possible que par ce que la théologie chrétienne appelle la grâce, c’est-à-dire l’action en nous de l’esprit de l’Éternel Amour. Nous ne pouvons de nous-mêmes nous hausser au-dessus de nous-mêmes, cela relève du principe de causalité et donc de l’irréfragable principe d’identité. Montaigne en son bon sens l’a reconnu  (Essais, II, 12, pp. 351, 608).  Si nous gardons une vive conscience de notre impuissance à Aimer de cet Amour dont nous sentons qu’il peut seul nous combler, nous consacrerons plusieurs heures par jour à cette activité logique de la prière, avec l’espoir d’en faire une attitude intérieure permanente, de parvenir à « marcher en sa présence dans la perfection de l’Amour ».

     La prière est un désir d’Aimer, indissociablement pour nous et pour les autres puisque l’Amour d’Aimer est universel. Mais comment décrire prier ? C’est une attention forte, pourrait-on dire avec Simone Weil : « l’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière » (La pesanteur et la grâce, p. 134). Il existe une identité entre une certaine forme d’attention et une certaine prière. La prière est une vive attention à l’autre, à l’Autre éternel et à tous les autres que sont les êtres.

     Comment dire ? La prière c’est l’attention véhémente du désir d’Aimer, de toutes ses forces, de tout son cœur, de toute son intelligence… de participer à l’Amour de l’Éternel pour les autres, tous les autres, y compris les ennemis.

     La prière pour les autres est une force de bienveillance. Prier pour les autres c’est penser à elles, à eux avec tout l’Amour dont on est capable, en demandant à l’Éternel de nous donner son esprit, sa force d’Aimer qui nous en rend capables.

Existe-t-il une question préalable ? Comment cela est-il possible, faisable, efficace ? Un matérialisme cohérent ne peut admettre une communication directe de notre force de bienveillance à celles et ceux qui sont l’objet de notre attention-prière. Car cette communication est nécessairement télépathique, et un matérialisme cohérent nie la possibilité de la télépathie. Il pourra cependant admettre une efficacité médiate et limitée dans l’espace : si vous cultivez la bienveillance en vous-même, elle se manifestera en contacts bienfaisants avec celles et ceux pour lesquels vous aurez prié lorsque vous les rencontrerez.

 

dis-moi quelle musique

mène la danse unique

de l’innombrable

et qui bat la mesure

de son architecture

 

l’âme de l’univers

cachée en son envers

dans l’innombrable

se donne le regard

qui donne de la voir

 

la matière qui dure

et lentement s’épure

fait l’innombrable

de dix mille poussières

pour en faire mille terres

 

le lointain souvenir

à l’heure de venir

de l’innombrable

nous donne de saisir

notre bel avenir

 

nous invite à la place

de regarder la face

en l’innombrable

de la danseuse unique

qui est toute musique

 

3 février 2015

Parce qu’il osait penser, Baruch Spinoza s’est vu ostraciser par sa communauté. Les Pays-Bas étaient pourtant à son époque le pays le plus tolérant d’Europe en matière religieuse. C’est son audace de pensée qui lui a permis de concevoir une théologie philosophique indépendante des théologies religieuses dites révélées. Il a pensé la Divinité comme un Être si proche de la Nature qu’elles semblaient toutes deux se confondre: Deus sive Natura. Il n’a pas envisagé que la Divinité puisse être Altérité, c’est pour cela qu’il a glissé dans un certain panthéisme, une conception de la Divinité comme « Mêmeté ».

     La proximité immédiate de la Divinité n’est pas une découverte de Spinoza. L’advaïta indienne l’avait déjà aperçue, mais elle en avait fait une énigme. Augustin concevait la Divinité comme « plus intime à lui-même que son intimité ». Mahomet en a parlé en termes de proximité, « plus proche de l’homme que sa veine jugulaire » (Coran, 50, 16). Pour le théologien chrétien Thomas d’Aquin, « opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, il faut que Dieu soit en toutes choses, intimement ». Pour Giordano Bruno, Dieu est une présentissime présence. Yeshoua avait déjà dit cela en des mots indépassables : « toi en moi et moi en toi ».

     Il a manqué à Spinoza de voir en la Divinité autre chose que le Bien suprême digne de notre amour intellectuel, mais amour qui se réduit à une reconnaissance de l’absolue nécessité des choses. Il était en cela conforme au rationalisme déterministe cartésien qui ne reconnaît pas la liberté humaine. Sa soumission d’amour était une servitude volontaire.

    Spinoza croyait en une religion débarrassée des superstitions utilisées par les clercs pour dominer les fidèles par la crainte. S’il avait mieux connu l’Évangile, il y aurait trouvé cette « religion » où la crainte n’est pas celle du châtiment divin mais celle de ne pas Aimer et qui induit ses tenants à prier sans cesse pour en obtenir la grâce.

 

Lorsqu’on prend conscience que l’information est manipulée en permanence dans nos médias, on se demande ce que signifie sa focalisation récente sur la tragédie de Charlie Hebdo, de l’Hyper-casher et de leurs dégâts collatéraux. Il est des sujets de préoccupation beaucoup plus graves que la liberté d’expression, ceux de la domination de la vie économique, sociale et politique ignorée par les médias parce qu’ils sont entre les mains de cette domination occulte. Il est plus facile de défendre le droit à l’expression en raison de sa dimension émotionnelle que de défendre le droit à l’information sur les froides manœuvres des lobbys financiers capables d’aller jusqu’à déclencher des guerres pour défendre leurs intérêts et de manipuler l’opinion pour défendre l’injustice monstrueuse de l’inégalité sociale qui envahit notre planète.

     Lorsqu’on prend connaissance des découvertes faites par les architectes sur l’écroulement des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001, on réfléchit à ce dont sont capables ceux qui ont monté ce coup, et l’on frémit.

 

le grand chien roux qui vient la nuit

rôder autour de la demeure

dans le jardin aussi essuie

son mufle humide sur le cœur

 

tu ne sais ce que veut te dire

cette image de l’insensé

sortie des rêves qui respirent

au fond de la foule pressée

rassemblée par les beaux discours

qui ont su la prendre aux entrailles

et qui la mènent sans détours

jusqu’au dedans de la muraille

 

prends garde de sortir armée

contre le chien qui rôde, sûre

que c’est lorsqu’il se sait aimé

qu’il garde le jardin sans murs

 

tu devrais le savoir, les bêtes

qui rôdent au jardin des rêves

sont des anges à qui faire fête

pour donner à ton cœur sa sève

 

4 février 2015

Altérité universelle. Si nous vivions à l’échelle subatomique, notre vision du monde serait tout autre que celle que nous connaissons. A lire Bergson, on se dit que pour mieux nous connaître avec le monde dont nous partageons l’être, pour vivre plus près de la vérité du réel, il nous est bon de reconnaître que la matière est faite de relations plutôt que de substances. La matière subatomique peut se décrire comme « rapport entre des rapports » en perpétuel mouvement. « La fusion entre l’onde et le corpuscule » découverte dans l’étude de la lumière et ensuite étendue à toute matière nous oriente vers une vision relationnelle de l’être. Au niveau subatomique tout être est par et pour les autres.

     D’autres découvertes du monde subatomique, la non-localité, la non-séparabilité des particules, nous montrent que ce monde déborde la causalité locale, mécanique, déterminée, et nous permettent d’admettre l’existence de ce que Carl Gustav Jung reprenant une expression remontant au Moyen-âge appelle l’Unus Mundus, monde où tous les êtres de l’univers sont psychiquement liés les uns aux autres. Elle permet aussi de prendre au sérieux la vision africaine selon laquelle l’univers est « un monde de forces semblable à une toile d’araignée dont on ne peut toucher aucun fil sans la faire vibrer tout entière … Le concept d’êtres séparés, de substances (pour employer un terme scolastique) placées les unes à côté des autres, entièrement indépendantes les unes des autres, ce concept est étranger à la pensée bantoue. Les Bantous pensent que les êtres créés gardent des liens entre eux, une relation ontologique intime » (Bantu philosophy, pp. 60, 302).

     La découverte de l’altérité dynamique au cœur de la matière peut nous encourager à explorer cette altérité sous toutes ses formes dans les divers domaines du réel, y compris celui de la vie humaine en toutes ses dimensions : psychologique, sociale, politique, esthétique, éthique, spirituelle. On pourra alors reconnaître avec Paul Ricœur que « l’Autre n’est pas seulement la contrepartie du Même, mais appartient à la constitution intime de son sens » (Soi-même comme un autre, p. 380). La constitution intime de notre être est faite d’altérité, à l’image de l’Être de l’Éternel.

 

où dort la cétoine dorée

que le hasard avait voulu

dans la haie me faire admirer

 

en quel pli la grande mémoire

la garde-t-elle dans l’insu

de tout ce qui se donne à voir

 

c’est la beauté surtout des ailes

qui garde un souvenir ému

de l’été près de la ruelle

où elle avait posé son fruit

de dix mille années inconnues

de recherche et de fortuit

 

la joie qui jaillit au silence

de la solitude revue

exalte au cœur une présence

 

5 février 2015

Causalité. On ne peut parler d’a-causalité dans les phénomènes de synchronicité (de coïncidente signifiante selon Carl Gustav Jung) qu’en restreignant la causalité à la mécanique physique. Mais le principe de causalité, selon lequel rien n’est sans cause, est irréfragable sauf à renoncer à la raison. En synchronicité on a affaire à des causes non physiques, à des relations psychiques dans notre monde où la matière a un double aspect physique et psychique. Il est trompeur d’opposer synchronicité et causalité. L’opposition, ou mieux la différence, est entre causalité psychique et causalité physique.

     C’est en tirant eu peu ces choses au clair, dans la faible mesure où cela semble possible, que l’on peut espérer progresser dans la connaissance des relations psychiques, de la télépathie dont Bergson se demandait si elle n’était pas une réalité courante quoique inaperçue, de la puissance d’influence des orateurs charismatiques, de la prière…

 

L’idée-force de Boko Haram est le refus absolu de la culture occidentale. Qu’il agisse au nom de l’islam wahhabite peut être considéré comme secondaire même si cette motivation y est vécue comme essentielle. Celles et ceux qui croient à une Âme de la Terre pourraient penser que cette Âme utilise cette réaction viscérale violente comme un mécanisme de survie en prévention ou avertissement des conséquences désormais quasi fatales de l’idée-force de croissance de l’Occident (pourtant reconnue obsolète aux yeux décillés des sages). La mondialisation d’une culture occidentale en passe de détruire la vie sur la planète appelle à une lutte qui tôt ou tard ne peut manquer de devenir violente.

 

la route folle où les poids lourds

se font doubler par les voitures

pressées de jeter en pâture

à la vitesse leurs amours

est une aventure sans fin

où les départs et arrivées

ne sont que prétextes privés

où l’on croit assouvir sa faim

 

pourtant devant chaque maison

la route fait signe, amie

mais si discrète qu’à-demi

on sent l’appel de l’horizon

qu’elle montre à qui se sent être

un peu de sa race et frémit

en la sentant marcher en elle

comme à des rendez-vous promis

 

car ce n’est pas à arriver

que pense le vrai pèlerin

sur la route sage, serein

en chacun de ses pas rêvés

comme s’il était le premier

lorsqu’il double ou qu’on le rattrape

il fait avec l’autre une étape

comme s’il était le dernier

 

6 février 2015

Dualité de l’être, altérité essentielle ? Dualité de la matière, psychique et physique ; dualité des forces cosmiques fondamentales, philia qui attire et neïkos qui repousse ; dualité de l’humain, féminin et masculin ; dualité des imaginaires, ouranien diurne et chthonien nocturne ; dualité de l’entendement, intelligence qui comprend et intuition qui connaît ; dualité de  l’activité de l’esprit, scientifique et artistique…

     Sous le signe archétypique de l’altérité de l’Être de l’être, celle de l’Éternel et de son autre, toutes ces dualités fonctionnent au mieux dans la relation mutuellement profitable, le dialogue fécond surtout lorsque chacun est  soucieux de l’intégrité de l’autre…

     La poursuite, hésitante ici, de la coprésence de la réflexion et de la poésie, s’inscrit dans cet esprit. Choisir de ne s’intéresser qu’à l’une en délaissant l’autre, c’est risquer de manquer l’intuition unique qui cherche à s’y expliciter.

 

Nous ne pouvons remettre en cause l’existence du principe d’identité, mais nous pouvons nous interroger, au nom du principe de causalité, sur la cause de notre connaissance de ces principes. Pascal a parlé du cœur, et nous savons justement ce que c’est que le cœur selon Pascal en voyant qu’il lui attribue la connaissance des principes (en eux-mêmes indémontrables, irraisonnables). Mais dire que nous connaissons l’existence des principes par le cœur et que nous connaissons le cœur par sa capacité à connaître les principes, cela ressemble fort à une tautologie et nous laisse donc insatisfaites.

     Cependant la pensée iranienne étudiée par Henry Corbin peut nous venir en aide avec le concept d’imaginal, médiateur entre le matériel et le spirituel. Le détail du fonctionnement de l’imaginal et la multiplicité des images créées pour le décrire par les penseurs iraniens sont ardus à pénétrer et peuvent avoir peine à emporter notre adhésion. Mais la notion de monde imaginal peut nous guider vers une connaissance des principes comme participation de la psyché de la matière humaine à la spiritualité de l’intellect divin. Nous pouvons en venir à penser que toutes nos connaissances partielles sont des participations à la connaissance totale que l’Éternel a des êtres. L’exercice du principe de causalité sur notre activité de connaissance, à commencer par celle des principes premiers qui la guident, nous permet de renvoyer cette activité à l’Être « en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être ». L’exercice de l’intelligence et de l’intuition peut devenir un exercice de communion à l’Éternel dans la reconnaissance.

 

l’air est la demeure

des princes ailés

de leurs belles fleurs

et de leurs ballets

 

oiseau de bas-vol

autour des palombes

au plus près du sol

tu traces les ombres

 

au ras de mon âme

je te vois nourrir

les fils de mes armes

champions du mourir

 

oiseau de haut-vol

faucon pèlerin

tes pures corolles

tracent mes dessins

 

au ciel de mon âme

je te vois tourner

en haut de la flamme

de mes nouveau-nés

 

l’air est la demeure

où l’âme se mire

à quelle hauteur

volent mes désirs

 

7 février 2015

Il est assez aisé de reconnaître que lorsque nous aimons d’Agapè, c’est l’Éternel qui aime en nous puisque l’Agapè, amour de l’autre comme autre, est inaccessible à nos seules capacités d’êtres centrés sur nous-mêmes. C’est sans doute ce que Paul sentait lorsqu’il disait; « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20). Et ce sentiment trouve confirmation dans les principes d’identité et de causalité : la Vie de l’Éternel qu’est la vie d’Agapè ne nous est pas naturellement accessible. Il y faut une cause surnaturelle.

     Il est moins facile de reconnaître que notre activité intellectuelle, notre activité esthétique, notre activité éthique… naturelles sont, médiatement, des participations à l’activité de l’Éternel. C’est qu’elles font partie de ce que Yeshoua disait du soleil et de la pluie : L’Éternel le fait briller et la fait tomber sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5, 45), c’est-à-dire naturellement et non surnaturellement. Il est utile cependant de relier cette citation de Matthieu à celle de Jean, « mon père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17) contrairement à la tradition judéo-chrétienne selon laquelle l’Éternel se repose après avoir créé le monde en six jours. L’action de l’Éternel avec son autre est permanente.

      Mais cette action permanente, éternelle, n’est pas à la portée de notre approche intellectuelle, car notre intelligence est un outil de maîtrise du réel physique, alors que l’action de l’Éternel n’est pas une action de maîtrise manipulatrice mais d’inspiration. Elle est objet d’intuition. Et elle commence bien avant que n’apparaissent des gens inspirés. « Le souffle de Dieu planait sur la face des eaux » (Genèse 1, 2) peut nous éclairer : Tout l’univers est inspiré, inspiré selon ce qu’il est et ce qu’il devient. Le médiateur de cette inspiration est l’âme des choses, la dimension psychique de la matière.

    Partout et toujours « dans le secret » (Matthieu 6, 4) de la matière, par la médiation du psychisme de la matière, l’Éternel est présent et il inspire. « Où irais-je loin de ton esprit ? Où fuirais-je loin de ta présence ? » (Psaume 139, 7)

 

le couchant toujours nous dévore

pourtant jamais

jamais

jamais ne cessent de battre les ailes de l’aurore

 

8 février 2015

Reconnaître l’inadéquation de l’intelligence à la connaissance du spirituel, c’est être prêt à explorer d’autres voies pour y accéder s’il nous attire. On pense à la connaissance intuitive immédiate et à la connaissance symbolique médiate.

     La connaissance symbolique est fondée sur la similitude, la reconnaissance que les êtres nous parlent tous les uns des autres, et donc aussi de l’Être éternel dont ils tirent leur être. C’est ainsi que l’on a pu constater ou établir des liens entre le macrocosme qu’est l’univers et le microcosme qu’est l’humain. Le concept de similitude a animé une bonne partie de la pensée européenne jusqu’à la Renaissance, et il y survit grâce à des penseurs qui s’intéressent à ce courant européen pré-rationaliste et/ou à des penseurs non-européens tels que certains mystiques arabes ou iraniens. Dans Science de l’homme et tradition, Gilbert Durand (1921-2012) décrit avec une certaine passion les présupposés, les développements et les implications de cet esprit anthropologique particulier. Il invite et aide à pénétrer dans ce monde obscur auquel répugnent à s’aventurer les rationalistes avec leur goût de la pensée claire et distincte. C’est une voie qu’il est regrettable de négliger, d’ignorer, voire de mépriser. Car cette connaissance dite ésotérique ne permet pas seulement d’accéder au spirituel, elle éclaire aussi la connaissance de l’univers en sa cohérence psycho-cosmique, en ses relations multiples des êtres entre eux et avec l’Être de l’être.

     L’autre voie, avec laquelle la voie ésotérique peut, elle aussi, entretenir des relations, est la voie mystique. Elle commence le plus souvent par une expérience fascinante du divin, une sorte d’extase amoureuse, mais elle s’achemine vers un passage progressif de cet eros à l’agapè par des épreuves de sécheresse, de nuits des sens et de l’esprit. Il s’agit en effet de se décentrer de soi pour se centrer sur l’autre, de se défaire de « ce moi injuste qui se fait le centre de tout » (Pensées, éd. Sellier, 494), de finalement ne plus vivre que pour les autres, partageant la Vie de l’Éternel, qui n’est qu’Agapè.

     Le mysticisme est une des voies de l’Amour agapè. Ce n’est pas la seule, ce n’est pas la plus habituelle. Le but de toutes les voies humaines est en tout cas d’Aimer, de participer à l’Altérité pure. Une vie humaine réussie aboutit à cette Altérité.

 

l’eau qui fleurit dans les nuages

tombe en pétales éphémères

qui se rassemblent en visages

pour la déesse mère

 

est-ce pas elle qui les enfante

les fait éclore où elle espère

les confier à l’air qui les hante

dans les hauteurs du père

 

leur descente silen ci euse

imprévisible en son mystère

a la démarche sinueuse

des serpents sur la terre

 

quelle secrète parenté

donne aux regards qui les contemplent

le désir de les imiter

d’entrer avec eux dans le temple

où le vide avec la clarté

les appelle accueille rassemble

 

avec eux hôtes de passage

ils cheminent un rien plus sages

 

9 février 2015

On a opposé Héraclite à Parménide, peut-être pour nous enjoindre de choisir l’un ou l’autre. On a prétexté que Parménide était le philosophe de l’immobilité essentielle et Héraclite celui de la mobilité essentielle. C’est mal comprendre le principe d’identité tel qu’énoncé par Parménide. Lorsqu’il dit que ce qui est ne peut pas ne pas être ce qu’il est, il parle de ce que cet être est, non de son existence hier, aujourd’hui ou demain.

     Le principe d’identité nous dit, par exemple, que la blancheur et la non-blancheur sont deux réalités contradictoires, que la blancheur ne peut pas être non-blancheur. Cela n’empêche pas qu’il existe des objets blancs et noirs, les dominos par exemple. Le monde est fait d’êtres complexes où souvent des contraires s’unissent. Les forces élémentaires de la matière sont des forces contraires – philia et neïkos -  et ce sont elles qui permettent le devenir si cher à Héraclite. Comme le dit William Blake, « sans contraires, pas de progression » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 3).

     L’utilité du principe d’identité est de nous permettre de rechercher la vérité en repérant les incohérences. Toute incohérence est signe d’erreur en vertu du principe d’identité qui interdit la contradiction. Dans l’étude du Nouveau Testament et de la doctrine de l’Église, il permet de mettre au jour l’incohérence entre la permanence du sacré et la désacralisation opérée par Yeshoua : désacralisation de l’espace (le Temple, Jean 4, 21) et désacralisation du temps (le Sabbat, Jean 5, 17). L’Église a maintenu les édifices sacrés et les temps sacrés, centrés les uns et les autres sur le sacrifice. Si l’on reconnaît la désacralisation opérée par Yeshoua, on peut prendre conscience que cette désacralisation est cohérente avec le passage de la religion de la puissance et des sacrifices qu’elle implique à la (non)religion de l’Amour. En l’occurrence le non-sacré ne peut sans contradiction admettre le sacré car cela touche à l’essence même de la non-religion et de la religion. Ils ne peuvent se côtoyer sans incohérence.

     Simone Weil avait une conscience aiguë du principe d’identité comme critère de vérité ainsi que de ses conséquences en matière religieuse : « Pour que le sentiment religieux procède de l’esprit de vérité, il faut être totalement prêt à abandonner sa religion, dût-on perdre ainsi toute raison de vivre, au cas où elle serait autre chose que la vérité. Dans cette disposition d’esprit seulement on peut discerner s’il y a en elle ou non de la vérité… » (L’Enracinement, p. 315). (Et ce n’est évidemment pas parce que Simone Weil le dit que c’est la vérité, c’est parce que c’est l’évidente conséquence du principe d’identité auquel toute intelligence sensée est ultrasensible).

     Simone Weil a par ailleurs repéré et signalé l’incohérence d’admettre à la fois le déterminisme qu’enseigne la pensée scientifique qui a cours en Occident et le sens de « la justice ineffaçable au cœur de l’homme… Si la force est absolument souveraine, la justice est absolument irréelle… Chez les chrétiens, l’incompatibilité absolue entre l’esprit de religion et l’esprit de la science, qui ont l’un et l’autre leur adhésion, loge dans l’âme en permanence un malaise sourd et inavoué » (op. cit. pp. 307, 306, 310). « Inavoué », inconscient même le plus souvent, parce que les chrétiens, comme la plupart des humains, n’ont pas le courage de penser et d’accéder ainsi à la vérité. Ou faut-il dire que le sacré empêche les chrétiens de penser, qu’il agit en leur conscience comme un tabou ?

 

Sur la branche le merle s’est posé, impavide.

Ou flexible ou rigide, il sait comment la prendre

s’y tenir un instant avant qu’il ne décide

de la lâcher sans avoir à comprendre.

 

Hésite-t-il jamais en tous ses faits et gestes

face aux désirs aux peurs qui l’attirent l’éloignent ?

Réfléchit-il aux pour aux contre avant que, preste

il vole ici et là libre dans la campagne ?

 

L’œil humain attentif, qui l’observe l’imite

le copie et le mime au point de se sentir

lui-même merle, peu à peu hésite.

 

Une autre liberté l’appelle en l’invisible

qui doucement l’invite à la prendre pour cible

à s’envoler sans peur et à y consentir.

 

10 février 2015

Il semble bien que Yeshoua ait dit, « je suis la vérité » (Jean 14, 6). Mais quelle signification donnait-il au verbe être, lui qui ne cessait de parler an mashal ? Il a dit aussi, « je suis la voie… je suis la vie ». Ce « je suis » indique un lien étroit, mais ce ne peut être un lien de possession ni d’identification ontologique, une définition de son être. Il a dit aussi, « je suis la vigne » (Jean 15, 1) et « je suis le bon berger… je suis la porte des brebis » (Jean 10, 7, 11). Il a même dit, semble-t-il, « je suis le fils de Dieu » et « avant qu’Abraham fût, je suis », faisant croire à ceux qui l’entendaient qu’il se prenait pour l’Éternel, et aux chrétiens qu’il était l’Éternel.

     Notre façon de comprendre ces utilisations du verbe être est décisive : elle fait de nous des chrétiens ou des non-chrétiens. Elle est liée à une autre utilisation du verbe être par le même Jean : « l’Éternel est Agapè », phrase qui elle aussi, est ouverte à plusieurs interprétations.

     Pour comprendre ce que Yeshoua voulait dire, il faut, répétons-le, reconnaître qu’il ne cessait de parler en mashal, en langage symbolique. Cela est évident lorsqu’il dit, « je suis la vigne » ou « je suis la porte ». Mais on peut penser que c’est aussi le cas lorsqu’il dit « je suis la vérité » et simplement « je suis » comme l’Eternel est. Comprendre ce qu’a voulu dire Jean dans « l’Éternel est Agapè » est également décisif. Jean n’a jamais dit qu’il parlait en mashal. Ce qu’il a signifié en disant « l’Éternel est Agapè » s’éclaire à la lumière du message essentiel de Yeshoua centré sur cet Amour comme altérité radicale qui fait que l’on recherche la pauvreté, désintérêt total pour soi-même, et que, centré sur l’autre, on aime inconditionnellement : « Aimez vos ennemis ». l’Agapè et l’Éternel sont identiques.

     L’altérité radicale du décentrement de soi interdit que l’on attire les autres sur sa propre personne. Yeshoua n’a pas pu vouloir dire qu’il était la vérité au sens que la vérité serait une personne et qu’il fallait donc s’attacher à lui, pas plus qu’il n’a pu vouloir dire que l’Éternel et lui étaient une même personne. En langage littéral par contre, il a dit à Pilate qu’il était « le témoin de la vérité » (Jean 18, 37), c’est-à-dire qu’il était prophète de la vérité (de l’Être comme Amour). Sa conscience plaçait la vérité de l’Être-Amour au-dessus de tout, y compris de lui-même évidemment.

 

la vigne contre le mur

au soleil qui la réchauffe

tire en la terre son eau

dans le souffle son murmure

 

et la main que tient le fer

la taille afin que la sève

parvienne enfin à mieux faire

et accomplisse son rêve

de donner surabondance

de raisins et de ce vin

où l’âme trouve le sens

du souffle en elle qui vient

 

car la vigne qui se donne

le feu l’air l’eau et la terre

est l’âme qui s’abandonne

au vide de l’univers

 

le vin où chante l’esprit

de celle pour qui l’intime

est la demeure de vie

est le secret de l’abîme

 

11 février 2015

Sur la pauvreté de l’Éternel à laquelle il nous invite à participer, lire Maurice Zundel, Émerveillement et pauvreté : « Dieu est par excellence l’impossédant et l’impossédable… Il est Dieu justement en raison de cette désappropriation… On comprend dès lors que la première béatitude soit la béatitude de la pauvreté… Il est absolument inconcevable que saint François ait embrassé la pauvreté avec une telle passion… qu’il lui ait donné une telle place, une place unique, qui est celle même de Dieu, sans que la pauvreté ait été pour lui Dieu même » (Préface).

     La pauvreté est le visage de l’Amour. Qui Aime d’agapè ne possède rien, pas même soi-même. Elle, il est tout entier centré sur les autres. Ainsi est l’Éternelle telle que Yeshoua l’a vécue. François l’a appelée Dame Pauvreté.

     C’est un mashal. Comment parler de l’Éternel si ce n’est en images, en métaphores ? La pauvreté de l’Éternel, comme le dit Zundel avec émerveillement, c’est qu’il ne possède rien, pas même lui-même. Il est vide de lui-même parce que seul l’autre compte pour lui. L’autre ? L’univers, les univers de toujours à toujours en tous leurs êtres, de l’infime à l’abîme, de la particule à la plus vive conscience. Il leur propose son esprit, son mouvement, sa vie, son être, et ils vivent, agissent et sont à la mesure de leur accueil, par la nature d’abord, et puis, s’ils accèdent à la conscience et à la liberté, par la surnature, le partage de son être pauvre de tout par Amour des autres.

     La théologie juive, la kabbale, a aperçu cette pauvreté et l’a appelée tsimtsoum, retrait de l’Éternel afin que la création soit. Paul a cru voir une image de ce retrait dans l’abaissement radical du Christ « se vidant de lui-même : eauton ekenôsen, semetipsum exinanivit  » (Philippiens 2, 7). Le Christ s’est dépouillé, vidé de lui-même, néantisé. Malheureusement Paul n’y a vu qu’un mauvais moment à passer pour son héros. Pour lui le Christ a été récompensé de cet anéantissement par une exaltation « au-dessus de tout nom… afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et dans les enfers (2, 9s). Et cela bien sûr fait frémir de plaisir les chrétiens qui se voient déjà partager sa « gloire ».

     La vraie gloire, la vraie kavod de l’Éternelle, c’est la manifestation de son être qui est Amour, service… Yeshoua a manifesté cette gloire en étant plus pauvre que pauvre, ne possédant « pas même une pierre pour y reposer sa tête » (Matthieu 8, 20), servant à table (Luc 22, 27 ; 12, 37), lavant les pieds des autres dans la perfection de l’agapè (Jean 13, 1-5).

     La pauvreté évangélique n’est pas un prélude, une condition de l’Amour, mais sa conséquence. Non seulement celle, celui qui Aime donne ce qu’il a aux autres,  mais elle, il ne sait plus qu’elle, il donne. Dans l’oubli de soi (« sa main gauche ignore ce que fait sa main droite »), elle, il se vide en participation au Vide de l’Éternelle. (Belle image qu’une femme qui vit pour enfanter, qui s’oublie pour son enfant plus cher à elle-même qu’elle-même. Sublime mashal de l’Éternelle).

 

quelle origine du monde

se cache au fond de ses ondes

où l’univers dévoilé

espère le souffle ailé

 

ce qui dans l’espace explose

appelé par le vide    ose

précipiter vers la vie

ce qui manque à son esprit

 

il ne cherche qu’à donner

va jusqu’à abandonner

ce qui lui a donné d’être

pour le donner au paraître

 

ainsi vide anéanti

loin du monde des nantis

il livre toute la place

à l’autre en son face à face

 

et toujours en sa gésine

fidèle à son origine

pour l’univers se dévoilent

mille et mille et mille étoiles

 

12 février 2015

« La beauté sauvera la monde », fait dire Dostoïevski au Prince Mychkine dans L’Idiot (éd. Actes Sud, II, p. 102). Comme toute citation, même si elle est remise dans son contexte, celle-ci ne peut manquer de donner lieu à des interprétations diverses (dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es). Et elle est tellement péremptoire qu’elle a donné à penser à bien des consciences qui osent penser (et même à d’autres qui ne font que suivre la doxa).

     On conjecture ici que la beauté peut servir de passerelle entre la chair et l’esprit. Dostoïevski montre que la beauté de Nastassia Filippovna est désirée charnellement par Rogojine et admirée spirituellement par Mychkine. Voilà donc qui nous place devant une alternative : ou bien (Rogojine) … ou bien (Mychkine). Le « ou bien … ou bien » est conforme au mode de pensée occidental moderne régi majoritairement par l’imaginaire ouranien de la division, du choix qui sépare statiquement. (A côté des philosophes du « autaut » disjonctif, il y avait tout de même au Moyen-âge des philosophies du « etet » conjonctif inspirées par l’imaginaire chthonien).

     Dans une vision dynamique du monde et en particulier de l’être humain, il existe un passage de la chair à l’esprit, un cheminement où l’esthétique peut jouer un rôle de médiatrice. A mesure qu’une conscience marche de la chair vers l’esprit comme Yeshoua l’y invite (Jean 3, 5-7) son regard sur le monde se modifie. Elle voit dans la beauté, non plus un objet de jouissance qui attire par eros, mais un objet de réjouissance par philia qui induit une communion et qui devient lui-même une invitation à l’agapè.

      Le tableau de Gustave Courbet, L’Origine du monde, peut déclencher une réaction érotique même s’il n’est pas de soi pornographique. Mais c’est une œuvre artistique qui peut aussi donner au regard esthétique de se réjouir et de communier. Et puis il y a le sens ontologique suggéré par le titre. Le sexe féminin est l’image, le mashal de la création incessante, de la gésine éternelle. Dans sa culture patriarcale Yeshoua disait que son père ne cessait de travailler, d’agir : « o patêr mou eôs arti ergezetaï » (Jean 5, 17). Cette œuvre du Père (de la Mère) c’est toujours maintenant par l’esprit qui invite à cheminer d’eros à agapè. L’esthétisation de la vulve et de la verge peut introduire à une spiritualisation du regard communiant aux forces cosmiques comme on le voit dans les temples hindous centrés sur le linga et le yoni. Elle peut induire aussi à passer au-delà vers le mystère insondable de l’Être.

     Si Oscar Wilde a pu dire, après bien d’autres, que la beauté est dans l’œil qui contemple (« beauty lies in the eye of the beholder« ), c’est que la beauté partout répandue dans la nature et prise en charge par l’activité artistique n’est contemplée comme beauté, comme imaginal de la Beauté éternelle, qu’à la mesure de notre attitude esthétique, et puis de notre agapè.

      De même l’interprétation est dans la conscience qui la propose. La critique est bienveillante ou malveillante selon qu’elle est animée par eros ou par thanatos

 

Toute vive tourterelle

venue marcher sur la dalle

rechercher parmi les graines

la nourriture idéale,

 

ta compagne t’a rejointe

à cette faim ajoutant

une étincelle de teintes

et de douceurs émouvantes.

 

Le jeu de vos alternances

qui anime la surface

change la faim en nuances

et en figures la chasse.

 

Ambassadrices légères

de la beauté invisible

au secret de son mystère

demeuré dans l’indicible,

 

avant que ne se retire

votre éphémère impromptu

attendez-moi que j’admire

le ballet du je et tu.

 

13 février 2013

Lorsqu’elle parle de décréation, Simone Weil semble rejoindre l’idée de tsimtsoum proposée par la pensée juive dans la kabbale. Selon cette idée l’Éternel se serait retiré en son être afin que la création puisse exister, il se serait contracté pour que le vide ainsi libéré puisse accueillir l’altérité des mondes. On trouve d’ailleurs dans certaines religions traditionnelles une approximation de cette idée sous la forme du sacrifice des divinités : dans la mythologie aztèque, les dieux Nanahuatzin et Tecuciztecatl se jettent dans le feu afin que le soleil et la lune puissent apparaître.

     L’idée de sacrifice est par ailleurs présente dans la quasi-totalité des religions, y compris dans le catholicisme qui conçoit la mort du Christ comme un sacrifice rédempteur permettant l’accès des croyants à la grâce salvatrice. Une lecture critique des évangiles montre cependant que la mort de Yeshoua n’a pas été un sacrifice, mais son témoignage final à la Vérité de l’Amour refusée par les représentants du sacerdoce juif (lui-même fondé sur le sacrifice et que ce témoignage abolit, les mettant au chômage…)

     Parler alors de décréation est ambigu. Si l’on veut interpréter le tsimtsoum en termes évangéliques, on dira que l’Éternel n’est pas le Tout-puissant qui renoncerait à sa toute-puissance afin que l’autre soit, mais que son altérité ontologique – « l’Éternel est Agapè » – ne se comprend que par l’existence de l’autre. L’un ne peut exister sans l’autre. L’autre de l’Éternel dont nous sommes n’avons pas à nous décréer, à nous anéantir, à nous défaire de notre être, à faire le sacrifice de notre moi. Ce à quoi l’Amour nous invite, c’est à un décentrement de notre moi en un recentrement sur l’autre. La « décréation » du moi ne peut en être qu’une image, un mashal.

     Le « tsimtsoum » de l’Éternel est inséparable de son essence comme Amour, ce n’est pas un acte séparé de son être. Et chez une conscience humaine la « décréation » n’a de sens, figuré, qu’en conséquence de son amour exclusif de l’autre comme autre en participation de l’Amour éternel.

     Il y a chez Simone Weil une apparence de compréhension de l’essence de l’Éternel qui risque de nous faire nous méprendre sur la « décréation » à laquelle l’Amour nous invite : « La création est un acte d’amour et elle est perpétuelle. A chaque instant notre existence est amour de Dieu pour nous ». D’accord jusqu’ici à condition de savoir ce que veut dire « amour de Dieu pour nous ». Car Simone Weil ajoute aussitôt : « Mais Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour de soi à travers nous. Ainsi, lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être » (La pesanteur et la grâce, p. 42). C’est horrible ! Cela fait de l’Éternel l’égoïsme personnifié ! L’Amour agapè est amour de l’autre, non de soi-même. L’Éternel est pauvre de tout son avoir et de tout son pouvoir. François d’Assise le savait qui y voyait la Dame Pauvreté ne gardant rien pour elle en son amour des autres.

 

le buisson frémissant au souffle se confie

en son monde bruissant de force et de folie

 

l’un à l’autre se donnent le gîte et le voyage

se racontent s’écoutent au gré du paysage

 

qui sait ce qu’au secret de leurs âmes s’échange

le chœur de l’incessant chuchotement des anges

 

ce qu’en l’espace immense le souffle en son parcours

éveille çà et là de haines et d’amours

fait naître des soleils et des terres sans nombre

engendre des enfants faits de lumière et d’ombre

 

la buisson qui frémit à se ressouvenir

de l’éternel passage    murmure l’avenir

 

14 février 2015

Révélation ? « Vraiment toi dieu voilé dieu d’Israël sauveur » (Isaïe 45, 15). Pourquoi, alors qu’il fait parler son dieu, le prophète glisse-t-il ces mots : »vraiment… voilé, amenmistatar » ? que rien ne justifie dans leur contexte ?

     Les trois monothéismes sont fondés sur la croyance en un dieu qui se dévoile, qui parle à/par ses prophètes. Mais Isaïe, sans doute mû par son expérience, semble tout à coup exprimer comme un doute, se poser une question en tout cas : pourquoi dieu est-il voilé, caché ? Mais il reprend aussitôt avec force son discours au nom de son dieu en faveur d’Israël. On l’accusera de mettre son dieu au service de son peuple, on pourra pousser jusqu’à dire que le dieu monothéiste est un unique dieu pour un unique peuple, celui qu’il s’est choisi, ou plutôt qui a été choisi pour donner force à un pouvoir, pour fonder une théocratie. Est-ce trop dur ? Ce n’est pas incohérent.

     Il y a donc ce « dieu voilé ». Pascal l’a interprété comme une annonciation de Jésus Christ : « Que disent les prophètes de Jésus-Christ ? Qu’il sera évidemment Dieu ? Non, mais qu’il est un Dieu véritablement caché, qu’il sera méconnu, qu’on ne pensera point que ce soit lui… » (Pensées, éd. Sellier, 260). Flexibilité des interprétations ployables à toute croyance.

    « Voilé, mistatar« . « Le sens du mot hébreu est aussi l’un des sens du verbe tsamtsem, apparenté au tsimtsoum… Le dieu qui se cache, qui se voile, est aussi le dieu qui se contracte et qui se rend silencieux… » (Metaxu. le blog de Philippe Quéau). Paradoxe, Contradiction ?

     Si l’Être de l’être est Altérité, essentiellement Amour de l’autre en son altérité, on conçoit qu’il se propose à tout être sans distinction, sans préférence, sans acception de personne, que ne peut donc exister ni peuple qu’il aurait élu ni homme-dieu qu’il aurait choisi pour s’y incarner. S’il parlait, il devrait parler à tous. Et il y a autre chose, plus ontologique : sa pure altérité implique son « retrait » (tsimtsoum), son « voilement » (mistatar). Discrétion infinie, présence intime mais « dans le secret », présence qui ne saurait s’imposer mais que celles et ceux qui ont « des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un cœur pour sentir », qui sont « de la Vérité », c’est-à-dire « du dieu-amour », connaissent en Aimant

 

Quelle figure se devine

à peine dans la brume ?

Quelle timidité divine

dans la limpidité s’exhume ?

 

Ne cherche pas à la saisir,

elle est toute impalpable,

elle est au-delà du désir

et n’est même pas concevable.

 

Mais par l’air où tu la respires

elle pénètre en toi

et toi avec elle conspirent

pour venir habiter en moi.

 

Alors ni toi ni moi ni elle

dans la brume qui se dissipe

ne sommes plus autres que celle

qui invisible invite.

 

15 février 2015

Morale laïque ? Si la laïcité est ce qu’elle est définie, « le principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique » (Le Petit Robert), on peut se demander ce qu’elle a à faire avec la morale.

     Si l’on recherche une morale, ou une éthique, acceptable par tous les citoyens, qu’ils soient croyants, agnostiques ou athées, il n’y a pas à chercher loin. La Déclaration universelle des droits humains fera l’affaire. L’article premier, qui en livre l’essentiel, peut lui servir de base : « Tous les humains naissent libres et égaux en dignité et en droit, ils sont doués de conscience et de raison, et ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Ce principe, qui n’est de soi ni religieux ni étatique, est, si l’on y tient, laïc. Vraiment ? Il est simplement humain comme semble bien l’indiquer ladite Déclaration des droits humains.

     On peut aussi, si l’on ose penser, et si l’on pense qu’il est bon d’encourager toutes les citoyennes et citoyens à oser penser, à commencer par les écoliers, collégiens, lycéens, étudiants, on peut poser la question de la cause, de la raison, du pourquoi de ce principe de liberté, d’égalité et de fraternité. Il est évident ici qu’il se fonde sur l’Altérité de l’Être.

     Dans une société désormais entre les mains de la finance et du capitalisme matérialiste, on peut soupçonner que l’école, le collège, le lycée… soient faits pour fabriquer de bons producteurs-consommateurs. Celles et ceux qui croient en l’humanisme de la Déclaration universelle des droits humains ne peuvent que combattre cet anti-humanisme, qui est d’ailleurs aussi un anti-cosmisme destructeur de la vie sur notre terre.

 

L’égalité libre et fraternelle universelle des humains demande aussi que nous nous soucions autant des morts violentes en Iraq, Syrie, Nigeria, Mexique… qu’en France, au Danemark, en Ukraine ou en tout autre pays proche du nôtre.

 

Va donc jusqu’à la limite

du parfum qui exubère

à l’insensible frontière

où l’ambassade t’invite.

 

Avec l’air que tu respires

il ira jusqu’à s’éprendre

de la moelle qui attire

tout ce qui s’y laisse prendre.

 

Le souffle qui se diffuse

n’est-il pas un peu le tien

s’il est vrai que tu en uses

comme s’il était ton bien ?

 

Présence homéopathique

de l’autre jusqu’en ton âme,

ne t’en vas pas pathétique

refuser ce qu’il réclame,

 

mais de toute l’attention

dont elle se rend capable

en oubliant sa passion,

sache te le rendre aimable.

 

16 février 2015

Penser en mashal comme le font les prophètes suppose une similitude entre le monde matériel et le monde spirituel, entre les êtres visibles et les êtres invisibles. Et cela n’est pas réservé aux prophètes, c’est un mode de connaissance possible pour toute conscience.

     La pensée en mashal est susceptible de dérives si elle n’est pas équilibrée par la pensée raisonnante, qui est elle-même menacée de dérive si elle n’est pas nourrie par la pensée en mashal.

     Il y a excès de pensée par similitude lorsqu’elle est poussée jusqu’à l’identité entre macrocosme et microcosme, lorsqu’elle voit dans l’univers un humain immense et dans l’humain un univers infime. Excès aussi dans la lecture kabbaliste de la Bible qui fait des lettres elles-mêmes des chiffres, des chiffres à déchiffrer en imaginations spirituelles. (Et qui pourtant, étrangement, découvrent de nouvelles perspectives sur l’être).

     Ce qui apparaît dans la pensée de Yeshoua, c’est que le mashal et le raisonnement s’y côtoient et s’y conjuguent. Yeshoua savait à l’occasion répondre à ses contradicteurs par des raisonnements. Par exemple à propos de l’impôt à payer à César ou de l’expulsion des démons (Matthieu 22, 21 ; Marc 3, 23). C’est par le raisonnement aussi qu’il justifie l’abolition du Sabbat : « mon père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17) et l’abolition du Temple : « l’Éternel est esprit » (Jean 4, 21, 24). Yeshoua a désacralisé le monde en raisonnant à partir de son expérience de l’Éternel.

     Si l’Église avait accepté cette désacralisation et donc abandonné son pouvoir sacré faussement étiqueté spirituel, nous n’aurions pas eu, vingt siècles après la disparition de Yeshoua, à nous battre pour imposer la laïcité.

 

Comment peut-on lire un poème sans respecter le rythme ! Quel massacre ! Comment peut-on négliger de prononcer toutes les syllabes !

Pa-ti-en-ce,  pa-ti-ence,

Pa-ti-en-ce dans l’azur !

Chaque ato-me de si-lence

Est la chan-ce d’un fruit mûr !

Ce sont des vers de sept syllabes, et il faut les entendre toutes, lentement. Sinon ce n’est plus de la poésie. Un poème ne se lit pas qu’avec les yeux, il se lit avec la bouche et les oreilles, avec toute la chair, âme et corps. Et si c’est un vrai poème, il parle à la sensibilité la plus profonde, celle de l’inconscient, peut-être même celle de l’inconscient collectif.

 

Descends jusqu’au feu de la terre

jusqu’à la mère des volcans

et jusqu’à ce je ne sais quand

où s’origine le mystère.

 

C’est dans la profondeur que brûle

l’esprit qui t’appelle au baptême

où l’autre écrit en majuscule

le nom qui est parce qu’il aime.

 

C’est par le dedans que se joignent

les astres nés dans la distance.

C’est par le cœur que s’accompagnent

sur la route de l’existence

découvrant l’unique origine

celles qui brûlent de l’envie

de n’être que ce qui sublime

dans le feu d’éternelle vie.

 

Descends dans l’abîme infini

qu’ouvre dans ton cœur l’origine

jusqu’à la mère en la gésine

des volcans qu’elle garde unis.

 

17 février 2015

Pour les religions, le rôle des dieux, du dieu, est de protéger les humains des forces hostiles, destructrices, du temps et de l’espace, de retrouver les sources de la vie des origines. On trouve encore cela dans la philosophie théologique d’un Descartes : selon lui, dieu maintient les êtres dans l’être, sinon ils retomberaient dans le néant.

     Telle n’est pas la vision de Yeshoua et des consciences qui la reconnaissent. Son « dieu » ne maintient pas les êtres dans leur être, il les entraîne dans le devenir où l’Éternel est toujours à l’œuvre (Jean 5, 17). Telle est la signification de l’abolition du sabbat (qui devrait être aussi celle du dimanche et du vendredi). Il ne s’agit plus de lutter contre la destruction et la mort (encore une fois Yeshoua n’a pas vaincu la mort, il a vaincu la peur de la mort), mais de les apprécier dans la dynamique des êtres où destruction et création sont au service de la vie en son élan.

     Cela implique/explique la désacralisation, l’abolition de la religion par Yeshoua. Faut-il accuser l’Église de ne pas l’avoir vu ? Les religions se sont maintenues, le christianisme dans le prolongement du judaïsme et l’islam dans le prolongement du christianisme, et la science matérialiste a continué de s’inscrire dans leur vision théologico-philosophique régie par le déterminisme et l’entropie.

     Les découvertes de la matière à son niveau quantique ont fait apparaître un monde où le déterminisme et la causalité mécanique sont battus en brèche et où l’ensemble de l’univers apparaît comme psychiquement un (mystérieusement, acausalement aux yeux des matérialistes, qui ne peuvent pas comprendre). Il se trouve que cette découverte, encore mal assimilée, de l’univers comme psychophysique, s’accorde avec le phénomène de la néguentropie, auquel il faut bien, en bonne rationalité, trouver une cause nécessairement externe à la matière en sa dimension physicochimique.

     Toute la matière des univers est en marche de toujours à toujours, emmenée par un devenir qui lui est essentiel. Ce devenir universel inclut le devenir humain appelé à cheminer de l’état de nature à l’état de surnature, un peu comme la matière « inerte » a été appelée à la vie. Nous n’avons pas fini de découvrir toutes les implications de l’abolition du sabbat dans notre vision du monde.

 

Synchronicité ? Écoutant l’émission des Nouveaux chemins de la Connaissance sur Gogol, elle a pris machinalement le Petit Robert 2, l’a ouvert, est tombée sur la page 741, celle où apparaît le portrait de Gogol et l’entrée qui lui est consacrée. L’important est sans doute ce geste que, faute de mieux, on peut définir comme machinal. D’autres ont certainement fait ce genre d’expérience. Pour elle en tout cas, ce n’était pas la première fois. La synchronie se manifeste ainsi lorsque le cerveau est en quelque sorte laissé à lui-même, déconnecté de la volonté et comme animé par une autre conscience. Si l’on refuse l’interprétation matérialiste du pur hasard, on s’ouvre une porte sur le monde psychophysique où tout est connecté. (L’écriture en état poétique semble relever de la même dimension du monde).

 

La buse indéchiffrable plane

donne un coup d’aile, hésite, fane

les souffles qui la portent.

 

Tu la regardes de ton centre. Elle

a comme toi le sien. C’est sur ses ailes

que les souffles l’emportent.

 

Quel service rend-elle en échange

de sa maîtrise des hauteurs ? Quel ange

depuis mille et mille ères

arrange les parcours depuis les eaux

du bas pour monter aux prés de là-haut

où ils peuplent les airs ?

 

L’indéchiffrable est le chiffre de l’air

libre qui se donne ici et là ces équilibres

où la vie de bas en haut vibre.

 

18 février 2015

Pour que l’Évangile soit bien celui de Yeshoua : un témoignage rendu à la Vérité (Jean 18, 37), il faut dans la théologie qui s’en inspire remplacer le nom du Christ, qui fait du christianisme un christocentrisme adorateur d’une image, au mieux d’un imaginal, par le nom Amour, ou, mieux, par le verbe Aimer, qui est agir, agir éternel.

     On peut essayer ce remplacement avec les lettres de Paul, ne serait-ce que par expérience de pensée. C’est ainsi que s’opère la vraie « sortie de la religion ». Alors celle celui qui se veut missionnaire de l’Évangile ne cherche plus à attirer les non-chrétiens dans son église, mais à inviter toute personne à Aimer, et ce par le seul moyen justifié par sa fin, l’Amour actif de l’autre en son altérité. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Aimer qui vit en moi » est un bon exemple, il résume tous les autres (Galates 22, 10).

 

Une société qui valorise la liberté aux dépens de la fraternité est une société infidèle à la Déclaration universelle des droits humains. Les trois valeurs capitales de cette déclaration : liberté, égalité, fraternité, sont indissociables et elles doivent se penser et se vivre en concertation, en correction mutuelle. En choisir une aux dépens des autres, c’est pratiquement l’absolutiser, en faire une religion avec les excès auxquels toute religion est encline.

     Simple sagesse à rappeler aux caricaturistes insulteurs : « Chasse le moqueur, et le conflit s’en ira, la contestation et le mépris prendront fin  » (Proverbes 22, 10).

 

La poursuite d’une colonisation impitoyable d’Israël en Palestine alimente l’antisémitisme dans une Europe dont les gouvernements la regardent avec indulgence. Et cet antisémitisme alimente en retour cette colonisation en poussant les Juifs d’Europe à rejoindre Israël . Cela s’appelle un cercle vicieux, certains diront diabolique.

 

Le toit givré de ta voiture

est un ciel étoilé.

Contemple-le le temps que dure

la vision dévoilée.

 

Cette merveille scintillante

dans le soleil levant

te pose la question savante

de son auparavant.

 

N’est-ce pas des étoiles au fond

qu’est née cette lumière

ici que le regard confond

avec le grand hier ?

 

Mais c’est bien aussi maintenant

dans ce matin fugace

que resplendit le firmament

de la sublime face.

 

A l’heure où le gel peint la toile

de l’infinie beauté,

que ton œil révèle le voile

de son éternité.

 

19 février 2015

Si l’on s’affranchit du dogme chrétien de l’Incarnation et que l’on demeure cependant fasciné par la personnalité de Yeshoua, par ce génie incomparable qui découvrit la Vérité de l’Être dans la splendeur de sa nudité, on peut s’interroger sur sa cause, oser la penser, conjecturer, se donner des hypothèses.

     C’était un mystique sans doute, mais comment devient-on mystique ? Car on ne naît pas mystique, on le devient. Et puis chaque mystique est aussi différend des autres que semblable aux autres. Quel mystique était-il ? Il semble qu’il ait appris à percevoir dans la nature une pensée propédeutique à la surnature, qu’il en est venu à se dire que ce qui croissait dans la chair des vivants préparait ce qui pouvait croître dans l’esprit des humains, que le grain de blé mourant dans la terre annonçait en image la chair humaine mourant à ses désirs pour produire les désirs de l’esprit…

     Est-ce par sa capacité d’empathie mimétique de tous les êtres rencontrés, non-humains et humains qu’il est parvenu jusqu’au cœur de l’Être ? L’attention, au sens que lui a trouvé Simone Weil, a-t-elle été le secret de sa découverte des êtres et de l’Être ? « L’attention à son plus haut degré… l’attention absolument sans mélange… l’attention extrême… cette attention si pleine que le « je » disparaît : priver tout ce que je nomme « je » de la lumière de l’attention et la reporter sur l’inconcevable… Une inspiration divine opère infailliblement, irrésistiblement, si on n’en détourne pas l’attention… Le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel. De même l’acte d’amour. Savoir que cet homme, qui a faim et soif, existe vraiment autant que moi – cela suffit, le reste suit de lui-même. Les valeurs authentiques et pures de vrai, de beau et de bien dans l’activité d’un être humain se produisent par un seul et même acte, une certaine application à l’objet de la plénitude de l’attention… La prière n’étant que l’attention sous sa forme pure… Méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse… » (La Pesanteur et la Grâce, pp. 134-138). Chaque point évoqué par Simone Weil est à peser.

     L’ultime secret de Yeshoua serait-il de s’être vidé de son « je » pour être tout attention à l’autre, allant jusqu’à ne plus être qu’attention d’empathie à ce Tout-autre qui lui-même, en son essence, est attention d’amour à l’autre qu’est le monde et dont nous sommes ? On comprend alors qu’il ait pu aller jusqu’à dire « je suis » en s’identifiant à l’Éternel se vidant en lui de son « je », qu’il se soit senti « toi en moi et moi en toi, et eux en nous », présent à tout être de la présence présentissime de l’Éternel.

 

Infatigable le ruisseau murmure

toujours. Jamais les mêmes

les eaux les eaux entraînent

dans l’interminable aventure.

 

La mélodie se poursuit si semblable

que l’oreille à grand-peine

en suit invraisemblable

le discours d’amour et de haine.

 

Mais la chair qui écoute tout entière

sent que toujours tout change

dans la chair en prière

de terre de feu d’air en leur mélange

avec l’eau seule ici qui se raconte

l’histoire interminable

de ce qui descend monte

et redescend encore, instable.

 

pour la chair attentive le ruisseau

est le chemin en marche

de l’âme patriarche

vers la mère des grandes eaux.

 

20 février 2015

Au plaisir de profaner des tombes, quelles causes ? Certains parlent d’inconscience, d’ignorance, tout en ajoutant que « personne n’est censé ignorer qu’un cimetière est sacré ». Profaner, sacré. C’est sans doute parce qu’un cimetière est ressenti comme un lieu sacré qu’il procure du plaisir à ceux qui s’y livrent à des déprédations. Certains regrettent que les déprédateurs, des jeunes souvent, aient perdu le sens du sacré, mais on peut au contraire faire l’hypothèse qu’ils ne l’ont pas perdu ou qu’il s’est simplement enfoui dans leur inconscient. Ils se livrent dans l’inconscience au plaisir de la rébellion contre une puissance avec laquelle leur inconscient n’a pas fait la paix.

     La désacralisation, la volonté de désacraliser, entre pour une bonne part dans une laïcité utilisée par certains comme une arme contre la religion (et non comme une séparation des pouvoirs étatique et religieux). La religion en France, c’est d’abord l’Église catholique qui pendant des siècles a mobilisé le sacré pour asseoir et maintenir son pouvoir. On conçoit donc que le sacré ait été confondu avec ce pouvoir oppresseur et qu’on fasse feu de tout bois pour le jeter bas, y compris en utilisant une laïcité mal comprise.

     Ce que l’on regrettera, c’est que la lutte contre la religion et le sacré (fascinant et terrifiant selon Otto, Eliade…) soit devenue une lutte contre l’Évangile, alors que l’Évangile de l’Amour opère en réalité une désacralisation générale : celle des temps sacrés, des espaces sacrés, des personnages sacrés, des écritures sacrées… L’Évangile de Yeshoua annonce la fin de la religion en désacralisant jusqu’aux profondeurs de l’inconscient. Avec Yeshoua, rien n’est sacré, tout est digne d’être aimé : « Aimez vos ennemis ». Il n’y a plus rien de sacré mais de ce fait il n’y a plus, dans ce monde totalement profane, d’exception à la dignité et à la fraternité. Les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits humains l’ont compris et affirmé.

     Il ne s’agit donc pas de se lamenter sur la perte du sentiment du sacré comme rempart à l’insulte et à la dégradation des lieux qu’il est censé protéger, mais d’inviter à l’altérité, à l’amour de tous les autres comme autres. A étendre cet amour à tout être vivant et jusqu’à la matière. A accueillir Aimer avec qui rien ne subsiste de la puissance des dieux. Avec Yeshoua qui ne faisait rien qu’il ne vît faire à l’Éternel, « Dieu est mort » sur la croix, tué par ceux, ô ironie, qui le défendaient.

 

Jamais l’une sans l’autre deux mésanges

vives un instant posent leur bagage

léger de grâce fine et de couleur

sur deux branches voisines.

 

Jamais, tu l’imagines, sans leurs anges

parfois complices folles et parfois sages,

elles ne se séparent, mais comme sœurs

jumelles ou cousines

elles vont à la chasse ou à l’amour.

Tout occupées de ce qui est utile,

se savent-elles reines de beauté

dans le monde des ailes ?

 

Ici et là demain en leurs détours

elles suivront le dialogue agile

de l’inutile en la nécessité

d’êtres toujours plus belles.

 

Pour le regard qui sans cesse interroge

elles viennent ici entrer en loge.

 

21 février 2015

Il y a deux mille ans l’humanité n’a pas su prendre le train en marche, le train de l’Amour qui emporte loin du sacré dont elle vit depuis ses origines. Le sacré continue de l’habiter et de la mener par ses religions et ses idéologies. N’a-t-on pas qualifié de religions le communisme de Staline et le socialisme de Hitler ? Le sacré continue d’animer, parfois en secret, parfois en évidence, nos rassemblements, nos manifestations sportives et nos manifestations politiques, et il y a du sacré en toute conviction, la poussant vers le fanatisme, en tout cas lui injectant sa force possessive et dominatrice.

     Le sacré religieux manifeste sa puissance dans sa lutte contre le sacré areligieux et irréligieux. Mais l’Amour est la seule conviction qui puisse sans dommage neutraliser le sacré, ou du moins le maîtriser. Il le fait chez de nombreux adeptes des religions et des idéologies, en tout cas chez celles et ceux qui s’en réclament à dose infinitésimale ou massive, mais aucun, si ce n’est parmi les mystiques, ne se réclame de lui totalement à la façon dont Yeshoua l’a fait.

     Le pur Amour qu’a vécu Yeshoua et dont il a été le témoin dissout totalement le sacré, que ce soit dans les religions traditionnelles ou censément révélées, les idéologies philosophiques, esthétiques, éthiques, sociales, politiques, et dans leurs manifestations. L’Amour est la vérité de l’Être de l’être, et c’est pourquoi il est promoteur de vie en tout être.

 

A défaut de l’Amour, seul capable de neutraliser l’intérêt, moteur tout-puissant de l’économie plus que jamais dévastatrice au XXI° siècle, le sacré religieux peut entraver sa marche vers la mort globale qui menace tous les vivants. Selon la logique sacrée plus ou moins consciente du bouc émissaire, « il vaut mieux qu’un seul meure et que l’ensemble ne périsse pas » (Jean 11, 50). La violence sacrée que promeut le wahhabisme contre la culture occidentale serait-elle l’image inversée de celle que cette culture inconsciemment toujours sacrée mène contre les vivants ?

     La culture occidentale qui sacralise la liberté est aussi, voire bien davantage maléfique que celle qui sacralise l’égalité. Elle laisse la bride sur le cou à un libéralisme financier qui mène les vivants de notre planète à la ruine. Liberté et égalité ne peuvent être bénéfiques que si elles se corrigent mutuellement dans cet « esprit de fraternité » que nous enjoint la Déclaration universelle des droits humains et pour lequel tout récemment Abdennour Bidar a fait un plaidoyer.

 

Le souffle dans la branche fait

sa basse continue.

La pluie dans la ramure naît

en notes méconnues.

 

A l’élan de l’horizontal

qui ne sait où il va,

la chute de la verticale

dit qu’elle ne veut pas.

 

Pour tous les yeux qui s’en étonnent

l’arbre frémit de vie.

Pour les oreilles qui en sonnent

elle s’y réjouit.

 

Jamais la mélodie n’achève

de se dire nouvelle

et dans sa monotonie rêve

de se faire plus belle.

 

Si tu la ressens dans ta chair

en éprouvant le sens,

chante au souffle de nouveaux airs

dans la pluie pour sa danse.

 

22 février 2015

 Plaidoyer pour l’altruisme (Matthieu Ricard). Plaidoyer pour la fraternité (Abdennour Bidar). Cet idéal commun est clairement énoncé dès l’article premier de la Déclaration universelle des droits humains : « Tous les humains… doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». On a pu faire observer que c’était un idéal inaccessible, utopique, mais il suscite pourtant l’approbation, de désir de nombreux humains. Sinon, pourquoi apparaitrait-il dans une Déclaration ratifiée par la communauté internationale ?

     Ce que l’on remarque moins, sans doute faute d’oser penser, c’est sa raison d’être, sa cause. On peut tout de même se référer à l’Évangile puisqu’il appelle à l’Amour inconditionnel de l’autre comme autre en incluant jusqu’à l’ennemi. Et cet appel est lié au témoignage à la Vérité dont Yeshoua a fait le but de son existence (Jean 18, 37) : « Je suis né, je suis venu au monde pour témoigner de la vérité ». La cause première de l’Amour c’est la Vérité de l’Être résumée dans la petite phrase de Jean : « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8). L’idéal éthique de la fraternité universelle, de l’altruisme universel, est fondé sur l’Être, sur l’Altérité essentielle à l’Être.

     Que cet idéal apparaisse comme inaccessible relève de la même logique de l’Être. L’Altérité pure est de l’ordre de la surnature humaine et non de la nature. Elle requiert ce que la théologie chrétienne appelle la grâce, dont Montaigne comme tant d’autres chrétiens ont reconnu la nécessité pour « s’élever au-dessus de l’humanité… en une divine et miraculeuse métamorphose » (Essais, II, 12, 351, 608). L’Altérité impossible est reconnue comme possible dans l’Évangile grâce au don de l’esprit de l’Éternel (Luc 18, 27 ; 11, 13).

 

l’archet appelle le violon

et pour la main

sans fin

les doigts agiles dansent pour l’autre la danse de l’union

 

23 février 2015

« Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (Matthieu 7, 1). Telle quelle, cette formule peut s’interpréter comme l’expression d’une vieille sagesse intéressée : Si tu n’as pas envie d’être jugé, ne juge pas. C’est de la même veine que le « ce que vous ne souhaitez pas qu’on vous fasse, ne le faites pas aux autres » ou, plus positivement, « ce que vous souhaitez qu’on vous fasse, faites-le aux autres ». On trouve cette sagesse dès Zoroastre ( – 700 avant Jésus-Christ) et puis chez Confucius et puis dans la quasi-totalité des religions et chez de nombreux moralistes (cf. Wikipédia, Ethique de réciprocité).

     C’est celle qui prévaut dans la Bible avant l’annonce du Royaume des cieux censé débuter après Jean le baptiste : « Ce que vous souhaitez que l’on vous fasse, faites-le aux autres, car c’est ce que disent la Loi et les Prophètes » (Matthieu 7, 12). Certains moralistes athées ont contesté que cette maxime ait besoin de se référer à une divinité quelconque et plus encore à l’Évangile. A juste titre pour deux raisons. La première est qu’il s’agit d’une sagesse intéressée comme on vient de le voir et qu’elle ne relève que de l’habileté humaine à « tirer de la concupiscence des règles admirables » comme l’a observé Pascal (Pensées, éd. Sellier, 244). La seconde c’est que l’Évangile ne s’en satisfait pas. Pour Yeshoua, « tous les prophètes et la loi ont prophétisé jusqu’à Jean. Depuis les jours de Jean jusqu’à maintenant, le Royaume des cieux se force, et les forts s’en emparent » (Matthieu 11, 13, 12). Et « si votre justice ne dépasse pas celle des docteurs de la loi et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Matthieu 5, 20).

     La justice du Royaume n’est pas celle de l’intérêt bien compris des sociétés humaines, mais celle de l’altérité pure qui dépasse tout intérêt, allant jusqu’à se désintéresser de son propre désintéressement : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3).

     Le « ne jugez pas » de Yeshoua dépasse le « afin de n’être pas jugés », car il se fonde, comme toute l’éthique évangélique, sur l’altérité pure de l’Amour. L’Amour en effet ne juge pas les personnes, car il respecte le mystère de la personnalité incompréhensible de tout être, et il y communie avec tendresse. L’Amour sait bien ce qui est contraire à l’Amour, il le juge même avec une acuité extrême. Mais ce jugement de l’Amour l’amène à aimer celles et ceux qui en paraissent éloignés à la mesure de leur éloignement même : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Matthieu 9, 13) .

     « Qui es-tu pour juger ton prochain ? » (Jacques 4, 12). Rappelons-nous aussi cette parole de notre frère François qui a pu surprendre celles et ceux qui connaissent mal l’Évangile : « Qui suis-je pour juger les homosexuels ? » alors même que la morale patriarcale s’oppose à l’homosexualité.

 

Rouge-gorge viens-tu guetter

quelques  miettes dans la clarté

du jour avare qui ne te donne

que la lueur de mon automne ?

 

Dans ta furtive apparition

faut-il que nous réjouissions

nos âmes en les rapprochant

l’une de l’autre en nous aimant ?

 

En partageant un peu le pain

qui surabonde pour ma faim

je te concèderai le geste

où notre espace manifeste

la proximité de nos races

plus forte que la simple face

de nos yeux noirs illuminés

par leur échange soudain né.

 

La beauté qu’ici tu prodigues

est pour qui te voit plus qu’un guide

de cette générosité

qui s’invite dans ta clarté.

 

24 février 2015

Sagesse humaine, quelle cause ? Comment apparaît-elle, pourquoi ? La Règle d’Or de la réciprocité, « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse » remonterait à Zarathushtra Zoroastre, que certains disent avoir vécu, non pas 700 ans avant notre ère mais quelque 1000 ans plus tôt. Il a fallu en tout cas qu’émerge un humain hors du commun pour s’opposer à l’homo homini lupus de Plaute, Rabelais, Montaigne, Schopenhauer, Freud…, à la « guerre de tous contre tous chez l’homme en état de nature » de Hobbes. Pascal lui aussi a pris acte de cet état : « Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public (le plus bel exemple est peut-être justement cette Règle d’Or où l’intelligence comprend que son intérêt est de respecter l’intérêt des autres). Mais ce n’est que feindre et une fausse image de la charité (de l’amour agapè de l’autre comme autre, totalement désintéressé). Car au fond ce n’est que haine » (Pensées, éd. Sellier, 243).

     Avant de parler de la rupture radicale, de la mutation que représente l’Évangile de la « charité » dans l’histoire de l’humanité, il faut tenter de saisir le processus qui a amené à cette Règle d’Or maintenant théoriquement admise par toutes les idéologies, religieuses ou non. Cette évolution de l’humanité se comprend au mieux dans le trajet de l’évolution de la vie sur notre planète et de l’évolution de la matière dans notre univers. Pour ce qui est de la vie, il nous faut parvenir à reconnaître, à l’encontre de l’idéologie matérialiste, l’insuffisance de la causalité mécanique tout comme celle de la causalité finaliste. Bergson a renvoyé dos à dos l’une et l’autre et Darwin s’était lui-même déjà posé la question : « je ne peux pas croire que le monde tel que nous le voyons soit le résultat du hasard, et pourtant je peux pas concevoir non plus chaque chose individuelle comme le résultat d’une intention ». L’apparition et la progression de la vie vers toujours plus de conscience ne peut résulter du seul jeu du hasard et de la sélection, jeu qui les réduit à des phénomènes physicochimiques.

     La découverte de l’acausalité physique des phénomènes quantiques donne à penser à une causalité psychique, qui se manifeste aussi au niveau macrophysique où nous vivons dans les phénomènes de télépathie, de voyance, de synchronicité…

     L’intuition biblique, nécessairement exprimée sous forme de mashal et selon laquelle l’esprit de l’Éternel est en permanence à l’œuvre dans la création (Psaume 104) et que Yeshoua a avalisée en affirmant que son père ne cessait d’agir (Jean 5, 17), cette intuition renvoie à l’existence d’une dimension psychique intellectuellement agissante dans la matière et dont celle-ci est constituée autant que de sa dimension physique. C’est cette force informative qui lui permet de créer du vivant toujours plus conscient, et puis une humanité progressant en sagesse et finalement émergeant dans la surhumanité de la « charité ».

 

Contradiction ? Il doit être difficile pour un juif de penser à la fois que « toutes les violences aujourd’hui (en France) sont commises par des jeunes musulmans » (et il ne peut pas ne pas sous-entendre que ces violences sont d’abord celles dont les juifs sont victimes) et à la fois de penser que le regain d’antisémitisme en France n’a rien à voir avec « le conflit israélo-palestinien », c’est-à-dire avec la progression irrésistible, impitoyable, de la colonisation de la Palestine musulmane par État juif et avec des actes barbares tels que les destructions meurtrières dans la bande de Gaza. Toute incohérence est signe d’erreur.

 

Serait-elle donc revenue

la messagère des printemps

déjà que rien n’a retenue

en l’autre espace en l’autre temps ?

 

Son chant vient violer la froidure

d’une chaleur que la lumière

conforte parmi la nature

en son espérance première.

 

Le silence où elle s’est tue

vibre en elle de l’avenir

et son attente est l’avenue

qui vient ici nous avertir

du retour d’une mélodie

ancienne mais où de nouveaux

visages vont nous apparaître

et nous illuminer bientôt

de la splendeur de l’être.

 

L’oreille maintenant tendue

pour connaître entre deux silences

le chant connu et inconnu

retrouvera en lui l’immense.

 

25 février 2015

Le rationalisme a coupé la conscience humaine du cosmos. Rejetant l’intuition, le cœur, il a réservé le savoir à la seule intelligence. Et l’intelligence est faite pour comprendre scientifiquement  la dimension physique du cosmos et pour la maîtriser techniquement. Le rationalisme a d’ailleurs remarquablement réussi en encourageant le matérialisme physico-chimique : les découvertes scientifiques se sont multipliées, entraînant la création de nouveaux objets techniques toujours plus nombreux et plus performants (que l’on pense entre mille autres à l’informatique ou à l’Internet).

     Mais l’intelligence rationnelle, réflexive, analytique ignore la dimension psychique du cosmos, de la matière. Au point qu’elle en vient à se considérer elle-même comme purement physico-chimique en ce que Jean-Pierre Changeux a appelé L’homme neuronal (1983) pour lequel l’activité mentale se résume à des processus physico-chimiques. Et puis dans L’homme de vérité (2002) Jean-Pierre Changeux a poursuivi son exploration de l’homme neuronal à la lumière des progrès des neurosciences, et il a cherché à expliquer l’évolution du vivant à partir de phénomènes d’auto-organisation. Le mot auto-organisation suggère pourtant que la causalité externe est inutile et remet donc implicitement en cause le principe de causalité.

     Le succès de cette théorie tient en partie à son opposition à la conception religieuse archaïque de la spiritualité que les découvertes de la physique quantique peut cependant corriger. A ce niveau, plus élémentaire que le niveau cellulaire neuronal, la matière se découvre en sa dimension psychique échappant à la causalité physique. C’est ce qui fait d’ailleurs que la physique moderne, matérialiste, parle d’acausalité.

     Le physicien Wolfgang Ernst Pauli (1900-1958) a soupçonné la dimension psychique de la matière et travaillé avec le psychiatre Carl Gustav Jung (1875-1961) sur ce qu’ils ont appelé la synchronicité, phénomène qui permet une compréhension unitaire de la psyché et de la physis, du physique et du psychique. Ils ont coécrit et publié en 1952 La synchronicité comme principe de connexions a-causales. La synchronicité y est présentée comme l’une des causes de l’évolution du vivant, évolution que le hasard et la sélection ne peuvent suffire à expliquer. On peut comprendre que cette théorie psychique ait été violemment contestée par les matérialistes, eux qui font actuellement la loi dans le monde scientifique. Mais le seul terme d’acausalité utilisé par les scientifiques matérialistes et souvent adopté par les autres les décrédibilise aux yeux de celles et ceux qui considèrent le principe de causalité comme irréfutable et donc comme critère infaillible de vérité. Au vrai, l’acausalité physique implique nécessairement une causalité non-physique.

     Si  l’on reconnaît la nature psychophysique de la matière, quelle relation peut-elle entretenir avec l’esprit de l’Éternel ?

 

Les chants venus d’ailleurs sont les chants les plus beaux.

Ils ont appris là-bas les couleurs de la peau

que le soleil caresse et des yeux qui contemplent

les jeux les plus profanes devant le plus grand temple.

 

Écoute moduler dans la grisaille dure

oranges et citrons et ces grenades mûres

exposant le silence explosé où la transe

de son intimité manifeste l’immense.

 

Écoute à perdre haleine en leur apparition

surgir inattendues oubliées les passions

de la vie en son fleuve où coule intarissable

l’élan qui va créant plus nombreux que le sable

les milliards de milliards de visages nouveaux

où se côtoient la haine et l’amour les plus beaux.

 

Écoute en oubliant jusqu’à ton existence

celle des autres où vit l’ailleurs en mille sens

venus ici chanter la belle intelligence.

 

26 février 2015

En ignorant le psychisme cosmique, un matérialisme cohérent se coupe de toute spiritualité. Parler de spiritualité matérialiste apparaît comme un séduisant oxymore (mais oxymore signifie étymologiquement folie aiguë), et c’est en réalité une contradiction qu’un rationaliste ne devrait pas se permettre, pas plus qu’un croyant cohérent ne devrait se permettre de vivre dans « l’incompatibilité absolue de la religion et de l’esprit de la science » (Simone Weil, L’Enracinement, p. 310).

     Il semble que la cohérence ne soit pas le souci majeur des scientifiques matérialistes qui prétendent à la spiritualité, ni celui des croyants qui prétendent à la science matérialiste. Cette incohérence, cet aveuglement au principe d’identité, s’origine sans doute en Occident dans son imaginaire diurne qui sépare, isole, cloisonne les différentes approches de l’être, et qui fait que l’incompatibilité dénoncée par Simone Weil demeure chez la plupart « un malaise sourd et inavoué ».

     Les athées matérialistes qui s’attaquent plus ou moins violemment à la spiritualité religieuse sont plus cohérents que ceux qui la tolèrent ou vont même jusqu’à s’en réclamer. Un matérialisme cohérent ne peut garder qu’une éthique de sagesse intéressée. La Règle d’Or, qui concilie les intérêts bien compris des individus et protège la société de la « guerre de tous contre tous », peut servir de base à cette éthique, mais elle ne permet pas de soi l’entrée dans la spiritualité du Royaume répandue par Yeshoua de Natsèrèt.

     Le croyant qui prie et qui refuse d’admettre la télépathie, la voyance, la synchronicité… ne sait pas ce qu’il fait, il vit dans une incohérence inconsciente.

     Certains adeptes des neurosciences sont persuadés qu’un jour nous connaîtrons suffisamment le cerveau pour comprendre que ce fonctionnement est purement physicochimique. Ils ne se rendent pas compte que c’est là simplement leur désir et qu’ils prennent leur désir pour la réalité.

 

Qu’attendras-tu dans le silence ?

Qu’espéreras-tu de l’absence

lorsque tu te trouveras seule

dans la chambre en quête de sens

sans comprendre ce que te veulent

les murs ?

 

Vas-tu aimer ce qui t’enferme

dans cette peau lorsque tu fermes

les yeux et qu’à tendre l’oreille

ni ne te calment ni t’effrayent

en leur rectangle dur et ferme

les murs ?

 

Prends garde que ce ne soit la mère

que secrètement dans l’amère

immensité du grand espace

où plus rien ne retient sa face

tu recherches lorsque te serrent

les murs.

 

Lorsque la lumière viendra

t’illuminer tu ne sauras

par quel secret la transparence

pénètre plus avant que pensent

te retenir en ton aura

les murs

 

Mais tu pourras ouvrir la porte

cédant à la pensée que sorte

la lumière en toi apparue

pour se répandre dans les rues

hors de la fermeture morte 

des murs.

 

27 février 2015

Parce que, au contraire de toutes les idéologies athées comme religieuses, la Spiritualité de l’altérité n’est liée à aucun pouvoir et met sa foi dans le seul Amour, elle recherche dans toutes les idéologies ce qui échappe au pouvoir et s’approche de l’Amour. Elle ne cherche pas un syncrétisme, d’ailleurs honni par les religions, mais travaille sur la base d’un éclectisme sélectif accueillant à tout ce qui cohére avec l’Amour.

     Les gâthâ de Zarathushtra sont peut-être les textes religieux les plus anciens qu’il nous soit possible d’explorer, contemporains par leurs caractéristiques linguistiques des premiers vedas hindous et exprimant comme eux des traditions orales immémoriales. Ils s’en démarquent pourtant par la qualité de leur sagesse. Car Zarathushtra était un sage et non un prêtre. Il s’est d’ailleurs opposé à la caste sacerdotale hindoue et à ses sacrifices, et il n’a échappé à leur vindicte qu’en prenant la fuite.

     C’est par cette opposition, peut-on dire, qu’il annonce la religion des prophètes d’Israël et leur abandon des sacrifices au profit d’une éthique d’égalité humaine et de souci des gens de peu. La pensée de Zarathushtra a d’ailleurs était reprise en Europe au XIII° et XIV° siècles par des intellectuels cherchant à s’opposer au pouvoir ecclésiastique devenu insupportable, puis au XVI° siècle par les humanistes florentins qui voulaient faire renaître les sagesses antiques.

     Plus sage que prophète, le Zarathushtra des gâthâ parle d’un dieu, Ahura Mazda, qui est un principe ultime du monde plutôt qu’un être personnel. Sa sagesse entend réfléchir sur la réalité du monde et sur celle de l’humain qui en est inséparable. Elle y découvre un ordre mais un ordre imparfait qui implique une perfectibilité, une évolution de l’humanité. Car l’imperfection réside dans l’humanité plutôt que dans le cosmos, et c’est aux humains de travailler à se perfectionner et ainsi atteindre le bonheur en choisissant le bien éthique. Car les humains sont libres et responsables, capables de maîtrise de soi et de progrès.

     Avant Confucius, la Bible et tant d’autres religions et idéologies, on trouve dès Zarathushtra la Règle d’Or, « ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent », formule qui pour Yeshoua résumait la Loi et les Prophètes et équivalait au commandement d’Aimer Dieu et le prochain (Matthieu 22, 40 ; 7, 12). Ce n’était pas encore l’Évangile de l’Amour, mais cela y préparait tout comme le ferait plus tard le judaïsme.

 

Liberté d’expression ? Celles et ceux qui se réfèrent à l’Évangile ne peuvent se permettre une liberté d’expression qui serait insultante : « Je vous le dis, celui qui traite quelqu’un d’imbécile encourra le feu de l’enfer » (Matthieu 5, 22). Même si l’on peut penser que Yeshoua utilise ici une métaphore hyperbolique, on voit bien qu’il bannit vigoureusement l’expression insultante, au nom de l’Amour.

 

Cette présence insensible

qu’une voix douce rappelle

des souvenirs, interpelle

une écriture visible.

 

La main que guide l’écoute

des mots qui entre les murs

de la chambre de tes doutes

se disent dans un murmure

ignore même comment

se transmettent dans la chair

corps et âme aveuglément

leurs vibrations dans les airs

 

Qu’importe, tout attentive

à cette voix du silence,

fais-t’en l’écho qu’elle vive

et manifeste le sens.

 

28 février 2015

La sagesse de Zarathushtra, comme plus tard celle d’Épicure et d’Épictète, et sans doute de bien des sages demeurés inconnus ou à jamais oubliés, cette sagesse inclut la maîtrise de soi. Qu’est-ce à dire ? Le vivant, et nous en sommes, est un être cosmique. Il est habité et mené par les forces qui président à la marche du cosmos, les forces d’attraction et les forces de répulsion que le Grec Empédocle a appelées philia et neïkos, approximativement traduits par amour et haine en français. Chez l’humain ils prennent le visage d’eros et de thanatos.

     Le sage s’efforce d’échapper à ces forces dans la mesure où il en ressent la servitude. Il veut être libre, maître de lui. Il comprend aussi que l’humanité a besoin de s’en libérer si elle veut éviter « la guerre de tous contre tous » que déchaînent la rapacité du désir de posséder et la violence du désir de dominer s’ils ne sont pas maîtrisés. Cette libération inclut, pour chaque individu, la maîtrise de son appétit de bonne chère et de bonne chair et la maîtrise de sa volonté de domination, voire de destruction.

     Certains ont reproché à Épicure d’être un jouisseur et à Épictète d’être un masochiste. On sent parfois en écoutant les uns et les autres qu’elles, ils sont eux-mêmes l’un ou l’autre. (Il semble en tout cas que la jouissance sexuelle ici, et là la violence guerrière ne se soient jamais si bien portées).

     La maîtrise de soi n’est cependant qu’une étape dans le cheminement d’homo viator. Il est appelé à l’Altérité, dont la Règle d’Or, elle-même découverte capitale de l’humanité sur la voie de la sagesse, n’est encore qu’une image, et même, comme le dit Pascal, « une fausse image de la charité », de l’Amour évangélique (Pensées, éd. Sellier 243).

 

Jeûner ? Mise à part la dimension diététique, jeûner c’est d’abord maîtriser « le désir de la chair » que la première épitre de Jean identifie au cosmos (én tô cosmô ê epithumia tês sarkos, 2, 16). C’est ensuite, par altérité positive, se restreindre pour donner, d’abord avec la satisfaction d’être quelqu’un de bien, et puis, selon l’Évangile, de participer à la pauvreté essentielle de l’Éternel qui vit en celles et ceux qui ne vivent que pour les autres.

 

Il marche sur la dalle matinale

poussé tiré par un rêve de graines

dont l’absence bientôt les rend si vaines

que déjà il s’enlève imaginal.

 

Son passage en effet laisse une trace

une image à dix mille autres mêlée

au sein de la grande mémoire ailée

ici et là qui se cherche une face.

 

Il ne te faut surtout pas les attendre

ni chercher à comprendre leur venue

par les chemins des enchaînements nus

mais être prête à te laisser surprendre

par ces apparitions si naturelles

que seulement l’œil déshabitué

de ses désirs et puis restitué

à l’infini les voit parmi les ailes.

 

Il a marché et puis s’est envolé

laissant le vide où quand les yeux se closent

se dévoile la face de la rose

pour celle qui s’en est auréolée.

 

1er mars 2015

Les gâthâ de Zarathushtra sont des chants. Des chants si intenses qu’on a pu les qualifier d’explosions lyriques. Leurs mélodies se sont perdues, les gâthâ ne sont plus que psalmodiés par les fidèles zoroastriens. Mais leur qualité passionnée, qui apparaît dans leur langue, leur syntaxe, leur lexique, donne à penser. Le sage Zarathushtra avait découvert que la connaissance spirituelle fait appel aux ébranlements de la sensibilité. Était-ce d’ailleurs une découverte ? Toute manifestation religieuse est portée par du chant, de la musique sacrée. Pour être réussi, un rite, disons une messe catholique, doit émouvoir ses fidèles, éveiller, voire enthousiasmer leur sensibilité profonde.

     Cela témoigne en faveur d’une connaissance que ne connaissent pas la raison, l’intelligence rationnelle et le matérialisme qu’elle développe. La sensibilité au sacré fait partie d’un monde dont la dimension psychique est mise en œuvre, où l’émotion physique en est le retentissement plutôt que la cause.

     C’est par ce psychisme, toujours cependant lié au physique, que se produisent les événements que l’on appelle parapsychiques : télépathie, voyance, précognition, synchronicité… sans doute aussi les guérisons spectaculaires, inexpliquées, que l’on qualifie parfois de miraculeuses. Même si l’on maintient, contre Augustin et Pascal, que la foi évangélique n’a rien à voir avec les miracles parce qu’elle ne relève pas de la puissance mais de l’Amour, on peut se pencher sur des événements rapportés par les évangiles où Yeshoua attribue ses « miracles » à la foi de celles et ceux qui les lui demandent (Matthieu 9, 2 ; 13, 58 ; Marc 5, 34, 36 ; Luc 7, 50 ; 17, 19 ; 18, 42…).

     Cette foi-là n’est pas celle de « l’Amour seul digne de foi », mais celle de la sensibilité profonde où l’ébranlement psychique provoque des phénomènes synchronistiques. On peut objecter qu’étant psychique plutôt que pneumatique au sens biblique cette foi n’est pas digne d’intérêt ici puisqu’elle ne contribue pas à promouvoir une spiritualité de l’Altérité. Mais l’Altérité de l’Amour cherche à connaître le cosmos parce qu’il est l’autre de l’Éternel et que rien de cosmique ne lui est donc étranger. La connaissance du cosmos et particulièrement de son évolution dans l’humanité religieuse doit permettre de mieux connaître l’Être en qui il a « la vie, le mouvement et l’être »(Actes 17, 28).

 

écoute monter de l’abîme

à tes lèvres le chant sublime

 

que ce soit de douleur de joie

il sera le cri de ta foi

 

le gémissement ineffable

sera plus puissant que la fable

et dans l’océan la montagne

retrouvera une compagne

 

car à l’amour répond l’amour

des lèvres à l’abîme en retour

 

2 mars 2015

Synchronicité. Un phénomène dont C.G. Jung s’est efforcé de percer le secret et qui demeure de soi inaccessible à l’intelligence raisonnante parce que la causalité physique déterministe n’y apparaît pas. Devant ses manifestations indéterminées de type quantique, on parle donc d’acausalité, mais « parler d’acausalité, dit Hubert Reeves, c’est évidemment prendre un risque. Un événement est dit « acausal » jusqu’à ce qu’on ait découvert sa cause » (La synchronicité, l’âme et la science, p. 11).

      Le phénomène de synchronicité apparaît dans des « situations de tension émotionnelle élevée, ce qui explique qu’il survient plus fréquemment chez des sujets psychiquement perturbés. Il est significatif que Jung était psychiatre et que son attention a été attirée sur la synchronicité par ce qu’il a pu observer chez ses patients.

     L’hypothèse de Pierre Solié concernant le rôle qu’elle joue dans l’évolution des espèces s’appuie sur la découverte que, dans le passé, les mutations favorisant la montée de la conscience ont été, au moins en ce qui concerne l’évolution d’homo, contemporaines de périodes d’assèchement des zones forestières et que cette situation stressante a pu, avec l’aide de la synchronicité, le pousser à muter pour survivre. « Derrière les mutations se trouve à mon avis un principe acausal signifiant : la synchronicité » (op. cit., p. 136). Mais comme rien n’est sans cause, l’acausalité physique incite à envisager la nature psychique de ce principe. Il s’agirait d’un savoir inconscient capable de guider le hasard face à la nécessité du changement.

     Le langage utilisé pour décrire les phénomènes synchronistiques est nécessairement difficile parce qu’ils échappent au langage façonné pour fonctionner dans notre monde physique de l’espace, du temps et de la causalité déterministe. Jung a repris le terme « archétype » pour les décrire. Il parle « de dispositions, de formes et d’idées dans le sens platonicien, inconscientes mais non moins actives, c’est-à-dire vivantes, qui sont présentes dans chaque psyché et qui influencent et préforment leurs pensées et leur action ». « Pour Jung, dit Hansueli F. Etter, des événements synchronistiques apparaissent lorsque des archétypes se trouvent profondément impliqués dans une situation vécue… lorsque se déclenchent des dynamiques affectives et émotionnelles très fortes… et, dans la phylogénèse (l’évolution du vivant), lorsqu’une crise collective et biologique menace d’une manière instante une ou plusieurs espèces données » (op. cit., p. 142).

     Une fois reconnue comme essentielle dans l’évolution du vivant et comme présente dans le comportement humain, la prise en compte de la synchronicité s’impose dans notre façon d’aborder l’ensemble du réel cosmique, et donc du réel humain : psychologie, sociologie, histoire, médecine et jusqu’aux implications éthiques et spirituelles. La synchronicité est parente de la télépathie, donc de la prière, et de l’empathie forte où le « je » s’efface pour être en l’autre « toi en moi et moi en toi, et eux en nous »… « sans confusion, sans séparation, asugkhutôs akhôristôs, dit le Concile de Chalcédoine de 451… Elle ne peut pas ne pas nous donner à penser pour mieux agir.

 

mu-si-ci-en-nes vos figures

en pas de deux sur la surface

étonnent tout l’instant que dure

la projection de votre race

 

la mélodie si-len-ci-eu-se

en son incessante avancée

de votre vie si pré-ci-eu-se

en cet instant se fait sensée

 

mys-té-ri-eu-se conjonction

pour les regards qui savent voir

au-delà de la simple action

de chacun pour l’autre en miroir

où l’on ne sait plus qui commence

la nouvelle petite phrase

où concertent amour et haine

afin qu’ici se mette en phase

le pas de deux pour la prochaine

ma-ni-fes-ta-ti-on du sens

 

moins qu’imposées figures libres

que vous jouez mu-si-ci-en-nes

à l’heure dite où il se livre

jaillira le chant sur la scène

 

3 mars 2015

Conférence de Carême à Notre-Dame de Paris le 1er mars : « Consacrée pour donner la Vie » par Mlle Marie Laetitia Calmeyn, ordre des vierges. « Sa recherche de lien logique entre l’alliance et la croix aboutissait à une impasse », tel est le problème que la conférencière s’est donné pour tenter d’y trouver une solution. Elle l’a fait avec une rigueur intellectuelle irréprochable et une exactitude théologique impeccable, faisant honneur à la longue tradition des conférences de carême à Notre-Dame. Il est évident cependant que la théologie dogmatique et morale sur laquelle elle s’est appuyée est irrecevable dans une Spiritualité de l’Altérité.

     Cette théologie est en effet celle de la religion patriarcale à laquelle l’intuition de Yeshoua de Natsèrèt a mis fin. Religion, c’est-à-dire sacrifice, en l’occurrence le sacrifice de la croix présenté comme ayant sauvé un monde où toute consécration religieuse, toute vie chrétienne consacrée déjà par le baptême, trouve sa source, sa justification, sa dynamique, sa raison d’être… sacerdotale dans le sacrifice. Mais les prophètes ont répété dès avant Yeshoua que « l’Éternel veut l’Amour et non le sacrifice… » (I Samuel 15, 22 ; Osée 6, 6 ; Psaume 40, 7ss ; Matthieu 9, 13). La mort de Yeshoua n’a pas été un sacrifice comme la présentent les prêtres qui l’ont d’abord liquidé comme prophète, prenant leur désir pour la réalité. Comment peut-on penser que l’Éternel Amour pourrait avoir besoin de sang, de souffrance et de mort pour sauver l’humanité ? C’est d’une horrible inconscience. L’intuition fondatrice du Royaume est que l’Éternel n’est pas le Tout-puissant terrible et vengeur de la religion mais le Tout-aimant « doux et humble de cœur » qui invite à partager l’Amour.

     Patriarcale. La virginité de sa future épouse est ce qu’exige le mâle possesseur et dominateur mû par la libido sentiendi et dominandi. Et cette obsession plane sur la théologie judéo-chrétienne (et musulmane). Le peuple d’Israël est censé être le peuple élu par un dieu jaloux de celle qu’il a épousée et dont le retour périodique au paganisme est présenté dans la Bible comme une infidélité conjugale. Paul a repris cette théologie pour l’Église censée être le nouveau peuple élu : « Je suis jaloux pour vous d’une jalousie divine. Je vous ai fiancés à un unique époux pour vous présenter au Christ comme une vierge chaste » (II Corinthiens 11, 2). La vierge chrétienne consacrée se voit et vit sa vie comme une épouse du Christ. Marie Laetitia Calmeyn ne pouvait manquer de le rappeler puisque c’est le fondement de son alliance avec le Christ crucifié. Elle ne peut pas encore reconnaître qu’elle est en réalité mue par l’Amour seul digne de foi et que sa théologie mène à une impasse dont elle ne sortira que dans la nuit des sens et de l’esprit, dans le doute où plus rien ne tient si ce n’est l’Amour.

 

Liberté d’expression en folie de thanatos : les caricatures insultantes. Liberté en folie d’eros : les affiches invitant à l’adultère. Régression d’une société où le matérialisme scientifique et philosophique cohère avec le matérialisme éthique. Il fut un temps où la religion maniait la carotte de la philia et le bâton du neïkos (le paradis et l’enfer) pour modérer les ardeurs de la libido sentiendi / eros et de la libido dominandi / thanatos. Faut-il le regretter ? Belle riposte en tout cas mine de rien que de parler dans le haut lieu de Notre-Dame de Paris de la virginité consacrée au Christ en croix.

 

Ils volent en criant les mots de la tribu.

Le velours de leurs ailes en détache le noir

sur le fond de drap bleu dont le ciel est imbu

et qui sans crier gare à l’œil donne de voir.

 

Car il s’agit d’entendre au fond de son silence

ce que la tribu vit en franchissant l’espace

où guettent les dangers et paissent les pitances

que leurs ailes fidèles apportent à leurs faces.

 

C’est en mimant leurs vols et leurs cris ordinaires

que tu peux espérer entrer dans le mystère

de leur vie dans le temps et l’espace en l’instant

ici qui se déploie en ce cheminement

où ne semant jamais  jamais ils ne récoltent,

de leur vie où n’ayant ni  grange ni cellier

ils se moquent d’hier de demain sans révolte

se sachant assurés jusqu’à leur jour dernier.

 

Ainsi de leur domaine aux frontières fluides

ils peuvent te lancer sur les ailes du vent

plus loin qu’ils n’oseraient jamais jusques au vide

de ce bleu dont le noir lance le cri ardent.

 

4 mars 2015

Le mal est resté une énigme pour le croyant Voltaire. Croyant, Voltaire ? Il n’était pas catholique et il n’a pas cessé de dénoncer les excès de l’Église, mais il croyait en un dieu horloger du monde et il ne pouvait comprendre que ce dieu tout-puissant et bon pût permettre des catastrophes telles que celle du tremblement de terre de Lisbonne de 1755.

     Son incompréhension était excusable puisqu’à son époque on ne connaissait pas encore l’évolution de l’univers, du vivant, de l’humanité, et qu’il n’avait pas la tête philosophique d’un Leibniz capable de soutenir que notre monde est « le meilleur des mondes possibles ». En dehors de la sage ontologie de Leibniz, le mot « possible » est essentiel dans la cohérence d’une cosmologie, d’une éthologie et d’une anthropologie impliquées par une ontologie de l’Altérité.

     L’Altérité de l’Être de l’être implique en effet en son autre la liberté et donc l’indéterminisme de l’univers en équilibre avec le déterminisme des forces cosmiques d’attraction et de répulsion. La découverte du niveau quantique de la matière a révélé cet indéterminisme qui permet de mieux comprendre que l’évolution de l’univers est dirigée par les tâtonnements d’un élan qui n’est ni mécaniste ni finaliste mais qui suppose que la matière soit dotée d’un psychisme.

     Le mal et le bien dans l’organisation dynamique de l’univers ne peuvent s’expliquer par les seules forces combinées d’un déterminisme macrophysique de la nécessité et d’un indéterminisme microphysique du hasard. A eux seuls, le hasard mathématique et la nécessité physique sont incapables de rendre compte du progrès de la conscience dans l’évolution du vivant. La (re)découverte du psychisme de la matière, que le matérialisme refuse encore de reconnaître, permet, elle, de mieux comprendre la dynamique de l’évolution, non seulement dans son progrès mais dans ses tâtonnements, rançon de son indéterminisme et de sa liberté, et donc de commencer à comprendre la cause de l’existence du « mal » cosmique et humain. Si ce monde psychique, observable occasionnellement dans les phénomènes de télépathie, de synchronicité, de voyance et autres, nous est encore trop mal connu pour que notre vision du monde soit totalement claire, cette vision l’est assez cependant pour nous faire entrevoir la cause du mal dans un monde pourtant voulu par l’Amour.

 

ton cou simple temple à minerve

en sa limite

abrite

la secrète sagesse qui sait te protéger des forces serves

 

5 mars 2015

Foi et/ou raison. Les mots foi et raison sont-ils pertinents pour poser la question qui divise « ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas » ? Si l’Être de l’être est Amour et non pas Dieu, si l’on reconnaît que la Vérité première est Altérité, la foi relève-t-elle encore de l’intelligence, de la raison ? La foi catholique, faut-il le rappeler, est une série de dogmes énumérés dans un credo où nulle part l’Amour ne figure. Elle donne à penser qu’elle s’adresse à l’intelligence, et la théologie qui s’en inspire le confirme.

     Le raisonnement peut bien prouver l’existence de l’Être de l’être comme Cause première nécessaire, il peut même prouver que cette Cause première est Altérité positive, Amour, lorsqu’on admet que l’Être de l’être est nécessairement infini. C’est cette preuve qui est proposée dans Fondements philosophiques d’une altérité positive. Mais le raisonnement à lui seul n’emporte pas l’adhésion. Pascal a eu des mots pour le dire: « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées (compliquées) qu’elles frappent peu. Et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration. Mais une heure après, ils craignent de s’être trompés » (Pensées, éd. Sellier, 222).

     Ce n’est pas par l’intelligence au sens bergsonien que l’on accueille la Vérité de l’Amour mais par l’intuition. Pascal a eu aussi des mots pour le dire : « Dieu sensible au cœur, non à la raison » (id. 680, p. 467). Yeshoua l’avait d’ailleurs déjà constaté à sa manière :  » Je te remercie, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents et les a révélées aux tout-petits » (Matthieu 11, 25). C’est par la simplicité de l’intuition où excellent les plus simples d’esprit plutôt que par la complexité de l’intelligence où triomphent les intelligences supérieures que l’on accueille la Vérité de l’Amour.

     La foi en l’Amour seul digne de foi est une question d’Amour. Logique, non ? Dostoïevski l’a fait dire à son starets Zosime : A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu » (Les Frères Karamazov, p. 150). De l’existence du « dieu » dont le vrai nom est Amour, s’entend.

 

La tribu noire qui vaquait

à son vol du matin du midi et du soir

de la cime du ciel à l’abîme du sol

aura voulu se donner un miroir.

 

Pourquoi inventer les figures

inouïes du hasard dans l’air sans préférence

si ce n’est pour que naisse une autre architecture

éphémère de mythes et de sens

s’il n’est rien pour les réfléchir

cependant et peut-être dans le non-espace

tenter en son langage enfin de découvrir

l’image virtuelle d’une face ?

 

La tribu noire sur l’étang

sans doute ignorait-elle en ses évolutions

réfléchies au miroir que partout l’âme tend

qu’elle s’offrait à l’attention.

 

Quel regard intérieur saura

s’oublier fervemment que se lève le voile

où la figure augure en l’air de son aura

là où vont les étoiles ?

 

6 mars 2015

Qui Aime apprend à penser, à oser penser, non contre soi-même, mais en l’autre, par cette connaturalité, cette empathie si forte, cette attention si totale que le « je » s’efface. Telle est la connaissance d’Aimer, et elle s’étend potentiellement à tout ce qui est connaissable, jusqu’au savoir absolu de l’Être de l’être infini. C’est un savoir de l’Amour, ni contre soi-même encore une fois, ni bien sûr contre l’autre, mais pour l’autre. Yeshoua a pu ainsi connaître l’Éternel et tant de choses.

 

Les potentialités de la connaissance humaine relèvent de la perfectibilité humaine. On a beaucoup discuté de la perfectibilité dont Rousseau a dit qu’elle était ce qui distinguait l’humain de l’animal. Cette « faculté de se perfectionner » se manifestait d’ailleurs selon lui aussi bien pour le pire que pour le meilleur : « C’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, rend l’homme à la longue tyran de lui-même et de la nature » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755).

     Rien que de banal après tout. Le sage Zarathushtra a montré dans les gâthâ qu’il avait déjà compris cette situation de l’humain. Si pour lui il n’y avait rien à redire à l’organisation du cosmos, l’humanité, elle, était appelée à évoluer, à se perfectionner.

     La perfectibilité est inscrite dans l’indéterminisme du cosmos. Zarathushtra ni Rousseau ne pouvaient savoir que les espèces animales se sont perfectionnées au cours de l’évolution, jusqu’à produire les espèces humaines. On a reproché à Rousseau d’avoir eu une vision pessimiste de cette plasticité, d’insister davantage sur la « perfectibilité » pour le mal que sur celle pour le bien. Kant l’a défendu en commentant que « l’expérience des temps anciens et modernes doit embarrasser tout individu qui réfléchit et rendre pour eux douteux le progrès de notre espèce » (Anthropologie du point de vue pragmatique, 1798).

     L’important est d’abord de comprendre que la perfectibilité du monde inscrite dans son indéterminisme s’inscrit avec l’humanité dans la liberté qui le prolonge et qui en est un perfectionnement. Une vision pessimiste peut soutenir que le progrès éthique de l’humanité est extrêmement faible, voire nul. Une vision optimiste insistera sur les progrès qu’ont entraînés les révolutions, en particulier la révolution française et sa Déclaration des droits de l’homme (1789, 1793, 1795) adoptée en 1948 par la quasi-totalité des nations. Cette vision citera aussi la suppression progressive de la peine de mort.

     L’Évangile est évidemment fondé sur la perfectibilité humaine, sur la mutation de l’humain passant de la chair à l’esprit en vue de parvenir à la perfection de l’Amour : « vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48).

 

Ce qu’écrivent les oies sauvages

quand elles passent sur la page

du ciel selon leur bon usage

 

est un message palimpseste

de sud à nord d’ouest à est

augure propice ou funeste

 

pour ceux qui lient leur vie aux signes

et savent lire entre les lignes

de l’espace où leur âme guigne.

 

Mais celles que les oies enchantent

de leur vie secrète démentent

qu’au ciel les présages les hantent.

 

Pour elles s’inscrit sur la page

la mélodie tout en images

que l’air nous donne en héritage

 

et leur chair vibrant à les voir

se trouve en elles le miroir

où la beauté chante l’espoir.

 

7 mars 2015

Désacralisation. Elle peut être négative ou positive, elle peut être une rétrogression ou une progression. L’humain est en chemin de la bête à l’ange, il peut rebrousser chemin ou avancer.

     La désacralisation négative est celle dont on entend se plaindre dans un Occident où les valeurs chrétiennes sont de plus en plus négligées, oubliées, voire dénigrées ou ridiculisées. C’est la désacralisation d’un Occident qui retourne à ce « monde », ce cosmos (to én tô kosmô) dont Jean a écrit qu’il était mené par « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean, 2, 16). Ces trois « concupiscences » ont, selon Pascal, « fait trois sectes » (Pensées, éd. Sellier, 178). Dans une note Gérard Ferreyrolles explique que « la sensualité (le désir de la chair, alias libido sentiendi) a fait l’épicurisme ; la curiosité (le désir des yeux, alias libido sciendi) a fait le cartésianisme ; l’orgueil ( la libido dominandi) a fait le stoïcisme ».

     Si le stoïcisme n’a pas bonne presse à notre époque, on ne peut en dire autant de l’épicurisme au sens de « morale qui se propose la recherche du plaisir » selon Le Petit Robert, ni du cartésianisme, c’est-à-dire du rationalisme qui prête son concours au matérialisme philosophique et scientifique, qui lui-même apporte son appui au matérialisme éthique comme « recherche des jouissances et des biens matériels », toujours selon Le Petit Robert. Cette désacralisation s’appelle parfois irréligion et/ou immoralisme. Elle mène facilement à la violence immaîtrisée de thanatos et au désir irrépressible d’eros.

     Le sacré, la religion, joue sur les forces cosmiques de la philia qui attire et du neïkos qui repousse en les manipulant sous la forme de la promesse et de la menace afin de brider ces mêmes forces qui en l’humain agissent par eros et thanatos. En d’autres termes, la religion, fondée sur le sacré, utilise les forces cosmiques sous la forme de commandements et d’interdits afin de régler le comportement moral de l’humanité. Sa disparition entraîne le retour en force d’un matérialisme jouisseur et violent sans foi ni loi. Cette interprétation est évidemment rejetée par celles et ceux qui pensent pis que pendre de la religion et qui s’efforcent d’inventer une éthique « laïque ».

     La désacralisation positive est celle qu’opère l’Évangile. Elle est fondée sur l’Amour qui délivre des forces cosmiques de la philia et du neïkos en assurant la maîtrise d’eros et de thanatos. Avec l’Amour, il n’y a plus besoin de loi, de commandements et d’interdits, parce celles et ceux qui vivent de l’Amour se libèrent de leur moi cosmique dans leur sollicitude pour l’autre. « Aime, et fais ce que tu veux ».

     S’il est vrai cependant que l’Evangile ne détruit pas la Loi et les Prophètes, mais les accomplit (Matthieu 5, 17), le problème se pose de la transition du Sacré à l’Amour. Que fait l’Amour face au Sacré d’une part et face à la désacralisation d’autre part ? Ainsi, qu’est la chasteté évangélique si elle n’est pas l’œuvre du Sacré mais de l’Amour ?

 

De ces jonquilles qui accueillent

la bienveillance de ton œil

mère brûlante d’un amour

de la terre depuis toujours

qu’attends-tu en retour ?

 

La beauté qu’en elles tu goûtes

d’un bout à l’autre de ta route

suffit-elle à dédommager

ton âme qu’à l’encourager

tu vas désagréger ?

 

Au regard de l’éternité

tes jours sont à égalité

de ceux des jonquilles qui fanent.

Le sacré comme le profane

en elles sont diaphanes.

 

Ces jonquilles l’heure venue

chantent ici la beauté nue

qui dès demain disparaissant

se retrouvera dans le sang

d’un monde renaissant.

 

Les couleurs que ces fleurs empruntent

à ta lumière ici défunte

parlent pourtant de l’éternel

en l’âme comme toute belle

ses teintes la décèlent.

 

8 mars 2015

La chasteté de l’Amour n’est pas la chasteté sacrée du mythe judéo-chrétien de l’élection qui fait de la vierge une épouse de Dieu à l’image du peuple d’Israël ou de l’Église. Elle perd cette centralité, cette essentialité, devient périphérique, secondaire.

     La chasteté de l’Amour est le don de la maîtrise du « désir de la chair », de l’eros, de la philia. C’est une libération du « monde », elle fait partie de la liberté que donne la Vérité de l’Amour (Jean 8, 32). Ainsi celles et ceux qui se marient dans l’Amour vivent leur sexualité en ami amie, serviteur servante de l’autre. La tendresse et l’orgasme y deviennent une réjouissance partagée, « toi en moi, moi en toi » mais aussi « eux en nous », une communion à l’humanité et au cosmos. La tendresse et le plaisir mutuels ne sont pas un égoïsme à deux. Avec le respect, ils sont faits pour se diffuser vers les proches de la famille et du voisinage, s’étendre même à la totalité des humains, des vivants, des êtres et des choses.

     Cette mutation est un don, la volonté n’y suffit pas, car l’orgasme et tout ce qui l’entoure exercent une force d’attraction quasi irrésistible. Qui vit l’Amour parvient à cette chasteté en se faisant violence puisque c’est ainsi que l’on entre dans le Royaume des cieux (Matthieu 11, 12), dans le don d’une conquête et l’invocation de l’esprit. L’abstinence périodique décidée et pratiquée d’un commun accord est un des moyens habituels d’y parvenir.

 

Le célibat dont Yeshoua a dit qu’il pouvait être « en vue du Royaume des cieux » (Matthieu 19, 12) ne peut être un célibat consacré s’il est vrai que le Royaume n’est que de vivre et grandir dans l’Amour. C’est un célibat de service, de liberté pour servir. Il ne se conçoit pas sans une vie spirituelle intense, qu’il est fait pour faciliter. C’est une vie de silence et d’invocation pour accueillir l’esprit, de chants d’appel et de chants de reconnaissance, de « crainte et tremblement » dans la conscience de notre faiblesse, dans l’assurance cependant que l’Éternelle « opère en nous le vouloir et le faire en vue du bien », c’est-à-dire en vue d’Aimer. Et on imagine mal ce célibat pour le Royaume sans l’une ou l’autre forme de service de la communauté d’Aimer à laquelle on appartient, selon les dons de l’Esprit : « en effet à l’une, à l’un est donnée par l’esprit une parole de sagesse, à une, un autre une parole de connaissance selon le même esprit… (I Corinthiens 12, 7ss). Mais c’est avant tout dans le service d’Amour d’un engagement professionnel, syndical, politique, social… que le célibat au nom du Royaume  trouve son sens dans la force d’Aimer.

 

Frémissantes dans l’air à peine,

vous inclinez-vous sur vos tiges ?

Je ne sais rien de ce qui gêne

votre vigueur qu’elle se fige.

 

Cette vie qui par vous rayonne

en jets de beauté inutile

pour qui est-elle une couronne

dans l’espace où elle rutile ?

 

Cette splendeur à quel regard

se réjouissant en louanges

peut donner un sens à son art

si ce n’est à celui des anges ?

 

Et dans la nuit quel œil étoile

en télescopant la distance

vient danser la danse sans voile

d’une douce reconnaissance ?

 

Votre frémissement il semble

est celui de nos univers

se réjouissant tous ensemble

en leur endroit en leur envers.

 

9 mars 2015

Ah les mots, les mots !… Le mot « sacré » veut d’abord dire, selon Le petit Robert, « ce qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable (par opposition à ce qui est profane) et qui fait l’objet d’un sentiment de révérence religieuse ». L’étude de Rudolf Otto a montré que le sacré est composé de deux sentiments violents et contraires de fascination et de terreur, d’une force de désir et d’une force de crainte qui font penser à eros et thanatos. Mais le mot « révérence » choisi par le Le petit Robert est sans doute plus proche du sentiment des croyants d’aujourd’hui, bien qu’on y sente parfois une hésitation entre ce qui est saint et ce qui est tabou. Par ailleurs on s’éloigne du sens primitif dans des expressions telles que « art sacré », « musique sacrée »…

     Le second sens du mot « sacré » s’éloigne encore davantage de l’univers religieux. Ainsi des « droits inaliénables et sacrés de l’homme ». Et l’humour lui fait perdre toute sa gravité dans des expressions du genre, « la sieste pour lui, c’est sacré ».

     Si l’on admet que Yeshoua a désacralisé le monde, et donc les Ecritures et bien sûr lui-même et l’Éternel dont il est l’image (Colossiens 1, 15), on ne voit plus bien clair dans le sacré que revendiquent les chrétiens, dont ils vivent, dont certaines, certains font même leur raison d’être : celles et ceux qui entrent dans « la vie consacrée », c’est-à-dire sacrée, et pour qui cette consécration est une consécration à l’Amour. Peut-on les critiquer ? Au nom de l’Amour ?

     La désacralisation opérée par l’Amour évangélique est une abolition des credo par la Vérité, une radicalisation de l’Amour dont le but et le fruit sont la fraternité universelle par l’élimination des convictions religieuses qui divisent l’humanité en ces luttes fratricides qui par le passé ont pu aller jusqu’à des massacres entre catholiques et protestants en Europe et qui maintenant poussent sunnites et shiites à s’entretuer.

     L’Amour désacralisant invite à l’œcuménisme chrétien, au dialogue des religions, mais aussi à cette interculturalité générale dont a parlé frère Alois de la communauté de Taizé. Si l’on tient à garder le mot « sacré », on peut continuer de répéter que « la personne humaine est sacrée », c’est-à-dire « digne d’un respect absolu », qu’elle a « un caractère de valeur absolue ». Mais il faut ajouter que dans l’Amour le respect est indissociable de la tendresse et qu’il exclut la crainte. On pourra finalement dire que tout est sacré, au sens où tout être est digne d’Amour puisqu’il est Aimé par Aimer.

 

Je suis Hubble et contemple

nuit et jour la profondeur,

mais mon regard est si ample

qu’il me remplit de stupeur.

 

C’est la danse des étoiles

qui m’a appelé ici

pour qu’à tous je la dévoile

et dévore leur souci.

 

Au plus lointain de l’espace

je découvre l’inconnu

et me sens trouver ma place

dans la grande bienvenue

de qui depuis si longtemps

est à l’œuvre dans la nuit

et pourtant n’est que l’instant

où l’éternel le réduit.

 

En contemplant je comprends

pourquoi la tête me tourne

puisque tout est sidérant

sachant ce dont il retourne.

 

10 mars 2015

Il y a un siècle Henri Bergson faisait l’hypothèse que la télépathie était une chose « possible à tout instant et chez tout le monde » (L’Energie spirituelle, p. 39). C.G. Jung et une nuée d’autres chercheurs se sont depuis efforcés de découvrir si elle n’était pas l’affleurement d’un monde psychique associé au monde physique, la manifestation d’une réalité invisible présente nulle part parce qu’elle n’est pas dans l’espace physique et cependant partout présente parce qu’il n’existe aucune matière qui ne soit à la fois psychique et physique.

     La dimension psychique du monde est difficile à reconnaître, d’abord en son existence même et puis en son essence. Elle échappe à notre science occidentale, par définition puisque cette science ne reconnaît que l’existence de ce qui est physique, inscrit dans l’espace, le temps et la causalité mécanique. Un signe patent de son rejet du psychisme du monde est son affirmation de l’existence de phénomènes sans cause. S’il admet la qualité irréfragable du principe de causalité, un scientifique devrait pourtant admettre l’existence de causes non physiques. L’acausalité est un concept qui va à l’encontre de la raison, dont les scientifiques se réclament pourtant.

     Les non-scientifiques qui cherchent à connaître le psychisme du monde affrontent une tâche difficile. Il a fallu toute une vie de tâtonnements et d’hésitations à C.G. Jung  pour comprendre le fonctionnement du phénomène de synchronicité, où le psychique et le physique sont corrélés. Il a cependant retrouvé, ainsi que celles et ceux qui poursuivent son œuvre, des intuitions présentes dans la tradition néo-platonicienne, la gnose, l’alchimie…, mais aussi dans la pensée non-européenne, chinoise en particulier.

     L’intérêt que l’on porte ici à l’existence et au fonctionnement de la psyché du monde se justifie à double titre : le premier est celui de connaître l’autre de l’Éternel et le second, inhérent au premier, est de participer à la relation permanente de l’Éternel et de son autre, relation reconnue par Yeshoua dans l’agir permanent de son père céleste (Jean 5, 17), dans l’action de l’Esprit de l’Éternel en tout être à la mesure de son accueil. Comment l’Esprit de l’Éternel agit-il dans le monde si ce n’est par la médiation de la psyché du monde ?

     Cette reconnaissance de la psyché du monde devrait aussi permettre de dissiper « le malaise sourd et inavoué » que les chrétiens, au dire de Simone Weil, éprouvent face à « l’incompatibilité absolue entre l’esprit de la religion et l’esprit de la science » (L’Enracinement, p. 310), d’éclairer la question lancinante des rapports entre la foi et la raison.

 

La lumière qui se tamise

dans les voiles du crépuscule

nous vient-elle ici en franchise

elle qui jamais ne recule ?

 

Jamais ne l’effleure un mensonge

dans l’arrangement de ses teintes

et la parole de ses songes

ne se pare d’aucune feinte.

 

La mélodie que les nuages

chantent pour l’accueillir

ne danse qu’une page

avant de défaillir

doucettement entre les bras

de l’ombre du silence.

Elle s’éteint mais son aura

lui donne un nouveau sens.

 

Sa franchise ressouvenue

et la pureté de ses teintes

au long des heures continue

d’entretenir la belle étreinte.

 

11 mars 2015

La désacralisation ontologique opérée par Yeshoua au nom de l’Altérité de l’Éternel, c’est-à-dire de l’Agapè, n’a rien à voir avec la désacralisation liée à l’athéisme. Celle-ci  s’appuie sur un matérialisme aveugle qui oublie le principe de causalité, qui sans doute ne le voit pas parce qu’il ne veut pas le voir. Comment un scientifique peut-il nier le principe de causalité ontologique alors qu’on ne cesse de s’appuyer sur sa manifestation mécanique pour développer la science ? Cette contradiction est-elle tout de même ressentie par l’athée comme un « malaise sourd et inavoué » ? Ne doute-t-il jamais, lui qui invite le croyant à douter ?

     La désacralisation ontologique sape les religions parce que les religions sont fondées sur le sacré. Elle invite à reconnaître la cause première rationnellement indubitable comme ce que maître Eckhart appelait la Déité inaccessible à l’intelligence. L’intelligence en effet n’y a pas accès parce qu’elle est adaptée à la compréhension et à la maîtrise du monde en sa matérialité. « Dieu est esprit » a dit Yeshoua pour désacraliser l’espace (Jean 4, 24). Il faut donc « le prier en esprit et vérité », selon la vérité de sa pure spiritualité inaccessible à l’intelligence.

     La vérité de la Déité c’est qu’elle est pur esprit et donc inaccessible à l’intelligence pratique et scientifique. On ne la rencontre que par l’intuition empathique forte où notre « je » s’efface dans l’Amour. Dire avec Yeshoua que Dieu est Esprit et dire qu’il est Amour sont une seule et même chose. Dans la mesure où la théologie est une science, elle est inadaptée à la connaissance de l’Éternel. Il n’y a de théologie véridique que celle de l’intuition de l’Amour.

     Si on juge les religions inévitables, inscrites dans l’ADN d’homo sapiens, on peut souhaiter qu’elles soient relativisées par l’Amour, réduites à leur statut de chemins, de voies qui doivent au minimum se tolérer mutuellement, au mieux dialoguer pour s’enrichir de l’expérience les unes des autres en prenant conscience que l’Eternelle Déité est au-delà de leurs croyances.

 

On entend dire maintenant que les caricatures ne sont pas des insultes. C’est mépriser l’autre. Une insulte est une insulte lorsqu’elle est ressentie comme telle par celle, celui à qui elle est adressée. Faut-il beaucoup d’altérité positive ou d’empathie pour le comprendre ?

 

Euthanasie ? On brandit le mot, allant jusqu’à affirmer sa présence cachée dans les lois sur la fin de vie tant on sait qu’il terrorise. Celles et ceux qui se battent bec et ongles contre cette loi, avec des raisonnements qui auraient fait branler la tête à ce cher Montaigne, sont, on peut le soupçonner, des gens terrorisés par la mort, des gens dont certains n’ont pas encore maîtrisé thanatos alors même qu’ils affirment que le Christ a vaincu la mort. Yeshoua n’a certes pas vaincu la mort, mais il a vaincu la peur de la mort. « Notre sœur la mort », comme le disait François d’Assise, n’est pas à vaincre mais à aimer, parce qu’elle fait partie du meilleur des mondes possible.

 

Sans visage sans voix, le vide même

te connaît-il, lui qui sait que tu aimes ?

 

Sans cesse en mouvement pour le meilleur

Son souffle est-il d’ici, est-il d’ailleurs ?

 

Tu remplis toutes choses, mais aucune

qui puisse dire sienne l’opportune

présence absence et sans écho silence

où l’invisible en visible se cible.

 

Je ne te sais en moi que lorsque j’aime,

que notre souffle est l’autre dans le même.

 

12 mars 2015

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de conscience et de raison et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » (article 1 de la Déclaration des droits de l’homme, ONU, 10 décembre 1948). Beaucoup de Français connaissent la première phrase de cet article, mais faites l’expérience, demandez autour de vous et vous constaterez sans doute que peu connaissent la seconde phrase, en particulier son appel pressant à la fraternité.

     A la suite des rassemblements du 11 janvier soutenant la liberté d’expression, un collectif s’est créé, un Appel à la fraternité, qui propose une marche le 11 de chaque mois pour promouvoir la fraternité. Il est sans doute intéressant, pour celles et ceux qui s’intéressent aux personnalités et à leurs titres, de prendre connaissance des gens qui se sont inscrits comme membres de ce collectif. Autour de son président Jean-Louis Sanchez, fondateur et délégué général de l’Observatoire national de l’action sociale décentralisée, et qui dès 1999 a lancé un appel à la fraternité qu’il jugeait un peu oubliée dans notre République, on trouve, parmi bien d’autres, Jérôme Vignon, président des Semaines Sociales, Jean-Baptiste de Foucauld, responsable de l’association Le Pacte civique, Dominique Balmary, président de l’Union interfédérale des œuvres et des organismes privés sanitaires et sociaux, Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, le philosophe Patrick Viveret, promoteur de la sobriété heureuse dans le cadre du Développement durable pour une planète où la croissance risque de mettre en danger la vie.

     L’idéal de fraternité universelle est une urgence à promouvoir dans un monde dont les populations sont de plus en plus mêlées, souvent dans l’incompréhension et l’affrontement des identités. C’est une urgence plus forte que celle de la liberté et de l’égalité, qui ne peuvent œuvrer main dans la main que si elles sont emmenées par la fraternité, et qui doivent être à son service.

     L’Appel à la fraternité, dont on trouve aussi une liste des principaux signataires sur le site des Ateliers du vivre ensemble et de la fraternité et qui veut promouvoir une marche mensuelle, devrait ainsi rééquilibrer les appels à la liberté d’expression qui risque d’être sacralisée aux dépens des autres valeurs des Droits de l’homme et de la République.

     L’Évangile, dont l’appel est celui de l’Amour, ne peut qu’applaudir à l’Appel à la fraternité, comme au Plaidoyer pour la fraternité d’Abdennour Bidar et à toutes les initiatives individuelles et collectives qui cherchent à promouvoir l’Altérité positive en toutes ses implications.

 

Enclose dans la sève

la rose encore espère

qu’elle se hissera

en haut de son aura.

 

Mais il lui faut attendre

qu’une journée plus tendre

en sa quête d’odeurs

lui réchauffe le cœur,

qu’un souffle fraternel

fasse pousser des ailes

que le soleil brûlant

baisera ardemment.

 

Lorsque la nymphe obscure

enfin se saura mûre

papillon de lumière

elle enchantera l’air,

 

et son parfum gracile

en l’espace subtil

nous redira la sève

qui monte de nos rêves.

 

13 mars 2015

Interprétation. D’un texte, sacré ou non, on peut tirer quasiment tout ce que l’on souhaite. A lire les livres de l’Exode, de Josué, des Juges… un israélite peut se sentir le droit, non, le devoir, de tuer ceux qui ne pensent pas comme lui, les adorateurs et adoratrices d’autres dieux, toutes celles et ceux qui ne se conforment pas à la loi de Moïse. Après l’épisode du Veau d’or, Moïse a dit aux fils de Lévi : « Ainsi parle le Seigneur Dieu d’Israël : que tout homme ceigne son épée, parcoure tout le camp de porte en porte et que chaque homme tue son frère, chaque homme son compagnon, chaque homme son voisin » (Exode 32, 27). Vous aurez du mal à trouver maintenant un israélite qui pense que son devoir est de lui obéir.

     L’Évangile est censé ne prêcher que l’Amour, mais les lectrices et lecteurs violents parviennent à dénicher ici ou là un verset qui leur plaît : « Je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée, dresser un homme contre son père, une fille contre sa mère et une belle-fille contre sa belle-mère » (Matthieu 10, 34s), où l’on peut trouver un écho, affaibli certes, de l’ordre de Moïse aux Lévites. Il y a surtout cet épisode de l’Église primitive où Ananias et Saphira tombent raides morts aux pieds de Pierre pour avoir menti à l’esprit saint (Actes 5, 1-11). L’histoire de l’Église montre que, dans cet esprit violent, certains de ses responsables ont appelé à tuer les hérétiques. Thomas d’Aquin a démontré scolastiquement (ah le raisonnement, le « discours » !) que si les crimes contre l’État sont justement punis de mort, il est juste, à plus forte raison, de frapper de la même peine les crimes contre l’Église. Jeanne d’Arc a été brûlée vive comme hérétique en 1431, Giordano de même en 1600, parmi bien d’autres.

     Les interprètes du Coran se querellent sur certains versets qui appellent, contradictoirement ou pas, c’est selon, à se montrer tolérant ou intolérant. « Pas de contrainte en religion » (2, 256) signifie pour certains que la foi ne se commande pas, qu’elle relève de la conviction intime. Pour d’autres que ceux qui refusent l’islam doivent être simplement soumis à un impôt particulier. Quant à la sourate (9, 5) : « tuez les associateurs où que vous les trouverez… », certains y voient un ordre de mise à mort de tous ceux qui refusent l’islam, d’autres expliquent cet ordre du prophète par la situation particulière où ce verset lui a été « révélé ».

     On peut penser que ce qui compte, ce ne sont pas tant les textes mais les faits qui dans l’histoire de l’islam valident telle ou telle de leurs interprétations, tout comme dans l’histoire du judaïsme et du christianisme. Si l’Église a récemment mis fin à ses mises à mort (celle du chevalier de la Barre ne remonte qu’à deux siècles et demi), on doit tout de même considérer son comportement intolérant au long des siècles, en particulier depuis l’avènement de Théodose Ier (716) jusqu’à la Révolution française (1789).

      Les textes sacrés des religions qui se croient révélées ont donc donné lieu au cours de l’histoire à des interprétations des plus violentes. « Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es ». Si tu accueilles en toi l’esprit de l’Éternel, tu ne pourras qu’Aimer et interpréter toute parole sacrée ou profane comme une invitation à Aimer, même si c’est en t’y opposant lorsqu’elle invite à ne pas Aimer.

     Alors ? Mort à la religion ? Elle demeure le support de la vie bonne, de la compassion, voire du pur Amour pour la majorité des humains du XXI° siècle. On peut œuvrer à la perfectionner, à l’accomplir comme Yeshoua l’a fait, plutôt qu’à la détruire comme ont tenté de le faire certains philosophes par leurs écrits, les Diderot, Meslier, Feuerbach, Nietzsche… ou certains responsables politiques par leurs massacres, tels Hitler et Staline. On peut œuvrer à la perfectionner de l’intérieur comme s’y efforce actuellement notre frère François, on peut aussi tenter de le faire de l’extérieur en lui répétant que « seul l’Amour est digne de foi » et que ce serait bien si elle relativisait tout le reste.

 

laisse la sève éclore en ces chants d’allégresse

qui montant de la chair font que jamais ne cesse

la mélodie des anges en parfum de la rose

 

laisse au désir brûlant son élan vers l’abîme

où de la profondeur la hauteur se sublime

en visages diaphanes à leur âme déclose

 

la forêt qui s’étend sans aucune limite

que celle de tes pas et jusqu’au bout t’invite

à faire le chemin où se découvre sombre

la source sans retour où l’amour désaltère

insatiables les cœurs des biches et des cerfs

t’attend impatiemment avec d’autres sans nombre

 

laisse le cœur sentir et les oreilles entendre

et les yeux même voir ce qui les va surprendre

la rose en sa beauté qui comble la promesse

 

14 mars 2015

Ferveur. L’âme religieuse vit d’émotions, de sentiments, de passions. C’est ce qui la rend capable du pire comme du meilleur chez celles et ceux qui l’accueillent avec ferveur, les converties et convertis surtout comme on en connaît dans l’histoire de l’Église (qui n’en retient, on s’en doute, que le meilleur, propagande oblige.)

     La ferveur prend sa force dans le cosmique, dans la philia /eros pour le meilleur, dans le neïkos / thanatos pour le pire. Le meilleur est la sainteté, le pire le fanatisme. Ils ne s’excluent d’ailleurs pas toujours mutuellement et peuvent aussi passer de l’un à l’autre. Et la ferveur philia / eros peut se muer en agapè.

     L’exemple évangélique du mashal du Bon Samaritain peut nous aider à mieux comprendre le mécanisme de la ferveur pour le meilleur et sa possible transmutation en agapè. Le Bon Samaritain est habité par l’émotion qui le prend aux entrailles, esplangkhnisthê, dit le grec, misericordia motus, mû par la miséricorde, dit la traduction latine. Il accueille cette émotion d’empathie compassionnelle, au contraire du prêtre et du lévite qui passent leur chemin. C’est cette émotion qui le fait agir pour le meilleur, dans les soins et la prise en charge du blessé. Le mashal n’en dit pas plus. Peut-on imaginer la suite du cheminement du Bon Samaritain ?

     Matthieu Ricard, qui a étudié scientifiquement la compassion empathique, sait cependant que celle-ci peut ne pas durer. « On parle parfois de fatigue de la compassion. Il serait sans doute plus juste de parler de fatigue de l’empathie. L’empathie se limite à une résonnance affective avec celui qui souffre. Accumulée, elle peut aisément aboutir à l’épuisement et à la détresse… L’un des facteurs essentiels de ce burnout pourrait être la fatigue progressive de l’empathie lorsqu’elle n’est pas régénérée ou transformée par l’amour altruiste… (Plaidoyer pour l’altruisme, p. 418).

     La pratique religieuse, la prière fervente, individuelle ou communautaire peut remédier au burnout de l’empathie. Car la compassion, valeur bouddhiste capitale, est perçue ici comme une mise en route. Elle doit s’accomplir en cet amour altruiste qui dans l’Évangile s’appelle agapè, amour de l’autre comme autre au-delà de ce que l’on peut ressentir pour lui et même contre lui (« Aimez vos ennemis »). Mais l’agapè n’est pensable et possible que par la grâce, le don de l’esprit que l’on reçoit en priant sans jamais se lasser (Luc 18, 1).

     Cultiver la compassion est un exercice bouddhiste ouvert à toute conscience humaine, mais c’est un exercice difficile et long à transformer en habitude : « S’entraîner à la compassion nécessite certainement des efforts… L’apprentissage de la compassion peut prendre toute une vie » (David Shlim, Medicine and Compassion, p. ix, cité par Matthieu Ricard, op. cit., p. 419s). L’Évangile, lui, est « un fardeau léger ». Il supplée à la faiblesse humaine par la force de l’Esprit qui n’est pas refusé à celles et ceux qui le demandent (Luc 11, 13). La ferveur de la prière continue finit par ancrer la compassion dans les neurones comme l’exercice bouddhiste, mais à moindre frais lorsque « ce n’est plus moi qui vis, c’est Aimer qui vit en moi » (cf. Galates 2, 20). La compassion / l’empathie devient alors la manifestation, la gloire de l’Éternel Amour dont elle est une participation.

 

la mélodie jaillie de l’âme amante

de son Jésus aimable et délectable

jubilation du cœur consolation

de l’esprit se répand resplendissante

 

c’est un déferlement de la tendresse

en cet être admirable et honorable

où la bonté écho de la bonté

en vagues alternantes qui ne cessent

de s’élever dans la force du souffle

vénérable louable de la joie

sans fin emporte jusqu’en l’au-delà

celles ceux dont la foi en lui s’engouffre

 

écoute-la résonner dans les bouches

innombrables chantant ô bon Jésus

comme un mantra de bonheur absolu

pour cette chair qui dans l’esprit accouche

 

15 mars 2015

Yeshoua ou l’Amour ? Comment Yeshoua a-t-il pu dire, « qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu 12, 30) et « qui n’est pas contre nous est avec nous » (Luc 9, 50) sans se contredire ? Yeshoua s’est tellement intégré, en le vivant, à son message, à l’Amour, qu’être contre lui c’est être contre l’Amour, et qu’être avec nous, dans la mesure où nous partageons cette intégration où « c’est lui qui vit en nous », c’est être avec l’Amour quand bien même nous l’ignorerions.

     C’est ce qui explique aussi le mashal du Jugement dernier où l’on est avec ou contre Yeshoua selon que l’on Aime ou non : « ce que vous (n’) avez (pas) fait aux autres, c’est à moi (l’Amour) que vous (ne) l’avez (pas) fait » (Matthieu 25, 40, 45).

     Alors ? Yeshoua ou l’Amour ? Ressource de l’ambiguïté de la conjonction « ou » qui peut être inclusive ou exclusive, qui peut exprimer l’équivalence ou l’alternative. L’équivalence : « La bête à bon Dieu ou coccinelle », l’alternative : « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ». Alternative de « Yeshoua ou l’Amour » : Si nous faisons de Yeshoua un héros, un gourou, un « dieu », nous ne sommes pas avec l’Amour mais avec la Puissance. Nous risquons de faire de notre ferveur pour lui un fanatisme, d’aller jusqu’à préférer le Christ à la Vérité de l’Amour lorsqu’il nous arrive de devoir faire un choix entre lui et elle. N’est-ce pas ce qu’ont fait les croisés qui sont allés en « Terre sainte » pour délivrer le tombeau du Christ ?

     Mais si nous faisons de Yeshoua l’être habité et mû par l’Amour, par l’Amour seul, nous en faisons une équivalence de l’Amour et non une alternative à l’Amour. Alors nous ne cherchons plus à recruter des fans et des groupies pour Yeshoua, mais à inviter à l’Amour en Aimant sans nous soucier de dire au nom de qui.

 

Admettre l’hypothèse bergsonienne de la télépathie généralisée peut encourager la prière fervente pour tous les êtres qui nous viennent à l’esprit. De les savoir à portée de cerveau…

 

Les langues papillonnent dans l’espace

et si peu te sont familières.

Tristesse des oreilles à leurs faces

cachées au brouhaha des airs.

 

Il te faut les apprendre en la patience

nourrie de ce brûlant désir

de rencontrer au profond de leur sens

d’autres d’autres à ressentir.

 

Il faut t’y mettre et ne pas te lasser

de rechercher leurs beaux secrets

dans le rythme des phrases délacées

où leurs visages se recréent.

 

Mais n’attends pas qu’éclosent tous les livres

où les figures sont cachées

pour que le cœur à cœur en toi délivre

de leur cocon leurs noms discrets

 

Il est dans, le silence, des rencontres

de l’esprit en toutes les langues

où les papillons de l’amour se montrent

plus vifs que les distances longues.

 

16 mars 2015

 La Promesse de l’autre. Jean-Louis Sanchez a choisi un titre attirant pour promouvoir « l’altérité (sur laquelle il entend) fonder son engagement ». Pour bien des gens, le choix des mots est essentiel, car les mots sont souvent plus que des signes. Il sont chargés d’affects, ils déclenchent des émotions, ils nourrissent des sentiments, ils font parfois naître des polémiques. Pensez au mot « euthanasie », dont la signification est simplement « bonne mort » mais qui est pour beaucoup devenu une bête noire et un tabou. Est-ce parce qu’on y ressent le mot « nazi » de sinistre mémoire ?

     Parler de l’altérité, de l’altruisme, de l’autre peut éveiller des émotions diverses. Philosophiquement l’altruisme est « une doctrine considérant le dévouement à autrui comme la règle idéale de la moralité », définition sèche, et rébarbative pour les gens allergiques aux règles et à la moralité. On comprend qu’Anatole France ait pu parler de « cette charité froide qu’on nomme l’altruisme ». Mais le mot « charité » s’est depuis lui-même chargé négativement de condescendance paternaliste au point d’être devenu inutilisable.

     Le verbe « aimer », lui, est à géométrie variable, avec des avantages et des désavantages en raison de sa polysémie. L’amour peut être érotique, tendre, fraternel, amical, altruiste… Ces divers sens échangent des affects, du plus charnel au plus spirituel. On peut dire qu’il y a continuité de l’amour en manque, qui désire, à l’amour sans manque, qui donne. L’Amour agapè peut naître d’un amour érotique transcendé ainsi qu’on le voit chez certaines vierges consacrées à leur Christ Jésus.

     Il existe cependant une porte blindée à l’entrée du Royaume des cieux. On ne franchit cette porte qu’en force, bizetaï, la force de l’esprit de l’Éternel (Luc 16, 16). L’émotion de compassion, de miséricorde, des entrailles… mène jusqu’à cette porte. On le devine dans le mashal du Bon Samaritain. Mais il n’y a pas d’Amour agapè, d’Amour de participation à l’Amour éternel sans invocation permanente, « sans jamais se lasser » (Luc 18, 1) afin que ce ne soit plus nous qui vivions, mais l’Amour qui vit en nous (cf. Galates 2, 20). Formule d’ailleurs elle-même ambiguë car nous vivons alors nous-mêmes en perfection puisque, dans cet Amour, il n’y a ni séparation ni confusion (asugkhutôs akhôristôs) entre nous et le toi éternel. La promesse ultime de l’autre est ainsi de vivre l’Altérité essentielle de l’Éternel.

 

Le petit mouton noir bêle chez le voisin

bêle sans fin

 

Quelle attente insensée lui donne cette force

comme au divorce

de ce qui alentour le sépare de l’île

en son exil ?

 

Ici l’air qu’il respire et l’herbe qu’il mâchonne

sont monotones.

 

Là-bas ils ont un goût d’ailleurs et d’océan

qui voit son sang.

 

Lui faut-il revenir aux sources de la mer

et de la mère

pour retrouver la paix qui est aussi la mort

en son confort ?

 

Est-ce en bêlant sa soif qu’il trouvera enfin

son vrai voisin ?

 

17 mars 2015

Morale cosmique ou éthique évangélique ? Le philosophe camerounais Éboussi  Boulaga a observé que dans la pensée africaine il y a « continuité entre le vital, l’humain et le cosmique, entre la nature et la culture », et qu’en conséquence « la morale traditionnelle est ontologique. » L’idéal humain est pour la pensée africaine inscrite dans l’harmonie du cosmos. « Ontologie et axiologie s’identifient. Les lois du monde sont aussi les lois de l’homme » (La Crise du Muntu, pp. 15, 46).

     L’éthique-spiritualité de l’altérité, tenue ici pour identique à l’idéal évangélique, s’affirme tout aussi ontologique. Elle se résume dans l’Amour de l’autre comme autre parce que l’Être de l’être est lui-même cet Amour. Ce qui de ce point de vue manque à la pensée africaine, c’est l’idée de perfectibilité, de cheminement, d’évolution de la nature-culture vers la surnature, de la mutation de l’humain premier en humain dernier.

     Ce que Éboussi Boulaga récuse dans le christianisme cependant, c’est une théologie héritée de la synthèse de la pensée judaïque et de la pensée grecque, une dogmatique et une morale (patriarcales) fondées sur le logos, la parole-concept. Mais la pensée évangélique, pas plus que la pensée africaine, n’est fondée sur le concept, la raison. Elles sont toutes deux fondées sur l’intuition, le sentir, le cœur, dont la raison devrait demeurer la servante si l’on en croit Pascal.

     Éboussi Boulaga a des mots sévères pour une « pensée qui dissout les corps ou renie le sentir, s’achève à la contemplation d’elle-même, en la constitution d’un absolu tout autre que le monde, faisant nombre avec lui et le disqualifiant comme non-être, apparence ou mal » (op. cit., p. 215). Mais la pensée évangélique de Yeshoua ne dissout pas les corps ni ne renie le sentir ni ne s’enferme en son langage. Elle accomplit tout ce qu’elle touche, invitant à passer de la chair à l’esprit. C’est ainsi que l’on comprend pourquoi « le fils de l’homme est venu mangeant et buvant » (Luc 7, 34), et que, s’il est demeuré vierge, « eunuque », c’est « pour le Royaume des cieux » (Matthieu 19, 12), et non pour cet idéal patriarcal selon lequel la virginité consacrée (à l’amant céleste) serait supérieure au mariage.

     Une vie recluse n’a de sens dans l’Évangile que si elle cherche à répandre l’Amour par la force télépathique de la prière.

 

La vie évangélique n’exulte pas dans la louange de l’Éternel pour l’intelligence et la beauté du monde. Elle s’en réjouit avec Lui et s’efforce en sa force de les accomplir.

 

Rouvriras-tu le puits depuis longtemps reclus ?

On disait que son eau s’était empoisonnée

des boues de métaux lourds qu’un esprit insensé

avait sur un champ proche en sa faim épandues.

 

Peut-être pourrais-tu en l’ayant recreusé

atteindre plus profonde une onde purifiée

par un sol généreux filtrant les eaux usées

de notre condition en la vie réifiée.

 

Est-ce en la profondeur de ton âme altérée

que tu veux découvrir la nappe phréatique

ou est-ce dans les sources aux lieux considérés

comme les seins que donne la terre prolifique ?

 

C’est la même eau offerte par la profondeur

qui jaillit à la source et c’est la même vie

qui diffuse au silence ou répand son ardeur

en prières muettes ou en verbe redit.

 

Que le puits du jardin et la source du bois

proposés à la marche et à l’âme immobile

réjouissent ton cœur tant pour leur libre choix

que pour leur alternance en ton désir agile.

 

18 mars 2015

Croire en la parole de Yeshoua parce que c’est celle de Yeshoua est aliénant. On ne peut le croire librement, c’est-à-dire comme le souhaite l’Amour, que si l’on ressent cette parole comme étant la Vérité. C’est ce que Yeshoua a affirmé lui-même en disant, « qui est de la vérité écoute ma voix » (Jean 18, 37). La Vérité de l’Être de l’être ne s’impose pas, elle se propose. Si elle s’imposait, elle ne serait pas la Vérité de l’Amour, celle de l’Être de l’être qui est Altérité. (Lorsqu’on sait comment le christianisme s’est répandu en Europe au Moyen-âge en maints endroits, on doit admettre qu’il n’était pas toujours le diffuseur de la Vérité de l’Évangile. Dès les tout débuts d’ailleurs, la peur a régné dans l’Église, signe qu’elle n’était pas sous la grâce, qu’elle restait sous la loi : Après la mort d’Ananias et de Saphira, « une grande peur s’abattit sur toute l’Église » (Actes 5, 11).)

     Faut-il être un Montaigne ou un Pascal pour admettre la liberté de la vérité, son indépendance de celles et ceux qui la disent. Montaigne a écrit qu’il refusait de s’appuyer sur l’autorité d’un philosophe ou d’un livre pour faire sienne une idée : « La vérité et la raison sont communes à chacun et ne sont plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après… Ce qu’on sait droitement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre (Essais, I, 26, pp. 224s) Et bien sûr, ce que dit là Montaigne fait partie de sa pensée : on ne peut l’admettre que si on le ressent soi-même, et on ne peut non plus admettre ce qu’il en est dit ici sans la même condition. Nous ne pouvons garder notre liberté de penser que si nous admettons d’abord qu’il n’y a de pensée vraie que si nous la reconnaissons pour vraie en elle-même et non parce qu’autrui nous la propose. Pascal a repris l’idée de Montaigne : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568). Et Descartes l’a dit à sa manière : « Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle » (Discours de la méthode). Cela suppose que l’on ose penser. L’Amour nous y invite.

     La foi en « l’amour seul digne de foi » n’est pas une soumission à une « parole d’Évangile » reçue aveuglément, ni à la parole d’un Yeshoua « qui ne saurait ni se tromper ni nous tromper ». C’est un accord de reconnaissance de l’Amour comme Vérité de notre être.

     Lorsque nous lisons dans la Déclaration universelle des droits de l’homme que « tous les êtres humains… sont doués de conscience et de raison » (article 1), il nous faut d’abord comprendre que ladite conscience est la conscience morale et non la conscience psychologique (le texte anglais parle de conscience et non de consciousness). Il nous faut aussi entendre que la raison inclut l’intuition avec l’intelligence. C’est avec cette raison intelligente et intuitive que nous pouvons oser penser, sapere audere, et reconnaître la Vérité de l’Être en accord et reconnaissance de notre conscience.

 

L’eau de ton puits a le goût de l’amour

et je l’ai reconnue dès la première fois

que tu me l’as offerte où là même elle sourd.

 

D’autres puits livrent-ils ce goût qui à la fois

se donne de calmer et  nourrir le désir

de l’infini en toi de l’infini en moi ?

 

Vais-je rester chez toi jusqu’à n’en plus finir

de chanter la louange où s’exalte ton nom ?

Vais-je me préparer au plus vite à sortir

par les routes les rues à crier nous aimons

car c’est l’eau de la vie enfin changée en vin

qui appelle les anges et chasse les démons ?

 

Ce ne sera peut-être pas toujours en vain.

Nous nous réjouirons en buvant de l’amour

tirée du puits de l’être où tout est mieux que rien.

 

19 mars 2015

Henri Bergson fait observer dans Les Deux Sources de la morale et de la religion que la progression spirituelle de l’humanité s’est opérée grâce à l’apparition d’individus hors norme qui ont entraîné des disciples à leur suite. Il ne donne pas d’exemple particulier, bien qu’il ait certainement dû penser à Jésus de Nazareth. On peut aussi mentionner Zarathushtra, Moïse, Siddhârta le Bouddha, Mohammed, François d’Assise et bien d’autres fondatrices et fondateurs de communautés religieuses. Mais il est essentiel de distinguer entre ces personnages exceptionnels et l’intuition qu’ils ont portée.

     Il faut distinguer entre ces fondateurs et les mouvements qu’ils ont lancés et dont on peut douter qu’ils aient en tout été fidèles à son intuition. Loisy a résumé les choses pour le christianisme en disant que « Jésus a annoncé le Royaume et que c’est l’Église qui est venue ». Yeshoua l’avait d’ailleurs sans doute pressenti en proposant son mashal du Bon grain et de l’ivraie (Matthieu 13, 24-30). Le Royaume est esprit comme l’Amour éternel et les consciences qui y entrent s’y effacent pour laisser toute la place à l’Esprit. Ainsi a fait Yeshoua disant à ses disciples la veille de son départ qu’il était bon pour eux qu’il s’en aille afin que vienne l’Esprit.

     Le texte des évangiles, par lequel nous est transmise une intuition radicalement nouvelle pour l’humanité, est toujours là à notre disposition bien qu’il soit gardé par une Église qui lui est si infidèle que non seulement elle maintient la plupart de ses membres dans une religion et une morale closes, comme disait Bergson, mais qu’elle détourne un grand nombre d’incroyants et de croyants d’autres religions de la foi en « l’Amour seul digne de foi ». Elle encourt le même reproche que celui que Yeshoua faisait aux responsables religieux de son époque : « Vous fermez aux hommes la porte du royaume des cieux. Vous n’y entrez pas et vous ne laissez pas les autres y entrer » (Matthieu 23, 13). En Occident l’athéisme qui s’est développé à partir du siècle des Lumières s’est maintenant amplifié au point de menacer l’existence même de l’Église parce qu’elle s’est trop éloignée des valeurs évangéliques.

     Cependant les consciences qui dans l’Église ou hors d’elle accueillent l’intuition de l’Amour parce qu’elle correspond à leur sentiment de la Vérité devraient plus que jamais se manifester. L’un de leurs problèmes est cependant de distinguer entre cette intuition et ceux qui en ont été ou en sont les témoins. Yeshoua en particulier a tellement fait corps avec son témoignage de la Vérité de l’Amour que nombre de celles et ceux qui ont accueilli son message ont accordé moins d’importance à ce message qu’au messager. Le message seul importe cependant, et l’esprit qui le porte.

 

Dans les souffles la haie tend son voile de soie,

aux caresses répond par des soupirs si doux

que le marcheur s’arrête et écoute la voix.

 

C’est un échange pur de tout sous-entendu,

immé-di-at et droit détaché du discours

où se noie le vrai sens et où l’âme est perdue.

 

Le cœur si attentif que vidé de lui-même

il accueille en douceur le silence fragile

y vibre dans le voile où les souffles qui aiment

venus de l’horizon sans chemin ni sans but

remplissent leur mission et délivrent subtil

le message du monde à l’oreille qui mute.

 

En attendant que vienne l’heure enfin de l’envoi

délivre le silence emprisonné en toi,

que résonne en ton vide le vide de la voix.

 

20 mars 2015

Dilemme du message et du messager : « Un homme qui a quelque chose de nouveau à dire… ne peut être d’abord écouté que de ceux qui l’aiment. La circulation des vérités parmi les hommes dépend entièrement de l’état des sentiments » (L’Enracinement, p. 262). Si Simone Weil a vu clair, cela signifie que Yeshoua devait se faire aimer, admirer, pour que la Vérité inouïe qu’il révélait pût avoir quelque chance d’être accueillie. Il est sûr en tout cas que ceux qui ne l’aimaient pas ne l’ont pas accueillie. Et n’est-ce pas cet attachement apparemment indispensable à la personne de Yeshoua qui lui a fait demander à Pierre s’il l’aimait, s’il l’aimait au moins de philia puisqu’il semblait encore incapable de l’aimer d’agapè ? (Jean 21, 15-17). Est-ce en raison de cette incapacité que Pierre devenu responsable de la première communauté chrétienne a pu attribuer à l’Esprit-saint la mort violente d’Ananias et Saphira ?

     Yeshoua a dit clairement que pour accueillir son message il fallait « être de la vérité « (Jean 18, 37). On ne peut vraiment reconnaître Yeshoua et la Vérité qu’il incarne qu’en Aimant d’agapè, de cet Amour de pure altérité qui constitue une mutation de l’amour philia, amour de l’autre comme soi-même. Et cette mutation n’est possible que par la grâce, la grâce au sens de partage de l’agapè de l’Éternel tout-aimant, non au sens de la bienveillance condescendante d’un prétendu Éternel tout-puissant. Yeshoua souhaitait qu’on l’aimât d’agapè, c’est-à-dire qu’on participât avec lui à l’Agapè éternelle. Et cette agapè porte celui, celle qui en vit à s’effacer pour laisser toute la place à l’Esprit, non à se complaire dans l’éros ou la philia que certaines et certains pourraient vouer à son ego.

 

On peut s’interroger sur l’absence de la grâce dans le bouddhisme. Une, un bouddhiste ne parvient à la compassion qu’à la suite d’un long temps d’exercice. Matthieu Ricard parle de « cultiver l’altruisme », d’un « entraînement de l’esprit », des « effets de la méditation à long terme » (Plaidoyer pour l’altruisme, La Force de la bienveillance, pp. 297, 309s). Il ne parle pas de « don de Dieu » comme l’a fait Yeshoua (Jean 4, 10).

     On peut se demander s’il n’existe pas un saut qualitatif, un bond par-dessus l’abîme de la finitude dans la mutation de « la compassion » à « l’ordre de la charité ». Ce serait logique puisque entrer dans le Royaume de l’Agapè, c’est entrer dans l’infinitude de la Vie de l’Éternel. Il n’est pas demandé à celles et ceux qui souhaitent entrer dans le Royaume de faire des exercices de méditation, mais de prier sans jamais se lasser, c’est-à-dire d’aspirer à y entrer dans l’Esprit « de tout leur cœur, de toute leur âme, de toute leurs forces et de toute leur intelligence ». Mais qui sait ce qui anime les bouddhistes dans leur volonté de compassion, de bienveillance universelle ? Ce peut bien être le désir de l’Agapè éternelle.

 

le chien qui gémit à ta porte

pour qu’on le fasse entrer

sait très bien que ce qui importe

c’est qu’on lui ouvre et puis qu’après

il n’ait plus qu’à te reconnaître

 

Le chevreuil à l’orée du bois

n’a jamais à gémir.

Pour entrer dans le pré, il doit

simplement s’avertir

du danger qu’il faut reconnaître.

 

Es-tu chien ou es-tu chevreuil ?

Peux-tu en décider ?

Mais il te faut passer le seuil

pour pouvoir accéder

à l’amour et le reconnaître.

 

21 mars 2015

Bergson a vu dans la durée la substance même de l’être, dans « le changement, la substance même des choses » (La pensée et le mouvant, p. 174). La pensée africaine telle qu’elle a été présentée par Placide Tempels, Eboussi Boulaga… voit la substance de l’être comme une force vitale qui sous-tend tous les êtres et les relie les uns aux autres. Parviendrons-nous à comprendre l’être dans son lien avec le temps ? Est-ce important ? Faut-il le comprendre pour le vivre au mieux, en harmonie avec les autres êtres, avec l’Être de l’être en qui « nous avons la vie, le mouvement et l’être » ? Ne nous faut-il pas bien vivre le temps pour vivre selon ce que nous sommes ? Ne nous faut-il pas, pour bien vivre le présent, qui est le seul instant qu’il nous soit donné de vivre en ayant pouvoir sur lui, ne nous faut-il pas savoir d’où nous venons et où nous allons, de connaître le passé et l’avenir comme y invite le tableau de Paul Gauguin ? D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

     Aristote a pensé l’Être de l’être comme un moteur immobile. Mais comment l’Éternel pourrait-il être immobile si nous pensons qu’il est Altérité de toute éternité, qu’il ne vit que pour son autre, qui est mobile, essentiellement mobile, même si nous ne pensons pas forcément comme Bergson que notre mobilité soit notre être même ?

     Et Yeshoua ? Comment a-t-il vécu le temps ? Comment a-t-il vécu trente années à Nazareth sans se faire remarquer, en jouant à monsieur Tout-le-monde ? Quand, comment a-t-il pris conscience de sa mission et de l’intuition qui l’implique ? Né de l’Esprit, il ne savait ni d’où il venait, ni où il allait (Jean 3, 8). Mais il sentait quand son heure venait (Jean 2, 4 ; 7, 6 ; 17, 1). Vivant en inspiré, il sentait ce qu’il devait faire quand il devait le faire, et il sentait aussi et désirait ce vers quoi il allait. Il se savait en route vers la mort et la résurrection (Marc 9, 31), et il désirait allumer le feu qu’il sentait être sa mission d’allumer et qui ne faisait qu’un avec son baptême de la mort : « Je suis venu allumer le feu sur la terre, et comme je désire qu’il soit allumé. Mais il y a un baptême dont je dois être baptisé, et quelle angoisse pour moi jusqu’à ce que ce soit fait » (Luc 12, 50).

     Nous ne pouvons sans doute pas comprendre le temps. Les philosophes s’y perdent : Aristote, Augustin, Kant, Husserl, Bergson, Heidegger… Le temps échappe à l’intelligence adaptée à comprendre ses manifestations physiques, non à comprendre son être. Mais nous pouvons vivre le temps en nous efforçant d’être intuitivement ouvert à l’esprit de l’Éternel qui l’anime, « planant sur les eaux » (Genèse 1, 2) en un mouvement éternel.

 

Pratiquer l’agapè. Regarder d’un regard Aimant tous les visages qui nous apparaissent sur les écrans et dans la presse, des plus attirants aux plus repoussants. Regarder comme Yeshoua regardait, inspiré par l’esprit d’Aimer : « Yeshoua le regarda, l’Aima. Iêsous emblépsas autô êgapêsen auton » (Marc 10, 21).

 

les deux ramiers cherchent un nid

ne cessant de hocher la tête

en rêvant de l’endroit béni

où leurs enfants feront la fête

 

c’est une très vieille aventure

qui se répète dans l’instant

que se donne dame nature

avec un désir persistant

 

et pourtant c’est toujours nouveau

pour celui celle qui le vivent

et trouvent que rien n’est plus beau

que cette étape décisive

de l’espoir de la perspective

de voir apparaître bientôt

prêtes à gagner l’autre rive

des vies se lançant aussitôt

 

tout est toujours là qui commence

lorsque est trouvé l’endroit choisi

au hasard de la circonstance

où se laisse accueillir l’esprit

 

22 mars 2015

Montaigne et la doxa. Dans son essai « De l’institution des enfants », Montaigne demande au pédagogue qu’avec son élève il « ne loge rien en sa tête par simple autorité et crédit ; que les principes d’Aristote ne lui soient principes, non plus que ceux des Stoïciens ou Épicuriens. Qu’il lui propose cette diversité de jugements : il choisira s’il peut, sinon il demeurera en doute. Il n’y a que les fols certains et résolus… » Et Montaigne ajoute qu’il ne cherche pas lui-même à imposer son point de vue, car « je n’ai point d’autorité d’être cru, ni ne le désire, me sentant trop mal instruit pour instruire autrui » (Essais I, 26, p. 224). Nous ferions bien d’en prendre de la graine, nous ferions bien, nous qui avons tendance à proposer nos idées comme des vérités incontestables, de nous rappeler que les convictions sont le propre des « fols ».

     Il serait bon par la même occasion de nous rappeler les écrits du sage Parménide. Il n’y a pour lui de vérité certaine et irrécusable, alêtheia, que le principe d’identité, « ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas ». Et ce principe entraîne immédiatement le principe de causalité : puisque le néant ne peut pas être, il ne peut donc pas donner naissance à l’être. Du néant rien ne peut sortir. On entend cependant un de nos meilleurs physiciens quantiques se demander si avant le big bang il n’y avait rien sous prétexte que l’on ne peut savoir ce qu’il y avait. C’est confondre essence et existence. (Comme le font nombre d’athées et d’agnostiques au sujet de l’Être éternel. Ils ne reconnaissent pas son existence parce qu’il ne peuvent accepter l’essence que le monothéisme les somme de croire).

     La recherche des vérités doxiques (que Parménide encourage d’ailleurs) est notre affaire à toutes et à tous qui avons soif de vérité. Mais nous ne devrions nous y aventurer qu’avec une extrême prudence, dans les efforts conjugués du cœur et de la raison pascaliens, de l’intuition et de l’analyse.

     Ainsi de l’Être de l’être comme altérité positive. Son affirmation ne doit être vérité pour nous que si nous pouvons la dire nôtre et non en raison de l’autorité d’un autre, même pas celle de Yeshoua pour qui « Dieu est agapè ». Sans doute la démonstration qui en est proposée dans « fondements philosophiques d’une altérité positive » n’est-elle pas très éloignée du principe de causalité dans sa chaîne de raisonnements. Elle pose en prémisses l’infinité de la cause première, infinité qui en exclut une relation de désir non-altruiste entre lui et le monde. Mais cette démonstration, additionnée d’ailleurs des implications positives en matière psychologique, sociale, politique…, demeure insuffisante pour que nous l’adoptions comme notre foi et comme fondement de notre vie éthique et spirituelle. Il faut que nous en ayons l’intuition, que nous en ressentions la vérité comme nôtre. Il faut avoir goûté à l’agapè et y avoir pris goût pour acquérir la certitude que c’est notre bien suprême, que l’Éternel existe et qu’il est Agapè.

 

Toujours aussi vif

votre temps mésanges

dans l’arbre s’y range

en jeu élusif.

 

Ce n’est qu’en passant

que se donne à voir

comme en un miroir

le destin du sang.

 

Tout ce qui s’écoule

plus vite ou plus lent

préserve l’élan

que le temps déroule,

 

infiniment vite

en l’infime corde

qui vibre en son ordre

et que tout imite,

 

infiniment lent

dans la longue vie

déployant l’esprit

en évoluant.

 

Mésanges ici

pour ce court instant

où vous dites tant

je vous dis merci.

 

23 mars 2015

Le temps. Un matérialiste qui ignore la dimension psychique de la matière du monde peut-il savoir ce qu’est le temps ? Le temps échappe à l’intelligence, au seul savoir reconnu par le matérialisme cohérent. Nombre de philosophes se sont colletés à la question du temps, ce qui est dans l’ordre puisque un philosophe se doit de s’intéresser à toute chose et tenter d’en rendre compte. On peut rappeler Aristote, Augustin, Kant, Heidegger, parmi tant d’autres. Il est cependant inexact de dire qu’ils aient prétendu l’avoir compris. Et, de toute façon, qui prend connaissance de leurs explications diverses et discordantes ne peut que murmurer avec Montaigne, « que sais-je ? »

     Nos physiciens du jour peuvent bien se colleter, eux aussi, à la question du temps. Honnêtes et cohérents, il ne peuvent qu’arriver à la conclusion qu’ils ne savent pas, qu’ils ne peuvent dire que ce qu’il n’est pas en son essence, qu’ils ne peuvent parler que de ses manifestations, à savoir le mouvement et la succession irréversible. Certains vont même jusqu’à dire qu’il n’existe pas. Ceux-là ne font qu’être cohérents jusqu’au bout, comme ceux qui nient l’existence du moi (déclaré introuvable par Pascal) et, bien sûr, l’existence de Dieu puisque pour eux n’existe que ce dont l’existence a été démontrée et dont cette démonstration a été unanimement acceptée.

     Le temps n’est pas objet d’intelligence mais d’intuition parce qu’il est psychique en son essence. Bergson, réhabilitateur de l’intuition, l’a rebaptisé « durée » et en a fait la substance même du réel. Si l’on accepte de le suivre, on dira que tout ce que nous attribuons au temps n’est que la manifestation de cette durée, que la mot « durée » lui-même ne peut com-prendre.

     La pensée africaine préfère nommer « force vitale » la substance des choses. C’est elle qui entraîne le mouvement du monde et de tous les êtres dans le temps et qui le déploie dans l’espace. Il s’agit là d’une perception intuitive, et donc inaccessible à l’intelligence rationaliste matérialiste.

     N’étant pas philosophe, Yeshoua ne s’est pas posé la question du temps. Ses références à son « heure » montrent seulement qu’il en a vécu la réalité. On peut aussi se demander s’il n’a pas reconnu son inconnaissabilité lorsqu’il a dit, en mashal, en langage de l’intuition selon son habitude, que « le souffle souffle où il veut (to pneuma opou thelei pnei), tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va » (Jean 3, 8). Pour lui le souffle était la figure de l’Esprit, et Dieu était Esprit (pneuma o theos, Jean 4, 24). Le vent était l’image du temps, mouvement dans l’espace, et il était la manifestation de l’Esprit agissant dans le monde, y compris dans l’être humain.

 

Oser penser le temps (d’une pensée où l’intelligence et l’intuition marchent main dans la main) c’est espérer mieux connaître notre relation avec l’Éternel Amour afin de la mieux vivre.

 

A l’aube, coq, et même avant

tu prends possession de l’espace.

Le silence complice passe

qui te donne en te relevant

de retentir en conquérant.

 

L’un sans l’autre sont-ils à prendre

dans ce qui se propose ici

afin qu’on puisse les entendre

l’un et l’autre en la prophétie

qui ne laisse pas de surprendre ?

 

Qu’est-ce là-bas qui maintenant

diffuse partout comme ici

en envoyant ses lieutenants

porter le message précis

de l’espace en son ami temps ?

 

Mon écoute si ordinaire

comme partout depuis toujours

lance aux extrémités de la terre

le message de tous les jours

à qui écoute le mystère.

 

Car il est en lui une chose

qui se révèle à qui écoute

et qui ose affronter le doute

dans l’habitude qui se pose

pour les disciples de la rose.

 

24 mars 2015

Si nous étions fidèles à « l’esprit de fraternité » auquel la Déclaration universelle des droits de l’homme invite « tous les humains », nous serions toutes et tous, comme nous l’avons été avec Charlie, avec celles et ceux qui sont massacrés tous les jours en Syrie, en Iraq, au Yémen… partout sur notre planète.

 

« Je t’aime parce que je n’ai pas besoin de toi » (Maître Eckhart ?) C’est l’Amour Agapè. C’est d’abord celui de l’Éternel infini qui n’a pas besoin des hommes ni des univers parce que son infinitude le prive et le protège de l’amour eros. Et pourtant il en a besoin au sens où il ne serait évidemment pas lui-même, Amour de l’autre comme autre, s’il n’avait pas d’autre. C’est en ce sens que nous pouvons dire qu’il Aime nécessairement, mais que cette nécessité est libre puisque être libre c’est pouvoir agir selon son être. N’est-ce pas ce que sous-entend Augustin lorsqu’il nous dit: « Aime et fais ce que tu veux » ?

     C’est l’idéal humain, l’Étoile polaire (ou la croix du Sud) que l’on ne perd pas des yeux pour avancer vers son être dernier, celui qui est « créé à l’image de l’Amour ». C’est l’idéal de notre conviction, mais ce ne peut être encore la réalité de notre responsabilité. Nous sommes en marche, du plus charnel amour au plus spirituel, du moi au soi, du souci de notre moi au souci du moi de l’autre, d’abord comme un autre moi-même – « tu aimeras ton prochain comme toi-même » – puis du moi de l’autre, de tous les autres, comme autres. En partage de la vie de l’Éternel. Il nous faut, tels que nous sommes, Aimer les autres tels qu’ils sont, mais dans l’espérance de parvenir un jour à Aimer toutes et tous les autres comme Aimer les Aime.

 

On entend dire que « les vérités cartésiennes sont toutes connaissables ». Si l’on admet que ces vérités sont des vérités rationnelles, conceptuelles, il serait préférable de dire qu’elles sont toutes intelligibles, qu’elles sont toutes à la portée de l’intelligence. Mais cela implique que certaines vérités ne sont pas cartésiennes et qu’elles ne sont donc pas intelligibles. Elles sont irrationnelles au sens d’ « inaccessibles à la raison », non au sens de « contraire à la raison ». Elles ne peuvent être contraires à la raison puisqu’elles échappent au monde conceptuel. Ce sont les vérités accessibles au cœur pascalien, connaissables par intuition, par cette empathie cognitive qui participe à l’être dont elle fait son objet. Telles sont les vérités du temps, de la vie, de l’être… que les philosophes rationalistes explorent en vain dans la forêt de leurs concepts divers et si souvent contradictoires.

 

Que fait-elle là-haut la buse

en ses girations dérivantes ?

Qu’a-t-elle vu dans l’enivrante

étendue de la plaine ? La ruse

de quelque proie fuyante ?

 

Ou quel appel de la hauteur

l’attire sur les courants tièdes

que son aile en recevant l’aide

aussi s’enivre à perdre toute peur

de l’espace qui cède ?

 

Cette nuit sur la branche obscure

offerte par le bois de pins

rêvera-t-elle sans souillure

de la terre et du ciel en son destin

promis à l’aventure

 

d’aller toujours toujours plus loin

sur l’étendue horizontale

qui ne peut arrêter la faim

ou dans l’espace vertical

toujours aussi lointain ?

 

Que lui importe c’est l’instant

qu’elle connaît avec ferveur

dans les girations dérivant

au gré des doux courants de la tiédeur

des souffles et des sangs.

 

25 mars 2015

« Selon la voie bouddhiste… contribuer à la réalisation du bien d’autrui est non seulement la plus souhaitable des activités, mais aussi la meilleure façon d’accomplir indirectement notre propre bien », écrit Matthieu Ricard dans son Plaidoyer pour l’altruisme. Il cite à contrario des penseurs occidentaux condamnant l’égoïsme qui, dans sa recherche du bonheur « contredit son propre but, celui de son bien personnel ». Il fait aussi observer que « si nous sommes mus par une motivation altruiste et déterminée, nous vivrons ce geste comme une réussite, un gain, une joie ». Notre action nous apportera « la satisfaction d’avoir agi de manière juste, désirable et nécessaire » (op. cit., pp. 100s).

     Matthieu Ricard parle de satisfaction, de gain d’énergie positive…, et l’on pourra l’accuser de réduire l’altruisme à un moyen intelligent de servir l’égoïsme. Il cite cependant un grand maître tibétain qui dit que « le bouddhiste véritable n’espère jamais de récompense » bien que, « comme les lois de la causalité s’appliquent nécessairement, ses actions pour le bien des êtres porteront assurément des fruits – sur lesquels il ne tablera jamais… » (id.).

     Est-ce là le Royaume des cieux prêché par Yeshoua ? Matthieu Ricard montre que l’altruisme pur, le souci de l’autre comme autre quel qu’il soit est la meilleure réponse à notre désir de bonheur, que le désintéressement satisfait le meilleur intérêt de ceux qui le vivent. Cela ressemble bien à ce que Yeshoua a pensé et dit en mashal : fais le bien dans le secret, « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. Ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra, o patêr sou apodôsei soï «  (Matthieu 6, 6). Le verbe grec apodidômi est habituellement rendu en français pas rendre, rétribuer, payer…

     Ainsi, celle celui qui agit par pur Amour désintéressé est tout de même censé savoir que l’Amour le « paiera » pour son acte. Alors ? La main gauche sait-elle ou ne sait-elle pas ce que fait la main droite ? Est-elle vraiment désintéressée ? La réponse est sans doute que celle, celui qui agit par Amour pur sent, sait intuitivement, que ce n’est plus elle, lui qui vit, mais l’Amour qui vit en elle, en lui (cf. Galates 2, 20). Sa joie, son « bonheur », est de participer à l’Amour éternel qui se complaît en l’autre (cf. Matthieu 3, 17 ; 17, 5).

     Cette présence intime de l’Amour éternel, « toi en moi et moi en toi » (cf. Jean 17, 21) n’apparaît pas, n’est en tout cas pas conscient dans le bouddhisme, qui ne croit pas en un dieu personnel. Mais le dieu de Yeshoua est-il vraiment personnel au sens où le monothéisme l’entend ? Est-il au-delà du personnel et de l’impersonnel ?

 

perdue en cet espace qui t’enivre

alouette que salues-tu ?

Quelle mélodie en toi se délivre

depuis si longtemps tue ?

 

Et pourquoi te faut-il monter si haut

pour retrouver dans le silence

ce partenaire jamais en défaut

qui écoute l’immense ?

 

Ce que tu ne peux dire tu le chantes

et l’oreille qui sait entendre

tout attentive écoute ce qui hante

le cœur pur et y entre

en compagnie de tous les univers

vivant l’unique symphonie

des cordes qui tissent en son envers

l’unique tapisserie.

 

N’est-ce pas elle qui là-haut t’appelle

à la rejoindre dans sa joie

et à la chanter avec l’éternelle

qui te prête sa voix ?

 

26 mars 2015

Ce n’est qu’en l’Éternel Amour, seul digne de foi, que nous pouvons espérer « rassembler les enfants de Dieu dispersés » (cf. Jean 11, 52). Les catholiques, les orthodoxes et les réformés ne sont plus loin peut-être de se rassembler. Les shiites et sunnites ne le semblent guère, ni d’ailleurs les animistes, les chrétiens, les musulmans…

     Qu’en est-il du dialogue du bouddhisme et du christianisme ? L’Évangile – non les théologies chrétiennes dont on peut douter qu’elles l’aient bien compris – l’Évangile peut laisser apparaître sa propre essence, l’Agapè pure, si on l’approche avec le regard de l’Agapè. Approche tautologique dans doute, mais il ne peut en être autrement puisqu’elle est ontologique. Comment en effet approcher l’être si ce n’est comme être ? Comment approcher l’Être de l’être qui est Amour si ce n’est comme Amour ?

     Impersonnel l’Amour ? Personnel Aimer ? Il nous faut d’abord insister sur la nature du langage, mais aussi de la pensée de Yeshoua. S’il ne cessait de parler en mashal, en parabole, il nous faut comprendre que c’était parce qu’il pensait en mashal. Et non pour cacher son message comme une certaine lecture des textes pourrait le donner à croire. Cacher son message à la foule pour le réserver à quelques élus aurait été incohérent avec ce message puisque c’était celui de l’Amour universel.

     Insistons. Prétendre que l’Amour veuille empêcher certains humains de savoir qu’il est l’Amour est incohérent. Il faut comprendre la parole d’Ésaïe reprise par Yeshoua, « Va dire à ce peuple : entendez mais ne comprenez pas, regardez mais ne voyez pas. Endurcis le cœur de ce peuple, bouche-lui les oreilles, ferme-lui les yeux. Qu’ils ne voient pas, qu’ils n’entendent pas, que leurs cœurs ne sentent pas, qu’il ne se convertissent pas et qu’ils ne soient pas sauvés ». « Écoutant vous allez entendre et vous ne comprendrez pas… car le cœur de ce peuple s’est endurci… » (Ésaïe 6, 9s ; Matthieu 13 14s). Il faut la comprendre comme une constatation d’un refus de croire, d’une incapacité à croire, et non comme une volonté de l’Éternel d’empêcher de croire. Certes, Paul et certains théologiens de la grâce après lui ne l’ont pas compris. Paul a pu écrire que l’Éternel « fait miséricorde à qui il veut et endurcit qui il veut » (Romains 9, 18), mais il a aussi écrit que l’Éternel « désire que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (I Timothée 2, 4).

     Yeshoua pensait en mashal parce que c’est la pensée adaptée aux réalités spirituelles et qu’on ne peut bien interpréter ces réalités intellectuellement en théologie que si on les connaît intuitivement. On ne peut faire une bonne théologie de l’Amour que si l’on connaît l’Amour en Aimant (cf. I Jean 4, 7).

     Dans cette perspective de pensée et de langage en mashal, que signifie « Dieu qui voit dans le secret te le revaudra » et « si vous ne pardonnez pas, Dieu ne vous pardonnera pas » ? Traduits en concepts cela peut signifier qu’en dehors de toute intervention d’un dieu personnel un acte d’Amour pur contient en lui-même sa « récompense » : qui Aime participe à l’Amour éternel. De même, qui pardonne par Amour pur (et comment le ferait-il autrement s’il pardonne à ceux qui le haïssent ?) est pardonné en cet acte d’Amour qui pardonne à l’autre. Si nous adoptons cette interprétation, nous pouvons nous sentir proches de la compassion des bouddhistes qui ne croient pas à une divinité personnelle, proches aussi sans doute des mystiques rhénans et de leur croyance à la Déité plus qu’au dieu judéo-chrétien.

 

Tu traverses les haies et les fenêtres

en tes ritournelles perçantes.

Tu apparais disparais reparais

en tes figures alternantes.

 

Tu dois t’aventurer hors de l’enclos

sans doute puisqu’il te faut bien

dire à tous ceux qui partagent ton lot

la belle liberté du lien

qui les attache dans l’économie

du monde où ils habitent

et les détache pour notre infini

de demain sans nulles limites.

 

Lorsque brusque retentit ton appel

jusqu’au profond de ma demeure

je tressaille. Que ta bonne nouvelle

me transperce et que je ne meure.

 

27 mars 2015

L’œuvre éternelle de l’Éternel Amour (cf. Jean 5, 17), la relation qu’il entretient avec son autre, n’est pas une relation de manipulation, mais une relation d’inspiration. Elle exclut la parole, la révélation. L’Éternelle se donne à connaître par les choses à celles et ceux que l’Amour inspire, par les choses, non par les mots. C’est pourquoi celles et ceux qui en parlent, les prophétesses et les prophètes, La pensent en choses racontées en mashal. C’est ainsi qu’ont pensé et parlé les prophètes d’Israël, c’est ainsi qu’a pensé et parlé Yeshoua, le prophète sorti d’Israël.

 

Pensant à la mort et à ses problèmes, certaines, certains se lamentent de voir se perdre en Occident « le caractère sacré de la vie ». C’est que le caractère sacré de la vie implique le caractère sacré de la mort. Sans doute est-ce même la mort, thanatos, neïkos, qui est la cause première du sacré fascinant et terrifiant.

     L’Amour dissout la fascination terrifiante de la mort. C’est pourquoi il dissout le sens du sacré qui habite et guide l’humanité depuis ses origines pour le meilleur et pour le pire en agitant devant elle l’image repoussante de la punition neïkos et l’image attirante de la récompense philia. Qui Aime ni ne craint la punition ni n’espère la récompense. Elle, il Aime parce qu’elle, il Aime. Sans pourquoi. « La rose est sans pourquoi », dit Angelus Silesius. Elle manifeste son être, cela lui suffit, cela la comble. La récompense de la sollicitude de l’Amour c’est la béatitude de l’Amour, la Joie qui demeure (cf. Jean 16, 22, 24 ; 17, 13). Mais pour y parvenir, dit encore Silesius, il faut aller « jusque dans le désert, au-delà de Dieu même », jusque dans le vide de l’inintelligible IHVH.

 

Le premier papillon citron

vient voleter sur le gazon

et sur la touffe de jonquilles

dont le rêve déjà vacille.

 

Il a paru a disparu

entre le jardin et la rue

comme savent si bien le faire

les hôtes agiles de l’air.

 

Et c’est bien entre son absence

depuis si longtemps oubliée

et son bref instant de présence

que son message s’est joué.

 

La beauté de son souvenir

comme une étoile dans la nuit

brille sans plus jamais finir

avec tout ce qui s’est enfui.

 

Et pourtant quand reviendras-tu ?

me souffle en moi son espérance

oui, dis-moi, quand reviendras-tu

fleurir l’instant de la souffrance ?

 

28 mars 2015

« Dans chaque civilisation, il y a des valeurs qui sont candidates à l’universalité » (Paul Ricœur, Soi-même comme un autre). Si nous utilisions le principe d’éclectisme sélectif adopté par l’Africain Wole Soyinka dans son approche des civilisations non-africaines, nous examinerions les valeurs des diverses civilisations pour les penser, et pour les intégrer, ou non, à notre civilisation. Cela paraît souhaitable au niveau religieux comme au niveau économique, politique, artistique… à notre époque où toutes les civilisations de notre planète mondialisée se côtoient, parfois en s’affrontant.

      Cela suppose d’oser penser, d’oser penser à partir des principes de pensée universels parce qu’irréfragables, à savoir le principe d’identité et le principe de causalité qui règlent les relations entre tous les êtres. N’est-ce pas sur ces principes que s’appuient certaines des affirmations de la Déclaration universelle des droits de l’homme, la dignité, l’égalité, la liberté d’humains tous doués  de conscience (éthique) et de raison (que l’on peut supposer autant intuitive que réflexive) et invités à la fraternité (aux échanges fraternels) ? Détruisez les principes d’identité et de causalité, et tout cela s’effondre.

      L’éclectisme sélectif et l’examen des valeurs de chaque civilisation « candidates à l’universalité » se heurtent cependant à l’opposition forte, souvent intolérante, de la pensée autocentrée. Dans les religions, les monothéismes particulièrement, l’approche négative de l’autre se manifeste par la volonté de s’imposer au nom d’une prétendue vérité identifiée à la Vérité de l’Être. L’œcuménisme, le dialogue des religions et des athéismes suppose que chacune chacun reconnaisse certaines valeurs des autres à tout le moins non-incompatibles avec les siennes, c’est-à-dire en utilisant le principe d’identité et la cohérence qu’il implique.

     Alors ? Les théologiens juifs, chrétiens et musulmans s’interrogent-ils sur les valeurs religieuses de l’animisme ? Nous ne devrions pas nous étonner que dans Two thousand Seasons l’Africain Ayi Kwei Armah ridiculise au nom de l’animisme l’islam et le christianisme pour répondre au mépris que ces deux religions témoignent à cette religion : « Nous ne sommes pas des retardés en esprit, nous ne sommes pas des Européens, nous ne sommes pas des chrétiens pour inventer des fables qui font rire les enfants et pour durcir nos yeux au point de les prêcher jour et nuit comme des vérités. Nous n’avons pas l’âme tordue, nous ne sommes pas des Arabes, nous ne sommes pas des musulmans pour fabriquer un dieu du désert qui scande sa folie parmi les lieux incultes et pour appeler créateur notre créature. Ce n’est pas notre voie…

     Nous avons dit au missionnaire que nous aussi nous avions des fables, mais que nous les réservions à la distraction des jeunes, des fables de dieux et de démons et d’un être suprême au-dessus de tout. Nous lui avons dit que nous savions que les intelligences faibles avaient besoin de ces illusions, mais que lorsque parmi nous une intelligence devenait adulte elle dépassait ces fables et en venait à comprendre qu’il existe bien une grande force dans le monde, une force spirituelle capable de donner forme à l’univers physique, mais que cette force n’est pas une force coupée, séparée de nous. C’est une énergie en nous. Elle est le plus forte lorsque nous travaillons, respirons, pensons ensemble comme un seul peuple, et elle est le plus faible lorsque nous sommes éparpillés, égarés, brisés en fragments d’individus déconnectés… » (op. cit., pp. 3, 96).

Au lieu de s’irriter de la véhémence de la dénonciation, un chrétien en recherche de « valeurs candidates à l’universalité » pourrait peser penser cette « force spirituelle… » dont vit l’animisme et se demander ce qu’il peut en faire dans sa propre religion.

 

 

 

inspire l’abîme

expire l’intime

 

de l’infiniment grand

l’infiniment petit

 

l’unique souffle dit

la présence silence

 

inspire expire

 

29 mars 2015

L’expérience du spirituel, d’aucuns l’appellent expérience mystique, est de soi inexprimable. On ne peut espérer la dire qu’en langage figuré, en mashal, et ce langage n’est compris que de celles et ceux qui ont déjà un certain sentiment de ce qu’elle est. C’est pourquoi nous devons nous méfier des interprétations officielles des mashal de Yeshoua et ne les aborder qu’en lectio divina, c’est-à-dire en invoquant l’Esprit de l’Éternel qui les a inspirés.

     Si nous lisons Le pèlerin chérubinique d’Angelus Silesius, il est utile de prendre connaissance de quelques-unes des interprétations qui en ont été données. Et puis, si nous croyons être inspiré par l’esprit qui l’a lui-même inspiré et qui selon Silesius est celui de l’Évangile, nous pouvons tenter de l’interpréter à notre tour. Silesius dit que « la rose ne se demande pas si on la voit », et cela peut nous rappeler la parole de Yeshoua, « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite ».

     Est-ce une invitation à l’inconscience, à l’absence de conscience psychologique et/ou de conscience morale ? Dans son mashal du Jugement dernier (Matthieu 25, 34-46) Yeshoua parle d’une certaine inconscience de ceux qui Aiment : en donnant à manger aux affamés… ils ignorent que ce qu’ils font aux affamés, ils le font à lui, l’Amour, c’est-à-dire qu’ils sont, sans le savoir, inspirés par l’Eternel, mus par sa grâce. En tout cas, ils ne le savent pas nécessairement. Le mieux est cependant, et c’est le sens du mashal, de prendre conscience qu’en Aimant, « ce n’est pas moi qui vis, c’est Christ / Aimer qui vit en moi », qui Aime en moi (Galates 2, 20).

     Cependant dire « qui vit en moi » ne signifie pas que je n’existe plus. Cela signifie l’intimité la plus intime – intimior intimo meo, disait Augustin – du « toi en moi et moi en toi », « sans séparation ni confusion ». En prendre pleine conscience, c’est partager la joie de l’Éternel : « que ma joie soit en eux en plénitude, ina ekhôsin tên kharan tên emên péplêrôménên én eautoïs, ut habeant gaudium meum impletum in semetipsis (Jean 17, 13).

     Si la rose est si belle, c’est que la Beauté de l’Éternelle resplendit grâce à elle. Mais la rose ne fait qu’être ce qu’elle est. Cela est mal dit bien sûr, car ce qu’elle est, ce qu’elle vit est de soi inexprimable. Va donc contempler une rose en demandant d’Aimer. Tu y verras l’Amour et la Beauté d’Aimer : « j’éclate tellement dans ma création », fait dire Péguy à l’Éternel (Le Porche du mystère de la deuxième vertu, écrit pour le dimanche des Rameaux en 1905).

 

le muscari diffuse son aura

mais sa blancheur ne le sait pas

 

depuis tant de jours et de jours où elle se sentait

un grand désir d’exubérer

la sève qui si lentement montait

voyait l’âme se libérer

 

mais était-ce bien lui ou elle

qui dans leur élan agissait

qui éternellement faisait

l’œuvre de l’éternellement si belle

qu’elle ne cesse de se plaire

en celui celle qui diffuse dans les airs

l’impalpable aura sans savoir

en elle qui se donne à voir

 

le muscari qui maintenant diffuse

ne se demande pas quelle est sa muse

 

30 mars 2015

Silesius : « Sans moi Dieu ne peut vivre un instant ». Stupéfiant, certains diront blasphématoire, comme d’autres l’ont dit de Yeshoua en l’entendant dire, « avant qu’Abraham fût, je suis ». Pourtant, si l’Éternel est Amour d’Altérité, son autre lui est nécessaire et coexistant, éternellement (d’une nécessité libre puisque la liberté est de pouvoir agir selon son être). Nous sommes pour l’Éternel, comme tous les êtres finis, des existants, des existants virtuels depuis toujours avant de devenir des existants actuels.

     C’est en ce sens que l’on peut dire que Dieu a besoin des hommes, en réinterprétant  le film de Jean Delannoy exprimant à sa façon la vérité d’Un recteur de l’Île de Sein d’Henri Keffelec. Le livre et le film montrent la nécessité pour une communauté de croyants d’avoir un pasteur, un prêtre pour que Dieu leur soit accessible. Ce besoin mythique devient un besoin ontologique dans l’affirmation de Silesius, mais il est tout aussi vrai pour l’Éternel de dire, « je t’aime parce que je n’ai pas besoin de toi ». Ce non-besoin est en l’Éternel le non-désir de posséder l’autre. Étant Infini, l’Éternel n’a rien à désirer puisqu’il est tout, qu’il englobe la totalité de l’être. Pourtant l’existence de son autre dans ce tout montre qu’il est Amour de l’autre comme autre.

     Inintelligible ? Quasiment. Un philosophe parlera d’aporie, c’est-à-dire de contradiction. Comment concilier l’existence d’un être infini, dont l’existence par définition exclut l’existence de tout autre être, et l’existence irrécusable de ces êtres ? Ou bien l’Éternel n’est pas infini et il désire son autre, ou bien il est infini et nous sommes lui sans être lui, « sans confusion ni séparation ». N’est-ce pas ce qu’a vécu Yeshoua qui a pu dire, « je suis » en s’attribuant le nom et donc l’être de l’Éternel comme l’ont bien compris ceux qui l’ont accusé de blasphème (Jean 10, 33), mais qui pouvait dire également en parlant de l’Éternel, « toi en moi et moi en toi », parole qui insiste sur le « sans confusion » alors que le « je suis » insiste sur le « sans séparation ».

    L’Éternel est à l’intime de tout être, « plus intime à lui-même que lui-même », mais il est autre. Et dans le « toi et moi et moi en toi », on ne peut dire lequel des deux est l’hôte de l’autre (il est d’ailleurs amusant qu’en français le terme « hôte » signifie à la fois « la personne qui donne l’hospitalité » et « la personne qui reçoit l’hospitalité »).

 

Il existe des chrétiennes et des chrétiens qui, vous voyant  » perdre la foi » comme ils disent, c’est-à-dire ne plus accepter le credo chrétien, croient que vous êtes donc désormais « sans foi ni loi », que, puisque Dieu n’existe pas pour vous, vous croyez que tout vous est permis. On peut cependant perdre la foi au dogme chrétien, au credo chrétien, (qui ne parle pas d’Amour), et croire plus que jamais que « seul l’Amour est digne de foi », et qu’Il est le fondement ontologique de toute pensée et de toute action.

 

L’air en toi qui respire

jusqu’au fond de ta chair

est-il autre ou bien toi

en lui lorsqu’il expire ?

 

Il a la peau si douce

que sur ta peau il voit

ce qui toujours le pousse

à pénétrer en toi.

 

Tu ne sais d’où il vient

puisqu’il vient de partout.

Est-il autre ou bien toi

lorsqu’il devient ton bien ?

et qu’est-il quand il va

là où tu ne sais pas

se perdre dans le tout

où tu entends sa voix ?

 

Il se fait si discret

que toujours tu oublies

qu’il est chair de ta chair

esprit de ton esprit

au plus profond secret.

 

Plus intime tu meurs

et ta chair se dissout

avec lui dans son cœur

tout comme dans ton sang

il se dissout aimant.

 

31 mars 2015

Que restera-t-il à chercher lorsque nos physiciens auront découvert l’équation qui rend raison de l’interaction forte, de l’interaction électromagnétique, de l’interaction faible et de la gravitation en une théorie du tout et en ses implications probables, supercordes et autres espaces parallèles ? S’intéresseront-ils alors à l’ombre des choses, à leur psychisme ? La physique actuelle ne s’interroge pas sur la dimension psychique de la matière. La plupart des physiciens l’ignorent ou la nient alors même que la physique quantique et ses phénomènes de non-localité et non-séparabilité devraient pourtant les alerter.

     La dimension psychique de la matière fait tout de même de la résistance chez les gens qui sont familiers des phénomènes de télépathie. Et comment expliquer la néguentropie qui rend raison de l’apparition et de l’évolution du vivant alors que la matière physique est sujette à une implacable entropie, à la dégradation irréversible de ses énergies ? Comment expliquer l’apparition de l’ADN ? Comment expliquer qu’une cellule vivante est bien plus que les éléments physicochimiques qui la constituent puisqu’elle inclut une énergie d’information et d’organisation permanente dont ni la physique ni la chimie ne peuvent rendre raison ? Notre physique « a des yeux et ne voit pas, des oreilles et n’entend pas, un cœur et ne sent pas ».

     Il faudrait au moins que les physiciens qui se disent croyants prennent conscience de ce que Simone Weil appelle leur incohérence, « l’incompatibilité absolue entre l’esprit de la religion et l’esprit de la science » (L’Enracinement, p. 310). Les scientifiques et les philosophes qui admettent que notre intelligence n’a accès qu’aux manifestations du temps et de la vie, et non à ce qu’ils sont en eux-mêmes devraient ouvrir les yeux, les oreilles et le cœur pour les découvrir intuitivement en les vivant et ainsi retrouver l’être au-delà de la religion et de la science.

     Il est significatif que Paul Ricœur se définissait comme « philosophe et chrétien » et non comme « philosophe chrétien », conjuguant sans les interconnecter deux réalités qu’il jugeait essentielles (à savoir sa philosophie et son christianisme). Sans doute est-ce aussi pourquoi dans Temps et récit III, le temps raconté, il parle des efforts d’Aristote, d’Augustin, de Kant, de Husserl et d’Heidegger pour rendre le temps intelligible, mais qu’il ne fait aucune mention de Bergson et de son intuition du temps. Cela peut donner à penser qu’il existe un lien entre le rationalisme analytique et le matérialisme physique, qui tous deux méprisent l’intuition, qu’ils confondent sans doute avec l’imagination. Mais pourquoi Paul Ricœur n’a-t-il pas remis en cause sa foi chrétienne au nom de sa philosophie ou sa philosophie au nom de sa foi chrétienne ? Pourquoi une telle incohérence chez une intelligence aussi éminente ?

 

C’est le mugissement la basse continue

qui nous traverse même dans la chambre nue

où l’armoire et le lit bientôt ne semblent plus

que des ombres.

 

Le grand souffle est partout qui poursuit son chemin

venu dont on ne sait où pour prendre par la main

toutes celles et ceux qui ne seront demain

que des ombres.

 

C’est maintenant qu’ici il nous faut accueillir

si même nous savons qu’il ne saurait finir

l’amant toujours s’offrant à ceux qui ne désirent

que des ombres.

 

Le souffle continu est l’âme primitive

animant toutes choses qu’accueillent décisives

les lèvres souriantes n’étant définitives

que des ombres.

 

Car l’ombre est cette mère intelligente et belle

d’où jaillit la lumière en son regard c’est elle

en tout espace qui est la vie éternelle

de ses ombres.

                  

1er avril 2015

Simone Weil a déploré la déconnection de la religion et de la science. Elle ne semble pas en avoir recherché la cause première. Elle a donné la priorité à la religion sur la science au nom de la justice tout en accusant le christianisme de s’être compromis avec la culture des Romains, « nation athée et matérialiste » (L’Enracinement, p. 374). Elle a surtout accusé la science, dont le déterminisme absolu conduit à l’injustice comme s’en est avisé Hitler et son implacable logique de la nature comprise dans une perspective néo-darwinienne, « la conception monstrueuse puisée par Hitler dans la vulgarisation de la science moderne » (op. cit., p. 361).

     Dans ses Structures anthropologiques de l’imaginaire, Gilbert Durand a donné une explication à la déconnection de la religion et de la science. Cette déconnection est en effet une caractéristique générale des cultures ouraniennes-diurnes qui voient / font partout des coupures entre les êtres, entre les individus humains, entre les sociétés humaines, entre l’animal et l’homme, entre le cosmos et l’homme, entre les savoirs, entre l’intelligence analytique et la connaissance intuitive… En fait Simone Weil a déploré cette coupure non-conforme à la vérité de l’être : « L’esprit de vérité est aujourd’hui presque absent et de la religion et de la science et de toute pensée… le remède est de faire redescendre l’esprit de vérité parmi nous ; et d’abord dans la religion et la science ; ce qui implique qu’elles se réconcilient » (op. cit., p. 328s). Qu’est l’esprit de vérité si ce n’est celui dont Yeshoua a été le témoin.

     Cette réconciliation de la religion et de la science n’est pensable que si l’on prend conscience comme Simone Weil que si l’on se voit chrétien et scientifique (et non chrétien scientifique ou scientifique chrétien, comme Paul Ricœur se voyait philosophe et chrétien et non philosophe chrétien), on vit dans l’incohérence. On en prendrait plus facilement conscience si l’on prenait d’abord conscience de l’emprise de l’imaginaire ouranien-diurne sur notre culture et donc de la nécessité de la rééquilibrer en faisant droit à l’imaginaire chthonien-nocturne unificateur et relationnel.

 

Yeshoua ton dernier soupir

s’est dispersé dans l’atmosphère,

et qui dira chercheur de l’air

où il ne cesse de grandir ?

 

Les amoureux de ton suaire

accrochés à ton souvenir

pourraient aussi bien se servir

de cet invisible mystère

de ce qui sans jamais finir

au gré des vents nourrit des chairs

innombrables sur notre sphère

cherchant comment les réunir.

 

C’est par son souffle que la terre

avance sans jamais faiblir

et c’est en lui qu’on peut agir

pour faire des sœurs et des frères.

 

Yeshoua l’air qu’ici respire

comme partout notre atmosphère

homéopathique la terre

reconnaît encor ton soupir.

 

2 avril 2015

La déconnexion est la marque d’une culture majoritairement ouranienne-diurne en son imaginaire. La connexion est la marque d’une culture majoritairement chthonienne-nocturne en son imaginaire. L’Africain Ayi Kwei Armah se réclame d’une culture de la connexion et en fait l’une des valeurs premières de « notre voie, la voie » noire qu’il expose et propose dans Two Thousand Seasons (Deux Mille Saisons). Et il le fait en rejetant sans concession la culture blanche et sa déconnexion.

     Dans la lutte des captifs emmenés en esclavage, la force de la connexion est essentielle parce qu’elle est essentielle à leur vision du monde, à leur « voie » : « contre la mort apportée par la blancheur, seule la grande force de la connexion vaincra, œuvre commune d’intelligences connectées, d’âmes connectées, voyageant sur l’unique voie, notre voie, la voie. La pensée connectée, l’action connectée, tel est le commencement de notre retour à nous-mêmes, à la vie connectée, le voyage nouveau sur notre voie, le voie » (op. cit., p. 133s).

     L’accusation majeure lancée contre la civilisation des envahisseurs blancs de l’Afrique, les « prédateurs » arabes et plus encore les « destructeurs » européens, est celle de la déconnexion, de la fragmentation de toutes choses, que ce soit dans l’action ou dans la pensée : « la maladie de la mort, la route blanche, c’est aussi l’œil déconnecté, la vision fracturée… c’est aussi l’oreille déconnectée, fracassée… c’est aussi la pensée déconnectée, la raison brisée… Notre vocation est de lutter contre toute déconnexion. » (op. cit., p. 8).

     On peut voir dans cette expression de la culture africaine en opposition à la culture occidentale une confirmation de la position d’un autre Africain, le Nigérian Wole Soyinka qui reproche à « l’Européen occidental son habitude chronique de tout compartimenter », son « intellect cloisonnant » auquel il oppose le « totalisme conceptuel » de la pensée africaine (Myth, Literature and the African World (pp. 6, 37, 138).

     Présentées ainsi sommairement, les cultures africaine et européennes sont un peu des caricatures. Il est bon aussi de se rappeler qu’elles sont l’une et l’autre en devenir. Pour ce qui est de la culture européenne, on peut y détecter depuis au moins un siècle un besoin de corriger sa déconnexion. Dès le début du XX° siècle, l’écrivain anglais E.M. Foster a mis en tête de son roman Howards End  l’épigraphe « only connect », et l’histoire qu’il présente est celle de trois familles appartenant à trois classes sociales fortement isolées au départ mais qui en viennent à se « connecter ». Un autre signe de ce rééquilibrage culturel est le mouvement actuel de multidisciplinarité, interdisciplinarité et transdisciplinarité qui s’applique d’abord prioritairement à la recherche scientifique, mais dont l’esprit tend à imprégner la vie sociale, éthique, politique… en toutes ses dimensions : « La vision transdisciplinaire… dépasse le domaine des sciences exactes par leur dialogue et leur réconciliation non seulement avec les sciences humaines mais aussi avec l’art, la littérature, la poésie et l’expérience intérieure » ( Charte de la transdisciplinarité, article 5).

     On peut y voir une invitation à faire dialoguer la science et la religion dont l’ignorance mutuelle choquait tant Simone Weil. La pensée africaine peut aider les consciences européennes ouvertes à retrouver leur imaginaire chthonien-nocturne et sa force de connexion.

 

Ton parfum Marie s’est évaporé

bien avant le dernier soupir

de celui qu’en énamouré

ton geste voulut accomplir.

 

Comme lui dispersé infiniment

dans l’espace avec l’air agile

en ses voyages incessants

il sème dans les cœurs, fragile.

 

Ou est-il avec toi parmi les ombres

du non-espace inaccessible

au milieu des foules sans nombre

de l’inintelligible ?

 

Qu’est le passé sinon le souvenir

que l’on cherche à faire revivre

par les gestes et les soupirs

d’une chair un peu ivre ?

 

Pourtant le souffle parfumé parcourt

le silence des chambres nues

et la puissance de l’amour

les retrouve dans l’inconnu.

 

3 avril 2015

Cohérence, interconnexion. L’être est un, la vérité est donc une. L’intelligence humaine le sait, intuitivement. Pourquoi nos physiciens cherchent-ils passionnément, obstinément, une « théorie du tout » sinon en raison de cette certitude intuitive et comme innée. De même la volonté matérialiste de nier ce qu’on appelle l’esprit naît sans doute en partie d’une exigence d’unité comprise comme une unicité afin de supprimer un dualisme ressenti comme insatisfaisant, contraire à la vérité de l’être. Le monisme spirituel de philosophes occidentaux tels que Berkeley et peut-être Stuart Mill, et plus encore celui de philosophes orientaux a probablement le même fondement psychologique.

     La culture hindoue et sa métaphysique non-dualiste, la culture africaine et son animisme cosmique insistent sur l’unité de l’être. Le danger pour elles vient parfois d’un excès d’imaginaire chthonien-nocturne qui confond et mélange au lieu d’articuler et connecter. La connexion est pourtant le maître mot de la culture africaine telle qu’elle est présentée par Ayi Kwei Armah. Et le sage hindou Shrî Râmana donnait ce conseil : « Garde toujours dans le cœur le sens de la non-dualité, mais ne l’exprime jamais dans l’action. » Ce qui risque tout de même d’introduire une nouvelle coupure entre la pensée et l’action. Et on peut aussi se demander si le monisme chthonien-nocturne ne détourne pas de l’intérêt passionné pour la science et la technique que l’on observe en Occident.

     A contrario l’aspiration à l’unité est contrée dans la pensée occidentale par la pression d’un imaginaire ouranien-diurne qui introduit partout des coupures, des séparations, des compartiments.

     A quelque culture que nous appartenions, le remède à l’excès de coupure comme à l’excès de mélange est cette passion de la vérité dont Simone Weil regrettait la quasi-absence. Répétons avec elle : « l’esprit de vérité est aujourd’hui presque absent et de la religion et de la science et de toute pensée… le remède est de faire redescendre l’esprit de vérité parmi nous ; et d’abord dans la religion et la science » (L’Enracinement, pp. 328s / 171 dans l’édition disponible sur l’Internet).

     La première vérité à « faire redescendre parmi nous » est la Vérité ontologique dont toute les autres vérités dépendent, la Vérité de l’Être de l’être comme Altérité Agapè. Qui s’ouvre à l’Agapè s’ouvre à « l’esprit de vérité qui fait entrer dans la vérité entière » (Jean 16, 13). « L’amour réel et pur est par lui-même esprit de vérité. C’est le Saint-Esprit », dit encore Simone Weil (op. cit., p. 319 / 167).

     Répétons-le, toutes les vérités sont interconnectées en raison de l’interconnexion de tous les êtres. N’est-ce pas aussi ce qu’exprime le « totalisme conceptuel » répondant au « totalisme cosmique » chez Wole Soyinka ?

 

Et le jour et la nuit

et la nuit et le jour

valsent depuis toujours

et l’un l’autre se fuient.

 

Le matin et le soir

à l’aube au crépuscule

s’embrassent dans l’espoir

mais jamais ne reculent.

 

C’est ainsi que s’avance

le chemin de la terre

où se trouve le sens

de l’unique mystère

 

de la force de vie

offerte à qui l’accueille

dans l’océan du vide

pour un peu qu’on le veuille.

 

Les amants de la nuit

les amantes du jour

s’unissent que la pluie

du soleil s’énamoure

 

que d’autres d’autres yeux

s’ouvrent à la lumière

et puis gagnent les cieux

où l’éternel espère.

 

4 avril 2015

Les philosophes grecs de l’Antiquité se sont posé la question de l’Un et du Multiple, obsédés comme nous le sommes tous plus ou moins par l’idée que malgré les apparences de multiplicité tout est un et qu’il nous faut donc rechercher la formule de cette unité. Pour nos physiciens, cette formule est une équation mathématique qui leur échappe encore et qui devra montrer comment les quatre énergies de la matière (l’interaction forte, l’interaction électromagnétique, l’interaction faible et la gravitation) sont interconnectées et qu’on peut exprimer cette interconnexion totale dans une unique « théorie du tout ».

     Dans le domaine religieux, lui aussi mû par l’obsession secrète de l’unité, l’hindouisme a proposé la formule du non-dualisme de l’être, formule intuitive qui entend réconcilier le monisme et le dualisme, l’un et le multiple, sans pouvoir cependant l’expliquer intellectuellement. Le judaïsme a proposé le monothéisme, une relation de transcendance de l’un sur le multiple. Le juif dissident Spinoza a toutefois tenté de réconcilier cette transcendance avec l’immanence de l’un au multiple en identifiant Dieu et la Nature (Deus sive Natura). Le christianisme, en raison du message de l’Agapè présentée comme l’Être du Dieu unique, a proposé une trinité immanente à cette unicité : il faut bien être plusieurs pour pouvoir Aimer. Les chrétiens dissidents unitariens récusent cette trinité sans doute parce qu’elle est impensable intellectuellement. L’islam y voit l’abomination des « associateurs » et affirme vigoureusement l’unicité transcendante de Dieu.

     Il est intéressant de noter que l’Africain Wole Soyinka conteste la supériorité du monothéisme sur le polythéisme animiste. Dans son essai Of Africa, il s’exclame: « L’une des prétentions les plus stupéfiantes du monothéisme est cette notion infondée qu’il représente le plus haut sommet de conscience religieuse dont l’homme soit capable… Il n’existe absolument aucun fondement rationnel ou logique pour affirmer que le monothéisme représente le plus haut degré de développement des capacités conceptuelles de l’homme plutôt que le contraire. Cette affirmation n’est pas plus valide que l’opinion qui ferait du despotisme une forme de gouvernement supérieure à la démocratie » (op. cit., p. 131).

     Quant à Ayi Kwei Armah, il dénonce lui aussi avec vigueur « les théologies hurlantes » que l’islam et le christianisme cherchent à imposer à l’Afrique au nom d’une prétendue supériorité du monothéisme, doublée tout naturellement d’une volonté de domination et d’exploitation. Pour lui, les divinités, uniques ou multiples, sont des fables pour enfant que l’Africain adulte dépasse en reconnaissant « l’esprit vivant présent en toutes choses ». Il résume ainsi sa réponse au missionnaire chrétien imbu de son complexe de supériorité venu lui prêcher son credo :

« Nous avons dit au missionnaire que nous aussi nous avions des fables, mais que nous les réservions à la distraction des jeunes, des fables de dieux et de démons et d’un être suprême au-dessus de tout. Nous lui avons dit que nous savions que les intelligences faibles avaient besoin de ces illusions, mais que lorsque parmi nous une intelligence devenait adulte elle dépassait ces fables et en venait à comprendre qu’il existe bien une grande force dans le monde, une force spirituelle capable de donner forme à l’univers physique, mais que cette force n’est pas une force coupée, séparée de nous. C’est une énergie en nous. Elle est le plus forte lorsque nous travaillons, respirons, pensons ensemble comme un seul peuple, elle est le plus faible lorsque nous sommes éparpillés, égarés, brisés en fragments d’individus déconnectés. » (Two Thousand Seasons, pp. 83, 96). Armah réconcilie l’un et le multiple en faisant de l’esprit une force unificatrice animant tous les êtres à la mesure de l’accueil qu’ils lui réservent, les êtres humains en particulier.

     Pouvons-nous comparer cette intuition avec celle du « ubi caritas et amor, Deus ibi est, là ou sont l’agapè et l’amour, là est Dieu » ? La relation de l’un et du multiple est la coprésence la plus intime dans l’altérité la plus forte, « sans confusion ni séparation ».

 

les dix mille étoiles

se connaissent toutes

en l’unique toile

sans l’ombre d’un doute

 

écoute-les dire

les chuchotements

sans jamais finir

de leur seul amant

 

ce qui les éloigne

toujours davantage

pour eux s’accompagne

des pensées que l’âge

fait grandir en l’âme

en qui se rassemblent

près de cette flamme

ceux qui se ressemblent

 

dix mille et l’unique

respirent l’espace

où se communique

la vie de la race

 

5 avril 2015

Il est beau d’entendre un chrétien défendre la Résurrection du Christ. « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine », s’exclame Paul avec véhémence (I Corinthiens 15, 17). La Résurrection est au cœur de son message et de la croyance chrétienne. Ce n’est pourtant pas le cœur de l’Évangile. Ce dont Yeshoua témoigne, sa raison de vivre, c’est la Vérité (Jean 18, 37). Et cette Vérité, c’est que « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8).

     Que penser alors de ce que dit Bernard Legras dans sa défense « rationnelle » de la Résurrection. « Je crois que si l’on venait à prouver la non-résurrection de Jésus, le christianisme s’écroulerait. Il ne resterait plus qu’un beau message d’amour » (Ouest-France aujourd’hui). « Qu’un beau message d’amour » ! Comme si ce message était secondaire, peu important, quasi décoratif ! Comment alors être chrétien et affirmer que « seul l’Amour est digne de foi » ?

     Il est aussi vain de vouloir prouver rationnellement la résurrection du Christ que de vouloir prouver sa non-résurrection avec l’instrument de cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (Pensées, éd. Sellier 78, p. 69). On risque en tout cas d’avancer des raisons qui s’écroulent devant le texte des évangiles. Comment peut-on écrire que « la résurrection était une idée totalement étrangère à la mentalité juive » lorsqu’on voit les Sadducéens se croire tenus d’y formuler des objections (Luc 20, 27-33) ? Et lorsqu’on apprend que le roi Hérode lui-même, entendant ce que certains disaient de Yeshoua, en vient à penser comme eux que « c’est Jean, que j’ai décapité, il est ressuscité des morts » (Marc 6, 14). Et d’autres contemporains de Yeshoua se demandaient s’il n’était pas Elie ou quelque autre prophète ressuscité (Luc 9, 7s).

A contrario on peut dire que Yeshoua lui-même ne croyait pas à la résurrection de la chair. Les gens qui l’accompagnaient ont cru qu’il avait ressuscité la fille de Jaïrus et Lazare parce que la résurrection ne leur paraissait pas invraisemblable, mais dans les deux cas Yeshoua a dit qu’ils dormaient et qu’il allait les réveiller (Luc 8, 52 ; Jean 11, 11). La résurrection dont Yeshoua avait l’assurance est celle de l’esprit, non de la chair : « Ceux qui ont été jugés dignes de la résurrection… sont pareils aux anges ». Ce sont des êtres spirituels, et Abraham, Isaac et Jacob en font partie. (Luc 20, 35s). Dans la bouche de Yeshoua, le mot résurrection est un mashal comme tant d’autres.

     Le malheur d’un christianisme qui accorde moins d’importance à l’Amour qu’à la Résurrection (son credo ne parle pas du premier mais affirme la seconde), c’est qu’il est condamné à s’opposer aux autres religions ainsi qu’à l’athéisme et à l’agnosticisme. L’Amour est la seule Vérité capable de rassembler toute l’humanité quelles que soient les croyances et les incroyances, comme aussi de réconcilier la science et la religion en les invitant l’une et l’autre à remettre en cause leurs convictions respectives. L’Amour est cet esprit de vérité « aujourd’hui presque absent et de la religion et de la science et de toute pensée… Et le remède est de faire redescendre l’esprit de vérité parmi nous ; ce qui implique qu’elles se réconcilient » (Simone Weil, L’Enracinement, p. 328s / 171 sur l’Internet). La sagesse de l’Amour seul digne de foi est celle de l’esprit de vérité, l’Esprit-Saint où se réconcilient toutes les croyances et toutes les convictions en les faisant se dépasser. (cf. op. cit., p. 319 / 167).

 

Jusqu’à la dernière brindille

au souffle remue doucement

le grand corps tout entier.

Que nous dit-il pour qu’ainsi brille

en son ombre ce que l’amant

cherche sur son sentier ?

 

C’est le souffle qui le visite

sur ces chemins indéfinis

qui ne tient pas en place

ne connaissant nulle limite

que ce qui partout réunit

ses mille et mille faces.

 

A qui a des yeux et qui voit

il dévoile que tout se tient

d’un horizon à l’autre,

que tout ce qui bien se conçoit

clairement s’énonce et revient

qu’il soit ou non des nôtres.

 

Qui va marcher sous la charmille

infinie en belle présence

du souffle doucement

se verra avec les ramilles

trouver ce qui lui donne sens

au bras de son amant.

 

6 avril 2015

La déconnexion, mal de la pensée occidentale. Cela commence par la séparation du corps et de l’âme dont on ne parvient plus à voir qu’ils ne vont jamais l’un sans l’autre. La doxa occidentale a oublié le psychisme de la matière, sa science l’ignore, prétend expliquer le réel par sa seule dimension physique.

     Tous les secteurs du réel sont touchés, et c’est logique puisque tout le réel a une dimension psychique. Le réel humain bien sûr, mais aussi le réel vivant, végétal et animal, et jusqu’au réel minéral que cherchent à comprendre l’astrophysique et la physique quantique sans émettre ne serait-ce que l’hypothèse d’un psychisme universel.

     Cela touche l’humain dramatiquement dans son comportement psychologique, social, politique, religieux, mais d’abord intellectuel, qui commande tous les autres. Simone Weil a principalement déploré la coupure entre la science et la religion, chacune campant sur ses positions, sur ses convictions, souvent à l’intérieur même de consciences qui se veulent à la fois scientifiques et religieuses alors que ces positions sont inconciliables.

     Au nom de son intuition africaine, le Ghanéen Ayi Kwei Armah a dénoncé certains aspects de la déconnexion occidentale : l’aspect social où l’on voit un petit nombre accaparer le pouvoir et la richesse et qui en Afrique apparaît à ses yeux comme une contamination de la pensée arabe et de la pensée européenne, bien qu’il reconnaisse que cette pensée blanche a trouvé des comparses prédateurs et destructeurs parmi les noirs.

     Il insiste également sur la déconnexion du temps où le présent est désormais coupé du passé et de l’avenir : « La maladie de la mort, la route blanche, c’est aussi l’œil déconnecté, la vision fracturée qui ne voit que le présent immédiat, qui ne suit que le gain présent et sépare le présent du passé, le présent du futur, enfermant chaque jour qui passe dans sa propre bousculade rapace.

     La maladie de la mort, la route blanche, c’est aussi l’oreille déconnectée, fracassée, qui n’écoute que la cacophonie effrontée d’aujourd’hui, qui ne s’oriente que d’après elle et demeure sourde aux chuchotements de ceux qui s’en sont allés, sourde aux voix douces de ceux qui ne sont pas encore nés.

     La maladie de la mort, la route blanche, c’est aussi la pensée déconnectée, la raison brisée qui ne pense qu’aux chemins immédiats de la libération de l’instant, qui ne se soucie pas de connecter le présent avec les événements passés, le présent avec la nécessité future. »

     Armah oppose à ce mal blanc la ressouvenance mêlée d’imaginaire d’une société utopique, d’une voie noire fondée sur la réciprocité. Et il ne manque pas en conséquence d’inviter à la lutte, à la destruction de la destruction de cette voie, condition de toute nouvelle création :

« Notre vocation va contre toute déconnexion. C’est un appel à recréer la voie là où même ses fondations ont été attaquées et détruites, où sa restauration a été rendue impossible, simplement à recréer la voie. » (Two Thousand Seasons, p. 22)

« D’autres en leur dévotion à la vie vont certainement trouver qu’entre la création de la vie et la destruction des destructeurs il n’est aucune différence mais une nécessaire, une indispensable connexion, que rien de bon ne peut se créer qui de par sa nature même ne pousse à la destruction des destructeurs. Et, dans cet élan de vie, dans ce combat contre la pourriture sèche de la destruction, chaque peuple de la voie trouvera tous les autres peuples de la voie. » (op. cit., p. 205).

     Voilà qui peut donner matière à réfléchir à celles et ceux qui ont perdu leur complexe de supériorité occidental et qui sont prêts à écouter la pensée africaine pour lui emprunter ce qui peut s’accorder à la leur en éclectisme sélectif.

 

Toutes les étoiles constellent

invisiblement s’entretiennent

en cette force qui appelle

le jeu des amours et des haines.

 

Certains yeux y voient des images

à grands renforts de constructions

et y découvrent le visage

indéfini de leur nation.

 

D’autres yeux y voient l’avenir

réglé de la marche du temps

qui leur semble bien contenir

l’âme figurativement

des choses belles ou sinistres

auxquelles il faut savoir répondre

en leur accordant sur son cistre

sa musique sans rien confondre.

 

C’est que dans l’amour et la haine

les serpents comme les colombes

parmi les étoiles détiennent

le sens du berceau à la tombe.

 

7 avril 2015

Connexion. Face à la déconnexion intellectuelle de l’Occident, Simone Weil a tenu à affirmer la connexion : « Il est faux qu’il n’y ait pas de liens entre la parfaite beauté, la parfaite vérité, la parfaite justice ; il y a plus que des liens, il y a une unité mystérieuse, car le bien est un » (L’Enracinement, p. 295).

     Simone Weil parle d’une « unité mystérieuse » parce que celle-ci échappe à l’intelligence au sens où l’intelligence, comme  l’a vu Bergson, est un savoir des phénomènes, de la réalité en sa manifestation physique en vue de la maîtriser. C’est par l’intuition et non par l’intelligence que l’on peut percevoir la connexion des êtres comme le fait la pensée africaine en son assurance que toutes choses sont reliées, apportant ainsi une solution à la question de l’un et du multiple.

     La multiplicité des êtres est indissociable de leur unité dans une ontologie de l’Altérité qui résout mieux encore cette question. Tous les êtres sont par et pour les autres. Car le risque est de confondre unité et unicité comme on pourrait le faire en interprétant la formule « le bien est un » puisque cet un est « plus que des liens ». L’unicité divine est un dogme monothéiste qui implique la croyance en la toute-puissance de Dieu et donc invite à la décréation comme le fait Simone Weil. Si le monothéisme croit à la création ex nihilo – à partir du néant – cela signifie et suppose, avant cette création, l’inexistence du multiple. On peut d’ailleurs se demander si Simone Weil a perçu ce problème puisqu’elle affirme que Dieu n’aime que lui-même ; « Dieu, dans sa perfection, ne peut aimer que soi-même… Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous » (La pesanteur et la grâce, p. 42).

     Un dieu qui n’aime pas les autres pour eux-mêmes mais pour soi selon l’affirmation de Simone Weil va en tout cas à l’encontre de l’Évangile, pour lequel « Dieu est Agapè », c’est-à-dire qu’il a nécessairement un autre, et ce de toute éternité. L’Altérité de l’Être de l’être exclut la croyance en une création ex nihilo à un problématique moment du temps, croyance liée, répétons-le, à la théologie judéo-chrétienne, celle de la toute-puissance niant l’altérité en un dieu auto-suffisant n’aimant que soi-même selon une idée que Simone Weil emprunte apparemment à Avicenne, qui l’aurait lui-même puisée chez Aristote.

 

As-tu vu pousser les bourgeons

insensiblement en l’espace

de quelques nuits de quelques jours ?

Au rythme où nous-mêmes changeons

pouvons-nous dans le face à face

observer l’âme en son retour ?

 

Car elle est là incognito

qui informe et qui organise

le déploiement de la beauté

en arrangeant ce qui bientôt

sera en figure précise

un reflet de l’éternité.

 

En sa race ne peut mentir

la vie qu’on croit s’anéantir

en l’espace d’une saison

mais qui maintenant sans faiblir

reparaît sur notre horizon

déployant pour nous ses bourgeons.

 

8 avril 2015

Depuis les événements du 11 janvier, le droit à la liberté d’expression a été chez bon nombre de nos concitoyens élevé à un rang quasi divin. C’est devenu pour eux une conviction qu’ils se croient en droit d’imposer à toute la planète.

     Il est bon de relire à ce sujet la première page de L’Enracinement, si pleine de bon sens en sa logique. Pour Simone Weil, il n’y a pas de droits sans devoirs et c’est une question de point de vue : mes devoirs sont les droits des autres et mes droits sont les devoirs des autres. « Cela n’a pas de sens de dire que les hommes ont, d’une part des droits, d’autre part des devoirs. Ces mots n’expriment que des différences de point de vue. Leur relation est celle de l’objet et du sujet. Un homme considéré en lui-même, a seulement des devoirs, parmi lesquels se trouvent quelques devoirs envers lui-même. Les autres, considérés de son point de vue, ont seulement des droits. Il a des droits à son tour quand il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent des obligations envers lui… » (p. 9).

     Affirmation abrupte, que l’humain premier, centre de lui-même, a du mal à admettre, mais dont la logique est implacable. Elle s’intègre en tout cas à l’ontologie de l’altérité qui fait de tout être un « par-l’autre-pour-l’autre », à commencer par l’Éternel et son autre. Mais la mentalité juridique par droits et devoirs de la pensée occidentale en son imaginaire ouranien-diurne de la coupure, de la séparation, sépare les droits des devoirs. Simone Weil dénonce cette séparation; « Cela n’a pas de sens de dire… »

     On peut tout de même noter que l’article premier de la Déclaration universelle des droits humains conjoint les droits et les devoirs, même si elle ne les relativise pas les uns aux autres : « Tous les humains sont égaux … » suppose tout de même que cela vaut autant pour les autres que pour soi, et le mot devoir apparaît dans la troisième proposition de cette longue phrase : « … et ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

 

Les gens qui sont à la recherche de ce qu’ils appellent une morale laïque pourraient s’apercevoir que cet article premier leur offre la base la plus large et la plus solide qui soit pour la fonder. Elle s’accorde en tout cas pleinement avec une éthique et une Spiritualité de l’Altérité.

 La fleur qui s’ouvre attend l’abeille

de tout l’élan de sa blancheur,

du matin au soir elle veille

dans l’impatience de son heure.

 

L’abeille noire cherche à joindre

pour l’échange de leurs faveurs

la fleur qu’elle rêve d’atteindre

dans l’inconscience de son cœur.

 

L’une avec l’autre dans l’espace

où l’une bouge et l’autre attend

exultent dans le face à face

où chacune donne et puis prend

ce que chacune a de meilleur

dans le jeu éternellement

où l’espoir répond à la peur

des ennemis et des amants.

 

Par ceux qui ont des yeux et voient

des oreilles et savent entendre

un cœur dans l’ombre qui perçoit

le bonheur se laisse surprendre.

 

9 avril 2015

« Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3). L’interprétation selon l’Évangile de l’Amour n’est pas évidente pour tous. Ayi Kwei Armah, champion de la connexion africaine, y voit une déconnexion destructrice :

« De la déconnexion de la conscience, que faut-il dire sinon qu’elle est clairement l’outil le plus violent de la destruction de l’âme ? Imposer que la main gauche soit maintenue dans l’ignorance de ce pour quoi sa jumelle droite est faite ? Qui ne voit dans cette coupure le plus grand succès de la route de mort des destructeurs blancs ? Imposer que le cœur détaché ne doive pas battre plus vite lorsque ses membres familiers sont portés à des actes odieux ? N’est-ce pas déjà l’atrophie tranchée des facultés reliées, la méthode blanche de destruction ? Imposer que notre œil gauche soit opposé à son jumeau ? Cela ne fait-il pas sûrement partie des deux mille saisons de triomphe des destructeurs blancs ? Imposer que la vue de l’œil soit déconnectée, coupée de la conscience qu’unifie l’intelligence, que l’oreille à l’écoute soit isolée de la plus large connaissance de l’intelligence, que le sentir du nez et le goûter de la langue soient éloignés de la conscience totale de l’intelligence, qu’est-ce sinon la blancheur de la mort en son triomphe délirant ? Que la main touche et que la connaissance de la chose touchée soit piégée dans la main qui touche, que les bouts des doigts doivent chacun contenir la connaissance isolée des membres éloignés les uns des autres, cela peut-il être différent de la réussite destructrice de la route des destructeurs blancs » (Two Thousand Seasons, p. 128).

     Armah voit bien que la faille de la conscience occidentale est celle de son imaginaire ouranien-diurne, celui qui établit des coupures en toutes choses, entre les humains certes avec l’inégalité et l’incompréhension sociales que cette déconnexion entraîne. Mais aussi entre les diverses facultés de la pensée et de l’action. On peut se rappeler ici le comportement de nazis mélomanes dont la sensibilité esthétique raffinée côtoyait sans la toucher une insensibilité éthique radicale, les faisant passer sans problème d’une séance de torture à un concert de Mozart. Wole Soyinka a de son côté déploré la coupure entre l’intelligence analytique et l’intuition synthétique dans la pensée européenne, affirmant  qu’au contraire « l’idée même de séparer les diverses manifestations du génie humain est étrangère à la vision africaine du monde » (Myth, Literature and the African World, p.  130)

     Mais les paroles de Yeshoua ne peuvent s’interpréter que selon sa pensée en mashal inspirée par l’Amour. Que « ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » ne signifie pour lui qu’une chose : faire le bien par pur Amour de l’autre en total désintéressement de soi. Mais qui agit ainsi a conscience qu’elle, il ne peut le faire que par grâce, que c’est l’Eternel Amour vivant en elle, en lui qui lui donne de partager sa Vie pour l’autre. C’est cela que signifie ce qui suit immédiatement dans le texte : « Ton père qui voit dans le secret te le rendra » (Matthieu 6, 4). Aie pleine conscience que le don que tu fais est celui que l’Éternel partage avec toi.

     Cette conscience de la grâce est la conscience d’Abraham, « marche devant ma face et sois parfait », et plus encore celle de Yeshoua : « moi en toi et toi en moi », dont on peut se faire le mantra joyeux de la joie éternelle. Telle est la première connexion, la connexion ontologique, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, entre notre être et l’Être de l’être. Elle pourrait en bonne logique porter remède à la déconnexion générale qui affecte la pensée occidentale.

 

Deux papillons qui tourbillonnent

dans la spirale de l’amour

sûrement se trouvent mignonne

et mignon dans leurs beaux atours.

 

Savent-ils ne savent-ils pas

le dernier sens dont vit leur danse

lorsque sans le moindre faux pas

ils organisent le silence ?

 

Quel regard à bonne distance

se réjouit d’alors pouvoir

les contempler en la présence

de ce qui les meut sans vouloir

davantage qu’en leur désir

ils accomplissent pour donner

en se procurant du plaisir

à d’autres aussi de donner ?

 

Leur tourbillon où le hasard

se mêle à l’air pour l’enchanter

lorsqu’il se pose dans le regard

donne à l’espace de chanter.

 

10 avril 2015

Obéissance ? « Il s’est fait obéissant… c’est pourquoi Dieu l’a exalté… (Philippiens 2, 8s). Tel est le sens que la théologie chrétienne donne à la mort du Christ à la suite de Paul. Et donc, ce qui compte pour les chrétiens, c’est que « si nous souffrons avec lui, avec lui nous règnerons » (II Timothée 2, 12), c’est-à-dire que nous serons récompensés selon le schéma de la loi.  Ce concept a-t-il un sens si « Dieu est esprit » (Jean 4, 24) et « Amour » (I Jean 4, 8) ?

     Simone Weil va jusqu’à dire que « l’obéissance est un besoin vital de l’âme humaine », mais elle explique qu’il s’agit d’un « consentement… d’une soumission sans servilité, sans crainte du châtiment ni appât de la récompense » (L’Enracinement, p. 23). S’agit-il encore de l’obéissance au sens où l’entend le commun des mortels ? Le mot est ambigu. L’obéissance peut aller « jusqu’à la soumission aveugle » (Le Petit Robert).

     L’Évangile signale le passage « de la loi à la grâce », Paul l’a bien vu (Romains 6, 14). On ne dira donc pas ici que Yeshoua a obéi à son Père. l’Amour ne donne pas d’ordres, n’oblige pas, ne demande pas l’obéissance, n’exige pas la soumission. L’Amour n’est pas un pouvoir, l’Amour inspire, offre son esprit, sa « grâce » aux consciences, qui l’accueillent, ou non. L’Amour est libre et libère celles et ceux qui l’accueillent et participent à son Être. « Aime, et ce que tu veux, fais-le ».

     L’obéissance appartient à la dynamique de l’humanité en marche dans la soumission aux forces cosmiques d’attraction et de répulsion qui font obéir par crainte du châtiment et espoir de la récompense selon la dualité du neïkos-thanatos et de la philia-eros. L’humanité en marche vers l’Amour s’en libère.

     La « grâce » est le moteur du cheminement de chaque conscience humaine et, à travers ces consciences, de l’humanité. La progression de l’humanité est lente parce que de très nombreuses consciences ne parviennent pas à passer au-delà d’eros et thanatos. Mais chaque conscience peut, en accueillant l’esprit, la « grâce », passer au-delà et avancer sur le chemin de la perfection de l’Amour.

     Chaque conscience continue cependant de vivre dans un monde où l’obéissance est nécessaire à son fonctionnement social, économique, politique… Mais cette obéissance n’est pas inconditionnelle, car tout humain est « doué de conscience et de raison » et peut/doit donc penser les ordres qu’on lui donne, les lois qu’on lui impose. L’éducation, familiale, scolaire et sociale, doit amener l’enfant à une obéissance éthique et raisonnable, conforme à sa conscience et à sa raison. Il s’ensuit que cette obéissance doit équilibrer la résistance et la soumission…

 

les nuages naissent grandissent

s’accumulent et envahissent

se dégagent et se déplacent

disparaissent laissant la place

nue au vide du grand abîme

 

les vagues viennent montent se suivent

s’élèvent déferlent arrivent

s’arrêtent contemplent se relaissent

refluent descendent et s’abaissent

nues au vide du grand abîme

 

le volcan se réveille craque

se secoue et debout éclate

crache se déverse au plus fort

se calme s’apaise s’endort

nu au vide du grand abîme

 

11 avril 2015

« Ils sont doués de conscience et de raison » (Déclaration universelle des droits de l’homme, article 1). Affirmation compacte, interprétable à merci, mais que l’on sent tellement importante qu’elle mérite d’être pensée.

     La conscience dont il s’agit est la conscience morale plutôt que la conscience psychologique si l’on se réfère au texte anglais, qui parle de conscience et non de consciousness. Mais les deux concepts sont liés, la conscience morale supposant nécessairement la conscience psychologique : on ne peut être conscient de mal ou bien agir que si l’on est conscient de ce que l’on fait.

     Nous sommes tous censés être capables de juger éthiquement les intentions et les actes humains, les nôtres et ceux des autres (non les personnes, « ne jugez pas » Matthieu 7, 1). Mais nous savons que la conscience morale est plus ou moins forte, plus ou moins large, élastique, stricte, laxiste, scrupuleuse…

     L’Évangile affine la conscience morale. Pour Yeshoua, il ne s’agit plus seulement de ne pas tuer mais aussi de ne pas insulter, de ne pas commettre l’adultère mais aussi de ne pas en avoir le désir (Matthieu 5, 22, 28). Cet affinement est une implication de l’Amour, valeur éthique suprême parce que ontologique et valeur qui s’oppose à son contraire sous toutes ses formes et donc invite à l’Amour de l’ennemi. On peut d’ailleurs penser que « l’esprit de fraternité » prôné par la Déclaration universelle en est inspiré.

     Cet affinement éthique se double d’un redéploiement des valeurs. L’éthique évangélique n’est pas une éthique patriarcale (dont, hélas, on peut reconnaître que c’est en partie celle du christianisme).

 

La raison dont parle la Déclaration universelle est très justement jumelée avec la conscience morale (et psychologique). Le terme « raison » peut cependant paraître restrictif. On le comprend au mieux ici comme la capacité de penser, d’oser penser, en utilisant l’interaction de l’intelligence analytique et de l’intuition synthétique. On peut d’ailleurs conjecturer que l’accent mis, au détriment de l’intuition, sur l’intelligence, qui pour un rationaliste est l’équivalent de la raison, relève d’un imaginaire ouranien-diurne patriarcal. On incline à le penser lorsqu’on admet que l’intuition est une faculté de connaissance plus féminine que masculine.

 

dix mille oreilles se tendent au ciel

guettent en leurs terreurs et leurs désirs

cet autre qui ne peut qu’être là-bas

ou peut-être déjà ici dans l’inaudible

 

ceux qui n’y croient pas ceux qui croient au ciel

échangent leurs doutes avec leurs désirs

que l’autre soit l’autre avec ceux là-bas

présents au silence du monde inaudible

 

12 avril 2015

En prenant connaissance d’autres cultures, celles de l’antiquité européenne et celles de l’actualité non-européenne, nous pouvons nous distancier de la nôtre, la relativiser, en identifier les faiblesses et avancer sur le chemin de la vérité de l’être.

     La Vérité de l’Être de l’être proposée mythiquement en mashal comme Agapè par Yeshoua, celle-là même qui est proposée ici philosophiquement en concept comme Altérité ontologique, cette Vérité de toute vérité encourage l’approche bienveillante de toutes les cultures.

     L’Agapè – Altérité peut nous aider à comprendre à quel point notre culture européenne actuelle demeure patriarcale, accentuant même plus que jamais ce caractère en son imaginaire ouranien-diurne par la domination de la raison sur le cœur, renversant l’intuition de Pascal au profit de l’intelligence de Descartes.

     Dans Occidental Mythology, Joseph Campbell retrace l’évolution de la pensée religieuse depuis le néolithique dans une Europe élargie au Proche-Orient (Asie mineure, Syrie, Iraq, Iran). La vision religieuse y serait passée d’un monde enfanté par une déesse solitaire à un monde créé par un dieu solitaire en empruntant les stades intermédiaires d’un monde né de la fécondation d’une déesse par un dieu puis d’un monde façonné à partir d’un corps de déesse par un dieu guerrier.

     Le mythe de Persée décapitant Méduse représente la destruction par des Hellènes guerriers des prêtresses de la Gorgone. De même l’image de Zeus enfantant Athéna (déesse de la raison) par son crâne renverse l’image de la déesse antique enfantant par son ventre. « La création par le pouvoir de la parole (que l’on trouve dans le Livre de la Genèse) est un autre exemple du transfert de la fécondité du vagin à la bouche, de la parturition à la parole. Et l’une des conséquences particulièrement importantes de cette aberration bizarre mais hautement honorée est cette idée, commune à toute la spiritualité occidentale… que la spiritualité et la sexualité s’opposent » (op. cit., p. 157).

     On peut ne pas être entièrement d’accord avec l’interprétation de Joseph Campbell, mais elle mérite d’être pensée, et bien sûr d’être pensée ici à la lumière de l’Évangile de l’Agapè et de l’Altérité positive. Le judéo-christianisme et notre civilisation occidentale qu’il a façonnée en collaboration avec la pensée grecque également patriarcale baignent dans une atmosphère en déséquilibre imaginaire. L’Agapè ontologique ne peut qu’inviter à les rééquilibrer dans le dialogue harmonieux des imaginaires ouranien-diurne et chthonien-nocturne incluant l’égalité féconde des sexes, la réconciliation du cœur et de la raison (de l’intuition et de l’intelligence), le dialogue des cultures, le retour de la communion à l’être maintenant ostracisée par la possession de l’avoir…

 

Surgie de la terre noire

la blancheur du cerisier

éclate en la majesté

ici qui se donne à voir.

 

De ses pétales en joie

il n’est nul qui ne remue

qui sans nulle retenue

ne manifeste sa foi.

 

Cette foule est une liesse

qui se communique à tout.

Les regards en leur tendresse

qui s’y portent se dévouent

à la joie de la matière

lorsque l’esprit qui l’habite

dans l’élan de la prière

à le rejoindre l’invite.

 

La blancheur qui se dévoile

au nom de la mère noire

fait de la fleur une étoile

au ciel avec les milliards.

 

13 avril 2015

Nous vivons dans une culture dont les maîtres à penser récusent l’intuition, au point qu’on peut se demander s’il savent de que c’est, s’ils en ont l’expérience. Le malheur est que cette récusation se répercute sur l’éducation donnée dans nos écoles, collèges, lycées, universités… au point que bon nombre de nos contemporains à leur tour ignorent l’intuition, l’ignorent au sens de « traiter comme si elle ne méritait aucune considération », mais plus encore au sens de « ne pas connaître », ne pas savoir ce que c’est. Si cependant on pense que l’intuition, le cœur, est au moins aussi essentielle au savoir que la raison, sinon davantage comme le pensait Pascal, on s’efforce de l’acquérir, de la développer.

     Il peut être utile pour s’intéresser à l’intuition, pour lui redonner considération, de trouver des motifs (des raisons !) de déconsidération à la raison. On peut se rappeler la petite phrase de Pascal, et même s’en faire un mantra, « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (Pensées, éd. Sellier 78, p. 69). On peut s’appuyer sur l’autorité de Pascal si on accorde encore quelque crédit aux autorités. Mais il est sans doute plus utile et plus convaincant pour rabattre le caquet à la raison, de considérer la misère des résultats de sa mise en œuvre dans le domaine des sciences humaines : comment se fait-il qu’il existe tant de controverses chez nos économistes, nos sociologues, nos politiques, nos psychanalystes et psychologues, nos critiques littéraires et artistiques, nos historiens… Peut-on imaginer par exemple qu’une histoire de la Chrétienté écrite par un musulman puisse être identique à une histoire de la Chrétienté écrite par un chrétien ou qu’un histoire de l’Islam écrite par un chrétien puisse être identique à une histoire de l’Islam écrite par un musulman ? Le fouillis des interprétations, le fourmillement des convictions, devrait nous alerter sur la faiblesse de la raison et du raisonnement et, par voie de conséquence, nous faire accorder quelque crédit et quelque intérêt à l’intuition.

     Il est vrai que l’intuition est faillible, elle aussi, mais guère davantage que la raison, et qu’il faudrait toujours les faire dialoguer pour se donner les meilleures chances de parvenir au vrai.

     Alors, qu’est-ce que l’intuition et que faire pour l’acquérir et la développer ? On peut se rappeler la définition donnée par Henri Bergson: « Nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (La pensée et le mouvant, p. 181). Bergson parle de sympathie, on parlerait plutôt maintenant d’empathie, terme que Bergson n’a pas pu utiliser parce qu’il était quasiment inconnu à l’époque où il écrivait.

     Simone Weil, parlant de l’attention, nous donne un précieux conseil pour exercer notre intuition en suspendant l’exercice de l’intelligence réflexive et langagière: « Méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse. D’une manière générale, méthode d’exercer l’intelligence, qui consiste à regarder. » (La pesanteur et la grâce, p. 138). On pourra tout de même rectifier le vocabulaire de Simone Weil : elle parle d’intelligence là où Bergson aurait parlé d’intuition, et elle emploie le terme comprendre alors qu’il serait préférable d’employer le terme connaître. L’acte d’intuition n’est pas un acte de l’intelligence qui cherche à comprendre, à interpréter en traduisant les images en concepts, mais un acte de l’esprit qui communie aux choses que l’on regarde avec pleine attention en ce qu’elles ont de soi d’inexprimable en concepts comme le dit Bergson. On ne peut exprimer une intuition qu’en langage imagé, poétique, en mashal.

 

Pâquerette dans l’aube encore

tu médites tu te recueilles

tout occupée par le trésor

posé dans la nuit sur ton seuil.

 

Faut-il longtemps pour que te vienne

le désir de le présenter

au soleil pour qu’il appartienne

en hommage à sa majesté ?

 

Qui gagne le plus à l’échange

de vos âmes dans l’infini ?

Peut-être est-ce à ces légions d’anges

qui t’apportent le pain béni.

 

La communion où le soleil

paraît être celui qui donne

et toi pâquerette au réveil

celle qui pour lui s’abandonne

 

est-elle en vérité diaphane

au regard qui la considère

hommage sacré ou profane

à qui reçoit qui lui est cher ?

 

14 avril 2015

L’acte d’intuition dans toute sa force fait penser à cette attention à l’autre « si pleine », dit Simone Weil, que le « je » disparaît  » et qui met donc en relation l’intuition attentive avec l’amour comme avec l’acte poétique : « le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel. De même l’acte d’amour. » C’est que l’Agapè rayonne sur tout être et que celles et ceux qu’Elle habite et inspire regardent toutes choses en les Aimant et donc en les connaissant intimement. On peut ainsi regarder avec l’attention-intuition de l’Amour une fleur, un insecte tout comme un visage. On a pu dire de l’art qu’il rend visible l’invisible (Paul Klee), de même l’attention vive de l’Amour fait connaître tout être en son eccéité jusque-là inconnue, « en ce qu’il a d’unique et donc d’inexprimable » comme le dit Bergson de l’intuition.

     On comprend que l’intérêt porté par Simone Weil à l’acte d’attention-intuition ait pu lui faire dire avec cette intensité presque excessive qu’on lui connaît : « L’enseignement ne devrait avoir pour fin que de préparer la possibilité d’un tel acte par l’exercice de l’attention ». Pourquoi ? parce que pour elle « les valeurs authentiques et pures de vrai, de beau et de bien dans l’activité d’un être humain se produisent par un seul et même acte, une certaine application à l’objet de la plénitude de l’attention ».

     Comment ne pas souhaiter à toutes et à tous, à soi-même aussi bien sûr, de parvenir à cette intuition de « l’attention à son plus haut degré (qui) est la même chose que la prière (parce que) elle suppose la foi et l’amour » (La pesanteur et la grâce, pp. 135, 137, 134).

    

Aimer ne peut que s’engager dans la bataille contre les puissances destructrices de la vie en leur désir de pouvoir et de richesse incarnées dans les lobbys qui dirigent la politique en sous-main dans notre pays et dans bien d’autres. Aimer se soucie de tous les êtres, à commencer par tous les vivants, dont nous sommes, nous humains, les plus conscients et donc les plus responsables. Nous devons nous battre, chacune, chacun selon nos moyens et selon nos dons particuliers, contre l’économie prédatrice de gens fascinés par la richesse et le pouvoir. Nous pouvons en tout cas, nous qui nous réclamons de l’Amour, au moins vivre dans la sobriété heureuse qui met tout notre avoir au service de l’être et des êtres.

 

Le muguet lève son armée

déferle ses gonfalons verts

jaillis de la terre alarmée

des attaques de l’univers.

 

Est-ce la protesta-ti-on

de la vie contre cette mort

programmée par les na-ti-ons

en leur soif insensée de l’or ?

 

Mais la vie ne proteste pas,

elle est élan vers cet espace

qui de partout lui tend les bras

pour des rencontres face à face

où d’univers en univers

depuis toujours et à jamais

se renouvelle l’esprit cher

à tout ce qui cherche à aimer.

 

Le muguet se prépare à l’heure

où s’agiteront ses clochettes

et son parfum pour le bonheur

du retour d’une arme secrète.

 

15 avril 2015

« Autant que je suis certain de vivre, je suis certain que rien n’est plus proche de moi que Dieu. Dieu est plus près de moi que je ne le suis de moi-même ; ma vie dépend de la proximité de Dieu présent en moi. Il est ainsi également dans une pierre ou dans une bûche, mais elles, elles ne le savent pas », dit Maître Eckhart. On peut y voir une variante de l’intuition d’Augustin, « intimior intimo meo, plus intime que mon intimité », ou de l’image du Coran, « nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire » (50, 15), ou de la raison théologique de Thomas d’Aquin, « opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toutes choses, intimement », ou encore de l’exclamation de Giordano Bruno, « présentissime » et de la philosophie indienne du non-dualisme.

     Mais variante aussi de la pensée africaine d’Ayi Kwei Armah : « il existe bien une grande force dans le monde, une force spirituelle capable de donner forme à l’univers physique, mais cette force n’est pas une force coupée, séparée de nous. C’est une énergie en nous. Elle est le plus forte lorsque nous travaillons, respirons, pensons ensemble comme un seul peuple, elle est le plus faible lorsque nous sommes éparpillés, égarés, brisés en fragments individuels déconnectés ».

     Certes, cet « esprit vivant qui est en toute chose » ne semble pas perçu chez Armah comme personnel, mais est-il certain qu’il l’était dans l’esprit de Maître Eckhart lorsqu’il parlait de Déité plutôt que de Dieu ? L’Éternel est au-delà de ce que notre psychologie humaine appelle personnel et impersonnel. Intime et Abîme, il réconcilie les contraires au point de cesser d’être intelligible. Son intimité nous le rend hyperpersonnel, son abyssalité nous le rend hyperimpersonnel.

     Les catholiques qui « communient au corps du Christ » peuvent se convaincre rationnellement que l’Éternel est présent dans l’hostie, non en raison des paroles « magiques » de la consécration, mais en raison de son hyperprésence à tout être. S’ils le font, ils peuvent étendre cette communion à tout l’univers, mais ils risquent alors de se priver de la force d’imagination et d’émotion qui leur donne de croire ce que leur dit l’Église.

     Ce que sont censés vivre les Africains d’Ayi Kwei Armah est une communion à l’esprit cosmique dont la force dépend de l’intensité de leur intercommunion humaine, ce qui le rapproche de ce à quoi sont appelés ceux qui communient à la messe catholique. Celles et ceux qui y communient sont censés être « en état de grâce », c’est-à-dire d’Amour universel.

 

sur le mur blanc robert-le-diable

tu viens montrer ta découpure

et l’harmonie dont est capable

la vie dans toute la nature

 

à te voir d’égal à égal

en l’infini qui nous habite

il me semble que tu dévoiles

la beauté de toute limite

 

es-tu sûr de ce que tu penses

lorsque ici ou là tu te poses

lorsque ici ou là tu dépenses

les forces dont toutes les choses

sont faites pour que l’on s’en serve

à la mesure de l’accueil

du souffle qui partout observe

et se propose sur le seuil

 

ma limite comme la tienne

découpée selon l’harmonie

se pensent afin que s’obtienne

un aperçu de l’infini

 

16 avril 2015

Il est relativement facile de concevoir rationnellement la présence de l’Infini Unique à la moindre particule d’être fini. Il l’est moins de comprendre que cette présence ne peut être qu’altérité positive, amour de bienveillance en considérant que cet Infini ne peut désirer posséder ni dominer. Cette présence n’est pas objet d’expérience directe par celles et ceux qui l’affirment rationnellement.

     L’expérience de Yeshoua de Natsèrèt, « toi et moi et moi en toi », c’est-à-dire de l’Amour divin en son intimité, de quelle nature est-elle ? Quelle est sa réalité psychologique ? Dans quelle mesure et comment nous est-elle accessible ? La réponse est proposée dans l’Évangile : « qui aime connaît Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean, 4, 8). C’est tautologique, l’expérience de l’Amour n’est possible que dans l’Amour. Dostoïevski a explicité cette Vérité dont Yeshoua a été le témoin : A une dame qui demande au starets Zosime comment parvenir à croire en l’existence de Dieu, il répond : « Par l’expérience de l’amour qui agit. Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme. Si vous allez jusqu’à l’abnégation totale dans votre amour du  prochain, alors vous croirez indubitablement, et aucun doute ne pourra même effleurer votre âme. C’est démontré par l’expérience. »

     Certes, mais la dame de Dostoïevski ne manque pas de faire une objection : « Persisterais-tu longtemps dans cette voie ? me dis-je, si le malade dont tu laves les ulcères te paie d’ingratitude… Je travaille pour un salaire, je l’exige immédiat, sous forme d’éloges et d’amour. Autrement je ne puis aimer personne… » (Les Frères Karamazov, pp. 100s). Ici encore l’Evangile donne la réponse : le pur Amour est impossible à l’être humain en son état de nature, de « premier Adam, d’humain psychique ». C’est un don de l’Esprit à celles et ceux qui le demandent, qui le demandent avec obstination, qui le veulent avec violence (Luc 11, 5-13 ; 16, 16 ; 18, 1-8). La théologie chrétienne appelle cela la grâce. Le fidéiste Montaigne en était persuadé, lui qui en matière de philosophie et face au fouillis de ses interprétations ne pouvait répondre que par son célèbre « que sais-je ? Ce devait être par ce mouvement de l’âme que l’on appelle la foi et qui n’est au vrai qu’une intuition du cœur. « Dieu sensible au cœur, non à la raison », disait Pascal.

     Certains hindous accusent maintenant Mère Teresa de s’être dévouée aux miséreux de Calcutta par désir de convertir l’Inde au christianisme. Si elle a un jour entendu cette accusation, elle n’a pu ni s’en étonner ni s’en désoler pour elle-même. L’Amour ne se soucie pas de ce que l’on pense de lui. Il est bon et profitable pour celles et ceux qui veulent Aimer de s’entendre dire, « vous pourrez faire tout le bien que vous voudrez, on vous attribuera de mauvaises intentions » (Les Horizons d’Assia et Marc, p. 151). C’est une invitation à l’Amour, qui est désintéressé ou qui n’est pas.

 

plus loin que la dernière galaxie

ton souffle appelle dans le vide

que viennent en son énergie

des mondes d’espaces limpides

 

ce qu’aucun œil n’a jamais vu

danser au loin de l’infini

se lance au cœur de l’imprévu

pour la multitude bénie

 

toujours et toujours davantage

se donne ta source de vie

et de ses eaux intarissables

naissent des mondes inouïs  

 

17 avril 2015

Beauté. Elle est inaccessible à l’intelligence, tout comme le temps, tout comme la vie. Elle est accessible à l’intuition qui permet de la connaître, et, la connaissant, de la produire, à l’intuition-attention dont parle Simone Weil : « Le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel ». Et elle ajoute aussitôt, « de même l’acte d’amour ». C’est que « la plénitude de l’attention… l’attention extrême est ce qui constitue dans l’homme la faculté créatrice, et il n’y a d’attention extrême que religieuse ». Par attention religieuse, Simone Weil entend prière, foi, amour : « l’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour ».

     Par touches nécessairement fragmentaires parce que conceptuelles et donc de soi inadéquates à son expression telle qu’en elle-même plutôt que dans ses manifestations, Simone Weil cherche à exprimer la Beauté, pour elle inséparable de la Vérité et du Bien. C’est, au fond, une intuition de l’Être de l’être, en qui tout est un.

     Qui cherche la Beauté pour la contempler ou pour la créer, c’est-à-dire pour lui permettre de s’exprimer par le don artistique, poétique… (qui veut entrer en poésie) doit se vider de soi-même, afin que son je soit un autre ainsi que le disait Rimbaud. Simone Weil le dit aussi : « Tout ce que je nomme « je » doit être passif. L’attention seule, cette attention si pleine que le « je » disparaît, est requise de moi. Priver tout ce que je nomme « je » de la lumière de l’attention et la reporter sur l’inconcevable ». L’inconcevable ? L’inintelligible puisque l’attention est un acte de l’intuition et non de l’intelligence. La pesanteur et la grâce, pp. 134-137)

     La tradition artistique chinoise a reconnu cette nécessité pour faire œuvre d’art d’une attention si absolue à l’objet que le sujet disparaît. L’artiste chinois approche le monde avec une attention qui naît du cœur. Lorsque le cœur est vide (vidé de lui-même), il peut accueillir le jaillissement de l’énergie créatrice du principe premier du monde et lui donner de s’exprimer.

     Nous ne pouvons accéder, communier à l’Être de l’être, à la Déité, que ce soit en sa beauté, en sa vérité, en son bien, en son Altérité, qu’en nous vidant de nous-mêmes, et d’abord en nous libérant des flots d’images et de musiques dont notre culture multimédia nous envahit. C’est vers le vide, le silence, le désert que vont celles et ceux qui désirent plus que tout rencontrer la Beauté en son Être afin de la contempler et de la créer dans l’Altérité.

 

tu cisèles dans le silence

des jours et des nuits qui emmènent

les cœurs en quête de ton sens

au loin des amours et des haines

 

échappant à ce qui attire

échappant à ce qui refoule

les cœurs ici qui se retirent

ne s’éloignent pas de la foule

mais en découvrent émerveillés

l’âme obscure dans la caverne

où elle attend de s’éveiller

à la splendeur qu’elle renferme

 

au vide au-delà de la mort

au vide où attendent de naître

les dix mille pour qui tout dort

et se préparent à paraître

est ta demeure et en ta vie

d’autres et d’autres de ta race

obscurément meurent d’envie

de pouvoir contempler ta face

 

mais ce n’est que dans le silence

où ton vide se fait plus clair

que les cœurs cisèlent le sens

qui naît au-delà de la chair

 

18 avril 2015

La Beauté rend désirable, au point qu’on peut la croire objet de désir en elle-même. N’est-ce pas ce que pensait Platon qui invitait à la rejoindre de désir en désir, du désir de la chair au désir de l’esprit, du désir des éphèbes éphémères au désir des idées éternelles. Y parvenait-il ?

     Le chemin de la Beauté éternelle passe par la traversée du Styx, le baptême du Jourdain, des eaux de la mort à soi-même comme le suggéraient déjà les initiations des mystères grecs, africains, polynésiens et autres. Il y a rupture de continuité entre la beauté désirée et la beauté admirée, entre la Beauté manifestée et la Beauté essentielle.

     Pourtant, si l’on entend la parole de Yeshoua, on peut comprendre qu’il y a dans la beauté désirée en ce qu’elle embellit une préparation, tout comme la loi est une préparation à la grâce, qui l’accomplit : « je ne suis pas venu abolir mais accomplir, ouk êlthon katalusaï alla plêrômaï  » (Matthieu 5, 17).

     Cette parole fait l’objet d’interprétations diverses. Le christianisme est un judéo-christianisme et il garde la loi en lui ajoutant la grâce. Le mot-concept allemand réputé intraduisible aufhebung censé signifier à la fois suppression, abolition et aussi « sursomption », assomption, a été utilisé par Hegel au sens d’opérer « une synthèse gardant le meilleur de la thèse et de l’antithèse tout en ouvrant sur des perspectives plus vastes » (Philippe Büttgen, Vocabulaire européen des philosophies, p. 152). Mais la présentation, explication, interprétation de aufhebung dans la dynamique de la pensée humaine fait, elle aussi, l’objet de discussions. De même le passage de la loi à la grâce, plêrômaï, échappe sans doute à l’intelligence conceptuelle. Il est vécu par celles et ceux qui accueillent l’Amour.

     On interprète ici la parole de Yeshoua comme l’affirmation d’un saut qualitatif, d’une mutation résultant de la découverte de la Vérité ontologique dont il a été le témoin. La loi appartient à la religion close fondée sur l’équilibre sacré des forces cosmiques, la grâce appartient à la religion ouverte, qui en réalité n’est plus une religion puisqu’elle libère des forces cosmiques du désir qui attire et de la peur qui repousse.

     La Beauté, à la lumière de cette mutation, apparaît dans sa Vérité ontologique comme une réalité impossédable, objet, non de jouissance, mais de réjouissance dans l’Amour. Baudelaire l’a-t-il senti en écrivant son poème à « la Beauté… sphinx incompris » dont le désintéressement esthétique déchiffre l’énigme ?

« De purs miroirs qui font toutes choses plus belles

Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles. »

 

La lunaire dans l’ombre écarquille les yeux.

L’améthyste répond à l’émeraude pâle

mais c’est sans dureté. Ephémères tous deux

en leurs jours et leurs nuits ils marchent à l’étoile.

 

Pour qui chante leur danse en ces souffles qui passent

sans même se soucier de savoir où ils vont

pour parcourir le monde et en changer la face

presque insensiblement dans le fil des saisons ?

 

En vivant son instant la lunaire sait-elle

ce que sa sève ardente en son âme désire

pour demain au soleil qui lui chauffe le sang ?

 

Elle tendra l’offrande en sa monnaie si belle

qui servira d’échange pour la vie à venir

ou pour l’amour divin en le réjouissant.

 

19 avril 2015

Peut-on imaginer un de nos grands quotidiens sans ses pages de sport, ses nombreuses pages de sport ? Et ce sont tous des sports de compétition, même lorsqu’ils sont pratiqués par des amateurs. Il s’agit toujours de dominer ou surpasser les autres, que ce soit en pratiquant ou en s’identifiant à celles et ceux qui pratiquent (les spectatrices et spectateurs font empathiquement un avec les joueuses et joueurs).

     Et pourtant ces exercices, cosmiques au sens de la philia qui possède l’autre et du neïkos qui le domine, sont censés aller au-delà. Les spectatrices et spectateurs demandent du beau jeu, de la beauté, plus ou moins selon les uns et les autres et même s’il s’agit sans doute le plus souvent d’une beauté désirée que d’une beauté admirée.

     Continuité – discontinuité de la chair à l’esprit, du cosmique aimant et/ou haïssant à l’Amour pur, dans le sport comme dans la vie sociale, économique, politique… Passage de la nature à la surnature, de la loi à la grâce. Pascal a abordé cette question en plusieurs de ses Pensées : « La nature est une image de la grâce » (éd. Sellier, 738, p. 555), « la loi n’a pas détruit la nature, mais elle l’a instruite. La grâce n’a pas détruit la Loi, mais elle la fait exercer » (754), « toute la morale (consiste) en la concupiscence et en la grâce » (258), « Il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes : la cupidité et la charité » (738, p. 554).

     Pascal parle donc de discontinuité et de continuité. « On a fondé et tiré de la concupiscence (du désir de posséder, comprendre et dominer) des règles admirables…  » (244), « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feindre et une fausse image de la charité. Car au fond ce n’est que haine » (neïkos) (243), « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et d’en avoir fait un tableau (une figure) de la charité » (150).

     « Tableau de la charité » et « fausse image de la charité », c’est entre ces deux affirmations que se vit la dynamique d’homo viator en son cheminement vers la perfection de l’Amour. Et le sport s’y intègre. Parce qu’il comporte des règles (« admirables »), il fait partie de la loi et peut se vivre comme une figure de la charité. Paul a d’ailleurs pris cette figure pour s’encourager et pour encourager les autres à courir vers la perfection de l’Amour : « Ne savez-vous pas que ceux qui participent à une course ne remportent pas tous le prix. Courez donc de façon à le remporter » (I Corinthiens 9, 24), et « Je n’ai pas encore remporté le prix, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je cours pour tâcher de m’en saisir… Je cours vers le but » (Philippiens 3, 12ss).

     Pour autant la course de celles et ceux qui cherchent à Aimer ne peut être une compétition. Qui Aime court pour Aimer, qui Aime ne court pas contre les autres, qui Aime court pour les autres.

 

La levrette lâchée dans le jardin

se lance à corps perdu,

elle n’a d’autre but

que de se voir en ses muscles. Soudain

 

elle s’arrête et flaire dans le vent

l’effluve reconnu

nouvellement venu

de là où elle était auparavant.

 

Elle sent en sa chair frémir cela

pour quoi on l’a voulue

mais que l’on a pas pu

tout entière la faire, et elle va

 

se lancer folle en sa course éperdue

dans le vent sans qu’à d’autres

en rien pour elle nôtres

à personne ne saurait être due.

 

20 avril 2015

Nos meilleurs esprits seraient-ils ceux que leur enfance a fait toucher la matière, les enfants des manuels, artisans, paysans ? Ce sont eux qui croient encore à l’intuition, qui en tout cas en vivent, parfois un peu à leur insu peut-être. Nos sages Edgar Morin, Michel Serres… notre bouillant Michel Onfray. Son Cosmos, avant même qu’on le lise, laisse entendre cette familiarité avec les choses qui ne se laissent pas piéger et enfermer dans les mots.

     Le triomphe de la linguistique universitaire dans la seconde moitié du XX° siècle se perpétue dans notre quotidien : des mots, des mots, des mots partout, sur le moindre paquet, la moindre boîte, la moindre bouteille, les marques, qui imposent leur loi à toutes celles et ceux qui veulent marcher la tête haute, la mainmise du « discours » idéologique, politique, culturel… sur les esprits. Celles et ceux qui ignorent l’intuition s’y laissent piéger. On l’a vu avec d’immenses intellectuels au XX° siècle. Ils ne se seraient pas laissé prendre s’il avaient eu en eux la sagesse paysanne entée sur le cosmos. Cela reste vrai pour nous.

     Ce sont en effet les choses, la matière, la vraie matière psychophysique, vivante, insensiblement consciente, qui est porteuse de vérité. Yeshoua, et avant lui nombre de prophètes juifs ont cherché le sentiment et l’expression de la vérité dans les choses perçues en leur âme. Cela s’appelle penser en mashal, en figures tirées de la vie cosmique dont la vie humaine est l’enfant.

     La pensée-parole en mashal invite à ouvrir les yeux et voir, à ouvrir les oreilles et entendre, à ouvrir le cœur et sentir, avec cette attention qui ne cherche pas à comprendre (à prendre avec soi) mais à connaître (à naître avec), avec « l’attention absolument sans mélange… si pleine que le « je » disparaît ». Alors « les images, les symboles, etc. Non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, pp. 134, 135, 138). Alors les mots qui viennent d’on ne sait où, qui sortent de la nuit, sont l’expression des choses en leur poésie, en leur musique, en leur être.

 

De l’âme aux nerfs aux doigts aux touches

à l’air en mêmes vibrations

aux oreilles aux nerfs à la bouche

enivrée de résurrection,

 

c’est bien le lointain souvenir

conservé préci-eu-se-ment

par la main qui savait écrire

que retrouve ici un amant,

 

c’est bien le prodige ordinaire

qui ravit le cœur entrouvert

au mystère de chaque chair

reliée à tout l’univers.

 

Alors reprends la mélodie

enfantée parmi les dix mille

de cette unique symphonie

ici liée aux doigts fragiles,

 

à la matière à qui l’esprit

qui l’habite depuis toujours

donne de frémir dans la nuit

plus merveilleuse que le jour.

 

Si la musique peut nourrir

l’amour, alors ne cesse pas

de jouer ce qui sans mourir

chante au-delà du dernier pas.

 

21 avril 2015

Loi. Ceux qui ont rédigé son entrée dans Le petit Robert ont dû peser leurs mots avec prudence et sans doute quelque hésitation. C’est que la loi s’applique aussi bien aux choses qu’aux humains : « Formule générale énonçant une corrélation entre les phénomènes physiques, et vérifiée par l’expérience ». « Règle impérative imposée à l’homme », et puis « Principe essentiel et constant, condition sine qua non = nécessité ».

     L’ambiguïté vient de cette nécessité, du déterminisme des lois physiques qui enjoint aux humains de se soumettre à la loi, surtout si elle est sacralisée par la religion. Dans la théologie juive, la Loi est censée avoir été donnée par l’Éternel lui-même et ne peut donc faire l’objet d’une remise en cause. Alors lorsque Paul déclare aux chrétiens qu’ils « ne sont plus sous la loi mais sous la grâce » (Romains 6, 14), opère-t-il une révolution ? Yeshoua a dit qu’il était venu accomplir la Loi (Matthieu 5, 17), c’est-à-dire que l’agir humain allait désormais accomplir le bien absolu qu’est l’Agapè par Agapè et non par devoir et obligation, en pleine liberté : « Aime, et fais ce que tu veux ». Les commandements ne sont plus des commandements mais des inspirations de l’Esprit d’Aimer.

     Peut-on dire que le christianisme a suivi cet accomplissement ? L’Église catholique romaine a non seulement repris les dix commandements de la Loi de Moïse, mais elle y a ajouté cinq « commandements de l’Église ». Elle a, entre autres, rétabli le sabbat nommément aboli par Yeshoua.

     Pour qui suit l’Évangile, aucune loi n’est sacrée puisque que Yeshoua a aboli le sacré. Et cette désacralisation affecte à plus forte raison les lois humaines souvent sacralisées dans les sociétés closes et leurs religions closes. Il faut y obéir aux lois parce qu’elles ont censées être justes. On trouve des échos de cette idée chez Montaigne et chez Pascal. Pascal est assez lucide pour comprendre que les lois humaines ne sont pas nécessairement justes. Il va même jusqu’à reconnaître « qu’elles ne valent rien, ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d’un certain côté » (Pensées, éd. Sellier 454, p. 315). Il admet par ailleurs que « le peuple la suit (la loi) par la seule raison qu’il la croit juste », mais qu’il ne faut surtout pas le détromper : « il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes » (100).

     Voilà qui nous incite à oser penser. A oser penser toutes les lois, non seulement parce qu’elles peuvent être plus ou moins injustes et donc que l’on peut légitimement ignorer et violer certaines, mais parce que certaines gens se retranchent derrière des lois pour justifier des actions en elles-mêmes illégitimes. Il leur suffit de (se) dire, « c’est légal », pour se prétendre irréprochables. Un des exemples les plus patents actuellement est celui de l’optimisation des impôts qui fait que ceux dont les revenus sont les plus élevés paient beaucoup moins que le contribuable moyen.

    Plus largement, tout ordre, tout commandement, doit faire l’objet de notre pensée. Cette nécessité peut nous faire éviter des désastres et des crimes. Qu’on se souvienne de ces Allemands qui ont obéi aveuglément aux ordres nazis. Il serait vain de croire que cet aveuglement n’est plus possible. Combien d’humains osent vraiment penser ? Aucune loi ne peut nous disculper d’un manquement à l’Agapè.

     Aucun commandement ni ordre ne peut non plus nous faire obéir au sens d’une  soumission, d’une servitude volontaire, si nous accueillons la grâce de l’Esprit. Le vœu d’obéissance que font celles et ceux qui entrent dans la vie consacrée fait partie de la vie sous la loi, non sous la grâce. Qui Aime Aime. D’instant en instant. Elle, il n’a pas besoin de (se) le promettre. Et lorsqu’on lui demande de faire une chose, elle, il la fait par Amour, avec la même simplicité que Yeshoua servant à table (Luc 22, 27).

 

Est-ce aujourd’hui qu’une hirondelle

en observance de sa loi

viendra la première être celle

qui sera fidèle à sa foi ?

 

En ce pays qui est le mien

mais que l’on peut tout aussi bien

binationale dire sien

en l’absence du tout ou rien,

 

oui je l’ai d’abord entendue,

j’ai reconnu son gazouillis

bref et joyeux comme tendu

vers son avenir inouï.

 

Sait-elle qu’elle va bâtir

très bientôt un nid que son corps

de ses fruits elle va remplir

faire mûrir et puis éclore ?

 

Elle apporte tant de messages

de lois de fois et d’avenirs

ici et là en ses voyages

qu’un cœur ne peut les contenir.

 

Il suffit de la regarder

de l’écouter sans réfléchir

pour qu’elle nous donne à penser

tout le rien qu’elle a à nous dire.

 

22 avril 2015

Les lois, que nous sommes censés ne pas ignorer et que nous sommes donc censés respecter, sont évidemment à penser puisque, dotés de conscience, nous sommes capables de jugement. Elles sont à penser en fonction de l’idéal d’une part et de la réalité d’autre part. On pourrait à cet égard utiliser le double concept, développé par Max Weber, d’éthique de conviction et d’éthique de responsabilité. Non pour les opposer comme il le fait mais pour les articuler selon une dynamique de la perfectibilité.

     Homo viator que nous sommes, nous pouvons penser les lois selon l’élan de l’évolution du cosmos et plus précisément selon celui de l’évolution de l’espèce humaine appelée à une asymptotique perfection. Les monothéismes peuvent, s’ils le veulent, appuyer l’idée de perfectibilité, qui ne pouvait que leur être étrangère à l’époque de leur création où l’évolution était inconnue, sur ce qu’ils appellent la révélation. Mais celles et ceux qui se situent hors de leur théologie et de l’anthropologie qu’elle induit peuvent la fonder sur l’intuition de l’Être de l’être comme idéal éthique, ici nommé altérité positive, qui fait son miel de l’évolution.

     Les lois humaines peuvent ainsi se bâtir sur ce que l’on appelle le droit naturel, c’est-à-dire le droit fondé sur une certaine idée de l’humain, l’idée donc ici d’une nature en évolution vers l’altérité de l’Amour. Elles doivent donc s’adapter à la condition humaine selon les lieux et les temps.

     L’éthique de conviction comme loi naturelle peut se résumer en l’idéal de fraternité universelle induisant l’égalité de dignité et de liberté tel que cet idéal est formulé dans la Déclaration universelle des droits humains. L’éthique de responsabilité s’efforce d’appliquer cet idéal en observant, réglant et corrigeant nos imperfections humaines. Ainsi s’établit un droit divers et mouvant dans les différentes nations et civilisations. Cette diversité et cette mobilité (« vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ») peut nous ouvrir les yeux sur l’imperfection et nous faire œuvrer au perfectionnement selon les possibilités des lieux et des temps.

     « Que chacun suive les mœurs de son pays », nous dit encore un Pascal un peu désabusé. On peut aussi comprendre pourquoi avec Montaigne il se fait l’avocat de la duperie du peuple afin de maintenir l’ordre. « Il n’est pas bon d’être trop libre » (Pensées, éd. Sellier 94, pp. 80, 81, 90). Il est bon tout de même d’encourager à la liberté de la Vérité celles et ceux qui veulent passer de la loi à la grâce. Prudemment, en serpent et colombe, d’allier dans l’Amour l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Tâche impossible ? Non pas pour celles et ceux qui demandent l’Esprit avec obstination afin de mieux Aimer.

 

Quelle équerre ici dans la main de l’architecte

lui fait refuser la rondeur

ne donnant à toute demeure

que l’angle droit la droite et le chemin direct ?

 

L’horizontale qui se règle sur la verticale

est-ce la pesanteur

qui pèse sur le cœur

et ne se trouve pas d’égale ?

 

Architecte retrouve le méandre

sur les inégales surfaces

et plus encore en l’air la face

et les rondeurs de l’Ève polyandre.

 

Tu peux garder ton équerre en ta droite

mais laisse ta gauche l’ignorer

et savoir vierge folle oublier

sa lumière devant la porte étroite.

 

De la loi du père que la mère protège

la maison et la ronde

des enfants de ce monde

en marche grandissant toujours et que s’abrège

 

le court chemin dans notre courbe espace

où attendent mille demeures

pour celles ceux qui meurent

afin de contempler l’amour en face à face.

 

23 avril 2015

Sport. Aux yeux de l’Africain Ayi Kwei Armah, la compétition sportive apparaît comme un dévoiement. Selon lui les courses, les jeux de force et d’adresse, étaient à l’origine les manifestations d’une joyeuse vie communautaire où aucun individu ne se retrouvait isolé par sa victoire sur les autres. C’étaient des « jeux cérémoniaux de ressouvenance » de l’unité originelle, des « festivals destinés à maintenir l’unité d’un peuple ».

     « A Esuano les jeux rituels continuaient, mais leur signification avait été perdue… La ressouvenance d’une grande communauté n’était plus que le vague reste d’un passé oublié… Les jeux étaient désormais des épreuves de force et d’adresse individuelles. A la fin un seul était désigné vainqueur et présenté à l’admiration des spectateurs et à l’envie des concurrents défaits… A la fin des cérémonies d’unité un seul individu était présenté à toute la communauté pour en recevoir les honneurs. Où était donc passée la racine de l’unité dans cet étrange rite de séparation… Un seul gagnant élevé au-dessus d’une multitude de perdants »  ( The Healers, pp. 4-6).

     On voit à quelle distance l’idéal des jeux sportifs dont Armah se souvient avec nostalgie se situe des sports que nous connaissons et qui ont gagné l’Afrique moderne. Cet idéal se comprend dans une culture de la connexion considérée comme essentielle à la vision africaine du monde et qu’Armah oppose violemment à la vision européenne caractérisée selon lui par la déconnexion, la séparation, l’isolement, le compartimentage, et donc la compétition.

     La vision africaine qu’il exalte n’est peut-être qu’une utopie, un mythe oublié revivifié en idéal social. On peut cependant y voir une invitation à penser notre sport, où la compétition triomphe dans la compétition des visions du monde… Il est par ailleurs significatif qu’Armah envisage les jeux sportifs dans une atmosphère rituelle de ressouvenance, de réactualisation du passé, de l’origine, comme le font les religions dans leurs cérémonies rituelles où le but est, de soi, la communion et non la compétition.

 

Elle court dans la forêt

mais c’est jusqu’à la clairière

où l’attend elle ne sait

quel secret de la lumière.

 

Elle court sans y penser

mais l’extase de sa chair

bondissant sur chaque pied

au contact de la mère

 

lui donne de communier

aux esprits de cette terre

qui l’accueillent sans nier

les forces vives de l’air.

 

Les arbres qui la regardent

passer avec quelque envie

aimeraient qu’elle s’attarde

pour lui partager leur vie.

 

Leurs pieds enfoncés profond

les empêchent de courir

et leur âme se morfond

en attendant de mourir

 

et peut-être l’aller voir

au-delà de l’horizon

le secret de leur espoir

lorsque changent les saisons.

 

Alors celle qui s’arrête

au milieu de la clairière

avant que cesse la fête

leur partage son mystère.

 

24 avril 2015

Reconnaître que l’Éternel est Aimer, c’est devoir admettre que notre monde est « le meilleur des mondes possibles ». Cela fait hurler, évidemment. « Cette création où les enfants sont torturés… » devrait nous faire choisir entre l’existence de Dieu et l’existence du Mal. Oui, mais voilà, Dieu n’est pas Dieu. N’est-il pas mort avec la découverte d’Aimer par le prophète Yeshoua ?

     C’est à partir de leur intelligence toujours plus affinée du monde que celles et ceux qui Aiment peuvent toujours mieux connaître l’Éternelle. L’univers tel que nous le comprenons aujourd’hui, le cosmos, est réglé par des lois nécessaires à son existence, à son existence en devenir. Sous une forme ou sous une autre, la matière-énergie psychophysique a toujours existé, existera toujours. Son éternité est cohérente avec l’Altérité essentielle de l’Eternelle, et cette Altérité règle l’attitude de l’Éternelle à son endroit. Parce qu’elle la veut libre, l’Éternelle n’interfère pas avec les lois nécessaires au fonctionnement de la matière, et elle n’intervient donc pas non plus dans l’histoire de l’humanité, avant comme après sa lente émergence de l’animalité.

     Le concept de révélation est ainsi à exclure. Ce que les religions dites révélées appellent révélation n’est autre que la découverte intuitive et réflexive de l’Être par des consciences plus affinées que les autres. Les figures de l’Éternelle que ces religions se donnent ne peuvent être que des médiations plus ou moins fidèles de l’éternelle Déité. Elles sont naturellement plurielles et, si les religions les reconnaissaient dans leur « polythéisme », elles se reconnaîtraient réciproquement.

     Si l’on se tourne à nouveau vers les lois cosmiques nécessaires, les meilleures possibles, on peut admettre avec Empédocle et nombre de scientifiques que ces lois sont à la base deux forces opposées et complémentaires d’attraction et de répulsion, la philia et le neïkos, et, avec Lao Tseu et sa famille de pensée, le yang et le yin. En notre humanité première ces lois sont l’eros et le thanatos que l’Évangile reconnaît sous la forme du désir de posséder, comprendre et dominer.

     Ces lois cosmiques et donc humaines nécessaires impliquent inévitablement le mal et « les enfants torturés ». Mais les lois cosmiques et leurs déterminismes ne sont pas le tout de la matière et de l’humain. L’indéterminisme de la matière et la liberté de l’humain qu’il entraîne invitent à une libération toujours plus parfaite. C’est l’intuition de l’Évangile du passage de la chair à l’esprit par une nouvelle naissance, que la théologie appelle le passage de la loi à la grâce. Qui reconnaît la Vérité de l’Amour se libère des éléments du monde, des forces cosmiques (Jean 8, 32 ; Galates 4, 3).

 

Le coucou chante toujours double

son appel à se souvenir

de ce qui depuis toujours souffle

au chemin du grand devenir.

 

Un coup de yang un coup de yin

voilà le tao qui s’avance

dans le vide où il se devine

sans perdre sa belle assurance.

 

Dans la beauté qui s’improvise

et l’harmonie qui se découvre

à tâtons notre tao vise

dans le secret tout ce qui s’ouvre.

 

Tu vas juger exorbitant

dans son bien étrange équilibre

qu’il lui faille débourser tant

de misères pour être libre

 

mais le coucou dans la douceur

des échos où il se module

t’invite à calmer les douleurs

où s’enfantent les préambules

 

de la mélodie inouïe

dans les échos et les effets

desquels le souffle réjoui

en toi goûte l’accord parfait.

 

 

25 avril 2015

Le passage de l’égoïsme à l’altruisme, puisque c’est ainsi que la philosophie nomme la nouvelle naissance évangélique de la chair à l’esprit, le basculement de la loi naturelle à la grâce surnaturelle, ce passage est une histoire aussi longue que celle du vivant.

     Charles Darwin, nous rappelle Matthieu Ricard dans son Plaidoyer pour l’altruisme, reconnaissait dans l’être humain des « instincts de sympathie et de bienveillance pour ses semblables, instincts qui sont toujours présents et, dans une certaine mesure, toujours actifs dans son esprit. » (La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, p. 121). Matthieu Ricard fait par ailleurs observer que l’expression « la survie du plus fort » n’est pas de Darwin mais de Herbert Spencer (1820-1903). Darwin lui-même se sentait gêné dans sa théorie de la sélection naturelle, car il « constatait l’existence de comportements altruistes qui se manifestaient dans des situations où ils s’avéraient utiles à la survie du groupe, mais inutiles à l’individu, comme dans le cas des ouvrières stériles d’une société d’insectes. Il se trouvait, disait-il, devant « l’objection la plus sérieuse qu’on puisse faire à ma théorie ». La sélection naturelle « ne peut déterminer chez un individu une confirmation qui lui serait plus nuisible qu’utile, car il ne peut agir que par et pour son bien ». Pour exister, c’est pour l’espèce que l’altruisme doit avoir une utilité fondamentale : « Quelque complexe que soit la manière dont ce sentiment est né, comme il est très important pour tous les animaux qui s’aident et se défendent les uns les autres, il se sera développé au cours de la sélection naturelle ; car ces communautés, qui comprenaient le plus grand nombre des individus les plus compatissants, pouvaient mieux prospérer et élever un nombre plus élevé de descendants » (cité dans Plaidoyer…, p. 201). Pour Darwin l’altruisme était à l’évidence l’un des facteurs de la sélection naturelle, la force du plus fort n’en était pas le seul facteur.

     L’altérité positive est donc apparue comme une force de vie essentielle dans le processus de complexification-conscience des espèces animales bien avant l’apparition de l’être humain. La négation de l’altruisme dans la pensée européenne est en réalité de nature idéologique plutôt que scientifique. Elle est historiquement datée par le Léviathan de Thomas Hobbes (1651) où il lança le concept de « la guerre de tous contre tous », qui fut repris par nombre de ses contemporains et dont le courant au XIX° siècle a cru pouvoir s’appuyer sur la découverte de Darwin exposée dans De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle en 1859 en la dénaturant en évolutionnisme social avec Thomas Huxley (La Place de l’homme dans la nature, 1863). Ce courant se poursuit d’ailleurs jusqu’à nos jours dans des controverses passionnées.

     On peut aisément inscrire la réticence à reconnaître l’altruisme comme une caractéristique importante de l’être humain dans une pensée occidentale inspirée par un imaginaire ouranien-diurne de la coupure, de la déconnexion généralisée entre les êtres et entre les activités intellectuelles. Les pensées inspirées par l’imaginaire chthonien-nocturne de la connexion sont plus facilement enclines à le reconnaître et à l’encourager, que ce soit la pensée africaine telle qu’elle est proposée, entre autres, par Wole Soyinka et Ayi Kwei Armah, ou par le bouddhisme asiatique dont se réclame Matthieu Ricard.

 

Une éphémère ou deux ou trois

ou des milliers peut-être

cherchent ici et là leur voie

dans le pur apparaître.

 

Se rappellent-elles les eaux

où dans leur vie vorace

elles se lançaient à l’assaut

et vivaient de menaces

 

à la suite de leurs ancêtres

pour que dans la violence

mais aussi dans l’entraide peut-être

leur vie trouvât son sens ?

 

Quel étrange destin de naître

une seconde fois

et dans la lumière apparaître

pour y voir sans effroi

 

la mort en face et le futur

dans la poussière vive

où d’autres longues aventures

en secret se poursuivent,

 

mais d’abord de vivre d’air pur

et de plaisir d’amour

sans jamais d’autre nourriture

dans la clarté d’un jour.

 

26 avril 2015

L’émergence de l’humain spirituel est une longue patience. Le patrimoine génétique de notre espèce a-t-il changé depuis cent mille ans, même marginalement ? La progression éthique et spirituelle est un phénomène culturel et non pas naturel.

     Mais nous connaissons mal l’articulation du naturel et du culturel, et d’ailleurs la notion de progrès de l’humanité est discutée, niée par certains. Simone Weil : « L’idée-athée par excellence est l’idée de progrès, qui est la négation de la preuve ontologique expérimentale, car elle implique que le médiocre peut de lui-même produire le meilleur. Or toute la science moderne concourt à la destruction de l’idée de progrès. Darwin a détruit l’illusion du progrès qui se trouvait dans Lamarck. La théorie des mutations ne laisse subsister que le hasard et l’élimination. L’énergétique pose que l’énergie se dégrade et ne monte jamais, et cela s’applique même à la vie végétale et animale.

     La psychologie et la sociologie ne seront scientifiques que par un usage analogue de la notion d’énergie, usage incompatible avec toute idée de progrès, et alors elles resplendiront de la lumière de la vraie foi » (La pesanteur et la grâce, pp. 196s).

     Simone Weil paraît ici bien excessive dans sa foi absolue en la science dont elle dit par ailleurs qu’elle est inconciliable avec la religion, alors qu’ici la « vraie foi » devrait éclairer la science psychologique et sociologique. Il est certain que la science physique constate l’entropie, la dégradation de l’énergie physique. Simone Weil aurait dû aussi observer l’existence de la néguentropie, qui fait que la matière, parce qu’elle est non seulement physique mais aussi psychique, a pu produire du vivant et le vivant de l’humain. C’est par la néguentropie psychique que non seulement « le médiocre a pu produire le meilleur », mais que la matière minérale a pu produire la matière vivante. La science qui conclut à l’impossibilité du progrès se trompe puisque, en toute logique, elle devrait aussi nier l’évolution.

    Il nous faut également observer que d’une part l’évolution du minéral en animal et de l’animal en humain a pris des millions d’années, et que d’autre part le progrès de l’humanité depuis dix mille ans est un phénomène culturel certes lié à des changements de conditions matérielles multiples, mais qui n’affectent pas la totalité du comportement psychologique et sociologique de l’humanité. On vient récemment d’admettre l’évidence que les artistes de la grotte Chauvet étaient quasiment aussi doués que ceux de notre époque. (N’exagérons rien tout de même. Ce n’est pas du Velasquez ou du Rembrandt). Inversement nous sommes aussi doués pour les massacres que les gens de l’antiquité hébraïque, grecque, romaine, germanique, celte…

     Notre engagement culturel pour le progrès de l’humanité doit tenir compte de cette permanence du génétique et s’appuyer sur le spirituel, sur l’accueil de l’Esprit de l’Éternel seul capable de nous élever au-dessus de notre humanité première par la grâce. Montaigne, en son bon sens, l’avait vu (Essais, II, 12, 351, 608). Peut-être est-ce aussi ce que suggère Simone Weil en parlant du rôle de « la lumière de la vraie foi ». L’entropie physique interdit toute progression de la matière, le psychisme de la matière permet la néguentropie, et l’esprit invite la matière psychophysique, la chair au sens de l’Évangile « lumière de la vraie foi », à accéder à la spiritualité pure que Yeshoua appelle la résurrection (Luc 20, 35s).

 

Serais-tu pas émue

quand tes fleurs exubèrent

pour que les souffles clairs

te viennent retenus ?

 

Il semblerait qu’ils n’osent

approcher à mains nues

la robe blanche et rose

dont tu t’es revêtue.

 

En grande politesse

ils laissent aux abeilles

avec délicatesse

se charger de l’éveil

 

de la vie immortelle

qui en mille relais

t’es venue depuis celle

que la terre voulait.

 

A cette heure qui passe

aux souffles retenus

souriant de ta face

elle te voit émue.

 

27 avril 2015

Simone Weil a des mots très durs pour la religion de Moïse et pour le christianisme qui a voulu en prendre le relais : « La chrétienté est devenue totalitaire, conquérante, exterminatrice parce qu’elle n’a pas développé la notion de l’absence et de la non-action de Dieu ici-bas. Elle s’est attachée à Jéhovah autant qu’au Christ ; elle a conçu la Providence à la manière de l’Ancien Testament : Israël seul pouvait résister à Rome parce qu’il lui ressemblait, et le christianisme naissant portait ainsi la souillure romaine avant d’être la religion officielle de l’Empire » (La pesanteur et la grâce, p. 187).

     Le christianisme est un judéo-christianisme où le bon grain de l’Amour et l’ivraie de la Puissance sont inextricablement mêlés. Le chrétien comme le juif croient que l’Éternel intervient dans la création et dans l’histoire, qu’il se révèle, qu’il se choisit un peuple (comme un homme se choisit une épouse), alors que dans son infini respect pour son autre universel l’Éternel s’absente et se tait.

     Yeshoua a bien vu ce respect lorsqu’il a désacralisé le Sabbat et le Temple, le temps et l’espace, et tout ce qui y est lié. Il a ainsi remis en cause la sacralité de la Bible, à commencer par les premières pages de la Genèse, dont la création en six jours est explicitement niée par l’annulation du Sabbat censé célébrer le repos du Créateur le septième jour. Le reste suit : la domination patriarcale d’Adam sur Eve et, insistons-y ici maintenant, l’ordre d’envahir et conquérir le monde : « Multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur toute bête de la terre » (Genèse 1, 28). Il y a dans la Bible, et donc dans le judaïsme et dans le christianisme, cet esprit de possession et de domination que Jean a dénoncé comme faisant partie du « monde »(I Jean 2, 16), et qui en religion est un esprit de conquête par les armes et/ou par la parole.

     L’Amour agapè ne conquiert pas, il se propose par la bienveillance et la bienfaisance à tout être, humain, animal, végétal, minéral. Au XXI° siècle, où les vivants sont en danger sur notre terre, nous devons dénoncer au nom de l’Amour l’encouragement de la Bible à envahir la terre et à la mettre en coupe réglée.

     L’Amour est universel. Il est aussi affecté par la souffrance et la mort d’un Népalais, d’un Yéménite, d’un Congolais, d’un Indonésien… que par celle d’un Français.

     L’Amour est respectueux de toutes les cultures. Il ne cherche pas à imposer l’une d’entre elles, ni ses idées ni son éthique… Et celles et ceux qui se sentent inspirées à aller vivre l’Amour dans une autre culture et chez un autre peuple que celle, celui où elles, ils sont nés, ne cherchent pas à y propager une religion, une idéologie, des valeurs…

 

D’où viens-tu vulcain reconnu

après tout un hiver d’attente

comme un volcan aux laves nues

sorties des profondeurs brûlantes ?

 

Quelques coups d’ailes et te voilà

présence entre tes deux absences

dans l’instant après avant la

mémoire qui trouve ton sens

 

dans ce trou noir bordé de feu

œil de cyclope menaçant

que tes ancêtres dans leurs jeux

ont fait pour protéger leur sang.

 

Sans doute avaient-ils ressenti

en leur chair la grande menace

suspendue sur tout apprenti

de la vie au monde rapace.

 

Pourtant celle qui te regarde

et qui te voit jusqu’à l’oubli

de ce qu’elle est mais qui prend garde

de la distance et du repli

 

trouve en l’ivresse de l’amour

et la rencontre du partage

en ton feu et ton noir retour

ici l’éternité sans âge.

 

28 avril 2015

L’ivresse de l’Amour ? On ne pense-parle de ce qui touche à l’éternel qu’en langage de figures, de mashal (Yeshoua n’a-t-il pas fait ainsi, et tous les prophètes ?). L’ivresse aussi peut faire l’affaire, passant de la chair à l’esprit.

     L’humain premier a besoin d’ivresse. Il la trouve dans l’alcool, la drogue, le sexe, parfois aussi dans la danse, la musique, la poésie… Certains même dans la vertu, disait Baudelaire, mais sans doute était-ce par moquerie ou par pessimisme.

     Le besoin d’ivresse vient de cet ennui dont Pascal a été jusqu’à dire que « l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans cause d’ennui ». Comme remède à l’ennui, Pascal ne parle pas d’ivresse mais de divertissement, ce qui s’étend à une multitude d’occupations qui sont ainsi, sinon dénoncées, du moins identifiées : la danse, la chasse, la guerre (Pyrrhus), le jeu (« un billard et une balle… », « quelque passion ou quelque amusement ». (Pensées, éd. Sellier, 168).

     Pour en revenir à l’ivresse, à celle du haschisch de Baudelaire par exemple, ce n’est pas le simple divertissement, remède au « malheur naturel de notre condition faible et mortelle, à « la vue de la mort et des misères qui nous en détournent ». L’ivresse baudelairienne n’est pas qu’une évasion du spleen, c’est un regard nouveau porté sur le monde dans l’oubli de sa propre existence, une perception de la beauté cachée des choses dans une attention où  l’on s’identifie à l’autre, où l’on devient arbre, oiseau, fumée… C’est l’état poétique.

     Telle n’est pas l’ivresse de l’Amour, car l’Amour connaît l’autre intimement, comme l’Éternel connaît tous les êtres et comme nous sommes invités à les connaître. C’est « cette attention si pleine que le « je » disparaît », dit Simone Weil (La pesanteur et la grâce, p. 135). Mais ce n’est pas une identification à l’autre, c’est une reconnaissance en soi de son altérité. Ce n’est pas le « aham brahma asmi, je suis Brahman » de l’hindou, mais le « toi en moi et moi en toi » de Yeshoua. Cependant les mots de Yeshoua sont encore du mashal. Le langage ordinaire ne peut exprimer directement l’ivresse d’Amour. Elle se vit dans le silence du silence.

 

as-tu déjà connu l’ivresse du silence

dans le cœur du désert où le cœur alenti

par le jeûne se tait dans l’attente du sens

 

lorsque les yeux fermés se font tout attention

à l’espace alentour du vide anéanti

se donne lentement l’infime vibration

 

de ce qui se connaît en l’unique présence

de l’infini sans nom qui n’a jamais menti

en paroles créées par l’humaine insolence

 

alors en cœur à cœur le silence contemple

au silence du jeûne à l’ivresse servi

cet abîme qui vit loin des temps et des temples

 

29 avril 2015

 Quelle est ton ivresse ? Ne sommes-nous pas toutes, tous en quête de ce qui nous tire de l’ennui quotidien ? Il importe d’avoir conscience de l’échelle des ivresses, que nous imaginions la nôtre comme une ascension vers les hauteurs ou comme une descente vers les profondeurs, selon que notre imaginaire est plus ou moins ouranien, plus ou moins chthonien. Ou encore comme une marche vers un horizon, en homo viator.

     Que faisaient nos ancêtres ? N’avaient-ils pas leurs fêtes, leurs danses, leurs chants ? Imprégnés de sacré. Et on les imagine difficilement rechercher leur ivresse dans la solitude. Ivresses rituelles et collectives. Mais ce n’est peut-être qu’un cliché.

     Que font nos contemporains ? Dans leur diversité. Il y a le divertissement dans l’ivresse du sport, du spectacle, de la danse en boîte ou en salon. Avec plus ou moins d’alcool et de drogue. Il y a l’ivresse de la lecture prenante, remplie de violence ou de sexe, ou même de poésie. Il y a la musique. Il y a le travail parfois. Tout, ou presque, peut devenir breuvage d’ivresse, y compris les rites religieux lorsqu’on ne les pratique ni par devoir ni par désir d’Aimer.

     Il ne s’agit pas de condamner ou d’innocenter telle ou telle forme d’ivresse. Il s’agit de voir où nous en sommes dans notre cheminement. Nous avons tous besoin de distractions, de divertissements, d’ivresses. Au sens plus ou moins matériel, figuré, poétique, spirituel. Mais il est bon de savoir que la « meilleure part », la dernière dans le cheminement, est celle du cœur à cœur de silence à silence avec l’Éternel, celle dont on sort rempli de l’Esprit d’Aimer et prêt à Aimer tout être.

 

le tamaris branle toutes ses têtes

ivres de soleil

ou serait-ce les souffles qui les fêtent

qui les émerveillent

 

c’est leur balancement qui unanime

et chacun divers

confie aux regards qui s’y acheminent

leur plus tendres vers

 

la vie ici leur consacre un poème

de  brève splendeur

donne une leçon à celles qui aiment

pendant toute une heure

 

 

demain ne sera plus qu’un souvenir

de ces têtes roses

la mémoire qui ne peut finir

sera toute chose

 

30 avril 2015

La lutte pour l’égalité des sexes est inévitablement une lutte contre le patriarcat et contre ses présupposés et ses implications. Longue marche, qui ne peut se faire que sur plusieurs générations, avec des possibilités de stagnation et de régression. Il faut d’abord prendre conscience que notre culture est viscéralement patriarcale parce qu’elle est héritée de la culture hébraïque, grecque et romaine, et du christianisme qui l’a adoptée.

     Plus spécifiquement cependant, l’égalité des sexes est une priorité dans cette lutte contre le patriarcat puisqu’elle y touche au plus près. Mais pour comprendre l’existence du patriarcat et ainsi combattre l’inégalité des sexes, il faut d’abord admettre l’existence de  l’altérité négative de l’humain premier qui lui fait voir en tout autre un ennemi potentiel (« l’enfer, c’est les autres »). Il faut compter avec « l’orgueil de la vie, la libido dominandi  » qui en nous veut affirmer son pouvoir et sa supériorité sur l’autre. Soit dit en passant, il ne faut donc pas croire que le matriarcat serait préférable au patriarcat dans ce « monde » dénoncé par Jean au nom de l’Évangile (I Jean 2, 16). Une épouse qui prend le pouvoir dans un foyer peut être tout aussi dominatrice et possessive que le mari généralement aux commandes dans nos sociétés patriarcales.

     L’altérité positive de l’Amour agapè ne voit pas en l’autre un autre soi-même, mais un autre autre, différent de soi. Alors que l’altérité négative à la recherche de l’égalité voit nécessairement dans la différence une inégalité, l’altérité positive y voit une justification. Je t’Aime à cause de ta différence et non malgré elle. L’Amour me permet de te vouloir différent/e de moi, jusque dans la singularité unique qui fait de toi une personne.

     La vie du couple selon l’Agapè exclut l’obéissance de l’une à l’autre personne. Paul n’est pas dans l’Agapè lorsqu’il prescrit à la femme d’obéir à son mari. Dans l’agapè mari et femme ont l’un/e pour l’autre l’attitude du serviteur/servante ami/e, attitude que l’on sait être celle de Yeshoua : « Je suis parmi vous celui qui sert à table » (Luc 22, 27). Et Yeshoua a en mashal donné à savoir que telle est d’abord l’attitude de l’Éternel lui-même avec celles et ceux qui accueillent l’Amour dans leur vie : « Heureux ces serviteurs qui attendent l’arrivée du maître. Je vous l’assure, il va passer un tablier, les faire asseoir et leur servir à manger » (Luc 12, 37).

     L’égalité dans la différence, c’est encore évident (mais sait-on ce que nous préparent nos apprentis sorciers ?) ne demande donc pas au mari idéal de « tomber enceinte ». C’est là la différence clé, l’incontournable différence première, et elle en entraîne nécessairement d’autres. Mais il est dans l’ordre que dans un couple qui vit l’Amour agapè les deux fassent tour à tour ou ensemble la cuisine, donnent le bain aux enfants, etc.. Cela ne devrait-il pas être évident pour une conscience qui découvre l’ivresse d’Aimer ?

 

tu peux chanter mais à quel prix

toi qui sans gêne dans le nid

d’une pauvre bergeronnette a grandi

 

feras-tu comme tes parents

ton œuvre de chair aux dépens

d’une fauvette ou de quelque autre bruant

 

il me faudrait te souhaiter

peut-être la stérilité

qu’au principe sacré de réalité

 

fidèle quelque prinia sache

repérer ton œuf et se fâche

et puis dans la nature enfin te lâche

 

en attendant coucou signale

à ta manière originale

ce qui chez tant d’humains apparaît si normal

 

1er mai 2015

Dans un couple qui cherche à Aimer, l’obéissance n’a pas cours. Toutes les décisions se prennent en concertation. Ce souci quotidien de se concerter nourrit la conversation qui, dans un couple patriarcal, risque de s’épuiser en routine d’ordres donnés et reçus sans échange.

     Pas plus que dans les Communautés d’Aimer, où l’absence de supérieur demande un dialogue permanent entre les membres, dans un couple aspirant à Aimer, les décisions ne sont le simple résultat de l’échange dans le langage de l’intelligence. L’intuition, que l’on dit souvent plus féminine que masculine, y joue son rôle. Il ne s’agit pas seulement de penser-parler intellectuellement, il faut aussi faire appel au sentiment, au cœur tel qu’en parle Pascal. Il faut savoir demander à l’autre, « comment sens-tu la chose ? » Et puis, surtout lorsqu’il s’agit de décisions importantes comme par exemple celle de faire un enfant, il semble incontournable d’invoquer, de demander à l’Éternelle d’envoyer son Esprit.

     C’est cela « oser penser » au sens où Kant a pu dire que c’était passer de sa minorité à sa majorité. Dans l’égalité des sexes, la femme et l’homme du couple sont appelés à oser penser ensemble selon la liberté que donne la Vérité de l’Agapè (Jean 8, 32).

     Et les enfants ? Il faut d’abord prendre conscience, avec Aimer, qu’ils ne sont ni un devoir ni un droit. Et puis, après avoir été une décision de leurs parents dans le dialogue, et dans la certitude qu’ils n’appartiennent à personne, et surtout pas à Aimer, Éternelle Dame Pauvreté qui ne possède rien, leurs parents les accompagnent dans leur cheminement depuis la dépendance dans l’obéissance enfantine jusqu’à l’indépendance dans la liberté adolescente d’oser penser.

 

à celui qui arrive au bout du long chemin

toute chair épuisée et qui s’écroule enfin

dans cette dispersion des milliards que l’esprit

en d’autres aventures a maintenant repris

inouï l’inconnu souhaite bienvenue

 

ange maintenant neuf il s’en va par le vide

avec d’autres milliards en cette vie limpide

qui est la destinée des esprits bienfaisants

vers toutes celles ceux qu’il a laissés pensant

qu’il va leur préparer la belle bienvenue

 

2 mai 2015

Efficacité de la prière ? Improbable ? Improuvable ? Notre méfiance rationnelle du miracle, et donc des miracles racontés dans les évangiles s’oppose à l’assurance, probablement authentique donnée par Yeshoua, « Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous l’obtiendrez » (Matthieu 21, 22).

     Mais ce n’est pas d’abord à partir des textes des évangiles que nous pouvons penser ces choses, c’est à partir de la Vérité dont Yeshoua a été le témoin, Vérité qui n’est pas une révélation (l’Éternel ne parle pas), mais la découverte d’une conscience ouverte sur l’Être de l’être parce qu’elle est « de la Vérité ». Cette Vérité est que l’Éternel est Agapè, et que cet Amour, cette Altérité, n’est pas un simple attribut comme semble l’insinuer le credo chrétien puisqu’il ne le mentionne pas, mais son essence même.

     Si le témoignage de Yeshoua peut attirer notre attention, ce n’est pas sur sa personne comme le fait le christianisme, mais sur cette Vérité dont il a témoigné, qui n’est pas une croyance en la parole de Yeshoua, mais un accord qui lui est donné dans la mesure où nous sommes, nous aussi, « de la Vérité » (Jean 18, 37), où nous avons le sentiment, le cœur, l’intuition que l’Être de l’être est altérité positive. Et aussi que cette Altérité est raisonnablement prouvée comme on peut en juger dans « fondements philosophiques d’une altérité positive » à partir de l’infinité de l’être qui ne peut avoir un autre, le cosmos, que par altruisme pur et non par ce désir de possession, de compréhension et de domination dénoncé par Jean (I Jean 2, 16) et dont il nous appelle et nous aide à nous libérer (Jean 8,  32).

     Entre les lois cosmiques que sont la philia d’attraction et le neïkos de répulsion, ce « monde » dont parle Jean en son appel à nous en libérer, nous sentons qu’il est au moins possible de « ne jamais cesser de prier » pour demander cette force d’Aimer que Yeshoua appelle l’Esprit et la théologie chrétienne la grâce.

     Par ailleurs, si, contrairement à la doxa matérialiste, nous croyons à un certain indéterminisme de la matière de par sa dimension psychique, nous pouvons en arriver à penser que l’existence de phénomènes métapsychiques n’est pas impossible, qu’il peut exister, par exemple, certaines de ces guérisons inexpliquées que les croyants appellent miracles. Et plus généralement qu’il peut y avoir « des hasards merveilleux » et donc que nous pouvons prier non seulement pour accueillir l’Esprit et ses dons, mais aussi les biens divers que nous souhaitons aux autres. C’est ainsi que nous pouvons, parmi cent autres choses, prier pour nos dirigeants, chefs d’État et autres responsables intellectuels, scientifiques, politiques, syndicaux, commerciaux… afin qu’ils découvrent la Vérité et pensent et agissent selon la sagesse de cette Vérité.

 

Soupirs ou clameurs tu ne cesses

de te dire à la terre.

Sable en paix rocher en détresse

à toi répondent, mère.

 

Et toi père de près de loin tu présides

en ton souffle immortel

toujours et partout et décides

de les baptiser tels.

 

Que te sont ces fétus les hommes

les bêtes sur les bords

sur l’étendue et sur leur somme

malgré tous leurs efforts

pour posséder et dominer les choses

sur cette terre mère

alors qu’au ciel personne n’ose

y porter une main guerrière.

 

Ce que la mer chuchote ou crie

à la terre sans fin

continuera même si toute vie

meurt avec le dernier des humains.

 

3 mai 2015

« Il n’y a pas de hasard », entend-on certains répéter. Le disent-ils pour essayer de s’en convaincre parce qu’ils en doutent ? Un scientifique matérialiste, et donc déterministe, appelle hasards les phénomènes inconnaissables en raison de la multiplicité et de la complexité de leurs causes. Ainsi de la météo qui butte nécessairement sur une limite croissante d’inconnaissabilité à la mesure du nombre de jours où elle cherche à prévoir le temps.

     Qui (re)découvre la dimension psychique de la matière reconnaît la possibilité de phénomènes sans cause physique, de phénomènes qui ne soient pas le résultat de ce fouillis de causes physiques croisées dont parlent les matérialistes, mais le résultat de pressions et attractions douces des âmes des choses, physiquement indétectables par définition.

     Un chrétien matérialiste qui prie pour influencer des événements matériels, y compris les décisions de cerveaux humains qui sont selon le matérialisme nécessairement déterminés par les jeux de leurs neurones, ce chrétien souffre de l’incohérence entre science et religion dénoncée par Simone Weil. Plus cohérents sont ceux qui se refusent à demander quoi que ce soit dans leurs prières si ce n’est l’Esprit saint : « Donnez-moi votre amour et votre grâce. Je suis dès lors assez riche et n’ai plus rien à vous demander ». Mais si nous sentons que nous pouvons demander aussi autre chose que l’Esprit d’Aimer, il nous faut par souci de cohérence accepter de dire non à la doxa matérialiste et reconnaître l’âme des choses, avec laquelle nous pouvons en notre âme nous entretenir tout comme l’Éternel Amour.

     L’art, la poésie peut y servir et ne pas être qu’un agréable flirt avec l’irréel comme l’ont pensé les Malraux, Bachelard et tant d’autres prisonniers de cette « plaisante raison qu’un vent manie, et à tous sens ».

     Triste méprise de ces sublimes intelligences philosophiques qui prétendent nous apprendre ce que c’est que le temps, ce que c’est que la vie, ce que c’est que la poésie… ce que c’est que l’être en créant et manipulant des concepts, qui vont répétant que la philosophie s’occupe de concepts et non d’intuitions, qui vont jusqu’à traiter l’intuition de « mystérieuse, désastreuse et calamiteuse » (sans doute parce qu’ils n’en ont aucune expérience) alors qu’elle est la seule voie de la métaphysique.

     Augustin avait bien résumé la chose en parlant du temps : « je sais ce que c’est (intuitivement), mais si je veux l’expliquer (conceptuellement), je ne sais plus.

 

Si tu es las de la sombre pensée

regarde une heure assis sur le rocher

la mer la mer ici toujours recommencée.

 

Ne pense plus que c’est pour ne rien dire

qu’elle parle susurre tremble ou crie

en incessantes rages en incessants soupirs.

 

Si ton regard s’enfuit vers l’horizon

jusqu’à bientôt en perdre la raison

sache que tu es prêt pour la belle saison

de ce qui vit plus bas plus haut plus loin

que ce que tu recherches dans ta faim

de choses qui ne comblent que l’humain.

 

Les déesses les dieux les anges les ancêtres

de la mer à la terre disent l’être

sur qui ton âme aspire à venir paître.

 

4 mai 2015

Si Paul Klee a pu dire que « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible », c’est sans doute qu’il était voyant, prophète à sa manière, reprenant confusément le reproche d’Esaïe et de Yeshoua, « ils ont des yeux et ne voient pas…  » utilisé aussi par Coleridge pour parler de la poésie de son ami Wordsworth qui voulait porter remède à cette cécité.

     Un contemporain de Klee, Ludwig Klages, a abordé en philosophe et psychologue le problème de notre relation à l’invisible, à l’esprit, inaccessible à notre intelligence fatalement scientifique et technicienne comme Bergson le disait aussi à son époque.

     L’invisible devient visible en images, en figures, en mashal chez qui refuse de laisser son intelligence dominer et même annihiler son intuition. Là où l’intelligence règne, l’eau c’est H2O. Elle est ainsi réduite (c’est le réductionnisme) à ses composants physiques, alors qu’en réalité l’eau est cet être inaccessible au regard mais qui se manifeste dans la source, la rivière, l’océan, la pluie, la boisson, la baignade… une mère, une sœur adorable comme la lune, les étoiles… telles qu’en parlait François d’Assise. Klages a déploré que l’intelligence technicienne ait « parasité » l’âme et l’ait coupée du cosmos, du cosmos vivant, vivant en nous comme en toutes choses.

     Yeshoua a vécu la vie cosmique du soleil et de la pluie, du blé et des fleurs, de la colombe et du serpent… Vivant avant tout de l’Amour, il y a reconnu la présence de l’intellect et de la beauté de l’Éternel. Si l’on a pu accuser le christianisme de couper l’humain du cosmique, c’est que ses théologiens l’ont éloigné de l’intuition vivante de Yeshoua. Retrouver l’Évangile pur, cette intuition, c’est retrouver des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un cœur pour ressentir « l’adorable beauté et les merveilles du monde qui nous entoure, trésor inépuisable. En raison de l’habitude et de la sollicitude égoïste », pense Coleridge, nous ne savons plus voir l’invisible manifesté dans le visible.

 

C’est la lune que tu respires

et dix mille rivages rêvent

en se disant que rien de pire

ne serait que perdant ta sève

elle se perde en l’infini.

 

En attendant je te regarde

si longtemps qu’enfin il me semble

sentir que si je ne prends garde

d’oublier que je te ressemble

je vais me perdre en l’infini.

 

Mimes-tu le chant des étoiles

dans l’univers où il inspire

si large qu’avant que se voile

sa voix et qu’enfin il expire

il va la perdre en l’infini ?

 

Qu’importe, le souffle qui gère

toutes choses dans son mystère

nous prendra en sa mélodie

et poursuivra la symphonie

qui retrouvera l’infini.

 

5 mai 2015

On a voulu se débarrasser de la pensée de Ludwig Klages en arguant de son antisémitisme. Il vaudrait mieux parler de son antijudaïsme, car ce que Klages n’aimait pas chez les juifs c’était leur monothéisme. Il n’aimait d’ailleurs pas davantage celui des chrétiens. Il reprochait au monothéisme judéo-chrétien de véhiculer une pensée et une éthique destructrices de la vie, de privilégier ce qu’il appelait l’esprit (geist) et de négliger l’âme (seele). Ce qu’il appelait l’esprit c’était l’intelligence analytique, et ce qu’il appelait l’âme c’était le principe de la vie.

     On peut dire qu’il refusait l’intellectualisation du message évangélique par les théologiens, la traduction des images, des mashal, en concepts, alors que cette traduction est nécessairement une destruction. Convertir une image en idée, c’est en effet l’annihiler. Faire des mashal de Yeshoua une doctrine, c’est les réifier, prendre le visible pour l’invisible. On le voit avec l’institution de l’eucharistie, de la consécration du pain et du vin dans l’Église catholique romaine : lorsque Yeshoua a dit qu’il fallait absolument manger sa chair et boire son sang pour avoir la Vie, il parlait de sa parole, et, au-delà de sa parole, de ce que celle-ci donnait à ressentir par intuition, à savoir l’Esprit. Non l’esprit au sens de l’intelligence, mais au sens de la vie de l’Éternel, de l’Amour. Il parlait comme toujours en mashal. Le « pain de vie » ce n’est pas du pain matériel, fût-il consacré, c’est l’Amour de pure altérité. Pour avoir la Vie, il faut Aimer. C’est tautologique.

     Il ne s’agit nullement ici de recruter des disciples à Ludwig Klages, mais de participer à son combat contre la rationalisation excessive de la pensée et de rendre sa valeur à la pensée vivante, cosmique, à la communion à l’âme des êtres et des choses selon l’Amour qu’a pour eux l’Éternel.

     Pour  Klages, « le corps vivant est une machine dans la mesure où nous le saisissons (ubergreiflich, comprendre avec l’intelligence) et il demeure à jamais insaisissable dans la mesure où il est vivant ». Cette saisie par l’intelligence fait de l’animal une machine comme on l’a vu avec Descartes, et bientôt de l’humain lui-même un « homme neuronal » comme l’a soutenu Jean-Pierre Changeux. Connaître la matière, celle de notre corps mais aussi celle de tous les êtres vivants et celle de tous les êtres minéraux, c’est en reconnaître la dimension psychique, l’âme, et s’efforcer d’y communier par une intuition, une empathie, une pleine attention d’amour.

     La matière en elle-même, au-delà de ses manifestations visibles, n’est pas à la portée de l’esprit au sens d’intelligence qui analyse. On l’aborde avec l’âme qui aime.

 

Toi que le vent tourmente

et que la pluie agace

tu attends pa-ti-ente

que les choses se passent.

 

Tu sais pourtant que lente

va se flétrir ta face

et que les jours te mentent

en leur âme rapace

lorsqu’ils disent que viennent

des saisons de soleil

où l’amour de la haine

préviendra le réveil.

 

C’est maintenant la scène

à nulle autre pareille

où tu dois de la peine

demander le conseil,

 

car des temps reviendront

où les têtes ravies

de nouveau hocheront

la beauté de la vie.

 

6 mai 2015

Parler de liberté d’expression sans limites, c’est perdre la tête aussi bien que le cœur. Comme « le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace » (Pascal, Pensée 142, p. 106), il sent aussi qu’en notre monde toutes choses vont par paires d’opposées : attraction et répulsion (philia et neïkos), que chaque force cosmique est limitée par une autre qui l’équilibre et qu’ainsi le cosmos progresse (« without contraries is no progression« , dit Blake).

     La sagesse humaine a traduit cette loi cosmique en termes de lois humaines qui équilibrent rationnellement les droits et les devoirs. Le titre de la Déclaration universelle des droits humains peut nous abuser parce qu’il met en vedette le terme « droit », mais, dès l’article premier, elle met les choses au point en parlant de devoir : « … ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Qui pense à ses droits doit raisonnablement penser aussi à ses devoirs. Mes droits sont tes devoirs envers moi, tes droits sont mes devoirs envers toi.

     La Déclaration universelle des droits humains régule des lois de limitation réciproque, et plus précisément celle de la liberté et de l’égalité dans un esprit, une dynamique spirituelle, qui est celui de la fraternité. Que ce soit la liberté d’expression, verbale, artistique… ou la liberté d’action, politique, sociale, commerciale, financière… toute liberté est, en raison, limitée par la loi. Toute loi humaine est une limite, elle l’est même par essence. La loi fait partie de la régulation apportée à la « concupiscence », au désir d’accaparer, au désir de comprendre par des convictions conquérantes et au désir de dominer inséparable des deux autres. Et cette régulation, la raison la tire de l’utilisation de ces désirs eux-mêmes en les équilibrant (« grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable… On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables » (Pensées 150, 244). La raison, la tête, établit des règles, un ordre qui limite nos désirs les uns par les autres. Elle retrouve par l’analyse ce que le cœur sent, l’organisation du cosmos, dont nous sommes, par des forces opposées.

     La seule réalité qui passe toute limite est celle de l’Amour, et c’est lui qui, en dernier ressort, règle les limites de tout le reste par son « esprit de fraternité » universelle.

 

il a fallu planter la haie

depuis longtemps on le savait

ce qui est tien n’est pas à moi

ce qui est mien n’est pas à toi

 

l’herbe dit-on dans l’autre pré

a un goût de fruit défendu

on a je crois même entendu

dire qu’à l’ombre des cyprès

 

il faisait bon se reposer

enfin après toute une vie

qui pouvait nous donner envie

d’aller voir et même d’oser

 

penser que peut-être là-bas

on pouvait passer la limite

en répondant à cette invite

que l’on sent nous donner le la

 

en attendant on se contente

de notre herbe et ce qui nous tente

ne sert qu’à nous faire espérer

nous ébattre dans le grand pré

 

7 mai 2015

« Droit au blasphème » ? Droit à l’insulte ? Que devient « le devoir d’agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » ?

 

« Je fais ce que je peux pour ne pas m’ennuyer », confie Juliette Gréco en toute simplicité. L’ennui ? Pascal avait bien vu la nécessité du divertissement, remède à ce mal psychologique absolu qu’est l’ennui. « Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir » (Pensées, éd. Sellier, 515). Comme pour nous persuader de la vérité de sa pensée, Pascal accumule le vocabulaire du divertissement face à celui de l’ennui. Il sait pourtant qu’il faut savoir se priver, de temps en temps au moins, du divertissement, savoir affronter son être dans sa nudité, car « c’est un aveuglement surnaturel de vivre sans chercher ce qu’on est » (516).

     Ce que l’on est, ce que l’on découvre que l’on est, non comme un simple savoir théorique mais comme une connaissance sensible, physique, c’est que l’on est un être-pour-la-mort. Et cette connaissance existentielle accule à la pensée ou au refus de la pensée : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser » (166). Pourtant, si « toute notre dignité consiste en la pensée » (232), il nous faut oser penser, et d’abord oser penser notre être. « Être ou ne pas être, telle est la question », fait dire Shakespeare à son Hamlet (III, 1, 56).

     L’humain premier qui ose penser son être est nécessairement malheureux. Alors il lui faut du divertissement : « sans divertissement, il n’y a point de joie. Avec le divertissement, il n’y a point de tristesse » (Pensées, 168, p. 126). Alors l’humain oublie son être, tente d’oublier l’être. Sa question n’est plus « être ou ne pas être », mais « avoir ou ne pas avoir », posséder ou ne pas posséder, comprendre ou ne pas comprendre, dominer ou ne pas dominer, selon ce que Jean appelle le monde.

     Pourtant le vrai remède à l’ennui et à l’angoisse de la mort inévitable, c’est l’accès à l’humanité dernière, celle qui Aime. C’est ce que veut expliquer Yeshoua en mashal, toujours en mashal : « Demeurez en mon Amour. Si vous gardez mes commandements (si vous Aimez), vous demeurerez dans mon Amour (on s’en doute) tout comme j’ai gardé les commandements de mon père (l’Éternel Amour) et demeure en son Amour (of course). Ces choses, je vous les ai dites pour que ma joie demeure en vous et que votre joie soit pleine/ plêrothê » (Jean 15, 9-11).

 

C’est une île interdite

que tu vois sur le net

consacrée aux mouettes

en leur belle limite.

 

Ses rochers s’imaginent

accueillis par les lames

et dans leur cœur s’enflamme

le feu de l’origine.

 

Quand l’un d’eux se détache

sous le choc de l’amer

ils pensent à la mère

que rien jamais ne fâche.

 

Pour une heure ils jouissent

des appels de la vie

que chantent à l’envi

les oiseaux qui se hissent

 

sur leurs épaules rudes

écoutant le silence

qui donne la présence

dont leur âme s’exsude.

 

Les mouettes rieuses

qui jouent avec le vent

reines de leur couvent

sont leurs entremetteuses.

 

Dans le grand jeu du monde

sans même le savoir

elles donnent à voir

unies la terre et l’onde.

 

8 mai 2015

Montaigne et Pascal se sont élevés contre la doxa, l’opinion qui prévaut. Montaigne y a consacré presque la totalité de son essai « Des Boiteux » (Essais III, 11). « C’est chose difficile de résoudre son jugement contre les opinions communes » (p. 309), « Tous les abus du monde s’engendrent de ce qu’on nous apprend à craindre de faire profession de notre ignorance et que nous sommes tenus d’accepter tout ce que nous ne pouvons pas réfuter » (p. 311). Alors « il vaut mieux pencher vers le doute que vers l’assurance ès choses de difficile preuve et dangereuse créance » (p. 314). L’opinion s’impose aux intelligences qui se croient tenues par le « discours » commun, le raisonnement grâce auquel les sophistes parviennent à prouver à peu près n’importe quoi, comme le montrent la multiplicité dans l’espace et les variations dans le temps de cent positions diverses et contraires.

     Comme Montaigne, Pascal fait du doute et de la méfiance de la doxa une prescription : « Tant s’en faut que d’avoir ouï dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en l’état comme si vous ne l’aviez jamais ouï. C’est le consentement de vous à vous-même et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire » (Pensées, éd. Sellier, 672). Malheureusement Pascal n’est pas hypersensible à la contradiction. Il n’étend pas à sa foi religieuse ce « consentement de vous à vous-même » : « Qui blâmera les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison » (680, p. 460).

     Il est vrai que l’on peut argumenter sur l’usage de la raison. Si nous reconnaissons la vérité du témoignage de Yeshoua sur l’Amour, ce ne doit pas être d’abord par raison, mais par intuition, par « cœur ». Ce ne peut être, selon ce que dit Yeshoua lui-même, qu’en étant « de la vérité », c’est-à-dire en ressentant l’accord de notre être avec ce témoignage, et c’est donc par « consentement de soi avec soi-même ». Le raisonnement peut venir ensuite confirmer cet accord et consentement ainsi qu’il est montré dans « fondements philosophiques d’une altérité positive ». L’intuition de la vérité devrait nous inviter à en faire pour nous-mêmes la démonstration par la raison, quitte à admettre que cette démonstration ne réussira jamais à convaincre celles et ceux qui ne sont pas « de la vérité ».

 

Aurore est chez elle au jardin.

Cela fait des nuits et des jours

qu’elle y vient apaiser sa faim

avec sa haine et son amour.

 

Furtive légère elle va

de fleur en fleur à l’aventure

par ce qui ressemble au hasard

et doit être dans sa nature.

 

Il est évident qu’elle est belle.

Oui, mais pourquoi ? Allez savoir

qui a mis au tiers de ses ailes

cet orangé bordé de noir.

 

Certains diront un pur hasard,

aussi obscur que le mystère

de son être qu’à entrevoir

on sent se perdre ses repères.

 

Elle vole tout simplement,

et à la regarder en paix

avec Amour passionnément,

alors vraiment on la connaît.

 

9 mai 2015

52% des Français seraient (les sondages peuvent se tromper) favorables au rétablissement de la peine de mort. Comme tant d’autres choses, cela nous invite à oser penser. Il ne suffit pas de dire que l’on est pour ou que l’on est contre. Il faut penser ce oui ou ce nom, l’intuitionner et le raisonner. Et personne n’a le droit ni le devoir de le faire à notre place. Si l’on se réfère à l’Évangile, on peut évoquer l’attitude de Yeshoua face à la femme adultère, qui aurait été lapidée sans son intervention (Jean 8, 3-11). On peut aussi évoquer, hélas ! la mort violente d’Ananias et Saphira aux pieds de Pierre (Actes 5, 1-11).

     Pourquoi met-on à mort les criminels ? La raison souvent invoquée est qu’il faut faire des exemples, décourager le crime. Mais celles et ceux qui ont étudié la question disent que c’est inefficace. On peut en discuter d’ailleurs puisque la peur de la sanction est présente et plus ou moins efficace dans notre propre vie quotidienne où, par exemple, nous respectons les limitations de vitesse en partie parce que nous craignons pour notre permis à points et pour notre portefeuille.

     La vraie raison d’être pour la peine de mort serait plutôt notre besoin de punir, surtout lorsque le crime nous touche matériellement ou psychologiquement. Quand une enfant est violée, assassinée, on se dit que ç’aurait pu être la nôtre ou l’un de ceux que nous chérissons. Lorsque nous sommes victimes, de quoi que ce soit et même indirectement en nous mettant à la place de la victime, nous ressentons un désir de vengeance, que nous pouvons d’ailleurs nous cacher en disant qu’il faut que justice soit faite. Cela fait partie de notre humanité première habitée et animée par le thanatos-neïkos.

     Nous sommes cependant toutes et tous invités à pardonner par cette voix en nous qui est celle de l’Amour et à laquelle nous sommes d’autant plus sensibles que nous sommes « de la Vérité ». Qui connaît l’Évangile, l’Altérité positive, sait aussi que pardonner c’est être soi-même pardonné. Telle est la porte du « Royaume des cieux ».

     Sans doute peut-on être chrétien et ne pas s’opposer à la peine de mort. Le judéo-christianisme l’a longtemps cautionnée. Par exemple, celles et ceux qui honorent Jeanne d’Arc pourraient méditer les circonstances de sa mort. Cependant, encore une fois, qui est « de la Vérité » dont Yeshoua a témoigné ne peut que s’y opposer.

     Les « peines » imposées par nos tribunaux ne devraient viser qu’à initier un processus de réintégration des coupables dans la société. Soit dit en passant, nos prisons françaises en sont loin, à des années lumières, non seulement en raison des conditions matérielles indignes qui y règnent et qui devraient être notre honte et notre indignation, mais en raison de leur esprit punitif. Une société sensible à l’Évangile consacrerait d’énormes ressources à la réintégration des criminels, à leur apprentissage de l’Altérité.

 

Certains disent qu’il a tué

le serpent au fond de son trou

et d’autres qu’il s’est contenté

de le chasser d’un geste doux.

 

Qu’est ce serpent au fond de tout

cependant pour l’habitué

qui sait bien que l’on amadoue

celui à qui l’on dit, tu es ?

 

Père ou mère de notre terre

il a le don de nous surprendre

au fond du trou ou dans les airs

par son désir de tout comprendre.

 

Le serpent comme la colombe

habitent l’âme en équilibre

de tous ceux qui en notre monde

parviennent à se garder libres.

 

Je crois bien qu’il n’a pas tué

le serpent celui que l’Amour

menait au monde concerté

du jeu de la nuit et du jour.

 

10 mai 2015

Hasard. Certains y voient plus ou moins confusément la main d’un dieu caché. Axel Kahn, référence écoutée en matière de bioéthique, s’alarme des recherches inspirées par l’eugénisme. Il appelle cela « remplacer le hasard par la détermination ». Cela suppose que le hasard fait bien les choses, qu’il n’est donc pas aveugle. Mais aussi qu’il n’est pas déterminé puisqu’il s’oppose à la détermination. Il ne relève pas de la dimension physique de la matière, siège de la détermination. Il s’inscrit donc dans sa dimension psychique dont notre science occidentale s’obstine à nier l’existence.

     L’action sur la matière peut être physique, telle est la manipulation. Elle peut aussi être psychique, telle est l’inspiration. (Cette distinction verbale aide à comprendre, mais elle n’épuise pas la signification des mots, car les mots sont eux-mêmes physiques. Ils ne peuvent pas comprendre le réel, mais seulement en favoriser la connaissance par cette utilisation métaphorique que l’hébreu appelle le mashal).

 

bourdonnant tu t’affaires

parmi la multitude

et dans la solitude

de l’espace en ta chair

tu vis sans te soucier

d’être ou non le premier

 

tu ne sais d’où tu viens

tu ne sais où tu vas

maintenant te convient

d’être ici d’être là

sans autre souvenir

que de ton avenir

 

sans autre certitude

parmi les aléas

que la sollicitude

qui te tient en ses bras

tu vas de fleur en fleur

sans te soucier de l’heure

 

bientôt chargé du pain

de ton œuvre exaltante

tu nourriras la faim

de tous ceux dont l’attente

parmi les multitudes

dit la sollicitude

 

11 mai 2015

Maintenant. Qu’on l’appelle mémoire ou histoire, le souvenir des horreurs passées doit nous faire penser à l’avenir (« plus jamais la guerre ! »), mais plus encore au présent. Il doit nourrir nos indignations et nos préoccupations face aux horreurs présentes : au Kivu, en Méditerranée, au Nigeria, en Palestine, en Syrie, en Ukraine, au Yémen… Les horreurs passées doivent nous pousser à agir maintenant à la mesure de nos capacités politiques et humanitaires.

     L’humain premier se préoccupe d’abord des horreurs qui l’ont frappé et/ou qui le menacent. La guerre des mémoires, en particulier entre les victimes du nazisme et celles de l’esclavage est significative de cette préférence pour soi. Elle participe de toutes  les guerres, physiques, psychologiques et autres. L’humain dernier se soucie de toutes selon l’idéal de fraternité universelle de la Déclaration universelle des droits humains.

     Cette sollicitude universelle agit aussi maintenant en pensant à l’avenir qui dépend de notre comportement présent. C’est ici maintenant que nous sommes responsables de l’avenir des vivants sur notre planète. Dans notre habitat, dans notre habillement, dans notre nourriture, dans nos déplacements… sachant aussi que la catastrophe climatique qui menace la planète entraînera inévitablement des guerres.

 

« Plus jamais la guerre !  » a été le cri de plusieurs papes : Paul VI en 1965, François en 2013. Il a été celui de plusieurs mouvements pacifistes européens dès le début du XX° siècle : Nie Wieder Krieg ! pour ne citer que celui des pacifistes allemands. Cependant le pacifisme a eu ses partisans et ses adversaires, comme il continue d’exister des partisans et des adversaires de la non-violence dans la lutte contre l’oppression.

     Dans l’économie de l’humanité première qui est la nôtre, on ne peut concevoir une des deux positions sans son autre. La guerre et la violence ne peuvent pas se vaincre par le seul pacifisme et par la seule non-violence. Car cette humanité est menée par le désir de posséder et dominer, par la course à l’avoir et au pouvoir. L’espérance du « plus jamais la guerre ! » ne peut se fonder que sur l’humanité dernière, qui ne recherche ni l’avoir ni le pouvoir, mais l’être et le service inspirés par l’Altérité de l’Être. En attendant et préparant la réalisation de cette idéal dont nous pouvons être certains que nous ne la verrons pas de notre vivant, il existe et il existera des guerres justes, et personne ne peut ni ne pourra s’y soustraire en prétextant cet idéal.

 

abeille ton aiguillon

et toi rose ton épine

nous hissent le pavillon

d’une défense divine

 

car les dieux qui vous protègent

dans la lutte quotidienne

assurent contre le siège

tous vos biens et vos domaines

 

rose tu te donnes à voir

et si tu es sans pourquoi

tu nous fais apercevoir

en tout le moi et le toi

 

abeille en donnant ton miel

tu es tout aussi divine

et en le goûtant le ciel

de notre soi se devine

 

mais l’épine sur nous veille

avec les dieux de la terre

et l’aiguillon fait merveille

en nous disant son mystère

 

12 mai 2015

Les déesses et les dieux sont des forces cosmiques personnifiées, y compris le dieu des monothéistes. Le dieu de Moïse est un dieu du feu et de la montagne (Exode 3, 2 ; 19, 3 ; 24, 15ss). Celui de Yeshoua est « le père des cieux ». Certes Yeshoua, Moïse aussi sans doute,  pensait-parlait en mashal. Yeshoua a ainsi donné une image transcendante de l’Éternel, mais aussi une image immanente : « le père est en moi et je suis dans le père ». Il s’avère cependant que la majorité des chrétiens pervertissent les mashal en les comprenant littéralement. C’est pourquoi ils persistent à se représenter le Christ éternel dans « le règne, la puissance et la gloire » cosmiques, en contradiction avec l’image de serviteur aimant qu’en donne Yeshoua.

     Maître Eckhart et quelques autres mystiques ont compris que les dieux n’étaient que des figures médiatrices, des images, des idoles, des eidôla. Car « l’eidôlon, c’est ce qu’on voit comme si c’était la chose elle-même, alors qu’il ne s’agit que de son double… un leurre sans consistance » (Vocabulaire européens des philosophies, p. 336). C’est parce que Maître Eckhart pouvait dire, « je prie dieu de me délivrer de dieu », qu’il savait qu’il faut « se dénuder des images » en ce détachement total qui le faisait comme Yeshoua se sentir participant de l’éternité de l’Éternel en répétant après lui, « Dieu et moi nous sommes un » (Sermon 52). Nul humain ne peut le dire que dans une pauvreté radicale où le moi lui-même disparaît au profit d’un je face au toi dans une relation qui est son être même.

     Inévitablement cela est dit en un langage obscur, qui nous invite cependant à accueillir la Vérité de l’Évangile, l’Amour de l’autre comme autre qui est le nom indicible de l’Éternel. Dans cette Vérité les dieux et les déesses ne sont plus que des images médiatrices relatives, plus ou moins fidèles selon qu’elles conduisent plus ou moins efficacement à Aimer. C’est ainsi que Yeshoua est lui-même « l’image du dieu invisible » (Colossiens 1, 15). C’est aussi pourquoi toutes les religions et toutes les spiritualités ont des choses à nous apprendre lorsque nous les abordons dans un éclectisme sélectif qui en retient ce qui agrée à l’Amour.

 

ici et là vous animez

le modelé de la colline

de vos sourires bien aimés

de la pente qui la dessine

 

rien dirait-on ne vous étonne

sur l’horizon que vous voyez

se répandre si monotone

en ses tendresses déployées

 

partout pourtant où vos yeux clairs

s’ouvrent sur l’espace infini

le grand rire de la lumière

vous montre qu’elle réunit

 

dans ses bras immenses invisibles

tout ce qui ne refuse pas

de l’accueillir d’être la cible

qui un jour la reconnaitra

 

alors je vois que vos sourires

échos discrets du rire énorme

éclaté en ses souvenirs

répètent le secret de l’orbe

 

13 mai 2015

Simone Weil, grande figure de la pensée européenne du XX° siècle, a attaqué durement la Bible, et Emmanuel Lévinas, autre grande figure de cette même pensée, a farouchement défendu cette même Bible. Au vrai ce fut un combat de croyances, c’est-à-dire d’irrationnels et donc un combat stérile puisque le raisonnement, le « discours », ne peut qu’y échouer, à quelque niveau intellectuel et rhétorique qu’il se situe.

     Que dit Simone Weil, entre autres ? « Il n’est pas étonnant qu’un peuple d’esclaves juifs, conquérants d’une terre paradisiaque aménagée par des civilisations au labeur desquelles ils n’avaient eu aucune part et qu’ils détruisirent par des massacres – qu’un tel peuple n’ait pu donner grand-chose de bon. Parler de « Dieu éducateur » au sujet de ce peuple est une atroce plaisanterie » (La Pesanteur et la grâce, pp. 187s).

     Et que répond Lévinas ? « L’extermination des peuples cananéens lors de la conquête de la Terre Promise serait le passage le plus indigeste de tous les passages indigestes de la Bible. Les textes ont beau insister sur le mal consommé chez les peuples cananéens ; on a beau en dégager l’idée même de civilisations perverties et irréparables, contaminant ceux qui leur pardonnent, devant disparaître pour qu’une nouvelle humanité commence – Simone Weil est révoltée par tant de cruauté… L’extermination du mal par la violence signifie que le mal est pris au sérieux et que la possibilité du pardon infini invite au mal infini. La bonté de Dieu amène dialectiquement comme une méchanceté de Dieu… Admettre le châtiment c’est admettre le respect de la personne même du coupable… » (Difficile liberté, pp. 196s).

     Il et vain de discuter chacune des idée de cette controverse, de tenter même d’aller au-delà des raisonnements, qu’on les juge logiques ou paralogiques. Croyez-vous que si Simone Weil et Emmanuel Lévinas avaient pu discuter face à face, de façon nécessairement intelligente et cohérente chez des penseurs de leur acabit, ils seraient parvenus à s’accorder ? Il faudrait les lire tous les deux en osant penser selon l’Altérité ontologique que l’Évangile appelle Agapè.

     Croyez-vous que dans la bataille qui fait rage ces jours-ci autour de la Réforme du Collège, ses partisans et ses adversaires pourraient accorder leurs points de vue en discutant ? En tout cas les discussions ne devraient pas être faites pour convaincre les uns par les autres, mais pour inviter les uns et les autres à oser penser, et d’abord à reconnaître que leurs convictions ne sont que des opinions. Et oser penser ne peut se réduire à manipuler des idées. L’intelligence ne fonctionne efficacement dans la recherche de la vérité qu’en collaboration avec l’intuition.

     Toute tentative de convaincre de la Vérité ontologique, de l’Amour seul digne de foi, est une trahison de cette Vérité, qui ne peut se comprendre par l’intelligence mais qui peut se connaître par l’intuition. La démonstration proposée par les « fondements d’une altérité positive » ne peut viser qu’à donner à penser, qu’à inviter à oser penser.

 

comme dans cette Baie d’Along

où la terre même est déniée

aux gens de peu aux gens en tongs

qui à leur barque sont liés

 

l’eau tout de même n’appartient

à personne encore et la barque

libre sur elle est le seul bien

comme de l’ancien chasseur l’arc

 

la beauté aussi est à toutes

et reflétée sur leur visages

comme sur l’eau sans aucun doute

elle délivre le message

 

de l’invisible qu’accaparent

comme le pensent en leurs salons

les soi-disant amateurs d’art

ivres d’argent et de flonflons

 

mais comme ailleurs les yeux des pauvres

sans y penser trouvent la grâce

qui apparaît en celle qu’offre

le dieu à qui est de sa race

 

14 mai 2015

Dialogue des religions. On peut s’interroger sur les causes de l’œcuménisme, désir et volonté des chrétiens de surmonter leurs divisions. Dans l’esprit de l’humain premier, ce serait le désir de faire bloc face aux autres religions, c’est-à-dire au fond une libido dominandi, celle-là même qui a provoqué les conflits internes au christianisme, opposant la puissance du catholicisme à la puissance du protestantisme, à la puissance de l’orthodoxie (sans compter les oppositions internes, en particulier entre les diverses églises protestantes.)

     Dans l’esprit de l’humain dernier, celui de l’Évangile, l’œcuménisme est l’intuition de l’unité dans l’Altérité : « Qu’ils soient tous un comme nous sommes un, toi, Père en moi et moi en toi, qu’ils puissent être un en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jean 17, 21). Mais attention, Yeshoua ne pense-parle qu’en mashal. La réalité d’Aimer est au-delà des mots qui la visent. Qui est « de la Vérité » a l’intuition de l’Agapè qui unit les uns aux autres ceux celles qui en vivent, sans autre cause ni raison que l’Agapè. Débarrassés de leurs croyances diverses, de leurs convictions dogmatiques, les chrétiens ne sont plus alors catholiques, ni protestants, ni orthodoxes. Ils ne sont même plus chrétiens. (« Afin que le monde croie que tu m’as envoyé » signifie ici que le témoignage de Yeshoua est vrai, à savoir que « l’Éternel est Amour ».)

     Et le dialogue des religions, de toutes les religions et des quasi-religions que sont les idéologies, n’est plus un « dia-logue », il n’est plus de l’ordre du logos, de la parole rationnelle, mais de l’éthique. C’est une évidence tautologique : qui est de l’Amour est de l’Amour, et il n’y a rien à ajouter.

     Juifs et chrétiens continuent, en tout cas celles et ceux qui sentent l’inanité de leurs querelles, à rechercher le dialogue. De diverses manières : « Beaucoup de juifs continuent de penser que les valeurs rationnelles esthétiques et politiques de l’humanisme gréco-romain sont le vrai fondement de l’entente judéo-chrétienne, comme de toute entente entre les religions ». Il s’agit d’une « fraternité interhumaine en dehors du religieux » parce que « la religion relève du privé. » (Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, p. 225). On retrouve ici cette cloison étanche qui faisait dire à Paul Ricœur qu’il était « chrétien et philosophe » et non pas « philosophe chrétien ». Les religions seraient capables de dialoguer, non en leurs croyances, mais en leurs croyants indépendamment de leurs croyances.

     Vue depuis l’Altérité de l’Agapè, cette fraternité interhumaine selon l’humanisme gréco-romain est hors de propos pour réconcilier les croyants de toutes croyances, en particulier ceux qui n’appartiennent pas à l’héritage gréco-romain. Emmanuel Lévinas ne peut s’empêcher de le faire remarquer : « Le dialogue cette fois-ci dépassera le plan des idées gréco-romaines communes aux juifs et aux chrétiens dans les nations où ils vécurent jusqu’ici » (op. cit., p. 232). Mais il ne semble pas proposer une autre clé à ce dialogue.

     Au vrai, la communion entre les adeptes des différentes religions et idéologies ne peut se réaliser que dans la relativisation de leurs divers credo. Selon la sagesse chinoise qui dit qu’il faut regarder la lune et non le doigt qui la montre, les diverses doctrines n’ont de valeur que relative à l’Être de l’être qu’elles montrent. Le dogme chrétien comme tous les autres dogmes religieux ou idéologiques n’ont de sens que dans leur relation à l’Amour. Pascal ne dit pas autre chose : « L’unique objet de l’Écriture est la charité » (Pensées, éd. Sellier, 301, p. 205). Mais Pascal n’était pas plus cohérent que celles et ceux qui vont répétant que « seul l’amour est digne de foi » tout en continuant à réciter leur credo.

 

Sur la falaise verticale

tous les deux font leur ascension

en disant le bien et le mal

de leurs prises et positions.

 

Le défi à la pesanteur

les intéresse-t-il vraiment

plus que celui à la hauteur

dans leur corps à corps véhément ?

 

Ce corps à corps avec la roche

et de l’amant avec l’amante

dans la crainte que se décroche

la vie est-il ce qui les hante

 

plus ou moins que la récompense

de ce long regard sur le calme

des dieux auquel enfin ils pensent

dans la lumière de leur âme ?

 

Est-ce l’horizon circulaire

est-ce le souffle des hauteurs

est-ce la terre ou est-ce l’air

pour y trouver la profondeur ?

 

15 mai 2015

Ce que nous apprend Matthieu Ricard sur les « neurosciences contemplatives » peut nous aider à progresser dans l’Amour. Des découvertes récentes des neurosciences ont montré la plasticité du cerveau, qui ne cesse de se donner de nouveaux neurones et de nouvelles connexions en réseaux selon le comportement psychique que nous adoptons. C’est ainsi que des exercices de méditation répétés modifient la structure du cerveau. « La méditation sur l’amour altruiste et la compassion peut induire d’importances modifications épigénétiques » (Plaidoyer pour l’altruisme, p. 306).

     Épigénétiques ? Les modifications génétiques sont extrêmement lentes, elles s’inscrivent sur des dizaines voire des centaines de milliers d’années de notre espèce, mais « notre héritage génétique, pour influent qu’il soit, ne représente qu’un point de départ qui nous prédispose à manifester telle ou telle disposition. Ce potentiel – c’est là le point crucial – peut ensuite s’exprimer de multiples façons sous l’influence de notre environnement et de l’apprentissage auquel nous nous livrons en entraînant notre esprit ou nos capacités physiques  » (p. 302). Ce sont les modifications épigénétiques.

     Les exercices psychiques que sont les méditations altruistes ont par ailleurs des effets que l’on pourrait qualifier d’égoïstes : « atténuation des aspects déplaisants de la douleur physique… la méditation peut ralentir le vieillissement des cellules…  » (pp. 323, 325). Mais ces effets sont des retombées d’exercices altruistes, un peu comme « le centuple » que reçoivent celles et ceux qui abandonnent tout au nom de l’Éternel (Matthieu 19, 29), c’est-à-dire en vue d’Aimer.

     C’est à cela que servent les exercices de « méditation sur l’amour altruiste ». Les neurosciences ne font que confirmer, en leur donnant un nouvel élan, la pratique de la contemplation occidentale et « la garde du cœur » des Pères orientaux. On peut, en particulier, rapprocher la « garde du cœur » de la « pleine conscience » permanente de ce que nous pensons et vivons afin de barrer la route à toute malveillance et malfaisance et d’aborder mentalement et physiquement tout être avec la force d’Aimer. C’est le « marche devant ma face et sois parfait » d’Abraham (Genèse 17, 1) : garde en permanence « pleine conscience » psychologique et éthique, mets ta « pleine conscience », ta pleine attention au service de l’Amour. Si tu Aimes ainsi, tu demeures en présence de l’Éternel Amour. « Ubi caritas et amor, Deus ibi est »… « Qui Aime connaît Dieu » dans l’acte d’Aimer, participe à sa Vie, à son Être éternel. Yeshoua, qui était tout Amour, a pu dire, « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean 8, 58)…

 

le ciel est toujours par-dessus le toit

la terre est toujours par-dessous la cave

et dans la chambre quand je pense à toi

ciel et terre se font un seul conclave

 

c’est le même silence de l’abîme

qui par l’unique souffle en toi inspire

c’est le même silence de l’intime

qui par l’unique souffle en toi expire

 

au-delà de chaque limite se poursuit

la course infatigable des lumières

que chevauche mon âme et qui s’enfuit

toujours plus loin vers l’âme du mystère

 

de l’être pur de toute qualité

qui ne possède rien ni ne désire

autre chose que son altérité

sur le visage de qui il se mire

 

la chambre alors est le ciel enchanté

des univers qui partout se ressemblent

la chambre alors est la terre enchantée

des univers qui en toi se rassemblent

 

16 mai 2015

A relire le Plaidoyer pour l’altruisme de Matthieu Ricard avec les yeux de l’Altérité ontologique, on se pose ici des questions. La première est celle de l’action psychique, que l’on peut juger lointaine par rapport à cette Altérité, mais qui en est tout de même une implication logique. Matthieu Ricard n’en parle jamais, sans doute parce qu’il demeure  marqué par sa formation scientifique occidentale pour laquelle cette action est une hérésie : s’il n’existe rien d’autre que la matière physique, aucune action psychique n’est pensable.

     Les exercices de méditation, qui tendent à acquérir des réactions altruistes envers tous les humains, envers tous les vivants, voire envers tous les êtres, ne peuvent avoir de  conséquences que sur le comportement de celles et ceux qui les pratiquent dans leurs relations physiques avec les êtres.

     On peut tout de même relever une ou deux phrases qui peuvent s’interpréter comme une référence à une action psychique, à une communication télépathique : « Considérons qu’au moment où nous expirons, en même temps que notre souffle nous envoyons à cet être cher tout notre bonheur, notre vitalité, notre bonne fortune, notre santé… Si sa vie est en danger, imaginons qu’elle est prolongée… » Il y a ambiguïté possible d’interprétation : que signifie ce « considérons« , répété mais, pourrait-on dire, compensé par l’utilisation également répétée de « imaginons« . Et le « pensons » est également ambigu dans « pensons que notre cœur est une brillante sphère lumineuse d’où émanent des rayons de lumière blanche portant notre bonheur à tous les êtres… » (op. cit., p. 337). En attribuant à l’imagination, c’est-à-dire à l’irréel, l’efficacité de la méditation, on fait un peu comme Gaston Bachelard avec ses rêveries. On se donne la capacité de ne pas sortir de la doxa matérialiste tout en profitant des capacités de ce que cette doxa considère comme une hérésie, à savoir la communication télépathique fondée sur le psychisme de la matière.

 

La seconde réticence que l’on peut éprouver dans la perspective de l’Altérité, c’est que la méditation (de type) bouddhiste exclut la grâce, essentielle dans la pensée évangélique et dans la pensée de l’Altérité qui la fonde. Le souffle que Matthieu Ricard utilise comme porteur d’un imaginaire est dans l’Évangile l’action inspiratrice de l’Eternel Amour.

     Ces deux réticences sont d’ailleurs conjointes : l’action de l’Éternel, dont Yeshoua a témoigné de la permanence (Jean 5, 17) est celle de son Esprit agissant par inspiration sur le psychisme de la matière. La grâce est l’accueil du souffle de l’Éternel.

 

visiteur du petit matin

sur la pelouse

épouse

la solitude sûre de l’inconnu où s’aventure ton destin

 

17 mai 2015

Matthieu Ricard rapporte cette parole du Dalaï-lama : « Je ne cherche pas à promouvoir le bouddhisme, mais plutôt la façon dont la tradition bouddhiste peut contribuer au bien de la société » (Plaidoyer pour l’altruisme, p. 326). C’est implicitement ce que cherche Matthieu Ricard lui-même : proposer des exercices de méditation altruiste après avoir fait l’apologie de l’altruisme et avant de dénoncer l’apologie de l’égoïsme. De même la spiritualité de l’Altérité ne cherche pas à promouvoir le christianisme, avec lequel de toute évidence elle prend ses distances comme avec toutes les religions et idéologies, mais en reconnaissant et adoptant leurs valeurs d’Altérité par éclectisme sélectif.

     Et si cette spiritualité ne cesse de citer l’Évangile, ce n’est pas en hommage à la personne de Yeshoua (que le christianisme sacralise tout comme l’islam sacralise Muhammad et un certain bouddhisme sacralise Sâkya Muni) mais en raison de la Vérité de l’Être, dont il a fait le but de son existence de témoigner (Jean 18, 37). Yeshoua a attiré l’attention de l’humanité sur cette Vérité ontologique, à savoir que l’Être de l’être est Altérité, Amour Agapè. Mais ce n’est pas parce qu’il l’a dit que l’on y croit en lui faisant confiance, c’est parce qu’on a ressenti que ce qu’il disait était vrai. Un peu comme l’a dit Pascal de la croyance sans l’appliquer vraiment à sa foi chrétienne : « Tant s’en faut que d’avoir ouï une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez croire sans vous mettre en l’état comme si vous ne l’aviez ouï. C’est le consentement de vous à vous-même et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire. » (Pensées, éd. Sellier, 672).

     Cette Vérité dont Yeshoua a témoigné n’est pas non plus une doctrine comme ont voulu en faire les théologiens chrétiens, mais une vie de cet Amour qui ne se connaît qu’en Aimant. La formule de Jean, « Qui Aime connaît l’Éternel » (I Jean 4, 7), ne veut rien dire d’autre ni de plus.

     La spiritualité de l’Altérité est anonyme pour la même raison qu’elle désacralise la personne de Yeshoua. Son écrivant n’a aucune autorité. Qui chercherait à connaître sa personne, plus ou moins pour s’en faire un gourou, montrerait qu’il n’a pas perçu le message, qu’il vit encore dans le sacré religieux dont cette spiritualité s’affranchit, tout comme l’Évangile.

     La Vérité ontologique n’est pas théologique, elle est éthique. Elle n’est pas de l’ordre du logos mais de l’ordre de l’esprit. La parole qui n’est que logos est manipulatrice en ce qu’elle est physique, mais la parole de Yeshoua n’est pas manipulatrice, elle est inspiratrice parce qu’elle est spirituelle. N’a-t-il pas dit lui-même que sa parole était esprit et vie, qu’elle visait, étant mashal, un au-delà d’elle-même (cf. Jean 6, 63).

     Celles et ceux qui vivent Aimer ne peuvent être des manipulatrices, des manipulateurs cherchant à convertir par le langage théologique, elles ne peuvent être que des inspiratrices, des inspirateurs cherchant à inspirer l’Amour qui les inspire.

 

Ton souffle humide monte de la terre

dans l’aube où le soleil s’annonce

avec son mufle tiède qui dans l’air

éveille attend une réponse

 

Ce qui se cache en ton inspiration

au tendre appel de la lumière

pour le regard est une invitation

à s’y unir en la prière,

 

en l’attention devenue si puissante

qu’elle s’oublie pour ne plus voir

que cette inspiration, qu’elle y ressente

ta présence comme un espoir

 

Cette heure brève de la communion

devrait pour tout un jour suffire

à nourrir les rencontres les passions

où s’unit au meilleur le pire

 

Maintenant, que la mélodie égrène

la semence dessus la terre,

ce qui s’expire et s’inspire et emmène

la symphonie de ton mystère

   

18 mai 2015

Ontologie. Tu veux entrer en ontologie  ? Tu veux connaître le secret de l’Être ? L’Évangile le dit en mashal, mais tu peux en chercher d’autres. Prends une feuille blanche et marque-la d’un point. Bien. Que vois-tu ? Un point, oui un point. Un point et une feuille blanche, un point qui a besoin d’une feuille blanche pour apparaître. Si tu as vu cela et si tu l’as pensé, tu as tout compris : tout être est en relation avec un ou plusieurs autres êtres. Et ce point est situé par rapport aux bords de la feuille, et la feuille est en situation, elle aussi, et ainsi à l’infini.

     Rien n’existe seul. On ne peut penser son être en solitaire. Dommage pour le « je pense, donc je suis » puisque je suis par et pour d’autres êtres, en moi-même et hors de moi-même. Je mange, donc je suis. Je sens, donc je suis. J’aime, donc je suis. Je déteste, donc je suis… Je suis à cause de mes parents, de mes ancêtres, d’homo erectus… du big bang, de l’Être. Et je suis ici maintenant à cause de tous ceux et de tout ce à qui et à quoi j’ai affaire.

     Pascal : « Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout… Toutes choses sont causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement ou immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (Pensées, éd. Sellier, 230, pp. 168s). Cette interdépendance universelle est une implication de l’être lui-même.

     L’être est altérité. L’altérité est le secret de tout être, et d’abord le secret de l’Être de l’être, de l’Éternel Infini, qui n’existe que par et pour son autre, dont nous sommes comme tous les êtres : « en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28). C’est ce que Yeshoua a reconnu et dont il a témoigné, lui qui avait fait du témoignage de la Vérité le but de son existence. La Vérité est l’expression de la Réalité de l’Être de l’être, qui est Altérité, Agapè.

     Tout être existe à la mesure de sa participation à l’Altérité première, en accueillant l’inspiration de son esprit.

 

Tu te froisses au vent qui passe

dans ta pure chevelure

et tes feuilles en recueillent

la moisson à l’unisson

 

Vas-tu finir par périr

dans la tempête qui fête

l’air en son anniversaire

des dix mille années nubiles ?

 

Non ce n’est que le pardon

des oubliés du passé

revenus, leur âme nue,

encore pour faire corps

 

avec la vie que visible

donne la chair que fredonne

dans sa nouvelle dentelle

le jeune printemps ardent

 

Ne te lasse pas, qu’il passe

dans ta chevelure et dure

jusqu’à produire le dire

des di-a-mants de l’amant

 

19 mai 2015

Yeshoua n’a pas seulement désacralisé le temps et l’espace, le Sabbat et le Temple. Avec eux il a désacralisé la totalité du monde, y compris les dieux cosmiques des monothéismes comme des polythéistes et leurs adeptes, et aussi le Verbe et les Ecritures. Désacraliser le Verbe biblique, c’est évidemment désacraliser aussi le sacro-saint langage de tous les sophistes et maîtres du bien-dire d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Ce n’est pas par le verbe manipulateur que l’Amour agit sur le monde mais par le souffle inspirateur. La manipulation est physique, l’inspiration est spirituelle.

 

Un mashal, une image, un symbole, une figure, ne prouve rien. S’il pouvait prouver, il ne serait pas de l’ordre du cœur mais de l’ordre de la raison. Cependant, comme l’a vu Paul Ricœur, « le symbole donne à penser » à celles et ceux qui osent penser, qui osent penser sans lâcher ni le cœur ni la raison, ni l’intuition ni l’intelligence.

 

Chacun lit les Pensées de Pascal selon sa propre vision du monde. Un matérialiste qui s’y intéresse retiendra, plus facilement que celles sur la concupiscence ou sur Jésus-Christ, celles qui décrivent le monde physique, visible, et en particulier le visible tragique de la vie humaine naturelle sans au-delà de la mort : « Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant l’un l’autre avec douleur et sans espérance, attendent leur tour » (éd. Sellier, 686). Et surtout, « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais » (197). Images propres à vous glacer le sang, et couchées dans un si beau langage.

 

Dis-moi pourquoi tu déraisonnes

dis-moi pourquoi tu tourbillonnes

et entraînes dans ta folie

notre jardin au saut du lit

 

Il n’est nul recoin protégé

pour tes fidèles hébergés

par les feuillages que tu trousses

et roules avec toi sur la mousse

 

Et puis voilà que maintenant

tu élèves la voix, tenant

avec l’éclair en son langage

les roulements de ton vieil âge

 

car tu habites notre terre

depuis un temps qui oblitère,

à force de passer, le monde

et l’enveloppe dans tes ondes

 

Ta folie est une raison

qui s’accommode d’horizons

où s’évade notre jardin

avec ton tourbillon, soudain

 

20 mai 2015

Les bouddhistes ne se sentent-ils jamais menacés d’être submergés par l’amour ou par la haine, par éros ou par thanatos ? « Sauve-moi, ô Éternel ! Les eaux me sont montées jusqu’à l’âme. J’enfonce dans la boue, je perds pied. Je sombre aux profondeurs des eaux, le tourbillon me noie ! Je m’épuise à crier, ma gorge brûle, mes yeux se consument dans l’attente de l’Éternel… » (Psaume 69, 2-4). Il ne suffit pas de s’exercer à l’Amour par la méditation de « pleine conscience », il faut résister aux forces du monde qui nous habitent quand elles risquent de prendre le pouvoir. Si Yeshoua a invité à prier pour que l’Esprit de l’Éternel nous libère, c’est qu’ »il savait bien ce qu’il y a dans l’homme » (Jean 2, 25). Sans la grâce nous ne pouvons nous hausser jusqu’à la divinisation du Royaume des cieux dans la Vérité de l’Amour (Jean 8, 32).

 

Négationnismes. Il faut en parler au pluriel. La victoire donne au vainqueur de raconter et écrire l’histoire à sa façon. Le mensonge, par négation, affirmation ou omission, fait partie intégrante du neïkos et de la philia, de ces forces du monde qui nous habitent et nous poussent à mentir comme à mal agir. Déni de nos crimes passés et de nos crimes présents. Négationnisme de la Shoa, négationnisme du Génocide arménien, négationnisme de la Nabka sont parmi ceux dont on parle le plus, mais combien de crimes tus, « oubliés » : celui de l’esclavage arabe en Afrique, plus long que la traite négrière et tout aussi barbare, celui de l’esclavage « doux » qui se poursuit en Afrique subsaharienne, celui de l’action de l’armée russe en Ukraine, celui, contesté, de l’action de l’armée française au Rwanda au moment des massacres des Tutsis… Et tant d’interprétations habiles, tronquées, manipulées, dissimulées de l’histoire de France, de l’histoire de tous les peuples, de l’histoire de l’Église. Négationnisme actif de ce que l’on nie, négationnisme passif de ce que l’on tait…

     La Bible ne nie pas les massacres perpétrés par les Hébreux dans leur conquête de Canaan. Elle a même le front de dire que ce fut le don de l’Éternel à son peuple élu. (voir l’affrontement de Simone Weil et d’Emmanuel Lévinas ci-dessus dans la relation du 13 mai.). Nous savons depuis le témoignage de Yeshoua à la Vérité que l’Éternel Aime autant Esaü que Jacob, les païens que les chrétiens… L’intuition de l’Altérité de l’Être peut aussi donner de le savoir à celles et ceux qui ignorent Yeshoua et l’Évangile

 

une feuille se froisse en recherchant le mot

dans la forêt si bien entretenue

que chacun se retrouve et même inattendu

l’ignoré qui se cache au fond des eaux

 

il est bon de marcher prêts à la découverte

d’une mare où les bêtes viennent boire

de s’y pencher longtemps et peut-être entrevoir

l’un ou l’autre secret ou quelque perte

 

des choses du silence            au milieu des musiques

que l’oreille se fait plus attentive

afin sans doute un jour d’entendre vive

la voix qui au silence donne la réplique

 

parmi les mille mots parmi les mille phrases

de la forêt feuillue où celle qui se froisse

est nouvelle venue et qu’afin qu’elle croisse

elle attend une bouche qui doucement l’embrasse

 

21 mai 2015

Ce que Simone Weil reprochait à l’Église, ce qui sans doute fut jusqu’à la fin sa raison de ne pas demander le baptême, c’était son manque d’universalisme. Au prêtre avec lequel elle gardait un contact privilégié, elle reprochait « cette imperfection… l’attachement à l’Église comme à une patrie terrestre » (Attente de Dieu, p. 61). Elle parlait d’imperfection, mais il faut prendre le mot dans un sens fort, car sa foi impliquait la quête essentielle de la perfection de l’Amour éternel qui, selon Yeshoua lui-même, « fait se lever le soleil sur les bons et sur les méchants, fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5, 45). Simone Weil a redit cet universalisme de l’Amour en prenant le mashal de la lumière : « notre amour doit avoir la même étendue que la lumière du soleil… parvenir à la perfection de notre Père céleste en imitant cette distribution indiscriminée de la lumière » (ibid.)

     C’est cet universalisme qui devrait interdire « l’attachement à l’Église comme à une patrie terrestre ». « Les enfants de Dieu ne doivent avoir aucune patrie ici-bas que l’univers lui-même, avec la totalité des créatures raisonnables qu’il a contenues, contient et contiendra » (ibid.). On peut d’ailleurs penser que cette « patrie » s’étend à toute « créature », raisonnable ou non, comme le pensait François d’Assise. L’Amour s’adresse à tout être, que ce soit un cloporte, une ortie, un grain de sable… ou un Einstein. Son Esprit « plane sur les eaux » de la totalité (Genèse 1, 2). Il se propose à tout être, et tout être le reçoit selon son être. Si c’est un être « doué de conscience et de raison », il le reçoit dans la mesure où il Aime, où il accepte de participer à l’Amour.

     Que faire alors de cette autre conviction de Simone Weil : « Je sais par expérience que la vertu stoïcienne et la vertu chrétienne sont une seule et même vertu. La vertu stoïcienne authentique, qui est avant tout amour, non pas la caricature qu’en ont faite quelques brutes romaines » (op.cit., p. 60) ? On ne peut manquer de se rappeler ce qu’a dit Augustin d’Hippone : « les vertus des païens sont des vices » et « leurs œuvres sont immondes et polluées », même si bien des théologiens ont pu discuter à l’infini sur la portée réelle de ces affirmations abruptes. Quant à l’affirmation de Cyprien de Carthage, « salus extra ecclesiam non est« , elle a été une constante de la théologie catholique : « Hors de l’Église point de salut », même si la tendance depuis Vatican II a été de tempérer cet ostracisme. L’enjeu est capital pour le catholicisme qui prétend être seule à posséder « les clés du Royaume des cieux ». Mais l’Amour éternel, universel par nature, anéantit la prétention de toute institution terrestre à monopoliser la vertu et le salut.

 

Dans la forêt les mille feuilles

pourrissent mais que leur importe.

Dès que l’âme les a quittées

elles ne sont dans la clarté

chacune que mille futurs

où se joueront leurs aventures.

 

Pa-ti-entes ces mille attendent

que la pourriture s’étende

et libère leurs paires d’ailes

pour s’en aller jouer les belles

et s’offrir à qui veut s’unir

pour donner de nouveaux sourires.

 

N’est-ce pas ainsi que nouvelle

la face de la terre scelle

ses al-li-ances provisoires

lui donnant à jamais de voir

ce dont l’Amour se réjouit

en de nouveaux jeux de l’esprit ?

 

Va donc marcher à l’aventure

dans les forêts où les futurs

se préparent à s’effeuiller

en mille mots sur les chantiers

des poèmes où ressuscitent

spirituellement leur suite

 

22 ami 2015

Reconnaître l’Altérité comme essence même de l’Être, en termes évangéliques reconnaître que « Dieu est Agapè », c’est nécessairement admettre que notre monde est « le meilleur des mondes possibles » et donc admettre l’inévitabilité du mal. Le jeu du déterminisme et de l’indéterminisme cosmiques, de la nécessité et de la liberté humaines implique cette inévitabilité.

     Ces admissions inévitables relèvent des principes d’identité et de causalité qui impliquent la cohérence de l’être, l’interdépendance logique de tous les êtres. Ici, encore une fois, comme le voyait Simone Weil par simple bon sens, les désaccords entre sciences et religions signalent des erreurs dans les unes, dans les autres et, plus probablement, dans les deux.

 

La question de l’équivalence des vertus chrétiennes et des vertus non-chrétiennes soulevée par Simone Weil en déni des affirmations plus ou moins péremptoires d’Augustin, de Cyprien et de la théologie catholique, de Montaigne lui-même qui en accord avec cette théologie affirme la nécessité de la grâce pour s’élever de la nature à la surnature, du cosmique à l’Être de l’être, cette question nous invite à oser penser. Si nous reconnaissons la valeur des vertus en dehors de l’Église, nous devons admettre l’action de la grâce hors de l’Église, l’existence de médiations hors de celle du Christ, l’action de l’Esprit de l’Éternel en toute conscience qui l’accueille.

     Yeshoua a parlé le langage de son temps et de son lieu, de sa culture. Tout simplement parce que l’Éternel en lui-même ne parle pas. (La croyance de certaines théologies musulmanes en la divinité du texte coranique, voire de la langue arabe, est incompréhensible, inadmissible au regard de l’Éternité et de l’Infini de l’Être de l’être). Si nous voulons connaître la pensée de Yeshoua parce que nous reconnaissons en lui un témoin de la Vérité, il est logique que nous étudiions sa langue et sa culture. Le mieux serait de maîtriser l’araméen ancien et l’hébreu biblique, leurs concepts et leurs images.

     Le nom dans ces langues est la désignation de l’être en son essence, en son eccéité de soi indicible et inintelligible. Lorsque Yeshoua dit qu’il a fait connaître le nom de l’Éternel, qu’il l’a « manifesté, rendu visible, éphanérôsa  » (Jean 17, 6), il résume tout son témoignage à la Vérité impliqué par ce nom indicible, Vérité qu’en langue grecque on appelle Agapè, et en français Amour de pure altérité, sans pourtant en dissoudre le mystère.  

 

Surprise en son élan la rose

monte mais sans savoir pourquoi.

À son sommet elle dépose

sa conscience et sa foi

 

Elle a perdu depuis longtemps

sans doute sa raison de n’être

que pour produire avec les ans

d’autres d’autres à naître.

 

Elle n’est plus pour le regard

que le parfum de l’inutile

qui nous révèle ce que l’art

cherche à être, subtil.

 

Qu’importe, en son élan elle est

hommage à la beauté sans nom

qui lui confie, âme bien née

la manifestation

 

de ce qui ne peut jamais dire

lui-même en ces troubles paroles

qui ne vont jamais sans mentir

qu’il est l’oiseau en vol.

 

23 mai 2015

Dans son Candide, Voltaire a fait des gorges chaudes du « meilleur des mondes » de Leibniz. Dans sa vision phénoméniste des choses, on le comprend : il n’avait pas la tête philosophique. Il ne s’agit pas ici de nier le mal mais de donner à comprendre son inévitabilité. « Ce monde où les enfants sont torturés » ne peut pas ne pas être ce qu’il est, et cela non malgré l’Altérité pure de l’être mais à cause d’Elle. L’Altérité veut la liberté de l’autre à tout prix, et cette liberté serait impossible si le monde était totalement déterminé, s’il n’était qu’une mécanique manipulée par un dieu tout-puissant tel qu’a voulu le promouvoir le monothéisme et tel que l’a entériné la science matérialiste occidentale (désormais toute stupide en découvrant ce qu’elle appelle, au niveau quantique de la matière, des phénomènes acausaux, prétendument sans cause parce qu’ils sont indéterminés.)

     Pouvez-vous imaginer scientifiquement notre terre sans tremblements de terre, sans raz-de-marée, sans inondations, sans tornades…? Pouvons-nous imaginer les humains sans l’avidité insatiable de la philia, sans la cruauté dévorante du neïkos ? Oui, mais cela exige le dégagement de ces forces cosmiques qui l’habitent, l’élévation de la nature humaine à la surnature humaine telle qu’elle est intuitivement mise au jour dans la pensée évangélique et analytiquement fondée dans l’ontologie de l’Altérité. Cette « divinisation » n’abolit pas la mort, qui trouve son sens, mais elle met fin à l’altérité négative de la possession et de la domination…

     Si, au contraire des Leibniz, les Voltaire et les Camus ne parviennent pas à le comprendre, c’est qu’ils refusent la théologie d’un monothéisme infidèle à l’Évangile autant ou davantage que la difficile métaphysique de la théodicée des « preuves de l’existence de Dieu ». Pascal a d’ailleurs su relever ces difficultés : « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées (compliquées) qu’elles frappent peu. Et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration. Même une heure après, ils craignent de s’être trompés » (Pensées, éd. Sellier 222).

     Si nous nous laissions envahir totalement par l’Amour qui nous est proposé par l’esprit de l’Éternel, nous serions émerveillées par l’intelligence et la beauté du monde, et nous ferions tout pour que cette intelligence et cette beauté s’exaltent dans la science et dans l’art. Mais il nous faut d’abord reconnaître avec Antoine de Saint-Exupéry, Paul Klee et Samuel Coleridge que « l’essentiel est invisible pour les yeux », que « l’art rend visible » et que « nous avons des yeux et ne voyons pas les merveilles adorables du monde sous nos yeux », « The loveliness and the wonders of the world before us » (cf. relation du 6 mai 2014)

 

Le mot de blé sur le talus sauvage

parmi les herbes folles de leur corps

témoigne de la vérité que l’âge

peut après tant d’années écrire encore.

 

Sa vigueur jaillissant par sept épis

pleins de santé et de fécondité

superbe solitaire témoin épris

d’intelligence mûre et de pure beauté

 

donne le démenti aux chantres de l’ivraie

dont les lunettes noires et les ricanements

ne savent discerner le faux du vrai

dans la folie sauvage sur le talus qui ment.

 

Qui ment ? Non, mais que l’œil vorace

ne peut, loucheur sur l’inutile, voir

que, répandue partout, l’image de sa race

parmi les herbes folles de son désespoir.

 

24 mai 2015

Pour Emmanuel Lévinas l’éthique précède l’ontologie. Mais ce ne peut être que selon la démarche du phénoménologue, qui fait précéder l’approche de l’Être par l’approche des manifestations de l’Être et en vient à croire que ces manifestations sont au-delà de l’être, au sens qu’elles le dépassent, lui sont supérieures. N’en vient-il pas à parler d’un autrement qu’être au-delà de l’essence ? Sa démarche est psychologiquement justifiée par la conscience éthique qui découvre d’abord l’autre comme autre et de là en vient à découvrir l’Être véritable, qui n’est pas l’être qu’elle avait d’abord à l’idée : « L’au-delà de l’essence de l’être – le dés-intéressement – est pour-l’autre « . Il faudrait donc dans cette approche « se dégager de l’être afin d’être pour-l’autre. »

     Mais qui a reconnu que l’Être de l’être est Altérité n’a pas besoin de cette démarche. Pour elle, pour lui, c’est l’être lui-même en lui-même qui est « pour-l’autre ». Le pour-l’autre est essentiel à l’être. Yeshoua et son ami Yohanân ont cherché à le donner à entendre : « Dieu est Agapè » et non pas, par une certaine interprétation de YHWH, « Dieu est l’Être », ce qui, sans nom, cache un dieu de la toute-puissance transcendante, celui de la théologie judéo-chrétienne, quitte à y ajouter, comme un simple attribut, qu’il est miséricordieux. Dans la perspective de l’Évangile, l’éthique, le pour-l’autre, n’est pas au-delà de l’être puisque par essence l’être est pour l’autre.

     Pour dire les choses brutalement, selon l’approche métaphysique qui n’est pas ici récusée à la Kant, Emmanuel Lévinas met la charrue avant les bœufs.

     L’éthique évangélique n’est pas arbitraire. Il ne s’agit pas d’Aimer parce qu’un dieu tout-puissant l’aurait ordonné. L’éthique évangélique n’est pas imposée par une transcendance, elle est immanente à l’être, à l’être humain, qui ne trouve son sens dernier que dans l’Amour Agapè. Et il ne s’agit pas non plus d’admettre la Vérité de l’Amour Agapè parce que Jésus-Christ nous l’a dit, mais parce que, étant « de la Vérité », nous la ressentons comme la Vérité de notre être. Pour reprendre les mots de Pascal, « c’est le consentement de vous à vous-même et la voix constante de votre raison, et non les autres, qui vous doit faire croire » (Pensées, éd. Sellier, 672).

     Certes, comme le pense Lévinas, ce peut être dans notre rencontre avec le visage des autres que nous découvrons notre être-pour-l’autre, que nous nous rapprochons de notre être comme le fait le Bon Samaritain rencontrant le blessé inconnu et le prenant en charge. Mais c’est l’Être de l’être même qu’il rencontre et reconnaît par cette médiation, même s’il n’en a pas forcément une conscience claire. « Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » (Clément d’Alexandrie).

 

     Pouvons-nous dire que cette rencontre de l’autre dans l’altruisme soit l’œuvre de l’Esprit agissant dans l’univers ? Oui si nous pensons que rien n’est sans cause et que l’Amour qui se découvre en acte dans la prise en charge de l’autre ne peut être sans cause, une cause nécessairement plus forte que les forces cosmiques habitant et agissant dans l’humain premier. L’acte du Bon samaritain et de toutes celles et ceux qui « font de même » (Luc 10, 37) est indissociablement l’action de l’Être de l’être par son esprit et l’acte de l’humain qui l’accueille et le vit.

 

Le cerisier tressaille de toutes ses feuilles.

Le moindre souffle en révèle la vie

et l’âme qui l’anime en sa souplesse envie

tout ce qui se déplace et qui franchit le seuil.

 

Quelle impatience presse ses fruits rougissants

d’attirer vers sa joie une horde de merles

qui viendront se gaver de la chair où déferle

la marée de la vie en un été naissant ?

 

Messagers insouciants confondant l’aventure

de leur pain quotidien avec ce qui se donne

au hasard merveilleux mais jamais ne s’étonne

ils sauront en son temps dépouiller les parures

 

qui ne seront pour eux que cette nourriture

offerte ici ou là dans la bonne distance

au chemin des saisons de peu ou d’abondance

que déroule leur cercle en sa vaine pâture.

 

Le cerisier que l’homme a planté dans l’enclos

emprisonné attend que les souffles qui portent

les merles jusqu’à lui viennent ouvrir la porte

à ses enfants à naître au-delà de son mot.

 

25 mai 2015

« Justice is done, justice est faite ». Tels ont été les mots du Président des États-Unis pour annoncer l’assassinat d’Oussama Ben Laden. Telle est la justice de l’humanité première, le masque triomphant de la vengeance satisfaite. Et il est vain de s’en offusquer puisque c’est la justice de nos tribunaux, qui prend en main nos vengeances afin de les rendre « plus humaines », de les réduire, de les maîtriser, pour que nous évitions de nous faire justice nous-mêmes et que l’humanité devienne « la guerre de tous contre tous » dans l’enchaînement des vendettas. Mais il est bon de concevoir la justice humaine dans son évolution vers la perfection, quelque lente qu’elle soit.

     Ces derniers siècles ont vu la condamnation de la torture judiciaire, de l’esclavage et, tout récemment, de la peine de mort. Il est vrai que l’on continue de torturer, d’esclavager sous mille formes et que le commun des mortels n’accepte toujours pas l’abolition de la peine de mort, mais il est bon de voir les progrès accomplis dans ces domaines.

     Il est bon également, meilleur peut-être, de savoir où nous allons, quelle utopie nous entraîne, d’en repérer les étapes annoncées et prêchées au cours des siècles. Zarathoustra il y a 3700 ans a laissé dans ses gâthâ « éveilleurs de pensée » un appel à la Justesse de la Pensée juste. Il a invoqué son Principe Ahura Mazda, « Être de Sagesse ». « Ahura Mazda n’est plus, comme les dieux précédents, une force puissante, sans pitié et vengeresse qui aurait besoin du sang sacrificiel d’animaux innocents. Il est la Sagesse imprégnée de toutes les qualités telles que la créativité, le progrès et l’amour » (Khosro Khazai Pardis, Les Gathas, p. 47).

     Zarathoustra était donc en avance sur les perpétuateurs des sacrifices, que ce soit celui des milliers de moutons de l’Aïd al-Kabir ou celui, symbolique, de la messe catholique fondé sur le Nouveau Testament : « Sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission des péchés… le Christ a enlevé le péché par le sacrifice de lui-même » (Hébreux 9, 22, 26). Le dieu judéo-chrétien, malgré l’affirmation centrale de l’Évangile, demeure un dieu de la vengeance qualifiée de justice. Et quelle justice ! « Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus »,  dit froidement Pascal pour « justifier » l’enfer éternel. (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 458). « Le Royaume des cieux et sa justice » (Matthieu 6, 33), ce n’est pas cela, ce sont les béatitudes qui se résument toutes dans l’Agapè, essence même de l’Éternel dont nous sommes invités à partager la perfection de l’Amour : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » ( Matthieu 5, 48).

 

Nos voyageurs s’en sont allés

rejoindre leur lieu de séjour.

Depuis le ciel leur guide ailé

leur montre le meilleur parcours.

 

Par la pensée qui accompagne

de cœur à cœur les âmes chères

nous suivons les corps qui regagnent

le nombril sacré de leur terre.

 

Le voyage des pèlerins

les mène au centre où ils espèrent

peut-être découvrir sereins

le paradis perdu des pères,

 

la caverne bénie des mères

la chaleur souvenue du sein

de l’origine où l’univers

est apparu dans le grand rien.

 

Nos voyageurs là-bas cheminent

et nous sommes leurs compagnons

sur les routes qui s’illuminent

dans la quête d’un horizon.

 

26 mai 2015

L’esprit inspire, la parole manipule. L’Éternel, qui ne cesse d’agir dans notre monde matériel, ne le fait jamais dans sa dimension physique où le déterminisme le lui interdit. C’est pourquoi il ne parle pas. Les prophètes d’Israël ont prétendu parler au nom de l’Éternel, ils ont présenté leur parole comme étant la parole de l’Éternel. Ils (se) trompaient, ils étaient cependant inspirés, plus ou moins, certainement moins que le prophète Yeshoua. Que penser du prophète Élie, l’égorgeur des prêtres de Baal (I Rois 18, 40) ? Était-il inspiré lorsqu’il a commis ce massacre ?

 

Ce qui peut impressionner et intéresser les disciples de Yeshoua dans la façon d’être de Zarathushtra (celui qui a vécu il y a quelque 3700 ans, non celui qu’a réinventé Nietzsche) c’est, entre autres, d’une part la sagesse de ses incertitudes qui le faisait prier pour demander l’inspiration et d’autre part la certitude que Ahura Mazda, « L’Être de la Sagesse » ne cesse d’agir pour l’évolution et le perfectionnement des êtres. On pourrait dire qu’il annonçait ainsi l’inspiration de Yeshoua qui, lui aussi, a reconnu en l’Éternel celui qui ne cesse d’agir (Jean 5, 17) et non celui qui a cessé d’agir après sa création en six jours (Genèse 2, 3). Yeshoua a donc pu logiquement annoncer que son œuvre, celle de son « Père », n’était pas achevée, qu’après son départ, son effacement nécessaire, l’œuvre de l’Esprit allait se poursuivre. En explicitant les implications de mon intuition, aurait-il pu dire, « l’Esprit de Vérité vous enseignera toute vérité… Il me « glorifiera » (me manifestera, me donnera à connaître) car il recevra de moi et vous l’annoncera. Et ce qui vient, il vous l’annoncera, kaï ta erkhomena anaggelei umin » (Jean 16, 13). L’Esprit s’offre à tout être pour l’inspirer à la mesure de son ouverture, de son appel. Celles et ceux qui le demandent le reçoivent (Luc 11, 13) et renouvellent avec lui la face de la terre. Un peu comme

« Ahura Mazda

avec sa force créatrice et progressive

conduit la personne à la Perfection

et finalement à l’Immortalité

lorsque ses actes et ses paroles

en harmonie avec la Pensée juste

sont basées sur la Justesse » (Gâthâ 12, 1)

Voilà ce qu’en éclectisme sélectif les fidèles de l’Évangile peuvent penser en lisant les Gâthâ.

 

La nigelle qui la première

offre son œil bleu à l’espace

se sent, dirait-on, de sa race

et peut-être en est-elle fière.

 

Ce bleu liquide qui prépare

la graine noire de la terre

fertile en toutes sortes d’arts

y communie en son mystère.

 

Sa beauté agile protège

en ses remèdes de cent maux

dont elle a reconnu les pièges

comme ceux des manieurs de mots.

 

Sésame noir secret connu

de celles ceux qui en leur cœur

se trouvent face à l’esprit nus

et l’espèrent heure après heure,

 

ton œil bleu qui en moi vient vivre

connaît la terre avec le ciel

et lui offre la chanson ivre

d’un pays de lait et de miel.

 

27 mai 2015

De Zarathushtra nous pouvons aussi reconnaître et adopter le souci écologique. La sollicitude d’Ahura Mazda ne se limite pas à l’humanité (encore moins à un peuple choisi). Elle s’étend à tous les êtres, les êtres vivants en particulier. Selon Khosro Khazai Pardis, « Ahura Mazda est le dieu de toute la création et de tous les êtres vivants, y compris les animaux et les plantes… Il n’est plus, comme les dieux précédents, une force puissante, sans pitié et vengeresse qui aurait besoin du sang sacrificiel d’animaux innocents ; il est la Sagesse imprégnée de toutes les qualités telles que la créativité, le progrès et l’amour » (Les Gathas, p. 47s)

     La lecture des gâthâ n’authentifie pas toujours précisément cette description, bien qu’elle montre la sollicitude d’Ahura Mazda pour la terre : « L’âme de la terre pleure et se lamente auprès de Toi : Pourquoi m’as-tu créée ? Je suis opprimée par la colère, la cruauté et l’agression… Ahura demande conseil à la Justesse : Connais-tu un sauveur capable de mener la terre opprimée vers le bonheur ? » (II, 1s). Il n’est en tout cas jamais question de sacrifice. L’Éternel n’est pas dans les Gâthâ une Puissance mais une Sagesse, et la Sagesse ne peut s’intéresser au sacrifice comme le fait la Bible aux mains d’un clergé qui en vit.

     La lecture des Gâthâ établit de façon répétitive la coprésence et donc l’égalité de la femme et de l’homme : « Le plus grand bonheur appartient à ceux qui enseignent aux autres les secrets d’une vie heureuse pour que les hommes et les femmes puissent trouver la voie de la Perfection et de l’Immortalité » (IV, 6). « Ô Ahura Mazda, j’ai su que le bonheur et la Sérénité viennent de Toi, que la Sagesse créatrice vient de Toi. Tu as offert aux hommes et aux femmes la liberté de choisir… » (IV, 9). « Je suis cet adorateur persévérant lié à la Justesse avec les meilleures pensées et un amour infini pour Toi. Je m’efforcerai, en suivant ton désir, de guider et d’améliorer la condition des hommes et des femmes » (VI, 6). « Ô Ahura Mazda, les pensées, les paroles et les actions qui brillent avec Justesse et mènent le peuple à l’Évolution, à la Perfection et enfin à l’Immortalité, je les offre, dès le début, à Toi, à tous les hommes et à toutes les femmes » (VII, 1). « Que toutes les femmes et tous les hommes, dans le rayonnement de la Pensée juste et avec la force de la Maîtrise de soi, rejoignent la Perfection » (VII, 3). « Ô Ahura Mazda, quiconque, homme ou femme, considère meilleur ce que Tu considères meilleur, donne-lui la force de la Pensée juste et la récompense de la Justesse » (XI, 10).

     C’est bien l’égalité des sexes qui s’affirme ici, quelque trois ou quatre cents ans avant le Décalogue de la Bible qui voit encore dans la femme un simple objet à posséder : « tu ne convoiteras pas la maison de ton compagnon, tu ne convoiteras pas la femme de ton compagnon, son serviteur, sa servante, son bœuf, son âne et tout ce qui appartient à ton compagnon » (Exode 20, 17 ; Deutéronome 5, 21). Et cette infériorité de la femme trouve des échos, certes atténués, jusque dans les épîtres de Paul qui n’a pas compris toutes les implications de l’Évangile et qui demande aux femmes d’être soumises à leur mari.

 

C’est la rose de notre enfance

en sa senteur inimitable

qui au jardin redonne sens

aux souvenirs inoubliables.

 

Que fut alors la découverte

parmi les allées embaumées

d’idées rouges et de pensées vertes

où nos âmes furent formées

 

à reconnaître les odeurs

les remugles et les fumets

les arômes les puanteurs

les effluves et les bouquets ?

 

De la rose allait le chemin

vers la cuisine et vers l’armoire

vers les demeures des humains

vers la forêt et vers la mare

 

où s’enfonçaient les pieds vaseux

en profondeur et se levait

en la hauteur les longs cheveux

qui sur elle se reflétaient.

 

Alors nous écoutons les voix

qui se murmurent dans les choses

pour ne pas oublier la foi

que nous a enseignée la Rose.

 

28 mai 2015

Emmanuel Lévinas a fait du visage humain la porte de son éthique en l’habillant d’un regard qui croit le déshabiller jusqu’à l’âme. Jean-Paul Sartre avait observé avec justesse que « le regard d’autrui masque ses yeux. » Lorsque nous plongeons notre regard dans le regard de l’autre, nous cessons d’observer ses yeux. Nous faisons l’expérience de la rencontre de deux âmes, sans le plus souvent en avoir conscience de conscience parce que cette rencontre est un oubli de soi, « une attention si pleine que le « je » disparaît » (La pesanteur et le grâce, p. 135).

     On dit depuis longtemps que les yeux sont les fenêtres de l’âme, le miroir de l’âme, le reflet de l’âme. Mais il n’a pas manqué de se trouver récemment des scientifiques matérialistes pour en donner une interprétation physique, purement physique, avec l’iridologie entre autres. Ce n’est évidemment pas ce dont ont parlé Sartre et Lévinas.

     Comme toujours, il faut oser penser, et le faire en ayant conscience du conditionnement de notre penser. Ce conditionnement, ou cette lumière, c’est ici celui de l’Altérité. C’est bien l’altérité, la rencontre d’autrui que Sartre voit dans le regard et Lévinas dans le visage. L’altérité négative fait du regard chez Sartre une hostilité, un désir de posséder, comprendre et dominer l’autre. C’est le regard de l’humanité première, celui du monde repéré et dénoncé par « le disciple que Yeshoua aimait » (I Jean 6, 22) et puis par Augustin et Pascal. Dans cette vision du monde et du regard qui la porte, »l’enfer, c’est les autres ». Il fait de l’autre, non un sujet, mais un objet de philia et de neïkos, d’eros et de thanatos.

     L’altérité positive fait du regard posé sur le visage et sur le regard de l’autre une volonté d’Aimer l’autre comme un sujet en son altérité, en son eccéité impossédable, incompréhensible et indomptable, disons en son mystère. Et ce regard porté sur l’autre nous donne aussi d’être nous-mêmes « soi-même comme un autre » en notre eccéité.

     Tout ce que peuvent en dire les maîtres du bien-dire reste inadéquat, insuffisant, insatisfaisant. Mais qu’importe. Il suffit d’Aimer. Qui Aime connaît. « Qui Aime connaît l’Éternel » et connaît tout autre comme l’Éternel connaît.

     Les corps, les visages et les regards n’ont pas fini de nous interroger, de nous inviter à penser.

 

Le soleil de l’aube transperce le feuillage.

Le feuillage de l’aube berce le soleil.

L’œil qui pour un instant s’étonne s’émerveille

cherche bientôt à voir le message du sage,

 

ou peut-être est-ce bien le sage du message

qui ici comme ailleurs signale sa présence

en s’effaçant partout en pré-ci-euse absence

et dont l’œil désirant cherche à voir le visage.

 

Mais le sage se cache pour laisser la place

à l’autre de son âme et le buisson de feu

n’a rien à dire aux regards que les yeux

lancent pour le saisir dans la chair de l’espace.

 

Il est tout autre en ce qu’il est lui-même

et le soleil que le feuillage voile

laisse voir la lumière et du bien et du mal

à l’âme qui oublie tout si ce n’est qu’elle aime, 

 

mais sans même savoir le pourquoi le comment

comme au jardin la rose  se donne à ressentir

sans jamais rien en dire si ce n’est que pour dire

qu’en elle il n’y a rien que le chant autrement

qui sans paroles voit le parfum de l’amant.

 

29 mai 2015

Le corps, le visage, le regard d’autrui sont des expériences quotidiennes, et ces expériences ont diverses dimensions qui appellent diverses approches : éthique comme l’a étudiée Emmanuel Lévinas en se concentrant sur le visage, et puis psychologique, sociale, culturelle, esthétique…

     La Spiritualité de l’altérité considère la dimension éthique comme essentielle, elle considère aussi que toute éthique n’a de sens que dans la relation à l’autre parce que l’autre est essentiel à l’être. Contrairement à ce que pense Lévinas, l’autre n’est donc pas pour elle au-delà de l’essence, puisque l’essence de l’être est altérité, à commencer par l’essence de l’Être de l’être. « Je pense, donc je suis » est mort. En Vérité « j’Aime, donc je suis », c’est par ma relation par et pour l’autre que je suis, comme l’Etarnel, Amour, est par et pour sa relation aux êtres.

     Lorsque notre regard se pose sur un corps humain, sur un visage humain, sur un regard humain, il saisit sans en avoir forcément une conscience claire, et encore moins une conscience de conscience, un faisceau de caractères identificatoires : sexe, âge, état de santé probable, groupe ethnique, degré de beauté, classe sociale, culture… avec toutes leurs nuances de valeurs attirantes ou repoussantes selon ce que nous sommes.

     L’œil joue chez les voyants le rôle principal dans cette approche de l’autre. Mais l’oreille joue aussi le sien en appréciant l’accent, les intonations, le niveau de langue…

      Si l’approche éthique est essentielle, elle ne doit ni ne peut supprimer les autres approches, elle doit les assumer. D’abord parce qu’il lui faut se situer par rapport au degré de sympathie ou d’antipathie ressentie, de philia et de neïkos naturels afin de les contrôler. Ensuite parce que l’approche éthique par Agapè se concrétise selon les éléments non essentiels, les « accidents » par rapport à « l’essence ». L’Agapè guide l’attitude à avoir pour s’exprimer adéquatement selon la personne à qui nous avons affaire, et elle le fait en utilisant notre intelligence et notre intuition afin de mieux comprendre et connaître l’autre.

     Le regard d’Amour agapè se focalise sur l’eccéité de l’autre avec toute son intensité, mais il ne perd pas totalement  de vue le faisceau des relations naturelles qui s’établit dans la rencontre. L’œil Aimant ne voit plus la couleur de la peau de l’autre, l’oreille Aimante n’entend plus le ton de sa voix, et cependant quelque chose demeure, en son attention  pure à l’autre comme autre, de ce que l’autre est en son « personnage » (son âge, son sexe, sa beauté/laideur, son niveau intellectuel…) L’Amour s’adapte à l’autre pour l’Aimer au mieux.

 

La feuille au soleil étale

le visage de sa faim

espérant que les pétales

de sa fleur viendront demain.

 

Elle sent que de la terre

aussi jusqu’à elle vient

le sombre élan de la sève

peut-être son seul soutien.

 

Au fil des jours et des nuits

à son rythme elle poursuit

sa recherche de couleurs

qui la console des pleurs

que le travailleur du vert

dans l’usine tutélaire

depuis des générations

lui impose en son action.

 

Il faut que je la regarde

comme vêtue de la gloire

de l’enfant qui sous sa garde

viendra fleurir son espoir.

 

30 mai 2015

Si Yeshoua a pu dire que l’Éternel vêtait de splendeur l’herbe des champs (Luc 12, 27s), c’est que pour lui les fleurs n’étaient pas des objets de jouissance esthétique mais des sujets de réjouissance éthique. Il y percevait l’œuvre permanente de l’Éternel, l’œuvre de l’Amour. L’approche esthétique des êtres et des choses était pour lui une implication de l’approche éthique. S’il y a de la beauté dans la nature, minérale, végétale, animale, humaine, artistique, c’est par la bienveillance et la bienfaisance de l’Être de l’être qui est Aimer, Altérité positive, sollicitude pour l’autre.

     Que nous nous réjouissions de la beauté d’un galet, d’une rose, d’un vulcain, d’un visage, ou que nous contribuions à accroitre la beauté par les arts, du plus humble au plus sublime, de l’arrangement d’une chambre à l’écriture d’une sonate, nous sommes toutes tous appelés à le faire par Amour des autres. (On peut se maquiller pour inviter à la jouissance séductrice, on peut aussi se maquiller pour inviter à la réjouissance inspiratrice. Mais le regard de l’autre demeure inévitablement ambigu).

     Cette éthique de l’esthétique n’a évidemment rien à voir avec une obéissance à une loi ou à un dieu, ni même au sentiment d’un devoir. C’est une éthique douce et joyeuse. Mais il ne s’ensuit pas que ce soit une éthique facile. Elle est même inaccessible à la nature humaine, à l’humain premier. C’est le Don de l’Éternel offert par son Esprit, et il faut le désirer d’un grand désir pour en vivre, de ce grand désir d’Aimer que l’on appelle la prière permanente, la prière « sans jamais se lasser » (Luc 18, 1).

« Que nous soyons de ceux

qui, à chaque instant,

renouvellent et embellissent le monde. »

          (Gâthâ III, 9)

 

Rose à demi tu te caches

dans tes feuilles tes épines.

Ce n’est pas que tu te fâches,

ce n’est pas que tu déclines

en coquetteries surfines

la beauté quand tu te lâches.

 

Dans ta senteur si discrète

qu’elle se chuchote à peine

aux narines que tu fêtes

tu révèles d’où te viennent

les pensées les plus secrètes

naissant dans ton cœur de reine.

 

Car il est tant d’autres fleurs

dans le jardin où les âmes

se rencontrent, tant de sœurs

à qui tu veux, noble dame,

en ta grâce faire honneur

que tu leur caches ta flamme.

 

31 mai 2015

Zarathushtra et l’Altérité ? Si nous en sommes venues à penser que l’Être de l’être est Altérité, que l’Éternel est Amour, nous faisons nécessairement de l’Altérité le critère éthique des diverses religions, sagesses et idéologies humaines. Nous les étudions pour y rechercher ce en quoi elles peuvent être des chemins vers l’unique Amour, pour elles-mêmes mais aussi pour nous .

Que trouvons-nous dans les Gâthâ ? « Le plus grand bonheur appartient à ceux qui enseignent aux autres les secrets d’une vie heureuse pour que les hommes et les femmes puissent trouver la voie de la Perfection et de l’Immortalité » (IV, 6). Il faut d’abord admettre qu’il n’est pas facile d’interpréter cette affirmation, cette traduction d’un texte que les spécialistes s’accordent pour trouver obscur. Quelle est cette Perfection qui apparaît en plusieurs occurrences liée à l’Immortalité ? Elle semble être celle de la Justesse, Asha ou Arta, terme essentiel dans les Gâthâ et que certains préfèrent traduire par Vérité . (« Chacun de ses mots – des Gâthâ – a fait l’objet de débats passionnés, d’articles innombrables et de livres savants » ( Khosro Khazai Pardi, Les Gathas, p. 10). Si elle est aussi la Vérité, la Justesse est celle de l’harmonie de toutes choses. Pour parler en mashal, c’est la vérité de celle, de celui qui chante juste. Dans la vie de tous les jours, « chanter juste », c’est vivre en harmonie avec tous les êtres, avec l’Être.

     De soi cette Justesse implique une relation, elle est altérité. C’est une relation vraie, fidèle, une altérité positive. Elle est d’ailleurs naturellement présentée dans les Gâthâ en opposition nécessaire avec l’altérité négative du « mensonge, absence de Justesse », absence de Vérité. (op. cit. p. 51). L’action entreprise par Zarathushtra, sa prédication, est elle-même altérité positive puisqu’elle vise à « enseigner aux autres les secrets d’une vie heureuse… la voie de la Perfection et de l’Immortalité ». Par ailleurs on peut concevoir que Perfection et Immortalité ne font qu’un. Parvenir à la Perfection, c’est participer à l’Être parfait, pour Zarathushtra c’est être Juste avec la Justesse et donc être immortel avec son éternité.

     C’est par la pensée juste et par l’action juste que les humains qui accueillent le témoignage de Zarathushtra ont accès à la Justesse essentielle, à la Vérité essentielle. On peut reconnaître dans ce chemin celui de l’altérité, de la relation harmonieuse avec les autres, ceux de l’humanité, ceux de la nature également : « Ô Ahura, incontestablement seuls ceux qui, dans cette vie, feront l’effort pour le développement, le progrès et la fécondité de la terre, en harmonie avec la Pensée juste et la Sagesse, et qui, dans le rayonnement de la Justesse, partagerons Ta bonne doctrine, seront récompensés. » (VII, 14).

     C’est au-delà des mots des Gâthâ qu’il nous faut tenter de voir ce qu’ils visent. La « Justesse » peut faire penser à la Vérité dont Yeshoua a voulu être le témoin et à la Justice du Royaume des cieux qui en est la substance. La Vérité de l’Évangile, c’est que cette Justice est celle de l’Amour parce que « Dieu est Amour ». C’est en sa Perfection que nous est donnée, comme « récompense », l’Immortalité de l’Éternel.

 

Les mots, les mots manipulateurs, en tous sens ! Parmi cent autres ces jours-ci, le mot « républicain ». Parce que je suis intellectuellement républicain, je puis ne pas être politiquement républicain. La république française appartient à tous les Français et Françaises. Quelles que soient nos opinions politiques, nous sommes tous républicains. Nous pourrions ici d’ailleurs donner une leçon de langage aux Américains, plutôt que de les imiter. Nous pouvons en tout cas trouver à nourrir notre méfiance des mots, du « discours » comme disait Montaigne.

 

La belle-dame égarée

sur la friche modelée

rêve-t-elle encore aux mondes

où l’ont emportée les ondes

ou pense-t-elle aux compagnes

de vol par-dessus les montagnes ?

 

La multitude des fleurs

ici au bout de ses pleurs

a dû la faire s’abattre

afin enfin de s’ébattre

et retrouver l’énergie

qui au fond de son âme gît.

 

Qui ici se préoccupe

de son destin, qui décuple

son désir ici trouvé

de multiplier, rêvé

les images de son sang

s’écoulant en un flot puissant ?

 

Il faut bien qu’une invisible

main se la donne pour cible

avec d’autres par milliards

en elle déployant l’art

de ses multiples couleurs

dans la multitude des fleurs.

 

Belle-dame tu n’es rien

sur la friche qui soit mien.

Notre rencontre égarée

t’a-t-elle fait soupirer ?

Non sans doute, mais en moi

elle a envisagé un toi.

 

1er juin 2015

Inadéquation du logos aux choses métaphysiques. La parole de la raison, de l’intelligence au sens bergsonien, est adaptée à la dimension physique des choses, elle excelle dans la recherche scientifique et technique. Mais elle est inadaptée aux êtres en leur quiddité et leur eccéité. Kant l’avait vu, niant la possibilité d’un savoir de la réalité métaphysique par le moyen de la philosophie, purement conceptuelle.

     Le bouddhisme zen reconnaît cette impossibilité et utilise le kôan, formule incompréhensible à l’intelligence, afin d’orienter la pensée vers l’intuition pure, vers ce qu’il appelle le satori, l’illumination, l’éveil à la connaissance des êtres et de l’être tels qu’en eux-mêmes plutôt que dans leurs manifestations physiques.

     La question que peuvent se poser celles et ceux qui croient en « l’Amour seul digne de foi », en l’Altérité de l’Être de l’être, est de savoir sur quoi s’ouvre cette illumination. Sur la vacuité, dit-on. Mais le vide, pour qui croit à l’Amour, n’est encore que la face, ou la non-face, de l’Être de l’Amour qui se voile (Isaïe 45, 15). Ce que l’on peut ici retirer par éclectisme sélectif de l’expérience zen, c’est le dépassement des dogmes, des expressions théologiques qui se font s’affronter les convictions religieuses, et de rechercher l’Éternel en son Être. Si la vision zen de l’être est juste, elle nous invite à relativiser les images de l’Éternel que sont les dieux des monothéismes et des polythéismes pour n’y voir que des intermédiaires multiples de l’indicible inintelligible Amour.

     Alors les minutes, les heures de « prière », d’oraison, peu à peu abandonnent toute image et tout langage et découvrent dans le silence partout et nulle part une présence, une joie, « cette paix qui dépasse toute intelligence » (Philippiens 4, 7), une énergie d’Amour qui entraîne à agir, à rencontrer les êtres pour les servir de mille manières, selon leur être…

 

Thomas Traherne et l’expérience incompréhensible de son être et de l’Être :

A strange extended orb of joy,

     Proceeding from within,

Which did on ev’ry side convey

It self, and being nigh of kin

     To God did ev’ry way

Dilate it self even in an instant, and

Like an indivisible centre stand

At once surrounding all eternity.

      ‘Twas not a sphere

      Yet did appear

One infinite. ‘Twas somewhat ev’ry where.

     And tho it had a power to see

          Far more, yet still it shin’d

              And was a mind

Exerted for it saw infinity

     ‘Twas not a sphere, but ’twas a power

     Invisible, and yet a bower.

             (« My Spirit« , 6, 86-102)

 

« Etrange orbe de joie dilaté

     Depuis son au-dedans

Et se portant de tous côtés

     Proche parent de Dieu

     S’élargissant en un instant, et

Pareil à un centre indivisible

Entourant toute éternité.

               Ce n’était pas une sphère

               Mais avait l’air

D’un infini. Il était comme partout.

     Et bien que pouvant voir

          Beaucoup plus, il brillait

                Etant une pensée

En acte qui voyait l’infinité.

     Ce n’était pas une sphère, mais un pouvoir

     Invisible, et pourtant un boudoir. »

 

 

Ce cercle a-t-il un dedans un dehors

lorsque tu le parcours tournant en rond

te demandant s’il est mauvais ou bon

de regarder maintenant ou alors

demain à gauche à droite ou droit devant

pour revenir ou non vers un avant.

 

Qu’importe, le vide enfin aperçu

illumine ton âme en ses images

abandonnant derrière lui les mages

et leurs étoiles aux confins de l’insu

connaissant le secret de tous les autres

en se tenant la main sans être nôtres.

 

Ce cercle alors est sans circonférence

et la face cherchée en son centre

se dissipe en sa réalité, entre

l’infinité des visages, et leur sens

est l’invisible qui les tient ensemble

en autant de vides qui se ressemblent.

 

2 juin 2015

« Ahura Mazda a établi  la loi de l’existence de manière à ce que le bonheur appartienne à celui qui rend les autres heureux… Car la meilleure vie appartient à celui qui va vers la lumière et qui la partage avec les autres » (Gathas VIII, 1s). Celles et ceux qui voient dans l’Altérité Agapè la substance même de l’Être, qui savent que « Dieu est Amour » reconnaissent dans cette déclaration de Zarathushtra le fondement de sa pensée, de son éthique indissociable de son eudémonisme (« doctrine morale selon laquelle le but de l’action est le bonheur », Le Petit Robert).

     Ce que l’on refuse ici d’admettre c’est que « Ahura Mazda a établi la loi de l’existence ». Si l’Altérité-Agapè est le bonheur, ce n’est pas en vertu d’une décision plus ou moins arbitraire d’une divinité, mais parce que l’Altérité-Agapè, l’Amour, est l’essence même de l’Être de l’être, au-delà de tous les noms que l’on peut lui donner : Ahura Mazda, YHWH, Obatala, Pacha Mama… le Christ, qui n’est pas « au-dessus de tout nom » (Philippiens 2, 9) mais au-delà du nom que les chrétiens lui donnent.

     L’idée que « le bonheur, c’est d’en donner » a été souvent reprise, par la bouddhiste Véronique Jannot par exemple. Voltaire avait aussi bien dit la chose : « Le bonheur est souvent la seule chose qu’on puisse donner sans l’avoir et c’est en le donnant qu’on l’acquiert ». Il est bon de relever la pointe de son affirmation, car elle contredit ce que l’on entend souvent de nos jours, à savoir qu’il faudrait être heureux pour pouvoir rendre heureux les autres. Ce qui est implicite dans la pensée de Voltaire, c’est que le bonheur de l’Amour qui rend heureux les autres ne nous appartient pas. Au-delà de la Loi de Moïse qui dit qu’il faut « aimer son prochain comme soi-même », l’Évangile nous apprend qu’il est bon d’aimer l’autre comme autre, tout simplement parce que c’est là le bonheur de l’Éternel et qu’il nous donne d’y participer si nous accueillons son Esprit. (Soit dit en passant, Voltaire était peut-être l’ennemi de l’Église, mais il n’était pas l’ennemi de l’Évangile. Certains diront même qu’il était contre l’Église parce qu’il était pour l’Évangile. Un peu comme son contemporain l’abbé Jean Meslier).

 

la rose donne jouissance

à l’œil avide

et vide

l’âme qui la connaît en son parfum unique de réjouissance

 

3 juin 2015

Il ne faut pas s’étonner qu’une pensée matérialiste aille répétant que pour aimer les autres il faut d’abord s’aimer soi-même. Cela est cohérent. L’amour des autres doit évidemment avoir une cause. Si l’on ignore l’action permanente de l’Esprit d’Aimer dans le monde, on ne peut admettre qu’il soit possible donner ce que l’on n’a pas, de « donner le bonheur sans l’avoir » comme dit Voltaire.

     « La Loi et les Prophètes, c’est d’aimer l’autre comme soi-même », c’est donc aussi « ce que vous souhaitez que les autres vous fassent, faites-le leur » (Matthieu 7, 12). Lorsque Yeshoua dit aux Pharisiens qui lui demandent « quel est le plus grand commandement de la Loi, il répond, parce qu’il connaît la Loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… et tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22, 34-40). Mais le Royaume des cieux, c’est autre chose que cette Règle d’or humaniste pour laquelle il n’est pas nécessaire à se référer à un dieu, comme le suggère Greg Epstein dans son Good without God.

     La Règle d’or, que l’on trouve sous une forme ou sous une autre dans les diverses religions du monde, est une expression de la sagesse humaine expérimentant, sentant et pensant les périls qu’elle encourt dans son altérité négative et lui opposant une altérité positive censée assurer une vie sociale et politique supportable et durable.

     Mais le Royaume des cieux, qui prend le relais de la Loi et des Prophètes (Luc 16, 16), va plus  loin, beaucoup plus loin : il invite à participer à l’Amour Éternel qui fait que l’on Aime, non en s’appuyant sur soi-même, mais sur l’Autre qui donne son Esprit d’Altérité à qui prend conscience qu’il n’est pas naturellement capable d’Aimer les autres comme autres et qui s’ouvre donc au Vide où habite l’Éternel pour qu’il lui envoie son Esprit, sa grâce. Cela aussi est cohérent et respecte le principe de causalité.

 

Un commentateur des évangiles qui veut être théologiquement correct et faire de son credo un argument d’autorité continue de parler de « la résurrection de la chair » alors même que Yeshoua a dit qu’être ressuscité, c’est être « comme les anges » (Matthieu 22, 30).

 

Le figuier chante son espoir

dans la vigueur de sa verdure.

Il sent qu’un jour il pourra voir

les fruits mûrs de son aventure.

 

L’enfant sourit épanoui

dans l’ignorance de l’été

et de la douceur de ses fruits

à contempler sa nudité.

 

Son ami peintre aussi ne voit

que l’harmonie et la splendeur

d’un jeu de lignes qui déploient

une mélodie de couleurs,

 

mais tout cela cache un mystère,

celui de la vie que le vide

dans la profondeur de la terre

ne propose qu’à l’œil limpide.

 

L’infini même qui s’y mire

y voit son autre en son secret

et adresse à ceux qui l’attirent

le sourire d’un chant muet.

 

4 juin 2015

Good without God.  La formule est belle, mais elle n’est pas claire. Elle autorise plus d’une interprétation. Faire le bien sans dieu ? De quel bien s’agit-il et de quel dieu ? La théologie catholique admet l’existence de la conscience morale qui incline tout être humain à faire le bien et à éviter le mal. « Il y a en tout humain une inclination naturelle à agir conformément à la raison, ce qui est proprement agir selon la vertu » (Thomas d’Aquin, Somme théologique IA -2AE). On peut donc soutenir d’un certain point de vue que « la vertu stoïcienne et la vertu chrétienne sont une seule et même vertu » (Simone Weil, Attente de Dieu, p. 60). Il n’est pas besoin d’une révélation, de l’intervention d’un dieu pour savoir qu’il est bien d’aimer les autres, au moins comme nous-mêmes, selon la Règle d’Or.

     Peut-on étendre à l’Évangile cette non-nécessité de Dieu ? Le « dieu » de Yeshoua est-il lui-même un dieu au sens d’un être tout-puissant qui impose sa volonté de faire le bien ? Non, ce serait contradictoire avec le concept d’Amour Agapè. Si Yeshoua a pu dire de son dieu qu’il était son père, c’est en vertu d’une expérience intime de communion avec l’Être comme Amour. Et il a pu dire à ses contradicteurs que dieu n’était pas leur père, que leur père était le diable parce qu’ils ne reconnaissaient pas la Vérité de l’Amour. Il a pu leur parler de « celui que vous appelez votre dieu » (Jean 8, 54) parce que ce n’était pas le sien.

     Le « dieu » de Yeshoua est au-delà de toute parole, comme l’avait pressenti Moïse lorsqu’il s’était demandé quel était son nom. Les noms que donnent à l’Éternel les diverses religions, y compris celui de dieu, ne sont que des prête-noms plus ou moins interchangeables. Mais c’est ce « dieu » qui est ressenti par la conscience morale de l’être humain comme un appel à faire le bien, que l’on reconnaisse ou non qu’il en est l’auteur.

     Si pour Yeshoua être « de la vérité » et être « de dieu »  (Jean 18, 37; 8, 47) sont une seule et même chose, c’est que l’être essentiel de l’humain et donc son « bien » est participation à l’Être de l’être éternel. L’être humain est vrai, fidèle à son être et fait le bien dans la mesure où il accueille en lui l’Être de l’être, l’Altérité agapè. La Loi et les prophètes juifs qui prétendent parler au nom de dieu ne sont pas encore le Royaume des cieux, mais ils s’en approchent (Marc 12, 34). Aimer l’autre comme soi-même selon qu’ils le recommandent peut conduire à Aimer l’autre comme autre, à Aimer jusqu’à ses ennemis.

     Sans plus faire référence à un dieu, la Déclaration universelle des droits humains invite à cet Amour en disant que les humains « doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Ils sont cependant amenés à découvrir qu’ils ne peuvent accomplir ce devoir sans la force de l’Esprit de l’Eternel, qu’ils ont besoin de dieu pour faire le bien.

 

L’herbe des champs et l’arbre des forêts

connaissent l’air qui les nourrit

et l’air en retour leur sait gré

en son passage où il se purifie.

 

Mais cela ne se voit ni ne s’entend.

Dans l’invisible et le silence

s’échangent les bienfaits. Le temps

et l’espace complices y trouvent sens.

 

L’air toujours et partout répandu donne

aux humains qui le reconnaissent,

qui à ses souffles s’abandonnent,

de leur chair mortelle renaissent

 

en un monde d’essences toutes pures

où l’autre est le bien le plus pré-ci-eux

que l’on sert en son aventure

sur le chemin de la terre aux ci-eux.

 

Les cieux ne sont que la terre nouvelle

des âmes accueillant l’aimer

des frères sœurs universelles

herbes des champs et arbres des forêts.

 

5 juin 2015

Lire la Bible ou le Coran comme un livre sacré, c’est se condamner à n’y reconnaître aucune erreur. L’Église a fini par admettre que le récit de la Genèse n’avait aucune valeur scientifique, mais c’était pour mieux affirmer qu’il avait une valeur spirituelle incontestable. Le texte biblique a cependant toujours fait l’objet d’interprétations diverses, sources d’affrontements théologiques. Les écoles théologiques musulmanes montrent de semblables conflits d’interprétation. Contradiction qui fait de la Bible un texte sacré mais qui se permet de lui trouver des sens divers. Si le texte était véritablement sacré, il n’admettrait qu’un seule interprétation, et si l’on admet des interprétations diverses, c’est qu’il n’est pas sacré.

     Mais le sacré a une telle puissance sur la pensée humaine qu’il l’aveugle, la paralyse. Si l’on affirme ici que Yeshoua a désacralisé le monde, y compris lui-même, c’est que le sacré est une privation de la liberté de pensée, privation incompatible avec l’Amour dont la Vérité libère toute intelligence.

     Plus largement, la liberté de pensée est le refus de se soumettre à toute autorité intellectuelle, qu’elle soit scientifique ou philosophique, et politique évidemment. C’est ce libre examen inscrit dans les statuts de l’Université libre de Bruxelles  et affirmé par Henri Poincaré : « La pensée ne doit jamais se soumettre… parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d’être ». Il n’est pas besoin de se réclamer de l’athéisme pour affirmer son libre examen, sa liberté d’oser penser. Yeshoua l’a fait face aux autorités religieuses de son temps. Et sacraliser sa personne c’est être infidèle à sa pensée.

 

Les herbes folles de la friche

ont la liberté de penser

de réfuter la raison riche

du jardin aux fleurs alignées.

 

L’herbe tondue dont tu es fière

profère ses malédictions

à l’encontre du dieu du fer

asservi à sa vile action.

 

Les pâquerettes ne sont plus,

les boutons d’or sont en lambeaux.

Le raisonnement qui exclut

nous force à croire que le beau

 

est dans l’absence de la vie

de ces explosions permanentes

où se multiplient à l’envi

mille bêtes et mille plantes.

 

Face au raisonnement qui rit

du triomphe de ses séides,

le gazon en sa bouderie

pense à sa riposte rapide.

 

6 juin 2015

L’engagement écologique se nourrit de passion, surtout de la passion d’Aimer. Il ne suffit pas en effet de savoir que la surproduction, la surconsommation et la surpopulation de notre planète la conduisent infailliblement à son épuisement pour se mettre à agir, agir d’urgence et violemment.

     Il ne suffit pas d’essayer, d’ailleurs en vain dans les faits, de limiter l’augmentation de la température, de maîtriser le climat planétaire. Ce n’est qu’une dimension du problème, la seule vraiment évidente pour le moment. Ce qui se profile à l’horizon, c’est la destruction progressive de la vie végétale et animale sous la pression démographique qui conduit à exploiter et surexploiter toujours et toujours davantage de terres. Avec cette destruction vient celle des populations dépouillées de leurs ressources agricoles par des entreprises multinationales qui font main basse sur elles.

     En faisant de la croissance la condition indispensable de l’emploi, on contribue à appauvrir la terre de ses ressources puisque la croissance est liée à la surproduction et à la surconsommation. Cette économie de l’avoir où personne n’accepte de s’appauvrir et où la plupart s’efforcent au contraire d’améliorer leur niveau de vie est économiquement suicidaire pour la communauté des humains et elle est destructrice pour les vivants. Mais allez faire comprendre cela à la masse de l’humanité !

     Il est certain cependant que celles et ceux qui croient à une économie de l’être et qui en conséquence mènent une vie de simplicité joyeuse sont amenées à se battre contre toutes les formes d’économie de l’avoir et de leur exploitation à outrance des ressources de la planète. On conçoit par ailleurs ici que cette économie de l’être est celle qui répond à une ontologie de l’Altérité. Comment ne pas nous préoccuper des vivants si l’amour nous anime ?

 

Prise au champ qui s’étend jusqu’aux lointains

une poignée de terre dans la main

pèse du poids que lui donne l’ensemble

de la planète où elle se rassemble.

 

Je peux n’y pas penser et estimer

la qualité qu’elle a pour le fermier

en termes de produits d’agriculture

et donc d’argent assurant le futur.

 

Cela  n’empêche pas son âme paysanne

de sentir avec elle les souffles qui y planent

et donnent à la vie de germer comme lui

de pousser s’élever épier aujourd’hui

 

dans un élan qui le pousse à défendre

le bien précieux si fragile si tendre

qu’il émeut en sa chair le grand désir

d’affronter ce qui peut le détruire.

 

Quelle secrète communion

les unit au-delà de l’être

les faisant frémir de  connaître

l’amour qui les unit dans l’être ?

 

7 juin 2015

N’est-ce pas dans le silence que nous pouvons espérer voir apparaître la vérité. Les mots sont utiles mais insuffisants. Exemple : la tolérance. On ne peut la penser qu’en relation  avec l’intolérance, et l’on s’engage ainsi dans un jeu de concepts sans solution. Faut-il tolérer l’intolérance ? Faut-il être intolérant face à l’intolérance ? Des exemples viennent immédiatement dans la discussion et suscitent la controverse. Ainsi du voile des musulmanes ? Comment le perçoivent les non-musulmans ? Où ? En France, en Angleterre, au Nigeria, aux USA ? Il existe en France des gens qui voient rouge lorsqu’ils en aperçoivent un, et d’autres que cela fait sourire. La loi est censée mettre tout le monde d’accord. Mais la loi n’est pas toujours juste; Montaigne et Pascal en sont témoins mais recommandent de s’y conformer au nom de l’ordre social.

     Les discussions peuvent se poursuivre, mais les arguments se livrent à une bataille vaine. C’est le cœur plus que la raison qui doit nous inspirer face à l’intolérable ou ce que nous jugeons tel. Que faisons-nous si une femme est agressée dans la rue ou dans un transport public ? Quels risques prendre ? Le mashal du Bon Samaritain n’aborde pas cette question puisque le Samaritain arrive après l’agression.  Qu’aurait-fait s’il y avait assisté ?

     L’Amour donne la force de se battre contre l’intolérable, il donne aussi de se mobiliser pour la tolérance dans les situations où celle-ci est menacée. Au-delà des mots, l’Amour donne le sens de l’injustice et la force de la combattre.

 

 Sur l’arbre l’aigle et le milan

ont leur perchoir

l’espoir

du respect l’un de l’autre en leur vols rapides ou lents

 

8 juin 2015

Les mots, toujours les mots, manipulateurs plutôt qu’inspirateurs. Devant une Cathédrale de Rouen de Claude Monet, dois-je vraiment savoir que c’est une œuvre impressionniste ? Et même qu’elle vaut un million de dollars ? Ce qui importe plus que tout, c’est l’émotion esthétique qu’elle éveille en moi. Je pourrai ensuite analyser non seulement l’œuvre mais mon émotion et me demander, sans jamais parvenir à une certitude, quelle est sa valeur objective. 

     De même Le cimetière marin de Paul Valéry, dont la densité langagière risque de m’arrêter dans ma lecture esthétique, en « état poétique ». L’avantage par rapport au Monet, c’est que la valeur monétaire n’entre pas en ligne de compte. La valeur de la copie est identique à celle de l’originel.

 

 

Si les Témoins de Jéhovah frappent à votre porte, vous pouvez leur ouvrir fraternellement et vous mettre à discuter de la Bible, à laquelle ils ne cessent de se référer.
Mais ils n’entendent pas accepter une interprétation différente de la leur. Ils sont là, quoi qu’ils disent, pour vous convaincre.

 

9 juin  2015

Montaigne ne porte pas l’art du langage dans son cœur. « Les républiques qui se sont maintenues en état réglé et policé… n’ont pas fait grand compte d’orateurs. Ariston définit sagement la rhétorique : science à persuader le peuple; Socrate, Platon, art de tromper et de flatter » (Essais I, 51, p. 421).

     La valeur des discours tient pour une bonne part à la motivation du discoureur et de son intention. On a pu dire de Yeshoua, « jamais homme n’a parlé comme cet homme. » Cela tenait-il à sa pensée ou à sa langue ? Ses ennemis ne pouvaient manquer de le traiter de séducteur des foules, mais cela ne faisait que révéler leur hostilité (Jean 7, 46, 12).

 

elle se prend dans son étau

dès lors la tête

s’hébète  

incapable de donner leur essor aux étincelles sous le marteau

 

10 juin 2015

En raison d’un problème de santé, la relation quotidienne de La Spiritualité de l’altérité est interrompue sine die.

21juin 2015

On nous parle de convivialisme? Cela reprend le plaidoyer d’Ivan Illich pour La Convivialité de 1973. Il s’agit aujourd’hui comme alors de renvoyer dos à dos le communisme étatique dont les erreurs ne sont plus à démontrer et le libéralisme supraétatique qui triomphe désormais sans vergogne.

     Avant que la croissance, que l’on nous présente comme le remède au malheur qui vient, ne s’étouffe elle-même et l’humanité avec elle, il faut que les sages y trouvent une alternative, celle qui ne voit pas dans l’autre une source de profit mais un milieu de vie commune. Qu’importe que l’on choisisse ce mot de convivialisme ou un autre. L’important est de vivre la réalité de notre être convivial, de notre être-pour-l’autre en ce que l’on appelle maintenant le vivre ensemble.

     Si le mot « péché » a encore un sens dans notre société où le mot « morale  » et le  mot « culpabilité » sont devenus des quasi-tabous, le péché de ceux qui mènent le monde actuel, celui des dirigeants politiques, c’est de savoir d’évidence scientifique que la croissance continue est une impossibilité et de n’en tenir aucun compte dans leur faim de pouvoir et d’avoir.

     Manipulée comme toujours, « la majorité silencieuse aujourd’hui adhère totalement à la thèse de la croissance, mais nul ne peut prévoir son comportement politique lorsque la crise éclatera » (Ivan Illich, La Convivialité, p.148). La croyance en la valeur sacrée de la croissance ne pourra pas durer éternellement. Il revient en tout cas à celles et ceux qui Aiment l’humanité et la terre, et à qui cet Amour donne la lucidité de reconnaître l’imposture du mythe libéral de la croissance, de le dénoncer sans relâche et d’abord en pratiquant une vie partagée de sobriété joyeuse.

 

dans le jardin abandonné

les herbes folles

s’envolent

sans entraves, par la sève le souffle la lumière en la vie emmenées

 

22 juin 2015

Bible et écologie.  La diversité des textes permet aux ennemis du judéo-christianisme de l’attaquer sur le front écologique en arguant de raisons contraires. En s’appuyant sur le texte de la tradition sacerdotale de la Genèse (1, 28), on a naguère accusé l’Église d’avoir poussé l’humanité à envahir et à piller la planète : « Et l’Éternel leur dit, soyez féconds, multipliez-vous ; remplissez la terre et soumettez-la ; dominez les poissons de la mer, les oiseaux des airs et tous les vivants qui parcourent la terre. » Mais pas plus tard qu’avant-hier on a pu entendre un jeune philosophe bouillant bouffeur de curé accuser l’encyclique Laudato si’ de celui qu’il appelle monsieur Bergoglio de faire de l’homme le simple intendant et non le possesseur des richesses de la planète en s’appuyant sur le texte de la tradition yahviste : « L’Éternel prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour qu’il le cultive et le garde » (Genèse 2, 15). Selon ce texte, sur lequel s’appuierait l’encyclique, l’homme n’aurait aucun droit de possession et de domination de la terre.

     Ces textes de la Genèse relèvent tous deux d’une théologie du dieu tout-puissant, et ils ne peuvent donc de soi fonder une approche écologique conforme à l’Évangile et à son dieu d’Amour. Quels que soient les textes invoqués par notre frère François, leur interprétation ne peut être que celle de la liberté humaine dans l’Amour, non de l’obéissance à une loi.

    Il reste que la diversité des textes et leurs désaccords invitent à ne pas lire la Bible comme la parole sacrée de Dieu, mais comme la recherche tâtonnante de la Vérité par des sages plus ou moins inspirés. (Les défenseurs du caractère sacré de la Bible ne manquent pas cependant d’inventer des gesticulations langagières pour en nier ou en accorder les contradictions.)

     L’important est ici maintenant ce que le croyant tire de la Bible en pratiquant la lectio divina afin de répondre en inspiré aux problèmes que lui pose la marche de l’humanité. C’est ce qu’a fait notre frère François en s’attaquant à l’un des problèmes les plus urgents et les plus pressants de l’heure. Il est significatif que la doctrine ultralibérale qui possède et domine notre planète réagisse avec la dernière vigueur à la pensée qui s’exprime dans Laudato si’. Une certaine presse américaine a qualifié le pape François « d’homme le plus dangereux de la planète » (Greg Gutfeld de Fox News). On le comprend si l’on admet que le pape François a identifié et dénoncé l’ennemi numéro un de l’avenir de notre planète.

 

Pourquoi ce chien a-t-il fugué

trouvant un trou dans cet enclos

où cependant ne lui manquait

rien qui pût rassasier son lot ?

 

Quelle mémoire millénaire

ou davantage est remontée

jusqu’à venir flotter dans l’air

en sainte odeur de liberté ?

 

Qu’il revienne ou qu’il disparaisse

peut-être la proie de l’erreur

il aura su couper la laisse

de la servitude des peurs

 

de perdre le lien familier

qui rassure et qui esclavage

en voulant simplement nier

la vraie nature de l’espace.

 

La fugue est un art essentiel

à tout vivant domestiqué

et qui l’enseigne se révèle

lorsqu’il vient à le pratiquer.

 

23 juin 2015

Il semble que dans la pensée bouddhiste la vacuité et l’interconnexion des êtres soient liées. Vacuité ? Le bouddhisme est athée au sens où il nie l’existence d’un Être personnel transcendant tel qu’il est reconnu dans le monothéisme juif, chrétien et musulman. Il croit au Vide, origine et support de tous les êtres, Énergie première.

     Certains mystiques, chrétiens en particulier, ont reconnu que Dieu était au-delà de Dieu. Maître Eckhart priait l’Éternel sans nom, la « Déité », de le délivrer de Dieu, du Dieu du dogme chrétien. On peut admettre que les dieux, ceux des polythéismes mais aussi ceux des monothéismes, ne sont que des images de l’Être incompréhensible tel que l’a sans doute reconnu Moïse en l’appelant YHWH, Je-Suis. J’existe, mais je demeure caché, inaccessible à l’intelligence humaine (aussi Isaïe 45, 15).

     L’expérience de Yeshoua peut être reconnue comme inaccessible. Il a appelé l’Éternel son « père des cieux », mais ce ne peut être qu’une image, même si elle correspond aussi à son expérience. Il existe une parole énigmatique censée avoir été adressée par Yeshoua à Marie-Madeleine après sa « résurrection » : « je monte vers mon père et votre père, vers mon dieu et votre dieu » (Jean 20, 17), où il semble faire une différence entre son expérience et celle de ses disciples. Son « dieu » était au-delà du dieu de la théologie juive.

     Le plus proche que nous puissions connaître de son expérience est sans doute son affirmation qu’il participe à l’Être éternel désigné comme innommable et inintelligible par Moïse: « Je-suis » (Jean 8, 58). L’Éternel était pour Yeshoua immanent à son être au point qu’il avait conscience d’y participer.

     Il faut aussi reconnaître que c’est dans cette expérience indicible de connaissance intuitive qu’il a « vu » que l’Éternel est Amour, bienveillance inconditionnelle envers tout être. C’est en participation à cette bienveillance, essentielle à son être, que nous sommes appelées, nous aussi, à Aimer les autres comme autres, même si cette altérité est parfois celle de l’ennemi.

      On affirme ici que seule cette « déité » à visage de vide, de vacuité, peut permettre aux humains de se connecter dans l’Amour, chacun avec tous les autres, sans considération de credo religieux ou d’idéologie, de théisme, d’athéisme ou d’agnosticisme. Rien d’autre que l’Amour incompréhensible ne peut permettre aux humains d’aller au-delà de leurs « divinités » et aux diverses religions de se réconcilier. C’est peut-être ce que signifie le lien que le bouddhisme reconnaît entre la vacuité et l’interconnexion des êtres. Si le Vide est Amour, il ne peut pas ne pas interconnecter tous les êtres.

 

autour du doigt cet anneau dort

mais son cœur veille

et sa force jusqu’à la mort

fera merveille

 

l’œil distrait parfois le caresse

et dans l’espace

où il tourne tourne sans cesse

aucune face

n’apparaît mais laisse le vide

se deviner

plus vaste que la faim avide

de dominer

 

en son infinité il ouvre

à l’anneau d’or

la porte où enfin se découvre

l’heureuse mort

 

tourne tourne dans le silence

anneau d’amour

et que le cœur en ta présence

demeure à jour

 

24 juin 2015

Depuis la nuit des temps le mariage est une institution centrale des sociétés humaines. Son degré de sacralisation a cependant varié. Dans le judéo-christianisme le mariage est l’image de la relation de l’Éternel avec son peuple. C’est dire que l’amour éros y est sacralisé et que l’infidélité conjugale y participe de l’infidélité religieuse. Les prophètes d’Israël n’ont cessé de répéter que le culte des idoles était un adultère, et la théologie catholique continue de penser que l’Amour de l’Éternel pour l’humanité est en partie érotique. C’est ce que soutient le pape Benoît XVI dans son encyclique Deus Caritas Est, dont le titre même cache cette affirmation en faveur de l’amour érotique de Dieu puisque Caritas signifie Agapè et non Eros.

     Le catholicisme a conféré le degré maximum de sacralité au mariage en en faisant un sacrement. D’où résulte son indissolubilité. « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » (Marc 10, 9). En l’occurrence, que les humains ne séparent pas ce qu’a uni le soi-disant pouvoir spirituel de l’Église qui par la notion même de sacrement affirme sa mainmise sur la vie de ses membres.

     Pour un/e catholique fervent/e dont la vie conjugale est devenue insupportable, et quelle que soit la part de responsabilité de l’un et l’autre membres du couple, on conçoit que cette indissolubilité sacrée constitue une barrière de culpabilité tragique. Mais que vaut cette culpabilité au regard de l’Évangile ? Yeshoua a désacralisé le monde. C’est en tout cas ce que l’on pense ici. Il a désacralisé l’espace (Jean 4, 21) et le temps (Jean 5, 17) et donc la totalité de l’existence humaine qui s’y inscrit. Le « mariage » selon l’Évangile n’est plus régi par une loi sacrée mais par l’Amour. L’Amour est libre. Il ne s’agit plus d’Aimer pour être fidèle à un engagement solennel, à une promesse sacrée du passé, mais pour accueillir ici maintenant l’Amour éternel.

     Voilà pour le principe, la pensée directrice. Mais l’aventure de chaque personne dans sa relation avec les autres, en particulier avec le/la partenaire de vie, est celle d’un cheminement, celle d’homo viator. L’Amour que l’Éternel nous propose, nous nous y efforçons. C’est « l’entrée en force dans le Royaume des cieux » (Matthieu 11, 12). C’est une œuvre au-dessus des forces humaines naturelles. Il y faut l’action de l’Esprit de l’Éternel, qui nous est donné à la mesure de notre désir (Luc 11, 9-13). C’est une marche lente vers la perfection, et les imperfections sont dans l’ordre même des choses. La rupture d’un couple est regrettable mais non pas condamnable.

(Peut-on parler d’amour conjugal sans jamais parler d’enfants ? La pensée cloisonnée occidentale le peut et le fait.)

 

Faut-il aujourd’hui encore

que la main donne la main

et que dans leur corps à corps

naissent des âmes demain ?

 

Ce sont elles en notre effort

qui nous guident au chemin

et nous emmènent au port

où s’embarquent les marins.

 

Au soleil et sous la pluie

parmi les vagues qui montent

se découvrent aujourd’hui

nos fiertés avec nos hontes

 

mais en affrontant l’ennui

de la mer vient la rencontre

du grand vide de la nuit

où l’être secret se montre.

 

Du fond des deux solitudes

qui enfin se reconnaissent

jaillit la sollicitude

où d’autres et d’autres naissent.

 

25 juin 2015

L’enfant selon l’Évangile, selon l’Amour, n’est ni un droit ni un devoir. Mais l’Évangile, l’Amour, et un idéal. Nous sommes tous invités à nous y efforcer, mais nous n’y parvenons que lentement et par la « grâce », la force de l’Esprit de l’Éternel.

     L’enfant est naturellement désiré comme chair de notre chair, par la femme surtout, que la maternité investit d’un pouvoir de protection et de sollicitude, qui est aussi un pouvoir de possession. Cette possession est nécessaire pour assurer charnellement la prise en charge de l’enfant. Dans la perspective d’homo viator, de l’humain en cheminement du « psychique » au « pneumatique », c’est le naturel « animal », psukhikon, qui vient d’abord. Le spirituel pneumatikon n’est pas premier (I Corinthiens 15, 45s).

     L’Amour nous invite à passer du naturel au spirituel, d’aimer nos enfants de moins en moins en possesseurs et de plus en plus en « amis serviteurs » à la manière de Yeshoua avec ses disciples (Luc 22, 27). (On ne sait s’il faut sourire ou pleurer lorsqu’on entend un homme d’âge mûr appeler son fils de trente ans « mon grand »…)

 

Lorsqu’on entend un professeur d’université parler de « mes étudiants », on peut se demander ce que signifie cet adjectif possessif. Il est fatalement ambigu, il peut cacher/révéler une relation de possession-domination. Inversement on voit des étudiants parler de leur professeur comme s’il s’agissait d’un gourou à la parole incontestable.

     Il est long le chemin de l’Amour, en marche vers le plein de sollicitude autant que de respect. Un enseignant qui n’invite pas sans cesse les élèves et les étudiants à oser penser, et donc à peser ce qu’il leur enseigne, manque à sa tâche d’éducateur. Il force ceux dont il a la charge à choisir entre la soumission et la révolte, dont en ne sait laquelle est la plus destructrice de la personne et de la société.

 

Au choc de l’oiseau qui s’y pose

le rameau dit en oscillant

son accueil mais en résistant :

qu’on le respecte, que l’on n’ose

le dominer plus que le vent.

 

En lui la force et la souplesse

se sont nourries des aventures

de l’eau et de l’air qui ne cessent

d’user de leur musculature

pour forger respect et tendresse.

 

Mais c’est la terre qui d’abord

le conçoit et le met au monde

comme tous les vivants des morts

qui circulent parmi les ondes

en quête de nouvelles alors

que les anciennes disparaissent

dans le vide en l’infinitude

qui les accueille afin que naissent

au sein de la béatitude

d’autres enfants de son ivresse.

 

C’est un peu à cela que pense

le rameau qui reçoit l’oiseau

en soumission et résistance

dans cet invisible où les eaux

les airs la terre trouvent sens.

 

26 juin 2015

Dans Laudato si’ l’écologie apparaît en ce qu’elle est par essence, totaliste. C’est une attitude éthique qui considère que rien de ce qui existe ne peut nous être étranger. Vivre l’écologie, c’est penser et agir dans la certitude que tout est lié à tout sur la terre, « notre maison commune ». On a pu observer que « le refrain de l’encyclique est « tout est lié »" (Fabien Revol).

     Selon l’Évangile, selon l’Amour qui inspire notre frère François, l’écologie est sollicitude pour toutes choses : « Toutes les créatures sont liées, chacune doit être valorisée avec affection et admiration, et tous, en tant qu’êtres, nous avons besoin les uns des autres » (p. 33)

     L’écologie est nécessairement un combat parce que l »Amour de tout être qui l’inspire s’oppose à ce que Jean appelle « le monde », c’est-à-dire « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), qu’Augustin a expliqué en les nommant « libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi« , le désir de posséder, comprendre et dominer. L’ultralibéralisme financier et sa recherche du profit à tout prix qui dirige la vie économique et politique mondiale actuelle tend à voir en tout être une chose à posséder et dominer, y compris les êtres humains, qu’il réifie. C’est lui le premier responsable de la dévastation de notre « maison commune », et l’on peut gager qu’il fera tout ce qui est en son pouvoir pour neutraliser le mouvement écologique afin de poursuivre son exploitation à outrance des ressources de la planète. On conçoit qu’il désigne notre frère François, le champion actuel de l’écologie, comme « l’ennemi public numéro un ». On conçoit aussi que lorsqu’il se cache sous le masque d’une religion de la puissance, il aille jusqu’à le qualifier d’antéchrist.

     L’écologie comme souci de tout être de notre « maison commune » implique nécessairement la défense des faibles, que ce soient les créatures vivantes incapables de se défendre ou les gens de peu. « En lui (François d’Assise) on voit jusqu’à quel point sont inséparables la préoccupation de la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement pour la société et la paix intérieure » (p. 10). Notons en passant « la paix intérieure », qui indique que l’écologie est inséparable d’une spiritualité.

 

Le coin des herbes folles

est la part du bon dieu

dit-il ou en tient lieu

au jardin des corolles.

 

En toute liberté

elles mènent leur vie

et donnent leur clarté

au secret infini

de tout ce qui refuse

de se laisser dompter

donnant à ce qui fuse

la force de compter.

 

Les herbes exubèrent

la bride sur le cou

chez celles qui libèrent

l’égalité partout

et vivent fraternelles

servantes ordinaires

de l’amour éternel

qu’elles puisent dans l’air.

 

Alors va respirer

ce que les herbes folles

inspirent en secret

et ouvre ta corolle.

 

27 juin 2015

La pensée traditionnelle africaine est naturellement écologiste de par son sentiment totaliste des êtres et des choses, son sentiment de leurs multiples interconnexions.

     Le totalisme cosmique est un concept central de la pensée de Wole Soyinka. Il exprime l’expérience des forces du monde dans le rôle qu’elles jouent en toutes choses. Leur multiplicité et leur diversité s’expriment traditionnellement dans un polythéisme qui rend raison de leur équilibre. Mais cette expression symbolique est pour Soyinka une vision du monde plutôt qu’une religion, et elle produit une expression qui « trahit une exaltation des relations de constante réciprocité entre l’homme et son environnement » (Myth, Literature and the African World, p. 122), une sorte de « syncrétisme psychologique entre le moi et la communauté » (p. 138). Le totalisme est la conscience permanente des liens multiples qu’entretiennent les humains entre eux et avec leur environnement. N’est-ce pas ce que recherche une « écologie intégrale » qui vise du même mouvement à établir la solidarité des humains entre eux, et donc le souci des plus désavantagés, et la sollicitude envers tous les vivants.

     Soyinka ne manque pas d’ailleurs de signaler en quoi ce totalisme solidaire s’oppose à la vision occidentale, à « l’intellect européen cloisonnant  » (p. 138) qui tend à isoler les êtres les uns des autres et à établir des coupures à l’intérieur même de l’être humain divisé entre âme et corps, et bien sûr entre les humains et le reste des vivants de la terre. Descartes n’est-il pas allé jusqu’à dire que les animaux étaient des machines ? Pire, à se couper des autres dans sa célèbre formule, « je pense, donc je suis ».

     De son côté le Ghanéen Ayi Kwei Armah, moins connu que le Nobel Wole Soyinka, insiste sur le connexion universelle des êtres, des êtres humains entre eux mais aussi avec la nature, et il voit dans cette connexion l’essence de sa vision du monde africaine. Cette connexion constitue sa force de résistance à l’invasion de l’Afrique par la culture occidentale et par sa vision déconnectée de toutes choses. L’interconnexion de tous les êtres est essentielle à la sagesse proposée dans Deux mille saisons. C’est pourquoi elle est le secret de sa force dans le combat contre la culture de la déconnexion qui l’assaille : « Contre la mort apportée par la blancheur (la civilisation blanche) seule la grande force de la connexion vaincra, œuvre commune d’intelligences connectées, d’âmes connectées… La pensée connectée, l’action connectée, tel est le commencement du retour à nous-mêmes, à la vie connectée. »

     On peut conjecturer que sur cette base culturelle l’écologie comme souci de tous les êtres vivants peut facilement se construire, et cette écologie intégrale est celle qui est proposée dans Laudato si, dont le refrain est « tout est lié ».

 

Sur le gazon tondu leurs clochettes résonnent

unanimes éphémères en leur commun élan

enchantant le soleil qui réciproquement

les comble de ces forces auxquelles s’abandonne

la terre tout entière en même mouvement.

 

Constellation sans nom elles savent tenir

entre elles le respect d’une juste distance

en cette obscure aura qui fait la connaissance,

un monde où toutes choses peuvent entretenir

une sororité dans l’univers du sens.

 

Et le gazon tondu lui-même frémissant

sous la surface nue où remuent ses racines

se réjouit tout bas d’accueillir en son sang

une sève nouvelle à la voix argentine

qui fait sonner la terre toute unanimement.

 

28 juin 2015

Le souci de la beauté a nécessairement sa place dans une écologie intégrale, car la beauté, tout comme l’intelligence, pétrit le monde, fait lever la pâte du monde en son éternel devenir. Si Laudato si’ dit que « chaque créature doit être valorisée avec affection et admiration  » (p. 33), c’est qu’elles sont toutes admirables, que nous sommes donc appelées à les admirer, à reconnaître leur grandeur et leur beauté tout autant qu’à les chérir comme des sœurs et des frères :

     « Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Lune et les étoiles. Dans le ciel tu les as formées claires, précieuses, belles… Loué sois-tu, mon Seigneur, par frère feu, par lequel tu illumines dans la nuit, et il est beau et joyeux et robuste et fort. » (Cantique des créatures).

     On comprend qu’il y faut une éducation de la sensibilité. Le combat écologique intègre cette sensibilisation à la beauté du monde que la pensée rationaliste matérialiste ignore. Pour sa science, l’eau est réduite à H2O, le feu à un dégagement d’énergie calorifique… C’est que la beauté, telle qu’en elle-même, n’est pas physique, même si certaines de ses manifestations le sont, et notre science matérialiste y demeure de soi insensible.

     En écologie la contemplation de la beauté doit devenir une énergie d’action. « La contemplation profonde de l’univers est une contemplation portant à l’action », dit l’Africain Ayi Kwei Armah (Two Thousand Seasons, Deux mille saisons, p. 199). Et la beauté est essentielle dans notre monde où tout est lié car elle est l’une des expressions de ce lien multiple : « Il n’est de beauté que dans la relation. Rien d’isolé n’est beau. Toute beauté appartient au propos créateur de nos relations » (op. cit., p. 206).

     La lutte écologique ne peut aboutir que si elle mobilise le maximum des énergies humaines : celles de l’intelligence qui en comprend l’urgente nécessité, mais aussi celles de la sensibilité esthétique qui se sent charnellement et spirituellement concernée par la préservation et par la promotion de la beauté, de l’harmonie entre les êtres, entre tous les êtres de la nature et de l’humanité.

 

ta ronde jamais ne cesse

et mi-clos ou grand ouvert

ton œil souriant disperse

la beauté sur toute chair

 

tu joues avec les nuages

l’antique danse des voiles

où se transmet d’âge en âge

le souvenir des étoiles

 

car tu es inséparable

du soleil et de la terre

et ta marche interminable

mêle l’eau le feu et l’air

 

en te regardant qui passes

je me demande est-ce toi

ou est-ce moi qui déplace

l’abîme de notre toit

 

qu’importe c’est la beauté

incomparable douceur

dont j’admire la clarté

en te reconnaissant sœur

 

29 juin 2015

Parmi les nombreux commentateurs de Laudato si’, Marianne Durano, co-auteur de Nos limites, pour une écologie intégrale, se dit « surprise par son insistance sur l’altérité… L’écologie, c’est comprendre que l’être humain a en face de lui d’autres que lui et que l’on ne peut pas respecter les autres êtres humains si on ne respecte pas l’altérité des animaux, l’altérité de la nature. »

     Si l’altérité positive est au cœur de la pensée écologique de notre frère François, c’est parce qu’elle est essentiellement évangélique, que c’est celle de l’Amour éternel qui est pure altérité (et qui inspire d’ailleurs ce que, faute de mieux, nous appelons ici une spiritualité de l’altérité). Et cela au-delà des formules qu’un pape est tenu d’emprunter à la Bible.

 

     D’autres l’ont noté aussi, Laudato si’ est écrit sous le signe du « tout est lié ». Par quel lien si ce n’est celui de l’Amour que l’Éternel porte à tout être, quel que soit son niveau de conscience, minéral, végétal, animal, humain… C’est parce que l’Amour Aime tout être que tout être nous appelle à l’Aimer de ce même Amour dont il est Aimé par l’Éternel.

     Yeshoua était habité par cet Amour au point de s’identifier à son être : « Je suis » (Jean 8, 58) et c’était ce qui le faisait poser sur toutes choses un regard admiratif et affectueux : « Le Seigneur pouvait inviter les autres à être attentif à la beauté qu’il y a dans le monde, parce qu’il était lui-même en contact permanent avec la nature et y prêtait une attention pleine d’affection et de stupéfaction… Quand il parcourait chaque coin de sa terre, il s’arrêtait pour contempler la beauté semée par son Père et il invitait les disciples à reconnaître dans les choses un message divin » (Laudato si’, § 58).

 

« Reconnaître dans les choses un message divin », c’est accueillir en sa conscience la pensée en mashal. N’est-ce pas ce qu’a fait Yeshoua ? N’est-ce pas ainsi qu’il a reconnu l’Amour présent à tout être et qu’il a pu en témoigner ?

 

le jardin où s’entremêlent

échalotes et soucis

betteraves et nigelles

montre qu’on y apprécie

la diversité des belles

 

lorsque la bouche côtoie

l’œil et que leur bonne entente

est celle du toi et moi

un air de nouveauté hante

le jardin de l’Africaine

qui fait la nique à Descartes

en réconciliant la haine

et l’amour lorsqu’ils s’écartent

de leurs bonnes relations

les menant en attelages

de peuples et de nations

sur le long chemin du sage

 

c’est au jardin d’équilibre

que naissent les fleurs les fruits

de tout ce qui se veut libre

tous les jours toutes les nuits

où sans cesse l’autre vibre

 

30 juin 2015

L’écologie de Laudato si’ ne peut affronter la domination technologique d’une science matérialiste mise au service de l’ultralibéralisme financier sans s’en prendre à son fondement épistémologique. On ne cesse ici de dénoncer une épistémologie inspirée par l’imaginaire ouranien diurne qui impose une vision compartimentée du monde, une séparation des êtres mais également des savoirs. Laudato si’ dénonce, elle aussi, cette vision occidentale du monde :

« La fragmentation des savoirs… amène en général à perdre le sens de la totalité, des relations qui existent entre les choses… Cela empêche de trouver des chemins adéquats pour résoudre les problèmes les plus complexes du monde actuel, surtout ceux de l’environnement et des pauvres, qui ne peuvent pas être abordés d’un seul regard et selon un seul type d’intérêts. Une science qui prétendrait offrir des solutions aux grandes questions devrait nécessairement prendre en compte tout ce qu’a produit la connaissance dans les autres domaines du savoir, y compris la philosophie et l’éthique sociale. Mais c’est une attitude difficile à prendre aujourd’hui. C’est pourquoi de véritables horizons éthiques de référence ne peuvent pas non plus être reconnus. La vie est en train d’être abandonnée aux circonstances conditionnées par la technique, comprise comme le principal moyen d’interpréter l’existence. Dans la réalité concrète qui nous interpelle, divers symptômes apparaissent qui montrent cette erreur, comme la dégradation de l’environnement, l’angoisse, la perte du sens de la vie et de la cohabitation… » (§ 110).

On comprend qu’un Edgar Morin ait manifesté son enthousiasme pour cette plaidoirie en faveur d’un dialogue des connaissances. Il bataille lui-même contre le savoir émietté de la vision occidentale et pour un savoir « tissé ensemble » qui rende raison de la complexité du réel : « Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot « complexus« , « ce qui est tissé ensemble ». Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop appris à séparer. Il faut mieux apprendre à relier… La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier. » (« La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité » in « Revue internationale de Systémique », vol. 9, n°2, 1995).

     On se réjouit aussi qu’Edgar Morin se souvienne de Pascal qui, avant les excès des Lumières et la dispersion des savoirs, a su observer l’universelle interdépendance des êtres et donc des connaissances qui en rendent raison:  » Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout… Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. » (Pensées, éd. Sellier 230, pp. 168s).

L’expression « spiritualité de l’altérité » peut paraître paradoxale dans le contexte de notre civilisation diurne de la coupure où  « spirituel » s’oppose à « matériel » alors que l’altérité s’intéresse indifféremment à tous les êtres « spirituels » et « matériels » parce qu’elle est l’expression de l’Amour universel.

 

l’appel d’une caille dans l’orbe

fait du silence

la chance

d’une écoute de tout l’espace unissant les dix mille oreilles qui s’y absorbent

 

1er juillet 2015

 Laudato si’ invite à une spiritualité qui n’est pas opposée à la matérialité, admettant cependant que le christianisme n’a pas toujours été fidèle à cette incarnation : « Nous devons reconnaître que nous les chrétiens, nous n’avons pas toujours recueilli et développé les richesses que Dieu a données à l’Église, où la spiritualité n’est déconnectée ni de notre propre corps, ni de la nature, ni des réalités de ce monde ; la spiritualité se vit plutôt avec celles-ci et en elles, en communiant avec tout ce qui nous entoure » (§ 216). C’est dire l’importance que cette spiritualité attache à l’altérité, à l’Amour de toutes choses, y compris les plus matérielles dans « la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle » (§ 220).

     La conscience de la présence intime de l’Amour éternel à tous les êtres n’est pas un panthéisme. Ce serait la négation de l’Altérité. C’est un panenthéisme, une présence de l’Autre à tout être. Lorsque Jean de la croix dit « sentir que Dieu est toutes choses » (Cantique spirituel), il veut simplement insister sur sa présence intime, immanente aux êtres, « non parce que les choses limitées du monde seraient réellement divines, mais parce que le mystique fait l’expérience de la connexion intime qui existe entre Dieu et tous les êtres » (§ 234).

     L’expérience mystique de la présence intime de l’Eternel, intimior intimo meo selon Augustin, s’oppose nécessairement au matérialisme scientifique qui n’appréhende que la dimension physique de la matière et nie sa dimension psychique, son « âme ».

 

dans l’air sec et brûlant le figuier haletant

descend à sa racine et invoque l’abîme

des eaux qui le nourrissent afin qu’elles se hissent

connaissant son besoin et lui portent leurs soins

 

en s’approchant les yeux mi-clos dans l’océan

venu border la terre en son haleine chaude

elle sent cet effort qui résiste à la mort

sûre en son attention à l’autre en sa tension

vivante du sourire où doit s’épanouir

la sève où la racine élabore son rêve

de se chanter la vie en hymne à la beauté

qui habite son âme et veut être sa flamme

 

mille plantes alentour partagent ce discours

de lutte pour la vie en invoquant l’abîme

de toute leur racine où leur âme divine

invisible rayonne en celle qui se donne

 

2 juillet 2015

Michel Onfray déduit l’inexistence historique de Jésus de l’habillement mythique dont l’ont revêtu les évangiles et plus encore les écrits patristiques et la liturgie chrétienne. Pour lui, « le Nouveau Testament raconte la vie d’un homme qui n’a existé qu’à coups de métaphores et d’allégories, de fables, de mythes, de recyclages de fictions orientales » (Cosmos, p. 287).  Son érudition religieuse océanique (les spécialistes devraient tout de même en vérifier le détail) lui sert à tirer sur tout ce qui bouge s’il a des allures monothéistes. On le sent submergé par un ressentiment antireligieux qui fait pour lui du judéo-christianisme la source de tous les maux de l’Occident et de la civilisation qu’il a répandue dans le monde.

     Son sens cosmique est bouleversant et nous pouvons en tirer une force de vie, mais sa puissance même semble lui cacher le véritable personnage de ce Jésus dont l’existence lui échappe. Il ne sait pas lire les mashal, sans doute parce qu’il les lit selon l’interprétation qu’en donnent la dogmatique et la liturgie chrétiennes qui les vident de leur vie cosmique en les réduisant à des allégories :

     « Les paraboles bibliques qui impliquent la végétation ne manquent pas : le jardin avec l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance… le grain de sénevé, les lis sauvages… La dimension de la volonté de puissance disparaît complètement au profit de l’édification morale et spirituelle. La botanique laisse place à l’allégorique… la vigne annonce l’eucharistie… » (p. 155).

(Onfray utilise le concept de « volonté de puissance », non au sens que lui donne notre Petit Robert : « volonté d’agir sur le monde, d’être plus fort que l’homme moyen, au mépris de la morale », mais au sens que lui a donné Nietzsche et que l’on peut mettre en parallèle avec le conatus de Spinoza, la volonté de vie de Schopenhauer et l’élan vital de Bergson. Wille zur Macht est le principe premier de la vie, l’essence intime de l’être en son dynamisme. Il est vrai que ce concept nietzschéen continue de faire l’objet d’interprétations diverses et variées).

     Michel Onfray confond la démarche cosmique de Yeshoua telle qu’elle apparaît dans ses mashal avec l’interprétation allégorisante qu’en donne le christianisme. Au vrai, Yeshoua sentait la vie cosmique des plantes, des bêtes, des humains. Il la ressentait passionnément comme l’expression de l’Amour qui les habite intimement, « panenthéistiquement ». C’est en voyant les fleurs des champs dans leur beauté qu’il y a reconnu la présence intime de l’Éternel, son intelligence, sa beauté, sa bienveillance. Nous ne pouvons entrer dans l’esprit des mashal que si nous participons à l’expérience cosmique qui les fonde.

     Le lyrisme cosmique d’Onfray peut nous aider à faire cette expérience, à connaître le cosmos comme participation à l’être de l’Éternel qui lui donne « la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28) :

      « La forêt était volonté de puissance, les papillons étaient volonté de puissance, la lumière était volonté de puissance, les feuilles étaient volonté de puissance, la brise qui agitait le tout était volonté de puissance, les insectes qui butinaient étaient volonté de puissance, les racines plongées dans le sol étaient volonté de puissance, le sommet des arbres courant vers le soleil était volonté de puissance, le soleil était volonté de puissance… » (p. 158). Cet hymne de Michel Onfray à la volonté de puissance peut devenir pour nous un hymne à l’Éternel en son intelligence, sa beauté, sa bienveillance, en son être même tel que le ressentait François d’Assise. Mais « la volonté de puissance » fait penser à une force aveugle qui ne peut rendre raison comme cause de l’intelligence et de la beauté partout répandue dans le cosmos.

 

Ils bruissent dans la brise doucement.

Ils échangent confidentiellement

des propos d’âge mûr la tête basse

avant que vienne l’heure où ils trépassent

exécutés par cette main d’argent

qui ne connaît ni humain ni vivant.

 

Cette foule uniforme qui exclut

dès maintenant l’ivraie, que les élus

soient aussitôt rassemblés et battus,

que les grains lourds loin des légers fétus 

pèsent sur les balances et que les bourses

décident qui pourra gagner la course.

 

Mais ici dans l’éclat de leur blondeur,

chevelure où s’émeut la brise en sa douceur,

ils vivent l’instant pur de la beauté

rayonnant son aura dans la clarté

pour l’œil passionnément qui s’y absorbe

communiant avec eux dans le grand orbe.

 

3 juillet 2015

Michel Onfray est trop intelligent pour faire l’impasse sur le principe de causalité : « Avant le commencement, il y a toujours un autre commencement… avant cette énergie qui rend possible ce qui fut… une autre force qui elle aussi a eu besoin d’une autre force et ce, soit à l’infini, soit jusqu’à ce que les philosophes de l’antiquité nommaient une cause incausée…  » (Cosmos, p. 137). Mais son ressentiment antireligieux nietzschéen refuse de voir en cette cause incausée ce que les humains ont toujours plus ou moins appelé dieu.

     Il se méprend en l’appelant la volonté de puissance, dont le concept même ne rend pas raison de la réalité que nous livre l’expérience : l’intelligence sidérante, la beauté ineffable qui apparaît partout dans le développement du cosmos, pour nous depuis l’hypothétique big bang jusqu’au dynamisme de la vie qui exubère partout dans la nature végétale, animale, humaine, cette intelligence et cette beauté ne peuvent être l’effet du simple jeu des forces cosmiques. Il faut remonter à la cause de cette cause. Le principe de causalité nous invite à reconnaître l’intelligence, la beauté comme l’expression d’un bienveillance universelle présente dans la cause incausée.

     Le malheur des religions, et l’excuse de l’athéisme exacerbé, c’est qu’elles confondent la puissance cosmique, autre nom de la volonté de puissance, avec sa cause, qui agit, non comme une force manipulatrice, mais comme une inspiration. Le monothéisme, celui du judéo-christianisme en particulier, est devenu intolérable aux humains les plus conscients qui ont compris que la cause incausée ne pouvait pas être ce pouvoir tout-puissant qui promet et menace, fait espérer et craindre, attire et repousse à la manière de la philia et du neïkos cosmiques.

     Le christianisme a caché sous le vêtement des mythes orientaux, Michel Onfray l’a bien vu, la réalité de l’intuition vécue et proposée par Yeshoua de Natsèrèt. Selon cette intuition, qui malheureusement lui échappe, l’Eternelle cause incausée est Amour, bienveillance universelle. Et elle est pur esprit, c’est-à-dire inspiratrice et non manipulatrice. Et cet Amour spirituel ne peut pas être parole, car la parole est matérielle et presque toujours manipulatrice.

 

sur le champ le géométrique

se déploie en formes cubiques

rigides et cadavériques

 

où est passée l’ondulation

frémissante de la passion

de vivre la génération

 

des dix mille graines de vie

qui ici même avaient grandi

y aura-t-il un seul merci

à la terre qui maternelle

leur offre les bras de dentelle

sur laquelle veillent les ailes

 

elle est là qui attend que vienne

à nouveau le temps où se sème

l’espoir endormi de la graine

 

et la géométrie rapace

qui touche à peine sa surface

ne saurait avilir sa race

 

4 juillet 2015

Dans son roman The Healers, Les Guérisseurs, le Ghanéen Ayi Kwei Armah oppose l’inspiration à la manipulation. « Le guérisseur est tout au long de sa vie un ennemi de toute manipulation. Sa méthode est l’inspiration… La manipulation résulte de l’aveuglement spirituel. Si je ne suis pas spirituellement aveugle, je vois ton esprit, je lui parle… L’aveugle spirituel ne voit que le corps. » C’est pour cela qu’il a recours à la manipulation par la force et le mensonge afin d’amener les autres à penser et agir selon ses désirs. « La manipulation dérobe le corps à l’esprit, coupe le corps de ce que cherche son esprit » (p. 81).

     Voilà qui peut nous mettre en garde contre la parole puisqu’elle est de soi chose corporelle. Dans son roman 1984, George Orwell a montré le rôle de la novlangue dans la manipulation totalitaire. Mais nous risquons de croire que la manipulation langagière est l’apanage des dictatures alors que le langage est manipulateur par nature.

     D’abord parce qu’une langue est porteuse de concepts et qu’elle nous les impose. Il est devenu banal de dire que nous pensons comme nous parlons, que le lexique, la syntaxe et la pragmatique de notre langue nous guident dans notre pensée, mais aussi qu’ils la limitent et l’assujettissent. Nous ne pouvons penser que si nous disposons de mots et de constructions verbales capables d’exprimer notre pensée. D’où l’importance d’étudier d’autres langues, surtout des langues éloignées de la nôtre, des langues africaines ou asiatiques par exemple. Elles peuvent nous permettre de sortir du cadre réducteur de notre langue maternelle.

     Mais c’est surtout l’usage de la langue par ses locuteurs, et particulièrement par les maîtres du bien-dire, orateurs et écrivains, qui nous manipule en permanence. Montaigne s’en était aperçu (Essais, I, 51, p. 421). Nous décelons et dénonçons facilement le discours publicitaire, dont l’efficacité est évidente puisqu’elle prospère alors qu’elle est coûteuse, et qui manifeste la misère intellectuelle des consommateurs. Mais nous risquons de nous laisser piéger par le prestige des personnalités, politiques, intellectuelles, religieuses… dont le discours nous convainc et parvient à nous faire penser ce qu’ils veulent nous faire penser.

     Le remède ? Oser penser. Ne jamais écouter ni lire quoi que ce soit sans peser les idées et les sentiments qui s’expriment par la parole et l’écriture. Le meilleur remède contre l’omniprésente manipulation langagière est peut-être ce que Ayi Kwei Armah appelle l’inspiration, mais, dans notre société rationaliste matérialiste, l’inspiration, la sensibilité spirituelle, requiert une préparation exigeante. Le silence, solvant de la parole, y est indispensable, avec l’invocation à l’Esprit.

 

sans autre parole que ton odeur

tu te tiens frémissant dans la lumière

 

dans l’ombre aussi de nuit comme de jour

à ton rythme tu dis ta volonté

 

est-ce vrai tu m’apprends la liberté

équilibrant les haines les amours

dans le progrès que veulent les contraires

 

l’élan vers ta hauteur naît de ta profondeur

 

car tu es en ta chair souffle insensible

autant que la matière qu’il anime

 

nous sommes tous les deux dans l’unanime

mais chacun en visant sa propre cible

 

5 juillet 2015

Parole manipulée, parole manipulatrice. Tel est le texte sacré, sacralisé. Les prophètes, s’ils sont vrais, sont des inspirés inspirateurs, non des manipulés manipulateurs. Ce ne sont pas eux qui ont fait de la Bible un texte sacré. Lorsqu’ils ponctuaient leurs discours de « parole de YHWH« , ils signifiaient simplement qu’ils se savaient inspirés.

     Paul, qui encourageait la prophétie dans ses communautés, demandait aussi que l’on y pesât les prophéties (I Corinthiens 14, 1, 29). L’inspiration est chose impalpable, impondérable, quasiment insaisissable parce qu’elle est esprit. Il est facile de s’illusionner : comment a-t-on pu attribuer la mort d’Ananias et Saphira à un mensonge à l’Esprit ? (Actes 5, 1-11).

     Lorsqu’on a reconnu que l’Éternel est Amour, on prend l’Amour comme critère de l’inspiration. Et qui cherche à vivre en inspiré inspirateur doit avant tout et plus que tout chercher à vivre selon l’Amour, et demander l’Esprit (Luc 11, 13) afin d’Aimer sans illusion.

     Qui Aime cherche à inspirer, non à manipuler comme le font si souvent les propagandistes de la foi. C’est ce que dit le guérisseur d’Ayi Kwei Armah :  » Si je ne suis pas spirituellement aveugle, je vois ton esprit. Je lui parle si je veux t’inviter a faire quelque chose avec moi. Si ton esprit accepte, il fait agir. C’est l’inspiration. Mais si je ne vois pas ton esprit, je ne vois que ton corps. Alors si je veux que tu fasses quelque chose pour moi, j’utilise la force ou la ruse pour que ton corps fasse des choses même en s’opposant à la direction de ton esprit. C’est la manipulation. La manipulation vole le corps à l’esprit, coupe le corps de la direction de l’esprit. Le guérisseur est un ennemi à vie de toute manipulation. La méthode du guérisseur, c’est l’inspiration » (The Healers, p. 81).

     On peut évidemment se demander ce que veut dire, « je vois ton esprit ». On peut se demander si ce n’est pas ce que vivait Yeshoua, qui connaissait les pensées des autres (Luc 5, 22 ; Jean 1, 48). L’inspiré inspirateur est un prophète. On le reconnaît à ce qu’il sait à qui il a affaire (Luc 7, 39 ; Jean 4, 19, 29). C’est un voyant, il voit l’esprit des autres.

 

La manipulation de certains discours politiques est tellement criante que l’on se demande ce qui pousse leurs auditeurs, en tout cas leurs groupies, à les écouter avec ravissement. Mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi ? Les discours du Führer auraient dû faire hurler de rire ses auditeurs, si seulement ils avaient osé penser.

 

comme le vent connaît ses ailes

ses ailes connaissent le vent

 

c’est en se faisant le servant

des ailes que le vent excelle

 

et c’est pour lui en s’émouvant

que les ailes sont le plus belles

 

6 juillet 2015

Lorsque Michel Onfray chante son hymne à « la volonté de puissance »: « La forêt était volonté de puissance, les papillons étaient volonté de puissance, la lumière était volonté de puissance… » (Cosmos, p. 158), on peut dire qu’il en fait un être sacré, un dieu unique omniprésent omnipuissant qui n’a rien à envier à celui contre lequel il s’acharne en son ressentiment antireligieux.

     On admettra sa dénonciation du judéo-christianisme en ce que celui-ci a perdu le sens cosmique. Mais cette perte ne peut être attribuée à l’intuition évangélique, à l’expérience  de la Vérité qu’a vécue Yeshoua et dont il a témoigné.

     La réévangélisation de l’Église telle qu’elle est voulue et menée par le pape François (et il est loin d’être isolé dans l’Église) retrouve le sens cosmique du monde, mais aussi son sens dernier. Car le cosmos n’est pas la cause incausée de toutes choses. Il n’est pas cette force monstrueuse aveugle « par-delà le bien et le mal » que croient percevoir Michel Onfray avec Nietzsche et quelques autres. La cause du cosmos, la cause incausée, c’est l’Amour éternel, hyperimpersonnel et hyperpersonnel intellectuellement inaccessible mais connaissable par participation à son Être d’Amour « en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être ».

     Pour Laudato si’   »la création est de l’ordre de l’amour… chaque créature est l’objet de la tendresse du Père… En même temps la pensée judéo-chrétienne (disons celle des prophètes de la Bible et particulièrement celle de Yeshoua) a démystifié la nature (l’a désacralisée). Sans cesser de l’admirer pour sa splendeur et son immensité, elle ne lui a plus attribué un caractère divin (Laudato si’, § 77s).

     Non au panthéisme, oui au panenthéisme : chaque particule de matière est habitée par l’Éternel en son intimité psychique. Alors « entendre chaque créature chanter l’hymne de son existence, c’est vivre joyeusement dans l’amour de Dieu » (§ 85). Le langage de Laudato si’ est inévitablement celui de la théologie judéo-chrétienne, mais il est mis au service d’une vision cosmique intégrée à la présence universelle de l’Amour.

 

Par quels chemins es-tu venue ?

Il me plaît de t’imaginer

dans les océans et les nues

la terre où tes sources sont nées.

 

Les fontaines et les rivières

de tes dix mille tendres sœurs

ne sont que les plus familières

de tes rassemblements en pleurs,

 

pleurs de joie et pleurs de douleur

que le champ redoute ou espère

selon les mois les jours les heures

dans la forme et dans la matière.

 

Aussi belle que mystérieuse

en tes innombrables visages

je te préfère plus rêveuse

offerte à toutes les images.

 

N’est-ce pas en forêt la mare

qui médite tous les secrets

de ton chemin et de ton art

de vivre partout sans regret ?

 

7 juillet 2015

Michel Onfray accuse les ethnologues littérateurs et cinéastes (Marcel Griaule, Michel Leiris, Jean Rouch…) d’être des esthètes occidentaux « dépouilleurs, affabulateurs, bidouilleurs, trompeurs » de la vie et de la pensée africaine (Cosmos, pp. 212-225). Mais comment peut-il être sûr que sa propre vision de l’Afrique « au génie païen, animiste, totémique » (p. 223) est fidèle à la réalité ? C’est aux Africains de nous dire comment ils se perçoivent, même s’ils le font en utilisant des langues européennes (anglais, français, portugais) qui ne peuvent manquer d’encadrer et déformer leur vision du monde.

      Michel Onfray a-t-il le droit d’être aussi péremptoire lorsqu’il affirme devoir récuser le concept d’art africain au nom de sa propre vision cosmique : « Y a-t-il de l’art quand l’homme n’est pas séparé de la nature ? Quand la transcendance ne trouve pas son sens dans la verticalité qui sort l’homme du monde mais dans une horizontalité qui permet de rester dans le monde pour l’approfondir, le pénétrer, le vivre, et l’expérimenter plutôt que le connaître ? Quand ce que les Occidentaux nomment art vaut pour muséification alors que pour un Africain, il est question de divinité du monde, de force primitive, de vitalité créatrice, d’esprit des ancêtres, de mort jusque dans la vie et de vie jusque dans la mort ? » (p. 224).

     Il n’est pas certain qu’un Wole Soyinka ou qu’un Ayi Kwei Armah, qui eux aussi vouent aux gémonies le monothéisme musulman et chrétien, se vivent et se disent comme ces simples « fragments du cosmos » que Michel Onfray aimerait qu’ils soient selon son propre idéal ? Si Michel Onfray était cohérent, il devrait lui aussi affirmer comme un certain discours de Dakar que l’Afrique n’est pas entrée dans l’histoire, qu’elle vit enfermée dans l’éternel retour des saisons d’une horizontalité pure…

     Certes il n’est pas sûr non plus que tous les Africains partagent la vision du monde de Wole Soyinka et d’Ayi Kwei Armah, mais il est utile à un Occidental de les lire et de pouvoir ainsi regarder sa propre vision du monde du dehors, de la penser en l’observant de l’extérieur à partir d’une autre.

     L’Amour universel nous invite en tout cas à accueillir avec bienveillance toutes les visions du monde, éventuellement à en adopter, par éclectisme sélectif, ce qui peut s’intégrer aux implications de cet Amour.

 

Les oiseaux savent-ils se taire ?

Au jardin l’incessant concert

se nourrit toujours de silence

et c’est lui qui lui donne sens.

 

Écouter à en devenir

un oiseau avec un oiseau

c’est pénétrer dans le réseau

où tout à tout peut convenir.

 

A l’autre chacun face à face

reconnaît plus que l’existence,

la parenté sous la surface,

la commune circonférence

 

de l’infini qui nous embrasse

par le dedans par le dehors

de ses baisers sans nulle masse

de l’esprit au plus près du corps.

 

Alors les oiseaux du silence

qui volent dans l’âme du monde

dans les jardins sans cesse lancent

leur vie secrète sur les ondes.

 

8 juillet 2015

Conscience d’avoir été plusieurs fois protégé, guidé aussi dans le labyrinthe de mon existence. Conscience si ténue, et si improuvable dans le jeu des hasards qu’elle peut se prendre pour une illusion à écarter rationnellement. Alors ? Quel droit faire à cette intuition ? Celle d’un pari ? Celle de la prière plutôt, que l’on pense capable d’inspirer, si l’on est sûr que l’Éternel ne manipule jamais, mais qu’il inspire par son Esprit et ainsi « renouvelle la face de la terre. »

     Qui prie ne peut pas ne pas croire à la prière. Sinon, pourquoi prierait-il ? Qui ose penser la prière doit au moins faire l’hypothèse du psychisme de la matière, de la possibilité de communications extrasensorielles. Sinon comment sa prière atteindrait-elle son objet ?

     Qu’importe la doxa de notre science, physique par essence et qui ne peut donc accéder à l’aspect psychique de la matière, aspect qu’elle continue de nier malgré les découvertes du monde quantique montrant à l’évidence qu’il échappe aux lois physiques dans ses phénomènes de « non-localité, non-séparabilité, etc. » (Bernard d’Espagnat, Le réel voilé, p. 141ss).

     Le problème de celles et ceux qui prient parce qu’elles ils sont croyants religieux et qui n’en sont pas moins croyants scientifiques (adorateurs de la science sacralisée infaillible), c’est celui de la coupure de leur imaginaire diurne qui les incline à croire que la foi et la science n’ont rien à voir l’une avec l’autre. C’est un peu ce que Laudato si’ appelle « la fragmentation des savoirs… qui amène en général à perdre le sens de la totalité, des relations qui existent entre les choses…  Une science qui prétendrait offrir des solutions aux grandes questions devrait nécessairement prendre en compte tout ce qu’a produit la connaissance dans les autres domaines du savoir, y compris la philosophie et l’éthique sociale. Mais c’est une attitude difficile à prendre aujourd’hui… » (Laudato si’, § 110). Au lieu de séparer et distinguer à tout va, il nous faut réapprendre à voir que « tout est lié », et ici précisément à penser la prière en termes scientifiques, à invalider la science qui refuse d’admettre la possibilité de la prière.

 

tu déplies depuis ta racine

unique l’orbe de tes fleurs

dons et offrandes que l’abîme

échange avec toi pour une heure

 

d’été en été tu annonces

le retour de ce vieil ancêtre

dont on t’a fait ici le nonce

au royaume de l’apparaître

 

à te regarder longuement

et te voir prolonger en moi

l’élan qui invinciblement

depuis l’origine déploie

 

le vouloir vivre des matières

et leur marche vers le regard

plus lucide vers la lumière

je sens en moi comme un retard

 

il faut aussi que ma racine

lançant sa sève à la hauteur

y trouve le sens de l’abîme

où le vide cherche des fleurs

 

9 juillet 2015

Michel Onfray parle d’un certain Richard Geoffroy, maître du domaine de Dom Pérignon, fin connaisseur de champagnes et autres grands crus qui « ne fait pas confiance aux mots qui travestissent les choses et médiatisent un réel s’enfuyant dès qu’on le nomme » (Cosmos, p. 39). Il fait allusion aux invraisemblables nuances d’arômes que les œnologues décrivent doctement au cours de leurs dégustations. Il en nomme quarante-huit, « liste non exhaustive » (p. 50). Le vrai goûteur de grands vins ne se paie pas de mots. Son expérience est indicible, il reste coi.

     Puissance des mots, puissance de l’imagination ou puissance complice des mots et de l’imagination, puissance souvent trompeuse, « le réel s’enfuyant dès qu’on le nomme ».

     Mensonge et/ou illusion du langage scientifique qui réduit l’eau à H2O alors que ses propriétés multiples manifestent un être qui en lui-même échappe à tout concept, à tout nom. En vain les philosophes et autres spécialistes du concept ont-ils cherché à définir le temps, la vie, la beauté, l’intelligence… Et pourtant, selon Augustin incapable d’expliquer ce qu’est le temps, nous en avons la connaissance.

     Plus une réalité est spirituelle, moins elle est compréhensible, et plus défectueux sont les mots qui cherchent à la décrire. L’Éternel, pur esprit, est le moins nommable, ainsi que le suggère le YHWH hébraïque. Mais il est connaissable : « Qui Aime connaît Dieu », et donc aussi « qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s). Les fous d’Allah, pas plus que les massacreurs de la Terre promise ou ceux de la Saint Barthélémy, sont évidemment loin de lui. Mais nous le sommes toutes, tous dans la mesure où n’Aimons pas de l’Amour dont il Aime. Rien ne sert de répéter « Seigneur, Seigneur » ni « car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire » (Matthieu 7, 21ss et la solennelle invocation dont les chrétiens font suivre leur récitation du Notre Père). « Seul l’Amour est digne de foi ».

 

Le langage est un instrument irremplaçable de communication et de savoir, mais il faut garder conscience de sa faillibilité et ses capacités manipulatrices. Cela commence par l’usage que nous en faisons nous-mêmes: « Que votre oui soit oui, que votre non soit non. Le reste est mauvais, est du mauvais, ek tou ponêrou estin » (Matthieu 5, 37). Voilà qui nous invite à la circonspection dans nos paroles.

 

sur cent corolles un bourdon

promène son appétit

en ignorant que le don

leur profite autant qu’à lui

 

si les corolles sont belles

et si le bourdon est beau

cela veut-il dire qu’elles

et lui en sont le tombeau

si en échangeant la vie

c’est en prévoyant la mort

pour que d’autres à l’envi

poursuivent le même effort

 

mais le bourdon vit pour lui

la corolle fait de même

et la beauté qui y luit

montre que quelqu’un les aime

 

quelqu’un qui cache son nom

mais révèle sa présence

à qui ne dit jamais non

à l’appel de l’existence

 

10 juillet 2015

Yeshoua, penseur cosmique. Ses mashal ne sont pas l’habillage d’une pensée conceptuelle, ils sont la substance même d’une pensée qui ressent le cosmos comme la manifestation de l’Éternel. Si pour lui, « le Royaume des cieux est semblable à… », c’est qu’il y a continuité entre la matière, en ce qu’elle a de psychique, et l’esprit éternel, cette continuité que la pensée occidentale en son imaginaire diurne de la coupure est incapable de percevoir.

     Le problème pour le regard scientifique, c’est que pour lui les êtres ne sont intelligibles, compréhensibles que physiquement et qu’ils demeurent psychiquement inintelligibles et incompréhensibles. Les êtres sont cependant psychiquement connaissables : pour connaître l’eau en son âme, il faut la boire, de préférence assoiffé, s’y plonger, marcher sous la pluie et dans le brouillard, faillir se noyer peut-être…

     Lorsque Yeshoua parle de l’eau, de « l’eau vive » (Jean 4, 10-14 ; 7, 37ss) il ne parle pas de H2O, de la dimension physique de l’eau, mais de sa dimension psychique, de son « âme » en son lien avec la Vie de l’Esprit. Qui « croit » en Yeshoua (Jean 7, 38), c’est-à-dire en l’Amour seul digne de foi, qui accueille l’Esprit sous la figure de l’eau vive, sent s’apaiser en son âme sa soif de l’Infini.

     Ce langage est inaudible au matérialiste, même s’il ne jure que par le cosmos, parce qu’il en nie ou en ignore la spiritualité. Le matérialiste ne peut voir dans le cosmos que des forces physiques, même s’il lui arrive de jouer sur les mots en parlant à leur sujet de spiritualité. Parler de « spiritualité matérialiste » c’est fabriquer un oxymore manipulateur. C’est chercher à faire croire que la matière, que l’on affirme purement physique, a des propriétés spirituelles.

 

Parler de « volonté de puissance » nietzschéenne comme d’une force mouvant toutes choses et expliquant leur être est rationnellement irrecevable. C’est ignorer le principe de causalité selon lequel toute cause est nécessairement supérieure à ses effets (nul besoin de citer René Descartes pour le penser, le bon sens y suffit).  La « volonté de puissance » ne rend pas raison de l’intelligence et de la beauté dont le cosmos est pétri puisqu’elle n’est que force.

(De même la science réductionniste, qui ne voit que la dimension physique de la matière, ne peut justifier que la moindre cellule vivante soit la somme de ses constituants chimiques. La vie, l’inconceptualisable vie, peut seule le justifier.)

 

Où sont passées les digitales

qui saluaient le long chemin

où leur faisait signe la main

à l’orée du pays natal ?

 

Quel acier emmené brutal

a voulu ici mettre fin

aux délices de l’air mental

pour gagner sa bouchée de pain ?

 

Alors les gens se précipitent

sur le chemin pour ne pas voir

le visage du désespoir

 

où retombe dans la limite

l’alignement de l’herbe rare

qui les invite au grand départ.

 

11 juillet 2015

On a pu observer que dans l’antiquité méditerranéenne le polythéisme était un garant de tolérance religieuse. Chaque peuple et chaque individu admettaient que les autres puissent avoir leurs propres dieux. Les guerres, et il n’en manquait pas, se faisaient au nom d’intérêts économiques et politiques, au nom de l’avoir et du pouvoir, du désir de posséder et dominer, des forces cosmiques de la philia et du neïkos qui nous habitent et nous entraînent. Les divinités des uns et des autres n’en étaient que les auxiliaires.

     Les guerres religieuses se sont faites au nom des monothéismes qui prétendaient imposer leur dieu unique à leurs voisins, voire à toute la terre : monothéisme juif en lutte contre les religions « païennes » des Cananéens. Puis monothéisme chrétien à partir du moment où il devint religion de l’Empire : c’est ainsi que les peuples européens furent majoritairement convertis. Quant au monothéisme musulman, on sait comment ses guerriers saints s’élancèrent dès le septième siècle vers l’orient jusqu’en Inde et vers l’occident jusqu’en Espagne et au-delà.

     Cette histoire est sans fin, et elle se vit à l’intérieur même des religions monothéistes au nom de leurs choix dogmatiques : catholiques, protestants et orthodoxes; sunnites et shiites.

     En Afrique le monothéisme chrétien et le monothéisme musulman cherchent à s’imposer, d’abord aux dépens des religions traditionnelles « polythéistes », puis aux dépens l’une de l’autre. Dans De l’Afrique Wole Soyinka les accuse l’une et l’autre et reprend l’argument de la tolérance polythéiste, allant jusqu’à proposer la religion yorouba comme arbitre des querelles monothéistes. Les orisha, « divinités » yorouba, sont en effet considérées par leurs « adorateurs » comme des créatures de l’intelligence humaine : « si les humains n’existaient pas, les orisha n’existeraient pas non plus. ». Ce sont des figures des forces cosmiques personnalisées. L’Éternel y est pensé comme tellement inaccessible qu’il y est négligé.

     Les dieux, que ce soient ceux des polythéismes ou ceux des monothéismes, sont des images de l’Être inaccessible en lui-même. Ils ne peuvent se justifier que si on les utilise comme des médiateurs, des intermédiaires nécessairement divers de l’inapprochable déité. Si l’on admet cependant le témoignage à la Vérité du prophète Yeshoua, non parce qu’il le donne et que nous croyons en lui mais parce que nous ressentons ce témoignage comme vrai, parce que nous sommes « de la Vérité » (Jean 18, 37), alors nous connaissons l’Amour.

     Voilà en tout cas une vérité qui ne cherche pas à s’imposer aux autres à la manière monothéiste, ni par la force ni même par la parole manipulatrice. L’Amour comme Vérité de l’Être de l’être est la seule qui puisse réconcilier tous les humains entre eux et avec le cosmos.

 

des gens qui te disaient leur dieu

te croyaient assoiffé de sang

et leurs pyramides aux cieux

offraient des cœurs au tout-puissant

 

sur les montagnes en sacrifice

aux puissances de la nature

il leur fallait offrir leurs fils

en droit de primogéniture

 

depuis toujours dans l’épouvante

des forces qui les envahissent

et face aux ombres menaçantes

de leur âme ils se réunissent

pour conjurer à coups de rites

les peurs qui naissent de ces ombres

dans l’espace où prennent la fuite

devant la mort des cœurs sans nombre

 

mais le voyant de l’infini

au secret de la bienveillance

découvre en l’amour réunis

les univers comme assistance

 

12 juillet 2015

Michel Onfray mène un combat permanent contre le christianisme. Au nom de la vie cosmique. Il oublie que les religions cosmiques mises à mal par les monothéismes étaient des religions du sacré, c’est-à-dire de la fascination et de la terreur face aux forces du monde divinisées. Ce sacré était, en toute logique, celui des sacrifices. Sacrifices sanglants, sacrifices humains. Lire l’article « sacrifices humains » dans Wikipédia donne froid dans le dos. Ce ne sont pas seulement les horreurs aztèques, c’est une constante des religions « païennes ». Cela échappe-t-il à Michel Onfray ? Le cosmique c’est cela aussi, depuis toujours. Et si le sacrifice humain a disparu de notre planète (pas tout à fait quand même), c’est historiquement en grande partie dû aux monothéismes.

     L’islam, grand massacreur de moutons, accuse parfois le christianisme d’être resté une religion sanglante. N’est-il pas fondé sur le sacrifice du Christ ? « Il n’y a pas de rémission sans effusion de sang… Plus que le sang des taureaux… le sang du Christ qui par l’esprit éternel s’est offert sans tache à Dieu, purge votre conscience » (Hébreux 9, 22, 13s). La messe catholique est un sacrifice, et le Christ en croix est partout présent en terre catholique. On est en droit de s’en désoler puisque c’est l’Amour et non la Croix qui « sauve le monde », et que cela fait parfois du christianisme (souvent selon Michel Onfray) une religion de souffrance, censée être rédemptrice, et de mort. Mais les religions cosmiques l’ont été bien plus violemment.

     Que dire à Michel Onfray si ce n’est que l’Évangile de Yeshoua n’est pas un évangile du sacrifice et du sacré (qu’il a aboli), mais l’Évangile de l’Amour et de rien d’autre ? Sa mort n’a pas été un sacrifice mais la violence faite à celui qui mettait fin aux sacrifices par ceux qui en vivaient, les prêtres du Temple de Jérusalem. Ceux qui s’obstinent à faire de cette mort un sacrifice font de l’Éternel Amour un dieu tout-puissant assoiffé de sang comme les dieux cosmiques de l’imagination religieuse primitive. Ce sont les héritiers des religions cosmiques et de ce que les religions monothéistes en ont conservé.

 

Comme toutes tes sœurs, unique

dans la famille marguerite

tu te dis différente et belle

à ta façon en ta dentelle

et ce cœur d’or où le soleil

se mire, rit et s’émerveille.

 

D’heure en heure de jour en jour

aux mains des haines des amours

tu as grandi, souri. Déjà

une ombre gagne pas à pas

les abords de tes souvenirs

qui te donnent de pressentir

 

les chemins de vie et de mort

qui se succèdent dans l’effort

de toute la sève enivrée

en chaque fleur où délivrée

elle s’épuise à enchanter

l’air en sa quête de beauté.

 

Mais tu es ici maintenant

tout ce qui te fait dans l’instant

vivre sans souci de demain

tenant les autres par la main

en un destin commun unique

où toutes choses communiquent.

 

13 juillet 2015

La pensée a vocation à la totalité. Lorsque nous prenons conscience que tous les êtres sont reliés, nous prenons aussi conscience que tous les savoirs doivent l’être. Chacune de nos pensées est alors implicitement connectée à toutes les autres.

     Ce totalisme conceptuel, reflet du totalisme cosmique, est pour qui le vit une idée-force, un dynamisme qui l’incite, non seulement à explorer de nouveaux territoires du savoir, mais à les connecter avec tous ceux qui lui sont déjà familiers.

     Laudato si’ est un bon exemple de pensée totaliste puisqu’elle s’oppose à une fragmentation des savoirs et ne cesse d’insister sur leurs interconnexions. Et cette prise de position épistémologique va de pair avec une écologie où le souci de la nature est inséparable du souci de l’humanité, où la justice sociale donne la main à la justice vitale, où la défense des dominés et possédés se conjugue avec celle des espèces menacées.

     « François a la main verte et la fibre sociale », commente plaisamment Ouest-France après sa visite en Équateur, en Colombie et au Paraguay. Il faut bien voir que ce « et » n’est pas la simple constatation de deux prises de position qui pourraient être hétéroclites. Il ne s’agit pas en réalité de l’association de deux réalités étrangères l’une à l’autre, mais de deux aspects d’une unique réalité inspirée par l’Unique Être de l’être, l’Amour universel.

 

Les fragments qui paraissent dans la présente relation quotidienne doivent être confrontés les uns aux autres. Une incohérence entre eux est de droit impossible, elle est interdite en tout cas. Si une incohérence s’y révèle, elle doit être aussitôt dénoncée.

     Le lien entre écriture conceptuelle et écriture poétique n’est sans doute pas évident pour la lectrice, le lecteur. Il l’est nécessairement pour l’écrivant.

 

La terre où tu te poses te protège.

Fermé ton livre s’y confond. Vais-je

m’approcher de ce lieu soudain sacré

qu’une rencontre imprévisible crée?

 

D’où vient cette secrète intelligence

en ton aile de soie de ce qu’on pense

dur et incohérent en sa poussière

la plus inanimée de la matière ?

 

Ainsi presque invisible le reflet

des connivences par l’air insufflées

se livre à l’œil et illumine l’âme

lorsqu’un instant y vient briller sa flamme.

 

La mémoire marquée ouvre le livre

du papillon mimant qui lui délivre

plus loin que le sacré le beau message

qu’à y être attentif on devient sage.

 

14 juillet 2015

La vocation de la pensée à la totalité n’est pas une vocation à la comprendre, ce n’est pas un désir de la posséder et dominer. C’est une vocation à la connaître, c’est-à-dire à l’Aimer, en participation à l’Amour éternel.

     Ce qui fait l’Évangile, ce ne sont pas ses ressemblances avec les mythes orientaux et méditerranéens, ni même avec la Loi et les Prophètes de la Bible, mais une intuition qui constitue un hapax, une idée unique parce que nouvelle dans l’épistémè de son époque, à savoir que « Dieu est Amour » en son essence même. Cette idée renverse la croyance aux dieux puissants, au sacré de la punition et de la récompense, de la menace et de la promesse, de la crainte et de l’espérance, c’est-à-dire du neïkos et de la philia cosmiques.

     On peut penser que cet hapax de la pensée est né d’un hapax existentiel, d’une expérience mystique inconnue jusque-là. Il faut alors admettre qu’il a été le fait d’un individu, ce qui met à mal l’hypothèse de la non-existence de Jésus : il a bien fallu que quelqu’un fasse cette expérience, accueille cette intuition de l’Être jusque-là inconnue. Le nier serait ignorer le principe de causalité.

     On peut sans doute admettre que cet hapax existentiel soit un ébranlement psychosomatique violent tel que Michel Onfray croit l’avoir identifié chez Augustin, Pascal, Nietzsche… Mais le matérialisme physique ne voit pas, est incapable de voir, que cet ébranlement ne peut être la cause de cette intuition spirituelle, mais son occasion dans une chair indissociablement physique et psychique.

 

On peut comparer les hapax existentiels humains à ce qu’ont pu être les mutations des êtres vivants, des humanoïdes en particulier au cours de l’Évolution. A moins de croire qu’il n’y a pas plus d’intelligence dans le cerveau de Platon, Shakespeare ou Einstein que dans celui d’un dinosaure (ce que certains matérialistes logiques se refusent à admettre), il faut une cause à ce plus d’intelligence, une intelligence nécessairement supérieure à celle qui se manifeste dans ce plus.

     Un matérialiste cohérent doit nier le principe de causalité. Hume l’a montré, prenant son désir pour la réalité.

 

Au bel éclair de ta vitesse

tu enchantes la lavatère

quand dans ta brise elle ne cesse

d’imaginer de te complaire.

 

À ton approche elle frémit

espérant le baiser profond

si venu vers elle en ami

tu te changes en mari fécond.

 

Mais vois-tu vraiment la beauté

qui s’échange dans cet espace

où l’instant d’immobilité

que dure votre face à face

 

ce n’est plus l’amour et la haine

qui seuls président au destin

des mouvements du même au même

mais le chant du mien et du tien.

 

À l’harmonie de la corolle

qui se balance en l’air tranquille

répond la mélodie du vol

qui se répand en air agile.

 

15 juillet 2015

La « sobriété heureuse » ne pouvait manquer d’apparaître dans Laudato si’ comme partie intégrante de la vie proposée par l’Évangile. Dans l’Amour tout est lié. Qui Aime partage puisque l’Amour est Altérité, souci de l’autre, de tout autre, humain et cosmique. Qui Aime a le souci de ses semblables mais également des arbres et des bêtes, cela l’incite à modérer son activité prédatrice et donc à restreindre ses appétits. Et cette sobriété est une sobriété heureuse parce qu’elle est celle du partage, de la communion sociale et cosmique. Celle qui contemple une fleur des champs a plus de joie que celle qui se voit offrir un bijou Place Vendôme. La joie de communier fait paraître misérable la joie de posséder.

     Certes, mais la joie de communier est celle du Royaume des cieux. C’est un don de l’Éternel et une conquête sur les forces cosmiques de possession et de domination. L’attention dont parle Simone Weil et qui, « à son plus haut degré est la même chose que la prière, suppose la foi et l’amour » (La pesanteur et la grâce, p. 134), cette attention est la clé de cette joie. Laudato si’ parle d’une « attitude du cœur qui vit tout avec une attention sereine, qui sait être pleinement présent à quelqu’un sans penser à ce qui vient après, qui se livre à tout moment comme un don divin qui doit être pleinement vécu. Jésus nous enseignait cette attitude quand il nous invitait à regarder les lys des champs et les oiseaux du ciel, ou quand en présence d’un homme inquiet « il fixa sur lui son regard et l’aima » (Marc 10, 21). Il était pleinement présent à chaque être humain et à chaque créature, et il nous a ainsi montré un chemin pour surmonter l’anxiété maladive qui nous rend superficiels, agressifs et consommateurs effrénés » (§ 226).

     Qui n’Aime pas encore vit à la surface cosmique de son être dans l’agressivité du neïkos dominateur et dans la consommation effrénée de la philia possessive. Qui Aime vit dans la joie de la sobriété heureuse et communie avec les êtres et les choses.

 

Comment t’es-tu perdue au milieu de la friche ?

Quelle graine fantasque en sa course sans fin

s’est arrêtée ici ayant trouvé la niche

d’une terre accueillante aux autres dans leur faim ?

 

Tu es là simplement sans aucune question

qui vis ton aventure de grande intelligence

et de beauté sauvage en cette perfection

que chacun alentour reconnaît en silence.

 

Ô mauve je suis prête à me mettre à genoux

devant cette merveille que tu manifestes

mais je t’entends me dire qu’ici entre nous

 

l’air que nous respirons comme le vent d’ouest

qui passe sur la friche et sur la bonne terre

ne se perdent jamais en qui vit le mystère.

 

16 juillet 2015

Aimer quelqu’un, c’est reconnaître son mystère. Aimer au sens où Jean dit que « Dieu est Amour ». Il ne s’agit pas de l’amour possessif que la Bible attribue à son dieu, ce dieu qui aurait choisi Israël-Jacob comme un homme se choisit une épouse dans les sociétés patriarcales. « Je t’ai aimé, dit le Seigneur à Israël … Jacob je l’ai aimé et Ésaü je l’ai détesté » (Malachie 1, 1-3). Car cet amour de choix implique le non-choix des autres et c’est un amour possessif, celui qui fait s’attacher l’une à l’autre une femme et un homme pour ne faire qu’une seule chair (Genèse 2, 24).

     L’Amour qui reconnaît le mystère de l’autre est celui qui va de la chair à l’esprit ( Jean 3, 3-6) en entrant dans le royaume des cieux, le royaume de l’Amour éternel universel.

     L’Église, qui se pose en nouvel Israël, en nouveau peuple choisi, fonctionne donc avec son dieu selon une relation érotique d’appartenance du type de la femme possédée par l’homme possesseur. Les sacrements, dont celui du mariage, consacrent, sacralisent cette relation patriarcale. Les sacrements ne sont-ils pas l’expression première du pouvoir de l’Église ? Le sacrement de mariage ne rend-il pas le mariage chrétien indissoluble comme le sacrement de baptême fait du chrétien la possession inaliénable de l’Église ?

     Le mariage de l’humain premier est au départ une possession mutuelle résultant d’une attirance quasi irrésistible qui n’est que l’expression en la chair humaine de la force cosmique de la philia. C’est d’abord la force de l’espèce cherchant à persévérer dans son être, même si celles et ceux qui le vivent n’ont pas forcément conscience que leur amour est en eux la volonté cosmique, la « volonté de puissance », « l’élan vital » cherchant à se perpétuer par la génération de nouveaux vivants.

     Dans la dynamique d’homo viator, du cheminement de l’humain premier vers l’humain dernier, de la chair vers l’esprit, la femme et l’homme sont appelés à se reconnaître réciproquement au-delà du désir et de la possession, que celui-ci subsiste ou qu’il disparaisse, appelés se reconnaître en leur être même, en leur mystère.

 

Parmi les dix mille inconnues

qui connaissent ce territoire

combien en est-il que la rue

et les champs ravis de les voir

leur ouvrent les portes le soir ?

 

Qui sait ce que la nuit les bêtes

libres de l’enracinement

qui fait les haies où l’on s’entête

à vouloir enfermer l’amant

s’aventurent en quête de sang ?

 

L’air qui circule sans frontières

les accompagne dans la vie

là où les appelle l’entière

liberté de prendre ou servir

l’autre avant de s’évanouir

 

dans le Vide où tout recommence

depuis toujours et à jamais

dans la ruée de l’innocence

où chacun premièrement naît

appelé à ce qui lui plaît.

 

Mais l’air avec qui tout chemine

et qui fait franchir les portails

donne aux dix mille qu’il anime

de pouvoir le suivre où qu’il aille

et de passer toute muraille.

 

17 juillet 2015

Le mystère de l’autre, c’est ce en quoi il nous est inaccessible, incompréhensible, échappant à notre désir cosmique de posséder, comprendre et dominer que Jean appelle « le monde, désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie, to kosmô ê épithumia tês sarkos kaï ê épithumia tôn ophtalmôn kaï ê alatsoneia tou biou (I Jean 2, 16) et qu’Augustin traduit  » libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi » (Cité de Dieu, 14, 28).  Mais le mystère de l’autre est l’objet de l’attention de l’Éternel Amour car c’est ce qui fait son altérité, son eccéité, et il nous invite à vivre cette relation à l’autre en participant à son Amour.

     C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre la formule d’Irénée de Lyon, « devenir Dieu », dont on a pu s’indigner en croyant y repérer le vieux mythe de la tour de Babel (Jean Moussé, Le second souffle de la foi, p. 118), le désir de dominer alors qu’il est tout l’opposé. Pour celles et ceux qui voient en l’Éternel le Tout-puissant, vouloir être Dieu c’est vouloir partager « le règne, la puissance et la gloire ». Pour celles et ceux qui reconnaissent que l’Éternel est Amour et non Puissance, c’est désirer partager cet Amour, cette Altérité où le respect pour tout être est inséparable de la tendresse.

     Si l’Éternel est mystère, c’est qu’il ne se laisse pas comprendre en son Altérité et qu’il invite à le connaître en cette Altérité. « Qui Aime connaît l’Éternel » et connaît en lui les autres selon leur mystère.

 

Il est bon de vivre auprès de gens qui ne nous font pas confiance : cela nous invite à les aimer d’Amour, à nous faire violence pour les Aimer et à entrer ainsi dans « le royaume des cieux ». (Matthieu 11, 12).

 

au hasard de tes promenades

tu ne laisses aucun coin perdu

échapper à ces escapades

dont tu sais qu’elles leur sont dues

 

la poussière au bord de la route

se soulève sur ton passage

saluant pour que nul ne doute

qu’elle est prête à te rendre hommage

 

une haie se met à chanter

à voix basse distraitement

disons plutôt à fredonner

comme à un souvenir charmant

 

des bourrasques où elle résiste

comme en un combat amoureux

lorsque l’autre vraiment insiste

pour savoir s’il peut être heureux

 

les bois sont parmi les domaines

que tu dis tiens de droit aussi

celui des jeux les plus amènes

où le langage réussit

 

à moduler quelques messages

que déchiffre en les reprenant

l’oreille attentive du sage

qui les connaît les devenant

 

ainsi tu vas par les chemins

qui n’en sont pas puisque tu passes

partout où l’on te tend la main

et l’on sait te faire une place

 

18 juillet 2015

L’hapax existentiel qu’a sans doute constitué l’intuition de l’Amour par Yeshoua de Natsèrèt n’a pas été vraiment suivi par l’Église, disons par son magistère (son « autorité doctrinale, morale ou intellectuelle s’imposant de façon absolue », l’idée même d’imposition absolue ne pouvant être celle de l’Amour). Il s’est trouvé cependant au long des siècles des torches qui se sont allumées à son feu (Luc 12, 49).

     Combien de temps brûlera celle de notre frère François ? Combien d’autres allumera-t-elle pour réévangéliser l’Église, disons plutôt pour enfin l’évangéliser. Cette évangélisation est-elle même possible ? Il est bon que certains chrétiens fidèles à l’intuition de Yeshoua le croient et y travaillent. Quant à ceux qui ne le croient pas mais reconnaissent la Vérité de l’Amour, ils ne peuvent que les encourager, et d’abord en s’efforçant de vivre cette Vérité.

     Si nous avalisons ici les paroles du pape François, ce n’est pas parce qu’il est pape mais parce qu’elles sont conformes à l’Évangile. Lorsqu’il dit « notre foi est révolutionnaire parce qu’elle défie la tyrannie de l’idole argent », il rend à l’Évangile son dynamisme social et cosmique, rectifiant l’interprétation manipulatrice du « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Il reconnaît implicitement que l’Église ne doit pas être un pouvoir mais une force inspiratrice à laquelle rien d’humain ni de cosmique n’est étranger.

     La théologie des deux pouvoirs, spirituel et temporel, n’est pas conforme à l’Évangile de l’Amour puisque dans l’Amour il n’y a pas de pouvoir. L’E-sprit de l’Éternel n’est pas un pouvoir. Il inspire l’univers selon ce que celui-ci peut recevoir de son inspiration, il inspire donc les humains qui l’accueillent, faisant ainsi parfois apparaître un hapax existentiel qui « renouvelle la face de la terre ».

     Il peut inspirer des paroles et des écrits. Il ne les dicte pas comme on l’a cru dans l’Église pendant des siècles. Il n’y a pas d’écriture sainte, sacrée, infaillible. Dans la Bible, le Coran, les Vedas… il y a les témoignages d’inspirés, mêlés à des mythes et des concepts qui appartiennent à la culture où les inspirés parlent et écrivent, non à l’Éternel. Il nous faut apprendre à y faire le tri, apprendre à oser les penser.

 

Où vas-tu traînant ce fardeau

deux fois plus gros que ne devrait

le permettre ton faible dos

sur la surface qui effraie

dans la solitude du vide ?

 

Que se passe-t-il dans ta tête ?

Qu’espères-tu pour entreprendre

et persévérer ? Je m’inquiète

de te voir si près de te rendre

à la solitude du vide.

 

Mais tu avances obstinément

sans attendre le réconfort

de quelque amie de quelque amant

sachant qu’ensemble on est plus fort

dans la solitude du vide.

 

Retrouvant ta communauté

tu lui remettras sans façon

servante inutile mêlée

à la foule cette leçon

de la solitude du vide.

 

Tu me laisses le souvenir

d’une force de volonté

sur laquelle dans l’avenir

je saurai que  je puis compter

dans la solitude du vide.

 

19 juillet 2015

Communautés. On dit depuis Aristote que l’homme est un « animal social » et cela fait partie des expressions courantes que nous devons oser penser, selon l’Amour.

     Nous ne sommes pas des fourmis ou des abeilles comme l’idéologie communiste a parfois cherché à nous y réduire, mais nous reconnaissons avec la Bible que, « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Ces positions opposées, ces pôles, doivent se réconcilier dans l’Amour. Un communauté, que ce soit celle d’un couple, d’une famille, d’un village ou d’un quartier, d’un monastère ou d’un cloître… doit vivre le dialogue de la solitude et de la société.

     Le « vivre ensemble » que l’on encourage dans notre pays entend combattre la solitude dont souffrent un nombre croissant d’individus. L’affaiblissement du sentiment religieux est en partie responsable de cet esseulement : la communauté paroissiale était plus forte que ne l’est la communauté de voisinage. Le vivre ensemble peut se construire sur des intérêts communs, de loisir en particulier, mais il est appelé à cheminer vers l’altérité désintéressée.

     Le mot « communauté » est depuis quelque temps utilisé chez nous pour désigner un groupe religieux ou ethnique. On parle de la communauté musulmane de France. Mais il existe en France nombre de musulmanes et de musulmans qui ne fréquentent pas les mosquées et qui ne se sentent pas faire partie d’une telle communauté. Elles, ils font le ramadan et s’abstiennent d’alcool et de porc, et surtout vivent selon les valeurs éthiques de l’islam. Dire qu’ils appartiennent à la communauté musulmane de France est un abus de langage, une manipulation.

     L’assignation d’une personne à une communauté, quelle qu’elle soit, religieuse, nationale, ethnique… est incompatible avec l’Amour. Chaque individu que nous connaissons est, derrière ses apparences et conditions, un mystère à reconnaître en son identité unique avec respect et tendresse, selon l’Amour que lui porte l’Éternel.

 

Couché dessus le sol, le foin coupé

expire son âme au soleil

parfume les pas occupés

à mesurer l’étendue des merveilles.

 

Cette senteur si douce de la mort

est le privilège de l’herbe

qui dans la nuit jamais ne dort

où l’ombre comme la lumière servent

 

le lent cheminement dans la patience

de la sève fidèle au rythme

à elle réservée par la présence

de l’élan de la vie qui l’anime.

 

Vif ou morte demain jetée au four

l’herbe ou le foin vit dans l’instant.

Son âme en la haine et l’amour

en tous sens ici maintenant se répand.

 

20 juillet 2015

Comme toutes les communautés humaines, les Communautés d’Aimer sont à penser-peser sur la balance de l’Amour, mais leur balance doit être celle du trébuchet de l’orfèvre, plus fine que toutes les autres dans la recherche de l’équilibre de la solitude et de la société.

     Si leurs rencontres font alterner le silence et la parole, c’est selon cet équilibre de la tendresse et du respect dans l’Amour. Il s’agit non seulement d’écouter la parole des autres mais aussi d’écouter le silence de l’Autre, l’Éternel plus intime à eux-mêmes qu’eux-mêmes.

     Dire que l’Amour veut que l’autre soit autre ou dire qu’il reconnaît l’autre comme autre en son mystère, c’est tout un. Identité tautologique de l’être et de son sens.

     L’Amour n’est pas dans l’obligation, qu’elle nous soit imposée ou que nous nous l’imposions. L’Amour n’a que faire des promesses, des engagements, des vœux… car il vit dans l’instant, au jour le jour en participation à l’Être de l’être. Celles et ceux qui veulent Aimer pour avoir découvert la vérité de leur être, à quelque communauté qu’elles soient plus ou moins liées, le sont dans la liberté qui menée par l’Esprit « ne sait ni d’où il vient ni d’où il va », fidèle aux circonstances, aux événements, aux rencontres pour y vivre le service de l’Amour.

     Le vœu, l’engagement, la promesse sont sans doute utiles voire nécessaires à celles et ceux qui entreprennent de chercher le Royaume de l’Amour, mais leur cheminement doit les amener à s’en détacher, à ne plus Aimer pour l’avoir promis, pour s’y être engagé, pour en avoir fait le vœu, mais pour être sensibles ici maintenant au souffle de l’Esprit.

 

Il n’est rien au jardin qui ne s’agite

dans le souffle puissant qui le parcourt.

Il n’est rien de vivant qui ne mérite

dans le fond qu’on lui fasse la cour.

 

Il est des feuilles qui semblent vouloir

serrer la main de celui qui salue

en passant ce qui peut s’émouvoir

peut-être devenir l’heureux élu

 

du hasard et de cette détresse

qui avec lui renouvellent le monde

en inventant cette belle allégresse

qui se répand sur le chemin des ondes.

 

Légère détachée la feuille dans la mort

trouve le dernier sens à sa venue

disparaissant  dispersée dans l’effort

de passer la limite et ressusciter nue.

 

21 juillet 2015

Fine tuning, ajustement fin, réglage précis des constantes cosmologiques qui permettent à notre univers tout simplement d’exister tel qu’il est avec la possibilité d’y voir ou faire apparaître la vie. Réglage en particulier des quatre forces fondamentales agissant dans l’organisation de la matière physique (force gravitationnelle, force nucléaire forte, force électromagnétique, force nucléaire faible) et puis réglage de l’expansion de l’univers, ni trop lente ni trop rapide pour permettre l’apparition et la durée d’existence des galaxies susceptibles de faire apparaître et se développer la vie, réglages des masses du neutron et du proton liées au bon réglage de l’interaction forte… Entrelacement d’arrangements subtils, cette organisation intelligente suppose une cause intelligente. Le fine tuning sert donc d’argument aux croyants qui y voient une preuve de l’existence de leur dieu personnel. Et pourtant, nombre de scientifiques tout aussi intelligents (!) que les croyants voient dans ce fine tuning une preuve de la non-existence du dieu en arguant qu’il se suffit à lui-même. Les arguments des uns et des autres tiennent debout. Pourquoi s’en étonner lorsqu’on connaît, avec Montaigne et quelques autres, la capacité d’erreur et de tromperie du raisonnement, du « discours ». A titre d’exemple de tous les jours il suffit d’écouter le langage des hommes politiques des différents partis, mais aussi le langage des économistes et de tous les spécialistes des sciences humaines. Comment parviennent-ils à ne pas se mettre d’accord alors qu’ils raisonnent sur les mêmes faits ?

     Il est cependant une évidence intellectuelle irréfragable pour toute intelligence rationnelle, c’est celle du principe de causalité, conséquence immédiate du principe d’identité. Rien ne peut sortir de rien, contrairement d’ailleurs à certaines théories cosmologiques qui font surgir notre univers du néant, qu’elles confondent avec le Vide.

     L’intelligence qui se manifeste dans notre univers, en particulier dans son fine tuning, mais aussi dans le moindre organisme vivant et même dans l’organisation d’une particule de matière, cette intelligence suppose nécessairement l’existence d’une plus grande intelligence qui l’a pensée, intelligence éternelle puisqu’elle n’a pu naître d’une non-intelligence. Mais les croyants vont un peu vite en l’identifiant au dieu des monothéismes (il faudrait dire aux dieux puisque YHWH, le dieu de l’Évangile et Allah ne sont pas tout à fait identiques.)

    L’organisation intelligente de la moindre cellule vivante (et de toute particule) s’explique au mieux par la présence organisatrice de son psychisme. On affirme ici qu’il n’existe pas de matière purement physique, en opposition à notre science occidentale matérialiste qui refuse toujours de reconnaître une part de vérité dans le vitalisme et/ou l’animisme, qu’ils écartent avec des ricanements et des haussement d’épaules, inconscients que ce faisant ils ignorent le principe de causalité et donc pensent irrationnellement alors qu’ils se targuent d’être rationalistes. Certains ne vont-ils pas jusqu’à parler sans sourciller de phénomènes acausaux en physique quantique ? La matière n’a pas encore livré tous ses secrets. Les scientifiques devraient en garder conscience.

 

Une mouette égarée

loin des élans des marées

vient ici en trois coups d’ailes

nous livrer sa ritournelle.

 

L’oiseau blanc du jour s’attarde

à montrer son élégance

au bleu du ciel qui le farde

et de lumière le ganse

 

aussi fluide qu’un rêve

dans l’air qui partout l’entraîne

et le caresse sans trêve

en emmenant dans sa traîne

 

l’œil qui s’oublie sur la terre

et sent la mer l’envahir

de son immense mystère

où il va s’évanouir.

 

L’oiseau blanc peut s’en aller

sans savoir ce qu’il a fait.

Sa chanson au monde ailé

résonne ici à jamais.

 

22 juillet 2015

Une vision cohérente du Réel demande tout autant de rendre raison de notre univers par sa cause première que de rendre raison de cette cause première par notre univers. Nous pouvons les connaître au mieux l’un par l’autre. Vaste programme.

     Plutôt que d’arguer de l’existence du mal contre l’existence de Dieu (Fiodor Dostoïevski, Albert Camus, Marcel Conche… ), il faut considérer ce que l’existence du mal nous suggère sur l’essence de Dieu. Certains l’ont fait en imaginant un Dieu cruel, indifférent ou impuissant. Ici c’est en partant de l’Altérité positive de la relation entre la Cause première infinie sans désir et l’univers objet de son Amour que nous cherchons à penser le comment de cette relation et ses implications.

     La certitude de l’Amour éternel ne s’exprime pas ici par le mythe de la Sainte Trinité chrétienne, mais par la « nécessité », en cet Amour, d’une matière éternelle, son autre.

     Il nous faut en passant écarter la vision anthropomorphique d’un Dieu personnel en nous demandant ce que pourrait être une Personne divine alors que l’on sait que la notion de personne humaine a varié et continue de varier selon les temps et les lieux. L’Éternel ne peut se penser en concepts humains de personnel et d’impersonnel. On peut, hypothétiquement, le dire hyperpersonnel et hyper impersonnel, c’est-à-dire peu compréhensible, et en rester là, provisoirement.

     En vertu du principe de causalité, l’intelligence de l’Être infini est nécessairement supérieure à la somme des intelligences qui se manifestent dans l’organisation globale de la matière, le fine tuning, en chaque particule, molécule, cellule… de cette matière, en tous les génies présents dans l’univers…

     Si nous avons la certitude que l’Éternel est Altérité positive, Amour, nous pensons que notre univers est le meilleur possible selon les lois qui l’organisent et le dirigent et selon l’indéterminisme et la liberté que l’Altérité positive veut pour tous les êtres de cet univers.

     Plutôt que de gémir (ou de ricaner comme Voltaire) devant les tremblements de terre, inondations, volcans dévastateurs, épidémies ravageuses… il faudrait nous extasier devant ce qui permet à la vie d’exubérer en une orgie d’intelligence et de beauté aux quatre coins de la planète dans la nature et chez les humains.

 

Surgie de l’ombre forme belle

pâle blancheur silen-ci-euse

que me voulais-tu visiteuse

si brève à l’heure où tout chancelle ?

 

Dans la nuit venue en douceur

pour ne pas abîmer le jour

tu t’es mêlée à cet amour

où ils dialoguent en sœurs.

 

Oiseau de la nuit incertaine

annoncée par l’inattendu

je sens ta présence hautaine

soudain transmuée en un tu

 

pour l’ombre qui à la fenêtre

plonge dans l’ombre afin d’y voir

comme dans un jeu de miroirs

un reflet de ce qu’est son être.

 

Toi maintenant si pré-ci-euse

que je te sais dans l’existence

tu vas exquise visiteuse

en moi pouvoir lui donner sens

 

23 juillet 2015

L’Éternel se voile (Isaïe 45, 15). Il se voile jusqu’à donner à croire à son inexistence. Si nous pensons que l’existence d’une cause première de la matière est une évidence rationnelle (en vertu du principe de causalité) nous pouvons nous interroger sur le manque d’évidence de leur relation. Cette relation est rationnellement évidente comme cause et effet, mais sa modalité demeure voilée.

     Cette obscurité même donne à penser. La penser à partir de l’Amour du Tout-aimant plutôt qu’à partir de la Puissance du Tout-puissant à laquelle les monothéismes tiennent tant doit s’avérer plus éclairant.

     Réfléchissant à partir du mythe de la Trinité qui fonde la notion du Dieu Amour ou en dérive, le mystique Maurice Zundel (1897-1975) parle de l’Amour d’altérité qu’il imagine au sein de cette Trinité comme une totale désappropriation de soi. Il parle d’un « pur rapport à l’autre », d’un Dieu dont « tout l’être est dépouillement… Dieu est pauvre, Dieu est radicalement désapproprié de soi, Dieu n’a rien et ne peut rien posséder, Dieu est l’Antipossession et l’AntiNarcisse » (Je est un autre, p. 63). La Spiritualité de l’altérité se fonde sur cette perception de l’Éternel, mais sans s’appuyer sur la croyance au Dieu trinitaire. On peut en tout cas comprendre que l’Altérité radicale de l’Amour détourne de soi le regard des autres. C’est ainsi que l’Éternel se voile.

     Mais cette perception de l’Amour éternel met à mal l’image que le christianisme se donne de son Christ. Maurice Zundel semble bien se contredire lorsqu’il affirme, en conformité avec le dogme chrétien, que « le christianisme, plus qu’une doctrine, est une Personne, la Personne même de Jésus » (op. cit., p. 61). Si la personne, en son statut divin idéal, est totale dépossession de soi pour l’autre, comment peut-on croire que Yeshoua puisse souhaiter qu’on lui rende un culte, qu’on s’attache à sa personne. Le christocentrisme est incompatible avec l’Amour éternel.

     Au cours de sa vie publique, au contraire de sa vie cachée à Nazareth, Yeshoua a dû attirer à lui les foules afin de leur livrer son témoignage à la Vérité de l’Amour éternel. Mais il faut comprendre qu’il n’a pu le vouloir que dans cette intention et qu’il lui fallait, sa mission accomplie, replonger dans l’anonymat : « Il vous est bon que je m’en aille…  » (Jean 16, 7).

     Il est bon aussi d’observer qu’aucune personne humaine, fût-elle divinisée, ne pourra jamais rassembler toute l’humanité. Seul l’Amour dépossédé de soi peut y parvenir. La volonté du christianisme de conquérir l’humanité relève de la volonté cosmique de possession et de domination, de l’amour philia et de la haine neïkos. Comme telle cette volonté est vouée à l’échec, et à un inévitable combat avec les autres religions.

 

Infatigable tourbillon

de l’un et l’autre papillons

tu tiens ta fascinante danse

dans notre recherche de sens.

 

Pourquoi faut-il ainsi en vol

manifester cette corolle

où l’un et l’autre si pareils

en apparence s’appareillent ?

 

Pourquoi faut-il que se déploie

dans la liberté cette loi

où à l’amour se joint la haine

pour ne pas sombrer dans le même ?

 

La résistance ne s’épuise

qu’avec finalement la mise

en œuvre de cet avenir

qui jusqu’au bout les fait tenir.

 

Cette lutte à armes égales

des ailes sans autre rival

que l’air ne trouve enfin son sens

que dans notre reconnaissance.

 

24 juillet 2015

On ne peut quasiment rien dire de la vie cachée de Yeshoua à Natsèrèt si ce n’est justement qu’elle était cachée, voilée, et que cette obscurité est révélatrice de la dépossession de l’Amour. (Certains exégètes vont d’ailleurs jusqu’à mettre en doute les récits de la nativité, de la fuite en Egypte, de la visite au Temple à douze ans).

     De sa vie publique on peut dire avec insistance qu’elle a été inspirée, menée d’un bout à l’autre par l’Esprit. Yeshoua n’a agi et parlé qu’inspiré, comme les prophètes dont il disait qu’il était des leurs. Sa mission accomplie, il s’est comme effacé, voilé à nouveau, laissant l’Esprit poursuivre son œuvre (Jean 16, 7). On peut sans doute aussi interpréter en ce sens le dernier geste que lui attribue l’évangile de Jean : « Parédôken to pneuma, emisit spiritum, il remit, transmis l’esprit. » (Jean 19, 30).

     Peut-on relier cette action de l’Esprit en Yeshoua au rôle que lui attribue le début du livre de la Genèse : « Et l’Esprit de Dieu planait sur les eaux ». On peut interpréter cette présence de l’Esprit dès l’Origine comme un signe de sa présence active permanente. Lorsque Yeshoua dénonce le mythe de la création en six jours en se débarrassant du sabbat, repos du septième jour, il argue de cette permanence de l’œuvre de l’Éternel dans sa « création » : « Mon père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17). Comment travaille-t-il si ce n’est pas son esprit ?

     La relation permanente de l’Amour à la Matière, son Autre, est en effet une relation spirituelle, une inspiration par l’Esprit, non une manipulation par la toute-puissance. Elle opère d’éternité en éternité et se poursuit donc tout au long de l’Évolution de notre univers, partout maintenant. Celles et ceux qui vivent de l’Amour éternel y contribuent par le mouvement de leur esprit inspiré par l’Esprit de l’Éternel : « Ô Seigneur, envoie ton esprit, qui renouvelle la face de la terre. »

     On peut conjecturer que cette inspiration n’est pensable que par la dimension psychique de la matière, qui permet l’indéterminisme quantique et la liberté humaine.

 

les souffles au jardin ne cessent

d’animer toute chose en vie

et jusqu’au promeneur surpris

de sentir aussi leurs caresses

 

ils invitent son attention

à se faire plus réflexive

à interroger leurs leçons

depuis leur aube primitive

 

on dit qu’ils invitent aux songes

de tout ce qui peut s’envoler

que ce qui ne le peut se ronge

et s’agite comme brûlé

 

par une flamme qu’invisible

l’espace libre de ses sens

lance faisant de toute cible

l’objet de sa reconnaissance

 

infatigables dans leur vol

depuis l’origine du monde

les souffles au jardin raffolent

de nous entraîner dans leurs rondes

 

25 juillet 2015

Les équations qui cherchent à unir en une théorie du tout les quatre forces physiques fondamentales (électromagnétisme, interaction forte, interaction faible, mais aussi la gravitation non encore intégrée), ces équations peuvent se résumer en un jeu d’équilibre d’attractions et de répulsions comme l’avait pressenti Empédocle en parlant de philia-amour et de neïkos-haine. Cela acquis, l’énigme de la matière et l’énigme de sa relation à l’Être de l’être éternel sont loin d’être résolues.

     Notre intelligence, faut-il le rappeler, n’a accès qu’à la dimension physique de la matière. Au point qu’elle est tentée d’ignorer sa dimension psychique, dont on peut penser qu’elle n’est accessible que par l’intuition au sens bergsonien. La quasi-totalité des physiciens étudient la matière comme si elle n’était que physique (on les appelle à juste titre des physiciens), mais ils vivent leurs relations humaines en admettant implicitement que les humains ne sont pas que matière physique. Cette attitude schizomorphe est caractéristique de la pensée occidentale inspirée par l’imaginaire ouranien-diurne qui privilégie la séparation, le compartimentage, « la fragmentation des savoirs » récemment dénoncée dans Laudato si’.

     Fragmentation tragique lorsqu’elle contribue à mettre en péril « notre maison commune ». C’est ainsi que nos responsables politiques, économique, financiers savent très bien que la croissance en est arrivée à un point où elle mène à la catastrophe écologique, mais ils parlent et agissent comme si de rien n’était, faisant leur souci majeur d’une croissance qu’ils prétendent indispensables à la résorption du chômage.

     Le schizomorphisme affecte la totalité de l’approche occidentale du réel. Entre autres exemples, il oppose les sciences cognitives et la psychanalyse, approches physique et psychique complémentaires de la matière en ses  deux dimensions. C’est lui aussi qui aveugle l’occidental sur les liens qui unissent sa vie sentimentale et sa vie professionnelle, sa pratique religieuse et sa pratique commerciale, dont il prétend qu’elles n’ont rien à voir l’une avec l’autre, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel qu’il entend séparer alors que ce sont tous deux des pouvoirs dominants qui asservissent les humains, que ce soit par le physique ou par le psychique.

     Le remède ? L’accueil de l’Esprit de l’Éternel Amour au-delà des forces cosmiques et de leurs pôles diurne-ouranien et nocturne-chthonien. La spiritualité de l’Amour ne sépare pas le physique du psychique. Elle fait du cosmos en son entièreté l’objet de sa sollicitude.

 

Sens le figuier dire son territoire

en cette aura pleine de souvenirs

d’un autre ciel et d’un autre sentir

où la lumière et l’air se proposent à boire.

 

Il est ici cherchant à s’intégrer

à ce pays qui parle une autre langue

mais qu’il apprend pour qu’elle lui agrée

comme d’autres s’intègrent au pays de la mangue.

 

Vois le jardin répondre et accueillir

en son espace     la fragrance nouvelle

parmi les territoires du sentir

comme il fait des oiseaux en saluant leurs ailes.

 

26 juillet 2015

Parler d’intériorité en spiritualité, c’est s’exprimer en langage figuré, comme il se doit pour ce qui n’est pas physique et qui échappe donc au langage conceptuel, littéral, de l’intelligence. Au vrai l’esprit n’est ni intérieur ni extérieur, ni profond ni superficiel puisqu’il n’est pas spatial.

     Si nous reconnaissons que la matière est autant psychique que physique, nous admettons logiquement que le cosmos est tout entier ouvert à « l’Esprit planant sur les eaux », que l’univers est l’objet de la bienveillance et de la bienfaisance de l’Éternel dont l’Esprit sans cesse « renouvelle la face de la terre ».

     La modalité de cette relation d’altérité entre l’Eternel Aimer et le cosmos nous échappe, mais sa réalité peut devenir pour nous une évidence rationnelle. Tout être cosmique, des étoiles aux particules en passant par chaque être vivant est ainsi l’occasion possible de notre relation avec Aimer. François d’Assise, à la suite de Yeshoua, a reconnu cette présence d’Aimer au soleil, à la lune, à l’eau, au feu… qui nous en fait des sœurs et des frères.

     La reconnaissance de la psyché de la matière fonde l’écologie d’Amour telle qu’elle apparaît dans Laudato si’, même si la doxa scientifique occidentale lui interdit d’y faire référence.

 

le galet attend au bord de la route

un regard aimant innocent du doute

rongeur qui le serre et l’immobilise

dans la main qui prend et qui utilise

 

la foule endormie rassemblée en lui

figée où chacun en pensée s’enfuit

rêve vaguement d’un passé de feu

en qui se jouaient d’innombrables jeux

 

il en est mille autres où à l’eau mêlés

ils ont pu danser et évoluer

pendant dix mille ans avant que les anges

de la terre en viennent à d’autres échanges

 

et puis tous ces temps où l’air en folie

les a bousculés emportés au lit

des amours des morts où réduits en sables

ils ont le visage de cœurs innombrables

 

le galet déjà que le regard aime

et pense en silence au-delà du même

connaît dans la main où la terre tire

l’autre où l’univers en elle se mire

 

27 juillet 2015

La Laïcité, fille de l’Altérité. Pour celles et ceux qui reconnaissent dans l’Altérité l’essence de l’Être de l’être, la Laïcité y prend son sens. Elle n’est plus une arme offensive ni même défensive de l’athéisme contre la religion. Elle est une expression de la fraternité universelle entre tous les humains quelle que soit leur croyance ou leur incroyance.

     La Laïcité est née en France comme un mouvement de résistance au pouvoir clérical, mais cette résistance ne pouvait avoir de sens qu’au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, résumé des valeurs désacralisée de l’Évangile, c’est-à-dire de l’Amour, c’est-à-dire de l’Être de l’être.

     L’attitude de Jean Jaurès est exemplaire de ce sens. On a pu dire que c’était en prophète et en mystique qu’il s’était attaqué à la domination sacerdotale, un peu à la manière d’un Yeshoua, d’un Jean Hus, d’un Luther… Et il était persuadé que l’Église finirait par reconnaître les valeurs de la Laïcité et renoncer, de gré ou de force, à son prétendu pouvoir spirituel. « L’Église, si elle veut vivre, doit continuer, jusqu’à l’affirmation de la pleine liberté de conscience et du droit des démocraties, la nécessaire évolution qu’elle a été obligée d’accomplir depuis des siècles »… Elle peut donc « enseigner la France nouvelle, la France laïque, la France de la Révolution, l’enseigner tout entière, non pas petitement et humblement, mais hardiment et généreusement » (cité dans Jaurès le prophète, Mystique et politique d’un combattant républicain, Éric Vinson, Sophie Viguier-Vinson, p. 207).

     On peut mesurer après un siècle à quel point la Laïcité mise en place par la loi française a pu impacter la pensée catholique au cours du XX° siècle et jusqu’à maintenant, non seulement dans sa tolérance pour la pensée laïque, mais dans son ouverture au protestantisme par l’œcuménisme, aux religions par le dialogue, à l’athéisme lui-même par des relations apaisées souvent fructueuses. A l’intérieur d’elle-même, l’Église de France s’est peu à peu éloignée de son pouvoir pour se tourner presque exclusivement vers l’Amour et ses implications sociales. La Laïcité, comme expression de l’Altérité, peut contribuer à la réévangélisation de l’Église, c’est-à-dire à sa pleine reconnaissance de cette Altérité.

 

plume tombée

dont ne sait où

de quel oiseau

 

pourquoi ici

tu es aussi

pour qui te vaut

un rendez-vous

à inventer

 

la main tendue

qui te ramasse

et l’œil aimant

qui t’étudie

cherchent ravis

en ce moment

ce qui se passe

sous-entendu

 

forme parfaite

en ta beauté

intelligente

de quel message

venu du sage

puis-je prudente

en sa bonté

faire la fête

 

la perfection

du provisoire

donne à penser

à un trésor

pour quoi tout l’or

à dépenser

rend dérisoire

la perdition

 

28 juillet 2015

Les philosophes européens ont péniblement accédé à l’altérité, à une certaine altérité en réagissant contre la pensée de René Descartes qui les enfermait dans le moi du cogito ergo sum.  Hegel a eu besoin d’un autre négatif pour bâtir sa dialectique et il a ainsi ouvert la voie à d’autres réactions à l’égotisme cartésien. En abrégé disons qu’avec Kierkegaard est  apparu l’existentialisme où chez Sartre l’autre est d’abord perçu comme l’ennemi, voire l’enfer. Le mouvement phénoménologique de Husserl a insisté sur l’intentionnalité de la conscience qui existe par son objet, nécessairement autre. Son disciple Emmanuel Lévinas a fait de l’autre le centre d’une éthique qui devient l’essence même de la philosophie. Dans la même mouvance phénoménologique, Paul Ricœur a étudié l’altérité au sein même du soi. Le courant personnaliste d’Emmanuel Mounier, l’existentialisme chrétien de Karl Jaspers, et Gabriel Marcel, la pensée juive de Gershom Scholem et de Martin Buber ont fait avancer les études de l’altérité.

     On peut lire tous ces penseurs si on en a le temps et la capacité intellectuelle (leur langage est parfois hermétique pour les non-spécialistes). Mais il existe un chemin plus court et plus sûr pour connaître l’altérité. Il faut d’abord se débarrasser de l’illusion philosophique selon laquelle on pourrait approcher l’autre en maniant des concepts. L’accès à l’autre, la reconnaissance de l’autre n’est pas affaire d’intelligence manieuse de concepts. Elle est affaire d’intuition au sens bergsonien d’identification à l’autre par le mouvement de l’empathie.

     Le mot empathie est cependant ambigu. Les promoteurs de l’empathie cognitive comme Max Scheler notent qu’elle peut être utilisée pour posséder, comprendre et dominer l’autre, ce qui n’est pas le sens qu’on lui prête le plus habituellement de nos jours, celui de la sollicitude et de la communion. Ils affirment d’ailleurs que personne ne peut vraiment se mettre à la place d’autrui.

     On a pu employer le mot empathie pour expliquer le comportement compassionnel du Bon Samaritain. Mais l’intuition de Yeshoua est celle de l’Amour de l’autre comme autre, et non plus seulement de l’amour de l’autre comme soi-même, du prochain, de « l’enfant de ton peuple » (Lévitique 19, 18). L’altérité évangélique n’est en tout cas pas affaire d’intelligence philosophique, mais de relation de connaissance dans l’Amour. Et l’Amour éternel dont vivent celles et ceux qui l’accueillent ne les fait pas devenir l’autre, mais au contraire les vouloir autre…

 

c’est la pluie folle que le vent

dans la clairière vient te dire

pour t’inviter au thé dansant

des farfadets et des sylphides

 

ferme un instant les yeux, la peau

connaît mieux qu’eux la mélodie

rythmée que s’inventent les eaux

lorsque le vent les applaudit

 

danse jusqu’à ne plus savoir

qui de toi d’elles ou bien de lui

mêle aux autres le désespoir

des choses qui toujours s’enfuient

 

alors peut-être sauras-tu

ce qui se cache d’insensible

dans l’extase de ce que tue

la pluie folle que le vent cible

 

lorsque les esprits se retirent

épuisés d’avoir fait la fête

le silence après la tempête

est le vide où l’amour se mire

 

29 juillet 2015

Qu’il soit éblouissant, quelconque, ingrat, repoussant…, ce n’est pas le visage des autres qui nous dit leur dignité, leur mystère, mais le regard que nous leur portons si l’Amour nous anime. Seul Aimer connaît les autres comme autres et ce n’est qu’en participant à son Amour que nous vivons son Altérité essentielle.

     Le discours philosophique, conceptuel, sur l’Altérité peut la chercher à tâtons, tenter de l’expliquer, de la comprendre, mais il ne peut la connaître. On ne la connaît qu’en la vivant. L’Amour n’est pas de l’ordre du penser et du dire mais de l’ordre du faire. On peut penser et dire, et même chanter, « Seigneur, Seigneur » sans pour autant entrer dans le Royaume des cieux. On n’y entre qu’en « faisant la volonté du Père », c’est-à-dire en Aimant (Matthieu 7, 21).

     L’athée qui Aime y entre, le croyant qui n’Aime pas n’y entre pas. C’est un peu ce que dit le mashal des Vierges sages et des Vierges folles (Matthieu 25, 1-12). L’huile de leurs lampes est l’Esprit d’Aimer, rien d’autre. Si Marie mère de Jésus est entrée dans le Royaume, ce n’est pas parce qu’elle avait enfanté Yeshoua et l’avait nourri de son lait, mais parce quelle avait Aimé. (Luc 8, 21 ; 11, 28).

     Les athées invitent les croyants qui Aiment à se remettre en cause, à passer au crible leurs critiques, à oser les penser afin de vérifier si elles sont ou non justifiées.

 

de l’une à l’autre haie deux rouges-gorges

s’appellent se répondent

 

savent-ils que les ondes

répandent leurs messages et que les forges

de l’un à l’autre bout de leur village

sont aussi avec l’air

délivrant leur concert

complices pour chanter le grand partage

 

30 juillet 2015

A quoi sert de penser, de lire, d’écrire de la spiritualité si cela n’est pas l’expression d’une vie « intérieure » d’Amour se faisant « extérieure » en une multitude d’actions pour les autres.

     Ce que Yeshoua a dit pendant trois ans il l’avait vécu sans rien dire pendant quelque trente ans.

     Il est vrai qu’une certaine parole, une certaine écriture, peut agir et inviter à l’Amour. C’est bien pour cela que Yeshoua a parlé, mais sans cesser d’agir en serviteur Aimant.

     La parole d’Amour de Yeshoua a pu être celle de la menace et de la dénonciation : « Malheureux les riches… malheureux les hypocrites… » (Luc 6, 24 ; Matthieu 23). On ne peut inviter à l’Amour sans dénoncer ce qui s’y oppose, et ce qui s’y oppose le plus, c’est le « monde », le désir de posséder, comprendre et dominer (I Jean 2, 15s). Notre frère François ne manque pas de le dire : « C’est l’ambition sans retenue de l’argent qui commande, et le service du bien commun est relégué à l’arrière-plan. Quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains, quand l’avidité pour l’argent oriente tout le système socio-économique, cela ruine la société, condamne l’homme, le transforme en esclave, détruit la fraternité entre les hommes, oppose les peuples les uns aux autres et, comme nous le voyons, met en danger notre maison commune » (Discours du pape François à la rencontre mondiale des Mouvements populaires, Santa Cruz de la Sierra, Bolivie, le 9 juillet 2015). Cela fait évidemment de ce pape l’homme abattre, l’ennemi public numéro un de Wall Street, de la City… et de tous les lobbys économiques et financiers.

     Comment dénoncer « le monde » sans vivre soi-même en servantes serviteurs dans la sobriété joyeuse ? A moins d’être schizomorphes, insensibles à la contradiction.

     On ne peut se réclamer de l’Évangile et ne pas se soucier des migrants : « J’étais étranger et vous ne m’avez pas accueilli » (Matthieu 25, 43). L’Amour est le souci des autres, de tous les autres, à commencer par les laissés-pour-compte.

 

Que faire lorsqu’on se sent gagné par l’animosité, le ressentiment, la malveillance… si ce n’est  t’invoquer « ô Toi notre force d’Aimer ».

 

Un rat furtif au jardin prend refuge

fuyant l’ombre qui marche à son approche

et qui l’apercevant frémit et hoche

la tête demandant ce qu’est donc ce transfuge.

 

De cet échange où la peur la surprise

brèves se mêlent en l’air qui les transporte

par les regards attirés de la sorte

quel est le fruit quelle est même la mise?

 

La vie par instants s’arrête, repart

chargée si légère en ses souvenirs

qu’il n’est qu’à les prendre et à les offrir

pour en accueillir de nouvelles parts.

 

Ne t’inquiète pas, l’infini est grand

qui fait place à tout ce qui veut paraître

sur la scène obscure qui lui donne d’être

et de prendre place à son meilleur rang.

 

Le rat qui s’émeut émeut le marcheur

au jardin sauvage où rien ne se passe

pour l’œil qui ne voit que ce qui dépasse

mais tout pour qui sonde les profondeurs.

 

31 juillet 2015

Il peut être utile de prendre connaissance des recherches menées depuis le XIX° siècle sur la, disons plutôt sur les théologies johanniques. On y aperçoit les tâtonnements des chercheurs dans leurs hypothèses sur les diverses sources de l’évangile et des épitres de Jean (mais aussi sur l’ensemble de la Bible) : la tradition juive de la Judée et celle de la Samarie, les courants hellénistiques et hellénisants, la communauté de Qumran, la gnose… Cela peut nous servir ici surtout à nous libérer de la lecture sacralisée du texte qui s’est installée dès le II° siècle en infidélité à l’intuition de Yeshoua si l’on admet qu’il a désacralisé l’espace, le temps et tout ce qui s’y évolue. Cette désacralisation est d’ailleurs impliquée dans le passage d’une théologie de la Puissance à une théologie de l’Amour.

     Pour celles et ceux qui ont l’évidence de cette intuition de l’Amour et qui ont aussi l’évidence de l’intuition du principe de contradiction (et du tiers exclu), ces intuitions leur font balayer tout ce qui dans les évangiles s’éloigne d’elles. L’intuition inouïe de Yeshoua, cet hapax de l’histoire spirituelle du monde, ne peut être que cohérente en toutes ses implications. Tout ce qui dissone avec elle doit donc être exclu.

     Il est douteux par exemple que l’Amour puisse impliquer l’enfer éternel, « là où le ver ne meurt ni le feu ne s’éteint » (Marc 9, 46 repris d’Ésaïe 66, 24), et dont les Pères de l’Église ont fait leurs choux gras  (entre autres Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze et son ami Basile de Césarée). C’était le gros bâton du neïkos manié pour terroriser les gros pécheurs. Cela s’est inscrit dans le dogme chrétien et Pascal, ne voulant pas être hérétique, a pu affirmer : « il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 458).

     Pascal était choqué, comme nous, par le dogme du péché originel et par la damnation éternelle de celles et ceux qui n’en sont pas sauvés par le baptême : « Qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir si peu de part… Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ». Mais Pascal, en bon rhétoricien, trouve tout de même le moyen de la défendre : « Et cependant, sans ce mystère le plus incompréhensible de tous nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. De sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. » (164, p. 118).

    Pascal s’inclinait devant le « mystère », endormait sa raison. Il oubliait même le principe de contradiction puisqu’il répète après Augustin que « l’unique objet de l’Ecriture c’est la charité » (301, p. 205). Un peu comme celles et ceux qui maintenant répètent après Hans Urs von Balthasar que « seul l’Amour est digne de foi » et qui continuent pourtant de réciter et de chanter leur credo qui n’en dit pas un mot.

 

De corolle en corolle tu promènes

ton bijou de houille brillante

avec la grâce bourdonnante

de ta force sereine.

 

Serait-ce parce que tu es si rare

au beau jardin des souvenirs

où l’on se plaît à revenir

que tu prends nos regards ?

 

En ton indépendance solitaire

qui nous fait poser des questions

quel est l’objet de ton action

dans l’espace désert ?

 

Où voles-tu loin de ces galeries

où s’assure ta descendance

en vertu de la transcendance

qui t’a nourrie aussi ?

 

Tu dois bien avoir au jeu des hasards

ces longs moments de liberté

où tu divagues en la clarté

qui brille sur ta part.

 

1er août 2015

Lorsqu’ils lisent chez Lévinas : « je ne puis m’approcher de l’Infini qu’en m’oubliant pour mon prochain », certains peuvent se demander s’il parle en juif de la Thora ou en juif de l’Évangile. Il faudrait qu’ils retrouvent le contexte de cette affirmation pour y évaluer le sens qu’il donne à « je », à « l’Infini » et au « prochain ». Il n’existe guère de texte qui ne puisse s’interpréter de diverses manières et selon diverses perspectives. Le mot « prochain » n’a-t-il pas, selon l’évangile de Luc, fait l’objet d’une question ? (Luc 10, 29)

     On pourra cependant discuter longtemps sur la nature de la pensée d’Emmanuel Lévinas et sur l’influence que la pensée chrétienne aurait pu avoir sur elle. Ici cette discussion est toute secondaire. Il ne s’agit pas de savoir sous quelle bannière on pense et agit mais de poser en principe que seul l’Amour importe, quel que soit l’habit qu’on lui fasse porter. On peut à ce sujet se rappeler deux affirmations de l’Évangile que l’on a parfois peine à concilier si l’on est sensible au principe de contradiction : « Qui n’est pas contre nous est avec nous » (Marc 9, 40) et « qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu 12, 30). Ces affirmations de Yeshoua montrent qu’il se pose comme la valeur suprême, la vérité essentielle, clivante. Les chrétiens arguent de ces affirmations que leur Christ est le seul Sauveur, et donc, puisque « le Christ et l’Église c’est tout un », que « hors de l’Église point de salut ».

     C’est mal comprendre Yeshoua. Il ne fait pas de sa personne le centre de son intuition. Si cette intuition est bien celle de l’Amour, pure sollicitude pour les autres, comment pourrait-il se soucier de lui-même ? Il est le modèle de toutes celles et ceux qui s’approchent de l’Infini en s’oubliant pour leur prochain.

     Le « je » dont parle Yeshoua, c’est celui qui Aime au point de s’identifier à l’Amour éternel et de s’y oublier : « Je suis » (Jean 8, 58). L’Amour est l’Être de l’être et donc le critère décisif de la Vérité dont Yeshoua a témoigné. Alors, évidemment, qui n’est pas contre l’Amour est pour l’Amour et qui est pour l’Amour n’est pas contre l’Amour. La religion et l’irréligion n’ont rien à y voir, et le christianisme christocentrique n’est pas cohérent avec l’Évangile.

 

Un soleil de feu rouge et or

transperce notre rideau d’arbres.

A quel jeu quotidien son art

se livre-t-il lorsque tout dort ?

 

Il semble chaque jour nouveau

changer un rien pour apparaître

plus tard ici dans une autre eau

qu’hier et demain pour renaître.

 

Le miroir du pont de métal

lui renvoie ses couleurs changeantes

dans l’instant et selon la pente

que lui inspire son égal.

 

En mille endroits de la campagne

il se dit en mille reflets

à mesure que l’accompagne

le mouvement où il se plaît,

 

et toi qui bouges tant soit peu

vis aussi dans la perspective

changeante où se montre plus vive

la prospective de son feu.

 

2 août 2015

Perspectivisme. « Il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité » (Amadou Hampaté Bâ). La multiplicité de ce que les humains appellent la vérité a pu conduire certains penseurs à se rallier au scepticisme, à se dire par exemple que s’il existe une vérité première, elle est inconnaissable, que nous ne pouvons en tout cas en connaître que certains aspects, certaines perspectives.

     Il ne s’agit pas de ces vérités quotidiennes qui s’opposent aux mensonges, vérités qui sont aussi celles que l’on jure de dire devant un tribunal, mais de la Vérité de l’Être et donc du sens de la vie. Pour Nietzsche cette vérité est si terrible qu’il faut l’oublier afin de vivre, de vivre pleinement selon la « volonté de puissance ». La Vérité serait l’ennemie de la Vie.

     Lorsque Amadou Hampaté Bâ parle de la vérité, il reste théorique puisqu’il ne dit pas ce qu’est cette vérité, qu’il se contente d’affirmer son existence et sans doute la possibilité de l’atteindre au-delà de « ma vérité » et de « ta vérité ».

     Certains pensent aussi qu’il est dangereux de ne pas distinguer entre « ma vérité » et « la vérité » que d’avoir la conviction de connaître la Vérité de l’Être, conviction qui conduit nécessairement à vouloir l’imposer, que ce soit par la force ou par la manipulation. N’est-ce pas ce que l’on a vu avec la vérité monothéiste, avec la vérité marxiste…

     Ce qui distingue la Vérité dont Yeshoua s’est dit être le témoin (Jean 18, 37) au point de s’y identifier (Jean 14, 6) c’est qu’elle ne peut s’imposer, mieux, qu’elle libère (Jean 8, 32). C’est la Vérité de l’Amour, c’est-à-dire de l’Être même. « Être de la vérité », c’est « être de Dieu » (Jean 18, 37 ; 8, 47). La Vérité c’est Dieu, c’est l’Amour puisque « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8). (Ce n’est pas une vérité que l’on atteindrait par l’intelligence, elle ne se connaît qu’en Aimant, qu’en participant à l’être d’Aimer).

     Si Yeshoua a pu dire qu’il était la Vérité, c’est parce qu’il s’était totalement livré à l’Amour, au point d’avoir conscience d’être l’Amour, l’Éternel « Je suis » (Jean 8, 58). Cela ne signifie nullement qu’il faille se livrer à sa personne puisque l’Amour se soucie de l’autre et non de soi-même. Yeshoua ne peut souhaiter que l’on s’attache à sa personne, lui qui s’oublie pour les autres (« Je ne puis m’approcher de l’Infini qu’en m’oubliant pour mon prochain »).

 

À ton rythme tu te hausses

afin de trouver l’espace

pour y arborer ta face

où la lumière t’exauce.

 

Chaque jour mon impatience

me fait mesurer de l’œil

l’allongement de tes feuilles

et le parcours de tes sens

 

et te dire la beauté

qui se déploie en tes membres

t’encourageant à répandre

alentour la liberté.

 

En message pour répondre

au désir de toute chair

attentive à ce que l’air

lui donne sans s’y confondre

 

le secret de notre échange

au silence du jardin

s’écrit ici au chemin

des yeux attentifs aux anges.

 

3 août 2015

Qui prend conscience que l’Être de l’être est Amour et qu’il est le sens de la vie le cherche « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, de toute son intelligence. Il en parle lorsqu’il est assis dans sa maison, lorsqu’il marche sur le chemin, lorsqu’il se couche et lorsqu’il se lève. Il est dans son cœur. » (Luc 10, 27 ; Deutéronome 6, 5-7). Il le sait présent, voilé (Ésaïe 45, 15).

     L’Éternel est présent partout :

« Si je monte au ciel, tu es là.

Si je descends aux enfers, te voici.

Je prends les ailes de l’aurore,

Je me loge au plus loin de la mer,

Même là ta main me conduit,

Ta droite me saisit.

Où irais-je loin de ton esprit ?

Où fuirais-je loin de ta présence ?

    (Psaume 139, 7-10)

Mais le psalmiste pense à la présence de l’Éternel en termes physiques, alors que l’Éternel n’est pas dans l’espace, et il lui parle comme à un dieu tout-puissant jaloux de son pouvoir. Il lui faut donc être l’ennemi des ennemis de son dieu : « Tes ennemis prennent ton nom en vain, Éternel. Ceux qui te haïssent, ne dois-je pas les haïr ? Je les hais d’une haine extrême. Ce sont pour moi des ennemis. » (Id. 21-22).

     Yeshoua a changé cette perspective sur l’Éternel. Pour lui l’Éternel est esprit et donc non localisé (Jean 4, 24). Et il est Amour, Amour des ennemis comme de tout être (Matthieu 5, 44). Qui cherche la présence de l’Éternel Amour le cherche dans l’Amour. Qui Aime, qui s’efforce d’Aimer « de tout son cœur… » partout et toujours vit en sa présence. « Ubi Caritas et Amor, Deus ibi est, là où est la Charité et l’Amour, là est Dieu. »

     Et celles ceux qui sont comme obsédées par Aimer en arrivent à le « voir » partout : sur un visage, sur un arbre, sur le battement d’ailes d’un papillon, sur un grain de sable parmi les milliards d’autres… Elles ils le « voient » dans l’Amour que leur porte Aimer qui les habite.

 

Sur la friche un machaon

solitaire s’aventure

aux non-chemins de nature

où l’entraîne sa passion.

 

L’espace à trois dimensions

lui accorde un vol plus pur

que jamais se le figure

l’humaine imagination.

 

Ce qu’elle croit chaotique

est le fruit d’un beau calcul

où son ennemi recule,

 

et parmi le labyrinthe

de ses amours de ses feintes

il nargue l’électronique.

 

4 août 2015

Alors qu’il s’opposait au courant des Nouveaux Philosophes dans les années soixante-dix, Gilles Deleuze a donné à penser que la création de concepts, œuvre spécifique de la philosophie selon lui, n’est pas l’œuvre personnelle d’un auteur au sens où il en serait le propriétaire.

     Peut-on dire qu’il rejoignait ainsi l’adage de Sénèque, « par essence et par destination, les idées sont de libre parcours », adage repris par le juriste Henry Desbois ? Peut-on passer d’un adage juridique réglant le droit de propriété intellectuelle à une conception éthique et épistémologique de la pensée ? Avoir une idée nouvelle ou que l’on croit telle nous en fait-il le possesseur ? Montaigne disait qu’en reprenant une idée de Platon il la pensait comme de lui-même parce qu’elle correspondait à sa propre intuition : « La vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après » (Essais éd. folio, Livre premier, chapitre XXVI, p. 224).

     Si cependant une idée n’appartient à personne, ni à celle celui qui l’a eue la première  ni a celles et ceux qui l’ont faite leur, cela peut signifier que l’on ne crée pas les concepts mais qu’on les découvre, qu’ils existent comme les idées éternelles de Platon. Comment en effet pourraient-elles sortir tout à coup du néant ? Il leur faut une cause, une cause qui remonte à la Cause première de tout être. Deleuze ne va sans doute pas jusque-là, mais on peut penser qu’il s’y dirige lorsqu’il demande de « dégager les fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction auteur », lorsqu’il prône « des fonctions créatrices indépendantes de la fonction-auteur, détachées de la fonction-auteur » (Supplément au n° 24, mai 1977, de la revue bimestrielle Minuit).

     Gilles Deleuze s’en prend aux philosophes et autres penseurs qui se mettent en avant, qui deviennent des vedettes des médias. Pour lui l’auteur d’un concept doit s’effacer devant sa « création ». N’est-ce pas déjà renoncer à l’avoir, à la propriété, en tout cas se mettre en route, cheminer vers la dépossession, la pauvreté ontologique que l’on trouve au cœur de l’Évangile, dans l’intuition de Yeshoua, intuition, vérité dont il a témoigné au point de s’y identifier et donc, en bonne logique, de s’effacer, de décliner le titre de possesseur et propriétaire ?

     Se mettre en avant de ses découvertes, que l’on soit philosophe, scientifique, artiste, voire « spirituel », c’est régresser sur le chemin qui mène de l’avoir à l’être, c’est demeurer prisonnier des forces cosmiques de possession, de compréhension et de domination. (Encore une fois faire de Jésus Christ un dieu qu’on adore, c’est ne pas comprendre l’effacement de l’Amour dont Yeshoua a vécu et dont il a témoigné.)

 

Et puis s’en vient dans un éclair

orangé l’écaille chinée

qui se pose triangulaire

dans l’ombre claire son aînée.

 

Elle aime le jour et la nuit

dit-on par forme et par couleur

et ne trompe que son ennui

dans les vertiges de la peur.

 

Son œillade en vol assassine.

Posée coquette effarouchée

elle cache sa grâce intime

à celui qui l’a recherchée.

 

Et qui dira ce qu’elle pense

dans le clair-obscur de sa chair

tout occupée à la dépense

des énergies de sa matière ?

 

Mais peut-elle ne pas savoir

qu’elle est belle et que son mystère

se dit aussi se faisant voir

aux regards aimants de la terre ?

 

5 août 2015

Revenons-y : « la vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après ». Mais d’abord, cette pensée de Montaigne, a-t-il été le premier à la penser ? Qu’importe puisqu’elle contient en elle-même son propre désistement à la propriété, qu’il ne peut logiquement se l’attribuer. Ce qui importe, c’est que celles et ceux qui en acceptent l’évidence, qui sont de la vérité qu’elle exprime, reconnaissent qu’elle s’applique à toute vérité et d’abord à la Vérité de l’Être de l’être. Peu importe donc que Yeshoua ait été ou non le premier à reconnaître que cette Vérité est celle d’Aimer : elle ne lui appartient pas, elle n’appartient pas non plus à celles et ceux qui sont comme lui « de la Vérité », ni d’ailleurs à aucune église, religion ou idéologie qui prétend en faire sa propriété.

     Pascal, qui dans la même esprit a écrit : « ce n’est pas dans Montaigne mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568), aurait pu (dû ?) penser : ce n’est pas dans l’Évangile ni dans l’Église mais dans moi que je trouve tout ce que j’y trouve. Car cela s’accorde avec l’idée exprimée aussi par Yeshoua selon laquelle pour reconnaître la Vérité qui s’exprime par sa voix, il faut en être (Jean 18, 37), la trouver en soi. « Être de la Vérité » et « être de Dieu » (Jean 8, 47) c’est tout un. Et c’est être de l’Amour, le deviner en soi, puisque « Dieu est Amour ».

      On comprend pourquoi Dostoïevski fait dire à son starets Zosime : « Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu » (Les frères Karamazov, p. 100). Chercher à démontrer l’existence d’Aimer à un athée, à un agnostique et même à un croyant, c’est perdre son temps. Si l’on Aime assez les autres pour souhaiter qu’ils découvrent Aimer, il faut les Aimer « avec une ardeur incessante » et les inviter à Aimer par l’Amour qu’on leur porte. Ainsi trouveront-ils en eux la vérité de l’Amour.

 

Comment faire pour mettre de l’eau (beaucoup d’eau) dans le vin de notre frère François lorsqu’on n’apprécie pas qu’il ait pu dire que « le profit est le fumier du diable », que « la décroissance serait utile dans les pays développés », qu’il faudrait substituer « une sobriété heureuse » à notre appétit de consommation… ? Il suffit de rappeler qu’il s’est dit « allergique à l’économie », sous-entendant qu’il n’y connaît rien aux « mécanismes à l’œuvre dans les sociétés d’aujourd’hui », etc., etc. Et finir par conclure que « tout cela ne veut pas dire réduire le niveau de vie des pays riches » (éditorial de Ouest-France de ce jour). Il faut rassurer les braves lecteurs et lectrices avides d’avoir, de consommation, voire de luxe, et effarouchées par les prises de position révolutionnaires du pape, comme on rassure les bons chrétiens en leur disant que Jésus n’a pas vraiment dit « malheureux les riches », mais plutôt « bienheureux les pauvres en esprit », c’est-à-dire en imagination.

 

Une photo au mur, quelqu’un

dont le regard croise le tien

hors de l’espace du temps, rien

qu’en votre esprit qui vous fait un.

 

Il suffit de la reconnaître

dans les signes que son visage

a imprimés jusqu’à paraître

en ton âme de son image.

 

Qui sait ce que par l’acausal

prétendu les choses se hantent

dans l’univers imaginal

et coïncident signifiantes ?

 

Le fidèle devant l’icône

communique avec l’invisible

lorsqu’il implore sa madone

et que son cœur s’y fait sensible.

 

Alors cette photo évoque

la présence pour que tu l’aimes

de l’autre alors que tu te moques

de ce qui appartient au même.

 

6 août 2015

Il faut « être de la Vérité », « être de Dieu », être de l’Amour pour reconnaître la vérité du « bienheureux les pauvres » et du « aimez vos ennemis »,  du souci de ceux qui ont faim, de ceux qui sont nus, de ceux qui sont malades, de ceux qui sont emprisonnés, de ceux qui sont loin de leur pays…

     Celles et ceux qui sont « de l’Amour », du bon grain de l’Évangile, peuvent ignorer les invraisemblables miracles offerts en pâture à l’imagination des adorateurs du faux dieu tout-puissant, miracles qui servent aussi de prétexte, disons de raison valable, de jeter les évangiles aux orties. Celles et ceux qui sont « de l’Amour » ne cherchent et ne trouvent dans l’Évangile que les implications de l’Amour.

 

8h15 heure japonaise. Toute la planète devrait se figer dans le silence, sidérée. Hiroshima et Nagasaki devraient être aussi l’occasion d’un exercice rationnel : quelles causes, quelle cause à cette horreur cosmique si ce n’est la force cosmique du neïkos qui nous pousse, humanité première, à vouloir dominer les autres et à les briser s’ils nous résistent.

     Le combat contre neïkos-thanatos, contre ce que Jean appelle « l’orgueil de la vie, alazoneia tou biou« , et qu’Augustin appelle « libido dominandi », c’est maintenant car c’est toujours. Et ce combat est indétachable du combat contre « le désir de la chair, epithumia tês sarkos, qu’Augustin appelle « libido sentiendi », c’est-à-dire la philia qui cherche à posséder. Car philia et neïkos sont inséparables comme l’amour et la guerre, Vénus et Mars. C’est le combat de la pauvreté (de la sobriété joyeuse) et de la bienveillance (de l’amitié servante) contre la richesse et le mépris.

     Bien sûr ce combat ontologique au nom de la cause première se détaille en mille combats contre « le clapotis des causes secondes », combat où violence et non-violence travaillent main dans la main…

L’eau se presse dans la conduite

prête à bondir lorsqu’une main

lui dira de prendre la fuite

vers la sortie de son chemin.

 

Elle est multitude innombrable

côtoiements à n’en plus finir

et rencontres interminables

en son incessant devenir.

 

Est-il vrai qu’elle se souvient

de ses multiples aventures

de ses plus récentes du moins

et se prépare son futur ?

 

Comme dans la grande mémoire

de l’univers en sa famille

elle tient sa place notoire

et dans son arc-en-ciel scintille.

 

Les foules de ses sœurs accourent

à l’invitation de la vie

et se donnent avec amour

partout où l’appelle l’envie.

 

7 août 2015

Il faudra bien oser penser le « désir des yeux, épithumia tôn ophthalmôn » de Jean, la « libido sciendi » d’Augustin. Dans « le monde » de Jean (I Jean 2, 16) il apparaît entre le « désir de la chair » et « l’orgueil de la vie », entre la libido sentiendi et la libido dominandi. Il semble participer de l’un et de l’autre, de la philia possessive et du neïkos dominateur.

     C’est le désir de comprendre, de com-prendre, de prendre avec soi, non le désir de connaître, de naître avec l’autre, qui, lui, exclut la possession et la domination. Dans le monde des intellectuels, des universitaires en particulier, on voit des gens qui prennent possession d’un sujet d’étude et en font leur pré carré, ou même, lorsqu’ils le peuvent, s’établissent en propriétaires de la doxa de leur époque par la manipulation langagière. Il deviennent les grands noms de leur siècle. Ainsi va le monde…

     L’existence de ces babouins alpha s’inscrit dans les lois de l’animalité avec ses dominants et ses dominés, de l’humanité première proche du cosmos et de ses forces d’attraction et de répulsion nécessaires au devenir de l’univers et de la vie (« without contraries is no progression »). L’humain dernier s’affranchit peu à peu de ces forces, passant de la chair à l’esprit, de l’amour éros à l’amour agapè et de la haine au respect. L’humain dernier, logiquement, ne cherche plus à comprendre l’univers et ses semblables en vue de les posséder et dominer, mais il cherche à les connaître dans l’Amour. Il ne jouit pas de son savoir, il se réjouit des êtres que son savoir lui permet de connaître.

     Ce passage de la compréhension à la connaissance, qui implique sans doute la minimisation de l’intelligence analytique et la maximisation de l’intuition empathique, est un cheminement ardu qui nécessite de demeurer vigilant dans l’acquisition du savoir. On peut souvent se poser la question : pourquoi suis-je en train de lire ce livre, d’assister à cette conférence, de « prendre connaissance » de ces nouvelles ? Est-ce par désir de posséder ou par désir de communier. Il faut aussi se souvenir que le passage de la chair à l’esprit ne demande pas seulement de se faire violence (Matthieu 11, 12), il requiert aussi « la grâce », l’Esprit que l’Éternel donne à celles et ceux qui y aspirent de toute leur âme (Luc 11, 9-13).

 

De la racine la sève

s’élance vers la hauteur

emportant parmi ses rêves

les enfants de sa vigueur.

 

Renaissant du tronc coupé

par la hache ravageuse

a jailli cette cépée

triomphante vigoureuse.

 

Il semble que rien ne peut

l’arrêter dans son assaut

d’un espace qu’elle veut

estampiller de son sceau,

 

et la force de ses feuilles

gonflées de leur volonté

de franchir de nouveaux seuils

triomphe dans la clarté.

 

Le regard qui s’y attarde

se remplit de sa vigueur

à moins que mis sur ses gardes

il ne chante sa splendeur.

 

8 août 2015

Libido sciendi ? Désir de tout comprendre, implicitement par désir de tout posséder (libido sentiendi) et de tout dominer (libido dominandi). Dans le Livre de la Genèse, c’est ce que la théologie chrétienne appelle le péché originel, celui qui est à l’origine de tout le mal de l’humanité. « L’arbre de l’intelligence du bien et du mal », que le mythe du premier couple humain se voit interdire sous peine de mort, c’est l’intelligence de toutes choses, le « bien et le mal » étant une expression hébraïque signifiant la totalité. (C’est le sens le plus solidement établi par les exégètes. On le trouve aussi par exemple dans II Samuel 14, 17 et 20 où « bien et mal » et « tout » sont mis en parallèle selon un style également hébraïque : « Mon roi est comme un ange de Dieu pour entendre le bien et le mal » et « mon seigneur est sage de la sagesse de Dieu pour savoir tout ce qui est sur la terre ». Voir aussi Nombres 24, 13 et Romains 9, 11).

     Ce désir d’un savoir illimité a été repris dans la tradition européenne par le mythe de Faust fondé sans doute sur les aspirations démesurées d’un alchimiste du début du XVI° siècle. Il a servi l’imaginaire du dramaturge élisabéthain Christopher Marlowe dans The Tragical History of Dr Faustus (1588) et celui d’un Goethe apparemment fasciné puisqu’il en a tiré deux pièces: Urfaust  (1773-1775) et Faust (1832). D’autres dramaturges se sont d’ailleurs essayés à en donner leur interprétation, Paul Valéry en particulier, et plusieurs compositeurs lui ont consacré une œuvre : Berlioz, Schuman, Liszt… Cette fascination témoigne de la force de la libido sciendi dans la psychologie de l’humain premier.

     L’Évangile aborde la question dans une autre perspective, celle de la Vérité de l’Amour dont Yeshoua a témoigné : « Je te remercie, dit-il, Père Seigneur du ciel et de la terre (de la totalité du réel) d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents (sophôn kaï sunetôn) et de les avoir révélées aux tout-petits (nêpiois) » (Matthieu 11, 25). L’accès à l’Être de l’être, à sa Vérité clé de toutes les vérités, n’est pas une question d’intelligence. L’intelligence relève du désir de comprendre en vue de posséder et dominer comme le suggère le mythe de la Genèse. On accède à l’Être de l’être qui est Amour par l’Amour, et les nêpiois en sont tout aussi capables que les autres, davantage même s’ils ne recherchent pas la mainmise sur le monde mais la communion avec le monde.

 

Le pigeon égaré sur le toit immobile

qui depuis tant de jours attend je-ne-sais-quoi

au lointain de l’espace où il vit pense-t-il

à ce qui a piégé et figé son émoi ?

 

Pourquoi a-t-il choisi ce toit plutôt qu’un autre

ou quel je-ne-sais-quoi a choisi à sa place

dans cet espace obscur censé être le nôtre

alors qu’il appartient sans doute au non-espace ?

 

Il reste silencieux et les ramiers l’ignorent

eux qui remplissent d’ailes et de roucoulements

les libertés des haies et de l’air qu’ils dévorent

dans le je-ne-sais-quoi de leur contentement.

 

Cherche-t-il à comprendre en ce qui lui arrive

un mot de son destin écrit dans le grand livre

qu’on imagine en lui et dont ne le délivre

que le je-ne-sais-quoi allant à la dérive ?

 

Il n’attend semble-t-il, que cette chose ultime

dont il ne sait si rien ou si tout s’y termine

mais dont le presque-rien de l’invisible affirme

que tout est bien pour lui dans l’accord unanime.

 

9 août 2015

Vitalisme ? Les milieux scientifiques, matérialistes par définition puisque la science se veut exclusivement fondée sur l’intelligence et qu’elle récuse l’intuition, ces milieux nient logiquement le vitalisme.

     Oui, mais lequel ? Il en existe de nombreuses variétés parce que ceux qui prétendent en donner une explication intelligente le font inévitablement en termes d’intelligence et donc de physique, attribuant au principe vital des qualités intelligibles, alors que la vie échappe à l’intelligence.

     On peut prouver l’existence du vitalisme, mais on ne peut rendre compte de son essence. Prouver l’existence du vitalisme c’est arguer de l’insuffisance du physico-chimique pour rendre raison des phénomènes de la vie : la somme des éléments physico-chimiques d’une cellule vivante ne fait pas une cellule vivante. Il faut autre chose, un « supplément d’âme », un je-ne-sais-quoi insaisissable intellectuellement c’est-à-dire physiquement. Parmi les nombreux vitalistes de l’histoire, on peut citer Claude Bernard (1813-1878) : selon lui on peut connaître les manifestations de la vie, mais on ne saura jamais ce qu’est la vie. Affirmation péremptoire que les biologistes matérialistes contestent et tentent, mais tentent vainement d’infirmer. (On pourrait rappeler ce qu’Augustin d’Hippone a dit du temps, qui est comme la vie une réalité qui échappe à l’intelligence et ne s’approche que par l’intuition : « Si personne ne me le demande, je le sais. Mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer je ne sais plus » L’intuition peut connaître le temps, l’intelligence ne peut le comprendre.)

     La résurgence périodique du vitalisme parmi nos penseurs, dont l’un des derniers connus est le philosophe Gilles Deleuze (1025-1995), montre à elle seule qu’on ne s’en débarrasse pas aisément. On soupçonne d’ailleurs un certain nombre de scientifiques matérialistes de nourrir des doutes sur son inexistence. Faut-il les encourager en leur rappelant que « le contraire de la vérité, ce n’est pas l’erreur mais la certitude », formule  paradoxale, elle-même suspecte d’erreur ou d’incertitude ?

     Le vitalisme est ici un autre nom de l’animisme. Mais l’âme, le principe vital d’information de la matière, n’est pas surajoutée à la matière. Elle en est une partie intégrante, et cependant ni intérieure ni extérieure puisqu’elle n’est pas spatiale. Il n’existe aucune particule de matière qui ne soit indissociablement physique et psychique.

     La dimension psychique de la matière rend raison de l’apparition de la vie au cours de l’évolution de l’univers. La vie n’est pas venue se surajouter à la matière, elle est la manifestation d’une de ses potentialités.

     Hypothèse : l’interface du physique et du psychique se situe au niveau quantique, sauf que le psychique n’a pas de face… Cependant dire que le quantique est le théâtre de phénomènes acausaux donne à penser que la cause de ces phénomènes n’est pas physique mais psychique, et donc qu’elle est physiquement indétectable, ce qui explique que la science matérialiste, au mépris du principe de causalité, parle de phénomènes sans cause.

 

Lorsqu’il a regardé les chaussures vieillies

tout imprégnées encore en leurs formes vivantes

de la chair qui les a habitées et mûries

et du je-ne-sais-quoi qui jusqu’ici les hante

il a senti une âme en son âme se dire.

 

Il a trouvé la toile et choisi les couleurs

qui sauraient de ses doigts tirer le presque-rien

que ses yeux découvraient qui regardaient les pleurs

et les faibles sourires où se plongeaient les siens

car il sentait une âme en son âme se dire.

 

Et les mots qui te viennent en regardant la toile

peuvent à qui les lit en y cherchant le sens

voir ce je-ne-sais-quoi au milieu des étoiles

qui ici même vit car la reconnaissance

peut y sentir leur âme en son âme se dire.

 

10 août 2015

Michel Onfray et quelques autres avant lui se sont exercés à démontrer que Jésus de Nazareth n’avait pas existé. Il est relativement facile de réfuter ses arguments et on n’a pas manqué de le faire. Mais il est illusoire de croire qu’on pourrait le convaincre qu’il se trompe comme il serait illusoire de croire qu’il pourrait convaincre des croyants sincères.

     La lecture qui est faite ici de la Bible, en particulier des évangiles, est une lecture désacralisée au nom même des paroles et des actes de Yeshoua désacralisant le Sabbat et le Temple, le temps et l’espace, et implicitement tout notre monde qui y est enclos. Qu’il y ait des incohérences dans la Bible et qu’elles soient détectables par les lectrices et lecteurs qui la lisent comme un ensemble d’écrits historiques, cela aussi invite à la désacralisation et donc à un lecture osée pensée. Dès lors que l’on reconnaît l’Amour comme l’intuition essentielle de l’Évangile, on peut oser en ignorer le merveilleux et le mythique dont ses écrivains l’ont enveloppé. Si l’on découvre le trésor caché dans le champ de la Bible, on peut oublier le champ.

     La reconnaissance de l’Amour implique l’existence d’une conscience humaine, celle que l’on attribue depuis deux mille ans à un humain nommé Yeshoua alias Jésus. Dire « bienheureux les pauvres » et « aimez vos ennemis » est une découverte inouïe qui suppose un découvreur. Et, pour répondre à Michel Onfray selon qui les évangiles sont la création d’une communauté rassemblant des mythes épars dans le monde méditerranéen de l’époque, la scène du lavement des pieds présentée solennellement par l’évangile de Jean comme la révélation de l’Amour parfait est un acte qu’on imagine mal comme inventée par une communauté dont les chefs se comportent en grands maîtres d’un pouvoir traîtreusement qualifié de spirituel.

     Il est par ailleurs contradictoire d’affirmer comme le fait Michel Onfray que les évangiles sont la création de l’Église et en même temps de dire que l’Église en a interdit la lecture à ses fidèles pendant des siècles. Dites-le lui cependant et il vous répondra probablement que ce n’est pas une contradiction mais une double manipulation historique… C’est que l’intelligence est capable de prouver tout et son contraire. Montaigne l’a vu et il a dénoncé le « discours », le raisonnement. Pascal aussi s’est moqué de cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ». Quelqu’un alors a pu dire : « le contraire de la vérité c’est la certitude », à quoi on lui a répondu : « vous en êtes certain ? »

     On peut comprendre que Michel Onfray souffre d’un ressentiment inguérissable contre l’Église qui a gâché sa jeunesse et qu’il la rejette donc avec violence. Mais qu’il rejette avec elle l’Évangile, c’est peut-être jeter le bébé avec l’eau du bain.

 

Jean-Paul II a failli mourir d’une balle communiste. François échappera-t-il à une balle capitaliste ?

 

Dans la maison naît le silence

quand l’accueille la solitude

qui ne rejette ni n’élude

le presque-rien de la présence.

 

Lorsque toute la chair écoute

elle résonne dans l’espace

à la recherche de la face

élusive dans le sans-doute.

 

Il faut attendre que se tende

le vide qui n’est jamais loin

puisqu’il est partout que le rien

est une illusion à pourfendre.

 

Si mille musiques ne viennent

résonner au fond de l’ennui

ni te divertir dans ta nuit

alors l’autre se dira tienne.

 

Mais ne va pas ouvrir la porte

à la recherche d’un visage.

Tu ne verrais que ton image

éblouie déjà presque morte.

 

11 août 2015

« Qui cherche la vérité cherche Dieu, qu’il en soit conscient ou non » (Édith Stein). Il faut, pour peser cette idée, d’abord se rappeler ce que sans doute la grande majorité des humains appelle la vérité : « la connaissance conforme au réel » (Le Petit Robert), ou « l’accord de la pensée avec la chose » (Lachelier). Définition qui s’applique à la vérité des réalités quotidiennes, mais aussi à la Vérité des vérités, celle de l’Être de l’être, de l’indéniable cause première des êtres. Toute recherche philosophique se donne comme but premier de la découvrir. Nier l’existence de la cause première, c’est renoncer à la rationalité puisque c’est ignorer le principe de causalité.

     La recherche du philosophe n’est donc pas celle de l’existence de la cause première, mais celle de son essence. L’appellation « dieu » est à récuser d’entrée de jeu, dans notre civilisation occidentale monothéiste en particulier où le monothéisme a commencé. Le dieu d’Israël ne peut pas être la cause première puisqu’il n’est pas l’Être universel, mais celui dont le peuple d’Israël prétend qu’il l’a choisi. Et c’est un être de puissance qui comme tel fait de la puissance un élément essentiel de la religion, une invitation à se faire conquérante, à rallier à elle les peuples de la terre pour les posséder et dominer.

     Ce dieu a été mis à mort par l’affirmation de l’Amour. L’Amour est de soi universel, offert à tous les peuples et à tous les êtres. Et il est sans pouvoir, sans puissance. C’est qu’il est Esprit comme l’a souligné Yeshoua (Jean 4, 24), qu’il n’est donc lié ni à un lieu ni à un temps et qu’il ne peut qu’inspirer, non manipuler.

     La Vérité de la Cause première, c’est donc l’Amour, l’Altérité positive, bienveillance et bienfaisance qui n’a d’autre cause qu’elle-même. Toutefois cette vérité, rationnellement établie comme le montre « Fondements philosophiques d’une altérité positive » n’est en réalité connaissable que par accueil et participation. Il faut « être de l’Amour » pour le reconnaître comme Cause première. Cela fait aussi partie de l’intuition de Yeshoua : il faut « être de la Vérité » pour la rechercher et la trouver.

     La connaissance de la Vérité de l’Être de l’être est action juste autant que pensée juste, justice aussi bien que justesse.

 

Le feu là-bas qui dévore

mange du vent et du bois

l’un pour l’autre que son corps

comme un grand manteau déploie.

 

Il avance en l’inconnu

pour se faire un territoire

qu’il conquiert et laisse nu

abandonnant son espoir.

 

Dans le vide nostalgique

il se souvient des vieux jours

où il régnait magnifique

au royaume de l’amour.

 

Qu’as-tu à le regarder

avec les yeux de la mort ?

C’est une bête domptée

à qui est lié ton sort.

 

Tôt ou tard il rend les armes

et disparaît. Son manteau

en ta chair cache ses charmes

en s’alliant aux grandes eaux.

 

12 août 2015

Libido sentiendi, convoitise de la chair, concupiscentia carnis, épithumia tês sarkos (I Jean 2, 16). C’est à partir des mots de Jean que nous pouvons essayer de comprendre ce que Augustin repris par Pascal entend par libido sentiendi. La chair, dans l’anthropologie hébraïque, c’est le corps-âme, la matière physico-psychique dont est fait l’humain premier. L’Esprit est le souffle divin, celui qui plane sur les eaux de la Genèse et qui inspire les prophètes.

     Dans le message évangélique, la chair doit passer à l’Esprit. C’est ce que Yeshoua explique en mashal à Nicodème : Il faut « naître de nouveau » pour pouvoir « voir le Royaume des cieux » (Jean 3, 3). Dans le langage de Paul, cela se dit passer de l’humain psychique naturel qu’est le premier Adam à l’humain pneumatique spirituel qu’est le dernier Adam (I Corinthiens 15, 45).

     L’Évangile ne dit pas que la chair serait mauvaise et qu’il faudrait donc la livrer à une ascèse punitive : « Le fils de l’homme est venu mangeant et buvant » (Matthieu 11, 19). Mais il dit que, pour ce qui concerne le Royaume des cieux, « la chair ne sert à rien » (Jean 6, 63). La chair est d’elle-même incapable d’Aimer d’Agapè, d’Aimer tout être, y compris ses ennemis (Matthieu 5, 44). Pour y parvenir en participation à sa Vie, il lui faut la « grâce », c’est-à-dire l’Esprit de l’Éternel. L’Amour auquel nous sommes appelées, l’idéal qui correspond à notre vœu essentiel, c’est l’Éternel. Nous y accédons dans la mesure où nous désirons et accueillons l’Amour qui est le Royaume des cieux « de toutes nos forces », « avec violence » (Luc 10, 27 ; Matthieu 11, 12).

     Ce que cela change dans notre vie de tous les jours ? La préoccupation des autres fait que nous nous détachons des préoccupations du « monde », de la « chair », pour vivre dans la frugalité heureuse du partage avec tous. La maîtrise de nos appétits de bonne chère, de sexe, de luxe vestimentaire…, de sentiendi, est inspirée par un prenant souci des autres, non par désir de bonne conscience ou de satisfaction personnelle : « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3). La jouissance pour soi se change en réjouissance pour les autres. Pascal dirait que la concupiscence se change en charité.

 

Ce visage qui éblouit

d’intelligence diaphane

et de beauté plus que profane

dans le regard se réjouit.

 

Il étonne et donne à penser

à l’invisible qui l’habite

et sa méditation invite

à se complaire en l’insensé.

 

Sa chair se prête en attirance

au désir de se laisser prendre

et semble se plaire à attendre

que l’on réponde à sa fragrance.

 

L’esprit subtil qui se devine

à l’œuvre en son rayonnement

parle à l’esprit secrètement

comme une obscurité divine

 

où l’autre en son infinité

d’autres visages se propose

et se donne à l’âme qui ose

entrer dans son éternité.

 

13 août 2015

Qui Aime ne changerait rien à sa façon de vivre s’il se laissait persuader qu’il n’y a rien après la mort. Les chrétiens (et les musulmans) qui vivent dans l’espérance d’une récompense dans l’au-delà ne comprennent rien à l’Amour.

 

Le plus grand malheur d’Israël, c’est qu’il ne sait pas pardonner : « Souviens-toi d’Amalek ». Cela fait partie des 613 mitsvot, les commandements qu’un juif pieux doit connaître et observer. Bien sûr un juif spirituel sait interpréter Amalek en termes de défauts moraux à combattre en lui-même, comme le djihad coranique est interprété en termes de vie intérieure par les musulmans spirituels. Mais on sait ce qu’il en est actuellement du littéralisme islamique, et l’on peut soupçonner que la lecture littérale de la mitsva 598 existe encore : « Tu effaceras les descendants d’Amalek. Tu n’oublieras pas », selon ce que dit la Bible (Deutéronome 25, 19).

     Vladimir Jankélévitch, l’un des plus éminents philosophes juifs du XX° siècle, n’a pas su pardonner la Shoah aux Allemands, et il est difficile, au vu des rappels constants de cette horreur et des condamnations violentes de ceux qui la minimisent aujourd’hui, de penser que la lecture littérale de la mitsva 598 a été abandonnée. Pour Jankélévitch, qui ne faisait aucune différence entre oublier et pardonner, pas plus qu’entre Nazi et Allemand, les Allemands étaient un peuple à maudire pour la suite des générations. Il y a consacré un livre, L’imprescriptible. Il a tout de même fini par avouer qu’il regrettait son impuissance à pardonner.

     On peut interpréter l’assassinat de Yitzhak Rabin comme une observance de cette mitsva : Le mauvais juif Yitzhak Rabin a serré la main de Yasser Arafat-Amalek. Un bon juif lui a fait payer cet acte impie. Les juifs spirituels d’Israël veulent faire la paix avec les Arabes. Ils veulent « la paix maintenant ». Mais les juifs charnels qui continuent de conduire les destinées de l’État d’Israël sont encore habités par un « N’oublie pas Amalek » qui relève de la libido dominandi, de « l’orgueil de la vie », de thanatos-neïkos.

     Avec le juif spirituel Yeshoua de Natsèrèt, on pardonne toujours, « soixante-dix fois sept fois » (Matthieu 18, 22). L’Éternel est Amour, il pardonne toujours et nous offre de participer à cet Amour qui dissout tout ressentiment, toute amertume.

 

Ce qui est enterré au pied du baobab

est poussière et symbole.

C’était un beau visage avant que ne tombât

pour sa mise au tombeau

sa chair comme un fruit mûr au bas de la colline

dans la vieille demeure

que son esprit gagnât en l’espace unanime

ce qui jamais ne meurt.

 

Il veille maintenant sur ceux qui l’ont connu

et peut-être gardé

au-dessus de leur porte en signe bienvenu

son icône dédiée

au plus long souvenir de ses mille bienfaits

que de ses injustices

si rares qu’elles donnent au sens de l’imparfait

sa force de justice.

 

14 août 2015

Se libérer de la libido sentiendi, ce n’est pas seulement échapper à l’immoralité dénoncée par Paul dans sa lettre aux Corinthiens : « Ni ceux qui vivent dans le désordre sexuel… ni les adultères, ni les voluptueux, ni les sodomites, ni les voleurs, ni les gens désireux de posséder toujours plus, ni les ivrognes… ni les exploiteurs n’hériteront du Royaume de Dieu » (I Corinthiens 6, 9s). Éviter ces excès, ce n’est encore qu’obéir à la loi de Moïse et même à la loi naturelle reconnue un peu partout sur notre terre.

     Ce n’est pas encore « naître une seconde fois et voir le Royaume de Dieu » (Jean 3, 3). Accueillir l’Amour, c’est voir avec Ses yeux, désirer avec Son cœur, penser avec Son intelligence. Qui regarde avec Amour un visage, un chien, un arbre… leur veut du bien, est prêt à leur faire du bien s’il en a la possibilité. Son regard n’est pas celui de la jouissance, même esthétique, mais celui de la réjouissance empathique. Si cela vous paraît improbable, c’est que vous n’Aimez pas encore, pas encore suffisamment, que vous ne désirez ni n’accueillez l’Esprit de l’Éternel qui « renouvelle la face de la terre » et peut vous faire « naître de l’Esprit… et voir le Royaume de Dieu ».

     Il suffit d’Aimer. Certes, mais c’est impossible aux humains, ce n’est possible qu’à Dieu (Luc 18, 27). La théologie chrétienne le dit depuis toujours en parlant de la grâce. Ce n’est possible que par l’Esprit qui n’est pas refusé à celles et ceux qui Le demandent en Le désirant de toute leur âme. Nous ne pouvons Aimer que grâce à Aimer, en participant à son Amour. C’est logique et cohérent, non ?

     Les sacrements ? C’est l’aide de l’imagination pour celles et ceux qui y croient ou qui en reconnaissent la force symbolique. Y croire c’est ne pas penser, c’est accepter le langage manipulateur du clergé qui en tire son pouvoir. Car un geste, fût-il accompagné d’une parole performative, magique, n’a d’efficacité qui si l’on y croit. Il n’est en effet de geste que charnel, et la parole est elle-même matérielle, charnelle elle aussi. Le matériel n’est pas en lui-même porteur de spirituel.

     La force symbolique est plus subtile. Elle est pensable, au contraire de la croyance. L’imagination y aborde l’imaginal. C’est ce que font les prophètes en pensant en mashal comme l’a fait Yeshoua. Dans cette pensée l’eau est reconnue comme symbole de la Vie. Celui qui Aime, « des fleuves d’eau vive couleront de ses entrailles… l’Esprit, potamoï ek tês koïlas autou reusousin udatos zôntos… Pneumatos » (Jean 4, 14). De même le pain imaginal est le pain de la Vie (Jean 6, 32-58).

     Qui s’ouvre à l’Amour reconnaît dans l’eau, dans le pain, dans le vin… des symboles d’Aimer et s’en réjouit en les absorbant où qu’ils soient.

 

une guêpe qui s’aventure

ici et là menée

par le désir d’une pâture

pointe son nez

 

elle joue de sa taille fine

et de son élégance

comme de ce qui la destine

à la romance

pour fredonner d’une aile vive

en beau prélude la préface

de la symphonie décisive

d’une menace

 

couverte par la mise en garde

de sa dure chanson

il n’est nul besoin qu’elle darde

son aiguillon

 

elle poursuit sa vie active

légère comme l’air

et ceux qui l’aiment ainsi vive

voient son mystère

 

15 août 2015

Comme avec l’Esprit d’Aimer la libido dominandi, désir de dominer, se change en respect et la libido sciendi, désir de comprendre, en connaissance, la libido sentiendi, désir de jouir de l’autre, se change en tendresse. Ces mots sont certes inadéquats puisque le langage n’est pas de soi spirituel mais charnel. Ils nous invitent cependant à oser penser en osant vivre selon la grâce, selon l’Esprit de l’Éternel, selon l’Amour. Les paroles de Yeshoua sont « esprit et vie ». C’est pourquoi elles sont des paroles de mashal, incompréhensibles par l’intelligence charnelle (Jean 6, 63 ; 32-66) mais connaissables par l’amour spirituel.

     Découvrir qu’avec Aimer la jouissance charnelle se change en réjouissance spirituelle, c’est s’apercevoir que la réjouissance est participation à « la joie éternelle » (Jean 16, 22) alors que la jouissance est participation au plaisir du « monde » (I Jean 2, 15-17). La spiritualisation n’émousse pas la sensibilité, elle la raffine. Elle n’est pas un affadissement mais un émerveillement. La moindre « fleur des champs », le moindre « oiseau du ciel » deviennent sources de ravissement en participation au mystère de leur être. Et ils deviennent objets de tendresse, de connaissance et de respect, sujets d’Amour.

 

Les spirituels ne sont pas « du monde », mais ils sont « dans le monde » (Jean 17, 15s). Il leur faut parfois se battre, sans haine bien sûr puisque ce serait incohérent, mais en usant de violence lorsque la non-violence est impuissante à mettre fin à la domination. Un spirituel n’est pas pacifiste. Parce qu’il ose penser, il sait quand il doit être objecteur de conscience et quand il ne peut pas l’être.

 

l’icône qui t’appelle dans la chambre

où le silence vide te fait signe

dit de ne pas chercher à la comprendre

mais en la connaissant te rendre digne

de l’image en l’amour insondable

 

ton face à face avec la médiatrice

te reconduit à ce vide ineffable

dont le souffle la fait la protectrice

des âmes qui le prient sous son vocable

 

il faut que lentement elle s’efface

que descende sur toi la nuit obscure

où s’accomplit le grand vœu de la race

de ceux pour qui ne compte que la pure

image de l’amour insondable

 

que serviront tes agenouillements

dans les murs de la chambre de l’icône

et ton silence et ton recueillement

si dans cet immobile tu te rencognes

 

le souffle qui s’engouffre dans ta chambre

ne vient ni du dedans ni du dehors

et tu ne cherches pas à le comprendre

mais à y reconnaître l’autre en cet essor

des images    de l’amour    insondable

 

16 août 2015

La réponse du spirituel à qui lui pose la question : « que faut-il penser de…? » est : « osez penser ». Dire à l’autre ce qu’il faut penser relève de la manipulation. Un spirituel refuse de manipuler. Il Elle cherche à inspirer, invite à se mettre à l’écoute de l’Esprit d’Aimer.

     Si Yeshoua a pu dire que le péché contre l’Esprit était irrémissible, c’est parce qu’on ne peut entrer dans le Royaume des cieux qu’avec la lumière et la force de l’Esprit. « le Père ne le refuse pas à celles et ceux qui le lui demandent » (Luc 11, 13), mais il ne peut le donner à celles et ceux qui n’en veulent pas.

     L’Amour qui Pardonne n’attend pas qu’on lui demande pardon, mais son Pardon, qui n’est rien d’autre que son Amour, ne peut atteindre celles et ceux qui ne le demandent pas.

 

Ambiguïté des mots. Il est fait ici une distinction nette entre comprendre et connaître, justifiée par l’étymologie : com-prendre, co-naître. Mais une lecture du dictionnaire donne à comprendre (!) que comprendre et connaître ont tous deux un grand nombre de sens et de nuances, dont certains se recoupent. Le Petit Robert propose sept sens pour comprendre et douze pour connaître. Cela donne à penser, invite à oser penser lorsqu’on les emploie et lorsqu’on les entend employer, en particulier lorsqu’il s’agit de comprendre et connaître les autres. Le « Je vous ai compris » de Charles de Gaulle est un exemple connu (!) des jeux possibles sur l’ambiguïté voulue des mots que nous utilisons. On a pu l’accuser d’avoir roulé dans la farine ceux qui l’écoutaient.

     Ce qui est écrit ici invite à la compréhension et à la connaissance celles et ceux qui osent penser. En « matière spirituelle » (!) la Vérité n’est pas accessible par la seule intelligence. On n’y accède que si l’on « en est » (Jean 18, 37). On ne peut pas comprendre l’Éternel-Esprit-Amour. On peut le connaître en participant à l’Amour. Cela s’applique aussi à la vérité des êtres en leur eccéité, tels qu’en eux-mêmes en leur mystère.

 

Il est entré silencieux

dans la maison un moment

et tu étais tout yeux

dans le regard de l’amant.

 

Tu le connais avant tout

en sa musique de nuit

et son visage après tout

dans son ombre toujours fuit.

 

Il a déjà disparu

et son message incertain

semble parcourir les rues

comme un journal du matin.

 

Sa vérité est multiple.

C’est au large de l’espace

qu’il accomplit son périple

et se donne mille faces.

 

Nous reviendra-t-il jamais ?

Il n’était jamais venu

celui qu’ici tu aimais

dans l’invisible inconnu.

 

17 août 2015

Découvrir que nous autres humains avons besoin d’une philosophie, que nous ayons ou non accroché à celle qui nous a été enseignée en terminale, c’est découvrir notre désir de sens, du sens de notre personne dans la totalité des êtres, dans l’immensité de l’univers tel qu’il se présente à nous toujours plus clairement dans son espace et dans sa durée passée, présente, future.

     La philosophie nous fait nous étonner devant tout être, devant tout autre et devant nous-mêmes. Nous aspirons alors au savoir universel, encyclopédique, c’est-à-dire reliant toutes choses à toutes choses.

     C’est déjà le désir plus ou moins conscient du premier Adam, de l’humain charnel en sa  libido du comprendre. C’est encore celui, transmué en désir de connaître, du second Adam, spirituel dans l’Amour.

     Rien de cosmique ni d’humain ne nous est étranger dans l’Amour. Qui Aime ne peut se désintéresser de la science, de l’art, de la religion, de la politique… Mais nous sommes des êtres limités, et il nous faut donc organiser et hiérarchiser cette quête de savoir universel. Si nous Aimons suffisamment, nous savons que l’Amour importe plus que tout et qu’il doit donc avoir la première place dans notre effort de connaissance.

     Et connaître l’Amour c’est Aimer, le chercher chaque jour dès le réveil et jusqu’au sommeil « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, de toute son intelligence ». Et puis remplir sa tâche, de compagne ou compagnon, de mère ou père, de travailleuse ou travailleur… en invoquant l’Esprit, notre force d’Aimer. Laisser aussi sa place à la détente, au loisir, et plus encore au silence de la pure présence à l’Éternel.

     Sans nous lasser dans notre faiblesse, dans nos chutes, dans nos régressions.

     Lire Michel Serres… et l’Évangile.

 

si éphémère ici toi maintenant

si solitaire sur le papier blanc

 

qui me dira comment tu es venu

plutôt que préserver ton inconnu

 

qui me dira quand tu repartiras

d’ici pour trouver un autre là-bas

 

de ton passé gardes-tu souvenir

te préoccupes-tu de l’avenir

 

sur le papier tu n’as rien à écrire

si ce n’est l’être avant que de mourir

 

18 août 2015

André Malraux aurait dit que le XXI° siècle serait religieux. Qu’entendait-il pas là ? Il n’avait pas en tout cas à jouer au prophète : l’humanité n’a jamais cessé d’être religieuse depuis le paléolithique et cela pourrait durer encore quelque temps. Les tentatives athées de supprimer les religions au cours du XX° siècle ont lamentablement échoué en totalitarismes plus meurtriers qu’elles ne l’avaient jamais été.

     Les dieux ont toujours réclamé du sang. Le judaïsme n’a abandonné ses sacrifices que parce qu’il avait été privé de son Temple. Le christianisme continue de croire que l’humanité est sauvée par le sang du Christ. L’islam en est resté à Abraham et au sacrifice du mouton. En plus de ses sacrifices sacrés, le monothéisme a été massacreur dès l’origine, plus ou moins au nom de son dieu. Le Livre de Josué en témoigne pour le judaïsme. Les guerres de religion ont fait de même pour le christianisme : exterminer les hérétiques a été l’un des devoirs des rois de France. Quant à l’islam, inutile d’évoquer l’actualité.

     Cependant les prophètes ont combattu les sacrifices. (Soit dit en passant, Elie a tout de même massacré les quatre cent cinquante prophètes de Baal ( II Rois 18, 22, 40). Yeshoua a en principe gagné le combat contre le sacré et le sacrifice en proclamant le Royaume des cieux. Sauf que l’Église n’est pas le Royaume, elle l’a montré au long des siècles, et son dieu est encore le Tout-puissant qui menace ses ennemis d’un enfer éternel plus terrible que toutes les morts et toutes les tortures humaines.

     Les prophètes pourtant ne sont pas morts, qui prêchent l’Amour et rien d’autre : « Aime et fais ce que tu veux », « Seul l’Amour est digne de foi ». Les homélies catholiques du XXI° siècle, au cours du « sacrifice de la messe » où l’on supplie le Tout-puissant d’avoir pitié de nous, ces homélies parlent presque exclusivement de l’Amour et de ses implications.

     Nous pouvons soupçonner la religion, c’est-à-dire le sacré et le sacrifice, d’être indéracinable, inscrite dans l’ADN humain comme le dit Wole Soyinka pour qui elle est de toute évidence « ancrée dans la psyché humaine… Après des millénaires d’histoire humaine on peut facilement admettre que la religion, ou les expériences que l’on regroupe sous ce nom, a peut-être été préprogrammée dans le génome humain. »

     Mais Soyinka en arrive à l’hypothèse que si la religion est indéracinable, c’est qu’elle joue un rôle quasi indispensable dans la survie de l’humanité :

« Nous devons réfléchir et lutter contre le danger d’ignorer la possibilité que la religion puisse aussi jouer un rôle de frein à des pulsions antihumanistes encore plus folles, nous devons admettre que des barrières spirituelles non quantifiables et souvent invisibles fournies par la religion elle-même ont pu constituer un couvercle sur le chaudron de la crise existentielle mondiale. C’est le problème que l’on rencontre lorsqu’on tente d’évaluer le monde avec justesse dans la situation alarmante où il se trouve fréquemment. Je veux dire que, paradoxalement, le tableau décourageant qui résulte de notre évaluation de la situation du monde peut nous conduire à admettre que sans la religion, au moins théoriquement, notre situation pourrait être beaucoup pire. Si l’on cherche à déterminer quels facteurs sociaux, habitudes, croyances, explosion des communications, technologie ou autres préoccupations pourraient arrêter Armageddon, on peut en fait en arriver à penser que, peut-être, l’existence de la religion, de par son influence impondérable sur l’esprit humain, a pu être aussi cruciale pour la survie de l’humanité que, disons encore peut-être, le savoir-faire de la diplomatie, le rôle ennoblissant des arts, l’accès aux soutiens sociaux, la réduction de la pauvreté, l’euphorie des concerts de musique pop, le foot et le football américain ou les activités plus tangibles des organisations de maintien de la paix partout dans le monde. En d’autres termes, la religion a pu contribuer à préserver l’existence même de l’humanité comme elle a servi à garder l’équilibre de psychés individuelles innombrables. » (Of Africa, pp. 135, 138, 142)

     Le catholicisme, la religion telle qu’elle est encore vécue en France, joue un rôle important dans la vie des croyants. C’est une banalité de le rappeler. Un rôle psychologique et un rôle spirituel. Psychologique : elle apporte la consolation et la force dans l’épreuve, la stabilité dans l’existence par son rythme hebdomadaire… Spirituel : elle ne cesse d’inviter à passer d’une éthique morale individuelle fermée qui n’est que la vieille sagesse du « ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’il te fasse » à une éthique ouverte de l’altérité positive, de l’Amour inconditionnel de l’autre, allant jusqu’à Aimer « l’ennemi » et s’étendant à tout le cosmos (l’Amour est écologique pas essence).

     Bref nous devrions garder le sens de l’imparfait, dialoguer avec les religions plutôt que de souhaiter leur disparition, les pousser à devenir plutôt qu’à se cramponner au passé, à donner de leurs textes sacrés une interprétation spirituelle, à progresser dans l’Amour.

 

une guêpe contre la vitre

de toutes les figures vibre

 

sa petite tête têtue

ne comprend pas ce qui la tue

 

si longtemps après que son ère

s’est établie sur notre terre

moi qui ai inventé le verre

suis coupable de cet enfer

 

vais-je l’aider à disparaître

selon le dessein de son être

 

l’air est son ami de toujours

transparent mais jamais à court

d’espace à franchir librement

par les victimes des amants

 

une guêpe contre la vitre

proclame la figure libre

 

19 août 2015

Prenant acte de l’indéracinabilité de la religion d’une part et des ravages que le christianisme et l’islam ont commis en Afrique d’autre part, Wole Soyinka propose l’Orisha, religion yorouba, comme alternative à ces deux monothéismes prédateurs rivaux de l’Afrique, voire comme arbitre de leur querelle :

« l’Afrique, on peut l’espérer, ne se contentera pas du rôle de perpétuelle victime des binaires étrangers (l’islam et le christianisme). En ce moment le continent est projeté sous les feux de la rampe comme la dernière frontière de ce nouveau conflit dans une ruée vers l’Afrique – cette fois vers son âme, mais pas encore comme havre potentiel des âmes perdues hurlantes de ses calomniateurs de jadis. Cette sagesse est à venir. Avec plus d’optimisme, on peut espérer que dans le processus de cette ruée, certaines de ses valeurs cachées seront dévoilées, qui lui conféreront un statut inédit, le rôle vital de Recours Culturel Mondial, et d’Arbitre. » (Of Africa, p. 199)

     Soyinka propose une vision idéale de l’animisme africain, et on ne peut manquer de se sentir attiré par « Les sept préceptes de l’enseignement de l’Orisha » (voir les relations des 15-22 juin 2014). Mais les religions africaines sont régies par les lois cosmiques et leurs divinités réclament des sacrifices en échange de leur protection. Sacrifices humains parfois :Ayi Kwei Armah, qui dans Deux mille saisons se fait l’apologiste de cette religion en réaction contre le mépris que lui ont infligé l’islam et le christianisme, décrit dans Les Guérisseurs une scène sanglante de sacrifices humains offerts à la rivière sacrée Pra en propitiation et protection contre une invasion ashanti (p. 160s).

     On peut soupçonner Soyinka d’avoir idéalisé la religion de ses ancêtres. Elle persiste en pays yorouba, au Brésil et dans la Caraïbe, mais elle s’est sans doute spiritualisée sous l’influence de ce christianisme qu’il a renié mais dont sa mère, « la chrétienne sauvage », n’a pu manquer de le marquer au cours de son enfance.

     L’Évangile de l’Amour, de l’Éternel pur Amour, a imprégné le christianisme même si celui-ci est demeuré soumis au sacré d’un dieu tout-puissant. Que nous soyons restés dans l’Église ou que nous en soyons sortis, si nous nous sommes laissé saisir par la Vérité de l’Amour, nous ne pouvons manquer d’approuver et encourager l’Amour partout où il apparaît, dans toutes les religions et spiritualités.

 

Hypothèse : Si nous admettons que la matière est en partie psychique et que nous reconnaissons l’existence des ressuscités, « pareils aux anges » (Luc 20, 36), nous pouvons raisonnablement envisager de les invoquer comme médiatrices et médiateurs de l’Amour prêts à nous rendre service. N’est-ce pas ce sur quoi se fonde plus ou moins consciemment la prière des catholiques à leurs saintes et saints ? C’est la croyance en la nature purement physique de la matière qui nous interdit, qui devrait logiquement nous interdire, l’accès à cette médiation.

 

l’ombelle se balance belle

toute tendue vers l’éternelle

 

l’élan de la vie qui l’attire

vise le soleil qui s’y mire

 

depuis le matin jusqu’au soir

elle suit l’orbe dans l’espoir

de recevoir la bienfaisance

et le secret de la croissance

 

la beauté son supplément d’âme

dit l’espace qui la réclame

et le souffle qui la remue

appelle le regard ému

 

toute fière d’être une ombrelle

elle exhibe sa ribambelle

 

20 août 2015

Le passage de la jouissance à la réjouissance, comme de la compréhension à la connaissance et de la domination au respect, est à vivre plus qu’à analyser. A vivre au quotidien. Avec la violence animée par l’Esprit que demande l’entrée dans le Royaume (Matthieu 11, 12).

     Le Baptiste parlait déjà de conversion, non au sens d’adopter une nouvelle religion, une nouvelle doctrine que l’on aurait trouvée séduisante, mais au sens de changer sa façon de vivre. Le Baptiste était radical : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, que celui qui a à manger partage avec celui qui n’a pas à manger » (Luc 3, 11).

     Pour lui et pour Yeshoua il ne sert à rien de s’appuyer sur sa religion, de se dire « fils d’Abraham » (Matthieu 3, 9 ; Jean 8, 39). Le message du Royaume est un message éthique, une invitation à agir, à changer de vie. Inutile de répéter « Seigneur, Seigneur », il faut « faire la volonté du Père des cieux » (Matthieu 7, 21)… « nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les migrants… » (Matthieu 25, 35ss). C’est-à-dire qu’il nous faut Aimer et qu’il suffit d’Aimer, de vivre une Vie d’Amour des autres, de partage, de sobriété heureuse par Amour des autres, d’être écologique par Amour…

     Un chrétien ne peut se prévaloir de son appartenance au christianisme, ni un musulman à l’islam, ni un juif au judaïsme, ni un bouddhiste au bouddhisme… Nous ne sommes du Royaume que si nous sommes « de Dieu » (Jean 8, 47), c’est-à-dire « de la Vérité » de l’Amour (Jean 18, 37) en la connaissant par l’Amour. Dostoïevski s’en est sans doute souvenu lorsqu’il a écrit : « A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu… », du vrai dieu qui n’est une toute-puissance cosmique, mais la respectueuse tendresse de l’ami qui  vous sert. (Luc 22, 27).

     Se convertir (Matthieu 3, 2), c’est changer de vie quotidienne.

 

Baiser et Tuer sont les deux mamelles des spectacles que notre société nous offre : Eros et Thanatos, les deux forces cosmiques de la Philia et du Neïkos.

 

Qu’un penseur aussi brillant que Robert Misrahi ait pu proposer tant de sophismes pour soutenir la politique israélienne donne à se méfier encore davantage avec Pascal de notre « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69). Privée du cœur la raison déraisonne.

 

la meute qui émigre en Amérique

chasse et se multiplie

se moquant des frontières

oubliant aujourd’hui ce qu’elle était hier

 

elle salue la lune dans la nuit

et son appel reluit

sur les roches les ondes

en hommage à la terre et aux forces du monde

 

ceux qui suivent ses traces dans la neige

à sa beauté s’agrègent

lorsque un peu de leur âme

à son âme s’attache et d’elle se réclame

 

alors les vallées les montagnes

deviennent des compagnes

voulant vivre en leur chair

où la terre et le ciel s’unissent par les airs

 

avec ses bêtes l’herméneute d’hier

se moquant des frontières

découvre la nouvelle

terre promise enfin y cherchant l’éternel

 

21 août 2015

la conversion est souvent vécue comme un ébranlement psychologique fort, voire violent. Les chrétiens pensent à la conversion de saint Paul sur le chemin de Damas. Les psychologues, et les psychanalystes plus encore, proposent leurs explications : l’événement violent a été préparé par un malaise intérieur, voire inconscient. Les sciences cognitives, qui ne croient qu’aux neurones, ont leurs propres interprétations, appuyées sur des raisonnements dont on sait depuis Montaigne qu’ils sont presque toujours discutables.

     Quoi qu’il en soit des causes d’une conversion, que les croyants de leur côté interprètent comme une action de l’Esprit, le changement de vie quotidienne est ce qui importe : la passage de la chair à l’esprit dont parle Yeshoua (Jean 3, 5), la sortie de ce que Yeshoua et Jean appellent « le monde » et qui se résume en éros et thanatos, et l’entrée dans le Royaume de l’Amour, de l’altérité positive. Ce passage, que certain-e-s vivent comme une mort-résurrection sur le modèle des initiations africaines et/ou sur celui du Christ, est une longue aventure, et différente en ses nuances selon les différent-e-s converti-e-s.

     Si l’on tient à comprendre ce passage (mais l’important est de le connaître en le vivant) on peut utiliser le verbe et le nom allemands aufheben, aufhebung, dont le philosophe Hegel s’est servi pour présenter sa théorie de l’histoire selon le schéma dialectique de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse. Mais aufheben appartient au vocabulaire courant. L’une de ses utilisations sert à décrire le processus de transformation des fruits en confiture, passage d’un état à un autre où le passé n’est pas supprimé mais transformé. Ainsi le passage d’éros à agapè dans son implication du passage de la jouissance à la réjouissance ne supprime pas la sensibilité mais la transforme en l’intensifiant et l’épanouissant selon un processus de spiritualisation. Cette réjouissance n’est possible que par la grâce, le don de l’Esprit, de l’Amour passionnément recherché comme objet infini du désir humain. Mais il peut prendre toute une vie.

     Alain Badiou, marxiste entêté quasi mystique, parle du passage de la satisfaction au bonheur, car pour lui « le bonheur est fondamentalement égalitaire, il intègre la question de l’autre, alors que la satisfaction, liée à l’égoïsme de la survie, ignore l’égalité ». On n’est pas loin de l’Évangile : la jouissance est satisfaction, la réjouissance est bonheur, joie en l’autre. Qui a dit, « le bonheur, c’est d’en donner » ? Pour Leibniz, « amare est gaudere felicitate alterius, aimer c’est se réjouir du bonheur des autres. » Lier l’Amour et le Bonheur, c’est s’approcher de la Vérité de l’Évangile.

Aurore

C’est l’heure où la réjouissance mauve

embrase les nuages.

Il faut saisir cet âge

si court de l’inouï que la petite phrase sauve.

 

L’heure qui vient la répète en mineur

lorsque le soleil monte

et que survient la honte

d’avoir rien qu’un instant cédé à la grandeur.

 

Les heures passent en méditant l’instant

qui n’est jamais venu

qui ne reviendra plus

emmené sans retour dans la joie de l’élan

 

qui n’a jamais cessé et ne cessera point

son appel à aimer

sans jamais se lasser

pour remplir le grenier

de l’espace infini qui ne peut être plein.

 

Vient l’heure où se clôt la magie orange

en écho du mauve.

Pour le crâne chauve

dans la nuit resplendissent les cent milliards d’anges.

 

22 août 2015

Aimer et vivre en réalité dans le « monde », habités et animés par les forces cosmiques, c’est se sentir devoir allier ce que Max Weber appelait « l’éthique de conviction » et « l’éthique de responsabilité ». Certes Aimer nous habite aussi en notre être le plus profond par l’Amour qu’il nous porte en notre eccéité. Sans doute pouvons-nous interpréter ainsi la phrase « basileia tou theou entos umôn estin, le royaume de dieu est au-dedans de vous » (Luc 17, 21) même si la bible de Segond traduit « le Royaume de Dieu est parmi vous » et que le contexte de cette affirmation attribuée à Yeshoua est celui du retour annoncé du Christ. Qu’importe, adoptons l’hypothèse du royaume de l’Amour au-dedans de nous, comme désir essentiel de notre être profond selon ce que disait Augustin : « tu nous a faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».

     Si nous nous efforçons de réaliser cette conviction dans notre vie quotidienne, si nous cherchons à Aimer en toute chose selon l’éthique de responsabilité, nous nous posons d’abord la question de notre relation aux autres, à tous les autres dans le monde. Et puis une foule d’autres questions nous viennent. Parmi elles, celle du travail et du repos. Les deux ensemble parce que tout ce qui est fini va par paires de contraires, alors que l’infini de l’Amour est un.

     Le travail. Nous voulons travailler dans l’Amour en cherchant à réaliser un travail le plus parfait possible, le plus intelligent et le plus beau possible comme on l’imagine chez les artisans modèles. Le repos. Nous cherchons aussi à nous reposer dans l’Amour. Il existe cent formes de repos. A commencer par le sommeil en son alternance avec la veille. L’Amour nous incline à dormir autant que nous en avons besoin, sans ascétisme et sans hédonisme, et à nous réjouir au réveil dans l’action de grâces comme après un repas régénérateur dans la frugalité heureuse.

     Les loisirs sont une autre forme du repos, et qui présente tout un éventail de divertissements : sports, promenades, spectacles… En solitaire et en groupe dans le même esprit de réjouissance. Il y a là ample matière à oser penser, en solitude et/ou en communauté. Le sport inspiré par le neïkos de domination est le sport de compétition, qui remplit de nombreuses pages dans nos quotidiens, montrant l’attrait voire la fascination qu’il exerce sur l’humain premier. Il est guetté par la haine du concurrent, de l’adversaire, mais il peut aussi se vivre dans la fraternité…

 

les arabesques des chauves-souris

dans la nuit dessinent

leurs broderies

 

sont-elles une chasse sont-elles un rêve

pour toi qui admire

leurs mélodies

 

que donne à entreprendre dans leur vie

l’ombre qui s’étend

à l’infini

 

que donne à découvrir l’œil qui s’attarde

sur le souvenir

de leurs envies

 

leurs arabesques sont d’abord leur affaire

dans un univers

tout réjoui

 

23 août 2015

On oppose le travail et le repos comme on oppose l’effort et le réconfort, mais ces choses et les mots toujours inadéquats qui en parlent sont à penser lorsqu’on veut passer du Monde au Royaume, de la jouissance à la réjouissance.

     Pascal a disserté sur le « divertissement » qui, comme l’indiquent l’étymologie et Le petit Robert, nous « détourne d’une préoccupation dominante, essentielle, ou jugée telle ». On voit que le dictionnaire se distancie de Pascal qui déplore le divertissement parce qu’il éloigne de la « charité », de la préoccupation essentielle d’Aimer, dirons-nous. Pascal nous dit que le « divertissement » nous protège de « la tristesse » et de « l’ennui », de nos « misères » (Pensées, éd. Sellier 168, 70, 33). Mais il nous empêche de voir « la vanité du monde » (70) disons l’inutilité de la chair (Jean 6, 63) lorsqu’on cherche, dans l’esprit le Royaume, l’Amour. Le divertissement est donc pour Pascal « la plus grande de nos misères » (33), et « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » (168).

     Alors ? Allons-nous nous priver de ce que nous appelons maintenant le divertissement dans le sens de délassement, de détente, de loisir ? Ce divertissement-là est nécessaire, indispensable même pour éviter le surmenage, le burnout, l’épuisement. Il est profitable pour la chair, il peut l’être aussi pour l’esprit, spiritualisé dans l’Amour.

     La musique ? Oui, mais elle a mille visages : quoi de commun entre une marche militaire et une berceuse ?

« Music for a while

Shall your cares beguile…

La musique un moment

Trompera vos tourments »,

chante Henry Purcell (1659-1695). Il reprend ainsi les premiers vers de La Nuit des rois de William Shakespeare (1564-1616) en équilibrant le trop et le trop peu, l’écœurement et le manque, le dégoût et l’enthousiasme.

Shakespeare :

« If music be the food of love, play on

Give me excess of it, that surfeiting

The appetite may sicken, and so die… »  

Si la musique nourrit l’amour, jouez encore

Que l’excès sature le désir, l’affaiblisse, le tue…

Purcell :

« If music be the food of love

Sing on till I am fill’d with joy

For then my list’ning soul you move

To pleasures that never can cloy… »

Chante encore et comble-moi de joie

Car alors tu mènes mon âme qui t’écoute

Vers des plaisirs qui jamais ne me lassent…

     Les musiques et le chants spiritualisés ne sont pas nécessairement religieux. Ce sont ceux que l’on écoute en se réjouissant, ceux où le plaisir ni ne comble ni n’écœure mais se transmue en joie. En joie d’Aimer celle celui qui joue ou chante, celle celui qui a créé la musique ou le chant, et puis Aimer qui inspire toute beauté.

 

la sonate solitaire

monte du profond mystère

 

elle égrène une tristesse

qui se dit avec noblesse

et son aura se diffuse

jusqu’aux limites confuses

de l’accueil de cet amour

qui l’écoute sans détour

 

la sonate et son écho

font la joie du concerto

 

24 août 2015

Écouter la musique avec Amour, c’est l’écouter avec « l’attention absolument sans mélange.. l’attention extrême.. l’attention au plus haut degré (qui) est la même chose que la prière » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p. 134). C’est une attention qui invoque la force d’Aimer pour écouter l’autre avec l’Amour dont Aimer Aime l’autre qui est ici maintenant la musicienne le musicien, la compositrice le compositeur, l’Éternelle-l’Éternel en son indicible Beauté. C’est prier en écoutant, prier pour savoir écouter « de toute son âme… » en désirant le faire. « L’attention est liée au désir » (p. 135) .

     L’écoute aimante n’est pas celle de la seule musique, c’est celle de la parole des autres. C’est l’écoute des autres avec la force d’attention d’Aimer. Cela ne vient pas tout seul, mais la première fois que cela vient, c’est une expérience de joie si pleine que l’on désire la refaire, la multiplier. C’est l’expérience de la réjouissance, de la béatitude dans la sollicitude.

     L’attention de l’Amour, l’Amour de l’autre, est oubli de soi, « attention si pleine que le « je » disparaît » (p. 135)

 

Une psychanalyste bonne chrétienne vous dira que pour pouvoir aimer les autres et aimer Dieu il faut d’abord vous aimer vous-même. L’Évangile, qui se résume en l’Amour, ne vous dit pas qu’il faille vous aimer vous-même, il vous dit de chercher à Aimer les autres d’une « attention si pleine que le « je » disparaît » et que l’Éternel apparaît  dans cette prière de désir passionné. C’est cependant en Aimant de cet Amour des autres que vous vous Aimerez vous-même en Vérité, selon la Vérité de l’Évangile, la Vérité d’Aimer.

 

Pascal : « Il est injuste qu’on s’attache à moi. Je tromperais ceux à qui j’en ferais naître le désir, car je ne suis la fin (le but de l’existence) de personne.. je suis coupable si je me fais aimer et si j’attire les gens à s’attacher à moi » (Pensées, éd. Sellier, 15). L’amour dont parle ici Pascal n’est pas l’agapè mais la philia ou l’éros. Il ne s’agit pas cependant en Vérité de culpabilité ou d’innocence mais de passage de la chair à l’esprit. Et il nous faut comprendre que Yeshoua était ainsi. Habité et animé par Aimer, il ne pouvait désirer qu’on l’aimât d’attachement, mais il souhaitait qu’on Aimât tout autre et lui-même d’agapè. C’est pourquoi il a demandé à Pierre : « M’aimes-tu ? Agapas me ? Pierre malheureusement n’a pu lui répondre que « philo se«  , je t’aime d’attachement, d’amitié selon la chair et non selon l’esprit. Il ne pouvait cependant « paître les brebis » de Yeshoua que s’il aimait d’agapè (Jean 21, 15s).

     L’Éternel-le est ainsi. Elle-Il ne souhaite pas que nous nous attachions à elle-lui mais que nous participions à son Amour universel. Peut-être est-ce pourquoi Elle-Il se voile (Isaïe 45, 15) dans l’anonymat et dans l’incognito.

 

es-tu cette arabesque

ce piano

ces mains agiles

cette chair qui vibre

 

est-ce que tu deviens

en cet autre

ce corps subtil

en son équilibre

 

faut-il qu’il t’en souvienne

ici aime

en ta face

celle de l’absence

 

c’est que dans l’insensible

l’origine

insaisissable

vit de toujours

l’arabesque des possibles

qui incline

intarissable

au bel amour

 

 

25 août 2015

Michel Onfray accuse le monothéisme d’être acosmique, voire anti-cosmique. C’est ignorer la pensée des prophètes, celle de Yeshoua en particulier. Le penser en mashal est un penser cosmique, et écouter les meshalim de Yeshoua en « attention extrême » pour  y participer, c’est vivre le cosmos, l’ensemble du réel, y compris le réel humain, comme l’Éternel l’Aime. Les théologiens de l’Église ont malheureusement desséché ces meshalim en les transformant en concepts pour en faire un credo qu’elle impose sous peine d’exclusion, d’anathème.

     La cause ? Il faut la rechercher si l’on ose penser et mettre en œuvre le principe de causalité. On peut au moins conjecturer que c’est le goût du pouvoir de la classe sacerdotale depuis toujours et qui induit le refus d’accepter la désacralisation, de renoncer vraiment au sacré et au sacrifice comme les prophètes y invitent depuis longtemps : « Je veux l’amour et non le sacrifice, la connaissance de Dieu et non les holocaustes », disait déjà Osée sept siècles avant Yeshoua (Osée 6, 6).

     Jusqu’à présent le sacerdoce a triomphé du prophétisme, parce que le sacerdoce a le pouvoir, qu’il qualifie traîtreusement de spirituel et qu’il tient ainsi les fidèles en servitude.

 

L’athéisme matérialiste, dont l’un des représentants français actuels les plus diserts est sans doute, dans le sillage de Nietzsche, Michel Onfray, cet athéisme est irrationnel : il néglige, oublie, ignore le principe de causalité. L’intelligence et la beauté, qui « éclatent dans la création » comme disait Péguy, ne peuvent manquer d’avoir une cause première. L’erreur est de confondre cette cause avec le dieu monothéiste qui n’est qu’une projection imaginaire des forces cosmiques possessives et dominatrices, de la philia qui fait de  YHWH le mâle dont Israël puis l’Église est l’épouse à qui il impose sa volonté selon la puissance du neïkos.

     Yeshoua a, avec son ami Jean, le disciple qu’il Aimait on êgapa (Jean 13, 23) témoigné que l’Éternel, la Cause première, est Amour et que Le connaître, comme le suggérait déjà Osée, c’est Aimer (I Jean 4, 7) : « o agapôn… ginôskei tou theou«  . Cet Amour, Jean l’a dit, s’oppose aux forces du monde (I Jean 2, 16).

 

Parce qu’elle ne peut rechercher aucun pouvoir sous peine de se contredire, la Spiritualité de l’altérité, de l’Amour, va à la rencontre de toutes les spiritualités, religieuses ou non, pour y rechercher, découvrir et exalter l’Amour. Qui n’est pas contre l’Amour est pour l’Amour (cf. Marc 9, 40). Principe d’identité oblige.

 

le chèvrefeuille tend ses bouches

et tu n’en veux manquer aucune

mais la tienne à peine les touche

sûre en tes ailes opportunes

 

n’excelles-tu qu’à recevoir

sans jamais vouloir rien donner

en ces vols qu’à apercevoir

on se demande où tu es né

 

car tes ailes sont la merveille

qu’à observer on songe à vaincre

la pesanteur dont les abeilles

généreuses vont sans se plaindre

 

elles elles donnent recevant

complices des amours des fleurs

faisant le transport des amants

par qui la vie jamais ne meurt

 

toi le prince de l’arabesque

de la vitesse en l’air subtil

dis-moi donc pourquoi est-ce que

ta beauté te veut inutile

 

26 août 2015

Pour pouvoir dire comme le fit Yeshoua, « qui n’est pas contre nous est avec nous » (Marc 9, 40) et « qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu 12, 30) en s’appuyant implicitement sur le principe d’identité, il faut s’identifier à l’Être de l’être. C’est ce qu’il a fait en disant « je suis ». Et cela supposait aussi qu’il ait eu l’intuition de l’identité de l’Être de l’être comme l’Amour. On peut en effet être neutre, ni pour ni contre quelqu’un ou quelque chose s’il s’agit d’un être fini.

     Celles et ceux qui ont osé penser « Je suis Charlie » ont pu comprendre que l’on pouvait ne pas être Charlie tout comme être Charlie, sauf à faire de Charlie l’Être de l’être. Cependant l’Amour nous fait nous identifier à l’Amour secrètement présent dans le mystère de tout être, et d’abord dans celui de tout être humain, du plus attirant au plus répugnant. « Aimez vos ennemis » ne se justifie pas autrement.

     L’Église, et toute autre religion, ne pourrait dire « qui n’est pas avec nous est contre nous » que si elle s’identifiait à l’Amour. Hors de l’Amour, une telle revendication est dictatoriale. Elle a d’ailleurs été utilisée explicitement par des gens comme Mussolini ou George W. Bush, et implicitement par beaucoup d’autres.

     Celles et ceux qui prétendent que l’on est nécessairement pour Christ ou contre Christ, que la neutralité est impossible, doivent identifier Christ à l’Amour, et donc le séparer de toute institution et de tout credo qui n’est pas centré sur l’Amour, le séparer même du personnage historique de Yeshoua, qui s’est, dans la logique de l’Amour, effacé devant l’Esprit, l’Esprit indispensable force d’Aimer pour entrer dans le Royaume des cieux, c’est-à-dire pour Aimer (cf. Matthieu 12, 31s).

 

La ville, tentaculaire et prédatrice de la vie rurale, risque de faire de ses habitants des êtres acosmiques. Il leur reste pourtant, avec un peu de chance, d’apercevoir et puis de contempler avec « l’attention extrême » un arbre, un oiseau… et, en permanence, « les merveilleux nuages ».

 

Tu viens de l’horizon sur des ailes qui osent

Naître on ne sait trop où d’une mer inconnue,

Et tu t’avances au gré de ces métamorphoses

Qui t’imposent souvent de te retrouver nue.

 

L’aurore quelquefois pose des doigts de rose

Sur l’invita-ti-on du sourire ingénu

Qu’à ton inten-ti-on, discrète elle dépose

Sur les chemins secrets de l’espace ténu.

 

C’est en pleine lumière   que tu balances fière

Tes belles proportions au ciel qui nous enchante,

Ne cessant de changer de visage et de chair,

 

Non comme versatiles   les foules solitaires

Mais comme les mutants d’un avenir qui chante

d’inouïes mélodies montées du fond des mers.

 

 27 août 2015

On ne peut être matérialiste au sens physique qu’en oubliant, négligeant, ignorant le principe de causalité. En vertu de ce principe, l’idéaliste Heidegger reconnaissait l’existence de l’être comme source du matérialisme et de l’idéalisme. On ne peut être matérialiste au sens physique du terme en négligeant l’existence des étants, mais on peut être idéaliste au point d’être obsédé par l’être et de ne plus se soucier des étants. Certes l’être selon Heidegger est si mystérieux qu’il paraît vide, mais le vide n’est pas un néant même en cosmologie astrophysique et quantique.

     On a dit de Heidegger qu’il était platonicien. Les idées éternelles de Platon justifient l’existence des nôtres. Celle de beauté par exemple justifie l’existence de la beauté que nous goûtons dans la nature et dont la raison nous demande justement de justifier l’existence en vertu du principe de causalité.

     Nous pouvons ne pas être d’accord avec la pensée platonicienne et la pensée heideggérienne au vu de leurs excès idéalistes, mais nous ne pouvons qu’approuver leur fidélité au principe de causalité, tout comme nous ne pouvons que désapprouver un matérialisme qui est infidèle à ce principe.

     La matérialisme et l’idéalisme sont au vrai des frères ennemis : leur fraternité est d’ignorer la vraie matière, qui est autant psychique que physique. Les excès de l’un appellent les excès de l’autre. L’occident en est là en ce début du XXI° siècle avec des penseurs tels que Michel Onfray qui pourfend ceux et celles dont la pensée gardent des traces d’idéalisme en réduisant toutes choses à des concepts et en négligeant le perçu et le vécu. Mais il le fait au nom d’un matérialisme physique qui ignore le psychisme et le spirituel (sauf à créer les oxymores d’un psychisme matériel et d’une spiritualité matérielle).

     Les neurosciences de leur côté ont beau jeu en montrant que la pensée idéaliste s’explique en termes de chimie et de physique du cerveau. Leurs observations sont indéniables, mais elles ne rendent pas raison de l’organisation hyper-intelligente de cette chimie et de cette physique. Le physicochimique ne peut s’organiser au point de produire des substances aussi complexes que l’ADN sans être informé par une intelligence psychique.

     Et cette intelligence du psychisme de la matière suppose elle-même l’existence d’une intelligence au moins égale sinon infiniment supérieure à elle. Et celle-ci a nécessairement toujours existé : Comment aurait-elle pu surgir du néant ? Le croire serait, encore une fois, ignorer le principe de causalité et le principe d’identité auquel il est immanent.

     Comment peut-on imaginer un « don qui n’implique pas de donateur » comme en parle Mikel Dufrenne. Dans Pour l’homme, il est le juste pourfendeur du marxisme, de l’existentialisme, du structuralisme… et autres princes régnants de la philosophie française du XX° siècle, mais il outrepasse ses attaques en négligeant la psyché humaine.

     Croire à la génération spontanée du don comme il le fait, c’est ignorer le principe de causalité tout comme certains idéalistes proclament que ce sont les philosophes qui créent les concepts alors qu’il ne peuvent que les dévoiler. Platon l’avait compris qui parlait des idées éternelles. Et ces idées supposent, toujours en vertu du principe de causalité, l’existence d’un être qui les pense depuis toujours, même si ce n’est pas sous la forme de nos concepts limités par le langage qui les exprime.

     La (re)découverte du psychisme de la matière pourra réconcilier le matérialisme et l’idéalisme.

 

à la voix de la pluie ton oreille attentive

tombe et se plie en ses infle-xi-ons

au discours qu’elle tient à l’air où il dérive

et à la terre en ses inten-ti-ons

 

et tu sens que se cache au cœur de ce discours

un secret indicible avec les mots qu’ici

par la force des choses tu uses tous les jours

pour dominer le monde et ses soucis

 

au silence subtil des contempla-ti-ons

silen-ci-euses d’âme à âme vive

tu vois se souvenir les résurrec-ti-ons

des  lointains de la mer en ses dernières rives

 

 

 

 28 août 2015

 Si nous nous accordons avec Pascal lorsqu’il écrit « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que j’y trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568), lui-même s’accordant avec Montaigne lorsqu’il dit que « la vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même » (Essais, I, 26, p. 224), si nous nous accordons avec cette idée commune à nos deux grands penseurs, alors nous admettons implicitement qu’on ne crée pas des concepts mais qu’on les met au jour, qu’on les dévoile. Sous une forme ou sous une autre, un concept existe de toute éternité dans l’intellect éternel. Le mot grec « alêtheia« , traduit en français par « vérité », signifie d’ailleurs, comme Heidegger l’a souligné, « dévoilement ».

     Un philosophe qui se croit créateur de concepts est victime d’une erreur dont la cause hypothétique est le désir de briller, d’être honoré comme un personnage important. En Vérité, la Vérité est anonyme, et celles et ceux qui se l’attribuent sont des geais parés des plumes du paon.

     Parménide, que l’on désigne parfois comme le père de l’ontologie, de l’étude de l’être, ne s’est pas attribué la découverte du principe d’identité : il l’a attribuée à la révélation d’une déesse alors que cela nous apparaît maintenant bête comme chou : « Ce qui est, est. Ce qui n’est pas, n’est pas. Ce qui est ne peut pas ne pas être. Ce qui n’est pas ne peut pas être. » Et cependant certains de nos penseurs rationalistes semblent parfois oublier ce fondement évident de toute pensée rationnelle.

     Yeshoua s’est présenté comme le « témoin de la vérité », non comme son auteur. S’il a dit, ou si on lui a fait dire, qu’il était lui-même la vérité (Jean 14, 6), cela ne peut signifier que sa personne serait la vérité et qu’il faudrait donc comme le fait l’Église s’attacher à lui en répétant « Seigneur, Seigneur » (Matthieu 7, 21). Lorsqu’il a dit qu’il fallait « être de la vérité » pour l’écouter (Jean 18, 37), il renvoyait ses auditrices et ses auditeurs à ce qu’elles ils « trouvaient en elles, en eux » comme Pascal l’a dit à propos de Montaigne et Montaigne à propos de Platon.

 

l’orbitèle au matin qu’honore la rosée

se révèle au regard le plus inattentif

en émerveillement qu’il n’aurait pas osé

dire au filet utile   de l’insecte furtif

 

les perles qu’en secret la nuit a composées

dans la vieille alchimie de l’eau et de l’air vif

le fil les a cueillies et les a disposées

en ordre concerté d’art représentatif

 

avant que le feu doux ne vienne les bannir

lentement les dissoudre et dans la vérité

de tout ce qui décroît faire s’évanouir

 

elles chantent en chœur la mélodie mineure

de ce qui pourrait être   l’air de la liberté

que l’orbitèle aussi file au rouet des heures

 

29 août 2015

Les mythes des révélations divines naissent de l’expérience que font certaines consciences de découvrir des vérités, de les découvrir, non de les créer. Lorsque cette découverte se double d’une émotion intense, l’eurêka peut donner l’impression d’une révélation transcendante. C’est une expérience du sacré, c’est celle que l’on trouve à l’origine des trois monothéismes et sans doute d’autres religions.

     Les découvertes scientifiques réalisées en milieu matérialiste ne baignent pas dans cette atmosphère sacrée, mais certains scientifiques, même un mathématicien tel que Henri Poincaré, reconnaissent que leurs découvertes sont en partie intuitives, qu’elles ne procèdent pas uniquement du travail conceptuel sur l’expérience, qu’elles ne sont pas des créations de leur esprit.

     Les spéculations du Moyen-âge scolastique sur « l’intellect agent » témoignent à leur manière de l’éternité des concepts, alors même que la philosophie scolastique se complaisait dans l’abstraction et n’avouait pas ses intuitions. L’intellect agent y était parfois conçu comme un intermédiaire entre l’intelligence divine et l’intelligence humaine, parfois aussi comme l’intelligence divine elle-même, et certains sont allés jusqu’à dire qu’il était Dieu pensant en nous.

     L’expérience religieuse première est une expérience cosmique du sacré. On le voit dans une page célèbre de Jean-Jacques Rousseau s’achevant par cette exclamation : « …O grand Être ! O grand Être ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus… J’aurais voulu m’élancer dans l’infini… Étourdissante extase… (« Troisième lettre à M. de Malesherbes »). Dans La philosophie comme manière de vivre, Pierre Hadot relate une expérience semblable et qui fut pour lui son entrée en philosophie : « J’ai été envahi par une angoisse à la fois terrifiante et délicieuse, provoquée par le sentiment de la présence du monde, ou du Tout, et de moi dans ce monde. En fait je n’étais pas capable de formuler mon expérience, mais après coup, je ressentais qu’elle pouvait correspondre à des questions comme : « Que suis-je ? », « Pourquoi suis-je ici ? », « Qu’est-ce que c’est que ce monde dans lequel je suis ? » J’éprouvais un sentiment d’étrangeté, l’étonnement et l’émerveillement d’être là. En même temps j’avais le sentiment d’être immergé dans le monde, d’en faire partie, le monde s’étendant depuis le plus petit brin d’herbe jusqu’aux étoiles. Ce monde m’était présent, intensément présent. Bien plus tard, je devais découvrir que cette prise de conscience de mon immersion dans le monde, cette impression d’appartenance au tout, était ce que Romain Rolland a appelé « le sentiment océanique ». Je crois que je suis philosophe depuis ce temps-là, si l’on entend par philosophe cette conscience de l’existence de l’être-au-monde. » (p. 23) cité par Michel Onfray dans « Hadot, une Révolution de velours » , cours du 1er juin 2015.

     On voit par là que la philosophie est susceptible d’approches diverses, qu’elle n’est pas condamnée à être une création de concepts comme on l’entend répéter depuis Gilles Deleuze. Il existe une philosophie comme connaissance de toutes choses en leurs interconnexions, selon la formule de Parménide de « la vérité beau cercle, alêtheiês eukukleos » où, comme chaque être, chaque pensée reconduit à toutes les autres, « peu importe où je commence, car je finirai par y revenir ». Et dans ce genre de philosophie, comme y invite Pierre Hadot, le vivre est nécessairement indissociable du penser.

 

tu stridules dans l’herbe haute

mais à juste distance d’autres

joueuses de cordes frottées

en petite communauté

 

à l’approche de cet espace

où s’échangent leur beaux accords

lentement se tissent les faces

et les images prennent corps

 

elles se répandent en cet air

qui ne connaît pas de limite

et l’oreille sent se défaire

sa réticence à cette invite

 

elle se mêle aux mélodies

qui viennent vibrer en sa chair

et l’âme en l’âme se redit

la stridulation du mystère

 

es-tu sensible à notre écoute

comme le chanteur à la salle

lorsque se dissolvent ses doutes

face aux visages en rafales

 

30 août 2015

A relire la relation de l’expérience cosmique de Pierre Hadot, on pourra y voir une expérience du sublime, quitte à redéfinir le sublime. On pourra aussi y repérer une expérience du sacré au sens établi par Rudolf Otto : terrifiant et fascinant. Hadot parle d’une « angoisse à la fois terrifiante et délicieuse ». Et il s’agit d’une expérience face à la totalité, à l’immensité cosmique.

     Celles et ceux qui s’intéressent à la pensée africaine peuvent aussi évoquer ce que Wole Soyinka appelle « la prise de conscience terrifiée de l’homme face au contexte cosmique de son existence », man’s fearful awareness of the cosmic context of his existence » (Myth, Literature and the African World, p. 3). Cette expérience sert de fondement au rituel religieux yorouba, dont le cadre est la totalité cosmique, incluant les dieux qui sont eux-mêmes des réalités cosmiques telles que les appréhende l’imagination humaine : « The setting of Ritual, of the drama of the gods, is the cosmic entirety (p. 2).

     La religion, réaction universelle de la conscience humaine face à la puissance du cosmos personnalisé en divinités, est devenu dans le monothéisme, le culte d’un dieu tout-puissant dont le sacré se manifeste en ce qu’il est à la fois effrayant par sa colère et attirant par sa miséricorde. La notion de toute-puissance et de bienveillance persiste dans le credo de la religion chrétienne.

     L’Évangile invite cependant à passer de cette religion baignant encore dans le sacré, imprégnée de la vieille crainte-fascination cosmique, à l’Amour, Vérité de l’Être au-delà du cosmique, Vérité qui affranchit de toute crainte et de toute servitude. « La Vérité vous rendra libres » (Jean 8, 32).

 

marche dans le silence de la brume

légère où l’horizon se fait plus proche

mais garde la limite où tout assume

le rôle de l’ancêtre sans reproche

 

et les arbres poussés ici et là

s’arrangent sans figures imposées

dans l’harmonie où leur donne le la

l’espace libre qui peut tout oser

 

et qui te donne de rester au centre

de l’univers où que tu te déplaces

dans l’infini de sa circonférence

tandis qu’à y penser le ciel immense

 

en déployant sur toi partout sa voûte

te dépossède entre merveille et doute

et démuni te place en face à face

du beau royaume afin que tu y entres

 

dès maintenant en marchant en silence

une heure avec les âmes et puis les chairs

retrouvées en ces mots où peu s’éclaire

le sens de leur absence en leur présence

 

31 août 2015

Cette expérience répétée, fréquente, de tomber à l’ouverture du livre sur le passage recherché. Il faut que ce soit dans un mouvement irréfléchi de la main, guidée, dirait-on, par une intelligence inconsciente. Est-ce une manifestation de la dimension psychique de la chair ?

     On parlait autrefois, sans doute le fait-on encore dans certains milieux chrétiens, de l’ange gardien dont Yeshoua aurait dit que celui des petits enfants voit sans cesse la face du Père des cieux (Matthieu 18, 10) et qui ferait que ces enfants sont en contact permanent avec l’Amour éternel, leur guide et protecteur.

     Le matérialisme physique, s’il est cohérent, ne peut que nier l’existence de ce phénomène, qu’il attribue à tout coup au hasard, comme il nie la télépathie, la voyance et autres manifestations de l’occulte. Cependant croire à la prière, particulièrement à la  prière de bienveillance pour les autres, requiert implicitement la croyance en cet être psychique et en ses capacités communicationnelles.

 

Hubert Reeves réfléchissant sur l’évolution de notre univers y reconnaît l’action de la matière qui, dès l’origine, possède le potentiel nécessaire à sa complexification-conscience, potentiel qui rend raison de l’apparition des atomes, puis des molécules de plus en plus élaborées, puis de la vie toujours plus consciente, de l’humain enfin en son développement inachevé. Il attribue cette évolution aux lois physiques qui régissent la matière, alors qu’elle implique à l’évidence une puissance d’information organisatrice dont la dimension  physique de la matière est incapable.

     L’Esprit, qui « renouvelle la face de la terre » (Psaume 103/104, 30), ne peut agir sur la matière que par la médiation de la dimension psychique de la matière. L’admettre ouvre la voie à une meilleure connaissance de l’Éternel en sa relation avec son autre et à notre propre manière de vivre cette relation.

 

les champignons qui ont surgi

cette nuit aux petites heures

chantent doucement la fraîcheur

au regard qui les a surpris

 

l’œil indifférent à l’utile

s’approche et tourne lentement

guettant la nuance subtile

de l’un à l’autre en un moment

 

et de l’intérieur imagine

ce que fut de génération

en génération l’origine

ici de cette fruition

 

il sent aussi que lui échappe

une infinité d’autres choses

qu’avidement son esprit happe

et cherche à digérer s’il ose

 

puis il revient à ces visages

épanouis dans la splendeur

dont ils ont le secret à l’heure

où le soleil dit leur image

 

1er septembre 2015

Pour Dimitris Avramopoulos, Commissaire européen aux Migrations et aux Affaires intérieures et homme politique habile, « l’instinct c’est ce qui protège de la logique ». L’instinct ? On peut consulter le dictionnaire pour préciser les sens qu’on lui connaît. Le sens que lui donne Avramopoulos est assez indiqué par son opposition à la logique. Il s’agit « chez l’être humain de l’intuition, du sentiment  (opposé à la raison) », dit Le Petit Robert, « intuition » et « sentiment » prenant ici leurs sens particuliers :

     Intuition dans les deux sens sans doute : « forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement » et « sentiment plus ou moins précis de ce qu’on ne peut vérifier, ou de ce qui n’existe pas encore ». Sentiment, ici « jugement, opinion qui se fonde sur une appréciation subjective (et non sur un raisonnement logique). »

     Avramopoulos invite à un équilibre. La raison, la logique, ne doit pas régner en maîtresse sur notre penser, sur notre « oser penser ». Pascal a examiné la question et il a exprimé son « sentiment » à ce sujet. Il a noté que nous autres humains étions plus ou moins instinctifs, plus ou moins rationnels : « Instinct et raison, marques de deux natures. » (Pensées, éd. Sellier, 144). Il a aussi dit sa préférence pour l’instinct, pour l’intuition, pour le sentiment, pour le cœur, non dans le dessein de s’opposer à la raison mais afin de la guider : « C’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle fonde tout son discours… Comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment » (142, p. 106). Pour Pascal la raison au sens de raisonnement apparaît donc comme un pis-aller. On peut se demander ce qu’il aurait pensé de cette philosophie qui entend n’être que rationnelle et qui se définit comme créatrice de concepts.

     Il nous faut oser penser l’intuition, nos intuitions, et ce n’est pas un exercice purement rationnel. On peut conjecturer que le psychisme de notre chair, la dimension psychique de la matière dont nous sommes constitués, a affaire avec l’intuition comme communication sans usage de la parole et du concept. Oser penser c’est nous exercer à raisonner en utilisant les principes d’identité et de causalité, mais c’est aussi développer notre connaissance intuitive, notre capacité d’empathie et de télépathie avec les êtres et les choses. C’est apprendre à écouter le silence des autres en leur accordant cette pleine attention où notre « je » s’efface.

 

voile après voile les nuages

dansent devant ta face

toi la reine sans âge

dans l’immensité de l’espace

 

pour les yeux ardents qui prolongent

la douceur qu’ils te donnent

dans la force du songe

à ton image s’abandonnent

 

les heures de la nuit qui passe

accèdent au mystère

dans le cœur en sa chasse

aux images fugaces de l’air

 

l’œil qui se prive de sommeil

l’âme tout attentive

sur ton visage veille

grisée jusqu’à la récidive

 

aux rendez-vous nuit après nuit

fidèle te revoit

et dans les jours où fuit

ta face te poursuit jusqu’à ton dernier voile

 

2 septembre 2015

Emmanuel Kant a fait du « sapere aude », ose penser, ose savoir d’Horace la devise de  l’Aufklärung, des Lumières. On y a vu, avec raison (!), le triomphe de la raison sur la foi. Montaigne, que Michel Onfray a présenté comme un fidéiste, lui aussi avec raison si l’on se souvient de ses quelques mots sur la nécessité de la grâce (Essais II, 12, pp. 351, 608), Montaigne avait déjà utilisé le conseil d’Horace en l’appliquant (avec raison) à l’éducation des enfants puisque Horace presse ses jeunes lecteurs de ne pas attendre pour mettre en pratique son conseil.

     Pour Montaigne, la formation à la philosophie, qui est indissociablement vivre et penser, penser pour vivre, cette formation convient aux enfants : « Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres âges, pourquoi ne la lui communique-t-on ?… Un enfant en est capable, au partir (au sevrage) de sa nourrice beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou écrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes comme pour la décrépitude… On a tort de la peindre inaccessible aux enfants, et d’un visage renfrogné, sourcilleux et terrible. Qui me l’a masquée de ce faux visage, pâle et hideux ? Il n’est rien plus gai, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise folâtre » (Essais I, 26, 238, 235).

     Apprendre aux enfants à oser penser, c’est leur apprendre à ouvrir les yeux sur tout et à juger de tout : « Qu’on lui mette en fantaisie une honnête curiosité de s’enquérir de toutes choses… » (229), et puis de découvrir, comme Montaigne l’a fait lui-même « tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de lois et de coutumes (qui) nous apprennent à juger sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à reconnaître son imperfection et sa naturelle faiblesse… » (232). Ce vaste programme doit commencer dès l’enfance et, à l’évidence, se poursuivre indéfiniment.

     C’est dans cet esprit qu’on peut comprendre qu’en osant penser on ne fait siennes les idées des autres qu’en les détachant des penseurs qui les ont déjà exprimées : « la vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont, non plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après… » et donc que l’enfant déjà « oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier » (224). Le mot « s’approprier » ne peut évidemment signifier ici qu’il faut s’en présenter comme l’auteur, mais en reconnaître en soi-même la vérité parce qu’on en est. Il faut « être de la vérité » pour la reconnaître et la faire sienne.

     Il n’est jamais trop tôt pour entrer en philosophie, il n’est jamais trop tard non plus.

 

L’École de la République risque de devenir un instrument de l’ultralibéralisme destructeur de l’humanité et de la vie planétaire en fabriquant de bons producteurs-consommateurs de l’avoir au lieu de les former à la recherche de l’être, à la philosophie au sens où l’entend Montaigne. L’école primaire doit bien sûr apprendre à nos enfants les fondamentaux de l’instruction que demeurent lire, écrire et compter, mais elle doit aussi se préoccuper de leur éducation, de leur apprentissage philosophique (qui n’a pas grand-chose à voir avec les systèmes philosophiques).

 

offre-moi une rose qui sente

au jardin de Saadi

mais ne la cueille pas

que m’enivre seule ce que dit

dans le bruit de tes pas

le parfum des âmes innocentes

 

3 septembre 2015

Ce que le dogme chrétien appelle le Mystère de l’Incarnation, ce que l’on appellera ici le mythe du dieu fait homme, exprime le passage de la religion de la Puissance lancée par Moïse à la non-religion de l’Amour dont le prophète Yeshoua a témoigné. C’est la découverte, l’hapax existentiel, la mutation dans l’évolution de l’humanité où se ré-vèle, se dé-couvre que « Dieu est Amour ».

     Tout est dans cette formule, dans cet oxymore dont l’Église donne l’impression de n’avoir pas compris qu’il s’agissait justement d’un oxymore. Dieu, comme le comprennent les chrétiens mais aussi les athées, plus particulièrement les athées militants depuis trois siècles en Europe, est en effet un mot, un concept incompatible avec l’Amour puisque tous les dieux sont des puissances et que le dieu des monothéismes est la puissance suprême, le Tout-puissant, alors que l’Amour est sans puissance, sans pouvoir.

     L’Église, le christianisme dans son ensemble, continue de croire à ce dieu tout-puissant. Elle fait de l’amour qui apparaît dans la formule « Dieu est Amour » un attribut opposé à celui de la justice implacable qui fait trembler les croyants, entre autres Pascal, avec son mythe de la damnation éternelle et du péché originel qui y mène celles et ceux qui refusent le baptême et la foi qu’il suppose. Le péché originel et ses implications demeurent dans la panoplie du dogme chrétien un instrument du pouvoir dont on voit mal comment elle pourrait se départir.

     Même si l’Église romaine, en France en particulier, se rapproche de l’intuition de l’Amour comme Être de l’être au point d’en faire le sujet quasi exclusif de son discours, de ses homélies, elle maintient dans sa liturgie l’expression de la religion d’un Tout-puissant dont on implore la pitié. C’est que l’acceptation de l’Amour comme essence même de l’Éternel encore une fois priverait l’Église de son pouvoir fondé sur le sacré et sur le sacrifice au Tout-puissant en son rôle de pourvoyeuse des sacrements.

 

Si Satan existait, trouverait-il aujourd’hui meilleur moyen de perdre l’humanité et la vie planétaire que l’ultralibéralisme de l’avoir ?

 

Dans le matin pris de lumière

comme d’un vin si doux

que l’on ne peut dire si l’air

encore est couché ou debout,

elle marche dans le silence

 

En des pensées venues d’ailleurs

ayant pris rendez-vous

avec l’espace qui à l’heure

donne des baisers fous,

elle marche dans le silence

 

La brume s’est faite lointaine

repoussée par le pur

mouvement que la haine

donne à son dernier mur.

Elle marche dans le silence

 

sait-elle que l’espace chante

en la voyant qui pense

à tout instant un nouveau centre

à sa circonférence ?

Elle marche dans le silence

 

Car l’amour en elle est plus fort

que la haine en sa lutte

pour faire triompher la mort

éternelle en celle qui mute

et qui marche dans le silence

 

4 septembre 2015

 « Quant tu fais le bien, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3). Comme tant d’autres phrases de l’Évangile, celle-ci, qui en est une des clés, n’est pas toujours interprétée selon son esprit. Dans son roman Deux mille saisons, Ayi Kwei Armah oppose la connexion noire africaine à la déconnexion blanche européenne, et il voit dans cette phrase de l’évangile de Matthieu un exemple de cette déconnexion pour lui abominable : « De la déconnexion de la conscience, que faut-il dire sinon qu’elle est clairement l’outil le plus violent de la destruction de l’âme ? Imposer que la main gauche soit maintenue dans l’ignorance de ce pour quoi sa jumelle droite est faite ? Qui ne voit dans cette coupure le plus grand succès de la route de mort des destructeurs blancs ? (p. 128).

     On peut comprendre qu’Armah, dans sa défense passionnée de la « connexion » africaine d’inspiration chthonienne, croit trouver des traces de la déconnexion, de la coupure, de la désolidarisation (nous en donnons ces jours-ci un exemple dans notre attitude envers les migrants) même là où elle n’est présente qu’en apparence. L’Amour que prône l’Évangile est solidaire de tous les êtres, de toutes les choses, et il unit aussi dans la conscience tout ce qui fait un être humain, à commencer par l’âme et le corps dans la chair.

     Que signifie au vrai cette parole censée être de Yeshoua et qui ne peut donc s’interpréter qu’à la lumière de l’Amour ? Nous ne pouvons Aimer, faire le bien selon l’esprit d’Aimer, qu’en ayant conscience que nous ne pouvons le faire que par grâce, que ce ne peut être le fruit de notre nature, et donc que nous ne pouvons nous en attribuer le mérite devant les autres comme l’indique le texte de Matthieu et pas même devant notre propre conscience.

     Chaque fois que nous servons les autres par pur Amour, chaque fois que nous avons pour les autres des sentiments de pure Agapè, nous pouvons nous réjouir en pleine connexion de conscience parce que c’est une participation à la Vie d’Aimer. C’est sans doute en ce sens que Paul écrivait : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi… Je n’ignore pas (ouk athetô) la grâce, ce n’est pas par la loi que vient la justice (du Royaume) » (Galates 2, 20s). Faire le bien selon l’Évangile de l’Amour, c’est vivre selon la grâce surnaturelle et non selon la loi par obéissance naturelle. Cela suppose de reconnaître que Christ n’est pas l’homme Jésus crucifié qu’adorent les chrétiens, mais l’Amour dont Yeshoua a témoigné parce qu’il en vivait au point de pouvoir dire : « Je suis » l’éternel Amour (Jean 8, 58).

 

jusqu’aux dernières heures sombres

dans ta lumière les nuages

se jouent la danse des grands nombres

en l’honneur de ton beau visage

 

c’est là-haut qu’immobile fière

impassible tu tiens ta cour

sans savoir que c’est notre terre

qui te retient par son amour

 

qu’importe tu le lui rends bien

et la haine qui équilibre

le grand jeu des nœuds et des liens

pour longtemps te gardera libre

 

des yeux levés depuis longtemps

étudient dans la nuit les signes

de tes dix mille changements

en espérant en être dignes

 

peut-être aussi se réjouissent

de la beauté que tu exprimes

priant que jamais ne finisse

le jeu des nuages sublimes

 

5 septembre 2015

L’animal humain fonctionne à l’émotion. On peut le regretter puisque c’est parfois pour le pire, le pire de la vengeance qui violente, démolit, tue. Mais ce peut être aussi parfois pour le meilleur : l’image d’un enfant adorable noyé dans le désespoir de la fuite suscite la compassion active de celles et  ceux qui ne sont pas enfermés dans leur moi.

     C’est l’histoire du Bon Samaritain. Près du voyageur laissé pitoyable au bord du chemin par des brigands, passent ceux qui se détournent, mais passe aussi cet étranger détesté qui, « ému aux entrailles, esplagkhnisthê« , le prend en charge. Tout chrétien, au moins, devrait être incapable de se détourner, devrait demander ce qu’il peut faire, devrait agir.

     Agir, même sans avoir besoin d’être secoué par l’émotion, d’être pris au entrailles, pour « prendre notre part de la misère du monde » sur notre planète mondialisée où le chemin de Jérusalem à Jéricho passe devant notre porte. L’Amour nous y invite.

     Il nous faut aussi nous défendre, voire contrattaquer, face à ce qui nous est donné en spectacle par le cinéma et la télévision qui alimentent nos neurones en éros et thanatos – baiser et tuer – qui vont si bien ensemble. D’abord prendre conscience de leur influence : « Près de 3500 études scientifiques et tous les travaux de thèse publiés durant la dernière décennie ont montré que le spectacle de la violence est de fait une incitation à la violence… En France, selon le Conseil supérieur de l’audiovisuel, un spectateur regarde la télévision en moyenne trois heures par jour, ce qui l’expose, grosso modo, à deux meurtres et une dizaine d’actes violents par heure, soit près de 2600 meurtres et 1300 actes violents par an… » (Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme, pp. 468ss). Notre télé a poussé le cynisme jusqu’à utiliser Vidéo Gag, maintenant repris par des sites de l’Internet, pour insensibiliser les spectateurs à la douleur des autres, pour leur apprendre à trouver du plaisir à voir les autres se faire mal : « les images violentes élèvent notre seuil de tolérance à la violence : c’est le mécanisme d’habituation. » (ibid.).

      On pourrait penser, avec le slogan « faites l’amour et non la guerre », que l’encouragement à l’érotisme propagé par le télévisuel freine la propension à la violence. L’observation montre qu’il n’en est rien le plus souvent : combien de crimes passionnels… Eros et Thanatos ne sont-ils pas en l’humain les deux inséparables forces cosmiques de la Philia et du Neïkos ?

 

tu as pris refuge engourdie

au repli d’une grande fleur

du dahlia épanoui

en attendant que sonne l’heure

au clocher du soleil béni

 

l’angélus ne manquera pas

tu le sais bien de réchauffer

ta chair ici même au plus bas

après l’épreuve enténébrée

où se sont arrêtés tes pas

 

vas-tu attendre qu’éblouissent

tes  yeux étoilés les rayons

que l’engourdissement finisse

d’abandonner ton émotion

pour que tu réagisses

 

j’attends que les anneaux de nuit

et les anneaux d’or du soleil

en toi dialoguent et puis

ensemble connaissent l’éveil

à l’autre en quoi tout se réduit

 

car là le refuge est le cœur

du monde ici à ta portée

soit que tu vives ou que tu meures

au bord de cette éternité

qui te sourit dans une fleur

 

6 septembre 2015

Reconnaître la dimension psychique de la matière, c’est nous ouvrir à la relation télépathique et à la véritable empathie affective (plutôt qu’à la simple empathie cognitive physique conduite par les neurones miroirs et leur capacité de nous faire imiter ce que nous voyons pour le pire de la violence et le meilleur de la bienfaisance). C’est aussi nous encourager à la prière pour les autres en sachant qu’elle peut les atteindre psychiquement.

 

On peut lire pour comprendre, on peut aussi lire pour connaître. Comprendre c’est prendre avec soi, pour soi, afin de posséder et maîtriser l’autre. Connaître, c’est naître avec l’autre, s’ouvrir à l’autre. En suivant Bergson on dirait que comprendre est une activité de l’intelligence et connaître une activité de l’intuition, une empathie, « une sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (La pensée et le mouvant, PUF 2013, p. 181).

     On peut penser que nous lisons presque toujours afin de comprendre des textes qui, selon la fonction quotidienne du langage, expriment de l’exprimable, et non de l’inexprimable. Cependant la poésie, par sa forme même, est une invitation à connaître, à entrer en sympathie, en empathie, avec ce que le poème exprime d’incompréhensible. Lire un poème afin simplement de le comprendre, c’est nécessairement le manquer en ce qui en fait la poésie.

     La lecture empathique quotidienne de la poésie, comme l’écoute de la musique avec cette attention extrême dont parle Simone Weil, « si pleine que le « je » disparaît » , peuvent nous habituer à exercer et développer notre empathie pour ce qui échappe à l’intelligence, d’abord à l’égard de nos sœurs et frères humains et puis de tous les êtres de la nature. Cela doit nous permettre d’échapper à la « connaissance livresque » qui n’est pas une vraie connaissance mais une compréhension et qui laisse donc échapper l’être même de l’autre.

     Les mots « comprendre » et « connaître » s’emploient cependant souvent l’un pour l’autre, et il est bon de les penser lorsque nous les utilisons ou que nous les entendons ou lisons : « Je vous comprends » peut signifier «