4-15 2016                    

 

1er janvier 2016

Miséricorde ? C’est le mot promu par l’Église catholique pour l’année 2016 : « Année de la Miséricorde ». En français le mot miséricorde est un mot « vieilli », dit Le Petit Robert. C’est la « sensibilité à la misère, au malheur d’autrui = bonté, charité, commisération, compassion, pitié » et aussi « pitié par laquelle on pardonne au coupable. » Au Français moyen, qui n’a pas eu la chance ou le malheur de faire du latin, le mot « miséricorde » ne parle guère. Le dictionnaire lui explique cependant qu’en latin misericors signifie étymologiquement « qui a le cœur (cor) sensible à la misère (miseria). Lorsqu’on se souvient que le latin est la langue officielle de l’Église catholique romaine, on comprend qu’elle parle d’une « Année de la Miséricorde », traduction littérale de Annus Misericordiae.

     À la fin du mashal du Bon Samaritain, Yeshoua demande à celui qui lui avait posé la question « qui est mon prochain ? », « lequel te semble avoir été le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ? » La réponse est : « celui qui a agi avec bonté envers lui ». Le grec dit « o poiêsas to éléos met’autou », et le latin traduit « qui fecit misericordiam in illum ». Voilà pour l’histoire et le rôle de l’étymologie pour notre Année de la Miséricorde. Mais encore une fois ce mot a vieilli et ne nous parle plus. Ce serait si simple de parler de compassion, ou mieux, d’empathie puisque ce mot fait florès actuellement chez nous. Parlons de notre Année de l’Empathie et ouvrons la porte de notre cœur comme l’Église ouvre la symbolique porte sainte de ses basiliques.

 

Existe-t-il un seul « spécialiste » de Montaigne ou de Pascal qui ne les lise pas selon sa vision du monde, sa philosophie ou son idéologie, interprétant les textes davantage selon intentio lectoris que selon intentio auctoris et intentio operis ? Les interprétations que l’on nous propose devraient nous inciter à lire tout Montaigne, tout Pascal, tout Nietzsche, etc. pour nous faire une interprétation personnelle, conscients tout de même que notre interprétation risque de parler de nous au moins autant que des auteurs que nous lisons.

 

Cette alouette incongrue

semble avoir perdu le nord

qui dégèle et que les grues

déjà regagnent à tort.

 

Cela faisait quelques ères

qu’au rythme de sa sagesse

notre bonne vieille terre

n’avait pas connu de cesse

de passer de la froidure

douce à l’excès de friture.

 

Excès ? Tout est relatif.

De la planète glacée

où nulle vie n’est possible

à la terre surchauffée

où elle devient terrible

il devrait bien exister

des moyens de s’adapter.

 

Si les inuit en leurs glaces

les pygmées en leurs forêts

ont su se faire une place

cela peut encor durer.

 

Alouette continue

à adapter de nouvelles

mélodies dans cet air nu

où ton rythme bat de l’aile.

 

2 janvier 2016

« Vivez dans l’action de grâce ». Si nous apprenions à nous étonner de tout, à nous entretenir dans l’émerveillement du monde, nous y trouverions une énergie de communion avec cette Cause Première qu’à la suite de Moïse Isaïe appelait « IHWH ou le Saint d’Israël »(Isaïe 1, 4). C’est l’Être dont on ignore le nom, dont on connaît l’existence mais non l’essence alors même qu’on l’assimile au Saint, au sacré, c’est-à-dire à la force cosmique terrifiante et fascinante.

     Si nous reconnaissons avec Yeshoua que l’Être de l’être, la Cause première, est Amour-Agapè, nous pouvons comme Isaïe (45, 15) continuer à le reconnaître caché, voilé, discret, anonyme dans son action inspiratrice. Nous pouvons le retrouver dans le vide du silence du silence et nous pouvons aussi le « voir » « éclater dans la création », dans ce que philosophiquement nous appelons les effets de la Cause Première.

     Si nous apprenons à nous étonner et nous émerveiller (to wonder) devant un bourgeon, un insecte, une goutte d’eau, un grain de sable (« to see a world in a grain of sand »), et bien sûr devant un visage, alors nous pourrons « voir » l’Éternelle et nous réjouir avec Elle en son autre, en ses milliards d’autres. C’est cela vivre dans l’action de grâce, dans la reconnaissance, dans l’eucharistie, l’eukharistia, le merci (Colossiens 1, 12).

     On imagine, si l’on entre dans cette pratique, dans cet esprit d’étonnement et d’émerveillement perpétuel, ce que devient l’écologie intégrale, celle qu’Arne Naess appelait l’écologie profonde. Il l’opposait à l’écologie superficielle, anthropocentrique, qui ne lutte contre la bêtise de la surconsommation-surproduction-surpopulation suicidaire de l’humanité qu’en vains efforts contre le réchauffement de la planète. La meilleure écologie, la plus sûre, c’est celle qui s’origine à l’Amour pour tous les êtres. Inspirée, elle trouve à mettre en œuvre les moyens nécessaires pour sauver la Terre.

 

Eh, bonjour monsieur du corbeau.

Dites-moi comment vous appellent

vos père et  mère de là-haut

qui vous suivent à tire-d’aile.

 

C’est votre nom qui m’intéresse

le vrai que personne ne dit

qui pourtant apparaît sans cesse

dans l’ombre qui partout vous suit.

 

À force de m’entretenir

à observer vos mouvements

subtils certains d’appartenir

à ce qu’en vous rien ne dément

 

je parviendrai bien à connaître

ce qui  vous fait être vous-même

dans l’immensité qui voit naître

ces milliards qui disent je t’aime

 

Alors bonjour et chapeau bas

monsieur du corbeau que les airs

saluent et prennent dans leurs bras

avec les chéris de la terre.

 

3 janvier 2016

Ceux qui étudient l’anthropogenèse ont émis l’hypothèse que les mutations successives qui ont mené à l’apparition d’homo sapiens s’est réalisée, au fil des ères, par sauts brusques et que cela s’est fait à la suite de crises, de menaces vitales auxquelles leur ADN a réagi. C’est ainsi, pensent certains, que des anthropoïdes ont réagi à un assèchement de leur habitat forestier en s’adaptant à la savane par le développement de la bipédie libérant les mains réduisant ainsi le travail des mâchoires et permettant l’agrandissement du cerveau…

     Alors pourquoi ne pas faire l’hypothèse que, lorsque la crise du vivant que ne va pas manquer de provoquer la stupidité humaine esclave de l’avoir, apparaîtra une humanité découvrant la liberté de l’être. Cette mutation se prépare en celles et ceux, de moins en moins rares et isolés, qui découvrent la joie de la vie simple nourrie de sympathie avec l’autre, l’autre humain, l’autre vivant, l’autre cosmique. François d’Assise a été l’un des pionniers de cette voie de la « sobriété heureuse ». Et bien sûr l’intuition de Yeshoua lui a donné son assise spirituelle en invitant à passer de la chair à l’esprit.

     L’Esprit d’Aimer ne cesse de renouveler cette invitation, mais il ne fait rien d’autre qu’inspirer celles et ceux qui l’accueillent en dirigeant vers les autres en leur être leur désir infini. Il ne peut forcer l’humanité à se convertir, ce serait contraire à son être même.

     Qu’adviendra-t-il des vivants de notre Terre d’ici cent, deux cents ans… si les humains ne se convertissent pas à l’Être, à l’Altérité, à l’Amour ? Périront-ils tous comme Yeshoua l’a entrevu face à l’écroulement de la tour de Siloé : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » (Luc 13, 5).

 

les mouettes aussi vont en famille

explorer le pays de l’intérieur

gagnant par la hauteur

un regard pénétrant sur tout ce qui vacille

 

le mouvement qui les maintient en l’air

les fait entretenir une fraternité

et donner le concert

qui dit se mêler à notre éternité

 

elles vont tôt regagner le domaine

où président les vagues incessantes

et ce qui nous entraîne

par le toujours nouveau au destin qui nous hante

 

les oiseaux purs en leur blancheur muette

percée parfois d’un cri de leur œil noir

invitent à la quête

intérieure incessante en de nouveaux départs

 

l’œil qui se mêle à leur intelligence

du monde vacillant inexorable

et qui tôt fait silence

regagne l’intérieur où l’attend l’adorable

 

4 janvier 2016

Il faudra bien affirmer, contrairement aux croyances scientifiques, par exemple à celle de François Roddier dans Thermodynamique de l’évolution, que le concept d’auto-organisation au sens strict, étymologique, est irrationnel. Le simple exemple de nos automobiles devrait nous mettre sur le chemin de l’incrédulité en ce domaine. : Nos voitures, nos autos, ont besoin de carburant et de chauffeur pour être mobiles. (Même une voiture sans chauffeur aura besoin d’un système électronique commandé par un utilisateur).

     Derrière la croyance en l’auto-organisation se cache, curieusement, une idée fausse de la liberté humaine, qui pourrait se passer d’altérité, et surtout une idée fausse de la cause première, inutile puisque les êtres seraient autocréateurs. Pas si sûr ? L’évolution de notre univers depuis son étonnante apparition il y a 13, 7 milliards d’années ne peut être le fait d’une matière purement physique, même si la dimension physique est indissociable de sa dimension psychique, ou plutôt en raison même de cette indissociabilité.

     La croyance en l’auto-organisation d’une matière purement physique se fonde sur la seule observation sensible des phénomènes, de ce qui apparaît, de ce qu’on observe. Mais ce qu’on observe peut être trompeur : Jusqu’à Copernic et Galilée on observait que le soleil se levait à l’est et se couchait à l’ouest, et l’on était certain qu’il tournait autour de la terre…

     « Capable de se reproduire, notre univers lui-même aurait les propriétés d’un organisme vivant » (op. cit., p. 57). Si l’on admet cette hypothèse, il faut trouver une cause à l’organisation universelle. On n’échappe pas à l’idée de Cause première, à moins d’ignorer, de nier le principe de causalité, d’en faire une simple habitude comme Hume. Dans cette ignorance ou négation irrationnelle, le matérialisme prétendument rationaliste ne peut tenir sans se contredire et se saborder.

     « Le souffle de l’Éternel plane sur les eaux » (Genèse 1, 1) dit la Bible en langage mashal. Voilà une intuition à tenir ferme pour connaître, sinon comprendre, notre univers en son organisation et son évolution. La matière nécessite un force intelligente pour advenir et pour s’organiser et évoluer. La Bible appelle souffle, esprit, cette force intelligente.

L’Éternelle est au bout des doigts, au bout du nez, au bout de la langue, au fond des yeux et au creux des oreilles. Encore faut-il leur apprendre à s’ouvrir, à se rendre sensibles à Elle dans l’inspiration de l’Esprit

« To see a World in a Grain of Sand

And a Heaven in a Wild Flower

Hold Infinity in the palm of your hand

And Eternity in a hour »

      (William Blake, « Auguries of Innocence »)

« The loveliness and the wonders of the world before us ; an inexhaustible treasure, but for which, in consequence of the film of familiarity and selfish solicitude we have eyes, yet see not, ears that hear not, and hearts that neither feel nor understand », disait Samuel Coleridge (Biographia Literaria, ch. XIV, cf. 1er juin 2014) en écho à Isaïe (6, 10) et à Matthieu (13, 15), lorsqu’il pensait à l’entreprise de son ami William Wordsworth qui voulait rendre aux lectrices et aux lecteurs de sa poésie l’intuition d’un monde diaphane à la splendeur éternelle.

 

montagne aux bras blancs tu enlaces

en ta foi

parfois

engloutis dans tes flancs tes amants fascinés par ta bouche fugace

 

5 janvier 2016

Effarant égarement de la doxa. À la suite de nos éminents économistes, nos médias ne parlent que de croissance, de ce qu’elle a été en 2015 et avant, de ce qu’elle sera en 2016 et après, de ce qu’elle devrait être.

     Croissance de la population aussi, vitalement associée à celle de la consommation et donc de la production sans laquelle la gueule vorace des hyperpossédants, individus ou sociétés multinationales, ne serait plus alimentée à la mesure de son appétit. Un grand quotidien vient de faire le bilan de la croissance démographique de toutes les communes de la région. Les lectrices et lecteurs, les maires et conseils municipaux salivent-ils en voyant que leur population s’est accrue, et d’un pourcentage appréciable, supérieur à celui de leurs voisins ?

     Existe-t-il des économistes qui se préoccupent de la décroissance sans laquelle l’humanité et le reste des vivants courent à leur perte ? En existe-t-il qui planchent corps et âme sur la question pour avoir pris conscience de la menace ? Les fait-on taire ? Les mure-t-on dans le silence ?

     Notre domination des animaux soulève ici et là de l’émotion, parfois de l’indignation. Ceux que nous mangeons sont soumis à des traitements inhumains (!), proches de la torture et du massacre dans leurs prisons, leurs camps de concentration et leurs exécutions. Sur la quasi-totalité de la Terre, les animaux sauvages, les animaux libres, sont repoussés, isolés, privés de territoire, ici et là voués à la disparition par la pression démographique des populations humaines et par la dévastation des forêts pour le profit de la production agricole ou industrielle.

     Décroissants de tous les pays, unissez-vous ! Unissons-nous ! Sauvons les vivants ! Laissons-nous convaincre, gagner par la sagesse de l’écologie, par l’écosophie.

 

Liberté de conscience ? Comme toute valeur, elle devient tyrannique si elle est érigée en absolu, en divinité unique, si elle n’est pas égalitaire et fraternelle. L’altérité de l’Amour la veut d’abord pour les autres, les autres autres, celles et ceux dont nous ne partageons pas les valeurs, pour nos ennemis eux-mêmes, pour tous les autres en tant qu’autres en la diversité de leurs cultures et de leurs personnes.

 

de ta volée moineau tu ne tomberas pas

sans que l’autre le sache

car il connaît ton nom et te suit pas à pas

où le nombre te cache

 

tu peux jouer sur l’air de la sollicitude

la sonate inouïe

à toute heure où l’esprit conduit tes habitudes

en la belle harmonie

 

les notes qui voltigent toujours se font semblables

et te font reconnaître

mais l’oreille attentive identifie la fable

unique où vient de naître

ce qui jamais encore et ce qui jamais plus

n’est venu ne viendra

éblouir l’horizon des visages émus

au cœur de l’opéra

 

vole moineau partout où l’autre réjoui

à contempler ta face

ne se lasse jamais en l’espace  infini

de répandre la grâce

 

6 janvier 2016

Tout être humain, consciemment ou non, a besoin d’un absolu. Certains le cherchent  activement et finissent par s’en trouver un qu’ils gardent toute leur vie, ou non. L’absolu peut prendre la forme d’un idéal sociopolitique comme on l’a vu au XX° siècle avec le succès du fascisme italien, allemand, espagnol… et même français sous le régime de Vichy, et bien sûr avec le succès plus grand, plus durable et plus étendu du communisme russe, chinois, cambodgien, cubain, nord-coréen… cherchant à établir son hégémonie sur la planète. Absolus terrifiants mais fascinants où se laissèrent prendre d’éminents intellectuels.

     L’absolu fascinant et terrifiant s’est aussi incarné dans le monothéisme, dans les trois monothéismes. Le dieu d’Israël, érigé en dieu universel, a été un absolu de pureté religieuse, rejetant comme impures les autres divinités. Ce rejet au nom de l’absolu devait nécessairement le mener, comme on la vu, à l’élimination des Cananéens relatée sans pudeur ni vergogne dans Le Livre de Josué. Cet absolu a fait du peuple hébreu un peuple dominateur condamné à être lui-même dominé comme on l’a vu avec les deux exils, celui de -587 avec la déportation à Babylone et celui de 70 avec le destruction du Temple de Jérusalem, et aussi, entre autres, dans la tentative de massacre relatée dans Le Livre d’Esther. Depuis, ici et là les persécutions se sont répétées, culminant avec la Shoah. Que sera l’avenir ? L’État hébreux vit dans la hantise d’une nouvelle destruction.

     Le christianisme, malgré l’absolu de l’Amour proposé par le message évangélique, a rapidement repris les traits du dieu cosmique aussi terrifiant que fascinant, mêlant le courroux (« Minuit chrétiens, c’est l’heure solennelle… et de son père apaiser le courroux… ») et la miséricorde ces temps-ci exaltée. Les chrétiens ont, comme les Hébreux, massacré sans vergogne les infidèles et les hérétiques dans leurs guerres de religion. (Les rois très chrétiens de France juraient le jour de leur sacre d’exterminer les hérétiques). Il n’a pas été aisé d’arracher à l’Église les instruments de son pouvoir prétendument spirituel. Il n’est pas certain que cet arrachement soit achevé partout et définitivement.

     Le troisième monothéisme, qui se présente comme l’ultime révélation, ou d’ailleurs comme la seule, celle d’Abraham retrouvée, s’est étendu rapidement par les armes depuis l’Arabie jusqu’à l’Espagne à l’ouest et jusqu’à l’Inde à l’est. Comme les autres monothéismes, il porte dans ses gènes le désir d’absolu qui le conduit périodiquement à la violence dominatrice.

     L’absolu de la Vérité de l’Être de l’être, la Vérité absolue, a eu un témoin, Yeshoua de Natsèrèt. La Vérité de l’Altérité est le seul Absolu qui ne peut être dominateur. Il n’est pas fondé comme les religions sur le cosmique fascinant et terrifiant plein de promesses du meilleur et de menaces du pire. Il est pour cette raison le seul capable d’unir tous les humains désireux d’absolu, et puis de les réconcilier avec le cosmos dans une même relation d’Amour. 

 

il est de minuscules fleurs

dont ne découvre la splendeur

que celle qui les tient à cœur

 

elle se penche délicate

tout lentement à quatre pattes

avec des précautions de chatte

et doucement salue les belles

dont les yeux de feu étincellent

dans le silence des cervelles

 

car c’est le cœur qui connaît l’art

de découvrir quelle est la part

de la beauté dans leur écart

 

Celles qui auprès de la terre

timides cachent leur mystère

le confient à celle qui  erre

loin des hauteurs où se pavanent

les amoureuses qui réclament

l’adoration où l’on se pâme

 

les minuscules fleurs des champs

vêtues silencieusement

se soufflent muettes aux amants

 

7 janvier 2016

Il ne faut pas confondre l’ADN monothéiste et l’épigénie des croyants. Celles et ceux qui ont la chance de les fréquenter peuvent goûter, parfois admirer leur sens de l’autre, leur modération dans les propos, leur patience, leur sens de l’éducation des enfants… qualités que certains jugent étrangères à la rigueur monothéiste.

     En lui-même par ailleurs et comme les autres religions, l’islam est divers. Ce ne sont pas seulement les sunnites et les shiites depuis longtemps à couteaux tirés (comme l’ont été longtemps chez nous les catholiques et les protestants.) Ce sont aussi les malékites légalistes et les soufis mystiques, et tant de courants mêlant et démêlant leurs doctrines et leurs pratiques.

     Parler  d’ADN et d’épigénie est d’ailleurs une image maladroite. Le fond culturel, voire naturel, des peuples islamisés est divers : les cultures de part et d’autre du Sahara, par exemple, sont tellement différentes. Mais les choses ne sont pas stables, et les influences jouent leurs rôles. L’islam subsaharien est en train de se « durcir » (le terme est forcément approximatif) sous l’influence d’un wahhabisme fort des pétrodollars de l’Arabie saoudite.

     L’antique culture baignée d’animisme sur laquelle s’est greffée l’islam chez les peuples du Sénégal, du Mali, du Niger, du Tchad résiste un peu encore, mais pour combien de temps ?

     Le plus important sans doute à retenir c’est que ce sont les musulmans qui font, ici et là, l’islam, tout comme ce sont les chrétiens qui font le christianisme, les juifs qui font le judaïsme, les hindous qui font l’hindouisme, les animistes qui font l’animisme… L’esprit de l’Éternel Amour souffle sur toute conscience humaine qui l’accueille, à quelque religion, peuple, langue, culture qu’elle appartienne. On pourra toujours discuter sur la valeur des différents credo, mais au bout du compte ce sont les personnes qui décident de leur engagement.

     Aimer est la mesure de toutes choses.

     Le « prosélytisme » d’Aimer n’a rien à voir avec celui des religions et des idéologies. Aimer ne se répand que par l’Amour, détaché de toute doctrine. C’est le secret espoir de l’unanimité humaine.

 

quelle montagne dans la nuit

du rêve où l’autre s’accomplit

peut nous donner cet aigle noir

des ténèbres au jour d’espoir

 

car la nuit et le jour ont besoin l’un de l’autre

pour avancer le monde jusqu’au-delà du nôtre

 

comme l’aigle a deux ailes

volant en équilibre

la terre avec le ciel

peuvent nous rendre libres

 

et la vallée au serpent blanc

et la montagne à l’aigle noir

lorsqu’ils unissent leurs élans

sont pour la terre notre espoir

 

8 janvier 2016

Croire que la souffrance est rédemptrice, c’est croire en un dieu cosmique qui a besoin de sang pour apaiser son « courroux ». Le christianisme a reconduit le judaïsme et le sacrifice du Temple pourtant aboli par son « homme-dieu » (Jean 4, 21-24), tout comme il a repris les mythologies des « païens » de l’époque, celle du fils d’un dieu et d’une mortelle (par exemple de Zeus et de Danaé, Léda et quelques autres) et celle d’une mise à mort d’un dieu suivie de sa résurrection (Osiris, Dionysos…).

     Selon la Vérité dont Yeshoua a été le témoin pour l’avoir vécue, ce n’est pas la croix, ce n’est pas la souffrance qui « sauve », mais l’Amour et rien que l’Amour, car « l’Éternel est Amour », un « dieu » qui n’a rien à voir avec les dieux du sacré, adorables et courrouçables.

     Les souffrances cependant, les douleurs, les tourments, les angoisses… peuvent, avec les plaisirs, les voluptés, les délices, les délectations… préparer à l’Amour.

« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance  

Comme un divin remède à nos impuretés

Et  comme la meilleure et la plus pure essence

Qui prépare les forts aux saintes voluptés ! »

         « Bénédiction » (Charles Baudelaire)

Il ne s’agit pas d’offrir sa souffrance à l’Éternel comme si cela pouvait lui donner de la satisfaction – quelle horreur ! – ou servir à lui faire pardonner, on ne sait trop pourquoi ni comment, la méchante bêtise de l’humanité ou ses excès sexuels (fort déplaisants pour un dieu patriarcal). Il s’agit de vivre la souffrance en accueillant en soi « les gémissements ineffables » de l’Esprit (Romains 8, 26)  pour qu’il « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 13) et que nous devenions plus Aimants.

 

Les témoignages bouleversants des blessés et des traumatisés des attentats du 13 novembre peuvent nous permettre d’empathiser aussi avec les victimes quasi quotidiennes des attentats et autres tueries au Proche Orient, en Afrique et ailleurs. Aimer ne fait pas de différence entre les nations, les peuples, les personnes. Celles et ceux qui Aiment non plus.

 

Éléphant qui promènes les touristes

à pas lents sur les chemins

espères-tu que demain

tu pourras retrouver les joies de l’improviste ?

 

Ton cornac est sans doute ton ami.

Il sait prendre soin de toi.

C’est normal il te le doit

pour garder son estime et pour gagner sa vie.

 

Quand chaque soir après les promenades

il te donne le bain

tu médites sans fin

sur ce qu’auraient pu être les gambades

imprévues avec d’autres en la forêt

où la douleur survient

où le plaisir revient

qui découvrent la vie avec tous ses secrets.

 

J’aurais aimé que tes barrissements

révélant le silence

et avec lui le sens

de l’inouï annoncent     la joie de tes amants

 

9 janvier 2016

Après les animaux de compagnie, les animaux sauvages apparaissent maintenant comme des amis précieux à connaître : les dauphins, les requins, les éléphants, les loups… Ceux dont les chasseurs faisaient jadis ou naguère encore des trophées sont maintenant protégés, les « nuisibles » en particulier. Mais le combat pour la défense et le respect de l’animal, enfin reconnu officiellement comme un être sensible, se poursuit pour les animaux domestiques. Les animaux d’élevage industriel sont plus que jamais des sans-droits pour lesquels les tenants de l’Amour réclament justice.

     Que dit en effet l’Amour ? Yeshoua est encore connu dans le christianisme comme le Bon Pasteur qui va à la recherche de la brebis égarée et qui donne sa vie pour son troupeau (Luc 15, 4-6. Jean 10). Mais cette image est le plus souvent comprise comme une allégorie., comme le sont souvent aussi les fables de La Fontaine. Yeshoua pense et parle en mashal, mais nous risquons de croire qu’il ne pense réellement qu’aux humains, que sa vision du monde est acosmique. C’est pourtant le contraire, c’est même impensable lorsqu’on le connaît.  

     Le mashal se fonde sur le principe de similitude et implique ici une parenté entre l’humain et l’animal. Mail il est significatif que les auditeurs ne comprennent pas : « Yeshoua leur dit ce mashal, mais ils ne connaissent pas de quoi il parle – tautên tên paroïmian eipen autoïs o Jêsous, dè ouk egnosan tina ên a elaleï auroïs (Jean 10, 6). La pensée-parole mashal se fonde sur le sens cosmique, la vérité des êtres, de l’Être. Cette pensée est parlante pour celles et ceux qui ont des oreilles pour entendre, des yeux pour voir, un cœur pour ressentir. Celles et ceux qui vivent l’Amour et savent qu’aucun moineau ne tombe sans qu’Aimer ne s’en soucie (Matthieu 10, 9) partagent sa sollicitude pour chaque animal rencontré ou mentionné.

     Pensez-vous que pour autant Yeshoua ait été végétarien ? Il savait bien qu’il était « chair ». Même le dogme chrétien le reconnaît : « Le Verbe s’est fait chair ». Il savait que le passage de la chair à l’esprit (Jean 3, 3-7), le baptême dans l’Esprit, est une lente mutation qui ne s’achève d’ailleurs qu’avec le « baptême » de la mort (Luc 12, 50). Il fait partie de « la sagesse justifiée par ses œuvres » (Matthieu 11, 19) que Jean le baptiste ni ne mangeât ni ne bût et que Yeshoua mangeât et bût. À chacune et chacun de se faire sensible au vent de l’Esprit et de ne plus même savoir  d’où il vient et où il va (Jean 3, 8), sans loi mais avec grâce. Buvons ou ne buvons pas, mangeons ou ne mangeons pas, mais avançons de la chair vers l’esprit, en nous faisant sensibles à l’Esprit.

 

Notre frère François recommande à toutes celles et ceux qui l’écoutent d’avoir toujours un évangile à portée de la main et d’en lire un passage tous les jours. A-t-il l’espoir que l’Église retrouve le sens de l’Évangile au-delà de son credo ?

 

gémis-tu demeure

dans le vent qui pleure

dans le temps qui passe

et jamais ne lasse

 

donne-toi j’entends

le toit qui se tend

aux rudes caresses

jamais qui ne cessent

 

c’est le chant du monde

où les âmes fondent

dans la symphonie

d’autres mélodies

 

c’est la fresque immense

où elles ne pensent

qu’à peindre future

une vie plus pure

 

j’écoute la plainte

dans l’orage maintes

fois où la tempête

annonce la fête

 

que vienne la pluie

que vienne la nuit

qu’enfante l’amour

la vie sans retour

 

10 janvier 2016

Alzheimer. À écouter deux philosophes en discuter, on sent à quel point notre attitude envers un être atteint de cette démence, surtout au stade extrême de la totale inconscience, dépend de notre vision du monde. L’empiriste matérialiste ne peut croire qu’à ce qu’il voit alors que l’intuitif spiritualiste reconnaît la présence de la conscience malgré la désintégration avancée de la matière cérébrale. Lorsque le regard du malade se vide, que le contact sensible disparaît, l’empiriste se dit que l’être qu’il a devant lui n’existe plus vraiment. S’il continue de prodiguer des soins, de la tendresse et du respect, il fait un peu comme le matérialiste qui va fleurir une tombe, inconscient plus ou moins volontaire de son incohérence, de la contradiction de son geste spiritualiste avec sa conviction matérialiste.

     La conviction du spiritualiste est au contraire que l’autre est toujours là, que l’essentiel de son être n’est pas anéanti. Certains de ses arguments peuvent être réfutables, par exemple lorsqu’il compare l’état de son malade à celui d’un humain  victime du syndrome d’enfermement, du locked-in syndrome, mieux connu du grand public depuis Le Scaphandre et le Papillon de 1997. Car les yeux de cet emmuré ne sont pas vides. Il existe aussi des états de catalepsie où la victime donne l’impression d’être passée à l’état de cadavre. Le « coma profond » encore imparfaitement étudié, surtout dans le cas d’irréversibilité confirmée ou supposée, constitue un autre argument discutable. Mais qu’importe. Ce qui est patent, c’est l’incidence des convictions philosophiques sur l’approche des malades d’Alzheimer, quel que soit par ailleurs le comportement que l’on adopte comme par instinct à son égard et qui d’ailleurs compte plus que tout. Il demeure que l’approche spiritualiste du malade d’Alzheimer a le mérite de la cohérence.

     Qui Aime se comporte avec tendresse et respect quel que soit son degré de certitude ou d’incertitude quant à la condition réelle du malade.

     Il demeure que prendre une conscience aiguë de l’incohérence entre la croyance et la science dénoncée par Simone Weil (L’Enracinement, p. 310…) devrait nous décider à tout faire pour y mettre fin, si nous admettons que toute contradiction est un signe évident d’erreur. Si nous avons la conviction que la Vérité de l’Être de l’être est Altérité, Amour agapè, nous pouvons en toute assurance remettre a priori en question les « vérités scientifiques » et les « vérités de la foi ». Parce qu’il est la Vérité, l’Amour est la réponse à tout, proche ou lointaine. Il est, par la réflexion et par l’intuition, par la raison et par le cœur pascaliens, le chemin de la vérité éthique, de la vérité scientifique, idéologique… à condition que l’on tienne fermement aux principes d’identité et de causalité, b.a. -ba de la rationalité.

 

mini ou pas la tornade

a bien ruiné ta maison

et te voilà sans aubade

à contempler l’horizon

 

que fera cette assurance

que nous payons sans broncher

en la pleine inconnaissance

du trou qu’elle dit boucher

 

à entendre ce que dit

un mien ami inondé

demeuré tout interdit

en voyant qu’elle a botté

en touche face aux dégâts

des eaux sous son petit toit

je doute que ses petits gars

en fassent un peu plus pour toi

 

dans la nuit de nudité

où la tornade te laisse

la belle incrédulité

souffle à la foi qu’elle naisse

 

11 janvier 2016

Le mot « laïcité » peut être dangereux puisqu’il est parfois brandi contre les autres, puisqu’il peut être diviseur, clivant comme on dit aujourd’hui. Témoin les vieilles bagarres entre « l’école laïque » et « l’école libre « , qui n’ont pas totalement disparu.

     Le mot « fraternité » suffit, à condition qu’il soit entendu dans le sens de la Déclaration universelle des droits humains : « Tous les humains… doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Il s’agit bien d’une fraternité de tous les humains envers tous les humains, quelles que soient leur religion ou leur athéisme, leur « race », leur sexe (ou leur genre), leur culture, leur idéologie, leur nationalité, leur « niveau » intellectuel, social, moral…

(Il nous faut parfois multiplier les guillemets, à la mesure de notre conscience de l’ambiguïté, de la plurivocité des mots.)

     L’esprit de fraternité universelle, c’est ici celui de l’Amour mondialisé par essence, qui pleure avec toutes et tous ceux qui pleurent, et qui rit avec toutes celles et tous ceux qui rient. Et cela dépasse l’émotion charnelle, la « prise des entrailles » qui fait agir le Bon Samaritain, pour passer à l’émotion spirituelle de l’agapè.

     Qui aime selon la chair jouit des autres. Qui Aime selon l’esprit se réjouit des autres.

 

La vraie division aujourd’hui en France n’est pas entre les « Je suis Charlie » et les autres, celles et ceux qui disent « Je ne suis pas Charlie » (très minoritaires) ou qui ne disent rien. Elle est entre celles et ceux (qu’il le disent ou non) qui Aiment (peut-être très minoritaires) et les autres. Et celles et ceux qui Aiment ne font pas de différence dans leur fraternité entre celles et ceux qui Aiment un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout.

     La fraternité universelle d’Aimer est, dira-t-on maintenant, écologiste à la François d’Assise : nos sœurs et frères le soleil et la lune, l’air, le feu, l’eau, la terre, les merveilleux nuages… tous les vivants, depuis les colombes du ciel jusqu’aux serpents de la terre…

 

tu tournes en rond sur la  page blanche

sur cet infini qui pour toi s’épanche

 

si tu voulais bien me prêter tes yeux

je pourrais connaître un petit peu mieux

l’espace qui change à changer l’échelle

des distances ici et jusqu’à Rigel

et sans doute bien davantage encore

à mêler au temps l’infini qu’explore

en vain la pensée lorsqu’elle s’étire

jusqu’à se vider de tout point de mire

 

envole-toi donc des pages où tu pries

pour cet infini où t’attend l’esprit

 

12 janvier 2016

Miséricorde encore. Lorsque notre frère François parle de « cet amour viscéral qui est la miséricorde de Dieu », il fait référence au mot grec splagkhna qui apparaît plusieurs fois dans les évangiles dans le grec original, en particulier dans le mashal du Bon Samaritain « esplagkhnisthê, pris aux entrailles » au spectacle du blessé gisant sur le bord du chemin (Luc 10, 33) et dans celui du Fils Prodigue où le père voit revenir son fils, et, saisi de compassion, esplagkhnisthê, court vers lui et l’embrasse (Luc 15, 20).

     Le mot s’applique aussi à Yeshoua face à la veuve de Naïn pleurant son fils unique (Luc 7, 13), face aux deux aveugles (Matthieu 20, 34), devant les foules qu’il voit comme des brebis sans berger (Matthieu 9, 36). L’expression la plus proche de celle de François, « par la miséricordieuse tendresse de notre Dieu, dia splagkhna eléous theou êmôn, per viscera misericordia dei nostri » fait partie des exclamations de Zacharie, le père de Jean le baptiste lorsqu’il annonce, rempli de l’Esprit, l’avenir de son fils.

     Cette compassion des entrailles fait partie du langage des prophètes hébreux avec le terme rah’amim, de ra’ham, le ventre maternel. Isaïe met dans la bouche de l’Éternel cette parole mémorable : « Une femme peut-elle oublier son enfant, le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi je ne t’oublierais pas » (Isaïe 49, 15). Parmi bien d’autres exemples on trouve dans les psaumes : « Ô Dieu, aie pitié de moi dans ta bonté, selon ta grande miséricorde efface mes péchés » (Psaume 50 (51).

     Les lectrices et lecteurs du Coran en arabe reconnaissent l’équivalent de la rah’amim hébreu dans la formule répétée à l’entrée de chaque sourate, « au nom du dieu clément et miséricordieux, bismillah arahman arahim ». Voilà donc un mot précieux que peuvent dire et chanter ensemble les juifs, les chrétiens et les musulmans pour oublier leurs désaccords théologiques. « L’année de la miséricorde » invite les chrétiens à vivre l’amour de compassion et d’empathie avec leurs sœurs et frères juifs et musulmans.

 

La vieille maison craque délicate

tu ne sais trop pourquoi.

Peut-être est-ce le vent qui sur le toit

pèse et pose ses mille pattes.

 

Quand se réveille la vieille charpente

on entend la forêt

frémir des souvenances qui la hantent

en l’intime jardin secret.

 

Ce toit fermé dont jamais nul n’accède

à l’ombre intérieure

si proche cependant qu’au fil des heures

on espère qu’en vienne une aide

s’ouvre sur l’infini du non-espace

où l’inconditionné

des choses que la chair en l’esprit née

contemple face à face.

 

Écoute la maison où craque le silence

du silence éternel.

Voici que retentit le maternel appel

de cette voix muette qui lui donne sens

 

13 janvier 2016

La conscience écologique est diverse. Elle peut être nulle, elle l’a été très longtemps dans la pensée occidentale, elle l’est encore chez les climato-sceptiques déclarés et sans doute aussi chez beaucoup de celles et ceux qui n’en parlent jamais. Elle est en sommeil et muette chez celles et ceux qui vivent dans un tel état de pauvreté que le souci d’assurer le minimum vital les empêche de se soucier d’autre chose.

     La diversité de la conscience écologique apparaît surtout lorsqu’elle devient politique. Les « écolos » sont divers au point de pas pouvoir concilier leurs philosophies et leurs stratégies.

     Il est difficile de voir clair dans la multitude des consciences écologiques. On doit cependant s’attaquer à cette question si l’on reconnaît qu’elle est cruciale pour l’avenir de la vie sur notre planète. La conscience écologique est liée à la sensibilité écologique, comme il apparaît dans nos réactions spontanées face à la nature. Pour certains, jeter une canette vide sur le bas-côté de la route semble tout naturel. D’autres se révulsent à la vue de cette canette, la ramassent et vont la jeter dans une poubelle. Une vive sensibilité écologique relève d’une vive sensibilité esthétique, dans ce cas précis à tout le moins.

     Différence de sensibilité à la verdure. La petite maison où vivait une vieille dame recluse disparaissait dans les arbres et les buissons touffus. Elle a été mise en vente après son décès et ceux qui l’ont rachetée ont rasé la totalité de la végétation qui la dissimulait. Ils ont pourtant deux jolies chèvres blanches sur leur terrain mis à nu.

     La sensibilité écologique n’est peut-être pas le dernier mot de la conscience écologique. L’un des fondateurs de « l’écologie profonde », le philosophe norvégien Arne Naess (1912-2009) y voit aussi une question ontologique. C’est ainsi qu’il s’interroge sur l’existence réelle d’un arbre en dehors de la perception diverse que nous en avons…

     Si l’avenir de la vie sur la terre devient pour nous un souci majeur inséparable du souci de la justice sociale comme on le voit dans Laudato Si’, nous nous sentons invités à étudier l’écologie en ses multiples manifestations afin de la rendre plus efficace.

 

la pluie est-elle triste sur le champ

et le champ triste sous la pluie

dans le beau souvenir des nuits

et des jours de vie des amants

 

la pluie tombe sur toute terre

qu’elle soit bonne ou bien mauvaise

mais peut-être est-elle fort aise

de voir celle qu’elle fait mère

 

la pluie qui ne ruisselle pas

mais imprègne le champ fertile

rêve doucement son idylle

au vent qui fredonne tout bas

le chant du monde avec sa voix

entretenue du fond des âges

en souvenirs et en présages

de ce qui jamais ne déçoit

 

avec la pluie réjouis-toi

avec le soleil rayonnant

sur les bons et sur les méchants

qu’ils croient au ciel qu’ils n’y croient pas

 

14 janvier 2016

Oser penser et oser dire avec Laudato Si’ que le souci de la justice sociale est indissociable de la justice écologique, du respect des droits de tous les vivants, voire de toute matière, c’est logiquement lutter contre la déconnexion des êtres et des savoirs et c’est lutter contre  leurs conséquences psychologiques, sociales, économiques.

     Il faut que ce soit un Africain bien peu connu chez nous, le Ghanéen Ayi Kwei Armah, qui fasse le procès virulent de la déconnexion qui mine la pensée occidentale et mène la société que cette déconnexion aveugle. Il en fait l’accusation centrale dans sa résistance à l’invasion de l’Afrique par les blancs, arabes esclavagistes et occidentaux  négriers.

     « De la déconnexion de la conscience, que faut-il dire sinon qu’elle est clairement l’outil le plus violent de la destruction de l’âme ? Imposer que la main gauche soit maintenue dans l’ignorance de ce pour quoi sa jumelle droite est faite ? Qui ne voit dans cette coupure le plus grand succès de la route de mort des destructeurs blancs ? Imposer que le cœur détaché ne doive pas battre plus vite lorsque ses membres familiers sont portés à des actes odieux ? N’est-ce pas déjà l’atrophie tranchée des facultés reliées, la méthode blanche de destruction ? Imposer que notre œil gauche soit opposé à son jumeau ? Cela ne fait-il pas sûrement partie des deux mille saisons de triomphe des destructeurs blancs ? Imposer que la vue de l’œil soit déconnectée, coupée de la conscience qu’unifie l’intelligence, que l’oreille à l’écoute soit isolée de la plus large connaissance de l’intelligence, que le sentir du nez et le goûter de la langue soient éloignés de la conscience totale de l’intelligence, qu’est-ce sinon la blancheur de la mort en son triomphe délirant ? Que la main touche et que la connaissance de la chose touchée soit piégée dans la main qui touche, que les bouts des doigts doivent chacun contenir la connaissance isolée des membres éloignés les uns des autres, cela peut-il être différent de la réussite destructrice de la route des destructeurs blancs ? Que la passion, la pensée et l’action de l’un quelconque d’entre nous puissent être coupées de notre conscience connectée par de simples choses physiques, par des murs de bois ou des murs de pierre, cela ne serait-il-pas vraiment la célébration délirante de l’empire blanc de la mort ? Car alors, dans cet environnement dominé par les murs de la blancheur bâtis pour séparer le sens du sens, couper la faculté de la faculté, arracher le membre du membre et éloigner la personne de la personne, la passion, la pensée et l’action de chacun d’entre nous seraient piégées, réduites à l’impuissance dans cette seule conscience particulière, elles seraient condamnées à périr en un courant de visions inutiles, de sons inutiles, de pensées inutiles dont le passage ne nous rapprocherait pas de notre voie, la voie. Dans cet environnement bâti pour nous séparer les uns des autres, pour détourner du tout chaque être égoïstement séparé, la vue, l’écoute et la pensée de chacun d’entre nous ne rencontreraient aucune compréhension d’aucun autre, pas même l’accès à la conscience générale, et toutes nos paroles seraient pareilles à la cacophonie insensée des places du marché apportées par les blancs pour nous détruire. » (Two Thousand Seasons, p. 128s)

     Mis à part l’interprétation défectueuse de la phrase de l’Évangile, « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3), cette diatribe passionnée vise juste : la pensée « blanche » inspirée par un imaginaire ourano-diurne est une pensée dominée par la coupure, coupure qui se manifeste dans la déconnexion des êtres et des savoirs, en particulier dans la séparation de l’âme et du corps (du psychique et du physique) de l’intelligence et de l’intuition, de l’individu et de la société, de l’humain et du cosmos. Ayi Kwei Armah y voit le danger mortel apporté par l’Europe en Afrique. On pourrait dire maintenant le danger mortel que fait courir la civilisation occidentale à la planète mondialisée.

 

aube le soleil bas

vient faire la cueillette

des perles la recette

de la nuit dans ses bras

 

la nuit des profondeurs

en son eau a livré

passage à la clarté

qui brille de bonheur

 

dix mille gouttes rondes

en leur pensée secrète

et leur beauté discrète

rayonnent sur le monde

 

il n’est que de répondre

à l’invita-ti-on

en pleine atten-ti-on

du cœur tout prêt à fondre

la grille qui sépare

en sa haute raison

l’un de l’autre horizon

tout ce qui se compare

 

que l’aube pré-ci-euse

te voie bien éveillé

la dire émerveillée

âme silen-ci-euse

 

15 janvier 2016

On pourrait dire que le principe d’identité fait le scientifique et le principe de similitude  l’artiste. S’il en est ainsi, les plus humains des humains sont ceux qui pensent et agissent en faisant dialoguer l’identité qui sépare et la similitude qui unit.

    Pascal a dit brièvement, « instinct et raison, marques de deux natures » Pensées, éd. Sellier, 144). L’instinct était pour lui synonyme de sentiment, de cœur surtout. Celles et ceux qui allient instinct (cœur) et raison ont plus de chances que les autres de parvenir à la vérité des choses, que ce soit par la science ou par l’art, ou plutôt par leur coexistence relationnelle en leur conscience. Elles, ils allient la compréhension discursive et la connaissance intuitive. On peut évoquer des figures telles que Leonardo de Vinci, Gaston Bachelard ou même Einstein et son violon.

     Le danger qui guette le penseur occidental, c’est celui de la coupure, qui refuse de faire dialoguer en lui-même le cœur intuitif et la raison discursive. Bachelard ne faisait aucun lien entre son « rationalisme appliqué » et ses « essais sur l’imagination » du feu, de l’air, de l’eau et de la terre. Pour lui la science s’intéressait au réel et la poésie à l’irréel.

     Certains philosophes sont parvenus à comprendre en manipulant des concepts qu’il leur fallait faire appel au non-conceptuel et s’intéresser aux poètes s’ils voulaient atteindre leur objectif ontologique. Heidegger a fini par lire Hölderlin. Pour le moraliste Joseph Joubert, « les poètes doivent être la grande étude du philosophe qui veut connaître l’homme. »

     Celles et ceux qui insultent l’intuition, au point de la déclarer calamiteuse, se condamnent à ne jamais découvrir la vérité de l’être et des êtres, la vérité métaphysique, ontologique, quelque brillante et pénétrante que soit leur intelligence.

     Yeshoua a découvert la Vérité de l’Être de l’être comme Amour parce qu’il a su accueillir l’Esprit à l’œuvre dans la matière en la pensant en mashal intuitif selon le principe de similitude.

     L’écriture de la présente relation journalière se veut, sans forcément y parvenir, être indissociablement discursive et intuitive. En isoler les poèmes des réflexions ou les réflexions des poèmes, c’est la trahir, en tout cas ne pas entrer dans son esprit. C’est, encore une fois, privilégier l’imaginaire ourano-diurne de la coupure qui induit la déconnexion de toutes choses.

 

le cache-cache de la terre

joue sans qu’on sache le mystère

de sa démarche solitaire

 

que veut-il dire du soleil

sans qui jamais rien de pareil

ne pourrait penser la merveille

 

il nous serait pourtant facile

si nous entrions dans l’idylle

où nulle n’est vraiment une île

et où le cœur cache son jeu

d’entrevoir toujours un peu mieux

ce qu’il présage dans les cieux

 

alors sens battre l’univers

comme dans l’endroit dans l’envers

où la transparence du verre

 

donne à la lumière invisible

de choisir en ses jeux pour cible

ce qui au cœur se rend sensible

 

16 janvier 2016

Faut-il attribuer à la coupure psychologique, au compartimentage des savoirs induit par notre imaginaire ourano-diurne, l’oubli dans la fureur de la croissance de la nécessité de la décroissance. La croissance apparaît en effet comme la préoccupation unique dont nous parlent tous les jours à nous en tympaniser les économistes et les politiques dans les journaux et autres médias.

     L’Évangile est-il le seul recours contre cette étanchéité entre croissance et décroissance qui devraient se penser l’une en l’autre ? Laudato Si’ peut nous le donner à penser. Car enfin la sobriété heureuse qu’implique nécessairement la voie de l’Évangile est une force de combat irremplaçable contre la croissance, la voie de l’être combattant efficacement la voie de l’avoir.

     Il ne suffit pas malheureusement d’avoir un évangile dans la poche et d’en lire une page chaque jour pour vivre l’Évangile. Il faut oser le penser, le lire avec un regard critique y dénonçant le mythe et le merveilleux. La « Joie de l’Évangile » n’a rien à voir avec les miracles, avec le spectacle d’un prestidigitateur marchant sur les eaux ou ressuscitant un Lazare. Il faut éliminer des évangiles ce qui y relève des religions cosmiques, par exemple du culte du soleil ressuscitant trois jours après sa mise au tombeau de l’année à son terme.

     Yeshoua n’est pas le sol invictus ni rien de semblable ou d’apparenté. Ce n’est pas la figure de lumière surgissant du tombeau dans son exaltation après son humiliation (Philippiens 2, 6-9) . C’est le « maître » lavant les pieds de ses disciples et les servant aimablement à table avant de disparaître dans la mort. Sa joie, la joie qu’il nous donne, est de vivre selon l’esprit, affranchis de la « chair », du « monde » des désirs de croissance de la possession, de croissance de la compréhension et de croissance de la domination. C’est la joie qui transmue l’avoir en être.

     Cet affranchissement et cette joie apparaissent aussi dans les grandes sagesses, celle du stoïcisme et celle du bouddhisme par exemple. Mais au fond du fond ils surgissent de l’Amour dont témoigne l’Évangile dépouillé de toute religion.

 

Cet angle infime que te donne

supplémentaire chaque jour

la terre en mouvement d’amour,

les ténèbres te l’abandonnent.

 

Au bout de trois jours véritables

après avoir connu la mort

tu ressuscites et joyeux sors

pour apparaître à notre table.

 

Dans ta lumière en toutes choses

brille notre joie si profonde

que déterminée elle sonde

les profondeurs et qu’elle y ose

affronter ce que dit la mort

et la promesse que suggère

le silence patrie des forts,

 

car c’est bien l’amour qui emmène

silencieusement ces planètes

que nous voyons toujours plus nettes

dans des espaces plus amènes.

 

17 janvier 2016

En partie inspiré par son expérience de la nature dans les hauteurs sauvages du Mont Hallingskarvet, en partie conforté dans cette expérience par sa fréquentation de la pensée indienne, le philosophe norvégien Arne Naess (1912-2009) a proposé une « écologie profonde » fondée sur l’identification à tous les êtres vivants, sans doute aussi à tous ces « objets inanimés avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » dont parle Alphonse de Lamartine dans « Milly ou la terre natale ». Le moi écologique qu’il invite à développer est un moi « élargi et approfondi » qui ne se borne plus à l’égo, égoïste par définition, coupé des autres égos et bien sûr de tout objet naturel, à commencer par les animaux.

    Sa pensée ne s’inspire pas de l’Évangile et de l’Amour participant de l’Amour éternel de tout être à la mesure de son accueil naturel ou surnaturel. On peut cependant se demander si cette pensée, par sa relation avec celle du Spinoza panthéiste, ne rejoint pas la vision du monde divin, du cosmos imprégné de l’Amour éternel par sa nécessité d’être participant de l’Être de l’être.

     La pensée occidentale est réticente à reconnaître cette animation de tous les êtres, animation qu’elle réserve, et encore, à l’humain. Cette animation, dirait Bachelard, fait partie de l’irréel, domaine des poétesses et des poètes. Dans son étude de l’art poétique, John Ruskin (1819-1900) a inventé une expression, encore utilisée par les critiques littéraires de langue anglaise, pour attaquer la poésie, si souvent animiste. Il a parlé de « pathetic fallacy » (fausseté émotionnelle) pour qualifier les descriptions de « fausses apparences inventées sous l’influence de l’émotion ou de l’imagination contemplative : « false appearances , when we are under the influence of emotion, or contemplative fancy » (Modern Painters, Vol. III, ch. 12). Ruskin les qualifiait de « morbid », rien de moins.

     Il faut à un Occidental imbu de l’esprit scientifique matérialiste une sorte de  révolte intellectuelle pour oser penser la doxa et redécouvrir la vérité de la matière psychique  et des relations spirituelles que nous pouvons entretenir avec elle, par exemple avec un cerf, un chêne, une mare… C’est cette forme d’écologie profonde que peut nous donner à envisager la pensée d’Arne Naess.

 

Œcuménisme, dialogue interreligieux. L’Amour n’est pas le monopole d’une religion ni d’une idéologie. Il est par essence offert à la participation de tous les êtres parce qu’Il est lui-même l’Être de l’être. Ce n’est pas le dialogue théologique qui peut rassembler les tenants de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux, mais l’Amour, « l’Amour seul digne de foi » qui se monnaie par l’amitié entre les humains, la fraternité universelle.

 

Gouttes qu’un souffle sur la vitre

donne à la pluie de faire naître

vous me donnez de vous connaître

dans la lumière où elle vibre.

 

De quel secret vous arrondit

la peau qui fait de vous des perles

quand la clarté douce déferle

au matin dans l’air interdit ?

 

Quelle recherche de visage

vous a menées au beau hasard

des espaces sans crier gare

dans la poursuite du voyage

inachevé où vos ancêtres

se sont lancés dans l’aventure

du monde en quête d’un futur

pour y trouver un surplus d’être ?

 

Vous qui disparaitrez fugaces

dans les souffles qui vous disposent

à vous évanouir, je n’ose

déjà me joindre à votre race.

 

18 janvier 2016

La fraternité interreligieuse passe par de multiples rencontres et contacts sans cesse renouvelés entre les personnes. De même la fraternité entre les cultures. Il ne s’agit pas de faire dialoguer des idées, des convictions inconciliables, mais des personnes dans leur mystère, dans leur eccéité intellectuellement indéfinissable mais intuitivement connaissable par  l’Amour.

     Les discussions théologiques et idéologiques ne devraient être qu’un prétexte à l’échange d’Amour. Elles devraient d’abord remplir une fonction phatique comme disent les linguistes, servir à la communication plus qu’à l’information et à la discussion.

 

« L’écologie intégrale », pour reprendre l’expression de Laudato Si’, est-elle préférable à « l’écologie profonde » du mouvement prôné par Arne Naess et ses amis ? Les mots de la bouche ont leur importance, mais la sensibilité du cœur en a davantage. Se sentir et vivre en communion avec tous les êtres, humains et non-humains, avec des gens de toutes conditions sociales, intellectuelles, spirituelles, un animiste, un monothéiste, un athéiste… et avec des non-humains de toutes espèces, une fourmi, une herbe, un chien, un chêne, une mare, une colline… peut devenir une force au service du combat écologique profond et/ou intégral.

 

Il est difficile d’allier dans notre penser la démarche intuitive et la démarche réflexive, « l’instinct et la raison, marques de deux natures » (Pensées, éd. Sellier, 144). Il ne faut pas nier la valeur de la coupure de l’imaginaire ourano-diurne, de la séparation, de la distinction dans la recherche intellectuelle, scientifique, technique : elle a montré son fécondité dans la culture occidentale. Mais elle a besoin d’être équilibrée par la valeur de la relation humaine et cosmique, universelle, de l’imaginaire chthonico-nocturne.

 

L’air qui accueille léger

la neige et douce la pose

est comme une bouche close

qui s’ouvre à des étrangers

 

et la bouche de la terre

découvre les baisers blancs

cherchant naturellement

à la convaincre de plaire.

 

Faut-il que la résistance

l’emporte sur le désir

impétueux d’engloutir

donnant à la vie sa chance ?

 

Résiste que la beauté

inutile resplendisse

et puis doucement finisse

redonnant sa liberté

au grand fleuve qui s’écoule

d’année en siècle, de neige

en nuage qui s’allège

dans la bouche du grand souffle.

 

19 janvier 2016

L’écologie « intégrale » se préoccupe du présent et de l’avenir proche et lointain des humains et des non-humains. Des humains dans la diversité de leurs conditions matérielles (physiques et psychiques) culturelles, sociales, spirituelles. Des non-humains dans la diversité de leurs espèces, « mammifères et oiseaux », mais aussi « les champignons, les algues, les vers, les insectes », dit Laudato Si’ (§ 33s).

     On trouve également dans Laudato Si’ de quoi nourrir notre réflexion sur l’écologie intégrale. Ainsi cette petite phrase, « la fin ultime des autres créatures, ce n’est pas nous » qui semble aller à l’encontre du texte de la Genèse donnant à Adam la possession et la domination de toute créature (Genèse 1, 26-30). Mais cette affirmation de l’indépendance d’un non-humain qui n’est plus le bien de l’humain est elle-même tempérée par le mythe du « Christ ressuscité, axe de la maturation universelle… jusqu’au terme commun qui est Dieu, dans une plénitude transcendante où le Christ ressuscité embrasse et illumine tout ; car l’être humain, doué d’intelligence et d’amour, attiré par la plénitude du Christ, est appelé à reconduire toutes les créatures à leur Créateur. » (§ 83) Dans une perspective affranchie de cette théologie chrétienne, l’Évangile de l’Amour peut nous aider à rencontrer toute « créature » comme Aimée de l’Éternel qui nous invite à partager sa bienveillance envers elle.

     La vision écologique intégrale proposée par Laudato Si’ peut en tout cas nous permettre de prendre conscience de la nécessité de faire changer de cap à une économie mondiale qui n’a aucun souci de la décroissance indispensable pour partager cette bienveillance à l’égard de toute vie présente et future sur notre planète. Elle nous amène à découvrir la complexité et la difficulté des solutions à mettre en œuvre pour y parvenir, mais également la diversité des approches psychologiques et sociales du combat écologique.

     « L’écologie profonde » se veut intégrale pour des raisons que l’on peut qualifier de philosophiques plutôt que spirituelles au sens évangélique. Elle se fonde sur une philosophie cosmique que l’on peut comparer à l’advaïta vedantine telle qu’elle apparaît dans la pensée et dans l’action de Gandhi et au panthéisme de Spinoza auxquels fait référence la réflexion d’Arne Naess. Elle n’est sans doute accessible en Occident qu’à des consciences capables d’empathiser avec tous les êtres humains et non-humains. Une conscience qui en quelque sorte s’identifie à tous les êtres dont elle a l’expérience directe ou indirecte se sent prête à partager activement le combat pour toute vie sur notre planète.

 

au verre l’eau se balance

et puis sagement se calme

et pour la terre fiance

à sa surface son âme

 

par la verticalité

elle célèbre la fête

en identité parfaite

à l’horizontalité

 

en son pur miroir biface

se dit la circonférence

et le centre où prend son sens

la terre au sein de l’espace

 

il suffit de la rejoindre

pour penser au nulle part

et au partout que son art

si simplement semble feindre

 

avant de la boire utile

à la chair en son parcours

tu peux lui faire la cour

et la chanter inutile

 

avec l’eau te balancer

en conversation intime

puis sagement te calmer

en contemplation divine

 

20 janvier 2016

Au sens étymologique, l’écologie est la connaissance logique, discursive, de la maison, de « notre maison commune ». En grec ancien oikos, c’est là où l’on habite, et logos, c’est le discours, le langage, la parole, le verbe. L’oikouménê c’est la terre habitée, l’humanité. On voit que ce langage fait de l’être humain la préoccupation centrale de l’écologie et consacre la coupure ourano-diurne entre l’humain et le non-humain par la parole, propre de l’humain, mais d’abord propre d’un dieu patriarcal qui crée par sa parole, par son logos dont le prologue du quatrième évangile fait un être divin.

     Le prologue de cet évangile n’est pas cohérent avec l’esprit de l’Évangile. Il ne fait que servir de base au mythe de l’Incarnation : « Le logos s’est fait chair. »

     Parler d’environnement, comme on le fait encore souvent dans le discours écologique, c’est mettre l’humain au centre de la pensée, de la préoccupation des humains et donc de l’action qui en découle. Dans ce discours, la nature, le cosmos, n’existe que pour l’humain, qu’en fonction de l’humain, que par sa relation à l’humain. « L’écologie profonde », elle, n’est pas anthropocentrique. Elle ne pense ni ne parle environnement. Elle reconnaît l’altérité du non-humain. Elle le connaît comme un autre soi-même. Et si elle se fait évangélique, elle le connaît comme un autre autre. Elle l’Aime, non comme un simple prochain, mais comme un autre dans le mystère de son eccéité inintelligible et inexprimable par le logos, le discours, mais connaissable dans l’intuition empathique, dans l’identification sans confusion ni séparation.

 

l’ajonc aux dents d’or

sourit au passage

de tous les visages

qui sourient encore

malgré les outrages

que donne la mort

au monde en otage

 

ralentis un peu

saisi dans l’instant

et regarde-le

toi qui aimes tant

les yeux dans les yeux

rechercher l’amant

au plus haut des cieux

 

il est là tout prêt

à faire la bise

pour peu qu’en arrêt

devant sa chemise

on entre au plus près

de cette remise

où vit son secret

 

c’est bien d’âme à âme

en bas comme en haut

dans l’air dans la flamme

dans la terre et l’eau

que se voit le charme

du bien et du beau

où l’or se désarme

21 janvier 2016

Laudato Si’ parle de « conversion écologique » et précise que « cette conversion requise pour créer un dynamisme de changement durable est aussi une conversion communautaire » (§ 219). Le terme conversion, métanoïa, est familier aux lectrices et lecteurs des évangiles. Il apparaît avec Iohanân le Baptiste « prêchant un baptême de repentance : kérussôn baptisma métanoïas », et menaçant ceux qui l’écoutent de la colère qui vient: « Faites donc de dignes fruits de pénitence : poiêsaté oun karpous axious tês métanoïas » Luc 3, 3, 8). Selon  l’évangile de Marc, après que Iohanân a été emprisonné, Yeshoua commence lui aussi à prêcher : « Le temps est accompli, le royaume de Dieu est proche, convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle : … métanoéité kaï pisteuété en tô euaggeliô » (Marc 1, 15).

     Le mot métanoïa est traduit en français par pénitence, repentance, conversion, rémission des fautes, « retour » (Bible de Chouraqui), « changement d’attitude » (Bible de Segond). La traduction latine parle de conversio, qui peut d’ailleurs aussi signifier traduction. En français convertir implique une idée de transformation. On convertit des dollars en euros, par exemple. Les mots, les mots !

     La conversion écologique dont parle Laudato Si’, qu’elle soit individuelle ou communautaire, est un appel pressant, violent même, à un changement radical. Si Laudato Si’ ne menace pas verbalement comme le Baptiste, la menace est dans l’atmosphère. Elle peut rappeler aux lectrices et lecteurs des évangiles la parole répétée de Yeshoua : « Si vous ne vous convertissez pas, vous de même vous périrez tous : éan mê métanoêté, pantes omoïôs  apoleisthé… éan mê métanoêsêté pantes ôsautôs apoleisthé (Luc 13, 3, 5).

     L’humain premier qui demeure l’humain dominant de la planète a besoin de cette menace du gros bâton, du neïkos. N’est-il pas présent en chacune et chacun d’entre nous. Il apparaît à l’évidence, par exemple, lorsque nous sommes au volant et que les panneaux de limitation de vitesse, les radars et la police de la route nous rappellent sa présence à notre conscience. Nous avons besoin d’être parfois menacés pour bien faire.

     Si la menace présente dans les paroles du Baptiste et de son cousin Yeshoua devait se concrétiser dans la destruction du Temple de Jérusalem et dans la dispersion du peuple juif, celle que présente le discours d’avertissement écologique peut s’interpréter comme devant se concrétiser dans un désastre apocalyptique comme notre planète n’en a pas connu depuis la disparition des dinosaures. Tant que l’homme de la rue n’aura pas la frousse devant ce qui risque d’arriver à ses petits-enfants, il continuera son « business as usual « . Cela vaut à plus forte raison pour ceux qui sont aux commandes de l’économie mondiale  et de la politique qu’elle détermine.

 

l’arbre que tu vois planter

par les doigts gourds de l’hiver

dans une terre étrangère

te semble bien méditer

 

car l’isolement le guette

éloigné de l’origine

et demande à ses racines

de se mettre vite en quête

 

quel degré de parenté

se propose dans ce sol

où la société l’isole

en son immobilité

 

les souffles pourtant qui passent

lui apportent des messages

venus voir ce qu’envisage

cet ami de guerre lasse

 

peut-être que les oiseaux

qui viendront le découvrir

lui diront de s’établir

dans ce domaine nouveau

 

l’arbre qui médite encore

dans le froid qui l’engourdit

en son espérance ignore

l’étrangeté qui le dit

 

22 janvier 2016

L’écologie intégrale est au fond cet humanisme intégral qui ne néglige rien de l’être, fût-ce en son étrangeté. « J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Mathieu 25, 35). Certes l’étranger, c’est d’abord l’autre humain qui ne partage pas notre lieu, notre langue, notre culture, celui dont l’accueil, l’idée même de l’accueillir, provoque la réticence, voire la colère de celles et ceux qui se croient d’une essence supérieure, d’un peuple élu.

     La scène est instructive : dans la synagogue de Nazareth, le prophète Yeshoua rappelle à ses compatriotes furieux que le prophète Élie fut envoyé chez une veuve de Sidon (I Rois 17) alors qu’il y avait beaucoup de veuves en Israël, et que le prophète Élisée guérit le Syrien lépreux Naaman (II Rois 5) alors qu’il y avait beaucoup de lépreux en Israël. Les habitants de Nazareth empoignent alors le prophète Yeshoua et le poussent jusqu’au bord de la falaise pour le jeter en bas (Luc 4, 25-29). C’est plus ou moins ce que fait l’humain premier pour qui « l’autre, c’est l’enfer », l’ennemi à éliminer, fût-il un prophète de l’Amour de l’autre comme autre, de tout être en son altérité, y compris l’ennemi (Luc 6, 35s).

     Par définition l’Amour universel se soucie de tout autre, donc aussi des corbeaux et des fleurs des champs (Luc 12, 24, 27). Celles et ceux qui sont « de la Vérité » de l’Évangile partagent ce souci pour l’être intégral. Comment ne se soucieraient-elles pas de tous les vivants, non-humains comme humains, de toute matière, de tout objet prétendument inanimé alors qu’elles ont conscience de l’Amour universel ? Quelles que puissent être les motivations des diverses écoles d’écologie, celle de l’Évangile ne peut que faire bonne figure parmi elles et s’associer à elles pour la prise en charge de l’avenir de notre planète.

 

Évidemment si les fous d’Allah (et quelques autres) parvenaient à massacrer (façon Staline, Hitler, Pol Pot… ) tous ceux et celles qu’ils considèrent comme des mécréants indignes de vivre, le problème de la calamiteuse surpopulation humaine serait en passe d’être résolu… Mais peut-être s’en prendraient-ils ensuite aux simples vivants, mécréants eux aussi. Ah, décidément !

 

Tu m’as dit que tu dormais

que pourtant ton cœur veillait.

L’engourdissement des sèves

qui se nourrit de tes rêves

dans le vent remue à peine

lorsqu’il soupire : je t’aime.

 

À t’observer chaque jour

à te ressentir d’amour

je devrais bien parvenir

à connaître l’avenir

de ta splendide ramure

et de ta solide armure.

 

Ta vie bat un rythme étrange

dans l’état hibernatus

mais la visite de l’ange

pourra m’en dire un peu plus

sur tout ce qui se rumine

sous ce qui paraît en ruine.

 

Pa-ti-ence. J’attends l’heure

où ralentissant mon cœur

peut-être enfin  nous pourrons

respirer à l’unisson

dans l’échange que nos âmes

rêvant de sève réclament.

 

23 janvier 2016

Pour l’écosophe Arne Naess, « le moi écologique d’une personne est ce à quoi cette personne s’identifie » et « cette identification est une empathie intense » (The Ecology of Wisdom, p. 83). Naess s’est lancé dans la lutte écologique à partir d’une expérience de vie dans la montagne norvégienne. Il est significatif qu’il ait baptisé sa philosophie Ecosophy T, en référence à Tvergastein, le lieu qu’il a choisi sur les hauteurs du Hallingskarvet pour y construire une cabane aux conditions de vie austères et y mener ses recherches scientifiques et sa contemplation dans la sobriété heureuse.

     La question la plus importante peut-être que l’on se pose lorsqu’on étudie la présentation détaillée de son « écologie profonde », c’est bien celle de l’identification à l’autre dans un mouvement d’empathie intense. Cette attitude d’identification relève en effet de ce que Pascal a appelé instinct, sentiment, cœur, cette intuition qu’il oppose à la raison en faisant avec elle les caractéristiques de deux types psychologiques humains : « Instinct et raison, marques de deux natures » (Pensées, éd. Sellier, 144).

     Dans une société occidentale moderne où le rationalisme est la doctrine obligée d’une science matérialiste par essence, l’instinct, l’intuition, et donc l’empathie n’ont pas bonne presse. Les murs du Collège de France ont entendu traiter l’intuition de calamiteuse. L’intuition est pourtant ce que Bergson a étudié et présenté de façon convaincante comme « la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable », c’est-à-dire ce qu’il appellerait maintenant empathie (La pensée et le mouvant, p. 181). Cette sympathie-empathie intense est nécessaire pour ressentir la nature, qu’elle soit humaine ou non-humaine, vivante ou « inanimée » et ainsi développer en soi l’écologie profonde, celle qui ne se contente pas de vouloir sauver l’homme dans son environnement, mais qui voit  dans cet environnement un monde autre, ayant sa valeur en lui-même, objet de respect, de tendresse et d’admiration, avec lequel on recherche l’identification « sans séparation ni confusion » comme dit le Concile de Nicée pour tenter de comprendre ce que les chrétiens appellent le Mystère de l’Incarnation, de la communion entre l’humain et le divin.

     C’est l’écosophie-écologie profonde qui apparaît parmi les diverses écologies comme la plus proche de l’écologie évangélique, celle qui non seulement voit en tout être la créature de Dieu, mais qui accueille avec respect, tendresse et admiration la multitude des êtres parce qu’ils sont tous Aimés de l’Éternel et qu’elle participe à cet Amour.

 

brume épouse de l’air

accueillie pour un jour

et présente à l’amour

en espoir d’ère en ère

 

où te réfugies-tu

si toujours à renaître

tu demeures têtue

toujours à disparaître

 

drôle de phénomène

que prétend-on explique

physi ci enne amène

notre mathématique

 

tu es bien autre chose

belle quand tu nous mènes

pour si peu que l’on ose

le chemin que tu aimes

 

les noces célébrées

aux jours où tu parais

sont celles à peu près

des belles vérités

 

celles ceux qui écoutent

ton silence discret

n’ont plus le moindre doute

de savoir leur secret

 

24 janvier 2016

Sans doute parce qu’il a lui-même vécu dans la sobriété heureuse, Arne Naess a abordé la question de « la place de la joie dans un monde de faits » comme une question primordiale de l’écologie profonde. Philosophe, il a essayé de trouver des appuis rationnels à la joie où il a vécu, et il en est venu comme naturellement à ce qu’en dit Spinoza, pour qui la joie est le signe que la vie a réussi.

     Mais l’idée de vie réussie de Naess ne se rattache pas immédiatement à la pensée philosophique de Spinoza. Elle est fondée sur son expérience de communion, d’identification, avec tous les êtres de la nature (de cette Nature qui cependant, selon les spéculations de Spinoza, est divine : « Deus sive Natura »). La joie dont parle et vit Naess est la joie du « moi écologique », qui n’est pas l’égo, par définition égocentré et menacé par l’égoïsme, mais « le moi élargi et approfondi » qui voit en l’autre une partie de lui-même. Il cite à ce sujet la parole d’un homme appartenant à une vieille civilisation : « Les Samis (Lapons) de la Norvège arctique se sont sentis blessés par le détournement d’un fleuve pour des raisons hydroélectriques. Au tribunal, accusé d’avoir participé à une manifestation illégale, un des Samis a dit que la partie du fleuve en question était une « partie de lui-même ». Ce genre de réponse spontanée est courante chez eux. Ils n’ont pas entendu parler de la philosophie du moi étendu et profond, mais ils s’expriment spontanément comme s’ils l’avaient fait. » (Écologie de la sagesse, p. 87).

     Cette union charnelle avec l’autre par participation est pour Naess la source de la joie. La joie n’est pas pour lui le plaisir hédonique ni même le bonheur eudémonique, tous deux centrés sur l’égo. Elle naît de la réalisation de soi. Pour Spinoza, la joie naît du consentement à l’être total qu’est pour lui la Nature en sa nécessité, consentement où l’être humain réalise son être. On voit que partant, l’une de l’expérience et l’autre de la réflexion, l’idée de joie chez Arne Naess et l’idée de joie chez Baruch Spinoza pointent une direction ontologique.

     Peut-on rapprocher ces visions de la joie de celle dont parle l’évangile de Iohanân, celle de Yeshoua en accord total avec « son père », c’est-à-dire avec l’Éternel Amour ? La formulation de l’évangile est obscure, voire énigmatique : « Je vais vous revoir et votre cœur se réjouira, palin dè opsomaï umas, kaï kharêsetaï umôn ê kardia « . Mais il ajoute aussitôt : « vous n’avez encore rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez, que votre joie soit accomplie. Je vous l’assure, tout ce que vous demanderez au père en mon nom, il vous le donnera. » (Jean 16, 22ss). Il faut relire tout ce passage à la lumière de l’Amour Éternel auquel Yeshoua s’est identifié. Demander en son nom, ce n’est rien d’autre que demander par, dans et pour l’Amour. Et s’il est vrai que l’Amour est l’Être de notre être, y participer c’est participer à sa joie et ainsi « voir » Yeshoua, qui y participe éminemment.

     On peut envisager que, prolongée dans une réflexion inspirée par l’Évangile,  la joie du moi étendu et profond, du « moi écologique » si l’on veut, soit une participation de notre être, comme de tous les êtres, à l’Être de l’être.

 

deux moucherons

en leurs amours

au beau retour

de la saison

tout enlacés

contre la vitre

doucement vibrent

sans se lasser

 

leur joie discrète

se donne à voir

sans la conquête

ni le devoir

selon la belle

nécessité

si naturelle

des libertés

 

regarde et vois

écoute entends

où chaque fois

le cœur ressent

les moucherons

dire à leur tour

la vibration

du grand amour

 

où étaient-ils

hi er  encore

où se distille

la vie des corps

dans l’héritage

indéfini

du fonds des âges

tous réunis

 

vont-ils finir

dans le lointain

de l’avenir

et dès demain

ayant donné

à l’autre vie

pour qu’y soient nés

des yeux ravis

 

25 janvier 2016

Signe de la prise de conscience de l’excès de l’imaginaire ourano-chthonien et de la coupure, de la déconnexion qu’il inspire dans notre culture occidentale, la philosophie revient timidement vers la vie. Ce n’est plus pour certains, Michel Foucault seconde période, Pierre Hadot, et maintenant Michel Onfray à sa manière, un domaine des « savoirs de connaissance » mais un domaine des « savoirs de spiritualité », ou même, on peut l’espérer, un domaine où le savoir est indissociable de l’agir, où il est un savoir de l’agir et un agir du savoir.

     Une philosophie accomplie est celle où le philosophe vit sa philosophie, la pense en la vivant et la vit en la pensant, s’efforçant d’aimer et rechercher la sagesse en son agir. Cette philosophie s’identifie dans un style de vie, de préférence sans doute dans celui que l’on appelle maintenant « la sobriété heureuse ».

     Cette philosophie doit-elle, va-t-elle nécessairement devenir une écosophie ? L’effort de reconnexion (le combat contre la déconnexion) entre la pensée et l’action devrait fatalement réconcilier aussi l’humain et le cosmos, amener une plus grande sensibilité à l’autre quel qu’il soit, humain et non-humain, et à une ontologie générale de tous les êtres « sans séparation ni confusion », sans la séparation excessive de la coupure, sans la confusion excessive du mélange.

     L’altérité de l’Être-de-l’être-Amour est souci de l’autre comme autre, respect, tendresse, admiration de son eccéité unique. L’Éternel prend ses complaisances en tout être, et non simplement en un seul qu’il aurait élu (cf. Mark 1, 11. Matthieu 17, 5). Car l’Amour n’attend pas que l’autre Aime pour l’Aimer. Il ne cesse d’envoyer son Esprit à tous les êtres (« planant sur les eaux », dit la Genèse) et les consciences le reçoivent à la mesure de leur ouverture, de leur désir.

 

quand le brouillard s’épaissira

que lentement s’éveillera

le silence du vide

tu ne verras dans la lumière

éternelle que le mystère

 

avec elle s’éclairera

le fond des choses et tu seras

le silence du vide

plus transparent que jamais l’air

pour l’autre en quête du mystère

 

au brouillard tu t’enfonceras

et l’esprit en toi guidera

le silence du vide

en celles qui cherchent le sens

auprès de la reconnaissance

 

26 janvier 2016

Le combat de l’écologie profonde est-il un combat désespéré ? Qui convaincra, qui convertira tout un peuple de nantis à la sobriété heureuse ? « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ». « Pessimisme de la pensée, optimisme de la volonté ».  « Il est préférable d’être vaincu après avoir combattu que d’être vaincu sans avoir combattu »…

     Peut-on imaginer une grève générale illimitée de la consommation qui mettrait à genoux l’économie de marché ? Faut pas rêver. Si cependant la sobriété heureuse cessait d’être le fait d’une poignée de doux rêveurs et s’amplifiait en mouvement majoritaire dans les pays nantis, les maîtres de notre monde, la poignée d’hypernantis dont les lobbys font la pluie et le beau temps en politique seraient, peut-être, amenés à se regarder dans un miroir, à y découvrir la stupidité d’accumuler des richesses. Ainsi dit le mashal : « mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis. Mais Dieu lui dit : »fou ! (aphrôn, a-phronêsis, dépourvu de bon sens). Cette nuit ton âme te sera retirée… » (Luc 12, 19s).

     « Jouis » (euphraïnou). C’est la joie de faire la fête. Avec l’Amour il ne s’agit pas de faire la fête pour soi mais de se réjouir pour l’autre. On comprend l’exclamation de Paul : « Khaïrété én Kurio pantoté, palin erô khaïrété ! Gaudete in Domino semper, iterum dico gaudete ! Réjouissez-vous dans le Seigneur toujours, je vous le dis encore : réjouissez-vous ! » La réjouissance selon l’Évangile, la joie de l’Évangile, c’est la participation à la joie d’Aimer, la joie pour l’autre, que rien ne peut ravir à celles et ceux qui en vivent (Jean 16, 22). Rien, pas même la folie, le manque de bon sens des maîtres du monde tout occupés dans leur inconscience à détruire la vie sur notre planète.

 

insensible lumière

en tes déplacements

jamais tu ne nous mens

au vide ni dans l’air

 

depuis la nuit des temps

ta vitesse première

jamais ne se dément

vitesse de croisière

 

cherchant à te connaître

du plus loin de l’espace

où l’esprit te fait être

au plus près de la face

ici qui vient de naître

on comprend que ta chasse

infatigable passe

par tout ce qu’on dit être

 

tu vis de faire voir

et de chasser le noir

donnant d’apercevoir

l’objet de notre espoir

 

car c’est toi-même enfin

qui peut combler la faim

en nous de l’infini

où ton monde est béni

 

car tu vis pour les autres

pour faire découvrir

bien au-delà du nôtre

que la joie est servir

 

27 janvier 2016

« Je suis Charlie » ou « Je ne suis pas Charlie ». Un an après l’émotion bouillonnante et hurlante, la réflexion ne peut s’achever sans oser la penser ontologiquement. Le dilemme du « ou bien ou bien » en termes de valeurs ultimes est justement posé dans ce que Yeshoua est censé avoir dit pour ceux qui ne défendaient pas ses valeurs et pour ceux qui défendaient ses valeurs sans se réclamer de sa personne : « qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu 12, 30) et « qui n’est pas contre nous est pour nous » (Marc 9, 40).

     La solution du « ou bien ou bien » du « to be or not to be » n’est possible que dans la connaissance de l’Être absolu, de l’Être de l’être. Avec Yeshoua, il ne s’agit pas de sa personne, contrairement à ce que croient les chrétiens qui font de lui leur dieu unique, mais de la Vérité dont il a été le témoin, à savoir que l’Être de l’être est Amour. L’Amour est selon lui, et selon celles et ceux qui l’écoutent « avec des oreilles qui entendent » (Matthieu 13, 9, 43…), la seule valeur absolue qui oppose les « élus » et les « damnés » (« l’axe du bien et l’axe du mal ») : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’étais étranger et vous m’avez accueilli… » / J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’étais étranger et vous ne m’avez pas accueilli… » (Matthieu 25, 35s, 42s). Le « je » de Yeshoua est ici l’expression de la Vérité dont il témoigne et rien d’autre.

     On ne peut être pour ou contre Charlie que si l’on fait de Charlie un absolu comme les chrétiens font de la personne de Jésus-Christ un absolu. La réponse ontologique à ce dilemme est d’abord un ni-ni de précaution (ni Charlie ni pas Charlie). Vient ensuite l’interrogation selon le critère absolu unique de l’Amour : dans quelle mesure être Charlie, ne pas être Charlie, n’être ni Charlie ni pas Charlie contribue-t-il à l’Amour ou s’y oppose-t-il ?

 

Cela peut faire bouillir et hurler certaines, certains, mais aucune victime n’est jamais totalement innocente, ni aucun bourreau jamais totalement coupable. Accepter cette réalité du bon grain et de l’ivraie en tout être humain, avoir le sens de l’imparfait, est nécessaire à la justice inspirée par l’Amour, Être de l’être. Dur à accepter : quelle femme violée acceptera de penser qu’elle n’est pas totalement innocente ? quel survivant de la Shoah acceptera de penser que les juifs qui en ont été les victimes n’étaient pas totalement innocents  ? (Il ne faut pas confondre les termes « innocent » et « coupable » utilisés par les tribunaux, et ces mêmes termes pensés selon l’ontologie de l’Être de l’être).

     Pascal : « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur… Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance… Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceux que tu connais » (Pensées, éd. Sellier, 751, p. 580s). Se croire totalement innocent ontologiquement, c’est se prendre pour l’Amour pur, pour l’Être de l’être. Le sens de l’imparfait est un ingrédient obligé de la sagesse qui œuvre à la paix entre les consciences et entre les peuples.

 

Toi muscari face à l’hiver

soudain souris. Es-tu pervers ?

 

As-tu senti

je ne sais quoi

qui t’avertit

que c’est ton droit ?

 

Ni tout à fait

ni autre chose

que le bienfait

de ce qui ose

sait dire non

aux habitudes

antique nom

des servitudes.

 

Alors parfume sans frémir

le nez qui hume ton sourire.

 

28 janvier 2016

Tous les auteurs, en particulier ceux et celles qui traitent de vérités philosophiques ou de vérités scientifiques sont susceptibles de se tromper, même s’ils n’ont aucune intention de le faire. On ne peut lire Montaigne, Pascal, Nietzsche, Bergson… en leur faisant totalement confiance. Pas plus qu’on ne peut lire sans esprit critique les textes sacrés Ce qui vaut pour l’imperfection éthique vaut aussi pour l’imperfection intellectuelle., dont personne ne peut monopoliser l’interprétation.

     C’est évidemment inconfortable. Nous avons besoin de certitudes et donc de penseurs auxquels nous pourrions nous en remettre. Non, il faut oser penser, tout penser de ce qui est proposé à notre savoir, même scientifique.

     On entrevoit ce que cela entraîne chez un/e enseignant/e qui adopte l’idée clé de l’esprit des Lumières tel que l’a résumé Emmanuel Kant en reprenant la formule d’Horace, « sapere aude, ose penser ». Si tu enseignes la philosophie, les sciences sociales, la littérature…, tu ne peux manquer d’inviter celles et ceux qui t’écoutent à oser penser ce que tu leur enseignes, à se demander quelle part de vérité plus ou moins incertaine et quelle part d’erreur ton enseignement comporte quasi nécessairement. Si tu enseignes dans « l’esprit des Lumières », tu demandes aux élèves, aux étudiants de peser ce que disent les auteurs connus et moins connus, y compris celles et ceux qui disent parler au nom des Lumières, et sans doute d’abandonner leur fâcheuse habitude d’autocensure plus ou moins inconsciente.

      Celles et ceux qui reconnaissent la Vérité reconnue et dévoilée par Yeshoua de Natsèrèt ne peuvent que se féliciter de « l’esprit des Lumières » (de l’esprit, non de tout ce que les philosophes ont cru pouvoir dire en son nom). L’Amour libère autant la conscience psychologique que la conscience morale. « La Vérité ( de l’Être de l’être Altérité) libère » (Jean 8, 8).

     Il ne suffit pas pour autant de se croire ou de se sentir « de la Vérité » (Jean 18, 37) pour être sûr de soi éthiquement et intellectuellement. Il faut continuer d’ « opérer notre salut avec crainte et tremblement » en « priant sans cesse » afin d’accueillir « l’esprit de Vérité » et ses « gémissements ineffables » (Philippiens 2, 12; Luc 18, 1; 11, 13; Jean 16, 13; Romains 8, 26).

                                                                       

si les arbres font la haie

et saluent les promeneurs

encore faudrait-il qu’ils aient

une réponse à leurs pleurs

 

car les arbres au vent des chars

se tordent incessamment

en con tor si ons  bizarres

face au spectacle affligeant

 

et les papillons qui passent

avec l’idée d’un arrêt

de confort font la grimace

en constatant les méfaits

méphitiques que les chars

soi-disant auto-mobiles

lancent sans aucun égard

à leurs frères immobiles

 

si tu veux que les console

ton passage lent subtil

dis-leur que leurs graines volent

plus loin que les fous mobiles

 

29 janvier 2016

Imperfection éthique, imperfection intellectuelle, imperfection esthétique. Il y a le Bien absolu et le Vrai absolu. Il y a aussi le Beau absolu. Platon déjà associait les trois, et il se les représentait dans l’Éternel, au « ciel des idées ». L’Évangile de Yeshoua ne peut manquer d’avoir son mot à dire sur ce sujet, au nom de l’Éternel Amour.

     Les textes ne nous disent pas grand-chose de ce que Yeshoua pensait de la Beauté. Ce n’était pas la préoccupation première de ceux qui les ont écrits. Yeshoua ne semble répondre qu’à une préoccupation égocentrique lorsqu’il parle de la beauté des fleurs des champs. Il cherche, apparemment, à convaincre ses disciples de faire confiance à l’Éternel pour leurs besoins matériels : « Je vous le dis, ne vous faites pas de souci pour votre psukhê (principe vital, vie, âme), de ce que vous mangerez et de quoi vous vous habillerez. Il n’empêche que l’argument des fleurs des champs, plus belles que Salomon dans sa gloire, dénote une admiration esthétique de la nature, en référence à l’Amour éternel. (Luc 12, 22-27)

     Une esthétique de l’Amour prend acte de l’imperfection humaine dans le domaine esthétique et dans sa relation avec l’imperfection de tout être fini en comparaison implicite avec l’absolu dont ils ont l’instinct par le cœur. Dans un défilé de mode, est-ce les corps des mannequins qui comptent le plus ou est-ce leurs vêtements ? Quelle relation, dans les yeux de celles et ceux qui les admirent et les apprécient d’un œil critique, en osant penser ? Quelle relation entre les corps et les vêtements, sous l’angle de la beauté, mais aussi des valeurs, marchandes et intellectuelles aussi bien qu’esthétiques et éthiques ?

     Les humains qui se sentent responsables de la beauté du monde, que ce soient les couturiers, les esthéticiennes, les sculpteurs, les peintres, les musiciens, les danseurs, les architectes, les paysagistes…, s’ils se font sensibles à la Beauté de l’Éternel (comme Platon sans doute) se disposent, non à imiter la nature parce qu’ils l’admirent, mais à s’en inspirer pour tenter de rendre visible et audible l’invisible, l’inaudible Beauté absolue dont ils ont  le sentiment.

 

Un grain de lavande égaré

appelle les doigts qui le pressent

de répandre sa douce clarté

dans le silence des tendresses.

 

Il se souvient des jours de grand soleil

et des nuits de rêve subtil

qui lentes préparaient cette merveille

que reconnaissent les dix mille.

 

Jusqu’où discrète se diffuse

cette parole à portée de narine

et toujours sans la moindre ruse ?

Jusqu’à l’oreille la plus fine

tendue dans le silence vers l’abîme

des espaces de l’univers

où se gagne la grâce intime

de son été pour ses hivers ?

 

Garde donc précieusement

les grains afin qu’ils ne s’égarent

Que tes doigts amoureusement

jamais bien loin ne s’en séparent.

 

30 janvier 2016

L’homme psychique, cosmique, (n’) est sensible (que) à la menace et à la promesse, à thanatos et à eros, au neïkos et à la philia. Il n’est pas sensible aux arguments spirituels, pour autant que l’on puisse utiliser cet oxymore : un argument ne peut être spirituel, l’esprit n’argumente pas, ne  manipule pas, l’esprit inspire.

     Iohanân le Baptiste a manié la menace : il a parlé de « la colère qui vient » (Luc 3, 7), en écho peut-être à Ezéchiel annonçant et détaillant longuement la venue de la colère de l’Éternel (7, 1-27), la destruction du Temple et la dévastation de Jérusalem vers l’an 586 avant notre ère. Yeshoua non plus n’a pas négligé l’argument du gros bâton : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux », a-t-il menacé en commentant la mort de dix-huit personnes dans l’effondrement d’une tour à Siloé et la tuerie de Galiléens rebelles par Pilate (Luc 13, 1-5).

     (Nous avons comme les animaux besoin de la peur pour éviter la mort, et tant que nous ne sommes pas passés de la chair à l’esprit, nous ne pouvons pas vraiment « vivre en ressuscités » et donc vaincre la peur de la mort.)

     Alors la lutte écologique doit utiliser l’argument de la menace (et aussi de la promesse) et le langage de la conversion. On peut intérioriser menace et promesse en parlant du « devoir » comme Kant ou du « principe responsabilité » comme Hans Jonas. Mais un écologiste profond, intégral, se convertit à la « sobriété heureuse ». Il surveille sa consommation, moteur essentiel de la croissance capitaliste destructrice des vivants : comment dois-je, comment vais-je me nourrir, me vêtir, me couvrir, me distraire, me déplacer…? L’idéal est d’en venir à y trouver son bonheur: c’est une sobriété heureuse, rieuse, qui est alors au moins une promesse de la philia, mais aussi une menace du neïkos car elle rit en partie aux dépens de la stupidité hyper-consommatrice. Imaginez : si tout le monde se convertissait à la sobriété heureuse, cela mettrait à mal la consommation et donc  le grand  totem de la croissance.

     Conversion par la peur menaçante ou conversion par la joie promise, la meilleure écologie qu’attendent les vivants de la terre est celle du partage : « que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas » disait un Baptiste qui n’y allait pas par quatre chemins. Mais dans « la joie que personne ne peut ravir » à celles et ceux qui Aiment.

 

quel gros insecte suis-je

pour que le camélia

tende sa bouche rouge

à mes baisers béats

 

notre conversation

ou nos clins d’œil peut-être

se cherchent des raisons

d’ainsi se reconnaître

 

je sais bien qu’il en est

à insinuer que

je me fais des idées

et que je ferais mieux

de garder mes distances

avec cet étranger

venu ici en France

peut-être pour changer

en folie le bon sens

 

mais si je ne sais pas

très bien vraiment qui suis-je

l’insecte au camélia

ne peut être un vertige

 

31 janvier 2016

Existe-t-il des preuves de l’existence de l’âme ? La preuve appartient au domaine du langage, du langage comme expression du concept de la nature physique. La preuve est du domaine physique et ne peut donc fonctionner dans le domaine non-physique, celui auquel  l’âme appartient.

     Certains penseurs ont compris qu’il existait des réalités inaccessibles au langage conceptuel, littéral. On se rappelle Augustin témoignant de son impuissance à expliquer ce qu’est le temps, dont il disait avoir pourtant l’intuition (l’intuition inexprimable, dira Bergson). Claude Bernard l’a dit de la vie, dont on ne connaît que les manifestations physiques. On a pu le penser aussi de  la beauté, de l’art… C’est que ce sont des réalités non physiques même si elles s’expriment physiquement. L’âme est une de ces réalités, par définition. C’est d’ailleurs pourquoi elle pose le formidable problème de son rapport avec le corps dans nos cultures qui ont abandonné un animisme considéré comme un archaïsme primitif.

     Le matérialisme n’en démord pas, en toute logique : tout ce qui existe est physique et n’est que physique. Pour lui notre pensée est un jeu de nos neurones. Et comme ce matérialisme se présente comme la « vérité scientifique » et que la majorité des Occidentaux jugent incontestables ces « vérités », ils sont à tout le moins gênés par le discours péremptoire du matérialisme scientifique face à l’intuition plus ou moins forte qu’ils ont de l’existence de leur âme. Ils se résignent alors à l’agnosticisme, au « je ne sais pas trop », au « p’têt’ ben qu’oui, p’têt ben qu’non ».

 

On voit que l’intuition est essentielle dans la reconnaissance de l’âme et que sa mise à l’écart, son rejet par certains intellectuels est une conséquence tragique mais logique de leur matérialisme physique. Le matérialisme physique est pourtant rationnellement indéfendable puisqu’il endosse un réductionnisme oublieux du principe de causalité et donc du principe d’identité, lorsqu’il pense, par exemple, qu’une cellule vivante n’est pas davantage que la somme de ses constituants chimiques, qu’il ne voit pas que pour être vivante une cellule a besoin d’une force d’information organisatrice dynamique, force que l’animisme philosophique nomme psychisme.

 

Tu as deux ailes et j’ai deux mains

et nous allons par nos chemins

toi dans les airs moi sur la terre

vers nos rendez-vous solitaires.

 

À force de nous regarder

et de chercher à nous comprendre

nous finirons par nous entendre

et par cesser de nous épier.

 

Nous comprendre ? Mauvaise piste.

Quelque autre chose en nous insiste

dans l’inconnu qui nous fait être.

Nous sommes faits pour nous connaître.

 

Au monde de la possession

compréhension domination

un doute tremble en l’air subtil

qui nous demande : qui est-il ?

 

Peut-être bien qu’un jour sur deux

tu as deux mains et moi deux ailes

sur la terre tout comme aux cieux

pour les rendez-vous de la belle.

 

1er février 2016

Une voix ce matin a reproché au gouvernement d’avoir posé une action symbolique (la déchéance de nationalité) pour le simple fait qu’elle était symbolique. Symbolique, c’est-à-dire usant d’un langage qui n’est pas celui de la raison conceptuelle mais celui du cœur intuitif. Cette voix est celle du rationalisme des Lumières, qui prétend que l’intuition est archaïque, primitive, et qu’elle doit donc être bannie de la pensée politique.

     Mais notre volonté d’oser penser ne peut manquer de peser la valeur de l’action symbolique en tant que symbolique. Il y a d’abord la prise de conscience que le citoyen lambda de la France du XXI° siècle est un humain premier, non primitif, que l’on ne cesse de manipuler avec des discours prétendument rationnels, alors que leur rhétorique en fait le déploiement de cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens ! » (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69). La vérité, en vérité (!), avance sur deux jambes (aussi vrai que l’oiseau avance sur deux ailes, pour parler en langage symbolique). Ces deux jambes sont le cœur et la raison. Choisir l’une plutôt que l’autre (l’intellectuel français moyen du XXI° siècle choisit « la jambe droite » de la raison, la préférant à « la jambe gauche » du cœur) c’est être un unijambiste de la pensée.

     La valorisation de la gauche ou de la droite correspond un peu à la culture matriarcale ou patriarcale. Mais cette valorisation est manipulée à merci : la gauche politique européenne est-elle matriarcale ? Il existe cependant, dans la pensée traditionnelle chinoise, une égale valorisation sous la forme alternative dynamique du yin féminin et du yang masculin. Vouloir éliminer l’action symbolique de la politique en l’accusant d’archaïsme, c’est sans doute aller dans le sens du patriarcat. Les mouvements féministes et les humanistes intégraux devraient en prendre et garder conscience.

     On ne sait trop ce qu’en pensait Yeshoua. On peut tout de même observer qu’il n’a cessé de parler du Royaume des cieux en langage symbolique. On peut aussi noter qu’il n’a donné que peu de signes d’esprit patriarcal, si ce n’est de choisir des apôtres de sexe masculin. Quant à la petite phrase « soyez simples comme des colombes et prudents comme des serpents », elle réunit de façon significative un symbole ourano-diurne et un symbole chthonico-nocturne… Cela fait partie d’une sagesse humaine que ne détruit pas la sagesse de l’Amour.

 

Où allait cette nuée

de corbeaux en ses figures

toujours libres nuancées

en leur nique à la droiture ?

 

La joie de les déchiffrer

comme une littérature

tenace comme un passé

en sa vieille reliure

a rempli pour un moment

de pure contemplation

en un grand étonnement

ce qui était tout action.

 

Vais-je attendre leur passage

tout neuf sur la feuille vierge

livrant un autre message

de ce qui toujours converge ?

 

Les idées et leurs nuées

en leurs figures changeantes

et leurs nuances moirées

sont-elles aussi vivantes ?

 

2 février 2016

Qui Aime « voit » dans sa joie l’Éternel. Aimer donne de percevoir la présence de la Beauté et de l’Intelligence éternelle en tout ce qui s’aperçoit dans la Nature et dans la Société. Ce n’est pas un phénomène physique, car l’Éternel n’est que spirituel et ne peut donc faire l’objet d’une contemplation physique.

     Le prophète Yeshoua marchant par les chemins et les villages de Palestine, que voyait-il, qu’entendait-il, que sentait-il…? C’était nécessairement davantage que ce que nous voyons avec les yeux du corps physique, entendons avec les oreilles du corps, sentons avec le cœur du corps. Son refrain « qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » correspondant à sa perception du monde, plus forte que celle des prophètes qui l’avaient précédé, qu’Isaïe reprochant à ses concitoyens d’avoir des yeux et de ne pas voir, des oreilles et de ne pas entendre, un cœur et de ne pas comprendre (Isaïe 6, 9s).

     Cette vision, cette audition, cette compréhension peuvent parfois être d’abord esthétiques comme a pu l’affirmer le poète William Wordsworth, et puis fonder une activité artistique, révélant « l’inépuisable trésor… des merveilles du monde devant nous ». Mais cette sensibilité exultante est donnée par le poète comme « un sentiment analogue au surnaturel » (Samuel Coleridge, Biographia literaria XIV), suggérant une continuité du psychique au pneumatique, pour employer le langage de Paul (I Corinthiens 15, 45).

     Cette continuité de l’esthétique artistique au spirituel surnaturel saisie par un poète peut nous inviter à regarder, écouter, sentir, goûter… les êtres avec Amour de bienveillance, d’altérité. Alors la jonquille qui vient d’éclore nous met en présence de l’Éternel. À la regarder avec l’attention pure, « si pleine que le « je » disparaît pour laisser toute la place à l’autre, vient la réjouissance de se complaire en elle comme le fait Aimer.

 

Cette main d’argile brune

souple gracile

nerveuse fine

te regarde dans la brume

 

des souvenirs qui s’épurent

de tout désir

pour s’accomplir

et briller tel un fruit mûr.

 

Lorsque le passé revient

dans le silence

un autre sens

prend la relève du mien

 

et vient me prendre la main

dans la beauté

d’éternité

où il n’est ni tien ni mien.

 

Jeune en l’éternelle joie

l’argile brune

au clair de lune

doucement qui s’aperçoit

 

une nuit dit en sa foi

que l’inutile

devient utile

au regard qui le perçoit.

 

3 février 2016

On peut comprendre que les Stoïciens et nombre d’autres philosophes désireux de se hausser au-dessus de leur nature aient pu se croire capables d’y parvenir, voire d’y être  parvenus, par leurs seuls efforts. C’est que ce que l’on appelle la grâce, que la théologie dit indispensable au passage du naturel au surnaturel, est chose de l’Éternel plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, et indétectable par essence.

     Le mode de présence agissante de l’esprit caché (Isaïe 45, 15) « au cœur » de la matière depuis l’origine explique cette illusion, comme elle explique aussi sans doute l’attrait du panthéisme sur de grandes intelligences comme celle de Baruch Spinoza, tout comme aussi l’attrait de l’animisme sacré sur ceux que l’on appelle maintenant les peuples premiers.

     « L’esprit du Seigneur » dans la Bible, dans les évangiles en particulier, est malheureusement une figure ambiguë. L’exemple le plus navrant est sans doute celui d’Ananias et Saphira déclarés morts pour avoir « menti à l’Esprit-Saint » (Actes 5, 1-11). Il faut comprendre que toute manifestation physique de l’esprit de l’Éternel, c’est-à-dire de l’Éternel lui-même, est nécessairement une illusion, y compris « le vent violent » de la Pentecôte (Actes 2, 1-4), quelque inadmissible que cela puisse être pour un croyant chrétien.

     Il est intéressant de noter que Yeshoua a pu un jour dire à deux de ses apôtres, Jacques et Jean en personnes, « vous ne savez pas de quel esprit vous êtes » (Luc 9, 55). Ils voulaient en effet faire descendre le feu du ciel sur un village qui refusait de les recevoir (soit dit en passant à la façon d’Élie, ce qui fait d’Élie une figure du neïkos plutôt que de  l’agapè). Il existe toutes sortes d’esprit et, comme Paul le dit à propos des paroles des prophètes dans les réunions des communautés chrétiennes, il faut savoir juger de leur valeur (I Corinthiens 14, 29)

     L’Esprit d’Aimer en son action est une réalité indétectable directement par l’expérience physique. Tout au plus pouvons-nous saluer sa présence et nous en réjouir lorsque l’Amour pur semble apparaître dans une action humaine. Mais même alors, la certitude est exclue.

 

à l’âge où la beauté du diable

au profil impudent

profitait de l’inévitable

pour aller un peu plus avant

 

ce visage et tout son support

du plus bas au plus haut

en capturant le beau

défiait par son amour la mort

 

est-ce ce visage à jamais

gravé dans la mémoire

qui dissimule désormais

les rides et les moires

que la sagesse de ce monde

se donne de connaître

au-delà du paraître

dans tout ce qu’elle sonde

 

que se dessine le mystère

d’un amour éternel

où parfaite la belle

se fait enfin connaître en l’air

 

où les ailes de la colombe

battant toujours ensemble

dans le silence assemblent

les visages promis au-delà de la tombe

 

4 février 2016

Pour un juif pieux, « marcher devant la face de l’Éternel et être intègre » (Genèse 17, 1), c’est avoir toujours sa Loi merveilleuse devant les yeux et l’observer (Psaume 118). Cela ressemble-t-il à cette évidence intérieure qu’Emmanuel Kant disait ressentir avec la même intensité sublime que le ciel étoilé ? Et cette évidence du devoir pour le devoir, qui n’a de sens pour un philosophe que par sa cause en vertu du principe de causalité, comment vient-elle à l’esprit d’un être humain ?

     Les anthropologues de langue anglaise parlent de shame culture et de guilt culture, dont on peut penser que la première précède la seconde. Dans une shame culture, la honte devant ses semblables contribue à maintenir l’ordre moral au sein d’une société où la peur du châtiment divin n’est plus la première cause de l’intégrité morale mais évolue en peur de perdre la face. Dans une guilt culture, ce n’est plus la honte devant les autres mais la honte devant soi-même, le sentiment d’une culpabilité possible qui freine les désirs de mal faire. On pourrait parler d’intériorisation de la Loi.

     Mais, avec Yeshoua, une autre mutation apparaît, l’émergence d’un au-delà de la Loi qu’il dit être venu « accomplir », plêrôsaï (Matthieu 5, 17). Le verbe plêroô peut signifier remplir, combler, accomplir, rendre complet, achever. Plêrôma signifie plénitude, abondance, totalité, accomplissement. Pour nous aider à comprendre ce que Yeshoua a voulu signifier, il faut se rappeler qu’il a dit, « la Loi et les Prophètes, c’est jusque Iohanân le baptiste. Ensuite c’est le Royaume » (Luc 16, 16). Il y a continuité de la Loi au Royaume, mais il y a aussi rupture. On le voit dans la série des « on vous a dit… et moi je vous dis » (Matthieu 5, 21, 27, 31, 33, 38, 43). La clé de cet accomplissement dans le Royaume ne peut être que l’Amour inconditionnel et universel : « On vous a dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Moi je vous dis: aimez vos ennemis… Vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 43s, 48). « Vous n’êtes plus sous la Loi mais sous la Grâce » (Romains 6, 14). Vivre sous la grâce, ce n’est plus observer la Loi en comptant sur ses propres forces, les forces de sa chair, mais accueillir la lumière et la force de l’Esprit d’Aimer afin de laisser l’Amour vivre en soi.

 

Un souffle vient du sud-ouest

presser sur notre toit.

Est-ce ainsi qu’il se manifeste

pour affirmer sa loi ?

 

Non, c’est un froissement à peine

pour l’oreille distraite

mais c’est un signe que l’on aime

pour ceux qui lui font fête.

 

Le cœur attentif qui se tend

pour que se renouvelle

l’écho de ce frémissement

qui se dit un appel

à une  con ver sa ti on

avec le bout du monde

se soulève d’é mo ti on

en haleine féconde.

 

Il est partout mais si discret

attendant que lui fasse

bon accueil le désir secret

de qui marche devant sa face.

 

5 février 2016

La continuité-rupture opérée par le passage de la Loi à la Grâce est exemplaire de l’œuvre permanente de l’Esprit de l’Éternel dans l’univers. L’Évolution, que la pensée occidentale a peu à peu repérée par la réflexion géologique sur les fossiles et puis par la réflexion biologique sur les espèces animales, est une constante de l’être temporel de la matière. Et la matière est indissociablement physique et psychique, même si la science occidentale « matérialiste » le nie encore malgré l’évidence de la présence de l’esprit sur notre planète.

     Note science aussi demeure aveugle face à l’intelligence ahurissante qui se manifeste à tous les niveaux de la matière « inanimée et « animée », et face à la fascinante beauté qui, comme l’intelligence, se manifeste çà et là dans la nature.

     Le comment de l’action de l’Esprit, couvrant les eaux selon une très vieille intuition sans doute animiste, « l’esprit de l’Éternel planait sur les eaux » (Genèse 1, 2), ce comment échappe à nos concepts adaptés à la dimension physique et non à la dimension psychique qui relève de l’intuition. Il est d’ailleurs cohérent que celles et ceux qui se disent matérialistes croient que le concept est la seule voie pour découvrir la vérité et méprisent l’intuition.

     L’apparition successive de l’énergie, de la matière, du vivant de plus en plus conscient sur notre planète, cette apparition « par sauts et gambades » est l’œuvre d’un intellect qui ne peut être qu’au moins égal, sinon supérieur à ses manifestations matérielles (Descartes dixit). On peut vilipender le « dessein intelligent » qui prétend se fonder et se justifier par une lecture manipulée du premier chapitre de la Genèse, mais comment faire pour nier l’existence active de cet intellect sans nier par le fait même le principe de causalité ?

     L’évolution de la Loi à la Grâce, vécue, pensée et annoncée par le prophète Yeshoua n’est qu’un des épisodes de l’œuvre éternellement cachée de l’Éternel Amour dans l’incognito du hasard.

 

la pointe du crayon s’émousse

aussi vite qu’il sert

et que l’écriture la pousse

à se joindre au concert

de tout ce qui depuis son invention

l’a invitée à mille créations

de l’esprit et du corps

et qui s’envole encore

vers l’avenir où a pris le relais

l’inattendu du temple et du palais

 

la mine se souvient peut-être

du temps des profondeurs

où elle attendait l’heure

de rendre utile ce qui veut paraître

en laissant une trace

peut-être qui s’efface

avec le temps qui passe

mais donne de penser à cette unique marche

qui s’en va d’arche en arche

offrant toujours l’infini à l’espace

 

6 février 2016

Yeshoua : « l’esprit du Seigneur est sur moi… » (Luc 4, 18). Il avait conscience d’être animé par le souffle de l’Éternel, d’être son fils d’une manière peut-être spéciale, forte en tout cas, une conscience de prophète au sens où il connaissait les prophètes qui l’avaient précédé, Isaïe sûrement (Isaïe 61, 1). Mais cette relation à l’Éternel, quelle était-elle vraiment, au-delà des mots avec lesquels il l’exprimait ?

     Pourquoi les évangiles ne nous disent-il pratiquement rien du long temps qu’il a passé à Nazareth (les épisodes de la naissance à Bethléem et de la disparition au Temple pendant trois jours à l’âge de douze ans sont mis en doute par certains exégètes). Faut-il voir un signe de cette obscurité dans ce qu’on entend dire maintenant, qu’il n’aurait même pas existé ? Cette négation rend service et hommage à l’effacement de l’Éternel, tout comme elle est cohérente avec l’athéisme de celles et ceux qui l’affirment.

     Il faut d’abord dire que le message de l’Évangile, les paroles inouïes venues « accomplir » la Loi et les Prophètes au point de les remplacer, ce message suppose un messager, un « témoin de la vérité » qui la propose (Jean 18, 37). Pour qui reconnaît le principe de causalité, cette pensée suppose un penseur.

     Oui, mais il s’agit d’une pensée purement spirituelle, qui échappe donc au concept, qui n’est pas de l’ordre de l’intelligence conceptuelle. L’épître de Jean est claire : « Qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8). Et l’Amour de pure altérité suppose l’effacement du moi au profit de l’autre. L’Amour est nécessairement « voilé » (Isaïe 45, 15), incognito. L’attention qu’a l’Éternel pour son autre est cette attention dont a parlé Simone Weil, « si pleine que le « je » disparaît » (La pesanteur et la grâce, p. 135).  Telle est donc aussi l’action de l »esprit, du souffle comme la Bible l’appelle en son langage nécessairement symbolique. L’esprit échappe au langage conceptuel, à l’intelligence au sens où l’a définie Bergson, tout comme le temps, la vie, la musique…

     La connaissance de l’essence de l’Éternel n’est pas une connaissance conceptuelle (même si encore une fois l’intelligence dont la matière est pétrie et la beauté dont elle est vêtue supposent l’existence d’un être qui en soit la cause, d’une intelligence et d’une beauté éternelles). L’Éternel en son essence n’est accessible que pour celles et ceux qui ont au moins le désir d’Aimer de l’Amour de pure altérité dont Aimer Aime.

 

échos de merles dans le soir

en stéréophonie

où les buissons et l’air donnent à voir

le jeu agile de leur compagnie

 

qui les connaît depuis l’enfance

ne s’émerveille pas

n’a pas le sentiment du second sens

où s’ouvre l’au-delà

 

mais il suffit de s’étonner

en pleine  at ten ti on

pour qu’aussitôt te soit donnée

une  per cep ti on

de la beauté sonore qui enchante

une oreille amoureuse

de la voix qui la hante

du grain de sable à Bételgeuse

 

ouvre la fenêtre du soir

aux merles qui s’appellent

que l’univers te donne à voir

la beauté éternelle

 

7 février 2016

Le rythme de l’Évolution d’un univers animé par l’Esprit n’est pas celui des générations humaines ni même celui des civilisations humaines. Nous ne devrions pas nous en étonner, nous devrions plutôt comprendre que le progrès annoncé par les Lumières était largement illusoire. Cent pas en avant, quatre-vingt-dix-neuf en arrière, et ce n’est qu’une pauvre image. Cela est vrai aussi, entre autres, de la Lumière de Yeshoua, lui qui, en plus, était seul en son intuition de mutant révolutionnaire.

     « Le barbare, en chaque civilisé, ne dort que d’un œil », disait hier Régis Debray, cet hyperconscient de l’élan du passé dont la barbarie se rappelle à notre bon souvenir au XXI°  comme au XX° siècle.

     Mais l’Esprit agit, fait des merveilles chez les individus qui l’accueillent, et indirectement chez ceux qui les suivent. Qu’un individu comme Frère François puisse se lever et brandir la torche de l’Évangile pour éclairer le monde, ne serait-ce que le temps d’une fin de vie (quel âge a-t-il déjà ?) est une des manifestations de cette « action » de l’Esprit.

     L’Esprit depuis le début de notre univers n’agit, dirait-on, qu’au gré de « crises » dont nous connaissons encore très mal le mécanisme (qui n’en est pas un puisque l’Esprit n’a rien à voir avec la mécanique et la manipulation). Ainsi, que s’est-il passé au Cambrien pour que la vie y ait explosé en dix mille espèces ? (Cela représente tout de même une douzaine de millions d’années). Que s’est-il passé en ces crises successives qui ont amené homo erectus jusqu’à homo sapiens ? Ne soyons pas pressés de voir la barbarie disparaître de notre espèce. Soyons pressés de « tuer en nous le vieil homme ».

     On peut penser que Yeshoua a été un mutant invitant à passer d’un Adam premier à un Adam second, de l’humain psychique à l’humain pneumatique selon le langage de Paul (I Corinthiens 15, 45), à passer de la chair à l’esprit par une seconde naissance selon les mots de Yeshoua (Jean 3, 5s). Il ne faut pas s’étonner qu’il ait été si mal compris de ses disciples, qui sont en grande partie restés « sous la Loi » au lieu de passer « sous la Grâce » (Romains 6, 14).

 

dans la forêt du beau silence

où les châtaigniers et les chênes

vivent en bonne intelligence

entretenant amour et haine

se promène ton attention

 

sois tout oreilles et sois tout yeux

tout peau tout bouche tout narine

alternant le neuf et le vieux

dans le discours dont l’unanime

fait un murmure de passion

 

sache t’arrêter pour humer

l’humus qui s’en va pourrissant

le passé toujours nourrissant

semblant tenir en résumé

la nouvelle génération

 

si tu échanges des paroles

que ce soient celles des images

surgissant du profond du sol

et aux dédales du langage

avançant avec précaution

 

pour ne pas froisser le silence

et le priver de son humeur

porteuse même de l’essence

de la racine et de la fleur

en leur subtile dévotion

 

et si par chance tu sommeilles

dos au châtaignier ou au chêne

la sève douce où se réveille

la vie qu’un rêve t’y enchaîne

en ultime contemplation  

 

8 février 2016

L’Évangile est porteur de joie, mais le mot joie, comme le mot amour et tant d’autres, a le sens que chacun veut bien lui donner ici maintenant. Dis-moi ce qu’est la joie pour toi et je te dirai qui tu es. Je ne te dis pas cela pour te juger mais pour t’inviter à penser.

     On a pu parler des « filles de joie ». L’Évangile ne les condamne pas. II ne les encourage pas non plus, ni n’encourage celles et ceux qui les exploitent en les méprisant. Il les invite, comme il invite tout le monde, à Aimer (Luc 7 , 47). La question est ici simplement de savoir où nous situons nos joies, sur quelle échelle, des plus charnelles aux plus spirituelles, selon le schéma général de la continuité et de la rupture (du fondu enchaîné ?) du passage de la chair à l’esprit (Jean 3, 6).

     Yeshoua n’a pas renoncé aux joies simples : « il est venu mangeant et buvant » (Luc 7, 34).  On raconte même qu’il aurait fabriqué du vin, et du meilleur (Jean 2, 10).

     Il n’y a sans doute que peu de joies méprisables. La joie de vivre, la joie de la réussite, la joie de la fête, la joie de retrouver ou de recevoir ses amis… toutes sont bonnes et invitent notre reconnaissance. Il y a tout de même l’horrible joie de la vengeance, qui nous rappelle qu’il vaut mieux ne jamais recevoir une joie sans la peser et penser.

     Si l’on prend conscience de la grande catastrophe, du « Déluge » anticipé dans la Bible (Genèse 7) comme un mauvais souvenir et comme une menace de ce qui attend l’humanité si elle ne se convertit pas (Luc 13, 5), alors on se sait invité à revoir le régime de ses joies, à réduire celles qui sont néfastes pour l’avenir des vivants sur notre planète et à accroître celles qui lui sont favorables. Dans les pays menacés directement dans leur équilibre économique et indirectement dans leur équilibre social et politique par l’ »explosion démographique », les parents devraient restreindre leur joie d’avoir beaucoup d’enfants. Dans les pays industrialisés ou non, les nantis devraient limiter leur consommation en matière de nourriture, de vêture et de toiture, de distractions et de fêtes, de tourisme… (et utiliser les ressources ainsi dégagées au profit des démunis). Ne rien faire en ce sens alors qu’on admet l’urgence de la décroissance matérielle, c’est se priver d’une joie spirituelle, celle du toujours plus d’être, qui est aussi celle du toujours plus d’Amour si l’on reconnaît que l’Être de l’être est Amour, celle de la joie de « voir » l’Éternel en toute beauté et en toute intelligence.

 

Quel grand vent pourrait bien emporter notre toit ?

Y penser maintenant nous remplit d’une peur

Qu’une réminiscence en sa vague torpeur

Réveille avec les dieux qui nourrissent sa foi.

 

Si dangereusement est le vivre des forts

Et si l’affrontement des tempêtes du large

Est pour eux grande joie plus que celle où émarge

Le marin harassé qui regagne le port,

 

Il faut aller marcher dans un dur face à face

Un bouche à bouche ardent qui rend chaque morsure

Par un grand coup de dents infligé à l’espace.

 

Mais si aller plus loin dans l’unique aventure,

C’est rechercher en lui notre ami le plus cher,

Sans toit il faut marcher avec le vent qui erre.

 

9 février 2016

Une atmosphère censée en ébullition ces temps-ci fait se demander à nos penseurs ce que c’est qu’être Français, ce que c’est que l’identité française. Mais c’est à chacun de se poser la question s’il pense qu’il a un problème avec son identité, s’il est mal dans sa peau, en lui-même et surtout face aux autres.

     Quand on parle de l’identité française ces jours-ci, c’est apparemment surtout pour savoir qui n’est pas français. C’est un problème d’identité fixé sur un problème de nationalité. Après tout, une carte d’identité sert d’abord maintenant à prouver que vous êtes de nationalité française.

     Mais l’identité c’est aussi beaucoup d’autres choses. On a signalé la culture, l’histoire, la volonté d’être uni à « un groupe d’hommes (de femmes aussi sans doute !) par une communauté de territoire, de langue, de traditions, d’aspirations » (Le Petit Robert). « Aspirations » ? Mais les aspirations des Françaises et des Français sont diverses, voire souvent opposées dans le domaine social, économique, politique, culturel, spirituel…

     L’intéressant est de noter qu’en tout cela on est soi-même par les autres, en tout cas jamais sans les autres. Toute personne humaine est unique et relationnelle. Quelle est cette relation ? Quelles sont ces relations ? Avec qui ? Avec quoi ?

     Nous aurions profit à parler ici d’identité écologique, à nous demander à quel point nous nous identifions au lieu où nous sommes nés, où nous vivons, mais aussi de proche en proche à tous les êtres humains et à tous les êtres vivants. Le moi écologique de « l’écologie profonde » vit d’une identification élargie. Celles et ceux qui se sont intéressés à la pensée de Lucien Lévy-Bruhl pourront évoquer l’idée-force de participation qui permet à certaines personnes (il a d’abord pensé aux « primitifs », australiens en particulier avant de reconnaître que nous sommes tous plus ou moins concernés) de s’identifier avec leur environnement spatial, mais aussi animal, végétal, minéral. Le moi écologique profond dont parle le Norvégien Arne Naess est un moi élargi par lequel on s’identifie virtuellement avec tous les êtres et grâce auquel on participe à leur souci de vivre en les défendant, en les admirant, en les aimant. C’est une identité infiniment plurielle, qui ne s’arrête pas aux frontières du pays qui est « le nôtre ».

     Arne Naess dit avoir profité, en plus de son expérience personnelle dans la solitude du Mont Hallingskarvet, de sa connaissance de la pensée hindoue et de la pensée bouddhiste. On peut se demander pourquoi il ne semble pas avoir été inspiré par la pensée chrétienne. Peut-être l’aurait-il été s’il avait connu l’Évangile tel que l’a vécu et chanté un François d’Assise.

est-ce le souffle encore en sa voix grave

qui nous demande de nous souvenir

que l’air discret invisible au sentir

est celui qui nourrit l’âme des braves

 

l’âme des braves et celle qui inspire

avec lui le souci de toute chair

comme elle qui s’abreuve à cette mère

dont le principe est de ne pas finir

 

la basse continue des mélodies

que les vivants animent à leur tour

dans le grand jeu des haines des amours

qui se poursuit en musique infinie

 

et belle partenaire du silence 

sachant se taire en la patrie des forts

où elle est la compagne que la mort

elle-même respire donnant sens

 

à la vie en son rythme d’univers

en univers à jamais paraissant

disparaissant et puis reparaissant

toujours nouveau au souffle un et divers

 

10 février 2016

L’identité du moi écologique s’inscrit dans une vision totale de l’être. Non seulement rien d’humain ne lui est étranger, mais rien de cosmique animal, végétal, minéral, énergétique de tous les univers ne lui est étranger. Par cette participation-identification à la totalité de l’être, le moi écologique tend la main au moi évangélique, au moi de Yeshoua, « Je suis » (Jean 8,58).

     On entrevoit que le moi écologique évolue dans une situation dynamique, depuis l’égocentrisme le plus fort de l’enfance à l’altérocentrisme de plus en plus étendu de la maturité. C’est du moins une façon de voir les choses puisqu’il existe aussi une « participation mystique » aux êtres qui apparaît en latence dès l’animalité*, selon l’économie générale de l’univers en sa loi de continuité-rupture, et qui se développe dans la « mentalité primitive » avant de s’épanouir dans la spiritualité évangélique.

*(Le mimétisme animal peut s’expliquer par ce mouvement, et la découverte des neurones-miroirs en dévoile la dimension physique.)

     Pour nous autres humains cependant, la rupture doit être forte dans notre passage de la chair à l’esprit pour lequel l’image de la nouvelle naissance est nécessairement accompagnée de celle de la mort-résurrection : « vous avez été ensevelis dans sa mort par le baptême… vous êtes ressuscités avec Christ… » (Romains 6, 4. Colossiens 2, 12, 3, 1).

      Il est donc juste et adéquat de parler de conversion, de métanoïa au sens de transformation, d’une mutation où la coupure l’emporte sur la continuité. On n’entre pas dans le Royaume sans quelque « violence » à l’égard de la « chair » (Matthieu 11, 12).

 

Où sont passés les merveilleux nuages ?

L’aube longue dévoile bleu le ciel

et l’horizon tournant comme une page

se donne à lire enfin à  la journée nouvelle.

 

Il faudra bien qu’ils reviennent écrire

leurs beaux grimoires en signes de lumières

et d’ombres où se mêlent les sourires

et les pleurs déchirés par les plumes de l’air.

 

La page vierge attend le ciel fécond

pour que s’écrive un message inouï

attendu de la terre en ce langage abscons

que chante l’éternel en parole infinie

 

traduite en air en eau en ce mélange

subtil aux teints de cendre et de soleil

pour que la terre admire les merveilles

de cette symphonie que dirigent leurs anges.

 

Au désert  bleu du ciel qui chante laudes

en pureté pour la belle alternance

des jeûnes des bombances passe l’aube

où ses enfants saluent la sagesse du sens.  

 

11 février 2016

Libido sciendi. On peut se demander pourquoi, parmi les valeurs négatives du « monde » selon la première épître de Jean, figure ce « désir des yeux », allusion probable à la scène de la tentation au paradis terrestre où Ève vit que le fruit de l’arbre du bien et du mal était « agréable aux yeux » (Genèse 3, 6). Augustin y a vu justement le « désir de savoir ». Mais en quoi le désir de savoir peut-il s’opposer à l’entrée dans le Royaume, à l’Amour ?

     Il est significatif que la libido sciendi soit encadrée dans la phrase de Jean par la libido sentiendi et la libido dominandi (« le désir de la chair » et « l’orgueil de la vie »  (I Jean 2,16) et que cela la colore d’une connotation négative.

    L’intelligence est chose d’abord animale, voire mécanique : on ne cesse d’étudier l’intelligence des primates, des corvidés, des poulpes… et on conçoit des machines toujours plus performantes en intelligence artificielle. L’intelligence est bonne pour l’humain premier que nous demeurons, au moins un peu jusqu’à la mort. Mais son usage peut en faire un obstacle à la recherche de la Vérité de l’Être, de l’Amour, car la connaissance de cette Vérité de « Dieu » n’est pas intellectuelle : « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu (o mê agapôn ouk egnô ton theon ») car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8).

     La « sagesse des intelligents » est la cible des prophètes de l’Éternel : « Je détruirai la sagesse des sages et réduirai à néant l’intelligence des intelligents » apolô tên sophian tôn sophôn kaï tên sunesin tôn sunetôn athetêsô (Isaïe 29, 24. I Corinthiens 1, 19). Chouraqui traduit par « le discernement des discernants » et Segond 21 par « l’intelligence des intelligents ».

     Utiliser son intelligence en libido sciendi peut avoir diverses motivations et diverses valeurs, valeurs ici situées sur l’échelle de l’Amour, sur le chemin du Royaume. On peut faire des études pour avoir un bon métier, une profession bien rémunérée et un certain rang social. On peut aussi ponctuellement creuser une question pour briller en public et ainsi gonfler son égo. On peut aussi passer de cette motivation extérieure à l’objet de l’étude à une motivation intérieure: savoir pour savoir, au sens de posséder les secrets du réel, scientifique en particulier, avec parfois aussi en vue les applications techniques qui permettent de dominer ce réel. Pas forcément d’ailleurs. On sait que les plus éminents scientifiques du XX° siècle ont été effarés par les conséquences de leurs découvertes sur l’atome. Ils n’en ont pas moins continué leurs recherches.

     L’étape suivante, l’échelon supérieur de la recherche de l’intelligence, c’est le désir de savoir pour mieux vivre, avoir l’intelligence de l’être afin d’harmoniser sa vie avec lui. C’est la quête du sens, le désir de la sagesse qu’on appelle philosophie lorsque l’éthique quotidienne y est indissociable de l’étude quotidienne (il semble que certains de nos philosophes y reviennent).

     Tout cela relève de l’intelligence possessive, de la libido sciendi, bien qu’elle puisse se mettre au service des autres, s’acheminer ainsi vers l’Agapè. Cependant la connaissance intuitive, par connaturalité, empathie positive, identification (les mots sont forcément plus ou moins inadéquats) devrait être le désir essentiel, fondamental et assumer, selon le  processus de continuité-rupture universel le cheminement de l’intelligence du « monde ». Toutes les formes de savoir devraient être régulées et polarisées par ce désir de connaissance Aimante de tous les êtres. On conçoit dans cette perspective qu’un humain voulant se convertir à la connaissance Aimante renonce pour un temps, afin de s’en détacher, de l’étude intelligente et de son désir de posséder et dominer et qu’il consacre à l’Amour tout son désir, toute sa pensée et toute son action (« de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces et de tout son esprit »).

 

arbre fermé sur ton secret

de vie de sève tu soupires

espérant que bientôt se crée

la nouveauté d’un avenir

 

dis-moi ce que cherche à apprendre

ta racine au fond de la terre

parmi les reliques les cendres

enfouies au fond de l’hiver

 

dis-moi ce que veulent comprendre

tes branches qui remuent tendues

vers le mal le bien dur et tendre

au ciel d’un paradis perdu

 

seras-tu un jour de ce bois

dont on fait la maison nouvelle

tout imprégnée des grandes voix

de la forêt qui s’y révèle

 

c’est peut-être cet avenir

que secrètement tu habites

dans le secret de tes soupirs

et qui déjà en toi s’invite

 

12 février 2016

Efficacité de la prière ? « La prière de la foi… la prière fervente du juste est très puissante… » (Jacques 5, 15s). Les évangiles nous disent de croire à la force de la prière, mais nous pouvons ne pas y croire, surtout lorsque nous y lisons des récits de miracles qui témoignent d’une crédulité navrante. Et nous ne pouvons pas prouver que notre prière a de l’effet car son agir n’appartient pas au monde physique. Alors nous ne pouvons prier que sans raison, au sens de cet irrationnel qui n’est pas contraire à la raison intellectuelle mais qui lui échappe. Selon la définition du Petit Robert, l’irrationnel est en effet « ce qui est inaccessible ou même contraire à la raison. »

     L’irrationnel contraire à la raison est celui qui ignore les principes d’identité et de causalité (on ne peut ignorer le principe de causalité sans logiquement ignorer aussi le principe d’identité). C’est l’irrationnel de la science réductionniste qui réduit la matière à sa dimension physique. La vie n’est pour elle que la somme des éléments où elle se manifeste alors que la vie est une combinaison organique inexplicable sans sa dimension psychique.

     Comme l’esprit qui lui est lié, la prière est donc inaccessible et non contraire à la raison. La prière est contraire à la raison si, comme la science, elle ignore l’existence du psychisme de la matière. Si nous prions « avec ferveur » comme le suggère l’épître de Jacques, ce n’est donc pas ici par raison, ni par croyance ni même par foi. D’ailleurs il faudrait aussi croire que nous sommes « justes ». En Vérité, nous ne prions qu’inspirés par « les gémissements ineffables » de l’Esprit, et nous sommes inspirés à le faire quand nous accueillons l’Esprit d’Aimer.

     Contraire à la raison est la prière de celles et ceux qui ne reconnaissent pas le psychisme de la matière, selon cette incohérence que déplorait Simone Weil, l’incohérence qui « rend impossible que s’exerce dans sa plénitude la vertu de probité intellectuelle » (L’enracinement, p. 311). Simone Weil regrettait que les croyants acceptent de croire à la pensée scientifique tout en pensant religieusement alors que la pensée scientifique matérialiste est incompatible avec la spiritualité de la prière. Dans sa lucidité rigoureuse, elle constatait avec tristesse que « chez les chrétiens, l’incompatibilité entre l’esprit de la religion et l’esprit de la science qui ont l’un et l’autre leur adhésion, loge dans l’âme en permanence un malaise sourd et inavoué… » (p. 310), le malaise d’une incohérence inconsciente difficilement remédiable. Qui Aime n’est pas contre la raison, car l’Amour est l’Etre de l’être qui, spirituel, n’est pas contre la raison mais inaccessible à la raison.

 

Ondes fugaces

 

Tes pieds dans l’eau, ton bec

picore la surface, et sec

ton œil contemple avec

un peu d’indifférence

quelques circonférences

en ignorant le sens.

 

car cela dure à peine

le temps de dire j’aime

à la chose incertaine

pourtant revue souvent

lorsque le moindre vent

y joue les innocents.

 

Car c’est bien l’habitude

qui fait la servitude

des grandes multitudes

et comment pourrais-tu

échapper à leur île

de pensée infantile

 

Cependant le regard

par la grâce de l’art

peut combler le retard

de la reconnaissance

en moindre circonstance

des objets de l’immense.

 

13 février 2016

Naïveté ou bêtise scientifique ? Certains physiciens s’étonnent, comme d’une pure coïncidence, que leurs calculs mathématiques s’appliquent au cosmos et en expliquent la marche, persuadés qu’ils créent eux-mêmes les mathématiques alors qu’il ne font que les découvrir avant de les voir vérifiés dans les lois de la matière.

     Naïveté ou bêtise croyante ? Les croyants sont persuadés que « Dieu » est le créateur de l’univers et de ses lois. Malheureusement « Dieu » est pour eux le Tout-puissant despotique et vindicatif : « Moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux. Je punis la faute des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me détestent » (Deutéronome 5, 9), qui décide de sauver ou de damner les humains selon son bon plaisir, « voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance » (Romains 9, 22). En bonne logique religieuse, la doctrine du péché originel s’ensuit : « par un seul homme le péché est entré dans le monde et a atteint tous les hommes parce que tous ont péché » (Romains 5, 12).

     Pascal n’a pas osé s’en indigner, encore moins refuser d’y croire. Il a accepté de ne pas comprendre, comme si l’Éternel était irrationnel en son « mystère » : « Qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir si peu de part… Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. Et cependant, sans ce mystère le plus incompréhensible de tous nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. De sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n’est inconcevable sans l’homme. » Pascal s’est soumis à « l’autorité inviolable de la religion » car « ce n’est pas par les superbes agitations de notre raison, mais par la simple soumission de notre raison, que nous pouvons véritablement nous connaître. » (Pensées, éd. Sellier, 164, p. 118). Voilà qui est admirablement écrit, mais cela fait de « Dieu » un être épouvantable qui n’a rien à voir avec l’Amour dont parle l’Épître de Jean ni avec l’image du père du fils prodigue.

     Il demeure que l’image de ce dieu cosmique, sacré, fascinant et terrible, colle à la peau de l’Éternel dans la tête des croyants et des incroyants. Et nos scientifiques incroyants, niant valablement son existence, sont stupéfaits que leurs mathématiques expliquent le cosmos, certains allant jusqu’à penser que c’est une illusion, qu’ils projettent leurs phantasmes sur la matière, qui n’en peut mais.

     Reste à essayer de comprendre pourquoi tant d’humains, d’une intelligence au-dessus de la moyenne, demeurent aveugles devant l’intelligence et la beauté du cosmos et, refusant de l’attribuer à un être éternel infiniment intelligent et beau, sont acculés en toute irrationalité à ignorer le principe de causalité. Et le croyant Pascal n’a pas, lui non plus, reconnu l’incontestabilité du principe d’identité : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté ni l’incontradiction n’est marque de vérité » (208).

 

déjà l’ajonc a découvert la friche

envahie par les folles les migrantes

transportées là par l’haleine puissante

qui souffle sur les pauvres et les riches

 

c’est donc ici qu’il va mener sa vie

souriant alentour aux promeneurs

qui d’aventure iront s’asseoir une heure

partager avec lui ce champ ravi

 

aux faiseurs de richesse et aux marchands

qui ne pensent qu’au blé ne rêvent qu’à l’argent

qui va s’accumuler dans les greniers stupides

des fous qui ne voient pas le ciel limpide

 

la nuit le jour tu vas le contempler

et lui offrir le sourire des fleurs

en réponse au grand rire du chœur

des galaxies dans notre immensité

 

14 février 2016

Un moi écologique, écosophique, écopratique ? Le souci de « notre maison commune » est le souci du tout, et le souci du tout déborde évidemment le souci de l’humain et même le souci du vivant. « L’écologie intégrale » mérite son nom lorsqu’elle est ce souci, et elle n’est concevable véritablement que par participation à l’être de l’autre, de tout autre selon son être : souci des humains selon leur humanité (comme autres humains et non simplement comme autres nous-mêmes), souci des animaux selon leur animalité, des végétaux selon leur végétalité, des minéraux selon leur minéralité. Non cependant dans leur généralité mais dans leur individualité, leur eccéité.

     C’est dire qu’il s’agit d’un idéal. Certaines certains parleront d’utopie. Avec raison car cette écologie-là n’est pas accessible à la puissance humaine en elle-même. Elle est participation à la sollicitude universelle de l’Être de l’être pour tous les êtres. En langage chrétien, l’écologie totale, intégrale et pratique autant que théorique, c’est l’écologie de la grâce, participation à la Vie d’Altérité de l’Éternel par la lumière et l’énergie de son esprit.

     L’écologie est donc susceptible de degrés, d’étapes dont le premier, la première est le souci de l’environnement, la défense de la terre par souci des seuls humains qui l’habitent, souci cosmique au sens où il est animé par les forces opposées de la philia qui attire et du neïkos qui repousse, en l’occurrence force de l’espoir de réussir et force de la peur d’échouer face à la catastrophe écologique annoncée.

     Vient ensuite la souci des vivants, à commencer par celui des animaux « supérieurs », non parce que nous en avons besoin mais parce que nous éprouvons une sorte d’empathie qui nous fait ressentir ce qu’ils ressentent… Certaines forces culturelles, spirituelles ou religieuses par exemple, peuvent y contribuer, comme on le voit chez les peuples « premiers » et chez plusieurs spiritualités asiatiques. Dans la culture européenne, il semble que peu d’individus possèdent cette force d’empathie. Il y a tout de même l’exemple des poètes extrasensibles comme John Keats qui, voyant un moineau picorer, se sent picorer avec lui, « prenant part à son existence ». C’est un atout important dans le combat écologiste, et l’on peut tenter de l’utiliser en développant notre propre capacité d’empathie.

     Tout donne d’ailleurs à penser que cette capacité va bien avec l’Amour évangélique.

 

le panicaut de son image

rayonne son ciel pâle

sur l’assemblée des sages

en recherche d’une morale

 

de son image sur le mur

en pleine  at ten ti on

s’échappe un long murmure

en réponse à  l’af fec ti on

 

le cadre croit emprisonner

ses courbes et ses pointes

mais son âme bien née

se rit de la stupide étreinte

 

du géomètre décharné

qui croit que ses formules

magiques sont bornées

par sa tête de somnambule

 

dans la pénombre de la chambre

l’âme du panicaut

a la douceur de l’ambre

en l’âme qui s’en fait l’écho

 

15 février 2016

Selon la loi universelle de l’Évolution dans la continuité-discontinuité des forces cosmiques opposées, nous pouvons analyser le cheminement de la culture occidentale en elle-même et dans ses relations aux autres cultures.

     On a parlé d’un choc des civilisations (Samuel Huntington 1996). En langage plus actuel on parle de conflit des cultures. On peut en partie interpréter ce phénomène comme un conflit entre la philia et le neïkos, ces forces cosmiques auxquelles nous participons par notre « chair ». Nous pouvons, au moins à titre d’hypothèse, poser que la philia est féminine comme le yin du Tao et le neïkos masculin comme le yang.

     Alors le mouvement féministe occidental, qui continue de cheminer malgré de fortes résistances, fait partie d’un rééquilibrage plus large. Il doit lutter contre l’esprit patriarcal qui imprègne les trois monothéismes, et donc contre le christianisme de l’Occident. Mais l’esprit patriarcal déborde le domaine du religieux. Il fait partie de l’imaginaire ouranien-diurne qui règne sur la science et favorise son développement, mais aussi sur la recherche philosophique fondée sur le concept.

     La condamnation de l’intuition par un certain nombre de philosophes en est une conséquence logique. Henri Bergson a tenté de s’opposer à cet ostracisme, mais il n’est que peu suivi. Le matérialisme qui nie l’existence du psychisme de la matière fait aussi la loi dans les milieux scientifiques occidentaux, négation qui va de pair avec la méfiance de l’intuition et de la réticence à la reconnaître.

     Il faut comprendre que tout est lié, que l’on peut, schématiquement, se représenter deux chaînes parallèles d’éléments culturels : la chaîne neïkos – ourano-diurne – principe d’identité – discontinuité/coupure – concept – logique –  raison – matérialisme physique – masculinité, et la chaîne philia – chthonico-nocturne – principe de similitude – continuité/communion – image – participation – cœur – matérialisme psychique – féminité. (Ces deux chaînes se résumaient pour Pascal en deux aspects essentiels de l’humain : « Instinct et raison, marques de deux natures » (Pensées, éd. Sellier, 144). 

     Les mouvements féministes devraient contribuer à rééquilibrer les deux chaînes. Mais le féminisme est ambigu. On peut être de sexe féminin et de genre masculin rationaliste neïkos comme on peut être de sexe masculin et de genre féminin intuitionniste philia. Et l’on conçoit que nous ayons en nous les potentialités du genre opposé à notre sexe. C.G. Jung a parlé de l’anima des hommes et de l’animus des femmes. Il est utile de le reconnaître pour équilibrer notre attitude intérieure comme nos relations avec les humains de l’un et l’autre sexes.

     On entrevoit aussi quel conflit de cultures le féminisme et tout ce qu’il implique et suppose engendrent fatalement. Le patriarcat, qui imprègne encore fortement la religion musulmane et plus encore la culture où elle est née, entraîne nécessairement la réprobation de la culture arabo-musulmane fondamentaliste par la culture occidentale et réciproquement la condamnation de la culture européenne en voie de déchristianisation par la culture arabo-musulmane.

     On s’interroge évidemment ici sur la position de l’Évangile face à cette opposition des cultures et à ce qui la fonde. La Vérité de l’Évangile, qui n’est pas celle du christianisme courant, invite les humains à passer de la chair à l’esprit, à échapper aux forces cosmiques en les assumant et les équilibrant. Ainsi peut-on interpréter la constatation de Paul : « Il n’y a plus ni homme ni femme, vous êtes tous un dans le Christ Jésus », c’est-à-dire dans l’Agapè (Galates 3, 28). Ce ni-ni déborde sur l’ensemble de la condition humaine, de sa pensée et de son action, réconciliant les deux chaînes de la philia et du neïkos.

 

vous mêlez vos masses et dansez ensemble

quand les souffles forts en la douce étreinte

de leurs bras puissants vous mêlant ils semblent

ne faire leur vie qu’en leur belle feinte

 

les souffles toujours en mobilité

sont autres aujourd’hui qu’ils n’étaient hier

et qu’ils ne seront en leur vérité

demain transparents comme une verrière

 

mais vous êtes là toujours immobiles

attendant quelqu’un qui viendra peut-être

vous tirer de là vous lancer fragiles

dans une aventure au risque de n’être

 

bientôt que migrants en quête d’un but

pour pouvoir enfin vous trouver un lieu

de nouveau fixé come vous le fûtes

vous imaginant sous de meilleurs cieux

 

contentez-vous donc de danser sur place

ensemble et unis en commune grâce

dans les souffles forts sans cesse qui passent

chuchotant l’oubli de tout le passé

 

16 février 2016

« Nous sommes ce jour plus près du sinistre que le tocsin lui-même, c’est pourquoi il est temps de nous composer une santé du malheur, dût-elle avoir l’apparence de l’arrogance du miracle ». René Char a poussé ce cri poétique désespéré au cours de ses années d’engagement dans la Résistance, et il est apparu dans ses Feuillets d’Hypnos après la guerre. Mais comme tant de paroles sorties de leur contexte, et en vertu du principe de similitude, leur situation trouve des applications dans d’autres situations de grand danger.

     On les a récemment citées en pensant à la catastrophe écologique devenue quasi inévitable dans une société mondiale prise de folie qui voit dans la croissance la solution à ses problèmes socio-économiques, alors que la croissance fait partie du problème, qu’elle est le problème.

     Il s’élève ici et là quelques voix pour plaider en faveur de la décroissance, mais elles sont le plus souvent ignorées, quand elles ne sont pas ridiculisées. Même la Laudato Si’ de François, qui a fait un peu de bruit au moment de sa parution (une grosse tête américaine a eu la lucidité de déclarer le pape ennemi numéro 1 (du capitalisme mondial sans doute)) cette encyclique est déjà presque oubliée.

     La gravité du mal écologique, c’est qu’il a sa racine dans l’humanité première en son écrasante majorité, l’humanité du désir d’avoir (de posséder, comprendre et dominer). Ce mal ne peut vraiment guérir que dans une conversion à l’humanité dernière dont le désir infini est passé de l’avoir à l’être.

     C’est ce que dit en langage éthique l’un de nos avocats de la décroissance, Serge Latouche dans son article « Pour une société de décroissance » paru dans le Monde diplomatique en septembre 2003 : « l’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme ». Laudato Si’ reprend d’ailleurs son accusation contre la décroissance « écologiquement insoutenable et socialement injuste. »

     Le langage de l’Évangile parle de nouvelle naissance, de passage de la chair à l’esprit, c’est-à-dire de mutation de l’égocentrisme à l’altérocentrisme, du désir d’avoir pour soi au désir d’être pour l’autre. Il faudrait que celles et ceux qui ont pris conscience de « la colère qui vient » (Luc 3, 7), qui entendent le tocsin sonner l’approche du sinistre, le crient sur les toits, et que celles et ceux qui accueillent la Vérité de l’Évangile se joignent à leurs cris. 

 

Pour faire un arbre il faut deux merles

Qui un instant

Brûlant

Prennent son âme dans leur âme et se la laisse prendre en une unique perle

 

17 février 2016

Puissance de l’imagination dans l’action des sacrements. Ils ne sont en eux-mêmes qu’un illusion magique de la puissance de la parole, héritage de l’archaïsme créationniste qui imagine un Dieu créant le monde par la force de sa parole : « Par la parole de l’Éternel les cieux ont été faits » (Psaume 33, 6). C’est bien cela, par la puissance de la parole, la puissance de la parole imaginée toute-puissante et divine : « Au commencement était la Parole, et la Parole était auprès de Dieu et la Parole était Dieu… » (Jean 1, 1).

     Puissance de la parole sur l’imagination autant que de l’imagination sur la parole. Pour le meilleur comme pour le pire, et pour tout l’éventail du mauvais au moins mauvais au moins bon au bon. Qu’il suffise de comparer l’effet des discours d’un Hitler et celui des discours d’un François, en passant par ceux de tant de nos femmes et hommes politiques, philosophes, gourous… d’hier et d’aujourd’hui.

     Et les sacrements qui, sans vergogne, font croire à celles et ceux qui les reçoivent que la parole sacerdotale est efficace pour leur communiquer la grâce. Force du « Ego te absolvo » et du « Hoc est enim corpus meum, en quelque langue que s’énoncent ces mots pourvu qu’on les saisisse et qu’on y croie. Sagesse psychologique indéniable, qui n’hésite pas à manipuler la chair pour la mettre au service de l’esprit. Combien de chrétiennes et de chrétiens en effet y puisent la force d’Aimer, ou du moins y trouvent l’occasion de le faire en y rencontrant la force de l’invocation.

     Celles et ceux qui n’y croient pas et qui savent-sentent que leur vie prend son sens dans l’Amour Éternel n’échappent pas à l’invocation, accueillant, en en faisant des paroles non ineffables, « les gémissements ineffables de l’Esprit ». La « prière » est au départ un cri, un chant ou un murmure, même si elle peut devenir l’élan sans voix qui la porte. Elle est en tout cas incontournable dans la vie quotidienne, apparaissant dans ces moments de silence où Aimer nous habite et nous invite à Aimer, parfois à Aimer alors que c’est humainement impossible, inaccessible à la chair.

 

Le surnaturel, en continuité-discontinuité, est une réponse au naturel, par mutation de son désir, de son élan (de son « conatus » pour Spinoza, de sa « volonté » pour Schopenhauer, de sa « volonté de puissance » pour Nietzsche…) Et cette mutation est une œuvre de l’Esprit toujours offert en inspiration à la matière depuis l’origine et jusqu’à la fin de  l’univers.

« Veni Sancte Spiritus… »

 » Ô Seigneur, envoie ton Esprit, qui renouvelle la face de la Terre… »

 

rêve de la grenouille et de la mare

vous deux inséparables

dans cette eau noble

source de toute vie de toute mort

 

suffira-t-il de vous imaginer

dans votre l’un pour l’autre

sous le grand hêtre

pour vous être aussi proche que les aulnes

 

dont les longues longues racines boivent

cette vie qui vous caresse

avec audace

et vous nourrit en nous dans le grand rêve

 

pour toi la grenouille comme pour l’air

l’oiseau tu es volume

ce que tu aimes

et en ton âme mon âme vit l’eau

 

qu’importe si tout cela n’est que rêve

car le rêve est le vent

et puis la sève

unique où se rassemblent les amants

 

18 février 2016

Le rouleau compresseur de l’économie de croissance capitaliste continue d’avancer, se croyant invincible. Ce sont maintenant les gens de la terre, le peu qu’il n’avait pas encore écrasés, qui tremblent à son approche. Il les force depuis longtemps, de par le monde, à quitter les prairies, les bois et les champs, à venir s’entasser dans les mégalopoles : Shanghai, Mexico, Sao Polo et tant d’autres.

     Il les a, plus sournoisement, utilisé pour polluer la terre, en chasser les vivants et les empoisonner. Qui l’arrêtera ? Ceux qui croient à la Terre mère plus qu’au Ciel père se sont faits rares, et les esclaves du capital les traitent de doux rêveurs.

     L’humain premier, étant ce qu’il est en sa lente découverte de l’humain dernier et n’acceptant la grâce que fort minoritairement, reste sous la loi impitoyable du marché. Qui le sauvera de la sourde « colère qui vient », la colère de la Terre ignorée, méprisée, blessée. La non-violence pourra faire son travail spirituel de l’inspiration, mais elle ne vaincra qu’avec la collaboration de la violence charnelle de la manipulation. Gens de la Terre, unissez-vous ! Reprenez vos faux pour en faire des vouges, vos tracteurs pour en faire des chars de combat. Le capitalisme ne comprend que la force. Et la ruse. Alors surtout osez penser, utiliser votre intelligence et votre intuition pour accueillir l’esprit de la sagesse. Ne vous laissez pas accaparer par le travail abrutissant auquel l’ennemi vous accule. Retrouvez le temps du silence et de la communion à l’âme de la Terre. Sa grâce vous guidera.

 

Colère de François ? Il aurait été empoigné par un fan qui l’aurait fait tomber sur un enfant handicapé. Ambiguïté du passage en continuité-discontinuité du Sacré à l’Amour. Ce fan voulait sans doute toucher son gourou pour en recevoir quelque énergie, comme d’autres veulent toucher les reliques des saints.

     La « colère » de François (dont les médias ont aussitôt fait leur miel) va donc au-delà du sacré, dont il profite cependant pour rassembler les foules et leur communiquer le message de l’Évangile, de l’Amour. Et l’Amour, on l’a vu avec Yeshoua, peut se mettre en colère, ne serait-ce qu’un instant, au service de l’Amour, en l’occurrence en défendant un enfant écrasé au nom du sacré.

 

l’arbre retient son souffle

rien ne bouge

certains jours

 

c’est qu’il recherche un sens

au silence

du silence

 

que ton âme à la sienne

alors vienne

se retienne

 

et bientôt tu verras

son aura

mûrira

 

et se dira l’amour

dans le souffle

en retour

 

19 février 2016

Les épîtres de Jean ne peuvent se lire selon leur esprit qu’en s’efforçant de se plonger dans la psychologie et la culture de leur auteur. Autant dire que c’est presque impossible si l’on connaît la difficulté que rencontrent les ethnologues lorsqu’ils veulent pénétrer la pensée et l’action des ressortissants des cultures traditionnelles africaines, amérindiennes, asiatiques, australiennes. Les épîtres de Jean, comme d’ailleurs les autres écrits du Nouveau Testament, sont écrits en grec, mais par des écrivains de culture hébraïque, et cela nous appelle à une grande prudence dans leur lecture.

     Lire Jean est cependant essentiel pour entrer dans la Vérité dont a témoigné Yeshoua, pour y retrouver des explicitations et implications de cette Vérité, mais aussi pour y distinguer ce qui lui est étranger, comme cette croyance évidente et évidemment erronée au retour imminent du Seigneur. Et cette erreur évidente peut donner à penser que tout ce qui fait de Yeshoua un Seigneur et Dieu au sens d’un Être tout-puissant cosmique est irrecevable. La Vérité de l’Amour est le seul critère des vérités de l’Évangile.

     La croyance à un retour du Christ, à un retour proche, voire très proche, apparaît dans plusieurs textes du Nouveau Testament : « Cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive » (Matthieu 24, 34). « Le jour approche » (Romains 13, 12). « Le temps a cargué ses voiles (se fait court). Désormais que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas… car le monde en sa forme actuelle passe » (I Corinthiens 7, 29-31). « Le Seigneur est proche » (Philippiens 4, 5). « Petits enfants, c’est la dernière heure… » (I Jean 2, 18). « Le moment est proche », « Le voici qui vient sur les nuées », « Oui, c’est sûr, je viens bientôt » (Apocalypse 1, 3, 7, 22, 20).

     Certes, avec un peu beaucoup de rhétorique et de jonglerie sophistique, certains arrivent à démontrer qu’il s’agit là de langage symbolique. Tandis qu’à l’inverse d’autres utilisent ces citations pour presser les chrétiens crédules de se préparer au retour imminent du Seigneur (l’Internet en grouille).

     L’une des premières conclusions que l’on peut tirer de cette croyance des premiers chrétiens en l’avènement proche du Seigneur, c’est qu’il faut prendre certains éléments de la morale qu’ils recommandent comme des vestiges de l’Ancien Testament, en particulier dans l’attitude patriarcale à l’égard des femmes. La vérité évangélique en ces matières est celle de « il n’y a plus ni homme ni femme » comme « il n’y a plus ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni barbare ni Scythe, ni esclave ni homme libre » (Galates 3, 28. Colossiens 3, 11).

 

vague de froid vague de chaud

dans l’alternance des journées

au grand tourbillon des années

sous le soleil où tout se vaut

 

l’imprévisible de demain

qui se rit des calculateurs

fait réponse à ses négateurs

enfermés dans leurs tours de main

 

et l’air des brises des tornades

alternant douceur et fureur

se plaît à passer d’heure en heure

du sourire à la rigolade

 

et des stupeurs où immobile

il fait semblant de disparaître

de mourir et puis de renaître

aux figures toujours fragiles

 

alors soufflent le chaud le froid

et que pour le tao du yin

et du yang nous mènent où va

le monde vers sa fin ultime

 

20 février 2016

« Amour de Dieu » ? Pour l’ensemble des religions, y compris le judaïsme et le christianisme, il s’agit d’aimer Dieu (ou les Dieux, sans oublier les Déesses) si possible « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces et de tout son esprit ». Mais le « de » dans « amour de Dieu » est ambigu. Dans l’Évangile, il s’agit de l’Amour de Dieu pour les humains et tous les êtres plutôt que l’amour des humains pour un dieu.

      Une certaine lecture des écrits attribués à Jean nous le donne à penser : « Dieu est Amour (Agapè), et qui demeure dans l’Amour demeure en Dieu et Dieu en lui… Nous Aimons donc Dieu parce qu’il nous a Aimés le premier ». En fait il s’agit d’abord d’Aimer les autres, c’est le signe de l’Amour des humains pour Dieu puisque « qui n’Aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il Aimer Dieu qu’il ne voit pas ?  » (I Jean 4, 16, 20).

     Aimer d’Amour Agapè, l’autre pour l’autre, est de l’Eternel. Chez les humains, ce ne peut se faire que par participation à l’être de l’Éternel. C’est « le Don de Dieu » (Jean 4, 10), la participation à son Amour universel. Cela n’a pas grand-chose à voir avec l’amour religieux, cosmique, qui relève de la philia et qui est inséparable de la crainte, qui relève du neïkos. Avec l’Évangile, on passe de la philia à l’agapê. L’agapê dissout la crainte : « la crainte n’existe pas dans l’Amour / phobos ouk estin en tê agapê. L’amour parfait chasse la crainte, car la crainte implique le châtiment. Celui qui craint n’est pas parfait dans l’amour. Quant à nous, nous aimons parce qu’il nous a aimés le premier » (I Jean 4, 18s).

     L’Éternel nous invite à Aimer, non à l’aimer mais à participer à son Amour universel en Aimant tous les êtres de l’Amour dont il les Aime. Aimer « Dieu » n’est rien d’autre que cela. Si l’on veut encore parler de commandement, le mot commandement a changé de sens : « Ceci est mon commandement, que vous vous Aimiez comme je vous ai Aimés » (Jean 15, 12). Yeshoua ne parle pas d’aimer Dieu. Répétons-le, il ne s’agit pas d’aimer Dieu puisque Aimer Dieu c’est faire ce qu’il dit, et que ce qu’il dit c’est d’Aimer comme Aimer Aime. C’est lui qui Aime. Il nous donne d’Aimer de son Amour par participation à sa Vie, à son Être.

     Tout cela n’est-il pas limpide, ne devrait-il pas être limpide pour celles et ceux qui sont « de la Vérité », « de Dieu » (Jean 18, 37, 8, 47) ? Cependant, selon la loi de l’évolution en discontinuité-continuité, la religion, la religion chrétienne en particulier, comprend encore une part de loi, qui est crainte neïkos et amour philia. Mais chacune chacun d’entre nous sommes invitées à passer de la loi à la grâce, à être parfaits : « Aimez vos ennemis… Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 43-48).

 

visage de folle beauté

à l’âme dis

sans interdit

bien davantage que l’été

 

tu es l’indicible que l’on voudrait

fleurir de mots

dans le repos

sans aucun nom qui trahirait

 

c’est l’autre qui  dit ta figure

sans que jamais

on puisse aimer

autre chose que ce qui dure

éternellement dans l’abîme

et nous renvoie

en ton éclat

à tout ce qui avec lui s’illumine

 

ta beauté n’est qu’en la distance

et toi visage

prends son ombrage

de l’étoile au fond de l’immense

 

21 février 2016

Certaines certains se convertissent à l’Évangile, attirés, conquis, subjugués, fascinés… par le personnage du Christ tel que l’ont imaginé et représenté les traditions chrétiennes en leur forme religieuse. Cependant Yeshoua de Natsèrèt n’a pas cherché à attirer l’attention sur sa personne, même si l’on comprend en lisant les évangiles qu’il n’a pu manquer de susciter l’amour et l’amitié – un peu, voire beaucoup d’eros et de philia.

     Il ne pouvait pas chercher à ce que l’on s’attachât à lui, c’eût été incohérent : l’Agapè, Vérité de l’Éternel dont il était le témoin, est totalement absorbée par l’autre comme autre,  au point de faire de celles et de ceux qui l’accueillent dans leur vie et dans leur conscience des êtres « voilés » comme l’Éternel (Isaïe 45, 15). Ces gens-là, et Yeshoua en est le prototype, sortent quelque temps de l’anonymat pour révéler cette Vérité, et puis y retournent lorsqu’ils ont fini de livrer leur témoignage. Yeshoua a mené une « vie cachée » dans son petit bourg pendant trente ans, a prêché pendant trois ans de « vie publique » et puis a disparu dans la mort. (Ses fans ont réussi à le « ressusciter », mais ce n’est pas conforme à sa vocation de prophète).

     Si Blaise Pascal a pu dire qu’il ne voulait pas que l’on s’attachât à sa personne, on peut penser que c’était pas fidélité plus ou moins consciente à cette Vérité de l’Amour incognito : « Il est injuste que l’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement… je suis coupable si je me fais aimer et si j’attire les gens à s’attacher à moi » (Pensées, éd. Sellier, 15). On peut penser aussi à Simone Weil dans ses propos sur « l’attention extrême…, si pleine que le « je » disparaît. Cette attention qui « suppose la foi et l’amour, l’attention absolument sans mélange (qui) est prière », c’est l’Amour même qui ne vit que pour l’autre comme le fait l’Éternel (La pesanteur et la grâce, p. 134s).

     On peut admettre que certaines personnes cherchent à être fidèles à l’Évangile par attachement à Jésus. Mais si elles persévèrent dans l’Amour jusqu’à ne plus faire qu’un avec Aimer, elles feront l’expérience de la disparition de leur bienaimé, comme l’ont faite l’épouse du Cantique et quelques saintes et saints admirés, vénérés et priés dans l’Église (« victimes » comme leur chéri de l’incurable philia eros de la religion cosmique).

 

d’où viens-tu verdier

j’arrive d’Alger

tu viens en avance

en veux-tu le sens

quel est le message

du prince des sages

que les choses changent

ce n’a rien d’étrange

les humains sont bêtes

les bêtes s’inquiètent

 

22 février 2016

Pudeur ? Le curseur de la pudeur varie selon les temps et les lieux. Ainsi celui des Françaises de l’an 2000 n’est pas celui des Françaises de l’an 1900. Il suffit de comparer les photos de l’une et l’autre époque, ainsi que le cheminement, au long du siècle, du dévoilement progressif des jambes (depuis les chevilles jusqu’aux cuisses). La pudeur est tout aussi variable dans l’espace : entre la burka afghane et le topless de nos plages…

     Et chaque culture en sa situation spatiotemporelle se prend pour la norme universelle, et la pudeur est devenue un symbole de l’opposition des cultures, chacune jugeant les autres à l’aune de la sienne. La pudeur n’est en effet qu’un élément, un signe des plus visibles, de la diversité des valeurs culturelles.

     Qu’a à dire l’Évangile devant cette question devenue brûlante à notre époque où les images circulent sur la planète littéralement à la vitesse de la lumière ? Le « Comment peut-on être Persan ? » de Montesquieu (1721) est devenu une question de tout un chacun, et tout un chacun y répond plus ou moins consciemment. L’Évangile n’est d’aucune culture, lui, en raison de l’esprit qui l’anime (proclamer que « nous sommes spirituellement des Sémites », c’est ne pas comprendre ce qu’est l’esprit ou jouer sur la pluralité de sens du mot « esprit »). Ce que dit en effet l’Évangile, c’est que « il n’y a plus ni Juif, ni Grec… ni Barbare ni Scythe… vous vous êtes dévêtus de l’humain ancien avec ses actions et vous avez revêtu l’humain nouveau qui se renouvelle pour parvenir à la vraie connaissance, conformément à l’image de celui qui l’a créé… Revêtez-vous de sentiments de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres, pardonnez-vous réciproquement… Par-dessus tout, l’agapè, qui est le lien de la perfection » (Colossiens 3, 10-14)

     Il est intéressant de noter au passage que l’auteur de l’Épître aux Colossiens utilise l’image du dévêtir et du revêtir comme symbole du passage de l’humain premier naturel à l’humain dernier surnaturel.

     Ce passage est pour nous un idéal de perfection, « l’agapè, lien de la perfection / tên agapên sundesmos tês téléiotêtos ». Si nous sommes attentifs à l’Évangile, nous ne sommes plus juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes… Toutes les valeurs religieuses se dissolvent dans la valeur unique de l’Amour Agapè. Et cette unicité non seulement tolère mais reconnaît, non seulement reconnaît mais promeut la diversité des cultures, s’abstient en tout cas de juger celles des autres à l’aune de la sienne. L’Amour se réjouit que l’autre soit autre, que chaque personne soit unique en son eccéité, en son adorable mystère… Qui Aime respecte la pudeur des autres et ose penser la sienne.

 

tes ailes racontent

la gloire de l’air

en ton atmosphère

sans crainte ni honte

 

il t’emmène en tout

ton déplacement

comme cet amant

pendu à un cou

 

douce est la caresse

de plume et de chair

dont tu brasses l’air

qui jamais ne cesse

tant que ton mobile

en grâce subtile

va deçà delà

avant l’au-delà

 

et l’air qui perdure

en son aventure

appelle les ailes

au souffle éternel

 

23 février 2016

Baruch Spinoza continue de fasciner les philosophes, celles et ceux qui ont fait de la philosophie leur profession, celles et ceux qui la jugent indispensable dans leur recherche d’un sens de la vie. Il est malheureusement souvent impénétrable, et ses interprétations sont donc multiples. On ne peut ici l’aborder que du point de vue de l’Évangile en ce qu’il inclut nécessairement une philosophie, non du point de vue des penseurs juifs qui l’ont exclu de leurs synagogues et des penseurs chrétiens qui y ont vu un dangereux panthéiste.

     On peut entrer dans sa pensée par son concept de liberté, concept à première vue assez étrange puisqu’il s’accommode de la nécessité. C’est que sa liberté ne consiste pas à suivre ses désirs quels qu’ils soient ni à vivre au hasard des circonstances. Sa liberté est de suivre la vérité de sa véritable nature, qui ne fait qu’un avec la Nature, la totalité de l’Être, ce que les religions, les monothéismes en particulier, appellent Dieu : Deus sive Natura.

     C’est cet accueil de la vérité de l’Être qui fait penser à  la parole bien connue de Yeshoua : « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres ». Cette vérité est celle d’ »un homme qui vous a dit la vérité qu’il a entendue de Dieu » (Jean 8, 32, 40). C’est l’expression même de ce qu’est « Dieu » en sa « nature », en lui-même : « être de la vérité » c’est « être de Dieu » (Jean 8, 32, 40). Et la nature, l’essence de Dieu, c’est l’Agapè, l’Amour de l’autre comme autre, l’altérité positive.

     La vérité qui libère, c’est celle qui connaît Dieu, c’est-à-dire l’Amour. Cette connaissance est donc une connaissance d’Amour et non une connaissance intellectuelle : « Qui aime connaît Dieu, qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (I jean 4, 7s). La liberté évangélique vient de la participation à l’Être de l’Amour éternel, c’est donc celle qui vient de la connaissance par chacune chacun de son être propre en tant qu’il participe à l’Être éternel, à « Dieu ».

     On peut alors comprendre pourquoi la liberté est une nécessité comme l’a pensé Spinoza. Être libre c’est en effet agir selon son être. l’Éternel est totalement libre parce qu’il agit selon son être, nécessairement, inévitablement. Nous nous libérons nécessairement lorsque nous nous mettons à agir nécessairement selon notre être le plus intime, en Aimant. Nous sommes parfaitement libérés lorsque, idéalement, nous n’agissons plus ni ne pensons plus que selon l’Amour, Être de notre être. C’est aussi ce que pensait Spinoza à sa façon en disant que nous sommes libres lorsque nous agissons nécessairement selon notre vraie nature, qui est une partie de la Nature-Dieu. (Deus sive Natura).

 

inconnaissable est ton nom

mais je connais ta présence

et que tu le veuilles ou non

je te reconnais immense

 

n’est-ce pas toi dont l’œil noir

me rappelle tous les yeux

me donnant d’apercevoir

un tremblement dans les cieux

 

toutes les étoiles clignent

chacune selon son cœur

et toutes se font des signes

goûtant l’unique bonheur

 

de l’univers que ses âmes

qu’avec moi tu es ici

pour manifester les charmes

d’un invisible infini

 

alors viens me reconnaître

de ton œil noir lumineux

où j’apercevrai les cieux

avec toi pour y renaître

 

24 février 2016

Les consciences humaines en quête de sens explorent les diverses philosophies, spiritualités et sagesses que l’humanité a élaborées au cours des siècles. Elles se réfèrent, parmi d’autres au stoïcisme et/ou à l’épicurisme, à Montaigne, Spinoza ou Nietzsche…  au judaïsme, au christianisme ou à l’islam en leurs diverses écoles plus ou moins légalistes, plus ou moins mystiques, au bouddhisme, à l’animisme… aux spiritualités athées ou panthéistes…

     Ce que propose la Spiritualité de l’Altérité, c’est l’Évangile épuré, débarrassé de sa gangue mythique et des dogmes dont les théologiens chrétiens l’ont revêtu. Elle ne s’oppose pas aux diverses écoles de spiritualité. Elle cherche, dans la mesure où elle a le temps d’y consacrer sa réflexion, à y repérer ce qu’elle pense être la Vérité de l’Amour Agapè découverte par Yeshoua de Natsèrèt et qu’elle appelle l’Évangile pour la différencier des divers évangiles et autres écrits du Nouveau Testament.

     Cette Vérité s’exprime en nos langues, toutes imparfaites et inadéquates, par le mot Agapè, Amour de tous les êtres non-humains comme humains en leur altérité, connaissance au sens où il est dit que « Dieu est Amour. Qui Aime connaît Dieu, qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s). Ce « dieu » n’est donc pas le Tout-puissant de la Bible et des divers credo monothéistes, ni la « puissance » du Deus sive Natura spinoziste. C’est l’Être de l’être sans nom, « voilé » (Isaïe 45, 15), ni personnel ni impersonnel ou, si l’on veut, hyperimpersonnel et hyperpersonnel, ce qui nous laisse dans une vague ignorance. C’est cet Être de l’être reconnu Amour en son essence même qui donne ici sens à la vie humaine, psychologique, sociale, écologique, politique, philosophique, scientifique, esthétique, éthique… en leur infusant son Être, en invitant par son Esprit toujours et partout à l’œuvre à participer à son Être, qui est sa Vie. Le sens de la vie humaine se résume donc en la recherche de l’Amour au sens de l’Évangile, en la « connaissance » de tous les êtres par l’Amour…

 

je t’ai offert quelques miettes

tu m’as payé en beauté

j’espère bien que la fête

scellera notre amitié

 

depuis longtemps que je guette

tes parcours enluminés

en la distance coquette

des petits pas alarmés

 

la braise émue de ta gorge

dans la cendre du passé

remue au fond de ma forge

et tinte l’éternité

 

il t’a fallu tant d’années

pour trouver ton caractère

et ainsi te façonner

d’eau de feu d’air et de terre

 

et voici que tu es là

affamé devant ma porte

pour que je te voie et sorte

dans la beauté au-delà

 

25 février 2016

La connaissance dont parle Jean lorsqu’il dit, « qui Aime connaît Dieu, qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7) n’est pas une connaissance par l’intelligence, la logique, la raison, mais une connaissance par le cœur, le sentiment, l’intuition. C’est ce que Pascal a dit dans sa petite phrase inoubliable, « Dieu sensible au cœur, non à la raison » Pensées, éd. Sellier, 680, p. 467). Mais il faut ajouter, ce que Jean dit explicitement, que c’est une connaissance d’Amour, d’un Dieu-Amour inaccessible à l’intelligence, au langage, d’un Amour de pure altérité.

     Qu’importent les mots grecs agapôn et ginoskei ou les mots araméens dans lesquels ils ont dû être d’abord pensés. Ils sont l’expression d’un expérience intérieure, de soi indicible, celle d’un prophète qui a avancé un peu plus loin, disons beaucoup plus loin que ne l’avaient fait ses prédécesseurs. Mais le terme « expérience intérieure » est, comme tant d’autres, inadéquat, car ce que Yeshoua a vécu à Nazareth (et peut-être ailleurs) est difficilement intelligible, sans doute même totalement inintelligible, et ne peut être qu’objet de spéculations. Ce qui semble assuré, c’est que cette expérience correspond à une attente de notre être « profond », à notre quête de sens. Yeshoua a été reconnu par celles et ceux qui l’ont suivi parce qu’ils sentaient qu’il avait « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68).

     Encore une fois, cette quête n’est pas intellectuelle mais vitale, et elle ne peut donc être le privilège des gens intelligents. Elle est celle de toutes les consciences humaines qui s’y ouvrent. En fait l’intelligence peut même lui faire obstacle. D’où cette reconnaissance de Yeshoua : « je te remercie, Père, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents (sophôn kaï sunetôn) et de les avoir révélées aux tout-petits (nêpiois). Isaïe l’avait déjà pressenti : « je détruirai la sagesse des sages et réduirai à rien la compréhension des intelligents » (Isaïe 29, 14) cité par Paul (I Corinthiens 1, 19).

 

il y a place sur tes branches

pour le merle pour le ramier

pour le roitelet et pour le verdier

sans ni attaque ni revanche

 

c’est le grand cadeau de l’espace

où chacune chacun pour soi

peut trouver et donner sa voix

au concert des dix mille faces

 

mais  bien plus que sur les surfaces

dans les volumes de dégage

s’engage avec amour et rage

la destinée de notre race

 

du non-espace cependant

naissent de temps à autre celles

et ceux qui trouvent l’éternel

à portée de l’entendement

 

et de l’amour qui le nourrit

dans la quête d’une sagesse

qui apparaît dans la largesse

au-delà des pleurs et des ris

 

À chacune chacun son chemin vers le sens de la vie, son approche de l’Éternel. Parmi d’autres, il y a le panthéisme de Spinoza, « Deus sive Natura ». Pour lui, Dieu et la Nature, c’est tout un. Mais certains se demandent s’il ne s’agit pas plutôt d’un panenthéisme. Arne Naess cite un spécialiste de Spinoza qui hésite entre panthéisme et panenthéisme dans son interprétation du penseur de La Haye (The Ecology of Wisdom, p. 260s). Et le panenthéisme, présence de Dieu en/à toutes choses peut faire penser à une phrase de Thomas d’Aquin, « opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime , Dieu est nécessairement présent à toutes choses, et de manière intime. » Reste que cette intimité est mystérieuse, inintelligible, inexplicable. Il faudrait voir le contexte de l’affirmation du Docteur angélique. Il semble qu’il s’agisse d’un conclusion logique : puisque l’Éternel est infini, rien n’échappe à son Être, et il est donc plus nous que nous ne le sommes nous-mêmes. C’est aussi ce qu’avait insinué Aratos de Soles, ce Grec que Paul cite devant les philosophes d’Athènes : « En lui nous avons la vie, la mouvement et l’être. Nous sommes aussi de sa race » (Actes des apôtres, 17, 28).

     Si Thomas d’Aquin a repris l’idée panenthéiste sans être inquiété par les théologiens sourcilleux de son époque, c’est qu’il n’y a là rien qui contredise formellement la doctrine chrétienne. Certes, mais le credo n’en dit rien, et pour cause : il est obsédé par la toute-puissance du Créateur et par l’idée de création, de création à l’origine. Depuis ce temps lointain (« plus de quatre mille ans », dit la chanson) le Créateur aurait pris sa retraite au ciel et s’y reposerait (Genèse 2, 2s).

     L’idée de création est présente dans la quasi-totalité des religions, liée à l’idée de puissance. On la trouve, curieusement, chez quelqu’un qui ne porte pas la religion de Moïse dans son cœur, la philosophe mystique Simone Weil. Il semble qu’elle ait aussi repris une idée de la cabbale selon laquelle le Tout-puissant Créateur se serait retiré du monde afin que le monde ne soit pas écrasé par sa toute-puissance : « De même que Dieu dans la cabbale s’est en quelque sorte « sacrifié » dans le processus de la création en se retirant dans son abîme afin de laisser de la place pour que puisse exister l’univers (tsimtsoum divin) le sacrifice chrétien implique l’absolu de l’autosacrifice pour la rédemption de l’humanité » (Encyclopédie des symboles, « Sacrifice », p. 597)

     Simone Weil, regrettons-le ici, a fondé sa spiritualité sur le sacrifice, sur la décréation de soi en réponse à la décréation de Dieu, ce qui donne chez elle une louange de la douleur en association avec la douleur du Christ, sans doute « en agonie jusqu’à la fin du monde » comme le dit Pascal (Pensées, éd. Sellier, 749, p. 575). Elle n’a pas vu que les prophètes du judaïsme avaient œuvré pour l’abolition des sacrifices, dès Osée quelque huit cents ans avant Yeshoua : « Je veux l’amour et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plus que les offrandes brûlées » (Osée 6, 6). L’Amour éternel n’est pas celui d’un retrait, d’un tsimtsoum,  d’une absence, d’un sacrifice, mais celui d’une hyperprésence cachée en tout être.

     Qui Aime, participant à son Être, a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et un cœur pour sentir (Matthieu 13, 14-17). Qui Aime « voit », « entend », « sent » l’Éternel Amour dans le moindre grain de sable comme William Blake cherchait à le faire. Et cette présence d’Amour, pleine d’intelligence et de beauté, comble de joie celles et ceux qui y accèdent. Il y faut cependant la grâce, l’Esprit qu’accueillent celles et ceux qui cherchent à Aimer de toute leur âme, de tout leur cœur, de toute leur intelligence et de tout leur esprit. Celles-là, ceux-là ne regardent plus les visages et toute beauté pour en jouir mais pour s’en réjouir et pour leur vouloir encore plus de beauté selon l’esprit de l’Éternel. C’est leur attitude envers tous les êtres, une retombée logique de l’Amour.

 

Chaque pierre du vieux mur

dit le passé au futur

par sa place et son allure.

 

Regarde-la un instant.

Vois le pourquoi le comment

la font ici un moment.

 

Qui l’a taillée l’a choisie

et en cet endroit précis

avec d’autres lui a dit

 

de se fixer pour remplir

sa tâche en un avenir

qui finira par finir.

 

Dans mille ans que sera-t-elle ?

Sa vie sans doute est mortelle

mais sa matière éternelle.

 

27 février 2016

Toute-puissance ou Amour ? La puissance de la matière telle qu’elle apparaît avec l’énergie à l’œuvre dans les milliards d’étoiles de notre univers, de tous les univers de toute éternité comme dans l’infime du monde quantique et du psychique avec lequel il œuvre… cette puissance vertigineuse, fascinante et terrifiante, loin d’être le dernier mot ou le premier mot de l’Être, en est la servante, la servante de l’Amour.

     L’Éternel ne se retire pas du monde pour laisser le monde être. Il y vit, présent au plus intime, « voilé », anonyme parce que l’Amour ne vit pas pour soi mais pour l’autre, dans « cette attention si pleine que le « je » disparaît » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p. 135).

 

Qui Aime de l’Amour dont Aimer Aime est inévitablement écologiste – écologiste profond, intégral – en raison panenthéiste de la présence intime d’Aimer au « profond » de tout être, comme une présence d’Être-Amour. Qui alors prend et garde conscience de cette présence est animé d’un bienveillance protectrice et promotrice envers tous les êtres, ne cessant d’agir et de chercher comment agir, seul et avec celles et ceux qui s’engagent pour protéger et promouvoir toute vie.

 

toi qui amènes la musique

dans le silence de la chambre

si infiniment discret dans ton ombre

qu’à peine on te ressent physique

 

toi qui amènes la lumière

dans le vide clair de l’immense

si léger dépourvu de masse

espace né bien avant hier

 

vous êtes-vous donné le mot

de passe dans les invisibles

en parenté des inaudibles

pour qu’à jamais vox vieux rivaux

champions de toutes les puissances

soient dépouillés par l’empathique

des vilaines rigueurs mathématiques

et découvrent le dernier sens

 

toi musique avec toi lumière

joies des silences et des ombres

vous arriverez sans encombre

à franchir l’ultime barrière

 

28 février 2016

Celles et ceux qui étudient Baruch Spinoza pour y avoir soupçonné une vérité capable d’éclairer leur vie (et non pour faire une belle carrière philosophique) peuvent tenter de pénétrer cette pensée aride, si obscure et elliptique parfois et surtout si différente des autres que ses interprètes s’en disputent le sens.

     Sans avoir à déployer de grandes énergies intellectuelles pour le comprendre, on peut l’approcher par la pleine attention de la connaissance intuitive, celle qu’il appelle lui-même la connaissance du troisième type et qui fait sens avec son amor intellectualis Deus, amour perceptif de Dieu (intellegere a en latin plus d’un sens: 1° Saisir par la réflexion, comprendre, concevoir, discerner, connaître. 2° percevoir (par les sens), sentir, voir, discerner. 3° Apprécier, être connaisseur, s’entendre à.)

     Il s’agit avec lui de prendre conscience que nous ne sommes pas des êtres isolés comme nous a poussés à le croire un imaginaire diurne de la coupure exacerbé par le rationalisme cartésien. Nul n’est une île…

     Sans aller jusqu’à l’identification avec tous les êtres comme s’y efforce une certaine écologie profonde, nous pouvons retrouver la conscience de notre parenté universelle et considérer tous les êtres, en particulier tous les êtres humains et puis tous les êtres vivants comme nos sœurs et nos frères, nous avançant un peu plus loin que notre Déclaration universelle des droits humains qui nous demande de « vivre les uns avec les autres dans un esprit de fraternité ».

     Ce que suggère à ce sujet l’Évangile de l’Éternel Amour, ce qu’il nous offre, c’est le Don de la participation à cet Amour universel, écologiquement profond et intégral par essence. Qui Aime ainsi se soucie de tous les êtres, les humains dans la justice sociale, les vivants dans la justice écologique. C’est bien ce que suggère Laudalo Si’ en se réclamant de l’Évangile.

 

L’armoire de l’ancêtre craque

rappelle sa présence.

Qui sait ce que le monde opaque

cache encore de sens ?

 

Ceux qui faisaient tourner les tables

au gré de leurs soucis

croyaient-ils à la vénérable

présence des amis

disparus dans le pur psychisme

où rien ne manipule

mais inspire en bel altruisme

les amants incrédules ?

 

Entends les craquements discrets

de cette veille armoire

qui te rappelle le secret  

inconnu de la tour d’ivoire.

 

C’est qu’il est une voie des ondes

en réseau souterrain

où l’on peut se donner la main

de l’un à l’autre monde.

 

 

29 février 2016

Si l’on pense pouvoir mieux connaître les autres au sens évangélique de l’Amour en éclairant cette connaissance à la lumière de la pensée de Spinoza, on peut chercher à mieux suivre le fil d’Ariane dans le labyrinthe de cette pensée toujours cohérente. Spinoza se voit animé par un élan qu’il partage avec tous les êtres en leur commune participation à l’être même de Dieu qui pour lui ne fait qu’un avec la Nature. Il appelle cet élan d’être, de vie chez les vivants, leur conatus. Voici comment nous l’explique Arne Naess, un philosophe qui l’a découvert à l’âge de dix-sept ans et qui n’a cessé de s’y référer dans sa quête écologique:

     « La vision du moi dynamique interactionniste rend inévitable une interprétation du principe de base du conatus comme un effort pour « être cause de soi’, dans l’activité et la puissance. Nous pourrions le connecter plus spécifiquement avec l’effort pour atteindre la perfection, la totalité, la complétude, le « se faire », comme le suggère l’utilisation spéciale du terme dans l’Éthique. L’utilisation du terme conatus dans la Cinquième partie, Proposition 29, est instructive : « le conatus ou désir de comprendre les choses selon la connaissance du troisième type. » L’amour des êtres particuliers, amor intellectualis, n’est pas un luxe réservé à un petit nombre, mais une solide réalité humaine. »

      Notre conatus, l’élan qui nous emmène dans la vie, est donc intimement lié pour Spinoza avec notre volonté de connaître les autres selon l’amor intellectualis, qui semble bien être une expression de l’agapè, de l’Amour de l’autre comme autre, qui est l’essence même de l’Éternel. Et cet Amour est offert à tous parce qu’il fait partie de « la solide réalité humaine ». On conçoit alors qu’il puisse servir la cause de la Terre, et surtout des vivants de la Terre, humains et non-humains. La pensée de Spinoza peut surtout nous permettre de communier aux êtres en prenant conscience de notre communauté d’être et donc en nous identifiant aux autres par empathie :

     « On peut dire du soi qu’il comprend ce avec quoi on s’identifie. Cette identification peut être superficielle ou profonde, l’étendue de l’identification peut être étroite ou large. Je suggère que la personne qui est complètement mûre ne peut éviter de s’identifier avec tout être vivant – à se voir en tout être ». (The Ecology of Wisdom, p. 248)

    Le poète métaphysicien John Donne (1573-1631) a eu une intuition similaire à celle qu’aurait bientôt Spinoza (1632-1677). Il ne pouvait se concevoir isolé des autres, ressentait en lui la vie des autres, sentait qu’il mourait lui-même en entendant sonner le glas :

« No Man is an Island

No man is an island entire of itself; every man

is a piece of the continent, a part of the main;

if a clod be washed away by the sea, Europe

is the less, as well as if a promontory were, as

well as any manner of thy friends or of thine

own were; any man’s death diminishes me,

because I am involved in mankind.

And therefore never send to know for whom

the bell tolls; it tolls for thee. »

 

 

Nul n’est une île en soi suffisante

Tout homme est une parcelle de continent

….

La mort de tout homme me diminue

C’est que je suis pris dans l’humanité.

Ne va donc jamais demander pour qui

Sonne le glas. Il sonne pour toi. »

 

 

Où est ta compagne mésange

avec qui tu partages

la ressemblance sans mélange

d’une commune image ?

 

L’œil qui se complaît à vous voir

en votre duo fou

imagine vos têtes noires

embrassant tout leur soûl

l’air et l’espace qui accueillent

vos gifles vos caresses

et dans votre joie se recueille

en accès de tendresse.

 

Mais le secret de vos parcours

sans jamais nulle trace

dans la liberté de l’amour

avec son nom s’efface

 

et la compagne qui t’anime

est par toi animée

dans le paysage unanime

si mal examinée

 

 

1er mars 2016

Qui s’intéresse à Spinoza à cause de l’Évangile est conduit (inévitablement ?) à s’interroger sur ce que chacun d’eux peut apporter à l’autre, dans quelle mesure ils s’éclairent mutuellement, ce qui les unit et ce qui les sépare…

     Spinoza devait connaître le christianisme, en partie d’ailleurs très négativement en raison de ce que ses ancêtres juifs avaient subi de la part des gouvernements chrétiens espagnols et qui les avait incités à émigrer aux Pays-Bas. Mais sa pensée personnelle le détachait aussi des juifs d’Amsterdam et de La Haye qui voyaient en lui un dangereux hérétique à exclure de la synagogue.

     Mais l’Évangile dans sa pureté, l’Amour seul digne de foi ? L’amor intellectualis est pour Spinoza une connaissance intuitive, la connaissance du troisième type à laquelle les connaissances du premier et du deuxième types sont censées préparer. Et cet élan vers l’autre – le conatus – est celui d’une puissance (non d’un pouvoir) qui anime tous les êtres. Un être humain accompli est celui qui parvient, en s’appuyant sur cette puissance, à l’amor intellectualis qui lui fait aimer tous les êtres. L’amour, chez Spinoza, comme d’ailleurs dans le bouddhisme mahayana, (Arne Naess, dans son écologie de la sagesse, rapproche en les comparant la pensée spinoziste et la pensée bouddhiste dans l’amour écologique des humains et des non-humains) cet amour est une conquête, le résultat d’un effort pour se libérer des passions négatives. La différence avec l’Évangile, c’est que l’Amour dont Yeshoua a été le prophète est un Don plutôt qu’un effort, une grâce plutôt qu’une loi. L’Amour évangélique est surnaturel, inaccessible à l’humain naturel, il est pneumatique et non pas psychique (I Corinthiens 15, 45), il est l’humain de l’esprit et non pas l’humain de la chair (Jean 3, 3, 6, 6, 63).

     Mais comment l’Esprit d’Amour nous fait-il passer de la chair à l’esprit, du psychique au pneumatique, de la loi à la grâce, de l’humain naturel à l’humain surnaturel ? L’Esprit ne manipule pas. L’eau du sacrement de baptême, la parole du pardon du prêtre dans le sacrement de pénitence (ou de réconciliation), la parole de consécration du pain et du vin dans le sacrement de l’eucharistie sont des symboles, non des actes efficaces par eux-mêmes, non des manipulations. La grâce agit en nous, le Don de l’Eternel (Jean 4, 10) nous est donné, comme une inspiration, une inspiration à Aimer « de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces, de toute notre intelligence… » Son « action » est indissociable de notre effort. On dit quelquefois très justement aux chrétiens : « priez comme si tout dépendait de Dieu et agissez comme si tout dépendait de vous », conseil qui paraît incohérent, mais qui pointe cette « action » de l’Éternel en son autre comme « sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation » selon la formule élaborée par les participants au Concile de Chalcédoine en 451 pour « expliquer » l’union hypostatique du divin et de l’humain dans la personne du Christ envisagé comme indissociablement homme et dieu. 

     Nous pouvons donc agir par amour comme l’envisagent Spinoza et le bouddhisme mahayana sans nous apercevoir que notre action d’Aimer est aussi l’action d’Aimer de l’Esprit « en » nous.  Mais qui connaît Dieu par l’Amour, dans l’Amour (I Jean 4, 7s) peut reconnaître l’action d’Aimer par son Esprit en toutes celles et ceux qui Aiment, qu’elles ils soient bouddhistes, spinozistes ou autres. Mais elles ils savent qu’il leur faut prier sans jamais se lasser alors qu’elles ils s’efforcent d’Aimer toujours plus « de tout leur cœur… » Peut-on prier ainsi sans se réclamer de l’Évangile ? Qui sait ? L’Esprit s’offre à tout être, et tout être le reçoit à la mesure de son désir être. L’élan d’une conscience vers l’idéal de l’Amour peut être « le gémissement ineffable de l’Esprit » en celles et ceux qui Aiment sans forcément se réclamer de l’Évangile, ni d’ailleurs d’aucune religion ou spiritualité

 

l’aube libère les arbres nus

dans l’élan de leurs bras tendus

vers l’immensité

 

quelle force contraire à la terre

les attire à travers les airs

vers l’immensité

 

c’est le centre même de la masse

globale de la terre qui les chasse

comme la poule chasse ses poussins

lorsque l’âge de s’en aller vient

 

tends les bras dans l’aube doucement

avec l’amante avec l’amant

vers l’immensité

 

2 mars 2016

Dans le bouddhisme,  l’amour de l’autre, de tout autre, de tout être, est une conséquence de la libération de soi. C’est l’idéal bodhisattva. Dans l’Évangile, la libération de soi est une conséquence de l’amour de l’autre comme autre. La liberté y est la conséquence de la Vérité de l’Amour (Jean 8, 32). Le mot « conséquence » est d’ailleurs inadéquat, logiquement puisqu’il appartient au langage conceptuel, intellectuel et que le langage de l’Amour, de la connaissance par l’Amour (« qui Aime connaît Dieu ») est celui de l’intuition, du cœur (« Dieu sensible au cœur »). C’est bien pourquoi les prophètes pensent-parlent en mashal. La relation entre l’Amour et la Liberté est une relation d’immanence mutuelle.

     De même que l’Ancien Testament de l’amour philia (de l’amour du prochain comme soi-même) et de la crainte neïkos (de la haine de l’ennemi) est la préparation au Nouveau Testament, à l’Amour de l’autre comme autre (« Aimez vos ennemis »), de même le bouddhisme premier du désir de libération du désir et de la souffrance qu’il entraîne est la voie menant au bouddhisme dernier des bodhisattva de la compassion universelle, compassion où l’on peut voir une représentation de l’Amour éternel.

     On peut interpréter le christianisme comme une continuation de l’Ancien Testament. Les tenants de cette interprétation insistent sur le « je ne suis pas venu détruire mais accomplir » (Matthieu 5, 17). Les tenants d’une interprétation de la rupture avec l’Ancien Testament insistent sur la nouveauté radicale du Royaume des cieux qui, après Yohanân le baptiste,  remplace la Loi et les Prophètes (Luc 16, 16, cf. 7, 28). La tradition sacerdotale du christianisme, surtout dans l’Église catholique, a privilégié l’interprétation de la continuité, disant qu’elle était le nouvel Israël. Sans doute peut-on d’ailleurs attribuer à cette position son hostilité au judaïsme comme à un rival, source parmi d’autres de l’antisémitisme au long des siècles. Il est sûr en tout cas qu’une Eglise qui aurait été totalement fidèle à l’Évangile n’aurait jamais persécuté les juifs ni personne d’autre, qu’elle n’aurait pas permis, entre autres, les horribles croisades, à commencer par la première dirigée par Godefroi de Bouillon qui en 1093 massacra la population de Jérusalem, juifs, musulmans et les chrétiens eux-mêmes soupçonnés de se faire passer pour ce qu’ils n’étaient pas,  etc., etc.

 

Le canard solitaire au crépuscule passe

regagnant son étang familier.

Peut-être mais qui sait ce que la face

des choses peut cacher ?

 

Quelle juste hauteur quelle juste vitesse

du battement rapide de ses ailes

s’est montrée la figure de justesse

des choses éternelles ?

 

Car la matière où passe le canard

la matière qu’il est aussi lui-même

en sa nature cache l’art

de cet agir qui aime,

 

de l’esprit qui inspire de toujours

à toujours l’autre aussi de sa race

de sa vie de son être de l’amour

en ses dix mille espaces.

 

Reviendra-t-il passer au crépuscule

sous le même angle à la même hauteur ?

C’est improbable puisque ne recule

jamais le vol des heures.

 

3 mars 2016

« Aimez vos ennemis » est la manifestation d’une mutation d’homo sapiens, tout comme « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite ». Il ne s’agit plus simplement d’aimer son prochain comme soi-même, ce qui est une bonne politique de l’autre, la version religieuse  – c’est un commandement de la Loi de Moïse – d’une vieille sagesse: « Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimes pas qu’ils te fassent », et puis « Fais aux autres ce que tu aimes qu’ils te fassent », sagesse selon laquelle, selon Pascal, « on s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feindre et une fausse image de la charité » (Pensées, éd. Sellier, 243). C’est du bon sens, de la simple logique. Mais la charité, qui se manifeste dans le « Aimez vos ennemis », enfonce la sagesse de la logique. Car l’Amour-Charité n’est pas une œuvre de l’intelligence, mais de la connaissance : « Qui Aime connaît Dieu, qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu. »

     Lorsque Vladimir Jankélévitch dit « je ne peux pas pardonner (les crimes nazis) avec le cœur » et le regrette, il manifeste aussi l’évidence de l’Évangile. L’Amour de l’ennemi est impossible à homo sapiens premier. C’est le Don de l’Éternel à celles et ceux qui l’accueillent « de tout leur cœur, de toute leur âme…  » Ainsi opère la synergie de la volonté et de la grâce (« Priez comme si tout dépendait de Dieu et agissez comme si tout dépendait de vous »). Mais la grâce est indispensable, la force de l’Esprit de l’Éternel.

     On ne peut pas pardonner au nom des victimes. C’est évident au sens que l’humain premier donne au mot « pardon », tout comme l’humain premier exige qu’on lui demande pardon pour pardonner. Le Pardon d’Aimer, lui, est inclus dans le Don. Il ne peut cependant pas agir dans une conscience qui n’en veut pas : « Pardonne-nous comme nous Pardonnons aussi ». Ce n’est pas du donnant donnant, un bon procédé de sagesse logique. C’est une participation à l’Amour qui ne peut pas ne pas pardonner – ce serait contraire à son être, à la nécessité-liberté de son être (être libre, c’est pouvoir agir selon son être, Spinoza le dit aussi à sa manière). L’Amour éternel pardonne à tout va. Cela fait partie du Don qu’il propose à toute conscience de pouvoir Pardonner de l’Amour dont il Pardonne. Même la logique des principes d’identité et de causalité y trouve son compte. L’Amour est inaccessible à la raison mais il ne lui est pas contraire.

 

Ce sera ce soir le vol sta ti on naire

de l’émouchet en quête d’un repas

selon le style qu’il se doit

la signature de son pacte avec les airs.

 

D’où viendra-t-il ? où évoluera-t-il

dans cet espace qui partout l’accueille ?

Qui décidera selon l’œil

ses mouvements brusques ou subtils ?

 

Et si la faim n’est pas le seul désir

dans la nécessité des cas

qui le mènent deçà delà

selon la direction de ses plaisirs,

 

mais que la peur aussi

peut surgir du dessus  du dessous

dans la rivalité de leurs remous

il saura bien prêter pour un rendu.

 

Dans l’espoir que peut-être il viendra

attirer le regard à la fenêtre

que la vigilance de l’être

trouve en la chair attentive un repas.

 

4 mars 2016

Le terme « antisémitisme » est un mot lourd de dénotations et de connotations. On peut l’imaginer comme un boomerang qui revient vers et/ou sur celui qui le lance, pour qu’il puisse l’utiliser encore et encore mais qui risque de le blesser dangereusement.

     On associe souvent l’antisémitisme au racisme, ce qui le renforce mais au risque de lui faire perdre sa spécificité.

     Si le gouvernement d’Israël accuse d’antisémitisme les attaques dont il est l’objet, il donne du poids à l’antisémitisme de ceux qui s’en prennent aux Juifs du monde entier en raison de l’oppression dont les Palestiniens sont victimes de la part des dirigeants d’Israël et de ceux qui les ont élus alors que les défenseurs des Juifs affirment que l’antisémitisme européen actuel  est un avatar de celui dont les Juifs sont victimes depuis des siècles et qu’il n’a rien à voir avec la situation des Palestiniens.

     Le terme « antisionisme » manifeste une version nouvelle de l’antisémitisme traditionnel. Les deux termes devraient pourtant se distinguer, car ils ne font le plus souvent que se renforcer mutuellement au détriment des Juifs et de leurs défenseurs.

     Le terme « antijudaïsme » ramène aux sources premières de l’antisémitisme. Il se situe au niveau purement religieux, mais fonctionne lui aussi comme un boomerang ambigu des défenseurs de la religion juive. 

     Tout cela peut (et doit) paraître bien compliqué, mais la complexité de ces différents termes en leurs relations est liée à l’analyse intellectuelle d’un phénomène qui relève en dernière analyse d’une même force irrationnelle non analysable et seulement intuitivement connaissable. L’intuition évangélique de l’Amour, qui se distancie des religions en leur symbiose avec les cultures, apporte sa réponse à l’antijudaïsme, à l’antisionisme et à l’antisémitisme (comme aussi à l’islamophobie). Dans l’Amour de l’autre comme autre, « toute femme, tout homme », mais aussi « tout Juif, tout Grec, tout Scythe, tout Barbare »  (Colossiens  3, 11, Galates 3, 28), et qu’il soit catholique français, anglican britannique, orthodoxe russe, sunnite saoudien, animiste yorouba… est une sœur, un frère à Aimer de l’Amour dont l’Éternel Aime.

« Qui que tu sois, mon frère

Et quel que soit le dieu que tu vénères

Pax hominibus, pax hominibus… »

 

 

merle tu cours et sautes

agile en la surface

comme au sein de l’espace

les ailes d’astronaute

 

tu peux te garder libre

dans tous tes mouvements

de pillard et d’amant

en un juste équilibre

 

toujours plus haut n’est rien

qui puisse te tenter

en cette infinité

que cherchent les humains

 

ignorant le désir

de cette éternité

que l’esprit de clarté

voudrait bien définir

 

tu peux te contenter

de cet ancien amour

voué au grand retour

qui est ta vérité

 

te regardant peut-être

les humains se déclarent

capables d’un autre art

plus fidèle à leur être

 

mieux que les astronautes

ils découvrent le vide

infini qui invite

à se faire leur hôte

 

5 mars 2016

L’Évangile de l’Amour ne peut être anti-judaïque ni pro-judaïque, pas plus qu’anti-chrétien ou pro-chrétien, anti-bouddhiste ou pro-bouddhiste, anti-islamique ou pro-islamique, anti-animiste ou pro-animiste… L’alternative anti / pro ne peut exister hors de l’Amour, seul absolu, seule Vérité première, seul sens dernier de l’Être.

     Si Yeshoua a pu dire « qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu 12, 30, mais aussi « qui n’est pas contre nous est avec nous » (Marc 9, 39, cf. Lévitique 11, 25-30), c’est qu’il parlait, non en son nom propre mais au nom de l’Amour qui reconnaît la présence et l’absence de l’Amour en toute conscience quelle que soit sa religion, son athéisme, son idéologie…

     C’est en vertu du seul absolu de l’Amour que l’on pouvait refuser de dire « Je suis Charlie » comme de dire « Je ne suis pas Charlie », de même que l’on peut refuser de céder à  toute autre alternative où l’on voudrait nous imposer un choix pour ou contre. Si nous refusons alors de dire l’un et l’autre, ce n’est pas pour nous détacher, nous désintéresser de la question, mais au contraire pour nous y intéresser par Amour, pour chercher à discerner en quoi être ou ne pas être pour ou contre va dans le sens de l’Amour.

     On entend parfois l’affirmation péremptoire ou badine « on adore ou on déteste. » Même si cela peut ne pas tirer à conséquence en raison du peu d’importance du sujet, cela relève de la même impertinence logique, d’un jeu de langage amusant mais prétentieux.

     Seule la Vérité de l’Absolu, celle dont Yeshoua a voulu témoigner et à laquelle il s’est identifié (Jean 18, 37, 14, 6) peut prétendre à être le critère de l’être et du ne pas être. Cela ne signifie d’ailleurs pas qu’il faille refuser de prendre position par un oui ou un non dans la vie quotidienne, sociale et politique de notre univers langagier où la grammaire régit notre existence « dans le monde ».

 

La philia et le neïkos, eros et thanatos, sont indéracinables de la chair dont nous sommes faits. Il suffit pour le comprendre d’avoir conscience des mouvements de désir, de jalousie, d’envie, d’hostilité, de vengeance, de joie mauvaise… qui surgissent en nous soudainement et que nous ne pouvons maîtriser qu’avec la force de l’Esprit.

 

puisqu’il suffit de t’entendre

pour sentir le sang frémir

quelle plume peut bénir

une puissance si tendre

 

pour quoi peux-tu donc monter

amoureuse des hauteurs

qui dès les premières heures

t’en vas dans les airs chanter

 

est-ce pour voir de là-haut

s’étaler tout l’ordinaire

de notre vie sur la terre

te faire trouver les mots

de ces chansons que tu lances

dans l’espace à pleine voix

en torrents de cette joie

où se découvre le sens

 

ce sont les airs qui animent

tes ailes ta bouche d’or

dans la lumière qu’honorent

avec toi mille unanimes

 

6 mars 2016

« Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » (Marc 12, 34). Il est facile de jouer sur l’ambiguïté de cette affirmation dans notre langue, de l’entendre comme une litote (dire moins, faire entendre plus). Cette interprétation fait de la Loi un quasi-équivalent du Royaume.

     On vient de demander à Yeshoua quel est le plus grand commandement de la Loi, et il répond tout naturellement en citant le Deutéronome pour ce qui concerne l’amour de Dieu et le Lévitique pour ce qu’il en est de l’amour du prochain comme soi-même. Son interlocuteur ne s’en étonne d’ailleurs pas. Mais que signifie le « tu n’es pas loin de » ? Dans notre langage occidental, on peut y entendre un « tu y es ». Et cette interprétation semble aller de soi lorsqu’on entend certains commentateurs chrétiens dire que le message évangélique est tout entier résumé dans l’amour de Dieu et dans l’amour du prochain comme soi-même.

     Yeshoua parle le langage d’un Juif d’il y a deux mille ans, et ce n’est pas celui de la litote. Ses autres paroles le montrent. L’entrée dans le Royaume des cieux ne va pas de soi, même pour celles et ceux qui vivent selon la Loi. Elle demande même une violence, une violence à soi-même sans doute (Matthieu 11, 12s). Et « La porte est étroite, resserré le chemin de la Vie. Peu de gens le trouvent. » (Matthieu 7, 14).

     On peut mesurer la discontinuité, voire l’abîme, qui sépare l’Évangile de la Loi dans le « vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi, mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis… Vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 43s, 48).

     Le Royaume n’est pas une sagesse humaine, alors que la Loi en est une. La Loi répond aux besoins de la nature humaine, selon ce que Pascal dit de la concupiscence, dont « on s’est servi comme on a pu pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feindre et une fausse image de la charité » (Pensées, éd. Sellier, 243). Le Royaume, quant à lui, est de l’ordre de la surnature. Le Royaume est le Don de la Vie inaccessible à l’humain psychique. Montaigne en a perçu la logique. Enregistrant une parole du Stoïcien Sénèque : « O la vile chose et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité »,  il  juge « absurde » la prétention de s’élever ainsi de lui-même. Il est bon que « l’homme monte au-dessus de soi et de l’humanité », mais « il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main » pour réaliser cette « miraculeuse métamorphose » (Essais, Livre II, chapitre XII, p. 351).

     C’est la nécessité de la « grâce », que Montaigne mentionne d’ailleurs (op. cit., note 391, p. 608). Cependant l’ »action » de la grâce est non seulement indissociable de l’action de la volonté, mais elle s’y fond. Elle est de l’ordre de l’inspiration, car l’Esprit ne manipule pas. Elle est en elle-même indétectable à la conscience.

     Enfin, la divinisation de l’être humain, puisqu’il s’agit de rien de moins que de cela, se prépare dans l’obéissance à la Loi (du moins dans le judaïsme), mais cette obéissance est insuffisante, car elle est charnelle et il faut, en une nouvelle naissance, passer de la chair à l’esprit : « Je te le dis, à moins de naître de nouveau, on ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jean 3, 3).

 

un nuage passe

un souffle le suit

essuyant la face

d’un monde endormi

 

entends qui ruisselle

le soupir des ombres

sur la ritournelle

des foules sans nombre

 

sois l’oreille nue

à qui se découvre

l’esprit inconnu

quand la porte s’ouvre

 

aux coups  vi o lents

de la chair blessée

de ses poings frappant

la terre insensée

 

passe le nuage

et souffle l’esprit

que vienne l’éveil

du monde endormi

rêvant au soleil

de son dernier âge

 

7 mars 2016

Emmanuel Lévinas a exalté le visage. Il y a vu ce que d’ordinaire nous ne voyons pas, l’obligation éthique, et d’abord le premier commandement : « Tu ne tueras point. » Pour lui, le visage impose l’altérité positive comme une supériorité pour la conscience de celle de celui qui le voit, au point qu’elle il doit le servir, fût-ce à ses propres dépens, passant au-delà du « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

     Plût au ciel que l’humanité première parvienne à cette vision de l’autre, par le truchement du visage ou autrement. Mais le visage humain n’a jamais empêché les humiliations, les massacres, les viols, la possession, la domination, l’esclavage, bref tout ce qui relève de cette altérité négative qu’a résumée Pascal : ‘ »Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre » (Pensées, éd. Sellier, 243) ou Sartre : « L’enfer, c’est les autres. »

     Le judaïsme, la Loi, a vu dans le visage, dans toute image un danger d’idolâtrie : « Tu ne te feras pas d’images sculptées ni aucune ressemblance de tout ce qui est au ciel en haut, ni sur la terre en bas, ni sous la terre dans les eaux » (Exode 20, 4). L’islam a repris cette loi et le christianisme a été, disons, tenté de le faire avec sa « querelle des iconoclastes ».

     Ambiguïté de l’image, du visage de toutes choses, à commencer par celle du visage humain. Le regard de la chair sur le visage, celui du « monde » selon Jean, c’est celui qui veut posséder, comprendre et dominer les autres selon les trois concupiscences identifiées par Augustin dans « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16) : « libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi. « 

     Plus le regard se modifie en « miraculeuse métamorphose », dirait Montaigne, passant de la chair à l’esprit, et plus il voit en tout visage, en toute image, en tout être perçu par les cinq sens, et sans doute aussi par le contact extrasensoriel, la présence de l’Amour qui les Aime en leur inspirant intelligence et beauté. Le regard qui Aime de cet Amour ne voit pas dans l’autre une obligation, un devoir, un commandement, mais un appel à se réjouir, à communier, à s’identifier.

     Telle est la source de toute justice sociale et écologique. Qui Aime voit en un visage, mais aussi en un arbre, une bête, voire une mare, un nuage, un souffle de vent, en un nuage, une présence à approcher avec sollicitude, tendresse et respect.

 

tu remues dans le vent

tu sens tu es vivant

mais que sais-je de toi

que sais-je de la joie

de ton âme impalpable

pourtant si véritable

 

il faut que je te touche

il faut mettre ma bouche

sur ta peau si rugueuse

aux lèvres si affreuse

que c’est par volonté

d’atteindre ta clarté

 

non c’est  l’at ten ti on

en belle  in ten ti on

qui dans l’oubli de je

peut jouer le beau jeu

de la  com mu ni on

en grande  pas si on

 

alors la connaissance

se rit de la distance

et il suffit du vent

qui passe en soulevant

tes ramures émues

pour te rencontrer nu

 

8 mars 2016

« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre…  » Il faut relire l’ensemble de cette pensée de Pascal, où il explique le rôle de l’intelligence et de l’intuition (au sens bergsonien)  dans la recherche de la vérité. (Pensées, éd. Sellier, 142)

     On peut se demander pourquoi, moins d’un siècle plus tard, David Hume en vient à mettre en doute le principe de causalité, et aussi, en bonne logique, l’identité du moi. On peut conjecturer qu’il  lui manquait le cœur, l’instinct, l’intuition. Pascal avait lui-même remarqué qu’il existait des consciences humaines douées pour l’intuition et d’autres pour l’intelligence : « Instinct et raison, marques de deux natures » (144). Les consciences qui répudient l’une ou l’autre forme de pensée sont des consciences déséquilibrées et qui risquent de prendre des positions et des décisions psychologiques, esthétiques, éthiques, sociales, politiques, philosophiques scientifiques piteuses voire désastreuses.

     Simone Weil a noté que Hitler avait une attitude rationnelle cohérente avec une science qui n’a que faire de l’intuition, du cœur. Acceptant la vision scientifique d’un monde où la force déterministe règne partout absolument, il en a déduit logiquement qu’elle doit aussi régner sur l’humanité : « Dans un monde où les planètes et les soleils suivent des trajectoires circulaires, où la force règne partout et seule en maîtresse de la faiblesse, qu’elle contraint à la servir docilement ou qu’elle brise, l’homme ne peut pas relever de lois spéciales » (Mein Kampf cité par Simone Weil dans L’Enracinement, p. 302). C’est sur cette logique de la seule raison qu’ont pu s’appuyer les systèmes cohérents destructeurs des Staline, des Mao Tsé-toung, des Pol Pot… dans leurs tentatives de créer une nouvelle humanité. Loin d’avoir perdu la raison, ils avaient perdu la cœur.

     Il est regrettable, comme le souligne Simone Weil, que les chrétiens vivent dans l’incohérence en gardant une intuition spirituelle qui est en contradiction avec la science rationaliste déterministe, elle-même apparemment inconsciente de son irrationalité (elle ignore  le principe de causalité dans les phénomènes quantiques.) Le rationalisme de Hume et des humiens qui les a poussés à nier le principe de causalité est-il lié à son ignorance du cœur seul capable de connaître les principes comme l’affirme Pascal.

 

la chenille au ventre du temps

pa ti em ment 

attend

l’heure où l’esprit lui fera concevoir la merveille diaprée dont brille le printemps

 

9 mars 2016

Il peut être fructueux de penser ensemble le couple intelligence-intuition (raison-cœur) et le couple masculinité-féminité. On peut d’abord admettre que l’équilibre du couple est essentiel dans l’un et l’autre cas, selon une parité raison et cœur en parallèle avec une parité homme et femme.

     Si nous reconnaissons avec C.G. Jung la présence d’une anima féminine dans l’inconscient de l’homme et d’un animus masculin dans l’inconscient de la femme, on peut comprendre l’enjeu du débat sur le sexe et le genre. Il existe des êtres humains de sexe féminin et de genre masculin, et cela se marque chez ces êtres par le primat de la raison et de l’intelligence. Il existe des êtres humains de sexe masculin et de genre féminin, et cela se marque chez ces êtres par le primat du cœur et de l’intuition.

     Qui vit, pense et agit selon l’Évangile garde, on peut l’espérer, l’équilibre de la féminité et de la masculinité comme celui du cœur et de la raison quels que soient son sexe et son genre. C’est une des interprétations possibles du « il n’y a plus ni homme ni femme », littéralement « ni mâle ni femelle, ouk eni arsen kaï thêlu » (Galates 3, 28).

     Les sociétés occidentales marquées par le monothéisme patriarcal (le christianisme avalise la pensée sémite patriarcale, en partie du moins) donnent jusqu’à présent la priorité à la raison masculine en infériorisant le cœur féminin. Le combat féministe est ambigu puisque certains de ses membres sont de genre masculin et se revendiquent de la raison en méprisant l’intuition, au point de la qualifier de « fameuse, mystérieuse et calamiteuse »  (Claudine Tiercelin).

     Le combat évangélique, s’il faut parler de combat, terme de genre mâle, œuvre non seulement à l’égalité des sexes et des genres, à l’équilibre de la raison et du cœur, de l’intelligence et de l’intuition, mais à leur collaboration, à leur communion dans la vie psychologique, sociale, politique, philosophique, scientifique, esthétique, éthique.

 

ce qui partout dans l’univers

se repousse et s’attire

chante le grand concert

à ne plus en finir

 

ce que furent les autres

avant son origine

fut tout semblable au nôtre

en leur être unanime

 

et ceux qui le suivront

dans la noce éternelle

naîtront et puis mourront

en belle ribambelle

 

chacun enfantera

celles ceux qui diront

à l’amour sans la loi

un oui de communion

 

les étoiles là-bas

comme les cœurs ici

brillent d’un même éclat

au souffle de l’esprit

 

10 mars 2016

Qui accepte la désacralisation opérée dans son principe même par le prophète Yeshoua avec la désacralisation de l’espace et du temps – du Temple et du Sabbat (Jean 4, 21, 5, 17) – lit les textes « sacrés », la « Sainte Bible » (et le « Saint Coran ») d’un regard qu’on peut qualifier de dévastateur et de libérateur.

     Cette désacralisation, impie, athée à la manière dont les premiers chrétiens ont été qualifiés d’athées parce qu’ils rejetaient le culte des dieux antiques, apparait dévastatrice aux yeux de celles et ceux qui s’accrochent au sacré. Elle est libératrice pour celles et ceux à  qui ont reconnu la Vérité libératrice de l’Évangile, parce qu’elle leur permet de faire une lecture critique du Nouveau Testament (et de l’Ancien comme de tous les textes sacrés ou sacralisés). Cette lecture peut y repérer des écoles de pensées concurrentes, en particulier celle des prêtres et celle des prophètes. On a depuis longtemps déjà identifié ces écoles dans le Livre de la Genèse, où l’on distingue un courant sacerdotal à côté d’un courant yahwiste, d’un courant élohiste et d’un courant deutéronomique. Le courant sacerdotal se retrouve jusque dans le Nouveau Testament où il fonde la suprématie du clergé chrétien.

     Le clergé a besoin des sacrifices pour justifier et maintenir son existence. Il a fait de la mort de Yeshoua un sacrifice qu’il réactive quotidiennement dans la messe, plus fortement le dimanche où il est conforté par le sacré du Sabbat, et éminemment dans la fête de Pâques, réactualisation de la fondation du christianisme, comme la Pâque juive, célébration de la sortie d’Égypte, réactualise la fondation du judaïsme.

     L’opposition entre l’interprétation sacrée (sacerdotale) et l’interprétation désacralisée (prophétique) du Nouveau Testament est celle qui accomplit la parole du prophète Osée : « Je veux l’amour et non le sacrifice, la connaissance de l’Éternel et non les holocaustes » (Osée, 6, 6). Cette opposition apparaît au plus fort dans l’interprétation de la petite phrase « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8). Selon le dogme chrétien, élaboré par le courant sacerdotal, l’Amour est une qualité de Dieu, mais Dieu en a d’autres, en particulier la Justice, qui faisait trembler Pascal comme beaucoup d’autres chrétiens tant elle apparaît injuste à nos yeux, incompréhensible dans le dogme du péché originel qui envoie en enfer des gens, des enfants en particulier, qui n’ont jamais péché (Pensées, éd. Sellier, 164, p. 118).

     L’interprétation prophétique fidèle à la Vérité libératrice (Jean 8, 32) dit que l’Amour est l’essence même de l’Éternel et non pas une qualité parmi d’autres. Cette Vérité unique va jusqu’à ruiner le mot « Dieu », irrémédiablement chargé de sa connotation cosmique et sacrée de philia qui attire et de neïkos qui repousse. Dieu est mort, vive Aimer !

 

s’arracher à la terre

par la force trouvée

en son ventre éphémère

par le feu éprouvé

est l’œuvre de ce temps

où nous nous aimons tant

nous sachant à la pointe

d’une première étreinte

 

c’est avec cette force

de tout ce qui repousse

vers ce qui est dehors

que de ce qui est vous

sort le cri de naissance

où apparaît le sens

de la terre comme au ciel

où aime l’éternel

 

11 mars 2016

Ce n’est qu’en Aimant de l’Amour éternel les autres comme autres que l’on vit en présence de l’Éternel. Le mantra d’Abraham, « Marche en ma présence et sois intègre » (Genèse 17, 1) prend son dernier sens dans l’intuition évangélique. Il faut et il suffit d’Aimer pour vivre en présence d’Aimer. C’est tautologique. Le chant chrétien « Ubi caritas et amor, Deus ibi est » fait droit à cet Amour autosuffisant.

     Si l’on est saisi par le désir infini de l’Infini et que l’on découvre que l’Infini est Amour, on comprend qu’il n’existe pas d’autre moyen de participer à sa Vie éternelle. Il ne sert à rien de répéter ad nauseam « Seigneur, Seigneur » si l’on ne fait pas « la volonté du Père des cieux », c’est-à-dire si l’on n’Aime pas (Matthieu 7, 21).

     Qui vit du grand désir d’Aimer est à l’affût des occasions d’Aimer. Ces occasions ne cessent de se présenter. Entre autres dans les visages humains, sympathiques, indifférents ou antipathiques, mais aussi dans les « visages » non-humains auxquels s’intéressent les tenants de l’écologie profonde (cf. Arne Naess, The Ecology of Wisdom).

     C’est ainsi que l’on peut Aimer un figuier endormi, non par désir de jouir de ses fruits, mais pour lui-même. On peut le regarder et lui souhaiter de réveiller ses bourgeons au sortir de l’hiver. Ce n’est ni désir de possession, de compréhension et de domination (I Jean 2, 16). C’est désir de communion, de connaissance, au sens où l’on connaît l’Eternel en Aimant, et de service. C’est souci de son intelligence et de sa beauté, de sa vie. Certains manifestent leur sollicitude pour les arbres en leur parlant avec respect et tendresse, d’autres en caressant leur peau rugueuse, d’autres en les embrassant (Guy de Larigaudie adolescent). Les nganga, tradipraticiens camerounais, quittent en reculant avec respect l’arbre dont ils ont pris un peu d’écorce pour fabriquer leurs remèdes (Éric de Rosny, Les yeux de ma chèvre. Il existe en Inde un peuple dont les membres se sont montrés capables de mourir pour défendre leurs arbres. Animisme archaïque ? Peut-être, mais en tout cas participation à l’Amour éternel qui « habille de splendeur les fleurs des champs » (Matthieu 6, 28).

     On voit aussi dans Laudato Si’ que la sollicitude évangélique conjoint l’engagement pour la justice sociale et l’engagement pour la justice écologique. Le souci des non-humains et le souci des humains relèvent d’une même altérité positive de l’Être éternel.

 

reverrai-je bondir

sur le talus puissant

ta forme et m’envahir

ton rêve de vivant

 

ta peur est l’énergie

et tu fuis devant moi

qui ne suis dans ta vie

qu’un obstacle à ta joie

 

car tu connais ma race

tueurs sempiternels

accrochés à la chasse

en guerre mutuelle

 

et pourtant au plus loin

de ta chair en ton gîte

j’imagine un câlin

d’enfant pour qui t’invite

 

à la paix qu’ont pensée

les prophètes d’antan

d’êtres réconciliés

tout à la fin des temps

 

alors tu bondiras

dans la danse des mimes

et l’énergie sera

notre joie unanime

 

(rappel : il est possible de discuter des sujets abordés dans la présente relation journalière sur  agapedelautre@gmail.com)

 

12 mars 2016

« Choc des civilisations »? L’altérité négative fait partie intégrante de l’humanité première. Non qu’il n’existerait en elle aucune altérité positive : ces deux altérités sont essentielles à la marche cosmique en philia et neïkos à laquelle l’humanité participe par sa nature.

L’autre a l’ambiguïté de l’ami et de l’ennemi, du paradis et de l’enfer. On trouve cette ambiguïté jusque dans les religions : « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi » (Matthieu 5, 43). Pessimiste, Pascal a insisté sur la part d’altérité négative de la nature humaine, de l’humanité naturelle: « Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre… au fond ce n’est que haine » (Pensées, édition Sellier, 243).

     Pascal fait donc logiquement de sa religion la seule détentrice de la Charité, de l’Amour, l’opposant ainsi aux autres, à l’islam en particulier, tout comme le judaïsme a fait des religions païennes des religions maudites et des peuples cananéens des peuples à exterminer parce c’étaient « des civilisations perverties et irréparables, contaminant ceux qui leur pardonnent, devant disparaître pour qu’une humanité nouvelle commence. » Selon cette sophistique, « l’extermination du mal par la violence signifie que le mal est pris au sérieux et que la possibilité du pardon invite au mal infini. La bonté de Dieu amène dialectiquement comme une méchanceté de Dieu » (Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, p. 196s). Les fous d’Allah semblent raisonner de la même façon.

    L’amour surnaturel, l’Agapè, la Charité, n’est qu’altérité positive. Elle est la sortie des religions et des guerres des religions, élément essentiel du choc des civilisations. L’Évangile fait la découverte de l’Amour sur-naturel. Cet Amour n’est qu’altérité positive envers tout être, à quelque espèce humaine ou non-humaine qu’il appartienne : « Aimez vos ennemis… Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait, lui qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants et pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5, 43-48).

     Dans la Charité, il ne peut y avoir de choix divin, de « Jacob je l’ai aimé, mais Esaü je l’ai détesté » (Malachie 1, 2s). Il ne peut y avoir de peuple élu, de terre sainte. Tous les peuples de la terre, toutes les civilisations en leur précieuse diversité sont Aimées de l’Éternel. Ceci dit, admis et reconnu, l’humanité demeure très majoritairement dans sa condition naturelle, animée par « le monde  » (I Jean 2, 16), par les forces cosmiques qui divisent autant qu’elles unissent. D’où « la guerre des boutons » des petits et la guerre des bombes des grands. Les démocraties n’échappent pas à cette loi de l’altérité négative puisqu’elles se plient à la règle de la majorité et que la majorité demeure dans son état de nature. Elles sont guettées comme tous les peuples, toutes les civilisations et tous les individus « à l’état de nature… par la guerre de tous contre tous » (Hobbes).

    La Charité, sur-naturelle, de soi inaccessible à l’humanité, œuvre à faire de la philia une force supérieure au neïkos. C’est l’œuvre de l’Esprit de donner une nouvelle naissance aux humains, de les faire muter de la chair à l’esprit et d’entrer dans le Royaume (Jean 3, 3-6). Est-il une autre solution au choc des civilisations ?

 

tout entière tendue ta face

ronde regarde ton soleil

buvant au plus loin de l’espace

cette douceur qui t’émerveille

 

tu sais bien toi que tout se passe

selon le meilleur qui éveille

dans la destinée de ta race

une sagesse en son conseil

 

tu penses à ces belles pensées

qui bientôt munies de leurs ailes

s’envoleront comme au passé

vers une destinée nouvelle

 

et iront d’année en année

migrer comme ces hirondelles

que tu te plais à regarder

revenir comme l’éternelle

 

car le soleil est une mère

qui prend soin de tous ses enfants

et fait pleuvoir sur notre terre

les nuages du firmament

 

13 mars 20116

Dialogue des civilisations. Les religions monothéistes sont guettées par l’esprit de conquête. Le texte de la Genèse, « remplissez la terre et soumettez-la » (Genèse 1, 28) a pu encourager cette tentation. Il se prête en effet à une interprétation du « monde » pourtant expressément dénoncé comme le mal que le message de Yeshoua est censé avoir vaincu : « Tout ce qui est dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie – vient non du père, mais du monde. Or, le monde passe, sa convoitise aussi. » (I Jean 2, 16s). « Courage, j’ai vaincu le monde » (Jean 16, 33).

     Yeshoua a demandé à ses disciples d’être « ses témoins jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1, 8), mais les chrétiens l’ont souvent compris comme une volonté de conquérir pour le Christ les peuples de la terre. Ainsi, lorsque le christianisme est devenu la religion de l’Empire romain avec Constantin, il s’est empressé de convertir les peuples de gré ou de force. Et, de par le monde, ses missionnaires n’ont cessé depuis de mettre à mal les cultures « païennes ». 

     C’est pourtant une trahison du message évangélique, dont la Vérité est liberté (Jean 8, 32) et qui ne peut s’imposer. Et puis l’Amour, qui est la Vérité de l’Être de l’être, veut la pluralité des êtres, que ce soit dans la diversité des formes de vie, cette biodiversité que l’on s’inquiète maintenant de voir menacée, que ce soit dans la diversité des cultures, la « culture-diversité » agressée depuis des siècles par la propagande monothéiste chrétienne et musulmane maintenant relayée par la domination de la culture occidentale devenue rationaliste, matérialiste et prétendant imposer ses valeurs à toute la planète.

     Les Occidentaux s’intéressent parfois aux cultures non-occidentales, mais le plus souvent sans rien perdre de leur complexe de supériorité. Il existe cependant parmi eux une minorité grandissante qui reconnaît les valeurs des diverses cultures du monde, soit dans l’individualité de chacune, soit dans leur altérité générale. On peut penser que l’esprit de l’Évangile, à l’intérieur du christianisme et au-dehors, aspire à vivre cette altérité positive.

     L’aspiration à l’amour de l’autre comme autre n’est pas une renonciation à sa propre culture, mais une ouverture aux autres en vertu de la sienne lorsque celle-ci est nourrie de l’Évangile, consciemment ou inconsciemment. Ainsi naît le concept d’éclectisme sélectif que l’on voit à l’œuvre, par exemple, dans la pensée et dans l’action de l’Africain Wole Soyinka. Au nom même de sa culture yorouba, il entend emprunter aux autres cultures, quelles qu’elles soient, ce qui prolonge et dynamise la sienne. C’est dans cet esprit que l’on peut (que l’on doit ?) mener le dialogue des cultures, et donc, aussi, celui des religions qui leur sont liées. Toutes les cultures et toutes les religions ont à apprendre les unes des autres, devenant d’ailleurs plus conscientes de leur propre identité à travers leurs relations aux autres identités.

 

c’est un bain de soleil pour le jardin qui rêve

doucement dégourdi du sommeil de l’hiver

et chacun lentement endormi dans sa sève

caressé jusqu’au cœur retrouve son avers

 

l’ombre même ressent le flot de sa lumière

et sous les arbres gris elle redonne au vert

la force de prêter jusques au fond de l’air

le goût d’exubérer partout où elle sert

 

et les nymphes aussi en secret se préparent

à livrer leur image et se donner les ailes

qui les libéreront de leur prison ténue

 

et dans l’espace enfin de déployer leur art

en traçant ces figures où le temps mis à nu

au regard du soleil entrevoit l’éternelle

 

14 mars 2016

L’Éternel/le est unique, mais il n’existe pas de dieu unique, quoi qu’en pensent les monothéistes. C’est simple : si leurs dieux étaient uniques, il n’y aurait qu’un seul monothéisme, qui ne serait ni juif, ni chrétien ni musulman (ni orthodoxe, ni catholique, ni protestant et ni sunnite ni chiite, ni soufi…). L’Eternel de Yeshoua n’est pas « le dieu de Jésus-Christ ». Il n’est pas dieu mais Aimer.    

     Il n’est pas le dieu inconnu que Paul a voulu présenter aux Athéniens comme celui qu’il avait rencontré sur le chemin de Damas. Les Athéniens l’ont écouté pendant qu’il leur parlait du « seigneur du ciel et de la terre, qui n’habite pas dans des temples faits de main d’homme (ni dans des églises), et qui n’est pas adoré avec des mains d’hommes (par des sacrifices) comme s’il avait besoin de quoi que ce soit puisqu’il donne à tous la vie, le souffle et tout le reste… » (Actes des Apôtres, 17, 23-25).

     Mais Paul a voulu ensuite parler aux membres de l’Aréopage de résurrection et de Jésus Christ (Actes 18, 5). C’est que dès le départ, dès avant la Pentecôte, les disciples de Yeshoua avaient décidé d’être d’abord « des témoins de sa résurrection » (Actes 1, 22) alors que Yeshoua, lui, avait avant tout voulu être « le témoin de la Vérité » (Jean 18, 37). La Vérité ? Celle de l’Amour, comme son ami Yohanân l’a compris en disant qu’on la connaît, qu’on ne la connaît que, en Aimant.

     C’est la seule Vérité qui soit capable de mettre d’accord toute l’humanité, quelles que soient les croyances, les cultures, les langues… C’est même cette Vérité qui veut leur diversité comme elle veut la diversité des êtres vivants et même des non-vivants, des animaux, des végétaux, des minéraux, pour le bien de tous et plus encore pour le bien de chaque individu, de chaque personne en son identité unique.

     Le seul critère, le critère dernier, d’appartenance à la Vérité, c’est d’Aimer. Le mashal  du Jugement dernier le montre. Il ne s’agit pas de reconnaître Jésus Christ et la résurrection, mais d’agir avec sollicitude envers celles et ceux qui sont dans le besoin, qui ont faim, qui sont emprisonnés, qui doivent fuir leur pays… (Matthieu 25, 31-46). Il ne s’agit pas de répéter « Seigneur, Seigneur », mais de « faire la volonté » de l’Amour, c’est-à-dire d’Aimer. (Matthieu 7, 21).

     Et il ne s’agit pas non plus de dire, en voyant quelqu’un Aimer, qu’il est « des nôtres ». L’Amour n’est de personne ni à personne. L’Amour ni ne possède, ni ne comprend, ni ne domine puisqu’il n’est pas « du monde ». C’est pour cette raison qu’Elle/Il n’a pas de nom propre.  Aimer s’efface.

 

inspire ici expire là

le vent nomade

de la tornade

forcément repassera

 

mais il aura voyagé

là inspiré

là expiré

par d’autres envisagés

 

il ne sera ni de toi

ni de personne

où que résonne

dans le silence sa voix

 

aux quatre coins de la terre

machine ronde

où il abonde

il unit les atmosphères

 

malheureux ceux qui polluent

le bel esprit

de notre vie

ils seront toujours exclus

 

15 mars 2016

Incapacité de l’intelligence à entendre les mythes comme mythes, les meshalim comme meshalim. Les prophètes ont pensé-parlé en mashal, Yeshoua plus que tous. Mais les évangiles témoignent de la difficulté à le comprendre. Ne disent-ils pas que la « compréhension » des paraboles (des meshalim) est « réservée » aux disciples : « À vous il a été donné de connaître les mystères du royaume du ciel, mais à eux cela n’a pas été donné » (Mathieu 13, 11, cf. 34s). Yeshoua a dit des choses étranges, incompréhensibles, comme de la nécessité de « naître une seconde fois ». Il faut que la réaction de Nicodème face à cette bizarrerie nous paraisse naturelle : « Comment ces choses peuvent-elles être ? » (Jean 3, 3, 9).

     On peut dire que le message évangélique est crypté, mais à condition de reconnaître que son décryptage n’est pas arbitraire, qu’il n’est pas réservé autoritairement à quelques privilégiés. En réalité, « avoir des oreilles pour l’entendre » (Matthieu 13, 9) n’est pas affaire intellectuelle mais spirituelle. Il faut « être de la Vérité » pour entendre la voix de Yeshoua : « Tous ceux qui sont de la vérité entendent ma voix » (Jean 18, 37). L’Évangile n’est reconnu que par celles et ceux qui sont de la Vérité d’Aimer, qui entendent en eux-mêmes l’appel à l’Amour infini parce qu’elles ils n’y font pas obstacle.

     Alors, si le récit de la Genèse est un mythe, un mashal, comment entendre la vérité du dogme du paradis perdu et de la faute originelle, si terrible qu’elle puisse paraître, si ce n’est en mashal ? Il ne s’agit pas de la justice effroyable et incompréhensible d’un dieu irrité, comme le disent des chrétiens aussi éminents que Pascal. Il ne s’agit pas du bon plaisir d’un potentat tout-puissant qui sauverait qui il veut et perdrait qui il veut comme l’insinue Paul (Romains 9, 18-22). C’est là ramener l’Éternel à un dieu cosmique, sacré, inspirant la fascination de la philia et la terreur du neïkos. (selon la définition du sacré proposée pas Rudolf Otto).

     Il nous faut chercher dans l’Amour et dans l’Amour seul « l’explication » du mythe-mashal d’Eden et de l’expulsion d’Adam et Ève. La découverte de l’évolution de notre univers peut contribuer à l’éclairer si nous y voyons aussi l’œuvre de l’Éternel Amour.

 

le noyer au soleil ouvre des bras de bronze

à l’air qu’il aimerait embrasser jusqu’au bout

de la terre tout entière assise à ses genoux

dans le recueillement et la paix du vieux bonze

 

par les jours de tempête et les bras de Shiva

il crée un monde obscur de désirs et de rages

où les vivants muets tremblent en son orage

et lui offrent l’encens des feux lorsqu’il s’en va

 

les souffles retenus lui font un air de sage

méditant immobile sur ce qu’il a créé

les bras toujours tendus vers l’abîme incréé

où il sent que réside en rêve son image

 

est-ce à l’heure où la brise à peine le caresse

et où l’oiseau se pose en son bel équilibre

qu’il vit la vérité de l’être le plus libre

et ne désire plus que s’étendre sans cesse

 

toute l’année qui vient de printemps et d’été

il va ouvrir les bras toujours un peu plus large

jusqu’aux limites dures où se dira son âge

et où d’autres témoins diront l’éternité

 

16 mars 2016

On peut dès les premiers mots de la Genèse apercevoir un compromis, ou plutôt une compromission voire une trahison de l’esprit par la parole. Le dieu patriarcal parle, manipule-crée par sa parole littérale. Il est du côté des prêtres, du sacré, de la sainteté, alors que l’esprit qui inspire est du côté des prophètes dont la pensée-parole est mashal et doit s’entendre avec les oreilles du mashal.

     La parole prophétique n’est pas la parole littérale physiquement efficace. Elle n’est pas de la chair mais de l’esprit. Dans les religions la parole de la chair est la parole magique qui imagine manipuler la matière avec des mots. Elle se montre éminemment dans les sacrements catholiques : abracadabra, et voilà le corps et le sang du Christ. Sésame ouvre-toi, et tes péchés sont pardonnés. L’esprit, lui, n’agit qu’en conjonction indiscernable avec la volonté humaine : pardonne et tu es pardonné dans l’acte même où tu pardonnes. C’est qu’alors tu Aimes de l’Amour dont Aimer Aime « en » toi…

     Mystère du péché originel alors, indissociable du mystère du Royaume (Matthieu 13, 11) Comment cela a-t-il pu être ? L’univers s’est développé, a évolué (mais attention, les mots sont piégés) lentement (à nos yeux d’humains qui vivons tout au plus une centaine d’années) par l’inspiration de l’Éternel « toujours à l’œuvre » (Jean 5, 17). L’humain est apparu par tâtonnements successifs jusqu’à homo sapiens, et son évolution s’est poursuivie, se poursuit.

     Paul a eu cette trouvaille du premier et du second Adam, le premier psychique animal, le second pneumatique spirituel (I Corinthiens 15, 44s). L’esprit, en sa manifestation dernière, prend le relais de la chair comme le dit Yeshoua à Nicodème (Jean 3, 5s). On comprend alors qu’il n’y a pas eu, contrairement à ce que donne à croire une compréhension littérale de la Genèse, un Adam créé parfait par la manipulation divine et tombé dans sa condition imparfaite par un « péché originel ».

     N’accèdent à la condition spirituelle du dernier Adam (de la dernière Ève) que ceux et celles qui accueillent pleinement l’Esprit d’Aimer, lui qui ni ne force ni n’impose, mais qui inspire et propose. Qui Aime est « sauvé », passant de la mort à la vie, vivant en ressuscité (Jean 5, 24, Colossiens 3, 1).

     Mais il y a quelque chose d’effrayant dans la parole de Yeshoua constatant que « beaucoup sont appelés mais peu sont élus » (Matthieu 22, 14). Depuis l’apparition d’homo sapiens, combien d’élus ? Combien ont accueilli l’esprit d’Aimer au point de participer à sa Vie, de vivre en ressuscités ? Combien ? Combien peu ? Certains, Augustin d’Hippone en particulier, ont parlé de massa damnata, de masse damnée. Plutôt sinistre… Combien ont été « jugés dignes de la résurrection » (Luc 20, 35s) ? Mais attention, ils n’ont pas été jugés par un juge suprême qu’ils auraient satisfait, ou irrité comme le dit Pascal. Ils Elles ne se sont même pas « jugées » elles-mêmes. Ils Elles sont simplement entrées, ou pas, dans le Royaume de l’Amour, rejoignant sa Vie éternelle.

 

le vent toujours le vent encore

souffle dans l’inconnu

et l’inconnu avec ses corps

s’animent vivent nus

 

puis se revêtent immortels

d’une magnificence

qui ne sait plus si lui ou elle

peuvent faire encor sens

 

et le vent poursuit ses chemins

dans les dix mille espaces

lourds d’hier et pleins de demain

pour enchanter les faces

de celles ceux qui se complaisent

en l’autre par des paroles

de mystère qui manquent d’aise

pour les tenants du sol

 

la vent qui donne de la voix

leur offre de chanter

l’univers qui s’en va

vers leur éternité

 

17 mars 2016

Principe de causalité. Pourquoi certaines intelligences, grandes ou petites, ne le reconnaissent-elles pas, ne l’utilisent-elles pas, au point parfois de mettre en doute son existence objective, d’en faire une simple imagination humaine ?

Comme tous les principes, il est indémontrable. Comme le principe d’identité qui le fonde: (Ce qui est, est. Ce qui n’est pas, n’est pas. Donc de ce qui n’est pas ne peut venir ce qui est., et tout ce qui est vient nécessairement de ce qui est). En lisant Pascal, on se demande pourtant s’il admettait vraiment le principe d’identité, de contradiction. Qu’a-t-il vraiment voulu dire en écrivant: « Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité » ? (Pensées, éd. Sellier, 208).

     Refus de l’indémontrable, de l’intuition seule capable d’admettre les principes. Pascal lui-même l’affirmait d’ailleurs :  » Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais par le cœur (par l’intuition). C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens (disciples du sceptique grec Pyrrhon), qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement » (Pensées, 142).

     Peut-on être si dépourvu d’intuition qu’on la traite de calamiteuse, la confondant sans doute avec l’imagination, « cette maîtresse d’erreur et de fausseté » (Pensées, 78) ? Alors le principe de causalité est nécessairement négligé, voire totalement oublié et même nié.

     Si nous reconnaissons le principe de causalité, nous pouvons aussi reconnaître ce qu’il implique, ce que Descartes dit dans ses Méditations métaphysiques : « C’est une chose manifeste par la lumière naturelle (le cœur, l’intuition) qu’il doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause efficiente et totale que dans son effet ; car d’où est-ce que l’effet peut tirer sa réalité, sinon de sa cause, et comment cette cause la lui pourrait-elle communiquer, si elle ne l’avait en elle-même ? Et de là il suit que le néant ne saurait produire aucune chose, mais aussi que ce qui est plus parfait, c’est-à-dire qui contient en soi plus de réalité, ne peut être une suite et une dépendance du moins parfait. »

     Bien sûr, mais pourquoi faut-il qu’un Descartes prenne la plume pour dire une chose qui devrait paraître évidente à toute conscience humaine ? En est-il si peu qui pensent, qui osent penser ? Alors on comprend qu’en voyant une fleur, un visage resplendissant, un chef-d’œuvre d’architecture… tout le monde ne crie pas de joie en pensant à leur cause première, à la Beauté d’ou vient toute beauté.

 

toi qui donnes de s’élever

à l’alouette pétulante

pour lancer son chant enlevé

au silence en sa pure attente

 

toi qui murmures à son oreille

les messages de la distance

pour que sans cesse son cœur veille

à découvrir le plus beau sens

 

toi qui enfin lui laisses voir

tous les secrets du paysage

depuis le matin jusqu’au soir

dans les milliers de ces visages

amis neutres et ennemis

pour que le désir et la peur

la gardent longuement en vie

dans la santé et le bonheur

 

tu donnes à tous également

laissant le soleil et la pluie

luire et tomber sur tes amants

mais aussi sur tes ennemis

 

18 mars 2016

Le bébé et l’eau du bain (le bon grain et l’ivraie). On peut éprouver de la colère contre le christianisme infidèle à l’Évangile, le christianisme qui n’a été jusqu’ici qu’une religion, qu’une manifestation du vieux sacré qui fascine et fait peur, qui règne par le sacrifice dont il prétend recevoir et donner le salut, qui empêche ses membres de penser.

     Certes, mais c’est par lui que l’Évangile nous a été transmis dans ces textes sacrés qu’il ne pouvait pas ne pas transmettre en raison même de leur sacralisation. (Il en a tout de même interdit la lecture à ses fidèles en cette période sombre où il se soûlait de sa puissance. Il est heureux que ses ennemis (les Lumières, la Révolution française, la Laïcité) aient fini par lui faire rendre gorge.

     Voilà donc que cette eau sale s’évacue peu à peu plus ou moins ici et là, que l’Evangile, le bébé né il y a vingt siècles, apparaît resplendissant. En fouillant dans le Nouveau Testament, le champ du trésor caché, on le peut mettre au jour. C’est l’Amour seul digne de foi, l’or qui brille aux yeux qui voient, la mélodie qui chante aux oreilles qui entendent, le souffle qui frémit aux entrailles qui sentent.

     Celles et ceux qui ont l’intuition d’Aimer en Aimant, qui Aiment en ayant l’intuition d’Aimer, ne peuvent pas ne pas Aimer les chrétiens, quels qu’ils soient, tout comme les non-chrétiens, quels qu’ils soient, et les non-humains, tous objets de la Bienveillance éternelle de son Esprit. Mais elles ils ne peuvent pas non plus ne pas dénoncer ce qui, dans le Nouveau Testament, n’est qu’une nouvelle religion cosmique relayant celle de l’Ancien, toujours prisonnière des forces du monde dont pourtant l’Évangile libère par la Vérité.

 

Cet aboi lointain dans le crépuscule

réveille là-bas de vieux souvenirs.

Le temps qui +fuit soudainement recule

vers des douceurs qu’il ne peut contenir.

 

C’est dans la lenteur de l’ombre qui vient

prendre le relais du jour qui décline

que se fait entendre la voix du chien

né on ne sait quand mais que l’on devine

 

être le gardien des dix mille espaces

protégeant la nuit de son assurance

quand viennent rôder les bêtes rapaces.

Il rassure l’âme en peur du silence

 

mais il en fredonne les beaux secrets

dont les mots du jour ne peuvent que dire

qui ne savent rien que ce qui se crée

ignorant le souffle en tous ses soupirs.

 

Entre deux abois dans le grand silence

écoute l’oreille de l’univers

tendue pour entendre. La nuit s’efface

laissant à l’amour la première place.

 

19 mars 2016

Après le viol, la pédophilie sort du silence. La civilisation patriarcale, que les trois monothéismes qui y sont nés ont contribué, contribuent encore à répandre, est une civilisation hantée par le tabou du sexe et du silence qui l’entoure au service de la domination de la femme.

     Le scandale des prêtres pédophiles qui explose maintenant en Amérique et en Europe n’a directement rien à voir avec le célibat imposé aux prêtres, entend-on répéter, puisqu’on trouve des pédophiles dans toutes les sections de la société tout comme on y trouve aussi des violeurs. Il relève pourtant d’un même esprit patriarcal. Pouvez-vous imaginer un pape femme, et même des évêques et des prêtres femmes dans l’Église catholique ? Ce ne serait pas cohérent avec sa trahison patriarcale de l’Évangile. 

     Le scandale sexuel, la levée progressive le l’omerta sexuel, le « courage » des accusatrices et des accusateurs, sont le signe d’une régression du patriarcat dans la société occidentale, tout comme la lente libération de « la femme ». La liberté sexuelle évangélique dans une société libérée de l’esprit patriarcal ne connaît pas de tabou du sexe ni du dévoilement des fautes du sexe.

     L’Évangile, tel qu’en lui-même, se distancie du patriarcat (comme il le ferait d’un éventuel matriarcat). « Il n’y a plus ni homme ni femme, vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (dans l’Amour) (Galates 3, 28). Il nous faut cependant, désacralisant les Écritures, en reconnaître les incohérences et, par exemple, expliquer pourquoi Paul demande aux femmes d’être « soumises à leur mari » (Éphésiens, 5, 22). C’est tout simplement parce qu’il croit au retour proche du Messie : « le temps se fait court, et désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas… car elle passe la figure de ce monde » (I Corinthiens 7, 29ss). On trouve d’ailleurs sur le Web quelques sites chrétiens qui prêchent encore la soumission des femmes à leur mari, et ce sont parfois les mêmes qui annoncent le retour imminent du Messie, sans forcément faire le lien qu’établit clairement Paul entre son injonction et sa croyance.

     Celles et ceux qui Aiment au sens évangélique respectent le corps des autres, quels qu’ils soient. Pour elles pour eux, la liberté de l’autre est une évidence. Mais la vie sexuelle est de soi bonne, elle n’a rien de contraire à l’Amour. L’Amour cependant, la Vérité de l’Amour  libère (Jean 8, 32) et, dans le domaine du sexe, elle libère de l’obsession et de l’addiction. « Vous avez été appelés à la liberté, seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte de vivre selon la chair, mais rendez-vous, par l’Amour, serviteurs les uns des autres – dia agapês tês douleuété allêloïs ». La loi est accomplie dans cette seule parole  : tu Aimeras ton prochain comme toi-même » (Galates 5, 13s). À plus forte raison la grâce, qui nous fait Aimer jusqu’à nos ennemis.

     Il ne s’agit plus de cacher la pédophilie, mais d’Aimer les enfants avec autant de respect que de tendresse. Cela suppose évidemment de les protéger fermement, farouchement, par la loi dans nos sociétés où la loi fait le travail admirable de protection des libertés que ne fait pas encore la grâce.

 

lièvre tu as pris refuge

sur le nouveau modelé

et l’espace inviolé

d’une surface transfuge

 

à l’approche tu n’es rien

qu’une boule d’énergie

bondissant pour ta survie

et pour ton amour des tiens

 

lorsque tes oreilles vibrent

toutes droites dans l’espace

il semble que les élytres

d’un hanneton nous font face

 

ce n’est pas que de la terre

qu’à chaque bond naît ta force

mais de l’espace colosse

qui te guide en son mystère

 

en l’invisible résonnent

les présences ennemies

comme la présence amie

où ton souffle tourbillonne

 

et le nouveau modelé

subtilisé au profit

devient le monde adulé

où libéré tu bondis

 

20 mars 2016

Bonté, intelligence, beauté… Toutes les réalités positives que nous connaissons par l’expérience et par la raison ont nécessairement une origine éternelle, une cause première. Le principe de causalité l’exige.

      Cette cause première ne peut être une vague force. Il faut que cette force soit celle d’un être suprêmement bon, intelligent et beau pour que puissent apparaître des êtres bons, intelligents et beaux. Cependant, si cet être peut être rationnellement reconnu comme un Être de l’être d’altérité positive, notre intelligence ne peut pas s’en donner une représentation personnelle ni impersonnelle (Ce n’est pas un dieu, pas même le dieu des monothéismes).

     Et la raison, qui nous fait attribuer une cause éternelle à toute bonté, à toute intelligence, à toute beauté…, ne nous ne dit rien de son mode d’action. Nous pouvons comprendre le pourquoi, non le comment. Cependant la découverte de l’apparition et de l’évolution du vivant sur notre planète, ce qui les a précédées et ce qui les a suivies avec l’apparition et l’évolution d’homo sapiens, cette découverte nous donne à penser que le mode d’action de la cause éternelle n’est pas celui de la manipulation créatrice mais celui de l’inspiration, quelle que puisse être le mode d’action de cette inspiration.

     Nos scientifiques n’ont pas cessé d’affiner notre compréhension de l’évolution des êtres vivants et des êtres humains. François Roddier est l’un d’eux, qui pense avoir découvert une loi commune dans la Thermodynamique de l’évolution. Un essai de thermo-bio-sociologie. Les mêmes « mécanismes » semblent régler l’organisation et l’évolution de la matière, de la vie et de la société.

    Ce qui dans son explication, par ailleurs bien étayée et cohérente, peut malheureusement paraître manquer, c’est la prise en compte du principe de causalité. On peut admettre que « l’univers cherche constamment à maximiser la vitesse à laquelle l’énergie se dissipe » (p. 16) en application des structures dissipatives étudiées par Ilya Prigogine (Les lois du chaos), on peut donc admettre que, « en s’adaptant à l’environnement, les structures en mouvement s’auto-organisent de façon à maximiser la vitesse à laquelle l’énergie se dissipe » (p. 31) et que cela se retrouve aussi bien dans l’évolution des sociétés humaines que dans les courants de convection d’une marmite d’eau en ébullition. Mais on ne peut admettre que l’on parle d’une auto-organisation de ces phénomènes universels, comme si la matière physique était de par elle-même intelligente (et bonne et belle). François Roddier parle en effet d’ « auto-organisation de l’univers » (p. 49), « d’auto-organisation des sociétés humaines » (p. 115), du « développement d’une civilisation comme processus d’auto-organisation » (p. 127). Mais le terme « auto » implique, selon son étymologie, l’existence d’êtres séparés les uns des autres, chacun s’occupant seul de ses affaires, et dont les relations ne sauraient dès lors s’expliquer que par la phantasmatique « harmonie préétablie » de Leibniz. Si, comme le dit cependant François Roddier, « la question se pose donc de savoir pourquoi les masses de particules fondamentales semblent précisément ajustées pour rendre la vie possible » (p. 57), il faut bien admettre l’existence d’une intelligence organisatrice de cet ajustement précis.

     Le concept d’auto-organisation de la matière physique viole le principe de causalité. L’organisation de notre univers, depuis la pure énergie jusqu’à homo sapiens sur notre planète (et ses probables homologues dans d’autres régions de notre univers) suppose un être intelligent informant-organisateur. Alors que nos scientifiques se targuent d’être rationalistes, leur négligence à se poser cette question relève d’un aveuglement de la raison.

 

Il faut que la flamme monte.

C’est la loi de l’air léger

dont le mouvement affronte

ce qui le fait dégager.

 

Monte donc flamme légère

et réjouis le regard

grimpant avec toi dans l’air

où se manifeste l’art

de vivre toujours plus haut

jusqu’à ce que la fumée

passe en ce monde nouveau

de son invisible aimé.

 

La flamme ici qui s’achève

demeure dans la mémoire

de ce monde qui s’élève

en s’appuyant sur l’espoir.

 

Elle appartient au mystère

qu’à grand renfort d’attention

le regard de l’intuition

découvre sur notre terre.

 

 

21 mars 2016

Comment pouvons nous lire la Bible sans y voir la place qu’y occupe la violence du sacré, qui fait de son dieu un dieu cosmique de la philia aimant son peuple dans une jalousie érotique et du neïkos haïssant ses ennemis au point de les détruire dans un thanatos impitoyable ?

     Les Juifs pieux célèbrent la fête de Pourim en relisant (pieusement et joyeusement) le livre d’Esther, la belle fille qui séduit le roi et prévient le massacre des Juifs. Mais certains (beaucoup ?) passent sous silence le massacre des non-Juifs dont le texte fait son miel en une longue description que l’on peut bien qualifier de sadique : « Le roi permit aux Juifs de chaque cité de se rassembler et de protéger leur vie en exterminant, massacrant et supprimant tous les groupes armés d’un peuple ou d’une province qui les attaqueraient, y compris les petits enfants et les femmes. » Les massacres se poursuivent avec allégresse jusqu’au bouquet final : « Ils tuèrent soixante-quinze mille personnes parmi ceux qui les détestaient » (Esther 8, 11 – 9, 16) avant de fêter la victoire en de joyeux banquets et d’en faire une célébration annuelle à jamais.

     Violence neïkos de la conquête de la « Terre promise » tout au long du livre de Josué, à commencer par le massacre de Jéricho brûlée, rasée et maudite : « Le peuple monta dans la ville, chacun devant soi et voua à la destruction, en le passant au fil de l’épée, tout ce qui s’y trouvait : hommes et femmes, enfants et vieillards, jusqu’aux bœufs, aux brebis et aux ânes  » (Josué 6, 20s). Massacre par Saül des habitants de Nob (I Samuel 22, 19). Massacre par le prophète Élie des quatre cent cinquante prophètes de Baal (I Rois 18, 22, 40) …

     Impitoyable altérité négative du « nous ou eux ». Il faut nous en souvenir pour comprendre ce qu’a été la révolution évangélique de l’altérité positive: « Vous avez entendu qu’il a été dit, « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. » Mais moi je vous dis, aimez vos ennemis » (Matthieu 5, 43). Le christianisme a cependant plus ou moins poursuivi sur la voie cosmique de la philia et du neïkos, pendant les adultères (prenant le relais de la lapidation) et exterminant les hérétiques (entre autres). Comment Pierre a-t-il pu, si peu de temps après le départ de Yeshoua, attribuer au Saint Esprit la mort brutale d’Ananias et Saphira, provoquant une méga-peur (phobos mégas) dans la première communauté (Actes 5, 3-11). Pas facile de changer. Jacques et Jean n’avaient-ils pas proposé de faire descendre le feu du ciel sur un village samaritain qui refusait de les accueillir ? (Luc 9, 54).

     « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte », chantent encore les chrétiens, et ils poursuivent : « Si des méchants s’avancent contre moi pour dévorer ma chair, ce sont eux, mes ennemis, mes adversaires, qui chancellent et succombent » (Psaume 27, 1).

     L’Amour universel, et le Pardon qui l’accompagne, sont de l’Éternel,  et nul ne peut les vivre sans la force de la grâce, de l’Esprit, du Don.

 

 ce beau visage qui frémit

en jouant l’impromptu

éveille dans l’onde endormie

une âme qui depuis longtemps s’est tue

 

des cendres l’oiseau qui renaît

pour quelques instants dans cet air

invisible qui frémit se plaît

à rappeler quelque mystère

 

la muse en la musique rêve

des belles heures du passé

fait taire le feu dans la brève

intermittence ici cassée

par la  vi o lence immortelle

là et là-bas qui éclate

s’épuise et reprend de plus belle

en manteau écarlate

 

beau visage lorsque le calme

te replonge dans le silence

ton âme en l’âme se réclame

endormie en belle présence

 

22 mars 2016

Éclectisme sélectif ? Que pouvons-nous apprendre des autres cultures qui soit en accord, en prolongement de la nôtre, qui puisse « l’enrichir », la faire grandir selon ce qu’elle est elle-même déjà potentiellement ? Notre intérêt pour les cultures du monde, en particulier pour celles qui sont menacées par l’impérialisme culturel de l’Occident, est sans doute révélateur, mais de quoi ? Le succès de l’émission « Rendez-vous en terre inconnue » n’est-il dû qu’à de la curiosité ? Depuis longtemps, la culture indienne fascine bien des gens en Occident, au point que certaines certains s’y plongent et y cherchent un salut de l’âme qu’elles ils ne trouvent pas dans leur propre culture.

     L’ouverture à toutes les cultures, religions, sagesses… est logique dans une spiritualité de l’altérité, non par insatisfaction de soi et de sa culture, mais par souci des autres comme autres et aussi par recherche des divers visages de l’altérité positive à travers toute l’humanité, ceux du passé et ceux du présent. Et quelles formes d’altérité positive peuvent-ils lui apporter, confirmant et étendant les siennes ?

     Dans sa recherche de justification et d’appui de son intuition de « l’écologie profonde », Arne Naess s’est intéressé à Gandhi, le Mahatma, la Grande Âme. Il a trouvé chez lui une confirmation de son identification à l’autre, l’autre non-humain comme l’autre humain, dans l’indissociabilité des êtres : « Je crois à l’advaïta, à la non-dualité, dit Gandhi, je crois à l’unité essentielle de l’homme, et d’ailleurs de tout ce qui vit. Je crois que si un être humain gagne en spiritualité, le monde entier y gagne avec lui, et que si un seul être humain perd, le monde entier y perd à la mesure de sa perte » (The Ecology of Wisdom, p. 90).

     On pourrait y voir une confirmation d’une parole souvent citée d’Élizabeth Leseur (1866-1914), « Toute âme qui s’élève élève le monde », parole qui, acceptée, peut justifier l’existence des moniales et des moines cloîtrés. Leur intensité spirituelle diffuse au-delà des murs. Elle donne aussi à penser aux relations cachées, psychiques, des êtres les plus matériels comme des êtres les plus spirituels, en refus du matérialisme physique cloisonnant de la science occidentale. Et une écologie évangélique y trouve à se conforter: L’Amour éternel pour tout être se répand en s’offrant sans obstacle physique. L’écologie évangélique peut se vivre selon cette communion empathique avec tous les êtres, humains et non-humains.

 

faut-il qu’il soit carré le cloître

puisque tu tournes en rond

pendant ces heures où l’horizon

refermé t’incline vers l’âtre

 

entre les choses qui rassemblent

et celles qui dispersent

faut-il que ton cœur batte l’amble

en ton âme vive diverse

 

tu baisses les yeux sur la pierre

de belle dureté

et parfois les lèves dans l’air

de l’espace en légèreté

 

l’altérité partout t’appelle

en l’une comme en l’autre

et ton âme aimante s’y mêle

sentant que tout est nôtre

 

tourne donc et que les quatre antres

du cloître te renvoient

 

au centre d’où tu peux étendre

ta circonférence de joie

 

23 mars 2016

Foi. Le Petit Robert en donne trois sens qu’il qualifie d’objectifs et quatre sens qu’il qualifie de subjectifs. Cette multiplicité invite à se dire que le mot « foi » mérite d’être osé pensé, particulièrement au troisième sens « subjectif » de « croyance en une religion ». Pour les croyants qui lisent le Nouveau Testament, la foi est essentielle. Pour les protestants, elle est la seule condition du salut. « C’est la foi qui sauve, et non les œuvres ».

     La foi est tout de même essentielle pour les catholiques. Elle se résume pour eux dans le credo, que l’on entend dire ou chanter avec conviction lorsqu’on assiste au saint sacrifice de la messe. Mais la foi catholique ne se sépare pas de l’espérance et de la charité, les deux autres « vertus théologales ». Pour Paul cependant, « maintenant demeurent les trois, mais la plus grande c’est la charité », l’Amour qui « ne passera pas » (I Corinthiens 13, 13, 8).

     C’est par la foi que l’on appartient à l’Église, que l’on est membre de l’Église qui se dit universelle. Pourtant, c’est la Charité, l’Agapè, l’Amour qui est la Vie de l’Éternel, et elle n’est pas réservée aux croyants. C’est l’Amour qui est universel, et non la foi. On commence à le penser lorsqu’on affirme que « seul l’Amour est digne de foi » et donc qu’il n’est plus évident ni nécessaire de répéter « hors de l’Eglise point de salut. »

     En France, en Europe plus généralement, le nombre des chrétiens se réduit, celui des prêtres davantage encore. Mais si un non-croyant assiste à un messe, lors d’un enterrement par exemple, il peut se demander d’ou vient la fidélité fervente des croyants. S’il ne voit dans la messe qu’un rite sacrificiel et dans la consécration qu’un geste-parole magique, il peut cependant reconnaître qu’elle est vécue par les croyants avec ferveur, et que cette ferveur nourrit leur vie spirituelle, leur charité aussi, leur Amour agissant. Il peut attribuer cette efficacité à la puissance de l’imagination, il peut aussi en reconnaître la valeur.

     Cela fait partie de l’ambiguïté en quelque sorte essentielle à l’Eglise de ne pas pouvoir séparer l’Amour de la croyance en un Père Tout-puissant, figure cosmique sacrée ambivalente de philia et de neïkos, capable du pire et du meilleur comme l’histoire en témoigne. Si tel est bien le cas, il faut admettre que, dans les faits,  le mieux, l’Amour sans la Foi, semble parfois être l’ennemi du bien. Même si l’on est convaincu que l’Évangile se résume dans l’Amour, on peut reconnaître que la perte de la foi conduit dans l’Occident chrétien conduit à un affaiblissement de la Charité, à une recrudescence de l’altérité négative. On ne peut que le regretter si l’on croit en l’Amour, mais on peut aussi se réjouir en voyant l’Église se rapprocher de la foi en l’Amour seul

 

Attentats de Bruxelles. L’horreur des victimes qui nous frappe aujourd’hui de près devrait nous inciter à la compassion pour celles et ceux là-bas en Iraq, en Syrie et ailleurs dont c’est le lot quasi quotidien. Croyez-vous qu’elles ils s’y habituent ? Croyez-vous qu’elles ils sont moins sensibles que nous à la douleur ? Croyez-vous que l’Éternel les Aime moins que nous ?

 

les cierges de la cathédrale chantent

dans l’ombre des mains jointes

qui s’enclosent ici au centre de l’enceinte

en quête des lumières à jamais qui les hantent

 

dans le silence où monte en sa flamme tremblante

l’invocation du cœur sa douleur et sa plainte

un vague flux d’air pur se glisse dans la crainte

de manquer de la foi que les armes démentent

 

l’immobile statue de la vierge invoquée

frémit et son visage en espoir contemplé

s’anime dans les larmes qu’elle donne

 

aux âmes éprouvées qui s’abandonnent

à l’invisible étreinte maternelle

dans la lumière et l’ombre où attend l’éternel

 

24 mars 2016

Écoféminisme. Si l’on a le moi écologique et que l’on fait l’hypothèse que la volonté de croissance à tout prix, de possession et de domination du monde fait partie de l’ADN patriarcal comme peut le suggérer le livre de la Genèse, « Remplissez la terre et soumettez-la. Dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bêtes de la terre et toute chose qui y rampe » (Genèse 1, 26), alors on lutte contre le patriarcat. Non avec ses armes à lui, ce qui serait participer à son règne, mais avec la non-violence de la communion à tous les êtres de la terre, non-humains et humains.

     Toutes celles et ceux qui se sentent et se vivent de genre féminin, puisqu’on peut être de sexe féminin et se sentir-vivre selon le genre masculin, les « féministes » de l’un et l’autre sexe luttent pour le matriarcat. Entendons-nous. Il ne s’agit pas de promouvoir la guerre des genres. Tout au contraire, il s’agit de rétablir l’égalité absolue dans la diversité absolue.

     Le mot « absolu » fait peur et il faut s’en méfier. On peut le soupçonner d’être patriarcal, au sens où il est lié au pouvoir. Il n’y a en Vérité qu’un seul absolu, celui de l’Être de l’être, qui est altérité positive, Amour-Agapè, ni patriarcal ni matriarcal. L’absolu de l’Amour apparaît dans son universalisme: « Il n’y a plus ni homme ni femme, ni Juif ni Grec, ni Barbare ni Scythe (Galates 3, 28, Colossiens 3, 11)… ni chrétien ni musulman, ni hindou ni bouddhiste, ni shamaniste ni… au sens où ils s’opposeraient les uns aux autres dans un « nous ou eux » d’altérité négative. Chacun chacune peut Aimer selon son sexe ou son genre, sa culture, sa religion, souhaitant que l’autre soit autre jusqu’en son eccéité la plus personnelle et ainsi de l’Aimer comme autre de l’Amour éternel.

L’écoféminisme de l’Amour ne cherche pas une revanche matriarcale sur le patriarcat, mais une communion, une collaboration en complémentarité dans l’égalité de toutes et de tous avec toutes et tous dans la dépossession du monde et le souci de tous les êtres non-humains comme humains. Telle est l’utopie, l’idéal évangélique. Évangélique ? Pas même si on lie l’Évangile à une personne et/ou à un peuple, car l’Amour s’efface dans l’anonymat de l’Éternel-le, dont la main gauche ignore ce que fait la main droite. La Bonne nouvelle (l’Euaggélion) n’appartient à aucune Église, à aucune religion, elle est proposée, annoncée à toutes « les âmes de bonne volonté » pour qu’elles se soucient des humains mais aussi des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bêtes de la terre et de celles qui y rampent, et même de ces choses que l’on croit inanimées.

 

Certains l’appellent « le Saint Père », d’autres l’appellent « François ». Dis-moi comment tu l’appelles, je te dirai si tu es du christianisme ou si tu es de l’Évangile.

 

par les entrailles de la compassion

à l’image de l’homme l’éternel

à celle de la femme l’éternelle

vivent en tout l’identification

 

complémentaires tout autant qu’égales

complémentaires tout autant qu’égaux

les serpents les colombes à leurs niveaux

prudents et simples toutes choses emballent

 

les pieds à terre et la tête aux étoiles

tu peux sans les comprendre les connaître

naître de chair et puis d’esprit renaître

sortir de l’ombre et traverser le voile

 

et découvrir cette beauté sans nom

que chante chaque fleur sans même le savoir

et que chante la bouche qu’à la voir

elle frémit et perd aussi son nom

 

les entrailles émues face au malheur

peuvent comme les larmes être de joie

puisque toujours la belle est la première fois

et qu’avec l’éternel elle tisse les heures

 

25 mars 2016

Vivre en ressuscité, c’est ce que Paul demande aux disciples de Colosses. Il est intéressant de faire de cette image, de ce mashal, une analogie de la seconde naissance dont parle Yeshoua à Nicodème. Ce sont deux meshalim d’une même réalité. Dès lors, on peut dire que Yeshoua, vivant selon l’esprit et non plus selon la chair comme le suggère son baptême, a vécu en ressuscité bien avant de mourir physiquement. « Ensevelis avec le Christ dans le baptême, vous êtes aussi ressuscités avec lui » (Colossiens 2, 12). La chronologie n’y change rien.

     Paul passe peut-être indûment de la pensée physique à la pensée mashal. Il joue avec l’imagination des disciples, avec la sienne aussi, pour qui Yeshoua serait ressuscité en sa chair. Le credo chrétien ne demande-t-il pas de croire à la résurrection de la chair ? Cette imagination peut, après tout, aider à « vivre en ressuscité » et d’abord à « mettre à mort vos membres sur la terre… à renoncer à « l’immoralité sexuelle… et à la soif de posséder (eros)… à la colère « (thanatos). Et puis, comme Paul la décrit à « vivre une vie de ressuscité » (Yeshoua aurait dit de « rené de l’esprit ») : « Ayez des sentiments de compassion, de bonté… Pardonnez-vous réciproquement… Par-dessus tout cela, l’Amour, qui est le lien de la perfection (épi pasin dè toutoïs tên agapên, o estin sundesmos tês téléiotêtos) » (Colossiens 3, 5, 8, 12-14).

     L’Amour Agapè est bien la clé de la foi évangélique. C’est l’Amour qui fait « passer de la mort à la vie »: « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous Aimons » (I Jean 3, 14). l’Amour donne de sortir du monde, c’est-à-dire de la libido sentiendi, de la libido sciendi et de la libido dominandi , « du désir de la chair, du désir des yeux et de l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16).

     L’Évangile vécu peut nous donner, renés humains derniers par la seconde naissance / résurrection, d’échapper aux forces cosmiques : « Vous êtes morts avec Christ (Amour) aux principes élémentaires qui régissent le monde, tôn stoïkheiôn tou kosmou » (Colossiens 2, 20). Cette libération du cosmos, de la philia qui attire et fascine et du neïkos qui repousse et terrifie, est une libération du sacré tel que l’a étudié et défini Rudolf Otto. On comprend pourquoi Yeshoua a désacralisé le temps du Sabbat, l’espace du Temple et donc toutes choses, mettant fin à la religion, aux dieux cosmiques, y compris celui des monothéismes. « Dieu est mort, vive Aimer ! »

 

les arbres des forêts renaissent chaque année

comme la lune chaque mois

 

va respirer le souffle de la nuit renée

quand la clarté berce les bois

 

va l’éternel t’y remettra la clé

et le présage de ta foi

 

26 mars 2016

Si les prophètes, si Yeshoua de Natsèrèt, pensent-parlent en mashal, c’est qu’ils connaissent le langage des choses. Ils ont les oreilles qui entendent, les yeux qui voient et le cœur qui ressent l’univers en son être. S’ils disent que « les cieux racontent la gloire de Dieu » (Psaume 18, 1), ce n’est pas pour eux dans le langage physique de l’intelligence, c’est dans le langage psychophysique qui reconduit à l’Être de l’être par l’Esprit qui, « planant sur les eaux », l’habite, l’anime, est l’être de son être.

     « Il donne à tous vie, souffle et toute chose… qu’ils cherchent le Seigneur, dans l’espoir qu’à tâtons ils le découvrent, bien qu’il ne soit pas loin de nous puisqu’en lui nous vivons, nous agissons, nous avons l’être, en autô gar zômen kaï kinoumetha kaï esmén » (Actes 17, 25-28). Les prophètes connaissent cette présence inspiratrice voilée incognito de l’Éternel à tout être en un panenthéisme si intime que Spinoza a pu penser « Deus sive Natura, Dieu ou la Nature », formule simple qui cache-dévoile une réalité littéralement inexprimable.

     Le langage poétique, dans la mesure où il parle / écrit en images rythmées, en symboles cosmiques irréductibles à des concepts, permet à celles et ceux qui se laissent inspirer d’exprimer cette présence. Lorsque le prophète-poète est « de la Vérité » dernière comme l’a été Yeshoua, il entend, voit, ressent l’Amour dans le cosmos, au-delà des forces primaires qui l’animent dans sa nécessité première (la philia et le neïkos). Il pense-parle en mashal du Royaume de l’Amour. Il trouve dans les êtres cosmiques, y compris dans l’humain cosmique, l’Adam premier, le présage de l’humain dernier, vivant de la Vie de l’Éternel.

     Mais, faut-il le répéter, traduire une image (un mashal) en concept (en dogme) c’est la détruire, perdre son message. Au-delà de la parole magique censée transsubstantier le pain et le vin en corps et sang de Jésus-Christ, l’acte de se nourrir psychiquement autant que physiquement donne à celles et ceux qui Aiment d’en faire une rencontre d’Aimer, de nourrir leur Amour pour tous les êtres. Ce que la croyante le croyant catholique vit en imagination dans « la sainte communion », celle celui qui Aime peut le vivre à chaque bouchée de nourriture et à chaque gorgée de breuvage. « Si tu connaissais le Don de Dieu et qui est celui qui te demande à boire, tu lui demanderais et il te donnerait l’eau de la Vie… l’eau qui deviendra en lui une source jaillissant jusque dans la Vie éternelle » (Jean 4, 10).

 

patine du regard les rochers et les ruines

au long des ans au long des siècles affine

les galbes et les grains et jusqu’au plus infime

 

l’œil de l’aigle planant sur toute l’étendue

goûte-t-il inconscient cette campagne vue

des hauteurs où discret se révèle l’insu

 

et le moindre caillou abandonné longtemps

aux eaux qui le caressent dans le lit du torrent

montre que l’embellit le regard de l’amant

 

est-il dans la forêt un seul arbre attentif

que le soleil la pluie sans nul autre motif

que d’être ne lui donnent un mouvement furtif

 

et la nuit doucement l’appel de la hulotte

a des tons veloutés où le silence flotte

dans l’intime distance où l’amour lui chuchote

 

27 mars 2016

Inspiration. Interrogez une romancière, un romancier sur sa façon de travailler, d’écrire. Elle, il vous répondra probablement qu’elle, il ignore en commençant comment son récit évoluera, comment il se conclura. Il peut aussi arriver que ses personnages échappent à  son contrôle… On a parlé à ce sujet d’inspiration artistique, sans être bien sûr de ce que cela signifie. On a parlé de muse, on parle plutôt maintenant d’inconscient. Déjà Marcel Proust parlait d’un moi profond, d’un moi sans moi.

     Le mot inspiration a aussi été utilisé pour légitimer la parole des prophètes. Yeshoua, qui s’est de manière répétée présenté comme un prophète, a pu dire en reprenant la parole d’Isaïe, « l’Esprit du Seigneur est sur moi, car il m’a donné l’onction pour que je prêche la bonne nouvelle (euaggélisasthaï) aux pauvres » (Isaïe 61, 1, Luc 4, 18). Yeshoua s’est donc présenté comme un inspiré, ne parlant pas de lui-même mais selon l’inspiration de l’Esprit de l’Éternel, « ne faisant que ce qu’il voyait son père faire », disant « la vérité qu’il entendait de Dieu » (Jean 5, 19, 8, 40).

    Et Yeshoua a pu dire à ses disciples en les envoyant dans le monde, « prêchez à toutes les nations. Mais si l’on vous arrête et vous livre, ne préméditez pas vos paroles. Ce qui vous sera donné alors, dites-le, car ce n’est pas vous qui parlerez, mais le Saint Esprit (Marc 13, 10s). « L’esprit de votre Père parlera en vous » (Matthieu 10, 19s). « Je vous donnerez des paroles et une sagesse » (Luc 21, 15). Les trois évangélistes, attribuant l’inspiration à l’Esprit, au Père ou à Yeshoua, parlent d’un même phénomène, à savoir d’une parole qui naît en celui qui parle sans qu’il y ait d’abord réfléchi.

     Il semble que les premiers disciples pratiquaient ce genre de parole inspirée dans leurs assemblées et qu’ils utilisaient le mot prophétie pour le désigner. Mais qui parle ainsi n’est pas forcément réellement inspiré. C’est un phénomène à contrôler : « Que deux ou trois prophètes parlent et que les autres jugent… Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes… Si quelqu’un se croit prophète ou spirituel (prophêtês einaï ê pneumatikos) qu’il reconnaisse que ce que j’écris est un commandement du Seigneur » (I Corinthiens 14, 29-32, 37).

     On peut penser que l’inspiration, poétique et/ou spirituelle, est chose banale. L’Esprit habite tout être, ou, pour mieux dire, tout être habite en lui, « en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28). Mais l’Esprit est indétectable physiquement, et l’on peut donc se croire inspiré alors qu’on est victime de son imagination. Il n’empêche que l’on peut se lancer dans l’écriture, poétique ou spirituelle, en espérant être inspiré. Nos intuitions doivent ensuite passer au crible de notre raison, et de la raison de celles et ceux qui nous lisent.

 

Que vas-tu voir au tombeau vide ?

Ceux qui sont pleins le sont de rien

de plus que ce qui était tien

et qui n’est plus qu’une plaie vive.

 

Ceux qui sont morts avec l’esprit

étaient déjà ressuscités

alors qu’ils étaient habités

par l’amour qui les avait pris.

 

Les morts ne sont pas sous la terre.

Ils n’y laissent que leurs atomes

séparés comme au champ le chaume

du grain qu’on rassemble sur l’aire

où l’attend la transmutation

et le chemin vers d’autres cieux

et le regard que d’autres yeux

leur donnent en pleine attention.

 

Laisse donc les morts enterrer

dans les tombeaux ceux qu’ils croient morts.

Au silence patrie des forts

retrouve-les au lieu d’errer.

 

28 mars 2016

Dialogue. Peut-on faire dialoguer « Dieu est Amour » et « Dieu est Nature », « Deus Caritas est » et « Deus sive Natura ». Il faut d’abord reconnaître que le langage littéral n’est pas adéquat pour parler du Réel ultime (le terme « réel ultime » est lui-même inadéquat). Il nous faut essayer, non de comprendre intellectuellement, mais de connaître intuitivement.

     L’intuition de Spinoza est celle qu’une (quasi)-identité de l’Éternel et du Temporel, de l’Absolu et du Relatif, de l’Infini et du Fini. On a donc parlé à son propos de panthéisme et de panpsychisme. Mais l’interprétation de Spinoza est multiple, et certains interprètes préfèrent parler de panenthéisme: le cosmos n’est pas Dieu, mais Dieu l’habite tout entier.

     Par hypothèse, ce serait appliquer à la totalité des êtres cosmiques et à l’Éternel ce que la théologie chrétienne dit de l’homme et de dieu en Jésus-Christ : une union intime « sans confusion, sans mutation, sans division, sans séparation » selon le Concile de Chalcédoine en 451, deux natures (physis) et une seule personne (hypostasis). Mais les mots, encore une fois, sont déficients en ce domaine. C’est pourquoi on parle de mystère, le Mystère de l’Incarnation. Telle est la présence intime de l’Éternel à son Autre telle exprimée dans le langage de la négation: « sans, sans… », ne se confondant pas avec son autre mais ne s’en séparant pas. Il ne s’agit certes pas de nature et de personne comme dans la théologie de l’homme-dieu. Il s’agit d’une communauté d’être dans la dualité de l’Être de l’être et des êtres, un peu comme ce que signifie la non-dualité, l’advaïta vedantine.

     Qui s’efforce de recevoir le Don, la Vie, l’Esprit de l’Éternel, commence à L’entendre, à Le voir, à Le ressentir (tous mots images-meshalim) en toutes choses, en tout être, parce que c’est en Lui que nous avons « la vie, le mouvement et l’être ». Cet « effort » spirituel dans la grâce est Amour, rien d’autre. Spinoza a de son côté parlé de connaissance (intuitive) du troisième type et noté que c’est une connaissance d’amour, un « amor intellectualis ».

 

c’est la muse endormie au bord de la fontaine

qui attend que s’éveille en elle la conscience

du monde où elle est née dont elle est la substance

et le cœur plus profond que l’amour et la haine

 

son corps a disparu elle est toute en la tête

inclinée sur la berge où l’eau rejoint la terre

et s’animant à peine elle respire l’air

en elle qui allume le feu de la quête

 

le regard qui l’approche en la fascination

s’y absorbe et l’absorbe en la pleine attention

où l’une et l’autre ensemble énergisent l’atone

 

le marbre et l’œil intimes où dansent les atomes

de l’inerte en surface et dans la profondeur

sont la vie où s’éveille la dormeuse-dormeur

 

29 mars 2016

« Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre. Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive » (Matthieu 10, 34). Les va-t-en-guerre se sont précipités sur cette petite phrase pour justifier la violence dont a usé la christianisme, que ce soit dans les croisades, les guerres de religions ou l’extermination des hérétiques. Pour les justifier ou, tout dernièrement, pour les expliquer en faisant de l’Évangile un message incluant la violence. Mais qu’en est-il ? Certains font remarquer que la violence est totalement de l’Évangile si on le résume à son essence, « Dieu est Amour » et à son explicitation dans le « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous persécutent. »

     Alors, cherchez l’erreur. Yeshoua pensait-parlait en meshalim, en images. Il n’a jamais cessé de le faire, comme les prophètes qui l’ont précédé. Mais un bon nombre de ses auditeurs, y compris certains des disciples, n’avaient pas les oreilles qu’il faut pour les entendre (Matthieu 13, 9, 43). On en a un exemple avec Nicodème qui ne comprenait pas qu’on puisse naître une seconde fois (Jean 3, 4), et plus encore avec l’histoire de la chair et du sang du fils de l’homme qu’il faut manger et boire pour avoir la vie (Jean 6, 53…) Peut-on dire que l’Église elle-même a bien compris qu’il s’agit de l’esprit ? « La chair ne sert à rien. Les paroles que je prononce sont esprit et elles sont vie », ce sont « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 63, 68), que l’on ne comprend pas avec la raison, mais que l’on connaît avec le cœur, quitte à essayer ensuite d’en rendre raison.

     C’est un peu ce qu’a fait Luc en remplaçant le mot « glaive » par le mot « division » (Luc 12, 51). Il s’agit bien de la division radicale entre Aimer et ne pas Aimer, entre vivre selon l’esprit « ressuscité » et vivre selon la chair mortelle. C’est ce qui fait que dans une même famille on peut trouver des gens qui Aiment et d’autres qui n’Aiment pas (Matthieu 10, 35s) comme il y a des vierges sages qui entrent dans la salle des noces et des vierges folles qui n’y entrent pas, des brebis qui « héritent du Royaume » et de « l’éternelle vie » et des boucs qui vont au « feu éternel », au « châtiment éternel » (Matthieu 25, 1-13, 31-46). On le voit aussi dans un autre mashal du retour du Christ : « Alors il y aura deux hommes dans un champ, l’un sera pris et l’autre laissé. Il y aura deux femmes en train de moudre le grain, l’une sera prise et l’autre laissée » (Matthieu 24, 40s). Le « salut » n’est plus collectif mais personnel.

     Malheureusement, encore une fois, le christianisme n’a pas suivi totalement l’Évangile. Il est resté une religion avec son fondement sacré où la force cosmique du neïkos pousse à la violence. On l’a vu dans le judaïsme avec les massacres du Livre de Josué, du Livre d’Esther et quelques autres, tel celui d’Elie égorgeant les 450 prophètes de Baal (I Rois 19, 22, 40). On l’a vu dans les conversions forcées au christianisme et à l’islam, et l’on voit maintenant avec le wahhabisme forcené incapable de reconnaître le sens spirituel du djihad dans le Coran.

 

c’est la lampe qu’on éclaire

au feu qu’il désirait tant

voir s’enflammer sur la terre

pour tout le reste des temps

 

elle brille dans la chambre

en y laissant des coins d’ombre

où sont les morts dont la cendre

attend qu’on les désencombre

 

il suffit que le silence

atteigne le grand abîme

pour que vienne à la conscience

son esprit où se ranime

le secret du bel échange

avec celles ceux qui vivent

désormais comme les anges

invisibles et qui les suivent

 

la lampe dans la nuit veille

il suffit de lui donner

la grâce en l’esprit rené

pour que parlent les merveilles

 

30 mars 2016

Dialogue de paroles: « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48) et « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur » (Pensées de Pascal, éd. Sellier, 751, p. 580). Pascal parle ici du péché, mais c’est une façon un peu triste de parler de l’Amour qui lui manque. Ailleurs, il parle tout de même, lui aussi, de la charité (de l’Agapè dont parle Paul). L’Amour qui lui manque, c’est l’Amour de l’autre non simplement comme soi-même mais comme autre, c’est le don et l’exigence de l’Évangile, participation à l’Amour parfait de l’Éternel dans l’action conjuguée de la grâce et de la volonté.

     Le « péché » n’est rien d’autre que le manque d’Amour, manque plus ou moins  sévère selon qu’on cède plus ou moins aux forces cosmiques de la philia et du neïkos, de l’eros et du thanatos humains, du « désir de posséder, comprendre et dominer » que Jean appelle le monde, le cosmos (I Jean 2, 16). En langage mashal, Jean a pu dire aussi, en reprenant une image de Yeshoua, « qui Aime est dans la lumière, mais qui hait est dans les ténèbres » (I Jean 2, 10s), qui Aime a la lampe allumée des vierges sages, et qui n’aime pas a la lampe éteinte des vierges folles (Mathieu 25, 1-13).

     Si pour Pascal connaître ses péchés c’est risquer de perdre cœur, c’est que nous n’en finissons pas de les reconnaître, de constater que notre Amour est encore loin d’être parfait. Illusion de croire, comme semble le faire Paul, que parce qu’on est baptisé, on est libéré du péché : « Ensevelis avec lui dans le baptême, en lui aussi vous êtes ressuscités… morts à vos offenses. Il vous a faits vivants avec lui, ayant pardonné toutes vos fautes » (Colossiens 2, 12s). S’adressant aux disciples avec une certaine ambiguïté, il les appelle « vous les parfaits », alors qu’il se considère lui-même comme « encore imparfait et poursuivant sa course vers le but à atteindre »  (Philippiens 2, 15, 12).

     Les parfaits dont il parle sont en réalité celles et ceux qui veulent être parfaits (Matthieu 19, 21), qui ont compris que seule la perfection pourra les combler comme elle comble l’Éternel. Celles et ceux qui cherchent l’Amour parfait comme y invite Yeshoua prennent le chemin de la perfection et s’aperçoivent qu’elles ils sont encore loin du but. « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur. — Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. — Non, car moi par qui tu l’apprends t’en peux guérir, et ce que je te dis est un signe que je te veux guérir. À mesure que tu les expieras, tu les connaîtras et il te sera dit: « Vois les péchés qui te sont remis. »

     Le langage de Pascal est ici celui d’un janséniste qui parle plus de péché que d’Amour. Mais ce langage est l’homologue de celui qui encourage à l’Amour. C’est vers l’Amour et l’avenir qu’il est bon de regarder, non vers le péché et le passé.

 

Respire jusqu’à la limite

insensible du grand espace

le souffle qui baigne la face

de la terre qui t’y invite.

 

Si essentielle est sa présence

à la vie qu’il est incessant

et si mêlé à notre sang

qui le conduit qu’on perd son sens.

 

Fluide au ventre maternel

nourrissant dans son enveloppe

la vie qu’elle s’y développe

au rythme lent de l’éternel

 

il échappe aux bras qui étreignent

qui possèdent et qui  dominent

donnant au feu qu’il ne s’éteigne

l’amour ardent qui s’y devine.

 

Que ceux qui sont dans le tumulte

de la terre plongée dans l’ombre

l’exaltent parmi les sans nombre

et qu’avec eux leur cœur exulte

 

31 mars 2016

Droit-de-l’hommistes. Voilà qu’on se remet à attaquer les Droits de l’homme, qui seraient trop égalitaires, comme le jugeait Joseph de Maistre, ou trop peu socialistes, comme se plaignait Marx.

     Trop de droits ? Trop de droits individuels ? Celles et ceux que cela gêne maintenant feraient bien d’abord d’observer que mes droits sont tes devoirs et que tes droits sont mes devoirs. Et aussi de méditer le premier article, qui résume le sens de la Déclaration : « Tous les hommes sont libres et égaux en droit… et ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

     Il ne s’agit pas de la fraternité du genre Caïn et Abel ni de celle du genre Jacob et Esaü, mais de « l’esprit de fraternité » universelle où l’on peut lire l’Amour inconditionnel de tous pour tous : « Tous les humains » de toute la terre, sans restriction, y compris ceux qui sont à naître. C’est un idéal certes, une utopie bien sûr, mais c’est l’idéal, l’utopie de toutes celles et de tous ceux qui croient à la démocratie, surtout des gens dont on dit qu’ils sont citoyens du « pays des droits de l’homme ». C’est aussi un idéal qui plaît à celles et ceux qui se réclament de l’Évangile.

    Droit-de-l’hommiste ? « …iste », suffixe qu’on utilise pour mépriser l’autre, comme dans communiste pour certains et dans capitaliste pour d’autres. On a transformé hindou en hindouiste et, plus récemment, musulman en islamiste. Avec cette hypocrisie qui objecte que -iste n’a pas toujours une connotation dévalorisante d’altérité négative (on dit égoïste mais on dit aussi altruiste). Certes, mais les chrétiens apprécieraient-ils qu’on les appelle christianistes ?

     « Une blanche vaut deux noires », plaisantaient des lycéennes nigériennes pleines d’humour après leur cours de solfège il y a déjà bien des années.

 

     Et la « Sainte Bible » ? « J’ai aimé Jacob, mais Esaü je l’ai haï » (Malachie 1, 2s). C’est avec l’Évangile que la fraternité d’altérité positive universelle est apparue. Dans le mashal proposé par Yeshoua, le Samaritain haï des Juifs porte secours à un blessé en terre juive (sur le chemin de Jérusalem à Jéricho) sans se demander à qui il a affaire. « Aimez vos ennemis… Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

     Terroriste ? Les Françaises et les Français qui ont connu l’occupation allemande (pardon, nazie) se rappellent que ceux qui se disaient résistants étaient appelés terroristes par les collaborationnistes… Alors ? « Non à la haine », entend-on ces jours-ci répéter en s’apercevant que le neïkos-thanatos de l’humain premier cosmique est toujours bien présent dans notre inconscient et prêt à faire des siennes. Mais nous ne pouvons dire non à la haine qu’en disant oui à l’Amour qui délivre l’humain des forces cosmiques, des « éléments du monde, stoïkheia tou kosmou » (Galates 4, 3).

 

cet air ici en ses dix mille

a parcouru la terre

mais tu n’en sais de l’origine

que peu en son mystère

 

il t’a toujours été fidèle

depuis ton premier cri

précédant de ses grandes ailes

tous tes moindres circuits

 

il serait bon que tu y penses

un peu de temps en temps

que tu reconnaisses le sens

qu’il donne en se voilant

à tes départs à tes retours

d’ici et de là-bas

dans les moindres de tes amours

comme de tes combats

 

peut-être qu’en le respirant

une dernière fois

tu sauras en le remerciant

sourire de sa joie

 

1er avril 2016

Dialogue de la présence et du symbolisme. La logique de l’infini et du fini (« Fondements philosophiques d’une altérité positive ») fait dire à Thomas d’Aquin que l’Éternel est nécessairement présent à l’intime de tout être : « Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime ». Intimité mystérieuse sans doute, absolument voilée en tout cas (Isaïe 45, 15), mais évidente à l’esprit rationnel qui ose penser.

     Elle s’exprime dans la pensée vedantine par le concept d’advaïta, de non-dualité. Pensée paradoxale puisqu’elle implique une apparente contradiction : comment le cosmos (dont nous sommes) peut-il à la fois être et ne pas être Dieu. Si l’on tient à préserver le principe d’identité, on est acculé au panthéisme. La formule de Spinoza, « Deus sive natura », est, de soi, une formule panthéiste. Et pourtant certains spécialistes de Spinoza – le Norvégien Arne Naess est l’un d’eux – pensent que les textes obscurs de Spinoza peuvent s’interpréter comme un panenthéisme : Dieu est en toutes choses et/ou toutes choses sont en Dieu. N’est-ce pas ce qu’implique aussi la formule d’Aratos de Soles explicitée par Paul devant l’Aréopage d’Athènes : « Il donne à tous la vie, le souffle et toute chose… Il n’est pas loin de chacun de nous puisqu’en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être, car nous sommes aussi de sa race » (Actes 17, 25-28).

     Voilà pour la raison. Quid du cœur ? C’est l’approche poétique, symbolique. Celle de ce fou de Blake qui voyait « un monde dans un grain de sable, un paradis dans une fleur sauvage, tenait l’infini dans la paume de sa main et l’éternité dans une heure… »

     Gerard Manley Hopkins, lui, voyait « la Vierge bénie dans l’air que nous respirons » (The Blessed Virgin compared to the air we breathe). Le participe « compared », comparé, indique qu’il parle en langage symbolique, en mashal. Mais la longueur du poème (126 vers), ses multiples détails et sa rythmique passionnée montrent surtout combien Hopkins vit cette présence, toute proche en ses cils et sa chevelure (vers 3), que ses poumons ne cessent d’aspirer (vers 14), qui laisse passer la gloire de Dieu (vers 29), dont la robe merveilleuse protège le globe coupable (vers 38s), qui maintenant fait vivre en nous Bethléem et Nazareth (Vers 65)… Celles et ceux qui ont la chance d’être anglophones peuvent, en le lisant à haute voix et belle respiration, participer à sa communion enthousiaste.

Wild air, world-mothering air,

Nestling me everywhere,

That each eyelash or hair

Girdles; goes home betwixt

The fleeciest, frailest-flixed

Snowflake…

La première phrase, à peine ralentie par les virgules et points-virgules, court, échevelée, sur trente vers…

La raison philosophique et le cœur poétique peuvent en dialoguant nous entraîner sur le chemin cosmique de l’Amour.

 

l’ajonc sur la lande respire

le souffle et se balance

en légère élégance

pour l’espace auquel il aspire

 

car il a volonté d’étendre

toujours plus loin ses bras

comme sous terre ses pas

se font des chemins pour comprendre

 

et un peu plus manger et boire

la pain le vin du monde

pour que la vie abonde

et se donne partout à voir

 

peut-on se demander que pense

en lui obscurément

l’âme du grand amant

en mystérieuse conscience

 

2 avril 2016

Ambiguïté du cosmos. Jean le dénonce comme Yeshoua parce qu’il est en l’humain premier le lieu, voire la cause de l’altérité négative, « du désir de la chair, du désir des yeux et de l’orgueil de la vie (I Jean 2, 16), qu’Augustin a compris comme libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi. Yeshoua a dit à ses disciples qu’ils étaient dans le cosmos mais qu’ils n’étaient pas du cosmos, et que « le cosmos les hait parce qu’ils ne sont pas du cosmos, tout comme je ne suis pas du cosmos » (Jean 17, 14). Nos traductions françaises parlent du monde, mais le texte grec emploie bien le mot « kosmos ». À ceux qui refusaient de l’entendre Yeshoua a pu dire, « vous êtes d’en bas, moi je suis d’en haut. Vous êtes de ce monde, moi, je ne suis pas de ce monde. C’est pour cela que je vous ai dit que vous mourrez dans votre péché » (Jean 8, 23s). Le cosmos est dans l’Évangile synonyme du péché, du manque d’Amour, de l’altérité négative.

     Cependant ce cosmos des forces cosmiques élémentaires, des « éléments du cosmos qui tiennent les humains en esclavage » (Galates 4, 3), et cela jusque dans les manifestations sacrées de la philia qui attire, voire fascine, et du neïkos qui repousse (voire terrifie), ce cosmos est aussi le ciel et la terre que la Genèse dit avoir été créés par l’Éternel et dont il aurait répété en les voyant que c’était bon, et même très bon (Genèse 1, 10, 12, 18, 21, 25, 31).

     Et les prophètes, Yeshoua sans doute plus encore que ceux qui l’avaient précédé, ont pensé en meshalim cosmiques, reconnaissant dans la nature des  images de la surnature. Certes, « la chair ne sert à rien, c’est l’esprit qui donne la Vie » (Jean 6, 63), mais la chair a une dimension symbolique, elle est l’image de l’esprit : « Si vous ne mangez pas ma chair, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jean 6, 53s).

     Il est bon de reconnaître la valeur symbolique du cosmos. Il ne s’agit pas de sacraliser les éléments du cosmos physique comme le font les sacrements catholiques en leur donnant un pouvoir magique par une parole sacrée. C’est une erreur presque aussi dommageable que de ne pas reconnaître leur valeur symbolique spirituelle. Il ne s’agit pas de voir dans l’hostie consacrée le corps du Christ, il s’agit de reconnaître en chaque bouchée que nous mangeons et chaque gorgée que nous buvons, comme en chaque goulée d’air que nous respirons, la présence de l’Amour éternel et de communier en Lui à tous les êtres, humains bien sûr, mais aussi non-humains, comme l’ont fait les François d’Assise et maintenant ces écologistes qui fondent leur pensée et leur action sur l’intuition évangélique, qu’ils en aient conscience ou non.

 

Tu veux entrer moustique mais le verre

n’est pas encore en ta vieille mémoire

Sur lui tu buttes et buttes et désespères

de passer la frontière et de me voir

 

Je pourrais sans rien dire t’ouvrir

la fenêtre de ma tour d’ivoire

mais je redoute pour mon avenir

la maladie que l’on dit ton espoir

 

je ne supporte pas la musique

de tes ailes qui pourraient un jour

envahir et conquérir le cirque

de mes haines et de mes amours

 

Pourtant dans le jardin les abeilles

et les papillons même partagent

avec toi tout l’espace des merveilles

sans jamais de querelles de ménage

 

Il faudra bien sur notre belle terre

que le verre qui nous sépare

apprenne en plus qu’à la lumière

à toute chose de donner sa part

 

3 avril 2016

Lorsque Nietzsche comprend que la volonté de vérité est une volonté de pouvoir ou que Michel Foucault comprend que connaître et assujettir sont liés, que savoir et commander sont inséparables, ils ne font qu’apercevoir ce que Jean puis Augustin avaient découvert à la lumière de l’Amour, à savoir que le désir des yeux, la libido sciendi, est indissociable de l’orgueil de la vie, de la libido dominandi (comme du désir de la chair, de la libido sentiendi.)

     Mais si Nietzsche et ses tenants actuels en sont arrivés à tenir la vérité en suspicion au point souvent de nier jusqu’à son existence et sa possibilité, Jean connaissait la Vérité comme une certitude, tout comme son ami Yeshoua qui se déclarait être « témoin de la Vérité » (Jean 18, 37).

     La vérité ultime dont il s’agit ici, la Vérité de l’Être de l’être, est bien une réalité dangereuse. Qui en effet peut nous assurer que ce dont nous avons la conviction est bien la Vérité ? Les athées sont convaincus d’être de la Vérité, les croyants aussi qui pourtant se l’arrachent puisque la Vérité d’un chrétien n’est pas celle d’un juif ni d’un musulman, d’un hindou, d’un bouddhiste, d’un animiste… Et ces Vérités sont dangereuses parce qu’elles poussent à l’intolérance et à la volonté de convertir les autres, et même de les éliminer s’ils refusent de se convertir. « Exterminez les hérétiques » n’est pas que le langage actuel des gens de Daech. Ce fut celui de l’Église catholique pendant des siècles, en gros du Moyen-âge jusqu’à la révolution française. Thomas d’Aquin, Saint thomas d’Aquin ! (1228-1274) n’est-il pas allé jusqu’à démontrer que si les crimes d’État sont justement punis de mort, il est juste, à plus forte raison, de frapper de la même peine les crimes contre l’Église ? Comment le christianisme a-t-il pu à ce point s’éloigner de l’Évangile ?    

     Ce qui nous conforte ici dans l’idée que le témoignage de Yeshoua est bien le témoignage de la Vérité ultime, ce sont ses implications, les fruits de l’arbre, ce qui découle de son être : L’Amour universel, l’altérité positive qui ne peut s’opposer à qui que ce soit, qui ne cherche pas démontrer que les Vérités des autres sont des erreurs. C’est qu’on n’accède pas à la Vérité de l’Amour comme Être de l’être par le raisonnement, la logique, la preuve rationnelle. Elle n’est pas accessible « aux sages et aux prudents » (Matthieu 11, 25). On la découvre et la reconnaît en commençant à Aimer, on s’en assure toujours davantage en Aimant de plus en plus comme le dit le starets de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov. C’est ce qui arrive aussi, selon Yeshoua, aux « tout-petits » avant qu’ils ne soient absorbés par « le monde ».

      La « démonstration » de l’Être de l’être comme altérité positive est logiquement défendable, mais elle ne peut atteindre que les consciences de cœurs devenus sensibles à l’Amour par l’Amour : « Dieu sensible au cœur, non à la raison » et « les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées (compliquées), qu’elles frappent peu. Et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration. Mais une heure après, ils craignent de s’être trompés » (Pensées, éd. Sellier, 680 (p. 467), 222).

 

le lapin qui se réfugie

timidement dans le jardin

a-t-il en lui la nostalgie

de quelques ancêtres lointains

 

le buisson que le vent émeut

l’attire comme un familier

et se demande ce qu’il veut

en le regardant approcher

 

il est de secrètes présences

qui s’animent en s’émouvant

et que seuls les sixièmes sens

découvrent en s’y abreuvant

 

le lapin qui voit au jardin

la vérité de ce qu’il est

en conversant avec le thym

la sarriette et le serpolet

retrouve la vieille mémoire

d’avant son âge domestique

avec le manger et le boire

de ce qu’est la vie authentique

 

et plus encore avec cet air

qu’il respire qui peut émouvoir

les buissons de toute la terre

sans qu’il ait besoin de les voir

 

4 avril 2016

Selon ce qu’avait observé le sage malien Amadou Hampaté Bâ, « il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité. » Signifiait-il par là simplement que « la vérité » n’appartient à personne ou signifiait-il qu’elle est introuvable ? Reconnaissait-il que nous avons tous notre vérité, notre conviction, une idée maîtresse qui anime notre existence au point que nous cherchons à l’imposer aux autres, peut-être pour nous en assurer nous-mêmes ?

     Il y a la constatation que les convictions sont diverses : « il y a ma vérité, il y a ta vérité. » Cette constatation peut inciter celles et ceux qui osent penser à douter, à avoir le courage du doute heuristique mettant à l’épreuve leur croyance. Le doute, l’agnosticisme, le « je ne sais pas », le « je ne suis pas sûr » incline au moins à la tolérance, peut-être au nom de « la vérité inconnue » que toutes et tous recherchent plus ou moins consciemment. Mais il peut aller plus loin si c’est un doute heuristique comme celui de Descartes.

     « La vérité inconnue » peut inquiéter la conscience, la conduire à une recherche passionnée, hésitante, jamais satisfaite. On peut penser à un Roger Garaudy, marxiste, puis catholique, puis musulman… Les gens qui doutent sont-ils tous enfermés dans un rationalisme qui les force à exiger des preuves pour « n’admettre une chose pour vraie que ce qui leur paraît évidemment être tel ». Mais l’évidence, Pascal en avait l’assurance, peut être celle du cœur, de l’intuition. Elle n’est pas seulement et toujours l’évidence de la raison.

     Le cœur et la raison peuvent cependant en rester au niveau cosmique dans leur quête de « la vérité. » Et le niveau cosmique est d’abord celui de la chair animée et menée par eros et thanatos. La trouvaille de Yeshoua, c’est d’avoir, sans doute pour la première fois aussi clairement, reconnu dans le cosmos un au-delà de ses forces de philia et de neïkos sacralisées dans les religions. Il a perçu la vérité de son être intime, une invitation à Aimer qui a l’évidence de « la vérité », une vérité qui n’est plus « ma vérité » ou « ta vérité ».

     Découverte dans l’Amour par celles et ceux qui sont « de la vérité », la Vérité ultime, celle de l’Être de l’être au-delà des vérités des croyants et des incroyants, des vérités de « ceux qui croient au ciel et de ceux qui n’y croient pas », cette Vérité se vit dans l’Amour, sollicitude pour tous les êtres en participation à la Vie de l’Éternel.

      Reconnue et vécue, la Vérité de l’Amour est une force de communion, peut-être même d’identification. Elle est écologique. L’écologie de l’Amour, est plus forte, plus essentielle que l’écologie de la sagesse. Plus qu’une écosophie, c’est une écovérité, c’est-à-dire une écoAmour.

    

Les yeux qui plongent les uns dans les autres

n’ont pas de mots pour ce qui leur arrive

lorsqu’ils franchissent l’abîme du nôtre

et tentent d’aborder sur l’autre rive

 

Ce qui ne peut se dire il faut le taire

dit l’homme de la langue Le chanteur

lui trouve dans l’abîme de la terre

la musique inouïe montée du cœur

 

La profondeur alors découvre un sens

Le fleuve de la vie passe et se donne

Une chair naît pour une connaissance

nouvelle en qui les yeux des yeux s’étonnent

en regardant ce qui jamais encore

ne s’était amarré à cette rive

de l’abîme d’où depuis toujours sort

l’eau de son être en son fleuve d’eau vive

 

Avant de vous fermer pour vous rouvrir

sur une aurore invisible et plus belle

yeux aimés chantez-nous ce que de ressentir

la chair vivante dit de l’esprit éternel

 

5 avril 2016

Ambiguïté du savoir. On peut s’étonner que l’Évangile condamne le savoir comme ce « désir des yeux » où Augustin a vu la libido sciendi alors que Yeshoua s’est dit lumière du monde parce qu’il témoignait du savoir suprême de la Vérité.

     Allons-nous condamner les Lumières, l’Enlightenment, l’Aufklärung qui nous disent d’oser penser et donc de rechercher le savoir, quitte à remette en question la doxa de notre époque ? Yeshoua n’a-t-il pas été celui qui a osé penser contre le religion de son milieu ? : « On vous a dit, mais moi je vous dis » (Matthieu 5, 21, 27…)

     Les mots savoir, connaissance, intelligence, compréhension… sont ambigus. On dira ici qu’ils s’inscrivent dans la dynamique de l’évolution d’homo sapiens telle qu’elle est présentée par Paul lorsqu’il parle du premier Adam et du second Adam, de l’humain premier, psychique charnel, et de l’humain dernier, pneumatique spirituel. Yeshoua a lui-même parlé de la chair de la première naissance et de l’esprit de la seconde naissance. Il existe un savoir de la chair, le savoir qui est de ce monde, et un savoir de l’esprit, le savoir qui n’est pas de ce monde. Le premier devrait préparer au second, se transmuer de l’un- en l’autre, comme le suggère le verbe allemand aufheben dans la dialectique hégélienne.

     Yeshoua a d’ailleurs loué l’habileté des gens du « monde » dans le mashal de l’Intendant malhonnête : « Le maître le félicita parce qu’il avait agi avec sagacité. Car les fils de ce monde sont plus sagaces que les fils de la lumière envers leur âge » (Luc 16; 8). Stupéfiant ? Non puisqu’il s’agit d’un mashal, et instructif à plus d’un titre sans doute. L’intelligence charnelle n’est-elle pas une image de cette intelligence spirituelle dont Yeshoua reproche aux disciples d’Emmaüs de manquer : « Ô insensés et lents de cœur,  ô anontoï kaï bradeis tê kardia » (Luc 24, 25).

     Nous avons besoin de notre intelligence charnelle pour vivre dans la chair, pour maîtriser le monde, mais cette intelligence devient un obstacle lorsqu’il s’agit de la vie spirituelle. C’est ainsi que nos écoles devraient être faites, idéalement, pour apprendre à chaque nouvelle génération, à penser, à oser penser en développant la pensée logique, mathématique, mais aussi l’intuition (à laquelle l’école occidentale ne fait malheureusement pas la part belle.) Cette formation intellectuelle devrait cependant se dépasser.

     « Mettre son intelligence au service du cœur », disait ce matin une invitée de France-Culture. Simone Weil était plus ambitieuse encore. Elle voyait dans l’école une propédeutique, une  préparation à la vie spirituelle : « Études et foi. La prière n’étant que l’attention sous sa forme pure et les études constituant une gymnastique de l’attention, chaque exercice scolaire doit être une réfraction de vie spirituelle. Il y faut une méthode, une certaine manière de faire une version latine, une certaine manière de faire un problème de géométrie (et non pas n’importe quelle manière) constituent une gymnastique de l’attention  propre à la rendre apte à la prière » (La pesanteur et la grâce, pp. 137s)

Si « c’est l’esprit qui donne la Vie et que la chair est inutile » (Jean 6, 63), toute la science du monde est inutile pour entrer dans le Royaume. Seul l’Amour y entre, mais il donne par surcroît un savoir qui  transmue le savoir du monde.

 

les roses sortent lentement

fidèles au rythme de la terre

que les racines leur confèrent

suivant la marche du printemps

 

comme le soleil immobile

lorsqu’on l’observe une minute

l’heure ne vient toute tranquille

de se reposer dans la hutte

que lorsque le jour accompli

donne à la chair en sa fatigue

d’écouter l’appel de l’esprit

que les étoiles lui prodiguent

 

comme la rose sans raison

donne la leçon de son rythme

dans l’attente des floraisons

qui l’aime s’invite à sa rime

 

et la terre avec le soleil

qui lui tient la main doucement

donnent de sentir le conseil

qu’ils prodiguent innocemment

 

6 avril 2016

Si l’on admet que l’Éternel ne fait pas acception de personnes (Actes 10, 34, Romains 2, 11), et on l’admet nécessairement si l’on reconnaît qu’il est Amour, on ne peut plus croire qu’il ait pu choisir un peuple. On renonce à l’idée d’alliance de l’Éternel avec un peuple, contrairement à ce que croient le judaïsme et le christianisme (qui logiquement revendiquent tous deux cette alliance et se l’arrachent).

     L’idée « hors de l’Eglise point de salut » est irrecevable, quelque nuance qu’on y apporte. Plus qu’irrecevable, elle est désastreuse au regard de l’Amour puisqu’elle divise l’humanité. Yeshoua s’est attiré les foudres des habitants de Nazareth parce qu’il leur avait rappelé abruptement que le prophète Élie avait été envoyé chez une veuve affamée au pays de Sidon alors que la famine s’était abattue sur le pays d’Israël, et que le prophète Élisée avait guéri un lépreux syrien alors qu’il y avait beaucoup de lépreux en Israël (Luc 4, 25ss). Il montrait ainsi que l’Éternel se soucie des non-Juifs autant que des Juifs, tout comme il fait lever son  soleil sur les justes et sur les injustes.

     Avec Aimer, il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni Scythe ni Barbare… comme il n’y a plus ni homme ni femme (Colossiens 3, 11, Galates 3, 28) et que le sacerdoce mâle de l’Église relève d’une sacralisation du patriarcat et non de l’Amour areligieux reconnu et annoncé par son témoin Yeshoua.

     L’Amour va plus loin encore dans sa logique lorsqu’il refuse de faire d’une personne humaine, héroïsée voire divinisée pour l’occasion, le centre de référence de la foi. Si l’on parle ici de Yeshoua, si on lui rend son nom charnel en quelque sorte désacralisé, ce n’est évidemment pas pour lui amener des adorateurs, des sujets… mais parce qu’il a témoigné de la Vérité de l’Être. Cette Vérité, l’Amour éternel, l’a fait disparaître pour laisser la place à l’Esprit (Jean 16, 7). Qui Aime s’efface, se voile dans l’Amour voilé (Isaïe 45, 15). Qu’importe aussi les messagers de l’Amour qui ont pris le relais de Yeshoua depuis sa disparition. C’est leur message qui compte, et lui seul.

     Si dans l’Amour certaines certains tiennent encore à Jésus, comme d’autres à Moïse, à Mohammed, au Bouddha, à Zarathoustra… ce ne peut être qu’en s’adressant à eux en tant qu’intermédiaires ou références. En faire l’unique référent possible, c’est nécessairement provoquer  la rivalité, parfois meurtrière, entre les religions.

     Qui prêche l’Amour s’efface dans l’anonymat.

 

l’hirondelle l’iris et le coucou

ici ce jour se donnent rendez-vous

avec beaucoup d’autres sans doute

échappant à ma vue à mon écoute

 

tu m’as dit que la ferme qui t’héberge

résonnait déjà de cent gazouillis

tribu retrouvant la berge

quittée à l’automne en joyeux fouillis

 

certaines sont restées là-bas peut-être

laissant leur dépouille au bord de l’argile

de l’hôte qui les a vues naître

ou nourrissant quelque rapace habile

 

certaines découvrent un nouveau repère

où les initient celles qui le livrent

mais gardent pourtant leur amour du père

qui là-bas peut-être a cessé de vivre

 

ici les iris donnent leur parfum

à l’oreille au guet d’un gazouillis neuf

du coucou furtif du coucou défunt

qu’accueille aujourd’hui le silence veuf

 

7 avril 2016

Morale, éthique, mal, péché, culpabilité, mauvaise conscience, bonne conscience, mauvaise foi, bonne foi, loi, légalité, légitimité… Il y a là ample matière à penser, à oser penser.

     Un évêque a fait hurler quelques bonnes gens hier en déclarant que la pédophilie était un mal, mais pas forcément un péché. Objectivement un mal, subjectivement pas un péché.  (responsable mais pas coupable ?) Selon la théologie morale de cet évêque et sans doute de quelques autres, morale que l’on peut soupçonner avoir été apprise au séminaire, il n’y a de péché que conscient, que dans la conscience de mal faire. Selon cette théologie, on dira que les massacreurs djihadistes ne commettent pas de péchés. On dira même qu’ils font des actes vertueux puisque, selon leur théologie, ils croient bien faire. Les Mussolini, les Hitler, les Staline… pourraient bien, eux aussi, avoir été innocents de tout péché.

     Que faire alors du « si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur » de Pascal « … Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceux que tu connais. » (Pensées, éd. Sellier, 751, p. 580s). Intuition que l’on trouve d’ailleurs dans la Bible : « Qui connais les (mes) erreurs ? Pardonne les voilées (celles que j’ignore) » (Psaume 19, 13).

     Les choses s’éclairent à la lumière d’Aimer. Tout ce qui n’est pas Amour parfait peut être qualifié de « péché », ce qui fait de la lutte contre le « péché » un vaste programme de pénitence, de métanoïa, de conversion perpétuelle. Selon cette théologie (s’il faut encore utiliser ce mot) nous sommes appelés à « être parfaits comme le Père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48), et nous ne le sommes évidement pas tant qu’il reste la moindre trace de non-Amour dans nos pensées et nos actions. C’est cela le péché selon l’intuition d’Aimer nous invitant à Vivre de sa Vie.

     Si Pascal avait fait dialoguer son intuition du péché voilé et son face à face avec le péché originel, il serait sans doute sorti de son incompréhension horrifiée. Face à la justice incompréhensible de son dieu, sa seule échappatoire est de parler de mystère, d’un mystère auquel la raison ne peut avoir part, et qui est même fait pour l’humilier (Ibid. 164, p. 118).

      Pascal avait l’excuse de ne pas connaître l’Évolution, qui donne à comprendre que l’homme n’a pas été créé parfait et que le « péché originel » est un mythe tendant à nous expliquer pourquoi quelque chose dans l’humanité ne tourne pas comme elle le souhaiterait. Paul avait pourtant parlé du premier Adam, « charnel ». Il est conforme à la raison de penser que nous n’accédons à l’Amour que lentement et jamais parfaitement dans le passage de la chair à l’esprit. La nouvelle naissance dont Yeshoua dit qu’elle est nécessaire pour entrer dans le Royaume des cieux (de l’Amour) est ce passage à l’Adam dernier symbolisé par le baptême. Mais ce n’est pas un passage instantané, c’est un long cheminement, « le chemin de la perfection » où nous découvrons peu à peu notre manque d’Amour,notre « péché » : « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur… À mesure que tu les expieras, tu les connaîtras et il te sera dit : « Vois, tes péchés te sont remis »

     Notre mal moral, notre « péché », est pour une bonne part un péché inconnu, voilé, inconscient, et dont nous n’en finissons pas de nous libérer dans la grâce de l’Amour.

 

est-ce une fourmilière cette motte

qui remue doucement dans l’herbe haute

où des pas hésitants s’en vont s’en viennent

sortent ou disparaissent au trou amène

 

cette vie différente qui fascine

le regard attentif à reconnaître

l’autre où comme miroir il se devine

une parenté lointaine peut-être

est tout simplement là si naturelle

qu’elle fait oublier son existence

dans le grand jeu des ritournelles

qui n’étonnent pas le bon sens

 

l’attention qui s’approche à la toucher

cette fourmi qu’elle envisage unique

dans la foule impossible à distinguer

la découvre la connaîtt empathique

 

en s’éloignant elle garde l’image

de cette vie sans doute davantage

de l’insensible en ces secrets échanges

des purs esprits qu’on appelle des anges

 

8 avril 2016

« Ils ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » ( Jean 3, 19). Si le judaïsme est centré sur la Loi, c’est parce que ses fondateurs ont compris que l’humain premier a besoin d’obéir à des ordres pour être libéré du mal voilé, délivré du péché dont il n’a pas conscience

     Les humains premiers n’ont en effet qu’une conscience crépusculaire de ce à quoi ils sont appelés, de l’idéal de l’Amour Agapè. Mais s’il se trouve parmi eux une conscience moins imparfaite de cet idéal et qu’elle a suffisamment d’autorité pour impressionner et entraîner, elle peut leur imposer une loi.

     Telle a été la chance du judaïsme (comme Siddhârta Gautama a été la chance du bouddhisme, Lao Tzu la chance du taoïsme… ). La loi permet aux humains de reconnaître le mal en en faisant un péché, une offense à l’Éternel imaginé comme un Tout-puissant capable de colère neïkos comme d’amour philia. C’est une servitude en vue d’une libération.

     À mesure qu’un humain avance vers la Lumière de l’Amour en s’éloignant du mal – de ce qui est contraire à l’Amour, Être de son être – il s’affine en sa conscience et passe de l’obéissance servitude à la Loi à la liberté de la Grâce.

     Une conscience libérée reconnaît que la Loi n’est pas arbitraire, qu’elle n’est pas imposée par une volonté discrétionnaire toute-puissante qui punit et récompense d’une châtiment ou d’une félicité éternelle. Elle reconnaît que la Loi est un chemin qui mène au-delà d’elle-même, qui « s’accomplit » (Matthieu 5, 17) sur le chemin de l’Amour. Plus on reconnaît que l’Amour est l’Être de notre être et plus on s’efforce d’Aimer. Dans la mesure aussi où l’on reste asservi au mal, aux « œuvres mauvaises », refusant plus ou moins vaguement ou clairement d’obéir à la Loi, dans la même mesure on refuse la lumière de l’Amour qui donne de découvrir que la Loi en est l’expression.

 

n’est-ce pas toi ce souffle fou

qui dans le jardin tourbillonne

deçà delà comme à l’automne

avec les feuilles aux rendez-vous

 

même immobile si l’on ose

penser à son omniprésence

on imagine que ta rose

l’accompagne en dix mille sens

 

infiniment fin ton parfum

enveloppe ses mouvements

comme le souvenir défunt

de l’amante au cœur de l’amant

 

laisse-moi donc te respirer

chaque fois que je t’imagine

vivre en coulisse et me souffler

les mots qui chantent ta gésine

 

et lancent le cri de naissance

au jardin privé de l’intime

redisant ma reconnaissance

à te savoir présentissime

 

9 avril 2016

« C’est parfaitement légal » est le cri plein d’assurance et d’innocence des gens qui « optimisent » leurs impôts. Bien sûr puisque les lois qui le leur permettent ont été votées par leurs amis. « Paradis fiscaux » ? Vous voulez rire. Ce sont de petits enfers pour de gros pécheurs.

     Il y a sur ce sujet dans les Pensées publiées par Philippe Sellier quelques remarques  lucidement impitoyables de Pascal, mais aussi d’abondantes notes sur quelques-uns de ses prédécesseurs.

     Pascal : « le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà… le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu une place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au-delà de l’eau et que son prince a quelque querelle avec le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ? » (94, pp. 81s).

     Pascal va très loin, car ce n’est pas seulement la vérité des lois qu’il récuse, mais la raison elle-même, censée présider à leur création : « Il y a sans doute des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu… (Ibid.). « Plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens » (78, p. 69).

     Gérard Ferreyrolles joint d’abondantes notes, citant Platon et ceux qu’il met en scène : Protagoras et son « l’homme est la mesure de toutes choses », Thrasymaque estimant que « il n’y a point de droit que la commodité du supérieur », un rhéteur à qui Platon fait défendre la thèse selon laquelle « la justice est l’intérêt du plus fort »… et de longs passages des Essais, Livre II, chapitre douze.

     Contrairement aux rationalistes purs et durs qui croient pouvoir justifier les lois, les gens qui avec Pascal reconnaissent le cœur comme instrument essentiel dans la découverte de la vérité : « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur » (142), ces gens-là peuvent sourire en entendant qu’un délit, voire un crime, est « parfaitement légal ».

     Ambiguïté des lois donc, de la loi à laquelle on obéit parce que c’est la loi et non parce qu’elle est juste, conforme à la vérité de l’Être. Et pourtant, dit encore Pascal, « il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes » (100), que ce qui est légal est légitime, (que ce qui est mal n’est pas forcément un péché ?) etc…

     La Vérité de l’Être de l’être dont Yeshoua a témoigné à en mourir parce qu’il s’était opposé à la doxa de la loi : « nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir » (Jean 19 7), cette Vérité est celle de l’Amour « sensible au cœur », guide de celles et ceux qui sont « de la Vérité (Jean 18, 37). Cette Vérité est le critère de toute loi, pour l’approuver ou pour la dénoncer.

 

Saute grenouille dans la mare

et donne-nous d’entendre

le bruit pour le répandre

jusqu’au plus lointain de notre art

 

Il résonne dans tes oreilles

et peut-être au-delà

Il vibre dans l’eau fait merveille

amplifié jusque la

limite peut-être de la rive

Son onde dans les airs

diffuse rayonne et arrive

à nos oreilles qui la flairent

 

Est-ce tout Il passe aux neurones

s’y relier à ce que voient

les yeux dans la distance bonne

de la lumière qui ondoie

 

Qu’est-il alors dans l’insensible

dématérialisé

parmi les souvenirs dicibles

que la plume ici a fixés

 

10 avril 2016

L’Amour s’indigne de l’injustice, la dénonce et la combat où qu’il la voie sur notre terre.

« 11000 bâtiments palestiniens à détruire selon Israël. Depuis le début de l’année 500 constructions ont été détruites sur ordre des autorités israéliennes en Cisjordanie occupée, selon l’ONU. Entre 2012 et 2015, le nombre des démolitions était en moyenne de cinquante par mois. Depuis janvier, cette moyenne mensuelle est passée à 165. Un rythme trop lent selon Tel-Aviv : le général Yoav Mordechaï, chargé de ce dossier, a affirmé qu’il faisait tout son possible pour faire exécuter les 11000 ordres de démolition toujours en attente », a-t-on pu lire dans Ouest-France (dont la devise est « justice et liberté ») le 5 avril 2016, p. 2.

     Ce petit texte ne fait qu’informer, que présenter des faits. Aux lectrices et lecteurs de réagir, ou pas. Qui est habité par l’Amour et sa Vérité ne peut que s’indigner et se demander comment agir contre cette injustice après tant d’autres accumulées au long des années.

     Il ne s’agit pas de prendre parti pour les Juifs ou pour les Palestiniens. Pour qui vit l’Amour, c’est exclu. « Il n’y a plus ni Juif ni Grec », ni Israélien ni Palestinien. Mais il s’agit de dénoncer un mal politique sans même se demander si ceux qui le commettent sont coupables au sens théologique. Il s’agit de combattre l’occupation, la destruction, l’humiliation de l’autre. Celles et ceux qui ont le pouvoir de le faire et qui ne le font pas en sont complices, et leur complicité doit être dénoncée par les tenants de l’Amour.

 

Écoute en pleine  at ten ti on

grive mu si ci en ne

C’est tout le jardin que le son

de ton chant nous fait tiennes

 

Il n’est pas une herbe cachée

un bourdon en émoi

qui ne se trouve amouraché

au charme de ta voix

 

et notre oreille qui t’accueille

en pleine bienveillance

nous donne de passer le seuil

de l’univers immense

où chacune chacun connaît

dans le fond de son âme

qu’à son  in vi ta ti on  naît

l’amour qui la désarme

 

Grive  mu si ci en ne  appelle

en ce jardin la chance

Que ta musique à tire-d’aile

nous révèle le sens

 

11avril 2016

L’Évangile et Spinoza, un dialogue sous le signe de la Présence de l’Éternel. Spinoza a été rejeté violemment par la communauté juive : son dieu n’est pas celui de Moïse. Les théologiens chrétiens n’ont pas été plus tendres avec lui : leur dieu est une copie presque conforme de celui de Moïse. Le dieu de Spinoza est-il pour autant proche de celui de Yeshoua ? Cela a-t-il même un sens de se poser la question ?

     Les tenants l’Évangile peuvent s’intéresser au dieu de Spinoza d’abord s’ils pensent que le « dieu » de Yeshoua invite à philosopher et s’ils s’étonnent du succès philosophique de Spinoza qui n’a cessé de fasciner nombre d’Occidentaux doués de « la tête philosophique », ou  du moins du désir d’entrer en philosophie.

     Parce que la Vérité de l’Amour est nécessairement universelle – non pour vouloir s’imposer comme le fait la vérité du monothéisme – mais afin de participer à la sollicitude universelle d’Aimer, les tenants de l’Évangile, de la Vérité de l’Amour, peuvent se demander si la pensée de Spinoza ne pourrait pas les aider à mieux connaître certaines implications de cette Vérité.

     On peut s’intéresser à la pensée de Spinoza parce que c’est une éthique, titre de l’ouvrage pour lequel il est le mieux connu. Une éthique engage en effet l’être humain dans son intimité. Ce n’est pas une spéculation curieuse relevant de l’altérité négative de la libido sciendi. En tout cas L’Éthique du dieu-nature (Deus sive Natura), pas plus que l’éthique du dieu-amour ne séparent la pensée de l’agir, et elles ont toutes deux l’allure de l’altérité positive.

     Avec Spinoza, au moins selon une interprétation très plausible, on a affaire à un panenthéisme plutôt qu’à un panthéisme. Son dieu est nécessairement en toutes choses, en la natura naturans qui « crée » et en la natura naturata qui est « créée ». Le mot « en » n’est d’ailleurs que symbolique puisqu’il est spatial, physique, alors que l’Eternel est esprit, en tout cas selon l’Évangile (Jean 4, 24) .

     L’intimité d’Aimer à tous les êtres, que Thomas d’Aquin a reconnue (opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime), que l’hérétique Jordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 disait presentissimus, est aussi admise par Baruch Spinoza au point qu’il en fait la puissance infinie d’être dont participe toute puissance d’être, y compris celle de chaque être humain.

     L’éthique  de L’Éthique  est un effort (conatus) pour s’identifier le plus possible à cette puissance et ainsi se libérer des « passions tristes » identifiables aux trois libido et aux forces philia-eros et neïkos-thanatos et de vivre selon les « passions joyeuses », de participer à l’amor intellectualis de dieu en tous les êtres, rejoignant ainsi l’Amour évangélique. Nous serons libérés à mesure que nous agirons davantage selon notre être, nécessairement. Nécessairement comme Aimer Aime en n’agissant que selon son être, l’Amour. Nécessairement comme le dieu-nature de Spinoza qui n’agit, lui aussi, que selon son Être. La vérité du dieu-nature de Spinoza rejoint ici la vérité du dieu-Aimer de Yeshoua.

 

Ici maintenant revenu

véloce compte tes écus.

Qu’as-tu gagné qu’as-tu perdu ?

 

Où étais-tu tout cet hiver ?

Dans cette douceur que la mer

maternelle donne à la terre?

 

Peut-être bien même au-delà

dans les Atlas où d’autres la

donnent sans doute un autre éclat

 

à cette voix dont on ignore

si l’on compte l’argent ou l’or

d’un incomparable trésor.

 

Tu dis à l’écoute attentive

de rester un instant pensive

cherchant à voir qui la motive

 

 

12 avril 2016

Autre chose de savoir qu’Aimer nous est présentissime, autre chose de l’imaginer pour le ressentir dans le silence du silence en regardant un buisson, en écoutant un oiseau, en respirant une fleur, ou simplement en buvant une gorgée d’eau, en aspirant une goulée d’air. Ce n’est cependant vrai ici qu’en Aimant. Ubi caritas et amor Deus ibi est. À quoi, sinon, servirait le sentiment de cette présence comme se l’imaginent les catholiques en prenant « le corps du Christ » dans leur bouche ? Le sentiment de la présence d’Aimer au plus intime de tout être n’a de sens que s’il devient une force d’Aimer, un désir de saisir chaque occasion d’agir avec bienveillance envers tout être, humain et non-humain.

     La communion à l’eucharistie catholique ne devrait pas être un droit réservé à celles et ceux qui se conforment aux lois de l’Église, un réconfort pour ses membres obéissants. Mais qu’importe à celles et ceux qui vivent « hors de l’Église » s’ils prennent conscience, avec Spinoza et son amor intellectualis, avec l’Évangile et son agapè ou avec quelques autres et leur compassion, que l’Éternel s’offre à Aimer avec eux en toute vie, en tout mouvement, en tout être. Il suffit d’Aimer un peu pour « marcher en présence » de l’Éternel et cheminer vers toujours plus d’Amour, toujours plus de puissance, de connaissance et de liberté d’Aimer.

     L’Éternel de Spinoza est gênant parce qu’il n’est pas personnel et qu’un croyant a viscéralement besoin de s’adresser à un dieu ou à une déesse personnelle. Mais que signifie le mot « personne » pour l’Éternel Aimer ? On le conçoit ici comme une hyper-conscience de tout être en son intimité d’altérité positive, d’Amour. Les mots hyper-personnel et hyper-impersonnel peuvent être utiles s’ils nous font progresser sur le chemin de l’Amour, de la Vérité de l’Amour seul digne de foi. L’image intérieure d’un dieu est ambiguë. Elle ne devrait servir qu’à « connaître Dieu », c’est-à-dire à Aimer : « Qui Aime connaît Dieu, qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s).

 

Il fallait tondre le gazon

ça fait partie de la doxa

comme en fait partie la maison

dont tu ne penses pas mieux qu’ça

 

Chaque brin d’herbe est une plainte

tout autant que les pissenlits

ou les coucous La vie atteinte

vers sa racine se replie

 

Tout y passe La fourmilière

est dévastée par la machine

impitoyable familière

et briseuse de toute échine

 

La raison au visage glabre

rayonne sur le gazon ras

comme le visage du sabre

sur la maison en ses appas

 

Jusqu’où peut-on perdre parti

pour la pelouse aux herbes folles

comme ses sœurs de la prairie

et la hutte des farandoles

 

13 avril 2016

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Que pensent-ressentent celles et ceux qui récitent si souvent cette formule, ce mantra, avec conviction, avec ferveur. Selon leur credo, la volonté de Dieu est celle du Tout-puissant qui récompense celles et ceux qui lui obéissent et châtie celles et ceux qui lui désobéissent. Et l’objet de cette obéissance est la Loi dont beaucoup insistent pour dire que Jésus-Christ n’est pas venu pour la détruire mais pour l’accomplir. Une loi, donc, décidée par le Père tout-puissant, mais qui aurait pu être différente s’il l’avait voulu en sa toute-puissante liberté de décision. (Comme le pensait Descartes qui croyait que Dieu aurait pu faire que la somme des angles d’un triangle ne soit pas égale à deux droits…)

     Mais la volonté et la liberté de l’Amour ne sont pas celles d’un pouvoir de décision arbitraire. Ce sont celles d’une nécessité, d’une inévitabilité : Si L’Éternel est Amour, pur Amour, il ne peut vouloir que l’Amour. Et il est nécessairement totalement libre puisque la liberté est de pouvoir  (et donc vouloir) agir selon son être comme il le fait.

     L’intérêt de la pensée de Spinoza à cet égard, c’est qu’elle démontre géométriquement (Ethica ordine geometrico demonstrata) que la liberté et la nécessité sont associées en Dieu au point de s’identifier l’une à l’autre et d’être sa joie, et que la joie humaine naît dans la conscience qui parvient à se libérer de ses passions tristes et à participer à cette liberté-nécessité de Dieu. « Il considéra que la suprême béatitude était de rendre sa liberté identique à la nécessité divine », résume Jeanne Hersch (L’étonnement philosophique, p. 154).

     Il est vrai qu’il est possible, voire inévitable, de contester la preuve de l’existence de Dieu que Spinoza propose. Cette preuve arguë en effet de l’essence à l’existence : Pour Spinoza, comme d’ailleurs pour Descartes et Leibniz, l’idée de l’infini qu’est Dieu inclut nécessairement son existence. Kant n’a pas eu grande difficulté à montrer que cette « preuve ontologique » était irrecevable. Mais qu’importe si l’on admet que Spinoza n’a fait que tenter de rationaliser une intuition, une de ses « connaissances du troisième type » d’ailleurs inséparables de « l’amour intellectuel » de Dieu. Sa liberté-nécessité peut ainsi permettre de mieux reconnaître la liberté-nécessité de l’Amour éternel en laquelle nous est donnée la joie de notre vie, de notre mouvement et de notre être. En retour, l’intuition de l’Amour donne de comprendre la nécessité-liberté proposée par Spinoza.

 

Dans l’inattendu un bout d’arc-en-ciel

monte de la terre au milieu du rien

Ce qui le provoque on le sait très bien

mais on cherche à voir ce qui s’y recèle

 

Toutes les couleurs toutes les nuances

passent l’une à l’autre un jeu continu

Depuis tant d’années l’arc-en-ciel chenu

garde sa jeunesse et son premier sens

 

La lumière blanche ici se dévoile

montre des yeux bleus et des cheveux d’or

des lèvres incarnat et tout le trésor

du noir le plus noir au blanc le plus pâle

dont la peau humaine a su se vêtir

pour qui lisent enfin en leur complaisance

les yeux dessillés de la connaissance

disant à l’amour de s’y investir

 

L’arc-en-ciel peut bien ici disparaître

Comme il est venu il va revenir

tour à tour mourir tour à tour renaître

sûr du souvenir et de l’avenir

 

14 avril 2016

Yeshoua et son mashal du riche imbécile (Luc 12, 15-21). Yeshoua fait parler Dieu aux humains individuellement, mais on est tenté aujourd’hui de le faire s’adresser aux humains collectivement. Les sociétés humaines sont de plus en plus asservies au désir véhément d’accroître leur avoir. L’idée-force occidentale, qui désormais domine le monde en imposant sa culture et sa loi à tous les peuples, est celle de la croissance de la production, de la consommation et de la population, trois inséparables.

     Lisez, écoutez les nouvelles, ces jours-ci en particulier. Elles sont remplies de la peur de la décroissance, ou plus simplement d’un ralentissement de la croissance. On peut au moins faire l’hypothèse que le repli sur soi des pays européens, le rétablissement factuel des anciennes frontières et l’établissement attendu de nouvelles (en Espagne avec la Catalogne, au Royaume-Uni avec l’Écosse… ), ce repli sur soi comme le désir d’accumuler pour soi et de refuser de partager avec les autres, qu’ils soient migrants, Français « de souche » ou pas « de souche » sous le seuil de pauvreté, tout cela est le signe d’une grande misère spirituelle (que l’on ne trouve pas chez un certain nombre de peuples restés fidèles à leur culture comme nous les découvrons avec « les rendez-vous en terre inconnue ».)

     Une pensée sociopolitique qui s’ouvrirait à la pensée évangélique prendrait conscience de son imbécilité. Mais il faudrait, selon le principe démocratique, que cette pensée devienne majoritaire pour pouvoir modifier la perspective économique. C’est très improbable, telle est la pression des trois libidos sur l’humain premier. Mais celles et ceux qui accueillent l’Amour dans leur vie et rejettent l’imbécilité de la croissance devenue suicidaire pour les peuples du monde devraient se battre contre elle, même s’il s’agit d’une bataille quasiment perdue d’avance. Il est en effet préférable d’être vaincu après s’être battu avec l’énergie du désespoir que de l’être sans l’avoir fait. On y croît en dignité et en spiritualité.

     « Ne vous préoccupez pas de ce que vous allez manger et boire. Ne soyez pas inquiets. C’est ce que recherchent les peuples du monde, ethnê tou kosmou. Votre père sait ce dont vous avez besoin » (Luc 12, 29s). Celles et ceux qui accueillent l’Amour dans leur âme vivent la sobriété heureuse dans le partage. Elles ils se satisfont de la satisfaction de leurs besoins sans se soucier de la satisfaction de leurs désirs d’avoir. Leur désir infini d’être les fait cheminer vers l’infini de l’Amour. L’imbécilité de l’accumulation de l’avoir dans une croissance devenue folle les fait hocher la tête et pleurer sur la catastrophe qui vient.

 

un cerisier éblouissant

comme une robe de mariée

sort de ce temple évanescent

de quelques jours à célébrer

 

ce sont les noces du printemps

où sont invitées les abeilles

accourant pour l’événement

et le partage des merveilles

 

l’arôme de l’altérité

plus que la blancheur fascinante

les mènent vers cette clarté

du cœur altéré des amantes

 

l’arbre qui bourdonne de fleurs

et les abeilles de parfums

s’étourdissent dans la senteur

où se mêlent les deux en un

 

et le regard qui s’en approche

peut-être même qui s’y perd

sent en lui l’amour qui décoche

le printemps sacré de la terre

 

15 avril 2016

Face au désastre écologique et à ses probables conséquences économiques, politiques, sociales, psychologiques, éthiques… tous les analystes ne sont pas aussi pessimistes qu’on l’est ici. Arne Naess, tenant de l’écologie profonde à long terme, se dit plein d’espoir pour le redressement écologique au XXII° siècle, après un XXI° éprouvant. De toute façon, que nous soyons optimistes ou pessimistes, si nous prenons conscience du danger et que nous croyons à l’Amour, nous ne pouvons que vivre selon l’écologie dans la simplicité joyeuse et la sobriété heureuse, mais aussi attaquer sans relâche l’imbécilité des tenants de la croissance folle de la production-consommation-population (selon les conditions diverses des peuples et des personnes.)

     Ne pouvons-nous pas aussi avoir confiance en l’Être qui se soucie des oiseaux du ciel et des fleurs des champs (Luc 12, 24, 27), de l’Esprit qui ne cesse de planer sur les eaux (Genèse 1, 2) ? Avec lui la nature se défend, « Nature is never spent », dit Gerard Manley Hopkins :

« Les générations sont passées. Tout

Est marqué de négoce, brouillé, souillé de labeur,

Porte la crasse de l’homme, l’odeur de l’homme :

Soudain le sol est nu, nul pied ne l’éprouve chaussé.

Et pourtant nature jamais ne s’épuise ;

Au cœur des choses vit la douce fraîcheur ;

Et si d’Ouest la lumière vacille

Au bord brun de l’Est jaillit le matin

Car l’Esprit-Saint couve le monde

D’un sein vif et ah! l’éclat de ses ailes ».

(« God’s Grandeur », traduction de Benoît Casas)

 

ici les routes et les rues

restent les seuls espaces libres

reconnus par l’État arbitre

de ce qui est nu ou vêtu

 

il y a bien aussi des places

des parcs et des jardins publics

quelques forêts que les rapaces

n’ont pu ravir à l’authentique

 

« le premier qui ayant enclos

un terrain s’avisa de dire

c’est à moi… »annonça le pire

notre condition de forclos

 

l’auteur qui avance son moi

alors que son « je est un autre »

perd la porte d’anonymat

que lui ouvre celle du nôtre

 

l’immensité de la savane

où vit la vie en liberté

est la chance de qui se damne

muré dans sa propriété

 

16 avril 2016

Amoureux de la Beauté absolue, Platon concevait à sa manière un cheminement de la chair vers l’esprit : passer de l’amour charnel des éphèbes mortels à l’amour intellectuel des idées éternelles. Il avait admis l’évidence rationnelle du principe de causalité qui exige qu’une beauté finie, terrestre ait une cause infinie éternelle, tout comme une intelligence terrestre suppose l’existence d’une intelligence éternelle qui la cause.

     Mais Platon ignorait évidemment l’Évolution du monde et il ne pouvait donc concevoir une causalité en marche dans le temps. Le cheminement proposé par l’Évangile est celui de la chair à l’esprit, du monde de l’humain premier, du désir de possession des beautés terrestres pour en jouir au (non)monde de  l’humain dernier, de l’offrande, de la réjouissance devant toute chose belle.

     Yeshoua et ses amis cependant ignoraient aussi l’Évolution. Ils ne concevaient l’avenir de l’humanité que selon le mode du retour, en l’occurrence celui du retour du Christ. Et ce retour devait être précédé d’une catastrophe inouïe, de « l’abomination de la désolation », d’une « grande tribulation, telle qu’il n’en a jamais été vue depuis la commencement du monde, où le soleil lui-même s’obscurcira et où les étoiles tomberont du ciel… avant le « retour en gloire du Fils de l’homme sur les nuées du ciel »  » (Matthieu 24, 15-29).

     On peut bien sûr considérer qu’il s’agit là d’un mashal comme les autres. Mais ce qui nous intéresse ici dans notre préoccupation de la Beauté, c’est qu’elle est oubliée, tout comme l’Intelligence. Il n’est question que d’une victoire de la toute-puissance d’un dieu sur la puissance des hommes. Le retour du « Fils de l’homme » sera celui « de la puissance et de la grande gloire » selon le modèle du dieu adopté par les chrétiens qui font suivre leur récitation fervente du « Notre Père » d’un enthousiaste « car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ». Où est passée la Beauté de l’Éternel ornant incognito les fleurs des champs (Luc 12, 27) ?

     Toute beauté sensible, non seulement celle des éphèbes désirables de Platon mais celles des cristaux, des fleurs, des bêtes, et toutes les beautés des « beaux arts » sont pour le regard (et l’oreille) qui Aime un rappel de la présentissime présence de l’Éternel, qui est inévitablement la Beauté éternelle comme il est l’Intelligence éternelle.

     La Beauté n’est pas pour celles et ceux qui Aiment objet de jouissance mais sujet de réjouissance, et une invitation à la répandre par le moindre geste esthétique : « Tu choisiras pour te vêtir de ce qui peut procurer aux autres une pure joie esthétique », plutôt qu’un désir de possession (relation du 1er janvier 2010).

 

l’heure où les merles réveillent

où la grive dévoile

le départ des étoiles

et la venue prochaine du soleil

est un moment où le silence

immobile est le grand fond du sens

 

ce qui ne peut se dire écoute

et se met à chanter le doute

de la lumière qui ne vient

que dans la nuit  et se retient

de s’en aller plus vite que le rythme

de la terre en y joignant sa rime

 

les merles et le silence

la musicienne et la conscience

associés pour l’oreille attentive à leurs chants

de l’aube en son passage solennel

sauront taire leur hymne et retournant

à leurs affaires mêler le temps à l’éternel

 

17 avril 2016

S’étonner, s’émerveiller (to wonder). On dit que l’étonnement est le portail de la philosophie. Ce peut être tous les jours le moteur de la pensée.

      Ce sont les choses les plus ordinaires, les plus allant-de-soi, qui peuvent devenir des sources d’étonnement et d’émerveillement, de réflexion. Ainsi, n’est-il pas étonnant de nous tenir debout en équilibre (sans jamais y penser) sur nos jambes, sur nos pieds dont la surface est si petite par rapport à la taille et au poids de notre corps ? Si nous avions le malheur d’avoir un accident qui nous priverait de l’usage de nos jambes, nous comprendrions cette petite merveille que représentent la station debout, la marche, la course, la danse. « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant » (Jacques Prévert). Non, il nous est bon de reconnaître le bonheur lorsqu’il est là en toute discrétion.

     Et ce que fait la main… le fameux pouce préhenseur, et la main tout entière, celle de la potière, du sculpteur, de la violoniste… celle qui nous permet de manger comme un être humain, d’écrire, celle qui nous permet de serrer la main de l’autre… Notre corps est une pure merveille, et il en est mille autres tout ordinaires et tout aussi discrètes sur notre planète et dans l’univers.

     Et qui ose penser passe aux causes, aux séries de causes, aux concordances des causes physiques, psychiques de ces merveilles. Et avec nous le regard d’Aimer en vient à la jubilation, à la complaisance, à la réjouissance. À portée de la main (!)

 

vois la lumière s’éparpille

donnant couleur à toute chose

ce qui s’efface et ce qui brille

de la vi o lette à la rose

 

elle ne dénie jamais rien

à ce qui s’offre à son regard

et ne connaît ni mal ni bien

en ce qui lui manque d’égards

 

se faisant douce avec les doux

et brutale avec les brutaux

elle chante le tu le vous

aux couche-tard aux couche-tôt

 

elle se cache si la masse

l’empêche ici et là infime

mais se répand chez les espaces

dans la course des grands abîmes

 

et les yeux ébahis s’étonnent

de ses minuscules milliards

répandus partout monotones

cherchant la cause de son art

 

18 avril 2016

Que d’erreurs théologiques, philosophiques, psychologiques, éthiques se corrigent avec la prise en compte de l’Évolution cosmique et humaine. Les manichéens et les gnostiques  ont vu dans la chair le mal à vaincre et à détruire alors qu’elle est la première étape d’homo viator vers l’esprit, comme la loi qui la guide est la première étape vers la grâce.

     Ce que Jean appelle « le monde », ce n’est pas le monde physique du soleil qui luit pour les bons et pour les méchants, ni de la pluie qui tombe sur les justes et sur les injustes, ni du vent qui souffle où il veut, ni du grain de blé jeté en terre qui meurt et porte beaucoup de fruits, ni de la graine minuscule du sénevé qui devient un arbre où les oiseaux font leur nid. Ce n’est pas le monde de la mer de Galilée, avec ses poissons et ses tempêtes, ni celui du mont Thabor… Ce n’est pas le monde dont la Genèse dit que tout ce qu’on y trouve est bon et même très bon.

     Le monde dont Yeshoua dit qu’il n’en est pas lui-même mais qu’il est venu le sauver (Jean 8, 23, 26, 3, 17), c’est celui de la « chair » de l’homme « psychique », possessive et dominatrice animée par les forces psycho-cosmiques de la philia-eros et du neïkos-thanatos. Paul comme Jean invitent les disciples à s’en libérer en accueillant l’esprit d’Aimer pour devenir « pneumatiques » (I Corinthiens 15, 46).

     Ce n’est pas le monde de la chair symbolique dont il est dit que le Verbe s’est fait et dont il a dit qu’il fallait la manger pour avoir la vie, c’est-à-dire la chair qui sert de mashal, de figure visible d’une réalité invisible qui est « esprit et vie » (Jean 1, 14, 6, 63).

     En dehors de cette fonction de symbole, la chair est provisoire, mais bonne. L’activité érotique, comme les autres activités psycho-physiques, sont bonnes, mais elle sont faites comme les autres pour préparer progressivement à la vie spirituelle, ou l’agapè prend le relais de l’eros selon un processus de continuité-discontinuité qui s’achève normalement avec la mort psycho-physique : « tetélestaï, consummatus est » (Jean 19, 30).

     Ces choses sont faites pour être connues par intuition et connaturalité du cœur avant d’être comprises (mais ce n’est pas indispensable) par intelligence et analyse de la raison.

 

Les feuilles tirent le rideau

de la scène  Les spectateurs

de l’horizon tournent le dos

car l’explo si on  de la sève

débourre déjà les bourgeons

et en lente douceur enlève

la véritable illu si on

de la mort qu’était le sommeil

caché dans la méditation

de la froideur où le cœur veille

sur l’élan des germinations

 

La feuille où sourit la beauté

dans la fraîcheur qui se dévoile

cache les horizons hantés

par l’abîme clair des étoiles

 

Elle invite ainsi à s’enclore

au jardin où les yeux se ferment

dans la chambre sur le trésor

de l’intime où la pensée germe

 

19 avril 2016

Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3). Sans faire allusion à cette parole dynamite de Yeshoua, Éric Fiat en donne un exemple raffiné en parlant de la pudeur. « Vertu précaire », disait déjà Jankélévitch. Elle ne peut s’exhiber sans s’annuler, non seulement aux yeux des autres pour qui elle devient coquetterie s’ils sont tant soit peu intelligents, mais aux yeux mêmes de celle, de celui qui la vit.

     De même la modestie, l’humilité et finalement toutes les vertus. Qui est modeste et humble en Vérité ne pense pas à sa modestie, à son humilité. Autant dire qu’elle, il ne la recherche pas. Mais qui Aime est pudique, modeste, humble, courageux… comme elle il est discret en donnant, en « faisant la charité » ou en « se sacrifiant », discret en sa conscience même, et sa « main gauche ignore ce que fait sa main droite. »

     On s’étonne périodiquement en constatant que celle celui qui agit héroïquement, par exemple en sauvant des vies, parfois au péril de la sienne, dit avoir agi « naturellement » sans réfléchir. C’est bien cela la Vérité de l’Amour dont « la main gauche ignore ce que fait la main droite. »

     Cohérent, Yeshoua dit aussi : « Qui vous accueille m’accueille et qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé. Qui accueille un prophète en tant que prophète reçoit une récompense de prophète et qui accueille un juste en tant que juste reçoit une récompense de juste. Et si quelqu’un donne à boire ne serait-ce qu’un verre d’eau à l’un de ces petits parce qu’il est mon disciple, je vous le dis en Vérité, il ne perd pas sa récompense » (Matthieu 10, 40ss).

     La Vérité selon Yeshoua, c’est celle de l’Amour seul digne de foi et d’intérêt, celle de la Vérité éternelle de l’Être de l’être. Qui agit par Amour Aime davantage : la récompense de l’Amour c’est l’Amour. Plusieurs sages ont dit que la récompense de la vertu était la vertu elle-même (Lao Tseu, Aristote, Spinoza…) mais cela n’est vrai que si l’on fait de l’Amour la seule Vertu. La joie d’Aimer est de participer à la Vie d’Aimer, et cette récompense inclut la pudeur, la modestie, le courage… toutes les vertus. Mais ce sont des vertus qui s’ignorent si ce n’est parfois chez celles et ceux qui l’aperçoivent chez les autres et qui s’en réjouissent, parfois aussi chez « soi-même comme un autre », sachant que c’est l’Amour qui « opère en nous le vouloir et le faire. » (Philippiens 2, 13). Lorsque Lao Tseu disait : « La vertu suprême ignore la vertu. C’est pourquoi elle est la vertu », il n’était « pas loin du Royaume du cieux » (Marc 12, 34). La récompense de l’Amour n’est pas la récompense des prophètes et des justes aux yeux d’eux-mêmes et aux yeux de celles et ceux qui les accueillent parce qu’elles ils s’honorent de les accueillir.

     C’est une bonne chose pour notre frère François de s’entendre critiquer parce qu’il a ramené avec lui de Lesbos douze réfugiés. Cela doit confirmer en sa conscience qu’il n’a pas agi pour se faire voir mais par l’inspiration de l’Amour, qu’il n’a pas à être fier mais reconnaissant de participer à l’Amour.

 

Rubis tu étincelles dans l’aurore

au bref instant de ton surgissement

et le regard est un ravissement

qui n’en cherche l’avoir ni n’en désire l’or

 

Tu t’effaces bientôt caché en la blancheur

qui ne veut que montrer les merveilles du monde

te résous en poussières en minuscules ondes

éphémères fragiles  mais ivres de longueur

 

Et tu as eu le temps qui te fait souvenir

impalpable sans prix au fond de la mémoire

plus que le diamant qu’on garde en son tiroir

en un coffret obscur pour ne le ressortir

 

que parmi les puissants et les pauvres d’esprit

qui ne connaissent pas le goût de l’éternel

caché dans l’éphémère et le bruissement d’ailes

de la lumière vive offerte à qui l’en prie

 

20 avril 2016

Qui est parvenu à l’évidence rationnelle de l’existence de l’Intelligence, de la Beauté et de la Bonté éternelles de l’Être de l’être en s’appuyant sur le principe de causalité s’étonne que l’on puisse mettre en doute cette existence, pire, que l’on répande l’idée que la croyance en cette existence est inséparable du doute.

     Quelle peut être la cause du refus de cette existence ? Le même principe de causalité incite à rechercher cette cause. Ce pourrait être que le dieu que se voient proposer les négateurs de l’existence de l’Être de l’être identifié par les croyants avec ce dieu est un faux dieu, que le mot dieu est si négativement connoté qu’il ne lui convient pas. C’est que le monothéisme juif-chrétien-musulman demande de croire en un dieu patriarcal tout-puissant qui n’est que l’expression des forces cosmiques sacralisées, tout comme les dieux des « païens » auxquels il dénie l’existence.

     Celles et ceux qui doutent de l’existence du dieu unique imbuvable qu’on leur propose pourraient tout de même passer au-delà, un peu comme l’a fait Maître Eckhart vers une « déité » inconnaissable, ou peut-être vers l’évidence intuitive du « ô grand être, ô grand être sans pouvoir dire ni penser rien de plus » de Rousseau, ou encore vers l’évidence réflexive de Voltaire affirmant « qu’il ne peut croire que cette horloge marche et n’ait point d’horloger. »

     Sans doute n’est-ce encore que le « dieu » grand Être qui fait s’extasier Rousseau et se prononcer Voltaire. Le vrai « dieu », non celui qui n’est qu’une erreur tragique (combien de massacres et de servitudes de la pensée les trois monothéismes ont perpétrés au long des siècles !), est accessible à une intelligence ordinaire (sensible au principe de causalité), mais il faut pour admettre que cet Être est Amour de pure altérité « être de la Vérité », c’est-à-dire ne pas être de celles et ceux dont « les œuvres sont mauvaises… et qui préfèrent les ténèbres à la lumière » (Jean 3, 19).

     « Les œuvres mauvaises » ? Celles du « monde », celles que produisent les désirs de posséder, com-prendre et dominer les autres selon cette altérité négative dont Sartre disait que c’était l’enfer.

 

Un coucou au bois lance des échos

et chaque invité en son coin répond

Réveillés les arbres et les airs au fond

s’animent se parlent dans le grand réseau

 

L’oreille étonnée de sa découverte

ne sait pas encore ce qu’est devenu

l’âme qui au bois était entrée nue

dans la tendre aura des dryades vertes

 

Le coucou est seul de sa compagnie

à sortir du nom de son écritoire

toute l’étendue de son territoire

 

à ne plus chercher qu’à prendre le nid

de quelque effarvatte en cette innocence

qui plus que son cri si reconnaissable

épate un moment la cruelle fable

où la dépossède la manigance

 

Le coucou moelleux qui résonne au bois

dans l’air inconnu du vol migratoire

ici maintenant tel un entonnoir

engloutit le temps en tout ce qu’il boit

 

21 avril 2016

Présences des esprits mauvais, de Satan, dans les évangiles, comme certaines des causes du mal. Cela relève-t-il d’une croyance ou d’une expérience ? S’agit-il de figures mashal de réalités psychiques ? Est-ce une façon de personnaliser le monde des désirs de posséder, com-prendre et dominer, le monde de l’altérité négative qui refuse l’Amour ?

     Il est écrit dans l’évangile que Yeshoua aurait dit à Pierre « Arrière de moi, Satan. Tu m’es un scandale (une occasion de chute, de manque d’Amour). Ta pensée n’est pas celle de Dieu mais celle des hommes » (Matthieu 16, 23). Pierre s’était en effet récrié en entendant son maître annoncer sa mort tragique à Jérusalem. Pour Yeshoua, Satan est la figure de la tentation. On le voit aussi dans le récit (déclaré apocryphe par certains exégètes) des trois tentations du Christ. Il aurait dit alors « Va-t’en, Satan » (Matthieu 4, 10). On trouve d’ailleurs Satan dans la bouche de Yeshoua comme l’expression d’une présence quasi familière (Matthieu 12, 26, Marc 3, 23, 26, 4, 15, Luc 10, 18, 13, 16, 22, 3, 31, Jean 13, 27). On le trouve aussi dans les épîtres de Paul. Il est évident que l’on croyait à l’existence des démons et à leur action dans le milieu où Yeshoua a vécu. Et cette croyance s’est maintenu dans le christianisme.

     Il faut bien tenter d’en chercher la cause. Si l’on a la certitude que le monde matériel est indissociablement psychique et physique, que l’animisme n’est pas une croyance religieuse fondée sur l’imagination mais l’expression d’une réalité matérielle, on peut rendre raison de l’action des « esprits mauvais ». Car on admet alors l’existence des communications extrasensorielles, de la télépathie. On peut, pour affronter l’incrédulité des philosophes matérialistes en ce domaine, se raccrocher à Bergson qui s’intéressait aux phénomènes parapsychiques, particulièrement à la télépathie et qui a pu en traiter au moins à titre d’hypothèse dans L’énergie spirituelle : « si la télépathie est réelle, il est possible qu’elle opère à chaque instant et chez tout le monde, mais avec trop peu d’intensité pour se faire sentir ».

     Les mauvaises pensées comme les bonnes se diffuseraient alors non seulement par le truchement des paroles et des actes sensibles, mais directement de conscience à conscience. Si « toute âme qui s’élève élève le monde », toute âme qui s’abaisse abaisse le monde. La prière et son « pouvoir » n’ont de sens qu’en raison de cette capacité télépathique.

     On peut penser aussi au comportement des foules tel que l’a étudié Gustave Le Bon dans La psychologie des foules, comportement où s’établit un contact autant psychique que physique et qui opère une sorte du fusion des psychismes et peut aller jusqu’à anesthésier les pensées et les sentiments personnels pour le meilleur comme pour le pire. Les foules qui se rassemblent pour écouter le pape seraient sujettes à ce phénomène comme celles qui se rassemblaient pour écouter Hitler.

     Encore une fois, la pensée matérialiste qui domine la science occidentale ne peut que nier cette possibilité psychique. Et cependant la science quantique a, depuis pas mal de temps déjà, observé des phénomènes de non-séparabilité et de non-localité qui peuvent donner à réfléchir à la vraie nature psychophysique de la matière, du réel voilé (Bernard d’Espagnat). On peut sans doute chercher de ce côté l’existence et l’action de Satan et des démons, comme celles des anges, voire des « ressuscités pareils aux anges » (Luc 20, 36).

 

de la lune tu as vu la terre

au milieu d’un plancton de lumières

et l’espace effrayant infini

qui en ton âme a retenti

 

qu’importe que tu aies ramené

des cailloux à peine remués

depuis mille et mille millénaires

dans cette étrange absence d’air

 

qu’importe que tu n’aies pas pu entendre

le silence que ne peut comprendre

l’oreille attentive à la musique

des sphères en l’univers unique

 

as-tu regardé depuis la lune

cette immensité pure qu’aucune 

atmosphère ne vient déformer

as-tu bien su te conformer

à cette profondeur insondable

peuplé de milliards de tes semblables

dont les âmes à ton âme murmurent

à travers les distances sans murs

 

revenu sur notre bonne vieille terre

réfléchis-tu enfin au grand mystère

de la matière dont ton esprit

connaît l’être incompris

 

22 avril 2016

L’intelligence matérialiste, celle qui ne reconnaît pas le psychisme de la matière, ne pense logiquement qu’avec des mots, ou du moins croit le faire et consciemment s’y enferme, même si inconsciemment elle accueille parfois un métalangage, celui de la connaissance intuitive perméable au psychisme des autres, au psychisme des autres humains mais aussi à celui des autres non-humains, animaux d’abord et puis végétaux, peut-être même spatiaux en reconnaissance de l’esprit des lieux. La relation à l’intime de la matière est cependant tellement plus forte lorsqu’on reconnaît le psychisme de toutes choses.

     Une conscience qui se libère de la doxa matérialiste accède plus facilement à cette connaissance intuitive. Elle refuse le discours enfermé dans le langage littéral et conceptuel d’une certaine philosophie qui se borne ou du moins prétend se borner à la logique rationnelle de l’identité et de la causalité.

     Parce qu’elle ressent l’universelle parenté des êtres, la conscience libérée de la doxa utilise aussi le principe de similitude. On peut se demander si Pascal en son langage pourtant si clair et si distinct de la logique d’identité et de causalité ne ressentait pas lui aussi la similitude universelle, reconnaissant que « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. » (Pensées, éd. Sellier 230, p. 168).

     Une pensée insensible à la similitude cherche à comprendre le langage de Yeshoua alors que ce langage est à ressentir, à intuitionner puisque le prophète parle-pense en meshalim et non en concepts. On voit dans les évangiles, celui de Jean en particulier, que ses auditeurs n’y parviennent pas. Nicodème ne comprend pas la nouvelle naissance parce qu’elle n’est pas à comprendre mais à ressentir par intuition empathique. De même les auditeurs du discours sur le Pain de Vie le trouvent incompréhensible et donc inacceptable, à moins de l’accepter sans comprendre comme le fait Pierre. Ils veulent le comprendre charnellement alors que c’est un discours spirituel, que « le corps et le sang du Christ » n’ont rien de matériel, pas même s’il s’agit du pain et du vin consacré de la messe catholique puisque cette « parole est  esprit et vie » (Jean 3, 4, 6, 60).

     Si l’on accepte les meshalim comme des meshalim et non comme des concepts déguisés, on en vient à mettre en doute le discours théologique qui prétend faire œuvre de raison alors que les meshalim sont des œuvres du cœur. La théologie chrétienne ne s’approche de la Vérité que lorsqu’elle reconnaît l’existence de « mystères de la foi », les mystères de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption. Malheureusement cette théologie tente désespérément de les expliquer.

 

À qui fais-tu signe iris

avec ton venez à moi

si discret si raffiné

que fort délicat le nez

s’approche si près de toi

que tes soupirs le bénissent

 

C’est la fraîcheur de ton teint

en ses subtiles nuances

qui pourtant fait que t’admire

te peint sans autre désir

que  notre reconnaissance

l’artiste qui te rejoint

 

Et qui t’aime en ton mystère

y reconnaît la présence

au plus intime invisible

dans l’au-delà du sensible

ce qui fait ton dernier sens

la beauté venue sur terre

 

23 avril 2016

On a ricané en entendant Evo Morales accuser le capitalisme d’être la cause du réchauffement climatique. Dans sa vie publique comme dans sa vie privée, le président de la Bolivie s’est décrédibilisé et l’on a beau jeu de l’accuser d’inintelligence. Sa déclaration pourrait tout de même ne pas être écartée sans réflexion sur les causes de la dégradation écologique de notre terre.

     Il est bon d’abord de se rappeler que cette dégradation ne se limite pas au problème du réchauffement climatique et de ses retombées sur la vie de l’humanité. Pour employer une image rebattue, ce réchauffement n’est que la partie émergée d’un iceberg qui risque de couler le Titanic de la vie sur la terre.

     Le capitalisme alias néo-libéralisme qui a pris les rênes de l’économie mondialisée vit de dette et de la nécessité de la croissance qu’elle entraîne. La croissance est présentée comme un remède à tous les maux et sa stagnation comme responsable du chômage, lui-même compris comme associé à la baisse de la production et de la consommation.

     Il faut comprendre que la croissance est indissociablement accroissement de la production, de la consommation et de la population. Et ces trois accroissements entraînent le pillage des ressources de la terre, en particulier de la diversité de la vie végétale et animale dont peu se soucient sauf si on leur démontre que la vie humaine en dépend. Alors que la vie est en effet soumise à une symbiose générale. Ainsi, par exemple, les fruits que nous mangeons dépendent non seulement de la vie végétale mais aussi de la vie des insectes pollinisateurs. La disparition du plancton des océans opérerait une diminution de l’oxygène que nous respirons, nous et les animaux…

     Une relecture attentive de Laudato Si’ peut nous faire prendre conscience de la menace que fait peser l’accroissement de l’exploitation des ressources minérales, végétales, animales et humaines sur la vie humaine et non-humaine. L’injustice sociale qui fait que dans le système néolibéral un petit nombre de nantis toujours plus riches vivent aux dépens d’une masse de démunis se conjugue avec la mise à mal de la vie sauvage végétale et animale. Notre frère François dit bien que « le cri de la terre et le cri des pauvres est un même cri. »

 

on les entend souvent lorsqu’ils roucoulent

une réponse douce

à qui ne les repousse

 

ils passent et repassent font leurs nids

dans cette haie complice

où leurs vœux s’accomplissent

 

une vieille habitude les incite

à fuir la dure approche

de l’arc qui décoche

 

le battement rapide de leurs ailes

annonce le corps lourd

et qui leur fait la cour

doit partager un peu de cette gêne

que donne la nature

assurant le futur

 

mais parfois un élan inattendu

oublie ceux qui les mangent

dans un grand saut de l’ange

 

24 avril 2016

Il y a plus de quarante ans déjà, en 1973, Ivan Illich publiait « La convivialité », c’est-à-dire un peu ce que l’on appelle maintenant le vivre ensemble. Ici, c’est vivre ensemble avec tous les vivants, avec tous les êtres de notre maison commune, la terre. Illich s’en prenait surtout à l’industrialisation, à son asservissement de l’homme par la production qu’elle permet d’accroître et par la consommation que cette production nécessite. « La dynamique du système industriel actuel » fait que « il est organisé en vue d’une croissance indéfinie, et de la création illimitée de besoins nouveaux » (p. 72).

     L’humanité s’est dotée avec la révolution industrielle d’un outil qui n’a cessé de faire croître la possibilité de produire et donc de consommer toujours davantage, permettant ainsi à ceux qui possèdent les moyens de production d’alimenter leur désir d’agrandir toujours plus leur domaine comme le riche imbécile du mashal  (Luc 12, 15-21).

     L’humanité ne reviendra pas en arrière. Il ne s’agit évidemment pas, pour sauver la vie sur la terre, d’envisager la disparition des machines, du train, de la voiture, de l’avion… ni de tous les engins de construction d’habitations, de routes… de renoncer aux énergies, quitte à passer des énergies carbonées aux énergies vertes.

     Illich envisage cependant la possibilité de transformer la catastrophe écologique en cours en une crise au sens premier de mutation violente mais fructueuse : « La Grande Crise, c’est-à-dire l’occasion d’un choix sans précédent. » Mais cette transformation de la catastrophe en crise n’est pas inévitable, elle ne peut pas faire l’objet d’une espérance optimiste : « A l’heure du désastre, la catastrophe se transformera en crise si un groupe de gens lucides gardant leur sang-froid sait inspirer confiance à ses concitoyens… (p. 152) Sinon le désastre s’amplifiera en catastrophe.

     Illich voit bien aussi que cette mutation ne sera possible que par une conversion éthique, un passage du désir d’avoir à un désir d’être impliquant un relation de partage avec les autres. Nous parlons maintenant de sobriété heureuse, lui n’hésitait pas à parler de « renonciation joyeuse » (p. 98). « L’homme retrouvera la joie de la sobriété et de l’austérité en réapprenant à dépendre de l’autre » (p. 33). Austérité est un mot qui a du mal à passer, et Illich explique donc que « l’austérité n’a pas vertu d’isolation ou de clôture sur soi. Pour Aristote comme pour Thomas d’Aquin, elle est ce qui fonde l’amitié. En traitant du jeu ordonné et créateur, Thomas définit l’austérité comme une vertu qui n’exclut pas tous les plaisirs, mais seulement ceux qui dégradent la relation personnelle. L’austérité fait partie d’une vertu plus fragile qui la dépasse et qui l’englobe : c’est lajoie, l’eutrapelia, l’amitié » (13s). 

     L’austérité ainsi comprise n’est ni l’ascétisme ni l’hédonisme. Elle est la vie partagée avec des gens qui se contentent de peu, qui ne se soucient pas de leur niveau de vie mais de leur qualité de vie. Ce n’est ni Jean le baptiste « vêtu de poil de chameau et se nourrissant de sauterelles » (Luc 1, 6) ni « le nanti vêtu de pourpre et de lin fin et festoyant tous les jours » (Luc 16, 19), mais Yeshoua mangeant et buvant et vêtu d’une tunique sans couture (Luc 7, 34, Jean 19, 23). Notre terre sera sauvée par celles et ceux qui savent vivre cette vie bonne.

 

poignée de terre vivante

qui à la main qui la hante

parles la langue secrète

inconnue des dialectes

donne-lui de te connaître

en lui donnant de renaître 

 

l’amour par qui tout s’anime

en l’univers unanime

reconnaît omniprésente

dans la main qui lui présente

la terre le sacrement

de ses fidèles amants

 

vivante main de la terre

dans la main que tu lui serres

donne-lui de ressentir

la vie de ce bon plaisir

de l’autre qui fait pleuvoir

sur tout ce qui sait le voir

 

25 avril 2016

Ivan Illich fait de la révolution industrielle, de la machine, la cause principale de la catastrophe écologique qui s’annonce. Ce n’est pourtant qu’une cause occasionnelle (« circonstance qui, sans être une véritable cause (efficiente) contribue au fait considéré qui, sans elle, ne se produirait pas » Le Petit Robert).

     Penser que le développement technologique est une cause occasionnelle de la croissance folle de la production-consommation-population qui mène irrémédiablement (?) à la ruine de la vie sur la terre, c’est penser à rechercher sa cause « efficiente », et puis sa cause première.

     On peut chercher du côté du mashal du Riche imbécile (Luc 12, 15-21), c’est-à-dire du désir incoercible de l’humain premier du « monde » de posséder, comprendre et dominer identifié par Yohanân (I Jean 2, 16), traduit selon Augustin par les trois libidos et selon Pascal par les trois concupiscences. Alors, « malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu’ils n’arrosent » (Pensées, éd. Sellier, 460).

     Si l’avenir de la vie dans notre maison commune est ainsi menacée par « le monde », par l’altérité négative cause efficiente de son mal, la lutte pour cette vie se fonde au mieux sur l’altérité positive de l’Amour qui se manifeste dans la bienveillance et la bienfaisance envers tout être vivant et qui recherche le vivre ensemble dans la simplicité joyeuse et la sobriété heureuse. Mais l’Évangile nous dit que cette altérité n’est possible qu’avec le secours de la grâce, dans l’action conjuguée de la volonté humaine et de l’Esprit de l’Eternel Amour, sa cause première…

 

je sais bien que tu t’insinues

jusqu’à l’extrême de nos chairs

pour y rencontrer inconnu

sans visage ta partenaire

afin d’entretenir le feu

de la vie ici en tout lieu

 

il faudrait que je m’en souvienne

quelquefois et me réjouisse

en y pensant d’où que tu viennes

et recherche quelques indices

de ton pourquoi de ton comment

dans le grand concert des amants

 

car il est sûr que tout concerte

dans les âmes de l’univers

que le réel est voilé certes

mais qu’en sachant me tourner vers

la plus intime des présences

de toi je puis garder conscience

 

26 avril 2016

« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants… Dieu de Jésus-Christ » (Pensées, éd. Sellier, 742). Pascal a vigoureusement attaqué le Dieu que l’on rencontre dans la nature en raisonnant. « Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur de vérités géométriques et de l’ordre des éléments : c’est la part des païens et des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie… (id. 690, p. 448).

     Certes, Pascal a la prudence de dire « simplement… seulement », n’excluant donc pas ce sur quoi des non-chrétiens peuvent s’appuyer pour argumenter en faveur de l’existence de Dieu. Mais il est catégorique dans son rejet du Dieu des philosophes et des savants et dans sa condamnation du déisme. « Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ et qui s’arrêtent dans la nature…, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de le servir sans médiateur. Et par là il tombent ou dans l’athéisme ou dans le déisme, qui sont tous deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également » (ibid.).

     « Dieu d’Abraham » ? On sait ce que Iohanân le baptiste pensait de ceux qui se réclamaient d’Abraham : « Je vous le dis, Dieu peut faire des enfants d’Abraham avec les cailloux que vous voyez là » (Matthieu 3, 9). On sait aussi ce que leur répliquait Yeshoua : « Si vous étiez les enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham (Jean 8, 39). Être « de Dieu », « de la Vérité » (Jean 8, 47, 18, 37), ce n’est pas se réclamer d’un médiateur comme le demande Pascal, que ce médiateur soit Abraham, Moïse ou Jésus-Christ, mais accueillir la Vérité de l’Amour, seule digne de foi.

     La réconciliation des juifs, des chrétiens et des musulmans au nom d’Abraham à laquelle a œuvré Massignon et ses amis est vouée à l’échec. Et quand bien même elle réussirait, elle exclurait les hindous, les bouddhistes, les taoïstes, les animistes… les déistes, les spinozistes… Seul l’Amour Éternel est capable de réconcilier tous les humains en leur désir infini. S’ils ont besoin de passer par un médiateur (ou une médiatrice), soit. Mais qu’ils le confinent à son rôle de médiateur et acceptent que leur médiateur ne soit pas le seul possible.

 

Un souffle qui s’étale

au cerisier en fleur

l’un ou l’autre détache

des frères de leurs sœurs

 

Un hésitant pétale

dit l’éternel retour

de l’autre qui étale

de nouvelles amours

 

Rien n’est jamais le même

sous la même apparence

Qui sait dire je t’aime

découvre le vrai sens

de la vie qui s’écoule

en la grande gésine

enfantant une foule

d’inconnus unanimes

 

Quand l’or que tu étales

sur la terre s’endort

il renaît végétal

pour un autre trésor

 

27 avril 2016

« Tout se répète à l’identique », a dit Nietzsche victime d’une illumination soudaine. L’idée de « l’éternel retour » n’est cependant acceptable que par les inconditionnels de leur gourou (reste à rechercher la cause de la fascination qu’il exerce). Les plus intelligents cherchent à le comprendre et expliquer en disant que Nietzsche lui-même n’y croyait pas, que c’était pour lui une simple technique spirituelle afin de bien vivre. Et ils arguent en disant que le grand Platon non plus ne croyait pas à ses « idées éternelles » et pour la même raison.

     La simple logique de la causalité amène cependant à penser que ces Idées platoniciennes de Beauté, d’Intelligence et de Bonté (et bien sûr d’Agapè) sont nécessairement éternelles et que tout ce que nous voyons, entendons, faisons de beau, d’intelligent, de bon, d’Aimant, est nécessairement la manifestation de réalités éternelles. (Cela laisse cependant intacte la question du comment).

     Montaigne s’est gaussé des stoïciens qui prétendaient se hausser au-dessus de l’humaine nature par leurs propres forces, leurs propres efforts ascétiques : « Absurde. Car de faire la  poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras et d’espérer enjamber plus que de l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux  » (Essais, II, 12, p. 351 folio classique). Montaigne n’a fait qu’appliquer la simple logique de la causalité qui veut que rien ne peut de soi-même s’augmenter, être cause de son propre accroissement.

     On peut tout de même admettre que l’action de la grâce, de l’Esprit de l’Éternel en toutes choses, est tellement subtile en son inspiration au plus intime de notre intimité que l’on peut aisément s’illusionner et croire que « l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité » par ses seuls efforts ascétiques. L’inconvénient de cette inconscience, c’est que l’on se livre alors à des exercices pénibles et interminables comme on le voit dans le bouddhisme et comme on l’a souvent vu dans le christianisme minimisant la grâce au point de la perdre de vue et de compter sur sa seule volonté.

     Selon Yeshoua, « mon joug est doux et mon fardeau léger », mais « il faut toujours prier sans jamais se lasser » (Matthieu 11, 30, Luc 18, 1). La « petite » Thérèse de l’Enfant Jésus l’avait bien compris en suivant sa « petite voie », qui, sous des dehors d’infantilisme, est un réalisme de la causalité identique à celui de Montaigne, même si elle le percevait sans doute par le cœur plutôt que par la raison.

 

« Quel bonheur d’être si bien cachée que personne ne pense à vous !… d’être inconnue même aux personnes qui vivent avec vous », a-t-elle pu écrire (lettre 106). Bien sûr, cela est cohérent avec « la petite voie » où l’Esprit agit incognito. Et cet inconnu des autres va jusqu’à l’inconnu de soi-même. On y vit et pense tant aux autres que la main gauche ignore ce que fait la main droite. Et il s’agit bien aussi de sortir de l’identique et même du semblable dans le passage de la chair à l’esprit, en continuité-discontinuité d’accomplissement.

 

ton cœur qui bat toujours en dix mille soleils

ici remue le sang d’une unique merveille

 

mais qui peut assurer la tête de voir vrai

si elle s’est laissé envahir par l’ivraie

 

la tête cependant peut trouver ta présence

en tout ce qui se montre de l’intelligence

organisant les choses et de cette beauté

où se lit ton visage en sublime clarté

 

mais c’est en pénétrant dans le secret du cœur

que se donne à connaître   le nom de ta splendeur

 

28 avril 2016

Le Christ, un Osiris-bis ? Le christianisme a fait de Yeshoua un dieu mort et ressuscité au goût des peuples de l’époque où il a pris racine. Dans la religion égyptienne, Osiris est le dieu tué par son frère Seth (Neïkos) et ressuscité par sa sœur épouse et mère Isis (Philia) dans le vieux combat des forces cosmiques antagonistes qui habitent l’humain en leurs avatars eros et thanatos.

     En bonne logique, l’Église dit que ses sacrements sont sortis de la plaie ouverte au côté du Christ crucifié-sacrifié. Le mythe du dieu mort et ressuscité rejoint ainsi le rite du bouc émissaire inventé par l’humain premier pour s’imaginer débarrassé de ses « péchés », de ses excès d’éros et thanatos et ainsi se soulager de sa culpabilité. Le sacrement de pénitence, la confession-réconciliation, opère selon cet imaginaire. Il agit comme un rite émissaire participant au grand sacrifice émissaire de la croix (censé sauver le monde).

     Le « sacrifice » d’Abraham qui signait l’abolition du sacrifice des premiers-nés et autres humains a été manipulé selon le rite émissaire dont le Christ serait la victime exemplaire « sauvant » l’humanité de son péché, en particulier chaque catholique allant se confesser. (La fête juive du Grand pardon fonctionne-t-elle selon le même imaginaire?)

     Yeshoua, dans la lignée des prophètes juifs, a lutté contre cet imaginaire. Déjà Osée, huit siècles avant lui, l’avait affirmé: « Je veux l’amour et non le sacrifice » (Osée 6, 6). La Bonne Nouvelle de Yeshoua est le sceau dernier apposé sur cette intuition (Matthieu 9, 13, 12, 7). C’est l’Amour qui libère d’eros-philia et de thanatos-neïkos, forces cosmiques, éléments du cosmos, ta stoïkheia tou kosmou (Galates 4, 3). C’est l’Amour, lui seul, en Vérité tautologique, qui sauve du non-Amour.

 

Satan, « prince de ce monde, arkhôn tou kosmou » (Jean 16, 11) personnification des forces cosmiques auxquelles les humains sont soumis en une servitude plus ou moins volontaire ?

 

dans cette maison tout le bois

qui vit encor d’un peu de sève

et de ce qu’habite le rêve

parle en langage de l’émoi

 

que ce soit celui de la chambre

et dont la main est familière

ou celui qu’aucune lumière

ne vient jamais toucher dans l’antre

sous la toiture où chaque planche

dans la nuit doucement gémit

pour le vent qui pense à demi

aux grand arbres qui se déhanchent

 

et le crayon serrant la mine

garde la terre en souvenir

lorsque la main qui va écrire

se souvient de ce qui l’anime

 

le bois de la maison confie

à ceux qui l’aiment des secrets

qu’il a appris dans les forêts

émues par le fleuve de vie

 

29 avril 2016

Le christianisme n’a pas pu étouffer l’Évangile, ni l’ivraie le bon grain. On peut même dire que sous les coups de boutoir de la philosophie des Lumières, en France particulièrement avec la mise en place de la laïcité, les chrétiens ont de mieux en mieux compris que « l’Amour est leur carte d’identité » comme vient de le dire notre frère François.

     « L’Amour seul digne de foi » n’a toujours pas remis en question le credo du dieu tout-puissant ni la théologie de dogmes considérés comme intangibles. Mais les chrétiens et ceux qui les instruisent, et depuis peu aussi celles qui les instruisent, insistent davantage sur le souci des autres comme expression de leur foi.

     L’athéisme, qui en Occident a acquis droit de cité, y agit comme un épurateur plutôt que comme un liquidateur. Il est bon d’entendre un Michel Onfray affirmer avec assurance que le Christ est un personnage fabriqué par une mythologie-théologie. A côté de l’indignation irréfléchie que cette affirmation suscite chez les croyants, cela peut inciter certaines certains d’entre eux à s’interroger sur la part de vérité que cache cette absurdité.

     On peut admettre qu’il y a dans le christianisme une théologie héritée des croyances du bassin méditerranéen antique, y compris bien sûr de celle du judaïsme, que les évangiles ne dissimulent pas. Mais ces mêmes évangiles contiennent un certaine nombre d’affirmations qui contredisent et détruisent ces croyances. Le « dieu » annoncé par Yeshoua est Amour, c’est sa « carte d’identité », modèle de celle des chrétiens qui l’accueillent. Le reste est littérature.

     Et il a bien fallu quelqu’un pour avoir cette intuition de l’Amour et pour la proposer. On doit l’admettre si l’on admet le principe de causalité. Dire qu’elle est apparue sans cause est tout simplement « absurde, contraire à la raison… violant les règles de la logique », dit le Petit Robert. Cette idée folle peut cependant servir l’Amour en montrant qu’il est bien caché, anonyme, voilé (Isaïe 45, 15).

 

L’air que sans cesse tu respires

entretient le feu de l’amour

La vestale ne se retire

qu’à la fin dernière des jours

 

Apprends donc à apercevoir

la présentissime présence

qui ne se donne à concevoir

qu’au-delà de ce qui fait sens

 

Il suffit que de temps à autre

et toujours un peu plus souvent

tu sentes monter et descendre

le flot incessant de tes eaux

 

car les eaux sont inséparables

de l’oiseau qui vole là-haut

et la mer jouant sur les sables

répond à la lune dévot

 

Qui sait si l’air que tu respires

n’est pas le fils d’un univers

qui enfante et puis se retire

inconnu de celui qu’il sert

30 avril 2016

Nous pouvons inspirer expirer symboliquement l’Éternel avec l’air que nous ne cessons de respirer. Cet exercice rappelle l’hésychasme orthodoxe, mais sans recherche de la paix et du silence intérieur, même s’ils font partie de ses retombées. Et il ne s’agit pas de répéter le nom de Jésus / Yeshoua, à moins que l’on ne tienne à un médiateur (un bon musulman répètera le nom d’Allah, un hindou celui de Shiva de Parvati ou d’Avalokitésvara …) Il s’agit d’imaginer dans l’air que nous respirons – l’air dont nous ne savons pas très bien d’où il vient lorsque nous l’inspirons ni où il va lorsque nous l’expirons – l’air qui en tout cas par notre sang pénètre notre corps tout entier au plus intime, il s’agit d’imaginer, d’une imagination vraie, imaginale, la présentissime présence aimante de l’Éternel, « nécessairement présent à tout être, intimement » comme l’a compris Thomas d’Aquin.

     Wikipédia nous donne une description détaillée de l’hésychasme orthodoxe, en particulier en ses ressemblances et dissemblances avec les pratiques musulmanes soufies, hindoues, bouddhistes. Conformément à l’Évangile et d’ailleurs à la tradition chrétienne (rationnelle comme l’a fait remarquer Montaigne), cet exercice se fait dans la collaboration de la volonté et de la grâce. Ce qu’en dit à ce sujet Grégoire Palamas est précieux et utile, « insistant sur le rôle primordial de la Grâce de Dieu qui précède et amène à leur plein accomplissement nos efforts » (Wikipédia).

     Mais selon l’Amour d’altérité pure, nous ne cherchons pas à aimer l’Éternel, mais à Aimer les autres puisque l’Amour de tous les êtres est celui-là même que « pratique » l’Éternel. Il convient donc de répéter plutôt les noms de celles et ceux pour lesquelles nous « prions » en inspirant et expirant cet air psychophysique symbolique de l’Esprit. Ce n’est donc pas le « Prête attention à toi-même » recommandé dans l’hésychasme, mais un « Prête attention à l’autre », selon la pleine attention que Simone Weil appelle prière. (Notons que la référence donnée par Wikipédia pour cette citation du Deutéronome est inexacte. Ce n’est certainement pas 15, 19. C’est peut-être une adaptation de 11, 16, « Veille bien sur ton cœur ».)

 

inspire l’abîme

expire l’intime

 

les marées du monde

dans le cœur des ondes

 

dans l’élan du nôtre

le chemin de l’autre

 

l’accueil de l’esprit

sans cesse repris

auquel tu te plies

va vers l’accompli

 

reconnais le sens

en chaque présence

 

inspire l’abîme

expire l’intime

 

1er mai 2016

« Le moi écologique d’une personne est ce à quoi cette personne s’identifie… ce qui fait naître une empathie intense ». Ainsi parle Arne Naess, tenant du mouvement de l’écologie profonde (The Ecology of Wisdom, p. 93). On peut penser que cette écologie relève de ce que Gilbert Durand a appelé le régime chthonien-nocturne de l’imaginaire que l’on observe chez de nombreux peuples premiers, ceux qui s’identifient à certains animaux, à certaines plantes, à certains lieux. Naess rapporte la parole pour sa défense d’un Sami de Laponie comparaissant devant un tribunal pour avoir participé à une manifestation illégale contre le détournement d’une rivière pour la construction d’un barrage hydroélectrique : « cet endroit fait partie de moi. ». Naess interprète en reformulant : « Si ce lieu est détruit, quelque chose en moi est tué » (p. 87s).

     Pour retrouver cette psychologie écologique, l’Occidental, qui vit sous le régime ouranien-diurne de la coupure schizoïde, du cloisonnement, du compartimentage, devrait opérer un rééquilibrage, une redécouverte de la proximité psychique de l’humain avec le non-humain. Le plaidoyer pour l’empathie devenu fréquent en Occident, empathie qui nous fait nous identifier aux autres, peut nous mettre sur la voie de ce rééquilibrage général et nous faire nous concevoir et vivre comme membres d’une fraternité-sororité universelle humaine et cosmique.

     On peut admettre que l’imaginaire chthonien de l’écologie profonde est plus susceptible que l’imaginaire ouranien de s’accorder avec l’Évangile, qui cherche l’union, la communion des êtres et qui invite à parler avec François d’Assise de « frère feu », de « frère vent », de « sœur eau », de « notre sœur mère la terre » en Aimant tous les êtres. Peut-on aller jusqu’à parler d’identification à l’autre ? Sans doute, à condition de l’interpréter prudemment comme « sans confusion, sans séparation, adiairetôs, akhôristôs ». Les paroles-clés de l’Évangile à ce sujet sont le « qui me voit voit le père…  je suis dans le père et le père est en moi… vous me verrez, car je vis et vous vivrez aussi. Ce jour-là vous saurez que je suis dans le père et vous en moi et moi en vous », jusqu’à l’invraisemblable « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean 14, 9, 11, 19s, 8, 58). Langage mashal comme toujours, mais qui invite celles et ceux qui ont des oreilles pour entendre à aller plus loin dans le soin apporté à « notre maison commune » et à tous ses habitants. Nous sommes invités à « voir » l’Éternel en nous et en tout être, et à nous « voir », nous et tout être, en l’Eternel.

     Telle est l’identification empathique à tout être, non-humain et humain, pour les tenants de l’écologie profonde lorsqu’ils la connaissent et la vivent dans l’Esprit d’Aimer.

 

Il gagne en élégance sinueuse

l’abri obscur qui le protège

de la menace tapageuse

dans la lumière nue   Que sais-je

 

de ce qui se raconte dans sa tête

au plus près de la terre qu’il honore

mère sœur épouse de la fête

éternelle  Son visage aux yeux d’or

 

2 mai 2016

On gémit en apprenant que dans les territoires occupés par l’État islamique les enfants sont formatés selon la doctrine exclusive d’un islam radical. On ne devrait tout de même pas s’en étonner : on a vu des pratiques semblables dans les États fascistes, mussolinien, hitlérien, stalinien, maoïste et autres régimes totalitaires.  

     Cela pourrait nous faire nous interroger sur l’éducation que nos propres enfants, après nous, reçoivent depuis les maternelles jusqu’aux universités en passant par les écoles normales. Il serait illusoire de penser que ce qui est « normal » n’est pas normé, animé par une doctrine. Le combat récent contre la suppression présumée de l’enseignement du latin dans nos collèges peut nous ouvrir les yeux sur l’ensemble de la formation de l’intelligence, de la sensibilité, de l’imagination… dispensée, pratiquement imposée, à la jeunesse par notre culture et par son système de valeurs, par notre doxa.

     Il est bon de prendre conscience que notre culture occidentale est fondamentalement inspirée par l’imaginaire ouranien-diurne, rationaliste, matérialiste. Elle nous enseigne une physique, une chimie, une biologie, une géographie, une histoire et jusqu’à une mathématique d’obédience ouranienne. Ainsi l’école qui apprend à un enfant que l’eau c’est H2O, liquide, solide ou gazeuse, sans adjoindre en esprit transdisciplinaire qu’elle est aussi ce que nous buvons, ce où nous nous baignons, ce qui peut nous noyer mais peut aussi nous faire danser, nous faire rêver, cette école dispense un enseignement qui relève d’une compartimentation schizoïde ouranienne incapable de percevoir l’union indissociable du psychique et du physique. Même l’auteur de « L’eau et les rêves » disait que cette eau-là était irréelle, évidemment non-scientifique pour lui puisqu’il ignorait la dimension psychique de la matière.

     Penser l’eau sous le régime ouranien-diurne, c’est aussi reléguer dans l’irréel la dimension symbolique, spirituelle, de cette eau vive dont Yeshoua a parlé à la Samaritaine (Jean 4, 10). Et ainsi de toute matière réduite à sa dimension physique dans la conscience occidentale qui nous anime, mais que nous devrions oser penser… dont nous devrions équilibrer l’esprit ouranien-diurne par un peu plus d’esprit chthonien-nocturne. Une écologie d’esprit évangélique, celle de « Laudato Si’ », pourrait nous y aider et en retour nourrir notre vie spirituelle autant que notre vie poétique.

 

comment fais-tu ta voix si douce

aussi légère en son roucoulement

que l’eau qui coule sur la mousse

à la source en étonnement

 

es-tu fidèle à tes ancêtres

de génération en génération

lorsque tu les fais reparaître

dans la douceur de ta passion

 

existe-t-il quelque secret

caché dans l’infime intime matière

de ta chair par où se transmet

la beauté de l’Ève première

 

il est inutile de dire

les mille choses par quoi tu ressembles

à d’autres pour les reproduire

à l’identique à ce qui semble

 

je sais bien que tu es unique

pourtant et avec la pleine attention

je pourrais goûter magnifique

ton chant de l’illumination

 

3 mai 2016

Il ne suffit pas, en logique de causalité, de comprendre la nécessité de la grâce pour accéder à la surhumanité, à la divinisation de l’Amour (Montaigne l’a dit en son bon sens). Il est bon aussi de tenter de comprendre le comment de la grâce, de l’agir de l’Esprit.

    Yeshoua savait que l’Éternel « ne cesse d’agir » (Jean 5, 17) et qu’il est « présent dans le secret » (Matthieu 6, 4). Nous pouvons au moins conjecturer que l’évolution de notre univers, et en particulier celle de la vie sur notre planète, opposant la néguentropie psychique à l’entropie physique, résulte de l’agir permanent de l’Esprit « planant sur les eaux » (Genèse 1, 2) et que cet agir est physiquement imperceptible, anonymement discret. 

    Cet agir est aussi en l’humain, mais, parce qu’il est celui de l’Amour, il ne peut être efficace que selon la liberté de la conscience qui l’accueille. L’Esprit agit en/avec nous à la mesure de notre accueil de l’Amour. L’Amour nous précède, « il nous aime le premier  » (I Jean 4, 19), mais pour participer à son être, à sa pensée et à son agir, il est préférable de prendre conscience de cette nécessité. Le « il faut toujours prier sans jamais se lasser » (Luc 18, 1) est donc logique de par sa causalité.

     Les stoïciens qui prétendaient se hausser au-dessus d’eux-mêmes par leurs propres forces priaient-ils tout de même ? Peut-on demander l’Esprit (Luc 11, 13) sans vraiment s’en rendre compte. Le cri de l’humain dans sa détresse, le « des profondeurs je crie » (Psaume 130, 1) n’est sans doute souvent d’abord qu’un cri de bête blessée, mais il est appelé à se muer en appel spirituel, dans une volonté d’être à la hauteur de la bienveillance-bienfaisance pour les autres à laquelle nous aspirons. Cet appel est en nous celui de l’Esprit en « ses gémissements ineffables » (Romains 8, 26).

     Il est pratique de pouvoir prier sans en avoir encore vraiment conscience. Il est meilleur d’en arriver à prier avec pleine attention, et comme nous respirons, en murmurant les noms de celles et ceux à qui nous voulons du bien, y compris nos « ennemis ».

 

les orties qu’on arrache

avec gants à manchettes

aux racines attachent

la fierté de leurs têtes

 

le combat inégal

de deux protec ti ons

nous montre ce que valent

d’autres atten ti ons

 

car ce qui se repousse

dans la quête de vie

se conjoint à la douce

attirance d’envie

 

les canines brûlantes

de notre défensive

se nouent aux haletantes

lèvres à l’offensive

 

les racines toujours

veillent que se répètent

nos plus vieilles amours

au milieu des tempêtes

 

4 mai 2016

Emprisonné à Rome et sachant sa mort prochaine, Paul écrit une dernière lettre à Timothée. Il lui fait ses recommandations pastorales et il ne peut s’empêcher de faire une description pessimiste de la société. Il parle d’humains « égoïstes, amis de l’argent, fanfarons, arrogants, blasphémateurs, indociles aux parents, ingrats, impies, insensibles, implacables, ennemis du bien, traîtres, emportés, aveuglés par l’orgueil, amis du plaisir plutôt que de Dieu… » (II Timothée, 3, 2-4).

     On peut penser qu’il noircit le tableau, mais c’est celui d’une humanité totalement fermée à l’appel de l’Esprit, investie par les forces du « monde : le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16). Nous avons un peu de mal à nous y reconnaître dans son énumération, mais il est bon de nous rappeler que nous appartenons à cette humanité, que le « monde » nous habite encore et que nous n’en finissons pas de nous en libérer.

     La vie spirituelle, le passage continu, jamais achevé, de la chair à l’esprit est un combat dont il est utile de temps en temps de reprendre conscience, car nous ne sommes jamais accomplis, parfaits, téleioï : « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur… à mesure que tu les expieras, tu les connaîtras », fait dire Pascal à son Seigneur (Pensées, éd. Sellier, 751, p. 580).

     Cette vie de combat, cette « expiation » de nos « péchés » se résume en lutte de l’Amour contre le non-Amour, de l’altérité positive contre l’altérité négative, de l’autre comme paradis contre l’autre comme enfer (Sartre), du « tous pour tous » au « tous contre tous » (Hobbes). Qui Aime passe de la chair à l’esprit, du premier Adam au second Adam. « Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam, et toute la morale en la concupiscence et en la grâce » (Pensées, 258). Qui Aime ne peut être « égoïste, ami de l’argent, fanfaron… »


À mesure que l’on Aime davantage, on se libère de tout ce que Paul décrit comme les maux de la société. La « Vérité » de l’Amour libère l’humain du « péché » qui l’asservit (Jean 8, 32, 34).

 

Les casseurs de la Place de la République salissent les penseurs de Nuit debout comme les tueurs de l’islamisme salissent les musulmans pieux. On peut penser qu’il y a dans les deux cas une volonté de la chair de salir l’esprit. Certains diront que c’est l’œuvre du cliveur, du diviseur, le diable selon l’étymologie.

 

l’araignée-crabe dissimule

sous  la corolle son approche

comme un danger sans préambule

ou quelque anguille sous la roche

 

elle ne vit que de tuer

dans un monde qui fait de l’autre

une proie à destituer

de ses droits à être des nôtres

 

dame blanche sur le pétale

elle tend les bras de l’amour

mais c’est pour étreindre létale

aujourd’hui le pain de ce jour

qui reproduit celui d’hier

et prévoit celui de demain

de la demeure au cimetière

qui peut enfin combler sa faim

 

car la beauté qui la compare

à l’éternelle dans sa chute

remonte au ciel où elle pare

de l’esprit cette chair qui mute

 

5 mai 2016

Le passage du sacré au sacramentel est au cœur de la révolution évangélique, disons plutôt de la mutation évangélique, mutation de la crainte au respect et de l’amour-eros à l’amour-agapè.

     Le sacré, fait de philia et de neïkos, de fascination attractive et de terreur répulsive (Otto, Le Sacré), ce sacré est bon pour une humanité religieuse qui marche dans l’espoir de la récompense et la peur du châtiment, l’espoir d’un paradis et la peur d’un enfer (Le Saint Coran en est rempli, plus encore que la Thora). Mais l’Amour Aime pour Aimer, les soufis aussi l’ont compris, y voyant l’Être de l’être. L’Amour bannit non seulement la crainte mais aussi l’espérance, car il Aime toujours maintenant, sans un regard pour l’avenir ni pour le passé. On connaît certaines paroles de « saintes » et de « saints » catholiques se disant sincèrement prêts à « aller en enfer » pourvu que ce soit par Amour.

     Avec la Vérité reconnue par Yeshoua, il n’y a plus de dieu jaloux, jaloux comme un mâle est jaloux de sa femelle (ou d’ailleurs comme une femelle est jalouse de son mâle). Le mariage n’est plus sacré mais sacramentel. L’union charnelle est le don de l’une ou l’un à l’autre.

     Il semble que certains des premiers disciples l’avaient compris, en toute logique. Si Paul écrit « que chaque homme ait son épouse et chaque femme son époux » (I Corinthiens 7, 2), c’est qu’ils savaient que le mariage n’est plus une possession, même mutuelle. Si Paul parle ainsi, c’est sans doute que ces disciples envisageaient, pratiquaient peut-être, l’union libre. Mais il fait précéder son conseil d’un « à cause de l’impudicité, dia dè tas porneias. » Autrement dit, faut pas rêver. La chair, en particulier sous la forme du désir sexuel, est toujours là, même si l’on a commencé à Aimer sans jalousie possessive dans l’amour charnel. L’obsession sexuelle menace de mettre à mal la liberté de la Vérité (Jean 8, 32). Et puis la jalousie ne meurt pas facilement. Le passage de la chair à l’esprit n’est pas instantané comme on l’imagine dans l’acte sacré du baptême. C’est le cheminement de la volonté et de la grâce vers la perfection de l’Amour.

     Il est tout de même réjouissant de reconnaître que l’Éternel n’est pas le dieu jaloux de la Thora et du Coran, ni bien sûr celui d’un christianisme qui continue de faire du mariage un état sacré inauguré par une parole magique.

     Le sacré, le saint, sépare du profane. Le sacramentel unit, fait toute chose diaphane, permet la communion avec et en Aimer dans la moindre goulée d’air respiré, la moindre bouchée de nourriture… le moindre regard sur toute chose belle, sur toute chose bonne, sur toute chose intelligente.

 

Tout là-haut l’avion qui passe

se devine s’imagine

et sa trace qui s’efface

donne à penser l’origine

 

Intelligence et beauté

en lui se donnent à voir

rayonnant dans la clarté

universelle et miroir

de tout ce qui se désire

dans l’océan innombrable

et de tout ce qui s’admire

en s’y livrant adorable

 

Bienheureux l’œil et l’oreille

qui savent entendre et voir

Ils redisent la merveille

qu’ils viennent d’apercevoir

 

Lorsque l’avion disparaît

en sa discrète ascension

reste le secret attrait

d’une autre contemplation

 

6 mai 2016

L’amour-eros désire et jouit. L’Amour-Agapè admire et se réjouit.

Les yeux de l’Amour voient dans l’avion qui passe, ou même dans la simple trace qui révèle sa présence, l’Intelligence, la Bonté et la Beauté de l’Amour, sa cause première. Le principe de causalité de la raison confirme l’intuition du cœur.

     Ainsi tout être, à la mesure de l’intelligence, de la bonté, de la beauté qui s’y déploient, dit la présentissime présence de l’Amour qui « se voile » (Isaïe 45, 15) « dans le secret » (Matthieu 6, 4). Pascal, « toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu » (Lettre à Mlle de Roannez n°4, 29 octobre 1656, OC III, p. 1005).

- O Aimer, donne-nous les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, la peau de l’Amour afin que nous puissions te voir, t’entendre, te sentir, te goûter, te toucher derrière ton voile.

- Je te les donne. Il suffit d’Aimer.

     Le Don d’Aimer est le don d’une conquête où la volonté et la grâce sont indiscernables, car l’Amour est la Liberté et ne peut imposer sa présence.

     Le « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » n’est pas l’inconscience de ceux qui « ne connaissent pas leur main droite de leur main gauche » (Jonas 4, 11). C’est la pleine attention à l’autre qui ne se distingue pas de la prière où le je disparaît » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, pp. 134, 137)

 

tu es bienvenu  aurore

au dédale du jardin

lorsque ton vol y explore

l’air de la perte et du gain

 

de tes ailes tu déroutes

les ennemis aux aguets

quand ton vol sème le doute

sur le parcours des secrets

 

mais ta belle sait trouver

en apercevant l’orange

de ton aile inachevée

le beau discours de ton ange

 

le plaisir de te revoir

demande de se changer

en désir d’apercevoir

les arbres de ce verger

où grandit la connaissance

près de l’immortalité

que l’amour dans la souffrance

transmue en éternité

 

car ton vol n’est jamais aile

seule là où l’autre vit

plus que l’un dans l’éternel

où ton ange te ravit

 

7 mai 2016

Aimer se mêle de tout, rien ne lui est étranger, ni du cosmique, ni de l’humain éthique, psychologique, social, politique, esthétique, ludique… Mais Aimer n’est pas un dieu, il n’est pas un pouvoir religieux dominateur, possessif et répressif qui récompense et punit… Aimer ni ne possède ni n’est possédé, ni ne désire ni n’est désiré. Aimer n’est pas objet de jouissance mais de réjouissance chez celles et ceux qui le reconnaissent et l’accueillent.

     Son Intelligence, sa Beauté et sa Bonté se répandent sur son autre, la matière psychophysique dont nous sommes par l’inspiration de son esprit, de son « souffle ».

     L’Église, les Églises, sont depuis l’origine tentées par le pouvoir, par la possession et la domination des âmes, et parfois des corps. Mais elles peuvent être inspirées et  inspiratrices d’Aimer dans le monde, offrir le bon grain de l’Évangile.

     Notre frère François se mêle de politique, et l’on pourrait se récrier : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc 20, 25). Autrement dit , « occupez-vous de ce qui vous regarde », respectez la laïcité, etc. Oui, mais voilà, Aimer n’est pas Dieu. L’Amour n’est ni sacré ni profane. Il s’indigne devant toute injustice et parle pour toute justice, non seulement en matière humaine mais en matière cosmique. La lettre Laudato Si’ est indissociablement un appel à la justice sociale et à la justice écologique.

     Les interventions de François en faveur des migrants, ces nouveaux damnés de la terre, comme son plaidoyer en faveur d’une Europe menacée par la désunion, voire la désintégration, ne sont pas faites au nom du Dieu tout-puissant, mais au nom de l’Amour seul digne de foi.

     L’indignation face à l’injustice et l’action pour la justice que cette indignation déclenche sont au mieux celles de l’Amour soucieux de tous les peuples de la terre et de la terre elle-même, de toute vie et de toute matière, objets de la bienveillance d’Aimer. Celles et ceux qui reconnaissent Aimer dans leur conscience et dans leur existence lui donnent d’agir dans leur vie en participant aux combats contre toute injustice.

(L’indignation n’est pas lamentation statique, mais révolution dynamique)

 

l’incalculable des souffles

qui animent le jardin

mathématiquement souffre

d’une obscure prise en main

 

le libre et l’asservi chantent

les duos impénitents

dont les mélodies les hantent

depuis le début des temps

où l’air gagnant en présence

a pris possession du monde

donnant à la vie son sens

et le disant sur les ondes

 

ici maintenant discret

son langage poétique

souffle ses plus doux secrets

aux dures mathématiques

 

ressens-les qu’ils te pénètrent

de leur liberté servante

des prémisses de ton être

en géométrie chantante

 

8 mai 2016

L’écologie est nécessairement non-violente et la non-violence est nécessairement écologique. C’est en tout cas ce que pensent maintenant les tenants du mouvement de l’écologie profonde et ce que pensent depuis longtemps les tenants du bouddhisme et de l’hindouisme.

     Ce lien nécessaire est perçu majoritairement par des consciences sensibles à la proximité du cosmos dans leur existence, particulièrement du cosmos vivant, animal et végétal. En Europe cette sensibilité s’est engourdie avec le mouvement des Lumières et le dualisme dont Descartes s’est fait le porte-parole, concluant nécessairement à sa réduction des animaux à des machines insensibles.

     Le mouvement romantique a voulu réagir contre cette coupure de l’humain de son environnement, contre l’isolement anthropocentrique, mais son « sentiment de la nature » qui faisait s’écrier à Lamartine, « Objets inanimés avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme et la force d’Aimer ? » a été décrié voire ridiculisé par les tenants du rationalisme matérialiste animé par l’imaginaire ouranien de la coupure.

     L’écologie profonde et la non-violence sont naturellement parentes d’une vision du monde où l’imaginaire chthonien retrouve sa force face à l’imaginaire ouranien. Elles cohèrent avec la conviction de l’unité du vivant, du lien psychique et spirituel qui rattache les uns aux autres tous les vivants, y compris les humains bien sûr. Il est intéressant à se sujet de comparer le discours d’une Elizabeth Leseur et celui d’un Gandhi.

Elizabeth Leseur : « Je crois qu’il circule parmi les âmes… un vaste et incessant courant fait de toutes les âmes et que nos plus infimes douleurs, nos plus légers efforts peuvent atteindre par l’action divine des âmes chères ou lointaines et leur apporter la lumière, la paix et la sainteté… toute âme qui s’élève élève le monde. »

Gandhi : « Je crois à l’advaïta (la non-dualité de l’être). Je crois à l’unité essentielle de l’homme, et d’ailleurs de tout ce qui vit. Je crois que si un être humain gagne en spiritualité, le monde entier y gagne avec lui, et que si un seul être humain perd, le monde entier perd à la mesure de sa perte. »

     La foi chrétienne fait penser Elizabeth Leseur à une médiation du dieu tout-puissant dans le contact entre les âmes. La foi hindoue fait penser Gandhi à un contact sans médiation résultant d’une communauté indivise des êtres. Ils se rejoignent cependant dans la conviction que les humains communiquent et s’influencent mystiquement. Ce n’est pas seulement par la parole et par les manifestations de foule que nous pouvons agir en faveur de la justice écologique et de la justice sociale. C’est aussi par la vie intérieure animant notre sollicitude pour tout être en sa chair, corps et âme.

 

Transparent ce verre dont la courbure

donne de voir ce qui était brouillé

par l’affaiblissement de la nature

est un enfant du feu qui s’est mouillé

 

Il sait qu’il doit demeurer invisible

se contenter de donner à mieux voir

tout ce que l’œil se choisit comme cible

pour nourrir la pensée et concevoir

 

Ce qui se conçoit bien et clairement

s’énonce doit d’abord franchir le verre

invisible qui mystérieusement

laisse passer au fond de la matière

cela qui se transmue en un non-verre

âme nommé parfois parfois psyché

incompréhensible impalpable éther

dont le nom même demeure caché

 

Ce que tu ne vois pas donne de voir

lumière vive en l’immobile verre

qui s’étonnant d’une matière noire

s’imagine présent à l’univers

 

9 mai 2016

Qu’est-ce que le « nous » si ce n’est un « moi » plus ou moins étendu ? Nous Bretons, nous Français, nous Européens, nous Terriens… Umberto Ecco a raconté qu’un jour à New York, entouré d’Étasuniens, il a sauté au cou d’un Finlandais qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam en s’apercevant qu’il était européen comme lui.

     Fraternité ? Au départ, c’est celle du sang, de la famille (pas forcément très belle, en tout cas dans la Bible : Caïn et Abel, Jacob et Ésaü, Joseph et ses frères.) La fraternité à la française a d’abord été révolutionnaire et sans-culotte, et puis sociale: la fraternité ouvrière… Elle peut être religieuse. Les consacrés sont des frères, des sœurs. Ce qui implique que les non-consacrés ne le sont pas, en tout cas pas en ce sens-là. Mais les fidèles s’entendent interpeller dans les homélies comme « chers frères et sœurs ». Polysémie des mots.

     La Déclaration universelle des droits de l’homme a des allures d’utopie en matière de fraternité : « Tous les humains… doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » (Article I). Cette fraternité-sororité n’exclut aucun être humain et elle est un programme d’action. On peut penser qu’elle est en plein accord avec l’intuition de l’Amour.

     Cependant l’intuition de l’Amour ne peut se limiter à l’humain. François d’Assise l’avait compris qui appelait frères et sœurs les animaux, les éléments et les astres eux-mêmes. La fraternité universelle de l’Amour inclut tout être. Elle est ontologique et intrinsèquement écologique, d’une écologie large et profonde. Elle n’est pas anthropo-centrée mais bio-centrée, matériélo-centrée, et même abysso-centrée, c’est-à-dire décentrée, non centrée puisque  l’Amour est « une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part » (Empédocle, Hermès Trismégiste, Maître Eckhart, Giordano Bruno, Pascal…). la fraternité de l’Amour n’exclut rien ni personne.

 

Pour qui chantes-tu quand tu sors

tes deux narines et tes yeux d’or

de cette frontière sonore ?

 

Qu’est pour toi l’eau qu’est pour toi l’air

et qu’est surtout cette frontière

que tu passes et repasses ? Prière

de sœur à frère de frère à sœur

des profondeurs à la hauteur

de la hauteur aux profondeurs ?

 

C’est dans l’air surtout que se chante

le trop-plein de joie qui te hante

comme tout amant tout amante

ignorant que par toute oreille

tu deviens l’autre qui surveille

et qui t’écoutant s’émerveille

que des frères et sœurs alentour

se ressouviennent de l’amour

à l’affût en mille parcours

 

Et le plomb transmué en or

par la frontière lorsqu’il sort

de soi pour l’autre se décore

   

10 mai 2016

Se réaliser ? Pour Gandhi la Grande Âme, c’était le but à poursuivre, non pas au-delà de la lutte sociale et politique pour laquelle il est admiré et vénéré, mais en elle. « Il a mené une croisade contre l’extrême pauvreté, pour la suppression des castes et contre la terreur au nom de la religion. Cette croisade était nécessaire, mais la libération de l’être humain individuel était son objectif suprême » (Arne Naess, The Ecology of Wisdom, p. 90).

     La réalisation de soi, et non pas la recherche du plaisir hédoniste ni même la recherche du bonheur eudémoniste, tel est le but du bouddhisme. Il convient avec lui de se libérer de ce que l’Évangile appelle « le monde, le désir de posséder, le désir de comprendre et le désir de dominer », ce que Spinoza appelle les passions tristes. La joie est la mesure de la réalisation de soi, celle dont parle l’Évangile et dont parle aussi Spinoza.

     Telle qu’elle vécue aussi dans l’écologie profonde, la réalisation de soi procède d’un passage de l’ego au moi et du moi au soi. C’est une identification empathique à l’autre, qui fait que l’on lutte pour la justice sociale et pour la justice écologique. La justice écologique y est un élargissement de la justice sociale, par une extension de la sollicitude pour les frères et sœurs humains aux frères et sœurs non-humains.

     Cette lutte pour la justice est une lutte pour le soi que l’on devient. On peut même dire que ce soi n’est ni égoïste ni altruiste puisqu’on s’y identifie à l’autre. Dans l’Évangile, la réalisation de soi est la voie de l’Agapè, de l’Amour de l’autre comme autre. Aimer l’autre inclut l’amour de soi, d’un soi qui n’est plus l’ego mais le moi étendu à l’autre. Ce n’est pas un sacrifice, mais un épanouissement. Libérés du « monde » qui nous habite nous passons de la chair limitée à l’esprit illimité de l’Éternel.

     Telle est l’idéal qui inclut la fraternité universelle active proposée par la Déclaration des droits humains. Mais c’est une fraternité agissante envers tout être, humain, animal, végétal, minéral, envers les lieux et les espaces, que nous reconnaissons comme faisant partie de nous-mêmes. Et non-violente : comment ferait-on violence à soi-même, à l’autre que l’on ressent comme soi-même, à moins de se sacrifier par masochisme pour faire plaisir à un dieu.

 

Où est ton chant quand tu grisolles ?

Est-ce dans ta bouche ou dans l’air

que tu respires et qui te porte

et qui l’emporte dans la sphère ?

 

Est-ce dans l’oreille attentive

à ta joie là-haut qui déborde

dans les neurones qui s’activent

pour la harpe aux dix mille cordes ?

 

Est-ce dans le monde de l’âme

qui n’est ni d’ici ni de là

et qui d’aucun ne se réclame

pas plus en-deçà qu’au-delà ?

 

Alors ce chant qui t’accompagne

et qui ne peut appartenir

vit du silence qui le gagne

et rien ne peut le contenir

lorsqu’il s’en va lorsqu’il revient

au gré de l’air au gré du sol

 

Au vrai je ne sais plus très bien

où est ton chant quand tu grisolles

 

11 mai 2016

De la Thora à l’Évangile, de la loi à la grâce, du sacrifice à l’amour, du devoir au don. Emmanuel Kant disait être autant impressionné par la loi morale inscrite au-dedans de l’homme que par le ciel étoilé écrit au-dessus de lui. On conçoit que son éthique ait été celle de la transcendance et du devoir. Il a pourtant entrouvert la porte de l’action morale du « devoir pour le devoir » en parlant de « l’action belle », celle où nous agissons avec joie parce que notre agir correspond à notre inclination, qu’il est ressenti comme conforme à notre nature (Versuch einiger Betrachtungen über den Optimismus, Essai de réflexion sur l’optimisme, 1759).

     Dans The Ecology of Wisdom, le philosophe norvégien Arne Naess commente ce qu’est et ce qu’accomplit « l’action belle » : « L’action belle, selon Kant, est un acte moralement complet parce qu’il est bienveillant. Une action bienveillante étend notre amour pour embrasser la totalité de la vie. Elle nous accomplit et nous perfectionne » (p. 134). Ainsi s’annonce une mutation de l’éthique de la loi en éthique de l’amour.

     La loi est nécessaire pour nous forcer la main et nous faire agir selon la justice. Si cependant nous en venons à sentir que la justice est un bien pour nous-mêmes lorsque nous la respectons et défendons pour les autres, nous n’agissons plus par obéissance ni par esprit de sacrifice, mais par Amour ressenti comme notre bien suprême, comme le secret de notre réalisation. Le bien de l’autre est alors notre bien, non la satisfaction de notre ego charnel mais la joie de notre moi spirituel identifié au soi universel.

 

Au relais des arbres en fleur

le cerisier passe au pommier

le témoin que la joie demeure

dans la cœur livré tout entier

 

C’est au fruit que donne à penser

bien sûr la fleur lorsque se fane

la beauté du diable exaucée

par le geste des mains profanes

 

Grâce promise par la loi

de la chair en son beau désir

le lait et le miel du grand soi

sont la quête d’un avenir

où chaque fleur est un visage

offert à la pleine attention

du regard de l’aspirant sage

en quête de contemplation

 

Les visages qui se succèdent

au fil des ans dans la fraîcheur

renouvelée à l’esprit cèdent

le pas à l’infini en fleur

 

12 mai 2016

Que suis-je ? Qui suis-je ? Une question souvent présentée comme essentielle, que toute personne humaine devrait un jour ou l’autre se poser. À moins qu’inconsciemment le moi profond y réponde et guide la conscience dans son agir.

     Mais elle peut devenir une question manipulée par des politiques qui, comme à l’ordinaire, cherchent à diviser pour régner. Il s’agit alors de l’identité-étiquette que l’on pose sur les autres dans un esprit d’altérité négative. Ainsi de l’identité religieuse. En Europe depuis des siècles l’identité-étiquette juive a été souvent infamante. Maintenant c’est au tour de l’étiquette musulmane (ou pire, islamiste). On a quasiment oublié l’étiquette protestante qui chez les catholiques provoquait encore un sentiment d’horreur il y a cinquante ans. Le même était vrai pour l’étiquette catholique dans les milieux protestants.

     Identités lourdement chargées affectivement. Il en est d’autres plus ou moins négatives: sexe (ou genre), origine ethnique, classe sociale, profession… L’Amour arrache toutes ces étiquettes. « Il n’y a plus ni homme ni femme, ni Juif ni Grec, ni Scythe ni Barbare », ni Palestinien ni Israélien, ni patron ni employé, ni ingénieur ni ouvrier, ni hétérosexuel ni homosexuel… Si nous pouvons encore ressentir parfois du mépris ou de l’envie (la chair ne meurt pas facilement), l’Esprit nous invite et nous aide à pratiquer la fraternité universelle, qui ne lutte plus contre des personnes mais contre des convictions dans la mesure où nous pensons que celles-ci s’opposent à l’Amour.

     La réponse ultime à la question Qui / Que suis-je ? se pose face à l’Amour. Avec la Vérité dont Yeshoua a témoigné au point de s’y identifier, « Je suis », notre identité ultime est celle de l’Être de l’être. Et Aimer est le meilleur nom qu’on puisse lui donner, mais son Être est au-delà de tout langage et de tout concept. On ne le connaît qu’en le devenant. « Qui Aime connaît Dieu » (I Jean 4, 7).

 

dans ta robe de soie

rose diaphane

tamaris doucement

tu te pavanes

 

hâte-toi

les averses et le vent fou

auront tôt fait de prendre rendez-vous

 

puis ton rose fané ne sera plus de mise

dans l’été retrouvé après la belle crise

 

c’est maintenant qu’il faut se réjouir

avec toi sans penser à l’avenir

 

quand tu danses tu danses

et le monde avec toi

dans l’instant

attentif

s’anime de ta joie

 

13 mai 2016

L’un et le multiple, vieux problème philosophique. La solution ? L’Amour comme toujours et partout.

Nous avons des identités multiples, qui nous séparent, qui peuvent nous opposer plus ou moins violemment les unes aux autres : sexe / genre, âge, parenté, goûts, dons, langue, « race », religion, milieu social, nationalité, profession / métier…

     Cette diversité est aussi bonne et belle que la diversité de la vie végétale et animale, des éléments, des lieux et des temps. Il faut non seulement la respecter et la préserver, mais aussi l’aimer et l’encourager.

     Cela n’est possible que dans une communauté d’être. Ce que nous avons tous en commun, c’est l’être. Et l’Être de l’être à qui / à quoi nous participons est Amour, relation d’altérité positive, de bienveillance et de bienfaisance, respect-tendresse.

    C’est le secret du « toi en moi en eux » « sans confusion ni séparation » de celles et ceux qui accueillent Aimer au point de s’identifier à Aimer comme a pu le faire Yeshoua de Natsèrèt : « Je suis » (Jean 17, 21, Concile de Chalcédoine, Jean 8, 58).

 

si la barque glisse sur les eaux

l’eau glisse sous la barque

et le regard en s’y glissant

toutes deux les ressent

 

c’est le rêve du papillon

apercevant le sage

et chacun en sa réflexion

en retrouvant l’image

 

il faut bien que tu imagines

ce que pour le comprendre

il faudrait être une machine

et ne plus rien entendre

 

alors entends la pâquerette

dans le silence enclose

comme l’or en sa collerette

en pensant à la rose

 

et laisse glisser sur les eaux

la barque où elle glisse

qu’elles se glissent dans tes flots

et jamais ne finissent

 

14 mai 2016

Philosophie éternelle, Évangile éternel. Leibniz a parlé de philosophia perennis (1714 ?) et Aldous Huxley de philosophie éternelle (1945). Joachim de Flore (1130-1202) a parlé d’un Évangile éternel, et Gerard de Borgo San Donnimo en a longuement étudié la teneur dans son Introduction à l’évangile éternel (1254). Renan a étudié en érudit un « Joachim de Flore et l’Évangile éternel ». On y découvre qu’une belle l’idée originelle a été détournée par des mouvements réformateurs sectaires à l’époque sombre de l’Église du Moyen-âge central. Mais l’idée continue de fasciner comme le montre l’ouvrage de Bernard Besret, Esquisse d’un Évangile éternel (2003).

     Ce qui demeure dans l’idée d’une philosophie éternelle et/ou d’un évangile éternel, c’est (on s’en douterait) l’être éternel, l’attirance voire la fascination qu’exerce l’Éternel, l’Être de l’être dont le réel est pétri. Mais le terme philosophie est en lui-même limité en ce qu’il se réfère presque exclusivement à la pensée grecque, et le terme évangile l’est aussi en ce qu’il se rattache à la pensée chrétienne.

     Bernard Besret maintient le terme Évangile, mais, en une sorte d’éclectisme sélectif, il se réfère, en plus des mystiques chrétiens tels que Maître Eckhart, à des penseurs hindous et taoïstes. On peut regretter qu’il ne fasse pas toute sa place à l’Amour, même s’il fait allusion à un amour autre que l’éros :

« Tu dis  : Il est amour

mais son amour n’a rien à voir avec les amours

que nous connaissons » 

(Esquisse d’un Évangile éternel, XVI, p. 89)

     On ne parle pas ici de « son amour », car cette formule est, au mieux, ambiguë. En Vérité, l’Amour n’est pas de l’Être, il est l’Être même. En tout cas, Amour est le terme le moins défectueux qu’on puisse utiliser pour parler de celui dont on ne peut dire ni concevoir le nom, si ce n’est qu’il est, selon l’intuition attribuée à Moïse, « je suis qui je suis », l’inconnu, ou, pour Isaïe, le « voilé ».

     L’Éternel n’est pas à penser mais à vivre. On ne le connaît qu’en participant à l’Amour : « Qui Aime connaît Dieu… Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s). Si l’on veut parler de gnose, puisque ce mot signifie connaissance, il faut aussitôt préciser que ce n’est pas une connaissance intellectuelle. La recherche intellectuelle de l’Éternel ne peut être, comme on le voit chez Spinoza, qu’un chemin vers la connaissance du troisième type pour laquelle les connaissances du premier et du deuxième type ne sont qu’une propédeutique, une préparation, et qui s’ouvre sur Amor intellectualis, l’amour de bienveillante intelligence de tous les êtres.

 

au village des pâquerettes

on garde les bonnes distances

d’un voisinage où chaque tête

a un droit de simple présence

 

c’est un rond mais irrégulier

où la liberté la contrainte

en arrangements familiers

se côtoient sans crainte ni feinte

 

toutes ensemble semble-t-il

elles ouvrent ferment les yeux

mais pour une attention subtile

chacune cligne à qui mieux mieux

 

et qui se penche avec respect

sur les signes de leurs désirs

croit apercevoir des secrets

qui rappellent des souvenirs

 

auprès du village s’arrêtent

les amis et les connaissances

et les âmes des pâquerettes

leur disent la reconnaissance

 

 

15 mai 2016

Bernard Besret reprend l’adage de Thomas d’Aquin : « quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur ». Littéralement, « tout ce qui est reçu est reçu selon le mode du récepteur, de celui ou de ce qui reçoit. ». Mise en garde pour tout lecteur comme pour tout auditeur. Besret poursuit : « Chacun à leur manière, le scientifique… le philosophe, le poète, le mystique nous disent ce qu’ils pressentent être le fond du réel. Les premiers abordent cette recherche par l’extérieur, en partant des faits connus. Les derniers l’abordent par l’intérieur, en explorant les royaumes de la conscience » (Esquisse d’un évangile éternel, pp. 27s).

     Oui, et cet adage est inévitablement lui-même reçu et perçu par tout un chacun selon ce qui l’anime. Mais on peut déjà l’utiliser pour ce que l’on voit dans les évangiles,+ où certains des auditeurs, la plupart (?), reçoivent les paroles de Yeshoua selon la « chair », n’y comprennent rien, les rejettent, certains avec violence – penser en particulier à l’invraisemblable « je suis » (Jean 8, 58) – D’autres n’y comprennent rien non plus, mais ils les accueillent avec bienveillance  parce qu’ils ont l’intuition qu’elles sont vraies, qu’elles sont vraiment « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Ils les accueillent parce qu’ils sont eux-mêmes « de la Vérité » (Jean 18, 37, « de Dieu » (Jean 8, 47).

     Cela s’étend à la lecture de tous les textes (y compris celui-ci évidemment), les textes des philosophes, des poètes, et des scientifiques eux-mêmes qui sont si souvent lus aveuglément.  Tout texte est en effet nécessairement influencé par les convictions de son auteur, sa conviction métaphysique en particulier, implicite le plus souvent, consciente ou non.

     Le réel que nous avons sous nos yeux n’est pas seulement celui d’une certaine échelle de l’espace (ce n’est pas celui de l’infiniment grand ni celui de l’infime quantique, voire infra-quantique peut-être à jamais inatteignable), mais celui de notre conscience plus ou moins augmentée par nos machines.

     La beauté d’une pâquerette surpasse celle d’un diamant de mille carats pour l’œil-conscience de l’Amour. Peut-être parce qu’elle est, en sa fragilité même comme en son abondance, une beauté vivante. (Et cet œil sourit avec indulgence à l’œil du milliardaire qui ne la voit pas parce qu’elle n’a aucune valeur financière). « Regardez les fleurs des champs. Je vous le dis, Salomon dans toute sa splendeur n’était pas vêtu comme l’une d’elles » (Luc 12, 27). Alors ? Sobriété heureuse de l’œil qui Aime.

      Au-delà de la beauté, Besret repère la présence universelle de l’Être de l’être :

     « Le réel ultime :

      présent au crachat tout autant qu’au diamant »

      (Esquisse d’un évangile éternel, XVI, p. 89)

Certes, mais le diamant manifeste davantage la Beauté éternelle que le crachat, et moins que la pâquerette. La Présence est égale partout, toujours, à tout être, « présent à tout ce qui existe. Au diamant comme à la crotte de chien. Présent partout et en tout » (ibid., p. 33), mais sa manifestation est diverse, selon l’objet qui la reçoit, selon le mode du récepteur, ad modum recipientis recipitur.

    

sous le regard interminable

les rochers se patinent

et leurs faces jamais semblables

absolument divines

attendent le regard aimable

de l’œil pur unanime

 

son amour est toujours à l’œuvre

ici et comme ailleurs

inspirant en secret le cœur

par ses belles manœuvres

et se moquant des preuves

pour le malheur pour le bonheur

 

toi qui n’habites pas trop loin

des rochers qui attendent

de pouvoir te baiser la main

marche et qu’à chaque pas se tende

ton regard tendre

pour assouvir leur faim

 

16 mai 2016

Si tu veux « voir » un être, humain ou non-humain, en son Être, Aime-le de l’Amour dont Aimer l’Aime. Tu le « verras » comme l’Éternel Amour le « voit » en son Être. Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur. Amour et connaissance sont alors un. Ce n’est pas une connaissance par l’intelligence, la raison, le concept, la parole, mais une connaissance par l’intuition, le cœur, la connaturalité, l’expérience indicible qui cherche à se dire par le symbole, l’image, image musicale, peinte, sculptée, poétique. Image toujours imparfaite en son expression, mais reconnaissable par une conscience qui est « de la Vérité », « de Dieu » (Jean 18, 37, 8, 47).

     Yeshoua a toujours parlé en mashal, en parabole, en images. Y compris lorsqu’il a dit « prenez, mangez, ceci est mon corps » (Matthieu 26, 26). Son « corps », c’est sa « parole » et sa « parole », c’est la présence d’Aimer en toutes choses. Si tu es catholique, tu peux communier à cette présence dans l’hostie de l’eucharistie, mais tu peux aussi le faire en tout ce que tu manges en y reconnaissant la présence d’Aimer. La parole de consécration du prêtre n’est vraie qu’en reconnaissant cette présence, non prétendument en l’établissant. Croire qu’elle l’établit, comme le requiert la foi catholique, c’est croire à la magie de la parole sacrée. C’est croire à la parole qui aurait créé le monde : « que la lumière soit et la lumière fut… » (Genèse 1, 3…). L’agir de l’Éternel Amour en son Être n’est pas une manipulation par la parole, mais une inspiration, constante dans le temps et l’espace, eux-mêmes fruits de cette inspiration.

     L’Eternel inspire en ce sens « les bons et les méchants… les justes et les injustes » (Matthieu 5, 45). « L’Éternel n’est pas loin de nous. En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28). Il a suffi d’un poète pour le reconnaître. Paul a avalisé cette reconnaissance, mais il n’en a pas tiré toutes les conséquences. Ce n’a été pour lui, semble-t-il, qu’une parole de circonstance, destinée à amadouer son public d’intellectuels athéniens. Nous pouvons cependant la Vivre dans l’Amour.

 

La Pentecôte, c’est ici maintenant. Il suffit d’accueillir l’Esprit toujours et partout à l’œuvre.

 

le ciel est par-dessus les villes

le ciel est par-dessus les champs

le ciel est par-dessus les îles

le ciel est par-dessus les camps

les sources les rus les rivières

les mares les lacs et les mers

 

la terre est par-dessous les villes

la terre est par-dessous les champs

la terre est par-dessous les îles

la terre est par-dessous les camps

les rues les routes les chemins

les caves et les souterrains

 

l’espace est dessus et dessous

le temps est hier et demain

depuis l’origine éternelle

et jusqu’à la fin éternelle

du plus petit et du néant

et jusqu’à l’infiniment grand

 

qu’importe maintenant ici

une pâquerette un moineau

un nom vraiment un rien suffit

un peu de pain ou un peu d’eau

sont pour la bouche une présence

quand toutes choses prennent sens

 

lève les yeux abaisse-les

vers le ciel comme vers la terre

auprès de toi le roitelet

ses ailes son chant que les airs

les portent aux yeux aux oreilles

au cœur attentif aux merveilles

 

 

17 mai 2016

La présence de l’Être à tous les êtres est indifférente à leur nature et à leur qualité. Parmi les humains, elle est identique chez le pauvre type et chez le brave type, le génie et le demeuré, la bonne sœur et la prostituée, le SDF et le PDG… Bernard Besret dit aussi que l’Éternel est « présent au bourreau tout autant qu’à la victime. » (Esquisse d’un évangile éternel, XVI, p. 89),

« Pas le moindre phénomène

qui ne soit présent à son esprit.

 

La particule éphémère qui ne dure qu’un

milliardième de seconde

tout autant que l’amas de galaxies. »

              (Ibid., XIII, p. 83)

 

La différence ne vient que de la façon dont les êtres reçoivent cette présence : « Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur » (« tout ce qui est reçu est reçu selon le mode du récepteur »). Il est bon d’en prendre conscience intellectuellement, meilleur de se le répéter en y croyant et infiniment meilleur de le vivre. De le vivre le plus souvent possible de jour en jour et d’heure en heure. C’est cela la Vie éternelle, la participation à la Vie d’Aimer.

     On n’y parvient pas du jour au lendemain, on n’y parvient jamais totalement même si l’on y voit le secret de la réalisation de soi et que l’on y consacre tous son effort spirituel. Mais « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».

 

la main douce du vieux rocher

s’est tendue vers ta main en rêve

espérant que l’amour se lève

et qu’il la fasse le chercher

 

tant de siècles de millénaires

de pluies de vents et de soleils

l’ont caressé pour que s’éveille

sa peau que la beauté révère

 

et voilà que l’apercevant

qui médite dans ton silence

il appelle la bienveillance

qui depuis son auparavant

n’a cessé de lui inspirer

jouant avec les éléments

comme l’amante avec l’amant

de se revêtir de beauté

 

et c’est la main autant que l’œil

qui se pose sur ses nuances

et la bouche même en présence

la plus proche qui les recueille

 

18 mai 2016

On peut continuer de ruminer le « quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur » en l’appliquant à toutes nos lectures. Nous en sommes ordinairement inconscients, mais nous lisons les textes selon ce que nous sommes. Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es.

Cela vaut éminemment pour les textes sacrés, et de plusieurs façons. Une croyante, un croyant catholique ne peut lire le Nouveau Testament comme une incroyante ou un incroyant. Elle, il retrouve ce que la théologie catholique lui en dit. Lit-elle, lit-il vraiment les paraboles comme des meshalim et en connaissance de ce qui est propre à la pensée-langage en mashal ? Que fait-elle, il par exemple d’une parole telle que « qui est ma mère, et qui sont mes frères… ? » (Luc 8, 21) Pour reconnaître les messages de l’Amour dans la Bible, le Coran, les Upanishad, les Gathas de Zarathushtra…, il faut être de l’Amour, de la Vérité de l’Amour. Plus on se laisse gagner par l’Amour, par la bienveillance universelle de l’altérité positive, et plus on reconnaît ses messages – ou leur absence – dans les textes et autres médias que l’on aborde.

     En lisant un texte, nous pouvons nous demander comment nous le recevons, selon quel mode, ad modum. Est-ce pour le « posséder, comprendre et dominer selon « la chair », selon « le monde » ? Est-ce pour le connaître, pour communier à ce qu’il nous invite à penser, à oser penser, si nous avons le sentiment que cette invitation est favorable à l’Amour, à la réalisation de soi dans l’Amour Éternel ?

     Regardons-nous un beau visage, une belle sculpture, une belle danse, un bel animal… pour en jouir ou pour nous en réjouir ? L’humain premier cherche la jouissance, le plaisir pour soi, l’humain dernier cherche la réjouissance, la joie pour l’autre.

 

toi qui chantes l’instant

sur la plus haute branche

tu ressembles aux dimanches

comme le fou chantant

 

tu lances suraiguë

ton bref indicatif

comme un apéritif

de traîtresse ciguë

 

car celles qui t’écoutent

en cet instant distraites

te boivent d’une traite

et sans le moindre doute

 

tu caches bien ton jeu

mais à celles qui aiment

se découvre le même

amour silencieux

que dans la nuit du rêve

les constellations

en leur attention

se redisent sans trêve

 

alors chante à ton rythme

et relance sans cesse

l’appel à la tendresse

que j’y trouve ma rime

 

19 mai 2016

Tu veux « vivre en présence de Dieu » ? Dieu est mort, vive Aimer ! Tu veux vivre en présence d’Aimer ? Il suffit d’Aimer, il faut et il suffit d’Aimer, de regarder auprès de toi une personne, un animal, un arbre, un rocher, un grain de sable… avec Amour, en demandant à Aimer d’Aimer, en demandant « sans jamais se décourager » (Luc 18, 1). Alors tu « verras » que tu Aimes, qu’Aimer est présent à toi, comme il est présent à toutes choses.

     Celle ou celui qui a dit « Ubi caritas et amor, Deus ibi est, là où sont la charité et l’amour, là est Dieu » ou « Ubi caritas est vera, Deus ibi est, là où est le véritable amour, là est Dieu » avait reconnu, plus ou moins consciemment sans doute, que celui qu’elle, il appelait Deus n’était pas le dieu tout-puissant sacré du monothéisme, mais l’Éternel-Amour.

     Aimer est tout autant dans ta chambre, dans ta rue, dans ton champ, dans ton atelier, dans ton bureau… qu’il est à Rome, La Mecque, Kaïlash… maintenant comme hier et demain. Aimer est au cœur de l’être, il est l’Être de l’être, de tout être. Écoute ce que dit Kabîr :

Ô serviteur, où me cherches-tu ?

Vois ! Je suis près de toi.

Je ne suis ni au temple ni à la mosquée

ni à la Kaaba ni à Kaïlash

ni dans les cérémonies ni dans les rites

ni dans le yoga ni dans le renoncement.

Si tu me cherches en vérité, tu me verras,

Tu me rencontreras dans l’instant.

Ainsi parle Kabîr : « O sâdhu !

Dieu est le souffle de ton souffle. »

(One Hundred Poems of Kabîr, I, 13)

On dira qu’Aimer est présent à Rome, à La Mecque… à l’église, au temple, à la mosquée, au sanctuaire tout autant qu’ici maintenant avec toi. Dans la mesure où tu Aimes, tu le « verras », tu vivras « en sa présence ». Catholique, tu « verras » Aimer dans l’hostie consacrée si et seulement si tu communies en Aimant, pour mieux Aimer celles et ceux que tu retrouveras dans la rue, au bureau, à l’usine… chez toi, et jusque dans les plus petites choses.

 

la page blanche cousine du vide

lance ses mille invitations

aux possibles initiations

des sources impures des sources limpides

 

la page blanche appelle les langages

des méchants tout comme des justes

des bons tout comme des injustes

paroles de fous paroles de sages

 

avant que tu n’entreprennes d’écrire

demande-toi ce qui t’incline

laisse couler ce que devine

ton âme en qui tes doigts se mirent

 

tant d’intelligentes choses t’attendent

tant de belles et bonnes choses

et toutes au nom de la rose

pour qu’enfin en tes mots elles s’entendent

 

la page blanche est la chance du vide

pour qui regarde avec amour

ce qui n’est pas venu au jour

et qui attend en patience timide

 

20 mai 2016

Il y a chez Bernard Besret cette mutation de « la crainte du Seigneur est le début de la sagesse » (Psaume 111, 10) en « l’attention est le début de la sagesse » (Esquisse d’un évangile éternel, XXIV, p. 107). Voilà qui invite à penser.

     Il faut d’abord se rappeler que le verset 10 du psaume 111 suit immédiatement un rappel du dieu sacré : « Saint et terrible est son nom. » Sans doute faut-il en effet que « la chair » tremble d’abord de crainte en imaginant un dieu cosmique dont le sacré de la fascination philia et de la terreur neïkos agit comme un guide, maîtrisant ses désirs de possession, de compréhension et de domination. Et l’humain premier qui s’émancipe du sacré risque d’être « sans foi ni loi », « ne connaître ni dieu ni maître ». Le psaume envisage tout de même la crainte dans la dynamique d’homo viator : la crainte est censée mener à la sagesse.

     Mais pourquoi cette mutation de la crainte en attention chez Bernard Besret ? Il précise : « Attention à soi, attention aux autres, attention à l’histoire… à la planète… » L’attention est pour lui la clé de la vie spirituelle : « À cela se reconnaît la spiritualité d’un être, au degré d’attention qu’il apporte à tout ce qui est » (XXVIII, p. 116). Bien qu’il n’affirme pas que l’Être de l’être est Aimer, altérité positive, Besret donne à reconnaître sa présence lorsqu’il demande de « marier l’attention à l’intention… Intention de bienveillance, bene-volentia, vouloir vraiment le bien… pour l’humanité entière. Intense prière de demande, sans demande. L’onde de bienveillance enveloppe la planète, sans discrimination » (XXIV, p. 108). On y sent l’ombre diffuse de l’Évangile.

     Bernard Besret ne semble pas vouloir déclarer la cause de cette bienveillance universelle. Il l’implique tout de même, il la « demande », il prie selon cette attention dont Simone Weil dit que « sous sa forme pure », elle est « prière » (La pesanteur et la grâce, p. 137).

     Ces mots sont tellement riches de possibilités diverses qu’à les scruter on peut y découvrir, selon l’adage quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur, la présence d’Aimer. Avec Aimer, l’attention est l’acte de bienveillance, l’intention d’Aimer « mariée à l’attention ». C’est l’attention de présence à la présentissime présence d’Aimer, la participation à sa présence de bienveillance. Elle nous fait murmurer des mots d’Amour à l’adresse de toute personne, de tout être rencontré, ou simplement souvenu et nommé.

     « Intense prière de demande, sans demande. » On prie pour les autres, et pour soi-même comme autre, sans demander quoi que ce soit de précis, sans présenter de requête, mais en répétant les noms de celles et ceux pour qui l’on souhaite « la vie en abondance » (Jean 10, 10).

 

le coin de jardin laissé à lui-même

voit la vie pousser en ardeur extrême

 

les graines ensemble en exubérance

sentent dans leur chair la même espérance

et montent serrées sève contre sève

dans l’élan qui veut que la vie s’élève

 

car l’horizontal de leurs volontés

en fait un combat d’âmes affrontées

 

l’esprit permanent de leurs aventures

hier et aujourd’hui et dans le futur

les mène à la mort chacune à son tour

après le plaisir comme après l’amour

 

le jardin qu’on veut le jardin qu’on aime

respecte la vie de l’autre et du même

 

21 mai 2016

Oser penser, c’est souvent d’abord chercher les causes de ce qui s’entend, de ce qui se lit, de ce qui se fait. Le principe de causalité, irréfutable en sa vérité ontologique, éclaire bien des choses. Il fonctionne dans les sciences, et les physiciens du quantique qui buttent sur ce qu’ils appellent des phénomènes sans cause physique ne peuvent sans perdre la raison parler de phénomènes acausaux.

     Celles et ceux qui osent penser la Cause première de toutes choses – il suffit pour cela d’un peu de bon sens – sont amenées à rechercher son nom, c’est-à-dire son essence. Elles ils peuvent bien se satisfaire de son existence et affirmer que son essence leur échappe. C’est ce qu’a fait Jacob après son combat contre « l’ange » : « Alors Jacob demanda, dis ton nom. Et il répondit, pourquoi me demandes-tu mon nom ? Et il le bénit » (Genèse 32, 23). Pour Moïse, ça a été, « Je suis qui je suis » (Exode 3, 14). Pour Isaïe, « Tu es un dieu caché » (Isaïe 45, 15).

     Plus près de nous, parlant de ce qu’il appelait la déité, Maître Eckhart disait : « C’est lumineux, c’est transparent, c’est sombre entièrement, c’est innommé, c’est inconnu. » À l’autre bout de notre monde, mais maintenant familier, le Dao De Jing nous dit : « Le Tao ne peut être énoncé ; ce qui s’énonce n’est pas lui… Le Tao ne doit pas être nommé » (cités par Bernard Besret, qui répète, « Tout nom qu’on peut nommer ne saurait être son nom » (Esquisse d’un évangile éternel, V, p. 68).

     Et pourtant Besret se plaît à dire que ce vide est conscience, et que notre conscience y participe à sa mesure (sans doute selon quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur) :

Ma conscience d’être conscience :

Participation vacillante à la conscience originelle.

Pour lui, la Cause première, l’Être de l’être est Conscience, et on la rejoint par notre conscience:

Vie humaine,

exploration des profondeurs de la conscience.

(Ibid., XXIV, pp. 117s)

     Et Yeshoua ? « Je leur ai fait connaître ton nom, et je le leur ferai connaître » (Jean 17, 26). Évidemment, Yeshoua parle en mashal. Le nom n’est qu’un mot, il renvoie à une réalité indicible – on n’est pas loin de Jacob, Moïse et Isaïe – mais accessible par participation, connaturalité, comme l’a fait Yeshoua. Comment ? « Qui Aime connaît Dieu ». Tautologie puisque Dieu est Amour (et non le Tout-Puissant du sacré). Cette participation se fait dans la libre collaboration de la volonté et de la grâce immanente de l’Esprit d’Aimer. C’est cette participation à l’Être même d’Aimer qui a pu faire dire à Yeshoua, « je suis ». Nous y sommes conviés, toutes et tous.

 

galet égaré au bord de la route

ta forme polie veut que l’on t’écoute

 

en plus du reflet d’une longue histoire

pour l’œil attentif tu es un miroir

 

qu’étais-tu déjà au pléistocène

lorsque te cherchaient tous ceux qui assènent

coupent et transpercent et tuent pour manger

et sans doute aussi parfois pour venger

 

celui qui ici te mêle à son rêve

voit tantôt la coupe et tantôt le glaive

 

celle qui se penche et qui te ramasse

en sa main ressent la main de ta masse

 

la terre entière   devient ton langage

ici maintenant partout en tout âge

 

22 mai 2016

Sacré ? Encore un mot à sens multiples. Tel qu’il a été étudié par Rudolf Otto, le sacré est le terrible fascinant, la force cosmique formidable en sa puissance d’attraction philia et de répulsion neïkos. Cette force est le fondement des religions, y compris des religions monothéistes.

     Le sacré c’est aussi  ce qu’a étudié chez les peuples premiers Mircea Eliade. Pour lui, « les analyses de Rudolf Otto gardent encore leur valeur… mais nous nous situons dans une autre perspective… Ce n’est pas le rapport entre les éléments non-rationnels et rationnels de la religion qui nous intéresse, mais le sacré dans sa totalité » (Le sacré et le profane, p. 13). Dans sa totalité ? Eliade montre que, dans les sociétés archaïques, le sacré peut se manifester en n’importe quel objet : « pour ceux qui ont une expérience religieuse, la Nature tout entière est susceptible de se révéler en tant que sacralité cosmique. Le Cosmos dans sa totalité peut devenir une hiérophanie » (p. 16).

     Le lien entre la perspective d’Otto et celle d’Eliade c’est que « le sacré équivaut à la puissance et, en définitive, à la réalité par excellence… Il est donc naturel que l’homme religieux désire profondément être, participer à la réalité, se saturer de puissance » (ibid.) On ne doit donc pas s’étonner que les religions soient « saturées de puissance », avec le danger de posséder et dominer les croyants, selon ce que fait le « monde », le cosmos.

     La révolution opérée par l’intuition de Yeshoua, c’est que l’Éternel n’est pas une puissance cosmique personnalisée, qu’il n’est plus perçu comme le Dieu tout-puissant, mais comme l’Amour. Pour celles et ceux qui Aiment, le sacré se transmue en sacramentel. Tout être est alors reconnu comme une manifestation possible, non des simples puissances cosmiques, mais, au-delà, comme une manifestation potentielle de l’Amour.

    Si le terme « sacré » est encore utilisé, comme il l’est par Bernard Besret, c’est dans le sens de sacramentel :

« Tout est radicalement profane… Tout est potentiellement sacré… Selon l’acuité du regard à le décrypter, le réel, de profane devient sacré… L’air, l’eau, mon corps… au gré de mon attention, de profanes deviennent sacrés. À cela se reconnaît la spiritualité d’un être : au degré d’attention qu’il apporte à tout ce qui est. » (Esquisse d’un évangile éternel, XXVIII, pp. 115s).

      On peut regretter que Bernard Besret ne parle pas explicitement d’Amour, car la véritable mutation du profane en diaphane pour nos consciences désacralisées, c’est celle de la Puissance en connaissance d’Amour à partager par connaturalité, non en Intelligence du réel à décrypter.

 

sera-ce l’alouette ou sera-ce le lièvre

que choisira le regard en sa fièvre

 

de l’un à l’autre et puis de l’autre à l’un

sans rien choisir il fera bien commun

des horizons fuyant dans le silence

et des hauteurs chantant le dernier sens

 

il est à contempler alentour tant de choses

pour devenir avec elles la rose

 

23 mai 2016

« Il a établi son alliance pour toujours. Saint et redoutable est son nom » (Psaume 111, 9). Comment un chrétien peut-il encore prier avec ces mots-là ? La Vérité reconnue par Yeshoua y a mis fin. Il n’y a pas d’alliance, ni avec le peuple juif ni avec le peuple chrétien puisque l’Amour ne peut être qu’universel, excluant tout choix d’une communauté comme d’un individu.

     Aimer Aime autant un musulman, un hindou, un taoïste, un animiste, un croyant, un athée, « un bon et un méchant, un juste et un injuste » (Matthieu 5, 45). Il ne fait, entre des milliards d’exemples, pas de différence entre notre Frère François et Donald Trump. Ce qui différencie les uns et les autres, c’est leur accueil de l’Amour (ici aussi quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur).

     Aimer n’est ni redoutable ni saint. Aimer n’est pas une synthèse des forces cosmiques fascinantes et terrifiantes. Aimer n’est pas le Tout-puissant. Aimer n’est pas saint. La sainteté, c’est la mise à part, le sacré coupé du profane. Aimer est présent à tout être, et tout être est susceptible de devenir l’occasion d’une rencontre d’Amour : il suffit d’Aimer les êtres de l’Amour dont Aimer les Aime. Tout être est possiblement sacramentel puisque Aimer lui est intimement présent en son Amour (opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime). Aimer d’altérité positive un visage, un animal, un arbre, un rocher…, c’est connaître Aimer. (« Qui Aime connaît Dieu »). Vérité tautologique, mais aussi matière d’expérience.

     Laudato Si’ le dit a sa façon : « L’univers se déploie en Dieu, qui le remplit tout entier. Il y a donc une mystique dans la feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage d’un pauvre… » (§ 233, p. 175)

     La Vérité selon Yeshoua met-elle au chômage les ecclésiastiques et autres préposés au sacré ? Non, il faut et il suffit pour eux de se reconvertir dans la prophétie.

 

entre le oui et le non tu oscilles

tu réfléchis et te demandes s’il

serait possible en la belle alternance

du rythme de trouver le sens

de l’infini qui ici maintenant

se dessine d’un seul tenant

 

entre la profondeur et la hauteur

pour les intermittences de ton cœur

l’intelligence déclarant forfait

au grand silence enfin tu t’en remets

pour communier ici à la présence

où vit la connaissance de l’ultime sens

 

24 mai 2016

Laudato Si’ entend bien ne pas dévier de la dogmatique catholique, mais en s’agrégeant des intuitions qui en réalité la déborde. C’est ainsi qu’elle affirme que « selon l’expérience chrétienne, toutes les créatures de l’univers matériel trouvent leur vrai sens dans le Verbe incarné, parce que le Fils de Dieu a intégré en sa personne une partie de l’univers matériel, où il a introduit un germe de transformation définitive » (§ 235, p. 177).

     Certes, mais à côté de cette « partie de l’univers matériel » et de l’affirmation de l’Incarnation nécessairement liée à un lieu géographique et à un temps historique – la Palestine il y a quelque vingt siècles – Laudato Si’ cite l’expérience de Jean de la Croix, qui déborde les limites spatio-temporelles en négligeant l’Incarnation : « Le mystique fait l’expérience de la connexion intime qui existe entre Dieu et tous les êtres, et ainsi « il sent que Dieu est toutes choses… Mon Bien-Aimé est pour moi ces montagnes… Mon Bien-Aimé est pour moi ces vallons » (Ibid., p. 176).

     Quelle est la valeur du verbe être dans ces expressions ? Le verbe être, dans son utilisation comme copule, est ambigu. On ne le voit que trop bien dans l’interprétation de l’affirmation de Jean, « Dieu est Amour » où, pour le dogme chrétien, l’Amour n’est pas la substance même de Dieu mais une de ses qualités, disons, éminentes, à côté de sa puissance. Puissance qui fait répéter avec ferveur aux chrétiens, comme aux juifs, « Saint et redoutable est son mon » (Psaume 111, 9).

     Lorsque Jean de la Croix dit, avec enthousiasme (il faut lire toute la citation donnée dans Laudato Si’) « Mon Bien-Aimé est pour moi ces montagnes », on peut comprendre qu’il énonce une expérience, un sentiment, et non une réalité ontologique. Même lorsqu’il « sent que Dieu est toutes choses ». Mais on peut lire ces dernières lignes comme une déclaration panthéiste, contraire au dogme chrétien. On peut tout de même aussi l’interpréter comme une affirmation panenthéiste, donnant à la copule « être » une valeur légèrement différente.

     Méfie-toi du verbe être. Tu le reçois selon ce que tu es (quidquid recipitur…)

     L’Infini Amour est si proche des êtres – « intime », disait Thomas d’Aquin, « présentissime », disait Giordano Bruno, qu’on peut le rencontrer en buvant une gorgée d’eau si on l’approche avec Amour. L’expérience qu’est censé faire la, le catholique dans l’Eucharistie est offerte dans toutes choses à qui les Aime de l’Amour dont l’Infini Aimer les Aime. (Soi dit en passant, voilà de quoi booster le moi écologique).

 

le grand talus se constelle de reines

marguerites en fleur qu’un souffle à peine

fait osciller en rythme incalculable

par l’œil attentionné hypnotisable

 

c’est un spectacle où tu trouves une place

debout insensiblement face à face

avec chacune toutes en leur commune

joie de vivre de dire à la tribune

des promeneurs que la vie est un rêve

pour ceux qui communient à toute sève

 

va ton chemin emportant avec toi

vers ceux qui la recherchent dans leur foi

la vie en abondance dans la main

tendue vers tous au détour des chemins

 

25 mai 2016

Si l’on admet avec Arne Naess que « le moi écologique d’une personne est ce à quoi cette personne s’identifie » (The Ecology of Wisdom, p. 83), on peut se demander si l’esprit écologique n’est pas affaire de tempérament. Il faut la sensibilité d’un John Keats pour s’identifier à un moineau occupé à picorer le gravier. Il faut être poète pour ressentir la tristesse de la lune courant derrière les nuages dans la nuit et la joie de l’aubépine en fleur dans la lumière. John Ruskin a qualifié d’erreur émotionnelle morbide cette inintelligible communication des êtres. On la dit encore romantique et irréelle dans une doxa matérialiste physique qui a perdu contact avec le psychisme de la matière.

     Alors ? François d’Assise, Jean de la Croix et quelques autres peuvent aider les croyants rebelles à la poésie à retrouver le chemin de l’être intégral dans la plénitude de sa beauté comme de sa bonté et de son intelligence. Non d’abord par l’acquisition d’une sensibilité plus fine, mais par la force de l’Amour. L’affinement de la sensibilité n’est alors qu’une retombée de l’Amour.

     Qui a pris conscience de l’urgence écologique absolue, de la catastrophe qui menace la terre, la vie sur la terre en sa multiplicité et sa diversité, ne peut pas ne pas rechercher toutes les voies pour la prévenir. Ce sera chez certaines certains le souci angoissé viscéral pour leurs petits-enfants, pour celles et ceux à venir qui seront chair de leur chair. Une minorité pourra aussi agir par sens du devoir et de la justice, mais ce ne sera sans doute qu’une maigre minorité. Et il existe certainement d’autres motivations possibles au combat écologique.

     Celles et ceux qui se laissent gagner par l’esprit d’Aimer, peu nombreux aussi sans doute, sont en tout cas nécessairement sensibles à son Amour pour « les oiseaux du ciel et pour les fleurs des champs ». Mais combien sont-ils, ces « élus » dans une société mondialisée cramponnée à ses biens matériels du haut en bas de l’échelle sociale.

     Le combat écologique devrait fédérer toutes celles et ceux qui prennent conscience du danger, quelles que soient leur motivation, leur croyance, leur idéologie…

 

d’où t’est venue cette énergie

folle des ailes qui bourdonnent

et lorsque brusque tu surgis

te donnent des g qui étonnent

 

à quoi te sert cette puissance

toi si petite dans l’espèce

vrombissante dont le bon sens

n’exige pas cette vitesse

 

tu pratiques l’art de l’esquive

sans aucune nécessité

pour la joie de te savoir vive

en ta pure gratuité

 

je ne me sens pas en ton corps

mais mon âme vibre en la tienne

et inversement sans effort

pour que l’une à l’autre appartienne

 

la même vie en abondance

qui fait surgir l’herbe de terre

nous fait partager cette danse

des énergies de la matière

 

26 mai 2016

Faut-il être matérialiste physique pour se demander si notre corps nous appartient ? Exprimée sous cette forme, la question du corps suppose que nous ne soyons pas qu’un corps : pour qu’un corps appartienne, il faut qu’il ait un propriétaire, un autre que lui. Mais cette question en cache une autre : Ai-je un corps ou suis-je un corps ?

     Le matérialisme physique, qui nie l’existence du psychisme de la matière, ne peut en bonne logique qu’affirmer, « je suis un corps ». Je suis un assemblage d’organes, de cellules, d’atomes… C’est cet assemblage qui sent, imagine, réfléchit.. Il n’ose plus dire que le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile, mais la logique pourtant l’exige.

     Il ne peut s’en tirer qu’en rejetant la logique, voire le principe d’identité, de contradiction. Il peut affirmer en tout cas que « le doute est libérateur », que l’agnosticisme protège sa conviction qu’il n’y a rien dans l’univers que de la matière physique qui s’auto-organise. On trouve ce terme auto-ceci, auto-cela répété ad nauseam dans le livre de François Roddier, Thermodynamique de l’évolution, un essai de thermo-bio-sociologie : « auto-organisation de l’univers », « auto-organisation en physique », « la criticalité auto-organisée en biologie », l’auto-organisation de l’économie », « compléments sur la criticalité auto-organisée ». L’auto-organisation apparaît dans l’ouvrage de François Roddier comme allant de soi, alors qu’elle fait l’impasse sur le principe de causalité.

     La matière physique ne peut d’elle-même s’organiser. Il lui faut un principe d’organisation. Aristote et quelques autres appelaient ce principe « âme ». On l’appelle ici psychisme, avec la certitude qu’il ne peut exister de matière qui ne soit à la fois physique et psychique, depuis l’atome jusqu’au cerveau humain.

     Et cette cause organisationnelle de la matière ne rend pas raison dernière de l’intelligence, de la bonté et de la beauté qui apparaissent dans la matière physique. Qui demeure conscient du principe de causalité est acculé à reconnaître l’existence d’une cause nécessairement éternelle (comment aurait-elle pu surgir du néant et braver ainsi le principe d’identité ?). Cette cause est donc antécédente à l’apparition de notre univers, mais aussi de tous les univers qui l’on précédé et qui le suivront.

    Le mode d’action de cette cause première et de son œuvre permanente (Jean 5, 17) demeure cependant voilé, anonyme. Certains l’appellent l’Esprit de l’Éternel. On peut dire qu’il est l’autre de la matière comme nous sommes l’autre de notre corps physique.

     L’ouvrage de François Roddier apporte tout de même un éclairage enthousiasmant sur la cohérence de l’organisation de la matière dans la dynamique qui la parcourt. Les mêmes « lois » gouvernent la physique, la chimie, la biologie, la psychologie, la sociologie en préservant cependant leur part d’indéterminisme, de liberté.

 

tu glisses doucement dans le sommeil

mais au jardin les grillons inlassables

continueront d’égrener les merveilles

des étoiles au ciel innombrable

 

enfermé dans ta chambre sauras-tu

entendre en toi vibrer le chant du monde

te traversant plus maigre qu’un fétu

du torrent de ses dix mille ondes

 

les grillons sans abri ni domicile

mais revêtus de leur grand manteau d’air

sentent frémir leurs antennes graciles

dans ces ondes rapides claires

 

et au plus près concertant ils convoquent

ceux qui ont des oreilles pour entendre

dont les neurones enlacés se choquent

au moindre bruit de la nuit tendre

 

et qui jusqu’en l’abîme du sommeil

où la chair insensible se refait

savent qu’en son mystère le cœur veille

sur l’âme du ciel invisible

27 mai 2016

Sommes-nous irrémédiablement dirigés par notre nature, par les deux imaginaires qui l’habitent ? « Instinct et raison, marques de deux natures », nous dit Pascal (Pensées, éd. Sellier, 144). Qu’importe ce qu’il pensait exactement. Il nous donne à réfléchir sur notre propre approche du réel.

     Les « deux natures », ce sont ici les tendances psychologiques individuelles, mais aussi collectives, de l’humanité. Elles sont liées aux deux forces cosmiques élémentaires de la philia et du neïkos, forces d’attraction et forces de répulsion qui président à l’organisation de notre univers en galaxies, étoiles et planètes, et qui chez nous autres humains se manifestent éminemment dans le sacré fascinant et terrifiant, mais aussi dans les formes de pensée ordinaire, profane.

     Nos cultures occidentales dans leur ensemble ont un imaginaire plus marqué par le neïkos que par la philia, par ce qui sépare que par ce qui unit. Nos religions patriarcales en sont une des expressions. Pour prendre conscience de notre déséquilibre culturel, nous pouvons comparer les cultures africaines aux cultures européennes. Le Nigérian Wole Soyinka et le Ghanéen Ayi Kwei Armah en témoignent, le premier dans des essais, le second dans un roman où l’un des personnages s’en prend violemment à la civilisation blanche dont l’esprit diviseur menace sa culture :

« Dans cet environnement dominé par les murs de la blancheur bâtis pour séparer le sens du sens, couper la faculté de la faculté, arracher le membre du membre et éloigner la personne de la personne, la passion, la pensée et l’action de chacun d’entre nous seraient piégées, réduites à l’impuissance… Dans cet environnement bâti pour nous séparer les uns des autres, pour détourner du tout chaque être égoïstement séparé, la vue, l’écoute et la pensée de chacun d’entre nous ne rencontreraient aucune compréhension d’aucun autre, pas même l’accès à la conscience générale, et toutes nos paroles seraient pareilles à la cacophonie insensée des places du marché apportées par les blancs pour nous détruire. » (Two Thousand Seasons, p. 129)

D’un même mouvement, l’imaginaire ouranien-diurne de la répulsion, de la coupure, sépare les pensées les unes des autres autant que les humains les uns des autres.

     Wole Soyinka exprime la même idée plus abstraitement : il dénonce « l’intellect cloisonnant européen », son « habitude de compartimenter la pensée » qui « catégorise de façon stricte des opérations fluides de l’esprit créateur dans les phénomènes sociaux et naturels ». Il parle cependant d’une prise de conscience de certains Européens qui cherchent à retrouver l’unité perdue, à « redécouvrir l’expérience des racines de ce que l’Occidental a plus tard réduit à des terminologies spécialisées dans son habitude chronique de cloisonner toutes choses. » (Myth, Literature and the African Thought, pp. 6, 37, 138).

     Alors que le rationalisme en est venu en Occident, et en France sans doute plus qu’ailleurs, à privilégier la coupure, la séparation, l’isolement, l’analyse intellectuelle aux dépens de la synthèse intuitionnelle, il nous est bon de rééquilibrer « l’instinct et la raison, marques de (nos) deux natures ». De redonner, comme le faisait Pascal, son rôle au « cœur », à l’intuition, à la communion générale aux êtres et aux choses, aux recherches transdisciplinaires, à la justice sociale et à la justice  écologique…

 

Deux couples de gallinules s’avancent

sur l’étang paisible au soleil.

Qui les dira pures merveilles

de la vie belle en son instance

de ce qui toujours vient

et passe et se souvient ?

 

Celles qui mènent leur vie à distance

de la nôtre par le conseil

de dix mille ancêtres qui veillent

dans le secret de la béance

sont cependant avec les tiens

en cousinage très ancien

 

et dans le long instant de révérence

où te plonge comme au réveil

leur passage dans la merveille

de l’étang nimbé de soleil

il semble que la juste distance

fasse oublier le tien le mien

dans la belle excellence du bien.

 

28 mai 2016

« Tu envoies ton esprit, ils sont créés. Tu renouvelles la face de la terre » (Psaume 104, 30). Est-ce en lisant et relisant ce psaume que Yeshoua a compris, reconnu, que son « père » était « toujours à l’œuvre » (Jean 5, 17) contrairement à ce que disaient les prêtres défenseurs du sabbat (leur bifteck), croyant et/ou faisant croire à la création en six jours et au repos de l’Éternel le septième jour (Genèse 2, 1s) ?

     Le psaume 104  s’enthousiasme pour l’action continue de l’Éternel dans le cosmos, lui qui envoie les sources dans les vallées et arrose les collines pour désaltérer les bêtes et les humains et faire pousser l’herbe qui les nourrit, lui qui aussi préside à la marche de la lune et du soleil, donnant et retirant son souffle à tous les vivants…

     Ainsi s’éclaire le mystère du temps, que l’on peut intuitionner mais non comprendre et expliquer (Saint Augustin). Le temps que nous percevons manifeste, incarne la force créatrice de la Cause éternelle. Plutôt que créatrice, il faudrait dire inspiratrice, puisque c’est l’œuvre de l’esprit. L’Éternel ne crée pas par la parole, il inspire par l’esprit. Inspiration-force anonyme que Spinoza a appelé « conatus », Schopenhauer « volonté », Nietzsche « volonté de puissance », Bergson « durée créatrice ».

     Faut-il attacher de l’importance à « l’intuition de l’instant » telle que la présente et développe Gaston Bachelard à la suite de son ami Roupnel ? Continuité chez Bergson, discontinuité chez Roupnel. Temps granuleux quantitatif ou temps liquide qualitatif ? N’est-ce là que des manifestations de la pensée ouranienne qui sépare et de la pensée chthonienne qui unit ? Impossible réconciliation de l’Un et du Multiple ? Mais la lumière et la matière ne sont-elles pas indissociablement onde et corpuscule ?

    L’Esprit est toujours là partout présent à la matière, inspirant toutes choses de l’une à l’autre éternité. Il ne s’agit pas de l’appeler pour qu’il nous renouvelle d’instant en instant mais de l’accueillir activement dans l’Amour, son secret définitivement mis au jour par Yeshoua comme le trésor dans le champ cosmique.

     Dans son compte-rendu de La Nouvelle Siloé, où M. Roupnel expose son intuition, Maurice Nédoncelle a noté qu’il aborde le problème de « la conscience universelle, de celle du moins qui est telle sans restrictions et qui est créatrice de notre univers par amour. » (Revue des Sciences Religieuses, 1947, vol. 21, N°3, pp. 284ss). De quoi embrayer sur des réflexions qui s’enchaînent.

 

Libellule tu fais ta ronde

impromptue par-dessus les ondes

peu soucieuse des gallinules

et de l’eau où ils déambulent.

 

Te souviens-tu drone bruyant

que silencieuse en l’ennuyant

paysage sous la surface

tu t’y es préparé ta place ?

 

Est-ce vraiment la même chair

qui maintenant fille de l’air

naguère sillonnait les eaux

que tu regardes ici de haut ?

 

Et carnassière cependant

tu t’imposes à bons coups de dents

dans ce monde qui écartèle

et ne fait pas dans la dentelle.

 

Étrange chose ta beauté

manifeste dans la clarté

élan que ton âme discrète

aspire à la source secrète

 

car au monde des gallinules

avec toutes les libellules

tu donnes à voir un invisible

au regard qui s’y fait sensible.

 

29 mai 2016

La liturgie chrétienne chante « Ô Seigneur envoie ton esprit, qui renouvelle la face de la terre… », mais ce n’est pas ce que dit le psaume 104, pour qui l’action de l’esprit est permanente, et indépendante de la prière des humains.

     L’Esprit agit sans cesse, dynamisme du temps, mais son inspiration ne force pas, ne manipule pas. Elle invite. Ainsi s’explique ce qu’à notre échelle nous appelons la lenteur de l’Évolution, qui se compte en milliards, puis en millions d’années.

     L’attitude humaine vraie n’est pas de prier pour que l’Esprit nous soit envoyé, mais de l’accueillir en nous y ouvrant toujours davantage, jusqu’à ne plus être que l’Amour dont il est le secret. Si Yeshoua a dit de ne jamais cesser de demander l’Esprit, il a dit aussi qu’il ne serait jamais refusé (Luc 11, 9, 13). Cela signifie qu’il nous faut nous ouvrir à lui, que la prière n’a d’autre but que cela. Il ne s’agit pas de faire fléchir la volonté de l’Éternel puisque l’Éternel ne peut pas ne pas Aimer, et d’un Amour qui inclut le pardon, la miséricorde, le don. Le « Seigneur prends pitié » des chrétiens n’a de sens que pour exprimer leur propre volonté de « prendre pitié des autres », comme leur « pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons » signifie que nous sommes pardonnés dans la mesure où nous Aimons les autres et où nous leur pardonnons tout le mal qu’ils ont pu nous faire.

 

Réduire le dynamisme de l’Évolution à un conatus, à une force aveugle, c’est négliger de voir que cette force est intelligence, bonté, beauté, et qu’elle ne peut manquer d’être conscience, conscience de tout. Elle est force aussi bien sûr, cause de la philia et du neïkos cosmiques dont toute la matière est pétrie, y compris celle de notre chair. Mais le premier mot et le dernier, c’est l’Amour éternel.

 

avec un certain temps la peau vive des choses

répond à la beauté

qui l’invite au nom de la rose

 

sous la pluie et le vent les rochers se patinent

offrant à la clarté

même de l’air aveugle de l’intime

une douceur qu’espère en toutes les nuances

d’un grain en liberté

ce qui veut se livrer en la longue échéance

 

dans le cœur des géodes et des grottes profondes

lentement sécrété

l’éclat cherche à paraître et à venir au monde

 

sur la feuille et la fleur en leur long héritage

de la propriété

des fraîcheurs se répandent en de nouvelles pages

 

la fourrure et le poil le pelage et la robe

en leur diversité

cherchent dans la couleur l’éclatant et le sobre

 

le visage et la chair que soigne le désir

de singularité

sont l’éblouissement que la sagesse admire

 

et puis des mains habiles et de l’œil attentif

à son immensité

naissent de la beauté des noms définitifs

 

30 mai 2016

Avec une érudition éblouissante, Michel Onfray retrouve dans le christianisme, dans sa liturgie et jusque dans ses dogmes, les mythes des religions antiques, tout en affirmant que, « enfouies sous les couches chrétiennes, les vérités païennes ont disparu » (Cosmos, p. 365). Ainsi, entre autres, « les fêtes mariales correspondent à celles des cultes de Cybèle et d’Isis tenant Horus dans ses bras comme la Vierge l’enfant Jésus. Ladite Vierge Marie procède en effet de la Grande Déesse Mère qui est tout bonnement la divinité de la terre… » (Ibid., p. 364).

     Certes, mais Michel Onfray ne voit pas le bébé de l’Évangile dans cette eau du bain qu’il accuse le christianisme d’avoir troublée en la réduisant à des symboles morts. Le bébé est cependant bien vivant, celui que Yeshoua a mis au monde comme Platon a mis au monde les idées éternelles : c’est l’Amour de pure altérité positive qui donne son sens ultime aux religions cosmiques.

     Ce que Michel Onfray ne voit pas non plus, et en cela il est bien le fils du rationalisme matérialiste qui, depuis Épicure et Lucrèce, a été relayé par les Lumières, c’est que la merveilleuse Nature ne peut être le produit de la chute des mystérieux atomes dans le vide et de leur clinamen, ni de la combinaison du hasard et de la nécessité. À toute force, à toute intelligence, à toute bonté, à toute beauté, à toute conscience, il faut une cause première, au minimum supérieure aux plus intenses forces, intelligences, bontés, beautés, consciences qui se manifestent dans le cosmos. Cela s’appelle le Principe de Causalité, dont le bon sens nous dit que rien ne peut naître de rien, ni que le plus peut procéder du moins. Le rationalisme matérialiste qui triomphe dans la pensée scientifique et philosophique occidentale est tout simplement irrationnel.

     Qui Aime selon l’Amour reconnu par Yeshoua et par toutes celles et ceux qui sont « de la Vérité » « voit » cet Éternel Amour à l’œuvre dans toutes les manifestations de force, d’intelligence, de bonté, de beauté, de conscience dans l’univers… Elle il s’efforce d’y participer et y trouve la Joie que nul ne peut lui prendre (Jean 16, 22).

 

Comme pour le spectacle d’un instant

tu es venu poser sur l’air fluide

les ailes de ton cœur battant.

 

Tu ignorais bien sûr qu’à la fenêtre

allait passer et s’arrêter timide

ton autre en sa longue quête de l’être.

 

Ton mouvement que l’on dit stationnaire

et qui étonne tant il est rapide

lui a-t-il fait connaître ce qu’est l’air ?

 

Tu n’existes volant que par sa grâce

douce impalpable anonyme lucide

pour qui sait se connaître de sa race,

 

et à ton souvenir son cœur encore

avec celui de tes ailes valides

se fait la proie de l’amour qui dévore.

 

31 mai 2016

Lorsque Yeshoua dit qu’il nous faut naître une seconde fois, naître de l’esprit après être né de la chair (Jean 3, 3, 6, 63), il reprend « le symbolisme de la deuxième naissance » que Mircea Eliade a étudié chez les peuples dits archaïques : « Le primitif place son idéal d’humanité sur un plan surhumain… On ne devient homme complet qu’après avoir dépassé, et en quelque sorte aboli, l’humanité « naturelle », car l’initiation se réduit, en somme, à une expérience paradoxale, surnaturelle, de mort et de résurrection, ou de seconde naissance » (Le Sacré et le Profane, pp. 161, 158).

     Comme le symbolisme de la seconde naissance mis en œuvre par Yeshoua, celui de la mort et de la résurrection est repris par Paul dans la perspective de sa croyance en la résurrection du Christ : « Ensevelis avec lui dans le baptême en sa mort, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, vous êtes vous aussi ressuscités par la foi en l’œuvre de Dieu » (Colossiens 2, 12, cf. Romains 6, 4).

     Dommage que Michel Onfray ne voie pas ces choses, mais « quiquid recipitur ad modum recipientis recipitur. » Pour pénétrer dans l’imaginaire vrai des symboles, il faut l’aborder selon son esprit alors que Michel Onfray veut obstinément vivre selon les valeurs de la chair cosmique. On ne doit pas penser d’ailleurs que Yeshoua ait été anti-cosmique ni même acosmique dans sa reconnaissance de l’Amour. C’est l’Église qui, dans son souci d’asseoir et maintenir son soi-disant pouvoir spirituel, a perdu le sens du cosmos en transformant le baptême en rite magique. L’inquiétude de ses théologiens sur le sort des « enfants morts sans baptême » témoigne de leur ignorance de la signification symbolique de la nouvelle naissance et de la mort-résurrection.

     Dans la perspective évangélique du passage de la chair à l’esprit comme dans la perspective cosmique des initiations à la « surhumanité », le baptême ne doit pas être une affaire de nouveau-nés inconscients, mais d’adultes œuvrant avec la grâce à leur réalisation de soi par l’Amour.

     Celles et ceux à qui l’Amour ouvre les yeux « voient » l’Intelligence, la Bonté, la Beauté, la Force, la Conscience en toutes leurs manifestations visibles, audibles…, y reconnaissant des participations cosmiques à l’Amour qui « fait lever le soleil et tomber la pluie », qui  accomplit toutes ces choses admirables dont le Psaume 104 dit qu’elles sont l’œuvre de l’Esprit de l’Éternel.

 

visage éblouissant de sa beauté

de sa bonté de son intelligence

au regard attentif dans l’ultime clarté

tu es conscience en l’infinie conscience

 

le cinéma t’a pris en sa mémoire

et tu peux reparaître en la fraîcheur

de ta jeunesse enclose dans l’armoire

des émotions de l’éternelle fleur

 

mais c’est dans la mémoire indélébile

de ce conscient qui jamais ne se lasse

d’agir que tu demeures plus subtil

préservé à jamais en ineffable trace

 

lors dans le face à face de beauté

où se dévoile l’éternel

j’espère au soir dans la clarté

t’apercevoir parmi la foule belle

 

1er juin 2016

Les rédacteurs des évangiles se sont avant tout préoccupés de conserver le souvenir des événements et des enseignements de la vie de Yeshoua de Natsèrèt. Son attitude face à la nature ne les intéressait pas et ils ne nous en ont donné que la substance spirituelle.

     La pensée en mashal de Yeshoua est cependant d’abord une pensée cosmique. Au-delà des forces élémentaires qui organisent la marche du cosmos et dirigent l’humain premier, et que Jean a dénoncé comme des obstacles à l’Amour, « le cosmos » comme « désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), Yeshoua a vécu et manifesté l’intelligence, la bonté, la beauté en leur présence active dans le cosmos.

     Il a reconnu et vécu l’intimité des quatre éléments comme bases de sa pensée : la terre, l’eau, le feu et l’air. Il a connu la bonne terre où le grain de blé produit cent pour un (Luc 8, 8), l’eau de la pluie du ciel qui féconde les champs des justes et des injustes (Matthieu 6, 45) et l’eau du puits qui désaltère (Jean 4, 7), le feu des lampes qui éclairent (Matthieu 5, 1) et dont il voulait embraser le monde (Luc 12, 49), l’air omniprésent dont on ne sait d’où il vient ni où il va (Jean 3, 8). Il a aimé les oiseaux (Matthieu 6, 26), les moutons (Jean 10, 14) et les serpents eux-mêmes, que la Genèse avait maudits (Genèse 3, 14) et qu’il a présentés comme des modèles de prudence (Matthieu 10, 16). Il a aimé les fleurs sauvages (Mathieu 6, 28), la vigne (Jean 15, 1), le blé (Jean 12, 24)…

     Ce qui différencie sa vie cosmique de la vie cosmique « païenne » dont Michel Onfray se plaint qu’elle ait été mise à mal par le christianisme, c’est qu’il en a perçu et vécu le sens dernier, l’origine et la fin, l’Amour qui en est la cause et qui invite les humains au surhumain comme y aspirent les peuples « premiers » étudiés par Mircea Eliade.

 

trois merles sur les dalles jouent

le jeu qui depuis tant d’ancêtres

passe le témoin de la course

de relais où se garde l’être

 

il faut dominer l’autre et posséder

sa chair par le désir ardent

pour le plaisir ne rien céder

des biens du sexe et de la dent

 

chacun chacune en veut sa part

et y trouve sa nourriture

mais veut aussi ce que son art

préserve au-delà du futur

 

les chants qui accueillent l’aurore

et ceux qui enchantent la pluie

disent le plomb changé en or

la joie triomphant de l’ennui

 

ce que les merles nous annoncent

dans leurs concertos inutiles

c’est que la rose avec la ronce

poussent sur la terre fertile

 

2 juin 2016

Yeshoua cosmique ? Le christianisme a fait de lui un personnage mythique parent des héros-dieux des religions antiques, un roi du ciel assis sur son trône dans « le règne, la puissance et la gloire », objet de fêtes périodiques, « soleil de justice » dont on célèbre la renaissance à Noël, quasi-dieu de la végétation qui meurt chaque année mais ressuscite au printemps pascal dans ses sanctuaires par la grâce de la sacralisation du temps et de l’espace.

     Yeshoua avait pourtant aboli les lieux et les temps sacrés, désacralisé Jérusalem comme centre de prières (Jean 4, 21), désacralisé le sabbat (Jean 5, 16s).

     Il connaissait l’espace et le temps véritables, cosmiques plutôt que mythiques. Lui qui sortait de Nazareth, lieu indigne de produire des prophètes (Jean 1, 46, 7, 52), il parcourait la Galilée, la Judée, mais traversait aussi les frontières de la « terre promise » et « sainte » (Marc 7, 31) au nom de l’universalité spatiale de l’Amour, comme l’avaient d’ailleurs déjà fait les prophètes Élie et Élisée (I Rois 17, II Rois 5, Luc 4, 25, 27).

     Cette connaissance de l’espace véritable s’accordait chez lui avec une connaissance du temps véritable, connaissance qui apparaît dans ses déclarations répétées sur son heure : aux Noces de Cana (Jean 2, 4), avant l’un de ses voyages à Jérusalem (Jean 7, 8) et lorsqu’elle était venue pour lui « de passer de ce monde à son Père  » (Jean 13, 1, 17, 1). On peut penser que c’est cette perception du temps qui l’a incité à se mettre à prêcher à l’âge de trente ans (Luc 3, 23), sortant ainsi de l’anonymat et puis, trois ans plus tard, à y replonger pour rejoindre le « dieu caché » (Isaïe 45, 15).

     Yeshoua était sensible à la réalité de l’espace, du temps et des êtres qui y paraissent en leur lieu et heure, manifestant l’action permanente universelle de l’Éternel qui, par son Esprit, « renouvelle sans cesse la face de la terre. » (Psaume 104, 30).

 

Comment es-tu entrée ici

dans cette chambre et puis comment

t’es-tu venue poser sur lui

qui n’est pas pour toi un amant ?

 

Se trouve-t-il que le hasard

par manigances anonymes

comme en son utile en son art

organise une œuvre unanime ?

 

Faisant de sa chambre un refuge

dans la froidure de la pluie

tu es venue hors du déluge

tout engourdie en son ennui

 

le réjouir de ta présence

en prélude des cousinades

où l’humain découvre l’immense

au sortir de ces siècles fades.

 

Tu bats des ailes ranimées

prêtes pour un nouvel essor

laissant l’expérience d’aimer

plus vive en son âme en son corps.

  

3 juin 2016

À la recherche de preuves de l’inexistence de Dieu, en tout cas de l’inexistence du Dieu d’amour des chrétiens, on arguë que s’il aimait vraiment, il se manifesterait, au moins à celles et ceux qui l’aiment, qui cherchent à l’aimer.

     Mais on peut demander qui est l’Éternel et qu’est l’amour dont il aime. Ou plutôt, qui est Aimer en vérité ? L’argument qui fait du dieu caché (Isaïe 45, 15) un dieu inexistant est un argument anthropomorphique qui fait de ce dieu un simple humain au carré. Car l’Amour Éternel ne demande pas, comme les amours humaines, la réciprocité. Il est inconditionnel. Aimer s’offre aux « méchants » comme aux « bons », aux « injustes » comme aux « justes », et sans rien attendre en retour. Il s’offre à ses ennemis. C’est bien pour cette raison que celles et ceux qui l’accueillent « aiment leurs ennemis et font du bien à ceux qui les persécutent », résolus à « être parfaits comme le père céleste est parfait » (Matthieu 5, 44, 48).

    Et en sa bonne logique, Aimer s’efface dans l’incognito, l’anonymat, « l’inexistence ». Il a le visage du vide. Aimer n’apparaît pas comme personnel. Les mots « personnel » et « impersonnel » peuvent-ils avoir un sens lorsqu’on pense à l’être infini ? Malheureusement les humains ont besoin de croire en un dieu personnel, tout comme de suivre un prophète personnel, un gourou… Ils ne peuvent concevoir un message sans messager. Yeshoua a pourtant dit qu’il était bon qu’il s’en aille, qu’il disparaisse, pour rendre tout son rôle à l’esprit de l’Éternel, qui n’est pas une personne comme veut le faire croire le dogme chrétien. (Jean 16, 7)

     Et cependant on lit dans les évangiles, « je me manifesterai à lui », « je vous verrai et  vous me verrez », « nous ferons en lui notre demeure » (Jean 14, 19, 16, 16, 22), « en vérité, il passera un tablier, les fera s’asseoir à table et les servira » (Luc 12, 37), « je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre, je dînerai avec lui et lui avec moi » (Apocalypse 3, 20). Mais tout cela est du langage mashal évidemment. « Que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende. »

     « Qui Aime connaît Dieu, qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s). « Ubi caritas et amor, Deus ibi est. » Il n’est tout de même pas étrange de penser que pour connaître Dieu il faut Aimer si l’on admet que « Dieu est Amour ». Celles et ceux qui Aiment font l’expérience d’Aimer à proportion de leur intensité d’Amour. C’est ce qu’a voulu faire comprendre Dostoïevski à ses lectrices et lecteurs dans Les Frères Karamazov : « plus vous aimerez et plus vous croirez à l’existence de Dieu » (p. 100). « Seul l’Amour est digne de foi » puisqu’on n’accède à Aimer que par l’Amour.

 

Le bourgeon réfléchit à l’avenir

qui l’attend. Sera-t-il

fleur ou feuille ? Et pour s’épanouir

que faut-il qu’il distille ?

 

Le temps pour lui n’est pas ce que pensent ces fous

de bourdons affairés

dont sans nul doute le sang bout

de pouvoir le flairer.

 

Au rythme lent des nuits et des journées

au passage insensible

la lune morte et puis renée

lui redit que sa cible

doucement se rapproche et qu’il pourra

bientôt s’épanouir

en fleur ou feuille. Qui vivra verra

à qui faire plaisir.

 

Que veut le temps sinon qu’il réalise

l’autre comme en lui-même

et avec lui la mise

que rafle ainsi tout ce qui aime.

 

4 juin 2004

« Qui Aime connaît Dieu, qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s). La connaissance de l’Éternel est une connaissance d’Amour, n’est qu’une connaissance d’Amour (d’altérité positive, dit-on en langage abstrait). L’Amour n’a rien d’abstrait, de conceptuel, même si le mot amour est bien ambigu. Et parce qu’il n’est pas intellectuel, Il  échappe aux philosophies et aux théologies. Les théologies négatives elles-mêmes n’ont de valeur qu’en tant que négations de la théologie puisqu’elles disent que Dieu n’est ni ceci ni cela. Elles peuvent seulement nous inviter à ne pas rechercher l’Eternel avec notre raison, notre intelligence analytique langagière.

     C’est ainsi que l’on peut interpréter la parole de Yeshoua, « Je te loue, père, seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents (sophôn kaï sunetôn) et de les avoir révélées aux tout-petits (nêpiois) (Matthieu 11, 25). Cela ne signifie pas, contrairement à ce que certains insinuent ou même affirment que l’Évangile est une sorte de maladie infantile de l’humanité, une fable bonne pour les simples d’esprits et autres demeurés. Cela signifie que le « Royaume », la connaissance de l’Éternel Amour est accessible à tout être qui Aime, quelles que soient ses capacités intellectuelles, des plus brillantes aux plus ternes. Et les intelligences supérieures qui ne croient qu’à la raison risquent de ne pas parvenir à cette connaissance. On le voit bien chez un certain nombre de nos philosophes et scientifiques de renom qui ne peuvent sortir de leur athéisme ou de leur agnosticisme parce qu’ils prétendent chercher Dieu là où il est introuvable.

     Pascal a résumé cela très simplement : « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 467).

     Nous pouvons, par la raison, comprendre l’existence indispensable d’une Cause première à tout être, à toute intelligence, à toute bonté, à toute beauté, à toute conscience… Mais ce n’est qu’en Aimant que l’on reconnaît que cette Cause est Aimer, que l’on sent intimement que l’Éternel est Amour en y participant. Et cela même pourtant, la raison qui le découvre après coup peut le comprendre.

 

Dans le champ remonté en friche

les herbes hautes jouent aux riches

mais la course à la verticale

voit triompher les digitales.

 

Elles ne sont que trois ou quatre

parmi dix mille graminées

mais savent en âmes bien nées

se pencher sur les plus folâtres.

 

Qui sait d’où elles sont venues

à travers les champs les chemins

chevauchant les brises menues

de l’hier vers le lendemain

fuyant peut-être les massacres

des barbares fauchant les abords

des routes de leurs odeurs âcres

pour retrouver un réconfort.

 

Ici dans la fécondité

qui exubère en liberté

elles redonnent l’espérance

de découvrir la foule immense.

 

5 juin 2016

« Caritas sola non peccat, Seul l’Amour ne pèche pas » (Augustin). Angoissant ? Non, l’Amour ne peut être source d’angoisse. Mais son invitation à le rejoindre, à Aimer de l’Amour dont il Aime, est un absolu.

     Qu’est-ce donc que le péché ? Peut-on s’en tenir à la définition de la théologie chrétienne, « Acte conscient par lequel on contrevient aux lois religieuses, aux volontés divines » (Le Petit Robert) ? La définition du « péché originel » ne s’y accorde pas : « commis par Adam et Ève et dont tout être humain est coupable en naissant. » Comment peut-on en être coupable si le péché est un acte inconscient et qu’un nouveau-né ne peut être conscient ?

     « Le péché originel », qui tourmentait la raison de Pascal mais qu’en bon chrétien il refusait de nier ou d’interpréter (il ignorait l’origine de l’humanité), peut peut-être s’éclairer à la lumière de l’affirmation abrupte d’Augustin. Le péché, c’est l’absence de Charité, d’Amour, et c’est la condition de l’humain premier, de l’Adam « charnel, psychique », appelé à passer de la chair à l’esprit, à devenir « spirituel, pneumatique » (I Corinthiens 15, 45s).

     Pascal a tout de même reconnu l’existence de péchés inconscients : « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur… » (Pensées, éd. Sellier, 751, p. 580).

     Quelle cohérence, quelle vérité en tout cela, au-delà de la contradiction des définitions ? Il y a certes des pensées, des paroles, des actions et des omissions qui sont des péchés selon la définition du catéchisme et selon le « Je confesse à Dieu » de la messe. Mais la cause de ces péchés, la cause profonde si l’on tient à employer cette image, c’est la condition humaine avant que nous n’accueillions pleinement l’Esprit qui « renouvelle la face de la terre », qui ne cesse de nous inviter à aller toujours plus loin, à dépasser cette condition première, la condition du « monde » selon Yeshoua et son ami Yohanân, à nous rapprocher du « Royaume » et à y entrer.

     Tant que la Charité, l’Amour, ne nous embrase pas totalement (sans toutefois nous consumer comme le suggère le récit du Buisson ardent), nous sommes dans le « péché », dans l’absence de Charité. Tautologique, non ? Mais il y a une infinité de degrés dans le manque de Charité. Nous n’en finissons pas de sortir du péché, de reconnaître nos péchés comme se le fait dire Pascal par le Christ. Nous n’aimons jamais parfaitement, nous sommes en marche vers le Royaume, peut-être « tendu vers le but » comme le dit Paul (Philippiens 3, 13s).

 

au petit matin le chat blanc

promène à pas lents la prudence

détournant la tête un instant

sur la route en quête de sens

 

on l’aperçoit parfois au pré

parmi les herbes de la chasse

tâchant une approche au plus près

de la proie sans faire d’impasse

 

il ne sourit jamais de face

et son profil majestueux

mystérieusement enlace

l’espace qui l’accueille au mieux

de son possible lorsque l’air

presque immobile dans son règne

est l’odeur où se désespère

qui n’en peut mais la musaraigne

 

le sait-il vraiment ou sent-il

plutôt que sa blancheur hostile

fait de lui l’éternel chasseur

dans notre quête du bonheur

 

6 juin 2016

Faut-il croire à l’efficacité de la prière, l’admettre parce que des gens, des textes qui font autorité nous disent d’y croire ? Dans les évangiles, c’est l’exemple de Yeshoua se retirant dans la solitude pour prier et ce sont ses paroles sur « la nécessité de toujours prier sans jamais se lasser » dans le mashal de « la Veuve et le Juge inique » (Luc 18, 1-7).

     Ou bien faut-il avoir fait l’expérience irrécusable de l’efficacité de la prière et de la tenir pour certaine ? On doit noter que ledit mashal se termine par « Le fils de l’homme à son retour trouvera-t-il réellement la foi sur la terre ? », ce qui donne à penser qu’il faut croire à la prière pour prier, que c’est une question de croyance plutôt que d’expérience.

      Mais la prière de demande, celle dont il s’agit dans le mashal, est sans doute un mouvement naturel des humains plongés dans les situations difficiles. Et l’on peut se demander si ce mouvement, probablement ataviquement religieux, est oui ou non une illusion.

    Ne devons-nous pas en tout cas penser et agir selon ce que nous ressentons comme évidemment vrai ? La prière, selon l’Évangile, nécessite que nous soyons « de la Vérité », de façon que nous adhérions aux paroles de Yeshoua parce qu’elles correspondent à des évidences intérieures et non simplement parce que nous lui faisons confiance.

      Reste une question que l’on peut considérer comme subsidiaire, mais qui se pose quasi nécessairement si l’on ose penser. Et peut-on être « de la Vérité » sans oser penser ? La Vérité d’Aimer est une Vérité de Liberté dont « oser penser » fait partie intégrante. Cette question est la question du comment.

     Comment la prière agit-elle ? Suffit-il de croire à la Toute-puissance de l’Éternel ? L de croire à l’idée religieuse d’un Dieu (ou de dieux) capable de faire ce qui nous est impossible. Le mashal pourrait le suggérer : l’Éternel agirait comme un être personnel, un humain au carré. Mais le mashal est un mashal. Il nous faut le recevoir comme tel, l’entendre avec les oreilles de la Vérité. Comment l’Éternel Infini agit-il en Vérité ?

 

Cette constellation de digitales

dans le ciel touffu du talus

appelle un regard vertical

une relecture du lu.

 

C’est cet élan qu’elles partagent

avec tant de cousines vertes

qui en elles se fait visage

et se dévoile à l’âme ouverte.

 

Est-ce la terre qui repousse

la force contraire à sa masse

et communique à ce qui pousse

une force qui la dépasse ?

 

À force de l’aimer vivante

en sa beauté non désirée

il semble peu à peu que hante

le regard son âme admirée,

 

que le ciel de chacune vit

cette belle constellation

où le désir enfin ravi

se consomme en admiration.

 

Debout avec elles tu entres

en relecture des mystères

poussé par la force de l’antre

la force même de la terre.

 

7 juin 2016

« Dieu est esprit. Ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et vérité » (Jean 4, 24). Si Yeshoua a pu le dire, c’est en réalité qu’il devait le dire parce que cela n’allait pas de soi pour celles et ceux avec qui il vivait, avec qui il désirait partager son intuition. On ne peut « l’adorer qu’en esprit », selon la vérité de son être. Il nous faut bien le savoir.

     L’action éternelle de l’Éternel, encore une fois, est spirituelle, purement spirituelle. Elle n’a rien de physique. Elle ne peut agir sur la matière et sans « cesse renouveler la face de la terre » qu’en l’inspirant. Ce n’est pas la parole manipulatrice dont parle la Genèse, à moins d’entendre le récit du premier chapitre comme un mashal, avec les oreilles capables de l’entendre.

     En bonne logique, il faut que la matière inspirée soit inspirable, qu’elle ne soit donc pas seulement physique. Il faut qu’elle soit aussi psychique. Au diable la croyance de la science occidentale qui ignore et nie que « Chaque fleur est une âme à la Nature éclose » (Gérard de Nerval, « Vers dorés ») et que « Eh quoi ! Tout est sensible ! » (Pythagore).

     Celles et ceux à qui leur sensibilité permet de percevoir ce psychisme doivent oser la penser et ainsi la renforcer en l’exerçant. Qui fait l’expérience de la télépathie et qui refuse d’écouter la science matérialiste, physiquement matérialiste, qui ne peut y voir que de l’illusoire et/ou du hasard, celle-là celui-là la met au service de son « adoration » de l’Éternel. Elle Il accueille l’Esprit par le psychisme de son être, elle il prie l’Esprit avec son esprit. Il prie pour les autres de psychisme à psychisme dans l’Esprit.

     Le numéro # 5 de orbs l’autre planète dit l’histoire de la lente (re)découverte de la télépathie par les scientifiques occidentaux de 1882 à 2016. Cette série de tentatives d’explication, quantique en particulier, peut chez qui les reconnaît devenir une occasion de se mettre à développer en soi cette conscience télépathique et de la mettre au service de l’Amour, d’abord de la prière pour les autres.

 

hiératique ballerine,

saisis dans ta pure jeunesse

l’harmonie classique du geste

dont il faut que tu sois la rime

 

tu apparais disparaissant

dans cet hommage que tu rends

au corps découvert par la grâce

voilée dévoilée sur ta face

 

car ton visage donne sens

impassible à l’éternité

en entrevoyant dans l’immense,

rose, l’immortelle beauté

 

ton mouvement que l’on devine

dans l’instant qui se renouvelle

donne à l’humanité, divine,

l’élan de l’esprit, éternelle

 

danse le jour jusqu’à la nuit

qui accueillera la moisson,

nourris le regard qui se fuit

pour rejoindre ton horizon

 

sur le chemin qui s’ouvre à toi

sois la lumière et sois le chic

de celles ceux qui de la joie

sont les témoins hiérophaniques

 

8 juin 2016

« La prière du juste a beaucoup de puissance. » « Quidquid percipitur ad modum recipientis percipitur ». Tout ce que nous lisons, nous le recevons selon notre façon de recevoir les choses. Pouvons-nous jamais être sûrs de bien interpréter un texte de la Bible, selon la Vérité ? Lorsqu’on prend connaissance des interprétations « créatrices » de la Bible dans la Kabbale, on se prend à douter des siennes. Pouvons-nous être sûr d’être « de la Vérité » pour avoir les oreilles qui entendent les intuitions des auteurs de la Bible, et aussi pour dénoncer les intuitions qui nous paraissent incohérentes avec la Vérité de l’Évangile éternel ?

     Si la prière des justes est puissante, c’est qu’elle est la prière inspirée par l’Amour, par la miséricorde, dirait-on cette année. C’est la prière qui accueille la lumière et la force de l’Esprit de l’Éternel s’offrant sans cesse pour « renouveler la face de la terre » et qui « prie en nous avec des gémissements ineffables. »

     Qui croit à « l’Amour, seul digne de foi » cherche à ne prier que par Amour, par empathie pour tous les êtres et d’abord pour ceux qui nous paraissent en avoir le plus besoin.  Et si  la miséricorde n’est en honneur qu’une année, l’Amour se soucie des autres d’éternité en éternité.

    Et si nous avons la conviction – Yeshoua employait un mot araméen que le grec a traduit par pistis et le français par foi – la conviction que la prière de l’Amour « transporte les montagnes », nous ne sommes pas loin de penser qu’elle le fait par la médiation du psychisme de la matière et sa capacité télépathique. Si nous faisons l’expérience de la télépathie, nous pouvons en faire le moyen d’adresser notre Amour à tout être, et non plus simplement aux humains.

 

Plus une beauté nous ravit, plus nous partageons la Joie de l’Amour dont la Beauté s’y manifeste en hiérophanie. Mais dans la mesure où nous sommes encore dans le « péché », dans le non-Amour, nous voyons encore dans la beauté manifestée un objet à posséder, comprendre et dominer. Seul l’Amour reconnaît, « voit » la Beauté dans les beautés répandues dans le cosmos.

     La Beauté de l’Éternel se donne incognito, disparaissant dans les êtres qui l’accueillent d’abord pour en jouir et faire jouir selon la chair, et puis pour s’en réjouir et faire s’en réjouir selon l’esprit. 

 

Lorsque, chevreuil, tu sors du bois

tu sais, ce n’est pas sans danger

et ton cœur te dit que l’aboi

lointain devrait te diriger

déjà pour rejoindre les ombres

où nulle frayeur ne t’encombre.

 

Tu connais l’étrange limite

et ce que sont les territoires

qui l’un après l’autre t’invitent

entre le manger et le boire,

le pré la mare dans la clairière

où se partage la lumière.

 

Je ne suis pas encore digne

de t’approcher de partager

avec toi la beauté des signes

qui unissent les étrangers

dans les prés comme dans les bois

avec l’esprit de notre foi.

 

Mais je marche, parfois même cours

sur la voie d’ombre et de lumière

t’apercevant dans les détours

enlaçant amours et colères.

Il faudra bien qu’avant la nuit

je te rencontre dans l’ennui.

 

Lorsque tu sortiras du bois

au soir je viendrai en confiance

quand tu répondras à la foi

par la même réjouissance

et un aboi dans le lointain

sera l’annonce du matin

 

9 juin 2016

Ces gestes que nous faisons sans y avoir réfléchi, sans les avoir consciemment décidés, ces gestes qui sont faits dans l’inattention, peuvent-ils être d’inspiration ?

     Il semblerait que si l’on Aime, si l’on cherche obsessivement à Aimer, quelque chose – quelqu’un, une conscience dont nous n’avons pas conscience, prenne les commandes de nos neurones pour guider notre action et notre pensée.

     L’infinité de l’Etre de l’être, Aimer, interdit de l’imaginer comme une personne. Mais ce doit être une Conscience, une Conscience totale, absolue de tous les êtres. Nous apprenions au catéchisme de notre enfance : « Dieu voit-il tout ? Oui Dieu voit tout… et jusqu’à nos plus secrètes pensées. » cela semble acceptable en raison, mais on dira ici que cette Conscience est Conscience de l’Amour qui veille, non Conscience du Juge qui surveille.

     Le progrès de l’intelligence scientifique matérialiste physique de notre activité cérébrale devrait nous permettre de mieux comprendre le comment de l’activité inspiratrice de l’Esprit d’Aimer. Simone Weil nous met en garde : « Ce que la nature opère mécaniquement en moi, il est mauvais de croire que j’en suis l’auteur. Mais il est plus mauvais encore de croire que le Saint-Esprit en est l’auteur. C’est encore plus loin de la vérité.  » (La pesanteur et la grâce, p. 68).

 

Ce figuier lui aussi

est une âme à la nature éclose.

Le regard imprécis

qui sur lui un long moment se pose

s’interroge indécis

ne sachant bien ce qu’il fait quand il ose.

 

Se peut-il qu’un murmure

lui apporte une bénédiction

et lui bâtisse un mur

le protégeant des malédic-ti-ons

et donne à ses fruits mûrs

le goût de notre belle attention ?

 

Qui a le goût d’aimer

n’attend pas en son incertitude

le temps d’examiner

si vouloir donner plénitude

au figuier animé

est la question que la raison élude.

 

Son âme en profondeur

saisit l’âme au-delà du sensible

et lui parlant au cœur

se fait pour elle un chemin invisible

de l’esprit médiateur

de la vie débordant au visible.

 

10 juin 2016

On peut ne pas comprendre, être choqué par ce que Jean a dit du monde à fuir : « epithumia tôn ophtalmôn », « le désir des yeux » qu’Augustin a compris, traduit par « libido sciendi. » Quelle est cette science du « monde » dont il faut s’éloigner, à laquelle il faut renoncer pour pouvoir marcher vers le « Royaume » ?

     Il est intéressant de distinguer entre une science d’intelligence, de compréhension, et une science de connaissance, d’intuition, comme on peut distinguer entre jouissance et réjouissance. Le Livre de la Genèse donne le péché d’Ève et d’Adam comme un péché de science, de désir de « science du bien et du mal » (Genèse 2, 9), c’est-à-dire, dans la langue hébraïque, de science de toutes choses. Il se pourrait que Jean ait emprunté « le désir des yeux » au désir d’Ève qui « vit que l’arbre était agréable aux yeux, désirable pour rendre sage » (Genèse 3, 6). Le « péché originel », celui qui est présenté comme l’origine de tout péché est le désir de posséder et dominer le monde par la science (« Libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi »).

     Mais il existe une science bonne, excellente même puisqu’elle est participation à la science divine : « Qui Aime connaît l’Éternel. » La science bonne est Amour, altérité positive, approche bienveillante de l’autre, qu’il soit humain ou cosmique, volonté de bienveillance pour tous et pour tout, volonté de bienfaisance pour tous les êtres à portée de notre agir.

     Il faut admettre que, comme tant d’autres, les mots « science », « intelligence », « connaissance » sont ambigus. Leur valeur de Vie dépend de ce qui nous inspire et nous anime : est-ce la chair ou l’esprit? le monde ou le Royaume ?

     Parmi les illusions contre lesquelles Simone Weil nous met en garde, il y a : « la science qui ne nous rapproche pas de Dieu ne vaut rien… Mais si elle nous en fait mal approcher, c’est pire » (La pesanteur et la grâce, p. 68). Voilà qui donne à réfléchir, non seulement sur les sciences humaines, mais sur la théologie : quelles sont nos motivations ? « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Sapience n’entre point en âme malveillante », disait Rabelais, et il faut bien voir qu’il le disait dans le contexte de la religion (Pantagruel, Gallimard 1964, Ch. IV, p. 137).

     Il est bon de temps en temps de nous dire que nous vivons dans l’illusion de notre bonne conscience alors que nous continuons à vouloir jouir, comprendre et dominer. Mais cette illusion fait partie, de façon un peu ambiguë tout de même, de la sérénité intérieure dont nous avons besoin: « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur » (Pascal, Pensées, éd. Sellier, 751, p. 580). Il est bon de nous savoir « coupables » tant que nous ne sommes pas parfaits dans l’Amour, et cela risque de durer un bout de temps, mais il est bon aussi de ne pas vivre dans une culpabilité masochiste, car c’est encore nous complaire en nous-mêmes et non en l’autre.

 

Couchée dessus le sol à la face des dieux,

de ceux des profondeurs et de ceux des hauteurs

toi qui par la racine et toi qui par la fleur

les réjouissait tous avec l’esprit du lieu,

 

tu n’as pu résister au fer pas plus qu’au feu

qui le pousse brutal. Il fallait que tu meures

aux mains de ces barbares bien avant que ton heure

ne soit venue de dire la semence du vœu.

 

Pourtant plus loin l’oblique, en sa pente fatale

au fer, donne refuge à tes sœurs verticales,

petit reste promis à la reconnaissance.

 

Tu peux dormir en paix, de nouvelles naissances

passeront le témoin de tes clochettes mauves,

toi réduite au silence par le cri de ces fauves.

 

11 juin 2016

La sensibilité aux êtres vivants, en leur parenté d’âme avec la nôtre, est une motivation puissante pour nous engager dans la défense obsessionnelle de la Terre menacée par la stupidité du vouloir toujours plus posséder, comprendre et dominer, « péché originel », archétypique, de l’humanité.

     Mais il est bien d’autres motivations possibles. Kathleen Dean Moore insiste sur ce qu’elle appelle « le raisonnement moral », les parce que de la justice : « nous sommes toutes et tous appelés à rassembler la lucidité morale et le courage nécessaires pour affronter les changements qui s’abattent sur le monde ». Mais elle affirme la nécessité de conjuguer les motivations : « La philosophie occidentale débat pour savoir si nos décisions morales doivent se fonder sur le calcul rationnel ou sur les sentiments moraux, les émotions telles que la pitié, la générosité, l’amour et la colère. Ce débat me paraît inutile. Il nous faut les deux : le raisonnement clair, d’une précision chirurgicale, et les émotions auxquelles nous mesurons leurs conclusions. » (great tide rising, pp. 14s).

     Certes, mais la sensibilité animiste altruiste, qui n’a pas totalement disparu même en Occident, peut contribuer, avec les motivations rationnelles et émotionnelles anthropocentriques dont parle Kathleen Dean Moore, au combat pour la justice écologique.

     Ici la raison fondamentale de ce combat est évidemment l’Amour. Nous défendons les digitales parce que nous savons d’évidence émotionnelle et de conviction rationnelle qu’Aimer les Aime et que nous entendons participer à cet Amour parce que cet Amour est la Vie, la réalisation de soi en l’autre.

     La beauté des digitales est un signe : « Regardez les fleurs des champs… (Luc 12, 27). L’Amour peut aussi contribuer à développer notre sensibilité à la Beauté éternelle manifestée ici et là dans le Cosmos, tout comme à aiguiser notre intelligence des mécanismes destructeurs de la vie sur la Terre et à affuter nos arguments pour les affronter.

 

Les corbeaux qui te pillent, cerisier

tout de même ne font que leur métier.

 

Tu leur sers en passant à se nourrir

et ils te servent à te reproduire

en emportant sur leurs ailes plus loin

qu’à tes pieds les naissances de demain.

 

Savent-ils comme toi qu’un même amour

vous prend pour le départ et le retour ?

 

L’œil aimant qui le guette sous les ailes

et sur les branches entrevoit l’éternel.

 

12 juin 2016

Que signifie « être sauvé » selon Yeshoua ? Ce n’est pas en observant la Loi de Moïse, même celle qui se résume en amour de Dieu et des autres, que l’on entre dans le Royaume, mais en participant à la Vie de l’Éternel qui n’est qu’Amour. Si l’on peut dire que l’on est sauvé par la foi, ce n’est pas par la foi en la puissance de la croix, du sacrifice d’un homme fût-il déifié, mais par la foi en « l’Amour seul digne de foi ».

     La foi en l’Amour exclut le sacrifice. Hoshéa-Osée l’a déjà dit quelque sept cent cinquante ans avant Yeshoua : « Je veux l’amour et non le sacrifice » (Osée, 6, 6). Mais croire en l’Amour n’est pas un acte intellectuel, c’est un acte vital. Croire en l’Amour, c’est y participer : « Ce n’est pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume, mais ceux qui font la volonté de mon père des cieux » (Matthieu 7, 21). La volonté du « père des cieux », ce n’est rien d’autre qu’Aimer.

      C’est aussi ce que signifie Paul lorsqu’il écrit, en langage mashal bien sûr : « J’ai été crucifié avec Christ. Ce n’est plus moi qui vit, mais Christ qui vit en moi. » (Galates 2, 20). Être « crucifié », mourir avec Christ, c’est ne plus vivre selon la « chair » mais selon « l’esprit », « naissant une seconde fois » (Jean 3, 6). « Ceux du Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises… » (Galates 5, 16-25). C’est une autre façon de dire s’opposer au « monde », aux « convoitises de la chair, aux convoitises des yeux et à l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16).

     Toutes ces paroles sont cohérentes entre elles. « Marchez selon l’esprit et vous ne satisferez pas les convoitises de la chair, epithumian sarkos… Si nous vivons selon l’esprit, marchons aussi dans l’esprit… » (Galates 5, 16, 25).  On appelle cela aussi la grâce, cette action de l’esprit de l’Éternel chez celles et ceux qui l’accueillent « de tout leur cœur, de toute leur âme, de toutes leurs forces, de tout leur esprit » (Deutéronome 6, 5, Matthieu 22, 40). Et la grâce, l’action de l’Esprit en une conscience, est indissociable de la volonté de cette conscience d’Aimer. C’est ce qui réussit lorsque Christ-Aimer vit en elle.

     « Dieu, qui nous crée sans nous, ne nous sauve pas sans nous » (Hilaire de Poitiers). Continuité et discontinuité. L’esprit d’Aimer Aime la matière en ne cessant de l’inspirer et de la renouveler, lui permettant de devenir toujours plus consciente et libre, libre d’accueillir, ou non,  cet Amour et d’y participer. Être « sauvé » selon Yeshoua, c’est décider de laisser « Christ », c’est-à-dire Aimer, « vivre, agir et être » en nous ( Actes 17, 28).

 

Elle s’appelait Pâquerette

et son nom est resté écrit

à la craie par-dessus sa tête

longtemps après être partie

de la chambre aux odeurs de foin

de fleur des champs et de bon grain.

 

Avec ses sœurs son souvenir

hante de leur aura l’étable

où leur présence à s’établir

avait pris son temps pour venir

des champs et des prés des maisons

pétris de ciel et d’horizon.

 

Là où les bêtes sont encore

des noms que l’on appelle, où l’air

résonne en d’antiques accords

mêlant les vies, où l’atmosphère

se tend et se détend au rythme

lent des journées et des saisons

l’avenir et le présent riment

avec le passé sans raison

ni retour vers un éternel

mais à jamais se renouvellent.

 

Va ruminer dans l’ombre douce

les présences. Leurs noms appellent

tout ce qui de la Terre pousse

et s’accomplit en choses belles

 

13 juin 2016

On sait quelle importance Simone Weil attachait à l’attention, secret de la vie artistique créatrice et de la vie spirituelle. De son côté Kathleen Dean Moore en souligne l’importance dans le combat écologique. C’est que l’attention permet la sensibilité aux réalités cosmiques les plus ordinaires, l’émerveillement devant le monde quotidien, et donc le désir et la volonté de le défendre et de l’exalter.

     « Il existe un art de faire attention. Les humains naissent attentifs, les petits enfants écarquillent des yeux grands ouverts sur le monde. Rien de nouveau n’échappe aux yeux des enfants. Lorsque cependant, en avançant vers l’âge adulte, ils en viennent à le trouver banal, normal, alors le monde merveilleux de la nature peut perdre son éclat à leurs yeux, ne plus être qu’un simple décor où ils jouent leur vie » (great tide rising, p. 87).

     L’attention aux choses ordinaires, à celles que nous côtoyons tous les jours, peut cependant redevenir source d’étonnement émerveillé et force écologique lorsqu’elle donne la main à la poésie cosmique. Ainsi Guillevic : « La poésie c’est la sensation de nos rapports avec les choses les plus humbles comme les plus grandes, sensation qui fait de la vie un perpétuel madrigal de Monteverdi… Vivre la poésie : prolonger le réel…. en essayant de vivre le concret dans sa vraie dimension, vivre le quotidien dans ce qu’on peut appeler – peut-être – l’épopée du réel » (Vivre en poésie, pp. 10s).

     La plus belle attention au réel, passant au-delà du poétique, est une attention d’altérité positive, d’Amour. Avec elle l’humain, mais aussi le non-humain en l’unique épopée du réel peuvent redevenir des sujets d’intérêt en eux-mêmes en non simplement pour nous-mêmes. Le cheminement de la chair à l’esprit ne peut alors manquer de découvrir dans l’émotion vive le réel d’un brin d’herbe, d’une fourmi en leur énergie ramassée et organisée, en leur intelligence, en leur beauté…

     Si l’on n’en est pas encore là, on peut commencer par l’émerveillement de l’écoute attentive d’un troglodyte, d’une grive musicienne, d’un coucou…, du spectacle attentif d’un vol de buse, de corbeau, de ramier, de l’odeur attentive d’une rose. Comment ne pas prendre la défense du cosmos lorsqu’on se fait sensible à toutes ses merveilles, et plus encore lorsqu’on y reconnaît l’œuvre inspiratrice de l’Amour ?

 

La lavatère aussi s’offre au massacre.

Faut-il que toutes les fleurs mauves

s’attirent la haine des fauves

lorsque revient le grand concours du sacre

du printemps de beauté ?

 

Voyez comment elle a dessus la place

pleuré tant de larmes de sang

que toutes les mauves des champs

ont pris le deuil au-delà de leur race.

 

Pourquoi s’en prendre aux genres si divers

qui nous enchantent nous invitent

par les autres à leur donner suite

parmi les dix mille de l’univers

parmi les mondes d’amours et de haines

où se poursuit notre aventure

traçant un chemin de futurs

vers le royaume de l’autre du même

des reines de beauté ?

 

L’arc-en-ciel y célèbre les couleurs

de l’unique lumière blanche

où la mauve prend sa revanche

réconciliant en elle toute fleur

avec l’unique rose de beauté.

 

14 juin 2016

Impersonnalité d’Aimer ? Elle se donne à percevoir dans ce Dieu « voilé » (Isaïe 45, 15) que certains interprètent comme une inexistence because « quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur » et because l’interprétation révèle l’interprète. Il faut être « d’Aimer…, de la Vérité » d’Aimer (Jean 8, 47, 18, 37) pour connaître Aimer en Aimant (I Jean 4, 7).

     Simone Weil repère l’impersonnalité de Dieu en rendant compte de l’anonymat de l’œuvre d’art où l’artiste est comme dépersonnalisé : « Une œuvre d’art a un auteur, et pourtant, quand elle est parfaite, elle a quelque chose d’essentiellement anonyme. Elle imite l’anonymat de l’art divin. Ainsi la beauté du monde prouve un Dieu à la fois personnel et impersonnel, et ni l’un ni l’autre » (La pesanteur et la grâce, p. 169). Les mots « personnel » et « impersonnel » n’ont pas de sens lorsqu’on pense à Aimer, et cela renvoie dos à dos théologie négative et théologie positive (on peut se demander ce que donne à connaître le dogme chrétien d’un dieu en trois personnes).

     Yeshoua avait-il conscience de cette (non) personnalité-impersonnalité ? Lorsqu’il dit « bienheureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde », « pardonnez-nous comme nous pardonnons aussi », « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés », « on vous mesurera comme vous mesurez… » ( Matthieu 5, 7, 6, 12, 7, 1). Jacques a d’ailleurs repris cette idée : « Le jugement est sans miséricorde pour qui ne fait pas miséricorde. La miséricorde triomphe du jugement » (Jacques 2, 13).

     Cet immanentisme, cette automaticité de la miséricorde, du pardon, du jugement, de la mesure tend à montrer que le « Dieu personnel » n’a pas à intervenir ponctuellement pour que nous soyons pardonnés ou jugés ou mesurés dans l’Amour. Aimer agit universellement en permanence (Jean 5, 17), ne cessant « d’envoyer son esprit ». Qui l’accueille vit de cet esprit d’Aimer et ne peut donc pas ne pas être miséricordieux, ne peut pas ne pas pardonner… ne peut pas ne pas donner sans mesure comme Aimer ne cesse de se donner sans mesure et anonymement. Aimer n’est pas une personne au sens où nous l’entendons habituellement. Une personne anonyme est-elle une personne ? « Quel est ton nom ? Je suis qui je suis » (Exode 3, 13s).

 

tu habites le vide immense et minuscule

des plus grands univers aux moindres particules

et tu donnes sa chance à tout ce qui peut être

dans l’effort qui l’emmène toujours plus loin pour naître

 

tout autant qu’à l’intime où elle dissimule

sa présence ta force déploie jusqu’à l’extrême

l’amour qui ne reflue qu’au-delà de la haine

en ayant accompli l’esprit qui les émule

 

mais c’est sur la surface inexplicablement

qu’apparaît ton visage en mille silhouettes

qui contemplent ta face et en font une fête

 

pour les yeux des voyants réjouis des beautés

contemplées aux miroirs de ton éternité

et qui ne se connaît qu’avec un cœur aimant

 

15 juin 2016

Celles et ceux qui ont étudié l’histoire des religions ont noté chez de nombreux peuples premiers d’hier et d’aujourd’hui la croyance en une présence du divin dans la nature. Le mot « divin » est ici vague et incertain, mais on peut dire que l’expérience, le sentiment, de la présence dans la cosmos d’une grande force invisible, personnelle et/ou impersonnelle est répandue dans l’humanité. On peut se rappeler qu’un Rousseau s’est exclamé au cours de ses promenades solitaires, « Ô grand Être, ô grand Être, sans pouvoir dire ni penser rien de plus » et que plus proche de nous, Roman Rolland a parlé d’un « sentiment océanique » ressenti au spectacle du monde.

     Chacune chacun peut interpréter ces expériences selon sa conscience et sa psychologie : »quidquid recipitur… » L’athée André Comte-Sponville tient à ne rien y voir de religieux. Panthéiste ou panenthéiste, Baruch Spinoza avait, quant à lui, identifié Dieu à la Nature (Deus sive Natura) et ainsi reconnu lui aussi le divin en toutes choses. Rejoignait-il l’intuition védique de l’advaita, de la non-dualité, concept aporétique conceptuellement contradictoire indéfendable rationnellement mais intuitivement reconnu et vécu ?

     Les monothéismes croient en un Dieu tout personnel. Ils le localisent au ciel et en certains lieux consacrés. Yeshoua a cependant annoncé, ou rappelé, que l’Éternel est esprit et qu’il n’est lié à aucun lieu (Jean 4, 21-24), ni à aucun temps, mais toujours et partout « présent dans le secret » (Matthieu 6, 4). Le théologien chrétien Thomas d’Aquin a donc pu dire que Dieu était nécessairement intimement présent à toutes choses. Alors, qu’est-ce qu’une personne partout présente invisiblement ?

     Nous avons besoin de personnaliser l’Être et de lui donner un nom, tout comme nous tenons à connaître et à être connu par un nom. A titre d’exemple, France-Culture et bien d’autres médias prennent un soin particulier à donner les noms de toutes celles et ceux qui contribuent, si peu que ce soit, à leurs émissions.

     Mais quel est ce nom auquel nous tenons tant ? Quel est ce moi qu’il représente ? Est-ce notre ego ? Est-ce notre moi étendu à l’autre par empathie, jusqu’à peut-être inclure les animaux, les arbres et les lieux eux-mêmes comme on le voit dans l’écosophie d’un Arne Naess et de son moi écologique ? Qui Aime de l’Amour Éternel d’Aimer communie, s’identifie toujours davantage aux autres, à commencer par le prochain dont on sait ce qu’il devient dans le mashal du Bon Samaritain. Qui Aime ainsi voit son « je » s’effacer dans « l’attention absolument sans mélange » à l’autre (La pesanteur et la grâce, p. 134) et en oublie jusqu’à son nom lorsque « sa main gauche ignore ce que fait sa main droite. » (Matthieu 6, 3).

 

ton regard aimant posé

sur la page blanche osée

y attire merveilleux

les meilleurs mots de tes vœux

 

tu ignores l’origine

de cette belle gésine

mais la page blanche avide

est une fille du vide

où habite cette immense

qui se donne dans le sens

où se dévoile incompris

le mystère de l’esprit

 

donne à ta main l’innocence

de laisser cette présence

y écrire chaque trace

de la merveilleuse face

 

16 juin  2016

Ce n’est pas à la personne de Yeshoua que la Spiritualité de l’altérité s’attache, mais à la Vérité dont il a vécu et témoigné. S’identifiant à Aimer, il ne pouvait vouloir, pas plus qu’Aimer, que l’on s’attachât à lui. C’est pourquoi, dans la Vérité d’Aimer, nous cessons de « répéter Seigneur, Seigneur, mais nous nous efforçons de faire la volonté » d’Aimer (Matthieu 7, 21). Et la volonté d’Aimer c’est que nous participions à son Amour des autres, de toute « créature ».

    Il y a à boire et à manger dans les textes des Écritures. Cela ne signifie pas que ce soit une auberge espagnole où l’on mange et boit ce qu’on y apporte. Mais qui Aime y repère ce qui en est l’essence de « l’Esprit qui renouvelle la face de la terre » (Psaume 104, 30) et ce qui y est dépassé. Il est facile, si on le souhaite, de conserver la Loi de Moïse en arguant que Yeshoua n’est pas venu la détruire mais l’accomplir (Matthieu 5, 17). Mais quel est cet accomplissement si ce n’est un renouvellement radical, une métamorphose de la chenille en papillon. Il est bien dit, « si vous êtes conduits par l’Esprit , vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce » (Romains 6,14, Galates 5, 16-24). « La Loi est venue avec Moïse. La Grâce et la Vérité nous sont venues avec Jésus -Christ » (Jean 1, 17).

     Il s’agit toujours d’aimer « de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit » (Deutéronome 6, 5), mais cet amour est Aimer et il s’adresse à l’autre d’Aimer. Aimer ne s’aime pas lui-même, mais l’autre. C’est la définition même de ce « dieu » qui ne peut Aimer qu’en Aimant les autres de son Amour de pure altérité. Continuer de penser que l’Amour s’aime lui-même ou, pire, qu’il n’aime que lui-même comme le dit Simone Weil, c’est une atrocité intellectuelle autant qu’éthique. « Ceci est l’Amour : non que nous aimons Dieu, mais qu’il nous aime » (I Jean 4, 10).

     Dans cette Vérité, cela n’a pas de sens de demander à « Dieu » qu’il nous aime. Il ne fait que cela, que nous soyons « bons ou méchants, justes ou injustes » (Matthieu 5, 45). Ce qui importe, ce qui est essentiel et vital, c’est que nous accueillions cet Amour en Aimant, en y participant.

     Alors nous participons aussi à sa réjouissance en toute créature. L’Amour est profondément écologique, écologique en profondeur, il est aussi joyeuse écologie.

 

En cas de conflit, dans une société démocratique inégalitaire, c’est au dominant de proposer le dialogue et au dominé d’en disposer.

 

n’est-ce pas la haine qui pousse

ta tige à monter de la terre

à contrer l’amour qui te tire

vers le centre de ton impasse

 

quel jongleur éternel de forces

a si bien pensé sa matière

que de l’espace à la planète

et de la planète à la face

de l’herbe folle elles se jouent

des problèmes de l’équilibre

qui dans la vie la garde libre

de jouir ou se réjouir

 

arrivée au haut de ta tige

ta sève se donne la fleur

dont elle propose l’odeur

à qui accueille son vertige

 

car il faut que tu t’évapores

en parfum devant toute face

visible dans le grand espace

qui s’ouvre au-delà de la mort

 

alors la haine avec l’amour

passent le témoin à cet autre

qui n’est pas des tiens ni des nôtres

sur le long chemin sans retour

 

17 juin 2016

« Athéisme » est un mot ambigu. On a dit des premiers chrétiens qu’ils étaient accusés d’athéisme parce qu’ils ne sacrifiaient pas aux dieux de Rome. Que peut vouloir dire athée dans notre société chrétienne ou postchrétienne ? Sans doute plus d’une chose.

     Il y a un athéisme de révolte contre le dieu monothéiste parce qu’il apparaît comme un pouvoir transcendant, patriarcal, dominateur jaloux de la possession des corps, des corps féminins surtout, et qu’il impose une morale sexuelle hypertrophiée.

   Certains athées le sont par anticléricalisme, par révolte contre une Église qui asservit les consciences et parfois les corps. Michel Onfray serait-il athée s’il n’était pas passé par un pensionnat où les bons pères traitaient leurs élèves avec une rigueur extrême ?
     Qu’a été l’athéisme de Georges Bataille, lui qui avait été un converti ardent au catholicisme ? N’a-t-on pas dit qu’il n’y a pas de meilleur athée qu’un ancien chrétien ? Il semble être resté fasciné par Dieu comme absence, comme vide. Il est difficile de bien cerner son profil et son parcours psychologiques. Pourquoi n’a-t-il pas pu reconnaître l’Amour voilé par la divinité sacrée ? Combien de chrétiens le reconnaissent vraiment eux-mêmes ? Ce ne sont pas ceux qui continuent de le prier en lui demandant pitié à chaque fois qu’ils vont à la messe: « Kyrie eleison, Christe eleison…  » et dont le credo parle deux fois du Tout-puissant mais jamais de l’Amour. Ni non plus celles qui vivent leur vie spirituelle en « épouses du Christ », comme attachées à un amant…

     Simone Weil parle du croyant « attaché par une corde au Dieu imaginaire, au Dieu pour qui l’amour est aussi attachement. Mais au Dieu réel on n’est pas attaché. » (La pesanteur et la grâce, p. 77). La pensée de Simone Weil est cependant hésitante, c’est celle d’une recherche. Pour autant elle peut nous éclairer sur l’athéisme comme un chemin vers le vrai Dieu  : « Il y a deux athéismes dont l’un est une purification de la notion de Dieu. » Et puis elle a cette affirmation qui peut faire penser à Bataille : « Croire en un Dieu qui ressemble en tout au vrai, excepté qu’il n’existe pas, car on ne se trouve pas au point où Dieu existe » (Ibid., pp. 131s). En réalité Bataille ne croyait plus parce qu’il avait cru à un Dieu qui n’existe pas.

     Il existe aussi un athéisme de la crainte de Dieu : « Ce n’est pas la recherche du plaisir et l’aversion de l’effort qui produisent le péché, mais la peur de Dieu. On sait qu’on ne peut pas le voir face à face sans mourir, et on ne veut pas mourir » (Ibid., pp. 70s). Mais peut-on suivre Simone Weil aveuglément, elle qui ne reconnaissait pas l’Amour de pure altérité, allant jusqu’à affirmer que Dieu n’aime que lui-même : « Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour de soi à travers nous », et donc « lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être. »  (Ibid., p. 42). Difficile à comprendre, mais qui sait ? Derrière cette idée outrancière, quelque vérité pourrait bien se cacher.

 

Dans la crise économique et sociale qui secoue la France ces jours-ci, peut-on entrevoir un prodrome de la crise écologique qui déjà se prépare dans l’échec annoncé du libéralisme ?

 

Te souviens-tu battant des ailes

de ce que fut ton corps de belle

lorsqu’il rampait en arpenteuse

parmi les feuilles duveteuses

et ne pensait qu’à se remplir

la panse et ne jamais finir ?

 

Dans la joie de l’air qui t’accueille

et dans celle de cette feuille

où pour un instant tu reposes

l’élan de ta métamorphose

à quoi oui à quoi penses-tu ?

À ce qu’enivre ce qui tue ?

 

As-tu conscience d’embellir

le monde fier de recueillir

le fruit de mille siècles où l’œil

a cherché à cacher le deuil

de ce qui vit dans la couleur

où s’apprivoisent nos terreurs ?

 

Voltige et surtout n’oublie pas

la danse extatique le pas

de deux où dans l’ivresse

l’amour se chante que ne cesse

l’élan que l’esprit renouvelle

dans l’infini de l’éternel.

 

18 juin 2016

L’athéisme est-il fatalement irrationnel, fondé, en dernière analyse, sur la sensibilité ? Si « Dieu est sensible au cœur », le cœur peut être insensible à Dieu. « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8). Qui n’Aime pas ne peut connaître qu’un faux dieu, un dieu cosmique de puissance sacrée manipulatrice imposant ses tabous et ses lois.

     L’excuse que pourraient avoir nos scientifiques qui s’en vont répétant que l’univers s’auto-organise depuis toujours dans l’évolution et la complexification de la matière, du vivant, de l’humain…, c’est que ce processus n’est pas celui d’une manipulation physique par une puissance transcendante, mais celui d’une inspiration psychique par une intelligence immanente. Et cela ne saute pas aux yeux de la sensibilité mais de la raison.

     Car le principe de causalité devrait leur intimer de comprendre que ce processus suppose un esprit autre que la matière même reconnue comme psychophysique. Rien n’est sans cause, et une cause est nécessairement plus forte que la force qu’elle produit, plus intelligente que l’intelligence qu’elle produit, plus belle que la beauté qu’elle produit, plus consciente que la conscience qu’elle produit…

 

Les chrétiens qui répètent que Jésus Christ a vaincu la mort ne connaissent pas l’intelligence d’Aimer, sans doute parce qu’ils ont peur de la mort alors que ce que Yeshoua a vaincu c’est la peur de la mort chez celles et ceux qui croient en l’Amour. Ces chrétiens en restent à la vieille croyance qui fait de la mort un châtiment divin (Genèse 2, 17, 3, 19). Yeshoua a vaincu la peur de la mort en celles et ceux qui, dans l’Amour, passent de la chair à l’esprit, qui meurent à la chair avant que la chair ne meure à eux. Et ces « ressuscités » (Colossiens 2, 12) logiquement ne croient pas à la résurrection de la chair mais à la résurrection de l’esprit, « comme les anges dans le ciel » (Luc 20, 36).

    Ce qui est mort sur la croix avec Yeshoua, c’est Dieu lui-même, le faux dieu cosmique. Dieu est mort, Vive Aimer !

 

L’esprit dans le pin. Tu entends

sa voix et tu crois vaguement

savoir d’où il vient où il va

depuis que la science trouva

la raison plus ou moins certaine

de ce qui au chaos le mène.

 

N’est-ce pas le pin tout de même

qui en lui dit sa joie sa peine

et n’est-ce pas dans ton oreille

et dans ton âme que s’éveille

son discours de vie et de mort

où à la fin le jour s’endort ?

 

Il te dit que la vie est belle

qui se meurt et se renouvelle

t’offrant lorsqu’il te fait renaître

de participer à son être

en l’autre et ne sait plus vraiment

qui est l’aimée qui est l’amant.

 

Écoute l’esprit dans le pin

dire aujourd’hui ce que demain

sera plus ou moins vaguement

dans le travail et le tourment 

sa rencontre avec lui et toi

avec le monde dans la joie.

 

19 juin 2016

« Pourquoi m’appelles-tu bon ? Dieu seul est bon. » Cela fait partie des paroles de Yeshoua qui ont frappé ses auditeurs et que les évangélistes ont tenu à rapporter sans se risquer à les interpréter (Matthieu 19, 17, Marc 10, 18, Luc 18, 19). Celle-ci donne particulièrement à penser, à oser penser. Avec une certaine habilité, certains y ont vu une affirmation détournée de la divinité de Jésus : Si tu m’appelles bon à juste titre et que Dieu seul est bon, c’est que je suis Dieu. Est-ce si sûr ? Et comment / pourquoi ?

     Il est intéressant de relire ce qu’en a pensé Hannah Arendt, cette philosophe juive qui a exploré les évangiles et qui a vu dans cette parole une clé de la vérité éthique et psychologique : « Jésus enseigna, par la parole et par l’action, une activité : la bonté ; et la bonté a évidemment tendance à se cacher : elle ne veut ni être vue ni être entendue… Dès qu’une bonne œuvre se fait connaître, devient publique, elle cesse d’appartenir spécifiquement au bien, d’être accomplie uniquement pour le bien. La bonté qui paraît au grand jour n’est plus de la bonté, même si elle reste utile en tant que charité organisée ou comme acte de solidarité… La bonté n’existe que si nul ne l’aperçoit, pas même son auteur ; quiconque s’observe en train d’accomplir une bonne action cesse d’être bon, il est tout au plus un membre utile de la société ou un paroissien exemplaire. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite »" (Condition de l’homme moderne, pp. 116s).

     On voit que Hannah Arendt observe la cohérence éthique et psychologique des deux paroles, « Dieu seul est bon » et « Que ta main gauche… » Reste qu’en pensant-disant « Dieu seul est bon », Yeshoua a pu découvrir qui est / ce qu’est Dieu. Si Dieu est bon à la façon dont Hannah Arendt décrit la bonté, il ne peut agir avec bonté qu’en se cachant (et sa conscience absolue d’être bon n’est pas une conscience personnelle mais impersonnelle, ou une conscience de « soi-même comme un autre » à la Paul Ricœur). L’Amour est anonyme et agit incognito. Et Yeshoua participant à la Bonté éternelle doit faire de même et être ainsi cohérent avec son enseignement, « Que ta main gauche… »

     Hannah Arendt a perçu le paradoxe de Yeshoua agissant ouvertement avec Bonté alors que la Bonté doit se cacher : « C’est peut-être cette curieuse qualité négative de la bonté : l’absence de manifestation historique de Jésus de Nazareth, un événement si profondément paradoxal… » (Ibid., p. 117). Yeshoua cependant avait conscience que ses œuvres n’étaient pas de lui mais de son « père ». Tout comme ses paroles sont « de Dieu » et ne peuvent être entendues que par celles et ceux qui sont « de Dieu »  (Jean 8, 47), « le père qui habite en moi fait les œuvres », o dè patêr o en émoï menôn poieï ta erga autos «   (Jean 14, 10). On peut dire que c’est la Déité impersonnelle qui agit et parle lorsque Yeshoua agit et parle. Il n’agit et ne parle qu’en conscience de participer à l’Être Éternel. Il nous invite à faire de même par la grâce de l’Esprit.

 

Quand tu marches sur le chemin

est-ce les arbres qui défilent ?

Ne serait-ce pas toi qui files

à l’anglaise toujours plus loin ?

 

La voiture ou le train emporte

les prisonniers de la vitesse

où les arbres jamais ne cessent

de se remplacer par leur sorte.

 

Les arbres cependant demandent

chacun qu’on leur adresse un mot

de reconnaissance en leur lot

qui dans l’anonymat leur rende

unique cet inexprimable

mystère qui les tend si chers

au cœur de son omniprésence

à l’éternelle bienveillance

qui ne vit qu’en ce qu’elle sert.

 

Cet arbre en chemin qui t’arrête

où l’esprit doucement t’inspire

peut t’inviter par ses soupirs

à poursuivre avec lui ta quête

 

20 juin 2016

L’homme généralise, l’Éternel particularise. L’homme, en sa conscience limitée des êtres, généralise en formant des concepts avec du langage. L’Éternel, en sa conscience totale de tous les êtres, les connaît chacun en son eccéité unique, inconceptualisable-inexprimable.

     Hannah Arendt rappelle que pour Aristote l’homme est « un vivant capable de langage, zôon logon ekhon », formule qu’il est indu de traduire en latin par « animale rationale », en français par « animal raisonnable ». Et pour lui la plus haute faculté humaine n’est pas le logos, c’est-à-dire le langage ou la raison, mais le « nous », la faculté de contemplation, dont le principal caractère est de ne pas pouvoir s’exprimer dans le langage (Condition de l’homme moderne, p. 64, Éthique à Nicomaque, 1142 a 25 et 1178 a 6).

     Quel langage ? Le langage conceptuel, celui de l’intelligence, non celui de l’intuition aux sens bergsoniens. Le langage conceptuel est généralisateur : nommer un animal, par exemple dire « ceci est un papillon », ce n’est pas faire référence à tel animal singulier unique qui se trouve devant nous, mais nommer sa catégorie d’être, son lot commun avec tous ses semblables papillons.

     Cependant le « noûs » contemplatif d’Aristote trouve à contourner la généralisation inévitable du langage conceptuel en donnant à ressentir l’être particulier par le langage figuré, la métaphore poétique. C’est le langage-pensée mashal utilisé par les prophètes, par Yeshoua en particulier, pour donner à connaître tel qu’en lui-même à « celles et ceux qui ont des oreilles pour l’entendre » ce qui est conceptuellement indicible.

     Écrire parallèlement en langage conceptuel et en langage poétique, c’est entreprendre, sans forcément y parvenir, de reconnaître,  pour soi-même d’abord, pour les autres ensuite,  ce que l’on croit être les intuitions affleurant à la conscience au contact du réel.

     L’intuition du réel en son altérité unique s’opère selon Bergson par sympathie (on dit maintenant empathie). Bergson dit aussi que cette intuition de l’autre en son eccéité est inexprimable, qu’elle échappe au langage comme Aristote le dit du « nous » contemplatif, comme on voit ici que l’Éternel a l’intuition de chaque être particulier en son moi insaisissable par le langage, énigmatique à lui-même comme l’a dit Augustin pour l’avoir éprouvé.

 

La haie que la loi taille

corvéable à merci ,

se peut-il qu’elle raille

cet air de sans-souci

que tu promènes raide

au jardin sans remède ?

 

Tu crois que tu la toises

du haut de ta grandeur

quand ta tête pavoise

quêtant l’admirateur

dans la géométrie

dont ton sens est pétri,

 

mais en elle la sève

ne s’avoue pas vaincue

et toujours se relève

dans la durée vécue

où l’esprit éternel

nourrit son cœur rebelle.

 

Tu mourras avant elle

à moins qu’un fer barbare

déracine ses ailes

et en sa place installe

les champs de la grande aire

 

où ne poussera plus

que la foule uniforme

choisie d’un peuple élu

esclave de l’énorme

unique en son espoir

d’étendre son pouvoir.

 

Résiste et fais la haie

qui fait les bons voisins

lorsque chacun se plaît

à s’entendre en cousin

faisant son entourage

des peuples du partage.

 

21 juin 2016

On sait que l’humain généralise. Mais les vivants ont connu la généralisation bien avant que les humains ne mettent au point un langage capable de nommer les généralités. La simple ressemblance suffit à un animal pour reconnaître les fruits dont il se nourrit, sans qu’il ait à les connaître singulièrement. L’élaboration du langage uniformisant est en continuité avec un processus de communication par les sens, d’identification par les ressemblances que les sens permettent.

     On peut par ailleurs constater que les vivants ont singularisé avant que les humains n’utilisent leur « nous » pour contempler l’essence des êtres. Dans une colonie d’oiseaux, parfois très nombreuse, les parents retrouvent facilement leurs petits. Mais il est difficile d’expliquer les moyens qu’ils mettent en œuvre pour y parvenir.

    La question qui est posée aux scientifiques est surtout celle de la communication extrasensorielle singularisée, évidemment niée par le matérialisme physique mais de plus en plus reconnue, étudiée et conjecturalement expliquée. Bergson en a évoqué la possibilité étendue à tout les êtres sensibles. Pour qui ose penser en dehors de la doxa, cette communication devrait paraître plus que probable et donc utilisable.

     Pour celles et ceux qui Aiment, qui s’efforcent d’Aimer toujours mieux, toutes les possibilités de communication avec les autres sont à explorer et utiliser. L’invitation à « Aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, de toute son intelligence » (Luc 10, 27) peut s’entendre comme une invitation à nous servir de toutes nos facultés, y compris la raison et le cœur, l’intelligence-dianoia et l’intuition-nous, pour aborder les autres, humains et non-humains, généralement et singulièrement avec la bienveillance de l’Éternel.

 

- es-tu paon ou machaon

papillon dis-moi ton nom

je l’écrirai dans ma tête

pout toujours t’y faire fête

 

- tu te trompes mon vrai nom

ne se dit pas en syllabes

il est une vibration

à aucune autre semblable

 

- c’est pourtant toi que je veux

au grand secret reconnaître

dans l’intime de nos vœux

où le vide nous fait naître

 

et partager respirable

l’esprit aussi qui nous porte

deçà-delà admirable

dans l’étreinte la plus forte

 

- chaque fois que je regarde

tes yeux qui semblent me dire

un secret que rien ne farde

je te donne mon soupir

 

22 juin 2016

On peut ne pas suivre Simone Weil dans ce qui paraît excessif, voire nihiliste, et cependant envisager que la cohérence de sa pensée voile / dévoile la Vérité.

     Il y a cette incroyable « décréation », liée à cette horreur, « Dieu ne peut aimer que soi-même » (La pesanteur et la grâce, p. 42) qui, pris littéralement s’opposent frontalement à l’Amour dont Jean dit qu’il est Dieu. Aimer d’agapè, c’est Aimer l’autre, et non soi-même.

     Les choses s’éclairent dans la vision dynamique transmutatrice du temps où l’Esprit de l’Éternel ne cesse de « renouveler la face de la terre » (Psaume 104, 30). « Notre existence est amour de Dieu pour nous… lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être » (Ibid.). Qu’est-ce ici ne pas être, ne plus être. Ce n’est pas s’anéantir, c’est, selon l’image de la chenille transmuée en papillon, se transmuer en une forme d’être supérieure, en un « au-delà de l’être », dirait Emmanuel Lévinas. Et cette autre forme d’être n’est rien d’autre que celle de l’Être éternel.

     Yeshoua a dit cela en parlant de naître de nouveau, de passer de la chair à l’esprit parce que Dieu est Esprit (Jean 3, 3-6, 4, 24). « Il faut passer par la mort », dit aussi Simone Weil. La vie éternelle suppose cette mort comme porte de la résurrection, d’une résurrection qui n’a rien à voir avec l’absurde résurrection de la chair, mais qui est la vie éternelle. « Si nous mourons avec lui, nous vivons avec lui » (II Timothée, 2, 11).

     Simone Weil a vécu cette transmutation dans une souffrance accueillie avec un enthousiasme que l’on peut juger excessif, mais cette « mort » est incontournable. Et la mort physique n’en est que la figure, non l’anéantissement qu’y voient « ceux qui n’ont pas d’espérance » (I Thessaloniciens 4, 13).

     Si l’Éternel nous invite à nous « décréer », à « ne pas être », c’est que son Amour nous invite à participer à son Être au-delà de notre être.

 

tout lentement tu traverses

la dalle mais tends tes cornes

comme toutes voiles dehors

le navire glisse et perce

l’horizon qui se profile

sur le chemin où il file

 

ce qui étonne en ta lenteur

c’est cette obstina-ti-on

dont on se dit que le moteur

est une pleine atten-ti-on

à ce qui invite à l’amour

sans attendre de retour

 

vers les herbes de l’ignorance

en obscure lucidité

sans hésitation tu avances

par cette indicible clarté

qui veille en nous sur toutes choses

en se souvenant de la rose

 

va ton chemin je t’oublierai

dans la pléthore des merveilles

croisant le mien je saurai

pourtant là où mon cœur veille

que tu n’es pas loin du navire

qui glisse vers l’avenir

 

23 juin 2016

« Il faut passer par la mort », dit Simone Weil (La pesanteur et la grâce, p. 204), reprenant ainsi l’intuition de Paul. Cela peut fournir une autre interprétation de l’expérience de Moïse : « Il dit à l’Eternel, je te prie, montre-moi ta face… mais l’Éternel lui dit, tu ne peux voir ma face et vivre » (Exode 33, 18, 20). Cela n’a pu être écrit par celui qui a écrit, « Le Seigneur parla à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami » (33, 11). Évidemment celles et ceux qui lisent la Bible comme un texte sacré réussiront à prouver que l’on peut accorder les deux textes, et à nier leur contradiction.

     Une lecture désacralisée est cependant aussi sensible aux discordances qu’aux concordances dans sa quête du réel. Voir Dieu et mourir sont cependant  indissociables si l’on admet que « voir l’Éternel » c’est s’accorder avec l’Amour agapè, le vivre, et que le vivre n’est possible et pensable que dans « la mort à soi-même », dans le passage à l’esprit des forces de la chair cosmique, c’est-à-dire « du désir de la chair, du désir des yeux et de l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), c’est-à-dire de « la libido sentiendi, de la libido sciendi et de la libido dominandi », c’est-à-dire des trois concupiscences dont parlent Augustin et Pascal, « le désir des plaisirs sensibles, la vaine curiosité et l’orgueil, concupiscences qui s’originent dans l’amour-propre » (Pensées, note p. 698).

     Paul dit aux Colossiens, « vous êtes morts et votre vie est cachée avec Christ en Dieu… Mettez donc à mort vos membres terrestres : l’immoralité sexuelle, l’impureté, les passions, les mauvais désirs et la soif de posséder… la colère, la fureur, la méchanceté, la calomnie, les grossièretés qui pourraient sortir de votre bouche… Vous vous êtes dépouillés du vieil homme, vous avez revêtu l’homme nouveau qui se renouvelle pour parvenir à la vraie connaissance… Vous êtes ressuscités avec Christ… Revêtez-vous de sentiments de compassion, de bonté,  d’humilité, de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres et, si l’un de vous a une raison de se plaindre d’un autre, pardonnez-vous réciproquement. Par-dessus tout cela, revêtez-vous de l’agapè, qui est le lien de la perfection » (Colossiens 3, 1, 3, 5, 9, 14).

     Il faut bien voir que ce à quoi Paul invite les Colossiens, ce n’est pas à l’effort stoïcien, de la pure volonté, mais à la grâce, à l’accueil de l’Esprit qui fait Aimer d’agapè. L’Agapè n’est pas le résultat de « la mort à soi-même », aux désirs charnels, mais la cause de cette mort. Pas plus qu’on ne crée de la vie en rassemblant les éléments dont elle a besoin pour se manifester, on ne crée de l’agapè en écartant les vices et en rassemblant les vertus dont elle a besoin pour se manifester. Il nous faut demander et nous efforcer d’Aimer. C’est ainsi que nous nous renouvellerons avec l’Esprit qui ne cesse de renouveler la face de la terre.

 

Trois hirondelles ici harcèlent

à grands cris et à grands coups d’ailes

une muette crécerelle.

 

Pour le rapace solitaire

il n’est, assailli dans les airs,

que de filer vers son repère.

 

La chair dont se nourrit son vol

sur l’aire comme sur le sol

n’est-elle que le fruit d’un fol

dessein dont nous n’avons l’idée

qu’interrogée d’un coup de dés

par le hasard recommandé.

 

Qui sait voir et qui sait entendre

les ailes et les cris démembre

les secrets durs les secrets tendres,

 

et l’univers interminable

en son vol poursuit l’ineffable

de tous ses projets admirables.

 

24 juin 2016

Est-il vrai que Saint Augustin ait éprouvé et vécu un amour érotique pour l’Éternel, pour l’Éternelle Beauté ? Il faudrait lire soi-même l’intégralité des Confessions pour s’en faire une conviction ou du moins une opinion. C’est comme à lire les Essais de Montaigne, que l’on découvre différent de ce qu’en disent ses interprètes les plus connus, voire les plus autorisés. Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur.

     N’en est-il pas ainsi avec les évangiles et les épîtres ? Les chrétiens les lisent selon leurs dogmes (qui ne sont d’ailleurs pas tout à fait les mêmes chez les catholiques, les orthodoxes et les protestants des diverses confessions). Ainsi comment se fait-il qu’hier une commentatrice du texte de Matthieu 7 21-29 a fait l’impasse sur le verset 21 ? Est-ce parce que ce verset met à mal le dieu cosmique que l’on craint autant qu’on l’aime et qu’il faut donc sans cesse invoquer avec des « Seigneur, Seigneur », le dieu saint et sacré qui, malheureusement (ou heureusement), fait fuir les athées. Malheureusement parce que cette fausse idée de l’Éternel leur cache la vraie, heureusement parce qu’elle peut parfois leur faire rechercher la vraie au nom de leur expérience intérieure de l’Amour.

     Augustin a-t-il parlé de la colère de son dieu ? S’il l’a fait, l’a-t-il fait sans y voir une loi psychologique subjective plutôt que la réalité éternelle objective ? Alors il n’aurait pas découvert la vérité dont Yeshoua a été le témoin, comme d’ailleurs le prophète Osée avant lui : « Je veux l’amour et non les sacrifices » (Osée 6, 6). Le Dieu d’Amour des prophètes n’a pas besoin de sacrifice. Augustin a bien compris dans sa conversion intellectuelle que l’Éternel l’Aimait sans tenir compte de son inconduite, qu’il n’y avait en l’Éternel aucun mal ni ressentiment, comme il n’existait pas non plus de dieu du mal manichéen. Il a fini par découvrir l’Amour voilé et c’est en conséquence de sa conversion intellectuelle (épistrophê) qu’il a envisagé et entrepris une conversion morale (métanoia), tout comme Paul a voulu faire comprendre aux Colossiens que leur foi au Christ mort et ressuscité les induisait à passer de la chair à l’esprit.

     Ce que Saint Augustin apporte, parmi d’autres choses, à celles et ceux qui cheminent vers le Royaume, c’est de voir que l’Amour est aussi suprême Intelligence et sublime Beauté, et que nous pouvons reconnaître sa face en toute intelligence et en toute beauté.

     Qui regarde un moineau, une herbe, un visage (disgracié ou splendide)… en se disant que ces êtres sont Aimés d’Aimer veut participer à cet Amour, se rendant ainsi présent à cette présentissime présence : « Ubi caritas et amor, Deus ibi est. » La présence d’Aimer est une présence d’Amour voilé. Qui participe à son Amour se la dévoile.

 

Une herbe doucement oscille

dans l’esprit qui la renouvelle.

Qu’est-elle sans son nom qu’est-elle

belle cette mince gracile ?

 

C’est son mouvement qui anime

le regard qui la suit du cœur

et dans leur espace unanime

les fait se sentir belles sœurs.

 

Ces choses nul ne les explique

mais il est dans le non-espace

ce qui leur donne la réplique

et se révèle sur leurs faces.

 

Oscille donc en cette danse

qui est tienne en ce que ton rythme

à bien d’autres fait que l’on pense

mais n’est rien d’autre qu’une rime.

 

Si je te ressemble lointaine

c’est que ta sève et que mon sang

viennent tous deux d’une fontaine

dont l’eau se change en ses amants,

 

car l’esprit qui donne motion

est aussi au cœur de l’infime

ce qui entraîne en sa passion

de vivre l’espace unanime.

 

25 juin 2016

Les forces politiques sont les forces cosmiques, la philia qui réunit et le neïkos qui sépare. Du moins sont-elles puissantes dans une vie politique inspirée majoritairement par le « monde », par « les désirs de posséder, comprendre et dominer. » Plus cependant la politique laisse sa part à l’Esprit et plus elle maîtrise ces forces cosmiques. L’altérité positive rassemble les peuples et les personnes, mais en veillant à leur diversité et à leur eccéité.

     On peut se vouloir internationaliste parce qu’on est mû par une philia plus puissante en soi que le neïkos, et l’on peut se vouloir nationaliste par manque de philia et excès de neïkos. Et il est dans l’ordre des choses cosmiques que ces deux mouvements, centrifuge et centripète – girondin et montagnard dans le langage de la Révolution française – s’affrontent et parfois s’équilibrent et parfois se déséquilibrent.

     L’Esprit qui renouvelle la face de la Terre assume ces deux forces contraires pour les acheminer vers l’Amour, où la philia rassemble et où le neïkos sépare, mais selon la formule « sans confusion ni séparation » mise au point au concile de Chalcédoine (451) pour tenter de décrire le mythe de l’Incarnation.

     Dans la vie quotidienne, l’Amour se manifeste autant par le respect que par l’affection. L’Amour se soucie de l’autre comme autre en son eccéité unique. En politique, il unit mais n’uniformise pas, au contraire : il promeut la diversité des peuples, tout comme la diversité des espèces vivantes.

     L’œcuménisme de l’Amour respecte la diversité des croyances religieuses. Il ne cherche pas l’unité dogmatique mais l’union au-delà des dogmatiques dans le respect et l’affection universels pour les membres des religions et des croyances quelles qu’elles soient.

 

- tu bats des ailes prisonnières

dans le filet qui t’a surpris

 

- tu te cramponnes à ce repas

que l’air a jeté dans tes bras

 

- tu te battras stoïque et fier

dans cette idée qui t’a compris

 

- tu savais ce qu’il fallait faire

pour donner un allié à l’air

en y tendant les fils solides

de tes entrailles impavides

 

- tu n’a pas vu le sortilège

qui te tendait ici le piège

de la vie nourrie de la mort

de l’autre en identique sort

 

- tes ailes dans un dernier spasme

disent la vie est un phantasme

mais elle est tant qu’elle nous dure

en tout la plus belle aventure

 

vous jouez tous deux le grand jeu

de ce qui attire et sépare

où chacun le soir fait sa part

des sacrifices dus aux dieux

 

j’ai su n’avoir rien d’autre à faire

que de consentir à leur plaire

 

26 juin 2016

Depuis Aristote, les philosophes latins et arabes ont parlé de l’intellect agent, par lequel nous avons l’intelligence et la connaissance de l’être et des êtres. C’est lui, en particulier, qui nous donne l’évidence intuitive des principes premiers. C’est la faculté de penser : « Sans l’intellect agent, rien ne pense » (De l’âme, III, 5).

     L’intellect agent a fait l’objet d’hypothèses et de spéculations : est-il personnel ou commun à l’humanité ? est-il divin ? Pour Aristote, il est « la seule chose immortelle et éternelle » (Ibid. 430 a 23). Pour Alexandre d’Aphrodise (vers 150-215), c’est la pensée pure en acte, identifiable au Dieu d’Aristote, c’est « Dieu pensant en nous ».

     Si l’on garde le principe de causalité comme guide de la recherche rationnelle, on reconnaît que toute intelligence, l’intelligence humaine en particulier (comme toute beauté, toute bonté, toute conscience et bien évidemment tout Amour) a nécessairement une cause première. L’intelligence ne peut se créer elle-même. Elle n’a pas pu apparaître et se développer chez les êtres vivants par autocréation et auto-organisation, contrairement à ce que semblent croire un bon nombre de matérialistes au mépris du principe de causalité.

     Notre intelligence personnelle est une participation à l’intelligence totale d’une cause première, tout comme notre Amour de l’autre comme autre participe de l’Amour éternel d’Aimer. La formule « Dieu pense en nous », comme d’ailleurs « Dieu Aime en nous » (pour Paul, c’est « Christ qui vit en moi ») est certes un raccourci ambigu puisqu’elle peut faire croire que nous ne pensons (ni n’Aimons) librement. Mais on peut l’approcher en reconnaissant la présence de l’Esprit sans cesse à l’œuvre au plus intime du réel, et bien sûr de nous-mêmes, à la mesure de notre accueil.

     L’Amour ne cherche pas à comprendre le réel, les autres, au sens de vouloir les posséder et dominer. L’Amour cherche à les connaître en les Aimant, tout comme nous cherchons à connaître « Dieu » en Aimant (« Qui Aime connaît Dieu, qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu ».)

 

toi ou toi en haut du poteau

où il n’est place que pour un

on peut s’attendre que bientôt

t’attaquera un importun

 

ainsi au monde de l’espace

où l’un en l’autre est impossible

il faut bien que perde la face

celui qui devient une cible

 

car le temps en son mouvement

donne à chacun de rester libre

en faisant le déplacement

où l’autre perd son équilibre

 

cependant l’amour qui attire

l’un vers l’autre et l’autre vers l’un

donne au regard qui les admire

de reconnaître le commun

 

le sexe et le bec où s’arrangent

l’espace et le temps toi et toi

font de vous le démon et l’ange

plus ou moins et tout à la fois

 

un jour vos amours dans l’esprit

qui vous porte et qui vous anime

loin du poteau auront compris

que l’univers est unanime

 

27 juin 2016

Les humains continuent d’envahir la Terre. Ce sont eux les extraterrestres depuis qu’ils se sont coupés de la vie chthonienne, qu’ils ont renié l’âme de la Terre au point de la nier. Celles et ceux qui ont pris possession, compréhension et domination de la Terre se multiplient en multipliant leur production et leur consommation, lancés sur le fleuve de la dette vers la cataracte qui les engloutira.

     L’envahissement de la Terre par les humains s’accélère avec toujours plus de vitesse terrestre et aérienne pour toujours plus de favorisés, et toujours plus d’expropriation, de dépossession, d’émigration pour les défavorisés assaillis par la misère, la guerre et la frontière.

     Comme sous toute occupation, les Terriens envahis, occupés, doivent choisir entre la résistance et la collaboration. La résistance la plus forte est celle du refus de consommer au-delà de ses besoins. Cela s’appelle la sobriété heureuse. Elle ne compte malheureusement que peu de résistants. Imaginez pourtant ce que serait, ce que ferait une grève générale de la consommation…

     La grève de la production, la plus répandue, n’est toujours qu’un petit coup de frein vite compensé, car elle est faite par des gens qui ne veulent absolument pas voir baisser leur niveau de consommation. Et d’ailleurs la production devenue immaîtrisable s’annule dans le déclenchement de guerres appropriées qui permettent de la relancer.

     La grève da la population, la perte de vitesse de la natalité dans les nations favorisées est mise à mal par la natalité galopante dans les nations défavorisées.

     Et que dit l’Amour, qui ne peut pas ne pas Aimer la Terre qu’il a mis plusieurs milliards d’années à façonner et faire exubérer de vie par son Esprit ? La résistance la plus naturelle de celles et ceux qui L’accueillent, mais ils sont, répétons-le, encore bien trop peu nombreux, c’est celle de la grève de la consommation, le refus par exemple de prendre l’avion pour son plaisir. Ils peuvent bien empêcher la construction d’un aéroport, mais c’est soigner un symptôme et non la maladie.

 

Tu te tapis chat sauvage

dans l’herbe haute au passage.

 

Celui dont tu te méfies

te lance-t-il un défi ?

 

Il te regarde un instant

avec des yeux tout aimants

et tu le fixes étonné

d’un souvenir éprouvé.

 

Lorsqu’il s’en va dans son rêve

ton raidissement s’achève,

 

et puis tu te dis peut-être

qu’une amitié vient de naître.

 

28 juin 2016

Lorsqu’un disciple d’Épicure assoiffé boit une gorgée d’eau fraîche, il éprouve le beau plaisir de la sobriété heureuse. Le disciple de Yeshoua la boit avec le même plaisir, mais dévoilé-transmué en joie de « voir » l’Éternel et de « sentir » son baiser d’Amour, un peu comme le catholique qui communie.

    L’hostie consacrée n’est pas seule à être « changée » en corps du Christ, elle l’est comme toute bouchée prise dans l’Amour. Le « ceci est mon corps… ceci est mon sang » n’est pas une parole performative manipulatrice, mais une parole déclarative inspirée. Cette parole ne crée pas, elle dévoile.

     L’affirmer n’est pas une déclaration panthéiste mais une déclaration panenthéiste. « Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » (Thomas d’Aquin). L’infini est présent au fini, « sans confusion ni séparation. »

     Aimer est à portée de main, de bouche, d’œil, de nez, d’oreille, d’entrailles, « voilé ». Il-Elle est bien là qui « frappe à la porte » et qui vient « s’asseoir et dîner » avec celle celui qui lui ouvre en se laissant gagner par l’Amour. « Ubi caritas et amor, Deus ibi est. »

     Qui Aime vit la reconnaissance de la présence d’Aimer. La reconnaissance est ici identification, admission et gratitude. « Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » (Tertullien ?). Et toute créature est ton frère et sa sœur comme l’a vu et vécu François d’Assise.

     Cet enchaînement de pensées est vrai, mais il n’est vraiment vrai que vécu, recherché cent fois jour et nuit…

 

quelques digitales têtues

ont réinvesti le talus

faisant aux barbares la nique

de leur carillons magnifiques

 

le chœur de leurs silences mauves

moque les rugissements fauves

la force de leur permanence

les passagères turbulences

 

elles ne sont pas nées d’hier

elles se savent héritières

d’ancêtres de mille et mille ans

qui garantissent leur élan

en d’innombrables souvenirs

et espérances d’avenir

pour donner ce je-ne-sais-quoi

devant lequel l’œil reste coi

 

délègue un baiser à l’abeille

qui va connaître la merveille

d’un échange d’âmes mortelles

dans la bouche de l’éternel

 

29 juin 2016

La reconnaissance de la présence de l’Éternel à toutes choses est une reconnaissance d’Amour. Elle n’est authentique que si elle est joyeuse. Lorsqu’on Aime vraiment, on reconnaît que l’Amour est la satisfaction de notre désir essentiel, de notre désir infini de l’Infini. Cette reconnaissance est la joie éternelle.

     On cesse d’Aimer dès qu’on cherche à retenir Aimer pour soi, car Aimer est pour l’autre. Chercher Aimer plus ou moins par désir de le posséder, comprendre, voire dominer, est voué à l’échec. Aimer disparaît alors. « J’ai ouvert à mon bienaimé, mais mon bienaimé s’en était allé, il avait disparu » (Cantique 5, 6).

     C’est peut-être ce qu’a voulu dire Simone Weil en parlant de décréation de soi. Aimer ne pense pas à soi mais à l’autre. Aimer Aime parce que « sa main gauche ignore ce que fait sa main droite. »

     Yeshoua ne pouvait pas désirer que l’on s’attachât à sa personne. Il était tellement Aimer qu’il pouvait dire « Je suis » l’Éternel (Jean 8, 58). De même ses disciples, qui ne s’attachent pas à sa personne mais à son Être éternel, et qui ne peuvent désirer non plus que l’on s’attache à elles, à eux. Pascal : « Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement… je suis coupable si je me fais aimer et si j’attire les gens à s’attacher à moi » (Pensées, éd. Sellier, 15). Et donc, « au lieu de vous plaindre de ce que Dieu s’est caché, vous lui rendez grâce de ce qu’il s’est tant découvert » (Ibid., 13). L’Éternel ne se découvre que voilé. L’attitude des amants d’Aimer qui se cachent aux autres et à elles-mêmes eux-mêmes est cohérente avec celle d’Aimer, et de Yeshoua (« Il vous est bon que je m’en aille » Jean 16, 7). C’est une ironique bonne nouvelle d’entendre que l’on puisse même douter qu’il ait existé. L’Amour se voile, va jusqu’à s’oublier dans l’altérité, et celles ceux qui Aiment font de même. Ainsi ce jeune Chti blessé dans un accident de car. Il se savait mourir et il a dit à celui qui venait lui porter secours, « Va vir les autes » (va voir les autres).

 

Qui Aime vit dans la reconnaissance de gratitude. Il ne cesse de rendre grâce. « Vivez dans l’action de grâce » n’est vrai que selon l’Amour (Colossiens 1, 12, 2, 7, 3, 17, 4, 2).

 

Tu balances tes branches en tous sens

lorsque l’esprit invisible te prend.

Est-ce bien toi ou est-ce lui qui danse

quand le visible à son autre se rend ?

 

Fils du soleil et de la mer l’esprit

s’en vient s’en va renouvelant la terre

en y portant les nuages surpris

que leur voyage emmène en eux leur mère.

 

Il n’est de vie qu’en ce qui se déplace

toujours vers l’autre pour son beau souci

comme l’esprit renouvelle la face

de l’univers en sa grande merci.

 

En balançant tu évoques ces choses

et mille autres sans doute en ta mémoire

aussi ancienne en celle de la rose

que l’éternel dont elle est le bel hoir.

 

30 juin 2016

L’incognito de Yeshoua. Après que Pierre lui a dit qu’il était le Christ, Yeshoua ordonne à ses disciples de ne le révéler à personne (Marc 8, 30) et quelque temps plus tard, alors qu’il vient d’être transfiguré sur la montagne, il enjoint à Pierre, Jacques et Jean de n’en rien dire (Marc 9, 9).

    Que peuvent bien signifier ces cachoteries ? On ne peut qu’en rester à des conjectures, mais si l’on reconnaît que l’Amour se voile dans l’incognito, on peut penser que Yeshoua était comme écartelé entre deux nécessités, celle de se présenter comme une figure héroïque fascinante afin d’attirer l’attention sur la Vérité de l’Amour dont il était le témoin (Jean 18, 37), et celle de faire comprendre que cette Vérité implique de détourner l’attention de soi-même.

     La parole, « pourquoi m’appelles-tu bon. Dieu seul est bon » (Matthieu 19, 17) telle que l’a comprise Hannah Arendt s’accorde bien avec cette interprétation (relire la relation du 19 juin).

     Les humains cependant ont besoin de croire et de s’attacher à un héros, et les croyants à un dieu personnel alors que l’Infini Amour ne peut être une personne au sens où nous l’entendons psychologiquement. Alors les chrétiens s’attachent à Jésus Christ, comme les juifs à Moïse et à quelques prophètes, les musulmans sunnites à Mohamad et les musulmans shiites à Ali et Hussaïn, les bouddhistes à Gautama, à Avalokitésvara… les hindous à Shiva, Vishnou, Parvati…, les croyants andins à Pachamama…

     Le terrible inconvénient de cette personnalisation est qu’elle divise les croyants plus ou moins violemment en partisans. Aimer, qui n’est pas un dieu imaginé par des croyants, est seul capable de réconcilier tous les humains.

     Le recours aux divinités personnelles et aux saints est une aide qui ne doit être qu’une médiatrice de l’Amour, seul digne de foi.  

 

une reine-marguerite

et puis chacune à son rythme

deux puis trois puis un bouquet

se demandent bien ce qu’est

notre commune aventure

au passé et au futur

 

en quoi ce qui me ressemble

si peu à ce qu’il me semble

peut en sa sève et mon sang

faire dire à l’impuissant

cerveau en ses analyses

qui dans ses idées s’enlise

 

c’est avec toute ma chair

pétrie comme elles de l’air

qui intime nous pénètre

que nous pouvons nous connaître

sans un mot que le sentir

puisse arriver à écrire

 

il me suffit d’une approche

de quelques têtes qui hochent

dans l’air la reconnaissance

en chaque moindre séance

de notre commune entente

de la vie qui se contente

 

avant qu’elles ne reposent

fanées il faudrait que j’ose

dans un baiser fraternel

les retrouver éternelles

dans l’éclat de la beauté

d’où leur vient l’éternité

 

1er juillet 2016

Le bouddhisme recherche l’extinction, l’anéantissement des désirs, sources de toute souffrance. Sagesse stoïcienne, dira-t-on, visant à atteindre l’ataraxie, la tranquillité de l’âme qui suit le détachement de toutes choses.

      La force du bouddhisme réside surtout dans la solidité logique de son argumentation, tout entière contenue déjà dans le Sermon de Sarnâth : Il y est d’abord affirmée la vérité sur la souffrance universelle liée au désir, à l’attachement aux êtres et aux choses. Puis la nécessité qui en découle, la suppression des désirs par l’adoption du Noble Octuple Sentier : foi pure, volonté pure, langage pur, action pure, moyens d’existence purs, application pure, mémoire pure, méditation pure. Éthique exigeante et graduée, la méditation pure étant son dernier degré, celui où se réalise l’extinction de tous les désirs, y compris celui de vivre. (Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, pp. 230s).

     On conçoit qu’un tel idéal n’est vivable que par une élite spirituelle vivant en communauté monastique. Recherché et vécu ensemble, cet idéal devait comme naturellement développer le sens de l’autre, la compassion concrétisée dans l’aide apportée aux autres afin qu’ils parviennent eux aussi à atteindre à l’extinction des désirs et accéder ainsi au Nirvana.

     Cette compassion a pris une telle importance chez certains bouddhistes qu’elle les a conduits à renoncer au Nirvana, à l’état de béatitude de l’âme « éveillée », libérée, pour se consacrer au salut des autres. Ce sont les bodhisattvas, ces êtres qui ont connu « l’éveil » mais que la compassion a incités à la faire découvrir aux autres. Ainsi Avalokitésvara devenu un personnage héroïque et invoqué par celles et ceux qui s’efforcent de progresser dans la vie spirituelle.

     Du point de vue de la Vérité dont a témoigné Yeshoua, on reconnaît dans la compassion universelle bouddhiste une manifestation heureuse, fructueuse, de l’Amour Agapè. Cependant la Vérité de l’Amour n’exige pas l’ascétisme rigoureux du Noble Octuple Sentier. « Mon joug est doux et mon fardeau léger » (Matthieu 11, 30), car il est grâce de l’Esprit autant que volonté humaine.

     Le détachement de tout être et de toutes choses, y compris de sa propre personne et de la personne de Yeshoua, ne précède pas l’Amour, il en est une conséquence, une retombée. Qui accueille l’esprit d’Aimer en ne cessant de le demander, est amené par sa grâce à ne plus vivre que pour les autres, à partager l’Altérité joyeuse de l’Éternel.

    On pourrait dire que le disciple de Yeshoua termine là où celui de Gautama commence. Il faut bien mourir pour ressusciter, il faut passer de la chair à l’esprit. Mais c’est l’œuvre de l’Amour, dont la compassion précède celle des humains invités à y participer.

 

notre terre sans fin respire

en ses avancées ses reculs

de mouvements qu’aucun calcul

ne pourra jamais nous prédire

 

il suffit hors de la demeure

de faire trois pas étonnés

devant les branches remuées

pour voir que jamais ne se meurt

cet esprit qu’au commencement

elle a connu dans son essor

la terre apercevant le sort

que lui réservent ses amants

 

il leur donne l’intelligence

du cœur qu’il pétrit de bonté

et il leur donne la beauté

de la peau qui ravit les sens

 

pour qui a des yeux et qui voit

des oreilles et qui sait entendre

l’esprit ne cesse de s’épandre

en longs frémissements de joie

 

 

2 juillet 2016

Le Yorouba de la foi Orisha qui touche un objet de métal a conscience de toucher le dieu Ogun. Assuré que toute matière est aussi psychique que physique – et il pourrait le démontrer en s’appuyant sur le principe de causalité – il « voit » en chaque être visible un invisible : dieux et déesses des eaux, des éclairs, des arbres et des bêtes, des routes et des chemins, de toute matière « animée » ou « inanimée ». On conçoit ce que peut être la vie intérieure de tous ceux qui partagent la foi Orisha lorsqu’il utilisent du métal : agriculteurs, chasseurs et guerriers, mais aussi mécaniciens, ingénieurs, sculpteurs, policiers… écrivains maniant la plume métallique…

     Pour les tenantes et tenants de l’Amour qui savent l’Éternel intimement présent à toute chose et qui ont gardé ou repris conscience de l’âme de la matière, l’Amour se « voit » en tout ce qui se touche, et le métal en fait partie : « Un mystère d’amour dans le métal repose » tout comme « Chaque fleur est une âme à la Nature éclose » (Gérard de Nerval, « Vers dorés ».

     Si seulement l’Occidental prisonnier de sa doxa matérialiste rationaliste retrouvait l’âme des « objets inanimés », son âme s’y « attacherait, forcé d’aimer ». C’est ce que l’invite à considérer Lamartine dans « Milly ou la terre natale ». Et il reverrait sa copie écologique.

     On comprend que les pilleurs de la Terre, aveugles au point de nier ou d’ignorer qu’ils mettent sa vie en péril, nient aussi le psychisme de la matière. S’ils le reconnaissait, un respect et une affection quasi sacrés leur feraient retrouver le chemin de la Terre et se poser des questions sur leur désir fou de la posséder et dominer.

 

agite châtaignier les tresses blondes

de tes cent têtes dans l’esprit

tout comme s’agitent les mondes

dans l’espace des galaxies

 

des forces tirent et repoussent

dans tous les coins des univers

les plus dures et les plus douces

du plus un et du plus divers

 

et la beauté même se dit

dans ses figures les plus libres

selon les lois d’une harmonie

où les contraires s’équilibrent

 

dans leurs marches son et silences

se cherchent dans les mélodies

sonates en leurs différences

entre permis et interdit

 

la tresse blonde dans l’écart

jouant aux rythmes de l’esprit

où se consomme le grand art

annonce abondance de fruits

 

3 juillet 2016

L’Éternel est intimement présent au plus petit espace, il l’est aussi au plus petit temps. Notre conscience d’humain, et celle de tout être vivant, généralise l’espace en tous ses contenus – et l’humain le fait éminemment par le langage ordinaire et par le langage scientifique (« il n’y a de science que du général ») – Elle généralise aussi le temps dans l’illusion de l’éternel retour.

     Il existe bien un retour des jours et des nuits, un retour des saisons, et nous pouvons compter physiquement les plus petites durées. Mais cette généralisation du temps identique à lui-même a ses limites comme le montrent les fluctuations de la météo, que certains en viennent à reconnaître comme mathématiquement imprévisibles en raison de leur complexité chaotique. La conscience infinie de l’Éternel connaît au contraire l’unicité singulière de chaque instant comme elle connaît l’unicité singulière de chaque particule de matière en sa réalité spatiale physique et en sa réalité non-spatiale psychique.

     Nous connaissons cependant d’instinct et par expérience l’irréductibilité à l’uniformisation généralisée du temps. Le temps est toujours différent malgré sa similitude cyclique partielle :

« Nous avons tous les jours l’habitude de voir

Cette route si simple et si souvent suivie,

Et pourtant quelque chose a changé dans la vie,

Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…

 (Anna de Noailles)

Cette perception du non-retour, cette conscience que chaque instant est unique et qu’il ne reviendra jamais peut d’ailleurs nous inviter au carpe diem, au « saisir le jour », à la jouissance de l’instant dans l’instant. (Nous pouvons cependant aussi nous souvenir au point de les revivre les événements passés. Peut-on voir dans cette mémoire une participation à la Grande mémoire dont a conscience l’Éternel et qui inclut le plus petit détail de tout ce qui s’est inscrit dans les temps et les espaces révolus. Hypothèse, incertitude, mais expérience de pensée fructueuse).

     Qui Aime veut « saisir le jour » fuyant irremplaçable en Aimant, en reprenant sans cesse conscience de l’œuvre de « l’Esprit qui renouvelle la face de la terre » afin d’y participer avec enthousiasme, sans regret du « jamais plus » ni désir du « jamais encore ». Et cependant en participant aussi à la généralisation, au mouvement d’Amour créateur de toujours à toujours.

     Qui Aime sait de mieux en mieux vivre l’espace et le temps en leurs généralités et en leurs singularités.

 

si cette nuit ton rêve donne à voir

la multitude du ciel étoilé

peut-être pourras-tu en concevoir

l’éternité de la mer étalée

 

montant en sa marée notre univers s’en va

toujours plus loin dans le vide attentif

accueillant sans mesure en l’étendue des bras

de l’espace infini jamais définitif

 

mais chaque étoile brille imperceptiblement

selon sa signature inimitable

unie en son détachement

unique dans l’immensité des sables

 

il faudra bien qu’un jour en sa respiration

cet univers s’arrête et réfléchisse

et puis se reprenant en sa pleine attention

se dise qu’est venu le temps qu’il en finisse

 

d’enfanter d’autres mondes étoiles et planètes

où la vie et la mort enfantent des consciences

toujours toujours nouvelles et que la moisson faite

après être rentré au point d’incandescence

 

il ne soit plus qu’esprit et anges innombrables

lors pourra commencer la nouvelle aventure

d’infinis océans d’interminables sables

où l’élan du passé invite le futur

 

4 juillet 2016

« L’attention joyeuse ». C’est l’une des armes que préconise Kathleen Dean Moore dans la lutte pour protéger la Terre du désastre où la condamnent la stupidité et la rapacité humaines. Et elle relie cette attention à l’amour, car on ne peut défendre que ce que l’on aime, on ne peut aimer que ce que l’on connaît et l’on ne connaît vraiment que ce à quoi on est attentif : « Connaître est… une condition nécessaire de l’amour, qui est une porte ouverte sur la merveille du monde qui nous entoure et sur la place que nous y occupons. Si l’altitude attentive peut conduire à l’émerveillement, que l’émerveillement peut conduire à l’amour et l’amour à l’action protectrice, alors peut-être qu’avoir conscience de la beauté complexe des vies sur la Terre est un premier pas vers le sauvetage des grands systèmes dont nos vies dépendent » (great tide rising, une grande marée, pp. 78s).

    K. D. Moore pressent ce qui lie l’amour, l’attention et le souci de la Terre. De quel amour s’agit-il ? Ce n’est pas le désir de posséder et ce n’est pas non plus le désir de faire le bonheur de l’autre comme autre. Ni eros ni agapè, mais cet attachement qui lie instinctivement les vivants entre eux lorsqu’ils voient et sentent certains autres comme d’autres eux-mêmes, mais pas tous. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même (philia), et tu haïras ton ennemi (neïkos) ». C’est ainsi qu’une mère, un père aime ses enfants, ses amis, ses compatriotes… Bien des animaux le font aussi.

     L’attention joyeuse peut conduire à être attentionné avec les êtres que l’on approche, non seulement avec les humains, mais aussi avec les vivants, avec les lieux eux-mêmes. L’attention joyeuse à la beauté des bêtes, des arbres, des rochers… nous les fait aimer avec les lieux où nous les rencontrons. Alors nous sommes prêts à les protéger, localement et mondialement.

     Quant à l’Amour agapè, il entraîne celles et ceux qui le vivent à exulter devant la beauté, l’intelligence et la bonté du cosmos et de la multitude des êtres qui l’habitent, et à les Aimer « de toute leur âme, de tout leur cœur, de toutes leurs forces » avec l’Esprit dans la joie attentive à la vie. Comment ne lutteraient-elles pas, comment ne se battraient-ils pas pour défendre farouchement ce qui est l’objet de l’intime présence Aimante de l’Éternel ?

 

le frêne devenu tambour

par la grâce de son facteur

ici redevient à son tour

un instrument de son labeur

 

et cet air qui dans la nuit vibre

et fait danser la chair en fleur

devient le cousin de la fibre

qui porte l’arbre à son bonheur

 

l’un à l’autre donne son âme

en la famille universelle

et dans l’invisible proclame

qu’il n’est jamais de lui sans elle

 

écoute grave la musique

des sphères qui donne le la

et ici cherche des répliques

aux symphonies de l’au-delà

 

où la chair elle-même vibre

et danse au rythme des tambours

de la terre en son équilibre

de ses moissons de ses labours

 

5 juillet 2016

Notre pleine attention au monde peut être cause de notre amour philia du monde. Notre amour agapè ne peut manquer d’être cause de notre pleine attention au monde.

     Comme Coleridge et Wordsworth avaient déploré l’effet désastreux de l’accoutumance et du repli sur soi sur la perception du « trésor inépuisable du monde devant nous », Kathleen Dean Moore décrit le processus d’insensibilisation à la nature, d’émoussement de l’attention au monde qui fait que « nous avons des yeux et ne voyons pas, des oreilles et n’entendons pas, un cœur et ni ne sentons ni ne comprenons » (Biographia Literaria, ch. XIV, cf. Isaïe 6, 9s, Jérémie 5, 21, Ézéchiel 12, 2, Actes 28, 27).

     Pour K. D. Moore en effet, « les humains naissent attentifs, se tortillent, les yeux écarquillés, pour regarder le monde. Rien n’échappe aux yeux d’un enfant. Mais si, en avançant sur le chemin de l’âge, il commence à ne plus y voir qu’un décor, alors le monde magnifique et sauvage s’efface de sa vision, n’est plus qu’un théâtre où il joue sa vie » (great tide rising, p. 87).

     On peut bien sûr retrouver un peu de la pleine attention émerveillée au monde en prenant l’avion pour aller écarquiller les yeux dans les parcs nationaux africains, américains et autres. Mais qui Aime, qui se laisse envahir par l’Amour, en vient à exulter d’admiration en voyant une digitale, en entendant une grive musicienne, peut-être même en prenant dans le creux de sa main un peu de sable. On peut avec William Blake « voir un monde dans un grain de sable et un paradis dans une fleur sauvage », répéter après lui que « tout oiseau qui coupe le chemin des airs est un immense monde de ravissement » (Auguries of Innocence et The Marriage of Heaven and Hell, plate 7).

     Les Amants d’Aimer ne prennent pas l’avion si ce n’est par nécessité. Ils n’ont pas besoin d’aller au bout du monde pour voir et entendre avec pleine attention la merveille d’une herbe folle et d’un chant de grillon. Arrêtés au bord de la route par une fleur des champs,  ils « voient » l’Amour Éternel comme l’a « vu » Yeshoua » (Luc 12, 27s). Il suffit d’Aimer.

 

soleil dans la lumière et dans les yeux

dans la tête visible et invisible

mon âme avec ton âme dans les cieux

cherchent en tout notre commune cible

 

ta lumière se mêle aux dix mille autres

à toute heure du jour et de la nuit

par nos peaux toutes choses faites nôtres

en cette intimité qui les redit

 

rebondissant ta lumière est le don

du bonjour de la lune et de Vénus

de Mars Jupiter Saturne Pluton

et de tant d’autres que jamais je n’eusse

connu sans ton concours ô messagère

dont les milliards sur leurs ailes rapides

font songer à leurs âmes étrangères

qui présentes aux nôtres sont leurs guides

 

sœur ou frère soleil que la lumière

invisible visible où l’éternel

nous invite à reprendre l’univers

pour cible soit l’immense fraternel

 

6 juillet 2016

« Instinct et raison, marques de deux natures », nous dit Pascal sans s’expliquer (Pensées, éd. Sellier, 144). Mais nous savons que pour lui l’instinct est un autre mot pour le cœur, qui « a ses raisons que le raison ne connaît point » (680, p. 467).

     Le rationalisme dont certains Occidentaux, Français en particulier, se glorifient (l’Union Rationaliste) est une amputation désastreuse s’il rejette le cœur, l’instinct, l’intuition. Dans certains domaines, essentiels pour un humanisme intégral faisant toute sa part au cosmos, l’intuition est reine, doit le rester ou le redevenir.    

     La raison domine, l’intuition communie.

     L’un des instruments de la raison dominatrice est son pouvoir d’assujettissement par le langage. Nommer les êtres, c’est se donner prise sur eux en les généralisant et conceptualisant, en les privant de leur singularité. C’est déjà ce que l’on lit dans un certain mythe de la création de l’homme : Si le dieu de la Bible est censé « donner domination à l’homme sur les poissons, les oiseaux, les bêtes de la terre », c’est en les lui amenant pour qu’il les appelle, et « Adam donna des noms à toutes les bêtes, aux oiseaux… (Genèse 1, 28, 2, 19s).

     Lorsque nous nous promenons dans la nature, nous prenons plaisir à identifier les arbres, les plantes, les oiseaux, les insectes par leurs noms. C’est une attitude rationnelle scientifique louable. Mais il est bon et nécessaire aussi d’aborder tel arbre, telle fleur, tel oiseau, tel insecte pour lui-même, pour elle-même, chacun, chacune en sa singularité, son eccéité sans nom. Et c’est l’œuvre du cœur, de l’intuition qui s’intéresse à l’autre au-delà du langage : « Nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (Bergson, La pensée et le mouvant, p. 181).

     Qui veut (re)trouver l’intimité des êtres doit faire usage de son intuition. On peut le faire en mettant en veilleuse la raison et le langage et en mettant en œuvre l’attention pleine à l’autre comme autre en son étrangeté unique. C’est aussi ce que suggère K. D. Moore : « Les mots, les mots impitoyables… divisent le monde en choses aiguës et en choses familières. S’il n’y avait pas de mots, serait-il plus facile de comprendre que toutes choses se mêlent sans frontières en un seul tout magnifique – pour lequel il n’y a pas de nom ? » (great tide rising, pp. 88s). Ce que suggère Moore c’est que l’intuition sans langage peut non seulement nous faire connaître chaque être en sa singularité mais en sa connexion avec tous les autres.

     Il est bon de regarder une fleur sauvage dont nous ignorons le nom, de la regarder « les yeux dans les yeux », d’être unique à être unique, avec cette attention pleine que Simone Weil appelle prière. C’est ainsi que l’Amour Éternel la « voit » et qu’il nous « voit » dans notre lien avec tous les autres êtres.

 

tu répètes que l’air n’est pas

cet invisible sans substance

dont on ne reconnaît le pas

que lorsque son esprit le tance

 

ou simplement lui manifeste

une omniprésence élastique

en tout ce qui peut faire un geste

indifférent ou extatique

 

c’est qu’on oublie qu’on le respire

parce que c’est si ordinaire

que l’on oublie que rien n’est pire

que d’en venir à manquer d’air

 

que plus que de manger de boire

de lumière et même d’ombre

manquer d’air est le désespoir

de tout ce qui se noie et sombre

 

chaque goulée reconnaissante

de l’ordinaire quotidien

aspire l’âme renaissante

au-delà de ce qui est sien

 

dans l’envolée où tu répètes

et célèbres en ton ascendant

en grisollant le chant de fête

qui est celui de tes amants

 

7 juillet 2016

L’instinct sexuel est un besoin de l’humanité en tant qu’espèce vivante. Il fait partie de l’économie du vivant destiné à la mort. L’espèce vivante a un égal besoin de sexualité et de mortalité dans son élan vital. Eros et Thanatos sont aussi indispensables l’un que l’autre à l’évolution du vivant dans sa marche vers toujours plus de conscience.

     Cependant, parvenu à un niveau de conscience psychologique et morale qui le rend maître de son destin, qui en fait « un être doué de raison et de conscience » comme le rappelle la Déclaration universelle des droits humains, l’être humain peut maîtriser l’instinct sexuel. Il doit le faire s’il veut se réaliser, s’épanouir comme être humain en chemin de la chair vers l’esprit.

     Le désir et le plaisir sexuels peuvent être des moteurs ou des freins de notre humanisme intégral. Ils ne doivent pas être nos maîtres mais nos serviteurs. L’érotisme, y compris l’autoérotisme, est une force puissante. Il peut nous servir ou nous asservir. Ce n’est pas une question de servitude patriarcale, de loi arbitraire, mais de grâce, de cette liberté vraie que le prophète Yeshoua a annoncée pour celles et ceux qui Aiment. Celles-là, ceux-là utilisent le désir et le plaisir comme des serviteurs obéissants. Ils ne font pas d’eux des maîtres obsédants.

 

Entre autres questions posées par l’instinct sexuel à résoudre, vient celle de son utilisation asservissante par la folie du désir de richesse induisant une croissance débridée de la population comme de la consommation et de la production. Ainsi l’explosion démographique de l’Afrique est-elle regardée avec convoitise et délectation par les marchés et les multinationales qui y voient une possibilité d’accroître leurs profits par l’augmentation de la consommation et de la production qui lui est liée. Les prétendus économistes qui affirment que la terre peut sans problème nourrir dix milliards d’humains sont les obligés imbéciles de l’ogre néolibéral décidé à engloutir la vie s’il le faut pour assouvir sa gloutonnerie.

 

tu donnes au soleil

la face luisante

la face piquante

qui sur tes os veille

 

le vert sombre sale

qui voile tes formes

qui voilent tes forces

à peine s’étale

 

tu sais bien cacher

ton âme superbe

ton âme qu’imberbe

tu ne veux hocher

 

ce n’est qu’un regard

patient et fidèle

patient et rebelle

à ces formes d’art

qui flattent la peau

sensible au désir

sensible au plaisir

qui goûte ton eau

 

c’est la transparence

au soleil violent

au soleil dément

qui paie ta patience

ainsi s’apprivoise

ortie le visage

ortie le cœur sage

de ta vie courtoise

 

8 juillet 2016

Notre degré de sensibilité érotique doit nous guider dans l’attention que nous portons aux spectacles érotiques que nous offrent les plages, les piscines, les salles de spectacle, la télévision, l’Internet… Il est sage de comprendre que ce degré varie d’un individu à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une époque à l’autre.

     Depuis un siècle, en France en tout cas, les corps se dénudent toujours davantage, en partie au moins afin d’exciter le désir et de séduire. Alors qu’en 1900 il suffisait pour une femme de montrer sa cheville quand elle désirait inviter à l’aventure, il lui faut maintenant montrer « ce sein que je ne saurais voir », et même bien davantage si l’on en juge d’année en année d’après la montée des marches au Festival de Cannes. Le sensibilité érotique occidentale se serait-elle émoussée au point qu’il n’y aurait plus rien à cacher ?

     D’autres cultures n’en sont pas là. Certaines trouvent la chevelure des femmes, voire leur visage, si excitants qu’elles leur demandent de les voiler. Ces dames y sont réduites à jouer de la prunelle. Certaines le font d’ailleurs avec un art consommé.

     Qui Aime respecte la sensibilité érotique des personnes rencontrées, quelle que soit leur culture. Si tu es gay, tu n’iras pas embrasser ton ami sur la bouche en pleine rue. Peut-être bien aussi si tu es homme avec ta compagne, femme avec ton compagnon. Demande-toi où tu es et qui peut te voir. À toi de prendre conscience de la dimension sexuelle de ta tenue et de ton comportement face à la sensibilité des autres.  Ce n’est pas une question d’obéissance à une loi patriarcale mais d’une approche des autres avec respect et affection dans l’attention à leur mystère d’amour.

 

l’esprit glisse en douceur entre les feuilles

du figuier qui s’émeut

il semble que chacune le recueille

en son plus tendre aveu

 

qu’est-ce l’amour si ce n’est invisible

aux yeux les plus charnels

la lumière voilée qui rend visible

ses secrets lui et elle

 

car l’éternel est deux évidemment

pour pouvoir être l’autre

de l’autre que se donnent les amants

en oubliant le nôtre

 

trêve de circonlocutions

assez de bavardages

d’analyses logiques et de compréhensions

de syntaxes et de ligotages

 

laissons l’esprit glisser entre les feuilles

du figuier fructueux

en dix mille indicibles dont l’accueil

s’enivre des spiritueux

 

9 juillet 2016

Eros et Thanatos sont l’affaire de tous les vivants, ou presque. Chez les humains, « doués de raison et de conscience », ces forces sont au pouvoir de sa liberté, ou non. Mais l’humain « libéré par la Vérité » (Jean 8, 32) ne craint ni l’un ni l’autre. Il n’a plus peur de la mort et il s’accommode du désir sexuel.

     L’enfant à qui son corps fait prendre conscience instinctive de sa sexualité réagit par la pudeur ou par l’impudeur, en équilibre instable entre la pudibonderie et l’obscénité. La culture patriarcale exacerbe l’une et l’autre selon que l’on s’y soumet ou que l’on s’y oppose.

     On est, indépendamment de sa culture et/ou de sa religion, plus ou moins pudibond ou plus ou moins obscène, et bien sûr les pudibonds accusent d’obscénité celles et ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre alors que les obscènes les accusent de pudibonderie.

     La liberté de l’Amour se moque de la doxa de la culture environnante, que celle-ci soit pudibonde, équilibrée ou obscène. Elle sait que la totalité du corps humain est Aimée de l’Amour, y compris les prétendues « parties honteuses ». Elle respecte cependant la sensibilité des autres, que celle-ci soit pudibonde, équilibrée ou obscène. Et elle le fait sans aucun sentiment de supériorité, sachant qu’elle est un don de l’Esprit autant qu’un effort de la chair.

     Ce n’est pas par la tempérance ni par les autres vertus labellisées (prudence, courage et justice) que l’on parvient à l’Amour, mais qui se laisse envahir par l’Amour devient tempérant, prudent, courageux et juste. Simple application du principe de causalité : une cause est toujours supérieure à son effet. Aimer est la cause, les vertus (dont la tempérance chasteté) les effets, comme le sont toutes les manifestations de l’intelligence, de la beauté et de la bonté.

 

dans le petit jour hésitant

la reine-marguerite étoile

le coin de jardin que tentant

il offre en l’ombre de son voile

 

les yeux écarquillés au ciel

en intime constellation

elle encourage le réveil

des abeilles dans sa passion

 

elles sont bien tout anonymes

ici et là cour assidue

à se presser au plus intime

de ce qu’on croit être leur dû

 

mais il n’est ni dû ni devoir

sous le regard de bienveillance

qui ne se donne pas à voir

au sein de l’éternel danse

 

elle se réjouit dans l’ombre

du vide immense où elle vit

d’étoiles reines voilées sombres

dans la prunelle la ravit

 

 

10 juillet 2016

Gilles Clément, professeur au Collège de France, a conclu sa leçon inaugurale Jardins, paysage et génie naturel par ces mots : « J’invite les oisifs, les prétendus inutiles, les lents, les accidentés de la vitesse à venir construire le projet de demain. Nous avons besoin de leur résistance à l’immédiate réponse, de leur capacité à s’étonner, à prendre le temps et à le laisser suivre son cours. Ensemble nous pourrons nous attarder à la simplicité d’une fleur, son éclat dans la lumière, cette annonce d’un fruit, une aventure promise, une graine, une invention forcément. Nous pourrons en faire le dessin et peut-être lui donner un paysage. Nous pourrons même lui donner un nom. Alors elle existera. »

     Qu’un professeur au prestigieux Collège de France puisse inviter à « s’étonner, à prendre le temps et à le laisser suivre son cours » devrait réchauffer le cœur de celles et ceux qui ont pris conscience de l’erreur meurtrière de la culture de l’argent tout occupée à détruire notre Terre dans son oubli de l’étonnement et de la lenteur où l’attention aimante conduit à respecter et affectionner toute vie.

     Ce n’est pas d’aujourd’hui cependant que l’on entend répéter Time is money, le temps c’est de l’argent, et que l’on voit la grande vitesse s’installer partout, non seulement dans les transports et les communications, mais dans les rythmes du travail quotidien où de plus en plus d’employés sont poussés au rendement jusqu’à l’épuisement.

     La nature, et particulièrement la vie végétale, nous invite à ce qui nous apparaît comme de la lenteur, mais qui est le rythme cosmique où nous pouvons trouver le sens de notre existence charnelle en marche vers l’esprit. Si nous sommes assurées de la présentissime présence de l’Amour à cette vie, nous pouvons lui apporter l’attention étonnée qui nous fait communier à son existence. Alors vraiment « chaque fleur est une âme à la Nature éclose »… « qui s’attache à notre âme et la force d’Aimer. »

 

jusque dans la maison l’esprit

s’agite pour se faire entendre

et le chambranle à la porte surpris

demande ce qu’il faut comprendre

 

ce n’est qu’un battement léger

de toutes ces choses si dures

qu’elle ne peuvent que bouger

en quelques maigres notes pures

 

mais ne cessant de revenir

elles rappellent la présence

de qui ne peut se retenir

de rappeler sa connaissance

de tout ce qui se nourrit d’être

dans le dedans dans le dehors

présent en présence de l’être

qui donne vie et réconfort

 

esprit imprègne l’univers

en tes souffles pour l’immobile

lui-même disant à l’envers

des choses que tu rends audibles

 

 

11 juillet 2016

Les tout derniers mots de la leçon inaugurale de Gilles Clément ont de quoi faire bondir celles et ceux qui refusent la vision anthropocentriste du monde selon laquelle « l’homme est la mesure de toutes choses » (Protagoras, dont Montaigne s’est gentiment moqué). Une fleur, ou tout autre objet de perception, n’aurait d’existence que si une conscience humaine la nommait : « … nous pourrons même lui donner un nom. Alors elle existera. »

     Conférer un nom à un être c’est, dit implicitement la Genèse, la posséder, la comprendre et dominer. Le Créateur, dans la Bible, a donné à Adam « la domination sur les bêtes de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer », et il lui a conféré ce pouvoir en les lui faisant nommer (Genèse 1, 28, 2, 19s). Entre parenthèses, c’est aussi l’intuition de Moïse en ce qui concerne l’Éternel : Il s’appelle « Je suis qui je suis », autrement dit tu ne sauras pas mon nom, tu n’auras aucun pouvoir sur moi. Tu ne me posséderas pas, tu ne me comprendras pas, tu ne me domineras pas.

     La Bible ne dit cependant pas qu’Adam aurait donné l’existence aux bêtes de la terre et aux autre animaux. Ce serait en faire un autre créateur, un rival de l’Éternel. C’est bien cependant ce que prétend faire la philosophie de Jean-Paul Sartre, l’Existentialisme. Il existe un roman de Sartre où un personnage est dit donner l’existences aux choses en les regardant…

     Comment cela est-il pensable, si ce n’est en tordant le sens du mot « exister », qui pour tout un chacun signifie « avoir une réalité » (en langage plus rationnel, « ne pas ne pas être », « ne pas être néant »).

     On ne peut admettre le « alors elle existera » de Gilles Clément qu’en y ajoutant, au moins implicitement, « pour elle, pour lui ». Elle n’aura de valeur humaine que si elle, il la nomme, c’est-à-dire la domine et la possède en la comprenant. Le Petit Robert donne aussi ce sens à « exister » : « Avoir de l’importance, de la valeur. » Mais il faut alors comprendre que cela est lié à la misère de la culture occidentale telle qu’elle s’est exacerbée avec l’Existentialisme, « philosophie qui est centrée sur l’homme » au point de lui faire croire qu’il ne dépend que de lui-même et qu’il peut ainsi se croire totalement libre.

     Cette redoutable erreur est déjà présente chez Descartes en son célèbre « Je pense, donc je suis ». Ma pensée me confère l’existence. Ma valeur d’être humain est d’être un être pensant, alors que les non-humains, dépourvus de pensée, n’existent pas vraiment, ne sont que des machines exclusivement destinées à servir les humains qui les possèdent, comprennent et dominent. (ce que condamne Jean comme relevant du « monde » I Jean 2, 16).

 

            assise dans les grandes graminées

poussant jusqu’à l’extrême de leurs graines

l’élan gracile des tiges bien nées

elle écoute frémir l’amour avec la haine

 

chacune en sa racine bouche à bouche

avec la terre aspire qui vers la lumière

se jette avec une énergie farouche

où passe tout l’élan de l’univers

 

les contemplant elle se dit qu’aucune

n’échappe à la présence brûlante de l’être

pas plus qu’au doux reflet du soleil sur la lune

qu’elle soit pleine ou prête à se démettre

dans l’ombre de sa danse aux mille voiles

sur la scène innombrable accompagnée

dans le ciel anonyme aux myriades d’étoiles

de l’invisible en son âme imprégnée

 

comme ses yeux les graines alentour

regardent pour savoir où se poser

et passer le témoin de la vie à leur tour

qui leur dira comme à chacune osez

 

12 juillet 2016

Yeshoua avait conscience de la présence Aimante de l’Éternel à tout être : « Ne vend-on pas cinq moineaux pour quelques pièces ? Pas un d’entre eux n’est oublié de Dieu. » (Luc 12, 6). Paul a exprimé cette réalité d’une autre façon : « Il n’est pas loin de chacun d’entre nous. En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28). Cette présence présentissime, la plus intime que nous puissions tenter d’imaginer, est le secret de la communion eucharistique des catholiques. Nous pouvons la vivre avec un verre d’eau, avec une bouchée de pain et avec toutes ces choses que nous pouvons toucher avec la bouche, le nez, la peau, les oreilles, les yeux. Nous pouvons regarder une graminée en étant tout content de l’identifier comme crételle, fléole, phragmite…, mais nous pouvons aussi la regarder avec Amour, sans chercher à trouver son nom, en participation à l’Amour Éternel, ici maintenant cette herbe unique au milieu de milliers d’autres, en nous rappelant qu’elle n’est « pas oubliée de Dieu », et aussi qu’elle manifeste un peu Sa force, Son intelligence, Sa beauté, Sa bonté, Sa vie, à sa façon selon son être.

     Nous pouvons même avec un moineau, une herbe… vivre ce que Stendhal a dit et sans doute vécu de la relation amoureuse dans la folie d’un coup de foudre : « Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections » (De l’amour). Mais alors que l’amoureux stendhalien vit dans l’illusion, l’amoureux Aimant dévoile la réalité de l’Éternel présent à tout être. La cristallisation charnelle peut d’ailleurs être la préparation à la cristallisation spirituelle d’un amour fou de l’Éternel.

     On entrevoit aussi la puissance qu’une telle expérience chez celles et ceux, hélas peu nombreux, peut leur donner dans leur combat pour la vie de notre Terre menacée, condamnée sans doute, par la stupidité et la rapacité de l’économie néolibérale. Comment pourraient-elles, pourraient-ils rester les bras croisés face à cette agression criminelle alors qu’elles ils vivent la présentissime présence de l’Amour à tous les êtres ?

 

elle lance au bord du chemin

trois tiges dont le vent balance

au sommet la vie de demain

 

le regard que pose la chance

sur la fonction de sa beauté

interroge son impuissance

 

comment pourquoi s’est installé

en cet endroit ce brin de vie

dans le libre laisser-aller

où parmi tant d’autres se dit

une âme à nulle autre pareille

sans permission ni interdit

 

la libéralité qui veille

sur tout ce qui ouvre la main

s’offre ici banale merveille

 

13 juillet 2016

En Occident le combat écologiste est avant tout un combat contre l’anthropocentrisme qui fait de l’homme « la mesure de toutes choses » et rejette le non-humain dans une l’inexistence de la non-valeur.

     Et cependant, depuis la mise au jour de l’évolution par Darwin, un fort courant de la pensée occidentale fait de l’homme un animal plus ou moins comme les autres. Pourquoi alors l’homme a-t-il si peu de considération pour les animaux  ?

     C’est que l’Occidental type est souvent insensible à la contradiction alors même qu’il se pique de rationalité. C’est qu’il habité et animé par un imaginaire ouranien-diurne qui, Gilbert Durant l’a montré, est un imaginaire de la coupure, de la séparation, de la non-communication entre les idées comme entre les personnes, entre les cultures, entre les espèces.

     L’Africain, dont l’imaginaire est chthonien-nocturne, ne pense pas ainsi. Il est sensible aux relations plus qu’aux séparations. Sa pensée est plus intuitive qu’analytique, ce qui lui vaut de devoir se battre contre le complexe de supériorité de l’Occidental qui voit un lui un pur intuitif et qui dévalorise l’intuition souvent au point de l’ignorer. Le Nigérian Wole Soyinka s’est indigné contre ce mépris et contre la compartimentation de la pensée occidentale, et le Ghanéen Ayi Kwei Armah a violemment attaqué la mentalité cloisonnante occidentale qui sépare les humains les uns des autres dans un individualisme asocial, mais aussi les modes de pensée cloisonnés.

     Les écologistes occidentaux, étrangers ou rebelles à la vision ouranienne-diurne du monde, sont, souvent par intuition autant que par analyse, des consciences sensibles à la parenté entre les humains et les non-humains. La philosophe écologiste Kathleen Dean Moore dénonce une vision du monde rationaliste, anthropocentriste et séparatiste et se fait l’avocate d’une vision du monde écocentrée où l’humain et le non-humain sont indissociables. Elle a vu que la vision du monde qui sous-tend la société de croissance industrielle fait des « humains des êtres fondamentalement différents et indépendants du reste du monde… » L’humain s’y croit « supérieur à tous les autres… Appelons cela la Vision du  Monde de la Séparation » (great tide rising, pp. 93s). C’est en luttant contre cette vision du monde au nom de sa sensibilité empathique en son expérience de la Nature qu’elle mène un combat écologiste pour la défense raisonnée de la Terre.

 

le figuier interpelle

l’approche sans détour

de celui ou de celle

qui lui parle d’amour

 

alors qu’il exubère

de sa sève altière

en enivre les airs

des brises familières

 

la bouche qui murmure

à son nom indicible

trouve le chemin sûr

de son cœur invisible

 

car ce sont des mots purs

de toute possession

de tout désir futur

au présent de passion

 

si demain tu souris

de le voir exulter

un peu plus qu’aujourd’hui

son beau feuillage errer

 

tu te réjouiras

de sa seule présence

fraternelle en l’aura

de la reconnaissance

 

le figuier qui t’appelle

en sa pure beauté

chante l’hymne éternel

de la fraternité

 

14 juillet 2016

Tout est lié. Le mal occidental, sa déconnexion du cosmos, s’origine à l’excès de raison et au manque d’instinct de sa nature (« instinct et raison, marques de deux natures »). L’Occidental animé par son imaginaire ouranien-diurne a perdu le sentiment de la Terre en faisant du Ciel son dieu. Il a du même coup oublié son âme avec l’âme des choses. Il qualifie l’animisme de primitif alors que le psychique et le physique sont indissociables en toute matière, et un simple raisonnement s’appuyant sur le principe de causalité montre l’inanité du réductionnisme. Mais le refus de reconnaître l’âme – le psychisme – de la matière lui permet de la posséder et dominer librement en toute bonne conscience. Le néolibéralisme en sa recherche névrotique du profit se fonde sur ce faux matérialisme qui ne voit  dans la matière que sa dimension physique.

     Le monothéisme est ourano-diurne : son dieu est un père céleste, non une mère terrestre. Il encourage la Séparation dénoncée par K.D. Moore, et déjà repérée et étudiée par Gilbert Durand dans Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Il ne peut concilier foi et raison, sacré et profane, art et science malgré qu’il en ait. Dans la culture qu’il respire et inspire, il peut tout au plus les faire vivre ensemble côte à côte, couples qui ne se parlent plus.

     Alors, fais au moins cohabiter réflexion et intuition, prose et poésie. À défaut de les faire déjà se parler, fais-les vivre ensemble en bonne relation œcuménique. Peut-être parviendras-tu à répéter et vivre la conviction de Gérard de Nerval :  « Chaque fleur est une âme à la Nature éclose / Un mystère d’amour dans le métal repose ».

     Mets une fleur au canon du fusil, un hymne à la joie à la marseillaise, des voix d’enfants au vacarme des armes.

 

éphémère te souviens-tu

de ta longue vie dans les eaux

espérais-tu alors vêtue

de misérables oripeaux  

connaître la joie du bel air

 

en bas déjà c’était pourtant

l’univers à trois dimensions

que tu connaissais dans le temps

de la chair et de ses passions

 

en haut tu les a retrouvées

et tu as pu y reconnaître

jusqu’à ton esprit élevé

ce qui t’a donné de renaître

 

le mystère en toi qui repose

dès l’origine était donné

et sa fleur un instant éclose

ne peut se trouver étonnée

 

tout ce qui en toi se rassemble

en cet instant de ton passé

en haut comme en bas ce me semble

ne peut être et bientôt cesser

 

que te restera-t-il enfin

lorsque même cette tunique

de tissu infiniment fin

se sera résolue unique

en cette joie que connaît l’air

 

15 juillet 2016

L’image de l’encyclopédie, du beau cercle, utilisée pour signifier le dessein des présentes éphémérides est à compléter-corriger par celle du puzzle sans bords. Tous les savoirs et tous les agirs y doivent cohérer. On ne peut retenir une « vérité » tant qu’on ne peut l’agréger à la totalité des autres, et l’on est d’ailleurs convaincu que ce travail d’agrégation est interminable.

     L’éclectisme sélectif est l’outil de ce travail. Il faut s’instruire des diverses sagesses, religions, philosophies, idéologies, sciences, arts à la mesure du temps dont on dispose et de la capacité réflexive et intuitive dont on est doué. Et à mesure que l’on rencontre de nouvelles pensées, idées, théories, il faut les peser sur la balance de la cohérence, se demander si et en quoi elles peuvent s’intégrer au puzzle géant jamais achevé. Le critère de l’éclectisme sélectif est le principe d’identité, de non-contradiction : deux vérités ne peuvent se contredire.

     Le principe d’analogie peut cependant servir d’approche. Deux choses plus ou moins semblables peuvent, bien que non nécessairement, nous amener à reconnaître leur cohérence, leur articulation, leur plus ou moins grande proximité. La vieille idée de la ressemblance entre le microcosme et le macrocosme est une des servantes du cheminement vers la Vérité.

     L’intuition fondatrice reste cependant celle de l’Altérité positive de l’Être rassemblant tous les êtres, l’intuition de l’Amour Éternel. Aucune vérité n’est possible que par cohérence avec l’Amour qui intègre les contraires, à commencer par l’amour philia et la haine neïkos cosmiques, moteurs de la durée et de l’évolution qu’elle crée. William Blake en a eu l’intuition : « Sans contraires pas de progression… Attraction et Répulsion, Raison et Énergie, Amour (philia) et Haine (neïkos), sont nécessaires à l’existence humaine » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer; planche 3)

 

ce trou noir cerné de feu

s’est posé quelques instants

sur l’intime du battant

de la porte dans son jeu

 

était-il attiré là

par un reflet inconnu

qui lui aurait dit ténu

qu’il pouvait donner le la

à la symphonie d’un jour

de couleurs et de nuances

où se raffine l’essence

de la haine et de l’amour

 

ainsi sans que tu le saches

sans doute tu renouvelles

et anticipes la marche

de la terre en l’éternel

 

car les trous noirs se ressemblent

se reproduisent l’image

bordée de feu ici tremble

du même dessein du sage

 

16 juillet 2016

Il est dans l’ordre d’une sensibilité normale de s’émerveiller devant le spectacle quotidien de la nature et il est dans l’ordre d’une intelligence normale de prolonger cet émerveillement par une  interrogation : Quelle est la cause de ce spectacle ? Peut-on l’imaginer ?

     Ainsi pourra-t-on s’intéresser à l’imagination intelligente du processus de l’évolution par K.D. Moore :

« Qu’est-ce que le monde ? Il y a quelque quatorze milliards d’années, le point infinitésimal qui était toutes choses a explosé, lançant dans toutes les directions la poussière et la lumière… Sur des étendues de temps inimaginables, cette poussière s’est organisée, tissant des galaxies, et les galaxies des étoiles, et, parmi les étoiles, des planètes. Des propriétés ont émergé de systèmes auto-organisés, pourrait-on dire. Et je m’arrête ici pour m’étonner, pour me demander comment cette matière et cette énergie peuvent s’organiser et se transformer en quelque chose de différent, quelque chose de plus compliqué, quelque chose qui peut de soi-même se réordonner à son tour. De façons qui demeurent pour moi mystérieuses, le grand élan créateur du cosmos s’est déployé… » (Great tide rising) pp. 121s)

     K.D. Moore parle du mystère de l’auto-organisation (self-organizing systems) du cosmos. A-t-elle, elle aussi, oublié le principe de causalité ? Il n’y a là rien de mystérieux. Rien n’est sans cause, et toute cause est nécessairement au moins égale sinon supérieure à son effet (Descartes dixit, mais tout enfant normal peut le comprendre et le dire).

     La prodigieuse intelligence qui se manifeste dans le cosmos par le processus de l’évolution est inexplicable par une auto-organisation de la matière physique. Cette organisation suppose nécessairement l’existence d’une intelligence à la mesure des prodiges qui à partir d’une pure énergie en est maintenant sur notre planète à une stupéfiante exubérance de vie végétale et animale, et à l’existence de cet étrange animal que nous sommes, capable de le comprendre en utilisant le simple principe de causalité.

     Pourquoi cet aveuglement de gens intelligents, scientifiques et philosophes, qui ne voient pas dans la prodigieuse marche du cosmos l’œuvre d’une intelligence nécessairement éternelle (sauf à croire que le big-bang aurait pu surgir du néant au mépris du principe d’identité).

 

Qui aime de l’Amour dont l’Éternel Aime manifeste autant de compassion pour les victimes des attentats de Bagdad que pour celles de l’attentat de Nice.

 

milliards aux têtes blondes grisonnantes

ils attendent le fer qui les tuera

sachant bien que demain finira

sur le chemin de leurs vies frémissantes

 

ils ont connu les journées et les nuits

ils ont connu les soleils et les pluies

parmi les souvenirs et les attentes

confondus dans l’instant qui les tourmente

 

sentent-ils que la vie qui les traverse

vient de plus loin que toutes les averses

peut-être du vide de l’origine

qui était le secret de la gésine

d’un monde d’être sans commencement

en son éternel renouvellement

en ses naissances et ses morts sans nombre

aux rythmes des lumières et des ombres

 

les épis mûrs frémissant dans la brise

lancent le chant de la reconnaissance

d’avoir pu vivre depuis leur naissance

jusqu’à ce jour du fer où leur élan se brise

 

17 juillet 2016

On peut parler du mystère de la créativité cosmique, mais ce n’est pas le mystère de sa cause première, qu’il faut avoir des yeux et ne pas voir pour qu’elle ne vous les crève pas. C’est le procédé d processus qui échappe encore, et sans doute pour longtemps, à nos scientifiques obsédés par le physique au point d’ignorer, de nier le psychique (dont le principe de causalité aurait dû pourtant leur mettre la puce à l’oreille depuis longtemps, mais ils ont des oreilles et n’entendent point.)

     Procédé du processus de la créativité cosmique ? Secret de fabrication ? L’Éternel est esprit. (Il a fallu que Yeshoua le rappelle à la Samaritaine, mais le monothéisme ne l’admet toujours pas qui conçoit la création comme une fabrication. Un esprit ne fabrique pas, la fabrication est un acte physique. Un esprit agit, et l’esprit de l’Éternel agit en permanence comme Yeshoua l’a dit aux défenseurs du sabbat et du mythe de la création-fabrication en six jours qui le fonde (Jean 5, 16s). Un esprit agit par inspiration, Monsieur de La Palisse vous le dirait.

     Ce processus prend quand même pas mal de temps, direz-vous : quelque quatorze milliards d’années depuis ce que l’on appelle le big-bang. Cela vous étonne-t-il que l’Éternel prenne son temps ? Le « Vieux » a tout son temps de l’une à l’autre éternité. « Avant que les montagnes ne soient enfantées, que tu n’aies formé la terre et le monde, d’éternité en éternité, tu es dieu… Car mille ans à tes yeux sont comme hier lorsqu’il est passé, comme une veille de la nuit » (Psaume 90, 2-4).

     Mais le faible d’esprit qui se prend pour la mesure de toutes choses et son échelle de temps pour la mesure de tous les temps ne trouve pas cela raisonnable. Si l’Éternel est le tout-puissant, comme le monothéisme le dit, un coup de baguette magique, un simple abracadabra, et la chose est créée (Genèse 1). Oui mais voilà, l’Éternel n’est pas le tout-puissant mais le tout-aimant qu’a connu et dévoilé le prophète Yeshoua. Il y a cohérence entre la spiritualité de l’Éternel et son Amour.

 

au recoin que le fer ne peut atteindre

les herbes folles exubèrent sans crainte

 

leur foule se resserre sans jamais

semble-t-il  étouffer la voisine au plus près

 

ce que l’espace à leur pied leur mesure

en la hauteur leur permet l’aventure

 

ce que le sol leur assigne immobile

l’air leur prodigue en figures faciles

 

et les graines au vent qui se balancent

comptent sur lui pour porter leur semence

 

les herbes folles en leur coin réfugiées

préparent la victoire à leur monde assiégé

 

elles iront bientôt lancer la reconquête

des  terres que le fer a privées de leur fête

 

18 juillet 2016

L’agir de l’esprit de l’Éternel en son autre – le cosmos dont nous sommes – est indétectable par le sensibilité mais inférable par la raison, que ce soit dans l’auto-organisation de la matière inanimée puis animée ou dans l’auto-spiritualisation de la chair humaine.

Auto-organisation ? Auto-spiritualisation ? Ce qui apparaît dans la marche du cosmos se retrouve présenté sinon expliqué selon l’intuition de l’Amour-Éternel et de son œuvre permanente impersonnelle dans la vie éthique et mystique des humains. Le prophète Yeshoua l’a donné à entendre à celles et ceux qui ont des oreilles pour l’entendre. Le pardon des péchés, si cher à la théologie chrétienne, n’est pas l’acte personnel d’un dieu personnel pensé selon l’image d’une personne humaine qui pardonne.

Yeshoua, vivant de la Vie de l’Éternel, n’a pas dit « je te pardonne tes péchés », mais « tes péchés sont pardonnés » (Luc 7, 48). Qui Aime est pardonné puisqu’il pardonne. « pardonnez-nous comme nous pardonnons » est une formule qu’il faut reconnaître en la remettant sur ses pieds. Il ne s’agit pas de pardon mutuel. L’Amour Éternel pardonne la conscience pécheresse dans l’accueil que celle-ci réserve à l’Amour qui pardonne toujours, l’Amour dont le pardon est inhérent à l’être. Si la pécheresse est pardonnée, c’est qu’elle Aime, qu’elle répond à l’Amour par l’Amour. Son Amour la pardonne. On retrouve ce dispositif de non-intervention d’un dieu personnel, d’auto-spiritualisation dans « le jugez pas et vous ne serez pas jugés », et « donnez et il vous sera donné, de la mesure avec laquelle vous mesurez il vous sera mesuré  » (Luc 6, 37s).

     Nul besoin d’une intervention divine au sens d’un acte personnel particulier comme le pense la théologie chrétienne. Cela marche tout seul, cela explique pourquoi on peut avoir l’impression d’une auto-organisation et d’une auto-spiritualisation. Il n’empêche que c’est rationnellement inexplicable sans l’inspiration de l’Esprit de l’Éternel. La théologie chrétienne l’admet en parlant de la grâce. Mais cette grâce n’est pas une intervention extérieure à la volonté comme l’ont cru les Jansénistes et quelques autres, terrifiés à l’idée que leur dieu tout-puissant puisse ne pas les gracier. Le mashal de l’Enfant prodigue est pourtant une illustration de l’automaticité du pardon dans l’Amour. Le père ne pardonne pas à son fils ses frasques de jeunesse. Il l’embrasse, rempli de la joie de le revoir.

     Lorsque Montaigne se moque de Sénèque et des stoïciens qui prétendent « s’élever au-dessus de l’humanité » par leurs propres forces, il ne fait qu’appliquer le principe de causalité déjà à l’œuvre dans la marche du cosmos selon son dynamisme néguentropique. L’humain « s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main… C’est à notre foi chrétienne, non à sa vertu stoïque de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose » (Essais II, 12, p. 351).

     Certes Montaigne pense et parle selon le langage d’une théologie d’un dieu personnel, mais il utilise la principe de causalité, comme devraient le faire nos scientifiques en parlant d’auto-organisation de la matière et du vivant. « L’esprit de l’Éternel planait (plane) sur les eaux », sur l’abîme du cosmos (Genèse 1, 1).

 

qu’est devenue la cétoine dorée

qui reposait sur la haie de troènes

dans l’univers des amours et des haines

que le hasard m’avait fait explorer

 

fleur de métal à la nature éclose

son âme méditait dans l’or et le silence

de l’immobilité où l’autre se relance

en la pensée de l’immortelle rose

 

la reverrai-je vraiment elle-même 

unique dans la chaîne des ancêtres

à son heure venue  pour y paraître

avant qu’elle s’en aille et que se sème

sa graine et se poursuive l’aventure

des reines de beauté dans le jardin

où rares elles fleurissent un matin

éblouissant le regard du futur

 

son souvenir au moins que je chéris

est la force en mon âme du combat

contre l’argent qui voudrait jeter bas

cet arbre où dame pauvreté sourit

 

19 juillet 2016

Impudeur de celles et ceux que leurs ambitions politiques possèdent au point de les faire se mettre à glapir avant même que le sang des victimes n’ait séché, que les blessures physiques et psychiques n’aient commencé de se cicatriser, que les larmes ne se soient taries.

     Inintelligence eurocentriste ou raciste de celles et ceux qui n’ont pas une pensée de compassion pour les trois cents morts et les innombrables blessés de Bagdad le jour de la fête de l’Aïd el-Fitr, l’équivalent de notre 14 juillet. Croient-ils, en leur ignorance invincible, que les Iraquiens sont des humains moins sensibles qu’eux ? (Voir sur l’Internet, M. Big Browser, « pour que les victimes de l’attentat de Bagdad aient un visage et ne soient pas qu’un nombre »).

 

« Les cheveux de votre  tête sont tous comptés » (Matthieu 10, 30). Cette phrase de Yeshoua pourrait être à l’origine du panenthéisme d’Augustin (Deus intimior intimo meo) et de Thomas d’Aquin (Deus in omnibus rebus, et intime). Mais cette présence de l’Amour à tout être, à l’être humain en particulier, est une présence inspiratrice, non manipulatrice, et l’Amour ne peut rien contre ou pour neïkos-thanatos, ni non plus pour ou contre philia-eros.

     Les juifs dont la Shoa a ébranlé la croyance en leur dieu tout-puissant et miséricordieux pourraient y réfléchir, tout comme les chrétiens dont la foi chancelle face au malheur qui les atteint. L’action de l’Esprit de l’Éternel rationnellement évidente dans « l’auto-organisation » du cosmos en son évolution et donc dans « l’auto-spiritualisation » de l’humain en son cheminement (principe de causalité oblige) est une action inspiratrice qui se fond dans l’élan du conatus de Spinoza, de la volonté de Schopenhauer, de la volonté de puissance de Nietzsche, de la durée créatrice de Bergson.

     L’idée d’Augustin, « Dieu qui nous fait sans nous ne nous sauve pas sans nous » (Sermon 169, 11, 13) illustre à sa façon ce mode d’action inspiratrice de l’Amour Éternel, qui agit à la mesure de l’accueil de ses autres, de ses hôtes. Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur.

 

l’eau du puits rafraîchit

les idées endurcies

par tant de vérités

en folle liberté

que le monde gémit

et puis bientôt tarit

 

il faut aller sans peur

aux grandes profondeurs

où une eau vivifiante

donne à ceux qui la sentent

de retrouver l’élan

qui les porte en avant

 

l’eau qui donne le sens

habite le silence

comme au puits du désert

on trouve ce qui sert

à donner l’équilibre

en nous des forces vives

qui creusent dans la joie

au profond de la foi

 

iras-tu pèlerin

au plus long du chemin

trouver le puits profond

où l’esprit se confond

avec l’antique élan

qui répond à l’amant

 

20 juillet 2016

« Décloisonner les savoirs » est devenu une priorité pour un certain nombre de chercheurs. Elles ils ont senti la fécondité d’une pensée qui refuse de s’enfermer dans sa spécialité. Pluridisciplinarité, interdisciplinarité, transdisciplinarité. Transdisciplinarité surtout, dont l’introduction timide dans l’éducation a provoqué des protestations car elle bouleverse le confort intellectuel des enseignants. Pourtant « il ne s’agit pas d’empiéter sur les plate-bande d’une discipline voisine » (ni sur le pré carré des monopolisateurs de sujets de recherche).

     La transdisciplinarité a réussi depuis quelque temps à faire dialoguer les différents arts. Dès 2009 il s’est agi de « mettre en place un enseignement transversal : l’histoire des arts… Aujourd’hui nous référençons six grands domaines, les arts de l’espace (1), du langage (2), du quotidien (3), du son (4), du spectacle vivant (5), du visuel (6) (Catherine Kéréver, beaux-arts 0001.pdf, Académie de Bordeaux).

     Cette application n’est qu’une parmi bien d’autres possibles relevant du même esprit, celui de retrouver l’unité du savoir en réponse à l’unité du monde telle qu’elle est vécue et pensée dans d’autres cultures. On sait qu’un Ayi Kwei Armah s’est élevé avec vigueur contre la pensée occidentale qui isole et sépare les choses des choses, y compris les humains des humains et les pensées des pensées. Wole Soyinka a fait de même au nom de son « totalisme conceptuel », reflet de son « totalisme cosmique ».

     Peu importent les grands noms de la pensée transdisciplinaire, ceux des premiers signataires de la Charte de la Transdisciplinarité. L’important est de reconnaître combien elle est essentielle à la marche harmonieuse de la vie et de la pensée humaines en leur imaginaire. Cette inflexion relativement récente de la pensée européenne se conçoit en effet selon la polarité des deux imaginaires qui gèrent les visions du monde : l’imaginaire ouranien-diurne qui est celui de la coupure, de la distinction, mais qui, comme Kathleen Dean Moore le signale justement, est devenu dans la culture occidentale celui de la Séparation, aveugle sur la catastrophe qu’elle prépare pour la vie sur la Terre. L’imaginaire chthonien-nocturne est, quant à lui, celui du mélange qui unit mais qui risque de mélanger et confondre. La description de ces deux imaginaires a été proposée par Gilbert Durand dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire.

     Le rééquilibrage des imaginaires a une dimension religieuse et, plus largement, culturelle. Le monothéisme est ouranien-diurne, c’est pourquoi et puisque il est patriarcal. Le combat actuel des différents féminismes fait partie d’un rééquilibrage plus vaste, en cherchant à redonner leur rôle entier à la féminité comme à la masculinité. On en voit les prémisses dans le désir chez certains catholiques de voir ordonner des femmes prêtres, comme les anglicans ont établi des femmes pasteurs et des femmes évêques. Mais cette lutte pour le rééquilibrage des sexes et des genres n’est pas dissociable d’un rééquilibrage des diverses formes de pensée, réflexive et intuitive en particulier, dans un dialogue fécond.

     Le durcissement, chez un certain islam, de la domination masculine peut s’interpréter en partie comme une réaction contre un mouvement culturel planétaire tendant à redonner leur valeur à tous les êtres, à commencer par les femmes. Paul a pu écrire il y a deux millénaires, « il n’y a plus ni homme ni femme, ni Juif ni Grec… » (Galates 3, 28), et évidemment ni Français, ni Iraquien, ni Malien, ni Algérien…  Mais le christianisme et la civilisation censée faire partie de son héritage ont encore du chemin à faire pour le comprendre et le vivre.

     Et cela concerne aussi la découverte et la mise en place d’une écologie qui brise la barrière que la pensée occidentale a élevé entre les humains et les non-humains dans son penchant pour la Séparation.

 

l’esprit t’a amené

faire un tour parmi nous

ou l’as-tu décidé

en tes mouvements fous

deçà-delà toujours

dans la suite des jours

 

depuis quand es-tu né

es-tu sorti du trou

noir de quelque cité

ou du bord d’une boue

où avait fait l’amour

ta mère en ses beaux jours

 

je te suivrai des yeux

tandis qu’à qui mieux mieux

tu mèneras la danse

sans autre récompense

qu’être ce que tu es

en vie en liberté

 

tu remplis ta présence

de ma reconnaissance

par tes couleurs connues

et ton nom inconnu

au fond de ma mémoire

au bord de mon espoir

 

lorsque l’esprit te mène

fondu en ton haleine

tu fais parler le monde

en sentences profondes

où se dit le message

offert à tous les sages

 

21 juillet 2016

Transdisciplinarité dans la construction du grand puzzle de la connaissance. Pascal : « Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout » (Pensées, éd. Sellier, 230, p. 168). Celles et ceux qui croient au grand Pascal seront peut-être sensibles à cette déclaration et chercheront, dans leur faim de comprendre, à découvrir les « rapports » et les « enchaînements » des choses.

     Cela concerne aussi celles et ceux qui veulent sortir du « monde, du désir de la chair, du désir des yeux et de l’orgueil de la vie », de la « libido sentiendi, de la libido sciendi et de la libido dominandi  » (admettant que les trois libido sont en rapport et enchaînement chacune avec les deux autres et qu’en particulier la soif de comprendre va de pair avec le désir de jouissance et la volonté de dominer). Qui Aime, à la mesure de son Amour, cherche la connaissance de communion (non la compréhension de jouissance et de domination) du tout et des parties dans le grand puzzle où tout être a sa place, voulant y reconnaître les enchaînements et les rapports.

     L’Amour se réjouit devant ce grand puzzle qui ne cesse de se remplir et de s’agrandir en toute conscience que mène l’Esprit de l’Éternel. Car l’Esprit d’Aimer est présent à l’être en toutes ses parties connues ou encore inconnues et en son tout. L’Amour n’est pas une pièce du puzzle, une pièce que l’on pourrait imaginer au centre. Sa présence inspiratrice n’a ni centre ni circonférence, elle est partout et nulle part. Mais elle y est nécessairement active comme cause première (selon la logique du principe de causalité).

     Pascal a aussi vu que les « enchaînements » et les « rapports » des parties et du tout obéissent à ce princip : « Toutes choses étant causées et causantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (Ibid.) Non seulement cela est magnifiquement dit dans l’élégante sobriété de style, mais chaque mot mérite d’être médité et intégré à notre pensée par éclectisme sélectif. En nous demandant cependant si Pascal s’est posé la question de la cause de ces rapports et enchaînements de causes.

 

ce moment de l’aurore où presque

insensiblement la lumière

à la beauté chante une fresque

 

un banc de nuages   pudiques

caressé par l’esprit de l’air

rougit quelques instants   unique

 

bientôt rasséréné   grisaille

il sera prêt passant au faire

à se remettre à son travail

 

c’est qu’il sait bien qu’il est utile

dans le grand jeu de l’atmosphère

où la beauté n’est pas futile

mais donne son adrénaline

aux forces brutes de la terre

pour qu’elles se montrent câlines

 

alors veilleur attends l’aurore

si belle qu’un instant la chair

en l’esprit fait du  plomb de l’or

 

22 juillet 2016

De même que la menace terroriste nous invite à l’altérité positive envers tout être humain, y compris voire en priorité envers celles et ceux qui risquent de succomber à sa fascination épidémique, de même la menace anti-écologique nous invite à l’altérité positive envers tout être vivant, en priorité envers ceux qui sont les plus menacés par l’ogre de la production- consommation-population.

     La réaction de l’humain premier face à une menace terrifiante est de se protéger par les armes défensives et offensives, matériellement et psychologiquement : repérez les suspects enfermez-les, expulsez-les, torturez-les, liquidez-le. C’est une réaction première sans doute compréhensible, mais qui devient rapidement excessive et autodestructrice : l’usage du neïkos privé de l’équilibre de la philia se fait aux dépens de celles et ceux qui l’exercent comme aux dépens de celles et ceux contre lesquels il s’exerce.

     La sagesse de l’Esprit qui habite et s’exerce chez celles et ceux qui cheminent de la chair de l’humain premier vers l’esprit de l’humain dernier (I Corinthiens 15, 45ss) se résume dans la formule, « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous persécutent » (Matthieu 5, 44). Ce n’est pas l’attitude passive du martyre auréolé de la gloire du sacrifice. C’est l’attitude active qui cherche à aider celles et ceux qui risquent de « se radicaliser » parce que privés d’espoir, exclus de la vie professionnelle, sociale et culturelle. Le levain de l’Amour est capable de soulever la pâte de l’humanité première et de sauver la terre des vivants.

 

Lorsque le voile de ta chair

se déchirera que la face

de ce monde enfin fera place

à cette indicible lumière

dont le nom encore inconnu

pour toi se murmurera nu,

 

que feras-tu devenue ange

plus étonnée qu’à ton miroir

si brusquement d’apercevoir

l’endroit proposé en échange

de la chair triste et de ces livres

dont l’amour enfin te délivre.

 

Tout cela demeure une énigme

dans l’obscure clarté qui tombe

des étoiles au bord de ta tombe

au changement de paradigme

que tu ne peux qu’anticiper

avant que d’y participer.

 

Ici maintenant l’éternelle

t’invite à la préparation

de l’ultime destination

avec ce qui se renouvelle

en contemplant comme à distance

ton action en reconnaissance.

 

Lorsque l’univers dévoilé

en sa beauté nue paraîtra

nue toi aussi tu ne seras

que ce que tu n’as pas volé

en te disant qu’il était tien

qui à personne n’appartient.

 

Celle qui est toute lumière

ne peut que te donner à voir.

Tu ne peux mettre ton espoir

qu’en la transparence de l’air

où chaque âme des autres empreinte

dit son nom sans aucune feinte.

 

23 juillet 2016

Le terrorisme islamiste n’est pas invincible. Le terrorisme économiste l’est-il ? Utiliser le même mot, « terrorisme », pour parler de deux réalités en apparence si différentes peut sembler relever de la manipulation intellectuelle. L’analogie sur laquelle cette utilisation s’appuie ici est cependant celle du danger mortel qu’ils font tous deux courir à l’humanité.

     Mais le danger économiste est incommensurablement plus menaçant que le danger terroriste. Au point que des philosophes écologistes – on peut penser au Norvégien Arne Naess, aux Américaines Kathleen Dean Moore et Mary Evelyn Tucker… – unissent leurs efforts permanents pour faire partager leur conscience de la catastrophe inouïe qui vient, quasiment inévitablement.

     Le réchauffement climatique qui monte en puissance et provoque déjà des phénomènes météorologiques destructeurs paraît inarrêtable au vu de l’utilisation effrénée des combustibles fossiles. Mais la menace écologique déborde de toutes parts celle de ce réchauffement. C’est celle de la production-consommation-population toujours croissante qui met à mal les espèces végétales et animales et les fait disparaître toujours plus rapidement, rongeant leurs territoires et empoisonnant leurs lieux de vie dans l’utilisation incontrôlée des insecticides, herbicides, engrais et autres pollueurs.

     L’heure n’est plus de s’interroger sur l’existence de cette menace mais sur sa gravité. Et puis de passer à l’action, motivés par notre sensibilité à la beauté et à l’intelligence du monde et par le sens de nos responsabilités envers tous les vivants, de notre devoir de les respecter et protéger.

     On peut penser que le terrorisme économiste est invincible parce que notre société manipulée ne pense pouvoir vivre que de croissance, se la représentant comme la solution unique au chômage. Cette croissance s’observe dans certaines régions par un accroissement des surfaces bâties, comme on peut l’observer dans les banlieues des grandes villes et dans les territoires des communes qui les entourent. Croyez-vous que les responsables locaux s’en préoccupent, s’en inquiètent, s’en affligent ? Bien au contraire, ils s’en félicitent, s’en enorgueillissent, s’en targuent…

     La lutte à mort contre les destructeurs de la vie planétaire passe d’abord par la prise de conscience de l’ampleur de la destruction qui menace. Cette prise de conscience devrait être d’abord celle des consciences qui osent penser, bien trop peu nombreuses. Les fidèles de l’Amour devraient être du nombre et propager la nouvelle « de la colère qui vient », celle de la Terre.

     Le combat pour la Terre se mène dans la manipulation de la chair mais plus encore dans l’inspiration de l’esprit « qui renouvelle la face de la Terre. »

 

ton vol rapide en solitaire

a échappé aux prédateurs

a survécu aux destructeurs

partout à l’affût dans les airs

 

car tu es d’une antique race

qui d’âge en âge a pris son vol

en feintes apparemment frivoles

qui embarrassent les rapaces

 

en l’élégance de ta taille

et le motif de tes couleurs

se devine ce qui fait leur

un cœur qui jamais ne défaille

 

j’ai confiance que ton été

ton automne même peut-être

persévérera dans ton être

avec la paix d’avoir été

 

mais que sera ta descendance

avec celle de tes cousines

quand l’ennemi de la gésine

déchaînera sa violence

 

vole tout de même insouciante

puisque l’esprit veille sur toi

qu’à la fin tu ne tomberas

qu’avec sa force bienveillante

 

24 juillet 2016

Si le diable existait, pourrait-il imaginer une meilleure stratégie pour détruire la vie sur la Terre qu’en inspirant, « prince de ce monde », une économie fondée sur « le désir de la posséder, comprendre et dominer » par une économie mondiale fondée sur la croissance ?

      Certaines, certains écologistes peuvent nous paraître obsédés par la catastrophe qui s’annonce et qui leur semble inévitable. Ces écologistes placent au centre de leurs préoccupations l’avenir de la vie végétale et animale, même s’ils nous font aussi entrevoir ses conséquences sur l’avenir de la vie humaine. Sans doute peut-on se rassurer sur la survie de l’humanité sur une planète surchauffée et humainement surpeuplée où les espèces végétales et animales auront disparu en grand nombre, mais on doit aussi envisager ce que feront les peuples d’une Terre assiégée par la violence cosmique, par la montée envahissante des océans sur les côtes surpeuplées, par leur acidification détruisant massivement les premiers maillons de la chaîne alimentaire, entraînant par effet domino la destruction des espèces vivantes sur une échelle incalculable…

     La violence humaine que nous vivons depuis quelque temps est attribuée majoritairement au fanatisme religieux, mais elle le déborde et participe d’un climat général, d’une écologie humaine où le neïkos-thanatos n’est plus équilibré par la philia-eros. On peut faire cette hypothèse et se préparer au pire lorsqu’elle sera animée par le désespoir des peuples violentés par la catastrophe écologique.

     Se préparer au pire, c’est le penser en fonction de nos enfants, de nos petits-enfants… et c’est agir en conséquence, par la parole et plus encore par le style de vie, la sobriété heureuse, alors que le terrorisme économiste nous presse de consommer davantage, que la « Bête de l’Apocalypse » dévore la vie par la croissance de la consommation.

     Les consciences les mieux armées pour affronter « la colère qui vient » sont celles qui participent à l’Amour Éternel pour la moindre fleur des champs, le moindre moineau, le moindre être humain.

 

écoute le silence

en l’ombre de l’immense

le mystère là-bas

de celle de ce bois

invitant le regard

à l’approche du soir

 

c’est la vie de la sylve

dans le souffle du sylphe

lorsque passe le vent

où bruissent les amants

 

ce que chantent les druides

dans la clairière vide

et l’ombre indéchiffrable

au centre du semblable

peut être l’autre unique

hors du géométrique

 

si tu veux y connaître

le secret de ton être

il faut que tu prépares

le chemin de son art

à ton âme attentive

l’ombre définitive

 

25 juillet 2016

Est-ce la grande Séparation dans notre conscience occidentale déplorée par K. D. Moore qui est la cause de notre aveuglement écologique ? Cette Séparation, attribuable à l’imaginaire ourano-diurne qui mène notre conscience, affecte l’ensemble de notre penser et de notre agir. C’est elle qui fait dire à nombre d’économistes que l’économie n’a rien à voir avec l’éthique, pas plus que la politique selon les politiciens, la science selon nombre de scientifiques, l’art selon la majorité des artistes et des critiques d’art…

     Une pensée retrouvant l’équilibre des deux imaginaires reconnaît la dimension éthique de toutes choses, comme leur dimension politique, leur dimension scientifique, leur dimension théologique, leur dimension artistique… et fait donc dialoguer la science et l’art, l’art et la politique, la politique et la théologie… et ainsi de toute pensée et de toute action.

     La transdisciplinarité, qui fait de timides progrès dans notre doxa française, suppose une prise de conscience des méfaits de la Séparation générale. La lecture de la Charte de la Transdisciplinarité montre et exalte les liens qui unissent toutes choses à toutes choses, accueillant la découverte de Pascal pour qui « toutes choses sont aidées et aidantes, causées et causantes, médiatement ou immédiatement »(Pensées, éd. Sellier, 230, p. 168).

      On comprend alors que le matérialisme scientifique a des attaches avec le matérialisme philosophiques, avec le matérialisme économique, avec le matérialisme éthique, avec le matérialisme artistique…

     L’intuition de l’Évangile est que pour être sensible au témoignage de Yeshoua, il faut être « de Dieu », « de la vérité » (Jean 8, 47, 18, 37), et que ceux qui ont rejeté ce témoignage, sa « lumière », sont ceux dont « les œuvres étaient mauvaises », alors que « ceux qui font la vérité viennent à la lumière » (Jean 3, 19ss. Autrement dit, « qui Aime connaît Dieu et qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s). Le penser et l’agir sont indissociables.

     Une conscience qui accueille l’Amour porte un regard neuf sur la théologie, sur la philosophie, sur la science, sur l’art, sur la politique, sur l’économie, sur l’écologie…

 

Ta dernière tresse est tombée

et a rejoint ses mille sœurs

sur le gazon pour y tisser

une tapisserie des heures

riches que l’esprit une à une

a filées d’une âme commune

 

Mais là-haut tu poursuis le temps

et ses travailleurs fructueux

se s’arrêtent pas un instant

de jour et de nuit sinueux

se préparant cette abondance

où se chante ton espérance

 

Tes oursins verts qui se hérissent

et se balancent dans la mer

je le sens peu à peu grossissent

nourris de ta sève au concert

des soleils des vents et des pluies

infatigables qui s’enfuient.

 

Atalante qui les poursuit

les ramassera pour l’automne

avec l’abondance des fruits

qu’Hippomène, dieu lui pardonne

laisse tomber sur son parcours

en sa malicieuse cour

 

Qui sait si toujours frémissant

de l’élan qui guide ta sève

tu sauras y mêler mon sang

et découvrir au fond du rêve

le beau secret universel

que lui murmure l’éternelle

 

26 juillet 2016

« L’écologie humaine » accuse « l’écologie profonde » de négliger l’humanité au profit de la nature. C’est qu’elle oppose l’humanité à la nature, qu’elle les isole l’une de l’autre selon son imaginaire ouranien-diurne excessif, selon sa philosophie marquée par la Séparation.

    On peut penser qu’il existe une « écologie profonde » dont les actions protectrices des plantes, des animaux et de leurs milieux de vie sont ou paraissent plus soucieuses des non-humains que des humains. Si tel est le cas, ce peut être que ces actions sont elles aussi influencées par un imaginaire de la Séparation.

     Cependant un Arne Naess, rallié au « Mouvement de l’Écologie Profonde » a montré au cours de son existence qu’il avait d’abord été soucieux de la paix mondiale à l’époque de la menace d’une guerre nucléaire, puis engagé dans le combat de  la justice sociale.

     De son côté, Laudato Si’ ne sépare pas le souci de la Nature du souci de l’humanité, s’engage d’un même mouvement pour la justice sociale et pour la justice écologique. Son écologie est « environnementale, économique et sociale » (pp. 107s). On pourrait multiplier les citations qui conjuguent son souci de l’humanité et son souci de la nature. Ainsi « le développement humain authentique a un caractère moral, mais il doit aussi prêter attention au monde naturel et tenir compte de la nature de chaque être et de ses liens mutuels dans un système ordonné » … « Quand on parle d »environnement, on désigne en particulier une relation, celle qui existe entre la nature et la société qui l’habite. Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle. » (pp. 107s)

     La prière finale synthétise les divers aspects de cette unique préoccupation humaine et écologique en les intégrant à l’intuition évangélique de l’Amour :

« Touche les cœurs

de ceux qui cherchent seulement des profits

aux dépens de la terre et des pauvres.

Apprends-nous à découvrir

la valeur de chaque chose,

à contempler, émerveillés,

à reconnaître que nous sommes profondément unis

à toutes les créatures

sur notre chemin vers ta lumière infinie.

Soutiens-nous, nous t’en prions

dans notre lutte pour la justice, l’amour et la paix.

                       (p. 185)

     la présentissime présence d’Aimer à tout être nous invite et nous entraîne à nous soucier de tout être avec affection et respect, animées par son Amour.

 

bouche ouverte dents blanches lèvres roses

béatement tu souris au soleil

et tu sens bien lorsque tu t’émerveilles

ce que l’amour avec lui te propose

 

c’est de la terre qu’il tire ta vie

après des millénaires d’héritages

soigneusement qui transmis d’âge en âge

ont découvert ton visage ravi

 

et te voilà fragile et éphémère

tout à l’instant en cette heure qui passe

dans la lumière lisant sur ta face

la beauté raffinée de l’univers

 

que les regards au hasard des rencontres

t’aiment de cet amour que le soleil

en son désir de faire des merveilles

dans l’attention soudainement leur montre

 

bassement sur la terre tu rampes modeste

mais ta bouche grande ouverte ose

en la gaieté toute simple d’un geste

rivaliser avec la splendeur de la rose

 

27 juillet 2016

« Le mal fait partie de la liberté » (Paul Evdokimov). Ce « fait partie de » invite à penser. On peut commencer à le penser en partant de la certitude que « Dieu est Amour », que l’Être de l’être est Altérité Positive, en toute logique : Étant infini, et donc totalité d’être, l’Être de l’être ne peut avoir un autre que par cette Altérité de Don, non de Possession, de Compréhension et de Domination. S’il n’était pas Amour, il serait seul (à moins d’être trois comme l’imagine le christianisme). Et s’il n’est pas seul, ce ne peut être que parce qu’il est Amour.

    L’existence du cosmos suppose l’existence de sa cause, et l’Infini Éternel de cette cause suppose en retour que l’existence du cosmos soit l’effet d’une cause oblative qui en fait « le meilleur des mondes possibles ».

     La prise de conscience de la première réalité ne requiert qu’un raisonnement des plus simples, la prise de conscience de la deuxième exige une chaîne de raisonnements un peu plus compliqué. L’existence du « mal », sa justification rationnelle, est plus exigente encore. Si l’on a pris conscience que l’Être Infini existe nécessairement et aussi que le cosmos ne peut exister que par Altérité positive de cet Être, on peut arriver à prendre conscience que le « mal » est inévitable.

     Pourquoi ? Parce que l’Amour de l’autre entraîne la liberté de l’autre si cet autre est « doué de raison et de conscience », et il entraîne, pour préparer cette liberté, l’indétermination de ce qui n’est pas doué de conscience et de raison, selon le processus de l’évolution qui précède nécessairement l’apparition d’êtres libres.

     Cette chaîne de raisonnements n’est pas facile à suivre, mais elle aboutit à la conclusion, d’une part que le cosmos ne peut exister que selon les lois de la philia et du neïkos, et d’autre part que l’être conscient qui en émerge reste mené par ces forces, dont les noms sont alors eros et thanatos tant qu’il ne s’en est pas affranchi par l’esprit de l’Éternel Amour. « Le mal fait partie de la liberté » parce que la liberté « fait partie de l’Amour. »

     Peut-on demander, même à une conscience qui se dit rationnelle, voire rationaliste, de suivre cette chaîne de raisonnements ? On peut en douter lorsqu’on voit un certain nombre de nos brillants scientifiques ne pas voir la première évidence, celle de l’existence de la Cause infinie éternelle. C’est que la raison humaine est fragile, terriblement fragile : « Plaisante raison qu’un vent manie, et à tous sens » (Pascal, Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69). Et Pascal a vu que la raison ne va pas bien loin dans la découverte de l’être si elle n’est pas alliée au cœur, à l’instinct, à cette intuition que certaines de nos éminentes intelligences vont jusqu’à qualifier de « calamiteuse ».

     L’intuition de l’Amour tranche le nœud gordien des raisonnements ontologiques.

 

Puis-je te regarder et toi me regarder

immobiles tous deux dans la pâle lueur

lorsque à peine son chant est venu demander

que l’on prête l’oreille à son ambassadeur ?

 

La méfiance t’habite avant que de savoir

ce que je suis dans le grand jeu des ombres

où l’amour et la haine se donnent au miroir

des luttes lumineuses des luttes sombres.

 

Sans détourner la tête et fixant ton œil noir

sur l’ennemi probable en son aura subtile

tu t’apprêtes déjà à rejoindre l’espoir

du jour clair et des repas faciles, ou te faut-il

dès maintenant apprendre la fuite éperdue

vers le fouillis des haies et les recoins touffus

où tes parents ont su dissimuler le nid

de la tendresse sûre où l’on se sent béni.

 

Alors il ne me reste qu’à me retirer

dans la reconnaissance de ce qui s’éclaire

avec le chant et les sublimes airs

qu’en sûreté bientôt tu vas inaugurer.

 

28 juillet 2016

Il est difficile d’admettre la dénonciation par Yohanân du « désir des yeux » (I Jean 2, 16), « libido sciendi » (Augustin), « concupiscence des yeux » (Pascal). À propos de cette curiosité, de ce désir de savoir, Pascal parle des « curieux et savants qui ont pour objet l’esprit » (Pensées, éd. Sellier, 761). Mais il parle d’esprit au sens de l’intelligence, non de l’esprit d’Amour qui doit prendre le relais de la chair. Pascal dit aussi, brièvement, « Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes » (op. cit., 462). Bien qu’il y ait été sensible, il n’est pas certain qu’il ait creusé cette question du mauvais désir de savoir.

    La référence au « péché » d’Ève et Adam peut nous aider à commencer notre recherche de ce qu’est le « désir des yeux ». Ce péché est en effet présenté comme celui des yeux fascinés par le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est-à-dire, en hébreu, de la connaissance de toutes choses, car cette connaissance totale devait faire de ceux qui la possédaient les égaux de Dieu (Genèse 3, 5s).

     Le récit du péché d’Ève et d’Adam dans la Genèse peut être une mise en garde contre le salut par la connaissance qu’ont recherché un certain gnosticisme et une certaine philosophie platonicienne. Dans l’Évangile cependant, le « salut » n’est pas pour les sages et les intelligents, sophôn kaï sunetôn (Matthieu 11, 25) mais pour celles et ceux qui Aiment, car la connaissance de l’Éternel n’est pas de l’ordre de l’intelligence, elle est de l’ordre de l’Amour : « Qui Aime connaît Dieu, qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu  » (I Jean 4, 7s).

     Si l’on part de cette intuition première, on peut admettre que le désir de connaissance intellectuelle, jumelé avec celui de possession et celui de domination, est vain, charnel au sens où la chair ne sert à rien (Jean 6, 63). Cette recherche de connaissance intellectuelle est dangereuse parce qu’elle risque d’être au service du moi possesseur et dominateur. Il faut alors que ce soit l’Amour des êtres comme autres Aimés de l’Éternel qui nous incite et nous entraîne à la connaissance par l’intelligence et plus encore par l’intuition qui cherche à communier avec les êtres en ce qu’ils ont d’unique (et donc d’inexprimable conceptuellement), et qui sont connus par l’Amour comme l’Éternel les connaît.

     Nous pouvons alors nous intéresser aux découvertes scientifiques et, présents à la présentissime présence d’Aimer, nourrir notre émerveillement.

 

la pluie s’annonce

comme un enfant

dans sa réponse

au dieu aimant

lorsqu’il appelle

dans l’étincelle

 

c’est un spectacle

éblouissant

le réceptacle

de notre sang

lorsqu’il appelle

dans l’étincelle

la pluie qui danse

dans nos artères

est la leçon

de notre terre

lorsqu’elle appelle

dans l’étincelle

 

les yeux qui brillent

alors se closent

et le cœur cille

devant la rose

qui nous appelle

dans l’étincelle

 

la pluie féconde

le cœur aimant

qui voit le monde

comme l’enfant

que l’autre appelle

dans l’étincelle

 

29 juillet 2016

Qui s’étonne que Pascal ait ignoré la force irrépressible du principe de causalité ? Montaigne se moquait des Stoïciens qui croyaient possible à l’humain d’accéder au surhumain, sans pourtant mentionner ce principe comme une évidente preuve (Essais II, ch. 12, p. 351). De même Pascal : « De tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une petite pensée, cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible et d’un autre ordre, surnaturel. » (Pensées, éd. Sellier, 339, p. 229). Pascal comme Montaigne ont l’intuition du principe de causalité, mais il n’en font pas explicitement mention. Pascal n’articule pas la raison et le cœur.

     Ce principe est pourtant une lumière qui éclaire tout l’être dans son déploiement. L’évolution de l’univers serait impossible et elle est rationnellement impensable sans une intelligence qui l’organise. L’intelligence qui s’y déploie ne peut être l’effet de sa simple matière physicochimique. De même la beauté qui s’y manifeste. La théorie épicurienne des atomes tombant dans le vide et se combinant par l’effet du clinamen est d’une naïveté primitive, même si l’on en fait une anticipation de la fonction aléatoire dans la mécanique quantique. La complexification croissante de la matière et le développement concomitant de la conscience ne peuvent pas être l’effet d’une mécanique inintelligente, et l’intelligence qui l’inspire ne peut être qu’éternelle.

     Qu’importe la façon dont l’intelligence éternelle habite et conduit la marche de l’univers. C’est une question importante, mais elle ne se pose que sur la base du principe de causalité, lui-même fondé sur le principe d’identité : une absence d’intelligence ne peut pas produire de l’intelligence.

     L’intuition de « l’Esprit planant sur les eaux » (Genèse 1, 2) peut devenir une évidence pour une intelligence qui reconnaît les principes de causalité et d’identité. Et l’action inspiratrice (et non manipulatrice) de l’Esprit est une œuvre permanente, comme Yeshoua en a eu l’intuition : « Mon Père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17).

 

Un visage éblouissant de beauté est la gloire, la kavod, la doxa, la manifestation de l’Eternelle Beauté. L’évidence du principe de causalité nous le crie. « La foi, ce n’est pas étonnant, dit Dieu. J’éclate tellement dans ma création » (Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu).

 

La cloque avait détruit l’espoir de ta jeunesse

jusqu’au dernier bourgeon et la dernière feuille.

Tu tremblais immobile en ta noble tristesse

dépouillée de tes charmes par les larmes du deuil.

 

Mais ta sève inlassable ramassant le gant

du défi destructeur relancé an par an

s’est jeté à l’assaut de la plus haute branche

en ses déroulements et roulements de hanches.

 

Tu exubères neuve en ta fraîcheur d’enfant

comme si tu naissais une seconde fois.

On te dirait bondir comme le jeune faon

qui découvre la vie et se livre à la joie.

 

La morsure du mal cependant récidive

en métastases mauves où se tord ta douleur.

Mes entrailles à ta vue font de toi une sœur

qui appelle au secours la métaphore vive.

 

À la tienne mon âme unissant son élan

par mes yeux et ma chair tendus en ton effort

et ta vivante joie arrache au cri bêlant

de la mort aveulie un chant de réconfort.

 

30 juillet 2016

L’Église n’est pas le Royaume. Il faut bien le dire et le redire, le crier peut-être si on parvient à cette évidence dans l’Amour seul digne de foi.

     On peut en identifier des signes. Le plus fort, c’est sans doute le signe de la croix, dont les chrétiens se signent et se désignent. Certaines certains d’entre nous ont pu dans leur enfance ou plus tard chanter que « c’est la croix qui sauve le monde. » Terrible infidélité aux messages des prophètes, depuis Osée Hoshéa jusqu’à Jésus Yeshoua : « C’est l’amour que je veux et non les sacrifices’ (Osée 6, 6; Matthieu 12, 7).

     La mort de Yeshoua sur la croix n’est pas le sacrifice d’un prêtre comme le prétend l’Épître aux Hébreux (5, 6, 7, 17…) en arguant que « sans effusion de sang, il n’y a pas de rédemption » (9, 22). On trouve aussi cette folle erreur chez Paul : « En lui nous avons la rédemption par son sang, le pardon des péchés » (Éphésiens 1, 7) et « Jésus  Christ a fait la paix par le sang de la croix » (Colossiens 1, 20). Et chez Jean : « Le sang de Jésus Christ, son fils, nous purifie de tout péché » (I Jean  1, 9). Et l’Apocalypse : « À celui qui nous aime et qui nous a lavés de nos péchés par son sang » (1, 5).

     C’est là ne rien comprendre à la Vérité dont Yeshoua a été le témoin. C’est en rester à la divinité cosmique dont il faut « apaiser le courroux » (« Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle… « ). Folie de célébrer le « Précieux Sang » du Christ. Le pardon, comme le dit le Notre Père, n’est pas affaire de sang mais de conscience avec soi-même, avec le soi de l’Éternel qui nous habite : « pardonnez-nous comme nous pardonnons », c’est-à-dire que qui pardonne est pardonné puisqu’il Aime, comme le dit Yeshoua devant la « pécheresse » (Luc 7, 47s). C’est l’Amour qui pardonne, et non la croix.

     On peut aller jusqu’à mettre en doute l’authenticité de la parole « ceci est mon sang versé pour vous » (Luc 22, 20). L’évangile de Jean n’en parle pas, alors que c’est une parole capitale dans la doctrine de l’Église. Jean a présenté la mort de son ami comme l’assassinat d’un prophète par des fanatiques de la Loi. (N’est-ce pas aussi ce qui vient d’arriver à Jacques Hamel ?)

     Si l’on relit avec l’attention de l’Amour seul digne de foi l’ensemble de l’évangile de Jean, on verra que la doctrine de la rédemption par le sang de la croix n’est pas cohérente avec la Vérité dont a témoigné Yeshoua en prophète. Ce n’est pas la pensée du Royaume.

     Il est évident cependant que l’histoire de l’Église depuis deux mille ans est celle d’une religion fondée sur la croix sanglante. Le crucifix ou la croix sont partout présents dans nos églises, nos temples, aux carrefours de nos routes, dans nos maisons. (Il faut aussi savoir, ceci dit en passant, que pour nombre de musulmans, la croix est le signe des croisés qui les ont attaqués en Palestine, le signe de la violence des chrétiens.)

     Il est par ailleurs évident que si l’on avait écrit ces lignes il y a quatre siècles ou même un peu moins, leur auteur aurait été condamné comme hérétique par l’Église et livré au bras séculier pour que celui-ci lui fasse sa fête…

 

le jardin coi

retient son souffle

garde une foi

où rien ne souffre

d’être isolé

ni méprisé

 

l’heure immobile

in-té-ri-eure

vibre subtile

au front rieur

qui passe ici

non indécis

 

quand il s’arrête

au grand silence

son âme prête

à la présence

veut ressentir

son avenir

 

car l’immobile

est apparence

est la subtile

opalescence

du mouvement

du grand amant

 

au panta rheï

dit Héraclite

rien ne sommeille

hétéroclite

tout se ressemble

et marche ensemble

 

dan le jardin

ressens en toi

main dans la main

les êtres cois

ni isolés

ni méprisés

 

marche en leur cœur

marche en leur foi

puisqu’à toute heure

douce est la joie

de qui respire

sans un soupir

 

31 juillet 2016

Le combat écologique, la défense de la Terre des vivants passe par l’expérience de la vie partout manifestée dans la nature, par la réflexion philosophique et, pour celles et ceux qui croient à l’Amour Éternel, par la conscience de sa présence immédiate à tout l’être et à la totalité des êtres de la Terre, du Cosmos, de l’Univers.

     Arne Naess, avant d’apporter son soutien au Mouvement de l’Écologie Profonde, a vécu en présence intime de la vie végétale et animale dans son refuge de Tvergastein sur la montagne du Hallingskarvet. Il a ensuite réfléchi aux diverses motivations susceptibles de justifier et soutenir le combat écologique en étudiant les rapprochements possibles de l’écologie avec la pensée de Spinoza, avec celle de Gandhi, avec celle de la psychologie de la  gestalt.

     Kathleen Dean Moore a mené en parallèle son cheminement philosophique et ses expériences de la nature. Elle a tenu à en rapporter quelques-unes, comme celle qu’elle a vécue aux Galápagos :

« La mer est pleine de vie… La mer est faite de vie : des nuages de krill et de jeunes otaries pirouettant, quelques petites choses orange, une flèche verticale de bulles d’argent qui se déploie en fou de Bassam qui pêche, des poissons perroquets bleu-vert-rose aux écailles brillantes, un manchot éclaboussant de bulles qui passe devant moi, des requins à pointe blanche posés au fond, les pattes d’un pélican qui pagaie. C’est stupéfiant, ce monde totalement caché à ceux qui ont peur de la plongée.

     C’est un point de vue différent, depuis l’intérieur de cette mer de choses vivantes, depuis ce tourbillon d’énergies créatrices, de systèmes générateurs de systèmes générateurs. Il existe des hiérarchies de tailles et de puissances dans les éclaboussements et les affrontements, mais il n’existe pas de hiérarchie de valeurs. Chaque être a la sienne. S’il existe un élan dans ce monde confus, c’est celui de continuer à vivre. La vie est en elle-même une dignité et donc toutes les petites vies sont des dignités. Jamais je n’ai vu une répudiation si totale de l’idée que les êtres humains sont séparés du reste de la création, de l’idée que nous serions en quelque sorte meilleurs, que nous serions en charge de toutes choses, que nous serions le propos de tout. » (great tide rising, pp. 161s).

C’est cette expérience parmi d’autres de la non-séparation de l’humain et du non-humain qui l’a conduite à réclamer des droits juridiques pour les plantes, les animaux et les écosystèmes.

 

l’instant au jamais plus et au jamais encore

est le centre du temps dans le flot incessant

du souffle de l’esprit animant tous les corps

et leur donnant l’élan et la sève et le sang

 

le regard qui se pose en leur voulant la vie

sur l’araignée vorace et sur la mouche folle

sur l’herbe qui nourrit sur la fleur qui ravit

sur la bête qui marche et sur l’oiseau qui vole

 

les sent toutes et tous lui gagner les entrailles

se fondre dans sa chair et durcir dans ses os

partager le terrain et partager le bail

lorsque ici ou là-bas s’écouleront les eaux

 

il n’est que de s’ouvrir au souffle infiniment

qui partout et toujours anime les espaces

de l’intime présence de l’amour de l’amant

et donne à qui le vit de contempler sa face

 

 

 

1er août 2016

La connaissance intime du monde non-humain que K.D. Moore entretient et développe dans ses expériences de la nature l’a convaincue d’abattre la Séparation qui dans la civilisation occidentale isole l’humain du non-humain, de vivre et de défendre la communion au cosmos en encourageant les lois qui reconnaissent des droits aux plantes, aux animaux, aux écosystèmes. Elle a donc présenté avec enthousiasme la décision des autorités équatoriennes de reconnaître ces droits :

« En 2010 l’Équateur a été la première des nations de notre planète à accorder des droits constitutionnels au monde naturel – à Pachamama, qui est la Terre Mère, la nature, le monde naturel des plantes et des animaux, des volcans et des cascades, des lézards et des colibris. Soixante-cinq pour cent des votants ont approuvé ce changement.

     Les droits énumérés du monde naturel sont très étendus en Équateur. Ils accordent réellement un statut légal de personnes aux objets naturels. Les détenteurs de ces droits sont les espèces, les écosystèmes et les cycles naturels parmi lesquels les cycles de régénération et d’évolution. Ces droits sont directs : Ce qui compte, ce sont les dommages causés aux systèmes naturels et à leurs membres – à leur existence et à leur régénération – et non les dommages causés aux êtres humains qui profitent de leurs processus naturels. Ces droits sont à la fois négatifs et positifs. Les droits négatifs prohibent les actes qui manquent de respect envers le monde naturel ou qui lui causent des dommages ; les droits positifs requièrent l’action du gouvernement pour prévenir le mal. » (great tide rising, p. 154)

     K.D. Moore parle également de certaines municipalités des États-Unis qui reconnaissent les droits de la nature et elle y voit avec optimisme un changement de paradigme en cours dans les mentalités occidentales (op. cit., p. 162). On la sent prête à enrôler au service de la lutte écologique la vision du monde chthonienne qui se manifeste dans la religion des Andes :

     « Le centre moral de l’antique cosmologie qui reconnaît les droits de la nature est la dignité ultime et absolue de la nature – la source de toute vie, la genèse créatrice, la mère, Pachamama, Mère Terre. Pachamama chante dans le vent. Elle jaillit avec le volcan. Elle frémit dans le tremblement de terre. Elle pousse avec le maïs. Elle est la maison d’adobe. Elle est l’étoffe tissée. Elle est le panier d’œufs et le panier de poussins. Elle est les enfants. Elle est le frai des poissons. Il n’existe pas de séparation entre la nature et la culture, entre les animaux et les humains – nous constituons tous un unique système interactif, et c’est un complexe splendide, générateur et terrible avec des boucles de feed-back créatrices et destructrices. Une société bien ordonnée, la vie bonne, le buen vivir, respecte les droits de la nature, équilibre les intérêts humains et les intérêts non-humains, et elle honore les pratiques qui célèbrent et renforcent la prospérité du monde bio-culturel. » (ibid.)

     Contrairement à certaines accusations d’anti-cosmisme proférées à l’égard du christianisme, l’Évangile inclut l’Amour de la nature, même s’il établit une hiérarchie entre les animaux et les humains : « Ne vend-on pas deux moineaux pour quelques centimes ? Pas un ne tombe sans que cotre Père ne l’ait voulu. Les cheveux même de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc pas, vous valez mieux qu’une multitude de moineaux » (Matthieu 10, 29ss).

 

je connais bien ce cri métallique sonore

ce signe identifiable entre tous les appels

des gens de ta tribu répandu comme l’or

unique solitaire au milieu des mortels

 

mais te voir un instant se poser sur cet arbre

donner à qui t’entend la chance singulière

d’observer rien qu’un peu le secret de cet art

qui articule en toi l’utile et l’inutile

est un événement qui fait battre le cœur

et donne à la raison de se mettre à chérir

les causes emboîtées de qui jamais ne meurt

et voir inextinguible le feu de son sourire

 

dis quand reviendras-tu enchanter le silence

de ton métal en qui le mystère repose

de l’amour anonyme qui donne un dernier sens

à la quête éperdue de l’âme de la rose

 

2 août 2016

« Mon âme a soif du dieu vivant. Quand le verrai-je face à face ? » (Psaume 41-42, 2). L’Éternelle vivante révèle sa face à la face qui Aime et qui, dès lors, l’aperçoit en tout être, en toute chose. La face qui Aime aperçoit la face de l’Éternel dans la mesure où elle Aime. C’est ce que dit le starets des Frères Karamazov : « Plus vous aimerez et plus vous croirez en l’existence de Dieu (p. 100), plus vous en aurez l’évidence. « Qui aime connaît Dieu, qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s).

     Pour prendre les choses par l’autre bout, qui a acquis la certitude intellectuelle de l’existence de l’Éternel par le simple usage des principes de causalité et d’identité peut, s’il parvient aussi à la conviction que l’Éternel est Altérité Positive, Amour-Agapè, « chercher sa face ».

     Cette conscience illuminée de la Vérité chercher à saisir également le comment de l’Amour en son inspiration de l’univers. Elle finit par comprendre aussi que « le problème du mal » est un problème mal posé. L’évidence des « enfants torturés », qui fit question pour Augustin et bien d’autres, plus près de nous pour un Albert Camus ou un Marcel Conche… ne fait problème que pour des consciences qui croient au dieu tout-puissant et bon du christianisme, dieu qui n’est qu’une personnification sacrée des forces cosmiques du neïkos et de la philia. « Le problème du mal » se résout à partir de l’évidence de l’Amour Éternel et de ses conséquences. L’une des conséquences de l’Amour, c’est qu’il veut la liberté pour celles et ceux qui sont « doués de conscience et de raison » et que cette liberté ne peut apparaître dans l’univers qu’à la suite d’une certaine indétermination cosmique.

     Le « mal », la possibilité du « mal » est une conséquence de l’indéterminisme du cosmos en son évolution et de la liberté humaine en son évolution.

     Qui Aime accède sans « problème du mal » à l’intelligence de cette liberté indispensable  en ses terribles  conséquences comme en sa merveilleuse conséquence, la participation à l’Amour Éternel reconnu comme le bien suprême. Quelle conscience pourrait avoir « soif du dieu vivant » si elle n’y reconnaissait pas son bien ? Quelle face voudrait voir Sa face si ce n’est une face assoiffée d’Aimer ?

 

De la rue s’approche sans cesse

le froufrou des voitures

en route vers tant de promesses

cherchant tant d’aventures

que l’on ne peut qu’imaginer

dans le dédale des pensées

 

Elles sont toutes de passage

Je les sais exister

mais sans connaître les visages

chacun dans sa clarté

et l’ombre où toutes choses vont

vers la beauté de l’horizon

 

Il ne me reste qu’à lancer

et cela suffit bien

l’amour de toute la pensée

en toi toujours qui viens

du vide où la grande gésine

enfante des cœurs unanimes

 

3 août 2016

Pascal a buté contre le « problème du mal » : « Il est sans doute (certain) qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même injuste. Car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de nos misérables justices que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir si peu de part… » (Pensées, éd. Sellier, 164, p. 118).

     Marcel Conche, amateur des Pensées de Pascal, a trouvé là un argument contre l’existence de Dieu, c’est-à-dire du dieu chrétien. Il a vu l’incompréhension scandalisée de Pascal, mais il n’a pas vu que si Pascal a formulé de prudentes réticences (« semblent », « paraît »), s’il a accepté de ne pas comprendre, de renoncer à la raison, dont il dit d’ailleurs que c’est une « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ! » (78, p. 69) Pascal a gardé intacte sa foi ardente au « Dieu de Jésus-Christ » . Que l’on relise le « Mémorial », relation de son expérience mystique : « Certitude, certitude, sentiment, joie, pais… Père juste, le monde ne t’a pas connu, moi je t’ai connu. Joie, joie, joie, pleurs de joie… » (742).

     C’est que Pascal avait l’intuition de l’Éternel, quelle que pût être son incompréhension douloureuse face au « problème du mal ». Il se fondait sur le cœur auquel Dieu est sensible (680, p. 467). Il est significatif que même notre frère François avoue, en bon chrétien, ne pas comprendre le mal mais y répondre par le mystère de la croix, du sacrifice de « l’homme-dieu ». Dommage ! Mais le dogme chrétien ne permet pas de découvrir la solution du « problème du mal » alors que cette solution se trouve dans la Vérité de l’Évangile de l’Amour et de la Liberté qu’il inclut.

 

Une chevelure blanche soignée

passe sous la fenêtre

puis une jeune tête mal peignée

La quelle à son bien-être

à son mal-être est la plus attachée

 

Puis un chat blanc en grande dignité

allant je ne sais où

par l’une ou l’autre recherche guidé

au royaume matou

où les humains n’ont pas facilité

 

Vagabonde une graine collée

au coin de l’embrasure

prise dans une toile d’araignée

garde l’attente sûre

d’un souffle qui viendra l’accompagner

 

Là-bas derrière le pin et le boulot

un champ vers l’horizon

déplore la perspective de son lot

en distante raison

pour le regard en quête de complot

 

Mais qu’est un regard pour l’araignée la graine

de cette immense toile

qui tient aussi le chat les chevelures vaines

au souffle qui se voile

sous le champ des amours et des haines

 

 

4 août 2016

Peut-être avez-vous entendu cette parole de la bouche d’un croyant, « Dieu n’a pas fait la mort, c’est la conséquence du péché originel (cf. Genèse 3, 3, 19, 22, 24). On a aussi pu entendre, « Satan nous tuera tous ». On n’est pas loin alors de la croyance manichéiste en un dieu du mal opposé à un dieu du bien, solution proposée au « problème du mal » qui travaille les croyants et les incroyants, les premiers gardant leur croyance en acceptant de ne pas comprendre, les seconds perdant leur croyance en refusant de ne pas comprendre.

     Un certain nombre de croyants monothéistes travaillés par « le problème du mal » ont « perdu la foi » en ne pouvant envisager l’existence d’un dieu à la fois tout-puissant et bon. Ainsi la Shoa a pu ébranler la foi de certains croyants juifs : où donc était leur dieu pendant qu’on les exterminait ? « Les enfants torturés » a été l’argument décisif d’Albert Camus pour appuyer sa conviction de l’inexistence de Dieu.

     Certains ont pourtant l’intuition que « le mal » est nécessaire à la liberté comme la liberté est nécessaire à l’Amour, à l’accueil de l’Amour Éternel par une conscience humaine et à sa participation à l’Amour, à ce qu’ils appellent la Vie Éternelle et la Nature Divine (cf. I Pierre 1, 4), dès maintenant et au-delà de la mort. Et elles ils reconnaissent que la mort est nécessaire pour parvenir à la perfection de la Vie Éternelle, la mort-baptême ultime auquel a aspiré Yeshoua lui-même, à l’achèvement du passage de la chair désormais inutile à l’esprit qui donne la Vie (Luc 13, 32, cf. Hébreux 2, 10 ; Luc 12, 50, Jean 3, 6, 6, 63).

 

Une toile nouvelle au coin de l’embrasure

allie l’intelligence   l’art et le nécessaire

la fragile beauté et la force qui dure

en vie réinventée par l’esprit séculaire

 

D’autres mouches viendront amenées par les airs

pourvoyant chaque jour la juste nourriture

qui suffit à la faim de la vorace chair

parfois comblée parfois condamnée à la cure

 

Aucune vie ne tombe ni ne se renouvelle

sans que s’en préoccupe   la conscience éternelle

en sa présence intime infiniment discrète

 

qui l’anime anonyme et sûrement lui prête

gratuitement bien sûr le mouvement et l’être

partout dans la nature ici à la fenêtre

 

5 août 2016

« Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » (Clément d’Alexandrie ? Tertullien ?) Si nous avons la certitude que l’Éternelle est présente à l’intime de tout être, de tout être humain en particulier, nous pouvons aborder fraternellement qui que ce soit, de la figure la plus charismatique, le pape pour un catholique en transe, un personnage politique fascinant pour ses tenants, une idole de la scène pour ses groupies et ses fans… au pire individu bête et méchant, à un dangereux criminel islamiste ou forcené… en nous disant qu’Aimer est toujours en lui, en elle, proposant de faire de sa présence une gloire, kavod, doxa, manifestation de son Amour.

     Il nous suffit d’Aimer, en la force de l’Éternel Amour, toute personne, cet adorable enfant, cette digne vieille dame, ce malade plus ou moins répugnant, ce blessé, mais aussi ce soulard, cette pouffiasse, cette droguée… de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre imagination de la présence d’Aimer en lui en elle pour ébranler notre sensibilité et notre volonté, communier à son être indicible et « agir envers lui dans un esprit de fraternité » comme le demande la Déclaration universelle des droits humains. Tu as vu ton frère, tu as vu l’Éternel, tu as vu ta sœur, tu as vu l’Éternelle.

 

il est dans les rues de la ville

des visages des corps splendides

des  visages et des corps vils

que tu peux aborder candide

 

d’un simple regard ou parfois

d’une parole nécessaire

ou même gratuite et la joie

rayonne diffuse dans l’air

 

car le souffle plane éternel

sur les eaux de l’immensité

jusque sur la moindre mortelle

oublieuse de sa clarté

 

cette beauté qui illumine

de tous les regards qui l’accueillent

et avec elle qui cheminent

dans le silence et se recueille

 

par les ruelles de la ville

où tu marches les yeux baissés

et parfois y rencontre vils

ou splendides des yeux levés

tu communies à mille fleurs

qui y révèlent la splendeur

 

6 août 2016

Il est bon est profitable de nous souvenir du « Deus intimior intimo meo » d’Augustin et du « Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » de Thomas d’Aquin. Il est possible et excellent de les vivre en imaginant partout et toujours, y compris en nous-mêmes, la présentissime présence de l’Éternel Amour. Si nous savons que pour un/e catholique une hostie consacrée a un effet puissant sur sa sensibilité et sur sa volonté, qu’elle peut booster son amour pour Jésus-Christ Dieu fait homme et pour son prochain, nous pouvons conjecturer que l’hostie consacrée a cet effet parce que la croyance met en branle l’imagination.

     Nous pouvons donc, nous qui avons acquis la certitude intuitive et réflexive de la Présentissime Présence, mobiliser notre imagination de la même manière et avec des effets similaires. Nous pouvons le faire partout et toujours, en tout lieu et à tout instant. À chaque repas par exemple, seul ou en communauté, en prenant, goûtant et avalant une bouchée, en buvant, goûtant et avalant une gorgée (d’eau, de vin et même de cet abominable coca-cola au milieu de la brousse lorsque la mini-boutique du coin n’a pas d’autre boisson à vous vendre en cet endroit rêvé où « les dieux sont tombés sur la tête »).

     Nous pouvons également retrouver la Présentissime Présence devant un papillon, une cétoine dorée, une feuille de chêne ou une écorce de bouleau, et aussi devant une mouche ou un moustique, une ortie ou un chardon…

     Tout être matériel, tout espace, tout instant, tout être est à la disposition de notre imagination pour nous faire rencontrer l’Éternel Amour, l’Éternelle Agapè.

« Un mystère d’amour dans le métal repose

Chaque fleur est une âme à la Nature éclose »

     Le « Deus sive Natura » de Spinoza découvre ainsi son vrai sens et peut nourrir en nous l’Amour passionné de l’Éternel en nous Le faisant rencontrer partout dans le cosmos.  À condition que nous Aimions, à la seule condition que nous Aimions. « Ubi caritas et amor, Deus ibi est. »

 

Notre frère le feu illumine parfois

et parfois aussi brûle

Il est l’ami des jeux et de la grande joie

mais l’ennemi des ennemis vaincus

Il est notre passion et il est notre émoi

 

Depuis l’aube des temps où les humains

l’ont apprivoisé pour mieux vivre

cuire leur nourriture et affronter demain

éclairer la demeure  se protéger du givre

il apporte à la nuit la douceur de son sein

 

Les armes qu’il propose  toujours plus meurtrières

sont la face terrible de Janus

jusqu’à cette menace pour notre terre entière

lorsque s’annonceront les feux du grand déluge

où ses frères humains feront des cimetières

 

7 août 2016

Hypothèse. Et si le « conatus » de Spinoza, la « volonté » de Schopenhauer, la « volonté de puissance » de Nietzsche, « l’élan vital » de Bergson, la « néguentropie » de Teilhard de Chardin… étaient des noms voilant-dévoilant l’œuvre inspiratrice du Souffle de l’Esprit toujours agissant par sa présence intime à tout être (cf. Jean 5, 17). Mais ce dynamisme ne peut être une simple force brute. Il doit être aussi intelligence, beauté et bonté, sinon l’intelligence, la beauté et la bonté présentes dans le cosmos seraient sans cause.

     L’Éternelle-Agapè est agissante en secret dans la moindre parcelle d’énergie de l’univers. Si tu penses qu’Elle est présente, maternellement présente à chacune des milliards de bactéries qui se servent et qui te servent dans tes entrailles, tu te dis : c’est dingue ! Elle est tout autant présente en chacune des milliards (?) de particules qui les font vivre. Toutes ont en Elle « la vie, le mouvement et l’être. » Vertigineux !

     « Opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » Cela peut rester une belle phrase, une belle idée à défendre rationnellement : l’Être infini est nécessairement tout. Cependant cela ne conduit pas fatalement au panthéisme. Car nous existons, au sein de l’univers, de tous les univers d’éternité en éternité comme l’Autre de l’Un. Et cela s’appelle panenthéisme : tout-en-dieu. Et puis, par l’idée de cette présence nécessaire (« opportet »), nous pouvons motiver notre imagination, notre sensibilité, booster notre action bienveillante en participation à la Bienveillance Éternelle, à son inspiration. Non à sa manipulation dominatrice, mais à son inspiration qui nous laisse libres, qui nous libère par sa Vérité (Jean 8, 32).

 

Sur le pas de tir elle attend

le signal du départ

Qui peut le dire Ce sera quand

l’amour aura donné les arrhes

de la somme à verser avant

que la vie n’exerce son art

 

Car c’est ainsi que se prépare

la venue du passage

que là-bas s’allume le phare

annonçant à nos vierges sages

qu’il est temps de prendre leur part

à la diffusion du message

 

à la rencontre de l’époux

au monde di a phane

où s’annonce le rendez-vous

à l’entrée du vieux pont aux ânes

que franchit à la fin de tout

abandonnant son corps une âme

 

La tienne est-elle vraiment prête

à partir pour l’espace

sur le pas de tir de la fête

des anges contemplant la face

Alors il faut que tu t’y mettes

si tu ne veux perdre ta place

 

8 août 2016

Désacraliser les textes sacrés. La désacralisation est inhérente à l’intuition de la Vérité libératrice qu’a proposée Yeshoua de Natsèrèt. En désacralisant l’espace du Temple qui cesse d’être le lieu privilégié de la prière puisque l’Éternel est Esprit, Esprit partout présent (Jean 4, 23) et en désacralisant le jour du Sabbat qui cesse d’être le moment privilégié de la prière puisque l’Éternel ne cesse d’agir, présent à tout instant (Jean 5, 17), Yeshoua a opéré la désacralisation du cosmos. En toute logique. L’Amour Éternel n’est pas le dieu cosmique du judaïsme. Il n’est pas non plus le dieu cosmique du christianisme.

     C’est que le christianisme n’est pas l’Évangile, l’Église n’est pas le Royaume. Les chrétiens négligent la désacralisation que les deux petits textes de l’évangile de Jean ont pourtant rendue évidente aux lectrices et lecteurs attentifs. Mais Paul est resté fidèle à la vision du dieu cosmique. Il n’a saisi la présence de l’Esprit que chez les chrétiens alors qu’elle est ontologiquement présence chez tout être. C’est sa vision des choses sans doute qui a donné à Augustin son intuition de « Deus intimior intimo meo ». Et cet Esprit saint est celui du dieu de Moïse, le dieu vivant entre les mains desquelles, dit l’épître aux Hébreux, il est terrible de tomber (Hébreux 10, 31). Paul ne le donne-t-il pas à comprendre comme une menace ? « Ne savez-vous pas que vous êtes le Temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un souille le Temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le Temple de Dieu est saint, et c’est vous qui l’êtes » (I Corinthiens 3, 16). Ce n’est pas le dieu dont l’image est le père de l’enfant prodigue, l’Amour.

     La « souillure du temple » que Paul dénonce est d’ordre sexuel, ce qui est cohérent avec la mentalité patriarcale pour laquelle la « pécheresse » condamnée à la lapidation par la loi de Moïse est simplement une personne qui transgresse le tabou du sexe, pré carré du dieu père : « Fuyez l’immoralité sexuelle. Tout péché qu’un homme fait, il le fait en dehors de son corps, mais celui qui commet l’immoralité sexuelle pèche contre son propre corps. Ou ne savez-vous pas que votre corps est le Temple du Saint-Esprit, qui est en vous, que vous tenez de Dieu, et que vous ne vous possédez pas » (I Corinthiens 6, 18).

     Et Paul parle le langage de la menace, du neïkos, le langage du sacré qui est fascination-délice mais aussi répulsion-horreur, et, dans les monothéismes, promesse du paradis et menace de l’enfer.

     Faire d’un corps humain un temple, c’est le sacraliser, le mettre à part, en faire la demeure du dieu, alors que l’Éternel n’a pas de résidence particulière, étant partout présent à l’intime de tout être.

     Selon le dogme catholique, la parole du baptême fait du corps du baptisé le temple du Saint-Esprit, tout comme la parole de l’eucharistie fait du pain consacré le corps du Christ. Ainsi agit la parole magique sur l’imagination des croyants. Mais la réalité de la présence de l’Amour Éternel est en tout être, et son Esprit est partout à l’œuvre dans l’univers.

 

le jardin où l’on entre et sort

sans autre portier que l’amour

ouvert de nuit comme de jour

ne veut pas abolir la mort

 

il ne sert qu’à te rappeler

le ventre où toute vie commence

et s’offre à ta reconnaissance

de nuit en nuit renouvelée

 

le jour est fait pour le travail

où l’autre attire le regard

et t’invite à avoir égard

à ses souhaits vaille que vaille

 

à sa misère à sa tristesse

à son plaisir et à ses joies

avec la force que ta foi

te donne pour servir sans cesse

 

dans le jardin comme dehors

que tu t’arrêtes ou que tu marches

n’oublie pas de compter les arches

dont la plus belle ouvre la mort

9 août 2016

Sortir du sacré par le bas ou par le haut ? L’Évangile libère du sacré, de l’attraction et de la répulsion qu’exerce sur nous le cosmos par ses forces de philia et de neïkos indispensables à son fonctionnement en son équilibre et son évolution. (Ainsi la lune tourne autour de la terre et la terre autour du soleil parce qu’elles subissent deux forces en équilibre : celle de l’attraction de la masse de la terre et de la masse du soleil et celle de la répulsion de leurs élans centripètes.)

     Ces forces sont en nous eros et thanatos. Leur équilibre plus ou moins stable en chaque individu et en chaque société assure leur organisation et leur évolution. Pascal a observé que la concupiscence, les libido sentiendi et sciendi dépendantes d’eros, et la libido dominandi dépendante de thanatos, est utilisée par les humains pour organiser la société : « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public… On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (ordre, règlements qu’on observe dans un État…), de morale et de justice » (Pensées, éd. Sellier, 243s).

     S’affranchir de ces règles admirables fondées sur les forces cosmiques qui nous habitent et nous animent, ce peut être tomber dans la barbarie, « la guerre de tous contre tous » : « Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre » (243). La criminalité sous toutes ses formes : meurtre, vol (y compris l’hypervol des magnats de la finance et de l’industrie néolibérales) viol (des corps et des consciences)…, résulte d’une désacralisation par le bas chez des individus sans foi ni loi, sans dieu ni maître. On conçoit alors le rôle régulateur des religions, des lois qu’elles imposent et du sacré qui les fonde.

     La désacralisation opérée par l’intuition évangélique est tout autre. C’est une libération par la Vérité de l’Amour. Non seulement cette Vérité libère de la criminalité qui nous habite, mais elle incite celles et ceux qui Aiment à servir tout être dans la bienveillance inspirée par l’Esprit de l’Éternel Amour.

 

Magda Hollander Lafon, rescapée témoin d’Auschwitz, vieille dame forte de son expérience intérieure le dit : « nous haïssons tous » et nous demeurons « apprentis d’Aimer l’autre pour lui-même. » La désacralisation par l’Amour est l’affaire de toute une vie, le lent cheminement de la chair vers l’esprit dans l’Esprit d’Aimer… jusqu’à la « perfection » dans la mort. le prophète Yeshoua l’a vécue lui-même (cf. Luc 13, 32 : « Je fais des guérisons aujourd’hui et demain. Le troisième jour, je suis rendu parfait »(Luc 13, 32). Le grec dit « tê tritê téléioumaï » et la traduction anglaise (New King James Version) dit « the third day I shall be perfected. »

 

la feuille sur l’épaule qui se froisse

répond au long soupir des branches

attentives aux choses qui  passent

sur la terre où la lune se penche

 

il est des heures où tout n’est que caresse

dans le jardin que les silences

avec les bruits en leur douceur se tressent

en se donnant les uns aux autres un sens

 

on peut se souvenir alors de la bourrasque

des gémissements retenus

que l’on sent dans la haine et l’amour vastes

où l’une à l’autre dit sans doute nu

le face à face en lutte fraternelle

où l’une ni l’autre n’espère

la médaille le prix le laurier la dentelle

des applaudissements et des tonnerres

 

sens sur l’épaule la complicité

des douces feuilles éphémères

qui se parlent pourtant d’éternité

parmi les attentions des lunes mères  

 

10 août 2016

Tout comme la Sainte Bible, le Saint Coran est le texte sacré d’une religion cosmique. Il l’est d’abord parce qu’il est considéré comme sacré par les croyants et que le souiller, c’est-à-dire le profaner, le désacraliser, se serait-ce qu’en en arrachant une page, peut dans certains pays être puni de mort. Mais le Coran est surtout sacré parce qu’il ne cesse de menacer de l’enfer ceux qui ne se conforment pas à ses préceptes et de promettre le paradis à ceux qui s’y conforment.

     Cette double attitude,  de répulsion neïkos thanatos et d’attraction philia eros est dans la droite ligne des forces cosmiques. Notons cependant que ces forces et les formes qu’elles prennent dans les religions qui les sacralisent formellement et dans les sociétés civiles qui les sacralisent inconsciemment ont pu servir l’humanité. Pascal a fait observer que la concupiscence, manifestation humaine de ces forces, a été utilisée pour organiser la vie des sociétés, leur assurer équilibre, sécurité, survie même : « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public… » (Pensées, éd. Sellier, 243).

     Pascal ajoute cependant que cette mise de la concupiscence au service de la société ne la fait pas disparaître : « Ce n’est que feindre et une fausse image de la charité » (de l’Amour Agapè). Et cependant, dit-il aussi, « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau (une image) de la charité » (Pensées, 150).

     Les religions cosmiques et les éthiques qu’elles imposent même chez les incroyants – les morales laïques – sont des préparations à l’éthique de l’Amour. Il y a, de l’éthique fondée sur l’équilibre des concupiscences, des forces de  l’eros et de thanatos à l’éthique fondée sur l’Agapè, continuité et discontinuité. On peut, pour exprimer ce passage, utiliser l’intraduisible allemand aufheben, qui signifie à la fois supprimer et assumer (Vocabulaire européen des philosophies).

     Cela peut faire penser à ce que dit Yeshoua de la Loi de Moïse, qu’il n’est pas venu abolir mais accomplir (Matthieu 5, 17). Malheureusement  le christianisme voit ce passage comme une continuité plus que comme une discontinuité, alors que l’on peut parler d’une rupture révolutionnaire, et elle a été prise et condamnée comme telle par ceux qui ont condamné son auteur à mort.

     De l’éthique fondée sur l’équilibre plus ou moins stable d’eros et thanatos, de la promesse et de la menace, de la bonne conscience et de la culpabilité, à l’éthique fondée sur l’altérité positive de l’Amour, il y a passage de la chair à l’esprit. Pour le Royaume, la chair est inutile (Jean 6, 63) et nous sommes invitées à ne vivre que par l’Esprit, celui qui ne cesse d’agir et de renouveler la face de la terre à la mesure de l’accueil qui lui est réservé.

 

à la porte du sanctuaire

tu hésites à te revêtir

de la robe qui est l’affaire

des gens prêts à se convertir

en abandonnant le savoir

que la pensée nous donne à voir

 

car il n’est rien de différent

entre ce que tu vois dehors

et ce que tu crois au-dedans

rien de plus faible ou de plus fort

pour la présence que tu aimes

et qui se dit partout la même

 

mais si les pins de la forêt

te parlent plus haut que les cierges

si le chant des chardonnerets

t’émeut plus que ce qui converge

avec les voix majestueuses

des orgues aux voûtes taiseuses

 

lorsque le désir de la face

de l’éternel te prend la chair

va vers ce qui pour nous efface

la limite entre l’eau et l’air

chantant partout avec les nôtres

ce que nous souhaitons aux autres

 

car tout devient un sanctuaire

et tout l’abolit pour l’esprit

qui cherche à se mettre aux affaires

de l’Éternel et tout surpris

le rencontre partout toujours

omniprésent dans son amour

 

11 août 2016

Il y a eu cette George Sand, cette Aurore, cette femme qui parmi d’autres a éclairé d’un jour nouveau l’histoire de l’Occident patriarcal en vivant passion après passion son chemin d’homo sapiens parmi les amours et les haines vers le souci des autres, des damnés de la terre surtout de la révolution industrielle et des révolutions sociales toujours récupérées par les forces du monde, de la possession, de la compréhension et de la domination.

     Diversité de nos chemins, presque tous chaotiques et cahoteux. Il y a, entre autres, l’aventure de ces couples où l’un puis l’autre, ou les deux, sont comme acculés à la haine-thanatos lorsque la passion amoureuse-eros se meurt. Pour certaines, certains, rares sans doute, s’ouvre et s’emprunte alors le passage de la chair à l’esprit, celui que l’on appelle parfois conversion, brusque ou progressive.

     Il est bon de savoir que l’Esprit œuvre toujours, s’offre toujours, et qu’il suffit de s’ouvrir à son appel d’Amour pour se (re)mettre en chemin. Que tu sois à l’aube, à l’aurore, au plein soleil, au crépuscule de ta vie, il t’est possible d’accueillir la Vie de l’Éternelle et d’y participer.

     Les autres t’attendent, t’espèrent. Tous les autres sont ton prochain, y compris, selon leur être, les plantes, les bêtes et leurs lieux de vie. Si tu les Aimes de l’Amour dont les Aime l’Éternel, ils deviendront chacune, chacun un rendez-vous d’Aimer. Ubi caritas et amor, Deus ibi est.

 

Qui sait ce qui t’attend secret dans le jardin ?

Un insecte une feuille un souffle   peut-être un chant

apparu dans l’instant où passe par l’instinct

d’une âme à l’autre en leur discret penchant

une message échangé ?

 

Peut-être les feuillages   doucement balancés

pour la brise qui passe en l’un de ses voyages

auront quelques échanges à lui communiquer

pour qu’elle porte à d’autres une nouvelle image

obscure désirée.

 

Sera-ce cette odeur que le figuier diffuse

au soleil qui l’embrasse en sa sollicitude

ou celle qu’une prune jamais ne refuse

à qui tenté s’approche dans l’incertitude

mûre à la rencontrer,

 

le bleu d’une nigelle grande ouverte immobile

ou le mouvant parcours de cette amaryllis

qui ouvre qui referme son livre fragile

d’ocre et de noir qui sans cesse bénissent

l’air ainsi dérangé ?

 

Les dix mille regards renouvellent l’esprit

infatigable ici en sa tâche éternelle

comme là-bas partout où l’amoureux surpris

le rencontre inconnu en lui ouvrant ses ailes

par son souffle étonnées.

 

12 août 2016

Quelle est notre identité française ? Sujet de discussion dangereux mais vécu plus ou moins consciemment par la plupart des citoyennes et citoyens français et qui invite donc à la réflexion.

     On peut imaginer l’identité comme une sphère, une terre où tout est relatif au centre, attiré par le centre qui l’unifie en lui donnant son sens premier. On dira ici que l’image du centre est commune à toute humanité, à tout être, qu’elle se confond avec l’Être de l’être, l’Éternel Amour.

     Au plus près du centre, on peut imaginer que notre identité française se dit en une trinité, celle de la devise de notre République : Liberté. Égalité. Fraternité. Comme la Trinité du dogme chrétien, ces trois ne font qu’un. Elles sont indissociables, et il est vain et dangereux d’insister sur l’une d’elles au détriment des deux autres, ou de délaisser l’une d’elles au profit des deux autres, ou encore de vouloir changer le nom de l’une d’elles comme on l’entend parfois pour la fraternité que l’on voudrait remplacer par la laïcité ou par la solidarité.

     Exalter la liberté d’expression aux dépens de la fraternité et de l’égalité, c’est être infidèle à notre devise républicaine. C’est l’être aussi à l’idéal de l’Humanité tel qu’il s’exprime dans la Déclaration universelle des droits humains, dont me premier article parle explicitement de liberté, d’égalité et de fraternité universelles : « tous… libres et égaux… doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

     Pascal dirait sans doute que l’humanité a tiré ces valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité de la concupiscence (Pensées, éd. Sellier, 150, 243). Certes, et l’on peut alors tirer la liberté du neïkos et la fraternité de la philia, reliant l’une à l’autre par le dialogue de l’égalité. On pourra aussi répéter avec Pascal que ces valeurs sont « un tableau de la charité » et en tirer quelques conséquences.

     Ainsi pouvons-nous relier la devise de notre République à la devise de l’Humanité et, selon la continuité-discontinuité de l’évolution, à la valeur centrale qui les sous-tend et les attend, celle de l’Être de l’être, l’Éternel Amour.

     Celles et ceux qui sont à la recherche d’une morale à enseigner dans nos écoles, laïques ou confessionnelles, peuvent-elles en imaginer une meilleure ?

 

Il y aura longtemps platane solitaire

une ombre où abriter l’âme pour reconnaître

ton âme souveraine en ces forces de l’air

qui brassent les soupirs où tu te sens renaître

 

Tes bruissements de branches à l’appel de l’esprit

disent comment tu sais accueillir les désirs

et les peurs ordinaires où le monde conduit

dans l’instant, du passé au plus bel avenir

 

En embrassant le tronc dans l’ombre qu’il se donne

le sang ému entend ton âme qui résonne,

et ta sève qui monte au plus haut de ton chœur

s’y fait sensible et parle un étrange langage

 

que seule sait entendre cette oreille du cœur

priant si fortement qu’elle sent les messages

de l’âme souveraine, platane tutélaire,

qui brasse  tes soupirs dans les forces de l’air.

 

13 août 2016

Si l’on imagine notre identité comme une sphère, on conçoit qu’elle ait un centre, mais aussi une périphérie qui la limite puisqu’elle n’est pas infinie, et un volume de matières multiples, diverses et cohérentes qui la remplissent.

     Nous pouvons tenir plus ou moins à l’une ou l’autre matière de notre identité. Chez certaines certains d’entre nous, ce sera la langue. La langue maternelle d’abord, chargée des affects dont elle s’est chargée depuis la petite enfance et qui s’enrichit plus ou moins selon l’instruction que permet notre quotient intellectuel et le travail que nous lui consacrons. Notre langue maternelle française peut aussi être liée à une autre, plus régionale, que nous découvrons précieusement nôtre : le basque pour les Basques, le breton pour les Bretons, le corse pour les Corses… le cht’i, le gallo, le provençal… et tous les dialectes français.

      Notre croyance, religieuse ou irréligieuse, peut être une autre matière importante de notre identité, plus ou moins forte, plus ou moins passionnée, plus ou moins agressive. Notre conviction politique peut beaucoup compter pour nous, elle aussi force de cohésion et de division. Et puis il y a nos intérêts, nos goûts divers, matériels, esthétiques…

     Les matières de notre identité sont faites de mille éléments auxquels nous attachons plus ou moins d’importance, et qui nous relient aux autres ou qui nous en séparent, dans l’indifférence, l’opposition ou l’amitié.

     Pour ce qui est de la périphérie, nous pouvons définir notre identité par ce que nous ne sommes pas, par ce que nous ne nous sentons pas être, parfois dans le mépris, la condescendance, voire le racisme et la xénophobie. Mais il y a aussi la xénophilie, le métissage et les emprunts culturels par éclectisme sélectif, la passion pour l’exotisme parfois…

     On voit quelle multiplicité nous fait entrevoir la pensée de notre identité, de nos multiples identités. Mais il est bon et profitable à chacune et chacun, à toutes et à tous, de découvrir et vivre en priorité l’identité du centre, l’identité identique pour tout Français et pour tout Terrien, celle qui conjugue l’unité la plus solide et la diversité la plus forte de nos multiples identités, l’identité de la devise de la République et l’identité de la Déclaration universelle des droits humains.

 

jusqu’où monteras-tu noble rose trémière

avec ce qui te pousse avec ce qui te tire

toujours plus loin plus loin du centre de la terre

par le secret dont ta sève soupire

 

lorsque je te regarde en pauvre at-ten-ti-on

le nom que je te donne n’est que pâle copie

de ces mille autres en no-mi-na-ti-on

que la bible  autorise à  l’homme impie

 

pardonne-moi, je sais en m’inclinant un peu

comme te le permet ta longue taille souple

en at-ten-ti-on pure et grand respect je peux

communier à ton âme en l’âme de ce souffle

qui nous pénètre tous par l’accueil que lui font

les désirs d’infini de nos moindres atomes

assemblés dans la chair et jusqu’au plus profond

de ce qui contemplé justement nous étonne

 

comme on a pu le dire   des civilisations

noble rose trémière   tu te connais mortelle

mais tu connais aussi l’élan de pa-ssi-on

qui te pousse à monter plus près de l’éternel

 

14 août 2016

D’où vient à certaines certains le sentiment épouvanté de la menace d’une catastrophe écologique telle que la Terre n’en a pas connue depuis des millions d’années ? Il faudrait plutôt se demander d’où viennent la cécité, la surdité, la dureté du cœur de tant de gens auxquels on présente des preuves scientifiques irrécusables du changement dramatique du climat et de la destruction alarmante des espèces végétales, animales et de leurs lieux de vie, et qui ni ne les voient, ni ne les entendent, ni ne les sentent ?

     La réponse est que les maîtres de l’opinion sont celles et ceux dont les intérêts sont menacés par la lucidité écologique et qu’ils s’emploient à conditionner l’humanité première à ne pas voir, à ne pas entendre, à ne pas sentir.

     Dans great tide rising (une grande marée), Kathleen Dean Moore démonte le mécanisme logique qui permet ce conditionnement. Elle montre comment les maîtres de la finance des société multinationales, en particulier les exploitants des énergies fossiles, s’y prennent dans leur stratégie de défense de leurs intérêts pour chloroformer les opinions publiques.

     La logique du déni : attaquer, ridiculiser les scientifiques qui exposent les faits (« l’élévation du niveau des mers, de la température de la planète, des océans particuliers et de leur acidification » p. 182), rejeter les valeurs éthiques au point que « la rapacité, l’intérêt et le profit illimité l’emportent sur la sécurité et le bonheur des enfants et sur les droits humains des générations présentes et futures » p. 186).

     Le simple bon sens écologique demande une décroissance de l’économie dans les pays industrialisés, mais écoutez, lisez, regardez les médias : ils sont tous obnubilés par la croissance comme maître mot de l’économie. La décroissance est un mot qu’ils ignorent ou ridiculisent.

     On comprend le pessimisme des gens lucides qui croient qu’il est trop tard, qu’il n’y a plus rien à faire, que la barque de l’humanité est engagée sur une rivière qui l’emporte irrémédiablement vers la chute où elle se perdra corps et biens. « Ils nient la possibilité d’agir… Ils disent que nous sommes des grenouilles dans une marmite sur le feu, qu’il est trop tard, que l’on ne peut pas lutter contre les Compagnies Pétrolières » (p. 187). Évidemment K. D. Moore, son amie Mary DeMocker et bien d’autres rejettent cette attitude et engagent toutes leurs forces intellectuelles et morales pour renverser le cours de la guerre écologique.

     Est-il pensable que les tenants de l’Évangile de l’Amour puissent ne pas les rejoindre dans cette guerre ? Pas plus qu’il n’a de peuple choisi, l’Éternel n’a de vivant choisi. Cette attitude universelle d’Amour est inhérente à son Être. Qui Aime de l’Amour éternel ne peut se contenter d’Aimer les humains, il Aime tout être et prend leur défense.

 

graine errante de chardon

pure légèreté

ta sublime beauté

raconte l’abandon

de ta grâce au gré du souffle

impalpable que tu goûtes

 

libérée des multitudes

qui te tenaient serrée

avec elles entravée

tu sais la servitude

de la chair dans l’expérience

de la naissance des sens

 

lorsque l’heure fut venue

de prendre le départ

tu as déployé l’art

de te retrouver nue

sous la tunique légère

où t’ont emportée les airs

 

ce sont les figures libres

que tu dis inventées

par la dualité

des souffles en équilibre

qui écrivent le destin

où t’a souri le matin

 

ainsi vas-tu disparaître

et puis te rabaisser

pour prendre le baiser

de la terre et renaître

en la nouvelle aventure

qu’a programmé la nature

 

mais peut-être que le feu

ou bien les grandes eaux

d’en bas ou bien d’en haut

détruiront plus qu’un peu

l’espérance qui te porte

en celle de ta cohorte

 

15 août 2016

L’énergie du désespoir. Les consciences les plus lucides savent que la catastrophe écologique est quasi inévitable, et qu’elle l’est d’autant plus que, même si elle en entend parler,  l’immense majorité des habitants de la Terre n’y croient pas et ne font donc rien pour la prévenir.

     Ils n’y croient pas parce qu’ils sont habilement manipulés par des gens qui ne croient qu’au profit illimité à tout prix, des gens qui ne comprennent ni ne sentent que leur désir infini ne peut être comblé par la richesse et les biens matériels.

     Que faire lorsqu’on a la quasi-certitude que la catastrophe écologique est inévitable ? On peut s’engager dans la lutte de toutes ses forces parce qu’on pense qu’il reste une chance même minime, voire infinitésimale, de renverser le cours de l’histoire. On peut aussi le faire si cette quasi-certitude que toute lutte possible est vouée à l’échec se mue en certitude absolue, car il est préférable d’être vaincu en ayant combattu jusqu’au bout avec l’énergie du désespoir qu’être battu sans avoir combattu.

     Le combat écologique a de multiples formes parce qu’il a de multiples motivations. Les consciences qui y croient et qui ont le pouvoir de la parole et/ou de l’écriture peuvent parler et écrire « à temps et à contretemps » pour dénoncer les subterfuges utilisés par les multinationales, en particulier celles des énergies fossiles, en s’informant et en informant de leurs procédés de désinformation.

     Le combat n’a cependant de sens que si l’on vit spirituellement selon le respect et l’affection pour tous les êtres vivants et dans la recherche d’un style de vie matérielle qui se fonde sur cette perspective spirituelle que l’on résume par l’expression « sobriété heureuse » dans l’habitat, la nourriture, le vêtement, le moyen de transport, le loisir…

     La sobriété ne peut être heureuse que si nous avons conscience par intelligence et/ou par intuition de notre désir infini et de sa nature spirituelle. « Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne se repose en toi », disait Augustin en s’adressant à l’Éternel. C’est en reconnaissant que l’infini du désir humain est le désir de l’Amour en participation à l’Amour éternel que nous sommes le plus à même de mener une existence matérielle sobre et heureuse en relation de respect et d’affection, d’agapè, avec tout être, tout être humain bien sûr,  mais aussi tout être vivant, et ainsi capables de lutter contre les ennemis de la vie sur notre Terre.

 

Pour qui pour quoi la mûre sur la haie sauvage ?

Pourquoi comment est-elle arrivée là ?

Depuis combien de temps sa lignée d’âge en âge

se passe le témoin en disant me voilà ?

 

Il faut bien que quelqu’un ait souci de sa vie

intelligente quel que soit son nom

de clinamen obscur en tout ce qui dévie

de la ligne absolue en son oui et son non.

 

La science sans fiction réalise le rêve

de cet élan qui jamais ne s’arrête

mais guide en l’inspirant la force de la sève

sur le chemin divin de l’éternelle fête.

 

Quand la main du désir cueille la mûre noire

voulant goûter le sang de son visage

l’œil accueillant l’esprit peut y apercevoir

son âme et communier sur un autre rivage.

 

L’horizon d’un passé pétri d’intelligence

y voit mûrir le vin de l’éternel

et celle qui le boit en découvre le sens

quand sa chair en l’esprit s’envole à tire-d’aile.

 

16 août 2016

À la recherche de défenseurs de la Terre menacée par la société de croissance sans limite de production, de consommation et de population, Kathleen Dean Moore a comme par évidence recruté les adoratrices et les adorateurs de Gaia, la Terre divine dont le nom andin est Pachamama.

      K.D. Moore est prête à recruter la religion de la Pachamama pour la cause de l’écologie. Pour ses adorateurs, la Terre-Mère est une quasi-personne, et K.D. Moore reconnaît qu’ils sont davantage préparés à défendre la nature en sa diversité, sa complexité et sa beauté que les fidèles d’un Dieu-Père du Ciel qui préside à la grande séparation de l’humain et du non-humain, et qui inspire ainsi l’idéologie occidentale destructrice de la nature.

     Il ne s’agit pas de propager un culte mais d’adopter un esprit si fort, si résolu qu’il est passé dans la constitution de l’État péruvien. K.D. Moore la cite : « Article 71. La nature, Pacha Mama, où la vie se reproduit et se produit, a droit à un respect intégral dans son existence et dans la régénération de ses cycles, dans sa structure, ses fonctions et ses processus dévolution. Toutes les personnes, les communautés, les peuples et les nations peuvent en appeler aux autorités publiques pour faire respecter les droits de la nature… » (great tide rising, p. 154).

     Ce texte n’est pas toujours appliqué dans la vie quotidienne au Pérou, mais il représente une prise de conscience et de position qui dépasse le stade de quelques individus lucides. En se diffusant à travers le monde, son esprit peut contribuer à la généralisation de la lutte pour la défense des vivants de la Terre.

     L’utilisation du vocable Pacha Mama est significative. Il s’agit en effet d’une divinité chthonienne qui s’oppose à la divinité ouranienne des trois monothéismes. Cette utilisation peut donner à penser à celles et ceux qui se sentent « de la Vérité » de l’Évangile (Jean 18, 37). L’Éternel dont le prophète Yeshoua parle n’est ni ouranien ni chthonien puisqu’il est Esprit (Jean 4, 24). Mais sa spiritualité nous montre par contraste que notre monothéisme est sous l’influence des forces cosmiques, en l’occurrence celle du neïkos diviseur alors que la religion des Andes est sous influence de la philia rassembleuse.

     L’Évangile opère le passage de la philia et du neïkos cosmiques à l’agapè éternelle, dont la relation à son autre s’opère sans confusion ni séparation et qui ne peut donc pas ne pas se soucier de tous les êtres vivants. Si l’Église était le Royaume, elle ne serait qu’agapè. Mais elle demeure en partie cosmique avec son dieu père du ciel qui s’est choisi une épouse terrestre.

 

entré ici frelon au hasard de ton vol

contre la vitre inconnue tu t’obstines

car tes ancêtres ont ignoré ce sol

transparent où se voit l’immensité divine

 

c’est le sable pourtant si répandu

sous le ciel dont le feu a fait comprendre

à l’œil longtemps qui l’avait attendu

qu’il renaissait brusquement de ses cendres

 

combien de temps faut-il donc à la vie

pour s’adapter dans un monde qui change

lorsque les hommes en œuvrant à l’envi

précipitent la terre dans la fange

des entrailles cherchées aux profondeurs

pour allumer des feux qui rendent transparents

les incendies torrides dont l’odeur

empuantit la vie et ses parents

 

l’œil qui ne voit frelon que l’invisible

de l’air et de l’espace sans limite

n’aperçoit pas le verre dans la cible

où l’enferme le piège qu’il imite

 

17 août 2016

Aristote nous a dit que l’homme est un animal raisonnable, c’est-à-dire capable d’activité logique parce que doué de langage, de logos. En grec en effet le mot « logos »  désigne tout à la fois la faculté de parler et la faculté de raisonner. La raison humaine et la parole humaine y apparaissent indissociables.

     On pourra dire qu’elles sont également ambiguës, capables de vérité et capables d’erreur. Les Sophistes grecs ont montré qu’avec le langage on pouvait prouver tout et son contraire, qu’il permettait donc de se soustraire à la vérité tout en persuadant de la vérité de l’illusion qu’il défend. Montaigne a de son côté pu découvrir en lisant les philosophes de l’antiquité que leur langage, leur « discours », se prêtait à toutes sortes d’interprétations de la réalité et qu’il n’était donc pas fiable dans les diverses doctrines que ces philosophes proposaient. Alors ? Alors, « que sais-je ? »

     Est-ce aussi ce que signifiait Pilate en répondant à Yeshoua qui lui parlait de la Vérité dont il se disait le témoin ? « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jean 18, 38).

    Pascal a pris ses distances avec le logos, avec la raison, notant que l’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours » (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 66) trompe la raison au point que celle-ci n’est pas fiable. Pour lui la raison est de soi un moyen de connaître la vérité, mais elle se laisse facilement manipuler par les impressions des sens et plus encore par l’imagination. Elle est la « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ! » (78, p. 69). Il faut donc se servir aussi du « cœur » lorsqu’on est à la recherche de la vérité : « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur » (142, p. 105). Et lorsqu’il s’agit de la vérité de l’Être de l’être, la raison s’avère totalement impuissante et doit donc laisser toute la place au cœur : « Dieu sensible au cœur, non à la raison » ( 680, p. 467) : « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés » (142, p. 106).

     Yeshoua a fait l’expérience de l’incapacité de s’ouvrir à la Vérité de l’Amour si l’on n’est pas « de la Vérité », et que ce n’est pas une question d’intelligence et de science  (Luc 10, 21). Celles et ceux qui commencent à s’ouvrir à la Vérité sont ainsi libérés de ce qui les empêche de s’y ouvrir : il existe une sorte de cercle tautologique entre liberté et vérité, un peu comme entre l’œuf et la poule, et aucun raisonnement ne peut l’éclairer. L’Amour d’altérité positive est la clé de cette relation entre liberté et vérité ontologiques. C’est pourquoi aussi le contraire de l’Amour, « les œuvres mauvaises », empêchent d’accéder à la Vérité : « les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 3, 19)…+

 

en paso-doble papillons

infatigable tourbillon

dans la transe de cet amour

que l’on connaît depuis toujours

vous ensorcelez l’air timide

de vos envoûtements rapides

 

et l’œil fasciné qui vous suit

et l’œil terrifié qui vous fuit

immobile face à l’abîme

que vous imaginez sublimes

découvre au cœur de votre espace

l’incognito de votre face

 

18 août 2016

Sans parti pris de penser contre soi-même, ou contre un autre, on peut dire que l’homme est un animal déraisonnable. C’est que les mots « raisonnable » et « déraisonnable » ont pris des sens qui se sont éloignés de la raison rationnelle et raisonnante pour se rapprocher du bon sens et que le bon sens relève de l’intuition, de l’instinct, du sentiment autant voire davantage que de la raison réflexive. On peut en prendre conscience si l’on lit tout ce que dit notre Petit Robert des mots « raison », « raisonnable », raisonnablement », « raisonné », « raisonnement », « raisonner », « raisonneur ». Il existe même une folie qu’on appelle « folie raisonnante : délire d’interprétation, de revendication. »

     Faire de la raison-raisonnement le seul moyen de penser, c’est courir le danger de se tromper, de s’illusionner, et de tromper, illusionner et persuader les autres par la sophistique.

     Encore une fois, les mots de Pascal sur la raison et le cœur sont une précieuse mise en garde, sans oublier les liens que ces deux mots-concepts entretiennent chez lui avec celui d’imagination. « L’imagination dispose de tout… C’est la partie dominante de l’homme… marquant du même caractère le vrai et le faux. Je parle des plus sages et c’est parmi eux que l’imagination a la plus grand droit de persuader les hommes » (Pensées, éd. Sellier, 78, pp. 71, 66).

     Et Pascal dit aussi que l’imagination peut tromper l’intuition en se faisant passer pour elle : « Les hommes prennent souvent  leur imagination pour leur cœur » (739). On peut être rationaliste et déraisonnable en ignorant les principes, que l’on connaît par le cœur (142). À preuve que nombre de rationalistes sont matérialistes, ignorant les principes premiers de la raison, la causalité et l’identité, en prétendant par exemple que la chimie rend raison de la vie.

     On peut être athée et agnostique en se persuadant que l’on est rationnel. Comment se fait-il que l’on puisse croire à l’inexistence de l’Éternel-Infini ? Cela suppose que l’on oublie, ignore, néglige le principe de causalité et donc aussi le principe d’identité en croyant que l’être puisse sortir du non-être, que l’être puisse être sans cause. Vous pouvez par le raisonnement le plus simple prouver l’existence de « Dieu », mais on ne vous suivra pas, ni non plus bien sûr l’existence de l’Être de l’être comme Altérité positive.

     Yeshoua a eu l’intuition juste qu’il faut « être de la Vérité », « être de Dieu » pour découvrir et vivre l’Amour Éternel (Jean 18, 37, 8, 47). Si l’Amour de l’autre comme autre ne vous dit rien, ne vous parle pas, ne vous attire pas comme votre souverain bien, vous ne découvrirez pas l’Éternel. Aucun raisonnement ne pourra vous convaincre de son existence.

      L’homme est un animal déraisonnable, CQFD.

 

Dois-je t’appeler cétoine ?

Est-ce bien le nom idoine ?

Puis-je t’appeler Antoine ?

 

Je suis Moi dit le homard

J’en ai vraiment plus que marre

de ne plus jamais entendre

ces mots que vous dites tendres

à celles ceux que vos cœurs

ressentent dans le bonheur

ou dans la grande passion

qui n’est qu’imagination

 

Parfois je sens cependant

en me mettant sous la dent

le pain qu’on dit quotidien

que je ne manque de rien

et que les eaux de la mer

sont pour moi comme une mère

et peut-être bien que même

il est vrai que quelqu’un m’aime

 

Voilà ce que me rappelle

le noble discours de celle

qui fait parler le homard

la hulotte et le canard

à toutes les heures du jour

de la nuit lorsque l’amour

lui fait découvrir la rose

présente dans toute chose

 

Alors ma belle cétoine

te donnant un nom idoine

je vais t’appeler Antoine

(après tout tu as le droit

d’échapper au sexe étroit)

 

19 août 2016

Lire la Bible d’un regard désacralisé permet d’y déceler des incohérences, des courants théologiques divers, rivaux même. On a pu y repérer un conflit latent entre les prophètes et les prêtres, les gens de l’Esprit et les gens de la Parole.

     L’Esprit inspire, la Parole manipule. Dès les premiers mots de la Genèse, on peut observer la présence de l’Esprit « planant sur les eaux » et celle de la Parole créant le monde : « Que le lumière soit, et la lumière fut ».

     La Parole, le Verbe, a créé « au commencement », et les prêtres fondent leur action et leur pouvoir sur ce commencement par sa rétroactivation en des fêtes périodiques (c’est d’ailleurs ce que l’on observe dans un grand nombre de religions selon Mircea Eliade). Les prophètes ne vivent pas de souvenirs, car ils sont sensibles à l’Esprit qui ne cesse de renouveler la face de la terre. Ils vivent le présent pour l’avenir alors que les prêtres vivent le présent pour le passé.

     On trouve ces deux courants dans le christianisme, mais on peut dire que le courant sacerdotal y tient le haut du pavé. C’est ce courant qui insiste davantage sur la continuité de la religion juive à la religion chrétienne dans l’interprétation du texte, « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir » (Matthieu 5, 17). L’explicitation qui suit ce verset exprime bien la double interprétation : celle du courant sacerdotal, conservateur, tourné vers le passé : « Quiconque enfreint un iota, le plus petit commandement et l’enseigne est le plus petit dans le Royaume des cieux », immédiatement contré par la position du courant prophétique: « Si votre justice n’excède pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume », avec la série des « On vous a dit… moi je vous dis. »

     La manifestation la plus explicite de ce dualisme antagoniste est l’attaque de Yeshoua contre le sabbat, attaque fondée sur l’action permanente de l’Esprit qui ne cesse de renouveler la face de la terre et non pas sur l’action de la Parole créant à l’origine. C’est que le prophète Yeshoua sait que son « père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17). On comprend que les tenants de la Loi  veulent le supprimer (Jean 5, 18).

     L’incohérence apparaît également dans les lettres de Paul (ou attribuées à Paul) : il y a le « femmes, soyez soumises à vos maris » (Éphésiens 5, 21-24) , et il y a le « il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates 3, 28). On peut à la lumière de cette incohérence penser la sujétion de la femme et sa libération dans l’Occident chrétien ou postchrétien. Le courant sacerdotal ne peut que freiner cette libération en maintenant la sujétion alors que le courant prophétique ne peut que soutenir la libération en luttant contre la sujétion.

     Cela fait partie intégrante de la découverte de l’Éternel Amour par Yeshoua, le prophète, l’humain qui peut dire que l’Esprit est « sur lui » comme il l’a été sur les prophètes qui l’ont précédé, et que dès cet instant on cherche à éliminer (Luc 4, 18…)

 

Belle comme la feuille morte

tombant l’éclat de la jeunesse

tu souris voyant à la porte

apparaître dans la sagesse

celle qui veut que tu en sortes.

 

Couchée dans la pâleur mystique

du teint de la rose effleurée

par la brise un brin fantastique

qui s’abandonne quand fleurée

tu découvres le cœur lyrique.

 

Que se passe-t-il dans l’échange

des regards qui chargés de sens

plongent dans l’abîme des anges

dans le non espace et l’immense

que nul obstacle ne dérange ?

 

Le passé n’a plus d’origine

et remonte à l’éternité

d’incommensurable gésine

où intelligence et beauté

toujours et toujours se raffinent.

 

Alors qu’importe si la mort

déjà vient frapper à la porte

ou si dans un sublime effort

de celle que l’esprit conforte

tu franchis le seuil du dehors.

 

20 août 2016

« Mâle et femelle il les créa » (Genèse 1, 27). Mais alors que vient nous dire « il n’y a plus ni mâle ni femelle, ouk eni arsen kaï thêlu » (Galates 3, 27) ? Si l’on retient le passage contradictoire du créateur bavard fatigué après six jours de travail intense, « le septième jour Dieu acheva son ouvrage et il se reposa » (Genèse 2, 2) à l’œuvre de l’Esprit qui ne cesse de « renouveler la face de la terre » (Psaume 104) et au « mon père ne cesse d’œuvrer, o patêr mou eôs arti ergatsetaï  » (Jean 5, 17) qui fait que le sabbat censé imiter le repos du créateur n’a plus de sens, on met le doigt sur la révolution copernicienne opérée par l’Évangile, la mise à mal de la vision des sexes comme de la vision du cosmos. Ces deux mises à mal, ces deux solutions de continuité étant, présumons-le, en cohérence.

     C’est l’Esprit de l’Amour Éternel qui ne cesse d’agir et de libérer à la mesure de l’accueil qu’on lui réserve en sa Vérité (Jean 8, 32). Dans la libération par l’Esprit de la Parole patriarcale, la libération de la loi du sabbat et la libération de la servitude sexuelle sont jumelles.

     Cela peut éclairer les questions que l’Occident se pose depuis quelques décennies sur l’orientation sexuelle, sur le genre en tant que distingué du sexe. Il ne s’agit pas de nier la sexualité psychophysique et le rôle qu’elle ne cesse de jouer dans la continuation et dans l’évolution des espèces vivantes dont nous sommes, nous les humains animaux (dé)raisonnables.

     Mais l’Évangile libère la personne humaine de la servitude de l’espèce. La personne humaine n’est pas d’abord homme ou femme, hétérosexuelle, homosexuelle, bisexuelle… Elle est d’abord elle-même, unique, indécidée. C’est ainsi qu’il existe des hommes qui se sentent féminins – on les traitait jadis de femmelettes, et il existe des femmes qui se sentent masculines – on les traitait jadis d’hommasses. Cela est dit grossièrement, cela est à affiner selon la diversité multiple des personnes, mais cela est à prendre en compte.

 

Les musulmans, les exégètes du Coran d’abord, pourraient bien le lire d’un regard désacralisé, décider de ce qu’il faut considérer comme l’intuition centrale des textes et marginaliser ce qui n’est pas cohérent avec elle. Seraient-ils traités d’infidèles, et par qui ?

 

après mille tours et détours

venu pour y rendre la grâce

visible en l’anonyme amour

de toutes choses quoi qu’il fasse

 

tu as choisi de te poser

proche sur le dah li a jaune

en volcan métamorphosé

comme afin d’y mesurer l’aune

 

de ce qui est proche ou lointain

de ta présence dans l’espace

et le temps sa glace sans tain

où tu observes toute face

 

 

est-ce toi ou moi reparti

dans le vent de l’universel

qui parcourt jamais repenti

avec ce qui se renouvelle

 

les mille jardins de la terre

libéré de toute racine

sautant les haies et les rivières

les ravines et les collines