2017  

1er janvier 2017

     Il existe nombre de motivations possibles pour fonder le combat écologique. Il en est une qui prend racine dans notre connaissance de l’histoire de l’univers. Cette connaissance peut, devrait, nous remplir d’étonnement, d’émerveillement. Kathleen Dean Moore parle du regard nouveau que cette connaissance confère, de cet étonnement émerveillé devant l’histoire du monde qui nous a précédés et qui nous a fait apparaître sur notre Terre :

« Lorsque je regarde avec ces yeux neufs l’histoire du monde, ce que je vois me fait frémir, corps et âme. D’un point unique de l’espace et d’un moment unique du temps, « une force rugissante sortie d’un moment inconnu », comme le dit Mary Evelyn Tucker, tous les éléments de l’univers ont surgi. Ils se sont organisés en nébuleuses et en étoiles, et puis en galaxies et en planètes, et en stupéfiants jaillissements créateurs, leurs systèmes se sont déployés et redéployés. Et de ces déploiements d’éléments sont sortis des cellules et les débuts de réduplication et de complexification de la vie et des vies développées comme une fugue, se diversifiant, se déployant jusqu’à ce que, avec l’évolution de la conscience humaine, la force pressante de la génération lui ait permis de se retourner et de se contempler. Nous sommes, dit-elle, « des êtres en qui l’univers frémit d’émerveillement devant lui-même. »

     « Émerveillement, oui, car nous en sommes là à l’ère cénozoïque où l’évolution a accompli sa pleine floraison, ce que le théologien Thomas Berry a appelé la plus « lyrique période de l’histoire de la Terre », le temps de la grive musicienne et de trente mille espèces d’orchidées, le temps des microscopiques anges de mer aux ailes minuscules et des baleines qui s’apprennent mutuellement à chanter, le temps des crocodiles et des papillons aux langues courbes. Lancez les noms des animaux exquis et rugissants. Lancez les noms des spores et des semences.

    « Je ne sais si vous croyez que c’est Dieu qui a donné le coup de gong pour initier cette musique, ou si vous croyez que le Terre merveilleuse est le résultat de l’élan créateur de l’univers lui-même. En un sens, cela n’a pas d’importance. Si vous voulez, dites qu’il n’y a pas de Créateur, que la vie s’est créée elle-même en grandes explosions de variation et de sélection, qu’elle a rempli le ciel de moucherons et d’oiseaux, et les mers non seulement de poissons mais de la plus extraordinaire collection de créatures trop diverses pour être imaginées – ces choses à pattes minces et à trompes pour sucer qui rampent et qui pépient. S’il en est ainsi, alors notre monde est stupéfiant, irremplaçable, essentiel, magnifique et terrible, productif, au-delà de l’entendement humain. Si le mot qui exprime cette combinaison de caractères est sacré, alors c’est le mot que je vais utiliser. Nous naissons dans un monde sacré et nous faisons nous-mêmes partie de sa gloire. »

Et donc, peut-elle conclure, « c’est un monde rempli de merveilles que nous sommes en train de détruire » (great tide rising, pp. 36s)

L’énormité du crime que sont en train de commettre les magnats de l’argent, leurs comparses industriels et leurs marionnettes politiques, et nous en sommes les complices dans la mesure où nous jouons le jeu de la consommation à tout va, ce crime insensé devrait nous remplir de fureur et nous faire rechercher tous les moyens possibles de les neutraliser pour sauver notre Terre Aimée de l’Amour Éternel. Et il devrait bien sûr nous porter à modifier notre style de vie pour nous mettre à nous émerveiller devant l’univers et à vivre la sobriété heureuse qui s’y associe.

 

le soleil en sa longue danse

rebondit en touchant le sol

et doucement reprend l’envol

que virant la terre relance

en son infatigable ronde

dans l’espace infini des mondes

 

c’est toujours insensiblement

en notre rythme trop rapide

que pour cette étoile intrépide

la terre se donne en aimant

dans les forces de la matière

et au plus intime défère

 

celui-là même dans la moelle

de nos os en intelligence

avec les moindres de nos sens

se rappelle que les étoiles

continuent de jouer le jeu

que l’esprit leur souffle en son feu

 

dans le jour nouveau qui se lève

après dix mille mille fois

on peut bien élever la voix

qui se nourrit de cette sève

où le soleil nourrit sa danse

que toujours la terre relance

 

2 janvier 2017

La force de l’émerveillement n’est pas celle du savoir intellectuel. Ce savoir peut y mener parce que les facultés humaines sont interconnectées, mais cette interconnexion s’est affaiblie dans la culture occidentale de la séparation, de la coupure ourano-diurne. Il nous faut, Occidentaux, retrouver la sensibilité et l’imagination de la nature. C’est en exerçant cette sensibilité et cette imagination que nous pouvons réapprendre à nous étonner-émerveiller.

     L’Occidental moyen a besoin de l’extraordinaire, voire du fantastique pour s’étonner, admirer, s’enthousiasmer. Il a besoin de se dépayser, de faire du tourisme, alors que les merveilles sont tous les jours en tout endroit à portée de son œil et de son oreille. Il nous reste cependant quelques artistes poètes capables de s’émouvoir devant un galet, une écorce, une alouette, un nuage et de chercher à exprimer et partager leur émerveillement.

     En relisant Verlaine, et bien d’autres, nous pouvons retrouver le chemin de cet émerveillement :

Le ciel est par-dessus le toit,

Si bleu si calme !

Un arbre par-dessus le toit,

Berce sa palme.

 

L’étang reflète

Profond miroir

La silhouette

Du saule noir

 

O bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

 

Cet émerveillement va à contre-courant des intérêts de l’industrie du luxe, et elle le considère avec mépris, le ridiculise en le taxant de romantisme, alors qu’il est complice de la mentalité prédatrice qui menace la vie sur la Terre.

     Si nous sommes sensibles au message du fils de l’homme, nous pouvons retrouver son émerveillement devant les fleurs sauvages, banales, plus merveilleuses que les chefs-d’œuvre de la haute couture (Matthieu 6, 28s).

     Notre souci de la Terre et de tous ses hôtes peut se nourrir de nos émotions dans nos rencontres quotidiennes avec un nuage, un caillou, un bourgeon, un moineau… La « pleine attention » exaltée par Simone Weil appliquée aux choses ordinaires peut nourrir notre émotion, notre émotion peut nourrir notre amour philia de la Terre et celui-ci mener à l’Amour agapè de la Terre, et cet Amour nourrir de sa force notre lutte contre ce qui nuit à la Terre des vivants.

 

quelques lignes dans le bois

de la table se concertent

semblant immobiles certes

mais non figées dans leur foi

en la vie qui se déploie

entre le gain et la perte

 

c’est le multiple chemin

que la sève en ses élans

a construit sans autre plan

que le hasard dont la main

libre de tous les destins

la guide très sûrement

 

qu’importe combien d’années

elle a vécues et vivra

cette figure est bien là

toute vibrante portée

par l’unique infinité

qui lui prête unique sa

 

belle âme où se dit la vie

pétrie de l’intelligence

invitant la connaissance

de l’œil un moment ravi

qui s’attarde en son envie

de s’accorder à son sens

 

lignes ici qui s’arrangent

selon leur essence nue

vous êtes les bienvenues

dont personne ne dérange

ce qu’ont disposé vos anges

en leur veille au cœur des nues

 

 

3 janvier 2017

On peut se lasser de répéter le nom de Yeshoua, celui par lequel était connu le fils du charpentier de Nazareth (Matthieu 13, 55). Certes ce nom le situe à sa place dans l’histoire et la géographie, mais lui-même ne se désignait pas ainsi, et nous pouvons utiliser le nom qu’il s’est attribué et qu’il a utilisé à maintes reprises pour parler de lui-même, un nom que l’on peut comprendre comme libéré de l’espace et du temps, même s’il utilise un procédé de langage hébraïque : « le fils de l’homme », qui signifie simplement l’homme.

     Le vocable « fils de l’homme » est utilisé une bonne douzaine de fois avec ce sens dans les premiers chapitres du Livre d’Ezéchiel. Mais nombre d’interprètes de la Bible retiennent surtout un passage du Livre de Daniel qui a le don d’exciter les imaginations (Daniel 7, 13) parce qu’il vire au fantastique, et c’est en ce sens qu’il est utilisé pour décrire le retour du Christ à la fin des temps, avec son cortège de grandioses terreurs.

      Retenons ici la petite phrase révolutionnaire, « Le fils de l’homme est maître même du sabbat », présente dans les trois synoptiques (Matthieu 12, 8, Marc 2, 28, Luc 6, 5). Encore une fois l’expression sémite « fils de l’homme » signifie simplement « l’homme ». On peut dire que celui qui parle ainsi parle au nom de l’humanité nouvelle tout entière. L’homme est maître du sabbat, c’est-à-dire maître du temps cosmique entériné par le Livre de la Genèse. C’est ni plus ni moins la libération de l’humanité par l’Amour Éternel. L’Amour Eternel dont « le fils de l’homme » des évangiles est le témoin libère de la loi, de l’hétéronomie, bien avant le siècle des Lumières. Mais il libère surtout des forces cosmiques actives en l’homme premier sous la forme d’eros et thanatos. Le fils de l’homme maître du sabbat et de tout ce que le sabbat représente est l’homme dernier, le second Adam dont parle Paul (I Corinthiens 15, 45).

     L’homme « maître du sabbat » est l’homme inspiré par l’Esprit et qui, ainsi devenu témoin de la Vérité, libère l’humanité au nom de cette Vérité (Jean 18, 37 et 8, 32).

     S’il existe encore une loi, ce n’est plus une loi d’hétéronomie, mais une loi d’autonomie, c’est celle de la cohérence de notre vie la plus intime avec l’Amour. Tel est le « commandement nouveau », Aimer (Jean 15, 9-17), que se donne l’homme, le « fils de l’homme » totalement animé par l’Esprit de l’Amour Éternel.

 

une balade de nuages

dessine le ciel de cet homme

que désormais plus rien ne nomme

dans la suite des âges

 

il a rejoint cette présence

qu’il reconnaissait dans l’intime

de l’immensité de l’abîme

où tout trouve son sens

 

c’est ainsi qu’il n’est plus des nôtres

par les forces qui nous attirent

par les forces qui nous retirent

en rythme mais par l’autre

 

que nous connaissons en chacune

de nos rencontres quotidiennes

où il n’est nulle amour qui tienne

excepté celle d’une

 

les nuages que l’on contemple

avec toute l’attention

de l’ordinaire ascension

en baladent le temple

 

4 janvier 2017

Dans notre monde où toutes choses sont « causées et causantes », interconnectées « sans séparation et sans confusion » comme l’Éternel et son autre, et où l’analogie nous donne de connaître et vivre cette interconnexion, nous ne pouvons, par principe, nous désintéresser de quoi que ce soit ni de qui que ce soit.

     Nous pouvons le faire au nom de l’Amour dont en nous la présence intime de bienveillance nous invite à Aimer d’Agapè jusqu’à nos « ennemis ».

     Nous ne pouvons nous désintéresser des problèmes de notre planète et de ses hôtes. La politique, locale, nationale, continentale, mondiale, fait partie des préoccupations  qui nous sont rappelées par les médias, mais la politique à tous les niveaux est de soi partie intégrante de la sollicitude, de la bienveillance et de la bienfaisance  de celles et ceux qui veulent Aimer, et ce quelle que soit l’actualité.

     Contrairement à une interprétation habituelle du « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », lorsque nous reconnaissons que Dieu est Amour, nous nous intéressons aux choses de César, car l’Amour se soucie de toutes choses. La séparation entre César et Dieu dans l’Évangile vaut pour les pouvoirs dans un esprit inspiré, consciemment ou non, par l’Amour : le pouvoir religieux dans les monothéismes comme dans les polythéismes et autres spiritualités aux mains de pouvoirs, ce pouvoir doit être séparé des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires (et médiatiques) dans nos démocraties.

     Nous ne sommes pas, tous et toutes, tenues de nous engager en politique, mais nous sommes tous appelées à y jouer notre rôle de citoyen/nes. Et si nous croyons à l’Amour seul digne de foi, nous agissons nécessairement selon l’Amour dans l’appui que nous apportons à celles et ceux qui prétendent gouverner le monde à quelque niveau que ce soit.

     Nous sommes donc invitées à nous informer et à penser, à tout oser penser selon l’Amour Éternel, y compris la politique afin d’y agir selon son Esprit.

 

ce n’est pas au bout de la terre

en quelque cité sainte

qu’est demeurée empreinte

je ne sais quel sacré mystère

éternel

 

il habite au cœur de l’infime

et nul ne doit prétendre

qu’on puisse le comprendre

pas même dans l’ultime abîme

 

ici partout comme toujours

maintenant il recueille

en tout cœur qui l’accueille

l’intelligence de l’amour

 

ni Kaaba ni Kaïlash

ainsi l’a dit Kabir

ne peut le recueillir

ni non plus Yérushalaïm

l’éternel

ne nous attend pas plus à Rome

ou à Daramsala

à Lourdes à Fatima

et d’aucun lieu ne s’environne

 

d’un bout à l’autre de la terre

l’esprit de l’éternel

s’empreint dans le réel

sans le moindre mystère

pour ceux qui ont des yeux et voient

avec le regard de la foi

l’amour

 

5 janvier 2017

On trouve chez Confucius une sagesse de l’homme premier, du premier homme, qui demeure valide après quelque vingt-cinq siècles et dont la Chine postcommuniste se réclame encore comme le bon génie de sa culture.

     C’est une sagesse que l’on trouve aussi chez le Perse Zarathoustra et chez l’Hébreu Moïse, celle de l’humanité de l’humain qui est compassion, bienveillance envers l’autre en équilibre avec la bienveillance envers soi-même, et où « la bienveillance était le noyau de l’éthique », « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », que beaucoup de chrétiens (et de non chrétiens) croient être la devise de l’Évangile alors qu’elle n’est que celle du christianisme.

     C’est aussi, indissociablement, par équilibre du moi et du non-moi que Confucius dit le devoir de se détacher de ses désirs, de les tenir à distance. Comment en effet pourrait-on aimer les autres si on les perçoit comme des obstacles à nos désirs irrépressibles ?

     C’est encore, tout aussi logiquement, que Confucius invite à penser, à mesurer toutes choses avec le cœur et avec la raison, bien avant notre Pascal, mais que certains de nos rationalistes contestent en donnant toute valeur à la pensée par la raison et en refusant toute valeur à la pensée par le cœur, alors que leur raison est cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ! » (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69), Pascal reprenant la critique de Montaigne comme nous le signale une note de Gérard Ferreyrolles : « Vraiment il y a bien de quoi faire si grande fête de la fermeté de cette belle pièce, qui se laisse manier et changer au branle et accidents d’un vent si léger » (Essais, II, 12, p. 595), et Ferreyrolles explique : « la belle pièce est le jugement et le léger vent, celui de la voix », disons de la parole, du logos…

     L’équilibre de l’humain premier entre le pour-soi et le pour-l’autre est celui, envers autrui, de l’équilibre entre affection et respect, c’est-à-dire entre attraction et répulsion, entre philia et neïkos.

     Confucius comme Moïse comprenaient cependant que cette sagesse était fort difficile à vivre, qu’il fallait donc l’imposer aux humains encore sous-humains par la loi ou par le rite, tous deux contraignant voire esclavageant et rigidifiant les humains par la multiplicité de leurs détails, de leurs « iotas », dont  un certain christianisme a, dès l’origine, voulu garder l’intégralité comme l’indique un passage des évangiles (Matthieu 5, 17)

     Le « fils de l’homme » a libéré les humains de la loi (et du rite) par la grâce (Romains 6, 14). Le secret de cette libération ? L’Amour Agapè inconditionnel et universel, qui ne dit plus simplement « tu aimeras ton prochain comme toi-même », mais « aimez vos ennemis… et vous serez les enfants du Très-haut. Car il est bon envers les ingrats et les méchants », et, pour en remettre une couche, « soyez donc pleins de compassion, tout comme votre Père est plein de compassion », sinon, « où est votre grâce ? »  (Luc 6, 27, 35s, 32).  « compassion » est ici la traduction du latin « misericordia » et du grec  « oïktirmos« .

 

après plus de mille siècles

l’homme a fini par comprendre

qu’il valait mieux à tout prendre

entre le serpent et l’aigle

ne choisir ni l’un ni l’autre

et ne chercher que le nôtre

 

certains se sont crus aras

d’autres lions ou même vaches

en s’appliquant à leur tâche

et donc ont vécu au ras

de la bête solidaire

de tout ce qui vit sur terre

 

d’autres tirés par les étoiles

par la lune ou le soleil

ont cru trouver sous leurs voiles

ce que leur offrant vermeil

leur sang ou celui des bêtes

était le secret des fêtes

 

et puis ce fut dans l’orage

qu’on crut entendre la voix

du tout autre dont la rage

à tous imposa la loi

de son grand sexe invisible

trouvant en l’homme sa cible

 

et qui en sa jalousie

nous fait massacrer les autres

à moins qu’ils ne soient des nôtres

et ne vouent leur frénésie

qu’au tout-puissant qui des cieux

ne les perd jamais des yeux

 

il fallait que vienne un homme

qui reconnaisse en son cœur

qu’il n’est nulle part des leurs

à détester mais en somme

à partager l’infini

en ami ou ennemi

 

 

6 janvier 2017

Grâce ? Ton agir, ô Éternel, est si intime qu’il est indétectable, que ce soit dans la marche de l’univers ou dans la marche de chaque humain. Et si je te tutoie, c’est que tu es infiniment plus présent ici que moi et que tout ce qui n’est pas moi. Je ne puis dire de toi « il » ni « elle » puisque cela signifierait que tu n’es pas ici.

     Ainsi peut-on comprendre que bien des humains, et pas seulement les stoïciens, les nietzschéens et bien sûr les pélagiens combattus par Augustin au nom de la grâce, s’imaginent que leur progrès moral, leur sur-humanisation, est le résultat de leurs seuls efforts.

     Et de même les scientifiques réductionnistes qui parlent d’auto-ceci et d’auto-cela. Ainsi de François Roddier qui, dans Thermodynamique de l’évolution, présente ce qu’il appelle « l’auto-organisation en physique, l’auto-organisation de l’Univers, le mécanisme d’auto-organisation, la criticalité auto-organisée en biologie, l’auto-organisation des sociétés humaines, l’auto-organisation de l’économie. » Cette répétition convaincue de l’auto- n’enlève rien à l’exactitude de ses descriptions de la dynamique de l’univers, de la loi unique gouvernant sa marche depuis l’énergie primitive jusqu’à l’organisation des sociétés humaines et même jusqu’à la spiritualisation et la sur-humanisation de l’humain. La description est valide et précieuse, mais son explication bafoue la logique.

     Le concept d’auto-action est intenable face au principe de causalité. Montaigne l’a vu et il l’a dit : « Et qu’est-il plus vain que de faire l’inanité (le néant) même cause de la production des choses ? La privation, c’est une négative ; de quelle humeur en a-t-il pu (Aristote) faire la cause et origine des choses qui sont ? » (Essais folio II, 12, p. 269). Se moquer d’Aristote est peut-être un sacrilège, mais ce que dit Montaigne est irrécusable : la cause d’un surcroît d’être d’un être ne peut être dans cet être. Le penser est aussi extravagant que d’imaginer une soi-disant auto-mobile fonctionnant sans carburant ou d’imaginer se tirer par les cheveux pour s’élever de terre.

     Cependant, encore une fois, les scientifiques comme les moralistes sont compréhensibles bien que logiquement inexcusables parce que l’action des causes dans l’univers et jusque dans notre pensée-action humaine est indétectable par la simple expérience.

     Les philosophies et/ou religions telles que le bouddhisme ignorent la grâce, mais la grâce est logiquement indispensable et donc présente dans notre volonté d’Aimer. C’est ce qu’a vécu le « fils de l’homme » dans sa « participation à la nature divine » (I Pierre 1, 4) et c’est ce qui fait pour nous aussi de la marche en l’Éternel qui nous attend vers l’Éternel qui nous accueille une respiration de l’Esprit d’Aimer.

 

si proche qu’on ne peut

que dire toujours tu

s’il nous arrive un peu

de penser revêtus

de ton éternité

voilée dans la clarté

 

il suffit de se taire

pour que dans le silence

la voix de ton mystère

devienne la présence

de ton éternité

voilée dans sa clarté

 

mais il n’est pas facile

de chasser tous les bruits

qui montent de la ville

pour contempler les fruits

de ton éternité  

voilée par les clartés

du monde qui s’efforce

d’éblouir les surfaces

et proposer l’amorce

d’une trompeuse face

de ton éternité

voilée dans ta clarté

 

mais c’est vers toi toujours

nu de toute  apparence

qu’il faut faire retour

dans l’intime silence

de ton éternité

voilée dans la clarté

 

7 janvier 2017

Dans La Force du silence, Robert Sarah va jusqu’à dire que « Dieu est silence ». Il se fonde en partie sur l’expérience du Prophète Élie dans la montagne de l’Horeb (le Sinaï de Moïse). Élie cherche à y rencontrer son dieu, d’abord dans une forte tempête qui « déchire la montagne », puis dans un tremblement de terre, puis dans un incendie. Mais son dieu ne manifeste pas sa présence dans ces phénomènes cosmiques violents. C’est lorsqu’il entend « un murmure doux et léger / une voix, un silence subtil » qu’Élie comprend qu’il se trouve en présence de l’Éternel (I Rois, 19, 11ss).

     Certes Elie s’entend parler et dire sa mission : il doit se rendre en Syrie et y sacrer roi Hazaël, mais son expérience du divin est celle d’un quasi-silence, d’un « silence subtil ». L’intérêt de ce texte du Premier Livre des Rois est de donner à penser qu’il existe, d’une part une différence entre l’expérience cosmique du divin et le message que le prophète entend en sa conscience, et d’autre part une évolution, disons une progression, dans l’expérience du divin depuis Moïse et les religions cosmiques traditionnelles, jusqu’à Élie et, en prolongeant son expérience, jusqu’à celle du Fils de l’Homme. Finalement on peut oser penser que « Dieu est silence », qu’il n’est plus dans la puissance ni même dans la faiblesse du cosmos, mais dans son absence.

     Mais que veut dire le « est »  dans « est silence » ? Là est la question, comme dans « Dieu est Agapè ». S’agit-il d’un verbe être exprimant une relation de qualité parmi d’autres telles que « Dieu est justice », ou s’agit-il d’un verbe être exprimant une identité ? S’il s’agit d’une identité, ou du moins d’une qualité essentielle, mais ce n’est pas ce que semble croire Robert Salah, cela signifie que l’Éternel est silencieux au sens qu’il ne parle pas, qu’il n’a jamais parlé. C’est une révolution dans la « révélation ». Cela signifie que contrairement à ce que dit le récit de la création dans le premier chapitre de La Genèse, contrairement aussi à ce que dit le prologue de l’évangile de Jean (qui est sans doute une pièce rapportée attribuable à un chrétien frotté de culture grecque), la parole, le logos, n’est pas Dieu.

     C’est dans le silence que fait la parole raisonnante, le concept, le logos, la raison, que l’on rencontre l’Éternel. « Dieu sensible au cœur, non à la raison », a écrit Pascal, mais il n’est pas allé jusqu’au terme de sa découverte parce qu’il a voulu concilier le cœur et la raison. Si l’Éternel est silence et non pas parole, si son silence est incompatible avec la parole contrairement à ce que pensent celles et ceux qui voudraient associer en lui parole et silence au mépris du principe de contradiction, alors seul le silence nous permet d’entrer en sa présence. Le Silence et l’Amour, le Silence de l’Amour.

 

parfois dans la forêt

où les souffles s’apaisent

et les oiseaux se taisent

une oreille aux aguets

espère le silence

d’une ultime présence

 

lui faut-il être seule

afin que n’interfère

une force étrangère

qui en la rendant veule

dérange le silence

de l’ultime présence

 

les êtres accordés

par une même attente

parfois ensemble tentent

leur attention bandée

d’entrer dans ce silence

de l’ultime présence

 

tout leur est sanctuaire

et la forêt profonde

comme tout lieu au monde

peut leur entrouvrir l’aire

où s’entend le silence

de l’ultime présence

 

que les oiseaux y chantent

ou déchaînant leurs rages

qu’y tonnent les orages

c’est en tout lieu que hante

le cœur dans le silence

son ultime présence

 

8 janvier 2017

Cohérence de l’Amour et du Silence de l’Éternel. Si l’Amour-Agapè est universel et inconditionnel, s’il « ne fait pas acception de personne » (Actes 10, 34, Romains 2, 11), pourquoi parlerait-il à certains humains et pas à d’autres et même à tous, à Moïse et pas à  Confucius, à Jésus de Nazareth, témoin de la vérité et pas à Pilate qui doute qu’on puisse la connaître (Jean 18, 37s) ? Voilà une raison démonstrative, purement logique, du « silence éternel de la divinité » (Vigny). Aimer, l’Éternel, puisqu’il est Amour par définition (I Jean, 4, 8), ne doit pas, ne peut pas parler.

     Mais son silence, son mutisme en langues (hindi, persan, hébreu, araméen, arabe…) tient aussi à sa nature spirituelle, purement spirituelle.  » Dieu est Esprit » (Jean 4, 24), pur esprit alors qu’une langue ne peut être purement spirituelle. Une langue est psychophysique. Certes, le langage imagé, figuré, poétique, parabolique (mashal) peut orienter vers l’intuition du spirituel, mais le langage conceptuel, intellectuel, logique… en est incapable. Tant pis pour la théologie positive et aussi pour la philosophie, dont Kant a montré que sa métaphysique n’était pas à sa portée.

     La communication de l’Éternel avec son autre, cosmique (et cela inclut l’humain) est donc spirituelle. C’est celle de son Esprit, « planant sur les eaux » cosmiques (Genèse 1, 2), « renouvelant la face de la terre » (Psaume 103, 30) et inspirant toute conscience qui l’accueille et devient ainsi son prophète : « Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront » (Joël 2, 28). Cela a été dit par un prophète il y a quelque 2500 ans, et Pierre l’a rappelé le jour de la Pentecôte (Actes 2, 17). Le Fils de l’Homme avait quant à lui repris les paroles d’Ésaïe 61, 1 : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… » (Luc 4, 18).

     La prophétie est « la parole de dieu » dans le sens et dans la mesure où la conscience prophétique accueille l’Esprit et énonce une intuition inspirée, mais ce ne peut être sa parole directe. Encore une fois, l’Éternel est éternellement muet.

     C’est en apprenant à faire silence, en nous débarrassant des milliers d’images et de chansons qui nous envahissent maintenant plus que jamais, que nous pouvons espérer accéder au Silence du silence de la Présence d’Aimer. C’est une longue patience.

           « Pa ti en ce   pa ti ence

Pa ti en ce dans l’a zur

Cha qu’a tome de si lence

Est la chan ce d’un fruit mûr »

 

« Si tu pries dans le silence

Tu verras s’ouvrir les roses »

 

la rose dort

dans la racine

fais un effort

et imagine

le rêve où elle

déploie ses ailes

 

dans la froidure

de son sommeil

son âme dure

garde la veille

et rêve d’ailes

déployées belles

 

bientôt la sève

sentant l’odeur

du printemps lève

un doigt rôdeur

et tâtonnant

vers la hauteur

étonnamment

cherche son cœur

 

et donc au cœur

de la racine

trouve l’ardeur

de la gésine

des roses belles

et de leurs ailes

 

9 janvier 2017

Le catholique en adoration devant un tabernacle ne fait-il que reprendre l’attitude religieuse première devant un objet, une image sacrée, une eidôlon idole ? Le fait-il comme lorsqu’il s’agenouille devant une statue de la Vierge Marie dans une église, une grotte de Lourdes ou simplement sa chambre ? Il a dans l’un et l’autre cas la certitude ou le sentiment, disons l’imagination (représentation d’une image) de se trouver en présence d’un être qu’il adore, prie, implore, remercie… et qui l’écoute.

     La présence eucharistique fait partie de la foi du catholique, dans la communion sacramentelle de la messe en particulier. On peut oser penser qu’il se trompe avec une bonne raison de se tromper, qu’en fait il ne se trompe pas vraiment.

     On peut accuser des paroles de la consécration de relever de la magie en répétant celles censées avoir été prononcées par le Fils de l’Homme la veille de sa mort : « Prenez et mangez, ceci est mon corps » (Matthieu 26, 26). Peut-on faire l’hypothèse, hérétique, que ces paroles ont été inventées par des gens qui n’ont pas compris le mashal du « Si vous ne mangez la chair du fils de l’homme, vous n’avez pas la vie en vous… La chair ne sert à rien. Mes paroles sont esprit et vie » (Jean 6, 53, 63) ? C’est dans l’évangile de Jean que l’on trouve ces paroles, mais cet évangile ne mentionne pas les « paroles de la consécration » que l’on trouve dans les trois synoptiques, et cela peut être un argument contre leur authenticité.

     Si l’on accuse les paroles de la consécration d’être des paroles magiques, faut-il dire pour autant qu’elles sont totalement fausses ? L’Éternel est présent à toute chose, donc à tout objet matériel. On peut citer Thomas d’Aquin parlant en philosophe : « opportet quod Deus sit in omnibus rebeus, et intime / Dieu est nécessairement présent en toutes choses, intimement » (Somme théologique I, VIII, 1, 4). On peut citer Ésaïe, comme le fait d’ailleurs, Thomas d’Aquin : « toutes nos actions, tu les fais pour nous / tout ce que nous faisons, c’est toi qui l’accomplit en nous » (Ésaïe 26, 12), ou encore la parole prononcée par Paul devant les philosophes d’Athènes, « en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 26).

     L’Éternel est présent « dans » l’hostie avant comme après la consécration puisqu’il est présent à tout être. On entend arguer que sa présence dans l’eucharistie est différente de sa présence universelle, mais cette différence n’existe que dans l’imagination du croyant.

     Le croyant qui « perd la foi » peut découvrir la réalité de cette Présence universelle et peut-être retrouver la certitude de son expérience de la communion eucharistique. Cette certitude de la Présence n’a pas besoin de s’appuyer sur un texte qu’il ne croit plus inspiré, ni non plus sur la non-dualité de l’Être et des êtres qu’affirme le Vedanta. Cette non-dualité est en fait une expression de l’intime présence de l’Éternel que l’on éprouve par la connaissance intuitive de l’Être et par l’intelligence du principe d’identité.

     Sans que nous nous sentions tenus de les croire parce qu’ils sont censés être inspirés, les textes sacrés peuvent nous donner à penser à cette intimité, à en prendre une conscience vive, à en vivre, à quasiment « voir » ou « être vu » par l’Éternel comme le Fils de l’Homme semble l’avoir promis à ses disciples avant sa mort: « Je vous reverrai et votre cœur se réjouira d’une joie que personne ne pourra vous prendre » (Jean 16, 22).

 

la beauté qui passe

aux rues de la ville

dans tes yeux oscille

et puis te pourchasse

dans le non-espace

 

par elle se dit

la beauté parfaite

qui se donne en fête

dans le paradis

de son inédit

 

alors imagine

sur le fond du ciel

porté par ses ailes

ce qui se dessine

du fond de l’intime

au fond de l’abîme

l’unique présence

voilée de silence

qui se dit en rimes

en choses infimes

 

si tu passes en ville

et que tes yeux s’ouvrent

et puis se recouvrent

fais de l’invisible

la beauté visible

 

10 janvier 2017

« Je ne suis pas comme les autres hommes… » (Luc 18, 11). Le Fils de l’homme dénonce l’inégalité humaine comme injustifiable. Telle est la radicalité de l’Amour que l’on ne peut l’accueillir en soi, être « justifié » (Luc 18, 14), « entrer dans le Royaume » (Jean 3, 5), « participer à la nature divine » (II Pierre 1, 4), « vivre en ressuscité » (Colossiens 3, 1), que si l’on vit l’égalité ontologique, celle de l’humain sur lequel l’Éternel « fait pleuvoir, qu’il soit juste ou injuste » (Matthieu 5, 45).

     L’humain premier cherche à gonfler son ego, aime à se sentir supérieur aux autres. Le machisme patriarcal n’est qu’une des multiples manifestations de cette libido dominandi. On pourrait citer le désir de supériorité dans la richesse qui fait que même les plus grosses fortunes cherchent à faire la course en tête. C’est ainsi que l’argument avancé pour ne pas faire baisser la rétribution financière pharamineuse des dirigeants des grosses entreprises françaises, c’est que, déçus en leur égo, ils risqueraient de quitter notre République et d’aller voir ailleurs.

     Nous sommes tous concernés, même spirituellement. La mère des fils de Zébédée a demandé au Fils de l’homme de faire asseoir ses rejetons à la droite et à la gauche de son trône dans le Royaume des cieux, ignorant aussi qu’il n’y a pas de trône dans le Royaume (Matthieu 20, 21).

     Cela vaut entre les religions et à l’intérieur des religions : un chrétien se croit supérieur à un musulman, et réciproquement. Un catholique se croit supérieur à un protestant, à un orthodoxe, et réciproquement. Un musulman sunnite à un musulman shiite…

     Le Fils de l’homme a donné un conseil radical, mais qui demeure ambigu : « si tu veux être le premier, comporte-toi comme le dernier, comme l’esclave » (Matthieu 20, 27). Il s’agit de ne pas vouloir être le premier. Oui, mais pourquoi ? N’est-ce qu’une stratégie pour avoir une meilleure place ? Illusion de Paul croyant que parce que l’on s’abaisse on sera élevé, à l’exemple du Christ : « parce qu’il s’est abaissé jusqu’à la mort de la croix, il a été élevé au-dessus de tout nom…  » (Philippiens 2, 5-11) et Paul poursuit avec enthousiasme, un certain nombre de chrétiens aussi.

     Lorsque les chrétiens ne peuvent plus réciter leur Notre Père sans ajouter « car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire », on a l’impression qu’ils comptent bien partager un jour ce règne, cette puissance et cette gloire. Paul ne le croyait-il pas ? « Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons » (II Timothée 2, 12, Romains 8, 17).

     Pas facile de ne pas vouloir ne pas être « comme les autres hommes », de vouloir être comme le reste des humains, de chercher à Aimer tous les autres comme d’autres soi-même, ce qui n’est pourtant que La Loi et Les Prophètes, et même que la sagesse antique et moderne. Pas facile de se sentir « comme » un SDF, et aussi d’ailleurs « comme » un PDG que l’on peut être tenté de mépriser, en les traitant avec le même respect et la même affection. Impossible à l’humain laissé à lui-même. Mais « possible grâce à l’Éternel » (Matthieu 19, 26) par la grâce de son Esprit.

 

comme est le nom commun bien sûr

au royaume de l’invisible

en sachant te rendre sensible

à la splendeur de son fruit mûr

tu pourrais nommer les étoiles

dans l’immensité de la toile

 

mais commence petitement

par ce voisin qui t’incommode

et va donc lui chanter une ode

comme l’amante à son amant

lorsqu’un nuage noir s’assemble

sur l’horizon du vivre ensemble

 

puis va-t’en parcourir la ville

à la recherche des visages

les plus fous comme les plus sages

qu’à leurs appels muets docile

tu saches répondre présent

par un regard reconnaissant

au mieux ce qui est nécessaire

à leur marche vers l’éternel

d’un pas pressé ou naturel

selon que leur accueil des airs

les fait manœuvrer avec art

ou leur fait prendre du retard

 

c’est avec chacune et chacun

que se mène cette aventure

dans la poursuite des fruits mûrs

du jardin de ce comme qu’un

dieu qui inspire les étoiles

cultive caché sous leur voile

 

11 janvier 2017

La beauté est inaccessible à l’intelligence, on ne peut la comprendre, la prendre en soi telle qu’en elle-même. Pour admettre cette inaccessibilité, il faut admettre l’existence et le rôle de l’intuition dans notre vie, ce que certaines intelligences refusent de faire, le plus souvent en raison même de la puissance de leur intelligence, qui a comme étouffé leurs capacités intuitives.

     Ces intelligences s’efforcent donc d’expliquer la beauté. Mais leurs efforts sont nécessairement voués à l’échec. Une esthétique réflexive de la beauté est nécessairement tâtonnante, et elle donne lieu à de multiples théories de l’art plus ou moins contradictoires, y compris de l’art poétique.

     Qui comprend l’incompréhensibilité de la beauté est en mesure de l’intuitionner, c’est-à-dire d’y communier en ses manifestations sensibles. Rappelons-nous que l’intuition n’est pas l’imagination, qui tourne en rond en elle-même. L’intuition est par et pour l’autre, pour l’être concret individuel qui n’est pas nous. On connaît la définition donnée par Bergson, « nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable. Au contraire, l’analyse est l’opération qui ramène l’objet à des éléments déjà connus, c’est-à-dire communs à cet objet et à d’autres… » (La pensée et le mouvant, p. 181).

     Alors, si nous souhaitons faire d’une expérience de la beauté dans un visage, une fleur, un ciel, une statue, une danse, une sonate… une expérience de l’Éternel parce que nous comprenons que toute beauté en est une manifestation en vertu du principe de causalité, il nous faut aborder l’expérience esthétique selon l’intuition, qui est altérité, et donc déprise de soi-même.   

     Le conseil de Simone Weil est ici précieux : « En tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence (expérimentée et non simplement conclue) de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque » (La pesanteur et la grâce, p. 171). On fait cette expérience par « l’attention absolue… l’attention absolument sans mélange » (p. 134), « cette attention si pleine que le « je » disparaît » (p. 135). « Le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel » (p. 137). Produire ainsi le beau, c’est le faire apparaître en son lien avec la Beauté de l’Éternel. « L’attention sans mélange est prière » (p. 134).

 

la beauté qu’on ne peut comprendre

ni posséder

qui dans la chair ne peut se prendre

ni se donner

n’apparaît que derrière un voile

et plus lointaine qu’une étoile

 

n’ayant que faire qu’on l’adore

pas davantage

qu’elle souhaite qu’on l’implore

en un visage

elle invite au rayonnement

partagé avec ses amants

 

il ne t’est que tout attentive

à contempler

sa présence définitive

pour rayonner

tu lui donnes des mots et dises

qu’elle est exquise

 

12 janvier 2017

La prière est un mouvement naturel de l’être humain, un appel à une divinité, à La Divinité chez les monothéistes (mais les chrétiens prient aussi le Christ, et les catholiques ne se privent pas de prier les saintes et les saints). C’est un appel au secours souvent mêlé d’une crainte de ne pas être exaucé et suivi d’un remerciement quand on l’est (parfois par calcul : si l’on ne remercie pas, sera-t-on exaucé la prochaine fois ?)

     La prière que recommandent les évangiles est une prière de demande : « Demandez et vous recevrez », et l’objet de cette demande est avant tout l’Esprit saint (Luc 11, 9-13). Cependant la prière vocale par excellence est le Notre Père, qui souhaite du bien à Dieu mais qui lui demande aussi le pain quotidien, demande que la plupart considèrent comme matérielle, mais qui est peut-être surtout spirituelle, la demande de « notre pain « suressentiel », « panem nostrum supersubstantialem, ton arton êmôn épisousion » (Matthieu 6, 11). Cette demande est en tout cas suivie de deux demandes spirituelles qui la complètent : le pardon et la délivrance de la tentation, du mal.

     Cependant le croyant qui ose penser, à commencer par le théologien, se demande pourquoi et comment la prière fonctionne, marche, est efficace. Il y a l’explication de Thomas d’Aquin, fondée sur la toute-puissance de Dieu, mais aussi, et cela est lié à cette toute-puissance, à son omniscience. Et c’est là un problème : comment peut-on influencer les décisions d’un Être qui sait de toute éternité ce qui va arriver dans le temps ? La solution de Thomas d’Aquin, adoptée par nombre de théologiens, c’est que le dieu omniscient a aussi « prévu » ou « voit » éternellement les prières qui lui ont été, qui lui sont et qui lui seront adressées. Voilà comment est préservée l’initiative humaine : « De toute éternité il avait été décidé de ne produire en elle (la personne qui prie) cet effet salutaire qu’avec son concours », explique l’éminent théologien Réginal Garigou-Lagrange.

     Cela est cohérent avec une certaine idée de l’Éternel, idée qui n’est pas forcément la seule. On peut en rechercher une autre si on la trouve par trop vertigineuse, effrayante même, l’idée d’un Éternel immobile. Cette immobilité est-elle certaine ? Pourquoi n’y aurait-il pas un Devenir Éternel ? Il existerait alors un véritable dialogue du croyant et le l’Éternel, et ce dialogue paraît essentiel à l’Amour en son Altérité. C’est plutôt de ce côté que nous pouvons chercher le comment de l’efficacité de la prière (le mot « efficacité » est d’ailleurs bien malheureux du point de vue de l’Amour).

 

pour le visage fascinant

où l’on en vient à percevoir

au-delà du regard d’amant

la beauté changée en espoir

d’enfin contempler face à face

l’esprit sans nom au non-espace

 

du désir à l’attention

dans le silence de l’espace

où l’on oublie jusqu’à son nom

se découvre ce qui le place

dans l’invisible solennel

où se dévoile l’éternel

 

alors on sent que se détache

la peau des choses et qu’apparaît

l’âme sans même que l’on sache

que soi-même l’on disparaît

pour laisser son entière place

à l’autre dans toute sa grâce

 

13 janvier 2017

Si « le Père Éternel agit sans cesse » (Jean 5, 17), c’est qu’il est Amour, ne cessant de « renouveler la face de la terre » par son esprit qui inspire la matière selon le hasard et la nécessité, l’humain selon la grâce et la volonté.

     La justification de la prière proposée par les théologiens chrétiens, par Thomas d’Aquin en particulier, mais lui-même a été précédé par Augustin d’Hippone, cette justification est liée à la croyance en la toute-puissance de l’Éternel, elle-même indissociable de la croyance en son omniscience.

     On peut faire de « le Fils de l’homme est maître du sabbat » (Matthieu 12, 8) un acte-parole contestant la croyance en une création en six jours suivie d’un repos du septième jour, repos sur lequel est en effet fondée la sacralité du sabbat. Cet acte-parole révolutionnaire est cohérent avec « l’Éternel agit sans cesse ». Il conteste la toute-puissance manipulatrice de l’Éternel et de sa création en six jours et la remplace par l’influence inspiratrice de tous les jours. Et cette inspiration est celle de l’Amour qui en son respect pour l’autre agit avec une infinie discrétion, tant dans le hasard que dans la grâce.

     Tout cela est cohérent selon l’attitude prophétique, depuis toujours opposée à l’attitude sacerdotale. Si le Fils de l’homme s’oppose au sabbat en s’en déclarant maître, c’est au nom de l’Amour et c’est pourquoi il cite son frère prophète Osée à cette occasion : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice » (Matthieu 12, 7. Osée, 6, 6).

     La religion chrétienne, gouvernée par le sacerdoce, a maintenu le sacrifice, en faisant même le pivot de sa foi par la réactualisation quotidienne de la mort prétendument sacrificielle du Christ, établissant le signe de la croix comme son symbole le plus fort en accord avec sa croyance réaffirmée par deux fois en la Toute-puissance de Dieu dans un credo qui ne mentionne pas  une seule fois l’Amour.

     Si l’Éternel est bien l’Amour Agapè agissant par l’inspiration de son Esprit, on peut  donner de « l’efficacité » de la prière une autre explication que celle qui maintient l’omniscience divine, et vivre quotidiennement la Vie éternelle en dialogue avec Aimer dans son devenir éternel. 

 

il pleut sur la ville

il pleut sur le champ

sur l’humain docile

et sur le méchant

 

c’est la pluie d’abord

qu’il faut observer

contempler son or

non le conserver

 

si l’eau c’est la vie

il faut la laisser

abreuver ravies

les herbes séchées

qui renouvelées

pourront refleurir

et se contempler

avant de mourir

 

sachant que leurs graines

accueillant la pluie

reprendront la chaîne

des mille aujourd’hui

 

il pleuvra encore

que tu pries ou non

le ciel en son or

au méchant est bon

 

14 janvier 2017

Nous prions spontanément, c’est l’élan naturel des croyants de toutes les religions lorsqu’ils se voient eux-mêmes ou leurs proches et leurs amis en danger ou souffrants. C’est la prière de la solidarité avec les nôtres, avec celles et ceux dont nous sommes, et le nous est un moi étendu.

     Avec la découverte de l’Amour universel, il y a plus que le nous. Il s’agit de prier aussi pour celles et ceux qui ne sont pas nous, qui ne sont pas nôtres, mais autres. « Aimez vos ennemis » signifie que l’on prie également pour les terroristes et autres « méchants » et « injustes » sur lesquels l’Éternel fait « briller son soleil et tomber la pluie » (Matthieu 5, 44s). Qui Aime partage la sollicitude universelle de l’Éternel, et cela se manifeste aussi dans la prière.

     Bien, mais comment ça marche ? Si l’on croit au dieu personnel tout-puissant, on peut penser que c’est lui qui fait le travail. Il est cependant dans certaines paroles du fils de l’homme des allusions à une action divine en quelque sorte impersonnelle, résultant de la simple logique de l’être. Si, comme le suggère le Notre Père, nous sommes pardonnés en pardonnant, et pas autrement, c’est par une sorte d’automatisme logique. On le voit à  l’œuvre dans le pardon de la pécheresse : ses péchés sont pardonnés parce qu’elle Aime, non parce qu’elle demanderait le pardon et que le Fils de l’homme le lui accorderait. Celui-ci n’a pas dit, « je te pardonne tes péchés » comme l’ont interprété les témoins de la scène, mais « tes péchés sont pardonnés. » (Luc 7 48, cf. Matthieu 9, 5).

Si « le Fils de l’homme a le pouvoir de pardonner les péchés » (Matthieu 9, 6), ce n’est pas parce que l’homme qui parle ainsi serait le dieu tout-puissant incarné, mais parce qu’il vit l’Amour et reconnaît l’Amour chez les autres, l’Amour étant ce qui pardonne les péchés puisque tout péché est un manque d’Amour. Qui Aime est logiquement pardonné, sans l’intervention d’un tiers, fût-ce un dieu tout-puissant.

     Évidemment la classe sacerdotale qui a pris le pouvoir dans l’Église ne peut admettre cette vision des choses puisque celle-ci met à mal son pouvoir sacramentel.

     On peut se demander si l’affirmation « la prière fervente du juste est très puissante » (Jacques 5, 16) ne relève pas de la même logique. C’est de ce côté sans doute qu’il nous faut chercher le comment de « l’efficacité » de la prière si nous pensons que sa découverte peut nous encourager à prier pour les autres.  

 

joie du corbeau dans la bourrasque

joie du vol affolé fantasque

dans cet air dont la démesure

fait battre l’aile sans mesure

 

il se donne à peine un coup d’aile

dont l’esprit paraît virtuel

dans la vitesse que le vent

lui donne à plonger en avant

 

volant plus vite que jamais

il n’a osé entrevoir mais

se demande quelle puissance

le porte à en perdre le sens

de ce qu’il est tel qu’en lui-même

hors de la bourrasque qui l’aime

l’emmenant là où il voulait

comme s’il le téléportait

 

es-tu ce corbeau qui ne sème

ne moissonne ni ne se gêne

à emmagasiner nourri

par la bourrasque qui sourit

 

15 janvier 2017

Qu’est-ce que « la prière du juste » (Jacques 5, 16) ? Qu’est-ce qu’une / un juste ? C’est une conscience, une âme, habitée par l’Amour Éternel au point de penser et d’agir par Amour, de plus en plus par Amour, d’avoir pour but de s’y identifier comme l’a fait le Fils de l’homme jusqu’à pouvoir dire, avec l’Éternel, « je suis » (Jean 8, 58).

     Prier pour les autres quels qu’ils soient (on a connu de « saintes personnes » qui priaient pour la conversion des criminels), c’est penser aux autres avec la sollicitude l’Aimer.

     La « prière » du bouddhiste Matthieu Ricard peut nous éclairer, même si nous ne le suivons pas en tout. Il s’agit de « ressentir un amour profond à l’égard d’une personne… Laissons surgir en nous un puissant sentiment d’amour et de compassion… Considérons qu’au moment où nous expirons, en même temps que notre souffle nous envoyons à cet être cher tout notre bonheur, notre vitalité… Si sa vie est en danger, imaginons qu’elle est prolongée ; s’il est dans le dénuement, qu’il obtient tout ce qu’il lui faut ; s’il est malade, qu’il guérit ; et s’il est malheureux, qu’il trouve le bonheur… » (Plaidoyer pour l’altruisme, pp. 336ss. Cf. aussi l’éphéméride du 16 mai 2015).

     Il semble psychologiquement indéniable que cette respiration et ces sentiments, avec leurs « considérons » et « imaginons », ont une efficacité sur celle celui qui en pratique souvent l’exercice.  Cela développe quasi nécessairement en nous le sentiment et la volonté de bienveillance pour les autres, et en conséquence de bienfaisance à leur égard, bienfaisance qui se manifestera en « donnant à manger à ceux qui ont faim, en visitant les malades, en accueillant les migrants, en nous occupant des prisonniers (même les pires criminels… »Aimez vos ennemis ») selon ce que demande le Fils de l’homme à celles et ceux qui veulent se rendre « justes » et entrer dans le Royaume (Matthieu, 25, 35ss).

     La conviction de l’efficacité de la prière pour les autres et non simplement pour celle celui qui prie n’est pas clairement affirmée. Elle est cependant suggérée, surtout lorsque Matthieu Ricard propose d’imaginer que « nous nous démultiplions en une infinité de formes qui vont jusqu’aux confins de l’univers » (p. 337).

     Cette prière bouddhiste est cependant celle d’un athée qui ne mentionne pas l’action permanente de l’Esprit de l’Éternel Amour, perdant ainsi de vue le principe de causalité : comment pourrions-nous « ressentir un amour profond » pour les autres, pour tous les autres, si ce n’est « grâce à la grâce », par la force d’Aimer ? « La prière du juste » est celle qu’anime l’Amour en une conscience qui ne vit plus par elle-même mais par « le Christ qui vit en elle » (Galates 2, 20). Et ce Christ, contrairement à ce que disent nombre d’herméneutes chrétiens, n’est pas la personne du fils de l’homme, mais l’Éternel Amour intimement présent à toutes choses.

 

autour de la machine ronde

la bourrasque qui tourbillonne

entraîne les champions du monde

en quête de ce qui plastronne

 

c’est le concours de la vitesse

où l’on veut être le premier

à dire la nouvelle messe

qui chante sa honte au dernier

 

il ne faut plus monter au temple

immobile en sa verticale

mais glisser en culte plus ample

sur l’étendue horizontale

sachant bien que la terre est ronde

et qu’on reviendra comme Ulysse

là où l’on nous a mis au monde

sur le métier de basse lisse

 

l’air qui nous emmène où il va

est celui de la liberté

celui dont un homme rêva

en pensant à l’éternité

 

16 janvier 2017

Il est concevable qu’habités et inspirés par Aimer intimement présent à notre âme nous puissions « prier pour les autres », leur envoyer par télépathie (mot approximatif puisque c’est une action non spatiale) des forces bienfaisantes comme le suggère Matthieu Ricard. Mais son exercice d’expiration et d’inspiration physique censé véhiculer cet envoi télépathique imaginé est discutable car il est fondé sur le vieux mythe du bouc émissaire, celui qui préside aussi à la croyance chrétienne au sacrifice du Christ censé avoir pris sur lui tous les péchés du monde.

     C’est cette croyance qui est mise en œuvre dans « Échanger son bonheur contre la souffrance d’autrui… Pour développer la compassion, le bouddhisme a recours à une visualisation particulière qui consiste à échanger mentalement par le biais de la respiration la souffrance d’autrui contre notre bonheur, à souhaiter que notre souffrance se substitue à celle des autres… » (Plaidoyer pour l’altruisme, p. 336). Certes cet échange qui nous chargerait de la souffrance d’autrui est ensuite neutralisé en quelque sorte : « lorsque nous avons absorbé, transformé et éliminé ses maux, nous éprouvons une grande joie… » (p. 337). Mais le concept d’échange sacrificiel où l’on échange son bonheur contre le malheur de l’autre demeure irrecevable car il relève d’une idée archaïque du mal et du sacrifice censé le détruire. Qui a la conviction que « Dieu est Amour » est libéré de cette idée et reconnaît en le vivant le message des prophètes : « Je veux l’amour et non le sacrifice, la connaissance de l’Éternel plus que les holocaustes » Osée 6, 6) et « tu ne veux ni sacrifice ni oblation… Je viens pour faire ta volonté » (Psaume 40, 7s). Et aussi Jérémie : « À quoi vous sert d’ajouter sacrifice à sacrifice? Quand je retirai vos pères hors d’Egypte, je ne leur parlai point de sacrifices et  d’holocaustes, je ne leur en donnai aucun ordre. Et le précepte que je leur ai donné a été en cette sorte : « Soyez obéissants et fidèles à mon commandement, et je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple » (Jérémie 7, 22s).

 

     Le judéo-christianisme, le christianisme judaïsant, a repris ce texte et l’a subverti en substituant aux multiples sacrifices de la Loi  le sacrifice unique du Christ (Hébreux 10, 4-10). Ce que le sang des taureaux et des boucs n’a pu faire, le sang du Christ l’aurait fait. En toute logique du texte d’ailleurs puisque « sans le sang versé, il n’y a pas de rémission des péchés » (Hébreux 9, 22). Mais aucune parole du Fils de l’homme n’avalise cette théologie archaïque de l’échange de forces cosmiques. Celles et ceux qui entendent ses paroles parce qu’elles ils sont « de la vérité » (Jean 18, 37) savent que pour « entrer dans le Royaume » il faut simplement faire la volonté de l’Éternel, d’Aimer, c’est-à-dire Aimer en « connaissant Aimer » (Matthieu 7, 21, I Jean 4, 7s). Aimer remet les péchés. Ce n’est pas la croix qui sauve le monde, c’est l’Amour.

     C’est sur cette base que l’on peut fonder la prière pour les autres, non sur l’échange sacrificiel.

 

après la pluie la route

est une voie lactée

où brillent réfractées

mille dix mille gouttes

 

si chacune est une âme

à la nature éclose

contemples-y la rose

unique qu’elles acclament

acclament ou peut-être

partagent la lumière

en elles tout entière

pour la faire paraître

 

et toi que vas-tu dire

à cette eau des clartés

reflets d’éternité

où ton âme respire

 

il n’est dans l’univers

que des frères et sœurs

gouttes dans l’ascenseur

dont le nôtre est l’avers

 

17 janvier 2017

     La prière pour les autres peut-elle ne pas être une action télépathique ? L’existence de la télépathie est contestée par un matérialisme physique cohérent avec lui-même pour lequel il n’y a de réel et donc de communication que physique. Cependant la cohérence d’une conscience de croyant qui ose penser doit l’amener à faire un choix : se conformer à la doxa matérialiste et abandonner la prière pour autrui ou bien maintenir sa conviction en « l’efficacité de la prière du juste » (Jacques 5, 16) et s’opposer à la doxa matérialiste en affirmant l’existence de la télépathie et des autres communications et actions extrasensorielles. Il n’existe qu’un seul réel et il ne peut être que cohérent.

     L’épître de Jacques met par ailleurs explicitement la prière pour les autres en connexion avec la guérison des malades liée à la confession mutuelle des péchés : « Quelqu’un parmi vous est-il malade ? Qu’il appelle les anciens de l’église et que les anciens prient pour lui en lui appliquant de l’huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera la malade et le Seigneur le relèvera. S’il a commis des péchés, le pardon leur sera accordé. Avouez-vous vos fautes les uns aux autres et priez les uns pour les autres afin d’être guéris. La prière du juste agit avec une grande force » (Jacques 5, 14ss).

      L’auteur de cette lettre se fondait-il sur son expérience ? Croyait-il à la télépathie ? Sa croyance lui suffisait sans doute. Il est intéressant en tout cas de noter que pour lui la confession mutuelle des péchés liée à la guérison semble rappeler la scène où le fils de l’homme demande s’il est plus facile de dire à un paralysé « tes péchés te sont remis » ou de le guérir (Matthieu 3, 2-7).

     Celui qui parle et agit ainsi selon l’Évangile le fait comme le Fils de l’homme au nom de l’Amour qui l’habite et qui l’inspire. Le pardon des péchés est lié à l’Amour, qui Aime pardonne-est pardonné (Luc 7, 47s). Et prier pour les autres, c’est les Aimer et rien d’autre, se laisser envahir par la force d’Aimer en pensant aux autres et à leurs problèmes.

 

plane et puis te pose héron

après avoir déployé immense le rond

sans un coup d’aile soutenu

par ton complice continu

l’invisible que tu respires

 

tu n’es plus posé sur notre horizon

en ta noblesse oblique qu’un bâton

que nous attendons de voir déplier

cette force qui ne peut nier

l’invisible que tu respires

 

il nous est bon surtout d’attendre qu’enfin

tu reprennes le lent chemin

toujours renouvelé que tes ailes

ouvrent et ferment spirituel

l’invisible que tu respires

 

18 janvier 2018

     Il arrive que l’on entende ces jours-ci la petite phrase, « une croissance illimitée est impossible dans notre monde limité ». Qui pourrait nier cette évidence située au plus près du principe d’identité ? Qui pourrait penser que le néant, qui limite l’être, peut produire de l’être ? Ce serait verser dans l’irrationnel pur.

    Mais ce diamant de vérité est en permanence recouvert par un torrent de boue qui s’appelle l’idée toute-puissante de croissance, croissance indissociablement de la production, de la consommation et de la population, et dont le désir de posséder, comprendre et dominer, la triple concupiscence pascalienne, fait miroiter les eaux glauques aux yeux des humains premiers éblouis.

     Lisez et écoutez les médias, ils ne parlent que de croissance, avec pessimisme ou optimisme selon qu’elle est faible ou forte. La croissance commande la politique régionale, nationale, européenne et mondiale aux ordres de la finance néolibérale, en particulier de ses lobbys grouillants de Bruxelles qui défigurent le visage de notre Europe au point de le rendre repoussant.

     La petite voix de la décroissance, étouffée ou ridiculisée, continue cependant de se faire entendre sur l’Internet, et elle demeure audible aux oreilles des consciences qui sont de la vérité.

     La vérité c’est d’abord, irréfutable et incontournable, celle de la raison : encore une fois, une croissance illimitée est rationnellement impensable dans notre monde limité. Mais la raison est impuissante face à l’intérêt, à l’imagination, au désir : « Plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens », se lamentait Pascal, et il expliquait : « Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever agréablement les yeux… La plus plaisante cause de ses erreurs est la guerre qui est entre les sens et la raison » (Pensées, éd. Sellier, 78, pp. 69 et 73).

     Il ne suffit pas de voir intellectuellement les évidences de la vérité rationnelle. Il nous faut « être de la Vérité » première de l’Être de l’être qui est Aimer pour vivre selon les évidences de la raison. Et Pascal conclut avec justesse et justice : « L’homme n’est qu’un sujet plein d’erreur naturelle et ineffaçable sans la grâce » (ibid.)

     Les consciences qui sont « de la Vérité » dont a témoigné le Fils de l’homme (Jean 18, 37) entendent les vérités de la raison et y conforment leur action. C’est ici la vérité rationnelle de la décroissance.

 

sur la route mouillée qu’il sèche

l’air dessine de longues fresques

ton sur ton de gris pour la forme

de la limite dont la norme

est au centre de l’univers

 

si tu marches au pas promeneur

ne manque donc pas tout une heure

d’y contempler l’interminable

discrète qui te dit la fable

au centre de notre univers

 

19 janvier 2017

     Comment lit-on Pascal ? Comment lit-on, comment entend-on le discours des autres ? Comment entend-on ce que Pascal dit de « l’homme… sujet plein d’erreur naturelle et ineffaçable… [Rien ne] lui montre la vérité. Tout l’abuse… Ces deux principes de vérité, la raison et les sens, s’abusent réciproquement l’un l’autre… » ? (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 73). Ce que dit Pascal s’applique évidemment à la lecture de Pascal. Il nous faut le connaître pour le comprendre, communier à sa pensée pour y admettre, ou non, ce qu’il nous dit de la vérité, des vérités et de ce qui passe pour tel. Nous sommes responsables des pensées des autres dans la mesure où nous les acceptons ou refusons, et notre critère de vérité est la raison et le cœur en accord avec la Vérité de l’Être de l’être.

     Comment se fait-il que cette vérité rationnellement irréfutable, « une croissance illimitée est impensable dans un monde limité », n’apparaisse pas dans le discours de nos politiques comme un élément à prendre nécessairement en compte ? Comment se fait-il que nos scientifiques soient convaincus que la matière s’auto-organise, s’auto-crée, au mépris de la raison en son principe de causalité ? Pourquoi Pasteur a-t-il dû avoir recours à l’expérience pour démontrer l’inanité de la génération spontanée, alors qu’elle est rationnellement impensable ?

     Pascal pense que l’on peut démontrer l’existence de Dieu, mais que cette démonstration n’emporte pas l’adhésion de l’incroyant, ou que, si elle l’emporte, elle est très rapidement remise en question : « Les preuves de Dieu métaphysique sont si éloignées  et si impliquées (compliquées) qu’elles frappent peu. Et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration. Mais une heure après, ils craignent de s’être trompés. » (Pensées, 222). Pourtant la « démonstration » de l’existence d’un Être de l’être éternel, cause de tous les êtres, n’est ni « éloignée » ni « impliquée ». Elle est la simple et immédiate conclusion du principe de causalité, principe que la raison admet nécessairement sans pouvoir ni devoir le démontrer, à moins d’accepter de se suicider intellectuellement.

 

le bleu est pur

comme un fruit mûr

 

le ciel est vide

sans une ride

 

c’est le moment

où rien ne ment

sur l’horizon

de la raison

 

mais souviens-toi

que sous ce toit

les choses changent

et se mélangent

 

puis imagine

leur origine

 

la pâte en feu

qui peu à peu

se met en marche

et dit ses arches

 

demain encore

en son effort

d’autres nuages

d’autres visages

se lèveront

sur l’horizon

 

la terre au ciel

qui se révèle

mûrit le fruit

dont il jouit

 

20 janvier 2017

     S’il est une chose que le Fils de l’homme a appris au cours de ses trois années de vie publique, c’est que la lumière de la Vérité dont il voulait être le témoin (Jean 18, 37), dont il savait-sentait que la mise au jour était sa vocation, cette lumière n’est accueillie que par des consciences qui sont « de la Vérité » (ibid.).

     L’évangile de Jean dit que les consciences qui n’ont pas accueilli cette lumière étaient des consciences morales faussées : « La lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 3, 19s).

     La Vérité de l’Évangile n’est donc pas une vérité intellectuelle mais une vérité éthique, une vérité dont la réception est liée au comportement moral. On comprend pourquoi elle est accessible aux consciences indépendamment de leurs capacités intellectuelles, et qu’elle puisse être « cachée aux sages et aux intelligents » (Matthieu 11, 25) si leur statut social de sage et/ou d’intellectuel les fait mépriser les gens de peu et les rend incapables d’Aimer.

     Il est vrai que le Fils de l’homme semble attribuer cet accès à la Vérité à une décision de son « père » : « tu as caché ces choses… » , mais c’est une réalité logique et non un choix arbitraire de la divinité. Et l’on peut alors admettre que le « père » n’est pas une personne au sens de l’individualité humaine. L’Éternel ne peut vouloir autre chose que ce qu’il fait puisqu’il est l’Amour et que la Vérité première, celle de l’Être de l’être, est celle d’Aimer.

     C’est par connaturalité qu’une conscience « entend la voix de la vérité », qu’elle a « des oreilles qui l’entendent ». « Qui Aime connaît Dieu », c’est-à-dire connaît l’Amour puisque « Dieu est Amour » (I Jean 4, 7s). Quoi de plus cohérent ? Et qu’importe donc par ailleurs le credo que l’on récite. « Seul l’Amour est digne de foi », que l’on soit animiste, hindou, bouddhiste, juif, chrétien, musulman…

 

jour de lumière

une oraison

baigne légère

les horizons

 

c’est le soleil

qui règne en maître

sur la merveille

qu’il fait paraître

et il refuse

la vérité

si l’on mésuse

de sa clarté

 

s’il n’est plus d’ombre

pour faire sens

la terre sombre

dans l’ignorance

de l’équilibre

de l’autre à l’un

où se fait libre

l’air opportun

 

bois la lumière

légèrement

sois de la terre

l’obscur amant

 

garde au-delà

de l’horizon

sans tralala

ton oraison

 

21 janvier 2017

Paul avait l’expérience d’une prière « gémissement sans parole », et il avait étendu ce gémissement à « toute la création », l’imaginant en attente d’une « glorieuse liberté » (Romains 8, 26, 22).

     La prière première est un cri d’appel à la divinité par une conscience qui se sent impuissante face au danger. Ainsi « des profondeurs je crie vers toi. Que tes oreilles soient attentives à la voix de mes supplications » (Psaume 130, 1s). C’est un appel à un dieu que l’on imagine tout-puissant et capable de nous venir en aide.

     La nouveauté de ce qu’a ressenti Paul et de ce qu’il en a pensé, c’est qu’il a attribué ces cris, ces « gémissements », à l’Esprit de l’Éternel en nous. La prière n’est donc pas que le cri religieux primitif, c’est aussi la demande de l’Esprit en nous. Et notre demande en l’Esprit est avant tout une demande pour obtenir l’Esprit : « Demandez et vous recevrez… Le père céleste donne le Saint Esprit à qui le lui demande » (Luc 11, 13). L’Esprit inspire la demande de l’Esprit, cela fait partie de son action inspiratrice permanente pour « renouveler la face de la terre ».

     Il peut nous arriver de sentir monter en nous des bouffées de colère, d’envie, de jalousie, de désir irrépressible…, tout ce qui relève de la « chair », du « monde » et de ses « libido sentiendi, sciendi et dominandi« , d’eros et de thanatos, de la volonté de possession et de domination où l’humain premier en nous se fait « le centre de tout », « moi  dont la nature de l’amour-propre est de n’aimer que soi et de vouloir être le tyran de tous les autres » (Pensées, éd. Sellier, 743, 494).

     Si Paul attribue ses gémissements à l’Esprit en nous, c’est que l’action en nous de l’Esprit est une inspiration indiscernable de notre volonté d’Aimer, mais que cette non-dualité apparente est ce qu’exprime le mieux, disons le moins imparfaitement, l’adage spirituel bien connu, « priez comme si tout dépendait de Dieu et agissez comme si tout dépendait de vous ». Le « comme si » exprime implicitement un paradoxe de contradiction. Nous ne pouvons pas comprendre cet adage, mais nous pouvons le pratiquer, tout en méditant sur cette présence de l’Esprit « plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes » (Augustin), présence anonyme incognito de l’Amour Éternel.

 

tu t’es posé

rien qu’un instant

sur le rebord

de la fenêtre

pour y paraître

en donnant tort

à qui attend

avant d’oser

 

ta queue en l’air

la signature

de ta présence

dans les parages

dit le visage

et le bon sens

de ta nature

et de la terre

 

ne reviens pas

il m’a suffi

d’apercevoir

une seconde

cette profonde

parenté d’hoir

qui nous unit

à chaque pas

 

22 janvier 2017

Qui se sent « de la Vérité » dont a témoigné le Fils de l’homme, à savoir que « Dieu est Amour », la traduit en langage philosophique s’il pense que « Dieu » est l’Éternel Être de l’être et de tous les êtres.

     La Vérité de l’Être de l’être comme Amour d’altérité positive invite à penser l’être en entrant en philosophie et invite à sentir l’être en entrant en poésie.

    Une conscience qui Aime de l’Amour d’Aimer ose penser car elle est libérée des tabous et des dogmes religieux. Le Royaume n’est pas une religion si l’on définit le religieux par le sacré et les sacrifices aux dieux cosmiques à craindre, supplier et remercier. l’Eternel, les prophètes l’ont affirmé, veut l’amour et non le sacrifice.

     Oser penser au nom de l’Être-de-l’être-Aimer, c’est peser les mots, à commencer par le mot « être » et ses équivalents explicites ou implicites dans les autres langues.

     Le mot « être » comme signifiant l’existence (le fait d’être plutôt que ne pas être) et le mot être signifiant l’essence (le fait d’être ceci ou cela, et aussi d’être ceci et cela, ou encore d’être ceci et de n’être pas cela), le mot être invite la conscience qui Aime à le penser.

     Lorsque Descartes a proposé « je pense donc je suis », il a dit que le fait de penser est la preuve que j’existe. Dans cette formule, le « je suis » est un être d’existence et non d’essence. Mais on risque de le comprendre comme un être d’essence : je suis un penseur puisque je pense donc je suis. C’est le risque de privilégier la pensée parmi les diverses actions humaines, la pensée rationnelle, intellectuelle telle qu’elle est présente dans le langage.

     Si Descartes n’avait cherché qu’à se prouver qu’il existe (ce qui, soit dit en passant, est irrationnel : comment pourrait-on prouver qu’on existe ou qu’on n’existe pas si l’on n’existe pas), Descartes aurait pu tout aussi bien dire « je mange donc je suis. » Il a choisi de dire « je pense donc je suis » parce qu’il faisait de la pensée l’essence de son être, en tout cas la chose la plus importante de son être.

     Un conscience qui accueille la Vérité de l’Être-de-l’être-Aimer fait de la pensée philosophique de l’intelligence et de la pensée poétique de l’intuition des actions importantes de son être, mais elle le fait au nom de l’essence de son être intime inaccessible à la pensée logique, à savoir l’Amour (et non pas au nom du « désir des yeux », de la libido sciendi).

 

il suffit d’un peu de silence

dans la lumière

où erre

l’être immobile pour qu’il poursuive la recherche du sens

 

23 janvier 2017

Le  verbe « être » peut être utilisé comme copule pour établir toutes sortes de relations. Cette pluralité est source de confusion et devrait inviter à l’interprétation.

     Un dictionnaire Le Petit Robert nous rappelle ou nous apprend, d’abord en citant Paul Valéry, cette pluralité piégeuse : « Dans tous les cas possibles, être, vous l’avouerez, demeure étrange. Être d’une certaine façon, c’est encore plus étrange ». Cette étrangeté n’est que l’étonnement que provoque cette pluralité lorsque nous en prenons une conscience vive. Le dictionnaire nous aide à en prendre conscience en énumérant et exemplifiant un certain nombre d’usages et donc de significations voilées dans la copule « être » (et en ses équivalents ou même en son absence apparente lorsqu’on rapproche deux mots : dire « moi Anglais » se dit normalement « je suis Anglais », mais la formule incorrecte « moi Anglais » est immédiatement comprise).

     Le Petit Robert énumère et étudie un nombre impressionnant des usages du verbe « être » copule. On peut s’y rapporter : « 1. (Qualification) La Terre est ronde… 2. (Inclusion appartenance) Le chêne est un arbre… 3. (Identité) Guy est mon frère ». Suit une longue colonne d’autres usages dont celui du lieu : « Je suis à l’hôtel de la gare » et du temps : « Nous sommes au mois de mars ». Mais la liste est virtuellement interminable, couvrant toutes les relations possibles entre les êtres.

     Voilà qui nous invite à penser, à oser penser ces usages qui peuvent être incertains, prêter à confusion, exiger l’interprétation. L’interprétation de la formule « Theos agapê estin, Dieu est Amour » n’est pas évidente, unique, mais elle est capitale. Dis-moi comment tu l’interprètes et je te dirai qui tu es.

     La parole de l’évangile de Jean attribuée au Fils de l’homme, « qui est de la vérité entend ma voix », parallèle à une autre du même évangile, « qui est de Dieu entend ma voix » (Jean 18, 37, 8, 47) cette parole apparaît également dans l’épître : « Nous sommes de Dieu. Qui connaît Dieu nous entend, qui n’est pas de Dieu ne nous entend pas. En cela nous connaissons l’esprit de vérité et l’esprit d’erreur » (I Jean 4, 6).

     Pour Jean, l’Amour Agapè est une condition indispensable de la connaissance de l’Éternel, voire la seule. Il faut et il suffit d’Aimer à tout va (amis, ennemis, inconnus, animaux, végétaux, minéraux…) pour participer à l’Être de l’être, tout simplement parce que l’Être de l’être est Agapè. Dès lors, « seul l’Amour est digne de foi », de la foi en l’essence de l’Être de l’être. Tout le reste est littérature dans la mesure où ce n’est pas une explicitation, une conséquence, une implication de l’Amour. (Dommage pour les divers credo qui règnent sur les croyants).

 

le ciel est pur

sur le désert

dieu est l’azur

que l’on dessert

en affirmant

être l’amant

de cette terre

 

gens du désert

votre âme vide

de l’un se sert

pour dire avide

votre tourment

de pauvre enfant

de cette terre

 

ce n’est qu’à deux

que ciel et terre

sont fructueux

 

à faire taire

l’autre de l’un

se perd chacun

sur cette terre

 

comme la pluie

et le soleil

comme sans bruit

la fleur l’abeille

l’un avec l’autre

se font le nôtre

sur cette terre

 

24 janvier 2017

Il n’est pas nécessaire de s’appeler René Descartes pour dénoncer l’irrationalité de certaines prétendues preuves de l’existence de Dieu. Comment a-t-on pu penser que « si Dieu n’existait pas, il serait imparfait, or Dieu est parfait, donc il existe » ou que « la Bible dit que Dieu existe, or la Bible est la parole de Dieu, donc Dieu existe. » Ces raisonnements fallacieux s’appellent des pétitions de principe. Comment a-t-on pu les admettre ?

     Cependant Descartes a prétendu vouloir prouver que la raison peut mettre en doute la valeur de la raison, ce qui est une autre pétition de principe. En réalité, s’il a voulu essayer de le faire, c’est qu’il était mû par une pensée irrationnelle (irrationnelle non au sens de « contraire à la raison » mais de « inaccessible à la raison »" (Le Petit Robert), au sens de ce qui n’est pas du domaine de la raison.

     Descartes reconnaissait-t-il quelque valeur à cet irrationnel inaccessible à la raison ? Cet irrationnel est celui de l’intuition, de ce que Blaise Pascal appelait le cœur. Selon Pascal,

« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point part, essaie de les combattre ». Et il donne quelques exemples de cette connaissance intuitive échappant à la rationalité : « La connaissance des premiers principes comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres [est] aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours » (Pensées, éd. Sellier, 142, pp. 105s).

     Descartes n’a pu prendre ses distances de la raison qu’au nom de l’intuition. Il l’a peut-être fait inconsciemment, car ce n’était pas un intuitif instinctif mais un intellectuel rationnel (cf. Pascal, « instinct et raison, marque de deux natures », (Pensées, 144). L’intuition peut en effet conduire à la raison, et c’est elle qui lui donne sa force. La raison se fonde sur les principes, qui ne sont pas démontrables, c’est sur eux que « la raison s’appuie ».

     Si par ailleurs Pascal était loin de nier la valeur de la raison, il constatait qu’elle est sans force face à l’imagination, aux sens et aux intérêts : « plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens ! » (78, p. 69)

     Pascal a aussi affirmé que « Dieu [est] sensible au cœur, non à la raison » (680). C’est ce qu’avait déjà compris le fils de l’homme : pour admettre que l’Éternel est Amour, il faut « être de la Vérité », « être de Dieu » (Jean 18, 37, 8, 47). L’intelligence des intelligents à elle seule en est incapable (Matthieu 11, 25). Pour être de la vérité et non seulement reconnaître mais comprendre que « Dieu est Amour », il ne suffit pas d’Aimer. Il faut aussi reconnaître que l’intuition n’est pas calamiteuse comme le pensent certains rationalistes, mais qu’elle est heureuse puisqu’elle nous fait reconnaître la Vérité.

 

lorsque le soleil brille

il pleut dans le silence

et lorsque la  pluie tombe

le soleil se prépare

 

la nuit peut être noire

au royaume des ombres

elle sait que son sens

dans le grand jour scintille

 

on sème dans les larmes

on moissonne en chantant

les rires et les pleurs

sont la marche du monde

 

il faut suivre les ondes

et la marche des heures

où fidèles au temps

les haines se désarment

 

25 janvier 2017

De son vivant, le Fils de l’homme a pu échapper à ses adeptes qui voulaient en faire leur roi (Jean 6, 15). Ils y tenaient à tel point qu’il lui a fallu désabuser jusqu’à Pilate de leur espoir fallacieux (Jean 18, 33-37). Depuis sa mort, le Fils de l’homme ne peut plus s’opposer à la volonté de ses adeptes. Ils ont fait de lui le Christ-Roi, obsédés qu’ils sont par le fantasme d’un homme-dieu tout-puissant avec lequel ils rêvent de partager « le règne, la puissance et la gloire ».

     On dénonce aujourd’hui des foules d’adeptes qui sont à la recherche d’un homme politique providentiel. « Cette attente traduit une forme d’immaturité typique de nos sociétés contemporaines », gémit Jean-François Bouthors devant « la difficulté que nous avons à renoncer personnellement au fantasme infantile de la toute-puissance » (Ouest-France de ce jour).

     On peut craindre que ce genre de fantasme ne soit pas réservé à « nos sociétés contemporaines » mais qu’il hante l’humanité depuis toujours. Dans notre dix-septième siècle français en tout cas, Jean de La Fontaine en avait fait rire d’un rire amer avec sa fable « Les Grenouilles qui demandent un roi »:

« Les Grenouilles se lassant

De l’état démocratique…

Le Monarque des Dieux leur envoie une grue

Qui les croque, qui les tue… »

 

     L’humanité religieuse comme l’humanité politique ont du mal à renoncer « au fantasme infantile de la toute-puissance ». J. F. Bouthors signale aussi que « la toute-puissance est phallique par essence ». Les chrétiens pourraient s’en souvenir lorsqu’ils récitent solennellement leur « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant ». 

     Le Fils de l’homme dont parlent les évangiles libère de ce fantasme (et de bien d’autres illusions) par la Vérité (Jean 8, 32), la Vérité de l’Amour qui seule demeure pour les consciences qui sont « de la Vérité », « de Dieu », qui est Amour et non Puissance. Amour « voilé » (Isaïe 45, 15) « sans nom » (Genèse 32, 29). (L’anonymat de La Spiritualité de l’altérité est cohérente avec le silence de l’Éternel qui ne dit pas son nom et qui se voile, et avec la royauté mashal du fils de l’homme qui est la royauté de la Vérité de l’Amour, non la royauté de la puissance cosmique).

 

écoute l’horizon se taire

s’enfuir en l’infini

illusoire de notre terre

qui se boucle en circuit

 

crois-tu qu’au bout de l’univers

tu trouverais la fin

de la quête qui à travers

tout se termine en vain

 

ce ne sera qu’en l’indicible

et loin de tout langage

que tu pourras viser la cible

dont l’amour est le gage

car c’est l’amour digne de foi

qui donne seul accès

à la liberté que la loi

du monde a bien taxée

 

au bout de l’horizon contemple

le vide qui inspire

en toute conscience le temple

de l’infini désir

 

26 janvier 2017

Ce qui fait la valeur de la Spiritualité de l’altérité, ce ne peut être son auteur, disons plutôt son écrivant, mais sa cohérence avec la Vérité de l’Être de l’être et avec ce que cette Vérité entraîne comme conséquences. Et il faut savoir que cette cohérence n’est pas totale puisque son écrivant ne peut se dire totalement identifié à cette Vérité comme a pu le faire le fils de l’homme affirmant , « je suis la Vérité » (Jean 14, 6).

     Dans la mesure où elle est « de la Vérité », ce qui est son objectif mais pas forcément sa parfaite réalisation, la Spiritualité de l’altérité s’adresse à des consciences qui sont, elles aussi, « de la Vérité » de l’Évangile, qui se sentent en accord de cœur (Pascal) avec elle.

     Cela suffit. Une vérité ne dépend pas de celles et de ceux qui l’expriment. La Vérité dont a témoigné le Fils de l’homme n’est pas la Vérité parce qu’il l’a dite mais parce que c’est la Vérité, la Vérité qu’il a reconnue et dont il a voulu être le témoin.

    Pascal aurait pu le dire, lui qui a écrit « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568). Et Montaigne avait dit pourquoi : « ce n’est pas non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même : la vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après » (Essais, éd. folio I, 26, p. 224).

     Platon aurait pu le dire également. Il l’a d’ailleurs insinué en parlant des « idées éternelles », dont il ne cherchait qu’à les mettre au jour. Dire comme Pascal que c’est en lui qu’il trouve tout ce qu’il voit en Montaigne, c’est aussi dire que celles et ceux qui voient en lui des vérités les voient en elles-mêmes, en eux-mêmes.

     Et le Fils de l’homme a, lui également, « mis au jour des choses demeurées secrètes depuis la fondation du monde » (Matthieu 13, 35, cf. Psaume 78, 2 et Romains 16, 25). La Vérité  que nous voyons en lui, nous la voyons en nous-mêmes dans la mesure où nous la reconnaissons et admettons. Nous la « croyons », non parce qu’il l’a dite et « qu’il ne peut ni se tromper ni nous tromper » selon la formule du catéchisme, mais parce que nous l’entendons comme vraie, parce que nous avons les oreilles qu’il faut pour l’entendre. Si Pierre a dit qu’il suivait le Fils de l’homme parce qu’il avait « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68), c’est parce qu’il était, lui Pierre, « de la Vérité », qu’il la reconnaissait par le cœur.

 

Qui a semé la graine du big-bang ?

Ce qui fausse-t-il la question

que se pose l’appréhension

de voir que se voile l’espoir de la langue ?

 

Mais comment échapper à l’origine

de l’univers et de ce qui

l’a précédée dans le maquis

des théories de la grande gésine

l’arbre dont les racines et les branches

qui sans cesse se renouvellent

accueillant dix mille paires d’ailes

et bientôt la pensée qui se déhanche

et maintenant regarde vers là-bas

ce qui avant avant a bien

pu advenir et vers le lien

qui l’emmène toujours plus loin dans ses pas ?

 

Le big-bang ne peut être l’origine

Il a bien fallu que précède

l’être devant qui le rien cède

et qui invite à dire ce que l’on devine

 

27 janvier 2017

Qu’est-ce qu’une idée ? Consultez Le Petit Robert et vous découvrirez que c’est un mot utilisé pour exprimer des choses multiples et diverses. Selon l’étymologie, c’est « une forme visible » (d’une réalité invisible), mais cette forme peut habiller bien des réalités : « représentation, concept, notion, pensée, perspective, aperçu, chimère, rêve, dessein, plan, projet, inspiration, source, sujet, imagination, trouvaille, opinion, préjugé, doctrine, philosophie, théorie, vue, idéologie, plateforme, esprit ». Et si vous trouvez que cela fait beaucoup, inquiétez-vous davantage avec cette idée de Denis Diderot, « nous avons plus d’idées que de mots  » (pour les dire, les rendre visibles, audibles, sensibles).

     Vous pouvez aussi vous attarder sur ce que ce dictionnaire place en première position de ses définitions : « Essence éternelle et purement intelligible des choses sensibles (chez Platon et les philosophes platoniciens) ». Vous reviendrez à Montaigne (et à Pascal) qui s’est aperçu que les idées de Platon n’appartiennent pas à Platon, que toute conscience peut les adopter, les faire siennes, voire s’y identifier si par le cœur il en sent la vérité.

     L’idée de Dieu que le Fils de l’homme a sentie et rendue visible en en témoignant par la parole, l’idée de l’Éternel Amour, est « une représentation, une inspiration, une idéologie, une philosophie… » que l’on adopte si l’on est « de sa Vérité ».

     Une conscience qui est de l’idée « de la Vérité » de l’Être de l’être comme Amour se sent en accord avec les idées reçues, les idéologies, les philosophies, les religions… dans la mesure et seulement dans la mesure où elles s’accordent avec cette Vérité. On peut comprendre qu’une telle conscience est à la recherche d’une politique qui mette en œuvre la sollicitude de l’Amour envers tous les humains, tous les vivants, tous les êtres matériels, et qui lutte contre les politiques où cette sollicitude est absente voire combattue.

     Dire que la politique n’a rien à voir avec l’Évangile, avec le Royaume (non avec l’Église) est une erreur ou une supercherie de ceux qui refusent l’Amour comme Être de l’être. Cependant la mise en pratique politique intelligente de l’Amour demande une connaissance approfondie de l’économie, de la sociologie, de la psychologie…

 

passe-muraille des mots

le silence entre au royaume

en son véritable home

où vivent les grandes eaux

 

il doit apprendre la nage

et l’apnée des profondeurs

jusqu’à cette première heure

où la vie a pris visage

 

il ne peut y demeurer

il a perdu les ouïes

de l’univers inouï

qu’il ne peut remémorer

à son désir assouvi

qu’en franchissant la muraille

pour pénétrer aux entrailles

de la mère de la vie

 

c’est maintenant au grand air

du désert que le silence

entre dans la connaissance

royaume des univers

 

28 janvier 2017

Selon l’évangile de Matthieu, le Fils de l’homme a repris un texte des Psaumes en le tronquant et le déformant.

     Ainsi s’ouvre le Psaume 78 : « Cantique d’Asaph. Mon peuple, écoute mes instructions ! Prête l’oreille aux paroles de ma bouche ! j’ouvre la bouche pour parler en paraboles, en meshalim, je dis les aphorismes des temps anciens. Ce que nous avons entendu, ce que nous savons, ce que nos pères nous ont raconté, nous ne le cacherons pas à leurs enfants ; nous redirons à la génération future les louanges de l’Éternel, sa puissance et les merveilles qu’il a accomplies ». Et le texte se poursuit sur soixante-douze versets pour raconter l’histoire d’Israël depuis la sortie d’Égypte  jusqu’au règne de David.

     Le but que poursuit le psalmiste est de rappeler le passé afin que l’on observe la loi de Moïse. Le texte de Matthieu ne se raccroche à celui du Psaume qu’en reprenant l’idée de parler en mashal, et c’est pour ajouter « je proclamerai des choses cachées depuis la création du monde » (Matthieu 13, 35). Précèdent et suivent une série de meshalim fondés, non sur l’histoire d’Israël, mais sur l’observation de la nature et des activités humaines : la croissance de la semence, la mauvaise herbe et le bon grain, la graine de moutarde, le levain, le trésor caché, la perle, le filet de pêche. Et la conclusion est que « le spécialiste de la loi instruit des réalités du Royaume des cieux… tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes » (verset 52).

     Ce que propose le Fils de l’homme, ce n’est pas l’histoire d’un peuple prétendument choisi par l’Éternel, mais une vision de la totalité du monde depuis son origine cachée : « Je vais ouvrir ma bouche en paraboles, je vais dire des choses qui sont demeurées secrètes depuis la fondation du monde » (verset 35). La bonne nouvelle du Royaume est une vision du monde visible dans une perspective non historique et dont la clé d’interprétation est celle de l’Amour explicité dans la sollicitude universelle de l’Éternel : « Aimez vos ennemis… Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait… » Matthieu 5, 44, 48)

 

Fais-toi un carré de ciel

où les nuages s’arrangent

aux caprices de leurs anges

Artiste fais-en ton miel

 

Ta peinture qui les fixe

immobiles immortalise

la circonstance précise

parmi la durée prolixe

 

mais leur musique s’échappe

où s’entend l’universel

élan qui se renouvelle

pour le regard qui le happe

 

C’est dans la lenteur fugace

qu’il te faut être attentive

à ces choses qui dérivent

sous le flot de l’œil pinasse

 

Qu’importe le ciel abonde

en mélodies que les anges

à chaque minute changent

dans l’immense chant du monde

 

comme hier et aujourd’hui

demain tu pourras lever

la tête et t’émerveiller

de l’être qui toujours fuit

 

29 janvier 2017

     Jusqu’où le Fils de l’homme a-t-il parlé en langage mashal ? « Toutes ces choses, Jésus les disait à la foule en paraboles, et il ne leur parlait pas sans parabole » (Matthieu 13, 34).

     Comment comprendre, interpréter, un texte sinon selon les idées qui nous mènent ? Une conscience qui ose penser, libérée par la Vérité » (Jean 8, 32), cherche à interpréter selon l’idée de l’Éternel Amour. Le texte de Matthieu dit bien que le fils de l’homme expliquait ses meshalim à ses disciples, mais la question demeure : pourquoi parlait-il en langage mashal ? Ce langage est-il aussi, voire plus important, que les explications données pour certaines paraboles, mais pas pour toutes : le trésor caché, la perle, le filet jeté dans la mer, la fournaise de feu (Matthieu 13, 44-50).

     À qui est-il donné de « connaître les mystères du royaume des cieux » (13, 11) par les meshalim plutôt qu’aux autres  ? L’évangile donne une explication fondée » sur un texte d’Isaïe : celles qui ne comprennent pas sont les consciences qui se sont aveuglées, dont les oreilles se sont fermées, dont le cœur s’est endurci (Isaïe 6, 9s, Matthieu 13, 15). Mais alors pourquoi les disciples, sensés ne pas avoir le cœur endurci, avaient-ils besoin qu’on leur expliquât le sens des meshalim ? Sans doute faut-il « être de la Vérité » (Jean 18, 37) pour percevoir leur sens, mais cela suffit-il ?

     Et jusqu’où s’étend l’utilisation du langage mashal du Fils de l’homme ? Est-ce jusqu’à la totalité de son message ? La théologie négative, apophatique, dans la mesure où elle s’oppose à la théologie positive, officielle du christianisme, peut nous amener, par exemple, à considérer le mot « père » par lequel le fils de l’homme s’adressait à l’Éternel comme appartenant à ce langage. Cela peut nous inviter à retrouver l’intuition de Moïse. « Je suis qui je suis », a-t-il fait dire à l’Éternel, reconnaissant son existence, mais incapable de dire son essence. Et cette ignorance peut nous faire comprendre qu’il l’ait imaginé comme une puissance cosmique inconnue.

     Il a fallu l’intuition du Fils de l’homme pour connaître la véritable essence de l’Éternel « demeurée cachée depuis la fondation du monde » (Matthieu 13, 35). Et encore une fois, il l’a connue et fait connaître dans le langage des meshalim, qui n’est pas le langage conceptuel des « sages et des intelligents »(Matthieu 11, 25), mais le langage des choses, que l’on connaît par intuition, par empathie, par connaturalité.

 

l’ennui qui accueille le vide

espère que viendra s’y dire

mais sans jamais s’y réfléchir

l’être en sa parenté candide

 

il suffit de son existence

au-delà de ce qui est nôtre

dans la sublimité de l’autre

pour voir l’éternité du sens

 

alors se parfume le monde

d’une beauté omniprésente

où se révèle intelligente

celle de l’au-delà des ondes

 

où elle vit dans le mystère

voilé depuis les origines

et de l’éternelle gésine

qui a engendré notre terre

 

l’ennui parfait qui se tient coi

et qui ne laisse à son mutisme

que le cri de l’être en son schisme

de tous les comment les pourquoi

 

voit s’ouvrir cette porte étroite

du royaume qui n’a de nom

que l’amour qui sait dire non

à  tout langage où on l’emboîte

 

30 janvier 2017

     Le principe de causalité nous oblige à penser que tout être est causé par un être supérieur, ou au moins égal, selon René Descartes. Cette simple logique fait dire que l’intelligence phénoménale à l’œuvre, par exemple, dans les milliards de connexions neuronales de notre cerveau suppose une intelligence supérieure qui la cause.

     Le comment de l’agir de cette cause est un autre problème, capital cependant puisqu’il nous invite à une recherche scientifique toujours inachevée, au point que l’on parle encore de mystère.

     Concrètement et quotidiennement cependant, à chaque fois que nous rencontrons de l’intelligence et/ou de la beauté, nous sommes invitées à penser à la cause première. En nous émerveillant.

     La rencontre de la Beauté éternelle dans la moindre de ses manifestations invite à cet émerveillement, à la réjouissance qui l’accompagne et à la participation qu’il propose. Un texte de Wole Soyinka rejoint cette logique, mais en la limitant à certaines beautés et sans la relier à l’idée de l’Amour éternel :

« Il n’existe guère de religion dans le monde qui omette d’exalter la divinité comme vérité ou comme beauté. Dieu est vérité, ne cesse-t-on de nous rappeler. Dieu est vérité, Dieu est beauté. Eh bien, si ces qualités de la divinité sont universellement reconnues, ne pouvons-nous pas simplement nous accorder pour admettre que, partout où nous trouvons la vérité, un élément de la divinité est présent ? Que là où il y a de la beauté et de la sagesse, se trouvent véritablement manifestées certaines propriétés de la divinité ? Nous n’avons pas besoin d’aller jusqu’à conclure que partout où nous trouvons de la vérité, de la sagesse et de la beauté existe aussi du divin. Non, pour ce qui est de la présente discussion, il suffira de reconnaître que partout où nous trouvons de la vérité, de la sagesse et de la beauté en leur plus pure essence, nous avons un aperçu des attributs fondamentaux de la divinité. Après tout, la religion elle-même prêche et illustre ce but des efforts de l’humanité, invite l’humanité à approcher et émuler la divinité, à s’en rendre digne en assimilant et déployant ces qualités dans des activités séculières, dans des relations sociales et dans la créativité manifeste de l’intelligence humaine. L’architecture des divers tempéraments religieux éloignés dans le temps et l’espace sont des tentatives évidentes pour saisir l’immanence de la divinité en un langage profane mais créateur, arbitré par les idiomes culturels des diverses communautés humaines.

Le Credo de l’Être et du Néant, p. 21

Voilà en tout cas de quoi nourrir notre réflexion et booster notre relation à l’Éternel.

 

tu n’es pas le seul de ton rang

à représenter la sculpture

dénudée dans cette froidure

où a dû s’assoupir ton sang

 

mais le regard qui te perçoit

en encadrant ta silhouette

s’éblouit de la ligne svelte

qui lui rappelle les émois

 

il s’attarde en contemplation

de l’âme que tu manifestes

à l’œil scrutant le palimpseste

en se perdant dans l’attention

pour ce qui doucement révèle

à l’amant de la vénusté

en la plus pure chasteté

la grâce qui se renouvelle

 

qu’importe l’instant éphémère

où se contemple en la froidure

l’âme belle elle se rassure

de la présence de la mère

 

31 janvier 2017

     L’Amour qui reconnaît la Beauté Éternelle en chaque atome de beauté qui s’offre à ses yeux, à ses oreilles, à son nez, à sa bouche, à sa peau, à ses entrailles ne cesse de s’émerveiller. De s’étonner d’abord comme devant une découverte : « avec des yeux d’enfant », ou avec des yeux d’amoureux : « tu peux m’ouvrir cent fois les bras, c’est toujours la première fois ».

     Les évangiles ne nous donnent que peu d’exemples d’émerveillement du Fils de l’homme. Ce n’était pas la préoccupation première de ses disciples, de ses témoins, des rapporteurs de ses gestes et de ses paroles. Il étaient davantage friands du miraculeux et du fabuleux que des trésors cachés dans l’ordinaire et le quotidien. Il y a bien la très belle perle, mais elle est recherchée par l’humain de ce monde parce qu’elle est de grand prix (Matthieu 13, 45), et elle a valeur de mashal pour l’humain qui n’est pas de ce monde : c’est pour cela que l’évangéliste en parle, non pour elle-même. Il y a cependant la fragile fleur des champs sans valeur marchande sur laquelle le fils de l’homme attire l’attention. Il la présente comme un gage de la sollicitude de l’Éternel qui l’habille, couturier qui devrait faire pâlir d’envie celui de Salomon, et bien sûr les Dior, Courrèges et autres Lagerfeld.

     Qui Aime d’Amour d’Aimer peut en s’éveillant chaque matin se promettre de découvrir une beauté cachée, de s’y arrêter avec cette attention si pleine que le je disparaît comme dit Simone Weil, et s’étonner, s’émerveiller, sentir son cœur battre plus fort, partager la chamade de l’Éternel.

 

pour quels regard la reine de beauté

déploie-t-elle sa courbe et son sourire

la profondeur de quelle infinité

s’ouvre-t-elle en ses yeux pour qu’on s’y mire

 

tout absorbée en sa propriété

est-elle de ce monde où l’on attire

au cri du vide et de nécessité

l’autre qu’il obéisse au grand désir

 

et cependant l’œil pourra s’écarter

et puis en s’attardant pourra choisir

de s’étonner dans la clarté

 

en oubliant ce que c’est que jouir

peut-être saura-t-il se réjouir

avec ce qui se dit de la beauté

 

1er février 2017

« N’ayez pas peur ! » Ce fut le slogan de Jean-Paul II dans sa lutte contre le communisme. Slogan politique, certes, mais enraciné dans l’Évangile.

     Certains lecteurs mathématiciens du Nouveau Testament disent y avoir repéré 365 occurrences de cette expression, une par jour pour celles et ceux qui se promènent avec un Évangile en poche et qui en lisent quelques mots quotidiennement comme l’a proposé notre Frère François.

     Certaines de ces invitations à ne pas avoir peur se retiennent facilement : lors de la tempête apaisée (Matthieu 8, 26), lors de la marche sur les eaux (Matthieu 14, 27). Il y a aussi la déclaration générale : « N’ayez pas peur, petit troupeau, car il a plu à votre père de vous donner le Royaume » (Luc 12, 32), mais cette assurance est liée à une condition, celle d’une pauvreté radicale.

     Il y a aussi ce passage où il est demandé à la fois d’avoir peur et de ne pas avoir peur : « Ayez peur de celui qui peut détruire et l’âme et le corps en enfer… N’ayez donc pas peur, vous valez mieux qu’une volée de moineaux » (Matthieu 10, 28, 31). S’agit-il d’une bagarre de théologiens ? On a dit que « l’Ancien Testament » prêchait une religion de la peur et « le Nouveau Testament » une religion de l’Amour. Cela suggère que nous sommes invitées à passer de la peur à l’amour. « L’amour bannit ma peur » (I Jean 4, 18), mais il s’agit de l’amour parfait, sans lequel la peur subsiste. Et donc, écrit Paul en écho d’un psaume, « Travaillez à votre salut avec peur et tremblement » (Philippiens 2, 12), « Servez le Seigneur avec peur, réjouissez-vous avec tremblement » (Psaume 2, 11). C’est le même mot phobos (d’où est issu notre mot phobie) qui est utilisé dans le grec des évangiles et dans la version des Septante de la Thora.

    En contradiction avec le message rassurant du fils de l’homme, il existe dans les Actes des Apôtres un événement qui donne la chair de poule, celui d’Ananias et Saphira qui tombent raides morts aux pieds de Pierre pour avoir « menti au Saint Esprit » (Actes 5, 3). Peut-on imaginer qu’on aurait pu tomber mort aux pieds du Fils de l’homme ? Il semble bien que dès l’origine l’Église se soit écartée du Royaume, qu’elle se soit appuyée sur la peur en se prenant pour le Saint Esprit, peut-être en usurpation d’une parole du fils de l’homme disant que le péché contre le Saint-Esprit est irrémissible (Matthieu 12, 31). Le résultat de ces morts subites ? « Une grande peur, phobos mégas, s’empara de toute l’Église et de tous ceux qui apprirent cet événement » (Actes 5, 11).

    La « peur et le tremblement » de l’Éternel Amour n’est pas la peur des hommes qui se croient investis du pouvoir d’un dieu tout-puissant, c’est la garde du cœur, la certitude que nous n’en finissons pas de nous laisser gagner par l’Amour, que nous ne sommes pas « parfaits », comme le Fils de l’homme lui-même n’a pu le dire qu’en mourant : « tetélestaï » (Jean 19, 30).

 

toi lièvre qui t’enfuis

sens ce qui te protège

et le jour et la nuit

de tous les sortilèges

de la mort à la vie

et partout se l’agrège

 

le hasard et l’esprit

au long des longues ères

ont modelé instruit

en tes pattes arrière

ce pourquoi tu t’enfuis

au fond de la clairière

 

ils t’ont aussi pourvu

de ces fines oreilles

qui précèdent ta vue

dans la constante veille

du prendre au dépourvu

de ceux qui se repaissent

de la chair palpitante

comme par droit d’aînesse

de leurs dents déchirantes

sur celles qui s’abaissent

vers l’herbe frémissante

 

cours et gagne le gîte

qui te protègera

fuis vers cette limite

et tu y songeras

à quelque noble invite

digne de ton aura

 

2 février 2017

Les anges apparaissent ici et là dans la Bible. Difficile de ne pas les y voir. Un ange est un esprit cependant et un esprit est par définition immatériel et donc invisible et inaudible. Comment l’ange Gabriel a-t-il pu parler à Marie, la mère du fils de l’homme ? Et d’ailleurs comment le Saint Esprit aurait-il pu la faire concevoir ? (Luc 1, 35).

     Lorsqu’on entend Pierre dire à Ananias qu’il a menti à l’Esprit Saint et qu’on voit Ananias s’écrouler aussitôt et rendre l’âme, on peut ne pas se poser de questions, fort de la croyance que la Bible ne peut dire que la Vérité et qu’on ne peut rien y trouver à redire. On peut aussi se poser des questions, oser penser.

     Il est trop facile de dire que « rien n’est impossible à Dieu, à « sa puissance de Très-Haut » (Luc 1, 37, 35). L’Éternel Amour n’agit pas ainsi, ne serait-ce que pour respecter les lois de sa création. L’Amour ne manipule pas, il inspire. Et l’inspiration est indétectable, elle n’est que déduisible selon le principe de causalité. C’est ainsi que la matière est incapable de se transformer par elle-même, de s’auto-transformer, qu’il lui faut pour le faire l’inspiration de son psychisme. Et le psychisme lui-même ne peut être cause de lui-même.

     Pour revenir aux anges, on peut se référer à ce qu’est censé avoir dit le Fils de l’homme au sujet de la résurrection : « Les ressuscités sont comme les anges » (Luc 20, 36). Le Fils de l’homme croyait en l’existence des anges, mais on ne le voit nulle part se faire aider par des anges. C’est Satan qui est supposé le tenter en lui disant que les anges pourraient l’aider matériellement (Matthieu 4, 6), et on peut douter qu’il aurait pu demander à son père de lui envoyer douze légions d’anges pour le protéger de ceux qui venaient l’arrêter (Matthieu 26, 53).

     Si notre vie est parfois traversée de hasards merveilleux où nous sommes protégés ou guidés, nous pouvons penser que l’Esprit de l’Éternel et/ou les anges y sont pour quelque chose, mais cela échappe à l’évidence et à la démonstration.

 

sans pesanteur dans le vide éternel

et sans espace où le regard hautain

choisirait une place sur l’échelle

vous êtes invisibles et il est vain

de vous donner une tête et deux ailes

 

aux carrefours de la coïncidence

où le hasard attire l’attention

en y reconnaissant la bonne chance

on peut identifier l’inspiration

dans le secret qui dit votre présence

 

3 février 2017

Parlant des petits enfants, le Fils de l’homme aurait dit: « leurs anges voient en permanence la face de mon père des cieux » (Matthieu 18, 10). Langage mashal comme toujours, et comment l’interpréter ? On peut au moins formuler des hypothèses.

     On pourrait se contenter d’adopter une attitude de profond respect à l’égard des petits, des gens de peu, en particulier des jeunes enfants : « Ne les méprisez pas ». La « face » de l’Éternel, c’est sa présence, sa proximité. Cette présence n’est-elle pas universelle, au plus intime de tout être, donc des « petits » comme des « grands » ?

     L’Éternel est « présent dans le secret » (Matthieu 6, 4, 6). Augustin l’a compris comme présent au plus intime de son être et Thomas d’Aquin comme présent au plus intime de tout être. Ainsi il n’est pas un atome d’être qui ne « voie la face de l’Éternel » et donc aucun qui ne mérite notre respect. Voilà pour l’écologie profonde autant que pour la fraternité universelle.

     On peut penser aussi que l’Éternel associe à sa présence une présence des « ressuscités », ces « comme les anges », et celle des anges eux-mêmes. On peut conjecturer que les anges sont des ressuscités et qu’ils participent à son « agir permanent » (Jean 5, 17). Les anges, les « ressuscités », seraient alors les âmes des ancêtres, et l’on comprendrait l’importance que certaines cultures attachent à leur culte.

     Pour entrer dans l’économie, l’économie au sens de « l’organisation des divers éléments d’un ensemble… », du « principe d’organisation » du « tout et des parties causées et causantes » de Pascal (Le Petit Robert et Pensées, éd. Sellier, 230, p. 168), pour entrer dans cette économie, il faut et il suffit d’Aimer, de participer à l’Amour éternel dans le Royaume. Alors les « anges » deviennent nos familiers.

 

Dans l’ombre ta poitrine

de feu t’identifie

et le regard devine

ce à quoi tu te fies

dans les temps et les lieux.

 

Il semble que ton âme

ne perd jamais contact

avec ce qui enflamme

ton autre avec ton tact

dans les temps et les lieux.

 

Où vas-tu quand tu quittes

la cour de nos rencontres

les buissons qui abritent

ceux à qui tu te montres

en tous tes temps et lieux

sans puce qui t’espionne

en tes mille détours

et où tu abandonnes

tes haines tes amours ?

 

Mais il est bien un ange

que tu ne vois jamais

en cet espace étrange

qui te guide sans frais

dans tes temps et tes lieux.

 

4 février 2017

     Quel agir permanent pour l’Éternel Amour (Jean 5, 17) ? Déterminisme et Liberté. L’univers tout au long, depuis son origine jusqu’à sa fin – une affaire de quelques milliards d’années et comme un jour pour l’Éternel (Psaume 90, 1s, II Pierre 3, 8) – cet univers est régi, réglé par les lois très fines de la matière qu’ont fini par reconnaître nos scientifiques et qu’ils trouvent mystérieuses au lieu d’oser penser et de les éclairer dans la lumière du  principe de causalité.

     Mais ces lois laissent un certain jeu à l’indétermination, et cette indétermination permet, entre autres, le foisonnement des espèces vivantes et l’eccéité incontestable de chaque être particulier : pensons aux feuilles d’un arbre, toutes semblables et chacune unique, aux voix humaines, et même aux cris des jeunes pingouins que leurs mères reconnaissent infailliblement malgré leurs ressemblances.

     L’Esprit d’Aimer agit selon ces lois et ces indéterminations, selon la nécessité et selon le hasard qui, dans une conscience humaine, est une invitation de la Vérité à la liberté (Jean 8, 32). L’Esprit agit selon ce que nous appelons le hasard, ce qui le rend indétectable, anonyme à notre observation, incognito. C’est aussi de cette façon que nous pouvons agir par la prière et que les anges-ressuscités peuvent protéger et guider les humains.

     Si nous ne cessons de prier l’Amour et les êtres qui participent à sa Vie, nous pouvons compter sur l’Esprit Éternel et sur les consciences qui lui permettent de faire en elles sa demeure (Jean 14, 23) et d’y agir avec elles. Nous pouvons aussi compter sur nous-mêmes pour agir ainsi dans la mesure où nous vivons de cet Amour.

 

le hasard en décide

nous informe le sage

en parlant du métier

et l’on peut vérifier

en voyant les usages

apparaître limpides

 

est-il vraiment si sûr

que nous faisons nos choix

sans grande liberté

que la nécessité

nous accule aux abois

dans ses recoins obscurs

 

certains se disent libres

de faire ce qu’ils veulent

mais on peut leur ouvrir

les yeux et découvrir

ce qu’il y a de veule

dans le pauvre équilibre

entre leur illusion

et leur incertitude

face à ce qui advient

et se dit être sien

par la triste habitude

de nier l’intuition

 

mais le hasard est là

qui t’invite et qui t’aime

tout au long de ta vie

si tu ne le renies

si tu vois ce qu’il sème

jusque ton au-delà

 

5 février 2017

     Faut-il parler d’élitisme méprisant lorsque Pascal, à la suite de Montaigne et d’une longue tradition philosophique remontant à l’antiquité grecque, sépare la loi de la justice et affirme qu’il faut obéir à la loi parce que c’est la loi et non parce qu’elle est juste, impliquant qu’il faut donc s’y conformer même si elle est injuste.

« Il est dangereux de dire au peuple (Montaigne parlait du « vulgaire ») que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois comme il faut obéir aux supérieurs non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. »

      Et Pascal ajoute, avec un réalisme tout machiavélien, « Par là voilà toute sédition prévenue si on peut faire entendre cela et  que proprement [c'est] la définition de la justice » (Pensées, éd. Sellier, 100). Les séditions, les révolutions ne sont en effet possibles que lorsque le « peuple » prend conscience qu’il est régi par des lois injustes.

     La diversité des lois selon les pays, lorsqu’elle est connue, peut déclencher la réflexion que les lois ne sont pas forcément justes, ni donc la « vérité » censée les fonder. On connaît la citation « plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (op. cit., 94, p. 81).

     Voilà une porte qui s’ouvre sur la vérité première, celle qu’avait sans doute présente à l’esprit le Sage de Bandiagara : « Il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité ».

     Mais on peut d’abord s’arrêter à la « vérité » de la justice humaine. On entend certains de nos politiques et pas mal d’autres citoyens répéter avec conviction « ce que j’ai fait était parfaitement légal ». Jusqu’à quelle extrémité peut aller cette duperie, allant jusqu’à duper celui qui se croit innocent des crimes ou délits dont on l’accuse. Le procès d’Eichmann à Jérusalem a donné à la philosophe Hannah Arendt l’occasion de montrer que cet Allemand a pu ne pas se reprocher ses crimes parce qu’il était persuadé qu’il ne faisait que son devoir d’obéir aux ordres de l’autorité, celle du Führer. Comme l’avait dit Goering, le bras droit de ce dernier, « Hitler était maintenant la loi ». Et il avait été assez intelligent pour faire en sorte que le « peuple » allemand ne pensât plus et qu’il crût que les lois du Reich étaient justes.

     Conscience crépusculaire de celles et ceux qui sont « convaincus d’être justes » (Luc 18, 9) parce qu’ils observent la loi. Le Fils de l’homme avait déjà dénoncé cette illusion et cette duperie : « Si votre justice n’excède pas la justice des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Matthieu 5, 20).

 

invisible qui donne à voir

lumière de présence

je recherche le sens

de ce qui ne se peut concevoir

 

avant l’aube tu envahis

à pas de loup les ombres

transmuant les décombres

en un monde qui se rebâtit

 

l’air en ses mille particules

te livre le passage

pour rendre leurs visages

à mesure que l’obscur recule

à chaque chose familière

dénonçant le régal

de ce qui est légal

parmi les absences de lumière

 

c’est l’invisible qu’on accueille

dans l’aube à cœur ouvert

chassant des mots l’envers

qui apparaît si insensible à l’œil

 

6 février 2017

     « Si votre justice ne va pas au-delà de celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Matthieu 5, 20). Il existe au moins deux interprétations de cette mise en garde. Un conscience judéo-chrétienne qui s’inscrit dans la ligne du « jusqu’à ce que disparaissent le ciel et la terre, pas une lettre, pas un signe de la Loi ne disparaîtra que tout se réalise » (Matthieu 5, 18), c’est-à-dire dans la vieille ligne sacerdotale, cette conscience croit que le Fils de l’homme s’en est pris, non à la loi, mais aux scribes et aux pharisiens qui la pratiquaient d’une manière littérale, superficielle, voire hypocrite. Comment cependant retenir cette interprétation lorsqu’on lit le changement radical opéré par le fils de l’homme: « On vous a dit, tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Moi je vous dis, aimez vos ennemis » (Matthieu 5, 43).

     Il faut d’abord repérer cette contradiction et ne pas vouloir à tout prix la résoudre en croyant que la Bible est la Parole de Dieu et qu’il faut donc négliger ce que Pascal, s’accrochant à cette croyance, appelait « les contrariétés manifestes dans le sens littéral » (Pensées, éd. Sellier, 291), et qu’il invitait à « chercher dans l’Écriture et les prophètes un sens qui accorde les contrariétés » (289).

     En raison de sa foi indéfectible dans les Écritures Parole de Dieu, Pascal a pu aller jusqu’à dire que « pour entendre le sens d’un auteur, (même « profane »), il faut accorder tous les passages contraires » (ibid.), et donc ignorer le principe d’identité : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité » (208). Et la note de Gérard Ferreyrolles est ambiguë voire intenable : « Incontradiction : le fait qu’une chose ne soit pas contredite ».

     Ceux qui ont fait assassiner le Fils de l’homme l’ont fait au nom de la Loi de Moïse : « Nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir » (Jean 19, 7). On peut dire que c’est en gardant cette loi que l’Eglise, au mépris de l’Évangile, a pu sans vergogne tuer, exterminer les hérétiques et autres infidèles.

     Celles et ceux qui suivent la pensée de Paul, celle de la grâce abandonnant la loi, « vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce », « si vous êtes menés par l’Esprit, vous n’êtes plus sous la loi » (Romains 6, 14, Galates 5, 18), celles-là ceux-là abandonnent la loi, à moins d’ignorer le principe d’identité comme l’a fait notre cher Pascal.

     « La loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ » (Jean 1, 17). Mais ce n’est pas la doctrine de l’Église, dont les théologiens parviennent à maintenir la validité de la Loi selon que leur sophistique leur permet de le faire. Peuvent-ils justifier le massacre des hérétiques au nom de la loi ou au non de la grâce ?

 

la force des choses

en nous fait la loi

partout elle impose

le respect des rois

 

il faut obéir

ou perdre la vie

aimer et haïr

sans aucune envie

 

à moins que ne pense

avec nous le vide

qui chasse le sens

des langues avides

cherchant à comprendre

en servant les rois

en se laissant prendre

au piège des lois

 

car même les choses

ont leur mot à dire

lorsque avec la rose

elles savent rire

 

7 février 2017

     Leçon de choses : la lumière.

« Dieu est lumière » (I Jean 1, 5).

« Je suis la lumière du monde » (Jean 8, 12).

« Vous êtes la lumière du monde » (Matthieu 5, 14).

Qui le premier s’est avisé que la lumière n’était pas faite pour être vue mais pour donner à voir ? Qu’importe qu’il ait été le premier, qu’elle ait été la première puisque, comme s’en est aperçu Montaigne, une idée n’appartient à personne, ou à toutes celles et à tous ceux qui la reconnaissent pour vraie.

     Qu’importe donc de savoir si c’est le Fils de l’homme ou une un autre qui a premièrement reconnu que l’Éternel est lumière et que nous sommes lumière dans la mesure où nous partageons son être. C’est bien la même lumière qui est « vous », « je » et « Dieu ». Et cette unique lumière éternelle donne à voir. Elle est pour l’autre et non pour soi. Tel est l’Amour éternel : il n’attire pas l’attention sur soi mais sur les autres. Qui le connaît reconnaît qu’il est « un dieu voilé » (Ésaïe 45, 15), qu’il ne dit pas son nom (Genèse 32, 29), Exode 3, 14). Certes, on a pu proposer diverses interprétation du « eheyeh asher eheyeh, je suis qui je suis », y compris les plus philosophiques bien qu’il soit difficile de croire que Moïse et les Hébreux dont il avait la charge aient eu la tête philosophique. En tout cas l’idée du dieu voilé, de l’éternel anonyme cohére avec l’idée de l’Amour.

     D’où il suit que l’adoration de l’Éternel telle qu’on la rencontre dans le monothéisme chrétien est contraire à la Vérité dont le fils de l’homme a témoigné (Jean 18, 37). Et cette Vérité de l’Éternel nous concerne : il ne s’agit pas de « répéter Seigneur, Seigneur, mais de faire la volonté de l’Éternel, c’est-à-dire d’Aimer, d’Aimer les autres quels qu’ils soient en les servant comme le fils de l’homme qui est « venu non pour être servi (encore moins pour être adoré) mais pour servir » (Matthieu 7, 21, 20, 28).

 

le mouvement des moucherons

nous ennuage le soleil

et chacun pour son environ

danse la danse des merveilles

 

d’où leur vient donc cette énergie

infatigable dans l’espace

 

il semble que l’air ait surgi

pour qu’ils y puissent trouver place

et la joie donner libre cours

sans en connaître la raison

mais chuchotant que c’est l’amour

peut-être que dit la saison

 

car c’est aujourd’hui parmi tant

d’autres ici que s’est choisi

cette exubérance tentant

de se jouer en poésie

 

notre œil qui un instant se fige

à la juste distance brille

dans ces étoiles qui scintillent

et communie à ce prodige

 

8 février 2017

     Dans leur Journey of the Universe (Le Voyage de l’Univers), Brian Thomas Swimme et Mary Evelyn Tucker déploient la fresque vertigineuse du parcours de notre univers en toute son intelligence.

     Il y a sans doute ici et là quelques inexactitudes et quelques inévitables raccourcis que pourront corriger les spécialistes des divers sujets abordés. Mais l’intérêt du livre est d’embrasser la cohérence du mouvement de la matière depuis l’énergie pure jusqu’à la stupéfiante complexité de la vie et de la conscience.

     Cette cohérence cependant n’est pas seulement observée, elle est décrite comme une auto-cohérence. Le terme « self-organizing dynamics » (l’auto-organisation dynamique, la dynamique auto-organisée) revient avec insistance. On le trouve jusqu’à quatre fois dans la description de « L’émergence de la vie » (pp. 48s).

     Et pourtant les auteurs doivent constater qu’ils se trouvent face à un mystère, voire plusieurs : « L’un des plus grands mystères de l’évolution de l’univers est l’émergence d’un tout à partir de ses nombreux éléments » (p. 55). « L’un des plus grands mystères » est un aveu d’incompréhension devant ce qui apparaît comme fabuleux tout au long du parcours de l’univers, en particulier avec l’émergence de la vie.

     La vision d’un monde inspiré devrait tout de même s’imposer, selon l’intuition d’un des auteurs du Livre de la Genèse, un prophète sans doute : « L’esprit planait sur la surface des eaux ». L’esprit et non, comme le dit le texte sacerdotal, la parole manipulatrice dont parle surtout le premier chapitre du Livre. Il devrait être incontestable en tout cas que la matière physique – la seule que reconnaissent les scientifiques occidentaux – est incapable de pensée organisatrice, qu’il lui faut donc un psychisme, et que ce psychisme est lui-même nécessairement causé par un psychisme éternel si l’on admet le principe de causalité.

     Voilà la clé du mystère de « l’auto-organisation dynamique » de l’univers. Ce qui d’ailleurs n’éclaire pas le comment de « l’action permanente » de l’Éternel dans le temps (Jean 5, 17).

 

les nuages qui passent

savent d’où vient le vent

et leurs jeux dans l’espace

sont plus qu’intelligents

 

ce n’est pas un mystère

pour qui connaît l’amour

son souci de la terre

dans la suite des jours

 

son intime présence

voilée au nulle-part

s’étend jusqu’à l’immense

dans les règles d’un art

qui cache sa vitrine

au sage intelligent

qui jamais ne devine

son subtil entregent

 

donc si tu veux connaître

le vent et son visage

il te faudra renaître

et devenir nuage

 

9 février 2017

     Il existe dans les paroles du Fils de l’homme des indices d’un Éternel impersonnel dont la loi n’est pas la volonté du prince mais l’implication de son être, de l’Amour.

L’indice le plus significatif est, de droit, celui de l’Amour lui-même présenté comme « un commandement nouveau » (Jean 13, 34) alors que sa nouveauté n’est que celle de la découverte du « mystère demeuré caché depuis les origines » (Matthieu 13, 35).

     Parce qu’il est l’essence même de l’Être de l’être, son altérité essentielle, l’Amour Agapè est autotélique, il est son propre but. Il nous est bon d’Aimer parce que c’est conforme à notre être profond, l’être qui correspond à l’intime le plus intime de notre être. C’est pour cette raison qu’Aimer est la suprême liberté puisque la liberté est de pouvoir agir selon son être. Cela fait aussi que l’Amour est sa propre récompense : qui Aime participe toujours davantage à l’Amour. C’est aussi ce que signifie « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » lorsque tu Aimes, que tu produis des actes d’Amour, car c’est le « Père dans le secret qui te le rend » (Matthieu 6, 3).

     Le pardon appartient à cette même logique. Ce n’est pas une parole performative personnelle de l’Éternel ni la parole d’un prêtre « pardonneur » soi-disant revêtu de l’autorité d’un dieu tout-puissant. C’est une implication de l’Amour : qui Aime est pardonné, et il peut en avoir l’intuition s’il reconnaît l’Amour en Aimant, s’il voit qu’en étant pardonné il est Aimé et s’il Aime en participation de cet Amour. Cela implique évidemment de pardonner aux autres : « Pardonnez-nous comme nous pardonnons » (Matthieu 6, 12). La prostituée qui montre qu’elle répond à l’Amour par l’Amour est pardonnée par sa participation à l’Amour (Luc 7, 47).

     D’autres signes de cette impersonnalité de l’Amour autotélique, de cette tautologie de l’Amour ? « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés », car l’Amour ne juge pas. N’est-ce pas ce que signifie l’attitude du père de l’Enfant Prodigue : il ne lui fait aucun reproche (Luc 15). C’est aussi le « il vous sera mesuré comme vous mesurerez » (Luc 6, 37s).

     L’Amour est sans pourquoi, comme la rose de Silesius, il n’a d’autre raison que lui-même, que son être. L’Amour n’est pas la volonté décidée par le maître tout-puissant. C’est sa justice, la justesse de ce qu’il est. L’Amour n’est pas une loi au sens où une loi pourrait être injuste et qu’il faudrait y obéir parce que c’est la loi (Pascal, Pensées, éd. Sellier, 100, 454). L’Amour est l’Amour.

 

car la mer est la mer

tu ne peux la comprendre

qu’en la laissant te prendre

ce qui en toi est mère

 

ou sœur ou frère ou père

pour être ce que l’autre

en autre te repère

parmi ceux qui sont nôtres

 

et te fasse cet ange

parmi la multitude

unique qui s’échange

contre la solitude

 

pour que rien ne subsiste

en la mer de la mère

et que rien ne résiste

à l’autre de ton autre

 

10 février 2017

     Pascal arguait de l’absence d’une justice commune parmi les peuples pour y montrer l’absence d’une vérité commune : « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (Pensées, éd. Sellier, 94, p. 81).

     Il observait l’absence de justice dans les lois, allant jusqu’à dire qu’il fallait observer la loi, non parce qu’elle était juste, mais parce que c’était la loi (op. cit. 100). Il ne pouvait cependant déclarer certaines lois injustes qu’en raison de son sens de la justice et déclarer les absences de vérité qu’en raison de son sens de la vérité.

     On peut donc comprendre pourquoi il reconnaissait que « il y a sans doute (sans aucun doute) des lois naturelles », ajoutant aussitôt, « mais cette belle raison corrompue a tout corrompu » (op. cit., p. 82). Pour lui, la raison est en elle-même capable de découvrir la vérité, mais elle se laisse corrompre par l’intérêt, par les sens, par l’imagination, « plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens » :

« L’homme n’est qu’un sujet plein d’erreur naturelle et ineffaçable sans la grâce. [Rien ne ] lui montre la vérité. Tout l’abuse… Ces deux principes de vérité, la raison et les sens, outre qu’ils manquent chacun de sincérité, s’abusent réciproquement l’un l’autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences, et cette même piperie qu’ils apportent à l’âme ils la reçoivent d’elle à leur tour. Elle s’en revanche. Les passions de l’âme troublent les sens et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l’envi… » (op. cit. 78, p. 73).

    Tout comme Montaigne, Pascal compte sur « la grâce » pour effacer l’erreur naturelle:

  »Tout ce que nous entreprenons sans son assistance [celle de Dieu], tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grâce, ce n’est que vanité et folie ; l’essence même de la vérité, qui est uniforme et constante, quand la fortune (le hasard) nous en donne la possession, nous la corrompons et abâtardissons par notre faiblesse » (Essais II, 12, p. 287 folio).

Cette réflexion de Montaigne fait malheureusement partie de ce que beaucoup de lecteurs refusent de voir dans les Essais. C’est que, comme Pascal et comme nous tous, ce n’est pas en Montaigne mais en nous que nous trouvons tout ce que nous y voyons (Pensées, éd. Sellier 568).

   Le Fils de l’homme avait, quant à lui, découvert qu’il faut « être de la Vérité » pour la reconnaître (Jean 18, 37) et qu’elle est liée dans le Royaume à une justice qui va au-delà des lois des hommes, y compris celle de Moïse (Matthieu 5, 20). Et les prophètes savaient depuis longtemps déjà que « justice et vérité se rencontrent » (Psaume 85, 10).

 

cire flamme monte pure

toute droite sans fléchir

au fond de la chambre obscure

pour le mystère éclaircir

 

la main qui t’a allumée

a pris dans son âme dure

la pierre où s’est enflammée

la lumière du futur

 

mais une lampe électrique

a ébloui le mystère

l’a chassé à coups de trique

des yeux obscurs de la terre

 

et la main qui te protège

devra recevoir les coups

pour garder le privilège

d’être là au rendez-vous

 

toi la flamme qui éclaires

née de cette pierre dure

tu l’as donnée à la terre

pour que naisse le futur

 

11 février 2017

    Force du Principe de Causalité. C’est une simple idée, mais c’est une irrécusable vérité et la force de cette vérité.

     Vérité de l’intelligence : toute manifestation d’intelligence renvoie à l’Intelligence éternelle. Toute nouvelle découverte scientifique peut s’y référer. L’intelligence avec laquelle la matière a produit la vie, prétendument par auto-organisation, peut produire en notre intelligence la certitude justement que cette auto-organisation est aussi illusoire que le fut celle de la croyance au géocentrisme avant Copernic et Galilée.

     Nos scientifiques observent, découvrent, ce qu’ils prennent pour des mécanismes purement physiques, les phénomènes de la complexification de la matière puis de la complexification de la vie. Ainsi Ilya Prigogine a découvert les « structures dissipatives », où l’altérité est moteur de fécondité par néguentropie, et sa découverte est quasi unanimement reconnue par la communauté scientifique. Et cependant cette communauté bute encore sur un prétendu mystère parce que son matérialisme physique est celui de gens intelligents mais qui ne voient pas que le physicochimique ne peut de lui-même se complexifier puisqu’il est régi par l’entropie. Pour se complexifier, la matière a besoin d’être informée par son psychisme néguentropique (et cette cause psychique suppose aussi un psychisme éternel qui la cause).

     La croyance matérialiste fait la loi dans notre doxa aux ordres du discours des neurosciences : « Nous sommes faits de matière. Et c’est de cette matière, de l’activité des cellules du système nerveux, que naissent la conscience et son évolution créatrice » (Stéphanie Fouché, Ouest-France du 10 février). Comment expliquer alors l’intelligence des plantes qui s’adaptent à leur environnement en s’en informant, stockent leur information et la transmettent en l’absence de cellules nerveuses ?

     Ce n’est pas l’activité des cellules du système nerveux en leur seule dimension physique qui crée la conscience. Il serait plus juste de dire que c’est la conscience qui « crée » les cellules du système nerveux comme elle a « créé » les premières cellules vivantes et a présidé à « l’évolution créatrice » depuis l’origine.

     Une conscience qui est « de la Vérité » est une conscience qui a pris conscience de la vérité de l’univers depuis l’origine et qui y reconnaît, comme l’a fait le Fils de l’homme, l’agir permanent (Jean 5, 17) de l’esprit inspiré par l’intelligence première. Appeler cela du créationnisme, c’est confondre le bébé avec l’eau du bain, dit le mashal.

 

divine matière

dont le beau visage

révèle la terre

en son grand voyage

dans notre univers

et tous ses présages

au vertige clair

de mille passages

 

ceci est ici

à portée d’entrailles

si plein de mercis

que le cœur défaille

se prenant aux mailles

tissées de la vie

pour que s’entrebâille

la porte infinie

 

divine matière

que l’esprit imprègne

que vienne ton règne

par toute la terre

 

12 février 2017

     Comme toute intelligence est causée ultimement par l’Intelligence éternelle, toute beauté aussi est ultimement causée par la Beauté éternelle. C’est une évidence rationnelle fondée sur le Principe de Causalité.

     Mais cela ne nous touche pas, ne nous émeut pas, à moins que nous ne retrouvions le passage entre le rationnel et le sensible. Ce passage est l’imagination, celle que l’on a appelée imagination vraie, imaginatio vera, parce qu’elle ne se nourrit pas de fantastique mais de réel. Cette imagination vraie a pour matière l’imaginal et non l’imaginaire, car l’imagination est certes « maîtresse d’erreur et de fausseté », mais « elle ne l’est pas toujours »  (Pascal, Pensées, éd. Sellier 78, p. 66).

     Pour le philosophe Ibn ‘Arabi (1165-1241), il existe des « formes imaginatives absolues et des formes imaginatives captives, c’est-à-dire immanentes à la conscience imaginative de l’homme en ce monde ». Certes Ibn ‘Arabi parle de spiritualité théophanique dans le cadre de la religion, mais l’imagination vraie se conçoit de soi comme une capacité naturelle de toute conscience humaine.

     Une conscience qui d’une part perçoit vivement la présence de la Cause première de la Beauté en toute beauté dont elle est la cause ultime et qui d’autre part reconnaît la présence de cette Cause première, l’Agapè éternelle, au plus intime des êtres, cette conscience sait avec certitude que toute beauté sensible incarne la Beauté insensible et elle peut L’imaginer. Cette beauté imaginée peut dès lors être ressentie comme une émotion, et cette émotion est d’autant plus vive que la beauté visible est alors perçue comme la présence de la Beauté d’Aimer.  

 

Est-ce la peau des choses ou est-ce la lumière

qui chaque jour ici chante l’hymne à la joie

lorsque l’œil au matin une nouvelle fois

cille pour l’accueillir avec la terre entière ?

 

L’aube ouvre le concert en un pianissimo

qui insensiblement vient enchanter les ombres

et délicatement relever les décombres

des phrases déconstruites en poussières de mots.

 

L’aurore en surgissant allume la fanfare

aux doigts de rose tendre où son oreille immense

se débouche en accords pour délivrer son art.

 

Immortelle lumière à notre vue voilée

à la porte du jour tu lâches la volée

de tes dix mille filles où la peau trouve sens.

 

13 février 2017

     « Dieu seul peut remettre les péchés » et « le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés » (Marc 2, 10, 7). Quelles lectures pour cette confrontation?

     Les tenants de la Loi, pour qui l’Éternel est le tout-puissant qui pardonne à qui il veut selon ce qu’il décide en son bon plaisir, ceux-là croient que dire « le Fils de l’homme peut remettre les péchés » est un « blasphème », une offense à l’Éternel qui doit être châtiée parce qu’elle déchaîne le courroux divin. Cependant les nouveaux tenants de la Loi, ceux pour qui la Loi n’a pas été abolie mais « accomplie », croient que le Fils de l’homme est Jésus Dieu et qu’il peut donc remettre les péchés et même conférer ce pouvoir à ses prêtres en son nom dans « le sacrement de réconciliation ».

     Le Fils de l’homme, en l’occurrence, n’a pas dit « je te remets tes péchés », mais « tes péchés te sont remis ». Il a constaté un fait, il n’a pas agi. Il a parlé en tant qu’homme qu’il était, non en tant que Dieu qu’il n’était pas.

     Le pardon est un acte qui cohère avec la nature de l’Éternel Amour et avec son agir permanent par son Esprit. L’humain qui accueille l’Esprit en participant à l’Amour est évidemment pardonné et pardonne lui aussi. C’est ainsi qu’il nous faut comprendre le « pardonnez-nous comme nous pardonnons » et « Dieu ne vous pardonnera pas si vous ne pardonnez pas » (Matthieu 6, 15). N’est-ce pas le sens du mashal du Serviteur impitoyable à qui l’on a remis sa dette mais qui ne remet pas la sienne à son compagnon ? « Mon père céleste fera ainsi envers vous si vous ne pardonnez pas aux autres du fond du cœur » (Matthieu 18, 35).

     Et le père des cieux, qu’est-il lui-même si ce n’est le nom mashal de l’Éternel Amour aussi impersonnel que personnel et qui n’agit pas autrement que selon l’Amour qu’il est, non selon la puissance souveraine à laquelle aujourd’hui comme hier croient les tenants de la Loi plutôt que de la Grâce.

     L’impersonnalité de l’Éternel se découvre dans la substance de l’Être-Amour. Une théologie négative peut le reconnaître.

 

toi lièvre qui bondis sur le talus

quand approche un marcheur en recherche

de solitude au soleil de l’hiver

toi l’énergie que la frayeur allume

 

sais-tu que la beauté revêt l’élan

de la fugace peur en cette chair qui vibre

et raconte ton âme par toutes les fibres

des muscles et des nerfs de ton vivant

 

lignées interminables la tienne et la mienne

partagent parallèles avec force et beauté

l’intelligence même de l’éternité

qui nous garde en l’amour et la haine

 

des vieilles énergies que l’univers depuis

son origine tient en leur tension

dont la conscience en attention

reconnaît comme sage enfin dans l’aujourd’hui

 

marcheur que ton cousin arrête dans sa fuite

faisant battre ton cœur au rythme de son cœur

entrelaçant le plaisir et la peur

reconnais la présence à l’heure fortuite

 

14 février 2017

     Nous n’avons jamais su autant de choses sur l’univers et sur son évolution depuis son  origine. Nous connaissons toujours mieux les processus qui ont abouti à la naissance des galaxies et des étoiles, et puis ceux du long cheminement de notre système solaire vers l’apparition de notre terre, et puis de l’arrivée de la vie et puis de la conscience intuitive et puis de la pensée logique.

     Ce savoir scientifique peut nous aider à répondre aux questions essentielles qui nous hantent et que Paul Gauguin a résumé sur sa toile « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? »

     Brian Thomas Swimme et Mary Evelyn Tucker présentent la fresque du Voyage de l’Univers dans cette perspective et nous invitent à un dialogue entre le nouveau savoir scientifique et les diverses sagesses religieuses et philosophiques que l’humanité a élaborées au cours des derniers millénaires.

     Dialogue urgent à l’heure où l’expansion du savoir scientifique va de pair avec un développement d’une maîtrise technique qui nous a rendus capables de piller sans vergogne les ressources de notre planète au point de dérégler le climat et d’empoisonner les airs, les eaux et les terres. Ces dérèglements et ces empoisonnements perpétrés par une société humaine invinciblement régie par une croissance destructrice non maîtrisée de la production, de la consommation et de la population devraient nous inquiéter, nous angoisser dans leur menace de catastrophe.

     Qui lit l’Évangile, le pense et le vit peut s’arrêter devant cette parole lourde de menace, « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous » (Luc 13, 5). Une certaine théologie y voit la menace d’un enfer dans l’au-delà, mais on peut aussi y voir la menace d’un enfer ici bas.

     Le message essentiel de l’Evangile est celui de l’Amour, de l’altérité positive qui se porte avec bienveillance vers tout être en participation à celle de l’Amour Éternel. Mais si l’humanité ne s’y convertit pas, elle risque de périr, et les autres vivants de la Terre avec elle. L’avertissement du Fils de l’homme peut retentir comme un cri de détresse devant le terrible danger que l’humanité fait planer sur la vie de notre Terre.

     L’humanité a dans le message de l’Amour la réponse à ses questions essentielles, « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » Mais c’est une réponse qui dépend de notre lucidité, de notre liberté et de notre action.

 

ils sont là-bas les ragondins

près de la mare inaccessible

d’où montaient les odeurs paisibles

qui s’y mêlaient comme un jardin

 

c’est le  jardin de notre enfance

qui les a prises en souvenir

pour les aller et les venir

qui parfois les mettent en transe

 

lorsque l’eau ridée d’un sourire

ranime la conversation

des âmes et de leurs passions

il semble que plus qu’un soupir

du vent vient ajouter ses mots

sortis du fond de l’horizon

dont l’amour sans nulle raison

veut baiser la face de l’eau

 

les ragondins de notre mare

perdue derrière les clôtures

espèrent que dans le futur

ils pourront larguer les amarres

 

15 février 2017

     Une vierge consacrée fait l’éloge de l’amour charnel, et voilà l’Église en émoi. Pas facile de voir clair dans cette question sans doute centrale pour le monothéisme.

     Mais avant de parler de monothéisme, religion qui, après tout, n’a tout au plus que 3000 ans d’âge, on peut se préoccuper de ce que l’amour charnel a fait, réalisé, depuis l’apparition d’homo sapiens il y a quelque 200.000 ans, voire, d’homo erectus il y a 1.500.000 ans, non, depuis que la vie a découvert la sexualité comme le moyen le plus sûr de se perpétuer, de se perpétuer en évoluant.

     Il faut même remonter dans l’histoire, beaucoup plus ancienne, de notre univers. Eros, inséparable de Thanatos préside à sa marche depuis l’origine sous les noms grecs de Philia inséparable de Neïkos. L’attraction, inséparable de la répulsion, a donné naissance aux atomes, aux étoiles, aux galaxies… Nous pouvons nous en souvenir quotidiennement en contemplant notre Reine des Nuits : Elle se serait depuis longtemps enfuie dans l’espace si elle n’était pas attirée par notre Terre, et elle s’y serait écrasée si sa vitesse de rotation ne l’en repoussait.

     Nos amours charnelles font partie de l’intelligence de la marche de l’univers participant de l’Intelligence Éternelle.

     L’histoire d’Hélène et de Troie, toute proche de nous en temps astronomique, peut nous rappeler que l’amour et la guerre (Aphrodite-Vénus et Arès-Mars) font partie intégrante du grand récit de la Vie dont nous sommes tous partie prenante, tout comme les gens de la basse-cour de Jean de la Fontaine:

« Deux coqs vivaient en paix : une Poule survint

Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie… »

 

      Nous ne serions pas venus au monde sans les amours charnelles ni sans les guerres tout aussi charnelles de dix mille générations. Cependant l’humain qui émerge de la simple animalité (du premier Adam) prend conscience de ces deux forces toutes-puissantes et veut s’en libérer. C’est un peu ce qu’évoquent B.T. Swimme et M.E. Becker en se limitant à parler de l’amour:

« La passion – notre élan d’union. Qu’y a-t-il de plus intime à notre âme ? Nos passions déterminent tant de choses dans nos vies. Ce sont les énergies folles, explosives, de l’amour et de la créativité. Elles nous façonnent inexorablement pour faire le genre de gens que nous devenons. Le désir vit au cœur de l’évolution de la vie.

     Les anciens Grecs symbolisaient le désir comme un don des Dieux – Aphrodite ou Dionysos. Leur imagination exprimait leur conscience du pouvoir des sens de cette émotion. Dans de nombreux mythes grecs, les personnages sont présentés comme totalement à la merci du désir… » (Journey of the Universe, p. 71).

     En prenant, nous aussi, conscience des forces de vie qui nous habitent et qui nous meuvent (et le croyant de la Bible se rappellera « et Dieu vit que cela était bon ») nous possédons une bonne base de lancement pour penser notre vie charnelle en orbite autour de notre existence à l’image de la lune en orbite autour de la Terre : l’équilibre est leur secret.

 

Alouette déjà monte grimpe

au rideau des amours

Il n’est pas temps pour que la guimpe

soit ton habit de tous les jours

 

Que vas-tu chercher tout là-haut

Un air plus pur peut-être

ou est-ce le désir du beau

qui aspire à renaître

 

Le chant dont ta gorge se gonfle

se multiplie et dure

Est-ce l’élan d’une joie pure

ou le simple triomphe

de la lutte contre l’amour

qui invinciblement

te ramènera sans détour

sur le sein de l’amant

 

Monte monte jusqu’à l’Olympe

de l’azur invisible

pour montrer au regard sensible

la verticale simple

 

16 février 2016

Celles et ceux qui ont choisi la virginité, le célibat, peuvent-elles peuvent-ils valablement faire l’éloge de l’amour charnel ? Il faudrait plutôt se demander pourquoi si peu d’entre elles, si peu d’entre eux le font.

     Pourquoi le célibat des religieux et même des prêtres catholiques ? Pourquoi la virginité des religieuses ? La réponse proposée par l’Évangile est « à cause du Royaume des cieux » (Matthieu 19, 12). Mais il n’est pas sûr que l’on puisse facilement interpréter cette réponse.

     Est-ce à cause du dieu tout-puissant du judaïsme et du judéo-christianisme ? Les prophètes l’ont présenté comme un dieu jaloux, jaloux à la manière d’un homme jaloux de son épouse, et ils ont comparé le retour aux cultes païens à un adultère. On peut dès lors se faire de ce dieu l’image d’un mâle dominant qui veut pour lui seul toutes les femelles de sa harde domaine. On peut citer Ésaïe : « Le Seigneur t’a appelé… Ton créateur est ton époux » (54, 5s), « Comme le marié se réjouit de la mariée, ainsi ton dieu se réjouira de toi » (62, 5). On peut citer Ézéchiel parlant à Jérusalem au nom du Seigneur Dieu : « Tu t’es embellie, tes seins se sont formés, ta toison a poussé, mais tu étais toute nue. Lorsque je suis repassé près de toi et que je t’ai regardée, ton temps était le temps de l’amour. Alors j’ai étendu mon aile sur toi et j’ai couvert ta nudité. Oui, je l’ai juré, j’ai fait une alliance avec toi, et tu es mienne, dit le Seigneur Dieu » (16, 7s).

      Paul a repris ce thème : « Je suis jaloux de vous d’une jalousie de Dieu, car je vous ai fiancés à un seul mari pour vous présenter au Christ comme une vierge pure » (II Corinthiens 11, 2). Et cela fait du mariage humain un analogue de la relation du Christ avec l’Église : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église », et cela implique la soumission de la femme au mari : « Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur » (Éphésiens 5, 22-25).

     Bref, l’image du patriarcat plane sur la Bible. C’est indéniable, mais on n’en trouve pas trace dans le comportement et les paroles du Fils de l’homme, sauf à interpréter en ce sens la constatation que « certains sont eunuques pour le Royaume ».

     La vierge consacrée qui fait l’éloge de l’amour charnel déclenche l’indignation des catholiques : n’est-elle pas elle-même, comme l’Église, une « épouse du Christ » ? Penser à l’amour charnel avec admiration, n’est-ce pas déjà le désirer ? N’est-ce pas une infidélité comme l’infidélité de l’homme qui regarde une femme en la désirant (Matthieu 5, 28) ?

     On peut peser ces choses, oser les penser dans la liberté de la Vérité de l’Amour éternel, dont les autres amours sont ou peuvent être vers lui des étapes. Ne pas se hâter de se faire une conviction. La seule Vérité digne de foi est celle de l’Amour Être de l’être. C’est sur cette Vérité que peuvent se construire les autres vérités, mais il n’est pas facile de penser et réaliser cette construction.

 

sur la porte du soir

qui donc écrit ces lignes

mélodiques si dignes

des chefs-d’œuvre de l’art

 

pliant leur majesté

aux courbes de l’espace

elles disent la face

de notre éternité

 

il suffit de répondre

en langage d’amour

qui avec elles a cours

et l’on voit se confondre

dans la chair et le sang

et le feu et le vent

sur le chemin des ondes

ce qui mène le monde

 

la porte se referme

en douceur lentement

et l’ombre de l’amant

s’étend sur notre ferme

 

17 février 2017

     Nous pouvons aborder nos problèmes existentiels, « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » dans l’intelligence de la dynamique de l’univers. Nous le pouvons au mieux si nous admettons que cette dynamique est l’œuvre incessante de l’Éternel Amour par son Esprit comme l’a pressenti l’auteur du Psaume 104.

     Dès lors la question de l’amour charnel trouve sa réponse. Il participe du dynamisme qui fait s’unir les quarks et « crée » la matière, puis la vie, puis conduit à la découverte de la sexualité qui unit les vivants pour que cette vie perdure. Les scientifiques ont observé que « dès ses premiers instants, le mouvement de notre univers a été de créer des relations » (B.T. Swimme et M.E. Tucker, Journey of the Universe, p. 8). En raccourci, cela a fait que nous les humains sommes des êtres nés « de la chair et du sang » (Matthieu 16, 17).

     Et cependant, le  désir de l’autre, possessif, est dès l’origine un souci de l’autre dans le soin parental. Il est évident dans celui que les mammifères prennent de leurs petits. Et ce comportement altruiste n’est pas leur invention; on le trouve déjà chez les reptiles: « de nombreuses mères reptiles manifestent leur préoccupation maternelle en restant près de leurs œufs, en les entourant de leur chaleur, augmentant ainsi leur probabilité d’éclore. Et lorsque les petits sortent des œufs, certains mères restent près d’eux pour les protéger des prédateurs » (ibid., pp. 77s). Ce n’est qu’un exemple. Ce souci se manifeste aussi chez de nombreuses espèces d’oiseaux qui forment des couples stables.

     Certes, à ce stade, on peut penser que l’amour de l’autre est une extension de l’amour de soi plutôt qu’altérité pure. Mais on est dans une dynamique, celle-là même qui mène l’univers depuis son origine. Elle nous habite et nous meut, nous les humains. Le désir sexuel est la puissance en nous de la vie qui, sous l’inspiration de l’Esprit, progresse vers la sollicitude pure, celle de l’Amour Agapè éternelle. Elle s’adjoint peu à peu chez les plus avancés d’entre nous de plus en plus de cette sollicitude, et l’amour charnel s’y transmue en elle et l’exprime. Celles et ceux qui vivent de l’Amour éternel en viennent à « faire l’amour » par sollicitude pour l’autre.   

     Pourtant l’amour charnel est appelé à un largage comme les boosters des fusées spatiales, au plus tard au passage dans l’au-delà. N’est-ce pas ce qu’a donné à comprendre le Fils de l’homme en disant que « à la résurrection, on n’épouse plus. On est comme des anges » (Luc 20, 35s). Nous pouvons concevoir que celles et ceux qui veulent « vivre en ressuscités » se détachent peu à peu de la manifestation charnelle de l’amour : « Si vous êtes ressuscités avec Christ, recherchez les choses d’en haut, là où est Christ… ensevelis avec lui dans le baptême où vous êtes ressuscités avec lui par la foi en l’œuvre de Dieu qui l’a ressuscité des morts » (Colossiens 3, 1, 2, 12).

 

marche en l’intimité de ce brouillard

qui te contient sans t’enfermer

et qui t’encourage à aimer

avant de n’être plus que ce vieillard

que sa dernière nuit va transformer

 

les arbres qui se voilent et se dévoilent

à ton approche lentement

en te disant obscurément

avant que l’ombre à nouveau les avale

leur vie te rappellent l’amant

 

alors léger avance à pas de loup

dans le silence de l’attente

de la présence de l’amante

qui livre à ton passage dans le flou

l’intime joie donnée à ces voyantes

qui poursuivent leur marche jusqu’au bout

 

18 février 2017

     On ne peut penser l’amour charnel sans penser aussi la haine charnelle. Ils sont liés indissociablement depuis l’origine de l’univers. L’attraction et la répulsion, auxquelles le Grec Empédocle a donné les noms de philia et neïkos, l’amour et la haine cosmiques qui attirent et repoussent, ont été indispensables à sa marche, à sa dynamique, à son voyage depuis l’origine:

« Les deux dynamiques opposées, l’expansion et la contraction ont été les puissances dominantes en action au commencement de l’univers. L’expansion de l’univers a provoqué la dispersion de la matière depuis le point minuscule de son commencement. La gravité a rassemblé de nouveau une partie de cette matière. Nous savons que l’univers dans son ensemble a été façonné depuis son origine par ces deux dynamiques créatrices.

     Ce double processus évoque merveilleusement la vie elle-même, le mouvement de la respiration et le mouvement de la circulation du sang. Nos poumons se dilatent et se contractent… notre cœur se dilate et se contracte… (Journey of the Universe, pp. 61s).

     Cette dialectique donne aussi de comprendre la violence destructrice qui éloigne et la violence possessive qui rapproche dans notre humanité première. Jean les a appelées « désir de la chair » et « orgueil de la vie », Augustin « libido sentiendi » et libido dominandi« . Ces deux forces, en action dans cette humanité ont été exemplifiées par l’amour d’Hélène et par la guerre de Troie, figures de notre vie politique comme de notre vie psychologique.

     Mais la dynamique de l’univers tend à dépasser cette dialectique. La petite phrase du Fils de l’homme, « Aimez vos ennemis » (Matthieu 5, 44) exprime cette tendance au dépassement et nous invite à y participer en notre humanité dernière afin de rejoindre, au-delà de l’amour et de la haine, l’Amour éternel. 

 

Musicienne solitaire

venue réveiller ce jour

la lumière de la terre

en lançant ton cri d’amour

dis ton âme solidaire

 

S’il faut que l’on se sépare

pour pouvoir être plusieurs

en gardant chacun sa part

entière parmi les cœurs

il faut en cultiver l’art

 

Ton chant n’est dans le silence

du souffle qui le propage

par la grâce des substances

qu’en la beauté des messages

où il confère le sens

de l’univers en voyage

 

Sa symphonie ne s’achève

jamais et c’est à ton âge

qu’elle a confié cette sève

qui se donne et se propage

 

Alors musicienne douce

j’attends que se renouvelle

dans les herbes et les mousses

le cri d’amour de la belle

lancé au printemps qui pousse

 

19 février 2017

     La violence est cosmique avant d’être humaine. Elle est humaine parce qu’elle cosmique et elle est cosmique parce que le cosmos n’aurait pu sans violence venir à l’être et faire son chemin à travers les âges.

     Depuis toujours aussi, la violence ne fait œuvre créatrice qu’en tension, en dialogue et réciprocité avec l’amour, l’amour en son sens primitif d’attraction, de rapprochement et d’union dont le moteur physique dans le cosmos est la gravité due à la masse des particules élémentaires dans le boson de Higgs.

     Le monde animal manifeste cette complémentarité de l’amour et de la violence, d’eros et de thanatos dans son comportement sexuel où il s’agit de « faire l’amour » en empêchant les autres de le faire, très violemment si nécessaire.

     Les religions, cosmiques pour ainsi dire par essence, se donnent des dieux aussi repoussants et terrifiants qu’attirants et fascinants. C’est le sacré tel que l’a étudié Rudolf Otto. Cela a donné, entre autres, le dieu hébreu et son amour jaloux promettant le bonheur et le paradis si on lui est fidèle, le malheur et l’enfer si on l’est pas.

     Cependant l’univers poursuit son voyage sur notre Terre, ailleurs aussi sans nul doute. Voilà qu’est apparu il y a quelque vingt siècles un fils d’homme qui a aboli le sacré et les sacrifices réclamés par les dieux cosmiques, frappant d’obsolescence l’amour désirant et la haine violente. Il n’y a plus pour lui et pour celles et ceux qui sont « de sa Vérité » d’espace sacré, de temple (Jean 4, 21) ni de temps sacré, de repos du septième jour  (Jean 5, 16s). L’espace-temps sacré est dépassé pour toutes les consciences qui  vivent selon la Vérité de l’Amour éternel. Il n’y a plus pour elles de personnage sacré, pas plus que d’espace et de temps sacrés. « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir » (Matthieu 20, 28) à l’image de son « père » qu’il n’a cessé d’imiter en toute chose (Jean 5, 19) et qui n’est pas un dieu cosmique. Faire du Fils de l’homme un personnage sacré, un grand prêtre, un roi, un dieu, c’est le trahir.

     Voilà l’avenir de l’humanité, l’idéal, l’utopie motrice. Cet idéal évangélique rend inacceptable la récupération du sacré par le christianisme qui a réussi à maquiller en sacrifice l’assassinat du Fils de l’homme, perpétuant ainsi le sacré et sa tension cosmique entre l’amour de désir et la violence de haine…

 

bientôt la tourterelle

sans doute lancera

le désir de la belle

dans les ombres des bois

 

peut-être le combat

de la vie qui l’appelle

au milieu de l’exploit

lui brisera les ailes

 

c’est ainsi que la vie

se donne d’âge en âge

se bat et se ravit

pour de nouveaux visages

qui naissent dans l’espoir

que la beauté voilée

paraisse laissant voir

un peu plus son éclat

 

alors viens tourterelle

et lance la musique

que portera la belle

vers le visage unique

 

20 février 2017

     Le parcours de l’univers nous apprend que la haine violente qui détruit y est aussi présente que l’amour violent qui construit, ou plutôt que ces deux forces rendent  compte de l’énergie de son dynamisme, où ce que nous appelons philia et neïkos œuvrent en équilibre instable, en un « déséquilibre bouillonnant » toujours en quête d’équilibre, sans séparation et sans confusion.

     Au stade des étoiles, la puissance créatrice menant à l’apparition progressive des divers atomes et ouvrant ainsi la voie à ce qui sera un jour la vie, cette puissance est « un déséquilibre bouillonnant entre deux forces extrêmes, l’une œuvrant à l’effondrement par la gravité, l’autre à l’explosion par la fusion thermonucléaire » (Journey of the Universe, p. 31).

     Que cela conduise à l’apparition de la vie et de la conscience donne à penser qu’une intelligence y est à l’œuvre, où « les événements » en apparence « auto-générés » sont en dernière analyse inexplicables par la seule matière physique.

     Qu’en est-il alors de l’humanité, où se manifeste la tension d’un « déséquilibre bouillonnant » entre l’amour qui unit et la haine qui divise, comme dans le sacré qui unit en les opposant la fascination et la terreur ? Il nous faut voir qu’il s’agit d’un processus , d’une marche qui se poursuit. Ainsi violence et non-violence ne se connaissent-elles en leur vérité que dans un processus, un cheminement.

     « Ne pas résister au méchant » (Matthieu 5, 39) est un idéal à ne jamais perdre de vue, à désirer avec ardeur et actionner avec force comme le Fils de l’homme l’a dit de l’entrée dans le Royaume des cieux (Matthieu 11, 12). Mais dans le quotidien de notre histoire personnelle et de l’histoire collective des peuples, il faut bien garder une place à la résistance, violente si nécessaire. Est-ce par la seule non-violence que le Reich nazi a été vaincu? Est-ce par la seule non-violence que l’Algérie s’est libérée de la colonisation ? Est-ce par la seule non-violence que la Palestine se libérera de plus d’un demi-siècle d’occupation qui ressemble de plus en plus à une phagocytose ? Il est des maladies où la médecine douce doit laisser la place à la chirurgie. Violence et non-violence sont deux forces en déséquilibre bouillonnant sur notre Terre. Elles sont censée établir peu à peu la justice de l’Amour.

 

étoile au cœur brûlant explose

au fond de l’univers que d’autres

vies trouvent leur chance et osent

paraître que nous dirons nôtres

un jour dans cette éternité

faite pour la fraternité

 

combien sont-elles qui avant

que notre terre se dégage

lentement du nuage ardent

où s’était préparé son âge

un jour dans cette éternité

faite pour la fraternité

 

dont le cœur de feu enfanta

poussière des premiers ancêtres

les éléments que se vanta

de posséder la vie de l’être

un jour de cette éternité

faite pour la fraternité

 

combien sont-elles qui après

que s’éteindra notre soleil

et qu’en devant payer les frais

la terre fera son éveil

un jour de cette éternité

faite pour la fraternité

 

21 février 2017

     La science est affaire d’intelligence et de raison, l’art est affaire d’intuition et de cœur. La beauté du monde se sent, à condition d’avoir « des yeux et voir, des oreilles et entendre, un cœur et sentir » comme l’a écrit Samuel Coleridge en reprenant les paroles de la Bible sous l’angle esthétique.

     Le Fils de l’homme s’est montré sensible à « la  beauté des fleurs des champs » et, sans invoquer le principe de causalité mais en l’appliquant, il en a révélé la cause: « Dieu les habille » (Luc 12, 27s). Le principe de causalité dont on garde conscience donne et même oblige cependant à penser que toute beauté suppose une Beauté première éternelle, tout invisible, inaudible, insensible qu’elle soit.

     Il existe sans doute des scientifiques qui ne font pas attention à la beauté d’une aurore ou d’un coucher de soleil, qui ne s’intéressent pas au spectacle d’une tempête ou d’une éruption volcanique, tout occupés qu’ils sont à les expliquer. Même s’ils savent admirer la beauté présente ici et là dans la nature, ils n’en font pas état dans leur recherche scientifique.

     Il existe aussi maintenant des artistes qui affirment que l’art n’a rien à voir avec la beauté et qui trouvent des gens pour les croire et l’affirmer à leur tour afin de ne pas passer pour des béotiens. Sont-ils devenus aveugles à la beauté ravissante ? Pourquoi ?

     Chez un être vivant, chez un être humain, l’intelligence est dans la chair, dans la complexité admirable de son organisation et de son fonctionnement, dans ce qui lui permet de se maintenir en vie, d’agir, de sentir, d’imaginer, de penser intuitivement et analytiquement. La beauté, elle, est sur la peau, à la surface de la chair, sur le visage et sur le corps, à portée de regard et d’écoute.

     Qui Aime reconnaît dans la beauté et dans l’intelligence la Beauté et l’Intelligence de leur cause première, de ce qui donne à la raison la raison de leur existence et de leur essence.

     Le principe de causalité, chez une conscience qui ne cesse de le prendre en compte, permet à cette conscience si elle veut Aimer de demeurer en présence d’Aimer, de se  rappeler sans cesse cette présence avec admiration et reconnaissance, de participer à la Joie éternelle de sa réjouissance en l’autre et d’en nourrir sa force d’Aimer.

 

jonquille trois ou quatre becs

jaunes émergent de ce vert

qui fabrique dans la lumière

du soleil en alliance avec

l’eau et le feu l’air et la terre

la belle substance intrinsèque

 

une autre alliance avec l’espace

dans le jeu où l’horizontale

se marie à la verticale

sûrement se donne une face

qui fait l’offrande des pétales

au champ de la beauté hors classe

 

une autre encore avec le temps

en cette époque de l’année

où elle estime qu’être née

est l’heure où elle aspire tant

à la beauté illuminée

par le soleil neuf du printemps

 

jonquille je saurai attendre

que ton visage veuille éclore

ouvre le bec découvre l’or

qui se cache dans ton cœur tendre

et avec toi offrir encore

le chant que tu veux faire entendre

 

22 février 2017

     Il nous est difficile d’admettre que notre intelligence, notre beauté et plus encore notre bonté ont leur cause première dans l’Intelligence, la Beauté, la Bonté de l’Être éternel, et que « nous avons en Lui la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28).

     La croyance de nos scientifiques à ce qu’ils continuent de trouver mystérieux, à savoir l’autocréation, l’auto-organisation, l’auto-évolution de l’énergie première, de la matière, de la vie et de la conscience dans l’univers s’originerait-elle dans leur refus de voir leur statut réduit à celui de créatures alors qu’ils aimeraient se voir en créateurs et autocréateurs ?

     Le principe de causalité devrait pourtant ouvrir les yeux de leur raison. Pour leur défense, on peut tout de même admettre que les apparences sont trompeuses. C’est que l’Amour, qui est Esprit, agit incognito, laissant le hasard, l’aléatoire, voiler son incessante inspiration.

     Il semble ainsi réservé à celles et ceux qui Aiment d’ouvrir leurs yeux, leurs oreilles et leur cœur à la Présence active de l’Être sans visage et sans nom partout dans l’univers, et d’exulter de sa joie, de sa réjouissance face à l’intelligence, la beauté, la bonté qui y rayonnent.

     L’artiste inspiré, conscient ou non de l’être et/ou hésitant à nommer la nature de cette inspiration, œuvre à donner un surcroît de beauté à ce qu’il aperçoit ici et là dans le spectacle du monde. Il voit la beauté du visage le plus disgracié comme celle du plus gracieux et il leur confère un supplément d’âme en les embellissant. C’est ainsi que Mallarmé apportant « l’enfant d’une nuit d’Idumée » en « son horrible naissance » en rachète l’effroi par la splendeur rythmée de ses images.

 

la touffe de jonquilles est un petit troupeau

de têtes qui chacune à la juste distance

des autres peut donner à leur commune peau

l’harmonie de ses tons en sa fine prestance

 

et le jeu de ses jets en mélodies du beau

chaque jour se propose d’insensibles nuances

qui depuis le plus bas montant jusqu’au plus haut

célèbrent la lumière en son indépendance

 

dans le souffle qui passe où ses feuilles frémissent

lance-t-elle un message de sa muette essence

dont l’espace approchant peut admirer le sens

 

ou n’est-ce qu’au regard que sa beauté adresse

la joie de son soleil que jamais ne finisse

ici la symphonie de commune allégresse

 

23 février 2017

     la fraternité serait le nom laïquement acceptable de l’Amour, comme d’ailleurs les autres noms-clés de la devise de la République, qui sont aussi ceux du premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme.

    Reste à identifier la laïcité. On sait qu’elle s’est établie en France dans un climat de lutte et de détestation. Elle est maintenant perçue comme une politique de non-affrontement, voire de rassemblement, celle de la séparation des pouvoirs, de la non-ingérence du pouvoir religieux dans l’exercice des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, eux-mêmes tenus à la non-ingérence dans l’exercice les uns des autres. C’est « le principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique ».

     On peut penser qu’en désacralisant le monde, le temps, l’espace et jusqu’à sa propre personne, le Fils de l’homme a ouvert la porte à la laïcité. La désacralisation du monde va plus loin cependant : elle frappe d’obsolescence toutes les religions dans la mesure où celles-ci sont fondées sur le sacré et les sacrifices. Elle fait par voie de conséquence s’écrouler leurs frontières en leur demandant de renoncer à tout article de foi si ce n’est à « l’Amour, seul digne de foi ». On peut la reconnaître comme l’esprit à l’œuvre dans l’œcuménisme, le dialogue des religions, la mondialisation spirituelle.

     Telle est la fraternité, telles sont aussi l’égalité et la liberté, à condition qu’elles soient universelles comme le propose le premier mot de la Déclaration des droits de l’Homme, « Tous les hommes… »

 

comme ce verre invisible te donne

de mieux voir ce que l’œil s’affaiblissant

a peine à distinguer dans le jour finissant

ainsi en toi sans te voir je fredonne

la chanson douce où l’heure se pardonne

d’y être encore aussi peu renaissant

 

le vide ici se libère l’espace

pour que ce qui s’y perd puisse paraître

et puis se vivre et se mouvoir et être

dans le temps qui permet à ce qui passe

avec lui de poursuivre son œuvre tenace 

jusqu’à pouvoir en conscience renaître

 

en transparence le vide anonyme

livre ses longs chemins à la lumière

jusqu’aux derniers parcours où dans les airs

il t’offre en respirant de vivre au rythme

de tout ce qui se meurt et se ranime

dans les immensités de l’univers

 

24 février 2017

     Lorsqu’on entend ou lit certaines interprétations des textes que l’on croit comprendre, on en vient à douter de la sienne. « Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es ». Notre cher Montaigne le savait : « On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi ». Cela s’applique, bien sûr, à ses propres écrits. Il avait même prévu que des athées allaient se convaincre que lui, Montaigne, était athée, alors qu’il priait tous les jours dans son oratoire: « et un athéiste se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme, infectant de son propre venin la matière innocente » (Essais, II, 12, p. 150 folio classique).

     Mais lui, le croyant, comment lisait-il les écrits de la Bible, en particulier les évangiles et les épîtres ? La lecture qu’en font les théologiens est-elle forcément valide ? Est-elle la seule valide ? L’Église catholique a verrouillé son interprétation en obligeant à croire non seulement que la Bible est tout entière inspirée mais à croire qu’elle en détient la juste interprétation. Qui n’adhère pas à ses dogmes, « qu’il soit anathème ». Littéralement, étymologiquement, celles et ceux qui choisissent une autre interprétation sont hérétiques, et l’on sait quel sort l’Église leur a longtemps réservé : l’extermination.

     La lecture qui est faite ici de la Bible est celle qui d’abord rejette l’idée qu’elle serait tout entière inspirée, autrement dit qu’elle serait sacrée. Cette désacralisation se fonde sur la désacralisation générale opérée par le Fils de l’homme sur le temps et l’espace et ainsi sur toutes choses et sur tout être situés dans le temps et l’espace. Si l’on reconnaît cette désacralisation, on peut lire la Bible et en particulier les évangiles en en pesant les erreurs autant que les vérités. Le seul critère de lecture alors retenu est celui de l’Amour-Agapè Être de l’être dont on a la conviction que c’est l’intuition-clé du Fils de l’homme. Tout ce qui ne va pas à cette Vérité de l’Amour doit être négligé.

     (Les textes de la Spiritualité de l’Altérité sont évidemment concernés par cet unique critère de Vérité).

 

que veux-tu nous dire

touffe de jonquilles

quand le soleil brille

et que tu soupires

dans le souffle tiède

qui te vient en aide

 

dans ta solitude

au jardin des heures

nul ne voit tes pleurs

en l’incertitude

qu’une âme soucieuse

te rendra heureuse

 

qu’à l’indifférence

de ce qui sommeille

encore et ne veille

sur son dur silence

saura faire place

l’attentive face

 

mais une présence

éternellement

en la connaissance

qui sied à l’amant

sait se réjouir

et se faire dire

 

25 février 2017

     Les crimes contre l’humanité, c’est maintenant. Et c’est nous.

     Le rapport d’Amnesty International est un tableau de l’enfer que l’humanité fait subir à ses enfants aux quatre coins de la planète: « répressions contre les manifestations pacifiques, arrestations arbitraires, détentions au secret, tortures, disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, violences sexuelles, exploitation d’enfants, cruauté et rapacité des passeurs… » la liste est interminable, et c’est maintenant.

     Sur cette planète mondialisée qui est la nôtre et où désormais l’information nous renseigne sur tout ce qui se passe dans le monde, nous ne pouvons plus fermer les yeux, les oreilles et le cœur. Nous sommes tous tentés de fermer notre conscience et de nous convaincre que les « crimes contre l’humanité », formule que les manipulateurs de langage cherchent à enfermer dans une définition restreinte afin de se protéger de la honte et de la culpabilité, nous sommes tentés de croire que ces crimes ne sont pas notre affaire, et que, de toutes façons, nous n’y pouvons rien.

     Pourtant notre style de vie, de consommation, s’appuie sur l’exploitation des peuples par des gens dont le souci majeur, voire unique, est de faire de l’argent à tout prix, d’enrichir les riches en appauvrissant les pauvres.

     Il serait bon d’user et même d’abuser du terme « crime contre l’humanité » et de nous faire honte à nous-mêmes, de reconnaître nos culpabilités. Nous avons mille occasions de le faire même si la honte et la culpabilité sont devenues intellectuellement ringardes.

     Un exemple : une voisine vient de se pendre dans sa salle de traite. Elle était à bout, trimant sept jours sur sept pour un profit misérable, criblée de dettes. Puis-je encore boire du lait sans penser à elle ? Que puis-je faire ? Que vais-je faire ? Et vais-je d’abord oser penser ? Vais-je aller trouver des gens avec qui je pourrai décider d’agir et comment ? De combien de crimes sommes-nous complices ?

 

dans son pot mêlée à quelques commères

dressée sur sa queue en mine hautaine

la cuiller en bois exhibe ses veines

et brandit le sein de la reine mère

 

ce qu’elle recueille en tous ses désirs

est déjà promis par sa bouche acquise

ouverte à ceux qui veulent se saisir

de toute occasion pour faire mainmise

 

si tu la regardes comme un miroir

verras-tu paraître au fond de tes yeux

l’âme qui te donne à apercevoir

l’univers en marche au profond des cieux

 

c’est qu’elle demeure en l’âme de l’arbre

un témoin vivant par toutes ses fibres

tout comme ses sœurs les graines du marbre

belles du voyage en l’univers libre

 

26 février 2017

     On a pu défendre l’idée qu’il n’existait pas de loi naturelle, qu’il n’existait de lois que par la décision des pouvoirs en place ou de ceux qui les ont précédés. De là cette formule bien connue de Protagoras, « l’homme est la mesure de toutes choses ».

     Le christianisme croit sans aucun doute à l’existence de lois naturelles, de lois conformes à la nature humaine, d’une justice qui ne dépend pas de décisions arbitraires. Le chrétien Pascal y croyait (Pensées, éd. Sellier, 94, p. 82). Dans une note, Gérard Ferreyrolles cite la Somme théologique de Thomas d’Aquin pour dire que Pascal se conforme à la foi chrétienne. Mais Pascal reconnaît, à la suite de Montaigne, que « cette belle raison a tout corrompu », que cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (78, p. 69) est quasiment incapable de discerner si une loi est naturelle ou arbitraire. 

     Nous sommes invités par là à prendre conscience que la légalité est parfois un leurre, et que dire « je n’ai rien fait d’illégal » n’est pas une preuve d’intégrité morale, de justice. Il  nous faut nous interroger sur la justice de telle ou telle loi en nous demandant ce qui a poussé leurs auteurs à l’établir, à la faire voter.

     Nous pouvons aussi prendre conscience que la loi religieuse, en l’occurrence celle de Moïse, n’est pas forcément juste parce qu’elle est la Loi supposée avoir été dictée par l’Éternel. C’est ainsi que le Fils de l’homme a fait observer que Moïse avait légiféré sur le divorce en raison de la « dureté de cœur » du peuple qu’il gouvernait (Matthieu 19, 8), signalant donc en passant que la Loi judaïque n’était pas d’origine divine, même si elle se réclamait de l’Éternel.

     Le prophète Jérémie avait de son côté affirmé que l’Éternel n’avait pas demandé aux gens de son peuple « à la sortie d’Égypte de lui offrir des sacrifices, mais de marcher en tous les chemins qu’il avait ordonnés et que cela serait pour leur bien » (Jérémie 7, 22s). Il faut s’en souvenir lorsqu’on pense à la valeur des sacrifices et à la motivation de celles et ceux qui les perpétuent.

     L’important est de comprendre que la Loi dont le Fils de l’homme aurait dit qu’il était venu pour l’accomplir (Matthieu 5, 17) n’est pas la volonté arbitraire de l’Éternel mais une conformité à son être, et qu’elle se résume donc à l’Amour.

     Descartes croyait que Dieu aurait pu édicter d’autres lois, même à la nature, cautionnant ainsi, consciemment ou inconsciemment, l’idée de l’arbitraire des lois, et s’alignant sur la pensée de Protagoras.

     Il s’agit donc de suivre l’Évangile non parce que c’est l’Évangile, par croyance en « la Parole de Dieu », mais parce que c’est la Vérité éternelle, l’expression de l’Être même de l’Éternel, à savoir « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8). L’Évangile est en ce sens naturel, sa « loi » est naturelle, et rationnelle au regard d’une raison qui n’est pas « maniée à tous sens » par l’intérêt, les sens, l’imagination, les passions… (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 73).

 

comme rôde l’aura dans l’espace alentour

l’air est une présence à peine qu’on devine

et qui  pourtant pénètre en leurs moindres détours

la chair  les nerfs les os dans une vie divine

 

le souffle en mouvement jusqu’à l’imperceptible

est la loi de nos vies et nulle n’y échappe

sur le chemin du temps qui règne irrésistible

lui aussi en passant surprenant ce qu’il happe

 

cependant échappant à leur loi le hasard

réserve incognito à qui prend tout en gré

la rencontre impromptue où s’expose en son art

synchrone au non-espace l’espace qui agrée

 

à toute heure diurne à toute heure nocturne

pour le cœur attentif s’offre ce que devine

la quête d’un langage où se remplira l’urne

de la vie qui se donne éternelle divine

 

27 février 2017

     C’est parce que notre raison est si fragile, si « maniée à tous sens », que nous ne pouvons fonder notre vie sur elle, que nous avons besoin de notre « cœur », de notre intuition, à condition de ne pas la confondre avec notre imagination: « Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur ». Pascal, Pensées, éd. Sellier, 739).

     Notre pouvoir d’intuition, notre cœur, a-t-il été affaibli par les Lumières et leur exaltation de la raison ? Le rationalisme qui demeure une conviction et un combat pour certaines et certains de nos contemporains, apparaît lié au matérialisme physique, au point que l’on peut se demander lequel est la condition ou la conséquence de l’autre.

     Et pourtant le matérialisme physique, qui d’ailleurs se décrit lui-même simplement comme matérialisme, est rationnellement intenable au regard du principe de causalité. Elaine Dewar, dans son exploration de ce qu’elle appelle le « mystère de l’intelligence », (SMARTS, p. 180) en recherche l’origine et la nature. Elle constate avec le simple bon sens que « the accumulation of parts becomes something that’s not in the parts… Where are the properties of water in what we know about oxygen and hydrogen ? »: L’accumulation des parties devient quelque chose qui ne se trouve pas dans les parties… Où sont les propriétés de l’eau en ce que nous connaissons de l’oxygène et de l’hydrogène ? (op. cit., pp. 438, 393). Les propriétés de l’eau sont absentes de ses constituants. D’où viennent-elles ? Quelle est leur cause ? Ce ne peut être une cause physique puisqu’elle est introuvable physiquement. On peut donc se permettre de l’appeler psychique.

     Et ce phénomène de complexifications et d’apparitions de nouvelles propriétés est présent dans l’univers depuis son origine. Il est particulièrement remarquable dans le passage du non-vivant au vivant et dans l’évolution du vivant depuis les organismes monocellulaires jusqu’aux primates et aux humains.

     Le matérialisme physique rationaliste est rationnellement intenable, et notre connaissance de l’évolution de l’univers en ses diverses phases peut renforcer notre conviction que la matière est indissociablement physique et psychique, matérielle et spirituelle, et aussi que l’esprit est à l’œuvre en permanence et continuité depuis toujours et jusque dans notre progrès spirituel. Certaines certains chantent « Ô Seigneur, envoie ton esprit qui renouvelle la face de la terre ». Mais le psaume 104 dit plutôt « Tu envoies ton esprit, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre ». C’est une constatation et non un appel. Si c’est un appel, il ne peut se fonder que sur ce que fait déjà le « Seigneur ».

     L’esprit nous est offert tous les jours de notre vie spirituelle à la mesure de notre désir et de notre accueil « de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces » (Deutéronome 6, 5) et aussi « de toute notre intelligence dianoia« (Matthieu 22, 37).

 

vous êtes l’immobile

parêdre du silence

sans son autre qu’est l’un

dans l’abîme subtil

où vit son innocence

 

vous êtes la racine

parêdre de la branche

sans son autre qu’est l’un

dans la terre qui hanche

son appel à la cime

 

car vous êtes l’esprit

parêdre de la chair

sans son autre qu’est l’un

et le feu sans cet air

dont l’être le nourrit

 

28 février 2017

     Le principe de causalité est aussi évident que 2+2 = 4 et non pas 5. Et pourtant la nature fourmille d’exemples ou 2+2 = 5, voire 6 ou bien davantage. Et cela tout au long de l’histoire de l’univers, dans l’apparition de l’atome à partir du plasma, des galaxies à partir d’un nuage d’atomes, des étoiles à partir de la fusion thermonucléaire des protons et des neutrons, de la vie à partir d’éléments chimiques peu à peu élaborés, les eucaryotes à partir des procaryotes, des pluricellulaires à partir des monocellulaires…

     La figure 2+2 = 5 est cependant inexacte puisque les 2 ne sont plus ce qu’ils étaient, qu’il n’y a pas addition mais transformation. La formule chimique qui veut nous faire croire que l’eau c’est H2O est trompeuse puisque les propriétés de l’eau ne sont pas celles de l’hydrogène et de l’oxygène. Pour prendre un autre exemple encore, les propriétés d’un œuf ne sont pas celles de ses constituants puisqu’il est vivant et qu’ils ne le sont pas.

     On peut bien dire que tout cela est auto-créé, que toutes ces transformations et mutations sont auto-organisées. L’expression « self-organized » est un refrain de Journey of the Universe de B.T. Swimme et M.E. Tucker. Il est vrai qu’il n’y a pas de manipulation externe comme le donne à entendre le récit créationniste de la Genèse. Mais encore une fois le néant ne peut produire de l’être ni le moins produire du plus, ni le simple produire du complexe sans qu’agisse cette force d’information et de communion que l’on peut appeler psychique et, ultimement, spirituelle. Pour les fans de Montaigne, on peut citer son indignation face à l’ignorance du principe de causalité : « Et qu’est-il plus vain que de faire l’inanité même la cause de la production des choses ? » (Essais, II, 12, p. 269 folio classique).

     La Thermodynamique de l’évolution. Un essai de thermo-bio-sociologie de François Rodier montre dans sa perspective propre que les énergies fonctionnent selon les mêmes lois d’auto-organisation dans le monde de la physique, de la biologie, de humain. Mais il  demeure, lui aussi, aveugle sur le principe de causalité et la nécessité évidente d’une puissance d’information à toutes les étapes de l’évolution de l’univers.

     Il nous faut ne pas perdre de vue que cette vision de l’univers est indissociable de la vision de l’Éternel sans lequel l’univers serait sans cause. Tous les êtres se tiennent, « causés et causants » comme le dit Pascal, dans l’unique puzzle de la connaissance que nous nous efforçons de construire.

 

cette résine qui s’épanche

c’est bien sûr le sang de la branche

et si une tempête arrache

un membre comme fait la hache

n’oublie pas le vieux cousinage

hérité à travers les âges

 

pour la sève et pour l’océan

en l’âme de ton eau ressens

ce qui jusqu’à la fin des temps

coule et nourrit les habitants

bien évidemment de la terre

mais aussi de tout l’univers

 

alors approche-toi et hume

la résine où la branche exhume

son âme si particulière

invitant la tienne à complaire

et respire en toi la matière

en marche dans notre univers

 

1er mars 2017

    Ce bourgeon de camélia qui s’apprête à s’ouvrir, c’est quatorze milliards et quelques millions d’années qui vont ici s’épanouir. C’est une merveille, et c’est merveilleux de le réaliser, to realize it, d’en prendre une conscience vive, si vive qu’elle en devient une extase.

     La connaissance de l’Éternel Amour et la connaissance de son Autre qu’est la matière de tous les univers passés, présents et à venir dans l’infinité des temps, ces deux connaissances sont indissociables, « sans séparation » et « sans confusion ».

     Bien qu’il ne soit pas sans son Autre parce qu’il est Amour, l’Éternel n’est pas son Autre, sinon il ne serait pas Amour non plus. Non au panthéisme, au Deus sive Natura de Spinoza. Oui au panenthéisme, à la Présence intime.

     Alors tout devient étonnant, et la curiosité qui fait les scientifiques est un chemin de l’autre, de tout autre, en partage de la Présence de l’Éternel à son Autre, toute matière-esprit. Non une curiosité de libido sciendi, de possession et de domination, mais une curiosité de communion.

     C’est dire que l’humanité est appelée à la mutation de la concupiscence à la charité, pour employer un langage pascalien, une mutation qui ne peut être que l’œuvre conjointe de la volonté humaine et de cet Esprit que le Fils de l’homme appelle son père œuvrant en permanence (Jean 5, 17).

 

     Si j’étais Yeshoua de Natsèrèt, ne serais-je pas furieux en voyant ce que l’Église a fait du Royaume ? Je la bouderais. Peut-être. Non, je continuerais à œuvrer avec l’Esprit pour que l’Amour  seul digne de foi gagne du terrain dans l’Église comme en dehors d’elle.

 

À l’unisson les pins serrés palpitent

dans le souffle amoureux de leurs présences

Depuis combien de temps le don des sens

vers lui les fait-il lancer leurs invites

 

Reçoivent-ils quand le souffle balance

leur assemblée où chacun l’autre imite

dans l’espace et le temps de leur limite

dont on ne sait pourquoi il les relance

 

Ce qui de jour en jour se renouvelle

imperceptiblement pour l’œil conçu

à observer le simplement perçu

au rythme qui s’accorde avec ses ailes

est l’œuvre unique de l’éternité

que sa présence offre à ses invités

 

2 mars 2017

Faut-il conjecturer que Yeshoua de Natsèrèt est venu trop tôt dans l’histoire de l’humanité pour pouvoir en changer le cours. Alors on ne devrait pas s’étonner que son « témoignage de la vérité » (Jean 18, 37) n’a pas été compris, « reçu » (Jean 1, 11), ou du moins qu’il a été mal reçu, compris à moitié.

     À moitié ne veut pas dire grand-chose : on n’est pas dans le quantitatif mais dans le qualitatif. Le Fils de l’homme a utilisé une image, celle de l’ivraie dans le champ de blé  (Matthieu 13, 24-30). L’ivraie y est considérée comme inséparable du bon grain, si ce n’est « au moment de la moisson ».

     Comme d’ordinaire, le Fils de l’homme prophète a parlé en mashal, et il ne faut pas nous hâter de le traduire en langage clair et distinct, intellectuel, logique. Il faut porter notre attention sur l’image, notre « attention absolument sans mélange… l’attention qui, à son plus haut degré, est la même chose que la prière » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p. 134). L’attention aux figures, à ce que la nature nous fait connaître symboliquement, n’est pas un effort intellectuel de réflexion, mais une contemplation muette: « Méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (op.cit., p. 138).

     C’est l’Amour seul dans l’attention-prière qui peut nous faire agir en connaissance de cause face à ce que l’Église peut avoir pour nous d’abominable: le salut par la croix, par le sacrifice, par le sacré, persistance des vieilles religions cosmiques. C’est l’Amour qui d’abord nous permet de distinguer « l’ivraie » du « bon grain » et c’est aussi l’Amour qui ensuite nous permet de ne pas chercher à l’arracher.

     On peut bien critiquer l’Église en ses dogmes, sa théologie, mais cela n’a de sens que dans l’Amour. On peut ainsi utiliser cette devise d’un évêque, « Faire la vérité, mais avec amour », en corrigeant le « mais », en donnant à comprendre que la Vérité c’est l’Amour. On est évidemment aux antipodes de la violence à l’égard des hérétiques, infidèles et autres blasphémateurs, que ce soit dans l’islam ou dans le christianisme.

     On peut maintenir le dynamisme de l’espoir que l’ivraie sera « brûlée », à commencer par celle qui demeure en chacune, chacun d’entre nous, à la fin…

 

il n’y a pas de mauvaises herbes

disait notre ami écolo

mais il ajoutait aussitôt

il en est qui à rien ne servent

avec qui tout va à vau-l’eau

 

il faut apprendre à reconnaître

cependant toutes les intruses

et d’abord celles qui médusent

voulant faire passer pour être

le néant même par la ruse

 

comment donc certains imbéciles

lorsqu’ils en oublient la raison

en s’enfermant dans leur maison

en affirmant parviennent-ils

à faire croire à un horizon

où s’arrêterait l’infini

et que derrière la limite

il n’y aurait que ce qu’imite

le miroir où se définit

leur visage et sa sotte invite

 

alors accueille en ton jardin

les herbes folles avec les sages

et sache faire bon visage

au temps espérant que soudain

s’arrêtent les derniers orages

 

3 mars 2017

     « Que personne ne mette donc sa fierté dans des hommes, que ce soit Paul, Apollos, Képhas (Pierre), le monde, la vie, la mort, le présent ou l’avenir. Tout est à vous, et vous, vous êtes à Christ et Christ est à Dieu » (I Corinthiens 3, 21ss).

     Les Actes des Apôtres racontent qu’Apollos, « juif né à Alexandrie, homme éloquent et grand connaisseur des Écritures », s’était mis à prêcher l’Évangile avec conviction à Éphèse et qu’il avait fait de nombreux disciples (Actes 18, 24). Il arriva cependant que certains convertis s’attachèrent à sa personne, alors que d’autres se réclamaient de Paul. Il fallut donc remettre les choses en place. Ce qui compte, c’est l’Évangile et non celles et ceux qui le prêchent.

     Cette dérive n’a pas disparu dans le christianisme. On lit ou on va écouter une telle ou untel au moins autant sinon davantage pour elle ou lui que pour son témoignage spirituel. On s’attache à sa personne. On peut penser que c’est une attitude normale dans la vie politique, culturelle, artistique… C’est ainsi que l’on vote pour untelle ou untel autant pour sa personne que pour ses idées. Cela convient d’ailleurs à la candidate au candidat : elle il a besoin de ce soutien dans sa tâche.

     Paul rappelle aux Corinthiens que cela ne doit pas fonctionner de cette façon avec l’Évangile, ni convenir à celles et ceux qui se mettent à son service pour témoigner de sa Vérité comme le Fils de l’homme en a témoigné (Jean 18, 37). Celles et ceux qui témoignent de cette Vérité le font d’abord en manifestant l’Amour, et comme lui servent plutôt que de se faire servir (Matthieu 20, 28, Luc 22, 27), sans doute aussi comme l’Éternel lui-même ainsi que le donne à entendre le mashal du maître au retour ses noces (Luc 12, 37). Le Fils de l’homme n’a-t-il pas dit qu’il agissait comme il voyait son père agir ? (Jean 5, 19).

     L’Amour s’efface pour les autres, au point d’aller jusqu’à se voiler dans l’anonymat : (Genèse 32, 29, Exode 3, 14, Isaïe 45, 15). Ce n’est pas connaître le Fils de l’homme ni la Vérité de l’Amour de dire que le christianisme, c’est quelqu’un.

 

Était-ce même dans la foule

un visage anonyme ?

Il semblait que dans cette houle

les vagues étaient infimes.

 

En toutes se voilait le rêve

pourtant si merveilleux

que l’on y devinait la sève

d’un discours amoureux.

 

Tous ces visages avaient un nom

qu’on eût aimé entendre.

Pourtant tous opposaient un non

aux appels les plus tendres

du désir de domination

inconscient que ces voix

vibraient aussi de possession

en leurs soupirs d’émoi.

 

Il a fallu que le visage

s’écroulât brusquement

pour que la communion s’engage

entre des cœurs aimants.

 

4 mars 2017

     La dérive autoritaire gagne du terrain dans le monde politique de notre Terre. On peut citer quelques noms: Poutine, Orban, Kaczynski et bientôt d’autres sans doute en Europe, Erdogan en Turquie, Khurunziza (et quelques autres) en Afrique, Maduro, Ortega en Amérique latine, peut-être aussi Trump en Amérique du Nord, Duterte aux Philippines…

     En langage évangélique, c’est « l’orgueil de la vie », qu’Augustin a traduit par « libido dominandi » et qui nous habite tous en tant qu’humains héritiers des forces cosmiques. On peut reconnaître la nécessité de ces forces dans l’évolution de la matière psychophysique en ses diverses étapes, mais on peut reconnaître aussi qu’elles empêchent l’humain premier de s’élever à l’humain dernier. « Nous sommes esclaves des principes élémentaires qui régissent le monde / elementis mundi servientes / upo to stoïkheia tou kosmou dedoulômenoï » (Galates 4, 3). Les forces cosmiques, en particulier le neïkos-thanatos, sont pour les humains des forces asservissantes à tous les niveaux, au niveau familial en particulier où notre société patriarcale cherche toujours à réduire les femmes à la soumission, violemment parfois.

     C’est à cette profondeur cosmique qu’il nous faut penser. Nous pouvons alors découvrir les remèdes à l’autoritarisme qui sape l’humanisme des politiques, tout comme celui des économies, des finances, des cultures, des familles… Le premier de ces remèdes, c’est, au niveau cosmique lui-même, la libido sentiendi en son opposition à la libido dominandi. Pascal a noté que la concupiscence, alias libido, était capable de produire « des règles admirables de police, de morale et de justice » (Pensées, éd. Sellier, 244). Elle le fait en équilibrant le désir de jouir et le désir d’asservir, en les limitant l’une par l’autre. Mais la Vérité de l’Évangile, celle de l’Amour Agapè, est le remède ultime à l’autoritarisme dans les familles, les sociétés et les nations. Cette Vérité est cependant idéale et ne peut constituer qu’une utopie motrice, un but à viser en avant de la vérité cosmique. Elle est « le levain dans la pâte » (Matthieu 13, 33).

 

D’ici c’est un casque d’or

où chaque mèche a sa place

et pour une unique face

se donne le réconfort

d’être d’une même race.

 

Mais le regard qui s’approche

recherche la différence

par où chacune a un sens

se manifestant où hoche

son signe de connaissance.

 

C’est une très vieille histoire

qui se propose à l’étude

en oubliant l’habitude

de tout regarder sans voir

ce qu’y dit l’infinitude

 

de dix mille années-lumière

en langage qui se compte

et qui cependant se trompe

en oubliant sa commère

la vie dont le rythme monte

 

Car ton chant ô casque d’or

replie ici magnifique

cette symphonie unique

comme toujours et encore

accordant la flûte au cor.

 

5 mars 2017

     Sans doute Friedrich Nietzsche a-t-il bien vu que notre morale était un positionnement face à l’exploitation et à la destruction de l’autre, alias eros et thanatos, alias philia et neïkos, mais il semble avoir oublié la sagesse du vieux Zarathoustra, « Ne fais pas autres ce que tu ne veux pas que les autres te fassent », en quoi se résume l’intuition grâce à laquelle les humains échappent à « la guerre de tous contre tous ».

     Tel est depuis longtemps le fondement de la morale sur toute la terre (on le trouve aussi chez Confucius). Moïse en a quelque peu édulcoré le sel en « tu aimeras ton prochain comme toi-même », sous-entendant « tu haïras ton ennemi ». Il le fallait bien: comment aurait-il pu autrement justifier le massacre des Cananéens au nom d’une prétendue promesse de l’Éternel ?

     Si Nietzsche a si violemment accusé le christianisme, c’est peut-être parce que le christianisme est resté au milieu du gué entre Moïse et Jésus. Le christianisme n’a pas su accueillir la révolution du « aimez vos ennemis » et du « je suis venu pour servir », qui vont si bien ensemble.

     L’Amour, Vérité ultime de l’Être de l’être en son Altérité essentielle, dissout le ressentiment contre les autres et contre soi-même. Relisez le mashal du Fils Prodigue. Ce jeune homme réduit à la misère par ses frasques s’accuse en son ressentiment de culpabilité. Son père dissout ce ressentiment en l’accueillant dans l’Amour.

     Si Nietzsche avait lu avec attention, avec pleine attention, l’Évangile, il aurait revu et corrigé sa Généalogie de la morale. C’est aussi sans doute le manque d’attention à l’Évangile qui lui fait encore tant de disciples parmi ceux qui confondent le Christianisme et l’Évangile, l’Église et le Royaume. On peut penser aux fureurs antichrétiennes de notre Michel Onfray et de quelques autres.

 

la jonquille s’est mise à t’offrir

et l’ortie à te faire souffrir

 

on a pu te chercher dans la tempête

à l’heure où l’on redoutait ta puissance

parce que l’on était soi-même en quête

de ce que l’on croyait être son sens

et qu’il fallait y célébrer ta fête

 

mais tu leur as appris par les prophètes

ceux qui accomplissaient ta connaissance

que l’on se sent libéré de sa dette

lorsque l’on en remet sans différence

entre ce qui sépare la belle de la bête

 

la jonquille s’est mise à t’offrir

et l’ortie à te faire souffrir

 

6 mars 2017

     Penser l’islam ? Comme penser le christianisme, ce devrait être d’abord l’affaire des croyants, en particulier de celles et ceux qui se sentent vitalement motivés pour le faire.

     La réaction première, et saine, d’un croyant qui entend ou voit attaquer son credo est de le défendre, avec autant de vigueur que la vigueur des attaques. Mais cela peut paralyser la pensée. Ce qui peut ouvrir à une croyante, à un croyant la porte de la pensée de ce qu’il appelle le fondement de sa foi, que ce soit le Coran, la Bible ou quelque autre livre sacré, ce peut être un sentiment de malaise, d’une divergence entre l’approfondissement spirituel de sa foi et ce qui est proposé par les Écritures, toutes sacrées qu’elles soient pour elle, pour lui.

     C’est en tout cas ce qui a été fait et continue d’être fait dans la Spiritualité de l’Altérité : penser la Bible, et en particulier les évangiles, les actes des apôtres et les diverses épîtres à la lumière de « l’Amour, seul digne de foi » afin d’y faire apparaître et donc en dénoncer les incohérences qui obscurcissent sa Vérité.

     On a pu entendre des musulmans se résoudre à penser l’islam en arguant de la nécessité reconnue de considérer dans le Coran l’existence de « versets abrogeants » et de « versets abrogés », donc d’incohérences. On peut penser à « Ne faites point de violence aux hommes à cause de leur foi / pas de contrainte en religion » (2, 256) et « mettez à mort les idolâtres partout où vous les rencontrerez » (9, 5). Mais c’est aux croyants de penser cette incohérence, que ce soit pour la reconnaître, pour la justifier ou pour la condamner.

     On peut ici se réjouir de ce qu’une croyante musulmane reconnue et vénérée (n’a-t-elle pas une mosquée à son nom au Caire ?) a pu dire qu’elle voulait éteindre l’enfer et brûler le paradis dont le Coran ne cesse de parler, quitte à reconnaître leur nécessité. Rabi’a Al-Adawiyya courait par les rues de sa ville en tenant d’une main une cruche d’eau et de l’autre un coupe de feu. Sommée de s’expliquer, elle répondit:

« Je vais pour incendier le paradis et noyer l’enfer, en sorte que ces deux voiles disparaissent complètement devant les yeux des pèlerins et que le but leur soit connu, et que les serviteurs de Dieu le puissent voir, lui, sans objet d’espoir ni motif de crainte. Qu’en serait-il cependant si l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer n’existaient pas ? Hélas, personne ne voudrait adorer son Seigneur, ni lui obéir ! »

Elle avait reconnu que « seul l’Amour est digne de foi ».

 

L’or qui depuis tant d’années

luit à l’entour de ton doigt

jusqu’à se faire oublier

est le signe d’une foi

que tu peux redéployer.

 

Tu peux lui faire attention

quelques instants chaque jour

évoquer cette émotion

où s’illumine l’amour

lorsqu’il risque l’exhaustion.

 

Il est dans cet or discret

un reflet du soleil pur

insupportable qui crée

pour le regard qui l’endure

le trésor d’un feu secret

dans l’âme cercle insécable

à l’abri de tout soupçon

pour tous ceux qui véritables

en connaissent la leçon

près du lit et de la table.

 

Il suffit entre tes doigts

de sentir glisser l’alliance

entre la gauche et la droite

pour dire en reconnaissance

la richesse de ta foi.

 

7 mars 2017

Dans un envol d’éloquence lugubre, Pascal a parlé de « l’aveuglement et de la misère de l’homme: En regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui-même et égaré dans ce recoin de l’univers sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable… » (Pensées, éd. Sellier, 229).

     Pascal contemple l’infiniment grand de l’univers et l’infiniment petit de l’atome, et il en conclut que « l’homme est un néant à l’égard de l’infini et un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout ». (Un langage qui au sens littéral ne veut rien dire). Et puis l’homme est « infiniment éloigné de comprendre les extrêmes. La fin des choses et leur principe sont pour lui cachés dans un secret impénétrable… » (op. cit., pp. 163s).

     Pascal se raccroche à sa foi chrétienne, comme Montaigne sans doute, afin de ne pas sombrer dans le désespoir ou dans ce que certains penseurs de XXème siècle ont appelé l’absurde. Cependant, dans son judéo-christianisme, il ne voit l’univers que comme la manifestation de « la toute-puissance de Dieu » (p. 162). Où est donc passée l’intuition de la Vérité dont Le fils de l’homme a témoigné avec son ami Jean, « L’Éternel est Amour » ? Cette Vérité ne peut manquer de donner une tout autre signification à l’univers, à dissoudre l’effroi sacré devant le cosmos qui donne sens aux religions.

    À la suite des découvertes scientifiques à pas de géant du XXème siècle, la question de l’univers dans sa grandeur abyssale et dans sa petitesse quantique, et donc aussi la question de notre place d’humains dans cet univers se posent à nouveaux frais. Notant la cohérence du développement des êtres de l’univers et du rôle de chacun d’entre eux, certaines certains s’interrogent sur le nôtre et cherchent à le découvrir : « Notre embarras face à notre destinée est d’autant plus poignant que tout dans l’univers semble avoir un rôle. La boule de feu primordiale a eu pour tâche de donner naissance à de la matière stable. Les étoiles ont eu pour tâche de créer les éléments… C’est vrai aussi sur la Terre… Chaque espèce… Le phytoplancton des océans remplit l’air d’oxygène et permet ainsi à tous les animaux de respirer… Mais avons-nous, nous humains, un rôle à jouer ? Par rapport à l’univers lui-même, existe-t-il une raison de notre existence ? Une grande œuvre nous est-elle demandée ? » (B.T. Swimme, M.E. Tucker, Journey of the Universe, p. 112).

     Question passionnante dans la lumière de l’Éternel Amour, car elle ne peut manquer d’avoir une réponse, une réponse immensément plus vaste et plus enthousiaste que celle de l’effroi religieux.

 

oublie le soleil

songe à la merveille

des dix mille étoiles

dont parmi la toile

s’offre la présence

de tout dernier sens

 

c’est toute une histoire

qui se donne à voir

et à deviner

où les premiers-nés

de cette aventure

parlent du futur

 

répondant présents

c’est nous maintenant

qui faisons la course

avec la grande ourse

et nos mélodies

font la symphonie

de la présente heure

en son épaisseur

et marche incessante

et reconnaissante

donnant de grandir

et puis de mûrir

 

alors le soleil

redit la merveille

de cet univers

en sa marche vers

la toute présence

de son dernier sens

 

8 mars 2017

     Le concept d’auto-organisation apparaît comme un refrain, tant dans Journey of the Universe de Brian Thomas Swimme et Mary Evelyn Tucker que dans Thermodynamique de l’évolution de François Roddier. L’intérêt particulier de l’ouvrage de Roddier est de montrer que la loi, la constante observée en physique et en biologie se retrouve en sociologie. Un même dynamisme anime la totalité des êtres de l’univers, et ce dynamisme semble bien être partout auto-organisé.

    On peut évidemment contester le concept d’auto-organisation en ce qu’il ignore le principe de causalité. Mais il nous éclaire sur le comment de la causalité première. Celle-ci demeure cachée, voilée, et cela peut nous faire penser à l’expérience des prophètes de la Bible, d’Isaïe en particulier qui s’exclamait, « Vraiment, tu es un dieu qui te voiles » (Isaïe 45, 15). Et le langage en meshalim des prophètes peut aussi nous éclairer sur la nature de ce dieu.

     Dans la pensée du Fils de l’homme, la relation entre les humains et l’Éternel paraît parfois impersonnelle, disons auto-organisée. Elle semble ne pas relever d’une intervention directe d’un dieu. Il y a le « pardonnez-nous comme nous pardonnons… Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre père céleste vous pardonnera; mais si vous ne les leur pardonnez pas, il ne vous pardonnera pas non plus » (Matthieu 6, 12ss). Le Fils de l’homme lui-même n’a pas pardonné, même pas au nom d’une autorité divine comme le font les prêtres catholiques. Il est d’ailleurs caractéristique que les témoins se sont mépris sur sa parole, qui était une constatation et non un acte performatif comme ils l’ont cru : « tes péchés te sont remis » (Matthieu 9, 2), « ses nombreux péchés lui sont remis » (Luc 7, 47). On peut attribuer ces paroles de constat à sa capacité de sentir ce que sentaient les autres lorsqu’il se trouvait en leur présence, capacité qui était tenue par ses contemporains comme la caractéristique des prophètes (cf. Jean 1, 47s et 4, 17ss).

     On est ainsi fondé à penser que le pardon fait partie de l’auto-organisation de la vie éthique et spirituelle. Cette auto-organisation apparaît aussi dans le « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez et il vous sera pardonné. Donnez et l’on vous donnera… De la mesure dont vous mesurerez, il vous sera mesuré » (Luc 6, 37s).

     L’Éternel, cause première, ne cause que selon la logique du dynamisme interne des êtres, et ce à tous les niveaux de l’évolution. Cela se comprend lorsqu’on abandonne le concept d’un dieu tout-puissant édictant des lois arbitraires et prenant des décisions selon son bon plaisir. L’Éternel-Agapè ne saurait agir ainsi. Sa justice est une justesse. C’est la loi naturelle première que Pascal avait reconnue, mais qu’il refusait d’admettre chez son dieu tout-puissant dont la justice lui paraissait « énorme envers les réprouvés » condamnés à l’enfer éternel (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 458). Et Pascal devait aussi reconnaître que la loi naturelle était quasi inaccessible : « Il y a sans doute  (sans aucun doute) des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue (qu’un vent manie et à tous sens) a tout corrompu » (94, p. 82 et 78, p. 69). La loi de l’Éternel Agapè est la loi naturelle en son essence, en sa justice.

     Le concept d’auto-organisation éthique et spirituelle devrait aussi nous aider à comprendre comment agit la grâce, cause incontournable dans le dynamisme de la Spiritualité de l’Amour.

 

par les étoiles cousine

tu réjouis le soleil

c’est en leur nom que tu veilles

sur notre vieille gésine

 

lorsque ta fleur s’illumine

je reconnais le conseil

de l’ensemble des merveilles

que leur prodigue l’abîme

 

mais l’avenir qui s’inquiète

de te retrouver en miettes

pose un regard de tendresse

pour te protéger des fous

dont l’argent n’aura de cesse

qu’il ne te jette en son trou

 

9 mars 2017

     Jusqu’où aller dans la lecture mashal des paroles du Fils de l’homme ?

     Il y a des cas patents, le plus évident étant sans doute celui de la chair et du sang qu’il donne à manger et à boire. L’Église catholique l’a pris quasiment au sens propre dans l’eucharistie alors qu’il avait choqué et fait fuir « de nombreux disciples » (Jean 6, 66) comme a fait fuir les philosophes le mot « résurrection » que Paul a prononcé devant l’Aréopage d’Athènes. Le Fils de l’homme a pourtant été clair : « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie » (Jean 6, 63). Et de même que les mots « chair » et « sang » sont mashal dans la bouche du Fils de l’homme, de même le mot « résurrection » lorsqu’il annonce la sienne à ses disciples (Matthieu 17, 9, 23) : il le donne à entendre aux Sadducéens (Luc 20, 35).

     Mais comment faire admettre cette réalité mashal aux chrétiens dont la foi repose sur la mort et la résurrection charnelles de Jésus ?  Fidèle à sa tradition, leur sacerdoce a récupéré l’assassinat du prophète Yeshoua de Natsèrèt et en a fait le Sacrifice des sacrifices, perpétuant ainsi les vieilles religions cosmiques des dieux qu’il faut concilier en leur offrant de la chair et du sang.

 

     Au moins à titre d’hypothèse, on peut aller plus loin, être plus radical dans l’interprétation mashal des paroles du Fils de l’homme prophète. Lorsqu’il parle de son père, dont il dit qu’il est en lui et lui dans le père, que chacun est en l’autre (Jean 14, 10s) et qu’il parle de notre père « présent dans le secret » (Matthieu 6, 4) qui « récompense » les actes d’Amour, le mot « père » est mashal pour l’Éternel si intimement présent aux êtres, sans confusion et sans séparation, que sa récompense est autogérée, quasi impersonnelle puisque automatique, la récompense d’un acte d’Amour étant d’Aimer davantage.

     Accueillir cette hypothèse, c’est écarter la théologie positive, celle des sages et des intelligents, et penser en théologie négative de silence intuitif introduit par des « ni… ni ». Ainsi l’Éternel n’est ni père patriarcal ni mère matriarcale…

 

 

 je ne suis pas toi

et tu n’es pas moi

mais tu es en moi

et je suis en toi

 

tu n’es que présence

et tu n’es qu’absence

tu n’es ni présence

ni non plus absence

 

celui qu’on inspire

celui qu’on expire

celle qu’on inspire

celle qu’on expire

dans l’extrême abîme

dans l’extrême intime

sont le souffle pur

sur le miroir dur

où rien n’apparaît

ni ne disparaît

et la buée même

qui te dit je t’aime

sait devoir mourir

pour te voir sourire

 

ni la division

ne donne sa part

à ce qui sépare

ni la confusion

ne donne d’unir

ce qui se désire

 

je te sais en moi

comme moi en toi

 

10mars 2017

     Comment connaître le réel spirituel si ce n’est spirituellement, en un langage qui ne soit pas physique mais psychique. Le langage mashal des prophètes n’est pas une fantaisie mais une nécessité, une normalité. Le langage rationnel, celui de la science mais aussi celui de la philosophie, est celui du concept. Ce n’est pas André Comte-Sponville qui me contredira, lui qui définit la philosophie comme la création de concepts. Par ailleurs la tentative de Claudine Tiercelin de faire de la métaphysique scientifique est vouée à l’échec puisque la métaphysique échappe au concept, comme l’a montré Emmanuel Kant. Quant à Heidegger, il a fini par comprendre que son travail sur le langage ne pouvait apaiser sa soif de connaissance de l’Être et qu’il devait donc accueillir la poésie dans sa pensée. De même, le langage mashal des prophètes est justifié par l’incapacité du langage conceptuel à parler de spiritualité.

     On conçoit qu’il n’est pas facile d’écouter et entendre le langage mashal pour ce qu’il est: on le voit parmi les auditeurs du Fils de l’homme dans les évangiles, à commencer par Nicodème (Jean 3, 4). On le voit aussi dans les constructions théologiques du christianisme, constructions infidèles à l’intuition de l’Amour seul digne de foi et qui ne protègent leurs dogmes contestables qu’en les imposant sous peine d’exclusion, d’anathème pour hérésie.

     Cela ne signifie pas que l’effort de compréhension intellectuelle soit à écarter puisque le réel, celui dont nous sommes faits comme le cosmos tout entier, est indissociablement psychique et physique. Il n’en reste pas moins que « la chair ne sert à rien » en spiritualité. La chair est provisoire, elle retombe comme un booster de fusée à la mort afin que ceux qui en sont « jugés dignes » (Luc 20, 35) accèdent à la résurrection, résurrection qui n’a rien de charnel, car, faut-il le répéter, « Dieu est esprit » (Jean 4, 24).

     Pour entendre le langage mashal du Fils de l’homme, il faut, comme il l’a dit lui-même, avoir des « oreilles qui entendent » (Luc 8, 8). Les mots « père », « esprit », « amour », tout comme les mots « chair » et « sang », « pain » et « vin »… sont à prendre selon leur sens mashal spirituel, c’est-à-dire selon l’altérité pure de l’Éternel. Tout compte fait, on n’est sûr de communier à l’Éternel, de participer à sa Vie, qu’en agissant pour les autres, purement pour les autres comme autres. N’est-ce pas logique si l’on admet que tel est l’agir de l’Éternel envers son autre ?

 

écoute respirer la terre

insensiblement dans la paix

ou violemment dans la guerre

 

en toi aussi elle respire

mais tu ne sais d’où vient son air

ni où il va quand tu expires

 

il en reste un peu dans ton sang

mais tu ne saurais non plus dire

s’il y séjournera longtemps

 

si le souvenir des étoiles

y cohabite obscurément

avec l’esprit qui dans ta moelle

comme ailleurs et partout demeure

pour que se déchire le voile

il faudra au soir que tu meures

 

alors au-delà de la terre

te sera enfin venue l’heure

de voir respirer le grand air

 

11 mars 2017

     Pour Augustin, « l’Écriture ne prescrit rien d’autre que la charité » (La Doctrine chrétienne, III, 10). Pour Pascal, « L’unique objet de l’Écriture est la charité » (Pensées, éd. Sellier, 301, p. 205).

     Bien. Mais ni l’un ni l’autre ne met en doute la véracité inspirée de l’Écriture. Pascal, flairant une difficulté, dit cependant, « Tout ce qui ne va point à la charité est figure… Tout ce qui ne va point à l’unique bien en est la figure. Car puisqu’il n’y a qu’un but, tout ce qui n’y va point en mots propres est figure » (ibid.). Pascal reste prisonnier du dogme de la véracité de l’Écriture imposé par l’Église, Église dont il serait exclu s’il en mettait en doute le moindre dogme, et donc exclu également du salut puisque l’Eglise impose aussi  de croire que « hors d’elle, point de salut »: « Salus extra ecclesiam non est », disait déjà Cyprien de Carthage au IIIème siècle. Et ce dogme a été confirmé plusieurs fois, en particulier au Concile de Latran en 1215 bien qu’il provoquât un malaise chez certains chrétiens qui d’une part vivaient la charité, l’Agapè éternelle et qui d’autre part osaient penser.

     Depuis le siècle dernier, des théologiens ont cherché à concilier la chèvre et le chou : comment accepter le paradoxe, la contradiction, l’incohérence de l’Amour éternel universel face à la prétendue universalité de l’Église dans sa prétention à être la seule dispensatrice du salut ? Il faut mettre en jeu une herméneutique sophistique qui permette de garder un équilibre précaire entre la légitimité de l’Église qu’elle impose et la continuité de la doctrine de l’Amour qu’elle propose.

     Si le prophète Fils de l’homme a parlé en meshalim pour annoncer le Royaume de l’Amour, de l’Agapè, de la Charité, et que tous ses meshalim « vont à la charité en figures », cela ne signifie pas que tout ce qu’on lit dans les évangiles, les épîtres… est mashal. Si Paul dit d’une part, « il n’y a plus ni homme si femme car vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates 3, 28) et, d’autre part, « femmes, soyez soumises à vos maris » (Éphésiens 5, 22), on peut admettre qu’il y a là, mashal ou pas, une contradiction et que la charité nous demande de ne retenir que « il n’y a plus ni homme ni femme « . (N’est-ce pas, d’ailleurs, l’argument évangélique le plus fort du combat pour l’égalité des sexes).

     Répandre l’Évangile, évangéliser, ce n’est rien d’autre qu’Aimer en invitant à l’Amour ou inviter à l’Amour en Aimant. Le reste est littérature. Pascal ne dit-il pas, curieusement, à propos des « figures », « Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de la charité pour satisfaire notre curiosité, qui recherche la diversité » ? (Ibid.).

 

tu m’as dit que tu descendais

de cette aïeule qui avait

inventé la photosynthèse

j’ai répondu j’en suis fort aise

mais pour nous deux un même ancêtre

est très facile à reconnaître

 

c’est la poussière d’une étoile

qui sur nous a posé sa toile

comme une araignée de l’espace

et en nous restent de sa face

les forces vives qui attirent

les forces vives qui retirent

 

alors comment herbe des champs

avec toi élever le chant

de notre première origine

et de la commune gésine

issues du même grand amour

que délivre l’ancien des jours

 

petite reine des verdures

toi qui depuis si longtemps dures

je viens donc te prendre la main

afin qu’aujourd’hui et demain

monte en duos nos mélodies

flûte et cor pour la symphonie

 

12 mars 2017

     Une lecture désacralisée de la Bible permet d’y repérer des incohérences et d’ainsi découvrir qu’elle n’est pas sacrée au sens qu’imposent les gardiens du Temple. Il ne s’agit pas d’une pétition de principe (ce qui n’est pas sacré n’est pas sacré), mais de la vérification d’une hypothèse de départ que la croyance au sacré interdit de formuler.

     La vérité de la Bible désacralisée est à découvrir dans son impureté même, impureté au sens d’une non-séparation entre le vrai et le faux, entre le bon grain et l’ivraie.

     On est bien là au cœur du problème des religions, de leur distinction essentielle entre le sacré et le profane, entre ce qui est dans le temple (fanum en latin) et ce qui est profane (profanum, devant le temple et non dedans). Reconnaître l’intuition du Fils de l’homme, toute centrée sur la Vérité, la Vérité de l’Être qui est Amour, permet de comprendre que tout n’est pas nécessairement vrai dans la Bible, que tout ce qui y est vrai « va à la charité », mais que tout n’y va pas à la charité même en figures, contrairement à ce que croyait Pascal  en sa soumission aux dogmes de l’Église.

     C’est fort de cette intuition, que l’on partage avec le Fils de l’homme bien que non nécessairement à cause de lui, que l’on peut entreprendre de chercher à distinguer ce qui dans la Bible est « de la vérité », de la Vérité de l’Amour, et ce qui n’en est pas. Lorsque le Fils de l’homme dit « mon père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17), il abroge les versets de la Genèse sur lesquels le sabbat est fondé : « Le septième jour, Dieu mit un terme à son travail de création. Il se reposa de toute son activité le septième jour. Dieu bénit le septième jour et en fit un jour sacré (qadosh) parce que ce jour-là il se reposa de toute activité, de tout ce qu’il avait créé. » Cependant ce texte d’origine sacerdotale, et pour cause, est immédiatement suivi d’un texte yahviste qui le contredit, bien qu’il lui soit habilement rattaché: « Telle fut l’histoire du ciel et de la terre quand ils furent créés. Lorsque l’Éternel Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre, et aucune herbe des champs ne poussait encore, car l’Éternel Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre… » et, un peu plus loin, « l’Éternel planta un jardin en Eden… » (Genèse 2, 2-5, 8…). Il n’avait donc pas cessé de travailler.

     Cependant cette contradiction et quelques autres passent inaperçues chez des lectrices et des lecteurs de la Bible auxquels leur croyance en une Bible totalement inspirée interdit de la penser. On ne peut désacraliser la Bible et toutes choses qu’en « perdant la foi », ce qui est le plus courant sans doute, ou en se laissant imprégner par la Vérité de l’Amour seul digne de foi qui obsolétise toute religion.

 

De combien de jours est ta vie

de fleur ici épanouie ?

Assez de temps pour en jouir

ou pour faire se réjouir ?

 

Si tu destines ta beauté

à l’œil de la rapacité

sais pourtant que tu peux compter

sur celui qui veut s’enchanter.

 

Car l’œil en recherche de sens

interroge l’intelligence

qui a conçu le sentiment

de te voir en s’émerveillant

non de la beauté qu’il courtise

redoutant qu’elle lui soit prise

par le temps qui en fait le prix

mais de l’instant qui lui sourit.

 

Avec toi dis-moi de chanter

quelques notes d’éternité.

Que la mienne en la tienne sente

que la joie de l’amour nous hante.

 

13 mars 2017

     Est-on athée lorsqu’on dit avec André Comte-Sponville, « l’être s’impose aux croyants comme aux athées »? Athée ou pas, on est bien obligé de dire que « Rien ne naît de rien. Ce principe, pourtant indémontrable, est l’un des plus universellement acceptés. C’est qu’on n’en connaît aucune exception : aucun fait sans cause, aucun être sans origine. Cela, en toute rigueur, ne prouve rien (il se peut que des faits sans cause nous aient jusqu’ici échappé ou se produiront dans l’avenir) ». Vraiment ? C’est insensé. Si nous sommes sûrs que rien n’est sans cause, c’est parce que rien ne peut être sans cause, et que si l’on croit découvrir des phénomènes sans cause comme il apparaît en physique quantique, il faut, en bons scientifiques, rechercher les causes qui n’apparaissent pas. Le principe de causalité ne se démontre pas. Il se découvre par le cœur et non par la raison, dit justement Pascal : « Les principes se sentent. C’est par le cœur… que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre » (Pensées, éd. Sellier, 142, pp. 105s).

     Là où A. Comte-Sponville oublie le principe de causalité, c’est lorsqu’il dit que l’être éternel, dont le principe de causalité l’oblige à reconnaître l’existence, pourrait être « sans conscience, sans volonté, sans projets ni fins ». Le principe de causalité ne s’applique pas seulement à l’être mystérieusement inconnaissable, mais à toutes les qualités de l’être : toute manifestation d’intelligence, de beauté, de bonté, et nous en avons dix mille sous les yeux tous les jours, suppose un être éternel supérieurement, pour ne pas dire infiniment, intelligent, beau, bon…

     A. Comte-Sponville préfère se réfugier dans l’agnosticisme du mystère : « croire en Dieu », dit-il, « cela revient à expliquer quelque chose qu’on ne comprend pas (pourquoi les lois de la nature sont-elles exactement ce qu’elles sont ?) par quelque chose qu’on comprend encore moins (qu’est-ce que cette intelligence originelle, et comment a-t-elle pu créer l’univers ?) Ce n’est pas sortir du mystère, ni le résoudre; c’est passer d’un mystère à un autre ».

Irait-il jusqu’à dire que ce que l’on ne comprend pas n’existe pas ? Est-ce du Protagoras : « l’homme est la mesure de toutes choses » ? On peut se demander quelle est la cause de cet aveuglement sur l’existence d’une cause première intelligente, belle, bonne par une intelligence humaine tenue de respecter le principe de causalité.

     Cependant, tirer de l’existence et des qualités irrécusables de cet être éternel la croyance à des divinités ou à un dieu unique est une chose indue. Le principe de causalité nous contraint à être « déiste », mais non pas animiste, ni non plus israélite, chrétien ou musulman … Et une reconnaissance des paroles du fils de l’homme nous amène à contester toute religion, non seulement celle des prêtres qu’il a condamnés et qui l’ont fait assassiner, mais celle que leurs héritiers chrétiens ont établie ou rétablie en déformant le sens de son message. L’athéisme occidental est une contestation valide de toutes les religions, mais il est une contestation intenable de l’être éternel intelligent, beau et bon par une conscience qui reconnaît le principe de causalité dans toutes ses implications.

 

c’est le silence qu’il faut entendre

dans la forêt quand tu y entres

sans savoir ce que tu réclames

si vaguement comme en ton âme

 

c’est  parfois dans le bruissement

des feuilles qu’à peine le vent

vient saluer de quelques mots

qu’il se suggère par défaut

 

à moins que ce ne soit le cri

d’un oiseau à l’appel du nid

dont l’air en son omniprésence

répercute la délivrance

de ce je ne sais quoi qui hante

les arbres en secret qu’enchante

l’absence de ces voix humaines

porteuses d’amours et de haines

 

le silence où naît le silence

plus profond que la forêt dense

est le secret où l’âme aspire

dans un univers qui respire

 

14 mars 2017

     Lorsque Pascal a écrit, et évidemment pensé, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568), a-t-il vraiment perçu tout ce que cela pouvait impliquer ? L’idée elle-même est reprise de Montaigne: « La vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même. » (Essais, I, 26, p. 224 folio).

     La vérité n’appartient ni à Pascal, ni à Montaigne, ni à aucun de leurs prédécesseurs, ni à aucune ni aucun de leurs lectrices et lecteurs qui « l’entendent et  la voient de même ».  En ce sens, la Vérité dont le Fils de l’homme a consacré sa vie à en être le témoin (Jean 18, 37), cette Vérité ne lui appartient pas. Ce n’est pas sa vérité, et s’il a pu dire, « je suis la vérité » (mais est-ce lui qui l’a dit ou le lui a-t-on fait dire ?) c’est parce qu’il se dévouait à elle , qu’il l’incarnait comme on dit, ainsi que la voie et la vie de l’Être-Agapè (Jean 14, 6). Cette Vérité est en effet celle de « son père » (ibid.), c’est-à-dire la Vérité éternelle, qu’il l’a reconnue et qu’il l’a entendue et vue de même, et en lui-même l’a trouvée, la proposant aussi à celles et ceux qui ont comme lui « des oreilles pour l’entendre » et donc peuvent « l’entendre de même ».

     C’est cela que le Fils de l’homme signifie en disant, « qui est de la Vérité / qui est de Dieu / entend/écoute (akouéï) ma voix / les paroles de Dieu » (Jean 18, 37, 8, 47). Ce n’est pas une question de croyance inculquée à un enfant ou dont on a convaincu un adulte à coups de rhétorique. C’est une question de connaturalité avec la Vérité, de reconnaissance d’une identité de vue avec ce qui est proposé.

     Nous pensons selon notre intérêt, notre désir. Si nous nous intéressons à l’avoir et le désirons (ce qui se possède, se comprend, se domine), nous écoutons / entendons les paroles (spirituelles, culturelles, politiques…) qui s’accordent avec notre intérêt afin de l’avoir. Si nous nous intéressons à l’être et le désirons (l’altérité, la relation de communion avec tout être), nous écoutons / entendons les paroles de l’être parce que l’Être de l’être est Altérité et que nous le désirons et nous y intéressons afin de l’être.

     C’est être infidèle à la Vérité de l’Altérité de l’Être de l’être de chercher à en convaincre par des discours théologiques. Cette Vérité se propose par un agir, le service des autres (Luc 22, 27).  C’est en ce sens que l’on peut parler de Vérité éthique de l’Évangile.

 

chacune a son réveil

à l’heure de son peuple

et nulle ne se plaint

que tarde son lever

 

elles gardent l’idée

qu’a découvert l’ancêtre

se souviennent d’un centre

lorsque viennent les ides

 

ainsi la mélodie

à chacune la sienne

apparaît sur la scène

au moment de l’aubade

ou se peint à l’aurore

sur le tableau du maître

en nuances si rares

que la raison s’y montre

 

si nulle ne connaît

son endroit ni son heure

toutes ensemble n’ont

qu’un consigne d’art

 

l’œil qui le reconnaît

l’oreille qui l’entend

à l’infini étend

la fleur où il renaît

 

15 mars 2015

     On a dit d’Emmanuel Lévinas qu’il était un philosophe de l’éthique. Dans la présentation de son petit volume, Éthique et Infini, il est cité pour justifier cette description : « La métaphysique se joue dans les rapports éthiques », et puis « sans leur signification tirée de l’éthique, les concepts théologiques demeurent des cadres vides et formels » (Totalité et Infini). Et aussi, « la relation éthique [...] ne prépare pas seulement à la vie religieuse, ne découle pas seulement de cette vie, mais est déjà cette vie même » (La Laïcité).

     L’expression « relation éthique » est au cœur de la pensée de Lévinas. C’est ce qu’il développe dans sa réflexion sur la responsabilité, « la responsabilité comme la structure essentielle, première, fondamentale de la subjectivité [...] j’entends la responsabilité comme responsabilité pour autrui ». Et cette « relation intersubjective » lui fait dire: « Je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque » (Autrement qu’être ou au-delà de l’essence).

     S’il avait reconnu l’essence du message du Fils de l’homme, Lévinas aurait pu dire avec Montaigne et Pascal, « ce n’est pas en [lui], mais en moi que je trouve tout ce que j’y vois ». Car ce que Lévinas dit avec ses propres termes, c’est cela même que signifie « Aimez vos ennemis… Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 44, 48). La « responsabilité d’autrui sans attendre de réciproque », cette « relation éthique », c’est bien la sollicitude pour tous qui se trouve au cœur de l’Être de l’être que le Fils de l’homme désigne comme « père céleste » en langage mashal.

     Si l’on retient éventuellement le terme « vie religieuse » comme relation éthique, ce peut être en se souvenant du « je ne suis pas venu détruire mais accomplir » au sens où l’entend la théologie judéo-chrétienne. Mais l’éthique de l’Évangile sort de la religion (sort au sens de « est issue de » et en même temps « ne fait plus partie de ». Un peu comme le suggère le mot allemand « aufgehoben, c’est-à-dire bel et bien anéantis, en même temps que conservés » (Ethique et Infini, p. 34).

      C’est la continuité-rupture de la nature à la surnature, et, plus vastement, de l’évolution-progression que représentent les étapes de l’univers.

      Ainsi s’expliquerait aussi la demande que l’on trouve dans certaines anciennes versions du Notre Père, « Donne-nous aujourd’hui notre pain suressentiel, supersubstantialem, épiousion », nature et substance-essence apparaissant comme synonymes: Le Vocabulaire européen des philosophies parle d’une « équivalence  phusis = ousia relevée chez Aristote (p. 856, Métaphysique, V, chap. 4, 1015a, 1215). Le pain mashal, c’est la participation à l’être même d’Aimer dans le passage de la nature-substance à la surnature-supersubstantialem.

     On peut évidemment considérer comme superflues ces finesses de l’analyse linguistique de la pensée philosophique. Il suffit d’Aimer, d’agir selon l’Amour Éternel, qui est sa « relation éthique » avec son Autre.

 

La tige de la touffe vibre dans le vent

mais qui caresse quoi

dans cet espace où tout vient après comme avant

et ne s’invente pas ?

 

N’est-ce pas l’un par l’autre que le mouvement

s’en vient et puis s’en va ?

Le vide qui anime l’un par l’autre camp

connaît chacun des pas

possibles dans l’incertitude du hasard

préparant l’inouï

mais nul ne saurait prédire vierge vivace

notre bel aujourd’hui

 

Il suffit d’être l’une des tiges dans le vent

de contempler sa voie

en souvenir de notre long parcours avant

pour nous joindre en nos voix

 

16 mars 2017

     La façon dont l’univers évolue reste scientifiquement une énigme. La science reconnaît que tout y est précisément réglé dans son parcours physique et que l’apparition et l’évolution de l’humain jusque dans son activité économique, sociale et politique obéit à la même dynamique, celle d’une inexplicable force indéterministe néguentropique capable de maîtriser suffisamment la force déterministe entropique pour faire apparaître des formes nouvelles de matière et de vie.

     Il y a d’une part les deux forces physiques contraires dont le jeu coordonné en ses oppositions et ses alternances permet la création continue depuis l’origine de notre univers. Ces deux forces sont bien comprises : ce sont la force d’attraction commandée par la gravité des particules, par le boson de Higgs, et la force de répulsion commandée par le feu explosif résultant de l’accumulation de ladite gravité. Empédocle a appelé ces deux forces la philia (celle qui attire) et le neïkos (celle qui repousse), termes parfois traduits en français par l’amour et la haine (ou la lutte). Chez les humains, ce sont celles d’eros qui unit et de thanatos qui repousse. On en a un bon exemple ces jours-ci (parmi beaucoup d’autres) dans l’accueil et le refus des migrants.

     Bien. Mais l’action opposée et alternée de ces deux forces ne suffit pas à expliquer l’évolution de l’univers et en particulier celle de l’humain vers la spiritualisation dans l’altérité positive. L’intelligence ne peut pas comprendre l’action permanente de l’esprit éternel dans/avec la matière. On sait depuis longtemps, depuis Augustin en tout cas, qu’on ne peut pas comprendre le temps bien qu’on puisse en avoir l’intuition. Et il en est de même de la vie organique (dont l’intelligence ne peut comprendre que les manifestations) et aussi de la beauté, de la poésie, de l’amour…

     Pascal a reconnu cette dualité de la connaissance intuitive empathique et de la compréhension réflexive analytique : c’est pour lui le « cœur » et la « raison ». Mais le rationalisme des Lumières continue d’ignorer le cœur, l’intuition, de le nier, de le mépriser…

     La révolution opérée par L’Évangile est la sortie du kosmos, du monde régi par l’amour et la haine que l’on trouve encore dans l’attitude religieuse, sacrée, de la fascination qui attire et de la crainte qui repousse. Cependant cette révolution spirituelle ne s’établit, ne peut s’établir, que lentement, car l’action de l’esprit éternel n’est pas une manipulation déterministe des forces physiques de la matière mais une inspiration indéterministe-libre des forces psychiques de la matière.

 

depuis l’espace regarde

l’œil qui s’est habitué

enfin ne prenant plus garde

à l’immense temps tué

 

le présent que lui accorde

en l’instant le temps qui passe

le libère de la corde

où suspendu il trépasse

 

c’est une bien belle chose

ce qu’il découvre là-bas

car on dirait une rose

qui y fait ses premiers pas

et lentement du bouton

qui était une espérance

se fait une floraison

où se découvre le sens

 

regarde donc de l’espace

à la plus juste distance

le temps dire sa vraie place

ressuscité par son sens

 

17 mars 2017

     La conduite de la matière par l’Esprit de l’Éternel ne change pas : tel il a agi et agit dans le jeu de billard du plasma, des atomes, des étoiles, des galaxies, des planètes, de la vie en sa marche évolutive, tel aussi il agit dans la spiritualisation des humains. Cela est constant et cohérent. C’est le même processus d’autocréation auto-organisation, que décrivent F. Roddier dans Thermodynamique de l’évolution, un essai de thermo-bio-sociologie et B.T Swimme et M.E Tucker dans Journey of the Universe, qui se poursuit dans la vie spirituelle décrite dans l’Évangile.

     Ce que ces experts des processus de l’évolution cosmique et humaine oublient toutefois, c’est que rien ne peut rien produire et donc que le moins ne peut pas produire le plus. Cela est vrai dans l’évolution du cosmos, cela est vrai dans l’évolution de l’humain vers la sortie du cosmos, la porte du Royaume.

     En son bon sens, le vieux Montaigne reconnaissait le principe de causalité dans les deux cas, qui n’en font qu’un. Il présente les diverses doctrines philosophiques du cosmos des anciens grecs, regrettant que le plus souvent, en particulier Aristote, ils sont lus comme des Écritures sacrées, indiscutables, et il finit par exploser d’indignation en voyant chez Aristote un non-respect ou une ignorance du principe de causalité : « Et qu’est-il plus vain que de faire l’inanité (le néant) même la cause de la production des choses ? la privation (l’inexistence), c’est une négative ; de quelle humeur en a-t-il (Aristote) pu faire la cause et origine des choses qui sont » (Essais, II, 12, p. 269 folio). Et Montaigne, cohérent, tient le même discours sur la nécessité de la grâce pour passer de la nature à la surnature : «  »O la vile chose, dit-il (Sénèque), et abjecte que l’homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité ! »Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ni que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main… » (Ibid., p. 351).

     Notre recours constant à la prière pour obtenir l’accueil de l’Esprit dans notre désir et volonté d’Aimer de l’Amour Éternel (Luc 11, 9-13) relève de la même logique du principe de causalité à l’œuvre depuis l’origine, « mystère demeuré caché depuis le commencement du monde » (Romains 16, 25).

 

le blé en herbe frissonne

au soleil dont il mâchonne

à belles dents la lumière

sans se demander si hier

il avait des souvenirs

nécessaires à l’avenir

 

quelqu’un ou bien quelque chose

dont il arrive qu’il ose

s’interroger sur la voie

l’entend se dire à mi-voix

qu’il pourrait dire son nom

mais n’entend ni oui ni non

 

il est un nom qu’on vous donne

mais vous sentez bien qu’il sonne

un peu faux bien qu’après tout

il faut qu’un peu ce soit vous

car vous répondez présent

à la liste des absents

que l’on récite à la classe

afin que rien ne se passe

dans l’univers si réglé

qu’on le dirait bien gelé

par raison démonstrative

où les êtres en rien ne vivent

 

mais le blé en herbe vit

et vous contemplez ravi

son frisson dans la lumière

qui le nourrit sans mystère

ni nom mangeant en douceur

le soleil de son bonheur

 

18 mars 2017

     Peut-on parler d’autocréation et d’auto-organisation en spiritualité au même titre qu’on en parle dans les sciences physique, biologique, sociale…? L’univers est si bien fait qu’il marche tout seul, dit-on. Cependant cette auto-mobilité n’est pas plus rationnellement défendable que celle de nos véhicules. De même qu’ils ont besoin d’un carburant ou d’une autre énergie externe, l’univers est mobile, en marche, en évolution, en progression grâce à une énergie qu’il ne possède pas physiquement. Encore une fois, ce n’est pas en additionnant des molécules d’hydrogène et des molécules d’oxygène que l’on obtient de l’eau, mais en les faisant « communier » psychiquement et ainsi acquérir une qualité qu’ils ne possèdent pas séparément. Ce n’est pas non plus en additionnant des molécules inertes que l’on obtient des êtres vivants, mais par un semblable processus qui n’est pas quantitatif mais qualitatif. Le principe de causalité nous contraint de le penser.

     Notre Montaigne nous le rappelle. Il nous rappelle aussi que notre élévation à la surhumanité ne se fait pas en accumulant de l’humain. Le Fils de l’homme prophète l’avait dit en mashal en parlant du « levain dans la pâte » (Matthieu 13, 33).

     Cependant l’univers est si bien fait que l’action de l’Esprit dans cette élévation spirituelle peut passer inaperçue, tout comme l’action du psychisme de la matière dans sa complexification et vitalisation. Le langage stoïcien, qui déchaînait l’ironie de Montaigne, est un signe du caractère indétectable de cette action de l’Esprit. Le langage de Nietzsche l’est également. Celui des bouddhistes aussi, peut-on penser, puisque, athées, ils ne sont pas censés prier mais parvenir à la perfection de l’éveil à force d’exercices volontaires.

     L’Esprit de l’Éternel qui « plane sur les eaux » (Genèse 1, 2) agit dans la conscience humaine comme dans le cosmos avec l’infinie discrétion de l’Amour, et nous pouvons ne pas remarquer sa présence active si ce n’est dans ses manifestations, pas plus que son Intelligence, sa Beauté, sa Vie ne sont observables en elles-mêmes mais dans leurs expressions.

     C’est en découvrant notre impuissance à Aimer d’Agapè que nous pouvons  reconnaître la nécessité de la grâce et nous mettre à prier, comme par instinct, intuition, sentiment, « cœur » : « Malheureux homme que je suis : j’ai la volonté de faire le bien, mais je ne parviens pas à l’accomplir. Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma nature propre. En effet, je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais au contraire le mal que je ne veux pas. » Cependant « l’Esprit vient en aide à notre faiblesse… intercède pour nous en des gémissements ineffables. » (Romains 7, 18s, 8, 26) La prise de conscience de notre impuissance à « faire le bien », à Aimer nos ennemis, Amour qui est la marque de l’élévation de la nature à la surnature, peut nous inciter à reconnaître la nécessité de l’action de l’esprit pour y parvenir alors même que nous ne comprenons pas le mode de cette action « sans séparation et sans confusion » en coopération avec la nôtre. Ainsi pouvons-nous reconnaître par le cœur et appliquer sans la comprendre par la raison le conseil de sagesse spirituelle: « Agis comme si tout dépendait de toi et prie comme si tout dépendait de l’Éternel. »

 

dans l’épaisseur où tes ailes s’appuient

tu sens une amitié indéfectible

nouée depuis le temps immémorial

où tes ancêtres ont noué son alliance

 

ce que sans y penser dans l’aujourd’hui

tu vis demeure pourtant perfectible

dans la lutte d’amours et de haines cruciale

que se livrent les forces en dépendance

 

mais peut-être sens-tu cette compagne

d’intelligence agissante discrète

qui donne au vol la beauté et la grâce

où s’admire la terre en ton miroir

 

n’est-elle pas en toi ce qui perd gagne

sur les chemins des vallées et des crêtes

celle qui apparaît mais qui efface

sa présence éternelle dans son hoir

 

19 mars 2017

     « Je dois être baptisé d’un baptême, et combien il me tarde qu’il soit accompli » (Luc 12, 50). « Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire, ou être baptisés du baptême dont je dois être baptisé ? » (Marc 10, 38). Un baptême de souffrance et de mort.

     Dans Mythes, rêves et mystères, Mircea Eliade parle de l’initiation qu’il a étudiée chez certains peuples premiers. Une constante des rites initiatiques, c’est qu’ils incluent le passage des futurs initiés par des épreuves extrêmement dures. Et parmi les significations multiples des tortures qu’ils subissent, il note celle-ci : « le néophyte torturé et mutilé est censé être torturé, dépecé, bouilli ou grillé par les démons maîtres de l’initiation, c’est-à-dire par les Ancêtres mythiques [...] Les mutilations initiatiques sont chargées, elles aussi, d’un symbolisme de la mort. » Il ajoute que « la plupart des mutilations sont en rapport avec les divinités lunaires. Or, la Lune disparaît périodiquement – c’est-à-dire meurt – pour renaître trois nuits plus tard. Le symbolisme lunaire souligne que la mort est la condition première de toute régénération mystique » (op. cit., p. 244). Il faudra nous en souvenir lorsque nous reviendrons au baptême auquel le fils de l’homme s’est soumis.

     Après avoir examiné quelques autres aspects de l’initiation traditionnelle, Eliade conclut par une synthèse éclairante pour notre vie spirituelle :

« Revenons une fois encore aux mystères primitifs de l’initiation. Nous avons rencontré partout le symbolisme de la mort comme fondement de toute naissance spirituelle, c’est-à-dire de régénération. Dans tous ces contextes, la mort signifie le dépassement de la condition profane, non-sanctifiée, la condition de « l’homme naturel », ignorant de la religiosité, aveugle à l’esprit. Le mystère de l’initiation découvre peu à peu au néophyte les vraies dimensions de l’existence : en l’introduisant au sacré, le mystère l’oblige d’assumer la responsabilité d’homme. Retenons ce fait, qui est important : l’accès à la spiritualité se traduit, pour les sociétés archaïques, par un symbolisme de la Mort » (op. cit., p. 246).

     Les monothéistes considèrent le plus souvent les rites archaïques comme des pratiques païennes méprisables, au mieux curieuses, intéressantes. C’est oublier qu’encore aujourd’hui l’humanité en marche accède à la spiritualité par des mythes et des rites qui ne sont pas totalement nouveaux. L’intuition de la nécessité d’une mort pour accéder à une vie supérieure est préservée dans l’Évangile comme un passage, une pâque (tel est le sens de ce mot).

     Si le baptême est un rite symbolique, mashal, de mort et de vie nouvelle, on peut comprendre que le Fils de l’homme a dû et voulu s’y soumettre au début de sa vie publique en annonce et préparation de son baptême de mort – résurrection. Et Paul a repris le symbole de cette initiation à la vie spirituelle en l’appliquant aux chrétiens : « Vous avez en effet été ensevelis avec lui par le baptême et vous êtes aussi ressuscités en lui et avec lui » (Colossiens 2, 12).

     Il est par ailleurs intéressant de noter que la date de Pâques, réactualisation de la mort et de la résurrection du Christ, est fixée en relation avec le mouvement de la lune, le premier dimanche qui suit la pleine lune, et que le Christ est censé être ressuscité trois jours après sa mort comme la lune reparaît trois nuits après avoir disparu.

 

toi qui dans le pin fredonnes

des romances sans paroles

à t’écouter je frissonne

dans les dièses les bémols

qui discrètement te nomment

 

que faut-il pour te connaître

partager le beau discours

où tu nous invites à naître

puis à suivre le parcours

jusqu’à la porte de l’être

 

abandonner la maison

qui a bercé notre enfance

et marcher vers l’horizon

sans savoir où ta présence

nous emmène sans raison

si ce n’est qu’il faudra bien

perdre un peu plus chaque jour

pour qu’enfin ne reste rien

des haines et des amours

boosters du suprême bien

 

c’est ton souffle qui murmure

cette chanson dans le pin

où frissonne ma ramure

sachant que viendra la fin

quand le fruit tombera mûr

 

20 mars 2017

     « Je meurs de ne point mourir » (Jean de la Croix, Vive Flamme). On trouve dans le lyrisme mystique de Jean de la Croix une explication de l’exclamation du Fils de l’homme, « je dois être baptisé d’un baptême, et combien il me tarde qu’il soit accompli. » Ces mots que l’on aimerait pouvoir entendre et connaître dans l’araméen où ils ont dû être prononcés comme un cri, ces mots résonnent dans l’imagination de celles et ceux qui sont de la Vérité, qui vibrent de ces paroles en leur écho dans leur cœur, leur intuition, leur sentiment.

     Paul en a parlé avec ferveur, déchiré qu’il était entre son désir de prêcher son Christ et son désir de le retrouver au-delà de la mort: « Pour moi, vivre c’est Christ et mourir est un gain. Cependant, s’il est utile pour ma tâche que je vive dans la chair, je ne saurais dire ce que je dois préférer. Je suis tiraillé des deux côtés : j’ai désir de partir et d’être avec Christ, ce serait de beaucoup le meilleur. Mais demeurer dans la chair est nécessaire à cause de vous… (Philippiens 1, 21-24).

     La mort finit par devenir une perspective en tension pour les tenants de l’Évangile dans la certitude qu’elle n’est pas un anéantissement, mais l’espoir, s’ils en sont « dignes », de la résurrection au sens précisé par le Fils de l’homme aux Sadducéens : « semblables aux anges et fils de Dieu ». Lui-même avait la conviction que son baptême dans la mort, qu’il désirait tant, serait pour lui l’accès à cet état angélique avec l’Éternel, comme il l’avait été pour Abraham, Isaac et Jacob (Luc 20, 35ss).

     Celles ceux qui vivent l’Amour Éternel connaissent cette tension de l’existence présente, « dans le monde », entre « la chair inutile » et « l’Esprit qui donne la Vie » (Jean 6, 63). Elles ils se sentent tenus de vivre selon l’Esprit d’Agapè, se rendant ainsi « dignes » de vivre la Vie éternelle en se comportant dès maintenant en ressuscités, cherchant à être « parfaits comme le père céleste est parfait » dans sa sollicitude pour tout être.

 

sans calendrier la lune

donne son rythme à la vie

comme ses vagues une à une

sur la plage accourent fuient

dans les heures opportunes

 

ce qui s’en va s’en revient

comme en éternel retour

où l’on voit que jamais rien

n’est autre que haine amour

prisonniers d’un même lien

 

mais les flots de l’univers

en l’immensité des âges

ne courent pas en arrière

donnant de nouveaux rivages

à de nouvelles frontières

de l’héritage enrichi

en ce qui passe au-delà

de ce qui nous est transmis

et faisant naître cela

qui nous était inouï

 

alors la lune sans doute

se souvient de sa naissance

avec les douleurs que coûte

la porte des délivrances

puis elle poursuit sa route

 

21 mars 2017

     Peur de la mort ? Montaigne s’est étendu sur des exemples donnés dans l’antiquité par des gens prêts à se précipiter dans la mort avec passion, parfois comme si c’était l’honneur suprême de mourir pour une grande cause, et parfois aussi parce que la mort leur apparaissait plus désirable que la vie devenue un fardeau insupportable.

     Montaigne nous dit qu’il s’est lui-même beaucoup préoccupé de la question de la mort : « Il n’est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licencieuse de mon âge. » Il avait compris que « la préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Le savoir mourir affranchit de toute sujétion et contrainte » (Essais I, 20, p. 148 folio).

     Montaigne parle de la mort en philosophe pour qui « philosopher c’est apprendre à mourir » (ibid., p. 141), bien qu’il admette que son « cathédrant (son professeur) c’est l’autorité de la volonté divine, qui nous règle sans contredit et qui a rang au-dessus de ces humaines et vaines contestations » (II, 3, p. 35). C’est une attitude de croyant qui se soumet à une autorité plutôt que de penser.

     Était-ce la position du Fils de l’homme ? Il n’a pas raisonné sur la mort, il n’a pas cherché à la comprendre. Il l’a connue chez les autres avant de la connaître pour lui-même. Mais on peut se demander si celles et ceux qui l’ont suivi, qui ont « cru » en lui, ont connu la mort pour ce qu’elle est, comme lui l’a connue. Ils ont cru qu’il ressuscitait les morts, alors qu’il n’a jamais prétendu le faire, mais simplement les réveiller de ce qui était sans doute un sommeil cataleptique que son intuition empathique de prophète lui permettait de déceler : la fille du chef de synagogue Jaïre : »cette enfant n’est pas morte, elle dort » (Marc 5, 39-42) et Lazare « notre ami Lazare dort, mais je vais aller le réveiller » (Jean 11, 11). Et les chrétiens ont cru qu’il était ressuscité au sens d’avoir retrouvé vivante sa chair morte alors que le mot « résurrection », qu’il avait utilisé pour lui-même en annonçant sa mort, était pour lui un mot mashal, spirituel. Être ressuscité c’est être devenu esprit, « pareil aux anges » (Luc 20, 36).

     L’erreur du christianisme, essentielle puisqu’elle est au centre de son dogme fondateur, c’est de croire que le Fils de l’homme a « vaincu la mort » alors qu’ au vrai c’est la peur de la mort qu’il a vaincu. Il a désiré la mort avec un grand désir, mais en sachant attendre « son temps », « son heure » (Jean 7, 6ss, 17, 1). Telle est l’attitude de celles et ceux qui comme lui vivent l’Amour : reconnaître la nécessité de la mort, dernière porte à franchir pour entrer dans le Royaume éternel, et puis finir par la désirer sans vouloir la hâter.

 

déjà ta tête s’incline

et ton teint perd sa chaleur

comme le soleil décline

lorsque le soir revient l’heure

de sa mise à mort divine

 

le soleil renaît chaque aube

et la lune chaque mois

mais toi lorsque tu t’enrobes

il faut vraiment que ce soit

lorsque le froid se dérobe

 

tu meurs rassasiée de jours

pourtant et la plénitude

où s’accomplit ton amour

en haine des habitudes

te fait suivre le parcours

d’une vie qui va renaître

sans que le doute n’effleure

ta certitude de n’être

qu’une des milliers de fleurs

qui ne cessent d’apparaître

 

car c’est dans l’apparition

que se chante ton désir

de dire l’admiration

du soleil de l’avenir

dont vit ton inspiration

 

 

22 mars 2017

     Que deviennent les morts depuis l’apparition d’homo sapiens ? Selon l’opinion de certains, il n’en reste rien si ce n’est une poussière de molécules désorganisées. D’autres pensent qu’ils deviennent des esprits, des ancêtres qui prennent ou ne prennent pas soin de leur descendance. D’autres encore disent qu’ils n’en savent rien.

     Les croyants, les monothéistes en particulier, sont tenus de croire à la vie post mortem en paradis ou en enfer (les catholiques y ajoutent, pour pouvoir entrer purs au paradis, un purgatoire plus ou moins long selon le degré de péché des intéressés).

     Pour le Fils de l’homme, il existe une résurrection, qui n’est pas une résurrection de la chair à la fin des temps comme le croient les chrétiens, mais une existence « semblable aux anges » dès la mort, réservée cependant à celles et ceux qui « en sont dignes » (Luc 20, 35). Alors ? Cela fait combien ? quelle proportion ? Le Fils de l’homme est pessimiste : « il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus » (Matthieu 22, 14). La traduction « tous sont appelés mais tous ne sont pas élus » est plus optimiste, mais elle est infidèle au texte grec, « polloi gar eisin klêtoï, oligoï éklektoï « .

     Ce sont les textes des paraboles, en langage mashal des prophètes, qui doivent retenir notre pleine attention même s’ils n’ont pas la clarté distincte du langage littéral. En particulier le texte de la parabole du repas de noces, où nombre d’invités refusent l’invitation et où il ne suffit pas d’y répondre puisqu’il faut aussi revêtir la robe nuptiale (Matthieu 22, 1-14).

     Le Fils de l’homme a par ailleurs insisté sur les difficultés du chemin et de la porte du Royaume : « Entrez par la porte étroite ! En effet, large est la porte, spacieux le chemin menant à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte et resserré le chemin menant à la vie, et il y en a peu qui le trouvent » (Matthieu 7, 13s).

    Il y a aussi le mashal de la porte (ou du chas) de l’aiguille et du chameau (Marc 10, 25), qui demande le détachement des richesses comme condition d’entrée dans le Royaume.

     Demeure la question posée par l’évolution : à partir de quel stade les humains ont-ils pu « ressusciter » comme le fils de l’homme l’affirme d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ? Que signifie, dans cette perspective, le culte des ancêtres, que ce soit en Chine, en Afrique ou ailleurs ? Et que sont les démons ? Des humains qui n’ont pas été « jugés dignes » de devenir « comme les anges dans le ciel » ?

     L’Évangile ne se soucie pas de ces choses-là. Il nous invite simplement à nous « efforcer violemment » (biatsétaï) d’entrer dans le Royaume. Sans doute en « agissant comme si tout dépendait de nous et en priant comme si tout dépendait de Dieu. » Il s’agit en tout cas d’Aimer et de rien d’autre.

 

tourbillon de mouettes égarées dans les hauteurs orientées

lent passage message de la mer aux profondeurs de notre terre

 

plus haut quelques nuages arrangés s’avancent en sérénité

droitement lentement de la mer aussi selon la grammaire des airs

 

ce que l’on voit bouger plus ou moins vite au volume de nos limites

nous invite à imaginer les autres mouvements au plus loin des nôtres

 

notre univers en tous lieux se déplace et l’on ne sait pas qui pourchasse

et qui est pourchassé dans ces espaces dont on ne peut pas voir la face

 

il est en nous pourtant un grand désir d’aller plus loin et de sortir

de l’infini au non-espace enfin pour y manger notre vrai pain

 

comme ici tourbillonnent les mouettes et s’orientent dans leur quête

dans l’espace la chair en son désir met son espoir en l’avenir

 

23 mars 2017

     Un intellectuel français a récemment accusé le pape François de répandre une universalité dommageable à l’identité. L’identité est depuis quelque temps un sujet clivant de la politique en France, avec la peur d’un « grand remplacement » des citoyens français « de souche » par des étrangers, naturalisés français ou non, toujours plus nombreux. On comprend donc que certains intellectuels soient travaillés par cette question.

     Si notre frère François peut être accusé de menacer l’identité, c’est sans doute qu’il est plus proche de l’Évangile que du credo judéo-chrétien, plus près du Royaume que de l’Église, si effarant que cela puisse paraître chez un pape. Mais on comprend alors qu’il éveille de l’hostilité au sein même de l’Église.

     L’universalité est congénitale au Royaume parce que le Royaume est l’Amour universel pour lequel « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni civilisé ni barbare, ni esclave ni homme libre, comme il n’y a plus ni femme ni homme » (Galates 3, 28. Colossiens 3, 11). Et, à la suite, ni employé si patron, ni SDF ni PDG, ni Africain, ni Américain, ni Asiatique, ni Européen, ni Océanien, ni enfant ni vieillard, ni socialiste ni néolibéral…

     Mais alors ? Fini l’identité ? Pas du tout. L’Amour universel, c’est « sans confusion, sans séparation » la diversité la plus étendue des peuples, des personnes, des langues, des cultures. L’Amour Éternel fait de chacune chacun un être unique, irremplaçable, précieux.

     Pourquoi ? Parce que l’identité dans l’Amour est celle d’une relation de chaque être avec tous les autres, non un moi pour soi, fermé sur lui-même, celui que Pascal dit « haïssable » parce qu’il est « injuste, qu’il se fait centre de tout » (Pensées, éd. Sellier, 494).

     L’Amour rend impossible le « conflit des civilisations », le « conflit des religions » car il favorise leurs dialogues dans la recherche infatigable, passionnée, de l’autre.

     Entendu aujourd’hui : « l’identité est un flux relationnel et donc en perpétuelle évolution » (Patrick Chamoiseau). À penser : il ne s’agit pas seulement de considérer l’identité comme une relation, mais aussi comme une relation dynamique, au contraire des identités figées auxquelles certaines certains veulent se cramponner.

 

une poignée de terre remuée

est l’attente d’un esprit

qui viendra lentement la transmuer

en langage muet de vie

 

elle attendait paisible patiente

en se ressouvenant

d’autres hivers d’autres attentes

et d’œuvre des printemps

 

elle se rappelait la main rude du fer

réveillant les entrailles

exigeant qu’on se laisse faire

afin que viennent les semailles

et puis le lent travail de l’enracinement

où chacune chacun joue son rôle

dans la polyphonie de la fugue où l’amant

et l’amante se chantent l’auréole

 

et l’espérance qui monte bientôt verte

dans la lumière qu’elle mange

et l’esprit de la fleur ouverte

où la poignée de terre devient ange

 

24 mars 2017

     Dans l’Amour-Agapè, le rapport de l’universalité avec l’identité est équivalemment le rapport de l’égalité avec la différence.

      Le « ni Juif, ni Grec, ni homme ni femme » de Paul (Galates 3, 28) insiste sur l’égalité, à juste titre dans nos sociétés culturellement et sexuellement inégalitaires. Il invite au respect et à la considération mutuelle de toutes les personnes humaines. Paul cependant fait par ailleurs, dans son mashal du corps, la promotion de la diversité nécessaire des rôles autant que de leur unité dans l’Amour : « un corps a de nombreux membres, mais même si ces membres sont nombreux, ils forment un seul corps. Ainsi en est-il du Christ… » Et il poursuit en parlant de pied, de main, d’oreille, d’œil, de nez, qui ont tous besoin les uns des autres dans le corps. Et puis, si certains de ces « membres » paraissent « moins honorables », il reçoivent « davantage d’honneur… » (I Corinthiens 12, 12-31). Ainsi les derniers sont les premiers, les moins biens lotis selon la chair sont les plus respectés et chéris selon l’esprit.

     Paul passe ensuite du mashal de la réalité physique à une application à l’Église avec ses apôtres, ses prophètes, ses catéchistes, ses thaumaturges, ses aides, ses administrateurs, ses interprètes… On peut sans doute établir une hiérarchie parmi ces « membres », mais l’essentiel est évidemment l’Amour, qui donne égale valeur à tous dans l’indifférence de leur rôle. Il faut relire le chapitre 13 avec l’enthousiasme de Paul et insister sur cette affirmation centrale : « si je n’ai pas l’Amour, je ne suis rien  (13, 2).

     Le secret de cette égalité dans la différence ? « Vous avez tous bu le même et unique Esprit » (12, 13). L’Esprit de l’Amour.

     Égalité des sexes ? Oui. Différence des sexes ? Oui. Même si les choses sont complexes, même si la féminité est l’anima des hommes et la masculinité est l’animus des femmes, comme le dit C.G. Jung… Toutes et tous cependant sont appelés à donner à toutes et à tous les autres la reconnaissance de l’égalité et de la dignité dans la liberté et la fraternité comme y invite l’idéal des Droits Humains.

 

la nuit offre au soleil levant

un tapis de topazes et de diamants

et quelques émeraudes

ici et là qui rôdent

dans l’espoir qu’un œil ravi s’immobilisera

et puis se déplaçant métamorphosera

en cet éclat fugace

où sait chanter leur race

 

c’était hier et ce sera demain

et pourtant aujourd’hui passe la main

de la métamorphose

comme de toute chose

mais si imperceptiblement

qu’il faut le regard de l’amant

pour en avoir reconnaissance

et en faire sa complaisance

 

l’amant cependant qui y pense

et recherche l’ultime sens

se demande à y naître

si l’infini de l’être

ne serait pas partout l’ultime cause

et l’œil sur la multitude des choses

au-dedans des diamants

dans le soleil levant

 

 

25 mars 2017

     Il y a ces gestes que l’on fait à demi consciemment, telle parfois l’ouverture d’un livre ou quelque autre mouvement à peine choisi, et qui produisent des découvertes, des coïncidences heureuses. Est-ce ce que l’on appelle de la sérendipité ? Le hasard, oui, mais un hasard inspiré et non simplement mathématique.

     Le matérialisme physique ne peut reconnaître le hasard inspiré, ce serait contraire à son intime conviction. Mais si l’on découvre que ce matérialisme est rationnellement indéfendable parce qu’il ignore le principe de causalité dans le mouvement général du cosmos, de la physique, de la chimie, de la biologie, on peut cesser d’y croire aveuglément et passer outre à son négationnisme, à son refus du psychisme inhérent à toute matière.

     Peut-être les hasards merveilleux de l’existence quotidienne où l’on se sent guidé, protégé parfois, peuvent-ils ranimer en nous la vieille croyance aux esprits, aux anges gardiens, aux ancêtres veillant sur leur descendance. Même si l’on ne parvient pas à une certitude scientifique, physique, et cela se comprend en stricte logique, on peut s’ouvrir comme par intuition à cette présence active, la reconnaître, y mettre sa complaisance et s’en réjouir de la joie en l’autre.

     Cette présence participe de la présence de l’Éternel « dans le secret » (Matthieu 6, 4), dans l’intimité inaccessible de l’Éternel Amour présent à toutes choses. Noter que cette présence partout et nulle part est mentionnée tout à côté du « Notre Père qui êtes aux cieux », expression mashal de l’Amour Éternel dans le non-espace.

 

Et si et quand les particules

communiquant au non-espace

narguant les points et les virgules

nous livraient quelques autres faces

de ce monde où tout s’articule ?

 

Et puis sur quelle porte s’ouvre

dans l’inconnu qui nous échappe

où les ancêtres se découvrent

avec ceux que l’on appelle anges

cet univers que rien ne prouve

mais que les peuples de la terre

depuis des temps où la mémoire

dans la nuit du passé se perd

connaissent sans nos écritoires

dans leur endroit et leur envers ?

 

Dans le silence du silence

peut-être pouvons-nous apprendre

à connaître ce dont nos sens

ordinaires cherchant à prendre

ne peuvent saisir que l’absence.

 

Loin des musiques des images

dont la foule nous presse et tue

pouvons-nous tenter sans courage

et patience l’esprit têtu

la rencontre de tous les âges ?

 

Cette présence reconnue

des particules qui échappent

au visage et rejoignent nues

des sœurs aussitôt qui les happent

ouvre une porte à l’inconnu.

 

26 mars 2017

     Les Droits de l’Homme ont donné lieu à des interprétations diverses selon les convictions diverses de leurs lectrices et de leurs lecteurs.

     L’abus qu’on a pu en faire a provoqué l’opposition des interprètes qui les lisaient, soit en les désacralisant, soit en les détournant du sens qui leur avait d’abord été donné. On s’est appuyé sur eux pour justifier le « devoir d’ingérence » dans la politique des pays qui ne les observaient pas. Mais de quelle ingérence s’agissait-il ? D’une nouvelle forme  de conquête, d’une imposition de ses normes aux autres ?

     « Selon les critiques du pouvoir politique, le Droit-de-l’hommisme désigne une stratégie de communication du pouvoir consistant à exploiter et détourner la philosophie des droits de l’homme pour promouvoir des intérêts qui en sont très éloignés. Par exemple les droits de l’homme peuvent être fallacieusement invoqués pour « justifier » une politique impérialiste ou oligarchique » (Wikipédia, Droit-de-l’hommisme)

     Que certains font un éloge inconditionnel des Droits de l’homme et d’autres en font une critique virulente nous invite à penser, à peser le texte et aussi les diverses interprétations que l’on en donne. Nous pouvons cependant recommander à toutes et à tous d’apprendre par cœur et de méditer son article premier invitant à la liberté, à l’égalité et à la fraternité universelles. À nous faire un mantra de « Tous les humains… doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité », car cet esprit implique la liberté et l’égalité pour tous. C’est une parole révolutionnaire qui fait penser à l’Évangile celles et ceux qui sont « de la Vérité » de l’Amour éternel de pure Altérité.

     La liberté, l’égalité et la fraternité universelles constituent l’idéal dont ont rêvé les révolutionnaires français de 1789, et cet idéal se présente comme un programme de vie qui va au-delà des droits au sens juridique. Nous pouvons faire de cet idéal le fondement de notre « éthique de conviction », sachant que notre « éthique de responsabilité » (Max Weber) nous invite à peser en toute circonstance, notamment en politique, ce qui est faisable dans les temps et les lieux où nous parlons et/ou agisons.

 

Quand se veloutent les nuages

que bientôt leur meute s’engage

en troupeaux gris qui s’accompagnent

du regard tendre des campagnes

il semble que la paix s’en vient.

 

Les gueules s’étant refermées

sur le silence et réformées

pour une autre vie moins pénible

en s’échappant dans l’invisible

il semble que le paix s’en vient

 

Ne sera-ce que dans mille ans

lorsqu’oublié le testament

aura été enseveli

que l’on tirera de l’oubli

dans les fouilles archéologiques

les dés mortels de la logique

et retrouvant l’instinct divin

on  se passera des devins ?

 

Alors tous devenus prophètes

et pénétrant toutes les têtes

et le velours du troupeau gris

on dira en buvant l’esprit :

Il semble que la paix s’en vient.

 

27 mars 2017

     Les trois évangiles synoptiques rapportent, et cela a valeur symbolique même s’il s’agit sans doute d’une légende, qu’à la mort du fils de l’homme, « le voile du Temple » séparant le saint du saint des saints « se déchira en deux du haut en bas » (Matthieu 27, 51, Mars 15, 38, Luc 23, 45). Peut-être était-ce en prémices de la destruction du Temple annoncée aux disciples (Matthieu 24, 2, Marc 13, 2, Luc 21, 6).

     On peut faire le lien avec la parole prononcée devant la Samaritaine : « On n’adorera plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem mais en esprit et vérité, car Dieu est esprit et c’est donc vraiment en esprit qu’il convient de l’adorer » (Jean 4, 23s). C’est qu’un esprit n’est pas dans l’espace, n’est pas dans un lieu plutôt que dans un autre. La présence de l’Éternel est universelle « dans le secret » (Matthieu 6, 6) de tout être. Pour parler selon le mashal du cercle ou de la sphère, l’Éternel a son centre partout et sa circonférence nulle part, ou, équivalemment, il son centre nulle part et sa circonférence partout.

     Cette Vérité de l’Esprit est cependant inacceptable pour la classe sacerdotale qui vit de lieux sacrés, de sacrifices et de sacrements. Les prophètes se sont toujours opposés aux prêtres au nom de leur expérience mystique. On voit cette opposition entre la prophétie et le sacerdoce dans le Psaume 51 par exemple où un prophète, après avoir  demandé à l’Éternel son esprit saint, affirme : « tu ne désires pas de sacrifices, sinon je t’en aurais offert. Les sacrifices à Dieu, c’est un esprit brisé, un cœur contrit ». Mais un prêtre a ajouté, pour défendre son bifteck : « bâtis les murs de Jérusalem, tu te réjouiras des sacrifices de justice, des holocaustes et des victimes entières. On offrira des taureaux sur ton autel » (Psaume 51, 16-19). De son côté le prophète Jérémie parlant au nom de Dieu rappelle aux gens de son peuple : « à vos pères à la sortie d’Egypte je n’ai pas commandé de faire des sacrifices. Voici ce que j’ai commandé : obéissez à ma voix et je serai votre dieu et vous serez mon peuple. Vous marcherez sur tous les chemins que je vous ai commandés et ce sera bien pour vous  » (Jérémie, 7, 22s).

     On peut sans doute aussi attribuer à la classe sacerdotale l’interprétation du « sacrifice d’Abraham » (Genèse 22). Replacé dans son contexte historique où les divinités exigeaient qu’on leur offrît le sacrifice des premiers-nés, on peut admettre qu’Abraham a cru devoir s’y soumettre comme tout le monde, avant de sentir et de comprendre que l’Éternel ne voulait pas de cette abomination, et non que Dieu aurait voulu le mettre à l’épreuve comme le dit le texte de la Genèse.

     C’est le même esprit sacerdotal qui a fait de l’assassinat du prophète Yeshoua de Natsèrèt un sacrifice offert à Dieu pour le salut de l’humanité. Comment le Dieu d’Abraham et de Yeshoua, le Dieu d’Amour, aurait-il pu demander pareille horreur ? Imposture !

     Le Fils de l’homme a désacralisé toutes choses en reconnaissant l’Amour présent à toutes choses. Dans l’Amour, il n’y a pas de lieu profane parce qu’il n’y a pas de lieu sacré. L’Éternel nous est présent en toutes choses et nous pouvons communier à lui avec un verre de vin, une bouchée de pain, le parfum d’une fleur, le chant d’un oiseau, une poignée de mains… tout ce qui peut s’entendre, se voir, se sentir, se toucher, se goûter.

 

la porte du matin est un jeu de couleurs

sanglant comme l’antique sacrifice

au  patriarche soleil dont le fils

se serait incliné devant sa sainte horreur

 

mais celui qui disait en voyant venir l’heure

de son passage par le précipice

qu’il n’y reconnaissait nulle malice

mais révélait enfin la porte du bonheur

 

 avait bien découvert qu’elle était le passeur

à qui donner la main afin que s’accomplisse

l’entrée aux non-espaces qui jamais ne finissent

pour que l’amour abolisse la peur

 

28 mars 2017

     Le passage de la Loi à la Grâce dont parle Paul, « Vous n’êtes plus sous la Loi mais sous la Grâce » (Romains 6, 14), c’est le passage de l’hétéronomie à l’autonomie. La Loi, telle qu’elle est normalement comprise, est une chose imposée par un législateur, et il n’est généralement pas question de se demander si elle est juste, conforme à la réalité de l’être humain. On ne discute pas, en tout cas, la Loi d’un Dieu tout-puissant. On y obéit sous la menace d’une condamnation et sur la promesse d’une approbation. Les prophètes de « l’Ancien Testament » ne se sont pas privés de brandir les deux pour maintenir « l’Alliance », « le Testament » entre un dieu et son peuple.

     Pascal, comme Montaigne, a été de ceux qui ont reconnu à quel point les lois peuvent être injustes et combien elles varient selon les temps et les lieux. Mais Pascal a dit aussi la nécessité de faire croire au « peuple » que les lois sont justes afin d’éviter la « sédition », voire la révolution : « Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois comme il faut obéir aux supérieurs non pas parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue si on peut faire entendre cela et que proprement [c'est] la définition de la justice » (Pensées, éd. Sellier, 100).

     Qui reconnaît qu’une loi est injuste peut en effet la combattre, et si un grand nombre le reconnaissent, on ne tarde pas à voir apparaître les révoltes et puis la révolution.

     Pascal cependant, bloqué dans sa foi judéo-chrétienne, ne peut imaginer que la Loi de Moïse puisse être injuste ou même imparfaite. Sans doute s’entend-il répéter le discours ecclésial : « Je ne suis pas venu détruire la Loi mais l’accomplir » (Matthieu 5, 17) sans voir que l’Évangile ébranle le fondement même de l’idée de Loi. Car la loi est hétéronomique, imposée de l’extérieur sous la double pression de la crainte et de l’espoir. Le mensonge à l’Esprit-Saint n’est-il pas puni de mort aux pieds de Pierre, provoquant « la grande crainte de toute l’église » (Actes 5, 1-11) ? L’Évangile cependant n’est pas une Loi, il n’est pas hétéronomique, il n’est pas imposé du dehors. Il est autonomique, invité du dedans en permettant de découvrir quelle est l’essence de l’Être, de Dieu, l’Amour (I Jean 4, 8) « en qui nous avons notre être » (Actes 17, 28). L’Amour n’invite à rien d’autre qu’à vivre selon l’Amour présent au cœur de notre être. Et « l’Amour exclut la crainte » (I Jean 4, 18).

 

Fleur de myosotis tu trembles

d’attente et de désir. Tu sembles

savoir que tu seras bientôt

entourée des dix mille échos

de tes sœurs, que toutes ensemble

vous direz un parfum nouveau.

 

C’est lorsque ton œil bleu fait signe

que l’on t’interroge, maligne,

sur l’histoire de tes ancêtres

où pourrait se faire connaître

le degré d’être sur la ligne

qui ensemble nous a fait naître.

 

Et comment ce parfum discret

peut-il attirer en secret

une réponse à nos désirs

de trouver en toi du plaisir

sans éprouver quelque regret

d’ignorer ce qu’on veut saisir ?

 

Il faut pourtant que l’on découvre

au plus intime ce qui s’ouvre

sur le secret de l’univers

où tremble l’infini envers

des choses que l’amour découvre

infini en celle qui sert.

 

Tu donnes le parfum d’amour

avec tes sœurs parmi la cour

des pauvres dames et tristes sieurs

du jardin pour que vienne l’heure

où se découvre dans l’intime

la profondeur de leur abîme.

 

29 mars 2017

     Depuis la victoire du Pont Milvius, le signe de la croix pollue le symbole de la croix dont il utilise la force de vie comme le coucou s’intronise dans le nid des autres oiseaux après en avoir expulsé les enfants. La croix a été l’arme des croisés, et les descendants de leurs victimes continuent de la voir comme telle. Triste spectacle de la concurrence, parfois brutale, mortelle, de la croix et du croissant.

     Peut-on oublier ce signe belliqueux, ce signe prétendu de la victoire de la vie sur la mort et sur tout le mal qu’elle représente dans la conscience de l’humain premier ? Peut-on par artifice langagier remplacer le croisé par la croisée, la croisée des chemins, celle qui nous invite à choisir, ou à contempler les quatre horizons, non ceux « qui crucifient le monde », de Georges Brassens, mais ceux de la totalité dont le centre est partout et la circonférence nulle part, la présence de l’Éternel ?

     Les ronds-points que l’on multiplie pour fluidifier la circulation et éviter les accidents peuvent devenir pour les conducteurs attentifs à l’Amour des occasions de se souvenir de son omniprésence et de s’en inspirer (avec en prime l’amusante inversion de la priorité à droite par la priorité à gauche…)

 

c’est ce qui tourne qui importe

c’est la lune autour de la terre

c’est la terre autour du soleil

dans cette interminable veille

où l’on cherche en vain à se taire

avant de découvrir la porte

 

la soleil dans la voie lactée

la voie lactée dans l’océan

dont on ignore la limite

de l’un à l’autre tout s’imite

dans l’espace d’un seul tenant

où tout tracte ou se fait tracter

 

sans doute qu’avant la naissance

de ce qui semble l’origine

cela tournait depuis toujours

et lorsque tombera le jour

va se poursuivre la gésine

de monde à monde dans l’immense

 

alors eh bien tourne manège

à l’endroit et puis à l’envers

et puis de nouveau à l’endroit

et du plus large au plus étroit

ou du vertueux au pervers

en certitude du que sais-je

 

pourtant la porte du royaume

se trouve partout nulle part

au non-espace sans retour

pour qui pratique nuit et jour

l’effort dans l’esprit de cet art

d’aimer au véritable home

 

30 mars 2017

 Cohérence du cosmos. Les humains perçoivent depuis longtemps qu’ils sont liés par des forces qu’ils imaginent être des dieux tant ils se sentent autant fascinés que terrifiés par leurs manifestations et tant ils se sentent quasiment impuissants à leur résister. On peut penser, par exemple, à Vénus et l’amour, à Mars et la guerre.

     Dans ses Métamorphoses, Ovide a infusé une sève poétique à cette perception. Il a vu que les dieux éprouvaient des passions positives de construction amoureuse sensuelle et des passions négatives de destruction haineuse cruelle. Il a vu aussi que ces passions circulaient dans la nature, nature dont les humains participaient au point de s’identifier parfois à l’animalité comme on le voit avec Actéon changé en cerf, à la végétalité comme le montre le mythe du Daphné transformée en laurier, et même à la minéralité avec le regard pétrifiant de Méduse.

     La cohérence de ces forces à l’œuvre dans l’humain et de leur perception dans le cosmos témoigne de l’harmonie logique du déploiement de l’univers en son évolution. Le Voyage de l’univers de B.T Swimme et M.E Tucker explique que depuis l’origine dans l’apparition des étoiles, des galaxies, des systèmes planétaires, dans le développement de la vie, de la conscience, tout fonctionne selon le même schéma d’un jeu de deux forces qui s’opposent pour créer du nouveau : une force séparatrice que l’on peut qualifier de haineuse et une force unificatrice que l’on peut dire amoureuse. D’abord brutales, explosives et implosives, ces deux forces se sont raffinées sans se dénaturer au cours de l’évolution.

     Ces forces inséparables et nécessaires apparaissent, tout naturellement, dans l’inconscient humain et dans ses projections en croyances religieuses. Comme les polythéismes, les monothéismes perçoivent dans la divinité la colère autant que la tendresse, qui ne sont que la perception humaine du neïkos et de la philia cosmiques.

     C’est avec l’Évangile qu’apparaît la porte de sortie du cosmos, du monde périmé par le prophète Yeshoua et par son jeune ami Yohanân. C’est la porte du Royaume où l’Agapè échappe à l’amour eros et à la haine thanatos dans l’Altérité pure de l’Éternel. 

     Le christianisme apparaît comme un hybride du Cosmique et du Royaume. Il est appelé à n’être que Royaume, mais il demeure comme fatalement et peut-être nécessairement lié au cosmos par la religion.

 

tombez les gouttes

la terre tire

montez vapeurs

la terre pousse

sans la rescousse

de l’extérieur

en qui se mire

l’eau de nos doutes

 

monte toi sève

de tes racines

dans la douceur

de l’espérance

quêtant un sens

dans cette fleur

sentant divine

l’air de tes rêves

 

métamorphoses

dites présentes

tout enivrées

au bel appel

de l’éternel

grain comme ivraie

lorsqu’il vous hante

avec sa rose

 

31 mars 2017

     L’éternel n’est pas un ingénieur. S’il œuvre sans cesse (Jean 5, 17), c’est en inspirateur. Logique, non ? Il est Esprit (Jean 4, 24), il n’y a en lui rien de physique. Il faut se le rappeler, le penser, y réfléchir. Car l’oublier, ne pas le réaliser, mène à l’athéisme celles et ceux qui en sont restés à Newton et à Descartes qui concevaient l’univers comme une grande machine. Pour Voltaire, c’était une horloge, et le savant Laplace a dit à Napoléon qu’il n’avait pas besoin de Dieu puisqu’il suffisait de savoir comment l’univers marchait pour connaître l’avenir et l’asservir.

     Les progrès de l’étude du cosmos nous montrent cependant que depuis l’origine de notre univers (et sans doute des univers qui l’ont précédé), tout est « auto-organisé » et cependant imprévisible dans le jeu permanent du déterminisme et de l’indéterminisme, de l’entropie et de la néguentropie. Dans l’humain conscient, c’est le jeu de la contrainte et de la liberté, de l’irréfléchi et du volontaire.

     Il est bon aussi de comprendre que les choses n’ont cessé d’avancer depuis l’origine et qu’elles continuent de le faire dans l’œuvre éternelle. Celles et ceux qui disent que « l’homme descend du singe » ne le voient pas. L’homme n’est pas descendu du singe, il en est monté, tout comme les mammifères sont montés des poissons et les poissons des vers, et il continue de monter dans la mesure où il se laisse inspirer.

     L’Évangile monte de la religion, du polythéisme et du monothéisme, du sacré terrifiant et fascinant, de l’amour de désir et de la haine de répugnance. Il monte vers l’humain dernier né de l’Esprit et inspiré par l’Esprit.

     Si cette évolution créatrice n’opère que lentement à nos yeux, c’est sans doute parce que l’Esprit qui l’inspire est Altérité pure, purement libre et libératrice.

 

la sève allume mille cierges

en l’honneur du printemps

fière que sa beauté émerge

si prodigalement

dans la fraîcheur de mille vierges

 

pour les yeux qu’il a invités

le printemps fait à l’air

en transparente éternité

le don que rien n’altère

d’aimer en toute liberté

 

il n’est que de voir les abeilles

qui s’approchent gourmandes

pour réaliser la merveille

que  le cœur recommande

donnant de rendre la pareille

à la fleur dont la flamme pure

qui jamais ne consume

éclaire de son doux murmure

le besoin qu’elle assume

de lui permettre le fruit mûr

 

la sève allume dans le cœur

de qui la reconnaît

le désir d’arriver à l’heure

où dans la mort paraît

le fruit de l’éternelle fleur

 

1er avril 2017

     Le darwinisme social a été une misérable récupération de la théorie de l’évolution de Darwin. Herbert Spencer (1820-1903) a appliqué la sélection naturelle à l’espèce humaine comme si elle n’était qu’une espèce animale comme les autres, minimisant le rôle joué par les caractères acquis dans l’éducation et maximisant l’hérédité des caractères innés, ce qu’on appelle maintenant l’ADN.

       Il justifiait ainsi les inégalités raciales et sociales et donc les conquêtes coloniales et les oppressions civiles. L’idéologie nazie a alors pu se fonder sur la notion de « race des seigneurs » appelée à dominer  les autres. Cette idéologie n’est évidemment pas morte : elle donne son appui aux complexes de supériorité entre les peuples, entre les cultures, entre les classes sociales, entre les professions, entre les sexes, entre les âges…

     On ne peut nier que la sélection naturelle continue de jouer un rôle dans l’évolution de l’espèce humaine. On peut penser, entre autres exemples, qu’elle contribue à améliorer comme par le passé la force et la beauté des hommes et des femmes. On tombe plus facilement amoureux d’un homme fort ou d’une belle femme que d’un être infirme et/ou laid, et cela doit statistiquement contribuer à la naissance de davantage d’enfants forts et  beaux que de malingres et de difformes.

     Mais ce critère d’union sexuelle est contrebalancé par toutes sortes de qualités résultant de l’éducation. On ne peut négliger son rôle dans la formation de la personnalité d’un enfant, ignorer tout ce que peut lui apporter l’instruction dans le domaine des arts comme dans celui des sciences. L’apparition du langage et plus tard de l’écriture (et depuis peu du numérique) a permis l’acquisition, la diffusion et la conservation de savoir-faire et de savoirs qui ont réduit toujours davantage le rôle de la sélection naturelle dans l’évolution de la race humaine. Et comment négliger ce que lui ont apporté et continuent de lui apporter les diverses religions, sagesses et philosophies, quelque faibles qu’elles soient dans la découverte des vérités scientifiques et morales, et surtout de la Vérité première ?

     Avec l’Évangile il est possible pour l’humanité de franchir un nouveau seuil, décisif : la libération de l’hérédité naturelle par la Vérité de l’Altérité pure, de l’Amour Agapè Éternel. L’humanité peut désormais s’affranchir des désirs de posséder, comprendre et dominer les autres, se libérer du cosmos, de ces forces qui habitent et conduisent la vie animale et la vie humaine dont elle participe. L’Évangile est une invitation envoyée à tous les humains sans distinction de sexe, de « race », de culture, de classe sociale… de partager toujours mieux la liberté, l’égalité et la fraternité éternelles dès cette vie.

 

que veux-tu dire

coucou coucou

est-ce un empire

que coup par coup

tu veux bâtir

 

et qu’a la fleur

portant ton nom

à chanter l’heure

sans autre son

que son bonheur

 

toi qu’on entend

mais qu’on ne voit

que rarement

au fond des bois

tu nous attends

peut-être bien

pour le moment

de l’entretien

 

donne à sentir

dans la distance

le souvenir

qu’en ta présence

dit l’avenir

 

2 avril  2017

     Si l’on reconnaît que l’expression « le père » du Fils de l’homme appartient au langage mashal, on peut la dépersonnaliser, ou d’ailleurs l’hyper-personnaliser.

     L’Éternel est présence intime à l’homme comme à tout être, plus intime à la conscience de l’homme lorsque celui-ci s’efforce dans l’Esprit d’agir selon l’être de l’Éternel. Le Fils de l’homme était devenu si intime à l’Eternel (« toi en moi et moi en toi », Jean 17, 21) que l’œuvre de l’Éternel était devenue son œuvre : « Mon père ne cesse d’agir, et moi de même » (Jean 5, 17). On peut sentir là, à défaut de la comprendre, l’indicible proximité de la matière et de l’esprit, de ce qu’en langage théologique on appelle la créature et le créateur.

     Présence de l’Éternel Amour à son Autre, dont nous sommes, panenthéisme (et non panthéisme) qu’a suggéré Thomas d’Aquin : « opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » (Somme théologique I, qu. 8, a. 1). « Dieu est nécessairement en toutes choses, intimement. »

     On peut d’ailleurs essayer d’autres langages que celui des théologiens pour mieux ressentir et vivre cette omniprésence inspiratrice de notre univers depuis son origine en son évolution continue. L’Éternel est notre force d’Aimer à murmurer sans cesse.

     La question du jugement, de l’estimation de ce que nous sommes en termes de valeur éternelle, c’est-à-dire d’Amour, peut aussi nous éclairer sur l’essence de l’Éternel. Car l’Éternel ne juge pas, ce sont nous, les humains, qui nous jugeons nous-mêmes : « Le père a la vie en lui-même et il donne au fils d’avoir la vie en lui-même, et il lui a donné le pouvoir de juger parce qu’il est fils de l’homme… Je ne puis rien faire de moi-même. Comme j’entends, je juge, et mon jugement est juste car je ne cherche pas ma propre volonté mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jean 5, 26s, 30).

     Ce sont là des paroles à ruminer en prière, selon le processus de la lectio divina, afin de parvenir à leur intuition, exprimée en langage mashal, le seul qui donne accès au monde de l’Esprit, comme le savent les prophètes de la Bible.

     Lorsque nous Aimons, c’est le « Père », l’Amour « présent dans le secret » (Matthieu 6, 6), qui nous « récompense », c’est-à-dire qui nous fait entrer davantage dans le Royaume de l’Amour. L’Amour est la récompense de l’Amour, un peu comme les stoïciens disaient que la vertu est la récompense de la vertu. C’est une cohérence tautologique parce que cela touche à l’essence de l’Être.

 

Toi l’alouette dès avant

les premières lueurs

comme les annonçant

tu t’élèves dans la hauteur

précédant l’heure

 

On peut se demander pourquoi

tu pratiques ce sport

puisque chacun a bien le droit

de goûter à l’effort

du beau savoir

 

Est-ce pour y porter un chant

de pur enthousiasme

l’éparpiller sur tout le champ

que ton regard embrasse

l’ensemençant

de ces milliers de graines folles

que t’a confiées l’esprit

qui renouvelle sans parole

toujours tout incompris

en son envol ?

 

Alouette qui t’a chantée

depuis dix mille jours

et en tes mots a exulté

puis monté vers l’amour

l’éternité ?

 

3 avril 2017

Pour Étienne Balibar, « l’universalisme ne rassemble pas, il divise. » C’est qu’il n’y a pas un universalisme, mais plusieurs et qu’en réalité le mot « universalisme » est un quasi-synonyme du mot « impérialisme », auquel il sert de masque, parfois inconsciemment sans doute.

    Cela vaut d’abord pour l’universalisme monothéiste, les universalismes monothéistes plutôt, dont la pluralité même montre que leurs dieux n’ont pas tout en commun et qui le révèlent parfois en se combattant, souvent en s’opposant les uns aux autres à la mesure de leurs forces rhétoriques, dans le but dernier de régner sur la terre entière.

     Cela vaut aussi pour les universalismes idéologiques. On l’a vu, dans l’épouvante, au XXème siècle avec le national socialisme et avec le socialisme communiste. C’est maintenant la culture occidentale comme telle qui se prétend plus que jamais universelle, s’opposant aux vieilles cultures, les ringardisant et les méprisant, cherchant à les convertir à son système économique et financier tout comme à ses arts.

     Alors ? Il n’y a qu’un universalisme qui puisse rassembler toute la terre sans la diviser, et c’est l’Amour Éternel. Si le Fils de l’homme a pu dire « qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Matthieu 12, 30), c’est qu’il ne parlait pas en son nom propre mais au nom de « celui qui l’avait envoyé », c’est-à-dire l’Éternel Amour, dont il ne faisait qu’exprimer l’Être même parce qu’il s’y était identifié. Et s’il a pu dire également « qui n’est pas contre nous est avec nous » (Marc 9, 40), c’était pour la même raison. L’Amour universel ne peut pas être contre l’Amour universel, mais qui n’en fait pas sa valeur de vie, sa vérité première, s’y oppose nécessairement.

     Si l’on a pu dire « hors de l’Église point de salut », c’était dans l’illusion que l’Église ne faisait qu’un avec le Christ, le vrai Christ qui cependant n’est ni prêtre ni victime rédemptrice mais l’Amour présent dans la figure du Fils de l’homme qui n’a cherché rien d’autre qu’à inviter à l’universalisme de l’Amour.

 

la blancheur étincelante

de ta robe de mariée

invite aux noces brûlantes

mille spectateurs variés

 

si tu l’ignores sans doute

tu lui donnes le meilleur

de ta sève quoi qu’il coûte

à ton tout petit bonheur

 

mais cela en vaut la peine

pour tout le bonheur du monde

qui contemple en toi la reine

de l’espérance profonde

de la vie que toute sève

lutte pour combler l’esprit

qu’elle accueille dans son rêve

de dépasser le compris

 

plus de mille spectateurs

en découvrant ton envers

veulent devenir acteurs

des noces de l’univers

 

4 avril 2017

     Conversion ? Lorsqu’on est animé d’une profonde conviction, on cherche à la faire partager, on cherche à convaincre les autres. Cela est vrai en religion, en politique, en littérature, en science…

     On peut penser que les gens convaincus sont des gens dangereux : ils veulent imposer leur vérité. Bienheureux alors celles et ceux qui doutent. Les sceptiques peuvent être plus humains que les doctrinaires. Elles ils le sont parfois, mais pas toujours.

     On peut se souvenir du « qu’est-ce que la vérité ? » de Pilate interrogeant le fils de l’homme qu’il espérait sans conviction arracher à une foule enragée de convaincus. On peut penser qu’il n’était pas disposé à se convertir à la Vérité de l’Évangile, mais que dans sa position de responsable colonial il ne voulait pas avoir trop d’histoires avec ceux qu’il considérait comme des barbares. En tout cas, il n’a pas voulu le pire pour le Fils de l’homme. Il l’a interrogé, il a plus ou moins essayé de le sauver, reconnaissant en lui un personnage politiquement inoffensif.

     Le Fils de l’homme aurait-il pu le convertir ? Comment ? Aurait-il dû déployer un arsenal de raisons pour le persuader ? Il savait bien, et il l’a dit, que pour l’écouter et l’entendre il fallait « être de la vérité » (Jean 18, 37), que ce n’était pas une question intellectuelle, rationnelle, mais une question éthique.

     Et Pascal ? Il a, en tant que croyant convaincu, cherché à persuader ses amis intellectuels. Il a eu recours à « l’argument du pari », au raisonnement, à la raison, lui qui pourtant savait bien que « Dieu est sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 467).  On peut douter qu’il ait réussi, avec son raisonnement pourtant sans faille, à convaincre qui que ce soit parmi ses contemporains et parmi tous ceux qui les ont suivis.

     L’Évangile, ce n’est que l’Amour, c’est « l’Amour seul digne de foi ». Celles et ceux qui en sont convaincus ne peuvent être dangereux, à condition qu’elles ils ne soient convaincus de rien d’autre. Sinon, vive la Saint Barthélémy et quelques autres détails de l’histoire telles que les croisades.

     Qui Aime de l’Amour Éternel ne peut manquer d’Aimer toutes celles et ceux qu’elle il rencontre, y compris des ennemis (Matthieu 5, 44), car elle il est convaincue que cette Vérité est porteuse de ‘ »la joie imprenable » (Jean 16, 22). Mais elle il ne le fait qu’en servant les autres en amie en ami (Luc 22, 27, Jean 15, 15).

 

tu es venue te recroqueviller

sur cette infranchissable face

de verre

avais-tu l’intention d’ici piller

les trésors inconnus de mes espaces

divers

 

 ou cherchais-tu à te réfugier

en cet endroit qui t’évoquait la place

du toit

où tes sœurs t’attendaient par milliers

pour partager les butins de la chasse

en toi

 

c’est l’harmonie absolue de ta chair

et la palpitation de tes entrailles

tes membres

tes ailes toujours prêtes à prendre l’air

qui m’ont saisie au point que je défaille

si tendre

 

tu suppliais mais que pouvais-je faire

sinon te réchauffer que tu t’en ailles

au jour

vers cet espace libre qui t’est cher

et où tu goûterais les retrouvailles

d’amour

 

Je t’ai quittée en ne sachant que dire

à la présence prête à disparaître

pourtant il fallait bien la voir finir

je sais

et regagner la ruche où accomplir

le destin du mourir et du renaître

tu sais

 

ce que le verre oppose au grand soupir

mur ou plafond voulu infranchissable

des forces

qui se croient le chef-d’œuvre du désir

et du dard qui les rendent misérables

par la marche obstinée vers l’avenir

se force

 

5 avril 2017

     « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean 7, 46). Yeshoua de Natsèrèt était un homme de la parole belle et vraie parce que c’était un homme de l’esprit, un inspiré qui avait « les paroles de la vie éternelle. (Jean ­6, 68). Ses paroles étaient « esprit et vie »  » (Jean 6, 63), Vie véritable, Vérité éternelle.

     Il n’a pas négligé de semer la parole, sachant cependant qu’elle tombait autant « dans les cailloux et les épines » que « dans la bonne terre », que « le mauvais » pouvait la voler et « l’ennemi » y semer de l’ivraie (Matthieu 13, 3-9, 19, 25).

     Ambiguïté de la parole que l’on peut manipuler, neutraliser, utiliser à son profit, mettre au service de l’erreur comme de la vérité. Dangerosité du logos, du langage de la « raison » lorsqu’il n’est pas utilisé en dialogue avec le langage du « cœur ».

     Il est bon de se rappeler que la rhétorique sophistique a été inventée, disons plutôt perfectionnée, en Grèce à l’époque ou la Grèce découvrait la démocratie. Lorsque les aspirants au pouvoir ne peuvent pas, ou n’osent pas le prendre et le garder par la force des armes, ils le font par la force des mots.

     Ces semaines-ci les Françaises et les Français sont, pour un grand nombre, déboussolés par le discours des prétendants à la magistrature suprême. Il leur serait bon de retrouver un peu l’écoute muette du « cœur », de l’intuition, non pour se laisser séduire par le charisme des uns et des autres, mais pour ne pas penser avec le seul langage de la raison. Encore faudrait-il qu’elles ils le puissent. Nous vivons en effet dans une culture où la raison conceptuelle a été érigée en unique source de vérité, où le rationalisme ignore l’intuition ou la méprise, négligeant la sagesse d’un Pascal ou d’un Bergson.

     Celles et ceux qui Aiment ne peuvent pas se désintéresser de la politique. Elles ils osent la penser, en utilisant toutes  les ressources des concepts et des images.

        « Seigneur accorde ton secours

        Au beau pays que mon cœur aime

        Celui que j’aimerai toujours

        Celui que j’aimerai quand même »

 

jours après nuits les bourgeons

ouvrent leurs fraîcheurs

paroles d’inspiration

que la sève d’heure en heure

chante en sa belle passion

 

le regard qui les visite

en pleine attention

s’émerveille de l’invite

qui s’offre à sa passion

en excès de ses limites

 

lorsque le seul intérêt

en qui les regardent

est celui d’altérité

pour un arbre qui se garde

du vouloir de la posséder

ou même de la comprendre

mais de converser

en quelques échanges tendres

qui ne peuvent plus cesser

et vivent de les attendre

 

alors chaque aube nouvelle

cherche la merveille

que l’ombre en son escarcelle

a apporté pour sa veille

des sourires de la belle

 

6 avril 2017

     La « pleine conscience », que l’on entend souvent recommander, est censée être une pratique bouddhiste pour cheminer sur la voie de l’éveil, mais elle est devenue en Occident une technique et une thérapeutique visant à réduire le stress et à vaincre la dépression. Si l’on s’y sent attiré, il est bon de la penser, de savoir à quoi on a affaire et ce que l’on peut en faire.

     Le terme sanskrit samyak-smirti a plusieurs traductions en français: « pleine conscience », mais aussi « attention juste », « présence attentive »… Pour en savoir davantage, mieux vaut s’adresser à un sage bouddhiste ou à un spécialiste du bouddhisme.

     Quelle que puisse être la pleine conscience, il faut se garder d’une pratique qui serait centrée sur nous-mêmes et sur ce que nous ressentons de nous-mêmes. Si l’on est convaincu de la Vérité de l’Être de l’être comme Amour d’altérité pure, on centre sa conscience, non sur soi-même, mais sur l’autre.

     L’autre, c’est d’abord l’Être intime à nous-mêmes mais qui n’est pas nous-mêmes, c’est l’Éternel intimior intimo meo dont a parlé Augustin. En langage mashal de l’Évangile, c’est « le père qui voit dans le secret ». En langage plus théologique, c’est celui « en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être. C’est aussi, selon la théologie et selon l’Évangile, « sans séparation et sans confusion » entre toi et moi, « toi en moi et moi en toi » (langage mashal puisque le « en » est physiquement impensable).

     Vivre la pleine conscience de cette Présence intime, c’est vivre notre « présence attentive » à cette Présence qui est force et joie d’Aimer. D’Aimer les autres de l’Amour dont vit cette Présence et à quoi Elle nous invite. La « pleine conscience » est alors conscience des autres comme autres véritablement autres (non comme autres nous-mêmes), à commencer par celles et ceux avec qui nous vivons, que nous rencontrons physiquement, et puis celles et ceux des cercles toujours plus larges des gens du village, du quartier, de la région, du pays, du continent, de toute la Terre.

     Il y a de quoi faire, mais l’Amour d’altérité en conscience pleine, vive, attentive, va plus loin encore. Elle s’étend à tout être, aux bêtes et aux arbres… aux sources… à la lune et au soleil…  Cela devient une attention d’Amour cosmique, une présence à la Présence de l’Éternel Amour à tout être. Vaste programme…

     Joie immense, imprenable, non recherchée pour elle-même mais vécue dans l’enthousiasme, et où toute détresse et tout stress se dissolvent (en prime).

 

un ou deux ou trois pétales

se détachent

un à un dans le total

qui les lâche

 

libres et déterminés

vont chacun

quand leur temps est terminé

de l’emprunt

que la vie a consenti

généreuse

à ses nouveaux convertis

en pleureuse

sachant qu’ils devront payer

leur dette

pour l’avenir relayé

en fête

 

que l’esprit nous renouvelle

ses pétales

espérance de la belle

idéale

 

 7 avril 2017

     La découverte de l’Évolution a fatalement affecté le vieux mythe d’Adam et Ève créés parfaits et perdant leur perfection dans un péché originel. L’humanité a accédé à son statut actuel, à ce que nous sommes, en émergeant de l’animalité et en franchissant plusieurs seuils de conscience.

     Des études relativement récentes ont montré qu’il existe une forme de conscience, disons plutôt d’intelligence préconsciente, chez les vivants animaux et même végétaux : les racines d’un arbre fonctionnent comme un quasi-cerveau bien qu’elles soient dépourvues de neurones, et elles organisent son développement…

     Ce qui a fait qu’un pré-humain est devenu humain, c’est qu’il a cessé d’être totalement mû par son instinct. Mais cette mutation ne s’est pas opérée brusquement et en une seule fois. Les animaux « supérieurs » et les humains « inférieurs » ont fait monter peu à peu leur niveau de conscience. B.T. Swimme et M.E. Tucker racontent que « l’adaptabilité comportementale que l’on observe chez les jeunes mammifères les fait ressembler à nos tout premiers ancêtres dans leur liberté relative par rapport aux contraintes génétiques… »

     « Notre liberté comportementale et notre curiosité (que l’on trouve aussi chez les petits des mammifères) ont induit un niveau de conscience entièrement nouveau… » et puis « la plus grande invention de l’humanité, ce que l’on appelle le langage symbolique, a permis de mettre en commun la surabondance de leur conscience »… « Avec l’invention du symbole… avec la création du langage, le humains sont entrés dans la conscience symbolique. »

     Avec cette invention est née la culture, transmissible à l’entourage mais aussi aux générations futures. La culture est devenue une sorte d’ADN collectif. « Toute découverte intéressante, même par un seul être humain, peut s’intégrer au patrimoine de l’humanité. Tel est le pouvoir du langage, oral ou écrit. » (The Journey of the Universe, pp. 85-89)

     Plus ou moins selon les individus, la conscience de soi et des autres s’est développée. Et puis est apparue la conscience des autres comme autres et de « soi-même comme un autre » (Paul Ricœur). Nous sommes toutes et tous invités à partager et à transmettre cette nouvelle conscience.

     Le processus de l’humanisation se poursuit selon le schéma du mythe de l’humain premier en marche vers l’humain dernier présenté par Paul. La « pleine conscience » à laquelle le bouddhisme convie les humains en fait partie. Ce processus inspiré se fait dans la liberté et dans l’effort violent qu’est l’entrée dans le Royaume comme l’a dit Yeshoua de Natsèrèt. La « pleine conscience » ou « l’attention juste », la « présence attentive’ bouddhiste, ce que Simone Weil a décrit comme une « attention pleine » doit nous permettre de vivre la Présence permanente d’Aimer dans notre présence à Elle.

 

haut vol de trois canards

comme un couple et un tiers

rapides dans cet art

qui n’est pas né d’hier

 

vont-ils vers quelque mare

vers une eau familière

à leurs ébats d’où part

et revient singulière

leur peine quotidienne

pour quelques retrouvailles

des tiennes et des miennes

qui vaut bien que l’on aille

là-bas et puis revienne

 

leur vie est ainsi faite

qu’elle donne à penser

à quelque grande fête

où nous aurions accès

 

mais voulant être deux

ils se retrouvent trois

pour l’amour comme un peu

à la guerre de Troie

 

8 avril 2017

     Yeshoua de Natsèrèt s’est attribué le « nom » de l’Éternel, « Je Suis » (Jean 8, 58), mais il a en même temps appelé l’Éternel son Père en se disant en être le Fils. Cela a permis aux théologiens d’élaborer le dogme de la Trinité en ajoutant une troisième « personne » puisqu’il avait parlé de l’Esprit.

     Fatale erreur cependant d’avoir traduit en langage littéral le langage mashal de celui qui se présentait comme un prophète fils d’homme (comme Ézéchiel et d’autres) et qui ne cessait, comme tel, de penser et de parler en meshalim, en paraboles (Matthieu 13, 34, Marc 4, 34). C’est le même usage que le Fils de l’homme a fait  du verbe « être » en disant « Je Suis » et en disant « je suis la voie, la vérité, la vie » (Jean 14, 6), tout en disant aussi que la vérité dont il voulait témoigner (Jean 18, 37) n’était pas de lui mais de son père, à qui il ne cessait de se référer. C’est tout de même ce que les théologiens du Concile de Chalcédoine semblent bien avoir  perçu en disant que Jésus Christ était vrai dieu et vrai homme « sans séparation, sans confusion » (asugkhutôs, akhôristôs).

    Un hindou devrait pouvoir admettre cette réalité, cette vérité du discours du fils de l’homme fils de dieu affirmant « Je Suis » s’il est de ceux qui répètent (pour s’en convaincre ?) « Shivo’ham« , « Je suis Shiva », ou qui croient à la non-dualité, l’advaita, terme d’ailleurs approximatif puisque la non-dualité n’est pas plus l’unicité que la dualité. Le Fils de l’homme était l’Éternel en mashal et non en langage théologique.

     C’est à cette intimité de l’être, « toi en moi et moi en toi » (et non pas je suis toi) avec l’Être de l’être, que nous sommes conviées toutes et tous en Aimant les autres comme autres avec l’Autre Éternel, nous y efforçant violemment (Matthieu 11, 12) et ne cessant de prier pour y parvenir avec l’aide, la paraklêsis, de l’Esprit (Luc 11, 13, Jean 14, 16).

 

Le remuement du cerisier en fleur

invite l’attention.

Il faudra bien demeurer tout une heure

en sa contemplation.

 

Sans prononcer un mot, que veut-il dire

à ceux dont le cœur s’ouvre

à celles dont l’entraille se déchire

celles dont le cœur souffre ?

 

Ses rameaux les plus hauts sont davantage

émus de compassion,

semble-t-il, au regard dont le visage

est transi d’émotion

devant ce qui si tôt sera privé

de sa jeune passion de la beauté.

 

Mais jusqu’au tronc lui-même et aux racines

en son frémissement

la vie redit sans fin les origines

du beau commencement.

 

Et qu’importe le jour qu’importe l’heure

le cerisier avance

comme les yeux émus de ses contemplateurs

au chemin d’espérance.

 

9 avril 2017

     On continue de croire dans l’Église que Jésus a parlé en paraboles (en meshalim) pour cacher la vérité à ceux qui ne la méritaient pas. Cela va bien avec l’idée de Paul que selon son bon plaisir le Tout-puissant, tout comme « le potier en son pouvoir sur l’argile fait des vases d’honneur et des vases de déshonneur », peut, lui, « désirant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, endurer les vases de colère pour la destruction » (Romains 9, 21s). Sans souci de contradiction, Paul affirme par ailleurs dans la même lettre que « Dieu ne fait point acception de personnes » (Romains 2, 11).

     Paul s’inscrit dans cette ligne ambiguë selon laquelle, dira Pascal, « il est vrai tout ensemble qu’il (dieu) se cache à ceux qui le tentent et se découvre à ceux qui le cherchent » (Pensées, éd. Sellier, 690, p. 485). Et ses amis théologiens de Port-Royal défendaient l’idée d’une « grâce efficace, qui n’est pas donnée à tous et qui incline infailliblement – quoique sans préjudice de la liberté – notre volonté à agir » (op. cit., note 1, p. 615). Tout cela relève d’une théologie judéo-chrétienne qui n’est pas celle de l’Évangile où l’on voit l’Amour offert aux méchants comme au bons, aux injustes comme aux justes.

     Le penser-parler en mashal du Fils de l’homme prophète ne peut valider une volonté de discriminer entre ceux qui l’écoutent et ceux qui refusent de l’écouter. Tout le problème est de leur côté, selon leur choix. La « Vérité » dont il « témoigne » (Jean 18, 37) est la Vérité de l’Amour, du « Dieu est Amour ». Elle est proposée à toutes et à tous. Plus largement, l’Amour Éternel s’adresse à tous les humains (et d’ailleurs aussi aux non-humains). Il serait irrationnel de penser que l’Amour Éternel n’aime pas autant un enfant né dans un village « païen » de la forêt amazonienne qu’un enfant né dans un village catholique de France.

     Le penser-parler en mashal est le penser-parler premier, celui de l’intuition qui dans le cosmos perçoit la Sagesse Éternelle. C’est celui que connaît le paysan dans le blé qu’il sème et qui donne du grain… Il est bon d’y réfléchir.

     C’est en entendant les paroles du Fils de l’homme se rapportant à la Vérité au-delà de leur sens littéral que l’on reconnaît cette Vérité en l’accueillant. Plus on est « de la Vérité » et Aime de l’Amour Éternel, et plus on l’écoute-entend avec des oreilles capables de la reconnaître, avec le « cœur », non avec la « raison ».

 

Deux corbeaux rappellent à l’ordre

la buse à la dérive

des cercles élargis hors de

ses justes rives.

 

Mais dans l’espace qui peut dire

à la vie ses limites

ignorant la géométrie

et ses invites ?

 

Jusqu’où les corbeaux peuvent-ils

aller la repousser

selon l’analyse subtile

qui peut penser

en ces termes impondérables

que donne de sentir

la vulnérable

en son secret et sans mentir ?

 

Ainsi se donnent en spectacle

les acteurs de l’espace

au jeu de l’éternel miracle

où il s’efface.

 

10 avril 2017

      Le plus grand seuil du passage de l’animalité dernière à l’humanité première a été, sans doute, celui de la mise au point de la pensée-parole, le passage du pur intuitif, du préréflexif, au commencement du réflexif, le passage de la pure nature aux premiers pas de la culture.

     Mais ce qui devait arriver est arrivé. La pensée intuitive a peu à peu perdu de son importance, remplacée et ringardisée par la pensée rationnelle. Cela ne s’est pas fait en un jour depuis le néolithique, mais par la mise au point d’une pré-écriture, par laquelle « un pas de plus vers l’humain a été franchi lorsque certains peuples premiers ont appris à externaliser la conscience. En faisant des marques sur des os ou sur de l’argile, ils ont inventé un moyen de donner à leur conscience une forme extérieure durable. C’est ainsi qu’un bois de cerf avec des encoches devenait une condensation de la compréhension humaine de la position de la Lune dans le ciel… » (Journey of the Universe, p. 88). Et il y a eu une multitude de pas de ce genre dans le détachement de la nature et l’attachement à la culture.

     Des objets extérieurs à l’homme sont devenus l’expression durable de sa pensée, mais sous une forme morte, privée de sa force vitale.

     Le Siècle des Lumières a été l’un des pas décisifs où la « raison » a, en certaines consciences, quasiment éliminé le « cœur ». Il existe maintenant des intellectuels qui se vantent d’être rationalistes et pour qui l’intuition est devenue une chose « mystérieuse et calamiteuse ». C’est pourtant par l’intuition, par le « cœur » que les prophètes ont accès à l’Éternel dans le cosmos. Ils pensent en images cosmiques, en meshalim.

     Si nous ne savons plus ce que c’est que l’intuition, nous pouvons lire ou relire Bergson dans les textes où il donne à comprendre ce que c’est que l’instinct et puis ce que c’est que « l’intelligence » et « l’intuition ». L’intuition telle qu’il la définit est « la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (La pensée et le mouvant, p. 181). L’intuition est une pensée qui accède à ce qui dans les êtres  échappe à ce qui est exprimable en paroles littérales et que l’on ne peut exprimer qu’en meshalim, en images, floues sans doute, mais vraies et vivantes.

     Si nous sommes un peu prophètes, nous pouvons connaître ainsi une personne humaine comme le faisait le prophète fils de l’homme : il savait ce qu’il y a dans l’homme, il a su qui était Nathanaël en le voyant sous le figuier, il a pu dire à la Samaritaine qu’elle avait eu sept maris, il a su ce que pensait de lui son hôte lorsqu’il s’est laissé baiser les pieds par une « pécheresse »…   (Jean 1, 48, 2, 25, 4, 18, Luc 7, 39s). Par sympathie-empathie nous pouvons ainsi connaître un humain, mais aussi un animal, un arbre, un caillou, un nuage… en nous y identifiant… Certaines certains d’entre nous sont certainement plus douées que d’autres pour cette connaissance, mais son pouvoir demeure en nous à l’état latent et nous pouvons nous efforcer de le développer si nous voulons mieux Aimer.

 

la feuille enfant dans sa fraîcheur

esquisse son sourire

à la vie à son avenir

dans le dessein des heures

 

elle ignore ce qui l’attend

mais elle le devine

dans cette atmosphère divine

où sa sève se tend

 

semblable mais pas tout à fait

à ses chères voisines

à ses sœurs et à ses cousines

elle interroge les effets

de la lumière sur sa peau

et sa transformation

en force d’émotion

la pousse et la fait porter beau

 

elle va danser un été

mais ce bref avenir

demeurera un souvenir

en mémoire d’éternité

 

11 avril 2017

     Les Amants de l’Autre devraient être en première ligne dans le combat contre les ennemis de la Terre. Celles et ceux qui connaissent l’Autre Éternelle participent à son Amour d’Altérité pour tous les autres, pour tous les univers et pour tous les êtres : tous ont en Elle « le mouvement, la vie, l’être ».

     L’Amour d’Altérité n’est pas un amour réservé à un individu choisi ou à un peuple élu. Il n’est pas réservé non plus à l’humanité. Il s’étend aux « oiseaux du ciel » et « aux fleurs des champs », et bien sûr à toutes les bêtes, à tous les arbres, à tous les rochers, à toutes les rivières… Ne les revêt-Il pas de beauté, de sa Beauté, comme Il les pétrit d’intelligence, de son Intelligence ?

     Heureuse la conscience qui reconnaît Sa présence intime à toutes choses, présence aimante. Présence totalement discrète, anonyme parce qu’elle est celle de l’Amour de son autre et non d’Elle-même.

     Toute conscience qui reconnaît cette Présence d’Amour s’efforce avec son aide, son esprit, de lui être présente, de participer à son Amour pour tous les êtres. Comment cette conscience pourrait-elle ne pas se soucier de tous les êtres, des proches humains et des moins proches non-humains ? Comment pourrait-elle ne pas s’indigner contre tout ce qui pille, saccage, domine l’autre ? S’indigner et agir. Agir d’abord en vivant écologiquement dans sa nourriture, sa vêture, sa toiture et sa voiture. Agir ensuite en combattant sociologiquement, économiquement et politiquement, en union avec tous les écologistes profonds, les pilleurs, les exploiteurs, les dominateurs de la Terre, dont le nom le plus évident est désormais la finance internationale.

 

vous êtes revenues pépier

dire que le printemps est là

dans la découpe des papiers

que vos ailes en falbalas

se refusent à renier

 

c’est cependant bien d’autres choses

que vos ailes infatigables

cherchent à dire et que l’on ose

entrevoir sans être capable

de donner leurs noms à la rose

 

vos yeux gardent de leurs voyages

par-dessus les terres les mers

mille reflets de paysages

et l’expérience de cet air

qui vous apprend à être sages

en contemplant à travers lui

qui vous supporte allègrement

ce qui dans la lumière luit

ce qui dit vrai et ce qui ment

au long des jours au long des nuits

 

que vos arabesques alors

enchantent tous les falbalas

invisibles dont se décore

ce qui du printemps enfin là

ne refuse pas qu’on adore

 

12 avril 2017

Avec la promotion de la laïcité, l’Église de France a compris qu’elle ne devait pas, qu’elle ne devait plus se mêler de politique. Lorsqu’il prend la parole en chaire ou dans les médias, un prêtre en tant que prêtre ne peut, dans une élection, soutenir telle candidate ou tel candidat. Une chrétienne, un chrétien convaincu ne peut cependant pas se désintéresser de la politique. Elle, il sent qu’on doit voter, s’exprimer en vertu des valeurs de l’Évangile auxquelles on adhère.

     La raison de cet écartèlement entre la conviction religieuse et la conviction évangélique est que l’Église est un mélange d’Évangile et de Religion. La Religion est un pouvoir, spirituel sans doute, mais un pouvoir. Elle peut donc contraindre, non seulement par un credo en un dieu tout-puissant, mais par une prise de position sociale et politique. La découverte de la laïcité lui a cependant donné de comprendre que son pouvoir ne devait ni s’affilier ni s’opposer aux divers pouvoirs politiques. L’Évangile, quant à lui, invite à l’Amour et à rien d’autre, mais l’Amour se soucie de tous les êtres. Il s’exprime donc en une éthique d’altérité universelle humaine et non-humaine. Pour ce qui est de l’humain, la devise de la République inspirée par la Déclaration universelle des droits de l’homme, à savoir « Liberté. Égalité. Fraternité », est une bonne référence car elle s’accorde avec les valeurs évangéliques.

     Certes, aucune chrétienne, aucun chrétien ne peut, au nom de l’Évangile, dire à une, un autre: « tu devrais voter pour untelle ou untel », ni même chercher à les convaincre par de beaux arguments. En effet qui Aime ne devrait pas être déboussolé face à un choix politique : sa « raison » et son « cœur » éclairé par l’Esprit invoqué doivent lui permettre de voter selon la justice. Elle, il peut bien sûr discuter de ces questions avec d’autres, mais son choix ne doit pas relever de l’hétéronomie, d’une contrainte ou d’une persuasion extérieures. L’Évangile libère de l’hétéronomie et permet la pleine autonomie. Sa Vérité rend libre (Jean 8, 32).

 

la rosée s’évapore en tourbillons graciles

aussitôt recueillis par l’air qui s’émerveille

en son corps que ravit l’œil brûlant du soleil 

argus illimité qui jamais ne vacille

 

le passage où la nuit offre l’eau qui rutile

au feu du jour qui naît dans son éclat vermeil

est aussi un échange où se portent conseil

la nuit qui souffle et le jour qui distille

 

lorsque reviendra l’ombre et la douceur du soir

après le feu du jour une rosée nouvelle

pourra réconforter l’herbe prise de soif

 

et l’élan de la nuit soufflera à la sève

que l’heure est revenue de relancer son rêve

de rendre toute chose intelligente et belle

 

13 avril 2017

     Si la politique est « l’art du possible » (Gambetta) et si « la démocratie est la pire des régimes à l’exception de tous les autres » (Churchill), les Amants de l’Autre, qui osent penser avec leur raison et leur cœur, s’interrogent avant de faire des choix politiques possibles en démocratie.

     L’idée proposée par Max Weber d’une « éthique de conviction » et d’une « éthique de responsabilité » peut les guider dans leurs choix. « L’éthique de conviction » est ici celle qui se nourrit de l’idéal évangélique, fût-il exprimé dans le langage de l’utopie proposée par la devise de la République : Liberté. Égalité. Fraternité, où chacune des trois forces est indissociable des deux autres, où la Fraternité tient d’une main la Liberté et de l’autre l’Égalité.

     Dans cette perspective, l’embarras du choix électoral se réduit. Quel programme-quelle personne se rapproche le plus de l’idéal, disons plutôt, s’en éloigne le moins ? Et cela en fonction des enjeux individuels, familiaux, sociaux, économiques, culturels… Et le choix de la personne ne peut manquer de se référer à son intelligence, à sa sensibilité, à son imagination, mais aussi à son éthique, à sa justice. Selon ce qui faisable, « possible », accordé avec le sens de l’imparfait.

     Quelle conscience morale pour le détenteur d’un pouvoir législatif, exécutif ou judiciaire ? Une conscience qui limite son idéal à la légalité ne peut que se tromper et tromper les consciences aussi limitées que la sienne. Car la légalité, ce n’est pas la justice puisque, comme l’a fait remarquer Pascal, il existe des lois injustes. Comment ne seraient-elles pas, celles qui ont été établies par des gens qui cherchaient d’abord leur intérêt ?

     Mieux que personne, qui Aime et pense selon l’Amour est capable de faire des choix justes, en politique comme dans la vie individuelle, familiale, sociale, culturelle…

 

quel secret en toi s’irise

de ce parfum qui s’anime

et puis se répand minime

dans le baiser de la brise

 

ce que les peintres nous disent

vraiment ne paie pas de mine

auprès de ce qui chemine

vers l’invisible remise

 

il demande qu’on s’approche

au plus près de sa demeure

avant qu’en la brise meure

le soupir où il accroche

un peu l’esprit du message

que dix mille ans de pensée

ont approfondi censés

proposer le beau ménage

 

alors si le secret grise

il ne faut pas que s’arrime

le simple désir de rimes

au baiser pur de la brise

 

14 avril 2017

     La connaissance de l’Éternel se réalise dans l’Amour de pure altérité. Cela se comprend si l’on admet que l’expression « Dieu est Agapè » définit son être même plutôt qu’une de ses qualités parmi d’autres.

     Cette réalisation permet d’entrevoir son action en son autre qu’est l’univers (les univers éternellement). Elle a permis au Fils de l’homme de percevoir que cette action est incessante : « Mon père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17) et que sa présence active est intime : « dans le secret » (Matthieu 6, 4, 6).

     Son mode d’action demeure une énigme pour l’intelligence, mais cela ne tire pas à conséquence pour celles et ceux qui Aiment, si ce n’est que résoudre cette énigme peut les mettre à l’aise face aux arguments de l’athéisme. « Dieu est esprit » (Jean 4, 24) et son action ne peut être physique. Elle est nécessairement psychique, c’est une inspiration et non une manipulation, contrairement  à ce que le récit de la Genèse peut donner à croire si on le lit littéralement et non en langage de mashal.

     La découverte toujours plus exhaustive et détaillée des étapes du Voyage de l’Univers révèle ce qui apparaît comme un processus d’auto-organisation-création progressive sans livrer la trace d’une action inspiratrice externe. Nos scientifiques parlent de hasard comme clé d’explication de ce processus, mais le terme hasard est un mot commode pour dissimuler l’ignorance. Le hasard au sens mathématique est incapable de rendre raison causale de la marche de l’univers vers toujours plus de complexité et de conscience. Cette auto-organisation-création ne peut tout de même pas être sans cause. Le croire c’est oublier-ignorer l’universalité du principe de causalité. Encore une fois décrire un phénomène quantique comme a-causal est une absurdité rationnelle.

      Il demeure que l’action inspiratrice de l’Éternel est celle d’un « dieu qui se voile » (Isaïe 45, 15). Et cela est cohérent avec la discrétion de l’Amour poussée jusqu’à l’anonymat.

 

tes fleurs déjà s’en sont allées

rejoindre la mère où naguère

elles avaient sucé le lait

à la mamelle de la terre

 

ainsi s’en vient ainsi s’en va

la beauté qui toujours nouvelle

selon le rythme de ses pas

vit la symphonie éternelle

 

qui sait ce que chantent les anges

dans cette musique ténue

où tout ce qui lentement change

revêt après qu’elle fut nue

et ainsi retourne à la terre

nue comme elle en était venue

et s’en va rejoindre cet air

qui n’a de nom qu’en l’inconnu

 

se peut-il que des anges ou même

leur ensemble ressuscités

soient devenus parce qu’ils aiment

purs esprits dans l’éternité

 

15 avril 2017

Manipulation langagière : reprise en ritournelle du 19 mars 2010 :

La communication portée à ébullition dans une campagne électorale témoigne de la puissance de la rhétorique et de la misère intellectuelle des électeurs, en tout cas d’une part non négligeable d’entre eux si l’on en juge d’après les efforts frénétiques des leaders politiques pour rallier les indécis à leur candidature.

     Force de la publicité commerciale qui pousse à une consommation nécessaire à la production nécessaire à la haute finance gloutonne… Jusques à quand nous laisserons-nous faire ? Jusqu’à ce qu’enfin la démesure déclenche la réaction de survie d’une planète épuisée ?

     Un éducateur fait figurer en bonne place parmi ses objectifs la promotion de consciences libres, capables de se rire de la stupidité d’une humanité première possessive, dominatrice et dévoratrice.

   Ces éléments de réflexion sont évidemment toujours valables. Le problème du choix libre en politique fait partie d’un ensemble plus large, plus quotidien puisqu’il concerne notre mode de consommation…

 

Choisir ses dirigeants dans une démocratie est devenu plus problématique depuis la multiplication des « réseaux sociaux » et l’amplification qu’ils donnent aux médias.

     Démocratique rime depuis toujours avec rhétorique : à défaut de vaincre par les armes, les prétendants au trône cherchent à convaincre par les mots. Et les mots du langage de la raison, de cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (Pascal: Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69), ont pris l’avantage sur les mots du « cœur ». La conscience, en Occident et partout où l’Occident domine culturellement, est privée de l’intuition. On parlait autrefois du « bon sens paysan », celui de gens en contact permanent avec la nature, avec les choses, comme l’étaient les prophètes de la Bible, et qui y ressentaient l’équilibre des forces de la vie. Mais la paysannerie est une espèce en voie d’extinction.

     Les gens qui savent encore prier devraient pouvoir faire des choix judicieux, dans leur vie politique comme dans leur vie familiale, sociale, culturelle… Qui Aime peut compter sur l’Amour pour se faire guider, en pleine liberté de ses décisions.

 

la sève monte des racines

à la rencontre du soleil

afin que naisse une merveille

de fleurs et d’autres origines

 

une secrète intelligence

est à l’œuvre qui organise

avec une douceur précise

le cheminement de son sens

 

mais c’est chose si quotidienne

qu’avoir des yeux et ne pas voir

la merveille de son pouvoir

étonne qui n’a pas fait sienne

la découverte de l’amour

qui se voile dans le plein jour

de l’évidence ahurissante

d’une machine suffisante

 

pourtant la sève est la maîtresse

enseignante d’une sagesse

où la terre avec le soleil

accomplit les mêmes merveilles

 

16 avril 2017

     Faire croire que Jésus-Christ a vaincu la mort, c’est en rester à considérer la mort comme un mal, c’est croire que « Dieu n’a pas fait la mort » (Sagesse 1, 13) comme le donne à penser le récit du péché d’Ève et d’Adam : « Du fruit de l’arbre au milieu du jardin, a dit Dieu, vous ne mangerez pas et vous n’y toucherez pas, afin de ne pas mourir » (Genèse 3, 3). Mais il est écrit aussi : « Tu es poussière, à la poussière tu retourneras » (Genèse 3, 19) et cela donne à penser que, péché ou pas, les humains sont destinés à mourir, que c’est dans leur nature.

     On peut cependant faire l’hypothèse, vérifiée dans l’attitude de quelques chrétiens, que la mort n’est pas l’horreur qu’y perçoivent la majorité des humains. Le Fils de l’homme n’avait pas à vaincre la mort, il avait à dominer la peur de la mort.

    Cela est lié à l’idée qu’il se faisait de la résurrection, qui n’était pas ce qu’en ont dit les prêtres en faisant de lui l’offrande sacrificielle au Tout-puissant « pour effacer la tache originelle, et de son père apaiser le courroux. » Pour lui, précisément, la résurrection concerne celles et ceux qui en ont été « jugés dignes ». On peut supposer que ce sont celles et ceux qui ont Aimé en se mettant au service des autres (Matthieu 25, 34-40). Elles ils deviennent « semblables aux anges ». Et ce n’est pas en raison de la « résurrection » du Christ, puisque « Abraham, Isaac, Jacob » et sans doute beaucoup d’autres sont des ressuscités (Luc 20, 36s).

     Tant que nous en restons à notre humanité première, « animale psukhikon… faite de poussière », nous pouvons craindre la mort puisqu’elle signe notre anéantissement. Mais si nous passons le seuil de l’humanité dernière « spirituelle pneumatikon« , nous ne devons pas la craindre puisque alors nous « revêtons l’immortalité » (I Corinthiens 15, 44, 46, 48, 53). Nous pouvons même, à l’instar du Fils de l’homme, y aspirer pour y trouver notre « achèvement téléioumaï » (Luc 13, 32, 12, 50, Jean 19, 30).

 

« les morts ne sont pas sous la terre »

certains ne sont qu’un souvenir

peut-être un nom à retenir

dans l’histoire sans nul mystère

 

d’autres sont devenus des anges

et travaillent dans l’éternel

pour le service des mortels

afin qu’en eux-mêmes ils se changent

 

« Les morts ne sont pas sous la terre »

dans le passé ni l’avenir

mais aucun ne va revenir

nous dire quel est leur mystère

 

il est pourtant d’étranges signes

parfois dans la coïncidence

qui accompagne de leur danse

nos efforts de nous rendre dignes

de leur condition où l’amour

en élans de sollicitude

approche la béatitude

que partage l’ancien des jours

    

17 avril 2017

     « Tous nos pères… ont bu la même boisson spirituelle. En effet, ils buvaient à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher était le Christ » (I Corinthiens 10, 4). Lorsque, en bon Israélite, Paul évoque le séjour des Hébreux au désert avec Moïse après leur sortie d’Égypte, il fait du Christ un être intemporel. Le Fils de l’homme n’avait-il pas dit « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean 8, 58) ? Le Christ de Paul est, comme le Père de Yeshoua, la figure mashal de l’Éternel, « l’image du dieu invisible » (Colossiens 1, 15).

     Si nous admettons qu’il en est ainsi, nous ne pouvons pas nous attacher à la personne du Fils de l’homme apparu à Nazareth il y a quelque deux mille ans. Nous ne pouvons nous attacher qu’à la Vérité dont il a été le témoin. Le Fils de l’homme n’est pas un être sacré et cela fait partie de la désacralisation que la Vérité lui a fait aussi reconnaître, la désacralisation du temps qu’il a signalée en disant qu’il était maître du sabbat « sacré », montrant par là que le sabbat était une invention humaine, que l’Éternel ne se repose jamais, qu’il est « sans cesse à l’œuvre » (Jean 5, 17), la désacralisation de l’espace en disant à la Samaritaine qu’on n’adorerait plus en un lieu sacré parce que « Dieu est esprit » (Jean 4, 20, 23s)

      Telle est la Vérité. Alors que le sacré s’attache à des temps, des lieux et des personnes, la Vérité est de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les personnes. Elle est éternelle, et la conscience qui la découvre en est le témoin et non le propriétaire. Nous n’avons pas besoin de croire en lui pour la reconnaître, il faut et il suffit d’être « de la Vérité » (Jean 18, 37).

     On peut ici faire sien ce que Montaigne a dit des idées qu’il avait rencontrées chez Platon : « La vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même » (Essais, I, 26, p. 224 folio). Ce qui a pu faire dire à Pascal : « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568).

     Ce n’est pas dans les évangiles mais en nous que nous trouvons tout ce qui nous y voyons. Le fils de l’homme l’a dit à sa manière : « pour écouter ma voix, il faut être de la vérité ». Nous pouvons accueillir la Vérité de l’Évangile, non parce qu’elle est la parole du Fils de l’homme, mais parce qu’elle est la vérité et que nous la reconnaissons être telle. Non seulement nous le pouvons, mais nous le devons, car la Vérité de l’Amour ne s’impose pas dans l’obéissance de l’hétéronomie de la loi, elle se reconnaît dans la liberté de l’autonomie de la grâce.

 

c’est l’heure où au dernier ululement

s’associe le premier croassement

dans le jeu de lumière et d’ombre

infinitésimal en nombre

 

l’univers ses leçons de courbes

distribue ici sans détour

aux yeux ouverts sur l’habitude

pour y voir la béatitude

des simplicités évidentes

qui agit en ce qu’elle hante

toutes choses et ne se sépare

en rien de ce qu’elle pare

 

dans la beauté du temps fluide

coulant sans heurt d’ides en ides

en répons qui se renouvellent

en unique marche éternelle

 

ce qui ulule et qui croasse

en son beau jeu de passes passe

le témoin qui rit dans l’amour

du rire de l’ancien des jours

 

18 avril 2017

     Si l’on admet que la vérité est « l’accord de la pensée avec la chose » (Lachelier), l’adéquation de l’idée que l’on a d’un être avec la réalité de cet être, on peut aussi admettre que la vérité ne peut être une réalité personnelle : une vérité est par essence une relation entre une réalité et une conscience qui la reconnaît.

     Dire que Dieu, Jésus ou qui que ce soit est vérité est dépourvu de sens, même si l’on peut admettre qu’il est véridique, qu’il dit la vérité, qu’il en témoigne comme le Fils de l’homme a pu le faire : « C’est pour cela que je suis né, c’est pour cela que je suis venu au monde, rendre témoignage à la vérité » (Jean 18, 37).

     Cela implique que personne ne peut s’imposer comme détenteur de la Vérité, mais cela signifie que l’on peut reconnaître cette Vérité, si l’on « en est », si cela correspond à notre attitude éthique, car l’Être de l’être est Amour et être « de la vérité » c’est être « de l’Amour », essence de toute éthique. Qui reconnaît que l’Amour est essentiel dans sa vie finit par admettre que son dieu, son idéal, c’est Aimer, même s’il ne l’appelle pas dieu, même s’il est athée ou agnostique.

     On admet que l’Amour est la Vérité de l’Être, que le penser et le dire est véridique, non parce que untel le dit, en l’occurrence le Fils de l’homme, mais parce que, comme disent Montaigne et Pascal, nous l’entendons et voyons de même, que nous trouvons en nous ce que nous y voyons. Et cela n’est pas un acte de possession mais un acte de reconnaissance d’une réalité relationnelle impossédable par essence.

     La Vérité de l’Amour ne s’impose pas. Comment le pourrait-elle puisqu’elle est libératrice, qu’elle donne l’autonomie de la pensée des consciences qui osent penser à celles et ceux qui l’accueillent et la vivent ?

 

quelles galaxies se transforment

aux plus lointains espaces

et qui apparaissent énormes

au regard de nos faces

 

la vérité des innombrables

nommés séparément

en émulant l’indénombrable

de l’espace et du temps

fond dans celle de l’éternel

où tout peut se compter

dans l’amour infini de celle

qui vit d’altérité

 

les galaxies ont leur secret

de cet amour de l’autre

du plus abstrait au plus concret

où disparaît le nôtre

 

lors les galaxies qui nous hantent

en fabriquant la vie

dans l’amour toujours pour nous chantent

la joie qui nous ravit

 

19 avril 2017

     Les penseurs du XVIIIème siècle européen, les « nouveaux philosophes » de l’époque des Lumières, de l’Enlightenment, de l’Aufklärung… ont comme nécessairement attaqué la religion, la religion chrétienne en l’occurrence parce qu’elle était dominatrice de la pensée et de l’action, qu’elle imposait l’hétéronomie de sa croyance et de sa morale.

     Le mantra de Voltaire, « écrasons l’infâme », a bien résumé ce combat pour la liberté de pensée, le « sapere aude » d’Horace remis en selle par Emmanuel Kant. Voltaire luttait contre toute injustice, et pour lui l’injustice s’incarnait pour une bonne part dans l’Église, dans son intolérance.

     L’Église a réagi en combattant ce qu’elle jugeait impie, contraire au sacré, parce qu’elle était, quasiment depuis son origine, un mélange de Religion et d’Évangile, qu’elle régnait par la crainte, la « grande crainte » (phobos mégas, Actes, 5, 11) qui s’était abattue sur les premiers disciples à la suite du meurtre, prétendument par l’Esprit Saint, d’Ananias et de Saphira, pour un simple mensonge.

      Peut-on dire que l’Église a finalement compris son erreur ? Non, elle continue d’imposer son credo, où il n’est pas question de l’Amour. Les théologiens chrétiens n’ont toujours pas saisi que l’Évangile a aboli le sacré, le sacrifice, qu’Abraham avait depuis longtemps reconnu contraire à la volonté de l’Éternel.

     L’acte fondateur du christianisme a été l’imposture de ses prêtres de faire de l’assassinat du prophète Jésus de Nazareth un sacrifice. Mais qui s’en est aperçu ? Il faut scruter les évangiles, celui de Jean en particulier, pour comprendre que le Fils de l’homme, dans la ligne des prophètes, a définitivement établi que « l’Éternel veut l’amour et non le sacrifice ». Cette Vérité de l’Amour avait déjà été reconnue, plus de 700 ans avant la venue au monde du prophète fils de l’homme, par le prophète Osée : « Je veux la miséricorde (héséd) et non le sacrifice, la connaissance de l’Éternel plus que les holocaustes » (Osée 6, 6). « Mon peuple est détruit parce qu’il lui manque la connaissance. Puisque tu as rejeté la connaissance, je te rejetterai. Tu ne pourras plus exercer la prêtrise » (Osée, 4, 6). La connaissance ? la connaissance de l’Éternel, l’Amour : « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8).

     Si l’Église, par impossible, retrouvait la pureté de l’Évangile, elle encouragerait ses fidèles à « oser penser » dans la Lumière de l’Éternel, la Lumière libératrice qui établit les consciences dans l’autonomie de la Grâce en les libérant de l’hétéronomie de la Loi, des Commandements. « Aime, et ce que tu veux, fais-le ». Aime, et ce que tu penses, pense-le. Veux et pense ce que l’Amour en toi t’invite à faire et à penser.

 

cette mouche bleue

que tu atomises

est la joie du jeu

qui te fut promise

dans le plan sans fin

d’apaiser la faim

 

ta beauté variable

est l’arme secrète

qui te rend capable

d’assurer la fête

dans le plan sans fin

d’apaiser la faim

 

ta vivacité

à saisir ta proie

dans l’éternité

elle aussi se voit

dans le plan sans fin

d’apaiser la faim

des dix mille bouches

de l’élan de vie

tendu de la souche

en sa belle envie

de remplir sans fin

l’horizon divin

 

à tout ce qui mange

et qui est mangé

la hantise d’anges

dans le ciel changés

est le plan sans fin

d’apaiser la faim

 

 

20 avril 2017

     S’agit-il de comprendre l’Évolution dans la connaissance de l’Amour ou s’agit-il de connaître l’Amour dans la compréhension de l’Évolution ? 

     Nos scientifiques découvrent toujours davantage les processus qui ont amené le déploiement vertigineux depuis l’origine, l’hypothétique Big-bang, jusqu’à ce qu’ils rencontrent dans les sciences dures et les sciences molles, dans la physique et la chimie, dans la physiologie et la psychologie, dans la sociologie et dans l’économie, dans la morale et l’éthique, dans l’art… en passant par l’apparition des atomes, la formation des galaxies et des étoiles, des systèmes planétaires, l’apparition et la complexification de la vie végétale, animale et humaine.

     Il apparaît que ces processus sont tous auto-organisés. L’auto-création-organisation est le terme clé utilisé pour les décrire, que ce soit, à titre d’exemples, par François Roddier dans Thermodynamique de l’évolution. Un essai de thermo-bio-sociologie ou par B.T. Swimme et M.E. Tucker dans Journey of the Universe.

     Le principe de causalité, intangible, nous contraint cependant à aller voir plus loin que ces phénomènes autorégulés, en langage kantien à passer du phénoménal au nouménal, du physique au métaphysique. Kant a cependant montré que le monde métaphysique est inaccessible à l’intelligence rationnelle adaptée à la seule compréhension du monde phénoménal. Bergson a ensuite précisé la distinction entre l’intelligence, adaptée à la compréhension du monde physique, et l’intuition adaptée à la connaissance du monde métaphysique.

     Saint Augustin (354-430) a découvert il y a déjà quelques siècles que le temps est une réalité inaccessible à la compréhension alors que nous en avons l’intuition. Plus récemment, Claude Bernard  (1813-1878) a saisi que la vie est, elle aussi, en elle-même inaccessible à notre intelligence, que nous n’en comprenons que les manifestations. Mais on peut ajouter à la liste des incompréhensibles, la beauté, par exemple sous sa forme poétique qui donne matière à de multiples théories, théories dont la simple multiplicité est le signe de l’incapacité de l’intelligence à la saisir en elle-même.

     Et l’Amour ? Même l’amour le plus physique et bien sûr l’amour psychologique demeurent hors de portée intellectuelle. À plus forte raison l’Amour de pure altérité. Plus que toute autre réalité, cet Amour ne peut se comprendre, si ce n’est dans ses manifestations. Mais il peut se connaître. Qui Aime connaît l’Amour, qui n’Aime pas ne Le connaît pas. C’est l’intuition évangélique (I Jean 4, 8).

     Nous pouvons cependant, à titre d’hypothèse et d’expérience de pensée, étudier en quoi les phénomènes cosmiques, et spécialement l’Évolution dans tous ses processus, peuvent mener au seuil de la connaissance de l’Amour, et la connaissance de l’Amour apporter des explications justificatrices à ces processus.

 

le moineau qui se pose sur le fil

pour la première fois

comment sans expérience sait-il

obéir à la loi

qui préside à nos équilibres

et rester libre

 

l’œil qui s’attarde sur le naturel

dans un moment d’extase

sent bien que pourraient lui pousser des ailes

comme peut une phrase

à la bouche en son équilibre

se garder libre

 

la main douée qui vivement dessine

la beauté aperçue

peut reconnaître par ce qu’elle devine

en ce qu’elle est déçue

la perfection de l’équilibre

et rester libre

de s’en aller à ses autres amours

où se peut accomplir

le dessin de la suite des jours

où se veut aboutir

le beau destin recherchant l’équilibre

en restant libre

 

le moineau l’œil la main qui obéissent

en leur nécessité

au don gratuit des choses qui frémissent

en belle liberté

se réjouissent d’elle en l’équilibre

de l’amour libre

 

21 avril 2017

Si l’univers s’auto-développe mais ne peut être sa propre cause – contrairement à ce qu’a pu penser Baruch Spinoza en le déifiant – , c’est qu’il est l’œuvre incessante d’un Être capable de le causer et qui est lui-même sans cause, nécessairement éternel. Mais aussi que son action fait corps avec celle des éléments de l’univers en leur dimension infime, psychique.

     Est-ce là émettre une simple hypothèse, tenter une expérience de pensée ? Peut-être mais elle vaut la peine d’être envisagée par une conscience que l’univers fascine et qui ose penser.

     Oser penser met en doute tous les mythes que l’on prétend nous imposer comme vérités révélées. Si l’Éternel inspire la marche de l’univers et qu’il est Altérité d’Agapè, il ne peut le faire en s’y imposant. Il est ainsi vital pour nous de savoir que cette inspiration de « l’évolution créatrice » (Bergson) ne cesse pas et qu’elle nous invite, nous autres humains, à participer à son intelligence, à sa beauté et à son être même, Aimer.

     Cet Amour éternel nous invite à regarder devant nous, à nous libérer de la fascination du mythe d’une origine censée parfaite, à cesser de célébrer un événement passé prétendument fondateur alors que l’Éternel n’a jamais cessé d’agir. La maîtrise du sabbat qu’a annoncée le Fils de l’homme au nom de la marche du temps créateur (Jean 5, 8-17) nous libère de tous les mythes et de toutes les lois qui s’y originent, en particulier du mythe de la création en six jours suivi d’un repos que nous devrions partager en jours de samedi, dimanche et vendredi comme le font les juifs, les chrétiens et les musulmans, parce qu’ils ont été érigés en commandements.

     L’idée de cette maîtrise libératrice du sabbat et donc du mythe qui le fonde a sans doute été émise pour la première fois par Yeshoua de Natsèrèt, mais elle ne lui appartient pas, pas plus que les idées de Platon (il a lui-même parlé d’idées éternelles) n’appartiennent à Platon ni les idées de Montaigne à Montaigne, ni bien sûr à Pascal et à toutes celles et ceux qui les éprouvent vraies (Essais, I, 26, p. 224 folio. Pensées, éd. Sellier, 568).

     Même si Pascal n’a pas été cohérent, même s’il ne s’est pas libéré des mythes judéo-chrétiens, il a affirmé qu’il fallait oser penser: « Toute notre dignité consiste donc dans la pensée. C’est de là qu’il nous faut nous relever, et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser. » (Pensées, 232). « L’espace et la durée », c’est ce que le Fils de l’homme a désacralisé, et la pensée, à défaut de les comprendre, peut en avoir l’intuition et les faire servir à Aimer, y reconnaître l’œuvre incessante de l’inspiration de l’Éternel.

 

l’avion va de l’avant

sa trace dans le ciel

se soucie peu du vent

qui emporte ses ailes

vers la destination

 

la caravane en route

au milieu du désert

se soucie peu du doute

qui la tire en arrière

de la destination

 

ce qui dans le passé

recherchait l’origine

se trouve dépassé

par l’appel de l’ultime

 

c’est que la belle sève

sert la fleur et le fruit

par quoi elle s’achève

lorsqu’elle s’accomplit

en la destination

 

le vent dont on ne sait

d’où il vient où il va

sait où mène l’essai

en chacun de ses pas

vers la destination

 

22 avril 2017

     La science est à la recherche des lois de la matière. Elle n’arrive pas facilement à admettre qu’il lui faut reconnaître un certain indéterminisme de la matière. La découverte au niveau quantique de phénomènes prétendument acausaux c’est-à-dire indéterminés ne parvient pas à lui faire prendre conscience de la part d’indétermination qui préside à l’évolution de la matière.

     Le déterminisme est indéniable, même au niveau humain, à preuve la possibilité d’établir des statistiques de comportement, et donc ces sondages qui font la une de l’actualité ces jours-ci. Mais le manque de totale fiabilité des sondages montre que l’indéterminisme individuel, qui échappe aux statistiques, n’est pas une illusion.

     Nous pouvons, nous devrions reconnaître que les individus sont statistiquement déterminés et déterminables, influençables, et que les sondages statistiques sont eux-mêmes des outils utilisables et utilisés pour accentuer le déterminisme pesant sur eux. Mais nous pouvons nous dégager de ces déterminismes en osant penser, en conjoignant l’intelligence de la raison et l’intuition du cœur. Les consciences indécises face à un vote ne sont pas désarmées si elles savent penser ainsi, analytiquement et intuitivement.

     Une conscience animée par Aimer en accueillant l’Esprit dans la prière est plus que toute autre libérée des déterminismes, assurée de faire des choix aussi pertinents que libres.

     Les Églises ne peuvent chercher à convaincre leurs fidèles de faire tel ou tel choix, de voter pour telle ou tel candidat, mais elles devraient les inviter à prier avant d’arrêter leur choix.

 

          « Seigneur, accorde ton secours

            Au beau pays que mon cœur aime,

            Celui que j’aimerai toujours,

            Celui que j’aimerai quand même. »

 

cette aube aux doigts de rose

est la belle espérance

des consciences qui osent

penser dans le bon sens

 

23 avril 2017

     « La loi a été donnée par l’intermédiaire de Moïse. La grâce et la vérité sont venues par l’intermédiaire de Jésus Christ  » (Jean 1, 17).

     De tout texte, en particulier de tout texte sacré, on peut proposer plusieurs interprétations. Il existe, entre autres exemples, un courant d’interprétation remontant au Moyen-âge selon lequel il existe pour tout texte au moins trois sens possibles, trois « intentions » : intentio auctoris, intentio operis et intentio lectoris (l’intention de l’auteur, l’intention de l’œuvre et l’intention du lecteur (Umberto Eco, Les limites de l’interprétation, pp. 29-32). Ces interprétations sont compliquées à mettre au jour, au point que l’on peut discuter à perte de vue sur le sens d’un verset d’une écriture tenue pour sacrée.

     Si, comme c’est la cas dans la Spiritualité de l’Altérité, on pense que la Vérité à laquelle le Fils de l’homme a consacré sa vie à en témoigner (Jean 18, 37) est celle de « Dieu est Amour », on interprète tous les textes du Nouveau Testament à la lumière de l’Amour et de ses implications. Pascal n’a-t-il pas lui-même affirmé, sans d’ailleurs en tirer toutes les conséquences, que « L’unique objet de l’Écriture est la charité » (Pensées, éd. Sellier, 301, p. 205) ?

     Le mot grec « dia » qui apparaît deux fois dans le texte de Jean cité en tête signifie « à travers, au moyen de, par l’intermédiaire ». On dira ici que la Vérité de l’Amour nous est connue par ce qu’en a dit le prophète Yeshoua de Natsèrèt, mais qu’il n’est pas lui-même cette Vérité contrairement à ce que croient les chrétiens. Il faut d’abord rappeler que grammaticalement cela n’aurait pas de sens puisque une vérité est une relation juste entre une réalité et l’idée que l’on s’en fait. Ce n’est pas un être substantiel, ce ne peut être une personne.

     Cela fait qu’une vérité n’appartient à personne, pas même à celle ou à celui qui l’a exprimée pour la première fois. Montaigne et Pascal ont eu la lucidité d’en avoir l’idée, et cette idée ne leur appartient pas non plus (cf. entrée du 17 avril), ni à celles et ceux qui la reconnaissent comme telle.

     Lu avec les yeux de l’Amour, la Vérité de l’Évangile ne dépend pas de celles et ceux qui ont écrit les évangiles, ni même de Yeshoua. C’est une Vérité éternelle enfin reconnue : « ce qui était demeuré caché depuis le commencement du monde et qui est désormais manifesté » (Romains 16, 25s).

     Avec les yeux de l’Amour, la lecture des textes « sacrés », prétendument révélés, y met au jour les contradictions, en particulier celles qui opposent « la loi donnée par l’intermédiaire de Moïse » et « la grâce et la vérité » venues à nous par l’intermédiaire de Jésus Christ. » La contradiction archétype, qui fonde la désacralisation des évangiles et la rupture avec la religion est celle où l’on lit, à quelques lignes d’intervalle, « je vous l’assure, jusqu’à ce que passent le ciel et la terre, pas un iota, pas un trait de la loi ne passera » et « vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens… mais moi je vous dis… » (Matthieu 5, 18, 21).

     Contradiction essentielle aussi entre le geste de serviteur, voire d’esclave, du fils de l’homme lavant les pieds de ses disciples et l’affirmation, « vous m’appelez maître et seigneur et vous avez raison, car je le suis » (Jean 13, 4s, 13).

     Chercher à concilier ce genre d’affirmations contradictoires, c’est rester sous l’empire du sacré dont l’Amour justement nous délivre. L’Altérité dissout la Sacralité, y compris celle de Jésus Christ. Dommage pour celles et ceux qui ne peuvent se passer de gourou.

 

sur la dalle tu dors

un trou rouge au côté

ne bouges plus l’essor

de ta vie s’est brisé

sur le règne des chances

qui règle les avances

 

les nombres qui prétendent

organiser le monde

et voudraient que s’étende

en tout l’endroit leur ronde

sous le règne des chances

qui règlent les avances

doivent à la durée

bien laisser quelques places

pour voir s’améliorer

le destin de la race

 

lorsqu’ils laissent le ventre

parler avec la tête

les amoureux de l’antre

où s’amuse la fête

voient au règne des chances

se régler les avances

 

et grive assassinée

tu prononces l’augure

d’un destin dessiné

abrégeant le futur

dans le règne des chances

qui règle les avances

 

24 avril 2017

     Pour penser en prophète comme l’ont fait les Osée, les Amos, les Isaïe, les Jérémie, et, plus éminemment que tous, le Fils d’homme Yeshoua de Natsèrèt, il faut apprendre à contempler et méditer le cosmos dans toutes ses dimensions, à commencer par cet espace-temps que nous comprenons mieux que jamais mais sans l’avoir encore pleinement ressenti.

     On trouve un signe ténu d’invitation à cette contemplation et à cette méditation dans le « regardez les corbeaux… regardez les fleurs des champs. » Et la découverte de l’Amour universel est sans doute en partie fondée sur la méditation du soleil qui brille sur les méchants et sur les bons, sur la méditation de la pluie qui tombe sur les injustes comme sur les justes (Matthieu 5, 45).

     Notre présence au cosmos, où l’Esprit de l’Éternel poursuit son œuvre inspiratrice, peut devenir une présence à cette œuvre, une réjouissance en son intelligence et en sa beauté, une action pour la prolonger et, surtout maintenant, pour la défendre contre la folie prédatrice qui menace la vie sur notre Terre.

     Le même Amour Éternel qui se préoccupe de la vie matérielle et spirituelle de tous les humains quelles que soient leur culture, leur religion, leur idéologie… se préoccupe aussi de tous les êtres vivants, de tous les êtres. Comme l’Amour se soucie autant d’un « primitif » qui vit encore à l’âge de la pierre qu’à un prix Nobel, Il se soucie autant d’un moustique que d’un cheval de course… Mais cet Amour est reçu par chaque être selon ce qu’il est : « Quiquid recipitur ad modum recipientis recipitur« , « tout ce qui est reçu est reçu selon la condition de l’être qui le reçoit. » (Summa Theologiae, 1a, q.75)

     Il en va ainsi non seulement de la connaissance, mais aussi de toutes les qualités de l’être. C’est dans la présence de l’Amour présent à toutes choses que nous pouvons Le mieux connaître et Le vivre. Et il est utile de Le penser, autant qu’en termes d’intelligence séparée, en termes d’intuition et de connaturalité : « Les différences à l’intérieur de l’intentionnalité humaine révèlent une structure normative et un ordre connaturel qui existe dans le monde plus vaste de l’être, de la réalité – un ordre connaturel qui réfère à une correspondance ou à une proportion qui existe entre l’ordre de notre connaissance humaine et l’ordre qui existe dans le monde de l’être » (Br. Dunstan Robidoux, O.S.B., « Applying a Thomas Principle : Quiquid recipitur ad modum recipientis recipitur » (The Lonergan Institute).

     Cela peut paraître abstrus à qui n’est pas habitué à jongler avec ce genre de concepts,  mais l’idée que nous recevons à la mesure de notre condition rejoint le « qui est de la Vérité écoute / entend ma voix » du Fils de l’homme : en effet plus on Aime et plus on est en condition de recevoir l’Amour. « Donnez, et l’on vous donnera une pleine mesure, tassée, débordante » (Luc 6, 38), « ad modum recipitur. »

 

pourquoi turquoise n’ouvres-tu jamais

tes ailes au repos

es-tu honteuse de la pauvre peau

poussiéreuse qu’elle présenterait

aux regards qui désirent

et aux cœurs qui soupirent

 

ou crois-tu que tapie parmi les feuilles

ta couleur te protège

et fait lever le siège

de la rapacité de ces bouches qui cueillent

pour nourrir de plaisir

le cœur de leur désir

 

c’est la beauté pourtant que manifeste

ce dessous découvert

où le bleu et le vert

se fondent en douceur comme en un geste

où la réjouissance

connaît la complaisance

 

25 avril 2017

     On entend des scientifiques proclamer haut et fort que la science est certaine et que ce qui n’est pas scientifique est douteux. C’est oublier l’évidence que la science ne cesse d’évoluer et que cette évolution ne se fait pas continument, qu’il se produit des révolutions où les vieilles théories passent le relais à de nouvelles. On pense à la révolution copernicienne bien sûr, mais on peut parler de révolution avec la découverte de l’évolution, avec celle de l’espace-temps, avec celle du monde quantique, qui n’est pas achevée, qui butte sur des phénomènes « acausaux ».

     La découverte de ces phénomènes acausaux physiquement inexplicables n’a cependant pas remis en cause le matérialisme physique, fondement de notre science occidentale. Si l’on tient cependant que l’existence de la dimension psychique de la matière est une évidence pour qui garde les yeux fixés sur la principe de causalité, on peut retrouver ce que cette science a voulu jeter aux oubliettes : les âmes des choses, ce qu’Aristote appelait leurs formes, et trouver ainsi la cause de ces phénomènes prétendument acausaux.

     Qui retrouve la conviction rationnelle de cette âme, de ce psychisme, retrouve le chemin des symboles, qui ne sont pas l’œuvre de l’imagination folle du logis, mais de l’imaginal, de l’imaginatio vera, médiatrice fantasmée entre l’expérience sensorielle et la réalité intelligible selon des penseurs tels que l’Arabe Averroès ou le Perse Sohrawardi étudié par Henry Corbin (on peut lire ou relire « pour une charte de l’imaginal », préface à la deuxième édition de Corps spirituel et Terre céleste).

     La perspective psycho-cosmique est sans doute la clé de l’univers symbolique, dont les scientifiques ne peuvent nier l’existence mais auquel ils barrent la route de leur science estimée seule capable de rendre raison de la réalité. On peut ainsi se demander si le symbole ne serait pas l’expression imaginale d’expériences psycho-physiques dont vivent encore certains humains dénigrés comme primitifs et relevant d’une prétendue mentalité archaïque. Les symboles seraient alors l’expression de réalités psycho-cosmiques.

     Prenons le symbole de l’arbre, de certains arbres en particulier tels que le chêne ou le frêne dans nos contrées, le ceiba ou yaxché chez les Mayas, le kien-mou chez les Chinois … Ces arbres sont perçus comme des abris d’êtres surnaturels : dieux, esprits élémentaires, nymphes, elfes…, fantasmes imaginaux d’une réalité bien réelle (si l’on veut user d’une expression tautologique pour affirmer sa conviction), d’une réalité que certaines sensibilités sont capables de ressentir.

     On peut alors comprendre les lubies des gens qui embrassent les arbres ou qui parlent aux plantes, on peut oser les penser. On peut comprendre pourquoi les prophètes juifs ont pensé-parlé en meshalim et pourquoi la Spiritualité de l’Altérité tient à conjoindre la pensée réflexive et la pensée poétique.

 

ô doux bruit de toi pluie

pour la terre assoiffée

lorsqu’au bout de la nuit

qui croyait s’étouffer

revient l’eau qui respire

la vie en son désir

 

tu ignores pour qui

tu délivres la joie

en un murmure où soit        

accueilli ou requis

pour ce à quoi aspire

la vie en son désir

 

comme le grain qui tombe

au hasard des chemins

des gestes de la main

et des désirs du monde

tu es l’eau où respire

la vie de l’avenir

 

tu ne fais acception

d’aucune terre rare

ou commune ou bizarre

dans la distribution

de ce que tous désirent

pour le monde à venir

 

c’est le cœur qui accueille

et qu’importe le lieu

de la terre ou des cieux

s’il est comme la feuille

chantant l’eau où respire

la vie en son désir

 

26 avril 2017

     Auto-organisation en physique, en biologie, en sociologie… Il semble bien que d’un bout à l’autre de l’univers, depuis l’origine jusqu’à la fin (du big-bang au big-crunch) et pourquoi pas dans tous les univers qui se succèdent d’éternité en éternité, l’intelligence (et la beauté) de l’Éternel inspire ainsi son Autre. Alors, quelle relecture de l’Évangile ?

     Il existe parmi les paroles attribuées au Fils de l’homme des signes que l’Éternel agit, d’ailleurs en permanence (Jean 5, 17), selon la logique interne de l’Amour dans le cheminement éthico-spirituel des consciences. On peut parler d’une sorte d’automaticité. Elle opère assez clairement dans la question du pardon, capitale dans la relation des personnes avec ce que conventionnellement on appelle Dieu. Le pardon des péchés est un acte autonome à la conscience et non hétéronome : qui pardonne est pardonné dans la mesure même où son pardon est une participation à l’Amour Éternel : « pardonnez-nous comme nous pardonnons » s’interprète facilement dans ce sens, et cette interprétation se confirme dans le mashal du Serviteur impitoyable  (Matthieu 18, 21-35).

     Le Fils de l’homme n’a d’ailleurs jamais dit « je te pardonne tes péchés ». Il a dit  » tes péchés sont pardonnés ». C’est une parole informative et non performative, une constatation et non une action. Dans la scène de la pécheresse, ce pardon est explicitement attribué à l’amour de cette femme accueillant l’Amour (Matthieu 9, 2), Luc 7, 48).

     Il est cependant significatif que les témoins de ces pardons les ont attribués à la puissance du Fils de l’homme et que les chrétiens continuent de le faire. On comprend que l’Église et ses théologiens ne puissent en admettre la logique : le sacrement de la réconciliation s’en trouverait dynamité, tout comme l’omniprésence de l’Éternel Amour à tout être « dans le secret » (Matthieu 6, 4) dynamite le sacrement de l’eucharistie.

     Tout est lié. L’Église attribue l’efficacité du sacrement de réconciliation, et de tous les autres, au prétendu sacrifice de la croix qui perpétue l’image d’un dieu dont il faut apaiser la colère par la souffrance soi-disant rédemptrice, alors que l’Éternel Amour est par essence incapable de colère, lui qui « fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons et fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5, 45). Ce n’est pas la croix qui sauve le monde, c’est l’Amour.

     L’Éternel Amour fonctionne selon l’auto-action, en autonomie dans le cheminement spirituel des consciences humaines, tout comme Il fonctionne selon l’auto-organisation dans l’évolution matérielle de l’univers psychophysique.

     Comme le concept paradoxal de non-dualité (advaïta) est intellectuellement incompréhensible, le « comme si » dans la maxime spirituelle « Agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu »* est un aveu d’incompréhension intellectuelle face à la relation de l’Être éternel et des êtres temporels. La relation de l’Amour à son autre tout comme le temps, la vie, la beauté… échappent à l’intelligence, qui est faite pour comprendre ce qui relève de la matière. C’est par intuition que nous pouvons connaître cette relation en la vivant dans l’Amour participé à l’Amour éternel.

* Maxime attribuée au jésuite hongrois Gabor Hevenesi (1656-1715).

 

Petite grive à la vitre

tu es venue te cogner

en ton corps encore niais

et bien loin du libre arbitre

Tu faisais l’apprentissage

sans consulter l’être sage

 

D’autres n’ont pas survécu

à leurs premiers jours fragiles

Le destin les a vaincues

dans l’innocence imbécile

manquant cet apprentissage

où se donne l’être sage

 

Où es-tu lorsque à cette heure

la rapacité en quête

de chair fraîche et de malheur

fait de l’espace sa fête

au temps de l’apprentissage

au pays de l’être sage

qui propose en ses secrets

d’inspirer par le hasard

des coïncidences auprès

de qui accueille son art

 

Petite grive innocente

à la porte de la vie

puisses-tu prendre les sentes

où t’attendent à l’envi

les maîtres d’apprentissage

qui sauront te rendre sage

 

27 avril 2017

     Chênes sacrés : chêne de Guernica au pied duquel les Basques ont coutume de se réunir depuis le Moyen Âge et sans doute depuis bien avant, chêne sacré de Dodone en Épire dont les prêtres et les prêtresses interprétaient le bruissement des feuilles dans le vent, chênes sacrés des druides, chêne sous lequel Saint Louis rendait la justice…

     Une pensée matérialiste ne voit dans cet attachement à des arbres qu’une fantasmagorie fondée sur le visible, sur la force impressionnante des troncs, des racines et des ramures relayée et renforcée par un imaginaire chthonien et ouranien affirmé comme irréel. C’est manquer la dimension psychique de la matière à laquelle étaient sensibles des personnes qui n’avaient pas encore été lobotomisées par le rationalisme des Lumières.

     Il ne suffit pas d’apprendre que le chêne symbolise la sagesse, la force, l’éternité, la solidité, la puissance, la longévité, la hauteur spirituelle autant que matérielle. Il faut reconnaître que cette symbolisation est fondée de façon indissociable sur le physique et sur le psychique ressenti par la sensibilité et convoyé par l’imaginal jusqu’à l’intelligence.

     Il ne s’agit pas de s’opposer à la raison, bien au contraire : l’usage du principe de causalité devrait contraindre les soi-disant rationalistes à reconnaître qu’est intenable le réductionnisme qui ne voit dans la matière et surtout dans la matière vivante qu’une auto-organisation de ses éléments. Pour ces gens-là, l’eau c’est H2O gelant à 0° Celsius et bouillant à 100° (par définition dans un monde réduit à ses nombres) alors que les propriétés de l’eau excèdent prodigieusement celles de l’hydrogène et de l’oxygène. Pour ces gens-là aussi une cellule vivante n’est que l’agrégat de ses éléments et la pensée un produit des neurones alors que des découvertes récentes ont montré qu’il existe dans les racines des arbres une organisation intelligente qui règle le développement de son ensemble. Il serait moins faux de dire que c’est la pensée qui crée le cerveau que de dire que c’est le cerveau qui crée la pensée.

     Heureuses heureux celles et ceux qui s’approchent des arbres non seulement avec la raison mais aussi avec le cœur, qui se promènent en forêt pour y ressentir en silence la force calme de la sylve, y communier et donc se jurer de la défendre contre l’argent dévastateur en y puisant la force d’une écologie profonde dans les profondeurs de leur âme.

     La sensibilité à l’âme des êtres varie d’un humain à l’autre, d’une culture à l’autre, mais elle peut être réveillée là où elle sommeille, ravivée là où elle est engourdie, par l’exercice de l’attention pleine aux êtres et aux choses où le soi disparaît au profit de l’autre.

 

par quel échange plus subtil

dans un souffle invisible oscillent

tes rameaux églantier facile

 

l’air pour lequel tu te balances

comprend-il bien à quoi tu penses

dans le discours de ton silence

 

en ton âme l’âme des choses

de l’univers avec toi ose

murmurer le nom de la rose

et la rejoindre au bruit des ailes

qu’en s’approchant une hirondelle

associe à la bagatelle

 

à qui te dit ni oui ni non

mais te pense oubliant ton nom

tu oscilles d’information

 

28 avril 2017

Est-ce Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), que le Petit Robert décrit comme « un chrétien engagé dans un monde abandonné de Dieu (a-théiste) », qui a dit ne jamais penser au monde sans penser à Dieu ni ne jamais penser à Dieu sans penser au monde ?

     On a pu interpréter cette déclaration comme une volonté d’action politique au nom de la foi, et il n’y a rien à redire à cette interprétation : ce pasteur protestant est mort pendu pour s’être opposé avec force et intelligence au régime nazi. Mais on peut rechercher la cause de cet engagement et de cette union indissociable du monde et de Dieu. Elle est donnée, entre autres, dans cette affirmation du théologien Thomas d’Aquin (1228-1274) : « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime. Dieu est nécessairement présent en toutes choses, et de manière intime ». Comment dès lors faire autrement que de penser ensemble Dieu et le monde (selon le mode de la non-séparation et de la non-confusion) ?

     La phrase de Thomas d’Aquin est amenée par un raisonnement joint à une intuition véhiculée par deux images, disons deux meshalim :  » Sicut ignire est proprius effectus ignis… sicut lumen causatur in aere a sole quandiu aer illuminatus manet, Comme l’effet propre du feu est d’enflammer… comme la lumière est causée dans l’air par le soleil tout le temps que l’air demeure éclairé. » Le raisonnement est ontologique: « Quandiu igitur res habet esse, tandiu opportet quod Deus adsit ei, secundum modum quod esse habet. Esse autem est illud quod est magis intimum cuilibet et quod profundius omnibus inest… Unde opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime. » « Dieu est nécessairement présent en toutes choses, et intimement » est la conclusion d’un assez long paragraphe où l’on trouve donc deux images insérées dans un raisonnement. Ces images du feu et de la lumière peuvent paraître cosmétiques, mais elles participent bien de la réalité décrite ontologiquement : « tant qu’une chose a l’être, il est nécessaire que Dieu lui soit présent selon son mode d’avoir l’être. L’être est en effet ce qu’il y a de plus intime et de plus profond (autre image) en toutes choses. » (Summa Theologiae, I, 8, 1).

     Cette intuition ontologique était déjà présente dans la Grèce antique. Elle a été rapportée par Paul parlant à Athènes devant l’aréopage : « Dieu n’est pas loin de chacun d’entre nous, car en lui nous vivons, nous agissons et nous avons notre être » (Actes 17, 28). Dans la bouche du Fils de l’homme, cela avait donné « votre Père présent dans le secret » (Matthieu 6, 6).

     Il ne suffit pas cependant d’avoir une évidence intellectuelle de cette présence, il faut encore, selon le cheminement décrit par Henry Corbin, passer de cette intelligence à l’imaginal et de l’imaginal au sensible : parvenir à toucher l’Éternel Amour de nos doigts, en touchant un caillou, un arbre, un chat, un visage… comme un prêtre touche l’homme-dieu en touchant l’hostie consacrée.

 

              toi qui pèses dans ma main

              et me montres le chemin

              du centre de notre terre

              et du tour de l’univers

              tu es si proche et pourtant

              tout l’espace et tout le temps

              viennent vibrer dans ma chair

              comme  le ferait un air

              capable de conquérir

              sans jamais un coup férir

              tous les cœurs qui sans détour

              ne chercheraient que l’amour

 

29 avril 2017

     Il y a chez l’œuvre du philosophe-théologien Thomas d’Aquin quelque chose de cérébral qui peut rebuter certaines sensibilités, alors même que les images élémentaires du feu et de la lumière dans son exposition de la présence de l’Être à l’intime des êtres indiquent un enracinement cosmique.

     Pris dans la pensée de son époque, Thomas d’Aquin a eu néanmoins des disciples dans ce qu’on a appelé le thomisme du Moyen Âge puis dans le néo-thomisme du XXème siècle avec les Garrigou-Lagrange, les Gilson et les Maritain première manière. C’est une pensée quasiment inattaquable dans sa cohérence, dans la rigueur de sa construction logique tout entière fondée sur le concept d’être. Et cependant elle ne convainc pas nécessairement. C’est que la rationalité ne suffit pas à gagner les cœurs. La raison demeure suspecte en raison (!) de la faillibilité des raisonnements : « Plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ! » a pu s’écrier Pascal (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69).

     La présence de « l’Être pur » à l’intime de tout être est inaccessible à l’intelligence. Pascal l’avait aussi perçu : « Dieu sensible au cœur, non à la raison. » (Pensées, 680, p. 467). La « preuve de l’existence de Dieu » par la nécessité d’une cause première est de soi irréfutable, mais force est de constater qu’elle ne convainc pas plus les athées de l’âge moderne que les « miracles » du fils de l’homme n’ont réussi à convaincre en son temps les consciences qui n’étaient pas « de la Vérité ».

     Une conscience qui se sent en accord avec l’essence de la Vérité de l’Amour dont le prophète Fils de l’homme a témoigné recherche en ses paroles la Présence de l’Éternel Amour. Qu’en a-t-il dit ?

     La connaissance de l’univers que nous avons acquise depuis la découverte, toujours inachevée, de l’Évolution nous invite à percevoir la Présence de l’Amour « dans le secret » (Matthieu 6, 6)  de l’intime de notre être et à la vivre comme l’action permanente que le Fils de l’homme avait perçue (Jean 5, 17). L’Éternel Amour n’est pas le « moteur immobile » de Thomas d’Aquin, qui en était resté au récit dogmatisé de la création initiale de la Genèse simplement continuée, maintenue dans l’être. L’Éternel Amour n’a que faire de l’omnipuissance et de l’omniscience du dieu de Moïse. Sa vie, comme toutes les vies, qui participent nécessairement de la sienne, est mouvement, devenir d’éternité en éternité. « En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » est une intuition à vivre, à devenir, à être (une invitation à l’être, à la vie et au mouvement, vita in motu).

 

toi l’hirondelle à la fenêtre

quelle recherche de ton être

a pu au hasard de ton vol

donner cette image un peu folle

de la vie en quête de soi

 

tu n’es restée qu’un bref instant

il t’a fallu bien peu de temps

pour découvrir cette méprise

de la transparence qui grise

la vie en sa quête de soi

 

le verre est une étrange chose

pour les oiseaux toujours qui osent

assurés par la transparence

se risquer en toute confiance

dans la vie en quête de soi

selon la généreuse loi

que l’air a donnée aux vivants

de trouver la voie de la rose

 

une seule fois hirondelle

tu es venue frapper de l’aile

à cette fenêtre traîtresse

qui donne sa fausse promesse

de la vie en quête de soi

 

30 avril 2017

Le sacré ? Lequel ? Le sacré a été expliqué par Rudolf Otto comme une attitude de fascination et de terreur face aux phénomènes cosmiques, « aux éléments du cosmos » dont Paul a rappelé aux Galates qu’ils y étaient autrefois « asservis » (Galates 4, 3).

     Mais lorsque, avant de commencer son repas, un musulman murmure « bi sm’ illah » et un chrétien récite le « bénédicité », que signifient-ils ? Le monothéiste reconnaît un lien entre sa nourriture et son dieu. Il remercie son dieu, mais son merci est nécessairement adressé à un dieu dont il se fait une idée plus ou moins explicite. Un catholique fidèle à son credo reconnaît que ce dieu est tout-puissant et capable du meilleur et du pire en ce monde et en l’autre en accordant des récompenses et en infligeant des châtiments, et cela peut faire penser aux puissances fascinantes et terrifiantes du sacré d’Otto, voire à la philia et au neïkos, forces d’attraction et de répulsion qui président à l’évolution créatrice de l’univers.

     Qu’est le sacré de l’animiste prononçant que « la nourriture est sacrée » ? Pour Mircea Eliade, chez les peuples premiers des religions traditionnelles, toute chose est plus ou moins imprégnée de sacré. Cela peut signifier que la nourriture est une chose extrêmement sérieuse dans un contexte où elle n’est pas toujours assurée, où il faut travailler dur pour se la procurer, que ce soit chez les anciens chasseurs-cueilleurs ou chez les pasteurs et les agriculteurs, et qu’il vaut donc mieux le faire avec l’aide des divinités.

     Quant à celles et ceux qui reconnaissent la présence de l’Éternel Amour « dans le secret » en toute chose, qu’elles ils récitent encore ou non le bénédicité selon la tradition de leur famille, elles ils peuvent en prenant leur repas se rappeler la toute-présence aimante de l’Éternel, le toucher de leurs lèvres comme les prêtres et les fidèles catholiques communient à l’hostie consacrée. Il y a d’ailleurs pour elles et eux cent autres occasions de le faire tout au long du jour et de la nuit, et de « vivre dans l’action de grâces » (Colossiens 3, 15s).

 

      toi ô toi ici maintenant

      comme partout et en tout temps

      baise-moi des baisers de ta bouche

      dans le vent où couche après couche

      mes lèvres te reçoivent dans la brise

      parfois et parfois dans la bise

      dans la chaleur des jours et la fraîcheur des  nuits

      où tout ce qui respire dans la joie ou l’ennui

      goûte ou désire ta présence

      en joie ou peine de l’absence

 

      car si souvent lorsque j’ouvre la porte

      en entendant tes coups me disant que je sorte

      je vois que mon amour a disparu

      m’invite à le chercher au long des rues

 

1er mai 2017

     Gilbert Durand a qualifié la pensée occidentale de « schizomorphe », Wole Soyinka l’a qualifiée de « compartimentée ». Ce sont des synonymes. D’où nous est venue ce que d’autres encore appellent la « Séparation », rendant presque impossible la coopération de la compréhension intellectuelle et de la connaissance intuitive. Pour le comprendre, il nous faut faire l’archéologie de ce double savoir, remonter jusqu’aux deux forces cosmiques centrifuge et centripète, forces de répulsion et d’attraction qui dans leur alternance alimentent la dynamique de l’évolution créatrice depuis l’origine explosive centrifuge, par le cheminement dans l’alternance centripète / centrifuge des étoiles et des galaxies, des systèmes planétaires, de l’apparition et du développement de la vie, de l’apparition et du développement de la conscience.

     Ces forces antagonistes nommées philia/amour et neïkos/haine par Empédocle et repérées par Freud sous les noms d’eros et thanatos dans l’inconscient humain, sont les moteurs de l’action humaine psychologique, sociologique, scientifique, économique, politique… dans la mesure où l’action humaine est l’action du cosmos dans l’humanité.

     Notre société occidentale est dominée par la force de Séparation que Gilbert Durand attribue à l’imaginaire ouranien / diurne cloisonnant qui infériorise l’imaginaire chthonien / nocturne unifiant. Ce caractère de la société occidentale se repère facilement par comparaison avec des sociétés restées fidèles à leur tradition en Afrique, en Amérique, en Asie et en Océanie, dans la mesure où elles n’ont pas (encore) été colonisées culturellement par la mondialisation occidentale. Ces sociétés font sa part, plus ou moins grande, à l’imaginaire chthonien.

     Il nous faut aussi reconnaître, toujours dans notre archéologie de la Séparation, de la « coupure épistémologique », le rôle qu’a joué le monothéisme hébraïque, chrétien et musulman dans sa préférence accordée à l’imaginaire ouranien mâle patriarcal dévalorisant l’imaginaire chthonien féminin matriarcal. Et puis comprendre ce que l’Évangile aurait dû faire reconnaître avec le « il n’y a plus ni féminin ni masculin… Vous êtes tous un dans le Christ Jésus », lui-même image imaginale de l’Éternel Amour, (Galates 3, 28), au-delà des forces du monde. Cette égalité ontologique des sexes n’est en effet qu’une des conséquences de la réconciliation des deux imaginaires dans ce qui les dépasse. Telle est la libération du cosmos et de ses « éléments » (Galates 4, 3). Nous pouvons l’accueillir et la vivre en nous y efforçant de « tout notre cœur, de toute notre âme et de toute ta force » (Matthieu 22, 37) et en ne cessant de demander l’Esprit (Luc 11, 9-13).

 

  Qui  allume l’incendie

  qui dévaste la pinède ?

  À qui demander de l’aide

  dans cet univers maudit ?

 

  Est-ce du ciel de la terre

  que nous viendra le salut ?

  Existe-t-il un élu

  capable de rendre l’air

  de la fraîcheur de la pluie

  qui pourra donner au sol

  l’envie de prendre son vol

  et monter en fleur et fruit ?

 

  Que revienne l’équilibre

  où l’intime en profondeur

  et l’abîme des hauteurs

  dans la vie s’avancent libres

 

  C’est dans l’air que nul ne voit

  en la fin de l’incendie

  qu’avec l’amour sera dit

  qu’en l’indicible est la joie

 

2 mai 2017

     Lorsqu’un Yorouba manie un objet en métal, il touche le dieu Ogun. Les forgerons, mais aussi les chasseurs, les agriculteurs, les guerriers, les sculpteurs avec leur herminette, les écrivains avec leur plume et tout un chacun lorsqu’il utilise un couteau peuvent communier à cette force psychique qu’ils personnalisent en l’imaginant. Au quotidien, leur imaginal fait de la réalité matérielle un véhicule de leur croyance.

     Plutôt que de sourire de cette « superstition » animiste, nous pouvons en chercher la cause et nous demander si le Yorouba est simplement victime de la folle du logis ou s’il perçoit la dimension psychique de la matière et en profite pour faire de sa vie quotidienne une communion aux éléments du cosmos. Nous pouvons admettre qu’il demeure sous l’emprise de ces éléments. N’offre-t-il pas des sacrifices à Ogun ? Mais nous autres Occidentaux nous privons d’un chemin du spirituel en ne voyant plus que la dimension physique de la matière.

     Oubliant la sacralité du monde, que la plupart des Occidentaux conservent dans leurs cérémonies, leurs fêtes, leurs idoles des sports et des spectacles, dans leur besoin de gourous… celles et ceux qui découvrent la Vérité de l’Amour Éternel présent à toute chose « dans le secret » peuvent en vivre l’intensité dans le moindre geste de leur vie quotidienne.

     La Présence de l’Éternel à tous les êtres est ontologique, et il nous est facile de L’ignorer ou de La récuser. D’autant plus qu’Elle n’impose pas de loi, qu’Elle n’oblige à rien dans la crainte ou l’espoir, qu’Elle ne demande pas de sacrifices comme Ogun et les autres divinités yoroubas en demandent à leurs fidèles. Elle invite simplement à Aimer : « Je suis à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre, je souperai avec lui et lui avec moi » (Apocalypse 3, 20). C’est un ange qui est ici censé parler, mais c’est selon le langage du Fils de l’homme parlant avec l’Éternel : « toi en moi, moi en toi, eux en nous » (Jean 17, 21) ou le mettant en scène dans le mashal des serviteurs vigilants: « Bénis sont-ils si rentrant de nuit le maître les trouve éveillés. Je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et les servira » (Luc 12, 37).

 

  ce duo en vol

  que dit-il au sol

  parcourant rapide

  son désir avide

 

  il sait où il va

  tend vers un là-bas

  le cou étiré

  et l’œil altéré

 

  mais c’est son allure

  qui dit je le jure

  la force du même

  pour tout ce qu’il aime

  en volant par deux

  en tête et en queue

  d’un commun projet

  par l’air partagé

 

  il reste un mystère

  que se dit la terre

  se réjouissant

  du vol de son sang

 

3 mai 2017

     Un bon philosophe occidental affirme que le sentiment de transgression constitue l’un des ingrédients nécessaires du plaisir érotique. Sentiment de transgression, c’est-à-dire de désobéissance à une loi.

     On sait depuis longtemps que la transgression peut être source de plaisir. Saint Augustin a raconté comment, adolescent, il a volé des fruits, non pour les déguster mais simplement pour le plaisir de les voler.

     La force du désir et du plaisir sexuel est si puissante – n’est-ce pas la philia cosmique agissant en nous ? – si puissante qu’elle domine presque fatalement l’exercice de la sexualité. Elle appelle donc une loi pour la maîtriser et par conséquent attire la réprobation, voire la punition sur celles et ceux qui la transgressent. Le sentiment de transgression lié au plaisir sexuel est donc normal, qu’il se manifeste par le sentiment de honte sous le regard d’autrui, voire par la punition de celles et ceux qui transgressent en public. On parle de shame cultures, de cultures de la honte là où la honte fait barrage à la transgression sexuelle. On parle aussi de guilt cultures où c’est plutôt le sentiment de culpabilité qui opère ce barrage. Ces cultures ne sont d’ailleurs pas étanches l’une à l’autre.

     La civilisation occidentale monothéiste patriarcale fait de la sexualité une transgression de la loi divine. On sait à quel point le judaïsme, le christianisme et l’islam font barrage à tout ce qui excite le désir sexuel. La manifestation actuellement la plus radicale et violente de ce barrage est celle qui a cours dans les territoires soumis à Daech.

     Cependant l’Évangile affranchit de la loi : « vous n’êtes plus sous la loi, mais sous la grâce » (Romains 6, 14). Encore faut-il comprendre ce que cela veut dire en matière sexuelle. S’il est vrai que le Fils de l’homme est venu, non pour détruire la loi, mais pour l’accomplir, il n’a pas parlé de sexualité dans sa série des « on vous a dit, mais moi je vous dis » (Matthieu 5, 17, 21-43). Dans la mesure cependant où son comportement a été rapporté fidèlement, nous savons qu’il s’est conduit en fils d’homme libéré des forces cosmiques, de la philia-eros en particulier. On le voit dans sa relation avec les femmes : Au grand étonnement de ses disciples, il parle seul à seul avec la Samaritaine (Jean 4, 27), et il se laisse embrasser et parfumer les pieds par une prostituée (Luc 7, 38). Il est entouré de femmes qui prennent soin de lui… Il maîtrise son instinct érotique dans l’Amour Agapè.

     Ce que la grâce, l’Esprit opère chez celles et ceux qui l’accueillent est une libération des forces cosmiques, des « éléments du cosmos » (Galates 4, 3), de la violence de la sexualité en particulier.

 

quelle couleuvre serpente inconnue

parmi le sol et l’herbe nue

cherchant on ne sait quelle terre

qui lui donnera d’être mère

d’une multitude à venir

 

sait-elle ce que sera la rencontre

de l’autre avant qu’il ne se montre

dans l’espace où l’enlacement

avec une ferveur d’amants

sera multitude à venir

 

la main qui les emmène au beau hasard

du sans-chemin tracé par l’art

de la vie qu’inspire l’esprit

sans jamais qu’on se sente pris

veut la multitude à venir

 

la buse qui circule en sa dérive

céleste en quête d’une rive

où accoster sur la proie nue

que son regard a retenue

veut la multitude à venir

elle aussi dans la grande main divine

invisible qui se devine

où la mort se mêle à l’amour

pour que se poursuivent les jours

 

qui sait ce que sera cette rencontre

si elle se fait que se montre

où couleuvre et buse partagent

la vie où marchent d’âge en âge

les multitudes à venir

 

4 mai 2017

     Faire l’amour d’altérité, c’est donner du plaisir à l’autre et s’en réjouir. C’est ce à quoi l’Évangile invite : passer de la jouissance en soi à la réjouissance en l’autre, de l’humain premier à l’humain dernier.

     Le premier Adam est habité et mené par la philia et le neïkos du monde sous la figure d’eros et thanatos, amour possessif et haine dominatrice, « désir de la chair et orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), libido sentiendi et libido dominandi qui, dans l’intelligence, se font libido sciendi, désir de com-prendre l’autre en altérité négative.

     Les civilisations nomades des déserts ont privilégié la domination thanatos en stigmatisant la possession eros. Elles ont fait du désir de jouir la transgression première. Les civilisations sédentaires des terres fertiles ont fait du désir de dominer la transgression première. Les cultures agricoles de l’Egypte et de l’Inde, pour ne citer que deux exemples, ont privilégié la possession aux dépens de la domination. C’est sans doute la raison pour laquelle elles ont été en grande partie envahies et détruites par le monothéisme patriarcal guerrier.

     Le Kâma-Sûtra, Aphorismes sur le plaisir charnel, est le livre emblématique d’une culture raffinée de la sexualité dans une civilisation agricole. Sans doute un lecteur occidental monothéiste ne peut-il manquer d’y voir un objet transgressif de sa morale sexuelle traditionnelle, y rechercher des techniques permettant de jouir plus intensément. Il peut le cadenasser dans l’enfer de sa bibliothèque, quitte à aller s’en repaître en secret avec le plaisir de la transgression. S’il s’est révolté contre la morale de sa culture, il pourra en jouir en libertin intellectuel et sensuel.

     La réception du Kâma-Sûtra par l’Indien raffiné, son intentio lectoris, est de se maîtriser en faisant l’amour dans la tendresse et le respect mutuels selon un affrontement qui n’est pas celui de la domination mais celui de la communion. Comme l’a dit Pascal, de la concupiscence on a pu tirer « des règles admirables » (Pensées, éd. Sellier, 244). Il pense à l’organisation sociale et politique, mais aussi à la morale, même si, partageant le tabou de sa croyance monothéiste, il n’aborde pas la morale sexuelle.

     Le Fils de l’homme ne s’est pas étendu sur la question de la sexualité. Il a précisé devant les Saducéens que la vie sexuelle ne se prolongeait pas au-delà de la mort dans la vie éternelle (Luc 20, 35). Il a aussi montré que la relation sexuelle était dans le cœur avant d’être dans l’acte (Matthieu 5, 28). Il s’est personnellement abstenu de vie sexuelle, « eunuque pour le Royaume des cieux » (Matthieu 19, 12). Celles et ceux qui lui inventent une vie sexuelle plus ou moins libertine ne font que donner forme à leurs propres fantasmes.

 

tu bourdonnes autour des fleurs

puis te poses avec douceur

sur ce qui donne à ton cœur

la force de la splendeur

 

ce que tu cherches c’est clair

c’est ce qui expire en l’air

le nectar que notre terre

distille pour l’univers

 

on dirait que tu ignores

les chemins menant au port

à travers l’espace d’or

où se déplacent les forts

qui recherchent dans la vie

la porte du paradis

et le nectar de l’esprit

qui dans l’amour est surpris

 

alors lorsque tu bourdonnes

c’est à penser que tu donnes

aux splendides qui fleuronnent

avec des cœurs de madone

 

5 mai 2017

     L’Éternel-Amour Abîme-Intime est sans visage, sans nom, sans parole. Cependant un fils d’homme l’a accueilli avec un un tel cœur, une telle force, une telle intelligence qu’il en est devenu l’image et qu’il a pu dire que qui le voyait, voyait son père, que les mots qu’il prononçait venaient de son père parce que son père était en lui et lui en son père (Jean 14, 9s).

     On peut se demander pourquoi ce fils d’homme a donné le nom de père à l’Éternel-Amour Abîme-Intime de l’univers. Serait-ce parce qu’il appartenait à une civilisation patriarcale ? Il l’aurait appelé mère s’il avait vécu dans une civilisation matriarcale.

     Celles et ceux qui accueillent l’Esprit de l’Éternel-Amour que ce fils d’homme a promis d’envoyer après son départ (Jean 16, 7) sont invitées à vivre l’Éternel-Amour avec le même cœur, la même force, la même intelligence. C’est un idéal accessible dans la mesure où l’on prie « comme si tout dépendait de Dieu en agissant comme si tout dépendait de nous ». Agir ? C’est un agir pour les autres, à commencer par celles et ceux qui en ont le plus besoin : les affamés, les malades, les prisonniers, les étrangers… (Matthieu 25, 35s). Celles-là ceux-là sont comme tous les autres les images de l’Éternel-Amour.

     Il ne s’agit pas de les servir parce qu’ils seraient l’Éternel-Amour mais parce que l’Éternel-Amour les Aime et nous invite à partager son Amour pour tous les autres. C’est ainsi que l’on peut comprendre afin de le vivre le « tu as vu ton frère, tu as vu ton dieu » de Clément d’Alexandrie. Mais il ne faut pas simplement voir, il faut agir, servir.

 

vous faites votre nettoyage

du printemps qui s’avance

entre deux pierres votre chance

de faire le ménage

 

ce sont de minuscules grains

de sable de poussière

qu’à force de petites mains

vous ramenez à l’air

 

cela fait un joli dessin

de courbes veloutées

entre ces pierres qui boutées

hors d’un premier destin

accueillent les pas des humains

avec votre civilité

de fourmis qui dans la clarté

font un bout de chemin

 

je rêve d’un petit voyage

dans la terre où je pense

je visiterais récompense

votre mère en ménage

 

6 mai 2017

     Comme tant d’autres, le mot « voir » a de nombreux sens. Notre Petit Robert s’y étend sur plus d’une page de deux colonnes serrées. Il commence par le sens le plus obvie : « percevoir les images d’un objet par le sens de la vue », mais déjà il introduit des sens figurés : « voir loin », c’est-à-dire pré-voir, « ne voir que par les yeux de quelqu’un », « voir avec les yeux de la foi ». Viennent ensuite des listes de quasi-synonymes : « distinguer, apercevoir, entrevoir, embrasser, saisir, lire, montrer (faire voir), représenter, voyance, connaître, vivre, rencontrer, visiter, recevoir, fréquenter, examiner, remarquer, découvrir, percevoir, observer, considérer, étudier, constater, éprouver, savoir, concevoir, imaginer, songer, veiller à, sentir ». Autant de nuances qui devraient nous inviter à penser chaque occurrence.

     Le fils de l’homme a pu dire « qui me voit a vu le père » (Jean 14, 9), mais son ami Jean a dit aussi « Dieu, personne ne l’a jamais vu », ajoutant cependant « le fils unique de Dieu, qui est dans l’intimité du père, l’a fait connaître » et « si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour en nous est parfait » (Jean 1, 18 et I Jean 4, 12). Il donne ainsi à entendre que l’on peut rencontrer l’Éternel dans l’amour, même si on ne peut le voir.

     L’Amour-Éternel est Esprit (Jean 4, 24) et, par définition, un esprit ne peut se voir physiquement. C’est ce que dit Jean. Et lorsque le Fils de l’homme dit que le voir, lui, c’est voir l’Amour Éternel, il ne s’agit pas d’une identité d’être, ni bien sûr d’un sosie ou d’un hologramme. Il s’agit d’une connaissance vive, par le « cœur, qui lui est sensible » comme Pascal nous le rappelle (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 467).

     Dire « je ne crois qu’à ce que je vois » signifie que l’on ne reconnaît que ce qui est physique, que l’on n’admet pas l’existence d’un psychisme de la matière, au mépris du principe de causalité puisque, par exemple, le passage de la matière inanimée à la matière animée ne peut être le résultat de la simple agglomération physique de ses éléments, tout comme ignore le principe de causalité l’explication de l’évolution par des phénomènes d’autocréation.

     L’évidence d’une cause première n’est évidemment pas l’identification de cette cause première avec le dieu monothéiste, et le refus de croire à l’existence de ce dieu n’est pas forcément un athéisme. Pascal ne s’est pas intéressé au « dieu des philosophes et des savants », mais il n’en a pas nié l’existence.

 

bien mieux que Nâtarâja

tu agites mille bras

 

quand le souffle te bouleverse

toutes tes ramures conversent

en belle langue des signes

où chacune se rend digne

des fraternités servantes

où l’humanité s’enfante

 

si je grimpe dans tes branches

et avec toi me déhanche

au rythme de l’univers

me changerai-je en un vers

du poème que déclame

l’unique voix de son âme

 

bien mieux que Nâtarâja

j’agite mes mille bras

 

7 mai 2017

     Pour le Fils de l’homme, qu’était-ce que voir ? Cela ne se réduisait pas à une relation physique. On s’en rend compte lorsqu’il dit à Nathanaël « avant que Philippe ne t’appelle, je t’ai vu sous le figuier » afin de lui expliquer pourquoi il le connaît au point de pouvoir dire de lui « voici un Israélite en qui il n’y a pas de fraude » (Jean 1, 47s). Pour le Fils de l’homme, voir c’est connaître intimement.

     C’est à cette capacité de voir-connaître que les gens de l’époque reconnaissaient les prophètes. On le note dans la réaction de la Samaritaine lorsque, au premier coup d’œil,  le Fils de l’homme peut lui dire « tout ce qu’elle a fait » : « Je vois que tu es prophète » (Jean 4, 19). Lorsque le fils de l’homme se laisse toucher les pieds par une prostituée, son hôte, qui ne sait pas vraiment à qui il a affaire, murmure : « si cet homme était prophète, il saurait quel genre de femme le touche, une pècheresse » (Luc 7, 39).

     Ainsi, voir Dieu quand on voit le Fils de l’homme, c’est les connaître tous les deux dans une relation de cœur. Le Fils de l’homme s’étonne devant Philippe qui lui demande de lui montrer le père: « Il y a si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui me voit a vu le père » (Jean 14, 9).

     Voir ainsi le Fils de l’homme, c’est le reconnaître pour ce qu’il est, non simplement en son apparence physique, mais en son être. Lorsqu’il dit « encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me verrez parce que je vais au père » (Jean 16, 16), ses disciples ne comprennent pas. Il essaie alors de leur expliquer: « Vous êtes tristes maintenant, mais je vous reverrai et votre cœur se réjouira d’une joie que personne ne pourra vous prendre » (Jean 16, 22). Ainsi peut-on le « voir » même après sa disparition physique.

     « Voir Dieu », c’est cela même, c’est le connaître par le cœur, car il est « sensible au cœur » comme le dit Pascal. Alors dire « je ne crois qu’à ce que je vois » physiquement n’a pas de sens lorsqu’il s’agit de spiritualité. En langage spirituel, « voir » c’est rencontrer spirituellement et non physiquement. Cela devrait être évident. C’est ainsi que l’on peut comprendre ce que disait l’entomologiste Jean-Henri Fabre (1823-1915) : « Non seulement je crois en Dieu, mais je le vois. » Et « je veux voir Dieu  » n’a pas d’autre sens.

 

  tu as enfin refait surface

  et ramassé la mandoline

  dont ta tête se dodeline

  dans les sourires de ta face

 

  quand tu égrènes le silence

  de tes perles infatigables

  il semble que passe le sable

  de son indicible présence

 

  ce chapelet de notes douces

  se répète le grand mystère

  né des entrailles de la terre

  qui avec le printemps repousse

  vers le royaume des lumières

  ce dont le vœu est d’apparaître

  en fidélité à son être

  aujourd’hui toujours plus que hier

 

   j’écoute le raffinement

  de cette musique discrète

  qui diffuse l’âme secrète

  de la vie éternellement

 

8 mai 2017

     Dans sa passion mystique de voir Dieu, la jeune Thérèse d’Avila (1515-1582) avait voulu se rendre en terre d’Islam dans l’espoir d’y être décapitée : « je veux voir Dieu et pour voir Dieu il faut mourir. » Canalisée, cette fougue amoureuse lui fit réformer le carmel où elle était entrée à l’âge de vingt ans. « La mystique appelle la mécanique », dira Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion. L’amour mystique appelle l’action physique. À la fin de son existence, Thérèse d’Avila avait fondé seize carmels réformés pour les femmes, et Jean de la Croix (1542-1591), qu’elle avait entraîné dans sa voie, en avait fondé quatorze pour les hommes.

     Jean de la Croix a écrit « je meurs de ne pas mourir », et Paul   »le meilleur pour moi est de mourir pour être avec Christ, mais il me faut continuer à vivre afin de servir les communautés. Pour moi vivre c’est Christ, et la mort m’est un gain… Cependant je suis déchiré, car demeurer dans la chair vous est plus profitable » (Philippiens 1, 21, 24).

     Ils avaient dès cette vie « vu » l’Amour-Éternel « comme dans un miroir en énigme, mais (après la mort) ce sera face à face. Maintenant je connais partiellement, mais alors je connaîtrai comme je suis connu » (I Corinthiens 13, 12). Ils avaient connu dès cette vie l’Amour-Éternel en le vivant, « lui en eux et eux en lui » (Jean 17, 21). Qui participe à l’Amour-Éternel le « voit » : « tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu », disait Clément d’Alexandrie. Ce que l’on fait aux autres par Amour, en particulier à ceux qui ont faim, aux malades, aux prisonniers, aux migrants…, on le fait à l’Amour, on Le connaît, on Le « voit ». C’est tautologique (Matthieu 25, 40).

     On peut aussi « voir » Dieu par la puissance de l’imaginaire imaginal, comme le font les catholiques en adoration devant une hostie consacrée ou les orthodoxes en prière devant une icône. Cela ne prend sens cependant que si cette « vision » de Dieu dans les choses sacrées est au service de la vision de l’Amour en toute chose, en tout être, pour les servir. Et qui passe de la sacralité à l’altérité peut « voir » l’Amour dans la moindre chose.

 

c’est tout un mur que la glycine

donne à voir en habit de fête

à l’œil attentif en sa quête

du désir pur de la racine

 

la grappe où plonge la narine

ne sait pourquoi elle reflète

pour le cœur qui mène l’enquête

le secret qu’elle y examine

 

elle donne à se réjouir

de l’autre en sa tunique belle

où se reflète l’éternelle

qui offre de s’y entrouvrir

 

dans la distance où se retire

ce qui d’abord s’y entremêle

se devine l’âme de celle

infinie de son beau désir

 

et celle qui reprend la route

à la rencontre des manquants

parmi les villes et les camps

oublie ce que c’est que le doute

 

il flotte comme une déroute

du parfum qui en s’attachant

rappelle la douceur du chant

de la glycine qu’elle écoute

 

9 mai 2017

     Réduire la morale à une obligation de ne pas nuire aux autres comme le fait Ruwen Ogien, c’est en rester à Confucius, Moïse, Zarathoustra…, du moins peut-on en avoir l’impression. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » était la Règle d’Or de nos anciens sages. Cependant leur morale ne s’y réduisait pas, il suffit de relire le Décalogue de Moïse pour le reconnaître.

     La morale de Ruwen Ogien peut aussi faire penser à la petite phrase d’Augustin, « Ama, et quod vis fac, Aime, et ce que tu veux, fais-le ». Mais cette libération évangélique est celle de l’abolition de l’obligation, de « la loi » passant le relais à « la grâce ». Ce n’est pas une morale.

     La force de la maxime augustinienne est toute dans le « Ama, Aime ». Aime de l’Amour Éternel, qui n’est pas à la portée de ton humanité première, dont « les vertus se jettent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer. » L’Amour des autres n’est pas une obligation mais un don, le Don que l’on reçoit en s’y efforçant « de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée ». Cela tombe sous le sens si l’on ne perd pas de vue le principe de causalité comme l’a rappelé Montaigne : « absurde… de penser que l’homme se monte au-dessus de soi » et « qu’est-il plus vain que de faire l’inanité (le néant) cause de la production des choses » (Essais, II, 12, p. 351 et 269 folio). Le bon sens de la causalité s’applique autant au passage de l’humanité première à l’humanité dernière que du passage de la matière inanimée à la matière animée. Absurdité du matérialisme physique comme du stoïcisme moral.

     La « morale » évangélique, qui n’en est pas une puisqu’elle n’est pas une loi, ne se contente pas de ne pas nuire aux autres. C’est un élan, un conatus aurait pu dire Spinoza, qui nous porte à servir les autres joyeusement, avec respect et tendresse. Et cet élan est le Don même de l’Amour Éternel. C’est l’eau à laquelle le Fils de l’homme compare le Don et qui seule peut étancher la soif de notre désir infini d’être (Jean 4, 10, 14).

 

    tu vois le ciel ouvert

    au-dessus de ta tête

    haut lieu de ta conquête

    parmi les habits verts

 

    tu rampes et tu espères

    le jour après la nuit

    soleil après la pluie

    règne de la lumière

 

    et pourtant tu redoutes

    en ton incertitude

     ce que les habitudes

     en nourrissant les doutes

     de la pauvre raison

     maniée à tous les vents

     après tout comme avant

     brouillent ton horizon

 

     prenant de la hauteur

     tu pourras voir plus loin

     ce que faire demain

     au nom des profondeurs

 

10 mai 2017

     Augustin : « Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo. Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que la cime de moi-même » (Confessions III, 6, 11).

     La plupart des commentateurs insistent sur le « intimior intimo meo » et négligent le « superior summo meo« , alors que cette dualité des contraires symboliques est essentielle. C’est la conjugaison de l’immanence et de la transcendance, de la profondeur et de la hauteur, de l’intériorité et de l’extériorité… On pourrait ainsi réconcilier tous les contraires, y compris les deux forces cosmiques fondamentales de l’évolution créatrice, l’attraction philia et la répulsion neïkos.

     Les deux comparatifs de supériorité son importants, « interior, plus intime » et « superior, plus élevé ». Cela signifie que la Présence de/à l’Éternel Amour est au-deçà au-delà de ce que notre intelligence peut concevoir mais au-dedans de ce que notre intuition peut connaître. Cela veut dire que cette Présence réciproque sans-confusion intérieure et sans-séparation extérieure est essentielle à notre vie spirituelle, à notre spiritualité de l’altérité.

     C’est ce qu’Augustin a compris au point de l’exprimer : « Non ergo essem, Deus meus, non omnino essem, nisi esses in me. An potius non essem, nisi essem in te…Et donc je ne serais pas, mon Dieu, je ne serais pas du tout si tu n’étais pas en moi. Et plus encore, je ne serais pas si je n’étais pas en toi » (Confessions I, 2, 2). Il faut relire tout le premier chapitre des Confessions pour se faire une idée de l’effort tâtonnant qu’a fait Augustin pour chercher et trouver des mots qui correspondent à la relation de Présence qui le lie à l’Éternel.

     Le Fils de l’homme avait dit, tout simplement, « toi en moi et moi en toi », ce qui, encore une fois, est physiquement inintelligible mais spirituellement vivable, et donc ce à quoi nous sommes toutes et tous invités : « moi en eux et toi en moi » (Jean 17, 20-23).

 

    il faudra bien un jour

    que nous fassions le mur

    que sans plus de détour

    nous le sautions c’est sûr

 

    car nous l’avons bâti

    au temps de la misère

    où la faim des nantis

    nous saignait aux artères

 

    un jour viendra c’est sûr

    où dégoûté du sang

    et goûtant au fruit mûr

    de l’été ravissant

    leur âme passionnée

    de la substantifique

    moelle sera renée

    au tout béatifique

   

    alors nous danserons

    sur l’un et l’autre bord

    du mur et sauterons

    au-delà de la mort

 

11 mai 2017

     Tels qu’ils nous donnés à voir dans le Taï-ghi-tu en leur dualité dynamique, le yin et le yang taoïstes donnent lieu à de multiples applications et interprétations précieuses pour la vision de la marche du cosmos et de l’humanité.

     Plutôt que de penser intellectuellement le symbole du Taï-ghi-tu, il est bon de le regarder de temps à autre avec cette attention pleine qu’a recommandée Simone Weil. Un symbole en effet ne s’interprète pas intellectuellement, il se connaît intuitivement : « Méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (La pesanteur et la grâce, p. 138).

    Il est bon de dire oui aux contraires tels que les présente le Taï-ghi-tu. Il n’est pas bon de dire oui aux contradictoires. Il est navrant que Pascal les ai confondus, même si celles et ceux qui sacralisent les Pensées sauront certainement les défendre en niant ou en justifiant leur présence comme font les croyants avec les Saintes Écritures, et comme l’a fait Pascal lui-même.

     Pascal n’a-t-il pas écrit que « ni la contradiction n’est marque de fausseté ni l’incontradiction n’est marque de vérité » (Pensées, éd. Sellier, 208), dont la première affirmation ignore le principe de contradiction. Il a logiquement écrit également, en utilisant le mot « contrariété », synonyme pour lui de contradiction, et en le confondant parfois avec le contraire (par exemple pour parler de la grandeur et de la bassesse de l’homme, 151), « pour entendre le sens d’un auteur, il faut accorder tous les passages contraires », et « tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent ou il n’a point de sens du tout » (289), et, bien sûr, « en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées » (285).

     En confondant les contraires (complémentaires comme le sont le yin et le yang) et les contradictoires (comme d’autres le font de l’amour et du sacrifice dans la Bible), Pascal s’est barré la route de la Vérité de l’Évangile qui révèle la contradiction de la Croix et de l’Agapè dont l’Église continue de vivre.

 

  infatigable la toupie

  tourne éternellement

  elle qui  jamais assoupie

  vibre circulairement

 

  en son éternelle alternance

  où le blanc et le noir en chasse

  l’un à l’autre donnent chance

  le monde se montre biface

 

  cela paraît irrémédiable

  et rien ni personne n’échappe

  à la loi pas même le diable

  sur sa voie où cela lui happe

  le désir enfin d’être libre

  de rejoindre le non-espace

  où dans un beau déséquilibre

  il vivrait enfin en sa place

 

  abandonnant cette toupie

  son centre et sa circonférence

  surveille l’espoir sans répit

  de connaître la délivrance

 

12 mai 2017

     Dire que l’amour et le sacrifice sont contradictoires serait-il un abus de langage ? L’Amour, c’est ici l’Amour évangélique, celui que pressentait déjà le prophète Osée lorsqu’il faisait dire à son dieu « je veux l’amour et non le sacrifice, la connaissance de IHWH plus que les holocaustes » (Osée 6, 6). C’est l’Éternel-Amour, l’Être Infini.

     L’amour dont on parle habituellement, c’est la philia cosmique, le contraire du neïkos. C’est ce qui fascine et attire, parfois irrésistiblement dans une passion fusionnelle, alors que le neïkos repousse, parfois irrésistiblement aussi dans les meurtres les plus sauvages et les massacres les plus invraisemblables qui jalonnent l’histoire de l’humanité.

     Les anciens Grecs avaient personnalisé, divinisé la philia et le neïkos : Aphrodite et Arès, que les Latins appelaient Vénus et Mars en les identifiant aux planètes qui portent encore leurs noms. Les Latins en faisaient une paire inséparable. Et, « dans la symbolique astrologique comme dans la mythologie antique, on considère Vénus et Mars comme un couple d’opposés, comparables au yin et au yang. C’est pourquoi Vénus (Aphrodite chez les Grec)… est l’amante de Mars avec qui elle reforme l’unité primitive de l’amour et de la guerre, du lien et du tranchant, d’eros et de thanatos » (Encyclopédie des symboles, la pochothèque, inspirée de Knaurs Lexikon der Symbole de Hans Biedermann, p. 398).

     L’Amour Agapè dont parle l’Évangile et que Jean présente comme l’Être de l’être en disant que « Dieu est agapè, Theos agapè estin » (I Jean 4, 8) est au-delà en-deçà de l’eros et de la philia, et il n’a pas de contraire car il est l’Être infini, celui dont le « mystère est enfin découvert » (Romains 16, 25, Matthieu 13, 35). C’est de la vérité de cet Être que le Fils de l’homme a témoigné (Jean 18, 37).

     La relation de l’Être infini aux êtres finis (pour nous, c’est le cosmos dont nous sommes) est celle de cet Amour même, offert à notre effort et que nous pouvons, avec la « grâce » de son « esprit », vivre « sans séparation » parce que l’Agapè est dilection, et « sans-confusion » parce que l’Agapè est respect. C’est le service amical des autres que le Fils de l’homme a vécu et qu’il a résumé dans le geste symbolique de leur laver les pieds, « les aimant en perfection, eis télos êgapêsen autous » (Jean 13, 1). Avant d’être assassiné par les tenants judéo-chrétiens du sacrifice qui ont eu l’imposture de présenter cet assassinat comme le « sacrifice de la croix » et d’en faire le grand prêtre. Associer l’Amour au Sacrifice est une incohérence, pour ne pas dire une contradiction.

 

   tu es la transparence même

   de l’air qui nous inspire expire

   tu aimes

 

13 mai 2017

     Le « toi en moi et moi en toi » du Fils de l’homme invite à la pleine conscience de l’Autre, de la Présence de l’Autre. Augustin l’a dit avec son « interior intimo meo et superior summo meo« , et Pascal y a reconnu la joie imprenable qu’il appelle le bonheur : « le bonheur n’est ni hors de nous ni en nous. Il est en Dieu, et hors et dans nous » (Pensées, éd. Sellier, 26). Il est bon de lire aussi à quoi sa conviction s’oppose, celle des stoïciens dont Montaigne s’est gaussé en leur faisant observer qu’ils oubliaient le principe de causalité puisqu’ils croyaient que le moins pouvait produire le plus, et celle des « autres », que l’on peut supposer être les Épicuriens également objet des objections de Montaigne : « Les stoïques disent : « Rentrez en vous-même. C’est là que vous trouverez votre repos » – Et ce n’est pas vrai. Les autres disent : « Sortez dehors et cherchez le bonheur dans un divertissement. » Et cela n’est pas vrai. »

     « Le bonheur n’est ni… » Ce que Pascal explicite d’Augustin et qu’Augustin explicite du Fils de l’homme, c’est d’abord ce à quoi s’oppose le bonheur, à la joie qui éclate dans la prière prétendument sacerdotale (Jean 17, 20-26) : le fallacieux bonheur stoïcien que Pascal met sur le compte de la libido dominandi, la troisième concupiscence, « l’orgueil de la vie ». C’est aussi le fallacieux bonheur épicurien, qu’il attribue à la première concupiscence, la libido sentiendi, le « désir de la chair ». Jean avait rassemblé ces deux concupiscences avec celle du « désir des yeux », la libido sciendi, sous le vocable du kosmos, du monde (I Jean 2, 16) dont le Fils de l’homme a dit qu’il n’en était pas (Jean 17, 13-16, 15, 19).

     Être du monde, c’est en effet en rester aux forces du cosmos qui attirent par le plaisir épicurien  (philia-eros) et qui repoussent par la douleur stoïcienne ( neïkos-thanatos).

      Si Pascal peut dire à la fois que « le bonheur n’est ni hors de nous » comme le croient les épicuriens, « ni en nous » comme le croient les stoïciens, et que cependant « il est en Dieu, et hors et dans nous », c’est qu’il pense à la Présence de l’Amour Éternel universelle, tant en nous qu’en dehors de nous, « dans le secret ».

 

   déjà le tamaris grisonne

   comme si son été

   était passé à son automne

   en sa fragilité

 

   n’a-t-il pas rempli son contrat

   annuel en dix jours

   pour faire ce qui lui plaira

   avant son beau retour

   en une vie plus anonyme

   qui pourra le livrer

   à la méditation intime

   qui va le délivrer

   de la parole tapageuse

   pour retrouver le grand silence

   de la forêt ombreuse

   où soupire l’immense présence

   de la belle amoureuse

 

   cependant la fleur qui grisonne

   va passer son chemin

   en anticipant son automne

   pour lui donner la main

 

14 mai 2017

     Qui reconnaît le principe de causalité reconnaît l’existence d’une cause première supérieure à tous ses effets, éternellement. Éternellement, cela signifie que le néant n’a jamais existé, mais aussi que, en dehors de toute considération temporelle, tout être a une cause et que de cause en cause on en vient logiquement à la cause ontologiquement première.

     Nous pouvons nous tromper en attribuant tel effet à telle cause : ce n’est pas parce que tel événement suit tel autre qu’il existe de l’un à l’autre un lien de causalité, même si cette succession est constante ou nous paraît telle. Du point de vue de la seule expérience, nous ne pouvons être sûrs que le soleil va réapparaître en force après le solstice d’hiver. C’est peut-être la raison pour laquelle nos lointains ancêtres guettaient cette réapparition, l’assuraient par des sacrifices et s’en réjouissaient en la célébrant.

     Cependant l’expérience, contrairement à ce qu’ont pu croire John Locke, David Hume et quelques autres… jusque Willard Quine et la lignée non éteinte des humiens, n’est pas notre unique source de connaissance. La formule « nihil est in intellectu, quod non prius fuerit in sensu, il n’y a rien dans l’intellect qui n’ait pas d’abord été dans les sens », qu’a reprise Locke dans son Essai sur l’entendement humain (1690), a été heureusement complétée par Leibniz : « nisi ipse intellectus, si ce n’est l’intellect lui-même » dans ses Nouveaux essais sur l’entendement humain (1704).

     La lignée historique des empiristes ne peut aller contre le principe de causalité qui réside dans l’intellect en dehors de toute expérience même si c’est l’expérience qui nous permet de l’y découvrir. Derrière la thèse empiriste, on devine la croyance en la pure physicalité de la matière, le refus de reconnaître son psychisme, dont l’existence est d’ailleurs établie par le principe de causalité qui donne à comprendre que la complexification de la matière n’est pas explicable par la seule mise en présence des éléments qui la composent.

     L’argument du principe de causalité n’est pas ici une pétition de principe, à preuve que l’eau n’est pas la simple addition de l’hydrogène et de l’oxygène puisque les phénomènes que révèle l’expérience de l’eau excèdent l’expérience des phénomènes que nous révèlent l’hydrogène et l’oxygène. Cette expérience nous invite à découvrir l’âme des choses, leur psychisme.

     Le matérialisme physique est rationnellement indéfendable, et aucune autorité ni aucune doxa scientifique ne peut aller là contre. Sapere aude. Il suffit de penser pour le comprendre.

 

quel souffle là-bas fait trembler

tes yeux myosotis

et regarder jusqu’à sembler

dire que j’avertisse

 

est-ce le souffle est-ce la fleur

qui lance des messages

qu’à les observer toute une heure

se devine un visage

 

l’intelligence et la beauté

qui diffusent dans l’air

et la transparente clarté

sont le dire et le faire

de ce qui jamais ne nous livre

un nom qui n’en a pas

mais qui toute chose délivre

et se donne en repas

 

il ne repousse ni n’attire

en toi myosotis

libre qu’il cède à ton désir

ou qu’il se réjouisse

 

15 mai 2017

     Incontestable causalité de la cause première. Cette cause ne saurait se réduire à une vague force éternelle infinie. Elle est nécessairement suprêmement forte, intelligente et belle dans l’Amour suressentiel de son Être.

     En rester à la théorie des atomes tombant dans le vide et se complexifiant à la faveur du clinamen de Démocrite ou d’Épicure, c’est se satisfaire d’une explication indigente. La force inouïe du big-bang dont les effets continuent de se propager dans le dialogue auto-organisé de la répulsion-neïkos et de l’attraction-philia donne une idée de la puissance de cette cause. L’intelligence qui règle les processus de la matière, de la vie et de la conscience suppose une intelligence vertigineuse qui la cause : qu’il suffise, mère, d’oser penser ce qui se passe en toi pendant les neuf mois où tu portes ton enfant. Et la beauté qui éclate partout dans la nature, dans les rochers, les arbres, les bêtes, les corps des humains fait rêver d’une beauté éternelle ravissante.

     Cécité, surdité, dureté de cœur des humains qui « ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas, un cœur et ne sentent pas ». Heureuse heureux qui voit, entend, sent l’Être. Voir l’Éternelle force, intelligence, beauté, c’est Aimer. « Qui Aime connaît Dieu », « qui connaît Dieu le voit » (I Jean 4, 7s, Jean 14, 9). « Plus vous aimerez et plus vous croirez », ajoute Dostoïevski en bonne logique (Les Frères Karamazov, p. 100).

 

le souffle où le drapeau délove

les couleurs symboliques

connaît sur le mât qui le love

la belle république

 

ce qui sinue près du rigide

en douce horizontale

n’est pas une épouse frigide

de l’élan vertical

 

c’est ce qui donne à la couleur

de montrer que le vent

peut se montrer le serviteur

d’une pensée qu’avant

l’esprit s’efforçait de répandre

en multiplicité

sans parvenir à faire entendre

la voix de l’unité

 

le regard mêlé à ses plis

en subtile alternance

symbolique aussi se déplie

dans l’amour qui s’élance

 

16 mai 2017

     Ambiguïté des mots, que l’on n’en finit pas d’examiner en leurs multiples significations. Lorsque Jean Chrysostome  (349-407) a parlé du « sacrement du pauvre », l’a-t-il comparé aux sacrements du baptême, de pénitence ou de l’eucharistie ? Le mot sacrement n’était pas encore très utilisé. On parlait plutôt des saints mystères chrétiens, à l’image des mystères sacrés d’Isis, de Mithra…

     Lorsque Tertullien (160-220) a proposé de remplacer le mot mysterium par le mot sacramentum, il a signalé le caractère sacré de ce que l’Église appelle les sacrements, qui, selon la définition officielle produisent ce qu’ils signifient ex opere operato, par le seul fait de leur accomplissement sacré. L’Église a poursuivi dans la ligne de cette sacralité. Et ses théologiens, dès l’origine, ont fondé l’efficacité des sacrements sur les prétendus mérites infinis du Fils de Dieu gagnés par son prétendu sacrifice sur la croix.

     On voit donc que les sacrements de l’Église sont liés à l’imposture fondatrice par laquelle l’assassinat du Fils de l’homme prophète a été présenté comme un sacrifice et lui-même comme le nouveau grand prêtre ainsi que le dit l’Épître aux Hébreux.

     Lorsque Jean Chrysostome parle du « sacrement du pauvre », on peut penser qu’il ne fait qu’expliciter le mashal du Jugement Dernier où il est dit que servir les pauvres affamés, nus, prisonniers, malades, étrangers…, c’est servir le Fils de l’homme et à travers lui participer à l’Amour Éternel de l’humanité. C’est aussi ce qu’avait dit à sa façon Clément d’Alexandrie (150-215) : « Tu as vu ton frère, tu as vu Dieu ». Comme toujours avec l’Évangile, cela se résume et se résous dans l’Amour puisque « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8). Comme l’ont répété Augustin et Pascal, « l’Écriture ne prescrit rien d’autre que la charité » et « l’unique objet de l’Écriture est la charité » (La Doctrine chrétienne, III, 10. Pensées, éd. Sellier, 301). Qui Aime les autres comme l’Éternel Amour connaît tout être, connaît l’Éternel, le voit en participant à son Être qui est Amour.

     Cela a-t-il quelque chose à voir avec un sacrement catholique où un geste et/ou une parole agit comme par magie ? Encore une fois le Fils de l’homme n’a pas dit « je te remets tes péchés », mais « tes péchés te sont remis ». Il a fait une constatation : il a vu qu’une prostituée montrait de l’Amour et il a compris qu’elle répondait ainsi en y participant à l’Amour qui lui était manifesté. Il a donc pu dire, « tes péchés te sont remis » sans accomplir un geste sacramentel.

     Les pauvres sont les sacrements de l’Amour dans la mesure où on les sert avec le respect et la dilection de l’Amour. Ce n’est d’ailleurs possible qu’avec la grâce de l’Esprit qui nous hausse au-dessus de l’intérêt, des forces cosmiques de la possession et de la domination et nous fait participer à l’Amour Éternel.

 

s’il est vrai que le bois mort

brûle mieux que le vivant

que le feu incandescent

change notre terre en or

c’est que le souffle s’en mêle

 

le premier qui dans sa forge

a voulu fondre la pierre

avait reconnu dans l’air

le compagnon de la gorge

lorsque son souffle s’en mêle

 

croyait-il en la magie

de la parole qui change

les mauvais esprits en anges

et le feu en énergie

lorsque le souffle se mêle

d’inspirer en son génie

le cœur qui jamais ne nie

la présence qui le hèle

 

lorsque le bois mort du vert

se souvient et se consume

sa dernière sève assume

son passage dans l’avers

à qui le souffle le mêle

 

 

 

17 mai 2017

     Du sacré à la sacramentalité ? L’évolution de l’univers, dont notre évolution humaine participe, est emmenée par deux forces opposées dont l’excès de l’une provoque son retournement en l’autre. Le Tao en est une représentation ancienne : l’excès de Yin provoque son inversion en Yang et réciproquement. La physique de l’univers découverte au siècle dernier au niveau infime de la matière suggère l’idée que le big-bang a été l’aboutissement d’une compression telle de la force attractive qu’elle a déclenché l’explosion de la force répulsive : l’excès de philia a provoqué la réaction du neïkos. Et le processus s’est développé et reproduit, donnant naissance aux atomes, aux étoiles, aux galaxies dans l’alternance répétée des excès de l’une et de l’autre forces cosmiques.

     Le secret de cette énantiodromie avait été mis au jour par le Grec Héraclite d’Éphèse : « l’harmonie de monde existe par tensions opposées », et Platon avait repris l’idée dans le Phédon : « les opposés proviennent de leurs propres opposés. »

     Au siècle dernier, dans sa psychologie analytique, Carl Gustav Jung en a repéré la loi dans les mouvements de l’inconscient et du conscient : lorsqu’une force psychique atteint son maximum, elle se transforme en son contraire. Est-ce ce que Pascal avait constaté lorsqu’il écrivait « qui veut faire l’ange fait la bête » ? (Pensées, éd. Sellier, 557)

     Certes, mais l’Évangile n’appartient pas au kosmos, au monde (Jean 17, 16). Il échappe à la servitude de ses éléments (Galates 4, 3). Il en libère par l’Éternel Amour. Il en sépare et c’est cela se sanctifier : « Ils ne sont pas du monde, tout comme moi je ne suis pas du monde. Sanctifie-les par la Vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie qu’ils puissent aussi être sanctifiés par la Vérité » (Jean 17, 16-19).

     La Vérité de l’Éternel Amour, dont le Fils de l’homme a voué sa vie à en témoigner (Jean 18, 37), libère des forces cosmiques et de leur corps à corps créateur pour accéder à la liberté de l’Être. « La Vérité libère » (Jean 8, 32).

     De la religion cosmique où la sainteté est celle du sacré fascinant et terrifiant et où le désir et la crainte s’affrontent et se relaient, l’Évangile passe à l’Agapè qui connaît la présence de l’Amour « dans le secret » de toute chose et fait de toute chose un sacrement pour celles et ceux qui Aiment.

 

   la fronde tourne tourne tourne

   et puis lâche et lance la pierre

   qui s’enfuit à travers les airs

   et plus jamais ne s’en retourne

 

   qu’elle atteigne ou manque son but

   cela a-t-il quelque importance

   puisque c’est dans le même sens

   que joue l’air sorti de la flûte

 

   la nébuleuse galactique

   dans le mouvement de sa toile

   enfante des milliards d’étoiles

   qui dans leur course fantastique

   se donnent assez de planètes

   pour que l’une ou l’autre à son tour

   organise en haine et amour

   les ballets de la vie en fête

 

   tourne la fronde dans la main

   si vive que par la pensée

   on peine à la voir s’élancer

   éternelle sur son chemin

 

18 mai 2017

     Lorsque Carl Gustav Jung a évoqué la dynamique des forces opposées dont parle le Tao, il l’a fait dans le cadre de sa théorie de l’individuation au sens de « prise de conscience que l’on est distinct et différent des autres, que l’on est soi-même une personne entière indivisible ». L’individuation n’est pas pour lui un acte de la seule intelligence, elle demande la mise en œuvre de toutes les puissances psychiques. « Il s’agit d’un processus de transformation intérieure, d’une prise de conscience progressive des éléments contradictoires et conflictuels de la psyché afin d’aboutir à l’entièreté psychique du sujet, conscient et inconscient réunis » (Wikipédia, Individuation).

     Il n’est pas question d’adopter sans l’examiner la vision de Jung sur ce qu’il est convenu d’appeler l’individuation, pas plus que d’adopter les visions de Platon, Aristote, Avicenne, Maïmonide, Thomas d’Aquin… Simondon…sur cette question. Mais il est utile de prendre conscience d’un processus essentiel à notre marche spirituelle et de le mettre en pratique.

      Il ne s’agit pas seulement de comprendre que je suis bien moi et personne d’autre, mais de le penser à la lumière de la Vérité de l’Être lui-même, de la Cause première de mon être en son eccéité. Cette Vérité, c’est que l’Être Éternel est Altérité, Amour Agapè.  Cela signifie qu’il est lui-même par sa relation à son autre constitué par la totalité des êtres, dont nous sommes. C’est ainsi qu’il est personnel (ce qui ne supprime pas son impersonnalité mais s’y conjoint). Il est une personne sans séparation et sans confusion avec son autre dans son altérité essentielle.

     Ce que nous sommes invitées à réaliser en participant à son Être, c’est à vivre de notre relation d’Agapè avec les autres. Les forces opposées qui nous habitent et nous conduisent, force de rapprochement eros et force d’éloignement thanatos avec leurs possibles excès de possession et de domination, doivent se transmuer en tendresse et respect pour tous les êtres. Tel est le cheminement auquel nous sommes conviées toutes et tous, en y mettant tout notre effort et en y aspirant de toute notre âme selon les murmures indicibles de l’Esprit qui nous accompagne : « L’Esprit saint vient au secours de notre faiblesse… Il intercède pour nous en des gémissements ineffables » (Romains 8, 26s). Ô toi notre force d’Aimer, Ô toi notre force d’Aimer, Ô toi notre force d’Aimer…

     Quelle que soit la durée imprévisible de notre espérance de vie, nous sommes appelés à nous atteler à la tâche de cette individuation sans attendre la maturité.

 

   que deux roues ou même qu’une

   il te faut avancer

   pour ne pas être en lacune

   ne pas te ramasser

 

   le lune dit en sa lutte

   la leçon d’équilibre

   entre la fuite et la chute

   tranquille jamais ivre

 

   dans le temps et dans l’espace

   et leur association

   trouve le rythme et la place

   de la belle ascension

   dans l’abîme de l’intime

   ni de là ni d’ici

   mais de tout ce qui anime

   la vie de l’indécis

 

   la vitesse en équilibre

   de ce qui est pesant

   et animé redit libre

   l’amour qui va pensant

 

19 mai 2017

     Abolir la frontière entre le sacré et le profane, c’est, comme l’a fait Dietrich Bonhoeffer, penser ensemble Dieu et le monde, ne jamais penser à Dieu sans penser au monde ni au monde sans penser à Dieu. Cela correspond à la découverte de Dieu comme Amour Agapè, comme Altérité de l’Être de l’être qui ne peut se penser qu’avec son autre que sont tous les êtres, sans séparation et sans confusion..

     La division entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu ne se conçoit que si l’on se fait de Dieu l’idée d’un tout-autre comme le faisaient les questionneurs du fils de l’homme (Matthieu 22, 15-21) au lieu de le penser comme tout-à-l’autre. L’ancien Dieu, celui qui n’a pas disparu du judéo-christianisme, est un être cosmique, celui des forces élémentaires du neïkos et de la philia, qui apparaît aux consciences humaines comme un être de menaces et de promesses en qui eros est inséparable de thanatos… La Vérité découverte par le fils de l’homme est celle d’un Éternel Amour au-delà des forces cosmiques.

     La relation sans séparation et sans confusion de l’Amour entre l’Être et les êtres s’accorde avec la maîtrise du sabbat par le Fils de l’homme. Il n’y a plus de « Jour du Seigneur » où l’on s’efforce de penser à lui quitte à l’oublier les six autres jours. Chez celles et ceux qui Aiment, plus rien n’est sacré, sanctifié, mis à part pour la divinité puisque tout est Amour. Rien n’est  plus loi, pas même loi d’amour, mais réjouissance « dans le secret » avec la Présence de l’Éternel en tout lieu et en tout temps, dans l’action et dans la contemplation, dans le travail et dans le repos…

 

    tu as vécu près du fleuve

    et tu es devenue fleuve

    où ta déesse était d’eau

    et de plaine à ton niveau

 

    tu es allée au désert

    tu es devenue désert

    où ton dieu était de pierre

    et de montagne altière

 

    tu es descendue quand même

    lorsque je t’ai dit je t’aime

    et arrivée près du lac

    tu es montée dans la barque

    pour pêcher et traverser

    t’inverser et converser

    avec les gens de la rive

    sans jamais que tu dérives

 

    gens d’en haut et gens d’en bas

    vers chacun en tous tes pas

    tous les dieux et les déesses

    te sont respect et tendresse

 

20 mai 2017

     On peut lire Montaigne et y trouver çà et là des pensées qui nous parlent, qui nous révèlent des vérités qui sont aussi les nôtres (« ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois », Pascal, Pensées éd. Sellier 568)).

     Ainsi, « qui que je regarde avec attention m’imprime quelque chose du sien. Ce que je considère, je l’usurpe » (Essais III, 5, p. 129 folio). Est-ce de l’empathie instinctive, un chemin possible vers l’Altérité ? Mais dire « je regarde avec attention » implique une communion volontaire, consciente en tout cas. Et le fait que Montaigne reconnaisse son imitation des autres (« j’ai une condition singeresse et imitatrice ») montre qu’il reste, avec humour, maître de son imitation.

     Son comportement évoque la maxime anglaise, « When in Rome, do as the Romans do. Quand tu es à Rome, fais comme les Romains. » Alors, quel équilibre entre être soi-même et être l’autre ? S’agit-il d’ailleurs d’un équilibre ?

     Ce qui commande ici, on s’en douterait, c’est l’Amour Agapè de l’autre comme autre « sans séparation » et « sans confusion ». Par respect et tendresse envers les autres, il est bon d’imiter un peu, volontairement en pleine conscience, leurs façons de faire et de parler.

     N’est-ce pas ce qu’on attend des étrangers venant vivre parmi les gens d’une autre culture ? Toi qui attends d’un Algérien qui vient vivre en France qu’il apprenne le français et qu’il fasse un peu sienne la vie à la française, es-tu prête, en allant vivre en Algérie, à apprendre l’arabe et à faire un peu tienne la vie à l’algérienne ?

     Celles et ceux qui lisent L’Imitation de Jésus-Christ ou, mieux, les Évangiles, les Actes des Apôtres, les Épîtres, et d’ailleurs toute la Bible, cherchent à imaginer, à partir des paroles qu’on a rapportées de lui, comment il se comportait avec les autres. Si elles ils se sentent « de la Vérité » dont il vivait et témoignait, elles ils « s’efforcent avec violence » par leurs actes « d’entrer dans son royaume ». Être roi, n’est-ce pas pour lui, avec lui, vivre de la Vérité de l’Éternel Amour (Jean 18, 37) ?

    Hirondelle  qu’apportes-tu

    des climats de ton hivernage ?

    Auprès des mosquées ton visage

    se fait-il plus ou moins pointu

    que les églises en nos villages ?

 

    En quoi ton regard change-t-il

    à mesure que sous tes ailes

    défilent des régions nouvelles

    aux mille nuances subtiles

    revenant dans leur carrousel ?

 

    Le regard en attention pleine

    et l’oreille en son ouïe fine

    peuvent-ils faire que devine

    le cœur le sang qui dans tes veines

    se chargeant d’amours et de haines

    désire ce qui les raffine ?

 

    Il est dans ta grâce légère

    une indépendance des lois

    qui règnent au monde du poids

    en te riant belle étrangère

    du pays où l’amour est roi

 

21 mai 2017

     Montaigne a pu dire que ce qu’il lisait chez Platon il le trouvait en lui-même et Pascal que ce qu’il lisait en Montaigne il le trouvait en lui-même. À lire les commentateurs de Montaigne, on s’aperçoit qu’ils y découvrent surtout ce qu’ils trouvent en eux-mêmes, y compris ce qu’ils croient y découvrir. Car beaucoup ont tendance à se prévaloir du prestige, voire de l’autorité de Montaigne pour y trouver ce qui ne s’y trouve pas et qu’ils aimeraient répandre en se réclamant de lui.

     Montaigne avait d’ailleurs prévu ce genre de trouvailles. Il savait en particulier que l’on découvrirait de l’athéisme dans ses Essais : « On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi ; et un athéiste se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme, infectant de son venin la matière innocente » (Essais II, 12, p. 150 folio). La dernière proposition laisse d’ailleurs entendre tout le bien qu’il pensait de l’athéisme.

     Conclusion ? Ne lisez pas les présentateurs et commentateurs de Montaigne. Lisez-le dans le texte en vous demandant si vous avez les oreilles capables de l’entendre. Et aussi demandez-vous en lisant la Bible, l’Évangile en particulier, si vous y trouvez bien le trésor caché dans le champ, si vous y distinguez le bon grain de l’ivraie.

     Cela s’applique également bien sûr à ce que l’on peut lire dans les textes de la Spiritualité de l’Altérité. Qui sait ce qui se mêle dans l’écriture et dans la lecture de ces textes, de ce que peut nous aider à y découvrir la distinction reprise par Umberto Eco entre intentio auctoris, intentio operis et intentio lectoris. La seule clé d’interprétation, le seul passe-partout qui ouvre les portes du sens y est l’Amour Agapè que l’on accueille de toute son intelligence et de toute son intuition, de toute sa raison et de tout son cœur. Et cela n’est sans doute possible que dans une lectio divina où la prière inspire la pleine attention. La lecture des meshalim poétiques en particulier appelle une telle lecture des yeux, des oreilles et du cœur.

 

     les nuages s’agitent

     et tu ne me vois pas

     les rameaux se remuent

     et tu ne me vois pas

 

     les ruisseaux qui ruissellent

     et retrouvent le sel

     de la mer en gésine

     redisent l’origine

     mais tu ne me vois pas

 

     le vent dans les pins peine

     et tu ne m’entends pas

     la hulotte ulule

     et tu ne m’entends pas

 

     la grive musicienne

     se déclare la reine

     des buissons enchantés

     et des arbres hantés

     mais tu ne m’entends pas

 

     la sève monte et rêve

     et tu ne me sens pas

     le sang chérit la chair

     et tu ne me sens pas

 

     l’amour parle à la haine

     et la haine à l’amour

     annonçant le beau jour

     où tout dira je t’aime

     mais tu ne me sens pas

 

22 mai 2017

     Il est difficile pour un Occidental d’admettre la disparition de la frontière entre le sacré et le profane opérée par l’Altérité. C’est qu’il est habité et conduit par son imaginaire ouranien diurne qui l’incite à séparer, cloisonner, compartimenter les êtres et donc leurs représentations mentales.

     Pourtant la transdisciplinarité qui gagne du terrain dans les divers domaines de la recherche en dépit des résistances des prés carrés est un signe que la grande Séparation perd de sa vigueur.

     Le sentiment européen peine à gagner les consciences encore habitées par le cloisonnement nationaliste en ses sentiments xénophobes. Le sentiment mondial, sur notre terre où nous prenons pourtant conscience de n’être qu’un grain de poussière dans l’univers, peine davantage encore à se répandre.  Ces sentiments font cependant partie intégrante de l’Amour universaliste de l’Altérité.

     Il est bon de comprendre que la pensée séparatiste, d’influence ourano-diurne, est par là même liée au patriarcat, à la croyance en la supériorité de l’ouranien sur le chthonien, c’est-à-dire du ciel sur la terre comme de l’homme sur la femme, de thanatos sur eros, de la transcendance sur l’immanence… La parité des genres qui gagne doucement du terrain ici et là en Occident est un signe que le patriarcat se modère et que gagne l’espoir d’une civilisation capable de retrouver les valeurs de la féminité et de la communion avec le cosmos plutôt que celles de sa domination. C’est donc aussi l’espoir d’un salut possible pour la planète en danger dans une écologie profonde pour laquelle la terre n’est pas à conquérir et soumettre comme y invite une Genèse d’esprit patriarcal, mais à aimer et à servir comme une partenaire de vie dans l’esprit de l’Évangile.

 

     le jour la nuit les herbes folles

     alimentent leur farandole

 

     et chacune selon sa forme

     cherche à se faire aussi énorme

     que la grenouille de la fable

     qui se croyait dans une étable

 

     c’est ainsi que le vouloir vivre

     les pousse jusqu’à ce que ivres

     de la vie partout répandue

     elles lui rapportent son dû

 

     alors doucement apparaissent

     les fleurs si belles en leur jeunesse

     que les souffles se réjouissent

     et veulent qu’elles s’accomplissent

 

     ainsi s’assure l’avenir

     de la graine du souvenir

 

23 mai 2017

     Qui s’intéresse à l’Éternel s’intéresse nécessairement aussi à ce à quoi l’Éternel s’intéresse, car l’Éternel est Amour. Qui vit de l’Éternel-Amour partage son intérêt, sa complaisance, pour son autre que sont tous les univers et tous les êtres qui s’y succèdent.

     Il existe une recherche scientifique animée par l’Éternel-Amour, une recherche qui n’est pas animée par le désir de comprendre le monde selon la libido sciendi, ni par le désir de posséder le monde selon la libido sentiendi, ni par le désir de dominer le monde selon la libido dominandi.

     Une conscience passionnée de l’Éternel-Amour partage la passion de l’Éternel-Amour pour son « œuvre incessante » (Jean 5, 17) d’inspiration et de connaissance du monde.

Lorsque le Fils de l’homme dit « je ne prie pas pour le monde », il parle du kosmos dont les forces nécessaires à sa construction sont la philia et le neïkos, mais qui sont un obstacle à l’accès au Royaume de la Vérité de l’Amour, qui n’est pas « de ce kosmos« . C’est pourquoi le Fils de l’homme ajoute, en s’adressant à l’Éternel-Amour, « je ne te prie pas pour que tu les sortes du kosmos mais pour que tu les préserves du mal. Ils ne sont pas du kosmos, pas plus que je ne suis du kosmos. Sanctifie-le par ta Vérité (Jean 17, 15ss). La sanctification est la mise à part, avatar du sacré accompli dans l’Amour, car la Vérité est celle de l’Amour. Qui Aime d’agapè se met à part des forces du kosmos.

     Penser que le Fils de l’homme n’aime que celles et ceux qui l’aiment, qu’il ne « prie » pas pour celles et ceux qui ne l’aiment pas, c’est oublier que l’Éternel-Amour « fait briller son soleil sur les méchants et sur les bons et fait tomber sa pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5, 45). L’Amour Agapè est universel ou il n’est pas. Si vous vous efforcez de le partager, d’être « parfait comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48), vous partagerez son Amour pour toutes les femmes et pour tous les hommes, quelles que soient leur religion, leur idéologie, leur éthique…

     Vous Aimerez aussi de son Amour toutes les bêtes, toutes les plantes, toutes les matières… Vous serez écologistes par Amour et vous vous intéresserez à la marche de l’univers. Cela n’est-il pas cohérent ?

     (Aimer les terroristes et les insectes « nuisibles » ne signifie pas les laisser faire.)

 

     mille pâquerettes dans le pré

     te sourient de toutes leurs dents

     et chacune dans le secret

     est reconnue précisément

 

     tu sais l’histoire de chacune

     et celle de tous ses ancêtres

     le relais de leurs vies aucune

     qui n’ait en toi la vie et l’être

 

     qui ne s’écrierait au prodige

     de cette histoire qui pour toi

     aux ères jamais ne se fige

     mais en liberté de ses lois

     propose de nouveaux visages

     d’intelligence et de beauté

     qui s’accomplissent d’âge en âge

     en présence de ta clarté

 

     la lumière née des étoiles

     les pâquerettes fait sourire

     sans jamais derrière le voile

     que ton nom ne se laisse dire

 

24 mai 2017

     L’Évangile n’est pas une religion. Il rompt avec le sacré comme le donnent à penser la maîtrise du Sabbat, qui annule la sacralisation du temps, et la mise à l’écart du Temple, qui annule la sacralisation de l’espace (Jean 5, 16s. 4, 21-24).

     On peut le comprendre lorsque le Fils de l’homme dit qu’il n’est pas « du kosmos » et que ceux qui sont « de la Vérité » n’en sont pas non plus. Et aussi lorsqu’on comprend que la religion de Moïse est, comme les autres, une religion des forces cosmiques, avec un dieu aussi effrayant qu’attirant, aussi menaçant que promettant. Le « dieu » du Fils de l’homme ne punit ni ne récompense. Il laisse l’homme s’éloigner ou se rapprocher de l’Amour. Ainsi, c’est l’attitude de pardon de l’homme envers les autres qui pardonne à celui qui pardonne parce que pardonner c’est Aimer et qu’Aimer c’est sortir du « péché ». Quant à celle, celui qui Aime, par exemple en faisant un don ou en rendant un service, il est « récompensé » en son acte même, « dans le secret ». L’Éternel-Amour n’a pas à intervenir dans ces relations à la manière dont une personne humaine intervient dans les relations sociales en condamnant ou en approuvant.

     Cependant lorsque tu donnes et pardonnes par Amour et non par calcul, tu n’agis pas seul, car le désintéressement parfait que nécessitent le don et le pardon par Amour suppose que l’Esprit de l’Éternel-Amour, sa « grâce », agit avec toi.

     Si tu admets avec La Rochefoucauld que les vertus humaines, « trop humaines », « se jettent dans l’intérêt comme les fleuves se jettent dans la mort », tu dois reconnaître qu’agir sans intérêt, pas même l’intérêt de ta bonne conscience (« que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite »), n’est possible qu’en participation à l’agir de l’Éternel-Amour. Et cela relève aussi de l’évidence du principe de causalité, qui dit que la cause du surhumain qu’est le pur désintéressement de l’Amour ne peut pas être en notre humaine nature. C’est ce qu’a compris logiquement Montaigne (Essais II, 12, p. 351 folio) pour qui il est « absurde » de penser « que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité… en digne et miraculeuse métamorphose » sans « les moyens purement célestes ».

 

     lune péripatéticienne

     ton œil en son parcours

     note celle qui fait des siennes

     parmi les sinueux détours

     de la vie en marche éternelle

 

     tu n’étais encor qu’une motte

     arrachée à la terre

     par je ne sais quelle dévote

     ou fugueuse adultère

     de la vie en marche éternelle

     lorsque ta figure s’arrondit

     afin de mettre au monde

     l’aventure d’un inédit

     sur la machine ronde

     de la vie en marche éternelle

 

     depuis prenant en peu le large

     d’une belle distance

     tu gardes l’équilibre en marge

     d’une entreprise immense

     de la vie en marche éternelle

 

     les grandes eaux que tu respires

     vivent ton attention

     et nous rappellent qui inspire

     la belle dévotion

     de la vie en marche éternelle

 

     celles ceux qui se disent tiennes

     veillant sur ton parcours

     dans la rencontre quotidienne

     voient la mère du bel amour

     dans sa vie en marche éternelle

 

25 mai 2017

Certains intellectuels incroyants répètent que croire, c’est fatalement douter. On peut penser qu’ils ne font qu’exprimer ce qu’ils ressentent, non ce que ressentent la plupart des croyants, celles et ceux que l’on voit dans les églises, les mosquées, les pagodes, les temples…

     Pourtant le doute peut devenir une chance pour les croyants, celle de découvrir la Vérité de l’Amour au-delà des dogmes qu’on leur impose. Le croyant qui se met à « oser penser », au lieu de répéter sans en discuter les « vérités » de sa foi, peut accéder à la seule Vérité de l’Éternel-Amour, celle-là même dont le Fils de l’homme a témoigné, « l’Amour seul digne de foi ».

     Cette Vérité de l’Amour ne nous invite pas à rendre un culte au Fils de l’homme, à l’honorer, à l’adorer comme un dieu en répétant « Seigneur, Seigneur », mais à servir les autres avec respect et tendresse, c’est-à-dire à « faire la volonté de son père des cieux », la volonté de participer à son Amour pour tout être (Matthieu 7, 21).

     Si le Fils de l’homme a dit à ses disciples, « il vous est bon que je m’en aille. Si je ne m’en vais pas, le paraclet ne viendra pas à vous » (Jean 16, 7), n’était-ce pas pour les détacher de sa personne ? Les chrétiens fêtent son « ascension » en y voyant une exaltation, alors que c’est une disparition, un effacement, un voilement participant de celui de l’Éternel (Isaïe, 45, 15). Le Fils de l’homme ne demande pas qu’on lui rende un culte, ni à lui ni à ses « saintes » et à ses « saints », mais qu’on Aime tout être avec la lumière et la force du Paraclet, de l’Esprit, qui doit reprendre toute sa place après son départ.

     La religion, le sacré, est sans doute encore utile, voire nécessaire pour celles et ceux qui sont en chemin vers le Royaume de l’Amour. La religion peut acheminer vers l’Amour. Cet acheminement est d’ailleurs sa seule valeur, sa seule utilité au regard de l’Éternel. Et le doute peut contribuer à faire avancer les croyantes et les croyants vers le seul but, Aimer, en laissant tomber tout ce qui ne s’y accorde pas. On peut par ailleurs souhaiter que les croyants fanatiques finissent par être gagnés par le doute.

 

     les cigales là-bas qui chantent

     le bel hymne au soleil

     et qui sans doute s’émerveillent

     de l’amour qui les hante

     voient l’éternel à leur manière

 

     on peut dire qu’elles s’enferment

     dans leur tout petit nombre

     mais par la voie des ondes

     le découvrant à plus long terme

     voient l’éternel à leur manière

 

     ce n’est pas la question qui fâche

     entre être et ne pas être

     au mouvement qui les fait naître

     en celui partout qui se cache

     mais peut les priver de la vie

     que connaît l’être de langage

     et qu’elles voyant son image

     et sans en demander avis

     voient l’éternel à leur manière

 

     alors cigale devenue

     en sa belle attention

     et en découvrant l’horizon

     sans nulle retenue

     vois l’éternelle à leur manière

 

26 mai 2017

     Pourquoi les Stoïciens, justement vilipendés par Montaigne pour leur entorse au principe de causalité, croyaient-ils pouvoir « s’élever au-dessus de l’humanité de leurs propres forces » ? Montaigne concluait son raisonnement en affirmant sa conviction : « c’est à notre foi chrétienne, non à la vertu Stoïque de prétendre à cette divine métamorphose » (Essais II, 12, p. 351 folio).

     On reconnaît là le combat d’Augustin contre Pélage, l’affirmation de la nécessité de la grâce dans l’effort des humains pour « être sauvé », c’est-à-dire pour accéder à « la vie éternelle ».

     L’illusion stoïcienne comme la pélagienne peuvent s’expliquer, être causée, par le style d’action de l’Esprit dans le monde, dans le monde humain en particulier. C’est, d’une part, une action permanente (Jean 5, 17), offerte à tout être qui l’accueille, que ce soit dans l’indéterminisme de la matière psychophysique ou dans la liberté de l’humanité. Cette permanence la rend indétectable, voilée (Isaïe 45, 15). C’est d’autre part et surtout une action assez intelligente et belle pour que l’évolution cosmique et humaine soit celle d’une auto-organisation, comme le répètent à l’envi F. Roddier dans Thermodynamique de l’évolution, un essai de thermo-bio-sociologie et B.T. Swimme et M.E. Tucker dans Journey of the Universe.

     L’ultime clé de cette interprétation de l’action de l’Eternel dans le temps et l’espace est celle que fournit la découverte de l’essence de l’Éternel, l’Être de l’être Amour qui ne cesse de se préoccuper de son autre en s’effaçant.

     La pensée juive de la kabbale l’a aperçu en inventant le concept de « tsimtsoum, Dieu se retirant dans son abîme afin de laisser de la place pour que puisse exister l’univers » (Encyclopédie des symboles. La Pochothèque). Il est significatif cependant que ce concept soit présenté dans l’article « sacrifice » de cette encyclopédie. Il est ainsi lié à l’idée du dieu tout-puissant qui demande qu’on lui offre des sacrifices pour obtenir ses bonnes grâces et qui est comme rattrapé lui-même par la nécessité de se sacrifier pour permettre l’existence de l’autre, alors qu’en Vérité sa relation à l’autre est celle « de l’amour et non du sacrifice » (Osée, 6, 6).

 

     la sève au jardin est le chef

     d’orchestre et sa main invisible

     préside à l’unité multiple

     par coups de baguette trop brefs

     pour qu’elle nous soit perceptible

 

     l’oreille qui entend ses voix

     se réjouit de son élan

     de vie qui partout se déploie

     selon le mystère d’un plan

     qu’elle reconnaît dans sa foi

 

     et l’œil qui reconnaît ses formes

     en leurs plus changeantes nuances

     exulte en la beauté dont s’orne

     la moindre des herbes en sa chance

     de se distinguer dans les normes

 

     le sang au cœur qui accélère

     aux rythmes de la sève en fête

     se demande comment complaire

     à son innocence parfaite

     dans le souffle où résonne l’air

 

27 mai 2017

     On dit qu’un certain nombre de juifs ont « perdu la foi » après la Shoa : comment leur dieu avait-il pu les abandonner à leurs bourreaux, lui dont la Bible leur dit qu’il est un rempart, une forteresse dans le secret, le Très-haut, le Tout-puissant qui donne ordre à ses anges de garder ses fidèles… » (Psaume 91) ? Le Fils de l’homme a, quant à lui, considéré que cette citation venait de Satan (Luc 4, 9-12), ce qui donne à penser, lui qui aurait crié sur la croix, « mon dieu, mon dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Marc 15, 34).

     Ceux qui ont « gardé la foi » l’ont peut-être fait sans chercher à comprendre, s’humiliant comme Job reconnaissant que ce qui lui arrivait le dépassait et qu’il n’avait plus qu’à « se repentir dans la poussière et dans la cendre » (Job 42, 6). D’autres ont cependant tenté d’expliquer et de justifier la conduite du Tout-puissant.

     L’ajout qui clôt le livre de Job est suspect, qui parle de sacrifices offerts par les amis de Job pour se faire pardonner leurs accusations contre leur ami. Cela sent la caste sacerdotale toujours prête à détourner les découvertes des prophètes à leur profit. Cet ajout ne peut en tout cas consoler ceux que la Shoa a écrasés et qui continuent de poursuivre douloureusement leurs anciens bourreaux de leur vindicte parce qu’ils demeurent fermés à l’Amour qui pardonne.

     La Vérité de l’Éternel-Amour invite à une autre perception de l’histoire. C’est son Amour  qui l’empêche d’intervenir dans l’histoire, de se révéler, de se choisir un peuple et de s’incarner, contrairement à ce que continuent de croire les fidèles du judéo-christianisme. La Vérité évangélique permet de reconnaître cette vision du monde.

     L’action permanente de l’Éternel-Amour est inspiratrice et non manipulatrice, et elle est si intelligente et si délicate que, si l’on néglige le principe de causalité, on peut ne pas croire à sa nécessité pour l’évolution du cosmos et pour l’élévation de l’humain à « la divine et miraculeuse métamorphose  » de la surnature (Essais , 12, p. 351). L’inspiration de l’Esprit de l’Éternel agit « sans séparation et sans confusion » avec l’action humaine comme avec l’action cosmique. Ce n’est pas une action transcendante, ni même immanente.

     L’action de l’Éternel n’est pas décelable. Il arrive cependant que se retournant à la fin de leur vie des femmes et des hommes ont l’intime conviction qu’ils ont été protégés et guidés au hasard des circonstances, et rendent grâce.

 

     de la terre maternelle

     cette graminée exhume

     ce qu’une narine hume

     en trouvant tout naturel

     un prodige où se résume

     une présence éternelle

 

     toute la campagne exulte

     mais sur un mode mineur

     en quelques millions de fleurs

     sans penser qu’elles résultent

     du travail de millions d’heures

     vouées toutes au même culte

 

     dans la nature sans fin

     ce qui parfume la terre

     en discrétion singulière

     est l’appel aux lendemains

     que lancent tous les hier

     par la chaîne de leurs mains

 

     hume donc la graminée

     qui se répand sur la terre

      et puis imprègne les airs

      faisant pour quoi elle est née

      présence dans l’atmosphère

      jusqu’ici acheminée

 

28 mai 2017

     Peut-on se mettre dans la peau d’un athée ? Est-ce dangereux ? Et-ce utile ? Cela fait-il partie de l’aventure de l’Amour Agapè ? Aimer l’autre comme autre « sans séparation et sans confusion », c’est pouvoir partager ses pensées sans les faire siennes. Cela semble une gageure, une position paradoxale, voire contradictoire. Cela semble passer d’un « être ou ne pas être » à un « être et ne pas être ».

     Simone Weil prend l’exemple de ce que peut ressentir un juif rescapé de la Shoa ou toute personne qui se mettrait dans sa peau : « Un homme dont toute la famille aurait péri dans les tortures, qui lui-même aurait été longtemps torturé dans un camp de concentration. Ou un Indien du XVIème siècle échappé seul à l’extermination complète de tout un peuple. De tels hommes, s’ils ont cru à la miséricorde de Dieu, ou bien n’y croient plus, ou bien la conçoivent tout autrement qu’auparavant. Je n’ai pas passé par de telles choses, mais je sais qu’elles existent : dès lors, quelle différence ? » (La pesanteur et la grâce, p. 132).

     C’est à partir de cette expérience de pensée que Simone Weil peut affirmer : « Il y a des athéismes dont l’un est une purification de la notion de Dieu » (ibid.). Tenter de reproduire cette expérience peut nous permettre d’avancer dans la connaissance de l’Éternel-Amour. Elle peut conforter celles et ceux qui ont découvert que le christianisme n’est pas l’Évangile, que l’Église est infidèle à la Vérité dont le Fils de l’homme a témoigné. Le christianisme continue de propager une notion d’amour opposé à la haine qui n’est que l’expression des forces cosmiques de la philia et du neïkos. À preuve qu’elle maintient que l’amour de l’Éternel pour l’Église est au moins en partie érotique, suggérant que Dieu aime davantage les fidèles que les infidèles, ce que le Fils de l’homme a nié devant les gens de la synagogue de Nazareth au point de risquer d’y laisser sa peau (Luc 4, 16-30).

     La vision de l’Éternel qui se dégage des massacres dont sont victimes celles et ceux qui sont censées faire partie de son peuple, tout comme les autres, permet de mieux comprendre la marche de notre univers, dont l’aventure humaine participe. En retour, cette compréhension éclaire la réalité de l’Amour éternel, qui n’est pas la force cosmique de la philia s’opposant au neïkos, mais l’Agapè qui les inspire toutes deux dans le processus continue de création et de spiritualisation.

 

     le lièvre qui bondit te voyant approcher

     sent en son sang brûler le feu des souvenirs

     de sa race sachant courir plus que marcher

     dans un monde de proie où il lui faut tenir

     où la vie qu’il attire et la mort qu’il repousse

     lui donnent l’énergie de la vie quotidienne

     faite de songes au gîte et au champ de secousses

     tissant son existence en sa trame et sa chaîne

 

     que peux-tu lui donner sinon d’être complice

     que peux-tu recevoir autant que ses délices

     ses douleurs dans un monde en sa marche incessante

     où rien ne s’accomplit qu’en tâche bondissante

     et repos immobile en la chambre où demain

     se dessinent préparent et la tête et la main

 

29 mai 2017

     Suffit-il de « oser penser » pour « perdre la foi » ? Comment se fait-il que tant de croyants éminents n’ont jamais remis en question la foi de leur jeunesse ? Leur foi a-t-elle été plus forte que leur pensée, ou ont-ils cru que leur pensée et leur foi étaient deux réalités qui n’avaient rien à voir l’une avec l’autre ?

     Le cas de Pascal est troublant. Ce n’était pas un théologien mais, malgré la force de sa pensée, il semble n’avoir jamais douté de l’existence de son dieu. Il a dû affronter les contradictions qu’il apercevait dans la Bible, mais il n’a pu se résoudre à les prendre en compte face aux exigences de cohérence de la raison. S’il a pu dire son « Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 467), c’est peut-être qu’il l’a ressenti jusqu’à l’extase dans sa nuit de feu avec sa « joie, joie, joie, pleurs de joie » (742) et dont il a tenu à garder le souvenir comme un viatique en en cousant le texte dans son habit. Cette expérience était propre à balayer tous les doutes de sa raison.

     Il lui fallait affirmer non seulement que la foi n’était pas une affaire de raison et que son dieu n’était pas celui « des philosophes et des savants », mais qu’elle pouvait être contraire à la raison quoi qu’il en dise puisqu’il affirmait que la contradiction n’était « pas une marque de fausseté » (208). Et il a au contraire accusé les philosophes de fausseté (28), et aussi d’allégeance à la libido sentiendi, à la libido sciendi ou à la libido dominandi : « les philosophes n’ont fait autre chose que suivre une des trois concupiscences » (178).

     Est-ce cette insensibilité intellectuelle au principe de contradiction qui l’a conduit à tant parler du néant comme s’il existait, « faisant de l’éternité un néant et du néant une éternité » (684) ? Dire que le non-être existe est la violation première du principe de contradiction.

 

     Les chrétiens des premiers siècles ont été accusés d’athéisme par les polythéistes. Les philosophes du XVIIème et XVIIIème siècles européens ont été accusés d’athéisme parce qu’ils avaient perdu ou renié la foi en la doctrine de l’Église. Mais peut-on accuser d’athéisme celles et ceux d’entre eux qui ont contribué à élaborer la devise de la République ? « Liberté. Égalité. Fraternité. » est une utopie en plein accord avec l’idéal évangélique. Peut-être faudrait-il dire alors que l’Évangile est athée puisqu’il abolit la religion de ce dieu cosmique animé par l’eros dont parle Benoît XVI : « le Dieu unique auquel Israël croit aime personnellement. De plus son amour est un amour d’élection. Parmi tous les peuples, il choisit Israël et il l’aime… Il aime, et son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois et en même temps est totalement agapè » (Dieu est amour, Cerf, p. 20).

      L’eros peut préparer la conscience humaine à l’agapè, mais croire que l’Éternel est eros, même s’il est aussi agapè, c’est tenir avant tout à ce que Israël puis l’Église soient des peuples choisis, aimés davantage que les autres. C’est défendre les intérêts de la classe sacerdotale, celle-là même qu’a combattue le Fils de l’homme, qui l’a assassiné et puis récupéré comme l’un des siens dans une imposture destructrice de l’Évangile.

 

il doit y avoir dans l’ombre

une couleuvre qui serpente

qui monte ou qui descend la pente

et glisse dans quelque endroit sombre

 

ce que sa présence fascine

est justement cette présence

en quoi nous apparaît un sens

de ce qui nous habite intime

le serpent qui naît de la terre

et l’aigle qui survient au ciel

en un dialogue éternel

appelant au milieu des airs

pour que dans la marche des jours

s’accomplisse en haine et amour

le désir de l’être suprême

en nous pour l’éternel je t’aime

 

la couleuvre en nous qui serpente

et l’aigle qui fond des hauteurs

plus que l’extase et que la peur

appellent la joie de l’amante

 

30 mai 2017

     Un athée peut démolir allégrement la Bible, le Coran… sans se heurter à une quelconque résistance rationnelle, mais il ne peut nier le principe de causalité et ses conséquences métaphysiques, à savoir la cause première, sans se condamner à l’irrationalité.

     Qui « ose penser » peut bien mettre au jour les lacunes des religions et de leurs différents credo. On a cru ici découvrir que faire de la mort de Yeshoua de Natsèrèt un sacrifice est une imposture qui montre que le christianisme demeure une religion cosmique, qu’elle s’inscrit dans la logique de l’Évolution du cosmos par le jeu des forces opposées de l’attraction et de la répulsion. On peut néanmoins admettre qu’il s’est en quelque sorte paré des plumes du paon de l’Amour et s’est ainsi acquis des consciences capables d’entendre la Vérité de l’Amour.

     Le christianisme, comme le judaïsme et l’islam, ont utilisé les forces cosmiques pour constituer leurs communautés mutuellement exclusives en plus de bâtir leur intolérance pour les religions polythéistes et leur mépris pour les spiritualités athées.

     En osant penser, on peut découvrir la faille originelle des religions monothéistes comme des religions polythéistes. Mais, encore une fois, on ne peut nier l’existence d’une cause première de notre univers, de l’intelligence qui l’organise et de la beauté qui le revêt. Ces manifestations de la cause première sautent aux yeux de celles et ceux qui ont des yeux pour voir et un cœur pour penser que tout a une cause et que le néant ne peut produire de l’être.

     Si la Spiritualité de l’Altérité fait l’hypothèse que cette cause première est Altérité positive, c’est selon une argumentation logique, comme cherchent à le montrer les « fondements philosophiques d’une altérité positive », et en présentant les conséquences bénéfiques de cette hypothèse sur la vie psychique, familiale, sociale, économique, politique, artistique… dans la mesure où on les met en pratique.

     On peut, on doit admettre scientifiquement que la terre finira, brûlée avec la mort du soleil, que l’univers tout entier redeviendra un point hypothétique dans un Big-crunch comme il a commencé dans un Big-bang, mais cela devrait nous faire reconnaître la Vérité de l’Amour-Agapè qui échappe aux forces cosmiques d’eros et thanatos, de la philia et du neïkos, nous faire admettre que le rêve fou de vivre éternellement est rationnellement pensable et vivable dès ce monde.

 

     les cerises que tu disputes

     aux merles sur leur arbre en fête

     sont-elles gagnantes ou défaites

     pour la sève qui les impute

     au soleil montant à sa tête

 

     si tu ne penses qu’à jouir

     de leur chair craquante et juteuse

     note au moins leurs faces moqueuses

     qui sourient se voyant mourir

     pour la vie narguant la croqueuse

 

     car c’est elle qui transportée

     par un bec ou par une bouche

     pourra peut-être faire souche

     manifestant sa volonté

     plutôt que de mourir en couches

 

     sa beauté est une promesse

     de jouissance à qui perd gagne

     elle devient une compagne

     pour qui reconnaît la sagesse

     de se réjouir en campagne

 

     sur les lèvres d’une cerise

     se devine dans le secret

     la présence où vit sans regret

     une mort en qui se méprise

     la défaite où l’autre se crée

 

31 mai 2017

     La Vérité que propose l’Évangile n’est pas à rechercher dans les faits qu’ont racontés les auteurs des évangiles, des actes des apôtres et des épîtres, mais dans les paroles du prophète Yeshoua de Natsèrèt, dans la mesure où nous les jugeons authentiques. Les faits eux-mêmes, certains du moins, sont tellement invraisemblables qu’il est bon de les négliger, même s’ils peuvent parfois éclairer les paroles du Fils de l’homme.

     Dans Le Royaume, Emmanuel Carrère mène une enquête motivée par une quête spirituelle mouvementée. La quatrième de couverture résume bien son entreprise :

« À un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé.

 Affaire classée alors ? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’aie éprouvé le besoin d’y revenir. Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcourus en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier ? en historien ? Disons en enquêteur. »

     Emmanuel Carrère a été amené à donner du personnage de Jésus de Nazareth une image rude, dure, voire brutale, plus proche du gourou chaman que du maître de sagesse, une image qui contraste presque violemment avec celle que donne aux chrétiens la lecture à laquelle les invite la théologie diffusée par les homélies dominicales des représentants patentés de l’Eglise. C’est ainsi que E. Carrère s’appuie sur l’évangile de Marc pour montrer que celui de Luc, y compris dans le maniement de la langue grecque, est un véritable roman, et qu’on ne peut le croire, semble-t-il dire, que si l’on adopte ce que Coleridge appelait « poetic faith, the willing suspension of disbelief for the moment, la foi poétique, suspension délibérée temporaire de l’incrédulité. » (Biographia Literaria, ch. XIV).

     Le problème, c’est que le croyant ne suspend pas son incrédulité. Il n’en éprouve pas le besoin, sa foi lui impose la crédulité, lui interdit d’oser penser. Certes, la lecture du Royaume d’Emmanuel Carrère pourrait déstabiliser sa crédulité, mais il est plutôt à craindre qu’elle ne fasse que stabiliser l’incrédulité de l’incroyant. Dommage, car l’Évangile continue, au-delà de l’invraisemblance des faits embellis ou totalement inventés par les évangélistes, de proposer une pensée qui répond à l’attente de celles et ceux qui sont, croyants ou non, « de la Vérité », qui prennent conscience que l’Éternel-Amour est le désir de leur être même et qui cherchent dans les paroles du Fils de l’homme à mieux connaître cette Vérité pour en mieux vivre.

     Emmanuel Carrère a cependant eu l’honnêteté de dire que son entreprise de déconstruction du Nouveau Testament n’était pas le dernier mot de sa recherche : « J’étais en train d’achever ce livre et j’en étais, ma foi, content… J’ai bien fait mon travail. En même temps, une arrière-pensée me tourmentait : celle d’être passé à côté de l’essentiel… » (op. cit., p. 618). On peut penser que l’essentiel soit justement la Vérité dont le Fils de l’homme a voulu témoigner.

     Emmanuel Carrère a par ailleurs terminé son récit, où l’imagination créatrice peut conforter les incroyants dans leur incroyance, par « le lavement des pieds », scène que l’on a du mal à imaginer inauthentique, et qui, dans l’évangile de Jean, est comme « le sacrement du pauvre » en lieu et place du sacrement de l’eucharistie, geste magique qu’il n’a pas retenu. On peut penser que le lavement des pieds, annoncé solennellement – « il les aima jusqu’à la perfection » – et mis en scène avec soin, est l’expression aboutie de l’Amour Éternel que nous sommes toutes et tous invitées à vivre dans le service respectueux et tendre de tous les êtres que  nous rencontrons. Le Royaume semble bien trouver son sens dans cet aboutissement.

 

écoute le velours des grillons de la nuit

tamisant doucement les heures qui s’enfuient

infatigablement luttant contre l’ennui

 

ce ne sont pas des maîtres ils n’ont pas de leçon

à donner l’un à l’autre en ce diapason

qui nous parle d’un air chanté à l’unisson

 

tu peux te demander si ce n’est le silence

les pressant d’assurer la belle permanence

d’un témoignage ému de l’unique présence

de ce qui est sensible à l’intime du cœur

et dans le secret dit de veiller à toute heure

qui fait dialoguer le plaisir et la peur

 

les grillons de la nuit répètent le velours

que la nuit doucement dit à l’ennui du jour

afin qu’en patience enfin vienne l’amour

 

1er juin 2017

     L’auto-organisation repérée par les gens qui ont étudié la marche de l’univers pourrait nous éclairer dans notre recherche de l’Évangile.

     Dans Journey of the Universe, B.T. Swimme et M.E. Tucker commencent par prendre acte des deux forces cosmiques, celles qu’Empédocle a nommé philia et neïkos, à l’œuvre tout au long de l’Évolution, à commencer par celle du plasma originel : « Les deux dynamiques opposées, l’expansion et la contraction, ont été les puissances dominantes en action au commencement de l’univers. L’expansion de l’univers a provoqué la séparation de la matière depuis le point minuscule de son commencement. La gravité a rassemblé de nouveau une partie de cette matière. Nous savons maintenant que l’univers dans son ensemble a été façonné depuis son commencement par ces deux dynamiques créatrices » (op. cit., p. 6). Les auteurs parlent ensuite des phénomènes auto-générés que sont les étoiles (p. 28), et ils ajoutent que « ce processus ne cesse de se renouveler dans le déploiement de l’univers : ses puissances d’auto-assemblement créent de nouvelles structures qui permettent à ce nouvelles formes de créativité d’apparaître » (p. 36). L’univers marche tout seul selon sa dynamique immanente, bien qu’il faille nécessairement une cause suprêmement intelligente à cette dynamique automatique.

     L’auto-assemblement est aussi un phénomène étudié dans le détail par François Roddier dans sa Thermodynamique de l’évolution. Par exemple, « en s’adaptant à l’environnement, elles (les structures en mouvement) s’auto-organisent de façon à maximiser le flux d’énergie qui les traverse » (op. cit., p. 31). Plus techniquement, il parle constamment d’une « criticalité auto organisée » (pp. 39, 44, 51, 65, 145, 147, 161…). On comprend que les auteurs des deux ouvrages soient parvenus à des conclusions similaires quant aux processus de l’Evolution de l’univers.

     Leur découverte de l’auto-organisation de la dynamique du cosmos peut faire penser à une auto-organisation spirituelle dans l’Évangile où l’on voit les actes humains porter en eux-mêmes leurs conséquences dans l’Amour : qui pardonne est pardonné, qui ne juge pas n’est pas jugé, à qui donne il est donné, à qui frappe à la porte il est ouvert…

     Il existe une sorte d’automaticité immanente au comportement spirituel. Cela rend inutile les sacrements tels que l’Eglise catholique les pratique, et cela éclaire sur la manière d’agir de l’Éternel, qui n’est pas de soi perceptible si ce n’est lorsqu’on prend en considération le principe de causalité selon lequel une conscience humaine ne peut accéder au Royaume que dans la conjonction de son effort et de la grâce, tout comme le cosmos ne peut se complexifier sans une cause extra-physique.

     Ces choses s’opèrent « dans le secret ». L’Éternel-Amour agit, non au coup par coup, mais continument et comme impersonnellement. Cela nous éclaire non seulement sur la dynamique de notre vie spirituelle, mais sur la personne impersonnelle de l’Éternel-Amour, du « dieu qui se voile » d’Isaïe, de la Déité prétendument inconnaissable alors qu’elle n’est qu’incompréhensible pour notre intelligence inadaptée à la métaphysique. Car l’Éternel-Amour est bel et bien connaissable dans l’Amour : « Qui aime est né de Dieu et connaît Dieu » (I Jean 4, 7).

 

     la rosée sur la feuille est un sable éclatant

     assemblée de topazes émeraudes diamants

     qu’enchante la lumière en son soleil levant

 

     heureuse es-tu de voir cette gloire éphémère

     en ces longues minutes où se déploie dans l’air

     la beauté qui bientôt s’évapore au mystère

 

     c’est le hasard peut-être ou peut-être la chance

     qui te mène la voir et rechercher le sens

     de ce qui vient s’en va et de nouveau s’élance

     en longues théories à la suite des nuits

     et des jours sans fatigue où notre temps s’enfuit

     aux rythmes de la chair du monde en l’infini

 

     goûte donc cet instant de la belle rosée

     où la pensée se scelle et où le sable osé

     se réjouit au cœur de l’autre supposé

    

2 juin 2017

     Le mode d’action pérenne (Jean 5, 17) de l’Éternel-Amour permet de comprendre l’illusion éthique des Stoïciens, Pélagiens et autres Nietzschéens qui croient pouvoir s’élever par leurs propres forces au-dessus de la condition humaine, tout comme de comprendre l’illusion cosmique de nos scientifiques qui vont répétant que tout le cosmos évolue en se complexifiant par auto-organisation.

     L’action éternelle est en effet indétectable en elle-même, car elle est intégrée, immanente dira-t-on par défaut d’un terme inexistant plus juste. Cela suppose d’ailleurs que la matière, dont nous sommes aussi nous autres humains, soit psychophysique et que c’est par son psychisme que l’Esprit de l’Éternel l’inspire.

     Une lecture attentive des paroles du Fils de l’homme permet de penser qu’il percevait le mode d’action « immanente » de l’Éternel-Amour : Qui pardonne est pardonné (Matthieu 6, 14), qui ne juge pas n’est pas jugé (Luc 6, 37), à qui donne il est donné (Luc 6, 38), rendre service aux autres, c’est rendre service à l’Éternel-Amour (Matthieu 25, 40), frapper à la porte par la prière, c’est l’ouvrir (Luc 11, 9s).

     Cependant le principe d’identité (Ce qui est, est. Ce qui n’est pas n’est pas, et rien ne peut à la fois être et ne pas être), et le principe de causalité qui en découle (Rien n’est sans cause, et, ce qui n’existe pas dans un être, cet être ne peut l’acquérir que par une cause étrangère à lui-même.

     Le bon sens de Montaigne le voyait : « Qu’est-il plus vain que de faire de l’inanité (du néant) cause de la production des choses ? La privation, c’est la négative ; de quelle humeur en a-t-il (Aristote) pu faire la cause et origine des choses qui sont » (Essais II, 12, p. 269 folio). Voilà pour l’auto-organisation cosmique.

     « O la vile chose, dit-il (Sénèque) et abjecte que l’homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité ! » Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que de l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ni que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité. Car il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main ; il s’élèvera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à la vertu Stoïque de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose » (p. 351)… « par la grâce divine et non autrement » (p. 608, note 391). Voilà pour l’auto-organisation éthique, bien qu’il faille réexpliquer que la grâce n’est pas ce que disent généralement les penseurs chrétiens. On a pu le voir avec la crise janséniste…

 

     ton approche n’est qu’un murmure

     pour la narine qui te quête

     et qui voudrait faire une fête

     de ta vie quand tu seras mûr

 

     le volume que font tes branches

     en l’attente des larges feuilles

     se réserve en l’air qui l’accueille

     un effluve qui se déhanche

 

     on se prend à faire le tour

     de ce territoire tracé

     d’une frontière dispersée

     qui invite à faire l’amour

     en pénétrant avec respect

     dans les espaces laissés libres

     servant la communication

     rêvée entre séparation

     et confusion en équilibre

 

     on se demande   est-ce un temple

     et y entrant par la poterne

     faudrait-il donc qu’on se prosterne

     ou suffit-il qu’on le contemple

 

3 juin 2017

     L’Éternel ne peut faire que ce qui a été n’a pas été. Son pardon n’est donc pas une annulation des fautes, mais le renouveau par l’Amour de l’Amour mis à mal par les fautes. Il n’y a de faute que contre l’Amour.

     On disait naguère, on le dit encore parfois, que l’on peut « pécher par pensée, par action et par omission. » On peut dire aussi, en pensant à l’Amour, que l’on peut pécher positivement et négativement. Positivement en torturant, tuant, violant, volant, insultant, ridiculisant, calomniant, médisant, mentant… Les gens qui ne pèchent pas ainsi « ne sont pas loin du Royaume des cieux » (Marc 12, 34), mais ils n’en franchissent pas forcément la porte, car ils pèchent encore négativement en ne vivant pas au service respectueux et tendre de tous les êtres, en partage de l’Éternel-Amour.

     Suivre le Fils de l’homme, comme il y invite celles et ceux qu’attire sa parole de Vérité, c’est l’imiter. Cette suite est une marche, un cheminement interminable puisqu’elle est en route vers l’idéal, la perfection de l’Amour de pure Altérité. « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48).

     Le Fils de l’homme a Aimé « jusqu’à la perfection ». C’est l’annonce solennelle de l’évangile de Jean avant le récit du lavement des pieds, et ce récit se conclut , « vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns les autres » (Jean 13, 1, 14).

     Les gens qui Aiment ainsi sont, en bonne logique, « jugés dignes de prendre part au monde à venir » et deviennent « comme des anges » (Luc 20, 35s).

     L’idée de purgatoire mise en lumière dans le catholicisme se défend : si à la mort, les gens qui Aiment ne sont pas encore pur Amour, on peut penser qu’ils n’ont pas encore rejoint la perfection que l’Amour attend d’eux.

     Les gens qui « ressuscitent », comme le dit le Fils de l’homme aux Sadducéens, n’entrent pas dans le « repos éternel » puisque l’Éternel ne se repose jamais (Jean 5, 17). Ils participent à son œuvre pérenne d’inspiration d’Amour. Alors pourquoi ne pas s’adresser à eux pour leur demander de nous aider et guider, un peu comme les polythéistes prient leurs divinités, comme d’autres font appel à leurs ancêtres, comme les catholiques prient les saintes et les saints… ?

     L’Amour en sa cohérence a son mot à dire en toutes choses, et le réel est à reconnaître comme on assemble peu à peu un puzzle géant jamais achevé…

 

     marin debout à la proue

     son regard horizontal

     fixe la ligne où s’étale

     l’espérance qui s’ébroue

     en recherches verticales

 

     les mouettes qui voltigent

     au-dessus de son souci

     lui proposent des rémiges

     pour que jamais ne se fige

     l’élan tirant hors d’ici

 

     et les dauphins qui bondissent

     en précédant son chemin

     vont le prendre par la main

     pour qu’avec eux il choisisse

     d’aller toujours vers demain

 

     l’horizon que ses yeux voient

     est celui du grand retour

     la terre est ronde toujours

     mais il est une autre voie

     vers l’infini de l’amour

 

4 juin 2017

     « Leurs anges aux cieux voient sans cesse la face de mon père qui est aux cieux » (Matthieu 18, 10). L’existence des anges semble bien avoir été une évidence pour le Fils de l’homme comme pour un certain nombre de ses concitoyens, à l’exception des Sadducéens qui, significativement, ne croyaient pas non plus à la résurrection (Actes 23, 8). Mais qu’étaient les anges pour le Fils de l’homme ? Quelle expérience en avait-il ?

     Les anges faisaient partie des croyances des Mazdéens iraniens : « les fravashis sont des esprits tutélaires, des anges gardiens. Mais en même temps ils sont aussi les âmes des pieux, ou plus exactement leur Moi supérieur spirituel, et, en outre, les archétypes spirituels de ces hommes pieux. Après la mort, l’âme ou urvan s’unit à sa fravashi. » (Geo Widengren, Les religions de l’Iran, 1965, cité par Wikipédia dans l’article « Mazdéisme »). Voilà qui peut peut-être nous éclairer sur ce qui a fait dire au Fils de l’homme que les anges des enfants voient la face de l’Éternel. On peut penser que la croyance iranienne a été intégrée à la foi hébraïque.

      Le Fils de l’homme relie en quelque sorte l’existence des anges à celle d’Abraham, Isaac et Jacob « ressuscités comme les anges dans le ciel » (Luc 20, 36s).

     On peut conjecturer que les anges, humains « ressuscités », sont des intermédiaires entre les humains et la Déité infinie que le Fils de l’homme appelle son père mais qui agit comme impersonnellement dans l’auto-organisation cosmique jusque dans la marche spirituelle des humains vers la perfection de l’Amour. Les anges sont plus accessibles à la conscience humaine en raison de son désir d’avoir affaire à des divinités ouvertement personnelles. Peut-on les comparer aux divinités des polythéistes ? Certaines religions africaines parlent d’une divinité suprême : pour les Yoroubas, c’est Olorun (littéralement « celui du ciel ») que l’on n’invoque qu’exceptionnellement, alors qu’on vit l’existence quotidienne dans le contact immédiat des divinités : un Yorouba qui manie un objet en métal touche Ogun, que l’on pourrait identifier à la dimension psychique du métal. Peut-on l’appeler l’ange du métal ?

     Ou faut-il plutôt rattacher la réalité et le rôle des anges des monothéismes aux ancêtres dont le « culte » est répandu en Afrique, en Chine, et, dans le christianisme, au culte des saintes et des saints ? Les anges ne se distingueraient pas des humains ressuscités, partageant l’existence de l’Éternel-Amour.

 

     combien de temps faut-il à ses baisers

     pour que la roche y réponde en beauté

 

     les rochers les vagues de violence

     en mille et mille jours sculptent leur donnant chance

     de recevoir l’éternelle jeunesse

     et d’accomplir l’éternelle promesse

 

     les galets sont roulés sempiternellement

     longuement caressés par les mains des amants

     aux droites découpées par les éclats du sel

     espérant que la rime en soit une étincelle

     jaillissant des rochers entrechoqués

     par le désir du feu que l’eau qui les façonne

     en leurs regards d’argus tout alentour rayonne

 

     est-ce bien les baisers de la longue lumière

     qui sèment la beauté sur la face des pierres

 

5 juin 2017

Il semble bien que certains « penseurs » croient que le néant existe parce que le mot « néant » existe. Est-ce aussi absurde que de croire que l’existence fait partie des perfections de l’être et donc qu’un être parfait existe nécessairement ? Cela a pourtant été donné comme une preuve de l’existence de Dieu. Alors pourquoi ne verrait-on pas dans l’existence du mot « néant » une preuve de l’existence du néant ?

     Et l’infini ? Faut-il croire qu’il existe parce que le mot « infini » existe ? Aristote et ses avatars ne le croyaient pas, et Jordano Bruno a montré l’infini de l’espace en pointant simplement le doigt dans une direction quelconque : où l’espace pourrait-il s’arrêter ? Mais sa monstration n’a pas convaincu les « penseurs » de son temps puisqu’ils l’ont fait taire sur le bûcher. Alors pourquoi s’étonner qu’il existe des « penseurs » qui croient que le néant existe ?

     On trouve dans les Pensées de Pascal une utilisation du mot « néant » qui montre, semble-t-il, qu’il n’en faisait pas un synonyme de « non-être ». Ainsi, « toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu’à l’infini » (230, p. 164), « le fini s’anéantit en présence de l’infini et devient un pur néant » (680, p. 456), « nous faisons de l’éternité un néant et du néant une éternité » (684)…

     Nous continuons à parler d’un infiniment petit par opposition à un infiniment grand parce que nous le confondons avec l’infime. Confusion intellectuellement désastreuse…

     Les mots ne sont-ils pas nécessairement piégeux lorsqu’on ne pense qu’avec eux, lorsqu’on croit que l’on ne peut ou que l’on ne doit penser qu’avec eux ? Si le mot « néant » désigne une réalité métaphysique et si la métaphysique échappe, comme l’a établi Emmanuel Kant, à l’intelligence discursive et à ses définitions, on ne devrait pas s’étonner qu’il puisse être incompris.

     Nous faut-il relire Parménide en nous apercevant qu’il n’a fait qu’énoncer une évidence, qu’il n’a fait qu’enfoncer une porte ouverte : « estin ê ouk estin« . « Cela ou bien est ou bien n’est pas. » Ce qui est ne peut pas ne pas être, et ce qui n’est pas ne peut pas être. Peut-on penser autrement ? Comment peut-on penser que le néant existe, pire, qu’il puisse en sortir de l’être comme le dit la formule si souvent répétée, « créer c’est tirer du néant », alors qu’on ne peut rien tirer du néant puisqu’il n’existe pas ?

     Croire que le néant puisse produire de l’être est cependant ce que croient les réductionnistes, les scientifiques qui réduisent la vie à ses composants, qui ne voient pas non plus qu’il y a davantage dans l’eau que la somme de son hydrogène et de son oxygène. Pasteur a dû prouver expérimentalement que la génération spontanée était une illusion alors que le simple bon sens du principe de causalité le montrait à l’évidence. Pasteur en avait sans doute conscience, et il n’a voulu mener son expérience que pour le prouver à des gens qui méconnaissaient la causalité.

 

     Es-tu ou n’es-tu pas, rose

     toi qui est bien sans pourquoi

     pour le cœur qui te reçoit

     et qui pour te vivre, ose ?

 

     Il n’est que te contempler

     dans l’évidente lumière

     pour respirer en ton air

     ton être même complet.

 

     La musique des narines

     est douce quand on s’approche

     selon le rythme où tu hoches

     gracieuse et entérines

     le mouvement de ta tête

     au souffle de cet esprit

     dont ton destin est épris

     pour se mêler à la fête.

 

     Douceur d’être et de n’être pas

     est un pari fou à tenir

     mais que le sage avenir

     espère en son pas à pas.

 

6 juin 2017

     Hume et les humiens ne peuvent « démontrer » l’inexistence du principe causalité que parce que la causalité n’est pas démontrable. C’est une évidence intuitive comme le principe d’identité dont il découle immédiatement. Encore faut-il admettre avec Pascal que « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre » (Pensées, éd. Sellier, 142).

     Pascal a tenu à insister sur la faiblesse de la raison, sur son incapacité à découvrir la vérité si elle n’est pas guidée par le cœur, par l’intuition : « … et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours… et cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudrait juger de tout… Comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment » (ibid.).

     Se pourrait-il qu’il existât des esprits rationnels si exclusivement rationnels qu’ils ignorent l’instinct, l’intuition, et qui, ne la connaissant pas, l’insultent, la traitent de mystérieuse et de calamiteuse ?

     Pascal écrit, sans s’expliquer, « instinct et raison, marques de deux natures » (144), suggérant que l’on est l’un ou l’autre, et difficilement les deux. Mais sa valorisation de l’intuition, de l’instinct, du sentiment, aux dépens de la raison peut nous encourager à cultiver l’intuition. Encore faut-il d’abord sans doute pour nous en convaincre que ce ne soit pas dans Pascal mais dans nous que nous trouvions ce que nous y voyons, comme il écrit, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (568). Cela veut-il dire que pour que nous désirions cultiver notre intuition, il faut que nous ayons l’intuition de sa nécessité ? Nous serions alors enfermés dans un cercle vicieux. Mais la marche de la pensée n’est pas si simple. Elle emprunte des chemins détournés et nous pouvons toutes et tous les découvrir.

 

     il faut que les fraises mûrissent

     et cela prend du temps

     pour celle qui n’attend

     que de jouir de leurs délices

 

     mais pour celle que réjouit

     le passage du vert

     au rouge son envers

     il se passionne et éblouit

 

     l’instinct de la fraise répond

     sans faire de discours

     à l’instinct où recourt

     celle qui reconnaît le fond

     des choses qui s’animent

     et qui y participe

     en usage et principe

     se mêlant à l’âme unanime

 

     elle va voir mûrir les fraises

     dans la marche du temps

     prenant tout son content

     de la joie dont le ciel la baise

 

7 juin 2017

     On résume parfois le religion de Luther par la formule « le salut par la foi », et l’on cite l’Écriture sur laquelle il la fondait exclusivement, un passage de l’épître aux Romains. Pour essayer de comprendre ce passage, il faut évidemment le situer dans son contexte, à tout le moins dans son contexte immédiat : « C’est l’Évangile qui révèle la justice de Dieu par la foi et pour la foi, comme cela est écrit : Le juste vivra par la foi (Habacuc 2, 4). La colère de Dieu se révèle du ciel contre toute injustice des hommes qui par leur injustice tiennent la vérité prisonnière… eux qui ont remplacé la vérité de Dieu par le mensonge et qui ont adoré et servi la créature au lieu du créateur » (Romains 1, 17s, 25).

     Le terme « colère de Dieu » est un indicateur de l’esprit religieux qui imprègne la foi de Paul et que l’on retrouve chez Luther, et d’ailleurs chez Pascal avec son « Dieu irrité » (Pensées, éd. Sellier, 681, p. 472) comme dans l’ensemble du christianisme.

     Luther était obsédé par son salut, tourmenté par son « péché » et par la crainte de la damnation éternelle. C’est dans ce contexte qu’il a dénoncé le commerce des indulgences par l’Église catholique dans sa croyance au purgatoire, mais il a surtout insisté sur la nécessité de la grâce divine sans laquelle les œuvres bonnes sont sans valeur, au point de négliger la volonté à l’inverse des pélagiens, des Stoïciens et autres Nietzschéens.

     Luther, pas plus que les autres, n’a compris le « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8), condensé de l’intuition évangélique. Il a continué, en bon chrétien, à croire à la colère de Dieu, l’opposé de sa tendresse selon le schéma des forces cosmiques, à croire au sacré fait de fascination et de crainte, d’attraction et de répulsion irrépressibles.

     C’est dans ce contexte de sacré qu’il a retenu l’idée de sacrifice nécessaire pour apaiser la colère divine selon l’imposture qui a fait de l’assassinat du prophète Yeshoua de Natsèrèt le sacrifice d’un grand prêtre s’offrant lui-même, l’imposture qu’est l’interprétation de la croix comme un sacrifice rédempteur destiné à « effacer la tache originelle et de son père apaiser le courroux ».

     Pour un réformé, « la foi est une pleine confiance dans le sang du Christ, un recours à lui comme étant notre sacrifice expiatoire. » Pour une conscience cependant qui donne sa pleine force à l’affirmation « Dieu est Agapè » en-deçà et au-delà de l’amour et de la haine cosmiques, la « foi » qui donne le « salut », c’est ontologiquement tautologiquement l’accueil de participation à l’Amour qui nous fait agir « selon sa volonté » (Matthieu 7, 21), c’est-à-dire selon son être même qui est amour de l’autre comme autre, souci des autres, service des autres. Tout le reste est littérature.

 

      As-tu donc décidé de ne rien faire

      pour assurer ta descendance ?

     Tu vas subir les remontrances

     de ceux dont tu ne pourras satisfaire

     le désir de ton abondance.

 

     Tes fruits ne sont-ils pas à l’origine

     l’élan assurant l’avenir

     de la nature en son désir

     de contempler l’éternelle gésine

     et de toujours s’en réjouir.

 

     Mais c’est aussi pour nourrir les cueilleurs

     dont les mains et bouches agiles

     jouissent de ces corps fertiles

     et généreux dont le bonheur

     est de rendre leur vie plus facile.

 

     Qui sait pourtant si la contemplation

     de ton inutile beauté

     eunuque s’illumine en la clarté

     en perfection de l’alimentation

     approuvant ta stérilité ?

 

8 juin 2017

     « La technologie humaine n’a cessé de se développer, depuis les premiers outils de pierre, en usage il y a 2,5 millions d’années, jusqu’à l’imprimante au laser… avec laquelle a été imprimé le texte de ce livre. » (Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire.) Banalité facilement admise maintenant avec la vulgarisation de la préhistoire dans des esprits qui ne se cramponnent pas à un créationnisme pourtant devenu impensable. Reste à essayer de comprendre dans une étude détaillée les comment de l’évolution diverse des sociétés humaines.

     Pour connaître l’Éternel par l’univers et l’univers par l’Éternel, il est bon d’abord de reconnaître avec le Fils de l’homme que son « père céleste ne cesse de travailler » (Jean 5, 17). On peut alors se demander de quelle nature est ce travail.

     Depuis son origine, le cosmos s’est complexifié selon le jeu auto-organisé des forces contraires de l’attraction et de la répulsion où le « travail » de l’Éternel n’apparaît que par déduction du principe de causalité. Et l’évolution de l’humanité qui s’inscrit dans l’évolution du cosmos nous montre que c’est une illusion de croire qu’il intervient dans l’histoire, elle-même auto-organisée dans son dynamisme.

     Les inégalités du progrès technique dans les diverses sociétés humaines résultent, l’étude de J. Diamond le montre, de facteurs avant tout environnementaux (plutôt que raciaux). C’est ainsi que L’histoire commence à Sumer (Samuel Noah Kramer) parce que la Mésopotamie offrait un nombre conséquent de plantes cultivables et d’animaux domesticables. La production de nourriture en excès des besoins de ses producteurs a permis la diversification des occupations et la hiérarchisation consécutive de la vie économique, sociale et politique… D’autres régions du monde étaient plus ou moins bien loties dans leurs capacités de dépasser plus ou moins rapidement le stade de la civilisation des chasseurs-cueilleurs, et certaines étaient encore à l’âge de la pierre au milieu du XX° siècle.

    La surproduction alimentaire et la croissance démographique qui en résultait devaient engendrer des organisations humaines structurées et centralisées, passant de la bande à la tribu, de la tribu à la chefferie et de la chefferie à l’État, et animées par des croyances régies par le sacré, fondant des religions que J. Diamond a pu qualifier de kleptocratiques, monopolisant le pouvoir par leur emprise sur les consciences…

     Il s’est trouvé cependant ici et là des sages, appelons-les des prophètes, qui ont marqué leur culture de leur influence éthique. Cette histoire est évidemment très complexe, mais elle semble bien montrer que l’action inspiratrice de l’Éternel dans l’évolution cosmique et humaine ne peut facilement se reconnaître que par des consciences accueillant l’Altérité éternelle. »Qui Aime connaît Dieu » (I Jean 4,  7).

 

     La digitale ici se cache

     aux regards de son ennemie

     et ne se montre qu’à demi

     à qui en la voyant se fâche

     contre son poison endormi.

 

     Qui connaît d’abord la raison

     de la défense inattendue

     du jet de la beauté tendue

     comme au-dessus de l’horizon

     pour lui rendre l’hommage dû ?

 

     L’histoire de son ascendance

     et de ses mauvaises rencontres

     pourrait expliquer ce que montre

     à la langue de l’imprudence

     qui devant la beauté trop prompte

     à alimenter son désir

     a dû apprendre en sa douleur

     tôt métamorphosée en peur

     ce que peut coûter le plaisir

     à qui l’on cède par malheur.

 

     Mais les bourdons qui solidaires

     ne font qu’échanger des services

     sont à l’abri de ses sévices

     sachant la trouver solitaire

     dans le bonheur de ses complices

 

9 juin 2017

     « Jugés dignes de prendre part à l’autre monde » (Luc 20, 35). Il n’est pas dit qu’ils sont jugés dignes par une Déité personnelle ni par qui que ce soit. C’est une formule  d’auto-action comme celle du pardon : pardonnez et vous serez pardonnés, comme celle du don : donnez et il vous sera donné, comme celle de la demande de l’Esprit : frappez à la porte et elle s’ouvrira. C’est de l’auto-organisation spirituelle qui s’inscrit dans la ligne de l’auto-organisation cosmique repérée par nos scientifiques.

     La scène personnalisée du jugement dernier (Matthieu 25, 31-46) est une représentation mashal propre à frapper les esprits. Ce caractère mashal se révèle par contraste avec la sobriété de la petite phrase prononcée par le Fils de l’homme devant les Sadducéens qui doutaient de la « résurrection »  parce qu’ils l’envisageaient littéralement.

     Pour admettre le sens de « jugés ou considérés dignes » de l’immortalité, il faut d’abord se défaire du mythe de l’immortalité première du Jardin d’Eden (Genèse 2-3) en reconnaissant la réalité de l’Évolution du cosmos, des espèces et des humains. Nous ignorons quand un premier humain a accédé à la « résurrection »  comme il est dit d’Abraham, Isaac et Jacob (Luc 20, 37s), mais il a bien fallu un seuil, celui d’un accueil suffisant de l’Esprit de l’Éternel-Amour  pour participer à sa Vie.  C’est le franchissement de ce seuil qui est celui de la porte du Royaume.

     Il est donc compréhensible que celles et ceux qui ne participent pas à cette Vie ne se sentent pas destinés à la « résurrection », à la survie dans un monde qu’ils considèrent illusoire et confiscatoire. La Vie éternelle commence dès maintenant pour celles et ceux qui de tout leur cœur, de toute leur âme, de toutes leurs forces… veulent Aimer en accueillant l’Esprit qui en fait des servantes et des serviteurs respectueux et tendres de tous les êtres.

 

     elles prennent refuge à l’orée des grands bois

     dans la fraîcheur humide et l’absence du froid

     et plus encor de l’homme qui n’en a que faire

     si ce n’est quelquefois de leur porter le fer

 

     l’air ombreux qui leur fait une aura de mystère

     semble les rapprocher des ombres de la terre

     où leur vie comme un lait naît d’un sein maternel

     et jusqu’en leurs ancêtres appelle l’éternel

 

     c’est à les écouter murmure évanescent

     que la chair qui s’émeut y reconnaît son sang

     et peut y découvrir le lointain cousinage

    

     quelle force d’aimer coule à travers les âges

     pour unir en secret ceux qu’elle a séparés

     et qui trouvent refuge au cœur de nos orées

 

10 juin 2017

     Le temps, l’élan du devenir, renferme-t-il ou est-il le secret de l’existence cosmique, et donc de la nôtre ? Que pourrait-il nous apprendre de l’Éternel-Amour ?

     Depuis longtemps les humains se sont intéressés à son énigme et y sont allés de leurs diverses théories. Il est intéressant de noter que les anciennes, celles de l’Inde en particulier, conçoivent le temps comme psycho-physique. Si le principe de causalité nous donne l’évidence que réduire la matière à sa dimension physique est intenable, nous pouvons faire fond sur ces théories pour avancer dans notre connaissance du temps et de l’Éternel.

    Le temps ne peut être créateur que par sa dimension psychique, la dimension physique étant nécessairement entropique, destructrice : c’est le Cronos des Grecs, le Saturne des Latins, dévorateur de ses enfants. Les physiciens sont là pour en prendre acte : le second principe de la thermodynamique est nécessairement celui de l’entropie. Mais ce principe est battu en brèche par l’existence indéniable d’une néguentropie qui se découvre au niveau quantique de la matière dans des phénomènes dits acausaux, c’est-à-dire sans cause physique…

     On ne doit donc pas s’étonner : « Il se trouve cependant des physiciens qui croient que l’esprit, au contraire de la matière (physique), est un facteur néguentropique, en d’autres termes, qu’il est capable de recréer l’ordre à partir du désordre et de construire des systèmes d’un niveau énergétique supérieur. Ceci devait amener Costa de Beauregard à postuler l’existence d’une âme cosmique latente ou d’un infra-psychisme, coexistant avec l’univers fini d’Einstein en tant que source de néguentropie » (Costa de Beauregard, Le Second Principe de la Science du Temps cité par Marie-Louise von Franz dans Le temps, le fleuve et la roue, p. 17).

     La complexité des équations par lesquelles les physiciens tentent de rendre raison de l’espace-temps pointent une formidable intelligence à l’œuvre dans la marche de notre univers. Et, encore une fois, cette intelligence suppose une cause première plus intelligente, quel que soit son mode d’action.

     L’histoire des peuples de la terre, de L’inégalité parmi les sociétés (Jared Diamond) et en particulier le sort tragique de celles qui ont été anéanties dans des génocides perpétrés par des sociétés occidentales plus avancées techniquement, peut nous inviter à admettre la non -intervention de cette cause première dans l’histoire humaine auto-organisée et nous inciter à en découvrir le secret en-dehors des religions prétendument révélées qui cherchent à vaincre, voire à détruire les autres.

     L’élan du temps destructeur et créateur, créateur parce que destructeur dans le jeu des forces cosmiques, nous enjoint, face à la non-intervention de l’Éternel-Amour dans l’histoire, à nous y engager de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre pensée et de toutes nos forces pour y faire grandir le Royaume, levain de l’Esprit dans la pâte du monde.

 

     qui sur la grande ardoise efface

     et puis dessine ces figures

     changeantes émouvantes pures

     des tribus d’une même race

 

     il est de grands rassemblements

     de dix mille semblables ou presque

     s’arrangeant en sublimes fresques

     au long de leurs déplacements

 

     il en est aussi qui s’attardent

     dans la majesté de leur cour

     et dont cependant le parcours

     est celui de puissantes hardes

     imposant à la terre basse

     la domination de leurs eaux

     précipitées depuis les hauts

     pour le profit de ce qui passe

 

     la grande ardoise est le dessin

     des figures qui s’abolissent

     pour que d’autres pourtant finissent

     par se tracer leur beau destin

 

 

11 juin 2017

     La matière psychophysique dont les humains font l’expérience depuis la nuit des temps a été imaginée sous la forme des symboles et pensée sous la forme des concepts. Mais peut-on dire que nous la connaissons et comprenons en lisant les études des spécialistes des symboles et des  concepts ? Dans l’impossibilité actuelle de parvenir à des convictions en ce domaine, il paraît bon de nous en tenir à un agnosticisme ouvert, curieux des découvertes et des théories les moins invraisemblables, prêts à écouter ce qu’ont à nous dire toutes les cultures et toutes les sciences.

     Le fondement de cette attitude ouverte et curieuse n’est pas ici un désir de posséder, comprendre et dominer, mais l’intérêt de l’Amour pour tous les êtres, les sachant objets de la complaisance de l’Éternel-Amour.

     La priorité est cependant d’agir quotidiennement dans le service respectueux et tendre de tous les êtres, non seulement des sœurs et frères humains, mais aussi des cousines et cousins que sont les arbres et les bêtes, et jusqu’aux parents les plus éloignés que sont les membres du monde minéral, l’approchant lui aussi en son âme comme en son corps psychophysique, dans ses symboles et ses concepts.

     À qui veut partager l’Amour de l’Éternel, nul être n’est étranger.

 

     tu as coupé sous tes pieds les racines

     et pourtant tu les imagines

     tétant profond le lait de l’origine

 

     tu as sur ta tête coupé les rameaux verts

     et cependant tu restes ouvert

     à tous les vents de l’univers

 

     le tronc qui de la terre jusqu’au ciel

     fait suivre la sève ruisselle

     des grandes eaux que renouvelle

     depuis là-bas la mer recommencée

     dont toujours la forte pensée

     nourrit la tienne la plus sensée

 

     l’arbre dressé là-bas sur l’horizon

     est le miroir de ta  maison

     dans la quête du cœur comme de la raison

 

12 juin 2017

     Qu’on le qualifie de non-autre et/ou de tout-autre, d’immanent interior intimo meo et/ou de transcendant superior summo meo, l’Éternel-Amour est celui que l’on ne peut comprendre par la raison mais que l’on peut connaître par le cœur : « qui Aime connaît Dieu ».

     L’Éternel-Amour est celle-celui qui n’a pas de sexe bien sûr, mais pas de nom non plus comme l’ont constaté ceux qui ont voulu lui en donner un : « pourquoi me demandes-tu mon nom ? » (Genèse 32, 29) et « je suis qui je suis » (Exode 3, 14).

     On peut dire qu’il n’est ni personnel ni impersonnel au sens que nous donnons en français au mot « personne », qui signifie quelqu’un, un individu (et aussi, curieusement, l’absence de quelqu’un), car il n’est pas limité comme l’est par définition l’individu.

     Ce qui fait de l’Éternel-Amour une personne, et qui doit être aussi ce qui fait de nous des personnes, c’est son Altérité, son exister-pour-l’autre qui est le nom de l’Agapè, cette relation aux autres « sans séparation et sans confusion ». Partager cette Altérité, telle est la Vie éternelle, que nous sommes invitées à rechercher « de tout notre cœur, de toutes nos forces et de toute notre pensée » dans notre relation quotidienne aux autres êtres, dans l’instant, là où elle nous est offerte.

 

     de ses dix mille racines la sève

     monte à l’assaut de ses rêves

 

     c’est chose dont aucune intelligence

     ne saurait révéler le sens

 

     mais le cœur à cœur de la sève au sang

     devine ce qui se ressent

     dans l’attente bien sûr que vienne au monde

     l’éternel espoir qui le fonde

 

     bientôt naîtra la fleur que la sève ose

     sans pourquoi image de la rose

   

13 juin 2017

     Causalité, cause première. Cette cause ne peut pas être une vague force éternelle. Elle est nécessairement suprêmement intelligente, belle, forte, bonne… puisque chaque manifestation d’intelligence, de beauté, de force, de bonté suppose une cause éternelle. S’en tenir à la théorie des atomes tombant dans le vide et se complexifiant grâce au clinamen d’Épicure est d’une intelligence indigente à l’heure de la physique quantique. Certes, on peut y voir une image conjoignant le déterminisme et l’indéterminisme, la contrainte et la liberté, voire la volonté et la grâce et toutes les paires d’opposés qui gouvernent la marche de l’univers et de l’humanité, puisque les images ont des capacités quasi illimitées d’interprétation. Mais cette image ne confère aucune valeur de causalité première des êtres intelligents, beaux, forts, bons que nous côtoyons, que ce soit dans notre voisinage ou dans l’immensité de l’espace et du temps.

     Vivre la causalité première, c’est y penser à chaque rencontre d’une intelligence, d’une beauté, d’une force, d’une bonté. C’est vivre en présence consciente, en « pleine conscience » de l’Éternelle-Agapè en regardant une pâquerette, ou d’ailleurs un tableau de Cézanne, en entendant un merle, ou d’ailleurs une gymnopédie de Satie… en goûtant un verre d’eau fraîche, une cerise, un radis…. Ce que vit un catholique en recevant une hostie, « le corps du Christ », dans sa main et sa bouche  nous est ainsi cent fois possible chaque jour.

     Cette présence de la Cause éternelle dans chacun de ses effets ne fait qu’un avec l’être même de l’Éternel nécessairement présent à tout être sans séparation et sans confusion comme le pense le panenthéisme.

     Et reconnaître que la Cause Éternelle est Agapè en déduction de son être même, de son Altérité aux êtres, comme le fait l’Évangile sans doute par intuition avec son « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8), c’est disposer de sa force d’Aimer à toute heure au bout des doigts de notre demande (Luc 11, 9s).

 

      les grappes de roses déjà s’alourdissaient

      comme trop lourdes de leur lait

 

     mais les merles chantaient intemporels

     posés entre quelques coups d’ailes

 

     et les nuages en leurs arrangements

     prenaient les mêmes éléments

     pour composer les harmonies semblables

     de leurs figures innombrables

 

     les roses cependant fidèles éphémères

     accomplissaient leur vie de mères

 

14 juin 2017

      De l’inégalité parmi les sociétés (Jared Diamond) pointe le non-engagement, la non-ingérence pour ne pas dire l’indifférence, l’absence de l’Éternel, dans l’évolution de l’humanité. Il ne vient même pas à l’esprit à l’auteur d’en parler.

     Ce qu’il cherche à mettre à mal, c’est la croyance en la prétendue inégalité des races humaines. C’est qu’il a vécu parmi les habitants de Nouvelle-Guinée, dont certains vivaient encore à l’âge de pierre au milieu du XXème siècle :

« Les arguments racistes ne sont pas seulement détestables, ils sont faux. On n’a pas de preuves solides de l’existence d’un lien entre différences intellectuelles et différences techniques chez l’homme. En réalité, les populations modernes de « l’âge de pierre » sont en moyenne probablement plus intelligentes et non moins que les populations industrialisées… Ma perspective sur cette controverse est le fruit de trente-trois ans de travail auprès des Néo-Guinéens et de mon immersion dans leurs sociétés intactes. Dès le tout début de mon travail avec eux, j’ai été frappé de les voir en moyenne plus intelligents, plus éveillés, plus expressifs et plus intéressés par les choses et par les gens de leur entourage que l’Européen ou l’Américain moyen » (op. cit., p. 21s).

     J. Diamond démontre de façon convaincante que c’est la nature des divers environnements géographiques qui depuis la préhistoire conditionne le progrès des diverses « civilisations ».

     Son étude montre par ailleurs l’attitude dominatrice, prédatrice et destructrice des sociétés techniquement avancées à l’égard des sociétés techniquement attardées : les conquêtes, les massacres, les esclavages… L’histoire des troupes de Cortès chez les Aztèques  et des troupes de Pizarro chez les Incas est exemplaire non seulement de la domination de certaines sociétés humaines mieux armées que les autres, mais aussi du rôle que la religion peut jouer dans leurs conquêtes des sociétés moins bien armées : c’est en se targuant de la supériorité du christianisme sur le paganisme que les conquistadors ont mené leurs entreprises.

     La non-intervention de l’Éternel-Amour en faveur des peuples conquis et détruits peut évoquer la Shoa qui a ébranlé la foi de certains juifs. Mais on pourrait trouver bien d’autres exemples de génocides au cours de l’histoire ancienne et récente. On pourrait y inclure celui des Cananéens rapporté sans vergogne par le Livre des Nombres, le Livre de Josué et le Livre des Juges, où il est présenté comme le don d’une Terre Promise dont se réclament encore les colons israéliens en Palestine.

     Si cependant les sociétés humaines fonctionnent selon des lois de domination repérables par la sociologie, l’histoire montre ici et là la présence et l’action de personnages qui s’affranchissent des lois et qui infléchissent le cours de l’histoire, démontrant l’existence de la liberté et de la possibilité d’une évolution éthique des sociétés.

     Comme dans l’évolution de l’univers par la néguentropie cosmique, c’est par cette néguentropie humaine que l’Esprit œuvre au passage de l’humanité de sa nature animale à sa nature spirituelle, du premier Adam au dernier Adam, selon une vision des choses qui par ailleurs met à mal le mythe du Paradis terrestre et de l’homme sorti parfait des mains du créateur : « Le premier homme, Adam, devint un être vivant (psukhên zôsan). Le dernier Adam est un esprit qui communique la vie (pneuma zôopoioun). Ce n’est pas le spirituel qui vient en premier, c’est le naturel (psukhikon). Ce qui est spirituel (pneumatikon) vient ensuite » (I Corinthiens 15, 45s).

     Cette vision évangélique de l’évolution humaine éclaire la non-intervention d’un prétendu dieu tout-puissant manipulateur dans l’univers et dans l’histoire humaine qui en participe. C’est dans la liberté accueillant l’Esprit que les humains sont invités individuellement et collectivement à modifier le cours de l’histoire, à y lutter pour la justice dans la reconnaissance de l’égalité des peuples en participation à la Vie de l’Éternel-Amour.

 

     le lièvre qui bondit à ton approche

     est celui que le fer quelquefois fauche

     comme il fauche les blés lorsqu’ils sont mûrs

     et que leur vie s’achève en un murmure

 

     mais le lièvre qui meurt par le feu du chasseur

     et plus encore par celui du faucheur

     n’est pas le plus souvent en fin de vie

     lorsque le prédateur la lui ravit

 

     le fer un jour a remplacé la pierre

     et puis la poudre a renforcé le fer

     sur la terre partout les prédateurs

     ont fait leur proie d’humanités mineures

     que la terre diverse en sa sollicitude

     avait selon son habitude

     donné à certains plus qu’à d’autres

     nous invitant pourtant à les faire des nôtres

 

     alors les lièvres et les hommes instruits

     par les ancêtres  que le fer a détruits

     fuient ceux qu’ils ne peuvent à leur tour conquérir

     avant peut-être un jour de pouvoir les chérir

 

15 juin 2017

Transdisciplinarité générale, et donc transdisciplinarité de la théologie et de la cosmologie : connaître l’Éternel par le Temps et connaître le Temps par l’Éternel, connaître l’Infini par le Fini et connaître le Fini par l’Infini. Cela devrait aller de soi pour celles et ceux qui ont l’intuition de l’Altérité, de l’Éternel-Amour inséparable de son Autre en tous les êtres.

     Cela s’oppose à la sacralité des dieux, du dieu unique surtout, envisagé comme le tout-autre transcendant. Le sacré, c’est en effet le séparé. Et, dans le monothéisme patriarcal, cette séparation entraîne l’interdit, le tabou, en particulier le tabou sexuel du dieu jaloux de son peuple-épouse qu’il s’est choisi et mis à part des païens.

     L’Éternel-Amour en son Altérité positive essentielle s’oppose à la transcendance des trois monothéismes qui sépare, tout autant d’ailleurs qu’à l’immanence des panthéismes qui confond. Mais on pourrait dire aussi qu’il les conjoint symboliquement, linguistiquement, par l’affirmation d’Augustin interior intimo meo et superior summo meo, et par la négation « sans séparation et sans confusion » selon la formule des théologiens du Concile de Chalcédoine de 451 cherchant à définir la relation entre l’Homme et le Dieu en Jésus-Christ. L’Homme les avait d’ailleurs précédés par ces simples mots de constatation pour lui-même et de souhait pour les autres : « Toi en moi et moi en toi. Je ne prie pas pour ceux-ci seulement, mais pour tous ceux qui croiront en moi par leur parole. Qu’ils puissent tous être un, comme toi, père, tu es en moi et moi en toi, qu’ils puissent aussi être un en nous… Moi en eux et toi en moi, qu’ils puissent être parfaitement un. » (Jean 17, 20s).

     C’était exprimer à sa façon le conseil du poète Pindare au tyran de Syracuse, « deviens ce que tu es », prends conscience de ton être profond et de son désir ontologique, conforme à l’Être de l’être, deviens altérité positive finie en participation à l’Altérité positive infinie inséparable de son Autre.

 

     cet à peine de silence

     que les feuillages balancent

     entre les bras de la brise

    est la voix de ta présence

 

     donc il se peut que suffise

     à une oreille précise

     que le cœur un peu s’émeuve

     de la rumeur indécise

 

     alors ta présence neuve

     n’a pas besoin d’autre preuve

     que la beauté frémissante

     en notre mise à l’épreuve

     de ton absence angoissante

     muée en plainte fervente

     ou le silence se brise

     dans la paix reconnaissante

 

     ainsi les feuillages frisent

     dans la rumeur imprécise

     l’à peine de ta présence

     qui en ses bras se remise

 

16 juin 2017

     La prière est-elle sans raison ? Le Fils de l’homme a dit solennellement, dans les dernières paroles que l’évangile de Jean lui attribue avant sa mort, qu’il priait.

(Honte à celles et ceux qui ont qualifié de sacerdotale cette prière sublime du prophète, si belle en sa forme harmonieusement adaptée à son sens.)

     Il lève les yeux au ciel, et ce geste s’inscrit dans la vieille symbolique de la religion patriarcale, mais que dit-il ? « Père, l’heure est venue, glorifie ton fils afin que ton fils te glorifie ».

      La gloire ? C’est la manifestation, en hébreu la kavod, en grec la doxa, ce qui apparaît. C’est l’Amour rendu manifeste : « J’ai manifesté ton nom aux hommes… »

     Il faut se rappeler que le Fils de l’homme ne cesse de parler en mashal, comme tous les prophètes, qu’il ne peut faire autrement, que le langage symbolique, quelque imprécis qu’il soit, est le seul qui puisse parler du spirituel. Il faut donc nous efforcer de l’interpréter en espérant « être de la Vérité ».

     Yeshoua prie. Il prie pour celles et ceux que son « père » lui a « donnés ». Il « ne prie pas pour le monde ». Il prie pour « qu’ils soient un comme il est lui-même un avec son père ». Car c’est cela la Vie éternelle (Jean 17, 1, 6, 9, 21, 2).

     Il faudrait apprendre, connaître par cœur, par le cœur, cette longue prière, s’en imprégner dans la ferveur de l’Amour pour espérer parvenir à la connaître et ainsi connaître l’Amour qu’elle manifeste. C’est la tautologie de l’Amour en devenir, de la dynamique de sa croissance : plus on Aime, et plus on connaît l’Amour : »Qui aime connaît Dieu ».

     Alors nous pouvons connaître la « raison » de notre prière, du « gémissement ineffable de l’Esprit » avec nous « intercédant pour les saints selon Dieu » (Romains 8, 26s). Alors nous pouvons « prier sans jamais nous lasser » (Luc 18, 1) sans nous demander pourquoi, sans « raison », mais non sans « cœur ».

 

     vers le ciel tu lèves les yeux

     puis vers la terre les abaisses

     et de l’un à l’autre sans cesse

     tu te demandes où est le mieux

 

     serait-ce dans un équilibre

     du plus ou du moins haut et bas

     que notre marche pas à pas

     en s’avançant se garde libre

 

     mais la liberté de descendre

     et la liberté de monter

     s’acheminant vers la clarté

     doivent servir à se déprendre

     des servitudes de la terre

     tout comme de celles du ciel

     pour se résoudre en étincelle

     dans la légèreté de l’air

 

     l’ultime liberté n’est d’être

     dans la profondeur de l’intime

     ni dans la hauteur de l’abîme

     mais dans la source du paraître

 

17 juin 2017

     À la prière bouddhiste que conseille Matthieu Ricard dans Plaidoyer pour l’altruisme, il ne manque, au regard de l’Évangile, que la conscience d’être une participation à l’Éternel-Amour puisque cette prière pour les autres est fondée sur l’Amour et que l’Amour a nécessairement une cause première.

     Lorsque une/un bouddhiste prie pour les autres par compassion, cette vertu cardinale du bouddhisme, elle/il agit en son nom propre : « Echanger son bonheur contre la souffrance d’autrui : pour développer la compassion, le bouddhisme a recours à une visualisation particulière qui consiste à échanger mentalement, par le biais de la respiration, la souffrance d’autrui contre notre bonheur, et à souhaiter que notre souffrance se substitue à celle des autres » (op. cit., p. 336)

     On peut voir dans cette substitution une forme de sacrifice qui rappelle celle de la théologie chrétienne selon laquelle nous serions sauvés par les souffrances du Christ crucifié. Mais cette théologie, qui fait de l’assassinat d’un prophète le sacrifice de lui-même d’un prêtre est une imposture en contradiction avec le « Dieu est Amour » en qui ne peut exister quoi que ce soit qui se rapproche d’un besoin de calmer sa colère, contrairement aux divinités cosmiques, celle du judéo-christianisme en particulier.

     Dans la Vérité dont le Fils de l’homme prophète a témoigné (Jean 18, 37), il n’y a de place que pour l’Amour Agapè, et une conscience qui l’accueille exclut toute idée de sacrifice de soi pour les autres : elle agit par débordement de l’Éternel-Amour en elle pour les autres.

     Mathieu Ricard le dit d’ailleurs à sa manière : « L’expérience montre que lorsque nous prenons mentalement la souffrance des autres par la compassion, non seulement cela n’augmente pas notre propre souffrance, mais au contraire celle-ci diminue. La raison en est que l’amour altruiste et la compassion sont les antidotes les plus puissants de nos propres tourments » (ibid.).

     Certes, mais encore une fois, d’où nous vient cet antidote ? Quel en est la Cause première ? et le « par le biais de la respiration » fait penser à l’action conjuguée de notre volonté et de l’Esprit en ses « gémissements indicibles » (Romains 8, 26s).

     Il nous faut par ailleurs justifier l’action compassionnelle par l’imagination à l’œuvre dans la respiration. Cette imagination liée à l’expiration et à l’inspiration ne peut être active pour les autres que par une communication psychique qui en rend raison.

     Les quelques pages où Matthieu Ricard décrit la prière bouddhiste sont profitables à qui les met en œuvre, mais cette mise en œuvre ne se justifie que dans la conviction qu’elle est l’œuvre de l’Esprit de l’Éternel-Amour relayé par son inspiration de la matière en son psychisme. En prendre pleine conscience dans la prière lui donne son dernier sens.

 

     espace tu te plies et te déplies

     dans les ailes d’une hirondelle

     et dans les innombrables ritournelles

     où son énergie s’accomplit

 

     ici c’est l’air qu’accueille ta souplesse

     où t’attendent tous les possibles

     qu’une hirondelle prend pour cibles

     dans les élans de son ivresse

 

     mais qui sait ce qui se communique

     de par-delà la méditerranée

     des souvenirs qui y sont nés

     et qui franchissent en classe économique

     le non-espace instantané où se déplacent

     les pensées de haine et d’amour

     qui de  l’un à l’autre séjour

     de l’espace ici font surface

 

     est-ce en suivant des yeux ton hirondelle

     que tu m’habiteras espace

     et de ton cœur jusqu’à ta face

     en toi sauras me déplier les ailes

 

18 juin 2018

      Même si « l’amour altruiste et la compassion sont les antidotes les plus puissants de nos propres tourments », il ne s’agit nullement de chercher à Aimer de pure Altérité dans le but de se sentir bien. Ce serait en contradiction avec cet Amour dont l’idéal est de donner aux autres et non à soi-même.

     Et nous devons garder conscience que ce don aux autres nous est ontologiquement impossible sans ce que la théologie chrétienne appelle la grâce, c’est-à-dire l’action avec nous de l’Esprit de l’Éternel-Amour. Ontologiquement impossible ? Par définition, l’altérité ne peut être nôtre puisqu’elle est autre. Montaigne l’a rappelé avec humour : «  »O la vile chose, dit-il (Sénèque), et abjecte que l’homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité ! » Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing… cela est impossible et monstrueux… » (Essais, II, 12, p.  351).

     Et cependant Montaigne verse dans le quiétisme en négligeant l’effort « de tout son cœur, de toute son âme… », effort tout aussi nécessaire que la « grâce » : « Il (l’homme) s’élèvera », dit-il », abandonnant, et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes » (ibid.), alors qu’il ne s’agit nullement de renoncer à ses propres moyens mais de les conjoindre au mouvement de l’Esprit.

     C’est la nécessité incontournable en bonne logique d’une cause autre que nous pour notre progrès dans l’altérité qui rend la prière constante indispensable: « toujours prier sans jamais se lasser » (Luc 18 1). Et cette prière inlassable est prière pour les autres, pour pouvoir Aimer les autres de l’Amour dont l’Éternel-Amour les Aime.

     La conséquence pour notre bonheur, la « récompense dans le secret » (Matthieu 6, 6), est une conséquence pure et non un but. Mais elle est bien là, annoncée en mashal par le Fils de l’homme : « Je vous le dis en vérité, personne n’aura quitté à cause de moi et de l’Évangile sa maison ou ses frères, ses sœurs, sa mère, son père, ses enfants ou ses terres sans recevoir au centuple dans le temps présent… et, dans le monde  à venir, la vie éternelle » (Marc 10, 29s).

 

     le serpent qui se mord la queue

     n’est pas cet éternel retour

     dont rêvent ceux pour qui les cieux

     sont enfermés avec les jours

     dans les nuits de leur petit jeu

 

     au plus grand des milliards d’années

     il n’est rien que le devenir

     où toujours de nouvelles-nées

     apparaissent pour accomplir

     chacune une autre destinée

 

     c’est le serpent ontologique

     de l’amour qui vise l’amour

     selon l’éternel sens unique

     où chaque univers a recours

     au même jamais identique

     dont le sein sans cesse en gésine

     se donne de nouveaux visages

     ne connaissant pas la lésine

     de cronos père chronophage

     qui à la mort ses fils destine

 

     le serpent invente un sang neuf

     de sa gueule en son mouvement

     et sans retour des amours veufs

     va de l’avant   d’autres amants

     viendront toujours redire l’œuf

 

19 juin 2017

 

     Si prier est un instinct qui se justifie rationnellement, un mouvement du « cœur » que la raison valide par la causalité, il nous faut y œuvrer sans pourquoi d’autre que toi, la rose sans pourquoi.

     À défaut de comprendre la double nécessité de l’effort d’Aimer et de la grâce d’Aimer, il nous faut tenir les deux bouts de la chaîne parce qu’elle correspond à ce que nous sentons être « de la Vérité »: « Prier comme si tout dépendait de Dieu et agir comme si tout dépendait de nous » (maxime de Gabor Hevenesi).

     On peut commenter sans fin cette maxime, mais est-il vraiment possible de la « comprendre » ? Elle est rationnellement antinomique, auto-contradictoire puisque tout ne peut s’opposer à tout dans le même domaine. Il est cependant possible de la connaître en la vivant. Il faut la connaître sous peine de tomber dans le pélagianisme qui oublie la grâce ou dans le piétisme qui oublie la volonté.

     Certains chrétiens la disent chrétienne. N’a-t-elle pas été formulée par un jésuite ? Ne peut-on pas la rattacher à la formule théologique définissant le Christ comme totalement vrai dieu et totalement vrai homme ? Cette formule est éclairante ici puisque elle parle d’un mystère, d’une réalité incompréhensible et que la maxime du jésuite semble bien participer de ce mystère.

     Il serait cependant regrettable d’en faire une exclusivité chrétienne. Il est préférable d’y voir une réalité de l’être, cosmique avant d’être humaine, humaine parce que cosmique. C’est ce que dit le Vedanta avec le concept d’advaïta. La non-dualité, qui est aussi la non-unicité de l’infini et du fini, est aussi mystérieuse que le « tout grâce » allié au « tout volonté ».

     De toute façon, cette maxime n’est pas vraie parce qu’elle est chrétienne ou vedantine. Elle est vraie parce qu’elle est ontologiquement vraie dans l’Altérité de l’Être de l’être. Et, comme disait Montaigne de la pensée de Platon, « la vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est pas non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même » (Essais I, 26, p. 224 folio). Et Pascal : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois. » (Pensées, éd. Sellier, 568).

     La Vérité de l’Être-Altérité n’appartient à aucune personne, à aucun gourou ni à aucun groupe, secte, religion ou philosophie. Elle est à toutes celles et à tous ceux qui sont « de la Vérité », qui vivent leur humanité et leur divinité, leur volonté et leur grâce « sans séparation et sans confusion ».

     (Et bien sûr, la vérité de la Spiritualité de l’Altérité n’appartient pas à qui l’écrit ni à personne. C’est pourquoi il lui sied d’être anonyme ou, éventuellement, de se donner un nom de plume pour satisfaire aux exigences des cerbères de l’édition).

 

     inépuisables les pétales

     tombent dans le vide éternel

     et la rose en faisant des ailes

     leur donne vie horizontale

 

     la lutte n’est jamais finale

     entre les amours et les haines

     à chaque jour suffit sa peine

     cependant et rien ne s’emballe

 

     là où la gêne et le plaisir

     tour à tour entraînent la marche

     qui passe le pont d’arche en arche

     sur la rivière des désirs

     un regard à la verticale

     de temps à autre ose penser

     à ce qui du vide est censé

     tomber en formes de pétales

 

     car tout compte fait c’est la rose

     depuis les hauteurs de l’abîme

     et des profondeurs de l’intime

     qui donne vie à toute chose

 

20 juin 2017

     La prière devrait devenir une respiration consciente, un acte permanent « sans jamais se lasser » (Luc 18, 1). N’est-ce pas cela « marche en ma présence et sois parfait » qu’Abraham a pris pour idéal (Genèse 17, 1) ?

     Certains l’ont appelé la « garde du cœur », l’attention, la prosokhé de la spiritualité orthodoxe, l’esprit toujours en éveil, « instinct divin », désir toujours d’Aimer qui attire et crainte ne pas Aimer qui repousse, « pleine conscience » de l’autre, de l’Autre présent à tous les autres.

     C’est la permanence du « gémissement ineffable de l’Esprit qui se joint à notre esprit » (Romains 8, 26) pour l’accueil que nous lui faisons, car l’Amour ne peut agir qu’avec lui et avec nous « sans séparation et sans confusion ».

     Heureuses heureux sommes-nous si nous vivons et connaissons cette respiration du recevoir et du donner dans l’Amour.

 

     tu ne sais pas où l’air que tu inspires

     a voyagé depuis des millénaires

     et s’est mêlé à tant tant de désirs

     des morts et des vivants de notre terre

 

     tu ne sais pas qui ce que tu  admires

     a étonné et peut-être à parfaire

     a travaillé donnant à ressentir

     la beauté répandue dans l’univers

 

     tu ne sais pas comment l’élan de vie

     par tes dix mille ancêtres est parvenu

     à se faire une voie et abouti

     à toi avant de poursuivre inconnu

     dans l’avenir qui ne t’appartient pas

     ou s’interrompre et par d’autres chemins

     continuer en mille nouveaux pas

     l’aventure inouïe du genre humain

 

     mais tu sais qui partout est le premier

     des êtres en l’éternel du sans retour

     et tu sais qu’il n’y a pas de dernier

     à poursuivre l’histoire de l’amour

 

21 juin 2017

     Lorsque le Fils de l’homme dit qu’il prie (Jean 17, 9,15), c’est pour les autres plutôt que pour lui-même. Dans l’évangile de Jean en tout cas. (Il est probable que sa prière au Jardin des Oliviers soit une imagination de Luc, qui d’ailleurs se trahit en disant que ses disciples dormaient : ils n’ont donc pas pu être les témoins de la prière de leur maître.)

     Avant d’aller plus loin dans l’approche de la prière du Fils de l’homme et, implicitement, de la nôtre, il nous faut prendre conscience de la polysémie du mot « prière » et nous demander ce qu’il signifie ou pourrait signifier dans notre vie.

     Notre langage, notre logos, est né de notre désir de maîtriser notre existence matérielle et  sociale. Il est le langage de l’intelligence au sens bergsonien, par opposition à un possible langage de l’intuition, qui est elle-même sans langage, « alalêtoïs » comme « les gémissements ou les soupirs sténagmoïs en nous de l’Esprit, car nous ne savons pas pour quoi prier, ce que nous devons demander » (Romains 8, 26).

     Nous pouvons alors faire le lien avec le Notre Père censé avoir été enseigné par le Fils de l’homme à ses disciples à leur demande (Luc 11, 1) et où il est dit ce qu’il est bon de demander. Mais il nous faut nous rappeler que le Fils de l’homme parle en langage mashal, qui est celui de l’intuition plutôt que celui de l’intelligence, inadapté aux choses spirituelles.

     Il est dit d’abord qu’il faut s’adresser au « père qui est aux cieux », mais  le mot « père » est ici un mot mashal, et le mot « cieux » de même. N’est-il  pas dit par ailleurs qu’il « est et voit dans le secret » (Matthieu 6, 6). Le pain demandé est dans certaines versions qualifié de « suressentiel, supersubstantialem, épiousion« . C’est une réalité de soi indicible. Quant à l’insistance sur le pardon demandé « comme nous pardonnons », elle pointe sa nature immanente, automatique, auto-organisée selon l’action de l’Éternel-Amour impersonnel-personnel.

     Voilà qui devrait nous faire avancer dans notre cheminement spirituel, passer de la prière instinctive, du cri vers les dieux puissants lorsque nous sommes en danger, plongé dans le malheur, au désir de partager l’Amour Éternel pour les autres dans une respiration spirituelle permanente, une garde du cœur, une pleine conscience, cette « attention pleine… absolument sans mélange qui est prière… » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p. 134).

 

     le sphinx agile

     colibri file

     de fleur en fleur

     pour le bonheur

     de ton regard

     d’amateur d’art

 

     tes souvenirs

     des devenirs

     des millénaires

     qui ont vu l’air

     les cœurs complices

     les accomplissent

 

     ce n’est rien moins

     que d’aussi loin

     l’air et les ailes

     si fraternelles

     disant l’accord

     de leurs efforts

 

     ce qui respire

     ce qui aspire

     l’or de la fleur

     pour le bonheur

     des ailes vives

     qui s’y activent

     dit le secret

     qu’à ton regret

     tu ne comprends

     que faiblement

     mais que devine

     l’âme divine

 

     tout est message

     en son langage

     le colibri

     qui t’a appris

     un peu le monde

     de joie t’inonde

 

22 juin 2017

Sensiblement ou insensiblement, tout devient. L’être est devenir. « Panta rhei, tout s’écoule », disait Héraclite. Et pour Bergson, l’être est « durée pure ».  La musique nous donne de le vivre en nous emmenant dans sa marche, tantôt plus lente et tantôt plus rapide selon le rythme de chaque être.

     Alors ? « Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé » (Matthieu 11, 17).

     C’est qu’il y a un mouvement de recul devant le temps qui passe, nous emportant vers la mort et nous enlevant au passage nos plus belles heures de bonheur : « Ô temps, suspends ton vol… » Mais il y a aussi le mouvement d’attente, d’espoir, d’un événement, d’une rencontre. Il y a ce qui nous repousse et il y a ce qui nous attire, selon la logique des forces cosmiques.

     La découverte de l’Évolution devrait nous apprendre que l’univers, dont nous sommes faits, est en marche vers le plus, vers le meilleur, et non pas vers le moins, vers le pire (selon la causalité de l’Esprit animant la matière psychophysique). Il y a des destructions, massives pour certaines, mais en l’Éternel toute chose a « la vie, le mouvement et l’être » (Actes des Apôtres 17, 28), et la néguentropie triomphe de l’entropie pour le progrès de la vie. Dans le langage de Simone Weil, « deux forces règnent sur l’univers : lumière et pesanteur » (La pesanteur et la grâce, p. 7). Nous sommes appelés à accueillir la lumière de la grâce de l’Esprit.

     Vivre l’instant, c’est vivre la musique du temps, non simplement en l’écoutant, mais en la dansant. C’est la musique de l’Esprit. Il faut nous y rendre attentifs et actifs. Les rythmes du vivant dont nous sommes nous y invitent, à commencer par le plus évident, celui de la respiration, qui attire et repousse en recevant et donnant.

 

     en leur élan les digitales

     lancent toujours toujours plus haut

     leurs désirs de la verticale

 

     est-ce pour leur amour du beau

     que leurs ultimes gants pourprés

     nous offrent de sublimes sceaux

 

     là où dominent dans le pré

     les hampes de leurs étendards

     elles représentent auprès

     du peuple des humbles nectars

     l’idéal de la mélodie

     qu’ils entonneront tôt ou tard

 

     alors digitales chantez

     de cette voix de haute-contre

     muette de vos gants flûtés

 

23 juin 2017

     Dans son cloître la moniale, le moine qui lit assidument les évangiles pendant sa lectio divina doit bien de temps à autre s’interroger: « que fais-je ici sans contact avec celles et ceux qui souffrent de la faim, de la misère, de la maladie, de la prison, de l’exil… ». Que fais-je du mashal du Jugement Dernier (Matthieu 25, 35s) ? Si j’ose penser, je peux me demander si le cloître est favorable à l’exercice de l’Amour éperdu pour les autres que l’Évangile me demande.

    « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du mal » (Jean 17, 15) peut en effet donner à penser. Et peut-on fonder une vie contemplative évangélique sur la scène de Marthe et Marie (Luc 10, 38-42) ? Elle est souvent citée pour attribuer « la meilleure part » à la contemplation, mais on peut juger cette fondation précaire.

     Dans la vie du Fils de l’homme, la prière contemplative a été de quelques jours au désert avant le début de la prédication et de quelques heures ici et là au cours des trois années qui ont suivi.

     La seule justification possible de la vie monastique selon l’Évangile est, à défaut de l’action pour les autres, la prière pour les autres puisque c’est aux autres que s’intéresse l’Amour. Elle suppose la conviction de l’efficacité de cette prière. Elle implique la prise en compte de ce que l’on appelle communément la télépathie, ici nourrie par ce que le bouddhisme appelle la compassion.

     La vie monastique risque autrement de se nourrir d’un amour érotique pour le Christ comme le donne à penser la consécration des vierges épouses du Christ. Cela peut se comprendre si l’on croit à un amour érotique de Dieu pour un peuple ou pour une personne, mais ce n’est pas l’Évangile. Et il ne s’agit pas de répéter « Seigneur, Seigneur », mais de « faire la volonté du père » (Matthieu 7, 21), c’est-à-dire de participer à son Amour pour tous les êtres.

     Un moniale qui, plongée dans la doxa matérialiste, n’est pas convaincue de la possibilité de communication extrasensorielle ne peut faire de la prière compassionnelle pour les autres qu’un exercice imaginaire, comme semble le faire Matthieu Ricard dans son Plaidoyer pour l’altruisme  qu’un matérialiste peut aisément accuser de vivre dans l’irréel.

 

     avant même ton approche

     le figuier sait qui tu es

     et sentant que rien ne cloche

     demande à te contacter

 

     sait-il ce que ta présence

     plus intime peut donner

     l’un à l’autre d’un beau sens

     sans pourtant s’abandonner

 

     ce qui monte des racines

     et dans les feuilles élabore

     ce parfum qui t’examine

     est le langage des forts

     qui n’ont pas besoin de cris

     pour affirmer la présence

     qui invisible s’écrit

     dans l’aura de son silence

 

     ce qui est ton héritage

     me permet de reconnaître

     plus sûrement le visage

     qui te donne d’apparaître

 

24 juin 2017

     Le point de départ de la pensée du Bouddha a été la rencontre de la souffrance universelle. On comprend donc l’importance donnée à la compassion dans le bouddhisme.

     Cependant la vie n’est pas que souffrance. Les forces cosmiques qui régissent notre vie naturelle sont autant attractives que répulsives, désirables et agréables qu’indésirables et désagréables. Certes elles sont inégales dans leurs alternances et certaines gens vivent parfois des souffrances intolérables, incompréhensives, « injustes ». L’exemple des « enfants torturés » qui obsédait Albert Camus et  justifiait  son athéisme est de celles-là.

     Le sage Ecclésiaste avait pour sa part constaté qu’il y a « un temps pour rire et un temps pour pleurer, un temps pour se lamenter et un temps pour danser » (3, 4). Le Fils de l’homme a constaté cette dualité et regretté que l’on ne s’y accordât pas : « nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé. Nous avons entonné des complaintes et vous ne vous êtes pas lamentés » (Matthieu 11, 17). Paul a, de son côté, adopté cette sagesse : Si quelqu’un souffre, tous souffrent avec lui et si quelqu’un est honoré, tous se réjouissent avec lui » (I Corinthiens 12, 26).

     La simple sagesse cosmique nous invite à ce réalisme, et l’Évangile la parfait et l’accomplit, donnant de vivre toujours plus avec les autres leurs joies comme leurs douleurs. Il ne s’agit pas cependant  de souffrir parce que les autres souffrent en croyant que notre souffrance va adoucir la leur. Il ne s’agit pas de sacrifice, mais d’Amour.

     Notre prière pour les autres n’est pas compassionnelle, elle n’est pas un souffrir avec les autres ni un souffrir à la place des autres. Elle est un débordement de respect et de tendresse, d’Altérité positive, d’Agapè selon les « soupirs ineffables de l’esprit d’Aimer » (Romains 8, 26). Encore une fois, ce n’est pas la Croix qui sauve le monde, c’est l’Amour.

     Objection : « Le Serviteur souffrant » du Troisième Isaïe : « C’est par ses blessures que nous sommes guéris… L’Éternel a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous » (53, 5s, 11s). Et ce texte a été repris par Marc :  » Le Fils de l’homme est venu pour servir… et donner sa vie en rançon pour la multitude » (10, 45). Et puis par l’Épître aux Hébreux: « un grand-prêtre… qualifié parfaitement par des souffrances, l’auteur du salut… rempli de compassion et fidèle dans le service de Dieu pour faire l’expiation » ( 2, 10, 17). Et puis l’Apocalypse : « Je vis un agneau comme égorgé… à qui il est chanté : tu as été égorgé et tu nous a rachetés pour Dieu par ton sang » (5, 6, 9). Mais tout cela relève du mythe et du rite du Bouc émissaire, de la mentalité sacrificielle dont vit la classe sacerdotale en s’appuyant sur une intuition cosmique et non sur l’Éternel-Amour.

 

     quelle folie vous prend

     hirondelles du vent

     si doux qu’on ne le voit

     que dans l’étrange joie

     de vos simples parcours

     avec l’esprit d’amour

 

     à vous la liberté

     de votre vérité

     dans le bel équipage

     où vous tournez les pages

     du temps qui vous emmène

     en ses rythmes amènes

 

     un peu de cette danse

     légère en votre transe

     passe par le regard

     de qui en vous s’égare

     au miroir de son âme

     et avec vous se pâme

 

     en vous la complaisance

     de l’air qui vous avance

     irradie dans le cœur

     son étrange ferveur

     et relance l’amour

     volant au bon secours

 

25 juin 2017

     La mise à mal du principe de causalité par David Hume aveugle-t-elle nos scientifiques qui ne croient comme lui qu’à ce qu’ils voient et font de l’auto-organisation le refrain de leurs interprétations de la marche de l’univers ? Comment ne comprennent-ils pas que douter du principe de causalité c’est douter du principe d’identité lui-même, croire que le non-être pourrait produire de l’être et donc croire que le non-être est lui-même être ?

     Hannah Arendt a pris acte de cette croyance qui a réussi à s’établir dans la pensée scientifique, voire philosophique de l’Occident, et prendre les rênes de son fonctionnement :

« La critique radicale du principe de causalité, chez Hume, qui ouvrait la voie à l’adoption ultérieure du principe d’évolution, a souvent passé pour l’une des origines de la philosophie moderne. Il est clair que le principe de causalité avec son double axiome central – tout ce qui existe a une cause (nihil sine causa), la cause est supérieure à l’effet quel qu’il soit – repose entièrement sur des expériences du domaine de la fabrication, dans lequel le producteur est supérieur à ses produits. Dans ce contexte, le tournant de l’expérience intellectuelle de l’époque moderne fut le moment où l’image du développement organique – dans lequel l’évolution d’un être inférieur, par exemple le singe, peut causer l’apparition d’un être supérieur, par exemple l’homme – vint remplacer l’image de l’horloger forcément supérieur à toutes les horloges dont il est la cause » (Condition de l’homme moderne, p. 389).

Cette incapacité à penser autrement qu’en s’en rapportant aux phénomènes observables a pu conduire à des croyances à peine vraisemblables telle que celle de la génération spontanée, dont Pasteur a dû, lui aussi, montrer l’inanité en procédant à des expériences. Mais on trouve la même absurdité chez des spécialistes de la physique quantique qui prétendent montrer qu’il existe des phénomènes acausaux.

     Le réductionnisme qui fait de la vie le produit de la matière physique, relève de la même croyance irrationnelle. Certaines recherches biologiques en viennent pourtant à montrer que les êtres vivants n’ont pas besoin de neurones pour penser, que même les racines des plantes agissent intelligemment…  

    On est pris de l’envie de répéter les mots de mépris de Montaigne : « Qu’est-il plus vain que de faire l’inanité même cause de la production des choses ?  » (Essais II, 12, p. 269).

 

     Elle passe dans le jardin et l’interroge

     Quelle est cette présence et si bonne et si belle

     qu’elle ressent ténue et pourtant essentielle

     dont elle aimerait faire état dans son éloge  

     Car il n’est pas une herbe où elle ne se loge,

     une fleur une graine un fruit qui ne recèle

     au secret de son âme une  cause éternelle

     à tout instant fugace au parcours de l’horloge

 

   De l’arbre le plus fort elle s’approche et touche

   l’écorce dure et de son bras enlace

   le tronc farouche et fier espérant que sa bouche

   appliquant un baiser comme on fait au lépreux

   établira l’accord de la terre et des cieux

   livrant cette présence qui veut qu’on la délace

 

26 juin 2017

     Cohérence des anonymats de l’Éternel et de ceux qui participent à son Amour de pure Altérité. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3). Hannah Arendt l’a bien senti, et elle l’a tenté de l’expliquer :

« L’homme qui est épris de bonté ne saurait mener une vie solitaire; pourtant, sa vie avec autrui doit essentiellement demeurer sans témoin… Ainsi le bien, en tant que mode de vie cohérent, n’est pas seulement impossible dans les bornes du domaine public, il est l’ennemi mortel de ce domaine… Le bien qui sort de sa réclusion pour jouer un rôle public cesse d’être bon… car il est clair que dès qu’une bonne œuvre se fait connaître, devient publique, elle cesse d’appartenir spécifiquement au bien, d’être accomplie uniquement pour le bien. La bonté qui paraît au grand jour n’est plus de la bonté… Donc », et H. Arendt cite la source de son intuition et de son raisonnement, »n’allez pas pratiquer la vertu avec ostentation pour être vus des hommes. » « La bonté n’existe que si nul ne l’aperçoit, pas même son auteur; quiconque s’observe en train d’accomplir une bonne action cesse d’être bon. » Et de citer, « que ta main gauche… », et puis, « pourquoi m’appelles-tu bon ? Il n’y a de bon que Dieu seul » (Luc 18, 19, Condition de l’homme moderne, p. 116s).

Nous ne pouvons poser un acte bon que par participation à la seule bonté véritable, celle, totalement désintéressée en son altérité, de l’Éternel Amour. C’est pourquoi le désintéressement de l’Amour va jusqu’au désintéressement du désintéressement. Et cela est cohérent avec la nécessité de la grâce : nul ne peut « faire le bien » comme le fait l’Éternel-Amour que par l’Esprit. L’Altérité n’est logiquement possible que par l’Autre, le Tout-Autre de l’Amour « venant en aide à notre faiblesse » (Romains 8, 26). Nous ne pouvons Aimer de pure Agapè qu’en participation à l’Éternelle Agapè.

     Cela ne signifie pas que nous devrions être inconscients de faire le bien. Cela signifie au contraire que nous pouvons l’être dans la pleine conscience de la « présence de l’Éternel dans le secret » (Matthieu 6, 6). Non pour « rapporter tout honneur et toute gloire » au Tout-puissant comme le chante la liturgie eucharistique, mais pour participer à la joie d’Aimer.

 

     la chair que le voyeur contemple en ses ébats

     émeut la sienne et son cœur bat

 

     au miroir de son œil l’image est un désir

     dont la vague vient battre au rocher du plaisir

 

     vient un jour cependant où la marée découvre

     la caverne intérieure où la muraille s’ouvre

     sur cette profondeur des abîmes de l’être

     où se murmure enfin le secret du paraître

 

     le désir de la chair se mue en soif d’aimer

     en joie du corps par la joie éternelle animé

 

     pour éros agapè n’est empoisonnement

    que pour le transmuer en émerveillement

 

27 juin 2017

     Au nom du principe de causalité selon lequel un être inférieur ne peut de lui-même produire un être supérieur, Montaigne a ridiculisé les Stoïciens, qualifiant d’ »absurde, impossible et monstrueux » leur prétention à « s’élever au-dessus de l’humanité » (Essais II, 12, p. 351). Pascal les a incendiés au nom de la morale en les accusant d’ignorance et d’orgueil. Mais cela revient au même: ils ont méconnu la nécessité de la grâce, méconnaissance que déjà Augustin dénonçait chez Pélage.

     Constatant qu’ »Épictète conclut de ce qu’il y a des chrétiens constants que chacun le peut bien être », Pascal sous-entend que les chrétiens sont « constants » dans la vertu parce qu’ils s’appuient sur la grâce. Et affirmant que « les philosophes croient que Dieu seul est digne d’être aimé et d’être admiré, et qu’ils ont désiré d’être aimés et admirés des hommes », il répète la condamnation par le fils de l’homme de ceux qui « sonnent de la trompette devant eux comme le font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues afin de recevoir la gloire qui vient des hommes » (Pensées, éd. Sellier, 175. Matthieu 6, 2). Seule la grâce permet de faire le bien, c’est-à-dire d’Aimer, et le savoir invite au désintéressement du désintéressement symbolisé par le « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3).

     Il faut prendre conscience de la cohérence de l’intuition de la Vérité de l’Éternel Amour. Lorsque le Fils de l’homme dit que « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19), qu’il faut « toujours prier sans jamais se lasser afin de recevoir l’Esprit » (Luc 18, 1) que « ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu » (Luc 18, 27) et qu’il faut se cacher à soi-même le bien que l’on fait, il manifeste cette cohérence au nom de la Vérité dont il est le témoin, à savoir que l’Éternel est pure Agapè. C’est cette réalité essentielle qui s’exprime dans le « Don de Dieu » symbolisé par « l’eau vive » (Jean 4, 10) promise à « quiconque  est assoiffé de l’Esprit » (Jean 7, 38s).

 

     tu lances digitale ton ultime

     carillon mauve vers l’abîme

 

     tu rêves sans doute et la tâche accomplie

     en ton âme immortelle te replies

 

     il reste à tes enfants jeunes et verts

     à mûrir  lentement en cet envers

     qui se voile et prépare l’avenir

     tout absorbé en ses beaux souvenirs

 

     ainsi tu renaîtras en grâce mauve

     sonnant le carillon où tu nous sauves

 

28 juin 2017

     En lisant ses Pensées, on peut se rappeler que Pascal les a consignées par écrit dans le but de proposer une Apologie de la religion chrétienne. Transformé, reconverti par une expérience mystique, celle qu’il a rapportée dans son « Mémorial » (Pensées, éd. Sellier 467), il a cherché à convertir les « libertins » (les incroyants) en oubliant peut-être les circonstances de sa propre reconversion décisive. Tout en affirmant que « Dieu est sensible au cœur, non à la raison » (680, p. 467), il a cherché à raisonner ses lecteurs.

     Ce n’est pas seulement par l’argument du pari, qu’il juge incontournable : « Il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqués » (680, p. 461). Il n’a pas cessé d’argumenter alors qu’il savait que les arguments et raisonnements ne tiennent aucune place ou si peu, dans la conversion des incroyants à la croyance religieuse.

     Il avait bien conscience de la vanité de l’usage du raisonnement dans une tentative de démonstration de l’existence de Dieu. Il a pu dire, dans deux fragments mitoyens, « nous ne connaissons ni l’existence ni la « nature de Dieu », et « mais par la foi nous connaissons son existence (680, p. 459). Si c’est par la foi que nous connaissons l’existence de Dieu, à quoi bon chercher à la démontrer par la raison ? C’est sans doute que Pascal croit à l’existence de preuves de l’existence de Dieu, mais qu’il est également convaincu qu’elles sont impuissantes à établir une croyance solide et durable : « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées (compliquées) qu’elles frappent peu. Et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration. Mais une heure après, ils craignent de s’être trompés (222).

     Devant son attitude face à la raison, on pourrait accuser Pascal de ne pas reconnaître le Principe d’identité : « la contradiction n’est pas signe de fausseté », dit-il (208). Mais les amoureux de Pascal s’empressent de prendre sa défense en arguant que le mot « contradiction » n’avait pas pour lui le sens qu’il a aujourd’hui dans le Principe d’identité. On ne le voit cependant jamais s’appuyer sur ce principe, qui est pourtant le fondement de tout raisonnement. Et son ambiguïté face à la capacité de la raison de convertir les incroyants semble bien tenir de son incertitude face à ce fondement.

     La « conversion » à la Vérité de l’Evangile, à l’Éternel Amour, est une conversion éthique plutôt qu’intellectuelle, même si l’intelligence peut chercher à la justifier rétrospectivement. On en revient à la simplissime évidence : « Qui Aime connaît Dieu. Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s). Dès lors, qu’importent la croyance et l’incroyance, qu’importent les preuves pour ou contre l’existence de Dieu ? Qui Aime entre dans la Vie Éternelle, c’est ce que laisse entendre le mashal du Jugement dernier (Matthieu 25, 31-46).    

 

     qui t’a donné abeille noire

     cet éclat qui pour la lumière

     est un défi que la première

     tu relèves dans notre espoir

 

     est-ce pour qu’on ne puisse voir

     le nid de ta vie familière

     que ton adresse charpentière

     aménage au fond d’un couloir

 

     sûrement il doit y avoir

     un sens à ce que ta matière

     se plaît à se donner entière

     à la ténèbre de l’espoir

     où pourtant la belle mémoire

     se donne les reflets de pierre

     d’améthyste sobre et altière

     que s’arrogent certains pouvoirs

 

     ce doit être dans le miroir

     de tes ailes que se conquiert

     sur la mort à l’heure dernière

     la lumière de la victoire

    

29 juin 2017

     « Tu es inexcusable, ô homme…  » (Romains 2, 1). Le début de l’Epître aux Romains est une description outrée des mœurs dépravées des païens, mais elle est précédée d’une attaque contre leur athéisme, leur méconnaissance de l’existence de l’Éternel, pour lui incompréhensible :

« Car la colère de Dieu se révèle du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes qui par leur injustice (leur iniquité) tiennent la vérité prisonnière, car ce qu’on peut connaître de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient depuis la création du monde, elles se comprennent par ce qu’il a fait. Ils sont donc inexcusables, puisque tout en connaissant Dieu, il ne lui ont pas donné la gloire qu’il méritait en tant que Dieu et ne lui ont pas montré de reconnaissance; au contraire, ils se sont égarés dans leurs raisonnements et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres… » (Romains 1, 18-21).

     La description détaillée de l’immoralité des humains que Paul fait ensuite, il la relie à leur « intelligence déréglée » (1, 28). Il en fait une conséquence de leur égarement intellectuel.

     On peut se demander quelle lecture un incroyant peut faire de ce portrait de la condition humaine par un croyant. Pascal ne croit pas à l’évidence des preuves de l’existence de Dieu dans la nature : « J’admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu. En adressant leur discours aux impies, leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m’étonnerais pas de leur entreprise s’ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certains [que ceux] qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent… Ce n’est pas de cette sorte que l’Écriture, qui connaît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché » (Pensées, éd. Sellier, 644, p. 416s, cf. Isaïe 45, 15). Et Pascal explicite : « Caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur » (Pensées,  274 et 182, p. 143).

     Cela suffit-il pour faire comprendre aux croyants l’athéisme des incroyants ? Essaient-ils d’ailleurs de le comprendre ?

     Au « libertin », à l’athée qui aimerait croire, Pascal recommande : « Travaillez non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions » Pensées, 680, p. 464).

    Cependant la théologie de Pascal est celle d’un Dieu tout-puissant dont on doit craindre la colère (Romains 1, 18), l’irritation (Pensées, 681, p. 472) et dont la justice « est énorme comme sa miséricorde » (680, p. 458), au point de « damner éternellement un enfant incapable de volonté » (164, p. 118). Cette méconnaissance de l’Éternel Amour de l’Évangile fausse son approche du problème de l’athéisme.

 

     nuages inconnus

     et presque inconnaissables

     vous êtes toujours nus

     dans l’incommensurable

 

     prenant toutes les formes

     de votre volonté

     dans le respect des normes

     de votre liberté

 

     passant incognito

     malgré les noms qu’inventent

     ceux qu’il pleuve ou qu’il vente

     sachant se lever tôt

     pour observer l’allure

     que vous avez choisie

     dans la grande aventure

     que vous avez saisie

 

     mais c’est la nudité

     de votre chair habile

     qui nous fait méditer

     en notre âme fertile

 

30 juin 2017

     Pouvons-nous croire en l’Amour, croire que l’Amour Agapè d’Altérité est ce qui nous « sauve » et « sauve le monde » (l’Amour plutôt que la Croix) et ne pas chercher à en convaincre les autres, par Amour pour elles et eux, rien que par Amour et au moyen de l’Amour ?

     Pascal croyait aveuglément en la Religion Chrétienne, c’est pourquoi il a voulu en proposer une Apologie. Et l’on peut dire qu’il a fait flèche de tout bois pour convaincre ses lecteurs. Il y a l’argument raffiné du « pari », qui a provoqué d’abondants commentaires, analyses et interprétations chez les intellectuels qui y ont trouvé une nourriture solide à se mettre sous la dent. Il y a l’argument beaucoup moins raffiné, plus mécanique, du « en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira » (Pensées, éd. Sellier 680, p. 465). On peut sourire devant cet abêtissement même si une note de Gérard Ferreyrolles veut nous convaincre que « s’abêtir ne signifie pas se rendre stupide, mais utiliser ce qui est commun à l’homme et à l’animal, à savoir « la machine » (op. cit., 41) du corps pour incliner par la coutume « l’automate » (op. cit., 661) à la croyance. » La coutume est en effet pour Pascal un chemin vers la foi : « trois moyens de croire : la raison, la coutume, l’inspiration » (op. cit., 655). L’inspiration, c’est-à-dire « l’action de l’Esprit-Saint, la grâce. » (note). Mais la grâce dont parle la théologie chrétienne n’est pas nécessairement celle de l’Évangile. Il y a aussi  l’argument des prophéties et celui des miracles. Bref, Pascal a eu recours à tout ce qui lui venait à l’esprit pour tenter de convaincre de la vérité de la Religion Chrétienne.

     Certes, mais il ne faut pas oublier que Pascal pense à l’intérieur d’une théologie judéo-chrétienne. C’est ainsi qu’il emploie aussi l’argument de la crainte : « opérez votre salut avec crainte » (op. cit., 803), écrit-il en citant Paul (Philippiens 2, 12) qui montre que Paul, lui également, en était resté à la religion, à la crainte répulsive, cosmique, alors même qu’il était capable d’écrire un sublime hymne à l’Amour (I Corinthiens 13, 1-12). Les arguments de l’apologétique pascalienne s’effondrent, inutiles, dans la non-religion de l’Évangile, de l’Amour.

     Depuis les Lumières en tout cas, l’argument religieux ne tient plus chez celles et ceux qui « osent penser ». L’argument rationnel de l’Être Suprême est cependant toujours valide, même après la tentative insensée de David Hume de récuser le Principe de Causalité. Il n’est pas facile de voir l’Amour dans la Cause Première de tous les êtres et de toutes leurs qualités d’intelligence, de beauté et de bonté. Mais on peut, en s’abstenant de vouloir convaincre, attirer à l’Amour par l’Amour.

 

     les pétales épars

     disent le grand départ

     vers d’autres horizons

     que ceux de la raison

 

     la vie est un voyage

     où se disent les âges

     sans crainte d’un retour

     pour qui marche à l’amour

 

     car la mort est la porte

     où la vie nous apporte

     la vue de l’éternel

     au-delà de ces ailes

     à la chair nécessaires

     au régime de l’air

     où notre pesanteur

     demande la rigueur

 

     toi pétale qui tombes

     pour rejoindre la tombe

     dans le cœur invisible

     découvre enfin ta cible

 

1er juillet 2017

     Parmi les arguments que Pascal avance pour convaincre les incroyants de la vérité de la religion chrétienne, le plus percutant n’est pas intellectuel ni mécanique, ce n’est ni le « pari » ni « l’eau bénite », c’est la mort. En deux phrases si belles qu’on ne peut pas les oublier, il la représente dans toute sa cruauté : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais ! » (Pensées, éd. Sellier, 197).

     Et il y a cet autre fragment haut en sinistres couleurs qui fait penser à la situation des prisonniers des camps de la mort : « Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant l’un l’autre avec douleur et sans espérance, attendent leur tour ! » (op. cit., 686)

     Pascal essaie de faire penser à la mort celles et ceux qui l’oublient, qui se comportent comme si elle n’était dans la brume de leur esprit qu’une ombre incertaine. Dans l’argument du « pari », on peut même dire qu’il va plus loin que la mort, faisant miroiter l’image épouvantable d’une damnation éternelle « dans les mains d’un Dieu irrité » (op. cit., 681, p. 472). On est bien dans la religion de la crainte, dans la tradition du sacré cosmique fascinant et terrifiant. La mort n’est-elle pas vue dans le Livre de la Genèse comme la première punition infligée à un Adam qui, s’il n’avait pas péché, aurait été immortel (Genèse 3, 2) ?

     La non-religion de l’Évangile n’est pas ce que veut faire croire le christianisme dont se réclame Pascal, à savoir une victoire sur la mort par la mort-résurrection du Christ sacrifié pour le péché du monde. C’est une victoire sur toute crainte, dont la crainte de la mort est l’archétype.

     Pascal cherche à réveiller la peur de la mort pour faire l’apologie d’une religion fondée sur la peur de la mort. C’est pourquoi il déplore que « ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d’une charge ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c’est celui-là même qui sait qu’il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotion. » (op. cit., 681, p. 473). L’Évangile cependant fait aborder la mort « sans inquiétude et sans émotion », non dans son oubli mais dans la certitude de l’Amour. Qui participe à la Vie de l’Éternel Amour ne se soucie que de vivre l’Amour ici maintenant dans la joie.

     lorsque le voile de la chair

     se déchire et que la matière

     se sépare en âme et en corps

     ce que tu vois rester encore

     n’est que du sable que le temps

     va disperser infiniment

 

     tu peux bien lui faire construire

     une demeure où viendra bruire

     le murmure d’admiration

     de paix et de vénération

     un monument du souvenir

     où l’on oublie son avenir

 

     les morts ne sont pas sous la terre

     le poète les voit dans l’air

     ou peut-être dans l’eau qui coule

     et dans le ramier qui roucoule

     dans tous les souffles et les voix

     que l’oreille aimante perçoit

 

     laisse les morts ensevelir les morts

     dans la terre le marbre ou l’or

     et va marcher sur le chemin

     des ancêtres main dans la main

     de l’amour de cet indicible

     qui demeure l’unique cible

 

2 juillet 2017

     Est-ce pour ceux qui sont morts qu’on élève des tombeaux ? On peut au moins supposer qu’ils n’en ont cure. Mais c’est un geste connu depuis la préhistoire, et ceux qui en avaient les moyens ont prévu pour eux-mêmes des mausolées plus ou moins somptueux afin de s’assurer un bel avenir outre-tombe. Cela a pu aller jusqu’aux pyramides d’Égypte et aux armées d’argile d’un empereur de Chine… Nous n’en avons pas terminé : on peut être athée et ne rien trouver à redire à notre Panthéon, bien au contraire. Certains peuvent aussi travailler à leur gloire posthume dont ils ne jouiront pas en accomplissant quelques actes d’héroïsme ou d’écriture…

     Le Fils de l’homme a eu des mots très durs pour ceux qui construisaient « les tombeaux des prophètes que leurs ancêtres avaient tués… Malheur à vous parce que vous construisez les tombeaux des prophètes et que vous décorez les tombes des justes » (Matthieu 23, 29). Il jetait de toutes façons un regard réaliste sur les tombes, comparant les hypocrites à des « tombeaux blanchis qui paraissent beaux de l’extérieur et qui, à l’intérieur, sont pleins d’ossements de morts et de toutes sortes d’impuretés » (Matthieu 23, 27).

     En croyant honorer nos morts, nous ne faisons que nous projeter sur eux. Nous n’agissons pas par Amour-agapè pour eux mais par amour-éros pour nous-mêmes. Quant à ceux qui profanent les tombes, ils ne font de mal qu’aux vivants qui honorent les os qu’elles contiennent.

     Il n’est qu’une façon rationnelle d’Aimer les défunts, c’est de prier pour eux et avec eux. Mais bien sûr, aller sur la tombe d’un ami, d’un parent… peut être une bonne occasion de le faire.

 

     sœur entends-tu cette musique

     nocturne en do dièse mineur

     que ton frère t’avait mélancolique

     offert en hymne à ta douceur

 

     est-il au royaume des ombres

     où même l’air s’absente

     des chemins où chantent les ondes

     que les anges des mortes sentent

 

     dans le doute on peut bien rêver

     à je ne sais quel Abraham

     dont le sein fort bien conservé

     accueille quelques milliards d’âmes

     sans qu’il faille s’y bousculer

     pour apercevoir sur son trône

     en barbe blanche immaculée

     l’ancien des jours dessous son drone

 

     mais c’est plutôt de mélodies

     que font rêver les chœurs des anges

     celles à qui le paradis

     en elles-mêmes enfin les change

 

3 juillet 2017

     Syncrétisme ou éclectisme ? L’Église a longtemps dû lutter contre des hérésies, contre des idées religieuses jugées déviantes de son credo, par addition ou par suppression. On remplirait des bibliothèques a vouloir réunir tous les ouvrages qui en traitent.

     L’Évangile de l’Éternel Amour proposé par le prophète Yeshoua de Natsèrèt est pour les judéo-chrétiens une hérésie de suppression. Il change radicalement le credo juif fondé sur la crainte et l’espérance des forces cosmiques, credo monothéiste en partie adopté par le christianisme et par l’islam. Le christianisme est, par rapport à l’Évangile, hérétique par addition. Au seul Amour Éternel, il ajoute la Loi de crainte et d’espérance reprise du judaïsme. L’islam est hérétique par suppression en ignorant l’Amour des ennemis. Mais on peut dire que l’Église l’est aussi puisqu’elle a persécuté les juifs, les musulmans et les païens.

     L’Évangile n’ajoute ni ne supprime rien à l’Éternel Amour, et il regarde avec bienveillance ce que toutes les religions, spiritualités et idéologies pensent et vivent. On ne peut pas appeler cela du syncrétisme : il ne s’agit pas d’adopter des rites étrangers comme le christianisme adoptant des rites vaudou en Amérique du Sud et dans la Caraïbe, ou comme le shintoïsme adoptant des rites bouddhistes au Japon. Qui Aime peut bien prier avec des croyants dans une mosquée, un temple, une pagode…, mais sans en adopter les rites, ni non plus sans vouloir en détourner les croyants.

     Peut-on parler d’éclectisme ? C’est un terme utilisé en philosophie plutôt qu’en religion. L’Évangile n’est pas une religion, mais celles et ceux qui Aiment s’intéressent à toutes les idées philosophiques comme à toutes les idées scientifiques et artistiques en y recherchant et en en adoptant par éclectisme sélectif ce qui peut s’accorder avec l’Altérité positive de l’Être de l’être en ses implications. C’est ainsi que l’Évangile ne peut admettre le matérialisme physique qui néglige le psychisme de la matière, pas plus que le credo qui fonde la foi chrétienne sur le sacré du sacrifice de la croix. Mais il peut accueillir l’Évolution, qui n’est plus une théorie mais un fait scientifique établi, et en inférer une meilleure connaissance de l’œuvre de l’Éternel Amour.

 

     qu’as-tu apporté hirondelle

     ici que je puisse là-bas

     m’envoler de mes propres ailes

     et m’enivrant de tes ébats

     connaître des pensées nouvelles

 

     et de ta pensée migratrice

     elle aussi je me nourrirai

     tu seras ma navigatrice

     avec toi je découvrirai

     encore d’autres médiatrices

 

     sera-ce d’abord de la Chine

     que j’essaierai de parvenir

     à sonder les secrets qu’anime

     un sang imbu des souvenirs

     qui préservés au plus intime

     attendent la génération

     qui saura non plus seulement

     faire vivre l’exultation

     mais avec un souffle d’amant

     réveiller la pensée d’action

 

     il est tant de beautés éparses

     d’idées en attente d’ailes

     qui s’envoleront en comparses

     comme un tourbillon d’hirondelles

     de notre Terre jusqu’à Mars

 

4 juillet 2017

     Paul semble avoir été obsédé par la figure du Christ crucifié, ignorant qu’il en faisait un avatar d’un dieu méditerranéen. Son Christ ressemble étrangement à Osiris assassiné et ramené à la vie, dieu cosmique de la végétation qui meurt et qui renaît, et d’ailleurs de ce grain jeté en terre que l’on trouve dans un mashal du Fils de l’homme prononcée devant des non-Juifs : « Vraiment, je vous l’assure, à moins que le grain de blé tombé en terre ne meure, il demeure seul. Mais s’il meurt, il produit beaucoup de grain » (Jean 12, 24). Le Fils de l’homme fait de la mort un acte nécessaire pour se réaliser en propageant la vie. Que ressentait-il lui-même de la vie végétale ? Comment la sentait-il le concerner, lui et tous les humains ?

     Il existe des interprétations diverses de l’image du grain, de l’existence végétale qui passe par la mort pour se relancer en d’autres existences. Il faut en tout cas vivre cette image en elle-même plutôt que de l’oublier pour ne plus penser qu’à Jésus-Christ mort et ressuscité. On peut ici se rappeler ce que disait Simone Weil : « Méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse. » (La pesanteur et la grâce, p. 138).

     Le cosmos, l’univers en son évolution créatrice nous apprend comment l’Éternel Amour agit, « ne cesse d’agir » (Jean 5, 17) de toute éternité en raison de son Altérité de pure Agapè. Il est bon de s’en souvenir et d’exploiter cette mine de connaissances théologiques.

     Paul en avait une certaine idée et il a pu utiliser cette mine pour parler aux philosophes grecs d’Athènes : « Il n’est pas loin de nous… Il a fait d’un seul sang toutes les nations des hommes sur la terre… afin qu’ils cherchent le Seigneur dans l’espoir de le trouver par tâtonnement, alors qu’il n’est pas loin de chacun d’entre nous, car en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être, comme l’a dit l’un de vos propres poètes, « car nous sommes aussi de sa race »" (Actes des Apôtres, 17, 26ss).

     Paul utilise le même argument pour décrire le comportement des « païens » : « Ce qui peut  se connaître de Dieu est manifeste. Car depuis la création du monde, ses perfections invisibles, sa puissance éternelle et sa divinité se voient, se comprennent par ce qu’il a fait » (Romains, 1, 19s). Mais Paul ne s’attarde pas sur ces préliminaires, il se détourne de la sagesse cosmique, préférant la folie de la croix (I Corinthiens 1, 21-25), inconscient, encore une fois, qu’il ne fait que reprendre un schéma mythique.

     Le cosmos peut nous servir de base de réflexion pour avancer dans la connaissance de l’Éternel Amour, mais c’est par l’intelligence scientifique plutôt que par la croyance mythique que nous pouvons le faire. C’est dans un dialogue, une interdisciplinarité de la science et de la théologie que nous pouvons progresser théologiquement comme scientifiquement. Cela suppose de nous départir de notre imaginaire diurne qui nous pousse à séparer les connaissances, comme à diviser les peuples, couper les personnes les unes des autres, isoler les divers secteurs de l’existence entre un prétendu sacré et un prétendu profane.

 

Les commentaires politiques qui pleuvent ces jours-ci donnent à penser qu’est furieusement vraie la maxime « dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es. »

 

     comme les ongles les cheveux

     poussent la barbe aussi d’ailleurs

     il faut passer chez le coiffeur

     en réfléchissant si tu veux

     au temps qui marche d’heure en heure

 

     comme sur l’horloge l’aiguille

     qui avance insensiblement

     et comme la lune qui brille

     en traversant tranquillement

     tu passes comme une brindille

 

     mais notre vie garde mémoire

     de ce qui était qui n’est pas

     et de ce qui était espoir

     et maintenant franchit le pas

     comme le visiteur du soir

     qui attendu impatiemment

     ou patiemment par son amie

     qui s’inquiétait se demandant

     s’il viendrait doutant à demi

     de ce qui fait l’événement

 

     tu découvres que tout s’écoule

     et en recherchant la raison

     vois que chaque rivière coule

     à son rythme vers l’horizon

     comme des chevelures en foule

 

5 juillet 2017

     Lorsqu’on découvre dans la Bible ce que sa sacralisation dissimule, tout particulièrement la discorde entre la prophétie et le sacerdoce, entre les prophètes tenants de l’Amour et les prêtres tenants du Sacrifice et donc de la sacralisation, on peut oser la penser dans sa totalité et dans ses détails.

     On peut aller de la Sacralité vers l’Altérité, car la Bible et un cheminement, une marche : « Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse 17, 1). Cette marche remet à sa juste place l’origine et les rites qui accompagnent les mythes. À commencer par ceux des premiers chapitres du Livre de la Genèse et de la création du monde, de la création de l’homme et de sa chute. Au long de l’histoire, du premier Adam au dernier Adam, œuvre l’évolution créatrice comme et dans sa marche depuis le Big-bang de la pure énergie à la matière, à la vie, à la conscience.

     Pour qui la Bible est sacrée, il faut tenter de faire concorder la « vérité » de la Bible avec la « vérité » de la Science, et accepter cependant de penser que la création décrite dans la Genèse est une figure, et que rien ou si peu dans la Bible n’est littéralement vrai.

     Pas facile de se retourner, de se « convertir » intellectuellement, de renoncer à la fascination de l’Origine sacrée, celle du monde et de l’homme, et puis celle de la Sortie d’Égypte, et puis celle de la Mort-Résurrection du Christ. Ce n’est ni plus ni moins que sortir de la religion, qui ne fait qu’un avec le sacré.

     Il ne s’agit pas non plus d’attendre le Messie comme les juifs, ou son retour comme les chrétiens. L’histoire de la Terre est passée à autre chose, dans l’Amour qui cherche à inspirer sa marche et dans celles et ceux qui accueillent cette inspiration pour Le vivre.

  

     Aube. Vénus éteint son étincelle

     dans l’infinie douceur de tes pastels

     car tu es là invisible au visible

     pour l’archer qui en toi te prend pour cible

 

     Il faut saisir l’instant irréversible

     semblable aux autres et cependant unique

     Nous n’aurons plus jamais l’âme identique   

     en ce qui est offert par la nature

 

     L’hirondelle fera d’autres figures

     dans l’air complice des réjouissances

     offertes chaque jour à tous les sens

     Que se rappelle à toi présentissime

     la présence toujours au plus intime

     de cet autre tout-autre mais non-autre

     qui nous emmène plus loin que le nôtre

     vers ce qui n’est jamais qu’un horizon

 

     fuyant jusqu’à la rose sans raison.

     Aube au revoir même si c’est adieu

     qu’il faudrait répéter à tous les dieux

     lorsque Vénus éteint son étincelle

 

6 juillet 2017

     On trouve chez Pascal le sentiment du sacré tel que Rudolf Otto l’a étudié, un duo de fascination et d’effroi devant l’immensité du monde ressenti comme infini. Toutes celles et ceux qui sont passées par le lycée ont retenu, « Le silence de ces espaces infinis m’effraie » (Pensées, éd. Sellier, 233). Pascal y ajoute, en méditant sur la condition humaine, la fascination du néant, parèdre de celle de l’infini. Il s’effraie lui-même « se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée entre ces deux abîmes de l’infini et du néant … Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable (que pourra-t-il concevoir ? Il est),  également incapable de voir le néant d’où il est tiré et l’infini, où il est englouti. » (230, pp. 163s). Magnifique morceau de bravoure qui emporte l’adhésion esthétique de la lectrice et du lecteur, mais qui peut hérisser leurs têtes philosophiques.

     Et Pascal attribue au dieu auquel il croit les qualités effrayantes de l’univers. Ainsi explique-t-il l’enfer éternel dont le menace l’Église s’il se comporte mal : « Il n’y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu qu’entre l’unité et l’infini ; il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde » (680, pp. 457s). Il ne fait là qu’attribuer à l’Éternel en les portant à l’infini le neïkos repoussant terrifiant et la philia attirante fascinante des forces cosmiques.

     On peut commencer par critiquer l’idée que Pascal se fait du néant : il lui accorde en effet un peu d’être puisqu’il dit de l’homme qu’il est un néant. Il ne peut valablement décrire l’homme comme un néant qu’au sens figuré. Mais le fait-il ? Au sens strict, adopté d’ailleurs par la théologie, le néant est un synonyme du non-être, et « néantiser, c’est concevoir comme non-être » (Le Petit Robert). Mais arrive aussitôt la définition, « créer, c’est tirer du néant », définition qui confère au néant une existence en attribuant à l’Éternel sa qualité première dans le credo monothéiste, à savoir sa toute-puissance, puisque ce genre de création est impensable.

    L’intuition que l’Éternel est Amour dispense d’avoir recours au concept de création ex nihilo. Si l’Éternel est Amour par essence, son autre a toujours existé, à moins de penser comme Simone Weil qu’il n’aime que lui-même, ce qui est en contradiction avec l’intuition évangélique de l’Amour Agapè. La relation de l’Éternel tout-autre avec ce non-autre qu’est l’univers (et avec nous-mêmes évidemment dans l’univers) met à mal la théologie chrétienne que Pascal avalise sans oser la penser alors qu’elle est infidèle à l’Évangile.  

 

     la phalène qui s’introduit

     à l’aube comme en un refuge

     dans la chambre ne reproduit

     que l’habitude des transfuges

     en leur recherche de la nuit

 

     qui a choisi la vie nocturne

     parmi ses plus anciens ancêtres

     et décidé que l’aventure

     serait d’être fidèle à l’être

     des chemins et de la clôture

 

     sa simple présence inédite

     pourrait se lire comme un signe

     des choses à peine prédites

     qui relèvent d’une consigne

     mais qui ne sont pas interdites

     par la vie aux mille chemins

     qui multiplie tant de possibles

     que depuis hier jusqu’à demain

     elle donne le choix des cibles

 

     alors merci de ta visite

     phalène en quête de la nuit

     qui par hasard t’es introduite

     dans la chambre de mon ennui

 

7 juillet 2017

     Notre connaissance de l’histoire de l’univers, de la terre, de la vie végétale et animale qui y est apparue, s’y est diversifiée et raffinée, de l’humanité lentement émergée émergeante… nous fait dire que l’Éternel n’y intervient pas. Son œuvre permanente (Jean 5, 17) est une inspiration, mot qui d’ailleurs réfère à une réalité énigmatique à tenter de toujours mieux connaître.

     L’idée d’une alliance de l’Éternel avec un peuple ne peut être qu’illusoire. Toute révélation est impensable. Et pourquoi l’Éternel aurait-il choisi Abraham, Moïse, Jésus… ? Se désintéresserait-il des autres peuples, des autres personnes, qu’elles vivent dans les bas-fonds de l’Amazonie ou de la Nouvelle-Guinée ou dans les hauts-fonds de Jérusalem, Rome ou La Mecque ? Le croire, croire que L’Éternel aurait aimé davantage Abel le pasteur que Caïn l’agriculteur, Jacob qu’Esaü, Josué qu’Amalek… relève d’une fausse image d’un Éternel semblable aux rois et autres puissants de la Terre qui décident selon leur bon plaisir. Le Fils de l’homme n’a-t-il pas dit de ne pas les imiter : « Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Au contraire… Ne suis-je pas parmi vous celui qui sert ? » (Luc 22, 26s) Et n’a-t-il pas dit qu’il ne faisait rien qu’il ne vît faire à son père ? (Jean 5, 19).

     Si L’Éternel est Amour, il est celui qui sert les autres, ses hôtes avec respect et tendresse. Telle est son Altérité, son Agapè pure de toute crainte et de toute fascination cosmiques.

 

     accueille aube émerveillée les saluts

     concertés de mille oiseaux relus

     par mille oreilles en écho de la grâce

     qui leur est accordée dans leur espace

 

     pour l’air qui chante jusqu’on ne sait où

     en cet espace et ses limites floues

     on sent vibrer une anonyme joie

     qui invite au partage de sa foi

 

     l’abîme du silence déployé

     pour l’œil levé qui contemple choyé

     l’infini où habite sans limite

     ce que son cœur à tout instant invite

     à connaître la grâce aux profondeurs

     sans fin où se descend avec ardeur

     la matière qui vit au plus intime

     de ce que l’esprit dit de l’anonyme

 

     aube alors même si tu ne peux

     t’attarder ne serait-ce qu’un peu

     reçois mille saluts et mille oreilles

     s’éveillant à la vue de tes merveilles

 

8 juillet 2017

     Certains incroyants accusent les croyants de croire parce qu’ils ont besoin de croire. La foi serait le produit du désir, tout comme l’esprit serait le produit du cerveau, même si cette analogie va chercher plus loin que ce dont on a le plus souvent conscience.

     Faudrait-il donc que la foi ne corresponde à aucun objet pour avoir quelque valeur ? Qu’elle ne réponde à rien d’humain ? De quelle foi s’agit-il ?

     La foi religieuse, telle qu’elle apparaît dans les croyances monothéistes comme dans les polythéistes, est liée à un besoin de protection et de propitiation au milieu des aléas de la vie, les dangers de la mort et du malheur tout particulièrement. La prière de demande visant à repousser le mal et/ou à attirer le bien ressortit à cette propension naturelle, nourrie par l’imagination, de recourir à des êtres capables de venir en aide à celles et ceux qui croient en eux et qui les prient. Et l’adoration comme le remerciement des puissances invisibles imaginées personnifiées répond aussi à cette logique.

     Ce qui change dans la foi irréligieuse et la prière selon l’Évangile, c’est que le besoin naturel se transmue en besoin surnaturel. La découverte que l’Éternel est Amour répond à un besoin ontologique, au désir fondamental qui s’y découvre.

     C’est un peu la réaction de Pierre face au Fils de l’homme : « À qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Réaction cependant ambiguë : on pourra interpréter en disant que Pierre a peur de la mort et qu’il est en quête d’un « arrière-monde » où il pourra y échapper.

     La prière selon l’Évangile est celle qui, en son besoin d’Aimer, demande l’Esprit parce  qu’Aimer est reconnu comme le besoin et le désir, le sens même de l’être humain, et que l’être humain reconnaît du même mouvement qu’il en est naturellement incapable. À juste titre comme l’a vu Montaigne se gaussant des Stoïciens qui prétendent se hausser au-dessus d’eux-mêmes par leurs seules propres forces alors qu’ils ne le peuvent qu’en coaction avec la grâce, la force de l’Esprit (Essais, I, 12, p. 351 folio).

     S’il faut « toujours prier sans jamais se lasser » (Luc 18, 1), c’est pour recevoir l’Esprit que l’Éternel Amour ne peut manquer de proposer en réponse au désir ontologique des humains.

Ô toi, notre force d’Aimer ! Ô toi, notre force d’Aimer ! Ô toi, notre force d’Aimer !

 

      parallèles des troncs dans la futaie

     répondant unanimes à l’appel

     des hauteurs dont l’amour étincelle

     pour le regard de la tête levée

 

     là-haut sont les nuages et la lumière

     vers qui la terre pousse ses enfants

     dans un élan de vie à demi triomphant

     pour offrir aux regards ce dont on se sent fier

 

     car ce on n’est personne et il est tout le monde

     qui se sait avec l’autre dans sa solitude

     pour l’échange complice en la sollicitude

     de l’univers d’amour parmi lequel se fondent

     avec la profondeur la hauteur infinie

     des espaces que rien ne saurait déranger

     dans la paix de ces forces  dont tous les usagers

     connaissent la violence sans que l’amour se nie

 

     entre les parallèles de ces troncs qui s’élancent

     l’espace offre l’échange des âmes solitaires

     qui muettes se parlent en langue solidaire

     où le marcheur s’arrête    pénétré de silence

 

9 juillet 2017

     La beauté des rochers baisés par les marées pendant des millénaires, la beauté des nuages baisés par une aurore pendant quelques minutes… et dix mille autres beautés fascinantes. Vas-tu me dire qu’elles s’expliquent par la force de l’eau, par la force de la lumière ? Et d’ailleurs, ne t’a-t-on pas dit que la beauté n’était pas dans les choses mais l’œil qui contemple ?

     La vois-tu, cette beauté partout répandue qui devrait faire pâlir d’envie nos artistes, du moins celles et ceux qui pensent encore que l’art a quelque chose à voir avec la beauté ? Es-tu, toi aussi, plongée dans la « léthargie de l’habitude », aveugle aux adorables merveilles du monde qui nous entoure (the loveliness and the wonders of the world before us), trésor inépuisable qu’en raison du voile de familiarité et de l’intérêt égoïste (selfish solicitude), nous avons des yeux et pourtant ne les voyons pas… » ? (Samuel T. Coleridge).

     L’admiration vibrante que tu ressens peut-être quand même devant ces beautés à couper le souffle retentit-elle en ton intelligence ? Ton regard dilaté dilate-t-il ton cœur et ta raison ? L’explication scientifique du travail des molécules d’eau sur les molécules des rochers, du travail des particules de lumière sur les molécules des nuages te suffit-elle ? Ce travail peut bien rendre raison des formes et des teintes, mais non de leur beauté. Ou crois-tu que cette beauté n’existe que dans le regard que tu portes sur elles ?

     Si la causalité hante ton intelligence, tu dois bien te dire que toute parcelle de beauté, celle qui crève les yeux comme celle qui ne se découvre qu’aux yeux qui cillent, a une cause première, celle d’une beauté supérieure à toutes celles qui la manifestent, et nécessairement éternelle. Ne pas te le dire, ne pas le chanter même, c’est perdre la raison.

 

     le poirier qui ploie sous les fruits

     renforce les arches des branches

     leur donnant la grâce des hanches

     et de la force qui s’amuit

 

     ce qui se tend dans la souplesse

     veille sur la maturité

     que donne l’élan de l’été

     à la sève dans son ivresse

 

     et le regard qui s’en imprègne

     devient l’arc et devient l’archer

     et la sève qui vient marcher

     jusques à ces fruits dont le règne

     sur le désir d’éternité

     tâtonnant dans la nuit obscure

     des vieilles forces de nature

     chemine dans la liberté

 

     et cependant ce qui demeure

     dans l’œil qui veut se souvenir

     est la graine d’un avenir

     de cette beauté qui ne meurt

 

10 juillet 2017

     « Ton père qui voit dans le secret te le rendra » (Matthieu 6, 6). Lorsqu’on a conscience que le Fils de l’homme prophète parle en mashal et que l’on sait avec Emmanuel Kant que la métaphysique n’est pas le domaine de l’intelligence, mais de la foi, on s’aperçoit ici d’au moins trois choses : « Ton père » est l’Éternel qui se voile (Isaïe 45, 15), le « secret » fait partie de sa présence voilée et « te le rendra » n’est pas étranger à l’Amour.

     « Te le rendra. » Comme les Stoïciens avaient compris que la récompense de la vertu, c’est la vertu, le Fils de l’homme a compris que la récompense de l’Amour, c’est l’Amour. C’est ce qui fait que celui qui donne de l’Amour reçoit une mesure débordante d’Amour, que celui qui pardonne par l’Amour est pardonné par l’Amour, comme celui qui par l’Amour refuse de juger les autres n’est lui-même pas jugé par l’Amour (Luc 6, 38, 7, 47, 6, 37).

      Cette automaticité, cette auto-organisation de la vie éthico-spirituelle dans l’Amour peut donner à penser à l’Éternel lui-même, à son impersonnalité autant qu’à sa personnalité dans sa relation d’Altérité avec l’univers, dont nous sommes.

     Sa présence « dans le secret » rappelle le panenthéisme par son intimité d’être à tout être, dont notre être : « oportet quod Deus sit in omnibus rebus et intime (Dieu est nécessairement présent à toutes choses, intimement) » et « intimior intimo meo (plus intime à moi-même que moi-même) ».

     La petite phrase du Fils de l’homme prophète nous éclaire sur la relation que nous avons ontologiquement avec l’Être de l’être, elle nous invite à la vivre comme il l’a vécue : « toi en moi et moi en toi » et à la partager avec les autres : « qu’ils soient un, comme toi, Père, est en moi et moi en toi, qu’ils soient aussi un en nous… moi en eux et toi en moi, qu’ils soient parfaits en un… » (Jean 17, 21, 23).

     C’est en vivant l’Amour, en y participant, que nous sommes amenées à « comprendre » ce que veut dire le Fils de l’homme en invitant à une éthique du désintéressement du désintéressement, « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3), sachant que c’est l’Éternel Amour qui « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens 2, 13), à condition que nous acceptions de participer, d’accueillir l’Esprit en y aspirant.

 

     caillou multitude de sèves

     foule innombrable de pensées

     pourquoi serait-il insensé

     de vouloir partager leurs rêves

 

     tu présentes un visage inerte

     celui d’une foule entassée

     mais il suffit de dépasser

     notre échelle jusqu’à sa perte

 

     en leur intimement petit

     tous les visages de ta foule

     sont  si serrés que tu en croules

     sur toi-même en un confetti

     se disant leur âme unanime

     cependant qu’à chacun la sienne

     et elles ne s’entrappartiennent    

     que par leur dialogue intime

 

     caillou qui te serres en ma paume

     mon sang au sentir de tes sèves

     te pressant jusque sur mes lèvres

     m’invite à partager ton home

 

11 juillet 2017

     Si René Descartes a imaginé qu’il pouvait douter de sa propre existence, on peut conjecturer qu’il avait perdu la raison, ne fût-ce que dans un exercice de pensée qui nous a laissé en héritage le mot fameux que nous continuons d’avaler sans vraiment oser le penser, nous aussi, « Je pense donc je suis. »

     Tel est le pouvoir des autorités intellectuelles, quasi aussi puissant que celui des autorités spirituelles qui nous imposent de croire leur discours. C’est un pareil manque d’audace de penser  – sapere aude – qui nous fait croire en un credo intellectuel et en un credo religieux.

     On peut décider avec Descartes de « ne  jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle, c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne rien comprendre de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute » (premier précepte du Discours de la méthode, 1637). Bien, mais qu’est-ce que « évidemment… clairement et distinctement » ? Uniquement ce qui peut être démontré par la raison ? Mais si Descartes va jusqu’à douter de son existence, à combien plus forte raison (!) devrait-il douter de sa raison. Il y a cependant des évidences qui se passent du raisonnement, du « discours » disait Montaigne qui s’en méfiait. Pascal a vu juste en disant que « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre » (Pensées, éd. Sellier, 142).

     À commencer par le principe fondateur de toute évidence : « Ce qui est, est. Ce qui n’est pas n’est pas. » et, bien sûr, ce qui est ne peut pas en même temps ne pas être et ce qui n’est pas ne peut pas en même temps être. (Pas besoin de s’appeler Parménide pour le penser et pour le dire. Il suffit d’être de cette vérité intuitive). D’où il s’ensuit qu’un être inférieur ne peut produire un être supérieur : ce supplément d’être ne peut être produit par un être qui en manque sans apport d’être extérieur. Cela s’appelle le principe de causalité.

     Que Descartes ait pu mettre en doute sa propre existence et qu’il ait eu besoin d’avoir recours à un raisonnement, à un « donc », pour le prouver montre qu’il oubliait l’évidence de l’être. Comment son non-être imaginé aurait-il pu produire son être ?

     Il faut et il suffit d’être « de la vérité » de l’être pour admettre, sans chercher à le prouver ou à l’improuver, que nous existons, que nous sommes « être ». C’est par la même nécessité d’être « de la vérité » que nous pouvons admettre que l’Être de l’être est Altérité d’Amour sans avoir à le prouver et démontrer rationnellement. Le Fils de l’homme semble bien l’avoir remarqué en observant que cela « est caché aux sages et aux intelligents » qui demandent des preuves, voire des signes miraculeux auxquels de toute façon ils ne croient pas. (Matthieu, 11, 25. Jean 12, 37).

     Il est vrai que Descartes a fini par modifier son « cogito ergo sum » de 1637 en l’ »ego cogito, ego existo » de 1641, supprimant le « ergo » du raisonnement, reconnaissant qu’il s’agit d’une intuition, c’est-à-dire d’une évidence du cœur au sens pascalien. Mais ce n’est pas la formule qu’on nous apprend au lycée.

 

     moineau tu vas te poser sur le fil

     sans aucune incertitude

     en l’évidence d’habitude

     où se découvre plus subtile

     une réalité sans hébétude

 

     ton unité totale en équilibre

     ton œil tes ailes et puis tes pattes

     ta chair tes os et tes nerfs vibrent

     et l’œil qui contemple s’épate

     de voir comment il te vient d’être libre

 

     tu fais partie des guides ordinaires

     de l’oreille qui voit de l’œil

     qui entend ce que leur dit l’air

     pourvu seulement qu’ils le veuillent

     et ne s’enferment pas au clair

     des idées distinctes que leurs neurones

     leur fabriquent sans qu’ils le sachent

     et que leur beau discours ronronne

     quand leur évidence se fâche

     et dans leurs chaires fanfaronnent

 

     alors le fil où tu viens te poser

     vibrant imperceptiblement

     témoigne au cœur un peu sensé

     et dans son clair balancement

     dit à l’œil pur d’oser penser

 

12 juillet 2017

     Une chose n’est pas vraie, ou fausse, parce que Zarathoustra, Bouddha, Moïse, Jésus, ou Mahomet… l’a proclamé, ni non plus parce que Parménide, Platon, Aristote, Descartes, Pascal, Kant, Heidegger, Deleuze ou Derrida… l’a affirmé.  Elle est vraie parce qu’elle vraie, elle est la rose sans pourquoi.

     Elle est la vérité pour moi si je suis d’elle. Celles et ceux qui sont « de la vérité » écoutent-entendent la voix qui en témoigne (Jean 18, 37). Si la Vérité de l’Être de l’être est l’Altérité de l’Éternel Amour, on ne peut être « d’elle », on ne peut la connaître qu’en Aimant. Qui n’Aime pas ne peut la connaître (I Jean 8, 4). On ne peut être de la Vérité de l’Amour que si l’on Aime, à tout le moins que si l’on cherche à Aimer, que si l’on fait de l’Amour le but de son existence.

    N’est-ce pas ce qu’a voulu dire Pascal en écrivant que ce n’était pas dans Montaigne, mais en lui-même qu’il trouvait tout ce qu’il y voyait (Pensées, éd. Sellier, 568), impliquant que les idées justes de Montaigne n’appartenaient à personne, que leur vérité était impersonnelle. Il s’agit d’Aimer parce que c’est la vérité de l’être, en dehors de ceux qui l’accueillent et la répandent.

     Telle est la Vérité éternelle : elle n’appartient pas au Fils de l’homme qui en a témoigné. Il ne s’agit donc pas de croire en Jésus-Christ, mais de le croire au sens de tomber d’accord avec ce qu’il a dit, de s’accorder avec ce dont il a témoigné, non parce que c’est lui qui en a témoigné, mais parce que l’on reconnaît comme lui cette vérité. Les témoins de la Vérité de l’Éternel Amour s’effacent devant elle parce qu’ils donnent toute leur place aux autres selon ce que leur demande l’Amour, qui se soucie des autres et non de lui-même. Logique, non ?

 

     la flamme noire du cyprès

     dans la nuit pleine de soleils

     monte en ondoyant au plus près

     de l’âme qui s’en émerveille

    

     c’est en restant debout dans l’ombre

     et les grillons qui l’éternisent

     que la durée qui se fait nombre

     résiste à ceux qui la réduisent

 

     quand les soleils en leurs milliards

     nient que le vide soit néant

     disant que ne vaut pas un liard

     l’idée d’un dieu qui va créant

     quelque six jours puis se repose

     le septième épuisé sans doute

     alors qu’éternelle la rose

     fraîche toujours poursuit sa route

     qui pour elle est si peu de chose

    

     flamme noire éternellement

     chante tous les soleils qui dansent

     dans la nuit au bras de l’amant

     portant à toute chose chance

 

13 juillet 2017

     On nous répète qu’il faut nous aimer nous-mêmes pour pouvoir aimer les autres. Mais de quel amour s’agit-il ? Les philosophes, les psychologues et les théologiens réfléchissent à la question depuis longtemps. L’un des plus récents est le pape Benoît XVI dans son encyclique Deus caritas est, Dieu est amour (2006) qui reprend en la repensant la distinction entre eros et agapè sur laquelle avait travaillé Anders Nygren dans les années trente.

     Il est utile d’abord de garder conscience que notre langage est nécessairement imparfait, voire déficient et trompeur lorsqu’il parle de psychologie et plus encore de métaphysique, dont on a découvert qu’elle était inaccessible à l’intelligence ainsi que l’ont montré Emmanuel Kant et Henri Bergson.

     La question que pose le mot « amour » est capitale, ontologique si l’on admet la petite phrase du « disciple que Jésus aimait, mathêtên on êgapa o Iesous« , à savoir « Dieu est amour, o Theos agapê estin. »

     Si l’Éternel est essentiellement Amour, ce ne peut être un amour érotique, contrairement à ce qu’a écrit Benoît XVI pour défendre l’idée d’un dieu jaloux de son peuple choisi, que ce soit Israël ou l’Église. Comment en effet un être qui est tout pourrait-il désirer quoi que ce soit ou qui que ce soit, avoir la moindre inclination érotique vis-à-vis de qui que ce soit ?

     L’eros est une réalité humaine indéniable, et nécessaire dans l’évolution de  l’humanité et des individus humains dans l’élan de la vie première. Il fait partie de la philia cosmique d’attraction, tout comme le neïkos de répulsion. Mais l’évolution évolue, on s’en doute si on croit que c’est une réalité, si l’on en garde conscience. Chaque individu humain est appelé à évoluer au cours de son existence, à passer de la philia naturelle du cosmos à l’agapè surnaturelle de l’Éternel Amour. Ce passage est lent et difficile, jamais achevé, susceptible de régression comme de progression. Il s’opère dans la coaction de l’humain et de l’Esprit.

     Le mashal du Bon Samaritain est un repère pour le comprendre, ou plutôt pour le connaître puisqu’il s’agit d’une œuvre du cœur plutôt que de la raison, de l’intuition plutôt que de l’intelligence.

     Le Fils de l’homme donne à voir que « aimer son prochain comme soi-même » comme le demande la Torah (Lévitique 19, 18), c’est se préoccuper des problèmes du prochain. La compassion des entrailles (esplagkhnisthê) déclenchée par le triste spectacle du prochain y invite (Luc 10, 33). La compassion, l’empathie, est une émotion naturelle. Encore faut-il l’éprouver et y répondre en agissant, contrairement à ceux qui laissent le prochain à son triste sort (10, 31). Il faut ensuite qu’elle soit plus forte que l’hostilité que l’on peut ressentir à l’égard de l’autre, comme ce devait être le cas pour ce Samaritain détesté par les Juifs et qui sans doute le leur rendait bien.

     Il y a continuité et discontinuité entre la nature, dont relève la compassion des entrailles pour le prochain, et la surnature, dont la compassion s’exerce envers tous, y compris les ennemis.  La compassion peut mettre en route vers la pure Altérité de l’Éternel Amour.

 

     lorsque le train passe en trombe

     sa force de fer éclate

     comme la bouche écarlate

     du géant qu’Ulysse trompe

 

     mais qui demeure immobile

     en oreille bienveillante

     voit se combler son attente

     et lui propose une idylle

 

     il semble alors que l’emporte

     en son élan la matière

     et que le chemin de fer

     peut l’emmener vers la porte

     d’un monde de vie nouvelle

     où la force apprivoisée

     par la douceur d’un baiser

     change la sorcière en belle

 

     et il semble que le train

     changé en force tranquille

     du spectateur immobile

     soit devenu le prochain

 

14 juillet 2017

     Continuité de l’amour naturel sélectif philia à l’amour surnaturel universel agapè. C’est le même Esprit « planant sur les eaux » (Genèse 1, 2) qui est à l’œuvre toujours et partout.

    Continuité et discontinuité. La compassion des entrailles (esplagkhnisthê, Luc 10, 33) nous fait, peut nous faire nous préoccuper des autres, aimer les autres comme des extensions de notre moi. La mère crocodile ne prend-elle pas soin de ses petits ? Comme tel on peut considérer cet amour comme accessible sans « le secours de la grâce ». Il s’agit, à ce stade, d’aimer son prochain comme soi-même, comme un autre soi-même, et cela n’empêche pas de détester son ennemi (Matthieu 5, 43), et même de trouver bonne, requise et agréable au dieu tout-puissant cette détestation : « Est-ce que je ne déteste pas, Seigneur, ceux qui te détestent ? N’ai-je pas en horreur ceux qui se dressent contre toi ? Je les hais d’une haine parfaite. » (Psaume 139, 21s).

     Mais l’Évangile, le Bonne Nouvelle du Fils de l’homme, nous dit que l’Éternel « fait tomber la pluie sur les bons et sur les méchants, lever son soleil sur les injustes et sur les justes » et qu’il nous invite donc à « aimer nos ennemis, agapâthé tous ekthrous umôn« , à « faire du bien à ceux qui nous détestent » (Matthieu 5, 44s).

     On conçoit, en bonne logique, que pour aimer son prochain comme soi-même, il faille s’aimer soi-même. Mais l’amour auquel invite l’Évangile va au-delà, même si l’on peut dire qu’il commence par là. Continuité, mais aussi rupture.

     Aimer ses ennemis, c’est « se hausser au-dessus de soi », et le principe de causalité requiert pour ce faire une cause supérieure à la nature humaine (cf. Montaigne, Essais, II, 12, p. 351 folio).

     Qui Aime de l’Éternel Amour en y participant dans la grâce ne cherche plus à s’aimer soi-même. Elle, il concentre sa pleine conscience sur les autres, comme l’Éternel dont on conçoit qu’il le fasse en sa pure Altérité. Et l’on comprend aussi qu’elle, il, « exerce sa compassion avec joie, eléon en ilarotêti » (Romains 12, 8), car elle, il partage la joie éternelle, ce que le mashal appelle « la réjouissance de ton maître, kharan tou kurion sou » (Matthieu 25, 23).

     La distinction grecque entre l’ennemi ekthrous de la vie quotidienne et l’ennemi polémos de la guerre peut éclairer une question connexe. Aimer ses ennemis, quels qu’ils soient, n’interdit pas de défendre les autres, par des moyens violents si nécessaire.

 

     les épis épargnés au bord du champ

     attendent qu’une main tentée les cueille

     à moins que dans sa joie peut-être un œil

     écoute longuement leur chant

 

     chacun auprès des autres en sa similitude

     est bien lui-même et peut se dire moi

     alors que son âme déjà perd sa foi

     et devient l’assemblée d’une autre multitude

 

     ils ont vécu leur vie donné leur nourriture

     dans l’élan éternel qui propose son feu

     pour allumer la flamme ne serait-ce qu’un peu

     au milieu de la foule qu’on dit la nature

     dont le visage en milliards anonymes

     croit-on viennent au monde et disparaissent

     ayant rempli leur tâche que ne cesse

     le relais des ancêtres dans l’abîme

 

     aujourd’hui les épis rendent leur témoignage

     ici devant des mains prêtes à en jouir

     devant des yeux prêts à se réjouir

     dans l’amour en chemin à la suite des âges

 

15 juillet 2017

     Lorsqu’on prend conscience des heureuses coïncidences qui ont marqué sa vie, des hasards heureux où l’on a été protégé ou guidé, aidé, on ne peut manquer d’en rechercher les causes. Ces interventions bienveillantes de l’invisible ont leur cause première dans la sollicitude de l’Éternel Amour. Comment pourrait-il en être autrement ? Comme les manifestations d’intelligence et de beauté, les manifestations de bonté, tout ce à quoi nous reconnaissons une valeur positive, ont nécessairement une cause éternelle.

     On peut cependant se demander quelles sont leurs causes plus immédiates. On peut ainsi formuler l’hypothèse des anges, qui, après tout, font partie des convictions de nombreuses traditions anciennes.

     Les anges sont présents dans le discours du Fils de l’homme et dans celui de ses disciples. « Ne méprisez aucun de ces petits : leurs anges voient sans cesse la face de mon père » (Matthieu 18, 10). Ou encore le Psaume 91, « Le Seigneur donne ordre à ses anges de te garder en tous tes chemins », repris en référence dans le récit des tentations au désert (Luc 4, 10). On peut aussi noter l’assimilation des ressuscités aux anges (Matthieu 22, 30) et se demander si les anges ne seraient pas des ressuscités, des êtres visibles devenus invisibles en accédant par la mort à la vie éternelle.

     (Le danger est de chercher par curiosité à les connaître et à les rencontrer dans des croyances et des activités ésotériques et/ou pseudo-scientifiques.)

     On peut se demander si les intermédiaires, les médiatrices et médiateurs que constituent les saintes et les saints ne seraient pas ces protecteurs et ces guides, ou encore les ancêtres, qui tiennent une place si importante dans certaines vieilles cultures.

     Leurs manifestations bienveillantes peuvent faire l’objet de notre réjouissance en partage de la joie promise par le Fils de l’homme lorsqu’il serait ressuscité et qu’il « verrait » ses disciples : « je vous reverrai, votre cœur se réjouira et votre joie personne ne pourra vous la prendre… Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom. Demandez, vous recevrez, afin que votre joie soit complète. » (Jean 16, 23s).

    Cela peut contribuer à élargir notre pleine conscience des autres, quels qu’ils soient, mais cela n’a de sens que dans le cheminement vers l’Amour dans l’Amour.

 

     à marcher sur les chemins libre

     de t’arrêter ou de poursuivre

     tu découvres sans y penser

     un peu de ce qui est censé

     nourrir l’image de l’espace

     en qui marche devant sa face

 

     il est dans cette solitude

     que tu connais par habitude

     une présence d’invisibles

     à qui tu demeures sensible

     dans un cœur qui partout devine

     la proximité anonyme

 

     il peut se faire une rencontre

     inattendue pour que se montre

     à la conscience le rappel

     que le hasard a sur ses ailes

     le pouvoir de reconnaissance

     d’une évidente bienveillance

 

     marche donc devant cette face

     présente en tous points de l’espace

     et à toute heure que le jour

     ou la nuit propose à l’amour

     pour avancer vers la clarté

    qui se nomme l’éternité

 

16 juillet 2017

« De la musique avant toute chose. » Si Verlaine recherche une poésie musicale et si la poésie est le langage du cosmos, on comprend que le cosmos soit rythmé.

     Le rythme de l’infime est celui des particules de matière battant à des vitesses vertigineuses. Le rythme de l’abîme est celui des univers dansant éternellement de big-bang en big-crunch et de big-crunch en big-bang… Entre ces deux, notre terre vit l’alternance des jours et des nuits, des saisons… Et nous, êtres de chair, battons aux rythmes de notre cœur, de nos poumons… Le Tao parle de Yin et de Yang, Empédocle de Philia et de Neïkos.

     Et l’œuvre permanente (Jean 5, 17) de l’Esprit de l’Éternel Amour ? La « création » n’est pas une œuvre de la Parole, du Verbe comme le croit la pensée hébraïque raffinée par la pensée grecque. Même si l’on donne au mot « Parole » un sens figuré, elle garde quelque chose de son origine physique autant que psychique. L’œuvre de l’Esprit, elle, est physiquement indétectable. Elle demeure cachée derrière le voile du hasard. Le principe de causalité nous fait conclure à son existence, mais non à son essence incompréhensible et qui s’exprime assez bien dans la maxime de la vie spirituelle, « prier comme si tout dépendait de Dieu et agir comme si tout dépendait de nous ». Ce paradoxe semble bien aussi valoir pour le cosmos où tout dépend de l’éternel et tout dépend du temporel.

     Telle est l’œuvre inconcevable de l’Esprit. Telle est la musique sur laquelle danse le cosmos selon la multitude de ses rythmes.

 

     le peuplier se peuple de messages

     adressés aux oreilles des sages

     qui passent à ses pieds et qui se tendent

     pour connaître le sens qu’elles entendent

 

     le jour au jour en répétant la voix

     et la nuit à la nuit en redisant l’émoi

     ne cessent de le dire d’âge en âge

     le murmurant en leur propre langage

 

     le discours qui se tient au cœur de la campagne

     parle au cœur silencieux qui l’accompagne

     en mêlant aux accords de cette symphonie

     toujours inachevée sa propre mélodie

     qui commence poursuit et puis un soir s’achève

     ayant ou sans avoir accompli tout le rêve

     qu’elle avait entrevu en écoutant chanter

     l’air que bat le tambour de toute éternité

 

     va t’asseoir toute une heure aux pieds du peuplier

     sa chanson parfumée saura bien t’imprégner

     du sens que lui transmet le sang de ses ancêtres

     à l’écoute attentive    des racines de l’être

 

17 juillet 2017

Dieu se tait, donc il n’existe pas. C’est à peu près ce qu’arguait Jean-Paul Sartre, tout comme Simone de Beauvoir disait qu’elle avait sommé Dieu de lui répondre et que, ne recevant évidemment aucune réponse, elle avait cessé de lui adresser la parole, en écho peut-être à Alfred de Vigny « répondant par un froid silence au silence éternel de la divinité ».

     Derrière ces enfantillages, on devine l’ombre de la prétendue révélation divine des monothéistes et de leur croyance au Verbe de Dieu, au Verbe Dieu : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jean 1, 1). Ce prologue de l’Évangile de Jean est au cœur du judéo-christianisme, reprenant le texte de la Genèse et ses « et Dieu dit… et Dieu dit… et Dieu dit… (Genèse 1, 3, 9, 11…). On peut d’ailleurs douter qu’il soit du « disciple que Jésus aimait ». Il surdétermine la croyance de la Genèse en y greffant les connotations du logos de la pensée grecque.

     Le juifs se vantaient d’avoir un dieu qui parlait au contraire des païens dont les dieux étaient muets. Le prophète Jérémie a décrit précisément la fabrication des idoles de bois incrusté d’argent et d’or, et il ne manque pas de dire qu’elles ne parlent pas, qu’il ne faut pas les craindre car elles ne peuvent faire ni le mal ni le bien (Jérémie 10, 4s). Pour Jérémie, le dieu qui parlait était au contraire celui qu’il fallait craindre parce qu’il était, lui, capable de faire le mal et de faire le bien, le tout-puissant.

     Si l’on peut utiliser l’expression « la parole de Dieu », dont le christianisme fait un usage abondant, ce ne peut être qu’au sens que lui donnaient probablement les prophètes inspirés par l’Esprit : ils parlaient au nom de l’Éternel, convaincus qu’ils manifestaient ses pensées, tout comme à leur façon « les cieux racontaient sa gloire, sans discours ni langage » (Psaume 19, 1s). Le Fils de l’homme a lui-même reconnu dans ses meshalim les messages de l’Éternel Amour à travers le cosmos : l’eau, le blé, la vigne, le troupeau…

     L’Éternel ne parle pas. C’est un dieu muet comme c’est un dieu « voilé » (Isaïe 45, 15). Pour reconnaître et connaître sa présentissime présence active partout et toujours dans l’intime comme dans l’abîme, il faut et il suffit d’Aimer. « Qui Aime connaît l’Éternel. Qui n’Aime pas ne le connaît pas. » (I Jean 4, 7s). Telle est la Vérité dont le Fils de l’homme a voulu être le témoin (Jean 18, 37). On comprend alors que Jean ait pu tant insister sur la Vérité, et que, dans sa troisième et courte épître de 14 versets, le mot « Vérité » apparaisse 7 fois.

     Il ne s’agit donc pas de concilier l’Amour et la Vérité, de « faire la vérité mais avec amour » comme le disait la devise d’un évêque, puisque la Vérité c’est l’Amour. L’Amour est le critère de toute vérité, que ce soit la vérité de la foi juive, chrétienne, musulmane, hindoue, bouddhiste, shintoïste, animiste…

 

     milliards dans l’obscure clarté

     tôt les étoiles vont paraître

     à la vitesse lente de cet être

     qui entraîne la terre en vérité

 

     il faut ouvrir cette fenêtre

     pour accueillir la nuit qui vient

     ici amenant tous les siens

     ces enfants qui viennent de naître

 

     il est bon de s’ouvrir au rien

     qui n’est ici qu’une apparence

     mais qui cherche à donner le sens

     des choses du beau et du bien

     dans l’âme de l’espace immense

     qui se réjouit pour le vide

     où le temps se donne limpide

     au cœur qui vit la connaissance

 

     avec les milliards en timide

     apparition dans la clarté

     lentement dis l’éternité

     en un beau langage intrépide

 

18 juillet 2017

     « La femme lui dit : « Je vois, monsieur, que vous êtes prophète… Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait… » (Jean 4, 19, 29). « Si cet homme était prophète, il saurait de quelle sorte est cette femme qui le touche, une prostituée. » (Luc 7, 39). En fait, Yeshoua sait très bien qui est cette femme et quelle est la pensée de celui qui doute qu’il puisse être un prophète. On peut rechercher dans les évangiles d’autres signes que le Fils de l’homme, prophète, savait à qui il avait affaire sans avoir à entendre ceux qu’il rencontrait. Il y a l’exemple de Nathanaël dont il voit qui il est rien qu’en l’apercevant (Jean 1, 48), et il est d’autres exemples où l’on dit de lui qu’il connaissait les pensées des autres avant même qu’ils ne parlent : (Luc 5, 22, 6, 8, 9, 47, 11, 17).

     Un croyant ne se pose pas de questions. Il lui semble normal que Jésus-Christ, étant Dieu, connaisse toutes choses. Mais on peut oser penser, conjecturer, rechercher les causes possibles. Yeshoua avait-il un don naturel de voyance extralucide qui en faisait un prophète ? D’où peut venir cette capacité d’empathie, non d’empathie au sens matérialiste qui n’y voit qu’une projection de soi sur l’autre, mais d’empathie au sens de communication extrasensorielle, de télépathie dans un univers où toute matière est à la fois physique et psychique. La physique quantique n’a-t-elle pas repéré des phénomènes où « la causalité locale apparaît comme étant violée » et où « pour désigner cette violation, deux expressions sont disponibles dans la littérature spécialisée : non-séparabilité et non-localité (Bernard d’Espagnat, Le réel voilé, p. 142). On peut reconnaître la possibilité scientifique de communications extra-sensorielles dans cette découverte qui remet en cause le matérialisme physique et l’impossibilité qu’il affirme.

     On peut concevoir que ce pouvoir de Yeshoua, disons plutôt cette sensibilité, soit liée à sa force d’Aimer. Et ce lien fait qu’elle s’exerce dans l’Amour pour l’Amour. On peut alors concevoir que l’Amour favorise la même sensibilité chez celles et ceux pour qui Aimer est devenu comme une obsession, un désir ardent de servir les autres, devinant et devançant leurs désirs, leurs réticences, leurs problèmes… et adoptant comme d’instinct la bonne attitude à adopter à leur égard. Cela fait sans doute partie du « centuple » que reçoivent celles et ceux qui quittent tout pour Aimer (Matthieu 19, 29).

 

     ton chien sent l’orage dans l’air

     bien avant que le moindre bruit

     ne vienne témoigner du fruit

     de l’arbre surgi de la terre

     pour se tirer de son ennui

 

     lorsqu’il manifeste sa peur

     en demandant que tu lui ouvres

     la porte et que tu lui découvres

     toute la sympathie du cœur

     qui se dit et que tu lui prouves

 

     et tu te doutes d’un échange

     que les regards de temps en temps

     confirment comme en complément

     utile pour que se dérangent

     dans l’invisible les amants

     de cette obscure connaissance

     qui précède ou suit le langage

     où ne nous est donné qu’en gage

     la vibration de l’air qui pense

     au silence où vivent les sages

 

     ce qui est simplement déduit

     de l’attitude de ton chien

     peut devenir un peu le tien

     retrouvé comme un fruit cueilli

     sur l’arbre de notre entretien

 

19 juillet 2017

     Les prophètes vivent au plus proche de la nature. Leur langage mashal en est le signe et l’expression. D’abord celui de l’esprit, le souffle du vent, dont « on entend la voix sans savoir ni d’où il vient ni ou il va » (ce savoir est réservé à l’intelligence scientifique), et « qui est né de l’esprit est esprit » (Jean 3, 8, 6), s’identifiant au vent. Notre traduction française, « l’esprit souffle où il veut » n’a d’ailleurs pas la force du texte grec « to pneuma opou theleï pneï » ni celle de la traduction latine « spiritus ubi vult spirat« .

     Il ne faut pas dépouiller l’esprit-souffle-pneuma-spiritus de sa concrétude. Il faut sentir le vent sur notre peau, l’entendre remuer les feuillages, percevoir nos sensations dans leur message même avec attention pleine et sans d’abord réfléchir ni chercher à comprendre, posséder et dominer : « Non pas essayer de les interpréter (les images, les symboles), mais les regarder (les écouter, les sentir, les toucher, les goûter) jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p. 138).

     Les intellectuels, les philosophes manipulateurs de concepts, « les sages et les savants, sophôn kaï sunétôn » (Luc 10, 21) se privent de cette connaissance concrète de l’Esprit en ne pensant qu’avec les mots de l’intelligence, qui est adaptée au monde physique pour le comprendre, posséder et dominer, au contraire de l’intuition qui est faite pour communier, mais que certains déconsidèrent et dont on peut même se demander s’ils savent encore ce que c’est.

     C’est pas l’intuition de sympathie-empathie avec les êtres, que l’on entend, voit, sent, touche, goûte, que l’on accède à l’Esprit, à condition et à proportion que notre usage de nos sens soit celui de l’Amour, qui ne cherche pas à com-prendre mais à co-naître.

 

     les branches se remuent

     aux souffles du grand cœur

     qui sans cesse transmue

     en grande joie les peurs

 

     tout ce qui se détruit

     en excès de désir

     tout ce qui se construit

     dans le beau repentir

     en toi se réverbère

     en pensée de l’amour

     et parcourant la terre

     y sème chaque jour

     le blé qui va mourir

     et renaître demain

     pour fleurir et mûrir

     en prémices du grain

 

     ainsi jamais ne cesse

     l’élan du souffle pur

     de respect de tendresse

     vers de nouveaux futurs

 

 

 

20 juillet 2017

Une personne humaine qui vit et pense selon l’esprit des prophètes est attentive aux fleurs des champs et aux oiseaux du ciel, aux eaux d’en haut et aux eaux d’en bas, à la pluie et au soleil, aux bêtes des champs et aux bêtes des troupeaux, aux gestes de l’agriculteur et aux gestes du pasteur, aux gestes de la ménagère… au blé, à la vigne… C’est une personne humaine, une fille de femme et/ou un fils d’homme, qui vit et pense avec ses sens communiant avec le cosmos.

     Cette personne est instinctivement, intimement et vitalement, matériellement et spirituellement, profondément écologiste. Profondément : si en effet une écologie superficielle cherche à préserver l’environnement par souci des humains, l’écologie profonde empathise avec le cosmos entier et se soucie de lui avec respect et tendresse. Elle se sent du même être que les bêtes et les arbres, le granite et l’argile, les eaux courantes et les eux dormantes, la mer et la montagne, le désert et le campagne. Et bien sûr, comme le chantait François d’Assise, elle sent notre frère le soleil et notre sœur la lune.

     Encore une fois, ces êtres du cosmos ne sont pas à posséder, comprendre et dominer selon le jeu des forces du monde, selon « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16). Ces êtres, tous les êtres, sont à ressentir comme de la même sève, du même sang que l’on ne peut souffrir de voir couler, que l’on est pris aux entrailles en les voyant blessés comme le Bon Samaritain ému de compassion devant la victime des brigands.

     Cependant l’Évangile passe au-delà et peut unir les personnes sensibles à la parenté cosmique et celles qui y sont insensibles, car il invite et offre à Aimer tout être, non simplement comme un autre que l’on ressent comme soi-même, mais comme un autre autre, selon l’Altérité éternelle, sans séparation et sans confusion.

 

     c’est au bout de tes doigts

     que se donne le monde

     dans le fer et le bois

     et le reste à la ronde

 

     dans le chaud et le froid

     le rugueux et le lisse

     dans l’envers et l’endroit

     pour qu’en toi ils frémissent

 

     ce qui en eux se sonde

     au cœur de la matière

     par le chemin des ondes

     se diffuse en la chair

     du vivant qu’y finisse

     la peau dure des doigts

     qu’enfin elle se hisse

     au ciel dessus le toit

 

     du bout des doigts écoute

     la monde qui frémit

     à la ronde bénis

     ce qu’il aime ou redoute

 

 

    

21 juillet 2017

     En pensant le premier chapitre de la Genèse, on peut prendre meilleure conscience de la Révolution opérée par la découverte de l’Évolution. C’est sans doute ce qui explique la crispation, la réaction désespérée des créationnistes, plus ou moins conscients, eux aussi, que la réalité de l’Évolution met à mal leur religion, toute religion.

     Une lecture pensée du récit biblique de la création encourage le passage de la Sacralité à l’Altérité. Elle en met en œuvre la logique. Le récit biblique promeut une image de Séparation, un schéma de discontinuité entre les créatures, chacune requérant un acte créateur dans une série d’interventions du créateur par la parole : « Dieu dit… Dieu dit… Dieu dit… », avec en point d’orgue la parole que le créateur s’adresse à lui-même, « Dieu dit, Faisons l’homme à notre image « (Genèse 1, 27). Il s’agit, là encore, là surtout, d’un acte séparé, et qui ne laisse rien entrevoir de la  parenté de l’humain et du non-humain que révèle l’Évolution. C’est cette séparation mythique sacralisée que met à mal la réalité de l’Évolution, séparation qui est aussi fondatrice de la séparation entre le sacré et le profane, et puis entre les humains selon leur couleur de peau, leur sexe, leur situation sociale…

     On trouve néanmoins  dans la Bible une contestation de cette séparation, une intuition que l’action de l’Éternel est constante et continue plutôt qu’achevée et discontinue. Et aussi que c’est une œuvre de l’Esprit plutôt que de la Parole, et puis qu’il existe une cohérence, d’une part entre la discontinuité et les actions de la parole, et d’autre part entre la continuité et les actions de l’esprit.

     Le Psaume 104 décrit avec enthousiasme une action continue et permanente de l’Éternel par son Esprit : « Il conduit les sources vers les torrents qui parcourent les montagnes… Du haut de sa demeure, Dieu arrose les montagnes. La terre est rassasiée du fruit de son travail. Il fait pousser l’herbe pour le bétail et les plantes pour les besoins de l’homme… » Il faut lire et relire ce chant d’admiration devant une « création » permanente. Et le mode d’action de cette œuvre continue n’est pas celui de la Parole mais celui de l’Esprit, du souffle, le ruah hébreu, le pneuma grec, le spiritus latin : « tu envoies ton souffle et ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre » (Psaume 104, vs. 30).

     Sans doute peut-on trouver les deux modes d’action juxtaposés, conciliés : «  »Le ciel a été fait par la parole de l’Éternel, et toute son armée par le souffle de sa bouche » (Psaume 33, 6). Il faut ne pas perdre de vue cependant que dans la société biblique les prêtres et les prophètes s’opposaient. Les prêtres sont des gens de la Parole de Dieu et les prophètes des gens de l’Esprit de Dieu. Cette opposition s’est manifestée dans toute sa violence entre le prophète Yeshoua et les prêtres du temple de Jérusalem qui ont fini par le liquider.

     Yeshoua s’est attaqué au sabbat en raison de l’action permanente de l’Éternel : « Mon père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17). L’Éternel ne cesse de faire lever son soleil et de faire tomber la pluie (Matthieu 5, 45), de se préoccuper des moineaux, dont aucun ne tombe sans qu’il ne le veuille (Matthieu 10, 3), de nourrir les oiseaux et de vêtir l’herbe des champs (Matthieu 6, 26, 30)…

     En poursuivant la lecture de la Bible à la lumière de l’Évolution, on s’aperçoit de la justesse révolutionnaire de l’intuition du Fils de l’homme prophète Yeshoua. Car l’Évolution est une création permanente et continue, qui correspond à cette intuition.

 

     il ne reviendra pas

     le temps des cathédrales

     sans que presse le pas

     la recherche finale

 

     qui retombe en enfance

     ne fait rien qu’oublier

     le parcours que la chance

     lui a fait balayer

 

     mais la grande mémoire

     qui habite son âme

     ne connaît pas le soir

     que la chair lui réclame

     à l’heure où épuisée

     elle rentre du champ

     où elle a pu semer

     le grain de ses enfants

 

     la civilisation

     mortelle cathédrale

     en sa disparition

     n’est pas le point final

 

22 juillet 2017

     Évolution et Écologie profonde ? L’Évolution nous apprend que nous sommes tous, les non-vivants comme les vivants, de la poussière d’étoiles, les enfants du big-bang et de l’univers qui en est né. Nous sommes, dès lors, toutes cousines et cousins et invités à nous comporter comme tels.

     Alors que l’écologie superficielle se préoccupe de la seule humanité perçue comme une créature à part selon la tradition héritée de la Genèse, l’écologie profonde, par exemple celle qu’a proposée le penseur norvégien Arne Naess (Communauté et style de vie, The Ecology of Wisdom, Une écosophie pour la vie…) se préoccupe de tous les vivants et même des non-vivants, des montagnes, des forêts, des fleuves…

     L’Évolution nous apprend aussi qu’elle se poursuit nécessairement selon les lois déterminées de la matière en ses processus de construction et de destruction et selon l’indéterminisme du hasard de la néguentropie qui l’oriente vers toujours plus de complexité, de conscience et de spiritualité. Notre comportement d’humains en son accueil ou son non-accueil de cette néguentropie conditionne notre degré de soumission au déterminisme de construction et de destruction qui fait et défait les civilisations.

     Le processus actuellement en marche sur notre planète apparaît comme un mouvement de destruction des vivants non-humains provoquée par le désir exacerbé de possession et de domination des humains, entraînant la surproduction, la surconsommation et la surpopulation, et conduisant infailliblement à cette destruction qui, par effet domino, entraînera notre propre destruction.

     La prise de conscience de la nécessité d’une écologie superficielle, qui se traduit essentiellement par la volonté de maîtriser la montée de la température à la surface de la planète, mais volonté difficilement concrétisée, ne peut que faire reculer l’heure de la destruction…

 

     sur les eaux paisibles s’avance

     faisant force de rames

     la barque de l’impénitence

     inconsciente du drame

     qui l’attend tout au bout du lac

 

     peut-être même qu’on y danse

     ignorant que son calme

     appelle sous son apparence

     comme d’un martyre la palme

     qui l’attend tout au bout du lac

 

     il n’y aura qu’un cri d’effroi

     lorsque la barque au bord

     se verra plonger dans le froid

     et que se dira vain l’effort

     d’un retour impossible

     vers un passé qui se surpasse

     en sa quête et sa cible

     de toujours plus et de l’impasse

     qui attend tout au bout du lac

 

     les cris de ceux qui s’aperçoivent

     trop tard de la dérive

     trouveront-ils qui les reçoivent

     des oreilles plus attentives

 

23 juillet 2017

     « Que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3). C’est une image, à lire comme un mashal. On ne doit pas chercher d’abord à comprendre, à expliquer, à interpréter, mais à « regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (S. Weil, La pesanteur et la grâce« , p. 138). Il n’est pas sûr cependant que ce soit un exercice facile, et il faut, pour éclairer le regard, chercher des références possibles dans la culture biblique et ailleurs.

     On peut se rappeler ce que fait dire à son Dieu le prophète Jonas pour saisir son désir de sauver les habitants de Ninive : il y a dans cette ville « plus de cent vingt mille humains qui ne distinguent pas leur main droite de leur main gauche » (Jonas 4, 11). Cette indistinction de la dualité et de la latéralité de la chair serait-elle celle d’une innocence d’enfant ? On pourrait y voir le fondement d’une spiritualité de la non-dualité de l’Éternel et du spirituel, de l’indistinction de la volonté et de la grâce, sans séparation et sans confusion.

     On s’avance ici dans le monde du probable-improbable, mais le tâtonnement est le chemin du progrès dans le cosmos, il fait partie des processus de l’Évolution. On peut conjecturer que marcher en présence de l’Éternel Amour « dans le secret » (Matthieu 6, 4) inclut la non-dualité où la conscience qui donne sait que l’Éternel l’associe à son Don (Jean 4, 10), le seul don qui mérite le nom de Don parce qu’il vient de celui qui « seul est Bon » (Luc 18, 19). Dans la Spiritualité de l’Altérité, de l’Amour, on vit dans la conscience de la présence « dans le secret » de l’Éternel Amour comme présence sans cesse agissante (Jean 5, 17) qui offre de participer à cet Amour « sans séparation et sans confusion ». Au plus secret de notre être intime, « intimior intimo meo« , nous sommes invitées à participer au Don et à le manifester dans le concret du service respectueux et affectueux de tous les êtres.

 

     elle prie et ses mains jointes

     devant ses paupières closes

     se souviennent d’être ointes

     et de regarder la rose

 

     le silence qui l’enferme

     dans le secret souverain

     lui dit de se tenir ferme

     en son cœur et en ses reins

 

     le vide qui donne accès

     à l’indicible de l’être

     s’ouvre bien mais sans excès

     où apparaît le connaître

     de cette sérénité

     que confère l’éternel

     son amour en vérité

     à tous ceux à toutes celles

     qui aiment d’altérité

 

     de ses mains qui se disjoignent

     et de sa paupière éclose

     s’épanche alentour et gagne

     un parfum secret de rose

 

24 juillet 2017

De quoi avait conscience Ambroise Paré lorsqu’il expliquait ses réussites de médecin en répétant « je le pansai, Dieu le guérit » ? On peut y lire une attitude spirituelle autant qu’une attitude scientifique et philosophique. L’exercice de la médecine lui avait appris que le pouvoir de guérison faisait partie des attributs de la chair et que l’on ne pouvait qu’y participer, mais aussi que la chair, corps et âme, faisait l’objet de la sollicitude de l’Éternel Amour. On peut y voir une intuition parallèle à celle du Fils de l’homme pour qui l’Éternel se préoccupe des moineaux et autres oiseaux du ciel, des herbes des champs et aussi, bien sûr, des humains. (Matthieu 6, 26, 10, 29).

     Voilà qui permet de réfléchir sur notre moi, objet de la sollicitude de l’Éternel, mais de lui-même « haïssable parce qu’il se fait le centre de tout… et qu’il est incommode aux autres parce qu’il les veut asservir » (Pascal, Pensées, éd. Sellier, 494). Mais l’Éternel Amour, tout entier centré sur l’autre, l’invite à participer à son être d’altérité.

     Il faut à la fois reconnaître en nous cette centration sur soi-même et cet appel à la décentration de l’altérité. On peut prendre l’exemple du scientifique qui fait de la recherche pour défendre et étendre son pré carré, mais qui est invité, comme tout sujet humain en toute circonstance et activité, à œuvrer non pour comprendre, prendre avec soi, mais pour connaître, naître avec l’objet de sa recherche.

     Le moi « haïssable », disons premier et provisoire, est un moi qui s’étend par amour de lui-même, qui cherche à posséder, comprendre et dominer (I Jean 2, 16). C.G. Jung en a trouvé une explication dans ce que Lucien Lévy-Bruhl a observé dans la « mentalité primitive »: « Tout ce qui m’appartient porte comme une empreinte le fait d’être mien, c’est-à-dire une identité subtile avec mon moi… Cette appartenance à ma personnalité de tout ce qui est marqué de l’empreinte d’être mien a été désignée d’une façon très adéquate par Lévy-Bruhl du nom de « participation mystique » (Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures), réalité psychique qu’il a plus tard reconnue présente dans toutes les sociétés humaines. « Il s’agit, explique Jung, « d’une identité irrationnelle, inconsciente, provenant de ce que toute chose qui est en contact avec nous n’est pas seulement elle-même, mais aussi en même temps un symbole. La symbolisation résulte du fait que d’abord chaque homme a des contenus inconscients et qu’ensuite chaque chose a aussi un côté inconnu… L’inconnu dans l’homme et l’inconnu dans la chose coïncident. De là une identité psychique. Nos contenus inconscients sont toujours projetés tant qu’ils demeurent inconscients, et cette projection s’opère dans tout ce qui est « mien », choses aussi bien que bêtes et hommes… » (Les Racines de la conscience, pp. 276s). Cette explication psychologique et psychanalytique semble bien correspondre à ce que Jean a dit du « monde, désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie » (I Jean 2, 16).

     Le passage du Monde au Royaume est le passage de l’amour de soi-même à l’amour de l’autre où l’on reconnaît la nécessité de la grâce autant que de la volonté pour réaliser la « guérison » de l’humain. Il nous faut d’abord prendre conscience de notre propension à étendre notre moi « haïssable » et puis reconnaître qu’il est appelé par l’Esprit à l’altérité de l’Amour.

 

     sous les nuages la ville

     continue de respirer

     malgré les poussières viles

     qu’il lui faut bien endurer

 

     alors que les avions raient

     en droite ligne la courbe

     elle bientôt disparaît

     au contraire de la tourbe

 

     de la tourbe en bas les carrés

     alignés sur l’horizon

     n’arrivent pas à barrer

     à grands renforts de raisons

     des nuages la dansante

     farandole de beautés

     dont les courbes incessantes

     disent la pérennité

 

     continue de respirer

     le souffle dont les nuages

     dessus la ville inspirés

     l’interpellent d’âge en âge

 

25 juillet 2017

     De la Sacralité à l’Altérité. Lorsque Yeshoua de Natsèrèt a répondu à ceux qui l’accusaient de violer le sabbat que, comme l’avait dit le prophète Osée, « l’Éternel veut l’amour et non le sacrifice » (Matthieu 12, 7, Osée 6, 6), il s’est inscrit dans le courant prophétique qui passe de la sacralité à l’altérité. L’exemple de David et de ses compagnons affamés qui entrèrent dans la maison de Dieu et mangèrent les pains réservés aux prêtres montre que même les besoins profanes l’emportent sur les obligations sacrées. On comprend que les accusateurs de Yeshoua aient alors décidé de le détruire : il sapait les fondations mêmes de leur édifice.

     Yeshoua, qui aurait pu citer aussi Michée (6, 6ss) et quelques autres, montre qu’il appartient à un vieux courant de spiritualité de son peuple, celui des prophètes qui depuis longtemps doit composer avec le courant puissant de la spiritualité du sacré, qui, lui, règne sur l’humanité depuis la préhistoire.

     La tragédie de Yeshoua, c’est que malgré son « courage, j’ai vaincu le monde » (Jean 16, 33), le monde a rapidement repris son cours. Les successeurs des tenants du sacré qui l’ont assassiné ont eu l’habileté de présenter son assassinat comme un sacrifice, le sacrifice suprême auquel il se serait livré et auquel il faut, selon l’Église chrétienne, disons judéo-chrétienne, ne pas cesser de se référer jusqu’à une mythique fin des temps, selon la schéma de l’éternel retour à l’origine qui fonde la sacralité du monde (l’institution du sabbat en est un archétype).

     La sacralité, vieille comme l’humanité, est sans doute indéracinable socialement. Elle continue de se manifester dans la vie des consciences qui se disent laïques athées en toutes sortes de cérémonies, d’anniversaires privés et publics en particulier. Cependant les consciences qui découvrent l’Altérité, l’Amour plutôt que le Sacrifice, et qui se sentent « de sa vérité » (Jean 18, 37) se sentent aussi invitées à faire toujours plus de place à l’Amour dans leur vie ordinaire, psychologique, relationnelle, intellectuelle, culturelle, esthétique, politique… avec une attitude de respect et d’affection envers tous les êtres, jusqu’aux plus hostiles contre lesquels il faut bien cependant parfois défendre les autres, par la violence même si cela s’avère nécessaire.

 

     ton chien qui sent venir l’orage

     au-delà de ton horizon

     se réfugie dans ta maison

     en se fiant à ton image

 

     il te prévient comme un prophète

     qui sensible au milieu des siens

     voyant la menace qui vient

     l’avertit de cesser la fête

 

     il est des choses que la chair

     ne voit qu’avec les yeux de l’âme

     de celles ceux qui se réclament

     de ce qui dans les souffles d’air

     ne sachant où ce qui vient va

     se fie aux oreilles sensibles

     reconnaissant dans l’invisible

     le chemin tracé pour ses pas

 

     alors plus loin que l’horizon

     interroge celles qui voient

     fais confiance à ceux dont la voix

     dit le salut de ta maison

 

26 juillet 2017

     Le Fils de l’homme : Prophète ou Dieu ?

     Il s’est présenté comme un prophète. C’est ainsi qu’il a voulu mourir et atteindre à son accomplissement lorsqu’il a senti que son heure était venue. Il avait compris que la caste sacerdotale à laquelle il s’opposait violemment allait finir par avoir sa peau : « Je chasse les démons et guérit aujourd’hui et demain, et le troisième jour je serai accompli (téléioumaï, achevé, parfait). Cependant je dois marcher aujourd’hui, demain et le jour suivant, car il ne se peut qu’un prophète meure hors de Jérusalem. » (Luc 13, 33s).

      Mais le Fils de l’homme a pu aussi affirmer, « avant qu’Abraham fût, je suis », exprimant son éternité, celle de l’Éternel (Exode 3, 14). Cette affirmation n’a cessé d’être commentée et interprétée. On peut dire que Yeshoua a exprimé par là la conscience de sa divinité. Mais quelle divinité ? Celle d’une participation à l’Éternel Amour à laquelle il était parvenu en accueillant l’Esprit comme sans doute peu de gens ont pu la vivre et la dire.

     (On trouve cette conscience de participer au divin exprimée de manière analogue dans l’hindouisme où l’on entend certains croyants répéter Shivo’ham, Je suis Shiva.)

     La divinisation de participation est un concept, une réalité reconnue dans la seconde épître de Pierre : « … grâce à elles – les plus précieuses promesses de Dieu – vous pouvez échapper à la corruption qui existe dans le monde (cf. I Jean 2, 16) et devenir participant de la nature divine » (II Pierre, 1, 4).

     Cette découverte a été reprise par Irénée de Lyon (130-202), puis par Athanase (295-373), Grégoire de Nazianze (330-390) et Grégoire de Nysse (335-395) : « Dieu s’est fait homme afin que l’homme se fasse Dieu », ont-ils répété.

     Cette participation au « divin » ne peut se reconnaître que dans le cadre de la révolution évangélique, qui remplace l’image du dieu tout-puissant cosmique-anthropomorphique par celle de l’Éternel-Amour. L’Église n’a malheureusement pas reconnu cette révolution dans sa dimension ontologique. L’image du dieu tout-puissant auquel on offre le sacrifice de la messe est toujours là, avec son hommage à celui à qui « appartiennent le règne, la puissance et la gloire » d’un potentat terrestre que l’on supplie d’avoir pitié de nous. L’Éternel Amour n’attend pas qu’on le supplie pour faire lever son soleil  sur les méchants comme sur les bons. Il ne fait que nous inviter à accueillir son Esprit et à Aimer en participation à son Amour.

 

     à quelles courbes frémissantes

     le colibri en sa vitesse

     folle mêle sa petitesse

     pour gagner la fleur en attente

 

     à ses jeux de bel équilibre

     dans l’air élastique où l’espace

     expose ses dix mille faces

     il chante sa volonté libre

 

     le souffle est offert à ses ailes

     pour un participe présent

     où l’un et l’autre se baisant

     oublient ce qui fait il ou elles

     dans l’énergie puisée aux fleurs

     et à l’air en sa consistance

     présente en toute son instance

     s’opposant à la pesanteur

 

     alors de tous tes yeux regarde

     et participe toi aussi

     à ce présent là-bas ici

     où l’amour prend tout en sa garde

 

27 juillet 2017

     Main dans la main, le rationalisme et le matérialisme mutilent la réalité de l’humain, de la bête, de l’arbre, de la nature, de l’univers, de l’être même dans la pensée et dans la vie de celles et ceux qui adoptent leur idéologie et qui travaillent à la répandre dans l’humanité.

    La chance de l’humanité, c’est que l’être résiste et se donne une voix dans les consciences qui ressentent cette mutilation et qui se réjouissent de voir cette résistance s’exprimer.

     « Comment vous sentez-vous et comment sentez-vous le monde ? » est, pour le penseur norvégien Arne Naess, une question fondamentale. Il entend prendre la défense de ce qu’il appelle les « affects », terme qu’il a emprunté à Spinoza. « la question est bien posée. Nous avons besoin de nos jours d’apprendre à sentir le monde. Il devrait être naturel de se poser la question… L’on entend souvent dire « c’est ainsi que je vois le monde », ou « c’est ainsi que je comprends le monde », mais jamais « c’est ainsi que je me sens moi-même et la situation dans laquelle je me trouve ». Les affects sont sous-estimés dans les affaires de la vie – bien qu’ils occupent une place centrale dans presque tous les contextes sociaux et privés. Est-il possible de changer quelque chose à cela ? Je pense que oui ». (Une écosophie pour la vie, pp. 191s).

     Cette question se pose en Occident depuis le temps où ses penseurs ont peu à peu établi la grande Séparation entre le cœur et la raison, dont Pascal défendait encore la collaboration, donnant même la supériorité au cœur, au sentiment, à l’instinct : « Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin (de la raison) et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment » (Pensées, éd. Sellier, 142, p. 106).

     Mais la coupure est plus ancienne. C’est celle qui sépare le sacré du profane, l’éternel du temporel, l’infini du fini. Le monde et Dieu, aurait dit Dietrich Bonhoeffer pour qui il fallait toujours les penser ensemble et l’un par l’autre.

     La Spiritualité de l’Altérité s’inscrit dans cette concertation des savoirs, de la théologie et de la sociologie, de la physique et de la mystique… dans une transdisciplinarité générale. C’est la raison pour laquelle elle s’oppose aux théologies du sacrifice et du sacré au profit des théologies de l’Amour, à la suite des prophètes, de Yeshoua de Natsèrèt en particulier.

     Si Arne Naess se disait athée, c’est qu’il refusait l’image de Dieu proposée par le judéo-christianisme. Sa vie et sa pensée ont cependant témoigné de son amour des êtres et de sa lutte pour les défendre contre celles et ceux qui ne cherchent qu’à posséder, comprendre et dominer les autres en altérité négative dans la société comme dans la nature.

     La prise en compte de nos « affects », de nos sentir, contribue à l’équilibre nécessaire pour connaître la vérité de l’être. Elle permet d’avoir des yeux et de voir, des oreilles et d’entendre, un cœur et de connaître (Isaïe, 6, 9s. Jérémie, 5, 21. Matthieu, 13, 13ss. Coran, 6, 9. Coleridge…)

 

     à quelle sauce se mange

     l’univers et tous ses anges

     comme ceux dont il demeure

     cette chair qui bientôt meurt

 

     d’une éternité à l’autre

     ce qui est ou n’est pas nôtre

     se nourrit d’un même pain

     issu des dix mille grains

 

     mais ces grains d’où viennent-ils

     de quelle cause subtile

     qui n’est pas de l’univers

     mais de son autre à l’envers

     où ce qui mange nourrit

     une chair qui lui sourit

     dans le miroir qui se tend

     devant sa face en riant

 

     la réponse est dans le vent

     qui s’en vient s’en va répand

     sur toute chair qui se meurt

     une graine qui demeure

 

28 juillet 2017

     Prenant prétexte que « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19) et que « les vertus se jettent dans l’intérêt comme les fleuves se jettent dans la mer » (La Rochefoucauld), certains spirituels croient qu’on ne peut faire le bien qu’en souffrant, comme certains intellectuels croient, ou veulent faire croire aux autres, que pour bien penser il faut penser contre soi-même.

     C’est faire droit au forces cosmiques et suivre les religions, qui donnent à croire que la sacrifice plaît aux dieux et qu’il faut se priver pour avancer dans la vie spirituelle, ou que l’ascétisme des disciples d’Épictète permet de se hausser au-dessus de la nature humaine.

     L’erreur complémentaire, tout aussi cosmique, est de croire que l’on s’accomplit dans la jouissance, fût-elle raisonnable comme le disent les disciples d’Épicure.

     La spiritualité de l’Amour Éternel échappe aux « éléments du monde » (stokheia tou kosmou), à la servitude cosmique où le moi humain se fait nécessairement le centre haïssable de tout (Pascal, Pensées, éd. Sellier, 494). La Spiritualité de l’Altérité, c’est-à-dire de l’Éternelle Agapè, fait entrer au Royaume par la violence envers le moi haïssable en surmontant la douleur comme le plaisir avec la force de la grâce de l’Esprit. Elle fait « agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu » (Gabor Hevenesi). Alors l’Être qui seul est Bon nous donne de participer à sa Bonté.  Et cela dans la Joie que rien ni personne ne peut nous prendre (Jean 16, 22, 24, 17, 13). La joie n’est-elle pas « le signe que la vie a réussi » (Bergson) ?

     Arne Naess observe que chez Kierkegaard on trouve un partenariat de l’Angoisse et de la Joie : « Pour Søren Kierkegaard, il semble que l’angoisse, le désespoir, la culpabilité et la souffrance soient les conditions nécessaires et parfois même suffisantes d’une vie authentique. Mais il est remarquable qu’il insiste aussi sur l’importance de la joie, et d’une joie continue, comme condition de la vie. Tout ce que l’on fait sans joie est comme tel sans valeur. Même « au tréfonds du désespoir », il importe de ne pas perdre la joie de vivre… Il serait par conséquent illusoire de penser que l’on peut faire l’expérience de l’angoisse sans jamais accéder à celle de la joie, car l’angoisse et la joie sont intimement liées l’une à l’autre. » (Une écosophie pour la vie, pp. 136s). Ce ne sont pas la douleur ni le plaisir de l’expérience cosmique qui donnent accès à l’humanité dernière, mais leur accomplissement à tous deux dans l’Angoisse que comble la Joie.

 

     la pluie tombera-t-elle encore

     sur les bons et sur les méchants

     faut-il avoir raison ou tort

     face à ce programme alléchant

     où après la vie vient la mort

 

     si la mort est la fin de tout

     tu peux l’espérer pour dormir

     enfin venu au bout du bout

     lorsque le corps se sent blêmir

     sous une avalanche de coups

 

     il n’est pas besoin d’espérance

     pour l’avenir l’amour suffit

     à te combler de sens

     comme partout toujours ici

     dans le manque ou dans l’abondance

 

     ne crains pas la pluie tombera

     tant que brillera le soleil

     quand la terre plus ne sera

     il nous restera la merveille

     qui à tout jamais durera

 

29 juillet 2017

     Le semeur du mashal (Matthieu 13, 1-9) est celui qui « fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et qui envoie la pluie sur les justes et sur les injustes », « le père céleste parfait » (Matthieu 5, 43-48). C’est l’Éternel Amour qui envoie la semence de son Esprit sur tous les êtres, quels qu’ils soient et qu’ils l’accueillent ou non.

     Ainsi vont les choses depuis l’origine, en particulier l’origine de notre univers en son évolution permanente. C’est le même Esprit qui se propose aux particules élémentaires et les incite à produire des étoiles, des planètes, des vivants, des consciences, des spirituels, selon les opportunités qui leur permettent ou non de l’accueillir, selon les libertés des consciences qui se sentent « de sa Vérité ».

     Cette Vérité, depuis l’Origine (Romains 16, 25, Matthieu 13, 35, Psaume 78, 2), c’est l’Amour, l’Altérité positive parfaite. Son universelle inspiration des êtres nous dit le secret d’une auto-organisation des êtres et d’une impersonnalité cachée de l’Éternel Amour. Il n’y a pas de décisions d’un être personnel d’accorder la grâce de son Esprit à certains êtres et de la refuser à d’autres. Tout dépend de sa réception par les uns et les autres, un peu selon ce que répète Thomas d’Aquin, « quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur, tout ce qui est reçu est reçu selon le mode de ce qui reçoit » (Summa Theologiae, 1a, q. 75 ; 3a, q. 5).

     Cela est conforme à l’essence de l’Être de l’être, pure Altérité d’Agapè, qui ne peut qu’Aimer, chez qui il n’existe pas de colère possible ni de nécessité de l’apaiser par des sacrifices. Cela est cohérent, et la mort violente du père Hamel au moment où il célébrait « le saint sacrifice de la messe » montre que c’est bien l’Amour qui paradoxalement s’est manifesté dans le vieux rite cosmique qui, de lui-même, est celui de l’amour philia face à la haine neïkos plutôt que la manifestation de l’agapè. Le père Hamel ni aucune de celles et ceux qui le pleurent n’ont pas même besoin de pardonner aux deux inconscients qui l’ont assassiné. Dans la mesure où elles et ils sont « parfaits comme le père céleste est parfait », ils attendent seulement dans l’Amour que ces enfants prodigues reviennent à l’Amour (Luc 15, 20, 32) et ils se réjouiront, dans l’Amour, des retrouvailles de la brebis perdue (Luc 15, 6s).

     Les assassins du père Hamel s’en sont pris au sacrifice et à la croix, mais ils n’ont pu s’en prendre à l’Amour, qu’ils ont révélé et réveillé dans toutes les consciences qui sont « de la Vérité » de l’Amour et qui écoutent / entendent sa voix (Jean 18, 37).

    

     le maïs dans la pesanteur

     depuis l’élan de sa racine

     se donne un solide porteur

     qui l’emmène à la haute cime

     où il manifeste sa fleur

 

     mais il n’est pas seul et la foule

     se chuchote mille secrets

     qui font sur le champ une houle

     se dévouant au plus concret

     du bel assaut qui s’y déroule

 

     il doit sentir au près au loin

     dix mille frères en leur essor

     œuvrant à produire le grain

     que la bonne terre en accord

     avec l’esprit que le divin

     sème en plus de dix mille formes

     dans les univers qui se passent

     le témoin de leur être énorme

     et la vie de toutes ses faces

 

     si la pesanteur et la grâce

     unissant leurs efforts enfantent

     des vivants qui jamais ne lassent

     le regard qui s’y pose    chante

     l’épanouissement du grand espace

    

30 juillet 2017

     Les esprits religieux regardent et entendent le cosmos avec un mélange de crainte et de fascination, le croyant habité par des divinités puissantes dont il s’agit d’éviter la colère et de s’assurer les bonnes grâces en leur offrant des sacrifices. Les esprits prophétiques doués de sensibilité morale comprennent l’inutilité des sacrifices et invitent à une éthique individuelle et sociale. Certains peuvent en déduire le caractère de la divinité et réclamer la bienveillance envers les autres. Tel a été le message du prophète Osée, « je veux la miséricorde et non le sacrifice », et tel est plus encore celui du prophète Yeshoua.

     Pour lui le cosmos n’est pas la demeure de divinités toutes-puissantes et redoutables, mais celle d’un Éternel Amour dont on peut y repérer la présence bienveillante. Le prophète Yeshoua demande à l’Éternel « non de retirer ses amis du cosmos, mais de les préserver du mal » (Jean 17, 15). N’est-ce pas dans le cosmos qu’il a ressenti l’action de l’Éternel Amour, sa bienveillance envers tous, inconditionnellement, « les méchants comme les bons et les injustes comme les justes » (Matthieu 5, 45), et semant ses graines d’Amour dans les ronces et dans les cailloux comme dans la bonne terre ?

      Si nous nous laissons gagner par l’Amour, nous aborderons le cosmos avec l’Amour de nos yeux, de nos oreilles, de notre nez, de nos mains, de notre bouche. L’Amour y est aussi intimement présent que dans l’hostie consacrée ou non. La consécration, la sacralisation par le sacrifice de la messe ne fait qu’attirer l’imagination des croyants sur cette présentissime Présence. Nous pouvons en effet la rencontrer dans un arbre, un oiseau (on pense au perroquet de la nouvelle de Flaubert, « Un cœur simple »), une montagne (comme celle qui fascinait le peintre Cézanne)… « Elle n’est pas loin de nous… tout a en Elle la vie, le mouvement et l’être » (Actes des Apôtres, 17, 27s). Il suffit d’avoir des yeux et de voir, des oreilles et d’entendre, un nez et de sentir, des mains et de toucher, une bouche et de goûter. (cf. Isaïe 6, 9s).

     Existe-t-il d’ailleurs une meilleure raison écologique de traiter la nature avec respect et affection que de la savoir habitée par l’Amour ?      

 

     le jour ne meurt

     que pour renaître

     et reparaître

     à la bonne heure

 

     alors contemple

     le grand spectacle

     hors l’habitacle

     du dernier temple

 

     parmi les teintes

     si fugitives

     trouve l’esquive

     de flamme éteinte

     dans les nuages

     bientôt rêvant

     au flot du vent

     des cent visages

 

     si la nuit vient

     tisser sa toile

     de mille étoiles

     mets-y du tien

 

31 juillet 2017

     Chercher la cause. Pourquoi William Blake a-t-il pu écrire: « Voir un monde dans un grain de sable et un ciel dans une fleur sauvage…  » et tous les autres « Augures d’Innocence »… « Si les portes de la perception étaient démaquillées (cleansed), toute chose apparaîtrait aux humains telle qu’elle est, infinie » ?

     Blake était ce qu’on appelle un visionnaire, une imagination débordante, envahissante. On comprend qu’il ne cesse depuis deux cents ans d’être commenté et interprété à tout va.

     Les tenants de l’écologie profonde peuvent y trouver une force de pensée et d’action, tout comme dans l’Évangile dont il éclaire certaines dimensions mises à l’ombre par les théologies officielles. Le Fils de l’homme voyait en effet la présence aimante de l’Infini dans le soleil et dans la pluie, dans les oiseaux du ciel et dans les fleurs des champs. C’étaient pour lui des invitations à reconnaître l’Amour de l’Éternel pour les humains, mais aussi une invitation à reconnaître cet Amour pour tous les êtres et à y participer.

     On peut penser avec Blake que toute offense à la nature est une offense à l’Amour et aussi que finalement elle se retourne contre l’offenseur : « Qui blesse une alouette interrompt le chant d’un chérubin… un rouge-gorge dans une cage remplit le ciel de rage… » La sensibilité de Blake lui donnait de voir les merveilles de l’Amour dans la nature et par conséquent l’horreur de ne pas la respecter et les conséquences qu’entraîne cet irrespect : « Qui tue papillon ou phalène / le jugement dernier amène ».

     Qui a dit que « Dieu pardonne toujours, l’homme quelquefois, la nature jamais » ? Il ne s’agit donc pas de craindre l’Éternel mais de comprendre et connaître la nature et ses lois, de l’aimer et de la respecter au nom de l’Éternel Amour. 

 

     les étoiles causent ici

     depuis là-bas aux sables

     et les sables chacun précis

     répondent dans le connaissable

 

     c’est par leurs âmes invisibles

     que les multitudes se disent

     négligeant les discours audibles

     qui à leurs idées se réduisent

 

     il faut entrer dans le silence

     où le vide accueille des voix

     où il n’est rien que la présence

     alors ressentie dans l’émoi

     du désir d’échapper aux lois

     de ce qui repousse et attire

     de rechercher la belle voie

     où son infinité se mire

 

     les yeux qui apprennent à voir

     reconnaissent dans les étoiles

     les parentes des sables au soir

     réunis dans l’unique toile

 

1er août 2017

     Dans les aphorismes de son manifeste, « There is No Natural Religion », Il n’y a pas de religion naturelle, William Blake a insisté sur l’extension de l’âme au-delà du corps en faisant jouer, lui aussi, sans toutefois le nommer, le principe de causalité.

     Il insiste sur l’insuffisance de ce qu’il appelle le naturel ou les sens : « L’être humain ne perçoit naturellement que par ses organes naturels ou corporels », et « sa puissance de raisonnement ne peut comparer et juger que ce qu’il a déjà perçu. » Voilà qui rappelle l’affirmation de l’empiriste John Locke,  » nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, il n’est rien dans l’intelligence, qui n’ait auparavant été dans la sensation » (Essai sur l’entendement humain, 1690), à quoi Leibniz a répliqué par un petit ajout décisif, « nisi intellectus ipse, si ce n’est l’intelligence elle-même. » (Nouveaux essais sur l’entendement humain, rédigés en 1704).

     Blake, donc, sait qu’il existe pour les humains une autre source de savoir que les « organes naturels ou corporels » : « Les perceptions humaines ne sont pas limitées par les organes de perception. L’être humain perçoit davantage de choses que ce que les sens, si fins soient-ils, peuvent découvrir. »

     « Ratio », le raisonnement, le discours de Montaigne, ne peut de soi aller au-delà de ce que lui fournit le naturel corporel. Si « le désir de l’être humain est infini », c’est qu’il y a en lui autre chose que le naturel corporel, une ouverture sur l’infini : « Le désir de l’être humain étant infini, la possession est infinie et lui-même infini. » Ainsi s’explique le titre du manifeste, « Il n’y a pas de religion naturelle » où paraissent ces quelque quinze aphorismes : Il n’y a pas de religion issue de la seule expérience sensorielle.

     Le « poétique » ou le « prophétique » sont donc nécessaires à la philosophie et à l’expérience pour progresser dans le savoir : « Si le philosophique et l’expérimental étaient privés du poétique ou du prophétique, ils seraient réduits à la « ratio », au discours de toutes choses et s’immobiliseraient, incapables de faire autre chose que de tourner en rond misérablement ».

     On comprend aussi la conclusion du manifeste, « Voir l’infini en toutes choses, c’est voir Dieu » et si l’être humain a cette capacité, c’est que « Dieu devient (au présent, en permanence) ce que nous sommes afin que nous puissions être comme il est. »

     Tout n’est pas dit explicitement, mais le rationalisme empiriste est mis à mal. Il ne reste qu’à reconnaître, toujours en vertu du principe de causalité, que c’est bien à cause de la grâce de l’Éternel Amour « devenant comme nous » que nous pouvons participer à l’Éternel Amour. Ce qui fait penser qu’entre l’Éternel et le cosmos, dont nous sommes, existe une relation de non-séparation non-confusion, celle de l’Amour de pure Altérité.

 

     les ailes de l’oiseau se moquent

     de celles de l’avion

     qui en lignes droites se bloquent

     avec obstination

 

     l’hirondelle en ses courbes folles

     fait la nique aux raisons

     incapables de cet envol

     dont souvent nous rêvons

 

     car l’oiseau n’est pas la machine

     à quoi nous réduisons

     notre talent lorsqu’il s’échine

     sur le pauvre horizon

     des choses qu’au bout de nos sens

     nous métamorphosons

     en bricolages d’expériences

     et pages d’abstractions

 

     le cœur est l’aile d’hirondelle

     qui toise la raison

     et son vol va vers l’essentiel

     en sa belle affection

 

2 août 2017

     Lorsque nous découvrons affectivement autant qu’intellectuellement que les systèmes philosophiques ne parviennent pas à s’entendre, que notre bibliothèque de penseurs est aussi décevante que celle de Montaigne, nous sommes acculées à répéter avec lui, « que sais-je ? » Nous sommes tentées de nous dire que certains concepts sont des déficients mentaux.

     Lorsque vous entendez une lycéenne de classe préparatoire et donc censée être plutôt intelligente dire ne pas être certaine que le non-être ne peut pas produire de l’être, qu’elle doute, qu’il lui faudrait le démontrer, les bras vous en tombent. Quel professeur de philosophie a pu la lobotomiser de la sorte ? N’a-t-il pas lu Montaigne ? « Qu’est-il plus vain que de faire l’inanité même cause de la production des choses ? » (Essais II, 12, p. 269 folio). A-t-il tué en lui le cœur pour ne pas voir cette évidence du principe de causalité ?

     Le principe d’identité ne serait donc pas évident, indémontrable en son évidence, échappant à la nécessité d’être démontré. Mais après tout le grand Descartes n’est-il pas allé jusqu’à douter de sa propre existence, jusqu’à penser que ce qui existe pourrait, en même temps qu’il existe, ne pas exister ? Sinon il n’aurait pas pu chercher à prouver son existence par son inoubliable « je pense, donc je suis », que nous avalons comme un concept génial alors qu’il est issu d’une déficience mentale.

     Pascal a dû écrire, sans doute parce qu’il constatait que ce n’était pas une évidence universelle, « il est aussi inutile et aussi ridicule (…) que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre pour vouloir les recevoir (Pensées, éd Sellier, 142).

     N’a-t-il pas fallu pourtant que Parménide présentât le principe d’identité : « Estin ê ouk estin, cela est ou cela n’est pas. » (Fr. 8, Simplicius Phys. 145, 1), comme la révélation d’une déesse ? Ce ne serait donc pas une évidence à la portée d’un enfant qui s’éveille à la pensée (et qui n’a pas encore été lobotomisé par une école rationaliste). Ou bien un être existe, ou bien il n’existe pas. (« Être ou ne pas être, voilà la question »). Un être ne peut pas à la fois être et ne pas être. D’où s’ensuit le principe de causalité : ce qui dans un être n’existe pas ne peut pas, de lui-même produire ce qui existe. L’autocréation est un concept mentalement déficient et il est pourtant devenu un refrain, une tarte à la crème chez certains de nos scientifiques. « Ils ont des yeux et ne voient point. »

 

     les maïs dans le soir chuchotent

     les chansons de leurs hautes fleurs

     qui leur font oublier les pleurs

     des chaleurs où l’été tremblote

 

     pour autant d’eau que de chaleur

     les maïs en poussant tressautent

     et leur élan va d’heure en heure

     la menotte dans la menotte

 

     ils ne sont que par l’autrement

     de ce passé qui leur transmet

     le désir de ce que l’amant

     de toujours disant sans un mais

     que les choses se renouvellent

     que le souffle qui les anime

     est bien celui de l’éternel

     dans l’infini de l’unanime

 

     dès lors les maïs de demain

     comme tous ceux de leurs ancêtres

     chuchotent ici main dans la main

     le chant de l’être

 

3 août 2017

     Le discours de Michel Onfray sur l’inexistence historique de Jésus de Nazareth ne peut manquer de renforcer l’incroyance de celles et ceux qui sont « de sa vérité », la « vérité » de l’athéisme. De récentes études sur le fonctionnement de nos neurones ont montré qu’il existe dans notre cerveau un mécanisme qui nous porte à écouter avec intérêt tout discours qui renforce nos convictions. Pascal n’a-t-il pas dit que « ce n’est pas dans Montaigne mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » ? Il se réclamait de Montaigne qui avait dit la même chose de sa connaissance de Platon.

     Encore une fois, la raison, l’intelligence est de soi  un instrument de pensée efficace dans son domaine, celui de la maîtrise de la matière physique et des idées que l’on en tire, mais c’est à l’intuition qu’il revient de connaître la vérité métaphysique. C’est ce qu’a prouvé Emmanuel Kant et qu’a confirmé Henri Bergson. Mais celles et ceux qui ne savent plus ce que c’est que l’intuition, qui n’en ont plus aucune intuition ! (la chose est tautologique) et qui la traitent de mystérieuse et de calamiteuse du haut de leur intelligence, ne peuvent accéder à la Vérité dont ils ne sont pas (Jean 18, 37).

     Dans la langage de l’Évangile, ce sont « les sages et les prudents » à qui cette Vérité demeure cachée, à qui elle n’est pas « révélée » alors qu’elle fait tressaillir de joie le Fils de l’homme (Luc 10, 21).

     Dans la langage de Pascal, cela donne « Dieu sensible au cœur, non à la raison », non « aux philosophes et aux savants », cependant que « le cœur se durcit contre l’un ou l’autre discours à son choix »  (Pensées, éd. Sellier, 742 et 680, p. 467).

     Qui est sensible à la Vérité de l’Amour connaît l’Éternel Amour, qui n’Aime pas ne le connaît pas (I Jean 4, 7s)

     Dans la langage de Dostoïevski : vous voudriez croire en Dieu ? Aimez. Plus vous aimerez et plus vous y croirez (Les Frères Karamazov, p. 100).

     Si Michel Onfray Aime, il finira bien par admettre l’existence de l’Éternel Amour, même s’il ne le découvre pas dans le christianisme que l’expérience malheureuse de sa jeunesse a conduit à honnir justement parce qu’il n’y a pas trouvé l’Amour.

 

     Les commentaires divers et variés que les réseaux sociaux permettent de diffuser à tout va révèlent autant la bêtise que la méchanceté d’un nombre impressionnant de leurs auteur(e)s. Mieux vaut ne pas participer à ces vomissements de la démagogie participative…

 

     deux rouges-gorges qui s’échangent

     quelques colliers de perles

     au cou de l’aube sont les anges

     de la plage où déferlent

     les roitelets et les mésanges

 

     les oreilles qui pour entendre

     la beauté des éclats

     disent silence au scolopendre

     qui bavarde au plus bas

     et qu’il aille se faire pendre

 

     car c’est le silence qu’enchantent

     colliers de perles rares

     les éclats mélodiques que hantent

     au sommet de leur art

     les rouges-gorges et leurs amantes

 

     il faut être de leur langage

     cependant pour ravir

     l’oreille toujours à la page

     de ce qui sait servir

     la vérité nouvelle d’âge en âge

 

4 août 2017

     On a longtemps considéré en Occident que les mythes étaient faux parce qu’ils étaient le produit de l’imagination et qu’ils n’avaient donc rien à voir avec la réalité historique. On a cependant fini par s’apercevoir qu’ils pouvaient avoir un sens psychologique, social, voire ontologique.

     La science a découvert avec l’Évolution que le récit de la création rapporté dans le Livre de la Genèse n’était pas crédible et qu’il fallait être prisonnier de sa croyance religieuse pour se cramponner au créationnisme. Mais le mythe de la Création exprime à tout le moins le principe de causalité : le spectacle de l’univers, de la terre et de ses habitants donne à penser qu’ils ont une cause, qu’ils ne se sont pas auto-créés comme le répètent aujourd’hui certains de nos scientifiques dont on peut dire qu’ils ont littéralement perdu la raison.

     Le mythe de l’Incarnation du Verbe de Dieu dans un être humain, comme d’ailleurs et plus grossièrement les mythes grecs des amours des dieux avec des mortelles, peuvent suggérer une union, une intimité de l’Être éternel spirituel et des êtres temporels matériels. C’est ce que voile à peine l’affirmation des antiques Pères de l’Église grecque : « Dieu est devenu homme afin que l’homme devienne Dieu ». William Blake se rapproche davantage de la réalité ontologique en modifiant légèrement la formule, changeant le temps passé en un temps présent, ce qui peut s’interpréter comme l’expression d’une réalité permanente : « God becomes (et non became) as we are, that we may be as he is, Dieu devient, et non devint, comme nous sommes, afin que nous puissions être comme il est » (« There is No Natural Religion« ).

     Sans doute le « becomes, devient » garde un caractère mythique puisque l’Éternel n’est pas en lui-même sujet au changement, mais la pointe de l’affirmation de Blake est la possibilité (« may« ) pour l’être humain de participer à sa divinité.

     Pour Blake comme pour une certaine tradition spirituelle, cette divinisation répond à un désir infini présent dans l’être humain et qui se manifeste par une insatisfaction permanente de ce qu’il possède : « Davantage ! Davantage ! est le cri  d’une âme dans l’erreur; moins que Tout ne peut satisfaire l’être humain… Le désir de l’être humain est infini. »

     L’infini désiré ne peut être celui de l’avoir. C’est une erreur qui incite nombre d’humains à posséder toujours plus. L’infini désiré ne peut en Vérité n’être que l’être, non l’avoir. C’est l’Être infini, l’Éternel Amour, qui se propose en sa présence intime « sans séparation et sans confusion » comme l’ont découvert les théologiens du Concile de Chalcédoine pour expliquer « l’union hypostatique » de l’homme et de Dieu en Jésus Christ dans le Mystère de l’Incarnation.

 

     de ta pleine attention écoute

     la onzième sonate

     pour piano que Mozart sans doute

     sous le soleil sans hâte

     où la peau bronze sur la route

     a senti qu’elle faisait date

 

     sa marche est un trottinement

     avec ici et là

     un petit saut gaiement

     qui hésite entre si et la

     en poursuite de son amant

     et tendre tralala

 

     les mots de ton insuffisance

     bientôt se taisent

     avec respect pour cette aisance

     selon laquelle en l’air se plaisent

     les cœurs en leur itinérance

 

     le silence en pleine attention

     écoute la sonate

     que Mozart en sa perfection

     de simple diplomate

     du soleil donne à l’attention

 

5 juillet 2017

     Énigme de la prière : Comment ça marche ? Et même, est-ce que ça marche ? C’est primitivement un élan qui jaillit instinctivement dans le danger, dans la détresse, comme l’appel au secours d’une enfant à son père lorsqu’elle a mal. C’est aussi la reconnaissance pour avoir été sauvé. Ce sont les rires après les pleurs chez celles et ceux que leur intelligence ne ronge pas de doutes, dont la réflexion de détruit pas l’intuition, pour qui la prière est instinct.

     Avec Arne Naess reprenant le langage de Baruch Spinoza, on peut ici donner toute leur importance aux « affects », à ces émotions qui de toute façon nous mènent, souvent à notre insu, dans nos décisions et jusque dans nos choix intellectuels. On peut se demander s’ils n’ont pas un rapport authentique avec le réel. La prière est l’expression d’un affect, et un affect peut être vrai. La soif est un affect, et qui dira que la soif crée l’eau ? Alors si la prière est un affect, on ne dira pas non plus qu’elle crée les êtres auxquels elle s’adresse. C’est un argument recevable, même si la « plaisante raison, qu’un vent manie et à tous sens » (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69) est tout à fait capable de démontrer qu’il ne l’est pas.

     La prière dont on parle dans l’Évangile est avant tout celle qui demande l’Esprit, le pneuma aguion, le souffle saint (Luc 11, 13), c’est-à-dire l’intelligence et la force d’Aimer. Cette prière instante, « il faut toujours prier sans jamais se lasser » (Luc 18, 1), « prier comme si tout dépendait de Dieu », peut, devrait, devenir le souffle incessant de notre respiration, autant psychique que physique, notre aspiration et notre expiration de l’Amour.

     Alors prier pour les autres comme par instinct en répétant inlassablement leurs noms devient l’exercice intime de l’Amour. Et il ne peut manquer de nous porter à Aimer, pleins de respect et d’affection, toutes celles et ceux à qui nous avons affaire, y compris nos « ennemis » et de « prier pour ceux qui nous persécutent » (Matthieu 5, 44).

 

     les pétales que sur la dalle

     tu laisses choir

     font une fresque     à  la voir

     mon cœur s’emballe

 

     que fais-tu pour que se dispose

     ce bel arrangement

     pour qui l’air fait qu’il se pose

     comme un geste d’amant

 

     que donnes-tu ici à voir

     aux yeux qui savent

     en toute chose percevoir

     l’âme suave

     de tout ce qui aspire à vivre

     en se donnant

     comme ce qui s’y livre

     en éternel amant

 

     la fresque qui quelques instants

     s’emballe dans le cœur

     qui la contemple en s’oubliant

     te sauve de l’erreur

 

6 août 2017

     Le mythe de la Rédemption. Y a-t-il beaucoup de chrétiens qui se demandent pourquoi Dieu a besoin qu’on lui sacrifie un homme pour sauver l’humanité ? Le mythe (ou le mystère) de la Rédemption est lié au mythe du péché originel. C’est ce que chante le

« Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle

Où l’Homme-Dieu descendit jusqu’à nous

Pour effacer la tache originelle

Et de son père apaiser le courroux »,

où Noël fait le lien entre le Mystère de l’Incarnation et le Mystère de la Rédemption, lui-même lié au Péché originel, dont les conséquences effroyables autant qu’incompréhensibles, la damnation éternelle d’enfants innocents et de bien d’autres, tourmentaient Pascal intolérablement (Pensées, éd. Sellier, 164, p. 118).

     Cependant le témoignage des prophètes juifs, celui de Yeshoua en particulier, détruit ce mythe cosmique en dénonçant les sacrifices et le sacré. Déjà Osée : « Je veux la hésed, la miséricorde, l’amour, et non les sacrifices » (6, 6). Et Yeshoua : « Ce n’est pas ceux qui répètent Seigneur ! Seigneur ! qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de Dieu » (Matthieu 7, 21s).

     La religion, cosmique, et dont le sacré et les sacrifices sont indissociables, a la vie dure dans un inconscient humain habité par le neïkos et la philia, ces forces élémentaires du cosmos dont l’humanité est cependant censée avoir été libérée après avoir vécu dans l’enfance : « Lorsque nous étions enfants, nous étions asservis aux éléments du monde, oté êmen nêpioï, upo ta stoïkheia tou kosmou êmétha dédoulômenoï. » (Galates 4, 3).

     La caste sacerdotale, qui vit des sacrifices, n’a jamais accepté cette évolution. Elle continue d’imposer sa mentalité sacrificielle. On peut se demander si ce qu’elle a fait de l’assassinat du prophète Yeshoua, qu’elle continue de présenter comme le sacrifice de lui-même par celui qu’elle qualifie de grand prêtre (Hébreux 7, 20-28), on peut se demander si l’imposture n’était pas déjà à l’œuvre dans le prétendu sacrifice d’Abraham, qui en réalité a été un non-sacrifice, une découverte que les sacrifices des premiers-nés en usage dans sa société étaient irrecevables, découverte  que n’ont cessé d’entériner les prophètes.

     Ainsi dans les psaumes : « Si j’avais faim, je ne te le dirais pas, car le monde est à moi et tout ce qu’on y trouve. Est-ce que je mange la chair des taureaux ? Est-ce que je bois le sang des boucs ? » (Psaume 50, 12s). « Tu ne désires pas les sacrifices, sinon je t’en offrirais. Tu ne prends pas plaisir aux holocaustes… (Psaume 51, 16). Mais une main sacerdotale, en opposition flagrante avec celle du prophète, a ajouté à la fin du psaume, « on offrira des taureaux sur ton autel ».

     Sans doute pourrait-on dire que les prêtres sont la voix du neïkos et les prophètes la voix de la philia cosmiques. Mais les prophètes juifs se sont peu à peu détachés du cosmos en découvrant l’Éternel qui s’y voile (Isaïe 45, 15). Le mythe de la Rédemption ne tient plus depuis le témoignage de Yeshoua.

 

     En haut de sa tige svelte oscille

     la fleur sans nom,

     dont l’œil sombre cerné de cils

     qu’un papillon,

     amoureux dont son air tranquille,

     dit attention,

     tourne sa face vers l’utile

 

     Cet élan si haut qui se hisse

     depuis la terre,

     qui la tient ferme et qui la visse,

     ainsi qu’un fer,

     en sa racine qu’elle frémisse

     sans se défaire,

     ne veut rien d’autre qu’elle agisse

 

     Car c’est bien d’abord pour l’utile

     au beau soleil

     que cet œil sombre ouvre ses cils

     La terre veille

     que jamais l’âme ne vacille

     mais émerveille

     le papillon dans l’air tranquille

 

7 août 2017

     La connaissance de l’Évolution remet en place le mythe du péché originel dans la tête de celles et ceux qui osent penser leur religion. Paix à l’âme tourmentée de Pascal.

     Paul semble bien l’avoir pressenti en parlant d’un premier Adam animal psukhikon et d’un second Adam spirituel pneumatikon (I Corinthiens 15, 45s). C’était une idée plus proche de l’Évolution que du mythe d’une perfection perdue de l’Origine.

     Nous ne pouvons pas savoir à quel moment de son évolution homo sapiens a été capable de s’ouvrir à la spiritualité, d’accueillir dans sa psukhê le pneuma qui donne la vie éternelle. Mais si nous sommes « de la vérité » dont a témoigné le fils de l’homme (Jean 18, 37), nous ne pouvons pas douter que cette émergence a eu lieu.

     Allons-nous pour autant condamner à un enfer éternel celles et ceux qui n’ont pas émergé, qui n’émergent pas, qui n’émergeront pas ? Dans la lumière de l’évolution d’homo sapiens, l’enfer éternel est la simple disparition pour tout de bon de celles et ceux qui à leur mort n’ont pas émergé, et qui ont bien fait alors de profiter de la vie terrestre, animale : « Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (Isaïe 22, 13, I Corinthiens 15, 32).

     Combien ? « Tous sont appelés, peu sont élus ». « Le Royaume des cieux souffre violence et ce sont les violents qui l’emportent ». « Mais alors qui pourra être sauvé ? Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu ». « Venez les bénis de mon père, car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger », (Matthieu 22, 14. 11, 12. 19, 27. 25, 35).

     Cependant celles et ceux qui découvrent en eux la Vérité de l’Éternel Amour ne cherchent pas à « être sauvés ». Elles ils ne cherchent qu’à « Aimer de tout leur cœur, de toute leur âme, de toutes leurs forces… » (Deutéronome 6, 5. Luc 10, 27) sans se soucier de ce qui pourra leur arriver puisque leur seul souci est celui des autres.

     L’Évangile donne à la connaissance de l’Évolution de découvrir ce que cachent les mythes du paradis terrestre et du péché originel comme les mythes de l’Incarnation et de la Rédemption. L’Évolution prend son sens dans l’apparition d’un fils d’homme ressuscité comme Abraham, Jacob , Isaac et beaucoup d’inconnu(e)s (Luc 20, 37).

 

     Une poire couchée dans l’herbe

     s’est endormie

     Elle est tombée au vent acerbe

     s’est assoupie

     et comme on ramasse la gerbe

     s’est accomplie

 

     Elle est partie dans son sommeil

     sa vie remplie

     de tragédies et de merveilles

     depuis la nuit

     où ses yeux ont connu l’éveil

     et resplendi

     dans le cœur de celle qui veille

 

     Et qui sait s’ils vont se rouvrir

     dans l’infini

     du vide où pour s’épanouir

     il faut béni

     par l’amour qui inspire

     presque abouti

     entrer dans la reconnaissance

     de ces fruits mûrs

     tombés dans la belle espérance

     du grand futur

 

     Comme couchée dans l’herbe tendre

     la poire attend

     de disparaître sans entendre

     que le printemps

     l’éveillera bien de ses cendres

     elle se tend

     pour accueillir sans rien attendre

 

8 août 2017

     On entend aujourd’hui des scientifiques répéter que l’univers a surgi du néant, et apparemment pas mal de bonnes âmes sont prêtes à les croire. Comment pourrait-on ne pas croire les affirmations de la sacrosainte science ? Et puis qui peut prouver le contraire ? Et d’ailleurs ne nous a-t-on pas appris que « créer c’est tirer du néant » ?

     Pour les croyants, cela ne devrait même pas poser de problème. La puissance des dieux, celle du Tout-puissant judéo-chrétien en particulier, devrait pouvoir faire ça. « Rien n’est impossible à Dieu ». Rien d’impossible ? Descartes ne croyait-il pas que Dieu pourrait faire que deux et deux fassent cinq ? Et ne croyait-il pas possible de penser qu’il n’existait pas lui-même au point de rechercher une preuve de sa propre existence ?

     Le « rien n’est impossible » de l’Évangile, censé avoir été formulé par le Fils de l’homme prophète concernait l’entrée dans le Royaume (Luc 18, 24-27). Le Royaume est inaccessible à l’être humain sans la grâce, comme Montaigne l’a observé selon le bon sens du principe de causalité (Essais, II, 12, pp 351 et 608, note 391).  Et Montaigne pensait aussi, contre Aristote, que rien ne peut surgir du néant : « Qu’est-il plus vain que de faire l’inanité même cause de la production des choses ? » (ibid., p. 269).

     Faut-il aussi répéter contre David Hume que le principe de causalité n’est pas une habitude de pensée contractée au vu de la répétition des phénomènes, mais une réalité physique parce qu’ontologique ? Nier la réalité de la causalité ontologique – croire que l’univers a surgi du néant – c’est nier la réalité du principe d’identité, qui constate, selon les mots de Parménide que « ce qui est, est et ne peut pas ne pas être » et que « ce qui n’est pas, n’est pas et ne peut pas être ».  Entre l’être et le non-être, le passage est impossible, tout lien est impensable. Comment ce qui n’existe pas pourrait-il faire que quelque chose existe ? Nier le principe de causalité, c’est nier le principe d’identité.

      Physiquement, ce qui n’est pas dans un être ne peut pas de lui-même faire être quoi que ce soit, contrairement à ce que croient les réductionnistes incapables d’admettre la dimension psychique de la matière.

     Se sensibiliser au principe de causalité, ne pas se contenter de l’admettre intellectuellement, c’est, parmi cent autres exemples, sentir devant la moindre fleur sauvage que sa beauté est nécessairement causée ultimement par une Beauté éternelle. C’est s’en réjouir avec Elle, comme devant toute autre beauté, même celle qui rend désirable celle ou celui qu’elle revêt, évidemment. Pour qui Aime en accueillant l’Éternel Amour, c’est possible, et c’est participer à sa réjouissance, neutralisant la force cosmique du désir d’en jouir.

 

     Pourquoi te crois-tu oubliée

     au fond des bois

     où jamais œil émerveillé 

     ne t’aperçoit

 

     Tu as jailli un beau matin

     tout habillée

     bien étonnée de ton destin

     éparpillé

     parmi les ombres des clairières

     disséminé

     où le jeu des vents sur les terres

     t’y ont semé

 

     Ne sens-tu pas au fond de toi

     qu’émerveillé

     l’invisible a en grande foi

     sur toi veillé

    

     Et sa beauté éblouissante

     sur toi jetée

     en te voyant reconnaissante

     l’a contenté

    

9 août 2017

     Illusion de croire que nous lisons un texte comme il doit nécessairement être lu. Chacune chacun y « découvre » ce qui lui plaît et ce qui lui déplaît, maximise et minimise les pensées qui s’y expriment selon ses convictions, ses affections surtout, ses « affects » aurait dit Baruch Spinoza.

     Dans Les limites de l’interprétation, Umberto Eco rappelle la distinction scolastique des trois sens d’un texte : intentio auctoris, intentio operis et intentio lectoris. Distinguer ce qu’a voulu dire l’écrivant, ce que veut dire le texte et ce que la lectrice le lecteur veut qu’il dise, est une façon de nous faire prendre conscience que ce que nous lisons chez Montaigne, Pascal, Nietzsche…et, bien sûr dans les Écritures (et évidemment dans les textes de la Spiritualité de l’Altérité) reflète nos désirs et nos répugnances, ce qui nous attire – notre philia eros – et ce qui nous repousse – notre neïkos thanatos – tant il est vrai que l’humain naturel, animale, psukhikos que nous demeurons plus ou moins jusqu’à la mort est un être cosmique, quelles que soient nos prétentions intellectuelles. « la Vérité qui nous libère » des « éléments cosmiques » (Jean 8, 31. Galates 4, 3) est celle de l’Éternel Amour.

     C’est cette Vérité de l’Altérité de l’Être de l’être qui devrait diriger notre lectio divina des Écritures, mais aussi de tous les textes qui proposent une spiritualité, une philosophie, une idéologie, une vision du monde. Nous devrions lire ces textes « avec crainte et tremblement », ne cessant de demander à l’Esprit de l’Éternel de nous éclairer, d’ »œuvrer en nous selon le vouloir et le faire de son souhait, de sa complaisance, tês eudokias« . On trouve aussi cette complaisance eudokia dans la scène dite de la Transfiguration : « celui-ci est mon fils bien-aimé en qui je me complais, o uios mou o agapêtos en ô eudokesa« ( Matthieu 17, 5)…

 

     cette corde qui vibre sous l’archet

     à voix plus ou moins basse ou haute

     selon les doigts qui plus ou moins fâchés

     la lisent plus ou moins sans faute

     fait ton oreille son marché

 

     dans le silence de ton cœur écoute

     l’incertitude des lectures

     si tu te sens envahie par le doute

     ce qui sans voix jamais ne dure

     bien longtemps pourtant sur ta route

 

10 août 2017

     L’un des concepts que le Norvégien Arne Naess a retenu en priorité dans sa lecture de Spinoza est celui de l’affect, affectus dans la langue latine du philosophe hollandais. Mais ce terme et ceux qui s’en rapprochent étymologiquement, affectio et affectatio, ont plusieurs significations : affectio réunit deux sens opposés, « inclination vers » et « répulsion pour » et afficio signifie « traiter bien ou mal, impressionner agréablement ou désagréablement », « récompenser ou punir ». Ces affects sont, entre autres, des forces instinctives de l’agir humain.

     On y retrouve les deux forces cosmiques opposées qui font agir l’être humain premier et qui fournissent une explication à l’idée qu’il se fait des dieux, du dieu des monothéistes en particulier qui promet le bonheur, voire le paradis à ceux qui lui obéissent et qui menace de malheur, voire de l’enfer ceux qui lui désobéissent. Le Coran, plus encore que la Thora, ne cesse de répéter ses promesses et ses menaces.

     Certaines sociétés humaines fondent en grande partie leur morale sur l’honneur qui attire et sur la honte qui repousse, et cette morale peut conduire à l’horreur des crimes d’honneur qui visent à réparer la comportement censé honteux d’un membre de la famille. Les anglophones parlent de shame culture.

     On trouve des sociologues qui pensent que l’autre morale qu’ils observent, celle de la bonne et de la mauvaise conscience, celle que les anglophones nomment guilt culture, est un progrès sur la shame culture. D’autres insistent, selon leur idéologie, sur l’équivalence de valeur ou même sur l’absence de valeur morale de ces attitudes de l’un et l’autre type de culture…

     L’Évangile, lui, tourne le dos à la religion, au sacré, aux forces cosmiques de répulsion et d’attraction, à neïkos thanatos et à philia eros, à la menace et à la promesse, à la honte et à l’honneur comme à la mauvaise et à la bonne conscience, dont d’ailleurs Pascal aurait pu faire des attributs du « moi haïssable… en ce qu’il se fait le centre de tout » (Pensées, éd. Sellier, 494). L’Évangile « ne juge pas » (Luc 6, 37). « Je ne me juge même pas moi-même », va jusqu’à dire Paul (I Corinthiens 4, 3). L’Évangile Aime et rien d’autre, comme on le voit dans le comportement du père du fils prodigue (Luc, 15, 20-24).

     Attention ! Il ne s’agit pas de s’abstenir de juger les autres dans le but de n’être pas jugé par eux ni de ne pas se juger soi-même en voulant éviter de se connaître et de perdre cœur comme ce cher Pascal (Pensées, 751, p. 580). L’Amour ne se soucie pas de soi-même. Vous vous en croyez incapable ? Normal puisque c’est le Don de participation à l’Éternel Amour fait à celles et ceux qui le demandent sans se lasser et qui agissent en conséquence.

     Ô toi, notre force d’Aimer… Ô toi, notre force d’Aimer… Ô toi, notre force d’Aimer…

 

     elle sort queue basse surprise

     à être venue se coucher

     sur la carpette endimanchée

     qu’elle sait n’être pas permise

 

     ce qui se passe dans sa tête

     je voudrais bien pouvoir le dire

     sans que cela fasse sourire

     les spécialistes de la bête

 

     croyez-vous vraiment qu’elle a honte

     d’avoir contrevenu aux us

     de cette maison propre où j’eusse

     moi-même bien dû rendre compte

     de mes incartades mineures

     et plus encore sans aucun doute

     de celles qui quoi qu’il m’en coûte

     se font jugées comme majeures

 

     de minuscules électrodes

     dans son cerveau et dans le mien

     en analyse de nos biens

     devraient nous chanter la même ode

 

11 août 2017

     Vérité et charité selon Pascal et bien d’autres chrétiens : « se tenir dans le milieu entre l’amour de la vérité et le devoir de la charité… C’est une fausse piété de conserver la paix au préjudice de la vérité. C’est aussi un faux zèle de conserver la vérité en blessant la charité » (Pensées, éd. Sellier, 787). Plus récente, cette devise d’un évêque du siècle dernier, « faire la vérité, mais avec amour ». Cela est conforme au credo chrétien.

     S’agit-il de deux forces contraires à équilibrer, de deux affects différents à concilier ? Qu’est-ce que la charité selon l’Évangile ? Qu’est-ce que la vérité selon l’Évangile ?

     Celles et ceux qui ne connaissent pas bien l’Évangile répètent le petite phrase de Pilate, « qu’est-ce que la vérité ? » Mais celles et ceux qui le connaissent au sens biblique répètent la petite phrase du Fils de l’homme, « qui est de la vérité écoute ma voix » (Jean 18, 38, 37).

     Connaître l’Évangile, c’est connaître « Dieu », l’Être de l’être, ce qu’il est en Vérité. « Qui Aime connaît Dieu », la Vérité de l’Éternel. « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 7s). Ainsi la Vérité et la Charité sont une seule et même chose. « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et paix s’embrassent » (Psaume 84/85, 11).

     La Vérité de l’Évangile, dont le prophète Yeshoua a voulu témoigner parce qu’il en faisait le but et le sens de sa vie, « ce pourquoi il était venu en ce monde » (Jean 18, 37), ce n’est rien d’autre qu’Aimer, vouloir et faire le bien des autres, de tous les êtres, avec respect et tendresse en participation à l’Altérité de l’Éternel.

     Défendre, imposer une vérité qui n’est pas l’Amour, on sait à quoi cela mène : « exterminez les hérétiques », tuez les incroyants, celles et ceux qui ne pensent pas exactement comme vous. Les fanatiques de l’islam le montrent maintenant comme les fanatiques du christianisme l’ont montré au XVIème siècle.

     La Charité, l’Agapè, est la seule Vérité capable de rassembler tous les humains dans l’œcuménisme et le dialogue des religions, des philosophies, des idéologies, des économies…

 

     venue de tous les horizons

     la foule rassemblée

     ne recherche pas les raisons

     de voir se ressembler

     les uns les autres

 

     à chacun sa belle croyance

     unique en vérité

     dans la belle reconnaissance

     en son éternité

 

     en contemplant dix mille faces

     et toutes différentes

     chacune y perçoit la préface

     de l’écriture aimante

     où toutes les langues se lisent

     avec le cœur immense

     qui défie l’analyse

     du verbe sans conscience

 

     car c’est le souffle qui les mène

     sans savoir où ils vont

     vers l’extrême horizon

     sur la vague de l’œcoumène

     les uns des autres

 

12 août 2017

     On peut, avec Michel Onfray et quelques autres, nier l’existence historique de Jésus de Nazareth, mais qui pourrait nier l’existence des textes du Nouveau Testament, accessibles en la quasi-totalité des langues de la Terre, et l’attirance qu’ils exercent sur celles et ceux qui se sentent « de sa vérité » ?

     Le déni d’existence du Fils de l’homme prophète peut nous inviter à concentrer notre  attention sur l’Évangile, sur la révolution antireligieuse qu’il opère, sur la déconstruction du sacré cosmique qu’il réalise dans la Vérité d’Aimer, Vérité qui n’a de soi aucun lien nécessaire avec la conscience de l’être humain qui l’a découverte et répandue. Ne s’agit-il pas en effet de la Vérité éternelle de l’Être de l’être enfin reconnue ? « selon le découvrement du mystère gardé au silence du temps des pérennités », « conformément à la révélation du mystère qui a été tenu secret pendant des siècles », « according to the revelation of the mystery kept secret since the world began », « kata apokalupsin mustêriou khronoïs sesiguêménou » (Romains 16, 25). Et aussi « j’ouvrirai ma bouche en paraboles. Je dirai des choses gardées secrètes depuis la fondation du monde » (Psaume 78, 2, Matthieu 13, 35). Et encore « le mystère caché de tout temps et à toutes les générations » (Colossiens 1, 26) et « le mystère caché de toute éternité en Dieu » (Éphésiens  3, 9).

      On est tout de même acculé à reconnaître – principe de causalité oblige – que la découverte de cette Vérité éternelle a eu nécessairement une cause, une conscience qui l’a faite et qui en a été habitée et pétrie au point de vouloir la partager avec celles et ceux qui se sentaient « en être ».

     Cette conscience peut rester anonyme, devrait même le rester afin de s’effacer pour donner toute sa force à la Vérité de l’Amour tout entier fait par les autres et pour les autres. Une conscience qui découvre et fait connaître la Vérité de la Charité ne peut désirer attirer l’attention sur elle-même. Elle invite toute conscience à porter son attention sur les autres pour les servir selon la logique du Fils de l’homme : « je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc 22, 27).

 

     conserver la tunique sans couture

     déchirer le rideau du temple

     donnent à qui les contemple

     de se poser la question du futur

 

     ce qui était un et qui est devenu

     deux par une coupure

     agite la conscience mise à nu

     en état de nature

 

     le passé ne peut pas ne pas avoir

     été et son empreinte

     palimpseste figé en demi-teinte

     aux yeux qui savent voir

     demeure une question

     lancinante dans son attente

     d’une lumière qui en l’attention

     se découvre permanente

 

     une tunique encore utilisable

     et un rideau privé de sa promesse

     dans l’espace ne cessent

     de renvoyer à un futur ouvrable

 

13 août 2017

     « Aimer c’est mourir, parce que c’est n’être que par les autres et pour les autres » (Temps Spirituel, RC Alpha, 11 août).

     N’est-ce pas du pur Évangile ? La mort dont il s’agit, c’est celle du « moi égoïste ». Selon Pascal, « il se fait le centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres » (Pensées, éd. Sellier, 494). C’est le moi de l’altérité négative, celui de « l’enfer c’est les autres » (Jean-Paul Sartre, Huis Clos).

     Ce moi-là doit mourir. Il vaudrait mieux dire, va mourir, mis à mort par l’Amour, l’altérité positive. Il ne s’agit pas de se battre contre lui, de le vaincre par l’effort stoïcien ou par la croix chrétienne, mais de se laisser envahir par l’Esprit de l’Éternel Amour, de n’être plus comme l’Éternel Amour que « par les autres et pour les autres », servantes et serviteurs respectueux et affectueux de tout être comme autre. Jusqu’à la perfection : « Il les aima jusqu’à l’extrême, eïs télos êgapêsen autous, (Jean 13, 1) et il leur lava les pieds comme le fait un serviteur. (« téléô : finir, achever, accomplir, amener à la perfection (2 Corinthiens 12, 9) » (Dictionnaire grec-français du Nouveau Testament, Alliance biblique universelle).

     « Frère, il faut mourir ». Ainsi sont censés se saluer les moines trappistes, mais cela n’a rien du ton sinistre que l’on imagine.

 

     vol velouté de la phalène

     fascinée par la flamme

     tourbillonnant à perdre haleine

     jusqu’à perdre son âme

 

     car la lumière c’est le feu

     qui sans ombre et sans froid

     détruit tout ce qui fait le vœu

     d’abandonner son moi

 

     ainsi s’opère le passage

     de notre monde à l’autre

     abandonnant la foi du sage

     dont le moi n’est que nôtre

     tourbillonnant phalène mûre

     comme le fruit qui tombe

     ayant accompli son futur

     pour l’ombre de la tombe

 

     qui ose regarder en face

     le prince du soleil

     aveuglé découvre l’espace

     nu du dernier sommeil

 

14 août 2017

     La moindre miette de beauté, celle d’un éclat de granit, d’une feuille, d’une grenouille… donne aussitôt, chez une conscience pénétrée du principe de causalité, de penser à la présence de la Beauté éternelle, tout comme le moindre éclair d’intelligence lui donne de penser à la présence de l’Intelligence éternelle et le moindre geste de bonté de penser à la présence de la Bonté éternelle.

     Encore faut-il aussi que cette beauté soit observée d’un œil d’altérité positive, non d’un œil d’altérité négative en un désir de la posséder, ou plutôt de posséder l’être qu’elle embellit. Cette conscience peut comprendre à sa façon la petite phrase si souvent citée du prince Mychkine, l’Idiot de Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde ».  À sa façon, qui peut être ou ne pas être celle de Simone Weil, « dans tout ce qui suscite en nous le sentiment pur et authentique de la beauté, il y a réellement la présence de Dieu. Il y a presque une incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est le signe ».

     Wole Soyinka utilise cette présence de la beauté, en acte dans l’art religieux, comme un chemin de réconciliation entre les religions : « 

                   Il n’existe guère de religion dans le monde qui omette d’exalter la divinité comme vérité ou comme beauté. Dieu est vérité, ne cesse-t-on de nous rappeler. Dieu est vérité, Dieu est beauté. Eh bien, si ces qualités de la divinité sont universellement reconnues, ne pouvons-nous pas simplement nous accorder pour admettre que, partout où nous trouvons la vérité, un élément de la divinité est présent ? Que là où il y a de la beauté et de la sagesse, se trouvent véritablement manifestées certaines propriétés de la divinité ? Nous n’avons pas besoin d’aller jusqu’à conclure que partout où nous trouvons de la vérité, de la sagesse et de la beauté existe aussi du divin. Non, pour ce qui est de la présente discussion, il suffira de reconnaître que partout où nous trouvons de la vérité, de la sagesse et de la beauté en leur plus pure essence, nous avons un aperçu des attributs fondamentaux de la divinité. Après tout, la religion elle-même prêche et illustre ce but des efforts de l’humanité, invite l’humanité à approcher et émuler la divinité, à s’en rendre digne en assimilant et déployant ces qualités dans des activités séculières, dans des relations sociales et dans la créativité manifeste de l’intelligence humaine. L’architecture des divers tempéraments religieux éloignés dans le temps et l’espace sont des tentatives évidentes pour saisir l’immanence de la divinité en un langage profane mais créateur, arbitré par les idiomes culturels des diverses communautés humaines…

                      Si donc nous autres, êtres sensibles, pouvons répondre avec un sentiment d’élévation à l’architecture islamique d’un Soliman le Magnifique, aux flamboyantes cathédrales gothiques de l’Occident médiéval, aux temples doriques du panthéon grec, aux temples ornementés d’Angkor Vat au Cambodge, aux antiques temples shinto japonais, aux extravagants temples hindous qui parsèment le continent asiatique, aux sanctuaires constellés des caryatides d’orisha africains dont les réponses créatrices les plus profondes aux mystères de la divinité sont éparpillées partout à travers le monde dans les musées et les collections privées… nous ne faisons que répondre aux essences de l’idéal de beauté élevé au statut de divinité (The Credo of Being and Nothingness,  pp. 21s).

C’est nous qui soulignons pour attirer l’attention sur la beauté et sur sa qualité essentielle. Soyinka en fait une valeur capable de réconcilier les religions, de les sauver de leurs oppositions si souvent violentes. Nous pouvons poursuivre la réflexion, nous interroger sur tous les domaines possibles de la beauté en leurs liens nécessaires avec la Beauté de l’Éternel Amour et surtout vivre en présence joyeuse de cette Beauté éternelle manifestée dans les beautés temporelles.

 

     ceci n’est pas une pomme

     aurait dit l’ami Magritte

     à la mine déconfite

     et frustrée de ce pauvre homme

     qui pensait calmer sa faim

 

     es-tu sûr de faire mieux

     lorsque admirant cette toile

     tu désires qu’elle étoile

     le prestige de tes cieux

     en pensant calmer ta faim

 

     celle qui a admiré

     la pureté de sa ligne

     sa teinte et l’a jugée digne

     qu’elle puisse figurer

     en cimaise de sa faim

     de grande gloire artistique

     t’est-elle plus sympathique

     dans ton désir de la fin

    

     comme Atalante poursuit

     les pommes d’or d’Hippomène

     observe ce qui te mène

     et regarde ce qui suit

     en pensant calmer ta faim

    

15 août 2017

« La beauté est dans l’œil qui contemple », « beauty is in the eye of the beholder« . Cette formule bien connue a été écrite en 1878 par une certaine Margaret Wolfe Hungeford, mais l’idée est apparue beaucoup plus tôt, chez les penseurs grecs, semble-t-il. On la trouve chez Shakespeare. Chez David Hume, elle se présente sous une forme dure : « Beauty in things exists merely in the mind which contemplates them. Le « merely in the mind, simplement dans l’esprit » est cohérent avec la philosophie empiriste de Hume, incapable de reconnaître la causalité comme une qualité de l’être indépendante de l’intelligence humaine.

     La part de subjectivité dans la reconnaissance de la beauté n’est pas niable. Nous ne sommes pas tous égaux dans notre sensibilité esthétique. Mais on peut admettre que cette sensibilité se cultive, que l’insensibilité à la beauté du monde dénoncée par Coleridge et Wordsworth est remédiable. Pour ces deux poètes, pour Wordsworth en particulier, le but de la poésie est d’ « éveiller l’attention de l’esprit de la léthargie de l’habitude et de la diriger vers la beauté (the loveliness) et les merveilles (the wonders) du monde qui nous entoure, trésor inépuisable, mais qu’en conséquence du voile de familiarité et du souci égoïste nous avons des yeux mais nous ne voyons pas, des oreilles mais nous n’entendons pas, un cœur mais ni ne sentons ni ne comprenons » (Biographia Literaria XIV, p. 145).

     En reprenant la phrase de Jérémie 5, 21 déjà reprise par Matthieu 13, 13, Coleridge lie la sensibilité esthétique à la sensibilité éthique. On comprend pourquoi le Prophète de l’Éternel Amour était sensible à la beauté des fleurs des champs en y reconnaissant Son œuvre (Luc 12, 27).

 

     quand doucement tu oscilles

     en haut de ta tige agile

     sens-tu le regard aimant

     qui se pose en tes longs cils

     pour être ton confident

 

     tu t’es vouée à ta tâche

     à l’invite du soleil

     et ta terre se détache

     pour une œuvre de merveille

     en ton balancement lâche

 

     si tu crois faire œuvre utile

     en préparant l’avenir

     de ta race qui fébrile

     cherchant à se prémunir

     multiplie l’œuvre fertile

     de ses graines patiemment

     tu te trouves des amants

     de la beauté que ton œil

     au soleil en rayonnant

     amène jusqu’à ton seuil

 

     alors doucement oscille

     de l’agréable à l’utile

     dans la beauté que l’œil pur

     mêle à ta bonté fertile

     pour les amants du futur

 

16 août 2017

     L’humain premier dominé et mené par les forces cosmiques, en l’occurrence par philia-eros, ne perçoit la beauté que désirable, en matière sexuelle tout particulièrement: celle d’un beau visage, d’un beau corps que l’on peut vouloir posséder, posséder jalousement et exclusivement (comme le dieu d’Israël est jaloux de son peuple).

     Cependant l’humain premier, animale psukhikon, est travaillé par le pneuma, l’esprit qui l’invite à évoluer, à mêler toujours plus d’agapè à eros. La beauté se fait alors pour lui plus admirable que désirable. S’il appelle l’Esprit sans cesse, « sans jamais se lasser », il découvre que ce n’est pas la beauté elle-même qui est désirable, mais ce qu’elle revêt dans l’économie de l’humanité première comme dans celle de l’animalité. La beauté en elle-même échappe au désir, car elle participe de la Beauté éternelle, qui ne connaît pas le désir.

     Dès lors son œil découvre toujours plus la beauté dans la nature et dans l’art. Si pour l’œil premier le David de Michel-Ange, la Grande Odalisque d’Ingres, l’Assia de Despiau, voire L’origine du monde de Courbet et quelques autres sont des excitants érotiques, l’œil dernier purifié, « cleansed« , de Blake y rencontre l’Infini, la Beauté de l’Infini, comme en toute beauté naturelle ou artistique. Il ne la désire ni n’en jouit, il s’en réjouit en participation à la Joie qui demeure.

     Cet œil-là lorsqu’il marche ne peut plus apercevoir sur le bord de la route un paquet de cigarettes ou une canette vide sans les ramasser pour les jeter dans une poubelle. Il est écologiste profond, défenseur de la nature et de tous ses hôtes, non simplement au profit intéressé des humains mais au bénéfice désintéressé de tous les êtres. C’est qu’il partage la Vie de l’Agapè Éternelle « qui vêt l’herbe des champs » de sa Beauté (Luc 12, 28).

 

     en pleine attention contemple

     le ciel de l’aube et sa splendeur

     en te disant que s’il ressemble

     à mille autres par ses couleurs

     il est à nul autre pareil

 

     c’est cette personnalité

     unique et fugitive

     qui t’invite à la visiter

     en sa beauté captive

     à l’instant nul autre pareil

 

     tu n’en saisiras qu’un reflet

     changeant qui émerveille

     et qui en ton œil peut enfler

     par sa vue sans pareille

     pour t’ouvrir la bouche en louange

     de l’éternelle merveilleuse

     parmi les saints parmi les anges

     parmi cette foule rieuse

    de dix mille êtres sans pareils

 

     pour qui la nature est un temple

     l’aube chaque jour en uniques

     beautés s’offre et il la contemple

     en attention pure à l’unique

     beauté à nulle autre pareille

 

17 août 2017

     Eros et Agapè. Il ne s’agit pas de les opposer statiquement mais de les situer dynamiquement dans l’évolution du vivant, de l’humanité, de la spiritualité.

     Eros et la beauté dont il s’habille pour séduire sont l’œuvre de la sagesse de l’Éternel Amour. Sans la puissance d’Eros la vie ne pourrait pas se transmettre, se propager, donner leur chance à toujours d’autres vivants dans la suite des âges.

     Cependant l’humain est appeler à passer au-delà, à s’accomplir dans l’Agapè, l’amour de l’autre, comme lui-même d’abord, puis comme autre selon ce qu’il en est pour l’Éternel Amour et en participation à sa Vie.

     Le vieillissement fait partie de cette sagesse. À mesure que la beauté se fane, celle celui qui aime est invité à regarder celle celui qu’elle il a aimé de désir à l’aimer toujours davantage de don, à passer d’un amour captatif à un amour oblatif.

     Pascal a observé à quel point l’apparence, la beauté ou la laideur, pouvait jouer dans l’accueil réservé à celle celui qui entend transmettre un message : « Que le prédicateur vienne à paraître, si la nature lui a donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l’ait mal rasé, si le hasard l’a encore barbouillé (grimé grotesquement) de surcroît, quelques grandes vérités qu’il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur » (Pensées, éd. Sellier, 78, p. 68).

     On peut a contrario attribuer une bonne part du succès de certains philosophes et autres penseurs à la fascination de leur style. C’est ainsi que l’inanité de David Hume niant la réalité de la causalité passe inaperçue, gagne l’assentiment de ses lecteurs grâce à la beauté de son écriture. Sans doute peut-on en dire autant de Jean-Paul Sartre, prix Nobel de littérature en récompense de la qualité littéraire de ses œuvres. (On peut entendre d’ici les hauts cris de celles et ceux qui se nourrissent encore de sa pensée. Cependant une approche lucide de toute doctrine fait la part de l’imagination, de la sensibilité et de leur puissance sur la raison, cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (Pensées,78, p.69).

     Le Fils de l’homme lui-même a su « parler comme jamais homme n’avait parlé » et être accusé de « séduire les foules » (Jean 7, 46, 12). On peut d’ailleurs penser que certaines certains s’attachent encore à sa personne partiellement par érotisme. Qu’une religieuse se voie appelée « épouse du Christ » est une ambiguïté que sa vie spirituelle dans la nuit des sens et de l’esprit lui apprend à lever. Elle est appelée à passer d’Eros à Agapè.

 

     tu es venu le bec en l’air

     annoncer la couleur

     brièvement sur la faîtière

     répétant que c’était ton heure

     brève peut-être mais altière

 

     tu es reparti aussitôt

     en ondulant vers l’horizon

     et lançant les couteaux

     de ton appel à la raison

     aux tenants des marteaux

 

     ton monde est de cris et de luttes

     d’amours aussi sans doute

     et je ne sais quelle dispute

     a pu t’amener sur ma voûte

     au chemin de ton rut

     ou de je ne sais quelle aventure

     poursuivant celle des ancêtres

     d’un long passé vers un futur

     où se justifie l’être

     dans sa cueillette de fruits mûrs

 

     en ce salut inattendu

     pour la première fois

     j’ai ressenti que l’amour dû

     aux annonciateurs de ma foi

     te valait un compte rendu

 

18 août 2017

     Ambiguïté de la parole. Lorsque Pierre dit au fils de l’homme, « à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68), est-il plus sensible à sa rhétorique qu’à sa Vérité ? Les deux sont-elles indissociables ? Pierre affirme sa fidélité alors qu’il ne comprend pas ce qu’il vient d’entendre : « Je vous l’assure, si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez / n’avez pas la vie en vous ».

     Le Fils de l’homme explique lui-même qu’il ne parle pas le langage charnel psychique mais le langage spirituel pneumatique : « C’est l’esprit, le pneuma – qui donne la vie. La chair ne sert à rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie ». C’est l’esprit de l’Éternel qui permet de les connaître en leur Vérité : « Lorsque viendra l’Esprit de Vérité, il vous guidera vers la Vérité entière » (Jean 16, 13).

     Manger la chair du Fils de l’homme et boire son sang n’a rien de charnel psychique. C’est « être en lui et lui en nous » comme il est « dans le père et le père est en lui » (Jean 6, 56. 17, 21, 23). Et si l’Éternel est Amour, être en lui et lui en nous, c’est Aimer comme il Aime, participer à son Amour, à sa Vie d’Altérité pure.

     On peut se demander dans quelle mesure Pierre est véritablement entré en participation de cet Amour. Il y a dans l’évangile de Jean une curieuse scène où le Fils de l’homme demande par trois fois à Pierre s’il l’aime, agapas, et Pierre lui répond qu’il l’aime, philo. On peut supposer que cela correspond à deux verbes différents aussi dans la langue araméenne en laquelle ils ont été prononcés. La troisième fois cependant, le Fils de l’homme utilise, lui aussi, le mot phileis comme s’il se résignait à ne pouvoir faire employer à Pierre le mot agapas (Jean 21, 15ss).

     On comprend alors pourquoi Pierre a pu dire à Ananias et Saphira qu’ayant menti à l’Esprit Saint il leur fallait mourir. Pierre vivait encore dans la religion et dans la « grande crainte » qu’elle inspire (Actes 5, 11). C’est ainsi que l’Église est demeurée pour une bonne part une religion, avec des sacrifices et des sacrements en leur sacré primitif, cosmique. La Première Épître de Pierre (comme l’Épître aux Hébreux) baigne d’ailleurs dans cette atmosphère sacrificielle.

     On ne peut « connaître » le sens des paroles du Fils de l’homme qu’en participant à l’Amour qu’elles annoncent. Telle est la tautologie de l’Être de l’être : c’est en Aimant que l’on connaît l’Amour, puisque « qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean, 4, 8).

 

     Mouvante harmonie ton sur ton

     de grisailles à l’infini

     Le ciel est à l’instant béni

     dans cette merveille du don

 

     Que te faut-il sinon lever

     les yeux en pleine attention

     pour devenir ce qu’enlevé

     te donne la révolution

 

     Il n’y rien là-haut à prendre

     à posséder à retenir

     à désirer pour le comprendre

     ni rien que l’on puisse tenir

     dans la main ou dans la cervelle

     affamée de chair et de sang

     de toute cette ritournelle

     qui collectionne les présents

 

     Le ciel est par-dessus la terre

     Il n’y a rien de plus banal

     pour qui a des yeux solidaires

     qui voient au-delà du normal

     et dans le nuage ordinaire

     cette harmonie qu’à l’infini

     répand révolutionnaire

     le don en tout instant béni

 

19 août 2017

« La paille et la poutre » (Matthieu 7, 3). On ne les pense habituellement qu’entre un je et un tu. On peut aussi les penser entre un nous et un vous, entre les nôtres et les vôtres en altérité négative.

     C’est l’histoire des cultures et des religions qui les informent et s’en informent. Sans doute est-il sain pour un peuple, dans l’économie de l’humain premier, de se croire meilleur que les autres : c’est une façon de se sentir bien dans sa peau. Mais cela mène vite à l’excès de l’ « enfer c’est les autres », et cela peut aller jusqu’au désir de les « dominer, posséder et comprendre » selon la logique du « monde » (I Jean 2, 16). L’histoire de l’humanité abonde en ce penser et en l’agir qu’il induit et en déduit.

     Le peuple des Hébreux a conquis et quasiment nettoyé ethniquement le peuple des Cananéens, l’accusant d’une corruption irrémédiable. On trouve cette justification jusque chez l’éminent philosophe juif Emmanuel Lévinas, qui parle du « mal consommé chez les peuples cananéens…  de civilisations perverties et irréparables, contaminant ceux qui leur pardonnent, devant disparaître pour qu’une nouvelle humanité commence » (Difficile Liberté, p. 196).

     Cela va même jusqu’à la sacralisation de la violence des dieux cosmiques, y compris celle du dieu des Juifs : « L’extermination du mal par la violence signifie que le mal est pris au sérieux et que la possibilité du pardon infini invite au mal infini. La bonté de Dieu amène dialectiquement une méchanceté de Dieu. Ce n’est pas plus difficile à admettre que bien des mystères chrétiens. Que la patience divine puisse être à bout, qu’il existe des péchés consommés – c’est la condition du respect porté par Dieu à l’homme pleinement responsable. Sans cette finitude de la patience divine, la liberté de l’homme en serait que provisoire et dérisoire, et l’histoire un jeu. Il faut reconnaître la majorité de l’homme. Admettre le châtiment, c’est admettre le respect de la personne même du coupable… » (Id, p. 197).

     On peut observer, en passant, la puissance convaincante des mots, du beau langage, de la rhétorique sophistique à laquelle se laissent aller et/ou prendre celles et ceux dont l’imagination envahit une raison qui n’en peut mais, cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (Pascal, Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69).

     On peut aussi mesurer la révolution opérée par le témoignage du Fils de l’homme à la Vérité de la Charité, témoignage malheureusement à demi oublié dans le christianisme encore sous l’emprise de la religion cosmique. Le Fils de l’homme avait, à ses risques et périls, fait remarquer dans la synagogue de Nazareth qu’Élie et Élisée s’étaient préoccupés des Non-Juifs (Luc 4, 25, 27) et annoncé le « Don de Dieu » à une Samaritaine, alors que le peuple des Samaritains était honni du peuple des Juifs (Jean 4, 2s).

    L’Évangile dans toute sa pureté exclut de juger et condamner la paille dans l’œil des autres, individus et peuples. Il invite à l’Amour des autres religions et des autres cultures comme des autres personnes d’un Amour qui ne juge pas mais invite à l’Amour par l’Amour.

     Lorsque Emmanuel Lévinas reproche à Paul Claudel, avec toutes les nuances de son l’habileté rhétorique, d’avoir eu des mots catégoriquement antisémites, « un antisémitisme cru » (op. cit., p. 181), irons-nous jusqu’à lui  appliquer, à lui aussi, le mashal de la paille et de la poutre au vu de ce que fait l’État juif au Peuple palestinien ? Serait-ce nous défausser de notre propre malveillance à l’égard des autres ? 

 

     Vénus et Séléné se parlent

     dans le ciel pur de l’aube

     Que faut-il pour que l’art

     en elles célèbre le beau

     ou raconte l’histoire

 

     À les contempler Endymion

     interroge son cœur

     et en pleine attention

     leur donne toute une heure

 

     Que peut lui dire du discours

     des choses de l’amour

     et de la haine qu’il déchaîne

     en s’accusant l’un l’autre

     des défauts qui sont nôtres

     dans le miroir brisé

     le secret de l’éternité

 

     Les images du ciel que l’œil

     enfin lavé connaît

     disent à l’homme dernier  Tu nais

     brisé sur le dernier écueil

     des beautés du ciel pur

     qui racontent l’histoire

     des misères que le futur

     cessera de donner à voir

 

20 août 2017

     Pascal est allé jusqu’à dire, « la contradiction n’est pas marque de fausseté » (Pensées, éd. Sellier, 208). On ne doit donc pas s’étonner de trouver dans ses Pensées des contradictions, des incohérences qui ne le choquent pas, des absences d’audace de penser, de sapere aude.

     Ainsi lorsqu’il parle de son moi. « Le moi consiste dans ma pensée. Donc moi qui pense n’aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé. » Et une note de Gérard Ferreyrolles explique : « Animer : « mettre une âme dans un corps pour lui donner du sentiment et du mouvement » (Furetière). Selon la physiologie du XVIIe  siècle, « le fœtus n’est pas animé dès le temps de la formation » (Pensées, 167). Si Pascal avait été cohérent, il aurait choisi entre la physiologie de son temps et la croyance en l’Incarnation censée s’être opérée dans le fiat de Marie à la demande de l’ange Gabriel (Luc 1, 26-38). L’Église, elle, est cohérente dans sa défense de l’embryon dès sa conception, en accord avec la conception de Jésus le jour de l’Annonciation.

     Et encore, si Pascal s’est prononcé avec ferveur pour le « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants » (Pensées, 742), il n’aurait pas dû se donner une preuve rationnelle de l’existence de Dieu en se fondant implicitement sur le principe de causalité : « Je vois bien qu’il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini » (Pensées, 167). Qu’est-ce à dire en effet sinon que l’existence d’un être a nécessairement une série de causes qui toutes au bout du compte ont une cause éternelle. Sauf à penser que le non-être puisse produire de l’être. Pourquoi ce dieu cause éternelle n’aurait-il rien à voir avec le dieu d’Abraham ?

     Mais après tout, cette « preuve de l’existence de Dieu » n’est pas évidente pour tous, y compris pour nombre de philosophes qui se targuent de rationalité, voire de rationalisme.

     On peut en inférer, comme le fait Pascal, que ce qui commande la croyance et l’incroyance, ce n’est pas la raison mais le cœur, ce qui fait que l’on est, ou non, « de la vérité » (Jean 18, 37). En cela Pascal est cohérent : « Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, 680, p. 467). Et il a pu rapporter ces paroles de son ami M. de Roannez, « les raisons me viennent après, mais d’abord la chose m’agrée, ou me choque, sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par cette raison que je ne découvre qu’ensuite ». Mais, corrige Pascal, « je crois non pas que cela choquait par ces raisons qu’on trouve après, mais qu’on ne trouve ces raisons que parce que cela choque » (Pensées, 804). Voilà du moins qui est cohérent avec cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ! » (Pensées, 78, p. 69). La chose qui m’agrée ou me choque me fait inventer des raisons de la croire ou de la pas croire. C’est ce que le croyant comme l’incroyant sentent, leurs affects, qui leur fait se trouver des raisons de croire ou de ne pas croire.

     Une sophistique habile trouve toujours des chemins pour prouver à peu près n’importe quoi en matière de croyance, de philosophie, de théologie, d’idéologie… Il est donc aussi vain pour un athée de chercher des raisons pour convaincre un croyant que pour un croyant de chercher des raisons pour convaincre un athée. Mais cela n’empêche pas que l’existence de l’être éternel est rationnellement incontestable.

 

     Tes belles se sont écartées

     l’une de l’autre  Le ciel

     sait se prêter à ces clartés

     sans jamais être artificiel

 

     Si l’œil attentif interprète

     avec les mots du cœur

     il donne à tout ce qui s’y prête

     de découvrir une rigueur

 

     En jouant chacune leur jeu

     Vénus et Sémélé

     en langage de tu et de je

     disent mêlée et démêlée

     la beauté de ce que les anges

     annoncent sans séparation

     et sans confusion des échanges

     sous les yeux de l’admiration

 

     Et lorsque les belles s’effacent

     dans la clarté du jour utile

     leur souvenir même fragile

     nous fait marcher devant ta face

 

21 août 2017

     Pour Pascal et pour celles et ceux qui ont absorbé ses Pensées, « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » (éd. Sellier, 168, p. 121). Il s’agit donc par tous les moyens, longuement décrits dans la section IX, de se procurer du « divertissement » afin de se prémunir et de se délivrer de l’ennui.  C’est bien regrettable, c’est même « tout le malheur des hommes ».

     Assaillies par la solitude lorsque la vieillesse leur fait perdre leurs proches et leurs amies, certaines gens appellent à l’aide les bonnes âmes qui pourraient les divertir. Mais la solitude du corps et du cœur peut devenir une invitation à l’Amour. Qui Aime en effet ne peut souffrir de la solitude et de l’ennui. L’Amour, Aimer, l’Éternel, peut devenir la Présence constante, celle de l’intimior intimo meo d’Augustin, Présence dont on peut prendre pleine conscience et partager la Vie.

     Alors l’ennui se dissout dans le souci des autres, dans la prière et dans l’action pour les autres qu’il entraîne. Le souci des autres incite à s’interroger sur ce que l’on pourrait faire pour leur service respectueux et affectueux, et aussi pour le combat de la justice. Service et combat pour tous les autres, ceux qui vous aiment et ceux qui ne vous aiment pas, le « prochain » et « l’ennemi » (Matthieu, 5, 43s).

     Cela est bien sûr au-dessus des forces humaines. Il y faut, en vertu du principe de causalité, la grâce de l’Esprit sans cesse invoqué. C’est écrit noir sur blanc dans l’Évangile, les Augustin et les Montaigne l’ont compris, et bien d’autres sans doute dans leur résistance à l’arianisme et au stoïcisme.

     Ce passage à l’Amour ne vient pas du jour au lendemain même pour celles et ceux qui se convainquent de l’excellence de cet idéal, qui espèrent l’atteindre et qui s’y efforcent. Mais « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ». Et si l’on n’a pas la volonté forcenée d’un converti, d’un Charles de Foucauld par exemple, on peut y aller bonnement, en se gardant quelques divertissements lorsque l’ennui se fait trop lourd parce que l’on perd le contact de la Présence de l’Éternel Amour.

 

     dans une cellule vide

     le prisonnier au secret

     peut trouver dans l’air limpide

     l’invitation au concret

 

     ce n’est pas la rêverie

     de l’eau du feu de la terre

     mais le silence où sourit

     l’invisible dans les airs

 

     la force de la pensée

     dans la faiblesse du corps

     au-delà de l’insensé

     lui fait découvrir un or

     dissimulé dans l’ennui

     la présence d’un trésor

     qui appartient à la nuit

 

     c’est au-delà de l’esprit

     lui-même que l’éternel

     amour se donne à l’épris

     du concret suressentiel

 

22  août 2017

     Un de nos philosophes, est-ce Michel Foucault ? se serait plaint de notre « vouloir la vérité », arguant sans doute que la vérité est introuvable et que ceux qui prétendent l’avoir découverte alors que ce n’est pas elle cherchent néanmoins à l’imposer aux autres avec les conséquences désastreuses que l’on connaît.

     Un sage africain, est-ce Amadou Hampaté Ba ou son mentor Tierno Bokar, le sage de Bandiagara, répétait, « il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité ». Ce n’était pas loin du « que sais-je ? » de Michel de Montaigne. Si la vérité n’est ni ma vérité ni ta vérité, c’est que l’on sait qu’elle existe mais qu’on ignore ce qu’elle est.

     Et Pascal ? Il assomme Luther tout raide : « Luther : tout hors le vrai » (Pensées, éd. Sellier, 791, p. 616), mais il a bien du mal à défendre sa propre vérité, qu’il pense être celle des catholiques, de préférence celle des Jansénistes plutôt que celle des Jésuites…

      Et pourtant, « on se fait une idole de la vérité même, car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu et est son image et une idole… » (755) « C’est donc un faux zèle de conserver la vérité en blessant la charité » (787). C’est qu’il envisage que la vérité et la charité soient deux réalités à concilier parce qu’elles seraient différentes : « Se tenir dans le milieu entre l’amour de la vérité et le devoir de la charité » (ibid.).

     La réponse à la recherche de la vérité première, celle de l’essence de l’Être de l’être éternel, se trouve pourtant dans l’Évangile, et on l’y trouve à condition d’avoir des oreilles pour entendre la voix du Fils de l’homme : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jean 18, 37), d’avoir des yeux pour la voir écrite noir sur blanc : « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8). Avoir des yeux et voir la vérité comme avoir des oreilles et l’entendre, c’est ici reconnaître au verbe être sa valeur ontologique dans l’affirmation « Dieu est Agapè » : l’Amour n’est pas une qualité de l’Être de l’être, c’est son essence.

     Il existe au moins un signe, à défaut de preuve, que la Vérité c’est la Charité, l’Amour de pure Altérité positive. Ce signe, c’est que cette Vérité ne peut diviser l’humanité en théologies et en idéologies, qu’elle ne peut cesser d’appeler à l’unité. Comment pourrait-on combattre les autres au nom de la Vérité de la Charité ? Il faudrait pour cela ignorer le principe de contradiction.

 

     le jardin qui éclate

     de fraises et de tomates

     est l’éclaboussement

     de vie surabondant

     sur la planète Terre

 

     si pourtant tu t’étonnes

     lorsque viendra l’automne

     la vie en sa sagesse

     gagnera en faiblesse

     sur la planète Terre

 

     elle se prend aux rythmes

     elle se dit en rimes

     de ce qui vient et va

     de ce qui s’enleva

     de l’espace gravide

     qu’on appelle le vide

     qui ici en passant

     est la chair et le sang

 

     ce qui ce jour éclate

     redit l’éclatement

     du tout commencement

     que jamais ne dément

     le regard de l’amant

     sur la planète Terre

 

23 août 2017

      La confusion du sens du contraire et du sens du contradictoire fait des dégâts de Parménide et Héraclite à Hegel en passant par Pascal. Elle demeure dans nos dictionnaire : il suffit d’aller voir aux entrées CONTRAIRE et  CONTRADICTION.

     Dans Le Petit Robert, les définitions, certaines du moins, sont justes. On trouve à l’entrée CONTRADICTOIRE, « en logique, les contradictoires : couple de deux termes identiques dont l’un est nié. « Pas court » est le contradictoire de « court » ( = contraire). » C’est cet ajout, « contraire », donné comme un équivalent de contradictoire, qui sème la confusion. À l’entrée CONTRAIRE, on trouve « mot de sens contraire, antonyme (opposé à synonyme). « Long » est le contraire de court », exemple dont on peut se demander si son sens diffère de l’exemple « pas court » est le contradictoire de « court »…