2018

1er janvier 2018

Le judaïsme est le champ clos d’un combat entre la prophétie et le sacerdoce, et ce combat se poursuit dans le judéo-christianisme, combat inégal car le sacerdoce est un établissement, une organisation structurée, une continuité, alors que la prophétie est une suite irrégulière d’individualités isolées.

Les prophètes apparaissent et disparaissent, et leurs messages sont plus ou moins reconnus par les prêtres, qui les récupèrent lorsqu’ils ont disparu. C’est ce que leur a dit le Fils de l’homme prophète : « Vous bâtissez les tombeaux des prophètes, que vos ancêtres ont tués. Vous rendez ainsi témoignage aux actes de vos ancêtres et vous les approuvez, car eux, ils ont tué les prophètes et vous, vous construisez leurs tombeaux » (Luc 11, 47s). Aux mains du sacerdoce, l’Église a aussi assassiné quelques prophètes ainsi que leurs fidèles jugés hérétiques et bons à exterminer. Elle en a réhabilité quelques-uns en interprétant leur mémoire à son profit.

Le premier chapitre de la Genèse est, on l’admet, composite (document yahwiste, source 210 élohiste, document sacerdotal, tradition deutéronomique), mais l’essentiel du texte exprime la mentalité sacerdotale pour laquelle Dieu a créé par sa parole : « Dieu dit… Dieu dit… Dieu dit… (Genèse 1, 3, 6, 9, 11, 14, 20, 24, 26). L’esprit y est réduit à la portion congrue avec cette seule phrase, « L’Esprit de Dieu battait des ailes sur les eaux » (Genèse 1, 2).

En un sens, c’est logique : l’esprit ne parle pas, il inspire. Pour la pensée prophétique cependant, il inspire toutes choses et il les renouvelle (Psaume 104, 30). Il inspire aussi les prophètes, et ceux-ci se mettent à parler, mais dans un langage différent de celui des prêtres, qui demeure littéral. Le langage des prophètes est celui des meshalim, des figures tirées des réalités cosmiques, y compris les faits et gestes des humains.

     Le Fils de l’homme était un prophète et il s’est présenté comme tel jusqu’au bout. Peu avant sa mort, la foule l’a reconnu comme « le prophète de Nazareth en Galilée » (Matthieu 21, 11) et lui-même l’avait annoncé, « il faut que je marche aujourd’hui, demain et le jour suivant, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem » (Luc 13, 33).  Il s’était d’ailleurs présenté comme prophète dès le début de son enseignement dans la synagogue de Nazareth où il avait repris la phrase du prophète Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… « , s’opposant aux prêtres maîtres des synagogues et du Temple qui l’avaient immédiatement reconnu comme l’ennemi à abattre (Luc 4, 18-30).

     L’évangile de Jean, l’apôtre le plus proche du Fils de l’homme, montre bien le comportement et les paroles prophétiques de son ami. Il a fallu cependant que des tenants du sacerdoce le récupèrent en y ajoutant un prologue qui reprend l’idée de la Genèse de la création par la parole,  le Verbe : « Tout a été fait pas lui et rien n’a été fait sans lui » (Jean 1, 3).

     La tradition sacerdotale de la parole sacrée est agrippée au passé, à l’origine, comme toutes les religions, alors que le mouvement prophétique inspiré par l’Esprit va de l’avant et ne cesse de faire du nouveau pour accomplir le passé (Matthieu 5, 17). (Voilà qui conforte la découverte de l’Évolution toujours en cours dans le cosmos).

 

     le souffle qui vient en toi

     comme il passe sur la ville

     est le mouvement qui voit

     s’avancer la vie tranquille

 

     mais lorsqu’il se précipite

     et fait battre plus rapide

     le buisson le cœur s’invite

     à des décisions limpides

 

     respire avec le buisson

     dans la tempête qui vient

     l’océan à l’unisson

     de tout ce qui se souvient

     du passé pour entrevoir

     les nouveaux chemins de vie

     et ce que donne l’espoir

     d’une splendide survie

 

     saute le mur du passé

     qui voudrait te retenir

     et dans le souffle inspiré

     respire ton avenir

 

2 janvier 2018

 

     Si l’Église se sent maintenant plus qu’auparavant appelée à se renouveler, c’est qu’elle n’est pas qu’une religion, qu’une gardienne du sacré inamovible en son statu quo. Il existe nécessairement en elle une tension entre le Sacré et l’Amour, entre la Sacralité et l’Altérité. La question est de savoir de quelle nature doit être cette relation, si elle est appelée à se modifier aujourd’hui davantage qu’elle ne l’a fait au cours des siècles.

     La théologie chrétienne parle d’une « fonction prophétique » de l’Eglise, en participation à la triple fonction du Christ – sacerdotale, prophétique et royale – Mais cette théologie fait  question pour celles et ceux qui découvrent la vraie personnalité de Yeshoua de Natsèrèt. En effet ce n’était pas un prêtre, et avoir fait de sa mort un acte sacrificiel, de sa croix l’instrument du salut du monde, est une imposture tendant à maintenir les sacrifices déjà rejetés par les prophètes Osée, Jérémie, Isaïe… et à faire de l’Éternel une Puissance à apaiser (« et de son père apaiser le courroux »). Voilà pour la prétendue « fonction sacerdotale » du Christ et des chrétiens.

     Qu’en est-il de la fonction royale ?  Yeshoua a mis les choses au point devant Pilate. Sa « royauté » relève du mashal : elle n’a rien à voir avec le puissance des rois, elle est de rendre « témoignage à la vérité » (Jean 18, 33-37). C’est la royauté de l’Amour.

     La fonction prophétique dont parle la théologie chrétienne consiste à annoncer l’Évangile tel qu’il est interprété par cette théologie qui prétend attribuer une fonction sacerdotale au Fils de l’homme alors qu’il a désacralisé le monde et une fonction royale alors qu’il a vécu comme un serviteur. Et cette fonction prétendument prophétique consiste à répéter le credo chrétien auprès des non-chrétiens alors que les prophètes sont des gens inspirés et non des répétiteurs.

     Être prophète selon l’Évangile de l’Amour, c’est rayonner l’Amour dans ses actes et dans ses paroles, et c’est rechercher l’inspiration de l’Esprit pour renouveler la face de la terre dans l’Amour. Tout le reste est littérature, une littérature visant à gratifier la libido sciendi.

 

     c’est le dernier fruit que l’on cueille

     sur l’arbre effeuillé

     resté éveillé

     dans l’ombre où il se recueille

     en son souvenir endeuillé

 

     mais la sève continue

     à peine consciente

     sans que se tourmente

     aux branches désormais nues

     son âme qui chante

 

     c’est l’attente du soleil

     sur l’horizon neuf

     du silence veuf

     qui déjà s’y émerveille

     sûr que naîtront de nouvelles

     toutes frémissantes

     oreilles amantes

     feuilles ouvertes au ciel

 

     bientôt les fleurs annoncées

     annonçant les fruits

     sans faire aucun bruit

     poursuivront sur la lancée

     leurs jours et leurs nuits

 

3 janvier 2018

     Une religion vit sur un événement fondateur mythifié, l’Évangile vit sur une intuition.

     L’Histoire des religions de Mircea Eliade nous apprend que toutes se réfèrent à une origine, le plus souvent à la Grande Origine de la création du monde. À la suite de la religion de Babylone, la religion de Jérusalem attache la plus haute importance au récit de la création (« Enuma Elish, Lorsque là-haut », « Bereshit, Au commencement »).

     La religion hébraïque se fonde aussi, plus spécifiquement, sur l’événement de la Pâque, du passage, de la sortie d’Égypte, et la religion chrétienne se fonde sur l’événement de la mort-résurrection du Christ.

     L’Évangile n’est pas une religion. Il dévoile une vérité, annonce la « bonne nouvelle » d’une réalité intemporelle, non-événementielle, éternelle, demeurée voilée jusque-là, « révélation du mystère demeuré caché depuis l’origine du monde » (Romains 16, 26). Paul l’a vu, mais il n’a pas pu s’empêcher de donner plus d’importance au messager (son Christ) qu’au message, sans doute parce que l’humanité première a besoin de dieux, de héros, de gourous…

 

 

     Que serait le christianisme sans le Christ, le Christ-Roi ? Mais ce « Christ » a lui-même dit à Pilate que sa prétendue royauté consistait à « témoigner de la Vérité » (Jean 18, 37).

     Qui Aime s’efface devant l’Amour. Sa conscience est conscience de l’autre, par l’autre, pour l’autre. L’Éternel n’est pas un dieu. Il ne demande pas à être adoré, supplié, loué, remercié… Il invite à partager son Être qui est Amour de pure Altérité.

 

     le chien qui fugue et s’aventure

     dans la campagne à la recherche

     de vie libre dans la nature

     ne se fie qu’aux fumets que l’air

     chemin faisant gratuits procure

 

     garde-t-il en sa souvenance

     la trace de ces origines

     dont assure la permanence

     la fidélité de ses gènes

     à peine voilés par les sens

 

     n’est-ce pas ce que sa maîtresse

     en quête de son chien perdu

     redécouvre avec la détresse

     levée en l’âme ici tendue

     par l’attirance inexorable

     de ses origines sauvages

     en leur appel indubitable

     tôt ou tard lorsque vient son âge

 

     mais la bête qui fait retour

     ne songe pas au changement

     lorsque sa maîtresse du jour

     découvre enfin qui est l’amant

 

4 janvier 2018

     Comme le sacerdoce est tourné vers le passé, la prophétie est tournée vers l’avenir. La prophétie annonce du nouveau, elle reconnaît la dynamique du temps parce qu’elle est inspirée par l’Esprit qui « ne cesse » de « renouveler la face de la terre » (Jean 5, 17. Psaume 104, 30).

     Cependant la prophétie parle le plus souvent, mais pas toujours, en figures, en meshalim, et il n’est pas facile de démêler le sens spirituel du sens matériel dans son discours. Ainsi le chapitre onze du Livre d’Isaïe commence par l’annonce d’un humain sous la forme d’un « rameau de la souche de Jessé qui apparaîtra, d’un rejeton de ses racines qui portera fruit » (Isaïe 11, 1). On voit aussitôt que ce mashal végétal concerne un être humain inspiré, un prophète: « L’esprit de l’Éternel reposera sur lui, Esprit de sagesse et de discernement… » Puis le mashal reprend dans le registre animal : « Le loup habitera avec l’agneau et la panthère se couchera avec le chevreau… la vache et l’ourse paîtront ensemble » (11, 6s).

     Que penser cependant de l’image de l’éternel destructeur, figure du sacré cosmique neïkos-thanatos, et bien sûr au service d’Israël contre ses ennemis : « Ils fondront sur l’épaule des Philistins à l’ouest, ils pilleront ensemble les nomades de l’est. Ils auront la mainmise sur Edom et Moab, et les Ammonites leur seront soumis » (11, 14). Le dieu d’Israël est une force de colère-neïkos comme il est une force de compassion-philia. Cette croyance religieuse s’est perpétuée dans le christianisme, on le voit chez Pascal et bien d’autres.

     Et l’on comprend ce que le Livre d’Isaïe lu matériellement peut apporter à Israël dans sa relation actuelle avec la Palestine : « Ne te réjouis pas , Philistie tout entière… Tremble Philistie tout entière… (14, 29, 31). On comprend aussi que certaines églises fondamentalistes qui lisent la Bible selon le sens littéral matériel plutôt que selon le sens figuré spirituel continuent de croire à une création du monde en six jours comme ils espèrent qu’Israël retrouvera son intégrité, son règne, sa puissance et sa gloire pour accueillir le retour du Christ victorieux de ses ennemis.

 

     lorsque dans la montagne

     entre loup et mouton

     on sent monter le ton

     qui croyez-vous qui gagne

 

     faut pas rêver quand même

     avec les bisounours

     qui voient la vache et l’ourse

     se dire je vous aime

 

     le peuple carnivore

     répandu sur la terre

     n’est pas plus indécent

     faisant couler le sang

     que le peuple herbivore

     faisant couler la sève

     et il n’est pas de vie

     sans dommage pour l’autre

     sur cette terre nôtre

 

     le mouton que l’on tue

     afin de s’en nourrir

     comme nous doit mourir

     pour le je et le tu

  

5 janvier 2017

     Il y a sans doute une nostalgie de prophète à se donner comme Isaïe la vision d’un monde animal sans carnivores, y compris sans humains carnivores.

     La découverte de l’Évolution couplée avec l’intuition d’Empédocle de deux forces opposées complémentaires dans la marche du monde, Philia et Neïkos, Amour et Haine, attraction et répulsion, nous fait comprendre que la vie, tout comme la matière et l’énergie, avancent avec le temps à la faveur du Boson de Higgs. Certains scientifiques en mal de métaphysique l’ont appelé la particule de Dieu parce que ce responsable de la masse de toute matière,  » clé de voûte de la structure fondamentale de la matière », est à l’origine de la gravité, attraction des corps qui, poussée à sa limite provoque la répulsion explosive, comme en un battement de cœur des univers, et dans la foulée l’élaboration des atomes en leur diversité, puis de la vie.

     Cette découverte a de nombreux rebondissements. Elle permet d’admettre que la vie, la vie humaine comme la vie végétale et la vie animale, se construisent dans l’altérité selon une relation où chaque individualité doit se nourrir des autres pour subsister et progresser, cet élan du moi prédateur se conciliant cependant avec un mouvement coopérateur dans un nous.

     Le « moi haïssable » de Pascal est celui qui se fait le centre de tout aux dépens des autres (Pensées, éd. Sellier 494). C’est la condition de l’humain premier, « charnel », qui vit en mangeant les autres, en les possédant, comprenant et dominant par l’élan de sa libido. Le mouvement Vegan341 peut bien s’opposer à ce qu’on se nourrisse de matière vivante animale, il ne peut s’opposer à ce qu’on se nourrisse de matière vivante végétale, matière que l’on est en passe de (re)découvrir. La vie dévore l’autre et le domine.

     Qu’importe. Le mouvement de l’esprit invite l’humain premier à passer de la chair possessive à l’esprit oblatif, du moi-nous à l’autre, qui pour l’humain dernier n’est plus l’enfer mais le paradis. On peut conjecturer que la mort est la possibilité d’achever ce processus de spiritualisation. C’est un des sens possible du « c’est accompli, consummatum est, tetélestaï ») du Fils de l’homme mourant (Jean 19, 30).

 

     le chien que l’on caresse

     révèle que ne cessent

     de passer des messages

     que méditent les sages

 

     il pose la question

     à qui ose penser

     d’un commerce sensé

     de l’interrogation

 

     qu’est le je et le tu

     qui s’établit ainsi

     et nous demande si

     nous avons la vertu

     capable de tenir

     une conversation

     sans une élocution

     qu’il faille entretenir

 

     le geste et le silence

     entre l’homme et la bête

     est pari d’une fête

     en sa pleine conscience

 

6 janvier 2018

Sommes-nous toutes et tous guettées par la radicalisation ? Qu’est-ce que la radicalisation ? Il ne suffit pas de se pencher sur la racine du mot, sur son étymologie, sur la racine de sa racine pour le comprendre, mais cela peut servir. Par ailleurs, regarder des racines avec pleine attention peut servir à les connaître.

     Qu’est-ce que la racine, les racines d’un arbre puisqu’elles sont aussi nombreuses en leurs ramifications que ses branches et ses rameaux ? On découvre aujourd’hui, en tout cas on soupçonne, que les racines sont un peu le cerveau de l’arbre. Il y a déjà là matière à penser, à repenser notre relation au monde végétal, et sans doute aussi notre relation au monde minéral comme notre relation au monde animal, selon l’intuition de Pythagore retrouvée par Gérard de Nerval,

      Respecte dans la bête un esprit agissant :…

      Chaque fleur est une âme à la Nature éclose

      Un mystère d’amour dans le métal repose…

      A la matière même un verbe est attaché…

Ce n’est pas s’égarer que d’emprunter ce chemin. On y trouve un remède à la radicalisation, à cet excès qui se prend pour le meilleur de la pensée : n’a-t-il pas existé un parti politique qui fièrement se disait radical ? En réalité la radicalisation que nous redoutons aujourd’hui est une sorte de déification-héroïsation d’une idée ou d’une croyance en oubliant l’essence de son projet, c’est regarder le doigt qui indique la lune au lieu de regarder la lune. On pourrait en ce sens qualifier de radicalisations le national socialisme de Hitler et le socialisme soviétique de Staline.

     La radicalisation de l’islam, puisque c’est elle qui maintenant préoccupe l’opinion, appelle malheureusement une radicalisation de la laïcité, par sur-réaction et par déviation et infidélité à ce qu’ont voulu établir ses législateurs au début du XXème siècle. Il importe donc de retourner à la vraie racine de la laïcité comme à la vraie racine de l’islam, mais sans jamais oublier leurs troncs, leurs branches, leurs rameaux et leurs feuilles.

     Pour reprendre l’image de la racine, se radicaliser, c’est en effet ne plus voir que la racine, oublier le tronc, les branches, les rameaux et les feuilles, c’est oublier que « tout se tient ». On le sent et on le sait d’autant mieux ici que l’on est convaincu que l’Être de l’être est Amour et qu’aucun être ne lui est étranger, qu’il n’existe donc aucune vérité qui ne tienne si ce n’est par sa relation avec la Vérité de l’Être de l’être. Toute « vérité » qui perd cette relation est dangereuse, et en prendre conscience invite à en douter. La seule Vérité qui ne peut être dangereuse et qui échappe donc au doute est celle de la racine de tout être, l’Être de l’être, sans rien oublier de la totalité de l’arbre, puisque, échappant aux forces cosmiques, elle n’est ni possessive ni dominatrice.

 

     le silence des pins

     quand cesse leur soupir

     se fait pour le devin

     une chance à saisir

 

     d’âme à âme se dit

     sans effort de langage

     muette mélodie

     libérée des nuages

 

     il y fait dans la nuit

     où le vide palpite

     s’accorder amuï

     aux mondes qui s’imitent

     dans l’absence éternelle

     et confient le secret

     de toute vie mortelle

     sans soupir ni regret

 

     le silence devine

     au silence des pins

     une grâce divine

     suressentielle   pain

 

7 janvier 2018

     En déifiant la Parole, le Verbe, le Logos, les religions monothéistes confondent un être avec l’Être de l’être, ou, pour parler leur langage, une créature avec le créateur, les forces cosmiques  avec leur auteur.

     La vérité du langage n’a de sens qu’en sa relation avec la Vérité de l’Être de l’être, qui lui-même échappe à tout langage, à toute formulation. Et l’Être de l’être est aussi un mot-mashal car ce qu’il représente n’est pas une substance mais une relation. C’est la raison pour laquelle le meilleur mot pour en parler, disons plutôt le moins mauvais, est celui d’Amour, étant entendu que l’Amour est au-delà de l’amour.

     La parole-prière est ainsi déclassée. Aimer, ce n’est pas dire qu’on Aime, mais agir par Amour. Ce n’est pas répéter « Seigneur, Seigneur, mais faire la volonté du Père du ciel » (Matthieu 7, 21ss), les mots « volonté du Père » étant bien sûr, eux aussi, du langage-mashal.

     La « prière » qui convient est donc un silence accueillant l’Esprit qui s’exprime en nous par « d’ineffables gémissements » (Chouraqui), « des soupirs que les mots ne peuvent exprimer » (Segond 21), « gemitibus inerrabilibus, « sténagmoïs alalêtoïs » (Romains 8, 26). On parle quelquefois en ce sens d’oraison de simple présence, celle vers laquelle cherchent à tendre celles et ceux qui pratiquent l’oraison, mais qui n’a de sens que si elle les fait progresser dans l’Amour des autres.

     Telle est la Vérité dont le Fils de l’homme a été le témoin (Jean 18, 37). Et s’il est vrai qu’il a dit « je suis la vérité » (Jean 14, 6), ce ne peut être que dans un sens relationnel et non substantiel, tout comme son « je suis » (Jean 8, 58) dans sa relation avec l’Éternel. On devrait se méfier du verbe être dans nombre de ses utilisations. (Que veut dire « Je suis Charlie » ? Toutes celles et ceux qui le disent ou qui refusent de le dire lui donnent-elles le même sens ?)

 

     les plages de silence

     entre les rochers dansent

     devant la mer immense

 

     c’est le repos de l’œil

     où l’âme se recueille

     arrêtée sur le seuil

 

     est-ce pour une attente

     en l’heure pa t i ente

     où la nouvelle amante

     au fond de sa ferveur

     espère la rumeur

     envahissant les cœurs

 

     les vagues qui s’avancent

     depuis la mer immense

     aux plages donnent sens

 

8 janvier 2018

     Comme le temps qu’Augustin disait connaître mais être incapable d’expliquer, ainsi de la personne, qui est cependant ce qui est censé nous toucher au plus près.

     On peut évidemment examiner le mot « personne » sous toutes ses coutures, ainsi que ses dérivés : persona (non) grata, personnage, personnaliser, personnel. Le plus fascinant pour les philosophes du XXème siècle a sans doute été le mot « personnalisme », système philosophique centré sur un concept que l’on peut juger aussi vide que le vide essentiel immobile au centre de certaines roues.

     Pascal a brièvement abordé le problème d’un « moi », synonyme de « personne », qui paraît introuvable : « Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? » (Pensées, éd. Sellier 567). Il dit cependant ailleurs que « le moi consiste dans la pensée » (167). Ce qui montre qu’il n’échappe pas à l’incohérence, voire à la contradiction puisqu’il donne à entendre à la fois que l’on sait et que l’on ne sait pas en quoi consiste le moi.

     Sa religion chrétienne l’a pourtant fait approcher ce qu’est la personne : « Le peuple honore les personnes de grande naissance… Les dévots, qui ont plus de zèle que de science, les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure » (124). On peut penser que cette lumière supérieure est celle de l’Évangile, « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait… Aimez vos ennemis » (Matthieu 5, 48, 44). Cela signifie que le moi, la personne, est en chaque individualité humaine un être digne de respect et d’affection pour l’Être de l’être et pour toute conscience qui tend à partager sa Vie. C’est aussi ce que dit Paul en parlant de l’égalité essentielle entre tous les êtres humains : « il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni humain libre  » (Galates 3, 28), ni PDG ni SDF…

     L’être personnel demeure indéfinissable, inexplicable, inexprimable parce qu’il est unique et qu’il échappe ainsi au langage de l’intelligence. Comme le suggérait Bergson, il n’est accessible que par l’intuition : « Nous appelons ici intuition la sympathie (l’empathie) par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet (d’un être) pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (La pensée et le mouvant, p. 181).

     Le personnalisme, tel qu’on peut ici le penser et le vivre est dans cette attitude de respect et d’affection de l’Amour pour la personne de tout être.

 

     qui dis-tu que je suis

     m’avait-il demandé

     en la question que fuient

     les êtres commandés

 

     ce n’était pas seulement

     le vieux qui sommes-nous

     adressé par moments

     après d’où venons-nous

 

     c’était le grand secret

     que demande au silence

     pour qui le prend en gré

     angoissée la conscience

     afin de reconnaître

     plus que où allons-nous

     l’enfant qui vient de naître

     au premier rendez-vous

 

     c’est la question que je

     pose toujours au tu

     inconscient dans le jeu

     des mots qui se sont tus

 

9 janvier 2018

     Il peut paraître étrange que Pascal en son incohérence ait insisté sur la mauvaiseté du moi alors qu’il a dit par ailleurs qu’il ne savait pas ce qu’était le moi, tout en affirmant aussi qu’il consistait dans la pensée (Pensées, éd. Sellier 494 et 743, 567, 167). Il y aurait donc eu pour lui plusieurs moi.

     On peut penser qu’il y a un moi psychologique qui pense et un moi moral qui agit, un peu comme il existe en français une conscience psychologique et une conscience morale (l’anglais distingue consciousness et conscience).

     Pascal savait bien que nous pouvons nous distancier de notre « moi haïssable… qui se fait le centre de tout, veut asservir… tous les autres » et qui est « injuste en soi » (494). Il s’est attardé sur le moi de « l’amour-propre dont la nature est de n’aimer que soi » (743, p. 563). Mais d’où lui venait l’idée de « l’injustice en soi » du moi si ce n’est d’une idée de justice que nous pouvons écarter par une « illusion volontaire » (743) ?

     Le moi inconnaissable par l’intelligence, la personne inexprimable comme objet et cependant connaissable par l’intuition, en l’occurrence l’intuition de l’Amour, est ce qui fait de tous les êtres humains des êtres dignes en leur essence d’un respect et d’une dilection inconditionnelles, ce qui confère l’égalité entre tous sans considération de sexe, de rang social, de culture, d’idéologie, de religion et même de valeur morale. C’est notre moi qui nous fait Aimer le moi de nos ennemis. On peut être amené à penser qu’il s’agit d’une participation au moi de l’Éternel Amour.

 

     au cœur de l’hiver l’abeille

     qui dans la maison bourdonne

     pour la conscience en éveil

     des signes change la donne

 

     parmi les coïncidences

     ce sont celles qui étonnent

     comme les signes de sens

     pour les âmes qui consonnent

 

     cela est superstition

     aux yeux des belles lumières

     qui éclairent la raison

     jusqu’au fond de nos chaumières

     où l’ombre se réfugie

     pour l’âme qui y médite

     avec les tisons rougis

     dans la dernière limite

 

     c’est avec eux que bourdonnent

     dans le rythme de leurs cœurs

     les abeilles et les hommes

     au long des jours et des heures

 

10 janvier 2018

     Pour expliquer en quelques phrases élégantes que « nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation », Jean-Paul Sartre n’a pas seulement voulu jouir de son talent d’écrivain. Il avait l’intuition d’un moi plus « profond » que son moi social, d’un moi essentiel auquel il donnait le nom de liberté et qui libère de la liberté ordinaire liée chez notre humain premier au « monde » du désir de posséder, comprendre et dominer (I Jean 2, 16). C’est de ce moi que la Vérité nous libère (Jean 8, 32).

     On regrette évidemment ici qu’il n’ait pas vu que ce moi-liberté est le je qui n’existe tel qu’en lui-même que par le tu, par la multitude des tu, les autres qui ne sont un enfer que pour qui vit dans le « moi haïssable » de « l’amour-propre, de « ce moi humain dont la nature est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi » (Pensées, éd. Sellier 743, p. 563), qui « se fait le centre de tout et voudrait être le tyran de tous les autres » (494).

     Pour l’humain dernier, le second Adam qui n’est plus « vivant psychique » mais « spirituel donneur de vie » (non plus « in animam viventem » mais in spiritum vivificantem », non plus « eis psukhên zôsan » mais « eis pneuma zôopoioun » (I Corinthiens 15, 45), le paradis c’est les autres, car l’Éternel est Altérité, Agapè (I Jean 4, 8).

 

     un papillon à la fenêtre

     veut retrouver la liberté

     pourquoi donc lui offrir le thé

     alors qu’il ne cherche qu’à être

 

     le verre n’est pas dans ses gènes

     et il s’obstine à regarder

     à travers lui ainsi gardé

     par ce qu’il vit comme une gêne

 

     pour l’œil ce qui est transparence

     est synonyme de voyage

     où si possible sans bagages

     et emmené par l’espérance

     on va sans nul autre chemin

     qu’à travers forêts et déserts

     ni autre guide qui nous sert

     que la présence d’une main

 

     lors le papillon qu’on libère

     en lui ouvrant une fenêtre

     s’échappe libre vers son être

     en préférant au thé l’hiver

 

11 janvier 2018

     Lorsque Pascal écrit, « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde » et « Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi » (Pensées, éd. Sellier 749, p. 575. 751, p. 579), il ne fait qu’exprimer la mentalité religieuse pour laquelle certains événements du passé ont valeur intemporelle parce qu’originelle.

     Ainsi, célébrer le sabbat, le dimanche et le vendredi comme le font les trois monothéismes, c’est implicitement se référer à la création en six jours  : « Dieu a béni le septième jour et il l’a sanctifié (mis à part) parce qu’en lui il s’est reposé de tout ce qu’il avait fait et créé » (Genèse 2, 3). C’est un retour à l’origine.

     Lorsqu’on lit les œuvres de Mircea Eliade, on s’aperçoit que ce retour à l’origine, cette représentation-réactualisation d’un événement passé est essentielle à la mentalité religieuse. Et l’on prend conscience de la force de la dénonciation du sabbat par le Fils de l’homme qui le récuse parce que « mon Père travaille toujours, et moi aussi. Pater meus usque modo operatur, et ego operor. O pater mou eôs arti ergatsetaï, kagô oï ergatsomaï » ( Jean 5, 17). Les juifs orthodoxes qui ont entendu les paroles du Fils de l’homme ont compris qu’il « dissolvait, solvebat, éluen » le sabbat. C’est pourquoi ils ont décidé de le faire mourir : il s’attaquait au fondement même de la religion, à la mentalité religieuse.

    C’est bien cette mentalité qui conduisait Pascal selon sa religion comme selon toute religion. Cela allait bien avec sa croyance à « un Dieu irrité » (Pensées 681, p. 472) et qui lui faisait dire qu’en son agonie « Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu » (749, p. 574). Le dieu monothéiste comme tous les autres est un être cosmique, une force de neïkos-thanatos et une force de philia-eros. Ce n’est pas l’Éternel Amour.

     Mais pourquoi la parole révolutionnaire du Fils de l’homme n’a-t-elle pas été entendue ? Pourquoi la mentalité religieuse a-t-elle été la plus forte dans le christianisme ? Pourquoi s’est-elle avérée indéracinable ? Et pourquoi l’athéisme a-t-il rejeté le message du Fils de l’homme avec la religion qu’il démolissait, jetant le bébé avec l’eau du bain ?

 

     le sang aujourd’hui répandu

     par les obus et les couteaux

     se disperse sèche bientôt

     prêté oublié rendu

 

     celui que l’on donne répare

     les malades et les blessés

     et paraît un peu plus sensé

     mais il ne dure que sa part

 

     il n’est de précieux sang qu’un temps

     c’est celui que vit une chair

     qui comme lui n’a rien à faire

     pour ce qu’il en est de l’amant

     éternel donné par l’esprit

     à qui l’accueille au fond des choses

     et qui naissant de nouveau ose

     de la chair et du sang dépris

 

     c’est aujourd’hui au carrefour

     du temps et de l’éternité

     que le sang en sa vérité

     annonce qu’il est sans retour

     et qu’il nous faut donc le défendre

     contre tous ceux qui le répandent

 

12 janvier 2018

     « Et si le Temple doit être abattu

       Il nous faut d’abord bâtir le Temple »

       ( T.S. Eliot, Chorus from « The Rock » VI)

     Prise hors de contexte, ce langage de prophète de l’Ancien Testament peut nous donner à penser à l’histoire religieuse de l’humanité.

     Où en sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous religieusement tous et chacune ?

     On a retrouvé chez les Néandertaliens antérieurs au Moustérien, soit il y a cent mille ans ou davantage, des traces d’un culte de l’ours. Ces gens-là avaient déjà leurs rites et donc leurs mythes religieux (Joseph Campbell, The Mythic Dimension, p. 39ss). Dès l’animalité première, nous avons été religieux et nous le sommes encore, consciemment ou non. C’est en nous une force puissante, que nous nous y soumettions ou que nous nous révoltions contre elle dans un athéisme plus ou moins virulent. Nous pouvons juger de cette force à l’échec du Fils de l’homme dans son Église incapable de le suivre dans sa désacralisation de l’espace et du temps (Jean 4, 21, 5, 17). Il avait pourtant été précédé par des prophètes qui avaient déjà affirmé l’inutilité des sacrifices et la nécessité d’une justice conforme à la volonté de leur dieu.

     On trouve par ailleurs dans la dédicace du Temple par Salomon l’affirmation répétée que son dieu est aux cieux et que c’est de là et non du Temple qu’il préside aux destinées de son peuple : « Mais quoi ! Dieu pourrait-il vraiment habiter sur la terre ? Puisque ni le ciel ni les cieux des cieux ne peuvent le contenir, cette maison que j’ai construite le pourrait d’autant moins… C’est du ciel qu’il entend » (I Rois 8, 27, 34, 36, 39, 43, 45, 49). Celui qui a écrit ce texte avait conscience du statut exact du Temple, de son caractère précaire et provisoire.

     Il a fallu, comme l’a dit T.S. Eliot, bâtir des temples pour pouvoir les détruire, leur conférant un statut de relais de l’humanité première à l’humanité dernière, de la chair à l’esprit. Tel est le lent cheminement de l’humanité où le religieux est une préparation au non-religieux, où le non-religieux évangélique est l’accomplissement du religieux judaïque. Il s’agit non d’abolir mais d’accomplir (Matthieu 4, 17). Nous en sommes loin, mais nous pouvons au moins annoncer et préparer cet accomplissement en nous efforçant de le vivre.

 

     la tombe que tu vas fleurir

     ne contient que de la poussière

     des os finissant de blanchir

     pourquoi t’en faire un repère

 

     c’est une très vieille histoire

     écrite au fond de ma chair

     lue et relue dans l’espoir

     d’accéder à son mystère

 

     peut-être que dans les livres

     se découvre une mémoire

     qui dans le secret délivre

     à l’intime des grimoires

     pour le silence attentif

     un message où l’au-delà

     s’affirmant définitif

     chante la tombe où tu vas

 

     je crois qu’un instinct divin

     inspire les faiseurs de tombes

     leur soufflant que leur incombe

     ce devoir jusqu’à la fin

 

13 janvier 2018

     « Sans séparation et sans confusion »

     « Rien n’articule si bien deux objets que les adverbes christologiques de Chalcédoine, « sans confusion ni séparation ». Ils sont les meilleurs apports logiques du christianisme à la pensée universelle » (Nicolas Steeves, Grâce à l’imagination).

     Comme toujours, on peut comprendre ces mots en dehors du contexte religieux, on peut même dire qu’ils y invitent : « la pensée universelle » déborde le christianisme. La trouvaille des théologiens de Chalcédoine (451) cherchant à rendre compte de « l’union hypostatique », des rapports entre l’humain et le divin dans la personne du Christ, cette trouvaille déborde sa personne et s’applique à la totalité des êtres temporels dans leur relation avec l’être éternel, des « créatures » avec le « créateur ». Et cela sous-tend l’idéal de la relation d’Agapè de chaque conscience avec toutes les autres. Le « sans séparation » de la dilection se vit en tension avec le « sans confusion » du respect sans lequel il n’y a pas d’Altérité.

     Une conscience qui cherche à se fondre en l’autre et/ou l’autre en elle dans un amour fusionnel demeure dans « le monde » au sens évangélique, celui de la chair possessive, possédée/possédante de l’autre selon la libido sentiendi et, indissociablement, selon la libido sciendi et la libido dominandi.

     Philosophiquement, culturellement, on peut se demander si la pensée occidentale n’est pas entravée par un excès de séparation, comme l’en accusent certains penseurs africains, et si la pensée orientale n’est pas entravée par un excès de confusion, comme semble l’indiquer l’hindou cherchant à se persuader de son identité avec le Soi en répétant la grande sentence upanishadique « tat tvam asi, tu es cela ».

     L’Amour agapè, c’est autre chose, et il peut rééquilibrer les diverses cultures comme les diverses consciences qui y vivent.

 

     comme à la nuit le jour et le jour à la nuit

     l’un à l’autre succèdent plutôt qu’ils ne se fuient

 

     lumière blanche et obscurité noire

     ont l’une en l’autre droit à quelque part

 

     sans rien qui les emmêle

     sans rien qui les sépare

     l’une et l’autre se hèlent

 

     la chair est une et deux

     espace et non-espace sages

     cœur et visage

     et la peau se fait belle pour les yeux

 

     lumières dans les nuits et ombres dans les jours

     passent des jouissances à la réjouissance

     lorsque la mort est la reconnaissance

     de la naissance de l’amour

 

14 janvier 2018

 

     Si nous pensons avec Pascal qu’il y a en nous un moi qui nous échappe, un moi plus « profond » que notre conscience et que ce moi est notre être personnel, nous pouvons concevoir que le « moi », la « personne » de l’Éternel est absolument inaccessible à notre conscience.

     Que peut bien être la personnalité d’un être infini, aussi présent aux plus lointaines galaxies qu’à la plus infime des particules ? Nous concevons notre personnalité à partir de notre individualité, de ce qui fait que nous ne sommes pas les autres. Cette individualité est exclue de l’être infini, tellement plus intime à l’intime des êtres que certaines cultures le croient identiques à cet être intime..

     Nous ne connaissons de l’Éternel que ce qui fait notre relation à son être comme cause première. Cette cause n’est pas seulement cause de notre existence, cause du fait que nous existons, mais aussi cause de notre essence, de ce que nous sommes, cause de l’essence de tous les êtres en ce qu’ils ont de positif, ce qu’ils ont de négatif étant une limite, une négation de l’être. Tout ce qu’il y a de bon et de beau en tout être de façon limitée l’est sans limite dans sa cause première. C’est en ce sens que le Fils de l’homme a pu dire , « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19), signifiant que seul l’Éternel est absolument bon, « infiniment bon » comme le dit le catéchisme catholique, et que notre bonté, si grande soit-elle, ne peut être absolue, qu’elle n’existe qu’en participation à la bonté éternelle. De même la beauté, la nôtre comme celle de tous les êtres.

     Il devrait donc être évident que l’être infiniment bon ne peut être « irrité » ou « en colère » comme le dit Pascal en bon chrétien à la suite des religions, toutes fondées sur la crainte des divinités malveillantes et sur la confiance dans les divinités bienveillantes. On ne accepter non plus que « Dieu soit lent à la colère » comme le dit la Bible (Psaume 103, 8) puisque cela signifierait que la colère n’est pas totalement exclue de son être.

     Si l’enfer existait, ce ne pourrait être que le sort de consciences qui refuseraient absolument de participer à la bonté de l’Éternel, à son Amour inconditionnel de tous les êtres. Si le Fils de l’homme a invité les humains à Aimer leurs ennemis (Matthieu 5, 44), n’est-ce pas parce que l’Éternel Aime ses ennemis, les consciences les plus réfractaires à son Amour ?

 

     est-ce Bételgeuse ou Rigel

     qui te fait rêver dans la nuit

     lorsque dehors la terre gèle

     et que l’air se fige sans bruit

 

     la planète poursuit sa course

     et tu attends que vienne l’aube

     où disparaîtra la grande ourse

     dans la forêt de l’immense orbe

 

     les étoiles ne meurent pas

     toutes ensemble dans le ciel

     et tu les devines là-bas

     comme les abeilles et le miel

     occupées à vivre leur vie

     à la mesure qui leur sied

     sans jalousie et sans envie

     sans même se plaire appréciées

 

     alors qu’importent Bételgeuse

     Rigel et tout ce qui constelle

     dans l’immensité ténébreuse

     tu peux bien faire un peu de miel

 

15 janvier 2018

     « Qui n’est pas avec moi est contre moi » et « Qui n’est pas contre nous est avec nous » (Matthieu 12, 30. Luc 9, 50). Ces paroles attribuées au Fils de l’homme méritent-exigent d’être pensées. Il ne suffit pas d’en examiner le contexte immédiat, il faut les situer au sein du témoignage central de Yeshoua de Natsèrèt.

     Il ne s’agit pas de prendre position face à la personne de Yeshoua, mais face à l’Amour. Il ne s’agit pas du messager mais du message. Qui a dit, « nous serons jugés sur l’Amour » ? Jean de la Croix peut-être, mais qu’importe puisque l’Amour exclut la référence à qui parle de l’Amour. Il est bon d’entendre résonner la parole-mashal du « Jugement dernier » (Matthieu 25, 31-46) où c’est bien selon l’Amour que s’opère le jugement, et sans que les jugés aient eu conscience d’être pour ou contre la personne du Fils de l’homme : « Quand t’avons-nous vu…? » Le  « péché » essentiel pour ne pas dire le seul n’est pas de blasphémer contre le Fils de l’homme, mais de refuser l’Esprit d’Amour (Matthieu 12, 31).

     Le pour ou contre moi est repris périodiquement par des gens qui prétendent imposer leur idée, leur religion, voire leur personne. C’est aller contre le sens du message essentiel du Fils de l’homme. Aucun humain ne peut exiger que l’on se déclare pour ou contre lui. Ambiguïté du « Je suis Charlie » lorsqu’on l’impose, lorsqu’on donne à penser qu’il faut dire « Je suis Charlie » au nom de la liberté d’expression, alors que  c’est se retrouver en pleine contradiction avec cette liberté que le « Je suis Charlie » est censé défendre.

     Encore une fois, « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19). Se croire et se présenter comme le Bien, obliger les autres à se déclarer pour ou contre ce qui n’est pas l’Amour est une imposture.

 

     l’ajonc se moque de l’hiver

     lorsque ses fleurs à pleines dents

     mordent dans le balancement

     que discrets les souffles divers

     font tressaillir pour son amant

 

     la vie éclate sur l’éphéméride

     où chaque page exubérante

     se rit encore de toute ride

     le temps que l’inspire incessant

     le tressaillement de l’amant

 

     ce n’est pas pour lui ni pour mille

     autres qui indifféremment

     se cherchent un centre une ville

     comme le sens inconsciemment

     de l’existence primitive

 

     car déjà la circonférence

     et le centre sont nulle part

     pour qui avance dans le sens

     de la chair vers le grand départ

     où tressaille à jamais l’amant

 

     ainsi sourit de ses dents d’or

     à l’hiver l’ajonc du hasard

     qui a poussé sans que personne

     ne lui ait imposé son art

     pour faire tressaillir l’amant

    

16 janvier 2018

     « D’où venons-nous-où-allons-nous ? » Certaines consciences continuent de se croire descendre du singe, mais combien se demandent de qui descend le singe au point de se sentir descendre le long chemin de la vie, de la matière poussière d’étoile, de l’énergie, du Vide ? Combien surtout se sentent, non pas descendre mais monter dans une humanité en chemin vers une conscience plus haute ?

     Et la croyance religieuse ? Les monothéistes croient qu’ils ont dépassé le polythéisme et atteint la vérité définitive alors que chaque monothéisme et chaque branche des monothéismes se fait une idée de dieu un peu ou même très différente de celles des autres.

     On trouve chez Joseph Campbell, dans sa recherche fascinée obstinée par les mythes et les religions, cette « découverte » scientifique :

  »Je vais tenter la première ébauche des dieux et des héros qui dans sa forme aboutie devrait inclure dans sa portée tous les êtres divins – tout comme le fait la zoologie avec les animaux et la botanique avec les plantes – cessant d’en regarder aucune comme sacrosainte ou échappant au domaine scientifique. En effet, tout comme dans le monde visible des royaumes végétal et animal, il existe une histoire du monde visionnaire des dieux, une évolution, une série de mutations gouvernées par des lois. Mettre ces lois en évidence est le but propre de la science.

     Et de plus, tout comme notre science de la biologie n’est arrivée à maturité qu’en osant compter l’homme parmi les bêtes, la science de la mythologie n’y parviendra qu’en comptant Dieu parmi les dieux… C’est à ces curiosités que notre science va s’intéresser, laissant l’ineffable sans nom » (The Mythic Dimension, p. 17)    

     Ce que la science des mythes et des religions entend avec Joseph Campbell aujourd’hui remettre à plat, la « science » de l’Évangile l’a déjà établi il y a vingt siècles dans l’intuition du Fils de l’homme. Sa découverte de « ce qui était demeuré caché depuis le commencement du monde » (Romains 16, 25) a remis en perspective les religions, y compris le monothéisme juif. Et cette découverte n’a pas « laissé l’ineffable sans nom ». Elle a cependant été en grande partie occultée par les chefs de l’Église et ses théologiens qui ont fait du christianisme un simple prolongement du judaïsme.

     Peut-on espérer que l’érosion du catholicisme en France sera l’occasion de retrouver cet ineffable dans toute sa pureté ? Dans son À la droite de Dieu, Jérôme Fousquet pose la question d’un « réveil identitaire des catholiques ». S’agit-il d’un chant du cygne ou d’un prélude à un renouveau ? Ni l’un ni l’autre peut-être, mais la mise au jour de l’essence même du témoignage du Fils de l’homme rapporté par son ami Jean : « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8) confirmant le « nous serons jugés sur l’Amour » de Jean de la Croix et le mashal du jugement dernier (Matthieu 25). Tel est l’ineffable de l’Amour, qui échappe à toute théologie et qui ne se découvre qu’en le vivant.

 

     le jardin aussi a ses crottes

     il faut bien que le chien

     expulse ce qui sous la botte

     est pire que le rien

 

     c’est ce que dit la longue histoire

     de la vie mangeant l’autre

     et ne lui laissant en pourboire

     qu’un engrais pour le nôtre

 

     n’est-il dans la vie qu’une porte

     pour ne plus expulser

     d’ici ce qu’il importe

     à la conscience de chasser

     ce qui ne peut qu’être inutile

     pour entrer au royaume

     découvrant que tout est futile

     qui n’ouvre pas son home

 

     celle qui sent la puanteur

     de ce que lui propose

     le jardin parmi ses odeurs

     enfin comprend et ose

 

17 janvier 2018

    Viol, harcèlement sexuel, sexisme… Il est utile de les comprendre pour les combattre, et, pour ce faire, en étudier l’archéologie.

     Quoi qu’en pensent certains ethnologues (la regrettée Françoise Héritier), l’humanité n’a pas toujours été patriarcale. Entre autres exemples, Joseph Campbell rapporte le témoignage d’un missionnaire français au Canada au début du XVIIIème siècle, Joseph Lafitau (1671-1746) dans son Mœurs des sauvages Amériquains comparées aux mœurs des premiers temps (Paris 1724) où il va jusqu’à louer la supériorité des femmes, « supériorité, spirituelle, sociale et pratique » :

« C’est dans les femmes que consiste proprement la Nation, la noblesse du sang, l’arbre généalogique, l’ordre des générations et de la conservation des familles. C’est en elles que réside toute l’autorité réelle….Les hommes au contraire sont entièrement isolés et bornés à eux-mêmes, leurs enfants leurs (sic) sont étrangers, avec eux tout périt » (en français dans le texte)

The Mythic Dimension, p. 92

     Si, dans la horde primitive, le mâle dominant imposait brutalement sa maîtrise sexuelle sur les femmes, il était cependant absent de la filiation qu’il ne reliait pas à la relation sexuelle. C’est en tout cas ce que pensent les ethnologues. La supériorité de la femme s’est installée à partir de la civilisation néolithique de l’agriculture fondée sur la fécondité de la terre et sur les mythes et rites qui l’accompagnaient. Ce fut le règne du sacré centré sur la transcendance et l’immanence de la Grande Déesse et sur la prééminence de la féminité dans la vie familiale, sociale et politique qui s’y attachait.

     Le patriarcat a peu à peu mis fin à ce sacré par l’action d’envahisseurs éleveurs nomades sémites et aryens privés de l’enracinement chthonien et désormais au fait de leur rôle dans la procréation.

     En prenant conscience de ces mouvements et mutations civilisationnelles, nous pouvons comprendre quelles forces agissent jusqu’à présent dans la civilisation occidentale par ce que C.G. Jung  a appelé notre « inconscient collectif ». Le combat féministe visant à établir l’égalité des sexes devrait prendre en compte l’existence de cet inconscient et des forces cosmiques qui continuent de le gouverner, afin d’en mesurer la puissance. C’est un combat civilisationnel qui touche à notre imaginaire déséquilibré où le chthonien-nocturne est dominé par l’ouranien-diurne. Il ne se limite pas à la relation entre les sexes.

     Le christianisme est une religion d’origine sémite comme le judaïsme dont il est issu et comme l’islam qui le suit. On ne doit pas s’étonner qu’il soit régi par la pensée patriarcale. En rupture avec lui, un féminisme inspiré par l’intuition évangélique se fonde, quant à lui, sur l’égalité des moi profonds introuvables repérés par Pascal qui n’a pas su les nommer parce qu’il n’a pas osé penser son christianisme (Pensées, éd. Sellier 567).

 

     le blé en herbe espère

     sans jamais y penser

     que le sein de la terre

     le fera avancer

 

     il compte sur le ciel

     sur le nuage et l’eau

     comme sur le soleil

     à chaque jour nouveau

 

     et aussi sur la nuit

     sur la lune secrète

     qui fait rêver sans bruit

     et inspirer la tête

     au fond de la racine

     aux aguets des hauteurs

     comme des horizons

     comme des profondeurs

     entre cœur et raison

 

     lorsqu’il va disparaître

     ayant porté son fruit

     le blé fondra dans l’être

     éternel de la nuit

 

18 janvier 2018

     L’ambiguïté du christianisme en matière sexuelle apparaît dès les épîtres de Paul : Il y a « Femmes, soyez soumises à vos hommes. Mulieres, subditae estote viris. Aï gunaïkes, upotassesthé toïs andrasin » (Colossiens 3, 18), et qui dira qu’il ne s’agit pas de machisme patriarcal ? Mais il y aussi  « Il n’y a plus ni  homme ni femme. Non est masculus, neque femina. Ouk éni arsen kaï thêlu » (Galates 3, 28). À noter que dans un texte parallèle de l’épître aux Colossiens, qui parle aussi de l’égalité des juifs et des grecs, l’homme et la femme ne sont pas mentionnés (Colossiens 3, 11). On peut parler d’une cohérence interne de l’épître aux Colossiens et d’une incohérence entre cette épître et celle aux Galates. Mais un bon théologien chrétien se gardera de mentionner cette incohérence. Comment pourrait-il y avoir des incohérences dans le texte sacré de la Bible ?

     La Vérité dont le Fils de l’homme a été le témoin, qu’est-elle ? Il devrait être évident que c’est l’Amour de pure altérité et qu’elle ne peut admettre une inégalité des sexes, pas plus que des cultures et des conditions sociales au niveau des personnes.

     Le christianisme ne peut reconnaître cette égalité essentielle parce que sa théologie est patriarcale et qu’elle ne peut abandonner le patriarcat sans se mettre en danger. Cette théologie fonde l’Église sur un choix de son dieu, qui l’a choisie comme épouse à la manière dont le dieu du judaïsme a choisi son peuple. Ainsi Paul a-t-il pu écrire aux Corinthiens, « Je suis jaloux de vous, de la jalousie de Dieu, parce que je vous ai fiancés à un seul époux pour vous présenter au Christ comme une vierge pure » (II Corinthiens 11, 2). C’est l’image utilisée par le prophète Osée pour décrire la relation de son dieu avec son peuple : « Je te fiancerai à moi pour toujours » (Osée 2, 21), tout comme le prophète Isaïe, « Ton créateur est ton époux » (Isaïe 54, 5).

     On peut bien dire qu’il ne s’agit là que d’une image, d’un mashal, mais elle est vitale pour l’existence même de l’Église comme peuple choisi hors duquel il n’est pas de salut. Comment pourrait-on concilier cette identité avec un dialogue interreligieux sincère si ce n’est en ne se fondant que sur l’Amour, pour lequel il n’y a évidemment ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre, mais aussi ni juif, ni chrétien, ni musulman, ni bouddhiste, ni animiste…

     Le combat féministe n’a de fondement dernier que selon cette égalité dans l’Amour. S’il en reste à la chair et au sang, il risque de n’être qu’un combat pour le matriarcat dans une guerre des sexes.

 

     triste elle s’en est allée

     dans ces yeux elle avait vu

     le désir qui possède et tue

     trompant l’amour exilé

 

     fallait-il se laisser prendre

     au piège du don entier

     qui s’efforce de comprendre

     au lieu de sentir l’essai

 

     c’est par le cœur qui devine

     non par celui qui s’émeut

     que se découvre l’aveu

     qui sur les lèvres dessine

     le respect et la tendresse

     dans l’équilibre où le sang

     et la chair se départissent

     de leur faim et que se tisse

     la toile du firmament

 

     peut-être trouvera-t-elle

     dans le hasard des chemins

     celui qui donnant la main

     ne sera que l’étincelle

 

19 janvier 2018

     Lorsqu’on s’interroge sur les questions de bioéthique, d’éthique de la vie, il est bon de se demander depuis où on le fait. Une pensée patriarcale ne peut avoir les mêmes opinions qu’une pensée matriarcale, le matérialisme et le spiritualisme ne peuvent pas tenir le même discours, etc.

     Ces questions sont posées le plus souvent à partir de la vie physique envisagée comme la seule vie humaine par des scientifiques pour qui la pensée est une production des neurones et pour qui les neurones sont de la matière physique. On peut se demander si dans cette appréhension de la vie on peut encore sans incohérence se préoccuper de la personne humaine. Il faut bien en effet en bioéthique comme en toute éthique se demander ce qui fait qu’un être humain est une personne.

     On peut à ce sujet se rappeler ce que disait Pascal : « Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme » (Pensées, éd. Sellier 567). Peu soucieux de cohérence, Pascal disait aussi d’ailleurs que « le moi consiste dans ma pensée. Donc moi qui pense n’aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé » (op. cit., 167) Selon la physiologie du XVII° en effet, « le fœtus n’est pas animé dès le temps de sa formation » (ibid., note). On peut se demander ce que Pascal aurait pensé de l’IVG pratiquée avant cette « animation »…

     Si l’on prend conscience des points de vue divers et changeants des consciences humaines, on comprend que les discussions visant à établir une bioéthique et des lois de bioéthique vont donner lieu à des combats d’opinions inconciliables. On peut aussi penser qu’elles pourront contribuer à clarifier nos idées sur le « que sommes-nous », sans négliger le « d’où venons-nous » et le « où allons-nous » qui en sont indissociables.

     Si l’on juge nécessaire de revoir tous les sept ans les lois de la bioéthique, c’est parce que les opinions se modifient, mais aussi parce qu’il est utile de nous demander s’il est bon d’aller là où nous semblons aller, et puis de nous interroger : est-ce une avancée ou un recul ou autre chose ?

 

     les deux corbeaux

     s’en vont s’en viennent

     cherchant les eaux

     cherchant les airs

     sans que ne tienne

     pour eux la terre 

 

     leur élément

     c’est un espace

     où rien ne ment

     de l’air de l’eau

     et où la face

     chante le beau

 

     là où croassent

     dix mille appels

     celle qui passe

     dans le silence

     dit éternelle

     une présence

 

     nul centre ni

     circonférence

     à jamais n’y

     donne le change

     des différences

     avec les anges

 

     corbeaux sans ailes

     du non-espace

     sans lui sans elle

     changent le nôtre

     en face à face

     unique et autre

 

20 janvier 2018

     Dans la lutte pour l’égalité des sexes il est utile de découvrir l’archéologie des religions qui continuent de nous concerner plus ou moins étroitement. Marija Gimbutas (1921-1994) a montré la primauté de la divinité féminine en Europe et au Proche-Orient depuis le paléolithique jusqu’au néolithique, pendant quelque vingt mille ans. Cette Grande Déesse était « la Créatrice suprême qui crée de sa propre substance » : à l’image de l’araignée produisant sa toile, elle était perçue comme « la force structurante de l’univers dont elle est à la fois la source et la substance. »

     Ce n’est qu’ensuite qu’est apparue la figure de la « Terre Mère Indoeuropéenne, esprit sacré de la terre qui n’est pas en elle-même principe créateur, qui ne conçoit qu’en interaction avec le dieu du ciel ». Puis, sous la pression de la culture sémite patriarcale, vers  moins 3500 avant notre ère, La Terre Mère a été écartée au profit du seul Créateur Céleste. (Joseph Campbell, The Mythic Dimension, pp. 126s).

     L’apparition du monothéisme hébraïque s’est inscrite dans la dynamique de cette évolution, et l’on peut en deviner l’impact jusque sur notre culture avec les enjeux que met au jour le combat féministe de l’Occident actuel. La bioéthique de la conception avec les questions de l’IVG, de GMA et de la GPA… ressortit à ce qui est ressenti et vécu comme une libération des femmes de la tutelle des hommes mais aussi du dieu patriarcal.

     Que devient alors la figure, le mashal du « Père », selon lequel le Fils de l’homme a exprimé sa relation avec l’Éternel-Éternelle, qui n’est « ni homme ni femme » comme l’intuition évangélique nous invite à la vivre dans l’Amour (Galates 3, 28) ?

 

     Qu’es-tu venue faire ici

     Que sommes-nous l’un à l’autre

     que nous puissions dire nôtre

     en dialogue précis

 

     Si de mots je te tutoies

     je sais bien que tu ne peux

     me rendre ce que je veux

     te voir sous le même toit

 

     Je ne t’ai pas invitée

     mais tu me fais quelque chose

     Je ne puis le dire en prose

     intelligente apprêtée

     dans la fabrique des mots

     incapables de t’atteindre

     Lors je ne puis que me plaindre

     de mes indicibles maux

 

     Incapable de me taire

     si ce n’est quelques instants

     me faisant à ton mystère

     je vais de l’être à l’étant

 

21 janvier 2018

     Lorsqu’on entend un pape prendre la défense et faire l’éloge de la Mère Terre (de la Pachamama), on comprend que pour lui le Père Ciel ne règne plus sans partage, que le patriarcat n’exerce plus son pouvoir totalitaire sur le christianisme.

     Lorsqu’il prend la défense des peuples indigènes au Chili et au Pérou, François est animé par l’esprit de l’Évangile tel qu’il s’exprime dans le « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, car vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates 3, 28). Sans doute un théologien chrétien pourra-t-il arguer que c’est le Christ Jésus qui unit les humains. Mais qu’est en Vérité le Christ Jésus si ce n’est un nom mashal pour l’Être sans nom, l’Infini Infinie qui invite à l’Amour dans la liberté et l’égalité de la fraternité universelle.

     Selon cette vision du monde, il n’y a plus de patriarcat ni de matriarcat, et la Terre est symboliquement l’égale du Ciel. C’est un des sens du « sur la Terre comme au Ciel » lorsqu’on reconnaît l’Amour dans « la volonté du  Père » (Matthieu 6, 10).

     On comprend aussi dans cette vision du monde tout le sens de la lettre Laudato Si’, qui associe le combat pour la nature et le combat pour l’humanité, la lutte écologique et la lutte sociale. Nous sommes ainsi invitées à prendre conscience de notre mentalité culturelle encore régie par un excès d’imaginaire ouranien séparatiste aux dépens d’un imaginaire chthonien unioniste et à rétablir notre équilibre psychologique et ontologique.

     Encore une fois, reconnaître la Terre Mère c’est ne plus donner l’exclusivité au Ciel Père. C’est reconnaître les liens qui unissent tous les êtres, y compris les êtres humains et les êtres de la nature, dans « la conviction que tout est lié dans le monde » (op. cit. §16), et c’est mettre en œuvre cette reconnaissance dans « une conversion qui implique la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle » (op. cit. § 220).

 

     le granite poli annonce que sa peau

     est la substance même de sa chair

     car il est une foule solidaire

     qui ne peut se penser se dire qu’en réseau

 

     l’usage qu’on en fait veut marier la beauté

     désormais disparue comme un emprunt

     à la force immobile du défunt

     dans un dernier hommage à son éternité

 

     l’œil qui çà et là erre au bord des cimetières

     se cherche un dialogue entre la pierre

     qui dure souveraine et la fleur qui se fane

 

     le rythme où bat la chair en l’esprit plane

     sur tout ce qui mesure les surfaces 

     et les peaux dans l’accord de ses dix mille faces

 

22 janvier 2018

     L’écologie n’est vraiment pensable que dans la (re)découverte de la parenté, de la proximité d’être de l’humanité et de la nature. La connaissance de l’Évolution devrait aider à cette (re)prise de conscience. Plutôt que de nous battre pour savoir dans quelle mesure nous « descendons du singe » et/ou nous n’en descendons pas, nous devrions « réaliser » que nous sommes « de la poussière d’étoiles » et vivre avec tout être, humain, animal, végétal, minéral même, notre relation de parenté.

     Vivre avec « l’autre » « sans séparation et sans confusion », telle est l’altérité de l’Amour qui nous fait tous proches et en même temps différents les uns des autres.

     François d’Assise avait saisi que toutes les choses sont nos frères et nos sœurs : le soleil et la lune, mais aussi l’eau, le feu, l’air, la terre, la Terre « sœur notre mère la Terre ». François, qui a choisi son nom de pape en référence à l’homme d’Assise, devrait aider « celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas » parce qu’il préfère croire à la terre, à avoir « la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle » (Laudato Si’, § 220).

     Ne devrait-il pas aller de soi que cette « réalisation » de la sororité-fraternité universelle conduit aussi bien à la « sobriété heureuse » qu’à l’égalité des sexes-genres… Tout se tient dans l’intuition de l’Être de l’être Altérité de respect et en même temps de tendresse. Comment pourrions-nous piller la planète si nous la pensions et sentions être notre sœur ? Comment pourrions-nous être sexistes si nous pensions et sentions que tous les êtres humains sont nos semblables dans l’Amour éternel animant l’univers ?

 

     L’invitation à commenter une œuvre, une interprétation musicale ou autre, par un pouce levé ou par un pouce baissé est une invitation à la division. En se référant à l’étymologie, on dira qu’elle est dia-bolique.

 

     tu es présent à l’intime des grains

     du granite en sa masse

     tout comme en sa surface

 

     tu es présent à l’intime du pain

     en sa croûte en sa mie

     l’une de l’autre amies

 

     comme la bouche s’ouvre pour manger

     l’œil qui s’ouvre pour regarder

     mêlent leurs deux intimités

     avec moi sur ma peau et dans ma chair

     intimes comme toi plus intime

     en qui d’un même souffle tout s’anime

 

     ce qui parle dans la distance

     ce qui se tait dans la présence

     est ton imprescriptible face

 

23 janvier 2018

     « Le meilleur des mondes possibles » de Leibniz a fait glousser Voltaire et quelques autres. Il est pourtant rationnellement incontestable pour qui adhère à l’intuition de Yeshoua et de son ami Yohanân, « l’Éternel est Amour ». Leibniz a fondé sa démonstration sur la bonté et sur l’intelligence divines nécessairement parfaites. Il a su montrer mathématiquement qu’un bien peut être l’ennemi du meilleur et donc que les imperfections de l’univers que nous considérons comme la source du mal sont inévitables dans le meilleur des mondes possibles.

     Si l’Amour veut nécessairement la liberté de l’autre doué de conscience, il doit concéder l’indétermination partielle des univers en leurs évolutions. Mais le prix de cette indétermination-liberté est terriblement élevé puisqu’il s’agit du mal sous toutes les formes dont nous souffrons physiquement et moralement.

     Il faut être un François d’Assise pénétré de l’Amour pour bénir l’Éternel en toutes choses, dans la totalité cosmique, y compris dans la mort. Le Fils de l’homme avait, évidemment, perçu la nécessité de ce « baptême » pour accéder à la perfection de l’Esprit, et il n’avait pu manquer de « désirer d’un grand désir » ce passage, cette dernière Pâque, dans le Royaume (Luc 22, 15s).

     La théologie chrétienne d’inspiration sacerdotale obsédée par le sacrifice fait de cette mort le salut par la croix. Mais encore une fois, on doit crier à l’imposture : l’Éternel Amour n’a nul besoin de la souffrance humaine pour apaiser son prétendu courroux et accorder son paradis à l’humanité pécheresse.

     Il semble cependant que l’Église du XXIème siècle soit en train de ne plus appuyer trop sur cette pédale dure : les homélies ne parlent quasiment plus que de l’Amour, même si la liturgie de la messe continue, imperturbable, à projeter l’image du dieu cosmique dont on implore la pitié au nom de sa miséricorde.

     Nous ne pouvons comprendre la religion cosmique dans la logique du « meilleur des mondes possibles » qu’en vivant la dynamique de l’Évolution, du Temps et de l’Espace. Pascal aurait pu le comprendre et renier sa religion du sang prétendument versé pour son salut (« J’ai versé telles gouttes de sang pour toi » (Pensées éd. Sellier 751, p. 579) s’il avait appliqué son idée de cohérence d’un monde où « les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout » (230, p. 168). Un monde où tout est interdépendant cohère avec l’Amour et ne peut donc être que le meilleur des mondes possibles.

 

     quel monde magnifique

     s’écrie l’œil qui sait voir

     en mêlant la pratique

     avec le gai savoir

 

     dans la reconnaissance

     de tout ce qui relie 

     l’homme en la terre lis

     la pure intelligence

 

     le trésor et le champ

     se sentent inséparables

     pour le cœur travaillant

     dans cette terre arable

     qui s’offre avec le ciel

     en une parenté

     comme ce qui prépare

     la belle éternité

     de la chose et de l’art

 

     c’est l’unique musique

     de l’un et l’autre mondes

     qui sur elle se fondent

     dissonante assonante

     à jamais en attente

 

 

24 janvier 2018

     Peut-on penser que la philosophie de Leibniz, son système cohérent, s’effondrerait si on le privait de sa conviction de la perfection de son dieu ? Ce dieu est tout-puissant et omniscient comme le dieu des monothéistes, mais il est aussi incapable de courroux que le dieu de l’Évangile. Sous cet aspect, il n’est pas le dieu des monothéistes dont le comportement ressemble étrangement à celui des forces cosmiques de la philia et du neïkos comme on le voit chez Pascal.

     Pour lui la justice de dieu doit être aussi impitoyable (neïkos-thanatos) que sa miséricorde (philia-eros) est immense : « Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or la justice envers les réprouvés est aussi énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (Pensées, éd. Sellier, 680, p. 458). On doit donc selon lui admettre la damnation éternelle des innocents comme des coupables en raison du péché originel.

     Par ailleurs Pascal, forcé de n’y rien comprendre, est acculé à affirmer, « vous ne devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison » (op. cit., 574). On peut ainsi l’accuser d’incohérence rationnelle, ce qui pour une conscience raisonnable fait s’effondrer son entreprise d’établir la solidité d’une croyance qu’il n’a jamais osé remettre en question alors que ce n’est pas celle de l’Évangile mais celle de la Loi de Moïse et de l’Église. Pascal prend donc refuge dans la notion de mystère « inconcevable à l’homme » (op. cit., 164, p. 118). D’où son injonction véhémente : « Humiliez-vous, raison impuissante ! Taisez-vous, nature imbécile ! » (op. cit., 164, p. 117).

     L’Évangile, l’intuition de l’Amour, n’est pas irrationnelle ni mystérieuse, et l’on peut établir sur elle un système philosophique cohérent selon lequel « le Dieu de Jésus-Christ » est aussi « le Dieu des philosophes et des savants », tout en affirmant qu’il n’est pas tout à fait « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob » (op. cit., 742).

     Pour Leibniz il n’y a pas d’irrationalité dans la théodicée. Ce qu’il ne voit pas cependant, c’est ce que notre science a découvert depuis et que Laplace (1749-1827) ignorait encore, à savoir qu’il existe un facteur d’indétermination dans l’Évolution de l’Univers et donc de liberté dans l’évolution des consciences humaines. Ce facteur cohère avec l’Amour, plus puissant que la toute-puissance du dieu monothéiste. Et l’on est amené à penser que l’Éternel n’est pas omniscient, qu’il ignore une part de ce que feront les êtres dans leur relative indétermination et les consciences dans leur relative liberté invitées d’ailleurs à se libérer pleinement dans la Vérité de l’Amour (Jean 8, 32). Nous n’avons donc pas besoin de jongler comme Leibniz avec la liberté humaine et l’omniscience divine, qui sont tout de même bien difficiles à concilier.

 

     la mouette qui d’un coup d’aile

     dans le vent change son parcours

     raison suffisante a-t-elle

     d’envisager un retour

 

     aux chemins de l’imprévisible

     peut-on dire que le hasard

     lui a fait changer de cible

     pour prendre un nouveau départ

 

     le regard quotidien qui suit

     les courbes et les virages

     de l’espace au temps qui fuit

     de la terre vers le rivage

     ou du rivage vers la mer

     est-il moins inconscient qu’elle

     lorsqu’il interroge l’air

     des étreintes fraternelles

 

     le parcours qu’entrevoit muette

     la pensée de l’éternelle

     que doit-il à la mouette

     de reconnaître dans l’aile

 

La question de la mort et de l’au-delà ne peut sidérer les consciences tout occupées de l’autre : elles sont habitées par la vie éternelle.

 

25 janvier 2018

     Commencement et fin de vie sont les deux pôles d’attraction de la réflexion bioéthique, car ils donnent le ton de notre vision de la vie, de la vie humaine d’abord, et puis de la vie cosmique, et puis de la vie ontologique. Tout se tient dans la dynamique de la durée en sa relation à l’Être de l’être.

     Fin de vie, mort. Nous ne devrions pas nous étonner que le Cantique des créatures de François d’Assise s’achève sur « loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle… laudato si’, mi signore, per sora nostra morte corporale… » La mort est ainsi intégrée à l’ordre cosmique dans un unique enthousiasme de reconnaissance.

    On est loin évidemment de l’attitude du Français moyen, de l’Occidental moyen, du Terrien moyen, avec quelques nuances. Croyez-vous que nous autres Occidentaux aurions si fervemment combattu la peine de mort si nous n’avions pas cru que la mort était la pire des choses pour un être humain, la fin de tout plutôt que simplement la fin de la vie ? Croyez-vous que nous combattrions l’euthanasie avec tant de conviction si nous ne nourrissions pas des sentiments semblables à l’égard de la mort ?

     Pour un musulman pieux, la mort est la porte de l’enfer et du paradis, et il fait bon marché de la mort des autres comme de la sienne : n’est-ce pas la logique qui sous-tend  l’attentat suicide ? Mourir pour Allah le plus grand, Allah akbar, c’est entrer au paradis, et tant pis pour les impies que l’on envoie en enfer.

     La tradition remontant au néolithique et plus en amont de « rendre un dernier hommage » aux défunts et de vouloir leur assurer une belle existence dans l’au-delà n’est pas tout à fait morte (!) dans la civilisation occidentale, témoin les rites qui se déroulent encore dans nos cimetières et, tout récemment, les honneurs rendus à des Jean d’Ormesson, des Johny Halliday, des Frances Gall…

     Dans certaines cultures africaines, on vit avec la certitude de la présence des ancêtres, voire de leur réincarnation dans les nouveau-nés de la famille. Dans certaines cultures américaines, asiatiques, australiennes traditionnelles, on trouve des convictions parallèles, avec les conséquences que l’on imagine dans l’attitude face à la mort.

     Pour une conscience qui se reconnaît dans l’Évangile, qui a des oreilles pour l’entendre, qui est de sa vérité, l’approche de la mort trouve matière à louange comme le fait le Cantique des créatures. Selon la liberté de l’Amour, une telle conscience voit cette vérité en elle-même comme Pascal disait que ce n’était pas en Montaigne, mais en lui-même qu’il trouvait tout ce qu’il y voyait (Pensées, éd. Sellier 568), en écho de ce que Montaigne avait dit lui-même à propos de Platon : « Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même » (Essais I, 26, p. 224 folio).

     Une conscience qui reconnaît que seul l’Amour est digne de foi, que seul l’Amour importe, ne peut le faire en vérité que si elle en partage l’intuition, que si elle trouve en elle-même ce qu’elle y voit. Elle ressent alors la mort comme un sujet de reconnaissance, d’action de grâce, de laudato si’.

 

          mais sur ma peau

          et dans mes os

     tu vis plus profond que ma vie

     et que le monde en ton esprit

 

          force de l’être

          et du paraître

 

     alors oui il n’est que la mort

     pour enfin gagner le trésor

          de ce qui aime

          l’autre toi-même

 

     plus que d’immédiate présence

     l’autre se nourrit de distance

 

          écarte-toi

          que je te voie

   (4 Novembre 2007)

 

26 janvier 2018

     Dans la mesure où l’Église demeure en partie inspirée par la pensée patriarcale, et qui pourrait le nier en constatant que son sacerdoce est mâle ? elle envisage la vie et la mort selon cette inspiration. Elle ne peut manquer de prendre des positions bioéthiques qui y soient conformes. Cela signifie qu’une conscience qui ne veut suivre que la Vérité de l’Amour ne peut accepter ces positions sans réserves. Cela ne signifie cependant pas qu’elle doive les récuser sans réserves. Cela signifie qu’elle ne doit pas craindre d’oser les penser, car la Vérité de l’Amour libère la pensée.

     Lorsqu’une telle conscience pense la gestation pour autrui, la GPA, elle se demande en quoi l’Amour la condamne et s’y oppose, en quoi il l’admet et l’encourage. Qu’une femme féconde propose à une femme stérile de porter son enfant pour nul autre motif que de la servir avec respect et tendresse, qui pourrait dire que ce n’est pas un geste de l’Amour ?

     Cependant la triste réalité de la GPA est qu’elle est devenue une activité de possession et de domination, d’exploitation des démunis par les nantis, de mise en œuvre de la libido sentiendi et de la libido dominandi. Nos sociétés humaines sont encore très majoritairement gouvernées par le désir d’avoir et de pouvoir, menées par les forces cosmiques. Seul l’Amour, en quelque religion et quelque idéologie qu’il apparaisse, peut les en libérer.

     Pour ce qui est d’une loi éventuelle sur la GPA, elle devrait prendre en compte le courant des opinions qu’elle est censée canaliser. Elle ne peut renier sa fondation sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité en avalisant des comportements qui s’en affranchissent. 

 

     Le ciel enfante les nuages de la mer

     Il les porte inconscients sur les souffles de l’air

     jusqu’au monde accueillant les nouveaux héritages

     des belles gestations en de nouveaux partages

 

     L’outre de la planète au sein de l’univers

     sans cesse où se conçoit en exemple des mères

     la belle ribambelle de nouveaux visages

     est prête à se prêter à de nouveaux usages

 

     Heureuses généreuses en leur fécondité

     qui offrent aux stériles une nativité

     comme l’on donne un rein pour sauver une vie

 

     Le ciel avec la terre chantent à l’envi

     la chair qui se propose et espère en retour

     la joie de partager l’océan de l’Amour

 

27 janvier 2018

     Bioéthique. Les spécialistes de la question se concentrent sur les problèmes du commencement et de la fin de la vie, et le plus souvent dans une attitude défensive ou offensive, celle d’un sacré à respecter ou à ruiner, à défendre ou à attaquer. Cela est conforme à la doxa occidentale animée par une conception ouranienne-diurne du monde liée à sa culture patriarcale. C’est en effet une doxa de la séparation, de la coupure, de l’opposition. Entre les individus, mais aussi entre les domaines de pensée, les disciplines.

     On ne devrait pas cependant aborder les problèmes bioéthiques sans penser la vie dans sa totalité et dans un esprit de transdisciplinarité. Pour mettre en route cette pensée, nous pouvons commencer par (re) lire le dictionnaire. Quelles différences entre la vie est « le fait de vivre, propriété essentielle des êtres organisés qui évoluent de la naissance à la mort en remplissant des fonctions qui leur sont communes », « l’ensemble des phénomènes (croissance, métabolisme, reproduction) que présentent tous les organismes, animaux ou végétaux de la naissance à la mort », « l’espace de temps compris entre la naissance et la mort », avec cette citation plutôt sinistre hors contexte de Bichat (1771-1802), « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. »

     Mais Le Petit Robert signale aussi « la vie terrestre, présente, mortelle », « la vie éternelle, l’esprit, la spiritualité » et toute une collection d’activités qu’il est bon d’embrasser d’un seul regard pour saisir l’étendue et la complexité de la vie et du vivre.

     Cela devrait nous amener à nous demander ce qui fait que ce petit mot, « vie », est utilisé pour décrire tant de choses diverses, voire opposées. À l’encontre d’une pensée diurne de la coupure, de l’opposition, nous pouvons adopter une pensée nocturne de l’union, mieux les équilibrer pour les ressentir et les vivre « sans séparation et sans confusion ».

     Les mots organisation et évolution (des « êtres organisés qui évoluent ») peuvent nous guider. La vie est un dynamisme intégral que résument à leur façon les deux concepts consécutifs utilisés par Paul, celui du premier Adam et celui du dernier Adam. Le premier est « vivant psychique, psukhên zôsan », le dernier est « pneumatique donneur de vie, pneuma zôopoioun » (I Corinthiens 15, 45).

     Le parcours, l’itinéraire, le cheminement de la vie humaine comprend un passage de la chair à l’esprit, du « psychique » au « pneumatique ». C’est en gardant présent à la conscience ce dynamisme que nous sommes conviés à penser la vie depuis son apparition dans la conception jusqu’à sa disparition dans la mort. « À moins de naître de nouveau, on ne peut voir le Royaume de Dieu… C’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien. Les paroles que je vous dis sont esprit, elles sont vie » (Jean 3, 3. 6, 63). La vie charnelle est un dynamisme orienté vers la vie spirituelle. C’est en gardant présent à l’esprit ce dynamisme de continuité-discontinuité et en interdisciplinarité avec la psychologie, la sociologie, la philosophie… que nous devrions aborder la totalité des questions de bioéthique.

 

     pianiste tu ne peux

     être cette musique

     en ce moment unique

     qu’entre tes doigts émeut

     l’oreille pathétique

     qu’en te prêtant au jeu

 

     il se passe des choses

     qui restent inconnues

     à l’oreille qui n’ose

     se donner toute nue

     à ce qui la dispose

     à l’un sans retenue

 

     il n’est pas de sonate

     qui ne soit de la vie

     l’image diplomate

     en son parcours suivi

     pour que jamais ne rate

     la mortelle harmonie

 

     l’élan qui sous tes doigts

     s’empare du piano

     est celui de la foi

     qui ira crescendo

     jusqu’à l’hymne à la joie

     de son terminando

 

28 janvier 2018

     Les étoiles aussi naissent et meurent, et sans doute les univers, de toujours à toujours. Voilà qui peut nous faire mieux comprendre l’excellence de la mort humaine. Et la reconnaissance de cette parenté peut en amener une autre.

     Que sont les durées d’un univers, de la nôtre, de celle des éphémères ? À en croire Pascal, l’infini les égaliserait, leur donnerait même visage de néant : « Le fini s’anéantit en présence de l’infini et devient pur néant » (Pensées, éd. Sellier 680, p. 457). Ici Pascal s’égare puisqu’il donne au terme « néant » un sens que celui-ci n’a pas, qu’il prive les êtres finis, quels qu’ils soient, de l’existence, pourtant identique en tous et par laquelle ils participent à celle de l’infini.

     Pourquoi cet égarement ? La suite immédiate du texte donne à penser que Pascal cherche une explication à l’horrible énigme du péché originel et de sa conséquence, la damnation éternelle infligée à des consciences qui n’ont rien fait pour la mériter. « Ainsi notre esprit devant Dieu, ainsi notre justice devant la justice divine. Il n’y a pas si grande proportion entre notre justice et celle de Dieu qu’entre l’unité et l’infini… Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde.. Or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (ibid., pp.457s, cf. 164, p. 118).

     Peut-on aller jusqu’à insinuer que le tourment de son âme a fait perdre la raison à Pascal ? En ces choses du moins puisqu’il a écrit, « le péché originel… vous ne devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison » (op. cit., 574).

     Pascal n’a pas osé penser sa foi, se détacher de la doxa chrétienne, mais aussi, et cela y cohère, de la doxa occidentale. Qui reconnaît la Vérité de l’Amour échappe cependant à cette double doxa. Si l’infini est Amour, il ne fait pas acception de personne, ni d’être quel qu’il soit. L’Amour rayonne sur le macrocosme de l’univers, sur le microcosme de l’humain et sur le médiocosme des choses comme des savoirs qui s’en occupent. Il s’offre à l’insecte, à la molécule comme à l’humain… Chaque être le reçoit selon sa finitude et selon son ouverture. « Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur, tout ce qui est reçu est reçu selon le mode de son récepteur. » (Thomas d’Aquin, Somme théologique 1a, q.75)

     Le prétendu néant dont Pascal affuble l’être est tout simplement contraire au principe d’identité, de non-contradiction, « Ce qui est, est. Ce qui n’est pas, n’est pas ». L’être le plus infime que l’on puisse concevoir est non-non-être, non-néant.

     La seconde erreur doxologique, inhérente à la première, est de faire une lecture littérale-physique des mythes, par exemple de celui du péché originel, dont Pascal n’a pas su reconnaître la valeur mythique, pas plus que ne l’a fait l’Église jusqu’à récemment et que ne le font encore les fondamentalistes chrétiens. On peut conjecturer que conférer le néant à l’être renvoie à conférer l’être au néant comme le fait le monothéisme par la parole au lieu de reconnaître l’éternité de l’être en sa marche inspiré par l’Esprit de l’Éternel Amour. Créer ce n’est pas tirer du néant, c’est inspirer les êtres à un plus être, sans cesse (Jean 5, 17).   

 

     l’ajonc qui se répand inaccessible

     à l’implacable lame cantonnière

     écoute dans le vent l’air inaudible

     du silence

                     comme à l’aube première

     il écoute et répond

     de ses attaches incessibles

 

     avec notre univers

     qui s’y mire ici tout proche

                       en ce qui hoche

     avec ses mille bras et mains

     toujours sur les chemins

     son interminable désir

 

     de donner et de recevoir

     la sève

     qui pour chaque matin se lève

     et donne d’entendre et de voir

     ses fleurs toujours plus belles

     offertes par l’éternel

 

     iras-tu dis-moi iras-tu

     serrer les mains offertes

     aiguës

     de l’incompréhensible

     et dont ton cœur inerte

     est devenu la cible

     à toute lame inaccessible

 

 

29 janvier 2018

     Expérience de pensée pour une conscience qui se sent « de la Vérité » d’Aimer : il n’est ni enfer ni paradis, et la mort est sans au-delà. Va-t-elle cesser d’Aimer ?

     Aimer en lui-même comble le désir infini de la conscience. l’Amour ne désire pas d’autre récompense que l’Amour. Qui Aime vit le bel aujourd’hui sans regret d’hier ni espoir de demain. Aimer trouve son bonheur dans l’autre, il « s’y complaît » (Luc 3, 32. II Pierre 1, 17). Si la doctrine chrétienne trouve dans cette expression un fondement de son dogme-mystère de la Trinité, nous pouvons aussi y voir l’intuition de l’Amour Éternel pour son autre et son invitation à partager sa Vie.

     La conséquence de cette intuition où se découvre la joie inaliénable (Jean 16, 22, 24. 17, 13), c’est le salut du monde par la victoire sur le monde (Jean 16, 33). Nous pouvons y voir une utopie créatrice : dans la mesure où elle prendrait corps, elle résoudrait les problèmes de l’Humanité et de la Terre, la question sociale et la question écologique, et bien sûr la question psychologique du bonheur.

     Certes, l’Humanité est loin de réaliser cette utopie et l’on peut même se demander si elle en prend le chemin. Pascal était plutôt pessimiste : « Quel dérèglement de jugement par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien et la durée de son bonheur et de sa vie que celle de tout le reste du monde ! » (Pensées, éd. Sellier 622). Pourtant, s’il avait eu l’intuition de l’Amour, s’il avait trouvé en lui ce qu’il voyait dans l’Évangile comme il trouvait en lui ce qu’il voyait dans Montaigne (op. cit. 568), il aurait été saisi par l’émerveillement de l’Amour, il n’aurait pas « perdu cœur » (op. cit. 751, p. 580) ni cru à la damnation éternelle infligée par la « justice » de son dieu (op. cit. 680, p. 458).

     Il existe sans doute un nombre non négligeable d’humains qui vivent un peu, beaucoup ou passionnément l’Amour. On est cependant bien loin de la masse critique nécessaire pour faire exploser le monde voué à la libido sentiendi, à la libido sciendi et à la libido dominandi. Plus une conscience vit l’Amour, plus elle y œuvre cependant. « Toute âme qui s’élève élève le monde » (François de La Rochefoucauld ?)

     Si la réalisation de l’utopie de l’Amour est désespérément lente, c’est que l’Amour ne serait pas l’Amour s’il cherchait à s’imposer alors qu’il est le promoteur de la liberté dernière. Qui se laisse envahir par l’Amour ne se soucie plus de l’enfer et du paradis, dont cependant la crainte et l’espoir servent encore à éviter le pire à une partie de l’humanité. L’humain premier a besoin du bâton et de la carotte pour marcher droit. S’il en vient à ne plus croire en son dieu, il n’a plus ni foi ni loi et risque de croire que « tout est permis ».

 

     le bois qui chante et pleure en ton violon

     se souvient-il de l’arbre qu’il était

     au temps de ses vivantes vibrations

 

     c’était le temps des communications

     où la sève puissante se portait

     vers les cimes en sa lente ascension

 

     le bois sauvé pour la fabrication

     de l’instrument de nouvelles beautés

     en connaissance de sa perfection

     garde vivante la fascination

     des sphères de l’éternité

     vouées à inspirer l’évolution

 

     le bois dit à la corde l’émotion

     de l’âme irrésistiblement portée

     jusqu’au plus long sanglot du violon

 

30 janvier 2018

     L’idée-sentiment de l’inexistence de Dieu, ce que parfois on appelle la perte de la foi, est-elle une porte à franchir pour une conscience en quête, en cheminement spirituel ?

     Des mystiques comme Jean de la Croix ont parlé d’une traversée de la nuit obscure des sens et de l’esprit, et l’on a dit que Mère Teresa avait été envahie par le doute. Mais les parcours spirituels ne sont pas tous identiques, et les pertes de la foi ne résultent pas forcément toutes des mêmes causes. Les déclarations d’athéisme des intellectuels sont la matière de récits divers. On peut se rappeler les mots de Simone de Beauvoir sommant Dieu de lui répondre et décidant face à son silence de ne plus jamais lui adresser la parole, mais tous les nouveaux athées ne tiennent pas le même discours.

     Même reconnaître que « Dieu est Amour » peut devenir une déclaration d’athéisme si l’on reconnaît aussi que « qui n’aime pas ne connaît pas Dieu ».

     Ce n’est certes qu’une interprétation possible puisque l’épître de Jean ajoute aussitôt, « C’est en ceci que l’amour de Dieu s’est manifesté envers nous : Dieu a envoyé son fils unique dans le monde afin que par lui nous ayons la vie » (I Jean 4, 8s). Le dogme chrétien y trouve un argument pour étayer son Mystère de l’Incarnation et son Mystère de la Rédemption.

     Il est cependant dans les évangiles des textes qui permettent de mettre en doute cette interprétation christique. Le mashal du Jugement Dernier donne à penser que ce qui donne accès à la « Vie éternelle », ce n’est rien d’autre que l’Amour manifesté par celles et ceux qui servent les affamés, les malades, les prisonniers, les migrants… sans même savoir qu’en le faisant elles participent à la Vie de l’Éternel (Matthieu 25, 36-40).

     « Aime et fais ce que tu veux », disait Augustin d’Hippone. Mais cela veut aussi dire, Aime et pense ce que tu veux. Il y a là d’ailleurs un argument péremptoire en faveur de la laïcité, du dialogue interreligieux, de la réconciliation entre « celui qui croyait au ciel » et « celui qui n’y croyait pas »… Qu’importe que l’on passe ou non par la nuit obscure si l’on découvre que « seul l’Amour est digne de foi ».

 

     ce chant d’oiseau

     qui de nouveau

     ce matin s’est fait entendre

     c’est celui de l’air plus tendre

     qui a devancé l’appel

     dans un long battement d’ailes

 

     le changement

     qui nous attend

     ne devrait pas nous surprendre

     devant nous faire comprendre

     que la terre est la maîtresse

     des forcenés qui l’agressent

 

     cet animal

     si peu banal

     qui veut prendre les commandes

     pour que son âme s’étende

     au-delà de ses ressources

     en en ignorant la source

     finira bien

     au bout du rien

     d’en venir à se détruire

     en s’imaginant construire

 

     un chant nouveau

     sauvé des eaux

     montera comme de l’arche

     de la terre matriarche

     recommençant l’aventure

     d’un avenir plus mature

    

31 janvier 2018

     Pourquoi l’intuition du Fils de l’homme faisant de Dieu un masque de l’Amour n’a-t-elle pas été accueillie avec enthousiasme ? N’est-elle pas évidente lorsqu’elle nous saisit et qu’on la saisit ? Ce pourquoi lui-même est alors d’une telle force qu’on s’étonne de ne pas l’entendre dans la bouche des consciences qui répètent que « seul l’amour est digne de foi » ?

     On pourra d’abord observer que ces consciences sont divisées, schizoïdes, puisqu’elles continuent de réciter leur credo sans voir l’incohérence qui les habite.

     Mais c’est surtout le refus de l’évidence que Dieu est Amour en son essence qui étonne au point de sidérer. La réponse est pourtant proposée dans le texte de l’évangile de Jean : « La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises », alors que « c’était la vraie lumière, celle qui donne la lumière à tout homme qui vient en ce monde » et que « cette lumière c’était la vie » (Jean 1, 4, 9. 3, 19).

     Qu’est donc cette lumière de vie ? Ces mots sont mashal, et l’on pense généralement qu’ils appellent donc une interprétation. Mais ils ne peuvent être saisis que par des consciences qui y voient ce qu’elles trouvent en elles-mêmes, au sens où Pascal a dit qu’il trouvait en lui-même ce qu’il voyait dans Montaigne (Pensées, éd. Sellier 568).

     Ce n’est pas par une interprétation intellectuelle relevant de la « raison » qu’on  les saisit, mais par une intuition du « cœur ». Un mashal, un symbole, ne se saisit pas dans une interprétation mais dans « un regard jusqu’à ce que la lumière jaillisse… Un regard, et non un attachement » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p. 138). C’est que l’attachement est un acte de la libido sciendi, concupiscentia oculorum, épithumia tôn ophthalmôn, le désir des yeux (I Jean 2, 16).

     Il ne s’agit donc pas d’appuyer la Vérité de l’Amour sur ce qui n’est pas l’Amour, par exemple sur les miracles des évangiles dans lesquels les croyants trouvent en eux-mêmes ce qu’ils voient comme des manifestations de la puissance de Dieu. C’est en se mettant à Aimer que l’on accueille la Lumière de la Vie de l’Amour. Pour gloser les mots de Dostoïevski, plus on Aime et plus on croit en Dieu (Les Frères Karamazov, p. 100), plus on voit que Dieu est Amour et que l’Amour est Dieu.

     L’Amour n’a pas d’autre preuve que l’Amour. Une conscience qui Aime ne perd pas son temps à tenter de convaincre les « incroyants » et les « croyants » d’autres credo. Elle les Aime. Pourtant le principe de causalité est une lumière de la raison qui invite l’intelligence à reconnaître l’existence d’une cause éternelle à tout Amour, à toute intelligence, à toute beauté, à toute puissance… Mais la raison est cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens ! » (Pensées, éd. Sellier 78, p. 69).

 

     la fusée s’arrache

     à la pesanteur

     ces deux qui se fâchent

     avec la hauteur

 

     comme pour la lune

     c’est à la vitesse

     que tiennent chacune

     en leur allégresse

 

     n’est-ce pas l’amour

     aussi de la terre

     qui la garde autour

     du soleil sa mère

     et puis le soleil

     avec ceux qui l’aiment

     vivent la merveille

     de l’autre et du même

 

     la chair qui s’arrache

     à la terre en pleur

     au feu de son flash

     baptise son heure
1er février 2018

     « Les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 3, 19). Oui, mais pourquoi leurs œuvres étaient-elles et sont-elles mauvaises ? Chercher la cause, c’est ici poser le problème du mal moral, de la mauvaiseté humaine.

     La cause de cette altérité négative, celle-là même que combat l’altérité positive de l’Amour, c’est « le monde », ce qui « est dans le monde » tel que l’expose la première épître de Jean : « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie, oti man to en tô kosmô, ê épithumia tês sarkos kaï épithumia tôn ophthalmôn kaï ê alazoneia tou biou . » (I Jean 2, 16) On peut rapprocher ce « ce qui est dans le monde » des « éléments du monde » dont parle Paul : « Lorsque nous étions enfants tenus en esclavage par les éléments du monde… » (Galates 4, 3). « Lorsque nous étions enfants », c’est-à-dire lorsque l’humanité était et est encore dans l’enfance, dans l’humanité du premier Adam.

     L’humain premier est soumis à, mené par, les forces cosmiques de ce qui l’attire et de ce qui le repousse dans sa « chair » dans la mesure où il n’accueille pas l’Esprit qui renouvelle l’humain pour le faire accéder à l’humanité dernière. La philia et le neïkos, moteurs de l’évolution cosmique, sont présents dans la psyché humaine sous les noms d’eros et thanatos, les « instincts de possession et de domination », le goût de l’avoir et du pouvoir.

     Les « éléments du cosmos » sont bons parce qu’ils sont nécessaires dans le « meilleur des mondes possibles » en son évolution, mais ils sont dépassés, obsolétisés, lorsque apparaît, au seuil animalité-humanité la conscience et la liberté première qui l’accompagne. Alors ces forces qui régissent le cosmos et le psychisme humain peuvent devenir les causes des « œuvres mauvaises » lorsqu’elles ne sont pas maîtrisées : « C’est de l’intérieur du cœur (du psychisme) des hommes que sortent les mauvaises pensées, les adultères, l’immoralité sexuelle (d’eros), les meurtres (de thanatos), les vols, la soif de posséder (de la libido sentiendi), les méchancetés, le regard envieux, la calomnie, l’orgueil (de la libido dominandi), la folie » (Marc 7, 21s).

     On peut lier toutes ces « œuvres mauvaises » aux forces cosmiques devenues folles dans la conscience humaine. Elles peuvent dominer l’humain premier au point de lui faire préférer les ténèbres à la lumière de la Vie de l’Amour. Le dernier mot de l’énumération des « œuvres mauvaises » dans l’évangile de Marc les résume sous le terme de « folie », aphrosunê, déraison, de manque d’intelligence de phronêsis…

     L’humain premier refuse de voir et de laisser voir sa mauvaiseté : « toute personne qui fait le mal déteste la lumière, elle ne vient pas à la lumière afin d’éviter que ses actes ne soient dévoilés » (Jean 3, 20), afin d’échapper au sentiment de culpabilité.

 

     Il faut bien que la feuille meure

     pour que l’arbre se renouvelle

     Il faut bien que la bête pleure

     pour que vienne une vie plus belle

 

     C’est dans la forêt sans chemins

     que se découvre la sagesse

     de la terre et de son refrain

     pour distribuer ses largesses

 

     Car il est des choses muettes

     qu’on ne rencontre qu’au silence

     des espaces où se veut la quête

     au-delà de l’intelligence

     des mots distincts de la logique

     qui sépare et puis articule

     ce que la vie partout unique

     en ses entrailles dissimule

 

     La forêt où errent les pas

     en promenade solitaire

     entend l’arbre dire tout bas

     avec la bête son mystère

 

2 février 2018

     Une intelligence qui ne cesse de penser au principe de causalité peut vivre le flash d’un visage éblouissant comme l’éblouissement de la Beauté Eternelle.

     Est-ce un privilège exceptionnel ?  À quelles  consciences est-il accordé ? À celles qui conjuguent la raison et le cœur ? Leur faut-il aussi une sensibilité vive ? Est-ce la mauvaiseté humaine qui affaiblit ou même annihile la possibilité de cette expérience ?

     Paul a écrit un morceau de bravoure où il se déchaîne contre la mauvaiseté des humains à qui elle cache l’Éternel :

« La colère de Dieu se révèle du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes qui par leur injustice tiennent la vérité prisonnière, car ce qu’on peut connaître de Dieu est évident pour eux puisque Dieu le leur a fait connaître. En effet les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité se voient depuis la création du monde, elles se comprennent par ce qu’il a fait. Ils sont donc inexcusables puisque, tout en connaissant Dieu, ils ne lui ont pas donné la gloire qu’il méritait en tant que Dieu et ne lui ont pas montré de reconnaissance. Au contraire ils se sont égarés dans leurs raisonnements, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Ils se vantent d’être sages mais ils sont devenus fous… » (Romains 1, 18-22).

On pourra peser chaque phrase et juger de sa cohérence avec l’intuition de l’Amour. Il y est question de la puissance et donc de la colère du dieu cosmique. Il y a pourtant cette idée centrale que le spectacle du monde donne à penser à l’Éternel, que le visible révèle l’invisible. L’image des ténèbres utilisée en (Jean 3, 19) y apparaît sous une autre face, cohérente avec elle cependant. La préférence pour les ténèbres est liée comme une cause ou comme un effet de la mauvaiseté qui obscurcit les lumières de la raison et la condamne à la folie qui accompagne et résume les autres manifestations de la mauvaiseté (Marc 7, 21s).

     Pour les consciences qui s’efforcent à l’Amour, les ténèbres se dissipent, et la présence de l’Éternel à toutes choses comme leur cause dernière devient une évidence. Est-ce pour cette raison que Charles Péguy a pu écrire, « La foi, ça ne m’étonne pas, ça n’est pas étonnant, dit Dieu. J’éclate tellement dans ma création…  » (Le Porche du mystère de la deuxième vertu) ?

 

     tu as parcouru la nuit

     en éblouissante reine

     et les nuages cueillis

     sur le chemin où tu mènes

     ta promenade ont blêmi

 

     c’est qu’ils ont des yeux et voient

     ce que cache ton visage

     cache et révèle l’émoi

     que donne le haut parage

     aux héritiers de ta foi

 

     la lumière que diffusent

     leurs jeux avec ton parcours

     dans la nuit redit confuses

     les images que l’amour

     et la haine se refusent

     à cacher à qui s’élance

     sur le chemin à venir

     pour trouver la délivrance

     voilée dans le souvenir

     depuis la première enfance

 

     en cet éblouissement

     à laquelle tu convies

     reine des nuits tes amants

     vient se deviner la vie

     promise éternellement

 

3 février 2018

     « Ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas, un cœur et ne sentent pas ». C’est la plainte des prophètes.

     Isaïe : « Va dire à ce peuple : « vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas, vous aurez beau regarder, vous ne saurez pas. Rends insensible le cœur de ce peuple, endurcis ses oreilles et ferme-lui les yeux pour qu’il ne voie pas de ses yeux, n’entende pas de ses oreilles, ne comprenne pas de son cœur, ne se convertisse et ne soit guéri » (Isaïe 6, 9s). Isaïe encore : « Ils n’ont ni discernement ni intelligence, car on leur a fermé les yeux pour qu’ils ne voient pas et le cœur pour qu’ils ne fassent pas preuve de bon sens (Isaïe 44, 18).

     Jérémie : « Annoncez ceci à la famille de Jacob, proclamez-le en Juda. Écoutez ceci, peuple stupide et sans cœur ! Ils ont des yeux mais ils ne voient pas, ils ont des oreilles mais ils n’entendent pas (Jérémie 5, 21).

     Ézéchiel : « Fils de l’homme, tu habites au milieu d’une famille de rebelles qui ont des yeux pour voir et qui ne voient point, des oreilles pour entendre et qui n’entendent point » (Ézéchiel 12, 2).

     Le prophète Yeshoua a repris cette plainte : « C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient pas et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent. » (Matthieu 13, 13). « Je suis venu en ce monde pour un jugement, afin que ceux qui ne voient pas puissent voir et que ceux qui voient soient aveuglés… Alors certains pharisiens présents lui dirent : « Sommes-nous aveugles, nous aussi ? » Jésus leur dit ; « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais maintenant vous dites, « nous voyons », et donc votre péché demeure » (Jean 9, 39s).

     Si l’on fait dialoguer ces textes et quelques autres, on s’aperçoit que l’aveuglement, la surdité, l’endurcissement spirituels sont associés comme figures meshalim d’une même fermeture à l’Esprit. On s’aperçoit aussi que cette fermeture est parfois présentée comme une cause et parfois comme une conséquence de l’incompréhension. Elle peut même être attribuée à Dieu : « c’est pourquoi je leur parle en paraboles, en meshalim, parce qu’en entendant ils n’entendent pas ni ne comprennent. » Le discours en meshalim est en effet incompréhensible à ceux qui refusent la lumière « parce que leurs œuvres sont mauvaises » (Jean 3, 19).

     On peut en conclure, indépendamment de toute intervention divine, à un automatisme, à un lien logique des œuvres mauvaises et du refus de la lumière, mais aussi à un lien nécessaire entre le langage mashal et la connaissance spirituelle. Cela tend à montrer que, comme les prophètes eux-mêmes, on accède au spirituel, non par le langage de la raison, mais par le langage du cœur ainsi que Pascal l’a observé : « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison : voilà  ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier 680, p. 467).

     On peut aussi avancer que l’on accède aux réalités spirituelle par la voie des réalités cosmiques lorsque l’attention à ces réalités se fait si pleine qu’elle devient une prière (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p. 134). Qui Aime voit l’Éternel en toutes choses.

     Si par ailleurs on écoute Samuel Coleridge, on comprend que la sensibilité poétique au cosmos rejoint la sensibilité prophétique. Il présente en effet l’œuvre de son ami William Wordsworth comme « ayant pour objet de « réveiller l’attention de l’esprit de la léthargie de l’habitude et de l’orienter vers la beauté saisissante adorable (loveliness) et les merveilles du monde qui nous entoure, trésor inépuisable mais qu’en conséquence de la familiarité et du souci égoïste (selfish solicitude) nous avons des yeux mais ne voyons pas, des oreilles qui n’entendent pas et des cœurs qui ne sentent ni ne comprennent » (Biographia Literaria, ch. XIV).

     C’est en prenant connaissance de ces différentes approches en leurs articulations que nous pouvons penser et avancer selon la connaissance de la spiritualité impliquée dans la Vérité dont le Fils de l’homme a témoigné. 

 

     châtaignier tu te donnes à voir

     dans la nudité de l’hiver

     apercevant son bel envers

     tu te souviens des jours d’espoir

 

     au long des jours au long des nuits

     tu connais le temps du sommeil

     tu attends l’heure du réveil

     qui l’un comme l’autre s’enfuient

 

     du bout des yeux de tes bourgeons

     tu vois autant que tu es vu

     tu sais autant que tu es su

     par le peuple agité des joncs

     qui depuis la berge là-bas

     de la mare embrumée rêveuse

     toute à sa conscience intérieure

     te propose à la dernière heure

     le concert de ses eaux rieuses

 

     il n’est rien qui ne te regarde

     en ce qui te voit que tu vois

     et l’hiver en ton bel émoi

     du printemps guette l’avant-garde

 

4 février 2018

     « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pascal, Pensées, éd. Sellier 568).

     C’est le verbe « voir » qui interpelle lorsqu’on garde présent à l’esprit son utilisation par les prophètes, depuis Yesha’yahou Isaïe jusqu’à Yeshoua Jésus et, au-delà, avec des poètes tels que Samuel Coleridge et William Wordsworth.

     L’œil a été un objet d’étude scientifique et artistique en Occident depuis plusieurs siècles. Mais allez demander à une personne lambda (dé)formée par l’enseignement occidental ce que l’œil est pour elle. Elle vous en donnera une description purement physique.

     « Voir » garde pourtant un sens figuré dans nos dictionnaires : « Ne voir que par les yeux de quelqu’un, se fier entièrement à son jugement, suivre son opinion en tout », « Voir avec les yeux de la foi, considérer les choses à la lumière de la foi »,  « Voir la réalité telle qu’elle est », ce qui suppose qu’on peut ne pas la voir telle qu’elle est… Le Petit Robert aligne plus de deux pages d’usages du verbe « voir ». Cela peut nous donner matière à penser.

     Quelle est notre « vision du monde » ? La vision occidentale du monde diffère de celles d’autres cultures, et nous avons en général meilleure opinion de la nôtre que de celle des autres, au point souvent de les ignorer. Et pourtant il se trouve en Occident une minorité grandissante qui s’ouvre à la pensée asiatique, indienne en particulier, et qui méprise de moins en moins ouvertement le pensée africaine, amérindienne, australienne autochtone.

     Le mythologue Joseph Campbell dit avec insistance que « les images mythiques doivent être interprétées poétiquement et non pas littéralement et historiquement » (The Mythic Dimension, p. 206). Il s’agit donc pour le croyant, non pas de « démythologiser la Bible (comme le voudrait une certaine école de théologiens, ce livre a déjà été suffisamment démythologisé par une interprétation factuelle), mais de la remythologiser comme symbolique de l’esprit » (op. cit., p. 200). On peut cependant se demander si l’œuvre de démythologisation de Rudolf Bultmann ne vise pas à proposer une lecture des mythes comme mythes plutôt que comme faits historiques et donc une réception des récits bibliques semblable à celle que propose Joseph Campbell.

     Il s’agit en fait, selon les mots des prophètes, d’avoir des yeux qui « voient » et des oreilles qui « entendent » non selon « la chair qui ne sert à rien », mais selon « l’esprit qui est la vie » (Jean 6, 63). N’est-ce pas cela lire la Bible « avec les yeux de la foi » en lectio divina. Ce n’est pas une lecture factuelle historique mais une lecture prophétique poétique.

     C’est cela trouver en soi-même éclairé par l’Amour ce que l’on voit dans la Bible. Sans cette lumière intérieure, on y voit ce que nos ténèbres intérieures y trouvent. Voilà à quoi peut nous servir ce que Pascal nous dit de sa lecture de Montaigne.

 

     ce sont n’est-ce pas les nuages

     qui se bougent malins

     au service du vent des sages

     où le vide et le plein

     se concertent pour des visages

 

     ils se ressemblent tous un peu

     en commune matière

     mais l’indéfini de leurs jeux

     modifie leurs manières

     selon le moment et le lieu

 

     rois de la modification

     pour le regard intense

     ils sont la notification

     de la vie qui dispense

     en ses béatifications

     la foule de ces innommés

     qui traversent le ciel

     de l’invisible enluminé

     par des choses nouvelles

     dans ce regard illuminé

 

     en interrogeant les nuages

     les yeux qui les deviennent

     recueillent de nouveaux messages

     en qui le cœur devine

     la réalité des images

 

5 février 2018

     En prenant connaissance des mythes et des rites qui régnaient sur les consciences dès avant le néolithique et dont le règne s’est prolongé dans l’aire indoeuropéenne aux premiers temps historiques, on peut reconnaître la nouveauté radicale de l’intuition du Fils de l’homme.

     Cela nous permet aussi d’identifier ce qui demeure de ces mythes et de ces rites dans le christianisme et sur ses franges païennes. Le mythe biblique d’un paradis primitif dont le premier couple humain aurait été expulsé demeure la fondement du mythe et du rite chrétiens. Joseph Campbell rapporte l’anecdote d’une enfant qui demandait pourquoi les églises étaient surmontées du signe plus (de la croix). Pour lui cela remonte à « la célèbre histoire de la Chute, sur laquelle est fondée l’idée de notre besoin de pardon d’un Dieu offensé et, finalement, de la religion chrétienne » (The Mythic Dimension, p. 200). Le sacrifice de la Croix est censé apaiser la colère divine pour nous faire retrouver le Paradis perdu par la Chute originelle.

      « La manière la plus efficace de redécouvrir dans les mythes et légendes la « teneur » spirituelle de leurs « véhicules » symboliques est de les comparer, à travers l’espace et le temps, aux formes homologues d’autres traditions même très différentes », dit Joseph Campbell (op. cit., p. 201). Il repère, entre autres, un rite bouddhiste japonais inspiré par un mythe parallèle à celui de l’expulsion du Paradis terrestre. Il explique « la poésie du temple japonais du Bouddha Mahavairochona. Son approche se fait par un portail imposant encadré par deux gardiens à l’air menaçant… Ce sont les homologues dans l’imagerie mythique bouddhiste des chérubins placés par Yahvé à la porte d’Eden pour garder « le chemin de l’arbre de vie »… Dans le monde bouddhiste, le fidèle doit passer entre ces deux gardiens et s’approcher sans crainte… (op. cit., p. 202).

     Selon Campbell, on peut trouver un analogue de ce rite dans le sacrifice de la messe qui, en réactivant la mort rédemptrice du Christ sur la croix, rend à nouveau possible l’accès à l’arbre de la vie. Voilà donc qui répond à la question de l’enfant interrogeant sur la présence du signe plus au-dessus des églises et un peu partout dans les paysages de l’Occident chrétien.

     L’imposture par laquelle on a transformé l’assassinat du Fils de l’homme en sacrifice de la Croix s’est fondée sur le mythe qui habitait alors l’humanité et qui l’habite encore, enfoui dans son inconscient collectif. Cette imposture a pu être facilement acceptée par des consciences qui vivaient dans l’atmosphère sacrificielle des débuts du christianisme.

     Encore une fois, ce qui « sauve le monde », ce n’est pas la Croix mais l’Amour. Dommage pour les gens qui, rejetant la croyance chrétienne, jettent le bébé de l’Évangile avec les eaux du mythe.

     Remythologiser au sens de Joseph Campbell, c’est démythologiser au sens de Rudolf Bultmann : il s’agit de prendre conscience des mythes qui nous habitent et nous régissent inconsciemment afin de nous en affranchir. La Vérité de l’Évangile libère des mythes de la théologie judéo-chrétienne et de tous les autres.

 

     il faudra bien passer par cette porte étroite

     qui  ne se peut franchir qu’en extrême violence

     des forces de l’esprit combattant à ta droite

     avec le bouclier à ta gauche la lance

 

     les gardiens du jardin de l’arbre de la vie

     qu’il faudra affronter sont le divin eros

     avec son compagnon le divin thanatos

     vers lesquels impuissant tu te tournes et dévies

 

     au bout du long chemin resserré vient la porte

     c’est là qu’à ton insu peut-être le vent porte

     mais tu entends sa voix si tu as des oreilles

 

     comme tu l’aperçois si tu as des yeux purs

     et si le jour survient où soudain tu t’éveilles

     sur le seuil du jardin commence l’aventure

 

6 février 2018

     Dis-moi ce que tu vois, je te dirai qui tu es. Comment, pourquoi, William Blake a-t-il pu écrire, « Si les portes de la perception étaient purifiées (cleansed), toute chose apparaîtrait telle qu’elle est, infinie. C’est que l’homme s’est enfermé lui-même au point de voir toutes choses par les étroites fentes de sa caverne » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 14). Et aussi, « Le sot ne voit pas le même arbre que le sage » (op. cit., planche 8), « Le rugissement des lions, le hurlement des loups, la rage de la mer démontée, l’épée tueuse, sont des morceaux d’éternité trop grands pour l’œil humain » (ibid.), « Voir un monde dans un grain de sable et un ciel dans une fleur sauvage » (Augures d’innocence).

     On peut rassembler les textes de Blake où il parle de l’œil, de la vue, de la vision, et chercher la cause de ses affirmations péremptoires. Faisait-il lui-même expérience de cette vision du monde ou n’était-elle qu’un désir fondé sur l’intuition d’un paradis perdu ?

     Le Fils de l’homme a invité ses disciples à regarder les oiseaux du ciel et les fleurs des champs, et il a relié cette invitation à l’action de l’Éternel dans le monde (Luc 12, 24, 27s).

     Coleridge regrettait que nous soyons si peu sensibles à la splendeur du monde, et il demandait à la poésie de réveiller notre sensibilité anesthésiée par l’habitude (custom) et par le repli sur soi (selfish solicitude). Selon lui, l’art doit être un sensibilisateur, mais il suggère aussi une attitude d’ouverture à l’autre pour contrer le rempli sur soi.

     C’est finalement l’Altérité Positive de l’Amour qui ouvre les yeux sur la présence de l’infini à tout être, qui les « purifie » et leur donne d’apercevoir de plus en plus clairement cette présence en s’émerveillant de l’intelligence et de la beauté des moindres choses. « Tout oiseau qui fend l’air est un immense monde de joie » (op. cit., planche 14). Mais pour le voir ainsi et se réjouir, il faut être « de la Vérité » de l’Amour et s’efforcer de la vivre.

 

     sable voyageur

     de toutes distances

     la vague qui meurt

     en mal d’espérance

     concilie ses peurs

     avec ta patience

 

     étrange rencontre

     pourtant si commune

     des plages qu’affronte

     le regard des dunes

     sans crainte ni honte

     depuis mille lunes

 

     dialogue dur

     qu’à peine dérange

     en son regard pur

     la chair de son ange

     lorsqu’en tombant mûr

     l’infini la change

 

7 février 2018    

     Remythiser et démythiser les Écritures, c’est y reconnaître les mythes afin de les dépasser. Les études mythologiques de Joseph Campbell ouvrent les yeux sur une double lecture des Écritures : une lecture factuelle historique et une lecture spirituelle poétique. Selon que l’on appartient à la culture occidentale ou à la culture orientale, on met l’accent sur l’une ou sur l’autre lecture, parfois au point que le choix de l’une occulte l’autre.

     Campbell oppose de ce point de vue une mythologie fondée sur la nature et une mythologie fondée sur la société : « J’ai pris une conscience de plus en plus vive de l’existence de deux types de mythologies extrêmement différentes dans le monde. Il y a les mythologies qui mettent l’accent, avec plus ou moins de force, sur la situation sociologique à laquelle le mythe doit s’appliquer. Ce sont des mythologies basées socialement et elles insistent sur les lois de cet ordre social comme étant les lois. On trouve ce genre de mythologie dans la Bible… Et ces lois censées données par le dieu s’opposent frontalement au « culte de la déesse Nature » (The Mythic Dimension, p. 184).

    Ce à quoi Campbell donne le nom de déesse Nature est le mythe archétype désignant les mythologies fondées sur la nature intime des choses, sur l’immanence plutôt que sur la transcendance. Pour un hindou, « les dieux sont des métaphores de ce mystère ultime, le mystère de votre être. Pour lui, Dieu n’est pas « dehors là-bas », Dieu est « ici dedans » (op. cit., p. 188) immanent à la nature et donc à votre nature.

     Nous pouvons relire les évangiles dans cette perspective immanentiste, panenthéiste. « Le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Luc 17, 21). Il est significatif qu’une autre traduction ait été proposée : « le Royaume des cieux est au milieu de vous » (Bible Segond, Bible Darby, Bible de Jérusalem). Pourquoi cette double traduction du texte grec pourtant très clair : « Basileia tou Theou entos umôn estin » précédé de « oudé érousin idou ôdé ê ekei , on ne dira pas , il est ici ou il est là ».

     Pourquoi cette autre traduction ? Cherchez la cause. Le « en vous » relève de la pensée prophétique immanente intérieure. Le « au milieu de vous » est une correction du texte relevant de la pensée sacerdotale transcendante extérieure. Il est cohérent avec la théologie chrétienne qui a pris le relais de la théologie sacerdotale juive mais qui est infidèle à l’intuition de Fils de l’homme prophète. Comme gémissait Alfred Loisy, « Jésus a annoncé la Royaume et c’est l’Église qui est venue. »

 

     il faut bien que la neige fonde

     que douleurs et plaisirs du monde

     avec tout ce qui les rappelle

     se relaient en choses nouvelles

 

     ce qui se passe sur la peau

     et sur la surface des eaux

     parle à ce dont la profondeur

     s’entretient avec la hauteur

 

     mais ce qui fait que tout est un

     demeure invisible en chacun

     et c’est en refermant les yeux

     longuement que se dit le vœu

     de ce qui en toi est sans nom

     au-delà du oui et du non

     dans l’infini de cet abîme

     qui vit en ton secret intime

 

     alors en contemplant la neige

     si blanche au long de ton cortège

     n’oublie pas de t’y fondre noir

     au dedans qui se donne à voir

    

8 février 2018

     Moïse a désiré voir Dieu, mais il a senti qu’il ne pouvait pas le voir sans mourir : « tu ne peux voir mon visage, car aucun homme ne peut le voir et vivre » (Exode 33, 20). Et pourtant, les rédacteurs de la Bible n’étant pas à une contradiction près, il vient d’être dit que « le Seigneur parlait à Moïse face à face, comme un ami parle à son ami » (ibid., 33, 11). Faut-il tenter une lecture cohérente et penser que le Moïse qui voyait la face de l’Éternel était un homme mort à lui-même et que sa vision n’était évidemment pas physique puisque l’Éternel ne l’est pas ?

     Chez celles et ceux qui entrent dans la Présence de l’Éternel naît un désir véhément de le « voir ». Comment cela est-il possible ? La réponse du Fils de l’homme dans son discours des béatitudes est « heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Matthieu 5, 8). 

     L’exigence de pureté est inhérente à la religion, au judaïsme et au christianisme en particulier. C’est que la pureté est l’expression du sacré opposé au profane. Elle est donc ressentie par le croyant comme un besoin et comme une nécessité. Pour lui, la pureté sacrée est attirante, philia, et l’impureté répugnante, neïkos. Au cours de la messe, le prêtre se lave les mains et, avant de prier, le fidèle musulman fait ses ablutions.

     Le danger est  de faire de la pureté une réalité physique. Le Fils de l’homme s’en est pris aux pharisiens et aux scribes qui s’offusquaient de voir ses disciples « manger leur pain avec des mains non lavées, impures, c’est-à-dire profanes, koïmaïs (Marc 7, 2). Pour lui, « ce qui rendait l’homme impur, ce n’était pas ce qui entre dans le ventre mais ce qui sort du cœur mauvais » (Marc 7, 18-23), ce n’était pas ce qui vient du dehors mais ce qui vient du dedans, ce n’était pas ce qui est physique mais ce qui est psychique.

     Pas facile à admettre même lorsqu’on s’appelle l’apôtre Pierre. Face à une vision d’animaux considérés comme impurs par la Loi et invité à les tuer pour les manger, il se récrie : « Ah non, Seigneur. Je n’ai jamais mangé quoi que ce soit d’impur, de profane, koïnon et de non purifié, akatharton ». Et la voix lui répond, « ce que Dieu a purifié, cleansed, ékatharisen, ne l’appelle pas koïnou, profane (Actes 10, 12-15).

     « Voir » l’Éternel exige une purification « divine ». On retrouve aussi cette intuition chez William Blake : « si les portes de la perception étaient purifiées, cleansed, toute chose apparaîtrait telle qu’elle est, infinie », et « Celui qui voit l’infini en toutes choses voit Dieu » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 14, et « Il n’y a pas de religion naturelle »).

     Pour « voir » l’Infini Amour en toutes choses, il faut et il suffit d’Aimer. À mesure que l’on progresse dans l’Amour, le cœur se purifie. Un cœur pur est un cœur qui Aime, rien d’autre.

     « Ô Dieu crée en moi un cœur pur »

     Renouvelle en moi un esprit bien disposé

     Ne me rejette pas loin de ta face

     Ne me retire pas ton Esprit Saint »

                                 (Psaume 51, 10s)

 

     le ciel est pur pas un nuage

     ne folâtre en ombres légères

     sur la terre pas un visage

     ne trouble la paix du désert

 

     mais dans le cœur de la matière

     la lave brûlante se tend

     cherchant parmi les cimetières

     à circonvenir les vivants

 

     est-il un dedans un dehors

     pour l’âme qui en son désir

     de l’autre cherche dans l’effort

     à l’accueillir à s’accomplir

     alors que pas plus que le ciel

     la matière jamais ne comble

     le vide infini de son ombre

     cependant qu’il se renouvelle

 

     sur la terre nue du désert

     les ailes cependant d’un souffle

     sans visage pour qui le sert

     en belle dilection le couve

    

9 février 2018

     Le Psaume 51 associe le « cœur pur » à « l’Esprit saint ». Mais il le fait dans le cadre d’une théologie du dieu tout-puissant qui accorde ou refuse ses bienfaits à qui il veut. On retrouve cette théologie chez Paul avec son dieu « voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance » autant que sa « miséricorde » (Romains 9, 22). L’Église a continué sur cette lancée comme on le voit chez un Pascal terrifié par la colère de son dieu irrité dont la « justice » condamne à l’enfer éternel des gens incapables d’avoir participé au péché du premier homme » (Pensées, éd. Sellier 164, p. 48).

     La théologie hébraïque, dont le christianisme a hérité, est celle d’une divinité qui « a aimé Jacob et haï Esaü » (Malachie 1, 2s). C’est la théologie de l’élection, d’Israël d’abord, de l’Église ensuite. Qu’est-ce sinon la sacralisation de la conviction qu’ont la quasi-totalité des peuples de la Terre de se croire supérieurs aux autres, au point parfois de dénier la qualité d’humains à certains hommes, à certaines femmes? En Europe, cette conviction a justifié l’esclavage, le colonialisme, et partout dans le monde, elle continue de fonder le racisme et la xénophobie.

     Le Fils de l’homme a pourtant déconstruit cette théologie. Son « dieu » fait « lever son soleil sur les méchants et sur les bons, pleuvoir sur les justes et sur les injustes ». Il est logique qu’il invite à la « perfection » de l’Amour qui fait « aimer vos ennemis et bénir ceux qui vous maudissent » (Matthieu 5, 43-48).

     Pourquoi n’a-t-il pas été entendu par la théologie chrétienne ? La cause de la colère de son dieu comme de sa miséricorde ne serait-elle pas « le désir de l’avoir et le désir du pouvoir », la libido sentiendi et la libido dominandi, expressions des forces du monde (I Jean 2, 16), des « éléments du monde qui asservissent l’humain » comme le dit Paul (Galates 4, 3). Pierre avait, pour sa part, pris conscience que « la puissance divine » permettait aux humains de « participer à la nature divine en échappant à la corruption qui est dans le monde par la convoitise », la libido, épithumia (II Pierre, 1, 4).

     Si la théologie chrétienne était cohérente et qu’elle entendît ces paroles, si elle prenait au sérieux celles du Fils de l’homme pour qui tout être humain et non-humain, « les oiseaux du ciel et les fleurs des champs » (Matthieu 6, 26-29), est Aimé inconditionnellement de l’Éternel, elle serait bien forcée d’abandonner la doctrine de l’élection qui fonde son pouvoir et jusqu’à sa raison d’être.

     Comment, si l’on suit la théologie du Fils de l’homme, peut-on admettre non seulement la colère neïkos-thanatos de l’Éternel mais aussi son amour philia-eros qui l’aurait poussé à se choisir un peuple comme épouse, selon l’image utilisée dans le christianisme comme dans le judaïsme ? 

     Le « cœur pur », qui permet de « voir » l’Infini Éternel en recevant son « Esprit saint », est une offre proposée à toute conscience qui s’y efforce. Le « dieu » de Yeshoua « ne rejette personne loin de sa face, ne retire à personne son Esprit saint » (Psaume 51, 10s). « Il ne fait pas acception de personne » comme Paul l’admet lui-même (Romains 2, 11).

 

     le rat est revenu errer

     parmi les ombres du garage

     en quête de quelque denrée

     subtilisée à tes carnages

 

     son œil surpris en face à face

     l’a fait fuir    la peur de la mort

     l’a fait rechercher une place

     plus conforme à son triste sort

 

     il vit entre haine et amour

     entre la peur et le désir

     dans le grand jeu du contre et pour

     qui se poursuit sans plus finir

     dans sa longue lignée d’ancêtres

     et la bienveillance des grains

     que ses cousines de la terre

     offrent à manger dans la main

 

     n’est-il pas une ville en Inde

     où les rats ne sont plus nuisibles

     et où la mort n’est plus à craindre

     si ce n’est logique et paisible

 

     alors qu’aller faire au garage

     sinon retrouver face à face

     la chance que le cousinage

     puisse un peu retrouver sa place

    

10 février 2018

     Le mythologue Joseph Campbell identifie les gardiens du temple bouddhiste japonais de Nara aux Keroubîm interdisant l’accès à l’arbre du vie à Adam et Ève après la Chute. Ces gardiens ont en effet une allure terrifiante : l’un a la bouche béante tandis que l’autre brandit une épée.

     À plusieurs reprises Campbell explique qu’il s’agit d’une paire d’opposés, « notre peur de la mort et notre désir de la vie » (The Mythic Dimension, pp. 203… 234). Mais il en donne une interprétation différente des Chérubins du jardin d’Eden dans la Genèse : alors que les humains se voient interdire l’entrée de l’Eden, les fidèles bouddhistes sont invités à passer sans peur entre les deux gardiens pour aller contempler le bouddha géant assis la main droite levée dans l’attitude du « ne crains pas » et la main gauche ouverte dans celle du « don offert ».

     Les fidèles judéo-chrétiens sont censés vivre dans la terreur des retombées de la Chute. On le voit chez Pascal face aux conséquences aussi effroyables qu’incompréhensibles du Péché Originel. Les fidèles bouddhistes sont invités à découvrir les forces qui les habitent afin de les maîtriser, de faire l’expérience d’illumination de Siddhârta Gautama : « nous devrions prendre conscience de notre peur de la mort et de notre désir de la vie : de la peur et du désir. Représentées par les gardiens du temple de Nara, ces deux forces, dans la légende du Bouddha réalisant l’illumination, ont été exactement les deux principales tentations qu’il a vaincues… Le dieu dont le nom est Avidité (Kama) et Mort (Mara)… De même pour nous, si notre attachement à l’ego (le moi haïssable de Pascal) n’est pas vaincu et que la peur de la mort et le désir de la vie demeurent les principes gouvernant notre expérience et notre action, nous ne sommes pas équipés psychologiquement pour franchir la porte gardée par la Peur et le Désir… Ce qui nous tient éloignés d’Eden, c’est l’attachement à nos vies séparées d’egos… c’est notre attachement à notre vie temporelle qui nous garde hors du jardin » (ibid., pp. 203s).

     Si nous nous souvenons des tentations de Yeshoua au désert, nous pouvons y découvrir une analogie avec celles du Bouddha. Ces tentations sont en effet celle du désir de posséder et celle du désir de dominer : « Il eut faim. Le diable lui dit : « Si tu es le fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain…  Puis le diable l’emmena sur une haute montagne et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes… » (Luc 4, 2-6). Nous pouvons aussi et surtout nous souvenir de cette affirmation du Fils de l’homme, « courage, j’ai vaincu le monde », c’est-à-dire eros et thanatos, philia et neïkos, la libido sentiendi et la libido dominandi (Jean 16, 33. I Jean 2, 16).  

     Alors que le judéo-christianisme fait traditionnellement une lecture factuelle historique du récit biblique, le bouddhisme japonais propose dans un de ses temples une présentation symbolique des forces qui en nous font obstacle à la réalisation de l’humain dernier, celle que l’Évangile appelle à la participation à la « nature divine », à l’Amour.

 

      sera-ce dedans sera-ce dehors

 

     est-ce bien dans le jardin

     que pousse la pomme d’or

     ou est-ce au pays lointain

     que se trouve le trésor

 

     assise au faîte du mur

     et tournée vers l’horizon

     se sentira-t-elle enfin mûre

     pour prendre une décision

 

     sur le seuil de la maison

     de la peur ou du désir

     que lui faudra-t-il choisir

     par le cœur ou la raison

 

     cet oiseau qui d’un coup d’aile

     passe repasse le mur

     lui chante d’être fidèle

     aux lumières de l’obscur

 

     sera-ce dedans  sera-ce dehors

 

     elle a trouvé ce matin

     au pied du mur l’oiseau mort

     à la porte du jardin

     entre le trésor et l’or

 

11 février 2018

     La connaissance des mythes et des rites orientaux nous invite, nous autres Occidentaux, à une relecture de nos Écritures sacrées.

     La découverte de l’Évolution nous a déjà amenés à repenser le récit de la création proposé dans les premiers chapitres de la Genèse. Il est devenu impossible, à moins de se cramponner au créationnisme, de faire une lecture historique factuelle de ce récit.

     Avant d’aller plus loin, il faut observer que les prophètes d’Israël et surtout le Fils de l’homme, avaient déjà remis en question la création en six jours et le repos du septième. Isaïe avait affirmé que l’Eternel « ni ne se fatigue ni ne se lasse » (Isaïe 40, 28s). Yeshoua a été plus explicite : « mon père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17), et le sabbat, comme ensuite le dimanche et le vendredi, est une institution purement humaine : « le sabbat a été fait pour l’homme. » (Marc 2, 27).

     Plus largement, le Fils de l’homme a fait une lecture poétique prophétique du cosmos géographique et historique, de l’espace et du temps : du temps avec sa lecture du sabbat, de l’espace avec sa lecture des lieux de culte, du Temple en particulier (Jean 4, 20s).

     Le christianisme cependant ne l’a pas entendu, et il nous est bon, avec la découverte de la lecture poétique symbolique du monde que propose l’Orient, de mieux l’entendre. N’a-t-il pas rappelé que l’Éternel est esprit, que c’est en esprit qu’on peut le rejoindre et que la chair ne sert à rien dans ce domaine (Jean 4, 24. 6, 63).

     Encore une fois, « le Royaume des cieux est au-dedans de vous, entos umôs », et non « au milieu de vous » comme voudrait le faire croire une lecture factuelle spatiale : « il n’est pas ici ni là » (Luc 17, 21), lecture dont il faut rechercher la cause dans la doctrine chrétienne.

     Il faut aussi observer que la lecture factuelle historique du « retour du Christ » a inévitablement des conséquences politiques. On sait que les évangélistes américains appuient la politique irrédentiste de l’État d’Israël parce qu’ils sont convaincus que le retour du Christ ne sera possible que lorsque tous les enfants d’Israël auront retrouvé leur Terre Promise.

 

     l’avocat tombé dans la cour

     a été écrasé     sa chair

     s’est répandue comme un atour

     de la reine brune aux grands airs

 

     ce que distingue l’œil balourd

     qui ne se soucie que des airs

     ne pénètre que les contours

     de la vie et de son enfer

 

     que vas-tu faire de ce bébé

     reine brune privée d’atour

     toi qui restes ici bouche bée   

     face à ce qui vient tour à tour

     s’il te semble que cette sphère

     abrite le secret message

     d’une entrevue du grand mystère

     offerte à l’âme en son visage

 

     le vie luttant contre la mort

     pour s’assurer sa permanence

     donne d’innombrables trésors

     en vue de nouvelles naissances

 

12 février 2018

     Si nous nous sentons attirées par la présentation que fait Joseph Campbell de l’itinéraire spirituel de l’humanité depuis le néolithique, c’est peut-être que nous trouvons en nous-mêmes ce que nous y voyons, comme Pascal le disait de Montaigne : « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568).

     Campbell voit dans l’expérience de la mort le fondement de la mythologie : « Toutes les mythologies servent une tâche suprême à travers le monde, celle de ramener à la vie ce que Nietzsche appelle « das kranke Tier » (« l’animal malade » qu’est l’être humain). Campbell a repéré « dans les plus anciennes mythologies l’interaction de deux attitudes primitives face à la mort… celle des chasseurs (négative envers la mort et positive envers l’ego) et celle des agriculteurs (négative envers l’ego et positive envers la mort)… Il est évident que dans les phases occidentales, judéo-chrétiennes, de la civilisation, une résistance masculine au mystère de la mort et de la génération a fait une entrée massive. Car l’idée messianique, qui y joue un si grand rôle, est bien le rejet du monde tel qu’il est et une aspiration à la venue de quelque chose de mieux dans un temps intemporel à venir, alors que dans la mythologie première primitive des agriculteurs, le jour du Messie c’est maintenant : ici et maintenant. Selon elle, la divinité, ou la puissance divine, vit déjà en toutes choses, parce que morte à son ego. Elle est en nous. Et nous sommes Elle dans la mesure où, nous aussi, nous sommes morts à l’ego. Il n’y a rien à venir. Il n’y a rien à changer. C’est cela, ici et maintenant » (The Mythic Dimension, pp. 80s).

     Voilà qui peut nous donner à penser à la désacralisation du temps et de l’espace réalisée par le Fils de l’homme avec son « Dieu est esprit » (Jean 4, 24) et son « le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Luc 17, 21). N’est-ce pas le dieu « plus intime à nous-mêmes que notre intimité » d’Augustin, et intime à tout être de Thomas d’Aquin, « Dieu est nécessairement en toutes choses, intimement ». Le panenthéisme qui s’origine dans l’Évangile est plus proche des cultes païens que du culte judéo-chrétien sauf, bien sûr, à le vivre d’une tout autre façon.

     La lecture de Campbell peut nourrir notre réflexion sur la Vérité dont Yeshoua a été le témoin (Jean 18, 37). C’est ici maintenant toujours et partout que nous sommes invités à vivre l’Amour, à participer à la nature divine « au-dedans de nous » en nous détachant de l’ego, du moi haïssable, et sans préoccupation de la mort et de l’au-delà, comme on en accuse le christianisme.

 

     les perles de grésil

     réfléchissent dans l’ombre

     de cette aura subtile

     où le clair et le sombre

     s’arrondissent graciles

 

     les distances précises

     que gardent les granules

     n’enflent ni ne réduisent

     la nôtre ni n’annulent

     la limite indécise

 

     ce qui se réjouit

     dans l’œil qui le contemple

     est cet immense oui

     qu’est devenu le temple

     dans ce qu’a découvert

     au cœur de la mémoire

     ce que les cieux ouverts

     dans l’amour laissent voir

 

     le grésil dit tout nu

     dans l’ombre des nuages

     le blanc de l’inconnu

     depuis le fond des âges

 

 

13 février 2018

     La révolte des femmes détonée par l’affaire Weinstein peut booster la lutte contre les excès de notre civilisation patriarcale.

     L’équilibre des sexes, l’égalité femme-homme, est encore loin d’être acquise dans notre société. Nous le constatons théoriquement et parfois nous le déplorons, mais nous continuons d’être inconsciemment menés par les forces cosmiques qui se livrent bataille en nous.

     Joseph Campbell a opposé les mythologies des sociétés pastorales à celles des sociétés agricoles dans leur comportement sacré face à la mort et à la génération, face au parcours de vie où la sexualité est partout présente. Nous qui sommes encore plus ou moins ouvertement ou secrètement imprégnés de la civilisation judéo-chrétienne, il nous est bon d’y relever les marques de cette opposition mythologique.

     On a pu noter que, dans le meurtre d’Abel par Caïn, le mauvais rôle de criminel était attribué à « Caïn le cultivateur » et le beau rôle de victime à « Abel le berger ». Alors que l’Éternel jette un regard favorable sur l’offrande d’Abel, celle des premiers-nés de son troupeau, il rejette l’offrande de Caïn, celle des produits de la terre (Genèse 4, 2-5). C’est l’opposition entre deux types de civilisation, celle des agriculteurs voués au culte de la grande déesse terrestre et celle des pasteurs voués à celui du grand dieu céleste.

     On retrouve cette inégalité hébraïque dans le conflit de Jacob et d’Esaü. Jacob se conforme à la demande de son père de ne pas épouser une femme de Canaan adepte des divinités de la terre matriarcale, mais Esaü ne s’y conforme pas. On connaît la suite, bien résumée dans la parole du prophète Malachie, « Jacob je l’ai aimé, mais Esaü je l’ai haï » (Michée 1, 2s). Dans la religion hébraïque, la culture des nomades pasteurs patriarcaux a triomphé de la culture des sédentaires cultivateurs matriarcaux à la suite de ce qui s’était produit en Mésopotamie plusieurs siècles avant la naissance d’Abraham.

     Il nous faut comprendre que la relation femme-homme s’inscrit dans un conflit où l’homme a pris le dessus sur la femme en Occident il y a quelque cinq mille ans à la suite d’invasions de nomades patriarcaux venus d’Asie et d’Europe centrale.

     Quelle a été la position du Fils de l’homme dans cette situation patriarcale, lui qui a dit être venu, non abolir la Loi mais l’accomplir ? On peut affirmer qu’il a initié un rééquilibrage des relations entre les sexes. Il a certes choisi ses apôtres parmi des hommes, étant homme lui-même, et l’on peut d’ailleurs se demander pourquoi dieu ne s’est pas incarné dans une femme. Mais, dans sa vie publique, il a donné une place importante aux femmes, dont certaines s’occupaient de le nourrir. Il a pris la défense d’une femme adultère et accueilli une prostituée. C’est à une femme, et de réputation douteuse, que, selon l’évangile de Jean, il a annoncé la fin du Temple et promis l’eau de la vie éternelle. C’est à une femme enfin qu’il serait d’abord apparu après sa « résurrection ».

     L’expression la plus forte du rééquilibrage patriarcat-matriarcat opéré par le Fils de l’homme est sans doute celle de l’épître aux Galates : « Il n’y plus ni mâle ni femelle… Vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates 3, 28). On peut évidemment accuser Paul d’avoir tenu un double langage puisqu’il a également prescrit aux femmes d’être soumises à leur mari (Éphésiens 5, 22). Pour dépasser cette incohérence, il faut désacraliser la Bible afin d’en repérer les contradictions et de mettre au jour l’essence de son message.

     Le sexisme dont sont victimes les femmes dans notre civilisation ne sera pas vaincu à la suite d’une guerre des sexes, mais par l’affranchissement des forces cosmiques qui y entretiennent le désir de possession et de domination présent dans la psyché humaine. L’Amour en est tout à fait capable.       

 

     c’est il et elle

     depuis longtemps

     dont en s’aimant

     naît l’étincelle

 

     le feu qui dure

     toute une vie

     point ne s’assure

     quand vient l’envie

 

     entre il et elle

     il faut que vienne

     et renouvelle

     l’autre je t’aime

     né de ce moi

     et de l’esprit

     quand leur émoi

     n’est plus épris

 

     au feu qui naît

     moquant la mort

     lors apparaît    

     la noce d’or

 

14 février 2018

     Ce qui se joue dans la lutte contre le sexisme machiste, ce n’est pas seulement le sort inférieur réservé aux femmes dans notre civilisation, c’est une vision du monde.

     Le patriarcat est lié à un imaginaire qui régit l’ensemble de la pensée et de l’action dans notre société. Gilbert Durand a présenté cet imaginaire dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1960). Il y distingue deux pôles selon lesquels nous envisageons le monde : le pôle diurne-ouranien et le pôle nocturne-chthonien. Le premier entraîne une vision compartimentée des êtres et des façons de les aborder dans la connaissance et dans l’action alors que le second détermine une vision mêlée, agglutinante.

     La vision nocturne-chthonienne du monde est celle de l’animisme, tel qu’on le trouve en particulier en Afrique traditionnelle et dans ses prolongements modernes chez un Wole Soyinka et un Ayi Kwei Armah. Parmi les images que cette vision privilégie on trouve celles de la femme et de la mère. (pour une information complémentaire sur cette vision du monde, on peut relire ci-dessous en italiques le texte du 23 octobre 2017).

     La vision diurne-ouranienne du monde est celle que l’on trouve dans le monothéisme et, parmi ses images privilégiées, on repère celles de l’homme et du père.

     Gilbert Durand présente cependant une vision intermédiaire, qu’il place sous le signe nocturne-chthonien, mais qu’il qualifie de synthétique alors qu’il qualifie l’extrême nocturne de mystique et le diurne-ouranien de schizomorphe (voir son « tableau de la classification isotopique des images » dans L’imaginaire symbolique, pp. 94s).

     On peut reconnaître dans la définition de la relation du divin et de l’humain  comme « sans séparation et sans confusion » par le Concile de Chalcédoine (451) cette vision intermédiaire équilibrée des deux imaginaires, qui ni ne compartimente ni ne mêle.

     La connaissance des imaginaires qui régissent notre vie par l’inconscient peut nous permettre de comprendre que notre société occidentale est celle de la domination patriarcale, mais aussi qu’elle nous fait penser le monde et agir sur lui très majoritairement selon les lumières diurnes de l’intelligence au point de négliger l’obscurité nocturne de l’intuition.

     Lutter pour l’égalité des sexes, c’est donc d’abord lutter pour l’équilibre des imaginaires dans une conciliation « synthétique » de l’intelligence et de l’intuition, de la raison et du cœur.

 

     Une culture africaine axée sur la connexion entre les êtres et entre les savoirs qui les connaissent ne peut manquer de fonder une éthique de la réciprocité.

     Et cela touche en particulier l’éthique de la relation entre la féminité et la masculinité comme la relation entre la maternité et la paternité. On ne s’y soucie pas de l’égalité pour elle-même (celle-ci ne survient que par voie de conséquence), sans doute parce que l’égalité peut se perdre dans l’indifférencié, dans la perte de l’identité spécifique et de l’eccéité des êtres. Les rôles ne sont pas interchangeables, mais leur complémentarité n’est pas synonyme de supériorité ou d’infériorité. Il n’y a ni dominant ni dominante, et l’autorité parentale est tout autant maternelle que paternelle alors même que les sensibilités et les exercices diffèrent… (23 octobre 2017)

 

     on dit que les mésanges à tête noire

     s’en viennent vont toujours par deux fidèles

     l’une à l’autre sans même le vouloir

     dans une sympathie instinctive modèle

 

     il suffit de les voir en leurs coups d’ailes

     multipliés parmi les branches nues

     pour désirer enfin vivre comme elles

     tout en gardant l’esprit de l’inconnu

 

     mais si tu parles d’elles tu les penses

     te demandant ce qui change en ta vie

     lorsqu’à les voir il vient à ta conscience

     de les savoir aussi un peu en toi

     et toi en elles sans que te soit ravie

     la chance de dire tu comme de dire moi

     à jamais solitaire et solidaire

     dans l’immense éternel qui t’invite à sa table

 

     il n’y aura plus deux alors mais bien dix mille

     mésanges à tête noire comme compagnes

     et compagnons du qui perd gagne

     dans toutes les campagnes et dans toutes les villes

 

15 février 2018

     On peut être navré en observant ce que la théologie chrétienne a fait à Pascal tout en admirant d’ailleurs ses efforts acharnés pour la justifier. Mais on peut surtout penser sa vision du monde, en partager certaines intuitions fondatrices capables de rééquilibrer notre Occident tenu en lisières par son imaginaire ouranien diurne patriarcal.

     Alors que cet imaginaire est celui de la coupure, de la séparation des êtres et de la compartimentation des savoirs ainsi que l’ont dénoncé certains penseurs africains, Pascal a vu clairement que nous sommes et que nous vivons dans un monde où tout se tient. Pour lui, commence-t-il, « l’homme a rapport à tout ce qu’il connaît… » comme « la flamme ne subsiste point sans l’air et donc que pour connaître l’un il faut connaître l’autre ».

     Puis vient sa déclaration solennelle : « Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (Pensées, éd Sellier 230, pp. 168s).

     Sans doute ne pouvons-nous adhérer à cette vision des choses avec enthousiasme que si nous la trouvons déjà secrètement présente en nous-mêmes, comme « ce n’est pas dans Montaigne mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (568). Pascal lui-même n’a malheureusement pas nourri sa pensée religieuse de cette vision unitaire du monde, mais elle peut nourrir notre vie spirituelle dans ses liens multiples avec toutes nos autres préoccupations et occupations dans la lumière de la Vérité de l’Amour, de l’Être de l’être en qui sont reliés tous les êtres. Elle peut donc aussi nous faire entrevoir et puis voir, tout éblouis, que notre monde est le meilleur des mondes possibles.

 

     est-ce déjà la musicienne

     cette flûte dans la douceur

     du printemps qui annonce sienne

     la venue d’une de nos sœurs

 

     ainsi se passent le témoin

     les saisons sans que rien ne brise

     la chaîne sur le beau chemin

     de tous ses anneaux de surprises

 

     car ce qui chaque année revient

     en sa précision calculable

     et que notre calendrier retient

     n’est pas le tout de l’adorable

     que réserve chaque journée

     de souffrances et de plaisirs

     invitant les âmes bien nées

     et les autres au grand désir

 

     ce que chante la musicienne

     en modulant l’imperceptible

     que l’attention pure le tienne

     pour une flèche vers sa cible

 

16 février 2018

     Peut-on penser que les causes de l’incroyance et les causes de la croyance sont semblables voire identiques ? Il faut pour cela regarder du côté des forces cosmiques et du rôle qu’elle jouent dans notre psychologie et notre sociologie religieuse.

     Les religions, y compris les monothéismes, sont des réalités cosmiques. Les religions de la grande déesse, qui prévalaient  dans les premiers temps de l’agriculture et dont on peut repérer quelques avatars chez certains peuples non-occidentaux, voyaient dans la mort une réalité naturelle à accepter, et dans le moi une réalité négligeable en elle-même, liée à la société et à la nature. Les religions du dieu tout-puissant ont vu au contraire dans la mort l’ennemi premier et dans le moi une réalité séparée des autres moi et de la nature.

     C’est dire que les premières sont dominée par eros et les secondes par thanatos encore qu’il faudrait davantage l’expliquer. C’est en cela qu’elles sont cosmiques, relevant de la philia et du neïkos qui président à la marche de l’univers.

     On peut conjecturer que l’athéisme occidental est une révolte contre thanatos au nom d’eros, tout comme le monothéisme est une lutte contre eros au nom de thanatos. Pour le christianisme surtout, eros est dans l’humain l’ennemi car il s’oppose à la mainmise du dieu père sur eros et sur tout ce qui s’y rattache. Alors que le judaïsme a modéré cette mainmise qui auparavant lui imposait le sacrifice des premiers-nés, Abraham a compris que son dieu pouvait se contenter du sacrifice d’un animal, en attendant mieux. Cependant le sacrifice a perduré dans l’histoire d’Israël malgré l’insistance des prophètes à prêcher l’amour plutôt que le sacrifice. C’est ce qui a permis à l’esprit sacerdotal du christianisme, plus fidèle au judaïsme qu’à l’Évangile, de faire de l’assassinat du Fils de l’homme un sacrifice au dieu père tout-puissant.

     Le peuple d’Israël a été l’épouse d’un dieu mâle jaloux et l’Église a pris le relais, devenant sa possession exclusive et la raison d’être de son prosélytisme visant à étendre cette possession par la conquête d’autres peuples, faisant de l’évangélisation une entreprise de domination.

     Le véritable Évangile, la vraie « bonne nouvelle », est l’annonce de la fin de la religion, de la servitude cosmique vécue comme une obéissance à la loi du dieu tout-puissant. L’athéisme, lui, est une révolte contre cette domination. C’est l’échec de l’Amour face à la Croix dans la victoire d’eros sur thanatos. L’athéisme reste donc prisonnier du jeu des forces cosmiques de la philia et du neïkos. Seul l’Amour de pure altérité positive est capable de libérer du kosmos les consciences irréligieuses comme les consciences religieuses, de les faire passer de la chair à l’esprit.

 

     le chêne garde

     ses feuilles rousses

     et tu regardes

     ce qui le pousse

     vers l’avenir

 

     il faudra bien

     qu’avec le temps

     et sans le rien

     qui l’aime tant

     il les retire

 

     mais il s’accroche

     à son passé

     où s’effiloche

     sa fiancée

     en prenant goût

     à cette mort

     qui est le coût

     de son essor

 

     brise les chaînes

     des feuilles rousses

     toi mon beau chêne

     et laisse aux pousses

     leur avenir 

 

17 février 2018

     Certains pensent que Dieu n’est pas libre puisqu’il a été forcé par sa nature parfaite de créer le meilleur des mondes possibles. En réalité on peut les soupçonner de penser que la thèse de Leibniz est irrecevable et que tout argument est bon pour la rejeter.

     Ces gens-là feraient mieux de revoir leur idée de Dieu, qui est celle des religions, celle du judéo-christianisme en particulier pour qui Dieu est le tout-puissant semblable à un potentat de la terre agissant selon son bon plaisir parce que c’est cela pour eux être libre. Le judéo-christianisme ne croit-il pas que Dieu sauve ou damne les gens selon qu’il agit par miséricorde ou par « justice », c’est-à-dire par colère. Et « il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde » (Pascal, Pensées, éd. Sellier 680, p. 458). Ce dieu peut « montrer sa colère pour faire connaître sa puissance » (Romains 9, 22)

     Tel n’est pas cependant le « dieu » de l’Évangile, qui est Amour Agapè (I Jean 4, 8) et qui, contrairement à celui des religions, n’a rien à voir avec neïkos-thanatos pas plus qu’avec philia-eros. La liberté de l’Éternel Amour, c’est de pouvoir agir selon son être qui est Amour. C’est parce qu’il agit selon son être qui est Amour que l’Éternel « crée » le meilleur des mondes possibles selon l’Amour.

     Une conscience qui a connaissance de l’Éternel Amour cherche à comprendre le monde car elle est convaincue qu’il est le meilleur des mondes possibles selon l’Amour. Elle est donc en mesure de comprendre l’existence du « mal », tant cosmique qu’humain. La réponse évidente pour elle est que le « mal » est la condition nécessaire de l’indéterminisme de la matière et de la liberté humaine.

     Seule une conscience qui, comme l’Amour, agit selon son être, est libre. Cette liberté est la conséquence de la Vérité, de la connaissance de son être véritable. « La vérité vous rendra libres » (Jean 8, 32). La vérité de notre être intime en ce qu’elle participe de la vérité de l’Éternel nous fait connaître que notre être intime est Amour. Nous sommes libres dans la mesure où nous Aimons, libérés du « péché », des forces cosmiques, du monde de la libido possessive d’eros et de la libido dominatrice de thanatos. 

     Tout cela n’est-il pas cohérent ?

 

     à mille petits pas la pluie

     piétine le jardin

     comme le pressoir réjoui

     piétine le raisin

 

     ce que la terre accueille en joie

     est déjà dans son ventre

     l’espérance de ce qui croît

     à la mesure de ce qui entre

 

     car les bons baisers de la mer

     apportés par le ciel

     sont aussi chargés de lumières

     qui dans l’ombre révèlent

     le cheminement de la vie

     troupeau infatigable

     en ses petits pas réjouis

     de cette offre admirable

 

     écoute la douce musique

     des petits pieds dans le jardin

     pour la symphonie de l’unique

     ivre du meilleur vin

 

18 février 2018

      »Le meilleur des mondes possibles » est un monde qui marche tout seul, qui n’a pas besoin des coups de baguette magique périodiques de la parole d’un dieu tout-puissant. Cela vaut au plan de la spiritualité des consciences humaines comme au plan du cosmos. On peut en découvrir des signes dans le discours du Fils de l’homme.

     Le pardon est essentiel dans ce monde humain où les « passions », les libido sentiendi, sciendi et dominandi entraînent les consciences dans le « péché », qui est justement le manque de l’Amour qui les libère de ces « passions ». Et ces consciences conscientes de leurs « péchés », de leurs manques d’Amour, éprouvent le désir d’être pardonnées.

     Il se trouve que dans l’Évangile le pardon n’est pas accordé par un acte d’un dieu transcendant mais par un mouvement intime de la conscience. Pour être pardonnée, une conscience doit elle-même pardonner, par Amour, combattre tout sentiment de vengeance, de rancœur, de haine… à l’égard de l’offenseur, fût-ce l’offenseur humainement impardonnable. Les exemples ne manquent pas dans l’histoire et dans l’actualité : la Shoa, le viol, le massacre de lycéens… Et nous subissons toutes tous notre part d’égratignures, voire pire et même beaucoup pire parfois.

     Aucun « péché » d’une conscience n’est « absous » si ce n’est par le pardon qu’elle accorde à ses offenseurs, et ce pardon est, en bonne logique, l’exercice de l’Amour à l’égard des offenseurs. Les « péchés » sont retenus chez les consciences qui ne pardonnent pas, ils sont pardonnés chez les consciences qui pardonnent (Jean 20, 23). Cela s’accorde avec le message essentiel de l’Amour : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent ». C’est cela l’Amour, « la perfection » de l’Amour Éternel.  (Matthieu 5, 44, 48).

     Humainement impossible? Évidemment. Montaigne lui-même l’a dit : nous ne pouvons vaincre nos « passions », maîtriser notre libido, « nous élever au-dessus de notre nature » cosmique qu’avec le secours de la grâce (Essais II, ch. 12, pp. 287, 351, 608 folio). On se doute que le Fils de l’homme l’avait déjà donné à entendre : « Il souffla sur eux et leur dit, recevez le saint esprit. Si vous pardonnez les péchés, ils sont pardonnés, si vous les retenez, ils sont retenus » (Jean 20, 22s). C’est par la force de l’Esprit, non simplement par nous-mêmes que nous pouvons pardonner, Aimer de l’Amour Éternel et donc être pardonnées. Cela ne signifie pas que nous n’aurions pas à nous y efforcer. Il s’agit d’une synergie de la liberté  humaine et de la « grâce » obtenue par le désir dans la « prière » : « agir comme si tout dépendait de vous et prier comme si tout dépendait de Dieu ». Il y faut la prière constante, c’est en elle que l’Esprit nous vient, que nous accueillons son action toujours disponible mais aussi toujours respectueuse de notre liberté (Luc 11, 9-13).

     On se doute que les détenteurs du « sacrement de la réconciliation » ne peuvent reconnaître cette automaticité immanente puisqu’elle remet en question les sacrements et la théologie qui s’y attache. Ainsi fonctionne cependant « le meilleur des mondes possibles » en sa cohérence.

 

     écoute les voix du vent

     dans le pin que son tourment

     fait gémir et soupirer

     dans le tombeau des regrets

 

     écoute aussi les désirs

     prête l’oreille aux  plaisirs

     où la lyre se déhanche

     au balancement des branches

 

     c’est pourtant dans le silence

     et le murmure insensible

     que se devine le sens

     de la sève qu’attentive

     l’oreille qui sait entendre

     écoute le sang qui bat

     dans la chair en l’esprit tendre

     où naît l’ultime combat

 

     le vent qui vit dans le pin

     de partout de nulle part

     sans paroles dit le vin

     que vient boire notre espoir

 

19 février 2018

     La grande coupure, maladie de l’Occident schizomorphe, peut mener la Terre à sa perte. Au contraire de l’affirmation de Pascal pour qui tout se tient, « toutes choses sont causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement » (Pensées, éd. Sellier 230, p. 168), nous autres Occidentaux modernes isolons, coupons les choses les unes des autres avec des « ça n’a rien à voir » et des « c’est un tout autre sujet ».

     Un peu de bon sens suffit à nous faire prendre conscience des limites des ressources matérielles de la Terre, de l’impossibilité d’une croissance continue de la production, de la consommation et de la population, mais les apôtres de la décroissance sont une infime minorité théorique et pratique capable de « se satisfaire du nécessaire » et de vivre dans « la sobriété heureuse ».

     La croissance demeure l’obsession générale. Témoin cet éditorial de Ouest-France ce 19 février : « Croissance : y croire. C’est désormais certain, la croissance est de retour… Il faut savourer et se réjouir de cette croissance ranimée… » L’argument de cet enthousiasme que nous sommes invitées à partager, c’est l’affirmation que la croissance est indispensable et indissociable de la récession du chômage. Qui pourrait en effet ne pas espérer pareille récession ?

     On peut pourtant concevoir et mettre en place une économie pourvoyeuse d’emplois fondée sur une révolution écologique, elle aussi intellectuellement perçue comme indispensable.

     Encourager la croissance, dénoncer le pessimisme de celles et ceux qui n’y croient pas, qui regardent toujours le verre à moitié vide, c’est travailler, inconsciemment chez certains sans doute dans une mentalité schizomorphe, à la catastrophe d’une planète condamnée à l’épuisement par la croissance.

     Il va sans dire qu’une conscience qui se sent « de la vérité » de l’Amour (Jean 18, 37) est logiquement adepte de la « sobriété heureuse » et peut chanter avec Baloo en y croyant, « il en faut peu, vraiment très peu pour être heureux, savoir se satisfaire du nécessaire ». Elle ne peut que s’alarmer de la dynamique de la croissance qui anime notre mentalité.

 

     il marche à travers champs

     il marche à travers bois

     à travers les guérets

     à travers les fourrés

     fuyant ce que l’on croit

     des bons et des méchants

 

     il sait que la semence

     tombe dans les épines

     et tout comme la pluie

     tombe sans différence

     sur ce qui réjouit

     et sur ce qui chagrine

 

     il marche sans un but

     désigné à atteindre

     ce n’est pas vers là-bas

     qu’oriente ses pas

     le désir de la lutte

     l’effort de se contraindre

 

     c’est dans la marche même

     de l’ici maintenant

     qu’il découvre la peine

     où se reçoit l’amant

     et se vit l’autre pur

     dans la présence obscure

 

     alors    qu’il marche encore

     et toujours que son corps

     et son âme découvrent

     à travers la campagne

     cet espace que s’ouvre

     l’éternelle compagne

 

 

20 février 2018

     Comment le Fils de l’homme vivait-il le temps, la « durée créatrice » ? Nous en savons peu de choses, mais ce peu est comme l’os que découvre le paléontologue et à partir duquel il entreprend de reconstituer la bête ou l’hominidé auquel cet os a appartenu.

     Le temps appartient à notre substance, notre substance appartient au temps. La prise en compte de l’Évolution, qui nous donne de comprendre que nous sommes de la poussière d’étoile et nous invite à en penser les conséquences, entraîne aussi notre interrogation sur le temps, jusque dans le détail de l’instant.

     Comment le Fils de l’homme reconnaissait-il que « son heure était venue » ? Cette expression apparaît une première fois dans l’épisode des Noces de Cana (Jean 2, 4). Elle a intrigué pas mal de théologiens et ils l’ont évidemment interprétée dans le cadre de leur théologie. On y a vu en particulier une annonce de la passion-résurrection du Christ, qu’il aurait envisagée déjà et que son « miracle » de Cana aurait pu hâter. L’expression réapparaît en effet à la veille de la passion : « Père, l’heure est venue… J’ai achevé l’œuvre  que tu m’avais donnée à faire » (Jean 17, 1, 4).

     Le terme que traduit ici « achevé » ou « accompli », téléiôsas, consummavi est d’ailleurs semblable au dernier mot du Fils de l’homme, tétélestaï,  consummatum est (Jean 19, 30). 

     On peut conjecturer que le Fils de l’homme était constamment attentif au temps et à ce qu’il avait à en faire sous l’inspiration permanente de l’Esprit. Car le temps et l’Esprit peuvent apparaître indissociables aux consciences qui pensent sa présence active dès l’origine comme le dit brièvement le début de la Genèse : « battant des ailes sur les eaux » dans le vol stationnaire du faucon crécerelle que l’on décrit justement comme « le vol de l’Esprit-Saint ».

     Le Fils de l’homme a dû vivre dans l’instant, de l’instant, dans sa dynamique sans cesse renouvelée par l’Esprit.

     On peut ici se souvenir de Kabîr, dont l’expérience spirituelle n’était pas très éloignée de celle du Fils de l’homme :

« Si tu me cherches en vérité

Tu me verras

Tu me rencontreras dans l’instant…

Ainsi parle Kabîr : O Sadhu ! Dieu est le souffle de ton souffle. »

 

L’Éternel était le souffle du Fils de l’homme né de l’Esprit vivant son heure dans l’instant.

 

     est-ce le vent du nord

     est-ce le vent du sud

     est-ce par habitude

     ou bien serait-ce à tort

     que tu veux les nommer

     en les voyant changer

 

     sagesse paysanne

     tu connais les regards

     attardés sur les arbres

     où les yeux du profane

     ne savent distinguer

     le printemps de l’été

 

     lorsque la girouette

     dans l’ici de l’espace

     visiblement remplace

     le regard des lointains

     oublieux des chemins

     le cœur sensible aux souffles

     recherche dans l’instant

     l’élan du mouvement

     de l’esprit dans le flou

     de l’instinct en éveil

     à l’affût du conseil

 

     alors les vents des choses

     dans les fines nuances

     de chacun de leurs sens

     se disent sur la rose

     en chemins dont la marche

     avance d’arche en arche

 

 

21 février 2018

     Vivre le temps dans l’instant est tout entier dans la petite phrase du Fils de l’homme, « mon père est toujours au travail , o patêr mou eôs arti ergatsétaï, pater meus usque modo operatur » (Jean 5, 17). Cette phrase abolit le temps sacré symbolisé par le sabbat en faisant de tout temps le temps de l’Éternel.

      Le Fils de l’homme a vécu selon son « heure » (Jean 2, 4. 7, 6, 8. 17, 1), faisant ce qu’il avait à faire au moment où il savait qu’il avait à le faire selon l’inspiration de l’Esprit, du « souffle de son souffle ».

     Une conscience qui se sent et se veut « de la vérité » et « écoute la voix » du Fils de l’homme (Jean 18, 37) s’efforce de vivre selon cette inspiration toujours offerte par l’Esprit qui ne cesse de renouveler la face de la terre.

     Cela s’appelle vivre en présence de l’Éternel, « marcher devant sa face » (Genèse 17, 1), être présent à sa Présence à tout être partout et toujours ici dans l’instant, chercher à Aimer sans cesse.

     Idéal inaccessible, « impossible aux humains » (Matthieu 19, 26). N’est-il pas rationnellement inconcevable de s’élever par soi-même de la nature à la surnature » (Montaigne, Essais II, 12, pp. 351 folio) ? Il y faut la synergie de la grâce et de la volonté humaine.

     Dans la dynamique de l’Évolution spirituelle de l’humanité, on peut concevoir que le sacré du temps et de l’espace (dimanches et églises) soit une préparation quasi nécessaire au Royaume, comme il l’a été historiquement. Toute conscience devrait cependant reconnaître que cette vision des choses selon cette pratique du monde est transitoire et relative, reconnaissant aussi la pluralité de toutes les religions et autres spiritualités.

     Nous sommes, toutes et tous, appelées à vivre le temps et l’espace, l’ici maintenant, dans la présence active à la Présence de l’Amour à tout être.

 

     pour les herbes qui frémissent

     au souvenir de l’été

     dans l’air glacé où se glissent

     des instants d’éternité

 

     pour la rumeur des lointains

     en ses vagues qui nous viennent

     chargées du rire enfantin

     clair de la beauté sereine

 

     pour le ciel qui se fait pur

     dans le vent venu du nord

     pourchassant de sa dent dure

     les nuages mous que mord

     son troupeau d’anges pudiques

     au nom des mathématiques

     fixées par leur dieu unique

     en déni de la musique

 

     pour la marche en équilibre

     du temps maître des silences

     purs et des mélodies libres

     tu peux entrer dans la danse

 

22 février 2018

     Dans l’un des derniers chapitres de Aké, les années d’enfance, Wole Soyinka rapporte la scène finale du soulèvement des femmes contre le chef traditionnel d’Abeokuta et contre ses agents exploiteurs des vendeuses des marchés. La soirée se clôt sur une naissance, d’une fille évidemment, et sur « l’état d’âme qui déjà retombait en un recueillement tranquille… dans le rayonnement de joie » d’un élan religieux :

On dirait que les cieux se sont ouverts, que les tombeaux se sont ouverts, et que les morts, les peuples oubliés d’autres mondes affluent pour se joindre à nous.

Dans les différents groupes, ici et là, des voix se succédaient, s’élevaient pour lancer des chants. Tout était extase et fête. Ces chants d’allure religieuse inspirés par les Orisha, par Allah et par le Christ étaient entonnés par des adeptes de religions différentes, mais ils étaient repris par toutes sans considération de croyance et lancés dans la nuit » (op. cit., pp. 358s).

     C’est cette unanimité œcuménique que l’athée Soyinka offre ici à notre rumination : le sentiment religieux né aux profondeurs de l’âme n’a que faire des credo qui déchirent l’humanité.

     Dans le cheminement de la chair vers l’esprit sous l’inspiration de Ce qui renouvelle la face de la Terre, il y a pourtant place pour les diverses croyances animistes, polythéistes, monothéistes… Avant de parvenir à la nuit des sens et de l’esprit où ne demeure que la clarté d’Aimer, nous pouvons prier dévotement, amoureusement, Oshun, Parvati ou Marie, Ogun, Jésus ou Mohammed avec chacune chacun de celles et ceux que nous pouvons repérer dans la longue litanie des ressuscités pareils aux anges (Luc 20, 36). Nous pouvons aller nous joindre aux prières des temples, des pagodes, des synagogues, des églises, des mosquées… et en ressortir rayonnantes de respect et d’affection pour celles et ceux auxquels nous nous sommes jointes.

 

     sous le soleil oblique de cinq heures

     tu balances les pendeloques

     et dans ta brise t’interloques

     l’œil attentif aux messages des pleurs

 

     mais c’est de joie qu’assemblées frémissantes

     chacune aux autres donne voix

     unique en écoutant la foi

     de toutes en leur symphonie concertante

 

     avant même que les feuilles paraissent

     dans la lumière du printemps

     à l’heure précise où le temps

     libre dans ses figures s’intéresse

     à la venue des hirondelles vives

     de retour de leurs arabesques

     ou barbaresques ou mauresques

     ambassadrices des terres promises

 

     mais c’est ici maintenant à cinq heures

     que les pendeloques au soleil

     oblique annoncent le réveil

     de la sève en la joie de ses pleurs

 

23 février 2018

     Si nous nous apercevons que notre vie est en quelque sorte marquée, rythmée, par une suite de coïncidences heureuses, parfois décisives pour en orienter le cours, voire pour nous protéger de dangers majeurs, ou parfois simplement utiles dans notre vie quotidienne, nous pouvons au moins faire l’hypothèse des anges gardiens, auxquels nombre de croyants plus ou moins convaincus s’attachent encore.

     Nous pouvons envisager l’idée que nous avons affaire à ces « ressuscités pareils à des anges » dont a parlé le Fils de l’homme (Luc 20, 36), ou à des ancêtres revenus parmi nous comme le croient de vieilles traditions africaines, chinoises…

     Pour entrer dans cette croyance et cette pratique, il faut sans doute un « cœur attentif » à certains gestes automatiques dont nous constatons après coup qu’ils ont été heureux. Ce peut être, par exemple, le geste de prendre sans réfléchir un livre dans la bibliothèque et de l’ouvrir à une page qui fait sens dans notre préoccupation intellectuelle ou spirituelle du moment.

     L’expérience et la réflexion d’un C.G. Jung sur ce genre de faits de vie et sur ce qu’il a appelé la synchronicité peuvent nous encourager à explorer les nôtres, et d’abord à les permettre et favoriser dans une attitude qui fait alterner la « pleine conscience » et l’inconscience, car « les anges » agissent en nous lorsque nous ne prêtons pas attention à eux.

     À moins de vivre dans le « ça n’a rien à voir » de la coupure épistémologique occidentale, cette attitude suppose évidemment que nous refusions le matérialisme physique dans lequel nous baignons en raison de notre éducation scientifique de l’école, du collège et du lycée. Cela suppose donc que nous osions penser, contester la doxa. Mais en nous gardant des folles imaginations occultistes.

     Une conscience des anges présents dans notre vie quotidienne nous fait les remercier de leurs attentions…

 

     À tes nerfs inconnu

     tu lui ouvres la porte

     Dans tes entrailles nues

     il entre et réconforte

 

     Mais comment le lui dire

     Il n’est pas de langage

     au royaume où soupirent

     les souffles privés d’âge

 

     et  qui sait  il entend

     peut-être hors de la chair

     lorsque vers lui tu tends

     comme à une âme chère

     les yeux de la tendresse

     et les bras du respect

     pour que jamais ne cessent

     les entretiens secrets

 

     les entrailles plus fortes

     alors à l’autre aussi

     tu peux ouvrir la porte

     en guise de merci

 

24 février 2018

     L’étude des mythologies, la mythologie comparée, peut nous aider à reconnaître la Vérité de l’Évangile, l’Amour Agapè Ontologique, derrière le voile des credos religieux cosmiques qui divisent l’humanité.    

     Les mythologies sont fondées sur les forces cosmiques opposées d’attraction et de répulsion nécessaires à la marche de l’univers jusque dans la vie humaine première. Ainsi par exemple, selon J. Campbell, la roue d’Ixion, avatar du svastika apparu dès la dernière période du paléolithique, vers -18000, exprime le malheur d’une humanité qui ne maîtrise pas ces forces :

     « Ixion est puni par Zeus pour deux crimes, le premier est celui de la violence (le meurtre de son beau-père), et le second le désir (la tentative de viol sur la déesse Héra) : c’est-à-dire les deux mêmes pulsions de désir et d’agressivité [eros-philia et thanatos-neïkos] reconnues dans la pensée hindouiste et bouddhiste (ainsi que dans la psychologie des profondeurs moderne) comme les puissances créatrices de l’illusion du monde – qui assurent la cohésion du monde et qui ont été maîtrisées par le Bouddha dans sa victoire sur le grand seigneur de la vie nommé Désir et Mort (kâma-mâra) sous l’arbre du Bodhi au centre de la roue du monde (l’axis mundi) ».

    On peut lui comparer la victoire sur le prince de ce monde du Christ pendant ses tentations-épreuves pour cette maîtrise du désir (de pain) et de pouvoir (de domination du monde) (Luc 4, 2s, 5s).

     Le sacrifice de la croix, le mystère de la mort et de la résurrection dont vit le christianisme s’inscrit, lui aussi, dans la mythologie au même titre que les mythes de Tammuz, Osiris, Dionysos… C’est sans doute en raison de cet enracinement mythique dans l’inconscient humain qu’il peut encore se faire admettre par les chrétiens alors qu’il méconnaît la maîtrise du monde et de ses forces par l’Amour, « qui n’est pas de ce monde et qui a vaincu le monde » (Jean 16, 33. 17, 16. 18, 36).

 

     ce que pensent les racines

     est une très vieille histoire

     dans la nuit de la gésine

     où l’âme se donne à voir

 

     dans la tout obscure terre

     où se rumine le monde

     s’élabore le mystère

     de la croix et de la ronde

 

     ce qui pousse et ce qui tire

     se répondent et s’avancent

     par les coups et les désirs

     de fidélité au sens

     du passé vers l’avenir

     où s’annonce la conscience

     de ce qui peut s’affranchir

     de la pauvre intelligence

 

     les oreilles qui écoutent

     le silence des racines

     redécouvrent l’origine

     de ce que le monde coûte

 

24 février 2018

     le lecture de La Montagne magique de Thomas Mann peut nous aider à retrouver la lecture mythologique de nos textes sacrés. Ne soupçonnons-nous pas de plus en plus que les textes fondateurs du judaïsme et du christianisme (les « récits » de la Création, de la Sortie d’Égypte et de la Mort-Résurrection du Christ) ne sont pas à lire historiquement et factuellement, mais symboliquement et spirituellement ?

     Dans une note de présentation, « Dessein », T. Mann explique que l’histoire qu’il va narrer, « il faut absolument la raconter sous la forme du passé le plus reculé… Ce n’est pas en réalité au Temps qu’elle doit son degré d’ancienneté, et par cette remarque nous entendons du même coup faire allusion à la double nature, problématique et singulière, de cet élément mystérieux… Il se pourrait que notre histoire… et de par sa nature intime, tînt plus ou moins de la légende » (op. cit., pp. 9s).

     Cette intemporalité de la légende rappelle celle des récits mythiques des peuples de la Terre chez qui il est dit qu’ils se situent dans un temps hors du temps.

     Les rites fondés sur des « événements » sont ainsi eux-mêmes intemporels et plongent dans l’intemporalité celles et ceux qui y participent. Pour un croyant, Noël, Pâques, c’est à chaque fois maintenant et ici. Pour un catholique fervent, « assister » au saint sacrifice de la messe, c’est être présent aux gestes et aux paroles du Christ, « ceci est mon corps livré pour vous ». C’est être au pied de la Croix et face au Ressuscité de Pâques. (Pour Pascal, c’était aussi être présent à Gethsémani; « Le Christ sera en agonie jusqu’à la fin du monde » (Pensées, éd. Sellier 749, p. 575). Les croyants n’en ont pas forcément une conscience claire, mais c’est en un monde intemporel que le rite les touche.

     On peut dès lors comprendre que Paul invite ses lectrices et lecteurs du XXIème siècle, comme tous ceux et celles qui les ont précédées et qui les suivront, à vivre en morts-ressuscités avec Christ (Colossiens 2, 11. 3, 1ss).

     Au vrai il s’agit pour tout « spirituel » de participer toujours davantage à l’Amour Éternel avec l’Esprit qui ne cesse de renouveler la face de la Terre.

 

     Le bouleau du soleil balance

     sa blancheur toute d’indolence

     Noble est pourtant sa révérence

     à la vieille réminiscence

 

     Que sait-il vraiment des aïeux

     dont il est maintenant les yeux

     plongeant de leurs regards pieux

     dans la vive attente des vieux

 

     Que nous faut-il donc pour le voir

     De l’attention et concevoir

     l’esprit qui donne à recevoir

     le désir de ne percevoir

     en toute chose que les jours

     où veille l’éternel retour

     de ce qui mène sans détour

     au centre du grand carrefour

 

     Là le bouleau de l’éternel

     en l’indolence solennelle

     de la blancheur se renouvelle

     pour l’émoi de l’universel

 

26 février 2018

     On a pu entendre un catholique dire que, pour lui, être croyant c’était croire au Christ mort et ressuscité, au Christ vainqueur de la mort. Pourtant les humains continuent de mourir et souvent, même celles et ceux qui disent être croyants continuent d’avoir peur de la mort. La logique d’Épicure ne parvient pas non plus d’ailleurs à les rassurer (« tant que nous existons, la mort n’est pas là, et quand vient la mort, nous n’existons plus », ou quelque chose de ce genre).

     Mais le Fils de l’homme n’a pas dit, « j’ai vaincu la mort ». Il a dit « j’ai vaincu le monde » (Jean 17, 1). Le monde ? « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean, 2, 16). En d’autres termes, eros-philia et thanatos-neïkos, les forces cosmiques, « les éléments du kosmos » (Galates 4, 3).

     Le Fils de l’homme a affirmé qu’il n’était pas du monde, du kosmos, et aussi que celles et ceux qui écoutent sa voix et qui sont de la Vérité (Jean 18, 36) ne sont pas non plus du monde (Jean 17, 16). Échapper au monde, s’en libérer par la Vérité de l’Amour (Jean 8, 32), ce n’est rien d’autre qu’Aimer en participation à l’Amour Éternel par la grâce de l’Esprit en nous y efforçant violemment (Matthieu 11, 12), invoquant sans relâche (Luc 11, 9-13), « agissant comme si tout dépendait de nous et priant comme si tout dépendait de Dieu ».

     Découvrir cette Vérité en la Vivant, ce peut être catholique, ou réformé, orthodoxe, évangélique, israélite, bouddhiste, hindouiste, animiste… C’est sûrement Aimer tous les êtres en les servant, non simplement comme nous-mêmes, ce qui n’est que sagesse, mais en leur altérité. Et ce peut être sans même avoir conscience de Vivre l’Éternel (Matthieu 25, 37ss).

     Une conscience qui Aime ni ne craint ni ne désire la mort, car elle échappe à thanatos et à eros.

 

     Entre tes doigts le métal

     de ta plume se réchauffe

     On dirait qu’une voix off

     amoureusement s’étale

 

     Est-ce l’encre est-ce ton âme

     qui danse sur le papier

     en figures imposées

     ou délivrées se proclame

 

     Et faut-il garder conscience

     de ce qui te fait écrire

     lorsque pour pleurer ou rire

     les mots prennent consistance

     sur le papier qui aussi

     lui oppose résistance

     avec quelque bienveillance

     en son accueil indécis

 

     Inventeurs de l’écriture

     comme avant de la parole

     en te donnant le beau rôle

     vos âmes sont littérature

 

 

27 février 2018

     Dans sa Montagne magique, où le sanatorium voit mourir un grand nombre de tuberculeux venus s’y faire soigner, Thomas Mann utilise un personnage pénétré de culture antique pour exposer une certaine approche de la mort : Selon Monsieur Settembrini,

     « … la seule manière saine et noble, et d’ailleurs aussi … la seule manière religieuse de considérer la mort consiste à la rencontrer et à l’éprouver comme une partie, comme un complément, comme une condition sacrée de la vie, et non pas – ce qui serait le contraire de la santé, de la noblesse, de la raison et du sentiment religieux – de l’en séparer en quelque sorte, de l’y opposer, ou même d’en faire un argument contre elle. Les anciens ornaient leurs sarcophages de symboles de la vie et de la fécondité… Dans la religion antique, ce sacré se confondait souvent avec l’obscène. Ces hommes savaient honorer la mort. La mort est digne de respect comme le berceau de la Vie, comme le sein du renouvellement… » (op. cit., pp. 275s).

     L’attitude « normale » des monothéismes est de rejeter les religions antiques avec mépris, voire avec horreur, en tout cas de les considérer comme dépassées et dépourvues pour eux d’enseignements.

     Utilisant Settembrini, personnage fascinant et parfois inquiétant, T. Mann invite ses lectrices et lecteurs à penser.

     Si nous pensons que l’univers est « le meilleur des mondes possibles » parce qu’il est l’œuvre de l’Amour Éternel toujours agissant (Jean 5, 17), nous pouvons estimer avec certaines vues religieuses antiques ou même avec François d’Assise que la mort est « notre sœur » et l’approcher avec les yeux reconnaissants de l’Amour.

 

     le chêne en sa puissance

     de vie et de fierté

     donne aux racines sens

     en leur obscurité

 

     et la faible conscience

     de sa mortalité

     dit sa reconnaissance

     à son éternité

 

     il garde souvenir

     du gland qui l’a fait naître

     et qui pour l’enrichir

     du don de ses ancêtres

     a bien voulu mourir

     en voulant donner l’être

     au nouvel avenir

 

     dans la fraternité

     inventant les consciences

     en son obscurité

     il réveille le sens

 

28 février 2018

     Parce que la mort est « le berceau de la vie », les anciens, nous dit Thomas Mann, ornaient leurs sarcophages de symboles de la vie et de la fécondité, même de symboles obscènes » (La Montagne magique, p. 276). Ce que nous appelons obscène dans notre civilisation patriarcale ouranienne-diurne, une civilisation vivant dans l’imaginaire chthonien-nocturne matriarcal le considère comme sacré.

     Certains rites de fécondité étaient parfois pratiqués autant pour la fécondité agricole que pour la fécondité humaine. On assimilait le soc de la charrue à un pénis, on demandait à des jeunes gens de s’unir dans les sillons pour faire participer ceux-ci à leur fécondité. Selon Mircea Eliade, cette force de vie peut d’ailleurs s’échanger dans les deux sens : « Souvent, c’est la vie végétative qui stimule la fécondité des hommes … C’est le même circuit fermé de la substance vitale et des forces sacrées qui jaillit à tous les niveaux cosmiques… La circulation de la substance vitale et des forces sacrées entre les multiples niveaux bio-cosmiques., circulation dirigée par l’homme pour son profit immédiat, sera plus tard utilisée comme le meilleur moyen d’acquérir l’immortalité ou le « salut » de l’âme (cf. les mystères gréco-orientaux) (Traité d’histoire des religions, § 120).

     Si nous avons peur de la mort, au point de faire de la résurrection le fondement de notre religion, c’est que nous ne voyons plus ce qui associe la vie et la mort dans notre condition humaine naturelle : C’est que « opposée à la vie et séparée d’elle, elle (la mort) devient un fantôme, un masque, et pire encore. Car la mort prise comme une puissance spirituelle indépendante est une puissance fort dépravée » (La Montagne magique, p. 276).

     Nous pouvons évidemment rejeter cette vision du monde comme archaïque et digne de pauvres gens qui n’ont pas accès aux Lumières de la raison. Mais les Lumières nous invitent à oser penser, sapere aude, et donc à remettre en question jusqu’aux idées censées s’en prévaloir. Si nous prenons connaissance des diverses cultures du monde, passées et présentes, nous pouvons nous en « enrichir » par éclectisme sélectif. Nous pouvons, entre autres, prendre nos distances avec une prétendue obscénité de la vie sexuelle. L’Amour nous permet de nous libérer de l’asservissement des forces cosmiques sans les rejeter, en les mettant plutôt au service des autres.

 

     la sève descendue dans les enfers

     s’entretient avec le dieu Dis

     médite sur l’élan qui peut refaire

     l’apparition du un pour dix

 

     car son élan de vie doit tour à tour

     faire apparaître et disparaître

     les forces de la mort et de l’amour

     où se renouvellent les êtres

 

     la rumination sombre des racines

     dans la profondeur de la terre

     converse avec l’éternelle gésine

     en cet insondable mystère

     où ce qui dure avec ce qui s’étend

     se déploie et puis se reploie

     ce qui se repousse et puis se retend

     donne à toutes choses même loi

 

     la sève donc en bas où se rumine

     le fond des enfers se prépare

     creusant les galeries de la mine

     à se lancer dans un nouveau départ

 

1er mars 2018

     Vivre le temps et l’espace, c’est toujours et partout vivre en Présence de l’Éternel Infini, chercher à être présent à cette Présence de l’Éternel Infini Amour. C’est vouloir participer à cet Amour pour tous les êtres. N’est-ce pas parce qu’il y était parvenu que le Fils de l’homme a pu dire « Je Suis » (Jean 8, 58) ?

     Thomas Mann fait dire à son deuxième sage pédagogue, Naphta féru de théologie, que « si l’univers est infini, il n’y a pas de monde transcendant [au-delà, extérieur à l'univers], il n’y a pas de dualisme ; l’au-delà est intégré dans l’ici-bas, l’opposition entre Dieu et la nature disparaît… » (La Montagne magique, p. 543).

     Ainsi donc ce serait les astronomes de la Renaissance qui auraient permis de concevoir un Dieu immanent à la nature, voire identique à la nature comme le suggère le « Deus sive Natura » de Baruch Spinoza.

     Cependant l’hindouisme vit depuis longtemps cette immanence du Brahman à tout être exprimée dans l’advaïta, la non-dualité de l’Être et des êtres, et son idéal est de la vivre.

     Pourtant c’est bien le Fils de l’homme qui nous a appris cette immanence et la communion à l’Éternel Infini Amour comme la réalisation aboutie de l’être humain : « Le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Luc 17, 21). Une conscience qui y parvient ici-bas ou au-delà doit pouvoir dire aussi, « Je suis », mon être s’unit à l’Être Éternel Infini Amour, « sans séparation et sans confusion ».

 

     l’infernale pendule tique

     ses quatre-vingt-six mille fois

     chaque jour où selon la loi

     elle déclare fantastique

     l’éternité de bon aloi

 

     c’est ainsi qu’elle décompose

     l’unique flot de la durée

     infatigable en ce qui crée

     et renouvelle toutes choses

     sans jamais se fixer d’arrêt

 

     ce que la pendule divise

     afin de prendre possession

     d’assurer la domination

     de l’espace sur sa promise

     s’échappe en belle communion

     à l’éternité indivise

     qui nous invite en son royaume

     pour que nous en fassions le home

     de toutes nos pensées précises

     à tous nos gestes compromises

     en une voix répétant ôm

 

     la pendule règne physique

     sur toutes choses dans l’espace

     et se contente de leurs faces

     pourtant l’âme métaphysique

     demeure offerte à toute place

 

 

2 mars 2018

     Le célébrant qui touche l’hostie qu’il vient de consacrer prend conscience de la Présence de l’Éternel Amour à cette chose. Mais il prend aussi conscience, du moins le devrait-il, qu’il est lui-même cette chose : « Ceci est mon corps ».

     La consécration de la messe catholique n’est pas d’un langage performatif mais d’un langage déclaratif : elle ne change rien, elle constate. Elle est censée être faite « en mémoire » de Jésus-Christ. Le célébrant croit que ce n’est pas lui qui, par sa parole personnelle, opère la transsubstantiation du pain au « corps du Christ », mais que c’est le Christ lui-même qui agit en lui et par lui.

     C’est l’erreur générale de la pensée occidentale qui donne aux rites et aux mythes qu’ils mettent en œuvre une valeur factuelle, physique (comme dans la lecture historique du premier chapitre de la Genèse qu’ont faite les théologiens chrétiens, à de rares exceptions, et que la découverte de l’Évolution a fatalement ébranlée).

     La parole « ceci est mon corps » censée avoir été prononcée par le Fils de l’homme est à reconnaître dans la lumière du « Je Suis » (Jean 8, 58), de la Présence intimissime de l’Éternel aux êtres reconnue par ce Fils de l’homme, et d’abord en lui-même. C’est une lecture factuelle, physique, qui a transformé le Fils de l’homme en Troisième Personne de la Sainte Trinité.

     En vérité, selon la Vérité de l’Éternel Amour, nous pouvons communier à sa présentissime Présence en toute chose en la touchant, en la mangeant, en la contemplant avec « des yeux qui voient, des oreilles qui entendent et un cœur qui ressent ».

     Pour Vivre cette Présence, reconnue philosophiquement par Thomas d’Aquin – opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » -  « Dieu est nécessairement présent en toutes choses, et ce intimement », nous sommes invitées par les mots « scandaleux’ du Fils de l’homme, « Je Suis », à l’imaginer jusqu’à parfois en faire l’extase folle de la reconnaissance.

 

     un flocon égaré déclare

     l’invraisemblable fantaisie

     de l’air qui partout se saisit

     de ce qui est la meilleure part

     dans l’espace jamais transi

 

     lui le petit gelé cristal

     ici en sa vie éphémère

     né de la très féconde mère

     n’a pas d’autre énergie vitale

     que celle de son atmosphère

 

     mais qu’elle est folle l’aventure

     qui l’emmène deçà delà

     feuille qui face à la froidure

     n’a que le choix d’un tralala

     dans la rafale qui l’emporte

     enfin détachée de sa tâche

     pour lui faire franchir la porte

     étroite violente qui l’arrache

     à ce monde pour qu’elle en sorte

 

     c’est cette danse transitoire

     qui musique avant toute chose

     dans le silence même n’ose

     profaner pour qu’un bel espoir

     sur l’immaculée le dépose

 

3 mars 2018

     Thomas Mann a utilisé La Montagne magique d’un sanatorium de Davos pour se poser la question du temps vécu, car le rythme de vie de ce lieu le fait exister en quelque sorte hors du temps. Alors ?

« Qu’est-ce que le temps ? Un mystère ! Sans réalité propre, il est tout-puissant. Il est une condition d’un monde phénoménal, un mouvement mêlé et lié à l’existence des corps dans l’espace, et à leur mouvement. Mais n’y aurait-il point de temps s’il n’y avait pas de mouvement ? Point de mouvement s’il n’y avait pas de temps ? Interrogez toujours ! Le temps est-il fonction de l’espace ? Ou est-ce le contraire ? Ou sont-ils identiques l’un à l’autre ? Ne vous lassez pas de questionner !… » (op. cit., p. 471).

     Thomas Mann a écrit ces lignes à une époque où le philosophe français Henri Bergson développait ses réflexions sur la durée pure, qu’il présentait en dehors de ses représentations spatiales, et il n’est pas impossible que l’auteur de La Montagne magique en ait eu connaissance. Il n’a cependant pas prétendu avoir découvert la clé de ce qu’il appelle « Un mystère ! », mais il a invité à la rechercher : « Interrogez toujours !… Ne vous lassez pas de questionner ! »

     C’est ici à la lumière de l’Amour Éternel Infini que nous voudrions penser le temps en le vivant, à la suite du Fils de l’homme qui reconnaissait les « heures » pour les vivre : Le « miracle » de Cana (Jean 2, 4), la montée à Jérusalem (Jean 7, 6, 8), la mort (Jean 17, 1). Et il a présenté son action comme un reflet de l’action de l’Éternel, qui pour lui n’était pas le moteur immobile des philosophes : « Mon Père ne cesse d’agir, et moi aussi » (Jean 5, 17).

     Il est probable que le temps demeure un « mystère », une réalité inaccessible à l’intelligence discursive comme l’a découvert Augustin. Mais cette réalité essentielle de l’existence humaine comme de l’existence cosmique nous invite toujours et partout, ici et maintenant, à la vivre dans l’Amour, à nous demander, sans angoisse, sans crainte ni désir, là où l’Esprit nous mène (Jean 3, 8).

 

     ce n’est pas ce qui se décompte

     au tic-tac de l’intelligence

     piégée par ce qui se raconte

     dans l’espace sous sa régence

 

     ni même cette ombre fugace

     que le cadran solaire écrit

     ou que le sable au temps rapace

     dévore par ce qu’il décrit

 

     ce n’est au vrai que ressentie

     la chose demeurée sans nom

     impalpable comme l’esprit

     à qui ne dit ni oui ni non

 

     la chair vive de tes poumons

     de la naissance à la mort prie

     dans le flot ininterrompu

     en ces rythmes toujours repris

     dans l’univers dès ses débuts

 

     et c’est en respirant l’amour

     que par-delà le temporel

     tu peux t’en aller sans retour

     sur le chemin de l’éternel

    

4 mars 2018

     On a attribué la révolte d’Arthur Rimbaud à un athéisme païen. Ce peut être la raison positive tandis que la raison négative serait son antichristianisme, son refus viscéral d’une théologie dogmatique et morale qui n’était pas celle de l’Évangile. Le christianisme est une religion, une manifestation du sacré cosmique possesseur et dominateur patriarcal. Il est insupportable pour une âme poétique hypersensible et surdouée.

     « Le sang païen revient ! L’Esprit est proche, pourquoi Christ ne m’aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté. Hélas ! L’Évangile a passé ! l’Évangile.

     J’attend Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité » (Une saison en enfer, « mauvais sang »).

     Certes la pression folle qui fait de la prose poétique de Rimbaud un bouillonnement a produit un discours en qui chaque lectrice et chaque lecteur trouvent ce qu’elles y voient (intentio lectoris. (« C’est en moi que je trouve tout ce que j’y vois ».) Eh bien, trouvons-y, ou du moins cherchons-y ce que notre certitude de l’Éternel Amour y voit.

     Le poète lui-même (intentio auctoris) se voit depuis l’enfance en damné de la terre, en forçat : « Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne…

     Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ! – Comme Jeanne d’Arc – « Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien… » (ibid.)

     Une saison en enfer est un long cri de révolte désespérée qui constate que sa vérité n’est pas celle que proposent les prêtres et les professeurs dans leur patriarcat oppresseur.

     Il y a, parmi d’autres exclamations, comme un « lama sabachthani » (Matthieu 27, 46) et le « pardonnez-leur » (Luc 23, 34) du prophète crucifié pour s’être opposé aux prêtres et aux docteurs de la Loi et à leur fausse image de l’Éternel.

 

     un camaïeux flotte là-haut

     immobile comme une attente

     de souffles pour une détente

     dans la marche des grandes eaux

 

     se connaît-il en la beauté

     toujours la même et différente

     toute proche comme une amante

     infuse en son utilité

 

     il n’était pas là-haut tantôt

     et tantôt il ne sera plus

     ou presque lorsqu’il aura plu

     et que le temps avec lui   oh

     aura changé en son espace

     comme avancé en sa durée

     peut-être pour s’améliorer

     peut-être pour perdre sa face

 

     mais dans l’instant le camaïeux

     d’ici là-haut reste la tente

     où s’abrite en sa brève attente

     l’espérance de ses aïeux

 

5 mars 2018

     Même après tant d’années, les écrits d’Arthur Rimbaud peuvent encore émouvoir. Et ce n’est pas seulement en raison de leur beauté sauvage et de leur élan mystique, si puissants cependant qu’ils ont suscité la vocation poétique d’un Paul Claudel et fasciné nombre de lectrices et de lecteurs.

     À les lire, l’Amour ressent la prise des entrailles que ressentit le Fils de l’homme pour l’humanité souffrante et qui lui inspira le mashal du Bon Samaritain.

     On peut voir en lui un prophète malheureux, inabouti, à la recherche d’une vérité évangélique que le christianisme lui cachait. Alors on ressent la colère du Fils de l’homme face aux responsables religieux qu’il lui a fallu combattre au nom de l’Amour et qui ont  fini par l’assassiner.

     Rimbaud n’a pas trouvé d’autre solution à son désespoir que de fuir : « Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde… J’entre au vrai royaume des enfants de Cham. » (Une saison en enfer, « mauvais sang »). Nombre de textes témoignent de sa recherche désespérée et de son espoir d’aboutir. Ainsi « … j’ai songé à rechercher la clé du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit. La charité est cette clé. » (idem).

     On dira que chaque lectrice a son intention de lecture – intentio lectoris – et qu’elle trouve en elle ce qu’elle voit dans Rimbaud, comme Pascal reconnaissait trouver en lui-même ce qu’il voyait en Montaigne et comme Montaigne trouvait en lui ce qu’il voyait en Platon. Dis-moi ce que tu trouves en voyant Rimbaud et je te dirai qui tu es.

     Sa violence merveilleuse peut servir de dynamique à la dénonciation du dogme et de la morale chrétiennes, renégates du Royaume dont certains recherchent encore le chemin, tel Emmanuel Carrère, avec son étonnement : « c’est une chose étrange, quand on y pense, que des gens normaux, intelligents puissent croire à un truc aussi insensé que la religion chrétienne, un truc exactement du même genre que la mythologie grecque… » (Le Royaume, p. 13).

     Pourquoi la Vérité ontologique de l’Amour échappe-t-elle à tant de gens dont on peut difficilement croire qu’ils refusent la Lumière parce que leurs œuvres seraient mauvaises (Jean 3, 19) ?

 

     dans l’incessant carrousel

     de la terre ses nuages

     en leurs visages sans âge

     par l’esprit se renouvellent

 

     il vous suffit de lever

     les yeux dans l’enfer des villes

     comme au paradis des îles

     pour toujours les aborder

 

     ils sont la transformation

     vivante depuis toujours

     la liberté de l’amour

     et peu importent les noms

     que l’instinct de possession

     leur attribue les classant

     sans se soucier de l’amant

     en quête de communion

 

     car quoi que vous en pensiez

     chaque éphémère est unique

     dans l’immensité cosmique

     et veut que vous l’invitiez

 

6 mars 2018

     À l’époque où Arthur Ribaud se débattait dans sa spiritualité révoltée de « mystique à l’état sauvage », une figure politique prophétique, elle aussi en désaveu de la religion cléricale, commençait à se forger une conviction où le religieux et le social devaient s’unir pour établir la justice.

     Jean Jaurès est connu pour son anticléricalisme. Pourtant, « élevé dans la tradition chrétienne… il a lu et intégré les Évangiles, pour mieux condamner une institution injuste à ses yeux » (Éric Vinson, Sophie Viguier-Vinson, Jaurès le prophète. Mystique et politique d’un combattant républicain, p. 290). Pour lui l’Église, dominée par les clercs, n’était pas conforme à « l’idée de Religio perennis, de « Tradition primordiale »; à savoir l’ancêtre commun préhistorique de toutes les religions du monde, origine partagée qui garantit en quelque sorte « l’unité transcendante des traditions » spirituelles de l’humanité. » (op. cit., p. 175).

    Selon Jaurès, le fait religieux de toujours était plus profond que les mythes et les rites des diverses religions. Il n’était donc pas cosmique. On pourra dire qu’il n’était pas une religion telle que nous la connaissons dans les monothéismes comme dans les polythéismes. C’était, peut-on conjecturer, ce que l’Évangile a mis au jour, « la révélation du mystère demeuré caché depuis le commencement du monde » (Romains 16, 25), « caché de tous temps et à toute les générations » (Colossiens 1, 26), « ce mystère caché de toute éternité en Dieu… qui n’a pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées comme il a maintenant été révélé par l’Esprit à ses saints apôtres et prophètes » (Éphésiens 3, 3-9).

     Jaurès a été, en un sens, plus loin que Paul qui unissait les Juifs, les Grecs, les Barbares, les Scythes (Colossiens 3, 11) puisqu’il a recherché l’unité et l’égalité de tous par « l’éducation de tous les « laïcs » pour qu’ils deviennent à leur tour des « clercs » au sens de « personnes instruites ». Si tous les citoyens sont clercs, il n’y a plus de clercs, car tous sont à la fois clercs et laïcs, égaux et instruits, dans l’unité du corps social retrouvée » (ibid.)

     On peut avancer que Jean Jaurès, en rébellion contre l’Église catholique romaine, a été l’un de ces prophètes que l’Esprit suscite au cours de l’histoire. Sa figure peut nous encourager à « rechercher le don de prophétie » (I Corinthiens 14, 39) pour nous laisser inspirer par l’Esprit qui ne cesse de « renouveler la face de la terre » (Psaume 104, 30).

 

           faut-il attendre que revienne

           l’antique grive musicienne

           pour enchanter dans la clarté

           la face de l’éternité

 

           comme à leurs feuilles les érables

           son chant sera reconnaissable

           par l’héritage de sa race

           en sa multitude de faces

 

           oui mais saurai-je si c’est elle

           qu’à saluer sa ritournelle

           je reconnaissais dans l’accueil

           que noir me réservait son œil

           abîme au bord d’une clairière

           où s’enchantait une rivière

           du monde enfin réconcilié

           en toutes choses reliées

 

           une musicienne nouvelle

           peut-être d’un battement d’ailes

           apportera dans la clarté

           une ombre de l’éternité

 

7 mars 2018

     On peut prendre connaissance de la pensée religieuse de Jean Jaurès, non pour y adhérer sans réserve, mais pour comprendre ses prises de position, les penser et en retenir ce que permet un éclectisme sélectif.

     « Jaurès veut l’Évangile, mais pas l’Église; le Christ mais pas le clergé : Jaurès est christique, mais pas chrétien. Et son Christ est beaucoup plus « le Fils de l’Homme » que le « Fils de Dieu » ou a fortiori « Dieu lui-même » (Jaurès le prophète, p. 161).

     Malheureusement il est encore imprégné d’une théologie de la puissance : « La perfection intérieure, la douceur, la patience, la chasteté, la miséricorde, l’amour du prochain étaient pour les hommes renouvelés la condition même de la puissance. Leur puissance, c’est d’être unis à Dieu, et ils ne peuvent être unis à Dieu que par la sainteté. Dès lors la sainteté est puissance, et le Christ, parce qu’il avait conscience de sa sainteté et de son union au Père céleste, était une puissance et parlait comme ayant puissance » (op. cit., p. 160).

     Jaurès a beau préciser qu’il s’agit de puissance spirituelle et non de puissance temporelle, l’histoire de l’Église montre qu’elle a asservi ses fidèles au nom de sa puissance prétendument spirituelle.

     L’Évangile du Fils de l’homme met fin à la théologie de la puissance. L’Éternel n’est pas le Tout-puissant cosmique, mais l’Amour qui « n’est pas du kosmos » (Jean 17, 16). Le Fils de l’homme n’a pas parlé avec puissance, mais « avec autorité, ôs exousian » (Matthieu 7, 29), c’est-à-dire avec l’assurance d’être le témoin fidèle de la Vérité de l’Éternel Amour (Jean 18, 37).

     Il est vrai que le mot exousia a plusieurs sens : « autorité, droit, capacité, pouvoir, juridiction… » (Dictionnaire Grec-Français du Nouveau Testament). Dans une théologie de l’Amour Agapè, il ne peut cependant avoir le sens de pouvoir, sens qui est attaché à une théologie du Tout-puissant cosmique.

     Le mot français « autorité » est, lui aussi, ambigu : 1. Droit de commander, pouvoir (reconnu ou non) d’imposer l’obéissance. 2. Les organes du pouvoir. 3. Force obligatoire. 4. Attitude autoritaire ou très assurée. 5. Pouvoir de faire obéir. 6. Supériorité de mérite ou de séduction qui impose l’obéissance, la respect, la confiance » (Le Petit Robert). C’est sans doute le sixième sens qui est le plus proche de l’assurance convaincue et convaincante avec laquelle le Fils de l’homme parlait, à la différence des Docteurs de la loi (Matthieu 7, 28s).

 

     c’était une maison solide

     toute de béton et de fer

     enracinée loin de la mer

     plantée à l’écart des liquides

 

     elle a vu venir l’ouragan

     le front dans la sérénité

     saluant dans sa dignité

     d’un grand sourire ce brigand

 

     l’amour est plus fort que la mort

     et que la voix des grandes eaux

     il chante comme le roseau

     accompagné dans son effort

     par le souffle dont la caresse

     lui indique la direction

     en invitant son attention

     à tout ce qui jamais ne cesse

 

     le seigneur bâtit la maison

     en pierres d’amour éternel

     et doucement la chair mortelle

     abandonne toute raison

 

8 mars 2018

     « Il n’y a plus ni homme ni femme. Vous êtes tous un en Christ. » (Galates 3, 22). Comme la plupart des citations des livres sacrés, celle-ci demande à être pensée. On peut d’abord observer qu’elle fait pièce à celle de la Genèse, « Tu désireras ton mari et il te dominera » (Genèse 3, 16).

    Le texte de la Genèse doit se comprendre dans le contexte d’une culture patriarcale qui sacralise la domination de l’homme sur la femme en la mettant sur le compte du péché originel. Il a existé cependant et il existe encore des cultures matriarcales où le rôle des hommes est plus ou moins réduit, voire infériorisé.

     Ce que nous entendons ces temps-ci en Occident, en France particulièrement, c’est un discours de lutte et un problème de droits. On peut juger nécessaire d’écouter le premier pour y participer et de demander qu’on légifère sur les seconds, mais on peut aussi estimer que cela est très insuffisant.

    Notre culture patriarcale est à repenser dans son ensemble, avec son fondement imaginaire ouranien-diurne qui induit une séparation et une opposition entre les êtres et entre les idées. Apporter une dose d’imaginaire chthonien nocturne induirait une pensée relationnelle qui ne s’intéresserait pas aux femmes pour elles-mêmes ni aux hommes pour eux-mêmes, mais aux femmes par et pour les hommes tout comme aux hommes par et pour les femmes. Alors que notre pensée occidentale patriarcale est « schizomorphe », il faudrait y instiller une pensée « synthétique » ni patriarcale ni matriarcale (cf. Gilbert Durand, L’imagination symbolique, pp. 94s). Cette pensée se traduirait par de la transdisciplinarité dans la recherche scientifique et par de l’altérité positive dans le sentir et l’agir sexuel.

     Il ne s’agit pas d’une élimination utopique de l’eros possessif et du thanatos dominateur, mais d’un cheminement vers l’agapè selon lequel, entre autres, la femme et l’homme sont invités à passer peu à peu de la séduction charnelle à la dilection spirituelle. N’est-ce pas l’idéal de la marche des couples ? L’échec de tant de mariages n’est-il pas celui de l’Amour Agapè ?

     Il s’agit donc non seulement de lutter contre le harcèlement sexuel et le viol, et de légiférer pour les droits des femmes et des hommes dans l’égalité et la parité, mais de sentir, imaginer, comprendre et vivre les relations des hommes et des femmes dans ce que Paul appelle Christ, c’est-à-dire l’Éternel Amour.

 

     petite fille que sera

     demain ta chance de trouver

     le garçon à qui tu diras

     si tu veux on va élever

     ensemble une maison

 

     petit garçon que feras-tu

     avec celle qui t’aura dit

     si tu veux la belle statue

     de nos amours sans interdits

     ensemble nous la sculpterons

 

     ils sont partis main dans la main

     et déjà le cœur dans le cœur

     pour la marche sur le chemin

     où le bonheur et le malheur

     se relaient dans l’inattendu

     attendu de la liberté

     et de ce qui est imposé

     par le prêté et le rendu

 

     petit gars et petite fille

     chacun chacune sur la route

     persévérez malgré les doutes

     qui menacent toute famille

 

9 mars 2018

     Jean Jaurès aurait aimé laïciser l’école « en remplaçant la référence à l’ordre divin, si présent dans la loi de 1882 (Jules Ferry), par celle de l’ordre humain, de cette humanité qui s’élève par elle-même, au-dessus d’elle-même. » Et il s’appuie sur une citation d’un philosophe censé faire autorité : « Kant a dit qu’on ne peut prévoir ce que l’éducation ferait de l’humanité, si elle était dirigée par un être supérieur à l’humanité. Or, cet être supérieur à l’homme, c’est l’homme lui-même (…) Et ainsi l’humanité peut grandir par la vertu même de l’idéal suscité par elle : et, par un étrange paradoxe qui prouve que le monde moral peut échapper à la loi mécanique, l’humanité s’élève au-dessus d’elle-même. » En un mot, « l’homme passe infiniment l’homme » – Pascal toujours… (E. Vinson, S. Viguier-Vinson, Jaurès le prophète, pp. 198ss).

     « Étrange paradoxe » ? Vraiment, le grand, l’immense Emmanuel Kant est ici pris en délit d’irrationalité : « L’humanité s’élève au-dessus d’elle-même sans autre point d’appui qu’elle-même », cela fait penser au baron de Münchhausen (le baron de Crac) qui, tombé dans un marécage, essaie de s’en sortir en se tirant lui-même par les cheveux.

     Montaigne s’était pourtant moqué des Stoïciens qui prétendaient s’élever par leurs propres forces au-dessus de la nature humaine. Prétention qu’il qualifiait d’absurde. « Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ni que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité… » (Essais II, 12, p. 351 folio).

     Montaigne parle avec son bon sens, tout simplement au nom du principe de causalité fondé sur le principe d’identité : le non-être ne peut produire de l’être. Quelles que soient les apparences, ce qui n’existe pas dans la nature humaine ne peut de soi produire de la surhumanité. « L’étrange paradoxe » de Kant cache une erreur étrange chez ce maître des Lumières.

 

     les galets que roulent les vagues

     se frottant les unes aux autres

     pendant des siècles ont faite nôtre

     leur commune présence vague

 

     les rondeurs dues au mouvement

     de la plus simple mécanique

     convoquent le genre esthétique

     par un secret du grand amant

 

     les ramassant tu les détaches

     de leur compagnie sans effort

     ni de la vie ni de la mort

     dans cette durée dont la tâche

     est de poursuivre en millénaires

     l’aventure si merveilleuse

     de l’esprit jamais en veilleuse

     sur les chemins de notre terre

 

     la galet qui serre ta main

     dans la chambre où il se repose

     t’accompagne sur les chemins

     avec les autres vers la rose

 

10 mars 2018

     Après avoir cité Kant selon Jaurès, E. Vinson et S. Viguier-Vinson citent Pascal, « l’homme passe infiniment l’homme » (Pensées, éd. Sellier 164, p. 117). Il existe cependant une différence ontologique entre Pascal d’une part et Kant, les Stoïciens, Nietzsche… d’autre part : on ne trouve pas chez Pascal l’idée de « cette humanité qui s’élève par elle-même au-dessus d’elle-même, sans autre point d’appui qu’elle-même », idée que déjà Montaigne avait ridiculisée et qualifiée de monstrueuse (cf. l’entrée du 9 mars).

     Pour Pascal, l’homme ne passe pas l’homme en s’appuyant sur ses propres forces. Cette élévation est l’œuvre de la grâce : Ce n’est pas dans l’état de nature mais « dans celui de la grâce que l’homme est élevé au-dessus de toute la nature, rendu comme semblable à Dieu et participant de sa divinité » (Pensées, p. 118).

     Si l’absurdité d’une élévation de l’humain au surhumain par lui-même apparaît comme une évidence à la lumière du principe de causalité, cette élévation est présentée comme réalisable dans l’Évangile. Ainsi l’annonce solennellement la seconde lettre de Pierre :

     « Que la grâce et la paix vous soient multipliées par la connaissance de Dieu et Jésus notre Seigneur ! Sa divine puissance vous a donné tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa gloire et par sa force. Celles-ci nous assurent les plus grandes et les plus précieuses promesses. Ainsi grâce à elles, vous pouvez fuir la corruption qui est dans le monde par la convoitise (tô kosmô en épithumia phthoras) et devenir participants de la nature divine (guénêsthé theias koïnônoï phuseôs) » (II Pierre 1, 2ss. cf. I Jean 2, 16).

     C’est par l’Esprit que le Fils de l’homme s’est élevé de la nature humaine à la surnature  divine, y participant si parfaitement qu’il a pu dire, « Je Suis » l’Éternel (Jean 8, 58). Sans la « grâce » de l’Esprit, cette élévation, cette participation, est impossible. Avec elle, elle est possible (Luc 18, 27).

 

     sur l’aile de ses rêves

     l’alouette s’élève

     à la juste hauteur

     chantée par son auteur

 

     là-haut elle contemple

     l’étendue de ce temple

     que fixe l’horizon

     autour de sa maison

 

     jaillissement de joie

     en marge de la loi

     qui de sa voix limpide

     la retient et la guide

     il est la réussite

     de la vie en la suite

     de cet élan des rêves

     qui font chanter la sève

 

     monte flamme légère

     alouette mystère

     où se souvient  ton chant

     pour le lancer au champ

 

11 mars 2018

     Qu’un philosophe de l’envergure d’Emmanuel Kant ait pu croire à « l’étrange paradoxe » d’une humanité capable de s’élever au-dessus d’elle-même sans autre appui qu’elle-même, voilà qui interroge. Il faut chercher la cause de cette croyance. Tout comme il faut chercher la cause de la croyance de nos scientifiques en l’autocréation, en l’auto-organisation et en l’auto-évolution de l’univers telle qu’on la trouve répétitivement affirmée par un François Roddier qui « se propose d’expliquer toutes les causes de tout, partout et tout le temps » (Thermodynamique de l’évolution. Un essai de thermo-bio-sociologie, p. 189).

     Aristote était lui-même allé jusqu’à dire que parmi « les principes des choses naturelles », il y avait la « privation », faisant, comme soupirait Montaigne, « l’inanité (le néant) même cause de la production des choses », tout comme ce même Montaigne se moquait des Stoïciens et de leur croyance à la possibilité que « l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité » (Essais, II, 12, pp. 269 et 351).

     Rationnellement incontestable en raison des principes d’identité et de causalité, l’action de l’Éternel dans le temporel est physiquement indétectable. Et pour cause puisque l’Éternel est Esprit. Répéter après le Fils de l’homme à la Samaritaine que « Dieu est Esprit »(Jean 4, 24), ce n’est pas seulement prendre conscience que l’Éternel n’est pas dans l’espace, dans les temples, synagogues, églises et autres sanctuaires ni en des terres prétendument saintes (ni non plus dans le temps du sabbat, du dimanche ou du vendredi). C’est aussi prendre conscience que son action incessante (Jean 5, 17) n’est pas physique-mécanique, contrairement à ce que peut laisser croire une lecture factuelle historique du premier chapitre de la Genèse.

     La moins mauvaise image de cette présence active de l’Éternel au monde et donc à l’humanité est celle de l’intériorité intime, « toi en moi et moi en toi » et « opportet quod Deus sit un omnibus rebus et intime ». Mais les mots « en », « intériorité » et « intimité » appartiennent eux-mêmes au langage de l’espace alors que l’Esprit n’est pas spatial.

     L’action de l’Esprit « en » nous est donc indicible et inintelligible. Comme le dit Paul, « l’Esprit vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas comment prier. Il demande pour nous en des soupirs que les mots ne peuvent exprimer (alalêtoïs) ». Le but de cette aide de l’Esprit ? « Que nous devenions conformes à l’image du Fils afin qu’il soit le premier-né d’un grand nombre de frères » (et de sœurs) (Romains 8, 26, 29), capables de dire en Vérité comme lui, « Je Suis ». Tel est le secret dernier de l’élévation de l’humain au divin, dans la synergie de la volonté humaine et de la grâce divine.

 

     assis sur son séant

     le rosier que l’on taille

     ramasse son élan

     au creux de ses entrailles

 

     ses racines ombreuses

     en entendant l’appel

     de la voix merveilleuse

     tressaillent d’un bruit d’ailes

 

     vient la fin de l’attente

     pour un nouveau départ   

    

     où l’âme s’impatiente

     de recevoir sa part

     du souffle qui en tout

     agit par confidences

     au murmure très doux

     du cœur en innocence

 

     la main qui taille et ose

     se poser sur la chair

     dans l’esprit de la rose

     renouvelle la terre

 

12 mars 2018

     « La peur change de camp ! » C’est ce qu’on a pu lire sur certaines pancartes de la lutte contre les violences faites aux femmes, avec un poing levé dans le symbole du sexe féminin.

     C’est que la violence appelle la violence et que l’égalité, comme la liberté et la fraternité, ne s’établissent pas par la seule puissance du sourire. La relation entre les sexes dans l’humanité première est sous l’influence des forces cosmiques philia-eros et neïkos-thanatos, des forces de possession et des forces de domination qui appellent à la lutte.

     La sagesse de cette humanité a été d’établir un équilibre entre les « concupiscences », « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16). Pascal a noté que l’injustice vient de ceux qui « n’ont trouvé d’autre moyen de satisfaire leur concupiscence sans faire tort aux autres » (Pensées, éd. Sellier 108). Il dit aussi pourtant, « on a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’ordre social), de morale et de justice » (op. cit., 244). « Tous les hommes (tous les humains) se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi come on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public » (op. cit., 243).

     Il y a logiquement, dans la lutte contre la possession et la domination masculines du patriarcat, un désir (une « concupiscence ») d’établir une possession-domination matriarcale. Si l’on prend conscience du désir présent en tout être humain, femme comme homme, de posséder et dominer les autres, on conçoit qu’il faille insister sur la nécessité de lutter contre l’inégalité autant que de lutter pour l’égalité.

     La sagesse des Zarathoustra, des Confucius, des Moïse… se résume dans la maxime négative, « ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que les autres te fassent » et dans la loi positive, « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18). C’est la Règle d’or de l’éthique de réciprocité ou de réversibilité, que certains croient évangélique alors qu’elle n’est que mosaïque.

     Pour Pascal, cette sagesse bien humaine n’est pas la « charité » que demande l’Évangile. C’est même « une fausse image de la charité » (op. cit., 243). Ce à quoi l’Évangile invite, c’est à la charité, perfection de l’Amour qui Aime ses ennemis (Matthieu 5, 43, 48) et tout être, non simplement comme soi-même mais comme autre.

     La lutte pour l’égalité femmes-hommes peut commencer par des cris de haine. Mais elle doit se poursuivre par des sourires de respect. C’est ce à quoi œuvre l’Esprit qui renouvelle la face de la terre avec celles et ceux qui l’accueillent de toutes leurs forces dans leurs pensées et dans leurs actes.

 

     les regards qui cherchaient ses yeux

     n’y rencontraient pas le désir

     répondant au désir anxieux

     d’étreindre et de s’anéantir

 

     c’était une réponse étrange

     bouleversante dans l’intime

     on aurait dit l’âme d’un ange

     peut-être celle de l’abîme

 

     ce fils d’homme avait dans ses gestes

     plus encore que dans ses paroles

     un message si manifeste

     qu’on y sentait ce qui s’envole

     vers des horizons inconnus

     mais qui paraissent dans les rêves

     qu’aux murmures de l’âme nue

     son désir infini achève

 

     avec ces yeux qui savaient voir

     et ce cœur qui savait sentir

     il connaissait l’amour à croire

     et la parole pour le dire

 

13 mars 2018

     « What man has made of man », ce vers de William Wordsworth est une lamentation du poète face au contraste observé entre la nature et l’humanité :

« Have I not reason to lament

What man has made of man ? »

N’ai-je pas raison de me lamenter

De ce que l’homme a fait de l’homme ?

(« Lines Written in Early Spring », Vers écrits au début du printemps)

     La nature, inspirée, a inventé la sexualité. Qu’en a fait l’humanité ? Certains disent maintenant que la féminité et la masculinité ne sont que culturelles. On peut penser qu’ils y vont un peu fort, mais ils invitent à penser.

     L’humanité, naturelle, est, elle aussi, inspirée. L’Évolution, qui se poursuit, fait que l’humain n’est pas un animal comme les autres. Pour le meilleur et pour le pire.

     La domination d’un sexe par l’autre, le plus souvent du sexe féminin par le sexe masculin, est une chose que l’on observe dans la nature, du babouin patriarcal à l’éléphante matriarcale. Mais à quoi l’humanité inspirée est-elle invitée à tendre ?

     Les trois monothéismes, apparus dans une civilisation patriarcale, ont fait de la sexualité le pré carré de leur dieu mâle, et cela n’a fait que renforcer la domination des femmes par les hommes en la sacralisant. On trouve cette domination chez un Paul encore imprégné de sa culture judaïque : « Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur. Car le mari est la tête, le chef, de la femme, comme Christ est la tête, le chef, de l’Église, qui est son corps et dont il est le sauveur. Mais tout comme l’Église se soumet au Christ, que les femmes aussi se soumettent en tout à leur mari » (Éphésiens, 5, 22ss).

     On trouve cependant dans l’épître aux Galates l’affirmation révolutionnaire, « Il n’y a plus ni homme ni femme ». Littéralement « ni mâle ni femelle, ouk éni arsen kaï thêlu » (Galates 3, 28). On peut se demander si les « Épîtres de Saint Paul » sont toutes du même auteur : dans un passage parallèle, l’épître aux Colossiens ne mentionne pas l’égalité homme-femme à côté de l’égalité Grec-Juif et homme libre-esclave (Colossiens 3, 11) et l’on retrouve dans cette même épître l’invitation faite aux femmes à se soumettre à leurs maris (Colossiens 3, 18).

     Où est l’Évangile ? L’Amour Éternel se propose à tous les êtres par son inspiration permanente, et les êtres l’accueillent à la mesure de leur volonté selon la liberté indissociable de l’Amour.

 

     une abeille pionnière explore le jardin

     dans la fraîcheur qui fond au soleil du matin

 

     ses arabesques libres aux noms imprononçables

     enchantent le regard à l’affût du probable

 

     c’est au là-bas pourtant que porte la pensée

     vers son lieu de départ et son lieu d’arrivée

     où chaque personnage ou reine ou faux bourdon

     avec la multitude vit dans l’instinct du don

 

     c’est la communauté où l’abeille sait nôtre

     ce qui fait de chacun le serviteur des autres

    

14 mars 2018

     « Ce n’est plus une ardeur en mes veines cachées

      C’est Vénus tout entière à sa proie attachée »,

gémit la Phèdre de Racine. L’amour passion, l’eros cosmique, est une force parfois d’une telle violence qu’une conscience religieuse l’attribue aux divinités : « Le ciel mit dans mon âme une flamme funeste ».

     L’Occidental moderne ne croit plus aux dieux et, s’il est monothéiste, il ne devrait pas attribuer à son Dieu l’amour passion jaloux sur lequel il fonde son couple. Il sait par ailleurs que cet amour peut s’affaiblir avec le temps, disparaître même ou se retourner en haine.

     Nous faisons, presque toutes et tous, l’expérience, parfois répétée, de cette attirance quasi invincible pour un ou une autre. Expérience merveilleuse, dangereuse cependant si elle nous fait perdre notre liberté. Expérience mystérieuse aussi, et qu’aucune théorie scientifique ne peut vraiment expliquer, pas plus qu’aucune théorie scientifique ne peut expliquer le temps ou la beauté ou la violence.

     La théologie morale des trois monothéismes entend maîtriser cette expérience en utilisant les armes du péché, de la culpabilité, de la punition, de la honte… Son esprit patriarcal lui oppose surtout la paternité d’un dieu jaloux qui entend garder la haute main sur la sexualité.

     La Vérité de l’Évangile libère (Jean 8, 32). Elle ne détruit pas eros, pas plus que thanatos. Elle les maîtrise et les utilise en les accomplissant. C’est ce que veut dire le « j’ai vaincu le monde » du Fils de l’homme (Jean 16, 33) : l’Amour dont il vivait domine les forces cosmiques, et donc les religions qu’elles inspirent. L’Éternel dont a témoigné le Fils de l’homme n’est pas le dieu érotique jaloux et vindicatif du judaïsme antique, ni du christianisme tel que l’a présenté Paul disant, « Je suis jaloux de vous, de la jalousie de Dieu, parce que je vous ai fiancés à un seul époux pour vous présenter à Christ comme une vierge pure » (II Corinthiens 11, 2). Tel aussi que l’a encore vécu un Pascal terrorisé par « les mains d’un Dieu irrité » (Pensées, éd. Sellier 681, p. 472).

     Qui s’efforce d’entrer dans le Royaume avec la grâce de l’Esprit d’Amour toujours offerte à qui la désire peut vivre un grand amour eros en l’accomplissant peu à peu en agapè de service respectueux et affectueux de l’autre. Avec l’Agapè éternelle philia-eros  s’accomplit en affection et neïkos-thanatos en respect dans la relation mutuelle « sans séparation et sans confusion ».

 

     premier sourire d’une giroflée

     embrasant le cœur du printemps

     de toute sa sève bientôt gonflé

     prêt à rire tout son content

 

     c’est au rire en effet que le printemps

     invite après les pleurs d’un triste hiver 

     et c’est à le sentir que dans l’instant

     l’âme attentive se réfère

 

     les heures paraissant disparaissant

     chaque âme y ressent les messages

     que sa chair en la chair reconnaissant

     éprouve ce que veillant à être sage

     elle bondit sur la monture du désir

     qui l’emporte en sa chevauchée fantastique

     vers l’horizon des belles découvertes

     de l’amour en l’aventure unique

     jusqu’au bel au-delà de l’île verte

    

     ainsi paraît dans le sourire discret

     du printemps la naissance de Vénus

     que guette Mars pour des combats secrets

     dans les fleurs jaillissant de l’humus

 

15 mars 2018

     La séduction est une manifestation naturelle de notre constitution humaine. Elle devrait faire l’objet d’une éducation progressive de la sexualité chez nos enfants et nos adolescents. Cette éducation fait partie du « connais-toi toi-même » auquel tout éducateur est censé contribuer. Un enseignant qui se contente de donner des cours de physique, de maths, d’histoire… est victime-agent d’une pensée régie par la coupure ouranienne diurne qui compartimente les connaissances et contre laquelle lutte enfin la transdisciplinarité profonde.

     Les adolescentes et adolescents devraient prendre conscience de la portée de leurs paroles, de leurs gestes, de leurs attitudes, et cela inclut la tenue vestimentaire. Dans ce domaine surtout, les jeunes se plient sans réfléchir à la mode, souvent sous la pression du groupe qui l’impose par la menace du ridicule ou de l’exclusion.

     Une jeune fille devrait savoir jusqu’où elle peut aller trop loin pour exciter ou non le désir sexuel de ceux et celles qu’elle rencontre, y compris dans la rue. On ne peut faire porter toute la charge de la retenue de l’instinct sexuel à ceux et celles qui sont ainsi excités.

     Il est aussi peu pertinent d’accuser une femme harcelée, voire violée, de l’avoir « bien cherché » que de lui dénier toute responsabilité, consciente ou non, dans ce qui lui arrive. Une jeune fille, un jeune homme devrait savoir quand et où il veut et peut séduire.

     Accuser quelqu’un d’impudeur ou de pudibonderie est une façon de botter en touche, d’éluder la question. Il ne s’agit pas en effet de morale mais de conscience de soi.

     « Aime, et habille-toi comme tu veux. Mais si tu aimes, tu voudras éviter dans ta tenue tout ce qui risquerait de gêner, de heurter, de choquer, d’indisposer, de troubler, de déranger… Tu choisiras de te vêtir de ce qui peut procurer aux autres une pure joie esthétique » (1er janvier 2010). Qui vit l’altérité positive de l’Amour Éternel s’habille pour les autres plutôt que pour soi-même. En toute logique.

 

     l’aube parée de ses atours

     attend la venue du soleil

     et les nuages de l’amour

     pendant un moment s’émerveillent

 

     à quoi sert de nous expliquer

     scientifiquement prouver

     que c’est un jeu de molécules

     et de rayons que le calcul

     précis trouve tout naturel

     d’impressionner l’œil des mortels

 

     ils ont des yeux et ne voient point

     que la beauté par l’œil rejoint

     en qui les âmes communient

     et que l’intelligence nie

     n’étant rien d’autre que des nombres

     échappant au regard des ombres

 

     l’amour aperçoit dans les aubes

     émerveillées ce qu’il propose

     aux regards qui ne se dérobent

     jamais à l’affût de la rose

 

16 mars 2018

     La lutte contre le patriarcat connaît depuis peu un accès de fièvre où l’on voit s’affronter des théories de la sexualité dont la diversité dans la conviction brûlante peut nous amener au doute, à cette incertitude qui faisait dire à Montaigne, « que sais-je ? » face à la multitude des systèmes philosophiques.

     Qu’on relise avant d’aller plus loin certaines pages du chapitre 12 du Livre second des Essais avec des phrases telles que « cette infinie confusion d’opinions qui se voit entre les philosophes mêmes, et ce débat perpétuel et universel en la connaissance des choses » (p. 295 folio), avec cette « raison qui va toujours, et torte et boiteuse et déhanchée, et avec le mensonge comme avec la vérité… cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires d’un même sujet… » (p. 302).

     Et pourtant nous continuons de chercher la vérité, alors même que certains esprits philosophiques vont jusqu’à prétendre qu’elle n’existe pas.

     Alors comment rechercher cette vérité de la sexualité qui en est arrivée à nous préoccuper davantage ces temps-ci ? La piste ouverte par C.G. Jung vaut la peine d’être explorée au moins autant que bien d’autres où s’engagent certaines féministes véhémentes.  Jung dit avoir repéré dans tout être humain une sexualité double : les hommes physiquement mâles ont dans leur inconscient une anima féminine et les femmes physiquement femelles ont dans leur inconscient un animus masculin. Cette anima et cet animus plus ou moins puissants selon les individus peuvent faire que certains humains physiquement mâles se sentent psychiquement femmes et que certains humains physiquement femelles se sentent psychiquement hommes. Le mythe grec d’Hermaphrodite peut être un signe de la vérité de cette approche de la sexualité.

     Le jugement moral des sociétés patriarcales portant sur l’homosexualité féminine comme masculine, sur la bisexualité, le transgenre… est dans cette perspective nul et non avenu. Nous pouvons essayer de mieux comprendre sans les juger les diverses inclinations sexuelles, toutes étant par ailleurs appelées à cheminer d’eros vers agapè.

     Comment cette prise de conscience s’articule-t-elle avec cette affirmation de Paul, « il n’y a plus ni mâle ni femelle » (Galates 3, 28) ? Celles et ceux qui osent penser y réfléchissent.

 

     belle entremetteuse

     des fleurs en éveil

     pour l’ode amoureuse

     aux autres pareilles

 

     c’est par leurs échanges

     portés par tes ailes

     que celles des anges

     font une chapelle

 

     le secret des choses

     dans le non-espace

     libérant écloses

     les vies de sa race

     s’invite au regard

     du cœur attentif

     tout rempli d’égards

     pour l’autre furtif

 

     voleuse sans bruit

     offrant tes hommages

     prépare le fruit

     des amours sauvages

 

17 mars 2018

     Si l’on admet avec C.G. Jung qu’il existe en tout homme une part de féminité anima et en toute femme une part de masculinité animus, on ne lutte plus d’abord contre la domination des femmes par les hommes dans notre société patriarcale, mais pour l’accès des femmes à leur masculinité et pour l’accès des hommes à leur féminité.

     Le combat féministe, quelque forme qu’il prenne, ne peut être que provisoire s’il vise à l’égalité des humains dans la recherche de leur intégrité sexuelle. Dans cette perspective, le « il n’y a plus ni mâle ni femelle » (Galates 3, 28) signifie aussi d’abord que tout être humain est à la fois mâle et femelle, et que c’est à partir de cette intégralité sexuelle qu’il est en marche d’eros vers agapè.

     Cela suppose que l’on ne réduise pas l’être humain à sa dimension physique comme le voudraient les scientifiques qui réduisent sa « spiritualité » à ses neurones, et qui, plus largement, réduisent la matière à sa physicalité. Car anima et animus ne sont pas choses physiques mais psychiques.

     Tout être humain est invité à trouver sa féminité s’il est physiquement homme et sa masculinité s’il est physiquement femme, même s’il ne se sent pas appartenir à l’autre sexe. Cela ne signifie pas qu’une femme doive chercher à devenir une virago et qu’un homme doive chercher à être une femmelette…

     Alors se pose la question de savoir ce qu’est la féminité et ce qu’est la masculinité, questions à laquelle évitent de répondre celles et ceux qui luttent contre le patriarcat ou pour le matriarcat plutôt que pour la participation de tout être humain aux richesses de la féminité et de la masculinité dans une société où les valeurs de la féminité sont jugées inférieures à celles de la masculinité. Pas facile. En tout cas nos dictionnaires se s’engagent pas lorsqu’ils disent qu’est « féminin ce qui a les caractères de la femme. (En parlant d’une femme) Elle est très féminine : elle correspond à l’image stéréotypée de la femme, de la féminité », la féminité étant « l’ensemble des caractères correspondant à une image sociale de la femme (charme, douceur, délicatesse) que l’on oppose à l’imagesociale de l’homme ». On voit bien que notre Petit Robert traite le sujet avec précaution, réduisant la féminité à un préjugé social, celui que fait régner la patriarcat.

     Qu’y a-t-il de vrai dans « la psychologie de la femme (cf. l’éternel féminin). Intuition, imagination, sensibilité attribuées à la femme ? » C’est nous qui soulignons ces qualités dont le dictionnaire doute qu’elles correspondent à la réalité objective.

     Lorsqu’on entend une femme d’un niveau intellectuel éminent traiter l’intuition de « mystérieuse » et de « calamiteuse », faut-il en conclure que sa psychologie est plus masculine que féminine ou qu’elle refuse d’admettre que l’intuition est féminine ?

     Reconnaître les valeurs de la féminité au même titre que celles de la masculinité, et par exemple l’intuition au même titre que l’intelligence aux sens bergsoniens, cela peut nous avancer dans la connaissance de l’humain et dans notre capacité à vivre la réalité du monde selon la Vérité de l’Être.

 

     quelle parade nuptiale

     fascine le regard

     où naissent les cérémonials

     des maîtres des égards

 

     celle qui dit ni oui ni non

     excite le désir

     jusqu’à la surexcitation

     qui ne peut obtenir

 

     l’amour et la mort se concertent

     dans le jeu de la vie

     où le gain naissant de la perte

     est la discrète invite

     de l’amour où l’autre sans cause

     fait que le cœur ne se repose

     qu’en l’infini du toi

     présent dans ces dix mille choses

     par qui se fait le moi

 

     le chant qui se donne un visage

     que l’on adorerait

     se prépare au compagnonnage

     parmi la roseraie

 

18 mars 2018

     On peut concevoir qu’une société patriarcale rabaisse les valeurs féminines et exalte les valeurs masculines. Si l’intuition empathique est féminine et l’intelligence analytique masculine, on comprend qu’une culture patriarcale accorde plus, voire beaucoup plus, de prix à la seconde qu’à la première.

     Au nom de sa culture yorouba, Wole Soyinka a depuis longtemps dénoncé une pensée occidentale analytique qui méprise la pensée africaine perçue comme intuitive, et il a reproché aux tenants de la Négritude, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire… de s’être laissés prendre au piège de ce préjugé.

     Ainsi va en effet l’argumentation occidentale :

« (a) La pensée analytique est une marque de développement humain élevé.

L’Européen utilise la pensée analytique.

Donc l’Européen est très développé.

(b) La pensée analytique est une marque de développement humain élevé.

L’Africain est incapable de pensée analytique.

Donc l’Africain n’est pas très développé… »

     « …Les apôtres de la Négritude ont eu le tort d’accepter le terrain d’affrontement des préjugés et du chauvinisme racial eurocentrique et ils ont remplacé le syllogisme (b) par une version amendée :

(c) La compréhension intuitive est aussi une marque de développement humain.

L’Africain utilise la compréhension intuitive.

Donc l’Africain est très développé. »

Et Soyinka cite Senghor : « L’émotion est totalement nègre comme la raison est grecque ».

Soyinka récuse dette vision partiale et argue que la culture africaine ne sépare pas l’intelligence de l’intuition :

« Il n’existe pas de catégories étanches de l’esprit créateur… L’idée même de séparer les manifestations du génie humain est étrangère à la vision africaine du monde… »

     (Myth, Literature and the African Thought, 1976, pp. 127-130).

     L’idée de dissocier les valeurs féminines des valeurs masculines relève de l’imaginaire diurne qui gouverne la culture occidentale. Le christianisme qui, appartenant à cette culture, fait de Dieu un Père plutôt qu’une Mère, s’inscrit dans cette logique. C’est aussi pourquoi il réserve le sacerdoce aux mâles.

     Les protestants reprochent aux catholiques leur culte de la Vierge Marie. Ce culte contribue cependant à rééquilibrer la théologie chrétienne en corrigeant le monopole divin de la masculinité par l’introduction d’un élément féminin. Au vrai cependant l’Éternel/le n’est « ni mâle ni femelle », et cela fait qu’à mesure de notre avancée dans l’Agapè nous nous libérons du préjugé patriarcal de notre culture.

 

     il donne à la nuit sa part de lumière

     elle donne au jour sa part de ténèbres

     et tous deux au cœur des forêts de hêtres

     s’arrêtent parfois au bord des clairières

 

     parole et silence rythment leur parcours

     leurs âmes échangent en des mots discrets

     ce qui toujours tait les plus beaux secrets

     du monde au-delà des nobles discours

 

     l’un derrière l’autre ou l’autre après l’un

     leur marche se fait sur l’étroit chemin

     lorsqu’il s’élargit la main dans la main

     vivant çà et là l’instant opportun

     sur les lignes droites et les lignes courbes

     s’avançant tous deux vers cet horizon

     caché où se disent toutes les raisons

     avec tous les cœurs en la même foule

 

     la danse qu’enfin les jambes alternes

     la droite et la gauche en intelligence

     rejoignant l’orée en course s’élance

     dans l’immensité que nul mur ne cerne

 

 

 

19 mars 2018

     Les féministes peuvent citer Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle […] elle sera poète, elle aussi ! » Une phrase dont la perfection formelle sied à son contenu et qui est digne de son auteur. Elle invite à penser, à la lumière de l’Évangile bien sûr.

     Un regard évangélique se rappellera l’attitude du Fils de l’homme envers les femmes, dont certaines rencontres ont surpris ses disciples ou choqué ses hôtes.

     Ses disciples ont été tellement étonnés qu’il ait parlé avec la Samaritaine qu’ils n’ont pas osé lui demander de s’expliquer : « Là-dessus arrivèrent ses disciples, et ils étaient étonnés de ce qu’il parlait avec une femme. Toutefois, aucun ne dit : « Que lui demandes-tu ? » ou : « Pourquoi parles-tu avec elle ? » (Jean 4, 27) Dommage qu’ils ne lui aient pas offert l’occasion de s’expliquer. Mais ils étaient éthaumatson, mirabantur, stupéfaits, au point de rester cois.)

     Sa rencontre avec une prostituée qui lui baise les pieds scandalise le pharisien qui l’a invité à sa table : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est celle qui le touche et de quel genre de femme il s’agit, il saurait que c’est une pécheresse » (Luc 7, 39). L’ironie est que Yeshoua montre qu’il est prophète en devinant les pensées de son hôte. Et la Vérité de son geste et de ses paroles, c’est que pour lui cette femme, comme tout être humain, comme les enfants aussi (Matthieu 19, 13s), a la capacité de s’ouvrir à l’Amour Agapè.

     Tel est le principe de l’égalité des sexes, celui qui fait que « il n’y a plus ni mâle ni femelle » (Galates 3, 28). C’est ce principe qui dénonce « l’infini servage de la femme » dans la civilisation patriarcale et qui doit nous inviter à lutter avec force contre son injustice.

     La phrase de Rimbaud ajoute que cette lutte libèrera le pouvoir poétique des femmes. Ce ne sera pas seulement celui des femmes, mais celui de la féminité qui habite tous les humains et qui permet une vision poétique du monde et non pas simplement scientifique. Cette vision duelle peut nous permettre de voir que le monde est vraiment « le meilleur des mondes possibles ».

     Pour autant, ce qui met fin au servage des femmes comme des hommes, ce n’est pas de vivre pour soi et par soi comme l’envisage Rimbaud, mais pour les autres et par les autres. N’est-ce pas ce que signifie « La Vérité vous rendra libres » (Jean 8, 32) ? La Vérité de l’Agapè.

 

     quelles étoiles dans l’abîme

     se chantent s’attirent

     en quête de l’intime

     où se dit le désir

 

     comment cela doit-il finir

     au trou de quel enfer

     qui piège la lumière

     où plus rien n’est à faire

 

     qui sait pourtant de quel secret

     s’entoure ce qui dure

     en vue de quel progrès

     inconnu du futur

     où se trouveront accomplis

     par l’autre et l’autre enfin

     trouvés dans l’infini

     où jamais ne s’apaise la faim

 

     mais c’est toujours pour les étoiles

     l’intime de l’abîme

     dans l’éternelle toile

     où tous les désirs riment

 

20 mars 2018

     Comme dans l’univers l’attraction extrême de la philia s’inverse dans la répulsion du neïkos et inversement, faisant ainsi apparaître du nouveau, de même l’extrême passion d’eros déclenche la répulsion de thanatos, invitant à passer au-delà. Est-ce là le sens du temps avec lequel l’Éternel ne cesse d’œuvrer (Jean 5, 17) par son « Esprit qui renouvelle la face de la terre » ?

     On sait que le langage est un piège sans fin, que le discours-raisonnement de « cette belle raison » divague en mille chemins qui s’égarent. Mais les choses, plutôt que les mots, nous fournissent des indices de la Vérité et des vérités qui s’en réclament. Tel est le sens des meshalim. Il existe en effet des paroles inspirées des prophètes qui sont « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68).

     Encore faut-il pouvoir les reconnaître et les connaître dans l’Amour. Ceux qui ont inventé la lectio divina l’ont sans doute fait dans cette perspective. Quoi que nous disent les exégètes et les théologiens, nous sommes invitées à lire les Écritures « avec crainte et tremblement » en invoquant l’Esprit qui donne la vie.

     Le Fils de l’homme est passé au-delà d’eros et de thanatos, du désir érotique de l’autre et de la violence destructrice de l’autre. Il « a vaincu le monde » de ces forces cosmiques. Il est passé au Royaume de l’Amour qui est service respectueux et affectueux de l’autre quel qu’il soit.

     C’est à partir de la Vérité de l’Amour que tout prend sens dans la vie psychologique, sociale, politique, scientifique, artistique… Entre dix mille exemples, nous sommes conviées à écrire des poèmes non pour nous et par nous (« je est un autre ») mais pour et par les autres. Ainsi se conçoit le refus de se faire un nom parmi les noms de la poésie, et la volonté de faire œuvre anonyme comme l’Amour dans l’univers. Cela aussi c’est « vaincre le monde » où les humains « tirent leur gloire les uns des autres » (Jean 5, 44), c’est s’élever au-dessus des forces érotiques et mortifères.

 

     par la fente du voile une œillade

     appelle le désir

     parfois plus vivement que la bravade

     osant se dévêtir

 

     et l’œil qui s’y attarde pour jouir

     à la chair s’abandonne

     tout autant que la peau en son plaisir

     qui davantage donne

 

     triste ou joyeuse cependant la chair

     poursuivant son chemin

     dans la forêt parvient à la clairière

     où l’invite sa fin

     et dans l’esprit se découvre inutile

     pour entrer par la porte

     du château du graal où les dix mille

     joyeux l’accueillent morte

 

     dévêtue de sa chair et de ses yeux

     dans la réjouissance

     elle découvre au royaume des cieux

     l’amour de connaissance

    

21 mars 2018

     Faut-il crier dans le désert de la croissance ? Elle est aussi inarrêtable que les eaux de l’Amazone. Alors faut-il le faire rien que pour avoir eu raison lorsque viendra l’inévitable catastrophe ? Faut-il répéter inlassablement, « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous » (Luc 13, 3) ?

     On arguera que le Fils de l’homme n’a parlé que du salut spirituel et que « le monde » dont il dit ne pas être et qu’il nous invite à ne pas être (Jean 17, 16) est celui de la morale et qu’il n’a rien à voir avec notre planète ? C’est l’interprétation donnée, par exemple, dans une note de la Bible de Segond : « Lorsque nous étions enfants, nous étions esclaves des principes élémentaires qui régissent le monde » (Galates 4, 3). « littéralement les éléments du monde, c’est-à-dire les éléments et les rites des religions humaines ou des puissances spirituelles, selon l’interprétation. » Le texte grec « upo to stoïkheia tou kosmou » est-il ambigu ? Quelques versets plus loin, Paul l’explicite en faisant allusion aux religions cosmiques qui « observent les jours, les mois, les saisons, les années  » (Galates 4, 10). Et dans l’épître aux Colossiens, il met en garde contre « une philosophie vaine et décevante, conforme à la tradition des hommes, selon les éléments de l’univers (kata ta stoïkheia tou kosmou) et non selon Christ » (Colossiens 2, 8).

     Dis-moi comment tu interprètes, et je te dirai qui tu es. Pour Ferdinand Prat (La Théologie de Saint Paul, deuxième partie, pp. 127ss), les éléments du monde réfèrent à la Loi de Moïse… Alors ? Cela pourrait signifier que pour lui la Loi de Moïse est une religion cosmique comme les autres, et l’on pourrait étendre cette interprétation au judéo-christianisme pour qui le temps (« les jours, les mois, les saisons, les années ») demeure sacré contrairement à ce qu’a établi le Fils de l’homme en démontant le mythe du sabbat et donc de la création en six jours (Jean 5, 16) et de toutes les fêtes liées aux jours, aux mois, aux saisons, aux années alors que son père à tout instant ne cesse d’agir (Jean 5, 17).

     Vivre selon le kosmos, le monde, c’est vivre selon le désir de posséder, de comprendre et de dominer : « tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie. Libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi » (Pensées, éd. Sellier 460, pp. 324s, cf. I Jean 2, 16). Selon les forces cosmiques d’attraction et de répulsion. C’est bien ce que vit et cherche à imposer une société fondée sur la croissance et donc sur la consommation, sur le désir de posséder et de jouir aux dépens des autres.

      La grogne qui anime une bonne partie de la société française ces jours-ci est la question du pouvoir d’achat, c’est-à-dire de la consommation dont par ailleurs les économistes espèrent qu’elle va croître pour que la croissance en cours ne ralentisse pas…

     Les tenants de la sobriété heureuse, ceux qui ne rêvent pas, entre autres, de leur prochain voyage touristique, sont une infime minorité incapable de freiner la course à l’abîme d’une humanité sourde aux avertissements du Fils de l’homme, et du simple bon sens.

 

     que te raconte la grande ourse

     au milieu de l’immense course

     où ton univers se déploie

     dans l’obéissance à sa loi

 

     et que peut-elle faire d’autre

     si ce n’est tout ce qui est nôtre

     dans ce qui repousse et attire

     dans la douleur et le plaisir

 

     peut-être en écoutant la terre

     née comme toi dans ce mystère

     pourras-tu prendre connaissance

     de ce qui t’a donné naissance

     dans l’accueil depuis ta jeunesse

     et jusque bientôt ta vieillesse

     du temps sublime créature

     qui donne joie à ta nature

 

     et lorsqu’enfin viendra ton heure

     ta chair lassée de son  bonheur

     aspirera à cet instant

     où l’esprit sera son amant

 

22 mars 2018

     Les chercheuses et chercheurs de la bioéthique ne peuvent échapper à la philosophie qui les anime, à l’imaginaire qui les régit. Nous devons savoir et faire savoir d’où nous parlons.

     Si nous reconnaissons que le Fils de l’homme a désacralisé l’espace et le temps (Jean 4, 21. 5, 17), et ainsi tout le cosmos et les humains qui lui appartiennent dont lui-même, nous passons avec lui du Sacré cosmique à l’Amour qui « n’est pas du kosmos » (Jean 17, 16), de la Sacralité à l’Altérité. Lorsqu’il ajoute, « je me sanctifie pour eux afin qu’ils puissent être sanctifiés dans la Vérité » (17, 19), on comprend ce qu’est la sainteté, la sanctification aguiasmos, qaddosh, la consécration à un « dieu » qui n’est plus un dieu cosmique imaginé en Père Éternel, mais à l’Amour qui n’est pas du kosmos.

     C’est du point de vue de l’Amour, du service respectueux et affectueux des autres que le Fils de l’homme invite à penser la bioéthique comme toute éthique, non du point de vue de la vie perçue comme le domaine réservé, sacré, d’un Père Éternel imaginaire.

     Ne peut-on pas de ce point de vue éviter, par un examen des embryons et l’élimination éventuelle de certains d’entre eux, que se transmette de génération en génération une maladie génétique telle que la polykystose rénale ? Mais gare à l’eugénisme. Et si une femme prête son utérus à une stérile par Amour, qui n’applaudira pas ? Mais la GPA commerciale est « du monde de la possession et de la domination » que l’Amour exclut. Qui ne se réjouira pas en apprenant que quelqu’un a donné l’un de ses reins pour sauver un autre ? Mais on exploite les pauvres en les invitant, voire en les acculant, à se laisser prendre un rein contre un argent qui les sortira un peu de leur misère. L’Amour ne peut évidemment que s’en indigner et lutter.

 

     au petit matin la hulotte

     plaint l’adieu à la nuit

     et puis dans son ombre s’enfuit

     parmi ses fans où flotte

     encore son parfum de pluie

 

     dans leur sagesse d’alternance

     ténèbres et lumières

     en rythme s’échangent leurs sens

     pour que la terre entière

     profite de leurs bienfaisances

 

     il faut bien que la profondeur

     à son heure repaie 

     la vertigineuse hauteur

     et que donne son lait

     le ventre au vin du vendangeur

     qui réjouit le cœur de l’homme

     en tout bien tout honneur

     pour le partage de la somme

 

     il faut que relaie la hulotte

     à son heure le merle

     qui sur la plage de l’aube déferle

     qu’aux chansons de l’âme dévote

     la raison enfile ses perles

 

23 mars 2018

     Quelle que soit l’importance d’un événement sur lequel les medias focalisent leurs projecteurs, l’Amour nous invite à garder présent à l’esprit le sort de tous, des milliards de gens de notre terre, de personnes toutes infiniment précieuses, dont celles qu’écrasent la terreur des bombes, l’horreur des persécutions et des déplacements forcés…

     Chacune des femmes violées dans la brousse congolaise appelle notre compassion empathique et notre indignation active. Ce n’est qu’un exemple.

     Avons-nous les oreilles qui entendent, les yeux qui voient, le cœur qui sent ? Nous devons d’abord prendre conscience que nous écoutons, regardons, appréhendons les événements chez nous et ailleurs sur notre planète selon ce que nous sommes.

     Peut-être nous étonnons-nous que parmi les désirs que « le monde » nous inspire, Jean ait nommé « le désir des yeux », qu’Augustin a traduit par libido sciendi et que l’on comprend souvent comme la vaine curiosité, mais qui ne se connaît bien qu’en association avec la libido sentiendi et la libido dominandi, ces forces qui nous habitent jusqu’à nous asservir.

     Alors comment et pourquoi nous intéressons-nous à l’actualité? Comment lisons-nous les journaux, mais aussi tous les livres, qu’ils soient scientifiques, littéraires… ? Il nous est bon d’en prendre conscience, et puis de veiller à ce que nos lectures soient inspirées par l’altérité de l’Amour et non par le « moi haïssable », par le désir de comprendre au sens de prendre avec soi, c’est-à-dire de posséder et dominer.

     Nous ne devrions nous renseigner sur les autres que pour pouvoir les servir. C’est la logique du Royaume.

 

     les feuilles qui pourrissent

     les feuilles qui nourrissent

     l’humus qui les a faites

     se joignent à la fête

     de l’incessant parcours

     où invite l’amour

 

     si tu sens en ton âme

     ce qu’anime la flamme

     de la vie incessante

     sois-lui reconnaissante

     et avec les saisons

     marche vers l’horizon

 

     c’est avec tous les autres

     qu’ils soient ou non des nôtres

     que nous passons le temps

     de la vie pour autant

     que nous suivons le cours

     de la sève d’amour

 

24 mars 2018

     Nous n’en finissons pas de mesurer l’impact civilisationnel de la découverte de l’Amour de pure altérité par le Fils de l’homme.

     Cet Amour peut en effet rééquilibrer les imaginaires qui régissent les civilisations. Celles-ci sont encore, surtout l’occidentale, dominées par l’imaginaire diurne. C’est cet imaginaire qui la rend patriarcale, et aussi rationaliste, exaltant l’intelligence masculine scientifique et rabaissant l’intuition féminine poétique.

     Attention ! Il ne faut pas confondre les femmes et la féminité, les hommes et la masculinité. Il existe des femmes qui vivent davantage selon leur masculinité animus que selon leur sexe physique, tout comme il existe des hommes qui vivent davantage selon leur féminité anima que selon leur sexe physique. Et il existe aussi des êtres d’exception qui vivent autant selon leur animus ou selon leur anima que selon leur sexe physique.

     L’Amour contribue à établir cet équilibre psycho-physique. C’est pourquoi il lutte pour la reconnaissance de l’égalité ontologique des sexes / genres et pour leur collaboration épanouissante et créatrice comme pour l’égalité ontologique des peuples et des cultures pour l’établissement d’une humanité féconde.

    Nous pouvons au nom de l’Amour, à la lumière de l’Amour, par la force de l’Amour, aller à la rencontre des autres selon leur science, leur culture, leur spiritualité afin d’y rechercher leurs dons et y participer. L’Amour ne peut être ni raciste ni sexiste, il se réjouit de la diversité culturelle comme de la diversité sexuelle.

 

     dans ce coin de l’univers

     où ce cache une géode

     l’entends-tu qui chante une ode

     à l’avers comme à l’envers

     pour qui en connaît le mode

 

     l’oreille au fond de l’intime

     qui connaît toute musique

     en chaque instant symphonique

     l’entend jusque dans l’abîme

     qui en retentit unique

 

     cette étonnante merveille

     s’ouvre à la reconnaissance

     de l’âme dans sa naissance

     au lendemain de l’éveil

     de la chair à la conscience

     de ce qui restait caché

     dans les plis de l’origine

     en l’éternelle gésine

     de son amour recherché

 

     pour la géode en extase

     l’univers de la beauté

     reconnaît l’éternité

     de chaque musique en phase

     avec sa maternité

 

25 mars 2018

     Intégrer ce qu’a écrit Thomas d’Aquin, « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toutes choses, intimement », c’est être panenthéiste.

     Nous pouvons être panenthéiste intellectuellement, abstraitement, sans que cela change rien à notre vie. Nous pouvons aussi l’être intuitivement, empathiquement, avec le sentiment qui faisait dire au Fils de l’homme, « le Père est en moi » (Jean 14, 11), au point même de participer à son être, de pouvoir dire avec lui, « Je Suis » (Jean 8, 58) et d’agir sans cesse selon « les œuvres du père » (Jean 5, 17. 10, 37).

     S’il dit cependant « moi et le père, nous sommes un, égo kaï o patêr en esmén » (Jean 10, 30), c’est ce que les théologiens du Concile de Chalcédoine en 451 ont tenté de formuler en disant que sa nature était liée à la nature divine « sans séparation et sans confusion », formule panenthéiste et non panthéiste.

     Vivre le panenthéisme, c’est étendre cette intimité de l’Être Éternel à tout être et reconnaître que tout ce que nous voyons, entendons, sentons, touchons, goûtons est présence de l’Amour Éternel. Cela ne se limite pas à « tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » (Clément d’Alexandrie), mais cela peut bien commencer par là.

     Il y a alors à l’œuvre une imagination vraie, une imaginatio vera, qui traduit la réalité ontologique en réalité sensible. Ne serait-ce pas ce que ressentent les catholiques en recevant l’hostie consacrée? Mais nous pouvons le ressentir plus ou moins fortement en tout être, du plus proche au plus lointain physiquement, d’une fleur minuscule à une galaxie. « Chaque fleur est une âme à la nature éclose / Un mystère d’amour dans le métal repose », et pas seulement dans l’anneau d’or à ton doigt…

     Nous pouvons ruminer ces choses et booster ainsi notre Amour, y compris notre Amour des ennemis…

 

     voilà que la pâquerette

     repasse sa collerette

     en vue de quelque meeting

     en vue de quelque sit-in

     où rassemblées mille sœurs

     où réunis mille cœurs

     témoigneront en beauté

     de la noble égalité

 

     c’est que chaque cœur pressent

     dans l’intimité présent

     tout ce qui lui donne envie

     de la vérité la vie

     et l’envoie sur le chemin

     en le prenant par la main

     pour rencontrer tous les autres

     qu’ils soient bien ou non des nôtres

 

     chaque pâquerette chante

     sur le chemin qui la hante

     l’élan de ce grand amour

     dont la beauté sans retour

     l’unit à toutes ses sœurs

     l’unit en un même chœur

     d’unique sororité

     en commune liberté

 

26 mars 2018

     Le cinéaste anthropologue Jean Rouch (1917-2004), Nigérien d’adoption, disait que les Nigériens étaient heureux parce qu’ils n’avaient pas peur de la mort. Cherchez la cause…

    Celui que l’on a pu qualifier de plus grand mythologue du XXème siècle, Joseph Campbell (1904-1987), a peut-être bien découvert cette cause. Selon lui, « dans toute la tradition mystique, franchir la porte de la mort mène à la vie immortelle; il ne s’agit pas simplement de notre mort physique, historique (ce qui est la lecture populaire de ce mystère), mais d’une mort psychologique de la peur de la mort. Cela signifie que notre centre d’auto-identification doit se déplacer de la personnalité temporelle à la personnalité intérieure, qui ni ne naît ni ne meurt, qui est éternelle » (The Mythic Dimension, p. 204).

     C’est ce déplacement que le Fils de l’homme a accompli au point d’identifier son moi au moi éternel, à cet être que certains bouddhistes appellent le soi. Dans le langage des prophètes s’exprimant en meshalim, c’est « le Royaume au-dedans de vous » (Luc 17, 21).

     Pour continuer cette rumination dans la recherche des causes du bonheur chez celles et ceux qui ne craignent pas la mort en ayant peut-être conscience de leur moi profond ou de leur soi, on peut penser au moi introuvable de Pascal : « Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme : celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ?… Et si l’on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on ? » Pascal concluait, « on n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités » (Pensées, éd. Sellier 567).

     Si Pascal avait poussé sa recherche dans ce domaine, serait-il parvenu jusqu’à ce moi qui ne fait pas l’objet de l’amour naturel mais de l’Amour Éternel, qui fait que l’on aime non seulement son prochain comme soi-même, mais comme autre, y compris l’ennemi, le persécuteur, le massacreur… en participation de l’être éternel présent en tout être temporel.

 

     la marée de l’herbe monte

     sur toute terre sans honte

     dans cet éternel échange

     où les âmes servent d’anges

 

     au printemps de la vigueur

     lorsqu’est arrivée son heure

     elle répand sa couleur

     d’espérance et du bonheur

     de s’asseoir et de goûter

     en belle sororité

     toutes les féminités

     aux heures de liberté

 

     et qui a des yeux pour voir

     dans la profondeur du  noir

     sous l’herbe haute aperçoit

     l’introuvable moi du soi

 

27 mars 2018

     Le philosophe Arthur Schopenhauer (1788-1860) s’est posé la question, « Pourquoi, comment se fait-il qu’un être humain peut ressentir le danger et la souffrance d’un autre et y participer au point d’oublier sa propre sécurité et de voler spontanément à son secours ? Comment se fait-il que ce que nous croyons être la première loi de la nature, à savoir l’instinct de conservation, puisse être suspendue et qu’une autre loi prenne immédiatement le relais ? »

     Joseph Campbell tire cette citation d’un essai de Schopenhauer intitulé « Les Fondements de la moralité », et il donne lui-même l’exemple d’un officier de police sauvant un candidat au suicide au risque de sa propre vie. Il cite ensuite l’explication proposée par Schopenhauer : « Cet élan énigmatique est d’ordre métaphysique, c’est une prise de conscience métaphysique. C’est un élan qui monte de plus bas que le plan ou le seuil de notre vie et de notre jugement conscients, qui jaillit de notre connaissance d’une vérité profonde, à savoir que moi et cet autre sommes un, que le champ de notre sentiment de séparation est un champ secondaire, et que, au-dessous, au-delà, existe un niveau profond, premier, qui est celui de l’unité » (The Mythic Dimension, pp. 247s).

     Les théologiens et idéologues de tous poils peuvent bien proposer leurs interprétations de ce qu’a fait Arnaud Beltrame en échangeant sa vie contre celle d’un otage. Les uns parlent de sacrifice, les autres d’héroïsme, tirant la couverture à eux. Au vrai, Arnaud n’a fait que permettre à son moi profond, son soi métaphysique, au Royaume au-dedans de lui, de vivre l’Amour présent à l’intime de son être en partage avec tous les êtres. On en trouve d’autres exemples dans l’histoire. On peut par exemple évoquer celui de Maximilien Kolbe prenant la place d’un père de famille à Auschwitz. Leurs gestes nous invitent à cette connaissance agissante de l’Amour dans l’Amour. « Qui Aime connaît l’Amour » (I Jean 4, 7).

 

     tu es venue silencieuse

     sur l’arbre en un  instant de grâce

     de profil te montrer chanteuse

     qui dans le silence t’effaces

 

     qu’y a-t-il au fond de ton cœur

     que tu veuilles ainsi t’exposer

     aux regards comme à une sœur

     sur qui ton âme se poser

 

     tu es repartie sans un cri

     ni sans même un froissement d’ailes

     mais tout au fond de ta prunelle

     perçait ce que rien ne décrit

     la présence de l’éternel

     où tu t’es abîmée mortelle

     pour rejoindre l’esprit

     si rarement compris

 

     lorsque ton invisible voix

     enchantera le bois

     je me tiendrai au silence

     pour accueillir sa présence

 

28 mars 2018

     Le Yorouba Wole Soyinka a cherché à faire la promotion de la religion traditionnelle de son peuple, l’Orisha toujours vivante en Afrique de l’Ouest, au Brésil et dans la Caraïbe. Il a opposé l’esprit de tolérance et de pluralisme de cette religion traditionnelle aux deux monothéismes qui cherchent à conquérir le monde, l’Afrique en particulier : le christianisme et l’islam, quels que soient les moyens qu’ils aient utilisés dans le passé ou qu’ils utilisent dans le présent.

     Soyinka reconnaît que la religion est « évidemment ancrée dans la psyché humaine »* et qu’elle agit comme un traitement homéopathique des maladies psychologiques et sociales de l’humanité. Mais il s’élève contre ce qu’il appelle les sectes greffées sur les religions et qui sont des « instruments secrets du pouvoir »**, en d’autres termes tout ce qui dans les religions, y compris le christianisme et l’islam, est volonté de possession et de domination, pouvant aller jusqu’au paroxysme de l’horreur qui fait s’interroger, « Tuer, c’est Croire ? »***. Il inclut d’ailleurs les pseudo-religions sectaires qu’ont été l’hitlérisme et le stalinisme.

* De l’Afrique, p. 117 ** p. 114, *** p. 114.   

     Ce que fait actuellement l’islam sectaire rappelle ce qu’ont fait le catholicisme et le protestantisme sectaires au temps des guerres de religions, mais aussi le catholicisme sectaire de l’Inquisition qui a envoyé au bûcher ses « hérétiques » petits et grands (qu’on pense à ce génie qu’était Giordano Bruno).

     Le cœur religieux, c’est cependant depuis toujours et partout le sens de l’altérité, dont le premier mot est la tolérance des autres et le dernier le service respectueux et affectueux des autres, au point d’aller jusqu’à donner sa vie en échange de l’autre, révélant l’Éternel, que certaines et certains identifieront à « cette part la plus profonde et peut-être la plus mystérieuse » que le président de la République a évoquée dans son hommage à Arnaud Beltrame.

     La part sinistre des religions sectaires est, quant à elle, la volonté de posséder et dominer, eros et thanatos, philia et neïkos cosmiques, que la sagesse des nations spiritualise en sacrifice et héroïsme, mais qui ne sont encore cependant que de « fausses images de la charité » (Pascal, Pensées, éd. Sellier 243). Celui qu’aujourd’hui on honore pour son héroïsme et son sacrifice est plus véritablement celui qui a agi selon la vérité profonde et mystérieuse de son être.

 

     de ses quatre yeux le paon-de-jour

     qui envisage le soleil

     pour lui signale le réveil

     connu de l’annuel retour

 

     ce n’est pas pour qui a des yeux

     qui voient au fond de l’apparence

     et y identifient le sens

     dernier dans le vide des cieux

 

     cette chose mystérieuse

     murmure à peine au fond de l’âme

     mais qui l’aperçoit généreuse

     la fait jaillir telle une flamme

     pour éclairer tout à la ronde

     peut-être jusqu’au bout du monde

     ce dont l’amour au plus discret

     révèle le dernier secret

 

     le papillon ouvrant son livre

     ne murmure aucune écriture

     mais ses yeux disent la nature

     dont le grand amour se délivre

 

29 mars 2018

     Toute religion est tentée par la violence parce toute religion est fondée sur le sacré et que le sacré est puissance et violence. On peut à ce sujet relire La Violence et le Sacré de René Girard. Toute religion peut ainsi donner naissance au sectarisme.

     On a pu entendre une musulmane fidèle de la mosquée de Carcassonne commenter l’assassinat d’Arnaud Beltrame en disant, « ces assassins ne respectent pas l’islam. Ils sont en dehors de la religion, dans une secte. » Oui, mais pourquoi et comment passe-t-on de la foi religieuse à la conviction sectaire et à sa violence ?

     Si on lit le Deutéronome, on arrive à ce chapitre 13 qui ordonne la mise à mort des apostats, des « faux prophètes et rêveurs de rêves » même s’il s’agit de membres de votre famille : « C’est ta main qui se lèvera la première contre lui pour le mettre à mort, puis celle de tout le peuple. Tu le lapideras et il mourra ». De même « si les habitants d’une ville s’égarent et vont servir d’autres dieux… tu frapperas du tranchant de l’épée les habitants de cette ville, tu la voueras à la destruction avec tout ce qui s’y trouvera, et tu en passeras le bétail au fil de l’épée ». Ces massacres barbares étaient censés être perpétrés au nom de l’Éternel : « Ainsi, l’Éternel renoncera à son ardente colère » (Deutéronome  13, 2, 10, 16, 18).

     Certes les israélites ont depuis longtemps renoncé à la violence sacrée, mais les textes sont toujours là, comme un feu couvant sous la cendre de la lecture symbolique. Le christianisme, qui a hérité de la foi judaïque en un dieu capable de colère autant que de miséricorde, a pu avaliser cette attitude. Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin et quelques autres ont justifié la mise à mort des hérétiques, et la papauté a longtemps prescrit aux rois d’Europe de les exterminer…

     Dans cette perspective, il ne faut pas s’étonner que le Saint Coran comme la Sainte Bible contiennent des prescriptions de mise à mort des incroyants, et que des esprits sectaires s’y appuient pour se permettre de tuer avec enthousiasme.

     Wole Soyinka, qui a fait l’apologie de la religion de l’Orisha, a reconnu qu’elle avait pu, elle aussi, donner naissance à des sectes violentes.

     La violence fait partie de notre nature humaine influencée par les lois cosmiques. Que nous soyons croyants ou incroyants, nous sommes invités à prendre garde à cette influence et à écouter « la part profonde et peut-être mystérieuse » de notre être où demeure, « plus intime que notre intimité », l’Éternel Amour.

 

     la taupe qui se dégourdit

     dans la terre qui s’attiédit

     sous la caresse du soleil

     retrouve toutes ses merveilles

 

     quels projets pour ses galeries

     a-t-elle conçues que s’en rie

     la terre molle entre ses pattes

     creusant son avenir en hâte

 

     il faudra bien que se nourrissent

     il faudra bien que s’établissent

     dans la caresse de velours

     de sa chair et de ses amours

     les rencontres les plus intimes     

     et que l’élan de la gésine

     se trouve un nouvel horizon

     qui agrandisse la maison

 

     ainsi la terre et le soleil

     avec la taupe en toi réveillent

     l’invitation ensevelie

     dans la profondeur infinie

 

30 mars 2018

     L’interprétation que Joseph Campbell donne des mythes est une invitation à penser pour celles et ceux que la théologie, la philosophie, la psychologie et le sociologie occidentales actuelles laissent insatisfaites.

« Le ciel, l’enfer, l’âge mythologique, l’Olympe et tous les autres habitats des dieux, la psychanalyse les interprète comme des symboles de l’inconscient. La clé des systèmes modernes d’interprétation psychologique est donc la suivante: le royaume métaphysique = l’inconscient. En conséquence et réciproquement, la clé qui ouvre la porte dans l’autre sens est la même équation, mais inversée : l’inconscient = le royaume métaphysique. Car, comme Jésus le dit, le Royaume de Dieu est au-dedans de vous (Luc 17, 21). En fait la descente de la surconscience dans l’état d’inconscience est précisément le sens de l’image biblique de la Chute » (The Hero of a Thousand Faces, p. 222).

     Les adeptes fervents de la psychanalyse, qui font entendre plus que jamais leur voix autorisée, pourraient trouver là, eux aussi, matière à penser. Mais la psychanalyse est devenue pour un certain nombre d’entre eux une quasi-religion, ou plutôt des quasi-religions dont les théologiens participent au grand Conflit des interprétations (Paul Ricœur).

     On entrevoit aussi ce qui, dans l’herméneutique chrétienne, sépare la traduction de ê  Basileia tou Théou entos umôn estin que donne une tradition, disons sacerdotale, « parmi vous », et la traduction obvie au regard du contexte, « au-dedans de vous ». Désireux de garder la haute main sur les fidèles de l’extérieur, le sacerdoce ne peut accepter cette intériorité qui leur échappe.

     Lorsque le Fils de l’homme a dit à la Samaritaine qu’on n’adorerait plus dans un lieu saint, mais en esprit parce que Dieu est esprit (Jean 4, 21-24) que disait-il d’autre ? C’est dans l’intimité intimior intimo meo que l’Éternel Amour habite, et c’est de là qu’il éclaire les mythes et les rites que la psychanalyse réduit à des rêves dont elle s’efforce de délivrer les consciences. C’est l’Amour Éternel qui nous affranchit des forces cosmiques qui nous habitent.

 

     est-ce la grive qui se pose

     est-ce le geai qui s’interpose

     le jardin se propose aussi

     au recueillement pour ses nids

 

     qui sait au fouillis des feuillages

     quels ramiers quels merles s’engagent

     dans l’aventure où la gésine

     revient toujours en origines

 

     avant même que la verdure

     n’apparaisse dans la ramure

     résineux offrez en cachettes

     vos chambres et vos gloriettes

     pour abriter les premiers cris

     de douzaines de chers petits

     d’où s’élanceront de nouvelles

     aventures sur paires d’ailes

 

     alors aussi le troglodyte

     sans jamais craindre ses redites

     illuminera le secret

     du jardin de nouveau créé

 

31 mars 2018

     Les chrétiens savent-ils que leur fête de Pâques est la fête d’un héros mort et ressuscité comme il s’en trouvait quelques autres dans les mythes et les rites des cultures  de l’époque?

     « Le mot « Dithyrambos » comme épithète de Dionysos tué et ressuscité était compris par les Grecs pour signifier « celui de la double porte », celui qui a survécu au miracle de la seconde naissance. Et nous savons que les chants choraux (les dithyrambes) et les rites sombres et sanglants de la célébration du dieu – associés au renouveau de la végétation, au renouveau de la lune, au renouveau du soleil, au renouveau de l’âme, et solennisés à la saison de la résurrection du dieu de l’année – représentent les commencements rituels de la tragédie attique. Partout dans le monde antique, ces mythes et ces rites abondaient : les morts et les résurrections de Tammuz, Adonis, Mithra, Virbius, Attis et Osiris… (Joseph Campbell, The Hero of a Thousand Faces, p. 120, qui repère ce mythe dans la quasi-totalité des anciennes religions de la planète).

     Les chrétiens doivent-ils en prendre conscience ? Cela risquerait-il de les priver d’une force psychologique incomparable dans une vie spirituelle où ils sont invités à mourir et ressusciter avec Christ, c’est-à-dire à vivre selon la Vérité du passage de l’existence naturelle à l’existence surnaturelle de l’Amour Éternel que le Fils de l’homme a lui-même présenté sous la figure de la nouvelle naissance selon l’esprit (Jean 3, 3-6) et plus encore sous la figure de sa chair à manger et de son sang à boire pour avoir la Vie (Jean 6, 53-56).

     On peut penser qu’en son langage mashal le Fils de l’homme a parlé à l’inconscient des humains comme pressentiment de la marche vers la Vie. Le baptême (nouvelle naissance) et la communion (manducation du corps et du sang du Christ) n’ont aucune valeur matérielle et magique. Les paroles qui y sont prononcées n’ont pas valeur performative mais déclarative. Comme tous les sacrements, ce sont des invitations à se convertir de la vie naturelle à la vie surnaturelle. Ils n’ont de sens qu’en tant que symboles mythiques rituels. Lorsqu’ils sont ressentis et vécus comme matériels, ils sacralisent la religion et par là même l’opposent aux autres religions, en contradiction avec l’Amour Universel du Royaume annoncé par le Fils de l’homme.

 

     et peut-être aussi un chardonneret

     viendra-t-il dans la roseraie

     préparer ce que la nature

     l’encourage à faire en progéniture

 

     ce que la beauté fait dire au plumage

     à l’avantage du ramage

     par l’oreille et l’œil se ressent au cœur

     mais vise à plus de profondeur

 

     le secret qui préside à l’équilibre

     et qui le fait se garder libre

     donne à ses ailes l’élégance

     veillant aussi à cette aisance

     à se nourrir boire et dormir

     et en tous points s’entretenir

     jusqu’à jouir de ces amours

     qui font que d’autres ont leur tour

 

     un chardonneret peut-être un pinson

     dans la marche vers l’horizon

     au plus profond de la nature

     viendra en toi sans jamais ne conclure

 

1er avril 2018

     Héroïsme et nation, sacrifice et religion. Ce qui s’est dit de la mort d’Arnaud Beltrame est nécessairement l’expression des convictions des uns et des autres. Cette clé d’interprétation s’est exprimée lapidairement chez un Pascal lucide : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais en moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568). Ce n’est pas dans la mort d’Arnaud Beltrame mais en moi que je trouve ce que j’y vois. Ce n’est pas dans la mort du Christ, mais dans moi que je trouve ce que j’y vois, etc.

      Pour qui est au fait des forces de l’inconscient telles qu’elles apparaissent dans les mythes et dans les rites, l’héroïsme et le sacrifice sont des mots clés. Alors ce que nous voyons dans la Bible comme dans le Coran et les autres Écritures sacrées, c’est en nous que nous le trouvons.

     Pour une bonne part, le christianisme a fait du Fils de l’homme un super-héros allant jusqu’au sacrifice de lui-même. Rappelant les sacrifices offerts dans le Temple, l’Epître aux Hébreux évoque leur raison d’être : « Toutes choses sont purifiées dans le sang et, s’il n’y a pas de sang versé, il n’y a pas de pardon… », et donc « de même Christ s’est offert une seule fois pour abolir le péché par son sacrifice » (Hébreux 9, 22, 26).

     Ce n’est cependant pas ce genre d’abolition du péché, cette purification par le sang que trouvent et voient dans la Bible, « Je veux l’Amour et non le Sacrifice » (Osée 6, 6. Matthieu 12, 7), qui reconnaissent que c’est en pardonnant aux autres qu’on est soi-même pardonné (Matthieu 6, 14), et qui savent que ce n’est pas la croix qui sauve le monde mais l’Amour « seul digne de foi ».

    C’est dans la vérité des prophètes et non dans la vérité des prêtres que se découvre la Vérité de l’être. Accueillir cette Vérité dans toute sa lumière, c’est nécessairement prendre ses distances avec l’Église et sa religion de mythes et de rites.

     De même ceux qui voient dans le Saint Coran « Tuez les mécréants où que vous les trouviez (4, 91) comme ceux qui y voient « Pas de contrainte en religion » (2, 256), c’est en eux-mêmes qu’ils le trouvent.

 

     l’œuf que l’enfant a découvert

     lui dit-il du fond du repaire

     le secret que sa forme belle

     se prépare en langage d’ailes

 

     tu as des yeux mais ne vois point

     l’immensité qui se dévoile

     sous la coquille des étoiles

     du plus proche jusqu’au plus loin

 

     un monde nouveau va éclore

     pour qui sait couver de cet œil

     qui s’ouvre en lui et qui déplore

     l’absence où l’âme se recueille

     et découvre dans la nature

     intime en connaissance pure

     que toute chose en certitude

     est un voile d’infinitude

 

     et l’œuf qu’invisible on dévore

     ne peut que dire que sa mort

     est le don que fait à la vie

     l’autre en l’autre par son esprit

 

2 avril 2018

     Il y a tant de combats à mener au nom de l’Amour Éternel Infini en notre temps et notre espace que nous pouvons hésiter dans l’ici maintenant auquel il faudrait aller au plus pressé.

     Hier François a parlé des guerres, des tueries, des exterminations, des migrations forcées, des occupations interminables et autres abominations. Toutes nous concernent autant que ce qui touche à nos peurs et à nos espoirs.

     Dis-moi pour quoi tu combats et je te dirai qui tu es, car c’est ce que nous sommes autant que les causes à défendre qui détermine nos engagements. Certes, mais « je suis humain et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (Térence) et puis, je suis terrien et  rien de ce qui est terrien ne m’est étranger.

     Nous pouvons de temps à autre relire quelque pages de Laudato Si’, qui nous rappelle que notre « humanité possède encore la capacité de collaborer pour construire notre maison commune » et que nous ne pouvons dissocier notre combat social et notre combat écologique.

     Si nous éveillons notre sensibilité à cette idée par le chemin de notre « imagination vraie », nous nous demanderons chaque soir, qu’ai-je fait aujourd’hui pour ce combat double et unique ?

     Notre humanité première lutte contre les exterminateurs, les dominateurs, les possesseurs, les pollueurs… au nom de notre humanité dernière qui lutte pour la liberté, l’égalité et la fraternité universelles, soucieuse de tous les humains et de tous les terriens de « notre maison commune ».

     Les consciences que leur sensibilité écologique conduit à vivre dans « la sobriété heureuse » peuvent en arriver à un tel degré d’alerte sur l’arrivée probable de la catastrophe qui menace les vivants de notre Terre qu’elles décident de passer à l’offensive. Elle peuvent s’associer pour créer des événements dans les rues avec des pancartes contre tout ce qui pousse à la consommation: « La Pub ça Pue » ou autre. Elles peuvent boycotter les chaînes de télévision qui  nous inondent de publicité puisque ces chaînes sont hypersensibles à l’audience. Elles peuvent se lancer dans de multiples campagnes non-violentes voire quasi violentes contre ce qu’elles considèrent comme l’ennemi public numéro un. Nous pouvons y être invitées, pressées par l’Amour, qui se soucie de la Terre et de tous les terriens.

 

     le métal de leurs cris musicaux

     retentit en dialogue d’échos

     pour un moment de présence unique

     écouté attendu en répliques

 

     alors s’évoque diagonal

     le cou intensif si peu banal

     mais d’accord avec toutes les courbes

     et toutes les lignes qui l’entourent

 

     la vivacité si attentive

     au danger possible préventive

     se nourrit des insectes qu’un bec

     en frappant de ses mouvements secs

     offre à la vie d’une nourriture

     offerte aussi par dame nature

     dans la symphonie inachevée

     dont l’amour ne cesse de rêver

 

     tout autant pour l’œil que pour l’oreille

     ils relancent l’écho qui éveille

     en qui sait entendre en qui sait voir

     le cœur attentif à concevoir

 

3 avril 2018

     Parce que le christianisme est une religion, c’est-à-dire une conviction fondée sur le sacré cosmique de la philia et du neïkos, il croit quasi nécessairement au paradis et à l’enfer, et il fonde sa morale, au moins partiellement, sur l’espoir du paradis et sur la peur de l’enfer.

     De même l’islam dont le Saint Coran ne cesse de répéter ses menaces de l’enfer pour les mécréants et ses promesses de paradis pour les croyants.

     Cependant l’Amour travaille les religions et s’en distancie, sans les détruire, en les accomplissant (Matthieu 5, 17). Qui Aime, en tout cas, Aime pour Aimer, dans l’instant, sans crainte ni espoir, sans autre désir de récompense « dans le secret » (Matthieu 6, 4) que de celle d’Aimer davantage et sans autre crainte que de ne pas Aimer assez. L’Amour est sans autre pourquoi que l’Amour, parce qu’il est le secret de notre être le plus intime, intimior intimo meo, et que le connaître c’est Aimer, vouloir Aimer. On l’a vu chez les mystiques, que ce soit dans le christianisme ou dans l’islam.

     La soufie Rabi’a al-Adawiyya (713-801) est connue pour son geste mashal de prophétesse : elle allait par les rues de sa ville, tenant dans une main une cruche d’eau et de l’autre une coupe de braises, et expliquant sa parabole un peu comme le faisait le Fils de l’homme prophète : « Je vais pour noyer l’enfer et incendier le paradis en sorte que ces deux voiles disparaissent complètement devant les yeux des pèlerins, et que les serviteurs de Dieu le puissent voir, lui, sans objet d’espoir ni motif de crainte. Qu’en serait-il pourtant si l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer n’existaient pas ? Hélas, personne ne voudrait adorer le Seigneur, ou lui obéir ! »

     Si l’Église venait à dire que l’enfer n’existe pas, verrait-elle grossir encore les défections de ses fidèles, chrétiens par religiosité sacrée, par peur, ne serait-ce que de la mort et pour qui la résurrection du Christ est la grande fête de l’espoir pour leur petite personne ?

     La trouvaille de certains théologiens pour amener les chrétiens à oublier la peur de l’enfer est de dire que l’enfer existe mais qu’il est vide… ou en tout cas que ce n’est pas ce lieu brûlant où  des démons armés de fourches tourmentent les damnés

     Il semble pourtant que nombre de jeunes adultes qui maintenant demandent le baptême le font à cause de l’Amour et non par espoir d’un paradis et/ou par crainte d’un enfer ou même de la mort. Ils cherchent le Royaume de l’Amour. L’Église parvient-elle au cours de leur catéchuménat à leur inculquer son credo où l’Amour n’est nulle part mentionné? Ou finira-t-elle par ne compter parmi « les siens » que des consciences assoiffées de l’eau vive de l’Amour (Jean 7, 37s)?

 

     au vide de la page blanche

     naissent mille images d’anges

     qui prennent leur vol dans l’ombre

     et se signalent aux décombres

 

     les forces de l’écriture

     sont celles de la nature

     qui habite au fond de l’âme

     et cherche ce qui la proclame

 

     c’est cette part de mystère

     qui se cache dans la terre

     comme une graine enfouie

     depuis toujours inouïe

     désireuse en son élan

     de rejoindre son amant

     qui habite la lumière

     et cherche à rejoindre la terre

 

     qui veut affronter le vide

     avec sa plume lucide

     préside aux noces fécondes

     où naît quelque nouveau monde

 

4 avril 2018

     Combattre pour la Terre menacée dans sa Vie ne peut rester une histoire de gentils bisounours inoffensifs que l’on regarde avec des sourires condescendants. Il ne suffit pas de vivre la sobriété heureuse pour arrêter les ennemis de la Vie.

     Les ennemis? nous les connaissons théoriquement, abstraitement, intellectuellement depuis longtemps: la surconsommation, la surproduction et le surpopulation. Mais avec une belle incohérence, nous nous comportons comme ses collaborateurs presque inconscients alors qu’il faudrait résister au point de nous faire traiter de terroristes comme l’étaient les résistants sous l’occupation nazie.

     Il y a quelques semaines, Bernard Berrou, auteur de La Nuit des Veuves, livrait ses réflexions sur la publicité « jusque sur les trottoirs » (Ouest-France du 26 janvier) :

     « La publicité ne nous laisse pas une minute de répit, à la télévision, sur Internet, dans les centres commerciaux, dans les salles de cinéma, dans les lieux publics. Le matraquage  grignote peu à peu le moindre espace de nos cadres de vie… »

     Bernard Berrou gémissait, citait Georges Bernanos, Bertrand Russell et Philippe Murray, parlait des « vices de l’homme », de « l’envie, source de frustration, de jalousie et de violence, de la « bestialité désinhibante causée par les medias du divertissement… » Il concluait gentiment sur le style interro-négatif : « Ne faudrait-il pas prendre de la distance à l’égard de ce que la publicité veut nous imposer…? »

     En ces jours de quasi-violence où le Français moyen se bat pour son sacrosaint pouvoir d’achat, c’est-à-dire pour sa consommation, condition de la sacrosainte croissante, on peut se demander si la résistance passive pour sauver la vie sur notre planète peut être audible.

     La guerre contre la publicité (et la stupidité consommatrice qu’elle entraîne) devrait se livrer à coups de fouets contre les marchands du Temple (Jean 2, 15). C’est en déchirant, barbouillant, caricaturant la publicité partout où elle apparaît qu’il nous faut la combattre. Mais nous ne pouvons le faire justement que si nous vivons la sobriété heureuse, lucidement qu’en faisant face à la répression plus ou moins violente dont nous serons l’objet et efficacement que si nous la menons collectivement.

     Les consciences qui vivent l’Amour ne devraient pas être les moins agissantes pour la défense du vivant.

 

     trois corolles pionnières

     de la grâce prunellière

     blancheur contrent le désert

     qui envahit notre terre

 

     quand elles seront dix mille

     à se lancer juvéniles

     contre les envahisseurs

     de la terre notre sœur

     c’est dans leur réjouissance

     que nous trouverons le sens

     de notre temps qui s’enfuit

     vers l’inévitable nuit

 

     dans une pluie de pétales

     au haut de la mer étale

     leur mort nous dira utile

     notre espérance inhabile

 

     il leur faudra disparaître

     pour que les fruits puissent naître

     pour que l’esprit renouvelle

     les yeux noirs de la prunelle

 

5 mars 2018

     Tout en admirant Martin Luther King, on a pu juger inadmissible son appel à l’Amour des ennemis. Il ne faisait pourtant que vivre l’Evangile (Matthieu 5, 44).

     C’est qu’il y a amour et amour et que le langage est un piège sans fin qu’il nous faut sans cesse éviter. On a depuis longtemps su distinguer les mots grecs éros, philia et agapè : le premier, nous a-t-on dit, est possessivité, la seconde amitié et la troisième altérité. Mais la plume théologique autorisée de Benoît XVI parle de « l’eros de Dieu pour l’homme » (Dieu est amour § 10), ce que l’on peut juger philosophiquement contestable puisque l’Éternel est Infini, qu’à l’Infini rien ne manque et qu’Il ne peut donc rien désirer posséder.

     On peut juger pire encore ce que Simone Weil a pensé : « Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous », auto-érotique en somme, avec cette conséquence inévitable de ce qu’elle a appelé « la décréation » : « Ainsi, lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être » (La pesanteur et la grâce, p.  42). Il faut une bonne tonne d’interprétation pour concilier cette énormité avec la Toute-Altérité de l’Éternel. Mais après tout, le langage, le « discours » comme disait Montaigne, se plie à tant d’usages. On pourrait interpréter la décréation comme ce que l’Évangile appelle le passage de la chair à l’esprit ou la mort et la résurrection en Christ.

     L’Amour dont vivait M.L. King et qu’il rayonnait et prônait, ce n’était pas l’eros, ce n’était pas la philia, c’était l’agapè au sens où il est dit que « Dieu est Amour, Theos agapè estin » (I Jean 4, 8). C’est à cet amour de grâce, de surnature, de participation à la nature de l’Éternel que nous sommes invitées.

     Cela ne signifie nullement qu’il faille littéralement « tendre l’autre joue » (Matthieu 5, 39). Il y a des guerres justes, et la violence comme la non-violence sont des moyens de combattre pour la justice, des moyens à choisir en fonction de leur efficacité conséquentielle selon le temps et l’espace. Croyez-vous que la seule non-violence aurait pu vaincre les armées hitlériennes ?

 

     mille grisailles en nuances

     vos formes en évanescence

     proposent dans la liberté

     des symphonies d’éternité

 

     pour l’œil qui sait vous contempler

     vous chantez le chœur incomplet

     des anges qui dans l’invisible

     appellent des échos sensibles

 

     à qui accueille vos messages

     plus qu’intelligents plus que sages

     vous confiez par bribes un mystère

     dont les enfants purs de la terre

     saisissent ce que peut connaître

     l’amour qui les a fait renaître

 

     et vous donc grisailles changeantes

     que vos grâces adolescentes

     descellent les lèvres lyriques

     des amoureux métaphysiques

 

6 avril 2018

     Thomas Mann s’est interrogé sur le temps. Il le ressentait comme un « mystère », et il a invité ses lecteurs à partager sa fascination : « Interrogez toujours ! Ne vous lassez pas de questionner » ( La Montagne magique, p. 471). Il a vu le temps lié à l’espace en son élan créateur et destructeur, producteur de mouvement, dynamisme.

     Ce « mystère » hante l’humanité, chaque homme et chaque femme en son parcours : conception, naissance, paternité/maternité, vieillesse, mort. La mort surtout, avec cette phrase sublime de Pascal qu’on aime mémoriser: « Le dernier acte est sanglant, quelle que belle que soit la comédie en tout le reste.  On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais » (Pensées éd. Sellier 197).

     Pascal a voulu inviter à ne jamais cesser de penser à la mort, à ne pas l’oublier dans le divertissement. Son christianisme, en bonne théologie, est fondé sur la résurrection du Christ, fête de l’espérance. Et il parle d’un « Messie triomphant de la mort par sa mort » (273). C’est bien là la doctrine chrétienne, celle d’un grand-prêtre s’offrant en sacrifice. Mais Yeshoua de Natsèrèt était un prophète et non un prêtre. Ce sont les prêtres, la caste sacerdotale, qui ont fait de sa mort un sacrifice. Ce sont eux aussi qui ont lancé l’idée qu’il avait vaincu la mort par sa mort.

     C’est le monde cependant que le Fils de l’homme a vaincu (Jean 16, 33) et non la mort. Mais sa victoire sur le monde inclut sa victoire sur la peur de la mort. Car l’Amour, échappant aux forces cosmiques, « aux éléments du monde » (Galates 4, 3), ne peut craindre la mort. Et le Fils de l’homme ne pouvait pas l’envisager comme un sacrifice. L’idée de sacrifice est liée à l’idée d’un dieu cosmique capable de punir par le neïkos comme de récompenser par la philia, un dieu qu’il faut donc apaiser et implorer : « Seigneur, Seigneur, prends pitié ».

     Le « dieu » du Fils de l’homme ni ne punit ni ne récompense. Il Aime, et c’est aux consciences d’accueillir l’Amour en s’y efforçant, ou de le refuser.

     La mort d’Arnaud Beltrame a comme forcément réveillé le mythe du héros qui se sacrifie. Sa mère cependant, qui le connaissait, on en conviendra, sans doute mieux que personne, a refusé ce mythe. Son fils, a-t-elle dit, n’a pas recherché la mort, il ne s’est pas sacrifié. Il a Aimé l’autre plus que lui-même en voulant le sauver, sans peur de la mort possible. On a pu, comme Emmanuel Macron, attribuer son geste à « cette part plus profonde et comme mystérieuse » qui invite à cet Amour de pure altérité, don de l’Éternel plus intime que notre intimité. C’est cet Amour qui est la clé du « mystère » du temps dynamique, créateur, destructeur et recréateur, induisant finalement une part du cosmos à s’affranchir de lui-même pour l’autre.

 

     deux pinsons accordent leurs grâces

     en courses poursuites rencontres

     se jouant le pour et le contre

     où l’amour la mort outrepasse

 

     autant que des appels sonores

     dans la distance qui les place

     il faut se soucier de la face

     où se perd se gagne le nord

 

     l’élan qui mène toutes choses

     mène leurs danses printanières

     poussant aujourd’hui plus qu’hier

     les feux de la vie où se joue

     le destin de toute la terre

     dans l’accomplissement du mystère

     en chacun de ses tours de roue

 

     et dans les assauts de leurs charmes

     rendant hommage à la beauté

     où se voile l’éternité

     la vie et la mort se désarment

 

7 avril 2018

     Comme toute question de société, la question de l’euthanasie, l’un des sujets majeurs des réflexions sur la bioéthique en cours, est soumise à l’éclairage de la vision du monde à laquelle chaque conscience participe.

     Dans notre contexte intellectuel, selon notre épistémè chrétienne ou postchrétienne, la question de l’euthanasie est nécessairement éclairée par l’idée que nous nous faisons de la mort et plus encore du sentiment que nous en éprouvons. Or il se trouve que notre épistémè nourrit une peur de la mort.

    Dans une logique intéressée, le christianisme se fonde sur cette peur et l’alimente en affirmant que le Christ a vaincu la mort alors que nombre de chrétiens semblent affirmer cette victoire d’autant plus fort qu’ils redoutent la mort. Le Fils de l’homme a vaincu, non la mort mais la peur de la mort par la certitude de l’Amour alors que les chrétiens sous la houlette de l’Église continuent de la craindre comme on peut le constater aux messes d’enterrement et aux spectacles de la mise en terre, tels ceux qui ont fait tressaillir le lyrisme tragique de Pascal : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais » (Pensées, é. Sellier 197).

     L’ethnologue Jean Rouch nous a appris qu’au contraire « les Nigériens sont des gens heureux, parce qu’ils n’ont pas peur de la mort ». Et il y a quelques années, un Français, Nigérien d’adoption lui aussi, a, aux oreilles ébahies du prêtre de service, demandé en se voyant mourir qu’on ne lui fasse pas une messe d’enterrement mais une messe d’action de grâces…

     Si la mort est la fin de tout comme le croient logiquement les matérialistes physiques, c’est pour eux une horreur dont les sophismes épicuriens et stoïciens ne parviennent pas à convaincre les entrailles. Et chez les croyants du tout-venant, l’espérance de la vie éternelle demeure incertaine, à preuve qu’ils s’en réjouissent bien peu.

     Alors, tout plutôt que la mort : « Plutôt souffrir que mourir, c’est la devise des hommes », a pu écrire Jean de La Fontaine en accord avec ce qu’il pouvait voir de la société de son temps. Rien n’a changé depuis. Et l’euthanasie à laquelle la pensée de la mort donne un masque d’épouvante, est confortée par la doctrine chrétienne selon laquelle elle est un péché, mortel peut-être (!) C’est que le dieu monothéiste se réserve la haute main sacrée sur tout ce qui touche à la vie, de sa conception à sa fin.

 

     c’est dans la nuit que l’aubépine

     doucement dit à ses corolles

     de déployer leurs banderoles

     pour que le spectacle s’affirme

 

     l’aube qui peu à peu dévoile

     la multitude de ses faces

     s’élargit au fond de l’espace

     dans l’immensité des étoiles

 

     mais il y faut le souvenir

     de ce qui lentement s’achève

     et au palimpseste du rêve

     pense déjà à l’avenir

     du devenir en chaque fleur

     qui dans l’éclat de sa jeunesse

     lance avec elle la promesse

     de porter fruit lorsqu’elle meurt

 

     si ce n’est qu’en passant blancheur

     tu nous donnes dans ton ivresse

     de nous illuminer sans cesse

     de la vie des rires et pleurs

 

8 avril 2018

     La croix du Christ, emblème illusoire du salut, a enrichi sa puissance psychologique d’un symbolisme universel.

     Pour Joseph Campbell, « s’ajoute une autre dimension très embarrassante au problème de l’interprétation de la forme symbolique de la croix puisqu’il faut maintenant la reconnaître, non simplement et singulièrement comme référence à une seule tradition référant à un seul événement historique, mais comme un signe symbolique reconnu dans d’autres traditions, et associé significativement à un certain nombre de thèmes symboliques qui y sont reliés » (The Mythic Dimension, p. 191).

     Campbell cite en particulier la croix maya associée à l’oiseau quetzal et à un masque de mort, et il relie cette association à certaines peintures de la crucifixion du Moyen-âge où l’on voit au-dessus de la croix du Christ la colombe de l’Esprit-Saint et à son pied un crâne. Et « dans la légende chrétienne médiévale, le crâne d’où la croix paraît être née, comme un arbre de sa graine, était censé être celui d’Adam : c’est ainsi que le sang du Sauveur crucifié était tombé sur lui de ses mains et de ses pieds transpercés, si bien que le Premier Homme était en quelque sorte baptisé rétroactivement et avec lui toute la race humaine ». D’où il suit pour Campbell que « la raison pour laquelle la crucifixion de Jésus a une telle importance pour les Chrétiens implique des associations essentielles qui ne sont pas du tout historiques, mais mythologiques » (ibid.)

     L’habileté plus ou moins consciente des premiers théologiens chrétiens s’appuyant par ailleurs sur les sacrifices du Temple de Jérusalem a été de faire passer l’assassinat du prophète Yeshoua de Natsèrèt pour le sacrifice sanglant d’un prêtre-dieu s’offrant pour le salut du monde et de le faire accepter comme tel jusqu’à présent par les croyants influencés par leur propre inconscient.

     Mais, encore une fois, il s’agit là d’une imposture. Le « salut » ne vient pas de la croix, mais de l’Amour.

 

     les processionnaires s’engagent

     sur le bitume sans partage

     de celles qui s’y intéressent

     et de celles qui le traverse

 

     donc la procession inconsciente

     du danger qu’offre cette sente

     inconnue de son ADN

     s’y lance sans amour ni haine

 

     et le dernier acte est sanglant

     quand arrive le croisement

     de quelque bolide de fer

     que ni paradis ni enfer

     n’attire plus qu’il ne repousse

     et qui va droit là où le pousse

     l’élan éperdu où le temps

     n’est guère plus que de l’argent

 

     faudra-t-il aux processionnaires

     attendre que vienne cette ère

     où les filles de Cro-Magnon

     n’auront plus un seul compagnon

 

9 avril 2018

     Le bénéfice du doute ? On entend ces temps-ci des croyants, hier un pasteur, nous parler du danger de la certitude et de l’avantage, voire de la nécessité, du doute dans la foi. Cela peut venir en commentaire de la parole attribuée au Fils de l’homme après sa « résurrection » : « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ». Cette parole donnée en conclusion de l’épisode de Thomas incrédule vient à propos avant ce qui suit : « Les signes sont ici rapportés pour que vous croyiez que Jésus est le Christ Fils de Dieu et que, croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jean 20, 29, 31).

     Affirmer que la croyance en un Yeshoua Messie Fils de Dieu est nécessaire pour avoir « la vie en son nom » fait problème pour une conscience selon qui « seul l’Amour est digne de foi ». Attacher la vie, la Vie éternelle, à cette croyance, c’est exclure les non-chrétiens, c’est réaffirmer  la formule « hors de l’Église point de salut ».

     C’est là que le doute peut apparaître comme un bien, voire comme une nécessité, et la certitude comme un danger. N’est-ce pas la certitude de la foi qui divise les croyants, avec des conséquences plus ou moins funestes. On peut penser à la guerre entre protestants et catholiques qui fait qu’aujourd’hui encore les catholiques et les protestants d’Irlande du Nord vivent dans une détestation réciproque. (Il est vrai que certains croyants sont tellement convaincus de l’excellence de leur foi qu’ils attribuent cette haine exclusivement à des motivations politiques). On  peut penser aussi à la guerre entre musulmans sunnites et musulmans shiites, entre chrétiens et musulmans, entre musulmans et hindous…

     La foi en l’Amour, elle, n’a pas besoin du doute pour se garder du danger de la haine et de l’exclusion religieuse. L’Amour ne fait aucune différence entre les humains quelle que soit leur religion, quelle que soit leur culture. L’Amour Aime, rien d’autre. Il ne peut exclure aucun être, pas même animal, végétal, minéral… (Il s’agit bien évidemment de l’amour agapè de pure altérité positive, non d’eros, de philia ou d’autres formes d’amour cosmique).

 

     le premier appel du coucou

     semble annoncer déjà le tout

     de ce que sera la saison

     qui se profile à l’horizon

 

     il a dans son écho lointain

     un rappel de ce fond de teint

     que nos belles pour émouvoir

     nous donnent à apercevoir

 

     faut-il à peine imaginer

     ce que les jours les nuits bien nées

     apporteront dans leurs bagages

     pour donner de nouveaux visages

     aux champs aux haies et aux prairies

     aux bêtes en quête de frairie

     et aux humains prenant en gré

     en dépit de tous leurs regrets

     la charge et la pleine gestion

     de leurs plus nobles ambitions

 

     tout déjà retentit sans plan

     cependant mystérieusement

     dans le chant de la liberté

     où résonne l’éternité

 

10 avril 2018

     Attraction et Répulsion cosmiques, Désir et Haine psychologiques. Voilà ce qui mène l’ensemble de l’univers, y compris le vivant et l’humain, en particulier l’humain dans sa vie religieuse confrontée à l’espoir attractif du paradis et à la crainte répulsive de l’enfer. En langage populaire, cela s’appelle la carotte et le bâton. Ils tiennent une place plus ou moins importante dans notre vie.

      En prenant conscience de cette loi universelle, on comprend les efforts des humains dans leur vie éthique-esthétique personnelle, sociale, économique, politique, culturelle…

     On trouve chez le Stephen Dedalus de James Joyce l’idée d’une expérience éthique de la beauté : alors que « le désir nous pousse à posséder » et « le dégoût (loathing) nous pousse à nous écarter », « dans l’émotion esthétique l’esprit s’arrête et s’élève au-dessus du désir et du dégoût. » (A Portrait of the Artist as a Young Man, pp. 241ss, 233).

     Joseph Campbell compare cette attitude à « l’état du Bouddha à l’heure de son éveil sur le lieu immuable (statique) où il n’est mû ni par le désir ni par la peur » (Oriental Mythology, pp.15-21). Puis il cite longuement Schopenhauer pour qui il existe un acte de contemplation où « le sujet qui voit cesse d’être simplement guidé par son ego… et se perd dans l’objet contemplé… La personne qui s’absorbe dans ce type de perception n’est plus un individu ». Et Schopenhauer lui-même cite alors Spinoza, « mens aeterna est, quatenus res sub aeternatis spiecie concipit », « l’esprit est éternel dans la mesure où il conçoit un objet sous l’aspect de l’éternité » (J. Campbell, Creative Mythology, pp. 351s).

     On peut alors penser que dans l’Éternel, la Beauté et l’Amour sont indissociables et qu’en conséquence, pour parler le langage de Simone Weil, « la pleine attention est prière » et « le poète produit le beau par l’attention fixée sur du réel. De même l’acte d’amour » (La pesanteur et la grâce, p. 137).

     Un orthodoxe dévot pensera à la contemplation de l’icône, mais toute beauté invite, au-delà du désir, à l’Amour de pure altérité positive.

 

     puis sont venues deux hirondelles

     pour annoncer les ribambelles

     de leurs si folles arabesques

     que le regard s’enivre presque

 

     ambassadrices la beauté

     dont se revêt votre fierté

     invite la pleine attention

     à rejoindre la dévotion

 

     que vous demeuriez immobiles

     en équilibre sur le fil

     ou coupiez le chemin des airs

     franchissant le désert la mer

     un monde immense de délices

     combat pour vous les maléfices

     de tout ce qui veut posséder

     de tout ce qui veut dominer

 

     j’attends pour contempler vos sœurs

     que vous me purifiez le cœur

     alors je verrai apparaître

     l’infini au cœur de tout être

 

11 avril 2018

     L’infini en toutes choses, c’est ce qu’a vu, ou cru voir, William Blake. Mais de son temps il était bien seul et il le demeure. Il suffit de lire quelques-uns des livres qui lui ont été consacrés pour répéter avec Pascal, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois », ce n’est pas dans Blake, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois. Et aussi ce que je n’y trouve pas.

     Il existe sans doute une énigme Blake, mais pour commencer de l’éclairer, il est bon de savoir qu’il a pensé, imaginé sa vision du monde au moment où les vieux écrits indiens devenaient accessibles dans les langues européennes et qu’il y a probablement eu accès.

     Il aspirait au jour où « la création tout entière serait consumée et où elle apparaîtrait infinie et sainte alors qu’elle apparaît maintenant finie et corrompue…  » Il se proposait, « en imprimant selon la méthode infernale, avec des acides qui en Enfer sont salutaires et médicinaux, de décaper les surfaces du monde apparent et de révéler l’infini qui y était caché » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, planche 14).

     Blake imaginait, pensait, imprimait en meshalim de prophète. Vouloir le comprendre littéralement, physiquement, historiquement, c’est faire fausse route. Ainsi, par exemple, son Enfer (comme son Ciel) ne sont pas ce que l’Église a donné à comprendre à ses fidèles. Ce sont des réalités qui ne sont pas à com-prendre par l’intelligence, mais à con-naître par l’intuition.

     C’est ainsi que l’on accède à ce que Blake ressentait du Fils de l’homme ; « Si Jésus-Christ est le plus grand homme, vous devez l’aimer au plus haut degré. Écoutez maintenant comment il a sanctionné la loi des dix commandements : ne s’est-il pas moqué du sabbat et donc moqué du Dieu du sabbat ?… (op. cit., planche 21). Il répudiait Moïse et le judéo-christianisme.

     L’infini à l’intimissime de notre être comme de tout être et que le Fils de l’homme a ressenti au point de pouvoir dire, « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean 8, 58), est le secret de l’être, « le mystère demeuré caché depuis l’origine » (Romains 16, 25. Matthieu 13, 35). N’est-ce pas ce que ressent, ou veut ressentir, l’hindou qui ne cesse de répéter « tat tvam asi, tu es cela » selon ce qu’il peut lire dans l’upanishad mahâvâkya ? C’est ce que Blake a pressenti et invité ses lectrices et lecteurs à pressentir: dans son panenthéisme, l’infini est en toutes choses, en soi-même et dans les autres.

     Ainsi peut-on mieux reconnaître le « tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » de Clément d’Alexandrie, et s’efforcer de le vivre avec toute créature en son intimissime intimité.

 

     quelques fleurs déjà s’en sont allées

     étoiler pour un jour

     la mort de leur amour

     aux regards attristés de l’allée

 

     avec elles qui peut devenir

     pour quelque long moment

     le secret de l’amant

     qui ne cesse de leur advenir

 

     l’âme avec elles qui participe

     à l’élan qui ne cesse

     d’être cette princesse

     au long des jours des nuits anticipe

     à peine tout au plus ce qu’il faut

     pour être à la mesure

     de l’éternel qui dure

     et s’aventure sans défaut

 

     si fleurs vos étoiles éphémères

     dans l’allée de la vie

     se donnent à l’envi

     vous êtes les images de la mère

 

12 avril 2018

     Néanderthal ou Moïse ? La découverte de l’Évolution a mis à mal la lecture littérale factuelle historique du premier chapitre du Livre de la Genèse, et pourtant le créationnisme chrétien n’est pas mort et ses partisans convaincus entendent bien convertir le monde avec la même détermination que les fondamentalistes musulmans.

     Le drame du christianisme, c’est qu’il hésite entre la Religion et l’Évangile, au point souvent de les mêler, en s’appuyant par exemple sur le « je ne suis pas venu abolir la Loi et les Prophètes, mais les accomplir », et en y insistant vigoureusement : « Je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre n’auront pas disparu, pas une seule lettre ni un seul trait de lettre ne disparaîtra de la Loi avant que tout ne soit arrivé » (Matthieu 5, 17s).

     On ne voit pas l’incohérence avec ce qui suit : « On vous a appris qu’il a été dit… Mais moi je vous dis… » (21-22, 27-28, 31-32, 33-34, 38-39, 43-44).  Et puis, « tous les prophètes et la loi, c’est jusque Jean le Baptiste. Depuis les jours de Jean  jusqu’à présent, le Royaume des cieux souffre violence et les violents s’en emparent » (Matthieu 11, 12s). Mais le christianisme est un judéo-christianisme et, comme le disait Alfred Loisy, « Jésus a annoncé le Royaume, et c’est l’Église qui est venue ».

     Être convaincu que « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8), c’est refuser l’incohérence des textes évangéliques dont se nourrissent les théologiens chrétiens qui affirment que « Seul l’Amour est digne de foi » et qui en même temps imposent un credo où il n’est fait aucune mention de l’Amour. Et que dire de l’incohérence des messes catholiques où la quasi-totalité des homélies prêchent l’Amour et où les prières et les rites s’inscrivent dans la ligne de la Religion et du Sacré.

     Si l’on est convaincu que l’Éternel est Agapè, on ne peut s’empêcher de penser qu’Il s’est soucié de tous les humains depuis leur apparition, de tous les hominidés, Néanderthal et autres, en fait de toutes les « créatures » depuis toujours. Mais l’Amour ne force pas l’accueil que peuvent lui faire ces « créatures ». Son action éternelle (Jean 5, 17) est inspiratrice et non manipulatrice comme pourrait le donner à penser le premier chapitre de la Genèse. Et elle est infiniment discrète, anonyme en sa présentissime présence.

 

     moineau viens boire à la flache

     tu sais bien que ne se fâche

     jamais plus que de raison

     la nature en son horizon

 

     ne cessant de prendre soin

     de ses hôtes en leurs besoins

     elle est toujours une mère

     pour les enfants de sa chair

 

     boire aussi banalement

     fait partie ordinairement

     de l’histoire merveilleuse

     qui jamais ne fut mise en veilleuse

     depuis que tout a commencé

     en feu d’artifice insensé

     en ses figures imposées

     et en même temps d’équilibre

     où ce qu’il faut se garde libre

 

     en liberté donc tu viens boire

     à la flache et nous fais voir

     ce qui de toute éternité

     s’aventure dans sa beauté

 

13 avril 2018

      L’Occident religieux a choisi la transcendance, l’Orient religieux a choisi l’immanence. La rencontre des religions où nous convie la mondialisation nous presse de nous écouter les unes les autres et, dans une certaine mesure, de nous entendre, de laisser résonner en nous la voix des autres.

     Il ne s’agit pas de syncrétisme, mais de l’Amour Éternel qui est amour de l’autre comme autre en Occident comme en Orient et sur tous les Continents.

     « Comment cela est-il possible ?… L’Esprit saint viendra sur toi » (Luc 1, 34s). C’est en « aspirant au don de prophétie » (I Corinthiens 14, 39) que nous appellerons l’Esprit du Seigneur à « venir sur nous » (Luc 4, 18s. Isaïe 61, 1), et peut-être, que nous « serons tous inspirés », car « je répandrai mon esprit sur toute chair » (Joël 2, 28). Alors ce partage de l’Amour sera possible.

     Peut-être faut-il faire une lectio divina de toutes les Écritures, de tous les credo, pour que l’Esprit nous guide. Il s’agit même d’étendre cette lectio divina à tous les spectacles du kosmos dans toutes ses merveilles et ses énigmes.

     Une lecture « orientale »  du monde, et d’abord de nous-mêmes, est une découverte que « le Royaume est au-dedans de vous » (Luc 17, 21), immanent plutôt que « parmi vous », transcendant. Si l’Esprit peut nous inspirer, c’est qu’il est présent au plus intime de notre intimité. C’est la part panenthéiste de Thomas d’Aquin, « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime », et d’abord d’Augustin, « intimior intimo meo ».

     Cette présentissime présence est celle de l’Amour agissant incognito et « en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 27s). C’est la part d’immanence orientale que nous pouvons accueillir, c’est-à-dire découvrir en nous-mêmes et en toutes choses.

 

     à l’heure où les pâquerettes

     songent à conter fleurette

     au gazon qui se réveille

     dans l’âme de la merveille

     un promeneur égaré

     se prend à désespérer

 

     car à vouloir les entendre

     en leurs soupirs les plus tendres

     il ne lui suffit pas d’être

     immobile et de paraître

 

     la pâquerette est une âme

     qui n’aime pas la réclame

     mais à la nature éclose

     attend qu’on vienne et propose

     jusqu’au profond de cet être

     qui l’habite et qui inspire

     les plus beaux de ses soupirs

 

     promeneur c’est l’esprit vide

     de tout ce qui est avide

     que tu peux sans t’égarer

     aborder et t’inspirer

 

14 avril 2018

     On aime à rapporter ces quelques mots d’Augustin, « intimior intimo meo, plus intime que mon intimité », mais on néglige souvent ceux qui suivent, « et superior summo meo, et supérieur à mon sommet » (Confessions, III, 6, 11). Augustin reconnaissait ainsi la présence de l’Éternel comme transcendante autant que comme immanente, comme présence panenthéiste donc.

     Il faut voir cependant que les mots « immanence » et transcendance » ne font que pointer une réalité qui échappe à l’intelligence. Nous fixer sur eux, c’est comme fixer le doigt qui pointe la lune au lieu de fixer la lune.

     L’image de la lune nous parle davantage depuis que des humains y sont allés, poussés par un désir insatiable qui maintenant leur fait viser Mars et les intéresser aux exoplanètes. Ce désir physique inassouvissable est le mashal du désir infini de l’infini. Nous pouvons associer l’expression de ce désir à ce qu’a écrit William Blake :

« Less than All cannot satisfy Man… The desire of Man being Infinite, the possession is Infinite & himself Infinite… He who sees the Infinite in all things sees God. He who sees the Ratio only sees himself only… God becomes as we are, that we may be as he is. » (« There is No Natural Religion ») : « Moins que le Tout ne peut satisfaire l’Homme… Le désir de l’homme étant Infini, la possession est Infinie et lui-même Infini… Qui voit l’infini en toutes choses voit Dieu. Qui ne voit que la raison ne voit que lui-même… Dieu devient comme nous sommes afin que nous puissions être comme il est » (« Il n’existe pas de religion naturelle »).

     On peut noter en passant la mise en garde contre un désir d’approcher l’Éternel Infini par l’intelligence rationnelle. Kant a de son côté montré que la métaphysique échappe à l’intelligence.

     On ne connaît l’Éternel Amour qu’en Aimant, en participant à son Amour par nos pensées et nos actes quotidiens d’altérité positive, de service respectueux et affectueux des autres.

 

     torte boiteuse et déhanchée

     elle marche cahin-caha

     ayant manqué le panaché

     des deux jambes égales qu’à

     l’origine dans la nature

     les choses bonnes s’aventurent

 

     est-ce d’avoir perdu la tête

     serait-ce pas plutôt le cœur

     qui avec elle fait la fête

     dans l’attente d’un frère et sœur

     où l’un à l’autre comme à l’une

     cède toute place opportune

 

     en donnant à chacun sa chance

     à chacune bientôt branchée

     en grâce la tête s’avance

     avec un cœur endimanché

     et bientôt l’amour triomphant

     leur donnera beaucoup d’enfants

 

15 avril 2018

     Toute expression d’intelligence est une manifestation de sa cause éternelle. Toute expression de beauté est une manifestation de sa cause éternelle. Toute expression de l’amour est une manifestation de sa cause éternelle. Telle est la logique imparable du principe de causalité.

     Toute imperfection de la beauté, de l’intelligence, de l’amour, de l’être est un signe de l’indétermination de l’être et de la liberté des êtres sans lesquelles l’Amour ne serait pas l’Amour.

     Si le monde n’est pas parfait au sens où l’aurait aimé Voltaire et quelques autres, mais qu’il est « le meilleur des mondes possibles » comme a pu le montrer Leibniz, c’est que l’Amour ne peut faire qu’un monde où ce que nous appelons le mal existe nécessairement pour qu’il puisse évoluer avec sa part d’indétermination et que l’être humain puisse aussi individuellement et collectivement évoluer avec sa part de liberté.

     De là vient aussi qu’un être humain face à la beauté des « créatures » puisse désirer les posséder et dominer, mais aussi, en collaborant avec la force inspiratrice de l’Amour Éternel, en arriver à découvrir la Beauté Éternelle, à s’en réjouir et à y participer.

     Ainsi peut-on comprendre ce qu’Augustin a connu et compris en le vivant : « Je t’ai aimée très tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle… Je poursuivais de ma laideur la beauté de tes créatures… Ta splendeur rayonne, elle chasse mon aveuglement; ton parfum je le respire… » (Confessions X, 27, 38).

 

     sur chaque pavé de la place

     comme sur toute surface

     le regard du promeneur

     vient à se poser rêveur

 

     c’est l’histoire interminable

     qui ici se déroule stable

     si ce n’est qu’un peu d’usure

     lui rappelle l’aventure

 

     quelle main a façonné

     cette pierre qui l’a posée

     avec toutes ses compagnes

     pour en faire un joli pagne

     en hommage aux promeneurs

     qui viennent lui faire honneur

     en y déployant le rythme

     de leurs jambes de leurs rimes

 

     mais c’est d’abord la préhistoire

     de la roche en sa mémoire

     que contemple interminable

     notre promeneur aimable

 

16 avril 2018

     Dis-moi ce que tu vois dans Montaigne et je te dirai qui tu es. C’est une des leçons de Pascal: « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568).

     Le « Que sais-je ? » de Montaigne est argumenté sur plus de dix pages du chapitre douze du Livre second des Essais. On peut les relire et reconnaître certains des passages les plus véhéments :

     « Cette infinie confusion d’opinions qui se voit entre philosophes mêmes, et ce débat perpétuel et universel en la connaissance des choses… (p. 299). La raison va toujours, et torte, et boiteuse, et déhanchée, et avec le mensonge comme avec la vérité… C’est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable à tout biais et à toute mesure  » (p. 302).

     « Quoi qu’on prêche, quoi que nous apprenions, il faudrait toujours se souvenir que c’est l’homme qui donne et l’homme qui reçoit; c’est une mortelle main qui nous le présente, c’est une mortelle main qui l’accepte. Les choses qui nous viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion; seules, marques de vérité; laquelle aussi ne voyons-nous pas de nos yeux, ni ne la recevons par nos moyens : cette sainte et grande image ne pourrait pas en un si chétif domicile, si Dieu pour cet usage ne le prépare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grâce et faveur particulière et supernaturelle » (p. 300).

     Attention cependant ! On peut malheureusement interpréter ici Montaigne en croyant que la vérité, toute la vérité, rien que la vérité se trouve dans les Veda, dans la Bible ou dans le Coran,  comme nous le montrent les fondamentalistes de tout poil.

     Et si Montaigne parle de la grâce de Dieu, il faut aussi nous méfier. L’Éternel Amour ne donne pas sa grâce par « faveur particulière ». L’Amour ne donne pas sa grâce à certains en la refusant à d’autres comme Paul l’a donné à entendre en parlant de « vases de colère » (Romains 9, 22). L’Amour ne serait pas l’Amour s’il n’offrait pas « la grâce », « l’Esprit de vérité » (Jean 16, 13), à « toute chair » prête à l’accueillir (Joël 2, 28).

 

     abeille chargée de pollen

     pose-toi sans amour ni haine

     sur le rebord de la fenêtre

     comme un instant pour apparaître

 

     tu te retrouves ici peut-être

     sans même chercher à connaître

     par quels chemins t’a menée l’air

     au bel espace de la terre

 

     ce que la nature t’impose

     et ce qu’avec toi libre elle ose

     donnent la route sinueuse

     et ces courts instants où rêveuse

     tu te poses au hasard des murs

     et des arbres aussi que murmure

     la sève discrète où les fleurs

     puisent le suc de ton bonheur

 

     tu es repartie sans attendre

     qu’avec le baiser le plus tendre

     tu reçoives par la fenêtre

     la chanson du cœur de ton être

 

17 avril 2018

     « Je suis ». « Le Père et moi, nous sommes un ». « Le père est en moi et je suis dans le Père ». « En lui nous avons… l’être ». Advaïta. « Je est un autre ».

     Ce que le Fils de l’homme a vécu et ressenti, ce que d’autres ont plus ou moins bien senti avant et après lui, lui l’a vécu comme infiniment. « Le désir de l’Homme étant Infini, la possession est Infinie, et lui-même Infini » (William Blake, « There is No Natural Religion »).

     Voilà ce à quoi invite, tout ce à quoi invite, rien que ce à quoi invite le Fils de l’homme. Avec lui les missionnaires de l’Amour n’invitent à rien d’autre, en s’y efforçant « de tout leur cœur, de toute leur âme, de toutes leurs forces et de tout leur esprit ». Avec-dans « le don de l’Esprit », « le don de Dieu… l’eau vive », s’efforçant « avec violence d’entrer dans le Royaume » de l’Amour.

     Et celles-là ceux-là peuvent sans dommage « perdre la foi ».

     Aimer ainsi, c’est enfin avoir des yeux et voir :

 

     « Voir un Monde dans un Grain de Sable

     Et un  Ciel dans une Fleur Sauvage

     Tenir l’Infini dans la paume de ta main

     Et l’Éternité dans une heure »

                     (William Blake, « Auguries of Innocence »)

 

 

     tu es venue poser aurore

     ta douce blancheur bordée d’or

     et puis vagabonder légère

     selon les caprices de l’air

 

     je te gardais en souvenir

     mais sans avoir pu retenir

     ton nom à nul autre pareil

     parmi la foule des merveilles

 

     le nom par quoi je t’interpelle

     en effet n’atteint que tes ailes

     le vrai à jamais introuvable

     est celui de l’inévitable

     unique dans la multitude

     qu’en la force de l’habitude

     nous employons pour te comprendre

     avec l’illusion de t’entendre

 

     mais tu es là qui vagabondes

     âme avec âme dans le monde

     plus réjouissante

    

 

18 avril 20 18

     L’Amour s’intéresse nécessairement à toutes choses, et nous pourrions le faire si nous Aimions infiniment comme a pu le faire le Fils de l’homme. Il savait en particulier « ce qu’il y a dans l’homme » (Jean 2, 26). Notre connaissance est cependant limitée (I Corinthiens 13, 11s), en particulier notre connaissance de nous-mêmes, ce gnôthi seauton que Socrate et quelques autres ont recommandé.

     Même si Montaigne a affirmé qu’il n’y avait de connaissance sûre que par grâce divine, il n’a pas manqué de s’intéresser à tout ce qu’il voyait et entendait sur les humains, et aussi sur les animaux…

     Dans un hadith du Prophète, dont l’authenticité est d’ailleurs contestée, il est dit qu’il faut « aller chercher le savoir jusqu’en Chine ». On peut comprendre qu’il parlait essentiellement du savoir religieux, mais l’Amour déborde l’univers religieux. Il cherche le savoir cependant, non pour comprendre par « désir des yeux », par « libido sciendi », mais pour connaître, à la mesure de son effort d’accueillir l’Esprit de Vérité qui mène « vers la connaissance de toutes choses » (Jean 16, 13).

     Pour ce qui est de la connaissance de l’Éternel lui-même, il est bon d’évoquer ce qu’en disait Maître Eckhart : « L’ultime adieu est de quitter Dieu pour Dieu ». Joseph Campbell le cite pour l’expliquer : « L’idée de Dieu est une idée métaphorique d’une chose qui ne peut se dire, et pourtant nous disons Dieu est bon, Dieu est miséricordieux, Dieu est juste, Dieu aime ces gens-ci et pas ces gens-là, etc., etc. Nous ne parlons pas du tout de Dieu, nous parlons de notre idée de Dieu… Le monothéisme est une idolâtrie en ce qu’il imagine que son dieu est le Dieu pour lequel on dit adieu au mot dieu… Les Dieux sont des métaphores de ce mystère ultime, le mystère de notre être. Alors Dieu n’est pas là-bas au-dehors, mais ici au-dedans… (The Mythic Dimension, p. 188).

     Dans la mesure où l’Éternel du Royaume de l’Amour est au-dedans de nous, il échappe au langage théologique conceptuel. Il nous faut recourir au langage métaphorique des prophètes et des poètes en ne cessant jamais de demander à l’Esprit de Vérité de nous inspirer dans notre quête interminable des Vérités des êtres dans la Vérité de l’Être de l’être.

 

     aurore tu poursuis ta blanche fée

     au jardin qui fleure l’été

     déjà dans la chaleur et ses bouffées

 

     tu as pourtant d’autres occupations

     autour de l’arbre et du buisson

     que la manducation et la copulation

 

     n’occupes-tu pas le plus clair du temps

     de ces ailes qui vont battant

     la mesure de ton cœur insouciant

     à aller çà et là et revenir

     sans nul souci d’un avenir

     autre qu’en l’instant celui de ton désir

 

     comme par les autres tu es venu

     ainsi ton autre la fée nue

     avec toi prépare d’autres inconnus

 

19 avril 2018

     « Vous savez, monsieur, vous pourrez faire tout le bien que vous voudrez, on vous attribuera de mauvaises intentions ». Avertissement d’un vieux Nigérien à un jeune Français venu en Afrique sans vraiment savoir pourquoi ni pour quoi.

     Il lui fallait le découvrir, et cet avertissement lui suggérait qu’il n’aurait d’autre raison de vivre, de penser et d’agir que par et pour l’Amour.

     Car l’Amour est plus fort que la mort, Agapè est plus fort que Thanatos  ( et qu’Eros) et donc que tout ce qui s’y rattache de près ou de loin, en l’occurrence le jugement des autres.

     Ce Français allait devoir découvrir qu’il n’était pas venu au Niger en chrétien désireux de convertir des musulmans, d’opposer une religion à une autre en croyant l’une supérieure à l’autre.

     Et qu’importait qu’on le soupçonnât d’être motivé par un élan missionnaire convertisseur, de vouloir  inviter des Africains à adopter la culture de l’Europe.

     Il devrait s’efforcer d’Aimer celles et ceux chez qui il était venu sans vraiment savoir encore clairement pourquoi et pour quoi. Il devrait s’efforcer de faire ce que les Nigériens attendraient de lui. Il ne lui suffirait pas de faire aux autres ce qu’il attendait que les autres lui fassent, ni même de ne pas leur faire ce qu’il souhaitait qu’ils ne lui fassent pas, selon la vieille sagesse de la Règle d’Or. Il faudrait qu’il aime les autres comme autres et non simplement comme lui-même.

     N’est-ce pas cela l’Amour Éternel, la Vie Éternelle, le Royaume des cieux. Il n’y a plus ni Grec ni Juif, ni homme ni femme, ni ami ni ennemi : « Aimez vos ennemis » et donc Aimez les autres quels que soient leurs jugements sur vous.

     Notre Frère François disait il y a quelques jours à de jeunes enfants, « Dieu aime tout le monde, même les mafieux ». C’est le discours de l’Amour et non de la Religion. C’est celui de l’Évangile du Fils de l’homme qui avait constaté que l’Éternel « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, envoie la pluie sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5, 43s).

 

     la démesure printanière

     a fait du ciel une volière

     et qui s’étonne que trois buses

     disent des girations confuses

 

     deux c’est peut-être bien eros

     et trois sûrement thanatos

     dans le thumos de la nature

     qui y conduit ses aventures

 

     ainsi la sagesse éternelle

     conduit la vie par le mortel

     et en y prenant notre part

     nous cherchons un nouveau départ

     vers le déchirement du voile

     et le regard vers les étoiles

     cachées aux lumières du jour

     pour révéler le bel amour

 

     les trois buses tournent dans l’âme

     et leurs girations se réclament

     en se croisant de l’aventure

     ne cessant qu’avec la nature 

     

20 avril 2018

     Maître Eckhart disait que pour trouver Dieu il faut dire adieu à Dieu. C’est un peu exprimer en langage monothéiste chrétien ce que pensent depuis longtemps certains polythéistes païens. Ainsi des religions africaines où il existe un dieu suprême inaccessible et une multitude de divinités familières, celles par exemple que Wole Soyinka qualifie de divinités séculières et qui n’existeraient pas si l’homme n’existait pas.

     Ainsi surtout peut-être de l’hindouisme où les trois principales divinités, Shiva, Vishnou et Brahmâ, avec une multitude d’autres, sont conçues comme la manifestation du Brahman omniprésent à l’intime de tous les êtres. Il existe des représentations de ces divinités, il n’en existe pas du Brahman, le « Soi suprême ». C’est « un principe neutre parfois identifié avec l’Âtman (« réalité ultime ») et avec le Purusha (« esprit global de l’humanité dont l’entité suprême est le principe vital dans les Veda)… il est la pure immensité de l’espace et du temps, « l’impossible à connaître ». Il est « Cela », l’ »Universel », l’ »Un dans la diversité ». Il est Énergie pure, au-delà des qualités et des limitations » (Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne).

     Nous pouvons ruminer tous ces termes et nous demander en quoi ils nous parlent, en quoi ils correspondent à notre sentiment de l’être et si nous trouvons en nous ce que nous y voyons (pour reprendre la phrase de Pascal). Qu’est pour nous l’Éternel ? Et que sont les divinités multiples, qui peuvent nous faire penser aux saintes et saints du catholicisme, aux anges aussi qu’une phrase du Fils de l’homme sur la résurrection insinue qu’ils sont des humains « ressuscités » (Luc 20, 35s).

 

     n’est-ce pas ce que cherche le silence

     et n’est-ce pas à lui que se confie le sens

     il n’est loin de la ville plus de bruits

     dans les plaintes des jours et les soupirs des nuits

 

     ce que disent les merles qui échangent

     et s’interpellent en langage des anges

     est toujours plus que ce que notre oreille

     comprend dans le désir qui les surveille

 

     détester la douleur et aimer le plaisir

     comme nous les entraînent en leurs désirs

     il faut bien que la mort soit détestable

     comme il faut que la vie soit souhaitable

     dans le temps imparti pour parcourir

     le grand chemin et peut-être aboutir

 

     tout ce que le silence nous découvre

     en plaintes et soupirs nous ouvre

     par sa présence au langage des anges

     à ce qu’enfin l’éternité le change

 

21 avril 2018

     La prière est inséparable de la religion, tout comme le sacrifice. Mais si l’Amour exclut le sacrifice (Osée 6, 6), l’Amour n’exclut pas la prière, bien que la prière de l’Amour ne vise pas à détourner la colère des dieux, ou de Dieu, ni à solliciter leur bienveillance.

     La prière de l’Amour est celle qui demande et qui donne l’Amour, selon « les indicibles soupirs de l’Esprit » de l’Amour » (Romains 8, 26) et qui désire inlassablement l’Esprit de l’Amour (Luc 11, 13).

     Ce peut être « ô toi notre force d’Aimer… ô toi notre force d’Aimer…ô toi notre force d’Aimer… » Ce peut être « abîme-intime… abîme-intime… abîme-intime… » Ce peut être…

     Et puis il y a tous les noms de celles et ceux pour qui / avec qui  nous voulons prier, les noms répétés avec Amour en demandant l’Amour. Ce peut être les noms des « saintes’, des « saints », des « pécheresses », des « pécheurs », vivants ou « morts-ressuscités » (Luc 20, 35s), celles et ceux que d’autres appellent déesses et dieux… Rien de plus que des noms, répétés avec Amour, sans rien demander ni espérer.

 

     le sable étincelant

     est un ciel éclatant

     pour le regard pensant

 

     le mica qui rutile

     oubliant d’être utile

     multiplie les dix mille

 

     il pense à la rosée

     à ses diamants osés

     dans les herbes posés

     au soleil qui se lève

     et garde encore en rêve

     la pensée de la sève

 

     le sable en sa douceur

     pense aussi à ses sœurs

     en leur livrant son cœur

 

22 avril 2018

     Les saintes, les saints et les anges (qui ne sont plus ni homme ni femme après avoir franchi la porte de la mort, mais tout ensemble féminines et masculines) sont des noms pour les âmes qui Aiment et vont les répétant dans l’Amour Éternel.

     Les âmes au fil des jours se demandent d’où leur viennent les hasards merveilleux qui les protègent et qui les guident. Elles partagent la joie de celles et ceux des ressuscités / anges qui manifestent à leur endroit leur bienveillance active en service anonyme respectueux et affectueux.

 

      L’ironie agresse. L’humour caresse

 

     c’est le brouillard

     qui te fait voir

     cet invisible

     imprévisible

     de vie inquiète

     quêtant la fête

 

     la vague bruissante

     toute frémissante

     en voyant le sable

     au cœur innombrable

     mère prometteuse

     chante une berceuse

   

 

     le monde s’enfante

     en douleur puissante

     d’où jaillit la joie

     la première fois

     toujours la première

     pour toutes les mères

 

     soupir éternel

     des vagues mortelles

     la brume découvre

     l’âme qu’elle s’ouvre

     qui franchit sans peur

     la porte à son heure

 

23 avril 2018

     On peut / on doit détester (neïkos thanatos) certaines idées et en adorer d’autres (philia eros), mais on « doit » Aimer toute personne, tout être (y compris l’ennemi humain, le serpent venimeux, l’herbe vénéneuse, le minéral tueur). Il s’agit, bien sûr, d’Aimer d’Agapè, de participer à l’Amour Éternel qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ».

     Nous vivons dans un monde social, politique, intellectuel, religieux où l’on s’attache à des personnes autant qu’à leurs idées, à leurs idées à cause de leurs personnes au moins aussi souvent qu’à leurs personnes à cause de leurs idées.

     Ainsi, pour beaucoup, la religion monothéiste c’est Moïse, Jésus ou Mohamed autant ou davantage que les credo du judaïsme, du christianisme ou de l’islam. Les chrétiens nous répètent que le christianisme c’est quelqu’un, Jésus, le Christ évidemment.

     Alors, est-ce dans le Fils de l’homme ou dans moi que je trouve tout ce que j’y vois, moi qui n’y vois que l’Amour, l’Amour sans nom, indicible, anonyme, dont le visage est tout le cosmos, tout être humain, animal, végétal, minéral, et aussi l’espace-temps, la durée créatrice et le hasard qui participe à sa marche ?

 

     les branches et les feuilles

     qui n’en font qu’à leur tête

     pensent à faire la fête

     en venant sur le seuil

 

     l’été montre son nez

     aux odeurs pénétrantes

     et les âmes bien nées

     vivent en son attente

 

     car l’odeur d’une rose

     attendue de longs mois

     par les âmes qui osent

     se libérer du moi

     enfin qui les pénètre

     en leurs cœurs les embrasse

     et les fait disparaître

     sans jamais qu’ils se lassent

 

     et les feuilles aussi

     complices de la fête

     dans l’été réussi

     avec elle l’entêtent

 

24 avril 2018

     Manger l’autre. La vie cosmique que nous partageons depuis notre conception jusqu’à notre mort nous fait nous nourrir de l’autre. Nous ne vivons qu’en buvant le sang de l’autre dès le ventre de notre mère, et puis son lait, et puis la chair de tout ce que nos dents nous permettent d’ingérer pour digérer. Nous ne cessons de boire et de manger l’autre pour assurer notre survie.

     L’autre plus ou moins proche, plus ou moins semblable à nous. L’anthropophagie habite notre inconscient, il nous fascine comme un tabou. Naguère existait chez certains peuples un rite qui faisait manger le cœur du roi défunt par son successeur afin d’hériter de son pouvoir : « Devenir roi, c’était je oba, manger le roi… Lorsque le vieux roi mourait, on lui enlevait le cœur et le foie, et le nouveau roi était requis de les manger » (Wole Soyinka, Aké, les années d’enfance, p. 339).

     Montaigne nous a donné à comprendre que notre pratique de la torture était de toute façon plus détestable que le cannibalisme. Mais nous ne mangeons plus la chair humaine si ce n’est en dernier recours pour survivre comme l’ont fait ces gens dont l’avion s’était écrasé dans les Andes.

     Nous mangeons de la viande, la chair des animaux, avec certains tabous : chez les Hindous, la vache, chez les Israélites et les Musulmans, le porc. Quelques chrétiens s’abstiennent de manger de la viande à certains jours. Cependant, avec la découverte que les animaux sont des êtres sensibles comme nous, nous pouvons devenir végétariens, végétaliens, vegan  même, ne voulant plus manger nos « semblables ».

     Mais nous voilà en train de découvrir que les plantes, elles aussi, sont sensibles, peut-être à demi conscientes. Alors, en bonne logique, faudrait-il nous abstenir d’en manger ? Et puis, les minéraux eux-mêmes ont quelque chose de vivant. Pythagore l’affirmait : « Eh quoi ! tout est sensible ! » et Gérard de Nerval l’a imaginé avec sa sensibilité de poète :

« Respecte dans la bête un esprit agissant :…

Chaque fleur est une âme à la nature éclose

Un mystère d’amour dans le métal repose…

A la matière même un verbe est attaché »

                 « Vers dorés »

     La logique de l’altérité positive devrait nous inviter à cesser de manger l’autre, et donc nous inviter à mourir. La mort est le passage nécessaire de l’altérité négative cosmique à l’altérité positive éternelle. Mais nous sommes d’abord des êtres cosmiques, et le passage à la vie éternelle se fait selon ce que, dans sa dialectique, Hegel a appelé aufheben, où ce qui est nouveau dépasse ce qui est ancien en le transformant, un peu comme le Fils de l’homme a dit qu’il n’était pas venu abolir mais accomplir.

     Dès maintenant notre nourriture cosmique, qu’elle soit animale ou végétale, est l’image de la nourriture éternelle. Le Fils de l’homme l’a donné à comprendre : « Je suis le pain du ciel… Si vous ne mangez pas ma chair et si vous ne buvez pas mon sang, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jean 6, 51, 53). Ce qui peut faire penser à du cannibalisme symbolique.

     L’eucharistie des catholiques l’évoque, mais sa théologie de la transsubstantiation relève de la parole magique. On peut juger significatif que l’évangile de Jean ne donne pas la description de son institution.

 

     aurore dans quel bec

     finiras-tu mangée

     ou quels virages secs

     sauront te protéger

     tes ailes de géant

     m’ont longtemps étonnée

     plus encore l’élan

     de leur vol malmené

 

     quelle est donc la sagesse

     capable d’atteler

     la pure joliesse

     à la sécurité

     unissant l’attirance

     avec ce qui protège

     donnant la subsistance

     et évitant les pièges

 

     aurore tu enchantes

     et le cœur et la tête

     des âmes que tu hantes

     dans leur quête de fête

 

25 avril 2018

     Parler de fin de vie, de soins palliatifs, etc. sans parler de la mort risque bien d’être le signe et la conséquence d’une peur panique de la mort, de son redoutable tabou, par définition dissimulé, ignoré.

    Une conscience affranchie de la peur de la mort par l’Amour ne peut dissocier de la préparation à la mort le souci des derniers temps de la vie. Cette conscience doit cependant, dans l’Amour, accepter que d’autres consciences, très nombreuses sans doute, n’en soient pas affranchies et respecter leurs peurs.

     Ce respect dans les attitudes, les gestes et les paroles ne sont pas à la portée de la simple sagesse humaine. Il y faut le recours constant à la lumière et à la force de l’Esprit Éternel dans la prière. Une conscience libérée de la peur de la mort par l’Amour peut dans cette invocation constante s’assurer de trouver les gestes et les paroles respectueuses et affectueuses nécessaires dans leur approche de celles et ceux qui affrontent la fin de vie et la mort.

 

     la jeune fille qui s’échappe

     en traversant le voile

     de la mort qui la happe

     rejoint le monde des étoiles

 

     la voix grave du violoncelle

     est celle du grand âge

     son expérience appelle

     à découvrir son beau visage

 

     car la face de l’éternelle

     un instant apparaît

     qui toujours renouvelle

     la suite infinie de ses traits

     lorsque la jeune fille ajoute

     au terrible départ

     de la dernière joute

     la joie de la meilleure part

 

     le violon de l’inachevée

     brille à travers les larmes

     lorsque le cœur désarme

     le violoncelle relevé 

 

26 avril 2018

     L’antisémitisme fait partie de la bêtise et de la méchanceté de l’humain premier, pour qui « l’enfer c’est les autres ». Le neïkos-thanatos lui permet tout au plus d’aimer « son prochain comme lui-même », de se faire le prochain de ses proches, non de tout être humain. Il ne peut « aimer ses ennemis ». Telle est la cause première de l’antisémitisme comme de toute xénophobie et de tout nationalisme.

     Mais pourquoi les Sémites, en l’occurrence les Sémites Juifs ? En Europe c’est une longue histoire. Cela remonte aux débuts du christianisme : les Chrétiens ont vu dans les Juifs les responsables de la mort de leur Christ et donc des déicides puisque pour eux le Fils de l’homme est le Fils de leur Dieu. La responsabilité de ce crime constitue un péché originel qui fait de tout Juif un coupable, un peu comme pour les Chrétiens le mythe de la faute d’Adam et Ève fait de tout humain un damné en puissance.

     C’est dire que l’antisémitisme a comme cause spécifique un mythe comme celui du péché d’Adam et Ève dont vit encore le christianisme dans sa foi en l’Incarnation et en la Rédemption : « Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle, Où l’homme-dieu descendit jusqu’à nous, Pour effacer la tache originelle, Et de son Père apaiser le courroux ». Voilà pour l’antisémitisme d’origine chrétienne.

     Les Musulmans, les Musulmans Arabes en particulier, ont une « raison » à eux d’être antisémites : l’occupation, la spoliation, la domination, la répression, l’humiliation de leurs frères et sœurs palestiniens depuis la création de l’État d’Israël et la Nabka.

     Ces deux antisémitisme sont souvent confondus en France alors qu’ils sont différents dans leurs causes. Différents comme le montre l’histoire : Les Juifs ont vécu paisiblement au milieu des Musulmans en Afrique du Nord avant la création de l’État d’Israël. Ils s’y étaient réfugiés parce qu’ils étaient persécutés par les Chrétiens en Europe.

     La confusion entre ces deux antisémitismes est malheureusement encouragée par les Juifs eux-mêmes : Un certain nombre d’entre eux accusent d’antisémitisme ceux qui prennent la défense des Palestiniens contre les Israéliens alors que cette défense n’est qu’une question de justice.

     L’Amour est juste, cela fait partie de son ADN. Il combat nécessairement l’injustice, il prend nécessairement la défense des opprimés, des spoliés, des dominés, des humiliés, quels qu’il soient.

 

     aujourd’hui tu es seul

     est-ce la jalousie

     ici qui t’a saisi

     est-ce qu’un esprit veule

     a cédé au désir

     qui veut tout asservir

 

     dans ton vol sans souci

     visitant les buissons

     tu restes à la merci

     de cette possession

     qui capture et qui tue

     le je avec le tu

 

     ainsi va l’aventure

     depuis la nuit des temps

     où la sage nature

     mène tous ses étants

     par les chemins de mort

     par les chemins de vie

     pour les mener au port

     où accoste l’envie

 

     tu ne sais pas aurore

     en ta docte ignorance

     que te mène à la mort

     pour une ultime danse

     le chant de ta beauté

     en son éternité    

 

27 avril 2018

     Écrire. Certaines consciences écrivent pour découvrir ce qu’elles pensent inconsciemment, pour en prendre conscience en le verbalisant. C’est un peu le « je ne cherche pas, je trouve » du peintre (Pablo Picasso, dit-on) ou le « apprendre en allant où aller » du poète (Theodore Roethke). Beaucoup de romanciers et de romancières vous diront qu’elles ont un vague sentiment du livre qu’elles commencent à écrire, mais qu’elles en découvrent le chemin à mesure qu’elles l’écrivent.

     Peut-être pouvons-nous oser penser (sapere aude) en nous mettant à écrire, quelque faible que soit notre capacité à écrire. Nous pouvons écrire au lieu de ne compter que sur nos lectures pour trouver en nous ce que nous y voyons (« ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois »). Nous pouvons toujours essayer. Nous pouvons y être encouragé si nous admettons qu’au plus profond de notre inconscient, plus profond que ce que les mythes et les rites mettent au jour, habite et invite l’Amour Éternel, « plus intime que notre intimité ».

     Si nous prenons une conscience vivante de cette présentissime Présence plutôt que de simplement en admettre l’idée, nous pouvons tenter d’y accéder. N’est-ce pas cela devenir prophète ? Nous pouvons espérer que « l’Esprit du Seigneur vienne sur nous » (Isaïe 61, 1. Luc 4, 18). Cette Présence n’a-t-Elle pas promis par son prophète qu’Elle « répandrait son Esprit sur toute chair et que vos fils et vos filles prophétiseront »(Joël 2, 28) ?

 

     la main qui écrit

     éclaire les yeux

     lentement surpris

     d’entrevoir les cieux

     au fond de l’abîme

     dans le cœur intime

 

     une âme inconnue

     découvre les mots

     que révèle nue

     de ses oripeaux

     notre chair vivante

     en ce qui la hante

 

     mais l’âme n’est pas

     le dernier secret

     vivant au plus bas

     de son intérêt

 

     plus profond l’imprègne

     l’esprit éternel

     étendant son règne

     sur la chair mortelle

 

     celui qui inspire

     la plume et la main

     celle qui soupire

     au bord du chemin

     est l’autre premier

     et l’autre dernier

 

28 avril 2018

     Si « le Royaume de Dieu est au-dedans de vous », c’est là qu’il nous faut le chercher. Au plus profond de l’être habite l’Être de l’être que les monothéistes appellent Dieu et que les hindouistes appellent le Brahman. Les termes « au-dedans », « là », « profond », « habite » sont évidemment mashal, figurés, puisque l’Être de l’être n’appartient pas à l’espace-temps que nous connaissons.

     Cependant l’avant-dernière profondeur de notre être est celle de l’inconscient où habitent les forces cosmiques de philia-eros et neïkos-thanatos, les forces du « monde » de l’attraction et de la répulsion qui nous poussent à posséder, comprendre et dominer l’autre.

     Le monothéisme dit que ces forces sont du diable : les tentations-épreuves auxquelles le Fils de l’homme a dû se soumettre, désir de manger et désir de dominer (Luc 4, 3-12) sont aussi celles du sacré fascinant qui nous attire et du sacré terrifiant qui nous éloigne, du désir et de la peur cosmiques. Le Bouddha au moment de l’éveil a été « mû ni par le désir ni par la peur » (Joseph Campbell, Oriental Mythology, pp. 15-21). Il a dépassé le sacré, que Rudolf Otto a décrit comme fascination et terreur.

     Ces forces cosmiques qui habitent notre inconscient sont des forces d’altérité négative, celles du « moi haïssable » de Pascal, haïssable parce que « il se fait le centre de tout, qu’il est incommode aux autres, en ce qu’il veut les asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres » (Pensées, éd. Sellier 494).

     Mais « plus profond » que son moi et que son inconscient, il existe dans l’être, dans l’être humain en particulier, un « soi ». L’hindouisme l’appelle « Cela » et le christianisme l’appelle « Amour ». C’est ce Cela-Amour qui incite les humains à aimer les autres quels qu’ils soient, à les respecter et à les servir. Le mashal du Bon Samaritain Le montre à l’œuvre dans le geste de celui qui prend soin d’un blessé qu’il ne connaît pas, qui pourrait même être son ennemi.

     Schopenhauer s’est interrogé sur ce qui peut parfois pousser un être humain à aller même au-delà de ce souci de l’autre, au point de se soucier davantage de l’autre que de soi-même, passant outre son instinct de conservation : « Pourquoi se fait-il, comment se fait-il qu’un être humain peut ressentir et partager le danger et la douleur d’un autre, au point d’oublier sa propre sécurité et s’élancer spontanément à son secours ? » Et la réponse qu’il suggère, c’est qu’il existe « un élan né d’en-dessous du plan ou du seuil de notre vie et de notre jugement conscients, jaillissant de notre connaissance d’une vérité profonde : moi et cet autre sont un, le champ de notre expérience de la séparation est un champ secondaire et au-dessous, au-delà, existe un niveau profond, premier, qui est celui de l’unité » (cité par Joseph Campbell, The MythicDimension, pp. 247s)

     Dans le langage du Fils de l’homme, on dira que « le Royaume au-dedans de vous » est celui de l’Éternel Amour qui nous invite à partager son souci de l’autre au point de s’oublier.

 

     au fond du puits cette eau attend

     que quelqu’un vienne la chercher

     il a fallu un puisatier

     qui d’abord le creusât pourtant

 

     il a fallu quelqu’un pour croire

     à l’eau vive des profondeurs

     capable d’apaiser l’ardeur

     du cœur qui toujours cherche à boire

 

     serait-ce au-dedans de lui-même

     que celui qui creusa le puits

     l’imagina profond et puis

     y reconnut celle qui aime

     en creusant toujours davantage

     à travers la terre et la roche

     jusqu’à ce que de proche en proche

     il découvrît l’amour sans âge

 

     l’eau que la bouche assoiffée veut

     est aussi celle que le cœur

     en sa plus grande profondeur

     découvre conforme à son vœu

 

29 avril 2018

     Pascal est conscient de notre petitesse dans l’infini de l’espace et du temps, et il juge « déraisonnables » ceux qui ne s’en soucient pas, car « le silence de ces espaces infinis m’effraie… Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit » (Pensées, éd. Sellier, 681, p. 473. 233. 691, p. 472).

     Obsédante pensée : « Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l’éternité précédente et suivante… le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie… (102).

     Certes, mais on peut opposer à cette pensée d’effroi lyrique la pensée de certitude ontologique de Thomas d’Aquin, « oportet quod Deus sit in omnibus rebus et intime. Dieu est nécessairement en toutes choses », et la rattacher à celle de Jean, « o Theos agapê estin. Dieu est Amour » (I Jean 4, 8). Avec Teilhard de Chardin, nous pouvons même dire que nous baignons dans « le milieu divin », dans l’océan de l’Amour ici maintenant partout et toujours.

     Le « Cela » du Brahman hindou n’est pas une force vertigineuse inconnue. L’Éternel Infini est vertigineux, mais c’est le vertige de l’Amour, de sa Présence « plus intime à moi-même que moi-même » et qui « se voile » (Isaïe 45, 15), discret, anonyme dans la délicatesse de son respect et de son affection.

     Qu’importe donc que j’aurais pu naître au paléolithique ou dans vingt mille ans, en un autre point de la terre ou sur une autre planète. Ta présence, ô Amour, est hors de doute, quoi que voudraient croire et faire croire les consciences inconscientes de Toi, et dont certaines prêchent le doute aux autres alors qu’elles prétendent y échapper.

     « Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève… Tu sais quand je marche et quand je me couche… Que tes pensées, ô Dieu, me semblent impénétrables ! que leur nombre est grand ! Comment les compter ? Elles sont plus nombreuses que les grains de sable… » (Psaume 139, 2s, 17s)

 

     détail unique en l’autre tout entier

     chaque grain de sable est un monde

     lorsqu’il reçoit les messages des ondes

     lui rappelant qu’elles lui sont liées

 

     à la voir immobile on imagine

     ce qui se passe en sa petite tête

     est-ce le rêve fou d’une tempête

     qui la ferait encore un peu plus fine

 

     dix mille pensées se pressent ensemble

     de grain à grain toujours plus familières

     que la vague et le vent appellent fiers

     d’informer modeler en ce qui semble

     un univers d’harmonies aussi dures

     que les lignes et les surfaces

     ne cessent en échangeant leurs places

     de se donner à voir en galbes purs

 

     et chaque grain entrant dans le grand jeu

     révèle à qui sait voir un univers

     de pensées dont chacune est le revers

     d’une autre en dialogue tu et je

 

30 avril 2018

      Dans son Je est un autre, Maurice Zundel croit découvrir dans le Mystère de la Trinité, essentiel au Christianisme, le fond dernier de l’être humain, plus profond que les forces cosmiques qui s’agitent dans notre inconscient. C’est son chemin vers l’Amour Eternel.

     On peut cependant voir dans ce mystère un mythe et dépasser le trois-en-un chrétien comme le deux-en-un de l’advaita hindou. Mais cela suppose de se débarrasser aussi du mythe de la Création dans le temps tel que le propose le Livre de la Genèse.

     Le monde, les univers en leur succession, est éternel. C’est l’œuvre de l’Amour, qui ne serait pas l’Amour s’il n’avait pas d’autre à Aimer. Le « Royaume au-dedans de vous » n’est pas celui de l’Amour entre trois personnes auquel nous serions invités à participer, il est la relation éternelle de l’Amour à son autre dont nous sommes, comme l’est tout être dans le temps et l’espace.

     Cela signifie que l’Église, imposant son dogme de la Sainte Trinité, n’est pas la seule source de salut comme elle prétend l’être dans son moi hégémonique. Cela signifie aussi que la communion à l’Amour ne se réalise pas seulement dans l’hostie prétendument consacrée par une parole magique, mais dans tout être visible, audible, respirable, goûtable, touchable. 

     Ainsi prend son dernier sens l’étreinte humaine au-delà de la possession mutuelle. Tel est le sens du « sacrement » de mariage. Le désir de l’étreinte charnelle est appelé à découvrir l’autre comme autre pour le servir dans le respect et l’affection de l’Agapè. On conçoit d’ailleurs que cela dépasse le naturel et « se hausse » au surnaturel par la grâce comme le suggère Montaigne quand il se gausse de ceux et celles qui croient pouvoir le faire par leurs seules forces naturelles.

     Lorsque Maurice Zundel dit « en Dieu, le moi » est pur altruisme, la personnalité jaillit éternellement comme un pur regard vers l’autre ou comme un pur rapport à l’autre » (op. cit., p. 63), il croit décrire une vie divine intra-trinitaire, mais il s’agit en vérité de la relation que l’Éternel Amour offre à son autre, à ce « je est un autre » que nous sommes.

 

     les deux piérides qui s’accolent

     dans le désir qui les possède

     au bel engendrement accèdent

     par plaisir de la vieille école

 

     en prenant leur part de bonheur

     à leur famille en ascendance

     elles prennent l’instant de l’heure

     qui assure leur descendance

 

     cette chose est tout ordinaire

     mais qui sait voir y participe

     et sent un peu vibrer ses nerfs

     de la vie du premier principe

     qui l’habite aussi et suggère

     de se hausser ou s’abaisser

     à cet autre étage où se gère

     un amour tout différencié

     qui lui fait connaître les ailes

     des bêtes en leur liberté

     en cet instant où étincelle

     une étoile d’éternité

 

     la piéride en petite mort

     donne à l’œil de se souvenir

     qu’en parenté jamais ne dort

     le beau souci de l’avenir

 

1er mai 2018

     Le moi est possessif, le soi dépossessif. Nous naissons cosmiques, « soumis aux éléments du monde » (Galates 4, 3). Le monde depuis l’origine marche dans le jeu de l’attraction et de la répulsion créatrices qu’en langage humain Empédocle a qualifié d’amour (philia) et de haine (neïkos). Cet amour nous pousse à la possession de l’autre et cette haine à sa domination.

     Mais parce que nous sommes « être » et que l’être, comme l’a montré Thomas d’Aquin, est nécessairement participation à l’Être de l’être, nous sommes invitées à nous libérer des forces cosmiques, à passer de l’Adam premier animal (psukhikos animale) à l’Adam dernier (pneumatikon spirituale) (I Corinthiens 15, 45s).

     On peut, certes, se poser la question : pourquoi l’Éternel Amour n’a-t-il pas « créé » dès l’origine un monde mû et régi par l’Agapè dont Il vit lui-même ? La réponse provisoire, probable, est que l’Amour Agapè est liberté et ne peut s’imposer.

     Il existe en notre être, notre « soi », un mouvement de dépossession, d’altérité positive participant de celle de l’Éternel. Ne l’observe-t-on pas déjà dans le comportement animal ? Le crocodile prend soin de ses œufs et puis de ses petits, les transportant dans sa gueule. L’humain premier fait de même, comme l’a fait observer le Fils de l’homme : « Quel père parmi vous donnera une pierre à son fils s’il lui demande du pain ? Ou bien s’il lui demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ? Ou bien s’il lui demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion ? » (Luc 11, 11ss)

     L’humain premier désire posséder toujours davantage et donc déposséder les autres (le capitalisme en est un des exemples actuels les plus monstrueux). Mais l’humain premier possessif est déjà habité en son être par un mouvement de dépossession de soi-même au profit des autres. L’Esprit-Saint est le terme par lequel la tradition biblique appelle le mouvement qui ne cesse d’inspirer les humains à s’acheminer vers la dépossession totale, la pauvreté radicale de Dame Pauvreté, l’un des meilleurs noms pour parler de l’Éternel Amour.

     Maurice Zundel a pu reconnaître cette dépossession totale en méditant sur le Mystère de la Trinité Divine. Pour lui, un Dieu non trinitaire offrirait « le spectre du narcissisme infini auquel serait réduit un Dieu solitaire, rivé uniquement à la contemplation de soi… C’est précisément parce que Dieu est Trinité, avec le sens de totale désappropriation de soi impliqué dans la perception chrétienne de ce mystère, que nous sommes amenés à la plus authentique connaissance de nous-mêmes et que nous pouvons envisager notre propre personnalité comme le fruit mûr d’une désappropriation totale » (Je est un autre, p. 66).

     Pourtant cette vision d’un Dieu unique narcissique ne tient que si l’on croit que l’univers est apparu dans le temps alors que sous une forme ou sous une autre il existe de toute éternité comme Autre de l’Éternel Amour. Pas de croyance en la Trinité sans croyance en la Création en six jours de la Genèse.

 

     les fées clochettes se parfument

     d’un parfum qui lorsqu’on le hume

     vous approche de la blancheur

     innocente dans la douceur

 

     qui s’en fait un porte-bonheur

     risque vraiment de manquer l’heure

     où elles chuchotent discrètes

     leur âme profonde secrète

 

     elles ne se savent elles-mêmes

     que dans l’honneur de ce qui aime

     l’autre pour autant que le soi

     est l’intime profond du moi

     dans un monde où les océans

     fausses images du néant

     représentent ce que le vide

     est à l’image de l’avide

     mais ne cesse de se donner

     profusion de nouvelles-nées

 

     c’est qu’au vide de leurs clochettes

     les fées parfumées ne se prêtent

     qu’à la fête de la bonne heure

     où le froid cède à la douceur

 

2 mai 2018

     On a dit que la décréation recherchée par Simone Weil était l’analogue du mourir à soi-même des mystiques. On peut se demander ce que le terme « décréation » peut avoir d’excessif lorsqu’on lit sous la plume de la même Simone Weil que « Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi-même à travers nous. Ainsi, lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être » (La pesanteur et la grâce, p. 42).

     Cela peut faire penser à ce Dieu narcissique dont Maurice Zundel dit qu’on s’en délivre par la contemplation du Mystère de la Sainte Trinité où chacune des trois personnes vit dans la dépossession de soi-même pour les autres. Le dieu de Simone Weil au contraire apparaît comme un « moi haïssable… qui se fait le centre de tout » puisqu’il n’aime que soi-même.

     Le « dieu » du Fils de l’homme ne s’aime pas lui-même, il aime son autre d’un amour Agapè qui s’efface jusqu’à disparaître dans l’anonymat. Si, comme le dit aussi Simone Weil, la décréation est « de faire passer du créé dans l’incréé » (ibid.), on peut comprendre qu’il s’agit de l’effacement de l’humain dans sa divinisation, de sa « participation à la nature divine dans la fuite de la corruption qui est dans le monde par la convoitise épithumia (II Pierre 1, 14).

     Le Fils de l’homme a dit cela à sa façon : « la chair ne sert à rien » et il faut « naître une seconde fois… dans l’esprit » (Jean 6, 63. 3, 3, 6).

     Au-delà des mots des uns et des autres, on peut envisager ce passage du « monde » qui est « désir épithumia de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie » (I Jean 2, 16) à l’Éternel Amour. Et cela rejoint aussi ce que disait Maître Eckhart : se délivrer du dieu connu (cosmique) pour rejoindre le Dieu inconnaissable. Et l’on peut revenir à Simone Weil : « Dieu s’est vidé de sa divinité. Nous devons nous vider de la fausse divinité avec laquelle nous sommes nés » (op. cit, p. 44).

     Encore faut-il ajouter que le chemin de cette « décréation » n’est pas celui de l’ascétisme, mais celui de l’Amour Éternel des autres comme autres, et non simplement comme soi-même. Elle s’opère dans la conjonction de la volonté et de la grâce, « agissant comme si tout dépendait de nous et priant comme si tout dépendait de Dieu ».

 

    

     sur sa planète lointaine

     un petit prince imagine

     ce que l’unique gésine

     fait en nous d’amour et haine

 

     il les voit partout agir

     au mouvement des étoiles

     et espère sous le voile

     ce qui les fera s’ouvrir

 

     ce que lui-même en ses rêves

     croit apercevoir sans  vivre

     avec elle d’autres rives

     contemple la nouvelle Ève

     qui est toute en son regard

     invitant l’échange pur

     d’infinie beauté qui dure

     comme le présage l’art

 

     il est bien d’autres planètes

     milliards dont l’éternité

     du petit prince en clarté

     ne soupçonne pas la fête

 

3 mai 2018

     L’infini du temps et de l’espace, qui fait que les milliards d’années et les milliards d’années lumières ne sont qu’un instant, un point dans la totalité de l’être, cet infini a bien pu remplir Pascal d’effroi : « Le fini s’anéantit en présence de l’infini et devient un pur néant. L’unité jointe à l’infini ne l’augmente de rien » (Pensées, éd. Sellier, 680,p. 457).

     Il semble pourtant que Pascal se soit laissé fasciner par le néant. Il aurait dû savoir cependant que son néant n’était qu’un mot et qu’il ne pouvait signifier l’inexistence. Et l’unité n’est pas rien, même face à l’infini. Cette fascination pourrait bien avoir été causée par son horreur devant ce qu’il croyait être la justice divine, pour lui « énorme » puisque, selon sa croyance au péché originel, elle condamne des enfants incapables de faire le mal à la damnation éternelle. Sa puissante intelligence s’est laissé dominer par la toute-puissance de sa foi chrétienne : « Ainsi notre esprit devant Dieu, ainsi notre justice devant la justice divine. Il n’y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu qu’entre l’unité et l’infini » (ibid.).

     On peut se demander pourquoi des intelligences supérieures telles que Pascal ou Simone Weil aient pu être si excessives devant l’Éternel Infini. Elles n’avaient pas « réalisé » ce qu’est l’Amour. (« to realise. Il faut entendre : se rendre compte, bien comprendre, concevoir nettement, d’une manière concrète et réelle, se pénétrer de, être frappé de, se rendre à l’évidence, etc. » (Maxime Kœssler, Les Faux Amis des vocabulaires anglais et américains).

     Il reste que le « dieu » Amour n’est pas Dieu. Maître Eckhart l’a compris. Il nous est bon de le « réaliser » en le ressentant plus qu’en le comprenant, et ce, non pour céder à la fascination et à la terreur du sacré, mais pour accueillir l’extase de la reconnaissance – en tous ses sens – de sa Présentissime Présence à l’intime de tout être, de notre être…

 

     À prendre connaissance des commentaires interprétatifs divers et variés des paroles et des gestes de notre Président de la République, on se met à murmurer avec Montaigne, « Que sais-je ? » ou peut-être « dis-moi comment tu interprètes et je te dirai qui tu es ».

 

     au creux de la feuille

     ta bedaine ronde

     déclare à mon œil

     que la vie abonde

 

     tes bras repliés

     attendent la proie

     pour qu’à la lier

     elle dise toi

 

     tu es ainsi faite

     et qui pleurera

     de te voir en fête

     lorsque entre tes bras

     tu pourras sucer

     le sang qui grossit

     très intéressée

     notre galaxie

 

     la feuille du monde

     abrite la vie

     dans la mort abonde

     l’éternelle envie

 

4 mai 2018

     « Dieu n’a pas fait la mort » (Sagesse 1, 13). « Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort ; de même la mort a atteint tous les hommes parce que tous ont péché » (Romains 5, 12). Ces paroles de la Bible ont donné lieu à bien des commentaires et des interprétations, mais dont l’arrière-fond commun est la peur et l’incompréhension de la mort.

     Pourquoi ne pas envisager, au moins à titre d’hypothèse, d’expérience de pensée, que l’Éternel Amour a fait la mort et que cette disposition fait partie intégrante de ce meilleur des mondes possibles qu’il n’a pas pu ne pas vouloir ?

     L’accès à la pleine participation à la nature divine, reconnue d’ailleurs dans la théologie chrétienne (II Pierre 1, 4), ne peut se faire que dans la disparition de la « chair, inutile car c’est l’esprit qui donne la vie » (Jean 6, 63). La chair, corps animé, est de l’Adam premier, « être vivant psychique, soma psukhikon, corpus animale ». L’esprit est de l’Adam dernier, « souffle vivifiant, corps spirituel, soma pneumatikon, corpus spirituale… Le premier humain est terrestre, le dernier est céleste » (I Corinthiens 15, 44-47).

     C’est cette dynamique de notre être qu’il nous faut reconnaître. Nous naissons « charnelles » mais appelées, dans notre chair même, par la profondeur dernière de notre soi « divin », à accueillir l’Amour. Ce cheminement, nous pouvons l’appeler « mort à soi-même », « décréation », « nouvelle naissance »… Il ne peut aboutir, s’accomplir totalement, que dans la mort physique, qui fait des consciences, « dignes de cet âge et de la résurrection des morts », des êtres purement spirituels « semblables aux anges » (Luc 20, 35s).

     Tout cela est cohérent, et cette cohérence est peut-être un signe de vérité. Il est sûr en tout cas qu’une conscience qui Aime, qui se laisse envahir par l’Amour Éternel, ne peut avoir peur de la mort. Elle ne la craint ni ne la désire, car c’est en Aimant « dans le monde » mais en étant de moins en moins assujettie au « désir de la chair, au désir des yeux et à l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16) qu’elle franchit finalement le voile de la mort physique et entre dans la spiritualité de l’Éternel.

 

     derrière le voile l’inconnu

     attend l’âme qui le déchire

     abandonnant sa chair et nue

     se livrant à son avenir

 

     faut-il que tu en imagines

     les rencontres et découvertes

     préparées depuis l’origine

     dans le secret de l’île verte

 

     tant d’autres avant toi ont fait

     ce voyage ici préparé

     dans le souci que soient défaits

     les mots et les choses parés

     d’apparences de faux-semblants

     surfaces de réalité

     pour l’intelligence manquant

     toute sa singularité

 

     car l’île verte de l’amour

     au loin dans son voile de brume

     ne se découvre sans retour

     que par l’âme qui la présume

 

5 mai 2018

     Comme Montaigne face à la multiplicité des philosophies irréconciliables, nous pouvons murmurer un « que sais-je ? » face à la multiplicité des interprétations des mythes par des intelligences aussi éminentes que Georges Dumézil, Mircea Eliade, Joseph Campbell, Jean-Pierre Vernant, Claude Lévi-Strauss, Gilbert Durand… , mais aussi de leurs utilisations littéraires par Dante, Goethe, Hugo, Joyce, Mann…

     On peut douter des interprétations des mythes, mais leur présence indéracinable dans notre inconscient nous demande de les prendre en compte dans notre vie psychologique, sociologique, politique, culturelle, spirituelle…

     Leur intérêt dans la recherche d’une Spiritualité de l’Altérité vient de ce qu’ils constituent l’arrière-fond dont elle sort, de ce que Paul appelait « les éléments du monde » et qu’il consignait à l’enfance de l’humanité : « Lorsque nous étions enfants, nous étions assujettis aux éléments du monde, upo ta stoikheia tou kosmou dedoulomenoï » (Galates 4, 3). Avec la venue du Fils de l’homme, « nous ne sommes plus « serviteurs doulos, mais amis philous, car il nous a fait connaître l’amour agapê du « Père » (Jean 15, 15).

     L’Amour Éternel nous a délivrés des forces cosmiques qui s’expriment dans les mythes, y compris dans ceux de la Bible. En désacralisant l’espace et le temps (Jean 4, 21. 5, 17), le Fils de l’homme nous a libérés de la pensée mythique qui y est attachée. L’Église cependant n’en a pas tenu compte. En est témoin, parmi tant d’autres, un Pascal terrorisé par l’infini de l’espace et du temps, et plus encore par la justice « énorme » de son dieu aussi effrayant dans sa colère que fascinant dans sa miséricorde (Pensées, éd. Sellier 680, pp. 457s).

     S’il est vrai cependant que le Fils de l’homme n’est pas venu pour abolir mais pour accomplir (Matthieu 5, 17), il nous est bon de nous intéresser aux mythes puisqu’ils demeurent actifs dans notre inconscient.

 

     tu te suspends à ce long fil

     issu de tes entrailles

     il faut bien que tu ailles

     vers ce qui est pour toi utile

 

     mais ce fil bien sûr c’est toi-même

     ton auto-assurance

     et tout ce qui fait sens

     au monde où l’on hait où l’on aime

 

     d’où t’est venue cette sagesse

     dans la suite des âges

     où se donne un visage

     chaque membre de son espèce

     dans la commune immensité

     où le temps et l’espace

     en leurs dix mille faces

     marchent dans l’unique clarté

 

     tu nous suspends à ce long fil

     dont les milliards d’années

     en leurs nouvelles-nées

     nous emmènent vers l’inutile

    

6 mai 2018

     Faut-il attribuer à la pensée mythique la domination que l’Église n’a cessé d’exercer sur les fidèles, oubliant qu’elle aurait dû se comporter en servante comme son « fondateur » s’est comporté en serviteur et en serveur : Alors que ses disciples, mus par leur moi dominateur, se demandaient lequel d’entre eux était le plus grand, il leur rappela que lui-même était « à table parmi eux comme celui qui sert » (Luc 22, 27). Il alla même jusqu’à leur laver les pieds en un geste d’esclave et à leur demander de l’imiter : « Je vous ai donné l’exemple afin que vous fassiez ce que je vous ai fait » (Jean 13, 14s).

     L’histoire de l’Église nous apprend le combat de titans que la royauté et la papauté se sont livrées pendant plusieurs siècles. On peut aussi se rappeler la cruauté avec laquelle elle a traité les hérétiques. La forteresse de Montségur en évoque le souvenir.

     Jusque naguère elle a continué d’exercer sa domination morale sur ses fidèles. Certaines et certains d’entre nous ont connu des vies brisées par le sentiment de culpabilité que ses prêtres leur ont infusé. Il y a eu ces filles-mères que sa morale patriarcale condamnait à la honte sociale dans la shame culture et à la culpabilité psychologique dans la guilt culture, ruinant leur vie. La « morale » évangélique cependant, celle de l’Amour Éternel, voit dans toute maternité une merveille invitant au respect et à l’affection, à la reconnaissance.

     L’Église a renoncé à faire lapider les femmes « adultères », comme d’ailleurs l’a fait le judaïsme oubliant la Loi de Moïse, mais elle les a couvertes de honte et de culpabilité dans un esprit patriarcal dominateur sacré. Nous pouvons nous réjouir qu’elle ait un peu lâché du lest en ce domaine, même si elle l’a fait à contrecœur sous la pression d’un « relâchement des mœurs » d’une nature humaine dont elle vit elle-même, souvent régie par eros et par thanatos plutôt qu’inspirée par agapê. C’est qu’elle ne s’est pas affranchie du sacré et des mythes qu’il véhicule.

 

     la haute cime se balance

     dans la pleine conscience

     de sa domination

     sur les branches de sa nation

 

     l’inévitable pesanteur

     fait le haut et le bas

     fait que chacun a sa

     vision propre de la hauteur

 

     de branche en branche et échelon

     qui ne cherche à l’atteindre

     parfois aussi à feindre

     de ne chercher nul ascension

     ou espérant qu’à s’abaisser

     très convenablement

     en serviteur charmant

     il sera un jour haut hissé

 

     mais qui pourra au grand espace

     se dire qu’il domine

     puisqu’au sein de l’abîme

     il n’est plus qu’à chacun sa place

 

7 mai 2018

     Dans la pensée cosmique universelle, religieuse en particulier, le personnage sacré, l’idole, le héros, le dieu, est une figure obligée, imposée. On ne doit donc pas s’étonner d’entendre répéter que le christianisme, c’est quelqu’un. Ne trouve-t-on pas déjà le Christ au centre de la théologie paulinienne ? Mais ce Christ, dont Paul dit qu’il était le « rocher spirituel qui suivait les Hébreux au désert » (I Corinthiens 10, 4), il l’a identifié avec Yeshoua de Natsèrèt. Pourquoi ? C’est encore une fois parce que les chrétiens, comme tous les humains en leur condition cosmique, première, ont besoin d’un héros.

     Pourtant, avant de mourir, de « rendre son esprit » (Jean 19, 3), l’Esprit qui l’avait inspiré au début de sa prédication (Luc 4,18), le Fils de l’homme a rendu sa place à ce même Esprit (Jean 16, 7). Il s’est effacé comme il l’avait fait à Natsèrèt pendant trente ans, il s’est effacé comme cela sied à toute conscience envahie par l’Amour Eternel, qui « se voile » (Isaïe 45, 15).

     Il faut bien accepter cependant que les chrétiens s’attachent à leur héros-dieu, car les humains premiers, qui sont la quasi-totalité dans le christianisme, Aiment parce que c’est le commandement de ce héros-dieu (Jean 15, 12). Seules quelques consciences parviennent à Aimer sans pourquoi, à rejoindre la rose de Silesius. 

     Oui mais, la mondialisation spirituelle fait que, plus que jamais, les « grandes religions » s’opposent, cherchant à intégrer l’ensemble de l’humanité chacune dans son credo sacré. Elles l’ont fait au cours des siècles, y compris plus récemment dans les religions athées qu’ont été l’hitlérisme et le stalinisme, avec plus ou moins de violence.

     La solution de la paix universelle entre les religions comme entre les idéologies réside cependant dans l’intuition du Fils de l’homme, intuition mise au clair par son disciple Jean, « o Theos agapê estin, Dieu est Amour ». Car l’Amour (il faut bien donner un nom à cet Être indicible) est présent à l’intime de l’intime de tout être, de tout être humain, quels que soient son sexe / genre, sa « race », sa culture… Pour les consciences qui Le reconnaissent, il n’y a plus de héros. « Tous les dieux sont morts » comme l’a dit Nietzsche sans vraiment savoir ce qu’il disait. On avait déjà mieux dit, « Dieu est mort sur la croix » (Martin Luther ? Konstantin von Tischendorf ?).

 

     est-il pressé d’éclore

     votre bouton de rose

     parmi toutes ces choses

     en quête de leur or

 

     entend-il bien répandre

     dans cet air qui le baigne

     cette couleur qui saigne

     son parfum le plus tendre

 

     le désir de la sève

     est de s’épanouir

     on dirait mieux fleurir

     en une nouvelle Ève

     disant une beauté

     qui n’est plus désirable

     purement adorable

     en son éternité

 

     l’invitant à éclore

     la patiente gésine

     depuis son origine

     recherche un nouvel or

 

8 mai 2018

     Si l’on dit ici que Dieu, tous les dieux, sont morts, ce n’est pas à cause du prétendu sacrifice de la croix puisque « L’Éternel veut l’amour et non le sacrifice », comme le disait déjà le prophète Osée (6, 6) quelque sept ou huit cents ans avant le Fils de l’homme. Ce n’est pas non plus à cause des Lumières qui n’ont fait que changer de dieu : n’a-t-on pas envisagé un culte de la « déesse Raison » ?

     C’est parce que tous les dieux et déesses sont des forces cosmiques logées dans l’inconscient, mais que l’Amour, plus profond que l’inconscient, plus intime que l’intimité de l’être, « œuvre sans cesse » (Jean 5, 17) par son « Esprit » à inviter à l’Amour. Car l’Amour ne cherche, ne vise partout et toujours qu’à promouvoir l’Amour alors même que son altérité essentielle et l’indétermination-liberté qu’elle inclut « l’oblige », comme à un meilleur des mondes possibles, à inspirer un monde mené par la force cosmique, booster contenant en elle-même un élan spirituel qui la fait échapper à elle-même.

     Cette échappée s’opère dans le temps et l’espace, c’est un lent passage de témoins qui se réalise non en « abolissant » mais en « accomplissant » (Matthieu 5, 17). C’est le processus de l’aufheben repéré par Friedrich Hegel. (En est une belle image appliquée celle des fruits transformés en confiture).

     Le résultat attendu, tel qu’il apparaît chez le Fils de l’homme et chez tous les « ressuscités » libérés du monde et participant de la nature divine » (II Pierre, 1, 4), c’est une union de pure Altérité « sans séparation et sans confusion » (Concile de Chalcédoine, 451) * que certaines intelligences appellent panenthéisme, où la volonté » et la « grâce » sont de soi quasiment indiscernables l’une de l’autre dans l’action et la prière (« agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu »).

     * Pour une justification de cette extension de la formule de « l’union hypostatique » à la participation humaine à la nature divine, on peut lire, en s’accrochant, le texte de Jean-Emmanuel de Ena dans le BIB, Bulletin d’Information Biblique 84, juin 2015).

 

     je ne sais quel visage

     se cherche dans la nuit

     parmi tous ceux qui fuient

     au milieu des orages

 

     il est tant d’inconnus

     dans la marche des ondes

     des tourbillons du monde

     en leurs derniers venus

 

     ultime profondeur

     au centre de la terre

     se voile le mystère

     que dit le répondeur

     aux abonnés absents

     sujets de leur désir

     en quête de plaisir

     et d’asservissement

 

     des visages pourtant

     émergent de la nuit

     invraisemblables fruits

     des racines du temps

 

9 mai 2018

     « Ils ont des yeux et ne voient pas… » « La foi, ce n’est pas étonnant : j’éclate tellement dans ma création… » « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ».

     Pour qui a des neurones en état de marche, toute beauté visible, audible, sensible… manifeste – principe de causalité oblige – la Beauté Éternelle, comme toute intelligence manifeste l’Intelligence Éternelle, comme toute bonté…

     Le principe de causalité en donne l’évidence rationnelle sous la forme d’une abstraction conceptuelle. Cela ne suffit pas. Il faut que par l’imagination vraie, imaginatio vera, cette évidence se mue en émotion. Selon la sagesse mazdéenne, iranienne, explorée par Henry Corbin, c’est par le « monde imaginal » que s’effectue le passage du spirituel au sensible et du sensible au spirituel : « La fonction du mundus imaginalis et des Formes imaginales est définie par leur situation médiane et médiatrice entre le monde intelligible et le monde sensible. D’une part, elle « immatérialise » les Formes sensibles, d’autre part, elle « imaginalise » les Formes intelligibles  auxquelles elle donne figure et dimension. Le monde imaginal symbolise d’une part avec les Formes sensibles, d’autre part avec les Formes intelligibles » (Corps spirituel et Terre céleste De l’Iran mazdéen à l’Iran shî’ite, « Prélude à la deuxième édition, Pour une charte de l’Imaginal « , p. 10).

     Henry Corbin ajoute que cette perception du monde imaginal, cet exercice de l’imagination vraie, exige une « discipline » afin de pas être confondue avec l’imagination « phantasy », la folle du logis.

     Dans la bouche du Fils de l’homme, cela se résume en purification du cœur : « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu, makarioï oï katharoï tê kardia, oti autoï ton Theou opsontaï » (Matthieu 5, 8). Mais il faut aussi « réaliser » que cette béatitude est indissociable des autres et qu’elles sont toutes les fruits de l’Amour. Qui Aime voit la Beauté Éternelle en toute beauté sensible. Qui Aime ne voit plus dans les beautés du monde des objets à posséder mais des sujets à respecter et affectionner.

 

     ce paysage

     ton beau visage

     dort sur la dune

     dort sous la lune     

 

     et l’œil qui tremble

     dit tout ensemble

     l’admiration

     et la passion

 

     qui te possède

     au désir cède

     et reconnaît

     tout ce qui naît

     la seule fois

     lorsque tu vois

     qu’aux lèvres touche

     pressée la bouche

 

     attends que voie

     le sans pourquoi

     au cœur des choses

     partout la rose

 

     alors la lune

     sur cette dune

     voit le visage

     du paysage

    

10 mai 2018

     « Bienheureux les cœurs purs ». Mais de quelle pureté parle cette béatitude ? Le terme « pur »,  « katharoï » en grec, apparaît aussi dans la scène du lavement des pieds lorsque Yeshoua dit à ses disciples : « umeis katharoï esté, all’oukhi pantes, vous êtes purs, mais pas tous » (Jean 13, 10) (il fait allusion à Judas Iscariote).

     Ils sont purs parce qu’ils ont fait les ablutions rituelles précédant la célébration de la Pâque et qui symbolisent la pureté du cœur. Ce bain n’a rien à voir avec le lavement des pieds, qui est un geste de serviteur affectueux et respectueux mû par l’Amour. Il ne s’agit pas non plus de la pureté chasteté de la religion patriarcale et de son tabou de la sexualité par lequel règnent ses prêtres au nom de leur dieu.

     La pureté du cœur est celle de l’Amour que les disciples sont censés vivre, au moins en partie, mais que Judas ne vit pas puisqu’il trahit son maître pour de l’argent. Préférer l’argent à la fidélité montre que l’on est « du monde » et de son « désir de posséder » (I Jean 2, 16), non du Royaume de l’Amour.

     Il faut chercher à voir comment ces idées théologiques s’articulent. La chasteté patriarcale est liée dans le judaïsme et dans le judéo-christianisme au prétendu choix par l’Éternel d’un peuple, le peuple juif, puis l’Église, « peuple de Dieu ». L’Éternel est censé s’être choisi un peuple comme un homme se choisit une femme. L’Église se présente comme l’épouse du Christ, et les vierges consacrées dans « la vie religieuse » sont aussi présentées comme des épouses du Christ.

     Cette théologie, chrétienne comme l’atteste l’Encyclique Dieu est Amour de Benoît XVI, est en partie érotique : « Dieu aime l’homme… le Dieu unique auquel Israël croit aime personnellement. De plus, son amour est un amour d’élection : parmi tous les peuples il choisit Israël et il l’aime, avec cependant le désir de guérir toute l’humanité. Il aime, et son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et totalement agapè » (op. cit., § 9, p. 29).

     Paul avait validé cette théologie en l’appliquant aux chrétiens : « Je vous ai fiancés à un seul époux, pour vous présenter à Christ comme une vierge pure », et donc « je suis jaloux de vous d’une jalousie de Dieu » (II Corinthiens 11, 2).

     Le dieu judaïque, qui est aussi le dieu judéo-chrétien, est une force cosmique, pour partie du moins puisqu’il est possessif eros, mais aussi dépossessif agapè. Son érotisme possessif apparaît dans sa jalousie. La jalousie de dieu été affirmée à plusieurs reprises dans la Bible : (Exode 20, 5, 34, 14. Deutéronome 5, 9, 6, 15, 32, 16. Josué 24, 19. Nahum 1, 2. Psaume 78, 58…)

     Ce dieu érotique n’est pas le « dieu » du Fils de l’homme, ce n’est pas l’Éternel Amour qui Aime chaque être et chaque peuple sans choisir, chaque conscience pour elle-même comme autre et non comme soi-même.

     Eros est un chemin, Agapè est le but. Aucun eros n’entre dans le Royaume… Les subtilités herméneutiques n’y peuvent rien. Le dieu « irrité » de Pascal et son « énorme justice » montre les dégâts qu’a pu faire la théologie chrétienne sur des consciences hantées par la culpabilité sexuelle.

 

     sacrée ou profane

     déjà tu te fanes

     et ta mélodie

     lentement amuïe

     n’est plus qu’un murmure

     dans l’ombre du mur

 

     vais-je m’en aller

     ou te consoler

     de ta mine grise

     dont n’est plus éprise

     le soleil du soir

     revenu te voir

 

     tu restes immobile

     dans cet air tranquille

     sans que plus ne bouge

     le pli de ta bouche

     fermée en pétale

     devenu si pâle

     que dans ton sang même

     plus rien ne nous aime

 

      je cherche en la nuit

     ton âme qui fuit

     vers la mélodie

     à jamais amuïe

     libérant des murs

     le fruit enfin mûr

 

11 mai 2018

     Puisque toute beauté, toute intelligence, toute bonté… ont nécessairement une cause première : la Beauté éternelle, l’Intelligence éternelle, le Bonté éternelle…, on pourrait penser que la laideur, la bêtise, la méchanceté… ont, elles aussi, une cause première. C’est ne pas voir la différence radicale entre le positif et le négatif. Laideur, bêtise, méchanceté et tout ce qui dans l’humanité comme dans le cosmos se résume dans le terme « mal » sont des négations, des absences, des manques d’être. Ce sont des manifestations de la finitude du monde et elle ne peuvent donc pas manifester l’Être infini. Il semble que l’on trouve cette explication du mal dans la philosophie thomiste.

     Si l’on peut dire avec assurance que l’Éternel Amour a « créé » « le meilleur des mondes possibles » comme l’a affirmé Leibniz, cela signifie qu’un monde « parfait » où le mal serait absent est impossible, que l’imperfection sous ses formes les plus horribles du mal, en particulier du mal humain, est inévitable.

     Inévitable parce que nécessaire et utile, car il peut, il devrait faire comprendre à nos consciences que notre finitude est « anormale » au sens où elle ne correspond pas à notre désir le plus essentiel, le désir infini dont parle Blake, entre autres, et qu’elles doivent donc pouvoir y échapper.

     C’est l’intuition du Fils de l’homme et son invitation à être « parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48). C’est ce que l’on trouve déjà chez Abraham : « Marche en ma présence et sois parfait » (Genèse 17, 1). Ce que le Fils de l’homme ajoute à cette théologie, c’est de dire que cette perfection est inaccessible aux humains, mais que « rien n’est impossible à Dieu » (Matthieu 19, 20-26) et que « la grâce », « l’Esprit vient en aide à notre faiblesse » (Romains 8, 26).

     Ceci cohère avec la dynamique de l’univers et donc de l’humanité. Dynamique qui n’est logique que dans l’Amour, cause première de cet univers où la part d’indétermination liberté est un ingrédient essentiel à son cheminement. Car l’Amour est Liberté et Aimer c’est être libre. L’Amour ne s’impose pas, il se propose…

    

     avec sa voix de miel

     et ses bras de dentelle

     elle enchante l’enfance

     jusqu’à l’adolescence

     et son cœur de mamie

     en fait plus qu’une amie

 

     et le je-ne-sais-quoi

     qui se cache en ses doigts

     jette dans la lumière

     ses dons de cuisinière

     avec une abondance

     qui défie le bon sens

 

     est-il quelqu’un qui sache

     vraiment ce qui se cache

     au fond de cet abîme

     intime de l’intime

     où rien n’a plus de nom

     que tout ce qui dit non

     à ce qui veut comprendre

     dans son grand sac à prendre

 

     son sourire se rit

     de toute l’incurie

     des gens dont la dentelle

     est un piège des ailes

     et dont le miel n’attire

     que les mouches en délire

 

12 mai 2018

     L’humain premier sur qui règne notre inconscient ne voit dans la beauté qu’un objet de désir. Mais, plus intime en nous que notre inconscient, l’Être de l’être nous invite à dépasser le désir et à voir, entendre, sentir en toute beauté un objet d’admiration, de reconnaissance, à y participer en y communiant en la servant.

     Cela s’applique d’abord à la beauté de l’objet sexuel dont le désir est de soi le désir le plus fort de tous, étant le plus cosmique, le plus proche de la philia, moteur avec le neïkos de la marche du monde dans la reproduction et l’évolution de la vie.

     Pascal s’est réjoui de ce que l’humanité eût la sagesse et l’intelligence de maîtriser le désir, la « concupiscence » : « On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police, de morale et de justice ». « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau de la charité » (Pensées, éd. Sellier 244, 150).

     La police (« ordre, règlements qu’on observe dans un État, dans une république, dans une ville »), la morale et la justice humaines apparaissent ainsi comme une avancée, un progrès de l’espèce humaine même si, comme Pascal le voit aussi, c’est « une fausse image de la charité » (243). On peut conjecturer qu’il perçoit la morale et la justice humaines comme des maillons de la chaîne qui entraîne l’humanité vers la « charité », perfection de l’Amour Éternel.

     Le mot « entraîne » est ambigu tout de même puisqu’il néglige la liberté, élément essentiel au passage du désir-concupiscence à la charité. L’intime de l’intime de notre être, reconnu par Augustin comme la présence de l’Être-Éternel-Amour, nous invite et nous aide, dans la mesure où nous l’accueillons, à cheminer vers la porte du Royaume et à la franchir, « avec violence » (Matthieu 11, 12), c’est-à-dire en y mettant toute notre volonté, toute notre force, toute notre intelligence, toutes nos puissances spirituelles (Deutéronome 6, 4) en réponse à l’invitation de la « grâce », de « l’Esprit » présent au cœur de l’Être, « planant sur les eaux » (Genèse 1, 2).

 

     sur la dalle le moineau mort

     garde son innocence encore

    

     pourtant une rigidité

     rythme son immobilité

 

     dans la main sa pure beauté

     est un rêve d’éternité

 

     car la splendeur de son plumage

     cédant à la loi du vieil âge

     soumis à la loi séculaire

     sera bientôt moléculaire

 

     ainsi ce qui est né trépasse

 

     mais son passage dans l’espace

     est un regard sur cet amant

     qui subsiste éternellement

 

13 mai 2018

     Quelle lecture faisons-nous des textes littéraires, philosophiques, spirituels ?

Umberto Eco (Les limites de l’interprétation) a repris et travaillé l’idée scolastique de la triple « intention » des textes : intentio operis, intentio auctoris, intentio lectoris, intention de l’œuvre, intention de l’auteur, intention du lecteur. Il s’est demandé, en particulier, quelle importance donner à l’intention du lecteur.

     Pascal l’avait jugée primordiale : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568). Eco essaie, lui, d’analyser la part de chaque intention. Dans ce but, il présente les positions des divers herméneutes selon leurs philosophies.    

     Ainsi, « par des jeux d’influences souvent insaisissables, la tradition hermétique alimente toute attitude critique selon laquelle un texte n’est autre que la chaîne des réponses qu’il produit, quand on considère – ainsi que le commente malicieusement Todorov (1987) en citant une observation tout aussi malicieuse de Lichtenberg à propos de Böhme – qu’un texte est uniquement un pique-nique où l’auteur apporte les mots et le lecteur le sens » (op. cit., p. 66).

     Il est bon de connaître l’existence de ces diverses écoles d’interprétation, y compris les plus extrêmes ou celles qui sont présentées comme telles. Ainsi celle que Eco décrit comme l’interprétation du courant hermétique : « Le lecteur doit pressentir que chaque ligne recèle un secret, que les mots ne disent pas mais évoquent le non-dit qu’ils masquent. La victoire du lecteur consistera à faire tout dire au texte, sauf à ce à quoi pensait l’auteur… » (op. cit., p. 65). Une telle théorie interprétative permet en effet de solliciter un texte au point de lui faire dire le contraire de ce qu’il dit explicitement. On comprend alors, par exemple, qu’on ait pu faire de Montaigne un athée alors qu’il a lui-même affirmé le contraire et que sa pratique religieuse quotidienne le confirmait.

     On peut se dire ahuri en prenant connaissance de la possibilité d’une telle lecture, mais il nous est bon de nous demander si notre propre lecture est la bonne ou la meilleure. On voit alors la nécessité de la lectio divina de la Bible. Nous ne devrions la lire qu’en ne cessant d’invoquer l’Esprit qui « vient en aide à notre faiblesse » (Romains 8, 26). Mais utiliser ici cette citation de l’Épître aux Romains relève elle-même en partie de intentio lectoris…

     Cette limite de l’interprétation s’applique à la quasi-totalité de ce que nous pensons de l’autre, non seulement dans ses écrits et ses paroles, mais dans ses gestes, dans son comportement… Notre position politique, par exemple, relève de notre interprétation des diverses politiques mises en œuvre par les divers responsables politiques.

     Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es. Alors qui Aime cherche à tout interpréter selon l’Amour et son « Esprit », qui « ne cherche pas son intérêt… ne soupçonne pas le mal, se réjouit de la vérité » (I Corinthiens 13, 5s), « l’Esprit de la vérité… qui guide vers toute la vérité » (Jean 16, 13).

 

     entre les herbes c’est la guerre

     dans le jardin comme naguère

     dans le champ où faisaient la nique

     aux adventices les chimiques

 

     ici en tout cas c’est la main

     qui donne visage à demain

     en choisissant ici et là

     les élues de son tralala

 

     car qui des goûts et des couleurs

     peut se faire arbitre des fleurs

     plus encor des dispositions

     de lignes et de partitions

     dans un jardin mince ou épais

     anglais français ou japonais

 

     guerre des herbes et des fleurs

     qui commande rires et pleurs

     sent en profondeur tout de même

     que le bon juge est ce qui aime

 

14 mai 2018

     Pour la libido sciendi, quelle interprétation ? Son expression est elle-même une interprétation. Pourquoi Saint Augustin et Saint Jérôme ont-ils traduit ainsi la « convoitise des yeux, concupiscentia oculis, épithumia tôn ophthalmôn » (I Jean 2, 16) ? La libido sciendi a elle-même fait l’objet d’interprétations diverses par les théologiens chrétiens. Ils y ont vu surtout une mauvaise curiosité, mais aussi, plus largement, un désir ardent de savoir, comprendre, connaître…

     N’est-ce pas ce que dit le mythe du péché originel ? Ève fut tentée par « le fruit de la connaissance du bien et du mal » (Genèse 3, 5), connaissance totale selon la lexicologie hébraïque. Et c’est par ce fruit « agréable à l’œil » qu’Ève fut tentée, ce qui peut expliquer pourquoi  le texte de Jean parle de « convoitise des yeux ».

     De son côté, le Fils de l’homme s’est réjoui de ce que la connaissance de son message n’était pas accessible « aux sages et aux savants » (Luc 10, 21), à ceux qui veulent comprendre par désir de posséder et dominer. On peut d’ailleurs interpréter en ce sens la parole qui suit, « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez » (10, 23), bien que ce sens ne soit pas évident dans le contexte. Car pour lui, « voir » a un sens spirituel, comme il apparaît dans « Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez. Parce que je vis, vous aussi vous vivrez. Ce jour-là vous saurez que je suis dans mon Père, et vous en moi, et moi en vous » (Jean 14, 19s).

     Par ailleurs la libido sciendi est inséparable de la libido sentiendi et de la libido dominandi que le texte de Jean résume sous le terme « kosmos », le monde dont le Fils de l’homme dit qu’il n’en est pas (Jean 17, 16).

     Ce n’est pas en son objet que la libido sciendi est du monde, mais en la conscience qui le convoite. Quel que soit l’objet de notre connaissance, nous pouvons en faire un objet d’amour eros philia. Mais nous pouvons aussi, dans la mesure où nous sommes animées par l’agapê, amour de l’autre comme autre et non comme soi-même, écouter et lire non pour posséder et dominer ce que nous lisons mais pour communier à la vérité de « l’Esprit de Vérité », la vérité spirituelle impossessible et anonyme.

 

     le grillon reprend la parole

     comme l’arbre reprend sa fleur

     dans les souffles des herbes folles

     où s’évanouissent les peurs

 

     les feuillages renouvelés

     avec la face de la terre

     disent à cet écervelé

     de donner sa part au mystère

 

     il répète inlassablement

     le même mot de la musique

     ajoutant son doux tremblement

     au grand poème symphonique

     qui déploie depuis l’origine

     la suite indéfinie du temps

     par l’autre de l’autre infime

     dans l’abîme éternellement

 

     les souffles dans le témoignage

     qu’ils rendent par leurs paroles

     sont aussi du grillon le gage

     de tous ceux qui en eux convolent

 

15 mai 2018

     En refusant à l’intelligence des sages et des savants la capacité de connaître le Royaume (Luc 10, 21), Yeshoua a précédé Emmanuel Kant et Henri Bergson qui ont compris en philosophes que la métaphysique n’était pas du domaine de l’intellect analytique mais du domaine de l’intuition esthétique.

     Yeshoua a cependant reconnu la sagesse et l’intelligence dans leur domaine propre, y compris celle d’un intendant habile et malhonnête qui s’est prémuni contre l’avenir en trafiquant la comptabilité de son maître (Luc 16, 1-13). Si cet intendant est loué par son maître pour son habileté, Yeshoua donne à comprendre que l’habileté de ceux qui cherchent le Royaume est de renoncer à l’habileté du monde, de la possession, dont l’argent Mammon est le symbole.

     Yeshoua a vu cependant que le kosmos devait jouer un rôle de préparateur, d’éducateur, de médiateur dans le passage de l’humain premier à l’humain dernier. Le kosmos joue son rôle dans le cheminement de la « durée créatrice ». Eros et thanatos, philia et neïkos sont nécessaires dans la course de relais de la chair vers l’esprit. Pour pouvoir naître une seconde fois, il faut évidemment être né une première fois.

     Il a perçu également la valeur symbolique du kosmos. C’est ce que le christianisme utilise dans ses sacrements, utilisant « l’eau et le souffle, udato kaï pneumatos », comme symboles de la seconde naissance (Jean 3, 5). L’erreur est d’en faire des instruments physiques efficaces, « ex opere operato », dans une utilisation magique. La transsubstantiation du pain au corps du Christ est typique de cette fausse interprétation. Le « ceci est mon corps » n’est pas à comprendre par l’intelligence, impuissante face au monde métaphysique, il est à connaître par l’intuition. Dommage pour les théologiens sages et prudents et pour leurs doctes dissertations sacramentelles.

 

     l’eau du puits dont tu t’es mise en quête

     n’est pas un besoin   c’est une fête

 

     tu es née une première fois

     tu naîtras une seconde fois

 

     les peuples de l’initiation

     rejettent la répétition

 

     l’avenir rime d’abord avec le passé

     puis libéré il le voit dépassé

 

     l’eau accueillie emmène sans retour

     son beau parcours est celui de l’amour

 

     l’eau que tu quêtes n’a rien qui la nie

     la fête du désir est infinie

 

16 mai 2018

     On connaît l’histoire de Rabi’a Al-Adawiyya, cette mystique musulmane qui aurait voulu éteindre l’enfer et brûler le paradis afin que l’on aimât Allah pour lui-même sans crainte ni espoir. Mais elle soupirait aussitôt, disant que bien peu de gens se soucieraient d’Allah si l’on ne croyait plus à sa colère et à sa miséricorde, à sa toute-puissance malfaisante et bienfaisante.

     Fidèle à sa théologie chrétienne, Pascal y croyait encore : « Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde ». Pour lui le paradis éternel était même plus étonnant que l’enfer éternel : « La justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (Pensées éd. Sellier 680, p. 458).

     Si le soupir de Rabi’a Al-Adawiyya est lucide, on peut conjecturer que la croyance en un dieu cosmique philia-eros et neïkos-thanatos est une nécessité, une préparation sur le chemin du Royaume. En langage théologique, on pourrait parler de pédagogie divine : il faut d’abord croire à un dieu infiniment irritable « répulsif » et infiniment désirable « attractif » pour nous guider sur le droit chemin. On peut ensuite envisager que l’Éternel soit désirable-aimable et tomber amoureux de lui comme les mystiques.

     Est-ce cependant le Royaume, le but ultime, la réalisation accomplie de la conscience humaine? Si l’Éternel est Agapè, il ne désire pas être aimé, il souhaite nous faire partager son amour pour tout être.

     Il y a dans la première épître de Jean des indications de cette Vérité première de l’Éternel Amour : « Bienaimés, si Dieu nous a Aimés, nous devons nous Aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu nous habite et son Amour en nous est accompli » (I Jean 4, 11s).  Et puis, « Si quelqu’un dit « J’aime Dieu » et hait son frère, c’est un menteur, car celui qui n’Aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il Aimer Dieu, qu’il ne voit pas ? » (4, 20).

     L’amour érotique de Dieu que l’on observe chez nombre de mystiques n’est pas le dernier mot de l’Amour Éternel, car il n’y a pas d’eros chez l’Éternel et il ne peut désirer qu’on l’aime d’eros.

 

     il faut que l’univers soit lu relu

     les marguerites étoilent le talus

 

     chaque fleur est un centre qui rayonne

     tout impatiente la source bouillonne

 

     l’araignée de son ventre crée son fil

     de son big-bang la création défile

 

     les blancs font face aux noirs au jeu de dames

     dans la vie chaque jour c’est monsieur et madame

 

     en lui murmure la voix d’anima

     celle de l’animus murmure en toi

 

     la force de l’amour en tout inspire

     la force de la haine en tout expire

 

     pour les vieux mots c’est le ciel et l’enfer

     mais les nouveaux eux n’en ont rien à faire

 

17 mai 2018

     L’Éternel Amour Aime les fous d’Allah qui tuent maintenant en son nom comme Il a Aimé il y a quelques siècles les tortionnaires de la Sainte Inquisition. Il ne serait pas l’Amour si un seul être était exclu de son souci. Le problème de l’Amour n’est pas celui du don inconditionnel mais celui de sa réception, celui des consciences qui l’accueillent ou non, qui « Aiment leurs frères » (I Jean 4, 11-20) ou qui ne les Aiment pas.

     Si le mot « frère » est ambigu, le mot « Amour » lève cette ambiguïté : on ne peut lui donner ici que le sens de frère universel étendu à la totalité des êtres et des choses.

     Dans cette perspective, que deviennent les consciences qui refusent l’Amour Éternel lorsque leur corps physique redevient poussière ? Si l’on en croit le Fils de l’homme, elles ne font pas partie des « ressuscitées, pareilles aux anges, qui en ont été jugées dignes » (Luc 20, 35s). Elles ont donc raison de penser qu’elles meurent avec leur corps. Elles « perdent leur âme » à laquelle un certain nombre d’entre elles ne croient d’ailleurs pas, en cohérence  logique avec leur matérialisme physique.

     Les « ressuscités » dont des êtres qui participent à la Vie éternelle parce qu’ils Aiment et que l’Amour, seul l’Amour, est éternel. Et qui Aime ainsi perd son « moi haïssable » au profit de son soi « plus intime à lui-même que lui-même ». Simone Weil a appelé cela la « décréation » et l’Évangile le passage de la chair « inutile » à « l’Esprit qui donne la vie » (Jean 6, 63). Dès cette vie mortelle, ils vivent en ressuscités (Romains 8, 9. Colossiens 3, 1).

     Si nous baignons depuis l’école primaire dans un climat scientifique de matérialisme physique, nous pouvons concevoir que la mort physique, admise comme la fin de notre être, soit considérée comme le mal absolu. C’est dans ce bain scientiste que la peine de mort a pu être abolie malgré l’opposition de certains croyants. De même, paradoxalement, la résistance de certains croyants à l’euthanasie peut s’originer à une peur de la mort non maîtrisée par l’Amour, l’Amour qui délivre de thanatos autant que d’eros, de neïkos autant que de philia.

 

     la chienne qu’ils attachent et laissent seule

     se demande pourquoi ils lui en veulent

     la chaîne qui l’attache se demande

     les raisons évidentes qui la tendent

 

     l’anneau qui brille sur leurs annulaires

     à tous deux dit leur commune matière

     l’or destiné à faire des alliances

     est frère de celui que pèsent les balances

 

     les lèvres qui s’entrouvrent pour manger

     sont aussi celles qui offrent des baisers

     la bouche qui sert à maudire

     est aussi celle qui sert à bénir

 

     le venin qui défend le cobra

     est celui qui attaque sa proie

     la route qui sert à la vie ordinaire

     est la route qui tue par extraordinaire

 

     cette chienne qui garde ta maison

     ce cœur qui garde ta raison

     s’entretiennent en tout avec tout

     comme le rien s’entretient avec rien

 

18 mai 2018

     « Il n’y a pas de différence fondamentale entre l’expérience esthétique et l’expérience mystique » (Colin Wilson, Poetry and Mysticism, p. 16). Colin Wilson dit s’être intéressé à l’expérience mystique dès l’âge de treize ans et n’avoir jamais cessé de l’étudier. Nous pouvons, sans nécessairement explorer son œuvre, nous mettre à réfléchir sur son idée directrice.

     Nous pouvons d’abord nous rappeler que nous disposons de deux types d’approche du réel, l’approche analytique et l’approche intuitive, que Pascal appelait la raison et le cœur. Pascal a aussi parlé d’un « Dieu sensible au cœur, non à la raison ». L’approche intellectuelle de l’Éternel, du monde métaphysique, mystique, est donc vouée à l’échec. Depuis Pascal, Kant et Bergson l’ont établi. Le rationalisme et son approche physique du monde est logiquement athée.

      Le Fils de l’homme avait déjà observé que l’approche du Royaume des cieux n’était pas une question d’intelligence, qu’un tout jeune enfant pouvait y accéder et qu’il était fait pour ceux qui leur ressemblent (Matthieu 19, 14)

     Cela ne fait pas nécessairement de l’approche esthétique et de l’approche mystique de l’être des approches identiques. (Que veut dire Colin Wilson lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas entre elles de « différence fondamentale » ?) Cela ne signifie pas non plus que toute expérience mystique est une expérience de l’Eternel Amour. Elle peut être celle d’un « sentiment océanique » face à l’univers (Romain Rolland), et le caractère divin de ce sentiment, que d’autres rapprochent de l’expérience de l’Être de l’être dans le Vedanta hindou, peut être récusé (André Comte-Sponville, L’Esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu).

     Nous pouvons prudemment affirmer qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’expérience esthétique et l’expérience mystique, non plus qu’entre l’expérience mystique et « l’expérience » de l’Éternel Amour.

     Qui Aime de l’Amour éternel approche le cosmos avec le « regard » de cet Amour. Elle « voit » dans un visage, une bête, un animal, un rocher… la manifestation de l’Éternel en son intelligence, en sa beauté… « La foi, ça ne m’étonne pas, ça n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans ma création » (Charles Péguy). Ce « regard » peut être qualifié d’esthétique et/ou de mystique, mais il d’abord celui de l’altérité positive de l’Amour.

     Cette « vision » est une conséquence, non une cause, de l’Amour. L’expérience de François d’Assise semble bien l’indiquer. Sa reconnaissance de sa sororité-fraternité avec la lune, le soleil… la mort elle-même est fondée, peut-on affirmer, sur son intimissime intimité avec l’Éternel Amour.

« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour nos sœurs la lune et les étoiles… pour notre frère le vent…   pour notre sœur la mort corporelle… »

 

     l’araignée-crabe est une perle blanche

     sur la fleur blanche

 

     ainsi se montre son intelligence

     pour sa défense

 

     ainsi aussi se montre sa beauté

     pour s’extasier

 

     l’œil éternel qui sur elle se porte

     ouvre sa porte

 

20 mai 2018

     « En tant que médecin, je suis convaincu qu’il est hygiénique de découvrir dans la mort un but à s’efforcer d’atteindre et que s’y refuser est une chose malsaine et anormale qui vole son but à la seconde moitié de la vie » (Carl Gustav Jung, Modern Man in Search of a Soul cité par Joseph Campbell, Primitive Mythology, p. 125).

      Ce dont un bon connaisseur de la conscience et de l’inconscient se dit convaincu, nous pouvons en explorer les chemins et nous demander comment ils peuvent mener au Royaume.

     La sage perspective de la mort physique fondée sur les observations psychologiques de C. G. Jung cohère avec le cheminement vers le Royaume dans la nécessité de la mort à soi-même pour une seconde naissance.

     La part de la préparation à la mort plutôt que le souci exclusif de la bonne fin de vie s’accorde avec le réalisme spirituel. Les gens qui travaillent dans les EHPAD ne sont pas supposés aider leurs malades à bien mourir, mais l’accompagnement psychologique et physique n’exclut pas l’accompagnement spirituel.

     Cela suppose que l’on cesse d’encourager à croire que la mort physique est le mal absolu et d’en faire un tabou. Si celles et ceux qui se voient approcher de la mort leur en parlent, les travailleuses et travailleurs de la fin de vie devraient pouvoir les servir spirituellement autant que physiquement et psychologiquement en accueillant leur souci de la mort.

 

     la rivière s’avance vers la cataracte

     et la barque s’avance vers le dernier acte

 

     que reste-t-il dans le fracas des eaux

     que reste-t-il dans le fracas des os

 

     les eaux sans peur poursuivent leur chemin

     les os tremblent    voyant venir leur fin

 

     les os repris dans les eaux où le vent

     passent reprennent leur marche en avant

 

20 mai 2018

     L’athéisme occidental voit dans le dieu unique une création de l’imagination humaine, en l’occurrence une figure du père unique puisque il est une figure patriarcale sémite, une figure mâle unique.

     Le « Dieu tout-puissant » du credo chrétien n’est donc pas l’Éternel Amour, qui est père et mère et aussi ni père ni mère selon qu’on  l’appréhende sous la forme du symbole ou sous la forme du concept. L’Éternel-Amour / l’Éternelle-Dilection est inaccessible à l’intelligence, celle-ci étant adaptée, comme y a insisté Bergson, à la possession, à la compréhension, à la domination du monde physique par le concept, la nomination, la logique, le logos indument magnifié par la pensée grecque mais déjà présent dans le mythe sémite de la création par la parole divine dans la Genèse avant d’être hellénisé dans l’ajout du prologue de l’évangile de Jean.

     Répétons-le, l’Éternelle-Dilection est inaccessible à la sagesse et à l’intelligence (Luc 10, 21). Elle est « sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier 780, p. 467). « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8).

     Si nous voulons lui attribuer une image, ce ne peut être qu’une image plurielle, au minimum duelle, par exemple celle du féminin et du masculin pour notre conscience et pour notre inconscient. En langage cosmique, ce sera l’image de la lune et du soleil, plus abstraitement le Taï-Ghi-Tu unissant le Yin et le Yang du Tao.

 

     proche est la lune maternelle

     lointain le soleil paternel

 

     l’un est le don de la lumière

     et l’autre la bénéficiaire

 

     l’une attire visiblement

     et l’autre imperceptiblement

 

     à travers la suite des âges

     toutes deux ont fait bon ménage

     dans une commune attraction

     une commune répulsion

 

     le soleil plus scientifique

     et la lune plus poétique

 

     cela ne peut se définir

     et cela peut se ressentir

 

     toute au-delà de tout langage

     comme au-delà de toute image

     l’éternelle est sous le voilage

 

21 mai 2018

     Un poème de poésie pure ne peut se comprendre, il ne se peut que se connaître. Il échappe à la possession et à la domination comme à la compréhension. Il s’offre à la communion.

     La part compréhensible d’un poème est celle qui échappe à la communion de la connaissance. En art l’intuition est reine. Tant pis pour les consciences qui traitent l’intuition de mystérieuse et de calamiteuse et qui exaltent la pensée contre-intuitive dans leur ignorance de ce qu’est l’intuition telle que l’a présentée Henri Bergson.

     La part compréhensible d’un poème est celle qui s’offre à l’analyse, à l’explication de texte. On n’explique pas la poésie d’un poème, on la ressent. C’est en cela que la part ressentie d’un poème est ce qui la rapproche de la connaissance de l’Éternelle-Dilection inaccessible à la compréhension et accessible à l’intuition.

     La défense et illustration de la langue intuitive esthétique n’est pas induite ici d’une théorie esthétique : parce qu’elle est intuitive, l’esthétique est inaccessible à la théorisation. Cette défense et illustration de l’intuition est en revanche incontournable pour les consciences qui exultent avec le Fils de l’homme reconnaissant que la connaissance du Royaume n’est pas affaire d’intelligence et de sagesse (Luc 10, 21), mais de cette connaissance qui est Amour puisque « qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8).

     Cela ne signifie pas que parce qu’il est Amour il ne serait pas infiniment intelligent, infiniment beau, infiniment bon… Cela signifie que les mots « intelligence », « beauté », « bonté »… sont inadéquats, dans quelque langue que ce soit, pour ce qui est de la connaissance de l’Éternelle-Dilection.

 

     je suis ce nuage là-bas qui se pavane

     comme un coquelicot au milieu des avoines

 

     il m’est venu de naître et bien sûr d’apparaître

     et je sais bien qu’un jour je devrai disparaître

 

     que je sois minuscule ou que je sois énorme

     je n’arrête jamais de transmuer mes formes

     sans cesser pour autant de me sentir nuage

     au début au mitant à la fin de mon âge

 

     qu’on me dise sacré qu’on me dise profane

     je sais coquelicot qu’il faudra que je fane

 

22 mai 2018

     Répéter que l’idéal du Royaume est d’aimer son prochain comme soi-même est une imposture impardonnable, ou alors une ignorance navrante. Ce n’est en réalité que la version judaïque de cette Règle d’or que l’on trouve aussi chez Zarathoustra, Confucius, Lao Tseu et quelques autres.

     C’est cette intelligence et cette sagesse admirables qui, dit Pascal, utilisent la concupiscence elle-même pour établir des règles visant à rendre la vie sociale et politique à peu près acceptable : « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence » (libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi) du kosmos, du monde, « pour la faire servir au bien public… » (Pensées, éd. Sellier 243) comme la Règle d’or qui nous demande de ne pas faire à autrui ce que nous ne voulons pas qu’il nous fasse.

     « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau de la charité » (op. cit., 150), mais ce tableau est « une fausse image de la charité » (op. cit., 243).

      En parlant de la Règle d’or comme d’une image imparfaite de la charité, on peut établir un parallèle avec ce que le Fils de l’homme a dit de « la loi et des prophètes du judaïsme ». « La Vérité dont il était le témoin » (Jean 18, 37) « ne les détruisait pas mais les accomplissait » (Matthieu 5, 17) en les changeant en Amour des autres comme autres et non plus simplement comme soi-même.

     On peut aussi intégrer à cette idée évolutive et progressiste la théorie dialectique de Friedrich Hegel résumée dans le terme aufheben (avec l’image évocatrice du feu qui ne détruit pas les fruits mais les accomplit en les transformant en confiture.)

 

     avant que tu ne sèmes

     il faut que la pluie vienne

 

     la terre ne conçoit

     qu’avec ce qui se boit

 

     alors se prélassant

     au soleil tout-puissant

     vite elle se réveille

     et bientôt s’émerveille

 

     donc alors que tu sèmes

     c’est elle encor qui aime

    

 

 

23 mai 2018

     Geai paré des plumes du paon, l’Église parée de l’Amour Éternel. Elle attire les belles âmes par cet Amour qui vraiment la couvre, et puis elle leur inculque son credo du dieu tout-puissant où l’on cherche en vain le mot « amour ».

     La fonction sacerdotale manœuvre comme au temps du Fils de l’homme selon le mode du monde et de sa logique cosmique de possession, de compréhension et de domination.

     Interprétation malveillante? Pour ses croyants, l’Église et le Christ c’est tout un, comme on l’avait inculqué à Jeanne d’Arc et qui l’a affirmé devant des représentants du sacerdoce déterminés à la perdre, à la faire brûler vive, par le bras séculier afin de s’affranchir de la shame honte sociale et de la guilt culpabilité psychologique.

     On peut bien dire que cela est du passé. Depuis la torture et l’exécution du jeune Chevalier de La Barre en 1766 pour blasphème, la mentalité tortionnaire a peu à peu abandonné l’Église. Depuis la Révolution, le Christianisme ne fait plus torturer ni tuer, tout comme depuis longtemps le Judaïsme ne fait plus lapider les femmes adultères. Cependant, comme le Judaïsme a massacré les Cananéens et volé leurs terres et se contente maintenant d’écraser les Palestiniens et de phagocyter leurs terres, le Christianisme se contente d’emprisonner ses fidèles dans une morale patriarcale.

Le Christianisme est nécessairement voué à conquérir le monde tout comme son cousin monothéiste musulman. Sans violence certes. Nous ne sommes plus au temps de Charlemagne et de Clovis, à la différence de l’islamisme radical, mais en soumettant les consciences de ses fidèles et en leur inculquant une théologie qui n’est pas celle du Royaume (Loisy, « Jésus a annoncé le Royaume, et c’est l’Église qui est venue »). Sa position en matière de vie, de la conception à la mort en passant par le comportement sexuel, est celle de la Sacralité et non de l’Altérité.

 

     les grillons veulent donner sens

     au grand silence du silence

   

     dans la chaleur du jour et puis

     aussi dans la fraîcheur des nuits

     ils poursuivent leur vocation

     pour leur concert d’agrégation

 

     nul doute qu’un scientifique

     puisse trouver ce qui l’explique

     mais l’esthétique est sans pourquoi

     pour lui reconnaître sa voix

 

     au rythme pur de leur espace

     ils chantent l’esprit de la grâce

 

24 mai 2018

 

     Sagesse haoussa : « Babou komi. » « Ce n’est rien ». En français quotidien : « C’est pas grave ». Répété en toutes occasions, face aux désagréments, aux offenses, voire aux désastres et aux injustices. Sagesse personnelle et sociale, huile dans les rouages de la machine humaine. « C’est pas grave ». Assurance réconfortante. « C’est pas grave », « c’est pas grave ».

     Cette attitude intérieure boostée par une formule banale toujours disponible et socialement répandue appartient à la sagesse humaine dans son apprivoisement de la violence cosmique et humaine, de la libido dominandi toujours en liberté dans l’inconscient personnel et collectif, le neïkos-thanatos.

     Cela est à rapprocher de ce que Pascal a repéré en se réjouissant de la « grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau de la charité » (Pensées, éd. Sellier 150).

     C’est une invitation de la sagesse africaine à la culture occidentale et à son insistance croissante sur les droits dans une mentalité procédurière.

     C’est une approche de l’esprit  du « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous font du mal », du « Dépêche-toi de te mettre d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, de peur qu’il ne te livre au juge… » (Matthieu 5, 24). Et de l’optimisme face aux accidents, aux catastrophes naturelles… « C’est pas grave », bon mantra.

 

     les herbes folles de croissance

     sont enivrées de concurrence

 

     lorsque le vent les fait frémir

     les faibles peinent à sourire

     les plus fortes éclatent de rire

 

     c’est cependant de l’intérieur

     que leur élan vers le meilleur

     leur fait prendre un air supérieur

 

     il s’agit de vaincre en tout cas

     sur place et de prendre le pas

     c’est pas plus compliqué que ça

 

     herbes folles votre sagesse

     me fait partager votre ivresse

 

 

25 mai 2018

 

     Si les mantras peuvent nous aider dans notre vie cosmique psychologique et sociale, ils le peuvent aussi dans notre vie spirituelle éternelle. Si dans une Spiritualité de l’Altérité, nous sommes convaincues avec Jean que « Dieu est Amour » et avec Augustin qu’il nous est intimement présent, « intimior intimo », nous pouvons décider de répéter sans cesse « ô toi notre force d’Aimer », « ô toi notre force d’Aimer », ô toi notre force d’Aimer »…, conscientes que nous ne pouvons pas avec nos seules forces humaines vivre selon l’Amour Éternel, nous hausser au-dessus de notre condition cosmique. Montaigne l’a vu en son bon sens et sa reconnaissance implicite du principe de causalité: « Il est impossible que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité… Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main » (Essais, Livre second, chapitre XII, p. 351 folio classique).

     Ce que Montaigne n’a pas vu, ni la théologie chrétienne à laquelle il se référait, c’est que l’Éternel-Amour « prête extraordinairement la main » à toute conscience qui l’accueille, et non selon les décisions arbitraires d’un monarque tout-puissant.

     On peut comprendre l’illusion des Stoïciens dont Montaigne se gausse et qui croient pouvoir s’élever au-dessus de l’humanité par leurs propres forces si l’on voit ce que cache la formule « agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu ». La grâce n’agit pas de l’extérieur de la conscience mais de l’intérieur (si tant est que l’on puisse utiliser un langage spatial autrement que par métaphore), et cela au point d’être indétectable. Mais le principe de causalité nous oblige à penser que l’humain ne peut produire du surhumain ni le cosmique de l’éternel. Il ne peut tirer du néant sa surhumanité.

     L’indétectabilité de la grâce cohère avec l’anonymat de l’Eternelle Dilection. C’est ce que peut nous faire comprendre l’exclamation du prophète, « Vraiment, toi Dieu, tu te caches » (Isaïe, 45, 15).

     Il est également inexact de penser comme le fait Montaigne que l’on s’élève à l’Amour Éternel « abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes » (ibid.). L’Éternelle Dilection nous associe à notre « divinisation » en nous faisant utiliser nos « propres moyens ». Elle nous veut libres et dignes, elle ne veut pas faire de nous des mendiantes. Et il est tout aussi inexact de dire, comme on a pu l’entendre, que Dieu est un mendiant d’Amour. L’Éternelle Dilection, Dame Pauvreté, ni ne possède ni ne désire posséder quoi que ce soit.

 

     ce que veut en son cœur la graine

     dans le temps des amours des haines

     c’est se déchaîner de son sol

     et pouvoir prendre son envol

 

     elle est apparue dans l’espace

     en ce qui a fixé sa place

     par le hasard et son mélange

     de la nécessité des anges

 

     la passage des hirondelles

     en leurs joyeuses ritournelles

     lui a soufflé le grand désir

     non de détruire mais d’accomplir

     ce que l’espace en l’origine

     et tout au long de la gésine

     par durée de sa volonté

     marche dans son éternité

 

     l’envol est le désir du monde

     et qui avec son cœur le sonde

     délaissant l’amour et la haine

     trouve l’esprit battant des ailes

 

 

26 mai 2018

     Une conscience qui Aime découvre dans toutes les spiritualités du monde des désirs d’Aimer et elle les exalte. On pourrait dire d’une telle conscience que ce n’est pas dans le judaïsme, le christianisme, l’islamisme, l’hindouisme, le bouddhisme, l’animisme… mais en elle-même qu’elle trouve ce qu’elle y voit (Pascal : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568).

     Cela ne signifie pas que cette conscience invente l’Amour là où il ne serait pas, cela signifie qu’il y est présent sous une forme plus ou moins évidente et que l’Amour en elle reconnaît l’Amour en l’autre.

     Montaigne, dont Pascal s’est ici inspiré, avait trouvé cette idée : « La vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi le voyons de même » (Essais Livre I, chapitre 26, p. 224 folio classique).

     Le Fils de l’homme l’avait constaté : « Qui est de la vérité écoute ma voix » (Jean 18, 37). Qui n’est pas de la vérité et lit ce passage de l’évangile de Jean retient surtout la réplique de Pilate, « qu’est-ce que la vérité ? »

     On ne peut « voir » l’Éternel Amour à l’œuvre dans l’univers que si l’on Aime. Qui n’Aime pas « a des yeux et ne voit pas » (Isaïe 6, 10. Jérémie 5, 21. Ézéchiel 12, 2. Matthieu 13, 14s. Marc 4, 12. Luc 8, 10. Jean 12, 40. Romains 1, 20. Coleridge Biographia Literaria, chap. XIV…) Plus on Aime et plus on l’y voit. « J’éclate tellement dans ma création, la foi ce n’est pas étonnant » sort d’une bouche qui Aime.

     Ce n’est pas dans Isaïe, Jérémie, Ézéchiel… que le Fils de l’homme a trouvé ce qu’il y a vu, mais en lui.  

 

     berceuse de cette nuit

     infatigable grillons

     où tout ce que nous croyons

     trouve un adorable appui

 

     votre voix dans l’insistance

     d’un tremblement de douceur

     tient dans sa persévérance

     la recherche du bonheur

 

     il est de savoir l’entendre

     avec l’oreille du cœur

     ne cherchant pas à comprendre

     et chassant toute rancœur

     pour ne trembler que de joie

     en accueillant dans l’espace

     les figures de l’émoi

     où se devine la face

 

     à écouter la berceuse

     des grillons infatigables

     une oreille silencieuse

     entend la voix ineffable

 

27 mai 2018

     Nous pouvons éprouver des pulsions sexistes, homophobes, racistes, xénophobes, antisémites, islamophobes… Ce sont, en tant que pulsions, des mouvements intérieurs irraisonnés ressentis comme malgré nous, même si nous pouvons en rechercher les causes familiales, sociales, culturelles…

     Ces pulsions relèvent de ce que Pascal appelle la concupiscence. Elles sont la manifestation en nous du neïkos cosmique, du thanatos, de la libido dominandi, de « l’orgueil de la vie, qui n’est pas du Père mais du monde » (I Jean 2, 16).

     Le meilleur remède à ces pulsions répulsives, comme aux pulsions attractives d’eros, c’est évidemment l’Éternel Amour. Nous pouvons les neutraliser en invoquant l’Esprit, notre force d’Aimer intimement présente au plus intime de nous-mêmes et des autres, en particulier de ces autres pour lesquels nous éprouvons de l’antipathie, de l’hostilité, du mépris…

 

     la trace qu’escargot tu laisses

     en pointillé bientôt s’efface

     sans que jamais tu ne te lasses

     de voir que le passé s’affaisse

 

     l’œil s’étonne de la lenteur

     avec laquelle tu progresses

     mais l’herbe voit avec aigreur

     vaincue l’immobile détresse

 

     pourtant l’hirondelle furtive

     paraît infiniment plus libre

     dans l’espace que l’aile avive

     en assurant son équilibre

   

     tout ce qui se compare à l’autre

     risque de perdre la victoire

     sur ce qui simplement des nôtres

     laisse insensible notre espoir

 

     escargot le cœur te regarde

     te satisfaire de ta face

     et ton déplacement le garde

     de l’impatience de l’espace

 

28 mai 2018

     Il est rationnellement irrécusable de penser que toute manifestation d’intelligence, de beauté, de bonté… renvoie à une cause première, l’Être Éternel en son Intelligence, en sa Beauté, en sa Bonté… Et l’on peut réciproquement attribuer tout manque d’intelligence, de beauté, de bonté, jusque dans leurs formes les plus horribles pour nous du mal cosmique et humain, à l’indétermination et à la liberté que l’Être Éternel accorde à tous les êtres dans leur finitude.

     Une théologie fondée sur la prétendue toute-puissance de l’Être Éternel et non sur l’Amour est nécessairement vouée à se heurter à l’énigme de la liberté confrontée à la prétendue omniscience divine inséparable de sa toute-puissance : il lui faut renoncer à l’une ou à l’autre puisqu’elles sont inconciliables, à moins d’affirmer irrationnellement  que l’Être Éternel connaît éternellement les décisions libres des êtres et les mouvements indéterminés qui président, entre autres, à l’apparition des multiples espèces d’êtres vivants sur notre planète.

     Entre la Cause Première et ses effets multiples, il existe une multitude de causes secondes où joue l’indétectable conjonction du hasard et de la nécessité repérée par les scientifiques dans le déploiement de l’Évolution.

     On pourrait arguer de l’impasse à laquelle se heurte la théologie de la Toute-puissance pour conforter la théologie de l’Amour Éternel dans sa cohérence rationnelle. L’obstacle de l’inconciliabilité entre la liberté humaine et la soi-disant omniscience divine s’y trouve résolu. On peut conjecturer qu’une part de la félicité de l’Éternel Amour tient au renouvellement permanent des êtres dans leur indétermination et dans l’imprévisibilité que celle-ci entraîne.

     (On peut aussi comprendre la « théologie » de Spinoza qui en arrive à proposer une prétendue liberté consistant à adhérer à la nécessité pure du Deus sive Natura.)

 

     sous la lune les grillons

     ensemble prennent possession

     en leurs échos de l’espace

     que leur réserve leur race

 

     dans la nuit c’est le silence

     contemplé par la conscience

     de cette obscure clarté

     où se dit l’éternité

 

     la lune et le tremblement

     des grillons sont des amants

     échangeant la confidence

     de ce qui leur donne sens

     dans l’impuissance qu’aimer

     donne à l’indéterminé

     en gardant le souvenir

     sans connaître l’avenir

 

     l’altérité de la lune

     et des grillons sans aucune

     considération de race

     est la reine de l’espace

 

29 mai 2018

     Pourquoi les théologiens chrétiens les plus éminents n’ont-ils pas reconnu l’intuition du Fils de l’homme, à savoir « Qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8) ?

     Le « péché originel » de l’Église a-t-il été de faire du prophète Yeshoua assassiné un prêtre s’offrant en sacrifice au Tout-puissant ? La théologie chrétienne s’est développée sur cette base. Ou a-t-elle compris la vie et la mort de Yeshoua au sens physique, faisant de lui un dieu s’incarnant, mourant et ressuscitant physiquement ? Ces deux interprétations de l’erreur théologique fondatrice de l’Église vont sans doute de pair.

     Les premiers disciples n’ont pas compris pourquoi il avait parlé en meshalim, en langage des prophètes. Ils ont cru être des privilégiés à qui il aurait été réservé de connaître les mystères du Royaume des cieux alors que cette connaissance aurait été refusée aux autres (Matthieu 13, 11). Cette interprétation était déjà contraire à l’Amour, car l’Amour ne privilégie personne, et d’ailleurs non plus aucun peuple, contrairement à ce que croient le peuple juif et le peuple chrétien.

     Il y a eu cependant la prise de conscience précoce de l’irrationalité de l’interprétation physique de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ. Tertullien (155-225 ?) affirmait qu’il fallait y croire parce que c’était absurde puisque cela ne pouvait se penser rationnellement : « Credo quia absurdum ». Augustin (354-430) modifia cette formule abrupte afin de récupérer la rationalité : « Credo ut intelliges, Crois afin de comprendre ». Mais ils ont continué à pratiquer la théologie analytique.

     Cette théologie est dans l’erreur parce qu’elle ne prend pas en compte l’exclamation enthousiaste du Fils de l’homme : « En cette heure-là, Yeshoua débordant de joie dans l’Esprit prononça cette parole : Je te suis reconnaissant, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et les as révélées aux tout-petits. Oui, Père, je te suis reconnaissant car c’est ce que tu as voulu » (Luc 10, 21). Il ne faut évidemment pas comprendre que l’Amour cache et révèle. Yeshoua a parlé en mashal. Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de comprendre, mais d’Aimer.

     N’étant pas du monde, l’Amour ne se comprend pas, ni ne se possède ni ne se domine, (I Jean 2, 16).

 

     minuscule hanneton des roses

     comment es-tu entré ici

     et comment as-tu réussi

     à trouver où prendre la pose

 

     regarde-moi bien si c’est toi

     ne cache pas tes couleurs vives

     dorénavant quand tu arrives

     à te détacher de ta loi

 

     en quoi suis-je donc responsable

     ici de ton égarement

     si plutôt qu’intuitivement

     tu t’es laissé prendre aux vocables

     des idées claires et distinctes

     qui traitent de calamiteuses

     les pensées que l’âme amoureuse

     découvre à l’ombre de l’instinct

 

     tu ne peux pas rester ici

     souffre donc que je te dépose

     sur le pétale d’une rose

     qui saura te dire merci

 

30 mai 2018

     On peut se demander si l’expérience de Paul à Athènes n’a pas été décisive pour l’aventure de la théologie chrétienne. Il y a d’abord cherché à gagner l’attention des intellectuels de l’Aréopage en raisonnant sur la spiritualité et la proximité de Dieu. Mais lorsqu’il a introduit ce qu’il croyait être l’essence de son message, à savoir non pas l’Amour mais la résurrection d’un homme comme preuve d’un jugement à venir, il s’est heurté à l’incrédulité de ces intellectuels (Actes des Apôtres 17, 24-32).

     Il a alors compris qu’il devait abandonner l’argumentation rationnelle : « Je me suis décidé à ne rien connaître parmi vous si ce n’est Jésus Christ, Jésus Christ crucifié… Mes paroles et ma prédication n’ont pas reposé sur les mots persuasifs de la sagesse humaine, mais sur une démonstration de l’Esprit et de sa puissance, afin que votre foi soit fondée non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu… Nous n’avons pas reçu l’esprit du monde, mais l’esprit qui vient de Dieu… et nous parlons non avec les paroles qu’enseigne la sagesse humaine, mais avec celles qu’enseigne l’Esprit. Nous employons un langage spirituel (pneumatos) pour exprimer ce qui est spirituel. Mais l’homme naturel (psukhikos) n’accepte pas ce qui vient de l’esprit de Dieu (pneumatos tou Théou), car c’est une folie pour lui… » (I Corinthiens 2, 2s, 12ss).

     Nous pouvons méditer les deux premiers chapitres de la première épître aux Corinthiens pour tenter de saisir ce qui a orienté la pensée de Paul après son expérience d’Athènes. Il a résolu d’abandonner les preuves rationnelles de l’existence de Dieu pour ne plus parler que de qu’il croyait être la sagesse de la mort et de la résurrection physique du Christ.

     On peut dire qu’en cela il exprimait symboliquement le passage de l’homme naturel psychique à l’homme surnaturel pneumatique, de l’homme charnel mû par les forces du monde qui font désirer posséder, comprendre et dominer (I Jean 2, 16) à l’homme spirituel mû par la force de l’Amour Éternel. Mais en présentant comme argument de ce passage la résurrection physique d’un homme il en restait à une théologie charnelle dans le langage des forces du monde.

     Les théologiens reconnus par l’Église ont suivi ce chemin d’un credo en langage du monde, credo à accepter sous peine d’être étiqueté hérétique et physiquement rejeté.

     Qui en vient à la certitude que « seul l’Amour est digne de foi » se libère de tout credo et n’accepte qu’une théologie négative apophatique. 

 

     c’est en langage des fleurs

     coquelourde que s’exprime

     en usant de ce qui rime

     ton mystère en sa splendeur

 

     si multiple né de l’un

     ton bouquet peut s’arrondir

     c’est que peut s’approfondir

     ta touffe chez les défunts

 

     et c’est surtout que le nom

     que me lance ton visage

     n’est pas celui que les sages

     donnent pour ta possession

     qui voile le cœur sublime

     où demeuré ineffable

     ne répond que dans la fable

     ce qu’aperçoit l’œil intime

 

     laisse-moi te regarder

     sans que les mots nous dérangent

     lorsque le songe des anges

     veillera pour nous garder

 

31 mai 2018

     Vanité de la théologie positive pour la simple raison qu’elle utilise le langage analytique dans un domaine qui lui est étranger. Ce que cherche en effet cette théologie, c’est la vérité métaphysique, dont Kant et Bergson ont compris qu’elle était inaccessible au langage analytique.

     L’aventure théologique de Pierre Abélard (1079-1142) est significative du malaise grandissant dans la pensée de l’Église emprisonnée dans son credo. Bien avant Martin Luther (1483-1546), il a voulu étudier l’Écriture pour lui-même hors de la lecture prescrite par l’Église. Ce « libre examen » avant l’heure, manifestation d’une pensée libérée plus large, l’a amené à se convaincre qu’une connaissance de l’existence de Dieu était possible par la raison, refusant ainsi la croyance aveugle du « credo quia absurdum » .

     On peut s’étonner du paradoxe par lequel sa rationalité l’a conduit à refuser l’argument d’autorité de la tradition théologique : pour lui, « les docteurs de l’Église devaient se lire, non dans la nécessité de croire, mais dans la liberté de juger… Douter nous conduit à enquêter, et par l’enquête nous percevons la vérité. »

     En bon logicien, il a prouvé par l’absurde que la doctrine de l’Église en matière de foi pouvait être réfutée :

     « Comment la foi d’un peuple, quelque fausse qu’elle soit, peut être réfutée, alors qu’elle peut en être arrivée à un tel degré d’aveuglement qu’elle confesse qu’une idole est la créatrice du ciel et de la terre ? Si, selon votre affirmation, on ne peut raisonner en matière de foi, vous n’avez aucun droit d’attaquer les autres sur un sujet où vous vous considérez vous-mêmes comme inattaquables » (Cité par Joseph Campbell, Creative Mythology, pp. 396s).

     En attaquant la théologie dogmatique officielle de l’Église, Abélard permettait de se mettre en marche vers une interprétation renouvelée de l’Écriture. Ce n’était qu’un maigre début, pratiquement sans lendemain puisque les théologiens ont poursuivi leurs travaux ordinaires. Il est cependant significatif que le plus éminent d’entre eux, Thomas d’Aquin (1228-1274), après avoir travaillé toute sa vie sur ses énormes Sommes Théologiques, en est venu à comprendre et dire que tout cela n’était « que de la paille ». Il avait sur le tard compris la vanité de l’entreprise des théologies positives. Mais ces théologies continuent de se bien porter. Elles parviennent à s’accorder au-delà de leurs controverses à l’intérieur de leurs credo respectifs, mais elles continuent d’alimenter l’incompréhension entre les diverses confessions et religions malgré leurs velléités de dialogues œcuméniques et interreligieux.

 

     la rose qui disperse ses pétales

     songe-t-elle à l’avenir étale

     de ce qui a monté et descendu

     en vain les marches du temps prétendu

 

     la beauté radieuse qu’emporte

     la suite des jours fait en sorte

     dans l’insouciance de son souvenir

     que naisse un nouvel avenir

 

     le pétale qui s’abandonne

     en se détachant de la somme

     de ce qu’il a fallu à une sève

     pour si brève chanter son rêve

     au sein de la fragilité

     fait resplendir l’éternité

 

     la rose que toute rose annonce

     sans jamais qu’aucune renonce

     vole à la rencontre des morts

     et son parfum leur donne essor

 

 

1er juin 2018

     La question de Dieu est-elle toujours mal posée ? Les réponses qu’y apportent les théologies positives et les théologies négatives sont-elles nécessairement erronées ?

     Il faut d’abord admettre l’évidence que cette question se décompose en deux éléments : l’existence de Dieu et l’essence de Dieu.

     La question de l’existence de Dieu est philosophique, purement rationnelle, et sa réponse est claire : c’est oui si l’on admet le principe de causalité découlant du principe d’identité. Ils sont rationnellement irrécusables par l’intelligence conceptuelle : l’inexistant est absolument inexistant (identité) et ne peut donc produire de l’existant (causalité). Tous les êtres ont nécessairement une cause première éternelle, que l’on peut identifier à Dieu. Que Hume et les philosophes humiens puissent le contester fait douter de leur intelligence. Ainsi l’athéisme est-il une énigme.

     Pascal affirme néanmoins que « les preuves métaphysiques sont si éloignées des raisonnements des hommes et si impliquées (compliquées) qu’elles frappent peu. Et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration. Mais une heure après, ils craignent de s’être trompés. » (Pensées, éd. Sellier 222). Il est vrai que certaines preuves de l’existence de Dieu laissent rêveur. Ainsi celle qui dit que l’existence de l’idée d’infini prouve l’existence d’un être infini.

     Pascal en conclut que « nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ… Tous ceux qui ont prétendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n’avaient que des preuves impuissantes… » (op. cit. 221). Mais quel athée peut admettre que « pour prouver Jésus-Christ nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et palpables » (ibid.) ?

     Il faut peut-être admettre que les sentiments et les passions aveuglent l’intelligence. C’est l’argument déjà proposé par Jean pour expliquer l’incroyance : « Les humains ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 3, 19). Augustin l’a répété à sa façon : « ce que la curiosité leur a fait connaître, l’orgueil le leur a fait perdre » (Sermon 141, 2).

     Il ne manque pas cependant de nos jours d’athées qui déclarent se réclamer d’une éthique et d’une spiritualité sans Dieu. Mais le dieu qu’ils nient est-il le vrai ? Si l’on reconnaît que « Dieu est Amour » et que « seul l’Amour est digne de foi », on peut concevoir un athéisme de l’Amour Éternel…

 

     au jardin l’indésirable

     interpelle la main verte

     entre le gain et la perte

     des herbes inestimables

 

     elle mène une bataille

     où doit s’imposer le choix

     que voudrait dicter sa foi

     au désir de ses entrailles

 

     entre les aulx cependant

     elle laisse quelques fleurs

     de soucis que le bonheur

     de l’œil plus que de la dent

     demande à prendre sa part

     dans un esprit de l’Afrique

     animé de dialogues

     mitigeant le décalogue

     pratique par l’esthétique

 

     la main verte qui désire

     vivre selon l’ineffable

     du cœur et du raisonnable

     veut ne plus jamais finir

 

2 juin 2018

     Si l’existence de Dieu, ou plutôt d’une cause première éternelle, est rationnellement évidente, la nature, l’essence, l’eccéité de cette cause est énigmatique, mystérieuse, incertaine… Elle est « voilée, cachée » (Isaïe 45, 15).

     Les religions, y compris les monothéismes, la confondent avec le sacré fascinant et terrifiant tel que l’a étudié Rudolf Otto (Das Heilige, 1917). A la lumière des découvertes scientifiques du XXème siècle, on peut y reconnaître les forces cosmiques d’attraction et de répulsion qui président à l’évolution créatrice de notre univers depuis son origine. Le philosophe grec Empédocle (v. -490 – v. -435) les avait déjà repérées et nommées philia et neïkos, amour et haine. La psychanalyse freudienne les a retrouvées dans l’inconscient humain et nommées eros et thanatos.

     Pascal, fidèle à la théologie chrétienne, a parlé de la miséricorde (fascinante) et de la justice (terrifiante) divines, aussi « énormes » l’une que l’autre (Pensées, éd. Sellier 680, p. 458) et qui justifient l’éternité de bonheur du paradis et l’éternité de malheur de l’enfer.

     Cette théologie inconsciemment cosmique fonde la croyance au sacrifice de la croix censé satisfaire à la justice « énorme » de Dieu. On peut se demander pourquoi cette croyance cosmique ne s’est pas dissoute dans la découverte que « Dieu est Amour » par le prophète Fils de l’homme Yeshoua de Natsèrèt. L’humanité n’était-elle pas encore mûre pour accueillir cette découverte ? Le sacré, cosmique par essence, a continué d’inspirer les théologies monothéistes. Le Fils de l’homme avait pourtant répété qu’il n’appartenait pas au monde, au kosmos, dont son disciple Jean a détaillé qu’il se manifestait dans « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16) interprétés par Augustin comme « libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi », désir de posséder, désir de comprendre et désir de dominer, que l’on peut rattacher à eros et thanatos et donc à la philia et au neïkos cosmiques, y compris la libido sciendi assimilable au désir de posséder comme au désir de dominer ainsi que le donne à entendre le récit de la faute originelle (Genèse 3, 6).

     Il est vrai que l’histoire du christianisme et de l’islam rapporte l’existence d’un certain nombre de croyantes et de croyants qui ont refusé de vivre selon la théologie de leur religion et privilégié l’amour. On peut aussi affirmer que se dessine de plus en plus dans le christianisme la prise de conscience que « seul l’Amour est digne de foi ».

 

     pour les pleurs de la rose endeuillée

     pour les larmes du cœur effeuillé

     un souffle passe qui soupire

     en s’attachant à l’avenir

 

     ce qui s’achève sans retour 

     se renouvelle dans l’amour

     de l’autre où s’oublie le soi-même

     et se découvre un soi suprême

 

     un reste de parfum de rose

     voltige encore qui se pose

     dans l’âme innombrable qui hante

     la symphonie qui ne se chante

     que dans l’instant en son rappel

     du passé comme de l’appel

     de l’avenir et ne se lasse

     jamais de ce qui la dépasse

 

     le souffle qui poursuit sa quête

     des effeuillés en leur requête

     endeuillée de leurs roses mortes

     rend les âmes toujours plus fortes

 

 

3 juin 2018

     La théologie sacramentaire est cosmique. Sa parole, sa gestuelle et sa matière le montrent : le baptême verse l’eau sur le catéchumène, qui comprend, et sur le nouveau-né, qui ne comprend pas, qui n’a pas besoin de comprendre puisque le geste et la matière opèrent par eux-mêmes, ex opere operato, c’est-à-dire par la toute-puissance de la parole qui baptise.

     De même le « ceci est mon corps… » du prêtre à la consécration participe de cette puissance du Verbe « par qui tout a été fait » (Jean 1, 3).

     Ainsi s’impose la foi catholique en la toute-puissance de l’Éternel et en ses miracles (auxquels Pascal a consacré tant de ses Pensées : éd. Sellier 419-451). Les sacrements de l’Église sont en ce sens, miraculeux, et donc « que je hais ces sottises, de ne pas croire l’Eucharistie, etc. Si l’Évangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là ? » (op. cit. 199). « Je ne serais pas chrétien sans les miracles, dit saint Augustin » (op. cit. 200).

     La théologie sacramentaire positive prétend comprendre et expliquer les miracles et  la dimension physique des paroles, des gestes et des matières des sacrements. Mais les sacrements ne sont pas à comprendre intellectuellement dans le désir implicite de la « libido sciendi », du « désir des yeux » (I Jean 2, 16).

     Le baptême de Jean, dont les autorités religieuses juives disaient ne pas savoir s’il venait de Dieu ou des hommes (Marc11, 30), le Fils de l’homme a tenu à le recevoir. Pourquoi ? Parce que le baptême, tout baptême, symbolise la nécessité de l’initiation, du passage d’un mode d’être à un autre, d’une nouvelle naissance. C’est pourquoi le Fils de l’homme a pu dire que sa mort était  un baptême : « Je dois être baptisé d’un baptême » (Luc 12, 50, cf. Matthieu 20, 22).

     Le kosmos, le monde qu’a vécu le Fils de l’homme n’est pas celui des forces cosmiques  qui attirent et repoussent, qui font désirer posséder, comprendre et dominer, mais celui de la connaissance spirituelle symbolique. Pour qui « a des yeux et voit, des oreilles et entend, un cœur et connaît »( Isaïe 6, 9s), le cosmos est la présence de l’Amour Éternel invitant à le découvrir. Mais qui n’Aime pas n’accède pas à cette connaissance symbolique ou bien la détruit en en faisant une approche intellectuelle en son désir de posséder, comprendre et dominer.

 

     le visage qui se voile

     et se dérobe aux étoiles

     ne se connaît par le cœur

     que sans désir et sans peur

 

     face à la pluie et au vent

     dans la maison sous l’auvent

     quand les accueille la peau

     se devine son repos

 

     mais le repos et le geste

     sont tous les deux manifestes

     dans la présence d’absence

     où les mots n’ont plus de sens

     si ce n’est dans ces poèmes

     où ne se dit que ce qu’aime

     une pure altérité

     venue de l’éternité

 

     les étoiles que le vide

     propose au regard aride

     se dévoilent pour le cœur

     sans aucun désir ni peur

 

 

4 juin 2018

     Le kosmos ouvre dix mille chemins à l’Amour vers l’Amour. Habitant tout être cosmique au plus intime de son intimité (comme au plus haut de son abîme) l’Amour invite « dans le secret » (Matthieu 6, 4) les consciences à suivre ces chemins vers l’Amour.

     Il y a la chemin de la bonté bienveillante, le chemin de l’intelligence réfléchissante, le chemin de la beauté communiante…

     La beauté est répandue dans le cosmos en tout lieu possible : un visage, un corps humain, un animal, une fleur, un rocher, un paysage… Elle n’est absente qu’à la mesure de l’indéterminisme sans lequel il n’y aurait pas de liberté ni de diversité. La laideur est une absence de beauté, elle est toute négative, comme la bêtise est une absence d’intelligence et la méchanceté une absence de bonté… Et tout « péché » est une absence d’Amour.

     La beauté ne se comprend pas, ne se possède pas, ne se domine pas. La beauté se ressent, s’admire, et elle peut s’exprimer dans l’art. Cependant la beauté,, insaisissable en elle-même, confère à ce qu’elle revêt un caractère désirable qui excite la volonté de posséder, comprendre et dominer : c’est ainsi qu’une toile de Rembrandt, de Monet, de Dufy… s’achète et se vend pour des sommes astronomiques.

      Dans un musée, une galerie, un atelier, une œuvre belle offerte aux regards peut aussi y éveiller la pure admiration, la communion allant jusqu’à l’extase et le désir de répandre la beauté par Amour. N’est-ce pas aussi le rôle des icônes orthodoxes ? Pour d’autres ce sera une fleur, un visage…

     Une conscience qui se laisse envahir par l’Amour Éternel le rencontre face à face dans les beautés du monde.

     Vous êtes admirable ! vous êtes admirable ! vous êtes admirable !

 

 

     pour la digitale arrachée

     au jardin de la vie heureuse

     et accusée d’empoisonneuse

     par l’impitoyable marché

 

     pour les clochettes douces-amères

     qui sonnent encore dans le cœur

     au carillon des belles heures

     en protégeant les ventres-mères

 

     console-toi au bord des routes

     épargnées par le fer maussade

     elles donnent leurs sérénades

     pour les promeneurs dans le doute

     qu’elles rassurent en renaissances

     chaque année en reconnaissance

     de l’hommage de nos regards

     remplis de respect et d’égards

 

     après avoir longtemps marché

     en leur compagnie de beauté

     reviens avec sérénité

     auprès de tes sœurs arrachées

 

 

5 juin 2018

     La science peut bien expliquer pourquoi des rochers vieux de plusieurs millénaires ont pris les formes qui nous les font admirer : par l’action des vagues, du vent, de la pluie, du gel, du soleil… Elle ne peut expliquer pourquoi ils sont beaux.

     Il existe bien sûr, l’explication psychologique selon laquelle ils ne sont beaux que dans l’œil qui les contemple : « Beauty is in the eye of the beholder  » (Margaret Wolfe Hungerford, Molly Brawn 1878). Hume, cohérent dans son système matérialiste prétendument justifié par son refus de reconnaître le principe de causalité, avait déjà écrit, « Beauty in things exists merely in the mind which contemplates them, (Essay, moral and political, 1742).

     Quelles que puissent être les diverses interprétations et applications de cette adage commode à mémoriser et à citer, par exemple face à une œuvre d’art différemment appréciée ou dépréciée, on peut reconnaître cette évidence : un aveugle ne peut admirer un coucher de soleil ni la victoire de Samothrace. On peut aussi confondre la beauté objective et le goût subjectif, d’ailleurs plus ou moins manipulé par les faiseurs d’opinion. Ainsi des premières toiles des impressionnistes au moment de leur présentation…

     La science peut dans une certaine mesure expliquer la cause physique et chimique des formes que prennent les rochers et les couleurs que prennent les nuages aux couchers de soleil que nous admirons avec plus ou moins d’intensité selon nos dispositions esthétiques, mais elle ne peut expliquer pourquoi ils sont beaux, pourquoi la beauté se manifeste objectivement dans la nature.

     L’explication métaphysique gît dans le principe de causalité : toute manifestation de beauté renvoie à sa cause première, la Beauté Éternelle.

     Le Fils de l’homme n’était pas métaphysicien, mais il l’a dit à sa manière : « Observez comment poussent les lis. Ils ne filent ni ne tissent. Or, je vous le dis, même Salomon dans toute sa splendeur n’était pas vêtu comme eux. Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs… » (Luc 12, 27s).

     Comment il fait pour les habiller demeure une énigme, mais la réponse, même hypothétique, pourrait nous éclairer sur la relation de l’Amour Éternel avec le kosmos.

 

 

     ceci n’est pas une pomme

     car c’est le regard qu’un homme

     a posé sur la vraie chose

     pour en délivrer la rose

 

     mais ce qu’on ne peut manger

     avec la bouche et les dents

     on peut bien le posséder

     par l’élan de l’œil ardent

 

     le visage qui fascine

     de par son je-ne-sais-quoi

     qu’éclaire l’âme voisine

     ne répond pas au pourquoi

     de l’intelligence avide

     de comprendre et posséder

     les choses qu’elle décide

     de ne pas rétrocéder

 

     le regard pour qui la rose

     donne aux choses la beauté

     refuse que s’interpose

     le désir de posséder

 

 

6 juin 2018

     Les philosophes se sont intéressés à la Beauté. On ne peut s’en étonner : n’est-elle pas partout présente dans nos vies ? Cependant la diversité même des explications et interprétations qu’ils en ont données ne peut manquer de nous faire murmurer, avec Montaigne, « que sais-je ? »

     La beauté nous fascine et nous force à sonder son énigme, « sphinx incompris », a dit Baudelaire « brûlé par l’amour du beau » (« Les Plaintes d’Icare ») et la faisant parler :  

   « Les poètes… Consumeront leurs jours en d’austères études…

    Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants

    De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:

    Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles »

                                          (« La Beauté »)

     Pour peu que nous soyons un peu poètes et un peu intellectuelles, nous en sommes amoureuses, « inspirées » par « un amour

     Éternel et muet ainsi que la matière » et consumant nos « jours en d’austères études ».

     Ce sont les poètes, les artistes qui nous parlent le mieux du Beau en tentant de faire parler cet « Éternel muet ».

     Quant aux manieurs de concepts, les philosophes, ils risquent de nous égarer dans un domaine qui relève de notre intuition plutôt que de leur intelligence. Peut-être est-ce chez Plotin, autant mystique qu’intellectuel, que nous pourrions découvrir sur la Beauté des pensées qui nous guident vers Elle. Pour lui, en effet, Elle participe de la lumière divine intérieure aux êtres.

     Baudelaire a sans doute senti cette participation en lui donnant de « larges yeux aux clartés éternelles » inspirant au poète « un amour éternel », « muet » cependant comme l’Éternel Amour qui « se voile  » (Isaïe 45, 15).

 

     à quelle fête te convie

     la belleza des hirondelles

     dans l’arabesque de leurs ailes

     et l’enchantement de leur vie

 

     dans la maîtrise de l’espace

     que donne la grâce de l’air

     se voile un peu de ce mystère

     où se laisse entrevoir la face

 

     les hirondelles par leurs noms

     chacun en moindre différance

     se répandent dans l’effulgence

     qui se multiplie et non

     de ces yeux qui savent y voir

     la présence la plus secrète

     de la beauté la plus concrète

     qui se touche dans la nuit noire

 

     peut-être est-ce en fermant les yeux

     pour écouter ce que l’on n’ose

     que leur vaghezza se propose

     dans les échos venus des cieux

 

 

7 juin 2018

     La Beauté excite le désir de l’objet qu’elle revêt, avec une intensité plus ou moins forte selon la nature de l’objet désiré et selon la puissance de la libido sentiendi de la conscience excitée. C’est ainsi que le désir sexuel de la féminité par la masculinité trouve en la Beauté une grande part de sa force.

     L’éducation sexuelle des adolescents et des adolescentes devrait leur faire prendre conscience de cette force attractive. C’est ainsi qu’une jeune fille, une femme devrait savoir ce qu’elle fait en s’habillant, savoir où, quand, avec qui et pour qui elle le fait. Ce n’est pas une question de morale mais de prise de conscience, de conscience en toutes circonstances.

     La séduction fait partie de notre condition cosmique. Mais le cosmique est tôt ou tard appelé à être dépassé dans ce que le Fils de l’homme a appelé une « nouvelle naissance » lorsqu’on prend conscience que « la chair est inutile » parce que « c’est l’Esprit qui donne la Vie » (Jean 3, 3-6. 6, 63). Alors la Beauté n’est plus à désirer mais à admirer dans ce qu’elle revêt.

     C’est un excès qui, ces temps-ci, fait dire que tous les droits en ce domaine appartiennent aux femmes et tous les devoirs aux hommes : « Je m’habille comme je veux, c’est aux mecs de savoir se tenir ». Cet excès révèle simplement que le désir cosmique de posséder et dominer l’autre (libido sentiendi et libido dominandi) habite tout être humain quel que soit son sexe ou son genre. À voir certaines féministes inégalitaires donner à penser qu’elles ont le droit d’être aguicheuses et allumeuses, voire frôleuses et frotteuses, et que c’est aux messieurs que revient le devoir de maîtriser les désirs qu’elles excitent, on se dit qu’elles font fausse route.

     L’attitude sensée face à ces comportements est de ne leur accorder aucun regard, quitte à se faire accuser de pudibonderie. Une conscience qui Aime se moque éperdument de ce qu’on pense de ses attitudes. L’Amour qui l’anime lui fait cependant accorder son respect et son affection à toutes les personnes rencontrées, quelles que soient leurs attitudes, sans nécessairement les approuver.

 

« Aime, et habille-toi comme tu veux. Mais si tu aimes, tu éviteras dans ta tenue tout ce qui risquerait de gêner, de heurter, de choquer, d’indisposer, de troubler, de déranger… Tu choisiras de te vêtir de ce qui peut procurer aux autres une pure joie esthétique. » (1er janvier 2010). Tu réjouiras ainsi l’Éternelle Beauté plus intime à toi-même que toi-même.

 

     assise sur le bord du fleuve

     elle attendait que lui revienne

     sur sa pirogue toute neuve

     celui qu’elle voulait sienne

 

     sur sa poitrine dénudée

     sur son visage tendre

     se lisait la peine éludée

     par le plaisir d’attendre

 

     elle voyait en sa mémoire

     le geste souple et fort

     et le balancement

     de ce grand corps dont son espoir

     était de le manger le boire

     jusqu’à cette petite mort

     dont rêvent les amants

 

     mais peut-être dans le lointain

     devinait-elle le destin

     d’une autre mort où la rivière

     la plongerait dans son mystère

 

8 juin 2018

     Dans les multitudes des rues, ici et là la Beauté fait signe, manifestée dans une silhouette presque parfaite, dans un visage tout épuré. Toi notre force d’Aimer, tu nous portes à exulter en toi : toute beauté est ta présence, comme toute laideur est ton absence.

     Celles et ceux qui embellissent les visages et les corps, les demeures et les rues, les champs et les routes… ne le savent peut-être pas, mais elles ils font ta belle ouvrage. Et celles et ceux qui enlaidissent, ne serait-ce qu’en jetant un mégot, une canette vide, un papier… freinent ton bel élan. C’est ton Amour en effet qui veut pour l’autre ta Beauté, comme ton Savoir, comme ta Bonté…

 

     Tu invites les consciences en les laissant dans l’alternative de la souffrance et de l’ennui, dont Schopenhauer a pu dire qu’on s’en évade par l’ascèse qui détache, par la contemplation de la beauté qui s’oublie ou par la compassion qui fait de l’autre un soi-même.

     Sans négliger les autres chemins, c’est, selon le Fils de l’homme, la compassion, l’incompréhensible compassion, qui en nous prenant aux entrailles nous fait nous soucier de l’autre, parfois aux dépens de nous-mêmes et de notre intérêt, de notre instinct de conservation lui-même, c’est la compassion qui est la voie royale vers l’Éternel Amour. Il l’a donné à comprendre dans son mashal du Bon Samaritain.

     On y découvre qu’il ne s’agit pas seulement d’ »aimer son prochain comme soi-même » en obéissance au « second commandement de la Loi », mais de l’Aimer plus que soi-même comme on le voit ici et là dans ces gestes irréfléchis où l’on se porte au secours d’un autre sans même voir que l’on met sa propre vie en danger.

     « Vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce » (Romains 6, 14) est cependant inacceptable dans la théologie de l’Église parce qu’elle est un judéo-christianisme demeuré fidèle à la loi alors que le Fils de l’homme a dit que « la loi et les prophètes, c’est jusque Jean-Baptiste. Après, c’est le Royaume » (Matthieu 11, 12).

     Les « beaux gestes », comme on les appelle avec justesse, peuvent nous donner à penser que la Beauté (et la lecture entière de l’entrée Beau dans Le Petit Robert le montre) n’est pas dissociable de l’Intelligence, de la Bonté, de tout ce qui invite à l’admiration.

 

     est-ce le soleil est-ce l’ombre

     qui dans le jeu des ondes

     pour les yeux partout qui s’enchantent

     donne de voir ce qui les hante

 

     que pourrait bien faire chacune

     chacun sans l’autre aux jeux

     qui dans l’amour et la rancune

     entretiennent le tu le je

 

     n’est-ce pas depuis l’origine

     la force du temps qui crée

     en l’inépuisable gésine

     la tragédie multipliée

     la comédie en ribambelles

     de dix mille faces nouvelles

     en leur désir de l’incréé

 

     et la beauté qui les appelle

     les emmène en son tire-d’aile

     vers le royaume sans retour

     où rien ne vit que par amour

 

9 juin 2018

     Interdisciplinarité, transdisciplinarité… Ces concepts ont du mal à prendre pied dans la pensée occidentale régie par son imaginaire ouranien qui divise, sépare, compartimente.

     Une telle pensée n’imagine pas que l’Amour puisse avoir quelque chose à voir avec l’économie, la politique, les sciences molles de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, avec les sciences dures elles-mêmes, la physique, la chimie, la biologie, l’astronomie…

     Il ne s’agit pas de passer d’un imaginaire ouranien à un imaginaire chthonien guetté par un holisme qui mélange, amalgame et confond, pas plus que de passer du patriarcat au matriarcat. Il s’agit de les équilibrer en les faisant dialoguer.

     Le secret de ce dialogue est le dépassement, le passage du cosmique de possession et de domination au cosmique de communion, et ce dépassement, cet accomplissement, se réalise comme celui de la loi (Matthieu 5, 17) dans la grâce, l’inspiration par l’Esprit de l’Éternelle Dilection.

     Dans la mesure où nous vivons de cet Amour, toutes nos occupations, actions et gestes se modifient, s’accomplissent dans le détail de notre façon de nous habiller, de nous nourrir, d’habiter, d’utiliser une machine, un portable, une voiture, de nous divertir…

     Il ne s’agit pas cependant de nous creuser la tête et la volonté pour nous accomplir. Tout comme ce n’est pas en additionnant de l’hydrogène et de l’oxygène que l’on obtient de l’eau, ce n’est pas en additionnant des vertus que l’on obtient de l’Amour. Comme le dit Paul, « l’Amour Agapê est patient, plein de bonté… il pardonne tout, croit tout, espère tout, supporte tout. Et si je distribue tous mes biens aux pauvres mais que je n’ai pas l’Agapê, cela ne me sert à rien » (I Corinthiens 13, 3-7).

     Il faut que l’Éternel Amour et notre volonté s’unissent intimement sans se confondre (« sans séparation et sans confusion »). Il faut « agir comme si tout dépendait de nous et  prier comme si tout dépendait de Dieu ».

     Entre mille exemples, nous pouvons faire nos courses au supermarché ou ailleurs en marchant en présence de l’Éternelle Dilection pour être parfaites (Genèse 17, 1). Et si nous nous embellissons pour les autres, ce devrait être avec l’Amour plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes… Nous n’en finissons pas d’avancer sur ce chemin.

 

     il n’y aurait pas d’abeilles

     s’il n’y avait pas de fleurs

     il n’y aurait pas de fleurs

     s’il n’y avait pas d’abeilles

 

     il n’y aurait pas de femmes

     s’il n’y avait pas d’hommes

     comme il n’y aurait pas d’hommes

     s’il n’y avait pas de femmes

 

     le si et si est partout

     mais le vieux moi haïssable

     cherche à se saisir de tout

     ce dont il se sent capable

     y compris ceux qu’il dit nôtres

     et qui ne sont que lui-même

     caché sous le front des autres

     lorsqu’il se dit qu’il les aime

 

     la marée monte et descend

     avec les fleurs les abeilles

     tant que la chair et le sang

     ne se meurent ne se réveillent

 

10 juin 2018

     Se pencher pour ramasser un papier sale au bord du chemin, ranger sa chambre, passer l’aspirateur…, ce peut être communier avec l’intimissime Beauté en écartant son absence, tout comme s’arrêter devant un galet, une fleur sauvage, un écureuil en reconnaissant sa présence.

     S’arrêter devant un galet sans vouloir le ramasser, une fleur sans vouloir la cueillir, un écureuil sans vouloir le prendre en photo, c’est reconnaître que l’Éternelle Beauté est aussi l’Éternelle Dame Pauvreté, toutes deux faces de l’Éternelle Dilection qui ni ne possède ni ne comprend ni ne domine, ni ne se possède ni ne se comprend ni ne se domine.

     Le Fils de l’homme a dans un mashal mis en garde contre le désir d’accumuler les possessions : « Gardez-vous avec soin de toute soif de posséder. Les terres d’un homme riche avaient beaucoup rapporté… » (Luc 12, 15s…).

     Ce ne sont pas seulement les individus qui sont appelés à « se satisfaire du nécessaire » comme le chante Baloo, ce sont les sociétés, c’est toute l’économie mondialisée occidentalisée. Mais son souci permanent, obsessionnel, est la croissance, le toujours davantage d’avoir..

     Un grain de bon sens suffit à nous faire comprendre que la Terre humaine vit au-dessus de ses moyens, qu’elle prépare son suicide en désirant toujours plus de production, de consommation et de population, de producteurs-consommateurs.

     Mais le bon sens de la raison ne change pas le credo et le comportement des économistes et des politiques à leur service. Il y faudrait une conviction des entrailles. Car « l’homme n’agit point selon la raison, qui fait son être ». « La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses ». « Plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ! » (Pascal, Pensées éd. Sellier 78, pp. 66, 69. 736).

     On en vient ici à se dire que seule l’Agapè Éternelle accueillie dans le cœur et les entrailles pourrait sauver la Terre humaine du suicide qu’elle se prépare en sa déraison. Et croire que l’Économie et l’Évangile du Royaume n’ont rien à voir l’une avec l’autre relève d’un imaginaire occidental ouranien qui coupe, sépare, compartimente les savoirs, les actes, les humains.

 

     alignez vos poitrines blanches

     au soleil sur le fil

     quand vers l’horizon il se penche

     en son meilleur profil

 

     ce que la ligne des regards

     et celle des lumières

     en croisant leurs égards

     dévoilent est le mystère

 

     qui insulte la perspective

     et aplatit l’espace

     en sinistre abstraction dérive

     se réduit aux surfaces

     ne voyant pas que la distance

     prêtant l’égalité

     à toutes choses donne sens

     dans la fraternité

 

     le soleil et vous hirondelles

     ici reconnaissant

     l’inutilité de vos ailes

     êtes du même sang

 

 

Il semble que ce site fasse l’objet d’attaques informatiques. Anonymes évidemment. On aurait pu s’y attendre puisqu’il s’en prend assez violemment à ceux qu’il accuse d’avoir trahi l’Évangile. On ne peut plus condamner les hérétiques au bûcher, mais on peut encore essayer de les faire taire. Les Communautés d’Aimer ont sans doute maintenant suffisamment de quoi penser pour vivre l’Éternel Amour lorsque l’écrivant disparaîtra dans la vie voilée…

 

11 juin 2018

     Platon est connu pour ses « idées éternelles » dont les qualités se manifestent dans notre monde sensible. Quelles idées ? Il cite le beau en soi, mais aussi le bon, le juste, le saint (Le Phédon 75 cd, 78 d, 100 ab), et encore la justice, la sagesse, la science, la beauté, la pensée (Le Phèdre 247 d – 250 d). « Une chose est belle par sa participation (méthexis) à l’idée de beau » (Le Phédon 100 c).

     Les philosophes occidentaux se sont penchés sur ce concept d’idées éternelles pour plus ou moins l’adopter ou le rejeter.

     En termes de causalité, ce concept est évident : Il faut une cause première à l’être et à toutes ses qualités positives (le mal sous toutes ses formes n’a pas de cause première puisqu’il est manque d’être).

     Si nous reconnaissons l’Agapè, l’Amour de pure altérité, comme le bien suprême de l’être humain, nous sommes fondées à penser qu’Elle est la Cause première, l’Idée des idées éternelles, êtres subsistant dans l’Être de l’être, dans cet Amour-Agapè-Dilection Éternelle.

     Le comment de la causalité d’une idée éternelle pour son effet sensible, temporel, est selon Platon la méthexis, terme habituellement traduit par « participation ». Si nous cherchons un rapprochement avec le concept biblique de déification, nous trouvons dans le seconde lettre de Pierre l’idée d’une « participation à la nature divine » (II Pierre 1, 4) où est utilisé le mot koïnônaï  traduit en latin par consortes, en anglais par « partakers », en français par « participation » (Bibles de Segond et de Chouraqui). Nous sommes dans un domaine où les mots sont fatalement approximatifs, invitant à l’intuition plus qu’à l’analyse.

     Il nous est en tout cas profitable de penser que le savoir comme la beauté ou la sagesse ont une cause éternelle comme le suggère le concept d’idées éternelles de Platon. Toute connaissance intellectuelle comme toute connaissance esthétique sont ainsi des occasions de communion avec l’Éternelle Dilection, tout comme l’imagination de la présence réelle dans l’hostie consacrée des croyants catholiques. L’Éternelle Dilection, l’Éternel Amour est toujours et partout à notre portée intime…

    

     une à une tu ouvres

     tes mille lèvres roses

     sourires de la sève

     au feu du jour écloses

     après la nuit de rêves

     dont tes soucis se couvrent

 

     vais-je donc m’approcher

     de ces invites tendres

     que leurs cœurs en secret

     me donnent de comprendre

     ou d’aimer incréées

     toujours inapprochées

 

     c’est en vain que la pluie

     et le vent dans leur rôle

     bientôt décimeront

     tes fraîcheurs qui s’envolent

     d’où l’an qui vient naîtront

     des roses inouïes

 

12 juin 2018

     Nous avons besoin psychologiquement – consciemment et surtout inconsciemment – de personnifier l’Éternelle Dilection, alors même que la réflexion nous porte à penser qu’un Être infini ne peut être personnel au sens de l’intuition que nous avons de la personne.

     Ce besoin du divin personnel a su trouver des gestes symboliques pour se dire:

     « Le moment le plus fort dans la sainte procession qui se déroulait dans le télesterion – la salle des mystiques – d’Éleusis représentant la douleur de Déméter et l’ultime Anodos – le retour de la jeune fille – était la présentation d’un épi : « Ce sublime et merveilleux mystère de la révélation parfaite, un épi de blé sur sa tige », comme l’a décrit aux débuts du christianisme l’évêque saint Hippolyte (170-235) dans Philosophoumena, réfutation de toutes les hérésies. Il oubliait apparemment que le moment le plus fort de sa propre sainte messe était l’élévation d’une hostie faite de ce même blé » (Joseph Campbell, Primitive Mythology, p. 185).

     Quels que soient le ton et la part d’inexactitude de Joseph Campbell, on peut y détecter la continuité du désir divin « païen » au désir divin chrétien. La sainte communion et l’élévation au cœur du saint sacrifice où les fidèles s’inclinent en adoration avant de vivre l’émotion de l’hostie dans la main et la bouche répondent à une aspiration profonde où l’érotique et le mystique se rejoignent.

     On le ressent à écouter ou à chanter avec émotion,

     « Adorote devote latens Deitas

     Quae sub his figuris vere latitas

     Tibi se cor meum totum subjicit

     Quia te contemplans totum deficit »

     « Je t’adore avec ferveur ô Dieu caché

     Qui sous ton image te voiles

     À toi mon cœur tout entier s’offre

     Car te contemplant il défaille. »

    

     Le critère de vérité de ce rite n’est pas l’exactitude théologique du catéchisme de l’Église, mais son effet en matière d’Amour Agapè. Que peut-on redire alors à ce qui est venu du fond des âges s’il émeut si profondément les fidèles qu’il devient pour elles, pour eux une force de respect et d’affection à l’égard de tous les êtres ?

 

     dix mille épis dans le champ

     lèvent fièrement la tête

     en espérant que la fête

     bientôt élève leurs chants

 

     c’est une très vieille histoire

     que plus de dix mille années

     ont studieusement semée

     sur la terre et la mémoire

 

     ce qui germe et pousse en l’âme

     de la plante et de la chair

     est un élan qui dans l’air

     en belle force proclame

     que le fruit sacré annonce

     en l’intime la présence

     toujours voilée dans l’absence

     de la rose entre les ronces

 

     va contempler la foule ardente

     de ces épis tout bruissants

     qui célèbrent déjà naissant

     la grande fête de l’amante

 

13 juin 2018

     Les monothéismes parlent d’un dieu unique personnel, le christianisme d’un dieu unique en trois personnes. Mais qu’est-ce qu’une personne lorsqu’on parle d’un dieu ? Allez poser la question à un juif, à un chrétien, à un musulman. Que vous répondra-t-il ? Il n’a sans doute jamais réfléchi à la question. Plus ou moins consciemment il pense que c’est une personne un peu comme une personne humaine, sans être d’ailleurs bien sûr de ce qu’est une personne humaine.

     Y a-t-il plusieurs conceptions de la personne humaine ? Ces conceptions varient-elles d’une culture à l’autre, d’une époque à une autre ? On le soupçonne. Allons donc consulter un dictionnaire français, Le Petit Robert par exemple, et voir ce qu’il propose comme définitions. On y lit qu’une personne est « un individu de l’espèce humaine… Un individu qui a une conscience claire de lui-même et qui agit en conséquence = âme, moi, sujet… »

      Moi ? Qu’est-ce que le moi si c’est un synonyme de la personne ? Pascal s’est posé la question. Il a écrit, « le moi consiste dans ma pensée » (Pensées, éd. Sellier 167). Il a dit aussi que le moi est « haïssable » parce que « il se fait le centre de tout : il est incommode aux autres… car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres » (op. cit., 494). « La nature… de ce moi humain est de n’aimer que soi… (743).

     Pascal a par ailleurs reconnu que le moi était introuvable : « Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ?… (567) Intéressant pour parler de la question avec celles et ceux qui disent « je suis un corps », comme avec celles et ceux qui disent « j’ai un corps ».

     On peut poursuivre le questionnement avec le personnalisme d’Emmanuel Mounier qui oppose la personne à l’individu, alors que le dictionnaire les identifient. Et puis il y a la pensée de Martin Buber pour qui une personne n’est une personne qu’en relation avec une ou plusieurs autres personnes : pour lui il n’y a pas de « je » sans « tu ».

     Revenant à la question du dieu personnel, on conçoit alors que, si le monde n’est pas éternel et que l’on pense que « Dieu est Amour », Dieu soit plusieurs : c’est le dogme chrétien de la Trinité, un dieu unique en trois personnes. Sinon, qui aurait-il pu aimer alors qu’il aurait été seul avant de créer. Mais si l’on conçoit que Dieu est unique et que le monde est éternel, on peut se passer de la Trinité en gardant l’idée du Dieu-Amour : le monde est l’autre de ce dieu. Si l’on conçoit que ce dieu n’est pas Amour-Agapè, on en vient logiquement à l’horreur que Simone Weil n’a pas hésité à écrire : « Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous » (La pesanteur et la grâce, p. 42). C’est dire qu’on en revient quasiment au dieu infini dans sa colère comme dans sa miséricorde qui terrifiait Pascal et qui serait un moi infiniment « haïssable ».

     Simone Weil a aussi des idées hésitantes sur la personnalité du dieu qui lui vient à l’esprit. D’une part « c’est la misère de l’univers qui fait que, en un sens, Dieu est je (c’est-à-dire une personne) (op. cit., p. 40) et d’autre part « la beauté du monde prouve un Dieu à la fois personnel et impersonnel, et ni l’un ni l’autre » (p. 169).

 

     je suis moi dit le homard

     et il écarta les bras

     avant qu’il ne soit trop tard

     passant de vie à trépas

 

     qu’avait-il donc dans la tête

     pour s’être rendu coupable

     de dire qu’il n’était pas bête

     au point d’être sur la table

 

     il est vrai que le homard

     en changeant de carapace

     se trouve au point de départ

     d’une image de l’espace

     où les adolescents passent

     selon le discours tenace

     des psychologues sagaces

 

     mais tout comme d’autres bêtes

     un  homard sent très très bien

     qu’il est quelqu’un dans sa tête

 

     sa pensée n’étant pas rien

     il peut très bien dire moi

     avec le respect qu’on lui doit

 

14 juin 2018

    Pourquoi Simone Weil a-t-elle pu dire que « la beauté du monde prouve un Dieu à la fois personnel et impersonnel, et ni l’un ni l’autre » ? (La pesanteur et la grâce, p. 169) Avait-elle présentes à l’esprit les idées éternelles de Platon ? La beauté en est une, et elle ne fait pas nombre avec l’Être de l’être éternel en qui tout est un.

     Notre intelligence-parole, avec ses mots adaptés à la manipulation du monde physique auquel elle appartient, tâtonne fatalement dans son appréhension de ce qui n’est en rien physique, le pur esprit, le pneumatikos. Le nom « beauté », comme l’adjectif et nom « beau », sont impersonnels. Si l’on peut dire d’une femme qu’elle est belle ou même que c’est une beauté, on sait en y réfléchissant avec Pascal que ce n’est pas son moi (Pensées, éd. Sellier 567).

     On peut conjecturer que chez l’Éternelle Dilection, la beauté impersonnelle et le moi personnel se conjoignent, mais en suggérant une certaine impersonnalité du moi.

     On dira que la Beauté de l’Éternelle est hyperimpersonnelle et que son moi est hyperpersonnel. Mais ce n’est que jouer avec un langage, encore une fois, inadéquat. La théologie négative, apophatique, vient alors au secours de la théologie positive, mais l’essentiel de notre relation à l’Éternelle n’est pas là : « Dieu est Amour. Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8). C’est en Aimant que nous pouvons vivre au plus près de l’Éternel Amour intimissime à notre moi en y participant.

     La participation à la Beauté, au Savoir… en sont des conséquences. Elles font partie du centuple que partagent les consciences qui entrent dans le Royaume (Matthieu 19, 29).

     L’Éternelle cependant est voilée (Isaïe 45, 15), anonyme dans le grand jeu du hasard   et de la nécessité…

 

     elles bruissent toutes ensemble

     chacune aux voisines murmure

     des mots qui les rassemblent

     en leur douceur fiable et sûre

 

     la paix des grandes herbes salue

     les promeneuses silencieuses

     dans une rumination nue

     de leur communion amoureuse

 

     doivent-elle s’interroger

     sur ce qui les fait différentes

     chacune des autres piégées

     par la limite qui les hante

     dans la division des espaces

     de la nécessité où le hasard

     prodigue à chacune sa place

     dans la concertation de l’art

 

     le chacun pour soi qui concède

     aux autres le leur en sagesse

     est murmure pour ce qui aide

     quand l’amour se désintéresse

 

15 juin 2018

     Admettre que le Fils de l’homme a désacralisé l’espace en annonçant qu’il n’y aurait plus de lieu sacré parce que Dieu est esprit et qu’on l’adorera en esprit selon la vérité » (Jean 4, 23ss) et qu’il a désacralisé le temps en violant le sabbat parce qu’il n’y a pas de repos pour Dieu (Jean 5, 16s), c’est dénoncer toute sacralité.

     On admet alors qu’il n’y a plus de Terre Sainte ni d’Écriture Sainte. La Bible (et aussi le Coran, la Bhagavad Ghita…) sont à lire avec l’œil critique du « libre examen », quitte à mettre à mal les credo des uns et des autres dans leurs diverses théologies. Au nom de la Vérité de l’Agapè Éternelle.

     Parmi tant de textes à passer au crible, il y a en pôle position celui où le Fils de l’homme aurait dit que « pas un iota, pas une virgule de la Loi de Moïse ne serait abolie » alors qu’aussitôt après il lance sa série des « on vous a dit… et moi je vous dis… » (Matthieu 5, 18, 21-48).

     On peut penser aussi à ce centuple que sont censées recevoir celles et ceux qui entrent dans le Royaume, y compris, selon Marc, « dans le temps présent des maisons, des frères, des sœurs, des mères et des enfants, et des terres » (Marc 10, 30). Bonne pioche pour celles et ceux que cela intéresse.

     Comment alors s’y retrouver si aucun texte des Écritures ne peut a priori échapper à la lecture critique? Il suffit d’admettre que « seul l’Amour est digne de foi », et que ce qui échappe à la logique de l’Amour est indigne de foi.

     Une conscience qui ne cesse de chercher à Aimer selon la perfection de l’Amour (Matthieu 5, 48) identifie peu à peu son moi au moi de l’Éternelle afin de pouvoir dire « ce n’est pas dans l’Évangile, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois », selon l’idée de Pascal (Pensées, éd. Sellier 568). Sans doute aussi selon l’idée de Paul, « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20).

 

     sur la berge les roseaux

     réfléchissent au silence

     dans le beau miroir des eaux

     qui leur fait leur expérience

 

     sans elles que seraient-ils

     pour la brise qui soulève

     cet entretien si subtil

     que leur suggère la sève

 

     condamnés à l’immobile

     ils demandent à l’espace

     en chuchotis volubiles

     de leur réserver leur place

     dans le grand jeu de la terre

     avec les eaux des étangs

     des fleuves et des rivières

     et du reste des étants

 

     ils se savent exaucés

     et mènent leur existence

     dans ses entretiens sensés

     au miroir des influences

 

16 juin 2018

     Le centuple du Royaume (Marc 10, 30), ce ne peut être des biens que l’on possède, comprend, domine, des possessions, compréhensions et dominations cosmiques dont l’Amour affranchit les consciences qui Aiment en Vérité.

     La Vérité dont le Fils de l’homme a dit qu’elle libérait n’est pas une vérité de l’intelligence, mais une vérité de l’action et de ce qui la cause, de la volonté ouverte à l’Esprit d’Aimer. C’est la Vérité qui libère du « péché » qui esclavage (Jean 8, 32). C’est la libération d’eros et thanatos, de philia et neïkos, de la libido sentiendi, de la libido sciendi et de la libido dominandi, des « trois concupiscences » (Pascal, Pensées, éd. Sellier 178).

     Négativement, on peut penser à tout ce qui asservit, à ce que l’on appelle maintenant les addictions : l’alcool, le tabac, les drogues douces et dures, le jeu, le sexe, le portable…On peut penser aussi à l’attachement à une personne qui nous tient sous sa dépendance spirituelle, intellectuelle, politique… Et aussi à une doctrine qui fanatise.

     Positivement, le centuple du Royaume inclut la paix intérieure, la joie de la vie en communion avec tous les êtres, humains, animaux, végétaux, minéraux, avec le soleil et la lune, la mer, la montagne, la forêt… Le Royaume donne d’admirer la beauté et l’intelligence partout répandues dans le cosmos, sans désirer ce qu’elle revêt ou habite chez les autres et en nous-mêmes, mais agissant pour les répandre.

 

     lorsque la rivière déborde

     lorsque les eaux lancent la horde

     de leurs envahisseurs entends

     ce que l’espace dit au temps

 

     car ils ne vont pas l’un sans l’autre

     et avec toi se disent nôtres

     pour savoir où et quand bâtir

     les solutions de l’avenir

 

     avec un peu d’intelligence

     avec un peu de connaissance

     tu sauras éloigner des berges

     les lieux dont tu veux qu’ils hébergent

     le nécessaire qu’il te faut

     pour protéger le bien le beau

     des assauts de l’inondation

     qui menace les fondations

 

     alors l’amour te fera voir

     ce qu’on a peine à concevoir

     la beauté de ce temps espace

     en la myriade de ses faces

 

18 juin 2018

     Le cheminement de l’humanité appartient à l’évolution de l’univers sur notre terre. Il est fait de continuité-rupture, d’aufheben comme l’a dit Friedrich Hegel selon sa vision philosophique du monde, et déjà de non abolition – accomplissement selon l’intuition mystique du Fils de l’homme (Matthieu 5, 17).

     La sagesse de l’humanité prépare à l’Amour du Royaume. Le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » de la Loi de Moïse (ou son équivalent « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse » de la Règle d’Or) prépare au « tu aimeras ton ennemi » de l’Évangile (Matthieu 5, 43s) abandonnant l’idée de « haïr d’une haine parfaite » (Psaume 139, 22).

     Pascal l’a dit à sa manière : « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et d’en avoir fait un tableau (une image, une « figure ») de la charité » et « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feindre et une fausse image de la charité » (Pensées, éd. Sellier 150, 243). On peut en conclure que le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » risque de n’être qu’un fausse image du « tu aimeras ton ennemi ».

     Mais nous pouvons en nous-mêmes et chez les autres, en préparation à la charité, pratiquer la Loi, accepter l’imperfection de la Loi et de la Règle d’Or et nous y conformer tout en visant la perfection du « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » dans l’ Amour (Matthieu 5, 48).

 

     de jour en jour de nuit en nuit

     sur son arbre le fruit grandit

     et l’œil sait qu’il n’a rien à faire

     que d’admirer l’œuvre de chair

 

     il peut bien souhaiter la pluie

     celle du jour et de la nuit

     et le soleil en alternance

     pour lui donner toutes ses chances

 

     ces choses sont si naturelles

     que l’on ne peut ni douter d’elles

     ni s’étonner que leur merveille

     puisse naître d’un long sommeil

     du monde où l’élan de la vie

     en intelligence et beauté

     ne cesse dans l’éternité

     d’être poursuivi par l’esprit

 

     le fruit qui va bientôt paraître

     ne disparaîtra que pour naître

     sous une forme plus parfaite

     à nouveau dans l’immense fête

 

18 juin 2018

     Le sens de l’imparfait, c’est le sens de la tolérance de l’imperfection. Dans l’Amour il se conjugue avec le sens du parfait : le sens de notre imperfection, de notre manque d’Amour, de nos absences d’Amour au long des jours, implique un désir d’Aimer en perfection qui est indissociablement effort et prière (« agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu »).

     Le sens de l’imparfait donne de cheminer « avec crainte et tremblement » (Philippiens 2, 12) et en même temps avec joie et confiance en l’intimissime présence d’Aimer, en conjonction de ce qui repousse et de ce qui attire. Mais la recommandation de Paul  risque d’être interprétée dans le sens religieux de la terreur religieuse cosmique repoussante devant l’Éternel si l’on ne vit pas dans la conscience attirante que l’Éternel n’est qu’Amour.

     Dans l’Occident chrétien, le progrès de l’irréligion a fait perdre chez la plupart des consciences, y compris parmi les chrétiens, la peur de l’enfer. Il en résulte que la survie de l’Église privée de sa force de contrainte ne peut plus dépendre que de la pleine découverte de l’Amour tel qu’il a été présenté par le Fils de l’homme dans l’Evangile du Royaume.

     Dans le non-Occident, en particulier dans le monde musulman, on voit au contraire se renforcer la religion de la crainte qui mène à l’intégrisme et puis au terrorisme à l’égard des consciences qui lui résistent.

     La peur de l’Éternel est regrettable mais c’est une étape obligée dans le cheminement de l’humanité vers l’Amour. Comme l’a constaté la mystique Rabi’a al Adawiyya, la peur demeure nécessaire chez les croyants qui n’ont pas été saisis par l’Amour : « Qu’en serait-il si l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer n’existaient pas ? Hélas, personne en voudrait adorer son Seigneur, ou lui obéir ! » Sauf que l’Amour ne demande ni l’adoration ni l’obéissance, mais le partage avec tous les êtres.

 

     figuier tu as tant poussé que les feuilles

     ont fait disparaître le tronc

     on dirait désormais qu’il se recueille

     comme les racines du don

 

     comme elles cependant il est bien là

     solide porteur de la sève

     sans décorum ni tralala

     médiateur du ciel et de la terre

 

     à te regarder longuement

     dans la totalité de ton être

     à te sentir obscurément

     il semble que s’efforce de paraître

     impalpable dans l’invisible

     le je-ne-sais-quoi de nos âmes

     en sympathie presque insensible

     qui se disent en toi et moi

 

     ce qui se voile et se dévoile

     de ta chair aux yeux de ma chair

     est le don offert idéal

     qu’on aperçoit dans un éclair

 

19 juin 2018

     Spiritualité laïque ? Il semble, selon Matthieu Ricard, que le Dalaï-lama soit « très attaché à la notion de spiritualité laïque ». Mais que signifie ce terme, pour lui et pour quelques autres ?

     André Comte-Sponville défend une spiritualité laïque, en réalité une spiritualité athée (L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, 2006). Mais comment peut-on parler de laïcité spirituelle lorsqu’on prône l’athéisme contre la religion alors que le concept de laïcité est un concept politique qui demande de ne faire aucune différence entre les croyants et les incroyants. La laïcité n’est pas un concept spirituel.

     Si une « spiritualité laïque » et/ou une spiritualité athée se présente comme un aval et une pratique de valeurs positives telles que amour, bonté, générosité, compassion, sagesse…, il faut bien, en logique rationnelle, selon le principe de causalité, reconnaître une cause première à ces valeurs.

     Elles en ont nécessairement une. C’est ainsi que Platon a proposé le concept d’idées éternelles pour expliquer leur présence dans le temps.

     Quelle que soit notre religion ou notre irréligion, notre spiritualité, dans la mesure où elle se résume dans l’altérité, dans la valeur attribuée à l’autre quel qu’il soit, se fonde ultimement sur l’existence d’un Être éternel qui les constitue en son être. Avec toutes les autres valeurs positives, telles que la Beauté et l’Intelligence.

     Et pas plus qu’une spiritualité religieuse, une spiritualité laïque ou athée ne peut fonder ses valeurs sur le non-être. Le non-être ne peut pas produire de l’être.

     Et dans la mesure où une religion promeut ces valeurs positives dont le mot clé est Amour, elle se relie à cet Être de l’être éternel en le nommant Amour. Si ses penseurs la mènent logiquement au bout d’elle-même, ils découvrent l’inutilité, la non-pertinence, du sacré, qui est cosmique et non pas éternel. C’est cela qu’a pensé et vécu le Fils de l’homme.

 

     le crépuscule se parfume

     de la respiration des roses

     il semble que la moindre chose

     s’ouvre à la terre qui s’exhume

 

     le témoin qui s’enthousiasme

     de cette présence invasive

     se demande si le fantasme

     d’une belle persuasive

     ne l’a pas surpris par un charme

     dans le filet de l’invisible

     contre lequel prendre les armes

     serait une chose risible

 

     qui vit avec le crépuscule

     en fidélité à l’instant

     ni n’avance ni ne recule

     dans le cheminement du temps

 

     il hume les soupirs des roses

     à l’heure où les plus humbles choses

     partagent la maison commune

     avec chacun avec chacune

 

20 juin 2018

     La Beauté sauvera-t-elle le monde ? Certains l’ont cru suffisamment pour l’affirmer. Ainsi Dostoïevski dans L’idiot, où il le fait dire au Prince Mychkine. Mais cette phrase devenue une citation connue a été interprétée de diverses manières. Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es. L’idée n’était cependant pas nouvelle.

     Tzvetan Todorov, dans un article publié par Études Théologiques & Religieuses (Tome 82, 2007/3, pp. 321-335) diffusé sur l’Internet, a proposé une analyse de ce que la Beauté a fait naître dans la pensée de quelques personnages historiques, particulièrement aux XVIIIème et XIXème siècles. Pour Schiller, « c’est par la beauté que l’on s’achemine à la liberté ». Pour Hölderlin, « l’art est le premier enfant de la beauté divine ». Pour Wackenroder, « le Beau, dans son essence absolue, c’est Dieu ». Pour Chateaubriand, Dieu est « la beauté par excellence ».

     Les évangiles nous disent peu de choses sur la sensibilité du Fils de l’homme à la beauté. Nous avons cependant la petite phrase sur les fleurs des champs plus belles à ses yeux que la tenue d’apparat du Roi Salomon parce que Dieu les habille (Luc 12, 27s).

     Le principe de causalité établit rationnellement que la Beauté, comme toutes les « idées » de Platon, est nécessairement éternelle, et que toute beauté sensible (visible, audible, voire olfactive, gustative et tactile) et toute beauté figurative (gestes, actes, idées qualifiées de belles) réfèrent à cette Beauté éternelle par participation essentielle.

     C’est pourquoi la beauté est en elle-même inaccessible au désir de posséder, comprendre et dominer, même si elle donne valeur de possession, de compréhension et de domination aux objets sensibles qu’elle revêt. En elle-même, elle échappe aux forces cosmiques.

     Si on a pu dire que la Beauté était dans l’œil qui la contemple, c’est que l’œil ne peut la voir en elle-même que si la conscience y est sensible. Nous inspirant de Pascal parlant de Montaigne, nous pouvons dire que ce n’est pas dans la nature, mais en nous-mêmes que nous  trouvons la beauté que nous y voyons.

     C’est ainsi que Coleridge, reprenant les mots d’Isaïe et du Fils de l’homme, a pu se lamenter sur l’insensibilité de nombre d’humains à la splendeur du monde : « ils sont des yeux et ne voient point ». À la fin de son poème, « This Lime-Tree Bower my Prison » (Cette tonnelle de tilleul ma prison), où il imagine les expériences esthétiques de ses amis en promenade, il conclut en écrivant, « No sound is dissonant which tells of life, Aucun bruit n’est laid qui parle de la vie », exprimant ainsi sa sensibilité à la beauté des moindres bruits de la nature.

 

     au crépuscule les grenouilles

     à la surface se racontent

     de longues histoires sans honte

     qui pataugent et qui gribouillent

 

     elles doivent les trouver belles

     on se demanderait pourquoi

     sinon au lieu de rester cois

     leurs gosiers en leurs ribambelles

     déploient les échos des surfaces

     d’un bout à l’autre de l’étang

     avec une joie que l’espace

     relance à tous les écoutants

 

     il n’est alors qu’être attentives

     à l’accueil de la voix divine

     pour qu’en un instant se devine

     la présence définitive

 

     elles se donnent au crépuscule

     en partenaires du silence

     qui avec elles véhiculent

     l’indicible dans son absence

 

 

21 juin 2018

     Art sacré. Les religions se présentent avec le visage de la Beauté. L’Europe chrétienne  a produit l’art roman des églises et des monastères, l’art gothique des cathédrales, l’art baroque et sa profusion d’ornements. Au XXème siècle encore on n’a pu concevoir des églises qui ne chercheraient pas à être belles dans leur architecture, leurs vitraux, leur liturgie, leur musique. On peut  penser, entre autres, à la chapelle Notre-Dame-Du-Haut que Le Corbusier à conçue à Ronchamp, à la chapelle du Rosaire que Matisse a conçue à Saint Paul- de-Vence, la verrière de l’église Saint-Pierre d’Yvetot…

     L’hindouisme a produit des temples admirables, l’islam des mosquées splendides.

     On peut peut-être objecter que ces beautés sacrées sont pour une part au service de la puissance du sacré sur les croyants. Le sentiment qu’elles ne rendent pas forcément justice à l’Éternel a pu d’ailleurs mener à des formes diverses d’iconoclasme.

     Le sentiment esthétique est cependant une voie vers le divin. Chez les consciences qui s’ouvrent à l’Amour, la beauté, admirée plutôt que désirée en ce qu’elle habille, réfère, au-delà du cosmique désirable, compréhensible et puissant, à la face voilée de l’Éternel.

     L’esthétique se joint à la compassion et à l’ascèse que Schopenhauer a perçues comme les voies de la libération de la douleur et de l’ennui. Mais Schopenhauer n’a pas su reconnaître dans ces voies de la libération des chemins de l’Éternel Amour.  

 

     le coq en sa langue a chanté

     dans l’enclos où il règne

     était-il par le jour hanté

     dans la nuit qui l’enseigne

 

     ce n’était pour moi qu’un signal

     qu’à force de l’entendre

     je ne voyais que le banal

     où l’on se laisse prendre

 

     il m’aurait fallu attentive

     oublier le langage

     et l’interprétation fautive

     que donne d’âge en âge

     chaque peuple en son inconscience

     que les mots nous trahissent

     que notre pauvre science

     manque le beau qui bruisse

 

     ce que ce coq à mon insu

     en annonçant l’aurore

     a apporté aux cœurs déçus

     est une rose près d’éclore

 

 

22 juin 2018

     « Il fait pleuvoir » la beauté « sur les bons et sur les méchants » (cf. Matthieu 5, 45).

     On a pu parler de la beauté du diable pour désigner la beauté des jeunes gens et des jeunes filles en fleur chez qui elle est au service de cet eros que dans leur obsession patriarcale les religions monothéistes assimilent au mal diabolique.

     Eros n’est pas la Beauté éternelle qui l’habille. Eros n’est pas le mal cependant, il est simplement inutile pour le Royaume où « c’est l’esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien » (Jean 6, 63) et « à la résurrection… on ne s’épouse pas » (Luc 20, 35), et encore « il n’y a plus ni mâle ni femelle » (Galates 3, 28).

     Mais la Beauté est éternelle en elle-même, telle qu’en sa relation essentielle avec l’Éternel Amour.

     Il faut donc nous garder de confondre la Beauté avec ce qu’elle habille. Il existe des critiques littéraires qui vantent, entre autres, l’œuvre du marquis de Sade, champion  d’eros et de thanatos, en raison de la beauté de son écriture, mais aussi, on peut le conjecturer, en raison de leur propre libido. Cependant, comme on l’a dit de Talleyrand, c’est « de la merde dans un bas de soie ». Il ne faut pas confondre la chair et l’esprit, le cosmique et l’Éternel. La chair, certes, ce n’est pas de la merde, mais on peut garder l’image en disant qu’elle est l’excrément du Royaume, ce qui en est rejeté après avoir nourri la conscience en son cheminement spirituel.

 

     sans leur bruissement incessant

     ce que chantent les feuilles

     ne serait pour ceux qui l’accueillent

     que le signal du vent

 

     si l’oreille du cœur écoute

     n’y a-t-il pas un impensable

     qui se révèle inoubliable

     lorsque revient geindre le doute

 

     dans le bruissement insensible

     des ondes par milliards

     que pèsent quelques mots bavards

     si facilement accessibles

     quand le cœur attentif devine

     la sublime harmonie

     de cette unique symphonie

     inachevée divine

 

     si tu écoutes bruire l’être

     aux chantefables des feuillages

     tu apercevras le visage

     en instants purs de l’apparaître

    

 

23 juin 2018

     Si l’on accepte de considérer les trois voies de la libération proposées par Schopenhauer comme des chemins de l’Amour Éternel qui libère, on pourra les examiner et les comparer. Entre l’esthétique et l’ascèse, la compassion y apparaît comme la voie royale, car elle risque moins que les deux autres d’être au service du développement personnel plutôt que du développement du sens de l’autre.

     L’hindouisme de la Bhagavad Ghita invite à la libération par l’ascèse :

 

         « Doté d’un intellect purifié, maîtrisant le mental par une ferme détermination, se détournant du son et autres objets des sens, rejetant l’attraction et l’aversion (eros et thanatos), vivant dans la solitude, mangeant légèrement, tenant sous contrôle le mental, la parole et les organes d’action, toujours absorbé dans le yoga de méditation, prenant refuge dans le détachement et ayant abandonné l’égotisme, la violence, l’arrogance, le désir, la colère,  et l’instinct de possession, il devient paisible, libéré de la notion du “ je et moi “, et ainsi digne de s’unir au Suprême Être (Para-Brahman). (18.51-53)

         Absorbé dans le Suprême Être (Para-Brahman), l’homme serein ne s’afflige ni ne désire. Devenant impartial envers tous les êtres, il obtient Mon Parā-Bhakti, l’amour dévotionnel le plus élevé. » (Voir aussi 5.19) (18.54)   

On voit dans ce texte que la libération de « l’égotisme » et de ce qui s’y rattache, « violence, arrogance, désir, colère, instinct de possession », s’obtient par l’effort ascétique. Il n’y est pas question de la grâce, de l’action de l’Esprit « venant en aide à notre faiblesse » (Romains 8, 26). On n’y voit pas que « l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi » puissent être « le fruit de l’Esprit » (Galates 5, 22) et non le résultat des simples efforts humains.

     La voie de l’ascèse telle que la présente la Bhagavad Ghita est d’une exigence qui n’est pas à la portée de toutes et tous, et qui d’ailleurs ne vise au départ que la libération de soi, alors que la voie de la compassion est d’emblée souci de l’autre, de l’autre comme soi-même sans doute au départ, mais qui mène au souci de l’autre comme autre quel qu’il soit, ami ou ennemi, « le méchant et le bon, le juste et l’injuste » (Matthieu 5, 45), l’animal, la plante, l’ensemble des êtres du cosmos (en écologie intégrale).

     La voie de la compassion, de l’empathie généralisée, ne rencontre pas les difficultés et les inconvénients de l’ascétisme, car elle est une collaboration à l’Amour présent au plus intime de l’être. C’est en suivant sa « petite voie » dans cet esprit que Thérèse de Lisieux est parvenue à la participation à l’Amour Éternel, bien que l’on puisse regretter son « papa le bon dieu » mythique patriarcal et son danger d’infantilisation.

 

     les balancements des ramures

     se donnent à l’esprit

     et nullement surpris

     s’abandonnent en danse mûre

 

     dans la brise et dans la tempête

     cette danse de grâce

     redit à la surface

     la joie profonde d’une fête

 

     quelle conscience les anime

     les faisant consentir

     au mouvement qu’attire

     discrète au plus intime

     la sève que tout l’univers

     en sa longue patience

     et sa subtile science

     a conçue comme son envers

 

     il n’est que de les faire siens

     pour que leur élégance

     devienne la mouvance

     de l’esprit en notre bien

 

 

24 juin 2018

     « À son image et ressemblance il fait l’humain… mâle et femelle il les fait » (Genèse 1, 27). Nous pouvons faire dire bien des choses à ce texte, en donner, en accepter ou en refuser les interprétations selon ce que nous y trouvons et voyons nous-mêmes. Nous pourrions par exemple en inférer que l’Éternel est bisexuel puisque l’humain est à son image. Sale coup pour le patriarcat (et pour le matriarcat) !

     Si nous reconnaissons la découverte de C.G. Jung, à savoir l’anima de l’homme et l’animus de la femme, nous reconnaissons que notre sexe physique se double d’un partenaire psychique en notre unique chair.

     Sexuellement, nous sommes toutes et tous mâles et femelles en proportions diverses. Il existe des femmes dont l’animus psychique inconscient est si puissant qu’elles se sentent hommes au point parfois de se vouloir transgenres. Il existe de même des hommes dont l’anima psychique inconsciente est si forte…

     Alors tout homme a intérêt à reconnaître et cultiver sa part de féminité et toute femme a intérêt à reconnaître et cultiver sa part de masculinité.

     Reste à savoir ce qu’est la féminité et ce qu’est la masculinité. Le Petit Robert n’est pas très bavard dans sa définition de la masculinité, mais il renvoie à la virilité. Viril : « qui a les caractères moraux qu’on attribue plus spécialement à l’homme : actif, énergique, courageux, etc. » Définition prudente : « qu’on attribue… » et définition qui par ailleurs sent son patriarcat. Pour la féminité, le dictionnaire est, en somme, aussi peu disert et aussi prudent: « ensemble des caractères correspondant à une image sociale de la femme (charme, douceur, délicatesse) ».

     Voilà qui invite à ruminer, trier, retrancher, ajouter. On peut faire sienne l’hypothèse selon laquelle l’intuition relève de la féminité et l’intelligence de la masculinité, aux sens bergsoniens. Ce serait son anima qui rend l’homme intuitif et ce serait son animus qui rend la femme intelligente. On pourra alors accuser celles et ceux qui disent pis que pendre de l’intuition que leur conscience souffre d’un excès de masculinité consciente ou inconsciente. Négliger l’intuition, ou négliger l’intelligence (ce qui arrive plus rarement dans la société occidentale patriarcale), c’est perdre une part non négligeable de son humanité.

     À creuser aussi, l’idée que la science relève surtout de l’intelligence et que l’art relève surtout de l’intuition. Quoi qu’il en soit, nous avons intérêt, si nous sommes physiquement femmes, à cultiver notre masculinité, et si nous sommes physiquement hommes, à cultiver notre féminité.

     Cela suppose d’admettre que nous sommes tous et toutes des êtres psychiques autant que physiques et, par inférence, que tout être matériel l’est aussi, le non-existant ne pouvant produire de l’existant : si le minéral n’était que physique, comment dans le processus de l’Évolution aurait-il pu produire du vivant et le vivant du conscient ? La pensée occidentale est loin de tenir ce raisonnement, qui n’est pourtant qu’une application du principe de causalité et du principe d’identité qui le fonde.

     Cette pensée est loin aussi de considérer que tout cela relève de l’Éternel Amour, qui crée l’humain à son  image, mâle et femelle.

 

     sur la même fleur l’androcée

     côtoie le gynécée

     vivant en bonne intelligence

     ces deux ont même sens

 

     on ne sait ce que se racontent

     leurs beautés éphémères

     sans vergogne et sans honte

     en brûlante atmosphère

 

     il a fallu que le soleil

     mais aussi que la lune

     dans le jeu du chacun chacune

     tour à tour émerveillent

     la sève depuis la racine

     attirée vers le ciel

     pour qu’enfin elle s’y révèle

     au feu de la gésine

 

     c’est au profit de l’avenir

     tout autant de l’instant

     que ne cesse le temps

     de faire à l’un et à l’autre plaisir

    

 

25 juin 2018

     La « libération de la femme », à laquelle les scandales des harcèlements et des viols ont récemment donné un coup d’accélérateur, risque de ne pas être une libération de la féminité des hommes et de la masculinité des femmes, de n’être qu’un épisode dans la guerre des sexes plurimillénaire.

     L’évolution, le progrès des sociétés humaines est une longue et lente aventure. Les révolutions culturelles occidentales, celles qu’a connues l’Europe, la France en particulier à la fin des années soixante, ne peuvent modifier le cours de l’histoire sociopolitique de ces sociétés. 

     À preuve le triomphe actuel de la liberté sur l’égalité où le capitalisme régit l’économie de l’ensemble de la planète, enrichissant les riches et appauvrissement les pauvres.

     Le vrai moteur de l’évolution progressive de l’humanité, c’est « l’Esprit planant sur les eaux » cosmiques et humaines… « l’Esprit qui renouvelle la face de la terre », notre maison commune (Genèse 1, 2. Psaume 104, 30). Mais cet Esprit est l’Esprit de l’Amour Éternel et il ne force pas plus les consciences en leur liberté que le cosmos en son indétermination. Il est en-deçà au-delà du désir de posséder, comprendre et dominer qui mène l’humain premier tant que celui-ci ne l’accueille pas.

     C’est par l’Amour d’altérité positive que femmes et hommes peuvent se réconcilier avec les autres dans la liberté et dans l’égalité, et chacune chacun avec soi-même.

 

     les souffles de l’aube déploient

     la force et la douceur

     de l’invisible    envoient

     les messages de l’intérieur

 

     on ne sait dire à les entendre

     se glisser dans les branches

     s’ils se veulent violents ou tendres

     dans le grand jeu des hanches

 

     ce sont les mouvements visibles

     qui parlent à l’espace

     ce sont les bruissements audibles

     qui parlent au silence

     et annoncent la face

     de ce qui donne sens

     à l’œil à l’oreille attentives

     et déjà se prononcent

     pour proclamer l’annonce

     de la venue définitive

 

     aux noces de l’espace et du silence

     la force et la douceur

     murmurent l’intérieur

     de tout ce qui s’accorde en prenant sens

 

 

26 juin 2018

     La pensée africaine est holiste, « totalist », dit Wole Soyinka. Ce holisme ne se conçoit pas seulement selon l’anatomie et la physiologie humaines où le physique et le psychique sont indissociables dans la chair, il se conçoit selon la totalité du cosmos, lui-même physique et psychique dans la matière.

     On voit ce que cela peut signifier pour la féminité et la masculinité des humains, au niveau social, mais d’abord au niveau personnel.

     S’il n’est pas certain que le comportement personnel et social des Africains traduise toujours cette vision du monde, celle-ci néanmoins les y invite.

     Soyinka n’a cessé d’insister sur ce que, dans la suite du « cosmic totalism », il appelle un « conceptual totalism » qu’il oppose au European  compartmentalist  intellect » (Myth, Literature and the African World, p. 138). Dans cette perspective, il est inconcevable de dissocier et plus encore d’opposer l’intuition et l’intelligence aux sens bergsoniens. Et implicitement, la féminité et la masculinité, l’art et la science, l’écologie et l’économie, la mystique et la politique…

     La vision cosmique et anthropologique qui s’inscrit dans la perspective de la Vérité dont le Fils de l’homme a témoigné (Jean 18, 37), selon la lignée des prophètes qui l’ont précédé, inclut ce holisme, mais dans une dynamique qui fait passer de l’humain premier cosmique charnel à l’humain dernier acosmique spirituel.

     Cette dynamique est un accomplissement plutôt qu’une abolition (Matthieu 5, 17). Le Fils de l’homme n’est pas « de ce kosmos » (Jean 8, 23), mais il présente la Vérité en images cosmiques, en meshalim qui sont, comme dit Pascal, des figures de la charité.

 

     grappes de roses généreuses

     dans la chaleur du jour

     où s’efface l’amour

     vous êtes la beauté heureuse

 

     car vous êtes tout inutiles

     pour l’œil encore avide

     en qui se fait limpide

     votre présence plus subtile

 

     rendu sensible votre apport

     la générosité

     de la pure beauté

     fragile et proche de la mort

     déjà colore d’une aura

     tremblante pâlissante

     envahissante aimante

     ce qui bientôt sera

 

     rosier grimpant qui surabondes

     ta floraison nombreuse

     dans l’ombreuse oraison

     prépare la sortie du monde

 

 

27 juin 2018

     Notre épistémè occidentale peine à reconnaître les liens qui associent entre elles les diverses régions de l’être et entre eux les divers concepts qui les expriment.

     On commence à admettre, comme le fait la lettre encyclique du pape François, Laudato si’, le souci de la maison commune, « la crise écologique et sociale qui menace notre maison commune. » Comme le résume la « présentation et guide de lecture », cette lettre invite à prendre en compte « l’interdépendance entre les pauvres et la fragilité de la planète ; la conviction que dans le monde tout est lié à tout » (op. cit., p. X).

     C’est bien cela le holisme, le « totalisme cosmique » qui se reflète en un « totalisme conceptuel » (Wole Soyinka). Il est vain et préjudiciable d’isoler quoi que ce soit de quoi que ce soit d’autre pour bien connaître le tout et les parties du tout dans le monde, la société  et la personne.

     Pascal en avait la conviction, mais il n’a guère été entendu par les penseurs occidentaux qui l’ont suivi : « Les choses étant causées et causantes, aidées et aidantes médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (Pensées, éd. Sellier 230, pp. 168s).

     Il s’agit ni de confondre, comme on accuse parfois le holisme de le faire, ni de séparer, comme Soyinka accuse l’épistémè occidentale de le faire. Il s’agit de penser « sans séparation et sans confusion » comme les théologiens du Concile de Chalcédoine (451) l’ont pensé de la relation liant le divin et l’humain.

     On peut ainsi concevoir dans la pensée intuitive et réflexive, et vivre dans l’action, l’ensemble des réalités cosmiques et humaines, et plus particulièrement les relations des humains entre eux et avec le cosmos. Ainsi se justifie le souci commun sociologique et écologique de protéger les humains de toutes conditions, à commencer par les plus démunis, et de protéger la nature, à commencer par ce en quoi elle est le plus en danger.

     On peut aussi penser et vivre, entre bien d’autres choses, ce que certains appellent maintenant l’interconvictionnalité, dialogue entre toutes les convictions, intellectuelles, esthétiques, spirituelles…

 

     tu as reconnu l’abeille

     et ses parcours quotidiens

     entre les fleurs et les siens

     entre les deux et les tiens

     dans une unique merveille

 

     c’est dans sa maison commune

     la ruche entre ses rayons

     que s’exerce sa raison

     avec toute sa passion

     vécues par toutes et chacune

 

     elle n’y fait jamais rien

     pourtant qu’avec le souci des fleurs

     la nourrissant d’heure en heure

     dans ses joies et dans ses pleurs

     avec le beau et le bien

 

28 juin 2018

     On peut ne pas croire en l’Éternel Amour, on peut, en bonne athée, trouver dans l’organisation du cosmos comme dans celle des sociétés humaines des arguments « prouvant » que la présence du « mal » ruine cette croyance.  

     On peut cependant, qui que l’on soit, avec un minimum de puissance intellectuelle, faire de l’idée de l’Éternel Amour une expérience de pensée : si l’Être de l’être, dont le principe de causalité établit l’existence nécessaire, est Éternel Amour, quelles en peuvent être les implications pour les êtres ?

     On peut commencer cette expérience de pensée réflexive en se demandant ce qu’est l’amour lorsqu’on le conçoit comme le fondement éternel de tous les êtres tels qu’on les connaît. Le moment décisif vient avec la conception de l’amour tel qu’il est présenté dans la tradition intellectuelle.

     Cette tradition, grecque en tout cas, parle de eros, philia et agapè. Eros est désir, libido, et se détaille en désir de posséder, comprendre et dominer l’autre. Philia est sentiment et volonté de bienveillance réciproque entre les êtres, les êtres humains en particulier. Il se traduit souvent par « amitié ». On peut aussi l’envisager comme régissant avec sagesse les relations entre les humains selon la Règle d’or : « faire aux autres ce que l’on souhaite qu’ils nous fassent et ne pas faire aux autres ce que l’on ne souhaitent pas qu’ils nous fassent », Règle d’or que la Loi de Moïse ordonne sous la forme du second commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

     Agapè est la volonté de servir l’autre sans attente de réciprocité, sans raison de sagesse. Il se trouve que c’est précisément ce que propose l’Évangile : « Aimez vos ennemis », proposition justifiée par l’idée que l’on s’y fait de l’Éternel : « Vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 43-48).

     On voit alors qu’en fait l’expérience de pensée réflexive sur le concept de l’Être de l’être comme Éternel Amour rejoint l’intuition non réflexive du témoignage du Fils de l’homme à ce qu’il pense être la Vérité (Jean 18, 37).

     Alors ? Notre expérience de pensée réflexive n’est-elle envisageable qu’à partir d’un pensée intuitive ? Faut-il qu’ici la raison s’appuie sur le cœur comme y invite Pascal ? « C’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et  qu’elle y fonde tout son discours » (Pensées, éd. Sellier 142, p. 106).

 

     la pierre est dans le vieux mur

     et tu l’entends qui murmure

     le soupir d’antiques choses

     en attente de la rose

 

     il y a des siècles déjà

     que l’une de ses six faces

     s’offre à toutes les caresses

     qui l’embellissent sans cesse

 

     les cinq autres qui s’insèrent

     parmi celles qui les serrent

     éprouvent une aventure

     où le passé le futur

     étonnamment se ressemblent

     en tout ce qui les rassemble

     dans le regard de l’instant

     que leur portent les passants

 

     le passé le plus lointain

     cependant et le destin

     que leur réserve la rose

     en autres les métamorphosent

 

29 juin 2018

     Pour réaliser une expérience de pensée sur l’identité de l’Être de l’être éternel comme Amour, on cherche à reconnaître les qualités de cet Amour parfait.

     Son Altérité positive infinie donne toute leur importance, leur dignité, leur valeur aux êtres finis. On peut être tenté de les résumer dans les trois valeurs humaines que propose la devise de la République française, à savoir Liberté, Égalité, Fraternité (dont il est utile de connaître comment-pourquoi elles ont été choisies).

     La Liberté, en termes cosmiques, s’appelle indétermination. Sa part dans le jeu des forces cosmiques – certains l’appellent hasard – fait que l’Évolution de l’univers n’est pas jouée d’avance dans les « détails » que représentent, par exemple, l’organisation des systèmes planétaires, l’apparition des espèces vivantes sur notre planète… sans doute les aléas météorologiques impossibles à prévoir en leur apparition précise dans l’espace et le temps.

     La liberté humaine est la continuation de cette relative indétermination. Le destin d’un être humain n’est pas fixé par les forces qui ont présidé à sa conception. C’est ainsi, par exemple, que deux vraies jumelles ne vivent pas des existences identiques.

     Nous pouvons attribuer cette indétermination-liberté à l’Esprit de l’Éternel Amour comme élément essentiel de son Être.

     L’Égalité doit procéder aussi de cet Amour qui ne peut privilégier tel ou tel humain, tel ou tel peuple… mais qui les laisse à leur indétermination-liberté. Il s’agit d’une égalité d’essence que reconnaît la Déclaration des Droits Humains : « tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits et en dignité… » Les inégalités physiques-psychiques, intellectuelles, esthétiques, sociales… n’entament en rien cette égalité ontologique. Si nous participons à l’Amour parfait, nous pensons tout être avec cette conviction et nous l’abordons en vivant cette égalité.

     La Fraternité n’est pas dissociée du couple Liberté-Égalité essentielle à l’Éternel Amour. On est bien loin de la croyance en un dieu tout-puissant qui punit et récompense avec une « énorme » justice et une « énorme » miséricorde dans la théologie admise par Pascal (Pensées, éd. Sellier 680, p. 458). L’Amour Éternel est pour tout être fini un frère et une sœur. Il nous invite à participer à cette fraternité-sororité.

     Les mots-concepts utilisés dans une expérience de pensée cherchant à reconnaître l’essence de l’Éternel Amour sont nécessairement déficients, comme le mot « Amour » lui-même en sa pluralité sémantique. Ils peuvent néanmoins nous amener au seuil de l’intuition-vie mystique muette de l’Être de l’être.

 

     on dit que dans la brise ces trois flottent

     mais c’est la brise qui tressaute

     et tressaille indéfiniment

     dans le désir de son amant

 

     il ne fait que rendre visible

     à l’œil qui les choisit pour cible

     dans le signe de leurs couleurs

     quelques-unes de leurs douleurs

 

     de leurs douleurs et de leurs joies

     selon que les choisit l’émoi

     de l’âme qui y sent l’image

     des émotions qui se propagent

     à travers les vastes espaces

     de nos rues de nos places

     qui s’en viennent et qui s’en vont

     comme tous nos élans le font

 

     pour le regard qu’instruit le sage

     le drap qui flotte a des messages

     de l’amant où se renouvelle

     la face de notre terre si belle

 
30 juin 2018

     Face à l’infini de l’espace effrayant (« le silence de ces espaces infinis m’effraie. Pensées, éd. Sellier 233, cf. 681, p. 472), Pascal cherche à dominer son effroi par son intelligence : « Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai point d’avantage en possédant des terres. Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends » (145).

     Pascal se soucie de sa dignité et il la trouve dans la pensée qui « comprend ». On voit que cette compréhension est une puissance opposée en l’occurrence à la puissance effrayante de l’infini de l’espace.

     Pascal avait pourtant connaissance de la « libido sciendi, concupiscence des yeux » indissociable de la « libido sentiendi, concupiscence de la chair », et de la libido dominandi, orgueil de la vie », fleuves de feu qui embrasent plutôt qu’ils n’arrosent » (460). Sa compréhension de l’univers par la pensée relève de la concupiscence. Elle participe du jeu des forces du kosmos-monde où l’humain se réalise en dominant l’autre (cf. Genèse 1, 28). On doit certes accorder sa valeur temporaire à ce désir de l’intelligence de comprendre l’univers en son tout et en ses parties, mais la destinée offerte aux humains est d’échapper au kosmos et à ses trois concupiscences-libido. La chair, participant du kosmos, est provisoire. « C’est l’esprit qui donne la vie, ma chair est inutile » pour ce qui est du Royaume (Jean 6, 63).

     Si Pascal avait su penser la petite phrase de Jean « o Theos agapê estin » (I Jean 4, 8), il se serait débarrassé de l’effroi cosmique, non en y opposant la puissance de son intelligence mais en reconnaissant le visage voilé (Isaïe 45, 15) de l’Éternel Amour. Il aurait réalisé, vécu, la présence de l’Amour au moindre micron de l’espace « infini », à la moindre microseconde du temps, comme à sa plus intime intimité. Il serait passé de la compréhension réflexive à la communion intuitive.

     (Il est vrai que mot « comprendre », comme bien d’autres, a plusieurs sens : si l’on dit,  « je vous comprends », si l’on fait preuve de compréhension, on fait en réalité acte d’intuition plutôt que d’intelligence aux sens bergsoniens.

 

     l’épi froissé livre les grains

     et l’exploitant compte les gains

     cependant son âme sensible

     à l’âme voilée invisible

     contemple le discours paisible

     des dix mille qui se murmurent

     les soupirs de la moisson mûre

 

     les souffles tendres qui accueillent

     ces soupirs et puis les recueillent

     emportent vers cet inconnu

     qui les attend tremblant et nu

     les illusions qu’il a perdues

     en sa marche vers le probable

     dont il espère être capable

 

     dans la paume l’épi froissé

     en grain et glume dispersé

     lui offre l’éternel message

     proposé par l’unique sage

     sur chacun des mille visages

     répandus de par l’univers

     en son endroit en son envers

 

 

1er juillet 2018

     Intentio lectoris ? Que poursuit une lectrice un lecteur en abordant un texte ? On peut penser que son intention, son but, est différent selon la nature du texte, scientifique, littéraire, informationnel… On ne lit pas un poème comme on lit une recette de cuisine… Et l’intentio lectoris est censée dialoguer avec l’intentio auctoris et l’intentio operis.

     Une lectrice un lecteur devrait prendre conscience que sa lecture n’est pas « innocente », « objective ». L’intentio lectoris joue un rôle jusque dans les textes philosophiques, voire scientifiques.

     Les écrits de Copernic ont d’abord été différemment reçus par celles et ceux qui étaient imbus de la théologie cosmique de l’époque et par celles et ceux chez qui cette théologie n’engendrait pas une conviction sacrée et qui étaient donc ouvertes à la nouveauté scientifique.

     La philosophie de Schopenhauer a été boudée à une époque où Hegel attirait la masse des intellectuels… À ses débuts Bergson ne faisait pas salle comble pour ses conférences.

     Le matérialisme psychique a de nos jours encore bien du mal à prendre pied dans un monde occidental imbu de matérialisme physique.

     L’intentio lectoris a cependant un enjeu plus fondamental, celui qui se joue entre l’humain premier et l’humain dernier. Nous n’en sommes généralement pas conscientes, mais nous abordons les textes, comme naturellement, pour les comprendre, c’est-à-dire pour les posséder, les dominer, les faire nôtres, selon l’optique du monde-kosmos (I Jean 2, 16). Dans la mesure cependant où nous nous laissons inspirer par l’Éternel Amour, selon l’humanité dernière, nous cessons peu à peu de lire pour nous-mêmes et pour notre enrichissement intellectuel, esthétique, spirituel… et nous commençons à lire pour l’autre, pour communier à l’autre intuitivement.

     C’est au moins une question que nous pouvons nous poser lorsque nous lisons, prenant et gardant conscience de notre intention de lecture. Lorsqu’il s’agit de textes sacrés ou sacralisés par l’épistémè où nous évoluons, notre intention devrait s’éclairer à la lumière de l’Esprit, en lectio divina, par la présence à l’Éternel Amour.

 

     ils s’amusaient à lire le nuage

     l’une d’elles y voyait une bête sauvage

     un autre imaginait une tortue

     remuant disait-il sa tête tordue

 

     une autre affirmait qu’à n’en pas douter

     il s’agissait en fait d’un arbre étêté

     dont une branche doucement agitée

     signalait un message à conforter

 

     fallait-il alors lancer la discussion

     pour apporter des justifications

     aux unes aux autres interprétations

     du jeu des belles imaginations

 

     quelle leçon leur donnait le nuage

     en modifiant sans cesse ses ramages

     au gré du souffle où nul ne peut prévoir

     ce que tout un chacun peut se donner à voir

    

2 juillet 2018

     Il est illusoire de croire que la violence pourrait disparaître de l’humanité avec son cortège d’agressions, d’assassinats, de massacres, de viols et de vols, de tortures, d’attentats, de famines organisées, jusqu’à la joie mauvaise du malheur des autres. Thanatos comme Eros font partie de notre ADN. Dans le langage de l’Évangile, ces deux forces qui nous habitent s’appellent en grec épithumia tês sarkos et alatsoneia tou biou, en latin concupiscentia carnis et superbia vitae, auxquels s’adjoint épithumia tôn ophthalmôn, en latin concupiscentia oculorum (I Jean 2, 16).

     Certes, comme l’a vu Pascal, l’humanité a eu depuis longtemps la sagesse de canaliser ces forces de la concupiscence pour en tirer « des règles admirables de police (ordre, règlements), de morale et de justice ». Il a ajouté cependant que « dans le fond, ce vilain fond de l’homme, ce FIGMENTUM MALUM * n’est que couvert, il n’est pas ôté » (Pensées, éd. Sellier 244)

     * Figmentum malum, la mauvaise composition du cœur de l’homme, cf. 309 et Genèse 8, 21.

     Telle est la présence active du « monde », des forces cosmiques en chacun chacune d’entre nous, et nous sommes invitées à en garder conscience « avec crainte et tremblement » pour y résister.

     La lettre de Jean ajoute cependant que le monde des forces, en nous Eros et Thanatos, est transitoire au sens que nous sommes toutes et tous appelés à nous en libérer par la grâce de l’Esprit de l’Amour Éternel : « le monde passe et la concupiscence avec lui, mais celui qui fait la volonté de Dieu (qui Aime) demeure à jamais » (I Jean 2, 17).

 

     la rose que tu vois ne dure

     que le court instant d’un murmure

 

     mais celles qui l’ont précédée

     et qui déjà sont décédées

     avec celles qui les suivront

     et demain s’épanouiront

     sont présentes dans l’éternel

     de l’âme avec son idée belle

 

     réjouis-toi de son visage

     avec celle qui vit sans âge

 

 

3 juillet 2018

     Il est profitable d’appliquer au cosmos la grille de lecture des écrits et des paroles humaines. Pour le cosmos aussi il existe une intentio auctoris, une intentio operis et une intentio lectoris. Cela s’appelle des visions du monde.

     Nous pouvons conjecturer que l’intentio auctoris et l’intentio operis du cosmos sont identiques si nous admettons que l’auteur du cosmos, l’Être de l’être, est Amour et donne en conséquence à son œuvre indétermination et liberté : le cosmos est à la fois régi par la loi des forces d’attraction et de répulsion reconnues par la physique classique et par l’indétermination admise par la physique quantique en ses phénomènes « acausaux ».

     L’intentio lectoris du cosmos est multiple selon les cultures et selon les consciences, l’idéal étant évidemment qu’elle soit identique à l’intentio auctoris et à l’intentio operis. On doit d’abord constater la pluralité des lectures du cosmos et leurs conflits. La lecture proposée par le Livre de la Genèse n’est pas celle de l’Évangile et celle de l’Évangile n’est pas celle des philosophes occidentaux, en particulier celle des Lumières : Locke, Hume, Descartes, Hegel, Nietzsche… Les attaques virulentes de Nietzsche contre ce qu’il croit être l’Évangile témoignent, plus que beaucoup d’autres, de l’incompatibilité des diverses lectures du cosmos et visions du monde.

     Cette incompatibilité nous invite à la discussion, mais cette discussion semble vouée à la stérilité car elle oppose des convictions inébranlables. On est donc tenté de répéter avec Montaigne, « Que sais-je ? »

     Ce que l’on peut tout de même proposer à titre d’hypothèse, c’est que la vision judaïque du monde et la vision nietzschéenne ont comme point commun de se fonder sur le langage. La Genèse fait croire à une création par la parole, c’est-à-dire physique et demandant donc une lecture littérale, celle qu’adoptent les croyants fondamentalistes. Ce n’est pas la lecture proposée par les prophètes et par leur lecture figurée s’exprimant dans le langage des meshalim.   

     C’est en prophète que le Fils de l’homme a pu dire, « si ton œil te scandalise, arrache-le… » (Marc 9, 47). C’est du langage parabolique, du mashal. Mais Nietzsche l’a compris quasi physiquement et il a eu beau jeu d’accuser Jésus d’avoir condamné la chair.

     Les prophètes sont des gens de l’Esprit, et leur langage n’est pas littéral physique mais figuré psychique. Le Fils de l’homme s’est efforcé de faire reconnaître ce langage, mais il n’a guère réussi. Lorsqu’il a dit qu’il fallait naître une seconde fois, Nicodème n’a pas compris (Jean 3, 3-9). Lorsqu’il a dit qu’il fallait manger sa chair et boire son sang, ses auditeurs se sont détournés (Jean 6, 51-60). La doctrine catholique de la transsubstantiation est une incompréhension du langage mashal du Fils de l’homme.

     L’intentio lectoris du cosmos comme celle des écrits et des paroles des humains, sacrées et profanes, est liée à l’idée que les lectrices et lecteurs se font de l’Éternel. Aime et pense ce que tu veux, car tu penseras selon l’Amour et selon les conséquences cosmiques qu’il entraîne. Ta lecture du cosmos, ton intentio lectoris sera nécessairement cohérente avec son intentio auctoris et avec son intentio operis. C’est ainsi, par exemple, que tu y liras l’indétermination et la liberté comme entraînant la possibilité du « mal » tant cosmique qu’humain.

 

     sur elle-même la terre qui tourne

     s’est longtemps demandée pourquoi

     les hommes en toute bonne foi

     voient le soleil et se détournent

 

     c’est bien cette mère pourtant

     qui berce nos nuits et nos jours

     en faisant sa place à l’amour

     en belle maîtresse du temps

 

     une lecture poétique

     amoureuse du monde

     découvre ce qu’y fonde

     l’amour et son éthique

     où l’autre voit ses droits

     tout comme ses devoirs

     qui se donnent à voir

     à toute bonne foi

 

     alors la terre et le soleil

     en ronde galactique

     loin d’être énigmatiques

     dans l’espace émerveillent

 

 

4 juillet 2018

     Penser que notre intentio lectoris du cosmos est invitée à coïncider avec son intentio auctoris-intentio operis, ce n’est pas adopter la croyance fondamentaliste selon laquelle la Bible ou le Coran renfermerait tout ce qu’on peut savoir du cosmos. Au contraire, cette attitude les disqualifie dans ce domaine, car leur théologie est celle d’un dieu tout-puissant omniscient agissant dans le cosmos par sa parole selon son bon plaisir de monarque absolu alors que le comportement du cosmos la ruine depuis quelques siècles.

     La bonne théologie est celle de l’Amour Être de l’être en toutes ses implications, en particulier celle de l’indétermination-liberté qui laisse le cosmos évoluer, en partie, selon des développements imprévisibles.

     La conviction d’un Laplace pour qui il suffirait de bien connaître le détail des lois de la nature pour prédire infailliblement son avenir est donc une illusion, une illusion de même nature que la croyance fondamentaliste en l’omniscience divine. (Cela n’enlève presque rien à l’étendue et à la pénétration de ses découvertes scientifiques).

 

     les hirondelles sur le fil

     un instant se reposent

     et puis de nouveau osent

     vivre leurs faims et leurs idylles

 

     elles connaissent l’équilibre

     de leurs petites pattes

     accrochées qui débattent

     de la beauté des ailes libres

 

     dans le même gazouillement

     sur le fil et en l’air

     elles disent leurs commentaires

     sur les alignements

     immobiles et sur le mobile

     dans les trois dimensions

     sans nulle prétention

     que d’utiles et d’inutiles

 

     le fruit de la nécessité

     de la faim des idylles

     est qu’à la fin jubilent

     les gazouillis des libertés

 

5 juillet 2018

     On entend assez souvent certaines gens se délecter, sûrs d’eux-mêmes et de leur supériorité intellectuelle, en affirmant que l’homme est un animal, de préférence un animal comme les autres.

     Quoi de neuf ? Paul rappelle aux Corinthiens un passage de la Bible, « Le premier homme, Adam, devint un être vivant ». Et il ajoute aussitôt, « le dernier Adam est un esprit qui communique la vie ». Il explique : « il existe un corps psychique animal (en latin corpus animale) et il existe un corps pneumatique spirituel (corpus spiritale). Ce n’est pas le spirituel qui vient en premier, mais le naturel ; ce qui est spirituel vient ensuite »  (I Corinthiens 15, 44ss).

     La théologie chrétienne lit habituellement ce texte littéralement en l’appliquant à ce qu’elle appelle la résurrection de la chair à la fin des temps, oubliant que Paul a invité les disciples à vivre dès maintenant en ressuscités avec Christ (Colossiens 2, 12s. 3, 1-15).

     Nous naissons animaux, mais nous sommes appelées à naître une seconde fois, passant de la chair à l’Esprit et entrant ainsi dans le Royaume : « À moins de naître de l’eau et de l’Esprit, on ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair et ce qui naît de l’esprit est esprit. À moins de naître de nouveau on ne peut voir le royaume de Dieu » (Jean 3, 6). Et « c’est l’Esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien. Les paroles que je vous dis sont esprit, elles sont vie » (Jean 6, 63).

     Nous sommes d’abord des animaux, mais nous sommes invitées à ne pas le rester. C’est un peu sans doute ce que nombre de vieilles cultures avaient compris en imposant une initiation à leurs jeunes gens. C’est ce que certaines religions antiques faisaient subir à leurs disciples.

     Le risque pour l’homme moderne que l’on convainc qu’il est un animal, c’est qu’il le demeure.

 

     était-ce hier est-ce aujourd’hui

     que de sa nymphe il s’est enfui

 

     a-t-il fallu vraiment qu’il ose

     tenter cette métamorphose

     ou était-ce nécessité

     de ses entrailles concertées

 

     se pose-t-il des questions

     sur la suprême évolution

     qui l’a conduit de la chenille

     à la splendeur de sa famille

     en s’enfermant dans le tombeau

      fabriqué de sa vieille peau

     avant de naître de nouveau

     dans l’univers chantant le beau

 

     il a depuis ouvert ses ailes

     à la recherche de sa belle

     pour que la suite des ancêtres

     puisse naître avant de renaître

 

 

 

6 juillet 2018

     « Il a pour toi donné ordre à ses anges…

     Pour qu’à la pierre ton pied ne heurte »

                                 Psaume 91, 11s

     Plus subtils que les vibrations physiques captées par nos machines sur leurs longueurs d’onde, ils sont là, les ressuscités, qui ne sont plus « ni mâles ni femelles » (Galates 3, 28), mais « comme des anges dans le ciel » (Luc 20, 36). Ils / Elles se glissent dans le physique par les failles quantiques, où les lois causales s’effacent, et guident le hasard. C’est du moins ce que l’on peut tenter de dire de leur présence, de leur action.

     S’il nous arrive parfois, réflexion faite, de nous dire que nous avons été protégées et/ou guidées, nous pouvons les remercier, participer à la présence active de l’Amour Éternel avec ses anges-messagers.

     Et lorsque survient un « accident », surprenant et que selon le sens premier du terme nous appelons « fortuit », « qui arrive par hasard » (Le Petit Robert), nous pouvons nous rappeler le témoignage de celles et ceux qui parlent de l’action des anges comme le Psalmiste.

     Le Fils de l’homme cependant nous avertit, si l’on en croit la relation contestée de ses tentations-épreuves par Luc (4, 1-12), de « ne pas tenter Dieu » (Deutéronome 6, 16), de ne pas faire fi des lois cosmiques.

     Nous pouvons être convaincues que « seul l’Amour est digne de foi » et admettre, en raison même de cet Amour, que l’Éternel donne aux « ressuscité/e/s » d’être ses anges-messagers intermédiaires pour guider, protéger (ou non) les humains…

 

     elle a buté s’est écroulée

     et s’est retrouvée aux urgences

     et puis s’est demandé le sens

     de ce qui était arrivé

 

     pourquoi donc avait-il fallu

     qu’à ce seuil qu’elle avait franchi

     tant de fois comme une affranchie

     de toute peur elle avait chu

 

     il fallait au je-ne-sais-quoi

     de l’instant si inattendu

     sans explication prétendue

     un parce que et un pourquoi

     ou un pour quoi de ces peut-être

     qui se mêlent à l’improbable

     dont le temps se montre capable

     entre l’être et le n’être pas

 

     le temps de la convalescence

     en sa moquerie de l’instant

     lui dit que les anges pourtant

     peuvent lui accorder un sens

 

7 juillet 2018

     On ne peut comprendre les religions que les unes par les autres dans leurs filiations, leurs parentés, leurs relations.

     On doit d’abord observer que les monothéismes, dont la pluralité même est un signe de leur incertitude, sont établis chacun dans la conviction de sa vérité, en opposition aux convictions des autres. Dès le judaïsme d’ailleurs on trouve une pluralité de courants difficiles à accorder entre eux sauf à demeurer insensible à l’incohérence.

     Se penchant sur les textes des deux premiers chapitres de La Genèse, les exégètes y ont identifié plusieurs sources, à savoir « la source yahviste, parce que cette source, la plus ancienne (X°  XI° siècle) appelle Dieu Yahvé, élohiste (un peu plus récente : elle utilise le nom Élohim, « Dieu »), sacerdotale (la plus récente; œuvre des prêtres, elle insiste sur le culte et la Loi) et deutéronomique (cette source se trouve presque exclusivement dans le livre Deutéronome). Ajoutons, cependant, que pour la critique vétérotestamentaire contemporaine, l’analyse textuelle est plus complexe et plus nuancée » (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, I. De l’âge de la pierre aux mystères d’Éleusis, 1978, p. 175, note 1).

     Une bonne connaissance de l’histoire des religions permet d’identifier dans la sienne comme dans celles des autres les sources de leurs différences et de leurs ressemblances.

     « Beaucoup d’éléments religieux cananéens ont été assimilés par les Israélites », observe Mircea Eliade (op. cit., p. 174) « … on emprunte aux Cananéens le système rituel, les sites sacrés et les sanctuaires ; la classe sacerdotale s’organise d’après les modèles cananéens ; enfin les prophètes, qui ne tarderont pas à réagir contre la suprématie des prêtres et contre le syncrétisme de la fertilité sont, eux aussi, le produit d’une influence cananéenne. Et pourtant, les prophètes se réclament du plus pur yahvisme… » (p. 198).

     On comprend mieux alors ce qui a opposé le Fils de l’homme prophète aux prêtres qui, en bonne logique de leur pouvoir, ont fini par le liquider. Parmi les signes de cette opposition, on peut noter la réponse de Yeshoua aux Pharisiens qui l’accusent d’impureté rituelle parce qu’il mange avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs : « Allez donc apprendre ce que signifie, « je désire la miséricorde et non le sacrifice » (Matthieu 9, 10, 13. Osée 6, 6).

     Les sacrifices, censés être un héritage cananéen dans la religion juive, ont été adoptés par le christianisme, qui a réussi, merveilleuse imposture, à faire de l’assassinat du prophète Yeshoua le sacrifice volontaire de lui-même d’un grand-prêtre, fondant ainsi « le saint sacrifice de la messe », qui nie l’Amour Éternel en Lui attribuant le désir de sacrifices en son nom.

     Si l’on reconnaît que l’Être de l’être éternel est Amour dans ses implications, on voit dans l’Amour le critère de valeur de toutes les religions (et de toutes les philosophies). C’est dans la mesure où un/e croyant/e Aime qu’elle/il est capable entrer en dialogue avec les croyant/es d’autres religions (et d’autres philosophies), en ignorant leurs credo opposés.

 

     il avait souvent vu sa mère

     égorger des poulets    le sang

     jaillissait alors en un instant

     de cruelle beauté dans la lumière

 

     et c’était un instant de pur silence

     pour la bête mourante    sans un cri

     elle se débattait pourtant donnant l’envie

     de la voir lentement perdre conscience

 

     en lui sombrement hésitait

     le désir de la mort     et puis

     comme un regret d’être surpris

     dans l’acte de nécessité

     dont il avait pris l’habitude

     en simple participation

     avec sa mère à cette action

     banalisée en certitude

 

     et maintenant ce souvenir

     banal d’une enfance normale

     le baigne de la lumière animale

     du sang d’un instant à venir

 

 

8 juillet 2018

     Le sacrifice est partout présent dans l’histoire des peuples de la terre et le mot « sacrifice » fascine encore les consciences au point d’être utilisé jusque dans la vie profane : « Renoncement ou privation volontaire (en vue d’une fin religieuse, morale ou même utilitaire » (Le Petit Robert). De même les mots « sacrifier » et « se sacrifier » demeurent d’usage courant. On n’a pas hésité à les utiliser pour décrire l’acte courageux du Lieutenant-colonel Arnaud Beltrame se substituant à l’otage d’un terroriste, sans doute avec l’intention et l’espoir de désarmer ce dernier.

     Si l’on a fait le constat de cette utilisation du concept de sacrifice dans nos sociétés modernes, on s’invite à en rechercher la cause afin d’en mesurer la valeur.

     On peut au moins faire l’hypothèse que la pratique du sacrifice remonte au paléolithique, à la civilisation des chasseurs cueilleurs vivant en bonne partie de la mise à mort sanglante d’animaux que selon leur mentalité animiste ils considéraient comme des quasi-personnes, ou, comme on dirait maintenant, qu’ils se sentaient animaux parmi les animaux. (L’animal n’était pas pour eux une machine au sens où Descartes l’a entendu). Nos ancêtres vivaient selon une vision du monde où tout être était spirituel et où les esprits animaient toute chose. Pour eux verser le sang était un acte spirituel autant que matériel. Le sang leur était familier comme une réalité sacrée médiatrice des esprits. Le sacrifice sanglant devait donc leur apparaître comme une nécessité vitale.

     Selon le Livre de la Genèse, le sacrifice apparaît avec le meurtre d’Abel par son frère Caïn. Caïn tue Abel parce que leur dieu accepte le sacrifice sanglant de ses moutons premiers-nés par Abel alors qu’il rejette l’offrande des produits de ses champs par Caïn. L’Éternel montre sa préférence pour le sacrifice sanglant, mais le sang d’Abel assassiné devient pour Caïn une malédiction : « Le sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Désormais tu es maudit, chassé loin du sol qui s’est entrouvert pour boire le sang de ton frère versé par ta main » (Genèse 4, 10s). Le sang appelle le sang.

     Le sacrifice d’Abraham est présenté comme un acte d’obéissance absolue à l’Éternel, mais il semble plutôt cohérent avec son cheminement spirituel d’y voir la prise de conscience de l’horreur morale des sacrifices des premiers-nés pratiqués autour de lui, sans d’ailleurs qu’il soit parvenu à l’abandon de tout sacrifice.

     Il faudra des prophètes tels que Osée pour arriver à comprendre que l’Éternel n’a que faire des sacrifices (Osée 6, 6) et un Psalmiste  pour lui faire dire « Tous les animaux des forêts sont à moi, toutes les bêtes des montagnes… Si j’avais faim,  je n’irai pas te le dire, car le monde est à moi, avec tout ce qu’il contient. Est-ce que je mange la viande des taureaux ? Est-ce que je bois le sang des boucs ? Offre en sacrifice à Dieu ta reconnaissance… » (Psaume 50, 10-14). Le mot « sacrifice » est ainsi subverti, spiritualisé. Il n’y est plus question de sang, pas même du sang des animaux.

     On mesure alors à quel point l’Épître aux Hébreux révèle un retour en arrière de la pensée religieuse dans le christianisme primitif. Non content de rappeler que « d’après la loi, presque tout est purifié avec du sang et, s’il n’y a pas de sang versé il n’y a pas de pardon » (Hébreux 9, 22), elle affirme que les sacrifices de la loi n’ont pu être abolis que par le sacrifice unique du Christ pour les péchés (10, 12), de Jésus « médiateur d’une alliance nouvelle et du sang purificateur porteur d’un meilleur message que celui d’Abel » (12, 24).

     L’Épître aux Hébreux est d’ailleurs en cela cohérente puisqu’elle ne reconnaît pas que l’Éternel est Amour, mais « un feu dévorant » (12, 29. Deutéronome 4, 24) et que « oui, c’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant » (10, 31). On voit d’où Pascal tenait sa croyance en l’énormité de la justice divine (Pensées 680, p. 458).

 

     il fallait que ce mouton meure

     sans que personne ne le mange

     mais que respirée par les anges

     sa chair brûlée ne soit qu’odeur

 

     victime de la terreur bête

     des puissances imaginaires

     elle devait engraisser l’air

     pour participer à la fête

 

     sentait-elle la différence

     entre nourrir la chair humaine

     en ce qui est de son domaine

     où elle obéit au bon sens

     et se répandre en pure perte

     en un parfum qui se nourrit

     de l’imagination pourrie

     par la peur des choses inertes

 

     combien de siècles faudra-t-il

     ou peut-être de millénaires

     pour que les humains de la chair

     renaissent en esprits subtils

 

9 juillet 2018

     S’est-on demandé pourquoi l’évangile de Jean ne disait rien de ce que la théologie chrétienne appelle l’institution de l’eucharistie en se fondant sur les textes communs des évangiles synoptiques (Matthieu 26, 26s. Marc 14, 22ss. Luc 22, 19s) ?

     Jean Iohanân était pourtant le disciple le plus proche de Jésus Yeshoua, il était « le disciple que Jésus aimait » (Jean 13, 23. 21, 20). S’il n’a pas mentionné le « ceci est mon corps… ceci est mon sang », jugé si important dans l’Église qu’il est le cœur du « sacrifice de la messe », c’est, peut-on conjecturer, qu’il s’agit d’une parole apocryphe justement inventée afin de donner un fondement à un rite fascinant pour la psyché des contemporains, celui de Mithra par exemple.

    Le geste de son ami que Jean donne solennellement comme le signe de son amour parfait (« il les aima en perfection, eis télos êgapêsen autous ») est le geste du lavement des pieds (Jean 13, 1-5). C’est un geste de serviteur, voire d’esclave, et c’est celui que pratiquent des vrais disciples du Royaume à l’exemple de « celui qui sert à table » (Luc 22, 27. Jean 13, 14s), « serviteurs ordinaires, normaux, inutiles, douloï akhreioï » (Luc 17, 10).

     Mettre ces choses en évidence au nom de l’Amour seul digne de foi, c’est évidemment s’exclure de la « Sainte Église », se ranger parmi les hérétiques. La réponse ici de l’hérétique du XXIème siècle, c’est de conjecturer que seul l’Amour peut sauver l’Église d’un naufrage déjà commencé. Est-ce envisageable ? L’Amour dissout le credo d’une théologie établie dans les premiers temps, celle d’une « grande crainte, phobos mégas » (Actes 5, 11) héritée de la religion mosaïque. L’Amour est d’ailleurs au-dessus de tous les credo et il est le seul  critère de leurs diverses vérités.

 

     il te fallait servir une dernière fois

     à table mais d’abord

     en ce geste si fort

     que l’on se demandait si c’était vraiment toi

 

     la poussière des rues qui salissait les pieds

     devait être lavée

     et tu t’étais levé

     pour ôter ta tunique et mettre un tablier

 

     ta tête alors emplie de ton moi éternel

     avec tes mains rimait

     et le mot qui aimait

     sans être prononcé par tes lèvres mortelles

     coulait comme un murmure avec l’eau ordinaire

     puisée au  puits profond où la Samaritaine

     naguère t’avait vu

     lui dire à son insu

     la parole de vie où se dissout la haine

 

     il faudrait bien longtemps pour qu’enfin quelques-unes

     des âmes connaissant

     entrent avec ton sang

     et ton corps dans l’esprit où les choses sont une

 

 

 

10 juillet 2018

     « Fraternité : nouvel horizon juridique.

     Le Conseil constitutionnel vient de reconnaître à la fraternité le statut de principe à valeur constitutionnelle. Après la liberté, l’égalité et la dignité, la « parente pauvre » (Mona Ozouf) de la devise républicaine accède à la plénitude juridique. » Ainsi s’enthousiasme Jacques Le Goff. Et il cite, en excipit de son éditorial, Fraternités de Jacques Attali qui déclarait la fraternité « la principale force qui entraîne le monde. » (ouest-france du 9-7- 2018)

     La fraternité-sororité fait partie des droits-devoirs humains universels : « Tous les humains naissent libres et égaux en droits et en dignité… et ils doivent se comporter les uns avec les autres dans un esprit de fraternité. »

     Fraternité. Qu’importe le mot (que certaines féministes contestent, mais sororité serait tout aussi sexiste). C’est un concept opératoire qui ressemble étrangement à l’agapè dont Jean dit qu’elle est divine puisque l’Éternel est Agapè (I Jean 4, 8). Il faut bien qu’elle soit éternelle si l’on admet l’intuition des idées éternelles de Platon, ou tout simplement les implications du principe de causalité.

     On peut aussi se demander si le mot « empathie », apparu en français il y a une cinquantaine d’années en calque de l’anglais empathy et utilisé depuis plus longtemps en critique littéraire en traduction de l’allemand Einfühlung, ne nous parlerait pas le mieux actuellement de cette altérité positive qu’est l’Amour.

     C’est cette empathie de la « fraternité » qui fait que le Bon Samaritain est ému en ses entrailles par le spectacle du blessé au bord de la route de Jéricho. C’est elle qui pousse actuellement certaines fleurs de l’humanité à recueillir les migrants en danger, à les aider, malgré la loi s’il le faut. Cependant le « délit de solidarité » vient d’être remis juridiquement en question par « la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national. » Si le devoir de fraternité de la Déclaration universelle des droits humains en devient moins périlleux, il n’en est que plus pressant.

 

     au beau miroir de ta cervelle

     le moineau venait picorer

     et ce qui sous tes yeux pleurait

     te rejoignait à tire-d’aile

 

     c’était lui et puis c’était toi

     comme si entre vous quelque ange

     sans qu’il te demande pourquoi

     vous favorisait les échanges

 

     tu étais donc oiseau et plus encore

     lorsqu’un visage étrange

     dans les abîmes de ton corps

     éveillait ce qui soudain dérange

     le monde quotidien et ses affaires

     quand la première chair

     s’efface et laisse le passage

     à un tout autre que le sage

 

     le moineau picorant la terre

     de ta cervelle y découvrait

     en toutes choses le cœur vrai

     où l’éternel révèle son mystère

 

11 juillet 2018

     La plupart d’entre nous, sans doute, savons ce qu’est l’empathie, au sens où nous l’avons déjà ressentie plus ou moins, comme une composante de notre humanité.

     Ce ressenti cependant n’a pas manqué d’être scientifiquement étudié et expliqué. On a parlé, entre autres explications, d’empathie cognitive et d’empathie affective. Si l’intelligence scientifique qui étudie l’empathie est matérialiste physique et qu’elle est cohérente, elle ne verra en elle que le jeu physique des neurones miroirs. Elle refusera d’imaginer qu’il puisse exister un contact d’âme à âme en appui à la connexion neuronale physique.

     Pourtant la découverte quantique de la non-localité non-séparabilité de certains phénomènes et où la causalité locale se trouve violée devrait alerter sur l’intenabilité d’une pure physicalité de la matière (cf. Bernard d’Espagnat, Le Réel voilé. Analyse des concepts quantiques, pp. 141ss).

     On voit ici encore que l’intelligence analytique liée au langage physique ne devrait pas prendre possession de notre pensée au point de nous faire ignorer et mépriser l’intuition muette (jusqu’à la qualifier de « fameuse, mystérieuse et calamiteuse » comme a pu le faire Claudine Tiercelin dans sa leçon inaugurale au Collège de France).

     L’empathie que décrit l’Évangile, sans employer le mot évidemment, c’est « la prise des entrailles » de la compassion telle qu’elle apparaît dans le mashal du Bon Samaritain : « Il vit le blessé et fut ému de compassion, misericordia motus, idôn esplagkhnisthê, où l’on reconnaît le mot français « splanchnique, qui appartient aux viscères ».

     Cette compassion empathique, le Fils de l’homme l’a lui-même éprouvée, entre autres face à la veuve de Naïn, où dans le récit apparaît aussi le mot esplagkhnisthê (Luc 7, 13). Ésaïe l’avait attribuée en mashal à l’Éternel : « Une femme n’a-t-elle pas compassion du fils sorti de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi je ne t’oublierai jamais » (Ésaïe 49, 15).

 

     le sansonnet imitateur

     sent-il lorsqu’il imite

     la buse comme invite

     le cri lancé dans la hauteur

 

     pourquoi le ferait-il sinon

     pour partager la vie

     qui lui donne l’envie

     de vivre sous un autre nom

 

     pourquoi se ferait-il acteur

     par simple fantaisie

     ou peut-être saisi 

     par ce qui au fond de son cœur

     appelle à devenir tout autre

     à ressentir le nôtre

     sans se sentir menteur

 

     lorsqu’on se pose ces questions

     est-ce par un amour

     de l’univers autour

     en sa grande circulation

 

12 juillet 2018

     « Jésus, connaissant leurs pensées… (Matthieu 9, 4. 12, 25. 22, 18. Marc 2, 8. Luc 5, 22. 11, 17. Jean 2, 25…)

     Les évangiles ont noté à plusieurs reprises cette capacité du Fils de l’homme de connaître ses interlocuteurs sans avoir à attendre qu’ils s’expriment. Empathie cognitive ? Télépathie ? Précognition lorsqu’il prédit à Pierre qu’il va le trahir avant le chant du coq (Luc 22, 34) ? Évidemment, celles et ceux qui croient que le Fils de l’homme est Dieu ne peuvent s’étonner de cette capacité.

     Celles et ceux qui voient dans le Fils de l’homme un prophète le reconnaissent à cette empathie cognitive. Ainsi la Smaritaine (Jean 4, 19) qui partageait la vision du monde de son époque, par ailleurs exprimée par le « si cet homme était prophète, il saurait quelle genre de femme le touche, une pécheresse » d’un hôte. Il l’est en effet puisqu’il devine la pensée de celui qui le juge et puis celle de cette femme puisqu’il la reconnaît pardonnée en raison de son amour (Luc 7, 39-48).

    Il faut être matérialiste physique cohérent pour refuser d’admettre que cette transmission de pensée est possible, mais elle fait partie de l’expérience de tant de gens que cela devrait apporter la contradiction à ce refus.

     Cette capacité est identifiable à l’intuition au sens banal du dictionnaire, « sentiment plus ou moins précis de ce qu’on ne peut vérifier, ou de ce qui n’existe pas encore » (précognition), « sentir ou deviner les choses » comme certaines personnes le font dans leurs relations sociales, en affaires, en politique…

     L’intuition, « la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet (on reconnaît la définition de l’empathie) avec ce qu’il a d’unique » (Bergson, La pensée et le mouvant, p. 181), l’intuition n’est pas donnée à toute conscience avec la même intensité. On a même pu distinguer « les esprits logiques et les esprits intuitifs » (Alexis Carrel). Et Pascal a observé « instinct et raison, marques de deux natures » (Pensées, éd. Sellier 144).

     Nous pouvons cultiver renforcer nos capacités intuitives comme nos capacités réflexives. Il nous est profitable d’allier les deux et dommageable de négliger l’une ou l’autre. Une conscience qui veut Aimer travaille à les améliorer toutes deux pour mieux servir les autres.

 

     ton iris mauve sombre

     et ta pupille d’or

     au jardin dans son ombre

     murmure son effort

 

     il t’a fallu des jours

     des semaines des mois

     pour éclore à l’amour

     en faire ton émoi

 

     je ne sais pas très bien

     si tu as à me dire

     quelque secret ou rien

     qui puisse contredire

     ce qu’en secret nos âmes

     dans le silence obscur

     proposent et réclament

     en leurs échanges purs

 

     ton œil à la lumière

     profère l’or de l’ombre

     et offre la prière

     de visages sans nombre

 

13 juillet 2018

     L’intuition empathique est appelée au service de l’Amour, de l’altérité positive, mais elle peut aussi servir l’altérité négative, le désir de posséder, comprendre et dominer les autres.

     Elle fait partie de l’équipement des vivants, animaux et même végétaux. On peut la repérer dans la capacité d’imitation, base du mimétisme défensif et offensif, qui se manifeste dans la nature, tout comme la beauté sexuellement attractive en ce qu’elle revêt. Cette capacité est donnée « aux méchants et aux bons, aux justes et aux injustes » (Matthieu 5, 45), à la proie et au prédateur…

     Une conscience qui veut Aimer cherche à connaître les pensées des autres pour les mieux servir, matériellement, psychologiquement, esthétiquement, spirituellement, socialement, politiquement… Pour ce faire, elle utilise conjointement son intelligence réflexive et son intuition empathique.

     Il existe une communion empathique avec les fleurs et les bêtes des champs, (comme avec les animaux de compagnie), avec les oiseaux du ciel, les rochers, les eaux courantes et les étangs, les vallées et les montagnes, les forêts et les steppes… L’empathie de l’Amour vit l’écologie intégrale et profonde. Elle inclut tous les humains et tous les êtres de la nature, notre « maison commune », dans la fraternité-sororité universelle.

 

     autour de toi un parfum flotte

     presque insensible

     à peine audible

     murmure d’un cœur qui sanglote

 

     ce qui se dit dans l’insensible

     sans paroles intruses

     dans l’âme se diffuse

     et sûrement trouve sa cible

 

     dans le cœur à cœur du silence

     sans nulle place qui importe

     tu sais que s’entrouvre une porte

     vaporeuse par où s’élancent

     les souffles de la certitude

     du pur amour

     où sans retour

     s’efface enfin toute habitude

 

     le parfum murmure s’ôte

     de qui donne et qui reçoit

     et du moi comme du soi

     on ne peut savoir qui est l’hôte

 

14 juillet 2018

     Selon la thèse fondamentale de Sigmund Freud résumée dans la petite phrase « là où est le ça viendra l’ego », il existe une opposition entre ces deux principes de l’être humain. Chez Thomas Mann au contraire, explique Joseph Campbell, on trouve « énormément de ça, mais aussi beaucoup d’ego » (The Mythic Dimension, p. 271). Et cette explication est celle du dynamisme de l’existence telle qu’elle apparaît dans la pensée hindoue et bouddhiste telle que l’a reconnue C.G. Jung.

      Il résulte de ce dynamisme de l’ego vers le ça une certaine « sympathie avec la mort », que l’on peut découvrir et exprimer dans un autre langage, celui du Fils de l’homme: Tout humain y est invité à passer de la chair à l’esprit, du monde de la possession, de la compréhension et de la domination (I Jean 2, 16) au Royaume éternel.

     La pensée asiatique traditionnelle voit dans le soi l’intime du moi et elle fait de l’accès au soi le but de l’existence, impliquant la mise en veilleuse, puis la disparition du moi. « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Luc 17, 21) peut se lire comme une invitation à chercher l’Éternel Amour comme l’intimissime de notre être, l’ »intimior intimo meo » d’Augustin, et aussi peut-être comme cette étrange décréation dont a parlé Simone Weil : l’accès au soi intime, à l’Éternel, implique une disparition du moi.

     Tout cela peut nous paraître flou, incompréhensible même, mais il s’agit moins de comprendre intellectuellement que de connaître spirituellement, selon la connaissance de l’Éternel que propose Jean : « Qui Aime connaît Dieu, car Dieu est Amour. et qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 7s).

     Il est certain en tout cas qu’une conscience qui Aime passe de la peur animale de la mort à un désir ardent du baptême dernier de la mort (Luc 12, 50). On conçoit d’ailleurs que pour un matérialiste physique tel que Nietzsche, cette aspiration à un au-delà soit un non-sens…

 

     sur les chemins de l’impossible

     l’immobile propose

     au centre de la cible

     l’épanchement de notre rose

 

     pourquoi vas-tu par les chemins

     chercher ce qui t’attend

     au fond de ton jardin

     où ton âme inquiète se tend

 

     c’est de là qu’au cœur de la nuit

     naît ce qui murmure

     mûrit   et puis

     se répand au-delà des murs

     dans les cités et les campagnes

     sur les bons et sur les méchants

     en un unique chant

     de feu qui partout s’offre et gagne

 

     il suffit donc d’enfin oser

     rechercher l’impossible

     au jardin indicible

     où se propose la rosée

 

15 juillet 2018

     À quoi sert de reconnaître que le soi est au plus intime de notre intimité l’Éternel qui nous invite à partager son être si nous ne reconnaissons pas qu’il est Amour et que son altérité positive essentielle ne peut souhaiter que nous disparaissions en lui.

     Si à certaines consciences il apparaît impersonnel, au point même de sembler inexistant, c’est sans doute parce qu’il « se voile » comme le pensait le prophète (Isaïe 45, 15). Son Amour le fait se cacher dans un incognito anonyme.

     Que nous lui disions tu ou vous, ou même cela, l’Éternel est en raison indéniable, sauf à ignorer le principe de causalité qui nous fait dire que l’inexistant ne peut produire de l’existant que nous connaissons. Mais « la plaisante raison, qu’un vent manie et à tout sens » (Pensées, éd. Sellier 78, p. 69), est comme impuissante à convaincre les sages et les intelligents eux-mêmes (Luc 10, 21).

     Il semble que nous ne puissions te concevoir autrement que personnel au sens humain parce que nous sommes toutes et tous imbus de notre personne, de notre « moi haïssable » qui cherche, selon « le monde », à posséder, comprendre et dominer » les autres, alors que tu agis comme un « serviteur ordinaire » qui se fait oublier. (Luc 17, 10).

 

     À écouter Michel Onfray et quelques autres athées combatifs, on a envie de répéter la petite phrase de Pascal, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568). Ce n’est pas dans la Bible, en particulier dans les lettres de Paul, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois… Tout lecteur toute lectrice en est plus ou moins là face aux écrits engagés.

 

 

     impalpable tu es l’air

     le souffle le vent l’atmosphère

     sans qui nous ne pouvons être

     ni même paraître

 

     et si proche si tangent

     que notre œil est impuissant

     à te voir sauf au travers

     de tout point de l’univers

 

     en tout lieu de notre absence

     tu es l’infinie présence

     comme à la mortalité

     se prête l’éternité

     de ce qui reste sans nom

     entre le oui et le non

     dont la pauvre intelligence

     peine à découvrir le sens

 

     l’abîme que l’on inspire

     l’intime que l’on expire

     recherchent cet infini

     qu’on imagine béni

    

16 juillet 2018

     Si l’on tient à faire de l’Éternelle une personne, il est bon de se demander d’abord ce qu’est une personne humaine.

     Il nous faut reconnaître que la notion de personne a varié d’un siècle à l’autre et qu’elle varie d’une culture à l’autre en notre siècle, et même, dans une certaine mesure, d’une personne à l’autre. On admettra alors qu’une « personne » divine, éternelle, qu’on la croie unique ou triple selon le dogme chrétien de la Trinité, est nécessairement un être mal connu.

     Pour nous demander ce que nous sommes en tant que personne, nous pouvons lire le dictionnaire et nous faire ainsi une idée courante : « un individu de l’espèce humaine… un être humain considéré dans son individualité… un individu qui a une conscience claire de lui-même et qui agit en conséquence = âme, moi » (Le Petit Robert). Mais nous pouvons rester sur notre faim après ces essais de définition.

     Pascal s’est posé la question, « Qu’est-ce que le moi ?… Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ?… On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités (beauté, intelligence) » (Pensées, éd. Sellier 567). Malgré tout, Pascal a parlé du moi qui « consiste dans ma pensée » ( 167), et aussi d’un « moi haïssable parce qu’il se fait le centre de tout… Chaque moi est incommode aux autres, en ce qu’il veut les asservir » (494). Face à ces hésitations, nous nous sentons invitées à poursuivre notre recherche sur la personne, la nôtre et celle de l’Éternel. 

     Allons-nous penser que l’Éternel se fait le centre de tout comme le moi de Pascal ? Simone Weil va jusqu’à dire que « Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous » et donc « A mesure que je deviens rien, Dieu s’aime à travers moi » (La pesanteur et la grâce, pp. 42, 44). On a du mal à la suivre si l’on admet que Dieu est Agapè, altérité pure.

     Si l’on suit en effet le langage de Jean, on pensera plutôt qu’être une personne à l’image de la personne de l’Éternelle et en participation à son Altérité, c’est ne vivre que pour les autres en servantes serviteurs ordinaires (Luc 17, 10) comme le Fils de l’homme (Luc 22, 27. Jean 13, 12-15). Nous ne pouvons en tout cas être une personne que par relation aux autres. N’est-ce pas l’intuition du personnalisme ?

 

     lorsque le crépuscule allonge

     le silence des songes

     écoute le frémissement

     des feuilles dans le vent

 

     le je qui parle l’entend-il

     comment dire la voix subtile

     des choses qui au cœur

     ne murmurent que la douceur

     

     car le cœur sans amour ni haine

     vit pour l’autre le soi lui-même

     dans l’élan qui ne réfléchit

     ni ne dit mais toujours agit

     par instinct conscience première

     comme n’ayant rien d’autre à faire

     que sauver et servir les causes

     perdues des êtres et des choses

 

     en frémissant avec les feuilles

     connais le silence qu’accueille

     un amour qui n’a pas de nom

     mais vit et meurt de sa passion

 

17 juillet 2018

     On peut trouver pleine de sens la pluralité des utilisations du mot « personne ». Outre celle d’individu, de moi, d’âme, de conscience, il y a celle des personnes grammaticales : je, tu, il, elle, nous, vous, ils elles (à quoi certaines langues ajoutent un duel qu’on peut, lui aussi, juger significatif). Et puis il y a le sens d’absence que le rusé Ulysse utilise pour tromper Polyphème à l’œil unique : « Aucun être humain (négation de quelqu’un », « pas une âme » (ou pas un chat). Ambigu d’ailleurs puisque, sans négation, il peut signifier quelqu’un : « Vous le savez mieux que personne = quiconque » (Le Petit Robert). Sans oublier l’étymologie qui dit qu’une personne est un masque.

     Alors pourquoi ne pas essayer ces sens pour la « personne » de l’Éternelle ? On peut se rappeler l’intuition de Moïse pour qui l’Éternel n’a pas de nom alors qu’en langue biblique le nom est l’expression de la personne (Genèse 3, 13s). Un philosophe pourra conclure que l’essence de l’Éternel est tout entière dans son existence, « Je Suis », mais qu’est-ce que l’existence d’une non-essence ? Cela ressemble au néant. Il pourra aussi parler de plénitude de l’être, éternel et infini, dont « le centre est partout et la circonférence nulle part », plus intime que l’intime et plus immense que l’immense.

     Ainsi s’expliquerait en retour la personne humaine dernière par « la participation à la nature divine, théias koïnônoï phuseôs », échappant à sa personnalité première sujette à la concupiscence convoitise du monde, en tô kosmô en épithumia » (II Pierre 1, 4), à son « moi haïssable ».

     Dans cette perception de l’être, nous pouvons remercier « l’athéisme purificateur » dont parle Simone Weil (La pesanteur et la grâce, pp 131s). Et aussi et même davantage l’athéisme qui nie l’existence historique du Fils de l’homme et en fait un mythe fondateur du christianisme. Ce n’est pas en effet la personne de Yeshoua qui importe, mais son intuition-message de la Vérité dont il a témoigné (Jean 18, 37). Un témoin s’efface devant ce dont il témoigne. Le Fils de l’homme, en tant que témoin de la Vérité de l’Être de l’être, à savoir de l’Agapè, Altérité positive essentielle, s’efface, s’en va : « il est bon pour vous que je m’en aille » (Jean 16, 7).

     Le christianisme, dont certains membres insistent pour dire qu’il est quelqu’un, c’est-à-dire Jésus l’homme-dieu, ce christianisme ne « connaît » donc pas la Vérité de l’Amour, ni nous-mêmes si nous faisons de l’Éternel le Père Tout-puissant et non l’Amour par essence anonyme (et d’un spirituel un gourou potentiel. Ainsi qui chercherait à savoir qui « se voile » derrière la Spiritualité de l’Altérité montrerait qu’elle il ignore ce dont cette spiritualité témoigne).

 

     deux rouges-gorges

     comptent leurs billes

     et l’or scintille

     parmi la forge

 

     avec les siens

     pour une aurore

     ces sans-mentor

     se font du bien

 

     écoute-les

     chanter la vie

     et l’épeler

     en cette envie

     qui fait le monde

     sans arrêter

     de se chanter

     au long des ondes

 

     à pleine gorge

     chante l’amour

     qui sans retour

     sans cesse forge

 

18 juillet 2018

     Si le Fils de l’homme est ressuscité comme il l’a dit d’Abraham, Isaac, Jacob et de toute conscience « jugée digne de prendre part au monde à venir, oï dè kataxiôthentes tou aiônos exeinou tukhein », il est « comme les anges dans le ciel » (Luc 20, 35-37). Il ne peut être le Pantocrator d’un certain christianisme glorieux. Il continue, selon la Vérité de l’Amour, d’agir en serviteur de toute conscience qui s’adresse à lui, lui qui a « aimé à la perfection » en lavant les pieds de ses disciples.

     Si « seul l’Amour est digne de foi », c’est en fonction de cette Vérité et de toutes les vérités qu’Elle implique que nous pouvons aussi nous adresser aux saintes et aux saints, aux figures vénérées de toute croyance pour les remercier de nous protéger et de nous guider.

     Abordés dans cette vision, il n’y a pas à faire de différence entre Marie et Parvati, Jésus et Avalokitésvara, Rabi’a al Adawiyya et Oshun… entre celles et ceux des ancêtres qui ont rejoint le peuple éternel du Royaume.

     De même les luttes des religions pour l’hégémonie, en particulier entre l’islam et le christianisme, sont une ineptie au regard de l’Éternelle Agapè.

     Les sept dormants d’Éphèse mentionnés dans la sourate 18 du Coran sont vénérés en Bretagne à Vieux-Marché, en Allemagne à Ruhstorf an der Rott, en Tunisie à Tataouine… Imbu d’esprit œcuménique, Louis Massignon a voulu utiliser le pèlerinage breton pour encourager le dialogue entre l’islam et le christianisme, mais il n’existe pas de sanctuaire qui ne nous offre l’occasion d’y prier pour manifester notre communion aux diverses voies spirituelles de la Terre.

 

     quand le citron a voleté

     la première fois cet été

     il fallait bien que tu déposes

     de tes yeux un baiser de rose

 

     il est venu dans la fraîcheur

     de ses toutes premières heures

     comme à un bal de débutante

     en sa naïveté charmante

 

     il est bien d’autres papillons

     et bien d’autres beautés que l’on

     s’éblouit d’admirer

     en voyant s’y mirer

     la face à jamais inconnue

     que l’on ne peut qu’espérer nu

     de tout désir de toute peur

     et appauvri par la splendeur

 

     ce qui volète alors et passe

     dans le regard et puis s’efface

     est un clin d’œil de cette rose

     qui fait signe à l’âme qui ose

 

19 juillet 2018

     Comment Simone Weil a-t-elle pu parler de décréation ? Le mot est d’autant plus choquant qu’il apparaît lié à l’abominable affirmation que non seulement Dieu n’est pas Amour de pure altérité, mais qu’il est un parfait égoïste qui « ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous » (La pesanteur et la grâce, p. 42).

     On peut sans doute comprendre cette abomination comme un excès de langage d’une spirituelle authentique, mais intense au sens anglais de « tendue dans son effort, acharnée dans sa poursuite du vrai » selon l’étymologie latine intensus, intentus (Maxime Koessler, Les Faux Amis des vocabulaires anglais et américains). Intentio, c’est la tension, la contention de l’esprit. Bref, derrière le langage excessif voire maladroit de Simone Weil, on peut rechercher la vérité de l’Amour évangélique, qui est dépassement, abandon de l’amour possessif, de la libido sentiendi, convoitise de la chair, du « monde » dont le Fils de l’homme n’était pas et qu’il invite ses disciples à ne pas être tout en y demeurant (Jean 17, 16. I Jean 2, 16).

     Être dans ce monde mais non de ce monde, c’est s’efforcer de toute son âme, de tout son cœur, de toutes ses forces, de tout son esprit d’entrer dans le Royaume (Matthieu 11, 12), participation à « la nature divine » (II Pierre  1, 4), à la pure Altérité de l’Éternelle Dame Pauvreté. Entrer dans le Royaume implique de quitter la création première et donc, en quelque sorte, de se « décréer » comme Simone Weil le demande. Cohérente dans son excès de langage, elle peut s’écrier « Mon Dieu accordez-moi de devenir rien » (op.cit., p. 44).

     Cette conversion au « rien », n’est autre que le passage de « la chair inutile » à « l’esprit qui donne la vie » (Jean 6, 63), du premier au dernier Adam (I Corinthiens 15, 45-49), de la première à la dernière Ève. Ce n’est pas nécessairement un acharnement dans le détachement, mais cela y ressemble. C’est en tout cas possible à Dieu avec Dieu (Luc 18, 27), c’est-à-dire avec la grâce agissant à l’intime de la volonté.

 

     puis ce sont deux machaons

     curieux qui sautent la haie

     trois p’tits tours et puis s’en vont

     raconter la vérité

 

     peut-être ont-ils aperçu

     ce que personne autre qu’eux

     ne saura n’a jamais su

     d’étrange et de merveilleux

 

     peut-être est-il des regards

     qui se posent différents

     sur les choses avec égard

     pour ce qui d’un autre rang

     appelle l’admiration

     en raison de sa beauté

     secrète en intelligence

     avec l’illumination

 

     et qu’ils s’en reviennent ou pas

     on peut chercher la lumière

     de la vérité sincère

     qu’ils ont repérée si bas

 

    

20 juillet 2018

     Dire que Dieu n’aime que lui-même, cela peut vouloir dire que l’Amour n’est qu’Amour, qu’élan d’Altérité, tout entier voué au service de l’autre qu’est le non-lui-même où il « trouve sa complaisance » (Matthieu 17, 5). Cet apparent paradoxe de l’Être de l’être peut expliquer l’intuition choquante de Simone Weil, choquante dans son langage dont l’excès même traduit l’excès de l’Amour qui souhaite que son autre « partage son être, sa nature, échappant ainsi à la corruption présente dans le monde par la libido, tês en tô kosmo en épithumia phthoras » (II Pierre 1, 4). La suite de l’épître de Pierre liste les implications de l’Amour et les résume dans l’entrée dans le Royaume.

     S’il faut désacraliser la Bible, en particulier le Nouveau Testament, il n’y a plus à balancer entre penser avec les croyants que tout y est vrai et penser avec les incroyants que tout y est faux. Il faut identifier le vrai. Comment s’y prendre ?

     L’étude exégétique peut y contribuer, et elle le fait depuis deux siècles, mais le seul critère sûr de la Vérité est l’Amour. Il faut peser tous les textes sur la balance de l’Amour. Tout ce qui dans ces textes n’est pas contre l’Amour est pour l’Amour et rien de ce qui est contre l’Amour n’est pour l’Amour (Luc 9, 50 et Matthieu 12, 30). Vérité tautologique qui implique une pratique éthique autotélique.

     Autotélique ? « Les personnes autotéliques sont tellement impliquées dans une activité que rien d’autre ne semble leur importer que cette activité même, l’expérience en elle-même est si agréable que les gens la font quel qu’en soit le coût, dans la seule finalité de la faire » (Mihaly Ckszentmihalyi, Wikipédia). D’autres ont appelé cela l’Amour fou.

     Pour ce qui est de la lecture de la Bible, cette obsession de l’Amour détecte ce qui ne s’y oppose pas et plus encore ce qui y contribue, mais aussi ce qui s’y oppose à divers degré. On peut avancer que le sacré, qui appartient au cosmique, au « monde », est à rejeter sous toutes ses formes, mais surtout sous celle du « sacrifice de la croix ». Encore une fois, qu’a l’Amour à faire des sacrifices ? On devrait le savoir depuis longtemps dans le judaïsme : « Je veux l’amour et non les sacrifices » (Osée 6, 6, quelque 700 ans avant l’Évangile).

     Une conscience qui Aime ne sacrifie rien, elle n’est préoccupée que par le service de l’Amour « quel qu’en soit le coût, dans la seule finalité de le faire » parce que cela lui est « agréable », qu’elle y trouve le bonheur de l’Éternelle.

 

     les mouettes s’aventurent

     par-dessus les champs les forêts

     si loin qu’on les dirait

     posséder toute la nature

 

     elles ignorent les limites

     que fixent les propriétaires

     des nations et des terres

     et de tout ce dont ils profitent

 

     apprécient-elles la beauté

     semée ici et là nuages

     fous et roches sages

     par les déserts et les cités

     partout où la force du temps

     lui permet aux surfaces

     de modeler sa face

     sur ses dix mille amants

 

     si elles passent et repassent

     de la terre à la mer

     ce doit être que les airs

     d’elles nulle part ne se lassent

 

21 juillet 2018

     Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point, un cœur et ne sentent point les beautés du monde et leur discours de la Beauté éternelle.

     Elles ne voient pas les nuages s’émouvoir à l’aube, rien qu’un moment avant de se remettre à leur travail d’aller faire tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.

     Ils ne voient pas les lunaires s’allumer mauves dans l’ombre et préparer des pièces d’argent pour les graines de l’avenir.

     Elles ne voient pas le ramier se poser avec élégance près du nid patiemment bâti pour la joie de voir et donner des enfants à son peuple.

     Et comment font-ils ces savants philosophes qui ne voient dans la nature qu’une volonté aveugle et sourde alors qu’elle éclate de beauté et d’intelligence ? Ont-il perdu la raison qui affirme que toute intelligence et toute beauté ont nécessairement une cause éternelle ? Ont-ils perdu la connaissance qui devine derrière le masque des choses la Personne dont l’Amour fait se détourner d’Elle-même les êtres qu’Elle Aime ?

     Pourquoi ? Pourquoi ? Est-ce vraiment parce que « leurs œuvres sont mauvaises » qu’elles se détournent de la pure lumière de l’Amour qui existe, non pas pour se faire voir, mais pour faire voir ?

    Toi notre force d’Aimer ! Toi notre force d’Aimer ! Toi notre force d’Aimer ! « Sans pouvoir dire ni penser rien de plus ».

 

     orange ou jaunes soucis

     envahissant le jardin

     nous voudrions savoir si

     vous masquez quelque destin

 

     car chaque année vous ressème

     comme ayant trouvé la place

     et le regard qui vous aiment

     en un joyeux  face à face

 

     en vous regardant mêlés

     aux oignons et aux tomates

     nous pensons à l’intérêt

     de nous avancer sans hâte

     dans le jardin d’Épicure

     où le sens de l’inutile

     devient une bonne cure

     pour tous nos désirs stériles

 

     le jardin où se partagent

     les légumes et les fleurs

     murmure les mots du sage

     mêlant les joies et les pleurs

 

22 juillet 2018

     Le monothéisme ne reconnaît pas la bonté de la mort. Il en fait la conséquence du péché, l’œuvre du diable serpent qui a tenté Ève et Adam en faisant miroiter devant leurs yeux le fruit illusoire d’une immortalité divine (Genèse 3, 4s).

     Le Livre de la Sagesse (absent de la Bible protestante) avalise cette ignorance de la bonne mort : « Dieu n’a pas fait la mort… par l’envie de Satan la mort est entrée dans le monde. Dieu a créé l’humain pour l’incorruptibilité » (Sagesse 1, 13, 2, 23s). Et Paul a poursuivi cette avalisation : « Par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, et ainsi la mort s’est propagée à tous les hommes, parce que tous ont péché » (Romains 5, 12). « Par l’homme la mort est venue… En Adam tous meurent… Christ doit régner jusqu’à ce qu’il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds… le dernier ennemi, c’est la mort » (I Corinthiens 15, 21s, 25s).

     L’espérance de la croyance des chrétiens, c’est que le Christ a vaincu la mort en ressuscitant charnellement : c’est ce que propage la scène de Thomas mettant « le doigt sur les plaies et la main dans le côté » du « ressuscité (Jean 20, 27). La résurrection de la chair fait ainsi partie du credo chrétien, tout comme la croyance en la présence du corps du Christ dans l’hostie consacrée.

     Mais Yeshoua a parlé spirituellement et non charnellement. Il est censé avoir dit, « je suis la résurrection et la vie… qui croit en moi ne mourra jamais » (Jean 11, 25). Mais être ressuscité, c’est être, « comme les anges », des êtres spirituels (Luc 20, 36). « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair n’est pas profitable » (Jean 6, 63).

     Le Fils de l’homme n’a pas vaincu la mort, il a vaincu la peur de la mort. La mort n’a pas à être vaincue, elle fait partie de l’ordonnancement du cosmos. On le voit un peu mieux maintenant dans un phénomène que la biologie a mis du temps à identifier et étudier, l’apoptose, l’autodestruction programmée dans l’ADN du vivant pour les cellules individuelles et, par implication, pour tout organisme vivant.

     Le post-humanisme qui prétend pouvoir allonger la vie humaine indéfiniment est une utopie scientifique, mais aussi philosophique et psychologique. Notre mort physique doit être un accomplissement psychique et spirituel auquel il nous est profitable d’œuvrer. Le psychologue C.G. Jung a observé que la dernière partie de l’existence devrait être un acheminement vers la mort. Il tenait cette sagesse de son étude de l’inconscient associée à la connaissance  d’une sagesse asiatique dont l’Occident pourrait faire son profit.

     Celles et ceux qui reçoivent au centuple en abandonnant toutes choses pour le Royaume (Matthieu 19, 29) comptent la réconciliation avec la mort physique parmi les biens qui leur sont donnés en partage.

 

     et toi libellule curieuse

     venue explorer le jardin

     qu’as-tu vu de si anodin

     dans sa lumière mystérieuse

 

     si tu me prêtais ton regard

     j’imagine que les espaces

     se trouveraient une autre face

     et enrichiraient mes égards

 

     mais surtout qu’as-tu ressenti

     parmi les odeurs de l’endroit

     de la mort des je-ne-sais-quoi

     qui sont à peine pressentis

     par l’intime que toutes choses

     échangent sans savoir la cause

     voilée dans la source de l’être

     que le désir est de connaître

 

     en retournant à ton destin

     tu as laissé dans l’air qui vibre

     le passage d’un esprit libre

     qui illumine le jardin

 

23 juillet 2018

      Nous n’en finissons pas de comprendre que les évangiles ne sont pas à comprendre, mais à connaître. Yeshoua était un prophète, et un prophète parle en meshalim, en paraboles, qui ne sont pas à décrypter intellectuellement comme le fait la théologie positive, mais à contempler.

     Ce sont des images. On peut ici retenir ce que Simone Weil disait de « la méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (La pesanteur et la grâce, p. 238). Certes Simone Weil utilise le verbe « comprendre », mais c’est que les mots sont les mots : ils nous glissent souvent entre les doigts comme le savon dans la baignoire parce qu’ils ont presque toujours plusieurs significations. Elle ajoute, « d’une manière générale, méthode d’exercer l’intelligence, qui consiste à regarder » (ibid.) Ce fonctionnement de « l’intelligence » est en fait l’intuition bergsonienne, celle de l’empathie, de la communion aux êtres, de la connaturalité…

     Lorsque Yeshoua dit avant de disparaître dans la mort, « Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus; mais vous, vous me verrez parce que je vis et que vous vivez vous aussi. » (Jean 14, 19), on se pose la question : qu’est-ce que voir parce qu’on vit ? C’est abandonner la vision et la vie du monde, qui est désir de posséder, comprendre (oui, comprendre) et dominer les autres en altérité négative (I Jean 2, 16).

     « Le monde ne me verra plus », car le monde l’a vu selon son désir et non selon l’Amour, charnellement et non spirituellement avec « l’Esprit de vérité que  le monde ne peut recevoir parce qu’il ne Le voit ni ne Le connaît » (ibid.). Car pour Le connaître, il faut Aimer puisqu’Il est Amour et qu’on Le connaît en participant à son être : « Qui n’aime pas ne Le connaît pas, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8).

     Faut-il rappeler la sagesse du Petit Prince de Saint-Exupéry ? « L’essentiel est invisible aux yeux… Les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le cœur. »

 

     tu l’as vu sous le figuier

     en percevant des odeurs

     peut-être un peu de fumier

     de sourires et de pleurs

 

     mais tu as senti en fait

     cette odeur imperceptible

     qui nous met le cœur en fête

     lorsqu’il a trouvé sa cible

 

     c’est ce parfum que l’on voit

     doucement flotter autour

     d’une chair dont l’esprit boit

     anonyme dans l’amour

     l’eau vive des profondeurs

     de l’abîme si intime

     de l’être que s’y devine

     la lumière du bonheur

 

     regardant avec ton cœur

     tu as vu sous le manguier

     celui qui depuis cette heure

     te réjouit tout entier

 

24 juillet 2018

     Pascal était-il fasciné par le néant ? Simone Weil par le rien ? Chez Pascal, c’était apparemment un constat face à l’infini : « Le fini s’anéantit face à l’infini et devient pur néant… Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini ». Il ajoute toutefois que l’homme est « un tout à l’égard du néant » (Pensées, éd. Sellier 689, p. 457). Mais pourquoi utiliser le terme « néant » pour parler d’un être qui n’est pas un non-être ?

     Pour Simone Weil, le « rien » est un idéal spirituel : « nous devons renoncer à être quelque chose. C’est le seul bien pour nous » (La pesanteur et la grâce, p. 43). Mais le rien de « mon Dieu, accordez-moi de devenir rien » est bâti sur le paradoxe d’un rien qui existe parce qu’il n’existe pas : « Une fois qu’on a compris qu’on est rien, le but de tous mes efforts est de devenir rien » (id., p. 44).

     On peut refuser ce paradoxe, non en raison de sa maladresse langagière, mais parce qu’il s’écarte de l’idéal évangélique en se tournant vers soi au lieu de se tourner vers les autres. Une conscience qui Aime ne cherche pas à savoir si elle est quelque chose plutôt que rien ni rien plutôt que quelque chose, mais à savoir comment servir les autres.

     On peut penser que le morceau de bravoure de Paul qui enthousiasme un certain nombre de croyantes et de croyants fonde ou avalise par avance cette attirance pour le néant et le rien. « Que votre attitude soit identique à celle de Jésus Christ : lui qui est de condition divine, il n’a pas regardé son égalité avec Dieu comme un butin à préserver, mais il s’est dépouillé de lui-même (vidé de lui-même, anéanti, semetipsum exinanivit, éauton ékénôsen), prenant une condition de serviteur… (Philippiens 2, 5ss).

     Oui mais voilà, cette recherche du « néant », du « rien », a selon Paul eu pour conséquence, voire pour but, d’être « infini » : « C’est aussi pourquoi Dieu l’a élevé à la plus haute place et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et sous la terre et que toute langue reconnaisse que Jésus Chris est le Seigneur, à la gloire de dieu le Père » (ibid., 2, 9ss).

     Cette exaltation qui devient parfois l’exultation extatique des croyantes et des croyants est en réalité une imposture au regard du Fils de l’homme serviteur lavant les pieds des autres et les servant à table pour faire ce qu’il voit son Père faire en toutes choses.

     Une conscience qui Aime ne cherche pas à être rien, ni à s’abaisser pour s’abaisser ou secrètement dans l’espoir d’être élevée. Elle ne pense qu’aux autres, ne vit que pour les autres, participant ainsi à la vie de l’Éternelle.

 

     je croyais te reconnaître

     écaille chinée delta

     cachant le feu de ton être

     sous des ailes sans éclat

 

     suffit-il d’appartenir

     à une espèce connue

     pour que l’on puisse tenir

     ta personne unique nue

 

     si muet je viens à toi

     et de mon cœur te contemple

     je pourrai bien je le vois

     ouvrir la porte du temple

     qui abrite le secret

     de la présence anonyme

     où sans visage se crée

     ton être le plus intime

 

     posée sur la feuille unique

     avant que s’ouvre le feu

     de ton vol énigmatique

     tu me murmures ton je

 

25 juillet 2018

     Le christianisme a un problème avec la sexualité. Michel Onfray l’attribue à Saint Paul et à son « écharde dans la chair » (II Corinthiens 12, 7) qu’il interprète comme son problème personnel avec ladite sexualité. C’est sans doute aller vite en besogne, dis-moi comment tu interprètes et je te dirai qui tu es.

     Cependant le monothéisme du Père Tout-puissant, dont Paul est resté un inconditionnel sur de nombreux points, est une religion patriarcale et donc fatalement sexiste. C’est ainsi que dans la Bible la femme est considérée comme une possession de l’homme : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur ni sa servante, ni son bœuf ni son âne » (Exode 20, 17).

     Il existe une Pensée de Pascal qui donne sur cette question matière à penser : « Ce n’est pas la bénédiction nuptiale qui empêche le péché dans la génération, mais le désir d’engendrer des enfants à Dieu, qui n’est point véritable que dans le mariage… ainsi les filles de Loth, par exemple, qui n’avaient que le désir d’enfants, étaient plus pures sans mariage que les mariés sans désir d’enfant » (Pensées, éd. Sellier 591).

     Voilà qui dit clairement que le désir et le plaisir sexuels sont des péchés pour le christianisme, y compris dans le mariage, s’ils ne sont pas liés au programme du « soyez féconds, multipliez-vous » (Genèse 1, 28) prescrit par un Tout-puissant apparemment jaloux de sa mâle autorité. Mais l’Amour nous donne à penser que tous les plaisirs offerts aux humains par la nature sont conformes à l’altérité de l’Éternelle. Un peu de bon sens fait d’ailleurs comprendre que sans Eros l’espèce humaine, tout comme les espèces animales sexuées, ne seraient jamais apparues ni ne pourraient se perpétuer.

     Ce que Michel Onfray et bien d’autres ne voient pas cependant, c’est que Eros joue un rôle provisoire dans l’itinéraire d’une conscience humaine invitée à sortir du « monde » pour entrer dans le Royaume où la chair n’est plus « profitable » (Jean 6, 63). Mais le christianisme, dont Pascal est le témoin ordinaire, ne comprend pas non plus cette dynamique spirituelle de la conscience humaine. Il met la charrue avant les bœufs.

 

 

     a-t-elle offert sa chevelure

     la terre où les éteules

     riment avec les meules

     en conclusion de l’aventure

 

     car le grain qui s’en est allé

     loin de la nourricière

     n’a laissé en poussière

     qu’une surface désolée

 

     le soc déjà est revenu

     cependant et l’espoir

     en son temps de revoir

     ouverte en  jouissance nue

     la chair de la terre immortelle

     offerte à ses amants

     afin que ses enfants

     découvrent l’amour éternel

 

     l’an prochain à Jérusalem

     verra au pied du mur

     s’annoncer chevelure

     la moisson de tout ce qui l’aime

 

26 juillet 2018

     On ne peut reprocher à Pascal de ne pas avoir fait des évangiles la lecture que nous en proposons : il est resté fidèle à celle que  lui imposait l’Église, et sous sa forme la plus rigoureuse, celle des jansénistes plutôt que celle des jésuites, qu’il jugeait moralement laxiste.

     Pourtant quelques-unes de ses Pensées, qu’il n’a pas eu le temps d’organiser et éventuellement de corriger et nuancer, nous sont précieuses pour discerner certaines failles de la doctrine chrétienne.

     Le rigorisme sexuel lié à une image patriarcale de l’Éternel lui fait exprimer des vérités étonnantes, proches de l’hérésie. Il lie la « pureté » des filles de Lot (incestueuses) à la « contrition » d’une conscience repentante et « l’impureté » d’une conscience qui fait l’amour par plaisir à celle qui reçoit le sacrement de pénitence sans véritable repentir :

« Ce n’est pas la bénédiction nuptiale qui empêche le péché dans la génération, mais le désir d’engendrer des enfants à Dieu, qui n’est point véritable que dans le mariage. Et comme un contrit sans sacrement est plus disposé à l’absolution qu’un impénitent avec le sacrement, ainsi les filles de Loth, par exemple, qui n’avaient que le désir des enfants, étaient plus pures sans mariage que les mariés sans désir d’enfant » (Genèse 19, 30-38). (Pensées éd. Sellier 591).

     L’intérêt de cette comparaison, c’est qu’elle minimise la valeur des sacrements et maximise le rôle de la conscience. Pascal n’ose pas nier la valeur des sacrements, cette négation en ferait un hérétique, mais il n’en est pas loin. Il est en cela proche de l’Évangile où la rémission des péchés, quoi qu’en disent les chrétiens comme les témoins de la scène, n’est pas le fait du Fils de l’homme mais celle de l’Amour : « Ses nombreux péchés lui sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé » (Luc 7, 47). Les témoins de cette remise des péchés l’ont attribuée à la puissance de Dieu dont le Fils de l’homme aurait usurpé le pouvoir (Marc 2, 7). Ils n’ont pas compris le sens de ses paroles tout comme ils ne l’ont pas compris lorsqu’il a dit qu’il fallait naître de nouveau (Jean 3, 3s) ou lorsqu’il a demandé que l’on mange sa chair et que l’on boive son sang (Jean 6, 52-60).

     L’Église est convaincue que Dieu lui a donné par Jésus-Christ le pouvoir de remettre les péchés par le sacrement de pénitence tout comme celui de « purifier » l’acte sexuel par le sacrement de mariage. C’est ainsi qu’elle assure son emprise sur les consciences en leur imposant sa croyance. Mais cette doctrine est infidèle à l’Évangile.

     La Vérité de l’Amour est qu’il fait passer de la chair inutile à l’esprit qui donne la Vie. Qui Aime se pardonne ses péchés en pardonnant ceux des autres par Amour : « Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi, mais si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, votre Père ne vous pardonnera pas non plus » (Matthieu 6, 14s). L’automaticité de ce pardon donne à penser que « le Père éternel » n’est pas un être personnel comme le pourrait être un humain, mais l’Amour éternel au-delà du personnel et de l’impersonnel en sa cohérence, tout comme l’acte sexuel est appelé à participer à l’Amour éternel.

 

     le tronc du peuplier

     mû insensiblement

     par les branches pliées

     dans les rythmes du vent

     parle à l’oreille nue

     appuyée à l’écorce

     et lentement émue

     aux beautés de sa force

 

     car elle est pétrie toute

     d’une même harmonie

     de ses pieds à la voûte

     et jusque dans le nid

     qu’un oiseau attentif

     à la voix maternelle

     en réponse à l’appel

     a bâti instinctif

 

     ce nid qui se balance

     au souffle qui le grise

     communique sa transe

     à cette oreille éprise

 

27 juillet 2018

     Quel profit pouvons-nous tirer de la prise en considération de l’impersonnalité de l’Amour éternel ? La conscience religieuse qui demeure en nous peut y répugner. La personnification des forces de la nature nous est en effet comme naturelle. On la trouve dans l’animisme religieux et dans l’animisme poétique, mais aussi, moins évidemment, dans les cultes que l’hindouisme rend à ses divinités, dans le bouddhisme avec ses prières aux bodhisattvas et sa vénération du Bouddha lui-même. On le trouve dans le christianisme avec le culte des saints, en particulier de la Vierge Marie et plus encore de Jésus, Christ, roi et Seigneur. Ces personnalisations jouent un rôle qu’on peut juger utile voire nécessaire sur le chemin du Royaume de l’Amour.

     Il n’est donc pas question de récuser la personnification de l’Amour, mais de réfléchir à ce que nous apporte son impersonnification : une lumière profitable à notre vie spirituelle, et aussi, indirectement, à notre vie psychologique, sociale, philosophique, artistique, voire scientifique.

     Qu’apporte-t-elle au problème de la tentation, dont l’attribution au Père des cieux dans le Notre Père gêne de  plus en plus de consciences chrétiennes, au point que l’on a proposé une nouvelle traduction du « mê eisenégkês êmas eis peirasmas, ne nos inducas in tentationem, ne nous induis pas en tentation » (Matthieu 6, 13). On a cru pouvoir adoucir la formule en proposant « ne nous laisse pas entrer en tentation (ou « ne nous mets pas à l’épreuve »). On doit pouvoir rapprocher cette phrase de celle qui précède, « pardonnez-nous comme nous pardonnons », et y déceler ainsi une conception impersonnelle de l’action divine, en une sorte d’automaticité : pardonner c’est être pardonné, tout comme ne pas juger c’est n’être pas jugé (Matthieu 7, 1), « donnez et il vous sera donné », suivant immédiatement chez Luc « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, pardonnez et vous serez pardonnés » (Luc 7, 37s). Ces automaticités révèlent la tautologie de l’Amour éternel : Aimer c’est être Aimés en participant à l’Amour. Dès lors la tentation peut apparaître comme un mécanisme spirituel dont l’intuition évangélique perçoit la vérité : elle est incluse dans l’effort de résistance qui fait partie intégrante de l’effort pour entrer dans le Royaume.

     Vivre cette impersonnalité de l’Éternel Amour nous libère de l’image d’un dieu personnage tout-puissant agissant selon son bon plaisir par des décisions arbitraires comme le laisse entendre Paul avec son image du  potier façonnant à son gré des vases de colère et des vases de miséricorde (Romains 9, 21ss) et qui a fait trembler Pascal à l’idée de la justice « énorme » de Dieu.

     Vivre l’impersonnalité de l’Éternel Amour, loin de l’image d’un dieu personnage tout-puissant, c’est partager son anonymat, se « décréer » peut-être comme le demande Simone Weil. Yeshoua ne s’est-il pas présenté lui-même comme un simple « témoin » de la Vérité de l’Amour (Jean 18, 37). L’Amour vit du service des autres en se faisant oublier, « serviteur quelconque » dépersonnalisé, voilé, anonyme… (Luc 17, 10 cf. 12, 37, 22, 27) comme Yeshoua dépersonnalisé en fils d’homme a voulu l’être et comme il a souhaité à ses disciples de l’être. Ce peut être le sens du nom de fils de l’homme que s’est donné Yeshoua.

 

     le sourire de l’ange

     apparaît dans la pierre

     et voile le mystère

     proposé en échanges

 

     car l’ange est sans visage

     et si on l’imagine

     jamais on ne devine

     le nom de son message

 

     pour croire à sa présence

     il faut croire aux hasards

     où se dessine l’art

     de ce qui ne prend sens

     que dans la circonstance

     de ce qui nous protège

     en déjouant les pièges

     aux gestes instinctifs    

     donnant la direction

     du chemin l’intention

     à l’esprit attentif

 

     alors la pierre appelle

     le sourire figé

     qui n’est jamais jaugé

     sur ses lèvres ses ailes

 

28 juillet 2018

     L’automaticité éthique de l’Amour dans le pardon, le jugement et le don (entrée du 27 juillet) ne fait pas qu’attirer l’attention sur son impersonnalité. Elle pointe aussi l’excellence de son intelligence capable de concevoir un cosmos qui a l’apparence de l’autocréation et de l’auto-organisation alors qu’en raison ce cosmos a nécessairement une cause.

     Les mécanismes qu’a observés, analysés et décrits François Roddier dans l’Évolution depuis l’origine physique en passant par le développement biologique et jusque dans la vie humaine, la culture, l’économie… sont très probablement globalement exacts (Thermodynamique de l’évolution – Un essai de thermo-bio-sociologie). Comme tels, ils posent la question de la nature de l’action de cette cause physiquement indétectable.

     On peut au moins faire l’hypothèse qu’il s’agit d’une inspiration et que les mots « souffle », « vent », « esprit », dont la Genèse dit qu’il battait des ailes sur les eaux primitives, conviennent assez bien pour nous donner une idée de ce que peut être l’action permanente de l’Éternel Amour sur-dans-avec le cosmos.

     Les prophètes de la Bible, au contraire de ses prêtres, ont perçu cette action, et ils l’ont conçue non comme initiale mais comme permanente, ou du moins renouvelée. Isaïe a répété que Dieu allait faire des choses nouvelles (42, 9. 43, 19. 48, 6), et le Psalmiste décrit par le détail le fonctionnement de la nature comme l’action de l’Éternel qui « envoie son esprit et renouvelle la face de la terre » (Psaume 104, 30). Quant au fils de l’homme prophète, il a justifié sa maîtrise du sabbat en arguant, « mon Père ne cesse d’agir » (Jean 5, 17).

     L’esprit de l’Éternel Amour serait alors ce dynamisme du cosmos dont l’autre nom serait le temps, que l’intelligence semble incapable de définir et de comprendre.

 

     souffle souffle où tu veux

     et j’entendrai ta voix

     peut-être quelquefois

     au chemin de mon vœu

 

     si mon cœur attentif

     éprouve ta présence

     il saisira la chance

     de l’esprit instinctif

 

     je ne puis avancer

     sur la mer à la voile

     que si tu tends la toile

     jusqu’à ce que forcée

     et bien orientée

     elle mène mon cœur

     jusqu’à sa dernière heure

     dans la fidélité

 

     le temps cargue ses voiles

     s’il ne me fait plus peur

     j’irai bien sans stupeur

     plus loin que les étoiles

 

29 juillet 2018

     La multiplicité des sens du mot « esprit » signe notre incertitude des êtres et des choses auxquelles elle nous invite. Au départ, ce mot est étymologiquement physique (« spiritus : 1° Souffle, air agité, vent, exhalaison, parfum (fleur). 2° Souffle, haleine, respiration… » Dictionnaire Latin-Français Hatier). Le souffle est impalpable, invitant donc à une utilisation symbolique, mais l’Occident moderne le comprend le plus souvent dans un sens matériel, y compris dans la pratique d’un yoga importé réduit à sa dimension physiologique.

     On trouve cela chez Descartes avec ses « esprits animaux qui sont comme une flamme très pure et très vive qui montant […] du cœur dans le cerveau, […] donne le mouvement à tous les membres ». Le matérialisme scientifique moderne a mené ce « comme » à son terme en le faisant disparaître au profit de L’homme neuronal (Jean-Pierre Changeux).

     Les traditions des diverses cultures perçoivent dans le souffle la figure d’une réalité non physique. Pour elles, les esprits sont des êtres immatériels, incorporels : les dieux des polythéistes et le dieu des monothéistes sont des esprits. Et il existe dans la plupart des religions des gens inspirés par un esprit: shamans, devins, pythies, sibylles et les prophètes de la Bible…

     Mais « esprit » a aussi des utilisations philosophiques, théologiques, intellectuelles… avec une multiplicité de sens et de nuances dont les incertitudes, les malentendus et les méprises nous invitent à la prudence. C’est un monde où la vérité nous échappe. Pilate a résumé la situation par ces mots que les gens de tous bords aiment à citer, « qu’est-ce que la vérité ? » (Jean 18, 38) et Pascal a suggéré son « Que sais-je ? ».

      Il est en tout cas une vérité qui, au contraire de bien d’autres, ne peut diviser ni opposer les consciences jusqu’à l’hostilité la plus destructrice et la plus meurtrière, c’est celle dont le Fils de l’homme s’est présenté comme le témoin (Jean 18, 37), celle de l’Amour Agapè qui n’exclut aucun être ni aucune chose.

     Cet Esprit de l’Amour, dont nous ne pouvons saisir l’être intellectuellement, nous est rappelé quotidiennement sous la figure des souffles, celui que nous inspirons et expirons comme celui des vents qui animent la nature… Tous nous invitent à invoquer l’Esprit d’Aimer pour en vivre.

 

     celles qui marchent dans le vent

     vivent l’ivresse des corbeaux

     et de la liberté d’en haut

     pour ce qui va se soulevant

 

     ceux que l’existence a cassés

     et dont les jambes déjà mortes

     sur le sol plus jamais ne portent

     rêvent de pouvoir s’élancer

 

     la chance des hautes voltiges

     est de se trouver dans l’espace

     à ne plus connaître la face

     lorsque disparaît le vertige

     évanoui dans l’air qu’inspire

     la chair jusqu’en la profondeur

     de ses os et que la douleur

     se dissipe lorsqu’elle expire

 

     cette pensée vient aux marcheuses

     tout absorbées dans le grand vent

     dont les esprits vont s’élevant

     et pour qui l’abîme se creuse

 

30 juillet 2017

     On trouve chez Samuel Coleridge une perception des correspondances des sens dans l’interrelation des forces cosmiques secrètement animées par l’unique Esprit de l’Éternel:

                      Le Voile de l’Esprit

     O Beauté, en un beau corps parée

     Corps ! Ce voile de clarté s’éclaire

     Nuage clair, plutôt que de te voir

     Par toi nous voyons la Lumière !

 

Ainsi l’Éternelle Beauté, la Lumière et ce qu’elle éclaire dans les beautés sensibles sont un dans l’œuvre permanente de l’Esprit qui s’y voile-dévoile.

     Toute beauté, celle d’un nuage, celle d’un visage, celle d’une fleur, celle d’un oiseau, celle d’une voiture, celle d’une vêture… sont la présence d’Aimer à l’intime de tout être. Nous pouvons exulter avec Elle et avec tout ce qu’elle rend admirable.

     Sans doute faut-il, pour découvrir et vivre ces messages de l’Éternelle, nous départir du désir qui possède, comprend, domine, de ces yeux qui ne voient pas, de ces oreilles qui n’entendent pas, de ce cœur qui ne sent pas. Plus nous nous rapprochons du Royaume en abandonnant Eros et Thanatos, plus nous sommes en mesure de découvrir les merveilles de l’univers.

     Sans doute pouvons-nous aussi alors percevoir la présence active de l’Esprit en nous comme les notes de la brise dans la harpe éolienne de Coleridge :

 

     … nombreuses les images légères

     Traversant mon cerveau indolent et passif

     Folles variées comme ces rafales

     Qui enflent et palpitent sur le luth assujetti

     Et si toutes choses en la nature animée

     N’étaient que des Harpes vivantes diverses

     Frémissant de pensées au passage d’une Brise

     Unique plastique et vaste intelligence

     Âme de chacune et Dieu de toutes …

 

Coleridge sait que cela ressemble à du panthéisme comme le lui donne à comprendre sa compagne de son regard réprobateur qui l’invite à « marcher humblement avec mon Dieu ». Cela va bien pourtant au regard des prophètes inspirés qui veulent « l’Amour et non les sacrifices » (Osée 6, 6), l’Amour qui veut toutes choses belles et qui s’y voile-dévoile.

 

     la pluie vient caresser la dalle de granit

     dévoiler son éclat dans la lumière

     son œil horizontal tourné vers le zénith

     lui renvoie son message et son mystère

 

     car la surface cache et dit la profondeur

     du semblable et du même s’associant

     à l’innombrable unique dans son cœur

     par milliards réunis en leurs moi inconscients

 

     aussi vertigineux que l’abîme infini

     l’intime brévissime en  leur extase

     appelle les cœurs purs à voir le nid

     où les œufs de l’esprit en leur première phase

     élaborent la chair comprise en la coquille

     rêvant déjà au royaume aérien

     où les milliards dans les ténèbres brillent

     cristaux de quartz éclos du vide rien

 

     les granites secrets dans la masse anonyme

     appellent la lumière des surfaces

     sortant des œufs pour éclairer sublime

     le voile illuminé de l’éternelle face

 

 

31 juillet 2018

     « Ils ont des yeux et voient pas, des oreilles et n’entendent pas, un cœur et ne sentent pas ». Nous pouvons nous demander en quoi nous sommes concernés. Faut-il être prophète pour reconnaître l’image de ce que nous sommes et que nous proposons aux autres ?

     Reconnaître l’Amour fait reconnaître ce qu’il n’est pas, la domination d’Eros et de Thanatos (de Philia et Neïkos) sur nos pensées et sur nos actes. L’Amour fait prendre conscience de notre comportement, de notre vie plus ou moins régie par le « monde, par le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie », par « la libido sentiendi, la libido sciendi et la libido dominandi ».

     Ainsi l’Amour nous donne-t-il de « voir » que se dénuder devant les autres est par nature, que nous en ayons conscience ou non, une invitation érotique. C’est un acte qui participe du « monde », de son organisation, de la dynamique du cosmos. Ce n’est donc pas une question morale au sens où les monothéismes interdisent et condamnent au nom d’un dieu père castrateur. Ce n’est pas une question de pudeur et d’impudeur. C’est une question de conscience psychologique plutôt que de conscience morale, de perception de ce que nous ressentons et donnons à ressentir.

     Une femme qui montre ses belles jambes le fait-elle pour inviter à un sentiment esthétique, voire pour révéler la Beauté éternelle ? On peut douter que ce soit souvent le cas. Elle devrait cependant savoir qu’elle éveille Eros dans le regard des hommes, que ceux-ci en soient plus ou moins conscients eux-mêmes.

     De même un homme qui exhibe ses muscles…

     Non qu’Eros soit mauvais, ni Thanatos. Ils appartiennent à cette animalité dont tant d’Occidentaux modernes se revendiquent à juste titre. En langage biblique, on dira  qu’ils appartiennent à la condition du Premier Adam, de la Première Ève, qui demeurent en nous jusqu’à notre mort, mais que nous sommes invitées à maîtriser pour passer à celle du Dernier Adam, de la Dernière Ève. D’abord en maîtrisant Eros et Thanatos en nous-mêmes, selon la Règle d’Or, selon le « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse », « aime ton prochain comme toi-même ». Pascal dirait, « tire de la concupiscence des règles admirables » pour ta vie sociale.

     Il est bon ensuite de reconnaître que nous sommes conviées à passer de la « Concupiscence » à la « Charité » (Pensées, éd. Sellier 460, 243s…)

     C’est selon cet Amour que nous sommes invités à nous vêtir, non en fonction de nous-mêmes mais en fonction des autres, non pour nous-mêmes mais pour les autres.

     Les parents d’une jeune fille, voire d’une très jeune fille, devraient savoir ce qu’ils font en laissant / faisant montrer ses jolies jambes à leur enfant, par exemple dans une soirée où rôdent de possibles prédateurs sexuels habités par un Eros et un Thanatos non maîtrisés.

 

     le drap de lit défait est un massif

     montagneux en beauté

     et tout n’est que replis descriptifs

     secrets de volupté

 

     c’est le regard sans doute qui s’attarde

     sur ce que dit la chair

     lorsque éprise de ce qu’elle regarde

     elle s’en fait la paire

 

     l’étoffe en liberté cependant chante

     la force de l’esprit

     à la recherche de ce qui la hante

     dans le monde incompris

     par ce qui veut comprendre et posséder

     cette chose impalpable

     dont la réalité n’est jamais concédée

     qu’à l’inimaginable

 

     le drap que l’on récrit chaque matin

     en langage de prose

     porte en son âme chance d’un destin

     amoureux de la rose

 

1er août 2018

     Pascal a  pu affirmer que « les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout » (Pensées éd. Sellier 230, p. 168). Mais il n’est pas allé au bout des implications de son intuition. Il s’est en effet refusé à penser le corps et l’esprit en leur relation intime, prenant à partie « les philosophes (qui) confondent les idées des choses et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement » (p. 169).

     Cramponné à sa théologie chrétienne et par crainte sans doute d’être « séparé éternellement de Dieu » comme il le dit en gémissant pendant sa nuit de feu (742), il n’a pu qu’accepter sans vergogne ses propres contradictions en allant jusqu’à affirmer : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté ni l’incontradiction marque de vérité » (208).

     Le principe de contradiction est pourtant l’un des fondements les plus solides de la recherche de la vérité dans tous les domaines de la pensée. Ainsi la cohérence entre ce qu’on appelle ordinairement la science et la foi appelle la remise en question en l’une comme en l’autre de ce qui fait obstacle à leur cohérence mutuelle.

     De ce point de vue rationnellement incontestable, la pensée africaine a des choses à dire à la pensée occidentale. Ainsi de celle de Wole Soyinka, de sa « vision pluraliste holistique toujours consciente de la totalité des existants en une communauté multiple, sensible en permanence aux connexions, aux équilibres changeants entre les différents domaines de l’être et où rien ne se développe ni n’évolue qu’en relation avec tout l’autre en ses individualités et en son ensemble (Pascal ne pense pas autrement) » (Étienne Galle, Connaître Wole Soyinka, p. 132).

 

     le tas de bûches déversées

     sur la simple surface

     s’organise comme censé

     en son expression faire face

     pour des regards sensés

 

     car il s’agit toujours de voir

     cachées par l’habitude

     les merveilles que le hasard

     en la béatitude

     de l’esprit peut souvent concevoir

 

     les arrangements fortuits

     de leur extravagance

     révèlent l’inouï

     comme une manigance

     d’une voix à jamais amuïe

     dans le vide de l’anonyme

     où la beauté espère

     en silence sublime

     que la mélodie trouve l’air

     où résonne l’abîme

 

     c’est que les bûches en leur chute

     comme instinctivement

     plus adorable qu’une hutte

     au désir de l’amant

     en nature morte se mutent

 

2  août 2018

     Les religions sont des pouvoirs. C’est pourquoi elles doivent s’accorder avec les autres pouvoirs et contre-pouvoirs. Leur séparation est essentielle en cet accord, c’est ce que veut dire, en tout cas ce que peut vouloir dire « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc 20, 25). Car le Dieu dont il s’agissait pour ceux qui ont posé la question au Fils de l’homme n’est pas l’Amour mais le Tout-puissant, au nom de qui les religieux imposent leur pouvoir aux croyants.

     En notre vingt-et-unième siècle, les religions et les quasi-religions que sont les idéologies gardent leurs pouvoirs. Il faut donc limiter ces pouvoirs par d’autres pouvoirs, quelque forme qu’ils prennent, spirituelle et/ou matérielle.

     On peut admettre que la religion est comme indéracinable, qu’elle fait partie de l’ADN de l’humanité depuis ses origines, qu’elle doit donc continuer à jouer son rôle psychologique et social faute d’être relayée par l’Amour. Avec Soyinka, « on peut en arriver à penser que, peut-être, l’existence de la religion, de par son influence impondérable sur l’esprit humain, a pu être aussi cruciale pour la survie de l’humanité que, disons peut-être, le savoir-faire de la diplomatie, le rôle ennoblissant des arts, l’accès aux soutiens sociaux, la réduction de la pauvreté, l’euphorie des concerts de musique pop, le foot et le football américain ou les activités plus tangibles des organisations de maintien de la paix partout dans le monde. En d’autres termes, la religion a pu contribuer à préserver l’existence même de l’humanité comme elle a servi à préserver l’équilibre de psychés individuelles innombrables » (Wole Soyinka, De l’Afrique et autres essais, p. 122).

     La religion ne devrait disparaître qu’en ce qui l’accomplit : « Je ne suis pas venu détruire, mais accomplir », a dit le Fils de l’homme (Matthieu 5, 17). Ce qui accomplit la religion, c’est l’Amour en qui se résorbe et s’efface le dieu de Moïse et tous les autres. Désormais, « seul l’Amour est digne de foi ». « Il suffit d’Aimer », et donc de veiller au nom de l’Amour à la séparation des pouvoirs, démocratiques ou non : législatif, exécutif, judiciaire, militaire, médiatique, culturel, religieux…

 

     au nid fragile l’oisillon attend

     ouvrant le bec en son espoir

     au très bientôt de recevoir

     ce que son cœur en palpitant

     réclame ce que le devoir

     de ses parents donne en aimant

 

     le promeneur qui s’émerveille

     en apercevant qui s’enfuit

     à son approche de son nid

     l’oiseau qui jour et nuit surveille

     et réconforte et qui nourrit

     redoutant que la vie s’éteigne

     se détourne et tient à distance

     ce qui de son cœur est si proche

     qu’il le ressent en lui qui hoche

     la tête imaginant l’ébauche

     de ce qui en la circonstance

     découvre le plein de son sens

 

     lorsqu’il se réveille la nuit

     l’oisillon de ce nid fragile

     est une lampe qui vacille

     doucement en ce que la vie

     échange entre eux comme des îles

     dans le profond de lui à lui

    

    

3 août 2018

     Lorsqu’on considère l’histoire des hérésies dans le christianisme, on est pris entre deux feux, celui du dogme imposé et celui du dogme choisi, entre l’orthodoxie et l’hétérodoxie. La solution à leurs conflits ne peut être que l’Amour.

     Ce n’est cependant pas tant le dogme imposé par l’autorité de l’Église catholique qui a, au départ, déclenché l’hérésie de Luther, Calvin… que la conduite immorale de ses représentants, la vente des indulgences, le luxe excessif, la liberté des mœurs… La répression de ces hérésies s’est faite en tout cas avec une violence qu’on doit juger inspirée par la libido dominandi du monde plutôt que par l’esprit du Royaume.

     Les premières hérésies, quasiment contemporaines des premiers siècles de l’Église, étaient pour la plupart si aberrantes chez certaines sectes qu’elles devaient déclencher des réactions violentes. Toute hérésie devait par la suite apparaître comme le mal absolu pour l’autorité ecclésiastique et provoquer sa volonté d’exterminer les hérétiques, comme Rome exigeait des rois qu’ils en fassent le serment le jour de leur sacre.

     Il n’est pas besoin d’un gros effort de mémoire pour se rappeler comment les religions séculières de l’hitlérisme, du stalinisme, du maoïsme… ont traité leurs hérétiques au siècle dernier. On peut alors se demander si cette violence extrême ne s’originerait pas à l’ADN humain, en d’autres termes dans le « monde » et ses libidos détaillées par « l’apôtre que Yeshoua aimait » (I Jean 2, 16).

     Au seizième siècle, la réponse d’un Montaigne a été celle d’un conciliateur politique entre catholiques et protestants alors que la guerre des religions faisait rage. Ce n’était pas une réponse inspirée par l’incroyance comme certains aimeraient à le croire : Montaigne priait tous les jours dans son oratoire, mais il se permettait d’accueillir dans son esprit certaines pensées de la sagesse antique et, avec son « que sais-je ? », ne pas trop affirmer sa foi. Il s’est cependant opposé, au nom de la grâce, à l’idéal stoïcien « païen » en observant que celui-ci était infidèle au principe de causalité (Essais folio, II, 12, pp. 351 et 608).

     La violence des conflits internes au christianisme s’est quelque peu atténuée dans l’œcuménisme, mais les oppositions entre christianisme et islamisme, entre islamisme sunnite et islamisme shiite, entre islamisme et hindouisme… restent violente. Elles ne peuvent sans doute s’apaiser que dans la bienveillance universelle inspirée par l’Amour Agapè, seule Vérité capable d’affranchir les humains de l’emprise des credo et de leurs hérésies animés par Thanatos.

 

     l’écaille chinée sur le cirse

     goulument boit

     battant des ailes qui trahissent

     son bel émoi

 

     le regard qui se pose sur elle s’étonne

     des hasards qui ont su arranger cette donne

     de lignes et de teintes en sublime harmonie

     où rien en rien ne se renie

 

     et puis vient ce qui dit que rien n’est à comprendre

     aux jeux des origines en musique à entendre

     qu’il faut dans l’alternance appeler le sentir

     à jouer l’émotion qui à coup sûr s’en tire

     dans la rencontre où l’autre se fait un peu soi

     en celles qui renoncent à n’être que leur moi

 

     alors les lignes et les teintes

     jusqu’en leurs feintes

     mêlent la beauté à l’utile

     dont l’air vacille

 

4 août 2018

     L’Amour Agapè est censé nous faire nous soucier des autres, non parce qu’ils nous seraient des prochains comme nous-mêmes, mais simplement parce qu’ils sont. N’est-ce pas le souci de l’Éternel qui fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes, sur les ennemis comme sur les amis dans la perfection de l’Amour (Matthieu 5, 44s) ?

     Mais peut-être nous illusions-nous, peut-être aimons-nous les autres, en tout cas certains autres, parce qu’ils nous sont proches, frères et sœurs, gens du même sang ou de la même religion, de la même langue, de la même philosophie, alors que pour le Fils de l’homme ses « frères et sœurs, sa mère elle-même » sont celles et ceux qui Aiment. (Luc 8, 21)

     La fraternité de la Sagesse de la Règle d’or est précieuse. Elle permet à l’humanité de ne pas être totalement assujettie à Thanatos et à Eros, à l’homme de ne pas être un loup pour l’homme. On peut penser qu’elle est déjà l’Esprit à l’œuvre, comme dans l’instinct maternel animal, comme dans la compassion des entrailles et dans cet élan qui fait parfois se porter au  secours d’un inconnu en danger.

     A peine discerne-t-on « l’accomplissement » (Matthieu 5, 17) que représente cette compassion qui étonnait Schopenhauer : « Pourquoi, comment un être humain peut-il ressentir le danger et la douleur d’un autre et y participer au point d’oublier sa propre sécurité et de courir spontanément au secours d’un autre ? Comment se fait-il que ce que nous pensons être la première loi de la nature, l’instinct de conservation, puisse être suspendue, relayée par une autre loi ? » (cité par Joseph Campbell, The Mythic Dimension, p. 247).

 

     On pense à l’Évangile, au mashal du Bon Samaritain, à l’amour des ennemis… Mais alors comment se fait-il qu’il ait fallu attendre le pape François pour que l’Église supprime la peine de mort de son catéchisme ? Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin Augustin, qui comptent parmi les plus grandes figures de l’Église, l’avaient, parmi bien d’autres, admise. De toutes façons, les choses avaient bien mal commencé si l’on en juge par la mort d’Ananias et de Saphira aux pieds de Saint Pierre et par la grande crainte qu’elle inspira à toute l’église (Actes 5, 1-11). On peut sans doute se permettre de penser que l’Eglise s’est enfin décidée à bannir la peine de mort à cause de la passion d’hommes politiques tels que Robert Badinter. Mais peut-être connaissez-vous des braves gens qui vont à la messe chaque dimanche et qui verraient d’un bon œil son rétablissement pour punir certains crimes horribles.

     L’Évangile est là, à portée de la main. François recommande de le garder sur soi et d’un lire un passage tous les jours, alors que l’Église à l’époque de l’Inquisition a été jusqu’à punir de mort celles et ceux qui en possédaient un exemplaire… Voilà qui donne à ruminer.

 

     les ombres d’heure en heure avec leurs bûches jouent

     la musique immobile qui parvient au bout

     de leur jour sans effort par la force des choses

     qui insensiblement et sans faire une pause

     depuis l’origine se chante sa passion

 

     son cours inarrêtable au souffle de l’esprit

     des yeux intelligents ne peut être compris

     car il échappe à ce qui craint la mort

     ne s’apercevant pas qu’elle le mène au port

     quand il attend l’amour de belle dilection

 

     ton ombre aussi marche au plus près de toi

     et semble te parler à midi quelquefois

     ou peut-être importune en choisissant son heure

    

     si tu as des oreilles et te forces à entendre

     tu sauras son secret sans chercher à comprendre

     ce qui là-bas aussi cherche la communion

 

5 août 2018

     Le prophète Yeshoua (dont la preuve de l’inexistence n’est envisageable qu’avec l’aide de cette « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens ») était prophète à ses propres yeux (Luc 13, 33) et aux yeux de celles et ceux qu’il rencontrait, ou qui se demandaient s’il l’était (Jean 4, 19. Luc 7, 39…).

     Qu’était un prophète pour ces gens-là ? Un être doué de certains pouvoirs, surtout celui de savoir à qui il avait à faire. C’était aussi un homme de Dieu connaissant le fond des choses, par exemple la présence de l’Éternel « dans le secret » (Matthieu 6, 4, 6).

     Alors, parmi ces connaissances évidentes ou voilées, que savait-il du temps ? Il avait l’intuition de « son heure », de ce qu’il était censé faire à l’heure au long de sa vie temporelle (Jean 2, 4. 7, 6, 30. 8, 20. 17, 1). Et aussi en cette vie intemporelle qui en faisait un contemporain d’Abraham et de l’Éternel lui-même (Jean 8, 56).

     Sa perception du temps, celle qui, on peut le conjecturer, allait au fond des choses, c’était sa conscience que « mon Père n’a pas cessé de travailler » (Jean 5, 17), contrairement à ce que donnait à penser le repos du jour du sabbat, censé imiter celui de l’Éternel après qu’il aurait eu créé toutes choses (Genèse 2, 2s). Cela avait déjà fait sourire le prophète Isaïe (40, 28).

     L’Éternel est au cœur du temps. Son « esprit » ne cesse de « renouveler la face de la terre » (Psaume 104). Nous sommes invitées à participer à cette connaissance du temps, à ce dynamisme permanent du cosmos, et à le vivre au fil des heures, des jours et des nuits, attentives à son inspiration, nous réjouissant avec Lui-Elle en voyant grandir une herbe des champs, un oisillon au nid, un tout jeune enfant apprenant à marcher, une adolescente devenant femme… jusqu’à notre dernière heure. Peut-être était-ce un peu cela que demandait Paul en parlant de « racheter le temps » (Éphésiens 5, 16. Colossiens 4, 5).

 

     les fondations de l’antique demeure

     étaient de durs silex retirés des entrailles

     de la craie réservée aux plus tendres murailles

     demeurées impavides en attendant que l’heure

     vienne de rehausser de briques la hauteur

 

     alors le grenier de la vieille toiture

     sur des vérins hissée un peu plus loin

     de la cave avec lui tout rempli d’aventures

     de rêveries fertiles en besoins

     secrètement préparait le futur

 

     d’autres vivent auprès de son mystère

     reconnaissant peut-être la présence

     intime au plus intime de leur terre

     où germent les espoirs d’une naissance

     et d’une élévation pour se défaire

     de la chair inutile pour la grâce

     qui en l’accomplissant l’efface

 

     quel avenir astronomique

     accueillera un souvenir

     en poussière des pierres antiques

     là où peut-être d’autres à bâtir

     auront trouvé le commun et l’unique

    

6 août 2018

     « Priez pour ceux qui vous persécutent » (Matthieu 5, 44). Certes, mais qu’est-ce que prier ? Comment prie-t-on ? Pourquoi prie-t-on ?

     La prière n’est-elle pas d’abord un élan spontané, instinctif, un cri lancé, un appel au secours ? Cependant le mot « prière » prend  un autre sens lorsqu’il s’agit de prier pour quelqu’un qui nous déteste et qu’on a envie de détester en retour, par Amour : « Aimez vos ennemis. »

     Alors la prière ne se distingue plus de l’Amour en acte. Elle n’est plus prier pour soi, ni même pour « le prochain comme soi-même ». Elle est inséparable de la grâce, du mouvement de l’Esprit en nous, « car nous ne savons pas quoi demander dans nos prières, mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en soupirs sans paroles, sténogmoïs alalêtoïs » (Romains 8, 26).

     La prière pour ceux qui nous détestent peut nous faire penser au geste du Bon Samaritain qui se porte au secours d’un inconnu, d’un ennemi peut-être, à l’acte d’une conscience qui vient en aide à des migrants en danger, et en défiant la loi.

     Apprendre à prier, ce serait donc apprendre à penser aux autres quels qu’ils soient en les Aimant, sachant que cela relève de l’impossible, que c’est au-dessus de nos forces comme disait Montaigne, puisqu’il est « impossible et monstrueux » que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité… Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main…  » (Essais éd. folio II, 12, pp. 351, 608).

     Reste alors, prolongeant le bon sens de Montaigne, à nous demander comment l’Éternel nous « prête la main », quel est son mode d’action, même si nous pouvons dire que c’est par son Esprit que nous sommes en mesure d’Aimer, de prier par Amour.

 

     onze heures     quelques étoiles enfin s’allument

     est-ce appelées par l’innombrable foule

     des insectes moulant en indistincte houle

     la poussière innombrable que tu humes

     parfumée d’un amour intarissable

 

     c’est dans le plus intime que s’opère

     la marche dont le rythme quotidien

     n’est qu’un murmure de cet air

     qui éternellement naît de ce qu’on dit rien

     le vide qui soupire    d’un amour    inexprimable       

 

7 août 2018

     Intentio lectoris. Pour une certaine part, c’est le lecteur qui fait le texte. D’où le conflit des interprétations. Et plus un texte est obscur, riche de sens, elliptique, étranger à notre culture…  plus nous risquons de le lire selon nos préoccupations et nos préconceptions.

     Il nous est bon de rencontrer diverses interprétations des textes des évangiles. Celles qui nous étonnent ou peut-être nous choquent devraient nous inviter à mieux prendre conscience des nôtres pour les abandonner, les modifier ou les renforcer.

     On trouve chez Ayi Kwei Armah un rejet brutal du christianisme au nom de sa « voie de la réciprocité » : « Nous ne sommes pas des esprits rabougris, nous ne sommes pas des Européens, nous ne sommes pas des Chrétiens pour inventer des fables qui font rire nos enfants… » (Two Thousand Seasons, Deux mille saisons, p. 3). Ainsi interprète-t-il « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3) comme une désastreuse dissociation de la conscience, comme une de ces « déconnections » qu’opère la pensée occidentale destructrice de la pensée africaine : « De la conscience déconnectée, y a-t-il davantage à dire que d’y reconnaître l’outil de destruction le plus tranchant de l’âme ? Que la main gauche doit être maintenue dans l’ignorance de ce qu’il est fait faire à la main droite, qui ne voit pas en cette séparation la réussite fondatrice de la route de la mort des destructeurs blancs ? » (op. cit., p. 128)

     Ayi Kwei Armah voit dans ce conseil évangélique la dissociation des sens les uns des autres, des humains les uns des autres, des humains de la nature… Nous pouvons sans doute accepter cette critique d’une mentalité occidentale schizomorphe, mais la parole mashal du prophète Fils de l’homme a un autre propos, celui qui vise au contraire à connecter nos pensées et nos actes avec l’Amour présent au cœur des êtres et qui ne se soucie pas de soi mais des autres ainsi que le montre le contexte. Il s’agit de prendre conscience de l’Amour « présent dans le secret », à l’intime de nous-mêmes et de tout être, de se connecter avec lui en s’oubliant, en n’agissant plus selon le désir de posséder, comprendre et dominer les humains et la nature, mais selon le souci et le service des autres.

     Qui fait en sorte que « sa main gauche ignore ce que fait sa main droite » au nom de l’Amour au profond abîme intime d’elle-même se détache de son « moi haïssable » qui « se fait le centre de tout », « dont la nature est de n’aimer que soi » (Pascal, Pensées, éd. Sellier 494, 743).

     Nous pouvons accueillir la pensée africaine qui nous invite à relier entre eux les êtres et les choses, mais il manque à cette conscience « horizontale » ce que certains appellent la conscience « verticale », la transcendance, qui est en réalité l’immanence du « Royaume au-dedans de vous », de l’Amour présent « dans le secret » de chaque être et qui nous les fait Aimer en nous oubliant, en faisant que notre main gauche possessive et dominatrice animée par eros et thanatos ignore ce que fait notre main droite donatrice animée par l’Esprit.

 

     l’herbe meurt en odeur de sainteté

     dans les parfums du soir un air d’éternité

     flotte en consolation de la mortalité

 

     il suffit de marcher en silence

     lentement de s’imprégner du sens

     des choses qui expirent en confiance

 

     le promeneur tient en fascination

     cet espace ce temps d’une contemplation

     d’une journée de la rumination

 

     un insensible souffle élevé de l’abîme

     s’arrachant à l’attraction ultime

     monte et rejoint l’intime de l’intime

 

     dans les parfums du soir où la nuit se ranime

     expirée des grands fonds de la mine

     l’espace avec le temps retrouvent l’origine

 

     la narine attentive en phase avec l’odeur

     sait observer sa marche d’heure en heure

     reconnaître sa source dans la profondeur

 

     en elle il apparaît que son âme s’aiguise

     en parfum accompli jusqu’à ce que se lise

     le secret qui en tout à jamais se remise

    

8 août 2018

     Un certaine connaissance des Upanishad et leur rumination par des spécialistes de l’histoire des religions tels que Joseph Campbell peuvent provoquer une interprétation inattendue de cette parole fondatrice du Fils de l’homme, « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il envoie la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5, 45). Cet amour universel, qui donne de comprendre qu’il est bien d’Aimer ses ennemis en constatant des phénomènes météorologiques observables par tous a pu être interprété comme une indifférence de l’Éternel au bien et au mal. Le texte anglais est d’ailleurs peut-être ambigu : « He makes His sun rise on the evil and the good » (New King James Version) pourrait à la rigueur se comprendre comme le bien et le mal, même si le texte grec dit  « ponêrous kaï agathous ».

     Un certain hindouisme d’élaboration philosophique voit dans l’Être de l’être la conjonction des contraires, ou même la coïncidence des opposés, y compris de l’être et du non-être, ce qui est une confusion du contraire et du contradictoire que l’on trouve jusque chez Pascal avec son homme « un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant… » (Pensées, éd. Sellier 230, pp163s).

     Le symbole de la croix, « point de rencontre entre le haut et le bas et entre la droite et la gauche » est par son centre une union des contraires, une conjonction des opposés. « Il désigne la réunion dans un tout (unité) des éléments d’un couple d’opposés. » Certes le christianisme l’a adopté comme une union de la mort et de la vie en raison de sa croyance en la résurrection, « mais en raison du caractère infamant de la crucifixion, châtiment réservé au esclaves et aux rebelles, la chrétienté primitive n’a accepté qu’avec difficulté le symbole de la croix comme celui du triomphe sur la mort » (Encyclopédie des symboles, Knours Lexikon der Symbole de Hans Biedermann).

     La découverte du symbolisme cosmique de la croix dans de multiples cultures africaines, américaines et asiatiques, pointe une signification d’une réalité de l’inconscient repérée par la psychanalyse, liée à une intuition cosmique métaphysique.

     Attribuer cependant à l’Être de l’être la conciliation du bien et du mal, voire de l’être et du non-être, ce n’est rien moins qu’attribuer de l’être au mal alors que le mal, comme le voit bien le thomisme, est un manque d’être. Si, par exemple, toute beauté sensible a une cause première éternelle dans la Beauté non-sensible de l’Éternel, la laideur n’en a pas, c’est une absence de beauté. Même si la laideur côtoie la beauté, comme c’est souvent le cas, seule la beauté renvoie à l’être éternel. Ainsi, pour prendre un exemple extrême, un visage repoussant peut attirer notre exultation d’action de grâce par une certaine indicible beauté. (Sans négliger qu’il est le signe d’une personne à Aimer de toute façon.)

     La mal n’a pas de substance éternelle. Les religions qui ont cru à un dieu du mal, pendant d’un dieu du bien, ne pouvaient pas défendre leur croyance en raison.

     Si l’Éternel « fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants… » c’est qu’il n’est qu’être et donneur d’être dans un cosmos fini. Son Esprit ne cesse d’inspirer le cosmos pour le faire évoluer dans sa finitude vers plus de conscience et finalement de pouvoir échapper à cette finitude dans l’Amour…

 

     dix heures   un souffle à peine éveille

     la cime des feuillages

     et donne à leurs visages

     des expressions de donneur de conseils

 

     est-ce le feuillage ou le souffle qui s’arme

     en énigmes puissantes

     qui font que l’on ressente

     l’appel problématique de leurs charmes

 

     c’est bien l’intelligence qui s’éveille

     éprise d’un savoir

     qui ignore que voir

     avec le cœur découvre les merveilles

     des plus inattendues concertations

     entre toutes les choses

     inspirées par la rose

     en son invraisemblable dilection

 

     alors le moindre souffle où se balance

     un feuillage au soleil

     accomplit la merveille

     des rencontres des cœurs en leur essence

 

9 août 2018

     Pourquoi le principe de causalité est-il ignoré par des gens censés être rationnels, plus rationnels que la moyenne ?

     Ainsi Jean Jaurès : « L’humanité peut grandir par la vertu même de l’idéal suscité par elle, et, par un étrange paradoxe qui prouve que le monde moral peut échapper à la loi mécanique, l’humanité s’élève au-dessus d’elle-même sans autre point d’appui qu’elle-même . » (Cité par Éric Vinson et Sophie Viguier-Vinson, Jaurès le prophète, p. 199)

     Si Jaurès avait lu Montaigne et s’était accordé avec lui en son bon sens, il aurait compris « l’étrange paradoxe », l’irrationalité qu’il y a à imaginer que l’humain puisse « espérer enjamber plus que l’étendue de ses jambes… ni qu’il monte au-dessus de soi et de l’humanité ». Pour Montaigne, « cela est impossible et monstrueux » (Essais folio II, 12, p. 351). C’est l’histoire du Baron de Crack qui prétendait se tirer du marécage où il était tombé en se tirant par les cheveux.

     L’athéisme est rationnellement indéfendable. Ce qui est défendable chez Jaurès et bien d’autres, c’est l’anticléricalisme, car l’Église s’est substituée au Royaume, imposant aux consciences des commandements qu’elle leur fait croire divins.

     L’athéisme a le mérite de contester l’Église. Mais il jette le bébé avec l’eau du bain, le Royaume avec l’Eglise.

     Quant à la laïcité, définie à juste titre comme la séparation des pouvoirs politique et religieux, elle est dans les faits souvent animée par un athéisme militant voire virulent, ce qui est un manque de discernement, une confusion entre l’Église et le Royaume. La difficulté du discernement en cette affaire, c’est que le Royaume n’est pas totalement absent de la pensée et de l’action de l’Église dans la mesure où ses fidèles pensent et agissent par Amour, (ce qu’ils semblent faire de plus en plus depuis quelque temps.)

     Eux aussi cependant devraient prendre et garder conscience avec Montaigne que leur élévation au surhumain, au surnaturel n’est pas un « étrange paradoxe », mais la participation au mouvement de l’Esprit à l’intime de leur intimité.

 

     pluie ton chuchotis placide

     enthousiasme les maïs

     mais il gardent l’œil lucide

     sur la hauteur qui les hisse

 

     car pour eux l’eau c’est la vie

     aussi bien que pour les bêtes

     les hommes femmes aussi

     dans leur quête de la  fête

 

     il suffit d’apercevoir

     les grimaces de leurs feuilles

     assoiffées pour que le boire

     apparaisse dans l’accueil

     que leur font jusqu’aux racines

     les fantassins verts des champs

     et comprendre l’origine

     de l’amante et de l’amant

 

     ton eau mère dame pluie

     dans la grâce du retour

     avec elle et avec lui

     célèbre l’unique amour

 

10 août 2018

     La coïncidence des opposés, coincidentia oppositorum, a été l’obsession de la quête mythique de l’absolu. Pour un certain penseur chrétien aventureux de la fin du Moyen Âge, cette figure était la seule façon d’approcher le Dieu insondable et infini (Maître Eckhart).

     Dans son enthousiasme christique, Paul avait pressé ses correspondants en un langage qui pouvait préparer cette figure: « que vous soyez enracinés et fondés dans l’amour pour pouvoir comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur de l’amour de Christ, et de connaître cet amour qui surpasse toute connaissance, afin d’être remplis de la plénitude de Dieu » (Éphésiens 3, 17ss).

     Christ rassemblerait en lui, comme en un centre, les quatre dimensions deux par deux opposées de l’espace (cf. Romains 8, 38s). Belle image sans doute, et fascinante pour certaines consciences, mais le réel spirituel échappe à l’espace, et combien davantage le Réel Infini.

     Il peut être utile de répéter avec Augustin parlant à son Dieu, « intimior intimo meo », mais sans oublier d’ajouter « et superior summo meo ». La coincidentia oppositorum pointe l’Amour, qui n’est cependant ni dans la profondeur de l’intime humain ni dans la hauteur de l’abîme cosmique, ni dans l’immanence ni dans la transcendance, mais en lui-même. Tautologiquement, l’Amour est l’Amour, et on ne le connaît qu’en Aimant tous les êtres et en nous faisant leurs servantes et leurs serviteurs ordinaires (Luc 17, 10), comme le Fils de l’homme a Aimé et servi, participant à l’Amour de son « Père des cieux » « sur la terre comme au ciel ». Mais « qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8).

 

     regard que cherches-tu dans le ciel étoilé

     innombrable secret de la hauteur

     tout autant que de la profondeur

     où vivent sûrement des milliards d’innomés

 

     si certains s’en effraient d’autres s’en réjouissent

     non dans l’intelligence qui comprend

     mais dans le cœur qui parfois se surprend

     à les connaître un peu qui y frémissent

 

     la terre ferme   sous les pieds qui te portent

     n’est pas une parente à ce point éloignée

     qu’il faille oublier d’en soigner

     la relation à laquelle t’exhortent

     les âmes où brûle encore le feu étoilé

     qu’on devine là-bas comme au creux de la terre

     en une communion dans le mystère

     de la brume éternelle voilé

 

     toi regard qui t’en vas de l’intime à l’abîme

     et puis t’en viens de l’abîme à l’intime

     tu vis qu’au centre   sans cesse de retour

     tu aperçoives en son voile l’amour

 

11 août 2018

     L’interprétation la plus décisive sans doute dans le choix que fait le Royaume plutôt que dans celui que fait l’Église est celle du « Dieu est amour » (I Jean 4, 8), plus précisément dans le sens du « est » que nous choisissons. Car le verbe être a de multiples utilisations. En l’occurrence, il peut signifier une qualité et il peut signifier une essence. Si nous croyons qu’il signifie une qualité, nous croyons qu’il en a d’autres tout aussi importantes comme l’enseigne l’Église, à savoir qu’il est amour, mais qu’il est aussi colère, qu’il est « le Dieu vivant entre les mains de qui il est terrible de tomber » (Hébreux 10, 31), qu’il est justice autant que miséricorde et que sa justice (rétributive) est aussi « énorme » que sa miséricorde comme le dit Pascal (Pensées éd. Sellier 680, p. 458).

     Ce dieu-là est un dieu cosmique, la personnification du neïkos-thanatos et de la philia-eros. C’est le dieu de l’enfer et du paradis qui indignait Rabi’a al-Adawiyya.

     L’interprétation du « est » dans « Dieu est Amour » selon le Royaume fait de l’Amour Agapè l’essence même de l’Éternel, non une de ses qualités parmi d’autres. Car cet Amour n’est pas l’amour eros que nous connaissons dans notre désir de posséder l’autre, mais l’amour agapè que nous connaissons dans le désir de servir, bonnement, ordinairement (Luc 12, 37. 22, 27), sans espérance d’autre récompense que d’Aimer toujours davantage, de participer à l’Amour éternel, à sa phuséôs, nature, être, essence (II Pierre 1, 4). Ne pas Aimer ainsi, c’est demeurer « du monde » (Jean 17, 16), et disparaitre avec lui (I Corinthiens 7, 31).

     Cela ne signifie pas que l’Amour Agapè serait absent de l’Eglise, ni d’ailleurs d’un grand nombre de consciences humaines, mais L’Église affirme que Dieu n’est pas totalement Amour, qu’il est aussi un peu eros comme l’a rappelé le Pape Benoît XVI, justifiant ainsi que l’Église croit être l’épouse de son christ, comme Israël croit être le peuple choisi de son dieu. Mais l’Amour ne choisit pas, il offre son Amour à tous les êtres, « les méchants et les bons, les justes et les injustes » (Matthieu 5, 45).

 

     conjugueurs de l’utile

     avec son inutile

     vous transporteurs de l’eau

     et convoyeurs du beau

     pour la sublime tâche

     de nourrir notre corps

     mais aussi plus encore

     d’abreuver notre esprit

     d’éternelle eau de vie

 

12 août 2018

    Le terme « altérité, comme le mot « amour », a plus d’une utilisation, et il est bon d’en prendre et garder conscience.

    Lorsqu’on parle de Dieu en disant qu’il est le Tout-Autre, on donne à comprendre qu’on ne peut pas le comprendre, qu’il échappe à notre intelligence conceptuelle. C’est sans doute ce qui a pu faire dire au prophète Isaïe en s’adressant à Dieu, « Vraiment tu es Dieu, toi qui te voiles, le sauveur ». Il opposait ce vrai dieu aux divinités « sculptées en bois » incapables de sauver (Isaïe 45, 15, 20).

     Les penseurs de ce Tout-Autre ont pu, ont dû, parler de théologie négative, d’apophatisme, de « nuage d’inconnaissance » (Nicolas de Cues). Cela était déjà impliqué dans la découverte enthousiaste du Fils de l’homme : « Yeshoua se réjouit dans l’Esprit et dit, je te loue, Toi, Père Seigneur du ciel et de la terre, car tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents (Luc 10, 21).

     L’Éternel n’est, tel qu’il en lui-même, approchable, connaissable, que par l’Amour : « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8).

     On a pu dire aussi, en liaison plus ou moins forte avec la notion de Tout-Autre, que Dieu est le Non-Autre en raison de son intimité extrême aux autres, au cosmos et à tous les êtres qui le composent, à nous autres humains en particulier. Ce qui peut signifier qu’il est l’absolument immanent et l’absolument transcendant, ou ni l’un ni l’autre. Il est selon Saint Augustin intimior intimo meo et superior summo meo.

     On peut lire cette interprétation et d’autres dans le livre de Jean Greish, Du « non-autre » au « tout autre. Dieu et l’absolu dans les théologies philosophiques de la modernité.

     L’altérité dans la Spiritualité de l’Altérité et dans « Fondements philosophiques d’une altérité positive », c’est l’attitude de pensée et d’action de l’Amour face aux autres. Elle fonde son éthique selon laquelle les autres ne sont pas considérés comme l’enfer de l’altérité négative du « moi haïssable », mais comme le paradis du Royaume. C’est en Aimant les autres, tous les autres, ennemis et amis, et tous les êtres du cosmos (en écologie profonde et intégrale) que l’on participe à la Vie éternelle du Tout-pour-les- autres.

 

     qu’est pour toi la fleur où tu plonges

     sans te poser ta longue trompe

 

     tes ailes vibrent si rapides

     qu’à nos yeux ce n’est qu’invisible

     ou presque une ombre qu’énergise

     la puissance à ta chair commise

 

     ce concentré d’intelligence

     organisé pour faire sens

     voile un nom jamais découvert

     qui de son endroit est l’envers

 

     il suffit de te contempler

     de t’admirer et respirer

     le parfum ténu de ta chair

     pour goûter ton âme dans l’air

 

     plus qu’à ta trompe le nectar

     à nos yeux la fleur de ton art

 

 

13 août 2018

     « Il faut qu’il y ait de l’écart pour qu’il y ait de la rencontre », nous dit le philosophe François Julien. Avec l’altérité positive, on se retrouve toujours dans cette dualité logique de non-séparation non-confusion. Il faut évidemment être deux, au minimum, pour qu’il y ait de l’autre.

     L’amour fusionnel est un terme fascinant et dangereux, équivoque en tout cas. Il peut signifier absorber l’autre et/ou se faire absorber par l’autre : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée », destructrice et autodestructrice même lorsqu’elle est réciproque, possession qui mène presque infailliblement à la domination ou à la mort.

     Si le bouddhisme est proche du Royaume de l’Amour, c’est qu’il produit des boddhisattvas, des êtres soucieux des autres, à leurs yeux plus importants que le nirvana.

     Si la croyance chrétienne à la Trinité divine est proche du Royaume, c’est qu’elle refuse de croire à un Être suprême éternellement satisfait de lui-même et qui, on ne sait pourquoi (les explications tâtonnent), aurait « créé » le temps et l’espace du cosmos sur lequel il règnerait en monarque absolu. N’est-ce pas ce que l’on retrouve chez Simone Weil ? Elle affirme que Dieu n’aime que lui-même, « ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous » (La pesanteur et la grâce, p. 42).

     L’Amour éternel est Amour de l’autre comme autre, non amour de l’autre pour soi, ni même amour de l’autre comme soi-même qu’on nous présente souvent comme l’idéal évangélique alors que c’est un commandement de la loi mosaïque, une recommandation de la sagesse de la Règle d’or. Le Royaume l’intègre en l’accomplissant (Matthieu 4, 17).

     Si, véritablement, l’Éternel est Amour, il n’a jamais été seul. Sous une forme ou sous une autre, le cosmos a toujours existé comme son autre. A cet égard, le big-bang de notre science ne peut être une création à partir du non-être. Nous ignorons ce qui a précédé notre univers, mais quelque chose l’a nécessairement précédé, que nous pouvons imaginer comme une succession d’univers, de big-bang en big-crush en big-bang… éternellement. Ou tout autre chose…, l’autre de l’Éternel Amour.

     Ce n’est qu’une imagination, mais elle correspond à la conviction évangélique que l’Éternel est Amour, dualité dans l’ »écart » pour la « rencontre ».

 

     au centre tu attends la tête en bas

     dans l’esthétique de ta toile

     verras-tu apparaître en son trépas

     la mouche prise au piège de ton voile

 

     entre la mouche et toi vais-je choisir

     celle qui se nourrit de pourriture

     celle qui doit tuer pour se nourrir

     ont toutes deux le droit à leur nature

 

     ne suis-je pas moi-même humain de proie

     qui tue pour se nourrir bêtes et plantes

     toutes deux prédatrices en leurs voies

     diverses certes mais toutes deux vivantes

     en ce qui se possède comprend domine

     où la chair par la mort seule accomplit

     ce qui apparemment est le désir ultime

     à quoi les univers mêmes se plient

 

     au centre où le désir attend sa proie

     se devine déjà le non-espace

     où l’amour est enfin digne de foi

     et fait connaître un cœur en toute face

 

14 août 2018

     L’approche philosophique de l’être et des êtres est une approche par le langage, car la philosophie s’occupe de concepts, et les concepts sont liés aux mots qui les expriment.

     Aristote déjà et quelques autres philosophes grecs de l’antiquité se sont demandés ce qu’est l’être, mot-concept qui leur apparaissait comme le fondement de toute connaissance philosophique.

     Au XVème siècle, le théologien philosophe Nicolas de Cues a abordé la question en manipulant les mots « un » et « multiple » pour se demander quelle pouvait être la relation entre l’être un et les êtres multiples. L’un était pour lui Dieu et le multiple l’ensemble des êtres non-Dieu. Il a pour ce faire inventé le concept de non-autre. Pour lui, l’un est le non-autre et le multiple est l’autre.

     Son jeu de langage se poursuit ainsi : « Le non-autre n’est autre que le non-autre » tautologique (Du non-autre. Le guide du penseur, p. 31). Il s’appuie sur le Pseudo-Denys qui « à la fin de sa Théologie mystique affirme que le Créateur n’est ni quelque chose de nommable, ni autre chose » (op.cit., p. 32).

    Logique impeccable, « le non-autre n’est ni autre, ni autre à partir d’un autre, ni autre dans un autre, pour aucune autre raison que le non-autre ne peut en aucune manière être autre, comme si quelque chose lui manquait, à savoir, les autres. L’autre, en effet, parce qu’il est autre de quelque chose, est privé de ce qu’est l’autre. Mais le non-autre, puisqu’il n’est l’autre de rien, ne manque de rien et rien ne peut être en dehors de lui… » (op. cit., p. 46).

     Ce jeu de mots est une forme de conceptualisation philosophique qui rejoint ce que Thomas d’Aquin, trois siècles plus tôt, avait dit de l’intimité de Dieu à tout être: « opportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toute chose, intimement » parce qu’il est l’être de tout être (le non-autre de tout autre). Ce qu’Augustin à la fin du IVème siècle avait éprouvé en disant à Dieu qu’il était « intimior intimo meo ». Et puis d’ailleurs, un ancien Grec avait pu dire « En lui nous avons… l’être » (Actes 17, 28).

     Reste que cette intimissime intimité de l’Éternel non-autre aux autres, à nous-mêmes autres, risque de nous donner l’idée que nous sommes l’Éternel par nature, ainsi que tous les autres êtres, ou que Dieu est la nature selon l’expression de Spinoza, « Deus sive Natura », dont notre Michel Onfray s’est empressé de s’emparer pour nier l’existence d’un Éternel transcendant…

     Paul avait vu, évangéliquement, que l’intimité réelle de l’Éternel en tout est un idéal à rechercher plutôt qu’une réalité établie : « Lorsque tout lui aura été soumis, alors le Fils (Christ) lui-même se soumettra à celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous. o Theos ta panta en pasin » (I Corinthiens 15, 28). Mais Paul reste prisonnier de sa théologie mosaïque du Dieu Tout-puissant auquel il faut se soumettre, alors que le « tout en tous » évangélique n’est à envisager que dans l’Amour du « moi en eux et toi en moi, moi en toi, eux en nous » (Jean 17, 21, 23). C’est dans l’Amour que le non-autre et l’autre communient le plus intimement qu’il est possible, « sans séparation et sans confusion ».

 

     toi minuscule sur la feuille blanche

     vais-je me demander pourquoi

     dame nature a fait le choix

     d’éloigner à ce point nos branches

 

     c’est qu’il a fallu des milliards d’années

     d’ancêtres en cheminement

     et puis d’amantes et d’amants

     pour que si proches nous soyons nées

 

     lointaine au point de vue de Sirius

     notre distance est bien minime

     et de l’abîme au plus intime

     nous sommes toutes des minus

     dans un monde où les imbéciles comptent

     en croyant comprendre le monde

     à coups de leur pensée féconde

     en ces idées qui font leur honte

 

     notre secrète communion peut-être

     entre minus et majuscule

     se moque bien du ridicule

     de notre prétention à être

 

15 août 2018

     Il y a dans le concept de non-autre une expression de la Vérité de l’Amour qui peut parler à des intellectuelles, à des têtes philosophiques, mais cela ne fait sans doute pas grand monde.     

     Pour lui donner son efficace, il est bon de l’imaginer, de toucher l’Amour non-autre au bout des doigts et de la langue, un peu comme les catholiques le font dans leur communion eucharistique.

     L’Éternel nous est présent par sa présence de non-autre à l’intime des êtres. On peut en « voir » mille exemples. Ainsi la poignée de sable qui coule entre les doigts, l’eau qui ruisselle sur la peau, la glace parfumée dans la bouche, la main serrant la main…

     La poésie peut prendre le relais de la philosophie. Gerard Manley Hopkins a « senti » en l’imaginant la présence de Marie, sa « mère de Dieu » partageant la Vie de l’Éternel, « présente » dans l’air qu’il respirait :

 

Wild air, world-mothering air,

Nestling me everywhere,

That each eyelash or hair

Girdles…

This air, which, by life’s law

My lung must draw and draw

Now but to breathe its praise,

Minds me in many ways

Of her who not only

Gave God’s infinity

Dwindled to infancy

Welcome in womb and breast

Birth, milk, and all the rest…

(The Blessed Virgin compared to the Air we Breathe)

 

Air fou, air maternel

Qui me niches partout,

Que chaque cil ou cheveu

Gaine…

Cet air, que, par la loi de la vie,

Mon poumon doit aspirer sans cesse,

Maintenant, mais pour respirer sa louange,

M’occupe de tant de façons

Celle qui non seulement

A accueilli l’infinité de Dieu,

Apetissé en un bébé,

dans le ventre et les seins, lui offrant

Naissance, lait et tout le reste…

 

Pourquoi crier famine sur notre tas de blé, les dix mille spectacles du monde à qui l’Éternelle donne « la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28) nous invitant à Aimer-Servir comme Elle Aime-Sert. Elle est toujours et partout disponible à notre disponibilité.

 

     est-ce à l’air est-ce à l’hirondelle

     est-ce à l’une et l’autre associés

     qu’en belle vérité il sied

     de célébrer l’amour des ailes

 

     dans l’échange du je et tu

     c’est l’autre enfin plus que le nôtre

     dont on ne sait plus qui est l’hôte

     quand les voix folles se sont tues

 

     l’air apparaît comme un non-autre

     partout répandu dans l’espace

     des basses régions aux plus hautes

     et dont on cherche en vain la face

     ici et là partout fuyante

     en ses innombrables détours

     plus que la véloce Atalante

     succombant au piège d’amour

 

     l’hirondelle se donne à l’air

     et l’air se donne à l’hirondelle

     inconscients de ce beau mystère

     qui se dévoile sur les ailes

 

16 août 2018

     Nicolas de Cues a voulu expliquer et exemplariser sa dialectique du non-autre et de l’autre. Si seulement nous pouvions nous laisser impressionner, convaincre intellectuellement par ce jeu de langage, notre vie spirituelle de l’Amour s’en trouverait illuminée.

     « Le non-autre, puisqu’il n’est l’autre de rien, ne manque de rien et rien ne peut être en dehors de lui. Dès lors, comme sans lui quoi que ce soit ne peut être ni dit ni pensé, car il n’est pas dit ni pensé par lui, sans lequel, précédant toutes choses, rien ne pourrait se distinguer ni être, ainsi le non-autre en lui-même est vu antérieurement et absolument comme non-autre que lui-même, et dans l’autre il est vu comme non-autre que cet autre. Par exemple, si je disais que Dieu n’est aucune des choses visibles, puisqu’il en est la cause et le créateur ; et si je disais que dans le ciel il n’est rien d’autre que le ciel, comment le ciel pourrait-il être non-autre que le ciel si le non-autre en lui était autre que le ciel ? Le ciel étant autre que le non-ciel est un autre. Mais Dieu qui est le non-autre n’est pas le ciel qui est autre ; cependant, dans le ciel, Dieu n’est pas un autre, et il n’est pas autre que le ciel, de même que la lumière n’est pas la couleur bien qu’elle ne soit autre en elle ni autre qu’elle. » (Du non-autre. Le guide du penseur, p. 46s).

     Avec un certain effort intellectuel, nous pouvons arriver à suivre ce raisonnement sans faille. Ce n’est pas pour rien que le second titre de Du non-autre, titre qui lui est associé en le précédant, s’appelle Le guide du penseur : Directio speculantis seu De li non aliud. Il serait sans doute préférable de le lire en latin, mais qui connaît bien le latin, le latin de Nicolas de Cues ? Nous pouvons raisonnablement nous fier à la traduction d’Hervé Pasqua.

     L’essentiel est de rejoindre l’intuition essentielle qui fonde le raisonnement de Nicolas de Cues, et, bien sûr, de la vivre dans notre relation permanente avec l’Éternel Amour, « sans séparation et sans confusion ». Il n’est pas autre que nous, mais nous sommes autres que lui. Paradoxe sans doute, apparente contradiction, mais qui sonne vrai.

     (Si Baruch Spinoza avait lu, et bien lu, cette Directio speculantis, il n’aurait pu confondre Dieu et la Nature, Deus sive Natura, le non-autre et l’autre. On peut aussi s’aventurer à dire que des penseurs tels que Michel Onfray, André Comte-Sponville et quelques autres auraient de quoi nourrir leurs spéculations s’ils suivaient ce guide.)

 

     à l’aube la hulotte affirme encore

     la présence

     sent-elle que le chant qui précède l’aurore

     donne sens

     avec elle à la voix du silence au plus fort

     des consciences

 

17 août 2018

     Répéter après Nicolas de Cues que « Dieu qui est le non-autre n’est pas le ciel qui est autre » (Du non-autre, p. 47) impose une réflexion, une speculatio. Il doit exister plusieurs interprétations possibles : un animiste, un hindou, un bouddhiste, un chrétien, un musulman, un athée qui tenteraient de comprendre n’interpréteraient pas semblablement, encore moins mêmement. « Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es » (et peut-être qui je suis). « Sans doute, tous les sages ont voulu dire la même chose du premier principe des choses, mais nombre d’entre eux l’ont exprimé de manières diverses… » (op. cit., p. 98s).

     L’Éternel Amour, dira-t-on ici, n’est pas en lui-même autre que tous les êtres du cosmos, mais ces êtres, dont nous sommes, sont autres que lui. Il y a là une contradiction logique : en raison, l’autre de l’un impose l’autre de l’autre. (Pour le trottoir d’en face, il y a nécessairement un trottoir d’en face). S’il y a une vérité dans ce que dit De Cues, elle est au-delà de la raison, au-delà de ce que comprennent « les sages et les intelligents » (Luc 10, 21). C’est une vérité à vivre, à « connaître » au sens où « qui aime connaît » (I Jean 4, 7).

     Déjà le « tat tvam asi, tu es cela » ne peut pas se comprendre mais peut se connaître. Il ne suffit pas d’être un spécialiste des upanisads pour le comprendre, il suffit d’Aimer pour le connaître, c’est-à-dire de « participer à la nature de Dieu » (II Pierre 1, 4).

     Qui Aime considère l’autre comme soi-même, un peu comme un non-autre que soi-même, où le soi-même n’est plus « le moi haïssable », mais véritablement l’autre-non-autre : « Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » (Clément d’Alexandrie). Qui vit la fraternité universelle comme agapè vit l’Amour Éternel et participe à son être.

     Encore une fois, « seul l’Amour est digne de foi », et cela logiquement exclut la foi en tout credo. 

 

     là-bas dans la haie une goutte

     de rosée s’est muée en topaze

     paillette d’or qui sortie de la vase

     attend l’oreille qui écoute

 

     sait-elle cependant qu’une seconde

     d’angle ou de temps

     pourrait céans

     la faire disparaître dans les ondes

 

     mais il en a été il en sera

     dix mille aux matins qui attendent

     le clin d’œil où se tendent

     les échanges latents de l’aura

     où dans le vide des possibles

     se préparent tant de sensibles

     que l’âme frémissante

     encore se sent impuissante

 

     saisis l’instant de la reconnaissance

     où la rosée pour ton œil en topaze

     se change avant l’éternité en phase

     prémices toutes

     de nouvelles naissances

 

 

18 août 2018

      On peut se demander si le concept de non-autre étudié par Nicolas de Cues et le concept d’advaïta de l’upanisad ne visent pas la même réalité de l’Amour. Ce sont des vérités toutes deux au-delà du concept, et les maintenir dans le statut de concept les révèle inintelligibles. Le non-dualisme (advaïta) enseigne « l’unité transcendantale entre Brahma (le Soi), le Jîva (les âmes incarnées) et l’Univers (Jagat). »

     Il est significatif que les philosophies hindoues qui ont tenté de le comprendre se sont orientées vers deux « explications » en en perdant, semble-t-il, l’intuition. L’orientation moniste absolue de Sankarâchârya (v. 788-820) et de ceux qui le suivent pense que « l’Être absolu est unique, spirituel et intérieur : il n’est autre que l’essence de l’esprit, l’Âme des âmes ». En raison, le monisme s’oppose au dualisme, que l’on trouve aussi dans certaines philosophie indiennes. Sur le terrain de l’advaïta, il s’oppose surtout au non-dualisme dit « qualifié » (qualifié étant une mauvaise traduction de l’anglais qualified qui signifie mitigé, tempéré, atténué, nuancé.) C’est l’opinion de Ramanuja (v. 1050-1137) et de ses adeptes.

     Les spécialistes de l’hindouisme ont évidemment des réticences plus ou moins prononcées vis-à-vis de cette présentation de l’advaïta dans le Dictionnaire de la civilisation indienne de Louis Frédéric. Mais ce qui importe ici, c’est de rejoindre une intuition inintelligible dans le langage du concept, langage inadapté à la métaphysique.

     Cette intuition est celle de l’Amour « présent dans le secret » (Matthieu 6, 6), si intime à nous-mêmes et à tous les êtres qu’en cette intimité, nous sommes invitées à participer à sa nature (II Pierre 1, 4), invitées et non obligées, car l’Amour nous veut libres, ne nous force pas. C’est la Vérité de l’Amour, dont le Fils de l’homme a témoigné et qui libère selon ce qu’il a dit (Jean 18, 37. 8, 32).

     C’est la Vérité de l’Amour, et nous ne pouvons pas comprendre si c’est nous et/ou l’Éternel qui Aiment. La « grâce » et la « volonté » vivent le non-autre-advaïta, selon l’adage, « il faut agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu », adage tout aussi inintelligible que le non-autre et que l’advaïta, mais connaissable dans l’Amour, car « qui Aime connaît Dieu » (I Jean 4, 7).

     C’est aussi sans doute le « deviens qui tu es » de Pindare, que les philosophies de tout poil ont interprété-accommodé à toutes leurs sauces.

 

     au-dessus de la tombe 

     les pointes du cyprès

     ondulent doucement

     en communion au monde

     où se penche au plus près

     le signe des amants

 

19 août 2018

     La perte d’un parente ou d’un ami peut devenir une bouffée d’oxygène pour une conscience asphyxiée par le doute où se nourrit la peur de la mort. Voici un texte entendu répéter hier plusieurs fois dans une église et puis devant une tombe ouverte:

 

           Maintenant que je suis parti, laissez-moi m’en aller.

           Même s’il me restait encore des choses à voir et faire,

           ma route ne s’arrête pas ici.

           Ne vous attachez pas à moi à travers vos larmes.

           Je vous ai donné mon amour, 

           et vous pouvez seulement deviner combien de bonheur  

           vous m’avez apporté.

           Je vous remercie pour l’amour que vous m’avez témoigné.

           Mais il est temps maintenant que je poursuive ma route.

           Pleurez-moi quelque temps si pleurer il vous faut,

           et ensuite laissez votre peine se transformer en joie.

           Car c’est pour un moment seulement que nous nous séparons.

           Bénissez donc les souvenirs qui sont dans votre cœur.

           Je ne serai pas très loin, car la vie se poursuit.

           Si vous avez besoin de moi, appelez-moi, je viendrai.

           Même si vous ne pouvez pas me voir ni me toucher

           je serai près de vous.

           Et si vous écoutez avec votre cœur,

           vous percevrez tout mon amour autour de vous

           dans sa douceur et sa clarté.

           Et puis, quand vous viendrez à votre tour par ici,

           je vous accueillerai avec le sourire,

           et je vous dirai : bienvenue chez nous

 

     Lorsqu’on croit que « ceux qui s’en sont rendus dignes » ressuscitent en mourant comme Abraham, Isaac, Jacob, Yeshoua et tant d’autres et qu’ils sont « comme des anges » (Luc 20, 35ss) et que l’on s’aperçoit qu’à plusieurs reprises on a été protégé et/ou guidé, on peut en venir à appeler l’une ou l’autre disparu si l’on en a « besoin » et percevoir alors leur « amour autour de nous dans sa douceur et sa clarté ».

 

     la chouette au petit jour

     s’est éloignée en silence

     comme afin de donner sens

     à l’aujourd’hui de l’amour

 

     à quoi sert de réfléchir

     il suffit de ressentir

     de toute son attention

     qu’est le je en création

 

     dans la beauté anonyme

     du vol parmi l’unanime

     où l’air appelant les ailes

     en banalité réelle

     chante l’harmonie utile

     de l’apparence inutile

     à son heure à son espace

     vient qui se voile la face

 

     la chouette sans pourquoi

     dans l’œil éveille l’émoi

     d’un message sympathique

     de l’amour synchronistique

 

20 août 2018

    « Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68).

     Ce qui importe dans la lecture des évangiles, ce n’est pas la personne de Yeshoua de Natsèrèt, son « moi introuvable », « dans le secret » du « plus intime de son intimité », mais la Vérité dont il a témoigné (Jean 18, 37), sa « voix » inspirée par l’Esprit qui repose sur lui (Luc 4, 18), la voix de la vie éternelle.

     Cette Vérité, c’est que « Dieu est Amour et que qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8). C’est la Vérité unique, celle de l’Être de l’être, et elle ordonne toutes les autres vérités. Elle détruit la « vérité » de l’Église fondée sur un prétendu sacrifice alors que des siècles avant le Fils de l’homme un prophète avait déjà dit de la part de l’Éternel, « c’est l’Amour que je veux et non les sacrifices » (Osée 6, 6).

     La lecture des évangiles selon la Vérité est dirigée, cohérente : elle retient ce qui va avec l’Amour et elle néglige ce qui ne va pas avec l’Amour, l’Épître aux Hébreux par exemple et son apologie du sacrifice sanglant, ou simplement ce qui n’apporte rien à l’Amour, les « miracles » par exemple.

     Ce qui ne va pas avec l’Amour est contre l’Amour, et ce qui va avec l’Amour est pour l’Amour. C’est tautologique, et c’est ce que veut dire, « Qui n’est pas avec moi est contre moi » et « qui n’est pas contre nous est pour nous » (Luc 11, 23. 9, 50).

     Ce n’est pas dans le « nom » de Jésus qu’est le salut, c’est dans la Vérité dite en son nom ou sans son nom, « les paroles de la Vie éternelle », que personne ne peut prétendre annoncer en son nom propre ni en quelque nom que ce soit. Il suffit d’ »être de la Vérité », d’ »être de Dieu » (Jean 18, 37. 8, 47) pour reconnaître la Vérité de l’Amour. Pour les consciences qui Aiment, ce n’est pas dans les évangiles mais en elles qu’elles trouvent tout ce qu’elles y voient (« ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi », dit Pascal, « que je trouve tout ce que j’y vois ».)

     Qui croit à l’Église dit que le christianisme, c’est quelqu’un. Qui croit au Royaume dit que l’Évangile, la Bonne Nouvelle, c’est l’Amour.

 

     pour un anniversaire

     le merci à la mère

     est chaque année la chance

     de la reconnaissance

 

     la naissance est banale

     et bannie des annales

     sauf aux célébrités

     toujours plus ébruitées

 

     il n’est pourtant personne

     sans que toujours résonne

     l’appel au souvenir

     pour le beau devenir

     comme à la fleur la graine

     à la graine la fleur

     pour que se renouvelle

     l’aventure des ailes

 

     la nouvelle naissance

     est la reconnaissance

     à la mère mortelle

     pour la mère éternelle

    

21 août 2018

    Si une conscience est désacralisée, comme elle peut l’être en voyant le Fils de l’homme désacraliser l’espace du temple et le temps du sabbat (Jean 4, 21. 5, 16s), elle peut lire les évangiles, les Actes des apôtres, les épîtres et l’Apocalypse en les désacralisant et en n’y recherchant que ce qui parle de l’Amour, seule Vérité dont a témoigné le Fils de l’homme.  

     Cette conscience peut alors se constituer un florilège de textes essentiels d’où rayonne la lumière de l’Éternel Amour, qui en retour leur donne tout leur sens. Ce peut être:

- « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour » (I Jean 4, 8).

- « Vous avez appris qu’il a été dit, Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi. Mais moi je vous dis, Aimez vos ennemis… afin d’être les fils de votre Père céleste. En effet, il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes… Soyez donc parfaits comme votre Père est parfait. » (Matthieu 5, 43, 48).

- « Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi, mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos fautes » (Matthieu 6, 14s).

- « Ses nombreux péchés ont été pardonnés, puisqu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu » (Luc 7, 47).

- « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez et vous serez pardonnés. Donnez et il vous sera donné, une bonne mesure, tassée, débordante. Car de la mesure dont vous mesurez il vous sera mesuré » (Luc 6,37s).

- « Votre Père dans le secret » (Matthieu 6, 6).

- « Le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Luc 17, 21)

 

     Cette suite de textes est évidemment très incomplète. Chaque conscience peut l’augmenter et la modifier. Et ce sont des textes à ruminer selon leur cohérence les uns avec les autres, selon la sagesse d’un Pascal affirmant que  » toutes choses ayant un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre, je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout » (Pensées, éd. Sellier 230, p. 168).

     Le tout de l’Évangile, c’est l’Amour, et c’est la clé de toutes les vérités.

 

     appelle dans la nuit

     que ton autre réponde

     en ce ululement

     qui jamais ne se ment

     devant l’heure qui fuit

     dans la course des ondes

 

     cette lumière vient

     depuis son origine

     dans le ciel étoilé

     où demeure voilé

     comme s’il n’était rien

     notre amant de l’abîme

 

     celui à qui tu chantes

     et qui entend ta voix

     sans jamais la comprendre

     a le cœur le plus tendre

     qui puisse chez l’amante

     voir et donner sa foi

 

     alors ce qui ulule

     dans le vague horizon

     étonne le silence

     et lui donne la chance

     du plus grand funambule

     lorsqu’il perd la raison

 

22 août 2018

     « Amour » est le mot-clé du Royaume, mais, comme le mot « Royaume », ce n’est qu’un mot, et la plupart des mots sont piégeux. De même qu’on a voulu faire du Fils de l’homme prophète un roi, de son vivant lorsqu’on espérait le voir chasser les Romains et « relever Israël son serviteur », et depuis lorsqu’on le célèbre, l’adore, le glorifie, Christ Roi dans le christianisme, de même on a pu s’égarer en utilisant le mot « amour » pour identifier la vérité dont il a témoigné.

     On peut vouloir faire de l’amour un mélange plus ou moins dosé d’eros, de philia et d’agapè, plus de certains synonymes tels que affection, dilection, passion…, et il y a l’amour maternel, l’amour paternel, l’amour filial, l’amour fraternel et sororal. Et le verbe « aimer » a tous les sens que proposent les dictionnaires, plus quelques autres selon les langues.

     L’amour humain dont on parle le plus à en croire le théâtre, le roman, la poésie, le cinéma… , c’est d’abord eros, la passion où l’on possède et/ou l’on est possédé. Il ne s’agit certes pas de condamner eros, pas plus que thanatos d’ailleurs, mais de le situer dans le parcours d’une conscience, dans le cheminement d’une vie. Il est appelé à se transformer, se transmuer, s’accomplir en agapè, en Amour, c’est-à-dire en l’Éternel.

     Philia ? Ce peut être l’amor chanté par les troubadours et vécu par les Tristan et les Lancelot. Ce peut être aussi l’eros sublimé des épouses du Christ que se croient être certaines vierges consacrées parce qu’on le leur suggère.

     Agapè ? Elle a pu tout de même signifier l’orgie dans certaines sectes telle que celle des Phibionites. Elle ne semble plus résonner de cette façon depuis longtemps dans la bouche des chrétiens et des philosophes. Mot grec, elle a pu se traduire en latin par caritas et par dilectio. Paul l’a décrite, négativement et positivement, dans un élan lyrique :

     « L’amour est patient et bienveillant; l’amour n’est pas jaloux; l’amour n’est pas vantard ni gonflé; il n’est pas malhonnête, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il ne pense pas à mal, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité; il pardonne tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout » (I Corinthiens 13, 4-7).

      Encore s’agit-il d’un débordement d’enthousiasme. Le choix des mots en est plus ou moins pertinent et leur traduction plus ou moins exacte. La petite phrase du Fils de l’homme, « Aimez vos ennemis » est plus percutante et plus proche de ce qui ressemble à la perfection de l’Amour éternel (Matthieu 5, 44648) et qui en participe dans la grâce de l’Esprit.

 

     dans la maison tu prends refuge

     et de la vitre prisonnière

     tu abîmes tes ailes fières

     dans ta volonté de transfuge

 

     c’est que la transparence dure

     en sa transformation récente

     n’a pas encore trouvé la sente

     qui mène à ta cervelle obscure

 

     comme pour les crapauds la route

     et ses juggernauts intraitables

     appellent les mains secourables

     pour les sauver sans aucun doute

     le sphinx colibri qui s’égare

     à vouloir traverser la vitre

     appelle à l’aide et aux égards

     d’une main experte d’arbitre

 

     elle va en grande douceur

     secourir tes ailes vibrantes

     et les admirer en amante

     libérées en toute splendeur

 

23 août 2018

      Penser que « Dieu est Amour », ce n’est pas penser qu’il n’est qu’Amour. C’est d’abord exclure qu’il puisse être justice au sens de colère comme le dit Paul, de courroux comme l’entend Pascal… , justice que l’on ne peut attribuer qu’aux divinités cosmiques, en qui se conjuguent la Philia et le Neïkos.

     Dieu, la Déité, est l’Être de l’être en qui il n’est pas de non-être. C’est cela être le non-autre de Nicolas de Cues ou l’Infini des philosophes. Ainsi est-il suprêmement puissant, mais sa puissance est toute au service de l’Amour, de la bienveillance et de la bienfaisance universelle.

     La Déité est également suprêmement intelligente, suprêmement belle, suprêmement bonne, en exclusion de tout ce que nous pouvons observer dans le cosmos comme inintelligence, laideur, mauvaiseté… comme mal. Car le mal est un manque d’être, et la plénitude d’être de l’Être de l’être exclut toute absence d’être.

     Penser que l’Éternelle Dilection, l’Éternel Amour, est tout puissance, tout intelligence, tout beauté, tout bonté…, c’est un peu penser comme Platon avec ses idées éternelles, et pour qui tout être intelligent, tout être beau, tout être puissant, tout être bon l’est par participation à ces idées. Lorsque Yeshoua a dit « nul n’est bon que Dieu seul » (Marc 10, 18) il signifiait que l’authentique bonté des humains est une participation plus ou moins forte à la Bonté essentielle de l’Éternel. 

     Le critère de toute bonté, de toute puissance, de toute intelligence, de toute beauté, bref de toute excellence est son degré de participation à la Bonté, à la Puissance, à l’Intelligence, à la Beauté de l’Être de l’être, de l’Éternel Amour, de l’Éternelle Dilection.

     Et Elle/Il « n’est pas loin de nous. En Elle/Lui nous avons la vie, le mouvement, l’être » (Actes 17, 27s). Elle/Il nous est intimissimement présente « dans le secret » (Matthieu 6, 6)…

 

     la rose trémière se ferme

     attend-elle le crépuscule

     pressent-elle déjà le terme

     lorsque vie et mort s’articulent

 

     elle était tout à l’heure encore

     une fraîcheur personnifiée

     dans la forme qui se colore

     sans avoir à se justifier

 

     en escaladant la hauteur

     avec l’élan du moi de mai

     elle a exalté son auteur

     qui parmi tant de parfumées

     lui a permis dans le hasard

     jouant avec nécessité

     ici de démontrer son art

     en reflétant l’éternité

 

     aujourd’hui et demain tiens ferme

     et haut la beauté qui mortelle

    l’an prochain viendra à terme

    participer à l’éternelle

 

24 août 2018

     Puisque en vertu du principe de causalité, toute beauté sensible, visible, audible… est participation à la Beauté Éternelle, toute beauté nous invite à penser à Elle, avec enthousiasme, à partager la joie de la Dilection Éternelle.

     Toute beauté, dans la nature et dans l’art, nous invite aussi, logiquement, à l’apprécier selon son degré de relation à la Beauté, dont nous avons comme le sentiment de la perfection. Nous pouvons d’ailleurs nous demander en quoi, pourquoi , un arbre, un animal, un corps humain, un visage surtout, mais aussi une œuvre d’art, un monument, une statue, un tableau, une pièce de théâtre, un film… sont belles.

     Certains théoriciens ont cherché à analyser et définir la beauté dans des travaux d’esthétique, mais l’émotion esthétique demeure indéfinissable et inexplicable. On peut se méfier du discours qui prétend enseigner la beauté par l’analyse des œuvres picturales, musicales…

     La véritable initiation au beau se fait dans l’attention aux belles choses, l’attention intense qu’a reconnue et présentée Simone Weil: « L’attention à son plus haut degré est la même chose que la prière…l’attention absolument sans mélange est prière »(La pesanteur et la grâce, p. 134).

     Et donc, « méthode pour comprendre les images, les symboles, etc. Ne pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (p. 138). Et encore, « les valeurs authentiques et pures de vrai, de beau et de bien dans l’activité d’un être humain se produisent par un seul et même acte, une certaine application à l’objet de la plénitude de l’attention » (p. 137).

     Apprécier la beauté, la goûter, mais aussi la créer, relève de cette même attention : « le poète produit le beau par l’attention fixée sur le réel » (p. 137). Ce qui laisse entendre que la beauté existe dans le réel et qu’en la contemplant en pleine attention, nous pouvons participer à la Beauté Éternelle qui, à son tour, peut nous inspirer à créer de la beauté par participation à l’Être de l’être que nous appelons l’Amour Éternel, la Dilection Éternelle.

 

     au petit matin tu lances

     quelques trilles triomphal

     pour annoncer au silence

     qu’il n’est pas le point final

 

     mais le silence retrouve

     derrière ton chant sa place

     et sa majorité prouve

     qu’il ne peut perdre la face

 

     il demeure le portier

     de toutes les mélodies

     toutes doivent se plier

     à sa foule d’interdits

     et respecter ce qui ouvre

     l’un des chemins les plus sûrs

     vers la porte du royaume

     où s’accomplit l’aventure

 

     au silence que tes trilles

     réveillent pour le matin

     déjà dans les yeux qui brillent

     se reconnaît leur destin

 

25 août 2018

     L’Amour Éternel est la clé de tout ce que la nature, dont l’humanité, offre à notre attention en matière d’intelligence, de bienveillance, de beauté…, de tout ce qui est être face aux manques d’être que sont l’inintelligence, la malveillance, la laideur…

     Intelligence, bienveillance, beauté sont donc pour notre conscience des objets simultanés possibles de cette attention pleine, que l’on peut, avec Simone Weil, appeler prière, et où le « moi haïssable » s’efface dans l’Amour, « cette attention si pleine que le « je » disparaît » (La pesanteur et la grâce, p. 135).

     L’exercice de l’attention à l’Amour n’est pas réservée à une heure le dimanche, à quelques minutes dans la journée. Il peut se mêler à notre activité intellectuelle, manuelle, artistique, sportive… et éminemment bien sûr à nos relations avec les autres humains, ennemis et amis, connus et inconnus.

     Pour ce qui est de la participation à la Beauté, elle s’offre d’abord en mille petits gestes visant à neutraliser la laideur:  ranger ses affaires, faire son lit, se laver, se coiffer… ramasser  une canette au bord de la route et la jeter dans une poubelle… Et il est mille autres gestes, positifs ceux-là, d’attention et/ou de participation à la Beauté: admirer un nuage, un arbre, un oiseau au vol comme l’a suggéré William Blake: « ev’ry Bird that cuts the airy way / is an immense world of delight, tout oiseau qui fend l’air est un monde immense de ravissement » (The Marriage of Heaven and Hell, plate 7).

     Comme tout être vivant, cet oiseau participe à l’Intelligence Éternelle dans l’organisation intelligente de sa vie organique, ayant en l’Éternelle « la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28).

     Si nous sommes douées pour l’activité artistique, nous pouvons participer activement à la Beauté Éternelle par la danse, le chant, la peinture…

     Il n’est rien dans notre penser et dans notre agir, comme dans le silence immobile de notre attention au Vide du Non-autre Éternel, qui ne puisse devenir participation à la Vie Éternelle.

 

     belles bogues intelligentes

     vous protégez votre bonté

     au mur d’enceinte réputé

     dont les piques jamais ne mentent

 

     lorsque dans le vent se balancent

     vos têtes rondes écolo

     il faudrait que je sois ballot

     pour ne pas admirer vos chances

 

     car c’en sont au long de l’histoire

     qui depuis si longtemps vous dit

     d’avancer sans nul interdit

     outrepassant votre mémoire

     et de perfectionner la norme

     où la force à l’intelligence

     et à la beauté donne sens

     pour composer votre uniforme

 

     piquantes bogues vous gardez

     votre bonté jusqu’au jour j

     où sur le sol votre peau gît

     près d’elle douce à regarder

 

26 août 2018

     « Laborare est orare » (Travailler c’est prier), dit la règle des moines de Saint-Benoît. Cette maxime a sans doute été vécue par bien des consciences. Oui, mais comment ? Le « est », dans son ambiguïté, s’ouvre à plusieurs interprétations (comme dans « Dieu est Amour »)

     La plus courante est de prier en travaillant, d’offrir à Dieu son travail, manuel ou intellectuel, artistique… Le « en travaillant » est lui-même ambigu: il peut signifier prier avant de travailler, après avoir travaillé et/ou de temps à autre en tr