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24 avril 2019

     Devoir de mémoire ? De qui ? De quoi ? Chacune chacun désire que l’on se souvienne et que les autres se souviennent des massacres dont son peuple a été victime.

     Entre le 11 et le 16 juillet 1995, 8372 civils bosniaques musulmans ont été massacrés à Srebrenica par des chrétiens de l’Armée de la République Serbe de Bosnie et par les Scorpions, unité paramilitaire de Serbie. Croyez-vous que les musulmans l’aient tous oublié, infidèles au devoir de mémoire ? Peu de chrétiens semblent en être restés marqués.

     Les Juifs demandent et obtiennent le respect du devoir de mémoire pour la Shoa. Les Hutus le réclament pour le massacre d’un million des leurs au Rwanda en 1994. Les Arméniens se mobilisent pour qu’au moins l’on reconnaisse les massacres dont ils ont été victimes  en 1915 et 1916.  Qu’en est-il des massacres des Hereros et des Namas de l’actuelle Namibie dans les années 1904 à 1907 ?  Le massacre des Amérindiens s’efface peu à peu dans les brumes de l’histoire alors qu’il a été l’un des plus étendus et des plus vicieux.

     Il y en a eu bien d’autres. Que dire du massacre des Cananéens par les Hébreux rapporté joyeusement dans la Bible ? Et il y a eu très vraisemblablement parmi nos ancêtres plus ou moins lointains des massacreurs et des massacrés. Et ce serait une illusion bisounours de croire qu’aucun de nos descendants n’appartiendra à l’une ou à l’autre catégorie.

     Les braises de la libido dominandi couvent dans notre inconscient, capables de se mettre à flamber, petitement ou grandement. Elles font partie du feu cosmique qui se signale encore dans nos volcans, rappels de forces à l’œuvre depuis l’origine de notre univers où la haine avec l’amour, neïkos avec philia, thanatos avec eros, sont nécessaires et nécessairement inextirpables.

     La sagesse humaine a pu atténuer l’impact de ces forces dans nos sociétés comme l’a noté Pascal, instituant « des règles admirables… de morale et de justice, mais le vilain fond de l’homme, ce figmentum malum, n’est que couvert, il n’est pas ôté » (Pensées, éd. Sellier 244).

     Seul l’Éternel Amour, dont l’autre mot est pour Pascal la Charité, est capable de lutter efficacement contre les excès de neïkos-thanatos (comme ceux de philia-eros), d’échapper au « monde » (I Jean 2, 16). L’Amour n’est pas de ce monde, il n’est pas cosmique comme  le sont les religions, et il nous invite à passer à lui en nous y aidant par son Esprit.

Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi notre force d’Aimer…

 

     dérive d’un grand vaisseau de nuage

     sur le flot invisible

     à quels regards sensibles

     s’adresse ce mouvement de visages

 

     il faut bien cependant que l’on soupçonne

     quelque force insensible

     qui marche imprévisible

     et qui depuis la nuit des temps en longs échos résonne

 

     les âmes douces et les âmes violentes

     la paix avec la guerre

     les tremblements de terre

     les tsunamis et les nuées ardentes

     présagent pour demain les épouvantes

     de quelques grands massacres

     dans le rythme que sacrent

     les dieux et les déesses qui s’en vantent

 

     le grand vaisseau du nuage en dérive

     apporte-t-il la grêle

     ou la caresse frêle

     que porte en nous une mémoire vive

 

 

    

 

 

23 avril 2019

     René Girard a publié en 1972 un ouvrage qui a eu un grand retentissement, La Violence et le Sacré. Il présente encore l’intérêt de s’être attaqué à d’importants maîtres à penser de notre temps tels que Sigmund Freud et Claude Lévi-Strauss, et ainsi d’avoir redonné de la vigueur au « que sais-je » désabusé de Montaigne. René Girard a d’ailleurs lui-même été pas mal éreinté par la critique.

     Quel que soit le degré d’exactitude et d’inexactitude de ses analyses anthropologiques, il nous a fait mieux comprendre et prendre conscience de ce qui lie la violence et le sacré.

     Si le sacré est bien ce que Rudolf Otto a décrit comme la force double de l’attraction et de la répulsion cosmiques, de l’amour et de la haine d’Empédocle : fascination et terreur, on apprécie mieux le message des prophètes de la Bible, surtout celui du plus lumineux d’entre eux, le Prophète de Nazareth. Ce dernier a aboli le sacré cosmique de l’espace, du Temple, comme celui du temps, du Sabbat (Jean 4, 23. 5, 17), c’est-à-dire l’idée-force du sacré sur lequel les religions sont fondées.

Le prophète Osée (entre – 786 et – 724 av. J.C) s’était déjà attaqué au sacré des sacrifices (Osée 6, 6). Jérémie également (entre – 627 et – 586 av. J. C.)  (Jérémie 7, 22).

     Mais le sacré a la vie dure. Le christianisme a fait de l’assassinat de celui qu’il dit être son fondateur un sacrifice « pour effacer la tache originelle et de son père apaiser le courroux » comme le chante encore le « Minuit, Chrétiens, c’est l’heure solennelle… ». Il n’y a pourtant aucun courroux dans l’Éternel Amour et donc pas de nécessité d’un sacrifice rédempteur. Jérémie l’avait déjà entrevu : il n’y a pas de colère dans le dieu d’Israël, il n’y a que de l’amour et la justice qu’il entraîne : « Que celui qui se glorifie se glorifie en ceci, qu’il me comprenne et me connaisse, moi le Seigneur qui exerce la bonté (le chérissement, lovingkindness) et la justice et le droit » qui en sont l’implication (Jérémie 9, 24).

     On peut aussi émettre un doute sur le sacrifice d’Abraham qui « n’aurait pas refusé de donner son fils unique » (Genèse 22, 16). On peut plutôt conjecturer qu’Abraham a compris que son dieu n’était pas comme les dieux des autres peuples, qu’il n’exigeait pas le sacrifice des premiers-nés.

     René Girard a pu penser que la mort de Jésus innocent était l’ultime sacrifice abolissant tous les autres, mais il n’a pas vu que cette mort n’était pas un sacrifice, que le Vérité dont le Prophète Yeshoua a témoigné exclut le sacrifice et le sacré fascinant et terrifiant qu’il impose. 

     L’idée de sacrifice et de sacré, essentielle au christianisme des prêtres qui en vivent, demeure présente dans bien des esprits. C’est  ainsi qu’on a pu entendre dire que la mort du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame avait été un sacrifice. Sa mère, qui le connaissait mieux que personne, a récusé cette idée (sacrilège !).

 

     méconnaissable dans son sang

     et personne pour s’arrêter

     le ramasser et l’emporter

     dans un geste reconnaissant

 

     mais fallait-il qu’il s’aventure

     sur la route cette frontière

     tracée indument sur la terre

     par sa majesté la voiture

 

     la violence de la vitesse

     menant les étoiles en sa ronde

     cousine de celles du monde

     est pour la joie et la tristesse

     des vivants comme l’immobile

     et la lenteur de qui médite

     sur une espérance prédite

     pour la beauté de l’inutile

 

     alors se pencher sur le sang

     et la chair au bord de la route

     afin de maîtriser le doute

     au mort se fait reconnaissant

    

22 avril 2019

     « Ô toi notre force d’Aimer » peut se ressentir, se connaître, se comprendre et se vivre en conscience une et multiple.

    Ce peut-être d’abord en invocation, peut-être inspirée, en cri d’angoisse devant l’impossible perfection de l’Amour à laquelle l’Évangile nous appelle : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait… Aimez vos ennemis… » (Matthieu 5, 44-48). C’est le cri face à l’invasion des forces du désir de posséder, comprendre et dominer les autres, comme au sein des « grandes eaux qui submergent  » (Psaume 69, 2), comme au fond de « la fosse aux lions » (Daniel 6).

     Ce peut être une constatation ontologique comprenant que le plus ne peut venir du moins, l’infini encore moins du fini, selon le principe de causalité* et que c’est une illusion de penser, avec Pélage, Julien d’Éclane ou les Stoïciens, que l’on accède à la nature divine qu’est Aimer par ses propres forces en une impensable auto-action.   

     Ce peut être la joie de constater qu’il est possible d’Aimer, malgré la haine et la bêtise dont il nous arrive d’être l’objet, si l’on invoque avec émotion et si l’on comprend avec intelligence que cela est conforme à la Vérité de l’Être.

     Cela permet aussi de reconnaître l’action extraordinairement discrète et attentionnée dans son anonymat de l’Éternel Amour qui nous offre de participer à sa Vie en coaction avec lui sans se faire remarquer, peut-être en expliquant que la main gauche ignore ce que fait la main droite.

     On peut se surprendre à murmurer « Ô toi notre force d’Aimer » comme avec l’ineffable murmure de l’Esprit, coacteur de notre invocation (Romains 8, 26). (Ineffable parce que l’Esprit ne parle pas, mais inspire).

 

 

     sur le chêne le merle chante

     près de lui un moineau se pose

     pourquoi faudrait-il que s’opposent

     ceux qui diversement les hantent

 

     chacun sa route ou son chemin

     on peut trouver assez d’espace

     pour que l’autre trouve sa place

     et sans aller main dans la main

 

     mais la rapacité du cœur

     de chair en ses mille désirs

     sacrés de saisir et sévir

     règne dans l’appel et la peur

     de l’autre qu’il faut détester

     comme ennemi de son grand dieu

     qui seul adorable à ses yeux

     exige qu’il soit trucidé

 

     mais sur le chêne la sagesse

     nous invite à cohabiter

     ou tout au moins à exister

     tout au plus en délicatesse

    

 

21 avril 2019

     Une jeune directrice des ressources humaine, une DRH, passe à son agence quelques jours avant la fin de son congé maternité avec des chocolats pour ses collègues, en particulier pour celle qui a assuré son remplacement et à qui elle n’a cessé d’apporter ses conseils. Elle se fait accrocher dans un couloir par sa supérieure hiérarchique qui l’entraîne dans son bureau et qui l’informe tout de go qu’elle est virée…

    Cette DRH sait bien, comme sa supérieure, qu’il s’agit d’un acte illégal et que le prudhomme est là pour remettre les choses en ordre. Elle ne cherche pas cependant à entreprendre les démarches nécessaires, et sa supérieure devait s’y attendre, car la raison de son renvoi c’est son attitude trop bienveillante à l’égard des employés, sa gentillesse forcément interprétée comme de la faiblesse, plus que l’énorme travail imposé qui mène au mal-être, au burnout, voire au suicide celles et ceux qui désespérés en font davantage qu’ils n’en sont humainement capables.

     Ce que l’on comprend, c’est que ce genre d’incident et surtout ce qui le provoque apparaissent maintenant dans nombre d’organismes, publics comme privés. On apprend de jour en jour ce qui se passe dans nos services hospitaliers, éducatifs, policiers… où l’on impose de travailler plus avec moins de moyens et moins de personnel.

     Dans les entreprises privées, les dirigeants sont sous pression pour gagner des parts de marché et surtout pour ne pas en perdre, voire de disparaître absorbés par des concurrents plus voraces, eux-mêmes sous la pression des grands groupes internationaux.

     Jusqu’où cela ira-t-il ? « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous ». Ce que l’on observe mondialement et que bien peu de journalistes d’investigation dénoncent parce que les médias pour lesquels ils travaillent sont eux-mêmes entre les mains des dits grands groupes et qu’ils risqueraient eux aussi de se faire « virer », c’est cette course à l’abîme qu’une écologie responsable est incapable d’arrêter.

     Qui résistera à cette mort lente inévitable, à cet effondrement programmé par les forces du monde en son « désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie », alias libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi ? La question est plutôt de savoir si, quand, comment cette mort sera suivie d’une résurrection? La réponse est-elle dans une jeunesse alarmée et décidée à la résistance civile pour faire bouger ce qui ne cède qu’à la violence ?

     Celles et ceux en qui l’Amour se soucie de l’avenir de la vie sur la terre ne peuvent se contenter de prier, il leur faut agir en coaction avec l’Esprit.

     DRH, on a tué ton travail. Que feras-tu pour aider à le ressusciter ?

 

     les cordeaux et les buses

     veillent aux prés carrés

     où rien ne les abuse

     où rien ne les distrait

 

     pourtant les hirondelles

     en nobles partageuses

     savent céder le ciel

     aux autres voyageuses

 

     est-ce la migration

     au-delà de la mer

     et la fréquentation

     de cent hôtes des airs

     ce qui les entretient

     parmi les belles ondes

     par un instinct divin

     en citoyens du monde

 

     au royaume rapace

     parmi les prés carrés

     tu sauras faire face

     sachant t’y préparer

    

20 avril 2019

     Reconnaître que nous ne pouvons Aimer d’Agapè qu’en participation à l’Éternel Amour, c’est logiquement s’efforcer à tout instant d’agir et de penser en coaction avec Lui.

     Le « ô toi, notre force d’Aimer » se double d’un « tu es admirable » ou de quelque autre mantra de ce genre. « Vivez dans l’action de grâces » (Colossiens 3, 12-17) si vous vivez activement l’Amour et sa présence en coaction avec l’Esprit sans cesse invoqué.

    Notre impuissance naturelle à Aimer, lorsqu’elle est vécue en pleine conscience, nous fait murmurer cette double invocation d’appel et de renvoi : « donne-nous » et « merci ». Toute rencontre devient l’occasion de la douleur de l’impossible et de la joie du possible, comme une angoisse-joie (cf. François Mutun, Les Horizons d’Assia et Marc, p. 191 et passim)

     Et cela illumine le « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19) associé au « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » sur lesquels Hannah Arendt s’est penchée dans Condition de l’homme moderne pp. 116ss, cf. Spiritualité de l’altérité 10 avril 2019.

     Le mashal de la main droite et de la main gauche ne nous invite pas à l’ignorance de ce que nous faisons, à une inconscience de nos actes, mais au contraire à une plus pleine conscience : lorsque nous Aimons d’Agapè, que nous posons un acte de bonté, nous sommes invitées à garder conscience que nous ne pouvons le faire qu’en participation à la « bonté de Dieu ». Cette conscience nous pousse à l’invocation perpétuelle teintée d’une angoisse d’impuissance et à l’action de grâces perpétuelle pour cette participation. Nous pouvons nous émerveiller de cette coaction* si discrète que les Stoïciens et leurs avatars s’attribuent le mérite du bien qu’ils font et que nos scientifiques matérialistes physiques sont persuadés que la matière s’auto-organise. (cf. De la sacralité à l’altérité, page 137, note 21) 

* On peut penser à l’adage apparemment aporétique attribué à Ignace de Loyola, « agir comme si tout si dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu » et dont la justification rationnelle est la coaction participative de l’Éternel et du temporel.

 

     à l’heure où les pâquerettes

     méditent encore

     les rêves du corps

     de la nuit livrant sa quête

     tu passes un instant te penches

     sur cette sagesse

     sur cette justesse

     qui des sots prend sa revanche

 

     revanche n’est pas le mot

     pourtant car le sens

     de la bienveillance

     habite le cœur du beau

     des pâquerettes toutes choses

     où avec le bien

     s’élève l’essaim

     dont te parfume la rose

 

 

 

 

19 avril 2019

      Ô toi notre force d’aimer… C’est le genre de mantra qui exprime notre incapacité naturelle à Aimer et la nécessité de l’invocation : « Ce qui est impossible aux humains est possible à Dieu » (Luc 18, 27) et « il faut toujours prier sans jamais se lasser » (Luc 18, 1)… « Votre père donnera l’Esprit à qui le demande » (Luc 11, 13).

     Il s’agit d’invoquer pour Aimer, non pour obtenir quelque faveur, voire quelque miracle de la divinité cosmique. Si nous avons besoin de secours matériels, il ne faut pas nous en soucier (Luc 12, 22), quelque urgent qu’il soit : il nous sera donné en bonus de l’Amour, « par surcroît » (Matthieu 6, 33. 19, 23).

     Cependant la vieille invocation au prétendu Tout-puissant ou aux puissantes divinités et saintetés est une pierre d’attente de celle qui demande la force d’Aimer au jour le jour et comme d’instant en instant pour surmonter notre « désir de la chair, notre désir des yeux et notre orgueil de la vie » de ce « monde » (I Jean 2, 16).

   Qui sait pourtant si les prières ferventes des chrétiens devant le brasier de Notre-Dame n’ont pas contribué à la sauver en coaction avec les pompiers dans leurs admirables efforts ?

     On comprend qu’un André Comte-Sponville, dans son analyse de l’amour, d’eros, de philia et d’agapè exprime des doutes sur la possibilité d’aimer d’agapè, alors que les Stoïciens, dont Montaigne se moquait (Essais II, 12, p. 351 folio) s’en disaient tout à fait capables. André Comte-Sponville, en « bon athée fidèle », se connaît pas la grâce, l’indispensable force d’Aimer qui vient à celles et ceux qui invoquent toujours sans jamais se lasser.

 

     celles qui crient au bord du gouffre

     celles qui pleurent au fond du gouffre

     ont dans leurs voix en dialogues

     le souvenir d’un décalogue

 

     dans le rêve de l’impossible

     on sent bien que tout est possible

     à qui dans le silence appelle

     le souffle qui porte les ailes

 

     et puis on apporte la corde

     que toujours emporte la horde

     et on la jette dans l’intime

     où les prisonniers de l’abîme

     s’efforcent tous à bout de bras

     ceux d’en haut comme ceux d’en bas

     de rejoindre le face à face

     où les intimes font surface

 

     si la pression du décalogue

     est un appel au dialogue

     les remontées du fond du gouffre

     unissent les bras et le souffle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18 avril 2019

     Il est profitable de noter que le titre de l’essai du soi-disant François Mutun est « De la sacralité à l’altérité ?  » avec un point d’interrogation dans la dynamique du « de… à ».

     Les réactions à l’incendie de Notre-Dame de Paris, l’angoisse un moment vécue par ses témoins immédiats et médiats à l’idée de la voir peut-être s’effondrer et disparaître, ont montré que l’humanité dans son ensemble, chrétienne ou non, athée ou pas, demeure sensible au sacré.

     D’où ce point d’interrogation sur le mouvement de la sacralité à l’altérité pure. Ainsi, « parce qu’elle doit être animée par la bienveillance d’altérité positive à l’égard des croyants comme des incroyants sous peine de renier l’essence même de l’intuition qu’elle met au jour et le désir d’en vivre, cette lecture de l’Évangile prend acte de la lecture traditionnelle comme d’une pierre d’attente de sa découverte. Elle hésite entre la crainte que les incroyants ne reconnaissent pas le trésor caché dans le champ de l’Évangile et celle que les croyants attachent autant d’importance au champ qu’au trésor qu’il contient, s’y attardant au lieu de courir sur le chemin de la rencontre avec l’Éternel Amour. Elle veut donner à l’incroyance une chance qui n’est pas permise à la croyance, mais sans dénier aux croyants la possibilité de se distancier de leur foi pour mieux en découvrir l’essentiel. » (De la sacralité à l’altérité ? une relecture des Écritures (p. 54).

     Le sacré s’impose comme une évidence à notre humanité malgré les réticences que provoque sa terrible ambiguïté et les horreurs qu’il a déchaînées, déchaîne et déchaînera (on peut penser aux idéologies marxisantes et nietzschéisantes du XXème siècle ou aux excès du fondamentalisme musulman du XXIème, sans oublier tous les massacres sacrés qui s’échelonnent dans l’histoire depuis la préhistoire). Sous une forme religieuse ou sous une forme athée, le sacré demeure sacré (!) dans l’inconscient de la quasi-totalité des humains. On peut le penser au moins à tire d’hypothèse de pensée et d’action. 

     Une conscience, qui cependant découvre la Vérité de l’Amour Éternel dont le Prophète de Nazareth a témoigné et invité à témoigner en la reconnaissant, peut « tenter de vivre » lorsque « le vent se lève », le vent de l’Esprit qui œuvre en coaction avec elle, renouvelant la face de la terre.

 

     tu vis dans ton espace en ses trois dimensions

     dans l’utile vivant la grâce de tes ailes

     de notre pesanteur victorieuse belle

     libre dans ton instinct de la domination

 

     car voler c’est pour toi une façon de vivre

     différant des rampants qui collés à la glèbe

     vivent l’horizontale en sa commune plèbe

     ignorant la racine où elle serait libre

 

     le serpent qui profond communie à la terre

     ne doit pas t’ignorer pas plus que tu ne dois

     l’oublier en fonction de l’ordre de la foi

     qui accorde le deux en respect de son air

     sans la séparation et sans la confusion

     qui règne solitaire en son tohu-bohu

     que le souffle pourtant veille à sortir de l’ombre

     en l’inspirant sans fin ni nulle retenue

     pour le multiplier en espèces sans nombre

 

     alors dans ton espace comme en celui des taupes

     et celui de ceux qui sur la terre gambadent

     chante l’unique aubade avec la sérénade

     de ce qui naît et meurt jusqu’à la dernière aube

 

 

17 avril 2019

      Si le geste du lavement des pieds est si lourd de sens, c’est qu’il est à la fois introduit solennellement et choquant comme on peut le voir avec la réaction de Pierre, et donc que l’on peine à imaginer qu’il aurait pu être inventé par l’auteur de l’évangile de Jean. On peut douter de la résurrection physique de Yeshoua, mais il est presque impossible de douter de ce geste improbable, à moins, en bon athée XXL, de vouloir que Yeshoua n’ait même pas existé.

     Reconnaissant que l’Amour est l’essence même de l’Évangile, la Vérité des vérités dont le Prophète de Nazareth a voulu être le témoin (Jean 18, 37), on n’en finit pas de ruminer ce geste en toute sa révolution.

     Le Pape François a pu se livrer à cette rumination. Il a compris qu’il fallait aller au-delà de la littéralité. Le texte dit : « vous devez vous  laver les pieds les uns des autres » (Jean 13, 14). Croire qu’il réserve ce geste à ses disciples ne peut tenir, et c’est pourquoi François a compris qu’il fallait laver les pieds à toutes et à tous quelles que soient leur sexualité, leur culture, leur religion, leur moralité même.

     N’est-ce pas cette révolution prophétique qu’a annoncé le discours dans la synagogue de Nazareth où le Prophète a rappelé les gestes des prophètes Élie et Élisée envers des non-Juifs, et qui lui a valu déjà la haine homicide de ses auditeurs (Luc 4, 16-30).

     François peut difficilement aller plus loin qu’il ne l’a fait dans son universalisation du service de l’Amour, dans la reconnaissance que l’Éternel Amour s’adresse à tout être par simple cohérence avec lui-même.

     Qui Aime de l’Amour dont Aime l’Eternel Amour aborde tout être en servante ou serviteur, en serveuse ou serveur. Cela vaut bien sûr pour les êtres dont nous sommes proches par la famille, la culture, la religion, la politique…, mais aussi pour tous les êtres humains, et également pour tous les êtres dont l’esprit écologique se soucie…

     Aimer c’est Servir.

 

     essuyant les regards hautains

     avec les tables qui s’en souillent

     gardant pourtant ta bonne bouille

     avec un œil sur les lointains

 

     tu sers il faut gagner des sous

     et faire bouillir la marmite

     sans oublier la linguistique

     passant du dessus ou dessous

 

     croise le regard imbécile

     de ce qui se croit supérieur

     en l’élevant vers l’inférieur

     par l’ascenseur de l’inutile

     et dans la beauté qui rayonne

     tout au long des sentiers battus

     où croisent le je et le tu

     calme ton sang bleu qui bouillonne

 

     celle qui sert avec l’amour

     essuyant la boue des regards

     et lavant les pieds avec art

     vit les lointains du beau parcours

 

 

 

 

 

 

 

 

16 avril 2019

     L’Église sacerdotale s’est emparée du lavement des pieds en le sacralisant, en en faisant un rite sacré qui est censé reproduire physiquement le geste physique du Prophète de Nazareth.

     Mais ce geste physique était un geste de prophète, un geste mashal et non un geste sacré. Pierre a cru qu’il s’agissait d’un geste de purification rituelle conforme à l’esprit du judaïsme et des religions cosmiques tel qu’on le trouve encore aussi dans l’hindouisme et dans l’islam. Dans cet esprit il a demandé au Prophète de lui laver aussi les mains et la tête. À quoi le Prophète a répondu; « vous êtes purs, mais pas tous », allusion à Judas qui a eu droit lui aussi au lavement des pieds. La pureté dont il parlait n’était pas la pureté rituelle du Cosmos mais la pureté spirituelle de l’Amour.

     Lorsqu’il a demandé à ses disciples de se laver les pieds les uns les autres à son exemple, il a proposé un mashal de son attitude de serviteur serveur qui est celle de l’Éternel lui-même (Luc 12, 37), qu’il n’a pas cessé d’imiter, faisant toujours ce qu’il voyait son père faire (Jean 5, 19).

     Certes, le Pape François se détache un peu de la sacralité lorsqu’une fois il lave les pieds, non à des membres de l’Eglise mais une fois à « douze détenus condamnés pour vol, homicide ou viol, dont deux jeunes filles l’une Italienne et l’autre Serbe musulmane » et une autre fois à des prisonniers de Paliano. Ce geste qu’il renouvelle chaque jeudi saint risque tout de même de ne pas être compris comme un mashal, d’être considéré comme un geste d’humilité de son auteur et de purification de ses bénéficiaires.

     Le Pape François a fait modifier la règle liturgique de 1955 selon laquelle le célébrant devait laver les pieds de douze hommes, clerc ou laïques, lors de la messe du jeudi saint, et l’explication qu’il a donnée de cette modification est conforme à l’esprit du geste posé par Yeshoua la veille de sa mort et montrant qu’il « aimait les siens jusqu’à l’extrême » (Jean 13, 1), mais il risque d’être interprété selon sa sacralité visible plutôt que selon la spiritualité de l’Amour serviteur. Les réactions hostiles de certains catholiques traditionnalistes montre que la désacralisation opérée par le Prophète de Nazareth n’a pas été comprise ni admise (Jean 4, 21ss. 5, 16s). 

 

     papillonnez dans l’espace pétales blancs

     baroud d’honneur ni chant d’adieu

     pour la rumination des yeux

     qui s’attardent à contempler les mots de l’an

 

     c’est un discours en de si longues phrases

     avec à peine ici et là

     une virgule un entrelacs

     où se lit le progrès incessant de ses phases

 

     il semble qu’en cherchant à les bien reconnaître

     la bouche sur les pieds en marche

     noue les enfants aux patriarches

     et annonce prophète quelque jour à naître

     la bonne nouvelle d’une génération

     soucieuse de baiser la terre

     en y reconnaissant la mère

     d’une vie neuve en quête de génération

 

     les pétales tombent tourbillonnant dans la durée

     qui va créant bien temporelle

     main dans la main de l’éternelle

     un avenir qu’elle n’oublie jamais de préparer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15 avril 2019

     « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père et ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême. » (Jean 13, 1). La solennité avec laquelle l’évangile de Jean annonce le lavement des pieds nous invite à le considérer comme essentiel à son « témoignage de la Vérité « (Jean 18, 37).

     Une lecture sacerdotale de ce texte en fait l’annonce de sa mort prétendument sacrificielle alors qu’il ne parle que de « passer de ce monde au Père ». C’est que l’esprit sacerdotal a besoin de cette interprétation puisqu’il fait de ce qu’il appelle le sacrifice de la croix le fondement du christianisme et du signe de la croix le signe de ralliement de l’Église alors qu’il est à l’origine un signe de victoire militaire avec Constantin au Pont Milvius et comme l’ont bien montré les croisades par la suite.

     On entend aussi parfois interpréter le « lavement des pieds » comme un acte d’humilité, et l’on peut voir dans cette interprétation la logique de la théologie de Paul à laquelle tant de chrétiens adhèrent avec enthousiasme alors qu’elle est régie par « l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), la « libido dominandi » (Augustin et Pascal). Que dit en effet la l’Epître aux Philippiens ? « Il s’est dépouillé lui-même en prenant la condition de serviteur (de doulos, d’esclave) en devenant semblable aux humains. Reconnu comme un simple homme, il s’est humilié lui-même en faisant preuve d’obéissance, jusqu’à la mort, même la mort de la croix. C’est pourquoi aussi Dieu l’a élevé à la plus haute place et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur terre et sous la terre, et que toute langue reconnaisse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père » (Philippiens 2, 7-11).

     Telle est la logique de Paul, s’humilier afin d’être exalté, souffrir pour régner : »Si nous souffrons avec lui, avec lui nous règnerons » (I Timothée 2, 11s) comme on le chante encore à certains enterrements catholiques. Si l’on peut dire que le Prophète de Nazareth s’est humilié, c’est aux yeux de celles et ceux qui considèrent la condition de serviteur et de servante, de serveur et de serveuse comme une condition inférieure, voire humiliante, dans « le monde » de   »l’orgueil de la vie ».

     C’est pourtant la condition de l’Amour Éternel telle que le Prophète l’a vécue et telle qu’il a invité celles et ceux qui Aiment à la vivre. « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc 22, 27), et, dans le mashal du serviteur fidèle, le maître (l’Éternel) trouvant ses serviteurs éveillés les fait prendre place à table et s’approche pour les servir (Luc 12, 37).

     Il est vrai que ces textes préfèrent utiliser le terme diakonos plutôt que celui de doulos. C’est que le service n’est pas un esclavage de la domination mais une liberté de l’Amour.

 

     ce matin encore un moment

     l’aube est au sourire éclatant

     et sur les ailes de l’aurore

     l’apporte en robe rutilante d’ors

 

     qui saura dire le raffinement

     discret de cet événement

     lorsque du dedans le dehors

     résonne au cœur si fort

 

     c’est un secret pourtant qui se dévoile

     lorsque se cachent les étoiles

     pour que les nuages rutilent

     en arrangements inutiles

     et donnent à rêver aux âmes

     qu’un presque rien enflamme

     et les aurores plus encore

     dans la splendeur de leurs décors

 

     la beauté qui se manifeste

     un court moment en elles reste

     et toute la journée l’amour

     se ressouvient de son parcours

   

 

 

 

 

 

 

14 avril 2019

     La découverte de l’Amour seul digne de foi entraîne la découverte de ce qui ne s’accorde pas avec lui jusque dans la connaissance scientifique de l’Évolution et sa contestation de quelques chapitres de la Genèse.

     La cohérence de l’Amour principe d’explication ontologique fait apercevoir l’opposition entre la pensée sacerdotale et la pensée prophétique dans les écrits fondateurs du christianisme, le Nouveau Testament.

     On connaît l’exemple flagrant de l’apologie de la Loi dont aucun iota ne passera jamais s’opposant à la série des « on vous a dit, et moi je vous dis » (Matthieu 5n 18, 21s, 27s, 33s, 38s, 43s). On entend cependant assez souvent des représentants autorisés de l’Église répéter avec conviction leur foi en la Loi éternelle.

     À lire avec une attention éveillée par cette incohérence, on doit pouvoir en découvrir d’autres exprimant les désaccords entre la théologie sacerdotale et la théologie prophétique. Ainsi, « Je suis venu, non pour être servi mais pour servir » d’esprit prophétique à quoi un esprit sacerdotal a ajouté, « et donner ma vie en rançon pour le grand nombre » (Marc 10, 45).

     L’Amour est serviteur (Luc 12, 37, 22, 27, Jean 13, 12-16). Mais l’esprit sacerdotal, proche des religions « païennes », a besoin des sacrifices depuis longtemps exclus par les prophètes (Osée 6, 6). Il garde l’idée qu’il faut payer une rançon, que la mort de Jésus est cette rançon et que Jésus lui-même est le prêtre qui l’offre en s’offrant lui-même (Hébreux 5, 6 et passim).

     Jusques à quand l’ivraie de la religion sacerdotale se maintiendra-t-elle parmi le bon grain de l’Amour prophétique dans l’Église ? Jusques à quand le bon grain de l’Amour servira-t-il d’excuse et de soutien à l’ivraie religieuse ? Tout ce qui dans l’Église lui sert à être servie plutôt qu’à servir est ontologiquement exclus par l’Amour seul digne de foi.

 

     Si le pape François demande qu’on ne fasse pas de prosélytisme parce qu’il suffit d’Aimer, c’est bien, peut-on penser, parce qu’il est plus sensible à la pensée évangélique qu’à la pensée religieuse. Qu’adviendra-t-il cependant lorsqu’il disparaîtra ?

 

     cette aurore n’est pas un papillon furtif

     elle a ses jours choisis par un heureux hasard

     la nature s’y plaît à déployer son art

     libérant la lumière des nuages captifs

 

     les teintes disparaissent en instants fugitifs

     confiés en toute hâte aux soins de la mémoire

     pour des arrangements qui illustrent l’histoire

     léguée aux manuscrits des grands contemplatifs

 

     car c’est l’amour voilé qui se livre allusif

     en encouragements au milieu des déboires

     du désert de l’ennui dont se nourrit l’espoir

     d’une aurore annoncée pour l’œil définitif

 

 

 

 

13 avril 2019

     L’Évolution désormais presque universellement reconnue pourrait être un tsunami balayant les dieux cosmiques, celui des monothéismes en particulier.

     L’Évolution et l’Être de l’être sont conceptuellement cohérents, ontologiquement coactifs, « causés et causants, aidés et aidants » (cf. Pensées, éd. Sellier 230, p. 168), et ce sont les prophètes qui ont l’intuition de cette cohérence et de cette coaction, le Prophète de Nazareth en particulier, lui qui met à mal le dieu de la Genèse et du sabbat en affirmant, « mon père travaille et je travaille » (Jean 5, 17).

     Au contraire de ce que donne à croire le christianisme, la « création » est spirituelle, ce n’est pas selon l’intervention d’une prétendue parole divine dans l’histoire. L’Eternel Amour, l’Être de l’être, fait, « crée » en coaction un monde qui marche tout seul, si bien tout seul que l’on peut croire, si l’on oublie le principe de causalité, à son autocréation, à son auto-complexification et à son auto-organisation telle que la décrit l’Évolution.  

     Dans le jeu de la nécessité et du hasard, de la détermination et de l’indétermination cosmiques (de la fatalité et de la liberté humaines), notre univers est en marche depuis l’origine, et cette marche s’observe d’abord dans le mouvement incessant des galaxies, des trous noirs, des énergies folles où les étoiles élaborent les éléments qui permettent l’apparition de la vie et puis un jour sur notre planète l’apparition des poètes et des prophètes qui la chantent, la vivent et la propagent, « levain dans la pâte ».

     Telle est l’action permanente de la spiritualité de l’Éternel, indétectable dans la physicalité du monde. Et cette indétectabilité apporte de l’eau au moulin de l’idée de l’Amour de pure altérité, serviteur (cf. Luc 12, 37. 22, 27. Jean 13) qui « se voile » (Isaïe 45, 15) qui n’admet de nom sans nom que « je suis » (Exode 3, 14).

 

     celui qui nous lance un coucou

     un beau matin sur l’horizon

     nous invite à rendre raison

     des jolis et des mauvais coups

 

     on sait très bien que sans façons

     dégageant de leurs nids les autres

     il chante coucou c’est les nôtres

     sans aucune improvisation

 

     c’est toujours la même rengaine

     répétée par-dessus les toits

     et jusques au fond de nos bois

     prétendant envahir la plaine

     de sa stupide possession

     alors qu’il ne fait qu’obéir

     du passé jusqu’à l’avenir

     à la loi de l’évolution

 

     cependant à le bien entendre

     au printemps de notre horizon

     nous pouvons y lire la raison

     de la vieille carte de tendre

 

 

 

 

12 avril 2019

     L’Évolution, où certaines certains voient une preuve de l’inexistence de Dieu, une manifestation de l’Être de l’être en son essence même.

     L’Évolution a mis à mal le premier chapitre de la Genèse, fondement du monothéisme d’un dieu tout-puissant aussi fascinant qu’effrayant, punissant en Éden Adam et Ève, que l’on retrouve en action dans le Déluge censé être une punition éliminatoire des humains corrompus (Genèse 6, 12s) et dans la destruction de Sodome et Gomorrhe présentée sous le même jour (Genèse 19, 24).

     Les punitions administrées par le dieu du monothéisme hébraïque apportent une justification au massacre génocidaire des Cananéens par les Hébreux aux yeux même du doux Lévinas : « L’extermination des peuples cananéens… le mal consommé chez les peuples cananéens… civilisations perverties et irréparables, contaminant ceux qui leur pardonnent, devant disparaître pour qu’une humanité nouvelle commence… L’extermination du mal par la violence signifie que le mal est pris au sérieux et que la possibilité du pardon infini invite au mal infini. La bonté de Dieu amène dialectiquement comme une méchanceté de Dieu… » (Difficile Liberté, pp. 196s) .

     Voilà le dieu monothéiste et son enfer éternel à côté de son paradis éternel, dont le croyant Pascal n’a pu que s’épouvanter sans chercher à comprendre, sans « oser penser ». Et cependant, la « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (Pensées éd. Sellier 78, p. 69), explique que Lévinas a pu raisonner jusqu’à l’absurde pour justifier les atrocités commises par les Hébreux dans la conquête d’une prétendue terre promise (dont nombre d’Israéliens se réclament encore pour justifier la phagocytose de la Palestine). On croit se trouver presque dans la tête des tueurs de Daesh.

     Mais après tout, il s’agit d’une banalité de l’histoire de l’humanité. Qu’ont fait nos ancêtres monothéistes chrétiens au cours de leurs croisades et de leurs guerres de religion, et qu’ont fait avant eux nos ancêtres à jamais inconnaissables depuis la préhistoire ? Les massacres perpétrés par les monothéistes ne sont qu’une version améliorée et religieusement justifiée de massacres périodiques remontant à la nuit des temps.

     La racine de ces horreurs récurrentes est dans la pression des forces cosmiques sur la psyché humaine. La religion monothéiste, aussi cosmique que les autres, n’a fait qu’y apporter sa caution. La connaissance de l’Évolution permet de le comprendre et d’exonérer l’Être de l’être de cette misère. On peut la ruminer.

 

     aurore tu es revenue

     sautant les haies et les clôtures

     qui retiennent notre aventure

     dans le jardin entretenue

 

     tu ne connais que cet espace

     à la mesure où ton attente

     plante ici ou plus loin ta tente

     selon les désirs de ta face

 

     c’est le jardin qui nous enferme

     en prétendant faire un Éden

     pour le nomade dans la peine

     prisonnier de l’espace même

     où il ne peut tenir en place

     mais doit sans cesse déloger

     sa tente partout étranger

     sur ses pâturages fugaces  

 

     aurore tu chasses et tu cueilles

     dedans et dehors de nos murs

     partout où ton nom se murmure

     dans les oreilles qui t’accueillent

11 avril 2019

     À quelle profondeur l’écologie peut-elle encore sauver la planète ?

     L’écologie de la peur s’éveille chez celles et ceux qui croient les scientifiques de plus en plus nombreux à tirer la sonnette d’alarme de l’effondrement qui menace.

      Il est dans l’ordre de la nature que ce soient les jeunes qui manifestent pour la planète en un temps où les manifestations sont à l’ordre du jour.

     Dans quelle mesure sont-elles efficaces pour changer l’ordre du jour entre les mains du pouvoir en France, en Algérie, au Soudan, au Venezuela…?

     Quelle proportion de violence et de non-violence est-elle efficace selon les lieux et les temps ? Elle est de l’ordre de la peur, dans l’un et l’autre camp.

     À côté de l’écologie de la peur-neïkos, l’écologie de l’amour-philia apparaît plus profonde, plus efficace, plus nécessaire. Il s’agit de sauver les oiseaux, les tortues, les grenouilles…, pas seulement les insectes pollinisateurs indispensables à la production fruitière. Il faut sauver les papillons et les coquelicots parce qu’ils nous enchantent. Il y a des gens qui préfèrent les loups et les ours aux moutons. Il faut au moins que les porcs et les poules ne soient plus simplement des machines à faire de la viande et des œufs, les vaches des machines à faire du lait.

     Et l’Amour Éternel participé, quelle écologie promeut-il ? L’écologie de l’autre, celle de l’ « après vous » de Lévinas étendu à tout être vivant. Son prix ? « il faut qu’il croisse et que je diminue », que je m’offre moins de plaisirs de la table, du vêtement, de la maison, du loisir.

     On conçoit que l’écologie de l’Amour Éternel, la plus profonde, quasiment ontologique, soit un phénomène rare, inefficace à lui seul. Alors la peur a toute sa place : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous. »

     Écologistes de toutes surfaces et de toutes profondeurs, unissez-vous !

     À quand la grève de la consommation, une grève dure, illimitée, pas simplement la gentille sobriété heureuse qui fait ricaner les maîtres de ce monde, mais la grève qui les fera trembler ?

 

     aurore solitaire

     au jardin tu volètes

     deçà delà pauvrette

     et veuve de la terre

 

     tu ne reconnais pas

     le jardin des ancêtres

     qui accueillait mille êtres

     en de joyeux ébats

 

     déjà tu disparais

     attirée par le vide

     où demain se décide

     à nourrir de regrets

     une terre brûlante

     au désir de revoir

     l’horizon de l’espoir

     des passions dévorantes

 

     mais la vision s’apaise

     il faut tenter de vivre

     une aurore s’enivre

     nouvelle sur la glaise

10 avril 2019

     Hannah Arendt a voulu comprendre ce que signifiait la parole attribuée au Prophète de Nazareth, « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Dieu seul est bon » (Luc 18, 19. Condition de l’homme moderne, pp. 116s). Elle en concluait à la nécessité de l’anonymat pour une personne qui agit selon la bonté, bien qu’il lui fallût, d’une certaine façon, se révéler. Cette personne, « son « qui » ne peut se dissimuler que dans le silence total… Il est probable que le « qui », qui apparaît si nettement, si clairement aux autres, demeure caché à la personne elle-même… Cette qualité de révélation de la parole et de l’action est une évidence lorsque l’on est avec autrui, ni pour ni contre – c’est-à-dire dans l’unité humaine pure et simple. Bien que personne ne sache qui il révèle lorsqu’il se dévoile dans l’acte ou le verbe, il lui faut être prêt à risquer la révélation, et cela, ni l’auteur de bonnes œuvres qui doit être dépourvu de moi et garder un complet anonymat ni le criminel qui doit se cacher à autrui ne peuvent se le permettre. Ce sont des solitaires… » (op. cit., pp. 236s).

     Le prophète de Nazareth s’est senti, à un certain moment de sa vie, poussé (par l’Esprit) à se révéler alors qu’il avait vécu quelque trente ans dans « un complet anonymat » Mais peut-on dire qu’il se soit révélé lui-même en voulant révéler la Vérité de l’Amour Éternel ?

     Être bon, c’est participer à la Bonté Éternelle. Cette « participation à la nature divine » (Pierre II, 1, 4) est une participation active, une coaction. Tel est le don de L’Éternel Amour qui nous invite à agir et parler « soi-même comme un autre » et cependant être soi-même. N’est-ce pas ce qu’a dit Paul à sa façon : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20).

     Tel est le but à atteindre, sans doute jamais atteint en cette vie. Mais la mort devrait en être le dernier acte visible, la dernière parole audible, son accomplissement. C’est la perfection à laquelle on peut voir une allusion dans les derniers mots du Prophète de Nazareth : « tetélestaï, consummatum est » (Jean 19, 30) Le verbe latin consummo signifie « additionner, faire le total », et aussi « achever, parfaire » (Dictionnaire Latin-Français par A. Gariel, Hatier 1939).

     Cette vie coactive est sans doute incompréhensible, inintelligible, aporétique comme l’advaita hindoue, mais elle est intuitivement connaissable et vivable. Comme pour tout le reste de la « Vie Éternelle », pour la connaître et la vivre, il faut et il suffit d’Aimer comme l’a fait le Prophète qui l’a connue et vécue, « serviteur diakonôn » (Luc 22, 27), « serviteur quelconque, douloï akhreioï, servi inutiles« .

 

     j’ai pu jeter dans la poubelle

     les excès d’une nourriture

     qui pouvait servir de pâture

     aux bouches d’une ribambelle

 

     ceux qui vivent dans l’abondance

     et n’ont jamais connu la faim

     sans s’inquiéter du lendemain

     n’hésitent pas à la dépense

 

     ainsi parlait une planète

     qui se croyait rouler sur l’or

     dans la splendeur de ses décors

     alors qu’elle perdait la tête

     et regardait sans voir venir

     l’horizon où se profilait

     le monstre éclos bientôt parfait

     qui demain allait l’engloutir

 

     il était né dans la poubelle

     où j’ai jeté la nourriture

     qui lui a servi de pâture

     et qui tuera la ribambelle

9 avril 2019

     Le féminisme se décline au pluriel, et lorsqu’on entend quelqu’un se déclarer féministe, on peut se demander ce qu’elle ou il entend par là.

     L’histoire de la relation entre les sexes remonte à l’animalité au long de la préhistoire. Certains certaines anthropologues comme Françoise Héritier (1933-2017) affirment que le matriarcat n’a jamais existé, ce que contredisent les études d’un anthropologue tel que Joseph Campbell (1904-1987) qui s’étendent sur la découverte des mythologies de multiples cultures depuis la préhistoire : Primitive Mythology, Oriental Mythology, Occidental Mythology, Creative Mythology.

     La relation entre femmes et hommes a varié de culture à culture. Pour Campbell, la Mésopotamie a été matriarcale et l’a exprimé principalement dans le culte de la Grande Déesse, avant de devenir patriarcale sous la pression culturelle de civilisations pastorales venues de l’est. De même la Grèce, d’abord matriarcale, est devenue patriarcale sous le même type de pression venue du nord.

     De récentes découvertes archéologiques sur la civilisation celte en Allemagne et en France tendent à montrer le rôle important, voire prépondérant qu’y jouait la femme.

     L’Occident que nous connaissons est de par son double héritage biblique et grec incontestablement patriarcal, et le mouvement féministe en marche accélérée auquel on y assiste peut s’entendre en partie comme une revanche du matriarcat.

     Mais la question que l’on pose si on accueille l’Évangile de l’Amour Éternel dont le « ni mâle ni femelle » (Galates 3, 28) est une des implications essentielles, est de se demander quel féminisme relève de la guerre des sexes inhérente au monde de la possession et de la domination (I Jean 2, 16) et quel féminisme relève du Royaume, et en quelles proportions ?

 

     ce matin le cerisier

     prend un bain de lait de brume

     est-ce que sa blancheur hume

     l’humeur de nos héritiers

 

     enveloppé du mystère

     de la vie qui se diffuse

     il sait que son nom refuse

     et enjambe les frontières

 

     les cerisiers d’âge en âge

     et aussi de lieu en lieu

     reconnaissent que les cieux

     et la terre en leurs visages

     signent une parenté

     où même l’éternité

     ouvre sa porte aux humains

     qui marchent main dans la main

 

     la brume qui nous allaite

     se donne à humer par tous

     et toutes tendant la bouche

     au sein tous tant que vous êtes

 

 

8 avril 2019

     Violence ou non-violence, c’est une question de coordonnées de l’espace et du temps, de situation historique et géographique.

     Pour prendre un cas qui est encore présent dans la mémoire de celles et ceux qui l’ont vécu, il y a eu en France l’occupation allemande, où certaines consciences françaises se sont rangées dans le camp du Maréchal Pétain et de la collaboration et d’autres dans celui du Général de Gaulle et de la résistance.

     Dans les deux camps, il y a eu usage d’une violence plus ou moins forte, par les miliciens du camp de la collaboration et par les FFI du camp de la résistance. Dans les deux camps il y a eu aussi usage d’une non-violence plus ou moins engagée chez la majorité des pétainistes comme chez la majorité des gaullistes.

     Il est facile après coup de juger les uns et les autres, mais comment les choses se sont-elles passées dans la tête des uns et des autres ? Comment, dans ce genre de situation, être lucide, oser penser, ne pas suivre sans réfléchir ? Quelle part de lâcheté peut-être, quelle part de courage ?

     Au Rwanda en 1994, qu’aurais-je fait, que n’aurais-je pas fait si j’avais été Hutu ?

     Pour prendre un cas actuel, que ferais-je si j’étais Palestinien/ne, si j’étais Israélien/ne ? En fonction de quoi ? De l’amour de soi et de la haine de l’autre ou de cette justice qu’exige l’Amour Éternel de toutes et de tous sans considération d’appartenance politique, culturelle, religieuse… ?

     Il s’agit de penser par soi-même, d’oser penser, de faire l’effort de penser, par la parole et par l’écriture, avec la raison et par le cœur, la réflexion et l’intuition, plutôt que de demander aux uns et aux autres « ce qu’il faut penser ».

 

     dans la fosse néolithique

     où ils avaient été jetés

     il attendaient le rêve antique

     de connaître avant les cités

     la vie des ancêtres mythiques

 

     en reconnaissant thanatos

     dans les squelettes massacrés

     qui a vu en l’un ou l’autre os

     l’immortelle empreinte sacrée

 

     si ses propres os ont frémi

     dans le sol d’une chair  mortelle

     c’est qu’il comprenait à demi

     en ressemblance virtuelle

     lorsqu’avec les yeux et les doigts

     il touchait aux lointains cousins

     ce qu’il se préparait lui-même

     en communauté de destin

     de ce qui hait de ce qui aime

 

     et nous partageons avec eux

     banalité photographique

     ce que de leurs mains de leurs yeux

     ils ont touché de plus tragique

     était-ce bien vraiment le mieux

     dans la fosse néolithique

7 avril 2019

     Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de la non-violence pas plus que celle de la violence. Il s’agit de les situer dans la dynamique de l’histoire.

     Il faut d’abord se débarrasser du mythe de l’homme parfait dans sa nature originelle rapidement mise à mal par le péché originel et restaurée par la grâce du sacrifice d’un Christ rédempteur. L’humain premier est l’héritier d’une longue lignée animale, « psychique » (I Corinthiens 15, 45) qui, individuellement et collectivement, est menée par les deux forces cosmiques de l’amour-philia et de la haine-neïkos, en termes psychologiques de l’eros et du thanatos.

     Pour pouvoir vivre et survivre dans cette situation, un être humain, une société humaine doivent nécessairement utiliser la violence, une agressivité qui leur permet de se défendre et où la défense est souvent inséparable de la contre-attaque.

    Cependant, dans cet état déjà, la sagesse humaine en vient à modérer la violence par le compromis. Les guerres ne disparaissent pas entre les peuples, ni les luttes violentes entre les groupes sociaux et entre les individus, mais les humains de bonne volonté s’efforcent de régler les conflits par la négociation. C’est ainsi par exemple que les tribunaux prennent le relais de la vengeance en s’appuyant sur des lois censées avoir été établies selon la justice.

     Si les efforts individuels et collectifs peuvent assez souvent maîtriser la violence, ils ne peuvent pourtant en assécher la source. Comme l’a observé Pascal, « on a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police*, de morale et de justice. Mais dans le fond, ce vilain fond de l’homme, FIGMENTUM MALUM** n’est que couvert, il n’est pas ôté » (Pensées, éd. Sellier 244).

* police : « ordre, règlements qu’on observe dans un État, dans une république, dans une ville » (p. 177, note 2).

** FIGMENTUM. « Expression empruntée à Genèse 8, 21 : « Figmentum enim humani cordis malum est ab adolescentia sua. » Ce verset (‘n latin de la Vulgate) est traduit par Pascal au fr. 309 : « la composition du cœur de l’homme est mauvaise dès son enfance. » (p. 177, note 3).

     Cependant la « charité » fait aussi partie des observations de Pascal sur l’humanité : « Il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes : la cupidité et la charité » (op. cit. 738, p. 554). Et, selon la dynamique de l’Evolution, la cupidité de la libido sentiendi (et sa parèdre la violence de la libido dominandi) sont appelées à évoluer, à se modérer grâce au levain de la charité.

     Il est profitable, encore une fois, de noter que ces principes dont parle Pascal agissent selon une dynamique, celle de l’Esprit qui « plane sur les eaux » et « renouvelle la face de la terre » à la mesure de l’indétermination du cosmos et de la liberté des consciences à la mesure de l’accueil qu’elles lui réservent. Ce renouvellement humain ne peut se réaliser qu’avec une lenteur désespérante en raison de cette liberté voulue par l’Amour Éternel en son essence même. L’Amour ne pourrait, sans se contredire, brider l’indétermination cosmique ni la liberté humaine.

 

     il passe sa vie à dormir

     mais il ne cesse de rêver

     le secret de ce devenir

     où l’on n’est jamais arrivé

 

     comme les autres il a fallu

     qu’il combatte ses environs

     pour affirmer son dévolu

     sur la surface de son rond

 

     mais c’est l’espace vertical

     de ses branches et de ses racines

     qui sont le lieu de son régal

     où l’air qu’aspire ses narines

     et la lumière que ses yeux

     comme la terre entre ses dents

     et l’eau dont sa bouche s’émeut

     font le beau chemin de ses ans

 

     en son rêve la vie se livre

     et se conquiert comme la nôtre

     et devine ce qui délivre

     le souffle où se découvre l’autre

 

 

6 avril 2019

     L’Être de l’être étant Amour des êtres, de tous les êtres dans un monde où la connaissance du tout et des parties est insécable (comme l’a observé Pascal et comme le mouvement de la transdisciplinarité cherche actuellement à le vivre) nous sommes invitées à nous intéresser à toutes choses dans les relations qu’elles entretiennent « par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes » (Pensées, éd. Sellier, 230, p. 168).

     Même si nous ne parlons jamais des questions politiques, elles ne peuvent demeurer étrangères à notre préoccupation.

     Le mouvement des Gilets Jaunes, le Brexit, les Élections européennes, la triste situation des Vénézuéliens, des Libyens, des Mozambicains…  ne peuvent nous laisser indifférentes, même si nous ne parvenons pas à les penser, ni même souvent à oser les penser.

     Ce que l’on appelle la mondialisation n’est pas seulement, ne doit pas être seulement une question politico-économique préoccupante, menaçante. Elle est, de droit, culturelle, scientifique, spirituelle.

     Le repli identitaire, le nationalisme… est évidemment exclus de l’Amour Éternel. Cependant l’Amour n’est pas niveleur ni uniformisateur. Il promeut la diversité des cultures et des personnes, la pluralité dans le dialogue généralisé. Il invite à l’œcuménisme des religions et des philosophies…

     Pour ce qui est du mouvement des Gilets Jaunes, on peut s’interroger sur sa pertinence, et aussi sur la nécessité de la violence qui s’y mêle…

 

     la foule dans les rues

     déroule des idées

     mêlant à l’incongru

     de ses identités

     des désirs raffinés

     et des regrets écrus

 

     c’est un coffre à bijoux

     cachés dans des écrins

     où chaque perle joue

     enfilée sur son crin

     avec un peu de boue

     sans doute tu le crains

 

     tu sais si peu de choses

     des lèvres anonymes

     qui pourraient si tu oses

     délivrer l’or intime

     avec ce qui compose

     les secrets de l’abîme

 

     mais tu peux aux visages

     donner ce qu’ils attendent

     derrière leurs images

     où leurs cœurs sous-entendent

     la profondeur des sages

     en ses dix mille amandes

 

 

 

 

 

5 avril 2019

     Si nous pensons comme Pascal, qui « tient impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (Pensées éd. Sellier 230, pp. 168s), nous sommes tenus de poursuivre nos recherches dans tous les domaines du savoir qui nous sont accessibles en restant par ailleurs convaincues que notre savoir restera limité.

     Cette prise de conscience de nos limites devrait favoriser ce que l’on appelle la tolérance des convictions des uns et des autres, en particulier en matière théologique et philosophique.

     Cependant Pascal nous étonne lorsqu’il accorde l’être au néant, élargissant indument le domaine du tout au mépris du principe d’identité : « ce que nous avons d’être nous dérobe la connaissance des premiers principes, qui naissent du néant » (op. cit. p. 166). N’est-il pas effarant d’ignorer ou de nier le principe d’identité (de non contradiction) et donc le principe de causalité qui en découle immédiatement. Pour rappel, ce dernier nous donne de comprendre que tout être a une cause et qu’il est nécessairement causé par un être plus être que lui, et donc également que le tout, la totalité des êtres, ceux que nous connaissons et ceux que nous ne connaissons pas, sont nécessairement causés par un Être Éternel Infini.

     Cette pensée de Pascal procède de l’idée qu’il se fait du néant. Il le conçoit en effet comme un infiniment petit, un être infime, alors qu’au vrai le néant est l’absence totale d’être. Nos dictionnaires prennent d’ailleurs acte de l’idée d’un néant au sens de non-valeur plutôt que non-être par exemple dans l’expression « c’est un homme de néant » cité dans Le Petit Robert. Et que dire de la définition courante du mot « créer » : « tirer du néant » alors que par ailleurs on entend répéter depuis Parménide, que « rien ne vient de rien », « ex nihilo nihil fit« .

     Pour qui ose penser, la notion de néant doit garder son idée de non-être sous peine d’errer dans sa recherche de la vérité ontologique, fondement de toute recherche du savoir.

     La physique actuelle fait une erreur analogue à celle de Pascal et de quelques autres lorsqu’elle parle de phénomènes quantiques acausaux parce que, dans son ignorance du psychisme de la matière, elle ne peut concevoir de cause que physique. C’est ainsi qu’elle semble confondre le vide quantique avec un néant d’être alors qu’il serait plutôt un plus-être capable de produire de la matière à partir de l’énergie pure.

     Il est en tout cas nécessaire de se faire une idée claire de l’être et du non-être pour admettre le principe de causalité comme le principe d’identité en ses implications, à commencer par la première, la certitude de l’existence d’un Être de l’être Éternel Infini cause de tous les êtres.

 

     que pense le cerisier

     dans l’exultante blancheur

     tendue en esprit fruitier

     si naïve en son bonheur

 

     remuement méditatif

     comme une respiration

     il attire l’attention

     de qui se veut créatif

 

     d’où lui vient ce surplus d’être

     qui inspire le regard

     ayant pour lui des égards

     non seulement pour paraître

     mais pour en participant

     à l’élan qui exubère

     vivre de son atmosphère

     de serviteur des vivants

 

     et sa beauté inutile

     qui se reconnaît mortelle

     en pensant à l’éternelle

     illumine l’œil fertile

 

4 avril 2019

     Il y a dans Les Fleurs du Mal de Baudelaire une sensualité qui a séduit bien des lectrices et des lecteurs, ouvertement ou secrètement, mais qui en a aussi choqué certaines certains, surtout à l’époque où le recueil est paru, époque que nous jugeons maintenant plutôt bégueule (étant passés, comme si souvent au cours de l’histoire de notre culture, d’un excès à l’autre, avec maintenant les progrès constants de l’érotisme).

     Baudelaire était séduit par la beauté sensuelle des femmes, mais il a aussi reconnu la Beauté comme en elle-même, inaccessible aux humains qui voudraient la posséder en celles et ceux en qui elle se manifeste.

     Il a sans doute pu apercevoir le Beau éternel tel que l’ont conçu Platon, Plotin… car la Beauté

« inspire au poëte un amour éternel et muet… » surtout parce qu’elle a

« De purs miroirs qui font toutes choses plus belles

Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles »

                                  « La Beauté »

Mais Baudelaire n’a pas vraiment connu l’être de la Beauté qu’il disait éternelle. Il n’en a vu que ce qu’il a pris pour ses manifestations cosmiques d’attraction et de répulsion, au point de s’interroger :

« Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme

… Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres

O Beauté ? ton regard, infernal et divin

Verse confusément le bienfait et le crime »

Et finalement,

« Que tu viennes du ciel ou de l’enfer qu’importe

O Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !

Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte

D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu »

                            »Hymne à la Beauté »

On peut dire que Baudelaire n’a pas franchi la porte du Royaume, où la Beauté se propose inséparable de la Vérité et du Bien comme les concevait Platon. La porte de la Beauté de l’Infini que Baudelaire a aimé sans jamais le connaître ne s’ouvre qu’à celles et ceux qui sont « de la Vérité » de l’Amour Éternel, qui n’est pas le dieu que le christianisme proposait à Baudelaire, entité cosmique fascinante et terrifiante, « divine et infernale », mais l’Être de l’être sans nom, servante serviteur aimant de tous les êtres.

 

     une jonquille résiste

     aux gelées incalculables

     mais sera-t-elle capable

     jamais de brouiller les pistes

 

     les jours aux jours qui s’ajoutent

     renouvellent les exploits

     avec tous les désarrois

     de l’interminable joute

 

     la fleur qui reparaîtra

     au bout de quatre saisons

     répétées sur l’horizon

     sera celle qui naîtra

     de cette terre racine

     qui se propose immortelle

     et toujours se renouvelle

     dans l’éternelle gésine

 

     sur la piste où va le monde

     la jonquille n’est pas triste

     d’avoir été où résiste

     la terre mère féconde

 

 

 

 

 

 

3 avril 2019

     Au seizième siècle, Montaigne a attaqué Aristote parce que celui-ci donnait au néant, au non-être, à « l’inanité », la capacité de produire de l’être :

« Et qu’est-il plus vain que de faire l’inanité même la cause de la production des choses ? La privation (l’inexistence) c’est une négative; de quelle humeur en a-t-il pu faire la cause et origine des choses qui sont » (Essais, II, 12, p. 269 folio, cf. François Mutun, De la sacralité à l’altérité ? une relecture des Écritures, p. 137, note 21).

Aristote a négligé le principe de causalité, et David Hume (1711-1776) l’a tout simplement nié en faisant de la causalité une simple habitude de pensée. Ce faisant, il a donné toute sa force à l’athéisme, et on peut se demander si ce n’était pas sa motivation. Comment en effet être athée si l’on reconnaît l’évidence du principe de causalité ? Selon ce principe, tous les êtres finis temporels ont nécessairement une cause infinie éternelle.

     Évidemment, cette cause infinie éternelle n’a pas grand-chose à voir avec les religions et leurs dieux, fussent-elles monothéistes, où l’idée des dieux, du dieu qui vient à l’esprit est une image des forces cosmiques et de l’être humain qui en participe.

     Par ailleurs, l’oubli, la non-prise en compte du principe de causalité logiquement liée au matérialisme physique, a provoqué l’essor vertigineux de la science occidentale tant fondamentale qu’appliquée, mais ce au détriment de la connaissance spirituelle du monde reléguée au cul de basse fosse du doute agnostique.

     La conséquence est tragique : en ignorant l’âme du monde, on a, par déséquilibre,  donné toute sa puissance à l’intelligence analytique physiquement efficace. On en voit le résultat : toujours plus soumise à la technique, la vie sur la planète Terre est invinciblement poussée vers la sortie. Avec un peu de pessimisme ou de simple lucidité, on prend conscience que les efforts écologiques, même en progrès parmi les jeunes qui craignent pour leur avenir, seront impuissants à arrêter le navire avant qu’il ne soit drossé aux rochers du naufrage.

 

     te suffit-il d’un seul nuage

     mobile pendant toute une  heure

     dans l’arrangement de son cœur

     pour qu’enfin tu voies son visage

 

     c’est qu’il mène sa propre vie

     dans son dialogue avec l’air

     respectant les lois de la terre

     dans le hasard et ses envies

 

     qui au vrai pourra expliquer

     dans le détail de son histoire

     ce qui entre matin et soir

     et les mille changements qu’est

     son aventure unique au monde

     où la beauté trouve une place

     discrète en changements de faces

     en leurs formes fines ou rondes

 

     respectant les lois générales

     pour qui cherche à le bien comprendre

     il ne se résout à se rendre

     qu’en reconnaissance cordiale

 

 

 

 

 

2 avril 2019

     Le cœur et la raison. Blaise Pascal (1623-1662) fut-il l’un des derniers penseurs occidentaux à allier le cœur et la raison en donnant le leadership au cœur ?

« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est ce cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point part, essaie de les combattre… la connaissance des premiers principes… est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours… Les principes se sentent, les propositions se concluent… et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle découvre pour vouloir les recevoir » (Pensées, éd. Sellier 142, pp. 105).

     Notons que le cœur de Pascal, c’est ce qu’il appelle aussi l’instinct et le sentiment, ce que maintenant nous appelons plus volontiers l’intuition, que certains de nos philosophes d’aujourd’hui ridiculisent, la traitant de calamiteuse peut-être parce qu’il n’en ont aucune expérience.

     Interrogée par Adèle van Reeth sur la beauté, Carole Talon-Hugon lui a expliqué qu’entre le 16ème et le 18ème siècles on est passé d’une approche métaphysique de la beauté à une approche anthropologique. Avant ce passage, chez Platon, Plotin et quelques autres, toute beauté était perçue comme une participation à la Beauté éternelle où elle était étroitement associée à la Vérité de l’intelligence et à la Bonté de l’éthique et son existence était donc vue comme indépendante de la connaissance que  les humains pouvaient en avoir (France Culture, « les chemins de la philosophie » du 1er avril).

     Par la suite, l’approche de la beauté s’est affranchie de la métaphysique et en est logiquement venue à se confondre avec le goût, nécessairement subjectif.

     Cette mutation s’explique par la perte du cœur par la raison, qui a fait qu’on a oublié le principe de causalité implicite dans la conception dite métaphysique de la beauté. Selon ce principe incontestable par la raison, toute beauté finie, temporelle nécessite d’être causée, en y participant, par une beauté infinie éternelle, tout comme l’intelligence finie temporelle renvoie nécessairement à une intelligence infinie éternelle, et la bonté finie temporelle à une bonté infinie éternelle.

     Comment une intelligence, même moyenne, peut-elle oublier, voire nier le principe de causalité déduit immédiatement du principe d’identité ? Ce qui est, est. Ce qui n’est pas, n’est pas et ne peut donc produire de l’être. Comment David Hume (1711-1776)  et tant d’autres ne l’ont-ils pas vu ? « Ils ont des yeux et ne voient pas ».

     Heureuses heureux celles et ceux pour qui le monde s’illumine de la beauté éternelle dans la moindre fleur, même ignorée au fond de la savane, dans le cristal même caché dans une géode… Elles Ils ne sont pas loin de la Joie participée de la Joie éternelle et vivent dans l’action de grâce.

     Malheureuses malheureux celles et ceux qui multiplient les analyses, les raisonnements et les discours sans penser aux principes, ignorant le cœur, enfermés dans cette « plaisante raison qu’un vent manie, et à tous sens » (Pensées 78, p. 69).

 

     bergeronnette que me vaut

     ta visite impromptue

     il n’est pas ici de ruisseau

     qui pourrait te dire tu

 

     sur les dalles ton pas rapide

     ta queue vive hochée

     donnent à ton silence timide

     un style recherché

 

     me faut-il découvrir un sens

     à ta présence imprévue

     une secrète intelligence

     avec ce qui est vu

     parmi les antiques cultures

     où les esprits circulent

     et selon leur propre écriture

     les ombres manipulent

 

     ta beauté ton intelligence

     en me comblant le cœur

     et la raison font sens

     donnant de ruminer des heures

 

 

 

 

 

 

1er avril 2019

     Dans son ouvrage Le Royaume, Emmanuel Carrère a déployé son talent d’écrivain pour revenir sur son itinéraire de croyant hésitant entre la ferveur de quelques années et le doute où il en est lorsqu’il écrit son chef-d’œuvre.

     C’est une très belle histoire, où il imagine ce qu’ont pu être et vivre Paul, Luc, Jean et, bien sûr, Jésus. Les derniers mots, détachés pour en signaler l’importance, sont d’un laconisme agnostique percutant : « Je ne sais pas. »

     Mais on peut dire qu’il a étudié les évangiles, les actes des apôtres, les épîtres et  l’invraisemblable apocalypse sans y rechercher l’Évangile. Il s’est intéressé aux personnes alors que l’Évangile est impersonnel. Mais n’est-ce pas ce que l’on entend encore souvent dans les églises : « le christianisme, c’est quelqu’un. »

     Qu’importe même que l’on croie que le Prophète de Nazareth n’a pas existé, comme veulent le croire et le faire croire certains athées dont il n’est pas nécessaire d’étudier les motivations. Ce qui a existé, ce qui existe, ce qui existera, ce sont « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Ces paroles indestructibles, c’est d’abord « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8), clé de toutes les autres : « Aimez vos ennemis… soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 44, 48). « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés; pardonnez et vous serez pardonnés; donnez et on vous donnera : on versera dans le pan de votre vêtement une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, car on utilisera pour vous la même mesure que celle dont vous vous serez servi. » (Luc 6, 37s).

     Et puis, et le principe de causalité ne dit pas le contraire comme Montaigne a essayé de le faire comprendre aux émules des stoïciens (Essais II, 12, p. 351 folio), « aux hommes c’est impossible, mais à Dieu c’est possible » (Luc 18, 27) et « votre Père donnera le Saint Esprit si vous le lui demandez » (Luc 11, 13).

     Après avoir lu et relu Le Royaume, on se dit que finalement, si Emmanuel Carrère s’est tellement intéressé aux personnes du Nouveau Testament, c’est peut-être qu’il avait besoin de les confronter à sa propre personne. Cependant, pour entrer dans Évangile, il faut se soucier, non de soi-même (et de son épanouissement personnel) mais des autres. C’est le cœur de la découverte que « Dieu est Amour », Altérité, Impersonnalité et donc Anonymat (cf. Isaïe 45, 15), désintéressement du désintéressement où « la main gauche ignore ce que fait la main droite » (Matthieu 6, 3) selon ce que l’Évangile appelle à vivre en participation à sa Vie éternelle.

 

     dans  le frémissement de sa blancheur

     où le souffle au soleil s’enchante

     le cerisier dit que le hante

     ce que chantent les anges en chœurs

 

     car son excès de beauté inutile

     en bonus de ses fruits probables

     donne à penser le concevable

     de ce que certains le disent en exil

 

     mais ce n’est pas l’exil ni la migrance

     de l’éternel vers notre terre

     où il se serait réfugié solitaire

     dans le pluriel de la surabondance

     où le multiple se fait anonyme

     en rayonnant du sien à l’autre

     dans la communauté du nôtre

     où toute la personne se sublime

 

     dans le partage du frémissement

     de la blancheur qui les pénètre

     se joue le destin de ces êtres

     qui reconnaissent enfin leur amant

 

 

 

 

 

 

31 mars 2019

    La croyance aux anges est un fait dans les Écritures, mais on peut soupçonner leurs auteurs d’avoir manipulé certains faits, d’en avoir même inventés d’autres. L’auteur de l’évangile de Luc, qui est aussi celui des Actes des Apôtres, éveille particulièrement les soupçons avec son étoffement du récit des tentations du Fils de l’homme au désert. On peut être méfiant lorsqu’il parle des anges, dont les premiers lecteurs et lectrices étaient tout prêts à admettre l’existence et l’action.

     Le récit de la libération de Pierre emprisonné par Hérode nous décrit un ange agissant physiquement, faisant tomber les chaînes et ouvrant les portes. Un ange était d’ailleurs censé avoir déjà libéré des prisonniers (Actes 12, 7-10. 5, 19).

    L’interprétation que donne Briem Christian de ces textes montre le flou de la croyance. Lorsqu’ils apprennent que Pierre se trouve à la porte de leur demeure, les disciples croient que c’est son ange, et il nous explique qu’il s’agit de « la partie invisible ou représentative de la personne, son esprit ou même son ange… représentant d’une personnalité particulière. » Et dans la foulée Brien Christian nous dit que si les petits enfants voient sans cesse la face du Père, c’est qu’il s’agit « d’enfants morts prématurément. » (BIBLIQUEST, commentaire sur Actes 12).

     On peut aussi d’ailleurs se demander ce que vaut la croyance en un Saint Esprit qui aurait guidé physiquement les disciples, Paul en particulier, et surtout qui aurait tué Ananias et Saphira pour lui avoir menti, comme un ange aurait tué Hérode parce qu’il se serait montré trop orgueilleux (Actes 5, 3ss. 12, 23).

     Alors ? Si notre attention a été attirée par la croyance aux anges dans la Bible, nous  pouvons faire l’hypothèse de leur rôle dans notre propre existence. S’ils existent, les anges ne peuvent être que des êtres qui vivent l’Éternel Amour, et leur action dans notre vie ne peut être que celle de servantes-serviteurs des autres. Si nous avons l’impression et puis la conviction de la survenue répétée d’heureux hasards  dans notre vie, nous pouvons en attribuer la cause à ces êtres bienveillants et les en remercier, comme nous remercions toute personne qui nous a rendu service.

 

     cette assemblée de renoncules

     toutes de jaune revêtues

     connaissent-elles je et tu

     en servantes sans particule

    

     que sont pour elles leurs voisines

     celles de leur clan et les autres

     avec qui il faut dire nôtre

     et qui sont un peu des cousines

 

     est-ce leurs doubles est-ce leurs âmes

     qui se transmettent des messages

     des anges un peu dont les visages

     jamais dans l’ombre ne réclament

 

     à force de les contempler

     avec une pleine attention

     on en vient à la relation

     qu’elles nouent dans l’or assemblé

 

 

30 mars 2019

     On a voulu mener une enquête sur les chiffres qu’attribuent les Français à chacune des valeurs de la République partout écrites au fronton des mairies et des hôtels de ville : Liberté. Égalité. Fraternité.

    Selon les catégories d’âge, de genre/sexe, de milieu géographique, social et professionnel, on nous a donné des chiffres. Le chiffrage fait partie de l’épistémè que la culture occidentale matérialiste physique triomphante nous impose. Il s’agit de tout quantifier, en fait, de tout réifier, physicaliser. Qu’à l’hôpital on nous prenne la température, le pouls, la pression sanguine, on le conçoit : cela intéresse notre corps comme machine. Mais on nous demande d’évaluer notre douleur de 1 à 10. Le qualitatif est forcé dans le lit du quantitatif. Le psychique est quasiment nié au profit du physique. (C’est cette même médecine qui regarde de haut l’homéopathie et qui vient de réussir à faire arrêter son remboursement).

     Alors Liberté, Égalité, Fraternité ? Sous chacun de ces mots, il serait bon d’apprécier ce que chaque conscience ressent, conçoit et comprend en idées, sentiments, actions et concepts.

     Nous devrions d’abord être invitées à dire ce que sont pour nous les trois grandes valeurs de la République sans nous arrêter à des définitions qui risquent de figer notre opinion et aussi de nous opposer plus ou moins à celles des autres.

     Surtout, contre l’épistémè de la séparation et de la compartimentation, nous devrions penser la Liberté, l’Égalité et la Fraternité en ce qu’elles dépendent chacune des deux autres, considérant avec Pascal que « toutes choses sont causées et causantes, aidées et aidantes » (Pensées éd. Sellier 230, p. 168).

     La transdisciplinarité des valeurs prend ici tout son sens, on s’en doute, dans l’Amour Éternel, Être de tous les êtres en altérité positive. Ainsi la Liberté de l’Amour (celle que promet l’Évangile aux consciences qui, en Vérité, Aiment (Jean 8, 32), c’est de pouvoir agir selon leur être le plus intime, le plus vrai, celui qui est Aimé et qui Aime en participant à l’Amour dont il est Aimé). L’Égalité et la Fraternité n’ont dès lors de sens plénier que dans cet Amour libérateur.

 

     que se racontaient ces nuages

     dans le troupeau en marche lente

     qui remontait la douce pente

     de l’aube au mitan de son âge

 

     c’était le moment où les teintes

     presque visiblement se changent

     comme pour saluer les anges

     d’une clarté bientôt éteinte

 

     ce qui surtout se racontait

     c’était l’échange que l’un aux autres

     de proche en proche faisait nôtre

     que nous connaissions ce qu’était

     leur intimité où chacun

     n’avait de sens sans qu’aucun

     perdît sa personnalité

     mais plutôt dans l’éternité

     niât sa place impermanente

     à l’intelligence en attente

 

     ils ne sont plus qu’un souvenir

     mais l’idée en mille exemplaires

     uniques de l’image mère

     ne cesse de se reproduire

 

 

29 mars 2019

     « Leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux » (Matthieu 18, 10). Mais qu’est-ce qu’un ange ? qu’est-ce que la face de l’Éternel ? qu’est-ce que les cieux ? qu’est-ce que voir ?

     On peut avoir le sentiment de ce que ces choses veulent dire et s’en contenter. Mais y réfléchir peut permettre de mieux les vivre si l’on pense que les vivre c’est mieux participer à l’Amour Éternel.

     Si les anges des petits enfants voient la face du Père, cela signifie-t-il que certains anges ne la voient pas ? L’ange ferait-il partie de l’âme ? L’âme de l’enfant aurait-elle un ange qui en dépendrait ?

     « Heureux les cœurs purs, car ils verront / voient (ophontaï) Dieu » (Matthieu 5, 8). L’enfant aurait-il le cœur pur ? Perdrait-il cette pureté en grandissant ? Certains ont voulu croire que la pureté de l’enfant était de nature sexuelle parce que sa sexualité ne serait pas encore éveillée (ce que Freud et ses disciples contestent d’ailleurs).

     Qu’a voulu donner à penser le Fils de l’homme lorsque, lavant les pieds de ses disciples, il leur a dit que ce n’était pas un geste de purification parce qu’ils étaient déjà purs (Jean 13, 10). La pureté selon l’Évangile ne peut être qu’une question d’Amour. Qui Aime vit, marche devant la face (Genèse 17, 1) de l’Éternel Amour, le « voit » dans la mesure où il participe à son Être. C’est cela voir l’Éternel parce qu’on a le cœur pur.

     Il y aurait chez les jeunes enfants cette capacité à Aimer, qui leur donne leur respectabilité, leur dignité : « Ne les méprisez pas » (Matthieu 18, 10). Et le Fils de l’homme le a donnés pour modèles : « En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez pas, si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Matthieu 18, 3). Et la qualité de cette ressemblance, c’est l’humilité : « Qui s’abaisse (tapeinôseï) comme ce petit enfant est le plus grand dans le Royaume des cieux » (Matthieu 18, 4).

     S’humilier, s’abaisser ? C’est l’attitude intérieure et extérieure de la servante, du serviteur, de la serveuse, du serveur, qui rend service aux autres parce qu’elle il les Aime (Jean 13). « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc 22, 27).

     Il ne suffit évidemment pas de se présenter poliment comme « votre serviteur », ni de présenter le pape comme « le serviteur des serviteurs de Dieu », « la place la plus basse entre tous les hommes » (Paul Claudel, Le Père humilié II, 1, p. 517), pour « voir » la face de l’Éternel. On croit entendre certains ricanements chez celles et ceux qui constatent quelle est la place du pape dans le cœur des croyantes et des croyants.

Ce ne sont pas les mots qui importent, mais les actes : « Il ne s’agit pas de répéter « Seigneur, Seigneur », mais de faire la volonté du Père », c’est-à-dire d’Aimer, de Servir (Matthieu 7, 21).

 

     le cerisier qui s’extasie

     dans la blancheur de l’innocence

     y manifeste la présence

     de la vie en sa frénésie

 

     ces quelques jours où se célèbre

     la fête des munificences

     en sa beauté lui donne sens

     et pose son chant sur les lèvres

 

     parmi les pauvres mots il semble

     qu’à ne pas choisir admirable

     les lèvres se sentent capables

     de répéter ce qui rassemble

     ce que l’on dit de la louange

     que dans le ciel de l’éternel

     font frissonner dans un bruit d’ailes

     sans espace muets les anges

 

     alors approche extasie-toi

     devant et dedans la blancheur

     qui rayonne aux dix mille fleurs

     inutiles que tu déploies

 

 

 

    

    

 

 

 

 

28 mars 2019

     On ne peut échapper à la présence des anges dans le Nouveau Testament. Ne jamais en parler revient à ignorer leur existence et leur rôle possible, voire à les nier, comme le faisaient les Sadducéens (Actes 23, 8).

     Il est intéressant de noter que ces mêmes Sadducéens niaient aussi la résurrection, et que dans une discussion avec eux, le Prophète de Nazareth leur a dit que les ressuscités étaient pareils aux anges (Luc 20, 36). Les anges seraient-ils des ressuscités ?

     Cette hypothèse rejoint la croyance aux ancêtres que l’on trouve dans certaines cultures et religions traditionnelles, en Afrique et en Chine en particulier.

     Si les anges sont de ceux qui ont été « jugés dignes de ressusciter  » (Luc 20, 35), ce sont des êtres du Royaume des cieux qui vivent l’Amour et donc le service des autres, en particulier le service des humains. Ainsi est-il écrit qu’après le départ du diable qui avait tenté le Fils de l’homme, « les anges le servaient », alors même qu’il avait refusé le genre de service que le diable lui avait suggéré de leur demander citant le psaume, « il a pour toi donné ordre à ses anges de te garder en toutes tes voies » et « eux sur leurs mains te porteront » (Psaume 91, 11s. Matthieu 4, 6). Façon de parler d’ailleurs puisque les anges sont des esprits et n’ont donc pas de mains, pas plus que d’ailes comme l’iconographie chrétienne leur en donne.

     S’il nous arrive de constater dans notre existence quotidienne que nous avons été protégés ou guidés, nous pouvons évidemment attribuer ces « interventions providentielles » au hasard, ce dieu des incroyants. Nous pouvons aussi remercier l’un ou l’autre de ces êtres invisibles « ressuscités », que nous les soupçonnions ou non d’être de nos ancêtres, ou de ce que les chrétiens appellent les saintes et les saints.

     Ces êtres ont-ils quelque chose à voir avec l’inspiration créatrice qui fait de nous des cocréatrices, des cocréateurs ? Sont-ils des messagers intermédiaires de l’Éternel Amour ? (« ange », « aggelos » signifie envoyé, messager).

 

     le livre s’ouvre discret

     à la page qu’on dirait

     avoir attendu un signe

     pour représenter la vigne

     d’où se tire le vin digne

     de rappeler le hasard

 

     ce n’est pas qui cherche trouve

     c’est découvre ce que couve

     caché aux dix mille pages

     le secret de ce visage

     où se renseigne le sage

     par un bienheureux hasard

 

     c’est ce qu’un cœur attentif

     trouve au geste inattentif

     sans savoir qui des neurones   

     est le guide et cicérone

     plutôt que rien ni personne

     dans le merveilleux hasard

 

     plus merveilleux que ton eau

     tire donc ce vin nouveau

     qui n’a pas besoin d’enseigne

     non celui qui dit-on saigne

     pour ceux qui cherchent le règne

     dans la vigne du hasard

27 mars 2019

     Enfant de chair, enfant mashal. Identité et similitude dans les paroles du Prophète de Nazareth.

     « Laissez les petits enfants m’approcher, ne les empêchez pas, le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. Et il posa la main sur eux…  » (Matthieu 19, 14s).

     « Appelant un petit enfant, il dit : Assurément je vous le dis, si vous ne vous convertissez pas et ne devenez semblables à de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux… Gardez-vous de mépriser l’un de ces petits, car je vous le dis, leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est aux cieux » (Matthieu 18, 2… 10).

     On voit que ces paroles soulèvent au moins deux questions : celle de la similitude de la conscience enfantine et de la conscience capable d’entrer dans le Royaume et celle du rôle, voire de l’existence des anges.

     La similitude risque d’encourager une attitude infantile. Mais si le Fils de l’homme a pu appeler l’Éternel, Papa : « Abba o pater » (Marc 14, 36), que penser ? Nous sommes livrés à notre imagination, en particulier sur la découverte de l’Eternel par le Fils de l’homme au cours de son enfance, celle de l’Enfant Jésus que Thérèse de Lisieux a placé au centre de sa vie spirituelle.

     Et à quel âge un enfant peut-il être un mashal de l’attitude à adopter devant l’Éternel ? Les enfants, même très jeunes, deviennent souvent de petites pestes possessives et agressives. Comment étaient les enfants qui s’approchaient du Fils de l’homme ? Ou ceux qui jouaient de la flûte sur la place du marché pour inviter leurs camarades à danser ? (Luc 7, 32)

     Si nous nous sentons interpellées par le mashal des petits enfants, nous ne pouvons avancer qu’avec prudence, demandant le discernement à l’Esprit qui n’est pas refusé à celles et ceux qui le demandent (Luc 11, 13).

 

     c’étaient trois ou quatre hirondelles

     qui étaient venues reconnaître

     le printemps occupé à naître

     après tant et tant de coups d’ailes

 

     pourquoi avaient-elles quitté

     le beau jardin de l’innocence

     où s’était passée leur enfance

     dans la médina abritées

 

     sûrement la petite tête

     garde le souvenir étrange

     d’avoir eu pour guide quelque ange

     qui lui a soufflé d’être prête

     à prendre le chemin des airs

     menant par-dessus les montagnes

     et la vaste étendue marine

     à travers l’espace qu’anime

     le souffle vers notre campagne

 

     alors les trois ou quatre ensemble

     en un vol de reconnaissance

     ont eu l’espoir qu’une naissance

     ici maintenant nous rassemble

 

 

 

25 mars 2019

     La violence fait partie intégrante du « monde » (I Jean 2, 16), où la vie est possessive et dominatrice, menée par les forces cosmiques premières de la philia et du neïkos.

     Les sociétés humaines sont enracinées dans cette concupiscence, même si, comme l’a constaté Pascal, elles parviennent plus ou moins à se libérer de leurs racines cosmiques : « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence… on a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’ordre social), de morale et de justice » (Pensées éd. Sellier, 244s).

     On peut comprendre que l’Esprit qui « renouvelle la face de la terre » (Psaume 104, 30) inspire les consciences qui l’accueillent à se libérer de ces forces, mais ces consciences sont peu nombreuses et aucune ne se libère jamais totalement.

     La violence demeure donc parfois nécessaire pour établir ou rétablir la justice, même si la sagesse qui se sert « comme elle peut » de l’injuste concupiscence s’efforce de remplacer ou mitiger la violence par la discussion et le concertation.

     Refuser la concertation, c’est implicitement croire à « la guerre de tous contre tous » (Thomas Hobbes), où chacun ne s’associe aux autres que dans la mesure où il y trouve son propre intérêt et refuse donc logiquement d’être représenté, même par l’une ou l’autre de ceux et celles avec lesquels il se révolte dans la violence.

 

     les barbelés enferment la forêt

     mais les corbeaux s’en moquent

     et de leurs vols disloquent

     les espaces qu’ont voulu séparer

     les conquérants de la terre

     qui n’en voient pas le mystère

 

     la campagne est partout subdivisée

     pourtant les alouettes

     là-haut chantent la fête

     mais incapables de les aviser

     les conquérants de la terre

     en manquent le mystère

 

     et les taupes aussi en profondeur

     y creusent des tunnels

     qui passent sous les belles

     utopies de la raison privée du cœur

     qui conquiert notre terre

     et en nie le mystère

 

     les barbelés des gros propriétaires

     de bois de champs et d’autoroutes

     enfermant l’autre ne se doutent

     pas qu’un jour de colère la terre

     fera sa reconquête en son mystère

    

 

25 mars 2019

     « Théou gar esmen sunergoï. »(Corinthiens 3; 9). Voilà une phrase qui a fait couler quelques litres d’encre. « Dei sumus adiutores. Nous sommes des collaborateurs de Dieu, nous sommes ouvriers avec Dieu ». Le mot « sunergoï » a été analysé dans tous ses emplois dans la Bible et même chez les classiques grecs sur des pages et des pages pour tenter de faire dire que cette collaboration est entre Paul et Apollos, non entre eux et Dieu, mais simplement sous son regard. Pourquoi ?

     À première lecture, le sens semble évident : il s’agit de la coaction de Dieu et de l’homme dans la vie spirituelle, dans l’apostolat en particulier. En raison d’une querelle entre les membres de la communauté de Corinthe, dont certains se réclamaient de Paul et d’autres d’Apollos ou de Képhas, Paul a mis les choses au point: « J’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est dieu qui a fait grandir… en effet nous sommes des collaborateurs de Dieu. »

     Pourquoi certains croyants trouvent-ils gênante cette collaboration des hommes avec Dieu. Pourquoi cette gêne ? C’est qu’ils conservent l’idée du dieu tout-puissant du credo chrétien, qui n’est qu’une image sacrée cosmique.  Le « dieu » du Prophète de Nazareth n’est pas un dieu du sacré cosmique. Il est Amour (I Jean 4, 8). Il n’est pas « lent à la colère et plein d’amour » (Psaume 103, 8), c’est-à-dire répulsif et attractif comme la philia et le neïkos, il est Agapè, point barre !

     L’Agapè fait du cosmos son co-créateur dans l’évolution cosmique et dans l’évolution spirituelle. Le comment de cette coaction est aporétique, mais d’une aporie telle qu’elle apparaît bien dans la maxime, « agir comme tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu. »

     Le Prophète de Nazareth a vécu cette coaction au mieux : « Mon père ne cesse d’agir et moi aussi j’agis » (Jean 5, 17). Cependant la théologie chrétienne s’en tire en faisant de Jésus un dieu, alors que par ailleurs sa petite phrase désacralise le sabbat, le temps sacré et, par effet domino, avec la désacralisation de l’espace en mettant fin aux lieux sacrés (Jean 4, 21-24) et,  par effet domino, toute le création et toutes les religions, y compris Yeshoua lui-même, qui n’est pas le dieu incarné au sens où l’entend le credo chrétien, mais le spirituel qui accueille l’Éternel Amour avec une telle intimité qu’il peut dire avec lui, « Je suis » (Jean 8, 59. Exode 3, 14) et « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21).

     Ambroise Paré (1509-1590), le médecin des rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III et que l’on félicitait pour son art répondait, « je le pansai, Dieu le guérit ». Il avait conscience d’agir en coaction avec l’Éternel. Mais ce ne sont pas seulement les médecins qui agissent ainsi. Ces sont aussi, à des degrés divers, les artistes, les ingénieurs, les scientifiques, les philosophes, tous les gens qui « œuvrent », les ouvrières et les ouvriers. Et, bien sûr, toutes celles et ceux qui font œuvre spirituelle.

(Évidemment, cela ne peut faire l’affaire des maîtres des sacrements, du saint sacrifice et du sacré à qui la petite phrase de Paul reste dans la gorge lorsqu’ils y réfléchissent).

 

     ces doigts qui dansent

     sur le clavier

     sont tout entiers

     l’esprit qui pense

 

     que la main droite

     et la main gauche

     soient une ébauche

     des voies étroites

     où l’inaudible

     de la beauté

     dans sa clarté

     prend pour sa cible

     l’air et l’oreille

     qui s’émerveillent

     dans le mystère

     où vit la terre

 

     danse l’entier

     de l’insensible

     et du sensible

     sur le clavier

    

 

 

 

    

24 mars 2019

     Qu’a voulu dire Edgar Morin lorsqu’il a écrit, « on ne peut créer qu’en état second »?

     Il n’existe de création, d’apparition d’un plus-être dans le cosmos (et en nous) que par co-création. Tout agir suppose une action psychique sur le physique et donc un psychisme de la matière, comme a pu l’affirmer un Teilhard de Chardin (« toute particule est douée d’un psychisme élémentaire »), et le principe de causalité implique aussi que l’action psychique soit une coaction avec la Causalité Infinie.

     Si Bergson a parlé de « créativité immanente », c’est que la co-création n’est pas une prétendue intervention transcendante de la Causalité Infinie, mais une action par la présence intime panenthéiste de cette Cause qu’est l’Être de l’être à tous les êtres.

     Cette présence active, symbolisée par le vol de l’Esprit sur le monde (Genèse 1, 2), et qui « renouvelle la face de la terre » (Psaume 104) permet de rendre raison de l’Évolution, comme création permanente au niveau cosmique, mais aussi au niveau humain psychologique, sociologique, scientifique, éthique, esthétique… dans la mesure où l’apparition du nouveau est de l’être positif.

     Si un poème, une peinture, un design… sont authentiques, conformes à la Vérité de l’Être, ils impliquent un « état second », que l’on appelle traditionnellement l’inspiration.

     En spiritualité, l’inspiration est « l’état second » que peut induire la « prière », « l’attention pleine », comme donne à le penser Simone Weil : « pour qu’une œuvre d’art puisse être admirée toujours… il faut une inspiration qui descende de l’autre côté du ciel ». « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière… l’attention sans mélange est prière… l’attention extrême est ce qui constitue dans l’homme la faculté créatrice » (La pesanteur et la grâce, pp. 137, 134).

     Ces choses ont du mal à trouver leurs mots. Mais on peut penser que « l’état second » est nécessaire à notre activité cocréatrice, que notre inspiration soit simplement d’ordre psychique et ressortisse au « monde » de la possession et de la domination, soit d’ordre pneumatique si elle manifeste l’Amour en ses implications esthétiques où toute beauté participe de la Beauté éternelle.

 

     poète dans l’intime

     reconnais-tu la brise

     et quelquefois la bise

     qui te porte au sublime

 

     ce peut être un visage

     qui frémit dans ta chair

      et ce peut être un ver

     que te crie d’être sage

 

     le poète du monde

     qui te prête sa voix

     te demande une foi

     sensible aux dix mille ondes

     vibrant au non-espace

     de l’intime mystère

     où l’autre se confère

     la primauté de place

 

     il faut que tu arroses

     mais l’éternel est là

     qui prête son éclat

     et nous fait voir la rose

 

 

 

    

    

 

 

23 mars 2019

     Toute manifestation d’un plus-être dans le cosmos, en nous-mêmes, est nécessairement, en vertu du principe de causalité, une participation à l’Être de l’être.

(Le mal, cosmique, psychologique, éthique, spirituel… n’est pas un plus-être, mais un moins-être, une entropie alors que le plus-être est une néguentropie et qu’on ne peut attribuer le moins-être entropique à l’Être de l’être)

     Montaigne, en son propre langage, l’avait vu (cf. François Mutun, De la sacralité à l’altérité ? une relecture des Écritures, p. 137, note 21).

     L’apparition du plus-être est là sous nos yeux, avec une force plus ou moins vive. Le spectacle du printemps, des bourgeons, des feuilles, des fleurs, en leurs promesses de fruits en est une manifestation forte, une épiphanie. Et que dire de ce qui naît, minuscule, au ventre de la femme, et qui grandit, grandit jusqu’à l’apparition d’un nouveau visage, unique…?

     Il y a là matière à murmurer, en boucle, « tu es admirable… tu es admirable… tu es admirable… », même si nous savons que ce « tu » est un impensable, au-delà du personnel et de l’impersonnel, présent à l’intime infime de tout être, « sans séparation et sans contusion », panenthéiste.

 

     sur la plus haute branche

     un diamant s’attarde

     semble monter la garde

     sur cette zone franche

     où mille en l’horizon

     se pressent au gazon

 

     s’il est le plus fragile

     éphémère au soleil

     peut-on dire qu’il veille

     sur les frères dociles

     couchés sur l’horizon

     tondu de leur gazon

 

     le soleil va bientôt

     les résoudre dans l’air

     et voiler le mystère

     de ce qui ouvre et clôt

     cette ronde aquatique

     qui assure l’utile

     et berce l’inutile

     en parcours symphonique

 

     la branche des hauteurs

     où le diamant s’efface

     garde comme une trace

     où s’épanche son pleur

     sur les mille horizons

     étalés au gazon

 

    

    

 

 

 

 

22 mars 2019

     La beauté, dans la nature et dans les arts, a fait l’objet de multiples analyses, diverses et variées, irréconciliables. Témoin l’article « Beauté » dans le Vocabulaire européen des philosophies, qui s’étend sur onze pages (pp. 160-170). C’est que la beauté n’est pas compréhensible, qu’elle échappe à l’intelligence, si ce n’est dans ses manifestations, bien qu’elle soit connaissable par l’intuition, un peu comme le temps ou la vie :

« Kant (1724-1804) a découvert et averti que le monde nouménal était inaccessible à l’intelligence rationnelle adaptée à la seule compréhension du monde phénoménal. Bergson (1859-1041) a ensuite précisé la distinction entre l’intelligence, adaptée à la compréhension du monde physique, et l’intuition, apte à la connaissance du monde métaphysique. Saint Augustin (354-430) avait découvert, il y a déjà quelques siècles que le temps est une réalité inaccessible à la compréhension bien que nous en ayons l’intuition. Plus récemment, Claude Bernard (1813-1878) a compris que la vie est, elle aussi, en elle-même, inaccessible à notre intelligence, et que nous ne comprenons que ses manifestations. Mais on peut ajouter à la liste des incompréhensibles : la beauté, par exemple sous sa forme poétique qui donne matière à de multiples théories, dont la multiplicité même est le signe de l’incapacité de l’intelligence à la saisir en elle-même. C’est qu’il s’agit de domaines réservés à la connaissance intuitive, par empathie et connaturalité. » (François Mutun, De la sacralité à l’altérité » ? une relecture des Écritures, Edilivre, pp. 23s).

     Simone Weil s’est aussi penchée sur le concept  du Beau. Elle a tenté de l’analyser, mais elle a reconnu que la Beauté était objet d’intuition, et qu’elle pouvait d’ailleurs être un chemin spirituel : « En tout ce qui suscite en nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. » (La pesanteur et la grâce, p. 171)  On peut regretter cependant qu’elle n’ait pas vu dans cette idée d’incarnation une implication du principe de causalité qui oblige à penser que toute beauté est nécessairement une participation à une Beauté éternelle (sauf à croire que la beauté pourrait naître du néant).

 

     contemple la rose

     vois où va ton cœur

     l’ultime demeure

     au-delà des choses

 

     où va ton regard

     est-ce vers l’infime

     est-ce vers l’abîme

     plus tôt ou plus tard

 

     si c’est l’horizon

     de l’intelligence

     et du premier sens

     la pauvre raison

     ne t’amènera

     que dans une impasse

     ou dans une casse

     et tout finira

 

     au vrai c’est le cœur

     qui vient à la rose

     au-delà des choses

     comme une humble sœur

 

 

    

21 mars 2019

A thing of beauty is a joy for ever :

Its loveliness increases ; it will never

Pass into nothingness…

An endless fountain of immortal drink

Pouring unto us from the heaven’s brink

      (John Keats, Endymion, I, 1ss, 23s)

Chose belle est joie à jamais

Sa grâce grandit ; ah, jamais

Elle ne sera anéantie…

Source éternelle d’un boire immortel

Qui coule pour nous de la hauteur du ciel

 

     La moindre beauté visible, audible… une pâquerette, un trille… participe de l’Éternelle Beauté, pain de vie quotidien, vin suressentiel.

« L’Éternel seul est invulnérable au temps » (tautologique). « Pour qu’une œuvre d’art puisse être admirée toujours… il faut une inspiration qui descende de l’autre côté du ciel. » (S. Weil, La pesanteur et la grâce, p. 197)

Simone Weil semble avoir ici l’intuition que la « création » de la beauté est une co-création. En art, il s’agit de la beauté, non du goût, qui ne cesse d’évoluer à coups de manifestes, d’écoles et de mouvements.

     La beauté que l’on rencontre dans la nature est parfois filtrée, voire occultée par le goût. Mais elle participe en elle-même de sa « source éternelle, endless fountain« .

     Qui Aime et entre au Royaume au point de tout lâcher reçoit « le centuple » (Matthieu 19, 29) dès ce monde. On peut se demander si une sensibilité toujours plus fine et plus forte à la beauté ne ferait partie de ce centuple. Le regard du Fils de l’homme, qui dans sa pauvreté radicale n’avait « pas d’endroit où reposer sa tête » (Luc 9, 58), était aussi celui qui s’extasiait devant une fleur sauvage, plus que devant une « création » de Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Jean-Paul Gaultier… (Luc 12, 27).

 

     l’ajonc qui surabonde

     dans l’air qui le balance

     doucement en tous sens

     devient l’écho d’un monde

 

     il s’ébouriffe d’ors

     et se fiche de l’homme

     qui compte tout en sommes

     et manque son trésor

 

     épris de liberté

     tu envahis les friches

     qu’abandonnent les riches

     dans leur rapacité

     avide des profits

     de la domination

     et de la possession

     d’espaces interdits

 

     ajonc ce que offres

     en ta surabondance

     est bien la récompense

     au centuple du pauvre

    

20 mars 2019

     Si amor est une étape et/ou une médiation entre eros et agapè, il devrait comme eros et agapè avoir affaire avec la beauté.

     Il semble assez évident qu’une femme, à des degrés divers, se préoccupe de sa beauté et se jauge et se juge par rapport aux autres femmes selon la beauté, parmi d’autres critères, même si ce n’est que rarement exclusivement.

     Une adolescente n’a pas forcément conscience, pleine conscience que sa jeune beauté est au service d’eros. Cela devrait faire partie de l’éducation des jeunes filles d’apprendre à savoir clairement ce qu’elles font en soignant et exposant la beauté de leur visage et de leur corps.

     Un corps mâle attire un corps femelle sans doute davantage par sa force que par sa beauté, mais il est assez évident qu’un homme soigne son apparence, où la recherche de la  beauté incitée par eros est en bonne place.

     Le succès de la pornographie, la multiplication des sites pornographiques sur le web témoigne de la puissance d’eros dans la culture occidentale actuelle, comme le fait aussi, dans une moindre mesure, une mode féminine toujours plus dénudée. Et la pruderie, ou ce qui est jugé tel dans l’habillement fondamentaliste avec des excès tels que celui de la burqa afghane, montre tout autant cette force dans des cultures qui cherchent à s’en défendre.

     Mais eros se tempère le plus souvent dans l’amour sexuel d’une dose plus ou moins forte  d’amor, d’une volonté de servir l’autre, de lui apporter le bonheur par toutes sortes d’attentions. Avec parfois un grain de folie comme ce semble avoir été le cas au temps des troubadours.

     On pourrait se poser des questions sur l’attitude spirituelle de ces chrétiennes qui se vivent comme les épouses du Christ, en particulier dans la vie religieuse. Est-ce une forme d’amor ? Mais la beauté y prend une place très discrète, voire nulle.

     Et la beauté sous le régime de l’agapè ? Il existe nécessairement une rupture autant qu’une continuité entre le rôle de la beauté entre eros et amor, et plus encore entre eros et agapè lorsqu’on admet qu’en raison du principe de causalité toute beauté participe de la Beauté éternelle. Pour le regard qui Aime, toute beauté, naturelle ou artistique, invite à la reconnaissance de l’Éternelle Dilection en sa présence immédiate, intime, plus qu’à l’appel d’eros  ou à la reconnaissance d’amor.

 

     un myosotis affleure

     au gazon en turgescence

     et pour le regard fait sens

     tenant sa première fleur

 

     les yeux bleus et les yeux sombres

     à se côtoyer se hantent

     et certains même s’enchantent

     et puis l’un en l’autre sombrent

 

     ainsi va depuis toujours

     l’aventure de la vie

     pour assurer sa survie

     et l’origine du monde

     dans l’éternelle du vide

     s’ouvre en son désir avide

     de s’accomplir toute ronde

 

     chaque fleur est une invite

     offerte dans sa béance

     à combler la turgescence

     où l’éternelle s’imite

 

    

19 mars 2019

     L’Amour, dont Yeshoua et son ami Yohanân nous ont fait comprendre qu’il était l’Éternel Être de l’être, est pure altérité, oubli de soi-même, souci et service de l’autre, de tous les êtres.

     Le principe de causalité nous donne de comprendre que nous ne pouvons y participer que dans la conjonction et coopération de notre effort et de la grâce, de notre action et de notre prière.

     Ainsi pouvons-nous comprendre que l’eros  se transmue en agapè, l’amour de possession en amour d’oblation selon un certain langage théologique, et que cette transmutation est le grand œuvre de la vie spirituelle.

    Il existe cependant une autre forme d’amour, un peu folle celle-là, et qui peut sans doute se vivre comme un chemin d’eros à agapè. C’est l’amor des troubadours, que l’on trouve chez Dante Alighieri (1265-1321) amoureux de Béatrice, mais aussi chez François d’Assise amoureux de Dame Pauvreté. Certains soufis ont connu cette approche de l’Eternel par le truchement d’un amour terrestre, d’un amor. On pense surtout au parcours spirituel d’Ibn ‘Arabi (1182-1226) après sa rencontre d’une iranienne à La Mecque.

     L’absence de l’amor dans la théologie chrétienne, encore qu’il existe un chant chrétien bien connu, Ubi caritas et amor, Deus ibi est qui pourrait s’y référer, a quasiment indigné Joseph Campbell dans son étude de la vie mythologique de l’humanité :

« Il est stupéfiant que nos théologiens continuent à écrire sur agapè et eros, et sur leur radicale opposition, comme si ces deux termes étaient les derniers mots du principe de l’ »amour » : le premier, la charité, divin et spirituel, étant « celui entre des hommes mutuellement dans une communauté », et le second, « le désir », naturel et charnel, étant « l’envie, le désir et le plaisir du sexe. » Aucun prédicateur ne semble avoir entendu parler d’amor comme troisième principe, sélectif, discriminant en contraste avec les deux autres. Car amor n’est ni de la main droite (l’esprit sublimant, l’intelligence et la communauté de l’homme) ni de la main gauche indiscriminée (la spontanéité de la nature, l’incitation mutuelle du phallus et de la vulve, mais le chemin direct, celui des yeux et leur message au cœur. » (Creative Mythology, p. 177)

     Nous pouvons ne pas être totalement d’accord avec cette description, mais elle donne à penser. Ne nous fait-elle pas comprendre le cheminement de mystiques tels que Thérèse d’Avila (1515-1582), Jean de la Croix (1542-1591) ou, plus récemment Ève Lavallière (1866-1929) et bien d’autres, en particulier toutes ces femmes amoureuses de Jésus au point de s’imaginer être son épouse, et de certains hommes servants amoureux de la Vierge Marie ? Chez ces mystiques vient un jour où, dans le doute, elles ils sont acculés à abandonner amor pour agapè.

     Amor est un chemin privilégié d’eros à agapè. Un rejet du dualisme général de la pensée occidentale peut sans doute nous permettre d’en reconnaître la valeur et de la vivre.

 

     à quelle noble dame

     a-t-il donné sa foi

     en attendant que toi

     tu occupes son âme

 

     il suffit d’un éclair

     entre deux paires d’yeux

     pour que s’ouvrent les cieux

     aux forces de la chair

 

     aux hasards des chemins

     des printemps des étés

     des douceurs des clartés

     toujours main dans  la main

     autant que des automnes

     et des hivers hideux

     viennent entre les deux

     se mêlent et s’ordonnent

 

     tu peux alors venir

     à ces monsieur et dame

     découvrir leur âme

     aux cieux de l’avenir

 

     car le feu de l’amour

     brûle tout le désir

     brûle tout le plaisir

     dans la joie sans retour

    

 

 

18 mars 2019

     À qui Aime, toutes les réalités cosmiques, et bien sûr tous les humains, parlent de l’Éternel Amour. L’amour humain eros des amoureuses et des amoureux a déjà ce pouvoir : tout leur fait penser au bienaimé, à la bienaimée. C’et ainsi que l’amour humain est un symbole de l’Amour Éternel comme il apparaît dans le Cantique des cantiques

     On a à juste titre opposé agapè à eros. Et il nous faut maintenir que l’Éternel Amour ne vit pas l’eros, contrairement à ce qu’affirme le catholicisme : « Le Dieu unique auquel Israël croit aime personnellement. De plus, son amour est un amour d’élection : parmi les peuples, il choisit Israël et il l’aime… Il aime, et son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et totalement agapè » (Benoît XVI, Dieu est Amour  § 9, p. 29).

     Ce qui se profile derrière cette affirmation d’un Dieu qui par eros se choisit un peuple, c’est la volonté de l’Église, qui se déclare nouveau peuple de Dieu, de dominer spirituellement l’humanité en déclarant son monopole, « hors de l’Église point de salut ».

     Ce qu’il y a de vrai dans l’affirmation de la valeur de l’eros, c’est que l’humanité peut accéder à l’agapè par son chemin en raison d’une continuité autant que d’une rupture de l’un à l’autre, d’un « accomplissement plêrôsaï« * de l’un à l’autre (cf. Matthieu 5, 17).

     Et donc, dans le christianisme authentique selon Benoît XVI, « en réalité, eros et agapè – amour ascendant et amour descendant – ne se laissent jamais séparer complètement l’un de l’autre. Même si initialement, l’eros est surtout sensuel, ascendant – fascination pour la grande promesse de bonheur – lorsqu’il s’approche ensuite de l’autre, il se posera toujours moins de questions sur lui-même (sur son « développement personnel »), il cherchera toujours plus le bonheur de l’autre, il se préoccupera toujours plus de l’autre, il se donnera et il désirera « être pour » l’autre. C’est ainsi que le moment de l’agapè s’insère en lui… » (op. cit., § 7, p. 26).

Qui découvre l’Éternel Amour finit par ne plus désirer vivre que pour tout être en servante serviteur  participant à la Vie de L’Éternel Amour.

* on parlerait de dépassement dans la philosophie de Hegel observant à la fois une progression quantitative et un saut qualitatif dans le processus de l’Aufhebung (cf. Philippe Büttgen, article Aufheben dans Vocabulaire européen des philosophies).

 

     était-ce un visage

     était-ce un regard

     qui sans crier gare

     avait pris la plage

 

     sa simple présence

     au sortir des eaux

     avait dit aux os

     toute sa puissance

 

     l’une et l’autre avaient

     senti la musique

     résonner unique

     en ce que savait

     devoir élever

     en regard sublime

     ce qui en l’intime

     à l’autre devait

 

     le regard qui tue

     le visage nu

     avec l’autre mue

     en je et en tu

 

17 mars 2019

     La cohérence du cosmos a été perçue par certaines traditions comme une organisation où tout est lié par un principe de similitude, en plus de la causalité qu’a notée Pascal affirmant que « toutes choses sont causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement » (Pensées, éd. Sellier 230, p. 168).

     Les « correspondances » que Baudelaire a écrites poétiquement ne sont pas seulement celles où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». « Le cosmos… jusque vers le XVIIème siècle se divisera en trois réalités homothétiques (correspondantes) : le macrocosme, ou l’univers, le mésocosme, ou le pouvoir intermédiaire de relation, et le microcosme, ou l’homme, chacun de ces mondes particuliers répondant trait pour trait aux deux autres (Encyclopédie des symboles, Pochothèque).

     Mais cette cohérence cosmique de la similitude a été négligée en Occident dès la Renaissance et surtout depuis le Siècle des Lumières, détrônée par la conception matérialiste physique qui fait triompher la philosophie du « ou bien… ou bien » aux dépens de la philosophie du « et… et », expression, non de la séparation, mais de la correspondance entre les êtres.

     Dans son introduction à Encyclopédie des symboles, Michel Cazenave souligne la multiplicité quasi hétéroclite des sens du symbole, et l’on pourrait en conclure à l’inanité de l’approche symbolique de la réalité, mais le choix du mot « symbole » à sens multiples pointe leur similitude dans leur diversité.

     Un sens symbolique prend son sens dans chaque culture à une certaine vision du monde, parfois à une certaine spiritualité. On comprend alors pourquoi le langage symbolique des prophètes, le mashal hébraïque, n’est reconnu que par des consciences qui y sont accordées culturellement et surtout spirituellement.

     Le Prophète de Nazareth a parlé en meshalim, par exemple du vent (souffle, pneuma), de la chair, du pain et du vin, de la vigne… et ce langage ne peut être reconnu que par celles et ceux qui ont « des oreilles pour l’entendre », qui « voient » en elles-mêmes en eux-mêmes ce que ces symboles donnent à penser, un peu comme Pascal reconnaissait que ce qu’il trouvait chez Montaigne, c’était en lui-même qu’il le trouvait (Pensées, 568).

     Qui reconnaît la vérité des symboles, des meshalim, de la similitude, peut manger la chair du Fils de l’homme, et de l’Éternel lui-même, en mangeant du pain et boire son sang en buvant du vin, c’est-à-dire manger et boire l’Éternel Je Suis, communier à l’Amour en Aimant tous les êtres de l’Amour dont l’Éternel les Aime.

 

     sa peau était un vin pour que s’en enivrât

     la peau qui se donnait en sa reconnaissance

     du regard où son âme hantait qu’elle livrât

     l’éclair de l’infini dans le ciel de ses sens

 

     ainsi dans le soupir du souffle reconnu

     dont pourtant on ne sait quelle en est l’origine

     et dont se réjouit en voyant sa venue

     le cœur qui ne sait pas à quoi il se destine

 

     et le vin de la peau qu’on boit jusqu’à la lie

     fanée ridée flétrie à la peau sans désir

     donne la vie qui vient à la vie qui s’y lie

 

     jusqu’à ce que ne soit plus rien qu’un souvenir

     l’ivresse du départ dans une vie de foi

     pour le souffle infini où s’accomplit la joie

 

 

 

16 mars 2019

     Pleine conscience ? Éveil ? Développement personnel ? Bien, mais cela n’a de soi rien à voir avec l’Amour. Ce sont des soucis de soi-même, l’Amour est souci des autres.

     La pleine conscience, peut-on arguer, n’est pas totale conscience, conscience de tout. On peut avoir conscience que l’on inspire et que l’on expire et en éprouver un sentiment de paix, une délivrance du stress, du mal-être… Mais si l’on respire dans l’Amour, on élargit sa conscience par l’imagination, sans limite, jusqu’aux étoiles et au-delà en inspirant, jusqu’aux particules et au-delà en expirant.

     Non pour posséder ou dominer l’univers par la pensée comme Pascal en disait, « par la pensée je le comprends » (Pensées, éd. Sellier 145), mais pour y communier avec l’Amour Éternel « présent à toutes choses, intimement » (Thomas d’Aquin).

     Il y a dans Les Bacchantes d’Euripide réécrites par Wole Soyinka cette tirade lyrique du Chef des esclaves:

« Au son des flûtes, des galaxies entières

Sont tombées dans la coupe de mes mains

Et j’ai bu les étoiles…

J’ai cédé à la puissance de vie, au dieu en moi

Au flot séminal qui parcourt la terre et mon âme

A l’alliance du sang et du vin, au lien

De l’éther et de la chair, de la terre, de mon souffle…

Je fonds comme cire les barrières obstinées de l’esprit…

Je suis Dionysos. »     (op. cit., pp 47s)

     Mais lorsque le Fils de l’homme a dit « Je Suis », il a exprimé sa participation à la vie, non simplement cosmique, dionysiaque, mais à la vie infinie dans la totale altérité de l’Amour « sans séparation  et sans confusion ».

     L’imagination vraie, imaginatio vera, nous permet de passer par sa médiation de l’idée à la sensation et de la sensation à l’idée. Nous pouvons en inspirant et expirant l’air qui nous entoure prendre conscience d’une communion à l’air océanique qui entoure notre planète vers l’extérieur et à sa présence à chacune des cellules de notre corps à l’intérieur.

     Gerard Manley Hopkins imaginait cet air que nous respirons comme la présence de Marie (« The Blessed Virgin Mary compared to the Air we Breathe. ») Nous pouvons l’imaginer comme « le souffle de l’Esprit dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va » (Jean 3, 8).

     Respirer en pleine conscience, ce pourrait être, en inspirant et expirant, communier à l’univers, nous éveiller à la présence de l’Amour Éternel à tout être, développer notre personne en un personnalisme de l’altérité comme celui d’Emmanuel Mounier ou de Martin Buber.

« Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » (Clément d’Alexandrie)

Tu as respiré  l’air qui t’entoure, tu as respiré l’Éternel Amour. 

 

     les vents sont forts la chair est brève

     c’est bien ce qu’a dit le poète

     parmi les chances de sa quête

     de l’arbre au courant de la sève

 

     l’esprit vit et la chair est nulle

     sur le chemin de l’éternel

     qui croît sur la terre charnelle

     où qui n’avance pas recule

 

     alors que tout ce qui respire

     parmi les herbes de nos champs

     parmi les oiseaux de nos chants

     en ce qui inspire et expire

     dans la bourrasque ou la bonace

     l’air qui bondit et qui explose

     l’air qui se tait et se repose

     soit partout son unique face

 

     car les yeux du poète voient

     comme ses oreilles entendent

     pour que le cœur en lui se tende

     et soit l’image de sa voix

 

 

 

 

 

15 mars 2019

     Le prophétisme déchiffre le manuscrit du monde en langage mashal. Dire que le monde est un manuscrit est déjà un mashal.

     Pour parler ainsi et pour entendre ainsi cette parole (pour écrire ainsi et pour lire ainsi cette écriture) il faut avoir des oreilles et entendre, des yeux et voir, un cœur et sentir.

    Le « miracle » du Prophète Yeshoua ouvrant les yeux de l’aveugle-né (Jean 9, 1-12) n’a pas besoin d’être littéralement physiquement vrai, mais il nous est profitable de le connaitre figurativement et psychiquement.

     Cette connaissance par des yeux, des oreilles, un cœur spirituels n’est possible que si l’on Aime, que si l’on participe à l’Amour comme auteur de la matière et de son sens voilé.

     La lecture littérale de la Bible, en particulier des « miracles » de la création en six jours, renvoie à la croyance en un dieu de puissance sacrée que le Fils de l’homme a rejeté en établissant la Vérité de l’Amour Éternel.

     Le reconnaître fait du croyant chrétien un hérétique, qui ne peut admettre la croix du sacrifice comme fondement de sa foi. Depuis longtemps, les prophètes d’Israël dénonçaient les sacrifices. On peut dire que le prophète Yeshoua a été sacrifié au profit d’une croyance en un dieu qui a besoin de sacrifices pour renoncer à punir et accorder ses bienfaits

     Une conscience qui se laisse pénétrer par l’Amour Éternel ne peut plus admettre le sacré, le sacrifice, le sacrement si ce n’est symboliquement, en mashal. Ainsi comprend-elle que le sacrement de réconciliation ou de pénitence ne peut remettre les péchés. C’est l’Amour seul dont nous vivons qui nous pardonne notre péché, péché qui est toujours un manque d’Amour.

     Comme l’aveugle-né chassé par les prêtres, une conscience dont les yeux spirituels se sont ouverts dans l’Amour est fatalement exclue de la religion, qu’elle soit excommuniée ou qu’elle fasse une croix (!) sur son credo.

 

     combien de temps faut-il

     pour enfin que s’éveille

     au creux de ton oreille

     le sens des mots subtils

 

     s’il faut t’interroger

     c’est bien de tes racines

     aux mille têtes fines

     qu’appelle ton berger

 

     il conduit chaque bête

     vers le bon pâturage

     et vers la source sage

     où chaque jour s’arrête

     pour manger et pour boire

     ce qui croît pour fleurir

     un matin et sourire

     en mots du beau savoir

 

     la racine qui pense

     élabore la sève

     afin qu’un jour s’élève

     l’oreille où bruit le sens

 

14 mars 2019

     Les prophètes parlent en langage mashal figuré lorsqu’ils parlent spirituellement et ils parlent en langage non-mashal littéral lorsqu’il parlent charnellement. La question est donc de savoir où et quand les prophètes parlent selon l’un ou l’autre langage, mashal ou non-mashal.

     Pascal l’a reconnu à sa façon: « tout ce qui ne va point à la charité est figure » (Pensées, éd. Sellier 301, p. 204). Cependant, incohérent, il a interprété les figures, les meshalim, sans toujours appliquer cette reconnaissance bien qu’il se soit souvent interrogé pour savoir s’il fallait lire tel ou tel passage de la Bible « en réalité ou en figure » (op. cit., 291).

(Pour rappel, l’édition Sellier présentée et annotée par Gérard Ferreyrolles décrit la figure comme « signe d’une réalité plus haute ; spécialement, image sensible d’une réalité spirituelle. La figure annonce et voile à la fois la vérité qui est son modèle et sa fin » (op.cit., p. 699))

     Pascal savait bien que l’interprétation est un art où l’on navigue entre des écueils : « Deux  erreurs : 1. prendre tout littéralement. 2. Prendre tout spirituellement. » (op.cit., 284). Mais Pascal a-t-il toujours su éviter ces erreurs ? On s’aperçoit qu’il était tenu en laisse par la théologie imposée par le dogme chrétien. Et ce au point de négliger le principe de contradiction, allant même jusqu’à le mettre en doute (op. cit., 208).

     Si cependant nous tenons au principe de contradiction d’une part et au seul guide de la charité, de l’Amour, d’autre part, nous pouvons, nous devons même nous permettre de lire les Écritures en toute liberté, sachant qu’être libre c’est se conformer à notre être en participation à l’Être de l’être reconnu comme Amour. Dès lors,  le « ama et quod vis fac » d’Augustin, « Aime et ce que tu veux, fais-le » s’étend à la pensée : « Aime et ce que tu veux, pense-le ».

     La question se résout alors à savoir si c’est bien l’Amour qui guide notre pensée. Il nous faut donc nous efforcer d’Aimer « de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit », sachant cependant que nous ne pouvons Aimer qu’en coopération avec l’Esprit d’Aimer, que nous ne pouvons nous « élever » de la nature à la surnature par nos seules forces. Rappelons-nous ce que Montaigne a dit en se moquant des Stoïciens (Essais                                          ii, 12, p. 351 folio classique) même s’il s’est trompé lui aussi en parlant de se « laisser hausser et soulever par les moyens purement célestes. » En effet le moyen d’Aimer n’est pas « purement céleste ». Il nous faut « agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu ».

     Cette aporie apparente pointe la nature de la présence mutuelle de l’Éternel et du temporel, de l’Infini et du fini selon un panenthéisme sans séparation et sans confusion.

     Penser librement les textes sacrés selon l’Amour permet de reconnaître le message voilé dans les meshalim, en particulier dans ceux du Prophète de Nazareth. Qui Aime a les oreilles qui les entendent.

 

     le bois qui pleure dans le toit

     répond au souffle de la plaine

     lorsqu’il s’en vient à perdre haleine

     dans le transport de son émoi

 

     est-ce un souvenir des forêts

     où il a pris toutes les fibres

     dont le souvenir ici vibre

     du désir de se libérer

 

     ce qui sous la toiture écoute

     les bruits du dedans du dehors

     et tente au fond de leur décor

     de percer au-delà du doute

     ce qui se voile d’éternel

     entend vibrer le chant du monde

     qui parmi les étoiles inonde

     la moindre mélodie mortelle

 

     ce qui s’émeut pleure gémit

     chante à l’invitation de l’air

     et de l’oreille sur la terre

     le message de l’infini  

 

 

 

 

 

13mars 2019

     Il y a dans le Notre Père, que les chrétiens ne cessent de répéter parce que c’est la prière que Jésus est censé leur avoir enseignée, une formule qui intrigue les herméneutes : « ton arton êmôn ton épiousion dos êmin sêmeron, le pain nôtre ce sursubstantiel donne-nous aujourd’hui » (Matthieu 6, 11). C’est le mot épiousion qui fait question. En latin il est parfois traduit pas supersubstantialem et parfois par cotidianum, le mot que l’on a retenu en français dans la traduction « quotidien », mais dont on voit mal la pertinence puisqu’il fait double emploi avec « aujourd’hui ».

     Qu’a dit Yeshoua en araméen, si la formule est bien de lui ? On peut au moins examiner ce mot ambigu, épiousion, pour tenter de lui trouver un sens qui s’accorde avec la Vérité de l’Amour. (Soit dit en passant la fin du Notre Père propose maintenant une formule adoptée au Concile Vatican II, « car c’est à toi qu’appartiennent la règne, la puissance et la gloire » (Matthieu 6, 13) formule qui relève du sacré, faisant du prophète de Nazareth le Tout-puissant redoutable distributeur du paradis et de l’enfer, mais dont on espère qu’en l’autre vie, sinon en la présente, on partagera le pouvoir (« si nous souffrons avec lui, avec lui nous règnerons » (II Timothée 2, 12).

Le pain sursubstantiel, ce devrait être pour nous le pain dont Yeshoua a parlé : lui-même, sa chair pour la vie du monde (Jean 6, 50), la sursubstance éternelle intimement présente à tous les êtres sans séparation et sans confusion. C’est le intimior intimo d’Augustin et le intime de Thomas d’Aquin du panenthéisme qui a pu faire dire à Yeshoua « toi en moi et moi en toi », et même, par participation, « Je suis ».

      C’est cette proximité de l’Esprit d’Amour toujours agissant en nous dans la mesure où nous l’accueillons qui nous fait répéter « ô toi notre force d’Aimer », afin que nous pensions et agissions toujours plus intensément selon l’altérité de service de tous les êtres.

 

     raciné si profond

     que j’en perds la mémoire

     qui m’empêche de voir

     l’être qui seul est bon

 

     ma peau contre sa peau

     mon doigt contre son bois

     est-ce lui que je vois

     dans l’acte et le repos

 

     ce n’est pas l’expérience

     de ce que dit la chair

     trop proche de la terre

     en plaisir et souffrance

     qui permet d’entrevoir

     caché derrière un voile

     cet océan d’étoiles

     qu’on ne peut concevoir

 

     et la profondeur même

     en langage trompeur

     referme sur le cœur

     la bonté de qui aime

 

12 mars 2019

    L’utilisation des meshalim par les prophètes, en particulier par le Prophète de Nazareth, pointe la vérité de la nature autant que la Vérité de l’Éternel-Amour.

     Il nous faut d’abord abandonner l’idée, contraire à l’Amour, que Yeshoua aurait parlé en paraboles, en langage symbolique, en mashal, afin de cacher son message à certaines, certains de celles et ceux qui l’écoutaient. S’il existe une incompréhension de ce langage, elle ne peut venir que de l’attitude psychologique et éthique de ses auditrices et auditeurs.

     D’où cette affirmation répétée, « qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende »  (Matthieu 13, 9, 17…), et aussi « ils ont des yeux et en voient pas, des oreilles et n’entendent pas, un cœur et ne sentent pas » (Isaïe 6, 10. Jérémie 5, 21. Matthieu 13, 13. Coran 7, 178).

     Lorsque Yeshoua dit « je suis le pain vivant descendu du ciel afin que vous viviez, que vous ne mourriez pas… le pain que je donnerai c’est ma chair pour la vie du monde » (Jean 6, 50s), il parle en mashal. Pourquoi ?

     Il nous faut d’abord reconnaître qu’il existe une relation symbolique, psychique et non physique, entre le pain et la chair, entre ce qui est mangé et ce qui mange. La lecture que fait  l’Église catholique de ces textes est une lecture physique. Ainsi lorsque ses théologiens parlent de transsubstantiation. En vérité, la substance psychique du pain comme de toute nourriture et de toute réalité matérielle est comme « substance éternelle » par panenthéisme sans séparation et sans confusion. (la réalité matérielle n’est pas dissoute dans l’Etarnel).

     La doctrine sacramentaire de l’Église, qui enseigne que la parole sacrée du prêtre, personnage sacré de par le sacrement de l’ordre, opère un changement dans le pain, cette doctrine est au service de son prétendu pouvoir spirituel qui exerce sa domination sur ses fidèles, d’un cléricalisme qui n’a pas totalement disparu malgré les coups de boutoir qui lui ont été infligés depuis la Révolution française il y a deux siècles et depuis la mise en place de la laïcité il y a un siècle. Encore une fois, les paroles de la consécration ne sont pas performatives mais déclaratives.

     Une réflexion sur l’utilisation du langage mashal peut nous amener à mieux connaître la relation intime du monde visible et de l’Éternel, à prendre en compte et à vivre la petite phrase de Thomas d’Aquin, « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toutes choses, intimement. »  

 

     avant l’aube la rue

     propose une senteur

     si chaude et reconnue

     par l’âme en sa ferveur

 

     dans la nuit l’artisan

     a préparé le pain

     qu’il sait en le faisant

     répondre à notre faim

 

     l’odeur qui se répand

     fait dans l’air qu’on respire

     résonner le tympan

     de l’oreille qu’attire

     le plus beau chant du monde

     qui mène vers le pain

     multiplié qu’abonde

     le souffle de demain

 

     à ce parfum s’enchaîne

     de proche en proche toute

     la vie la plus lointaine

     dans la foi et le doute

 

 

 

 

 

11 mars 2019

     La sagesse africaine d’Amadou Hampâté Bâ répétait, « il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité. » 

     Les deux premières sont des opinions (doxa), la troisième est la vraie (alêtheia) qui, selon la racine grecque sur laquelle s’est appuyé Martin Heidegger, est un dévoilement, une réalité jamais totalement découverte et qui justifie une recherche philosophique qui ne peut jamais s’achever.

     Montaigne avait reconnu cet inachèvement et le tâtonnement des philosophes dans leur recherche de la vérité. Il s’était s’exclamé, « que sais-je ? » Vers qui se tourner ? Quelle philosophies adopter ?…

     Une des questions qui se posent est celle de savoir pourquoi nous nous rallions, d’ailleurs avec plus ou moins de conviction, à telle ou telle philosophie, à telle ou telle vision du monde, à telle ou telle tendance politique…

     Si nous nous reconnaissons dans l’observation de Pascal, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568), nous pensons que chaque lectrice, chaque lecteur trouve, dans les livres choisis ou lus par hasard ou par nécessité intellectuelle, ce qui correspond à ses convictions. Cela s’applique également aux conférences, discours, conversations…

     Pour ce qui est de la Bible et des autres écrits dits sacrés, il faut distinguer entre les consciences croyantes et les consciences incroyantes. La lecture des croyantes est guidée, et comme imposée, par les interprétations qu’en donne leur communauté, leur église, leur secte…

     La Spiritualité de l’Altérité prétend se détacher de l’interprétation imposée à leurs fidèles par leurs églises parce qu’elle est convaincue que tout ce que dit la Bible n’a de sens que selon l’Amour. Pascal a pu dire que « l’unique objet de l’Écriture est la charité » (op. cit., 301, p. 205). Augustin avait lui-même affirmé que « L’Écriture ne prescrit rien d’autre que la charité » (La Doctrine chrétienne III, 10).

     Cela ne les a pas empêchés, au mépris de la cohérence et du principe de contradiction, de croire au credo chrétien, qui ne parle pas de charité ni d’amour mais de toute-puissance. Cela n’empêche pas maintenant un certain nombre de celles et ceux qui vont répétant après Urs von Balthasar que « seul l’Amour est digne de foi » d’adhérer à leur credo sans jamais avoir l’idée de le remettre en question. Pourquoi ?

     Il semble que la religiosité n’ait pas grand-chose à voir avec la rationalité. La pensée de l’Être de l’être, de l’Amour, celle dont se réclame la Spiritualité de l’Altérité, en est inséparable. C’est ainsi que pour elle tout ce qui dans la Bible n’est pas cohérent avec l’Amour est nul et non avenu.

 

     l’inspecteur qui enquête

     imagine le puzzle

     dont s’il manque une seule

     pièce et poursuit s’entête

 

     il faut que tout concorde

     dans les quelques indices

     qu’a perdu sur sa piste

     le distrait de la horde

 

     il faut donc que l’espace

     croisé avec le temps

     se coordonnent tant

     que l’heure avec la place

     exposent le mystère

     de ce qu’en l’origine

     les choses se combinent

     au ciel et sur la terre

 

     puzzle  interminable

     dont l’inspecteur s’entête

     mène enfin à la fête

     les deux inséparables

 

 

 

 

 

 

10 mars 2019

« Qu’est-ce que la vérité ? » C’est la parole attribuée à Ponce Pilate après que Yeshoua lui a dit qu’il était né pour témoigner de la Vérité (Jean 18, 37). Depuis quelques mois, quelques années même, notre planète est envahie et comme submergée par cette question. Au point que l’on parle de « post-vérité » avec des « faits alternatifs » dans une intoxication généralisée qui fait qu’on ne sait plus qui ment et qui dément, à qui se fier.

     La mise au jour d’une vaste domination sexuelle, qui inclut jusqu’au domaine du religieux, avec la dénonciation de l’omerta qui contribue à sa prospérité se double d’une dénonciation du politiquement correct et du mensonge reconnu comme inhérent à toute conquête et  à tout maintien du pouvoir.

     Nous pouvons reprendre conscience du mensonge comme constitutif de la nature humaine. « Omnis homo mendax« , a-t-on répété en traduction d’un verset de la Bible : »tous les humains sont menteurs. » (Psaume 116, 11).

     Si Yeshoua a pu affirmer l’importance de la Vérité de l’Être de l’être, c’est qu’il constatait que le mensonge avait un prince, « le père du mensonge », qui est aussi « le prince de ce monde » (Jean 8, 44. 16, 11) Le mensonge est inhérent à la conduite du monde en ses trois concupiscences, les libido sentiendi, sciendi et dominandi (I Jean 2, 16).

     Le mot « vérité » a de nombreuses applications, même si leur sens est toujours relié de près ou de loin à la Vérité de l’Être de l’être. Il y a la vérité des faits, qui est celle de leur description exacte. Il y a la vérité scientifique, incontestable et quasiment sacrée pour des consciences qui ont abandonné le sacré religieux. Il existe cependant des intelligences qui, à l’instar d’Anatole France, parlent de « cette sorte de vérité imparfaite et provisoire qu’on appelle la science ». Provisoire parce qu’il s’y fait toujours de nouvelles découvertes.

     Il y a eu, parmi d’autres, la révolution copernicienne. Plus récemment il y a eu la révolution quantique, qui est loin d’avoir livré toutes ses implications et qui se trouve des contre-révolutionnaires au sein même des milieux scientifiques.  À quand la reconnaissance universelle du psychisme de la matière, de ce dont parlait Pierre Teilhard de Chardin en affirmant que « toute particule est douée d’un psychisme élémentaire » ? Denis Diderot croyait déjà en un « matérialisme enchanté »…

 

     le souffle fait craquer les os

     de la vieille demeure

     vais-je attendre ses pleurs

     pour me préoccuper des eaux

 

     ce que les saisons les années

     rongent jusqu’à la ruine

     a eu sa belle mine

     depuis le jour où il est né

 

     qui pourra ici contredire

     la belle vérité

     en sa simplicité

     du souffle qui nous fait frémir

     de l’orient à l’occident

     où ce qui était nôtre

     peut un jour se faire tout autre

 

     le souffle qui nous fait craquer

     le sein de notre mère

     quand les eaux la libèrent

     mène la voile jusqu’au quai

 

 

 

 

    

9 mars 2019

« Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » (Jean 20, 23)

« Qui peut pardonner les péchés sinon Dieu seul ? » (Marc 2, 7)

« Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, votre Père ne vous pardonnera pas vos offenses non plus. » (Matthieu 6, 14s)

     Cohérence ? Les interprétations catholiques et les interprétations protestantes varient un peu. Mais si, désacralisant les Écritures, on y observe des contradictions, il faut choisir, et choisir en fonction du « dieu » Amour selon la Vérité dont le prophète Yeshoua a témoigné (Jean 18, 37) et que son ami Yohanân a formulée (I Jean 4, 8).

« Tous ses péchés sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé. » (Luc 7, 47). Yeshoua n’a pas dit, « je te pardonne », mais « tes péchés sont pardonnés ». Il n’y a de pardon que dans l’Amour selon lequel on se pardonne en pardonnant. Le « dieu » Amour n’est pas un dieu patriarcal prétendument tout-puissant qui pardonnerait parce qu’on l’aurait offensé, comme un monarque fait grâce à un coupable. L’Amour Éternel est en lui-même intouchable. Il est insensible à l’offense. Mais, proposant l’Amour, il souhaite qu’on l’accueille en Aimant et donc en pardonnant, car on ne peut Aimer sans pardonner.

     En cohérence se trouvent dénoncés les sacrements de l’Église, à commencer par le sacrement de pénitence » rebaptisé « sacrement de la réconciliation ». Si l’Église en avait pris conscience et renoncé à son pouvoir illusoire, elle n’aurait pas pu s’arroger le droit de pardonner aux prêtres pédophiles, dominateurs et violeurs, et d’ainsi les soustraire à la justice. N’est-ce pas cohérent ? Mais si elle le faisait, elle renoncerait à tous ses pouvoirs, y compris spirituels, autrement dit elle se saborderait. Elle rendrait cependant l’Amour à l’Amour et pourrait y gagner les incroyants les plus anticléricaux.

     Par effet domino, elle renoncerait aussi au mythe du salut (et du pardon) par le sacrifice de la croix et donc au symbole de la croix dans ses églises, ses maisons, ses habits… Ainsi, entre autres misères contraires à l’Amour, s’abolirait la lutte de la croix contre le croissant …Impensable ? On peut rêver.

 

     la rampe d’escalier

     c’est l’arbre momifié

     cette étrange momie

     n’est morte qu’à demi

 

     le bois vidé de sève

     vit encore son rêve

 

     la main qui le caresse

     à son âme ne cesse

     de chanter sa détresse

     avec son allégresse

 

     que tu montes ou descendes

     tes mains au bois se tendent

 

 

 

 

    

 

 

         

 

  

   

 

8 mars 2019

     Il y a tout de même quelque chose d’étonnant dans le déni du progrès de Simone Weil et dans son rattrapage par la foi, « la psychologie et la sociologie resplendiront de la lumière de la vraie foi » (La pesanteur et la grâce, p. 197) .

     Sans doute faut-il faire la part du style de La pesanteur et la grâce, recueil de pensées… succession de réflexions un peu décousues, bien que certains en disent que « la cohérence y est frappante ».

     C’est que, dans son intelligence régie par l’imaginaire ourano-diurne de l’Occident, Simone Weil pensait en termes de séparation et d’opposition, ceux justement de la pesanteur de la nature et de la grâce de la surnature, en verticalité.

     Elle n’a pas vu la continuité de l’une à l’autre. Elle n’a pas vu non plus que la pensée de Darwin, l’Évolution, impliquait l’idée de progrès. Si elle avait eu accès à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin, elle aurait peut-être accueilli le concept de néguentropie présenté par lui à partir de 1937 et développé en 1944 par le physicien Erwin Schrödinger et ses collègues dans l’étude de la mécanique quantique.

     La néguentropie est, le mot l’indique, la négation de l’entropie, qui n’est pas totale dans la nature comme le croyait Simone Weil pour qui « l’énergie ne se dégrade et ne monte jamais », selon le deuxième principe de la thermodynamique. Et pourtant, l’énergie « monte » dans le progrès de l’Évolution, de l’énergie à la matière, de la matière à la vie, de la vie à la pensée, de la pensée à la spiritualité.

      Mais ce progrès est immanent à une matière où, comme le pensait Teilhard de Chardin « toute particule est douée d’un psychisme élémentaire » dont la force intelligente est celle qui fait progresser la matière en respectant le principe de causalité, ce que ne pourrait faire une matière purement physique. Wikipédia définit assez exactement la néguentropie, ou entropie négative, comme « un facteur d’organisation des systèmes physiques, biologiques et éventuellement sociaux et humains qui s’oppose à la tendance naturelle à la désorganisation : l’entropie. »

     Le progrès de l’Evolution est un fait observable et qui exige une explication en cohérence avec le principe de causalité excluant le passage de par lui-même de l’inférieur au supérieur, qui  affirme que « le médiocre ne peut de lui-même produire le meilleur » (S. Weil, op. cit., p. 196). Ce passage n’est possible que par une force nécessairement intelligente non physique.

     Teilhard a parlé de « créativité immanente ». Mais cette créativité immanente de la matière n’est elle-même pensable que selon le Príncipe de causalité qui demande l’existence d’une causalité éternelle de la créativité de la matière psychophysique. On aperçoit ici la cohérence avec l’action permanente de l’Esprit qui « ne cesse de renouveler la face de la terre ».

     On peut aussi comprendre, en raison de cette immanence, que pour notre progrès spirituel nous devons « agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu ».

     Dans le langage poétique de Péguy, cela donne

     « Car le spirituel est lui-même charnel

     Et l’arbre de la grâce est raciné profond

     Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond »

 

     comment as-tu pu muscari

     combien de temps t’a-t-il fallu

     de manuscrits lus et relus

     pour enfin écrire ton ris

 

     pour déchiffrer le palimpseste

     sous la merveille du parfum

     qui célèbre l’hiver défunt

     que faut-il que je manifeste

 

     tu n’es là que pour quelques jours

     peut-être pour quelques semaines

     à accomplir ce qui t’emmène

     dans le tourbillon qui toujours

     offre à resplendir la beauté

     la force et cette intelligence

     où en en découvrant le sens

     s’entend chanter l’éternité

 

     en relisant le manuscrit

     de ton parfum et de ta grâce

     il me vient muscari l’audace

     moi aussi d’en faire un écrit

 

 

 

    

 

 

         

7 mars 2019

     On trouve chez Simone Weil, sans doute caractéristique de son ethos, une application logique du principe de causalité:

« L’idée-athée par excellence est l’idée de progrès, qui est la négation de la preuve ontologique expérimentale, car elle implique que le médiocre peut de lui-même produire le meilleur. Or toute la science moderne concourt à la destruction de l’idée de progrès. Darwin a détruit l’illusion du progrès qui se trouvait dans Lamarck. La théorie des mutations ne laisse subsister que le hasard et l’élimination. L’énergétique pose que l’énergie se dégrade et ne monte jamais, et cela s’applique même à la vie végétale et animale.

La psychologie et la sociologie ne seront scientifiques que par un usage analogue de la notion d’énergie, usage incompatible avec toute idée de progrès, et alors elles resplendiront de la lumière de la vraie foi » (La pesanteur et la grâce, p. 196s).

     C’est une application incontestable de l’incontestable principe de causalité impliqué par l’incontestable principe d’identité : Ce qui n’est pas dans un être ne peut y produire un supplément d’être. Cette application ruine le réductionnisme. L’énergie ne peut d’elle-même produire de la matière, une matière toujours plus complexifiée et diversifiée. La matière ne peut d’elle-même produire de la vie, une vie toujours plus complexifiée et diversifiée en ses espèces. La vie ne peut d’elle-même produire de la pensée, une pensée toujours plus complexifiée et diversifiée dans les cultures collectives et dans les convictions personnelles.

     Oui, mais le spectacle du monde montre à l’évidence que le principe de causalité paraît constamment violé depuis l’origine, au cours de l’Évolution qui n’a jamais cessé et qui se poursuit. On comprend dès lors que l’idée d’une autocréation et d’une auto-organisation soit défendue par les scientifiques, par exemple par François Rodier dans Thermodynamique de l’évolution. Un essai de thermo-bio-sociologie. Mais le concept d’auto-  est en lui-même contraire au principe de causalité et à sa logique implacable.

     Donc ? Au « cœur », dans « l’âme » de l’énergie, de la matière, de la vie, de la pensée, une force intelligente ne cesse d’agir et de produire du « progrès ». La Bible, une certaine pensée de la Bible, prophétique plutôt que sacerdotale, l’appelle « l’Esprit planant sur les eaux » (Genèse 1, 2) et inspirant aussi les vrais prophètes, dont le prophète de Nazareth : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… (Isaïe 61, 1. Luc 4, 18).

     S’il existe un progrès, cosmique et humain, contrairement à la dénégation de Simone Weil, c’est que l’Esprit Éternel, que le prophète de Nazareth appelle son Père, ne cesse de travailler, d’agir, d’inspirer (Jean 5, 17).

     Évidemment, « l’idée-athée par excellence est l’idée de progrès », car l’athéisme vit d’une illusion qu’il  croit validée par l’expérience, alors que la réalité visible conjuguée à la réalité rationnelle ruine cette illusion.

 

     l’aubépine offre ses sourires

     aux marcheuses comme aux marcheurs

     où se balancent la froideur

     et la chaleur pour se nourrir

 

     la fleur n’est-elle que promesse

     pour les yeux du scientifique

     mutilé en son esthétique

     enfermée dans sa propre ivresse

 

     les yeux qui contemplent le nez

     qui leur apporte son concours

     passent le relais à la cour

     intérieure où les nouveau-nés

     du printemps pressés d’apparaître

     sont occupés par la beauté

     qui leur parle d’éternité

     avant bientôt de disparaître

 

     les sourires de l’aubépine

     ont la fraîcheur de ce qui passe

     et avant que les jours les chassent

     nous font oublier les épines

 

    

 

 

6 mars 2019

     La lecture physique, littérale, matérielle, charnelle des évangiles peut faire des dégâts chez les incroyants comme chez les croyants. Ainsi, ces jour-ci, l’interprétation de l’attribution à Satan des méfaits des prêtres par le Pape François.

     Les textes s’y prêtent, en particulier celui qui a été cité pour attaquer François : « … se penchant sur la poitrine de Jésus, le disciple que Jésus aimait lui demanda « Qui est-ce ? » (qui va te trahir). Jésus répondit, « c’est celui à qui je vais donner le morceau de pain trempé ». Puis il trempa le morceau et le donna à Judas, fils de Simon, l’Iscariote. Dès que Judas eut pris le morceau, Satan entra en lui…  » (Jean 13, 25ss).

     On risque en effet de faire de Satan un être physique, qui entre et sort. Mais si Satan est « le prince de ce monde… dont Jésus dit, « il n’a rien en moi » (Jean 14, 30), on se demande ce qu’est le monde dans la pensée de Jésus et de Jean. Explicitement pour Jean, « ce qui est dans le monde, c’est le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie. » (I Jean 2, 16). Ce sont dans le langage d’Augustin repris par Pascal, les trois concupiscences, les trois libidos, la libido sentiendi, la libido sciendi et la libido dominandi. Ce ne sont pas des êtres personnels mais des forces de l’inconscient cherchant à s’exprimer dans la volonté de posséder, comprendre et dominer.

     On peut le reconnaître en interprétant ainsi les tentations de Jésus au désert (Luc 4, 2-13), qu’elles aient été physiques ou imaginées par Luc. Le Fils de l’homme a été tenté comme les autres par les forces du monde, celle de posséder (de quoi manger), celle de dominer (tous les royaumes), celle de comprendre (les écritures).

     Ces forces sont en nous, « cherchant qui dévorer » (I Pierre 5, 89). Il nous est utile d’en prendre conscience et de nous y opposer avec la force de l’Esprit, l’Amour.

     Ces forces sont surtout les deux forces cosmiques d’attraction philia et de répulsion neïkos : le « désir de la chair », la chair au sens large de nature humaine en sa libido sentiendi  attractive et « l’orgueil de la vie », la libido dominandi répulsive.

     À titre d’exemple, on peut lire ces vers de Victor Hugo dans L’Art d’être grand-père:

     « Il est fort malaisé de me faire marcher

     Par désir en avant et par crainte en arrière »  car

     « Je suis sans épouvante étant sans convoitise »

     (VI « Grand âge et bas âge », I, 8s, 5)

     On reconnaît les deux forces cosmiques du sacré étudié par Rudolf Otto : fascination attractive et terreur répulsive.

     Satan est une personnification de ces forces cosmiques, de ces « éléments du monde qui tiennent les humains en servitude » (Galates 4, 3).

     Que l’on croie à l’existence d’un Satan personnel ou que l’on prenne conscience des forces du monde qui nous habitent et peuvent nous entraîner aux pires offenses et crimes, il nous est utile de savoir que nous avons à combattre pour Aimer et pour que la Vérité nous libère (Jean 8, 32).

 

    

     imagine ce qui bourdonne

     dans la haie qui déjà bourgeonne

     et vois ce que l’un avec l’autre

     rime en secret au nom du nôtre

 

     ce ne sont pas les yeux qui manquent

     dans l’accord de ce qui te hante

     à l’heure grise où les nuages

     ne se donnent aucun visage

 

     car ce qu’à peine tu ressens

     en la sève comme en le sang

     c’est sans doute tout ce qui coule

     avec tout ce qui se déroule

     et tisse la tapisserie

     des jeux et peines pleurs et ris

     dans la ville et dans la campagne

     des ennemies et des compagnes

 

     ce qui se prend ce qui se donne

     ce qui surprend puis s’abandonne

     dans la marche où ce qui est nôtre

     est secret s’avance vers l’autre

    

5 mars 2019

     La crise de la pédophilie dans l’Église peut paraître périphérique : elle ne touche que ses membres, si importants soient-ils, elle ne l’atteint pas au cœur.

     Et cependant, « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes » (Pascal), le monde étant « un dialogue de tout avec tout » (Bobin), on peut se demander si cette crise n’est pas le symptôme d’un mal plus profond, et donc une invitation faite à l’Église d’examiner son fondement.

     On entend dire que la pédophilie et l’homophobie n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, ni d’ailleurs avec les abus sexuels dont sont victimes certaines fidèles et certaines religieuses, et encore moins avec le célibat imposé aux prêtres… Sans doute faut-il ne pas tout confondre, mais il faut aussi ne rien séparer, rechercher les connexions possibles.

     L’éthos* chrétien en général, l’éthos catholique en particulier, est gouverné par un esprit patriarcal qui implique et inclut une attitude générale en matière de sexualité, en particulier le tabou dont une des conséquences est l’omerta sur les écarts, les délits et les crimes sexuels réels ou prétendus tels.

     Le christianisme peut-il reconnaître son caractère patriarcal ? Comment ne le devrait-il pas si elle admet que son dieu est un dieu mâle qui s’est choisi une épouse, Israël d’abord, l’Eglise ensuite (Ésaïe 54, 5. Éphésiens 5, 25).  

     Si le christianisme retrouvait la Vérité dont a témoigné le Prophète de Nazareth, qu’il dit être son fondateur, l’éthos chrétien serait tout entier régi par l’Éternel Amour, qui n’a rien à voir avec la sexualité patriarcale, entre autre choses, ni avec aucune implication de la culture patriarcale et de son imaginaire dominant ouranien-diurne.

*Éthos : disposition, caractère, valeurs fondamentales d’une personne, d’un peuple, d’une culture.

 

     l’adversaire au fond de ton âme

     n’a ni cornes ni queue fourchue

     mais qu’on le dise ange déchu

     cela lui fait quelque réclame

 

     s’il est le prince de ce monde

     c’est que le monde est le désir

     de posséder et de détruire

     empêchant la sève profonde

 

     on l’appelle aussi l’ennemi

     on ne peut se passer d’images

     mais en lui donnant un visage

     un nom évidemment on nie

     qu’il existe en l’aveuglement

     qui encourage sa présence

     au secret de la vieille essence

     où vit son encouragement

 

     qui le reconnaît en son âme

     devine plus profond l’esprit

     alors ayant enfin compris

     il voit la force qui le damne

    

    

 

 

4 mars 2019

     Progression, régression, mots ambigus. De quoi, de qui s’agit-il ? De croissance et de décroissance économique sur une planète dont les ressources physiques sont nécessairement limitées ?

     Mais l’élan créateur permanent, « mon père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17), est celui d’une nature qui ne cesse de croître en s’organisant et se diversifiant ainsi que le montre l’Évolution.

     L’humanité n’a cessé de progresser matériellement, en particulier à partir de la découverte de l’agriculture, non seulement en nombre mais aussi en science, avec une accélération vertigineuse depuis deux siècles.

     Peut-on parler de progrès spirituel ? Les croyants juifs sont convaincus que le judaïsme est un progrès par rapport à l’animisme, les croyants chrétiens sont convaincus que le christianisme est un progrès par rapport au judaïsme, les croyants musulmans sont convaincus que l’islam est un progrès par rapport au christianisme. Quant à l’athéisme, il est convaincu qu’il est un progrès par rapport à toutes les religions.

     Progrès moral ? À titre d’exemples, la torture et la peine de mort ne sont pas encore unanimement condamnées ni bien sûr abolies même par celles et ceux qui les condamnent, mais nous pouvons tout de même nous réjouir de ce qu’elles ont beaucoup reculé.

     Ce que la Spiritualité de l’Altérité ambitionne d’être, c’est sans doute un progrès par rapport aux religions et à l’athéisme, mais ce n’est pas un progrès par rapport à l’Évangile du Royaume, qui n’est pas une doctrine élaborée par le Prophète de Nazareth, mais ce dont il a témoigné, à savoir que l’Être de l’être, encore communément à tort appelé dieu, est Amour de pure altérité, et que cet Amour invite les humains à participer à son être, à l’Être de l’être.

     Le christianisme, qui se présente comme porteur du message de Jésus, a été en réalité dès ses débuts une nouvelle religion dans le sillage de la religion judaïque, un judaïsme modifié, un judéo-christianisme. On peut souhaiter qu’en ses diverses confessions il découvre et reconnaisse son erreur, non seulement en affirmant du bout des lèvres que « seul l’Amour est digne de foi », mais en tirant toutes les conséquences de cette affirmation.

     Cela serait cependant un sabordage de son vaisseau, et cela semble donc impossible, impensable, inenvisageable. Des crises telles que celle qui secoue l’Église actuellement pourraient-elles être pensées  comme des invitations à une remise en question ontologique ?

(François Mutun rumine cette question dans son essai De la sacralité à l’altérité? Une relecture des Écritures. Éditions Édilivre 2019)

 

     le corbeau seul ne peut

     se sentir solitaire

     lorsque quittant la terre

     pour s’éloigner un peu

     du jeu communautaire

     il survole en silence

     les chemins de l’absence

 

     son départ son retour

     avec ses souvenirs

     avec son avenir

     en ses mille détours

     ne peut se contenir

     aux chemins de l’absence

     survolés en silence

 

     il pense à l’aventure

     qu’avec ses congénères

     il vit parmi les airs

     espérant un futur

     où il pourrait se taire

     et vivre de l’absence

     aux chemins du silence

 

         

 

  

   

 

 

 

 

3 mars 2019

     « Si tu veux être parfait… » (Matthieu 19, 21). « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48). « Ce n’est pas que j’aurais déjà atteint la perfection, mais je cours pour essayer d’y atteindre » (Philippiens 3, 12). « Sachant que son heure était venue, il les aima jusqu’à la perfection, eis télos êgapêsen autos » (Jean 13, 1).

     On peut sans doute discuter de cette perfection, en commençant par analyser les sens des mots téleios, teleiotês, teleioô, teleiôsis teleô, télos, pour tenter de comprendre ce que peut être cette perfection à laquelle nous sommes tous appelés.

     On a parlé dans l’Église des « conseils évangéliques », que les religieuses et religieux font le vœu d’observer (pauvreté, chasteté, obéissance), mais que tous les chrétiens sont appelés à vivre, sachant que l’on donne de ces « conseils » des interprétations diverses.

     Wikipedia donne de la pauvreté évangélique une description qui la rapproche de l’écologie profonde ou  intégrale: « sobriété, réduction de la consommation, respect de la création et des animaux ».

     La chasteté « consacre toutes les relations affectives… elle revient à être au service des autres plutôt qu’à se servir des autres. »

     L’obéissance est « d’abord l’accueil bienveillant de la personne qui ne pense pas comme soi-même. »

     Cette description peut chiffonner les tenants du droit canon et les spécialistes de la théologie morale  chrétienne. Elle est en tout cas conforme à l’Amour que le Prophète de Nazareth donne comme la perfection de l’Éternel à laquelle il invite à participer: « Aimez vos ennemis… Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons. » (Matthieu 5, 44s)

     Les « conseils évangéliques », parfois présentés comme la perfection à laquelle tous les chrétiens sont appelés, n’ont de sens qu’en tant qu’implications de l’Amour.

 

     les choucas en folie

     investissent l’espace

     des rafales fugaces

     que leurs ailes relient

 

     en liaisons parfaites

     leurs arabesques glissent

     l’une dans l’autre et tissent

     la robe de la fête

 

     que cherchent-ils vraiment

     ces pirates de l’air

     dans de purs déploiements

     de forces solidaires

     où nul ne s’aventure

     et nul ne se retire

     évitant la rupture

     et se riant du pire

 

     ce que l’espace et l’air

     aux ailes ont inspiré

     l’œil peut en retirer

     l’être de son mystère

 

2 mars 2019

     Message et messager. Dans sa première Épître aux Corinthiens, Paul constate que dans la communauté chrétienne de Corinthe certaines, certains s’attachent à lui, Paul et d’autres à Apollos. Il qualifie cette attitude de charnelle, de non-spirituelle (I Corinthiens, 3, 1-4).

     Paul ne nie pas qu’il est pour quelque chose dans la conversion des chrétiens auxquels il s’adresse, ni qu’Apollos aussi y contribue, mais qu’ils sont tous deux des sunergoï, des co-travailleurs, des coopérateurs, des collaborateurs… de Dieu (op. cit., 3, 9).

     On peut penser à Yeshoua disant « mon père ne cesse de travailler, et moi aussi. » (Jean 5, 17) et « je fais toujours ce que je vois le père faire » (Jean 5, 19).

     L’important, c’est donc d’abord le travail, l’action, l’agir, la poiêsis, la création de l’Éternel, création incessante à laquelle il associe les « créatures »  dans la mesure où elles accueillent son « esprit ». « J’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui a fait grandir. Ce n’est pas celui qui plante ni celui qui arrose qui compte, mais Dieu, qui donne la croissance » (op. cit., 3, 6). Cette image vaut ce qu’elle vaut pour donner à connaître une réalité que notre intelligence, charnelle par essence, ne peut saisir, mais que notre intuition, notre cœur, reconnaît sous des formules telles que « toi en moi et moi en toi », non fusionnel, « sans séparation et sans confusion ».

     Bref, si la créature est cocréatrice au point de se croire, illusoirement, autocréatrice, et si le principe de causalité dessille cette illusion par la nécessité d’une Cause des causes, l’Éternelle Dilection, « que nulle ne mette donc sa fierté dans des hommes, car tout est à vous, que ce soit Paul, Apollos, Kêphas (Pierre), le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir, tout est à vous et vous vous êtes à Christ et Christ est à Dieu » (op. cit., 3, 21ss).

    Et si Christ est à Dieu, c’est qu’il participe à l’Éternelle Dilection à la pleine mesure de l’accueil qu’il lui réserve. Mais ce n’est pas de lui non plus que nous devons nous réclamer, pas plus que de Mahomet, de Bouddha… si nous voulons que les humains cessent de se diviser, au point parfois de s’entre-détester, voire de s’entre-tuer. « Seul l’Amour est digne de foi », et les credos, « charnels et non spirituels », ne sont pas dignes de foi.

    

     un papillon est apparu

     c’était bien la première fois

     même sans avoir vu pourquoi

     il différait des disparus

 

     lorsqu’il témoigne du printemps

     qui a su le faire apparaître

     c’est bien sûr au nom de son être

     unique par son lieu son temps

 

     il témoigne de ce qui change

     et qui toujours se renouvelle

     mais unique en ses paires d’ailes

     et leurs couleurs que les archanges

     eux-mêmes pourraient envier

     s’ils ne connaissaient l’inutile

     de toutes les beautés labiles

     qu’ils ne peuvent justifier

 

     le secret de cette présence

     c’est d’apparaître à chaque fois

     pour témoigner que ce qu’on voit

     témoigne d’une belle absence

 

     ce papillon qui apparaît

     unique un jour disparaîtra

     et toute sa vie il aura

     œuvré en qui ne disparaît

   

 

 

 

 

 

    

    

1er mars 2019

     À observer la relation entre messager et message, on peut se dire que l’argument d’autorité, censé avoir été dévalorisé, dénigré, ruiné dès la Renaissance et plus encore à l’Âge des Lumières, est toujours à l’œuvre, bien vivant.

     L’important pour qu’une pensée philosophique soit considérée, c’est que son auteur se soit fait, se fasse, un nom. On défend les idées d’un penseur, on s’y attache, en fonction de l’image auréolée qu’il répand.

     Il est bon de le constater. Il est mieux d’en rechercher la cause. On peut se demander s’il ne s’agit pas d’une des permanences du sacré. La Bible, le Coran… sont pour les croyants des textes indiscutables. Ainsi le premier chapitre de la Genèse est-il réinterprété figurativement maintenant que l’Évolution l’a rendu intenable littéralement. Comment pourrait-il être faux puisqu’il est sacré ?

     Les attaques écologistes contre un texte où Dieu est censé avoir inspiré ou même dicté à l’homme de se rendre dominateur de la nature (Genèse 1, 28) et dont on voit maintenant à quel désastre il conduit, sont réfutées intelligemment par les autorités de l’Église disant, en particulier, que cette domination désastreuse résulte du péché originel.

     C’est un des arguments développés dans Laudato Si’ : « Il a été dit que, à partir du récit de la Genèse qui invite à « dominer » la terre (cf. Gn 1, 28), on favoriserait l’exploitation sauvage de la nature en présentant une image de l’être humain comme dominateur et destructeur. Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l’Église. S’il est vrai que parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons aujourd’hui rejeter avec force que, du fait d’avoir été créé à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures… » (op. cit., § 67).

     Il est vrai que d’autres passages de la Bible tempèrent cette idée de domination, mais l’important est ici de voir que, pour une croyante, un croyant, un texte sacré ne peut véhiculer aucune erreur.

     Il en a été de même, dans une moindre mesure d’ailleurs, pour des textes théologiques ou philosophiques au cours des siècles. C’est ainsi que des textes de Montaigne, de Pascal, de Descartes… ou, plus récemment, de Marx, Nietzsche, Freud… sont nécessairement interprétés dans un sens favorable par celles et ceux qui en ont fait leurs maîtres à penser.

     Croire la pensée de Jésus parce qu’il serait le Fils de Dieu relève du sacré, sacré que le Prophète de Nazareth a lui-même mis à mal (Jean 4, 24. 5, 17). On ne peut accepter validement le message du Royaume que parce qu’on est « de la Vérité » (Jean 18, 37), parce qu’on reconnaît qu’il a « les paroles de la Vie éternelle » (Jean 6, 68). C’est en nous-mêmes que nous reconnaissons cette Vérité, dans la mesure où nous en sommes. (cf. Pascal, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées; éd. Sellier 568). Ce n’est pas le messager Yeshoua de Natsèrèt qui compte, mais son message.

 

     la véronique qui témoigne

     par son œil bleu du firmament

     ne prétend pas que nommément

     son visage la terre gagne

 

     comme mille autres anonymes

     elle se déclare ravie

     de ce que lui donne la vie

     en son incessante gésine

 

     sans le savoir elle ressent

     peut-être l’élan de la sève

     qui en secret confie ses rêves

     à toute âme mobilisant

     un désir qui ne se fatigue

     jamais en son œuvre éternelle

     dont participent les mortelles

     dans l’accueil qu’elles lui prodiguent

 

     penché sur ton petit visage

     le mien se donne le reflet

     iconique de ton effet

     pour la contemplation des sages

    

 

 

    

    

    

28 février 2019

     D’où peut bien venir l’illusion de l’autocréation, de l’auto-complexification ? C’est sans doute que l’Esprit créateur, qui ne « cesse de renouveler la face de la terre » (Psaume 104, 30. Jean 5, 17), associe à son œuvre l’univers, la terre, tous les êtres, dont nous sommes.

     Comment ? Par la dimension psychique de la matière, que les matérialistes physiques ne reconnaissent pas et qui croient donc, par exemple, que les neurones physiques fabriquent de la pensée.

     Pour Revol (Internet) « l’homme est co-créateur, non par exception, mais parce que cela appartient à son statut de créature. » Le mot « statut » n’est pas à prendre en un sens statique et juridique, mais dans un sens dynamique. La création est une force qui va.

     Pascal a dû dire quelque part dans ses Pensées que Dieu nous faisait « participer à sa causalité ». Cette participation ne se comprend bien que dans la perspective de l’Amour Éternel et donc de l’indétermination cosmique et de la liberté humaine.

     Ces choses demeurent obscures. Va-t-on parler d’inspiration ? Le sentiment d’être inspiré peut sans doute nous mettre sur la voie. Qu’en est-il de la création artistique  où l’auteur/e  s’aperçoit que son œuvre se fait en partie sans elle et comme d’elle-même ? Ce que l’on appelle inspiration, qu’elle soit prophétique ou artistique est une réalité dont les prophètes et les artistes font l’expérience et dont, par définition, ils n’ont pas la maîtrise totale.

      Lorsque le prophète Yeshoua de Natsèrèt reprend à son compte les mots du prophète Isaïe, « L’esprit du Seigneur est sur moi… » (Luc 4, 18. Isaïe 61, 1), il a conscience de tenir un langage qui participe de l’œuvre de l’Éternel, d’être inspiré, en toute liberté. Ce n’est pas une possession dans une transe. C’est une participation à la Vérité qui l’habite, celle de l’Esprit, dont le nom le moins inexact est l’Éternel Amour.

     On peut aussi penser à ces paroles et à ces gestes comme instinctifs qui nous font nous accorder à la situation, à cet instinct qui nous fait parler et agir comme il faut au moment où il faut ainsi que nous nous en rendons compte rétrospectivement.

     Si nous pensons que l’Éternel nous est présent dans une perspective panenthéiste, nous  sommes amenés à reconnaître cette coaction de notre agir et de l’agir éternel  et à nous efforcer de l’intensifier en vie spirituelle, « priant comme si tout dépendait de Dieu et agissant comme si tout dépendait de nous »,  en participant à la création éternelle.

 

     cette touffe d’ajonc

     qui remue en rêvant

     au soleil du printemps

    se donne une raison

 

     les choses qui dépendent

     des unes et des autres

     peuvent se dire nôtres

     pour peu qu’on les entende

 

     c’est dans leur âme obscure

     que travaille l’esprit

     sans même être compris

     et que leur aventure

     est un main dans la main

     avec l’intelligence

     et l’amour dont le sens

     éclaire le chemin

 

     car l’ajonc dans son rêve

     au soleil du printemps

     obscurément ressent

     de quoi faite est sa sève

 

    

    

    

    

 

27 février 2019

     Pour établir la validité du principe de causalité, on ne peut se fonder sur l’expérience. Vouloir le faire conduit inévitablement à le mettre ne doute. On le voit avec David Hume.

     La validité du principe de causalité tient à son lien avec le principe d’identité (de non-contradiction), à savoir que quelque chose ne peut pas à la fois être et ne pas être. Cela entraîne immédiatement que ce qui n’existe pas dans une chose ne peut y donner l’existence à un supplément d’être. Ainsi un être inintelligent ne peut donner l’existence à un être intelligent, ni un être sans vie donner l’existence à un être vivant (au contraire de ce que prétend un réductionnisme irrationnel).

     Si ce contraire semble apparaître dans la nature, ce ne peut être qu’une illusion, du même genre que celle qui a longtemps fait croire que le soleil se levait à l’est alors que c’est la terre qui tourne.

     Encore une fois, croire que la matière physique ait pu d’elle-même produire des êtres vivants ou croire que la matière vivante pourrait d’elle-même produire de l’intelligence est contraire à la raison. Le concept d’autocréation et le concept d’auto-organisation qui en découle sont, il faut le dire et le redire, des concepts ineptes.

    Ce qui est étonnant, c’est que la plupart des philosophes qui ont tourné autour de la causalité et des diverses sortes de causes n’ont pas été attentifs à cette évidence rationnelle.

     Dans la lignée de Leibniz (1646-1716) et de sa question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », Christian Wolff (1679-1754) fait partie de ceux qui « fondent la connaissance sur de simples déductions et qui pensent que le principe d’identité est le seul qui domine toute connaissance. Il ramène donc le principe de raison suffisante de Leibniz au principe d’identité, car il serait contradictoire (contraire au principe de non-contradiction) que quelque chose naisse de rien ou d’une chose qui ne puisse suffire à la produire. Ainsi donc il y a quelque chose plutôt que rien et le principe d’identité suffit à l’expliquer » (François Brooks, « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?’ Internet)

     On peut aussi se demander avec François Brooks si le refus de prendre en compte cette évidence rationnelle n’est pas causé (!) par la crainte qu’elle puisse servir de preuve à l’existence de Dieu, c’est-à-dire du faux dieu monothéiste qu’on impose à la conscience occidentale depuis tant de siècles et qui a fini par l’exaspérer :

« Le feu de cette question (pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt sue rien ?) est devenu, avec les modernes, de plus en plus cuisant à mesure qu’on a voulu se passer de Dieu pour expliquer l’être et l’existence du monde » (ibid.).

 

     si tu me dis que tu n’existes plus

     c’est bien que tu as existé

     ainsi m’as-tu parlé

     je m’en suis souvenue

 

     une pomme vermeille dans sa peau

     se battait épluchure pour le beau

 

     elle allait bientôt disparaître aussi

     dans la poubelle ou mangée si

     j’avais eu un lapin en nourriture

     comme la chair devenant ma nature

 

     et donc dans le secret répète-t-elle

     que depuis l’origine sur les ailes

     de la durée en ses je-ne-sais-quoi

     il faut plutôt que rien la chose soit

 

     ce qui existe dans mes souvenirs

     peut aussi exister à l’avenir

     tant que des pommes ou d’autres choses

     feront pour la beauté le signe de la rose

 

     entre être et ne pas être il faut donc bien choisir

 

    

26 février 2019

     Prières ? Il ne s’agit pas de nous demander si nos prières sont efficaces ou exaucées. Cette attitude est celle des religions qui demandent à la divinité son aide pour le bonheur ou sa protection contre le malheur, au besoin en lui offrant un sacrifice afin de la convaincre, de l’amadouer. Il s’agit ici de prier pour les autres par Amour sans même nous demander ce qui est bon, ce qui est le meilleur pour elles, pour eux, dans la certitude que l’Éternel Amour ne peut vouloir que le meilleur, tout en se conformant à la détermination, à la nécessité des choses qui agissent selon leur propre dynamique en relation avec le hasard, l’indétermination où l’on peut imaginer des interventions…

     La prière doit naître de l’Amour qui nous est présent et qui « nous aide en notre faiblesse. Car nous ne savons pas ce qu’il convient de demander dans nos prières, mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs indicibles. Et Dieu, qui sonde les cœurs, connaît la pensée de l’Esprit parce que c’est en accord avec lui  qu’il intercède en faveur des saints » (Romains 8, 26s).

     Paul cherche à exprimer au mieux son expérience de la prière, et il est peut-être vain de vouloir comprendre clairement ce qu’il dit si nous ne partageons pas cette expérience. Notre prière n’a en tout cas de sens que si elle est une participation à l’Amour qui nous est présent « dans le secret ».

     Sans doute faut-il, en lisant le chapitre huit de l’Épître aux Romains, faire le tri entre ce qui relève de la croyance en l’Incarnation et en la Rédemption, croyance qui relève de mythes de son époque, et l’expérience d’être inspiré, mû par l’esprit, par opposition à l’expérience de suivre « la chair » et ses désirs, comme le donne à comprendre le Fils de l’homme disant que « c’est l’Esprit qui donne la Vie, la chair ne sert à rien » (Jean 6, 63). Car les prières inspirées par le désir de posséder, comprendre et dominer sont nulles et non avenues.

     Ô toi, notre force d’Aimer…

 

     son oreille sous-marine

     guide son cheminement

 

     le sous-marinier exprime

     les vagues susurrements   

     qui à son sens paient de mine

 

     c’est ainsi qu’il tend son âme

     vers la masse qui l’entoure

     et les menaces qui planent

     et s’approchent au détour

     des chemins qui la réclame

 

     la musique des baleines

     à son oreille sensible

     parfois soulage sa gêne

     et lui chante cette cible

     que les peuples de la mer

     conscients de leur origine

     instinctivement retrouvent

     dans l’immensité divine

     sur laquelle l’esprit couve

     fidèle de la gésine

     de l’infatigable mère

 

     le souffle sur l’océan

     pousse d’incessants soupirs

     que l’oreille des amants

     capte pour s’entretenir

25 février 2019

     À quoi peut bien servir l’imagination « maîtresse d’erreur et de fausseté », mais « elle ne l’est pas toujours… elle a ses fous et ses sages » (Pascal Pensées, éd. Sellier 78, p. 66). Elle peut, « imaginatio vera », servir de médiatrice entre l’intelligible et le sensible, de l’un à l’autre et de l’autre à l’un (cf. Henry Corbin, « pour une charte de l’imaginal » Corps spirituel et Terre céleste, 2ème édition, 1979).

     L’Éternel est Infini, et comme tel incompréhensible, quoi qu’ait pu penser Pascal de l’univers (en libido sciendi ?), « par la pensée je le comprends » (op. cit., 145). Mais il parlait de l’univers, non de l’infini divin, car « s’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, n’ayant ni parties ni bornes »" (op.cit., 680; p. 459) .

     C’est par extrapolation et en langage mashal qu’à partir de l’espace que nous connaissons maintenant de l’extrêmement petit à l’extrêmement grand, des quanta à l’univers, que nous pouvons tenter d’imaginer l’Être « intimior intimo meo et superior summo meo » (Augustin).

     Disons d’abord que cette imagination d’une omniprésence exclut toute représentation de Dieu, en particulier celle où l’on voit la Trinité chrétienne sous la forme d’un Père et d’un Fils à visages d’homme et d’un Esprit à forme d’un oiseau.

      Imaginer l’Éternel, c’est l’imaginer sans forme, comme un pur espace de présence. N’est-ce pas ce que veut dire « Dieu est Esprit », non attaché à un lieu précis, mais comme diffus en tout espace, en tout être, imaginé formellement inimaginable ! Vivable pourtant en proportion de notre participation à sa Présence.

     Et si, par hypothèse ou par expérience de pensée, nous pensons que cet Espace infini omniprésent est Amour-Agapè, altérité positive « sans séparation et sans confusion » entre l’Aimant et l’Aimé, nous avons tout ce qu’il faut pour mener une existence de plénitude psychologique, sociale, politique authentique, capables, dans la Présence (« devant la face ») de marcher vers la Perfection de l’Amour.

 

     impalpable tu la respires

     sans presque jamais y penser

     moins encore dans le secret

     de tes os sans rien ressentir

 

     comme elle t’est indispensable

     peut-être t’est-elle accordée

     sans qu’un quelconque agent comptable

     ne t’en compte la quantité

 

     avec toute vie tu  partages

     sur terre son omniprésence

     depuis le début de cet âge

     où elle a répandu son sens

     sans distinction d’aucune espèce

     les invitant toutes à s’entendre

     an cousinage d’une fresque

     où toutes peuvent se comprendre

 

     elle est certes incompréhensible

     par aucune tête pensante

     mais elle dit au cœur sensible

     à l’amour qu’elle y est présente

    

 

 

24 février 2019

     Les jeunes qui descendent dans les rues pour exiger du pouvoir politique qu’il maîtrise le changement climatique ont-ils pris conscience de ce que demande l’écologie profonde, intégrale, sans laquelle il n’est que peu d’espoir d’arrêter « la colère qui vient » ?

     Il ne suffit pas d’engager les gouvernements à prendre des mesures, à passer des lois obligeant les fabricants de pollution atmosphérique à restreindre voire arrêter leurs activités. Il ne suffit pas de te demander ce que le gouvernement de ton pays peut faire pour ton avenir menacé, il faut aussi te demander ce que tu peux faire dans ta vie quotidienne pour que ton gouvernement puisse agir sans déclencher des vagues de protestations qui le submergeraient.

     Il est bon d’envisager ce qu’une écologie intégrale, profonde, réaliserait si elle se répandait au point de gagner la majorité de la population. Par exemple, combien de commerces de biens superflus feraient faillite ?

     Les casseurs des Gilets Jaunes paralysent la vie commerciale d’une partie de nos villes. Mais une révolution silencieuse des écologistes intégraux prenant le pouvoir ruinerait l’ensemble de la vie économique que nous connaissons. Certains lecteurs lucides de la lettre Laudato Si’ ont compris qu’elle appelait à cette révolution et ils ont à juste titre qualifié le Pape François d’ennemi public numéro un.

     Il suffit d’imaginer ce qui se produirait si la sobriété heureuse, qui maintenant fait sourire celles et ceux qui la considèrent comme le rêve de quelques doux dingues, se répandait massivement dans la culture occidentale. Elle ruinerait les commerces du luxe, mais aussi ceux du superflu en matière d’alimentation, d’habillement, de voyage, de distraction… Cette ruine semble pourtant nécessaire pour éviter l’effondrement climatique.

     Se battre pour sauver notre Terre demande une conversion individuelle autant qu’une protestation collective. Il est évident ici que l’appel de l’Évangile à la conversion doit trouver des échos assourdissants parmi des milliards d’humains si l’on rêve encore d’arrêter « la colère qui vient ».

 

     je me suis levée tôt pour saluer l’aurore

     caressant l’orient de ses longs doigts de rose

     avant de le laisser reprendre en main les choses

     inévitablement dans la fièvre de l’or

 

     pourquoi faut-il toujours qu’en quête de trésors

     les humaines fourmis amassent et entreposent

     ce qui ne sert à rien au moment de la pause

     qui est l’heure des comptes et celle de la mort

 

     alors qu’il faut si peu à l’ours pour être heureux

     à part quelques rayons de miel et de soleil

     en plus du nécessaire pour vivre même vieux

 

     et puis avec l’aurore apprendre peu à peu

     les teintes que la rose donne dans leur éveil

     à des regards ouverts sur l’infiniment bleu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23 février 2019

     L’humanité première a besoin d’héroïnes et de héros. L’ouvrage magistral de Joseph Campbell, The Hero with a Thousand Faces, Le Héros aux mille visages, nous l’a montré historiquement et géographiquement dans un défilé de figures mythiques.

     Il est utile de prendre conscience de ce besoin de personnages héroïques, comme de gourous et de maîtres à penser, aspiration toujours présente dans notre inconscient et qui de temps en temps se projette en une figure inspirée qui la concrétise.

     Parmi d’autres, nous avons eu en France une Jeanne d’Arc entendant des voix et prenant la tête d’une armée pour reconquérir le Royaume de France. Il y a ces temps-ci la jeune Suédoise Greta Thunberg, qui se sent investie d’une mission pour sauver la planète de la voracité imbécile  de l’économie capitaliste rebaptisée néolibérale.

     Il est dans l’ordre que ce soit une personne jeune, qui entraîne la jeunesse dans sa prise de conscience de « la colère qui vient » (Matthieu 3, 7). Ce n’est pas la colère de l’Éternel, qui est Amour, mais celle des puissances cosmiques, de la nature qui est philia et neïkos. La Terre ne pardonne pas le mal qu’on lui fait, elle n’en a ni l’intelligence ni la volonté, mais elle agit selon ce qu’elle est, dans le jeu des forces qui la mènent.

     Son « créateur » n’y peut rien, car, encore une fois,  il est Amour et la veut donc libre. Il ne serait pas l’Amour s’il lui imposait la nécessité sans le hasard, la détermination sans l’indétermination.

     Mais l’homme premier, l’Adam, la femme première, l’Ève, peuvent maintenant, en leur liberté, lutter contre la détermination destructrice, combattre les lieutenants de l’armée capitaliste qui pillent notre Planète dans leur désir de posséder, comprendre et dominer. Peut-il Peut-elle mener ce combat autrement qu’inspirés, héros et héroïnes entraînant la masse critique nécessaire pour vaincre ? Les jeunes qui suivent Greta Thunberg  reconnaissent en elle l’élan qui les habite.

     Le destin de ces héroïnes et héros est souvent de disparaître dans la violence. Ainsi du Prophète de Nazareth et de la Pucelle d’Orléans. Ne doivent-elles pas comprendre que ce n’est pas leur moi qui importe, mais le soi qu’elles manifestent ?

 

     véronique ton œil bleu

     multiplie dans le jardin

     les échos du ciel serein

     qui apaise les anxieux

 

     ton visage de la terre

     aperçu depuis la lune

     nous dit combien tu es chère

     à l’univers comme aucune

 

     dans l’infini de l’espace

     on l’on te croit minuscule

     tu es la fleur qui bouscule

     le mesure et qui replace

     l’intelligence du cœur

     au centre de toutes choses

     là où rayonne la rose

     au milieu de mille sœurs

 

     et donc bleue dans le ciel noir

     tu nous fais recommencer

     dans la jardin menacé

     une nuance d’espoir

 

 

22 février 2019

     Eros et Thanatos, le désir d’acquérir et le désir de détruire, font la paire. On ne doit pas s’étonner que l’érotisation de notre société progresse au même rythme que sa thanatisation. La haine qui se déploie sur les réseaux sociaux avance en parallèle avec l’érotisme, parfois en connivence.

     Longtemps tue, la pédophilie active et le harcèlement sexuel sont souvent le fait de gens qui ont une autorité morale sur des jeunes ou sur des femmes en situation d’infériorité. On le découvre ces temps-ci avec les scandales qui éclatent dans les Églises, mais aussi dans les milieux sportifs, artistiques… et dans les familles où l’omerta demeure la règle.

     Rien de nouveau sous le soleil. Eros et Thanatos sont les mots de la mythologie grecque pour ce que Jean appelle le monde et ses désirs (I Jean 2, 16) la libido sentiendi et la libido dominandi.

     Paul en énumère les manifestations dans la vie « sur la terre » selon les « principes élémentaires qui régissent le monde » « ta stoïkheia tou kosmou » ( Colossiens 2, 8) et qui se manifestent en « immoralité sexuelle, impureté, passions, mauvais désirs et soif de posséder » d’une part, en « colère, fureur, méchanceté, calomnie » d’autre part (Colossiens 3, 5, 8).

     Malheureusement, le discours de Paul s’appelle de la morale, et les milieux intellectuels ont fait de la morale un tabou, quitte à se rattraper un peu en parlant d’éthique.

     Pour Paul, il s’agit de « se dépouiller du vieil homme » et de « revêtir l’homme nouveau » (Colossiens 3, 9s), de rechercher « les réalités d’en haut, et non celles qui sont sur la terre » (Id. 3, 2). Cela se détaille en « sentiments de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur, de patience (Id. 3, 12).

     Mais « par-dessus tout cela, revêtez-vous de l’amour, qui est le lien de la perfection (Id. 3, 14). C’est bien cela prier et agir selon le « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », et chercher à « être parfait comme le père céleste est parfait » (Matthieu 6, 10. 5, 48).

     L’Éternel Amour est le remède radical à la haine de la thanatisation grandissante comme à l’amour de l’érotisation grandissante.

 

     pour vêtir l’habit de fête

     tu as oublié la crasse

     en te lavant avec grâce

     de tes pieds jusqu’à la tête

 

     à sentir cette odeur fraîche

     de la chemise qui vit

     le moment où elle sèche

     dans la brise tu frémis

 

     car l’air qui va et qui vient

     partout entre ciel et terre

     ignore le tien le mien

     et invite à son concert

     toutes les légèretés

     afin qu’elles se détachent

     des moindres impuretés

      et se mettent à la tâche

 

     alors ton habit de fête

     est une chemise au vent

     une voile que revêtent

     ceux qui sont de l’en avant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21 février 2019

    Devoir de mémoire ou droit à la mémoire ? Le conflit des mémoires invite à la réflexion.

     S’agit-il de me souvenir du mal que l’on m’a fait ou s’agit-il de me souvenir du mal que j’ai fait ?

     S’agit-il du mal qu’on nous a fait ou s’agit-il du mal que nous avons fait ? Qu’est-ce que le nous ? Ce n’est le plus souvent qu’une extension du moi. Si je dis, « nous autres Bretons », je parle de mon identité (ou du moins de ce qu’on croit être mon identité).

     Le nous de l’Évangile cependant ne rassemble pas que les chrétiens par opposition plus ou moins consciente aux non-chrétiens. Le nous de l’Évangile s’étend aux Juifs et aux non-Juifs, aux Occidentaux et aux non-Occidentaux, aux femmes et aux hommes, aux humains et aux non-humains.

     La fraternité évangélique n’est pas la seule fraternité ouvrière, la seule fraternité des armes, des métiers, des sportifs… Et la sororité n’est pas la seule sororité des féministes, mais celle de toutes les femmes, y compris en leur animus, et celle de tous les hommes en leur anima.

     Le devoir-droit de mémoire ne fait pas de distinction entre Juifs, Palestiniens, Tutsis, Amérindiens, Khmers…

     La fraternité évangélique, c’est déjà celle du prophète Élie se préoccupant de la veuve affamée de Sarepta alors qu’il y avait beaucoup de veuves affamées en Israël, c’est la fraternité d’Élisée guérissant un lépreux de Syrie alors qu’il y avait beaucoup de lépreux en Israël  (Luc 4, 25ss). Ce n’est pas la fraternité du « prophète » Malachie qui fait dire à son dieu: « Jacob, je l’ai aimé, mais Ésaü je l’ai haï » (Malachie 1, 2s).

     Qui Aime en participation de l’Éternel Amour ne fait pas de différence entre la mémoire des enfants d’Ismaël et la mémoire des enfants d’Israël, entre le droit-devoir de mémoire de la Nakba et le droit-devoir de mémoire de la Shoa (même si cela doit faire hurler certains). Qui Aime ainsi ne peut avaliser le conflit des mémoires. Elle Il sait cependant que la première Ève le premier Adam est toujours présente présent dans son inconscient avec son désir de posséder et dominer. Elles Ils ne peuvent donc s’étonner des résurgences périodiques de la haine, des haines de toutes sortes et de toutes origines. Elles Ils la savent présente dans leur inconscient, elles ils la sentent parfois dans leur conscience.

 

     abeille qui t’aventures engourdie

     et te poses tu ne sais où

     tu es le printemps qui hésite et dit

     ensemble le sage et le fou

 

     comment aurais-tu pu vraiment savoir

     qu’à cet instant où je passais

     la porte il me serait donné de voir

     la présence qui se posait

 

     maintenant retrouvant ton souvenir

     vais-je ressentir la piqûre

     qu’enfant maladroit j’ai pu subir

     parmi tant d’autres aventures

     où je fus initié à la douleur

     où j’ai appris aussi que le plaisir

     est sa compagne la couleur

     complémentaire du désir

 

     abeille tu poursuis ton aventure

     et je vais poursuivre la mienne

     où sagesse et folie pour le futur

     assurent que notre vie se maintienne

 

 

 

 

 

 

20 février 2019

    La désacralisation opérée par l’Amour (celle du Temple et du Sabbat, de la totalité de l’espace-temps) abat bien plus que le mur séparant le sacré du profane. Elle établit partout dans la pensée et dans l’action l’équilibre du « sans séparation et sans confusion ».

     L’Amour promeut et entretient une altérité positive généralisée, il crée des liens, des connexions multiples. L’Amour n’est-il pas l’Être de l’être? On pourrait lui faire dire « je suis Être et aucun être ne m’est étranger » (en allusion à « je suis homme, et rien d’humain ne m’est étranger, homo sum, et humani nihil a me alienum puto » de Térence.)

      Qui Aime partage cette altérité positive universelle, cet intérêt pour tout ce qui concerne les autres, y compris les autres êtres vivants de notre planète. Il n’est pas d’écologie plus profonde et plus intégrale que celle fondée sur l’Éternel Amour.

     Toute atteinte à l’intégrité de la nature, toute dégradation même minime, de sa beauté, de sa bonté, de son excellence, est une atteinte à l’Amour. Toi qui jettes négligemment ton mégot sur la plage, ta canette vide sur le bord de la route… tu manques à l’Éternel Amour.

     Qui Aime ne se pense pas comme maître possesseur et dominateur de la nature. Tant pis pour ce que dit le texte sacré: « Puis Dieu dit: « Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance! Qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur tous les reptiles… remplissez la terre et soumettez-la! Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se déplace sur la terre. » (Genèse 1, 26, 28). L’Éternel Amour ne possède ni ne domine quoi que ce soit ni qui ce soit. L’Éternelle Dilection est Dame Pauvreté, et celles ceux qui partagent sa Vie le sont de même.

    Il devrait par ailleurs être évident depuis Paul que l’antisémitisme, le racisme, le sexisme… sont impensables dans l’Amour d’Altérité positive universelle: « Il n’y a plus ni Juif ni non-Juif, ni barbare ni Scythe, ni esclave ni homme libre (ni PDG ni SDF), ni homme ni femme… » (Galates 3, 28. Colossiens 3, 11). Alors, « soyez par amour serviteurs les uns des autres » (Galates 5, 13).

 

     comme en toutes choses

     trouve des échos

     et se fait le co

     héritier des roses

 

     parfums répondez

    aux belles couleurs

    répondez aux pleurs

    des regards bridés

 

     ce qui dans les rues

     attire les yeux

     ce sont bien les cieux

     au milieu des nues

     qui jouent à surprendre

      par la liberté

     sans nécessité

     de leurs formes tendres

 

     au milieu des roses

     des femmes des hommes

     rassemble les comme

     aimant toutes choses

 

19 février 2019

     À lire le chapitre 31 du Livre des Nombres, nous comprenons de quoi nous sommes capables, nous autres humains, et ce au nom de ce que nous tenons pour le plus sacré, pour la plus haute valeur.

     Les « Enfants d’Israël », au nom de leur dieu, ont envahi le territoire des Midianites, assassiné tous les hommes, y compris les rois. Ils n’ont épargné que les femmes vierges et les petites filles…

     C’est du Daech au carré, et le comportement de Daech est celui qu’inspire en nous le « moi haïssable », celui qui veut posséder et dominer tous les autres, menant en bonne logique à « la guerre de tous contre tous ».

     Ce que Hitler a voulu faire aux Enfants d’Israël, c’est ce que les Enfants d’Israël ont fait aux Midianites avant de pénétrer dans leur Terre promise et qu’ils ont poursuivi sous le commandement de Josué après y avoir pénétré. C’est qu’ont fait bien des hordes barbares au cours de l’histoire et vraisemblablement de la préhistoire.

     Mais les Enfants d’Israël ont abandonné depuis longtemps cette pratique primitive qu’ils croyaient leur avoir été ordonnée par leur dieu leur parlant par la voix de Moïse. On peut espérer que les musulmans fondamentalistes abandonnent, eux aussi,  leurs pratiques primitives en faisant une nouvelle lecture de leur livre sacré.

     Nous devrions, quant à nous, prendre conscience que le dieu cosmique du neïkos-thanatos habite toujours notre inconscient, ne serait-en ces jours-ci qu’en constatant que la haine primitive est en pleine forme dans notre société prétendument moderne ou postmoderne. Nous sommes invitées à la maîtriser, d’abord en nous appuyant sur son opposé, la philia-eros (« Faites l’amour et non la guerre / Make Love, not War » de la contre-culture américaine des années soixante), et puis, échappant à notre nature cosmique, en nous efforçant d’accéder à notre surnature dans la force d’Aimer.

 

     l’eau et le feu s’agitent dans cette âme

     du monde dont la chair

     sensible à tous les airs

     s’avance en l’infini qui toujours la réclame

 

     l’eau et le feu en lutte fraternelle

     rayonnent de puissance

     lorsqu’en trouve le sens

     la tête qui s’échauffe en bouillante cervelle

 

     ainsi passent les jours et les années

     l’élan infatigable

     aux rochers et aux sables

     préparant en secret parmi ses nouveau-nés

     des visages des corps spirituels

     échappant à la chair

     comme la brume à l’air

     ne cessant de danser en figures nouvelles

 

     au baptême de l’eau au baptême du feu

     lentement s’accomplit

     en sa marche infinie

     le monde à qui son âme dit adieu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

18 février 2018

     Le panenthéisme de Thomas d’Aquin – « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime« * -  devrait ne pas en rester à un concept établi sur une philosophie de l’être.

     Dans une pensée transdisciplinaire qui se fait sensible à toutes les connexions de l’intelligence et de l’intuition, nous pouvons nous demander ce que ce concept de la réalité peut avoir à voir avec le « mon Père est sans cesse à l’œuvre » (Jean 5, 17) du prophète de Nazareth vivant le quotidien en intimité (« moi en toi et toi en moi ») avec le « soi » du cosmos comme du sien.

     Nous ne pouvons pas toucher l’objet le plus ordinaire avec nos doigts, notre bouche, notre nez, nos oreilles, nos yeux, notre sens cénesthésique… sans nous trouver en présence immédiate, intime, avec ce que le monothéisme appelle le Dieu, ce que l’hindouisme appelle le Brahman et ce que le bouddhisme appelle le « soi » des choses et des êtres. Encore une fois, l’expérience que les catholiques sont censés vivre en touchant et mangeant l’hostie consacrée, sacralisée, est à notre portée en permanence. Il faut et il suffit que la conviction intellectuelle panenthéiste soit communiquée à la sensibilité par le truchement de l’imagination (en transdisciplinarité psychologique).

     C’est cela, « marche devant ma face (en ma présence à moi l’Éternel Amour) et sois intègre, irréprochable, parfait »  (Genèse 17, 1). Selon l’intuition « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8), « marche devant ma face » c’est vouloir être parfait dans l’Amour « comme le Père céleste est parfait », c’est-à-dire chercher à vivre pour les autres, tous les autres, y compris les êtres cosmique en écologie intégrale (et découvrir la « joie imprenable » (Jean 16, 22).)

* « Dieu est nécessairement présent à toutes choses, et ce intimement. »

 

     l’abeille contre la vitre

     qui ne comprend rien au verre

     n’admettant aucun revers

     se bat avec la sinistre

 

     c’est pourtant la transparence

     comme du verre de l’air

     qui donne accès à la chair

     mais dissimule le sens

 

     et le visage lui-même

     ne fait signe qu’à celui

     qu’à celle qui dans la nuit

     sait lui dire ce je t’aime

     qui voit plus loin que la chair

     en descendant si profond

     sous le grand plancher de verre

     que toute matière fond

 

     abeille quand sauras-tu

     que la vitre est un obstacle

     quand apprendras-tu le tacle

     du je qui aime le tu

 

17 février 2019

     Les théologiens chrétiens parlent de création continuée, leur dieu tout-puissant maintenant sa création dans l’être après l’avoir créée « au commencement ».

     La découverte de l’Évolution a mis à mal cette version biblique d’une création en six jours suivie du repos le septième jour. L’Évolution est une création continue et non une création continuée.

     Cependant les prophètes d’Israël s’étaient déjà opposés à la théorie d’origine sacerdotale d’une création en six jours qui faisait du repos du septième jour le sabbat sacré.  Isaïe en particulier: « Ne le sais-tu pas? Ne l’as-tu pas appris. C’est le Dieu d’éternité, l’Éternel, qui a créé les extrémités de la terre. Il ne se fatigue pas, il ne s’épuise pas. » (Isaïe 40, 28). Et donc, « je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre » (Isaïe 65, 17). Certes, il s’agit  de faire le bonheur d’Israël, et on peut prendre pour de simples images, « le loup et l’agneau mangeront ensemble, et le lion mangera de la paille comme le bœuf. » (Isaïe 65, 25). Il y a là cependant une mise en doute d’une création achevée.

     On trouve aussi une création permanente dans le renouvellement permanent qui  apparaît dans la nature. Dans le Psaume 104, l’idée d’une création primitive n’est pas abandonnée: « Il a posé les fondations de la terre afin qu’elle ne bouge jamais… » Mais il y a aussi la vision animiste d’un dieu qui fait jaillir les sources, qui fait pousser l’herbe pour les bêtes et la vigne pour le vin qui réjouit le cœur de l’homme, qui donne à chacun sa nourriture. « Tu envoies ton Esprit créer, tu renouvelles la face de la terre » (Psaume 104, 5, 14s, 30).

     C’est ce dynamisme animiste qu’est venu assumer la découverte progressive des phénomènes de l’Évolution. Et Bergson est allé plus loin dans la vision évolutive du cosmos en pensant le temps comme « durée » dans une  « évolution créatrice » qui fait apparaître de l’inattendu, de l’imprévisible.

     Pour Jacques Monod, cette évolution se fait dans le jeu de l’indétermination au sein de la détermination, dans ce qu’il a appelé ‘le hasard et la nécessité ». Mais ce hasard n’est qu’un mot qui exprime une incapacité de comprendre. Si l’on prend le mot « hasard » dans son sens mathématique, les chances d’apparition de nouvelles formes en continu dans l’Évolution sont tout simplement nulles, alors que ces apparitions sont multiples et continuelles.

     « L’évolution créatrice » que nous observons n’est pensable rationnellement que produite par une énergie intelligente. Ainsi la « durée » bergsonienne peut devenir le nom de l’Esprit de l’Être voilé en son œuvre incessante (Jean 5, 17).

 

     dans la vibrante touffe

     la première tu ouvres

     ton bec jaune au soleil

     pour que s’y émerveille

     le regard attentif

     de l’amoureux natif

 

     c’est à une fraîcheur

     que dans ta première heure

     tu invites les yeux

     comme un fruit délicieux

     qui ne peut se manger

     que d’un regard changé

 

     ce qui ne se possède

     dans le champ que lui cède

     au nom de la beauté

     notre nécessité

     demeure sans pourquoi

     inutile et sans voix

     dans le jardin d’hiver

     accueillant l’univers

 

     ainsi ouvrant la voie

     à la route du soi

     voilé sous la merveille

     qui se donne au soleil

     jonquille tu proposes

     le chemin de la rose

 

 

16 février 2019

     Penser la Causalité éternelle en termes d’Amour offre une explication rationnelle heureuse aux problèmes essentiels que se pose une conscience humaine.

     La Causalité de l’Amour respectueux des libertés justifie la part d’indétermination dans la détermination opérant dans l’Évolution du cosmos, dans sa force d’évolution et dans sa modalité d’évolution.

     L’énergie énorme qui œuvre dans notre univers n’est pas infinie et elle ne peut donc être cause d’elle-même. Elle implique une autre énergie, infinie, dont la conception échappe à notre sensibilité, à notre imagination, à notre intelligence.

      Pascal a pu dire que par la pensée il « comprenait » l’univers : « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends » (Pensées, éd. Sellier 145). C’était une façon de se rassurer, illusoirement car l’univers, les univers conçus dans leur succession nécessairement éternelle, échappent à notre pensée. Peut-être était-il victime de sa libido sciendi et de sa prétention à connaître la totalité de l’être, « le bien et le mal » selon l’expression hébraïque, et à être ainsi « comme Dieu » (Genèse 3, 5).

     La Causalité à l’œuvre dans l’univers échappe à l’univers. L’auto-création et l’auto-organisation ne peuvent être qu’illusoires, quelque explication scientifique qu’on puisse leur trouver. L’une des plus récentes est celle d’Ilya Prigogine avec la découverte des « structures dissipatives » qui rendent raison de la dynamique des forces à l’œuvre dans « l’évolution créatrice » bergsonienne par le jeu des équilibres et des déséquilibres, des irréversibles et des réversibles. Mais cette découverte explique le comment de l’Évolution et non sa cause.

     L’histoire de la pensée d’Ilya Prigogine et de la multitude des penseurs avec qui il a collaboré est aussi passionnante que les résultats auxquels il est parvenu au prix d’un entêtement admirable dans ses tâtonnements et ses corrections successives. Nous lui sommes redevables d’en savoir davantage sur l’intelligence à l’œuvre dans l’évolution de notre univers. Cette découverte du comment de l’Évolution s’accorde en tout cas avec le jeu de la détermination et de l’indétermination attribuable à l’Amour respectueux de la liberté de l’autre.   

      Mais encore une fois, l’auto-création et l’auto-organisation sont des concepts ineptes puisqu’ils font l’impasse sur la Causalité. Il devrait suffire d’évoquer l’auto-mobile qu’aucun effort d’imagination ne peut se représenter: une « auto » sans carburant (et sans comburant) est une folle chimère.

 

     quelle force en la jonquille s’élance

     surgissant de l’infime

     en secrète gésine

     du non-espace pour lui donner sens

 

     elle peut bien se donner des visages

     mais c’est toujours voilée

     en son intimité

     qu’elle poursuit son œuvre d’âge en âge

 

     à la comprendre en vaines tentatives

     le pensée se déploie

     et toujours se fourvoie

     au labyrinthe des chemins où vive

     Ariane aimante dévide le fil

     en le tirant du vide

     de son ventre gravide

     dans la caverne où la lumière filtre

 

     de cette profondeur notre jonquille

     en sa belle innocence

     nous murmure le sens

     comme en l’abîme l’étoile scintille

 

 

 

 

 

 

15 février 2019

     « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48). C’est une utopie en ce sens que c’est « impossible aux hommes mais possible à Dieu » (Luc 18, 27). C’est un but à se donner en s’y efforçant violemment (Matthieu 11, 12) dans le mouvement de l’Esprit. C’est le cœur de la Vérité dont le Fils de l’homme a voulu être le témoin (Jean 18, 37).

    Celles et ceux qui répètent « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » devraient au moins prendre conscience de leur souhait et de l’effort qu’il suppose. Sans illusion. Nous sommes toutes et tous encore « sous la Loi », dans la nécessité de la menace du bâton et de la promesse de la carotte, ce qui, en langage religieux, s’appelle la peur de l’enfer et l’espoir du paradis.

     Nous pouvons nous souvenir alors du gémissement de Rabi’a al ‘Adawiyya: « Qu’arriverait-il si l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer n’existaient pas? Hélas, personne ne voudrait adorer son Seigneur ni lui obéir. »

    La désacralisation par l’athéisme risque de mener au « sans foi ni loi », à l’exacerbation d’eros et de thanatos, au déchaînement des désirs, des libido sentiendi, sciendi et dominandi » dans le « moi qui se fait le centre de tout ». À voir le foisonnement des sites pornographiques sur le Net comme celui des jeux vidéos et des films de violence, et aussi sans doute des mouvements intellectuels refusant de donner sa part à l’intuition et à l’empathie dans la recherche du savoir, on pourrait regretter que le christianisme, en perte de vitesse en Occident, n’y exerce plus son rôle de bâton et de carotte sociales.

     « L’orgueil de la vie », « libido dominandi« , est bien vivant dans la volonté de dominer la terre. La géopolitique le montre aujourd’hui comme hier.

     N’est-ce pas la crainte pour leur propre avenir qui pousse les jeunes enfin conscientisés à engager le combat écologique? En viendront-il à l’écologie profonde, intégrale, où le souci de soi s’étend au souci de tout être vivant, de tout autre? Le « soyez parfaits » du Fils de l’homme les y invite au nom de l’Éternel Amour. Reconnaissent-ils cette invitation dans les paroles de Rabi’a al ‘Adawiyya?

« Ô Seigneur, si je t’adore par peur de l’Enfer, brûle-moi en Enfer.

Si je t’adore par désir du Paradis, exclus-moi du Paradis

Mais si je t’adore pour toi seul, ne me refuse pas ta Beauté éternelle. »

Elle devait avoir reconnu que la Beauté éternelle ne se possède pas. Elle vivait encore cependant, semble-t-il, dans une théologie de la transcendance. Avec l’Évangile, il ne s’agit pas d’adorer, mais d’Aimer, et d’Aimer, non l’Éternel que l’on ne voit pas, mais les autres, que l’on voit: « Si quelqu’un dit « j’aime Dieu » et qu’il n’aime pas son frère, il ment, car celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu, qu’il ne voit pas? » (I Jean 4, 20).

 

     les plis du lit défait font un arrangement

     où un œil attentif recherche la beauté

     que l’aube réveillée dévoile à la clarté

     en quête d’une vie servante de l’amant

 

     mais la pure beauté échappe à tout désir

     auprès de l’infini qui ne manque de rien

     se nourrissant du don qui s’appelle le bien

     et dont la joie échappe aux griffes du plaisir

 

     l’œil enfin nettoyé en quête de sa trace

     la découvre discrète aux replis de la terre

     tout comme aux fleurs des champs et aux oiseaux de l’air

     selon que plus ou moins leur souvenir s’efface

     ou trouve dans la main du peintre qui l’admire

     dans son âme en écho de sa forme parfaite

     guidant le pinceau sûr en danse d’une fête

     qui se perpétuera au-delà du désir

 

     l’œuvre d’art qui échappe à la griffe de l’or

     est comme l’éphémère au pli qui se défait

     où l’incompréhensible à la raison déplaît

     qui dans le lit refait retrouve son trésor

 

 

 

 

 

14 février 2019

     « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. Voilà pourquoi le Fils de l’homme est maître même du sabbat. » (Marc 2, 27). Cette parole du Fils de l’homme, sa désacralisation du sabbat, a logiquement provoqué la fureur (anoias) des maîtres à penser présents, qui ont dès lors cherché à le perdre.

     Voilà qui donne à penser au sacré, fondement de toute religion, voilà qui permet de prendre conscience de la révolution que constitue le message du Prophète qui se présentait simplement comme fils de l’homme ou fils d’homme (Le Psaume 8, 4 montre bien qu’il s’agit d’un terme synonyme d’homme: « Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui, le fils de l’homme, pour que tu prennes soin de lui? »). On a de même « fils de la résurrection » pour signifier « ressuscité » (Luc 20, 36).

     Il faut bien constater que dès ses débuts le christianisme et ses maîtres à penser ont refusé d’entendre la désacralisation opérée par le Fils de l’homme, montrant qu’ils n’avaient pas les oreilles capables de l’entendre. Ils ont fait du sabbat sacré le dimanche sacré (les musulmans en ont fait le vendredi sacré).

     La permanence du sacré, tout particulièrement le sacré des Écritures, dont les maîtres à penser chrétiens se sont attribué le monopole de l’interprétation, a permis à l’Église  d’assurer sa domination sur ses fidèles. Il suffit cependant de désacraliser les Écritures, d’en faire une lecture selon l’Amour, pour y découvrir la Vérité dont le Fils de l’homme a témoigné (Jean 18, 37).

     C’est cette Vérité de l’Amour qui permet de reconnaître que la mort d’Ananias et Saphira, prétendument pour avoir menti à l’Esprit-Saint (Actes 5, 3, 10) a surtout servi à assurer la permanence de la religion, de la crainte sacrée essentielle à toute religion, et qui a terrorisé nombre de croyants, y compris notre grand Pascal affrontant effrayé le mystère de l’enfer. « Une grande crainte s’abattit sur toute l’Église » (Actes 5, 11).

     L’Église demeure aux mains du sacerdoce, et le sacerdoce ne peut subsister que par le saint et sacré « sacrifice de la messe ». Si la parole des prophètes l’emportait, « je veux  l’amour et non les sacrifices » (Osée 6, 6), l’Église disparaîtrait au profit du Royaume.

     Alfred Loisy l’a déploré: « Jésus a annoncé la Royaume, et c’est l’Eglise qui est venue ». Il  a logiquement été banni, excommunié (seulement excommunié parce que le pouvoir affaibli de l’Église ne lui permettait plus de le faire mettre à mort).

     La désacralisation par l’Amour n’a rien à voir avec la profanation des lieux de culte dont on observe un regain ces jours-ci. L’Amour respecte toutes les convictions religieuses et idéologiques dans leurs expressions et manifestations (comme les diverses orientations sexuelles). L’Amour invite les fidèles et tenants de toutes les religions et de toutes les idéologies à « dialoguer » selon l’Amour, non selon leurs crédos et leurs doctrines où le dialogue est logiquement voué à l’échec.

 

     pluie de saphirs de diamants de topazes

     que le gazon de l’aube offre au soleil ardent

     sais-tu pourquoi tu joues à ce jeu innocent

     de la beauté fragile au bord des longues phrases

     que se récite l’œil  attentif de l’amant

 

     n’es-tu pas cette pluie que fait tomber l’amour

     sur les bons les méchants les justes les injustes

     sur les plus raffinés comme sur les plus frustes

     et sans compter les heures en la longueur des jours

     et des années aux chênes et aux maigres arbustes

 

     il en sera demain tout comme aux jours antiques

     lorsqu’un œil attentif à l’aube silencieuse

     s’ouvrait et contemplait les pierres précieuses

     de la rosée des mondes paléolithiques

     offerte par l’amour à ses âmes pieuses

 

13 février 2019

     Il est profitable d’y voir clair dans les utilisations du mot « sacré ». Nos dictionnaires en donnent quatre sens principaux, entrelacés:

1. Il est l’opposé du profane, dont il est absolument séparé.

2. Il est religieux, lié au culte et à l’éthique.

3. Le sacré religieux inspire des sentiments de crainte.

4. En dérive ce à quoi l’on doit un respect absolu, ce qui est de la plus haute valeur.

     Si l’Évangile désacralise le monde, l’espace sacré (Jean 4, 20-23), le temps sacré (Jean 5, 16s) et donc implicitement l’ensemble du cosmos spatiotemporel, c’est qu’il attribue « la plus haute valeur » à l’Esprit Infini et Éternel comme Amour de pure altérité. Toute personne, tout être, à la mesure de sa participation à cet Amour, à sa nature, à sa substance (II Pierre 1, 4) y devient « sacré » au sens 4.

      « L’Amour bannit la crainte » (I Jean 4, 18) du sacré au sens 3. Mais la désacralisation est fatalement ambiguë. Elle signifie le plus souvent un affranchissement de la crainte dans un athéisme dont elle est inséparable. Elle inspire, de proche en proche, une rejet des valeurs du sacré telles que « l’amour sacré de la patrie » de notre Marseillaise, la perte du respect envers ses représentants et ses symboles. C’est ainsi que certaines manifestations des « Gilets Jaunes » ont eu une couleur de désacralisation, allant par exemple jusqu’à l’exécution en effigie  du Chef de l’État…

     La désacralisation par l’Amour est d’un tout autre ordre. Elle dissout la séparation entre le sacré et le profane en accordant « la plus haute valeur » à toute personne humaine, et puis, de proche en proche aux non-humains, aux bêtes, aux arbres, aux rochers, aux sites, à la nature, au cosmos tout entier en haute valeur reconnue, imaginée, ressentie, agie.

 

 

     l’arbre qui chante

     dans le violon

     redit selon

     ce qui le hante

     la relation

 

     c’est la nation

     de nos forêts

     en ce qu’agrée

     l’instauration

     de nos orées

 

     valeur sacrée

     de la limite

     quand elle invite

     qui s’y décréent

     les pathétiques

     dominations

     et possessions

     de la critique

 

     car le violon

     accomplit l’arbre

     qui se désarme

     chantant selon

     son dernier charme

 

12 février 2019

     Pour les sensibilités écologiques endormies ou simplement ensommeillées face à l’évidence intellectuelle de l’effondrement de la vie sur la Terre, il est profitable d’établir ou de rétablir le chemin de la prise de conscience à la prise d’émotion.

     Dans great tide rising, Kathleen Dean Moore cherche à encourager cette prise d’émotion en renouvelant les contacts sensibles avec la nature:

« Sortez, fermez la porte derrière vous. Peut-être a-t-il plu toute la soirée, la lune qui apparaît entre les nuages brille sur les rues mouillées et sur les silhouettes des érables effeuillés… Peut-être est-ce marée basse, l’air diffuse une odeur de varech… Marchez, marchez jusqu’à ce que votre cœur déborde. Vous vous souviendrez alors pourquoi vous faites tant d’efforts pour protéger cette Terre bienaimée et pourquoi vous le devez » (p. 267).

     Ainsi peut-on éveiller réveiller les entrailles écologiques et les accorder à l’évidence intellectuelle du combat nécessaire pour sauver la Terre, où il s’agit, maintenant qu’il est si tard, de faire « la différence entre un monde devenu simplement désagréable et un monde inhabitable. » (p. 169)

     Et pourtant il faut, chez certaines certains, lutter contre un désespoir démotivant face à l’horreur qui vient. C’est à quoi s’efforcent les auteurs de Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre).

     Difficile alors de savoir pour chaque conscience, selon son profil psychologique particulier, quelle doit être l’attitude la plus humainement efficace pour prendre sa part dans le combat pour les vivants sur notre Terre. L’énergie du désespoir, cela aussi existe, et cela peut renverser le juggernaut  du capitalisme international qui n’a que faire de l’avenir de la Terre. Peut-être.

     On peut en tout cas garder la conviction qu’en se voulant guidée par l’esprit de l’Amour Éternel, une conscience saura trouver les actions à entreprendre selon sa nature et selon sa surnature.

 

     les ailes des corbeaux là-bas qui brillent

     en se posant

     sur le grand champ

     sont d’un métal étonnant qui s’habille

     d’un autre temps

 

     de combien de générations faut-il

     se souvenir

     pour se vêtir

     d’une tenue aux teintes plus subtiles

     de l’avenir

 

     leurs ancêtres se sont repus de chair

     sur les grands champs

     où les mourants

     gémissaient leurs derniers chants de guerre

     en maudissant

     peut-être les puissants aveugles au sacrifice

     de mille vies

     à leurs envies

     insoucieux de leurs fils et de leurs petits-fils

     en leur survie

 

     les ailes des corbeaux sur les champs de bataille

     de l’avenir

     pourront se dire

     d’un métal éclatant les grandes funérailles

     dans un soupir

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

    

 

11 février 2019

     « Sans séparation et sans division », cela s’applique aussi aux diverses fonctions du psychisme humain. On parle généralement d’intelligence, d’imagination, de sensibilité, d’inconscient, mais il est profitable de reconnaître leurs relations.

     Si l’on admet que la pensée occidentale insiste sur la séparation dans tous ces domaines et qu’elle attribue à l’intelligence un rôle souverain aux dépens de l’imagination « maîtresse d’erreur et de fausseté », de la sensibilité, et davantage encore de l’inconscient, on peut expliquer, entre autres, pourquoi l’intelligence comprend l’imbécilité de vouloir une croissance illimitée sur une planète aux ressources inévitablement limitées sans nécessairement entraîner l’action que cette situation exige.

     La compréhension intellectuelle de la crise écologique n’entraîne pas une action écologique à la mesure de l’évidence de sa nécessité. Ainsi continue-t-on à faire de la croissance une condition nécessaire à la baisse du chômage alors que des actions écologiques entraîneraient une demande d’emplois à la mesure même de l’urgence et de l’ampleur de ces actions.

     Il faudrait donc que la conviction cérébrale devienne une conviction viscérale, que l’évidence intellectuelle devienne une émotion. Comment peut-on espérer établir le  passage de l’une à l’autre? Sans doute par l’imaginal, cette imagination reconnue comme créatrice dans la pensée soufie iranienne: le ‘alam mithâli*, mundus imaginalis, « un monde qui n’est plus le monde empirique de la perception sensible, tout en n’étant pas encore le monde de l’intuition intellective des purs intelligibles. Monde entre-deux, monde médian et médiateur » (Heury Corbin, L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabi, 2ème édition, p. 7).

* Il est intéressant de noter que le mot « mithâl » en arabe est l’équivalent du mot « mashal » en hébreu.

     L’intérêt de l’imagination vraie réside dans sa fonction médiatrice qui opère dans les deux sens: du sensible à l’intelligible, mais aussi de l’intelligible au sensible. C’est en imaginant l’effondrement écologique dans des images de catastrophe que l’idée scientifique peut devenir moteur d’action en touchant la sensibilité, ouvrant ainsi la voie à une action passionnée, voire violente pour sauver la planète.

     Dans l’autre sens, l’expérience sensible, par exemple de la beauté, peut conduire par la médiation de l’imagination, à l’intuition de la Beauté Éternelle qui en est la cause. En témoigne l’expérience sensible et mystique du soufi Ibn ‘Arabi:

     « Celle qui fut pour Ibn ‘Arabi à La Mekke ce que Béatrice fut pour Dante, fut, certes, une jeune fille réelle, mais en même temps comme telle, elle fut aussi « en personne » une figure théophanique, la figure de Sophia aeterna » (L’imagination créatrice… p. 84).

(lire également le prélude à la deuxième édition de Corps spirituel et Terre céleste, « pour une charte de l’Imaginal » (1979) du même Henry Corbin.)

 

     Comme on peut passer d’une prise de conscience intellectuelle de l’essence du Dieu-Agapè à une prise d’émotion par la médiation de l’imagination et ainsi à une action au service des autres, on peut aussi passer de la prise d’émotion, des « entrailles » (Luc 10, 33), des autres dans leur misère à la prise de conscience de l’Être de l’être comme Altérité-Agapè.

     le chant de ce roitelet

     bondissant d’un arbre à l’autre

     éveille une émotion nôtre

     venue ici ruisseler

 

     entendre que se déplace

     sa voix rapide et tonique

     anime une dynamique

     dans l’abîme de l’espace

 

     ce que fait sa signature

     pour une oreille attentive

     est une nuance vive

     plus que celle de nature

     à se confondre en la race

     où s’est d’abord signalée

     son appartenance claire

     à un peuple de l’éclair

 

     son écho dans la mémoire

     et les ondes du silence

     y fait ruisseler le sens

     de l’être dans son histoire

10 février 2019

     Il n’y a rien de spirituellement nouveau depuis la découverte par Yeshoua de Natsèrèt  de la Vérité de l’Éternel, à savoir, comme il est écrit noir sur blanc dans la Première Épître de Jean, que « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8).

     Cependant cette Vérité de l’Être n’a toujours pas été reconnue et diffusée par le christianisme qui était censé le faire, et par ailleurs, même là où elle a été partiellement reconnue, comme depuis peu avec cette petite phrase d’Urs van Balthasar, « Seul l’Amour est digne de foi », elle n’a pas été explorée dans la totalité de ses implications.

     C’est cependant ce à quoi s’applique le site Spiritualité de l’Altérité et ce qui justifie son existence. D’une part, reconnaître que « Dieu est Amour » et que « Seul l’amour est digne de foi », c’est rendre obsolète la religion fondée sur la croyance en un dieu sacré tout-puissant, qui n’est que le fantôme des deux forces cosmiques d’attraction-philia et de répulsion-neïkos qui habitent l’inconscient humain.

     D’autre part, parmi les implications de la Vérité de l’Être de l’être Agapè, il y a la conviction que notre monde est « le meilleur des mondes possibles » de Leibniz, conviction qui est indéfendable dans une théologie du dieu tout-puissant et qui a, à juste titre, été ridiculisée par Voltaire et quelques autres, tout récemment encore par Michel Onfray.

     Le « mal », s’il faut l’appeler par ce nom, est cohérent dans une théologie d’un « dieu » Agapè. Aimer l’autre d’Agapè, c’est en effet le vouloir libre, et la liberté implique la capacité de mal faire, c’est-à-dire de ne pas Aimer. Et cette liberté ne fait que prolonger l’indéterminisme du cosmos, que l’on qualifierait aussi de liberté si l’on ne coupait pas radicalement le cosmos de l’humain.

     C’est cette liberté-indéterminisme qui a permis depuis l’origine de notre univers la diversification quasi anarchique des minéraux, puis des végétaux et des animaux, se prolongeant dans la diversification humaine des ethnies, des langues, des cultures, des opinions et inclinations jusqu’à la diversité des personnes chacune unique en elle-même et dans ses relations avec les autres personnes et avec les animaux, les végétaux, les minéraux, les sites, en écologie intégrale… Là encore, de toute évidence, la liberté que l’Agapè éternelle donne aux autres implique leur capacité à refuser d’Aimer, c’est-à-dire à faire le mal. La possibilité du « mal » dans l’indéterminisme et dans la liberté fait partie intégrante du « meilleur des mondes possibles ». C’est tout bête.

 

     on les appelle les nuages

     puisqu’il faut bien les appeler

     mais ils ont chacun nouveau-né

     correspondant à son visage

     changeant unique interpelé

     à son passage salué

     ce que l’autre dit en images

    

 

9 février 2019

     Sauver la féminité, sauver la nature, même combat. C’est ce que pensent un certain nombre de féministes, dont la conscience et les motivations restent d’ailleurs équivoques, car elle peuvent s’inscrire dans l’éternelle guerre des sexes et donc sur le même terrain que la domination patriarcale.

     Car il s’agit de sauver la féminité plutôt que les femmes en prenant conscience que la féminité fait partie de l’humanité de tous les humains au même titre que la masculinité et que toutes deux devraient se vivre selon l’altérité de la complémentarité dans la conscience de tous les hommes et de toutes les femmes.

     On a pu soutenir récemment que « le patriarcat a imposé l’idée que le féminin était l’apanage exclusif des femmes, autrement dit que les émotions, le soin ou la vie intérieure, par exemple, ne pouvaient pas se trouver chez un homme, un « vrai ».  De même les femmes n’étaient pas supposées faire étalage de qualités perçues comme masculines, telles que le raisonnement, l’action, la capacité à défendre un territoire, l’agressivité, etc. » *

     Aux hommes l’exclusion, la séparation, aux femmes l’inclusion, la confusion. D’où, sous le régime patriarcal, la séparation de la nature et de la culture, la domination de la nature poussée jusqu’à l’exclusion des relations de communion avec elle.

     On peut donc tenir que la crise écologique de notre planète, qui menace de mener à un effondrement quasi inévitable, est le résultat du triomphe de la masculinité patriarcale accentué avec la Renaissance et les  Lumières qui ont cherché à éliminer la part d’ombre de l’humain en exaltant la raison aux dépens du cœur.

     Le respect de l’humanité, réaliste, conforme à l’Etre de l’être, de l’Éternel Amour, est de vivre dans l’Altérité, qui implique la réciprocité du féminin et du masculin en chaque être humain et entre tous les humains.

     L’homme qui ne fait pas droit à son anima féminine, la femme qui ne fait pas droit à son animus masculin sont des humains déséquilibrés que l’on peut tenir comme en désaccord avec la Vérité de l’Amour d’Altérité dont Yeshoua a été le témoin, et qui du même mouvement déséquilibrent la relation entre le genre humain et la nature, entraînant la menace de l’effondrement écologique.

     L’humain premier est, selon sa condition et par nature, cœur et raison « sans séparation et sans confusion », en prélude à la condition et surnature de l’humain dernier, homme et dieu « sans séparation et sans confusion » comme l’a été le Fils de l’homme.

*Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle. Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), p. 243.

 

 

     la tribu croassante

     signale son passage

     en incessant ramage

     au ciel des mille sentes

 

     sans savoir elle sent

     en allant où s’en va 

     son destin immédiat

     dans l’averse et le vent

 

     au tréfonds de son âme

     parlent à ses neurones

     les messages que donne

     la mère où se réclame

     la terre tout entière

     en mille parentés

     d’ombres et de clartés

     depuis l’éternité

 

     chaque croassement

     est appel ou réponse

     où se redit l’annonce

     d’autres commencements

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

     

 

8 février 2019

     Le Deus sive Natura de Spinoza s’interprète généralement comme un panthéisme, mais le texte de L’Éthique est suffisamment obscur et complexe pour autoriser une interprétation panenthéiste, un peu comme la formule de l’advaïta des Upanishad, la non-dualité, s’est prêtée au cours de l’histoire à une interprétation non-moniste dans le courant de  l‘Advaïta-Vishishta, la non-dualité tempérée, corrigée.

     La présence de l’Être de l’être à tous les êtres établie par Thomas d’Aquin, « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » (Dieu est nécessairement présent en toutes choses, et ce intimement), incline à une interprétation panenthéiste du monde: Dieu-en-tout et non Dieu-tout.

     Lorsque le Fils de l’homme a pu dire « Je Suis » en écho de l’intuition de Moïse face à l’Éternel (Jean 8, 58. Exode 3, 14), il s’est assimilé à l’Éternel Amour, mais on peut penser que c’était aussi une invitation à celles et ceux qui avaient des oreilles pour l’entendre à prendre conscience de leur « soi » divin, à réaliser le « toi en moi et moi en toi » qu’il vivait dans son intimité, intimior intimo, avec son « Père » (Jean 17, 21). N’est-ce pas cela la « participation à la nature divine » (II Pierre 1, 4) ?

     Il s’agit d’une advaïta tempérée, corrigée, et cette correction est essentielle parce que l’intimité est une participation à la nature divine et non une absorption en elle. Car l’Amour est altérité et écarte donc le panthéisme moniste tel que le Deus sive Natura de Spinoza est généralement interprété.

     L’implication éthique de cette ontologie devrait être évidente. C’est celle de l’effort « violent » pour entrer dans le « Royaume des cieux » (Matthieu 11, 12), celui de tout faire pour vivre de l’Amour de tous les êtres en participation à l’Amour Éternel, de nous préoccuper et occuper des autres plus que de nous-mêmes et de notre « moi haïssable » en ses désirs de posséder, comprendre et dominer les autres selon l’éthique du monde (I Jean 2, 16)…

 

     les étoiles notre poussière

     vivent en nous de leur désir

     un jour peut-être d’accomplir

     l’au-delà de leurs cimetières

 

     le temps ne fait rien à l’affaire

     ou plutôt si mais autrement

     que nous le pensons couramment

     au rythme de notre carrière

 

     au regard de l’éternité

     les années-lumière s’écrasent

     en perdent toute leur emphase

     dans cette étrange égalité

     où tout se réduit à zéro

     pense-t-on face à l’infini

     sauf à compter sur le déni

     des héroïnes des héros

 

     la poussière en nous qui éclate

     du rire des antiques dieux

     espère enfin que vienne mieux

     que le royaume que l’on rate

    

    

 

    

7 février 2019

     Sentir-Penser avec la Terre (Arturo Escobar, Sentirpensar con la tierra) va bien avec la réhabilitation du  principe de similitude en dialogue avec le principe d’identité.

     L’exclusion du principe de similitude de la pensée « politiquement correcte » de l’Occident a conduit à la séparation de la nature et de la culture, de la matière et de l’esprit, du cœur et de la raison, de la féminité et de la masculinité.

     On conçoit que ce déséquilibre soit lié au patriarcat, à la domination de la femme par l’homme, et aussi à un féminisme superficiel pensé en termes de pouvoir, alors que la féminité présente sous la forme d’une anima plus ou moins puissante dans l’inconscient de l’homme est une force d’équilibre fécond pour la société tout entière, pour la civilisation humaine dans sa relation avec le cosmos.

     Arthur Rimbaud a pu écrire, « quand sera brisé l’infini servage de la femme, elle sera poète elle aussi ! » Il sentait-pensait, en faisant droit à son anima, que la poésie est féminine et qu’elle s’exprime au nom de la similitude et dialogue « entre tout et tout » comme l’a dit Christian Bobin.

     Retrouver le chemin de la similitude, s’exprimer en langage mashal, a conduit le Fils de l’homme à s’impliquer dans la réhabilitation de la femme comme il l’a fait, et comme l’a fait dans son sillage l’église catholique avec son culte de la Vierge Marie malgré son ambiguïté patriarcale. Et ces retrouvailles de la femme dans l’Évangile invitent à la réhabilitation du non-humain, de la nature animale, végétale, minérale, terrienne, finalement de tout autre en s’appuyant également sur le principe de similitude.

     Le beau nom par lequel le Fils de l’homme a appelé sa mère n’est pas « mère » mais « femme » (Jean 2, 4. 19, 26), sachant que sa mère, comme ses frères et sœurs selon l’esprit étaient en mashal celles et ceux qui avaient des oreilles sensibles à la parole de son évangile et qui faisaient la volonté de l’Amour (Luc 8, 21).

      Nous pouvons nous demander si le Fils de l’homme ne sentait-pensait pas en écosophiste avant l’heure, vivant le cosmos du soleil, de la pluie, de la graine… selon une connaissance conforme à la vision du monde de l’Éternel Amour.

     L’écologie « profonde », « intégrale » est une écosophie qui, sentant-pensant, donne toute sa place à la féminité, celle des femmes en leur conscience féminine et celle des hommes en leur anima inconsciente.    

 

     ce sont les insaisissables

     de nos hauteurs partagées

     où l’eau enfin dégagée

     révèle un inconnaissable

 

     on les a dit merveilleux

     les nuées sont merveilleuses

     aussi lorsque sommeilleuses

     elles pensent à nos aïeux

 

     dans son mariage avec l’air

     l’eau enfante mille songes

     en nuages où se replonge

     jusqu’au cœur de ses déserts

     l’âme en quête de torrents

     où vient s’abreuver la vie

     pour rimer avec l’esprit

     en ses dix mille parents

 

     alors en levant les yeux

     contemple et vis en hauteur

     l’inconnaissable splendeur

     devant l’infini des cieux

    

 

    

    

    

 

6 février 2019

     Si la poésie est « un dialogue de tout avec tout » comme l’a dit le poète Christian Bobin, c’est qu’elle exprime la parenté universelle des êtres en l’Être de l’être. Et la poésie de Christian Bobin est tout entière la mise en œuvre du principe de similitude qui gouverne cette parenté.

     Un exemple parmi d’autres donné par C. Bobin est justement pris chez un autre poète, Paul Éluard: « L’Amour la solitude. Ils ne sont même pas séparés par une virgule… comme les deux yeux d’un même visage… ce n’est pas séparable ». (Qu’importe que l’on pense plutôt à André Comte-Sponville).

     C’est bien pourquoi, même si « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » a pu donner lieu à de fausses interprétations psychologiques, cette interprétation est impensable dans la pensée du Fils de l’homme. C’est une image mashal comme le sont un grand nombre des images des poètes, celles de Bobin en particulier.

     L’existence même du mashal réfère à la non-confusion comme à la non-séparation de la nature et de la surnature, à la continuité d’accomplissement de la « chair » à « l’esprit » au sens où le Fils de l’homme a employé ces mots. C’est la séparation entre le « monde » et le « Père », entre le fini et l’infini, entre le temporel et l’éternel. Mais en raison de l’accomplissement de la Loi dans la Grâce, cette séparation n’est pas totale.

     La bonne nouvelle de l’Évangile, c’est en effet qu’il existe un passage, une porte, étroite sans doute (Matthieu 7, 13s) mais réelle pour entrer dans le Royaume des cieux par l’Esprit de l’Amour Éternel qui est donné à toute conscience qui y aspire avec force.

     Cette non-séparation réelle entre le « monde » et le « père », cet accomplissement du premier dans le second n’est pas une confusion. Ce n’est pas un panthéisme mais un panenthéisme. Ontologique d’abord et puis existentiel. Dès l’origine, « en lui nous avons la vie, le mouvement, l’être » (Actes 17, 28), mais ce n’est que par la conjonction de la volonté et de la grâce dans la pleine liberté que nous pouvons devenir « participant de la nature divine » (II Pierre 1, 4). Alors, c’est « toi en moi et moi en toi » (Jean 17,21).

Ontologiquement d’abord, existentiellement ensuite, on peut comprendre que la participation à l’Être induise une parenté des êtres telle que le mashal et le langage poétique l’expriment dans un « dialogue de tout avec tout ». L’attrait qu’exerce sur nous la poésie est en partie attribuable à la vérité profonde de la parenté des êtres que nous y ressentons.

 

     ce sera toujours comme

     le livre où chaque phrase

     en toute autre résonne

     comme une antonomase

 

     aux autres le semblable

     fait un signe amical

     ou hostile mais capable

     de donner un signal

 

     as-tu vu l’araignée

     retirer de son ventre

     le fil qui fait régner

     le bonheur de se prendre

     dans l’infini réseau

     du monde des étoiles

     arrangeant leurs faisceaux

     en une unique toile

 

     sur les dix mille pages

     écrit dix mille phrases

     afin que d’âge en âge

     vive la paraphrase

    

    

    

 

    

 

 

 

5 février 2019

     Notre parenté avec tous les êtres, en particulier avec tous les êtres vivants à proportion de nos similitudes, peut nous être un encouragement et une préparation à une éthique de l’Amour de pure altérité.

     On connaît la défiance de la plupart des milieux médicaux occidentaux à l’égard de l’homéopathie qui, depuis peu, n’est plus remboursée par la Sécurité Sociale. L’homéopathie se fonde sur une intuition déjà présente chez Hippocrate (- 460- -377) et théorisée par Hahnemann ( 1755-1843) à partir d’observations selon lesquelles le semblable peut guérir le semblable, par opposition à l’allopathie qui guérit par les contraires.

     Une médecine matérialiste physique incline presque nécessairement à considérer l’homéopathie comme une illusion. La vaccination, que très peu de médecins occidentaux remettent en cause, est cependant fondée sur des observations proches de celles qui ont conduit à la médecine homéopathique.

     Comme dans d’autres domaines, la sagesse est ici de ne pas confondre le bébé avec l’eau du bain. Le principe de similitude a conduit à des outrances inacceptables par inobservation du principe d’identité, dans l’alchimie et dans l’astrologie en particulier.

     En spiritualité, nous pouvons observer que le principe de similitude fonde et justifie l’usage du mashal, dont le Fils de l’homme a fait un usage constant. Et il ne s’agit pas seulement de tout ce qu’il a dit en commençant par la formule , « Le Royaume des cieux est semblable à… », mais de ce qu’il a dit du Père des cieux, du pardon et du don en particulier.

     L’erreur des croyants a été et demeure celle de comprendre littéralement, physiquement selon le principe d’identité, des paroles qui ne sont vraies que spirituellement selon le principe de similitude. Il y a en particulier l’erreur de croire à la résurrection de la chair, alors même que le Fils de l’homme a affirmé que ses paroles étaient « esprit et vie » et qu’elles n’avaient donc rien à voir avec « la chair » spirituellement inutile (Jean 6, 63). Il y a aussi  l’erreur de croire que nous sommes sauvés par le sang du Christ (Hébreux 9, 12. Romains 5, 9. Apocalypse 5, 9…) alors que ce que le Fils de l’homme a révélé ne relève pas de « la chair et du sang » (Matthieu 16, 17).

     La prise en compte du principe de similitude et la prise en compte du principe d’identité sont valides et profitables lorsqu’on les fait dialoguer « sur la terre comme au ciel ».  

     Le dialogue entre croyants et incroyants gagnerait à observer cette distinction entre l’identité et la similitude, comme à les employer dans leurs domaines respectifs « sans séparation et sans confusion » entre le spirituel le matériel.

 

     la chair est triste et lasse

     d’avoir donné la vie

     qui surgit et qui passe

     le relais à l’esprit

 

     elle se met en marche

     dans l’ombre de la nuit

     avance d’arche en arche

     vers le monde qui luit

 

     c’est depuis l’origine

     que l’inspire l’esprit

     et l’air qui la raffine

     et demeure incompris

     la pousse vers la mort

     afin d’y accomplir

     le désir qui la sort

     au-delà du plaisir

 

     l’esprit donne de voir

     pour la première fois

     et enfin de pouvoir

     chanter l’hymne à la joie

    

    

 

    

 

 

 

 

4 février 2019

     Les consciences qui se sensibilisent au dialogue interreligieux, pourquoi le font-elles? quelles sont les causes de leur sensibilisation?

     Lorsque ces consciences découvrent un « dialogue interreligieux fondé, non sur les débats théologiques, mais sur la rencontre interpersonnelle et sur le « faire ensemble »  comme cela semble bien être le cas dans la démarche du pape François au cœur de l’Islam des Émirats Arabes Unis, on se réjouit et on espère, car cela respire l’Éternel Amour.

     C’est l’abandon du prosélytisme, de la volonté de posséder, comprendre et dominer, contrairement à ces discussions théologiques où l’on tend quasi nécessairement à vouloir « comprendre » l’autre, c’est-à-dire à le posséder et dominer. On peut y voir une révolution, car le prosélytisme préside depuis des siècles aux relations entre les convictions, qu’elles soient religieuses ou irréligieuses.

     Il s’agit de rencontrer l’autre quel qu’il soit dans sa personne unique et donc inintelligible, inaccessible aux concepts qui, par définition, sont généraux. Telle qu’en elle-même, une personne reste en effet voilée dans le mystère de son eccéité.

     Il s’agit de « faire ensemble », de se trouver des actions communes positives, celles dont dans toutes les religions et idéologies on invite justement à se préoccuper en s’occupant des autres, à proportion de leurs besoins, en particulier ceux que décrit le mashal du Jugement dernier: affamés, assoiffés, nus , malades, prisonniers migrants… (Matthieu 25, 35s).

     Des actions de plus en plus désintéressées, où la main gauche ne se soucie plus, pour s’en réjouir égoïstement, de ce que fait la main droite, attirée qu’elle est par l’Esprit de l’Être qui « seul est bon » (Matthieu 6, 3. Luc 18, 19).

     Il s’agit en fait de Vivre la Vie de l’Éternelle Dilection dans la relation « sans séparation et sans confusion », « toi en moi et moi en toi… rendus parfait dans l’unité » (Jean 17, 23).

     Tel est le but dernier, mais en chemin, il faut savoir garder conscience du désir de prosélytisme qui habite les autres comme nous-mêmes, du désir de gagner l’autre à sa propre conviction. Cette conscience éthique est aussi une conscience psychologique qui repère en soi-même comme en l’autre la rémanence du prosélytisme des forces du monde dans  » le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16).

 

     il te faut partir vers cet autre pays

     car tes racines sont là-bas

     où tu ne sais ce par ton peuple haï

     que sera ton dernier repas

 

     en ce pays tu ne possèdes rien

     et tu ne peux y espérer trouver

     ni même rechercher des biens

     seraient-ils biens publics ou biens privés

 

     c’est le même air bien sûr qu’on y respire

     mais on raconte que les vents

     y chantent les histoires d’un désir

     de ce qu’on ignorait avant

     et que l’eau de ses puits plus que des tiens

     est celle d’une profondeur

     qui ignore ce que l’histoire

     de nos plaisirs et de nos pleurs

     nous a longtemps forcés à croire

 

     dans le pays que je te montrerai

     les racines plongent profond

     ce que tu aimerais ou haïrais

     dans le vent et dans l’eau s’y confond

    

    

 

    

3 février 2019

     Ce n’est pas dans l’histoire mais dans la nature que le Fils de l’homme a puisé la matière de ses meshalim, de ses images du Royaume. Si le passé d’Israël l’a intéressé, ce n’était pas le passé de la sortie d’Egypte, de la conquête de la Terre Promise et de Moïse, mais celui des prophètes dans la mesure où ils avaient été la voix de l’Esprit qui les inspirait et qui l’inspirait.

     Ainsi de sa reprise du texte d’Isaïe,  » l’Esprit du Seigneur est sur moi… » (Luc 4, 17) qui le conduit, avec Élie et Élisée, à s’intéresser aux non-juifs, à des gens qui n’appartiennent pas à la terre promise et désormais sainte, provoquant ainsi la haine des juifs.

     Sa désacralisation de la religion d’Israël fondée sur le Temple et sur le Sabbat (Jean 4, 5)va de pair avec sa vision de la nature comme enseignement du Royaume par le truchement des paraboles meshalim selon le principe de similitude: « Le Royaume des cieux est semblable à… »

     On a accusé le christianisme d’acosmisme (Michel Onfray), mais la parole du Fils de l’homme s’est nourrie de la contemplation du cosmos. Cherchez l’erreur…

     La prédication chrétienne ne néglige pas les leçons du cosmos, mais il est absent du credo, et les théologiens chrétiens affirment que le christianisme est une religion fondée sur l’histoire et non sur la nature comme l’est celle des « païens ». On n’a pas oublié « si le grain de blé ne meurt… », mais ce mashal disparaît en théologie, remplacé par « il a été crucifié sous Ponce Pilate, est ressuscité le troisième jour… » l’histoire y supplante la nature.

     La sagesse mashal du grain de blé est la sagesse de la mort, mort qui n’est pas la conséquence d’un prétendu péché originel. Pour le Fils de l’homme, la mort n’a pas été un sacrifice, mais « le passage de ce monde à son père » (Jean 13, 1). Sa mort n’a pas été une victoire sur la mort comme le prétend le christianisme, mais une victoire sur la peur de la mort, une reconnaissance de ce qu’elle est en Vérité et qui appelle notre reconnaissance comme un François d’Assise a pu le chanter dans son Cantique des créatures.

     N’est-on pas stupéfait lorsqu’on apprend que dans une lettre à son père, Amadeus Mozart a pu écrire, « la mort est notre meilleur amie »?

 

     c’est par ta bouche que le vent

     veut se produire en mélodies

     au gré de tes doigts connivents

     sur tout ce que rien n’interdit

 

     c’est pour l’oreille musicale

     des enfants jouant sur la place

     que dans leur accord amical

     le vent et tes doigts se font face

 

     mais il faut d’abord que tes lèvres

     après que ta narine aspire

     expire l’âme qui s’enfièvre

     pour le meilleur ou pour le pire

     de ce que la vie nous réserve

     au fil de ces joies de ces peines

     dont le cœur sourit ou s’énerve

     dans le monde des mises en scène

 

     pour les yeux et pour les oreilles

     en attentive dilection

     le vent ta bouche et tes doigts veillent

     à proposer leur oraison

 

2 février 2019

     Nous ne pouvons connaître le vérité de la Bible, des évangiles en particulier, qu’en la désacralisant, c’est-à-dire en renonçant à l’idée qu’elle soit tout entière inspirée et donc sacrée, intouchable.

     Cette désacralisation se fonde sur la Bible elle-même, particulièrement sur certaines paroles du Fils de l’homme prophète, Yeshoua de Natsèrèt qui, en toute logique, s’est désacralisé lui-même. Il nous faut repérer cette désacralisation, assez évidente pour que nous puissions nous étonner qu’elle n’ait pas été identifiée par les exégètes depuis qu’ils s’adonnent à leur tâche.

     Il s’agit de la désacralisation de l’espace et du temps, dans l’image du Temple (Jean 4, 21-24) et dans l’image du Sabbat (Jean 5, 16s), et, par implication, de l’ensemble du cosmos spatio-temporel et de ses hôtes, dont le Fils de l’homme lui-même.

     Cette désacralisation essentielle, que l’on peut trouver tardive dans l’histoire de l’humanité avec l’apparition du Fils de l’homme, est loin d’être effective dans nos sociétés, y compris les sociétés occidentales où, par exemple, les personnages sont considérés comme aussi importants sinon plus importants que leur message, leur idée. On le voit dans le monde politique, dans le monde philosophique, artistique…

     Mais n’est-ce pas inévitable dans la situation de l’humain premier et de son moi « haïssable… qui se fait le centre de tout » (Pascal, Pensées, éd. Sellier 494). L’humain dernier que fut Yeshoua s’est décentré de lui-même en pure altérité au point de perdre son moi comme l’a montré son attitude jugée scandaleuse par Pierre lorsqu’il s’est comporté comme un serviteur-esclave et lavé les pieds des autres (Jean 13).

     Il est profitable, en passant, de remarquer la réaction de Yeshoua face à l’incompréhension de Pierre: « Ce que je fais, tu le comprendras plus tard », que l’on peut relier au « j’ai bien d’autres choses à vous apprendre, mais l’Esprit de Vérité vous guidera vers la Vérité entière » (Jean 16, 12s).

     Le décentrement de lui-même qu’a opéré Yeshoua par l’Esprit peut s’éclairer à la lumière de certaines réflexions de nos penseurs du XXème siècle. Pour Hannah  Arendt, « l’auteur de bonnes œuvres doit être dépourvu de moi et garder un complet anonymat » (Condition de l’homme moderne, p. 237). Si Yeshoua avait vécu à l’heure des médias et plus encore des réseaux sociaux, il aurait pu garder l’anonymat dont, quittant Nazareth, il s’est départi pour témoigner de la Vérité (Jean 18, 37) et où il a replongé à sa mort en disant à ses disciples que cela leur serait profitable et qu’après son départ l’Esprit poursuivrait son œuvre d’inspiration en les guidant « vers la Vérité entière » (Jean 16, 12s).

     On peut aussi penser à Simone Weil avec son singulier concept de décréation, présenté clairement comme « faire passer du créé à l’incréé » (La pesanteur et la grâce, p. 42), en d’autres termes de la nature à la surnature en « participation à la nature divine » (II Pierre 1, 4).

     C’est parce qu’il s’était décréé que le Fils de l’homme passé à l’incréé a pu dire « avant qu’Abraham fût, Je Suis » (Jean 8 58), où le Je éternel dans la pure attention fait disparaître le je temporel comme l’a sans doute ressenti Simone Weil dans « cette attention si pleine que le « je » disparaît » (op. cit., p. 135).

     Quant à Pierre, on peut s’interroger sur son appréhension de l’Esprit censé compléter l’annonce de l’Évangile. Comment a-t-il pu croire que l’Esprit de l’Amour Éternel aurait voulu la mort d’Ananias et Saphira, et pour un simple mensonge ? (Actes 5).

 

     au n’importe où n’importe quand

     maintenant ici

     elle demande ce qu’il en

     est en elle précis

 

     c’est une musique une danse

     toujours différente

     comme cette eau qui se condense

     si complaisante

 

     ressemblant à toutes les autres

     et si singulière

     pourtant qu’on n’en peut dire nôtre

     le nœud qu’y lièrent

     au secret d’ultime présence

     depuis l’origine

     les dix mille chances

     et la nécessité sublime

 

     alors le partout de l’ailleurs

     dans le toujours

     ici entend accueillir le meilleur

     de l’unique amour

    

 

 

 

 

 

 

1er février 2019

     « Qu’est-ce que la vérité? » (Jean 18, 38) cette interrogation, ce doute de Pilate s’est-il jamais posé avec autant d’actualité que ces temps-ci en Occident?

     On nous parle de post-vérité, de vérité alternative, on dénonce les fake news, les fausses nouvelles, l’intox et l’infox.

     Les Grecs de l’antiquité avaient découverts, habiles jongleurs de mots, que de bons sophismes étaient capables démontrer à peu près n’importe quoi. Pascal, parmi d’autres dont Montaigne, a depuis observé les failles toujours possibles des raisonnements prétendant établir la vérité : « Plaisante raison qu’un vent manie et à tous t sens! » (Pensées, éd. Sellier 78, p. 69).

     Est-il significatif que l’intérêt pour l’École Sophiste ait depuis quelques années repris de la vigueur chez certaines certains de nos penseurs (Barbara Cassin, L’Effet sophiste)? On peut y repérer un signe du brouillage qui s’opère dans nombre d’intelligences entre vérité et erreur, vérité et mensonge.

     Une intelligence inspirée par le désir de posséder et dominer est tentée de faire prendre pour vrai ce qu’elle-même tient pour faux, et même parfois pour vrai, afin d’établir et de conserver et renforcer son pouvoir politique, intellectuel, religieux, artistique… D’où la nécessité de développer la désintox.

     La question de la vérité et de l’erreur, de la vérité et du mensonge se perd dans les méandres de l’argumentation philosophique lorsqu’elle demeure une question de langage rationnel, de concept. Cependant les consciences qui ne rejettent pas, qui ne décrédibilisent  pas l’intuition ne se laissent pas berner par les sophistes et les intelligents (sophôn kaï sunetôn) dont la multiplicité des théories nous incite à répéter avec Montaigne, « que sais-je? »

     Cette vérité proposée en meshalim est particulièrement vraie des réalités de l’Esprit comme l’a observé le Fils de l’homme (Matthieu 11, 25), lui qui concevait son identité comme celle d’un témoin de la Vérité éternelle: « Si je suis né et si je suis venu dans le monde, c’est pour rendre témoignage à la Vérité », et il a ajouté, « toute personne qui est de la Vérité écoute ma voix » (Jean 18, 37).

     « Être de la Vérité? » Là est la question où se noue la conscience psychologique (consciousness) et la conscience éthique (conscience).

 

     la main gauche jouant sur la guitare

     indique à la main droite

     que faire de son art

     lorsque ses doigts s’alentissent ou se hâtent

 

     qui à qui parle en cette unique chair

     et qui vraiment décide

     dans le choix de quel air

     pour quelle oreille attentive et limpide

 

     limpide ou peut-être exigeante et dure

     car la guitare joue

     en sa double nature

     pour qui tend l’autre joue

     et pour qui n’est pas de la vérité

     mais de l’obscur mensonge

     et de l’obscurité

     où les dix mille monstres s’enfantent dans les songes

 

     alors ce que les mains sur la guitare

     en silence se disent

     pour l’œil pur ou barbare

     propose ce que dix mille langues s’interdisent

 

 

 

 

 

31 janvier 2019

     Selon toute apparence (!) il existe des intelligences incapables de comprendre qu’on ne peut pas comprendre le réel dans sa totalité, dans son essence inapparente, « voilée » (Bernard d’Espagnat) .

     On peut répéter après Isaïe s’adressant à l’Éternel, « tu es vraiment un dieu qui te caches » (Segond 21), « Ainsi toi, l’El qui se voile » (Chouraqui), « pour sûr, tu es un dieu qui se tient caché » (Bible œcuménique). Dommage qu’Isaïe ait conçu l’Éternel comme la quasi-propriété d’Israël, tout en souhaitant que les goïms le reconnaissent comme le seul vrai dieu: « Ces peuples marcheront à ta suite. Ils circuleront enchaînés. Ils se prosterneront devant toi et t’adresseront une prière: « C’est chez toi seulement que se trouve Dieu », et il n’y en a pas d’autre. Les autres dieux ne sont que néant. Tu es vraiment un Dieu qui te caches, toi le Dieu d’Israël, le Sauveur. » (Isaïe 45, 14s)

     Dommage que le nouvel Israël, l’Église, fasse de même: « hors de l’Église, point de salut » et qu’elle cherche donc à posséder, comprendre et dominer la planète entière.

     Le « réel voilé », ici l’Éternelle Dilection, ne se possède pas, ne se domine pas, ne se comprend pas. C’est pourquoi l’intelligence humaine, faite pour comprendre, ne peut l’emprisonner dans son langage, le langage « des sages et des intelligents, sophôn kaï sunetôn » (Luc 10, 21).

    Le langage capable d’approcher et de connaître les réalités spirituelles, l’Esprit, l’Éternelle, c’est la langage mashal, en images, que le Fils de l’homme n’a cessé d’utiliser. Lorsqu’il a exulté et dit, « tu as révélé ces choses aux tout-petits, aux nêpiois, parvulis, on peut donc penser qu’il a parlé en mashal. (Soit dit en passant la traduction latine, « parvulis, est intéressante, car elle réfère au peu, aux gens de peu (parvi ducere: faire peu de cas de). Il faut en tout cas comprendre nêpiois par opposition à sophôn et sunetôn.)

     Cela peut faire penser  à la théologie négative, apophatique, par opposition à la théologie positive relevant de l’intelligence, inviter à une théologie du silence face à une théologie de la parole. Mais le Fils de l’homme est sorti de son silence et il s’est mis à parler, à parler en paraboles, en meshalim comme les autres prophètes.

     Et cependant il n’a pas toujours parlé en meshalim,  et il est profitable de repérer dans ses paroles ce qui est à comprendre au sens littéral et ce qui est à connaître au sens figuré, imagé. Le guide pour effectuer ce repérage et en tirer profit? L’Amour-Dilection, what else?

 

     c’est un livre d’images

     où se plonge l’enfant

     quand l’amour et la rage

     l’une l’autre cherchant

     se trouvent des visages

 

     et les pages se tournent

     et puis parfois s’arrêtent

     à la gueule d’un four

     dont la chaleur entête

     le regard qui séjourne

 

     l’image est un miroir

     où l’âme voit profond

     l’objet de son espoir

     du désir qui se fond

     avec l’immensité

     où la belle inconnue

     chante la vérité

     qui s’y dévoile nue

 

     enfant dis-moi l’image

     où tu as vu la rose

     réconcilier la rage

     avec l’amour qui ose

     en son noble équipage

 

 

 

 

 

 

 

 

30 janvier 2019

     S’il existe encore des phénoménistes humiens, des penseurs qui acceptent de croire avec Hume que l’expérience ne peut prouver l’existence de la causalité et donc que le principe de causalité est à remettre en question, c’est bien que le principe de causalité n’est pas fondé sur l’expérience mais sur la rationalité, sur l’évidence rationnelle, à savoir que ce qui est, est, que ce qui n’est pas, n’est pas, et donc que ce qui n’est pas ne peut pas produire, « créer », ce qui est.

     La découverte de phénomènes quantiques qualifiés d’acausaux, sans cause, donne à penser que le réel n’est pas purement physique et que les phénomènes physiques sans cause ont donc, dirait Monsieur de La Palice, une cause non physique. Nous les appelons psychiques.

     On conçoit ainsi, ce n’est pas nouveau, que l’intelligence humaine, issue de l’expérience physique, est et demeurera incapable de rendre totalement raison du réel, de la part du réel qui n’est pas dans l’espace. « Si la structure de notre esprit nous contraint à concevoir les choses dans l’espace, c’est que dans le cours de l’évolution, l’esprit a fini par « tomber » sur le bon concept: celui – l’espace – qui correspond à la vérité qui « marche » bien, précisément pour cette raison » (Bernard d’Espagnat, Le réel voilé. Analyse des concepts quantiques, p. 32).

     On comprend alors, après la découverte des phénomènes quantiques physiquement acausaux, que l’on peut « éprouver des doutes quant à la possibilité de jamais atteindre, grâce à la recherche scientifique, à une connaissance vraie de comment les choses sont réellement. » (op.cit., p. 33).

     Évidemment Bernard d’Espagnat s’est exposé au feu roulant des scientifiques phénoménistes*, qui préfèrent croire que leur conception finira par s’avérer. B. d’Espagnat n’est en tout cas pas le seul à penser qu’il existe des réalités que l’intellect est incapable de  comprendre, posséder et dominer. Le temps, par exemple, comme l’a constaté Augustin d’Hippone. La vie aussi, dont Claude Bernard a compris qu’on ne saura jamais ce qu’elle est en elle-même et dont on ne peut comprendre, maîtriser, dominer que les manifestations, les phénomènes.

     Quid de l’intuition du Fils de l’homme dont ses contemporains ne parvenaient pas à comprendre qu’il parlait en langage mashal et qui se récriaient lorsqu’il leur disait, par exemple, qu’il fallait naître une seconde fois (Jean 3, 4) ou qu’il fallait manger sa chair et boire son sang (Jean 6, 53, 60)? Un certain nombre de chrétiens continuent de lire la Bible littéralement eux aussi et de manquer le sens mashal de paroles qui ne peuvent être physiquement vraies, que « Dieu », qui est véritablement Esprit, ne peut se connaître que spirituellement.

* Phénoménisme: « doctrine d’après laquelle il n’existe que des phénomènes (au sens kantien) »

Phénomène: Chez Kant, tout ce qui est objet d’expérience possible, qui apparaît dans l’espace et dans le temps (opposé à noumène)

Noumène:  « Chose en soi »

(Le Petit Robert)

 

     ils ont des yeux et ne voient pas

     ce que la lumière leur cache

     mais pas besoin que tu te fâches

     s’ils n’ont pas dans l’œil le compas

 

     pour ce qui voit avec le cœur

     il existe dans l’insensible

     tout ce que l’amour prend pour cible

     loin des formes et des couleurs

 

     mais il faut un autre langage

     que celui des paroles claires

     celui qui voit ce qui dans l’air

     se manifeste en mille images

     pour connaître le fond des choses

     que ne possèdent pas les noms

     et qui se moque du renom

     absent de l’insensible rose

 

     inutile de te fâcher

     il te suffit d’aimer ceux celles

     qui ne peuvent voir l’étincelle

     derrière le voile cachée

 

 

 

29 janvier 2019

     Les jeunes, c’est l’avenir. L’avenir, ce sont les jeunes. Ils sont comme naturellement sensibilisés à la catastrophe écologique qui s’annonce, irrévocablement. Alors leur instinct de conservation s’alarme: que vont-ils devenir dans vingt ans, dans trente ans, dans cinquante ans?

     Dimanche, « Rennes, 1500 marcheurs pour le climat » (ouest-france du 28 janvier): « Sans l’environnement, sans la diversité, on ne survivra pas… On a trop peu de temps. Si on ne réagit pas, on est foutu ». En Belgique, « Climat: le jeunesse en tête de la marche à Bruxelles. Environ 70.000 personnes ont participé, hier, à Bruxelles, à la Marche européenne pour le climat. À la pointe de la manifestation, de très nombreux lycéens et étudiants qui avaient déjà été 35.000 à manifester pour la même cause, jeudi, dans la capitale belge. »

     La peur du bâton passe à l’action. « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous » (Luc 13, 3). Ainsi marche l’humanité première, sôma psukhikon, corpus animale, faute d’accéder à l’Amour de l’écologie intégrale de l’humanité dernière, somâ pneumatikon, corpus spiritale, proposée par Laudato Si’.

     La peur de l’enfer, ça ne marche plus fort, mais la peur de l’avenir infernal, ça peut encore marcher. Bien. Mais l’Évangile, pour le petit nombre de consciences qui en vivent, fait passer de la peur à l’Amour. En écologie, l’Amour se paye concrètement par la « sobriété heureuse ». Il faut la vivre, et aussi la promouvoir. À quand une grève de la consommation? À quand le mépris de la publicité au service de la « voracité consommatrice »? « La pub, ça pue! »

     L’Amour n’est pas Bisounours, il se bat pour la survie des ours polaires. L’Amour n’est pas le colibri de Pierre Rabhi, il est plutôt Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock. Commentant le mouvement des Gilets Jaunes, Michel Wieviorka demande, « la violence est-elle encore tabou? », et il constate que celle des Gilets Jaunes paye puisqu’elle force les politiques à se bouger. (ouest-France, ibid.)

     Dans quelle mesure les jeunes défenseurs de la vie sur la terre peuvent-ils recourir à la violence? De quelle violence s’agit-il? Si l’humain premier peut utiliser la violence des gestes casseurs, l’humain dernier peut utiliser la violence verbale du « malheur à vous… » (Matthieu 23, 13-29), et la violence gestuelle des marches, des sit-in… Une grève de la consommation, utopiquement généralisée, ruinerait le capitalisme néolibéral écocide et sociocide…  Il suffit de l’imaginer.

 

     est-ce dans la rue

     est-ce sur la place

     que la populace

     en violence nue

     impose la face

     de la liberté

     de l’égalité

     en fraternité

 

     ce que dit l’histoire

     en triste sagesse

     en sage tristesse

     de grande mémoire

     c’est que la faiblesse

     de l’esprit infirme

     dans la chair confirme

     ce qui détermine

 

     reste l’espérance

     au-dedans de vous

     au-dedans de nous

     qui reste une chance

     qu’enfin se dénouent

     la vieille attraction

     la vieille pulsion

     dans la dilection

 

     alors dans les rues

     alors sur les places

     les dix mille faces

     des âmes à nu

     danseront la grâce

     de la liberté

28 janvier 2019

     Le problème sexe-genre peut nous occuper si nous voulons contribuer à l’égalité homme-femme, mâle-femelle évoquée par Paul (Galates 3, 28).

C.G. Jung a attiré l’attention sur la féminité masculine et sur la masculinité féminine. Reprenant une idée mise au jour par la pensée médiévale (Guibert de Nogent), il a exploré dans l’inconscient l’anima des hommes et l’animus des femmes.

     Les qualités et les défauts, disons les tendances de tempérament, attribués aux femmes d’une part, aux hommes d’autre part, sont en quelque manière présents, les premiers chez les hommes et les seconds chez les femmes.

     L’anima veut réconcilier, unir, l’animus veut discerner, discriminer. On peut y reconnaitre l’empreinte dans l’âme humaine de l’attraction et de la répulsion cosmiques. Nous pouvons ainsi, sachant que l’animus est rationnel et l’anima intuitive, nous équilibrer dans notre pensée et dans notre action en réconciliant en nous nos deux natures au sens ou Pascal a observé, « Instinct et raison, marques de deux natures » (Pensées, éd. Sellier, 144).

     Il nous est donc profitable de reconnaître notre femme intérieure si nous sommes physiquement mâles, notre homme intérieur si nous sommes physiquement femelles, et puis de cheminer selon une progression qui, hommes, nous fait passer de figures féminines telles que Ève à Hélène, à Marie, à Sophia et qui, femmes, nous fait passer de figure masculines telles que Tarzan à Indiana Jones, à Don Juan et au Sage. La réalité de l’inconscient et des relations qu’il entretient avec la conscience sont évidemment très complexes. Il faut lire les ouvrages de Jung et de ses commentatrices et  commentateurs pour le bien connaître et en tirer profit. Ils peuvent nous permettre de mieux nous connaître personnellement et de mieux connaître les autres, et cette connaissance peut nous aider à mieux aimer.

     Du point de vue de l’Amour, qui est celui de l’auteur de l’épître aux Galates, la prise en compte de l’animus et de l’anima peut nous permettre un meilleur accueil des autres, quelles que soient leurs inclinations sexuelles. Nous pouvons ainsi admettre qu’une femme de sexe femelle se sente homme en raison de la force de son animus et qu’un homme se sente femme en raison de la force de son anima.

 

     deux troglodytes qui frétillent

     des ailes et du gosier

     en clin d’œil au rosier

     sautent de brindille en brindille

 

     leurs dialogues se devinent

     dans l’air où tout se dit

     où rien n’est interdit

     aux dieux d’amour de la gésine

 

     qu’ont-ils besoin de le savoir

     la beauté les appelle

     à se rapprocher d’elle

     avant même que de la voir

     telle qu’elle enfin donne

     dans un dernier soupir

     et un clin de sourire

     l’amour et la mort qui fredonnent

 

     et la rose déjà frétille

     avec les troglodytes

     sans aucune redite

     lorsque le cœur touché vacille

 

 

 

27 janvier 2019

     À notre époque où la question sexe-genre préoccupe un certain nombre d’esprits, intellectuels ou non, la petite phrase de Paul, « il n’y a plus ni homme ni femme » (Galates 3, 28) risque de donner lieu à des interprétations diverses.

     Comme bien d’autres citations, elle ne peut s’interpréter que dans son contexte. Mais il faut cependant d’abord écarter l’idée que chaque lectrice-lecteur peut interpréter à sa guise, que toutes les interprétations sont recevables, en langage scolastique, que intentio lectoris prime sur intentio auctoris et sur intentio operis. La Vérité de l’Évangile, l’Amour, est la clé de l’interprétation juste, et elle peut déborder le sens qu’a voulu lui donner l’auteur et le sens apparent obvie du texte. Alors intentio lectoris peut sembler l’emporter, mais c’est intentio operis réelle non nécessairement immédiatement obvie qui l’emporte.

     On peut observer que le texte ne parle pas d’homme (anthropos) ni de femme (gunê), mais de mâle (arsên) et de femelle (thêlus). Dira-t-on qu’il parle de sexe et non de genre? On peut comprendre que c’est le sexe plutôt que le genre qui importe, ce qui tend à faire accepter les diverses « inclinations sexuelles »: hétérosexualité, homosexualité, bisexualité, transsexualité…

     Cependant le contexte invite à penser à autre chose: ce n’est pas seulement la condition sexuelle (homme et femme) qui disparaît, c’est aussi la condition sociale (esclave et homme libre) et la condition ethnique (Juif et Grec, et le texte parallèle de l’Épitre aux Colossiens ajoute Barbare et Scythe (Colossiens 3, 11).

     Cette disparition, cette insignifiance, est due à Christ. Qu’est Christ? Pour Paul c’est Yeshoua, mais c’est en tant que « semence d’Abraham » spirituelle et non charnelle, comme l’indique la parole de Yeshoua lui-même (Jean 8, 39 et aussi 8, 58). Christ c’est Yeshoua localisé dans le temps et l’espace, mais témoin de l’Esprit qui n’est d’aucun temps et d’aucun espace et qui disparaît pour laisser toute la place à l’Esprit (Jean 16, 7).

     Ce qui supprime toute importance à la condition sexuelle comme à la condition sociale et à la condition ethnique, à toutes les conditions de l’humain premier, c’est la Vérité dont Yeshoua a été le témoin, l’Éternel Amour.

     C’est l’Éternel Amour qui nous fait considérer et traiter tout être humain avec le même respect et la même affection, de quelque condition qu’il soit.

 

     le violon et le piano

     esquissent leurs pas de danse

     s’appellent et se répondent

     écoutant le chant du monde

     que leur souffle le silence

     poursuivant le long duo

 

     comme le cor et la flûte

     se fiancent au grand air

     ensemble pour que la danse

     en plein espace se lance

     gauche et droite font la paire

     et en marche se permutent  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26 janvier 2019

26 janvier 2019

     Existe-t-il beaucoup de jardins où les soucis et les coquelourdes poussent au milieu des oignons et des tomates? Les jardins sont à l’image de celles et ceux qui les conçoivent et les cultivent. Comparer les jardins à la française aux jardins à l’anglaise aux jardins à la japonaise, aux jardins à l’africaine… peut nous donner une idée des intelligences, des imaginations, des sensibilités qui préfèrent les uns plutôt que les autres.

     Jusqu’où peut-on oser penser les ressemblances et les différences? Fondamentalement on peut choisir la distinction du sacré et du profane, du samedi-dimanche-vendredi et des autres jours de la semaine dans la pensée monothéiste, des temples et des autres lieux dans la même pensée. Toutes les religions connaissent cette distinction, cette séparation.

     On peut alors penser, imaginer, sentir ce que signifie la désacralisation du Temple et du Sabbat par le Fils de l’homme (Jean 4, 21-24. 5, 9-17). Il ne s’agit plus d’ « adorer » en tel ou tel lieu ni en tel ou tel temps, mais d’Aimer en tous lieux et en tous temps, « en Esprit et Vérité. »

     Le Royaume des cieux n’est pas dans l’espace ni dans le temps cosmiques, mais « au-dedans de vous » (Luc 17, 21). Et cet « au-dedans » est un terme mashal. Il ne se conçoit pas spatialement. Il n’est partout et toujours ni dans l’espace ni dans le temps, au cœur de la ville comme au cœur de la forêt, à table et au lit, sur la route, au bureau, au garage, sur le chantier, au stade…

     N’a-t-est-ce pas été l’intuition d’Abraham? « Marche devant ma face et sois parfait. » (Genèse 17, 1) L’invitation à l’Amour parfait, c’est partout et toujours. C’est toujours le temps d’Aimer, c’est partout le lieu d’Aimer.

     Dans un jardin français comme dans un jardin africain, on peut penser à la séparation et à la confusion, et, plus fondamentalement, à la séparation et à la confusion du sacré et du profane. La pensée africaine première tend à tout sacraliser et la pensée européenne moderne à tout profaniser. Que faire de la séparation et de la confusion entre le sacré et le profane? L’oignon reste oignon, le souci reste souci, la tomate reste tomate et la coquelourde reste coquelourde. Avec l’Évangile du Fils de l’homme, dans l’Amour, il n’y a plus ni sacré ni profane Mais l’union de l’Être de l’être et des êtres dans l’Amour est un panenthéisme sans confusion ni séparation. Telle est l’altérité ontologique de l’Amour Éternel.

 

     dans le dedans du silence

     où le cherche la conscience

     dans le cœur de la forêt

     et dans la forêt du cœur

     le silence du silence

     peut retrouver à toute heure

     la présence à son orée

 

     c’est lorsque l’oiseau se tait

     au cœur de sa liberté

     que dans sa tête le songe

     écartant tous les mensonges

     aperçoit l’éternité

     et s’envole la voix nue

     vers l’univers inconnu

 

     lorsque le songe s’éveille

     accueilli par la merveille

     des chœurs dans la solitude

     les chants de la symphonie

     au silence même veillent

     en muette mélodie

     au cœur de la multitude

 

 

 

 

 

 

 

De la sacralité à l’altérité? une relecture des Écritures vient de paraître aux éditions Edilivre.

En voici la quatrième de couverture avec quelques petits ajouts:

 

       De la sacralité à l’altérité? une relecture des Écritures

       Francois Mutun  (Édilivre 2019)

Cet essai est l’expression d’une pensée totalisante fondée sur une perception vive et permanente de la cause première des êtres comme altérité positive accueillant tout être dans son eccéité et sa relationalité sans séparation et sans confusion, faisant de tous les autres un parent. On peut y reconnaître l’intuition évangélique du « Dieu est Agapè » selon laquelle l’Être de l’être est relationnel et invite donc à des rapports de bienveillance envers tous les êtres chez celles et ceux qui se sentent de sa vérité et qui s’efforcent de la vivre. Cependant cette intuition met à mal un judéo-christianisme qui en est resté au stade d’un religieux sacré enté sur les forces cosmiques. Qui contemplera cette rose y verra où va son cœur: qui lira ce texte y trouvera ce qu’il voit en lui-même: « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois », a pu écrire un Pascal lucide. La forme ruminante devrait apparaître comme l’expression appropriée de son fond relationnel où, selon Pascal encore, « on ne peut connaître le tout sans connaître les parties ni connaître les parties sans connaître le tout » dans l’interconnexion relationnelle de tous les êtres.

 

La main qui a écrit cet essai est celle d’un universitaire marginal féru de philosophie, de théologie et de poésie que son cheminement spirituel a conduit à exprimer ce qu’il pense être la Vérité de l’Être, l’Altérité. Cette Vérité lui ayant donné de comprendre qu’en son impersonnalité essentielle son témoignage l’invitait à l’anonymat, ce n’est que pour se soumettre aux contraintes éditoriales qu’il s’est cherché un nom de plume. Il a cependant tenu à faire reconnaître par ce nom sa double dette à la pensée européenne et à la pensée africaine. Qui lira De la Sacralité à l’Altérité? Une relecture des Écritures et se retrouvera dans la pensée qu’il propose s’accommodera de cet anonymat et de cette reconnaissance, les approuvera sans doute et focalisera son intérêt sur ce qu’ils impliquent.

(disponible dès aujourd’hui sur Edilivre.com et d’ici soixante jours « chez tous les bons libraires »)

 

 

25 janvier 2019

     La biodiversité à laquelle, comme par instinct, nous attachons du prix, que nous voulons préserver, est une leçon que l’Esprit qui « renouvelle la face de la terre » donne à l’humanité. Elle lui suggère un attachement à la diversité des cultures, des langues, des religions, des économies, voire des ontologies.

     La traduction d’une langue dans une autre montre que leur diversité n’interdit pas leur compréhension réciproque, même s’il existe des termes intraduisibles qui révèlent au mieux cette diversité. Les intraduisibles sont d’ailleurs des invitations à une transmission de pensée qui n’est pas langagière, à une  communion que l’on peut appeler intuition.

     Le Fils de l’homme s’est exprimé en araméen. La plupart des lectrices et lecteurs de ses paroles dans les évangiles, de son témoignage de la Vérité, ne connaissent pas l’araméen. Peu même ont accès au grec dans lequel il a été traduit et transmis.

     Il est utile d’étudier le grec des évangiles, mais on sait que les textes du Nouveau Testament ont donné lieu à des manipulations et à des interprétations diverses, au point de provoquer des hérésies, et puis le grand schisme de l’Orient orthodoxe et de l’Occident catholique, et puis la Réforme et la multiplication des églises et des sectes.

     Rassembler dans l’unité doit-il être rassembler dans l’unicité d’un credo, d’un dogme? Beaucoup le croient encore, et les discussions théologiques se poursuivent entre les églises dans l’œcuménisme, s’étendant même à des dialogues interreligieux.

     Alors? « Un seul Seigneur, une seule Foi, un seul Baptême, un seul Dieu et Père »? Cela sent la mondialisation culturelle, avec la mondialisation politique et économique qui l’accompagne et/ou la sous-tend.

     L’Esprit de l’œcuménisme et du dialogue des religions n’est pas langagier et conceptuel. Il ne s’agit pas de s’entendre sur les mots, sur les génies des diverses langues, ni même sur les individualités des fondateurs de religion. « Un seul troupeau et un seul pasteur » ne peut s’entendre qu’en langage mashal. L’Évangile ce n’est pas quelqu’un, contrairement à ce que certains voudraient que soit leur religion. C’est l’Être de l’être que, faute de mieux, on appelle Agapè, Amour, Dilection… entre les personnes, entre les cultures, entre les religions, entre les économies, entre les ontologies elles-mêmes dans la relationalité de leurs diversités.

« Pax hominibus

 Qui que tu sois, mon frère

 Et quel que soit le dieu que tu vénères

« Pax hominibus »  (John William)

 

     dans cette forêt primaire

     où se croisent les essences

     la nature en son bon sens

     multiplie les partenaires

 

     c’est une forêt de noms

     qui s’articulent en phrases

     et aussi en paraphrases

     qui entrent en relation

 

     on pourrait dans le détail

     nommer quelques centaurées

     qui gardiennes des orées

     annoncent que des batailles

     sont livrées pour des victoires

     tout autant que des défaites

     pour ceux qui sont à la fête

     pour ceux qui gardent espoir

 

     et pourtant tout ce beau monde

     en dialogues d’essences

     de la forêt prend son sens

     dans l’unique vie profonde

 

 

 

 

 

24 janvier 2019

     Le concept de relationalité proposé par le Colombien Arturo Escobar dans son Sentir-Penser avec la Terre. L’écologie au-delà de l’Occident est un concept fécond parce qu’il attire l’attention sur une réalité que le penser occidental a mise en veilleuse depuis les Lumières et qui ne réapparaît que timidement en Occident avec le mouvement de l’interdisciplinarité et son succès d’estime.

     Escobar propose les relations universelles des pensées diverses de la terre face à l’universalisme occidental qui prétend lui imposer sa pensée unique.

     La mondialisation culturelle qu’impose l’Occident en cohérence avec la mondialisation économique appelle en effet une réaction de survie des diverses pensées non-occidentales que l’Occident méprise, relativise, ridiculise comme primitives et irrationnelles en se posant lui-même comme un absolu rationnel et moderne.

     La relationalité des diverses pensées dans un « plurivers » s’opposant à l’univers de la pensée occidentale prend un caractère d’urgence en dénonçant une écologie occidentale superficielle, inefficace et illusoire, les quelques miettes concédées aux vivants par une culture de la production-consommation inspirée par l’idéologie de la croissance sur une planète qui ne peut la soutenir.

     À la globalisation-mondialisation de la culture occidentale dominante s’oppose ici une mondialisation de l’Altérité éternelle, clé de toute relationalité féconde, respectueuse et aimante  de toutes les cultures comme de toutes les personnes.

     L’Altérité éternelle unit, non dans l’unicité, mais dans l’union et l’interconnexion des diversités. Elle s’oppose à l’uniformisation et donc à la volonté dominatrice des idéologies et des religions qui prétendent s’imposer à toute la terre.

     La diversité des espèces vivantes, végétales et animales comme celle des ethnies humaines est une des expressions premières de l’Altérité inspirée par l’Esprit. La lutte pour la biodiversité se fonde au mieux sur cette Altérité qui approche tous les êtres avec la même bienveillance. Une écologie au-delà de l’Occident, sous-titre de l’ouvrage d’Escobar, est plus proche de « l’écologie profonde » et de « l’écologie intégrale » offertes par l’Altérité que celle que s’efforce ou feint de s’efforcer d’entreprendre pusillanimement voire à contrecœur une culture occidentale inspirée par la volonté de posséder et dominer le monde.  

 

     la marmotte dans le sommeil

     de l’ombre tiède

     appelle à l’aide

     le peuple des rêves qui veillent

     et intercèdent

 

     c’est le peuple de la montagne

     et des rochers

     où vont marcher

     ceux qui perdent et ceux qui gagnent

     au grand marché

 

     le peuple de tous les échanges

     de bons offices

     de maléfices

     puisqu’il faut bien que chacun mange

     au sacrifice

     où depuis la grande origine

     repousse attire

     la multitude en sa gésine

     où ce qui aime

     avec la haine

     paraît agit puis se retire

 

     alors avant que se réveille

     dame marmotte

     qui se dorlote

     dans ses démons dans ses merveilles

     elle vivote

 

     bientôt parmi la multitude

     encore intacte

     viendront les actes

     de cette immortelle habitude

     de l’ancien pacte

 

     et puis aussi un jour peut-être

     ou une nuit

     d’aigle saisie

     dame marmotte au fond de l’être

     sera transie

    

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

 

    

23 janvier 2019

     Nous n’avons jamais fini de prendre conscience de notre être total, de nous conscientiser, non simplement au sens politique, mais à tous les sens, sans cesse élargis et approfondis.

     La conscience écologique est encore trop peu répandue parmi les peuples de la terre, en Occident en particulier, et trop peu profonde chez les individus, pour atteindre la masse critique qui déclencherait une conversion capable d’inverser la course à l’abîme de la terre des vivants.

     La mentalité, l’épistémè, occidentale, est l’une des moins favorables à la prise de conscience écologique parce qu’elle est régie par un imaginaire ourano-diurne qui coupe, sépare, divise, fractionne, isole, scinde, schizoïde (du grec skhizein, fendre, diviser, déchirer). Dans cette mentalité, on ne ressent pas facilement le lien entre, par exemple, la croissance économique et le pillage destructif de la planète.

     Pascal a eu beau avoir conscience de l’interdépendance de toutes choses, il n’en a pas tiré toutes les conséquences ni toutes les implications, théologiques en particulier. Il a reconnu que « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaitre le tout sans connaître particulièrement les parties » (Pensées, éd. Sellier 230; pp. 168s).

     Il a coupé sa théologie de sa philosophie au point non seulement de refuser le rôle de la raison dans sa théologie, mais, préférant ses convictions théologiques à ses certitudes philosophiques, il en est venu à écarter le fondement de toute pensée philosophique, le principe de contradiction: « Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité » (op. cit., 208).

     Une conscience écologique large et profonde partage l’idée de l’interdépendance de toutes choses. C’est pourquoi cette conscience ne se sépare pas de la conscience sociale, ni ne coupe le souci social du souci écologique.

     Le langage théologique de Laudato Si’, lui, conjoint le social et l’écologique dans son exposé d’une « écologie intégrale ». « La conversion écologique requise pour créer un dynamisme de changement durable est aussi une conversion communautaire… Cette conversion implique aussi la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle » (op. cit. § 219s).

     Laudato Si’ lutte contre la schizoïdie de la pensée et de l’action occidentales. Elle invite à prendre une conscience élargie de ce qui nous relie à tous les êtres, à commencer bien sûr par les êtres humains, sans négliger les non-humains. Cohérente, elle invite aussi à en tirer les conséquences de vie pratiques, la sobriété heureuse dans le partage avec les autres (op. cit., §§ 223-225).

     Nous n’en finissons pas de travailler à prendre pleine conscience de notre être, psychologiquement, socialement, politiquement, écologiquement, spirituellement, ontologiquement…

 

     un peu plus de lumière

     rien qu’un peu plus

     et la campagne entière

     en est relue

 

     les bourgeons qui s’étonnent

     gonflés de sève

     dans leur lecture entonnent

     le chant du rêve

 

     la bible des natures

     une et multiple

     se livre à la pâture

     et l’invisible

     sève de toute chose

     en la conscience

     se révèle la rose

     de chaque science

 

     lumière fais relire

     tout son avers

     lorsque le souffle inspire

     son bel envers

 

 

 

 

 

 

22 janvier 2019

     « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. » Encore. Chercher les causes.

     On sait que certaines personnes comprennent cette formule dans un sens psychologique et, uniquement par voie de conséquence, dans un sens moral: inconscience de ce que l’on fait et donc inconscience du mal comme du bien que l’on fait. C’est pourtant, le contexte le montre, le contraire de ce que le Fils de l’homme a voulu dire. Il a parlé de conscience éthique, non de conscience psychologique.

     La connaissance de la langue anglaise permet de reconnaître clairement la différence puisqu’elle connaît deux mots là où la langue française n’en connaît qu’un:

- « Consciousness: the condition of being awake and able to understand what is happening around you; your mind and your thoughts: le fait d’être éveillé et capable de comprendre ce qui se passe autour de vous; votre esprit et vos pensées. »

- « Conscience: the part of your mind that tells you whether what you are doing is morally right or wrong: la partie de votre esprit qui vous dit si ce que vous faites est moralement bien ou mal » (Longman Dictionary of Contempory English).

     On peut estimer que ces définitions sont basiques et qu’elles doivent faire l’objet de réflexions et de ruminations, mais elles mettent en lumière la confusion qui peut naître d’une lecture rapide de la formule évangélique prise hors de son contexte.

     Il ne s’agit pas de ne pas savoir ce que l’on fait, d’en être inconscient. On peut même dire qu’on est davantage conscient psychologiquement de ce que l’on fait. Si on relie cette formule à la formule « Dieu seul est bon » comme l’a fait Hannah Arendt, on comprend que le bien que l’on fait n’est possible que s’il est fait, non par notre moi haïssable qui se fait le centre de tout comme le décrit Pascal, mais par le soi « dans le secret », l’Esprit agissant de l’Amour Éternel en nous.

     Avec nous cependant, par participation à l’Être Amour. C’est « Christ qui vit en moi » de Paul (Galates 2, 20), à condition d’avoir conscience que Christ (Messie, Oint, celui sur qui est l’Esprit) n’est pas le Yeshoua qui apparaît aux regards de ses contemporains, mais le Yeshoua qui a pu dire « Je Suis » en participation à l’Éternel Amour, vivant de l’Esprit qui le faisait Christ.

     Vivre psychologiquement cette situation de participation, c’est avoir une « pleine conscience » qui déborde ce que nous percevons par les sens et par l’attention à nos émotions, sentiments et pensées, c’est vivre en conscience de notre soi aussi, en présence de l’Amour qui nous est présent dans la mesure où nous pensons et agissons « par le mouvement de son Esprit ».  

 

     le noisetier a su hisser

     dans ses cheveux ses pendeloques

     sur mille mâts sur mille focs

     en rêvant de la traversée

 

     que lui importe s’il ne bouge

     il sait bien que le soleil   lui

     l’emmènera vers les cieux rouges

     où son regard amoureux luit

 

     au plus profond de ses racines

     la mer qui le porte en son ventre

     poursuit l’éternelle gésine

     où tout à tour les dix mille entrent

     et puis lancent la chaude sève

     qui dit à ses fleurs de paraître

     sur la hauteur où elle élève

     la beauté utile à renaître

 

     les pendeloques en ses cheveux

     sont les rêves du noisetier

     qui veut naviguer dans les cieux

     et vers l’univers tout entier

 

 

 

 

 

 

 

    

21 janvier 2019

     L’infini et l’inconnaissable peuvent devenir pour la pensée des moteurs de recherche associés. Pascal en a été hanté, hésitant entre connaître et ne pas connaître, comprendre et ne pas comprendre. Il a cru peut-être, en tout cas au moins cherché à échapper à ce dilemme, en particulier en ce qui concerne l’infini divin.

« Incompréhensible. Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être. Le nombre infini, un espace infini égal au fini » (Pensées, éd. Sellier 182, p. 141). (Soit dit en passant, on peut se demander si Pascal a pu vraiment se laisser berner par ce sophisme reposant sur une fausse idée du néant.)

     L’infinité du monde effraie les consciences qui y pensent: « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » est une de ces belles citations de Pascal que ses commentateurs chérissent. La solution de Pascal à cette angoisse est celle de la pensée: « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends. » (op. cit., 145)

     Il ne suffit pas cependant au croyant Pascal de comprendre l’univers par la pensée. Il lui faudrait aussi comprendre Dieu, mais son existence elle-même lui paraît parfois incompréhensible: « Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu’il ne soit pas » (op. cit., 656). « S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible… Nous ne connaissons ni l’existence ni la nature de Dieu » (op. cit., 680, p. 459). Mais on trouve aussi, et dans le même fragment, « on peut bien connaître qu’il y a un Dieu sans savoir ce qu’il est » (p. 458)

     La solution à ce problème intellectuel, rationnel? « Dieu est, ou il n’est pas. Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n’y peut rien déterminer… Par raison vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre, par raison vous ne pouvez défendre nul des deux » (op. cit., 680, p. 460. (Il ne ferme pas cependant totalement la porte aux preuves de l’existence de Dieu: « Les preuves métaphysiques  de Dieu sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées (compliquées), qu’elles frappent peu… » (op. cit., 222)) Cependant la solution au problème de l’existence et de la nature de Dieu n’est pas d’ordre rationnel: « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison: voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (op. cit., 680, p. 467).

     La foi? Qu’est-ce que la foi? « Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment, autrement elle sera toujours vacillante » (op.cit., 661, p. 437). Il faut croire le cœur.

       On peut poursuivre avec Pascal la dialectique du cœur et de la raison. On peut aussi en sortir avec la Vérité de l’Évangile, où la foi se confond avec l’Amour, car il s’y agit essentiellement de croire à l’Amour: « Nous avons connu et cru l’Amour Agapên que Dieu a pour nous. Dieu est Amour et qui demeure dans l’Amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui… Qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 16, 8) même s’il récite et chante le credo, où d’ailleurs il n’est pas question d’Amour.

     Croire à l’Amour, c’est Aimer et rien d’autre. Comme Dostoïevski le fait dire à son starets, « plus vous aimerez et plus vous croirez » (Les frères Karamazov, p. 100).  

 

     as-tu vraiment compté mes feuilles cet été

     as-tu noté la différence

     as-tu noté la ressemblance

     avec la foule des étoiles dans l’éternité

 

     on t’a appris aussi que dans ton ventre

     grouille un peuple innombrable

     dont tu es incapable

     de connaître chacune chacun de ses membres

 

     alors tu te contentes de comprendre les nombres

     en leurs opérations

     leurs multiplications

     et dans ta nostalgie de connaître les ombres

     en t’efforçant de rencontrer les cœurs

     les autres et les mêmes

     parce que tu les aimes

     tu appelles le souffle de l’animateur

 

     alors peut-être que l’éternité

     fera rire du nombre

     dont la raison s’encombre

     aux feuilles éphémères en leur mortalité

 

 

 

 

 

    

20 janvier 2019

      Lorsqu’on voit comment Pascal utilise le mot « néant », on est amené à se demander ce que ce mot peut signifier chez les uns et chez les autres. Le dictionnaire révèle la multiplicité de ses sens, de ses utilisations et des glissements qui peuvent amener de la confusion dans l’esprit des consciences qui le lisent et/ou qui l’utilisent.

     Le néant apparaît souvent comme une sorte de très, voire d’infiniment petit et, pour cette raison, sans valeur plutôt que comme inexistant.

     Pour l’expression « tirer du néant », on peut trouver la signification « aider quelqu’un à sortir des difficultés matérielles ou sociales », et cependant, en bonne incohérence, on lit, immédiatement après, néant comme synonyme de « le fait de ne pas être, la non-existence ». C’est incohérent.

     Parménide a pu affirmer il y a quelque 2500 ans que « ce qui est, est », et que « ce qui n’est pas, n’est pas, » ce qui pour lui implique que « ce qui est ne peut pas ne pas être » et que « ce qui n’est pas ne peut pas être. » Certains continuent cependant à penser que le néant existe. N’est-ce pas ce qu’implique l’affirmation de Pascal, « le fini s’anéantit en présence de l’infini et devient un pur néant » et « qu’est-ce que l’homme dans la nature? Un néant à l’égard de l’infini, un milieu entre rien et tout. » (Pensées, éd. Sellier 680, p. 457. 230, pp. 163s).

     Que signifie le « rien » donné ici pour synonyme de « néant » au sens d’inexistant? Lorsque nous disons « ce n’est rien », nous voulons dire que c’est sans importance, que c’est sans gravité, non que cela n’existe pas.

     Alors, que signifie « créer c’est tirer du néant »? expression donnée souvent comme synonyme de « créer à partir de rien »? Le mot créer a pléthore de prétendus synonymes où l’on voit bien qu’il ne s’agit pas de tirer quelque chose de l’inexistant mais de tirer quelque chose de quelque chose, par exemple de l’intelligence de celle, de celui qui crée… Oui, mais où cette intelligence trouve-t-elle de quoi « créer », de quoi soi-disant produire de l’être à partir du non-être? Et que signifient les termes « autocréation » et « auto-organisation »? N’expriment-ils pas des concepts rationnellement inacceptables puisque fondés sur l’idée que le non-être pourrait produire de l’être?

     La formule chimique de Lavoisier, « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », d’ailleurs précédée par la formule ontologique d’Anaxagore, « rien ne naît, rien ne périt » peut nous aider à réfléchir à ce qu’est le néant et à ce qu’est l’acte de créer. Cela suppose évidemment que nous osions penser, que nous cessions de croire.

     Nous devons ne pas nous laisser impressionner par l’autorité des grands esprits. « Oser penser » a, au moins théoriquement, mis à mal l’argument d’autorité depuis le Siècle des Lumières. Lorsqu’une intelligence aussi éminente et aussi reconnue que Stephen Hawking affirme « en raison de la loi de la gravité, l’univers peut se créer de lui-même, à partir de rien », nous pouvons sans crainte nous dire qu’il ne doute de rien (!) La loi de la gravité et le boson de Higgs qui en est la cause, sont-ils sortis du néant, de rien, de l’inexistant? Sont-ils venus à l’être par le non-être?

 

     le ciel est par-dessus le toit

     sans fin sans fin

     et lorsque je pointe le doigt

     sans fin sans fin

     qui pourra me dire où je dois

     sans fin sans fin

     m’arrêter pour te trouver toi

 

 

 

 

19 janvier 2019

     « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3). Le contexte indique clairement ce que pointe cette image mashal. Il nous est bon d’aimer les autres pour eux-mêmes et non pour nous-mêmes en voulant gagner l’estime des autres ou même la nôtre. Il est bon d’Aimer d’Agapè par la grâce du soi présent « dans le secret », non par ce moi que Pascal dit haïssable (Pensées, éd. Sellier 494).

     Certains ont voulut voir dans cette image l’opposition entre le bien et le mal, le côté gauche étant supposé mauvais. On sait que les gauchers ont longtemps été regardés de travers et que jadis ou naguère encore on obligeait les enfants gauchers à écrire de la main droite. Cela relève du sacré cosmique, du « monde », et l’Évangile ne peut l’avaliser.

     Une certaine pensée africaine, par exemple celle d’Ayi Kwei Armah dans Two Thousand Seasons, a vu dans cette citation biblique la preuve de la déconnexion générale de la pensée occidentale, de sa coupure ontologique qui va jusqu’à séparer la conscience d’elle-même tout comme elle sépare la nature de la culture, le corps de l’âme, le féminin du masculin, la science de la foi, l’intuition de la réflexion…, ce que Soyinka pour sa part identifie comme la « compartmentalist mentality » de l’Occident. Mais encore une fois, le contexte indique bien qu’il ne s’agit pas de cela.

     Dans l’Amour, le symbolisme cosmique se dissout en symbolisme éthique. Hannah Arendt a pénétré la profondeur du sens que le Fils de l’homme a exprimé par cette ignorance par la conscience du bien qu’elle fait: « Car il est clair que dès qu’une bonne œuvre se fait connaître, devient publique, elle cesse d’appartenir spécifiquement au bien, d’être accomplie uniquement pour le bien. La bonté qui paraît au grand jour n’est plus la bonté, même si elle reste utile en tant que charité organisée ou comme acte de solidarité. Donc: « n’allez pas pratiquer la vertu avec ostentation pour être vu des hommes. » La bonté n’existe que si nul ne l’aperçoit pas même son auteur; quiconque s’observe en train d’accomplir une bonne action cesse d’être bon. Il est tout au plus un membre utile de la société ou un paroissien exemplaire. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Condition de l’homme moderne, pp. 116s). et donc « l’auteur de bonnes œuvres doit être dépourvu de moi et garder un complet anonymat (tout comme le criminel doit se cacher) » (p. 237).

     Le moi dont il est bon de se dépourvoir est celui qui fait le bien parce que cela l’élève aux yeux des autres mais aussi à ses propres yeux, dans son statut social et/ou dans sa conscience. C’est en découvrant le moi profond, « dans le secret » où il s’identifie par la grâce avec la présence de l’Éternel Amour, que l’on vit l’Amour seul digne de foi. N’est-ce pas ce qu’a fait et cherché à faire Paul lorsqu’il a pu dire, « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20)?

 

     le soleil qui visite le jardin

     est un flot d’ondes et de corpuscules

     nous disent les savants en majuscules

     avec l’intelligence du mondain

 

     mais le monde et ses forces immortelles

     en leur marche incessante véhiculent

     ce que l »esprit invisible articule

     sans cesse en tout ce qui se renouvelle

 

     le soleil en sa source si longtemps

     depuis et pour longtemps et à toute heure

     a-t-il besoin de savoir le bonheur

     qu’il apporte aux injustes et aux méchants

     tout comme avec la pluie aux justes et aux bons

     avec ce qui dans l’univers s’écoule

     aux rythmes de l’espace en ses concerts

     où s’écoute partout la musique des sphères

     pour les dix mille oreilles de la foule

 

     au jardin peut s’entendre cette belle

     dans la danse qui jamais ne recule

     et préfère mourir en véhicule

     de la vie de la mort en l’éternel

 

 

 

 

 

    

 

17 janvier 2019

     Le terme « relationalité » résume la pensée exposée par le Colombien Arturo Escobar dans Sentir-penser avec la terre. L’écologie au-delà de l’Occident (Seuil 2018). Ainsi, « une autre manière de comprendre le relationnel est l’absence de division entre nature et culture ou entre individu et communauté qui caractérise nombre de sociétés non-occidentales ou non-modernes », et dans cette « ontologie relationnelle », « l’écologie est une théorie de l’interrelation et de l’interdépendance de tous les êtres. »  (op. cit., p. 121s).

     Cette ontologie de la relationalité s’oppose évidemment à l’ontologie occidentale dualiste fondée sur la centralité du sujet. Elle fonde la vie communautaire de nombre de sociétés non-occidentales: « Pour de nombreux groupes sociaux, les personnes ne sont pas des individus séparés de la communauté des humains et des non-humains, mais des entités relationnelles » (op. cit., p. 136).

     On se demande alors ce que le « je pense, donc je suis » de Descartes peut avoir de nocif, non seulement pour la vie écologique mais pour la vie sociale. On peut aussi repenser à nouveaux frais le « moi haïssable » de Pascal et son « moi introuvable » (Pensées, éd. Sellier, 567). On peut faire l’hypothèse que ce moi introuvable est ce que cherchent à vivre les sociétés non-dualistes pour lesquelles l’autre, humain surtout mais aussi non-humain est un autre soi-même.

     On peut aussi se demander si l’ontologie du Royaume annoncé par le Fils de l’homme ne serait pas une ontologie relationnelle fondatrice d’une spiritualité et d’une éthique. L’Amour Agapè en est le maître-mot. Sa mise en œuvre dissout l’altérité négative de la séparation et du dualisme et promeut, comme on le voit avec le Fils de l’homme, la relation avec l’Être de l’être et par voie de conséquence avec tous les êtres, les êtres humains en particulier: « toi en moi et moi en toi… moi en eux et toi en moi » (Jean 17, 21, 23).

     Dans le Royaume, c’est par la présence de l’Être-Amour à tous les êtres « dans le secret » que prennent sens et force la fraternité sociale et la fraternité écologique.

     Et puis, « tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu. » (Clément d’Alexandrie)

 

     que fait ce rouge-gorge dans ton âme

     quand la lumière en amène la flamme

     un instant posée en sa chaleur de vie

     sans allumer en toi nulle autre envie

     que sa présence familière

 

     se sait-il observé te ressent-il

     dans la juste distance où se distille

     l’essentielle présence ou quand résonne

     l’appel furtif où se dit la personne

     dans la présence familière

 

     que ressens-tu lorsqu’il est reparti

     laissant dans l’âme à nouveau avertie

     renouvelée la douceur de sa trace

     où se redit un autre face à face

     de la présence familière

 

     le doute de savoir si c’est le même

     aujourd’hui qu’hier dit ceux qu’on aime

     sont tous pour nous un toi au creux de l’âme

     comme les rouges-gorges avec leurs flammes

     sont la présence familière

 

 

17 jnavier 2019

     Relationalité

     On peut trouver ce mot nouveau, mais il suffit de relire Pascal pour le reconnaître et pour l’approfondir: « Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout. » (Pensées, éd. Sellier, 230, p. 168).

     Mais cette pensée de Pascal a été engloutie par le cartésianisme et disséquée par la coupure généralisée entre les choses, entre les êtress et entre les choses et les êtres. Ce qui a, en bonne cohérence, conduit au triomphe du matérialisme physique ignorant la relationalité universelle dont la cause est psychique.

(L’une des plus récentes victoires de ce  matérialisme physique est le déremboursement des médicaments homéopathiques qui sont scientifiquement – entendez physiquement – inefficaces.)

     Pascal ici aussi, si on l’écoutait, pourrait nous inviter à remettre les choses en place: « Il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle. Et quand on prétendrait que nous serions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connaissance des choses, n’y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière (physique) se connaît soi-même. Il ne nous est pas possible de connaître comment elle se connaîtrait. » (ibid., p. 169)

     La réponse actuelle à Pascal est celle des sciences cognitives, des neurosciences en particulier, qui cependant se construisent sur l’oubli du principe de causalité, s’appuyant sur un réductionnisme irrationnel, prétendant par exemple qu’une cellule vivante n’est que l’auto-organisation des éléments chimiques qui la composent. Car le concept d’auto-organisation comme celui d’autocréation dont il dépend est rationnellement irrecevable en ce qu’il prétend que ce qui est du non-être dans un être puisse devenir de l’être dans cet être.

     La perspective de la catastrophe écologique qui se profile toujours davantage comme inévitable pourrait-elle incliner les penseurs occidentaux, scientifiques ou philosophiques, à retrouver le réseau relationnel de toutes les choses et de tous les êtres, redécouvrir que l’on ne peut, comme le dit la pensée africaine, toucher le moindre fil de la toile arachnéenne du monde  sans qu’elle soit tout entière affectée?

     La Spiritualité de l’Altérité donne d’entrevoir que rien, ni entre les humains ni entre les humains et les non-humains, n’échappe à la relationalité, à la présence active à tout être de l’¨Être de l’être « dans le secret ». Cela justifie, entre autres, le lien entre le souci social et le souci écologique dans notre maison commune (Laudato Si’)

      Y pensait-il, Péguy, en écrivant:

      « Car le spirituel est lui-même charnel

      Et l’arbre de la grâce est raciné profond

      Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond

      Et l’arbre de la race est lui-même éternel »

      (Porche du mystère de la deuxième vertu)

 

     à peine réveillée de sa douce torpeur

     madame taupe agrandit son réseau

     à moins qu’à réparer quelque dégât des eaux

     ou de céder à quelque antique peur

     elle ne soit en quête au souterrain séjour

 

     ne le pouvant pourtant qu’en repoussant

     dans le monde visible la matière

     compacte qui la gêne en l’exclusive terre

     il lui faut signaler la dépassant

     la limite de la surface au souterrain séjour

 

     sait-elle ou non ce qu’est le territoire

     et la lutte mortelle qu’il entraîne

     au monde de l’amour et de la haine

     depuis toujours depuis la préhistoire

     du séjour de surface au souterrain séjour

 

     madame taupe achève son travail et rit

     ne lui restant que le tour du propriétaire

     ici et là au profond de la terre

     dans l’unique réseau de ses dix galeries

     pour dix mille demeures en l’éternel séjour

 

    

 

16 janvier 2019

     Le cœur ?

     Le Petit Robert décline le mot en douze sens offerts à notre réflexion et à notre intuition. Une Française, un Français passés par le lycée connaissent le « Rodrigue as-tu du cœur? » c’est-à-dire du courage et « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », qui fait penser à l’intuition, mais qui prend une coloration métaphysique dans « Dieu sensible au cœur, non à la raison ». (Ce qui ne veut pas dire que Pascal ne donne que ce sens au mot cœur. Ainsi dans « si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur » …

     On peut s’attarder sur le sens I. B, 2 du Petit Robert: « la partie centrale ou active, d’une ville, d’une forêt », mais aussi « le siège de la conscience » (II, 5) et « la vie intérieure » (II, 6). Dans la mystique chrétienne, il est devenu « le symbole du Messie souffrant par amour pour les hommes », et ce symbole s’est concrétisé dans la fête du Sacré-Cœur (depuis 1765) (Encyclopédie des symboles sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque, p. 153).

     Dans la Bible, le cœur c’est « l’être intérieur » (ibid.) car, tandis que « l’homme regarde les yeux, Dieu regarde avec le cœur » (I Samuel, 16, 7), ce qui peut faire penser au Petit Prince, « on ne voit bien qu’avec le cœur ». Et aussi, « Dieu sonde les cœurs et le reins » (Psaume 7, 10), et encore, dans la prière attribuée au Roi Salomon, « Donne-moi un cœur qui entend pour discerner le bon du mauvais… Je te donnerai un cœur sage et sagace » (I Rois 3, 9, 12). Quant à Paul, il « prie pour que ses correspondants soient « puissamment fortifiés par son Esprit dans votre intérieur, de sorte que le Christ habite dans votre cœur par la foi… afin que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu » (Éphésiens 3, 16s, 19).

     Il n’est pas facile d’analyser les diverses nuances de sens que ces textes exploitent ou sur lesquelles ils jouent, mais nous pouvons, avec cette attention qui est une prière comme le dit Simone Weil, nous en imprégner pour en vivre.

      Pour aller au-delà du judéo-christianisme, on peut aller voir du côté de l’Inde et interroger l’intuition de l’advaïta, de la non-dualité du divin et de l’humain: « En Inde, le cœur est le siège de l’Atman, qui participe de l’absolu en l’homme (le Brahman) » (Encyclopédie des symboles, p. 152). Cette intuition d’une relation intime entre l’absolu et l’âme humaine, cette « unité transcendantale », peut inviter à une comparaison avec l’idée que « la grâce est la présence de Dieu lui-même dans l’âme » (Pierre Lombard), et aussi avec l’intuition d’Augustin d’un « Dieu plus intime que mon intimité, intimior intimo meo« .

     Peut-on aller jusqu’à l’intuition de l’aspiration et de l’action attribuée à Abraham par l’auteur du Livre de la Genèse, « marche en ma présence et sois parfait » (Genèse 17, 1) intuition devenue un mantra pour certaines consciences spirituelles? Il doit bien y avoir des connexions entre ces intuitions et la vie quotidienne des consciences qui s’efforcent d’entrer dans le Royaume en vivant  la réalité du « Dieu est Amour », elles en lui et lui en elles (cf. Jean 17 21, 23), « sans séparation et sans confusion » selon ce qu’a vécu le Fils de l’homme.

 

     la frontière de la surface

     pour ce bulbe qui vit en terre

     est qu’afin qu’il tienne sa place

     il doit franchir en solitaire

 

     car il est seul avec les autres

     chacun pour soi doit accomplir

     comme le mien avec le nôtre

     la tâche qui veut se remplir

 

     il sait pourtant que s’il côtoie

     depuis tant d’années des semblables

     c’est qu’en lui le moi et le toi

     sont de naissance indispensables

     tout comme cet autre étranger

     l’air au-delà de la frontière

     qu’est la surface prolongée

     en jeux d’ombres et de lumières

 

     l’alternance et l’altérité

     de l’atmosphère et de la terre

     du toi et moi en vérité

     donnent raison à la frontière

 

    

 

 

    

 

15 janvier 2019

     Le combat incertain des théologiens de la grâce pour découvrir sa place et son action dans la vie spirituelle pourrait nous donner à penser ce que nous sommes, nous éclairer dans notre quête du « connais-toi toi-même ».

     Les philosophes occidentaux, conscients ou non de ce que la théologie chrétienne occidentale les a conduits à penser, pourraient s’en distancier en allant voir ailleurs, en particulier lorsqu’ils se penchent sur des mots tels que « âme », « sujet », « personne », « moi », « soi ».

     Déjà la théologie orthodoxe et la philosophie slave peuvent leur donner à réfléchir. Qu’est la liberté, nécessairement liée à la volonté dans la pensée russe? Qu’est la personne en ce qu’elle est dotée de volonté et de liberté?

     Au contraire de l’individualisme occidental, la pensée orientale russe est personnaliste au sens où elle ne conçoit pas le moi sans le nous. Ainsi Vladimir Soloviev a cherché à établir « l’interpénétration complète des principes individuel et collectif, la coïncidence intérieure entre le développement maximum de la personnalité et l’unité sociale la plus complète » (leçons sur la divino-humanité dans l’article sobornost’ du Vocabulaire européen des philosophies, p. 1188).

     Les leçons sur le terme divino-humanité montrent l’interdépendance de la théologie et de la philosophie dans la pensée russe. Le terme bogocelovecestvo traduit par divino-humanité ou par théanthropie s’origine au dogme de l’Incarnation, c’est-à-dire à la croyance en Jésus-Christ homme-dieu, mais aussi au thème de la divinisation humaine qui en découle dans l’anthropologie des Pères de l’Église grecque (op. cit., p. 205).

     Cette théanthropie, théologique dans la réflexion sur la personnalité de Jésus-Christ Yeshoua, est philosophique dans la réflexion sur la personnalité de tout être humain. Et penser avec Pierre Lombard que la grâce est ni plus ni moins que « la présence de Dieu lui-même (et plus précisément de l’Esprit-Saint) dans l’âme » (op.cit., p. 39), idée que la théologie occidentale a du mal à admettre, permet de rejoindre l’idée de la divino-humanité ou théanthropie bogocelovecestvo, elle-même entraînant la sobornost’ où coïncident la personnalité et la socialité. L’Amour inconditionnel de l’autre (y compris de l’ennemi) est le fondement du lien social et c’est l’Amour-Dieu vécu par la conscience humaine en lien avec son âme, ou son « soi ».

 

     au fond de la caverne

     que les eaux ont creusée

     pourquoi ne pas oser

     chercher le plus interne

 

     au-delà de la roche

     se pressent le précieux

     que de+mandent les yeux

     l’inaccessible proche

 

     debout dans l’ombre épaisse

     les ombres se révèlent

     qu’en aucun mot n’épelle

     le sens que reconnaissent

     les cœurs tout attentifs

     sentant la vérité

     de leur éternité

     cachée dans le motif

 

     l’ombre dans la caverne

     invite à la rencontre

     espérant que se montre

     ce que les cœurs discernent

 

    

 

 

    

 

 

 

14 janvier 2019

     L’équilibre entre la volonté humaine et la grâce divine dans l’Amour Agapè Charité a fait l’objet de désaccords parmi les théologiens chrétiens.

     Il y a eu (au départ?) la controverse entre Augustin et Pélage, le premier insistant sur la grâce et le second sur la volonté. Il semble qu’on ait mal compris ce qu’est la grâce divine en l’imaginant sur le mode de la grâce que peut accorder le vainqueur au vaincu, en l’occurrence le Tout-puissant au pécheur alors qu’il s’agit de l’action de l’Amour Éternel.

     Yeshoua n’a pas lui-même parlé de grâce. Il a parlé de l’Esprit de l’Éternel présenté comme indispensable pour entrer dans le Royaume puisqu’il faut le demander et qu’il est donné aux consciences qui le demandent: « je vous le dis, demandez et il vous sera donné… Votre Père céleste donnera l’Esprit-Saint à ceux qui le lui demandent » (Luc 11, 9, 13)

     (On peut observer en passant que l’impersonnalité et la personnalité sont ici conjointes: d’une part « qui demande reçoit, qui cherche trouve et à qui frappe il est ouvert » et d’autre part « votre père céleste ». Il faut cependant comprendre que le mot « père » est mashal comme tout ce qui a trait au surnaturel, au métaphysique, dans le langage utilisé par le Fils de l’homme: « il ne parlait point sans parabole » (Marc 4, 34). Ce qui suit dans le texte, « mais en particulier il expliquait tout à ses disciples », est un ajout irrecevable. On ne peut imaginer que Yeshoua aurait pu avoir des disciples privilégiés. La compréhension des paraboles est une question qui concerne toutes les oreilles, selon qu’elles entendent ou non, c’est-à-dire selon qu’elles sont ou non « de la Vérité ».)

     La nécessité de la grâce comme Esprit a été présentée avec force par Pierre Lombard (1100-env. 1160) qui a « soutenu dans ses Sentences que la caritas (l’agapè) est un amour si sublime qu’on ne peut le concevoir que comme s’identifiant à la présence de Dieu lui-même (et plus précisément de l’Esprit-Saint) dans l’âme » (Vocabulaire européen des philosophies, p. 39). Mais cette présentation a fait aussitôt l’objet d’une mise en doute et puis a été « condamnée au concile de Vienne (1311-1312) pour faire de la caritas un habitus… une capacité proprement humaine d’action et de mérite » (ibid.).

     Augustin a dû se retourner dans sa tombe et Pélage se frotter les mains dans la sienne., mais les tenants de la grâce n’ont pas lâché le morceau. On les a retrouvés en particulier avec Luther, avec les Jansénistes… mais sans forcément avoir compris que la grâce, l’Esprit, ne fait pas nombre avec « le moi introuvable » qui en nous s’efforce d’entrer dans le Royaume.

 

     jusqu’au plus profond des os

     le souffle que tu inspires   

     le souffle que tu expires

     te nourrit des grandes eaux

     de la vie sur notre terre

 

     tu ne sais que vaguement

     d’où il vient et où il va

     mais celui qui enleva

     le premier oiseau l’aimant

     a dit la vie sur la terre

 

     il est le don ignoré

     et l’effort qui le reçoit

     aussi tant il va de soi

     sauf à savoir prendre en gré

     et conscience cet élan

     de l’être qu’il s’accomplisse

     et plus jamais ne finisse

     par-delà le mouvement

     de la vie sur notre terre

 

     cet oiseau qui sur les eaux

     plane pour les féconder

     à demeure vient aider

     ce qui au secret des os

     renouvelle notre terre

 

 

 

    

 

 

 

 

 

    

    

13 janvier 2019

Certains – Michel Onfray par exemple –  accusent le christianisme de rejeter l’amitié, la Philia, pour ne retenir que l’Amour de Charité, l’Agapè.

     À lire l’entrée « Aimer  » dans le Vocabulaire européen des philosophies sous la direction de Barbara Cassin, on s’aperçoit que la querelle des vocabulaires du verbe aimer est quasiment insurmontable parmi les théologiens comme parmi les philosophes. Ce n’est pas en analysant les mots dans leurs différents contextes et leurs différentes langues que l’on peut connaître l’Amour dans le Royaume et la place qui y est donnée à l’amitié.

     L’Agapè selon le sens qu’Anders Nygren lui a reconnu dans la théologie chrétienne (car il a d’autres sens puisque certains en font même dans d’autres contextes un quasi-synonyme d’eros) est l’Amour Éternel et donc surhumain, de soi inaccessible à la nature humaine, mais que l’on peut vivre par la grâce, par la force d’Aimer de l’Esprit Éternel. Aimer ainsi inclut nécessairement l’Amour des ennemis (Matthieu 5, 44) et le pardon pour tous, condition du pardon pour soi-même (Matthieu 6, 14s).

     C’est à partir de l’Amour surnaturel, divin, participation à l’Éternel Amour, que l’on peut reconnaître la présence de l’amitié philia et aussi d’eros dans la dynamique menant au Royaume. Mais plutôt que de rechercher d’abord cette articulation de l’amitié philia à l’amour agapè, il est bon de constater la présence de l’amitié dans le comportement du Fils de l’homme.

      Il semble bien en effet qu’il avait des amis. On peut penser à Jean, « le disciple que Jésus aimait » (Jean 21, 20). C’est le mot êgapa qui est utilisé, mais on voit bien qu’il exprime autre chose que l’Amour universel puisqu’il ne s’adresse qu’à Jean parmi les disciples. Jean a été l’ami intime, « celui qui s’était penché sur la poitrine de Jésus » au cours de la Cène (Jean 13, 25).

     Par contre, dans la question que Yeshoua répète trois fois à Simon Pierre, « m’aimes-tu? » le texte grec utilise les deux mots philia et agapè: Yeshoua demande les deux  premières fois, « m’aimes-tu? » (agapa) et Pierre répond « je t’aime » (philô). La troisième fois cependant Yeshoua demande « phileis mé? » et Pierre répond « philô sé » (Jean 21, 15-17).

     On eut encore penser à la scène de la résurrection de Lazare, où on lit, « Jésus aimait (êgapa) Marthe et sa sœur Marie et Lazare », mais les deux sœurs font dire à Yeshoua « celui que tu aimes (phileis) est malade » ( Jean 11, 5, 3).

     Lorsqu’on observe ce flou dans l’utilisation des termes philia et agapè, on admet que l’on ne peut réduire la question de l’amitié évangélique à une question théologico-linguistique. C’est par la lecture intuitive des « petits » plutôt que par la lecture analytique des « sages et des intelligents, des intellectuels? » (Luc 10, 21) que l’on peut reconnaître et vivre l’amitié dans le Royaume selon la dynamique du cheminement vers le Royaume.

 

     deux pigeons s’aimaient d’amour tendre

     suffit-il pourtant de s’entendre

     pour être amants heureux amants

     et survivre éternellement

 

     il est en l’âme un grand désir

     qui outrepasse le plaisir

     de se frotter peau contre peau

     parfois ou non au nom du beau

 

     c’est l’expérience du pigeon

     voyageur que nous mélangeons

     avec le parcours de nos âges

     redoutant la fin du voyage

     espérant des amours humaines

     que plus que les contrées lointaines

     elles comblent cet infini

     que nul œil jamais ne dénie

 

     pourrons-nous alors nous entendre

     nous reconnaître nous comprendre

     sans être l’un pour l’autre un monde

     toujours beau au sein de l’immonde

    

 

 

12 janvier 2019

     Croyance – Incroyance. On peut rencontrer des incroyant.e.s qui justifient leur incroyance en jonglant avec le verbe « croire », mais dans quelle mesure cela est-il recevable et discutable? Le verbe « croire » est un verbe d’action que le dictionnaire Le Petit Robert décline en douze sens répartis en trois groupes de sept, trois et deux. Une lecture de cette entrée peut servir de base à une analyse, mais elle donne aussi à oser penser en laissant sa part à l’intuition.

      Le Petit Robert propose de rattacher au verbe « croire » une série de verbes qu’il évoque: « accepter, admettre, convaincre, persuader, prouver, avaler, gober, se fier (deux fois), considérer, estimer, se figurer, imaginer (deux fois), considérer, estimer (deux fois), se figurer, juger (deux fois), présumer, supposer (deux fois), espérer, souhaiter, dire, jurer, tenir, compter. » Il donne aussi quelques contraires: « douter, contester, démentir, discuter, nier, protester. » Voilà qui donne ample matière à penser et, dans un dialogue entre croyant.e.s et incroyant.e.s, on peut prévoir (croire!) qu’il est possible de ne pas se comprendre et de rester sur ses positions.

     On peut croire quelque chose et on peut croire quelqu’un. On peut croire quelque chose à cause de quelqu’un et on peut croire quelqu’un à cause de quelque chose. On le voit dans les évangiles à propos de Yeshoua et de ce qu’il affirme: Lorsque Pierre lui dit « à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68), on peut penser qu’il croit Yeshoua à cause de ce qu’il dit plutôt qu’il ne croit ce qu’il dit à cause de Yeshoua.

     Mais Yeshoua lui-même présente sa croyance comme un témoignage à la Vérité, qu’il identifie à Dieu: « qui est de la vérité écoute ma voix » (Jean 18, 37) et qui est de Dieu écoute ma voix: « Parce que je dis la Vérité, vous ne me croyez pas. Qui d’entre vous me convaincra de péché? Et si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas? Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu; vous, vous n’écoutez pas parce que vous n’êtes pas de Dieu » (Jean 8, 45ss).

     Certes, mais qu’est-ce qu’être de Dieu? Pour Yeshoua, cela implique une condition éthique : « qui d’entre vous me convaincra de péché ». Ce qui sous-entend que le péché est un obstacle à l’accueil de la vérité, comme il est dit dans cette affirmation de l’évangéliste, « les hommes ont aimé les ténèbres plutôt que la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 3, 19).

     Qu’est-ce qu’être de Dieu en effet si « Dieu est Amour » et que « Aimer c’est connaître Dieu et que ne pas Aimer c’est ne pas connaître Dieu » (I Jean 4, 7s). Et qu’est-ce que le péché si ce n’est de ne pas Aimer. L’épître de Jean explicite: «  »Nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru. Dieu est Amour et celui qui demeure dans l’Amour demeure en Dieu et Dieu en lui » (I Jean 4, 16).

     On peut en conclure qu’il est vain de dialoguer intellectuellement avec des incroyant.e.s si l’on est croyant.e. Si toutefois un.e  incroyant.e  nous dit qu’elle-il a envie de croire mais qu’elle-il n’y parvient pas, on peut lui répéter, non pas la parole de Pascal « agenouillez-vous », mais celle du starets de Dostoïevski:

« - assurément ces choses-là ne peuvent pas se prouver, on doit s’en persuader.

- Comment, de quelle manière ?

- Par l’expérience de l’amour qui agit. Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu et de l’immortalité de votre âme. Si vous allez jusqu’à l’abnégation totale dans votre amour du prochain, alors vous croirez indubitablement, et aucun doute ne pourra même effleurer votre âme. C’est démontré par l’expérience. » (Les Frères Karamazov, folio classique p. 100).

     Croire en Dieu, c’est-à-dire en l’Amour, n’est pas une question de réflexion mais une question d’action. On peut se dire croyant au sens d’adhérer à un credo et ne pas être de la Vérité et on peut se dire incroyant et n’adhérer à aucun credo et être de la Vérité parce qu’on Aime.

 

     en regardant le crapauduc

     qu’as-tu senti qu’as-u pensé

     as-tu rassemblé dispersés

     ceux qui énamourés t’éduquent

 

     c’est dans l’appel du mouvement

     qui pousse la bête à la mort

     que surgit aussi cet effort

     pour que vienne en aide l’amant

 

     car l’essentiel reste invisible

     dans ce rapport avec la bête

     où l’on collabore à la fête

     en ce qui reste inaccessible

     parmi les forêts et les plaines

     où nos routes impitoyables

     dans notre désir insatiable

     agressent l’amour par la haine

 

     c’est d’amour au bout du chemin

     qu’est en quête frère crapaud

     l’amour ici dans notre peau

     éduquée lui donne la main

 

    

 

 

 

 

 

    

    

11 janvier 2019

     « Le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Luc 17, 21). Mais ce « dedans » n’est pas une réalité matérielle, spatiale, puisqu’elle est esprit. Elle est « partout et nulle part », « dans le secret ».

     Dire cependant que l’Eternel Infini est partout risque d’être compris littéralement, spatialement. C’est une vérité exprimée symboliquement, en mashal comme il convient. Lorsque le Coran dit, « l’Orient et l’Occident appartiennent à Dieu. Vers quelque lieu que se tournent vos regards, vous rencontrerez sa face. Il remplit l’univers de son immensité et de sa science » (Coran 2, 109), parle-t-il physiquement ou métaphysiquement?

     L’Éternel Amour Infini, Esprit, ne possède rien, rien ne lui appartient. Il est Dame Pauvreté. L’idée de faire de Dieu le  grand propriétaire est pourtant présente dans la Bible comme dans le Coran, souvent conjuguée d’ailleurs avec l’idée de son omniprésence et de son omniscience.

     « Si j’avais faim, je n’irai pas te le dire, car le monde et sa plénitude sont à moi » (Psaume 50, 12). (Cela peut décourager l’idée des sacrifices. Cependant la fin des sacrifices n’est pas liée à cette prétendue propriété mais à l’Amour qui n’a nul besoin d’être concilié ou apaisé comme les divinités cosmiques). L’idée du Dieu propriétaire apparaît aussi dans le Deutéronome: « Vraiment le ciel et le plus haut des cieux appartiennent au Seigneur votre Dieu, et (aussi) la terre et tout ce qu’elle contient » (Deutéronome 10, 14). Paul a exprimé la même croyance  en se référant au Psaume: « La terre est au Seigneur et toute sa plénitude » (Psaume 24, 1. I Corinthiens 10, 26).

     Si la Bible (et le Coran) expriment des idées qui relèvent de la mentalité sacrée mise à mal par l’intuition de la Vérité dont le Fils de l’homme a témoigné, on peut, avec un effort d’interprétation et d’adoption du langage mashal propre aux réalités de l’Esprit, nous tourner aussi vers la mentalité dite archaïque pour y trouver de la spiritualité, ce qui échappe au monde visible matériel et qui dans cette mentalité s’est exprimé dans des mythes.

     Certains mythes sont en effet littéralement et physiquement faux mais symboliquement et métaphysiquement vrais. C’est sans doute ce qui a sous-tendu la recherche de Joseph Campbell: « Cette notion métaphysique de l’immanence en toutes choses, derrière et dedans le voile de l’espace-temps, de quelque chose de caché, d’occulte, c’est l’essence même du message des premières mythologies » (The Mythic Dimension, p. 251).

     Dans la mesure cependant où notre épistémè occidentale ne voit plus dans la matière que sa dimension physique et qu’elle exclut l’idée d’une réalité non physique, et dans la mesure où nous souscrivons à cette mentalité, nous ne pouvons reconnaître la présence de l’Éternel Amour à tout être puisque c’est la présence de l’Esprit, pas plus littéralement physiquement au-dedans qu’au-dehors.

 

     quelle histoire traîne encore

     dans les livres reproduits

     retranscrits et retraduits

     dans des langues qu’on ignore

 

     elle parle dans nos rêves

     elle montre des chemins

     elle nous prend par la main

     si nous en pressons la sève

 

     mais si nous les oublions

     distraits par les mélodies

     qui ne sont que pauvres dits

     indignes de l’attention

     de la quête que l’esprit

     partout invite à poursuivre

     dans le mystère des livres

     c’est que nous n’avons rien compris

 

     peut-être que traîne encore

     dans les rêves les écrits

     l’histoire en mots mal traduits

     de la boîte de Pandore

    

 

 

 

    

 

10 janvier 2019

     À propos de Vérité et Réconciliation qui, avec Nelson Mandela et Desmond Tutu, a évité une guerre civile en Afrique du Sud, la force du pardon a été évoquée, pensée. Qui pardonne? Pourquoi? Comment ?

La parole du Fils de l’homme fait du pardon une nécessité spirituelle logique, tautologique même: qui pardonne est pardonné, qui ne pardonne pas n’est pas pardonné. Et il rattache cette nécessité au « Père des cieux »: « Pardonne-nous comme nous pardonnons ». Mais qui est, qu’est le « Père des cieux »? Un terme qui appartient au langage mashal, langage incontournable lorsqu’on parle des réalités de l’Esprit éternel, au-delà du personnel et de l’impersonnel humain.

     Cela donne à comprendre que le pardon inconditionnel, comme l’ensemble cohérent des  paroles du Fils de l’homme, son « témoignage de la Vérité » (Jean 18, 37) n’est pas une nouveauté, une création de son intelligence, ni une prérogative du christianisme et des croyants (de l’Église hors de laquelle point de salut), mais une réalité-vérité éternelle de l’Être de l’être, qui est Amour de pure altérité.

     Le Fils de l’homme n’a rien inventé au sens de créer du nouveau, il a inventé au sens de découvrir une réalité éternelle de l’Être de l’être. Ainsi s’explique l’affirmation de l’Épître aux Romains: « la révélation du mystère resté tu (sesigêmenou) depuis l’origine du monde » (Romains 16, 25). Et le « mystère » de l’Amour Éternel  inclut aussi, par logique ontologique, l’abolition du sacré, qui est cosmique et non pas éternel.

     À propos du pardon impossible des crimes de l’apartheid, on a cité l’exemple d’une Américaine qui prend le thé toutes les semaines avec ceux qui ont massacré sa famille, et on a précisé qu’elle n’est pas chrétienne. On n’a malheureusement pas indiqué le pourquoi de son attitude. Quelle force d’Aimer lui permet de pardonner ainsi?

     En bonne logique, ce ne peut être celle « de la chair et du sang » (Matthieu 16, 17), mais celle de l’Esprit qui se donne à toute conscience qui y aspire et qui l’inspire quelle que soit sa croyance ou son incroyance. Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi notre force d’Aimer…

 

     ai-je su regarder

     les braises sous la cendre aux nuages de l’aube

 

     l’offrande du soleil

     avec le long regard sur le calme des dieux

 

     le ciel était la mer

     en sa patiente attente aux voyages de l’infini

 

     et n’aurais-je pas dû

     laisser le grand secret de l’origine un moment apparaître

 

     déjà son souvenir

     s’attache aux autres en la grande mémoire où rien n’efface rien

 

     mais il en viendra d’autres

     braises qui sous la cendre bruissent de l’éternel message

 

     seras-tu prêt alors

     à te faire braise avec les braises et cendre avec les cendres pour l’esprit

 

    

 

 

 

 

 

9 janvier 2019

     Le seul mot « Esprit » dans l’affirmation « Dieu est Esprit » prononcée par le Fils de l’homme pour répondre au choix d’un sanctuaire, « cette montagne » ou « Jérusalem »(Jean 4, 24), ce mot devrait, par cohérence, remettre en question la pensée religieuse, la pensée chrétienne en particulier. « Dieu », l’Amour Éternel, l’Esprit est partout et nulle part, « dans le secret » et non pas à Jérusalem, Rome, La Mecque, Kaïlash plus qu’ailleurs.

     L’Esprit n’est pas plus dans un temple, une pagode, une synagogue, une église, une mosquée, un sanctuaire que dans un arbre, une montagne, un coin de rue, une voiture… Pour un catholique, l’Esprit est dans n’importe quelle bouchée de nourriture autant que dans l’hostie consacrée. Il n’y a plus de distinction entre le sacré et le profane, et cela met à mal toutes les religions dans la mesure où elles se fondent toutes sur le sacré.

     Il reste que chaque manifestation d’intelligence, de beauté, de bonté, de force… est une invitation sensible à penser à sa cause première toujours et partout présente, l’Esprit, l’Éternel Amour, « Dieu » : une fleur, un arbre, un animal, un humain, et aussi un moteur, une voiture, un ordinateur, une mélodie, une danse, une peinture… tout parle de l’Esprit.

     Le problème de la croyance et de l’incroyance peut ainsi se poser à nouveaux frais. Il ne s’agit plus de croire au ciel ou de ne pas y croire, mais de reconnaître ou non la présence de l’Eternel Amour Esprit « sur la terre comme au ciel ».

    Cela remet aussi en question la lecture des paroles du Fils de l’homme. Tout y est mashal. Ainsi des expressions « mon père des cieux » (Matthieu 7, 21)…, « mon père et votre père, mon dieu et votre dieu » (Jean 20, 17). Toutes ces paroles renvoient à l’Etre de l’être sans nom  dont l’Amour nous parle au mieux.

     « Dieu est Esprit et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en Esprit et Vérité » (Jean 4, 23s). C’est une pierre de touche de la croyance et de l’incroyance.

 

     les veines du bois qui racontent

     l’aventure de sa vie

     figées désormais se comptent

     en partition de mélodie

 

     qui pourra la lire et chanter

     ce qui a lentement écrit

     en hasards et nécessités

     ses murmures et ses cris

 

     était-ce au fond d’une forêt

     qu’en sa belle intelligence

     son intelligente beauté

     la vie a donné son sens

     au compte de ses années

     pour accomplir la réussite

     à la fin d’un nouveau-né

     d’une lignée à sa suite

 

     l’œil et le cœur se racontent

     cette mélodie figée

     et en eux lentement monte

     l’arbre ici interrogé

    

 

    

 

 

8 janvier 2019

    L’incroyant peut se poser la question de la croyance et le croyant se poser la question de l’incroyance. Toi, pourquoi vraiment ne crois-tu pas? Toi, pourquoi vraiment crois-tu?

     Face au phénomène Yeshoua, pourquoi les consciences ont-elles réagi, certaines  positivement et d’autres négativement? La question se perpétue depuis des siècles, et, en Occident, elle se pose toujours davantage depuis le Siècle des Lumières.

     Quel rôle joue la psychologie des foules dans ce qui devrait être un choix individuel? Foules, c’est-à-dire opinions publiques.

     Un enfant qui naît dans une famille de croyants ne peut avoir la même perspective spirituelle qu’un enfant qui naît dans une famille d’incroyants. Et combien changent d’attitude? et à quel âge? et pourquoi? En Occident, il y a sans doute davantage d’enfants de croyants qui deviennent incroyants que d’enfants d’incroyants qui deviennent croyants. Pourquoi?

     L’évangile de Jean souligne le rôle joué par les chefs et les prêtres, maîtres de l’opinion publique, dans l’incroyance des foules. Mais pourquoi cette élite religieuse de la société où Yeshoua a vécu a-t-elle refusé son message et sa personne? Pourquoi l’exception de Nicodème est-elle mentionnée dans l’évangile de Jean? En quoi était-il différent des autres pharisiens?

     Face au choix de la croyance et de l’incroyance, que vaut et qu’a jamais valu l’explication donnée par l’évangile de Jean, « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jean 3, 19)? La question de l’incroyance et de la croyance serait-elle une question éthique plutôt qu’une question intellectuelle? Ce serait les consciences dont les œuvres sont bonnes qui préféreraient la lumière aux ténèbres. Et si les tenants de la croyance étaient loin d’être tous des gens sont les œuvres sont bonnes? La conversion à l’incroyance est-elle le fait de consciences dont les œuvres sont mauvaises et la conversion à la croyance le fait de consciences dont les œuvres sont bonnes?

     La conversion de Paul a-t-elle été déterminée par des œuvres bonnes? Uniquement? On peut en douter. Les incroyants qui y réfléchissent en doutent évidemment, mais quelle est la valeur de leur doute?

     Ce que l’on pense ici, mais c’est à chaque conscience d’en décider, c’est que l’Amour se suffit à lui-même, sans considération de croyance ou d’incroyance. Le Fils de l’homme ne l’a-t-il pas lui-même suggéré? « Ce n’est pas ceux qui répètent Seigneur, Seigneur qui entrent dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon père des cieux » (Matthieu 7, 21), et le mashal du Jugement dernier le corrobore (Matthieu 25, 31-46)

 

     dispersés les  corbeaux

     se renvoient les échos

     de la tribu qui les rassemble

 

     à l’oreille attentive il semble

     que cette altérité

     redit l’éternité

 

     la recherche du sens

     en sa belle confiance

     avance avec obstination

     sur le chemin étroit

     courbe tordu ou droit

     de l’action en contemplation

 

     le désir des corbeaux

     qui lancent des échos

     en secret au nôtre ressemble

 

    

 

 

 

 

 

    

    

 

7 janvier 2019

     Croyance et incroyance.

     Cela concerne ici le témoignage du Fils de l’homme et, pour la plupart de celles et ceux qui l’écoutent, l’identité du Fils de l’homme, car la plupart attachent autant voire davantage d’importance au messager qu’à son message. Le chapitre sept de l’évangile de Jean développe cette question.

   On y trouve en particulier l’attitude des foules: « Après avoir entendu ces paroles, beaucoup dans la foule disaient: « Celui-ci est un homme de bien, c’est vraiment le Prophète… D’autres disaient : « Non, au contraire, il égare les foules. Y a-t-il quelqu’un parmi les chefs ou les pharisiens qui ait cru en lui? Mais cette foule ne connaît pas la Loi, ce sont des maudits… Il y avait donc, à case de lui, division dans la foule… (Jean 7, 12, 43…).

     Ainsi se pose le problème de l’accueil et du refus de la parole du Fils de l’homme et, implicitement ou clairement, de son identité. « Jamais homme n’a parlé comme cet homme, » ont répondu à ceux qui les avaient envoyés pour l’arrêter ceux qui n’avaient pu consentir à le faire. Et, parmi les pharisiens, l’unanimité n’était pas totale: il y avait Nicodème, celui qui était allé trouver Yeshoua de nuit pour converser avec lui et se faire une opinion (Jean 3, 1…) , qui allait le défendre devant les chefs et les pharisiens (Jean 7, 50s) et puis prendre soin de son corps crucifié en l’embaumant (Jean 19, 39).

     La question de la croyance et de l’incroyance est ici posée surtout en termes de foule, d’opinion publique. Nous soupçonnons ces jours-ci l’opinion publique, d’être politiquement manipulée, ce qui signifie que nous la reconnaissons manipulable, comme toujours sans doute, mais, plus particulièrement maintenant, par les réseaux sociaux et les médias. Manipulable et donc versatile: la foule qui avait acclamé Yeshoua le jour des rameaux (Luc 19, 37s) n’a-t-elle pas quelques jours plus tard crié à Pilate: « crucifie-le » (Jean 19, 6, 15). Mais, après tout, ce n’était peut-être pas la même foule…

     Alors? On peut poser encore et encore la question: pourquoi croit-on? pourquoi ne croit-on pas? On peut oser la penser sans attendre qu’on nous souffle la réponse.

 

     plus que Shiva Nâtarâja

     l’arbre déploie ses mille bras

 

     est-ce pour mieux se laisser voir

     exhiber de nouveaux espoirs

 

     ou est-ce en dévoilant l’espace

     qui se dit derrière sa face

     faire penser à l’univers

     en son endroit en son envers

 

     c’est la beauté de son réseau

     aussi qui le fait rêver beau

    

 

 

6 janvier 2018

     On entend encore parfois une homélie fondée sur cette parole attribuée à Jean le Baptiste, « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jean 1, 29). N’est-elle pas reprise dans le saint sacrifice de la messe, mise en musique et chantée avec ferveur par d’innombrables catholiques depuis des siècles? Elle est au cœur de la religion chrétienne fondée sur le sacrifice du Christ.

     Et pourtant elle est contredite par une parole attribuée au Fils de l’homme:

  »Je vous le dis en vérité, parmi ceux qui sont nés des femmes, il n’est venu personne de plus grand que Jean-Baptiste. Cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui. Depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu’à présent, le Royaume des cieux est pris par la force et les forts s’en emparent basileia tôn ouranôn biazetaï, kaï biastaï arpazousin autên. En effet, tous les prophètes et la loi ont prophétisé jusqu’à Jean. » (Matthieu 11, 12s).

     La Loi et les Prophètes, c’est jusqu’à Jean. Après, c’est le Royaume. La parole de Jean, « voici l’agneau qui enlève le péché du monde » est devenue caduque avec la venue du Royaume.

     Selon la « Loi et les Prophètes », « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ». Selon le Royaume, « je vous le dis, Aimez vos ennemis » (Matthieu 5, 43s). Jean-Baptiste prêchait la religion judaïque où le sacrifice, comme en toute religion, était essentiel, malgré l’affirmation de certains prophètes qui disaient que l’Éternel ne voulait pas de sacrifices. Déjà Osée, plus de 700 ans avant Yeshoua…

     La mort du prophète Yeshoua a été un assassinat et non le sacrifice d’un agneau pour le rachat des péchés, style bouc émissaire. Le Royaume n’a pas été suivi. Le Livre de l’Apocalypse a repris la vision de l’agneau immolé :

« Je vis alors, au milieu du trône et des quatre êtres vivants et au milieu des anciens, un agneau debout comme offert en sacrifice… Ils chantaient un cantique nouveau en disant: tu es digne de prendre le livre et d’en ouvrir les sceaux, car tu as été offert en sacrifice et tu as racheté pour Dieu par ton sang des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toute nation. Tu as fait d’eux des rois et des prêtres pour notre Dieu, et ils règneront sur la terre. » (Apocalypse 5, 6-10). Les catholiques le chantent encore: « Peuple de prêtres, peuple de rois, assemblée des saints, peuple de Dieu, chante ton Seigneur… »

     Cela peut déclencher l’enthousiasme des croyants, mais c’est un enthousiasme religieux, sacré, qui n’a rien à voir avec le joie promise aux consciences qui Aiment et qui se moquent bien d’être prêtre ou roi parce qu’elles ont découvert la Bonté que seules découvrent et vivent celles qui sont entrées dans le Royaume où l’on est « dépourvu de moi », anonyme et caché comme l’Éternel Amour. Si Yeshoua a utilisé le terme de « Royaume » c’est en langage mashal. Sa « royauté » a été d’être témoin de la Vérité de l’Éternel (Jean 18, 37). Et les consciences ne sont pas racheté par le sans mais par l’Amour qu’elles accueillent et vivent avec la force d’Aimer de l’Esprit.

 

     ont-elles senti le soleil

     de retour parmi les hauteurs

     elles qui dans les profondeurs

     attendaient qu’on les y réveille

 

     elles se sont mises à creuser

     à repousser à la surface

     la terre qui devant leurs faces

     savait leur proposer d’oser

 

     le vide de leurs galeries

     devenu espace vital

     est une conquête mentale

     de leurs pattes si bien nourries

     de la chair agitée des vers

     qui en terre s’en vont glissant

     et lentement se nourrissant

     de l’endroit comme de l’envers

 

     quittent-elles leur vie cachée

     pour autant lorsqu’elles repoussent

     à la lumière sans secousse

     le témoignage recherché

 

 

 

 

 

 

    

    

 

 

 

5 janvier 2018

     La vie cachée à Nazareth. Il arrive que certain spirituels en parlent et y fondent un style de vie. Y trouvent-ils une vérité rationnelle cohérente avec la Vérité de l’Éternel Amour, avec le dieu caché d’Isaïe? « Vraiment tu es dieu, toi qui te caches, ô dieu d’Israël, le sauveur » (Isaïe 45, 15).

     Yeshoua, « le charpentier que l’on connaissait comme le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joses, de Jude et de Simon, et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous? » (Marc 6, 3). Ils ont été si stupéfaits que lorsqu’il s’est mis à prêcher ils ont cru qu’il avait perdu la tête : « Les membres de sa famille vinrent pour s’emparer de lui, car ils disaient, il a perdu la raison, exestê, il est hors de lui-même », et les scribes l’ont dit possédé d’un démon (Marc 3, 21).

     Il avait découvert l’Éternel et sa Bonté, et il avait appris à vivre cette Bonté, telle qu’elle est en Vérité, en se cachant aux autres et à lui-même: « la bonté n’existe que si nul ne l’aperçoit, pas même son auteur » et « l’auteur de bonnes œuvres doit être dépourvu de moi et garder un complet anonymat » (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, pp. 116, 237).

     Si Yeshoua est sorti de l’anonymat et s’est mis à prêcher, c’est qu’il a certes compris que « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19) (que les chrétiens interprètent comme une déclaration implicite de sa divinité). Mais aussi que, vivant dans l’intimité la plus intime avec son « père », « moi en toi et toi en moi » (Jean 17, 21), il avait conscience que sa bonté à lui, Yeshoua, n’était pas celle de son moi, car il était « dépourvu de moi » (Hannah Arendt, op. cit., p. 237), et qu’il était bon de le faire découvrir au « monde ».

     C’était aussi cohérent alors pour lui que de dire, « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean 8, 58), car ce n’était pas son moi disparu qui parlait, mais son « soi », l’Éternel Amour.

     Tout cela est cohérent, mais que vaut la cohérence pour bien des consciences puisque l’on voit un homme aussi intelligent que Pascal affirmer qu’elle n’est pas un signe de vérité? « ni la contradiction n’est marque de  fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité » (Pensées, éd. Sellier, 208).

 

     c’est dans les solitudes

     c’est dans les multitudes

     que l’autre du dedans

     que l’autre du dehors

     nous parlent en absences

     nous parlent en présences

 

     tu marches dans les bois

     en y cherchant la foi

     qui derrière le moi

     se découvre le soi

 

     derrière chaque feuille

     un amour se recueille

     et dans chaque visage

     se voit l’éternel sage

     qui doucement appelle

     à déployer ses ailes

 

 

4 janvier 2019

     Athéisme et/ou incroyance ? L’argument proposé par l’évangile de Jean étonne au regard de la Vérité elle-même, de la Vérité du Royaume. Il  y est en effet écrit:

« Celui qui agit conformément à la Vérité vient à la lumière afin qu’il soit évident que ce qu’il a fait , il l’a fait en Dieu » (Jean  3, 21). Cela centre l’éthique sur le moi comme le font les « shame culture« , les cultures de la honte et de la fierté. Ces cultures fondent leur morale sur l’image que l’on donne aux autres et qui remplit de honte ou de fierté. On s’y conduit moralement en raison de la pression sociale.

    C’est ce que refuse l’éthique du Royaume, où l’on fait le bien, non « pour être vu des hommes », mais parce que « Dieu voit dans le secret » (Matthieu 6, 4).

     Hannah Arendt a bien compris ce qu’implique ce conseil, « car il est clair que dès qu’une bonne œuvre se fait connaître, devient publique, elle cesse d’appartenir spécifiquement au bien, d’être accomplie uniquement pour le bien. La bonté qui paraît au grand jour n’est plus de la bonté, même si elle reste utile en tant que charité organisée ou comme acte de solidarité. Donc, « n’allez pas pratiquer le vertu avec ostentation pour être vu des hommes. » (cf. Matthieu 6, 1). La bonté n’existe que si nul ne l’aperçoit, pas même son auteur; quiconque s’observe en train d’accomplir une bonne action cesse d’être bon, il est tout au plus un membre utile de la société ou un paroissien exemplaire. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite »" (Condition de l’homme moderne, pp. 116s).

     Hannah Arendt reprend son propos un peu plus loin de façon laconique et percutante, « l’auteur de bonnes œuvres doit être dépourvu de moi » (le moi haïssable de Pascal) « et garder un complet anonymat » (op. cit., p. 237).

     La morale sur laquelle l’évangile de Jean construit son explication du refus de la lumière du Royaume, (disons de l’athéisme et de l’incroyance) n’est pas celle du Royaume et du « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 3) où la conscience qui agit selon l’Amour Éternel détourne son regard d’elle-même: « la bonté n’existe que si nul ne l’aperçoit, pas même son auteur. » Cette conscience pratique le désintéressement du désintéressement. Elle sort de la morale de la bonne conscience elle-même, celle des « guilt cultures » individualistes parce qu’elle toute préoccupée et occupée par les autres.  Telle est la cohérence de l’Amour.

     Existe-t-il des consciences athées, agnostiques, incroyantes qui pratiquent cet Amour. C’est probable mais invérifiable. Il faudrait pour le vérifier être « dans le secret » avec l’Amour.

 

     il s’aventure au jardin

     son pas de propriétaire

     interroge sur la terre

     possession du mien du tien

 

     depuis toujours se possèdent

     les territoires félins

     des plus forts des plus malins

     qui triomphent ou qui cèdent

 

     il passe cet étranger

     dont je connais bien l’espèce

     et à qui je m’intéresse

     lorsque venu déranger

     mes petites habitudes

     je voudrais savoir le nom

     qui toujours impose un non

     à ma soif de certitudes

 

     se croit-il propriétaire

     de ce que rien ni personne

     ne ressent ni ne raisonne

     au secret du locataire

 

3 janvier 2019

     Comment l’athéisme est-il possible? L’évangile de Jean attribue une cause éthique au refus de la Vérité dont le Fils de l’homme s’est dit être le témoin: « La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont aimé les ténèbres plutôt que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. En effet toute personne qui fait le mal déteste la lumière, et elle ne vient pas à la lumière pour éviter que ses actes soient dévoilés. Mais celui qui agit conformément à la vérité vient à la lumière afin qu’il soit évident que ce qu’il a fait, il l’a fait en Dieu » (Jean 3, 19ss).

      La Vérité, à laquelle l’auteur de la courte troisième lettre de Jean attache une telle importance que le mot vérité alêtheia y apparaît six fois et le mot vrai alêthês une fois en quatorze versets, est donc l’idée clé, et ici elle est opposée encore au mal éthique: « Celui qui fait le bien est de Dieu, mais celui qui fait le mal n’a pas vu Dieu », « qui est lumière » (III Jean 11. I Jean 1, 5).

    Les choses sont-elles aussi simples? Comment se fait-il alors que les chrétiens, censés être de la Vérité, se sont divisés en fonction de leurs diverses théologies inconciliables, au point de s’entretuer dans des guerres de religion? Si elles avaient toutes été « de la Vérité », « de Dieu », ces guerres auraient été impensables, et ces théologies ne pourraient qu’être toutes d’accord.

     Qu’est-ce donc que cette vérité dont Yeshoua a été le témoin au point d’en faire le sens de son existence (Jean 18, 37)? Elle se résume dans l’identité de Dieu, « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8), et en rien d’autre. Si les confessions chrétiennes acceptaient cette Vérité, elles enterreraient leurs diverses théologies. Bien plus, elles accueilleraient toutes les religions et toutes les théologies dans la mesure où celles-ci reconnaissent la Vérité de l’Amour en la pratiquant dans leurs œuvres bonnes.

     Telle est la Lumière « qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jean 1, 9), car « la Vie est la Lumière des hommes » (Jean 1, 4).

 

     l’arbre qui répond au soleil

     en s’habillant de bistre

     échappe à l’air sinistre

     que lui ordonne le sommeil

 

     mais qu’en pense la messagère

     lorsque sa course folle

     s’achève en farandole

     n’a-t-elle pas lieu d’être fière

 

     il y a en toute lumière

     une vérité pure

     et qui se cache obscure

     comme sait le faire en prière

     le souffle qu’à certaines heures

     de joie ou bien de peur

     immobile  dans la campagne

     c’est à peine s’il respire

     comme pour se nourrir

     du grand secret qui l’accompagne

 

     l’arbre au secret de son sommeil

     accueille la lumière

     et lui dit d’être fière

     d’être la messagère du soleil

2 janvier 2018

     Les religions seraient-elles le plus formidable obstacle à la découverte de l’Éternelle Dilection, de l’Éternel Amour?

     On voit dans les évangiles le judaïsme des prêtres et des scribes s’opposer violemment au prophète Yeshoua dès le début de sa prédication, au point de déjà vouloir le supprimer (Luc 4, 16-30).

     Yeshoua les a accusés brutalement: « Malheur à vous scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous courez la terre et la mer pour faire un converti, et quand il s’est converti vous en faites un fils de l’enfer deux fois pire que vous » (Matthieu 23, 15). Avec un bémol, peut-on formuler de semblables accusations à l’endroit des responsables du christianisme?

     « Jésus a prêché le Royaume, et c’est l’Église qui est venue » (Alfred Loisy). L’Église est un judéo-christianisme où l’on insiste encore aujourd’hui sur la continuité de la Loi au Royaume avec cette citation; « Pas un iota de la Loi ne disparaîtra » (Matthieu 5, 18) alors qu’il est dit par ailleurs, « La Loi et les Prophètes, c’est jusqu’à Jean le Baptiste » (Luc  16, 16). Mais dès le verset suivant on lit que « Il est plus facile que le ciel et la terre passent qu’il ne l’est qu’un seul trait de la lettre de la Loi vienne à tomber. » (Luc 16, 17)

     Cela rappelle le Psaume 51. Il y est dit d’abord, « Tu ne désires pas le sacrifice », verset où l’on sent la main d’un prophète, mais au dernier verset on peut lire, « Tu prendras plaisir aux sacrifices de justice, aux holocaustes et aux victimes entières. Alors on offrira des taureaux sur ton autel » (Psaume 51, 18, 21). La bagarre entre le sacerdoce et la prophétie qui animait le judaïsme s’est prolongée dans l’Église.

     C’est ainsi que les Apôtres et avec eux l’Église dite primitive ont fait du prophète Yeshoua leur nouveau grand prêtre « selon l’ordre de Melchisédek (Hébreux 5, 5-9). Le christianisme, le catholicisme surtout, est aux mains du sacerdoce et de ses théologiens, des prêtres dont le sacrifice (de la messe) est le gagne-pain et dont la morale patriarcale d’un dieu cosmique aussi justicier que miséricordieux tient les fidèles en tutelle.

     L’habileté, dont on se demande si elle est vraiment consciente, est de mêler à cette morale et à ce dogme la prédication de l’Amour Éternel alors que celui-ci y met fin.

     Le rejet du christianisme par nombre d’athées n’est pas un rejet de l’Amour, mais un rejet de l’Église. L »Église cependant fait croire que la rejeter, c’est rejeter Dieu. L’exemple de Jean Jaurès est intéressant, lui qu’on a accusé d’athéisme alors qu’il n’était qu’anticlérical.

     Si, par miracle (!) l’Église renonçait (à ses risques et périls?) à son judéo-christianisme qui n’est qu’une religion, une expression sacralisée des forces du « monde », des forces cosmiques, elle regagnerait sans doute la faveur des « hommes de bonne volonté ».

 

     l’enfant découvre en pédalant

     que lorsqu’il s’arrête il tombe

     ignorant qu’à la terre incombe

     la même tâche élégamment

 

     la pesanteur et la vitesse

     gardent la planète en orbite

     sachant que ce qui la limite

     est le discours de la sagesse

 

     le pair et l’impair font la ronde

     à l’autre bout de l’univers

     tout comme ici glissant sur l’erre

     ou l’enfant s’initiant au monde

     dans le jeu de son équilibre

     et le tournoiement à l’étroit

     charnellement ressent son droit

     en avançant de rester libre

 

     que ce qui freine dans le monde

     le désir d’aller plus avant

     écoute répondre le vent

     et le message qui le fonde

 

    

    

 

 

 

1er janvier 2019

     L’impersonnalité personnelle de l’Éternelle Dilection pourrait, reconnue, nous aider à reconnaître aussi l’athéisme et plus encore l’agnosticisme de consciences dont le comportement éthique n’a rien à envier à celui de bien des croyant.e.s. Si l’Eternel est si étrange qu’il en devient irréel pour notre psychologie ordinaire, ce n’est vraiment que par la voie de l’éthique que nous le rejoignons.

     Ce qui sépare une conscience ouverte au Royaume d’une conscience qui s’y ferme, ce n’est pas la croyance ou l’incroyance. C’est l’Amour, la Dilection, l’Altérité positive. N’est-ce pas logique, cohérent, à partir du moment où l’on reconnaît que « Dieu est Amour » en affirmant que « seul l’Amour est digne de foi »?

     Tout ce qui dans une religion ne conduit pas à vivre l’Altérité pure est, de facto, hors de l’unique Vérité dont le prophète Yeshoua a témoigné. Cela peut avoir une utilité psychologique, sociale, artistique… mais cela relève de la « chair » et non de « l’esprit » qui seul est utile pour entrer dans le Royaume (Jean 6, 63).

     Cette certitude ne conduit pas à abandonner la « prière », au contraire puisque l’accès à l’Amour Éternel est impossible sans la « grâce », sans l’Esprit: « je vous le dis, demandez et il vous sera donné… » (Luc 11, 9).

 

     La découverte du surnaturel en tant qu’invisible dans notre vie quotidienne est une autre question, bien qu’elle ait quelque rapport avec l’Amour dans la mesure où nous admettons que tout est relationnel dans l’être, que tout y est « causé et causant, aidé et aidant » (Pascal, Pensées, 230, p. 168).

     Si donc nous faisons dans notre vie l’expérience répétée de « hasards merveilleux », par exemple de la certitude d’avoir été protégé.e et/ou aidé.e, nous nous sentons tenu.e.s d’en rechercher la cause, de nous interroger sur la cause, qui ne peut être inintelligente dans son efficacité bienveillante.

     Inutile de donner des exemples. L’incroyant.e répliquera infailliblement qu’il s’agit de hasards, faisant d’ailleurs implicitement du hasard une sorte de divinité.

 

     à quinze centimètres

     du sol le nez du chien

     sent ce qui appartient

     à lui et à son maître

 

     et il distingue aussi

     comme ce qui l’attire

     les odeurs ennemies    

     qui le repoussent ou pire

 

     ainsi va l’aventure

     depuis le premier jour

     où s’ouvrit un futur

     de tours et de retours

     vers ce qui dans son âme

     le conduit aux chemins

     que son ange programme

     en lui jusqu’à la fin

   

     mais que peut notre flair

     de chien si ce n’est vivre

     dans le pair et l’impair

     dont le souffle délivre

 

31 décembre 2018

C’est dans le bon sens de la cohérence que Montaigne s’est moqué des Stoïciens et qu’il a récité la théologie chrétienne de la grâce. Mais l’idée évangélique de la grâce a été dévoyée par cette théologie d’un Dieu Tout-puissant, qui accorde sa grâce à qui il veut comme un potentat terrestre avec son « droit de grâce ». On trouve ce dévoiement dès les lettres de Saint Paul qui parle de la colère de Dieu en opposition à sa miséricorde. Selon lui, Dieu, tel  un potier, ferait des vases d’honneur et des vases de déshonneur, sauverait qui il veut et damnerait qui il veut (Romains 9, 18-23). On retrouve cela chez un Pascal navré. (Pensées, éd. Sellier 680, p. 458)

Ce que le Fils de l’homme prophète a annoncé, c’est que Dieu ne refusait pas le don de l’Esprit aux consciences qui le lui demandaient, les invitant d’ailleurs à le demander avec insistance et constance (Luc 11, 9-13). Ce disant, il impliquait qu’on n’accède à la surnature, à la nature divine, que l’on échappe au désirs cosmiques, aux libido, qu’en le voulant de tout son cœur, de toutes ses forces… dans le mouvement de son Esprit.

La grâce en Vérité est offerte à toute conscience qui la demande en voulant Aimer. N’est-ce pas cohérent? On n’accède à l’Amour Éternel que par l’Amour Éternel, en y participant. « Ô toi, notre force d’Aimer! »

Si certains Stoïciens, on peut penser à Marc Aurèle, ont presque certainement accédé au Royaume de l’Amour Éternel, ils ont pu avoir l’illusion d’y parvenir par la seule force de leur volonté. C’est que l’action de l’Esprit, la grâce, est intérieure à la conscience, si intime qu’elle est en elle-même indiscernable de la volonté. D’où cet adage inintelligible, « Agis comme si tout dépendait de toi et prie comme si tout dépendait de Dieu. »

Le « Père » n’est pas « dans les cieux » physiques comme on peut le lire dans certains passages de la Bible (Psaumes 2, 4. 123, 1…), mais au plus « secret » de l’être (Matthieu 6, 9). Lorsque Yeshoua parle de « notre père qui es aux cieux », il parle évidemment en mashal, comme il le fait presque toujours.

 

est-ce le silence qui parle au chant du merle

est-ce le chant du merle qui parle au silence

 

l’un ne va pas sans l’autre et d’en prendre conscience

on reconnaît le fil dans le collier de perles

 

la vie non plus ne va pas sans la mort

la mort non plus ne va pas sans la vie

 

les penser et les vivre sans accord

c’est se livrer aux peurs et aux envies

 

chante-nous merle et sache aussi te taire

pour nous aider à goûter le mystère

 

puisque   en même temps est le discours des sages

qui connaissent en l’autre deux visages

 

30 décembre 2018

Il ne devrait pas être compliqué pour une conscience qui lit les évangiles en osant les penser d’en découvrir le message essentiel, à savoir « Dieu est Amour ». Il suffit de vouloir être cohérent. La cohérence oblige conjointement à éliminer ce qui n’est pas conforme à ce message.

On a pu observer dans l’évangile de Jean la désacralisation de l’espace par la réalité de l’Esprit (Jean 4, 24) et la désacralisation du temps par la perception de l’action permanente de l’Éternel entraînant l’obsolescence du sabbat, et du dimanche qui en a pris le relais (Jean 5, 17). Cette désacralisation du monde est cohérente avec la sortie du monde qui est « désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), forces du monde présentes et agissantes dans l’humain premier, cosmique.

La désacralisation est une conséquence de l’Amour, Éternel et non cosmique, « non de ce monde » (Jean 8, 23). Elle entraîne celle de Yeshoua de Natsèrèt, qui n’est pas un avatar du dieu cosmique du judaïsme et du judéo-christianisme (et de l’islam). Yeshoua s’est logiquement présenté comme un simple témoin de la Vérité éternelle (Jean 18, 37). L’importance du témoin par rapport à la Vérité, c’est celle du doigt par rapport à la lune qu’il indique, comme le dit la sagesse chinoise.

La seule valeur du Royaume est la valeur éternelle de l’Amour, qui se manifeste, s’incarne dans l’humain par la volonté active de faire du bien aux autres, comme en témoigne le mashal du Jugement dernier (Matthieu 25, 31-36). Il n’y est pas question de credo ni de liturgie ni de théologie. Encore une fois, les consciences qui entrent dans le « Royaume » ne sont pas celles qui répètent « Seigneur, Seigneur », le Seigneur ceci, le Seigneur cela, mais celles qui « font la volonté de Dieu », celles qui Aiment en pensée et en action (Matthieu 7, 21).

Parvenir à cette évidence par la simple cohérence de la pensée de l’Évangile, c’est parvenir aussi à abattre les cloisons entre les religions, entre les idéologies, entre les cultures…

Il ne suffit pas de répéter sur un ton convaincu que « Seul l’Amour est digne de foi », il faut, si l’on reconnaît la cohérence de la Vérité, frapper d’obsolescence tout ce qui dans notre préoccupation spirituelle, dans notre pensée et dans notre action, n’est pas l’Amour.

 

le rouge-gorge qui se perche

sur un barreau de la barrière

nous dit fort bien ce qu’il recherche

par-devant comme par-derrière

 

il aimerait que nous payions

de quelques miettes la splendeur

de sa gorge et reconnaissions

la joie qu’il apporte à nos pleurs

 

dans le jardin de notre science

dans le jardin de notre vie

entre les arbres sans défenses

entre les arbres sans envies

les ailes et les chants s’échangent

tissent dans l’air qui les transporte

un chemin où viennent les anges

passant et repassant la porte

 

n’est-ce pas le chant du rouge-gorge

quand posé sur elle il propose

que l’on donne ou qu’on rende gorge

des désirs au nom de la rose

29 décembre 2018

Animés par la philia et le neïkos, les dieux cosmiques s’offensent et se réjouissent, récompensent et punissent. Mais l’Éternel est en lui-même indifférent au bien et au mal qu’on lui veut et qu’on croit lui faire. « Un homme peut-il être utile à Dieu? » (Job 22, 2s).

Il ne se fâche ni ne se réjouit des pensées et des actions des humains. Ne fait-il pas « lever son soleil sur les méchants et sur les bons? N’envoie-t-il pas la  pluie sur les justes et sur les injustes? » (Matthieu 5, 45).

S’il nous demande d’Aimer nos ennemis, c’est que lui les Aime. Pourquoi les théologiens chrétiens, qui lisent les évangiles, ne constatent-ils pas ces évidences? Ils semblent accorder davantage de crédit à la loi qu’à la grâce, à Moïse qu’à Jésus.

Il reste que « le sage est utile à lui-même ». Si l’Éternel invite toute conscience à Aimer, c’est parce qu’Il Aime et veut donc du bien à chacune en conformité à son être, cet être « profond » dont Pascal a pu observer qu’il était un « moi introuvable ».

Au bout du compte, il est tout de même vrai que ne « ressuscitent » que les consciences « jugées dignes de ce monde-là, kataxiôthéntes to aiônos ékeinou (Luc 20, 35), c’est-à-dire celles qui Aiment et entrent dans le Royaume en faisant du bien aux autres, en donnant à manger à ceux qui ont faim, en vêtant ceux qui sont nus, en accueillant les étrangers… (Matthieu 25, 34ss).

Les consciences qui pensent aux autres plus qu’à elles-mêmes participent à la Vie de l’Éternel Amour, et vivent ainsi en ressuscités (Colossiens 3, 1ss). Elles ont dès maintenant part à la Joie inaliénable (Jean 16, 22, 24. 17, 13), au-delà du bonheur et du malheur, car elles « voient » Yeshoua ressuscité.

 

et pourtant elle tourne

pour quelque temps encore

sa bouche ronde enfourne

les vivants et les morts

 

les morts sont forcément

toujours les plus nombreux

et nul ne le dément

dans les ombres myrteux

 

on dit que ressuscitent

certains parmi les morts

pourtant cela suscite

de très amples rapports

parmi les têtes sages

qui doctement en causent

mais jamais n’envisagent

les choses par la cause

 

alors tournent la terre

le soleil et la lune

dans l’ombre du mystère

puisque la cause est une

 

 

28 décembre 2018

« Un homme peut-il être utile à Dieu? Non, le sage n’est utile qu’à lui-même. Cela fait-il particulièrement plaisir au Tout-Puissant que tu sois juste? Si tu es intègre dans ta conduite, qu’y gagne-t-il? » (Livre de Job 22, 2s).

On peut donc trouver dans la Bible des gens qui pensent que l’Éternel ne gagne ni ne perd quoi que ce soit à la conduite des humains. Ce sont sans doute les mêmes qui ont fait dire à l’Éternel qu’il n’avait que faire des sacrifices: « Si j’avais faim, je ne te le dirais pas, car le monde est à moi, avec tout ce qu’il contient. Est-ce que je mange la viande des taureaux? Est-ce que je bois le sang des boucs? » (Psaume 50, 12s). « Tu ne désires pas le sacrifice » (Psaume 51, 16).

Certes ce n’est pas encore ce que l’on découvre dans l’Évangile lorsque l’on ose penser. Si l’Éternel n’a que faire des sacrifices (y compris du sacrifice de la messe), ce n’est pas parce qu’il posséderait tout, mais parce qu’il Aime et qu’étant infini il ne désire rien si ce n’est donner, se donner, c’est-à-dire faire participer à son Être d’Amour les consciences qui l’accueillent en désirant Aimer et en mettant leur désir en pratique.

L’Éternel n’a rien à gagner ni rien à perdre en son autre. C’est à la conscience que l’Amour profite, est utile. « Le sage n’est utile qu’à lui-même. »

Les implications de cette Vérité sont désastreuses pour les religions et l’on comprend qu’elle y résistent de toute leur intelligence manipulatrice.

 

les étourneaux qui tournoient

font un nuage rapide

aux tourments d’un ciel livide

où l’éternité se noie

 

mais se noie-t-elle vraiment

derrière les apparences

peut se découvrir un sens

pour ceux qui voient en aimant

 

c’est maintenant dans l’espace

et ce déploiement des ondes

où se réjouit le monde

qu’apparaît vraiment la face

de ce qui cache son nom

parce qu’il n’est nulle part

étant parfait en son art

mêlant le oui et le non

 

c’est dans l’espace que garde

chaque étourneau de ses autres

dans le tournoiement du nôtre

que l’être infini s’attarde

 

 

 

 

27 décembre 2018

Les principes d’identité et de causalité imposent la cohérence de l’être, des êtres comme Pascal l’a vu, au moins théoriquement: « Toutes choses étant causées et causantes… je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (Pensées, éd. Sellier, 230, pp. 168s).

En théorie seulement puisqu’il a pu aussi écrire la jolie phrase, « ni la contradiction n’est marque de fausseté ni l’incontradiction n’est marque de vérité » (op. cit., 208), affirmation qui s’explique presque certainement parce que sa religion l’y contraignait, et l’y contraignait dans la crainte de l’enfer, la plus belle horreur que les religions ont inventée pour posséder et dominer leurs fidèles: « Ce sera une des confusions des damnés de voir qu’ils seront condamnés par leur propre raison par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne » (op. cit., 206), et, plus placidement, « Si on soumet tout à la raison, notre religion n’aura rien de mystérieux et de surnaturel. Si  on choque (attaque) les principes de la religion, notre religion sera absurde et vide » (op. cit., 204). On voit aussi qu’il capitule par une phrase elle-même vide et auto-contradictoire: « Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison » (op. cit., 213).

La puissance de la raison en son principe de causalité, qui remet en cause les concepts d’autocréation, d’auto-complexification, d’auto-évolution…, dont un bon nombre de scientifiques occidentaux se gargarisent, remet aussi en cause, et d’abord, la religion et ses « mystères » prétendument « surnaturels ».

La pensée du Fils de l’homme, quant à elle, ne souffre aucune contradiction.  L’Amour est l’Amour comme l’Être est l’Être en toutes ses implications, dont le surnaturel, accès à la nature de l’Éternel Amour.  Si la raison s’oppose à la religion, elle ne s’oppose pas à l’Amour, Lumière des consciences comme des sciences. C’est même parce que l’Amour est totalement cohérent qu’il peut en Vérité remettre en cause les incohérences de la Bible, des évangiles en particulier.

Le cœur qui sent en Vérité, comme l’œil qui voit en Vérité et comme l’oreille qui entend en Vérité, ne peut s’opposer à la raison, ni opposer la raison au cœur. L’intuition et la réflexion sont unes dans la cohérence de l’Être en sa reconnaissance.

P.S. La sagesse africaine d’un Wole Soyinka a reconnu cette cohérence de toutes choses dans un « totalisme cosmique s’exprimant dans un « totalisme conceptuel ».

 

quand le soleil explosera

bien longtemps après que la terre

aura dans la ronde des sphères

perdu la vie et son aura

jamais l’esprit ne cessera

 

il inspirera d’autres mondes

comme il l’a fait depuis toujours

et dans les poussières et les ondes

fera se lever d’autres jours

qu’une vie nouvelle y abonde

 

le temps que nul ne peut comprendre

dans les rythmes de ses vitesses

poursuivra sa course à surprendre

les témoins de ce qu’en justesse

et conscience de la beauté

et de l’intelligence en marche

il se donne en l’éternité

enfantant de nouvelles arches

 

soleil je ne te pleurerai

ni vaincu ni non plus la terre

comme si la mort vous aurait

privé du passé présent dans les sphères

de la grande mémoire ignorée

 

 

 

 

 

 

 

26 décembre 2018

Prendre et garder conscience du principe de causalité, c’est reconnaître la nécessité de la « grâce divine » pour « nous hausser  » en une « divine métamorphose… par les moyens purement célestes » (Montaigne, Essais II, 12, pp. 351 et 608 folio). Peut-être Montaigne n’a-t-il pas assez « osé penser » au-delà des formules de la théologie chrétienne, car la grâce  n’est autre que l’Esprit que l’Éternel ne refuse à aucune conscience qui la demande avec insistance et constance (Luc 11, 9s, 13).

Si le Fils de l’homme semble bien avoir répété qu’il fallait la demander au « Père » « en son nom » (Jean 14, 13. 15, 7, 16. 16, 23-26), c’était, ce ne pouvait être comme toujours qu’en langage mashal. Qu’est-ce que « le nom » de Yeshoua? C’est ce qu’il représente , la présence de l’Éternel Amour découverte dans son intimité et qu’il nous invite à découvrir à notre tour en l’intimité de notre intimité.

« Prier » ainsi c’est ne pas dissocier notre aspiration à Aimer de notre volonté d’Aimer (« agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu »).

L’Esprit est toujours et partout présent, renouvelant la face de la Terre, nous renouvelant, nous faisant accéder à l’Amour en nous faisant Aimer de cet Amour. Il est bon d’une garder une conscience vive, rationnellement au nom de la causalité, et de faire passer cette conviction rationnelle à la vie sensible par la médiation de l’imagination vraie.

Cette conscience sensible permet de vivre dans l’attention insistante et permanente à « toi notre force d’Aimer, ô toi notre force d’Aimer… », d’en vivre en agissant avec les autres , tous les autres, y compris les « ennemis » selon l’Amour (Matthieu 5, 44…)

 

se pose-t-il la question

le bois qui doucement brûle

dans la cheminée ou hurle

dans une conflagration

 

sans le souffle qui l’anime

que pourrait faire le feu

dans l’ensemble de ses jeux

du terre-à-terre au sublime

 

mais il plane sur les eaux

sur les terres pour chacun

et chacune sans qu’aucuns

célestes ou infernaux

ne soient privés d’avantages

parmi les bons et les justes

les méchants et les injustes

et ce partout d’âge en âge

 

ceux qui ont des yeux et voient

celles qui ont des oreilles

et entendent les merveilles

sentent le souffle et le bois

 

 

 

 

 

25 décembre 2018

Pauvre fête de Noël, fête du « soleil invaincu », fête cosmique où le monde des humains se réjouit d’être, croit-il, invincible alors qu’il est désormais occupé à s’autodétruire par le désir non maîtrisé.

La société de consommation, « la voracité consumériste » comme vient de la nommer François, est au service de la société de production au service des maîtres du monde, des « princes de ce monde » qui marche, court gaiement vers sa fin, la fin du « monde ». Mais n’est-ce pas ce que fait l’humanité depuis toujours? « Une insatiable voracité traverse l’histoire l’humaine », a dit aussi François. Si Yeshoua a pu dire « courage, j’ai vaincu le monde » (Jean 16, 33), ce n’est qu’en espérance pour la société humaine. Ce ne peut devenir une réalité actuelle que pour les consciences qui s’y efforcent avec la force de l’Esprit.

Le dynamisme de l’Esprit qui anime le cosmos depuis son origine est censé inviter le monde cosmique au « Père », mais le monde cosmique ne le veut pas. N’a-t-il pas réussi à faire croire en la résurrection en refusant la sagesse de la mort?

L’offrande de cadeaux de Noël toujours plus fous supposés manifester l’amour des autres est au service de la grande distribution pour les uns, de l’industrie du luxe pour les autres, du désir de posséder pour tous, mais aussi, plus confusément, de dominer les autres en offrant plus que les autres.

Entre ce pauvre Noël et le Noël pauvre, le Noël des pauvres qu’a voulu être la naissance du Fils de l’homme, une conscience qui sait « voir, entendre, sentir » le témoignage de ce Fils de l’homme, le choix devrait s’imposer.

Il fallait être un François d’Assise pour inviter à la crèche une Dame Pauvreté, sœur méconnue de Notre Sœur la Mort. Heureuses les consciences qui en voient la cohérence et qui la mettent en pratique dans une « sobriété heureuse ».

 

sur la haie où il se repose

en songeant peut-être à la rose

le merle venu méditer

connaît notre fatalité

 

les jours qui viennent vont bientôt

dans la poursuite de l’auto

évolution jusqu’à son terme

l’autodestruction en interne

des voracités insatiables

accomplir l’œuvre de ce diable

de prince du monde où se closent

ses désirs que vienne la rose

 

alors le merle qui s’envole

et va se poser sur le sol

propose aux yeux qui savent voir

la raison de leur fol espoir

24 décembre 2018

« C’est par beaucoup de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur parlait pas sans paraboles, mais en privé il expliquait tout à ses disciples. » (Marc 4, 33s)

Nous ne pouvons connaître la Vérité présente dans les évangiles, dans la Bible en général, que si nous y identifions les incohérences et les oppositions dans les luttes qui s’y sont livrées. Principalement la lutte entre les prêtres et les prophètes.

Cette identification permet de comprendre que Yeshoua, qui s’est à maintes reprises présenté comme un prophète, « sur qui était l’Esprit du Seigneur » (Luc 4, 18, 21) se soit heurté à l’opposition des prêtres, qui ont fini par gagner en le faisant mettre à mort.  Cette lutte s’est poursuivi depuis dans l’Église (qui n’est pas le Royaume, comme l’a dit Alfred Loisy, lui qui en bonne logique sacerdotale s’est fait expulser de l’Église).

La grande victoire des prêtres chrétiens, qui ont pris le relais des prêtres juifs, a été, est encore de faire croire que le prophète Yeshoua est l’un des leurs, de transformer son assassinat en sacrifice, et en sacrifice volontaire constamment réactualisé par une liturgie qui justifie leur existence.

En quoi cela projette-t-il une lumière sur le langage du Fils de l’homme en paraboles, en meshalim? Il ne suffit pas de dire que Dieu ne veut barrer la route du Royaume à personne, ni qu’il ne la réserve pas à des privilégiés, les « disciples privilégiés » auxquels il expliquerait tout « en privé » (kat idian dè toïs idioïs). Il faut voir que le langage spirituel ne peut être le langage matériel, celui de l’intelligence fait pour posséder, comprendre et dominer selon le désir, la concupiscence, la libido.

Le langage spirituel des meshalim n’est pas celui des « sages et des intelligents » (Luc 10, 21), celui de la théologie aux mains des prêtres, celui de la pensée sacerdotale.

Les paraboles ne sont pas à comprendre et elles ne sont donc pas à expliquer comme veulent le faire croire certaines phrases des évangiles. Elles sont à connaître par les oreilles qui savent entendre, les yeux qui savent voir, les cœurs qui savent sentir. La lecture de ces meshalim selon la Vérité est une lecture spirituelle et non une lecture charnelle. Elle se fait selon une « lectio divina » pétrie de prière, la prière-attention, l’attention-prière dont a parlé Simone Weil, « l’attention absolument sans mélange » qui « suppose la foi et l’amour », « la prière n’étant que l’attention sous sa forme pure », « si pleine que le « je » disparaît » (La pesanteur et la grâce, pp. 134, 137, 135).

Les meshalim du Prophète Fils de l’homme? « non pas essayer de les interpréter, mais les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse » (ibid., p. 138)

 

si tôt déjà de retour

musicienne de l’amour

 

mais cette douceur de l’air

dont tu chantes le mystère

cache le souffle brûlant

qui s’en vient de l’occident

 

que feras-tu au printemps

toi qui jadis l’aimait tant

 

au jardin de l’innocence

chante ton chant d’espérance

 

 

 

23 décembre 2018

Les « vierges consacrées », il en existe encore aujourd’hui malgré la « crise des vocations », ne se conçoivent pas vêtues près du corps, ni bien sûr dénudées. Par contraste, elles peuvent donner à comprendre la mode occidentale actuelle…

Elles sont censées renoncer au « monde », c’est-à-dire au « désir de la chair », au « désir des yeux » et à « l’orgueil de la vie », aux trois épithumia / concupiscentia / libido, non parce que celles-ci seraient mauvaises, mais parce qu’elles sont sans intérêt pour la recherche de la Vie de l’Amour Éternel, de la Dilection Éternelle.

Leur tenue vestimentaire témoigne que  « le monde passe et son désir avec lui » (I Jean 2, 17).  Ce n’est pas, ce ne devrait pas être, un signe de morale sexuelle, encore moins un signe patriarcal. La « vierge consacrée » n’est l’épouse de personne, surtout pas du Christ Jésus qui a été lui aussi, pourrait-on dire, un vierge consacré.  Ce terme est mashal.

Yeshoua n’était possédé par personne, pas plus qu’il ne possédait qui que ce soit. Sa « consécration », sa sanctification n’était pas celle du sacré, mais de la Vérité de l’Amour dont il était le témoin (Jean 17, 17-19). Chanter avec les catholiques fervents, « Je te possède en moi, je te sais dans mon cœur, mon Jésus bienaimé, par ton eucharistie… » ne relève pas de la Bonne Nouvelle mais de l’Ancienne croyance.

L’Amour dont ont témoigné le prophète Yeshoua et son ami Yohanân ne cherche pas à être aimé (misère du cri de cette croyante, « l’Amour n’est pas aimé! »). Il ne cherche qu’à Aimer, sans retour. Et la « vierge consacrée » (qui n’est pas consacrée au sacré) ne cherche pas à « Aimer l’Éternel de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces et de tout son esprit », mais à participer à son Amour Éternel pour les autres. Elle peut bien même « perdre la foi » comme, a-t-on dit, Mère Teresa l’aurait perdue. Elle continuera à Aimer, témoignant de l’Éternelle Dilection sans souci « du monde et de son désir ».

(Un regard mashal pourrait envisager les filles et les femmes en burqa, tchador, hidjab, niqab, jilbab… comme des aspirantes, des invitées à l’Amour, en espérance… C’est une question à poser au mieux au cas par cas…)

 

tout de noir vêtu le choucas

veut bien montrer ses yeux son bec

et aussi nues ses pattes avec

ses plumes pour servir d’en-cas

 

elles servent dit-on d’ombrelle

au soleil et de parapluie

lorsque le soleil s’est enfui

et bien sûr d’appui à ses ailes

 

pour le château qui les enchante

il danse d’incessant ballets

et trace dans l’air des allées

et venues on dirait que hante

son esprit une nostalgie

d’un ciel ou  d’un je-ne-sais-quoi

où seraient le toi et le moi

reconnus là où le corps gît

 

le choucas qu’on croirait en deuil

dans sa vêture de lin noir

ne cache rien de son espoir

qu’un jour enfin s’ouvrira l’œil

 

22 décembre 2018

Faut-il avoir une sensibilité dévoyée ou hypertrophiée pour ressentir la présence dans la foule de toutes ces jambes dénudées ou habillées près du corps comme des appels au « désir de la chair »? Peut-être, mais faut-il s’en offusquer?

On sait quels regards indignés et méprisants la mode occidentale actuelle attire chez des religieux fondamentalistes qui obligent leurs femmes à se voiler presque totalement.

« Le désir de la chair », dont l’érotisme est une des expressions les plus fortes, est du « monde » et nous pouvons savoir que « le monde passe et le désir avec lui, mais que celui qui fait la volonté de Dieu (qui Aime) demeure éternellement » (I Jean 2, 17).

Si le désir érotique n’existait pas et s’il disparaissait de la terre (avec d’ailleurs le désir thanatique), le monde s’arrêterait de fonctionner.

Si le Fils de l’homme a pu dire avec raison que « c’est l’esprit qui donne la vie, et que la chair n’est aucunement profitable (ê sarx ouk ôphélei oudèn) », il a aussitôt ajouté, « les parole que je prononce sont esprit et vie ». Il était le témoin de la vérité de l’esprit, c’était sa raison de vivre (Jean 18, 37). Il n’avait pas là à penser au monde et à la chair.  La chair n’est pas mauvaise, mais elle est inutile pour la vie éternelle. Le « désir de la chair » est bon, indispensable au monde. Il en est le moteur au long de l’évolution en tant que philia cosmique avec son apposé le neïkos. L’humanité n’aurait pas pu apparaître ni subsister ni évoluer sans eros et thanatos, sans l’amour et la mort. (Dire que la mort est la conséquence du péché et que Dieu n’a pas fait la mort est déraisonnable). C’est le même Esprit Éternel depuis toujours à l’œuvre dans le monde qui invite et aide les consciences humaines à maîtriser la libido sentiendi, la libido sciendi et la libido dominandi qu’il suscite d’abord dans le monde pour qu’il avance, et puis ces mêmes consciences à se hausser à l’Éternel Amour.

Il y a donc dans l’être humain la capacité, avec la grâce de l’Esprit  (Montaigne a eu le bon sens de l’observer avec humour) de maîtriser eros et thanatos, le désir de posséder et le désir de dominer jusqu’à parfois tuer, mais aussi d’abord de les utiliser avec sagesse pour les faire servir à la vie harmonieuse des individus et des sociétés (cf. Pascal, Pensées, éd. Sellier 243).

Il serait bon tout de même, avant de se dénuder plus ou moins ou de s’habiller tout près du corps en public, d’avoir conscience de ce que l’on fait, de savoir que l’on suscite le désir chez un certain nombre de ceux qui nous voient, qu’on le veuille ou non.

 

passe la limite avec nous

     n’est pas un cri entre les dents

     mais le murmure enfin qu’Adam

     entend au ventre qui se noue

 

     la chair n’est pas définitive

     elle est le booster qui permet

     une force qu’elle transmet

     à l’astronaute dans l’ogive

 

     l’élan venu du fond des âges

     en interminables témoins

     a transmis l’ultime besoin

     qui hante la pensée sauvage

     dans ses regards plongés au ciel

     où la gésine se poursuit

     dans le grand œuvre de l’esprit

     vers où coule le lait le miel

 

     il faut penser à la limite

     l’imaginer et la connaître

     pour parvenir enfin à naître

     dans le murmure qui invite

 

 

    

     

 

 

 

 

 

 

 

 

21 décembre 2018

   « Adoro te devote latens deitas » fait encore chanter Thomas d’Aquin à des cœurs religieux passionnés. « Je t’adore dévotement divinité cachée. » Dans l’hostie.

Force de l’imagination relayant pour la sensibilité la conviction de l’intelligence.

Adorations du Saint Sacrement, Visites au Saint Sacrement, force psychologique des consciences anxieuses, force d’Amour des consciences mystiques.

On peut nier la puissance des paroles de la consécration, parler de magie, d’illusion magique, mais l’intelligence humaine accepte de faire avec des mots, How to Do Things with Words, Quand dire c’est faire (J.L. Austin). Ainsi le sacrement de mariage laïcisé devient « je vous déclare unis par les liens du mariage » et vous êtes mariés, avec toutes les conséquences juridiques que cela entraîne. Les paroles de la consécration, si l’on y tient, ne sont pourtant pas un acte de langage performatif, elles sont un acte de langage déclaratif. Elles ne transforment pas, elles ne créent pas. Elles reconnaissent, elles identifient.

La civilisation occidentale, comme beaucoup d’autres sans doute, est fondée sur la croyance en la force de la parole, du verbe. Ainsi la Parole du Tout-puissant dans le récit de la création qu’impose aux croyants fondamentalistes le Livre de la Genèse: « Dieu dit, que la lumière soit, et la lumière fut ».

Stupidité? Le principe de causalité exploré dans ses implications nous dit que non, à sa façon. La présence intime de l’Être de l’être aux êtres a été démontrée par Thomas d’Aquin, confirmant l’intuition du prophète Fils de l’homme pour qui l’Éternel est « présent dans le secret » partout plutôt que dans un sanctuaire, dans un lieu saint? Parce qu’il est Esprit (Jean 4, 20-24).

Ce-celui-celle qu’un catholique dévot, fervent adore dans l’hostie consacrée est présent dans le moindre objet, invitant à être parfait dans l’Amour comme il-elle est parfaite dans l’Amour. Ce n’est pas une invitation à adorer religieusement par un acte sacré, mais à agir selon l’Amour.

Lorsque cela est reconnu par l’intelligence, cela peut être relayé par l’imagination jusqu’à la sensibilité. Le menu est infini: un fruit, un insecte, une feuille, un nuage, un visage… Dix mille objets s’offrant à l’un ou à plusieurs de nos cinq sens peuvent nourrir notre participation à l’Amour Éternel, « Latens Deitas », devenir notre élan, notre force d’Aimer, nous faire murmurer, « Ô toi notre force d’Aimer, Ô toi notre force d’Aimer…

 

au buisson rouge-gorge tu crépites

pour quel appel ou pour quelle limite

 

reconnaitrais-tu au fond de ton âme

un feu qui couve et qui soudain s’enflamme

 

l’air qui t’emplit et dont tu fais un chant

est-il plus beau lorsque enfin le sachant

il se porte en écho vers un frère une sœur

invitant les espaces à le reprendre en chœur

 

rouge-gorge au buisson tu invites

à la joie crépitante qui t’imite

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20 décembre 2018

Les beautés que nos yeux rencontrent, que nos oreilles accueillent, dans la nature et dans l’art, ne sont pas de pâles reflets d’une beauté éternelle comprise comme une idée platonicienne.

Le principe de causalité nous invite à penser que la beauté, tout comme l’intelligence, la bonté, la force, la vie, le mouvement, l’être sont nécessairement éternels: dans leur positivité d’être, ils n’ont pu être produits par ce qu’ils ne sont pas. Cela devrait être pour toute intelligence une évidence rationnelle, mais il semble que bien peu d’intelligences le reconnaissent et le confient à leur imagination et à leur sensibilité. « Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point, un cœur et ne sentent point. »

Baudelaire n’a-t-il fait qu’entrevoir l’éternité de la Beauté lorsque dans un sonnet il lui a fait dire,

« Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris », qu’elle est là

« pour inspirer au poète un amour

éternel et muet…  » et que

« De purs miroirs qui font toutes choses plus belles

Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles. »

À lire « La Beauté » comme un mashal, on peut y rencontrer la Beauté Éternelle dont l’Esprit ne cesse de « renouveler la face de la terre », lui dire « toi » avec autant de reconnaissance que d’admiration, nous efforcer de la protéger dans « notre maison commune », contribuer à la faire apparaître en en recherchant l’inspiration…

Si Baudelaire avait eu des yeux pour voir, il n’aurait pas pu considérer la vie comme « une oasis d’horreur dans un désert d’ennui » (« Le Voyage », VII). N’a-t-il manqué de voir la Beauté Éternelle que parce qu’il était englué dans la « libido sentiendi », le « désir de la chair », le « monde » (« le désir est l’engluement d’un corps par le monde », a pu écrire Jean-Paul Sartre, qui avait sans doute lu la Première Épitre de Saint-Jean (L’Être et le Néant, p. 462).

 

     les nuages sans cesse

     au ciel se renouvellent

     redisant la promesse

     de la vie éternelle

 

     car cette éternité

     est aussi la beauté

     partout battant des ailes   

     au-dessus des mortels

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19 décembre 2018

     Certaines consciences sont à la recherche de leur identité, elles cherchent à se définir. On sait ce que cela peut donner en politique extérieure comme intérieure avec les régionalismes, les nationalismes, en fait avec nombre de « ismes » idéologiques, religieux, artistiques… (on peut ainsi inclure le judaïsme, le christianisme, l’islamisme, le bouddhisme, l’animisme… le communisme, le fascisme, le populisme, le mondialisme… l’existentialisme, le personnalisme…). Tous ces « ismes » sont porteurs de valeurs, mais ils risquent tous, plus ou moins, d’enfermer les consciences dans l’individualisme d’une identité qui se ferme sur elle-même en excluant les autres.

     On y peut repérer le « moi haïssable » dénoncé par Pascal, mais Pascal avait conscience d’un autre moi, introuvable, indéfinissable celui-là: « Qu’est-ce que le moi… Où est donc ce moi qui n’est ni dans le corps ni dans  l’âme » (Pensées, éd. Sellier 567)

     Freud a de son côté cru repérer dans l’être humain, « le moi », « le surmoi » et le « ça », et le « ça » est pour lui une sorte de moi profond pétri du désir de posséder (eros) et de dominer (thanatos) que Yohanân communiant à la pensée de son ami Yeshoua avait appelé « monde », « désir de la chair » et « orgueil de la vie ». Et il invitait donc à passer du monde au Père, au dieu qui est agapè. (I Jean 2, 16. 4, 8).

     Le secret d’une conscience, son « moi introuvable », secret, que l’on peut aimer d’un amour agapè et non d’un amour eros, est le Père « dans le secret » ( Matthieu 6, 4), « intimior intimo« , qui n’est pas le moi seul, mais le moi avec l’autre, « toi en moi et moi en toi », et aussi « eux en nous », « aimé avant la fondation du monde » et « tu les as aimés comme tu m’as aimé. » (Jean 17, 21-25).

     Notre moi « profond », notre identité ultime est celle d’une participation à l’Être de l’être présent à tout être, intimement, comme l’a écrit Thomas d’Aquin: « Oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime« .  Plus que Corse, Basque ou Breton, Français ou Européen ou Africain ou Asiatique ou Américain ou Océanien, plus que communiste ou capitaliste… plus que femme ou homme…, nos consciences sont participantes de l’Éternel Amour et invitées à aborder toute personne comme telle (et tout être et toute chose) non « à cause de ses qualités » comme dit Pascal, ni malgré ses défauts, mais « telle qu’en elle-même enfin l’éternité la change. »

 

     faut-il attendre que survienne

     un souffle dans l’air immobile

     pour que le cœur de l’inutile

     dise les mots qui t’appartiennent

 

     à te savoir dans le secret

     de ce qui en nous seul est bon

     je crois pouvoir trouver le ton

     de ce qui dans le je suis est

 

     ainsi la beauté n’est pas loin

     de ceux qui cherchent à la peindre

     ou à la chanter sans la feindre

     en l’attirant dans le besoin

     et l’utile où le don gratuit

     lui-même est une prétention

     qui dans ton ultime attention

     à de la buée se réduit

 

     tu es là et que puis-je attendre

     sinon que tu prennes la barre

     comme tu inspires cet art

     qui ne peut rien donner ni prendre

 

 

18 décembre 2018

     Depuis l’origine, depuis toujours, éternellement.

     Ce qu’a apporté le témoignage du Fils de l’homme, c’est « la mise au jour, le dévoilement-révélation du mystère qui était resté caché, muet, secret depuis les temps éternels, maintenant manifesté et porté à la connaissance de toutes les nations par les écrits des prophètes. kata apolupsin mustêriou khronois aiônios sesiguêménou phanérôthentos dè nun dia té graphôn prophêtikôn… » (Romains 16, 26, cf. Colossiens 1, 26. Ephésiens 3, 51. Matthieu 13, 35)

     Cette intuition de Paul dissout le « au commencement » de la Genèse tout comme l’intuition du Fils de l’homme dissout l’idée du travail de l’Éternel en six jours (Jean 5, 17) et tous les mythes historiques et géographiques sur lesquels se sont fondés le judaïsme, le christianisme et l’islam.

     Encore une fois, ce n’est pas la croix qui sauve le monde, la croix d’il y a 2000 ans en Palestine, mais l’Amour Éternel. Et la mort y perd son « aiguillon » (I Corinthiens 15, 55, cf. Isaïe 25, 8 et Osée 13, 14), son angoisse comme punition d’un prétendu péché originel temporel du couple mythique Ève-Adam.

     Yeshoua n’a pas vaincu la mort puisque la mort n’est pas à vaincre. Il a vaincu, apaisé, la peur de la mort, la mort qui fait partie de la sagesse méconnue d’un univers éternel sans cesse renouvelé par l’Esprit. Une conscience qui participe toujours davantage à l’Amour Éternel  s’aperçoit un jour qu’elle ne craint plus la mort, « notre sœur la mort » comme disait François d’Assise.

 

     le peintre ce matin donne à son jeu

     de l’aube des pastels une nouvelle

     figure libre et l’on dirait un peu

     qu’il songe à une beauté éternelle

 

     dans la lenteur du temps de la sagesse

     où cependant les formes incessantes

     se changent insensiblement paraissent

     pour le ravir de nouvelles infantes

 

     si défuntes bientôt se lance une pavane

     belle comme la mort d’une églantine

     dont la fleur a promis que se réclame

     l’oblongue baie d’une joie enfantine

     la lumière se livre à l’œuvre utile

     des travaux et des jours où se pourvoit

     la nourriture et quelques produits vils

     que le peintre rédime lui qui voit

 

     à midi même à chaque heure du jour

     il peindra la beauté que son âme souhaite

     accueillir davantage sans faire de retour

     la poursuivant pour la dire parfaite

 

 

 

 

 

 

    

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

17 décembre 2018

     On peut lire et relire la Bible en y découvrant des sens qui ne cadrent pas avec les interprétations qu’en donnent le Talmud ou la Tradition chrétienne.

     Il y a cette petite phrase où la foule rappelle à Yeshoua que, « selon la loi, le Christ demeure éternellement », alors que lui-même annonce sa mort (Jean 12, 34). L’interprétation habituelle, en quelque sorte justifiée par des textes tels que Psaume 110, 4; Isaïe 9, 7; Daniel 7, 14, c’est que le Christ demeurera éternellement, que c’est un futur avec un commencement terrestre, celui de l’apparition du Messie.

     Il y a cependant cette intuition plus ou moins claire de Paul disant que le Rocher frappé par Moïse dans le désert était (le) Christ (I Corinthiens 10, 4 cf. Nombres 20, 10s). Bien sûr ce Rocher est interprété quasi universellement comme une figure prophétique, une annonce de ce que serait Jésus pour Paul et pour les croyant.e.s qui le suivent. Certains interprètes modifient d’ailleurs le texte et écrivent, « et ce Rocher était Jésus. »

     Le christianisme voit dans l’Incarnation, dogme qui lui est essentiel, un événement historique, tout comme la Création. Il est bon cependant, au moins à titre d’hypothèse, d’envisager l’Incarnation et la Création comme des réalités éternelles, celles de la relation entre l’Éternel Amour et son Autre Éternel.

      Ainsi s’éclairent non seulement la personnalité du Prophète Yeshoua, mais celle de l’Éternel d’une part et la nôtre d’autre part. Qui-que sommes-nous dans l’Autre Éternel? Par exemple, dans quelle mesure pouvons-nous dire avec Yeshoua, « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean 8, 58) ?  

 

     le regard se perd

     derrière le voile

     de cet air si pâle

     qu’on lit au travers

 

     au loin de l’espace

     qu’on sait infini

     on cherche la face

     de l’être béni

 

     on dit qu’il habite

     nulle part au centre

     et partout invite

     à vivre le ventre

     de sa chaleur douce

     où son cœur appelle

     en tout ce qui pousse

     vers son éternel

 

     l’infini se perd

     et l’éternité

     sa sœur entêtée

     se voile au travers

 

 

 

16 décembre 2018

     Dire avec Arne Naess que « l’affection pour tout ce qui est vivant est au cœur du développement personnel » risque d’être mal interprété si l’on ne l’oppose pas, comme il le fait, au « rapport gestionnaire et dominateur sur la nature », qui relève de ce qu’Augustin, interprète de Jean, a appelé libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi  et que l’on dénonce parfois comme individualisme.

     Le « développement personnel », qui fait actuellement florès dans la publication de multiples ouvrages en Occident, est centré sur le « moi haïssable qui se fait le centre de tout » (Pascal, Pensées, éd. Sellier 494).

     Celui que l’écosophie de Naess demande et donne de vivre est inséparable de « l’affection » pour les autres, tous les autres y compris les non-humains. En elle, le développement personnel se fait dans l’empathie avec la nature, avec les moindres êtres vivants, avec les lieux mêmes où la vie psychique se manifeste dans la vie organique et physique.

     Poser la question du développement personnel, c’est poser la question de l’identité de la personne: qu’est-ce qu’une personne? question que pose aussi l’identité de l’Éternel Amour: en quoi est-il  et n’est-il pas personnel?…

     Être une personne selon l’Éternel Amour, en participation à sa « personne », c’est vivre avec et pour l’autre. C’est sans doute un peu ce qu’ont voulu dire Le Personnalisme d’Emmanuel Mounier (1943) et Le Je et le Tu de Martin Buber (1923)…

 

     lorsqu’on arrive enfin au bout de ce chemin

     ou plus long ou plus court qu’on ne l’imaginait

     on espère passer la porte du jardin

     où en autre la chair définitive naît

 

     on devine ou l’on sait ce que guide la main

     qui conduit imprévue l’œil de la destinée

     vers un horizon pur et vers ce qui demain

     est presque aussi la vie qu’on avait désirée

 

     faut-il d’un long regard contempler le passé

     ce que l’on a vécu ce que l’on a pensé

     dans la suite des jours depuis leur origine

 

     quoi qu’il soit arrivé c’est la reconnaissance

     qui relie en l’esprit l’une à l’autre naissance

     en contemplant joyeux l’éternelle gésine

 

15 décembre 2018

   Nous n’en finissons pas d’explorer les ramifications de l’écologie comme conviction, comme souci et comme action.

     L’écosophie d’Arne Naess, « étonnamment méconnue en France…, nous montre comment l’affection pour tout ce qui est vivant – et non le rapport objectivant, gestionnaire ou dominateur de la nature – est au cœur du développement personnel, de la formation de l’identité sociale… et d’une société plus juste » (Arne Naess, Une écosophie pour la vie, quatrième de couverture).

     Ce que Naess a appelé une « écologie profonde » est née chez lui d’une intimité forte avec la nature dans la montagne du Hallingskarvet de sa Norvège natale et du dialogue que cette expérience viscérale a entretenu avec la philosophie du Baruch Spinoza de « Deus sive Natura« .

     Si nous prolongeons ce dialogue d’un penseur moderne entre son expérience intuitive et son intelligence réflexive avec d’autres écologies et d’autres écosophies, celle de Laudato Si’ par exemple, nous pouvons rejoindre, même si ce n’est que d’une manière asymptotique, l’intuition évangélique du « o theos agapê estin« . L’Être de l’être est Amour, et son Esprit nous incite invite au partage, à la participation à l’Amour qui fait que rien ni personne n’échappe à sa bienveillance, à son respect et à son affection, les humains d’aujourd’hui et demain et les non-humains d’aujourd’hui et demaincomme d’hier.

     Qui Aime ainsi par pensée et par action se sait et se sent engagé dans l’écologie profonde d’Arne Naess comme dans l’écologie totale de Laudato Si’.

     Et ce souci partagé encoiurage un partage des biens matériels selon l’équité de l’idéal  du partage total: « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de l’argent fasse de même. » (Luc 3, 11). Nous ne serons, la plupart d’entre nous, jamais à la hauteur de cet idéal, du moins pouvons-nous toujours échapper à  la bonne conscience qui nous fait croire que nous ne devons rien à personne.

 

     au bord de cette route

     dix mille arbres défilent

     et chacun sans nul doute

     porte un nom inutile

 

     ceux qui les ont plantés

     en idées générales

     ont-ils manifesté

     quelque désir moral

 

     était-il parmi eux

     une âme différente

     qui exprimant le vœu

     que la nature enchante

     pour qu’il mène sa vie

     loin des échappements

     amante l’a servi

     du sourire servant

 

     faut-il qu’il nous en coûte

     pour qu’enfin éveillés

     nous vivions sur la route

     l’inutile achevé

 

 

 

 

 

 

    

     

14 décembre 2018

     Il y a dans les Pensées de Pascal de quoi plaire et de quoi déplaire à ses lectrices et à ses lecteurs. Ses efforts pour convaincre de la vérité du christianisme paraissent dérisoires aux yeux de bien des athées, mais aussi à des consciences qui trouvent aussi dans la Bible de quoi les attirer et de quoi les repousser.

     Comme lui-même l’a dit des Essais de Montaigne (et Montaigne des Dialogues de Platon), « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568).

     On peut lire cependant dans les Pensées un passage où Pascal exprime une conviction scientifique qui devrait convenir à une conscience écologique:

« Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout. » Il donne aussitôt  l’exemple de « l’homme qui a rapport à tout ce qu’il connaît »: lieu, temps, mouvement, chaleur, aliments, air, lumière. Et puis il donne un exemple physique: « la flamme ne subsiste point sans l’air. Donc pour connaître l’un il faut connaître l’autre. » Vient alors une déclaration logiquement rigoureuse et stylistiquement passionnée: « Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (op. cit., 230, pp. 168s).

     Il y a là de quoi nourrir une intelligence écologique scientifique. Mais on peut tout de même regretter qu’il ne s’agisse justement que d’intelligence logique, qu’il y manque l’implication de la sensibilité face à ce que la Terre nous propose, et plus encore l’action, le partage de vie avec tous les êtres vivants, particulièrement avec les consciences humaines qui ressentent la Terre si vivement qu’elles mettent en pratique leur conviction viscérale dans une « sobriété heureuse ».

     On pourra comparer la pensée de Pascal avec ce qu’a écrit Kathleen Dean Moore, où le scientifique rejoint le poétique:

« Nous vivons dans un monde de systèmes emboîtés. Les vivants sont créés et formés par leurs relations avec les autres et avec leur environnement. Personne n’est un ego isolé dans un sac de peau. Chacun de nous ressemble plutôt à une note de musique dans une symphonie multidimensionnelle. » (great tide rising, pp. 109s)

 

     le hêtre que je vois par la fenêtre

     a l’harmonie qu’un dessin a figée

     pour l’œil qui se contente du paraître

 

     il faut sortir on s’y sent obligé

     si l’on désire voir en ronde-bosse

     l’ensemble des formes en négligé

 

     et il faudrait aussi que l’on se hausse

     pour la rencontre de l’aspiration

     que lui inspire l’élan sans nulle fausse

     modestie en sa belle élévation

     vers la hauteur et jusqu’à l’infini

     que lui suggère l’âme de son être

     en l’harmonie de ses formes finies

 

     ce hêtre alors devient une fenêtre

     sur l’harmonie du monde négligée

     par des yeux obligés dans le paraître

 

 

 

 

 

 

13 décembre 2018

     Tout se tient dans la Vie, tout y cohère. On peut donc rechercher en quoi les diverses écologies, quelquefois en bisbilles, ont à se percevoir et à se vivre en leurs interdépendances. Et l’écologie éthique est elle-même multiple pour les consciences qui la ressentent et veulent la vivre. On ne doit donc pas s’étonner que Kathleen Dean Moore se soit étendue sur ce que peut opérer « l’éthique de la Terre » dans une conscience et dans une vie:

     « Comme l’humanité dépend inéluctablement de la Terre et de ses dons matériels et spirituels, nous sommes appelés à être reconnaissants et humbles. Être reconnaissant c’est exprimer dans la joie la fertilité de la Terre, être attentif à ses dons, célébrer sa libéralité et accepter la responsabilité de sa prise en charge. L’humilité est fondée sur la compréhension de nos propres racines dans le sol : nous reconnaissons le danger que nous courons et le mal que nous faisons si nous l’ignorons. Nous sommes donc bien avisés si nous sommes humbles dans nos prétentions à la connaissance, et si avec art, avec cœur et avec science nous nous efforçons de continuer à apprendre en demeurant ouverts aux signes que nous donnent toutes les voies de la connaissance avec la Terre elle-même. La générosité de la Terre est le modèle de la nôtre dans nos relations avec les autres et elle appelle à une indignation collective lorsque nous manquons à ce devoir. Une nouvelle éthique nous appelle à défendre et à alimenter le potentiel régénérateur de la Terre, à répondre à la générosité de la Terre par nos propres dons de guérison de l’intelligence, du corps, de l’émotion et de l’esprit. Nous pouvons trouver la joie et la justice en nourrissant les vies qui nous nourrissent. » (great tide rising, p. 113)

     Une écologie éthique a donc des implications qui débordent la simple attitude de respect envers la nature. Elle invite à la reconnaissance, à l’humilité, à la générosité, à la justice, et à bien d’autres qualités humaines que certains ne craignent pas d’appeler des vertus. La « sobriété heureuse » ne relève-t-elle pas de l’éthique autant que du bonheur? Est-ce pourquoi elle a si peu d’adeptes? 

 

     avec lenteur et majesté

     précédé de sa cour de feu

     le roi soleil fait son entrée

     et s’apprête à jouer le jeu

 

     le grand jeu de la symphonie

     avec pianos violons et cors

     anglais par quoi se définit

     chaque journée encore encore

 

     et bienheureuses les oreilles

     qui entendant se réjouissent

     et les yeux voyant la merveille

     et battant des mains établissent

     avec le cœur de cette terre

     l’harmonie pour que se rassemblent

     en reconnaissance au mystère

     celles et ceux qui s’y ressemblent

 

     alors le soir lorsque le roi

     recueillera ses courtisans

     son coucher ouvrira la voie

     au grand silence de l’amant

    

 

 

 

 

 

 

12 décembre 2018

     On pourra se demander quels liens s’établissent entre une écologie esthétique et une écologie éthique, et d’abord ce que peut bien être une écologie éthique.

     L’Américaine Kathleen Dean Moore parle d’une éthique de la terre: « L’humanité est appelée à imaginer une éthique qui non seulement reconnaît mais s’efforce d’égaler les voies par lesquelles la vie s’épanouit sur la Terre. Comment agissons-nous lorsque nous comprenons que nous vivons en complète dépendance sur une Terre où tout est interconnecté, interdépendant, fini et résilient, » (Great Tide Rising, p. 112).

     On voit rarement en France des écologistes parler d’éthique, encore moins de morale. La morale a très mauvaise presse auprès d’un grand nombre de nos concitoyens. Chez certains intellectuels, elle est devenue un tabou. Alors évitons le mot, mais pratiquons la chose. On peut la présenter comme un chemin de bonheur puisque certaines l’appellent « la sobriété heureuse ».

     Mais la sobriété heureuse a des ennemis puissants, qui n’osent pas souvent l’attaquer de face mais qui en sourient et la ridiculisent. La grande ennemie de la sobriété heureuse est, on devrait s’en douter, l’économie de production-consommation, le consumérisme dans lequel baigne tout un chacun et qui incite à acheter toujours plus ce que l’on trouve dans les grandes surfaces, les restaurants, les voitures, le tourisme…

     (Parmi les gilets jaunes, il n’y a pas seulement des gens qui ont du mal à se nourrir convenablement et à habiter décemment, qui vivent dans l’angoisse des dettes et des fins de mois… Il y a aussi des gens en colère parce qu’ils ne peuvent plus aller au cinéma ou au restaurant plus de deux fois par mois…)

     Il faut reconnaître qu’une écologie éthique, une sobriété heureuse, va à l’encontre  de l’intérêt économique des nations dites avancées. Si elle se généralisait, que deviendraient l’industrie de luxe, l’hôtellerie de luxe, les compagnies aériennes et maritimes, mais aussi la « grande distribution ». Et l’on arguera qu’elle priverait les peuples qui vivent du  tourisme, et dans lequel certains trouvent leur plus grande ressource économique.

     La force de la sobriété heureuse, nom discret de l’écologie éthique, c’est de donner à vivre en sympathie avec le cosmos, à se sentir bien à côté d’un arbre, près d’une fleur, sous « les merveilleux nuages », devant une poule d’eau sur un étang… On voit que cette écologie éthique est parente d’une écologie contemplative et sans doute de bien d’autres.

 

     l’étang toujours l’étang encore

     attend que les oreilles et l’œil

     et le nez même sans orgueil

     viennent rencontrer son décor

 

     les odeurs qui en leurs cortèges

     accompagnent la promeneuse

     lui font dans la saison pluvieuse

     reconnaître qui la protège

 

     la familiarité distante

     d’une poule d’eau qui parfaite

     en sa tenue comme en sa tête

     curieuse mais un peu méfiante

     donne au regard qui la contemple

     un goût cosmique et son cri rauque

     en ses échos sur les eaux glauques

     fait à l’oreille un air plus ample

 

     lorsque la promeneuse rentre

     les yeux et les oreilles en fête

     et le nez même dans sa quête

     comblée contemple dans son antre

 

 

    

11 décembre 2018

     L’avenir de la terre des vivants peut devenir une hantise.

     Ce que l’on appelle écologie c’est d’abord, selon l’étymologie, « une  étude des milieux où vivent les êtres vivants ainsi que les rapports de ces êtres entre eux et avec le milieu » (Le Petit Robert). Cette étude scientifique ne peut d’elle-même mener qu’à des techniques capables, espère-t-on, d’assurer de bons « rapports de ces êtres entre eux et avec le milieu ».

     Cependant un certain nombre de scientifiques, on le voit de plus en plus, reconnaissent le tragique de la situation écologique présente et ce qu’elle augure d’un avenir catastrophique plus ou moins proche.

     Lorsque la lettre Laudato Si’ affirme que l’écologie « exige qu’on fasse attention aux cultures locales… en faisant dialoguer le langage scientifique et technique avec le langage populaire » (op. cit., § 143), elle invite à penser que la science ne suffit pas, qu’elle doit accepter d’écouter la connaissance, autant intuitive que réflexive, de tous les peuples de la terre.

     Plus largement, nos mobiles dans la lutte pour l’avenir des humains et de tous les autres vivants de notre planète peuvent être multiples, mobiliser nos différentes occupations et préoccupations sensibles, imaginatives, intellectuelles… Nous pouvons être écologistes par sens cosmique et par sens religieux, par empathie, par sens esthétique, par éthique, par sens contemplatif…

     Ce qui anime au mieux tous ces sens plus ou moins développés en nos personnes diverses, ce ne peut être que L’Amour Éternel et le genre de pensées et d’action, de vie, qu’Il inspire et anime chez celles et ceux qui Le reconnaissent et L’accueillent.

     Une sensibilité vive à la beauté de la nature a pu y aider les poètes romantiques, pousser un Coleridge à reprendre la parole des prophètes luttant contre l’insensibilité spirituelle pour déplorer l’insensibilité esthétique à la nature,

« exciter un sentiment analogue au surnaturel en réveillant l’attention de l’esprit de la léthargie de l’habitude en l’orientant vers le charme et les merveilles du monde, trésor inépuisable, mais pour lequel, en raison d’un filtre de familiarité et de notre souci égoïste, nous avons des yeux mais ne voyons pas, des oreilles mais n’entendons pas, un cœur mais ni ne sentons ni ne comprenons » (Biographia Literaria ch. XIV, cf. Deutéronome 32, 6. Ésaïe 6, 9s. Matthieu 13, 15s. Coran 7, 178…)

     L’amour de la beauté, lorsqu’on en reconnaît la cause, donne de voir, entendre, sentir l’Amour en Son acte incessant dans la nature, et il lutte avec Lui  pour qu’elle perdure.

 

     lorsque le brume coloriste

     emprunte aux pastels leur douceur

     il semble que toutes ses sœurs

     trouvent leur instinct de fleuristes

 

     les bruns avec les derniers blonds

     ont des allures de mystère

     dévoilant l’âme de la terre

     qui avec le cœur se confond

 

     faut-il alors ouvrir les yeux

     qui enfermés dans l’habitude

     au jour cru ne perçoivent au mieux

     que l’utile à la servitude

     et faut-il ouvrir les oreilles

     qui n’entendent plus que l’appel

     et la menace qu’elles veillent

     à écarter d’un cœur rebelle

 

     lorsque la brume donne aux lignes

     de l’emporter sur les couleurs

     il semble aussi que l’interligne

     de la beauté chante sa sœur

 

 

 

10 décembre 2018

     Il y a trois ans, Laudati Si’ invitait à ne pas séparer justice sociale et justice écologique. D’autres voix appellent aujourd’hui à cette association, ne serait-ce qu’en se souciant à égalité de la fin du mois et de la fin du monde.

     Dans l’un et l’autre souci, celui des humains en danger de misère et celui des vivants en danger d’extinction, le meilleur moteur de l’action est l’Amour Éternel à laquelle son Esprit  nous invite, nous encourage et pour laquelle il nous propose son aide.

     Cependant l’esprit d’association, de coopération, de solidarité devrait inspirer toute l’activité humaine, y compris l’activité intellectuelle, l’activité politique, scientifique, culturelle, artistique, sportive… Laudato Si’ y a invité à sa manière: « Nous avons  besoin d’une politique aux vues larges, qui suive une approche globale intégrant dans un dialogue interdisciplinaire les divers aspects de la crise » (op., cit. § 197). C’est que la crise écologique est une crise qui affecte directement ou indirectement à des degrés divers ce qui touche à toute notre culture et à toutes les cultures. C’est pourquoi, entre autres soucis, « elle (l’écologie) exige qu’on fasse attention aux cultures locales… en faisant dialoguer le langage scientifique et technique avec le langage populaire » (ibid., § 143).

     Interdisciplinarité des diverses sciences, transdisciplinarité du sacré et du profane, Laudato Si’ part d’une intuition où le religieux se préoccupe de  la vie matérielle comme de la vie spirituelle, de la « chair inutile » spirituellement comme de l’Éternel Amour qui l’anime de son Esprit.

     L’Éternel Amour présentissime « dans le secret » à tous les êtres nous invite à nous préoccuper de tous dans le présent et dans l’avenir du « monde ».

 

     une rose affronte l’hiver

     le regard haut la mine fière

     sachant que rien ne peut tuer

     celle qui lui a dit tu es

 

     car c’est le souffle seul qui compte

     qui inspire ce que raconte

     chaque printemps afin que dure

     l’histoire de notre nature

 

     en son visage s’associent

     l’intuition et l’intelligence

     la technique et la poésie

     afin qu’en elle trouve sens

     l’âme unique de notre terre

     et de notre ciel tout entier

     que les forces de l’univers

     soient un non-autre familier

 

     rose qui hante tout l’envers

     rose que chante notre avers

     dans nos cœurs et sur nos visages

     fais de nous des amants des sages

 

 

 

9 décembre 2018

     L’athéisme matérialiste est aussi irrationnel que le spiritualisme judéo-chrétien qu’il traite de superstition. Comment cela? En négligeant le principe d’identité selon lequel « ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas », dont résulte immédiatement le principe de causalité selon lequel « ce qui n’est pas ne peut pas produire ce qui est », le non-être ne peut pas produire de l’être.

     Concrètement, exemplairement, les propriétés physiques de l’eau ne peuvent être produites physiquement par un oxygène et un hydrogène qui ne possèdent pas ces propriétés. D’où viennent-elles alors? D’une dimension non-physique (et donc physiquement indétectable) de l’oxygène et de l’hydrogène. C’est cette dimension que l’on peut qualifier de psychique.

     Croire que le cosmos se crée lui-même continument dans un processus d’autocréation, d’auto-organisation et d’auto-complexification physique relève de cette irrationalité.

     On peut, au moins à titre d’hypothèse, attribuer cette illusion du matérialisme physique à la puissance, voire à la toute-puissance de la parole sur laquelle se fonde le mythe biblique de la création. On peut qualifier d’infox cette parole et les concepts qu’elle véhicule. C’est la même déification plus ou moins consciente de la parole qui par une bonne sophistique fait croire à l’athée que la matière physique se complexifie elle-même et produit de la pensée, et celle qui impose aux catholiques de croire que les paroles de la consécration de l’hostie pendant la messe changent sa nature de pain en la nature du corps du Christ.

     La beauté qui se manifeste dans la nature, et puis dans l’art, et que l’athéisme matérialiste physique attribue à des phénomènes purement physiques pourrait, elle aussi, donner à penser, à « oser penser » à l’irrationalité des convictions du matérialisme physique. Encore faut-il que ce matérialisme ne nie pas l’existence de cette beauté en en faisant une illusion, en l’attribuant à l’œil qui la regarde, comme par un curieux emprunt à un spiritualisme qui n’attribue aucune réalité au monde physique.

     « Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point, un cœur et ne sentent point. »

 

     le souffle qui sur les eaux

     plane à jamais les anime

     de ces sentiments nouveaux

     qui désirent le sublime

 

     nulle oreille n’a jamais

     entendu son chant nul œil

     aperçu ses ailes mais

     tout apparaît sur le seuil

 

     la foule se renouvelle

     d’âge en âge plus futée

     et à chaque fois plus belle

     pour son âme en liberté

     de lui ouvrir les oreilles

     les yeux et d’abord le cœur

     reconnaissant les merveilles

     sans passion et sans rancœur

 

     le souffle qui dans la foule

     respire en son cœur intime

     est aussi le sang qui coule

     donnant la vie unanime

 

 

 

 

 

 

 

 

8 décembre 2018

     On peut regretter que Pascal n’ait pas expliqué son « comme on a pu » de la sagesse utilisant « la concupiscence » pour la faire « servir au bien public » (Pensées, éd. Sellier, 243). Quel a été, quel est le moteur de cette utilisation profitable par l’humain premier de ce qui est en lui la force de l’amour eros et la force de haine thanatos?

     Le prophète qui s’exprime dans le psaume 104 avait eu l’intuition que « l’Esprit renouvelle la face de la terre. » À l’encontre de ceux qui vivent du sacrifice et du sacré, les prophètes d’Israël ont reconnu la présence « sur eux l’Esprit du Seigneur (Isaïe 61, 1. Luc 4, 17). L’Esprit est d’abord brièvement mentionné au début du Livre de la Genèse, « planant sur les eaux », mais les judéo-chrétiens ont surtout retenu l’image d’un dieu qui parle, et d’une parole toute-puissante. C’est cette idée qui a dû pousser l’un d’eux à écrire le prologue de l’évangile de Jean faisant du Fils de l’homme prophète, témoin porteur de la parole de l’Amour, cette parole elle-même conçue comme éternelle, au mépris de ce que ce prophète a dit de lui-même.

     C’est que l’Esprit intimement présent à tout être, et donc aussi à tout être humain, à nous-mêmes en particulier, agit « sans cesse » (cf. Jean 5, 17), non pas conceptuellement, verbalement, par le verbe logos exprimant des concepts, mais, il faut l’admettre, mystérieusement, indétectablement si ce n’est dans ses effets.

     L’image mashal que l’on peut retenir en priorité pour cette présence active mystérieuse à tout être est celle de la lumière, « la vraie lumière qui donne la lumière à tout homme venant en ce monde : to phôs to alêthinon o phôtizei panta anthrôpon erkhomenon eis ton kosmon » (Jean 1, 9).

     La lumière physique que nous connaissons par notre sens de la vue donne à voir, mais ne se voit pas elle-même. Ainsi de l’Esprit, indétectable en lui-même mais dont les effets sont constatables. Nous pouvons donc un peu comprendre comment, inspirés sans forcément s’en rendre compte, des sages se sont servis « comme on a pu » pour le bien de la société des forces cosmiques qui, en elles-mêmes, sont attractives-possessives (eros) et répulsives-destructives (thanatos) et dont la puissance intellectuelle (« désir ses yeux, libido  sciendi, curiosité ») est, elle aussi, incapable de bien et de bon puisque « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19).

 

     quelle est cette verdure encore

     qui s’agite dans les rafales

     que toute cette meute à cor

     et à cri bientôt triomphale

     cherche à dévorer corps à corps

 

     ce que l’on voit n’est pas le vent

     ni l’air lorsqu’il est immobile

     mais on sait par les mouvements

     les plus forts et les plus dociles

     les pensées du cœur s’émouvant

 

     ainsi l’invisible lumière

     donne de savoir la présence

     du souffle à l’oreille première

     par sa voix sans savoir le sens

     et dans cette docte ignorance

     des enfants dont la pure danse

     répond avec la flûte au corps

     à corps ignorant de l’immense

 

     les rafales dans la verdure

     trouvent de quoi se réjouir

     elles s’agitent en mesure

     et lumière sans éblouir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7 décembre 2018

     La lettre encyclique Laudato Si’ ne sépare pas la justice écologique de la justice sociale. C’est qu’elle est inspirée par l’Amour Éternel qui se soucie de tous les êtres, non-humains et humains, faisant « tomber la pluie et briller le soleil » non seulement « sur les méchants et sur les bons », mais sur tous les êtres vivants.

     L’intuition évangélique de l’Amour Éternel relaie les antiques sagesses et en découvre l’origine. Le récent rendez-vous en terre inconnue chez les Kogis de la Sierra Nevada de Santa Maria nous a fait découvrir un peuple imbu de la sagesse de la terre où le Deus sive Natura de Spinoza prend un sens vital. Sa vie écologique profonde inspire sa vie sociale. On se doute que cette vie n’est pas parfaite au sens de ce que propose le Royaume de l’Amour, mais elle a des choses à annoncer aux peuples qui se disent juif, chrétien ou musulman, mais qui se soucient trop d’eux-mêmes personnellement et collectivement pour se soucier efficacement des autres humains et des autres vivants.

     Si l’Esprit de l’Amour Éternel n’inspire pas les responsables des peuples de notre monde, il serait bon du moins que les anime la sagesse de la Règle d’Or, « Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimes pas qu’ils te fassent ». Cette sagesse, comme l’a vu Pascal, est capable d’utiliser les forces cosmiques qui nous habitent et nous poussent, les trois libidos,  pour conduire harmonieusement nos sociétés: « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public » (Pensées, éd. Sellier 243).

     Les responsables de notre planète préoccupés par la catastrophe écologique qui s’annonce devraient dans leur sagesse y préparer leurs peuples en exerçant une justice sociale mise à mal par une inégalité insupportable.

 

     il pleut et les yeux clos j’écoute

     toute l’eau qu’un désir accueille

     et toute celle que redoute

     la peur d’une planète en deuil

 

     entre le désir et la peur

     une sagesse conseillère

     peut prévenir en temps et heure

     avec les éléments la guerre

 

     faudra-t-il que dans sa folie

     l’humanité en son suicide

     fasse attendre que soient remplies

     la coupe de la pluie acide

     et celle du feu dévorant

     où se consument les entrailles

     aveugles au feu enivrant

     de ces  bouilleurs de cru qui vaille

     que vaille vont le délivrant

 

     il pleut entends-tu la colère

     de l’eau et du feu outragés

     qu’en désespoir la terre mère

     donne à ses enfants enragés

 

(Tout contact est devenu impossible. Désolé!)

 

 

 

 

 

 

 

 

6 décembre 2018

     La lectio divina, lecture divine de la Bible, ne peut être ici reçue que comme la façon d’aborder les Écritures selon la Vérité de l’Amour seul digne de foi. Ce ne peut être la lectio divina traditionnelle qui est, du moins en partie, l’expression du dogme chrétien dont on pense ici qu’il est fondé sur une imposture, celle d’avoir fait du prophète Fils de l’homme un prêtre dieu incarné, crucifié et ressuscité.

    La lecture spirituelle de la Bible selon la Vérité est une lecture selon l’Esprit de Vérité qui donne la Vie (Jean 6, 63). Cela est cohérent. Contrairement à la lectio divina traditionnelle, elle ne vise pas à « une connaissance accrue du Christ » (Wikipédia) du Christ au sens du Christ Jésus, car Jésus Yeshoua s’est présenté comme un simple « témoin de la Vérité » (Jean 18, 37) et non comme la Vérité elle-même si ce n’est en mashal.

     Ce que l’on retient ici de la « méthode » de la lectio divina, c’est qu’elle n’est pas intellectuelle: « elle ne traite pas l’écriture comme des textes à étudier, mais comme la parole vivante… Ce n’est pas une analyse théologique, mais une vision avec le Christ comme la clé de leur sens » (op., cit.)

    C’est que Christ, Messie, Oint est un mot référant à l’Esprit de l’Amour Éternel et non à un personnage situé dans l’histoire et la géographie. Yeshoua a eu conscience de parler comme d’autres prophètes parce que « l’Esprit du Seigneur était sur lui et qu’il avait été oint par Lui » (Luc 4, 18). Il n’a pas parlé en son nom mais au nom du « Père », l’Éternel qu’il imitait sans cesse (Jean 5, 19. 12, 50). La lecture spirituelle de la Bible devrait se faire selon cet Esprit, sans aucune référence à un credo, dans une « attention sans mélange qui est prière », qui ne cherche pas à comprendre par la raison mais à connaître par le cœur. (cf. Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p. 134).

 

     il y a dans les mots ici

     une musique que l’oreille

     qui ne s’est jamais endurcie

     et reste toujours en éveil

     trouve absolument réussie

 

     réussie n’est pas le bon mot

     mais c’est qu’il n’en existe pas

     qu’il n’existe que les grumeaux

     des sauces servies aux repas

     des gens qui se trouvent normaux

 

     car ce qu’ici il nous faut voir

     et ce qu’aussi il faut entendre

     ce sont des couleurs et des formes

     et des rythmes ni durs ni tendres

     que notre intelligence énorme

     ne peut jamais apercevoir

     dans son désir de tout comprendre

 

     c’est l’œil et l’oreille du cœur

     qui entend bruire la musique

     des sphères dont la profondeur

     dépasse celle du quantique

     chantant l’hymne à la joie d’amour

     que crée le compositeur sourd

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 décembre 2018

     Si Jean a vu juste en détaillant le « monde » en trois « concupiscences » comme l’a interprété Augustin et comme l’ont lu certaines lectrices et lecteurs avec Pascal, il doit être profitable d’en tirer une compréhension réflexive et une connaissance intuitive.

     Le « désir des yeux », la « libido sciendi » dont Pascal a dit qu’elle avait fait une « secte » comme les deux autres, serait selon une note de Gérard Ferreyrolles, la « curiosité ». (Pensées, éd. Sellier 178, note 3), et cette curiosité aurait « fait le cartésianisme », tout comme la libido sentiendi aurait « fait l’épicurisme » et la libido dominandi le stoïcisme.

     Mais qu’est ici la curiosité et qu’est le cartésianisme? Quelle interprétation hasarder  qui ne serait pas aussitôt menacée par le « que sais-je? » de Montaigne?

     La sagesse du « monde » fait de nous des curieux, et qu’y aurait-il de mal à être curieux? La curiosité est le moteur de la recherche scientifique fondamentale, même si la recherche appliquée se nourrit surtout du désir de posséder et dominer.

     Il s’agit de savoir de quoi on parle: du « monde » ou du « Père »? Tout comme la chair qui lui appartient, le « monde » est inutile pour la vie éternelle mais utile pour la vie temporelle, sans compter qu’il est la carrière d’où l’on extrait les meshalim dont le Fils de l’homme prophète a fait un abondant usage.

     Cependant, « si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui » et « le monde passe, et le désir aussi, mais qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais » (I Jean,  2, 15ss).

     Il est profitable de lire avec « curiosité » les livres qui nous parlent du « monde », il est bon d’avoir soif de savoir. Mais les livres qui nous parlent du « Père », de la spiritualité, ne sont pas à lire avec curiosité ni le désir de comprendre, « désir des yeux », libido sciendi. Ils ne sont pas à lire avec la « raison », ils sont à lire avec le « cœur »: « Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, 680, p. 467).

 

     prends et lis a-t-il cru entendre

     était-ce une voix dure ou tendre

     il n’en était pas vraiment sûr

     ni surtout dans quelle mesure

     son esprit y pouvait prétendre

 

     ce livre qui était la Bible

     pouvait-il être susceptible

     d’une lecture profitable

     pour l’intelligence capable

     de comprendre et saisir sa cible

 

     serait-il pour sa bouche un miel

     serait-il pour son ventre un fiel

     il lui fallait avec méfiance

     examiner ce qui fiance

     les mots à l’âme et la flûte au corps

     dans l’infinie bibliothèque

     où l’on ne peut signer un chèque

     en blanc à je ne sais quel livre

     qui risque de vous laisser ivre

 

     quelles oreilles pour entendre

     ce qu’il ne sert pas de comprendre

     mais qu’offre le cœur sans raison

     comme la rose en sa saison

     à la vie bonne que désire

     le souffle en ses moindres soupirs

   

4 décembre 2018

     L’éducation à la sagesse du monde et des désirs qu’elle maîtrise et utilise, c’est, à côté de la connaissance d’eros, la connaissance de thanatos, du désir de dominer, d’écraser, de casser, celui que l’on voit ces jours-ci se manifester avec exacerbation et splendeur: quelle joie pour un casseur de bruler des voitures, de saccager et piller des magasins, de souiller et désacraliser des symboles du pouvoir, de repousser, humilier, rouer de coups des représentants de l’ordre, du pouvoir!  Joie thanatique!

     Thanatos nous habite toutes et tous, comme eros. Ce sont tous deux des forces utiles et nécessaires aux vivants depuis leur apparition sur notre planète. Ils ont indispensables à notre vie d’humains premiers en ce monde, dans nos activités et situations diverses, et la sagesse du monde est de les maîtriser et de les utiliser en bonne intelligence et intuition pour le bien individuel et social.

     C’est cette sagesse qui, par exemple, conseille aux couples le « ni hérisson ni paillasson », et la résistance éventuelle à ce qui nous pousse à dominer l’autre, allant parfois jusqu’à blesser psychiquement et physiquement, à tuer même.

     Comme l’éducation à l’eros concerne les filles davantage que les garçons, mais pas seulement puisque la féminité et la masculinité sont des questions de genre psychique autant que de sexe physique, l’éducation à thanatos concerne davantage les garçons, mais pas seulement.

     Ces deux éducations à la sagesse du monde devraient être proposées aux jeunes dans nos familles et dans nos écoles, proposées intellectuellement et intuitivement, par la raison et par le cœur, afin d’être comprises et senties pour être vécues.

     Et c’est une affaire de conscience psychologique et non de conscience morale. Là où ces éducations sont perçues comme relevant de la morale laïque ou de la loi religieuse, le passage à l’éthique de l’Amour et de la grâce pourrait faire partie de l’éducation des éducateurs…

 

     ce pavé était bien joli

     bien joli pour faire le lit

     de la haine qui se réveille

     contre tous ceux qui s’émerveillent

     en se voyant nantis et forts

     sur le grand cheval de la mort

 

     il fallait casser tous les signes

     dont tous les gens de peu s’indignent

     et même de la république

     et de son empire des triques

     aux mains de l’international

     de la finance et du haut mal

 

     le noir s’est caché sous le jaune

     naguère utilisé en aune

     des briseurs de grève brouillant

     aussi ce qui va protégeant

     le long des routes tous les gens

     en danger de ces morts subites

     que l’on voudrait voir interdites

 

     et ce pavé que devient-il

     dans cette histoire que distillent

     les forces du pour et du contre

     qui sur notre terre se montrent

 

     il vivra de longs jours encore

     loin de l’amour et de la mort

     et qui le trouvera joli

     y verra briller l’infini

 

 

 

3 décembre 2018

     L’éducation sexuelle, l’apprentissage d’eros relève de la sagesse du « monde », du « désir de la chair », inséparable du « désir des yeux » et de « l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16).

     Ce n’est pas d’abord une question de conscience morale comme l’imposent la culture patriarcale et les religions qu’elle implique, mais une question de conscience psychologique. Et c’est, comme telle, une question à aborder conceptuellement et intuitivement, avec l’intelligence de la raison et avec la connaissance du cœur.

     Une jeune fille surtout, puisque c’est le sexe féminin qui est le plus désirable, devrait apprendre quand et comment et pourquoi elle éveille le désir, afin de savoir se comporter en conséquence.

     Penser et dire, « je m’habille comme je veux, ça ne regarde que moi » relève de l’inconscience dès qu’on se trouve en société. Découvrir son corps, ses jambes, ses cuisses, ses seins, ses formes dans des vêtements moulants… est chez une femme une invitation à la relation sexuelle, qu’elle en ait conscience ou non.

     Une jeune fille, une femme a bien le droit de le faire, mais il est bon qu’elle garde conscience de ce qu’elle fait et qu’elle décide d’exciter ou non le désir selon les lieux et les temps où elle le juge intellectuellement raisonnable et où elle le sent intuitivement opportun.

     Encore une fois, il ne s’agit pas d’une question de conscience morale, de conformité ou de non-conformité aux normes de la culture où l’on vit, mais une question de conscience psychologique, de conscience de soi, condition de toute liberté. Comme telle, cette question fait partie de l’éducation sexuelle à enseigner dans les familles et dans les écoles. La sagesse du monde y invite.

 

     légère et court vêtue

     en string et en tutu

     elle allait guillerette

     des idées plein la tête

     et à bouche que veux-tu

 

     les gens pouvaient la voir

     et dans certains regards

     nul doute s’allumait

     ce que la chair promet

     en sa très vieille histoire

     la sienne désormais

 

     son frère la suivait

     de loin se demandait

     la suite de mémoire

     s’inquiétant des déboires

     que sa tendre sœurette

     amenait sur sa tête

     jouant avec les feux

     de l’amour dans le  jeu

     de dupes immortel

     ou ce qu’il croyait tel

 

     pourtant parmi la foule

     émergeant de sa houle

     des regards se posaient

     par qui se diffusait

     l’élan de la beauté

     en leur éternité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     L’éducation sexuelle, l’apprentissage d’eros relève de la sagesse du « monde », du « désir de la chair », inséparable du « désir des yeux » et de « l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16).

     Ce n’est pas d’abord une question de conscience morale comme l’imposent la culture patriarcale et les religions qu’elle implique, mais une question de conscience psychologique. Et c’est, comme telle, une question à aborder conceptuellement et intuitivement, avec l’intelligence de la raison et avec la connaissance du cœur.

     Une jeune fille surtout, puisque c’est le sexe féminin qui est le plus désirable, devrait apprendre quand et comment et pourquoi elle éveille le désir, afin de savoir se comporter en conséquence.

     Penser et dire, « je m’habille comme je veux, ça ne regarde que moi » relève de l’inconscience dès qu’on se trouve en société. Découvrir son corps, ses jambes, ses cuisses, ses seins, ses formes dans des vêtements moulants… est chez une femme une invitation à la relation sexuelle, qu’elle en ait conscience ou non.

     Une jeune fille, une femme a bien le droit de le faire, mais il est bon qu’elle garde conscience de ce qu’elle fait et qu’elle décide d’exciter ou non le désir selon les lieux et les temps où elle le juge intellectuellement raisonnable et où elle le sent intuitivement opportun.

     Encore une fois, il ne s’agit pas d’une question de conscience morale, de conformité ou de non-conformité aux normes de la culture où l’on vit, mais une question de conscience psychologique, de conscience de soi, condition de toute liberté. Comme telle, cette question fait partie de l’éducation sexuelle à enseigner dans les familles et dans les écoles. La sagesse du monde y invite.

 

     légère et court vêtue

     en string et en tutu

     elle allait guillerette

     des idées plein la tête

     et à bouche que veux-tu

 

     les gens pouvaient la voir

     et dans certains regards

     nul doute s’allumait

     ce que la chair promet

     en sa très vieille histoire

     la sienne désormais

 

     son frère la suivait

     de loin se demandait

     la suite de mémoire

     s’inquiétant des déboires

     que sa tendre sœurette

     amenait sur sa tête

     jouant avec les feux

     de l’amour dans le  jeu

     de dupes immortel

     ou ce qu’il croyait tel

 

     pourtant parmi la foule

     émergeant de sa houle

     des regards se posaient

     par qui se diffusait

     l’élan de la beauté

     en leur éternité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 décembre 2018

     « C’est l’esprit qui donne la vie, la chair n’est d’aucun profit » : « to pneuma estin zôopoioun, ê sarx ouk ôphelei ouden », spiritus est qui vivificat, caro non prodest quidquam. Segond: « c’est l’esprit qui fait vivre, l’homme n’arrive à rien ». Chouraqui: « c’est le souffle qui vivifie, la chair ne sert à rien. »

     L’inutilité de la chair est relative à l’utilité de l’esprit. La « chair » de l’humain premier n’accède pas d’elle-même à la Vie éternelle, à l’Éternel Amour. Montaigne a dit cela aussi lorsqu’il a écrit que la nature ne pouvait d’elle-même s’élever au-dessus d’elle-même, qu’elle avait besoin de la grâce: « il s’élèvera (l’humain) si Dieu lui prête extraordinairement la main… » (Essais II, 12, p. 351 folio).

     La chair disparaît à la mort et ne ressuscite pas charnellement. Si les morts ressuscitent, certains du moins, c’est en esprits, « comme les anges dans le ciel » (Luc 20, 36). Mais c’est avec l’Esprit que les humains peuvent entrer, dès maintenant, dans la Vie éternelle, dans la mesure où ils Aiment de l’Amour éternel.

     L’inutilité spirituelle de la chair devrait être une évidence, et l’utilité charnelle de la chair devrait, elle aussi, être une évidence.  La chair est concupiscente, elle appartient au « monde du désir de la chair, du désir des yeux et de l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16). Cependant la chair, le monde, la concupiscence, Pascal l’a observé, a été utilisée pour établir une sagesse, celle qui « tire de la concupiscence des règles admirables de police (ordre, règlements qu’on observe dans un État, dans une république, dans une ville), de morale et de justice » (Pensées, éd. Sellier 244).

     C’est cette sagesse qui a établi la Règle d’Or; « ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. » En langage biblique, « tu aimeras ton prochain comme toi-même », comptant bien qu’il te rendra la pareille. Sans cette sagesse de la chair, la vie sociale et politique, mais aussi la vie commerciale, culturelle, sportive… tomberait dans le chaos, livrée à « la lutte de tous contre tous », casseurs contre casseurs, « bellum omnium contra omnes » (Thomas Hobbes, De Cive, 1642).

     Cependant l’évolution cosmique d’où naît l’évolution humaine est mue par « l’Esprit qui renouvelle sans cesse la face de la terre » (Psaume 104), par « le Père, qui ne cesse de travailler » (Jean 5, 17), et qui inspire à l’humanité de se donner une sagesse de la chair, mais de ne pas s’en contenter, de participer à la Vie éternelle de l’Amour par la force de l’Esprit, Force d’Aimer…

     Ô toi notre force d’Aimer…Ô toi…

 

     cette voiture étincelante

     que sa propriété enchante

     et que peut-être quelque envie

     fait désirer telle une vie

     fait aussi la joie de l’amante

 

     elle y voit ce que la beauté

     présente en son éternité

     pose de son baiser d’amour

     et n’en attend rien en retour

     si ce n’est la félicité

 

     à la savoir si passagère

     qu’elle ne sera bientôt chère

     qu’en propriété d’une casse

     on reconnaît que ce qui passe

     sur cette terre n’est utile

     que quelques années où rutile

     le reflet où se renouvelle

     la terre à son souffle éternel

 

     les propriétés qui enchantent

     le désir des yeux et qui mentent

     faisant croire qu’elles transportent

     plus que la chair restent à la porte

     de la vie en joie de l’amante

 

 

1er décembre 2018

     La bonne mort, la belle mort.

     Pascal se réjouit d’un « Messie triomphant de la mort par sa mort » (Pensées, éd. Sellier 273). Comme beaucoup d’humains, chrétiens en particulier, il était probablement hanté par la mort, soit qu’il s’angoissât face à l’incertitude d’être damné ou sauvé selon la justice ou la miséricorde « énormes » du Tout-puissant (op. cit., 680, p. 458), soit qu’il envisageât avec les athées que la mort soit la fin sans recours: « Il importe à toute la vie de savoir si l’âme est mortelle ou immortelle… Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais » (op., cit. 196s).

     Est-ce la peur panique de la mort redoutée qui fait dire aux chrétiens que le Christ en a triomphé? Une conscience qui accueille l’Éternel Amour ne peut pas en tout cas avoir peur de la mort, ni du jugement qui pourrait suivre. À en croire l’auteur de l’épitre de Jacques, « la miséricorde triomphe du jugement », mais la peur de la mort est en général viscérale, instinctive, irrationnelle plutôt que morale.

     Cependant une conscience qui Aime ne se soucie ni de la mort ni du jugement parce qu’une conscience qui Aime vit dans le présent, dans la Présence de l’Amour « dans le secret » en tout être, en toute force, en toute intelligence, en toute beauté », dans « la joie que personne ne peut lui enlever, parce que c’est la Joie participée de celle de l’Éternel (Jean 16, 22, 24. 17, 13).

    Et une telle conscience ne peut manquer de regarder avec Amour celles et ceux que la maladie d’Alzheimer enferme dans une prison, sans doute angoissante, et elle se demande si elle peut les en délivrer.

 

     étais-je sûre de  mourir

     au fond pourtant de la forêt

     où nous restions pour y courir

     j’avais vu un corps arrêté

 

     il était là presque enterré

     sous les feuilles dont le parfum

     voulait cacher son intérêt

     à se faire oublier défunt

 

     je l’avais connu il me semble

     et nous nous étions senties sœurs

     lorsque nous gambadions ensemble

     au crépuscule des fraîcheurs

     après nous être rassasiées

     des herbes folles des lisières

     où vous aussi vous vous faisiez

     participants de nos prières

 

     mais au profond de la forêt

     qu’avais-je à faire avec la mort

     où elle est bien sans intérêt

     pour qui vit l’aujourd’hui des forts

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

30 novembre 2018

     La beauté, tout comme le temps pour Augustin ou la vie pour Claude Bernard, est inaccessible à l’intelligence conceptuelle et inexprimable en langage conceptuel. La beauté ne se comprend pas, pas plus qu’elle ne se possède ni ne se domine. Elle n’est pas du « monde du désir de la chair, du désir des yeux et de l’orgueil de la vie », alias « libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi » (I Jean 2, 16).

     Nous ne pouvons comprendre, posséder et dominer que les expressions matérielles de la beauté. Ce sont ces expressions qui nous attirent et qui relèvent de la philia cosmique ou de l’eros vivant, humain en particulier.

     Et l’artiste, du moins celle celui qui pense que la beauté est essentielle à l’art, ne copie pas simplement les effets de la beauté en ses formes, ses couleurs, ses sonorités, ses mouvements… Elle Il cherche, inspiré, à manifester visiblement, auditivement, sensiblement, ce dont elle il ressent l’inspiration.

     C’est ce que Plotin avait découvert:  ainsi « le mot kallos chez Plotin ne désigne pas une propriété appartenant en propre à une forme déterminée, mais indique une participation à l’intelligible, fût-il appréhendé dans la contemplation d’un être imparfait… L’artiste est créateur… parce qu’il se réfère à une forme intérieure qu’il a dans l’esprit. Encore faut-il préciser que cette forme intérieure n’est pas l’expression d’une subjectivité créatrice mais le reflet d’un modèle idéal de beauté… Par participation methexis. » (Jean-François Groulier et Fabienne Brugère, Vocabulaire européen des philosophies, p. 163). La beauté que l’on rencontre dans les œuvres d’art comme celle que l’on rencontre dans la nature participe de la Beauté éternelle. Le principe de causalité / identité nous contraint en effet de penser que la Beauté est éternelle: comment la non-beauté, étant non-être pourrait-elle produire de la beauté, de l’être?

     Faire l’expérience de la Beauté dans la nature et dans l’art selon la Vérité de l’Être de l’être, c’est participer à la Beauté de l’Éternelle Dilection et s’en réjouir en participant à la Joie Éternelle.

     (Dans cette perspective, quelques feuilles mortes, un nuage, un visage même imparfait…  ont autant de « valeur » qu’une œuvre d’art de quelques millions de dollars pour celles et ceux qui ont des yeux et qui voient.)

 

     la surface de l’étang lisse

     que dit-elle que je ne puisse

     deviner ce qui se recèle

     dans la profondeur de ces ailes

     chrysalides qui s’assoupissent

 

     le monde de la vie obscure

     se dissimule à la mesure

     de sa profondeur et la vase

     n’est pas cette dernière base

     où dans le secret elle assure

 

     ce qui sous la surface inquiète

     c’est une impatience qui guette

     et où parfois la pauvre ride

     d’un désir de comprendre avide

     donne à penser l’œil qui souhaite

     en délivrer la prisonnière

     de l’impuissance de la chair

     qui semble appeler au secours

     les exigences de l’amour

 

     vais-je vider cet étang lisse

     afin que son âme enfin puisse

     prendre son envol sur ces ailes

     repliées dans la chair mortelle

     en désir qu’elles aboutissent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

29 novembre 2018

     À quel point notre lecture des textes et notre écoute des paroles dépend-elle de nous  autant, moins ou davantage que de ces textes, de ces paroles et de leurs auteurs?

     La scolastique, reprise par Umberto Eco (Les limites de l’interprétation, pp. 29ss), a parlé du message des textes, de leur intentio. Il est utile de nous en souvenir lorsque nous lisons la Bible et écoutons les prêches et homélies, mais aussi les textes et les paroles des philosophes, voire des romanciers, des cinéastes…

     Il y a une intentio auctoris, ce que l’auteur veut dire, une intentio operis, ce que l’œuvre veut dire, parfois à l’insu de son auteur, et une intentio lectoris, ce que comprend la lectrice le lecteur. Thomas d’Aquin a lui aussi élaboré une conception de la réception des textes et des paroles: « quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur, tout ce qui est reçu est reçu selon le mode de celui qui reçoit », et « cogitum… est in cognoscente secundum modum cognoscientis, ce qui est connu est dans le connaissant selon le mode du connaissant » (Somme Théologique, 1a, q 75, a 5 et 1a, q; 12, a 4). On voit que Thomas d’Aquin s’intéresse ici surtout aux lecteurs auditeurs, aux lectrices auditrices, qui, nous dit-il, connaissent les textes et les paroles selon leurs propres dispositions.

     Il est probable que les assertions de Thomas d’Aquin comme celles de la scolastique sont elles-mêmes soumises au même traitement par celles et ceux qui en prennent connaissance, et que l’on pourrait aussi les rejeter comme douteuses, voire comme fausses. Nous pouvons cependant les considérer à titre d’hypothèses et en tirer des implications. N’est-il pas notoire qu’il existe des interprétations diverses et variées de Platon, d’Aristote, de Montaigne, de Spinoza, de Nietzsche… et de la Bible?

     La lecture de la Bible proposée par la Spiritualité de l’Altérité appelle à prendre en considération les propositions de la scolastique, de Thomas d’Aquin et de quelques autres. On dira donc ici que qui Aime et lit la Bible y reconnaît l’Amour « seul digne de foi » et n’y reconnaît pas ce qui s’en écarte ou le néglige. On peut d’ailleurs y voir une implication de « qui Aime connaît Dieu, qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8).

 

(Ces considérations valent aussi pour la réception des discours politiques, réception malveillante, indifférente, bienveillante…)

    

     ce nuage là-bas ressemble à un chameau

     dit l’un mais je ne suis pas sûr d’en dire mot

     un autre cependant y voyait une tête

     un troisième pourtant parlait d’une belette

 

     ils se mirent d’accord et dirent qu’un nuage

     était toujours forcément un nuage

     et  que sa forme était une beauté

     à découvrir en son unicité

 

     et qu’importaient les mots et même les images

     dès que le cœur y voyait le visage

     idéal et parfait en imagination

     faisant frémir la peau d’une émotion

     qui devait bien suffire pour tout un jour

     d’efforts et de passions en mille tours

     évoquant à l’envi les souvenirs

     pressentant les chemins de l’avenir

 

     les merveilleux nuages sans nulle ressemblance

     donnent de la beauté et de l’intelligence

     un aperçu qu’en sa pleine attention

     le cœur se réjouit de belle dilection

28 novembre 2018

     Tous les chrétiens récitent le Notre Père. Certains certaines en ont lu des commentaires afin de mieux le comprendre. Est-il sûr cependant que toutes et tous le lisent, le récitent, le prient selon la Vérité de l’Éternel Amour?

     On peut en effet prier « que ta volonté soit faite », et c’est ainsi que ce souhait est souvent cité, comme une résignation à la mode de Job: « Alors Job se leva, il déchira son manteau et se rasa la tête, il se jeta à terre et se prosterna. Puis il dit: « Nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. L’Éternel a donné, l’Éternel a repris. Que le nom de l’Éternel soit béni… En tout cela Job ne commit pas de péché » (Job 1, 22).

Était-ce là la volonté de l’Éternel Amour? Non, c’était la volonté de l’Éternel Tout-puissant, celui qui aime Jacob et qui hait Esaü (Michée 1, 2s), celui « qui fait miséricorde à qui il veut et qui endurcit qui il veut… Que dire si Dieu, voulant montrer sa colère et faire reconnaître sa puissance … Qui peut en effet résister à sa volonté? (Romains 9, 18, 22).

     Si Paul lui-même, demeuré fidèle au dieu de Moïse, dieu cosmique du sacré fascinant et effrayant, dit la vérité, comment allons-nous croire en l’Amour inconditionnel de « celui qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » et qui nous demande d’Aimer nos ennemis selon la perfection de l’Amour à laquelle il nous invite à participer? Lorsque deux textes de la  Bible se contredisent, il faut choisir celui qui est cohérent avec l’Amour si l’on est convaincue que l’Éternel est Amour.

     Faire la volonté de l’Éternel Amour sur la terre comme au ciel , ce n’est rien d’autre que souhaiter, prier, agir pour que nous soyons capables d’Aimer comme Il Aime, en participant à son Amour, qui est sa nature comme se risque à l’écrire l’auteur d’une lettre attribuée à Saint Pierre: « Il nous a été donné par ses promesses les plus grandes et les plus précieuses. Ainsi, grâce à elles, vous pouvez fuir la corruption qui est dans le monde (én kosmô) dans le désir (én épithumia, concupiscentia), vous pouvez devenir  participants de la nature divine (génêsthé theias koïnônoï phuseôs, efficiamini divinae consortes naturae) » (II Pierre, 1, 4). Qu’est la participation à la nature de l’Éternel Amour si ce n’est la participation à l’Amour Éternel?

     Il n’est jamais trop tard, en récitant le Notre Père, de cesser de penser et prier en disciples du dieu terrible de Moïse et de se mettre à penser et prier le dieu de Jésus-Christ, qui n’est pas le Tout-puissant capable de courroux (« Minuit, Chrétiens… ») mais le « dieu » Amour qui invite à Aimer de l’Amour dont il Aime.

 

     le rat agonisait

     empoisonné sans doute

     fallait-il que le boute

     le talon aiguisé

     sous la première voûte

 

     la douleur inconnue

     qui lui faisait sentir

     sa vie commise à nu

     voulait-elle en finir

     pour être reconnue

 

     c’est l’incompréhensible

     qui hantant le cerveau

     lui fait chercher la cible

     en vain au fond des eaux

     désespoir impossible

 

     plutôt qu’à réfléchir

     le talon a buté

     et s’est laissé fléchir

     par la mortalité

     sanglante du désir

 

 

 

 

  

    

27 novembre 2018

      Le dieu de Moïse veux que les Israélites « l’aiment de tout leur cœur, de toute leur âme et de toute leur force » (Deutéronome 6, 5), et c’est un dieu jaloux qui ne supporte pas les autres dieux: « Vous ne suivrez pas les autres dieux, les dieux des peuples qui vous entourent (car le Seigneur est un dieu jaloux parmi vous) de peur que la colère du Seigneur votre dieu ne s’éveille contre vous et ne vous supprime de la face de la terre. » (ibid., 6, 14s).

     S’est adjointe à ce commandement une obligation d’amour du prochain, mais ce prochain est le proche, le voisin, le membre de son peuple, le « frère » : « Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur. Tu le réprimanderas bien sûr, ainsi tu ne te chargeras pas d’un péché à cause de lui. Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune contre les membres de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel. » (Lévitique 19, 17s).

     On entrevoit en quoi le mashal du Bon Samaritain modifie, élargit, universalise cette loi de l’amour du prochain de « l’Ancien Testament ».

     Le « Nouveau Testament » en est d’ailleurs venu à résumer la Loi de Moïse au seul commandement d’aimer le prochain: « L’amour ne nuit pas au prochain, l’amour est donc l’accomplissement de la Loi » (Romains 13, 10). Paul cependant n’exclut pas la colère divine qui pour lui doit suppléer à la vengeance humaine interdite: « Ne rendez pas le mal pour le mal… ne vous vengez pas vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère de Dieu » (Romains 12, 17, 19).

     On voit bien qu’en cela Paul contredit Yeshoua pour qui il faut Aimer ses ennemis non à cause de la colère supposée de l’Éternel, mais parce que l’Éternel, en son Amour parfait, les Aime (Matthieu 5, 43-48).

     Cependant la sacralisation des Écritures imposée par l’Église à ses fidèles les empêche de repérer cette contradiction tout comme les autres: si le Bible est la Parole de Dieu, comment pourrait-elle renfermer des contradictions?

     L’évangile de Jean va jusqu’à insinuer que l’Amour de Dieu, fondement de la Loi de Moïse, est secondaire par rapport à l’Amour des autres car « si quelqu’un dit, « j’aime Dieu » et qu’il déteste son frère, c’est un menteur. Car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il Aimer Dieu qu’il ne voit pas… Personne n’a jamais vu Dieu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous » (I Jean 4, 20, 12).

     Quoi qu’on puisse dire, le dieu de Jésus-Christ n’est pas le dieu de Moïse…

 

     les gouttes innombrables impriment

     sur l’étang les cercles sublimes

     de ce renaissant éphémère

     qui tempère les eaux amères

 

     ce que sans faille elles effacent

     disparaît en changeant les faces

     qui se ressemblant se discernent

     en l’œil attentif qui les cerne

 

     sous le couvert d’un grand retour

     insensiblement les contours

     cèdent à l’élan de nouvelles

     évolutions dont mortels

     les nouveau-nés  de l’univers

     prennent le relais de l’envers

     d’un monde qui toujours périt

     mais dont la mère nous sourit

 

     toi cercle unique sur l’étang

     où tu vis te meus en étant

     peux bien disparaître éphémère

     tu vis l’attention de la mer

  

26 novembre 2018

     Négliger que le Fils de l’homme parlait en mashal des affaires du Royaume a pu et peut encore conduire à des interprétations insensées.

     Ainsi de l’épée qu’il serait venu apporter sur la terre (Matthieu 10, 34). Il s’agit en réalité de la rupture qu’opère le passage par la porte du Royaume, image qui insiste sur la discontinuité du seuil de la nature à la grâce, et qui fait que les consciences qui demeurent aux mains des forces du monde et désirent posséder, comprendre et dominer sont évidemment séparées de celles qui s’en sont libérées avec la grâce de l’Esprit. Mais il serait insensé de penser que l’Amour puisse nous opposer aux autres êtres quels qu’ils soient: « Aimez vos ennemis… » puisque « l’Éternel fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons. »

     Et cette image de l’épée prise dans le sens littéral cosmique a été utilisée sous le signe de la croix, « par ce signe tu vaincras », par Constantin et par d’autres rois et empereurs pour conquérir et convertir les peuples à la pointe de l’épée, y compris pour mener des croisades sanglantes contre les « infidèles ».

     Cette image de l’épée a également servi récemment à accuser Paul de l’avoir utilisée et fait utiliser parce que sa statue est parfois flanquée d’une épée pour représenter celle qui lui a tranché la tête…

     Il y a aussi l’exemple du  « à qui a, il sera donné, et à qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a » (Marc 4, 24), qui est littéralement incompréhensible: comment pourrait-on enlever ce qui n’est pas, c’est une idée qui viole le principe d’identité, et ce mashal devrait justement faire comprendre qu’il ne s’agit pas de biens terrestres, mais de la réalité spirituelle du Royaume: aux consciences qui y entrent, dans l’Amour éternel, la croissance dans l’Amour est concevable, mais à celles qui n’y entrent pas, qui n’Aiment pas, cette croissance est inconcevable puisqu’elles sont coupées de son énergie Le non-Amour ne peut pas produire l’Amour, ce serait contraire au principe de causalité. Cela suppose aussi que notre Amour ne peut être qu’une participation à l’Amour éternel.

 

     vendredi noir ou gilet jaune

     as-tu opté sachant pourquoi

     vraiment vraiment et à quelle aune

 

     quel chemin ont choisi tes pas

     pour posséder ou posséder

     selon ton choix ou ton débat

 

     as-tu pensé à réfléchir

     ou en mouton à consentir

     à des gens jamais rencontrés

     si ce n’est par la voix des ondes

     qui on sait bien peuvent mentir

     et trafiquer avec le monde

 

     vendredi des crucifixions

     dimanche des résurrections

     la couleur choisie c’est selon

25 novembre 2018

     Il y a chez Yeshoua et chez son ami Yohanân une idée du monde qui nous interpelle, car ce monde y paraît incompatible avec l’Amour Éternel. « Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui ». Pour Yohanân, clairement, l’amour du monde c’est « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 15s), ce qu’Augustin appelle « libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi » et que Pascal appelle les trois concupiscences.

     Mais Pascal, qui distingue bien l’ordre des corps et des esprits de l’ordre de la charité, « infiniment plus élevé » (Pensées, éd. Sellier, 339, p. 229), reconnaît la valeur de la concupiscence dans la mesure où « l’on s’est servi comme on a pu de la concupiscence; on a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police, de morale et de justice… pour la faire servir au bien public » (op. cit., 243s). Le monde n’est donc pas pour lui totalement mauvais, mais comment l’est-il?

     Il existe un problème de continuité et de rupture, de seuil, entre « le monde » et « le Père », ente la nature et la grâce, entre ce qu’en langage mashal on appelle l’Adam premier et l’Adam dernier (I Corinthiens 15, 45).

     En théologien, Thomas d’Aquin a résumé cette dynamique, « la grâce ne détruit pas la nature, mais la porte à l’accomplissement » (Somme Théologique, Ia, q.1, a.8). Si l’on juxtapose cette affirmation à celle attribuée au Fils de l’homme et selon laquelle il n’est pas venu détruire la loi mais l’accomplir », on voit que la « nature » et la « loi » sont une même chose (Matthieu 5, 17).

     Ce que l’on ne voit pas généralement, c’est que le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18) n’est pas de l’ordre de la charité, mais de l’ordre de la loi et de la nature, du monde, de la concupiscence dont « on a su tirer des règles admirables ». C’est la Règle d’Or, « ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’il te fasse ». L’Amour de pure Altérité, la « Charité », ne détruit pas cette règle, ni la loi du Lévitique, mais elle la dépasse, « infiniment » comme le dit Pascal.

     La loi, la concupiscence réglée par la sagesse, est le chemin du Royaume, elle n’en est pas la porte. Les consciences qui observent la loi « ne sont pas loin du Royaume de Dieu » (Marc 12, 34),  mais elles n’y sont pas encore arrivées.

 

     il est long le chemin vers toi

     chantait jadis je ne sais plus

     qui ni d’ailleurs vraiment pourquoi

     mais chacune chacun l’inclut

     dans son âme cherchant sa voie

 

     suffit-il d’avoir reconnu

     celui qui conduit à la porte

     du jardin où l’on entre nu

     sans plus que rien autre n’importe

     dans l’immensité inconnue

 

     le monde n’est qu’un labyrinthe

     et il faut qu’aimante Ariane

     lorsqu’elle a  entendu ta plainte

     et que désormais tu ne flânes

     plus mais échappes à toute étreinte

     t’indique le fil que dévide

     en l’infini de sa gésine

     dans les immensités du vide

     la maîtresse des origines

     et qu’avec elle tu décides

 

     celle qui chante le chemin

     en ton âme discrètement

     si tu l’écoutes et tends la main

     saura te prendre pour amant

     jusqu’à la porte de demain

 

 

 

 

 

24 novembre 2018

     Certains athées prennent un malin plaisir à démolir les évangiles. Rien de bien difficile lorsqu’on ne les croit pas inspirés et qu’on les estiment donc susceptibles d’être passé au crible de la critique, textuelle, culturelle et logique. Parce que l’Église impose à ses fidèles de croire que tout y est vrai, les athées sont logiquement incités à croire que  tout y est faux.

     L’une des cibles favorites de l’entreprise de démolition athée des croyances chrétiennes fondées sur les évangiles est la virginité de Marie mère de Jésus, que l’existence de ses frères semble remettre en question. À quoi les interprètes croyants rétorquent que dans le contexte juif de l’époque les cousins étaient des frères.

     Mais là n’est pas la question. La prétendue virginité de Marie  relève de la théologie patriarcale qui continue de régir l’approche chrétienne de la sexualité. Il faut dire qu’elle doit parler à la conscience chrétienne, et plus encore sans doute à l’inconscient néolithique d’une bonne partie de l’humanité. Cependant le témoignage du Fils de l’homme en faveur de la Vérité, de la Réalité de l’Éternel, montre que la Vérité de l’Amour n’a rien à voir avec la valeur ou la non-valeur de la virginité.

     Notre culture en voie de déchristianisation découvre l’inanité de cette croyance machiste qui fait de la femme une propriété de l’homme, auquel elle devrait soumission. On peut déceler dans ce statut de la femme chrétienne l’impact d’une religion fondée sur l’antique sacré, c’es-à-dire sur les forces cosmiques, forces du « monde » qui s’expriment chez l’humain premier par « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie », c’est-à-dire par le désir de posséder, de comprendre et de dominer (I Jean 2, 16).

     Pourtant, s’il n’y a plus « ni homme ni femme en Christ » (Galates 3, 28), il n’y a plus non plus, logiquement, ni vierge ni non-vierge. Si Marie est encore mystiquement agissante chez les chrétiens, ce n’est pas en raison de sa prétendue virginité, mais en raison de l’Amour dont elle a vécu et dont elle continue de vivre « comme les anges dans le ciel » où la virginité n’a plus lieu d’être pas plus que le mariage (Luc 20, 36).

     Le reconnaître peut faire du bien aux incroyants comme aux croyants.

 

     pourquoi veux-tu donc enlever

     les feuilles qui pourrissent

     les feuilles qui nourrissent

     à la terre et l’en priver

 

     pourquoi veux-tu prendre à la chair

     ce qui vient de la vie

     et retourne à la vie

     en sa simple poussière

 

     il est des chemins et des portes

     pour que la chair enfin

     puisse aller bien plus loin

     que vont les feuilles mortes

     au jardin où l’arbre de vie

     toujours se renouvelle

     et enchante éternelles

     celles qui l’ont suivie

 

     ne seras-tu donc que poussière

     lorsque tu seras morte

     passeras-tu la porte

     avec l’Ève dernière

 

 

 

 

 

    

    

 

 

 

 

23 novembre 2018

     En se disant « témoin de la Vérité » (Jean 18, 37), simple témoin, Yeshoua de Natsèrèt a détourné notre attention de sa personne pour que nous la tournions tout entière vers la Vérité.

     Cela est cohérent avec la Vérité dont il a témoigné puisque cette Vérité est que l’Éternel est altérité, souci de l’autre, de tous les autres et non de soi-même. Rendre un culte à Yeshoua, en faire un dieu ou l’un des héros aux mille visages (The Hero with a Thousand Faces de Joseph Campbell), c’est donc le trahir, mais aussi, ce qui est beaucoup plus dommageable, trahir la Vérité, l’Être même de L’Éternel.

     Dépersonnaliser Yeshoua et dépersonnaliser l’Éternel, c’est les offrir à tous les humains sans condition de théologie ni d’idéologie. C’est reconnaître l’égalité ontologique de tous les humains, quels que soient leur sexe-genre, leur langue, leur ethnie… N’est-ce pas ce que pourrait bien signifier, « il n’y a plus ni Juif ni non-Juif, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. Car vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates 3, 28).

     Ce qui est regrettable dans ce message de Paul, c’est qu’il identifie, et pour toute la suite de la théologie chrétienne, Jésus à Christ. Cette identification n’est cependant pas constante: il existe un texte au moins où Christ apparaît comme un être quasi éternel, intemporel en tout cas. Paul y écrit, à propos du rocher d’où Moïse aurait tiré de l’eau dans le désert, que ce rocher était Christ (I Corinthiens 10, 4. Exode 17, 6).

     C’est cependant une erreur de faire du Rocher du désert une image de Jésus, qui n’est, lui aussi, qu’une image de l’Éternel par participation à son être comme tous les humains y sont appelés. C’est ainsi que l’on peut comprendre, en reconnaissant le prophète Fils de l’homme pour ce qu’il est, ce qu’écrit Paul aux Romains: « Toutes choses œuvrent au bien de ceux qui Aiment Dieu… Il les a prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, afin qu’il soit le premier-né d’un grand nombre de frères » (Romains 8, 28s).

     Il s’agit là d’une interprétation parmi d’autres, mais qui Aime s’y reconnaît et y reconnaît la Vérité de l’Éternelle Dilection offerte à tout être. Comme on peut aussi interpréter le fait que Yeshoua se soit présenté comme le Fils de l’homme, qu’il s’est confondu avec tous les humains, peut-être, comme Jean-Paul Sartre dit à la fin des Mots, « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

 

     quatre figues violacées

     par le souffle balancées

     attendent la main gourmande

     qui saura sans réprimande

     les cueillir et savourer

     leurs raffinements fourrés

 

     il a fallu que les feuilles

     sur la terre se recueillent

     que se dégage l’espace

     pour qu’apparaissent les faces

     au soleil en liberté

     et qu’en grande altérité

     se détachent inutiles

     les vieux mythes qui rutilent

    

     ainsi lorsque se dévoile

     la substantifique moelle

     et que s’efface le doute

     dans le message que goûte

     sous le figuier dépouillé

     la dilection déployée

 

 

    

    

 

 

 

 

22 novembre 2018

     Si certaines paroles du Nouveau Testament sont vraies, si elles expriment la réalité, ce n’est pas parce qu’elles ont été prononcées par le prophète Yeshoua de Natsèrèt. Mais il les a prononcées parce qu’elles étaient vraies, parce qu’elles sont vraies, parce qu’elles seront vraies. Ce sont « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Il les a prononcées parce qu’il les a reconnues vraies, en lui-même.

     Les consciences qui reconnaissent la vérité de ces paroles le font, non parce qu’elles le croient au Fils de l’homme, qu’elles reconnaissent son autorité., mais parce qu’elles  éprouvent intérieurement l’évidence de cette vérité. Ce n’est pas dans le Nouveau Testament, mais en elles-mêmes qu’elles trouvent tout ce qu’elles y voient, comme l’a admis Pascal parlant de Montaigne: « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568).

     La personne du Fils de l’homme est sans importance, c’est la vérité dont il a témoigné qui importe. Il pourrait ne pas avoir existé, comme certains athées le prétendent, cela ne changerait rien aux paroles de vérité que le Nouveau Testament rapporte et qui parlent aux consciences indépendamment de celui auquel on les attribue.

     S’il a voulu s’appeler « fils de l’homme », terme qui en hébreu signifie simplement homme, c’est qu’il se sentait et se savait être un humain comme les autres, que sa personne ne comptait pas à ses propres yeux, qu’il était, comme il y a invité ses disciples, un « serviteur quelconque », quasi inutile (Luc 17, 10). Et non pas ce Fils d’homme que certains théologiens chrétiens sont allés dénicher chez le prophète Daniel pour faire croire à sa divinité (Daniel 7, 13s).

     (Et bien sûr, si la plume qui écrit la spiritualité de l’altérité ne dit pas son nom, c’est parce qu’elle reconnaît cette vérité et que cette vérité l’y invite.)

 

     et puisqu’il faut quoi qu’il en coûte

     à nouveau reprendre la route

     et  reprendre aussi le courage

     qu’en transmuant toutes les rages

     folles et tous les désirs fous

     on puisse enfin y reconnaître

     ce qui nous accorde de naître

     il est bon aussi d’accueillir

     la joie qui donne de mourir

 

     le nom qu’enfin plus ne possède

     qui à la dilection concède

     d’ouvrir la porte du jardin

     à qui d’autres avec dédain

     donnent le nom de cimetière

     se mêle à celui dans le vide

     qui révèle son cœur timide

     en faisant connaître anonyme

     le beau secret de l’unanime

21 novembre 2018

      « Mon Père travaille » (Jean 5, 17). Comment? Son Esprit « ne cesse de renouveler la face de la terre » (Psaume 104). Le psalmiste attribuait les mille mouvements des éléments, des vivants et des humains à l’Éternel par le truchement de son Esprit.

     On peut mettre en parallèle cette intuition avec celle de Paul, par ailleurs associée à celle du penseur poète grec Aratos de Soles (-315- -245). « Il n’habite pas dans des temples… Il n’est pas loin de chacun de nous. En effet c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être, comme l’ont aussi dit quelques-uns de vos poètes, « nous sommes aussi de sa race »… Il donne à tous la vie, le souffle et toutes choses » (Actes 17, 24-28).

     Cette présence intime, « intimior intimo« , « dans le secret », « au-dedans de vous », est le dynamisme de la matière qu’elle inspire.

     On peut au moins faire l’hypothèse que ce que nous appelons le temps, dont, comme Augustin, nous avons l’intuition mais que nous ne pouvons pas expliquer ni comprendre, est une manifestation de ce dynamisme, de cette kinêsis (Actes 17, 28, kinoumena), du conatus universel, pour parler comme Spinoza, qui anime l’univers.

     La force de l’Évolution de l’univers depuis l’origine de la matière prétendument inanimée, dans le vivant, dans le conscient, dans le spirituel, ne serait autre que l’Esprit ou le Père, l’Éternelle Dilection Agapè. La science matérialiste physique va se récrier, mais ses adeptes feraient bien de se poser la question, par exemple face à l’étrange comportement de la matière au niveau quantique (que l’on peut soupçonner d’être le lieu – non lieu de la jointure du corps et de l’âme).

 

     trois feuilles encor virevoltent

     et s’inclinent sans la révolte

     que tu voudrais leur imposer

     au lieu avec elles d’oser

     connaître l’élan qui les mène

     à rejoindre leur œcoumène

 

     c’est une danse verticale

     que demande l’esprit local

     lorsque le grand détachement  

     dont se saisissent les amants

     se poursuit afin que s’efface

     jusques à la dernière trace

     le sentier qui à travers bois

     dit l’espérance de leur foi

 

     c’est à la pesanteur que l’air

     confie le chemin de la terre

     afin qu’avec elle en douceur

     comme avec une grande sœur

     les trois feuilles enfin déposent

     toute crainte en l’amour qui ose

 

 

 

 

20 novembre 2018

     « Dieu est Esprit » (Jean 4, 24). Il a fallu que le Fils de l’homme le dise. N’était-ce donc pas une évidence pour les gens parmi lesquels il vivait? À y réfléchir, en pensant aux implications, on peut découvrir qu’il s’agit d’une annonce révolutionnaire puisqu’elle affirme qu’il n’est pas besoin de pénétrer dans un lieu sacré pour rencontrer l’Éternel. Cela signifie que tout est sacré et que rien n’est sacré, que le sacré est dépassé, que le profane (pro-fanum, hors du sanctuaire) est tout aussi rempli de la Présence de l’Éternel que le Temple, qu’il n’y a plus de Terre sacrée, de Terre Sainte, de ville sainte…

     Mais le mot Esprit, Spiritus, Pneuma, Ruah et mille autres traductions en mille autres langues est nécessairement un mot mashal, comme le mot Père, qui curieusement lui est d’ailleurs associé dans le Veni Sancte Spiritus: « Veni pater pauperum« . On peut se demander si tous les humains se font la même idée de l’Esprit en des lieux et des temps différents. C’est fort improbable. Quelle idée nous en faisons-nous nous-mêmes? Cette idée peut-elle évoluer?

     Si l’Esprit est l’Éternel Amour comme l’est le Père des cieux, Il est présent à l’intime de toutes choses et de tout être. Ici maintenant, partout toujours.

     Selon la pensée iranienne de l’imaginal étudiée par Henry Corbin, il existe un chemin possible entre le sensible et l’intelligible, entre le concret et l’abstrait, entre l’objet et l’idée, entre le physique et le métaphysique. C’est l’imagination imaginale, vraie, imaginatio vera. La Présence insensible de l’Éternel peut s’imaginer et ainsi se donner à ressentir, à nous émouvoir.

     L’esprit, le souffle, l’air que nous inspirons et expirons comme le vent qui souffle çà et là dans la brise et dans la tempête peuvent devenir pour nous l’Éternel « présent dans le secret » (Matthieu 6, 4), aller jusqu’à nous envahir, à nous submerger d’émotion et à se faire notre force d’Aimer. L’air, le souffle de la terre ne nous pénètre-t-il pas par la bouche et le nez, par les poumons, par le sang jusqu’à la dernière cellule de nos entrailles et de nos os?

 

     le souffle en l’éolienne

     comme celui qui mène

     le nuage au travail

     est la force que vaille

     que vaille notre monde

     dit de l’âme profonde

 

     la journée de tempête

     comme celle de fête

     où la brise en douceur

     s’en annonce la sœur

     nous supplie que l’emporte

     véhément vers la porte

     du royaume le cœur

     pur pour en voir sans peur

     monter du fond des choses

     le parfum de la rose

 

     ce que veut l’éolienne

     c’est que jamais n’aliènent

     sa force de travail

     les gardes du portail

     du prince de ce monde

     mais que l’amour s’y fonde

 

 

 

19 novembre 2018

     À verser au dossier de l’impersonnalité de l’Éternel Amour dans les paroles du Fils de l’homme:

« Bienheureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde ». « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ». « Demandez et il vous sera donné ». « Cherchez et vous trouverez ». « Frappez et il vous sera ouvert » (Matthieu 5, 7. 7, 1s, 7s). « Donnez et il vous sera donné: une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, car on utilisera pour vous la même mesure que celle dont vous vous serez servi » (Luc 6, 38).

     Certes, on trouve aussi la dimension personnelle de cette automaticité de l’autre et du soi. Dans le Notre Père bien sûr: « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi, mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos fautes » (Matthieu 6, 12, 14s).

     On peut tout de même arguer qu’il y a là autant automaticité que réciprocité. Ne retenir que la réciprocité, c’est perdre ce que l’automaticité apporte à notre conscience et à notre connaissance de l’Éternel.

     Il est pourtant significatif que la plupart des gens ne semblent pas prêter attention à cette automaticité impersonnelle. Lorsque Yeshoua a dit au paralytique, « tes péchés te sont remis », les témoins de la scène ont cru que c’était lui, Yeshoua, qui avait remis les péchés, alors qu’il n’avait fait, avec sa clairvoyance de prophète, que reconnaître l’attitude du paralytique (Matthieu 9, 2). Cette erreur de perception apparaît également dans la scène de la pécheresse pardonnée, non par la prétendue puissance extérieure du prophète, mais par l’Amour partagé : « Ses nombreux péchés sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé » (Luc 7, 47).

     Il y a profit à toujours interpréter les paroles du Fils de l’homme en termes d’impersonnalité autant qu’en termes de personnalité, sachant d’ailleurs que l’Éternel Amour est en-deçà au-delà de ces concepts.

    Parmi les retombées possible de la prise de conscience de l’automaticité impersonnelle de l’Amour, il y a celle d’interpréter à nouveaux frais la « présence dans le secret » (Matthieu 6, 3s). Et que penser dans cette optique, du mystérieux, « ne nous induis pas en tentation / ne nous mets pas à l’épreuve, mê eisenégkês êmas eis peirasmon » (Matthieu 6, 13)?

 

     l’autre avec l’une

     la belle brune

     et le colvert

     vont de concert

     dessus la mare

     en leurs égards

    

     que disent-ils

     et que distille

     ces fines bêtes

     en tête à tête

 

     toi qui regardes

     et qui prend garde

     de t’approcher

     et de chercher

     à les comprendre

     il faut attendre

     que vienne l’heure

     où ces deux cœurs

     avec ton âme

     diront leur flamme

 

     l’air qu’ils expirent

     que tu inspires

     en se mêlant

     sont les amants

     de l’aventure

     qui longue dure

     dans l’inconnu

     des âmes nues

     au beau mystère

     de notre terre

 

 

 

18 novembre 2018

     La perception du monde métaphysique, ou plus simplement, spirituel, est de l’ordre de l’intuition et non de l’intelligence, et son expression première est de l’ordre de la parabole, du mashal, de l’image, et non du concept.

     C’est ainsi que nous pouvons nous efforcer de reconnaître ce que cache-révèle le mot « Père » utilisé par le Fils de l’homme pour parler de l’Éternel et de la relation qu’ils entretiennent. C’est une personnalisation d’un Être personnel-impersonnel ou ni impersonnel ni personnel, en-deçà au-delà de la notion de personne humaine.

     Notre reconnaissance de l’Éternel ne peut se focaliser sur un mot, Père, sauf à l’aborder comme mashal. Qu’est-ce en effet qu’un père si intime, « Père toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21) et « qui m’a vu a vu le Père » (Jean 14, 9) ? Et ce « père » est à reconnaître, en espérance du moins, en nous aussi comme-avec ce prophète: « tous un comme toi, Père, es en moi et moi en toi, tous aussi un en nous. Qu’ils soient un comme nous sommes un, » « mon père et votre père, mon dieu et votre dieu »(Jean 17, 21s, 20, 17)

     C’est le père « présent dans le secret », le « royaume au-dedans de vous » (Luc 17, 21). Cette non-dualité advaïta de l’Être éternel et des êtres temporels a été repérée par les théologiens qui ont tenté de conceptualiser la relation entre le dieu et l’homme en Jésus-Christ, relation « sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation » (Concile de Chalcédoine de 451).

     On peut juger cette conceptualisation maladroite en sa démarche autant qu’en son résultat: elle est réflexive au lieu d’être intuitive et elle limite l’union à un dieu unique et à un homme unique alors que cette union est destinée à s’étendre à toute conscience avec l’Éternel, à la mesure de la participation de l’être de la première à l’Être du second dans l’Amour.

     C’est une union à vivre au-delà du concept de Chalcédoine mais aussi de l’image du Père. À vivre, c’est-à-dire à Aimer en serviteurs-servantes respectueuses et affectueuses de tout être. Aimer ainsi c’est connaître « Dieu », et ne pas Aimer ainsi c’est le méconnaître (I Jean 4, 8). Et qu’importe si nous ne comprenons pas grand-chose à « l’union hypostatique » et au « Mystère de la Sainte Trinité » que les conciles et autres théologiens ont, à tort, cherché à conceptualiser, réussissant, entre autres, à diviser les Églises.

 

     quelle topaze choisie

     par l’horizon engloutie

     en une belle lenteur

     seyant à son inventeur

     s’en va porter d’autres teintes

     que celle ici-bas éteinte

 

     elle nous est si connue

     que le regard prévenu

     s’envahit de majesté

     comme dans l’éternité

     un dieu venu sur la terre

     se replonge en son mystère

 

     dans le silence nocturne

     qui accompagne son urne

     la paix descend en douceur

     comme cette grande sœur

     qui s’attarde près du lit

     devant son frère endormi

 

     le souvenir des couleurs

     qui illumine son cœur

     fait de la nuit qui s’avance

     cet anneau de l’espérance

     que la terre porte au doigt

     dans l’alliance de sa foi

 

 

17 novembre 2018

     On peut lire l’évangile de Jean en ce qu’il a de distinctif face aux trois synoptiques. Le plus remarquable, c’est peut-être l’absence de ce que l’Église catholique appelle la consécration au cœur du sacrifice de la messe. Pourquoi cette absence?

     Un théologien chrétien répondra facilement: pourquoi Jean en aurait-il parlé puisqu’elle avait déjà été racontée par Matthieu, Marc et Luc? Tout de même, cette absence donne à penser. Si cette Cène était si importante, pourquoi l’avoir omise?

     Ce que l’on trouve à la place, c’est la scène, unique, du lavement des pieds, solennellement annoncée: « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père et ayant aimé ceux qui lui appartenaient dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême – eis télos êgapêsen autos – Et il n’est pas question de mort sacrificielle dans ce départ imminent, mais simplement de retour à son Père: « Jésus savait que le Père avait tout remis entre ses mains, qu’il était venu de Dieu et qu’il retournait à Dieu » (Jean 13, 1, 3).

     En lavant les pieds de ses disciples, Yeshoua a accompli un geste mashal, un geste de prophète conforme à son être, en expression de ce Père (mashal) qu’il n’avait cessé d’imiter (Jean 5, 17, 19. 8, 38). Le « dieu » serviteur, servant à table (Luc 22, 27, 12, 37) s’est révélé en son prophète, tel qu’en lui-même enfin. C’est le « dieu » Amour, et le Royaume annoncé, la bonne nouvelle, c’est que l’Éternel est Amour et non Puissance cosmique, que la Vie Éternelle n’est rien d’autre que de participer à cet Amour. « Qui Aime connaît l’Éternel, qui n’Aime pas ne le connaît pas. » (I Jean 4, 8)

 

     invinciblement l’automne

     passe le témoin entonne

     le murmure de l’hiver

     en écho à l’univers

     en sa marche irréversible

     vers l’au-delà de sa cible

 

     ces feuilles qui disparaissent

     sans même qu’y apparaisse

     la légère différence

     au milieu de la constance

     jamais plus ne reviendront

     puisque rien ne tourne ne rond

            

     les arbres aussi grandissent

     sans que jamais ne finisse

     au décès la descendance

     où chaque nouvelle enfance

     lance la belle aventure

     inouïe de son futur

 

 

     et lorsque arrive son heure

     la chair ou non tout en pleur

     s’abandonne sans retour

     au dernier mot de l’amour

     comme servante inutile

     désormais tout immobile

 

 

16 novembre 2018

     Comment va-t-on accuser Paul d’avoir méconnu le Royaume? Comment l’expliquer? Selon l’expérience d’Athènes, il a préféré négliger la Présence pérenne active dynamique vitale de l’Être dans les êtres au profit du mythe de la résurrection. La résurrection était sa passion, le fondement de sa foi et de sa prédication. On le voit bien dans ce long texte de la première lettre aux Corinthiens où il s’emballe contre ceux qui la mettent en doute: « Si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et vaine aussi est votre foi. » Et il  donne à ressentir la véhémence de son indignation face à ceux qui hésitent à croire à la résurrection. (I Corinthiens 15, 12-58).

     Sa conversion ne s’est-elle pas opérée dans le face à face avec le ressuscité sur le chemin de Damas? (Actes 9). « Il m’est apparu, à moi aussi… » (I Corinthiens 15, 8).

     Malgré certaines réticences de ses auditeurs, et pas seulement parmi les philosophes athéniens mais aussi parmi ceux des disciples qui hésitent à y croire, comme on le voit à travers sa déclaration passionnée, on peut comprendre que ses auditrices et auditeurs du monde grec aient accueilli cette croyance dont dépend l’attente, l’espérance du retour du Christ qui nourrit encore la foi d’un certain nombre de chrétiens.

     Le monde gréco-romain de l’époque vivait en effet parmi le culte de divinités qui ne répugnaient pas à mourir et à ressusciter comme à s’incarner dans des mortelles, vierges de préférence. La pratique des sacrifices était, elle aussi, omniprésente. Mais si l’on excepte l’épitre aux Hébreux, dont on peut d’ailleurs douter qu’elle soit de lui, Paul n’a pas proposé l’idée de la réactualisation de la Cène comme un sacrifice. C’est ailleurs que chez lui qu’il faudrait rechercher l’origine du « sacrifice de la messe ».

     Cette observation de la pensée de Paul ne rend donc raison que très partiellement de la méconnaissance du Royaume par l’Église primitive. Nous ne pouvons cependant pas admettre que le Fils de l’homme ait été autre chose qu’un prophète. Sa prétendue prêtrise est une invention du milieu sacerdotal. Et sa royauté n’est à reconnaître que comme un mashal. On le voit dans sa réponse à Pilate: « Pilate lui dit donc, tu es roi alors ?  Jésus répondit, « tu as raison de dire que je suis roi. La cause de ma naissance, la cause de ma venue dans le monde, c’est le témoignage de la vérité » (Jean 18, 37). Curieuse royauté, dira-t-on, et qui ne ressemble guère à l’idée que l’on se fait intellectuellement de la royauté.

     C’est sans doute dans l’évangile de Jean que nous pouvons trouver les plus belles expressions de la bonne nouvelle du Royaume. C’est cet évangile que nous avons le plus de profit à lire et relire en lectio divina, d’une oreille intuitive plutôt que réflexive.

 

     poule d’eau belle qui pédale

     à la surface de l’étang

     n’es-tu pas parmi les étants

     qui se faufilent au dédale

     qu’Icare étourdi voulut fuir

     d’un sang qui ne saurait mentir

 

     n’es-tu pas en tout ainsi faite

     l’or d’une mélodie parfaite

     qu’à te regarder te mouvoir

     on entend bruire et presque voir

     ce qi se chante aux cieux ouverts

     pour les anges de l’univers

 

 

 

15 novembre 2018

     La méconnaissance du Royaume par l’Église primitive a-t-elle été voulue, délibérée? On peut au moins en faire l’hypothèse à titre d’expérience de pensée.

     Les premiers chefs de l’Église étaient des Juifs forcément empreints de théologie juive, même s’ils n’étaient pas docteurs de la Loi. Et ils étaient entourés de Juifs opprimés par l’occupation romaine qui devait provoquer chez la plupart une certaine résistance culturelle. Certains d’ailleurs prônaient même la résistance armée, les zélotes, dont faisait peut-être partie Simon, dit le zélote ou le zélé (Luc 6, 15).

     Psychologiquement, ces gens-là n’auraient pas pu abandonner leur judaïsme sans éprouver un sentiment de culpabilité, de trahison. Ils ne pouvaient abandonner le Temple et les sacrifices. Ils ont alors réussi ce qui nous apparaît comme un tour de force intellectuel, mais qu’ils n’ont peut-être réalisé qu’instinctivement, sans véritable réflexion ni décision claire: transformer, interpréter l’assassinat du prophète Yeshoua comme le sacrifice volontaire d’un grand-prêtre. C’est ce dont témoigne la bien nommée Épître aux Hébreux.

     On peut dire qu’il y avait eu des précédents à cette récupération. Yeshoua avait comme par avance accusé ses auteurs en s’en prenant à ceux qui refusaient son témoignage de prophète: « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens, hypocrites! Car vous bâtissez les tombeaux des prophètes et vous ornez les monuments des justes, et vous dites, « Si nous avions vécu à l’époque de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour verser le sang des prophètes. » Vous témoignez ainsi contre vous-mêmes que vous êtes les descendants de ceux qui ont tué les prophètes. Portez donc à son comble la mesure de vos ancêtres » (Matthieu 23, 29-32) en me tuant, moi le prophète.

     Ont-ils opéré cette imposture de la récupération en pleine conscience et en toute bonne conscience? Peut-être, peut-être pas, mais au fond peu importe. Les apôtres et les autres premiers disciples d’origine judaïque n’étaient pas prêts à abandonner le sacerdoce, et ce sacerdoce a dirigé la réflexion théologique jusqu’à nos jours.

     On peut verser au dossier de cette réflexion sur le non-abandon du sacerdoce, du  sacrifice et des sacrements qui garantissent à l’Église son pouvoir le fait que des voix autorisées dans cette même Église continuent d’affirmer avec force que la Loi, la Tora, doit être conservée dans ses moindres détails, sans d’ailleurs conformer leur comportement à cette affirmation péremptoire. (cf. Matthieu 5, 18).

 

     La théologie de Paul, elle, s’est détachée de la théologie judaïque, et elle s’est adaptée au contexte non-juif, grécisant, « païen »…

 

     dans les mimiques du feuillage

     où tu penses voir un visage

     aux figures si expressives

     à les reconnaître si vives

     tu interroges la présence

     qui leur donne leur dernier sens

 

     vois donc la présence dernière

     ou tout aussi bien la première

     qui en son sourire ineffable

     si discret que peu sont capables

     de la ressentir et la vivre

     jusqu’à l’extase qui rend ivre

 

    

    

 

14 novembre 2018

     On peut se demander pourquoi l’intuition, le témoignage, la bonne nouvelle, la leçon donnée par le Fils de l’homme Yeshoua de Natsèrèt n’a pas été apprise ou a été si mal apprise et si mal retenue par l’Église primitive.

     Il faut bien se poser la question si l’on reconnaît dans la Spiritualité de l’Altérité l’expression juste et vraie de cette intuition, à l’encontre de ce qu’enseigne l’Église depuis tant d’années.

     La révolte de Luther, Calvin et quelques autres aurait pu être une occasion pour la théologie chrétienne de se remettre en question, mais l’Église catholique romaine a réagi par un raidissement obstiné et avec une violence extrême qui, en elle-même, était significative de sa non-reconnaissance de l’intuition de l’Amour de pure Altérité.

     Les textes du Nouveau Testament portent la trace d’une résistance originelle à l’intuition du Fils de l’homme, les signes d’une volonté de maintenir la Loi contre la Grâce. Le texte le plus évident est celui où il est dit, « je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir » interprété d’une part comme le maintien de la lettre « jusqu’au moindre yod, au moindre signe de la Tora » (Matthieu 5, 18) et d’autre part comme « on vous a dit… mais moi je vous dis » répété quelque six fois.

     Le langage du Fils de l’homme est celui d’un prophète parlant en meshalim, en opposition au langage des prêtres parlant en langage littéral. Et le langage en meshalim n’est pas à comprendre intellectuellement, mais a connaître intuitivement. C’est comme tel, semble-t-il, que Yohanân l’a reconnu. Yeshoua a dit, « Si ton œil, le droit, te fait trébucher, arrache-le et jette-le loin de toi » (Matthieu 5, 29) et « la lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est intact, tout ton corps est lumineux. Mais si ton œil est criminel (ponêros: mauvais, malin, méchant), tout ton corps est ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi s’enténèbre, quelle est grande, la ténèbre!  » (Matthieu 6, 22s). Yohanân a pu parler du « désir des yeux » selon « le monde », c’est-à-dire de la libido sciendi comme l’a interprété Augustin, désir qui voit toutes choses pour les comprendre, les prendre, les posséder et dominer en association avec le « désir de la chair, libido sentiendi » et « l’orgueil de la vie, libido dominandi« . Sa lecture est celle des meshalim.

     Le message du Fils de l’homme, sa bonne nouvelle (euaggélion), est l’expression d’une intuition, et on doit l’accueillir comme telle, non en cherchant à la comprendre mais en voulant y communier. On ne communie à la Vérité, on ne connaît Dieu, qu’en Aimant : « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8).

     La lecture littérale, conceptuelle, des paroles de Yeshoua est erronée, charnelle, et l’est donc aussi la théologie fondée sur elle. La lecture mashal, intuitive, est vraie, spirituelle… car « Dieu est esprit » (Jean 4, 24). On peut sans doute expliquer en partie l’échec de l’Église primitive à reconnaître la Vérité annoncée par Yeshoua par cette lecture littérale, conceptuelle, qui était celle des prêtres.

 

     pour qui donc cette haie d’honneur

     de feuilles hautes en couleur

     au bord du chemin qui s’enfonce

     parmi les ajoncs et les ronces

     dans la forêt aux cent détours

     de la grâce et du grand amour

 

     c’est la beauté qui nous entraîne

     avec la mariée dont la traîne

     balaye les moindres soucis

     avec les peines sans merci

     d’un passé d’antiques poussières

     et de boues de vieux cimetières

 

     aux épousailles de la mort

     la feuille en accueillant son sort

     oublie l’idée du sacrifice

     dont on a fait un artifice

     pour dominer et posséder

     les âmes trop promptes à céder

 

     feuilles splendides sang et or

     en franchissant votre décor

     sur le chemin définitif

     vous dites aux cœurs attentifs

     d’apprendre à voir et reconnaître

     l’amour enfin qui vient de naître

 

 

 

13 novembre 2018

     Reconnaître que nous n’avons d’intelligence, de beauté, de bonté, de force, « de vie, de mouvement et d’être » (Actes 17, 28) que par participation permanente à l’Intelligence, à la Beauté, à la Bonté, à la Force, à la Vie, au Mouvement (Jean 5, 17?), à l’Être éternel infini n’entraîne pas une attitude religieuse d’adoration, de soumission, de fascination et d’épouvante (Ce n’est pas le catéchisme de naguère qui nous apprenait que « Dieu voit tout, qu’il connaît jusqu’à nos plus secrètes pensées » et qui remplissait certains d’entre nous de fascination et de crainte). Il n’y a au vrai que l’Amour – c’est sans doute le moins mauvais mot pour en parler, quoiqu’on puisse aussi utiliser le mot « dilection ». Dieu est mort, vive Aimer, vive Dilection.

     L’Amour n’est ni possesseur ni dominateur. Il n’est pas du « monde, ni du désir de la chair ni de l’orgueil de la vie, ni de la libido sentiendi ni de la libido dominandi, pas même de la libido sciendi, du désir des yeux » qui veut comprendre, c’est-à-dire posséder et dominer intellectuellement (I Jean 2, 15s). L’Amour Agapè, la Dilection, est serviteur servante quelconque, « inutile » au point de se voiler dans l’anonymat (cf. Isaïe 45, 15. Luc 17, 10. 22, 27. 12, 37. Jean 13, 1-8).

    En symbolique chrétienne, Aimer est tellement plus proche de l’Enfant Jésus que du Christ Ressuscité.

 

     loin de votre rancœur

     et de votre amertume

     voici tout opportune

     la servante au grand cœur

 

     on a peine à la voir

     elle est si effacée

     qu’on la peut remplacer

     sans s’en apercevoir

     par une simple idée

     que l’on cherche à comprendre

     et qu’on finit par pendre

     prêt à la suicider

 

     qui pourtant a des yeux

     et a appris à voir

     dans la nuit la plus noire

     voit son étoile aux cieux

 

     est-ce elle réellement

     n’est-elle pas plutôt

     ce trou noir qui bientôt

     annoncera l’amant

 

12 novembre 2018

     Parler ou agir? Parler et agir.

     « Paroles, paroles, paroles… » Il ne s’agit pas de répéter « Seigneur, Seigneur, mais de faire la volonté de mon Père céleste » (Matthieu 7, 21). On peut prononcer d’impressionnants discours devant la tombe d’un soldat inconnu (sous un arc de triomphe qui célèbre des victoires militaires), organiser des conférences internationales pour la paix et, en même temps, vendre des armes qui tuent et affament les enfants du Yémen. Mais aussi, « Si vis pacem, para bellum / Si tu veux la paix, prépare la guerre » et donc affuter ses armes nucléaires et leurs lanceurs.

     Avant cependant d’accuser l’autre, il est bon de s’accuser soi-même et, accusant l’autre, de reconnaître que nous prenons part à sa vilenie. Peut-être se souvenir de la paille et de la poutre (Matthieu 7, 3).

     Et pourtant il faut bien tenter de convaincre et se convaincre que les armes devraient se taire au profit du dialogue et des concessions mutuelles, espérer contre toute espérance que nous finirons par « casser les épées pour en faire des socs et les lances pour en faire des serpes. » Mais « les riches sont violents, les habitants disent des mensonges, leur langue est duperie dans leur bouche. »  (Michée 4, 3. 6, 12).

     « Faire la volonté du père céleste? » « Il t’a montré, ô humain, ce qui est bien, ce que te demande le Seigneur: agir selon le droit, aimer la miséricorde et marcher humblement avec ton dieu. » (Michée 6, 8).

     Chacune chacun à sa place à sa mesure est invité à agir et aussi à parler (Quand dire, c’est faire. To do things with words) en s’efforçant de le faire avec la perfection de l’Être qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, « aimant  jusqu’à ses ennemis » par la force de la volonté animée par l’Esprit.

     Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi…

 

     le jardin qui s’égoutte

     dans l’âme qui écoute

     donne au merle la note

     qui s’enchante ou sanglote

     dans le calme du soir

     pour le bel au revoir

 

     car la nuit passera

     et le jour reviendra

     avant qu’une autre nuit

     vienne briser l’ennui

     de la satisfaction

     de notre dévotion

     à trouver le plaisir

     en tuant le désir

 

     qui ouvrira la porte

     pour enfin que l’on sorte

     de la triste alternance

     qui va et vient de chance

     à malchance de guerre    

     comme jadis naguère

 

     au jardin s’égoutter

     chanter et sangloter

     le merle dans le cœur

     pour la suite des heures

     va poursuivre la marche

     de l’amour d’arche en arche

 

11 novembre 2018

     Principe de similitude et principe d’identité sont faits pour s’entendre, et il nous est bon de nous former à leur œcuménisme en transdisciplinarité intégrale.

    Gaston Bachelard est un cas d’école, lui qui a su être poète et métaphysicien sans rien lâcher de son intérêt pour la physique. On peut cependant se demander s’il a vraiment su faire dialoguer les deux forces de son esprit ou si c’est nous qui, le connaissant mal, lui reprochons d’avoir maintenu le mur infranchissable que la science matérialiste physique occidentale a érigé entre l’intelligence, sujet de la réflexion, et la beauté, sujet de l’intuition.

     La quatrième de couverture de L’Intuition de l’instant nous dit que cet essai est « une excellente introduction à une philosophie originale où le poème et le théorème ne s’excluent pas. » C’est une invitation à l’œcuménisme des pensées.

     Il  ne s’agit pas seulement de sortir l’intuition du bannissement auquel le réduisent les consciences qui la traitent de mystérieuse et de calamiteuse, mais aussi de rechercher la porte sur le seuil de laquelle elle peut converser avec l’intelligence.

     On sait que bien des ornithologues sont des gens fascinés par les oiseaux, par leur beauté comme par leur intelligence, et aussi par le je-ne-sais-quoi qui les enthousiasme sans raison. Mais ils se font connaître par des études scientifiques qui, par exemple, réduisent leurs chants à des menaces agressives et à des appels amoureux. Leur intuition est pour ainsi dire vaincue par leur intelligence.

     Lorsque le Fils de l’homme invite à considérer les oiseaux du ciel et les fleurs de la terre, on retient surtout la confiance qu’ils devraient nous inspirer envers le « Père céleste ». On néglige de voir à la fois l’intelligence et la beauté qu’ils manifestent en participation à l’Intelligence et la Beauté éternelles.

     Nous ne devons pas nous restreindre à la confiance en la « Providence », ni même à la bonté de l’Être qui « seul est bon » (Luc 18, 19), mais penser aussi à la beauté, à l’intelligence, à la force présentes dans les oiseaux, les fleurs et tous les êtres en participation à l’Être qui seul est intelligent, beau et fort comme il est seul à être bon, et qui est l’Être « en qui nous  avons notre être » (Actes des Apôtres 17, 28).

 

     tout frémissant

     d’or et de sang

     l’arbre d’automne

     partout entonne

     le vrai refrain

     du temps sans fin

     où nulle guerre

     n’est la dernière

     mais dit le temps

     des jeux d’antan

     où toute haine

     rime avec aime

10 novembre 2018

     Lorsque l’écrivain Jean-Claude Carrière dit que « la poésie nous emmène là où l’intelligence ne peut aller », il parle sans doute d’expérience et il est profitable de l’écouter. Rares malheureusement sont les philosophes, producteurs de concepts, qui reconnaissent cette vérité.

     Par similitude, on reconnaît ici l’exultation du Fils de l’homme découvrant que le Royaume n’ouvre pas sa porte « aux sages et aux intelligents » (Luc 10, 21).

     Faut-il y insister? L’intelligence est maîtresse du monde physique alors que l’intuition ouvre au monde métaphysique. C’est ce qu’a pu affirmer Henri Bergson à la suite d’Emmanuel Kant. Une métaphysique sans intuition court à l’échec, quelle que soit la puissance de l’intelligence des consciences qui prétendent y accéder. Il est vrai cependant que certains, qui disent ne s’occuper que de concepts, s’appuient parfois inconsciemment ou subrepticement sur des images et tiennent des discours où la rythmique rhétorique ressortit à la poétique.  (De même certains mathématiciens – on peut penser à Henri Poincaré – reconnaissent le rôle de l’intuition dans leurs découvertes et ne boudent pas leur plaisir lorsqu’ils découvrent des solutions élégantes qui ressortissent à la beauté autant qu’à l’intelligence.)

     La poésie? Du rythme et des images, au moins l’une ou l’autre, au mieux les deux, et un concept réduit à la portion congrue.

     Bannir la poésie de la pensée théologique, comme de la pensée philosophique, c’est risquer de se retrouver au ban du Royaume avec « les sages et les intelligents. »

 

     cet incessant remuement

     des ramures que l’amant

     en un souffle passionné

     vient ici conditionner

     dit les plaisirs et les pleurs

     en ramages de couleurs

 

     dans le secret de l’automne

     où les feuillages s’étonnent

     de découvrir inutile

     une beauté qui rutile

     ressens l’incessant appel

     de la présence éternelle

 

     le remuement où se bouge

     la mélodie ocre et rouge

     doucement murmurant pause

     pour l’effet et pour la cause

     quand le souffle de l’amour

     s’y avance sans retour

 

9 novembre 2018

     Irrationalité de l’athéisme? Il est curieux que l’on puisse penser que le principe de causalité se détruit lui-même en un cercle vicieux. Parce qu’il est fondé sur le principe d’identité, le principe de causalité n’est pas circulaire, mais linéaire. Toute cause est causée par une cause plus forte qu’elle, un être ne peut se donner de lui-même un supplément d’être. C’est ce qui fait que le réductionnisme est irrationnel puisqu’il prétend que l’oxygène et l’hydrogène suffisent à produire de l’eau, dont les propriétés excèdent celles de ses deux composantes physico-chimiques. Encore une fois, le non-être, la « négation » comme dit Montaigne, ne peut produire de l’être. Il existe donc une échelle des causes qui monte nécessairement vers une cause qui est la plénitude de l’être, l’Être de l’être, éternelle et infinie.

    Cela n’a que peu de chose à voir avec les divinités, en particulier la divinité judéo-chrétienne, qui n’est pas la cause première mais une expression imaginée des forces cosmiques d’attraction et de répulsion à l’œuvre à toutes les étapes de l’évolution de l’univers, y compris de la nôtre. Cette expression binaire est celle du sacré fascinant et terrifiant tel que l’a étudié Rudolf Otto et que l’on trouve chez Pascal sous la forme de la miséricorde et de la justice aussi « énorme » l’une que l’autre (Pensées, éd. Sellier 680, p. 458).

     La cause première n’est cependant pas un concept abstrait. Elle s’exprime en tous les êtres en ce que nous qualifions de positif: leur intelligence, leur beauté, leur bonté, leur force…, qui n’a d’être que par participation causale. Dès lors tout être dont notre sensibilité apprécie l’intelligence, la beauté… nous parle à mots couverts, et nécessairement, de l’Éternelle Intelligence, parfaite, de la l’Éternelle Beauté, indépassable… et peut nous réjouir et nous faire trouver en elle notre complaisance.

      On peut admettre qu’un être est d’autant plus intelligent, plus beau… qu’il participe davantage à l’intelligence parfaite, à la beauté parfaite… à ce, sans doute, que Platon appelait les idées éternelles.

     On peut selon cette logique affirmer qu’un / une artiste ne copie pas ce qu’elle découvre dans la nature, mais l’imagine et tente de l’exprimer selon l’image parfaite qu’elle en a en secret. (Une / un artiste est ici une conscience pour qui la beauté est essentielle à son art, en est la condition nécessaire bien que non suffisante, et qui ne saurait avaliser l’idée que la beauté n’a rien à voir avec l’art.)  

 

      pas de musique sans silence

      pas de silence sans musique

     des sphères qui au fond du cœur

     murmurent indiciblement

     le nom sans non de leur amant

     évoluant au fil des heures

 

     nulle musique ne lui plaît

     pleinement sauf à lui parler

     de celle qui en l’éternelle

     s’entoure de ces chœurs des anges

     à qui elle donne en échange

     la harpe de ses doigts mortels

8 novembre 2018

     Joseph Campbell repère dans les gardiens des temples antiques ou orientaux la présence des désirs et des craintes à leur porte (eros et thanatos). « Un trait essentiel des arts des temples, que ce soit dans l’Antiquité ou de l’Orient est ce trait du seuil: deux gardiens (sous une forme humaine ou animale) avec un portail entre les deux à l’entrée de l’enceinte sacrée… » Ainsi du temple japonais du Bouddha Mahavairochana à Nara:   »L’approche par le sud est gardée par un portail imposant, avec de chaque côté, un gardien ayant la forme d’une grande statue en bois de quatre-vingt mètres de haut. Ces statues ont une attitude menaçante et elles sont armées. La bouche de l’une d’elles est ouverte, celle de l’autre est fermée. Elles ont un aspect effrayant… Ce sont les homologues, dans l’imagerie bouddhiste, des chérubins placés par Yahweh à la porte d’Eden pour garder ‘le chemin de l’arbre de vie.’ Mais  » dans le monde bouddhiste, on dit au fidèle de s’avancer entre les deux gardiens et de s’approcher de l’arbre sans crainte. » (The Mythic Dimension, p. 202).

     Entré dans le temple, le fidèle « reconnaît la leçon du « Bouddha assis la main droite levée dans le geste du « ne craint pas » et la main gauche dans le geste du ‘don (boon bestowing)’. Nous ne devons pas être intimidé par la menace de mort des deux gardiens, mais rejeter la peur de la mort et entrer dans la connaissance de sa propre bouddhéité » (op. cit., p. 203).

     « Ce qui exclut l’homme de la connaissance de son immortalité, ce n’est pas la colère d’un dieu extérieur, mais le déséquilibre (maladjustment) de son propre esprit » (op. cit., p. 147).

 

     Voilà bien de quoi alimenter notre rumination à la lumière du message de Fils de l’homme qui, par l’Amour, nous libère de la peur de la mort (et non de la mort par son sacrifice). Qui Aime ne craint pas: « Il n’y a pas de crainte dans l’Amour; mais l’Amour parfait chasse la crainte, car la crainte implique la punition – la Genèse présente la mort comme la punition du péché (Genèse 3, 3s, 19) – Celui qui éprouve de la peur n’est pas parfait dans l’Amour. Quant à nous, nous Aimons parce qu’il nous Aimés le premier » (I Jean 4, 18s).

 

     sur la croûte du pain doré

     le regard contemple honorée

     cette beauté de l’éternelle

     qui invite à l’art les mortelles

 

     la boulangère a des euros

     que ne rapporte pas de trop

     si on y compte la beauté

     que lui prête l’éternité

     l’œuvre dans ses yeux et ses doigts

     gratuitement et de plein droit

 

     la beauté ne s’achète pas

     si ce n’est en ce que n’est pas

     sa merveille spirituelle

     mais sa présence matérielle

 

     avant de manger le bon pain

     le regard qui contemple plaint

     la beauté qui rejoint le ciel

     jusqu’à son idée éternelle

     

7 novembre 2018

     Le dieu judéo-chrétien (et musulman) est un dieu cosmique comme les autres: force d’attraction philia et force de répulsion neïkos, amour et haine, eros et thanatos. On peut en rechercher des expressions dans la Bible.

     « Jacob, je l’ai aimé, mais Ésaü, je l’ai haï » (Malachie 1, 2s)

     « Je chanterai la miséricorde et la justice » / « Je chanterai la bonté et le droit »  pour Segond 21 / « Je poétise le chérissement et le jugement » pour Chouraqui (Psaume 101, 1). Si l’auteur de ce psaume s’en prend aux méchants, aux médisants, aux orgueilleux, aux menteurs avec tant de violence, tout en se croyant, il semble bien, exempt de ces négativités, c’est qu’il croit en un dieu capable de malveillance et de colère autant que de bienveillance et de douceur, de justice que de miséricorde:

« J’aurai les yeux sur les fidèles du pays pour qu’ils habitent près de moi; celui qui marche dans la voie des hommes intègres sera à mon service. Celui qui se livre à la fraude n’habitera pas dans ma maison; celui qui dit des mensonges ne tiendra pas devant moi. Chaque matin, je réduirai au silence tous les méchants du pays, pour supprimer de la ville de l’Éternel tous ceux qui commettent l’injustice. » (Psaume 101, 6-8)

     « L’Éternel garde tous ceux qui l’aiment, mais il détruira tous les méchants » (Psaume 144/145, 8).

     Telle est la « perfection / l’intégrité » (Psaume 101, 2, 6) de l’Éternel et des consciences qui en font leur dieu. Certes on peut dire que ce dieu est « lent à la colère et plein d’amour » (Psaume 102/103, 8), mais la colère fait tout de même  partie de son « tempérament ».

     C’est ce dieu-là qui remplissait la conscience d’un Pascal jusqu’à le conduire à l’extase frémissante et tremblante: « Joie, joie, pleurs de joie… que je n’en sois jamais séparé » (Pensées, éd. Sellier 742), et jusqu’à l’effroi devant les conséquences du péché originel : « Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (op. cit., 680, p. 458)

 

     La perfection, l’intégrité du « dieu » du Fils de l’homme, elle, est de faire lever son soleil sur les méchants et sur les bons…et c’est à cette perfection que sont appelées celles et ceux qui y croient: « Soyez donc parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 45, 48).

     Ce « dieu » ne demande aucun sacrifice, contrairement au dieu de l’Église qui célèbre et actualise le prétendu sacrifice du Christ pour « de son père apaiser le courroux » (« Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle… »)

 

     que serait la nuit sans le jour

     que serait le jour sans la nuit

     et la lumière sans le noir

     des trous où l’on ne peut rien voir

 

     dans la mécanique du monde

     où les atomes et les ondes

     cachent le dieu spirituel

     en respiration éternelle

     il n’est rien que le mouvement

     où se reconnaît son amant

 

     et le vent dans les nuits les jours

     en ses allers et ses retours

     aux passages de l’un à l’autre

     délaisse le moi et le nôtre

6 novembre 2018

    L’agir de l’Eternel, « incessant » (Jean 5, 17), est évidemment spirituel puisque l’Éternel « est Esprit ». Il est donc indétectable dans l’espace et non localisable dans des lieux sacrés (Jean 4, 24, 21). L’Éternel ne manipule pas la matière par une parole prétendument toute-puissante comme le suggèrent les deux premiers chapitres de la Genèse. Il inspire, en langage parabolique, « il plane sur les eaux » (Genèse 1, 2).

    Cela signifie aussi que cet agir spirituel est indétectable dans la conscience humaine, si ce n’est en ses effets, qui ont nécessairement une cause. Si les Stoïciens ont pu prétendre s’élever de la nature à la surnature, c’est que l’Esprit, sans qu’ils en aient eu conscience, venait en aide à leur volonté en l’inspirant. S’ils avaient compris, imaginé et vécu le principe de causalité, ils auraient admis cette action de l’Esprit en eux, et peut-être se seraient-ils alors reconnus dans le message évangélique.

     L’action inspiratrice de l’Esprit éternel, action occulte, indétectable en elle-même, affecte l’ensemble de la création continue, de l’évolution comme aurait pu l’admettre Montaigne s’il en avait eu connaissance. Le principe de causalité a permis à Montaigne de contester Aristote, « dieu de la science scolastique…: sa doctrine nous sert de loi magistrale… » Si Montaigne refuse de lui accorder plus de crédit qu’à tous les autres (Platon, Épicure, Leucippe et Démocrite, Thalès, Anaximandre, Diogène, Pythagore, Parménide, Musée, Apollodore, Anaxagore, Empédocle, Héraclite), c’est parce qu’Aristote « bâtit les principes des choses naturelles de trois pièces, matière, forme et privation. Et qu’est-il plus vain que de faire de l’inanité même cause de la production des choses? La privation, c’est la négative; de quelle humeur en a-t-il pu faire la cause et origine des choses qui sont? » (Essais II, 12, p. 269 folio).

     Penser que la « privation », la « négative », c’est-à-dire le non-être, puisse produire de l’être, c’est tout rationnellement inconcevable, à moins qu’en bon humien on mette en doute la valeur imprescriptible du principe de causalité.

     La science peut bien décrire les lois qui mènent l’univers depuis l’hypothétique big-bang dans l’apparition des atomes, des étoiles, des planètes, de la vie, de la conscience, de la société, comme le fait admirablement François Roddier dans Le concept d’auto-organisation. Mais le concept d’auto-organisation, comme le principe d’autocréation, est irrationnel puisqu’il exclut le principe de causalité en ce qu’un être ne peut de lui-même accroître son être. Ce serait dire qu’une auto-mobile  peut se mouvoir sans carburant, sans énergie extérieure à elle. Le concept d’auto-organisation est un faux concept, une infox accueillie joyeusement par des consciences qui cherchent à se débarrasser du faux dieu qui préside à une théologie chrétienne oppressive.

     Répéter avec l’auteur du psaume 104 que l’Esprit renouvelle sans cesse la face de la terre est plus rationnel qu’il n’y paraît, disons moins naïf que ceux qui sautent allégrement par-dessus le principe de causalité. La vision que propose François Roddier n’est pas jubilatoire que pour ceux qui y trouvent la justification de leur athéisme:  elle fait jubiler les consciences qui y reconnaissent la perfection d’un univers si bien pensé qu’il marche physiquement tout seul, et donc la perfection de l’Être de l’être en qui cet univers a « la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28).

     Ce cher Montaigne nous y mène.

   

    

     elle est allée chercher de l’eau

     au puits là-bas zone  interdite

     qui a fait d’elle une maudite

      condamnée à mort aussitôt

 

     depuis quand a  pu s’étab