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19 juillet 2019

On dit que les intellectuels chrétiens n’apprécient guère cette parole attribuée au Fils de l’homme, « À cette heure Yeshoua se réjouit dans l’Esprit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je te loue car tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, sophôn kaï sunetôn (Luc 10, 21).

     Cela n’exclut-il pas la théologie, la science de Dieu, l’intelligence de Dieu ? Mais de quelle intelligence s’agit-il ? Pour Henri Bergson, l’intelligence humaine est adaptée à sa fonction de compréhension du monde pour le posséder et dominer, pour s’en rendre « maître et possesseur », disait Descartes.

     Selon Bergson, « la nature nous ayant destinés à utiliser et à maîtriser la matière, l’intelligence n’évolue avec facilité que dans l’espace… Originellement, elle tend à la fabrication… À côté d’elle, nous constatons l’existence d’une autre espèce de connaissance. Nous avons ainsi, d’une part, la science et l’art mécanique, qui relèvent de l’intelligence pure ; de l’autre, la métaphysique, qui fait appel à l’intuition (La pensée et le mouvant, pp. 84ss).

     On peut conjecturer que la joie de découvrir, comme l’a fait le Fils de l’homme, que la Vérité de l’Éternel n’est pas une question de sagesse et d’intelligence, est cohérente avec son intuition, communiquée à son disciple Yohanân, que cette Vérité relève de l’éthique et de la pratique de l’Amour : « Qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » quelle que soit la force de son intelligence, et « qui Aime connaît Dieu » quelle que soit la faiblesse de son intelligence (I Jean 4, 7s).

     Qui Aime a l’intuition de l’Éternel Amour, et c’est à partir de l’Amour que l’on peut établir une théologie conforme à la Vérité, non à partir de l’idée d’un Dieu tout-puissant, et mâle par-dessus le marché, comme le fait la religion chrétienne (« Je crois en Dieu le Père Tout-puissant… « 

     Il s’ensuit d’ailleurs qu’on ne peut interpréter par l’intelligence le sens de la parole du Fils de l’homme se réjouissant en constatant que la Vérité est cachée aux sages et aux intelligents en tant que tels, qu’elle n’est accessible qu’en y participant dans l’Amour par une sorte d’intuition, le « cœur », disait Pascal.

     Pour Bergson, « nous appelons ici l’intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (op. cit., p. 181). Pour rencontrer la présence de l’Éternel Amour, « toi en moi et moi en toi », il faut donc faire taire en soi l’exprimable, les mots et les concepts que les mots expriment.

      »Patience patience

     Patience dans l’azur

     Chaque atome de silence

     Est la chance d’un fruit mûr » 

                (Paul Valéry)

 

     le savoir et le savoir-faire

     se sont alliés avec le fer

     en bonne intelligence

 

     sur le gazon les liserons

     avaient réinventé le rond

     en leur reconnaissance

 

     le fer a tranché quelques têtes

     en se croyant être à la fête

     de la rigueur

     ignorant que par les racines

     les liserons pensent l’intime

     de la vigueur

 

     le fer enfermé en lui-même

     détaché de tout ce qui aime

     rouillera

 

     le liseron en connivence

     avec toute la connaissance

     renaîtra

 

 

 

 

 

 

 

18 juillet 2019

Si l’Autre Éternel est en nous, « toi en moi et moi en toi », avec nous, présent à nous, plus intime que notre intimité, cela ne signifie pas que nous devrions lui laisser toute la place, nous « décréer » comme le croyait Simone Weil (La pesanteur et la grâce, pp. 42ss).

     L’Autre Éternel n’est pas le Tout-puissant jaloux de la Bible, celui qui, toujours selon Simone Weil, n’aimerait que lui-même et que ce serait lui-même qu’il aimerait à travers nous (ibid.) Il est l’Amour de pure Altérité qui Aime le cosmos pour le cosmos, les univers pour les univers de toute éternité. Telle est la Vérité dont le Prophète Fils de l’homme a voulu témoigner. S’il ne l’était pas, il ne serait pas l’Amour seul digne de foi.

     Les êtres du cosmos accueillent cet Amour chacun à la mesure de ce qu’il est, quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur. Un atome ne le reçoit pas comme une molécule, une molécule ne le reçoit pas comme une cellule vivante… un humain premier ne le reçoit pas comme un humain dernier. Et plus nous sommes de l’esprit plutôt que de la chair, plus nous accueillons l’Esprit d’Aimer présent à nous en Aimant les autres, plus nous participons à Sa Vie Éternelle.

     Cela signifie que notre humanité première s’efface, doit s’effacer, pour laisser la place à l’humanité dernière, que notre « moi haïssable » doit céder la place aux autres en les servant. Peut-être est-ce cela qu’a vu Simone Weil, mais le concept de « décréation » est inadéquat, maladroit. Il ne s’agit pas d’abolir mais d’accomplir (cf. Matthieu 5, 17). C’est une surcréation aufheben, une « sursumption »…

     Concrètement il s’agit de participer à l’Amour inconditionnel universel de l’Éternel : « Vous avez entendu qu’il a été dit, tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis, Aimez vos ennemis… Vous serez ainsi les fils de votre Père des cieux… Vous serez parfaits comme votre Père des cieux est parfait » (Matthieu 5, 43…48).

     On est loin du « Jacob, je l’ai aimé, mais Ésaü, je l’ai haï  » (Malachie 1, 2s). Selon L’Amour Éternel, il n’y a pas de peuple élu, que ce soit Israël, l’Eglise ou quelque autre peuple ou religion. Il n’y pas non plus d’individu élu, choisi. À chaque conscience de s’ouvrir à l’Amour…

 

     lorsqu’il courait dans la forêt

     à la recherche d’une bête

     il lui arrivait que l’arrête

     le silence d’une futaie

 

     la sève doucement montait

     des racines vers la hauteur

     et il la sentait dans son cœur

     qui vers les cimes l’emportait

 

     car c’était bien la même vie

     il la sentait en chaque fibre

     qui désirait monter où vibre

     non pas comme une nostalgie

     des origines mais un feu

     où dans un élan infini

     la chair en un sursaut ultime

     allait se dévoiler l’intime

     en déchirement accompli

 

     et lorsqu’il reprenait sa quête

     et sa recherche de la bête

     en son cœur montait comme un feu

     le silence où l’amour est dieu

 

 

 

 

 

 

17 juillet 2019

Est-ce la découverte de l’altérité au cœur de l’Être qui met à mal la notion d’autocréation, d’auto-organisation… dans le cheminement de l’univers ?

     L’autocréation n’a théoriquement pas besoin de cette découverte pour se révéler déraisonnable, le principe de causalité y suffit : aucun être fini ne peut s’accroître de lui-même car cela signifierait que l’être puisse naître du néant, qu’un impensable non-être puisse devenir de l’être.

     Toujours est-il que la pensée humaine n’accepte pas facilement cette évidence rationnelle, qu’elle s’imagine autonome, autocréatrice. Est-ce en cela que son œuvre est mauvaise et qu’elle ne peut accueillir la lumière de la Vérité dont le Fils de l’homme a témoigné ? (Jean 3, 20s. 18, 37).

     Accueillir l’altérité présente au cœur des êtres dans leur devenir, dans la « durée créatrice », c’est Aimer, participer à l’Altérité de l’Être de l’être en nous-mêmes. Paul Ricœur a appelé cela Soi-même comme un autre, soi-même en tant qu’autre.

     On peut tenter un rapprochement avec l’advaïta védantique…

     Paul a vécu cette expérience à sa façon, nommant Christ l’autre en lui-même : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20). On peut dire d’ailleurs qu’il exagérait, au moins en paroles, car son moi qui ne vivait plus, c’était le « moi haïssable » qui « se fait le centre de tout » (Pascal, Pensées éd. Sellier 494), non le nouveau « moi intérieur » qui « se renouvelle de jour en jour » (II Corinthiens 4, 16). Car l’action de l’Esprit  dans un être humain est une coaction, l’Amour éternel lui donnant de participer à son Être en son agir incessant (cf. Jean 5, 17).

     Le christianisme appelle cela la grâce. Une conscience chrétienne qui le découvre et le reconnaît « agit comme si tout dépendait d’elle et prie comme si tout dépendait de Dieu. »

     Montaigne l’avait reconnu par simple bon sens selon le principe de causalité et en proposant une image, un peu à la manière du langage mashal des prophètes : « De faire la poignée plus grande que le poing… cela est impossible et monstrueux » (Essais II, 12, p. 351 folio).

     Cependant, lui non plus n’a pas reconnu la coaction-participation, œuvre de l’Altérité éternelle : « il s’élèvera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens… « (ibid.) En réalité, la « grâce  » s’exerce en synergie avec la volonté humaine, avec les moyens humains (cf. I Corinthiens 3, 9 : sunergoï)

     Ô toi notre force d’Aimer…

 

     ta voix dans le feuillage

     frémissement sans âge

 

     le royaume au-dedans

     le royaume parmi

     présence du dedans

     présence du dehors

 

     que dire alors

     rien d’autre qu’à demi

 

     l’air dans les feuilles inspire

     et dans les os expire

 

     le voile qui sépare

     donne à chacun sa part

 

     toi en moi moi en toi

     et je ne sais plus quoi

     qui est à l’intérieur

     qui est à l’extérieur

     dans cet immense espace

     où chacun dit sa face

 

     est-ce le feuillage

     ou est-ce le vent

     après comme avant

     en mille visages

16 juillet 2019

L’humanité première fonctionne selon les lois cosmiques, selon ce qui attire et selon ce qui repousse, selon la carotte et selon le bâton, selon philia-eros et selon neïkos-thanatos.

     Pour la décider à agir afin de freiner voire d’arrêter la catastrophe écologique quasi inéluctable, il faut lui inspirer la crainte du bâton, la terreur « de la colère qui vient » (cf. Matthieu 3, 7). La terre en est arrivée à une telle extrémité que ce n’est pas la carotte qui peut inciter ses hôtes à se convertir à la sobriété heureuse. « Si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous » (Luc 13, 3).

     C’est aux jeunes qu’il faut faire peur, plus qu’à celles et ceux qui disparaîtront avant de pouvoir connaître la fin des vivants.

     Faut-il être visionnaire comme cette jeune Greta Thunberg pour retrouver les accents des prophètes ? « Je veux que vous paniquiez », a-t-elle lancé à Davos aux responsables de l’économie boa constrictor qui étouffe notre planète.

     Cependant, prenez garde à droite, prenez garde à gauche. La peur, la terreur, la panique peut mener au désespoir, à une résignation paralysante, mais aussi à une jouissance effrénée pendant qu’il en est encore temps. « Après nous le déluge », se disaient certains dans les années sombres où apparaissait la menace imminente d’une guerre nucléaire qui réduirait le monde en cendres.

     La bataille pour défendre le Terre des vivants doit être personnelle et collective, sociale et politique pour avoir quelque chance d’être gagnée, et gagnée sans trop de pertes, de migrations, de famines, de guerres civiles et internationales.

     On ne peut se défendre d’une certaine culpabilité salutaire quitte à résister à celle instrumentalisée par des dirigeants politiques qui continuent de se laisser mener par les lobbys économiques au lieu de les menacer et de leur casser les bras.

     À chaque aube, je peux me demander ce que je vais faire  aujourd’hui pour diminuer la pollution de la terre, des eaux et de l’air, et aussi pour inciter, voire contraindre, les dirigeants politiques à mettre hors d’état de nuire les envahisseurs et les occupants économiques de notre Terre.

     Il me faut oser agir, et d’abord oser penser pour résister à la stupidité criminelle de ceux qui nous poussent à la bêtise de la consommation, de la production et de la population, surtout là et où cette bêtise se fait pressante.

     Il ne suffit pas de culpabiliser les chefs d’État africains qui ne voient pas qu’en ne maîtrisant pas l’explosion démographique de leurs peuples, ils les entraînent vers le désastre, le leur et celui des autres peuples de la Terre…

 

     l’incendie rose de l’aube se change

     brièvement en brasier d’or

     et bientôt vient le chœur des anges

     de la cendre aussitôt qui s’endort

 

     la grande bleue réaffirme sa chance

     de noyer le feu qui menace la terre

     au cœur de ceux dont les forces s’élancent

     pour maîtriser les griffes et les serres

 

     c’est la force d’aimer la plus puissante

     amie de la sobriété heureuse

     alliée pourtant de la force violente

     qui tord le bras de la main ravageuse

     selon que l’une ou l’autre ici et là

     prend le relais de la course sans fin

     des amants de la terre jamais las

     de la servir pour forcer le destin

 

     l’aube est un souvenir que l’on préserve

     des incendies des brasiers d’or

     avec les anges qui la servent

     où le rêve bleu jamais ne s’endort

 

 

15 juillet 2019

La découverte de l’Évolution aurait dû mieux faire comprendre que le monde est un processus, un devenir, un mouvement, un élan permanent. Les philosophies de l’être auraient dû disparaître au profit de philosophies du devenir. Hegel y avait un peu contribué par sa pensée de la dialectique du monde, des passages aufheben du bien au mieux. 

     Si elle est pleinement reconnue, cette découverte ruine le mythe de l’origine dont vivent les religions, le judaïsme et ses avatars chrétien et musulman en particulier. Ce que la prise en compte de l’Évolution ruine dans le Livre de la Genèse, ce n’est pas seulement sa cosmologie et sa biologie, mais aussi sa psychologie, son éthique, son humanisme…

     La reconnaissance du message du Fils de l’homme aurait pu depuis longtemps, et maintenant plus que jamais, devancer puis accueillir la théorie de l’Évolution. Lorsqu’il a attaqué le sabbat, retour rituel à l’origine mythique, il l’a fait par une parole que, semble-t-il, la quasi-totalité de ses auditeurs et lecteurs ont négligée, « mon père travaille sans cesse » (Jean 5, 17). Il précédait la découverte de l’Évolution et, bien mieux, il en révélait la réalité ontologique et il en annonçait les implications psychologiques, sociologiques, philosophiques…

     Cette parole opérait une révolution. Si elle n’a pas été accueillie, c’est qu’elle mettait à mal les fondements du judaïsme et de ses avatars, particulièrement du christianisme qui, dans la même logique, a fait de l’assassinat du Prophète de Nazareth le sacrifice d’un prêtre par une magistrale imposture lui permettant d’assurer et perpétuer son pouvoir sur ses fidèles.

     La Vérité de l’Être de l’être est l’Amour de pure altérité, et elle fait son chemin dans l’histoire de l’humanité selon le devenir de l’être en sa durée créatrice. Mais sa progression est lente, freinée par des reculs. En toute logique puisque l’Amour qui l’inspire est Liberté et promoteur de libertés, au point que l’athéisme est possible, non pas seulement l’athéisme anticlérical qui s’intègre à la logique de l’Amour, mais l’athéisme de refus de l’Amour parce que les œuvres de l’humain premier sont trop mauvaises pour qu’il Le vive et donc pour qu’il Le reconnaisse… (Jean 3, 19).

 

     lorsque ce chêne était un gland

     parmi des milliers d’autres

     et que le hasard hésitant

     a dit qu’il soit des nôtres

     son histoire d’eau et de terre

     de lumière et de grand air

     a commencé s’est poursuivie

     et ne finira qu’accomplie

 

     il aura donné bien des glands

     sans chercher à savoir combien

     sachant qu’ainsi s’accomplissant

     sa vie contribuait au lien

     de toutes choses en l’univers

     en son endroit en son envers

     qui avec d’autres au grand espace

     au grand temps se font une place

 

     il est là pourtant ordinaire

     toute sa vie jusqu’à sa mort

     voilé derrière un nom vulgaire

     donné par sa feuille et son port

     cependant sa situation

     et même l’unique émotion

     qu’il propose à qui le regarde

     l’entend et le touche s’égarent

 

     c’est le cœur à cœur l’être à l’être

     dans le secret où vit l’intime

     qui lentement fait apparaître

     plus antique que l’origine

     le toi en moi le moi en toi

     où chacun se trouve le soi

     qui dans le temps est l’éternel

     proposé au moindre mortel

 

 

 

14 juillet 2019

La Bible présente le péché comme une désobéissance à Dieu, un dieu imaginé en potentat donnant des ordres et punissant les humains qui ne s’y conforment pas. C’est ainsi que la désobéissance d’Ève et Adam est punie de mort : « Par le péché la mort est entrée dans le monde. » « Si vous mangez du fruit de cet arbre, vous mourrez » (Romains 5, 12. Genèse 2, 17).

     Le péché est aussi présenté parfois comme une infidélité conjugale du peuple de Dieu imaginé comme son épouse. Le péché est ainsi une désobéissance à un dieu mâle jaloux et puissant, un dieu possesseur, monopolisateur du savoir et dominateur, ce qui fait penser à ce que Jean appelle « le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie, alias libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi » (I Jean 2, 16).

     Le lien entre le péché et la souffrance est aussi affirmé dans le livre de la Genèse : « À la femme il dit, j’augmenterai la souffrance de tes grossesses. C’est dans la douleur que tu mettras des enfants au monde. » Et puis, « tes désirs se porteront vers ton mari (libido sentiendi) et il dominera sur toi » (libido dominandi), comme si le péché était une violation-participation des prérogatives du dieu mâle. « À l’homme, Dieu dit, « le sol est maudit à cause de toi. C’est avec peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie… C’est à la sueur de ton front que tu mangeras ton pain… » (Genèse 3, 16-19) Ainsi le péché aurait même des conséquences sur la nature…

     Ce lien antre le péché et la souffrance était bien vivant dans l’esprit des contemporains du Fils de l’homme : À propos d’un homme aveugle de naissance, ses disciples lui ont demandé, « Maître, qui a péché, cet homme ou ses parents pour qu’il soit né aveugle ? » Cependant Jésus leur a répondu, « ni cet homme ni ses parents » (Jean 9, 2s).

     Le Livre de Job avait pourtant déjà montré que ses souffrances et ses épreuves n’étaient pas le résultat d’une inconduite, alors que certains de ses amis étaient persuadés du contraire. Il arrive encore que des chrétiens « perdent la foi » en raison des malheurs qui leur arrivent… Certes l’inconduite ou les excès peuvent provoquer des maladies, mais ce n’est pas une punition, ce n’est que la logique du vivant.

     Le seul péché de nous autres humains est le manque d’Amour, quelles que soient les manifestations et les formes de ce manque dans notre relation aux autres. Pourquoi ? C’est que « Dieu est Amour » et que l’Amour est l’intimité cachée de notre être, « plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes ». Plus nous Aimons et plus notre comportement s’éloigne de la possession, de la compréhension et de la domination des autres, de ce que Jean a présenté comme le comportement conforme aux lois du kosmos (I Jean 2, 16). Plus nous Aimons en participation à L’Éternelle Dilection dans le service désintéressé des autres et moins nous sommes dans le péché, et plus nous sommes dans la Vie éternelle et dans sa Joie inamissible. Celles et ceux qui Aiment ainsi et qui croissent dans cet Amour savent de plus en plus que leur existence ne peut s’achever avec leur mort physique…

 

     il naît des liserons sur le gazon

     c’est leur heure

 

     la joie de leur blancheur

     va s’épandre dans la saison

 

     l’œil qui cherche à connaître

     le secret que voilent les fleurs

     a-t-il besoin de renaître

     dans la communion des cœurs

 

     renonçant à les posséder

     à les comprendre à les tuer

     le fer et le savoir-faire s’étonnent

     que le gazon si monotone

     reprenne des couleurs

     autres que le vert dominateur

     et puis quelque mauve inconnu

     brusquement reconnu

     rend un hommage à l’éternité

     signée par la diversité

 

     l’œil attentionné soupçonne

     que discret sonne

     un accord que les liserons

     placent dans l’assonance du gazon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

13 juillet 2019

Si Dieu a fait la mort, pourquoi, comment ? Il faudrait d’abord se demander en quoi Dieu est et n’est pas le dieu de la Bible, cet individu qui récompense et punit selon que l’on fait ou non sa volonté. Et d’abord celui qui crée à la façon dont le Livre de la Genèse le dit. Toutes ces choses vont ensemble si l’on admet que l’être est cohérent, que rien n’est inconciliable avec rien.

     L’action de l’Éternel Amour sur les univers est une action inspiratrice, une action qui se porte sur l’infime de la matière psychophysique. Et elle le fait selon les nécessités, les lois de la matière physique en y faisant jouer dans la durée ce que l’on appelle, faute de mieux, le hasard.

     L’Évolution de la vie toujours plus complexe et plus consciente d’elle-même chez les êtres vivants se maintient et progresse par le désir et par la crainte, par ce qui attire et par ce qui repousse, par « le concupiscible et par l’irascible », disait Ambroise de Milan parlant de ces forces antagonistes qui mènent l’humain.  La peur de la blessure, et plus encore de la mort est indispensable aux êtres vivants autant que le désir de nourriture au niveau des individus et du sexe au niveau des collectivités.

     Avec les millénaires, la conscience humaine cependant s’affine et entrevoit un au-delà de l’instinct de conservation individuel et collectif. Le souci de l’autre, qui apparaît déjà dans l’instinct maternel et social animal, n’est pas détruit chez l’humain mais s’y accomplit lentement.

     La vie se dirige, chemine vers un seuil où le moi se reconnaît haïssable, comme le disait Pascal, et apprécie toujours plus l’autre, d’abord comme un nous, extension du moi, puis comme un autre tout autre.

     Mais ce seuil n’est véritablement franchi que dans la mort de la chair, de l’humain « psychique animal » pour qu’il s’établisse pleinement « pneumatique spirituel » ainsi que Paul l’a perçu (I Corinthiens 15, 45).

     On conçoit donc qu’il faille mourir, que l’humain physique doive disparaître. La vie spirituelle dans l’Amour de pure Altérité ne peut s’accomplir que dans ce baptême de la mort pour lequel le Fils de l’homme a dit avoir ressenti un grand désir : « Je dois être baptisé d’un baptême et je suis oppressé jusqu’à ce qu’il s’accomplisse, sunékhomaï eôs télesthê« (Luc 12, 50). Encore faut-il interpréter cette parole selon la loi de l’Évolution que ses multiples interprètes ne connaissaient pas et où ils ont cru voir le désir du Christ de s’offrir en sacrifice. Pourtant, « Tu ne veux ni sacrifice ni oblation. Tu m’as ouvert les oreilles. Tu ne demandes ni holocauste ni victime expiatoire » (Psaume 40, 6). La mort du Fils de l’homme n’a pas été un sacrifice mais son « passage de ce monde à son père » (Jean 13, 1).

 

     une caille dans crépuscule rappelle

     mais comment s’appelle-t-elle

 

     sortirai-je dans la nuit

     trouverai-je le chemin qui vers elle conduit

 

     apercevrai-je en son plumage reconnu

     ce rien presque inconnu

     ce nom imprononçable

     qui n’appartient qu’à l’ineffable

 

     J’aurais aimé rencontrer je ne sais quoi

     ou bien plutôt je ne sais qui

     ce quelqu’un qui se voile cet esprit

     libre qui échappe à toute loi

     par l’infini toujours multiplié du nombre

     bien plus incalculable que myriades d’étoiles dans l’ombre

     de l’espace grandissant au vide

     s’illimitant en substance fluide

 

     le tu de cette caille dans le soir qui rappelle

     dit unique au silence la présence des dix mille ailes

 

 

 

 

 

 

12 juillet 2019

La Bible n’a pas apaisé la peur de la mort. On pourrait même soutenir qu’elle l’a justifiée :

« Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de l’extermination des vivants… » (Livre de la Sagesse 1, 13ss. 2, 23s). « Nous savons que par un seul homme le péché est entré dans le monde et, par le péché, la mort. De même la mort a atteint tous les hommes parce que tous ont péché » (Romains 5, 12). Et aussi, « le salaire du péché, c’est la mort. Mais le don gratuit de Dieu c’est la vie éternelle en Jésus Christ notre Seigneur » (Romains 6, 23). Donc, « si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons » (Romains 6, 8).

     Le récit de la Genèse, que le christianisme a longtemps lu littéralement, a commencé à se fissurer avec les découvertes de l’Évolution dans la géologie puis dans L’origine des espèces. Le christianisme en est ainsi venu à croire que ce récit ne devait être lu que dans un sens spirituel. Alors, le péché est-il encore à envisager comme la cause de la mort ?

     On trouve encore chez certains chrétiens  la croyance à ce que les théologiens appellent les « dons préternaturels » conférés à Adam et Ève, y compris celui de l’immortalité physique, dons qui auraient été perdus par le péché originel.

     En suivant ces idées, il est cohérent de voir dans la mort du Fils de l’homme un sacrifice qui annule le péché en « rachetant » l’humanité, en payant la dette de la faute qui aurait provoqué le courroux de l’Éternel et exigé une réparation. La péché une fois réparé, la mort aurait donc été vaincue.

     La classe sacerdotale a ainsi récupéré l’assassinat du Fils de l’homme en en faisant un sacrifice dont elle tire sa raison d’être en ne cessant de réactualiser cette mort avec la résurrection par le « saint sacrifice de la messe », selon le rite de réactualisation familier dans les religions traditionnelles.

     La mort demeure une horreur pour les chrétiens. Ils fêtent donc Pâques comme une victoire sur la mort. Le langage du Fils de l’homme est tout de même différent : « Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort, et quiconque vit et croit en moi, sa mort ne sera pas éternelle : mê apothanê ton aiôna, non morietur un aeternum. (Jean 11, 25s). Cependant vivre éternellement dans l’Éternel Amour, ce n’est pas vivre charnellement mais spirituellement, et « les ressuscités sont comme des anges dans le ciel » (Luc 20, 36).

     Au vrai, le Fils de l’homme n’a pas vaincu la mort charnelle, il a vaincu la peur de cette mort. François d’Assise l’a reconnu dans son Cantique des créatures :

     « Loué sois-tu, mon Seigneur

     pour notre sœur la mort corporelle

     à qui nul homme vivant ne peut échapper. »

Voilà un bon cantique pour un enterrement, et tant pis pour le Livre de la Sagesse et pour l’Epître aux Romains.

     (On peut se demander dans quelle mesure la lutte (à mort !) de certaines gens contre l’euthanasie (littéralement la belle et bonne mort) s’origine, ou non, dans le « Dieu n’a pas fait la mort ».)

 

     cette stridulation si haute

     et si active dans la nuit

     chante la victoire de la vie

     sur la mort devenue son hôte

 

     c’est dans son obstination

     dans cette persévérance

     que se découvre un des sens

     secrets de la création

 

     quand l’oreille sait entendre

     la profondeur de ce chant

     son intimité discrète

     et que le cœur sait se tendre

     dans une attention très pure

     elle devient la prière

     du juste en accord du chant

     de l’éternel en nature

 

     cet insecte qui stridule

     aux limites de l’audible

     dans la nuit de la cellule

     chante la mort inutile

 

 

 

 

 

 

11 juillet 2019

« Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point, un cœur et ne sentent point » (Isaïe 6, 10. Jérémie 5, 21. Matthieu 13, 15).

     Jusqu’où va l’ignorance de nos sens et de notre intuition dans notre piètre communion au monde auquel l’Éternel est si intimement présent ?

     William Blake l’a dit à sa façon : « If the doors of perception were cleansed, every thing would appear to man as it is, infinite. For man has closed himself up, till he sees all things thro’ the narrow chinks of his cavern. » (The Marriage of Heaven and Hell, Plate IV). « Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. Car l’homme s’est enfermé, au point de voir toutes les choses à travers les étroites fentes de sa caverne. » (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer).

     Pour Blake, l’Infini c’est Dieu : He who sees the Infinite in all things sees God » ( « There is No Natural Religion », VII). « Qui voit l’Infini en toutes choses voit Dieu. »

     On peut accuser Blake d’avoir écrit nombre de folles imaginations, mais il peut nous aider à mieux reconnaître le monde en son altérité intime avec l’Éternel Amour. Cette altérité intime est celle qui nous fait « participer à la nature divine » (II Pierre 1, 4).

      Pour Blake, et nous pouvons nous demander en quoi il a raison, « The desire of Man Being Infinite, the possession is Infinite, and himself Infinite » (ibid.). « Le désir de l’homme étant infini, la possession est infinie et lui-même infini. »

     Le risque est de passer du panenthéisme (Dieu en toutes choses) au panthéisme (Dieu est toutes choses) ou à sa version Spinoza : « Deus sive Natura« , « Dieu ou (c’est-à-dire) la Nature ».

     Nous ne pouvons reconnaître la vérité profonde de ces expressions, celles de la Bible comme celles de Blake et de ses semblables, que si nous en faisons l’expérience, que si nous les vivons en traitant avec tous les êtres, à commencer par les êtres humains, en y « voyant » l’Éternel : « Tout ce que vous avez fait aux moindres des miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 40).

     Cercles vicieux ? On ne peut voir que si l’on voit ? « On ne voit bien qu’avec le cœur », répond le Petit Prince. Et Pascal : « Dieu sensible au cœur, non à la raison ». Nous ne voyons que ce que nous désirons voir parce que cela correspond à ce que nous nous représentons, nous nous imaginons et nous nous sentons être. « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois », a dit aussi un Pascal lucide (Pensées, éd. Sellier 568).

 

     le figuier murmure à l’aube

     ce qu’il rumine la nuit

     riant à ceux qui le daubent

     l’accusant de leur ennui

 

     il n’a pas de fruits qu’importe

     il suffit d’être patient

     et que du fumier j’apporte

     pour qu’il soit reconnaissant

 

     reconnaître tout est là

     tout comme pour lui pour moi

     en dialogue voilà

     le secret caché en toi

     comme en lui et toute chose

     qui murmure à ton oreille

     cet infini que la rose

     dévoile à celles qui veillent

 

     la figuier au bout du nez

     qui le hume sans désir

     de l’avoir au déjeuner

     n’ennuie que pour accomplir

 

 

 

 

 

 

 

 

10 juillet 2019

La dispute de l’homéopathie, où la science matérialiste physique ne peut logiquement qu’être gagnante, a réveillé l’idée du phénomène placebo, utilisée elle aussi logiquement par ladite science pour expliquer l’efficacité problématique des remèdes homéopathiques.

     C’est que l’effet placébo est indéniable et que la science est acculée à lui trouver une explication psychosomatique et ainsi à reconnaître implicitement l’existence d’une dimension psychique de la matière.

     Élargissant la question, il est tentant de repérer un phénomène placebo dans l’efficacité psychologique de la communion eucharistique. L’hostie consacrée est chimiquement identique à l’hostie non-consacrée, tout comme, semble-t-il, un granule homéopathique est chimiquement identique à un granule non-homéopathique.

     Pour le croyant, l’hostie consacrée est devenue « le corps du Christ ». Sa matière s’est, selon la théologie catholique, transsubstantiée, mot commode pour parler d’une réalité non physique assez mystérieuse.

    On peut cependant soutenir que l’Éternel est la substance de toutes choses, selon la position panenthéiste de Thomas d’Aquin : « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toutes choses, et ce intimement ». Il est donc aussi présent dans l’hostie non-consacrée que dans l’hostie consacrée. Tout objet sensible peut ainsi devenir l’occasion d’une communion « mystique » avec l’Éternel.

     Qui imagine cette présence intime, « substantielle » de l’Être de l’être d’abord conçue intellectuellement peut en venir à l’éprouver sensuellement. L’imagination imaginale, médiatrice entre l’intelligence et les sens, peut avoir l’efficacité d’un placebo. Elle explique l’effet placebo des remèdes, homéopathiques ou non, comme l’expérience plus ou moins mystique de la communiante, du communiant.

     C’est la « foi » qui agit, celle dont le Fils de l’homme reconnaissait qu’elle permettait les « miracles » (Luc 5, 20. 8, 48). C’est aussi la foi qui découvre la présence intime de l’Éternel à tout être et qui invite la croyante, le croyant, à Lui être présent, à T’y trouver, toi notre force d’Aimer.

     Toi l’Éternel sur le bout de la langue, du doigt, du nez, de l’oreille, de l’œil (Ah une métaphysique du bout !)

 

     sous les doigts la planche qui glisse

     et ses fibres sous l’œil

     comme en un double accueil

     au fond de ton cœur s’accomplissent

 

     est-ce une étrange sensation

     comme une découverte

     ou peut-être une perte

     du voile de la perception

 

     car le bois cache son essence

     sous quelques qualités

     de pauvre vérité

     qui affectent les sens

     pour la vie quotidienne

     de l’instinct de survie

     des peurs et des envies

     qui dans le monde la maintiennent

 

     au bout des doigts cette douceur

     de l’œil cette harmonie

     disent la symphonie

     de tes dix mille frères et sœurs

 

 

9 juillet 2019

Dieu Père ou Déesse Mère ? Les deux mon capitaine puisque ni l’un ni l’autre.

     Les humains se sont fait des divinités à leur image et convenance selon leur relation au cosmos, incapables, ou presque, de donner un nom à l’Être de l’être éternel qu’ils percevaient obscurément comme le sacré fascinant-attirant et terrifiant-repoussant.

     Il semble bien que le Moïse de la Bible ait aperçu un au-delà de ces forces cosmiques et compris que cet Être demeurait pour lui inconnu, sans nom si ce n’était celui de l’anonyme Je Suis (Exode 3, 14).

     Les Hébreux ont « choisi » un dieu mâle céleste, un père. Ils se sentaient plus proches des pasteurs sans terre que des agriculteurs attachés à leur terre, plus près d’Abel que de Caïn, dont ils ont fait le prototype de l’ennemi.

     Les Amérindiens, certains du moins, agriculteurs proches de leur terre mère, ont vu l’Être suprême dans la Pacha Mama…

     Le Fils de l’homme né dans la culture hébraïque a vécu l’Éternel comme un Père céleste, mais il a prié et demandé que « sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel », et il l’a appelé « Seigneur du ciel et de la terre » (Matthieu 6, 10. 11, 25).

     Le christianisme a eu le sentiment, l’intuition, qu’il fallait accorder une place de choix à la mère du Fils de l’homme, « médiatrice de toutes les grâces » aux côtés de son fils « l’unique médiateur ».

     Paul a pu dire aux Galates que « dans le Christ Jésus, il n’y a plus ni mâle ni femelle », (Galates 3, 21) sans pourtant concevoir que l’Être de l’être n’était, lui d’abord, essentiellement ni masculin ni féminin, supprimant cependant dans un texte parallèle l’égalité des sexes et invitant les femmes à être soumises à leur mari (Colossiens 3, 11, 18).

     Le christianisme est resté entre les mains de ses prêtres mâles, particulièrement dans le catholicisme romain.

     Le mouvement féministe actuel, selon ses diverses branches et tendances, est en partie détaché du christianisme, mais en fait en accord avec l’intuition de l’Éternel Amour qui peut tout aussi bien s’appeler l’Éternelle Dilection.

     S’il sont en partie une participation à la guerre des sexes où tout être humain premier quel que soit son sexe-genre cherche à posséder, com-prendre et dominer l’autre, les mouvements féministes se présentent comme des défenseures de l’égalité et promotrices de la parité, fidèles en cela à l’intuition brièvement exprimée par Paul dans sa lettre aux Galates et expression de l’Être de l’être, dont on peut en à venir à penser qu’il est absurde de le concevoir comme un Père plutôt que comme une Mère.

 

     à l’aube qu’es-tu allée voir

     dans jardin qui pousse

     la nuit comme le jour

     en souci constant de ses hoirs

 

     alenti ou précipité

     le rythme de sa vie

     rime avec le débit

     du feu dans l’eau alimenté

 

     mais suffit-il de le comprendre

     en son sens accessible

     pourtant irréductible

     à ce que l’œil augmenté peut en prendre

     puisque ce qui se renouvelle

     par la force qui va

    n’en reste jamais là

    où hier l’avait laissée en selle

 

     le plus toujours plus de la durée

     qui s’offre à ton regard

     à l’aube de l’espoir

     au jardin de la terre est révélé

 

8 juillet 2019

Les Américaines l’ont appelé care, ce que nos dictionnaires bilingues traduisent, par exemple, par attention, soin, souci.  Le Longman Dictionary of Contempory English définit care comme « the process of looking after someone or something, especially because they are weak, ill, old etc. Approximativement, « la série d’actions que l’on entreprend pour s’occuper de quelqu’un ou de quelque chose parce qu’il est faible, malade, âgé etc. »

     Mais care est un « intraduisible » qui a appelé un article dans le Vocabulaire européen des philosophies sous la direction de Barbara Cassin. On peut s’en faire une idée dans nos expressions françaises « soins intensifs », traduction de « intensive care« , ou « prends soin de toi », traduction de « take care of yourself. »

     Ledit Vocabulaire déclare que « la traduction française de care est effectivement impossible, et ce pour deux raisons. » La première est que Heidegger a employé le mot allemand Sorge (souci) pour le traduire, et la seconde, surtout, parce que care « a fait son apparition dans l’expression ethics of care, par laquelle on désigne cette éthique de la sollicitude que les féministes opposent à l’impartialité de la justice masculine » (C. Gilligan, In a Different Voice; I. Young, Justice and the Politics of Difference. (op. cit., p. 212)

     Voilà qui appelle notre rumination dans une pensée de l’Amour Éternel. On peut en effet sentir dans care une manifestation de ce que le Prophète Ésaïe a dit des entrailles de l’Éternel : « Même si une mère peut oublier l’enfant de ses entrailles, moi, dit l’Éternel, je ne t’oublierai pas » (Isaïe 49, 15).

     On peut penser à « la sollicitude, cette affectueuse inquiétude pour autrui » (ibid.). On peut aussi penser aux gestes du Fils de l’homme « servant à table » (Luc 22, 27) et surtout « lavant les pieds des autres » (Jean 13), et qui, disait-il, ne faisait que reproduire ce qu’il voyait son père faire (Jean 5, 19). C’est l’Éternel qui nous appelle au care dont il vit lui-même par essence, au souci affectif et effectif des autres quels qu’ils soient socialement, mais aussi, indissociablement, écologiquement…

 

     l’haleine de la nuit à la fenêtre

     n’est ici que présence

     et qu’importe ce qui la fait paraître

     et nous donne son sens

 

     il nous revient de rechercher les causes

     en simple intelligence

     de remonter ainsi jusqu’à la rose

     en logique indigente

 

     mais qui a des oreilles pour entendre

     une peau pour toucher

     s’efforce de se laisser prendre

     par l’âme recherchée

     en ce qui n’appartient ni tient au monde

     de la chair qui désire

     ignorant le chemin de cette joie profonde

     au-delà du plaisir

 

     l’haleine de la nuit qui vient baiser

     une joue qui l’accueille

     à la fenêtre peut y déposer

     celle qui s’y recueille

 

 

 

 

 

7 juillet 2019

Le nombre de l’Éternel versus l’Éternel du nombre ? C’est la question de l’Amour d’altérité ou même, si l’on veut, de l’hypothèse de l’Amour Éternel d’Altérité.

     Les théologiens chrétiens ont élaboré leurs dogmes en prolongement de ceux du judaïsme. Ils ont gardé celui du Tout-puissant en s’efforçant s’y greffer un amour qui n’est qu’une qualité n’excluant pas le courroux, en somme une expression des deux forces cosmiques de la philia attirante et du neïkos repoussant, forces nécessaires à la création continue de notre univers jusque sur notre terre avec l’apparition de l’homme et au-delà.

     Le credo chrétien le montre bien : le mot amour n’y apparaît pas une seule fois alors que le mot tout-puissant y apparaît deux fois.

     Si la théologie chrétienne admet un Amour Éternel, c’est celui qu’y vivent les trois personnes de la Trinité (il faut être plusieurs pour aimer). Dans cette optique, on peut comprendre qu’une Simone Weil ait pensé que son dieu ne pouvait aimer que lui-même (La pesanteur et la grâce, p. 42). Ce dieu se suffit à lui-même et si à un certain moment de son éternité (pourquoi ? comment ?) il a créé l’univers (à partir du néant, ce qui est déraisonnable), ça a été pour exprimer ses qualités, en particulier son intelligence et sa sagesse (qualités des sages et des savants, sophôn kaï sunetôn que le Fils de l’homme ne semblait guère apprécier (Luc 10, 21).

     L’hypothèse du dieu Amour n’a pas besoin de la Trinité, du nombre nécessaire pour aimer, de son amour intérieur à lui-même si son autre, les univers en leur nombre, est éternel comme lui (sans séparation et sans confusion).

     Dans cette hypothèse, le problème du « mal » cosmique et humain se règle par la nécessité de la liberté sans laquelle il n’y a pas d’amour. Cette liberté apparaît dès l’origine dans la part d’indéterminisme qui agit avec le déterminisme des lois cosmiques, et c’est cet indéterminisme qui permet la diversité si apparente parmi les êtres vivants, mais déjà bien présente dans le monde minéral., et puis dans le monde psychologique, social, culturel, politique…

     Prendre l’Amour d’Altérité comme essentiel à l’Éternel Être de l’être permet de se passer des dogmes chrétiens, celui de la Trinité, mais aussi celui de l’Incarnation et celui de la Rédemption.

     Dans cette perspective en effet, la croix, comme l’a noté Paul, est un « scandale pour les juifs et une folie pour les païens » (I Corinthiens 1, 23) puisqu’elle suppose que l’Éternel aurait besoin de la souffrance humaine pour « apaiser son courroux ». La croix chrétienne et l’Amour Éternel sont inconciliables.

 

     à ton doigt l’anneau d’or qui tourne

     depuis qu’il y poursuit sa cour

     se voit oublié des années

     sans espoir de te concerner

 

     est-ce qu’il fait partie de toi

     au point qu’il n’est plus rien en soi

     qu’une chose sans importance

     désormais dépourvu de sens

 

     as-tu oublié cet échange

     où sous le regard de vos anges

     elle et toi se sont réservé

     l’un à l’autre privilégié

     un service sans servitude

     prémices des béatitudes

     dans les larmes et les sourires

     jusqu’à ce qu’il faille en finir

 

     qui de nous deux se glissera

     l’anneau de l’autre en son aura

     à sa chair demeurée vivante

     pour que l’éternité l’enfante

 

 

 

6 juillet 2019

Inintelligence des intelligents. Comment tant de belles intelligences peuvent-elles ne pas appliquer le principe de causalité ? Faut-il le leur seriner ? Un être n’a d’être que ce qu’il est, il ne peut donc accroître son être à partir de lui-même puisque ce serait produire de l’être à partir du non-être, alors qu’il n’existe pas de communication possible entre l’être et le non-être, entre ce qui existe et ce qui n’existe pas. D’ailleurs le non-être est impensable…

     Ne l’a-t-on pas reconnu « officiellement » depuis Parménide ? « Ce qui est, est. Ce qui n’est pas, n’est pas. C’est et ce ne peut pas ne pas être. Ce n’est pas et ce ne peut pas être. C’est ou ce n’est pas, estin ê ouk estin. »

     Descartes, que tant de nos penseurs vénèrent comme une autorité (bien que ce soit contraire à l’esprit des Lumières), a pu écrire, « D’où l’effet peut-il tirer sa réalité sinon de sa cause » (Méditations métaphysiques, Flammarion 1992, p. 107).

     À sa manière la pensée africaine bantoue l’a exprimé : « Les êtres de rang supérieur de la hiérarchie des êtres peuvent influencer directement, à n’importe quelle distance, les êtres de rang inférieur » (Souleymane Bachir Diagne citant le philosophe et logicien Léo Apostel dans L’encre des savants, p. 32.

     L’expression « créer c’est tirer du néant », que l’on répète pour exprimer la toute-puissance du dieu monothéiste, est simplement inepte. C’est de son être, par participation, que l’Être de l’être cause le plus-être des êtres (ce qui, incidemment, implique l’éternité des univers et permet l’hypothèse d’un Éternel Amour).

     Cela implique également que l’idée d’autocréation, d’auto-organisation, d’auto-complexification… de la matière maintenant répandue est inepte, déraisonnable.

     Et pourquoi Paul a-t-il préféré répéter qu’il ne voulait prêcher que Jésus-Christ crucifié (I Corinthiens 2, 2) alors qu’il connaissait la petite phrase d’Aratos de Soles, « En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être ».

     Que peut la raison contre la raison ? Pas mal de choses : « plaisante raison  qu’un vent manie et à tous sens » (Pascal, Pensées, éd. Sellier, 78, p. 69). Et  « notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement » (ibid., p. 72)

 

     le rien auquel vainement tu penses

     ne pense rien

     mais le vide auquel tu aspires

     en tout inspire

 

     écoute le long bruissement

     de l’air dans les feuilles vivantes

     elles murmurent incessantes

     le temps du mouvement

 

     écoute ne dis pas un mot

     mais laisse monter à tes lèvres

     le chant de cette étrange fièvre

     que le feu du cœur donne à l’eau

 

     car l’eau aspire à se mouvoir

     partout pour que vive la vie

     inspirée par l’unique envie

     en tout de se donner à voir

 

     il faut donc bien que quelque chose

     existe si le rien n’est rien

     que le vide y mette du sien

     réponde à l’appel de la rose

5 juillet 2019

Avant de se demander ce que valent les théodicées dans leur défense de l’existence de Dieu, il est profitable, entre autres choses, de s’interroger sur les sens du mot « intelligence ».

     Nos dictionnaires nous en donnent plusieurs, à commencer par « faculté de connaître, de comprendre », dont on n’est pas sûr que connaître et comprendre sont donnés comme des synonymes ou comme des facultés différentes, et en quoi.

     Le « sens strict » est ensuite proposé par notre Petit Robert comme « l’ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle (opposé à sensation et à intuition) ».

     Il est assez évident que les théodicées mettent en œuvre cette intelligence au sens strict, qu’elles excluent le recours à l’intuition, à ce que Pascal appelait le cœur. Et Pascal a écrit que Dieu était « sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier 680, p. 467) et que le Dieu auquel il pensait n’était « pas celui des philosophes et des savants » (op. cit., 742).

     Cette expression, « les philosophes et les savants » fait penser à ce qu’aurait dit le Fils de l’homme sur ceux que le texte grec appelle « sophôn kaï sunetôn« , pour laquelle le latin donne « sapientibus et prudentibus« , la bible de Segond 21, « sages et intelligents » et la bible de Chouraqui, « sages et sagaces » (Luc 10, 21).

     Le mot « intelligent » comme traduction du grec sunetôn peut faire ici problème puisqu’il est également utilisé par Segond 21 pour traduire ce qu’aurait dit le Fils de l’homme ressuscité aux disciples d’Emmaüs, exprimé en grec par anoêtoï, traduit en latin par stulti, fou, sot. Segond 21 dit « sans intelligence » comme s’il s’agissait de la même chose que ce que le Fils de l’homme a reproché aux sunetôn. Chouraqui a choisi « insensé ».

     On peut supposer que le Fils de l’homme tel qu’en rend compte l’évangile de Luc était cohérent dans sa pensée et que le reproche qu’il a adressé aux disciples d’Emmaüs n’était pas un manque de raison mais un manque de cœur au sens pascaliens. Le texte de Luc ajoute d’ailleurs à « anoêtoï, bradeis tê kardia, cœurs lents », où le sens de cœur est sans doute proche de celui que lui donnera Pascal.

     Tout cela peut bien nous conduire à désapprouver par la raison et désavouer par le cœur les démarches rationnelles des auteurs des théodicées, principalement Leibniz et Malebranche, qui par ailleurs se sont appuyés implicitement sur une théologie d’un dieu tout-puissant, qui n’est pas celle du Fils de l’homme, celle d’un dieu Amour.

     On peut considérer les théodicées comme des exercices intellectuels intéressants voire passionnants pour les têtes philosophiques, mais peu convaincants pour les incroyants et inutiles pour les croyants. Ce n’est pas avec des preuves rationnelles de l’existence de Dieu dans « un monde où les enfants sont torturés » que l’on peut tenter de convaincre des gens sensibles au mal comme l’était Albert Camus.

 

     la grive chante sans raison

     bien au-dessus de la maison

     mais ne peut être là sans causes

     qui remontent jusqu’à la rose

 

     la beauté de sa ritournelle

     qui te l’a apprise la belle

     en ses pures modulations

     qu’accueille ma contemplation

 

     si elle vient de tes ancêtres

     dans la recherche d’un paraître

     j’ignore cependant comment

     se sont unis ses éléments

 

     avec toute l’intelligence

     dont je prends peu à peu conscience

     de l’infinie complexité

     qui jamais en entièreté

     ne sera toute bien comprise

     je me sens un peu lâcher prise

     et m’en remettre à l’intuition

     offerte à notre communion

 

     alors module à pleins poumons

     en cette vie que nous aimons

     comme la rose sans raison

     qui veille sur notre maison

 

4 juillet 2019

S’il faut pour Aimer de l’Amour Éternel échapper aux convoitises du monde, il faut s’interroger davantage sur ce que sont ces forces cosmiques qui nous mènent et qui risquent de nous détruire psychologiquement, mais aussi socialement, politiquement, écologiquement…

     Augustin a interprété le texte de la Première Épître de Jean (I Jean 2, 16) en parlant de libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi. Nous pouvons nous-mêmes oser penser ces trois convoitises, ces trois concupiscences.

     La libido sentiendi, désir de posséder, se manifeste éminemment dans l’érotisme en sa forme la plus crue, la pornographie, qui peut devenir une addiction. Elle se répand maintenant massivement sur l’Internet où elle se relie à des propositions de coucheries.

     La libido dominandi, désir de dominer, au point parfois d’aller jusqu’à vouloir éliminer, profite, comme la libido sentiendi, de l’Internet et des réseaux sociaux pour se répandre en ces discours de haine qui maintenant débordent au point que l’on cherche à mettre un frein à leur fureur.

     L’addiction à la haine – thanatos et l’addiction à l’amour – eros vont très bien ensemble.

     Et la libido sciendi ? On l’a parfois assimilée à la curiosité, et ce serait elle qui aurait provoqué la chute d’Ève et Adam par le désir de « connaître le bien et le mal », expression hébraïque signifiant tout ce qu’il est possible de connaître, cette omniscience que les monothéismes attribuent à leur dieu : « vous serez comme des dieux » (Genèse 3, 5).

     C’est que ce désir de savoir peut être un désir de posséder et dominer, être la forme intellectuelle de la libido sentiendi et de la libido dominandi. N’entend-on pas dire de certains conférenciers et de certains auteurs qu’ils « possèdent leur sujet » ou qu’ils « dominent leur matière ». Et les gens qui fréquentent les milieux universitaires savent bien qu’il s’y livre une guerre des egos où l’on entend conquérir et défendre son pré carré intellectuel.

     Certes, il est rare que cette libido sciendi prenne des formes extrêmes. Le désir de savoir n’est pas qu’un désir de comprendre, de prendre avec soi. Il s’y mêle à des degrés divers un désir de connaître, de naître avec, d’entrer en relation avec le monde selon une forme d’amour qui participe de l’Amour Éternel en sa communion sans séparation et sans confusion…

     Nous sommes invités par l’Éternel Amour à sortir du monde, à « échapper à la corruption qui existe dans le kosmos par la convoitise pour devenir participants de la nature divine (II Pierre 1, 4).

 

     dans le jardin abandonné

     la ronce étouffe le figuier

 

     qui entend l’appel au secours

     de loin en serviteur accourt

 

     il faut bien alors que le fer

     s’alliant avec le savoir-faire

     batte la raison du plus fort

     avec la vie avec la mort

 

     alors assis sous son figuier

     le dernier sera le premier

     

 

 

 

    

 

    

 

 

 

   

 

 

    

 

 

3 juillet 2019

Il est significatif que l’expérience mystique de Simone Weil, qu’elle a exprimée en disant simplement « le Christ m’a prise », puisse être interprétée comme une relation sexuelle par des gens intelligents, très intelligents. Dis-moi comment tu interprètes, je te dirai qui tu es…

     N’a-t-on pas entendu Jacques Lacan dire avec conviction de Thérèse d’Avila, à la suite de la sculpture du Bernin dans l’église Santa Maria della Vittoria de Rome, qu’elle « jouissait » ? Tapez sur votre ordinateur « Le Bernin / Sainte Thérèse – extase ou orgasme ? »

     Après tout, ne répète-t-on aux religieuses, vierges consacrées, qu’elles sont des épouses du Christ ? Paul n’a-t-il pas écrit aux Corinthiens, « Je suis jaloux de vous d’une jalousie de Dieu parce que je vous ai fiancés à un seul époux, pour vous présenter à Christ comme une vierge pure ? (II Corinthiens 11, 2) ? Certains prophètes d’Israël n’ont-ils pas fait de leur peuple un peuple choisi comme épouse par l’Éternel ?

    C’est le langage mashal des prophètes, qu’il faut avoir des oreilles adaptées pour le comprendre : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Matthieu 11, 15).

    Déjà le Livre de l’Exode mettait en garde contre le polythéisme cananéen en le comparant à de la prostitution : « Votre Seigneur, son nom est Jaloux. Vous n’adorerez pas d’autres dieux, vous ne ferez pas la prostituée avec leurs dieux » (Exode 34, 14s). Isaïe : « Ton créateur est ton époux » (Isaïe 54, 5) Osée : « Va, prends une femme prostituée et des enfants de la prostitution, car le pays s’est entièrement prostitué en abandonnant l’Éternel. » (Osée 1, 2).

     Ce mashal est un poncif dans la Bible. Mais que dire lorsqu’on lit sous la plume de Benoît XVI que « Dieu aime, et son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et totalement agapè » (Dieu est Amour,  § 9) ? On peut comprendre que cette affirmation parle à l’imagination de l’humain premier. Il justifie en tout cas la conscience des chrétiens d’être un peuple choisi.

     Certaines femmes, un peu folles du Christ, ont-elles vécu ce mashal comme une expérience sexuelle, comme un orgasme ? On ne peut pas l’exclure, mais on peut tout de même douter que Simone Weil ait pu faire partie du nombre. Cela ne lui ressemble pas.

     Il est profitable d’envisager le mot « amour » dans sa pluralité de sens comme l’expression d’un parcours existentiel : eros possessif, « désir de la chair, libido sentiendi« , et puis amor, cet attachement-dévouement qu’on chanté les troubadours et que vivent sans doute bien des couples, et puis agapè, souci dévorant des autres, de tous les êtres, en participation à l’Éternelle Agapè.

     Tous les humains sont invités en leur être le plus intime à reconnaître ce parcours et à le prendre. C’est le chemin du Royaume.

 

     deux pigeons s’aimaient d’amour tendre

     on imagine que ces bêtes

     ne sont pas sorties de la tête

     d’un rêveur qui s’est laissé prendre

     à la magie des beaux discours

 

     les amours des heureux amants

     seraient-elles le monopole

     de nos Virginie de nos Paul

     qui s’avancent innocemment

     sur le chemin loin des discours

 

     où est la porte du jardin

     dont on s’échappe dans la mort

     d’Adam et Eve au grand effort

     du vent qui se lève soudain

     en échappant aux grands discours

 

     il mène vers cet inconnu

     où quand prend fin le temps d’aimer

     l’amour tendre vient à semer

     le feu qui dans la tête nue

     naît d’une terre sans discours

 

     à regarder aimer les bêtes

     avec plus ou moins de tendresse

     on se demande si sans cesse

     le cœur au-devant de la tête

     ne cherche plus le beau discours

      

 

2 juillet 2019

     « Et les anges le servaient » (Marc 1, 13. Matthieu 4, 11).

     Il est difficile de lire la Bible sans y remarquer la présence des anges. C’était une croyance répandue dans la pensée juive de l’époque, et il semble que le Fils de l’homme ne l’ait pas remise en question. Il y a en particulier ce passage d’une discussion avec des Sadducéens qui ne croyaient pas à la résurrection. Selon le texte de Luc, le Fils de l’homme leur aurait expliqué qu’être ressuscité, c’est être « comme les anges dans le ciel » (Luc 20, 36).

     On peut mettre en doute, ou non, la croyance des infirmes de la piscine de Bethesda en l’action d’un ange venant de temps en temps en agiter l’eau (Jean 5, 4). Il est difficile d’admettre qu’un esprit, par définition immatériel, puisse remuer de la matière. À moins d’avoir reconnu la dimension psychique de la matière, dont notre matérialisme scientifique occidental récuse l’existence. (N’est-ce pas cette récusation qui ces temps-ci, en vient logiquement à dérembourser les remèdes homéopathiques dans lesquels on ne peut déceler aucun élément chimique susceptible d’avoir une influence sur la chimie du corps humain.)

     Si les anges agissent dans le cosmos, et en particulier dans l’humain, ce ne peut être décelable physiquement. Cela fait partie d’une influence psychique et d’actions attribuables au hasard. Mais qu’est-ce que le hasard lorsqu’il n’est pas le hasard mathématique ?

     Einstein a pu dire que « le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito. » Le hasard quantique, qu’il discuta avec son ami Niels Bohr, est interprété différemment selon que l’on est totalement déterministe, ou non…

     Voilà de quoi ruminer sur l’existence des anges et sur leurs actions possibles. Celles et ceux qui ont fait l’expérience répétée d’avoir été protégés et/ou aidés par des hasards heureux peuvent se sentir invités à remercier ces êtres qui sont comme des ressuscités, s’il est vrai que les ressuscités sont « comme des anges ».

     On peut se rendre attentif à leurs services, selon la phrase « les anges le servaient ». Le service est en tout cas le souci, la hantise quotidienne de celles et ceux qui veulent Aimer. Avait-elle raison, Thérèse de Lisieux, lorsqu’elle s’engageait à assurer ce service après sa mort : « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur terre » ?…

 

     les roses déjà pâlissantes

     en leurs grappes grimpantes

     affaissent leurs seins alourdis

     de dons sans contredit

 

     l’une d’elle a même accueilli

     un hanneton une cétoine

     comme un monastère des moines

     afin d’y être recueillis

 

     ce sont des choses qu’étudient

     les spécialistes des insectes

     et dont la raison répudie

     ce qu’ils croient être au cœur des sectes

     alors que leur vocabulaire

     limite aux généralités

     les individualités

     qui se voilent au secret de l’air

 

     la cétoine ici aujourd’hui

     que se cache dans les pétales

     par la force d’aimer étale

     la rose dont sa beauté luit  

 

1er juillet 2019

« Sûrement Dieu est en toi et il n’y en a pas d’autres. Tu es un dieu qui te voiles, ô dieu d’Israël… » (Isaïe 45, 15). Et « en vérité je vous le dis, come vous l’avez fait à l’un de ses petits mes frères, vous l’avez fait à moi » (Matthieu 25, 40).

     L’Éternel Amour est présent, « voilé » en tous les êtres, au plus intime de leur intimité, et tout acte de penser d’Amour, d’agir d’Amour, de Bonté envers le plus petit des êtres est une participation à l’Éternel Amour qui « seul est Bon ». Notre bonté est vraie, désintéressée jusque dans son désintéressement, notre main gauche ignorant ce que fait notre main droite, lorsqu’elle est un co-agir, sunergoï avec Lui en libre coopération (I Corinthiens 3, 9). Car il est par son Esprit notre force d’Aimer, notre participation à son service.

     Telle est la Vérité, l’unique Vérité dont a témoigné le Fils de l’homme. Tout ce qui ne s’accorde pas avec cette Vérité voilée doit être écarté de notre penser et de notre agir. Entre « Dieu est Amour » et « Je crois en Dieu le père tout-puissant », il faut choisir, car ces deux théologies sont mutuellement incompatibles.

 

     pour ce chien l’orage qui gronde

     est la colère de son dieu

     et quel que soit le lieu

     il le fuit pressé par ses ondes

 

     il le sent jusque dans ses os

     avant que ses oreilles claquent

     que sa chair tremble sous l’impact

     des coups venus de son très-haut

 

     il aimerait rentrer sous terre

     se cacher dans quelque antre

     où il retrouverait le ventre

     silencieux de la mère

 

     cette terre aime sans parler

     mais le souffle l’habite

     qui doucement invite

     à écouter l’autre voilé

 

     cesse donc de chercher un lieu

     un refuge loin de l’orage

     l’amour te garde de la rage

     que tu imagines aux cieux

 

 

30 juin 2019

Il est profitable de découvrir la cohérence qui lie « Dieu est Amour, qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu » (I Jean 4, 8) et « Celui qui ne croit pas est déjà jugé… et voici quel est ce jugement : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leur manière d’agir était mauvaise (ên gar autôn ponêra ta erga). En effet toute personne qui fait le mal déteste la lumière et elle ne vient pas à la lumière pour éviter que ses actes soient révélés » (Jean 3, 19s).

     Certes le second texte explique l’athéisme par la morale de la « shame culture« , la peur de la honte et le désir de l’honneur, de la gloire, mais aussi de la « guilt culture« , la peur de la mauvaise conscience et le désir de la bonne conscience. Mais cette explication se fonde elle-même sur ce qui lie l’éthique et la connaissance de l’Éternel. Car cette connaissance n’est pas d’ordre intellectuel réflexif mais de l’ordre éthique d’une praxis s’originant dans l’Amour, dans cette Altérité où c’est l’autre qui importe plus que tout, qui l’emporte sur le « moi haïssable au profit du « soi-même comme un autre », du « toi en moi et moi en toi ». N’est-ce pas aussi ce que Dostoïevski fait dire au starets : « plus vous aimerez et plus vous croirez en Dieu » (Les Frères Karamazov, p. 100) ?

     Les intellectuels croyants et incroyants peuvent bien discuter indéfiniment, disputer à perte de vue sur les preuves de l’existence et de l’inexistence de Dieu. Ils se trompent de question. Car l’existence de Dieu n’est pas une question de « sagesse et d’intelligence » (Luc 10, 21). Pour connaître-reconnaître l’Amour, il faut Aimer. C’est une évidence tautologique. Mais cela suppose aussi une idée de Dieu différente de celle qu’imposent les trois monothéismes…

 

     une touffe de fleurs jaunes

     qu’une graine par hasard

     est venue selon son art

     se ficher ici à l’aune

     d’une fente entre deux pierres

     nous parle au nom de la terre

 

     elle raconte l’histoire

     de la vie qui opportune

     se donne ici l’ostensoir

     de la force dont chacune

     de ses enfants prend sa part

     quand la terre s’en empare

 

     elle n’est pas à sa place

     dans le jardin si tenu

     que nul ne montre sa face

     et que tout doit rester nu

     hors des parterres soignés

     loin des regards indignés

 

     il a fallu des regards

     pétris de l’altérité

     près d’elle montant la garde

     du respect de la fierté

     pour que sans secrète alarme

     elle montre ici ses charmes

 

29 juin 2019

Fascinant hasard mathématique infini auquel certains athées s’accrochent pour rejeter l’idée d’un dieu créateur.

     Dans son petit livre bourré d’informations et de réflexions, Y a-t-il une philosophie chrétienne ? Denis Moreau rappelle « l’argument de l’Iliade » tel qu’il est dénoncé par Fénelon:

     « Je soutiens que le hasard, c’est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir formé [l'univers]. [...] Qui croira [en effet] que l’Iliade d’Homère, ce poème si parfait, n’ait jamais été composé par un effort de génie d’un grand poète, et que les caractères de l’alphabet ayant été jetés en confusion, un coup de pur hasard, comme un coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l’arrangement nécessaire pour décrire dans des vers pleins d’harmonie et de variété tant de grands événements pour les placer et lier si bien ensemble… Pourquoi donc cet homme sensé croirait-il que l’univers, sans doute encore plus merveilleux que l’Iliade, ce que son bon sens ne lui permettra jamais de croire de ce poème » (op. cit., pp. 50s).

    Et cependant l’argument ébouriffant d’une auto-création de l’univers tient toujours :

     « À « l’argument de l’Iliade » on répond que si l’on a jeté un nombre infini de fois les lettres qui composent l’ouvrage, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une fois au moins elles soient tombées dans l’ordre qui constitue le texte que nous connaissons; c’est même statistiquement inévitable. De même, si la réalité est composée d’un nombre infini d’univers, il n’y a rien d’étonnant à ce que notre univers observable avec son ordre, ses structures, etc., se soit au moins une fois réalisé. » Et pour certains astrophysiciens contemporains qui ont développé la théorie dite des « multivers »… « notre univers ne serait qu’un moment ou un élément d’un méta-univers à l’intérieur duquel se succèdent en nombre illimité des univers, dont le nôtre »… (op.cit., pp. 61s)

     Une tête mathématique peut se sentir attiré, voire convaincue par cette idée d’autocréation par le hasard infini. Logiquement d’ailleurs ce n’est pas seulement notre univers qui aurait pu apparaître, mais une infinité d’autres semblables ou différents aussi ou mieux organisés que le nôtre. Est-ce sensé ?

     Il faut sans doute être un athée désespéré dans sa recherche de preuves de la non-existence de « Dieu » pour se raccrocher à cet argument mathématiquement imparable, aussi infiniment ébouriffant qu’il soit comme en a argué Fénelon.

     Mais l’erreur n’est pas là. Elle naît de l’incompréhension du principe de causalité selon lequel aucun être ne peut de lui-même ajouter à son être puisque ce serait violer le principe d’identité selon lequel ce qui est, est, ce qui n’est pas, n’est pas et que de l’un à l’autre aucun passage n’est concevable Cet ajout, ces ajouts ne cessent cependant d’apparaître partout dans le temps vécu par les êtres du cosmos. Ainsi par exemple l’apparition d’éléments chimiques complexes à partir d’éléments simples et plus encore l’apparition d’êtres vivants à partir d’êtres non-vivants. Cela n’est possible que par une cause autre qu’eux-mêmes.

     Encore une fois, montrez moi une auto-mobile qui soit vraiment auto, « par elle-même »,  et je réexaminerai la question avec les fabricants que cela pourrait intéresser.

     « L’argument de l’Iliade » ou sa version moderne dite des multivers est déraisonnable. Avec un peu de bon sens on la trouvera aussi amusante que l’histoire du Baron de Crac qui, tombé dans un étang avec son cheval, chercha à en sortir en se tirant lui-même par les cheveux.

     Il est plus satisfaisant de penser qu’un « créateur » personnel-impersonnel infiniment intelligent crée, ne cesse de créer, d’agir (Jean 5, 17) de « renouveler la face de la terre par son esprit » (Psaume 104, 30). Et ce « créateur » est assez malin pour donner l’illusion que l’univers marche tout seul, faisant de ses créatures des co-agents sunergoï de leur destin. (cf. Corinthiens 3, 9). Et, pour parler en mashal, nous sommes incapables d’ajouter de nous-mêmes « une coudée à notre taille » (Luc 12, 25)

     Cela vaut de notre passage de la nature à la surnature comme du passage du non-être à l’être. Montaigne en son bon sens a observé l’un et l’autre (Essais, éd. folio, II, 12, pp. 269 et 351) donnés en note p. 137 de De la sacralité à l’altérité ? une relecture des Écritures de François Mutun.

 

     était-ce un robert-le-diable

     cette mouche sur la joue

     du mur où les ondes jouent

     à des jeux de l’improbable

 

     la beauté que se confère

     en rencontre aléatoire

     un œil de passage à voir

     d’ici à là se transfère

 

     c’est pourtant le papillon

     aux profondeurs de son être

     qui ici fit apparaître

     sur lui ce qui est sans nom

     autre que son existence

     pour qui ne met pas en doute

     son réel sur notre route

     au carrefour des présences

 

     ton nom à mon nom s’est dit

     pour un instant oubliable

     par mon esprit incapable

     de narguer les interdits

 

    

 

    

28 juin 2019

Soi-même comme un autre. Il faudrait lire attentivement Paul Ricœur pour comprendre et/ou connaître ce qu’il a voulu donner à comprendre intellectuellement et/ou à connaître intuitivement de cette altérité intime.

     Il faut pour cela admettre qu’il existe dans l’être humain une réalité métaphysique, et d’abord une réalité psychique irréductible à la réalité physique.

     On voit donc que dans la perspective scientifique régnante, l’épistémè établie, on ne peut accepter de comprendre et connaître cette altérité dans l’être humain que selon une attitude schizoïde de double vérité où il ne faut pas chercher à faire dialoguer l’une avec l’autre. Dans cette perspective on est acculé à reconnaître que le dialogue entre foi et raison est impossible, impensable, irrationnel en tout cas.

     Le « soi-même comme un autre », soi-même en tant qu’autre, n’est envisageable et approchable que selon l’intuition du « Dieu est Amour ». Cet Amour est en effet une attitude d’altérité que l’on ne peut admettre qu’en la pratiquant. C’est ce qu’explicite Jean : « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu. » (I Jean 4, 8). Et cela se vit selon le mode du « toi en moi et moi en toi » auquel les humains sont invités à participer: « et moi en eux, et toi en moi » (Jean 17, 21ss).

     Penser l’autre, les autres, en tant que nous-mêmes implique d’avoir envers les autres une attitude de moi en eux et eux en moi. C’est ainsi que l’on peut comprendre le « tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » de Clément d’Alexandrie…

     Cette intelligence de l’être, de notre être, peut se propager à la sensibilité par l’imagination, mais cette propagation est improbable chez les consciences qui ne la pratiquent pas habituellement.

     Ce que propose l’Évangile, la Vérité de l’Amour, c’est de répondre à son appel en s’y efforçant « de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit… », sachant que notre effort ne peut aboutir sans « la grâce », l’accueil de l’Esprit, notre force d’Aimer, dans une invocation incessante : « Ô toi notre force d’Aimer… »

     Une attitude scientifique occidentale cohérente, qui vit sa certitude physique, réduisant le psychique au physique, la pensée, l’imagination, les sentiments à des jeux de neurones physiquement observables, ne peut admettre sans incohérence le « soi-même comme un autre », pas plus que le « Dieu est Amour ». Pour Pascal, c’est « un Dieu… qui s’unit au fond de leur âme » (Pensées, éd. Sellier 690, p. 488). Mais c’est la présence d’un Dieu qui se cache (op. cit., p. 485) comme l’avait ressenti Isaïe (45, 15), et dont le voilement n’est sans doute explicable que par l’Amour.

     Pascal cependant s’embrouille en recherchant des preuves rationnelles de l’existence de Dieu alors qu’il reconnaît par ailleurs que « Dieu est sensible au cœur, non à la raison » (op. cit., 680, p. 467)…

 

 

 

     tes huit pattes qui s’agitent

     ont certainement un sens

     appelant reconnaissance

     de qui te donne le gîte

 

     tu interpelles ma tête

     pour qu’elle t’identifie

     me disant que je me fie

     à ma science toute prête

 

     tu interpelles mon cœur

     c’est une tout autre histoire

     car il s’agit de te voir

     avec des yeux que la peur

     ni le désir n’obscurcissent

     sous les voiles de l’utile

     du profitable ou nuisible

     que leurs ombres affaiblissent

 

     en t’approchant fraternelle

     disons comme une cousine

     qui repense aux origines

     je chuchote l’éternelle

 

27 juin 2019

Tout comme la beauté d’un nuage changeant et éphémère, la beauté d’un galet roulé pendant des millénaires et maintenant inchangé ou presque pour d’autres millénaires, sont pour le regard qui Aime des élans de force d’Aimer. C’est un peu comme l’hostie que la catholique touche et mange, adore dans son tabernacle ou son ostensoir avec des entrailles passionnées.

     La beauté sensible n’est pas qu’un moyen de jouissance pour notre humanité première. Elle devient une servante que le Dieu serviteur vient servir lui-même :

     « Heureux ces serviteurs que le maître en rentrant chez lui trouvera occupés à l’attendre. En vérité je vous le dis, il se ceindra, les fera asseoir et les servira » (Luc 12, 37).

     Que celle celui qui a des oreilles pour entendre ce mashal sente cette réciprocité du service entre les « serviteurs » et le maître. Les doulaï, serviteurs-esclaves sont « servis-diakanêsaï « , passant de la servitude au service par participation à l’Éternel Amour.

     De même la beauté sensible se révèle participation à la Beauté éternelle. Ainsi se révèle la « profondeur » de l’humain premier se transmuant en humain dernier, prenant conscience du « toi en moi et moi en toi », « sans séparation et sans confusion ».

     N’est-ce pas la découverte panenthéiste du Thomas d’Aquin philosophe, »oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime. Dieu est nécessairement présent en toutes choses, et ce intimement ».

     Le nuage et le galet, comme le visage dévoilé, sont pour le regard qui Aime des rencontres avec l’Amour Éternel en sa Beauté. C’est Elle et ce sont eux, eux-mêmes comme leur Autre.

 

     le galet en ses rondeurs

     se propose à la lumière

     aujourd’hui comme naguère

     en contemplant sa douceur

 

     le merveilleux dégradé

     de son ombre en son passage

     vers son autre à son visage

     donne son intimité

 

     cette présence invariable

     en sa forme et son volume

     jusque sur sa face assume

     la figure irremplaçable

     de qui ne dit pas son nom

     dans l’eccéité unique

     qui invite la réplique

     de celle qui lui dit non

 

     car en quête de contact

     cette peau dans la lumière

     lui avoue son éphémère

     dans l’éternelle dont acte

   

 

 

    

 

 

 

26 juin 2019

Se dénuder ? La beauté du corps de l’humain premier, soma psukhicon, corpus animale (I Corinthiens 15, 44ss) est faite pour le désir et le plaisir. Elle est « du monde » alors que l’humain dernier « n’est pas du monde, ouk ek tou kosmou  » (Jean 17, 16).

     Pour Paul, « le monde m’est crucifié, et moi au monde, emoï kosmos estaurôtaï (Galates 6, 14). Cela est cohérent avec sa théologie de « Jésus-Christ crucifié, Iêsoun Khriston kaï tauton estaurômenon » (I Corinthiens 2, 2).

     Qu’importe la théologie de Paul fondée sur le sacrifice (en l’occurrence le prétendu sacrifice sacerdotal du Prophète de Nazareth). Cependant le passage, la mutation de l’humain premier en humain dernier, du « monde » au « pas du monde » est, dans l’approche de la beauté sensible indissociable de ce passage de la jouissance à la réjouissance, de la connaissance charnelle à la reconnaissance spirituelle.

     Dans la culture patriarcale, ce passage est d’ordre moral. La chair désirée et possédée-dominée est culpabilisée, avec les excès paroxystiques auquels se livre maintenant l’islam dévoyé de Daech, où les femmes sont voilées jusqu’aux yeux et où l’adultère est puni de lapidation comme elle l’était dans la Loi de Moïse.

     Dans la perspective de l’Amour Éternel, l’approche de la chair désirée, possédée, dominée n’est pas d’ordre moral mais d’ordre psychologique : Il s’agit de prendre et de garder conscience de ce que l’on fait lorsqu’on se dénude.

     Il est des temps et des lieux pour se rendre désirable. Une adolescente, un adolescent devrait apprendre ce qu’elle il fait en se dénudant, et le faire, ou non, en connaissance de cause, sans d’ailleurs se condamner ni condamner les autres. Ainsi du Fils de l’homme devant la femme adultère (Jean 8, 11) ou tout simplement de la dynamique de la vie.

     Dis-moi comment tu contemples « La Valse » de Camille Claudel, et je te dirai dans quelle mesure tu es « du monde « ou « pas du monde » (car on n’est jamais totalement de l’un ou de l’autre, mais censé être en marche vers la sortie du monde, si toutefois on accueille l’Esprit de l’Éternel Amour). De même pour « L’origine du monde » de Gustave Courbet et pour quelques autres beautés.

 

     quels regards ont-ils portés

     sur l’origine du monde

     et sur quelle longueur d’onde

     et pour quelles vérités

 

     quelle beauté anonyme

     fait signe sans confusion

     livrée sans séparation

     dans les beautés paronymes

 

     est-ce dans l’enchantement

     du désir que s’ennoblissent

     qu’enfin qu’elles s’accomplissent

     dans le souhait de l’amant

     qui de toute éternité

     en l’unique inspiration

     multiplie la création

     de mille et mille beautés

 

     au-delà de l’origine

     des mondes l’un après l’autre

     la beauté venant au nôtre

     leur a dit son sens ultime

 

 

    

 

 

 

25 juin 2019

Du visible à l’invisible, du sensible à l’insensible, du physique au métaphysique. C’est un effort, une nage à contre-courant dans un Occident qui pense selon le régime de la séparation, de la coupure des savoirs (et, bien logiquement, des individus).

     Si, par ailleurs, cette pensée n’était pas imbue de sa supériorité sur les autres pensées de la Terre, elle pourrait dialoguer avec elles et y trouver de quoi corriger cette séparation, retrouver le sens total de la matière, où le psychique et le physique ne sont pas séparés. Elle comprendrait avec Péguy que « le spirituel est couché dans le lit du charnel ».

     (Bien sûr, cette phrase de Péguy est susceptible d’interprétations qui corrigent la séparation par la confusion alors que la pensée selon la Vérité de l’Être est dans le « ni séparation ni confusion ».)

     Mais « j’éclate tellement dans ma création, la foi ce n’est pas étonnant. »

      Une conscience esthétique forte repère dans le cosmos la beauté partout répandue, et sa vibration sensible à toute beauté lui fait songer à la Beauté Éternelle et s’en réjouir, y trouver une force d’Aimer.

     Une conscience intellectuelle forte y repère l’intelligence partout à l’œuvre dans la matière, dans la vie, dans l’activité humaine scientifique, technique, philosophique, théologique…

     Cette conscience regarde son ordinateur en imaginant la somme d’intelligence qui a permis sa conception et sa réalisation. Son regard sensible, par la médiation de son activité imaginative, rejoint la Présence de l’Intelligence Éternelle et s’en réjouit imaginativement et sensuellement.

     Ce n’est pas dans le sacré d’une église ni dans son tabernacle, dans un lieu consacré, un temps consacré, un pain et un vin consacrés, un personnage consacré, héroïsé, que cette conscience se rend présente à la Présence. C’est dans tout être matériel, par les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les doigts, par l’imagination, par la réflexion conceptuelle, qu’elle communie à la Présence de l’Éternel Amour en y participant…

     Ô toi notre force d’Aimer !

 

     elle vole en vibration

     immobile et si légère

     que l’on peut voir comment l’air

     est pour elle communion

 

     d’où vient-elle et où va-t-elle

     de quoi donc se nourrit-elle

     qui donne force à ses ailes

     pour sa danse rituelle

 

     car il faut qu’on imagine

     les causes du mouvement

     et bien sûr aussi comment

     dans l’élan de la gésine

     elle a trouvé à paraître

     au bout d’une longue histoire

     où il est donné de voir

     l’origine de son être

 

     la beauté l’intelligence

     avec l’air la font vibrer

     avec elle célébrer

     l’amour dans la connaissance

 

 

 

 

    

 

 

 

 

24 juin 2019

Pourquoi un penseur de l’envergure de Descartes n’a-t-il pas su tirer toutes les conséquences du principe de causalité qu’il avait pourtant reconnu ?

     Souleymane Bachir Diagne, parlant de la pensée africaine pour en défendre l’animisme mystique, le cite en le commentant, « partant du principe de raison qui exige que l’on proportionne la cause à l’effet, comme disait Descartes  selon qui il faut « autant de réalité dans la cause efficiente que dans son effet : car d’où est-ce que l’effet peut tirer sa réalité sinon de sa cause » (Méditations métaphysiques, Flammarion, 1992, p. 107, cité  dans L’encre des savants, Présence Africaine, pp. 27 et 48).

     S.B. Diagne cite d’abord Bergson : « Il n’y a rien d’illogique, ni par conséquent de « prélogique » dans la croyance qu’une cause doit être proportionnée à son effet. » (Les deux sources de la morale et de la religion, cité en page 26 de L’encre des savants).

     Le malheur, sans doute, c’est qu’il nous faille citer des autorités, des noms de grands philosophes tels que Descartes et Bergson, pour défendre le principe de causalité, alors qu’il s’agit d’une évidence de la raison à la portée de toute intelligence.

     Tel qu’il est vécu dans la conscience africaine traditionnelle, ce principe est appliqué par l’animisme qui reconnaît l’existence d’une dimension psychique de la matière, alors que le matérialisme physique occidental la récuse.

     Ce matérialisme est ainsi acculé à utiliser le concept de hasard pour satisfaire à son ignorance de la totalité des causes qui président à certains phénomènes tels que les accidents de la circulation. Le hasard est pourtant un concept vague dont le sens mathématique calculable cache un sens scientifiquement incalculable apparaissant comme un non-sens, et auquel la pensée africaine cherche à remédier.

     La pensée africaine animiste, convaincue de l’existence d’un psychisme de la matière, existence exigée par le principe de causalité dans des phénomènes tels que l’apparition de la vie, échappe au non-sens, quitte à prendre le risque de se tromper dans l’identification des causes.

     Mais encore une fois, il n’est nul besoin de faire appel à une autorité, philosophique ou scientifique, appel qui relève d’un sacré rationnellement inacceptable, pour découvrir l’évidence du principe de causalité, en vivre quotidiennement en en mettant en œuvre les implications.

     Ah si seulement nous savions toutes et tous « oser penser » !

 

     mains diaphanes mains rudes

     ces beautés que l’on serre

     un instant pour complaire

     aux rites les éludent

 

     car la beauté murmure

     au cœur qui attentif

     prête une oreille sûre

     au chant définitif

 

     la main qui manipule

     et possède et domine

     les autres ne recule

     devant aucune mine

    mais la main inutile

     que l’on touche et regarde

     fait songer à l’abîme

     de la beauté que garde

     l’éternel en l’intime

 

     alors forme et couleur

     sont en leur transparence

     le toi d’un créateur

     pour le cœur qui s’élance

 

 

23 juin 2019

Simone Weil était toute proche du stoïcisme et de sa vertu, qui pour elle n’était pas différente de la vertu chrétienne.

     Mais elle n’a pas voulu rejoindre le stoïcisme, pas plus qu’elle n’a voulu entrer dans l’Église. Son exigence éthique, née d’une lucidité impitoyable, l’a fait poser un regard pessimiste sur la société où elle vivait. En raison peut-être de la conjoncture politique où le totalitarisme socialiste stalinien et le totalitarisme raciste hitlérien apparaissaient comme une alternative inévitable.

     Mais elle y repérait une résurgence moderne de ce que l’Église avait elle-même imposé pendant quelques siècles : « Le totalitarisme moderne est au totalitarisme catholique du XIIème siècle ce qu’est l’esprit laïque et franc-maçon à l’humanisme de la Renaissance. L’humanité se dégrade à chaque oscillation. Jusqu’où cela ira-t-il ? (La pesanteur et la grâce, p. 199).

     « Le secret de la condition humaine » (op. cit, p. 201) la préoccupait et elle tentait de le découvrir dans une analyse lucide du comportement des sociétés humaines. Ce secret se découvre cependant dans l’intuition de la Vérité dont le Fils de l’homme a témoigné (Jean 18, 37). Ce témoignage s’est transmis dans le christianisme, dans l’Église catholique en particulier, mais toujours en partie occulté par la « libido dominandi » qui en a fait un totalitarisme.

     C’est ainsi que l’on peut établir un lien entre l’Église et le stoïcisme, tous deux objets de refus par Simone Weil. En effet, comme Pascal l’a constaté, « les trois concupiscences ont fait trois sectes… l’orgueil (« l’orgueil de la vie alias libido dominandi) a fait le stoïcisme » (Pensées, éd. Sellier, 178 et note 3).

     Montaigne avait déjà moqué la prétention stoïcienne à échapper à la condition naturelle: « O la vile chose, dit-il (Sénèque) et abjecte que l’homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité ». Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde… Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main » (Essais, II, 12, p. 351 et notes 389ss, édition folio).

     Cependant l’action élévatrice de Dieu demeure secrète. C’est celle d’un « dieu caché » (Isaïe 45, 15), anonyme en son nom même réduit à une déclaration d’existence, « Je Suis » (Exode 3, 14).

     Totalitariste, l’Église refuse d’admettre que l’Esprit Éternel est partout offert aux consciences qui le désirent et qui y joignent leur effort. Car l’action de l’Esprit est indissociable de la conscience dont il ne peut forcer la liberté, puisqu’il est Amour.

     La vertu, où qu’elle soit, est une participation à la Vertu Éternelle. Elle n’appartient à aucune religion ni philosophie. C’était une bonne raison pour Simone Weil de ne pas rejoindre l’Église.

 

     les épluchures sur la table

     trouvent à s’arranger

     à faire une beauté aimable

     comme pour se venger

 

     la pomme qui les a quittées

     en nudité utile

     devra bien se hâter

     dans la bouche fébrile

 

     mais sous l’œil les doigts recomposent

     en formes éphémères

     une beauté qui se repose

     en la grâce primaire

     que la photographie avide

     peut venir posséder

     rendant hommage au vide

     qui s’y laisse accéder

 

     les épluchures qu’on dérange

     servantes inutiles

     ont le bref sourire de l’ange

     où l’éternel rutile

 

 

 

22 juin 2019

Pour qui garde une conscience vive du principe de causalité, toute beauté sensible donne de penser à la Beauté Éternelle dont elle participe. Cette évidence semble cependant échapper à bien des penseurs. Sans doute parce qu’ils ne voient pas que le principe de causalité est une implication immédiate du principe d’identité selon lequel « ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas », d’où il suit que « ce qui n’est pas ne peut pas produire ce qui est ».

     Tout supplément d’être, toute acquisition d’être par un être, nécessite une cause extérieure à cet être. Le concept d’autopoïèse, d’autocréation, d’auto-organisation, d’auto-évolution, et donc aussi d’auto-embellissement est intenable, déraisonnable. Au sens étymologique, une automobile est une chimère.

     Certains penseurs ont eu l’intuition de cette causalité ontologique, mais sans l’expliquer rationnellement, semble-t-il. Ainsi Aratos de Soles : « En lui  nous avons la vie, le mouvement et l’être, en auto gar zômen kaï kinoumetha kaï esmen » (Actes des Apôtres, 17, 28).

     Nous ne pouvons nous contenter de qualifier l’Être Éternel de « principe créateur » comme le font les Francs-maçons de La Grande Loge de France. Ce concept de cause première peut satisfaire au sentiment d’obligation intellectuelle, mais il ne rend pas raison de la réalité concrète en son développement intelligent, beau, bon, fort… tel qu’il apparaît dans le cosmos.

     Certains ont le vague sentiment de l’existence de Dieu face à la beauté qui « éclate tellement dans ma création » comme dit Péguy, mais ils ne semblent pas en rendre raison par l’évidence du principe de causalité et ainsi accomplir ce sentiment en certitude.

     Il est cependant extrêmement profitable de vivre sensuellement la présence intelligible de l’Éternelle en sa Beauté, et cela peut se faire par la médiation de l’imagination.

     Il semble que le Fils de l’homme ai vécu cette présence au point de pouvoir dire: « Observez comment poussent les fleurs des champs: elles ne filent ni ne peinent. Cependant, je vous le dis, Salomon lui-même dans toute sa gloire n’a pas eu d’aussi belles tenues. Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs… (Luc 12, 28). Certes le Fils de l’homme n’indique pas le comment de la cause éternelle de la beauté sensible, mais il nous invite au moins à vivre cette beauté comme une manifestation de la Beauté Éternelle. Et garder conscience du principe de causalité nous permet de comprendre, d’imaginer et de goûter la Beauté Éternelle dans la reconnaissance de l’Amour.

 

     les parce que de sa beauté

     se déclinent comme gigognes

     l’une dans l’autre sans vergogne

     pour atteindre l’éternité

 

     il est d’abord dans le sourire

     rayonnant comme un phéromone

     pour établir selon sa norme

     les mille invites du désir

 

     l’intelligence veut comprendre

     par la raison démonstrative

     et découvrir définitive

     une définition pour rendre

     ce qu’elle pense proportion

     où établir dans l’harmonie

     le secret de la symphonie

     en mathématique fonction

 

     mais le cœur de la poupée russe

     indéfinissable et subtil

     est la grâce tout inutile

     du vide où la beauté se musse

 

 

 

 

    

21 juin 2019

Pascal s’est heurté au problème des contradictions de la Sainte Écriture parce qu’elle était  le fondement de sa foi chrétienne.

     La solution qu’il a retenue est celle de la pluralité des sens déjà proposée par les Pères de l’Église. Il en a retenu les deux principaux, le sens littéral matériel et le sens figuré spirituel. Il raisonne sur ce double sens dans le chapitre XX des Pensées, « Que la loi était figurative ». Il y appelle à une lecture évitant « deux erreurs : 1. Prendre tout littéralement. 2. Prendre tout spirituellement » (op.cit., 284). Il dit aussi que « quand la parole de Dieu, qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement » (op.cit., 303). Mais il n’est pas toujours facile de savoir ce qui est à comprendre littéralement et ce qui est à connaître spirituellement. La diversité des interprétations le montre.

     Les hésitations de Pascal, comme celles de bien des lectrices et des lecteurs de la Bible, ont cependant une solution radicale : celle que Pascal reprend à Augustin: « L’unique objet de l’Écriture est la charité » (op. cit., 301, p. 205). « L’Écriture ne prescrit rien d’autre que la charité » (Saint Augustin, La Doctrine chrétienne, III, 10).

     N’est-ce pas la clé de lecture qui s’origine à l’essence même de l’Eternel sensé avoir inspiré les Écritures ? « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8). Rien de ce qui ne s’accorde avec cette Vérité ontologique ne peut être retenu. C’est ainsi que le sacré et les sacrifices, d’origine cosmique, sont à écarter ainsi que l’ont répété les prophètes. La Charité, l’Amour, l’Agapè n’ont tien à voir avec eux.

 

     sous le regard de la beauté

     les rochers se patinent

     poursuivant la gésine

     où s’accomplit l’éternité

 

     c’est une secrète alchimie

     dont le je-ne-sais-quoi

     nous fait penser à toi

     en un clin d’œil de tendre amie

 

     le regard pourtant qui s’attarde

     contemplant la surface

     du désir se détache

     de l’utile ici qui se farde

     pour ne garder de la rencontre

     au cœur de l’anonyme

     que ce qui se sublime

     en cet instant où il se montre

 

     les eaux et les vents serviteurs

     quelconques de l’esprit

     éternel ont compris

     qu’il faut jouer en amateur

 

20 juin 2019

Simone Weil n’a pas compris, semble-t-il, que la Vérité de l’Être de l’être n’est pas à la portée de l’intelligence, de la raison réflexive, mais à celle de l’intuition du cœur.

     Comme nombre de philosophes, elle a cru que la métaphysique était à la portée de l’analyse scientifique. Kant a pourtant dénoncé cette illusion.

     « Sous le nom de vérité, j’englobais aussi la beauté, la vertu et toute espèce de bien, de sorte qu’il s’agissait pour moi d’une conception du rapport entre la grâce et le désir. La certitude que j’avais reçue, c’était que quand on désire du pain on ne reçoit pas des pierres » (Attente de Dieu, pp. 33s).

     On sent dans cette quête de la vérité première une recherche qui vise les qualités de l’Être plutôt que l’Être en lui-même, auquel elle dénie l’Amour d’altérité (« Dieu ne peut aimer que soi-même »). Elle parle du « beau », de la « vertu », du « bien ». Certes ces qualités de l’être s’originent à l’Être de l’être en qui résident le bien essentiel (« Dieu seul est bon », Luc 18, 19), et aussi le beau essentiel, l’intelligence essentielle, la force essentielle, dont toute beauté, toute bonté, toute intelligence, toute force participent comme en leur cause, par implication du principe de causalité.

     Simone Weil a eu cependant l’intuition que l’Être ne relevait pas de l’ordre du langage ni des concepts qui en tirent leur origine. Partant de l’idée du secret de la Présence Éternelle, elle a pu écrire : « Votre père qui est dans le secret (Matthieu 6, 4). La parole de Dieu est la parole secrète. Celui qui n’a pas entendu cette parole, même s’il adhère à tous les dogmes enseignés par l’Église, est sans contact avec la vérité » (op. cit., p. 46).

     Le principe de causalité nous invite à admettre l’existence de l’Être Éternel et de ses qualités éternelles, mais il ne nous donne pas accès à la réalité de son essence personnelle-impersonnelle. C’est en Aimant que l’on a « contact » avec l’Amour Éternel. Ce n’est pas à la portée de la sagesse des sages ni de la science des savants (Matthieu 11, 25). Dans le langage de Pascal, « Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pensées, éd. Sellier 680, p. 467).

 

     c’est cet élan qui ne cesse

     d’emporter toujours plus loin

     la vie qui se manifeste

     se disant objet de soin

 

     çà et là dans l’univers

     les choses toutes en marche

     disent que dans leur envers

     agit une matriarche

 

     et s’il n’est aucun langage

     qui puisse rendre raison

     de tout ce qui n’a pas d’âge

     dans la marche à l’horizon

     on peut tout de même vivre

     en suivant l’instinct divin

     qui nous engage à poursuivre

     notre volonté de soin

 

     c’est elle dont le service

     de ce qui vit et respire

     donne d’être les prémices

     qui à l’infini aspirent

 

 

    

 

19 juin 2019

Le parcours de Simone Weil a quelque chose d’admirable, mais de navrant aussi : sa quête de la vérité intellectuelle ne l’a pas conduite à la Vérité dont a témoigné le Prophète de Nazareth et qu’a résumée si clairement son ami Jean : « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8).

     La rencontre de Simone Weil avec la souffrance en a fait pour elle une réalité sacrée, d’une attraction fascinante. Comment a-t-elle pu écrire, « toutes les fois que je pense à la crucifixion, je commets le péché d’envie » (Attente de Dieu, p. 49) ?

     Elle n’a pas voulu entrer dans l’Église ni se faire baptiser, et pourtant elle était habitée, entraînée par le « Mystère de la Rédemption, dogme essentiel à l’Église depuis que Paul a déclaré qu’il ne voulait connaître que Jésus-Christ crucifié (I Corinthiens 2, 2), et que nous sommes « justifiés librement selon sa grâce par la rédemption en Jésus-Christ, que Dieu a destiné à être par son sang une victime expiatoire pour ceux qui croiraient » (Romains 3, 24s). Car il s’agit pour Paul d’être « grâce à son sang… sauvés de la colère de Dieu » (Romains 5, 9).

     Le « dieu » du Prophète de Nazareth n’est pas un dieu  de colère (de thanatos neïkos). Il est au-delà des forces cosmiques, du sacré et des sacrifices. Et ce n’est pas le sang d’un autre qui pardonne, c’est le pardon que nous accordons aux autres: « Pardonnez-nous comme nous pardonnons… Pardonnez et vous serez pardonnés » (Matthieu 6, 12, 14).

     Simone Weil n’a pas reconnu cette Vérité de l’Amour Éternel, elle qui est allée jusqu’à écrire, « Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous. Ainsi, lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être » (La pesanteur et la grâce, p. 42).

     Pourquoi Simone Weil n’a-t-elle pas rencontré vraiment celui dont elle a dit qu’il l’avait « prise » ? Elle, si éprise de vérité…

 

     l’eau s’indiffère comme l’air

     à ce qui s’y déplace

     et donne mille faces

     à s’y défaire et à s’y faire

 

     car c’est qu’elle est source de vie

     donnant aux profondeurs

     dont on creuse le cœur

     la raison de foncer le puits

 

     mais au puits la vérité nue

     sort avec son miroir

     invitant l’âme à voir

     dans sa profondeur inconnue

     les forces qui infligent

     honte ou mauvaise conscience

     offrant reconnaissance

     à qui dans l’amour s’en afflige

 

     car la vérité sort de l’eau

     indifférente offerte

     par l’amour découverte

     dans le refus du faux

    

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

     

 

 

 

18 juin 2019

Les parcours spirituels sont divers, individuels. Que l’on pense à celles et ceux que l’Église appelle les saintes et les saints, en particulier à celles et ceux qui ont connu une conversion, d’une religion à une autre comme Paul, d’une croyance « hérétique » à une autre comme Augustin, d’une religion tiède à une religion passionnée comme Pascal lors de sa nuit de feu…

     La vie de Simone Weil, excessive, avec cet événement où « le Christ l’a saisie », ne peut qu’attirer les âmes en quête d’une héroïne spirituelle et philosophique. Elle a passionnément recherché la vérité, la Vérité essentielle, ontologique, où la question de Dieu inévitablement se pose.

     Significative, cette pensée : « Je crois encore aujourd’hui qu’on ne peut jamais trop résister à Dieu si on le fait par pur souci de la vérité. Le Christ aime qu’on lui préfère la vérité, car avant d’être le Christ, il est la vérité » (Attente de Dieu, p. 38).

     Cet écartèlement entre le Christ et la Vérité, qu’on peut apprécier comme un refus du mythe du héros, opère une purification. On sait par ailleurs à quel point elle a poussé la bienveillance envers l’athéisme : « Il y a deux athéismes dont l’un est une purification de la notion de Dieu… Entre deux hommes qui n’ont pas l’expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près…

La religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi : en ce sens l’athéisme est une purification. Je dois être athée avec la partie de moi-même qui n’est pas faite pour Dieu. Parmi les hommes, chez qui la partie surnaturelle d’eux-mêmes n’est pas éveillée, les athées ont raison et les croyants ont torts » (La pesanteur et la grâce, pp. 131s).

     Il ne s’agit pas de prendre Simone Weil pour modèle héroïque, mais elle peut nous inviter, sur notre propre chemin individuel, à une réflexion, coordonnée à une intuition, sur l’Être de l’être recherché en sa Vérité.

     Le Prophète de Nazareth a pu dire que sa vie n’avait de sens qu’en témoignage de la Vérité (Jean 18, 37). Il en était ontologiquement proche « sans séparation et sans confusion ». C’est ainsi qu’on doit comprendre que « le Christ aime qu’on lui préfère la vérité, car avant d’être le Christ il est la vérité ».

     Si en effet le prophète de Nazareth a pu dire « Je suis la Vérité », comme il a dit « Je suis la Voie et la Vie » (Jean 14, 6), c’est en raison de son intimité avec l’Éternel Amour, intimité qui n’est pas une identité mais une participation.

 

     la croix domine le village

     de la hauteur de la colline

     et le regard levé s’incline

     aux souvenirs de son jeune âge

 

     c’est le signe de la victoire

     enseignée depuis tant de siècles

     qu’il nous a fait oublier l’aigle

     qui avait été notre espoir

 

     l’aigle sur  la face des eaux

     pourtant continue de planer

     et concevoir des nouveau-nés

     qui s’acheminent vers le beau

     l’intelligent le bon l’élan

     que s’accomplisse au fil des jours

     sous les auspices de l’amour

     l’éternel renouvellement

 

     donc attends que la croix pourrisse

     que l’aigle enfin réapparaisse

     et que dans l’infini renaisse

     l’œuvre enfin qu’elle réussisse

 

 

 

 

    

17 juin 2019

S’il est vrai que l’être humain du XXIème siècle occidental demeure sensible aux mythes et aux symboles, si, comme l’a écrit Mircea Eliade, « le symbole, le mythe, l’image appartiennent à la substance de la vie spirituelle, on peut les camoufler, les mutiler, les dégrader, mais on ne les extirpera jamais », on conçoit que le sacré fasse toujours partie intégrante de la foi que proposent les religions. (Images et symboles, p. 12)

     Pour François Mutun, « l’existence symbolique est une nécessité de la vie selon la chair qui est celle de la condition humaine première. On ne peut y renoncer qu’en accédant à la vie de l’esprit, où l’amour de l’autre comme autre devient l’idéal et la joie inaliénable. La fin de la Sacralité n’est souhaitable que dans la mesure où elle est relayée par la mise en route de l’Altérité (De la sacralité à l’altérité ? une relecture des Écritures, p. 119).

     L’imposture du christianisme, qui dès l’origine a fait du Prophète de Nazareth un Grand Prêtre et de son assassinat un sacrifice l’établissant comme figure héroïque pour les croyants, s’explique par cette persistance du sacré symbolique dans l’âme humaine.

     On ne peut renoncer à faire du christianisme quelqu’un, à faire de Jésus l’objet d’un culte, d’un attachement, d’une adoration relevant de l’amor, voire de l’eros qu’en accédant à la pure agapè. Tel est le passage du premier Adam au second Adam exposé par Paul en langage symbolique : « S’il y a un corps naturel – soma psukhikon – il y a aussi un spirituel – soma pneumatikon – C’est pourquoi il est écrit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant » (Genèse 2, 7). Le dernier Adam est un esprit vivifiant. Mais ce n’est pas le spirituel – pneumatikon – qui vient en premier, c’est le naturel – psukhikon – Le premier homme, tiré de la terre, est fait de poussière. Le second homme est du ciel. Tel est l’homme terrestre, tel sont aussi les hommes terrestres, et tel est l’homme céleste, tels aussi les célestes. De même que nous avons porté l’image de l’homme terrestre, nous porterons aussi l’image du céleste » (I Corinthiens 15, 44-49).

     Il est vrai que Paul parle ici de la résurrection, mais il invite par ailleurs ses lectrices et lecteurs à vivre en ressuscités (Colossiens 3, 1ss).

     Nous sommes des êtres en passage, en cheminement, et l’on conçoit que dans cette perspective le christianisme propose une attitude de Sacralité en marche vers l’Altérité, allant d’amor vers caritas. C’est ainsi que nous pouvons chanter Ubi caritas et amor Deus ibi est : Là où sont l’agapè spirituelle des êtres et la passion amoureuse du Seigneur, là est l’Éternel.

 

     les bouquets jetés à la mer

     comme une offrande aux eaux amères

     qui leur avaient pris leurs amis

     les a consolés à demi

 

     par quels obscurs cheminements

     à se disperser en aimant

     dans les vagues indifférentes

     ces fleurs étaient reconnaissantes

 

     la mer toujours recommencée

     était ainsi ensemencée

     de la secrète certitude

     que les morts dans nos habitudes

     de les honorer où qu’ils soient

     continuent de vivre en la foi

     qu’en assurant leur souvenir

     ils ne cessent d’appartenir

 

     les bouquets en leur éphémère

     existence aussi dans la mer

     témoignent de la profondeur

     de l’amour plus fort que les pleurs

 

 

16 juin 2019

La science occidentale est matérialiste, d’un matérialisme physique qui dénie à la matière sa dimension psychique. Elle est, de ce fait, athée, car « Dieu est esprit » et ne peut donc agir sur/avec une matière qui serait purement physique, ne serait-ce que par une prétendue parole sacrée, puisque la parole est physique.

     Le dialogue entre foi et raison, que tant d’esprits théologiques et de simples croyants tentent d’établir, est de ce fait voué à l’échec. La raison telle que la conçoit la culture occidentale est celle qui préside à la compréhension de l’univers physique, selon le mode de l’intelligence rationnelle et non selon celui de l’intuition aux sens bergsoniens.

     Penser l’univers physiquement donne de penser la biologie physiquement, faisant des neurones tels qu’on peut les observer scientifiquement les auteurs de la pensée. Ce réductionnisme de la pensée à la vie et de la vie au physico-chimique est étrangement accepté alors qu’il déroge au principe de causalité selon lequel, comme Descartes l’a rappelé, tout être obéit au principe de raison qui exige que l’on proportionne la cause à l’effet, et qu’il y a « pour le moins autant de réalité dans la cause efficiente et totale que dans son effet: car d’où est-ce que l’effet peut tirer sa réalité sinon de sa cause » (Méditations métaphysiques, Flammarion, 1992, p. 107).

     C’est ainsi que le plus de réalité que l’on observe dans une cellule vivante par rapport à la somme de ses éléments physicochimiques ne peut s’expliquer rationnellement que par une cause non physicochimique. Il en va de même pour tous les phénomènes qualifiés d’autocréations, d’auto-organisations, d’auto-complexifications… Ces phénomènes prétendument « auto » (par soi-même) ne résistent pas au simple bon sens qui interdit de croire qu’une auto-mobile pourrait se mouvoir sans carburant ou quelque autre énergie qu’on lui fournit.

     Que cette croyance à l’autopoïèse généralisée ait pu se répandre dans les milieux scientifiques laisse rêveur puisqu’elle est irrationnelle alors que les scientifiques croient à la toute-puissance de la raison.

     En tout cas, un scientifique cohérent ne peut avoir la foi, chrétienne en particulier, sans vivre écartelé entre foi et raison, victime d’une schizoïdie qui devrait être assez inconfortable, sauf à s’abstenir de réfléchir.

     Le croyant tout-venant cependant n’a pas ce souci. Il ne peut réfléchir au point de remettre en cause son credo, sinon avec un sentiment de culpabilité. La contradiction de sa foi et de sa raison peut donc ne pas le déranger.

 

      pourquoi se poser des questions

     sur cet air que nous respirons

     il est ici là-bas partout

     que l’on soit couché ou debout

 

     ce n’est pas comme notre pain

     qui manquant fait sentir le faim

     et nous incite à travailler

     et peut-être aussi à prier

 

     de savoir que l’air nous pénètre

     les os jusqu’au tréfonds de l’être

     à chaque mouvement de vie

     nous pouvons ressentir l’envie

     d’exulter avec les vivants

     de toute chair et de tout sang

     dans l’élan de reconnaissance

     à toute chose donnant sens

 

     nous vivons dans l’intimité

     de l’amour dont l’éternité

     partage avec nous le désir

     de réagir pour accomplir

 

15 juin 2019

Bien que l’argument d’autorité ait été progressivement critiqué voire abandonné dès avant la Renaissance et plus encore au Siècle des Lumières, il semble indéracinable.

     En matière scientifique courante, on fait appel aux experts de renom. En matière philosophique, on continue de faire référence à Platon et Aristote, à Descartes, Leibniz, Kant, Hegel, à Nietzsche, à Sartres, Barthes, Deleuze, Derrida, Foucault…

     En matière politique, on constate tous les jours que l’on attaque une opinion ou que l’on s’y attache en la liant à un personnage. Il est certes utile de noter que les personnages politiques s’efforcent toujours de se réclamer d’un pensée, d’une doctrine, d’une vérité, mais sans jamais renoncer à leur ego.

     Va pour les « vérités » politiques, scientifiques…, toutes relatives. Mais la Vérité de l’Être ne peut dépendre d’aucune autorité, étant Éternelle et donc universelle et non individuelle. Elle ne peut s’imposer par l’autorité d’aucun sage, d’aucun saint, d’aucun livre. Elle ne peut être sacrée.

     Le Prophète de Nazareth a dû attirer l’attention sur sa personne au point de « séduire les foules » (Jean 7, 12). C’était une nécessité conjoncturelle à une époque où la communication anonyme était impensable. Il a cependant établi que la reconnaissance de la Vérité dont il témoignait ne dépendait pas de ses actes ni de ses paroles en tant que personnelles individuelles, car elles étaient « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68).

     Tout a été dit à Pilate: « Si je suis né et si je suis venu dans le monde, c’est pour rendre témoignage à la Vérité. Toute personne qui est de la Vérité écoute ma voix » (Jean 18, 37). Il avait aussi dit que « qui est de Dieu entend les paroles de Dieu » (Jean 8, 47) et que « qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Matthieu 13, 43…).

     Si la Vérité est que « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8), on ne peut donc l’entendre que si on est « de l’Amour », que si l’on ressent au plus profond de soi que l’Amour répond à son désir ontologique, essentiel, et donc que « seul l’Amour est digne de foi ».

     Cela n’a aucun lien avec une autorité quelconque, que ce soit la parole d’un individu ou l’écrit d’un livre. Dire que « le christianisme c’est quelqu’un », c’est ignorer cette Vérité anonyme que personne ne peut s’attribuer, pas même un prophète. L’un des signes de cette ignorance, c’est que toute autorité religieuse s’oppose plus ou moins aux autres autorités religieuses, au point de déclencher parfois des luttes sanglantes comme on en a vues au cours de l’histoire et qui n’ont pas disparu. Ces combats implacables n’ont évidemment rien à voir avec l’Éternel Amour.

 

     il est le premier de la meute

     l’alpha que le bon herméneute

     observe afin de mieux comprendre

     à quoi l’animal peut prétendre

 

     avant qu’il ne soit un vieux sage

     il a d’abord droit de cuissage

     sur toutes les belles et choisit

     à l’instinct de sa fantaisie

 

     il est le maître dominant

     comme le maître possédant

     imbu de cette autorité

     s’attachant à la vérité

     qui assure la progression

     et d’abord la préservation

     de la race en sa descendance

     et peut-être en son ascendance

 

     il est bien vrai que l’animal

     ne peut pas passer l’animal

     à moins que passant à l’esprit

     de l’animal il est dépris

 

    

 

 

 

14 juin 2019

Faut-il vraiment chercher à savoir comment l’Éternel agit, agit « sans cesse » avec son autre (Jean 5, 17) ? Ne suffit-il pas de reconnaître qu’il agit en permanence et en tout lieu, qu’il n’y a pas de commencement sacré, de Genèse, pas plus que d’endroit sacré, de Temple (Jean 4, 21-24) ?

     Nous pouvons donc avoir la certitude que l’Éternel nous est présent toujours, intimement comme l’a reconnu Augustin peut-être intuitivement et comme l’a démontré Thomas d’Aquin réflexivement.

     Cette certitude nous presse de répondre à La Présence par notre présence, non seulement intellectuellement conceptuellement, mais imaginativement intuitivement, et puis sensuellement de voir, entendre, sentir, toucher, goûter : « Goutez et voyez comme est bon le Seigneur » (Psaume 34, 8).

     La Présence n’est pas une présence individuelle, car l’individualité implique une séparation des autres, alors qu’Elle est sans confusion mais aussi sans séparation. Si Elle est personnelle, c’est par la relation d’altérité qu’Elle vit avec son autre, avec chaque être quel qu’il soit, « les méchants comme les bons, les justes comme les injustes » (Matthieu 5, 45).

    À chaque être de répondre par sa propre présence active à cette omniprésence active, selon ce qu’il est, selon ce qu’il devient. C’est ainsi que chaque être humain est appelé à passer de sa condition d’être vivant à celle d’être spirituel (I Corinthiens 15, 45s).

     Ce passage n’est pas brusque, immédiat, originel. C’est un cheminement, un effort continu conjugué à l’action de l’Esprit (Matthieu 11, 12. Luc 11, 13). Nous sommes invités en permanence à répondre présent à La Présence, et cette réponse est celle de l’Amour agissant en servante-serviteur envers tous les êtres que nous rencontrons physiquement et/ou mentalement.

     Aux humains, c’est impossible, à l’Éternel Amour, c’est possible (Luc 18, 27). Ô toi notre force d’Aimer…

     Ainsi s’approfondit et se précise la connaissance de l’action de l’Éternel en y participant.

 

     la limace et l’hirondelle

     en chasse ou à tire-d’aile

     vivent l’appel de l’espace

     où chacun trouve sa place

 

     en toutes deux c’est l’esprit

     qui en raison bien compris

     donne à vivre sa nature

     sans jamais nulle imposture

 

     depuis bien longtemps les sages

     reconnaissent le visage

     de la sagesse des choses

     et des êtres   se reposent

     sur la loi de l’harmonie

     qui fait de la symphonie

     de l’univers l’évidence

     d’une belle providence

 

     la leçon de la limace

     et de l’hirondelle en leurs places

     est que chacune à son rythme

     en toutes les autres riment

 

 

 

 

 

13 juin 2019

« Ouk êlthon katalusaï alla plêrôsaï, je ne suis pas venu abolir mais accomplir » (Matthieu 5, 17). Parole qu’on n’a pas fini de ruminer. Il faut peser les mots, sachant que le texte grec est une traduction de l’araméen que parlait le Fils de l’homme, que l’araméen lui-même ne peut exprimer qu’approximativement la pensée que leur auteur a donné à entendre, et qu’on ne peut entendre que si on a les « oreilles pour l’entendre ».

     On peut, bien sûr, peser les mots grecs : Kataluô peut se traduire par « détruire, démolir, faire cesser, faire disparaître, abolir, démolir, abolir, abroger » (Dictionnaire Grec-Français du Nouveau Testament préparé par Jean-Claude Ingelaere, Pierre Maraval, Pierre Prigent). Quant à Plêroâ, il peut se traduire par « remplir, combler, accomplir, rendre complet » (op. cit.).

     Mais alors, comment entendre l’accomplissement de la Loi et des Prophètes ? Le contexte nous y aide par l’énumération des « on vous a dit… mais moi je vous dis ». Il y a surtout le « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous détestent et priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent » (Matthieu 5, 44).

     Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour se représenter l’énormité de cette idée, de ce qu’elle suppose et de ce qu’elle implique, de ce qu’elle permet de découvrir de l’Amour Éternel pour tous les êtres auxquels nous sommes conviées à participer. Ce n’est pas la destruction du « tu aimeras ton prochain comme toi-même », mais un accomplissement virtuellement infini, et véritablement révolutionnaire.

     Le comprendre peut suffire pour agir en coaction avec l’Éternel. Mais un peu de rumination nous fait nous interroger sur le comment de cet « accomplissement » et ainsi nous permet de nous faire une idée plus précise du mode d’action de l’Éternel dans son autre qu’est le cosmos, dont nous sommes.

     Il existe en allemand un terme quasiment intraduisible en français et que le philosophe Hegel a utilisé pour bâtir et expliquer son système dialectique. Ce terme se détaille en un verbe et un substantif : aufheben et aufhebung, pour lesquels le Vocabulaire européen des philosophies sous la direction de Barbara Cassin énumère une série de verbes et de substantifs : « supprimer, suppression; abolir, abolition; sursumer, sursomption; assumer, assomption; abroger, sur-primer; mettre en grange; enlever, enlèvement; relever, relève » (p. 152).

     L’intérêt de ce terme est qu’il se situe « entre positivité et négativité » et qu’il exprime dans la philosophie de Hegel un  » passer l’un dans l’autre, et où le devenir qui leur succède dans le déploiement de la logique objective n’est pas l’ « unité » de l’être et du néant, mais le mouvement même de leur passage » (p. 153).

     Il n’est pas facile de suivre les méandres de la pensée hégélienne, et un certain nombre de philosophes s’y sont essayés sans parvenir à se mettre d’accord, en particulier sur les mots français qui pourraient traduire les deux mots allemands.

     Il existe cependant en allemand une utilisation concrète, matérielle, du terme aufheben qui parle à l’imagination mieux qu’à l’intelligence. C’est celui de confiture : « Konfitüren fûr den winter aufheben » (op. cit. p. 154). Qu’importe après tout les développements dialectiques de Hegel et de ses émules. Ruminer sur le processus qui opère la transformation des fruits en confiture nous met sur la voie de l’intuition de l’agir de l’Éternel en coaction avec le monde spatio-temporel. Cette rumination conduit à un ressenti intuitif qui lui-même accomplit, « sursume » la compréhension intellectuelle. L’agir de l’Éternel dans les êtres est un agir « intimior intimo meo », et la mutation de la loi en la grâce annoncée par le Prophète Fils de l’homme est ainsi un accomplissement et non une abolition.

 

     c’est tous les jours dans la cuisine

     que le feu opère en silence

     un condensé de la gésine

     où l’éternel se donne sens

 

     c’est le passage du cru au cuit

     où se donne une nourriture

     opérant le bon court circuit

     où se maîtrise la nature

 

     il ne s’agit pas de détruire

     la chair des bêtes et des plantes

     dont se suffit pour se nourrir

     un animal qui s’en contente

     mais ne pas perdre un temps précieux

     à viander ou à pâturer

     à ruminer ou digérer

     plutôt qu’à contempler les cieux

 

12 juin 2019

Pascal : « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence… Mais ce n’est qu’une fausse image de la charité. » (Pensées, éd. Sellier 243). Il a ainsi reconnu une certaine continuité dans la rupture lorsqu’on s’élève de la nature à la grâce.

     Les forces cosmiques de la philia et du neïkos qui régissent notre nature par la libido sentiendi, la libido sciendi et la libido dominandi jouent leur rôle dans notre vie psychologique, morale, sociale, économique, politique, sportive…

     Libido dominandi. Si l’on parle de sport de compétition, c’est qu’il s’agit de gagner et de ne pas perdre, de vaincre l’autre et de ne pas être vaincu. On comprend l’enthousiasme des foules pour The Voice, Koh-lanta (« il n’en restera qu’un !), les coupes de football, de tennis, de vélo… Il faut être un gagneur, surtout pas un loser.

     Il y a dans cette attitude si courante, si « normale », une quasi-nécessité, un bien. Il vaut évidemment

beaucoup mieux se battre sur un terrain de sport que sur un champ de

bataille, marquer un point que tuer un ennemi.

     Il faut à ce niveau se servir de la libido dominandi, il faut juger l’autre pour le dominer, utiliser la shame culture pour gagner.

     Tony Parker, élevé au rang de héros comme nombre de gagneurs, a pu, au moment de prendre sa retraite, raconter comment il était un jour parvenu à faire gagner son équipe en réveillant en ses membres la libido dominandi. Il a piqué leur fierté en leur lançant: « Ils nous dominent parce qu’ils pensent qu’on est de la merde. Ca se voit sur leurs visages. Peu importe ce qui se passe en deuxième mi-temps, même si on perd, au moins on joue avec notre fierté, et on joue dur. »

     Il est évidemment réconfortant de voir les concurrents de The Voice s’étreindre chaleureusement lorsque l’une l’un d’entre elles eux est désigné/e comme gagnant/e. Avec un peu de malveillance, on pourra les juger, penser qu’ils jouent la comédie, qu’en réalité elles ils se détestent. Mais elles ils montrent qu’il est beau et bien pour le public et pour elles-mêmes de montrer de l’amour, de se libérer de la shame culture.

     Le Prophète Fils de l’homme n’a-t-il pas dit qu’il n’était pas là pour juger le monde mais pour le sauver, pour offrir l’Amour Éternel, la Charité (au-delà de la concupiscence, dirait Pascal) sans juger ni condamner les pécheresses et les pécheurs (Jean 12, 47. 3, 17), prisonniers, plus ou moins comme nous toutes et tous, de la concupiscence, mais en marche vers le Royaume de la Charité.

 

     elle faisait ses confitures

     en contemplant le jeu du feu

     qui patiemment et peu à peu

     changeait l’œuvre de la nature

 

     si ses mains y prenaient leur part

     avec la marmite de cuivre

     elles ne faisaient que poursuivre

     la transformation en son art

 

     c’était ce changement du bon

     en quelque chose de meilleur

     qu’elle méditait tout une heure

     et puis éprouvait jusqu’au fond

     de ce qu’elle disait son âme

     en attente de mutation

     peut-être de résurrection

     dans l’opération de la flamme

 

     pensant au baptême de feu

     pendant que les fruits sursumaient

     le prouvant lorsqu’on les humait

     elle en vint à se prendre au jeu

 

 

     

11 juin 2019

« Ne jugez pas » (Luc 6, 37). Juger les autres, les apprécier dans la hiérarchie humaine selon les préjugés qui y règnent, c’est le comportement humain selon « le monde », comportement que l’Amour selon le Royaume corrige et cherche à dissoudre.

     Il est profitable de noter en quoi cette correction et cette dissolution font un sort aux préjugés de classe, de condition sociale, de « rang », de culture, de religion, de race (ce mot est censé être devenu tabou, mais il continue de vivre dans l’inconscient collectif).

     Il est intéressant de lire les réflexions sur ce que l’esclavage et la colonisation ont fait naître, ont concrétisé et représenté dans leurs causes, leur mises en œuvre et leurs conséquences durables. Le Gambien Baaba Sillah Mu Sabel s’est livré à ces réflexions :

« Le fait est qu’aucun peuple ne peut subir l’esclavage et la colonisation sans être imprégné de certaines attitudes d’infériorité. De même, aucun peuple ne peut esclavager d’autres peuples pendant des siècles sans assimiler des attitudes de supériorité.

Il en existe de nombreux exemples clairs dans notre folklore, dans notre vie quotidienne, dans nos rêves, nos aspirations, nos légendes, nos visions et nos activités spirituelles de tous les jours. Ce démon est installé solidement dans notre inconscient et il nous rappelle notre rang dans la hiérarchie humaine. »

     Et aussi :

« Si l’on concède que le préjugé est un phénomène humain, là où la couleur et les autres attributs liés à la race de ces peuples sont différents, il est inévitable que le préjugé prenne une forme raciste. »

     Il n’est pas facile de nous libérer de nos préjugés de culture (de race), de rang social, de religion, de genre (de sexe). Mais cette libération fait partie intégrante de la liberté qu’accorde la Vérité du Royaume de l’Éternel Amour (Jean 8, 32).

     Paul l’a explicité : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni mâle ni femelle » (Galates 3, 28). Chez « l’homme nouveau, qui se renouvelle pour parvenir à la vraie connaissance, conformément à l’image de celui qui l’a créé, il n’y a plus ni Juif ni non-Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni étranger, ni sauvage, ni esclave ni homme libre… » (Colossiens 3, 10s).

     Voilà ce que la Vérité de l’Amour nous apporte : la fin des préjugés qui règnent dans la shame culture, culture de la honte et de l’honneur selon laquelle la plupart des sociétés humaines fonctionnent plus ou moins.

     L’Amour ne juge pas les autres, ni collectivement ni individuellement. L’Amour Éternel auquel notre accueil nous donne de participer nous permet d’Aimer tous les êtres et de nous mettre à leur service comme le Prophète de Nazareth Fils de l’homme, « celui qui sert » (Luc 22, 27), qui « lave les pieds des autres » (Jean 13, 14).

 

     elle disait que la peau de sa mère était beige

     et la peau de sa grand-mère marron

     quelque chose alors ne tournait pas bien rond

     le noir était charbon et le blanc neige

 

     pourquoi les gens étaient-ils si miro

     qui ignoraient les couleurs de la peau

     et qui voyaient le monde en noir et blanc

     elle en restait comme deux ronds de flan

 

     mais les grandes personnes après tout

     se comportaient souvent bizarrement

     il fallait donc se montrer indulgent

     et cependant se demander jusqu’où

     on pouvait s’adapter à leur bêtise

     car la bêtise est très souvent méchante

     et les laisser faire ce qui leur chante

     allume l’incendie et puis l’attise

 

     en plus de l’arc-en-ciel il est bien des nuances 

     à apprendre aux humains vraiment indispensables

     le marron et le beige entre autres profitables

     sont  notre espoir de la reconnaissance

 

 

     

 

 

 

 

 

10 juin 2019

« Ô toi notre force d’Aimer » se murmure sur tous les tons, et de l’inaudible au cri.

     Ce peut être un murmure de détresse face aux assauts des désirs de posséder, comprendre et dominer, des forces de l’amour philia-eros et de la haine neïkos-thanatos, de toutes les formes d’impuissance à Aimer, à être à la hauteur de l’Amour lorsqu’on en prend conscience.

     Ce peut être un murmure de reconnaissance lorsqu’on s’aperçoit que « l’Esprit vient en aide à notre faiblesse » (Romains 8, 26 et tout le chapitre), qu’il l’a fait, qu’il le fait toujours si nous ne cessons de le désirer, de le « prier » (Luc 11, 9-13), avec violence s’il le faut (Matthieu 11, 12).

     Cette reconnaissance s’étend à tout ce qui apparaît autour de nous dans l’intelligence qui se déploie à travers la nature, à commencer dans cette illusoire autopoïèse universelle d’autocréation, d’auto-organisation… dont le principe de causalité nous dit qu’elle est nécessairement une coaction avec l’Éternelle Intelligence, à tout ce qui apparaît autour de nous dans la beauté des nuages, des rochers, des vagues et des torrents, des fleurs, des bêtes, des visages…, à tout ce qui apparaît dans la bonté des gestes des humains, participation elle aussi, éminemment, à l’Éternelle Bonté du « Dieu qui seul est bon » (Matthieu 13, 17), à tout ce qui apparaît dans la force déployée à travers les formidables énergies du cosmos comme à travers celles par lesquelles nous avons « le mouvement » (Actes 17, 28).

     Ce peut être un murmure d’émerveillement, un murmure de joie. « Venez crions de joie pour le Seigneur… » (Psaume 95) en sa présence à notre présence.

     Ce peut être…

 

     les coquelicots alignés

     s’empressent joyeux indignés

     de faire la nique aux bitumes

     et de plaire aux nez qui les hument

 

     lorsque l’esprit en elles bouge

     chacune de leurs bouches rouges

     chante le bel hymne à la joie

     pour ceux qui en l’amour ont foi

 

     les ferrailleurs des bas-côtés

     n’ont pas encore pu ôter

     ceux dont au nom de leur culture

     ils assassinent la nature

     et qui murmurent au secours

     à celles ceux qui font la cour

     encore à la beauté du monde

     répandue par leurs fines ondes

 

     ceux qui égorgent nos campagnes

     nos compagnons et nos compagnes

     incitent à prendre les armes

     pour les coquelicots en larmes

9 juin 2019

Si l’on peut dire que l’Éternel n’est pas un individu, mais une personne, c’est qu’on peut lui faire dire « Je suis » (Exode 3, 14. Jean 8, 58) parce qu’il Aime.

     Il est heureux que le personnalisme ait contribué à la mise en valeur de la personne en s’opposant à l’individualisme. Certes, il s’est d’abord pensé surtout en termes politiques dans les années 1930 : C’était un refus du communisme et du fascisme, mais aussi du libéralisme matérialiste.

     Le personnalisme a comporté cependant dès le départ un dimension éthique, bien que fût aussi avec un part d’ambiguïté : donner toute son importance à la personne, ce peut être encore négliger sa relationalité en ne visant que son épanouissement : « La personne, c’est l’être tout entier, chair et âme, l’une à l’autre responsable, et tendant au total accomplissement » (Daniel-Rops, Éléments de notre destin, 1972, p. 81).

     Parmi la nébuleuse des penseurs personnalistes, on a cependant rarement négligé la dimension communautaire et donc relationnelle. Mais le mot « personnalisme » reste ambigu si on le rattache au mot « personnel ». C’est ainsi que « la notion de développement personnel recouvre plusieurs domaines, selon qu’elle est utilisée par des formateurs en management ou en vente, des promoteurs de philosophie New Age, certains courants du coaching des éducateurs et spécialistes du travail, voire certains thérapeutes… » (Wikipédia, Développement personnel).

     On voit bien que cette description évacue la notion d’altérité, de relationalité positive pourtant essentielle au personnalisme d’un Emmanuel Mounier, censé en être le principal promoteur.

     Si nous pouvons reconnaître la personnalité à l’Éternel, c’est au contraire en privilégiant cette relationalité jusqu’à l’exclusion des autres préoccupations. C’est l’Amour Agapè serviteur des autres, même si l’entrée dans le Royaume des cieux entraîne l’épanouissement de la personne, « au centuple » (Marc 10, 23-31) sans qu’on le recherche.

     J’Aime, donc je Suis. C’est une autre façon de dire que « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8) et que nous sommes conviés à participer à son Être en échappant au monde (II Pierre 1, 4).

 

     le figuier étouffe

     les ronces

     imposent leur touffe

     défoncent

     les feuilles si douces

 

     que le sécateur

     les gants

     soient à la hauteur

     du plan

     que leur veut l’auteur

 

     le jardinier

     fervent

     et son dernier

     amant

     ne peut renier

     l’antique culture

     avec la nature

     fait taire

     la désinvolture

 

     il faut que les ronces

     voraces

     galantes renoncent

     et fassent

     au figuier l’annonce

 


8 juin 2019

Ton omniprésence, ta présence active permanente (Jean 5, 17) à tout être exclut l’individualité en sa limitation dans l’espace et le temps selon laquelle nous concevons la personnalité.

     C’est pour cette raison que nous devrions te penser comme impersonnel autant que comme personnel et que nous pouvons être tentés de te concevoir comme un vague « principe créateur », une « hypernature » ou encore comme le vide, la vacuité bouddhique avec son athéisme logique.

     Mais si nous prenons au sérieux le principe de causalité, nous sommes tenus de constater que ce n’est pas seulement l’être que nous devons à ce « vide » éternel, mais la totalité des qualités de l’être que nous voyons se déployer dans le cosmos, à commencer par la prodigieuse intelligence qui a présidé à sa naissance, à sa complexification, à son organisation, et qui continue de le faire.

     Il est déraisonnable de croire que cette Intelligence ne soit pas éternelle, tout comme il est inepte de croire que la Beauté ne soit pas éternelle, que la force, que la bonté…

     La Bonté ? Accepter de penser que « l’Éternel seul est bon » (Matthieu 19, 17. Marc 10, 18. Luc 18, 19) peut-être aussi avaliser le commentaire d’Hannah Arendt, c’est implicitement admettre que toute bonté a en Lui sa cause, sans doute par participation et inspiration, comme « la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28).

     Si le christianisme fait dire à Jésus qu’il affirme par là sa divinité, c’est qu’il vit du culte du héros que l’on adore, et que « le christianisme c’est quelqu’un ».

     L’Éternel a été et demeure présent à Yeshoua maintenant ressuscité comme Abraham, Isaac, Jacob et bien d’autres désormais « anges dans le ciel » (Luc 20, 36s). Il est lui-même présent à l’Éternel aussi parfaitement qu’un être humain peut l’être, car il a aimé « à la perfection » en serviteur (Jean 13), au point de s’unir à l’Éternel Amour et de pouvoir d’affirmer comme Lui, « Je suis » (Jean 8, 58).

     Mais cette participation intime à l’Être Éternel dans l’Amour n’est pas plus confusion que séparation. C’est « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21, 28), et nous y sommes nous-mêmes invités, dans l’ »intimior intimo meo« , « eux en nous » (ibid.)

     Il ne s’agit pas d’une participation à une vacuité, à un principe créateur, à une hypernature, mais à l’Être de l’être qui est Intelligence, Beauté, Force, Bonté et d’abord, essentiellement, Amour de pure altérité.

     Ô toi notre force d’Aimer

 

     étonnants voyageurs

     nuages qui sans peur

     traversez les abîmes

     au nom du plus intime

     vous nous faites rêver

     de toujours arriver

 

     vous êtes ordinaires

     pour qui regarde en l’air

     et qui pourtant s’étonne

     dans le ciel monotone

     de toujours découvrir

     l’occasion d’un soupir

 

     même lorsque l’orage

     déchaîne votre rage

     vous gardez magnifiques

     votre visage unique

     chacun dans le hasard

     où s’enchante votre art

 

     et dans les ciels de traîne

     où l’amour à la haine

     suggère le silence

     naît la reconnaissance

     de l’amour éternel

     qui fait les choses belles

 

 

 

 

 

7 juin 2019

« Marche devant ma face, et sois intègre » (Genèse 17, 1) : vis dans ma présence, et Aime, c’est ce qu’on peut dire à la lumière de la Bonne Nouvelle annoncée par le Prophète de Nazareth.

     Cette présence cependant demeure cachée, c’est celle de « El qui se voile, vraiment » (Isaïe 45, 15).

     Cette présence réciproque de l’Éternel et de l’humain, est une coaction. L’Éternel ne peut être présent à notre conscience que si nous lui sommes présents.

     Notre conscience de cette Présence à l’intime des êtres, « intimior intimo meo » (Augustin), « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » (Thomas d’Aquin) peut-être d’abord conceptuelle, naissant d’une métaphysique comme chez Thomas d’Aquin pour qui l’Être est nécessairement agissant en tout être. C’est également un philosophe, Aratos de Soles qui a pu dire, « en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes des Apôtres 17, 28).

     Cette présence de l’Être de l’être découverte conceptuellement, cette certitude intellectuelle de l’omniprésence de l’Éternel, à laquelle nous adhérons par la pensée, peut en rester à ce niveau insensible et intermittent, sans incidence sur notre existence concrète.

     Pour qu’elle devienne active, motrice, faut que, de l’intellect, ce concept devienne une sensibilité de tous les instants, « une marche devant la face » de l’Éternel Amour. L’imagination est la médiatrice normale entre le conceptuel et le sensuel. C’est ce qu’ont pensé les spirituels iraniens étudiés par Henry Corbin dans Corps spirituel et Terre céleste, dont il a fait précéder l’exposé de la deuxième édition par « pour une charte de l’Imaginal ».

     Lorsque cette médiation fonctionne, nous pouvons vivre au jour le jour, et puis, d’instant en instant, cette présence réciproque de notre être et de l’Être de l’être selon la relation d’Amour, conceptuellement, imaginativement et sensuellement.

     Aimer devient alors « ô toi notre force d’Aimer », un mantra souvent répété qui nous aide à participer à l’Amour Éternel dans le service des êtres et des choses. Alors tout visage, toute face humaine, animale, végétale, minérale, artefactuelle même, devient la face de l’Éternel/le en son Intelligence, en sa Beauté…

     Il suffit alors d’Aimer en servante/serviteur, comme a pu le faire le Prophète de Nazareth (Jean 13).

    

     je chante la beauté qui passe

     forme que fixe l’éternel

     n’est-ce pas celle de ta face

     qui resplendit sur le mortel

 

     comme la fleur qui tôt se fane

     même celle dite immortelle

     il n’est ni sacré ni profane

     dont la fin ne brise les ailes

 

     mais dans l’instant même fugace

     sous le voile qui me protège

     se devine toujours ta face

     que rien ne dément ni n’abrège

 

 

6 juin 2019

Rationnellement, faire de « Dieu » un « principe créateur » comme le fait l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan ou une « hypernature » comme le fait Bertrand Vergely, cela est insuffisant, sans doute parce que ces concepts sont établis sur l’expérience scientifique matérialiste physique de l’univers et que « Dieu » échappe à la physicalité du monde.

     La rationalité exige de rendre raison de l’intelligence, de la beauté, de la bonté, de la force, de la joie… que l’on observe dans la nature, mais qui ne sont pas de l’ordre de la matérialité physique. L’être éternel ne peut pas se réduire à un vague principe ou à une obscure hypernature. Il doit être la cause de toutes les qualités de l’être.

     Si Trinh Xuan Thuan admet qu’il a été amené à l’hypothèse d’un « principe créateur », c’est, a-t-il dit, qu’il n’est pas demeuré insensible à la beauté du cosmos, et cela donne à penser…

     Ce qui demeure obscur, ce n’est pas l’existence d’un lien de causalité entre les qualités du monde (intelligence, beauté…) et la réalité éternelle, mais la modalité de transmission de l’Éternel au spatiotemporel.

     C’est une découverte majeure de penser avec le Prophète de Nazareth que l’Éternel ne cesse d’agir, et que le fils de l’homme, l’être humain, coagit avec lui (Jean 5, 17). Certes, cela ne nous dit pas comment. Nous apprenons cependant qu’il n’agit pas d’une action initiale et quasi physique par la parole comme le dit le Livre de la Genèse : « Au commencement… puis Dieu dit… puis Dieu dit… » Genèse 1, 1, 3, 6, 9…), mais d’une action permanente et non physique.

     Le mode d’action suggéré par le courant prophétique est celui de l’inspiration, par l’Esprit qui ne cesse de renouveler la face de la terre (Psaume 104), et qui inspire aussi les prophètes (dans la mesure où ce sont de vrais prophètes, puisqu’il en existe de faux) : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… », peuvent dire les vrais prophètes (Isaïe 61, 1. Luc 4, 18).

     Cette permanence de l’inspiration rejette aussi l’idée qu’il puisse exister un dernier prophète (Jésus ou Mohammed) agissant dans un dernier « commencement ».

     Cette inspiration ne se réduit pas à l’inspiration religieuse, elle s’adresse à tout être à la mesure de sa réceptivité, de son accueil. L’inspiration artistique, surtout lorsqu’elle produit de la beauté, fait partie intégrante de cette action permanente de l’Éternel. Les artistes qui produisent de la beauté coagissent avec la Beauté Éternelle. Une belle œuvre d’art, que ce soit de la sculpture, de la peinture, de l’architecture, de la musique, de la danse, du théâtre, du cinéma, de la BD…), peut dès lors nous inviter à la reconnaissance de l’Éternel Amour.

 

     l’éternelle n’est pas sous la terre

     elle est dans l’ombre qui s’éclaire

     et dans l’ombre qui s’épaissit

     elle est dans l’arbre qui frémit

 

     écoute les choses et les êtres

     car c’est le souffle du grand être

     qui gémit dans l’herbe qui pleure

     d’où sort la voix de sa demeure

 

     tu entendras aussi les voix

     qui ont retenti autrefois

     et qui sont là sous la surface

     ou narcisse admire sa face

 

     l’éternelle n’est pas dans la terre

     elle n’est pas non plus dans l’air

     dans le buisson le feu ou l’eau

     mais le cœur en ressent l’écho

 

     c’est bien le bruissement de l’être

     sa présence avec les ancêtres

     car l’éternelle n’est pas morte

     entends-la qui frappe à ta porte

    (reconnaissance à Birago Diop)

5 juin 2019

Il a fallu bien du temps pour que la sagesse juive découvre que « la pratique de la justice et de l’équité, voilà ce que l’Éternel préfère aux sacrifices » (Proverbes 21, 3). Les prophètes juifs l’ont répété, mais les gardiens du Temple ont refusé de les entendre, eux qui vivaient des sacrifices.

     Après la prédication du Prophète de Nazareth, la pratique du sacrifice est devenue impensable pour celles et ceux qui, « de la Vérité », écoutaient sa voix. Si l’Éternel est Esprit, et Esprit d’Amour, comment pourrait-il avoir besoin qu’on lui offre des sacrifices qui puissent repousser sa malveillance et attirer sa bienveillance comme celles des divinités cosmiques ?

     Et pourtant Paul a prêché un Christ crucifié s’offrant lui-même en sacrifice, comme y insiste l’Épître aux Hébreux. À moins que cette épître ne soit pas de lui, mais…

     Il y a maintenant bien longtemps que le judaïsme a abandonné les sacrifices et l’idée de sacrifice. Pourquoi le judéo-christianisme s’est-il accroché à cette idée archaïque, au point de faire de la croix, du Christ crucifié, son emblème, pire, l’emblème de ses conquêtes, de son désir d’hégémonie religieuse ?

     Comment et pourquoi ses théologiens les plus éminents, les plus intelligents, n’ont-ils pas compris cette inanité, ce mensonge, cette ignorance de l’essence de l’Éternel mise au jour par celui qu’ils considéraient comme le fondateur de leur religion ?

     Paul y avait insisté: « … le moyen de la libération qui se trouve en Jésus-Christ. C’est lui que Dieu a destiné à être par son sang une victime expiatoire… Mais voici comment Dieu prouve son amour envers nous : alors que nous étions encore pécheurs, Christ est mort pour nous. Puisque nous sommes maintenant considérés comme justes grâce à son sang, nous serons à bien plus forte raison sauvés par lui de la colère de Dieu » (Romains 3, 24s. 5, 8s).

     Est-ce la sacralisation des « Saintes Écritures » qui a fermé les yeux des croyants ? Comment n’ont-ils pas vu que le « Christ » avait désacralisé l’espace et le temps (Jean 4, 24. 5, 17) et donc tous les êtres, tous les humains, tous les textes prétendument sacrés ?

     Le bon grain du message d’Amour est-il indissociable de l’ivraie du sacré ?

     L’un des désastres accomplis par l’Église des prêtres, c’est d’avoir conduit à l’athéisme, à la « perte de la foi », des consciences qui n’auraient dû être qu’anticléricales parce que cette Eglise cléricale se présentait comme indissociable de l’Amour en affirmant « hors de l’Église point de salut »…

 

     elle avait appris de Descartes

     à faire table rase de tout

     ce qui restait encor debout

     parmi ses livres et ses cartes

 

     peut-être était-ce une illusion

     le léopard peut-il jamais

     perdre ce qui le satisfait

     sans nul risque de confusion

 

     les vieux mythes dans l’inconscient

     sont dit-on indéracinables

     et qui peut se croire capable

     de dire non à ce goût du sang

     qu’on va jusqu’à attribuer

     au nom de sa justice énorme

     à l’éternel qui donne forme

     à toutes sortes de buées

 

     le Descartes dont se réclame

     la raison censée infaillible

     faisant table rase est pénible

     à suivre tout au fond de l’âme

    

 

 

 

4 juin 2019

L’existence de l’Éternel ne peut être mise en doute par une conscience rationnelle qui reconnaît le principe de causalité : l’être ne peut être causé par le non-être. (Un rationalisme qui nie l’existence de l’Éternel est un rationalisme qui déraisonne).

     L’essence de l’Éternel, ce qu’il est, est une autre question.

     Pour la découvrir, on peut faire table rase de ce que nous apprennent les religions. Leur diversité et leurs conflits sont une invitation au même « que sais-je » que celui auquel Montaigne s’est senti acculé face à la diversité et aux conflits des philosophies, des visions du monde.

     Aucune autorité intellectuelle, qu’elle soit religieuse, philosophique ou scientifique, même lorsqu’il s’agit des sciences dures, ne peut s’imposer à notre intelligence. Imparfaite est notre science. Paul a pu écrire que « pour ce qui est de la connaissance, elle disparaîtra, car nous connaissons partiellement » (I Corinthiens 13, 5). Il parlait spécifiquement de la connaissance théologique, de la science de Dieu, mais nous pouvons inclure jusqu’à la science physique, dont l’histoire nous montre qu’elle ne cesse de progresser en se corrigeant, et qu’elle est donc imparfaite, partielle.

     Si la connaissance de l’existence de l’Éternel relève de la raison, la connaissance de son essence relève de l’éthique. Pour Paul comme pour l’Évangile, c’est l’éthique de l’Amour qui est indépassable, parfaite : « E Agapê oudépoté pipteï, l’Amour ne déchoit jamais » (I Corinthiens 13, 8).

     Cette éthique est connaissance. C’est aussi la constatation de Jean : « Qui n’Aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour : o mê agapôn ouk egnô tou Theou, oti o Theos agapê estin » (I Jean 4, 8).

     Les dogmes, les croyances religieuses, divisent, opposent les consciences parfois violemment, animées qu’elles sont par la libido dominandi. Il n’y a que l’Amour, la volonté d’Aimer jusqu’à ses ennemis, qui peut rassembler les croyants de tout poil comme les incroyants de toute farine.

     Nous pouvons d’ailleurs déduire l’essence de l’Éternel de cette force de l’Amour universel. L’Amour vécu par les consciences humaines est participation à l’Amour Éternel qui en est la cause.

     Toutes les qualités de l’Être Éternel se déploient à partir de cette connaissance essentielle, et la raison de la causalité ne fait que l’expliciter. C’est ainsi que toute beauté est causée par participation à la Beauté de l’Éternel Amour…

 

     le lapin même et la carpe

     ensemble jouent de la harpe

     lorsque l’un et l’autre mènent

     dans l’espace et s’y promènent

 

     là l’abeille et la chenille

     dans l’ombre de la charmille

     en devenant papillon

     sont compagne et compagnon

 

     partout la séparation

     et partout la confusion

     en se niant concilient

     au chant de l’altérité

     le monde et l’éternité

 

     toi en moi et moi en toi

     avec nous tout se déploie

     selon ce que l’origine

     désire avec la gésine

 

     en tout au-dessus des ondes

     résonne le chant du monde

     en l’homme comme en la bête

     que tu convies à ta fête

    

3 juin 2019

     Yeshoua de Natsèrèt, Fils de l’homme Prophète.

     La lecture des évangiles ne peut fonder la thèse selon laquelle Yeshoua de Natsèrèt se serait défini comme un prêtre. C’est pourtant l’imposture sur laquelle s’est fondé le christianisme tel qu’il apparaît dans l’Épître aux Hébreux et tel qu’il se maintient jusqu’à présent.

     Yeshoua a plusieurs fois donné à entendre qu’il se tenait et qu’on le tenait pour un prophète, dans la tradition de ceux qui  avant lui avaient exprimé la pensée de leur Dieu, ponctuant leurs dires d’un « Parole du Seigneur », « Oracle de Yahvé », « Dit le Seigneur »… (Isaïe 52, 5. Jérémie 31, 31. Ézéchiel 34, 8ss. Aggée 2, 4ss. Zacharie 1, etc.).

     Il a un jour demandé à ses disciples ce que les gens disaient de lui, et ils lui ont répondu : « certains disent que tu es Jean le baptiste, certains disent Elie et d’autres Jérémie ou l’un des prophètes » (Matthieu 16, 13s). Les multitudes qui l’ont acclamé le « Jour des Rameaux » disaient que c’était « Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée » (Matthieu 21, 11). Les disciples d’Emmaüs ont bien résumé l’opinion que le peuple se faisait de lui : « Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en actions et en paroles devant Dieu et devant les hommes » (Luc 24, 19). Lui-même a dit que c’était en prophète qu’il allait mourir à Jérusalem : « Il n’est pas possible qu’un prophète périsse hors de Jérusalem » (Luc 13, 33).

     Si un prophète est quelqu’un qui exprime la pensée et l’agir de son dieu, on comprend pourquoi le prophète Yeshoua a pu répéter « je ne fais rien de moi-même, mais comme mon Père me l’a appris, je dis ces choses. Celui qui m’a envoyé est vrai, et je dis au monde les choses que j’ai entendues de lui » (Jean 8, 28, 26).

     Et celui qui a revendiqué ainsi son identité de prophète s’est aussi présenté comme un Fils de l’homme : « Qui dit-on que je suis, moi, le Fils de l’homme ? » (Matthieu 16, 13), et « Lorsque vous élèverez le Fils de l’homme, vous saurez que je suis… » (Jean 8, 26). Cette expression, « Fils de l’homme », qui en hébreu signifie simplement homme, a été utilisée abondamment par les anciens prophètes, Ezéchiel en particulier, qui la répète Quatre fois dans le chapitre 33: « La parole du Seigneur me vint, disant : Fils d’homme, prophétise… »

     Un prophète est un homme, et Yeshoua a tenu à se présenter comme tel. Sa parole est celle d’un homme dont le cœur perçoit la Vérité de l’Éternel et qui s’efforce de l’exprimer selon la situation humaine où il se trouve. Il n’a jamais revendiqué pour lui-même l’agir et la pensée de l’Éternel Amour, si ce n’est an coaction avec lui et en fonction de la foi de ceux qui le suivaient et s’adressaient à lui. Ainsi « Mon père ne cesse d’agir, et moi aussi j’agis » (Jean 5, 17). Mais il faut « être de la Vérité » (Jean 18, 37), « avoir un cœur qui sent » (Isaïe 6, 10. Matthieu 13, 15) pour accueillir sa pensée et son action de prophète.

 

     dans la file des nuages

     la beauté qui se propage

     annonce des vérités

     naissant de l’éternité

 

    ce n’est signe ni prodige

    ni jamais rien qui se fige

    c’est une force qui va

    toujours vers un au-delà

 

     et pourtant ce qui s’annonce

     parmi les fleurs et les ronces

     est une graine promise

     à bientôt doubler la mise

     de cette aventure humaine

     où la parole qui mène

     est le langage du vent

     au plus loin de l’en avant

 

     lorsque la file s’achève

     la vérité dont tu rêves

     poursuit la marche en beauté

     des fils de l’éternité

 

 

2 juin 2019

Si l’on reconnaît avec Pascal que « le moi est haïssable » (Pensées, éd. Sellier 494), on peut en arriver à reconnaître la dépersonnalisation que l’Amour de pure altérité opère chez les consciences qui l’accueillent.

     Le mot dépersonnalisation est sans doute ambigu, et même inadéquat si l’on reconnaît ce que le personnalisme a promu, faisant passer la conscience du souci de soi au souci de l’autre dans la réciprocité du je et du tu, du nous et du vous.

     Il est donc préférable de parler plutôt de désindividualisation, au sens de sortie de l’individualisme comme « tendance à ne vivre que pour soi — égoïsme, solipsisme »" (Le Petit Robert).

     On peut reconnaître dans l’Amour Éternel un dieu impersonnel en ce qu’il n’agit pas de lui-même indépendamment de la Vérité de son Être. On repaire cette désindividualisation ou dépersonnalisation dans les formules utilisées par le Fils de l’homme. Ce qui pardonne au pécheur, ce n’est pas le dieu tout-puissant de la religion, qui pardonne quand il le veut bien, mais la coaction de la conscience et de l’Amour.

     Le Fils de l’homme n’a pas dit, « je te pardonne », mais « tes péchés sont pardonnés » (Matthieu 9, 2), « ses nombreux péchés sont pardonnés »  (Luc 7, 47). Le rôle joué par la conscience humaine est la foi : « voyant leur foi » (Matthieu 9, 2) et « ta foi t’a sauvée » (Luc 7, 50). Reste à savoir ce qu’est la foi. « Seul l’amour est digne de foi. »

     L’Éternel Amour s’efface en donnant à l’autre l’initiative dans la collaboration, la coaction sunergoï qu’il pratique avec lui dans l’agir, dans la pensée, dans la mise en œuvre de l’intelligence, de la beauté, de la bonté », de la force…

     Paradoxalement, penser que « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19) n’est pas une formule personnalisante, car la bonté éternelle ne peut être qualifiée de personnelle. Si nous sommes invitées à ne pas faire le bien pour en retirer un bénéfice social ou psychologique, agissant de la main droite dans l’ignorance de la main gauche (Matthieu 6, 3), c’est que l’Amour Éternel agit ainsi, non en lui-même mais en l’autre.

     Le message du Fils de l’homme n’a pas attendu le Siècle des Lumières pour tenter de mettre à mal l’argument d’autorité. Si certaines paroles des évangiles sont vraies, ce n’est pas parce que ce sont des « paroles d’évangile », des paroles de Jésus-Christ : elles sont vraies, elles sont « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68) parce que le Fils de l’homme pense et agit selon ce qu’il « voit » penser et agir son ¨Père » et que son « Père » est l’Être en sa Vérité impersonnelle. Si l’on a pu dire du Fils de l’homme, « jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jean 7, 46), c’est parce qu’il ne parlait pas en son nom mais au nom de cette Vérité de l’Être de l’être, de l’Agapè.

     On voit cependant que l’argument d’autorité et son cousin le culte de la personnalité ont encore de beaux jours devant eux dans le monde politique, le monde intellectuel, le monde artistique…

 

     rosée sur la tôle blanche

     en innombrable troupeau

     qui dira ce qui déclenche

     l’éloignement de cette eau

     de l’arrivée qui l’épanche

     et qui donne ce visage

     multiple en la ressemblance

     et la distinction des images

     au point que leur confluence

     ne sera plus qu’un mirage

 

     le mystère de la nuit

     offert à l’aube naissante

     recommande à ce qui luit

     avec sa douceur puissante

     d’effacer tout ce qui nuit

 

     vienne donc enfin cette heure

     où le troupeau disparaît

     où l’anonyme blancheur

     en sa nudité paraît

     dans la lumière sans leurre

 

     se qui s’en vient et s’en va

     au vent de l’omniprésence

     est enfin ce que rêva

     depuis toujours le silence

     lorsque l’amour l’aviva

 

   

   

 

 

   

 

    

 

    

 

 

      

 

 

 

 

    

1er juin 2019

Est-ce Nietzsche qui a fait de la morale l’un des tabous des intellectuels du XXème siècle ? Ce tabou s’est nourri, et il continue de se nourrir, des commandements de Dieu et des commandements de l’Église qui ont fini par exaspérer les « libertins » de la conduite et de la pensée.

     Évidemment, lorsqu’elles s’aperçoivent que la caste sacerdotale de l’Église n’est pas moralement au-dessus de tout soupçon et qu’elle couvre ses quelques turpitudes sous le boisseau de l’omerta, les sensibilités chrétiennes s’exacerbent, et certaines vont même jusqu’à vouloir être « débaptisées ».

     Le Fils de l’homme avait pourtant pris ses distances avec la morale de la culpabilité et de la bonne conscience comme avec celle de la honte et de l’honneur. C’est l’Amour, et l’Amour seul, qui l’a inspiré, guidé, et qu’il a prêché.

     Dans l’Amour Agapè, il ne s’agit pas de faire le bien et d’éviter le mal pour être honoré dans sa société, de « sonner de la trompette de soi dans les synagogues et dans les rues lorsqu’on fait un acte charitable », mais plutôt de le cacher aux autres et aussi à soi-même au sens de s’en glorifier intérieurement : « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Matthieu 6, 1ss).

     Cela ne relève ni de l’omerta ni du tabou. Si la morale de l’Agapè n’est pas celle de l’honneur et de la honte sociale ni même celle de la bonne et de la mauvaise conscience psychologique, ce n’est pas pour autant un refus de la morale ou de l’éthique.

     L’Amour Agapè refuse de juger les consciences et en même temps Elle leur demande d’agir selon le bien, de participer à la bonté de l’Amour, du Dieu Agapè qui « seul est bon » (Luc 18, 19). Le Fils de l’homme n’a pas condamné, n’a pas jugé « la femme adultère » et, en même temps, il lui a demandé de ne plus pécher (Jean 8, 10s).

     S’il nous invite à ne pas juger et à pardonner, ce n’est pas dans le but de ne pas être jugé et d’être pardonné (Luc 6, 37), mais parce que l’Amour ne juge pas, ni les autres ni soi-même : « je ne me juge même pas moi-même » dit Paul (I Corinthiens 4, 3). On voit cela aussi dans le mashal du « Fils prodigue »

     C’est dans la conscience que le bien que nous faisons, nous le faisons en participation à la bonté de l’Éternel qui « seul est bon » (Luc 18, 19) que nous sommes invitées à co-agir avec Lui, avec la grâce de l’Esprit, et ainsi de refuser la morale de l’honneur et de la honte, l’éthique de la bonne et de la mauvaise conscience.

     Est-ce ce que Péguy a voulu dire ? « C’est pour cela que rien n’est contraire à la grâce que ce qu’on nomme la morale. La morale enduit l’homme contre la grâce.

     Et rien n’est aussi sot que de mettre comme ça ensemble la morale et la grâce. Rien n’est aussi niais. On peut presque dire au contraire que tout ce qui n’est pas pris par la grâce est pris sur la morale. Et que tout ce qui est recouvert par la nommée morale est en cela même recouvert de cet enduit que nous avons dit impénétrable à la grâce.    

     On n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse, c’est d’avoir une âme habituée » (cité par le site Que cherchez-vous, le 28 septembre 2018).  À ruminer… Qu’est-ce qu’une « âme habituée » ?

 

     les oiseaux de l’aubade

     saluent l’arrivée rose

     au-dessus de l’ehpad

     où se métamorphosent

     la nuit et ses tirades

 

     cela est si normal

     que nul ne s’interroge

     sur le bien et le mal

     qui en rien ne dérogent

     à leur règne animal

 

     mais les chants de l’aubade

     annoncent cette joie

     d’avant la débandade

     perdant le moi en toi

     où naît la sérénade

 

     dans la normalité

     de l’aubade à l’ehpad

     paraît l’éternité

     faisant monter en grade

     vers la pure beauté

 

31 mai 2019

Si le prophète de Nazareth a pu dire, « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19), c’est que toute bonté est participation à la Bonté Éternelle, comme tout être est participation à l’Être Éternel en sa vie, sa pensée, son action, sa beauté, son intelligence, sa force… C’est sans doute ce qu’a voulu dire Aratos de Soles cité par Paul, « En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28)?

     On peut regretter que Paul n’ait pas donné plus d’importance à ce « Dieu des philosophes et des savants » comme l’a appelé Pascal (Pensées, éd. Sellier 742) et qu’il n’ait voulu « prêcher que le Christ crucifié parce que, » dit-il, « dans la sagesse de Dieu, le monde n’a pas connu Dieu par la sagesse et qu’il a plu à Dieu, par la folie du message, de prêcher  à ceux qui croient au Christ crucifié » imposé aux croyants par la classe sacerdotale des débuts du christianisme. (I Corinthiens 1, 21ss).

     La foi vraie est celle que l’on a en « l’Amour seul digne de foi », qui transcende toutes les religions et qui seule est capable de les faire dialoguer. C’est l’Amour en ses tenants et aboutissants qui fournit la clé de toute pensée, de toute action en ce qu’Il implique les valeurs de bonté, de beauté, d’intelligence, de force… C’est parce que l’Éternel est Amour qu’il offre, par participation à son Être, l’être, la vie, le mouvement et toutes les qualités de beauté, d’intelligence… à tous les êtres, aux êtres humains en particulier.

     Participation signifie ici coaction, sunergoï (I Corinthiens 3, 9), ce qui donne sens au « prier comme si tout dépendait de Dieu et agir comme si tout dépendait de nous ».

     Il demeure donc que si nous faisons le bien, nous ne pouvons nous l’attribuer comme notre propriété, que nous devons refuser l’autosatisfaction qui préside dans la guilt culture, que « notre main gauche doit ignorer ce que fait notre main droite ». D’où cette remarque de Saint Bernard, qui s’accorde avec le « Dieu seul est bon » : « Meilleur on est, pire on devient si on s’attribue à soi-même ce par quoi on est bon » (Sermons sur le Cantique LXXXIV) cité dans les Pensées de Pascal, éd. Sellier, 224, p. 157, note 4).

     Hannah Arendt aussi y a réfléchi (cf. Spiritualité de l’Altérité, 10 avril 2019).

 

     es-tu jouvencelle

     es-tu porte-coupe

     je vois sous tes ailes

    le bleu de la voûte

 

     ta légèreté

     au souffle qui passe

     te porte en beauté

     sous la grande face

 

     avant ton passage

     si inattendu

     ce qu’on envisage

     c’est à corps perdu

     n’importe quel nom

     qui flotte en mémoire

     depuis l’horizon

     mais sans grand espoir

 

     agrion champêtre

     et si personnel

     je rêve de n’être

     qu’une jouvencelle

    

 

30 mai 2019

Dieu ? Certaines certains cherchent à prouver son inexistence comme d’autres cherchent à prouver son existence. Et elles ils cherchent ces preuves dans la science.

     Dans l’émission la grande librairie du 29 mai, Bertrand Vergely raconte cet épisode scientifique où face à un cliché de l’infiniment petit, tous deux émerveillés, un chimiste peut y voir une preuve de l’existence de Dieu et son assistante une preuve de son inexistence…

     L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, sous le regard hyper-attentif et comme fasciné des autres participants de l’émission de François Busnel, défend la thèse, non d’un dieu, mais d’un « principe créateur » régulateur et organisateur, tandis que Bertrand Vergely admet l’existence d’une hyper-nature s’exprimant dans la nature.

    On dira ici que rechercher des preuves scientifiques de l’existence ou de l’inexistence d’un « dieu », c’est s’égarer et égarer les autres sur de fausse pistes. Dans la Spiritualité de l’Altérité, il n’y a pas de preuves scientifique, mais l’évidence de l’être et donc de l’Être de l’être, évidence que l’on peut qualifier de philosophique, de métaphysique.

     Cette évidence est en effet liée au principe de causalité, lui-même impliqué dans le principe d’identité (ou de non-contradiction) : « Ce qui est, est, et ce qui n’est pas, n’est pas. Ce qui n’est pas ne peut être la cause de ce qui est. » Il en résulte que tout surcroît d’être dans un être ne peut être causé par ce qui n’existe pas dans cet être. Il lui faut un autre être qui en soit la cause. L’autocréation est tout aussi inconcevable que d’imaginer une prétendue auto-mobile sans apport de carburant et de comburant pour son moteur à explosion ou pour le chargement d’une batterie pour son moteur électrique. Ce principe est valable, incontestable, dans toutes les étapes de l’Évolution de l’univers.

     C’est ce que signifie l’existence d’un « principe créateur » pour Trinh Xuan Thuan. Il est intéressant cependant de noter que cet astrophysicien a été conduit à cette affirmation par l’émerveillement qu’a provoqué chez lui le spectacle du monde étoilé, par la beauté de son harmonie.

     La Spiritualité de l’Altérité, à partir de l’évidence du principe de causalité, exprime l’évidence que toute beauté naturelle est la manifestation, par participation plotinienne ou autre, de la Beauté éternelle, de même que toute intelligence naturelle, toute bonté, toute force a nécessairement une Cause Éternelle dans une Intelligence, une Bonté, une Force Éternelles. (Le mal cependant n’a pas de Cause Éternelle car il est absence d’être, manque d’être en ce qu’il est mal).

     Cela parle-t-il à toute conscience ? On peut en douter, se rappeler l’observation de Pascal sur les preuves de l’existence de Dieu : « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées, qu’elles frappent peu. Et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration. Mais une heure après, ils craignent de s’être trompés. » (Pensées, éd. Sellier 222)

     L’évidence de l’être et de l’Être de l’être dans la causalité est-elle si difficile à reconnaître ? Si l’on en croit la constatation du Prophète de Nazareth, pour reconnaître la Vérité de l’Être, il faut en être (Jean 18, 37). Et si l’Être de l’être est Amour, il faut être de l’Amour. « Qui Aime connaît l’Amour » (I Jean 4, 8). Tautologique, non ?

 

     l’une dans le microscope

     l’autre dans le télescope

     ont contemplé l’harmonie

     admiré la symphonie

 

     l’une a vu l’inexistence

     et l’autre a vu l’existence

     de ce qu’on appelle dieu

     ou de ce qui en tient lieu

 

     certains ont des yeux sans voir

     un cœur sans apercevoir

     l’étroit chemin de l’amour

     vers la porte de toujours

 

     il suffit d’être de l’être

     pour le regarder paraître

     tant au plus haut de l’abîme

     que tout au bas de l’intime

 

     

 

 

       

29 mai 2019

Libido dominandi, force du monde.

En traduisant-interprétant ê alatsoneia tou biou (I Jean 2, 16) par libido dominandi, Augustin l’a associée plus étroitement aux deux autres libido, la libido sentiendi et la libido sciendi.

     Le désir de dominer, voire supprimer l’autre, est une force qui mène le cosmos en alternance et réponse à la force du désir de posséder l’autre, selon le schéma repéré par Empédocle, neïkos et philia, haine et amour.

     La libido dominandi est en nous autres humains l’affirmation de notre moi aux dépens des autres. C’est le conatus de Spinoza, c’est la volonté de Schopenhauer, c’est la volonté de puissance de Nietzsche, c’est l’élan vital de Bergson…

     En tout être vivant, c’est l’élan qui résiste en opposant sa force à celle des autres, comme dans l’univers la force de répulsion répond à la force d’attraction.

     On voit chez Jean une neutralisation de cette libido force du « monde » comme des autres par « la volonté de Dieu », alors que « le monde passe et son désir avec lui » (I Jean 2, 17)

     Il nous faut cependant reconnaître que les forces cosmiques sont une participation à la Force éternelle, tout comme les beautés cosmiques sont une participation à la Beauté éternelle et les intelligences cosmiques une participation à l’Intelligence éternelle.

     La force formidable qui se déploie dans l’univers, par exemple dans l’explosion des supernovae et dans l’implosion des trous noirs, cette force s’offre à nous comme une force d’Aimer dans l’admiration, la complaisance et la reconnaissance (aux sens d’indentification et de gratitude), tout comme le font la Beauté et l’Intelligence qui se manifestent avec Elle dans l’univers.

     Cette reconnaissance doit dans l’Amour prendre le relais de la fascination et de la terreur cosmiques qui font naître le sentiment du sacré et sur lesquelles se fondent les religions. Les religions demeurent en effet enfermées dans le cosmique, le « monde », y compris le judéo-christianisme qui, on le voit chez Pascal, associe en son dieu la force destructrice de sa « justice » et la force constructrice de sa « miséricorde »: « Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (Pensées, éd. Sellier 680, p. 458)…

 

     un merveilleux nuage déploie

     sa fresque fugitive

     sans savoir quelle brise hâtive

     dans l’espace le noie

 

     il faut que le regard au passage

     en saisisse la force

     et avec elle endosse

     la belle intelligence du sage

 

     il en est bien d’autres qui s’assemblent

     quoiqu’ils soient tous uniques

     se donnant la réplique

     marchant galopant trottant l’amble

     en fugaces parcours inutiles

     dont l’hymne à la beauté

     salue l’éternité

     dans l’élan d’une force subtile

 

     la merveille va bientôt disparaître

     pour arroser utile

     quelque terre fertile

     en confiance que d’autres vont naître

 

      

 

 

 

 

28 mai 2019

« Désir des yeux, concupiscentia oculorum, ô épithumia tôn ophthalmôn. » On a dit que cette curiosité était ce en quoi consistait le péché originel : « La femme vit que l’arbre était… agréable aux yeux et désirable pour ouvrir l’intelligence… « (Genèse 3, 6). Le récit indique par ailleurs qu’Ève a été tentée par le serpent, alias le diable, alias « le prince de ce monde » (Jean 16, 11).

     C’est le « monde » en effet qui se détaille en « désir des yeux » comme en « désir de la chair » et en « orgueil de la vie », s’opposant ainsi à « l’amour du Père » (I Jean 2, 16, 15, 13). Et connaître le Père, c’est connaître l’Amour qui est Dieu » (I Jean 4, 7s).

     Si l’on reconnaît l’intuition dévoilée par ces mots associés, on reconnaît qu’il existe un désir de savoir qui relève du « monde ». On peut en effet chercher à comprendre l’univers et l’humain par désir de le posséder et dominer, car la libido sciendi est indissociable de la libido sentiendi et de la libido dominandi.

     Il existe cependant un savoir désiré dans la connaissance de l’Amour. C’est le désir de découvrir l’immense intelligence d’Aimer qui préside à la création continue de l’univers, à l’organisation de la matière du plus petit du monde quantique au plus grand du monde astrophysique en passant par le monde de la vie et le monde de la conscience.

     L’organisation de la matière psychophysique dans le temps et l’espace a quelque chose de prodigieux, et l’aborder dans l’esprit de l’Amour plutôt que dans l’esprit du monde devient une force de réjouissance et d’action de grâces capable d’alimenter notre force d’Aimer. Car toute intelligence est participation à l’Intelligence éternelle comme toute beauté est participation à la Beauté éternelle et toute force participation à la Force éternelle.

 

     elle a donné sa conférence

     sur le pas de l’astrophysique

     en sa marche dans le quantique

     où se déploie l’intelligence

 

     c’était infiniment technique

     bien qu’il fallût vulgariser

     et un peu se gargariser

     pour faire à quelques-uns la nique

 

     mais tout de même pour gloser

     sur une foule de non-dits

     il ne pouvait être interdit

     de voir se métamorphoser

     dans le regard ce qu’a prédit

     la découverte d’une science

     et du béni et du maudit

 

     car l’amour en intelligence

     de l’intégralité cosmique

     mêle au tragique le comique

     dans la joie de l’inconnaissance

 

27 mai 2019

La beauté n’est d’abord perçue et appréciée qu’en ce qu’elle habille et rend désirable. Elle l’est éminemment lorsqu’elle provoque le désir sexuel.

     C’est d’ailleurs ainsi qu’elle sert l’Évolution du monde. On a pu dire qu’une femme laide était immariable. Le Petit Robert cite Jean Cocteau, « tu es immariable, laide, idiote » et, à contrario, Marguerite Duras, « Elle est beaucoup plus belle que moi, […] infiniment plus mariable ». C’est ainsi que de générations en générations, par la sélection naturelle, l’espèce humaine embellit.

     La beauté rend toutes choses désirables, en particulier celles que les humains produisent dans les arts et qui font leur prix sur le marché : bijoux, peintures, sculptures…

     Telle est la beauté dans « le monde », quasi indissociable de son support, au point qu’on la confond avec lui. Elle est « du monde », c’est-à-dire liée au « désir des yeux », à la « libido sentiendi « , au désir de posséder.

     Ce qu’a proposé le Fils de l’homme, en cohérence avec l’Amour Éternel, c’est de passer au-delà du désir de posséder et donc, entre autres, du désir de posséder ce qu’habille la beauté.


     À mesure que ce désir se calme, apaisé par l’amour agapè, que s’efface eros et puis amor, toute beauté se révèle telle qu’elle est en son essence, une participation à la Beauté éternelle, son évocation, sa force de réjouissance en l’autre et non de jouissance en soi. Telle est la libération opérée par la Vérité de l’Être de l’être (Jean 8, 32), notre force d’Aimer.

     Lorsque le sage montre du doigt la lune, le sot regarde le doigt, dit le proverbe chinois. Lorsque l’Amour éternel montre du doigt du monde la Beauté éternelle, celles et ceux qui sont « du monde » et non « de la Vérité » regardent le doigt du monde.

     « Cependant le monde passe et son désir avec lui, mais qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais » (I Jean 2, 17) dans sa Beauté, son Intelligence, sa Bonté, sa Force…, toutes en son Être d’Amour.

 

     on dit que la lune ment

     son C dit sa décroissance

     et son D dit sa croissance

     en leur double mouvement

 

     c’est son jeu dans le soleil

     et le regard de la terre

     comme au regard du mystère

     qui dans l’amour émerveille

 

     car la lune est plus qu’un astre

     ou un simple satellite

     avec tout ce qui gravite

     selon les lois du cadastre

     de l’univers où tournoie

     avec le léger le grave

     sans jamais trouver le havre

     avant que le feu les noie

 

     au vrai elle est comme un doigt

     qui pointé vers l’invisible

     réellement dit la cible

     de l’amour digne de foi

      

 

26 mai 2019

L’être esthétique, la beauté, est une participation à l’Être de l’être, cause première de toute beauté, comme de toute intelligence, de toute force… Mais l’Être de l’être est Amour, et l’Amour est libre et libérateur en sa Vérité (Jean 8, 32).

     La beauté des êtres de la nature est logiquement diverse et partielle en raison de l’indétermination-liberté qui préside, avec la détermination, à la marche de l’univers depuis son origine. La beauté que produisent les humains en coaction sunergoï (I Corinthiens 3, 9) avec l’Être de l’être est également diverse et partielle dans la mesure où les humains sont des êtres naturels.

     On peut penser à la diversité des espèces minérales, des espèces végétales, des espèces animales et des « espèces » humaines. En toutes ces espèces, la beauté apparaît. On peut penser, parmi mille exemples, à la beauté d’un galet, d’une fleur, d’un chevreuil, d’une femme ou d’un homme dans l’unicité chacune et chacun de son visage.

     La beauté n’est pas partout dans les individus des diverses espèces, mais elle est largement répandue selon cette indétermination générale que l’on a coutume d’appeler hasard.

     Dans l’art aussi, la beauté est diverse et exprimée plus ou moins fortement. Elle peut même être absente depuis que certaines écoles artistiques affirment que l’art n’a rien à voir avec la beauté.

     Platon pensait que la beauté sensible était comme une échelle qui permettait de s’élever vers la beauté intellectuelle. C’est un schéma que les platoniciens et néoplatoniciens ont souvent retenu, mais la certitude de l’Être de l’être comme Amour par essence et en ses implications invite à une autre démarche :

     Si nous pouvons être émues par une montagne, un lac, un soleil couchant, un rocher, une fleur des champs comme l’était sans doute le Fils de l’homme dont il attribuait la beauté à l’action de l’Éternel (Luc 12, 27), par une libellule, un visage… cette émotion dans l’Amour peut nous faire bondir d’enthousiasme et de reconnaissance pour l’Éternel. Elle devient ainsi une force d’Aimer.

     Mais ce mouvement d’émotion suppose une participation à l’Amour dans l’action inspirée par la vision du monde proposée par le Fils de l’homme : « Je fais toujours ce qui plaît à mon Père… Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la Vérité et la Vérité vous libérera » (Jean 8, 29-32). Toutes ces choses sont liées : qui Aime reconnaît dans la beauté sensible une participation à la Beauté de l’Éternel Amour, et cette beauté devient pour elle pour lui une force, « ô toi notre force d’Aimer. »

 

     c’est un bouquet de marguerites

     coupées pour la fête des mères

     en accomplissement du rite

     où coulent leurs larmes amères

 

     elles ne danseront plus jamais

     dans les souffles de la douceur

     qui sur les talus se complaît

     en passages dispensateurs

 

     les souffles soufflent en liberté

     dans les jeux de l’air et du feu

     jouissant de la vérité

     qui refuse la queue leu leu

     et se déploient en tirailleurs

     sur les champs comme sur les villes

     sans recevoir d’ordres serviles

     mais font toujours la cour aux fleurs

 

     les marguerites sur la croix

     sacrifiées pour la bonne cause

     pardonnent pour leur bonne foi

     les bourreaux au nom de la rose

 

      

 

25 mai 2019

La désacralisation du monde est nécessairement tout-inclusive, compréhensive. Elle inclut la personne du Prophète de Nazareth qui est celle du serviteur et non du maître. Elle comprend également les textes sacrés, les Saintes Écritures sur lesquelles sont fondées les « Religions du Livre ».

     La lecture désacralisée du Nouveau Testament, qui concerne les chrétiens, est une lecture critique dont le seul critère est la cohérence de toutes ses affirmations avec l’intuition de l’Éternel Amour.

     L’Amour exclut les sacrifices, actes sacrés par excellence qui relèvent de la pensée religieuse, que celle-ci soit monothéiste ou polythéiste. Et l’on trouve dans les Écritures judéo-chrétiennes un conflit entre la pensée prophétique indifférente au sacré et la pensée sacerdotale championne du sacré.

     On  trouve ce conflit, ce différent, cette différence dès le récit de la création dans le Livre de la Genèse, où se côtoient un récit yahviste, un récit élohiste, un récit sacerdotal et un récit deutéronomique, comme les ont identifiés les herméneutes.

     Ce côtoiement devient criant dans certains textes comme celui du Psaume 51, où la pensée prophétique exclut les sacrifices et où la pensée sacerdotale les inclut, mariage de la carpe et du lapin : on y lit d’abord « Tu ne désires pas le sacrifice, sinon je t’en offrirais, tu ne prends pas plaisir aux holocaustes », mais le texte se conclut par « Tu prendras plaisir aux sacrifices de justice, aux holocaustes et aux victimes tout entières. Alors on offrira des taureaux sur ton autel » (Psaume 51, 18, 21).

     L’incohérence la plus manifeste dans l’évangile de Matthieu est celle où on lit d’abord « Je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre n’auront pas disparu, pas une seule lettre ni un seul trait ne disparaîtra de la Loi « , après quoi vient la série des « vous avez appris qu’il a été dit… mais moi je vous dis… » (Matthieu 5, 18, 21s, 27s, 31s, 33s, 38s, 43s).

     Alors on se rend attentif à tous les textes où l’on peut soupçonner cette opposition de l’éthique de l’Amour et de l’éthique du Sacré. Elle apparaît en particulier dans le texte où il est d’abord dit « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir », à quoi il est aussitôt ajouté « et donner sa vie en rançon pour beaucoup » (Marc 10, 45).

     L’Éternel Amour n’a pas besoin de rançon, et surtout pas celle d’un sacrifice humain, aboli depuis la découverte d’Abraham (Genèse 22, 2-18), récit lui-même récupéré par la tradition sacerdotale qui continue de parler du « sacrifice d’Abraham ».

     Dès l’origine du christianisme, la pensée sacerdotale s’est imposée aux dépens de la pensée prophétique. Le sacré a été repris, faisant de l’assassinat du Prophète de Nazareth un sacrifice de rachat des péchés, « pour effacer la tache originelle et de son Père apaiser le courroux ». Et la pensée sacerdotale continue d’inspirer et diriger les Églises, en particulier l’Église catholique romaine et son « saint sacrifice de la messe ».

     Nous pouvons cependant faire maintenant l’hypothèse radicale que cette Église disparaîtra si elle ne s’efface pas devant la pensée prophétique pour laquelle « seul l’Amour est digne de foi » selon la pensée du Fils de l’homme.

 

     il fallait apprendre à tuer

     sachant que le métier des armes

     est forcément celui des larmes

     où l’on risque d’être tué

 

     il devait pour sauver les autres

     risquer avec intelligence

     sa vie dans la belligérance

     où l’on préfère à eux les nôtres

 

     risquer la vie oui mais pas celle

     de ceux retenus prisonniers

     et qui servaient de boucliers

     dans cette étreinte où l’étincelle

     de la vie ne tient qu’à un fil

     de fer que le feu précipite

     vers la chair prenant la pépite

     dans la cendre de l’inutile

 

     on peut vouloir se sacrifier

     mais le soldat qui prend des risques

     n’en a vraiment que faire puisque

     c’est à l’amour qu’il veut se fier

 

24 mai 2019

« Libido dominandi, orgueil de la vie, superbia vitae, alatsoncia tou biou (I Jean 2, 16), c’est en bien des consciences la force du « monde » la plus forte, le désir le plus dominateur et le plus destructeur, le moteur le plus puissant de l’action.

     On ne peut négliger de la prendre en compte dans la volonté politique de garder ou de  prendre le pouvoir, mais aussi dans la volonté sociale de tous les jours, dans les ateliers, les bureaux, les chantiers, les stades… et jusque dans les familles.

     Pour le Gambien Baaba Sillah, « le pouvoir est le déterminant ultime de la société humaine. Il fixe les relations entre les peuples et au sein des peuples » (Dabbi Gi, p. 270). Un autre Africain plus connu, le Prix Nobel Wole Soyinka en a fait le sujet de l’une des conférences qu’il a données à Londres en 2004. Analysant le comportement politique de dictateurs africains, américains, asiatiques et européens, il a tenté d’identifier le pouvoir, « cet ennemi ancestral de la liberté humaine » qui  « se suffit à lui-même, se rassasie de lui-même. » Ce désir du pouvoir est chez certaines consciences et inconsciences « un instinct de domination secrète, furtive, le désir de se réaliser en un moment d’abandon à cette essence mystérieuse qu’est le pouvoir. Je le sais parce que j’ai rencontré ce type d’individu… » (Climat de Peur, pp. 58s, 62)

     Il faut reconnaître cette force du « monde » en nous comme chez les autres afin de la gérer au mieux dans la mesure où nous sommes « du monde ». On peut y penser lorsqu’on se met en couple dans le mariage ou dans l’union libre, où l’on a pu résumer la juste attitude en un « ni hérisson ni paillasson ». Les drames conjugaux, dont les victimes sont surtout mais pas exclusivement des femmes dans notre culture patriarcale, s’originent le plus souvent à ce désir de tenir l’autre en son pouvoir.

     Le Prophète de Nazareth a mis en garde ses disciples : « vous savez que ceux que l’on considère comme les chefs des nations dominent sur elles et que leurs grands les tiennent sous leur pouvoir. Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Qui désire être le premier sera l’esclave de tous, panton doulos. En effet, le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir » (Marc 10, 43ss).

     Encore une fois, le lavement des pieds par le Fils de l’homme a montré qu’il n’était pas « de ce monde », que la libido dominandi n’avait aucun pouvoir (!) sur lui (Jean 17, 16). Et il a invité ses disciples à « faire de même » (Jean 13, 15),  à ne pas être « du monde », à en sortir, à co-agir  avec l’Esprit pour entrer « avec violence » dans le Royaume. (Matthieu 11, 12).

 

     un chemin de nuages s’avance

     pas à pas sur les hauteurs

     poussé par le pouvoir du silence

     vers l’horizon des profondeurs

 

     la légèreté de sa soutenance

     est d’un pouvoir dont le moteur

     répond dans son indépendance

     des attirances de la pesanteur

 

     l’œil qui s’étonne des libertés

     que s’accorde son mouvement

     cherche ce qu’est la vérité

     cachée si vraisemblablement

     dans l’équilibre des passions

     qui se consultent dans l’espace

     entre la possession et la domination

     de l’une ou l’autre au face à face

 

     sur le beau chemin du silence

     entre hauteur et profondeur

     dans leur équilibre s’avance

     le juste pouvoir du chercheur

 

 

      

 

 

 

23 mai 2019

Si l’on admet que l’intuition du Prophète de Nazareth désacralise le monde (l’espace et le temps en Jean 4, 21-24 et 5, 17) on en vient logiquement à reconnaître que ce qui importe dans les évangiles, ce n’est pas la personne du prophète sacralisé mais sa parole, sa parole d’ailleurs dans la mesure où ce n’est pas sa propre parole mais la parole de celui dont il a dit qu’il l’avait envoyé, son « Père », l’Éternel Amour.

     Encore faut-il aussi comprendre que cette « parole » n’est pas une parole au sens physique mais au sens spirituel, car l’Éternel est esprit et il ne parle pas.

     Si certaines paroles des évangiles sont vraies, ce n’est pas parce qu’elles ont (ou auraient été) prononcées par le prophète, mais parce qu’elles sont éternellement vraies, qu’elles expriment la Vérité essentielle « demeurée cachée depuis l’origine » (Romains 16, 25), la réalité de l’Éternel Amour.

     Pour les reconnaître vraies, il faut « être de la Vérité », « être de Dieu » (Jean 18, 37. 8, 47), ressentir leur vérité au plus profond de notre être dans l’Amour qui est « plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes ». Si nous ne le ressentons pas, c’est que nous avons des oreilles et n’entendons pas. »Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Matthieu 11, 15. 13, 9)…

     Si le Siècle des Lumières a pu déclarer l’abolition de l’argument d’autorité, c’est en cohérence avec la désacralisation déclarée par le Prophète de Nazareth selon la Vérité essentielle…

     Quelle que soit la parole, le texte qui se présente comme l’expression d’une spiritualité, celui de la Spiritualité de l’Altérité évidemment comme les autres, en bonne logique, n’est recevable que dans la mesure où il est ressenti comme vrai. « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » a pu écrire Pascal (Pensées, éd. Sellier 568) et cela peut nous incliner à dire « ce n’est pas dans Yeshoua, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois ».

     En cohérence, la vérité du Prophète de Nazareth, bien loin de l’exalter efface sa personne, l’entraîne dans l’anonymat, en fait un « serviteur quelconque, douloï akhreioï  » (Luc 17, 10) comme il l’a montré en lavant les pieds de ses disciples.

 

     entre la cuisine et la table

     tu as voulu être serveuse

     ou peut-être qu’inévitable

     sans travail et fort malheureuse

     c’était quand même profitable

 

     les clients au-dessous de toi

     peuvent te regarder de haut

     donner à penser que tu dois

     assurer que tout soit bien beau

     et surtout honorer leur moi

 

     que se passe-t-il dans ta tête

     ton quant-à-soi te garde-t-il

     te protège-t-il de la bête

     que tu dois assumer servile

     pour mettre les cœurs à la fête

 

     ta main gauche avec ta main droite

     ne peuvent te faire obséquieuse

     en franchissant la porte étroite

     mais elles peuvent rendre heureuses

     celles ceux qui rien ne convoitent

 

      

 

 

 

 

    

     

 

22 mai 2019

On cite fréquemment Montaigne pour ses relations de proximité avec les animaux, avec sa chatte en particulier : « Quand je joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle » (Essais II, 12, p. 156 folio). Il y a aussi, entre autres et plus surprenant, « je maintiens ordinairement qu’il se trouve plus de différence de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme » (ibid. p. 173).

     Si l’on estime que la pensée de Montaigne est cohérente, on s’invite à rechercher des liens entre ses diverses réflexions et ruminations, si éloignées les unes des autres qu’elles puissent paraître. Ainsi de son appréciation de la vertu, qui témoigne de la même finesse d’intuition que son appréciation de la valeur des animaux :

« Il ne se reconnaît plus d’action vertueuse : celles qui en portent le visage, elles n’en ont pas pourtant l’essence; car le profit, la gloire, la crainte, l’accoutumance et autres telles causes étrangères nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la débonnaireté que nous exerçons lors, elles peuvent être ainsi nommées pour la considération d’autrui, et du visage qu’elles portent en public; mais, chez l’ouvrier, ce n’est aucunement vertu : il y a une autre fin proposée, autre cause mouvante. Or la vertu n’avoue rien que ce qui se fait par elle et pour elle seule. » (op. cit., I, 37, p. 333)

     On peut reconnaître dans cette appréciation de la valeur et de la récompense de la vertu en elle-même une finesse éthique qui s’accorde avec la finesse psychologique et écologique de son appréciation de la vie animale. On répétera ici que la vertu de l’Amour a pour récompense l’Amour et ses implications dans leur justesse.

     On comprend alors qu’il soit profitable de reconnaître la cohérence du lien chez le Prophète de Nazareth entre son appréciation de la Vérité éthique qui libère et son appréciation de la vérité esthétique dans la beauté des fleurs des champs (Jean 8, 32. Luc 12, 27). Et la reconnaissance de ce lien s’étend à tous les aspects de la vie psychologique, sociologique, politique, juridique, sportive… qu’il est profitable d’approcher dans la lumière de l’Amour.

 

     de ses huit petites pattes

     la minuscule araignée

     escalade en toute hâte

     la branche qu’elle a gagnée

 

     c’est le fil qui est sorti

     de ses entrailles fécondes

     qui sert d’échelle assortie

     à sa conquête du monde

 

     qu’a sa petitesse à voir

     dans la grandeur de l’espace

     avec cet autre pour croire

     qu’elle peut lui faire face

 

     sa toile pourtant ressemble

     à celle de l’univers

     en laquelle tout s’assemble

     et se tisse dans l’envers

     au-delà de l’apparence

     où se séparent les choses

     quand elles font toutes sens  

     dans le parfum de la rose

 

     alors va-t-en minuscule

     sur toutes les verticales

     toutes les horizontales

     échos de la majuscule

 

 

      

 

21 mai 2019

     La Vérité de l’Amour affranchit les consciences de la shame culture, culture de l’honneur et de la honte, du qu’en-dira-t-on, des louanges comme des blâmes, mais aussi de la guilt culture, du jugement porté sur soi-même, de la fierté comme de la culpabilité, de la bonne comme de la mauvaise conscience.

     La Vérité de l’Amour entraîne les consciences jusque dans l’anonymat face aux autres et face à soi-même, dans la transparence de l’Être de l’être. Car l’Amour Éternel est Amour des autres et non de son moi haïssable. On a pu ainsi répondre au « je pense donc je suis » de Descartes par un « j’aime donc je suis » que l’on ne connaît en Vérité que si l’on reconnaît que « Dieu est Amour » (relire « Les mains jointes… » du 12 mai).

     Concernant la culture de l’honneur, Montaigne a étudié la gloire dans la pensée antique. C’est ainsi qu’il a rapporté que pour Cicéron et quelques autres, la vertu n’avait d’autre but que de provoquer l’estime des autres.

     Le Prophète de Nazareth a opposé à ceux qui font le bien dans le but d’être vus et loués ceux dont « la main gauche ignore ce que fait la main droite » (Matthieu 6, 3). Il visait d’abord les consciences qui vivaient selon la culture des honneurs, mais aussi, plus profondément, celles qui se complaisaient dans l’autosatisfaction.

     On a pu lire chez certains philosophes que la récompense de la vertu, c’est la vertu, ou avec Spinoza que « la béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même ». Cela ne se comprend en Vérité qu’en reconnaissant que la vertu se résume dans l’Amour et ses implications. La récompense de l’Amour Éternel, c’est l’Amour Éternel et ses implications psychologiques, sociologiques, politiques, intellectuelles, esthétiques…

     On peut, on devrait cependant admettre que cet idéal, qui n’est autre que celui du Royaume des cieux, est au bout d’un long chemin où les consciences, individuelles et collectives, passent par la peur du déshonneur et par le désir des honneurs, puis par la peur de la mauvaise conscience et par le désir de la bonne conscience (carottes et bâtons extérieurs puis intériorisés).

 

     as-tu croisé le regard du blaireau

     dans le sentier en brusque face à face

     as-tu voulu lui imposer ta place

     ton visage pâle au noiraud

 

     il s’est enfui tu n’as pas eu le temps

     d’esquisser même un désir d’amitié

     pour son visage t’offrant ses moitiés

     équilibrées dans le noir et le blanc

 

     s’il s’est passé entre nous autre chose

     que cet éclair de notre affrontement

     contentement et mécontentement

     c’est le début d’une métamorphose

     telle qu’a reconnu l’Égypte reliée

     à ces corps d’animaux à tête humaine

     à ces corps des humains où nous surprennent

     des têtes de chacal de faucon de bélier

 

     vais-je blaireau entreprendre ta quête

     et reconnaître enfin l’obscure parenté

     la généalogie de notre altérité

     dans un regard où nous ferons la fête

       

 

 

 

 

    

     

 

 

18 mai 2019

     Certains prétendent qu’on ne peut croire sans douter, que la foi religieuse est fatalement incertaine. Mais ce sont souvent les mêmes qui font totalement confiance à la science, qui croient en la science sans éprouver le moindre doute.

 

      On connaît cependant des croyants, surtout parmi les fondamentalistes, qui ne ressentent aucun doute religieux, et qui, réciproquement, mettent en doute certaines « vérités » scientifiques telles que l’Évolution.

     Vérité religieuse ou vérité scientifique ? Pour certaines consciences, il faut choisir, douter de la foi ou douter de la science, alors que d’autres s’efforcent de concilier leur foi et leur science.

     On peut constater, historiquement et jusqu’à présent, que la foi sans le doute est presque nécessairement intolérante, soit qu’elle cherche à convertir les incroyants, soit même qu’elle cherche à les supprimer : « Convertis-toi ou meurs! »

     Quid des vérités philosophiques ? On sait qu’elles sont en conflit depuis que la philosophie existe, au point que le sage Montaigne en a été réduit à se dire, « que sais-je ? »

     Quid des vérités scientifiques ? Le même Montaigne connaissait les découvertes, encore relativement récentes, de Copernic. Mais il n’était pas du tout sûr qu’il faille abandonner l’astronomie de Ptolémée. En 1583,  alors que Montaigne était âgé de cinquante ans, Tycho Brahé tenait encore que la terre était immobile et que la lune, le soleil et les étoiles fixes (pour les différentier des planètes) tournaient autour d’elle.

     Alors ? Vérité scientifique en-deçà de Copernic, erreur au-delà ? Dans le domaine du temps et de l’espace, faudrait-il dire vérité en deçà d’Einstein, erreur au-delà ? …

     Si Montaigne penchait pour l’héliocentrisme copernicien plutôt que pour le géocentrisme de Ptolémée, c’était pour des raisons philosophiques plutôt que scientifiques, c’était parce que leur divergence s’accordait dans son esprit à celle qu’il avait repérée dans les divers systèmes philosophiques qu’il avait étudiés. Il se sentait dubitatif devant cette divergence scientifique et enclin à répéter son « que sais-je » philosophique. Il renvoyait quasiment dos à dos les deux « vérités » astronomiques de son époque en les considérant comme provisoires :

     « … Copernic a si bien fondé cette doctrine qu’il s’en sert très réglément à toutes les conséquences astronomiques. Que prendrons-nous de là, sinon qu’il ne nous doit chaloir lequel ce soit des deux ? Et qui sait qu’une tierce opinion, d’ici à mille ans, ne renverse les deux précédentes ? » (Essais II, 12, p. 308 folio).

     La question de la médecine homéopathique est plus que jamais remise en question au nom de la « vérité scientifique ». Jusques à quand ? Jusqu’à ce qu’on reconnaisse que la matière dont nous sommes faits est, comme toute matière, autant psychique que physique, jusqu’à ce que l’interdisciplinarité de la physique, de la psychologie et de la spiritualité parvienne à faire comprendre que la théorie d’un univers purement physique est intenable.

     En tout cas, la vérité scientifique occidentale actuelle ne cohère pas avec la Vérité de l’Éternel Amour qui ne cesse d’agir dans l’univers (cf. Jean 5, 17), non pas mécaniquement et quasi physiquement par la parole comme a voulu le donner à penser le récit de la Genèse élaboré par la pensée sacerdotale, mais par l’esprit qui « ne cesse de renouveler la face de la terre » (Psaume 104, 30) comme l’a répété la pensée prophétique, celle du Prophète de Nazareth éminemment.

 

     les nuages les ciels pâles

     les grenouilles les grillons

     les sourires et les râles

     se mêlent au tourbillon

 

     il n’est de vraie certitude

     pour l’amoureux du silence

     que dans une multitude

     où les opposés font sens

 

     lorsque la terre et le ciel

     quand le serpent et l’oiseau

     lorsque le ventre et les ailes

     quand le fouet et le cerceau

     se parlent avec douceur

     se regardant en miroir

     parfois même avec fureur

     c’est la marche de l’espoir

 

     c’est la loi des tourbillons

     où l’univers en sa course

     prépare des réveillons

     pour les moutons et les ours

 

 

18 mai 2019

     La transdisciplinarité est un combat nécessaire pour établir l’équilibre dans notre culture plus diurne que nocturne, plus encline à la séparation qu’à la confusion, alors que l’une et l’autre inclinations doivent être dépassées dans la quête de la Vérité essentielle et donc aussi dans la recherche des vérités multiples qui s’y relient.

    La Vérité essentielle, celle dont a parlé le prophète de Nazareth comme de sa raison de vivre (Jean 18, 37), est celle de l’Être de l’être comme Amour de pure Altérité. Cette Vérité entraîne la Liberté essentielle, qu’il a promise aux consciences qui en sont (Jean 8, 32).

     Au niveau cosmique, cette liberté s’appelle indétermination, dont le nom habituel est hasard, et cette indétermination joue avec la détermination des forces cosmiques fondamentales identifiées comme attractives et répulsives (philia et neïkos). C’est cette indétermination qui permet depuis l’origine de l’univers la diversification des éléments chimiques, des espèces végétales et animales, des cultures humaines.

     Lorsqu’on reconnaît dans l’Éternel Amour promoteur des libertés dans la Vérité la cause de la diversité des espèces et jusqu’à la diversité des personnes qui les fait toutes uniques en leur eccéité, on reconnaît aussi que les diverses réalités minérales, végétales, animales, humaines s’entre-tiennent.

     Cet entre-tien est celui de la non-séparation et de la non-confusion  qui préside à notre relation spirituelle avec l’Éternel Amour, mais aussi, par participation, à notre relation avec tous les êtres de l’univers, de notre terre, de nos sociétés, y compris de nos réalités politiques.

     Si un idéal doit construire notre marche européenne, c’est bien celui de cette diversité dans l’unité de l’Altérité de l’Amour. Cet idéal invite à une recherche de l’équilibre dans la tension entre la séparation et la confusion, entre le nationalisme et l’internationalisme, pour les Français entre la France et l’Europe, pour les Européens entre l’Europe et les autres continents.

     On comprend l’importance de l’interdisciplinarité générale et son modus operandi dans l’Altérité. La recherche spirituelle ne peut ni s’isoler de la recherche politique, philosophique, scientifique, esthétique… ni s’y fondre. C’est ainsi, par exemple, qu’il n’y a dans l’Amour ni sacré ni profane, « ni circoncision ni incirconcision » et « vous êtes tous un » (Galates 5, 6). On peut aussi se rappeler le symbole de la Pentecôte où « ces gens-là ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il donc que nous les entendions chacun dans notre propre langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Élamites, habitants de la Mésopotamie… » (Actes 2, 7ss)

 

 

     dans le champ de blé

     les coquelicots

     sont les calicots

     du grand défilé

 

     ils ne sont encore

     qu’un rêve éveillé

     où émerveillés

     s’avancent les corps

     ceux qui se côtoient

     en imaginant

     que c’est en gênant

     le nous et le moi

     le tout identique

     à qui tout de même

     celles ceux qui aiment

     donnent la réplique

 

     les coquelicots

     dans les champs qui saignent

     sont les porte-enseignes

     de l’armée éco

 

 

    

     

 

 

17 mai 2019

     Si la liberté de pensée est liée à la liberté d’agir dans la liberté essentielle (cf. Jean 8, 32-36), nous pouvons à cette lumière nous interroger sur les modalités de l’exercice de la liberté de pensée.

     C’est d’abord la liberté d’oser penser, car il ne suffit pas de se dire que l’on est libre de penser, il faut exercer cette liberté. Et la liberté d’oser penser s’exerce dans toutes les catégories de vérités, d’abord dans la vérité religieuse, et puis dans la vérité philosophique, dans la vérité scientifique, dans la vérité esthétique…

     Oser penser la vérité éthique est au plus proche d’oser penser la vérité essentielle, celle de l’Être de l’être. N’est-ce pas ce qu’a fait le Prophète de Nazareth en s’opposant à la vérité religieuse qui avait cours dans sa société.

     Comment a-t-il fait ? On peut conjecturer qu’il y a été incité par sa rectitude éthique. N’est-ce pas ce que signifie « qui fait la vérité (éthique) vient à la lumière » ? Car « quiconque fait le mal hait la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dévoilées » (Jean 3, 21, 20).

     On voit cependant que cette attitude se conçoit dans le cadre d’une société régie par la « shame culture« , la peur de la honte sociale (et le désir de l’honneur, des honneurs). Mais une conscience comme celle du Prophète de Nazareth, qui « fait la vérité », qui agit selon la vérité éthique, ne le fait pas selon la honte et l’honneur, car elle est libérée de cette sujétion, échappant au cadre de la « shame culture« , et d’ailleurs aussi à celui de la « guilt culture« , car elle se désintéresse de tout, y compris du désintéressement qu’elle pourrait ressentir et dont elle pourrait se glorifier. Sa; »main gauche ignore ce que fait sa main droite » (Matthieu 6, 3), elle agit selon « l’Amour qui ne cherche pas son intérêt » (I Corinthiens 13, 4).

     On peut penser que le Prophète de Nazareth a vécu ainsi. Certes, mais pourquoi ? Il faut bien chercher la cause si l’on tient au principe de causalité. Selon ce qu’il a dit, cette cause était liée à son agir indissolublement lié à son penser. Elle réside dans sa communion avec son « Père », l’Éternel Amour : « Je ne fais rien de moi-même, mais, comme mon Père me l’a appris, je dis ces choses… Le Père ne me laisse pas seul, car je fais toujours les choses qui lui plaisent » (Jean 8, 28s).

     On peut repérer là le lien entre la vérité de l’agir éthique et la vérité du penser théologique dans la communion avec l’Éternel Amour, dont il pouvait dire « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21).

     Ce qui suit immédiatement dans le texte de l’évangile de Jean nous intéresse : « Comme il disait ces choses, beaucoup crurent en lui ». Oui, mais pourquoi ? parce que, peut-on penser, il ressentaient un accord profond avec leur propre attitude essentielle, un peu comme nous faisons toutes et tous lorsque nous découvrons en l’autre, dans ses écrits ou ses paroles, ce que nous pensons nous-mêmes: « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier 568).

 

     l’image dans le miroir

     existe-t-elle sans visage

     est une question du sage

     intrigué par son savoir

 

     il croit se voir inversé

     sa gauche disant sa droite

     se demandant maladroite

     ce qui lui reste impensé

 

     quant aux autres face à face

     ils lui disent connais-toi

     toi-même et puis le pourquoi

     qu’il faut bien que tu embrasses

     pour trouver les vérités

     qui une à une se lient

     et qu’une à une tu lis

     aux livres d’éternité

 

     mais dans le mauvais miroir

     aperçois-tu face à face

     plus que la simple surface

     avec des yeux faits pour voir

 

 

    

     

 

 

16 mai 2019

     Les forces cosmiques de concentration par attraction philia et de dispersion par répulsion neïkos, qui sont à l’œuvre depuis l’origine de l’univers et qui continuent de le construire et organiser dans les étoiles et sur notre terre, président aussi à la marche des sociétés humaines.

     La question, brûlante ces temps-ci, de la marche européenne, se saurait y échapper. Il y a, presque fatalement qui s’opposent, le camp du nationalisme et le camp du transnationalisme, comme il y a en France la pensée centralisatrice jacobine et la pensée décentralisatrice girondine.

     La réalité politique cohérente avec la réalité éternelle, sa vérité en lien avec la Vérité, est celle de la tension féconde entre ces deux camps opposés, celle de la vérité de l’unité dans la diversité. La dominance de l’une de ces forces aux dépens de l’autre est nécessairement nuisible à la marche des sociétés comme à celle des individus.

    La vérité politique est nécessairement liée à la Vérité de l’Éternel Amour dans sa relation avec son autre. La formule théologique élaborée au Concile de Chalcédoine en 451 pour décrire l’union du divin et de l’humain, du surnaturel et du naturel, dans la personne de Jésus Christ est celle de la non-séparation achôristôs et de la non-confusion asynchutôs.

     Le mythe mystère dogme chrétien de la Trinité, d’un seul dieu en trois personnes, exprime imaginativement cette Vérité-Réalité de L’Éternel Amour dans sa relation avec les réalités temporelles. Il est profitable de reconnaître avec les théologiens que ce « mystère » est incompréhensible, inintelligible, intellectuellement inacceptable, mais qu’il a une fonction imaginale, devant permettre aux chrétiens de renoncer à l’image d’un dieu tout-puissant dans sa colère répulsive aussi « énorme » que sa miséricorde attractive, comme l’a déploré Pascal (Pensées, éd. Sellier 680, p. 458), et qui n’est qu’une projection de la réalité cosmique.

     L’opposition plus ou moins forcenée entre le nationalisme (la guerre dans la séparation répulsive) et le transnationalisme (la perte de l’identité dans la confusion attractive) justifie la formule « et en même temps » si ridiculisée et si malaisée à appliquer…

 

     c’est le vent qui va où il veut

     venant de l’est ou de l’ouest

     en son immortel palimpseste

     selon l’éternel en son vœu

 

     qu’il vienne du nord ou du sud

     ce sera en ses alternances

     par où se découvre la chance

     de la matière qui s’exsude

 

     par ce qui repousse ou attire

     les souffles dans leur atmosphère

     et les jeux du feu et de l’air

     on s’aperçoit que les frontières

     qu’ils sautent sans poser question

     ne sont jamais un horizon

     pour les enfants de la matière

 

     les territoires de l’unique

     comme ceux de la multitude

     sont une fâcheuse habitude

     de notre palimpseste antique

15 mai 2019

     Tout se tient dans la Vérité de l’Éternel dont le Prophète de Nazareth a témoigné (Jean 18, 37). Il a dit lui-même que la liberté essentielle était liée à l’éthique essentielle (Jean 8, 34), et nous savons avec lui que l’éthique essentielle est celle de l’Amour de pure Altérité, l’Amour serviteur.

     La liberté essentielle entraîne la liberté de l’action, mais aussi la liberté de la pensée dans l’Amour : « Aime, et ce que tu veux, fais-le », Aime, et ce que tu veux, pense-le. C’est la liberté essentielle de l’Amour qui abolit l’esclavage de la pensée sacrée, religieuse.

     Les tenants de la pensée sacrée, religieuse, qu’ils disent incontestable, n’ont pas supporté que la Vérité de l’Amour libère la pensée, et ils ont logiquement liquidé le Prophète, tout comme les fondamentalistes du temps des croisades, des guerres de religion, et maintenant les gens de Daech, et aussi, au siècle dernier, les régimes totalitaires qui liquidaient les gens qui refusaient la doctrine du parti.

 

     « Si le Fils vous libère, vous serez vraiment libres… mais vous voulez me tuer, moi, un homme qui vous ai dit la vérité que j’ai entendue de Dieu » (Jean 8, 36, 40).

     La liberté essentielle nous invite à « oser penser », comme l’ont fait Horace et puis les Lumières, l’Aufklärung identifié par Emmanuel Kant.

     Entre temps, les Réformateurs Zwingli, Luther, Calvin… avaient adopté le libre examen pour la lecture de la Bible, le « liberum examen » de l’humanisme de la Renaissance, de la République des Lettres, « le principe qui prône le rejet de l’argument d’autorité en matière de savoir et la liberté de jugement » (Wikipédia).

     Mais cette liberté de pensée est condamnée à l’erreur si elle ne participe pas de la liberté essentielle dans l’Amour Éternel. Nous pouvons ne pas douter de la Vérité essentielle à condition d’être « de la Vérité », d’être « de Dieu » (Jean 18, 37. 8, 47). Mais nous pouvons douter des « vérités » non essentielles dans la mesure où ne discernons pas les liens de cohérence entre ces « vérités » et la Vérité essentielle.

 

     le télégraphe des grillons

     envoie message après message

     aux ennemis les chronophages

     trouvant toujours le temps trop long

 

     le promeneur doit s’arrêter

     afin qu’en lui ne s’interrompe

     jamais l’appel qui ne se trompe

     dans les voix annonçant l’été

 

     ce qui lui semble revenir

     en échos des années passées

     et qui n’en a jamais assez

     de raviver des souvenirs

     est plutôt le solénoïde

     qui se reproduit et progresse

     force qui va dans l’allégresse

     de l’animal anthropoïde

 

     les grillons depuis si longtemps

     télégraphient leurs beaux messages

     résonnant dans l’âme des sages

     qui suivent la marche du temps

 

    

     

 

 

14 mai 2019

     À relire les poèmes de Kabîr, une un mystique hindou, musulman, chrétien… peut ressentir une certaine exultation exaltation. Mais qui relit les paroles de Yeshoua et de son ami Yohanân y trouve plus que ce mysticisme qualifié parfois d’érotique. Il s’agit d’ailleurs plutôt de l’amor au sens où il a été chanté par les troubadours : une dévotion exaltée à un être personnel, humain ou divin.

     La Vérité pensée, vécue et proposée par le Prophète de Nazareth déborde la mystique, l’ignore même en un sens. Il ne s’agit pas en tout cas uniquement du « toi en moi et moi en toi », mais du « eux en nous » (Jean 17, 21, 23). Connaissant qui est ce « toi », l’Amour (I Jean 4, 8), il s’agit de participer à son Altérité Universelle.

     Cet Amour ne consiste pas uniquement à répéter avec ferveur « Seigneur ! Seigneur ! mais à faire la volonté de l’Éternel » (Matthieu 7, 21). Il se concrétise dans le service des autres, en particulier de celles et ceux qui ont faim, des étrangers, des prisonniers, des malades… (Matthieu 25, 34-46).

     Qui a reconnu ce Royaume de l’Amour emploie toutes ses forces pour y entrer (Matthieu 11, 12), c’est-à-dire qu’il se met à servir les autres avec une sorte de dévotion inconditionnelle permanente, participant au service qu’Aimer rend à tous les  êtres.

     Il faut cependant avoir ressenti que cela est impossible, au-dessus des seules forces naturelles, mais possible à l’Éternel Amour  (Luc 18, 27) pour se mettre à invoquer sans cesse :

     Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi notre force d’Aimer…

 

     il trace un trait évanescent

     dans la fierté de l’altitude

     un fil blanc de béatitude

     dans le ciel bleu déliquescent

 

     c’est sa force qui rend possible

     son cheminement dans l’espace

     et toujours lui faisant faire face

     lui permet d’atteindre sa cible

 

     que ferait-il pourtant sans l’air

     omniprésent qui le supporte

     et qui anonyme l’emporte

     vers là où il peut se complaire

     en l’énergie de son pilote

     et l’intelligence technique

     des mille têtes mécaniques

     travaillant en belle cohorte

 

     la beauté du trait qui s’efface

     dans l’air bleu de son altitude

     chante la pure incomplétude

     de sa force devant la face

     

 

 

    

    

 

 

13 mai 2019

     En relisant Kabîr, on découvre avec reconnaissance que l’on n’est pas seule à avoir des yeux et à voir, des oreilles et à entendre l’intuition du Fils de l’homme.

     À commencer par cette reconnaissance de la spiritualité, du pneumatisme, du souffle de l’Éternel que l’on adore « ni dans le Temple ni sur cette montagne » parce qu’il est esprit, pneuma, souffle : « pneuma o Theos » (Jean 4, 24). Le pneuma, le souffle, est l’image choisie pour parler de l’omniprésence panenthéiste de l’Éternel Amour.

     Il faut relire l’évangile de Jean en grec pour mieux découvrir cette présence. Ainsi, « to pneuma opou theleï pneï, le souffle souffle où il veut » et « to gegennêmoménon ek tou pneumatos pneuma estin, ce qui est né du souffle est souffle » (Jean 3, 8, 6), habituellement traduits par « le vent souffle où il veut » et « ce qui est né de l’esprit est esprit ».

     On peut alors relire Kabîr et ressentir la parenté de son intuition avec celle de Yeshoua :

« Ô serviteur, où me cherches-tu ?

Voilà ! Je suis à côté de toi.

Je ne suis ni dans le temple ni dans la mosquée

Je ne suis ni dans la Kaaba ni dans le Kaïlash

Et je ne suis ni dans les rites et les cérémonies

     ni dans le yoga ni dans le renoncement

Si tu cherches vraiment, tu vas me trouver vite

     tu vas me trouver dans un instant du temps

Ainsi parle Kabîr « Ô Sadhu ! Dieu est le souffle

     de tout souffle »

(A Hundred Poems of Kabîr, I, traduction de Rabindranath Tagore

et Evelin  Underhill)

     Cette concordance entre Yeshoua et Kabîr réconforte, même si l’Amour n’a pas à se recommander de qui que ce soit (« ni d’Apollos ni de Paul » I Corinthiens 3 , 4). L’Éternel est anonyme en son omniprésence.

Kabîr :

« … Alors d’au-delà du fini, l’Infini vient

     et de l’Infini, le fini s’étend

La créature est dans Brahma, et Brahma

     est dans la créature, à jamais distincts, à jamais unis »

(op. cit., VII)

Et Yeshoua : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi » (Jean 17, 21), « sans confusion et sans séparation ».

 

     le genêt à l’heure de gloire

     salue l’ajonc chargé de graines

     dans le jeu d’amours et de haines

     et le conflit des territoires

 

     il reste encor bien de la place

     dans ces talus où la machine

     renonce alors qu’elle s’échine

     à la possession des espaces

 

     alors bien des plantes antiques

     et d’herbes aussi vénérables

     mangent à la commune table

     où le partage aromatique

     convoque en multiples présences

     de furtifs papillonnements

     et de patients bourdonnements

     aux rendez-vous de nos silences

 

     car le silence du silence

     en la profondeur anonyme

     des gloires et graines sublime

     la présence de la présence

      

 

 

    

    

12 mai 2019

     La liberté que donne l’Éternel Amour n’est pas la liberté politique, ethnique ou même religieuse, que le Fils de l’homme qualifie d’illusoire: lorsque ses interlocuteurs se réclament de la lignée d’Abraham, « nous sommes les descendants d’Abraham et nous n’avons jamais été les esclaves de personne », il rétorque que « qui commet le péché est esclave du péché » (Jean 8, 33s).

     Pour le Fils de l’homme, la non-liberté et la liberté sont une question d’éthique et non une question ethnique, sociale, politique, culturelle, légale… C’est dans cette perspective que Paul a pu écrire aux Galates, « il n’y a plus ni Juif ni Grec ». Et il a fait de « la race d’Abraham » une expression métaphorique d’une réalité spirituelle: « Si vous êtes du Christ, alors vous êtes la semence d’Abraham » (Galates 3, 28s).

     Reste à comprendre ce que signifie être « du Christ » en Vérité. Ce ne peut être une appartenance religieuse faisant de Yeshoua un héros, un dieu, lui qui s’est fait serviteur, non dans le but d’être ensuite exalté comme le croient Paul et les chrétiens (Philippiens 2, 5-11), mais parce que servir est le propre d’Aimer.

     Si Paul avait été cohérent, il aurait simplement affirmé, « ce qui a de l’importance, ce n’est ni la circoncision ni l’incirconcision, mais seulement la foi qui agit par l’énergie de l’amour » (seul digne de foi), pistis di’ agapês énergouménê (énergéia, action, pouvoir, énergie) (Galates 5, 6).

     Certains Européens se réclament d’une Europe culturellement chrétienne. La cohérence culturelle est un facteur d’unité politique, mais cette unité n’a de soi rien à voir avec l’unité spirituelle, elle qui s’étend à toute l’humanité, à toute la « création », et qui se soucie donc aussi des espèces végétales et animales parce qu’elle participe de l’Amour Éternel universel.

     Les fidèles d’Amour ne se réclament pas d’un Christ pensé et vécu comme un héros personnel. Elles ils ne peuvent souscrire à l’idée que « le christianisme c’est quelqu’un », car c’est exclure de l’Amour celles et ceux qui ne s’attachent pas à la personne de Jésus.

 

     les mains jointes où les dix doigts

     ensemble font l’autre soi-même

     invitent qu’en l’intime s’aime

     ce qui seul est digne de foi

 

     mais c’est la main sur les blessures

     se portant au secours des autres

     qu’ils apparaissent ou non des nôtres

     qui en eux se trouve à coup sûr

 

     alors du plus petit abîme

     où chacune chacun s’éprouve

     ou croit trouver ce que recouvrent

     la chair et les os de l’intime

     au plus grand abîme infini

     il n’existe plus dans l’espace

     aucun lieu ni temple où la face

     ne se propose plus qu’amie

 

     elle se représente aux doigts

     qui dedans dehors cherchent l’autre

     sans demander s’il est des nôtres

     dans l’amour seul digne de foi

 

 

11 mai 2019

     L’Amour, la Vérité de l’Amour Éternel, libère de l’honneur comme il libère de la honte, parce que l’honneur et la honte relèvent de l’asservissement aux autres, comme le maître et l’esclave de Hegel sont sous la coupe l’un de l’autre. L’Amour, lui, fait de nous les servantes, les serviteurs des autres sans nous abaisser ni nous élever.

     On trouve chez les Stoïciens cette indifférence aux opinions qui animent la shame culture, mais il demeure chez eux une non-indifférence à soi-même qui régit la guilt culture de la culpabilité négative et de la bonne conscience positive, parallèles par intériorisation du couple honte-honneur.

     On le voit en lisant le Manuel d’Épictète, où il s’agit d’être « maitre de toi » (XX), d’être libre de l’opinion, du jugement des autres, de l’honneur et de la honte : « que celui qui veut être libre n’ait ni attrait ni répulsion de ce qui dépend des autres ; sinon il sera fatalement malheureux » (XIV).

     Bonheur – Malheur ? Même de ce couple de recherche et de fuite, de désirs, l’Amour libère.

     La Joie qui vient de l’Amour, elle, ne vient pas de ce que l’on désire pour le posséder en libido sentiendi mais de ce que l’on souhaite aux autres et qui nous revient, comme nous revient le pardon donné aux autres, comme « pardonnez et vous serez pardonnés, ne jugez pas et vous ne serez pas jugés, donnez et il vous sera donné » ( Luc 6, 37s).

     Il ne s’agit cependant pas de pardonner afin d’être pardonné, de ne pas juger afin de ne pas être jugé, ni de donner afin de recevoir. L’être pardonné, le ne pas être jugé, le recevoir « au centuple » (Marc 10, 30), cela est donné par surcroît en force d’Aimer dans l’action de grâces à l’Amour sans raison, à la Rose éternelle.

     Ô toi notre force d’Aimer !

 

     ce n’est encore qu’un bouton

     mais tu ne peux le refuser

     à ton ami et même à ton

     ennemi sans rien abuser

     de la carotte et du bâton

 

     tout ce qui pousse et qui grandit

     dans le jardin de nos espoirs

     n’est d’abord que ce que l’on dit

     dans un jugement blanc ou noir

     pour être béni ou maudit

 

     mais le rosier n’a pas de sens

     s’il ne se prépare à la rose

     et se moquant des convenances

     s’efforce à la sublime chose

     offerte à l’autre avec confiance

 

     si c’est le bouton de jeunesse

     que l’amour aujourd’hui réclame

     n’attends donc pas que l’on te presse

     pour que s’alimente la flamme

     du non-désir qu’il te connaisse

 

 

10 mai 2019

     Ceux qui ont jugé, accusé, détesté le Prophète de Nazareth dès qu’il a commencé à faire entendre l’intuition de l’Amour universel (Luc 4, 16-30), quelle conscience avaient-ils de leur identité ? Celle de leur peuple, qui se croyait élu, saint, mis à part, préféré de son dieu, au point de considérer les autres peuples comme impurs.

     Pierre, qui avait accueilli cette intuition, gardait cependant conscience de cette identité. D’après les Actes des Apôtres, il lui a fallu une vision, une extase, pour y renoncer. Dans cette vision, il s’est d’abord écrié, « non, Seigneur, je n’ai jamais rien mangé de souillé ou d’impur. » N’avait-il pas cependant entendu son maître affirmer que « ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend impur, mais ce qui en sort » (Matthieu 15, 11) ? Pierre a ensuite entendu la voix lui dire, « ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne le considère pas comme impur » (Actes 10, 14s). Pierre a alors compris le sens de sa vision : « En vérité, je reconnais que Dieu ne fait pas acception de personne » (cf. Deutéronome 10, 17. Romains 2, 11), et que « dans toute nation celui qui craint et qui pratique la justice lui est agréable » (Actes 10, 34s).

     Et pourtant, par le baptême, un sacrement, Pierre et ceux qui auprès de qui il s’était justifié de son accueil des non-Juifs ont de fait constitué un autre peuple élu, sacré, hors duquel il n’est point de salut. On est simplement passé d’un peuple élu à un autre, tant est forte en l’être humain le désir d’une identité qui le différentie des autres en se croyant supérieur à eux, comme elle le fait encore, par exemple, dans le sentiment nationaliste qui inspire celles et ceux qui ne veulent ni de l’Europe spirituelle ni, évidemment, d’une mondialisation spirituelle.

     Ils ne comprennent pas qu’en se donnant le nom de « fils de l’homme », c’est-à-dire d’humain comme tous les autres, le prophète de Nazareth a refusé toute identité qui n’était pas l’identité de l’être participant à l’Être de l’être, à l’Amour universel qui ne fait pas acception de personne (cf. également Galates 2, 6. 3, 28).

     C’est ce que reconnaissent tout de même, maintenant peut-être davantage qu’avant, certaines certains chrétiens, comme ceux qui, à la suite de Sœur Emmanuelle au Caire, ont fondé le monastère d’Anaphora, où l’on est « prié de laisser sa religion à l’entrée » et où l’on entend, « ne jamais avoir peur et savoir pardonner… Aimer, c’est la seule solution pour l’humanité… » (ouest-France du 09-05-2019).

 

     vais-je manger du porc

     peut-être de la vache

     que faut-il que je mâche

     sans trouver un peu fort

     ce que tant d’autres gâchent

 

     vais-je choisir le pur

     selon ma parentèle

     et déclarer impur

     ce que l’on m’a dit tel

     et en quoi on se mure

 

     quelle parole entendre

     si l’éternel ne dit

     rien mais donne à comprendre

     qu’il n’est rien d’interdit

     que tout est bon à prendre

 

     mais il faut satisfaire

     les ennemis du lien

     manger sans plus déplaire

     même aux végétariens

     alors que vais-je faire

 

 

 

    

    

 

 

 

9 mai 2019

     L’Amour libère les consciences qui Aiment en leur faisant découvrir que leur être dernier est l’Être de l’être et que l’Être de l’être est Amour, car être libre c’est pouvoir agir selon son être, et c’est que ce que peuvent faire les consciences qui Aiment.

     L’Amour libère de la culpabilité, pas seulement de la culpabilité maladive à laquelle la psychanalyse et la psychiatrie s’efforcent de porter remède, mais de la culpabilité quotidienne, du sentiment d’avoir mal agi et de ne pas pouvoir se rattraper, et jusque de cette étrange culpabilité existentielle d’être né ou, plus souvent, de ne pas être mort alors que l’on a échappé à un accident collectif qui a fait nombre de victimes que l’on connaissait et que l’on se dit, « Pourquoi moi ? Je ne l’ai pas mérité. »

     Cette dissolution de la culpabilité n’est pas recherchée cependant, elle apparaît lorsque on participe à l’Amour qui pardonne tout à toutes et à tous et que ce pardon revient sur nous : « pardonnez-nous comme nous pardonnons… »

     Du même mouvement, l’Amour libère de la honte que vous impose votre société. On en voit un exemple dans le pardon de la pécheresse (Luc 7) qui déborde d’Amour parce qu’elle se sent Aimée par le Fils de l’homme qui ne la condamne pas, pas plus qu’il ne condamne la femme adultère (Jean 8, 3-12). Cela ne signifie pas qu’il approuve leur comportement : « va et ne pèche plus ». Mais la logique de l’Amour est d’inviter à Aimer sans jamais condamner puisqu’on n’est pas soi-même condamné. « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé » n’est pas une attitude tactique, mais une attitude logique.

     L’Amour libère de la culpabilité psychologique et de la honte sociologique. Il libère aussi de la peur, de toute peur, non seulement de la peur de la honte et de la culpabilité, mais de la peur de la mort. Qui se sait Aimé de l’Éternel au point de ressentir une confiance totale dans l’Amour ne peut pas avoir peur de la mort, car la mort est conforme à la vie dans le meilleur des mondes possibles selon l’Amour.

     Si on est libéré de la peur de la mort, ce n’est pas parce qu’on espère une vie après la mort, c’est parce qu’on est viscéralement convaincu de l’Amour dont on est Aimé, non seulement parce qu’il ne « veut pas la mort du pécheur, mais parce qu’il veut que le pécheur se convertisse et vive » (Ézéchiel 18, 21-28) en participant à l’Amour Éternel, débarrassé d’ailleurs de sa culpabilité et de la honte que lui infligent celles et ceux qui se croient justes.

 

     les nuages qui jouent en camaïeux

     les grisailles sous le ciel pâle

     qui semblent se donner un air sérieux

     sont les cousines de l’opale

 

     vas-tu les accuser d’être comme elle

     porteurs de malheurs jaloux

     lorsqu’ils menacent de leurs grandes ailes

     les belles terres que tu loues

 

     mais comme l’opale à tort accusée

     d’être coupable de malheur

     dans une histoire dont on a usé

     pour le prestige de l’honneur

     les orages porteurs des grandes eaux

     sombres se sentent-ils coupables

     dans l’opalescence de leurs sombres os

     craquant d’un amour véritable

 

      cachant le ciel de sombres camaïeux

      les orages ni ne se cachent

      ni n’accusent comme le font les vieux

      pécheurs sous leurs grand airs bravaches

 

 

 

    

    

 

 

8 mai 2019

     Puissance de la parole, dont témoigne l’importance accordée aux études de linguistique  qui ont cherché et souvent réussi à imposer leur loi aux études littéraires pendant une bonne partie du XXème siècle, et jusqu’aux études psychanalytiques, faisant dire à Jacques Lacan que « l’inconscient est structuré comme un langage » (les discussions byzantines sur le sens ici de « comme » ne changent rien à l’ancrage, métaphorique ou non, dans la toute-puissante parole).

     On peut tenter un rapprochement généalogique avec la parole sacrée, toute-puissante, par laquelle, selon le Livre de la Genèse, l’Éternel aurait créé le monde, avec laquelle aussi il aurait dicté sa Loi à Moïse, et qui apparaît dès la « liturgie de la parole » avant la « liturgie eucharistique » au cours du « saint sacrifice » de la messe catholique.

    Quasi magique, la Parole agit en effet dans les Sacrements. C’est elle qui consacre l’hostie dans le Sacrement de l’Eucharistie par le prêtre, lui-même investi de sa puissance consécratrice par le Sacrement de l’Ordre.

     En quoi cela concerne-t-il la culpabilité ? Le Sacrement de Pénitence, rebaptisé Sacrement de la Réconciliation, permet de déculpabiliser le pécheur, la pécheresse, en libérant sa conscience, et le « secret de la confession » le/la protège aussi de la honte éventuelle.

     Selon le témoignage du Prophète de Nazareth, ce n’est pas la parole qui remet les péchés, mais l’Amour, la foi en l’Amour qui anime le pécheur, la pécheresse (Matthieu 9, 1-8. Luc 7, 47). Il est cependant significatif que sa parole, « tes péchés te sont remis », « ses nombreux péchés sont remis » a été interprétée par les témoins comme une expression de la puissance de cette parole.

     Si « le fils de l’homme, l’être humain, a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre » (Matthieu 9, 6), et si « les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez » (Jean 20, 23), c’est que les fils d’homme, les humains, peuvent pardonner et être pardonnés dans la mesure où ils Aiment, animés par l’Esprit de l’Éternel Amour (Jean 20, 22).

     Il devrait être évident que l’Église sacerdotale, régie par le Sacré de la Parole, ne peut concevoir cette interprétation. Ce serait suicidaire. Il devrait également être évident que Dieu lui-même en sa puissance ne peut remettre les péchés puisque seul l’Amour « remet » les péchés, et que Dieu, qui est Amour, ne peut pas Aimer à la place des autres même si leur Amour est une participation à son Amour.

 

     le souffle anime la campagne

     au plus près du plus loin regarde

     les feuillages qui l’accompagnent

     dans ce passage où il se garde

 

     ce sont les arbres qui remuent

     et s’inclinent sur son passage

     se dire qu’ils ont par lui mus

     c’est de la feuille une des pages

 

     car comment pourrait un recto

     subsister sans qu’on imagine

     ce qui est écrit au verso

     d’un seul papier où s’originent

     dans le biface que l’on taille

     la pensée de ce qui conçoit

     la dualité pour qu’il faille

     vaincre ou convaincre quoi qu’il soit

 

     ainsi le souffle du plus loin

     annonce  la bonne nouvelle

     de l’éternelle qui se joint

     aux feuilles l’accueillant en elles

    

7 mai 2019

     On a pu distinguer les sociétés où les règles de bonne conduite sont fondées sur la honte (shame cultures) de celles où elles sont fondées sur la culpabilité (guilt cultures), auxquelles il faut ajouter celles où elles sont fondées sur la peur.

     Nous sommes toutes et tous habités par ces sentiments et nous pouvons nous demander en quoi, dans quelle mesure, ils affectent notre conduite personnelle et notre conduite sociale. Et puis considérer en quoi l’intuition de l’Amour comme guide éthique peut les modifier, les affaiblir ou même les détruire.

     La peur répulsive et le plaisir attractif fonctionnent bien dans notre société où le bâton et la carotte dictent en partie notre comportement, et où « pas vu pas pris » peut conduire à l’injustice sociale. Ainsi des paradis fiscaux où il s’agit de cacher son injustice pour ne pas avoir affaire au bâton du fisc, d’échapper à la peur de l’impôt, et ce sans aucun sentiment de honte ni de culpabilité. Compter sur la honte pour freiner ces pratiques semble bien en effet relever du rêve, même si l’honneur, la grandeur du nom, peut pousser certaines grandes fortunes à un mécénat à la hauteur de leurs ambitions, marquant ainsi qu’elles ne sont pas insensibles au déshonneur.

     Les médailles, les prix, notre légion d’honneur… témoignent tout de même de la sensibilité de notre psychologie et de notre sociologie animée par la culture de l’honneur et de la honte.

     La culpabilité comme instrument de domination est bonne à explorer dans une société qui demeure marquée par un christianisme ayant intériorisé la loi, l’ayant « accompli » plus ou moins dans une loi de l’Amour, « le commandement nouveau » (Jean 15, 12).

     La culpabilité instrument de domination ? On peut penser à ce que cherche à faire  comprendre une employeuse à une employée pour la culpabiliser lorsqu’elle veut s’en débarrasser, par exemple lorsque celle-ci est trop honnête et que sa conscience aisément culpabilisable lui fait refuser les méthodes d’un management impitoyable lui-même fondé sur la peur d’être absorbé par un plus puissant…

 

     perché dans sa cime un maître corbeau

     dès que j’apparais lance son alarme

     que pourrait-il faire au pays des armes

     si ce n’est crier pour sauver sa peau

 

     pour se préserver il faut avoir peur

     sachant le danger qui s’approche en l’autre

     quel qu’il soit parfois se disant des nôtres

     et la chair se garde fuyant la douleur

 

     moi devant le mal j’ai peur d’avoir honte

     disant à mes sœurs j’ai beaucoup péché

     prévenant ainsi la regard fiché

     dans l’œil abaissé lorsqu’il se démonte

     et même enfermé dans ma solitude

     mon cœur qui frémit se sentant coupable

     invite ma main à mettre sur tables

     les signes où s’écrit la béatitude

 

     alors le corbeau lorsqu’il nous fait signe

     nous dit comme lui de sauver nos peaux

     en servant le bien, le bon et le beau

     avant d’entonner notre chant du cygne

 

 

6 mai 2019

     On peut se demander si « l’hérésie » protestante a été ou non un retour à l’Évangile dans une Église qui l’avait oublié, si Zwingli, Luther, Calvin, Théodore de Bèze… ont vraiment reconnu le témoignage au seul Éternel Amour du Prophète de Nazareth. Ils ont en effet prétendu se fier uniquement aux « Saintes Écritures » en les interprétant selon « le libre examen », libérés de l’interprétation officielle de l’Église.

     Leur sortie de l’Église a été surtout motivée par ses excès, en particulier dans le domaine des indulgences où elle se fondait sur son pouvoir illusoire de remettre les péchés alors que les péchés sont en réalité pardonnés à celles et ceux qui pardonnent eux-mêmes par Amour (Matthieu 6, 14s. Luc 7, 47).

     On comprend qu’ils aient refusé le « saint sacrifice » et remplacé la messe par la cène. Ils ont reconnu comme sacrements les seuls baptême et eucharistie (sans transsubstantiation magique), mais « ce n’est pas le sacrement, c’est la foi du sacrement qui justifie ». On peut dire qu’ils ont modéré la puissance du sacré, mais sans l’abolir comme l’a fait le Prophète de Nazareth.

    Et la justification par « la foi » n’est pas tenable non plus puisqu’elle fait passer au second plan « les œuvres ». C’est en réalité l’Amour agissant  qui « justifie », qui « sauve » le pécheur en le faisant juste, et cet Amour se pratique, se vit dans la coaction de l’Esprit et de l’effort humain. Encore une fois, il ne s’agit pas de « répéter Seigneur, Seigneur… mais de faire la volonté du Père » (Matthieu 7, 21).

     Le signe le plus évident de l’erreur protestante, comme celui de l’erreur catholique, de leur non-reconnaissance de l’Évangile de l’Amour, c’est la guerre, les massacres, les mises à mort, sur le bûcher ou non. Les guerres de religion du XVIème siècle en France en ont témoigné tragiquement. Les croisades chrétiennes contre les musulmans avaient été, du XIème au XIIème siècles, un autre signe évident de l’erreur de l’Église. Il est significatif que les musulmans de Daech disent lutter contre les croisés…

     Les religions, les monothéismes comme les polythéismes, sont fondées sur le sacré, quelle que soit la part qui y est accordée à l’Amour. Cette coexistence de l’Amour et du Sacré est rationnellement intenable, car l’Amour n’a rien à voir avec le Sacré. On peut voir un exemple de cette incohérence chez celles et ceux qui répètent que « seul l’Amour est digne de foi » et qui continuent de réciter un credo où l’on parle de Puissance et non d’Amour.

 

     le trésor dans le champ

     attend que l’on y croie

     qu’on lui donne sa foi

     qu’on creuse dedans

 

     mais il faut bien d’abord

     rassembler cet argent

     qu’on fait avec des gens

     ne roulant pas sur l’or

 

     c’est l’argent que l’on gagne

     comme les serviteurs

     bien mal payés de l’heure  

     et souvent qu’accompagnent

     les regards méprisants

     au mieux condescendants

     de ceux qu’on doit servir

     comme on doit obéir

 

     mais le trésor est là

     il suffit de donner

     pour qu’ainsi nouveau-nés

     vous passiez au-delà

 

 

 

 

5 mai 2019

     Est-ce de l’étonnement ? Est-ce du doute ? Comment puis-je affirmer « ma vérité » avec une telle conviction ? Comment puis-je être si sûre de moi alors que je suis si seule à penser ce que je pense ?

     Il faudrait, pour me trouver des alliés, en tout cas pour sortir de ma solitude intellectuelle, ontologique, choisir entre l’athéisme et l’hérésie. L’athéisme plutôt, courant dans ma situation spatiotemporelle, en France au XXIème siècle. On entend parler de gens qui « perdent la foi » ou qui ne l’ont jamais eue, étant nés dans une famille, un milieu, agnostique ou athée. On entend aussi parler, mais numériquement de moins en moins, de gens qui trouvent la foi ou qui l’ont toujours eue parce qu’il sont nés dans une famille, un milieu croyant. Les athées de France ne se sentent pas seuls.

     La grande question ? Comment ai-je pu découvrir, après quelque deux mille ans, la vérité sur Jésus de Nazareth, dont certains disent qu’on ne peut (presque) rien savoir, peut-être même pas savoir s’il a réellement existé ? Comment imaginer que des penseurs tels que Augustin, Thomas d’Aquin et tant d’autres belles intelligences auraient pu ne pas découvrir ce que j’affirme sur le Prophète de Nazareth ? Orgueil, les croyants vont dire « diabolique », de me croire plus maligne qu’elles.

     Sur quoi me fonder qui soit irrécusable ? le principe d’identité (de non-contradiction) dont découle immédiatement le principe de causalité m’oblige à reconnaître l’existence de l’Être de l’être, cause première de tous les êtres. Penser que l’être du monde aurait pu sortir du non-être n’est pas tenable. Ce serait du suicide intellectuel.

     La véritable question est alors, pourquoi (et puis comment) l’Être de l’être cause-t-il les êtres dont j’ai l’évidence sensible et/ou psychologique ? Je ne puis aller jusqu’à l’absurde question, même heuristique, de Descartes, « est-ce que j’existe », qui précède implicitement sa réponse « Je pense donc je suis ».

     C’est plutôt le pourquoi qui m’interroge : pourquoi l’Être de l’être cause-t-il l’existence des êtres ? La réponse sera-t-elle réflexive ou intuitive ou les deux ? La nature que je connais, minérale, végétale, animale, humaine n’est-elle pas une merveille d’intelligence, de beauté, de bonté ? Pourquoi ? Sa cause ne peut être, en vertu encore du principe de causalité, que supérieurement intelligente, belle et bonne.

     L’hypothèse de l’Amour Éternel, de l’Être de l’être causant des êtres par pure altérité de bienveillance désintéressée rend raison de la réalité du monde, y compris en ce qu’il est habituel d’appeler le mal (« les enfants torturés » d’Albert Camus). L’Amour veut nécessairement pour les autres la liberté à tout prix, dans le cosmos la part de hasard à côté de la nécessité, chez les humains la part de liberté à côté des automatismes indispensables à la survie et à la vie.

     Et puis il y a le réconfort de n’être pas seule après tout. Il y a le témoignage à la Vérité, dont le Prophète de Nazareth a dit qu’il était sa raison de vivre, la source de sa pensée et de son action (Jean 18, 37), la Vérité de l’Amour Éternel, le témoignage affirmé au point d’en mourir assassiné.

     Ce témoignage n’a pas été reconnu par ceux qui se réclamaient de lui, à commencer par ceux qui ont voulu faire de son assassinat un sacrifice, niant ainsi l’être même de l’Être de l’être Amour qui en est l’objet. L’Amour, insensible aux offenses, ne peut demander qu’on lui offre des sacrifices, il n’a rien à voir avec les divinités cosmiques. Comment sans incohérence dire maintenant que « seul l’Amour est digne de foi » et demander que l’on récite un credo où il n’est pas question d’Aimer ? L’incohérence est le suicide de la pensée puisqu’elle ignore le principe d’identité, de non-contradiction.

     Le doute ici est donc exclu, mais l’étonnement demeure : pourquoi moi plutôt qu’une autre, et si seule ? Et pourquoi souhaiter, d’ailleurs avec hésitation dans la crainte que le mieux puisse être moins bien que le bien et le remède pire que le mal, que la sacralité fasse place à l’altérité, comme le souhaite François Mutun dans sa relecture des Écritures ?

 

     même les myosotis

     peuvent bien nous envahir

     sans pourtant jamais trahir

     le fil que l’araignée tisse

 

     dans les combats que se livrent

     le feu et l’eau sur la terre

     se découvre le mystère

     que les sages nous délivrent

 

     dans le champ de haricots

     quand pourras-tu te permettre

     pour l’inutile y remettre

     des fleurs de coquelicots

     rendant aux choses diverses

     de chanter la liberté

     saluant l’éternité

     au milieu des controverses

 

     la toile que l’araignée

     tisse dans le champ utile

     avec la rosée rutile

     toute au soleil imprégnée

 

 

 

4 mai 2019

     Dans l’esprit de celles et ceux qui la reconnaissent, la découverte de l’Être de l’être comme Éternel Amour implique la dissolution du mythe, lié aux forces cosmiques. Le Prophète de Nazareth a donc en toute logique attaqué le sacré de l’espace et le sacré du temps (du Temple et du Sabbat, Jean 4 20-24. 5, 16s). Et si nous reconnaissons cette désacralisation de l’espace et du temps, nous reconnaissons logiquement celle de tout être lié à l’espace et au temps, au cosmos et à ses forces d’attraction et de répulsion qui sont à l’origine des religions.

     Cette découverte signifie, entre autres, la mise à mal du Héros aux mille visages (Joseph Campbell). Yeshoua ne peut être un héros, un demi-dieu, un dieu, car la figure du héros appartient au monde mythique, dont il n’est pas (Jean 8, 23. 17, 16). Le reconnaître, c’est comprendre que lui, le prophète de Nazareth, a repris après sa mort sa vie cachée de Nazareth, qu’il vit désormais l’incognito anonyme de l’Éternel Amour, qui n’a d’autre nom que « je suis » (Exode 3, 14) et dont il se réclame (Jean 8, 58). Moïse avait eu cette intuition, ce flash, mais comme un éclair dans la nuit, incapable encore de l’illuminer.

     La crucifixion et la résurrection font partie du « Voyage du héros » (The Hero with a Thousand Faces, p. 210). On trouve « ces morts et ces résurrections chez Tammuz, Adonis, Mithra, Virbius, Attis et Osiris ». Le baptême chrétien y communie : « Par l’Église chrétienne (dans la mythologie de la Chute et de la Rédemption, de la Crucifixion et de la Résurrection, la « seconde naissance », le coup initiatique sur la joue de la confirmation, le manger la chair et le boire le sang) solennellement, et parfois effectivement, nous sommes unis à ces images immortelles de la puissance initiatique… (op. cit. p. 120).

     Les sacrements chrétiens (Campbell mentionne le Baptême, l’Eucharistie et la Confirmation) peuvent avoir une efficacité psychologique, psychanalytique, spirituelle chez les croyants dans une société vivant ses mythes intensément. Mais ceux-ci se dissolvent lorsque peu à peu la société en vient à les dénoncer comme imaginaires et mythiques au sens courant de « produit de l’imagination – chimérique, imaginaire, irréel… CONTR. Historique, réel » (Le Petit Robert).

     Cependant le mythe est indéracinable. Chassé par la porte, il revient par le soupirail. Cela peut promettre encore de longues années de vie aux religions. Et aussi aux activités profanes mythiques. Encore une fois, une psychanalyste le reconnaîtra dans les attaques de nos Gilets Jaunes contre le Président de la République, toujours obscurément sacralisé. Leur vrai combat devrait prendre pour cibles les bien réelles et non mythiques sociétés supranationales et les bien nommés paradis fiscaux accapareurs qui confisquent les deniers de nos citoyens ordinaires.

 

     il faut bien manger pour vivre

     en dévorant quelques autres

     en disant qu’âme qui vive

     n’est pas forcément notre hôte

 

     les bêtes sont bien vivantes

     les plantes le sont aussi

     peut-être même que hante

    l’âme les cailloux durcis

 

     nos ancêtres les chasseurs

     ne posaient pas de questions

     ni n’en songeaient les cueilleurs

     qui savaient que leurs rations

     étaient prévues par la vie

     en cette immense sagesse

     que leur donnaient les esprits

     en leurs prudentes largesses

 

     ne vous contez pas d’histoires

     inventées par des rêveuses

     qui oublient la préhistoire

     de leurs âmes dévoreuses

 

3 mai 2019

     Les anthropologues qui ont étudié les mythes et les rites qui en sont inséparables, des penseurs tels que Mircea Eliade et Joseph Campbell, ont reconnu qu’ils étaient indéracinables de l’âme humaine, toujours actifs dans la vie psychologique et sociale, religieuse ou non.

     Pour Eliade, « on est en  train de comprendre aujourd’hui… que le symbole, le mythe, l’image appartiennent à la substance de la vie spirituelle, qu’on peut les camoufler, les mutiler, les dégrader, mais on ne les extirpera jamais » (Images et symboles, p. 12 , et dans Aspects du mythe, « Survivances et camouflage des mythes » pp. 197-232).

   Campbell a, entre autres exemples, montré que la mort et la résurrection, symbolisées par la croix dans le christianisme, répondent à un appel cosmique de l’inconscient (et qu’il est sans doute vain de combattre leur mythe si ce n’est au nom de ce qui échappe aux réalités cosmiques  et aux forces qui s’y exercent).

Ainsi, « dans les jungles du Guatemala existe un temple maya connu sous le nom de « Temple de la Croix », à Palenque, où se trouve un sanctuaire dans lequel on adore une croix mythologiquement associée à un sauveur et que les Mayas Kukulcan et les Aztèques appellent Quetzalcóatl, nom qui se traduit par « Serpent à plumes », et qui suggère le mystère d’un personnage unissant en lui-même les principes opposés représentés par le serpent lié à la terre et le vol libéré d’un oiseau. De plus, comme les Écritures liées à cette figure nous le disent, il est né d’une vierge, est mort et est ressuscité, et il est révéré comme une sorte de sauveur, qui va revenir pour une Seconde Venue… » (The Mythic Dimension » pp. 190) .

     On  pourrait croire que le mythe de Quetzalcóatl est une copie de celui du Christ, mais il existait bien avant l’arrivée des soldats et des prêtres chrétiens au pays des Mayas. Alors ?

     Cela peut signifier que le christianisme des prêtres, du sacré, de la religion, a fait fond que une réalité de l’inconscient personnel et collectif pour s’établir et se répandre.

     On peut aussi, dans un domaine apparemment indépendant, imaginer une interprétation mythique des soulèvements populaires où l’on se choisit une figure mythique à mettre à mort, « Macron Démission » symboliquement (et pourquoi pas physiquement avec la montée en puissance de la violence). C’est qu’un Chef d’État est une figure mythiquement chargée, positivement pour certains, négativement pour d’autres, à acclamer ou conspuer, c’est selon, comme le Christ le Jour des Rameaux et le Vendredi Saint.

     Ambiguïté donc du christianisme où se mêle la Vérité de l’Éternel Amour et le Sacré appelant à l’adoration des uns et à l’exclusion des autres, à l’amour eros et à la haine thanatos. Donner sa foi au seul Amour évacuerait la dimension religieuse du christianisme, en ne vivant et n’annonçant que cette Vérité libératrice (Jean 8, 32).

 

     les pâquerettes tremblotent

     de toutes leurs collerettes

     dans l’air qui conte fleurette

     aux vierges sages et aux sottes

 

     en leur fraîche exubérance

     elles semblent se moquer

     de tous les regards coquets

     qui voudraient tenter leur chance

 

     la sève leur monte au cœur

     mais elles savent aussi

     qu’en quelque jour imprécis

     il faudra affronter l’heure

     où se fane le sourire  

     de la vie et où la mort

     comme en un dernier effort

     impose enfin d’aboutir

 

     pâquerettes votre sœur

     la terre avec vous tressaute

     se demandant si vieillotte

     ses fleurettes sont à l’heure

 

2 mai 2019

     Les philosophes, nous répète-t-on, sont des faiseurs de concepts.

     On a entendu répéter que « les idées mènent le monde ». C’est même devenu un slogan rassembleur. Expliquez-nous alors pourquoi, sachant que l’économie mondiale mène nécessairement à l’effondrement de la vie sur notre planète, nous ne tentons pas désespérément de mettre fin à cette économie avant qu’elle ne mette fin à notre espèce et aux autres..

     La vérité, c’est que ce ne sont pas les idées, les concepts, qui mènent le monde, mais les entrailles, les viscères, les tripes. Il faut avoir la peur au ventre pour sauver la vie sur notre terre, pour agir, se mettre à l’œuvre en ayant le cœur à l’ouvrage.

     Le problème est donc de passer de l’intellectuel au viscéral. L’imagination médiatrice de l’intelligible et du sensible permet d’opérer ce passage. (voir Henry Corbin, « Pour une charte de l’imaginal » Corps spirituel et Terre céleste deuxième édition)

     En ce qui concerne l’idée de l’Amour, du dieu de l’Amour, il ne suffit pas de répéter le slogan « Seul l’Amour est digne de foi », il faut imaginer ce que ce « seul » implique, la destruction du Temple de Jérusalem, image de la destruction des religions et du sacré, et vivre ce que les vrais prophètes ont répété, le Prophète de Nazareth le plus fortement qu’il est possible : Il ne s’agit pas de répéter, « Seigneur, Seigneur, il faut faire la volonté de l’Amour » (Matthieu 7, 21).

     Déjà le prophète Jérémie avait mis en garde ses contemporains (entre 627 av. J.-C. et 586 av. J.-C) : « Ne vous fiez pas aux paroles trompeuses qui disent c’est ici le Temple du Seigneur, le Temple du Seigneur, le Temple du Seigneur… Corrigez votre conduite et votre manière d’agir… Si vraiment vous faites justice aux uns et aux autres, si vous n’exploitez pas l’étranger, si vous ne versez pas le sang innocent… alors je vous laisserez habiter ici… » (Jérémie 7, 1-7).

     Si le spectacle de Notre Dame de Paris dévorée par les flammes, menacée de disparition, a pu nous toucher aux entrailles, nous pouvons peut-être ressentir en l’imaginant ce que l’Église peut devenir si elle n’abandonne pas la religion, le sacré, le dieu cosmique de colère neïkos et de miséricorde philia pour ne retenir que « l’Amour seul digne de foi ».

    De même nous pouvons ressentir ce que notre planète va devenir si elle n’abandonne pas l’économie libérale régnante qui entraîne son pillage et un effondrement dont les prodromes sont la multiplication des tornades, des incendies, des inondations et des sècheresses, que suivront la désolation des forêts et des mers, les hécatombes d’insectes, pollinisateurs ou non, des bêtes sauvages et bientôt la fuite éperdue des populations vers d’improbables refuges, les massacres de  survie…

      Il faut que naisse la peur au ventre chez la majorité des humains pour pouvoir déclencher des actions drastiques. « La crainte du Seigneur est le début de la connaissance » (Proverbes 1, 7),  » la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse » (Psaume 111, 10). On a beau nous expliquer que cette crainte est une docilité, une obéissance. Elle est d’abord une peur qui mord, une boule au ventre.

     N’est-ce pas par les entrailles qu’est venue la « miséricorde » active au Bon Samaritain, + »saisi aux entrailles » (Luc 10, 33) esplagkhnisthê (à la réalité splanchnique, « à ce qui appartient aux viscères »). Et cette saisie aux entrailles est elle-même une participation aux « entrailles de la tendresse de notre Dieu » (Luc 1, 78) , « dia splagkhna éléous Theou êmôn, per viscera misericordia Dei nostri« .

     Les femmes et les hommes qui s’efforcent de participer à la vie des entrailles éternelles devraient être celles et ceux qui se battent avec le plus de force pour sauver notre Église et pour sauver notre Terre.

 

     l’iris qui pleure encore

     quelques larmes de pluie

     laisse échapper la mort

     de son parfum amuï

 

     il s’est comme voilé    

     pour protéger sa chair

     ou pour dissimuler

     la perte de son air

 

     que faire quand s’arrête

     près de lui un visage

     où les larmes s’apprêtent

     à tomber sur l’image

     de la terre en péril

     de bientôt s’effondrer

     écrasée par les villes

     que l’argent a fondées

 

     sur la terre qui pleure

     le visage et l’iris

     préparent le malheur

     de ceux qui les bannissent

 

 

   

 

 

 

    

 

 

 

 

1er mai 2019

     Question : que vous sentez-vous être, Bretonne ou bien Française ? Réponse : Bretonne. Question fourbe pour une réponse attendue, espérée ?

     La question « ou bien… ou bien » est-elle nécessairement manipulatrice en son invitation manichéiste ? Ancre-t-elle l’autre dans une conscience qui était peut-être encore hésitante ? Il est en tout cas profitable d’oser penser la chose.

     Identité ? La carte d’identité nous impose-t-elle un choix implicite ? Naguère on identifiait sa voiture par l’immatriculation, le numéro du département. Pourquoi a-t-on effacé cette identité ? Notre sainte administration a certainement une réponse toute prête… Mais on voit mal comment on pourrait modifier notre carte d’identité, encore que…

     Il est bon, profitable, salutaire de concevoir notre identité comme un ensemble de poupées russes, gigognes, en les imaginant infinies en nombre, toujours plus petites d’un côté, toujours plus grandes de l’autre…

     Une élève délurée a demandé un jour à son professeur, dont elle avait appris qu’il venait d’avoir une enfant : « comment l’avez-vous appelée ? » Réponse improvisée, « citoyenne du monde »…

     On sait combien le nom et le prénom sont importants un peu partout, et en particulier sur un CV où il peut vous écarter de l’emploi pour lequel vous postulez…

     Moïse est censé avoir demandé son nom à son dieu… On connaît la réponse, et les interprétations diverses qu’on en a données…

     Nous pouvons nous demander quelle est notre identité plurielle si nous jugeons profitable de nous mieux connaître (gnôthi seauton).

     Selon nos poupées russes allant diminuendo, nous pouvons commencer par Français, puis Breton, puis Breton de la côte ou Breton de l’intérieur, puis de telle ville, village ou lieu-dit, voire de telle partie du village (La Guerre des boutons…), de telle famille, de telles ancêtres (Ah l’intérêt pour les arbres généalogiques…)

     Nous pouvons aussi regarder nos poupées russes du côté des toujours plus grandes, jusqu’à la citoyenneté de l’univers (curiosité pour les exoplanètes…) voire au-delà dans l’espace supposé infini, dans ce dont la circonférence n’est nulle part et le centre partout.

     Rien moins que l’infini ne devrait pouvoir satisfaire notre aspiration identitaire. Pour Augustin, c’était « Deus intimior intimo meo et superior summo meo« , les deux infinis qui fascinaient Pascal sans qu’il pût connaître leur identité : « nous connaissons qu’il y a un infini, et ignorons sa nature » (Pensées éd. Sellier 680, p. 458). On doit sans doute situer cette déclaration dans son contexte, mais on peut s’étonner qu’il ait pu croire que son dieu était d’une justice répressive et d’une miséricorde énormes et affirmer ignorer ce qu’était l’infini. Il est vrai qu’il disait croire au « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants » (op.cit. 742) et « nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ » (op.cit. 221). En distinguant le dieu d’Abraham du dieu des philosophes, il pouvait imaginer un infini dont le silence des espaces avait quelque chose d’effrayant (op. cit. 233, 681, p. 472) alors que l’infini ne peut être qu’accueillant pour celles et ceux qui ont reconnu que « Dieu est Amour ».

     Le « Dieu est Amour » reconnu comme une identification de l’Infini nous permet de reconnaître notre identité dernière en participation à sa nature : « divinae consortes naturae, theias koïnônoï phuseos » (II Pierre, 1, 4).

    L’Amour nous permet de nous identifier à l’infini de nos poupées russes, et ainsi d’aborder tout être humain, tout être vivant, tout être du plus minuscule au plus gigantesque  en cousine/cousin, en sœur/frère.

 

     monte monte alouette

     tu ne pourras jamais

     monter jusqu’à la fête

     mais tu dois essayer

 

     est-ce même un effort

     cet élan de ta chair

     qui veut cueillir son or

     au plus haut de la sphère

 

     si la hauteur attire

     ton âme et donne force

     au désir de bénir

     dans le don où s’amorce

     le souffle des entrailles

     tu peux battre des ailes

     désirant que tu ailles

     là où va l’étincelle

 

     ta vie est à monter

     et puis à redescendre

     sachant l’éternité

     à portée de tes cendres

 

 

30 avril 2019

     La carte d’identité est une accompagnatrice obligée dans notre pays. Que dit-elle ? La situation d’un nom dans le temps et l’espace, l’assurance pour les autres que ce nom est lui-même et non un autre.

     Si ce nom s’est « fait un nom », on lui demandera peut-être « Comment vous définissez-vous ? » et le nom répondra par une définition ou bien dira qu’il ne se définit pas. Après cela, on pourra lui demander comment il a vécu, ce qu’il a découvert, ce qui l’intéresse et ce qui intéresse la question…, bref ce que l’on croit être son identité.

     Si ce nom a des problèmes psychiques, il ira peut-être trouver un/e psychanalyste qui l’aidera (ou non), selon sa science / son art, à découvrir un peu plus ce qu’il est.

     Mais le sage « gnôthi seauton » de l’oracle du temple d’Apollon à Delphes indique une direction vers l’inconnu, invite à la recherche, et les réponses qu’on lui a données au cours des siècles ont varié, se sont opposées en Occident. On peut se rappeler, entre autres,  Platon, Aristote, Plotin, Augustin, Thomas d’Aquin, Descartes, Spinoza, Locke, Leibniz, Hume, Kant, Emerson…

     Emerson ? « In thee resides the Spirit that lives in all, en toi réside l’Esprit qui vit en tous » (Gnothi Seauton, VI). Cela peut rappeler Augustin, « intimior intimo meo« , et Thomas d’Aquin, « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toutes choses, intimement », et plus encore ce qu’a vécu le Fils de l’homme, « toi en moi, et moi en toi ».

     On pourra appeler cela du panenthéisme, Dieu présent en tout, à tout, et donc au « nom », à l’identité de toutes choses et de nous-mêmes. Si cependant nous reconnaissons aussi, avec le Fils de l’homme, que « Dieu est Amour », c’est dans notre relation entre l’Amour en notre intimité et l’Amour dans l’intimité des autres que nous participons à son identité par notre identité, différente de toutes les autres, toutes uniques face à toutes les autres, toutes uniques.

     Et puis, « si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père… qui m’a vu a vu le Père », mais je ne suis pas le Père. Notre identité dernière, celle qui répond finalement au « gnôthi seauton, connais-toi toi-même », c’est cette identité présente aux autres identités, ce nom présent aux autres noms dans l’altérité de l’Amour, « sans séparation et sans confusion ».

 

     les unes après les autres l’océan

     est une multitude

     de vagues qui s’effacent en s’épaulant

     en leur bonne attitude

     reparaissant infatigablement

 

     on sait très bien ce que doivent aux vents

     toutes les plénitudes

     des vagues en ce ravissement

     de belle incertitude

     où se poursuivent amantes et amants

 

     chaque vague appartient à l’océan

     en sa béatitude

     et chaque goutte en y participant

     en son incomplétude

     sur les autres comptent éternellement

 

     c’est pour les autres entre elles mêmement

     vers notre plénitude

     que nous nous avançons sans cesse vaguement

     avec la multitude

     où chaque nom s’épelle très aimablement

 

   

 

 

29 avril 2019

     « Gnôthi seauton ». Qui suis-je ? Cette interrogation peut devenir une voie vers notre altérité dernière.

     Notre altérité première, c’est celle de l’autre pour soi. Notre altérité dernière, c’est celle du soi pour l’autre.

     Nous sommes d’abord accrochées dans notre mère et puis accrochées à elle et à ses proches, notre père si possible, notre famille, nos proches, notre prochain.

     Lorsqu’il nous arrive d’avoir affaire à de l’hostilité, l’autre est encore nôtre, notre « ennemi ». Nous sommes, souvent pour longtemps, le centre de notre monde, notre référence à nous-mêmes, « injuste en soi, en ce qu’il se fait centre de tout » (Pascal, Pensées éd. Sellier 494).

     Combien de temps faut-il pour que nous découvrions l’autre comme nous-mêmes , »ton prochain comme toi-même » et puis l’autre comme elle-même lui-même. Alors ? Soi-même comme un autre selon Paul Ricœur ? « L’Autre n’est pas seulement la contrepartie du Même, mais appartient à la constitution intime de son sens » (p. 380).

     Ricœur étudie, avec toute son érudition et toute son acuité philosophiques, nombre de penseurs occidentaux qui se sont interrogés sur le moi et l’autre. Wikipédia propose un résumé du parcours que, selon Ricœur, nous sommes censées suivre pour nous accomplir dans l’altérité : « … Se trouver interpellé à  la seconde personne, au cœur même de l’optatif du bien-vivre, puis de l’interdiction de tuer, puis de la recherche du soi approprié à la situation, c’est se reconnaître enjoint de vivre bien avec et pour les autres… » (p. 406).

     Paul Ricœur parle encore d’obligation, de loi, de « se reconnaître enjoint ». L’intuition du Prophète Fils de l’homme est qu’il s’agit, non d’une loi, mais d’un don autant que d’un effort dans la grâce de participation de notre être à l’Être de l’être Éternel, l’Amour. On peut estimer que cette intuition est indépassable, franchissant toutes les étapes, avec ses progressions et ses éventuelles régressions observables dans la pensée occidentale.

     « Ama et quod vis, fac« , « Aime, et ce que tu veux, fais-le. » C’est que l’Amour est le secret  de l’être, de notre être dernier, que nous sommes invitées à connaître pour vivre dans la liberté de la Vérité de l’Être de l’être.

 

     ce vulcain montre le trou noir

     nimbé de feu quelques étoiles

     sèment son ciel pour entrevoir

     le débordement de sa toile

 

     à voir l’étonnante figure

     papillonner sans l’air de rien

     on interroge la nature

     où il semble mettre du sien

 

     entre lui et l’autre lointain

     cette curieuse ressemblance

     sans rien de clair ni de certain

     signifie notre parenté

     et le bonheur d’un cousinage

     figure de l’altérité

     qui s’accomplit au fil des âges

 

     dans le trou noir où la lumière

     forge l’aile du papillon

     rêve l’avenir de la terre

     au milieu des constellations

   

28 avril 2019

     « La liberté s’arrête où commence celle des autres. »

     « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »

     « Ma liberté personnelle, confirmée par la liberté de tous, s’étend à l’infini. »

     Ce sont des « vérités » que nous pouvons méditer, sans nous demander par qui, où et quand elles ont été exprimées pour la première fois, si nous avons le sentiment, l’intuition, que ce sont des « vérités » qui nous concernent et qui peuvent nous guider dans notre vie.

     Si l’une de ces « vérités » exprime une limite alors que l’autre se dit illimitée, infinie, les deux parlent des autres. Nous ne pouvons être libres sans les autres, que ce soit contre eux ou avec eux.

     À un certain niveau de conscience, l’autre est l’être qui nous dit non : tu ne peux pas me faire cela, tu ne dois pas, « tu ne me tueras pas ». La Règle d’or, d’une sagesse remontant à l’antiquité, dit cela à sa façon : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. » On pense que cette Règle ait été établie dans les religions orientales comme dans le monothéisme, et aussi en Egypte, en Grèce…, mais qu’importe si nous sentons qu’elle est vraie ?

     L’Évangile, entend-on souvent dire, l’a exprimée plus positivement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », alors que c’est une loi que l’on trouve dans ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament (Lévitique 19, 18). En réalité l’Évangile l’a accomplie en la dépassant, aufheben, (Matthieu 5, 17) car selon le Prophète de Nazareth, « la Loi et les prophètes, c’est jusque Jean-Baptiste. Depuis, le Royaume de Dieu est prêché, et chacun s’y efforce. » (Luc 16, 16). Cependant la suite immédiate du texte montre que certains (des judaïsants ? des prêtres » ?) n’ont pas accepté ce dépassement qui rend la loi caduque au profit de la grâce (Romains 6, 14). Il ont corrigé le texte en ajoutant, « Il est plus facile que le ciel et le terre passent qu’il ne l’est qu’un seul trait de lettre de la Loi vienne à tomber » (Luc 16, 17), un peu comme dans le texte de (Matthieu 5, 17s) qui précède une énumération de « on vous a dit…  et moi je vous dis… »

     Nombre de chrétiens (et de non-chrétiens) pensent que l’Évangile exprime une version vaguement améliorée du « tu aimeras ton prochain comme toi-même », universalisée puisque le Lévitique parle des voisins, des gens que l’on connaît, qui nous ont nui et dont il ne faut pas vouloir nous venger, contre qui il ne faut pas garder rancune. L’Évangile va bien plus loin, il dit en effet d’aimer ses ennemis et implicitement tous les êtres, sans faire de différence entre le prochain et le non-prochain. Il invite à participer à la perfection de l’Amour Éternel universel qui « fait pleuvoir sur les méchants comme sur les bons… » (Matthieu 5, 43-48).

     Le Royaume, la perfection de l’Amour, n’est pas une simple version améliorée de la Loi de Moïse ni de la Règle d’or.

     Dans le Royaume, l’autre n’est pas la limite de ma liberté comme le dit la Règle d’Or. Il en est la source, le lieu d’exercice de ma liberté ontologique, la liberté de l’Être de l’être qui agit toujours selon son être, l’Amour serviteur. Si notre liberté dernière est aussi d’agir selon notre être, c’est que notre être dernier est une participation à l’Être de l’être, l’Amour.

     Cela ne détruit pas la Règle d’or ni la Loi du Lévitique qui en est une version, mais la conserve comme une étape sur le chemin de la perfection de l’Amour dont la Vérité nous rend libres…

 

     sait-il qu’il va voler lorsqu’il éclot

     que sur des ailes sa mère lui apporte

     le vivre quotidien jusqu’à la porte

     de la chair qui décide de son lot

 

     soupçonne-t-il que bientôt à son tour

     libéré de l’espace où il est né

     il oubliera le nid déterminé

     par l’étroite douceur de l’alentour

 

     dans l’inconnu de son souffle intérieur

     remue l’élan venu du fond des âges

     et qui à lui est donné en partage

     vers l’en-avant qui doit être meilleur

     que ce qu’il a connu en s’éveillant

     doucement dans le cœur de la coquille  

     où son sang a frémi comme frétille

     déjà en lui le discours bienveillant

 

     il va prendre son vol passer la porte

     du royaume des airs et découvrir

     qu’il reste bien des cieux à parcourir

     et qu’avancer est tout ce qui importe

   

27 avril 2019

     Liberté

     Agir librement, c’est agir selon son être. Tel est l’agir de l’Éternel Amour. C’est pour cette raison qu’en toute logique le monde est « le meilleur des mondes possibles » comme le disait Leibniz. Selon ses déterminations et ses indéterminations, selon le jeu des forces physiques d’attraction et de répulsion et selon le jeu des forces psychiques de l’élan progressif qui sous-tend celui des forces physiques, selon la nécessité et le hasard. (Ce sont là des mots que l’on peut utiliser pour tenter d’exprimer une réalité à ressentir et à vivre plus qu’à analyser).

     C’est l’Esprit qui « renouvelle la face de la terre », l’élan progressif dans  l’indétermination. Le monde dont nous sommes en y apparaissant est en marche depuis l’origine, et sa part d’indétermination est notre part de liberté.

     Cependant, selon l’élan du monde auquel nous participons, nous sommes des êtres progressifs, en devenir, en marche, en mutation progressive de notre être premier en notre être dernier.

     La liberté de notre être dernier est celle qui participe de la liberté de l’Être éternel, qui est Amour, être-pour-l’autre. La Vérité (la conscience exacte du réel, conforme à la réalité) dont le Prophète de Nazareth a témoigné c’est que l’Être éternel est Amour, que nous sommes appelés à reconnaître que c’est aussi notre être dernier et à agir librement selon cet être.

     En l’Être éternel, la Liberté et l’Amour sont un. Dans la mesure où nous progressons vers notre être dernier, notre liberté et notre agir selon l’Amour sont un.

     La cohérence de cette vision de l’Être de l’être et des êtres en devenir est signe de sa Vérité… À chaque conscience de l’apprécier.

 

     il faut bien que j’aie des racines

     qui m’enchaînent à cette terre

     où dans l’éternelle gésine

     il me faut d’abord me complaire

 

     mais les branches et les rameaux

     qui remuent au souffle qui passe

     me disent que vers le plus beau

     de la vie se cherche ma place

 

     car le souffle on l’a dit fort bien

     vient et va sans vraiment savoir

     si c’est vers le tout ou le rien

     si c’est vers  l’être ou vers l’avoir

     parmi l’immense multitude

     qui s’enchante dans les étoiles

     échappant à ces habitudes

     de l’araignée tissant sa toile

 

     alors les branches aux racines

     soufflent quelques mots de merci

     demandant si elles imaginent

     ce qui n’est ni flou ni précis

 

   

 

 

 

26 avril 2019

     On ne naît pas libre, on le devient… plus ou moins.

     « La Vérité vous rendra libres » (Jean 8, 32).

     L’acquisition de la liberté de pensée et d’action est un processus jamais abouti, car elle se confond avec le chemin de la perfection de notre être, à laquelle nous sommes toutes et tous appelés en une sorte d’utopie motrice quasiment inatteignable.

     La liberté ultime, ontologique, est précédée sur le chemin qui y conduit par un certain nombre de libertés qui le jalonnent, et aussi de quelques illusions.

     Il y a la liberté du « je fais ce que je veux », où il est difficile de me prouver que ce que je veux est bien ce que veut un être libre, et à quel niveau de liberté. Mais l’illusion nous est bénéfique pour que nous ne perdions pas cœur, bien qu’elle soit aussi un frein à notre progression.

     Il nous faut garder présent à l’esprit que nous avons toujours à apprendre dans les divers domaines de la liberté physique, psychologique, éthique, sociale, politique, individuelle et collective…

     À vouloir  penser la liberté, on ne sait par où commencer. On peut se faciliter la tâche en étudiant ce que les dictionnaires de la langue française nous proposent pour les termes « libre » et « liberté » et leurs dérivés. On peut avoir du mal à s’y retrouver. Mais le brouillard s’épaissit encore si nous abordons les vocabulaires d’autres langues, à commencer par les langues européennes dites mortes, le grec et le latin.

     Ainsi, « comment passe-t-on de l’épanouissement réglé qui caractérise l’eleutheria platonicienne à la libertas comme liberté de la volonté, alors que la notion même de volonté ne possède aucun équivalent direct en grec ?… (Vocabulaire européen des philosophies, entrée LIBERTÉ )

     Quelles que soient les difficultés rencontrées, si nous estimons qu’elle est essentielle à la personne humaine, nous ne pouvons pas faire l’impasse sur la pensée de la liberté. Et nous pouvons dans la foulée nous dire qu’il serait bon d’encourager les enfants, dans nos écoles et dans nos familles, à se mettre à philosopher, c’est-à-dire à oser penser, et d’abord à oser penser leur propre comportement en matière de liberté.

     Mais la pensée n’est pas seulement réflexion sur les mots. La prise de conscience de la liberté et de sa progression relève aussi de l’intuition, du sentir, du vivre.

 

     libre comme le vent

     jamais tu ne régresses

     vas toujours de l’avant

     en ta pure allégresse

 

     l’air a l’agilité

     du danseur ébloui

     par la belle fierté

     où il s’épanouit  

 

     mais nul n’est jamais libre

     dansant sur le chemin

     qu’en cherchant l’équilibre

     et la main dans la main

     de l’autre à qui l’on donne

     en guise de parfum

     la chair qu’on abandonne

     pour ne faire plus qu’un

 

     avec l’air qu’on respire

     du dehors au-dedans

     vient l’amour qui inspire

     la liberté du vent

   

 

 

 

    

25 avril 2019

     On les appelle les humoristes, ces gens qui amusent la galerie en la faisant se moquer avec eux de celles et ceux dont ils ne partagent pas le pouvoir.

     On les entend tout de même parfois se faire appeler pseudo-humoristes. C’est que le mot humour est polyvalent et qu’on peut l’utiliser mal à propos. Comme nous met en garde Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Il est donc profitable d’explorer les mots et leur utilisation pour nous protéger des manipulations qu’ils peuvent cacher.

     Gide, lui, avait écrit que « plus un humoriste est intelligent, moins il a besoin de déformer la réalité pour la rendre signifiante », autrement dit de mentir pour nuire. L’humour est un art subtil dont on joue difficilement sans nuire.

     Un humoriste peut se présenter comme tel alors qu’il n’est que satirique. Nous y voilà. Un certain nombre de nos humoristes, plus ou moins intelligents, sont avant tout des satiristes, et la satire est un « écrit, un discours qui s’attaque à quelque chose, à quelqu’un, en s’en moquant. » Elle trouve dans un certain humour sa force de persuasion destructrice puisqu’on peut parler de « satire violente, amusante, pleine d’humour » (Le Petit Robert).

     La satire peut aussi s’associer, voire se confondre avec l’ironie. Un certain Lecomte, cité dans Le Petit Robert, parle d’écrivains « qui avaient l’esprit satirique, le don de l’ironie ». Et l’ironie est parente « de l’humour, du persiflage, de la raillerie, de la dérision » (op. cit.)

     Où en venir avec ces confusions de sens ? Lorsque les responsables politiques deviennent la cible permanente d’humoristes, de pseudo-humoristes, de satiristes, on ne doit pas s’étonner que ceux-ci servent les intérêts des opposants. Et si vous les récusez, si vous les dénigrez, les attaquez, ils brandissent aussitôt leur droit à la liberté d’expression, se plaignent d’être les victimes de la censure…

     Pas facile de discerner de quelle sagesse il serait bon de faire usage pour adopter envers ces gens-là une attitude qui soit conforme avec ce que Pascal a dit de la concupiscence dont « on a tiré des règles admirables de.. morale et de justice » (Pensées, éd. Sellier, 244).

     Il est certain en tout cas que l’humour satirique et destructeur est une chose inenvisageable pour celles et ceux qui s’efforcent d’entrer dans le Royaume, d’Aimer selon sa justice. Cela ne les empêche pas d’ailleurs, mais bien plutôt les incite, à se battre contre l’injustice, avec parfois quelque violence, dans la défense des humiliés, des dominés, des possédés et autres damnés de la terre.

    Qui Aime ne peut tourner en dérision qui que ce soit, car elle il s’attaque toujours aux injustices, jamais aux personnes.

 

     sous la pluie le tamaris  pleure

     de ses larmes roses

     serait-il morose

     dans le calme enfin où la vie affleure

 

     il doit bien savoir qu’ici tout trépasse

     à la branche grise

     de celle qui grise

     que fane la fleur quoi que l’on y fasse

 

     peut-il apercevoir une intention

     quand vient un orage

     dans toute sa rage

     et puis mettre en branle sa cogitation

     cherchant la cause de la dérision

     de ses bras lourds

     de ses amours

     avec inarrêtable son obstination

 

     après les pleurs des pluies reviendra le soleil

     visible ou caché

     qui viendra chercher

     quelques jours encore ta rose merveille

    

 

 

24 avril 2019

     Devoir de mémoire ? De qui ? De quoi ? Chacune chacun désire que l’on se souvienne et que les autres se souviennent des massacres dont son peuple a été victime.

     Entre le 11 et le 16 juillet 1995, 8372 civils bosniaques musulmans ont été massacrés à Srebrenica par des chrétiens de l’Armée de la République Serbe de Bosnie et par les Scorpions, unité paramilitaire de Serbie. Croyez-vous que les musulmans l’aient tous oublié, infidèles au devoir de mémoire ? Peu de chrétiens semblent en être restés marqués.

     Les Juifs demandent et obtiennent le respect du devoir de mémoire pour la Shoa. Les Hutus le réclament pour le massacre d’un million des leurs au Rwanda en 1994. Les Arméniens se mobilisent pour qu’au moins l’on reconnaisse les massacres dont ils ont été victimes  en 1915 et 1916.  Qu’en est-il des massacres des Hereros et des Namas de l’actuelle Namibie dans les années 1904 à 1907 ?  Le massacre des Amérindiens s’efface peu à peu dans les brumes de l’histoire alors qu’il a été l’un des plus étendus et des plus vicieux.

     Il y en a eu bien d’autres. Que dire du massacre des Cananéens par les Hébreux rapporté joyeusement dans la Bible ? Et il y a eu très vraisemblablement parmi nos ancêtres plus ou moins lointains des massacreurs et des massacrés. Et ce serait une illusion bisounours de croire qu’aucun de nos descendants n’appartiendra à l’une ou à l’autre catégorie.

     Les braises de la libido dominandi couvent dans notre inconscient, capables de se mettre à flamber, petitement ou grandement. Elles font partie du feu cosmique qui se signale encore dans nos volcans, rappels de forces à l’œuvre depuis l’origine de notre univers où la haine avec l’amour, neïkos avec philia, thanatos avec eros, sont nécessaires et nécessairement inextirpables.

     La sagesse humaine a pu atténuer l’impact de ces forces dans nos sociétés comme l’a noté Pascal, instituant « des règles admirables… de morale et de justice, mais le vilain fond de l’homme, ce figmentum malum, n’est que couvert, il n’est pas ôté » (Pensées, éd. Sellier 244).

     Seul l’Éternel Amour, dont l’autre mot est pour Pascal la Charité, est capable de lutter efficacement contre les excès de neïkos-thanatos (comme ceux de philia-eros), d’échapper au « monde » (I Jean 2, 16). L’Amour n’est pas de ce monde, il n’est pas cosmique comme  le sont les religions, et il nous invite à passer à lui en nous y aidant par son Esprit.

Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi notre force d’Aimer… Ô toi notre force d’Aimer…

 

     dérive d’un grand vaisseau de nuage

     sur le flot invisible

     à quels regards sensibles

     s’adresse ce mouvement de visages

 

     il faut bien cependant que l’on soupçonne

     quelque force insensible

     qui marche imprévisible

     et qui depuis la nuit des temps en longs échos résonne

 

     les âmes douces et les âmes violentes

     la paix avec la guerre

     les tremblements de terre

     les tsunamis et les nuées ardentes

     présagent pour demain les épouvantes

     de quelques grands massacres

     dans le rythme que sacrent

     les dieux et les déesses qui s’en vantent

 

     le grand vaisseau du nuage en dérive

     apporte-t-il la grêle

     ou la caresse frêle

     que porte en nous une mémoire vive

 

 

    

 

 

23 avril 2019

     René Girard a publié en 1972 un ouvrage qui a eu un grand retentissement, La Violence et le Sacré. Il présente encore l’intérêt de s’être attaqué à d’importants maîtres à penser de notre temps tels que Sigmund Freud et Claude Lévi-Strauss, et ainsi d’avoir redonné de la vigueur au « que sais-je » désabusé de Montaigne. René Girard a d’ailleurs lui-même été pas mal éreinté par la critique.

     Quel que soit le degré d’exactitude et d’inexactitude de ses analyses anthropologiques, il nous a fait mieux comprendre et prendre conscience de ce qui lie la violence et le sacré.

     Si le sacré est bien ce que Rudolf Otto a décrit comme la force double de l’attraction et de la répulsion cosmiques, de l’amour et de la haine d’Empédocle : fascination et terreur, on apprécie mieux le message des prophètes de la Bible, surtout celui du plus lumineux d’entre eux, le Prophète de Nazareth. Ce dernier a aboli le sacré cosmique de l’espace, du Temple, comme celui du temps, du Sabbat (Jean 4, 23. 5, 17), c’est-à-dire l’idée-force du sacré sur lequel les religions sont fondées.

Le prophète Osée (entre – 786 et – 724 av. J.C) s’était déjà attaqué au sacré des sacrifices (Osée 6, 6). Jérémie également (entre – 627 et – 586 av. J. C.)  (Jérémie 7, 22).

     Mais le sacré a la vie dure. Le christianisme a fait de l’assassinat de celui qu’il dit être son fondateur un sacrifice « pour effacer la tache originelle et de son père apaiser le courroux » comme le chante encore le « Minuit, Chrétiens, c’est l’heure solennelle… ». Il n’y a pourtant aucun courroux dans l’Éternel Amour et donc pas de nécessité d’un sacrifice rédempteur. Jérémie l’avait déjà entrevu : il n’y a pas de colère dans le dieu d’Israël, il n’y a que de l’amour et la justice qu’il entraîne : « Que celui qui se glorifie se glorifie en ceci, qu’il me comprenne et me connaisse, moi le Seigneur qui exerce la bonté (le chérissement, lovingkindness) et la justice et le droit » qui en sont l’implication (Jérémie 9, 24).

     On peut aussi émettre un doute sur le sacrifice d’Abraham qui « n’aurait pas refusé de donner son fils unique » (Genèse 22, 16). On peut plutôt conjecturer qu’Abraham a compris que son dieu n’était pas comme les dieux des autres peuples, qu’il n’exigeait pas le sacrifice des premiers-nés.

     René Girard a pu penser que la mort de Jésus innocent était l’ultime sacrifice abolissant tous les autres, mais il n’a pas vu que cette mort n’était pas un sacrifice, que le Vérité dont le Prophète Yeshoua a témoigné exclut le sacrifice et le sacré fascinant et terrifiant qu’il impose. 

     L’idée de sacrifice et de sacré, essentielle au christianisme des prêtres qui en vivent, demeure présente dans bien des esprits. C’est  ainsi qu’on a pu entendre dire que la mort du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame avait été un sacrifice. Sa mère, qui le connaissait mieux que personne, a récusé cette idée (sacrilège !).

 

     méconnaissable dans son sang

     et personne pour s’arrêter

     le ramasser et l’emporter

     dans un geste reconnaissant

 

     mais fallait-il qu’il s’aventure

     sur la route cette frontière

     tracée indument sur la terre

     par sa majesté la voiture

 

     la violence de la vitesse

     menant les étoiles en sa ronde

     cousine de celles du monde

     est pour la joie et la tristesse

     des vivants comme l’immobile

     et la lenteur de qui médite

     sur une espérance prédite

     pour la beauté de l’inutile

 

     alors se pencher sur le sang

     et la chair au bord de la route

     afin de maîtriser le doute

     au mort se fait reconnaissant

    

22 avril 2019

     « Ô toi notre force d’Aimer » peut se ressentir, se connaître, se comprendre et se vivre en conscience une et multiple.

    Ce peut-être d’abord en invocation, peut-être inspirée, en cri d’angoisse devant l’impossible perfection de l’Amour à laquelle l’Évangile nous appelle : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait… Aimez vos ennemis… » (Matthieu 5, 44-48). C’est le cri face à l’invasion des forces du désir de posséder, comprendre et dominer les autres, comme au sein des « grandes eaux qui submergent  » (Psaume 69, 2), comme au fond de « la fosse aux lions » (Daniel 6).

     Ce peut être une constatation ontologique comprenant que le plus ne peut venir du moins, l’infini encore moins du fini, selon le principe de causalité* et que c’est une illusion de penser, avec Pélage, Julien d’Éclane ou les Stoïciens, que l’on accède à la nature divine qu’est Aimer par ses propres forces en une impensable auto-action.   

     Ce peut être la joie de constater qu’il est possible d’Aimer, malgré la haine et la bêtise dont il nous arrive d’être l’objet, si l’on invoque avec émotion et si l’on comprend avec intelligence que cela est conforme à la Vérité de l’Être.

     Cela permet aussi de reconnaître l’action extraordinairement discrète et attentionnée dans son anonymat de l’Éternel Amour qui nous offre de participer à sa Vie en coaction avec lui sans se faire remarquer, peut-être en expliquant que la main gauche ignore ce que fait la main droite.

     On peut se surprendre à murmurer « Ô toi notre force d’Aimer » comme avec l’ineffable murmure de l’Esprit, coacteur de notre invocation (Romains 8, 26). (Ineffable parce que l’Esprit ne parle pas, mais inspire).

 

 

     sur le chêne le merle chante

     près de lui un moineau se pose

     pourquoi faudrait-il que s’opposent

     ceux qui diversement les hantent

 

     chacun sa route ou son chemin

     on peut trouver assez d’espace

     pour que l’autre trouve sa place

     et sans aller main dans la main

 

     mais la rapacité du cœur

     de chair en ses mille désirs

     sacrés de saisir et sévir

     règne dans l’appel et la peur

     de l’autre qu’il faut détester

     comme ennemi de son grand dieu

     qui seul adorable à ses yeux

     exige qu’il soit trucidé

 

     mais sur le chêne la sagesse

     nous invite à cohabiter

     ou tout au moins à exister

     tout au plus en délicatesse

    

 

21 avril 2019

     Une jeune directrice des ressources humaine, une DRH, passe à son agence quelques jours avant la fin de son congé maternité avec des chocolats pour ses collègues, en particulier pour celle qui a assuré son remplacement et à qui elle n’a cessé d’apporter ses conseils. Elle se fait accrocher dans un couloir par sa supérieure hiérarchique qui l’entraîne dans son bureau et qui l’informe tout de go qu’elle est virée…

    Cette DRH sait bien, comme sa supérieure, qu’il s’agit d’un acte illégal et que le prudhomme est là pour remettre les choses en ordre. Elle ne cherche pas cependant à entreprendre les démarches nécessaires, et sa supérieure devait s’y attendre, car la raison de son renvoi c’est son attitude trop bienveillante à l’égard des employés, sa gentillesse forcément interprétée comme de la faiblesse, plus que l’énorme travail imposé qui mène au mal-être, au burnout, voire au suicide celles et ceux qui désespérés en font davantage qu’ils n’en sont humainement capables.

     Ce que l’on comprend, c’est que ce genre d’incident et surtout ce qui le provoque apparaissent maintenant dans nombre d’organismes, publics comme privés. On apprend de jour en jour ce qui se passe dans nos services hospitaliers, éducatifs, policiers… où l’on impose de travailler plus avec moins de moyens et moins de personnel.

     Dans les entreprises privées, les dirigeants sont sous pression pour gagner des parts de marché et surtout pour ne pas en perdre, voire de disparaître absorbés par des concurrents plus voraces, eux-mêmes sous la pression des grands groupes internationaux.

     Jusqu’où cela ira-t-il ? « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous ». Ce que l’on observe mondialement et que bien peu de journalistes d’investigation dénoncent parce que les médias pour lesquels ils travaillent sont eux-mêmes entre les mains des dits grands groupes et qu’ils risqueraient eux aussi de se faire « virer », c’est cette course à l’abîme qu’une écologie responsable est incapable d’arrêter.

     Qui résistera à cette mort lente inévitable, à cet effondrement programmé par les forces du monde en son « désir de la chair, désir des yeux et orgueil de la vie », alias libido sentiendi, libido sciendi et libido dominandi ? La question est plutôt de savoir si, quand, comment cette mort sera suivie d’une résurrection? La réponse est-elle dans une jeunesse alarmée et décidée à la résistance civile pour faire bouger ce qui ne cède qu’à la violence ?

     Celles et ceux en qui l’Amour se soucie de l’avenir de la vie sur la terre ne peuvent se contenter de prier, il leur faut agir en coaction avec l’Esprit.

     DRH, on a tué ton travail. Que feras-tu pour aider à le ressusciter ?

 

     les cordeaux et les buses

     veillent aux prés carrés

     où rien ne les abuse

     où rien ne les distrait

 

     pourtant les hirondelles

     en nobles partageuses

     savent céder le ciel

     aux autres voyageuses

 

     est-ce la migration

     au-delà de la mer

     et la fréquentation

     de cent hôtes des airs

     ce qui les entretient

     parmi les belles ondes

     par un instinct divin

     en citoyens du monde

 

     au royaume rapace

     parmi les prés carrés

     tu sauras faire face

     sachant t’y préparer

    

20 avril 2019

     Reconnaître que nous ne pouvons Aimer d’Agapè qu’en participation à l’Éternel Amour, c’est logiquement s’efforcer à tout instant d’agir et de penser en coaction avec Lui.

     Le « ô toi, notre force d’Aimer » se double d’un « tu es admirable » ou de quelque autre mantra de ce genre. « Vivez dans l’action de grâces » (Colossiens 3, 12-17) si vous vivez activement l’Amour et sa présence en coaction avec l’Esprit sans cesse invoqué.

    Notre impuissance naturelle à Aimer, lorsqu’elle est vécue en pleine conscience, nous fait murmurer cette double invocation d’appel et de renvoi : « donne-nous » et « merci ». Toute rencontre devient l’occasion de la douleur de l’impossible et de la joie du possible, comme une angoisse-joie (cf. François Mutun, Les Horizons d’Assia et Marc, p. 191 et passim)

     Et cela illumine le « Dieu seul est bon » (Luc 18, 19) associé au « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » sur lesquels Hannah Arendt s’est penchée dans Condition de l’homme moderne pp. 116ss, cf. Spiritualité de l’altérité 10 avril 2019.

     Le mashal de la main droite et de la main gauche ne nous invite pas à l’ignorance de ce que nous faisons, à une inconscience de nos actes, mais au contraire à une plus pleine conscience : lorsque nous Aimons d’Agapè, que nous posons un acte de bonté, nous sommes invitées à garder conscience que nous ne pouvons le faire qu’en participation à la « bonté de Dieu ». Cette conscience nous pousse à l’invocation perpétuelle teintée d’une angoisse d’impuissance et à l’action de grâces perpétuelle pour cette participation. Nous pouvons nous émerveiller de cette coaction* si discrète que les Stoïciens et leurs avatars s’attribuent le mérite du bien qu’ils font et que nos scientifiques matérialistes physiques sont persuadés que la matière s’auto-organise. (cf. De la sacralité à l’altérité, page 137, note 21) 

* On peut penser à l’adage apparemment aporétique attribué à Ignace de Loyola, « agir comme si tout si dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu » et dont la justification rationnelle est la coaction participative de l’Éternel et du temporel.

 

     à l’heure où les pâquerettes

     méditent encore

     les rêves du corps

     de la nuit livrant sa quête

     tu passes un instant te penches

     sur cette sagesse

     sur cette justesse

     qui des sots prend sa revanche

 

     revanche n’est pas le mot

     pourtant car le sens

     de la bienveillance

     habite le cœur du beau

     des pâquerettes toutes choses

     où avec le bien

     s’élève l’essaim

     dont te parfume la rose

 

 

 

 

19 avril 2019

      Ô toi notre force d’aimer… C’est le genre de mantra qui exprime notre incapacité naturelle à Aimer et la nécessité de l’invocation : « Ce qui est impossible aux humains est possible à Dieu » (Luc 18, 27) et « il faut toujours prier sans jamais se lasser » (Luc 18, 1)… « Votre père donnera l’Esprit à qui le demande » (Luc 11, 13).

     Il s’agit d’invoquer pour Aimer, non pour obtenir quelque faveur, voire quelque miracle de la divinité cosmique. Si nous avons besoin de secours matériels, il ne faut pas nous en soucier (Luc 12, 22), quelque urgent qu’il soit : il nous sera donné en bonus de l’Amour, « par surcroît » (Matthieu 6, 33. 19, 23).

     Cependant la vieille invocation au prétendu Tout-puissant ou aux puissantes divinités et saintetés est une pierre d’attente de celle qui demande la force d’Aimer au jour le jour et comme d’instant en instant pour surmonter notre « désir de la chair, notre désir des yeux et notre orgueil de la vie » de ce « monde » (I Jean 2, 16).

   Qui sait pourtant si les prières ferventes des chrétiens devant le brasier de Notre-Dame n’ont pas contribué à la sauver en coaction avec les pompiers dans leurs admirables efforts ?

     On comprend qu’un André Comte-Sponville, dans son analyse de l’amour, d’eros, de philia et d’agapè exprime des doutes sur la possibilité d’aimer d’agapè, alors que les Stoïciens, dont Montaigne se moquait (Essais II, 12, p. 351 folio) s’en disaient tout à fait capables. André Comte-Sponville, en « bon athée fidèle », se connaît pas la grâce, l’indispensable force d’Aimer qui vient à celles et ceux qui invoquent toujours sans jamais se lasser.

 

     celles qui crient au bord du gouffre

     celles qui pleurent au fond du gouffre

     ont dans leurs voix en dialogues

     le souvenir d’un décalogue

 

     dans le rêve de l’impossible

     on sent bien que tout est possible

     à qui dans le silence appelle

     le souffle qui porte les ailes

 

     et puis on apporte la corde

     que toujours emporte la horde

     et on la jette dans l’intime

     où les prisonniers de l’abîme

     s’efforcent tous à bout de bras

     ceux d’en haut comme ceux d’en bas

     de rejoindre le face à face

     où les intimes font surface

 

     si la pression du décalogue

     est un appel au dialogue

     les remontées du fond du gouffre

     unissent les bras et le souffle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18 avril 2019

     Il est profitable de noter que le titre de l’essai du soi-disant François Mutun est « De la sacralité à l’altérité ?  » avec un point d’interrogation dans la dynamique du « de… à ».

     Les réactions à l’incendie de Notre-Dame de Paris, l’angoisse un moment vécue par ses témoins immédiats et médiats à l’idée de la voir peut-être s’effondrer et disparaître, ont montré que l’humanité dans son ensemble, chrétienne ou non, athée ou pas, demeure sensible au sacré.

     D’où ce point d’interrogation sur le mouvement de la sacralité à l’altérité pure. Ainsi, « parce qu’elle doit être animée par la bienveillance d’altérité positive à l’égard des croyants comme des incroyants sous peine de renier l’essence même de l’intuition qu’elle met au jour et le désir d’en vivre, cette lecture de l’Évangile prend acte de la lecture traditionnelle comme d’une pierre d’attente de sa découverte. Elle hésite entre la crainte que les incroyants ne reconnaissent pas le trésor caché dans le champ de l’Évangile et celle que les croyants attachent autant d’importance au champ qu’au trésor qu’il contient, s’y attardant au lieu de courir sur le chemin de la rencontre avec l’Éternel Amour. Elle veut donner à l’incroyance une chance qui n’est pas permise à la croyance, mais sans dénier aux croyants la possibilité de se distancier de leur foi pour mieux en découvrir l’essentiel. » (De la sacralité à l’altérité ? une relecture des Écritures (p. 54).

     Le sacré s’impose comme une évidence à notre humanité malgré les réticences que provoque sa terrible ambiguïté et les horreurs qu’il a déchaînées, déchaîne et déchaînera (on peut penser aux idéologies marxisantes et nietzschéisantes du XXème siècle ou aux excès du fondamentalisme musulman du XXIème, sans oublier tous les massacres sacrés qui s’échelonnent dans l’histoire depuis la préhistoire). Sous une forme religieuse ou sous une forme athée, le sacré demeure sacré (!) dans l’inconscient de la quasi-totalité des humains. On peut le penser au moins à tire d’hypothèse de pensée et d’action. 

     Une conscience, qui cependant découvre la Vérité de l’Amour Éternel dont le Prophète de Nazareth a témoigné et invité à témoigner en la reconnaissant, peut « tenter de vivre » lorsque « le vent se lève », le vent de l’Esprit qui œuvre en coaction avec elle, renouvelant la face de la terre.

 

     tu vis dans ton espace en ses trois dimensions

     dans l’utile vivant la grâce de tes ailes

     de notre pesanteur victorieuse belle

     libre dans ton instinct de la domination

 

     car voler c’est pour toi une façon de vivre

     différant des rampants qui collés à la glèbe

     vivent l’horizontale en sa commune plèbe

     ignorant la racine où elle serait libre

 

     le serpent qui profond communie à la terre

     ne doit pas t’ignorer pas plus que tu ne dois

     l’oublier en fonction de l’ordre de la foi

     qui accorde le deux en respect de son air

     sans la séparation et sans la confusion

     qui règne solitaire en son tohu-bohu

     que le souffle pourtant veille à sortir de l’ombre

     en l’inspirant sans fin ni nulle retenue

     pour le multiplier en espèces sans nombre

 

     alors dans ton espace comme en celui des taupes

     et celui de ceux qui sur la terre gambadent

     chante l’unique aubade avec la sérénade

     de ce qui naît et meurt jusqu’à la dernière aube

 

 

17 avril 2019

      Si le geste du lavement des pieds est si lourd de sens, c’est qu’il est à la fois introduit solennellement et choquant comme on peut le voir avec la réaction de Pierre, et donc que l’on peine à imaginer qu’il aurait pu être inventé par l’auteur de l’évangile de Jean. On peut douter de la résurrection physique de Yeshoua, mais il est presque impossible de douter de ce geste improbable, à moins, en bon athée XXL, de vouloir que Yeshoua n’ait même pas existé.

     Reconnaissant que l’Amour est l’essence même de l’Évangile, la Vérité des vérités dont le Prophète de Nazareth a voulu être le témoin (Jean 18, 37), on n’en finit pas de ruminer ce geste en toute sa révolution.

     Le Pape François a pu se livrer à cette rumination. Il a compris qu’il fallait aller au-delà de la littéralité. Le texte dit : « vous devez vous  laver les pieds les uns des autres » (Jean 13, 14). Croire qu’il réserve ce geste à ses disciples ne peut tenir, et c’est pourquoi François a compris qu’il fallait laver les pieds à toutes et à tous quelles que soient leur sexualité, leur culture, leur religion, leur moralité même.

     N’est-ce pas cette révolution prophétique qu’a annoncé le discours dans la synagogue de Nazareth où le Prophète a rappelé les gestes des prophètes Élie et Élisée envers des non-Juifs, et qui lui a valu déjà la haine homicide de ses auditeurs (Luc 4, 16-30).

     François peut difficilement aller plus loin qu’il ne l’a fait dans son universalisation du service de l’Amour, dans la reconnaissance que l’Éternel Amour s’adresse à tout être par simple cohérence avec lui-même.

     Qui Aime de l’Amour dont Aime l’Eternel Amour aborde tout être en servante ou serviteur, en serveuse ou serveur. Cela vaut bien sûr pour les êtres dont nous sommes proches par la famille, la culture, la religion, la politique…, mais aussi pour tous les êtres humains, et également pour tous les êtres dont l’esprit écologique se soucie…

     Aimer c’est Servir.

 

     essuyant les regards hautains

     avec les tables qui s’en souillent

     gardant pourtant ta bonne bouille

     avec un œil sur les lointains

 

     tu sers il faut gagner des sous

     et faire bouillir la marmite

     sans oublier la linguistique

     passant du dessus ou dessous

 

     croise le regard imbécile

     de ce qui se croit supérieur

     en l’élevant vers l’inférieur

     par l’ascenseur de l’inutile

     et dans la beauté qui rayonne

     tout au long des sentiers battus

     où croisent le je et le tu

     calme ton sang bleu qui bouillonne

 

     celle qui sert avec l’amour

     essuyant la boue des regards

     et lavant les pieds avec art

     vit les lointains du beau parcours

 

 

 

 

 

 

 

 

16 avril 2019

     L’Église sacerdotale s’est emparée du lavement des pieds en le sacralisant, en en faisant un rite sacré qui est censé reproduire physiquement le geste physique du Prophète de Nazareth.

     Mais ce geste physique était un geste de prophète, un geste mashal et non un geste sacré. Pierre a cru qu’il s’agissait d’un geste de purification rituelle conforme à l’esprit du judaïsme et des religions cosmiques tel qu’on le trouve encore aussi dans l’hindouisme et dans l’islam. Dans cet esprit il a demandé au Prophète de lui laver aussi les mains et la tête. À quoi le Prophète a répondu; « vous êtes purs, mais pas tous », allusion à Judas qui a eu droit lui aussi au lavement des pieds. La pureté dont il parlait n’était pas la pureté rituelle du Cosmos mais la pureté spirituelle de l’Amour.

     Lorsqu’il a demandé à ses disciples de se laver les pieds les uns les autres à son exemple, il a proposé un mashal de son attitude de serviteur serveur qui est celle de l’Éternel lui-même (Luc 12, 37), qu’il n’a pas cessé d’imiter, faisant toujours ce qu’il voyait son père faire (Jean 5, 19).

     Certes, le Pape François se détache un peu de la sacralité lorsqu’une fois il lave les pieds, non à des membres de l’Eglise mais une fois à « douze détenus condamnés pour vol, homicide ou viol, dont deux jeunes filles l’une Italienne et l’autre Serbe musulmane » et une autre fois à des prisonniers de Paliano. Ce geste qu’il renouvelle chaque jeudi saint risque tout de même de ne pas être compris comme un mashal, d’être considéré comme un geste d’humilité de son auteur et de purification de ses bénéficiaires.

     Le Pape François a fait modifier la règle liturgique de 1955 selon laquelle le célébrant devait laver les pieds de douze hommes, clerc ou laïques, lors de la messe du jeudi saint, et l’explication qu’il a donnée de cette modification est conforme à l’esprit du geste posé par Yeshoua la veille de sa mort et montrant qu’il « aimait les siens jusqu’à l’extrême » (Jean 13, 1), mais il risque d’être interprété selon sa sacralité visible plutôt que selon la spiritualité de l’Amour serviteur. Les réactions hostiles de certains catholiques traditionnalistes montre que la désacralisation opérée par le Prophète de Nazareth n’a pas été comprise ni admise (Jean 4, 21ss. 5, 16s). 

 

     papillonnez dans l’espace pétales blancs

     baroud d’honneur ni chant d’adieu

     pour la rumination des yeux

     qui s’attardent à contempler les mots de l’an

 

     c’est un discours en de si longues phrases

     avec à peine ici et là

     une virgule un entrelacs

     où se lit le progrès incessant de ses phases

 

     il semble qu’en cherchant à les bien reconnaître

     la bouche sur les pieds en marche

     noue les enfants aux patriarches

     et annonce prophète quelque jour à naître

     la bonne nouvelle d’une génération

     soucieuse de baiser la terre

     en y reconnaissant la mère

     d’une vie neuve en quête de génération

 

     les pétales tombent tourbillonnant dans la durée

     qui va créant bien temporelle

     main dans la main de l’éternelle

     un avenir qu’elle n’oublie jamais de préparer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15 avril 2019

     « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père et ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême. » (Jean 13, 1). La solennité avec laquelle l’évangile de Jean annonce le lavement des pieds nous invite à le considérer comme essentiel à son « témoignage de la Vérité « (Jean 18, 37).

     Une lecture sacerdotale de ce texte en fait l’annonce de sa mort prétendument sacrificielle alors qu’il ne parle que de « passer de ce monde au Père ». C’est que l’esprit sacerdotal a besoin de cette interprétation puisqu’il fait de ce qu’il appelle le sacrifice de la croix le fondement du christianisme et du signe de la croix le signe de ralliement de l’Église alors qu’il est à l’origine un signe de victoire militaire avec Constantin au Pont Milvius et comme l’ont bien montré les croisades par la suite.

     On entend aussi parfois interpréter le « lavement des pieds » comme un acte d’humilité, et l’on peut voir dans cette interprétation la logique de la théologie de Paul à laquelle tant de chrétiens adhèrent avec enthousiasme alors qu’elle est régie par « l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16), la « libido dominandi » (Augustin et Pascal). Que dit en effet la l’Epître aux Philippiens ? « Il s’est dépouillé lui-même en prenant la condition de serviteur (de doulos, d’esclave) en devenant semblable aux humains. Reconnu comme un simple homme, il s’est humilié lui-même en faisant preuve d’obéissance, jusqu’à la mort, même la mort de la croix. C’est pourquoi aussi Dieu l’a élevé à la plus haute place et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur terre et sous la terre, et que toute langue reconnaisse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père » (Philippiens 2, 7-11).

     Telle est la logique de Paul, s’humilier afin d’être exalté, souffrir pour régner : »Si nous souffrons avec lui, avec lui nous règnerons » (I Timothée 2, 11s) comme on le chante encore à certains enterrements catholiques. Si l’on peut dire que le Prophète de Nazareth s’est humilié, c’est aux yeux de celles et ceux qui considèrent la condition de serviteur et de servante, de serveur et de serveuse comme une condition inférieure, voire humiliante, dans « le monde » de   »l’orgueil de la vie ».

     C’est pourtant la condition de l’Amour Éternel telle que le Prophète l’a vécue et telle qu’il a invité celles et ceux qui Aiment à la vivre. « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc 22, 27), et, dans le mashal du serviteur fidèle, le maître (l’Éternel) trouvant ses serviteurs éveillés les fait prendre place à table et s’approche pour les servir (Luc 12, 37).

     Il est vrai que ces textes préfèrent utiliser le terme diakonos plutôt que celui de doulos. C’est que le service n’est pas un esclavage de la domination mais une liberté de l’Amour.

 

     ce matin encore un moment

     l’aube est au sourire éclatant

     et sur les ailes de l’aurore

     l’apporte en robe rutilante d’ors

 

     qui saura dire le raffinement

     discret de cet événement

     lorsque du dedans le dehors

     résonne au cœur si fort

 

     c’est un secret pourtant qui se dévoile

     lorsque se cachent les étoiles

     pour que les nuages rutilent

     en arrangements inutiles

     et donnent à rêver aux âmes

     qu’un presque rien enflamme

     et les aurores plus encore

     dans la splendeur de leurs décors

 

     la beauté qui se manifeste

     un court moment en elles reste

     et toute la journée l’amour

     se ressouvient de son parcours

   

 

 

 

 

 

 

14 avril 2019

     La découverte de l’Amour seul digne de foi entraîne la découverte de ce qui ne s’accorde pas avec lui jusque dans la connaissance scientifique de l’Évolution et sa contestation de quelques chapitres de la Genèse.

     La cohérence de l’Amour principe d’explication ontologique fait apercevoir l’opposition entre la pensée sacerdotale et la pensée prophétique dans les écrits fondateurs du christianisme, le Nouveau Testament.

     On connaît l’exemple flagrant de l’apologie de la Loi dont aucun iota ne passera jamais s’opposant à la série des « on vous a dit, et moi je vous dis » (Matthieu 5n 18, 21s, 27s, 33s, 38s, 43s). On entend cependant assez souvent des représentants autorisés de l’Église répéter avec conviction leur foi en la Loi éternelle.

     À lire avec une attention éveillée par cette incohérence, on doit pouvoir en découvrir d’autres exprimant les désaccords entre la théologie sacerdotale et la théologie prophétique. Ainsi, « Je suis venu, non pour être servi mais pour servir » d’esprit prophétique à quoi un esprit sacerdotal a ajouté, « et donner ma vie en rançon pour le grand nombre » (Marc 10, 45).

     L’Amour est serviteur (Luc 12, 37, 22, 27, Jean 13, 12-16). Mais l’esprit sacerdotal, proche des religions « païennes », a besoin des sacrifices depuis longtemps exclus par les prophètes (Osée 6, 6). Il garde l’idée qu’il faut payer une rançon, que la mort de Jésus est cette rançon et que Jésus lui-même est le prêtre qui l’offre en s’offrant lui-même (Hébreux 5, 6 et passim).

     Jusques à quand l’ivraie de la religion sacerdotale se maintiendra-t-elle parmi le bon grain de l’Amour prophétique dans l’Église ? Jusques à quand le bon grain de l’Amour servira-t-il d’excuse et de soutien à l’ivraie religieuse ? Tout ce qui dans l’Église lui sert à être servie plutôt qu’à servir est ontologiquement exclus par l’Amour seul digne de foi.

 

     Si le pape François demande qu’on ne fasse pas de prosélytisme parce qu’il suffit d’Aimer, c’est bien, peut-on penser, parce qu’il est plus sensible à la pensée évangélique qu’à la pensée religieuse. Qu’adviendra-t-il cependant lorsqu’il disparaîtra ?

 

     cette aurore n’est pas un papillon furtif

     elle a ses jours choisis par un heureux hasard

     la nature s’y plaît à déployer son art

     libérant la lumière des nuages captifs

 

     les teintes disparaissent en instants fugitifs

     confiés en toute hâte aux soins de la mémoire

     pour des arrangements qui illustrent l’histoire

     léguée aux manuscrits des grands contemplatifs

 

     car c’est l’amour voilé qui se livre allusif

     en encouragements au milieu des déboires

     du désert de l’ennui dont se nourrit l’espoir

     d’une aurore annoncée pour l’œil définitif

 

 

 

 

13 avril 2019

     L’Évolution désormais presque universellement reconnue pourrait être un tsunami balayant les dieux cosmiques, celui des monothéismes en particulier.

     L’Évolution et l’Être de l’être sont conceptuellement cohérents, ontologiquement coactifs, « causés et causants, aidés et aidants » (cf. Pensées, éd. Sellier 230, p. 168), et ce sont les prophètes qui ont l’intuition de cette cohérence et de cette coaction, le Prophète de Nazareth en particulier, lui qui met à mal le dieu de la Genèse et du sabbat en affirmant, « mon père travaille et je travaille » (Jean 5, 17).

     Au contraire de ce que donne à croire le christianisme, la « création » est spirituelle, ce n’est pas selon l’intervention d’une prétendue parole divine dans l’histoire. L’Eternel Amour, l’Être de l’être, fait, « crée » en coaction un monde qui marche tout seul, si bien tout seul que l’on peut croire, si l’on oublie le principe de causalité, à son autocréation, à son auto-complexification et à son auto-organisation telle que la décrit l’Évolution.  

     Dans le jeu de la nécessité et du hasard, de la détermination et de l’indétermination cosmiques (de la fatalité et de la liberté humaines), notre univers est en marche depuis l’origine, et cette marche s’observe d’abord dans le mouvement incessant des galaxies, des trous noirs, des énergies folles où les étoiles élaborent les éléments qui permettent l’apparition de la vie et puis un jour sur notre planète l’apparition des poètes et des prophètes qui la chantent, la vivent et la propagent, « levain dans la pâte ».

     Telle est l’action permanente de la spiritualité de l’Éternel, indétectable dans la physicalité du monde. Et cette indétectabilité apporte de l’eau au moulin de l’idée de l’Amour de pure altérité, serviteur (cf. Luc 12, 37. 22, 27. Jean 13) qui « se voile » (Isaïe 45, 15) qui n’admet de nom sans nom que « je suis » (Exode 3, 14).

 

     celui qui nous lance un coucou

     un beau matin sur l’horizon

     nous invite à rendre raison

     des jolis et des mauvais coups

 

     on sait très bien que sans façons

     dégageant de leurs nids les autres

     il chante coucou c’est les nôtres

     sans aucune improvisation

 

     c’est toujours la même rengaine

     répétée par-dessus les toits

     et jusques au fond de nos bois

     prétendant envahir la plaine

     de sa stupide possession

     alors qu’il ne fait qu’obéir

     du passé jusqu’à l’avenir

     à la loi de l’évolution

 

     cependant à le bien entendre

     au printemps de notre horizon

     nous pouvons y lire la raison

     de la vieille carte de tendre

 

 

 

 

12 avril 2019

     L’Évolution, où certaines certains voient une preuve de l’inexistence de Dieu, une manifestation de l’Être de l’être en son essence même.

     L’Évolution a mis à mal le premier chapitre de la Genèse, fondement du monothéisme d’un dieu tout-puissant aussi fascinant qu’effrayant, punissant en Éden Adam et Ève, que l’on retrouve en action dans le Déluge censé être une punition éliminatoire des humains corrompus (Genèse 6, 12s) et dans la destruction de Sodome et Gomorrhe présentée sous le même jour (Genèse 19, 24).

     Les punitions administrées par le dieu du monothéisme hébraïque apportent une justification au massacre génocidaire des Cananéens par les Hébreux aux yeux même du doux Lévinas : « L’extermination des peuples cananéens… le mal consommé chez les peuples cananéens… civilisations perverties et irréparables, contaminant ceux qui leur pardonnent, devant disparaître pour qu’une humanité nouvelle commence… L’extermination du mal par la violence signifie que le mal est pris au sérieux et que la possibilité du pardon infini invite au mal infini. La bonté de Dieu amène dialectiquement comme une méchanceté de Dieu… » (Difficile Liberté, pp. 196s) .

     Voilà le dieu monothéiste et son enfer éternel à côté de son paradis éternel, dont le croyant Pascal n’a pu que s’épouvanter sans chercher à comprendre, sans « oser penser ». Et cependant, la « plaisante raison qu’un vent manie et à tous sens » (Pensées éd. Sellier 78, p. 69), explique que Lévinas a pu raisonner jusqu’à l’absurde pour justifier les atrocités commises par les Hébreux dans la conquête d’une prétendue terre promise (dont nombre d’Israéliens se réclament encore pour justifier la phagocytose de la Palestine). On croit se trouver presque dans la tête des tueurs de Daesh.

     Mais après tout, il s’agit d’une banalité de l’histoire de l’humanité. Qu’ont fait nos ancêtres monothéistes chrétiens au cours de leurs croisades et de leurs guerres de religion, et qu’ont fait avant eux nos ancêtres à jamais inconnaissables depuis la préhistoire ? Les massacres perpétrés par les monothéistes ne sont qu’une version améliorée et religieusement justifiée de massacres périodiques remontant à la nuit des temps.

     La racine de ces horreurs récurrentes est dans la pression des forces cosmiques sur la psyché humaine. La religion monothéiste, aussi cosmique que les autres, n’a fait qu’y apporter sa caution. La connaissance de l’Évolution permet de le comprendre et d’exonérer l’Être de l’être de cette misère. On peut la ruminer.

 

     aurore tu es revenue

     sautant les haies et les clôtures

     qui retiennent notre aventure

     dans le jardin entretenue

 

     tu ne connais que cet espace

     à la mesure où ton attente

     plante ici ou plus loin ta tente

     selon les désirs de ta face

 

     c’est le jardin qui nous enferme

     en prétendant faire un Éden

     pour le nomade dans la peine

     prisonnier de l’espace même

     où il ne peut tenir en place

     mais doit sans cesse déloger

     sa tente partout étranger

     sur ses pâturages fugaces  

 

     aurore tu chasses et tu cueilles

     dedans et dehors de nos murs

     partout où ton nom se murmure

     dans les oreilles qui t’accueillent

11 avril 2019

     À quelle profondeur l’écologie peut-elle encore sauver la planète ?

     L’écologie de la peur s’éveille chez celles et ceux qui croient les scientifiques de plus en plus nombreux à tirer la sonnette d’alarme de l’effondrement qui menace.

      Il est dans l’ordre de la nature que ce soient les jeunes qui manifestent pour la planète en un temps où les manifestations sont à l’ordre du jour.

     Dans quelle mesure sont-elles efficaces pour changer l’ordre du jour entre les mains du pouvoir en France, en Algérie, au Soudan, au Venezuela…?

     Quelle proportion de violence et de non-violence est-elle efficace selon les lieux et les temps ? Elle est de l’ordre de la peur, dans l’un et l’autre camp.

     À côté de l’écologie de la peur-neïkos, l’écologie de l’amour-philia apparaît plus profonde, plus efficace, plus nécessaire. Il s’agit de sauver les oiseaux, les tortues, les grenouilles…, pas seulement les insectes pollinisateurs indispensables à la production fruitière. Il faut sauver les papillons et les coquelicots parce qu’ils nous enchantent. Il y a des gens qui préfèrent les loups et les ours aux moutons. Il faut au moins que les porcs et les poules ne soient plus simplement des machines à faire de la viande et des œufs, les vaches des machines à faire du lait.

     Et l’Amour Éternel participé, quelle écologie promeut-il ? L’écologie de l’autre, celle de l’ « après vous » de Lévinas étendu à tout être vivant. Son prix ? « il faut qu’il croisse et que je diminue », que je m’offre moins de plaisirs de la table, du vêtement, de la maison, du loisir.

     On conçoit que l’écologie de l’Amour Éternel, la plus profonde, quasiment ontologique, soit un phénomène rare, inefficace à lui seul. Alors la peur a toute sa place : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous. »

     Écologistes de toutes surfaces et de toutes profondeurs, unissez-vous !

     À quand la grève de la consommation, une grève dure, illimitée, pas simplement la gentille sobriété heureuse qui fait ricaner les maîtres de ce monde, mais la grève qui les fera trembler ?

 

     aurore solitaire

     au jardin tu volètes

     deçà delà pauvrette

     et veuve de la terre

 

     tu ne reconnais pas

     le jardin des ancêtres

     qui accueillait mille êtres

     en de joyeux ébats

 

     déjà tu disparais

     attirée par le vide

     où demain se décide

     à nourrir de regrets

     une terre brûlante

     au désir de revoir

     l’horizon de l’espoir

     des passions dévorantes

 

     mais la vision s’apaise

     il faut tenter de vivre

     une aurore s’enivre

     nouvelle sur la glaise

10 avril 2019

     Hannah Arendt a voulu comprendre ce que signifiait la parole attribuée au Prophète de Nazareth, « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Dieu seul est bon » (Luc 18, 19. Condition de l’homme moderne, pp. 116s). Elle en concluait à la nécessité de l’anonymat pour une personne qui agit selon la bonté, bien qu’il lui fallût, d’une certaine façon, se révéler. Cette personne, « son « qui » ne peut se dissimuler que dans le silence total… Il est probable que le « qui », qui apparaît si nettement, si clairement aux autres, demeure caché à la personne elle-même… Cette qualité de révélation de la parole et de l’action est une évidence lorsque l’on est avec autrui, ni pour ni contre – c’est-à-dire dans l’unité humaine pure et simple. Bien que personne ne sache qui il révèle lorsqu’il se dévoile dans l’acte ou le verbe, il lui faut être prêt à risquer la révélation, et cela, ni l’auteur de bonnes œuvres qui doit être dépourvu de moi et garder un complet anonymat ni le criminel qui doit se cacher à autrui ne peuvent se le permettre. Ce sont des solitaires… » (op. cit., pp. 236s).

     Le prophète de Nazareth s’est senti, à un certain moment de sa vie, poussé (par l’Esprit) à se révéler alors qu’il avait vécu quelque trente ans dans « un complet anonymat » Mais peut-on dire qu’il se soit révélé lui-même en voulant révéler la Vérité de l’Amour Éternel ?

     Être bon, c’est participer à la Bonté Éternelle. Cette « participation à la nature divine » (Pierre II, 1, 4) est une participation active, une coaction. Tel est le don de L’Éternel Amour qui nous invite à agir et parler « soi-même comme un autre » et cependant être soi-même. N’est-ce pas ce qu’a dit Paul à sa façon : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20).

     Tel est le but à atteindre, sans doute jamais atteint en cette vie. Mais la mort devrait en être le dernier acte visible, la dernière parole audible, son accomplissement. C’est la perfection à laquelle on peut voir une allusion dans les derniers mots du Prophète de Nazareth : « tetélestaï, consummatum est » (Jean 19, 30) Le verbe latin consummo signifie « additionner, faire le total », et aussi « achever, parfaire » (Dictionnaire Latin-Français par A. Gariel, Hatier 1939).

     Cette vie coactive est sans doute incompréhensible, inintelligible, aporétique comme l’advaita hindoue, mais elle est intuitivement connaissable et vivable. Comme pour tout le reste de la « Vie Éternelle », pour la connaître et la vivre, il faut et il suffit d’Aimer comme l’a fait le Prophète qui l’a connue et vécue, « serviteur diakonôn » (Luc 22, 27), « serviteur quelconque, douloï akhreioï, servi inutiles« .

 

     j’ai pu jeter dans la poubelle

     les excès d’une nourriture

     qui pouvait servir de pâture

     aux bouches d’une ribambelle

 

     ceux qui vivent dans l’abondance

     et n’ont jamais connu la faim

     sans s’inquiéter du lendemain

     n’hésitent pas à la dépense

 

     ainsi parlait une planète

     qui se croyait rouler sur l’or

     dans la splendeur de ses décors

     alors qu’elle perdait la tête

     et regardait sans voir venir

     l’horizon où se profilait

     le monstre éclos bientôt parfait

     qui demain allait l’engloutir

 

     il était né dans la poubelle

     où j’ai jeté la nourriture

     qui lui a servi de pâture

     et qui tuera la ribambelle

9 avril 2019

     Le féminisme se décline au pluriel, et lorsqu’on entend quelqu’un se déclarer féministe, on peut se demander ce qu’elle ou il entend par là.

     L’histoire de la relation entre les sexes remonte à l’animalité au long de la préhistoire. Certains certaines anthropologues comme Françoise Héritier (1933-2017) affirment que le matriarcat n’a jamais existé, ce que contredisent les études d’un anthropologue tel que Joseph Campbell (1904-1987) qui s’étendent sur la découverte des mythologies de multiples cultures depuis la préhistoire : Primitive Mythology, Oriental Mythology, Occidental Mythology, Creative Mythology.

     La relation entre femmes et hommes a varié de culture à culture. Pour Campbell, la Mésopotamie a été matriarcale et l’a exprimé principalement dans le culte de la Grande Déesse, avant de devenir patriarcale sous la pression culturelle de civilisations pastorales venues de l’est. De même la Grèce, d’abord matriarcale, est devenue patriarcale sous le même type de pression venue du nord.

     De récentes découvertes archéologiques sur la civilisation celte en Allemagne et en France tendent à montrer le rôle important, voire prépondérant qu’y jouait la femme.

     L’Occident que nous connaissons est de par son double héritage biblique et grec incontestablement patriarcal, et le mouvement féministe en marche accélérée auquel on y assiste peut s’entendre en partie comme une revanche du matriarcat.

     Mais la question que l’on pose si on accueille l’Évangile de l’Amour Éternel dont le « ni mâle ni femelle » (Galates 3, 28) est une des implications essentielles, est de se demander quel féminisme relève de la guerre des sexes inhérente au monde de la possession et de la domination (I Jean 2, 16) et quel féminisme relève du Royaume, et en quelles proportions ?

 

     ce matin le cerisier

     prend un bain de lait de brume

     est-ce que sa blancheur hume

     l’humeur de nos héritiers

 

     enveloppé du mystère

     de la vie qui se diffuse

     il sait que son nom refuse

     et enjambe les frontières

 

     les cerisiers d’âge en âge

     et aussi de lieu en lieu

     reconnaissent que les cieux

     et la terre en leurs visages

     signent une parenté

     où même l’éternité

     ouvre sa porte aux humains

     qui marchent main dans la main

 

     la brume qui nous allaite

     se donne à humer par tous

     et toutes tendant la bouche

     au sein tous tant que vous êtes

 

 

8 avril 2019

     Violence ou non-violence, c’est une question de coordonnées de l’espace et du temps, de situation historique et géographique.

     Pour prendre un cas qui est encore présent dans la mémoire de celles et ceux qui l’ont vécu, il y a eu en France l’occupation allemande, où certaines consciences françaises se sont rangées dans le camp du Maréchal Pétain et de la collaboration et d’autres dans celui du Général de Gaulle et de la résistance.

     Dans les deux camps, il y a eu usage d’une violence plus ou moins forte, par les miliciens du camp de la collaboration et par les FFI du camp de la résistance. Dans les deux camps il y a eu aussi usage d’une non-violence plus ou moins engagée chez la majorité des pétainistes comme chez la majorité des gaullistes.

     Il est facile après coup de juger les uns et les autres, mais comment les choses se sont-elles passées dans la tête des uns et des autres ? Comment, dans ce genre de situation, être lucide, oser penser, ne pas suivre sans réfléchir ? Quelle part de lâcheté peut-être, quelle part de courage ?

     Au Rwanda en 1994, qu’aurais-je fait, que n’aurais-je pas fait si j’avais été Hutu ?

     Pour prendre un cas actuel, que ferais-je si j’étais Palestinien/ne, si j’étais Israélien/ne ? En fonction de quoi ? De l’amour de soi et de la haine de l’autre ou de cette justice qu’exige l’Amour Éternel de toutes et de tous sans considération d’appartenance politique, culturelle, religieuse… ?

     Il s’agit de penser par soi-même, d’oser penser, de faire l’effort de penser, par la parole et par l’écriture, avec la raison et par le cœur, la réflexion et l’intuition, plutôt que de demander aux uns et aux autres « ce qu’il faut penser ».

 

     dans la fosse néolithique

     où ils avaient été jetés

     il attendaient le rêve antique

     de connaître avant les cités

     la vie des ancêtres mythiques

 

     en reconnaissant thanatos

     dans les squelettes massacrés

     qui a vu en l’un ou l’autre os

     l’immortelle empreinte sacrée

 

     si ses propres os ont frémi

     dans le sol d’une chair  mortelle

     c’est qu’il comprenait à demi

     en ressemblance virtuelle

     lorsqu’avec les yeux et les doigts

     il touchait aux lointains cousins

     ce qu’il se préparait lui-même

     en communauté de destin

     de ce qui hait de ce qui aime

 

     et nous partageons avec eux

     banalité photographique

     ce que de leurs mains de leurs yeux

     ils ont touché de plus tragique

     était-ce bien vraiment le mieux

     dans la fosse néolithique

7 avril 2019

     Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de la non-violence pas plus que celle de la violence. Il s’agit de les situer dans la dynamique de l’histoire.

     Il faut d’abord se débarrasser du mythe de l’homme parfait dans sa nature originelle rapidement mise à mal par le péché originel et restaurée par la grâce du sacrifice d’un Christ rédempteur. L’humain premier est l’héritier d’une longue lignée animale, « psychique » (I Corinthiens 15, 45) qui, individuellement et collectivement, est menée par les deux forces cosmiques de l’amour-philia et de la haine-neïkos, en termes psychologiques de l’eros et du thanatos.

     Pour pouvoir vivre et survivre dans cette situation, un être humain, une société humaine doivent nécessairement utiliser la violence, une agressivité qui leur permet de se défendre et où la défense est souvent inséparable de la contre-attaque.

    Cependant, dans cet état déjà, la sagesse humaine en vient à modérer la violence par le compromis. Les guerres ne disparaissent pas entre les peuples, ni les luttes violentes entre les groupes sociaux et entre les individus, mais les humains de bonne volonté s’efforcent de régler les conflits par la négociation. C’est ainsi par exemple que les tribunaux prennent le relais de la vengeance en s’appuyant sur des lois censées avoir été établies selon la justice.

     Si les efforts individuels et collectifs peuvent assez souvent maîtriser la violence, ils ne peuvent pourtant en assécher la source. Comme l’a observé Pascal, « on a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police*, de morale et de justice. Mais dans le fond, ce vilain fond de l’homme, FIGMENTUM MALUM** n’est que couvert, il n’est pas ôté » (Pensées, éd. Sellier 244).

* police : « ordre, règlements qu’on observe dans un État, dans une république, dans une ville » (p. 177, note 2).

** FIGMENTUM. « Expression empruntée à Genèse 8, 21 : « Figmentum enim humani cordis malum est ab adolescentia sua. » Ce verset (‘n latin de la Vulgate) est traduit par Pascal au fr. 309 : « la composition du cœur de l’homme est mauvaise dès son enfance. » (p. 177, note 3).

     Cependant la « charité » fait aussi partie des observations de Pascal sur l’humanité : « Il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes : la cupidité et la charité » (op. cit. 738, p. 554). Et, selon la dynamique de l’Evolution, la cupidité de la libido sentiendi (et sa parèdre la violence de la libido dominandi) sont appelées à évoluer, à se modérer grâce au levain de la charité.

     Il est profitable, encore une fois, de noter que ces principes dont parle Pascal agissent selon une dynamique, celle de l’Esprit qui « plane sur les eaux » et « renouvelle la face de la terre » à la mesure de l’indétermination du cosmos et de la liberté des consciences à la mesure de l’accueil qu’elles lui réservent. Ce renouvellement humain ne peut se réaliser qu’avec une lenteur désespérante en raison de cette liberté voulue par l’Amour Éternel en son essence même. L’Amour ne pourrait, sans se contredire, brider l’indétermination cosmique ni la liberté humaine.

 

     il passe sa vie à dormir

     mais il ne cesse de rêver

     le secret de ce devenir

     où l’on n’est jamais arrivé

 

     comme les autres il a fallu

     qu’il combatte ses environs

     pour affirmer son dévolu

     sur la surface de son rond

 

     mais c’est l’espace vertical

     de ses branches et de ses racines

     qui sont le lieu de son régal

     où l’air qu’aspire ses narines

     et la lumière que ses yeux

     comme la terre entre ses dents

     et l’eau dont sa bouche s’émeut

     font le beau chemin de ses ans

 

     en son rêve la vie se livre

     et se conquiert comme la nôtre

     et devine ce qui délivre

     le souffle où se découvre l’autre

 

 

6 avril 2019

     L’Être de l’être étant Amour des êtres, de tous les êtres dans un monde où la connaissance du tout et des parties est insécable (comme l’a observé Pascal et comme le mouvement de la transdisciplinarité cherche actuellement à le vivre) nous sommes invitées à nous intéresser à toutes choses dans les relations qu’elles entretiennent « par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes » (Pensées, éd. Sellier, 230, p. 168).

     Même si nous ne parlons jamais des questions politiques, elles ne peuvent demeurer étrangères à notre préoccupation.

     Le mouvement des Gilets Jaunes, le Brexit, les Élections européennes, la triste situation des Vénézuéliens, des Libyens, des Mozambicains…  ne peuvent nous laisser indifférentes, même si nous ne parvenons pas à les penser, ni même souvent à oser les penser.

     Ce que l’on appelle la mondialisation n’est pas seulement, ne doit pas être seulement une question politico-économique préoccupante, menaçante. Elle est, de droit, culturelle, scientifique, spirituelle.

     Le repli identitaire, le nationalisme… est évidemment exclus de l’Amour Éternel. Cependant l’Amour n’est pas niveleur ni uniformisateur. Il promeut la diversité des cultures et des personnes, la pluralité dans le dialogue généralisé. Il invite à l’œcuménisme des religions et des philosophies…

     Pour ce qui est du mouvement des Gilets Jaunes, on peut s’interroger sur sa pertinence, et aussi sur la nécessité de la violence qui s’y mêle…

 

     la foule dans les rues

     déroule des idées

     mêlant à l’incongru

     de ses identités

     des désirs raffinés

     et des regrets écrus

 

     c’est un coffre à bijoux

     cachés dans des écrins

     où chaque perle joue

     enfilée sur son crin

     avec un peu de boue

     sans doute tu le crains

 

     tu sais si peu de choses

     des lèvres anonymes

     qui pourraient si tu oses

     délivrer l’or intime

     avec ce qui compose

     les secrets de l’abîme

 

     mais tu peux aux visages

     donner ce qu’ils attendent

     derrière leurs images

     où leurs cœurs sous-entendent

     la profondeur des sages

     en ses dix mille amandes

 

 

 

 

 

5 avril 2019

     Si nous pensons comme Pascal, qui « tient impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (Pensées éd. Sellier 230, pp. 168s), nous sommes tenus de poursuivre nos recherches dans tous les domaines du savoir qui nous sont accessibles en restant par ailleurs convaincues que notre savoir restera limité.

     Cette prise de conscience de nos limites devrait favoriser ce que l’on appelle la tolérance des convictions des uns et des autres, en particulier en matière théologique et philosophique.

     Cependant Pascal nous étonne lorsqu’il accorde l’être au néant, élargissant indument le domaine du tout au mépris du principe d’identité : « ce que nous avons d’être nous dérobe la connaissance des premiers principes, qui naissent du néant » (op. cit. p. 166). N’est-il pas effarant d’ignorer ou de nier le principe d’identité (de non contradiction) et donc le principe de causalité qui en découle immédiatement. Pour rappel, ce dernier nous donne de comprendre que tout être a une cause et qu’il est nécessairement causé par un être plus être que lui, et donc également que le tout, la totalité des êtres, ceux que nous connaissons et ceux que nous ne connaissons pas, sont nécessairement causés par un Être Éternel Infini.

     Cette pensée de Pascal procède de l’idée qu’il se fait du néant. Il le conçoit en effet comme un infiniment petit, un être infime, alors qu’au vrai le néant est l’absence totale d’être. Nos dictionnaires prennent d’ailleurs acte de l’idée d’un néant au sens de non-valeur plutôt que non-être par exemple dans l’expression « c’est un homme de néant » cité dans Le Petit Robert. Et que dire de la définition courante du mot « créer » : « tirer du néant » alors que par ailleurs on entend répéter depuis Parménide, que « rien ne vient de rien », « ex nihilo nihil fit« .

     Pour qui ose penser, la notion de néant doit garder son idée de non-être sous peine d’errer dans sa recherche de la vérité ontologique, fondement de toute recherche du savoir.

     La physique actuelle fait une erreur analogue à celle de Pascal et de quelques autres lorsqu’elle parle de phénomènes quantiques acausaux parce que, dans son ignorance du psychisme de la matière, elle ne peut concevoir de cause que physique. C’est ainsi qu’elle semble confondre le vide quantique avec un néant d’être alors qu’il serait plutôt un plus-être capable de produire de la matière à partir de l’énergie pure.

     Il est en tout cas nécessaire de se faire une idée claire de l’être et du non-être pour admettre le principe de causalité comme le principe d’identité en ses implications, à commencer par la première, la certitude de l’existence d’un Être de l’être Éternel Infini cause de tous les êtres.

 

     que pense le cerisier

     dans l’exultante blancheur

     tendue en esprit fruitier

     si naïve en son bonheur

 

     remuement méditatif

     comme une respiration

     il attire l’attention

     de qui se veut créatif

 

     d’où lui vient ce surplus d’être

     qui inspire le regard

     ayant pour lui des égards

     non seulement pour paraître

     mais pour en participant

     à l’élan qui exubère

     vivre de son atmosphère

     de serviteur des vivants

 

     et sa beauté inutile

     qui se reconnaît mortelle

     en pensant à l’éternelle

     illumine l’œil fertile

 

4 avril 2019

     Il y a dans Les Fleurs du Mal de Baudelaire une sensualité qui a séduit bien des lectrices et des lecteurs, ouvertement ou secrètement, mais qui en a aussi choqué certaines certains, surtout à l’époque où le recueil est paru, époque que nous jugeons maintenant plutôt bégueule (étant passés, comme si souvent au cours de l’histoire de notre culture, d’un excès à l’autre, avec maintenant les progrès constants de l’érotisme).

     Baudelaire était séduit par la beauté sensuelle des femmes, mais il a aussi reconnu la Beauté comme en elle-même, inaccessible aux humains qui voudraient la posséder en celles et ceux en qui elle se manifeste.

     Il a sans doute pu apercevoir le Beau éternel tel que l’ont conçu Platon, Plotin… car la Beauté

« inspire au poëte un amour éternel et muet… » surtout parce qu’elle a

« De purs miroirs qui font toutes choses plus belles

Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles »

                                  « La Beauté »

Mais Baudelaire n’a pas vraiment connu l’être de la Beauté qu’il disait éternelle. Il n’en a vu que ce qu’il a pris pour ses manifestations cosmiques d’attraction et de répulsion, au point de s’interroger :

« Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme

… Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres

O Beauté ? ton regard, infernal et divin

Verse confusément le bienfait et le crime »

Et finalement,

« Que tu viennes du ciel ou de l’enfer qu’importe

O Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !

Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte

D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu »

                            »Hymne à la Beauté »

On peut dire que Baudelaire n’a pas franchi la porte du Royaume, où la Beauté se propose inséparable de la Vérité et du Bien comme les concevait Platon. La porte de la Beauté de l’Infini que Baudelaire a aimé sans jamais le connaître ne s’ouvre qu’à celles et ceux qui sont « de la Vérité » de l’Amour Éternel, qui n’est pas le dieu que le christianisme proposait à Baudelaire, entité cosmique fascinante et terrifiante, « divine et infernale », mais l’Être de l’être sans nom, servante serviteur aimant de tous les êtres.

 

     une jonquille résiste

     aux gelées incalculables

     mais sera-t-elle capable

     jamais de brouiller les pistes

 

     les jours aux jours qui s’ajoutent

     renouvellent les exploits

     avec tous les désarrois

     de l’interminable joute

 

     la fleur qui reparaîtra

     au bout de quatre saisons

     répétées sur l’horizon

     sera celle qui naîtra

     de cette terre racine

     qui se propose immortelle

     et toujours se renouvelle

     dans l’éternelle gésine

 

     sur la piste où va le monde

     la jonquille n’est pas triste

     d’avoir été où résiste

     la terre mère féconde

 

 

 

 

 

 

3 avril 2019

     Au seizième siècle, Montaigne a attaqué Aristote parce que celui-ci donnait au néant, au non-être, à « l’inanité », la capacité de produire de l’être :

« Et qu’est-il plus vain que de faire l’inanité même la cause de la production des choses ? La privation (l’inexistence) c’est une négative; de quelle humeur en a-t-il pu faire la cause et origine des choses qui sont » (Essais, II, 12, p. 269 folio, cf. François Mutun, De la sacralité à l’altérité ? une relecture des Écritures, p. 137, note 21).

Aristote a négligé le principe de causalité, et David Hume (1711-1776) l’a tout simplement nié en faisant de la causalité une simple habitude de pensée. Ce faisant, il a donné toute sa force à l’athéisme, et on peut se demander si ce n’était pas sa motivation. Comment en effet être athée si l’on reconnaît l’évidence du principe de causalité ? Selon ce principe, tous les êtres finis temporels ont nécessairement une cause infinie éternelle.

     Évidemment, cette cause infinie éternelle n’a pas grand-chose à voir avec les religions et leurs dieux, fussent-elles monothéistes, où l’idée des dieux, du dieu qui vient à l’esprit est une image des forces cosmiques et de l’être humain qui en participe.

     Par ailleurs, l’oubli, la non-prise en compte du principe de causalité logiquement liée au matérialisme physique, a provoqué l’essor vertigineux de la science occidentale tant fondamentale qu’appliquée, mais ce au détriment de la connaissance spirituelle du monde reléguée au cul de basse fosse du doute agnostique.

     La conséquence est tragique : en ignorant l’âme du monde, on a, par déséquilibre,  donné toute sa puissance à l’intelligence analytique physiquement efficace. On en voit le résultat : toujours plus soumise à la technique, la vie sur la planète Terre est invinciblement poussée vers la sortie. Avec un peu de pessimisme ou de simple lucidité, on prend conscience que les efforts écologiques, même en progrès parmi les jeunes qui craignent pour leur avenir, seront impuissants à arrêter le navire avant qu’il ne soit drossé aux rochers du naufrage.

 

     te suffit-il d’un seul nuage

     mobile pendant toute une  heure

     dans l’arrangement de son cœur

     pour qu’enfin tu voies son visage

 

     c’est qu’il mène sa propre vie

     dans son dialogue avec l’air

     respectant les lois de la terre

     dans le hasard et ses envies

 

     qui au vrai pourra expliquer

     dans le détail de son histoire

     ce qui entre matin et soir

     et les mille changements qu’est

     son aventure unique au monde

     où la beauté trouve une place

     discrète en changements de faces

     en leurs formes fines ou rondes

 

     respectant les lois générales

     pour qui cherche à le bien comprendre

     il ne se résout à se rendre

     qu’en reconnaissance cordiale

 

 

 

 

 

2 avril 2019

     Le cœur et la raison. Blaise Pascal (1623-1662) fut-il l’un des derniers penseurs occidentaux à allier le cœur et la raison en donnant le leadership au cœur ?

« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est ce cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point part, essaie de les combattre… la connaissance des premiers principes… est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours… Les principes se sentent, les propositions se concluent… et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle découvre pour vouloir les recevoir » (Pensées, éd. Sellier 142, pp. 105).

     Notons que le cœur de Pascal, c’est ce qu’il appelle aussi l’instinct et le sentiment, ce que maintenant nous appelons plus volontiers l’intuition, que certains de nos philosophes d’aujourd’hui ridiculisent, la traitant de calamiteuse peut-être parce qu’il n’en ont aucune expérience.

     Interrogée par Adèle van Reeth sur la beauté, Carole Talon-Hugon lui a expliqué qu’entre le 16ème et le 18ème siècles on est passé d’une approche métaphysique de la beauté à une approche anthropologique. Avant ce passage, chez Platon, Plotin et quelques autres, toute beauté était perçue comme une participation à la Beauté éternelle où elle était étroitement associée à la Vérité de l’intelligence et à la Bonté de l’éthique et son existence était donc vue comme indépendante de la connaissance que  les humains pouvaient en avoir (France Culture, « les chemins de la philosophie » du 1er avril).

     Par la suite, l’approche de la beauté s’est affranchie de la métaphysique et en est logiquement venue à se confondre avec le goût, nécessairement subjectif.

     Cette mutation s’explique par la perte du cœur par la raison, qui a fait qu’on a oublié le principe de causalité implicite dans la conception dite métaphysique de la beauté. Selon ce principe incontestable par la raison, toute beauté finie, temporelle nécessite d’être causée, en y participant, par une beauté infinie éternelle, tout comme l’intelligence finie temporelle renvoie nécessairement à une intelligence infinie éternelle, et la bonté finie temporelle à une bonté infinie éternelle.

     Comment une intelligence, même moyenne, peut-elle oublier, voire nier le principe de causalité déduit immédiatement du principe d’identité ? Ce qui est, est. Ce qui n’est pas, n’est pas et ne peut donc produire de l’être. Comment David Hume (1711-1776)  et tant d’autres ne l’ont-ils pas vu ? « Ils ont des yeux et ne voient pas ».

     Heureuses heureux celles et ceux pour qui le monde s’illumine de la beauté éternelle dans la moindre fleur, même ignorée au fond de la savane, dans le cristal même caché dans une géode… Elles Ils ne sont pas loin de la Joie participée de la Joie éternelle et vivent dans l’action de grâce.

     Malheureuses malheureux celles et ceux qui multiplient les analyses, les raisonnements et les discours sans penser aux principes, ignorant le cœur, enfermés dans cette « plaisante raison qu’un vent manie, et à tous sens » (Pensées 78, p. 69).

 

     bergeronnette que me vaut

     ta visite impromptue

     il n’est pas ici de ruisseau

     qui pourrait te dire tu

 

     sur les dalles ton pas rapide

     ta queue vive hochée

     donnent à ton silence timide

     un style recherché

 

     me faut-il découvrir un sens

     à ta présence imprévue

     une secrète intelligence

     avec ce qui est vu

     parmi les antiques cultures

     où les esprits circulent

     et selon leur propre écriture

     les ombres manipulent

 

     ta beauté ton intelligence

     en me comblant le cœur

     et la raison font sens

     donnant de ruminer des heures

 

 

 

 

 

 

1er avril 2019

     Dans son ouvrage Le Royaume, Emmanuel Carrère a déployé son talent d’écrivain pour revenir sur son itinéraire de croyant hésitant entre la ferveur de quelques années et le doute où il en est lorsqu’il écrit son chef-d’œuvre.

     C’est une très belle histoire, où il imagine ce qu’ont pu être et vivre Paul, Luc, Jean et, bien sûr, Jésus. Les derniers mots, détachés pour en signaler l’importance, sont d’un laconisme agnostique percutant : « Je ne sais pas. »

     Mais on peut dire qu’il a étudié les évangiles, les actes des apôtres, les épîtres et  l’invraisemblable apocalypse sans y rechercher l’Évangile. Il s’est intéressé aux personnes alors que l’Évangile est impersonnel. Mais n’est-ce pas ce que l’on entend encore souvent dans les églises : « le christianisme, c’est quelqu’un. »

     Qu’importe même que l’on croie que le Prophète de Nazareth n’a pas existé, comme veulent le croire et le faire croire certains athées dont il n’est pas nécessaire d’étudier les motivations. Ce qui a existé, ce qui existe, ce qui existera, ce sont « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). Ces paroles indestructibles, c’est d’abord « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8), clé de toutes les autres : « Aimez vos ennemis… soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 44, 48). « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés; pardonnez et vous serez pardonnés; donnez et on vous donnera : on versera dans le pan de votre vêtement une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, car on utilisera pour vous la même mesure que celle dont vous vous serez servi. » (Luc 6, 37s).

     Et puis, et le principe de causalité ne dit pas le contraire comme Montaigne a essayé de le faire comprendre aux émules des stoïciens (Essais II, 12, p. 351 folio), « aux hommes c’est impossible, mais à Dieu c’est possible » (Luc 18, 27) et « votre Père donnera le Saint Esprit si vous le lui demandez » (Luc 11, 13).

     Après avoir lu et relu Le Royaume, on se dit que finalement, si Emmanuel Carrère s’est tellement intéressé aux personnes du Nouveau Testament, c’est peut-être qu’il avait besoin de les confronter à sa propre personne. Cependant, pour entrer dans Évangile, il faut se soucier, non de soi-même (et de son épanouissement personnel) mais des autres. C’est le cœur de la découverte que « Dieu est Amour », Altérité, Impersonnalité et donc Anonymat (cf. Isaïe 45, 15), désintéressement du désintéressement où « la main gauche ignore ce que fait la main droite » (Matthieu 6, 3) selon ce que l’Évangile appelle à vivre en participation à sa Vie éternelle.

 

     dans  le frémissement de sa blancheur

     où le souffle au soleil s’enchante

     le cerisier dit que le hante

     ce que chantent les anges en chœurs

 

     car son excès de beauté inutile

     en bonus de ses fruits probables

     donne à penser le concevable

     de ce que certains le disent en exil

 

     mais ce n’est pas l’exil ni la migrance

     de l’éternel vers notre terre

     où il se serait réfugié solitaire

     dans le pluriel de la surabondance

     où le multiple se fait anonyme

     en rayonnant du sien à l’autre

     dans la communauté du nôtre

     où toute la personne se sublime

 

     dans le partage du frémissement

     de la blancheur qui les pénètre

     se joue le destin de ces êtres

     qui reconnaissent enfin leur amant

 

 

 

 

 

 

31 mars 2019

    La croyance aux anges est un fait dans les Écritures, mais on peut soupçonner leurs auteurs d’avoir manipulé certains faits, d’en avoir même inventés d’autres. L’auteur de l’évangile de Luc, qui est aussi celui des Actes des Apôtres, éveille particulièrement les soupçons avec son étoffement du récit des tentations du Fils de l’homme au désert. On peut être méfiant lorsqu’il parle des anges, dont les premiers lecteurs et lectrices étaient tout prêts à admettre l’existence et l’action.

     Le récit de la libération de Pierre emprisonné par Hérode nous décrit un ange agissant physiquement, faisant tomber les chaînes et ouvrant les portes. Un ange était d’ailleurs censé avoir déjà libéré des prisonniers (Actes 12, 7-10. 5, 19).

    L’interprétation que donne Briem Christian de ces textes montre le flou de la croyance. Lorsqu’ils apprennent que Pierre se trouve à la porte de leur demeure, les disciples croient que c’est son ange, et il nous explique qu’il s’agit de « la partie invisible ou représentative de la personne, son esprit ou même son ange… représentant d’une personnalité particulière. » Et dans la foulée Brien Christian nous dit que si les petits enfants voient sans cesse la face du Père, c’est qu’il s’agit « d’enfants morts prématurément. » (BIBLIQUEST, commentaire sur Actes 12).

     On peut aussi d’ailleurs se demander ce que vaut la croyance en un Saint Esprit qui aurait guidé physiquement les disciples, Paul en particulier, et surtout qui aurait tué Ananias et Saphira pour lui avoir menti, comme un ange aurait tué Hérode parce qu’il se serait montré trop orgueilleux (Actes 5, 3ss. 12, 23).

     Alors ? Si notre attention a été attirée par la croyance aux anges dans la Bible, nous  pouvons faire l’hypothèse de leur rôle dans notre propre existence. S’ils existent, les anges ne peuvent être que des êtres qui vivent l’Éternel Amour, et leur action dans notre vie ne peut être que celle de servantes-serviteurs des autres. Si nous avons l’impression et puis la conviction de la survenue répétée d’heureux hasards  dans notre vie, nous pouvons en attribuer la cause à ces êtres bienveillants et les en remercier, comme nous remercions toute personne qui nous a rendu service.

 

     cette assemblée de renoncules

     toutes de jaune revêtues

     connaissent-elles je et tu

     en servantes sans particule

    

     que sont pour elles leurs voisines

     celles de leur clan et les autres

     avec qui il faut dire nôtre

     et qui sont un peu des cousines

 

     est-ce leurs doubles est-ce leurs âmes

     qui se transmettent des messages

     des anges un peu dont les visages

     jamais dans l’ombre ne réclament

 

     à force de les contempler

     avec une pleine attention

     on en vient à la relation

     qu’elles nouent dans l’or assemblé

 

 

30 mars 2019

     On a voulu mener une enquête sur les chiffres qu’attribuent les Français à chacune des valeurs de la République partout écrites au fronton des mairies et des hôtels de ville : Liberté. Égalité. Fraternité.

    Selon les catégories d’âge, de genre/sexe, de milieu géographique, social et professionnel, on nous a donné des chiffres. Le chiffrage fait partie de l’épistémè que la culture occidentale matérialiste physique triomphante nous impose. Il s’agit de tout quantifier, en fait, de tout réifier, physicaliser. Qu’à l’hôpital on nous prenne la température, le pouls, la pression sanguine, on le conçoit : cela intéresse notre corps comme machine. Mais on nous demande d’évaluer notre douleur de 1 à 10. Le qualitatif est forcé dans le lit du quantitatif. Le psychique est quasiment nié au profit du physique. (C’est cette même médecine qui regarde de haut l’homéopathie et qui vient de réussir à faire arrêter son remboursement).

     Alors Liberté, Égalité, Fraternité ? Sous chacun de ces mots, il serait bon d’apprécier ce que chaque conscience ressent, conçoit et comprend en idées, sentiments, actions et concepts.

     Nous devrions d’abord être invitées à dire ce que sont pour nous les trois grandes valeurs de la République sans nous arrêter à des définitions qui risquent de figer notre opinion et aussi de nous opposer plus ou moins à celles des autres.

     Surtout, contre l’épistémè de la séparation et de la compartimentation, nous devrions penser la Liberté, l’Égalité et la Fraternité en ce qu’elles dépendent chacune des deux autres, considérant avec Pascal que « toutes choses sont causées et causantes, aidées et aidantes » (Pensées éd. Sellier 230, p. 168).

     La transdisciplinarité des valeurs prend ici tout son sens, on s’en doute, dans l’Amour Éternel, Être de tous les êtres en altérité positive. Ainsi la Liberté de l’Amour (celle que promet l’Évangile aux consciences qui, en Vérité, Aiment (Jean 8, 32), c’est de pouvoir agir selon leur être le plus intime, le plus vrai, celui qui est Aimé et qui Aime en participant à l’Amour dont il est Aimé). L’Égalité et la Fraternité n’ont dès lors de sens plénier que dans cet Amour libérateur.

 

     que se racontaient ces nuages

     dans le troupeau en marche lente

     qui remontait la douce pente

     de l’aube au mitan de son âge

 

     c’était le moment où les teintes

     presque visiblement se changent

     comme pour saluer les anges

     d’une clarté bientôt éteinte

 

     ce qui surtout se racontait

     c’était l’échange que l’un aux autres

     de proche en proche faisait nôtre

     que nous connaissions ce qu’était

     leur intimité où chacun

     n’avait de sens sans qu’aucun

     perdît sa personnalité

     mais plutôt dans l’éternité

     niât sa place impermanente

     à l’intelligence en attente

 

     ils ne sont plus qu’un souvenir

     mais l’idée en mille exemplaires

     uniques de l’image mère

     ne cesse de se reproduire

 

 

29 mars 2019

     « Leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux » (Matthieu 18, 10). Mais qu’est-ce qu’un ange ? qu’est-ce que la face de l’Éternel ? qu’est-ce que les cieux ? qu’est-ce que voir ?

     On peut avoir le sentiment de ce que ces choses veulent dire et s’en contenter. Mais y réfléchir peut permettre de mieux les vivre si l’on pense que les vivre c’est mieux participer à l’Amour Éternel.

     Si les anges des petits enfants voient la face du Père, cela signifie-t-il que certains anges ne la voient pas ? L’ange ferait-il partie de l’âme ? L’âme de l’enfant aurait-elle un ange qui en dépendrait ?

     « Heureux les cœurs purs, car ils verront / voient (ophontaï) Dieu » (Matthieu 5, 8). L’enfant aurait-il le cœur pur ? Perdrait-il cette pureté en grandissant ? Certains ont voulu croire que la pureté de l’enfant était de nature sexuelle parce que sa sexualité ne serait pas encore éveillée (ce que Freud et ses disciples contestent d’ailleurs).

     Qu’a voulu donner à penser le Fils de l’homme lorsque, lavant les pieds de ses disciples, il leur a dit que ce n’était pas un geste de purification parce qu’ils étaient déjà purs (Jean 13, 10). La pureté selon l’Évangile ne peut être qu’une question d’Amour. Qui Aime vit, marche devant la face (Genèse 17, 1) de l’Éternel Amour, le « voit » dans la mesure où il participe à son Être. C’est cela voir l’Éternel parce qu’on a le cœur pur.

     Il y aurait chez les jeunes enfants cette capacité à Aimer, qui leur donne leur respectabilité, leur dignité : « Ne les méprisez pas » (Matthieu 18, 10). Et le Fils de l’homme le a donnés pour modèles : « En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez pas, si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Matthieu 18, 3). Et la qualité de cette ressemblance, c’est l’humilité : « Qui s’abaisse (tapeinôseï) comme ce petit enfant est le plus grand dans le Royaume des cieux » (Matthieu 18, 4).

     S’humilier, s’abaisser ? C’est l’attitude intérieure et extérieure de la servante, du serviteur, de la serveuse, du serveur, qui rend service aux autres parce qu’elle il les Aime (Jean 13). « Je suis parmi vous comme celui qui sert » (Luc 22, 27).

     Il ne suffit évidemment pas de se présenter poliment comme « votre serviteur », ni de présenter le pape comme « le serviteur des serviteurs de Dieu », « la place la plus basse entre tous les hommes » (Paul Claudel, Le Père humilié II, 1, p. 517), pour « voir » la face de l’Éternel. On croit entendre certains ricanements chez celles et ceux qui constatent quelle est la place du pape dans le cœur des croyantes et des croyants.

Ce ne sont pas les mots qui importent, mais les actes : « Il ne s’agit pas de répéter « Seigneur, Seigneur », mais de faire la volonté du Père », c’est-à-dire d’Aimer, de Servir (Matthieu 7, 21).

 

     le cerisier qui s’extasie

     dans la blancheur de l’innocence

     y manifeste la présence

     de la vie en sa frénésie

 

     ces quelques jours où se célèbre

     la fête des munificences

     en sa beauté lui donne sens

     et pose son chant sur les lèvres

 

     parmi les pauvres mots il semble

     qu’à ne pas choisir admirable

     les lèvres se sentent capables

     de répéter ce qui rassemble

     ce que l’on dit de la louange

     que dans le ciel de l’éternel

     font frissonner dans un bruit d’ailes

     sans espace muets les anges

 

     alors approche extasie-toi

     devant et dedans la blancheur

     qui rayonne aux dix mille fleurs

     inutiles que tu déploies

 

 

 

    

    

 

 

 

 

28 mars 2019

     On ne peut échapper à la présence des anges dans le Nouveau Testament. Ne jamais en parler revient à ignorer leur existence et leur rôle possible, voire à les nier, comme le faisaient les Sadducéens (Actes 23, 8).

     Il est intéressant de noter que ces mêmes Sadducéens niaient aussi la résurrection, et que dans une discussion avec eux, le Prophète de Nazareth leur a dit que les ressuscités étaient pareils aux anges (Luc 20, 36). Les anges seraient-ils des ressuscités ?

     Cette hypothèse rejoint la croyance aux ancêtres que l’on trouve dans certaines cultures et religions traditionnelles, en Afrique et en Chine en particulier.

     Si les anges sont de ceux qui ont été « jugés dignes de ressusciter  » (Luc 20, 35), ce sont des êtres du Royaume des cieux qui vivent l’Amour et donc le service des autres, en particulier le service des humains. Ainsi est-il écrit qu’après le départ du diable qui avait tenté le Fils de l’homme, « les anges le servaient », alors même qu’il avait refusé le genre de service que le diable lui avait suggéré de leur demander citant le psaume, « il a pour toi donné ordre à ses anges de te garder en toutes tes voies » et « eux sur leurs mains te porteront » (Psaume 91, 11s. Matthieu 4, 6). Façon de parler d’ailleurs puisque les anges sont des esprits et n’ont donc pas de mains, pas plus que d’ailes comme l’iconographie chrétienne leur en donne.

     S’il nous arrive de constater dans notre existence quotidienne que nous avons été protégés ou guidés, nous pouvons évidemment attribuer ces « interventions providentielles » au hasard, ce dieu des incroyants. Nous pouvons aussi remercier l’un ou l’autre de ces êtres invisibles « ressuscités », que nous les soupçonnions ou non d’être de nos ancêtres, ou de ce que les chrétiens appellent les saintes et les saints.

     Ces êtres ont-ils quelque chose à voir avec l’inspiration créatrice qui fait de nous des cocréatrices, des cocréateurs ? Sont-ils des messagers intermédiaires de l’Éternel Amour ? (« ange », « aggelos » signifie envoyé, messager).

 

     le livre s’ouvre discret

     à la page qu’on dirait

     avoir attendu un signe

     pour représenter la vigne

     d’où se tire le vin digne

     de rappeler le hasard

 

     ce n’est pas qui cherche trouve

     c’est découvre ce que couve

     caché aux dix mille pages

     le secret de ce visage

     où se renseigne le sage

     par un bienheureux hasard

 

     c’est ce qu’un cœur attentif

     trouve au geste inattentif

     sans savoir qui des neurones   

     est le guide et cicérone

     plutôt que rien ni personne

     dans le merveilleux hasard

 

     plus merveilleux que ton eau

     tire donc ce vin nouveau

     qui n’a pas besoin d’enseigne

     non celui qui dit-on saigne

     pour ceux qui cherchent le règne

     dans la vigne du hasard

27 mars 2019

     Enfant de chair, enfant mashal. Identité et similitude dans les paroles du Prophète de Nazareth.

     « Laissez les petits enfants m’approcher, ne les empêchez pas, le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. Et il posa la main sur eux…  » (Matthieu 19, 14s).

     « Appelant un petit enfant, il dit : Assurément je vous le dis, si vous ne vous convertissez pas et ne devenez semblables à de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux… Gardez-vous de mépriser l’un de ces petits, car je vous le dis, leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est aux cieux » (Matthieu 18, 2… 10).

     On voit que ces paroles soulèvent au moins deux questions : celle de la similitude de la conscience enfantine et de la conscience capable d’entrer dans le Royaume et celle du rôle, voire de l’existence des anges.

     La similitude risque d’encourager une attitude infantile. Mais si le Fils de l’homme a pu appeler l’Éternel, Papa : « Abba o pater » (Marc 14, 36), que penser ? Nous sommes livrés à notre imagination, en particulier sur la découverte de l’Eternel par le Fils de l’homme au cours de son enfance, celle de l’Enfant Jésus que Thérèse de Lisieux a placé au centre de sa vie spirituelle.

     Et à quel âge un enfant peut-il être un mashal de l’attitude à adopter devant l’Éternel ? Les enfants, même très jeunes, deviennent souvent de petites pestes possessives et agressives. Comment étaient les enfants qui s’approchaient du Fils de l’homme ? Ou ceux qui jouaient de la flûte sur la place du marché pour inviter leurs camarades à danser ? (Luc 7, 32)

     Si nous nous sentons interpellées par le mashal des petits enfants, nous ne pouvons avancer qu’avec prudence, demandant le discernement à l’Esprit qui n’est pas refusé à celles et ceux qui le demandent (Luc 11, 13).

 

     c’étaient trois ou quatre hirondelles

     qui étaient venues reconnaître

     le printemps occupé à naître

     après tant et tant de coups d’ailes

 

     pourquoi avaient-elles quitté

     le beau jardin de l’innocence

     où s’était passée leur enfance

     dans la médina abritées

 

     sûrement la petite tête

     garde le souvenir étrange

     d’avoir eu pour guide quelque ange

     qui lui a soufflé d’être prête

     à prendre le chemin des airs

     menant par-dessus les montagnes

     et la vaste étendue marine

     à travers l’espace qu’anime

     le souffle vers notre campagne

 

     alors les trois ou quatre ensemble

     en un vol de reconnaissance

     ont eu l’espoir qu’une naissance

     ici maintenant nous rassemble

 

 

 

25 mars 2019

     La violence fait partie intégrante du « monde » (I Jean 2, 16), où la vie est possessive et dominatrice, menée par les forces cosmiques premières de la philia et du neïkos.

     Les sociétés humaines sont enracinées dans cette concupiscence, même si, comme l’a constaté Pascal, elles parviennent plus ou moins à se libérer de leurs racines cosmiques : « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence… on a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police (d’ordre social), de morale et de justice » (Pensées éd. Sellier, 244s).

     On peut comprendre que l’Esprit qui « renouvelle la face de la terre » (Psaume 104, 30) inspire les consciences qui l’accueillent à se libérer de ces forces, mais ces consciences sont peu nombreuses et aucune ne se libère jamais totalement.

     La violence demeure donc parfois nécessaire pour établir ou rétablir la justice, même si la sagesse qui se sert « comme elle peut » de l’injuste concupiscence s’efforce de remplacer ou mitiger la violence par la discussion et le concertation.

     Refuser la concertation, c’est implicitement croire à « la guerre de tous contre tous » (Thomas Hobbes), où chacun ne s’associe aux autres que dans la mesure où il y trouve son propre intérêt et refuse donc logiquement d’être représenté, même par l’une ou l’autre de ceux et celles avec lesquels il se révolte dans la violence.

 

     les barbelés enferment la forêt

     mais les corbeaux s’en moquent

     et de leurs vols disloquent

     les espaces qu’ont voulu séparer

     les conquérants de la terre

     qui n’en voient pas le mystère

 

     la campagne est partout subdivisée

     pourtant les alouettes

     là-haut chantent la fête

     mais incapables de les aviser

     les conquérants de la terre

     en manquent le mystère

 

     et les taupes aussi en profondeur

     y creusent des tunnels

     qui passent sous les belles

     utopies de la raison privée du cœur

     qui conquiert notre terre

     et en nie le mystère

 

     les barbelés des gros propriétaires

     de bois de champs et d’autoroutes

     enfermant l’autre ne se doutent

     pas qu’un jour de colère la terre

     fera sa reconquête en son mystère

    

 

25 mars 2019

     « Théou gar esmen sunergoï. »(Corinthiens 3; 9). Voilà une phrase qui a fait couler quelques litres d’encre. « Dei sumus adiutores. Nous sommes des collaborateurs de Dieu, nous sommes ouvriers avec Dieu ». Le mot « sunergoï » a été analysé dans tous ses emplois dans la Bible et même chez les classiques grecs sur des pages et des pages pour tenter de faire dire que cette collaboration est entre Paul et Apollos, non entre eux et Dieu, mais simplement sous son regard. Pourquoi ?

     À première lecture, le sens semble évident : il s’agit de la coaction de Dieu et de l’homme dans la vie spirituelle, dans l’apostolat en particulier. En raison d’une querelle entre les membres de la communauté de Corinthe, dont certains se réclamaient de Paul et d’autres d’Apollos ou de Képhas, Paul a mis les choses au point: « J’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est dieu qui a fait grandir… en effet nous sommes des collaborateurs de Dieu. »

     Pourquoi certains croyants trouvent-ils gênante cette collaboration des hommes avec Dieu. Pourquoi cette gêne ? C’est qu’ils conservent l’idée du dieu tout-puissant du credo chrétien, qui n’est qu’une image sacrée cosmique.  Le « dieu » du Prophète de Nazareth n’est pas un dieu du sacré cosmique. Il est Amour (I Jean 4, 8). Il n’est pas « lent à la colère et plein d’amour » (Psaume 103, 8), c’est-à-dire répulsif et attractif comme la philia et le neïkos, il est Agapè, point barre !

     L’Agapè fait du cosmos son co-créateur dans l’évolution cosmique et dans l’évolution spirituelle. Le comment de cette coaction est aporétique, mais d’une aporie telle qu’elle apparaît bien dans la maxime, « agir comme tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu. »

     Le Prophète de Nazareth a vécu cette coaction au mieux : « Mon père ne cesse d’agir et moi aussi j’agis » (Jean 5, 17). Cependant la théologie chrétienne s’en tire en faisant de Jésus un dieu, alors que par ailleurs sa petite phrase désacralise le sabbat, le temps sacré et, par effet domino, avec la désacralisation de l’espace en mettant fin aux lieux sacrés (Jean 4, 21-24) et,  par effet domino, toute le création et toutes les religions, y compris Yeshoua lui-même, qui n’est pas le dieu incarné au sens où l’entend le credo chrétien, mais le spirituel qui accueille l’Éternel Amour avec une telle intimité qu’il peut dire avec lui, « Je suis » (Jean 8, 59. Exode 3, 14) et « toi en moi et moi en toi » (Jean 17, 21).

     Ambroise Paré (1509-1590), le médecin des rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III et que l’on félicitait pour son art répondait, « je le pansai, Dieu le guérit ». Il avait conscience d’agir en coaction avec l’Éternel. Mais ce ne sont pas seulement les médecins qui agissent ainsi. Ces sont aussi, à des degrés divers, les artistes, les ingénieurs, les scientifiques, les philosophes, tous les gens qui « œuvrent », les ouvrières et les ouvriers. Et, bien sûr, toutes celles et ceux qui font œuvre spirituelle.

(Évidemment, cela ne peut faire l’affaire des maîtres des sacrements, du saint sacrifice et du sacré à qui la petite phrase de Paul reste dans la gorge lorsqu’ils y réfléchissent).

 

     ces doigts qui dansent

     sur le clavier

     sont tout entiers

     l’esprit qui pense

 

     que la main droite

     et la main gauche

     soient une ébauche

     des voies étroites

     où l’inaudible

     de la beauté

     dans sa clarté

     prend pour sa cible

     l’air et l’oreille

     qui s’émerveillent

     dans le mystère

     où vit la terre

 

     danse l’entier

     de l’insensible

     et du sensible

     sur le clavier

    

 

 

 

    

24 mars 2019

     Qu’a voulu dire Edgar Morin lorsqu’il a écrit, « on ne peut créer qu’en état second »?

     Il n’existe de création, d’apparition d’un plus-être dans le cosmos (et en nous) que par co-création. Tout agir suppose une action psychique sur le physique et donc un psychisme de la matière, comme a pu l’affirmer un Teilhard de Chardin (« toute particule est douée d’un psychisme élémentaire »), et le principe de causalité implique aussi que l’action psychique soit une coaction avec la Causalité Infinie.

     Si Bergson a parlé de « créativité immanente », c’est que la co-création n’est pas une prétendue intervention transcendante de la Causalité Infinie, mais une action par la présence intime panenthéiste de cette Cause qu’est l’Être de l’être à tous les êtres.

     Cette présence active, symbolisée par le vol de l’Esprit sur le monde (Genèse 1, 2), et qui « renouvelle la face de la terre » (Psaume 104) permet de rendre raison de l’Évolution, comme création permanente au niveau cosmique, mais aussi au niveau humain psychologique, sociologique, scientifique, éthique, esthétique… dans la mesure où l’apparition du nouveau est de l’être positif.

     Si un poème, une peinture, un design… sont authentiques, conformes à la Vérité de l’Être, ils impliquent un « état second », que l’on appelle traditionnellement l’inspiration.

     En spiritualité, l’inspiration est « l’état second » que peut induire la « prière », « l’attention pleine », comme donne à le penser Simone Weil : « pour qu’une œuvre d’art puisse être admirée toujours… il faut une inspiration qui descende de l’autre côté du ciel ». « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière… l’attention sans mélange est prière… l’attention extrême est ce qui constitue dans l’homme la faculté créatrice » (La pesanteur et la grâce, pp. 137, 134).

     Ces choses ont du mal à trouver leurs mots. Mais on peut penser que « l’état second » est nécessaire à notre activité cocréatrice, que notre inspiration soit simplement d’ordre psychique et ressortisse au « monde » de la possession et de la domination, soit d’ordre pneumatique si elle manifeste l’Amour en ses implications esthétiques où toute beauté participe de la Beauté éternelle.

 

     poète dans l’intime

     reconnais-tu la brise

     et quelquefois la bise

     qui te porte au sublime

 

     ce peut être un visage

     qui frémit dans ta chair

      et ce peut être un ver

     que te crie d’être sage

 

     le poète du monde

     qui te prête sa voix

     te demande une foi

     sensible aux dix mille ondes

     vibrant au non-espace

     de l’intime mystère

     où l’autre se confère

     la primauté de place

 

     il faut que tu arroses

     mais l’éternel est là

     qui prête son éclat

     et nous fait voir la rose

 

 

 

    

    

 

 

23 mars 2019

     Toute manifestation d’un plus-être dans le cosmos, en nous-mêmes, est nécessairement, en vertu du principe de causalité, une participation à l’Être de l’être.

(Le mal, cosmique, psychologique, éthique, spirituel… n’est pas un plus-être, mais un moins-être, une entropie alors que le plus-être est une néguentropie et qu’on ne peut attribuer le moins-être entropique à l’Être de l’être)

     Montaigne, en son propre langage, l’avait vu (cf. François Mutun, De la sacralité à l’altérité ? une relecture des Écritures, p. 137, note 21).

     L’apparition du plus-être est là sous nos yeux, avec une force plus ou moins vive. Le spectacle du printemps, des bourgeons, des feuilles, des fleurs, en leurs promesses de fruits en est une manifestation forte, une épiphanie. Et que dire de ce qui naît, minuscule, au ventre de la femme, et qui grandit, grandit jusqu’à l’apparition d’un nouveau visage, unique…?

     Il y a là matière à murmurer, en boucle, « tu es admirable… tu es admirable… tu es admirable… », même si nous savons que ce « tu » est un impensable, au-delà du personnel et de l’impersonnel, présent à l’intime infime de tout être, « sans séparation et sans contusion », panenthéiste.

 

     sur la plus haute branche

     un diamant s’attarde

     semble monter la garde

     sur cette zone franche

     où mille en l’horizon

     se pressent au gazon

 

     s’il est le plus fragile

     éphémère au soleil

     peut-on dire qu’il veille

     sur les frères dociles

     couchés sur l’horizon

     tondu de leur gazon

 

     le soleil va bientôt

     les résoudre dans l’air

     et voiler le mystère

     de ce qui ouvre et clôt

     cette ronde aquatique

     qui assure l’utile

     et berce l’inutile

     en parcours symphonique

 

     la branche des hauteurs

     où le diamant s’efface

     garde comme une trace

     où s’épanche son pleur

     sur les mille horizons

     étalés au gazon

 

    

    

 

 

 

 

22 mars 2019

     La beauté, dans la nature et dans les arts, a fait l’objet de multiples analyses, diverses et variées, irréconciliables. Témoin l’article « Beauté » dans le Vocabulaire européen des philosophies, qui s’étend sur onze pages (pp. 160-170). C’est que la beauté n’est pas compréhensible, qu’elle échappe à l’intelligence, si ce n’est dans ses manifestations, bien qu’elle soit connaissable par l’intuition, un peu comme le temps ou la vie :

« Kant (1724-1804) a découvert et averti que le monde nouménal était inaccessible à l’intelligence rationnelle adaptée à la seule compréhension du monde phénoménal. Bergson (1859-1041) a ensuite précisé la distinction entre l’intelligence, adaptée à la compréhension du monde physique, et l’intuition, apte à la connaissance du monde métaphysique. Saint Augustin (354-430) avait découvert, il y a déjà quelques siècles que le temps est une réalité inaccessible à la compréhension bien que nous en ayons l’intuition. Plus récemment, Claude Bernard (1813-1878) a compris que la vie est, elle aussi, en elle-même, inaccessible à notre intelligence, et que nous ne comprenons que ses manifestations. Mais on peut ajouter à la liste des incompréhensibles : la beauté, par exemple sous sa forme poétique qui donne matière à de multiples théories, dont la multiplicité même est le signe de l’incapacité de l’intelligence à la saisir en elle-même. C’est qu’il s’agit de domaines réservés à la connaissance intuitive, par empathie et connaturalité. » (François Mutun, De la sacralité à l’altérité » ? une relecture des Écritures, Edilivre, pp. 23s).

     Simone Weil s’est aussi penchée sur le concept  du Beau. Elle a tenté de l’analyser, mais elle a reconnu que la Beauté était objet d’intuition, et qu’elle pouvait d’ailleurs être un chemin spirituel : « En tout ce qui suscite en nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. » (La pesanteur et la grâce, p. 171)  On peut regretter cependant qu’elle n’ait pas vu dans cette idée d’incarnation une implication du principe de causalité qui oblige à penser que toute beauté est nécessairement une participation à une Beauté éternelle (sauf à croire que la beauté pourrait naître du néant).

 

     contemple la rose

     vois où va ton cœur

     l’ultime demeure

     au-delà des choses

 

     où va ton regard

     est-ce vers l’infime

     est-ce vers l’abîme

     plus tôt ou plus tard

 

     si c’est l’horizon

     de l’intelligence

     et du premier sens

     la pauvre raison

     ne t’amènera

     que dans une impasse

     ou dans une casse

     et tout finira

 

     au vrai c’est le cœur

     qui vient à la rose

     au-delà des choses

     comme une humble sœur

 

 

    

21 mars 2019

A thing of beauty is a joy for ever :

Its loveliness increases ; it will never

Pass into nothingness…

An endless fountain of immortal drink

Pouring unto us from the heaven’s brink

      (John Keats, Endymion, I, 1ss, 23s)

Chose belle est joie à jamais

Sa grâce grandit ; ah, jamais

Elle ne sera anéantie…

Source éternelle d’un boire immortel

Qui coule pour nous de la hauteur du ciel

 

     La moindre beauté visible, audible… une pâquerette, un trille… participe de l’Éternelle Beauté, pain de vie quotidien, vin suressentiel.

« L’Éternel seul est invulnérable au temps » (tautologique). « Pour qu’une œuvre d’art puisse être admirée toujours… il faut une inspiration qui descende de l’autre côté du ciel. » (S. Weil, La pesanteur et la grâce, p. 197)

Simone Weil semble avoir ici l’intuition que la « création » de la beauté est une co-création. En art, il s’agit de la beauté, non du goût, qui ne cesse d’évoluer à coups de manifestes, d’écoles et de mouvements.

     La beauté que l’on rencontre dans la nature est parfois filtrée, voire occultée par le goût. Mais elle participe en elle-même de sa « source éternelle, endless fountain« .

     Qui Aime et entre au Royaume au point de tout lâcher reçoit « le centuple » (Matthieu 19, 29) dès ce monde. On peut se demander si une sensibilité toujours plus fine et plus forte à la beauté ne ferait partie de ce centuple. Le regard du Fils de l’homme, qui dans sa pauvreté radicale n’avait « pas d’endroit où reposer sa tête » (Luc 9, 58), était aussi celui qui s’extasiait devant une fleur sauvage, plus que devant une « création » de Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Jean-Paul Gaultier… (Luc 12, 27).

 

     l’ajonc qui surabonde

     dans l’air qui le balance

     doucement en tous sens

     devient l’écho d’un monde

 

     il s’ébouriffe d’ors

     et se fiche de l’homme

     qui compte tout en sommes

     et manque son trésor

 

     épris de liberté

     tu envahis les friches

     qu’abandonnent les riches

     dans leur rapacité

     avide des profits

     de la domination

     et de la possession

     d’espaces interdits

 

     ajonc ce que offres

     en ta surabondance

     est bien la récompense

     au centuple du pauvre

    

20 mars 2019

     Si amor est une étape et/ou une médiation entre eros et agapè, il devrait comme eros et agapè avoir affaire avec la beauté.

     Il semble assez évident qu’une femme, à des degrés divers, se préoccupe de sa beauté et se jauge et se juge par rapport aux autres femmes selon la beauté, parmi d’autres critères, même si ce n’est que rarement exclusivement.

     Une adolescente n’a pas forcément conscience, pleine conscience que sa jeune beauté est au service d’eros. Cela devrait faire partie de l’éducation des jeunes filles d’apprendre à savoir clairement ce qu’elles font en soignant et exposant la beauté de leur visage et de leur corps.

     Un corps mâle attire un corps femelle sans doute davantage par sa force que par sa beauté, mais il est assez évident qu’un homme soigne son apparence, où la recherche de la  beauté incitée par eros est en bonne place.

     Le succès de la pornographie, la multiplication des sites pornographiques sur le web témoigne de la puissance d’eros dans la culture occidentale actuelle, comme le fait aussi, dans une moindre mesure, une mode féminine toujours plus dénudée. Et la pruderie, ou ce qui est jugé tel dans l’habillement fondamentaliste avec des excès tels que celui de la burqa afghane, montre tout autant cette force dans des cultures qui cherchent à s’en défendre.

     Mais eros se tempère le plus souvent dans l’amour sexuel d’une dose plus ou moins forte  d’amor, d’une volonté de servir l’autre, de lui apporter le bonheur par toutes sortes d’attentions. Avec parfois un grain de folie comme ce semble avoir été le cas au temps des troubadours.

     On pourrait se poser des questions sur l’attitude spirituelle de ces chrétiennes qui se vivent comme les épouses du Christ, en particulier dans la vie religieuse. Est-ce une forme d’amor ? Mais la beauté y prend une place très discrète, voire nulle.

     Et la beauté sous le régime de l’agapè ? Il existe nécessairement une rupture autant qu’une continuité entre le rôle de la beauté entre eros et amor, et plus encore entre eros et agapè lorsqu’on admet qu’en raison du principe de causalité toute beauté participe de la Beauté éternelle. Pour le regard qui Aime, toute beauté, naturelle ou artistique, invite à la reconnaissance de l’Éternelle Dilection en sa présence immédiate, intime, plus qu’à l’appel d’eros  ou à la reconnaissance d’amor.

 

     un myosotis affleure

     au gazon en turgescence

     et pour le regard fait sens

     tenant sa première fleur

 

     les yeux bleus et les yeux sombres

     à se côtoyer se hantent

     et certains même s’enchantent

     et puis l’un en l’autre sombrent

 

     ainsi va depuis toujours

     l’aventure de la vie

     pour assurer sa survie

     et l’origine du monde

     dans l’éternelle du vide

     s’ouvre en son désir avide

     de s’accomplir toute ronde

 

     chaque fleur est une invite

     offerte dans sa béance

     à combler la turgescence

     où l’éternelle s’imite

 

    

19 mars 2019

     L’Amour, dont Yeshoua et son ami Yohanân nous ont fait comprendre qu’il était l’Éternel Être de l’être, est pure altérité, oubli de soi-même, souci et service de l’autre, de tous les êtres.

     Le principe de causalité nous donne de comprendre que nous ne pouvons y participer que dans la conjonction et coopération de notre effort et de la grâce, de notre action et de notre prière.

     Ainsi pouvons-nous comprendre que l’eros  se transmue en agapè, l’amour de possession en amour d’oblation selon un certain langage théologique, et que cette transmutation est le grand œuvre de la vie spirituelle.

    Il existe cependant une autre forme d’amour, un peu folle celle-là, et qui peut sans doute se vivre comme un chemin d’eros à agapè. C’est l’amor des troubadours, que l’on trouve chez Dante Alighieri (1265-1321) amoureux de Béatrice, mais aussi chez François d’Assise amoureux de Dame Pauvreté. Certains soufis ont connu cette approche de l’Eternel par le truchement d’un amour terrestre, d’un amor. On pense surtout au parcours spirituel d’Ibn ‘Arabi (1182-1226) après sa rencontre d’une iranienne à La Mecque.

     L’absence de l’amor dans la théologie chrétienne, encore qu’il existe un chant chrétien bien connu, Ubi caritas et amor, Deus ibi est qui pourrait s’y référer, a quasiment indigné Joseph Campbell dans son étude de la vie mythologique de l’humanité :

« Il est stupéfiant que nos théologiens continuent à écrire sur agapè et eros, et sur leur radicale opposition, comme si ces deux termes étaient les derniers mots du principe de l’ »amour » : le premier, la charité, divin et spirituel, étant « celui entre des hommes mutuellement dans une communauté », et le second, « le désir », naturel et charnel, étant « l’envie, le désir et le plaisir du sexe. » Aucun prédicateur ne semble avoir entendu parler d’amor comme troisième principe, sélectif, discriminant en contraste avec les deux autres. Car amor n’est ni de la main droite (l’esprit sublimant, l’intelligence et la communauté de l’homme) ni de la main gauche indiscriminée (la spontanéité de la nature, l’incitation mutuelle du phallus et de la vulve, mais le chemin direct, celui des yeux et leur message au cœur. » (Creative Mythology, p. 177)

     Nous pouvons ne pas être totalement d’accord avec cette description, mais elle donne à penser. Ne nous fait-elle pas comprendre le cheminement de mystiques tels que Thérèse d’Avila (1515-1582), Jean de la Croix (1542-1591) ou, plus récemment Ève Lavallière (1866-1929) et bien d’autres, en particulier toutes ces femmes amoureuses de Jésus au point de s’imaginer être son épouse, et de certains hommes servants amoureux de la Vierge Marie ? Chez ces mystiques vient un jour où, dans le doute, elles ils sont acculés à abandonner amor pour agapè.

     Amor est un chemin privilégié d’eros à agapè. Un rejet du dualisme général de la pensée occidentale peut sans doute nous permettre d’en reconnaître la valeur et de la vivre.

 

     à quelle noble dame

     a-t-il donné sa foi

     en attendant que toi

     tu occupes son âme

 

     il suffit d’un éclair

     entre deux paires d’yeux

     pour que s’ouvrent les cieux

     aux forces de la chair

 

     aux hasards des chemins

     des printemps des étés

     des douceurs des clartés

     toujours main dans  la main

     autant que des automnes

     et des hivers hideux

     viennent entre les deux

     se mêlent et s’ordonnent

 

     tu peux alors venir

     à ces monsieur et dame

     découvrir leur âme

     aux cieux de l’avenir

 

     car le feu de l’amour

     brûle tout le désir

     brûle tout le plaisir

     dans la joie sans retour

    

 

 

18 mars 2019

     À qui Aime, toutes les réalités cosmiques, et bien sûr tous les humains, parlent de l’Éternel Amour. L’amour humain eros des amoureuses et des amoureux a déjà ce pouvoir : tout leur fait penser au bienaimé, à la bienaimée. C’et ainsi que l’amour humain est un symbole de l’Amour Éternel comme il apparaît dans le Cantique des cantiques

     On a à juste titre opposé agapè à eros. Et il nous faut maintenir que l’Éternel Amour ne vit pas l’eros, contrairement à ce qu’affirme le catholicisme : « Le Dieu unique auquel Israël croit aime personnellement. De plus, son amour est un amour d’élection : parmi les peuples, il choisit Israël et il l’aime… Il aime, et son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et totalement agapè » (Benoît XVI, Dieu est Amour  § 9, p. 29).

     Ce qui se profile derrière cette affirmation d’un Dieu qui par eros se choisit un peuple, c’est la volonté de l’Église, qui se déclare nouveau peuple de Dieu, de dominer spirituellement l’humanité en déclarant son monopole, « hors de l’Église point de salut ».

     Ce qu’il y a de vrai dans l’affirmation de la valeur de l’eros, c’est que l’humanité peut accéder à l’agapè par son chemin en raison d’une continuité autant que d’une rupture de l’un à l’autre, d’un « accomplissement plêrôsaï« * de l’un à l’autre (cf. Matthieu 5, 17).

     Et donc, dans le christianisme authentique selon Benoît XVI, « en réalité, eros et agapè – amour ascendant et amour descendant – ne se laissent jamais séparer complètement l’un de l’autre. Même si initialement, l’eros est surtout sensuel, ascendant – fascination pour la grande promesse de bonheur – lorsqu’il s’approche ensuite de l’autre, il se posera toujours moins de questions sur lui-même (sur son « développement personnel »), il cherchera toujours plus le bonheur de l’autre, il se préoccupera toujours plus de l’autre, il se donnera et il désirera « être pour » l’autre. C’est ainsi que le moment de l’agapè s’insère en lui… » (op. cit., § 7, p. 26).

Qui découvre l’Éternel Amour finit par ne plus désirer vivre que pour tout être en servante serviteur  participant à la Vie de L’Éternel Amour.

* on parlerait de dépassement dans la philosophie de Hegel observant à la fois une progression quantitative et un saut qualitatif dans le processus de l’Aufhebung (cf. Philippe Büttgen, article Aufheben dans Vocabulaire européen des philosophies).

 

     était-ce un visage

     était-ce un regard

     qui sans crier gare

     avait pris la plage

 

     sa simple présence

     au sortir des eaux

     avait dit aux os

     toute sa puissance

 

     l’une et l’autre avaient

     senti la musique

     résonner unique

     en ce que savait

     devoir élever

     en regard sublime

     ce qui en l’intime

     à l’autre devait

 

     le regard qui tue

     le visage nu

     avec l’autre mue

     en je et en tu

 

17 mars 2019

     La cohérence du cosmos a été perçue par certaines traditions comme une organisation où tout est lié par un principe de similitude, en plus de la causalité qu’a notée Pascal affirmant que « toutes choses sont causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement » (Pensées, éd. Sellier 230, p. 168).

     Les « correspondances » que Baudelaire a écrites poétiquement ne sont pas seulement celles où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». « Le cosmos… jusque vers le XVIIème siècle se divisera en trois réalités homothétiques (correspondantes) : le macrocosme, ou l’univers, le mésocosme, ou le pouvoir intermédiaire de relation, et le microcosme, ou l’homme, chacun de ces mondes particuliers répondant trait pour trait aux deux autres (Encyclopédie des symboles, Pochothèque).

     Mais cette cohérence cosmique de la similitude a été négligée en Occident dès la Renaissance et surtout depuis le Siècle des Lumières, détrônée par la conception matérialiste physique qui fait triompher la philosophie du « ou bien… ou bien » aux dépens de la philosophie du « et… et », expression, non de la séparation, mais de la correspondance entre les êtres.

     Dans son introduction à Encyclopédie des symboles, Michel Cazenave souligne la multiplicité quasi hétéroclite des sens du symbole, et l’on pourrait en conclure à l’inanité de l’approche symbolique de la réalité, mais le choix du mot « symbole » à sens multiples pointe leur similitude dans leur diversité.

     Un sens symbolique prend son sens dans chaque culture à une certaine vision du monde, parfois à une certaine spiritualité. On comprend alors pourquoi le langage symbolique des prophètes, le mashal hébraïque, n’est reconnu que par des consciences qui y sont accordées culturellement et surtout spirituellement.

     Le Prophète de Nazareth a parlé en meshalim, par exemple du vent (souffle, pneuma), de la chair, du pain et du vin, de la vigne… et ce langage ne peut être reconnu que par celles et ceux qui ont « des oreilles pour l’entendre », qui « voient » en elles-mêmes en eux-mêmes ce que ces symboles donnent à penser, un peu comme Pascal reconnaissait que ce qu’il trouvait chez Montaigne, c’était en lui-même qu’il le trouvait (Pensées, 568).

     Qui reconnaît la vérité des symboles, des meshalim, de la similitude, peut manger la chair du Fils de l’homme, et de l’Éternel lui-même, en mangeant du pain et boire son sang en buvant du vin, c’est-à-dire manger et boire l’Éternel Je Suis, communier à l’Amour en Aimant tous les êtres de l’Amour dont l’Éternel les Aime.

 

     sa peau était un vin pour que s’en enivrât

     la peau qui se donnait en sa reconnaissance

     du regard où son âme hantait qu’elle livrât

     l’éclair de l’infini dans le ciel de ses sens

 

     ainsi dans le soupir du souffle reconnu

     dont pourtant on ne sait quelle en est l’origine

     et dont se réjouit en voyant sa venue

     le cœur qui ne sait pas à quoi il se destine

 

     et le vin de la peau qu’on boit jusqu’à la lie

     fanée ridée flétrie à la peau sans désir

     donne la vie qui vient à la vie qui s’y lie

 

     jusqu’à ce que ne soit plus rien qu’un souvenir

     l’ivresse du départ dans une vie de foi

     pour le souffle infini où s’accomplit la joie

 

 

 

16 mars 2019

     Pleine conscience ? Éveil ? Développement personnel ? Bien, mais cela n’a de soi rien à voir avec l’Amour. Ce sont des soucis de soi-même, l’Amour est souci des autres.

     La pleine conscience, peut-on arguer, n’est pas totale conscience, conscience de tout. On peut avoir conscience que l’on inspire et que l’on expire et en éprouver un sentiment de paix, une délivrance du stress, du mal-être… Mais si l’on respire dans l’Amour, on élargit sa conscience par l’imagination, sans limite, jusqu’aux étoiles et au-delà en inspirant, jusqu’aux particules et au-delà en expirant.

     Non pour posséder ou dominer l’univers par la pensée comme Pascal en disait, « par la pensée je le comprends » (Pensées, éd. Sellier 145), mais pour y communier avec l’Amour Éternel « présent à toutes choses, intimement » (Thomas d’Aquin).

     Il y a dans Les Bacchantes d’Euripide réécrites par Wole Soyinka cette tirade lyrique du Chef des esclaves:

« Au son des flûtes, des galaxies entières

Sont tombées dans la coupe de mes mains

Et j’ai bu les étoiles…

J’ai cédé à la puissance de vie, au dieu en moi

Au flot séminal qui parcourt la terre et mon âme

A l’alliance du sang et du vin, au lien

De l’éther et de la chair, de la terre, de mon souffle…

Je fonds comme cire les barrières obstinées de l’esprit…

Je suis Dionysos. »     (op. cit., pp 47s)

     Mais lorsque le Fils de l’homme a dit « Je Suis », il a exprimé sa participation à la vie, non simplement cosmique, dionysiaque, mais à la vie infinie dans la totale altérité de l’Amour « sans séparation  et sans confusion ».

     L’imagination vraie, imaginatio vera, nous permet de passer par sa médiation de l’idée à la sensation et de la sensation à l’idée. Nous pouvons en inspirant et expirant l’air qui nous entoure prendre conscience d’une communion à l’air océanique qui entoure notre planète vers l’extérieur et à sa présence à chacune des cellules de notre corps à l’intérieur.

     Gerard Manley Hopkins imaginait cet air que nous respirons comme la présence de Marie (« The Blessed Virgin Mary compared to the Air we Breathe. ») Nous pouvons l’imaginer comme « le souffle de l’Esprit dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va » (Jean 3, 8).

     Respirer en pleine conscience, ce pourrait être, en inspirant et expirant, communier à l’univers, nous éveiller à la présence de l’Amour Éternel à tout être, développer notre personne en un personnalisme de l’altérité comme celui d’Emmanuel Mounier ou de Martin Buber.

« Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » (Clément d’Alexandrie)

Tu as respiré  l’air qui t’entoure, tu as respiré l’Éternel Amour. 

 

     les vents sont forts la chair est brève

     c’est bien ce qu’a dit le poète

     parmi les chances de sa quête

     de l’arbre au courant de la sève

 

     l’esprit vit et la chair est nulle

     sur le chemin de l’éternel

     qui croît sur la terre charnelle

     où qui n’avance pas recule

 

     alors que tout ce qui respire

     parmi les herbes de nos champs

     parmi les oiseaux de nos chants

     en ce qui inspire et expire

     dans la bourrasque ou la bonace

     l’air qui bondit et qui explose

     l’air qui se tait et se repose

     soit partout son unique face

 

     car les yeux du poète voient

     comme ses oreilles entendent

     pour que le cœur en lui se tende

     et soit l’image de sa voix

 

 

 

 

 

15 mars 2019

     Le prophétisme déchiffre le manuscrit du monde en langage mashal. Dire que le monde est un manuscrit est déjà un mashal.

     Pour parler ainsi et pour entendre ainsi cette parole (pour écrire ainsi et pour lire ainsi cette écriture) il faut avoir des oreilles et entendre, des yeux et voir, un cœur et sentir.

    Le « miracle » du Prophète Yeshoua ouvrant les yeux de l’aveugle-né (Jean 9, 1-12) n’a pas besoin d’être littéralement physiquement vrai, mais il nous est profitable de le connaitre figurativement et psychiquement.

     Cette connaissance par des yeux, des oreilles, un cœur spirituels n’est possible que si l’on Aime, que si l’on participe à l’Amour comme auteur de la matière et de son sens voilé.

     La lecture littérale de la Bible, en particulier des « miracles » de la création en six jours, renvoie à la croyance en un dieu de puissance sacrée que le Fils de l’homme a rejeté en établissant la Vérité de l’Amour Éternel.

     Le reconnaître fait du croyant chrétien un hérétique, qui ne peut admettre la croix du sacrifice comme fondement de sa foi. Depuis longtemps, les prophètes d’Israël dénonçaient les sacrifices. On peut dire que le prophète Yeshoua a été sacrifié au profit d’une croyance en un dieu qui a besoin de sacrifices pour renoncer à punir et accorder ses bienfaits

     Une conscience qui se laisse pénétrer par l’Amour Éternel ne peut plus admettre le sacré, le sacrifice, le sacrement si ce n’est symboliquement, en mashal. Ainsi comprend-elle que le sacrement de réconciliation ou de pénitence ne peut remettre les péchés. C’est l’Amour seul dont nous vivons qui nous pardonne notre péché, péché qui est toujours un manque d’Amour.

     Comme l’aveugle-né chassé par les prêtres, une conscience dont les yeux spirituels se sont ouverts dans l’Amour est fatalement exclue de la religion, qu’elle soit excommuniée ou qu’elle fasse une croix (!) sur son credo.

 

     combien de temps faut-il

     pour enfin que s’éveille

     au creux de ton oreille

     le sens des mots subtils

 

     s’il faut t’interroger

     c’est bien de tes racines

     aux mille têtes fines

     qu’appelle ton berger

 

     il conduit chaque bête

     vers le bon pâturage

     et vers la source sage

     où chaque jour s’arrête

     pour manger et pour boire

     ce qui croît pour fleurir

     un matin et sourire

     en mots du beau savoir

 

     la racine qui pense

     élabore la sève

     afin qu’un jour s’élève

     l’oreille où bruit le sens

 

14 mars 2019

     Les prophètes parlent en langage mashal figuré lorsqu’ils parlent spirituellement et ils parlent en langage non-mashal littéral lorsqu’il parlent charnellement. La question est donc de savoir où et quand les prophètes parlent selon l’un ou l’autre langage, mashal ou non-mashal.

     Pascal l’a reconnu à sa façon: « tout ce qui ne va point à la charité est figure » (Pensées, éd. Sellier 301, p. 204). Cependant, incohérent, il a interprété les figures, les meshalim, sans toujours appliquer cette reconnaissance bien qu’il se soit souvent interrogé pour savoir s’il fallait lire tel ou tel passage de la Bible « en réalité ou en figure » (op. cit., 291).

(Pour rappel, l’édition Sellier présentée et annotée par Gérard Ferreyrolles décrit la figure comme « signe d’une réalité plus haute ; spécialement, image sensible d’une réalité spirituelle. La figure annonce et voile à la fois la vérité qui est son modèle et sa fin » (op.cit., p. 699))

     Pascal savait bien que l’interprétation est un art où l’on navigue entre des écueils : « Deux  erreurs : 1. prendre tout littéralement. 2. Prendre tout spirituellement. » (op.cit., 284). Mais Pascal a-t-il toujours su éviter ces erreurs ? On s’aperçoit qu’il était tenu en laisse par la théologie imposée par le dogme chrétien. Et ce au point de négliger le principe de contradiction, allant même jusqu’à le mettre en doute (op. cit., 208).

     Si cependant nous tenons au principe de contradiction d’une part et au seul guide de la charité, de l’Amour, d’autre part, nous pouvons, nous devons même nous permettre de lire les Écritures en toute liberté, sachant qu’être libre c’est se conformer à notre être en participation à l’Être de l’être reconnu comme Amour. Dès lors,  le « ama et quod vis fac » d’Augustin, « Aime et ce que tu veux, fais-le » s’étend à la pensée : « Aime et ce que tu veux, pense-le ».

     La question se résout alors à savoir si c’est bien l’Amour qui guide notre pensée. Il nous faut donc nous efforcer d’Aimer « de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit », sachant cependant que nous ne pouvons Aimer qu’en coopération avec l’Esprit d’Aimer, que nous ne pouvons nous « élever » de la nature à la surnature par nos seules forces. Rappelons-nous ce que Montaigne a dit en se moquant des Stoïciens (Essais                                          ii, 12, p. 351 folio classique) même s’il s’est trompé lui aussi en parlant de se « laisser hausser et soulever par les moyens purement célestes. » En effet le moyen d’Aimer n’est pas « purement céleste ». Il nous faut « agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu ».

     Cette aporie apparente pointe la nature de la présence mutuelle de l’Éternel et du temporel, de l’Infini et du fini selon un panenthéisme sans séparation et sans confusion.

     Penser librement les textes sacrés selon l’Amour permet de reconnaître le message voilé dans les meshalim, en particulier dans ceux du Prophète de Nazareth. Qui Aime a les oreilles qui les entendent.

 

     le bois qui pleure dans le toit

     répond au souffle de la plaine

     lorsqu’il s’en vient à perdre haleine

     dans le transport de son émoi

 

     est-ce un souvenir des forêts

     où il a pris toutes les fibres

     dont le souvenir ici vibre

     du désir de se libérer

 

     ce qui sous la toiture écoute

     les bruits du dedans du dehors

     et tente au fond de leur décor

     de percer au-delà du doute

     ce qui se voile d’éternel

     entend vibrer le chant du monde

     qui parmi les étoiles inonde

     la moindre mélodie mortelle

 

     ce qui s’émeut pleure gémit

     chante à l’invitation de l’air

     et de l’oreille sur la terre

     le message de l’infini  

 

 

 

 

 

13mars 2019

     Il y a dans le Notre Père, que les chrétiens ne cessent de répéter parce que c’est la prière que Jésus est censé leur avoir enseignée, une formule qui intrigue les herméneutes : « ton arton êmôn ton épiousion dos êmin sêmeron, le pain nôtre ce sursubstantiel donne-nous aujourd’hui » (Matthieu 6, 11). C’est le mot épiousion qui fait question. En latin il est parfois traduit pas supersubstantialem et parfois par cotidianum, le mot que l’on a retenu en français dans la traduction « quotidien », mais dont on voit mal la pertinence puisqu’il fait double emploi avec « aujourd’hui ».

     Qu’a dit Yeshoua en araméen, si la formule est bien de lui ? On peut au moins examiner ce mot ambigu, épiousion, pour tenter de lui trouver un sens qui s’accorde avec la Vérité de l’Amour. (Soit dit en passant la fin du Notre Père propose maintenant une formule adoptée au Concile Vatican II, « car c’est à toi qu’appartiennent la règne, la puissance et la gloire » (Matthieu 6, 13) formule qui relève du sacré, faisant du prophète de Nazareth le Tout-puissant redoutable distributeur du paradis et de l’enfer, mais dont on espère qu’en l’autre vie, sinon en la présente, on partagera le pouvoir (« si nous souffrons avec lui, avec lui nous règnerons » (II Timothée 2, 12).

Le pain sursubstantiel, ce devrait être pour nous le pain dont Yeshoua a parlé : lui-même, sa chair pour la vie du monde (Jean 6, 50), la sursubstance éternelle intimement présente à tous les êtres sans séparation et sans confusion. C’est le intimior intimo d’Augustin et le intime de Thomas d’Aquin du panenthéisme qui a pu faire dire à Yeshoua « toi en moi et moi en toi », et même, par participation, « Je suis ».

      C’est cette proximité de l’Esprit d’Amour toujours agissant en nous dans la mesure où nous l’accueillons qui nous fait répéter « ô toi notre force d’Aimer », afin que nous pensions et agissions toujours plus intensément selon l’altérité de service de tous les êtres.

 

     raciné si profond

     que j’en perds la mémoire

     qui m’empêche de voir

     l’être qui seul est bon

 

     ma peau contre sa peau

     mon doigt contre son bois

     est-ce lui que je vois

     dans l’acte et le repos

 

     ce n’est pas l’expérience

     de ce que dit la chair

     trop proche de la terre

     en plaisir et souffrance

     qui permet d’entrevoir

     caché derrière un voile

     cet océan d’étoiles

     qu’on ne peut concevoir

 

     et la profondeur même

     en langage trompeur

     referme sur le cœur

     la bonté de qui aime

 

12 mars 2019

    L’utilisation des meshalim par les prophètes, en particulier par le Prophète de Nazareth, pointe la vérité de la nature autant que la Vérité de l’Éternel-Amour.

     Il nous faut d’abord abandonner l’idée, contraire à l’Amour, que Yeshoua aurait parlé en paraboles, en langage symbolique, en mashal, afin de cacher son message à certaines, certains de celles et ceux qui l’écoutaient. S’il existe une incompréhension de ce langage, elle ne peut venir que de l’attitude psychologique et éthique de ses auditrices et auditeurs.

     D’où cette affirmation répétée, « qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende »  (Matthieu 13, 9, 17…), et aussi « ils ont des yeux et en voient pas, des oreilles et n’entendent pas, un cœur et ne sentent pas » (Isaïe 6, 10. Jérémie 5, 21. Matthieu 13, 13. Coran 7, 178).

     Lorsque Yeshoua dit « je suis le pain vivant descendu du ciel afin que vous viviez, que vous ne mourriez pas… le pain que je donnerai c’est ma chair pour la vie du monde » (Jean 6, 50s), il parle en mashal. Pourquoi ?

     Il nous faut d’abord reconnaître qu’il existe une relation symbolique, psychique et non physique, entre le pain et la chair, entre ce qui est mangé et ce qui mange. La lecture que fait  l’Église catholique de ces textes est une lecture physique. Ainsi lorsque ses théologiens parlent de transsubstantiation. En vérité, la substance psychique du pain comme de toute nourriture et de toute réalité matérielle est comme « substance éternelle » par panenthéisme sans séparation et sans confusion. (la réalité matérielle n’est pas dissoute dans l’Etarnel).

     La doctrine sacramentaire de l’Église, qui enseigne que la parole sacrée du prêtre, personnage sacré de par le sacrement de l’ordre, opère un changement dans le pain, cette doctrine est au service de son prétendu pouvoir spirituel qui exerce sa domination sur ses fidèles, d’un cléricalisme qui n’a pas totalement disparu malgré les coups de boutoir qui lui ont été infligés depuis la Révolution française il y a deux siècles et depuis la mise en place de la laïcité il y a un siècle. Encore une fois, les paroles de la consécration ne sont pas performatives mais déclaratives.

     Une réflexion sur l’utilisation du langage mashal peut nous amener à mieux connaître la relation intime du monde visible et de l’Éternel, à prendre en compte et à vivre la petite phrase de Thomas d’Aquin, « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime, Dieu est nécessairement présent en toutes choses, intimement. »  

 

     avant l’aube la rue

     propose une senteur

     si chaude et reconnue

     par l’âme en sa ferveur

 

     dans la nuit l’artisan

     a préparé le pain

     qu’il sait en le faisant

     répondre à notre faim

 

     l’odeur qui se répand

     fait dans l’air qu’on respire

     résonner le tympan

     de l’oreille qu’attire

     le plus beau chant du monde

     qui mène vers le pain

     multiplié qu’abonde

     le souffle de demain

 

     à ce parfum s’enchaîne

     de proche en proche toute

     la vie la plus lointaine

     dans la foi et le doute

 

 

 

 

 

11 mars 2019

     La sagesse africaine d’Amadou Hampâté Bâ répétait, « il y a ma vérité, il y a ta vérité et il y a la vérité. » 

     Les deux premières sont des opinions (doxa), la troisième est la vraie (alêtheia) qui, selon la racine grecque sur laquelle s’est appuyé Martin Heidegger, est un dévoilement, une réalité jamais totalement découverte et qui justifie une recherche philosophique qui ne peut jamais s’achever.

     Montaigne avait reconnu cet inachèvement et le tâtonnement des philosophes dans leur recherche de la vérité. Il s’était s’exclamé, « que sais-je ? » Vers qui se tourner ? Quelle philosophies adopter ?…

     Une des questions qui se posent est celle de savoir pourquoi nous nous rallions, d’ailleurs avec plus ou moins de conviction, à telle ou telle philosophie, à telle ou telle vision du monde, à telle ou telle tendance politique…

     Si nous nous reconnaissons dans l’observation de Pascal, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées, éd. Sellier, 568), nous pensons que chaque lectrice, chaque lecteur trouve, dans les livres choisis ou lus par hasard ou par nécessité intellectuelle, ce qui correspond à ses convictions. Cela s’applique également aux conférences, discours, conversations…

     Pour ce qui est de la Bible et des autres écrits dits sacrés, il faut distinguer entre les consciences croyantes et les consciences incroyantes. La lecture des croyantes est guidée, et comme imposée, par les interprétations qu’en donne leur communauté, leur église, leur secte…

     La Spiritualité de l’Altérité prétend se détacher de l’interprétation imposée à leurs fidèles par leurs églises parce qu’elle est convaincue que tout ce que dit la Bible n’a de sens que selon l’Amour. Pascal a pu dire que « l’unique objet de l’Écriture est la charité » (op. cit., 301, p. 205). Augustin avait lui-même affirmé que « L’Écriture ne prescrit rien d’autre que la charité » (La Doctrine chrétienne III, 10).

     Cela ne les a pas empêchés, au mépris de la cohérence et du principe de contradiction, de croire au credo chrétien, qui ne parle pas de charité ni d’amour mais de toute-puissance. Cela n’empêche pas maintenant un certain nombre de celles et ceux qui vont répétant après Urs von Balthasar que « seul l’Amour est digne de foi » d’adhérer à leur credo sans jamais avoir l’idée de le remettre en question. Pourquoi ?

     Il semble que la religiosité n’ait pas grand-chose à voir avec la rationalité. La pensée de l’Être de l’être, de l’Amour, celle dont se réclame la Spiritualité de l’Altérité, en est inséparable. C’est ainsi que pour elle tout ce qui dans la Bible n’est pas cohérent avec l’Amour est nul et non avenu.

 

     l’inspecteur qui enquête

     imagine le puzzle

     dont s’il manque une seule

     pièce et poursuit s’entête

 

     il faut que tout concorde

     dans les quelques indices

     qu’a perdu sur sa piste

     le distrait de la horde

 

     il faut donc que l’espace

     croisé avec le temps

     se coordonnent tant

     que l’heure avec la place

     exposent le mystère

     de ce qu’en l’origine

     les choses se combinent

     au ciel et sur la terre

 

     puzzle  interminable

     dont l’inspecteur s’entête

     mène enfin à la fête

     les deux inséparables

 

 

 

 

 

 

10 mars 2019

« Qu’est-ce que la vérité ? » C’est la parole attribuée à Ponce Pilate après que Yeshoua lui a dit qu’il était né pour témoigner de la Vérité (Jean 18, 37). Depuis quelques mois, quelques années même, notre planète est envahie et comme submergée par cette question. Au point que l’on parle de « post-vérité » avec des « faits alternatifs » dans une intoxication généralisée qui fait qu’on ne sait plus qui ment et qui dément, à qui se fier.

     La mise au jour d’une vaste domination sexuelle, qui inclut jusqu’au domaine du religieux, avec la dénonciation de l’omerta qui contribue à sa prospérité se double d’une dénonciation du politiquement correct et du mensonge reconnu comme inhérent à toute conquête et  à tout maintien du pouvoir.

     Nous pouvons reprendre conscience du mensonge comme constitutif de la nature humaine. « Omnis homo mendax« , a-t-on répété en traduction d’un verset de la Bible : »tous les humains sont menteurs. » (Psaume 116, 11).

     Si Yeshoua a pu affirmer l’importance de la Vérité de l’Être de l’être, c’est qu’il constatait que le mensonge avait un prince, « le père du mensonge », qui est aussi « le prince de ce monde » (Jean 8, 44. 16, 11) Le mensonge est inhérent à la conduite du monde en ses trois concupiscences, les libido sentiendi, sciendi et dominandi (I Jean 2, 16).

     Le mot « vérité » a de nombreuses applications, même si leur sens est toujours relié de près ou de loin à la Vérité de l’Être de l’être. Il y a la vérité des faits, qui est celle de leur description exacte. Il y a la vérité scientifique, incontestable et quasiment sacrée pour des consciences qui ont abandonné le sacré religieux. Il existe cependant des intelligences qui, à l’instar d’Anatole France, parlent de « cette sorte de vérité imparfaite et provisoire qu’on appelle la science ». Provisoire parce qu’il s’y fait toujours de nouvelles découvertes.

     Il y a eu, parmi d’autres, la révolution copernicienne. Plus récemment il y a eu la révolution quantique, qui est loin d’avoir livré toutes ses implications et qui se trouve des contre-révolutionnaires au sein même des milieux scientifiques.  À quand la reconnaissance universelle du psychisme de la matière, de ce dont parlait Pierre Teilhard de Chardin en affirmant que « toute particule est douée d’un psychisme élémentaire » ? Denis Diderot croyait déjà en un « matérialisme enchanté »…

 

     le souffle fait craquer les os

     de la vieille demeure

     vais-je attendre ses pleurs

     pour me préoccuper des eaux

 

     ce que les saisons les années

     rongent jusqu’à la ruine

     a eu sa belle mine

     depuis le jour où il est né

 

     qui pourra ici contredire

     la belle vérité

     en sa simplicité

     du souffle qui nous fait frémir

     de l’orient à l’occident

     où ce qui était nôtre

     peut un jour se faire tout autre

 

     le souffle qui nous fait craquer

     le sein de notre mère

     quand les eaux la libèrent

     mène la voile jusqu’au quai

 

 

 

 

    

9 mars 2019

« Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » (Jean 20, 23)

« Qui peut pardonner les péchés sinon Dieu seul ? » (Marc 2, 7)

« Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, votre Père ne vous pardonnera pas vos offenses non plus. » (Matthieu 6, 14s)

     Cohérence ? Les interprétations catholiques et les interprétations protestantes varient un peu. Mais si, désacralisant les Écritures, on y observe des contradictions, il faut choisir, et choisir en fonction du « dieu » Amour selon la Vérité dont le prophète Yeshoua a témoigné (Jean 18, 37) et que son ami Yohanân a formulée (I Jean 4, 8).

« Tous ses péchés sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé. » (Luc 7, 47). Yeshoua n’a pas dit, « je te pardonne », mais « tes péchés sont pardonnés ». Il n’y a de pardon que dans l’Amour selon lequel on se pardonne en pardonnant. Le « dieu » Amour n’est pas un dieu patriarcal prétendument tout-puissant qui pardonnerait parce qu’on l’aurait offensé, comme un monarque fait grâce à un coupable. L’Amour Éternel est en lui-même intouchable. Il est insensible à l’offense. Mais, proposant l’Amour, il souhaite qu’on l’accueille en Aimant et donc en pardonnant, car on ne peut Aimer sans pardonner.

     En cohérence se trouvent dénoncés les sacrements de l’Église, à commencer par le sacrement de pénitence » rebaptisé « sacrement de la réconciliation ». Si l’Église en avait pris conscience et renoncé à son pouvoir illusoire, elle n’aurait pas pu s’arroger le droit de pardonner aux prêtres pédophiles, dominateurs et violeurs, et d’ainsi les soustraire à la justice. N’est-ce pas cohérent ? Mais si elle le faisait, elle renoncerait à tous ses pouvoirs, y compris spirituels, autrement dit elle se saborderait. Elle rendrait cependant l’Amour à l’Amour et pourrait y gagner les incroyants les plus anticléricaux.

     Par effet domino, elle renoncerait aussi au mythe du salut (et du pardon) par le sacrifice de la croix et donc au symbole de la croix dans ses églises, ses maisons, ses habits… Ainsi, entre autres misères contraires à l’Amour, s’abolirait la lutte de la croix contre le croissant …Impensable ? On peut rêver.

 

     la rampe d’escalier

     c’est l’arbre momifié

     cette étrange momie

     n’est morte qu’à demi

 

     le bois vidé de sève

     vit encore son rêve

 

     la main qui le caresse

     à son âme ne cesse

     de chanter sa détresse

     avec son allégresse

 

     que tu montes ou descendes

     tes mains au bois se tendent

 

 

 

 

    

 

 

         

 

  

   

 

8 mars 2019

     Il y a tout de même quelque chose d’étonnant dans le déni du progrès de Simone Weil et dans son rattrapage par la foi, « la psychologie et la sociologie resplendiront de la lumière de la vraie foi » (La pesanteur et la grâce, p. 197) .

     Sans doute faut-il faire la part du style de La pesanteur et la grâce, recueil de pensées… succession de réflexions un peu décousues, bien que certains en disent que « la cohérence y est frappante ».

     C’est que, dans son intelligence régie par l’imaginaire ourano-diurne de l’Occident, Simone Weil pensait en termes de séparation et d’opposition, ceux justement de la pesanteur de la nature et de la grâce de la surnature, en verticalité.

     Elle n’a pas vu la continuité de l’une à l’autre. Elle n’a pas vu non plus que la pensée de Darwin, l’Évolution, impliquait l’idée de progrès. Si elle avait eu accès à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin, elle aurait peut-être accueilli le concept de néguentropie présenté par lui à partir de 1937 et développé en 1944 par le physicien Erwin Schrödinger et ses collègues dans l’étude de la mécanique quantique.

     La néguentropie est, le mot l’indique, la négation de l’entropie, qui n’est pas totale dans la nature comme le croyait Simone Weil pour qui « l’énergie ne se dégrade et ne monte jamais », selon le deuxième principe de la thermodynamique. Et pourtant, l’énergie « monte » dans le progrès de l’Évolution, de l’énergie à la matière, de la matière à la vie, de la vie à la pensée, de la pensée à la spiritualité.

      Mais ce progrès est immanent à une matière où, comme le pensait Teilhard de Chardin « toute particule est douée d’un psychisme élémentaire » dont la force intelligente est celle qui fait progresser la matière en respectant le principe de causalité, ce que ne pourrait faire une matière purement physique. Wikipédia définit assez exactement la néguentropie, ou entropie négative, comme « un facteur d’organisation des systèmes physiques, biologiques et éventuellement sociaux et humains qui s’oppose à la tendance naturelle à la désorganisation : l’entropie. »

     Le progrès de l’Evolution est un fait observable et qui exige une explication en cohérence avec le principe de causalité excluant le passage de par lui-même de l’inférieur au supérieur, qui  affirme que « le médiocre ne peut de lui-même produire le meilleur » (S. Weil, op. cit., p. 196). Ce passage n’est possible que par une force nécessairement intelligente non physique.

     Teilhard a parlé de « créativité immanente ». Mais cette créativité immanente de la matière n’est elle-même pensable que selon le Príncipe de causalité qui demande l’existence d’une causalité éternelle de la créativité de la matière psychophysique. On aperçoit ici la cohérence avec l’action permanente de l’Esprit qui « ne cesse de renouveler la face de la terre ».

     On peut aussi comprendre, en raison de cette immanence, que pour notre progrès spirituel nous devons « agir comme si tout dépendait de nous et prier comme si tout dépendait de Dieu ».

     Dans le langage poétique de Péguy, cela donne

     « Car le spirituel est lui-même charnel

     Et l’arbre de la grâce est raciné profond

     Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond »

 

     comment as-tu pu muscari

     combien de temps t’a-t-il fallu

     de manuscrits lus et relus

     pour enfin écrire ton ris

 

     pour déchiffrer le palimpseste

     sous la merveille du parfum

     qui célèbre l’hiver défunt

     que faut-il que je manifeste

 

     tu n’es là que pour quelques jours

     peut-être pour quelques semaines

     à accomplir ce qui t’emmène

     dans le tourbillon qui toujours

     offre à resplendir la beauté

     la force et cette intelligence

     où en en découvrant le sens

     s’entend chanter l’éternité

 

     en relisant le manuscrit

     de ton parfum et de ta grâce

     il me vient muscari l’audace

     moi aussi d’en faire un écrit

 

 

 

    

 

 

         

7 mars 2019

     On trouve chez Simone Weil, sans doute caractéristique de son ethos, une application logique du principe de causalité:

« L’idée-athée par excellence est l’idée de progrès, qui est la négation de la preuve ontologique expérimentale, car elle implique que le médiocre peut de lui-même produire le meilleur. Or toute la science moderne concourt à la destruction de l’idée de progrès. Darwin a détruit l’illusion du progrès qui se trouvait dans Lamarck. La théorie des mutations ne laisse subsister que le hasard et l’élimination. L’énergétique pose que l’énergie se dégrade et ne monte jamais, et cela s’applique même à la vie végétale et animale.

La psychologie et la sociologie ne seront scientifiques que par un usage analogue de la notion d’énergie, usage incompatible avec toute idée de progrès, et alors elles resplendiront de la lumière de la vraie foi » (La pesanteur et la grâce, p. 196s).

     C’est une application incontestable de l’incontestable principe de causalité impliqué par l’incontestable principe d’identité : Ce qui n’est pas dans un être ne peut y produire un supplément d’être. Cette application ruine le réductionnisme. L’énergie ne peut d’elle-même produire de la matière, une matière toujours plus complexifiée et diversifiée. La matière ne peut d’elle-même produire de la vie, une vie toujours plus complexifiée et diversifiée en ses espèces. La vie ne peut d’elle-même produire de la pensée, une pensée toujours plus complexifiée et diversifiée dans les cultures collectives et dans les convictions personnelles.

     Oui, mais le spectacle du monde montre à l’évidence que le principe de causalité paraît constamment violé depuis l’origine, au cours de l’Évolution qui n’a jamais cessé et qui se poursuit. On comprend dès lors que l’idée d’une autocréation et d’une auto-organisation soit défendue par les scientifiques, par exemple par François Rodier dans Thermodynamique de l’évolution. Un essai de thermo-bio-sociologie. Mais le concept d’auto-  est en lui-même contraire au principe de causalité et à sa logique implacable.

     Donc ? Au « cœur », dans « l’âme » de l’énergie, de la matière, de la vie, de la pensée, une force intelligente ne cesse d’agir et de produire du « progrès ». La Bible, une certaine pensée de la Bible, prophétique plutôt que sacerdotale, l’appelle « l’Esprit planant sur les eaux » (Genèse 1, 2) et inspirant aussi les vrais prophètes, dont le prophète de Nazareth : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… (Isaïe 61, 1. Luc 4, 18).

     S’il existe un progrès, cosmique et humain, contrairement à la dénégation de Simone Weil, c’est que l’Esprit Éternel, que le prophète de Nazareth appelle son Père, ne cesse de travailler, d’agir, d’inspirer (Jean 5, 17).

     Évidemment, « l’idée-athée par excellence est l’idée de progrès », car l’athéisme vit d’une illusion qu’il  croit validée par l’expérience, alors que la réalité visible conjuguée à la réalité rationnelle ruine cette illusion.

 

     l’aubépine offre ses sourires

     aux marcheuses comme aux marcheurs

     où se balancent la froideur

     et la chaleur pour se nourrir

 

     la fleur n’est-elle que promesse

     pour les yeux du scientifique

     mutilé en son esthétique

     enfermée dans sa propre ivresse

 

     les yeux qui contemplent le nez

     qui leur apporte son concours

     passent le relais à la cour

     intérieure où les nouveau-nés

     du printemps pressés d’apparaître

     sont occupés par la beauté

     qui leur parle d’éternité

     avant bientôt de disparaître

 

     les sourires de l’aubépine

     ont la fraîcheur de ce qui passe

     et avant que les jours les chassent

     nous font oublier les épines

 

    

 

 

6 mars 2019

     La lecture physique, littérale, matérielle, charnelle des évangiles peut faire des dégâts chez les incroyants comme chez les croyants. Ainsi, ces jour-ci, l’interprétation de l’attribution à Satan des méfaits des prêtres par le Pape François.

     Les textes s’y prêtent, en particulier celui qui a été cité pour attaquer François : « … se penchant sur la poitrine de Jésus, le disciple que Jésus aimait lui demanda « Qui est-ce ? » (qui va te trahir). Jésus répondit, « c’est celui à qui je vais donner le morceau de pain trempé ». Puis il trempa le morceau et le donna à Judas, fils de Simon, l’Iscariote. Dès que Judas eut pris le morceau, Satan entra en lui…  » (Jean 13, 25ss).

     On risque en effet de faire de Satan un être physique, qui entre et sort. Mais si Satan est « le prince de ce monde… dont Jésus dit, « il n’a rien en moi » (Jean 14, 30), on se demande ce qu’est le monde dans la pensée de Jésus et de Jean. Explicitement pour Jean, « ce qui est dans le monde, c’est le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie. » (I Jean 2, 16). Ce sont dans le langage d’Augustin repris par Pascal, les trois concupiscences, les trois libidos, la libido sentiendi, la libido sciendi et la libido dominandi. Ce ne sont pas des êtres personnels mais des forces de l’inconscient cherchant à s’exprimer dans la volonté de posséder, comprendre et dominer.

     On peut le reconnaître en interprétant ainsi les tentations de Jésus au désert (Luc 4, 2-13), qu’elles aient été physiques ou imaginées par Luc. Le Fils de l’homme a été tenté comme les autres par les forces du monde, celle de posséder (de quoi manger), celle de dominer (tous les royaumes), celle de comprendre (les écritures).

     Ces forces sont en nous, « cherchant qui dévorer » (I Pierre 5, 89). Il nous est utile d’en prendre conscience et de nous y opposer avec la force de l’Esprit, l’Amour.

     Ces forces sont surtout les deux forces cosmiques d’attraction philia et de répulsion neïkos : le « désir de la chair », la chair au sens large de nature humaine en sa libido sentiendi  attractive et « l’orgueil de la vie », la libido dominandi répulsive.

     À titre d’exemple, on peut lire ces vers de Victor Hugo dans L’Art d’être grand-père:

     « Il est fort malaisé de me faire marcher

     Par désir en avant et par crainte en arrière »  car

     « Je suis sans épouvante étant sans convoitise »

     (VI « Grand âge et bas âge », I, 8s, 5)

     On reconnaît les deux forces cosmiques du sacré étudié par Rudolf Otto : fascination attractive et terreur répulsive.

     Satan est une personnification de ces forces cosmiques, de ces « éléments du monde qui tiennent les humains en servitude » (Galates 4, 3).

     Que l’on croie à l’existence d’un Satan personnel ou que l’on prenne conscience des forces du monde qui nous habitent et peuvent nous entraîner aux pires offenses et crimes, il nous est utile de savoir que nous avons à combattre pour Aimer et pour que la Vérité nous libère (Jean 8, 32).

 

    

     imagine ce qui bourdonne

     dans la haie qui déjà bourgeonne

     et vois ce que l’un avec l’autre

     rime en secret au nom du nôtre

 

     ce ne sont pas les yeux qui manquent

     dans l’accord de ce qui te hante

     à l’heure grise où les nuages

     ne se donnent aucun visage

 

     car ce qu’à peine tu ressens

     en la sève comme en le sang

     c’est sans doute tout ce qui coule

     avec tout ce qui se déroule

     et tisse la tapisserie

     des jeux et peines pleurs et ris

     dans la ville et dans la campagne

     des ennemies et des compagnes

 

     ce qui se prend ce qui se donne

     ce qui surprend puis s’abandonne

     dans la marche où ce qui est nôtre

     est secret s’avance vers l’autre

    

5 mars 2019

     La crise de la pédophilie dans l’Église peut paraître périphérique : elle ne touche que ses membres, si importants soient-ils, elle ne l’atteint pas au cœur.

     Et cependant, « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes » (Pascal), le monde étant « un dialogue de tout avec tout » (Bobin), on peut se demander si cette crise n’est pas le symptôme d’un mal plus profond, et donc une invitation faite à l’Église d’examiner son fondement.

     On entend dire que la pédophilie et l’homophobie n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, ni d’ailleurs avec les abus sexuels dont sont victimes certaines fidèles et certaines religieuses, et encore moins avec le célibat imposé aux prêtres… Sans doute faut-il ne pas tout confondre, mais il faut aussi ne rien séparer, rechercher les connexions possibles.

     L’éthos* chrétien en général, l’éthos catholique en particulier, est gouverné par un esprit patriarcal qui implique et inclut une attitude générale en matière de sexualité, en particulier le tabou dont une des conséquences est l’omerta sur les écarts, les délits et les crimes sexuels réels ou prétendus tels.

     Le christianisme peut-il reconnaître son caractère patriarcal ? Comment ne le devrait-il pas si elle admet que son dieu est un dieu mâle qui s’est choisi une épouse, Israël d’abord, l’Eglise ensuite (Ésaïe 54, 5. Éphésiens 5, 25).  

     Si le christianisme retrouvait la Vérité dont a témoigné le Prophète de Nazareth, qu’il dit être son fondateur, l’éthos chrétien serait tout entier régi par l’Éternel Amour, qui n’a rien à voir avec la sexualité patriarcale, entre autre choses, ni avec aucune implication de la culture patriarcale et de son imaginaire dominant ouranien-diurne.

*Éthos : disposition, caractère, valeurs fondamentales d’une personne, d’un peuple, d’une culture.

 

     l’adversaire au fond de ton âme

     n’a ni cornes ni queue fourchue

     mais qu’on le dise ange déchu

     cela lui fait quelque réclame

 

     s’il est le prince de ce monde

     c’est que le monde est le désir

     de posséder et de détruire

     empêchant la sève profonde

 

     on l’appelle aussi l’ennemi

     on ne peut se passer d’images

     mais en lui donnant un visage

     un nom évidemment on nie

     qu’il existe en l’aveuglement

     qui encourage sa présence

     au secret de la vieille essence

     où vit son encouragement

 

     qui le reconnaît en son âme

     devine plus profond l’esprit

     alors ayant enfin compris

     il voit la force qui le damne

    

    

 

 

4 mars 2019

     Progression, régression, mots ambigus. De quoi, de qui s’agit-il ? De croissance et de décroissance économique sur une planète dont les ressources physiques sont nécessairement limitées ?

     Mais l’élan créateur permanent, « mon père ne cesse de travailler » (Jean 5, 17), est celui d’une nature qui ne cesse de croître en s’organisant et se diversifiant ainsi que le montre l’Évolution.

     L’humanité n’a cessé de progresser matériellement, en particulier à partir de la découverte de l’agriculture, non seulement en nombre mais aussi en science, avec une accélération vertigineuse depuis deux siècles.

     Peut-on parler de progrès spirituel ? Les croyants juifs sont convaincus que le judaïsme est un progrès par rapport à l’animisme, les croyants chrétiens sont convaincus que le christianisme est un progrès par rapport au judaïsme, les croyants musulmans sont convaincus que l’islam est un progrès par rapport au christianisme. Quant à l’athéisme, il est convaincu qu’il est un progrès par rapport à toutes les religions.

     Progrès moral ? À titre d’exemples, la torture et la peine de mort ne sont pas encore unanimement condamnées ni bien sûr abolies même par celles et ceux qui les condamnent, mais nous pouvons tout de même nous réjouir de ce qu’elles ont beaucoup reculé.

     Ce que la Spiritualité de l’Altérité ambitionne d’être, c’est sans doute un progrès par rapport aux religions et à l’athéisme, mais ce n’est pas un progrès par rapport à l’Évangile du Royaume, qui n’est pas une doctrine élaborée par le Prophète de Nazareth, mais ce dont il a témoigné, à savoir que l’Être de l’être, encore communément à tort appelé dieu, est Amour de pure altérité, et que cet Amour invite les humains à participer à son être, à l’Être de l’être.

     Le christianisme, qui se présente comme porteur du message de Jésus, a été en réalité dès ses débuts une nouvelle religion dans le sillage de la religion judaïque, un judaïsme modifié, un judéo-christianisme. On peut souhaiter qu’en ses diverses confessions il découvre et reconnaisse son erreur, non seulement en affirmant du bout des lèvres que « seul l’Amour est digne de foi », mais en tirant toutes les conséquences de cette affirmation.

     Cela serait cependant un sabordage de son vaisseau, et cela semble donc impossible, impensable, inenvisageable. Des crises telles que celle qui secoue l’Église actuellement pourraient-elles être pensées  comme des invitations à une remise en question ontologique ?

(François Mutun rumine cette question dans son essai De la sacralité à l’altérité? Une relecture des Écritures. Éditions Édilivre 2019)

 

     le corbeau seul ne peut

     se sentir solitaire

     lorsque quittant la terre

     pour s’éloigner un peu

     du jeu communautaire

     il survole en silence

     les chemins de l’absence

 

     son départ son retour

     avec ses souvenirs

     avec son avenir

     en ses mille détours

     ne peut se contenir

     aux chemins de l’absence

     survolés en silence

 

     il pense à l’aventure

     qu’avec ses congénères

     il vit parmi les airs

     espérant un futur

     où il pourrait se taire

     et vivre de l’absence

     aux chemins du silence

 

         

 

  

   

 

 

 

 

3 mars 2019

     « Si tu veux être parfait… » (Matthieu 19, 21). « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48). « Ce n’est pas que j’aurais déjà atteint la perfection, mais je cours pour essayer d’y atteindre » (Philippiens 3, 12). « Sachant que son heure était venue, il les aima jusqu’à la perfection, eis télos êgapêsen autos » (Jean 13, 1).

     On peut sans doute discuter de cette perfection, en commençant par analyser les sens des mots téleios, teleiotês, teleioô, teleiôsis teleô, télos, pour tenter de comprendre ce que peut être cette perfection à laquelle nous sommes tous appelés.

     On a parlé dans l’Église des « conseils évangéliques », que les religieuses et religieux font le vœu d’observer (pauvreté, chasteté, obéissance), mais que tous les chrétiens sont appelés à vivre, sachant que l’on donne de ces « conseils » des interprétations diverses.

     Wikipedia donne de la pauvreté évangélique une description qui la rapproche de l’écologie profonde ou  intégrale: « sobriété, réduction de la consommation, respect de la création et des animaux ».

     La chasteté « consacre toutes les relations affectives… elle revient à être au service des autres plutôt qu’à se servir des autres. »

     L’obéissance est « d’abord l’accueil bienveillant de la personne qui ne pense pas comme soi-même. »

     Cette description peut chiffonner les tenants du droit canon et les spécialistes de la théologie morale  chrétienne. Elle est en tout cas conforme à l’Amour que le Prophète de Nazareth donne comme la perfection de l’Éternel à laquelle il invite à participer: « Aimez vos ennemis… Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons. » (Matthieu 5, 44s)

     Les « conseils évangéliques », parfois présentés comme la perfection à laquelle tous les chrétiens sont appelés, n’ont de sens qu’en tant qu’implications de l’Amour.

 

     les choucas en folie

     investissent l’espace

     des rafales fugaces

     que leurs ailes relient

 

     en liaisons parfaites

     leurs arabesques glissent

     l’une dans l’autre et tissent

     la robe de la fête

 

     que cherchent-ils vraiment

     ces pirates de l’air

     dans de purs déploiements

     de forces solidaires

     où nul ne s’aventure

     et nul ne se retire

     évitant la rupture

     et se riant du pire

 

     ce que l’espace et l’air

     aux ailes ont inspiré

     l’œil peut en retirer

     l’être de son mystère

 

2 mars 2019

     Message et messager. Dans sa première Épître aux Corinthiens, Paul constate que dans la communauté chrétienne de Corinthe certaines, certains s’attachent à lui, Paul et d’autres à Apollos. Il qualifie cette attitude de charnelle, de non-spirituelle (I Corinthiens, 3, 1-4).

     Paul ne nie pas qu’il est pour quelque chose dans la conversion des chrétiens auxquels il s’adresse, ni qu’Apollos aussi y contribue, mais qu’ils sont tous deux des sunergoï, des co-travailleurs, des coopérateurs, des collaborateurs… de Dieu (op. cit., 3, 9).

     On peut penser à Yeshoua disant « mon père ne cesse de travailler, et moi aussi. » (Jean 5, 17) et « je fais toujours ce que je vois le père faire » (Jean 5, 19).

     L’important, c’est donc d’abord le travail, l’action, l’agir, la poiêsis, la création de l’Éternel, création incessante à laquelle il associe les « créatures »  dans la mesure où elles accueillent son « esprit ». « J’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui a fait grandir. Ce n’est pas celui qui plante ni celui qui arrose qui compte, mais Dieu, qui donne la croissance » (op. cit., 3, 6). Cette image vaut ce qu’elle vaut pour donner à connaître une réalité que notre intelligence, charnelle par essence, ne peut saisir, mais que notre intuition, notre cœur, reconnaît sous des formules telles que « toi en moi et moi en toi », non fusionnel, « sans séparation et sans confusion ».

     Bref, si la créature est cocréatrice au point de se croire, illusoirement, autocréatrice, et si le principe de causalité dessille cette illusion par la nécessité d’une Cause des causes, l’Éternelle Dilection, « que nulle ne mette donc sa fierté dans des hommes, car tout est à vous, que ce soit Paul, Apollos, Kêphas (Pierre), le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir, tout est à vous et vous vous êtes à Christ et Christ est à Dieu » (op. cit., 3, 21ss).

    Et si Christ est à Dieu, c’est qu’il participe à l’Éternelle Dilection à la pleine mesure de l’accueil qu’il lui réserve. Mais ce n’est pas de lui non plus que nous devons nous réclamer, pas plus que de Mahomet, de Bouddha… si nous voulons que les humains cessent de se diviser, au point parfois de s’entre-détester, voire de s’entre-tuer. « Seul l’Amour est digne de foi », et les credos, « charnels et non spirituels », ne sont pas dignes de foi.

    

     un papillon est apparu

     c’était bien la première fois

     même sans avoir vu pourquoi

     il différait des disparus

 

     lorsqu’il témoigne du printemps

     qui a su le faire apparaître

     c’est bien sûr au nom de son être

     unique par son lieu son temps

 

     il témoigne de ce qui change

     et qui toujours se renouvelle

     mais unique en ses paires d’ailes

     et leurs couleurs que les archanges

     eux-mêmes pourraient envier

     s’ils ne connaissaient l’inutile

     de toutes les beautés labiles

     qu’ils ne peuvent justifier

 

     le secret de cette présence

     c’est d’apparaître à chaque fois

     pour témoigner que ce qu’on voit

     témoigne d’une belle absence

 

     ce papillon qui apparaît

     unique un jour disparaîtra

     et toute sa vie il aura

     œuvré en qui ne disparaît

   

 

 

 

 

 

    

    

1er mars 2019

     À observer la relation entre messager et message, on peut se dire que l’argument d’autorité, censé avoir été dévalorisé, dénigré, ruiné dès la Renaissance et plus encore à l’Âge des Lumières, est toujours à l’œuvre, bien vivant.

     L’important pour qu’une pensée philosophique soit considérée, c’est que son auteur se soit fait, se fasse, un nom. On défend les idées d’un penseur, on s’y attache, en fonction de l’image auréolée qu’il répand.

     Il est bon de le constater. Il est mieux d’en rechercher la cause. On peut se demander s’il ne s’agit pas d’une des permanences du sacré. La Bible, le Coran… sont pour les croyants des textes indiscutables. Ainsi le premier chapitre de la Genèse est-il réinterprété figurativement maintenant que l’Évolution l’a rendu intenable littéralement. Comment pourrait-il être faux puisqu’il est sacré ?

     Les attaques écologistes contre un texte où Dieu est censé avoir inspiré ou même dicté à l’homme de se rendre dominateur de la nature (Genèse 1, 28) et dont on voit maintenant à quel désastre il conduit, sont réfutées intelligemment par les autorités de l’Église disant, en particulier, que cette domination désastreuse résulte du péché originel.

     C’est un des arguments développés dans Laudato Si’ : « Il a été dit que, à partir du récit de la Genèse qui invite à « dominer » la terre (cf. Gn 1, 28), on favoriserait l’exploitation sauvage de la nature en présentant une image de l’être humain comme dominateur et destructeur. Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l’Église. S’il est vrai que parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons aujourd’hui rejeter avec force que, du fait d’avoir été créé à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures… » (op. cit., § 67).

     Il est vrai que d’autres passages de la Bible tempèrent cette idée de domination, mais l’important est ici de voir que, pour une croyante, un croyant, un texte sacré ne peut véhiculer aucune erreur.

     Il en a été de même, dans une moindre mesure d’ailleurs, pour des textes théologiques ou philosophiques au cours des siècles. C’est ainsi que des textes de Montaigne, de Pascal, de Descartes… ou, plus récemment, de Marx, Nietzsche, Freud… sont nécessairement interprétés dans un sens favorable par celles et ceux qui en ont fait leurs maîtres à penser.

     Croire la pensée de Jésus parce qu’il serait le Fils de Dieu relève du sacré, sacré que le Prophète de Nazareth a lui-même mis à mal (Jean 4, 24. 5, 17). On ne peut accepter validement le message du Royaume que parce qu’on est « de la Vérité » (Jean 18, 37), parce qu’on reconnaît qu’il a « les paroles de la Vie éternelle » (Jean 6, 68). C’est en nous-mêmes que nous reconnaissons cette Vérité, dans la mesure où nous en sommes. (cf. Pascal, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois » (Pensées; éd. Sellier 568). Ce n’est pas le messager Yeshoua de Natsèrèt qui compte, mais son message.

 

     la véronique qui témoigne

     par son œil bleu du firmament

     ne prétend pas que nommément

     son visage la terre gagne

 

     comme mille autres anonymes

     elle se déclare ravie

     de ce que lui donne la vie

     en son incessante gésine

 

     sans le savoir elle ressent

     peut-être l’élan de la sève

     qui en secret confie ses rêves

     à toute âme mobilisant

     un désir qui ne se fatigue

     jamais en son œuvre éternelle

     dont participent les mortelles

     dans l’accueil qu’elles lui prodiguent

 

     penché sur ton petit visage

     le mien se donne le reflet

     iconique de ton effet

     pour la contemplation des sages

    

 

 

    

    

    

28 février 2019

     D’où peut bien venir l’illusion de l’autocréation, de l’auto-complexification ? C’est sans doute que l’Esprit créateur, qui ne « cesse de renouveler la face de la terre » (Psaume 104, 30. Jean 5, 17), associe à son œuvre l’univers, la terre, tous les êtres, dont nous sommes.

     Comment ? Par la dimension psychique de la matière, que les matérialistes physiques ne reconnaissent pas et qui croient donc, par exemple, que les neurones physiques fabriquent de la pensée.

     Pour Revol (Internet) « l’homme est co-créateur, non par exception, mais parce que cela appartient à son statut de créature. » Le mot « statut » n’est pas à prendre en un sens statique et juridique, mais dans un sens dynamique. La création est une force qui va.

     Pascal a dû dire quelque part dans ses Pensées que Dieu nous faisait « participer à sa causalité ». Cette participation ne se comprend bien que dans la perspective de l’Amour Éternel et donc de l’indétermination cosmique et de la liberté humaine.

     Ces choses demeurent obscures. Va-t-on parler d’inspiration ? Le sentiment d’être inspiré peut sans doute nous mettre sur la voie. Qu’en est-il de la création artistique  où l’auteur/e  s’aperçoit que son œuvre se fait en partie sans elle et comme d’elle-même ? Ce que l’on appelle inspiration, qu’elle soit prophétique ou artistique est une réalité dont les prophètes et les artistes font l’expérience et dont, par définition, ils n’ont pas la maîtrise totale.

      Lorsque le prophète Yeshoua de Natsèrèt reprend à son compte les mots du prophète Isaïe, « L’esprit du Seigneur est sur moi… » (Luc 4, 18. Isaïe 61, 1), il a conscience de tenir un langage qui participe de l’œuvre de l’Éternel, d’être inspiré, en toute liberté. Ce n’est pas une possession dans une transe. C’est une participation à la Vérité qui l’habite, celle de l’Esprit, dont le nom le moins inexact est l’Éternel Amour.

     On peut aussi penser à ces paroles et à ces gestes comme instinctifs qui nous font nous accorder à la situation, à cet instinct qui nous fait parler et agir comme il faut au moment où il faut ainsi que nous nous en rendons compte rétrospectivement.

     Si nous pensons que l’Éternel nous est présent dans une perspective panenthéiste, nous  sommes amenés à reconnaître cette coaction de notre agir et de l’agir éternel  et à nous efforcer de l’intensifier en vie spirituelle, « priant comme si tout dépendait de Dieu et agissant comme si tout dépendait de nous »,  en participant à la création éternelle.

 

     cette touffe d’ajonc

     qui remue en rêvant

     au soleil du printemps

    se donne une raison

 

     les choses qui dépendent

     des unes et des autres

     peuvent se dire nôtres

     pour peu qu’on les entende

 

     c’est dans leur âme obscure

     que travaille l’esprit

     sans même être compris

     et que leur aventure

     est un main dans la main

     avec l’intelligence

     et l’amour dont le sens

     éclaire le chemin

 

     car l’ajonc dans son rêve

     au soleil du printemps

     obscurément ressent

     de quoi faite est sa sève

 

    

    

    

    

 

27 février 2019

     Pour établir la validité du principe de causalité, on ne peut se fonder sur l’expérience. Vouloir le faire conduit inévitablement à le mettre ne doute. On le voit avec David Hume.

     La validité du principe de causalité tient à son lien avec le principe d’identité (de non-contradiction), à savoir que quelque chose ne peut pas à la fois être et ne pas être. Cela entraîne immédiatement que ce qui n’existe pas dans une chose ne peut y donner l’existence à un supplément d’être. Ainsi un être inintelligent ne peut donner l’existence à un être intelligent, ni un être sans vie donner l’existence à un être vivant (au contraire de ce que prétend un réductionnisme irrationnel).

     Si ce contraire semble apparaître dans la nature, ce ne peut être qu’une illusion, du même genre que celle qui a longtemps fait croire que le soleil se levait à l’est alors que c’est la terre qui tourne.

     Encore une fois, croire que la matière physique ait pu d’elle-même produire des êtres vivants ou croire que la matière vivante pourrait d’elle-même produire de l’intelligence est contraire à la raison. Le concept d’autocréation et le concept d’auto-organisation qui en découle sont, il faut le dire et le redire, des concepts ineptes.

    Ce qui est étonnant, c’est que la plupart des philosophes qui ont tourné autour de la causalité et des diverses sortes de causes n’ont pas été attentifs à cette évidence rationnelle.

     Dans la lignée de Leibniz (1646-1716) et de sa question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », Christian Wolff (1679-1754) fait partie de ceux qui « fondent la connaissance sur de simples déductions et qui pensent que le principe d’identité est le seul qui domine toute connaissance. Il ramène donc le principe de raison suffisante de Leibniz au principe d’identité, car il serait contradictoire (contraire au principe de non-contradiction) que quelque chose naisse de rien ou d’une chose qui ne puisse suffire à la produire. Ainsi donc il y a quelque chose plutôt que rien et le principe d’identité suffit à l’expliquer » (François Brooks, « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?’ Internet)

     On peut aussi se demander avec François Brooks si le refus de prendre en compte cette évidence rationnelle n’est pas causé (!) par la crainte qu’elle puisse servir de preuve à l’existence de Dieu, c’est-à-dire du faux dieu monothéiste qu’on impose à la conscience occidentale depuis tant de siècles et qui a fini par l’exaspérer :

« Le feu de cette question (pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt sue rien ?) est devenu, avec les modernes, de plus en plus cuisant à mesure qu’on a voulu se passer de Dieu pour expliquer l’être et l’existence du monde » (ibid.).

 

     si tu me dis que tu n’existes plus

     c’est bien que tu as existé

     ainsi m’as-tu parlé

     je m’en suis souvenue

 

     une pomme vermeille dans sa peau

     se battait épluchure pour le beau

 

     elle allait bientôt disparaître aussi

     dans la poubelle ou mangée si

     j’avais eu un lapin en nourriture

     comme la chair devenant ma nature

 

     et donc dans le secret répète-t-elle

     que depuis l’origine sur les ailes

     de la durée en ses je-ne-sais-quoi

     il faut plutôt que rien la chose soit

 

     ce qui existe dans mes souvenirs

     peut aussi exister à l’avenir

     tant que des pommes ou d’autres choses

     feront pour la beauté le signe de la rose

 

     entre être et ne pas être il faut donc bien choisir

 

    

26 février 2019

     Prières ? Il ne s’agit pas de nous demander si nos prières sont efficaces ou exaucées. Cette attitude est celle des religions qui demandent à la divinité son aide pour le bonheur ou sa protection contre le malheur, au besoin en lui offrant un sacrifice afin de la convaincre, de l’amadouer. Il s’agit ici de prier pour les autres par Amour sans même nous demander ce qui est bon, ce qui est le meilleur pour elles, pour eux, dans la certitude que l’Éternel Amour ne peut vouloir que le meilleur, tout en se conformant à la détermination, à la nécessité des choses qui agissent selon leur propre dynamique en relation avec le hasard, l’indétermination où l’on peut imaginer des interventions…

     La prière doit naître de l’Amour qui nous est présent et qui « nous aide en notre faiblesse. Car nous ne savons pas ce qu’il convient de demander dans nos prières, mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs indicibles. Et Dieu, qui sonde les cœurs, connaît la pensée de l’Esprit parce que c’est en accord avec lui  qu’il intercède en faveur des saints » (Romains 8, 26s).

     Paul cherche à exprimer au mieux son expérience de la prière, et il est peut-être vain de vouloir comprendre clairement ce qu’il dit si nous ne partageons pas cette expérience. Notre prière n’a en tout cas de sens que si elle est une participation à l’Amour qui nous est présent « dans le secret ».

     Sans doute faut-il, en lisant le chapitre huit de l’Épître aux Romains, faire le tri entre ce qui relève de la croyance en l’Incarnation et en la Rédemption, croyance qui relève de mythes de son époque, et l’expérience d’être inspiré, mû par l’esprit, par opposition à l’expérience de suivre « la chair » et ses désirs, comme le donne à comprendre le Fils de l’homme disant que « c’est l’Esprit qui donne la Vie, la chair ne sert à rien » (Jean 6, 63). Car les prières inspirées par le désir de posséder, comprendre et dominer sont nulles et non avenues.

     Ô toi, notre force d’Aimer…

 

     son oreille sous-marine

     guide son cheminement

 

     le sous-marinier exprime

     les vagues susurrements   

     qui à son sens paient de mine

 

     c’est ainsi qu’il tend son âme

     vers la masse qui l’entoure

     et les menaces qui planent

     et s’approchent au détour

     des chemins qui la réclame

 

     la musique des baleines

     à son oreille sensible

     parfois soulage sa gêne

     et lui chante cette cible

     que les peuples de la mer

     conscients de leur origine

     instinctivement retrouvent

     dans l’immensité divine

     sur laquelle l’esprit couve

     fidèle de la gésine

     de l’infatigable mère

 

     le souffle sur l’océan

     pousse d’incessants soupirs

     que l’oreille des amants

     capte pour s’entretenir

25 février 2019

     À quoi peut bien servir l’imagination « maîtresse d’erreur et de fausseté », mais « elle ne l’est pas toujours… elle a ses fous et ses sages » (Pascal Pensées, éd. Sellier 78, p. 66). Elle peut, « imaginatio vera », servir de médiatrice entre l’intelligible et le sensible, de l’un à l’autre et de l’autre à l’un (cf. Henry Corbin, « pour une charte de l’imaginal » Corps spirituel et Terre céleste, 2ème édition, 1979).

     L’Éternel est Infini, et comme tel incompréhensible, quoi qu’ait pu penser Pascal de l’univers (en libido sciendi ?), « par la pensée je le comprends » (op. cit., 145). Mais il parlait de l’univers, non de l’infini divin, car « s’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, n’ayant ni parties ni bornes »" (op.cit., 680; p. 459) .

     C’est par extrapolation et en langage mashal qu’à partir de l’espace que nous connaissons maintenant de l’extrêmement petit à l’extrêmement grand, des quanta à l’univers, que nous pouvons tenter d’imaginer l’Être « intimior intimo meo et superior summo meo » (Augustin).

     Disons d’abord que cette imagination d’une omniprésence exclut toute représentation de Dieu, en particulier celle où l’on voit la Trinité chrétienne sous la forme d’un Père et d’un Fils à visages d’homme et d’un Esprit à forme d’un oiseau.

      Imaginer l’Éternel, c’est l’imaginer sans forme, comme un pur espace de présence. N’est-ce pas ce que veut dire « Dieu est Esprit », non attaché à un lieu précis, mais comme diffus en tout espace, en tout être, imaginé formellement inimaginable ! Vivable pourtant en proportion de notre participation à sa Présence.

     Et si, par hypothèse ou par expérience de pensée, nous pensons que cet Espace infini omniprésent est Amour-Agapè, altérité positive « sans séparation et sans confusion » entre l’Aimant et l’Aimé, nous avons tout ce qu’il faut pour mener une existence de plénitude psychologique, sociale, politique authentique, capables, dans la Présence (« devant la face ») de marcher vers la Perfection de l’Amour.

 

     impalpable tu la respires

     sans presque jamais y penser

     moins encore dans le secret

     de tes os sans rien ressentir

 

     comme elle t’est indispensable

     peut-être t’est-elle accordée

     sans qu’un quelconque agent comptable

     ne t’en compte la quantité

 

     avec toute vie tu  partages

     sur terre son omniprésence

     depuis le début de cet âge

     où elle a répandu son sens

     sans distinction d’aucune espèce

     les invitant toutes à s’entendre

     an cousinage d’une fresque

     où toutes peuvent se comprendre

 

     elle est certes incompréhensible

     par aucune tête pensante

     mais elle dit au cœur sensible

     à l’amour qu’elle y est présente

    

 

 

24 février 2019

     Les jeunes qui descendent dans les rues pour exiger du pouvoir politique qu’il maîtrise le changement climatique ont-ils pris conscience de ce que demande l’écologie profonde, intégrale, sans laquelle il n’est que peu d’espoir d’arrêter « la colère qui vient » ?

     Il ne suffit pas d’engager les gouvernements à prendre des mesures, à passer des lois obligeant les fabricants de pollution atmosphérique à restreindre voire arrêter leurs activités. Il ne suffit pas de te demander ce que le gouvernement de ton pays peut faire pour ton avenir menacé, il faut aussi te demander ce que tu peux faire dans ta vie quotidienne pour que ton gouvernement puisse agir sans déclencher des vagues de protestations qui le submergeraient.

     Il est bon d’envisager ce qu’une écologie intégrale, profonde, réaliserait si elle se répandait au point de gagner la majorité de la population. Par exemple, combien de commerces de biens superflus feraient faillite ?

     Les casseurs des Gilets Jaunes paralysent la vie commerciale d’une partie de nos villes. Mais une révolution silencieuse des écologistes intégraux prenant le pouvoir ruinerait l’ensemble de la vie économique que nous connaissons. Certains lecteurs lucides de la lettre Laudato Si’ ont compris qu’elle appelait à cette révolution et ils ont à juste titre qualifié le Pape François d’ennemi public numéro un.

     Il suffit d’imaginer ce qui se produirait si la sobriété heureuse, qui maintenant fait sourire celles et ceux qui la considèrent comme le rêve de quelques doux dingues, se répandait massivement dans la culture occidentale. Elle ruinerait les commerces du luxe, mais aussi ceux du superflu en matière d’alimentation, d’habillement, de voyage, de distraction… Cette ruine semble pourtant nécessaire pour éviter l’effondrement climatique.

     Se battre pour sauver notre Terre demande une conversion individuelle autant qu’une protestation collective. Il est évident ici que l’appel de l’Évangile à la conversion doit trouver des échos assourdissants parmi des milliards d’humains si l’on rêve encore d’arrêter « la colère qui vient ».

 

     je me suis levée tôt pour saluer l’aurore

     caressant l’orient de ses longs doigts de rose

     avant de le laisser reprendre en main les choses

     inévitablement dans la fièvre de l’or

 

     pourquoi faut-il toujours qu’en quête de trésors

     les humaines fourmis amassent et entreposent

     ce qui ne sert à rien au moment de la pause

     qui est l’heure des comptes et celle de la mort

 

     alors qu’il faut si peu à l’ours pour être heureux

     à part quelques rayons de miel et de soleil

     en plus du nécessaire pour vivre même vieux

 

     et puis avec l’aurore apprendre peu à peu

     les teintes que la rose donne dans leur éveil

     à des regards ouverts sur l’infiniment bleu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23 février 2019

     L’humanité première a besoin d’héroïnes et de héros. L’ouvrage magistral de Joseph Campbell, The Hero with a Thousand Faces, Le Héros aux mille visages, nous l’a montré historiquement et géographiquement dans un défilé de figures mythiques.

     Il est utile de prendre conscience de ce besoin de personnages héroïques, comme de gourous et de maîtres à penser, aspiration toujours présente dans notre inconscient et qui de temps en temps se projette en une figure inspirée qui la concrétise.

     Parmi d’autres, nous avons eu en France une Jeanne d’Arc entendant des voix et prenant la tête d’une armée pour reconquérir le Royaume de France. Il y a ces temps-ci la jeune Suédoise Greta Thunberg, qui se sent investie d’une mission pour sauver la planète de la voracité imbécile  de l’économie capitaliste rebaptisée néolibérale.

     Il est dans l’ordre que ce soit une personne jeune, qui entraîne la jeunesse dans sa prise de conscience de « la colère qui vient » (Matthieu 3, 7). Ce n’est pas la colère de l’Éternel, qui est Amour, mais celle des puissances cosmiques, de la nature qui est philia et neïkos. La Terre ne pardonne pas le mal qu’on lui fait, elle n’en a ni l’intelligence ni la volonté, mais elle agit selon ce qu’elle est, dans le jeu des forces qui la mènent.

     Son « créateur » n’y peut rien, car, encore une fois,  il est Amour et la veut donc libre. Il ne serait pas l’Amour s’il lui imposait la nécessité sans le hasard, la détermination sans l’indétermination.

     Mais l’homme premier, l’Adam, la femme première, l’Ève, peuvent maintenant, en leur liberté, lutter contre la détermination destructrice, combattre les lieutenants de l’armée capitaliste qui pillent notre Planète dans leur désir de posséder, comprendre et dominer. Peut-il Peut-elle mener ce combat autrement qu’inspirés, héros et héroïnes entraînant la masse critique nécessaire pour vaincre ? Les jeunes qui suivent Greta Thunberg  reconnaissent en elle l’élan qui les habite.

     Le destin de ces héroïnes et héros est souvent de disparaître dans la violence. Ainsi du Prophète de Nazareth et de la Pucelle d’Orléans. Ne doivent-elles pas comprendre que ce n’est pas leur moi qui importe, mais le soi qu’elles manifestent ?

 

     véronique ton œil bleu

     multiplie dans le jardin

     les échos du ciel serein

     qui apaise les anxieux

 

     ton visage de la terre

     aperçu depuis la lune

     nous dit combien tu es chère

     à l’univers comme aucune

 

     dans l’infini de l’espace

     on l’on te croit minuscule

     tu es la fleur qui bouscule

     le mesure et qui replace

     l’intelligence du cœur

     au centre de toutes choses

     là où rayonne la rose

     au milieu de mille sœurs

 

     et donc bleue dans le ciel noir

     tu nous fais recommencer

     dans la jardin menacé

     une nuance d’espoir

 

 

22 février 2019

     Eros et Thanatos, le désir d’acquérir et le désir de détruire, font la paire. On ne doit pas s’étonner que l’érotisation de notre société progresse au même rythme que sa thanatisation. La haine qui se déploie sur les réseaux sociaux avance en parallèle avec l’érotisme, parfois en connivence.

     Longtemps tue, la pédophilie active et le harcèlement sexuel sont souvent le fait de gens qui ont une autorité morale sur des jeunes ou sur des femmes en situation d’infériorité. On le découvre ces temps-ci avec les scandales qui éclatent dans les Églises, mais aussi dans les milieux sportifs, artistiques… et dans les familles où l’omerta demeure la règle.

     Rien de nouveau sous le soleil. Eros et Thanatos sont les mots de la mythologie grecque pour ce que Jean appelle le monde et ses désirs (I Jean 2, 16) la libido sentiendi et la libido dominandi.

     Paul en énumère les manifestations dans la vie « sur la terre » selon les « principes élémentaires qui régissent le monde » « ta stoïkheia tou kosmou » ( Colossiens 2, 8) et qui se manifestent en « immoralité sexuelle, impureté, passions, mauvais désirs et soif de posséder » d’une part, en « colère, fureur, méchanceté, calomnie » d’autre part (Colossiens 3, 5, 8).

     Malheureusement, le discours de Paul s’appelle de la morale, et les milieux intellectuels ont fait de la morale un tabou, quitte à se rattraper un peu en parlant d’éthique.

     Pour Paul, il s’agit de « se dépouiller du vieil homme » et de « revêtir l’homme nouveau » (Colossiens 3, 9s), de rechercher « les réalités d’en haut, et non celles qui sont sur la terre » (Id. 3, 2). Cela se détaille en « sentiments de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur, de patience (Id. 3, 12).

     Mais « par-dessus tout cela, revêtez-vous de l’amour, qui est le lien de la perfection (Id. 3, 14). C’est bien cela prier et agir selon le « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », et chercher à « être parfait comme le père céleste est parfait » (Matthieu 6, 10. 5, 48).

     L’Éternel Amour est le remède radical à la haine de la thanatisation grandissante comme à l’amour de l’érotisation grandissante.

 

     pour vêtir l’habit de fête

     tu as oublié la crasse

     en te lavant avec grâce

     de tes pieds jusqu’à la tête

 

     à sentir cette odeur fraîche

     de la chemise qui vit

     le moment où elle sèche

     dans la brise tu frémis

 

     car l’air qui va et qui vient

     partout entre ciel et terre

     ignore le tien le mien

     et invite à son concert

     toutes les légèretés

     afin qu’elles se détachent

     des moindres impuretés

      et se mettent à la tâche

 

     alors ton habit de fête

     est une chemise au vent

     une voile que revêtent

     ceux qui sont de l’en avant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21 février 2019

    Devoir de mémoire ou droit à la mémoire ? Le conflit des mémoires invite à la réflexion.

     S’agit-il de me souvenir du mal que l’on m’a fait ou s’agit-il de me souvenir du mal que j’ai fait ?

     S’agit-il du mal qu’on nous a fait ou s’agit-il du mal que nous avons fait ? Qu’est-ce que le nous ? Ce n’est le plus souvent qu’une extension du moi. Si je dis, « nous autres Bretons », je parle de mon identité (ou du moins de ce qu’on croit être mon identité).

     Le nous de l’Évangile cependant ne rassemble pas que les chrétiens par opposition plus ou moins consciente aux non-chrétiens. Le nous de l’Évangile s’étend aux Juifs et aux non-Juifs, aux Occidentaux et aux non-Occidentaux, aux femmes et aux hommes, aux humains et aux non-humains.

     La fraternité évangélique n’est pas la seule fraternité ouvrière, la seule fraternité des armes, des métiers, des sportifs… Et la sororité n’est pas la seule sororité des féministes, mais celle de toutes les femmes, y compris en leur animus, et celle de tous les hommes en leur anima.

     Le devoir-droit de mémoire ne fait pas de distinction entre Juifs, Palestiniens, Tutsis, Amérindiens, Khmers…

     La fraternité évangélique, c’est déjà celle du prophète Élie se préoccupant de la veuve affamée de Sarepta alors qu’il y avait beaucoup de veuves affamées en Israël, c’est la fraternité d’Élisée guérissant un lépreux de Syrie alors qu’il y avait beaucoup de lépreux en Israël  (Luc 4, 25ss). Ce n’est pas la fraternité du « prophète » Malachie qui fait dire à son dieu: « Jacob, je l’ai aimé, mais Ésaü je l’ai haï » (Malachie 1, 2s).

     Qui Aime en participation de l’Éternel Amour ne fait pas de différence entre la mémoire des enfants d’Ismaël et la mémoire des enfants d’Israël, entre le droit-devoir de mémoire de la Nakba et le droit-devoir de mémoire de la Shoa (même si cela doit faire hurler certains). Qui Aime ainsi ne peut avaliser le conflit des mémoires. Elle Il sait cependant que la première Ève le premier Adam est toujours présente présent dans son inconscient avec son désir de posséder et dominer. Elles Ils ne peuvent donc s’étonner des résurgences périodiques de la haine, des haines de toutes sortes et de toutes origines. Elles Ils la savent présente dans leur inconscient, elles ils la sentent parfois dans leur conscience.

 

     abeille qui t’aventures engourdie

     et te poses tu ne sais où

     tu es le printemps qui hésite et dit

     ensemble le sage et le fou

 

     comment aurais-tu pu vraiment savoir

     qu’à cet instant où je passais

     la porte il me serait donné de voir

     la présence qui se posait

 

     maintenant retrouvant ton souvenir

     vais-je ressentir la piqûre

     qu’enfant maladroit j’ai pu subir

     parmi tant d’autres aventures

     où je fus initié à la douleur

     où j’ai appris aussi que le plaisir

     est sa compagne la couleur

     complémentaire du désir

 

     abeille tu poursuis ton aventure

     et je vais poursuivre la mienne

     où sagesse et folie pour le futur

     assurent que notre vie se maintienne

 

 

 

 

 

 

20 février 2019

    La désacralisation opérée par l’Amour (celle du Temple et du Sabbat, de la totalité de l’espace-temps) abat bien plus que le mur séparant le sacré du profane. Elle établit partout dans la pensée et dans l’action l’équilibre du « sans séparation et sans confusion ».

     L’Amour promeut et entretient une altérité positive généralisée, il crée des liens, des connexions multiples. L’Amour n’est-il pas l’Être de l’être? On pourrait lui faire dire « je suis Être et aucun être ne m’est étranger » (en allusion à « je suis homme, et rien d’humain ne m’est étranger, homo sum, et humani nihil a me alienum puto » de Térence.)

      Qui Aime partage cette altérité positive universelle, cet intérêt pour tout ce qui concerne les autres, y compris les autres êtres vivants de notre planète. Il n’est pas d’écologie plus profonde et plus intégrale que celle fondée sur l’Éternel Amour.

     Toute atteinte à l’intégrité de la nature, toute dégradation même minime, de sa beauté, de sa bonté, de son excellence, est une atteinte à l’Amour. Toi qui jettes négligemment ton mégot sur la plage, ta canette vide sur le bord de la route… tu manques à l’Éternel Amour.

     Qui Aime ne se pense pas comme maître possesseur et dominateur de la nature. Tant pis pour ce que dit le texte sacré: « Puis Dieu dit: « Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance! Qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur tous les reptiles… remplissez la terre et soumettez-la! Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se déplace sur la terre. » (Genèse 1, 26, 28). L’Éternel Amour ne possède ni ne domine quoi que ce soit ni qui ce soit. L’Éternelle Dilection est Dame Pauvreté, et celles ceux qui partagent sa Vie le sont de même.

    Il devrait par ailleurs être évident depuis Paul que l’antisémitisme, le racisme, le sexisme… sont impensables dans l’Amour d’Altérité positive universelle: « Il n’y a plus ni Juif ni non-Juif, ni barbare ni Scythe, ni esclave ni homme libre (ni PDG ni SDF), ni homme ni femme… » (Galates 3, 28. Colossiens 3, 11). Alors, « soyez par amour serviteurs les uns des autres » (Galates 5, 13).

 

     comme en toutes choses

     trouve des échos

     et se fait le co

     héritier des roses

 

     parfums répondez

    aux belles couleurs

    répondez aux pleurs

    des regards bridés

 

     ce qui dans les rues

     attire les yeux

     ce sont bien les cieux

     au milieu des nues

     qui jouent à surprendre

      par la liberté

     sans nécessité

     de leurs formes tendres

 

     au milieu des roses

     des femmes des hommes

     rassemble les comme

     aimant toutes choses

 

19 février 2019

     À lire le chapitre 31 du Livre des Nombres, nous comprenons de quoi nous sommes capables, nous autres humains, et ce au nom de ce que nous tenons pour le plus sacré, pour la plus haute valeur.

     Les « Enfants d’Israël », au nom de leur dieu, ont envahi le territoire des Midianites, assassiné tous les hommes, y compris les rois. Ils n’ont épargné que les femmes vierges et les petites filles…

     C’est du Daech au carré, et le comportement de Daech est celui qu’inspire en nous le « moi haïssable », celui qui veut posséder et dominer tous les autres, menant en bonne logique à « la guerre de tous contre tous ».

     Ce que Hitler a voulu faire aux Enfants d’Israël, c’est ce que les Enfants d’Israël ont fait aux Midianites avant de pénétrer dans leur Terre promise et qu’ils ont poursuivi sous le commandement de Josué après y avoir pénétré. C’est qu’ont fait bien des hordes barbares au cours de l’histoire et vraisemblablement de la préhistoire.

     Mais les Enfants d’Israël ont abandonné depuis longtemps cette pratique primitive qu’ils croyaient leur avoir été ordonnée par leur dieu leur parlant par la voix de Moïse. On peut espérer que les musulmans fondamentalistes abandonnent, eux aussi,  leurs pratiques primitives en faisant une nouvelle lecture de leur livre sacré.

     Nous devrions, quant à nous, prendre conscience que le dieu cosmique du neïkos-thanatos habite toujours notre inconscient, ne serait-en ces jours-ci qu’en constatant que la haine primitive est en pleine forme dans notre société prétendument moderne ou postmoderne. Nous sommes invitées à la maîtriser, d’abord en nous appuyant sur son opposé, la philia-eros (« Faites l’amour et non la guerre / Make Love, not War » de la contre-culture américaine des années soixante), et puis, échappant à notre nature cosmique, en nous efforçant d’accéder à notre surnature dans la force d’Aimer.

 

     l’eau et le feu s’agitent dans cette âme

     du monde dont la chair

     sensible à tous les airs

     s’avance en l’infini qui toujours la réclame

 

     l’eau et le feu en lutte fraternelle

     rayonnent de puissance

     lorsqu’en trouve le sens

     la tête qui s’échauffe en bouillante cervelle

 

     ainsi passent les jours et les années

     l’élan infatigable

     aux rochers et aux sables

     préparant en secret parmi ses nouveau-nés

     des visages des corps spirituels

     échappant à la chair

     comme la brume à l’air

     ne cessant de danser en figures nouvelles

 

     au baptême de l’eau au baptême du feu

     lentement s’accomplit

     en sa marche infinie

     le monde à qui son âme dit adieu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

18 février 2018

     Le panenthéisme de Thomas d’Aquin – « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime« * -  devrait ne pas en rester à un concept établi sur une philosophie de l’être.

     Dans une pensée transdisciplinaire qui se fait sensible à toutes les connexions de l’intelligence et de l’intuition, nous pouvons nous demander ce que ce concept de la réalité peut avoir à voir avec le « mon Père est sans cesse à l’œuvre » (Jean 5, 17) du prophète de Nazareth vivant le quotidien en intimité (« moi en toi et toi en moi ») avec le « soi » du cosmos comme du sien.

     Nous ne pouvons pas toucher l’objet le plus ordinaire avec nos doigts, notre bouche, notre nez, nos oreilles, nos yeux, notre sens cénesthésique… sans nous trouver en présence immédiate, intime, avec ce que le monothéisme appelle le Dieu, ce que l’hindouisme appelle le Brahman et ce que le bouddhisme appelle le « soi » des choses et des êtres. Encore une fois, l’expérience que les catholiques sont censés vivre en touchant et mangeant l’hostie consacrée, sacralisée, est à notre portée en permanence. Il faut et il suffit que la conviction intellectuelle panenthéiste soit communiquée à la sensibilité par le truchement de l’imagination (en transdisciplinarité psychologique).

     C’est cela, « marche devant ma face (en ma présence à moi l’Éternel Amour) et sois intègre, irréprochable, parfait »  (Genèse 17, 1). Selon l’intuition « Dieu est Amour » (I Jean 4, 8), « marche devant ma face » c’est vouloir être parfait dans l’Amour « comme le Père céleste est parfait », c’est-à-dire chercher à vivre pour les autres, tous les autres, y compris les êtres cosmique en écologie intégrale (et découvrir la « joie imprenable » (Jean 16, 22).)

* « Dieu est nécessairement présent à toutes choses, et ce intimement. »

 

     l’abeille contre la vitre

     qui ne comprend rien au verre

     n’admettant aucun revers

     se bat avec la sinistre

 

     c’est pourtant la transparence

     comme du verre de l’air

     qui donne accès à la chair

     mais dissimule le sens

 

     et le visage lui-même

     ne fait signe qu’à celui

     qu’à celle qui dans la nuit

     sait lui dire ce je t’aime

     qui voit plus loin que la chair

     en descendant si profond

     sous le grand plancher de verre

     que toute matière fond

 

     abeille quand sauras-tu

     que la vitre est un obstacle

     quand apprendras-tu le tacle

     du je qui aime le tu

 

17 février 2019

     Les théologiens chrétiens parlent de création continuée, leur dieu tout-puissant maintenant sa création dans l’être après l’avoir créée « au commencement ».

     La découverte de l’Évolution a mis à mal cette version biblique d’une création en six jours suivie du repos le septième jour. L’Évolution est une création continue et non une création continuée.

     Cependant les prophètes d’Israël s’étaient déjà opposés à la théorie d’origine sacerdotale d’une création en six jours qui faisait du repos du septième jour le sabbat sacré.  Isaïe en particulier: « Ne le sais-tu pas? Ne l’as-tu pas appris. C’est le Dieu d’éternité, l’Éternel, qui a créé les extrémités de la terre. Il ne se fatigue pas, il ne s’épuise pas. » (Isaïe 40, 28). Et donc, « je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre » (Isaïe 65, 17). Certes, il s’agit  de faire le bonheur d’Israël, et on peut prendre pour de simples images, « le loup et l’agneau mangeront ensemble, et le lion mangera de la paille comme le bœuf. » (Isaïe 65, 25). Il y a là cependant une mise en doute d’une création achevée.

     On trouve aussi une création permanente dans le renouvellement permanent qui  apparaît dans la nature. Dans le Psaume 104, l’idée d’une création primitive n’est pas abandonnée: « Il a posé les fondations de la terre afin qu’elle ne bouge jamais… » Mais il y a aussi la vision animiste d’un dieu qui fait jaillir les sources, qui fait pousser l’herbe pour les bêtes et la vigne pour le vin qui réjouit le cœur de l’homme, qui donne à chacun sa nourriture. « Tu envoies ton Esprit créer, tu renouvelles la face de la terre » (Psaume 104, 5, 14s, 30).

     C’est ce dynamisme animiste qu’est venu assumer la découverte progressive des phénomènes de l’Évolution. Et Bergson est allé plus loin dans la vision évolutive du cosmos en pensant le temps comme « durée » dans une  « évolution créatrice » qui fait apparaître de l’inattendu, de l’imprévisible.

     Pour Jacques Monod, cette évolution se fait dans le jeu de l’indétermination au sein de la détermination, dans ce qu’il a appelé ‘le hasard et la nécessité ». Mais ce hasard n’est qu’un mot qui exprime une incapacité de comprendre. Si l’on prend le mot « hasard » dans son sens mathématique, les chances d’apparition de nouvelles formes en continu dans l’Évolution sont tout simplement nulles, alors que ces apparitions sont multiples et continuelles.

     « L’évolution créatrice » que nous observons n’est pensable rationnellement que produite par une énergie intelligente. Ainsi la « durée » bergsonienne peut devenir le nom de l’Esprit de l’Être voilé en son œuvre incessante (Jean 5, 17).

 

     dans la vibrante touffe

     la première tu ouvres

     ton bec jaune au soleil

     pour que s’y émerveille

     le regard attentif

     de l’amoureux natif

 

     c’est à une fraîcheur

     que dans ta première heure

     tu invites les yeux

     comme un fruit délicieux

     qui ne peut se manger

     que d’un regard changé

 

     ce qui ne se possède

     dans le champ que lui cède

     au nom de la beauté

     notre nécessité

     demeure sans pourquoi

     inutile et sans voix

     dans le jardin d’hiver

     accueillant l’univers

 

     ainsi ouvrant la voie

     à la route du soi

     voilé sous la merveille

     qui se donne au soleil

     jonquille tu proposes

     le chemin de la rose

 

 

16 février 2019

     Penser la Causalité éternelle en termes d’Amour offre une explication rationnelle heureuse aux problèmes essentiels que se pose une conscience humaine.

     La Causalité de l’Amour respectueux des libertés justifie la part d’indétermination dans la détermination opérant dans l’Évolution du cosmos, dans sa force d’évolution et dans sa modalité d’évolution.

     L’énergie énorme qui œuvre dans notre univers n’est pas infinie et elle ne peut donc être cause d’elle-même. Elle implique une autre énergie, infinie, dont la conception échappe à notre sensibilité, à notre imagination, à notre intelligence.

      Pascal a pu dire que par la pensée il « comprenait » l’univers : « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends » (Pensées, éd. Sellier 145). C’était une façon de se rassurer, illusoirement car l’univers, les univers conçus dans leur succession nécessairement éternelle, échappent à notre pensée. Peut-être était-il victime de sa libido sciendi et de sa prétention à connaître la totalité de l’être, « le bien et le mal » selon l’expression hébraïque, et à être ainsi « comme Dieu » (Genèse 3, 5).

     La Causalité à l’œuvre dans l’univers échappe à l’univers. L’auto-création et l’auto-organisation ne peuvent être qu’illusoires, quelque explication scientifique qu’on puisse leur trouver. L’une des plus récentes est celle d’Ilya Prigogine avec la découverte des « structures dissipatives » qui rendent raison de la dynamique des forces à l’œuvre dans « l’évolution créatrice » bergsonienne par le jeu des équilibres et des déséquilibres, des irréversibles et des réversibles. Mais cette découverte explique le comment de l’Évolution et non sa cause.

     L’histoire de la pensée d’Ilya Prigogine et de la multitude des penseurs avec qui il a collaboré est aussi passionnante que les résultats auxquels il est parvenu au prix d’un entêtement admirable dans ses tâtonnements et ses corrections successives. Nous lui sommes redevables d’en savoir davantage sur l’intelligence à l’œuvre dans l’évolution de notre univers. Cette découverte du comment de l’Évolution s’accorde en tout cas avec le jeu de la détermination et de l’indétermination attribuable à l’Amour respectueux de la liberté de l’autre.   

      Mais encore une fois, l’auto-création et l’auto-organisation sont des concepts ineptes puisqu’ils font l’impasse sur la Causalité. Il devrait suffire d’évoquer l’auto-mobile qu’aucun effort d’imagination ne peut se représenter: une « auto » sans carburant (et sans comburant) est une folle chimère.

 

     quelle force en la jonquille s’élance

     surgissant de l’infime

     en secrète gésine

     du non-espace pour lui donner sens

 

     elle peut bien se donner des visages

     mais c’est toujours voilée

     en son intimité

     qu’elle poursuit son œuvre d’âge en âge

 

     à la comprendre en vaines tentatives

     le pensée se déploie

     et toujours se fourvoie

     au labyrinthe des chemins où vive

     Ariane aimante dévide le fil

     en le tirant du vide

     de son ventre gravide

     dans la caverne où la lumière filtre

 

     de cette profondeur notre jonquille

     en sa belle innocence

     nous murmure le sens

     comme en l’abîme l’étoile scintille

 

 

 

 

 

 

15 février 2019

     « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu 5, 48). C’est une utopie en ce sens que c’est « impossible aux hommes mais possible à Dieu » (Luc 18, 27). C’est un but à se donner en s’y efforçant violemment (Matthieu 11, 12) dans le mouvement de l’Esprit. C’est le cœur de la Vérité dont le Fils de l’homme a voulu être le témoin (Jean 18, 37).

    Celles et ceux qui répètent « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » devraient au moins prendre conscience de leur souhait et de l’effort qu’il suppose. Sans illusion. Nous sommes toutes et tous encore « sous la Loi », dans la nécessité de la menace du bâton et de la promesse de la carotte, ce qui, en langage religieux, s’appelle la peur de l’enfer et l’espoir du paradis.

     Nous pouvons nous souvenir alors du gémissement de Rabi’a al ‘Adawiyya: « Qu’arriverait-il si l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer n’existaient pas? Hélas, personne ne voudrait adorer son Seigneur ni lui obéir. »

    La désacralisation par l’athéisme risque de mener au « sans foi ni loi », à l’exacerbation d’eros et de thanatos, au déchaînement des désirs, des libido sentiendi, sciendi et dominandi » dans le « moi qui se fait le centre de tout ». À voir le foisonnement des sites pornographiques sur le Net comme celui des jeux vidéos et des films de violence, et aussi sans doute des mouvements intellectuels refusant de donner sa part à l’intuition et à l’empathie dans la recherche du savoir, on pourrait regretter que le christianisme, en perte de vitesse en Occident, n’y exerce plus son rôle de bâton et de carotte sociales.

     « L’orgueil de la vie », « libido dominandi« , est bien vivant dans la volonté de dominer la terre. La géopolitique le montre aujourd’hui comme hier.

     N’est-ce pas la crainte pour leur propre avenir qui pousse les jeunes enfin conscientisés à engager le combat écologique? En viendront-il à l’écologie profonde, intégrale, où le souci de soi s’étend au souci de tout être vivant, de tout autre? Le « soyez parfaits » du Fils de l’homme les y invite au nom de l’Éternel Amour. Reconnaissent-ils cette invitation dans les paroles de Rabi’a al ‘Adawiyya?

« Ô Seigneur, si je t’adore par peur de l’Enfer, brûle-moi en Enfer.

Si je t’adore par désir du Paradis, exclus-moi du Paradis

Mais si je t’adore pour toi seul, ne me refuse pas ta Beauté éternelle. »

Elle devait avoir reconnu que la Beauté éternelle ne se possède pas. Elle vivait encore cependant, semble-t-il, dans une théologie de la transcendance. Avec l’Évangile, il ne s’agit pas d’adorer, mais d’Aimer, et d’Aimer, non l’Éternel que l’on ne voit pas, mais les autres, que l’on voit: « Si quelqu’un dit « j’aime Dieu » et qu’il n’aime pas son frère, il ment, car celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu, qu’il ne voit pas? » (I Jean 4, 20).

 

     les plis du lit défait font un arrangement

     où un œil attentif recherche la beauté

     que l’aube réveillée dévoile à la clarté

     en quête d’une vie servante de l’amant

 

     mais la pure beauté échappe à tout désir

     auprès de l’infini qui ne manque de rien

     se nourrissant du don qui s’appelle le bien

     et dont la joie échappe aux griffes du plaisir

 

     l’œil enfin nettoyé en quête de sa trace

     la découvre discrète aux replis de la terre

     tout comme aux fleurs des champs et aux oiseaux de l’air

     selon que plus ou moins leur souvenir s’efface

     ou trouve dans la main du peintre qui l’admire

     dans son âme en écho de sa forme parfaite

     guidant le pinceau sûr en danse d’une fête

     qui se perpétuera au-delà du désir

 

     l’œuvre d’art qui échappe à la griffe de l’or

     est comme l’éphémère au pli qui se défait

     où l’incompréhensible à la raison déplaît

     qui dans le lit refait retrouve son trésor

 

 

 

 

 

14 février 2019

     « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. Voilà pourquoi le Fils de l’homme est maître même du sabbat. » (Marc 2, 27). Cette parole du Fils de l’homme, sa désacralisation du sabbat, a logiquement provoqué la fureur (anoias) des maîtres à penser présents, qui ont dès lors cherché à le perdre.

     Voilà qui donne à penser au sacré, fondement de toute religion, voilà qui permet de prendre conscience de la révolution que constitue le message du Prophète qui se présentait simplement comme fils de l’homme ou fils d’homme (Le Psaume 8, 4 montre bien qu’il s’agit d’un terme synonyme d’homme: « Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui, le fils de l’homme, pour que tu prennes soin de lui? »). On a de même « fils de la résurrection » pour signifier « ressuscité » (Luc 20, 36).

     Il faut bien constater que dès ses débuts le christianisme et ses maîtres à penser ont refusé d’entendre la désacralisation opérée par le Fils de l’homme, montrant qu’ils n’avaient pas les oreilles capables de l’entendre. Ils ont fait du sabbat sacré le dimanche sacré (les musulmans en ont fait le vendredi sacré).

     La permanence du sacré, tout particulièrement le sacré des Écritures, dont les maîtres à penser chrétiens se sont attribué le monopole de l’interprétation, a permis à l’Église  d’assurer sa domination sur ses fidèles. Il suffit cependant de désacraliser les Écritures, d’en faire une lecture selon l’Amour, pour y découvrir la Vérité dont le Fils de l’homme a témoigné (Jean 18, 37).

     C’est cette Vérité de l’Amour qui permet de reconnaître que la mort d’Ananias et Saphira, prétendument pour avoir menti à l’Esprit-Saint (Actes 5, 3, 10) a surtout servi à assurer la permanence de la religion, de la crainte sacrée essentielle à toute religion, et qui a terrorisé nombre de croyants, y compris notre grand Pascal affrontant effrayé le mystère de l’enfer. « Une grande crainte s’abattit sur toute l’Église » (Actes 5, 11).

     L’Église demeure aux mains du sacerdoce, et le sacerdoce ne peut subsister que par le saint et sacré « sacrifice de la messe ». Si la parole des prophètes l’emportait, « je veux  l’amour et non les sacrifices » (Osée 6, 6), l’Église disparaîtrait au profit du Royaume.

     Alfred Loisy l’a déploré: « Jésus a annoncé la Royaume, et c’est l’Eglise qui est venue ». Il  a logiquement été banni, excommunié (seulement excommunié parce que le pouvoir affaibli de l’Église ne lui permettait plus de le faire mettre à mort).

     La désacralisation par l’Amour n’a rien à voir avec la profanation des lieux de culte dont on observe un regain ces jours-ci. L’Amour respecte toutes les convictions religieuses et idéologiques dans leurs expressions et manifestations (comme les diverses orientations sexuelles). L’Amour invite les fidèles et tenants de toutes les religions et de toutes les idéologies à « dialoguer » selon l’Amour, non selon leurs crédos et leurs doctrines où le dialogue est logiquement voué à l’échec.

 

     pluie de saphirs de diamants de topazes

     que le gazon de l’aube offre au soleil ardent

     sais-tu pourquoi tu joues à ce jeu innocent

     de la beauté fragile au bord des longues phrases

     que se récite l’œil  attentif de l’amant

 

     n’es-tu pas cette pluie que fait tomber l’amour

     sur les bons les méchants les justes les injustes

     sur les plus raffinés comme sur les plus frustes

     et sans compter les heures en la longueur des jours

     et des années aux chênes et aux maigres arbustes

 

     il en sera demain tout comme aux jours antiques

     lorsqu’un œil attentif à l’aube silencieuse

     s’ouvrait et contemplait les pierres précieuses

     de la rosée des mondes paléolithiques

     offerte par l’amour à ses âmes pieuses

 

13 février 2019

     Il est profitable d’y voir clair dans les utilisations du mot « sacré ». Nos dictionnaires en donnent quatre sens principaux, entrelacés:

1. Il est l’opposé du profane, dont il est absolument séparé.

2. Il est religieux, lié au culte et à l’éthique.

3. Le sacré religieux inspire des sentiments de crainte.

4. En dérive ce à quoi l’on doit un respect absolu, ce qui est de la plus haute valeur.

     Si l’Évangile désacralise le monde, l’espace sacré (Jean 4, 20-23), le temps sacré (Jean 5, 16s) et donc implicitement l’ensemble du cosmos spatiotemporel, c’est qu’il attribue « la plus haute valeur » à l’Esprit Infini et Éternel comme Amour de pure altérité. Toute personne, tout être, à la mesure de sa participation à cet Amour, à sa nature, à sa substance (II Pierre 1, 4) y devient « sacré » au sens 4.

      « L’Amour bannit la crainte » (I Jean 4, 18) du sacré au sens 3. Mais la désacralisation est fatalement ambiguë. Elle signifie le plus souvent un affranchissement de la crainte dans un athéisme dont elle est inséparable. Elle inspire, de proche en proche, une rejet des valeurs du sacré telles que « l’amour sacré de la patrie » de notre Marseillaise, la perte du respect envers ses représentants et ses symboles. C’est ainsi que certaines manifestations des « Gilets Jaunes » ont eu une couleur de désacralisation, allant par exemple jusqu’à l’exécution en effigie  du Chef de l’État…

     La désacralisation par l’Amour est d’un tout autre ordre. Elle dissout la séparation entre le sacré et le profane en accordant « la plus haute valeur » à toute personne humaine, et puis, de proche en proche aux non-humains, aux bêtes, aux arbres, aux rochers, aux sites, à la nature, au cosmos tout entier en haute valeur reconnue, imaginée, ressentie, agie.

 

 

     l’arbre qui chante

     dans le violon

     redit selon

     ce qui le hante

     la relation

 

     c’est la nation

     de nos forêts

     en ce qu’agrée

     l’instauration

     de nos orées

 

     valeur sacrée

     de la limite

     quand elle invite

     qui s’y décréent

     les pathétiques

     dominations

     et possessions

     de la critique

 

     car le violon

     accomplit l’arbre

     qui se désarme

     chantant selon

     son dernier charme

 

12 février 2019

     Pour les sensibilités écologiques endormies ou simplement ensommeillées face à l’évidence intellectuelle de l’effondrement de la vie sur la Terre, il est profitable d’établir ou de rétablir le chemin de la prise de conscience à la prise d’émotion.

     Dans great tide rising, Kathleen Dean Moore cherche à encourager cette prise d’émotion en renouvelant les contacts sensibles avec la nature:

« Sortez, fermez la porte derrière vous. Peut-être a-t-il plu toute la soirée, la lune qui apparaît entre les nuages brille sur les rues mouillées et sur les silhouettes des érables effeuillés… Peut-être est-ce marée basse, l’air diffuse une odeur de varech… Marchez, marchez jusqu’à ce que votre cœur déborde. Vous vous souviendrez alors pourquoi vous faites tant d’efforts pour protéger cette Terre bienaimée et pourquoi vous le devez » (p. 267).

     Ainsi peut-on éveiller réveiller les entrailles écologiques et les accorder à l’évidence intellectuelle du combat nécessaire pour sauver la Terre, où il s’agit, maintenant qu’il est si tard, de faire « la différence entre un monde devenu simplement désagréable et un monde inhabitable. » (p. 169)

     Et pourtant il faut, chez certaines certains, lutter contre un désespoir démotivant face à l’horreur qui vient. C’est à quoi s’efforcent les auteurs de Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre).

     Difficile alors de savoir pour chaque conscience, selon son profil psychologique particulier, quelle doit être l’attitude la plus humainement efficace pour prendre sa part dans le combat pour les vivants sur notre Terre. L’énergie du désespoir, cela aussi existe, et cela peut renverser le juggernaut  du capitalisme international qui n’a que faire de l’avenir de la Terre. Peut-être.

     On peut en tout cas garder la conviction qu’en se voulant guidée par l’esprit de l’Amour Éternel, une conscience saura trouver les actions à entreprendre selon sa nature et selon sa surnature.

 

     les ailes des corbeaux là-bas qui brillent

     en se posant

     sur le grand champ

     sont d’un métal étonnant qui s’habille

     d’un autre temps

 

     de combien de générations faut-il

     se souvenir

     pour se vêtir

     d’une tenue aux teintes plus subtiles

     de l’avenir

 

     leurs ancêtres se sont repus de chair

     sur les grands champs

     où les mourants

     gémissaient leurs derniers chants de guerre

     en maudissant

     peut-être les puissants aveugles au sacrifice

     de mille vies

     à leurs envies

     insoucieux de leurs fils et de leurs petits-fils

     en leur survie

 

     les ailes des corbeaux sur les champs de bataille

     de l’avenir

     pourront se dire

     d’un métal éclatant les grandes funérailles

     dans un soupir

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

    

 

11 février 2019

     « Sans séparation et sans division », cela s’applique aussi aux diverses fonctions du psychisme humain. On parle généralement d’intelligence, d’imagination, de sensibilité, d’inconscient, mais il est profitable de reconnaître leurs relations.

     Si l’on admet que la pensée occidentale insiste sur la séparation dans tous ces domaines et qu’elle attribue à l’intelligence un rôle souverain aux dépens de l’imagination « maîtresse d’erreur et de fausseté », de la sensibilité, et davantage encore de l’inconscient, on peut expliquer, entre autres, pourquoi l’intelligence comprend l’imbécilité de vouloir une croissance illimitée sur une planète aux ressources inévitablement limitées sans nécessairement entraîner l’action que cette situation exige.

     La compréhension intellectuelle de la crise écologique n’entraîne pas une action écologique à la mesure de l’évidence de sa nécessité. Ainsi continue-t-on à faire de la croissance une condition nécessaire à la baisse du chômage alors que des actions écologiques entraîneraient une demande d’emplois à la mesure même de l’urgence et de l’ampleur de ces actions.

     Il faudrait donc que la conviction cérébrale devienne une conviction viscérale, que l’évidence intellectuelle devienne une émotion. Comment peut-on espérer établir le  passage de l’une à l’autre? Sans doute par l’imaginal, cette imagination reconnue comme créatrice dans la pensée soufie iranienne: le ‘alam mithâli*, mundus imaginalis, « un monde qui n’est plus le monde empirique de la perception sensible, tout en n’étant pas encore le monde de l’intuition intellective des purs intelligibles. Monde entre-deux, monde médian et médiateur » (Heury Corbin, L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabi, 2ème édition, p. 7).

* Il est intéressant de noter que le mot « mithâl » en arabe est l’équivalent du mot « mashal » en hébreu.

     L’intérêt de l’imagination vraie réside dans sa fonction médiatrice qui opère dans les deux sens: du sensible à l’intelligible, mais aussi de l’intelligible au sensible. C’est en imaginant l’effondrement écologique dans des images de catastrophe que l’idée scientifique peut devenir moteur d’action en touchant la sensibilité, ouvrant ainsi la voie à une action passionnée, voire violente pour sauver la planète.

     Dans l’autre sens, l’expérience sensible, par exemple de la beauté, peut conduire par la médiation de l’imagination, à l’intuition de la Beauté Éternelle qui en est la cause. En témoigne l’expérience sensible et mystique du soufi Ibn ‘Arabi:

     « Celle qui fut pour Ibn ‘Arabi à La Mekke ce que Béatrice fut pour Dante, fut, certes, une jeune fille réelle, mais en même temps comme telle, elle fut aussi « en personne » une figure théophanique, la figure de Sophia aeterna » (L’imagination créatrice… p. 84).

(lire également le prélude à la deuxième édition de Corps spirituel et Terre céleste, « pour une charte de l’Imaginal » (1979) du même Henry Corbin.)

 

     Comme on peut passer d’une prise de conscience intellectuelle de l’essence du Dieu-Agapè à une prise d’émotion par la médiation de l’imagination et ainsi à une action au service des autres, on peut aussi passer de la prise d’émotion, des « entrailles » (Luc 10, 33), des autres dans leur misère à la prise de conscience de l’Être de l’être comme Altérité-Agapè.

     le chant de ce roitelet

     bondissant d’un arbre à l’autre

     éveille une émotion nôtre

     venue ici ruisseler

 

     entendre que se déplace

     sa voix rapide et tonique

     anime une dynamique

     dans l’abîme de l’espace

 

     ce que fait sa signature

     pour une oreille attentive

     est une nuance vive

     plus que celle de nature

     à se confondre en la race

     où s’est d’abord signalée

     son appartenance claire

     à un peuple de l’éclair

 

     son écho dans la mémoire

     et les ondes du silence

     y fait ruisseler le sens

     de l’être dans son histoire

10 février 2019

     Il n’y a rien de spirituellement nouveau depuis la découverte par Yeshoua de Natsèrèt  de la Vérité de l’Éternel, à savoir, comme il est écrit noir sur blanc dans la Première Épître de Jean, que « Dieu est Agapè » (I Jean 4, 8).

     Cependant cette Vérité de l’Être n’a toujours pas été reconnue et diffusée par le christianisme qui était censé le faire, et par ailleurs, même là où elle a été partiellement reconnue, comme depuis peu avec cette petite phrase d’Urs van Balthasar, « Seul l’Amour est digne de foi », elle n’a pas été explorée dans la totalité de ses implications.

     C’est cependant ce à quoi s’applique le site Spiritualité de l’Altérité et ce qui justifie son existence. D’une part, reconnaître que « Dieu est Amour » et que « Seul l’amour est digne de foi », c’est rendre obsolète la religion fondée sur la croyance en un dieu sacré tout-puissant, qui n’est que le fantôme des deux forces cosmiques d’attraction-philia et de répulsion-neïkos qui habitent l’inconscient humain.

     D’autre part, parmi les implications de la Vérité de l’Être de l’être Agapè, il y a la conviction que notre monde est « le meilleur des mondes possibles » de Leibniz, conviction qui est indéfendable dans une théologie du dieu tout-puissant et qui a, à juste titre, été ridiculisée par Voltaire et quelques autres, tout récemment encore par Michel Onfray.

     Le « mal », s’il faut l’appeler par ce nom, est cohérent dans une théologie d’un « dieu » Agapè. Aimer l’autre d’Agapè, c’est en effet le vouloir libre, et la liberté implique la capacité de mal faire, c’est-à-dire de ne pas Aimer. Et cette liberté ne fait que prolonger l’indéterminisme du cosmos, que l’on qualifierait aussi de liberté si l’on ne coupait pas radicalement le cosmos de l’humain.

     C’est cette liberté-indéterminisme qui a permis depuis l’origine de notre univers la diversification quasi anarchique des minéraux, puis des végétaux et des animaux, se prolongeant dans la diversification humaine des ethnies, des langues, des cultures, des opinions et inclinations jusqu’à la diversité des personnes chacune unique en elle-même et dans ses relations avec les autres personnes et avec les animaux, les végétaux, les minéraux, les sites, en écologie intégrale… Là encore, de toute évidence, la liberté que l’Agapè éternelle donne aux autres implique leur capacité à refuser d’Aimer, c’est-à-dire à faire le mal. La possibilité du « mal » dans l’indéterminisme et dans la liberté fait partie intégrante du « meilleur des mondes possibles ». C’est tout bête.

 

     on les appelle les nuages

     puisqu’il faut bien les appeler

     mais ils ont chacun nouveau-né

     correspondant à son visage

     changeant unique interpelé

     à son passage salué

     ce que l’autre dit en images

    

 

9 février 2019

     Sauver la féminité, sauver la nature, même combat. C’est ce que pensent un certain nombre de féministes, dont la conscience et les motivations restent d’ailleurs équivoques, car elle peuvent s’inscrire dans l’éternelle guerre des sexes et donc sur le même terrain que la domination patriarcale.

     Car il s’agit de sauver la féminité plutôt que les femmes en prenant conscience que la féminité fait partie de l’humanité de tous les humains au même titre que la masculinité et que toutes deux devraient se vivre selon l’altérité de la complémentarité dans la conscience de tous les hommes et de toutes les femmes.

     On a pu soutenir récemment que « le patriarcat a imposé l’idée que le féminin était l’apanage exclusif des femmes, autrement dit que les émotions, le soin ou la vie intérieure, par exemple, ne pouvaient pas se trouver chez un homme, un « vrai ».  De même les femmes n’étaient pas supposées faire étalage de qualités perçues comme masculines, telles que le raisonnement, l’action, la capacité à défendre un territoire, l’agressivité, etc. » *

     Aux hommes l’exclusion, la séparation, aux femmes l’inclusion, la confusion. D’où, sous le régime patriarcal, la séparation de la nature et de la culture, la domination de la nature poussée jusqu’à l’exclusion des relations de communion avec elle.

     On peut donc tenir que la crise écologique de notre planète, qui menace de mener à un effondrement quasi inévitable, est le résultat du triomphe de la masculinité patriarcale accentué avec la Renaissance et les  Lumières qui ont cherché à éliminer la part d’ombre de l’humain en exaltant la raison aux dépens du cœur.

     Le respect de l’humanité, réaliste, conforme à l’Etre de l’être, de l’Éternel Amour, est de vivre dans l’Altérité, qui implique la réciprocité du féminin et du masculin en chaque être humain et entre tous les humains.

     L’homme qui ne fait pas droit à son anima féminine, la femme qui ne fait pas droit à son animus masculin sont des humains déséquilibrés que l’on peut tenir comme en désaccord avec la Vérité de l’Amour d’Altérité dont Yeshoua a été le témoin, et qui du même mouvement déséquilibrent la relation entre le genre humain et la nature, entraînant la menace de l’effondrement écologique.

     L’humain premier est, selon sa condition et par nature, cœur et raison « sans séparation et sans confusion », en prélude à la condition et surnature de l’humain dernier, homme et dieu « sans séparation et sans confusion » comme l’a été le Fils de l’homme.

*Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle. Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), p. 243.

 

 

     la tribu croassante

     signale son passage

     en incessant ramage

     au ciel des mille sentes

 

     sans savoir elle sent

     en allant où s’en va 

     son destin immédiat

     dans l’averse et le vent

 

     au tréfonds de son âme

     parlent à ses neurones

     les messages que donne

     la mère où se réclame

     la terre tout entière

     en mille parentés

     d’ombres et de clartés

     depuis l’éternité

 

     chaque croassement

     est appel ou réponse

     où se redit l’annonce

     d’autres commencements

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

     

 

8 février 2019

     Le Deus sive Natura de Spinoza s’interprète généralement comme un panthéisme, mais le texte de L’Éthique est suffisamment obscur et complexe pour autoriser une interprétation panenthéiste, un peu comme la formule de l’advaïta des Upanishad, la non-dualité, s’est prêtée au cours de l’histoire à une interprétation non-moniste dans le courant de  l‘Advaïta-Vishishta, la non-dualité tempérée, corrigée.

     La présence de l’Être de l’être à tous les êtres établie par Thomas d’Aquin, « oportet quod Deus sit in omnibus rebus, et intime » (Dieu est nécessairement présent en toutes choses, et ce intimement), incline à une interprétation panenthéiste du monde: Dieu-en-tout et non Dieu-tout.

     Lorsque le Fils de l’homme a pu dire « Je Suis » en écho de l’intuition de Moïse face à l’Éternel (Jean 8, 58. Exode 3, 14), il s’est assimilé à l’Éternel Amour, mais on peut penser que c’était aussi une invitation à celles et ceux qui avaient des oreilles pour l’entendre à prendre conscience de leur « soi » divin, à réaliser le « toi en moi et moi en toi » qu’il vivait dans son intimité, intimior intimo, avec son « Père » (Jean 17, 21). N’est-ce pas cela la « participation à la nature divine » (II Pierre 1, 4) ?

     Il s’agit d’une advaïta tempérée, corrigée, et cette correction est essentielle parce que l’intimité est une participation à la nature divine et non une absorption en elle. Car l’Amour est altérité et écarte donc le panthéisme moniste tel que le Deus sive Natura de Spinoza est généralement interprété.

     L’implication éthique de cette ontologie devrait être évidente. C’est celle de l’effort « violent » pour entrer dans le « Royaume des cieux » (Matthieu 11, 12), celui de tout faire pour vivre de l’Amour de tous les êtres en participation à l’Amour Éternel, de nous préoccuper et occuper des autres plus que de nous-mêmes et de notre « moi haïssable » en ses désirs de posséder, comprendre et dominer les autres selon l’éthique du monde (I Jean 2, 16)…

 

     les étoiles notre poussière

     vivent en nous de leur désir

     un jour peut-être d’accomplir

     l’au-delà de leurs cimetières

 

     le temps ne fait rien à l’affaire

     ou plutôt si mais autrement

     que nous le pensons couramment

     au rythme de notre carrière

 

     au regard de l’éternité

     les années-lumière s’écrasent

     en perdent toute leur emphase

     dans cette étrange égalité

     où tout se réduit à zéro

     pense-t-on face à l’infini

     sauf à compter sur le déni

     des héroïnes des héros

 

     la poussière en nous qui éclate

     du rire des antiques dieux

     espère enfin que vienne mieux

     que le royaume que l’on rate

    

    

 

    

7 février 2019

     Sentir-Penser avec la Terre (Arturo Escobar, Sentirpensar con la tierra) va bien avec la réhabilitation du  principe de similitude en dialogue avec le principe d’identité.

     L’exclusion du principe de similitude de la pensée « politiquement correcte » de l’Occident a conduit à la séparation de la nature et de la culture, de la matière et de l’esprit, du cœur et de la raison, de la féminité et de la masculinité.

     On conçoit que ce déséquilibre soit lié au patriarcat, à la domination de la femme par l’homme, et aussi à un féminisme superficiel pensé en termes de pouvoir, alors que la féminité présente sous la forme d’une anima plus ou moins puissante dans l’inconscient de l’homme est une force d’équilibre fécond pour la société tout entière, pour la civilisation humaine dans sa relation avec le cosmos.

     Arthur Rimbaud a pu écrire, « quand sera brisé l’infini servage de la femme, elle sera poète elle aussi ! » Il sentait-pensait, en faisant droit à son anima, que la poésie est féminine et qu’elle s’exprime au nom de la similitude et dialogue « entre tout et tout » comme l’a dit Christian Bobin.

     Retrouver le chemin de la similitude, s’exprimer en langage mashal, a conduit le Fils de l’homme à s’impliquer dans la réhabilitation de la femme comme il l’a fait, et comme l’a fait dans son sillage l’église catholique avec son culte de la Vierge Marie malgré son ambiguïté patriarcale. Et ces retrouvailles de la femme dans l’Évangile invitent à la réhabilitation du non-humain, de la nature animale, végétale, minérale, terrienne, finalement de tout autre en s’appuyant également sur le principe de similitude.

     Le beau nom par lequel le Fils de l’homme a appelé sa mère n’est pas « mère » mais « femme » (Jean 2, 4. 19, 26), sachant que sa mère, comme ses frères et sœurs selon l’esprit étaient en mashal celles et ceux qui avaient des oreilles sensibles à la parole de son évangile et qui faisaient la volonté de l’Amour (Luc 8, 21).

      Nous pouvons nous demander si le Fils de l’homme ne sentait-pensait pas en écosophiste avant l’heure, vivant le cosmos du soleil, de la pluie, de la graine… selon une connaissance conforme à la vision du monde de l’Éternel Amour.

     L’écologie « profonde », « intégrale » est une écosophie qui, sentant-pensant, donne toute sa place à la féminité, celle des femmes en leur conscience féminine et celle des hommes en leur anima inconsciente.    

 

     ce sont les insaisissables

     de nos hauteurs partagées

     où l’eau enfin dégagée

     révèle un inconnaissable

 

     on les a dit merveilleux

     les nuées sont merveilleuses

     aussi lorsque sommeilleuses

     elles pensent à nos aïeux

 

     dans son mariage avec l’air

     l’eau enfante mille songes

     en nuages où se replonge

     jusqu’au cœur de ses déserts

     l’âme en quête de torrents

     où vient s’abreuver la vie

     pour rimer avec l’esprit

     en ses dix mille parents

 

     alors en levant les yeux

     contemple et vis en hauteur

     l’inconnaissable splendeur

     devant l’infini des cieux

    

 

    

    

    

 

6 février 2019

     Si la poésie est « un dialogue de tout avec tout » comme l’a dit le poète Christian Bobin, c’est qu’elle exprime la parenté universelle des êtres en l’Être de l’être. Et la poésie de Christian Bobin est tout entière la mise en œuvre du principe de similitude qui gouverne cette parenté.

     Un exemple parmi d’autres donné par C. Bobin est justement pris chez un autre poète, Paul Éluard: « L’Amour la solitude. Ils ne sont même pas séparés par une virgule… comme les deux yeux d’un même visage… ce n’est pas séparable ». (Qu’importe que l’on pense plutôt à André Comte-Sponville).

     C’est bien pourquoi, même si « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » a pu donner lieu à de fausses interprétations psychologiques, cette interprétation est impensable dans la pensée du Fils de l’homme. C’est une image mashal comme le sont un grand nombre des images des poètes, celles de Bobin en particulier.

     L’existence même du mashal réfère à la non-confusion comme à la non-séparation de la nature et de la surnature, à la continuité d’accomplissement de la « chair » à « l’esprit » au sens où le Fils de l’homme a employé ces mots. C’est la séparation entre le « monde » et le « Père », entre le fini et l’infini, entre le temporel et l’éternel. Mais en raison de l’accomplissement de la Loi dans la Grâce, cette séparation n’est pas totale.

     La bonne nouvelle de l’Évangile, c’est en effet qu’il existe un passage, une porte, étroite sans doute (Matthieu 7, 13s) mais réelle pour entrer dans le Royaume des cieux par l’Esprit de l’Amour Éternel qui est donné à toute conscience qui y aspire avec force.

     Cette non-séparation réelle entre le « monde » et le « père », cet accomplissement du premier dans le second n’est pas une confusion. Ce n’est pas un panthéisme mais un panenthéisme. Ontologique d’abord et puis existentiel. Dès l’origine, « en lui nous avons la vie, le mouvement, l’être » (Actes 17, 28), mais ce n’est que par la conjonction de la volonté et de la grâce dans la pleine liberté que nous pouvons devenir « participant de la nature divine » (II Pierre 1, 4). Alors, c’est « toi en moi et moi en toi » (Jean 17,21).

Ontologiquement d’abord, existentiellement ensuite, on peut comprendre que la participation à l’Être induise une parenté des êtres telle que le mashal et le langage poétique l’expriment dans un « dialogue de tout avec tout ». L’attrait qu’exerce sur nous la poésie est en partie attribuable à la vérité profonde de la parenté des êtres que nous y ressentons.

 

     ce sera toujours comme

     le livre où chaque phrase

     en toute autre résonne

     comme une antonomase

 

     aux autres le semblable

     fait un signe amical

     ou hostile mais capable

     de donner un signal

 

     as-tu vu l’araignée

     retirer de son ventre

     le fil qui fait régner

     le bonheur de se prendre

     dans l’infini réseau

     du monde des étoiles

     arrangeant leurs faisceaux

     en une unique toile

 

     sur les dix mille pages

     écrit dix mille phrases

     afin que d’âge en âge

     vive la paraphrase

    

    

    

 

    

 

 

 

5 février 2019

     Notre parenté avec tous les êtres, en particulier avec tous les êtres vivants à proportion de nos similitudes, peut nous être un encouragement et une préparation à une éthique de l’Amour de pure altérité.

     On connaît la défiance de la plupart des milieux médicaux occidentaux à l’égard de l’homéopathie qui, depuis peu, n’est plus remboursée par la Sécurité Sociale. L’homéopathie se fonde sur une intuition déjà présente chez Hippocrate (- 460- -377) et théorisée par Hahnemann ( 1755-1843) à partir d’observations selon lesquelles le semblable peut guérir le semblable, par opposition à l’allopathie qui guérit par les contraires.

     Une médecine matérialiste physique incline presque nécessairement à considérer l’homéopathie comme une illusion. La vaccination, que très peu de médecins occidentaux remettent en cause, est cependant fondée sur des observations proches de celles qui ont conduit à la médecine homéopathique.

     Comme dans d’autres domaines, la sagesse est ici de ne pas confondre le bébé avec l’eau du bain. Le principe de similitude a conduit à des outrances inacceptables par inobservation du principe d’identité, dans l’alchimie et dans l’astrologie en particulier.

     En spiritualité, nous pouvons observer que le principe de similitude fonde et justifie l’usage du mashal, dont le Fils de l’homme a fait un usage constant. Et il ne s’agit pas seulement de tout ce qu’il a dit en commençant par la formule , « Le Royaume des cieux est semblable à… », mais de ce qu’il a dit du Père des cieux, du pardon et du don en particulier.

     L’erreur des croyants a été et demeure celle de comprendre littéralement, physiquement selon le principe d’identité, des paroles qui ne sont vraies que spirituellement selon le principe de similitude. Il y a en particulier l’erreur de croire à la résurrection de la chair, alors même que le Fils de l’homme a affirmé que ses paroles étaient « esprit et vie » et qu’elles n’avaient donc rien à voir avec « la chair » spirituellement inutile (Jean 6, 63). Il y a aussi  l’erreur de croire que nous sommes sauvés par le sang du Christ (Hébreux 9, 12. Romains 5, 9. Apocalypse 5, 9…) alors que ce que le Fils de l’homme a révélé ne relève pas de « la chair et du sang » (Matthieu 16, 17).

     La prise en compte du principe de similitude et la prise en compte du principe d’identité sont valides et profitables lorsqu’on les fait dialoguer « sur la terre comme au ciel ».  

     Le dialogue entre croyants et incroyants gagnerait à observer cette distinction entre l’identité et la similitude, comme à les employer dans leurs domaines respectifs « sans séparation et sans confusion » entre le spirituel le matériel.

 

     la chair est triste et lasse

     d’avoir donné la vie

     qui surgit et qui passe

     le relais à l’esprit

 

     elle se met en marche

     dans l’ombre de la nuit

     avance d’arche en arche

     vers le monde qui luit

 

     c’est depuis l’origine

     que l’inspire l’esprit

     et l’air qui la raffine

     et demeure incompris

     la pousse vers la mort

     afin d’y accomplir

     le désir qui la sort

     au-delà du plaisir

 

     l’esprit donne de voir

     pour la première fois

     et enfin de pouvoir

     chanter l’hymne à la joie

    

    

 

    

 

 

 

 

4 février 2019

     Les consciences qui se sensibilisent au dialogue interreligieux, pourquoi le font-elles? quelles sont les causes de leur sensibilisation?

     Lorsque ces consciences découvrent un « dialogue interreligieux fondé, non sur les débats théologiques, mais sur la rencontre interpersonnelle et sur le « faire ensemble »  comme cela semble bien être le cas dans la démarche du pape François au cœur de l’Islam des Émirats Arabes Unis, on se réjouit et on espère, car cela respire l’Éternel Amour.

     C’est l’abandon du prosélytisme, de la volonté de posséder, comprendre et dominer, contrairement à ces discussions théologiques où l’on tend quasi nécessairement à vouloir « comprendre » l’autre, c’est-à-dire à le posséder et dominer. On peut y voir une révolution, car le prosélytisme préside depuis des siècles aux relations entre les convictions, qu’elles soient religieuses ou irréligieuses.

     Il s’agit de rencontrer l’autre quel qu’il soit dans sa personne unique et donc inintelligible, inaccessible aux concepts qui, par définition, sont généraux. Telle qu’en elle-même, une personne reste en effet voilée dans le mystère de son eccéité.

     Il s’agit de « faire ensemble », de se trouver des actions communes positives, celles dont dans toutes les religions et idéologies on invite justement à se préoccuper en s’occupant des autres, à proportion de leurs besoins, en particulier ceux que décrit le mashal du Jugement dernier: affamés, assoiffés, nus , malades, prisonniers migrants… (Matthieu 25, 35s).

     Des actions de plus en plus désintéressées, où la main gauche ne se soucie plus, pour s’en réjouir égoïstement, de ce que fait la main droite, attirée qu’elle est par l’Esprit de l’Être qui « seul est bon » (Matthieu 6, 3. Luc 18, 19).

     Il s’agit en fait de Vivre la Vie de l’Éternelle Dilection dans la relation « sans séparation et sans confusion », « toi en moi et moi en toi… rendus parfait dans l’unité » (Jean 17, 23).

     Tel est le but dernier, mais en chemin, il faut savoir garder conscience du désir de prosélytisme qui habite les autres comme nous-mêmes, du désir de gagner l’autre à sa propre conviction. Cette conscience éthique est aussi une conscience psychologique qui repère en soi-même comme en l’autre la rémanence du prosélytisme des forces du monde dans  » le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie » (I Jean 2, 16).

 

     il te faut partir vers cet autre pays

     car tes racines sont là-bas

     où tu ne sais ce par ton peuple haï

     que sera ton dernier repas

 

     en ce pays tu ne possèdes rien

     et tu ne peux y espérer trouver

     ni même rechercher des biens

     seraient-ils biens publics ou biens privés

 

     c’est le même air bien sûr qu’on y respire

     mais on raconte que les vents

     y chantent les histoires d’un désir

     de ce qu’on ignorait avant

     et que l’eau de ses puits plus que des tiens

     est celle d’une profondeur

     qui ignore ce que l’histoire

     de nos plaisirs et de nos pleurs

     nous a longtemps forcés à croire

 

     dans le pays que je te montrerai

     les racines plongent profond

     ce que tu aimerais ou haïrais

     dans le vent et dans l’eau s’y confond

    

    

 

    

3 février 2019

     Ce n’est pas dans l’histoire mais dans la nature que le Fils de l’homme a puisé la matière de ses meshalim, de ses images du Royaume. Si le passé d’Israël l’a intéressé, ce n’était pas le passé de la sortie d’Egypte, de la conquête de la Terre Promise et de Moïse, mais celui des prophètes dans la mesure où ils avaient été la voix de l’Esprit qui les inspirait et qui l’inspirait.

     Ainsi de sa reprise du texte d’Isaïe,  » l’Esprit du Seigneur est sur moi… » (Luc 4, 17) qui le conduit, avec Élie et Élisée, à s’intéresser aux non-juifs, à des gens qui n’appartiennent pas à la terre promise et désormais sainte, provoquant ainsi la haine des juifs.

     Sa désacralisation de la religion d’Israël fondée sur le Temple et sur le Sabbat (Jean 4, 5)va de pair avec sa vision de la nature comme enseignement du Royaume par le truchement des paraboles meshalim selon le principe de similitude: « Le Royaume des cieux est semblable à… »

     On a accusé le christianisme d’acosmisme (Michel Onfray), mais la parole du Fils de l’homme s’est nourrie de la contemplation du cosmos. Cherchez l’erreur…

     La prédication chrétienne ne néglige pas les leçons du cosmos, mais il est absent du credo, et les théologiens chrétiens affirment que le christianisme est une religion fondée sur l’histoire et non sur la nature comme l’est celle des « païens ». On n’a pas oublié « si le grain de blé ne meurt… », mais ce mashal disparaît en théologie, remplacé par « il a été crucifié sous Ponce Pilate, est ressuscité le troisième jour… » l’histoire y supplante la nature.

     La sagesse mashal du grain de blé est la sagesse de la mort, mort qui n’est pas la conséquence d’un prétendu péché originel. Pour le Fils de l’homme, la mort n’a pas été un sacrifice, mais « le passage de ce monde à son père » (Jean 13, 1). Sa mort n’a pas été une victoire sur la mort comme le prétend le christianisme, mais une victoire sur la peur de la mort, une reconnaissance de ce qu’elle est en Vérité et qui appelle notre reconnaissance comme un François d’Assise a pu le chanter dans son Cantique des créatures.

     N’est-on pas stupéfait lorsqu’on apprend que dans une lettre à son père, Amadeus Mozart a pu écrire, « la mort est notre meilleur amie »?

 

     c’est par ta bouche que le vent

     veut se produire en mélodies

     au gré de tes doigts connivents

     sur tout ce que rien n’interdit

 

     c’est pour l’oreille musicale

     des enfants jouant sur la place

     que dans leur accord amical

     le vent et tes doigts se font face

 

     mais il faut d’abord que tes lèvres

     après que ta narine aspire

     expire l’âme qui s’enfièvre

     pour le meilleur ou pour le pire

     de ce que la vie nous réserve

     au fil de ces joies de ces peines

     dont le cœur sourit ou s’énerve

     dans le monde des mises en scène

 

     pour les yeux et pour les oreilles

     en attentive dilection

     le vent ta bouche et tes doigts veillent

     à proposer leur oraison

 

2 février 2019

     Nous ne pouvons connaître le vérité de la Bible, des évangiles en particulier, qu’en la désacralisant, c’est-à-dire en renonçant à l’idée qu’elle soit tout entière inspirée et donc sacrée, intouchable.

     Cette désacralisation se fonde sur la Bible elle-même, particulièrement sur certaines paroles du Fils de l’homme prophète, Yeshoua de Natsèrèt qui, en toute logique, s’est désacralisé lui-même. Il nous faut repérer cette désacralisation, assez évidente pour que nous puissions nous étonner qu’elle n’ait pas été identifiée par les exégètes depuis qu’ils s’adonnent à leur tâche.

     Il s’agit de la désacralisation de l’espace et du temps, dans l’image du Temple (Jean 4, 21-24) et dans l’image du Sabbat (Jean 5, 16s), et, par implication, de l’ensemble du cosmos spatio-temporel et de ses hôtes, dont le Fils de l’homme lui-même.

     Cette désacralisation essentielle, que l’on peut trouver tardive dans l’histoire de l’humanité avec l’apparition du Fils de l’homme, est loin d’être effective dans nos sociétés, y compris les sociétés occidentales où, par exemple, les personnages sont considérés comme aussi importants sinon plus importants que leur message, leur idée. On le voit dans le monde politique, dans le monde philosophique, artistique…

     Mais n’est-ce pas inévitable dans la situation de l’humain premier et de son moi « haïssable… qui se fait le centre de tout » (Pascal, Pensées, éd. Sellier 494). L’humain dernier que fut Yeshoua s’est décentré de lui-même en pure altérité au point de perdre son moi comme l’a montré son attitude jugée scandaleuse par Pierre lorsqu’il s’est comporté comme un serviteur-esclave et lavé les pieds des autres (Jean 13).

     Il est profitable, en passant, de remarquer la réaction de Yeshoua face à l’incompréhension de Pierre: « Ce que je fais, tu le comprendras plus tard », que l’on peut relier au « j’ai bien d’autres choses à vous apprendre, mais l’Esprit de Vérité vous guidera vers la Vérité entière » (Jean 16, 12s).

     Le décentrement de lui-même qu’a opéré Yeshoua par l’Esprit peut s’éclairer à la lumière de certaines réflexions de nos penseurs du XXème siècle. Pour Hannah  Arendt, « l’auteur de bonnes œuvres doit être dépourvu de moi et garder un complet anonymat » (Condition de l’homme moderne, p. 237). Si Yeshoua avait vécu à l’heure des médias et plus encore des réseaux sociaux, il aurait pu garder l’anonymat dont, quittant Nazareth, il s’est départi pour témoigner de la Vérité (Jean 18, 37) et où il a replongé à sa mort en disant à ses disciples que cela leur serait profitable et qu’après s